Recherches sur les oppositions fonctionnelles dans le vocabulaire homérique de la douleur (autour de πῆμα-ἄλγος /pema-algos/) 9782803100132, 2803100134

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Recherches sur les oppositions fonctionnelles dans le vocabulaire homérique de la douleur (autour de πῆμα-ἄλγος /pema-algos/)
 9782803100132, 2803100134

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ACADEMIE

ROYALE

DE BELGIQUE

MEMOIRES DE LA CLASSE DES LETTRES Collection in-8? - 2° série, T. LXIII - Fascicule 4 et dernier - 1979

Recherches sur les oppositions fonctionnelles dans le vocabulaire homérique . de la douleur (autour de πῆμα-ἄλγος)

par Francine MAWET

Impression

décidée

BRUXELLES - PALAIS

le 28 mars

DES

1977

ACADÉMIES

Imprimerie J. Duculot, s.a., Gembloux

N° 1885 - Dépôt légal D.1979.0092.9

Cette étude, version remaniée d'une thèse de doctorat défendue le 27 novembre 1975 à l'Université Libre de Bruxelles, a pu être menée à bien gráce à un subside du Fonds National de la Recherche Scientifique. Nous tenons à exprimer ici notre profonde gratitude envers notre directeur de thése, Monsieur le professeur Maurice Leroy, qui a été pour nous la source d'un perpétuel encouragement au cours de l'élaboration de notre travail. À travers son enseignement, il a su nous transmettre la méthode linguistique fondée par Benveniste,

une tradition de rigueur,

de clarté et de synthèse

dont nous espérons nous étre montrée digne. Nos remerciements vont également aux divers professeurs qui ont eu l'amabilité de nous adresser leurs judicieux conseils, tant

pour la mise en ceuvre que pour la correction de cette étude: Mademoiselle Claire Préaux, Madame Françoise Bader, Messieurs

Jean Bingen, Marcel Hombert, Edmond Liénard, Georges Nachtergael et particuliérement Monsieur le Chanoine Hofinger à qui nous devons d'importants remaniements de notre travail, entre autres l'introduction des données hésiodiques et l'approfondissement de certaines questions méthodologiques. Remontant plus loin dans le temps, nous songeons à notre ancien maítre et ami, Monsieur A. Mekhitarian, qui par sa généreuse érudition a su éveiller en nous, dés notre adolescence, le

goüt pour l'étude des langues.

Avertissements Nous inspirant de la disposition du Lexikon des Frühgriechischen Epos, nous avons introduit, avant chaque étude sémantique, les rubriques F (formes), M (métrique) et, éventuellement, D (variantes). Les scholies, lorsqu'elles présentent un intérét direct pour l'analyse, sont mentionnées dans le texte. Signes utilisés pour la métrique. Pour situer un mot dans le vers, nous indiquerons la place où commence ce mot (place de la première syllabe). F désigne les temps forts, f les temps faibles. Le chiffre placé devant la lettre indique le pied ; 1 ou 2, placés en indice aprés f, indiquent la 1r? ou la 25 syllabe brève du temps faible; f non suivi d'un chiffre indique une syllabe longue au temps faible :

Nous adoptons, pour les revues, les abréviations employées par Marouzeau dans l'Année Philologique. Les autres abréviations figurent dans la bibliographie, en fin d'ouvrage, oü sont, en outre,

reprises les références complétes des ouvrages ou articles cités en abrégé dans les notes infrapaginales. Pour les auteurs anciens étudiés, nous utilisons les abréviations suivantes : A, B, T, etc. = chants I, II, III, etc. de l’Iliade α, B, y, etc. = chants I, II, III, etc. de l'Odyssée

Th. 05. Sc.

Ξε HÉSIODE, Theogonie — HÉSIODE, Les travaux et les Jours = Bouclier

fr.

= Fragmenta Hesiodea, éd. MERKELBACH-WEsT

H

= Hymnes homériques.

Introduction 1. En nous inspirant des méthodes élaborées jusqu'à ce jour tant du point de vue théorique que pratique, nous avons tenté de mettre en évidence la structure du vocabulaire de la « douleur » dans l'épopée homérique (Iliade et Odyssée), dans les hymnes homériques ainsi que dans la poésie hésiodique. Outre leur valeur esthétique et leur grande richesse linguistique, ces œuvres offrent divers avantages, dont celui non négligeable d'étre à la fois le plus ancien et le plus important témoignage littéraire de la langue grecque et de constituer un cadre plus ou moins cohérent, indispensable à l'étude fonctionnelle d'une langue donnée. Sur ce dernier point nous devons aussitót apporter une restriction dont nous constaterons d'ailleurs la véracité à plusieurs reprises au cours de ce travail : les poèmes homériques (et dans une moindre mesure les poèmes hésiodiques) constituent un ensemble relativement heterogene par les différents apports dialectaux et chronologiques qui les constituent et, dans cet état méme de langue, nous observerons des traces sensibles d'une évolution de la structure du vocabulaire. Nous songeons ici à la valeur fonctionnelle du substantif πῆμα qui constitue, par opposition à ἄλγος, un élément essentiel

de

cette

structure

langue envisagé. Cependant,

dans

le niveau

synchronique

de

puisque nous ne cherchons pas à

étudier, à travers l'oeuvre homérique, la langue telle qu'elle était

parlée à l'époque historique d'Homére (ou d'Hésiode), mais seulement la langue épique elle-méme, c'est-à-dire une langue littéraire et poétique, cet amalgame ne constitue pas une objection à une étude synchronique dans ce cadre défini. Par ailleurs, à l'encontre de l'opposition stricte entre synchronie et diachronie formulée par Saussure, divers travaux ont mis

en évidence le fait que chaque état de langue porte en lui-méme les germes de son évolution ; des éléments comme

l'ambivalence

du substantif rfua sont ainsi extrêmement intéressants tant du point de vue théorique (probléme de la relation entre synchronie

8

INTRODUCTION

et diachronie) lui-méme.

que pour la description du champ

sémantique

2. Si l'on faisait le bilan de tout ce qui a été écrit jusqu'à ce jour dans le domaine de la sémantique, particuliérement depuis la naissance du structuralisme, sans doute s'apercevrait-on que les études théoriques ou méthodologiques l'emportent de loin en nombre sur les enquétes pratiques. Curieux sort que celui de cette branche nouvelle née de la linguistique qui tátonne encore à la recherche de ses buts et semble mieux préter aux échafaudages abstraits qu'à l'observation concréte. Notre propos ne sera donc pas d'élaborer une nouvelle théorie sémantique, ce à quoi nous nous sentons peu portée par tempérament personnel. Néanmoins, il nous apparait indispensable de préciser au préalable certaines notions ainsi que les méthodes auxquelles nous nous sommes attachée. La sémantique structurale repose sur un postulat : l'existence d'une

structure dans le vocabulaire.

Si depuis

Saussure,

cette

notion de structure est pour ainsi dire unanimement adoptée pour la phonétique, la morphologie et, plus récemment, pour la syntaxe, domaines dans lesquels ces principes ont été pratiquement appliqués avant leur formulation théorique, il n'en est pas de méme pour la sémantique. L'existence d'une structure dans le vocabulaire

est, en effet, nettement

moins

évidente,

ce qui a

longtemps entravé l'application des théories saussuriennes à cette branche de la linguistique. Reprenant les termes de Hjelmslev, nous considérerons la structure linguistique comme une «entité autonome de dépendances internes» ou selon la définition de Lalande «un tout formé de phénoménes solidaires, tels que chacun dépend des autres et ne peut étre ce qu'il est que dans et par sa relation avec eux (!)». Le langage humain est constitué de structures ou d'ensembles dont les éléments entretiennent entre eux des rapports d'opposition et de dépendance, la modification de l'un d'entre eux entrainant automatiquement la transformation de

(ἢ HyzLMsLEV, Acta Linguistica, t. IV (1944), p. I et Reports for ihe eighth International Congress of Linguists, (Oslo, 1957), p. 273; LALANDE, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, 11* éd., (Paris, 1972), s.v. structure.

INTRODUCTION

9

l'ensemble envisagé et inversement (ἢ. Le langage est forme et non-substance. Sans doute faut-il rappeler que, selon les propos mémes de Hjelmslev, il ne s'agit ici que d'une simple hypothèse de travail et non d'un dogme établi, comme le suggerent les courants les plus extrémes du structuralisme moderne. Si la structuration semble étre un processus essentiel de l'activité linguistique, fait démontré notamment par les études sur l'aphasie (*), il ne faut pas perdre de vue que la Parole, l'acte individuel, précède la langue et que le langage est avant tout un phénomène subjectif et particulier (4). C'est donc au courant le plus modéré du structuralisme, à la linguistique européenne (5), que nous nous rallions. Malgré les réserves théoriques que nous venons de faire, l'hypothése d'une structure du vocabulaire nous paraît fort plausible comme méthode de travail. Bien plus, elle repose sur une réalité linguistique selon laquelle deux éléments de méme valeur ne peuvent coexister dans un état de langue donné et que chacun d'entre eux a une valeur (essentiellement négative et oppositionnelle) qui le distingue de tous les autres ; on ne peut, en effet, concevoir, en lexicologie pas plus que dans les autres domaines de la linguistique, une langue oü plusieurs ou tous les éléments se vaudraient : les cas de synonymie (au sens strict du terme) constituent en eux-mémes une aberration linguistique affaiblissant pour les interlocuteurs l'intelligibilité d'une langue et l'on observera que les prétendus « synonymes » sont pour ainsi dire toujours différenciés soit par une nuance de sens soit par un

(ἢ F. de SAUSSURE, Cours de Linguistique générale, éd. critique de R. ENGLER, (Wiesbaden,

1967),

1r*

partie,

ch.

III,

pp.

174-227,

particulièrement

5$ 5-9,

PP. 198-227. (3) Cf.

B.

MALMBERG,

Structural

Linguistics

and

Human

Communication,

PP. 172 sqq. (9) Les études sur l'apprentissage du langage semblent montrer que la structuration d'une langue résulte de diverses opérations intellectuelles effectuées après coup sur les multiples « engrammes », sans cesse renouvelés, qui constituent l'expérience linguistique vécue des personnes parlant cette méme langue. La structuration se superpose donc à l'acquisition individuelle du langage. Cf. R. Husson, Mécanismes cérébraux du langage, (MONOGRAPHIES DU COLLEGE DE MÉDECINE

DES HÔPITAUX

DE PARIS), (Paris,

1968), particulièrement pp. 39-50

et 53-54. (ἢ Selon la definition de E. BENVENISTE, « Siructure » en linguistique, dans Sens ef usages du terme « structure» dans les sciences humaines et sociales, (La Haye, 1962) [= Problèmes de linguistique générale, t. I, pp. 91-98].

IO

INTRODUCTION

emploi technique ou poétique, les véritables cas de synonymie présentant plutót un état « pathologique » du langage. D'autre

part,

de

nombreuses

études

ont

montré

comment

chaque langue découpe dans la substance amorphe du monde et y établit des classifications qui lui sont propres (*). Il nous suffira de rappeler ces quelques exemples bien connus : la catégorisation différente des couleurs en anglais et en danois décrite par Hjelmslev (?), l'extréme subdivision du champ sémantique de la neige chez les Eskimos ou des pelages de chevaux chez les gauchos argentins (), ou la répartition des termes de parenté dans différentes langues. Un effort de catégorisation plus actif s'observe d'ailleurs pour les notions abstraites, ces types d'expériences n'ayant en euxmémes aucune structure propre (?). Mais c'est à Gilliéron que revient sans doute le mérite d'avoir montré le premier, concrétement, cette structuration du vocabulaire, notamment à travers les cas de « collision homonymique (1°) ». Avec la naissance de la sémantique structurale se trouve désormais périmée l'ancienne conception du lexique comme un répertoire, établissant des relations simples chaque fois entre un signifiant isolé et un signifié isolé. 3. Il existe néanmoins de nombreux obstacles à la structura-

tion du lexique, dont nous voudrions relever ici les principales causes (11). (*) Cf.

B.

MALMBERG,

Structural

Linguistics,

pp.

172 sqq.;

St.

ULLMANN,

Descriptive Semantics and linguistic Typology, Word, t. IX (1953), pp. 225-240; Ip., Semantics. An Introduction to the Science of Meaning, (Oxford, 1962), p. 125 (exemple du lat. coxa). (ἢ Prolégomànes à une théorie du langage, trad. U. CANGER, (Paris, 1971), p. 77: cf. aussi

In., Reports for the eighth

International

Congress

of Linguists,

(Oslo, 1957), pp. 268-286 [= Essais linguistiques, pp. 96-112]. (ἢ G. Mounın, Les problèmes théoriques de la traduction, pp. 71 sqq. (ἢ Cf. par exemple: J. TRIER, Der deutsche Wortschatz im Sinnbezirh Verstandes, 2* éd. (Heidelberg,

1973) (=

des

1931).

(19) Ex.: J. GILLIÉRON, Généalogie des mots qui désignent l'abeille d'après l'Atlas Linguistique de France (Paris, 1918), pp. 135-147. ([ Des réserves quant au caractère structuré du vocabulaire ont déjà été formulées par les auteurs suivants: U. WEINREICH, Languages in Contact. Findings and Problems, p. 56 (" The vocabulary of a language, considerably more

loosely structured than its phonemics and its grammar, is beyond question the domain

of

borrowing

par

excellence.

");

H.

t. X (1954), pp. 366-367 et 369; St. ULLMANN,

VoGT,

Language

Contacts,

Word,

Word, t. IX (1953), p. 225; In.,

INTRODUCTION

II

Les limites à la possibilité d'une structure sémantique résident essentiellement dans le caractère instable du vocabulaire et dans le nombre en principe illimité de ses éléments. En effet, tandis que la phonologie travaille sur quelques dizaines de phonémes, la grammaire ou la syntaxe sur un nombre fini de catégories, le lexique est un inventaire ouvert, illimité, sans cesse modifié et accru par l'expérience toujours recommencée du monde. On a ainsi calculé qu'avec 44 ou 45 phonémes, l'anglais moderne se forge quelque 400.000 mots, à quoi il faut ajouter tous les termes scientifiques, argotiques ou populaires, ainsi que les formes conjuguées et autres. Il y a donc une trés large marge, à la fois quantitative et qualitative, qui sépare la sémantique des autres disciplines linguistiques. Les phonémes et les catégories grammaticales jouent le rôle d’insiruments, les mots au contraire sont un but. Et il est vrai qu'avec le bagage limité d'une centaine de mots (ou méme beaucoup moins), mais sans aucune connaissance grammaticale, on pourra se faire comprendre dans un pays de langue

étrangére;

mais

inversement

la

seule

acquisition

du

systéme des conjugaisons ne nous serait d'aucune aide sans la connaissance d'un vocabulaire de base. Un élément important intervient encore:le rapport fondamental entre signifiant et signifié qui contribue à obscurcir les données de l'analyse, si l'on ne prend pas garde de distinguer soigneusement entre ce qui, dans le vocabulaire, reléve d'une part des choses signifiées et, de l'autre, des mots (signifiants) euxmêmes. Il est beaucoup plus difficile en sémantique qu'en morphologie ou en phonétique, par exemple, de cerner des systèmes cohérents. La signification peut être définie comme le rapport d'évocation réciproque qui unit le mot et le sens, le signifiant et le signifié (et non le mot et la chose) (13). Mais l'hypothèse d'une structure Journal de Psychologie, t. LV (1958), pp. 338-357; P. Guiraup, B.S.L., t. LII (1956), p. 287 (« Un champ lexicologique est un ensemble de relations d'où chaque terme tire sa motivation, mais de relations non coordonnées ; le champ ne constitue pas un organisme au méme titre qu'un système phonologique où chaque terme assure une fonction commune nécessaire à l'ensemble. »). (3) Cf. C. K. OcpEN - I. A. RicHARDs, The Meaning of Meaning, 2° éd, (Londres, 1927), p. 11; L. R. PALMER, Descriptive and Comparative Linguistics, A critical Introduction, (Londres, 1972), pp. 170 sqq.; St. ULLMANN, Précis de sémantique frangaise, (Berne, 1959), pp. 19 sqq.

12

INTRODUCTION

sémantique introduit, ἃ cóté de la simple notion de « signification»,

une

notion

de

«valeur»

(essentiellement

négative

et

différentielle) par laquelle les divers éléments du vocabulaire se différencient (12). C'est cette valeur des éléments d'un ensemble lexical qu'a pour but de découvrir une étude structurale. Selon Saussure, le signe linguistique est arbitraire (ou immotivé) par rapport au signifié, c'est-à-dire qu'il n'a avec lui aucune attache

naturelle (144.

Or,

selon

l'objection

de

certains,

c'est

précisément la valeur relative des signes les uns par rapport aux autres qui prouve leur caractère nécessaire, la consubstantialité du signifiant et du signifié assurant l'unité structurale du signe linguistique (15). Les défenseurs de l'«arbitraire du signe » relèvent au contraire tous les éléments empéchant une soudure absolue des deux parties du signe (15) ; c'est essentiellement les cas d'homonymie (un signifiant a deux ou plusieurs signifiés hétérogènes) et de supplétion (un signifié est exprimé par des signifiants différents : exemple : je vais, nous allons, j'irai, etc.). Une telle variabilité des formes du signifiant laisse supposer un moindre degré de structuration du lexique.

(18 F. de SaUssURE, Cours de linguistique générale, 115 partie, ch. IV, pp. 251276; HJELMSLEV, Reports for ihe eighth International Congress of Linguists,

(Oslo, 1957), p. 275. (1 F. de SAUSSURE, Cours de linguistique générale, 11° partie, ch. I, $2, ῬΡ. 152-157, particulièrement al. 6, p. 155: «(Le mot arbifraire) ne doit pas donner l'idée que le signifiant dépend du libre choix du sujet parlant (...); nous voulons dire qu'il est immotivd, c’est-à-dire arbitraire par rapport au signifié, avec lequel il n'a aucune attache naturelle dans la réalité. » De cette définition est né un long débat reposant en fait sur une fausse base, puisqu'il est apparu que les termes «dans la réalité » ont été ajoutós par les éditeurs du cours: cf. R. GoDEL, Les sources manuscrites du cours de linguistique générale de F. de Saussure, p. 125 et M. Leroy, Les Grands Courants de la Linguistique Moderne, 2* éd., pp. 115-117. (5) Cf. par exemple: E. BENVENISTE, Nature du signe linguistique, Acta Linguistica, t. T (1939), pp. 23 sqq. [= Problèmes de linguistique générale, t. I, pp. 4955]. Voir la bibliographie dans R. ENGLER, Théorie ef critique d'un principe saussurien: l'arbitraire du signe, C.F.S., t. XIX (1962), pp. 5-66 et E. F. K. KozrNER, Contribution au débat post-saussurien sur le signe linguistique (La Haye, 1972).

([5) Ch. BarLv, L'arbitraire du signe, valeur et signification, Le Français Moderne, t. VIII (1940), pp. 193-206. En vérité, la plupart des linguistes reconnaissent qu'il existe, dans le lexique, à la fois des mots arbitraires (immotivés) et motivés (motivation morphologique, sémantique ou phonique). Cf. St. ULLMANN, Précis de sémantique française,

PP. 101 sqq.

INTRODUCTION

13

Reconnaître l'existence à postuler que celui-ci est peut enlever ou ajouter modifier à la fois tout le l'acquisition de nouveaux

d'une structure du vocabulaire revient un systéme oü tout se tient, oü l'on ne une partie sans altérer les autres et systéme. Or, on remarquera que par mots notre vocabulaire s’accroit, se

modifie,

autant

sans

que

pour

l'ensemble

en

soit

altéré.

De

méme, lorsqu'un vide se crée, lorsqu'un mot sort d'un champ sémantique donné, il n'est pas vrai que ce vide soit aussitót compensé par l'extension des sens voisins ; il n'y a pas de coincidence exacte entre champ notionnel et champ lexical. On peut, en effet, recourir soit à des périphrases soit à des « mots-outils », comme chose, faire, mettre (17). Ce sont des changements partiels qui n'affectent pas de facon directe l'ensemble de la langue. D'autre part, on ne peut espérer, en sémantique, faire une analyse exhaustive des valeurs fonctionnelles d'un terme donné :

les critéres de classification constituent, en effet, un réseau de relations non coordonnées et multiples, parmi lesquelles on peut relever, notamment, des rapports d'ordre notionnel, morphologique, syntaxique et des rapports associatifs de toutes espèces (18). De plus, de par le caractére subjectif du vocabulaire, les différences individuelles y interviennent davantage qu'en phonétique, par exemple. C'est devant cette difficulté de cerner des signes distinctifs que sont nées les tentatives de recherche d'unités sémantiques minima, chez Prieto notamment (35), mais qui, elles non plus, n'aboutissent pas à des résultats convaincants. De cet ensemble de considérations, il ressort que les oppositions lexicales ne présentent pas le méme caractère nécessaire que les oppositions phonologiques, les relations entre termes d'un méme champ sémantique sont relativement plus láches, non

(7) Cf. B. PorriER, Vers une sémantique moderne, Travaux de Linguistique et de Littérature, t. IT, 1 (Strasbourg, 1964), p. 110; St. ULLMANN, Descriptive Semantics and linguistic Typology, Word, t. IX (1953), pp. 227 sqq.

(1*) Cf. R. OsTRA, Études comparatives des champs concepiuels dans les langues romanes, (Prague, 1966), pp. 23-33; G. Mounin, Les problèmes théoriques de la traduction, notamment pp. 92-94. Cette complexité des relations sémantiques apparaît particulièrement dans le tableau du verbe «prendre» dressé par

O. Ducuiöex, Orbis, t. XIII (1964), pp. 46 sqq. {1) L. J. PRIRTO,

ΡΡ. 134-143.

Signe articulé et signe proportionnel,

s

B.S.L.,

t. L (1954),

I4

INTRODUCTION

systematiques ; les champs lexicaux nettement structures sont de caractére exceptionnel et reflétent un intérét particulier des locuteurs pour la notion exprimée (39). Coseriu a ainsi souligné quelques différences essentielles opposant champs lexicaux et système phonologique (*!), entre autres, le fait que,

dans

le lexique,

les « archilex&mes » peuvent

être

réalisés effectivement à différents niveaux, ce qui est rare en phonologie, ou encore le fait qu'il y a souvent interférence entre champs différents, si bien que le lexique d'une langue se présente tout différemment d'une classification à étapes successives du type des taxinomies scientifiques. Nous reprendrons, en conclusion, les termes de Mounin : « La sémantique est la partie de la langue où l'on passe le plus visiblement des structures linguistiques fermées aux structures toujours ouvertes de l'expérience (...). La sémantique est la partie de la linguistique oü la formule de Saussure est fausse, la partie oü la langue ne peut pas étre envisagée en elle-méme, parce que c'est la partie oü l'on passe incessamment de la langue au monde, et du monde à la langue (3?) ».

4. Nous nous proposons de faire porter notre étude sur le champ sémantique de la douleur. Il nous appartient ici d'apporter quelques précisions à cette notion de « champ sémantique », qui compte autant de définitions que de sémanticiens. À partir de la théorie saussurienne de systéme linguistique, on a vu, en effet, proliférer (de facon souvent incohérente) les expressions « champ sémantique»,

«champ

lexical»,

«champ

conceptuel»,

etc.,

chaque linguiste établissant sa propre distinction entre les emplois des termes. Ainsi J. Trier entend par « Wortfeld » un ensemble constitué d'un mot et de ses parents conceptuels, et par « Begriffsfeld » un ensemble divisé en parties comme une mosaique (5)

E.

Premier

CosERIU,

Colloque

Structure

lexicale

International

de

et enseignement

Linguistique

du

vocabulaire,

Appliquée,

Annales

Actes

du

de l'Est,

Mémoire n° 31, (Nancy, 1966), pp. 177 sqq.; Ip., Pour une sémantique diachronique structurale, Travaux de Linguistique et de Littérature, t. II, 1, (Strasbourg, 1964), p. 150; St. ULLMANN, Historical Semantics and the Structure of the Vocabulary, Miscelanea Homenaje I. A André Martinet, (Canaries, 1957),

PP- 299 844. (f) E. CosEmiU, Les structures lexémantiques, Zeitschrift für Französische Sprache und Literatur, Beiheft, neue Folge, H. I. Problem der Semantik, (Wiesbaden, 1968), pp. 3-16.

(85) Les problèmes théoriques de la traduction, p. 138.

INTRODUCTION

I5

par les mots du champ lexical, le champ conceptuel n'existant pas indépendamment du langage (3). Chez Porzig, au contraire, les « einbegreifende Bedeutungsfelder », les articulations de base du systéme sémantique, sont constitués d'associations entre noms et verbes ou adjectifs et noms (*). Chez Ch. Bally, le « champ associatif » est le halo qui entoure le signe (dans l'exemple de frangais bœuf :«fort

comme

un

bœuf », etc. (19).

Selon

Duchätek,

les

«champs d'idées » se répartissent en « champs conceptuels » et en «champs sémantiques », ces derniers ayant un degré plus petit d'homogénéité par rapport aux premiers, et cela d’apres des critéres qui nous paraissent mal définis (**). Coseriu, encore, qui propose peut-étre la description la plus compléte des « structures lexématiques » du vocabulaire (37), définit notamment le champ lexical comme « une structure paradigmatique (c'est-à-dire oppositive) constituée par des unités lexicales se partageant une zone de signification commune et se trouvant en opposition immédiate les unes avec les autres » (p. 8) (par exemple : rouge, blanc, vert, jaune... ou minute, heure, jour,...). La «classe lexicale », au contraire,

est une

classe

de lexémes

(de mots)

déterminée

par un

« classème » (ou trait distinctif) fonctionnant dans toute une catégorie de mots, d'une facon en principe indépendante des champs lexicaux (exemple : miles, rex se combinent avec senex, quercus et canis avec uetulus : il s'agit de deux classes différentes). Le terme de « champ lexical » recouvre donc des concepts fort différents. Cela tient, d'une part, au domaine conceptuel envisagé

(notamment concret ou abstrait), d'autre part, au fait, rappelé précédemment, que le vocabulaire admet une multiplicité de critéres de classifications, au contraire de la phonologie par exemple. Il appert de là, particulièrement dans l'étude de notions abstraites, qu'il convient de choisir un domaine

suffisam-

ment large, quitte à le réduire en cours d'analyse, pour ne pas imposer arbitrairement une structure artificielle au lexique envisagé. (83) Der deutsche Wortschatz im Sinnbezirh des Verstandes, pp. 1-26. (32

Das

Wunder

der Sprache.

Probleme,

Methoden

und Ergebnisse der moder-

nen Sprachwissenschaft, (Berne, 1950), pp. 71-74. (

Le Frangais Moderne,

t. VIII (1940), pp.

193-206.

(2% Le champ conceptuel de la beauté en français moderne, (Prague, 1960), p. 20. (f) Les structures lexématiques, Zeitschrift für Französische Sprache und Literatur, Beiheft, neue ῬΡ. 3-16.

Folge,

H.

I Problem

der. Semantik,

(Wiesbaden, .

1968),

16

INTRODUCTION

Pour notre part, nous nous limiterons ἃ l’emploi de l’expression « champ sémantique ». Celle-ci répondra à la définition suivante : les différents termes qui constituent le champ étudié se referent au méme concept (au méme signifiant) et entretiennent entre eux des relations différentielles, constituant un systéme structuré. Les termes formant le champ sémantique étudié peuvent donc étre considérés comme des «synonymes» (lato sensu) ou «synonymes approximatifs », selon la definition de Duchácek (35) : ils ont le méme sens, ou la méme signification, mais des valeurs fonctionnelles différentes. Plutót que l'opposition «signification »/« valeur », nous préférerons celle de « désignation » /« signification » (« Bezeichnung » /« Bedeutung ») proposée par Coseriu dans le tableau suivant :

D'après ce schéma, la «désignation» (Bezeichnung) est le rapport de référence qui unit le signe linguistique à l'objet (au référent), tandis que la « signification » (Bedeutung) correspond à la notion de « valeur » saussurienne (33). Ainsi la désignation de deux signes peut étre identique sans que leurs signifiés le soient (tel est le cas de ἄνθρωπος et βροτός) ; il s'agit d'un exemple de synonymie (lato sensu) que nous pourrions représenter de la facon suivante :

(ἄνθρωπος)

(βροτό)

signifiant } désignation

à ie

νος ᾿

MENT

}

_

« objet » (« homme »)

signifiant | désignation

(15) « Les synonymes approximatifs (absolus ou partiels) sont des unités lexicales qui appartiennent à la méme catégorie de mots, ont une seule et méme dominante et témoignent d'une coincidence parfaite des plus importants éléments complémentaires, mais qui différent en ce que l'un d'entre eux ne comporte pas

un ou plusieurs éléments complémentaires plus ou moins négligeables qu'on peut vérifier dans l'acception de l'autre (différence privative) ou bien en ce qu'un ou

plusieurs éléments complémentaires pas trop importants sont différents. » Orbis, t. XIII (1964), p. 38. (**) Les structures lexématiques, pp. 1-18: ID., Structure lexicale et enseignement du vocabulaire, pp. 208 sqq.

INTRODUCTION

17

Cette figure nous semble particuliérement bien suggérer qu'il peut exister, dans le vocabulaire, des termes non structurés, isolés, ayant seulement une « désignation » et pas de « signification ». Par contre, des notions importantes ou complexes, dans un

systéme linguistique donné, auront des signifiants fortement structurés, présentant de nombreux rapports de « signification ». Tel est particulièrement le cas de l'expression de la douleur dans l'épopée archaique grecque. Une remarque doit encore étre faite relativement à la notion de champ sémantique. Celui-ci, étant constitué de synonymes lato sensu, les termes qui le composent sont censés appartenir à la méme catégorie morphologique. Notre enquéte porte essentiellement sur la structure des substantifs désignant la « douleur ». Néanmoins,

leurs relations

avec

les dérivés

(verbes,

adjectifs)

nous ont paru suffisamment étroites pour englober ces derniers dans la présente étude. Nous verrons que bien souvent l'analyse des formes dérivées ou étymologiquement apparentées permet de confirmer la « valeur » définie pour le substantif. De plus, il nous parait indispensable, pour l'étude d'un mot, d'envisager en méme temps tous les dérivés de la méme racine, avec lesquels ce terme forme généralement, d'un point de vue synchronique, un tout indissociable (que l'on pense, par exemple, au frangais beaw, beauté). 5. Nous n'avons pas encore abordé un des problèmes essentiels qui se posent dès que l’on entreprend une étude sémantique : la délimitation du champ sémantique. En effet, d'un point de vue théorique, le champ peut être déterminé à la fois par ses frontières

intérieures (les oppositions qui définissent les mots) et extérieures, le champ se terminant là oü la valeur unitaire du champ tout entier devient elle-méme un trait distinctif, c'est-à-dire là oü le

champ lui-même s'oppose à un terme supérieur (39). Ce principe simple n'est cependant pas aisé à mettre pratique.

en

(19) Le probléme est clairement défini par H. GBCKELER, Zum Wortfelddiskussion. Untersuchungen zur Gliederung des Wortfeldes ,, Alt-Jung-Neu‘' im heutigen Französisch, pp. 144 sqq. L'auteur se base notamment sur les observations de CosERIU, Pour une sémantique diachronique structurale, pp. 157-158 et de J. E. Grimes,

Proceedings of the ninth International Congress of Linguists,

(Cambridge, Mass., 1962), p. 1092. Cf. aussi J. DuBois, Le vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1872, thèse, (Paris, 1962), pp. 1 sqq.

18

INTRODUCTION

La principale difficulté à laquelle on se heurte est le danger de transposer purement et simplement, en grec ancien, les catégories et la structure du vocabulaire de la « douleur » d'une autre langue — en l'espéce le francais —, ce qui se produit inévitablement si l'on retient indistinctement tous les mots susceptibles d'étre traduits par « douleur » en frangais : il importe de distinguer entre expressions

de

la

«douleur»

dans

la

langue,

et

expressions

occasionnelles, à la faveur d'un contexte (dans la parole), selon

l'opposition saussurienne. Pour la méme raison, le recours à différents lexiques, depuis la Synonymik de Schmidt, jusqu'aux ouvrages plus récents, inspirés des

nouveaux

courants

de

la

recherche

linguistique,

ceux

de

Buck ou de von Wartburg, par exemple (51), moyen qui peut paraitre commode à premiére vue pour cerner un champ sémantique, présente néanmoins un désavantage considérable : il s'agit d'une approche extérieure, et par là a priori dangereuse, par lintermédiaire d'une langue étrangère qui peut imposer sa propre structure au vocabulaire envisagé (3*) ; cette méthode ne permet pas de saisir la structure réelle de la langue étudiée, par lintérieur,

et

elle

pourrait

introduire

des

critéres

inadéquats.

Ainsi, si l'on se référe au Begriffssystem de von Wartburg, on verra apparaítre le terme « douleur», tantót sous le chapitre « maladie » (p. 136b), tantôt sous celui « sentiment, état d'âme » (pp. 151b et 152b), selon une stricte distinction entre physique et moral qui, nous le verrons, est inexistante dans la langue épique. Bien que nous soyons inévitablement tentés de nous baser sur les concepts frangais, il faut donc sans cesse avoir à l'esprit la discordance pouvant exister entre français et grec ancien ou à l'étroite interpénétration de certaines notions et, en conséquence, de leurs signifiants. La difficulté de délimiter un champ sémantique est encore plus grande lorsqu'il s'agit d'une langue ancienne et il n'est pas surprenant que la plupart des théories actuelles sont destinées à des enquétes sur des langues modernes, qui permettent une vérification immédiate dans l'usage linguistique courant. (3!) C. D. Buck, A Dictionary of selected Synonyms,

LIG - W.

Vou

WARTBURG,

(Chicago,

1949) ; H. Har-

Begriffssystem als Grundlage für die Lexicographie,

(Berlin, 1963).

(3*5) Cf. la critique de St. ULLMANN,

Word, t. IX (1953), pp. 225-240.

INTRODUCTION

I9

Pour cerner un champ sémantique dans une langue ancienne, nous nous trouvons, en fait, devant un cercle vicieux : en effet, le concept envisagé ne peut pour ainsi dire être perçu qu'à travers ses signifiants, or c'est ce concept lui-méme qui doit constituer l'élément d'unité (le référent) de la structure lexicale envisagée et dont les signifiants sont les diverses composantes. Le probléme qui se pose ici est donc en quelque sorte le méme que celui soulevé, d'un point de vue théorique, par la traduction : du fait de la structuration propre à chaque langue (structuration du monde en méme temps que de la langue) et du fait de la difficulté d'atteindre la signification des mots, le passage d'un systéme linguistique à un autre semble théoriquement impossible (55). Selon Mounin, le seul point de contact existant entre différentes sociétés humaines, le seul point de rencontre permettant d'établir la communication linguistique est, en définitive, l'existence de certains universaux de langage (**, nous dirions plutôt d'expériences communes.

Si nous acceptons cette opinion, il y a là une

nouvelle nécessité de choisir, comme base d'une étude sémantique, une notion suffisamment large permettant le passage d'un

systeme linguistique à un autre. À ces difficultés théoriques, nous en joindrons une autre qui reléve de la nature méme du vocabulaire : ainsi que nous l'avons vu, par la complexité des relations qui entrent en jeu, le lexique ne peut être conçu comme entièrement et rigoureusement structuré. Contrairement à ce que laisseraient supposer les considérations théoriques, il n'existe pas, dans la langue, de champs

sémantiques nettement définis, mais il s'agit plutôt d'une chaîne de relations et d'oppositions plus ou moins étroites. Ainsi, dans le domaine qui nous intéresse ici, la « douleur » peut se concevoir comme la « peine », le « labeur », elle se traduit alors par πόνος ou

κάματος, par exemple ; la notion de « souci », de « préoccupation » nous introduit, par l'intermédiaire de κῆδος, dans l'orbite sémantique de μῴιμνα, μελέδων ou dpdvris ; celle de « misère », dans une multiplicité de désignations (telles ταλαιπωρία, 879, πτωχεία, etc.) plus ou moins apparentées à l'expression de la douleur proprement

dite. On conçoit, en outre,

facilement

l'existence,

dans le

(**) G. Mounin, Les problèmes théoriques de la traduction. (59) Ibid., p. 223 : « La traduction de toute langue en toute langue est au moins possible dans le domaine des universaux: première brèche dans un solipsisme linguistique absolu ».

20

INTRODUCTION

vocabulaire, de termes isolés, n'ayant qu'un rapport de désignation (Bezeichnung) avec le signifié et pas ou peu de rapport de signification (Bedeutwng) avec d'autres termes. Ce sont des mots annexes, faiblement structurés, et qui, dans certaines conditions, peuvent établir la liaison entre différents champs sémantiques. Tel est notamment le cas, autour du vocabulaire épique de la «douleur », des termes dvíg (p. 107), τετέημαι (p. 194), ὀιζύς (pp. 60 et 190), δύη, ou même κακός sur lesquels nous ne nous attarderons pas. La complexité des relations sémantiques peut encore résider dans deux autres faits de langue : la dérivation et la polysémie. La jonction entre différentes sphéres lexicales peut, en effet, se

réaliser entre dérivés d'une méme famille. Ainsi, tandis qu’äxdos désigne, au sens propre, la «charge», le « fardeau », le verbe ἄχθομαι présente une valeur métaphorique «étre affligé » qui peut-étre (mais rien ne nous permet de le vérifier) n'était déjà plus sentie comme telle et s'intégrait à la sphère de la « douleur » dés l'époque épique (p. 43). De méme, les différents dérivés de la

famille de κῆδος recouvrent des sphéres sémantiques bien distinc-

tes (pp. 351 sqq.).

Au premier abord, la notion de polysémie est relativement claire (35) : les mots polysémiques peuvent se référer à des signifies tout à fait différents; en dehors de toute considération chronologique, il y a, à l'intérieur d'un méme signifiant, des rapports de désignation multiples :

"p signifiant signifié

« chose » « chose »

=

}

ignation ———— ——»« chose » —

« chose » etc.

(35) Ex.: « Propriété qu'a un méme signifiant de présenter plusieurs signifiés », Dictionnaire de la Linguistique, sous la direction de G. Mounin (article de J. RocGERO).

Cf.

Ch.

MULLER,

Polysémie

et homonymie

dans

l'élaboration

contemporain, Étude de Linguistique Appliquée, t. I (1962), pp. 49-54:

du lexique

St. ULL-

MANN, Précis de sémantique française, 2° éd., (Berne, 1950), pp. 199 sqq. (surtout

pour les causes de la polysémie) ; In., The Principles of Semantics, 2° éd., (Oxford, 1957), pp. 106 sqq. Voir aussi l'essai de X. MIGNOT, Les notions d'homonymie, de synonymie et de polysémie dans l'analyse ensembliste du signe, B.S.L., t. LXVII (1972), pp. 1-22.

INTRODUCTION

21

Ainsi, d'un point de vue strictement synchronique, polysémie et homonymie peuvent paraitre comme un seul et méme phénoméne linguistique. C'est au niveau du plan syntagmatique et associatif qu'il est néanmoins possible de les distinguer, la polysémie se définissant, par rapport à l'homonymie, comme une alternance de signifiés: par exemple, louer (louange) et lower (location) sont homonymes, mais louer (donner |prendre en location) est polysémique (55). L'imprécision dans l'emploi des termes significations, valeurs, sens, etc. peut cependant introduire une certaine confusion. Ainsi par polysémie on entend encore les diverses valeurs (fonctionnelles) d'un terme, l'opposant aux autres termes d'une méme sphére sémantique (il s'agit en réalité de « polyvalence ») ou méme les valeurs particulières que prend le terme à la faveur d'un contexte, dans la parole. Il importe, à notre avis, et notamment afin

d'éviter d'introduire des notions proprement stylistiques, de limiter l'emploi de « polysémie » au cas schématisé ci-dessus. Néanmoins, et cela particuliérement pour une langue ancienne, il est difficile de préciser à quel moment un mot polysémique peut étre considéré comme homonyme et surtout à partir de quel point une valeur fonctionnelle peut jouer le röle de véritable « désignation ». Un exemple précis nous permettra de concrétiser notre pensée. Le substantif κῆδος se distingue des autres expressions de la douleur notamment par l'aspect intellectuel qui constitue, à l'intérieur de la sphère sémantique envisagée, sa valeur fonctionnelle. Cependant cette valeur est à ce point accentuée dans certains contextes, que le substantif y désigne nettement la notion de «souci, préoccupation ». Nous saisissons ici le passage de ce qui est une valeur fonctionnelle dans un système linguistique donné (le vocabulaire épique de la douleur) à ce qui sera l'élément unitaire d'une nouvelle sphére sémantique, la notion de « souci » l'emportant d'ailleurs aux époques ultérieures, dans le substantif κῆδος. Cette observation particuliére confirme l'opinion, défendue entre autres par H. Vogt, selon laquelle ce qui constitue un changement dans l'histoire d'un système linguistique apparaît d'abord, dans une description synchronique, comme une variation plus ou moins libre entre différentes formes d'expressions, (**) R. GopEL, Homonymie et identité, C.F.S., t. VII (1948), pp. 5-15.

22

INTRODUCTION

également valables dans le systéme, cela surtout dans le lexique où tout n'est pas rigoureusement structuré (37). Kndos « souci » peut donc être considéré, dans l'épopée, comme une variante lexicale. Nous pourrions résumer dans les points suivants la méthode suivie pour cerner la sphère sémantique de la douleur dans l'épopée archaïque grecque : 19 Nous

avons

suffisamment

large,

choisi comme «douleur»,

point

de départ

universellement

un concept humain,

sans

préciser d'aspect moral ou physique et sans nous limiter à des notions plus restreintes comme le « deuil ». 29 À partir de l'étude d'un seul terme, le plus le plus indubitablement expression de la douleur, relever la présence de certains autres termes dans semblables et présumer leur appartenance à cette sémantique ; par exemple,

l'étude de ἄλγος,

nettement et nous pouvons des contextes méme sphére

terme central de la

douleur, nous amène à envisager πένθος ou ἄχος. 3? L'identité de construction (nous songeons ici à la construction comme complément du verbe πάσχω), de méme que l'emploi de types formulaires interchangeables, peut étre un indice important. De ce point de vue, les concordances établies pour le vocabulaire de l'épopée sont d'une remarquable efficacité et permettent d'embrasser rapidement un large éventail lexical. En revanche,

dans

le cas

particulier

d'Homére

et d'Hésiode,

rapports «syntagmatiques » utilisés par Cl. Sandoz les concordances du type σχήματος μορφή et μορφῆς sont rarement applicables. 49 et de étape nous

les

(exemple: σχῆμα) (55)

En vérité, il faut reconnaître qu'une bonne part d'intuition subjectivité intervient inévitablement dans cette première et, tout au long de notre travail, la représentation que nous sommes faite de la structure de ce vocabulaire n'a cessé

d'évoluer.

L'important

est,

en

fait,

de

pouvoir

vérifier

ces

impressions premières ou de les modifier au fur et à mesure de la progression de l'étude.

(5) H. Vocr, Language Contacts, Word, t. X (1954), p. 367. (3%) Les noms grecs de la forme, (1972), pp. 64-65.

INTRODUCTION

23

Nous avons ainsi retenu comme expressions de la « douleur », autour d’un terme «central » et sans doute le plus important en fréquence, ἄλγος, les mots suivants : ὀδύνη, πῆμα, πένθος, ἄχος et dans une certaine mesure κῆδος. Le terme πόνος ne sera envisage, briévement, que comme constituant un élément périphérique de cette sphére sémantique. 6. Partant du postulat d'une sémantique structurale et plutót que de faire une simple description du vocabulaire épique de la «douleur» (ce que l'on peut appeler de la «lexicographie » (59), nous nous sommes attachée à mettre en évidence les oppositions et les relations qu'entretiennent entre elles les différentes expressions qui forment par leurs rapports ce que l'on peut considérer comme une structure, l'ensemble lexical de la «douleur» dans un état synchronique de langue donnée, la langue épique archaique. L'élément

maximum récentes

descriptif,

l'importance études

dont

nous

avons

tenu

à

reduire

au

et qui constitue encore l'essentiel de

sémantiques (4%), est

néanmoins

inévitable

et

indispensable dans un tel travail, puisqu'il s'agit avant tout de significations et par là d'analyses de contextes. Voulant abstraire, à partir des emplois des mots étudiés dans la parole (ou dans la chaine écrite) les éléments fonctionnels qui caractérisent ces derniers dans la langue (ou le discours selon les terminologies), nous sommes donc amenée à procéder en deux étapes : une étape d'analyse de contextes, méthode interne, oü chaque mot est étudié dans son entourage concret et débarrassé des valeurs contingentes liées à ce seul contexte (valeurs individuelles ou variables), pour ne retenir, comme en phonologie, que les valeurs proprement fonctionnelles dans le systéme de la langue (*!) ; en second lieu, une étape de synthèse par laquelle

(**) G. Ματοβέ, La méthode en lexicologie, (Paris, 1953), pp. 88 sqq. (45 C'est le cas notamment de l'ouvrage, par ailleurs fort intéressant, de J. LATAcz, Zum Wortfeld ,, Freude ** in der Sprache Homers, (Heidelberg, 1966) ou de ANASTASSIOU, Zum Wortfeld ‚Trauer '' in der Sprache Homers, (Hambourg,

1973) dont nous reparlerons ci-dessous.

(€) C'est le «hightest common factor» de L. R. PALMER, définissant le « meaning » d'un mot: « the " meaning " thus devised will be a general formula giving directions for the use of the word, these directions requiring closer significations according to context and situation»: Descriptive and Comparative Linguistics. A Critical Introduction, (Londres, 1972), p. 178.

24

INTRODUCTION

nous reconstituons le systéme lexical. En fait, ce que nous cherchons à atteindre n'est pas la langue en tant que code ou ensemble de régles plus ou moins cohérentes, telle que l'a définie Saussure, mais uniquement la partie fonctionnelle de la parole,

dégagée des éléments non pertinents. Et l'on sait que c'est devant l'impossibilité de distinguer rigoureusement, dans la pratique, entre langue et parole, et d'étudier la langue en elleméme, que de nombreux linguistes ont introduit un troisiéme terme intermédiaire entre la langue et la parole (**). Ce processus

d'abstraction

de la parole à la langue

(ou au

discours) est particulièrement délicat dans le cas qui nous intéresse — celui d'une langue ancienne et dans le cadre limité d'une œuvre littéraire —, car nous ne pouvons vérifier si un emploi isolé d'un mot doit étre considéré comme individuel ou comme fonctionnel. Sur ce probléme général vient se greffer celui non encore systématiquement cerné à notre connaissance, des rapports entre stylistique et sémantique. À premiére vue, ce sont là deux aspects fondamentalement différents de la linguistique : la sémantique (structurale) recherche la valeur fonctionnelle des mots dans la langue, la stylistique a pour objet les usages individuels et particuliers. Nous relevons cependant deux points de chevauchement entre les deux disciplines — et sans doute y en a-t-il bien d'autres. La notion de «valeur» met en évidence deux propriétés de la « signification » d'un mot : d'une part, son caractère séructurel, c'est-à-dire le fait que la signification d'un mot est déterminée, à l'intérieur d'une structure lexicale, par la présence ou l'absence

d'autres mots, d'autre part, son caractère virtuel, c'est-à-dire le

fait qu'une valeur est actualisée aux dépens des autres valeurs du mot, en fonction du contexte (€). Par cette formule P. Guiraud montre que chaque mot est polyvalent (non pas nécessairement polysémique) et que le sens effectif (ou « effet de sens » selon la terminologie de G. Guilaume) résulte de la combinaison des valeurs propres à chaque terme dans la phrase. Dans cette opti(€) Ex.: E. Buvssens, De l’abstrait et du concret dans les faits linguistiques : la parole - le discours - la langue,

Acta Linguistica,

t. III (1942-1943),

pp.

17-23;

H. HJELMSLBV, Langue et parole, Cahiers F. de Saussure, t. II (1943), pp. 29-44 [= Essais Linguistiques, pp. 69-81] (schéma - norme - usage). (42 P. GuiRAUD, Essais de siylistique, (Paris, 1969), pp. 52 sqq.

INTRODUCTION

25

que, la stylistique peut étre congue comme l'étude du texte en fonction de la langue (les valeurs stylistiques sont en puissance dans la langue et génératrices d'effet de style dans le discours) (), auquel cas la sémantique se présenterait comme un aspect particulier de la stylistique, procédant selon les mémes méthodes (étude de la phrase), mais avec des objectifs plus limités (abstraction au niveau de la langue). Le second point de contact possible entre sémantique et stylistique est l'existence, dans le vocabulaire, de «connotations », dont on définit mal le róle par rapport à la signification. Cette notion introduite par Bloomfield, apparait chez celui-ci comme un ensemble de valeurs subjectives, supplémentaires, attachées à un terme et variables selon le locuteur (c'est l'extension de la signification) (49) ; il s’agit d'un rapport instable et individuel entre chaque signe et chaque locuteur. L'usage du terme varie, en fait, d'un linguiste à l'autre et n'a pas encore trouvé de définition rigoureuse. Le terme « dénotation » est employé de facon quasiment unanime pour désigner le rapport entre signifiant et signifié, à cóté de la signification qui serait seulement la valeur du signe par référence à d'autres signes. La distinction denotation — signification correspondrait ainsi à celle établie par Coseriu entre Bezeichnung et Bedeutung. En revanche, l'usage de « connotation » est imprécis. Ainsi la «connotation» peut-elle étre considérée comme faisant partie de la signification d'un mot ? Montrant la difficulté de séparer les valeurs dénotatives d'avec les valeurs connotatives (dans le cas du franç. bouc, par exemple), G. Mounin conclut que « génétiquement, linguistiquement,

les connotations sont liées de maniére indissoluble aux dénotations, c'est-à-dire qu'elles font partie intégrante de la réalité non linguistique à laquelle le signe qui la dénote renvoie globalement » (of. cit., pp. 158-159). En effet, le principal probléme posé par la «connotation » est l'intervention d'éléments non linguistiques, psychologiques. La « connotation » s'apparente, en

(14) Ibid., p. 77. (*5) L. BLoourrELD, Le langage, trad. J. GAzio, (BIBLIOTHÈQUE SCIENTIFIQUE), (Paris, 1970), pp. 144-149. Voir aussi G. Mounin,

Les problèmes tMoriques de la

traduction, pp. 144-168; P. GUIRAUD, Essais de stylistique, pp. 76 sqq. et A. MarTINET, Connofations, poésie et culture, To Honor Roman Jakobson, t. II, (La Haye, 1967), pp. 1288-1294.

26

INTRODUCTION

outre, aux « champs associatifs » de Ch. Bally, dont on a mis en doute la réalité linguistique (). Il nous semble, pour notre part, que la « connotation » est un phénoméne révélant une fois de plus les aspects peu ou non encore structurés du vocabulaire : on peut considérer la connotation comme l'ensemble des valeurs non encore intégrées dans la structure d'un ensemble lexical, mais susceptibles (ou en passe) de l'étre, à la faveur de contingences historiques (emploi dans un dicton qui connaît une grande faveur, par exemple). Si le style est constitué par les connotations propres à chaque signe (4°), la stylistique, à la limite du structuré et du non-structuré, de la langue et de la parole, rencontre encore une fois la sémantique. Et il est vrai que stylistique et sémantique sont étroitement liées, la signification des mots n'étant acquise, en premier lieu, que par leur situation dans les contextes. Compte tenu de ces considérations théoriques, et bien que nous nous soyons efforcée de rester dans une optique strictement linguistique et fonctionnelle, il est inévitable qu'interviennent dans ce travail des éléments proprement stylistiques que nous mentionnerons au passage. Une étape complémentaire à cette étude pourrait consister à envisager {ous les emplois, stylistiques ou non, du vocabulaire de la douleur, se basant par exemple sur le modéle de l'ouvrage de L. Graz, Le feu dans U’ Iliade et l'Odyssée. Πῦρ. Champ d'emploi et signification (Paris, 1965). Mais une telle enquéte, par l'ampleur qu'elle prendrait, ne se concoit que dans une optique différente, à partir d'un seul terme, comme πῦρ, et non pour toute une structure lexicale. La méthode de L. Graz, basée comme la nótre sur l'étude des contextes, s'élargit à l'ensemble de tous les emplois du terme, pour revenir en dernière analyse à la sémantique ; nous avons, pour notre part, embrassé dans notre enquéte, un ensemble de termes et visé essentiellement leur description fonctionnelle. Les deux méthodes, également valables, s'appliquent mieux chacune à leur objet respectif, l'une à une notion concréte dési(4%) Ex.: E. CosERIU, Bedeutung und Bezeichnung im Lichie der strukturellen Semantik, dans Sprachwissenschaft und Übersetzen, herausgegeben von P. HARTMANN

(4

- H. VERNAY

(1970), pp. 7 sqq.

P. GuiRAUD, Essais de stylistique, p. 77.

INTRODUCTION

27

gnée par un terme précis, l'autre à un concept abstrait recouvrant une pluralité de termes. 7. Ce n'est qu'après de longs tâtonnements que nous sommes arrivée à formuler, en un systéme cohérent, reposant sur des critéres strictement linguistiques, l'intuition pressentie dés les premières étapes de notre étude d'une opposition fondamentale entre πῆμα et les autres expressions de la « douleur », dérivés neutres en -os, particulièrement ἄλγος. ᾿᾽Οδύνη, par sa formation morphologique isolée et sa forte spécialisation sémantique («technique»), constitue lui-méme un groupe distinct. Outre cette

distinction

fondamentale,

nous

avons

pu

déterminer,

à

l'intérieur des dérivés neutres en -os, expressions de la douleur,

une série de caractérisations bien nettes pour chacun de ces termes et reposant cette fois sur des critéres plus proprement sémantiques, oü interviennent aussi en grande partie les constructions et diverses indications syntaxiques. L'opposition entre πῆμα et ἄλγος repose notamment, dans une mesure non négligeable, sur des critéres morphologiques et, pour cette étape de notre travail, nous devons beaucoup à la tradition francaise, à la méthode tracée par Benveniste et qui nous a été indirectement transmise par l'enseignement de M. Leroy. Cette intervention des données morphologiques nous démontre, d'autre part, la complexité des relations tissant une structure sémantique, contrairement aux systémes binaires que l'on observe habituellement en phonologie. Ainsi nous est apparu sous un jour nouveau cet ensemble lexical qui joue dans le vocabulaire épique un róle important par sa richesse, son contenu (l’Iliade n'est-elle pas en grande partie l'épopée des émotions d'Achille ?) et aussi par les notions sociales, éthiques ou religieuses qui, nous le verrons, y interviennent en bonne part. Quelques linstabilité

remarques et

la

rapide

nous

feront

évolution

de

cependant ce

systéme,

comprendre faits

déjà

nettement sensibles dés l'époque épique et qui se manifesteront immédiatement dans la poésie lyrique et avec les débuts de la prose : I9 La structure que nous mettrons en évidence repose en grande partie sur l'opposition de valeur entre les deux catégories

28

INTRODUCTION

morphologiques des dérivés neutres en -ua et en -os, catégories qui toutes deux connaissent une profonde évolution dans leurs valeurs, évolution dont les premiers indices sont perceptibles avant l'époque homérique ; cette modification altérera naturellement trés vite la structure définie. 29 L'introduction λυπή, inconnus des certains d'entre eux facteur important de 3? mots limité à peu

Le caractére (notamment aux époques prés totale de

de nouveaux termes particuliers, comme poémes épiques, l'importance attribuée à et l'affaiblissement d'autres constituent un modification.

« poétique », spécifique à l'épopée, de certains ἄλγος et πῆμα) explique leur emploi plus ultérieures et particuliérement la disparition πῆμα de la prose classique.

Ces trois éléments essentiels laissent présumer a priori une modification considérable de la structure sémantique du vocabulaire épique de la douleur dés la fin de cette époque. Seuls les termes ὀδύνη et πένθος, par leur caractére essentiellement « technique», sortent à peu prés indemnes de l'aventure et semblent conserver une méme valeur fonctionnelle. C'est ici qu'il serait intéressant de jeter un regard sur les époques et les littératures postérieures pour comparer les stades successifs d'organisation structurale d'une méme sphére sémantique, mettant en évidence par la diachronie les éléments dominants de chaque système synchronique (**). En particulier, une enquéte sur la littérature épique d'époque alexandrine (Apollonius de Rhodes, Quintus de Smyrne, Nonnos), comme il nous a été suggéré par J. Labarbe, apporterait sans doute d'utiles renseignements sur la tradition linguistique et littéraire de l'épopée. Mais ce serait là une étude fort vaste qui déborderait le cadre de la présente recherche. Outre l'instabilité de cet ensemble

lexical, nous avons

déjà

évoqué précédemment, comme limitation à la structuration du vocabulaire, l'existence de mots périphériques ainsi que de mots peu ou non structurés qui en constituent la zone frontière, en

(**) Cf. par exemple: E. CosERtU, Pour une sémantique diachronique siructurale, Travaux de Linguistique et de Littérature, t. II, 1, (Strasbourg, 1964), pp. 139186.

INTRODUCTION

29

méme temps qu'ils peuvent étre l'amorce d'une nouvelle structuration, dans une étape ultérieure de la langue. Nous citerons πόνος

(étudié en fin de ce travail) et μόχθος, qui appartiennent à la sphère sémantique du « travail laborieux », ou encore dılds, 81, τετίημαι et avin qu'aucun critère linguistique ne nous permet d'intégrer strictement dans le lexique envisagé. Ces termes ont néanmoins en eux-mémes un réel intérét linguistique pour la compréhension de ce processus complexe qu'est la structuration d'un ensemble lexical. Notre travail s'est ainsi effectué en deux étapes, une première étape par laquelle nous avons pu reconstituer, pas à pas, la structure de ce vocabulaire, et une étape de mürissement qui nous a permis d'en nuancer l'interprétation. L'une et l'autre étape s’averent indispensables. 8. Quelques précisés.

points

essentiels

de

méthode

restent

à

étre

C'est naturellement le contexte, et avant tout le contexte, qui

fournit les éléments d'une analyse sémantique. Les données étymologiques auxquelles nous nous référons en début de chaque chapitre sont, en effet, de trés peu d'utilité, et ne peuvent de toute facon servir de base à une quelconque affirmation concernant le stade épique du vocabulaire étudié ; ce serait là oublier l'évolution qui distingue les faits indo-européens des premiers témoignages grecs. De tels éléments peuvent tout au plus aider à comprendre une apparente polysémie ou certaines modifications ultérieures de signification. En vérité, s'il peut y avoir interdépendance des deux disciplines, c'est plutót dans l'autre sens qu'elle s'opére, puisque c'est principalement sur la sémantique, l'étude des sens d'un mot donné, particuliérement dans ses plus anciennes attestations, que doit reposer une reconstruction étymologique. Nous soulignons au passage que le mycénien, par son contenu technique et son vocabulaire limité, n'apporte aucune indication dans le domaine lexical qui nous intéresse ici. De méme les scholies et les gloses anciennes sont dans l'ensemble assez décevantes, n'apportant guére d'éléments distinctifs du point de vue du sens des mots. Seules quelques indications de caractère dialectal nous ont été utiles. B

30

INTRODUCTION

Un dernier point capital doit étre souligné avant d'aborder cette étude. La distinction douleur physique /douleur morale à laquelle on songe naturellement comme critère de classification ne peut être adoptée a priori, comme il est fait dans chaque étude consacrée à ce vocabulaire — dans la Synonymik de Schmidt, dans les articles de H. Seiler et de E.-M. Voigt du Lexikon des frühgriechischen Epos (s.v. ἄλγος, dAeyewós, ἀργαλέος), dans les mémoires de licence de C. Lederer et de E. Töttösy (4°), ainsi que dans la thèse de I. Anastassiou, Zum Wortfeld « Trauer » in der Sprache Homers (Hambourg, 1971) (1973), par exemple. Il s'agit là, en effet, d'une distinction découlant de la nature méme des choses signifiées et qui ne doit pas nécessairement se traduire dans la structure du vocabulaire. Une telle opposition, de caractère « para-linguistique », se surimpose, en vérité, à la réalité linguistique ; bien plus, l'introduction d'une telle distinction,

sans

vérification

préalable,

est

d'autant

plus

dangereuse

comme méthode de travail, dans l'étude de la structure lexicale du vocabulaire épique de la douleur, qu'une caractéristique fondamentale, à la fois de la mentalité épique et de son lexique, est, nous le verrons, /'éfroite imbrication des phénomènes physiques et moraux. De méme que les indications du siège du sentiment (θυμός, φρήν, etc.) interviennent fréquemment dans des contextes de souffrances physiques (par exemple des blessures), une méme expression de la douleur peut indifféremment recouvrir une acception physique ou morale, indépendamment de la valeur fonctionnelle propre à ce terme et sans qu'il soit toujours possible de distinguer nettement entre les deux aspects de la souffrance. Mais surtout ce critére dissimule la structure réelle du vocabulaire que nous avons pour but de mettre en évidence. Il est néanmoins évident qu'au cours de notre recherche, particuliérement dans les parties descriptives, nous serons amenée à plusieurs reprises à observer les deux aspects (physique et moral), dans un seul terme ou entre différents termes, et notamment la limitation de certains d'entre eux (tel ἄχος) au domaine psychique, mais ceci n'intervient nullement dans l'interprétation des relations et des oppositions dans l'ensemble de ce vocabulaire. (€) C. LEDERER,

Étude sémantique de quelques mots signifiant la souffrance

dans l'œuvre d' Homére, (Louvain,

1966) ; E. TórTOsv, "AAyos dans

de la souffrance chez Homére, (Louvain,

le vocabulaire

1969) (mémoires non publiés).

INTRODUCTION

31

9. Ce travail a été suggéré par l'ouvrage de J. Latacz consacré au champ sémantique opposé, l'expression de la «joie » (5°), et auquel nous ferons de fréquentes références. Par son aspect essentiellement analytique et descriptif, cette étude ne nous a cependant guére servi d'un point de vue méthodologique. Nous avons pu d'autre part tirer profit de quelques travaux sur l'expression homérique de la douleur. Il s'agit des rubriques ἄλγος, dAeyewós de H. Seiler et ἀργαλέος de E.-M. Voigt dans le

Lexikon des frühgriechischen Epos qui, par leur caractère partiel, n'englobant méme pas une famille entiére de mots, ne peuvent cependant suggérer l'idée d'une structure éventuelle du vocabulaire et se limitent à des observations descriptives. Deux mémoires de licence de l'Université catholique de Louvain,

ceux

de

C.

Lederer

et de

E.

Tóttósy,

nous

ont

été

aimablement communiqués par Monsieur le chanoine Hofinger : centrés

surtout

sur

ἄλγος,

dernier, une trés bonne avons adopté pour régle, ne les consulter qu'aprés enquétes personnelles. Nous nous attarderons de

I.

Anastassiou, Zum

ils constituent,

particuliérement

le

approche d'analyse structurale. Nous afin d'éviter tout emprunt abusif, de étre parvenue aux conclusions de nos un peu plus longuement sur la thése Wortfeld

«Trauer»

in

der

Sprache

Homers (Hambourg, 1971) (1973), dont nous n'avons pris connaissance qu'aprés l'élaboration de notre étude. Appliquant grosso modo les mémes principes d'analyse structurale et travaillant dans le méme domaine sémantique que nous, l'auteur présente cependant une description fort différente de la nótre. Au cours de notre travail, nous en signalerons les principales divergences. Nous voudrions en faire, au préalable, quelques critiques d'ordre général. 19 I. Anastassiou a choisi comme champ conceptuel l'expression de la «douleur morale », plus particuliérement du « deuil ». Nous ferons plusieurs objections à ce choix lui-méme. Nous avons vu, dans le paragraphe précédent, le danger d'introduire a priori une distinction physique/moral dans l'étude de l'expression de la douleur. En vérité, l'ensemble de notre travail démontrera l'absence d'une telle classification comme critére fonctionnel dans la structure épique de ce vocabulaire. (9) Zum

Wortfeld ,, Freude '' in der Sprache Homers,

(Heidelberg,

1966).

32

INTRODUCTION

D'un point de vue théorique, et cela particulièrement pour une langue ancienne, nous avons déjà souligné plusieurs fois l'intérét de choisir un concept suffisamment large pour éviter l'intrusion de structures sémantiques étrangères dans le vocabulaire envisagé. En vérité, le choix de I. Anastassiou nous paraít quelque peu arbitraire. Nous avons ainsi relevé fréquemment, dans ce travail, l'indication de relations

étroites

avec

dAyos,

qui

est présenté,

à tort

nous

le

verrons,

comme une expression fondamentale de la douleur physique avec extension métaphorique au domaine moral, et pour cette raison exclu du champ étudié. Il s'agit là d'une entorse à la réalité linguistique, pour préserver la conception que l'auteur s'est faite a Priori de la structure lexicale (pp. 105-106 et 72 sqq.). 29 Le champ nous parait, de plus, mal délimité. L'auteur introduit les termes Avypós, AevyaMos, qui sont apparentés à l'expression du

deuil, mais n'en sont que des termes périphériques. I. Anastassiou donne d'ailleurs comme valeur de Avypós « abstossend » («odieux ») et remarque certains emplois de l'adjectif avec des mots sans rapport aucun avec l'idée de la mort ou de la douleur (pp. 150 sqq.). Certes notre travail n'est pas à l'abri de telles critiques, mais il nous semble indispensable de souligner, dans le cas de mots périphériques, leur appartenance relative à la sphere étudiée, sinon l'enquéte structurale tourne inévitablement à la lexicographie et transpose directement dans la langue décrite les structures d'une autre langue. 3° Partant de la notion de « deuil », l'auteur considére que la notion de « parenté » est essentielle dans κῆδος (pp. 102-103). Aucun contexte ne le prouve. Il nous semble, au contraire, d'aprés les emplois du terme, que la notion de « parenté », qui s'y est développée dans les époques ultérieures, est l'extension de celle de « souci, préoccupation »

et plus généralement de l'aspect intellectuel de la souffrance exprimée

par κῆδος. En vérité, une réponse plus précise ne pourrait sans doute étre fournie qu'aprés une étude approfondie du champ parallele, le « souci », dans la littérature épique. 4° L'auteur adopte comme principe de classement des contextes, pour la plupart des termes étudiés, l'opposition réaction/non-réaction, localisation/non-localisation de la douleur dans un siége du sentiment. Sur ce dernier point, nous verrons qu'une telle indication n'est nullement nécessaire pour préciser la nature psychique ou non psychique de la douleur. Selon l'auteur, ce critére montre s'il y a ou non extériorisation du sentiment, de méme d'ailleurs pour l'indication d'une réaction. Ainsi I. Anastassiou conclut, de l'indication fréquente d'une réaction, que le « deuil » est concu, dans l'épopée, comme un phénoméne

vivant,

actif,

au

contraire

de

la

notion

contenue

dans

l'allemand Trauer et qui est essentiellement passive et intérieure. En vérité, cette représentation est valable pour l'ensemble des expressions de la douleur, tant physique que morale, et de facon plus générale pour la plupart des expressions abstraites dans l'épopée archaïque, Nous y reviendrons dans les conclusions.

INTRODUCTION

33

La structure que nous décrirons, reposant essentiellement sur une opposition entre πῆμα et ἄλγος, est fondamentalement différente de celle proposée par I. Anastassiou et, nous pensons, plus complete. Néanmoins, toutes deux sont sans doute valables de leur point de vue respectif. Nous retrouvons ici la notion sur laquelle nous avons déjà insisté précédemment, à savoir qu'une structure lexicale est un ensemble complexe d'éléments non coordonnés qui admettent diverses classifications selon les critéres envisagés. Si nous espérons que notre description fonctionnelle, patiemment élaborée et non sans de longs tátonnements, convaincra le lecteur, nous ne la présentons cependant pas comme une vérité absolue, mais avec les nuances et les réserves qu'exige une telle matière, essentiellement mouvante et subjective. 5? Nous reléverons encore un point de détail dans l'étude de I. Anastassiou. L'auteur signale l'emploi « social » de certains termes. Nous verrons que le contexte social revét une importance primordiale dans le vocabulaire homérique de la douleur, et cela particulièrement pour πῆμα. Mais il ne s'agit pas d'une notion vague de douleur affectant un ensemble de personnes, notamment en cas de défaite, telle qu'elle est briévement décrite par I. Anastassiou. Le contexte social, évoqué par les termes τιμή, κῦδος, κλέος, νική, etc. désigne précisément la place de l'individu (et de son groupe) sur l'échelle sociale et tout ce que cela comporte, pour l'homme épique, de sécurité matérielle, de richesses, de pouvoir ou, au contraire, de diminution sociale, de ruine

et méme de mort. IO. Nous avons insisté sur l'erreur méthodologique que constitue une approche du vocabulaire grec à partir d'une langue étrangère. Nous

serons néanmoins

amenée,

dans ce travail, à proposer des tra-

ductions personnelles de quelques passages (lorsque nous avons repris les traductions d'autrui, celles-ci sont alors spécialement signalées) ; il nous apparait de ce fait indispensable d'apporter quelques précisions quant à la définition des principaux termes français utilisés. Nos traductions ne visent pas l'élégance de style, mais essentiellement le respect littéral du texte grec. Dans ce but, nous avons évité autant que possible de recourir à un large éventail de synonymes francais et avons limité, à quelques exceptions prés, les traductions du vocabulaire homérique de la douleur aux deux mots « douleur» et « souffrance » que nous considérerons à peu prés comme équivalents malgré les nuances de sens qu'y discernent les dictionnaires. Ainsi P. Robert (9) remarque dans « douleur » une valeur technique, propre au langage de la physiologie et de la psychologie, que ne possède pas « souffrance »; de plus, « douleur » s'applique, au sens physique, à une (5) Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Les mots et les associations d'idées, Société du Nouveau

leur, t. VI (1966), s.v. souffrance.

Littré, t. II, (Paris,

1966), s.v. dou-

34

INTRODUCTION

sensation plus précise, moins

durable que « souffrance », tandis qu'au

contraire, au sens moral, « souffrance » désigne plutót un état ou un sentiment complexe. Toutes les autres expressions frangaises introduisent une valeur particulière dans l'expression de la souffrance et qui ne correspond pas nécessairement à celle que l'on peut observer dans le vocabulaire grec ; elles ne peuvent donc étre utilisées, en principe, dans une étude sémantique, qu'avec certaines réserves. Ainsi, le substantif « peine » peut remplacer dans certains types de contextes psychiques les termes « douleur » ou « souffrance »; il introduit néanmoins trois nuances possibles, propres au frangais: une notion de tristesse et de dépression, une notion d'inquiétude et de souci ou encore celle de fatigue, d'effort à la táche.

Il en est de méme pour « tourment », « chagrin », « affliction ». D'autre part, les mots « malheur », « calamité », « fléau », par lesquels

nous aurons à traduire certains emplois particuliers du grec πῆμα, nous introduisent, du point de vue de la structure du vocabulaire français, dans une sphère sémantique indépendante de celle des sensations ou des sentiments à laquelle appartiennent « douleur » et « souffrance ». En effet, « malheur » est défini comme une situation, une condition

pénible,

triste,

douloureuse

ou

un

sort

funeste,

« calamité »

comme un grand malheur public, une grande infortune et « fléau » s'applique à des personnes ou des choses qui semblent étre les instruments de la colere divine et, par extension, désigne ce qui est nuisible, funeste,

redoutable (53). Au

contraire,

l'emploi

et la valeur que nous

serons amenée à reconnaitre au grec πῆμα semblent nettement s'intégrer à la structure du vocabulaire homérique de la douleur.

(**)

Ibid., t. I (1966), s.v. calamité,

t. II (1966), s.v. fléau.

CHAPITRE

PREMIER

Famille de ὀδύνη ETYMOLOGIE Sur la base de l'expression horacienne curas edacis (Odes, II, 11, 18),

ὀδύνη est habituellement rattaché au radical i.-e. *ed- « manger », gr. ἔδομαι (ἔδω), ἐσθίω, skr. ddmi, -ád-van- « mangeant », lat. edó, got. stan,

etc. (1). De méme, arm. erkn « Geburtsschmerz », « douleurs de l'enfantement » remonterait à *ed-wé[ón, avec traitement arm. erk- de *-dw-,

comme dans erku — skr. dvd, erkar « long » — gr. δηρός (5[F]após) (ὃ). Cette explication étymologique nous parait peu satisfaisante du point de vue sémantique et nous séparerions volontiers un groupe gr. oöuvyn-arm. erken. L'existence d'un verbe lit. éd£iótis «sich qualen, sich grámen, sich sorgen, bekümmert sein, sich etwas zu Herzen nehmen » « se tourmenter, s'affliger, être soucieux », à côté de lit. édZióli « fressen, beissen »,

£sti « fressen », « manger » (3), semble cependant confirmer l'hypothése

traditionnelle. Nous ferons néanmoins remarquer que les formes arméniennes et grecques présentent toutes deux un sens trés précis, pres-

que technique (« douleurs de l'enfantement »), et non le sens général «souci, tourment », comme le suggèrent l'expression latine curas edacts et le verbe lit., par exemple. (ἢ

HoFMANN,

s.v.; Boisacg, s.v.; FRISK, s.v.; POKORNY,

pp. 287-289;

TRAINE, s.v. ἔδω et ὀδύνη, malgré la difficulté sémantique. Cette étymologie était déjà proposée anciennement: E.M.: ἔδειν τὴν ψυχήν" ... παρὰ τὸ ὅδω οὖν οδύνη" καὶ ῥῆμα ὀδύνω. D'autres

explications

étymologiques

sont

avancées:

CHAN-

ὀδύνη" παρὰ τὸ

EUSTATHE,

843,

40

ad

À 268: rà dd, ὀδύναι δῦνον, οὐ μόνον παρήχησίς dar. σώφρων, ἀλλὰ καὶ ἐτυμολογία τῆς ὀδύνης, οὕτω λεγομένης διὰ τὸ εἰς βάθος δύνειν. (3) Frisk, Eiyma Armeniaca, (GÖTERBORGS HóGSKOLAS ÄRRSKRIFT, t. L), (Göterborg, 1944), pp. 11-15. Cf. MEILLET, Esquisse d'une grammaire de l'armé-

nien classique, p. 51; BEEKES, The Development of the Proto-Indo-European Laryngeals in Greek, (La Haye, 1969), pp. 54-55; J. SCHINDLER, Armenisch erkn, griechisch ὀδύνη, irisch idu, K.Z., t. LXX XIX (1975), pp. 53-65. (3) E.

FRAENKEL,

1962), pp. 124-125.

Lifawisches

Etymologisches

Wörterbuch,

t. I, (Heidelberg.

36

FAMILLE DE ὀδύνη

᾿Οδύνη représente, par rapport à la forme éolienne ἐδύνας (acc. pl.), le degré o (alternance vocalique du type ἔδοντες-ὀδόντες) ; il n'est pas nécessaire, dans ce cas, pour expliquer ὀδύνη, d'invoquer une assimilation de la séquence e-v en o-v (*).

Une autre théorie rattache ὀδύνη à 85 « calamité, malheur, affliction », skr. d#- « Leid », avec « préfixation » de à- (5). Chez Pokorny, on trouve ὀδύνη et arm.

erkn à la fois sous la racine *ed- «essen » et, en

méme temps que 3/5, sous la racine *däu-, deu-, dá- 1. « brennen », « brüler » 2. « verletzen, quälen, vernichten, feindselig », « blesser, tour-

menter, hostile », le deuxième sens devant alors être compris comme « brennender Schmerz » ou « durch Feuer vernichten ». Cependant, skr.

dundti « brûler, affliger » (présent infixé), do-man- « tourment », gr. δύη « tourment », d'un radical *dew-, ne peuvent être rattachés à gr. δαίω (< *dea,-w-), ainsi que le montre Benveniste, Origines, pp. 169-170. Sur ὀδύνη, formation en -vvy ou en -m (9), a été constitué l'adjectif hom. ὀδυνή-φατος « qui tue la douleur », originellement composé radical (ὀδυνή-φατ-α φάρμακα E 401 — 900 > ὀδυνήφατον ῥίζαν A 847) (7).

Le verbe ὀδύρομαι « se plaindre, se lamenter », formé lui aussi sur ὀδύνη (avec alternance v/p), a subi l'influence de μύρομαι «se plaindre » (5) et ne présente, dans les poèmes homériques, plus aucun lien avec la sphère sémantique de la « douleur ». Le verbe ὀδύσ(σ)ασθαι est indépendant de la racine étudiée et probablement apparenté à lat. ödi (9).

(4) C'est l'explication à laquelle recourent BEEKES,

of. cit., pp. 54-55 et

71;

THUMB-SCHERER, Handbuch der Griechischen Dialekte, $ 257.1.a, p. 106; SCHWYZER, Gr. Gr., t. I, p. 255.

CHANTRAINE, $.v., préfère une alternance vocalique. (ἢ PRELLWITZ, s.v. δύη. MAYRHOFER (s.v. advan-, diti et dunóti) rattache arm. erkn à *ed- « manger », mais skr. dü-, doman- (dans a-doma-dä) « souffrance », gr. δύη « malheur » à skr. dundti, gr. δαίω « brûler ». (2) Il est souvent impossible, pour les terminaisons -uvos, -vvy, -üvos, -ὕνη, de déterminer avec précision la nature du suffixe: cf. CHANTRAINE, Formation, p. 208; RiscH, Wortbildung, $ 35a, p. 97. J. SCHINDLER, op. cit., considère que gr. ὀδύνη, ὀδύρομαι, arm. erkn, irl. idu reposent sur un thème en -u: *h,ddu-: *hiédu-. (") RiscH, Wortbildung, $ 73 a, pp. 195-196. Le sens originel de l’adjectif verbal -$arós (racine i.-e. *g"hen- «battre », «abattre à) n'est pas conservé dans ὀδυνή-φατος; il apparaît, par exemple, dans μυλήφατον ἄλφιτον (β 355): cf. CHANTRAINE, Les verbes grecs signifiant « twer », Die Sprache,

t. I (1949), particuliérement p. 145.

(ἢ CHANTRAINE, 5.v. ὀδύνη, ὀδύρομαι; FRISK, s.v. ὀδύρομαι; POKORNY, p. 289; HOFMANN,

s.v. ὀδύρομαι.

Sous l'influence de μύρομαι aussi a été constituée la forme tragique δύρομαι (cf. πάνδυρτος). BoisacQ explique ὀδύρομαι par ὁ + δύρομαι. Voir aussi une note sémantique sur l'interprétation alexandrine de μύρομαι « ruisseler, couler »: L. DEROY, Les Études Classiques, t. XVI (1948), pp. 337 sqq. (ἢ Cf. FRISK, s.v. ὀδύσ(σ) σθαι; W.-H., s.v. odi.

FAMILLE DE ὀδύνη

37

Nous serions fortement tentée de rattacher ὠδίς et ὠδω à ὀδύνη (19) ; la signification de ces deux mots concorde en effet parfaitement avec les emplois de ὀδύνη. La présence de ó- à l'initiale de ὠδές (€ *ez,- ou *oa,), face à ὀδύνη ἐδύνη (éol. ἐδύνας : i.-e. *2,ed-), si cette dernière étymologie est exacte, s'oppose à une telle parenté, à moins de supposer une alternance — assez douteuse — entre degré long du radical et *2/*0. L'étroite relation sémantique entre ὀδύνη et ὠδίς nous autorise néanmoins à analyser ces deux mots dans le méme chapitre. F

Ausg., seulement le nom.: ὀδύνη: A 398, O 25. Généralement au

pluriel : 1) nom. pl.: Π 524, 528, & 242, 8812, τ 117; 4) dat. t 415, 440, p 567, H.

-vaı: A 268, 272, E 417; 2) acc. pl.: -vas: A 848, B 79; 3) gén. pl.: -dwv: A 117, 197, O 60, 394, pl.: -now: E 354, 397, 399, 766, M 206, II 518, Apoll. 358.

M wu- 21,: ὀδύνη: A 398, O II 524, 528; τί: -as: A 848; 3f,: -ῃσι(ν): 2f,: E 354, 399, M 206, 766, 1.440, p 567 ;5f,: 1415; vo—8 812, τ 117.

ANALYSE

25; -u: E 417, À 268, 272; -as: τας: D 79; 4£,: -as: α 242; wu-u! II 518, H. Apoll. 358; 41,: E 397, 9 : -dow : 5f,: À 117, 191, O 60, 394,

SÉMANTIQUE

Les mots de la famille α᾽ ὀδύνη constituent un ensemble sémantiquement trés cohérent et se situent tous dans de mémes types de contextes, si bien que nous pourrons préciser, dans une large mesure, les significations d'ó8vvjdaros, wöls et ὠδίνω au cours de l'étude d’oöywn. Ces termes peuvent se définir de manière générale comme l'expression d'une douleur aigué et lancinante (cf. ὠδῖνες « douleurs de l'enfantement ») (11), ce qui convient particuliérement dans les cas de blessures par objets tranchants, mais s'applique de facon tout aussi adéquate à une douleur (1%) HOFMANN, s.v. ; FRISK, s.v. δίς; POKORNY, p. 288; J. SCHINDLER, of. cif. Étymologie inconnue selon BoisAcQ, s.v. EUSTATHE, 843, 45 ad A 269 rattache aussi wöls à ὀδύνη : ἴσως δὲ καὶ ἐτυμολογικῶς παράκεινται ταῖς ὀδύναις αἱ ὠδῖνες. Δοκεῖ γὰρ ἐκ τῆς ὀδύνης γίνεσθαι ἡ ὠδὶν κατὰ ἔκτασις τῆς ἀρχούσης καὶ τροπὴν τοῦ 9 εἰς i. "ἔστι δὲ κυρίως ὠδίνειν τὸ τόκῳ ἀλγεῖν. (1) Les indications fournies par les lexiques sont, en général, trop vagues pour la signification particulière de cette famille: ex.: EBELING: ὀδύνη «dolor»; ὀδυνήφατος « quod dolores necat i.e. minuit et prorsus tollit, schmerztódtend, schmerzstillend », ὠδίνω « grauibus doloribus crucior », ὠδίς « dolor parturientis »; CUNLIFFE : ὀδύνη « 1. in reference to bodily pain, a pain or pang; 2. in reference to mental pain, grief, sorrow, distress »; ὠδίς « pains, pangs ».

38

FAMILLE

DE ὀδύνη

morale extrémement vive. Nous rencontrons ici un premier exemple de situation, évoquée dans notre introduction, qui tend à exclurele critère de classification douleur morale /douleur physique, comme se superposant à la structure profonde de ce vocabulaire. A. 'O8sv dans les contextes de blessure Sur les 25 emplois majorité de cas (18 cas) 13 fois dans lILade, surtout (chants E et A nous envisagerons,

ἀ ὀδύνη dans les poèmes épiques, une est caractérisée par des blessures, et cela dans les épisodes de grandes batailles par exemple (13). Sous cette rubrique,

entre autres, les points suivants : 1. l'impor-

tance de la personne blessée ; 2. la précision descriptive ; 3. le caractère aigu, perçant

ou lancinant

tion

et

d'alourdissement

les

de la douleur ; 4. la sensa-

autres

symptómes

physiques ;

5. la notion de couleur ; 6. le rituel de la guérison ; 7. les réactions émotives ; 8. la relation avec μένος. I. L'importance de la personne concernée par 1 ὀδύνη, de méme que le caractére crucial de l'événement, est un fait qui frappe dés l'abord de cette analyse. Il s'agit de Ménélas (A 117 et

191), frappé par traitrise, de la main de Pandare. Suite au pacte conclu entre Achéens et Troyens, un duel opposant Päris et Ménélas devait mettre fin à la guerre; mais Päris fut dérobé

à son adversaire par Aphrodite et la victoire revint aux Achéens. C'est alors que, par ruse, Athena incite Pandare à tirer sur Ménélas. L'incident revét une importance capitale, puisqu'il déclenche

la

reprise

des

combats

et,

par

la

méme

occasion,

permet à l'épopée de poursuivre le cours de ses vingt derniers chants. Toute la gravité de la situation est soigneusement mise en évidence par de longues descriptions qui retiennent l'attention: l'arc de Pandare (v. 105-115), le jet de la fléche (v. 116-118) et le sifflement de la corde (νευρὴ δὲ μεγ᾽ ἴαχεν), l'intervention d'Athéna qui écarte le trait ne le laissant qu'égratigner Ménélas (v. 129140 (33)). La réaction émotive de Ménélas et de son frère souligne (13) ᾿Οδύνη provoquée par une blessure: A 117, 191, E 354, 397, 399, 417, A 268, 272, 398, 848, M 206, O 394, II 518, 524, 528, ı 415, 440, p 567. (2°) Pour la valeur « dramatique » de ce procédé de composition, par digressions, on consultera, par exemple: Bowra, ch. III Composition dans A Companion to Homer, éd. par A. J. B. Wace - F. H. SrUBBINGS, (Londres, 1962), pp. 38-

74 (surtout pp. 56 sqq.).

FAMILLE DE ὀδύνη

39

d'ailleurs le caractère dramatique de la blessure : exemple A 148 ῥίγησεν δ᾽ ἄρ᾽ ἔπειτα ἄναξ ἀνδρῶν ᾽Αγαμέμνων « Agamemnon, le chef des hommes, fut pris d’effroi ». En A 268 et 272, Coon, pour venger son frere Iphidamas blesse Agamemnon à la main ; de méme Dioméde est atteint par Alexandre (A 398). Dans un passage dramatique, Glaucos, handicapé par la blessure que lui a infligée Teucros, nous est présenté impuissant à défendre son compagnon Sarpédon que vient de tuer Patrocle (II 510-531). Plus surprenant est le cas d'Eurypyle, dont la blessure suscite l'intérét tout particulier de Patrocle. C'est celui-ci, en effet, qui

découvre la victime et lui donne les premiers soins (A 809-848) ; c'est lui encore que l'on retrouve plus tard (O 390 sqq.) au chevet du blessé. Eurypyle n'est pas un héros dominant de l’Zliade : il nous est dit qu'il est fils d'Évémon, prince thessalien (B 734-737), qu'il tue Hypsénor (E 76-81), Mélanthe (Z 36) et Apisaon (A 575580). Là s'arréte la liste de ses exploits et de ses apparitions. L'attention extréme de Patrocle pour Eurypyle peut cependant s'expliquer par les informations que nous transmet Eustathe (331, 40-332 ad B 734-737) sur les relations possibles entre Eurypyle et Phénix, le précepteur d'Achille, tous deux d'origine thessalienne, ce qui justifierait indirectement l'intimité entre Patrocle et Eurypyle : Ὅτι Εὐρυπύλῳ, υἱῷ Εὐαίμονος, τεσσαράκοντα νῆες ἕποντο καὶ ἄνδρες «oi ἔχον "Oppeviorv,...» ... ᾽Ορμένιον δὲ πόλις Θετταλικὴ μεταξύ, φασί, Φερῶν καὶ Λαρίσσης, ὅθεν ὁ Φοῖνιξ δοκεῖ τισι φυγεῖν εἰς Φθίαν, ὡς καὶ ἀλλαχοῦ ῥηθήσεται. ᾿Ωνομάσθη δὲ ἀπὸ ᾿Ορμένου, πατρὸς ᾿Αμύντορος, οὗ παῖς Φοῖνιξ, ὁ τοῦ ᾿Αχιλλέως 7,

jc.

Les dieux ont aussi leur part de souffrances dans la mélée (14) et cela dans le fameux chant V de l'/lade où les interventions divines se font particuliérement nombreuses. La vedette principale en est Aphrodite (E 354 et 417), mal versée dans les jeux de la guerre. Sa mésaventure est le prétexte, dans la bouche de Dioné, à une longue digression sur les misères encourues par les dieux de la part des mortels (E 382-404), tel Hadés blessé par Héraclès (E 397 et 399).

(4)

Cf.

F.

RonERT,

Homère,

pp.

22-25;

SEVERYNS,

pP- 99 sqq.; E. L. HARRISON, Phoenix, t. XIV (1960), p

78.

Homère.

L'artiste,

40

FAMILLE DE ὀδύνη

Appliqué aux souffrances d'un aigle mordu par le serpent qu'il emporte, ὀδύνη intervient encore dans un présage lourd de signification, qui retient les Troyens au pied du mur achéen (M 206). Si nous sortons du cadre de l'I/tade, nous rencontrons une nouvelle victime : le Cyclope aveuglé par Ulysse et ses compagnons (ι 415, 440). Moins caractéristique est le cas du mendiant Ulysse frappé d'un tabouret par Antinoos (p 567). Ces premières données d'analyse nous enseignent, pour la signification d'ó8/vs, que ce mot revêt, par toute l'insistance qui lui est accordée et par le caractère exceptionnel des circonstances dans lesquelles il apparait, une valeur expressive particuliérement chargée. 2. Par un méme désir, sans doute, d'insister sur l'importance de la victime et sur la valeur dramatique de l'acte, la facon dont

se produit la blessure et l'endroit où touche le trait sont le plus souvent décrits avec une scrupuleuse précision. La fléche atteint le ceinturon de Ménélas, là oü la cuirasse offre une double protection, et pénétre jusqu'à la peau qu'elle égratigne (ὅθι ζωστῆρος ὀχῆες ἰχρύσειοι σύνεχον καὶ διπλόος ἤντετο θώρηξ A 132-133; διὰ θώρηκος πολυδαιδάλου ἠρήρειστο [μίτρης θ᾽ v. 136-137 ; ἀκρότατον δ᾽ ἄρ᾽ ὀιστὸς ἐπέγραψε χρόα φωτός ν. 130) ; elle se fiche dans le pied de Diomede (A 377) ; elle blesse la fréle main d'Aphrodite sous le vêtement (ἄκρην οὕτασε χεῖρα E 336 ; δόρυ χροὸς ἀντετόρησεν | außpooiov διὰ πέπλου v. 337-338 ; πρυμνὸν ὑπὲρ θέναρος v. 339) ou traverse l'épaule d'Hadés (E 400). Le tabouret atteint Ulysse δεξιὸν ὦμον, mpvpvórarov κατὰ νῶτον (p 462-463). L'aveuglement

du cyclope Polyphéme est l'occasion d'une description fort réaliste où l'on voit l’ceil grésiller sous le pieu incandescent (15) :

t 387-390

ὡς Tod ἐν ὀφθαλμῷ πυριήκεα μοχλὸν ἑλόντες δινέομεν᾽ τὸν δ᾽ αἷμα περίρρεε θερμὸν ἐόντα" πάντα δέ οἱ βλέφαρ᾽ ἀμφὶ καὶ ὀφρύας εὗσεν ἀυτμὴ γλήνης καιομένης σμαραγεῦντο δέ οἱ πυρὶ ῥίζαι.

On remarquera que, ἃ l’exception de p 567 et ı 415, 440, les ὀδύναι sont toujours provoquées par un objet tranchant. (15) À propos du « réalisme homérique », on consultera quelques pages évocatrices de SgvgRvNs,

Homère. L'artiste, pp. 106-115.

L'intérêt « médical » de ces descriptions avait déjà été mis en évidence par Ch. DAREMBERG, La médecine dans Homère, (Paris, 1865), particulièrement pp. 5977 et 19-20.

FAMILLE DE ὀδύνη

41

3. La sensation aigué et lancinante qui caractérise cette douleur est indiquée par les épithétes qui accompagnent soit ὀδύνη soit l'objet blessant lui-méme. Le trait est presque toujours qualifie d'«aigu» ou «tranchant »: ó£é δουρί E 336, ófées ὄγκοι A 214, ὀξὺ βέλος A 185, A 845, ὀιστὸς ὀξυβελής A 125-126, πικρὸς ὀιστός À 118, 134, 217.

En A 129, βέλος ἐχεπευκές se rattache à ce méme type d'expression. 'Exe-mevicjs « sharp, piercing » (Liddell-Scott), est composé d'une forme πευκής (cf. περι-πευκής ; "mebkos, n. «die Spitze» «la pointe », « das Stechen, der Stachel » « le picotement, l'épine ») alternant avec les adjectifs en -vos, πυκνός ou πυκινός (15), et appartient à un radical i.-e. *deuk- « piquer » (gr. πευκή f., v.-h.-a. για « Fichte » «le pin », c'est-à-dire «l'arbre à aiguilles (1?) »). Les gloses d'Eustathe (68.30 ad A 51) ἐχεπευκὲς δὲ τὸ οἷον ἔχοντι πεύκης, πικρίαν δηλαδή... ὅθεν ἴσως καὶ τὸ πικρὸν πευκέδανον παρωνόμασται et d'Hesychius (ἔχον πικρίαν) contiennent une interprétation secondaire de ἐχεπευκής « amer » que l'on trouve dans la poésie tardive (16). Parallèlement à l’aspect tranchant figure la notion de rapidité : ὠκὺν ὀιστόν E 395 ou πτεροέντα A 117. L'emploi de ces épithètes est, selon nous, déjà déterminant pour la valeur propre d'éSéyn. Les mêmes qualificatifs accompagnent, en effet, le mot étudié : ὀξεῖαι ὀδύναι A 268, 272, II 518. Il

est aussi mis en comparaison avec ὠδῖνες « douleurs de l'enfantement», dans un passage oü apparaissent quelques adjectifs caractéristiques : A 268-272 ὀξεῖαι δ᾽ ὀδύναι δῦνον μένος ᾿Ατρεΐδαο᾽ ὡς δ᾽ ὅτ᾽ ἂν ὠδίνουσαν ἔχῃ βέλος ὀξὺ γυναῖκα, (1%) RiscH, Wortbildung, $8 31 h et 70 b. ᾿Εχεπευκής alterne aussi avec les formes πευκάλιμος et πευκεδανός : CHANTRAINE, Formation, p. 426; BENVENISTE,

Origines, pp. 45 sqq. (?*) Au contraire de RiscH, loc. cif., FRISK (s.v. πεύκη et πύκα) et CHANTRAINE

(s.v. ἐχεπευκής, πεύκη, πύκα, m/f) distinguent πεύκη, ἐχεπευκής, πευκάλιμος, πευκεδανός de πύκα «dicht, fest», «sorgfältig, verständig », πυκάζω, mur(i)vos. Selon CHANTRAINE, le radical i.-e. « piquer » se présente sous une forme alternante, avec une gutturale sonore ou sourde: lat. pungö, gr. πυγμή, πύξ, πεύκη. CÍ. aussi ῬΟΚΟΆΝΥ, p. 828 Borsacg, s.v. ἐχε-πευκές. Voir encore l'étude de N. Van Brock, De πύξ à πᾶς, Mélanges Chantraine, (Paris, 1972), pp. 263-276, qui rattache mif à une racine signifiant « tout ensemble » (cf. más, πέντε, hitt. panku « tout »). (15) Cf. CHANTRAINE, s.U. ἐχεπευκής.

42

FAMILLE

DE ὀδύνη

δριμύ, τό Te προϊεῖσι μογοστόκοι (1?) Εἰλείθυιαι, Ἥρης θυγατέρες πικρὰς ὠδῖνας ἔχουσαι, ὡς ὀξεῖ᾽ ὀδύναι δῦνον μένος ᾿Ατρεΐδαο.

Mévos revêt ici la valeur définie par Böhme (35) de « vitalité », «force active» au sens psychique, «volonté» ou «impulsion énergique » que l'on rencontre particuliérement dans les scénes de bataille (II 602, O 510, A 447, T 8...) : la douleur provoque un arrét de volonté ou de capacité de se battre et brise l'élan des guerriers. L'expression ὀξὺ βέλος, habituellement appliquée à la fléche responsable de la blessure, prend ici un sens abstrait de « lancement douloureux ». Le contexte précise suffisamment la valeur «douleurs

de

l’enfantement » de

ὠδῖνες ; le verbe

ὠδίνω

par

contre peut s'employer soit dans le sens général de « souffrir », en t 415 pour le Cyclope cruellement aveuglé (στενάχων re καὶ ὠδίνων ὀδύνῃσι) soit dans le sens d'« éprouver les douleurs de l'enfantement » dans le passage étudié ici et dans H. Apoll. I 45 qui décrit Létó en quête d'une patrie accueillante pour enfanter Apollon : τόσσον ἔπ᾽ ὠδίνουσα ᾿Εκηβόλον ἵκετο Anrw «ce fut dans tous ces lieux que Létó, sur le point d'enfanter l'Archer, vint (supplier) »

(trad. Humnert). L'adjectif δριμύς qualifie les combats prés des nefs (δριμεῖα μάχη O 696), la colére (χόλος) du lion dépouillé de ses jeunes par un chasseur (Σ 322) et, plus curieusement, le μένος d'Ulysse lorsqu'il reconnaît son père (w 318-319 ἀνὰ ῥῖνας δέ οἱ ἤδη [δριμὺ μένος προύτυψε φίλον πατέρ᾽ εἰσορόωντι « Ulysse commengait à sentir ses narines picotées par les larmes », selon la traduction libre de Bérard ; cette expression est expliquée dans E.M.: δριμύς" παρὰ τὸ τὰς ῥῖνας μύειν). Δριμύς semble donc être un synonyme approximatif de ὀξύς ; c’est ce que confirme d’ailleurs Hésychius : δριμύ᾽ ὀξύ, σφοδρόν, θερμόν, ταχύ. Les constructions syntaxiques concourent ἃ renforcer la valeur propre ἀ᾽ ὀδύνη. La victime est «transpercée» de dou(15) L'épithéte des Ilithyes, μογοσ-τόκος «aux enfantements douloureux », est composée sur l'accusatif pluriel de μόγος (*uóyovs) : cf. Rısch, Wortbildung, $ 80 a; BotsACQ, s.v. uöyos; FRISK, s.v. μογέω. Ou plus simplement, le premier terme du composé doit étre considéré comme un arrangement métrique pour μογο-: CHANTRAINE, 5.9. uóyos. pp.

(**) 1. Boume, Die Seele und das Ich im Homerischen 11-19 et 83-87, surtout p. 85.

Epos,

(Leipzig,

1929),

FAMILLE

DE ὀδύνη

43

leurs: ὀδύνῃσι πεπαρμένος (E 397), ὀξείῃς ὀδύνῃσιν ἐλήλαται (II 518) (*!) ou ὀδύνη διὰ χροὸς ἦλθ᾽(e) (A 398). Plus particulièrement, comme nous l'avons signalé ci-dessus, la douleur affecte le

μένος dans lequel elle pénètre et elle inhibe battre : ὀδύναι δῦνον μένος (A 268 et 272) (1*). naturellement évoquées par le mouvement dvrerópnaev (E 340), ὀιστὸς [ὥμῳ Evi στιβαρῷ cf. TI 518), ἀντικρὺ δὲ διέσχε φαεινοῦ δουρὸς

la volonté de comCes expressions sont du trait: δορὺ χροὸς ἠλήλατο (E 399-400, ἀκωκή (A 253). De

même, selon une tournure imagée, les Ilithyes « lancent leur trait

aigu » (βέλος ὀξὺ... τό τε προϊεῖσι μογοστόκοι Εἰλείθυιαι A 269-270). Par contre, en M 206 (ἀλγήσας ὀδύνῃσι), c'est ὀδύνη qui précise la nature de la souffrance éprouvée, le verbe dAyew étant par luiméme trop général. 4. D'autres phénoménes physiques accompagnent la blessure, principalement la sensation d'alourdissement évoquée par le verbe βαρύνω (βαρύθω) : A 584 ἐβάρυνε δὲ μηρόν, Π 519 βαρύθει δέ μοι ὦμος ὑπ᾽ αὐτοῦ. Plus précisément, cet alourdissement est provoqué par une perte abondante de sang: οὐδέ μοι αἷμα [ τερσῆναι δύναται (II 518-519). Le verbe ἄχθομαι, souvent rattaché abusivement à la racine de ἄχος, ἄχνυμαι étudiée plus loin (3), traduit la méme sensation, accompagnée d'hémorragie: E 353-354 τὴν μὲν ἄρ᾽ Ἶρις ἑλοῦσα ποδήνεμος ἔξαγ᾽ ὁμίλου [ἀχθομένην ὀδύνῃσι, μελαίνετο δὲ χρόα καλόν «mais Iris aux pieds rapides la prend εἰ l'emméne hors de la mêlée, accablée de douleurs. Elle noircit sa belle peau ». "Ax6os et ἄχθομαι se rapportent originellement à la notion de « charge, fardeau », comme en Ὑ 312 πολλὰ κτήματ᾽ ἄγων, ὅσα ol νέες ἄχθος ( Le verbe ἐλήλαται est glosé chez HfsvcHiUs et Suidas par συνέχεται, πεπερόνηται. ($3) Nous trouvons ici un exemple typique d'étymologie populaire, où, selon un procédé de style caractéristique, ὀδύναι est rapproché de δύνω (étymologie évoquée dans la glose déjà citée d’EUSTATHE, 843, 40 ad À 268), de méme que ὀδύναι joue avec ὠδίνω et ὠδένες en A 268-272. Cf. R. Ph. RANK, Etymologiseering en verwante Verschijnselen bij Homerus, (Assen, 1952). (53) Voir, par exemple: Boisacg, s.v. ἄχθος ; FRISK, s.v. ἄχθομαι; CHANTRAINE, s.v. ἄχθομαι. Aussi VOIGT, L.f.gr.E., s.v. ἄχθομαι. W. Porzıc, Die Namen für Satzinhalte im Griechischen und im Indogermanischen, pp. 243 sqq., remarque que, dans le passage étudié, ἄχθομαι désigne un état psychique, alors que ἄχθος indique foujours un objet matériel. Notons cependant que chez HÉSIODE, fr. 239, ἄχθος est opposé à χάρμα (information qui nous a été transmise par Monsieur le Chanoine HOoFINGER). Détails complémentaires dans notre chapitre V consacré à äxos.

44

FAMILLE DE ὀδύνη

ἄειραν « ramenant de nombreux biens, autant que ses vaisseaux pouvaient porter de charge » oü ἄχθος semble étre utilisé dans un sens technique propre au langage des marins. La valeur « peine, ennui, affliction, chagrin », fréquente surtout pour ἄχθομαι est une dérivation secondaire. L'acception «charge, fardeau » est présente, en effet, dans presque chaque glose ancienne, à cóté du sens «affliction » : Suidas : ἄχθομαι᾽ βαροῦμαι, ἀγανακτῶ ; ἀχθόμενοι" βαρούμενοι, πιεζόμενοι, mais ἄχθεται᾽ λυπεῖται ; ἀχθεινή᾽ λυπηρά, ὀλεθρία. Les gloses d'Hesychius sont trés évocatrices pour le sens originel d'áyÜos : ax@noas‘ youwoas, ἤγουν πληρώσας ; ἀχθόμενος" βαρούμενος, λυπούμενος. Tout aussi significative est la présence de l’adjectif Bapeia:

(E 417). D'autre part, la notion d'épuisement est évoquée par le verbe Teipw : τείρετο δ᾽ αἰνῶς (E 352 non loin de ἀχθομένην ὀδύνῃσι) ; τειρόμενον βασιλῆα μάχης ἀπάνευθε φέροντες (A 283) ; τεῖρε yàp αὐτὸν ἕλκος (II 510-511) ; ὀδύνῃσι κακῇσι τειρόμενος (ι 440-441). Ce verbe s’applique, en effet, dans un grand nombre de cas, ἃ l’affaiblissement physique provoqué par une blessure (E 352, 391, 796, N 251, P 376, précisé par iöpös en E 796). Deux passages sont particuliérement significatifs pour la relation entre reipw et ὀδύνη. Dans l'un (0 81-86 ἵππος éreipero), le cheval de Nestor est blessé à la tête (βέλος δ᾽ eis ἐγκέφαλον δῦ ; ἄκρην κὰκ κορυφήν ; μάλιστα δὲ καίριόν éorw) : la douleur est extrêmement vive et subite (la bête bondit : ἀλγήσας δ᾽ ávémaAro). Dans l'autre passage (N 538-539), le verbe est associé, comme l'est souvent ὀδύνη, à l'écoulement du sang (κατὰ δ᾽ αἷμα veovrdrou ἔρρεε χειρός). Τείρω s'applique aussi ἃ l'épuisement du combattant (Z 85, 255, 387, © 102, I 248, 302, A 841, O 44, A 801 = Z 201 τειρόμενοι᾽

ὀλίγη δέ τ᾽ ἀνάπνευσις πολέμοιο et καμάτῷ re καὶ ἱδρῷ P 745) ou, de facon plus générale, à la vieillesse (A 315, E 153, w 233), à la fatigue physique (exemple: © 362-363, x 78), etc. Ce rapide

inventaire, surtout l'analyse des vers Θ 81 et N 539, souligne la remarquable adéquation de ce verbe à l'expression de l'affaiblissement du blessé. 5. L'élément « couleur » joue un róle important dans les contextes étudiés. Les ὀδύναι étant le plus souvent provoquées par des blessures ouvertes, l'hémorragie les accompagne naturelle-

FAMILLE

DE ὀδύνη

45

ment. La couleur rouge du sang est superbement évoquée dans une comparaison qui décrit l'éclat de la pourpre sur un ivoire : Δ 141-142, 146-147 *Qs δ᾽ ὅτε τίς τ᾽ ἐλέφαντα γυνὴ φοίνικι μιήνῃ Mpovis ἠὲ Κάειρα, παρήιον ἔμμεναι ἵππων" τοῖοί τοι, Μενέλαε, μιάνθην αἵματι μηροὶ εὐφυέες κνῆμαί τε ἰδὲ σφυρὰ κάλ᾽ ὑπένερθε. « Comme

lorsqu'une

femme,

une

Méonienne

ou

une

Carienne,

teint de pourpre un ivoire, qui doit servir de couvre-joues aux chevaux... ainsi, Ménélas, tes cuisses vigoureuses et tes jambes et, plus bas, tes belles chevilles se teignent de sang (**). »

C'est à ce seul exemple cependant que se limite, dans un contexte α’ ὀδύνη, l'évocation de la couleur rouge, précisément indiquée ici par φοίνικι, terme homérique de la « pourpre (35) ». La vision de la couleur, dans le vocabulaire grec, est en effet envisagée essentielle-

ment sous deux aspects : l'intensité lumineuse et la notion émotive qui s'y joint (9). Il est remarquable, par exemple, que πορφύρεος et πορφύρω (*" n'apparaissent dans le voisinage ni (1*)

Miaivw revêt souvent une nuance péjorative « souiller, tacher » (cf. Suidas:

μιαίνεται" μιάνθησαν siére ». Le μιάνθην en

μολύνεται ; Hsch. : μεαένει " μολύνει), comme en [I 795-796, par exemple: δὲ ἔθειραι | αἵματι καὶ κονίῃσι « la criniére se souille de sang et de pousrapprochement de jury en À 141 évoquant la teinture pourpre et de A 146 appliqué au ruissellement du sang sur les jambes exclut, selon

nous, une telle valeur péjorative : il s'agit d'un tableau de couleurs.

Cf. CHANTRAINE,

5.0. μιαίνω : «impregner,

teindre », de là «souiller » (myc.

mijaro « teint », pour des étoffes).

(**) On trouve pareille évocation de la « pourpre » en Ÿ 717 à propos de tumeurs sanguinolentes : αἵματι φοινικόεσσαι. (1$*) C'est ce qui ressort de deux études, Rita d'AviNo, La visione del colore nella terminologia greca, Ricerche Linguistiche, t. IV (1958), pp. 99-134 et B. MoREUX, La nuit, l'ombre, et la mort chez Homère, Phoenix, t. XXI (1967), pp. 237-

272, dont nous nous inspirons principalement ici. Voir aussi: J. Th. KakRiDis, Homer Revisited, ch.

in the Iliad, pp.

89-103

et Appendix.

'Hór' ὀμίχλη,

V Motif of the Godsent Mist

pp.

104-107;

J. ANDRÉ,

Étude sur les termes de couleur dans la langue latine, pp. 253-263 (L'affectivité) ;

G. R. SoLta, Anzeiger der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, Philos.hist. Klasse, t. LXXXVII (1950), pp. 40-52; M. t. XVIII (1965), pp. 83-97; Ch. Mucrzn, R.E.G., t.

TrEU, Studium Generale, LX XIII (1960), pp. 40-72,

surtout 57-66; Ip., Les origines de la science grecque chez Homère, pp. 131-142; R. BULTMANN,

Philologus, t. LXXXXVII

(1948), pp.

1-36; Ch.

RowE,

Eranos

Jahrbuch, t. XLI (1972), (1974), pp. 327-364. (7 Selon certains, πορφύρεος, πορφύρω, ἁλιπόρφυρος expriment originellement une «luminosité changeante » et, par interférence avec le nom (probablement sémitique) de la pourpre (πορφύρα), ont désigné une couleur matérielle, le « rouge sombre et brillant ». C'est l'hypothèse défendue notamment par L. DEROY, À

46

FAMILLE DE ὀδύνη

d'afua ni ἀ’ ὀδύνη, si ce n'est comme épithète de la mort (πορφύρεος θάνατος E 83, II 333-334 = Y 476-477, rapproché respectivement

de αἱματόεσσα χείρ et de αἵματι). En P 360-361 αἵματι δὲ x0ov | δεύετο πορφυρέῳ «la terre se mouillait de sang rouge », l'image du sang jailissant domine: πορφύρεος y est probablement appelé comme qualificatif d’ö8Jvn par l'équivalence métrique de κῦμα et αἷμα et par le souvenir de l'épithéte de la mer (πορφύρεον κῦμα ® 326 ; ἅλα πορφυρέην IT 391, etc. (33)). L'étude de R. d'Avino (pp. 129 sqq.) met, en outre, en évidence une opposition de nuance entre les termes κελαινός et μέλας «noir » qui, originellement,

ne

sont

pas

différenciés.

Étymologiquement,

en

effet,

tous deux expriment une notion de « saleté », de « souillure » (29) : *hel- : lat. squalor, skr. kalusa « sale » et kalañka « tache », gr. κηλίς « tache » propos du nom grec de la pourpre, Les Études Classiques, t. XVI (1948), pp. 3-10; In., La renaissance des mots homériques, ibid., pp. 338 sqq. ; R. d’Avıno, op. cit. pP. 108 sqq.; J. ANDRÉ, Sur

la

racine

i-e.

op. cit., pp. 90 sqq. (lat. purpureus).

*bher-

«s'agiter,

se

mouvoir

sur

place,

frémir,

briller,

luire... » ont été formés gr. πορφύρω, φύρω, φυράω « mêler une chose humide à une chose sèche », « brouiller », φυρμός «action de brouiller », φύρδην « péle-méle », φορύνω, φορύσσω « barbouiller », φορυτός « fouillis », skr. bhramati « être agité, frétiller », jdr-bhuriti fermentum

«se

« ferment,

démener,

frétiller », lat. fretum, fretus

levain », ferueó,

« vague,

flot... »,

etc.

Cette hypothése n'est généralement pas admise: voir FRISK, s.v. πορφύρα, πορφύρω;; BOISACQ, s.v. πορφύρα, πορφύρω et φύρω; POKORNY, pp. 132-133. Selon CHANTRAINE, 5.0. πορφύρω, l'adjectif πορφύρεος, formé sur πορφύρα «la pourpre », a été attiré dans la sphère sémantique de πορφύρω « bouillonner » (cf. eis ἅλα πορφυρέην «dans la mer bouillonnante ») par une confusion en sens inverse de celle qui s'est réalisée dans πορφύρω : bouillonner », « devenir rouge ». Voir aussi ROWE, o. cit., pp. 336 sqq. MAYRHOFER,

s.v.

bhurdti

« bewegt

sich

rasch » «se

mouvoir

rapidement »,

véd. jdrbhuriti (intens.), met en doute le rapprochement de ces mots avec gr. πορφύρω. De nombreux emplois anciens attestent le sens « frémissant, changeant » de πορφύρεος : ἅλα πορφυρέην II 391, κῦμα ... πορφύρεον B 427, À 243 pour la mer; πορφυρέῃ νεφέλῃ P 551 et πορφυρέην ἶριν P 547 pour les nuages ou l'arc-en-ciel. Qualifiant des tissus, il évoque plutót la « moire » que la couleur elle-méme (cf. ἁλιπόρφυρος « moiré comme la mer », épithète de $ápea en v 108, et πορφυρέη ' Adpoδίτη « Aphrodite la changeante »). Les gloses restent, en effet, imprécises quant

à

la valeur chromatique de πορφύρεος, πορφύρω et, par souvenir sans doute des expressions homériques λα πορφυρέην et κῦμα xeAawóv par exemple, établissent une équivalence entre πορφύρεος et μέλας: E.M.: “Ὡς 8' ὅτε πορφύρει πέλαγος" ἀντὶ τοῦ μελανίζει᾽ καὶ γὰρ πορφύρεον θάνατον λέγουσι τὸν μέλανα" xal κῦμα πορφύρεον, τὸ μέλαν; Hsch.: πορφύρει᾽ μελανίζει, ταράττει, πορφυρίζει; πορφύρεον μέλαν. (75) Cf. L. Derov, Les Études Classiques, t. XVI (1948), p. 8 («et les flots chatoyants de sang trempent la terre »). (19) 1. κελαινός : cf. POKORNY, pp. 547-548; BoISACQ, s.v. xeAawós, κηλίς. FRISK,

s.V. xeAawós, κηλίς et CHANTRAINE,

5.0. κελαινός, κηλίς, distinguent l'adjectif de

FAMILLE —

DE ὀδύνη

47

*mel-: skr. mála « sale », gr. μολύνω « souiller, tacher ». Ils se parta-

gent aussi une valeur affective, l'expression d'une

teinte triste et

funeste (39), dans l'évocation de la mort, par exemple (E 310 audi δὲ ὄσσε κελαινὴ νὺξ ἐκάλυψε et κῆρα μέλαιναν B 859, E 652, A 360, ® 66, x 14, 330, 363... ; θάνατον καὶ κῆρα μέλαιναν B 283, Ὑ 242... ; θανάτοιο

μέλαν νέφος ὃ 180, etc.). A κελαινός s'ajouterait cependant une nuance caractéristique, due à la référence constante à une impression d'épouvante et à l'évocation du ruissellement du sang (ex.: A 303 alba τοι αἷμα κελαινὸν ἐρωήσει περὶ dovpi). De plus, xeAawós désigne un noir brillant (lat. niger) et est réservé à l'usage poétique, au contraire de μέλας (lat. aer), mot

plus fréquent et moins « chargé », qui comporte

une

notion négative d'absence de lumière et de couleur (3!). Il

nous

appartient

maintenant

de

vérifier,

dans

les

contextes

ἀ’ ὀδύνη les analyses de R. d'Avino. Μέλας qualifie αἷμα en A 140, A 813, II 529 et ὀδύνη en A 117, 191, O 394, sans qu'il soit possible d'y discerner une nuance de « souillure » ou de « salissure ». L'adjectif se trouve, par exemple, rapproché d'expressions de soins ou de guérison: réponve «faire sécher» (Il 529), φάρμακ᾽ ἀκήματ᾽ ἔπασσε (O 394), φάρμαχ᾽, d κεν παύσῃσι μελαινάων ὀδυνάων (A 191) ou de κελάρυζε « jaillir » (82) en A 813. En E 354, μελαίνετο s'opposant à χρόα καλόν pourrait traduire cette notion de « souillure », mais il est précieux le sang qui noircit la peau de la déesse (ῥέε δ᾽ ἄμβροτον αἷμα θεοῖο, | ἰχώρ E 339340), D'autre part, κελαινός figure dans de mémes contextes de soin

(vil’ ὕδατι λιαρῷ A 830 et 846), sans qu'il soit possible d'y déceler une nuance d'épouvante. Cette valeur émotive semblerait par contre figurer dans £ppeev αἷμα κελαινεφὲς ἐξ ὠτειλῆς en A 140 à proximité de piynoev (A 148 et 150) «étre saisi d'effroi ». Le verbe entoure cependant directement μέλαν αἷμα (A 149), tandis que αἷμα κελαινεφές est prolongé par la comparaison, citée ci-dessus, de la teinture pourpre. Les contextes immédiats α᾿ ὀδύνη ne permettent donc pas de confirmer l'opposition,

discernée

par

Rita

d’Avino,

entre

xeAawös

«noir

brillant »,

chargé d'une impression d'épouvante, et μέλας « noir opaque », défini par l'absence de lumière et de couleur. Il n'en reste pas moins vrai

couleur du skr. kalañka « tache, souillure ». MAYRHOFER, s.v. kalaskah, kalanam!,

kdlusah suppose une origine dravidienne pour ces mots. 2. μέλας: cf. POKORNY, pp. 720-721; BoisACQ, s.v. μέλας; mdlam.

Étymologie

mise en doute par CHANTRAINE

MAYRHOFER,

s.U.

et FRISK, 5.v. μέλας.

(**) Cf. J. Th. Karrınıs, Homer Revisited, pp. 89-103; SOLTA, op. cit., pp. 4052; J. ANDRÉ, of. cit., pp. 43-58. (ἢ Cf. J. ANDRÉ, op. cit., pp. 43-58; R. d’Avıno, op. cit., pp. 129 sqq.; SCHMIDT, Synonymik, t. III, ch. 89, pp. 14-18; B. MoREUX, Phoenix, t. XXI (1967),

pp.

254-261;

R. D.

DvzR,

On

describing some

Homeric

Glosses,

Glotta,

t. XLII (1964); pp. 121-127. (35) Κελαρύζω («cum strepitu fluo, murmuro» EBELING) exprime, au sens propre, l'écoulement bruyant de l'eau: ® 261, par exemple, τὸ δέ τ᾽ ὦκα κατειβόμενον κελαρύζει, lorsque le paysan rompt la digue qui retient l'eau d'irrigation. Cf. Suidas: κελαρύζει" μετὰ ἦχου pei; Hsch.: κελαρύζει᾽ ἠχεῖ, φωνεῖ.

48

FAMILLE DE ὀδύνη

que, pour les deux types d'expressions, la valeur émotive, « funeste et triste », est particuliérement vive. En effet, selon B. Moreux, :bid., la signification des μελαινάων ὀδυ-

vácv doit s'interpréter d’après l'évocation de la «mort noire », μελανὸς θανάτοιο (B 834, A 332, IT 687, o 326...), κῆρα μέλαινον (B 859, Γ΄ 360, E 22, H 254...), θάνατον xai κῆρα μέλαιναν (B 283, y 242, 0 275, x 14...) ou du « nuage de la mort » qui voile la vue des mourants (formules « longues ») ἀμφὶ δὲ ὅσσε κελαινὴ νὺξ ἐκάλυψε (E 310, A 356), τώ δέ οἱ ὄσσε! νὺξ ἐκάλυψε μέλαινα (Ξ 430), κατὰ δ᾽ ὀφθαλμῶν κέχυτ᾽ ἀχλύς (E 696, II 344, cf. x 88), τὸν δὲ σκότος ὄσσε κάλυψεν (A 461), ou encore, sans

mention de la perte de vue (formules « courtes »), θανάτοιο μέλαν νέφος ἀμφεκάλυψεν (8 180), νεφέλη δέ μιν ἀμφεκάλυψε[κνανέη (Y 417-418). L'analyse de B. Moreux montre que, si les formules « longues » peuvent naturellement s'expliquer par la perte du sens visuel qui précéde la mort ou accompagne l'évanouissement et le sommeil, cette valeur « physiologique » de la « mort noire » ou du « (noir) nuage de la mort » semble cependant étre le fruit d'une réflexion plus élaborée sur le phénoméne de la mort, le reflet d'observations de caractére médical. De fait, la formule de la « mort noire » est fréquemment utilisée en dehors

des descriptions de trépas. Fondamentalement, la liaison entre la « mort » et le « noir » s'explique plutót par les sentiments de crainte qu'engendrent l'obscurité et la nuit, auxquelles est associée la mort, dans les mentalités primitives. De la méme maniére, sans nul doute, la

douleur physique (μελαινάων ὀδυνάων) ἐκάλυψε μέλαινα P 591, Σ 22) est noire, rique du sang ou de l'évanouissement, et répulsion. Μέλας, dans les contextes affective.

ou morale (τὸν δ᾽ ἄχεος νεφέλη non par l'évocation métaphomais parce qu'elle suscite peur d'ó8Uv, revêt une forte valeur

6. Les contextes ἃ ὀδύνη se caractérisent encore par ce que l'on pourrait appeler un « rituel » de la guérison. Les premiers soins au blessé consistent à retirer la flèche : ἐκ ζωστῆρος dpnpóros ἕλκεν ὀιστόν À 213, μηροῦ δ᾽ ἔκταμ᾽ ὀιστόν A 829, ἐκ μηροῦ τάμνε μαχαίρῃ | ὀξὺ βέλος A 844-845, et à nettoyer ou sécher le sang : αἷμ᾽ ἐκμυζήcas A 218 (8), am’ ἰχῶ χειρὸς ὀμόργνυ E 416, am’ αὐτοῦ δ᾽ αἷμα κελαινὸν [vit ὕδατι λιαρῷ (M) A 829-830, τὸ μὲν ἕλκος ἐτέρσετο, (*3) ᾿Εκμυζάω, hapax chez Homère, signifie « sucer » (« exsurgo, exprimo » EBELING): cf. Suidas et E.M.: ἐκμυζήσας᾽ ἐκπιέσας, ἐκθλίψας ; Hsch.: ἐκμυζᾷ᾽ ἐκπιέζει. (**)

L'adjectif Acapds signifie, au

premier

sens, « tiède,

chaud » (cf. X 149-150

ἡ μὲν γάρ θ᾽ ὕδατι λιαρῷ ῥέει, ἀμφὶ δὲ καπνὸς | γίνεται ἐξ αὐτῆς ὡς εἰ πυρὸς αἰθομένοιο « en effet, de l'une (des sources du Scamandre) coule de l'eau chaude; de la vapeur s'en éléve, comme d'un feu brülant ») et, par dérivation, « doux » ou « favorable », comme épithète du sommeil (€ 164) ou de la brise (e 268, ἡ 266).

Cf. Suidas: Mapóv: θερμόν; Hsch.: Aapóv: χλιαρόν, θερμόν, ὑγρόν, καθαρόν, ἡδύ; E.M.: εὐκράτῳ, χλιαρῷ, προσηνεῖ. En A 830, l’adjectif peut s’interpreter soit comme « tiéde » soit comme « émollient, lénifiant ».

FAMILLE

DE ὀδύνη

49

παύσατο δ᾽ αἷμα A 267 et 847, ἀπὸ δ᾽ ἕλκεος ἀργαλέοιο [αἷμα μέλαν τῴσηνε Il 528-529 (cf. 518-519 οὐδέ μοι αἷμα [τερσῆναι δύναται). Ensuite vient l'application du remède : ἕλκος δ᾽ inrnp ἐπιμάσσεται ἠδ᾽ ἐπιθήσει [φάρμαχ᾽ A 190-191 (35), ma φάρμακα εἰδὼς [πάσσε Δ 218-219 (cf. A 829-830), τῷ δ᾽ ἐπὶ Παιήων ὀδυνήφατα φάρμακα πάσσων, [ἠκέσατ᾽ E 401-402 — E 900-901, ῥίζαν βάλε πικρὴν [χερσὶ διατρίψας, ὀδυνήφατον, 7j οἱ ἁπάσας [ἔσχ᾽ ὀδύνας A 846-848, φάρμα-κ᾿ ἀκήματ᾽ ἔπασσε O 104 (85). Ces diverses citations et la précision des expressions nous suggèrent χα ὀδύνη a pu appartenir au langage médical. On relève, en effet, quelques termes techniques, recensés, entre autres, dans l'étude de Nadia Van Brock, Recherches sur le vocabulaire médical

du grec ancien (Paris, 1961). Le verbe ἀκεῖσθαι est bien attesté chez Homére comme synonyme de ἐᾶσθαι ; le sens « réparer, radouber » qui apparaît dans l'Odyssée (E 383) semble être une extension du sens médical originel, suite probablement à une dépréciation d'un ancien vocabulaire de caractére magique, à une époque oü la médecine commença à devenir une science (57). Παύεσθαι employé pour désigner la cessation ou la diminution du mal, tant chez Homére que dans les textes médicaux ou épigraphiques ultérieurs (Hipp., Art. 12 ὅταν μέντοι ὀδυνώμενοι παύσωνται) est attesté plus particuliérement, en construction (35) Le médecin, désigné ici par inriip, est considéré comme l'agent, voué par destination, aptitude ou nécessité, à une certaine activité, d'après un trait particulier

inhérent

à

sa

nature.

Dans

ce

contexte,

en

effet,

Agamemnon

recommande à son frére blessé un médecin pour le soigner. Celui-ci est donc présenté en tant qu'étre doué de capacités spéciales. Au contraire, en A 514-515, par exemple, inrpös est le praticien, envisagé dans l'exercice de son art (ἑητρὸς γὰρ ἀνὴρ πολλῶν ἀντάξιος ἄλλων | los τ᾽ ἐκτάμνειν ἐπί τ᾽ fria φάρμακα πάσσειν «car un médecin vaut beaucoup d'autres hommes pour extraire les flèches et appliquer les remèdes lénitifs »). Cf. N. Van

Bnock,

Recherches sur le vocabulaire médical

du grec ancien, pp. 9-41. Pour la valeur des suffixes: BENVENISTE, Noms d'agent, p. 62.

(*) Selon N. νὰν BROock, of. cit., pp. 78-79, la variante dxeauara, adoptée dans les éditions de LEAF et ALLEN, est préférable à la leçon ἄκηματα de l'édition de Mazon, pour des raisons morphologiques, ἀκήματα étant dérivé d'une forme hypothétique et mal assurée, dj.

Cf. aussi T. BoLELLI, t. XXII

Annali della Scuola Normale

Superiore di Pisa, 8. 2,

(1953), p. 55.

(5 N. Van Brock, of. cit., pp. 55-111: le verbe ἀκεῖσθαι pourrait être rattaché à une racine i.-e. *yak- « parler » (skr. yácati « prier »), désignant notamment les incantations magiques, et devait avoir primitivement une valeur magico-religieuse.

Voir aussi CHANTRAINE,

s.v. ἄκος.

50

FAMILLE DE ὀδύνη

absolue, avec le sens de « guérir » (exemple : Hipp., Epid. VI 24 ἐλούσατο ὡς πεπαυμένη) (99); il s’agit véritablement ici d'un emploi technique du terme. De méme ἀλθαίνω en E 417 ἄλθετο χείρ, ὀδύναι δὲ κατηπιόωντο (55) βαρεῖαι, comme en © 404-405 (= 418-410) οὐδέ κεν ἐς δεκάτους περιτελλομένους ἐνιαυτοὺς [ξλκ᾽ ἀπαλθήσεσθον, rattaché étymologiquement à ἀλδαίνω « faire croître », désigne la guérison par croissance des tissus. La faveur de ce mot et des composés en -αλθής (ἀν-αλθής par exemple), dans la langue médicale, semble cependant avoir pour origine les expressions homériques, qui ellesmêmes relèvent probablement d'une métaphore poétique (1?) ; ce terme

apparait,

en effet, comme

substitut de ἰᾶσθαι,

ὑγιάζειν

et θεραπεύειν. Nous ajouterons encore l'emploi de πάσσω qui s'inscrit dans des contextes de soins et de guérison (A 219, O 394, A 515, A 830, E 401 et 900), à l'exception de deux autres emplois, vraisemblablement techniques eux aussi, dans les préparations culinaires (I 214 mäooe δ᾽ dAos) et dans l'art du tissage (πολέας δ᾽ ἐνέπασσεν ἀέθλους T 126) (t). Ces divers éléments, s'ajoutant aux conclusions des paragraphes précédents, concourent à étayer l'hypothése selon laquelle les ὀδύναι font partie d'un vocabulaire technique medical. L'existence d'un tel vocabulaire a été démontrée anciennement par Ch. Daremberg (63) et, plus récemment, dans le brillant (2 Cf. N. Van BROCK, op. cit., pp. 209 sqq., qui relève sur ce point une carence de LippELL-ScorT. (3*) Karnmıdo, hapax chez Homère, est constitué sur l'adjectif ἥπιος « doux, bienveillant » (employé souvent avec la comparaison «comme un père», ex.: N 770), mais s'applique aussi à des médicaments (cf. CHANTRAINE, s.v. ἥπιος: étymologie obscure). Swidas : ἥπιος πρᾶος, ἣ λιπαρός ; Hsch. : Fra‘ πραέα, προσηνῆ, μαλθακά, ἥμερα, χρηστά. (49) Cf. N. Van Brock, of. cit., pp. 198 sqq.; CHANTRAINE, s.v. ἀλθαίνω; L.frg.E., s.v. ἀλθέσθαι (art. de J. NUCHELMANS). E.M.: ἄλθετο' ἐπὶ τοῦ ὑγιασθῆναι, παρὰ τὸ dABew, ὅ ἐστιν αὔξειν, αὐξάνειν; ἀλθαίνω' τὸ θεραπεύω; Hsch.: dA0eroὑγιάζετο; ἀλθαίνει᾽ αὔξει, θεραπεύει, ὑγιαίνει. φάρμακον γὰρ ἄλθος. (€) Cf. E.M.: πάσσω᾽ σημαίνει τὸ ἐπιβάλλω καὶ ἐπιτάττω, ἣ τὸ ποικίλλω. Le verbe ἐπιμαίομαι « toucher, palper», par contre, semble n'avoir aucune valeur technique particuliére et est employé dans des contextes trés divers: ex.: μάστιγι ... ἐπεμαίετ᾽ ἵππους (E 748, © 392), ῥάβδῳ dreudooer' ᾿Αθηνή (v 429, cf. x 172), ὀίων ἐπεμαίετο νῶτα (ι 441). (ἢ Ch. DAREMBERG, La médecine dans

Homère,

(Paris,

1865),

notamment

pp. 78 sqq. Cf. aussi: N. E. Corringe, B.I.C.S. t. IX (1962), pp. 43-55; H. E. SicERIsT, A History of Medicine, t. 11, (Oxford, 1961), pp. 16-39; E. FULD,

FAMILLE DE ὀδύνη

5I

ouvrage de N. Van Brock. Nous ne pouvons partager l'opinion de M. Leumann, Homerische Wörter, pp. 303 sqq., suivant laquelle il est impensable que les termes de la médecine du Ve siécle fussent déjà des expressions techniques à l'époque épique. Il faut tenir compte, en effet, du caractére conservateur de

ce genre de vocabulaire. D'autre part l'expression hippocratique μύρῳ ἀλείφεσθαι λίπα, par exemple, ne nous semble pas étre nécessairement le témoin d'un simple emprunt au vocabulaire poétique homérique (Aım’ ἐλαίῳ ἀλειψάσθαι ou ἔχρισεν), mais peut trouver son origine dans un trés ancien stock de termes techniques. Enquête sur l'emploi d’oövvn dans la littérature post-homérique Pour compléter cette enquéte, nous montrerons que, dans son acception « douleur physique », ὀδύνη conserve sa valeur technique de terme médical dans la littérature post-homérique. Ce mot est, en effet, assez rare chez les prosateurs et les tragiques. Il apparait dans son sens technique chez Xénophon, Helléniques, V, 4, 58 Γενομένης δὲ τῆς κνήμης ὑπερόγκου καὶ ὀδυνῶν ἀφορήτων, Συρακόσιός τις ἰατρὸς axdle τὴν παρὰ τῷ σφυρῷ φλέβα αὐτοῦ « comme le mollet était devenu trés enflé, avec des douleurs intolérables, un médecin de Syracuse lui incisa la veine qui est près de la cheville » (trad. Hatzfeld) ; dans les Suppliantes d'Eschyle (v. 561-562), appliqué aux douleurs d'Io taraudée par le taon: μαινομένα πόνοις ἀτί-[μοις ὀδύναις re; chez Aristote, Les parties des animaux,

672a

διὸ καὶ τῶν

ἀνθρώπων

rois πονοῦσι

τοὺς

νεφρούς,

καίπερ τοῦ πιαίνεσθαι συμφέροντος, ὅμως ἂν λίαν γίνωνται πίονες, ὀδύναι θανατηφόροι συμβαίνουσιν «c'est pourquoi, chez ceux qui ont mal aux reins, quoiqu'il convienne que ceux-ci soient gros, cependant s'ils deviennent trop gras, des douleurs mortelles surviennent ». Par contre, le sens « vive douleur morale », « affliction » apparaít chez Hérodote, IX 16 ’Exdiorn δὲ ὀδύνη ἐστὶ τῶν ἐν ἀνθρώποισι αὕτη, πολλὰ φρονέοντα μηδενὸς κρατέειν « c'est la pire des souffrances humaines que d'avoir beaucoup de sagesse et aucun pouvoir » ou chez Eschyle, Ewménides, 843-844 (= 875-876) τίς μ᾽ ὑποδύεται πλευράς, Cris) ὀδύνα θυμόν ; « quelle souffrance pénétre mes flancs? quelle souffrance pénétre mon caur?». ᾿Ωδίς «douleurs de l'enfantement» est représenté chez Eschyle,

Agamemnon,

1417-1418

ἔθυσεν

αὑτοῦ παῖδα,

φιλτάτην

ἐμοί!

ὠδῖν᾽ «il immolait sa propre fille, l'enfant chérie de mes entrailles » (trad. Mazon) et, au sens moral, Id., Choéphores, 211 Πάρεστι δ᾽ ὠδὶς kai φρενῶν καταφθορά «Une angoisse me prend, oü ma raison succombe » (trad. Mazon) et Id., Suppliantes, 769-770 (avec une figure de style!) φιλεῖ [ὠδῖνα τίκτειν νὺξ κυβερνήτῃ σοφῷ «la nuit a coutume d’engendrer des angoisses pour le pilote habile ». Revue des Études Homériques,

t. II (1932), pp.

de la science grecque chez Homére, pp. 147-152.

10-17; Ch. MUGLER,

Les origines

52

FAMILLE DE ὀδύνη

Les mots de cette famille, avec la valeur technique définie ci-dessus et entourés de termes proprement médicaux (ex.: παύω), sont par contre trés fréquents dans les textes hippocratiques (45). Ils désignent particulièrement

les

douleurs

internes,

abdominales,

intestinales,

intercostales, pulmonaires, les crises de foie, etc. Nous citerons pour exemples : Des maladies X X XVI, 2 καὶ ἣν ἐξαπίνης πολλὴ γένηται χολή, ὀδυνᾶται τὸ ἧπαρ à ἄνθρωπος ; Du régime des maladies aiguës, XIV 1 oi τε γὰρ ὀδύναι ἐν τοῖσι πλευριτικοῖσιν αὐτίκα παύονται αὐτόματοι «en effet, dans les cas de pleurésie, les douleurs cessent tout de suite d'ellesmémes » (trad. Joly); ibid., XVI, I οἷσι γὰρ σῖτος αὐτίκα ἐγκατακέλεισται, ei pris ὑποκενώσας δοίη τὸ ῥύφημα, τὴν ὀδύνην ἐνεοῦσαν mpoamaροξύνειεν ἄν «par exemple, à ceux chez qui les aliments obstruent l'intestin, la décoction, si on la leur donne sans évacuation préalable,

pourrait exacerber la douleur existante » (trad. Joly) ; ibid., XVI, 2 τοῦ πλευροῦ τῆς ὀδύνης auveyéos ἐούσης ; ibid., XVII, 2 πρὶν λυθῆναι τὴν ὀδύνην θνήσκουσιν᾽ ταχέως γὰρ πνευματίαι γίνονται; ibid., LXVI, 2 ὀδύνης τῆς κατὰ πλευρῶν καὶ στήθεος. Nous remarquons encore, fait sur lequel nous reviendrons ci-dessous, une interessante opposition entre ὀδύνη « douleur localisée » et ἀλγηδών, terme moins précis: sbid., XXII, I λύει δὲ μάλθαξις ἡ τοιήδε kal τὰς πρὸς κληῖδα περαινούσας dXyn8óvas: τομὴ μέντοι οὐχ ὁμοίως λύει ὀδύνην, ἣν μὴ πρὸς τὴν κληῖδα περαίνῃ ἡ ὀδύνη « un tel émollient apaise aussi les douleurs qui atteignent la clavicule. La phlébotomie n’apaise pas autant la douleur, ἃ moins que cette dernière n'atteigne la clavicule »(**). Tout aussi vifs sont les maux d'oreilles: De l'usage des liquides, I, 2 ὀδύνας «wdot drrós, ὀφθαλμῶν, ὅσα τοιαῦτα « (l'eau potable) assoupit les douleurs de l'oreille, des yeux et d'autres douleurs semblables »; Progn., 22 (15) ὠτὸς δὲ ὀξείη ὀδύνη ξὺν πυρετῷ ξυνεχεῖ re καὶ ἰσχυρῷ; tbid., 21 κεφαλῆς δὲ ὀδύναι ἰσχυραί τε καὶ £vvexées ; 1bid., 19 αἱ δὲ ξὺν πυρετῷ γιγνόμεναι ὀδύναι περὶ τὴν ὀσφῦν. L’engourdissement de la douleur est évoqué dans De l'usage des liqwides, VI, 2 τούτων ψυχρὸν πολλὸν καταχεόμενον ἱδρῶσιν ἰσχαίνει kai ὀδύνην ναρκοῖ᾽ νάρκη δὲ μετρίη ὀδύνης ληκτικόν « dans ces cas, beaucoup d'eau froide en affusion séche la sueur et engourdit la douleur. Un engourdissement modéré calme la douleur ». Plus particuliérement, ὀδύνη est désigné comme symptôme de maladie: De l'aliment, XXVI τεκμήρια" γαργαλισμός,

ὀδύνη,

ῥῆξις,

γνώμη,

ἱδρώς...

«signes:

chatouillements,

souffrance, rupture, moral, sueur... ». ᾽Οδύνη et ὠδίς apparaissent encore, conformément à l'usage homérique, dans l'expression des « douleurs de l'enfantement »: Du foetus de huit mois, III, 2 ὀδύνας ποιεῖ τῇ μητρί; ibid., IV, 3 μετὰ δὲ ταῦτα al re

ὠδῖνες εἰσὶ kal οἱ πόνοι ἐπίκεινται, ἔστ᾽ ἂν ἐλευθερωθῇ τοῦ τε παιδίον καὶ (**)

Sauf indication

expresse

KR. Jorv, dans la CoLLECTION

en

note,

nous

avons

eu recours

à l'édition

de

DES UNIVERSITÉS DE FRANCE, dont nous avons

consulté les trés utiles index.

(**) Voir encore Du régime des maladies aiguës, XIX, XXIV ; Du

régime,

LXXXII,

1.

(**) Ed. E. LrrTRÉ, t. II, (Paris, 1840).

1; XXI,

1: XXIII, 2;

FAMILLE DE ὀδύνη

53

τοῦ ὑστέρου « après cela viennent les douleurs et les souffrances, jusqu'à ce que les femmes soient délivrées de l'enfant et de l’arrière-faix » (trad. Joly); De la nature de l'enfant, XVIII, 3 ἀρχὴ δὲ γίνεται τοιήδε τῇσι γυναιξὶ ἐν τῇ ὠδῖνι; ibid., XXX, τὸ ἢ kal ἣν ἡ μήτηρ ἐν τῇ ὠδῖνι μὴ ἡσυχάσῃ τὸ πρῶτον « soit que la mére, dans les douleurs, n'ait pas gardé le repos dés le début » (trad. Joly). Cette longue énumération, bien loin d'étre cependant exhaustive, prouve suffisamment,

pensons-nous,

le caractére nettement technique

des termes ὀδύνη et dis.

Comparaison entre ὀδύνη et ἄλγος ᾿Οδύνη peut être défini, d'après son usage dans la littérature postérieure, comme le terme exact désignant une douleur physique localisée et isolée, une douleur aiguë et lancinante, au contraire ἀ ἄλγος --- et les dérivés post-homériques ἄλγημα et ἀλγηδών —, expression moins précise de la souffrance qui englobe dans son domaine d'action la totalité du corps et se présente de manière plus vague; c'est ce caractère de généralité qui justifie la création de composés du type καρδιαλγία, κεφαλαλγία ἃ cóté de ὀδύναι τῆς καρδίας, ὀδύναι τῆς κεφαλῆς (1). L’opposition entre douleur localisée désignée par ὀδύνη et expression générale de la souffrance physique dans dAyos est sensible déjà dans le vocabulaire homérique, particuliérement dans le célébre passage de bataille du chant V de l'//íade où se trouvent maintes fois confrontés ἄλγος et ὀδύνη. Lorsqu’Aphrodite est blessée au bras, par Dioméde, elle est accablée de douleurs (ἀχθομένην ὀδύνῃσι E 354). Pour la consoler, sa mére Dioné lui énumére des maux qu'ont subis les dieux à cause des hommes:

E 383-384

πολλοὶ yàp δὴ τλῆμεν ᾿Ολύμπια δώματ᾽ ἔχοντες ἐξ ἀνδρῶν, χαλέπ᾽ ἄλγε᾽ ἐπ᾽ ἀλλήλοισι τιθέντες. "Αλγε(α) est explicité par une liste d'épreuves subies par les dieux (E 384-404) : il s'agit d'Arés emprisonné treize mois dans une jarre ou d'Héra et Hadès blessés par Héraclès. "AAyos se définit donc par un caractére de généralité que ne connait pas ὀδύνη. Il faut remarquer, à ce propos, l'emploi du singulier ἄλγος qualifiant la souffrance d'Héra, frappée du trait d'Héraclés (E 394): le contexte précis de blessure et de douleur localisée semble présenter ici dAyos comme synonyme ἀ' ὀδύνη. La présence de l'épithéte, elle-même technique et médicale (47, ἀνήκεστον «incurable » dote, par contre, le substantif d'un aspect de durée et de persistance étranger à ὀδύνη. Nous soulignons aussi l'influence de l'emploi du singulier sur la signification propre d'dAyos, auquel le pluriel confère souvent une connotation de généralité (45). (**) Cf. ScHMIDT, Synonymih, t. II, ch. 84, pp. 602-603. (9) Cf. N. VAN BROCK, of. cit., pp. 78-88, 100-102. (**) Voir nos observations ultérieures (ex.: p. 184).

54

FAMILLE

DE ὀδύνη

Les ὀδύναι nous paraissent donc étre la désignation

médicale

d'une douleur localisée, aiguë et lancinante, due le plus souvent à

une blessure par objet tranchant. C'est ce caractére particuliérement « chargé » et précis de la signification du terme qui justifie, à nos yeux, son emploi limité à certaines circonstances graves et à des personnages importants ou à des dieux, ainsi que toute l'insistance qui lui est accordée (description de blessures et de soins, évocations des couleurs...). 7. Le caractére extraordinaire de la douleur désignée par ὀδύνη est souligné aussi par l'expression de diverses réactions émotives du blessé lui-méme et des personnes qui l'entourent. Nous en donnerons un rapide apercu, certains de ces termes étant

plus longuement étudiés dans les chapitres ultérieurs. Les victimes se lamentent (βαρὺ στενάχων A 153, cf. A 154, ı 415)

et crient

(ἡ δὲ μέγα idyovoa E 343) ; ils sont accablés et

inquiets (κῆρ ἀχέων E 399, ἤχθετο yàp κἣῆρ A 400, κῆδε δὲ θυμόν E 400, cf. TI 516). Le verbe ῥιγέω (Δ 148, 150 et A 254) exprime l’effroi du blessé (Hsch. : ῥίγησεν᾽ ἔφριξεν, ἐφοβήθη) : denominatif formé sur le substantif pêyos « froid, gelée ; frisson de la fièvre » (Swidas : ῥῖγος ἡ νόσος, καὶ ὁ φόβος) (5), ῥιγέω signifie, au sens propre «frissonner (de froid ou de crainte) » (cf. ῥιγώω «avoir froid, être gelé » en £ 480-481 : χλαῖναν μὲν ἐὼν ἑτάροισιν &Xevrrov | ἀφραδίῃσ᾽, ἐπεὶ οὐκ ἐφάμην ῥιγωσέμεν ἔμπης «en venant, dans mon étourderie, j'avais laissé mon manteau à mes camarades, car je ne croyais pas que j'aurais froid »). Seul le sens « trembler de peur » est attesté pour ῥιγέω dans les poèmes homériques : il s'agit par exemple de la crainte du guerrier devant son adversaire (E 596, A 345, M 331, cf. E 351 ῥιγήσειν πόλεμον, P 175 £ppıya μάχην ; le sens du verbe est précisé par τόν T€ στυγέουσι καὶ ἄλλοι en H 114), de l’effroi ou crainte rétrospective que provoque la mort d'un compagnon (O 436) ou de la peur que l'on éprouve devant un présage, une action ou une parole divine (O 34, 466,

II 119, M

208, e 116), cette peur se teignant

d'une nuance de « scrupule religieux » en Γ 353. (4) 'Piyos (ῥίγιον, ῥίγιστος, ῥιγέω, ῥιγαλέος...) se rattache au thème i.-e. *sréig-[*srig- qui apparaît dans lat. frigus, frigeö (mais non rigeö « être raide x), lit. strögti «se congeler »: cf. BoisACQ, s.v. ῥῖγος; W.-H., s.v. frigeó; POKORNY, pP. 1004 et 855; ERNOUT-MEILLET, s.v. frigus; FRISK, s.v. ῥῖγος.

Pour la formation:

RiscH,

Wortbildung,

$8 111 a et b, p. 308, $831

bet c

FAMILLE DE ὀδύνη

55

La guérison, au contraire, provoque la joie du blessé :

II 530-531

Γλαῦκος δ᾽ ἔγνω fjaw ἐνὶ φρεσὶ γήθησέν τε, ὅττί οἱ dx’ ἤκουσε μέγας θεὸς εὐξαμένοιο

lorsque Zeus calme les douleurs et lui insuffle une nouvelle vigueur (μένος δέ oi ἔμβαλε θυμῷ II 529). Fréquemment liée à ἰδών ou ἔγνω, la forme aoriste de γηθέω traduit le sentiment d'apaisement intérieur, et par là s'oppose directement à ἐχάρη, comme perception subite d'une nouvelle réjouissante (59). Particuliérement γήθησε est employé dans les situations de salut ou d'aide apportée à une personne en difficulté, dans le passage cité ci-dessus ou dans le cas d'Ulysse qui apergoit la terre natale, au bout de ses pérégrinations (v 250, cf. ἡ 269, e 486). L'étroite liaison entre douleur physique et affection morale en cas de blessure, phénomène humain et naturel, apparaît en outre dans le cas d'Eurypyle: en plus des soins purement médicaux que Patrocle lui accorde, celui-ci s'attache à l'apaiser: τὸν ἔτερπε λόγοις (O 393, cf. O 401 ἀλλὰ σὲ μὲν θεράπων ποτιτερπέτω). 8. Un autre aspect de la réaction psychologique devant une blessure intervient dans la relation entre faiblesse physique et absence de μένος, déjà évoquée au cours de l'analyse de A 268272 ($ 3). Le μένος peut se définir, en effet, comme un phénomène psychique, caractérisé par l'efficacité et l'instantanéité (51). C'est en tant qu'expression d'une forte activité, de la volonté ou du désir d'action, que μένος est souvent lié à l'idée de la force physique, ceci n'impliquant nullement pour celui-ci une valeur originellement physique. Ce mot est ainsi associé à la vitalité corporelle dans les formules évoquant la mort d'un soldat : λύσε μένος par exemple (II 332 ; cf. τοῦ δ᾽ αὖθι λύθη ψυχή re μένος re E 296, © 123 = O 315 ; τοῦ δ᾽ αὖθι λύθη μένος P 298 ; τῶν ὑπέλυσε μένος καὶ φαίδιμα γυῖα Z 27) ou dans des expressions du type ἀμφοτέρω... (**) LATACZ, pp. 137 sqq. (#1) Nous nous référons ici à l'analyse de BöHME, Die Seele und das Ich im Homerischen Epos, pp. 11-19, 40, 69 sqq. et surtout 83 sqq. Voir aussi E. L. HARRISON, Phoenix, t. XIV (1960), pp. 63-80; A. MEILLET, De indo-europaea radice *men- « mentem agitare », (Paris, 1897), pp. 45 sqq.

La valeur d'efficacité et d'instantanéité du μένος apparaît particulièrement dans les expressions du type: H 38 "Exropos ὄρσωμεν κρατερὸν μένος; D 145 μένος δέ οἱ ἐν φρεσὶ θῆκεν.

56

FAMILLE

DE ὀδύνη

πλῆσεν μένεος κρατεροῖο, [γυῖα δὲ θῆκεν ἐλαφρά, πόδας καὶ χεῖρας ὕπερθεν (N 60-61) qui établit une équivalence entre parties corpo-

relles et μένος. Par contre, ce dernier peut étre associé à θάρσος « courage » : δῶκε (θῆκε) μένος καὶ θάρσος (E 2, « 321) ou à ἀλκή « force défensive » (53) ὄφρά σ᾽ ὑποδδείσας μένεος ἀλκῆς re λάθωμαι « pour que, par crainte de toi, j'oublie μένος et ἀλκή» (X 282) ; οὐκέτι σοί γ᾽, ᾿Οδυσεῦ, μένος ἔμπεδον οὐδέ τις ἀλκή « tu n'as plus, Ulysse, ni μένος ferme ni ἀλκή » (y 226) (cf. ἔτι μοι μένος ἔμπεδόν ἐστιν E 254). De méme, μένος accompagne θυμός : ὦτρυνε μένος καὶ θυμὸν ἑκάστου (E 792, cf. 0 15), μένος pouvant alors étre défini comme l'objet efficace porteur d'un mouvement de l'âme, et cela dans des circonstances particulières, par opposition à θυμός, objet affecté, porteur d'une énergie psychique et élément durable de la personnalité (5). L'évocation du μένος affecté par les ὀδύναι en A 268-272 (et en

I1 528 : μένος δέ où ἔμβαλε θυμῷ) peut donc s'interpréter comme un aspect de l'interdépendance des phénoménes physiques et psychiques que l'on remarque pour de nombreux termes de l'activité émotionnelle ou intellectuelle dans les poèmes homériques (9). À ce type d'expression, on joindra encore la prière de Glaucos à Apollon

II 523-525

᾿Αλλὰ σύ πέρ μοι, ἄναξ, τόδε καρτερὸν ἕλκος ἄκεσσαι, κοίμησον δ᾽ ὀδύνας, δὸς δὲ κράτος, ὄφρ᾽ ἑτάροισι κεκλόμενος ΔΛυκίοισιν ἐποτρύνω πολεμίζειν



κράτος

désigne

précisément

la «supériorité », la

lence », dans les épreuves de force notamment,

une

« préva-

supériorité

(**) Cf. BENVENISTE, Vocabulaire des institutions i.-e., t. II, pp. 71-83; LATACZ, pp. 28-31. (°®) Cf. Bóng, Die Seele und das Ich, pp. 19 sqq., 69 sqq., surtout pp. 84 sqq. (52) Ceci ne signifie pas que le vocabulaire homérique de l’« âme » présente un caractére primitif oà les mouvements de la volonté ou du sentiment sont considérés comme les actions d'un étre qui réside ἃ l'intérieur de l'homme. On y remarque,

au contraire, des indices d'une nette évolution vers la ratio-

nalisation et l'abstraction : diverses opérations de la sensibilité ou de la réflexion (νόος, BovAt,...) sont conçues comme s’exergant indépendamment du corps. Les aédes, encore rattachés à l'ancienne facon de voir ou de s'exprimer, continuent cependant à se servir des dénominations, devenues formelles, d'aprés

les parties du corps (φρένες, ἦτορ). Cf. E. RoupE, Psyché. Le culte de l'âme ches les Grecs, pp. 4-7 et 36-40; ONIANS, The Origins of European Though, pp. 23-65. BónHMzE, Die Seele und das Ich, passim; HARRISON, Phoenix, t. XIV (1960), pp. 63-80. Voir aussi DAREMBERG, La médecine dans Homère, pp. 26-27 (ἧπαρ),

PP. 30-32 (κραδίη, κῆρ, ἦτορ), PP. 53 344.

FAMILLE

DE ὀδύνη

57

toute temporaire, toujours mise en jeu dans les combats et soumise au bon vouloir des dieux (®). Le caractère momentane est donc commun à μένος et à κράτος. Nous comparerons encore II 524 avec l'emploi de κράτος en Y 121-122 δοίη δὲ κράτος μέγα, μηδέ τι θυμῷ [δευέσθω « (Qu'un dieu) lui donne un grand κράτος et qu'il ne manque pas de courage ». Remarque sur A 117 Le vers A 117 présente une construction particuliere, figure poétique, oü ὀδυνάων est complément de ἕρμα. Ce terme peut étre défini, dans nombre de ses emplois, comme appartenant au vocabulaire de la marine et désigne techniquement les « pierres ou planches de bois qui servent à caler un navire » (9), comme en A 485-486, par exemple (cf. H. Apoll. I 506-507 et B 154) νῆα μὲν où ye μέλαιναν ἐπ᾽ ἠπείροιο ἔρυσσαν ὑψοῦ ἐπὶ ψαμάθοις, ὑπὸ δ᾽ ἕρματα μακρὰ τάνυσσαν.

Comme

apposition

de ἰόν, ἔρμα

signifie « base»,

« fondement »

ou « source de », sens figuré qui apparait encore dans l'expression ἕρμα πόληος «le rempart de la cité», appliqué à des guerriers (II 549 et ψ 121). Nous remarquons ici un exemple de modification de formule (67). Le génitif pluriel de ὀδύνη figure toujours en 5f, (A 117, (5) Cf. BENvENIsTE,

Vocabulaire des institutions i.-e., t. II, pp. 71-83.

(**) Le mot épua a été l'objet de nombreuses hypothèses étymologiques. Voir, par exemple, BoisacQ qui distingue trois termes:

1. éppa ("σῇ -) «centre de gravité, support, étai » — cf. lit. suerià, sve?ti « soulever, peser »; 2. ἕρμα « écueil » € *Fepoua — skr. vdrsma-, n. « éminence, colline »; 3. &pua « pendants d'oreilles ». Il est impossible, en vérité, d'établir une étymologie plausible, i.-e. ou non.

Nous nous référons à CHANTRAINE qui met en évidence le seul élément commun aux divers emplois de ἕρμα et de ses dérivés: le sens de « pierre ». Cf. aussi les gloses anciennes qui en attestent notamment la signification

« écueil»; Hsch.: épua: ἔρεισμα, 7 τὸν πετρώδη xai ἐπικυματιζόμενον, dare μὴ βλέπειν, τόπον τῆς θαλάσσης. Sur le modéle de ἕρματα ont encore été formées les expressions ἔχματα νηῶν (& 410), πέτρης (N 139), πύγων (M 260) : cf. W. Ponzic, Die Namen für Satzinhalte, p. 266. (V) A. HoEksrRa, Homeric Modifications of formulaic Prototypes. (Amsterdam, 1965) ; In., Mnémosyne, t. X (1957), pp. 193-225, particulièrement p. 203: il s'agit ici d'un cas de substitution du génitif ionien à une ancienne forme éolienne (ou « mycénienne »), suite à la modification d'une formule préexistante.

58

FAMILLE

191, O 60, 394, ὃ 812, τ 117), de cette structure métrique précédé de μελαινάων occupe césure trochaique (A 191 et ὃ 812 et ἐνιπλήσῃς ὀδυνάων À

DE ὀδύνη

position « régulière » pour les mots (5). Dans deux cas, le substantif, la deuxiéme moitié du vers aprés la O 394 ; cf. aussi ὀιζύος ἠδ᾽ ὀδυνάων 117) :

| μελαινάων ὀδυνάων Tv

- - - vu--

L'introduction de ἕρμ᾽ en A 117 entraîne la synizèse de μελαινέων : l μελαινέων ἕρμ᾽ ὀδυνάων U

=



-

ἝὨων---

B. ᾿Οδύνη comme affection morale ’Odvvn se révèle donc être l'expression privilégiée d'une douleur physique localisée, caractérisée par une sensation aiguë et lancinante, et nous est même apparu comme un terme proprement technique de la langue médicale. Cette acception ne doit cependant pas passer a priori pour le sens propre du mot. Parallèlement à cet usage et découlant d'une notion commune « douleur aigué », ὀδύνη peut s'appliquer de facon tout aussi adéquate à une souffrance morale particuliérement vive, sans qu'il s'agisse nécessairement d'un sens figuré ou élargi:il peut y avoir coexistence de deux aspects, de deux applications d'une méme signification à des contextes divers. ᾽Οδύνη qualifie la douleur que ressent Télémaque de la perte de son pére et de sa situation familiale : & 234-243 et 248-251 νῦν δ᾽ ἑτέρως ἐβόλοντο θεοὶ κακὰ μητιόωντες, οἷ κεῖνον μὲν ἄιστον ἐποίησαν περὶ πάντων ἀνθρώπων᾽ ἐπεὶ οὔ κε θανόντι περ ὧδ᾽ ἀκαχοίμην, ei μετὰ olo’ ἑτάροισι δάμη Τρώων ἐνὶ δήμῷ uf DE τῶm κέν où L.t τύμβον μὲν ἐποίησαν Ilavayasoi PA -^

»ςι»,

»

x

30

,





x

7,

4

,

,

la

LS]

,

^.

ἠδέ κε καὶ ᾧ παιδὶ μέγα κλέος ἤρατ᾽ ὀπίσσω. ἠδ

,

ve

x

La

é

L4



»

+

νῦν δέ μιν ἀκλειῶς “Αρπυιαι ἀνηρείψαντο" οἴχετ᾽ ἄιστος, ἄπυστος, ἐμοὶ δ' ὀδύνας τε γόους τε κἀλλιπεν᾽ οὐδέ τι κεῖνον ὀδυρόμενος στεναχίζω

οἷον, ἐπεί νύ μοι ἄλλα θεοὶ κακὰ κήδε᾽ ἔτευξαν᾽ (8) Yale

O’NeEıLL,

The

Classical Studies,

Localization t. VIII

Gloëa, t. L (1972), pp. 1-10.

of metrical

(1942),

tableau

Word-Types

in

XVI,

Cf. aussi

p.

145.

the

Hexamelter, BEEKES,

FAMILLE

DE ὀδύνη

59

τόσσοι μητέρ᾽ ἐμὴν μνῶνται, τρύχουσι δὲ olxov' ἡ δ᾽ οὔτ᾽ ἀρνεῖται στυγερὸν γάμον οὔτε τελευτὴν ποιῆσαι δύναται" τοὶ δὲ φθινύθουσιν ἔδοντες οἶκον ἐμόν, τάχα δή με διαρραίσουσι καὶ αὐτόν.

Une gradation est nettement indiquée dans ce passage entre, d'une part, axayoiumv, conçu comme un bouleversement émotionnel suite à la mort du père (5), et κήδε(α) définis par l'ensemble des tourments que suscitent les méfaits des prétendants, à la fois briguant la mére et dilapidant le patrimoine de Télémaque,

et, d'autre part, ὀδύναι,

expression

exacerbée

de la

douleur, amplifiée par le fait que le pére a disparu sans sépulture et sans gloire (ἀκλειῶς, ἄιστος, ἄπυστος) (°°). La mention des ὀδύναι est, de plus, étroitement liée à diverses

manifestations extérieures de la douleur, gémissements et pleurs (γόους, ὀδυρόμενος, στεναχίζω). Cette liaison reparaît en τ 117,

dans le cas d'Ulysse-mendiant, (μάλα δ᾽ εἰμὶ moAVorovos ; yoówvrd TE μυρόμενόν TE ; ἐπεὶ κάκιον πενθήμεναι ἄκριτον αἰεί) et, plus curieusement, elle figurait déjà, dans un contexte de blessure, à propos

du Cyclope aveuglé par Ulysse (στενάχων re καὶ ὠδίνων ὀδύνῃσι t 415). Nous suggérerions que ce type de syntagme est appelé par association d'idées ou par « étymologie populaire » (ὀδύνη-ὀδύρομαι par exemple). Une autre remarque porte sur l'absence de terme désignant les facultés psychiques dans ce passage : cette précision fréquente (5) n'est pas indispensable : ὀδύνη, comme expression d'une douleur violente et isolée, s'applique indifféremment à une affection corporelle ou émotionnelle. ᾿Οδύνη désigne aussi la situation véritablement angoissée où se trouve Pénélope qui, à la peine d'avoir perdu son époux, voit (**) Cf. chapitre V, pp. 335 sqq. (**) Nous associerons à ce passage la déclaration de Télémaque à l'assemblée

d'Ithaque: B 79 νῦν δέ μοι ἀπρήκτους ὀδύνας ἐμβάλλετε θυμῷ, oà les ὀδύναι sont liées à un vif sentiment de colére (ds φάτο χωόμενος, ποτὶ δὲ σκῆπτρον βάλε γαίῃ | δάκρυ ἀναπρήσας B 80-81), ainsi que la réaction d'Ulysse-mendiant évoquant devant

Pénélope le souvenir de sa patrie: t 117 μή μοι μᾶλλον θυμὸν ἐνιπλήσῃς ὀδυνάων. (9) Par exemple: B 79 ὀδύνας ἐμβάλλετε θυμῷ, 8 812 al μ᾽ ἐρέθουσι κατὰ φρένα

καὶ κατὰ θυμόν, τ 117 θυμὸν ἐνιπλήσῃς ὀδυνάων, O 61 al νῦν μιν τείρουσι κατὰ φρένας. Cf. aussi Ο 25. Φρένες désigne particuliérement le porteur ou l'origine de phénoménes intellectuels, mais associé à θυμός dans l'expression κατὰ φρένα xal κατὰ θυμόν, il est plutót la désignation générale de l'une des formes multiples de l'activité de l'àme humaine: cf. BónMzE, Die Seele und das Ich, pp. 89 sqq.

60

FAMILLE

DE ὀδύνη

s’ajouter l'inquiétude pour son fils, menacé par une embuscade des prétendants (ὃ 812 παύσασθαι ὀιζύος ἠδ᾽ ὀδυνάων). 'Ows joint à ὀδύνη se présente par rapport à ce dernier avec un degré d'intensité moindre. Ce terme se définit, en effet, comme l'expres-

sion générale du «malheur», de la « misère » (43), ainsi qu'il apparait dans la désignation des tribulations d'Ulysse: örrı μ᾽ ἔπαυσας dAns καὶ ὀιζύος αἰνῆς «car tu as mis fin à mon errance et à ma terrible misére » o 342 ; αὐτὰρ ὀιζὺν [εἶχον ἀπειρεσίην « j'avais des misères sans fin » À 620-621, par exemple. ᾽Οιζύς figure spécialement en liaison avec le vocabulaire de l'«effort» ou de la a fatigue » : πόνος : πόνον τ᾽ ἐχέμεν καὶ ὀιζύν Θ 529 ; οὔ θην olouaiv γε πόνος τ᾽ ἔσεται καὶ ὀιζὺς [ἡμῖν « non, la peine et les miséres ne sont pas pour nous seuls» 5 480-481 ; κάματος : πολὺν κάματον καὶ ὀιζὺν [σύγχεας ᾿Αργείων «tu as détruit ce qui a coûté aux Argiens beaucoup de fatigue et de misères » O 365-366. Le caractére violent de l'affection morale désignée par ὀδύνη s'exprime encore comme un sentiment de colére ou d'indignation de la part de Zeus, trompé par une des nombreuses ruses d'Héra : O 24-25

ἐμὲ δ᾽ οὐδ᾽ ὡς θυμὸν ἀνίει

ἀζηχὴς

ὀδύνη ᾿Ηρακλῆος

θείοιο.

Le qualificatif ἀζηχής «incessant, continu », comme ἀπρήκτους en f 79 («incurable, contre quoi on ne peut rien faire »), insiste sur l'aspect durable de la douleur, caractère absent dans les contextes de blessure et par quoi, nous l'avons vu, ὀδύνη s'oppose à ἄλγος, par exemple. Le caractére physique ou moral de la souffrance n'est pas toujours aussi nettement discernable : O 59-61 * Exropa. 8’ ὀτρύνῃσι μάχην ἐς Φοῖβος ᾿Απόλλων, adris δ᾽ ἐμπνεύσῃσι μένος, λελάθῃ δ᾽ ὀδυνάων al νῦν μιν τείρουσι κατὰ φρένας.

Le contexte immédiat de défaite troyenne et la présence de μένος et τείρω, déjà remarquée dans les cas de blessure, suggerent

ici une affection physique;

seule l'expression

xarà φρένας (®)

(53) EBELING: « miseria, aerumna »; LIDDELL-SCOTT : « woe, misery »; Swidas: ὀιζύς πόνος, παλαιπωρία; dio παλαιπωρῶ: Hsch.: dılds‘ πτωχεία, κακοπάθεια, ταλαιπωρία, κακουχία. Voir aussi notre bréve enquéte pp. 190 sqq.

(**) Cf. note 67.

FAMILLE

DE ὀδύνη

61

insiste sur l’aspect moral des ὀδύναι d’Hector, des pertes troyennes (5).

violemment

&mu

Remarque sur l'emploi du singulier ἀ᾽ ὀδύνη Chez

Homére,

comme

dans

la littérature

postérieure,

ὀδύνη

est employé réguliérement au pluriel. En deux passages seulement, l'un exprimant la douleur physique, l'autre la douleur morale, ὀδύνη figure au singulier : A 398 et O 25. K. Witte, Glotta, t. II (1910), pp. 18-19, a proposé une explication séduisante de ces deux « exceptions ». Les vers

A 397-398

ὁ δ᾽ ὄπισθε καθεζόμενος βέλος ὠκὺ ἐκ ποδὸς ἕλκ᾽, ὀδύνη δὲ διὰ χροὸς ἦλθ᾽ ἀλεγεινή

trouvent, en effet, un paralléle étroit en E 657-658 ὁ μὲν βάλεν αὐχένα μέσσον Σαρπηδών, αἰχμὴ δὲ διαμπερὲς ἦλθ᾽ ἀλεγεινή.

Selon toute vraisemblance, ὀδύνη δὲ... ἦλθ᾽ ἀλεγεινή aurait été formé sur le modele de αἰχμὴ δὲ... ἦλθ᾽ ἀλεγεινή. De méme, en O 25 ὀδύνη ‘HpaxAños θείοιο serait formé par analogie avec & 117 ὀὐδὲ Bin ‘ HpaxAños.

᾿Οδυνήφατος — ὠδίς — avo ᾿Οδυνήφατος ΕΜ ᾿Οδυνήφατα (ὦ --υὐἹὐ apparait toujours en 3f,: E 401 = E 900: τῷ δ᾽ ἐπὶ Παιήων ὀδυνήφατα φάρμακα πάσσων ἠκέσατ᾽ (ο). La forme ὀδυνήφατον en A 847, se rapportant ἃ ῥίζαν, aussi en 3f,, est probablement un ancien composé radical sur lequel a été refaite une forme thématique : ὀδυνήτφατ-α > ὀδυνήφατος.

᾿Ωδίς ΕΜ

Acc. pl.: ὠδῖνας A 271: 4f (--ο); dat. pl.: τ-εσσι H.

Apoll.

I 92: ıF (--- )). "iv FM Part. act. masc. sg.: ὠδίνων t 415: 4F (---); part. fém. sg.: -ovaa(v) : A 269, H. Afoll. 1 45: 2F (---.). (**)

Même

ambiguité

en

sur le champ de bataille.

E

766,

dans

l'affrontement

entre

Athena

et

Arès

62

FAMILLE

ANALYSE

DE ὀδύνη

SEMANTIQUE

Nous rassemblons brievement ci-dessous les quelques éléments d'analyse se rapportant à ὀδυνήφατος, wöls, ὠδίνω, recueillis au cours de l'étude ἀ’ ὀδύνη. L'adjectif ὀδυνήφατος s'inscrit, comme

ὀδύνη, dans un vocabulaire

typiquement médical: il nous suffit de citer l'emploi du participe πάσσων en E 401 et 900, de παύω en A 848. Une comparaison avec le caillement du lait nous décrit particuliérement l'action cicatrisante des ὀδυνήφατα φάρμακα:

E 902-904

ὡς 8’ ὅτ᾽ ὀπὸς γάλα λευκὸν ἐπειγόμενος συνέπηξεν ὑγρὸν ἐόν, μάλα δ᾽ ὦκα περιτρέφεται κυκόωντι,

ὧς ἄρα καρπαλίμως ἰήσατο θοῦρον "Αρηα. Comme

lorsque le suc du figuier fait coaguler et cailler le lait

blanc, tout liquide qu'il soit, bien vite, il s'épaissit, tandis qu'on

le remue, de méme

rapidement (Péan) guérit l'impétueux Arés.

'Qbis et ὠδίνω se rapportent précisément aux douleurs de l'enfantement, ὠδίνω pouvant cependant désigner toute espéce de douleur lancinante (cf. ı 415). Nous remarquerons que seule l'acception physique est représentée, dans les poèmes homériques; le sens d'affection morale est, par contre, attestée dans la littérature postérieure, chez

Eschyle notamment, dans quelques passages déjà cités.

CHAPITRE

II

Famille de πῆμα ÉTYMOLOGIE Les dictionnaires s'accordent dans l'ensemble pour rattacher πῆμα à une racine i.-e. *5e2,- (PE-), représentée assez diversement (ἢ). Elle apparaît avec le suffixe *-men- dans le grec πῆμα (mnpaivw,

ἀπήμων,

dmjuavros,

πημοσύνη) (3), ainsi maladie de la peau Le skr. päpmäncations: il pourrait

poét. πήμων,

-ovos « nuisible », poét. πημόνη et

qu'en i.-i.: av. Päman- et véd. pämdn- m. «gale, ». m. « malheur, dommage, péché » trouve trois explis'agir:

1° Soit, selon l'hypothése la plus plausible, d'une contamination de $ápá- « mauvais » et de fámán- « gale », bápá- étant une formation à redoublement (p4-p-d-), sur *5é-(3), cela pour distinguer *5à-mán« malheur » de pämädn- « gale » (ὃ) ; 29 Soit d'une formation à suffixe -p- (5); 39 Soit encore, mais cela nous paraít peu vraisemblable, d'une forme avec -p- appartenant à la racine. Dans ce cas, πῆμα < *peb-mn-, avec simplification de uj aprés voyelle longue, suite à l’assimilation

a labiale + nasale »; πῆμα serait l'équivalent exact de skr. Páfmán-. Cependant, à part quelques exceptions, les occlusives nasales géminées ( BoisacQ, s.v. πῆμα; W.-P., t. II, pp. 8-9; PRELLWITZ, s.v. πῆμα; Fick, t. I, pp. 78 et 479, t. III, p. 240; POKORNY, pp. 792-793; MAYRHOFER, s.v.

pápdh.

CHANTRAINE, 5.0. πῆμα, considére ce mot d'étymologie inconnue et isolé en grec. (f) Pour les diverses dérivations grecques à partir du suffixe -μα, voir DEBRUNNER,

Griechische

Wortbildungslehre,

δὲ 219 et 312.

(ἢ Formation à redoublement semblable à celle que l'on observe pour av. pä-p-a «protecteur », sur pàá(y)- «garder, protéger», attesté par le composé pápo.vacah- « schützende Worte sprechend ». Cf. MAYRHOFER, s.v. päpdh; BARTHOLOMAE,

Altir.

(Ὁ) Cf. SPEcuT, (ἢ B. GuosH, 1933), p. 61.

Wib., col. 888.

K.Z., t. LXVIII Les formations

(1944), p. 123, note 2.

nominales

et verbales en p du

sanskrit,

(Paris,

64

FAMILLE

DE πῆμα

sont trés stables en grec ancien (ex.: ὄμμα ( *ör-ua, λῆμμα < *Aaß-na, etc.), la simplification des géminées n'apparaissent guére avant l'épo-

que moderne (*). L'arm. hiwand « malade, faible » est considéré par la plupart des auteurs comme appartenant à la méme racine. Arm. hiwand serait le correspondant de gr. (ἀ)πήμαντος, formé à partir de *pé-mn-t6-s (ἢ, selon un traitement phonétique régulier: amuissement de f- initial en h-; i.-e. *£ > arm. 4; *# ) an; disparition de l'élément vocalique de la dernière syllabe à époque préhistorique ; amuissement des anciennes sourdes non aspirées en sourdes aspirées qui elles-mémes, à leur tour, subissent une altération de l'aspiration aprés nasale et deviennent les sonores correspondantes (δ). Seule fait difficulté l'évolution, isolée, -m- > -w-; on peut cependant

en rapprocher le traitement w de i.-e. *n, bien attesté par quelques exemples comme arm. awcanel « oindre » — lat. unguó, arm. aw) « serpent » — lat. anguis (*), ainsi que l'opposition m/w dans gr. ôvoua — lat. nömenjarm. anun (19). (9) WACKERNAGEL, t. I, p. 88,

K.Z.,

ξ 79 a ὃ en note;

t. XXX

(1890), p. 294;

PRELLWITZ,

ID., Altindische Gramm.,

s.v. πῆμα.

Pour le traitement du groupe « occlusive + nasale » et des nasales géminées, voir M. LEJEUNE, Phonétique historique du mycénien et du grec ancien, $$ 59, 66, 144.

P. Persson, Beiträge zur Indogermanische Wortforschung, (Uppsala, 1912), t. II, p. 619, critique cette hypothèse, en se référant au lat. pafior, rapprochement qui est lui-méme incertain, nous le verrons dans la suite de l'exposé. Ajoutons encore l'hypothése, émise notamment par Fick, t. I, p. 78 et W.-P.,

t. II, p. 8, d'une formation onomatopéique en suffixe p, qui se présenterait par ailleurs dans l'exclamation mara, πόποι, lit. popà « malheur I». (ἢ S. Busse, K.Z., t. XXXII (1893), pp. 15 et 71; In., !.F., t. I (1892), PP. 453-454; Boisacg, s.v. πῆμα; W.-P., t. II, p. 8. (*) Cf. A. MEILLET, Esquisse d'une grammaire comparée de l'arménien classique, $ 5, pp.

19-20,

$8 10-11,

pp. 29-31,

$ 16, p. 41,

$18,

p. 44.

(ἢ Cf. MEILLET, op. cif, 814 II, p. 37, $819, p. 44; PEDERSEN, K.Z. t. XXXIX (1906), pp. 408 sqq.; S. Busse, I.F., t. I (1892), pp. 453-454: W. WINTER, Language, t. XX XVIII (1962), pp. 257-258. (9) H. HiRT, Indogermanische Grammatik, 1. Teil., ὃ 351, p. 305. D'après G. BoLocnzsi,

4.S.GI.M.,

t. I, 2 (1948), pp. 37 sqq., arm. anun

doit

s’expliquer par le traitement suivant: i.-e. *-omn- > arm. *-own > arm. -un, selon l'évolution régulière

du

groupe

consonantique

*-mn- > -wn-

(dans

les « nomina

actionis » en -umn, comme usumn « enseignement », de usanim. Une autre explication, ingénieuse, du rapport entre arm. hiwand et la racine étudiée est fournie par E. Lrewv, I.F., t. XXXII (1913), p. 160, n. 1: Aiwand € *pép-3tos (avec redoublement final comme dan skr. päpa-), ce qui convient mieux du point de vue du traitement de -p- intervocalique > w ou v (cf. ete «et» -skr. api; hoviw « berger » ( *owi-pä- -skr. avi-päla). Cf. MEILLET, Esquisse d'une grammaire comparée de l'arménien classique, ὃ 11, p. 31; S. E. MANN, Armenian and Indo-European, (Londres, 1963), pp. 68 sqq. Quelle que soit l'explication proposée, la parenté de arm. kiwand avec une racine i.-e. *peo,- semble assurée.

FAMILLE

DE πῆμα

65

La racine est largement représentée sous la forme *féi( y)-: skr.

píyati « injurier, outrager », piyi-, piyäru- « outrageant » (11), got. faian « blámer », got. fijan et v.-h.-a. fien « hair » (13). La forme *5i- de ce thème peut s'expliquer soit par une « Laryngalmetathese », comme *pou- > *5uo- (gr. πῦρ) (13), soit par une réduction du type *ea,i- > *5(2,)i- (dans skr. Pita-, gr. midı impér. aor. de πίνω « boire »/mápa) (14). Pourraient encore étre rattachées à la méme famille i.-e. quelques formes à suffixe en liquide. Il s'agit de gr. ταλαίπωρος, composé de raAa(ı)- et de la racine au degré o (*502-) qui apparaît, par ailleurs, selon les témoignages très précieux de Suidas et d'Hesychius, dans l'éléen mwpeiv (srwpetv: ᾿Ηλεῖοι τὸ πενθεῖν φασι Suidas) et dans les formes πῶρος᾽ πάθος; πῶρος" ὁ τυφλός (Suidas, Hsch.) ; πώρωσις᾽ ἡ τύφλωσις (Suidas) (15). Est plus douteuse l'appartenance à cette méme racine de πηρός «aveugle», au premier sens «estropié, mutilé », dmnpos « valide » (Hérodote, cf. ἀπηρής « intact » chez Ap. Rh.), avec le suffixe -po ajouté à la voyelle longue du thème (15). D'un point de vue strictement morphologique, πηρός s'inscrit parfaitement dans un systéme d'hétéroclisie nominale -r-/-m-, par rapport à πῆμα et ἀπήμιος (Pausanias, I, 32, 2) — hom. ἀπήμων (17). Cependant la forme dorienne et éolienne παρός (Alcée, frag. 123, 4 Diehl; Hsch.

ἔμπαρος᾽ ἔμπληκτος et παρώσει dans une inscription de Gortyne, GDI, 4998 I 14) indique que cet adjectif remonterait à une racine i.-e. *$e2,(!) MAYRHOFER, s.v. (33) POKORNY, pp. 792-793; BotsACQ, s.v. πῆμα; PRELLWITZ, s.v. πῆμα; Fick,

t. I, pp. 80-81; t. III, p. 240. Ce thème *5zi-[pi- est cependant représenté comme distinct de *pé- dans W.-P., t. II, p. 9. (?) ©. LINDEMAN, Einführung in die Laryngaltheorie,

(4)

88 49-51.

O. LINDEMAN, op. cit., ὃ 58; J. Kuryrowicz, Apophonie, $ 13, pp. 122 sqq.

notamment

p. 127.

(15) W.-P., t. II, pp. 8-9; FRISK, s.v. ταλαίπωρος ; Boisacg, s.v. πῆμα;

FICK,

t. L, p. 479.

Pour le premier membre

du composé,

voir DEBRUNNER,

Griechische

Wort-

bildwngslehre, 88 75, 96, 136, ainsi que l'article de Fr. BADER, Adjectifs verbaux hétéroclitiques (*-i- | *-nt-, *-u-) en composition nominale, R. Ph., t. XLIX (1975), pp.

19-48 (particulièrement

$ 10: dérivé en *-i- de */el-2,-).

P. PERSSON, Beiträge zur Indogermanische Wortforschung, t. II, pp. 672-673, rattache de facon peu convaincante gr. ταλαίπωρος A v.-h.-a. fára « Nachstellung, Gefahr, danger », lat. periculum ; étymologie reprise par POKORNY, p. 818. (!*) Pour la formation: DEBRUNNER, Griechische Wortbildungslehre, καὶ 335, pp. 168-169; CHANTRAINE, Formation, $8 182-183 (qui considére πηρός indépen-

dant de πῆμα: cf. $174, p. 224). Voir aussi: PoKORNY,

pp. 792-793; W.-P.,

t. II, pp. 8-9; BoisACQ, s.v. πῆμα; Fick, t. I, p. 479.

IInpós est, par contre, considéré comme isolé de πῆμα chez FRisk, s.v. ; CHANTRAINE, οὖ. et J. WACKERNAGEL, Sprachliche Untersuchungen, pp. 234-235 et n. 2, p. 235. (17) Cf. F. BADER, Suffixes grecs en -m-, (Paris, 1974), $8 30, 59, 60, 73.

66

FAMILLE

DE πῆμα

et non *5ea,-, à moins qu'il s'agisse d'un « hyperdorisme », ce que nous n'avons pu démontrer. De cette premiére série d'éléments, il ressort la conclusion suivante : ou bien on maintient l'appartenance de arm. hiwand à la racine i.-e. étudiée et, dans ce cas, celle-ci doit avoir la forme *5e2,-, arm. 1

venant de i.-e. *, ce qui en exclut l'adjectif gr. mmpds, reposant sur *562,-, d'après les formes doriennes et éoliennes ; ou bien on introduit gr. mnpös et on suppose une racine i.-e. *dea,-, qui ne permet pas d'expliquer arm. hiwand. Si nous nous tournons vers le latin, les rapprochements proposés se présentent de facon nettement moins claire. L'adjectif paeminôsus (péminósus) « qui se fend, qui se crevasse » pourrait s'expliquer d’après le modèle de gr. πῆμα, skr. pämän(*pé-mu- > lat. *pêmen) (15). Cependant, dans le seul passage où il nous est transmis (Varron, Rerum Rusticarum, I, LI, éd. Hooper), cet adjectif s'applique à la terre crevassée par la sécheresse et on ne voit pas bien comment rattacher cette acception aux différents sens de la racine étudiée, si ce n'est au skr. $ámán- « gale, maladie de la peau »: Solida terra pauita, maxime si est argilla, ne, aestu peminosa si sit, in rimis eius grana oblitescant et recipiant aquam et ostia aperiant muribus ac formicis « que la grange soit aplanie de terre battue, surtout si elle est en argile, afin que, si elle se fendille par la chaleur, les grains ne s'y cachent

pas dans les crevasses,

ne retiennent

pas l'eau et n'ouvrent

pas le passage aux souris et aux fourmis ». Les mots Paene, paenitet, pénüria sont diversement interprétés: certains voient dans faene (pour fene) « presque », originellement « à peine », une forme adverbiale constituée sur l'adjectif *5é-nis ou *pénus « beschádigt », « lésé, endommagé », rattaché à la racine *p£- (*deo-), et de là auraient été formés Paenitet « j'ai du remords,

du regret » et

$énüria « manque » (19). Du point de vue sémantique, on peut mettre en paralléle une évolution comparable de « manque » à « mal » dans le franc. faute ou défaut, par exemple. Mais ce rapprochement laisse subsister de nombreuses

obscurités,

notamment

la formation

du

verbe

paenitet. C'est ainsi que Ernout-Meillet, s.v., préfèrent présenter séparément ce groupe de mots sans relations étymologiques certaines (2).

(15) W.-H., s.v.; MAYRHOFER, Ρ. 303. ERNOUT-MEILLET,

s.v. pämä-;

s.v. et J. PERROT,

GoET2, I.F., t. XXXI

Les dérivés

latins en -men

(1912-1913), et -mentum,

P. 58, n. 3, considèrent cependant péminosus comme une forme isolée, sans rapports étymologiques. (9) W.-H., s.v. paenitet, penuria, paene; W.-P., t. II, pp. 8-9; PoKORNv, PP- 792-793. (1*9) Nous citerons encore l'hypothèse, peu convaincante, de M. BRÉAL, M.S.L.,

t. V (1884), pp. 429-441 et p. 29, d'un adverbe paene, primitivement « au fond, tout à fait », par affaiblissement de sens « presque » (cf. pênés, penitüs, malgré

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DE πῆμα

67

Enfin le lat. $atior « souffrir, supporter » serait constitué sur la forme participiale *52-tós (31), bien que ce thème soit tout à fait isolé

en latin. De plus, la trés forte influence de la racine de gr. πάσχω sur le latin a pour ainsi dire absorbé patior dans l’orbite sémantique de πάσχω (cf. l'emploi des mots impatiens, compatior, pathicus, modus patiendi, passiuus, etc. (3) et a considérablement embrouillé les rapports étymologiques. Notons à ce propos que le rapprochement entre lat. patior et gr. πάσχω (13) est phonétiquement impossible, à moins de supposer pour le latin (ce qui est peu probable pour un mot de caractére aussi général et courant) un traitement dialectal de la labiovélaire qui est l'initiale du gr. πάσχω, πένθος. En effet, l'explication à laquelle il vient d'étre fait ici allusion, à

savoir la derivation de πῆμα à partir de la racine de πάσχω et πένθος doit être rejetée, ces deux derniers mots étant formés sur *&"enth- (24). Il n'en est pas moins vrai que, par l'existence de formules homériques, telles que πήματα πάσχω notamment, πῆμα a été entrainé secondairement dans le champ sémantique de πάσχω (15). Nous citerons, en dernier lieu, une hypothèse

mal fondée à notre

avis: sous une méme racine *féi-: pei-: pai- «schlimm sein » ont été réunis à la fois gr. πῆμα, πείνη «faim », lat. patior, Denüria, paene, faenitet (2°), groupement qui fait difficulté tant du point de vue phonétique (les voyelles radicales notamment) que sémantique (37).

les différentes longueurs des voyelles), sur lequel auraient été constitués les mots paenitet et penuria. ERNOUT-MEILLET, s.v., donnent comme explication d'un rapport entre penuria et paenitet un sens premier du verbe: « je n'ai pas assez, je ne suis pas content ». (€) W.-P., t. II, pp. 8-9; PokoRNv, pp. 792-793; W.-H., s.v. patior; ERNOUT-MEILLET, s.v. patior; Fick, t. I, p. 78; F. SOMMER, Handbuch der lateinischen Laut- und Formenlehre, (INDOGERMANISCHE BIBLIOTHEK, 1. Abt., I. R., 3. Bd., 1. T.), 3* éd., (Heidelberg, 1914), p. 498. (33 Cf. H. ScHMIDT, Handbuch der lateinischen und griechischen Synonymik, ch. 72, pp. 307 sqq. (15) Rapprochement suggéré notamment par ERNOUT-MEILLET, s.v. patior. (52 Voir notre chapitre IV, pp. 253 sqq. Refutation de cette étymologie dans WACKERNAGEL, K.Z., t. XXX (1890), pp. 293-299 notamment. (15) Cf. J. Haupry, B.S.L., t. LXVI (1971), p. 126. (2) PRELLWITZ, s.v. πεῖνα; BOISACQ, s.v. πείνη. Critique dans W.-P., t. II,

pp. 8-9. (5 Les comparatif et superlatif peior, pessimus sont traditionnellement expliqués par *ped-yös, *ped-timus, formés sur une racine *ped- « tomber » — skr. ztddyate, de méme que pessum (supin accus.) ( *ped-tum: cf. Corssen, K.Z. t. III (1854), p. 249; THURNEYSEN, K.Z., t. XXXII (1893), pp. 566-567; SoMMER, I.F., t. XI (1900), pp. 78-83; PRELLWITZ, Beiträge zur Kunde der Indogermanische Sprache, t. XXII (1897), pp. 118-120; A. VANICEK, GriechischLateinisches Etymologisches Wörterbuch, pp. 474-475; F. SroLz, Lateinische Gram-

68

FAMILLE

DE πῆμα

Les données étymologiques sont donc, on le voit, mal assurées et complexes, et de toute facon peu utiles pour l'étude sémantique de

πῆμα et de ses dérivés. Nous tenterons cependant de résumer les faits et les hypothéses en deux tableaux, l'un d’après les significations, l'autre d’après les thèmes de la racine. (Voir tableaux ci-contre). Nous ferons remarquer, à propos du tableau 2, que πῆμα ne présente nulle part dans les poèmes homériques la valeur « maladie » qu'on lui attribue quelquefois, par rapprochement avec les formes sanskrites et avestiques.

Enquête sur πηρός Sémantiquement l'adjectif πηρός pourrait se rattacher sans grande

difficulté à la racine *5e-. Le seul emploi homérique de πηρός en B 599 atteste le sens « infirme, mutile, estropié »: il s'agit de l'aéde Thamyris qui prétendit rivaliser avec les Muses; celles-ci le rendirent πηρόν, c'est-à-dire, selon le texte lui-même, αἱ δὲ xoAwoduevar πηρὸν θέσαν, αὐτὰρ ἀοιδὴν θεσπεσίην ἀφέλοντο καὶ ἐκλέλαθον κιθαριστύν « elles lui ravirent l'art divin du chant et lui firent oublier la cithare ». Il ne s'agit donc pas d'une infirmité proprement physique (notion de « maladie » comme dans les termes i.-i. de la famille), mais d'une idée plus géné-

rale du mal ou du tort causé à quelqu'un et qui le diminue dans ses capacités. Une telle valeur s'accorde dans l'ensemble à la notion de «mal»

contenue,

nous

le

verrons,

dans

πῆμα

et

plusieurs

de

ses

dérivés. La légende du poéte «aveugle » semble donc postérieure et cette acception s'explique probablement par l'existence de syntagmes tels que πήρωσις τῶν ὀφθαλμῶν (Plut., 2, 633c), qui est en méme temps à l'origine de la valeur «aveuglement » de πήρωσις (Hsch.: βλάβη, λύπη, τύφλωσις). De même, les dérivés πηρόω, πηρώδης (Hsch., s.v. ywós:

χωλός, νοσώδης, πηρώδης), πήρωμα (opposé à τέλειον dans Aristote, De Anima, 415 a rois ζῶσιν, ὅσα τέλεια καὶ μὴ πηρώματα « pour tous les êtres vivants qui sont parfaits et non incomplets »; ibid., 432 b πλὴν ἐν rois πηρώμασι καὶ ἐν τοῖς ἀτελέσιν « sauf chez les étres incomplets et impar-

faits »), πήρωσις (νόσους καὶ πηρώσεις dans Id., Éthique à Nicomaque, 1145231, cf. ibid., 1131a9) attestent une signification originelle « mutiler, estropier», avec cependant spécialisation au sens d'infirmité physique.

matik, 4* éd., (Munich, 1910), pp. 232 et 143; ERNOUT-MEILLET, s.v. peior, pessimus, pessum. Cependant, un rapport, mal assuré il est vrai, avec une racine i.-e. *pi ou päi(got. fijan, faian, skr. píyati) est suggéré pour peior, pessimus et peccare par Fick, t. I, p. 475, et pour peior seul (pessimus étant considéré comme le superlatif de fessus < *perd-tos) par SCHULZE, K.Z., t. XXVII (1885), p. 426, ces deux auteurs distinguant d'ailleurs πῆμα de got. fijan, skr. pfyati.

1. Les significations de la racine « mal, malheur »

« hostilité »

«maladie (de la peau)»

? « Manque »

véd. päpdh « mauvais »

got. faian « blämer » fijan « hair » v.-h.-a. fién « hair » véd. pfyati « outrager »

av. páman- «gale » 4 pàmánskr. pämand-, pämard-

lat. paene « à peine »

gr. πῆμα

Piyé-, plyäru-

* galeux » ? arm. hiwand

pénüria « manque » paenitet (me) « je n'ai pas assez », « j'ai du remords » ATIINVA

« outrageant »

2. Les thèmes de la racine *pes-men- (2, ?) av.

[a

páman- m. « gale »

pämdn-

skr. päpmdn- m. « malheur »

ἔτ. πῆμα, πημαίνω

ἀπήμων, ἀπήμαντος ? arm. hitrand « malade » ? lat. paeminosus « qui se fendille »

*peo-(r-) (9?)

*pe(1)-|pi-

*peo-

véd. pfyati « outrager » véd. piys-, piyäru-

skr. päpdh « mauvais » ? lat. patior ? paene

« outrageant »

got. faian « blámer » fijan « hair » v.-h.-a. fidn « hair »

?

paenitet

?

pénüria

gr. ταλαίπωρος

gr. πηρός (srapós)

oil "d

skr. päpmdn- « malheur »

70

FAMILLE

DE πῆμα

Les gloses anciennes confirment l'interprétation de πηρός proposée ci-dessus et nous renseignent, par ailleurs, sur l'ancienneté des problémes sémantiques posés par ce mot: schol. À: πηρὸν θέσαν᾽ ὅτι πηρὸν οὐ τυφλὸν ἀπεδέξαντο oi νεώτεροι, ἀλλὰ τῆς wöns πηρόν᾽ τί γὰρ ἦν αὐτῷ βλαβερὸν κιθαρῳδῷ ὄντι, εἰ τῶν ὀφθαλμῶν ἐστηρήθη ; μᾶλλον γὰρ προσεκτικὸς ἂν ἐγένετο τῇ φωνασκίᾳ,

ainsi que schol. B: τὸ δὲ πηρὸν θέσαν ἀντὶ τοῦ τῆς τέχνης ἔπαυσαν καὶ ἔκφρονα αὐτὸν ἐποίησαν᾽ ἢ ἴσως περὶ τὴν φωνὴν ἔβλαψαν, πηρὸς γὰρ καλεῖται ὁ κατά τι μέρος τοῦ σώματος βεβλαμμένος.

Πῆμα F

Nom.sg.: πῆμα: Γ 50, K 453, A 347, O ı1o, P 99, X 288, β 163,

ὃ 668 (πρὶν ἡμῖν πῆμα γενέσθαι Aristarque, v.l. πρὶν ἥβης μέτρον ἱκέσθαι), E 338 (δύης ἐπὶ πῆμα γενοίμην, v.l. γένηται), o 345, H. Apoll. 304, Th.

592, 792, 874, Op. 56, 346, 366; acc. sg.: πῆμα: T' 160, Z 282, Θ 176, 1229, A 413, P 688, X 421, Q 547, Y 152, € 179, 187, n 195, x 300, 344,

À 555, μ 27, Apoll. 1 306 U. 231, & 275, € 33,152, 0

125, & 312, p 446, 597 (sujet d'une prop. inf.), φ 305, H. = 352, Th. 223, Of. 242; fr. 159 (nom. ou acc.); πῆμ᾽: Th. 329, Op. 82, 804 ; acc. pl.: πήματα: O 721, « 49, 190, 411,0 535, A 115, p 444, 524 ; πήματ᾽ : E886, y 100= à 243 =

330; gén. sg.: πήματος: 0 8r; dat. pl.: πήματι (v.l. mjuao:) : Op. 691.

M

πῆμα: -ΟἈἸ1Ε: Th. 592, 874, Op. 346; 3F: T 50, I 229, Καὶ 453,

A 347, P 688, Q 547, B 163, e 179, 187, x 300, 344, À 555, p 446, 9 305, Op. 56; 5F:

Γ 160, A 413, O

rro, P 99, X 288, 421, y 152, (δ 668),

n I95, 1. 27, 125, ξ 312 (5 338), o 345, p 597, H. Apoll. 1 304, 306, 352,

Th. 792, Op. 159; πήματ᾽: -wu: 2F: O e 444, 524; U. 231, & 275,

242, 366; 6F: Z 282, O 176; πήμα: --: 3f: Th. 223; fr. -u: 2F: E 886; 5F: v 100, ὃ 243 = ὃ 330; πήματα: 721; 5F: « 49, 190, € 33, ἡ 152, 0 411, ı 535, À 115, πήματος: -vu: SF: 0 81; πῆμ᾽: -: 3f: Op. 82; SF: Th. 329, Of. 804; πήματι: -wu: SF: Of. 691.

D P 99: τάχα oi μέγα πῆμα κυλίσθη, v.l. κῦμα; α 49: φίλων dro πήματα πάσχει (schol. ε 3 τῆλ᾽ ἀλάληται); Y roo ὅθε πάσχετε πήματ᾽ ᾿Αχαιοί, v.l. ἄλγε᾽; ὃ 668: πρὶν ἥβης μέτρον ἱκέσθαι (Aristarque), v.l. Vulg. πρὶν ἡμῖν πῆμα γενέσθαι, φυτεῦσαι; À 115 δήεις δ᾽ vi πήματα οἴκῳ (Bérard), δήεις δ᾽ ἐν πήματα (von der Mühl), εὕρης δ᾽ ἐν; ξ 312 ἔτι πῆμα φύγοιμι, v.l. ἐπὶ κῦμα; E 338 ὄφρ᾽ ἔτι πάγχυ δύῃσζιν κύρ)μα γενοίμην (Bérard) : δύης ἐπὶ πῆμα γενοίμην (von der Mühl, Vulg.), δύῃ ἔπι πῆμα γένηται (Aristophane) ; discussion de £ 338: VERDENIUS, Mnémosyne,

t. XI (1953), p. 24. ᾿Απήμων ἘΜ Nom. masc. sg.: ἀπήμων: o--: 1f,: € 40, v 138; Sf, À 415, M 80 = N 748, ὃ 519, u 167,H. Apoll. I 244, Op. 670 ; nom. masc.

FAMILLE

DE

πῆμα

71

pl.: -μονες: 3f,: N 744, ὃ 487, 0 566, v 174; acc. pl.: -ας: v-wu: 314: N 761, x 551, o 260; acc. sg.: -uova: v-wu: 3f,: E 164, e 268 = n 266, v 39, o 436, fr. 124.1 (v./. Hermann).

Παναπήμων FM

Nom. fem. sg.: παναπήμων: vu--: 3f,: Op. 811.

Πολυπήμων FM Gen. fém. sg.: ἐπηλυσίης πολυπήμονος H. Dem. 1 230, H. Herm. 1 37.

(2—ovo- vv)

If:

Πημαίνω

FM

πημαίνει (ind. prést. A. 39 sg.): ---:

1F: O 42, Th. 232

πημανέει (ind. fut. A. 38 sg): -wu-: ıF: H. Apol. I 262; πημήνειαν (opt. aor. A. 3° pl.): ---7: 5F: Γ 299 (vers spondaique) ; πημάνθη (ind. aor. P. 39 sg.): ---: 2F: £ 255; πημανέειν (inf. fut. A.):

-wu-:2F:

Q 781; πημανθῆναι (inf. aor. P.): ---o: 2F: 0 563.

' Amjpavros FM

Nom. masc. sg.: ἀπήμαντος : v-—-: 1f: Th. 955; acc. masc.

Sg.: τον: v ———: If: 7 282.

Remarque préalable Pour des raisons de clarté, nous avons adopté, dans ce chapitre, la présentation suivante : d'abord exposé théorique sur les données morphologiques indo-européennes (formations en *-mn- et en *-os-), ensuite leur vérification dans les emplois concrets de πῆμα, particuliérement en opposition avec ἄλγος. Cette présentation ne réfléte pas la démarche que nous avons suivie, en réalité, au cours de nos recherches. Nous nous sommes trouvée, d'une part, devant un ensemble de faits, relativement complexes et difficiles à interpréter, d'autre part, devant diverses tentatives de descriptions théori-

ques des formations nominales en *-m#- et en *-os-, toutes deux représentées dans le vocabulaire envisagé. Après de longs tâtonnements en plusieurs directions, quelques-unes de ces hypothéses morphologiques nous ont paru fournir la clef d'une interprétation cohérente. C'est cependant dans l’accumulation des faits, plus que dans la valeur probante d'un élément isolé, que repose notre conviction.

72

FAMILLE

DE

πῆμα

Contrairement à ce que pourrait laisser supposer notre exposé, nous sommes donc partie des données concrètes et particulières de la langue épique, attachant notre attention aux seuls termes de la sphére de la douleur et sans chercher à généraliser à l'ensemble du vocabulaire grec, méme si telle nous semble étre une des perspectives possibles de ce genre d'enquétes. Nous pouvons résumer dans les points suivants les principaux éléments du probléme auquel nous avons été confrontée dans ce chapitre: existence d'une valeur «fléau, malheur, calamite » pour πῆμα, qui distingue nettement ce terme des autres expressions épiques de la douleur, et cela particuliérement dans certaines constructions oü il est identifié à un sujet personnel ; ambivalence de πῆμα qui, dans le syntagme πήματα πάσχω notamment, présente la méme valeur que ἄλγεα.

I. Valeur de la formation nominale du substantif πῆμα Mis à part le substantif ὀδύνη qui appartient à un type de formation nominale mal défini (-νη ou -vvn ?), peu productif et de contenu sémantique non marqué (33), πῆμα occupe une place nettement distincte par rapport à tous les autres termes que nous avons retenus comme expressions de la « douleur ». La formation suffixale en *-mn- semble l'opposer de façon décisive aux substantifs neutres en -os: ἄλγος, ἄχος, πένθος et κῆδος. Il nous appartiendra donc de définir l'un par rapport à l'autre, et cela

particulièrement

à l'intérieur de la sphère sémantique

de la

douleur, la valeur des deux types de formation. Ceux-ci constituent malheureusement des catégories morphologiques fort complexes et encore mal caractérisées malgré l'abondante littérature qui leur a été consacrée ; ces formations ont en effet connu, au cours de l'histoire de la langue grecque, une grande faveur qui a eu pour conséquence d'élargir le domaine d'emploi des suffixes et d'en obscurcir la valeur originelle. Une premiére difficulté, essentielle, à laquelle on se heurte dans l'étude de ces catégories, est d'ordre terminologique: l'absence de définitions précises des termes utilisés, leur prolifération ou le manque de concordance dans les emplois selon les (**) Cf. CHANTRAINE,

Formation,

ὃ 163 et chapitre I, p. 36.

FAMILLE DE πῆμα

73

langues utilisées, entre frangais et allemand, par exemple, sont certainement

un obstacle majeur (2°). À notre connaissance,

la

seule tentative de rationalisation qui ait été entreprise jusqu'à présent dans ce domaine

figure dans l'ouvrage

de H. Quellet,

Les dérivés latins en -or. Étude lexicographique, statistique, morphologique et sémantique (Études et commentaires, LXXII), (Paris, 1969), pp. 112 sqq., oü est systématiquement défini chaque terme de morphologie ou de syntaxe, employé ou non par lauteur avec une acception nouvelle. Le caractére tout à fait personnel et trés novateur de cette terminologie nous interdit cependant d'y recourir dans le cadre de cette bréve enquéte. Une seconde source de confusion reléve de la diachronie. Par sa longue vitalité — il sert notamment, en grec moderne, à l'expression de l'infinitif, à côté des dérivés en -o7 (55) —, le suffixe -ua a naturellement subi des évolutions dans ses emplois et dans sa valeur. Aprés avoir connu une grande extension, avec

des sens fort divers, dans la langue poétique des tragiques, il a finalement constitué, dans la prose ionienne-attique, un systéme

de dérivés verbaux en -ua indiquant le résultat de l'action. Si une telle valeur peut s'observer dés avant l'époque homérique dans certains dérivés (des noms d'objets mycéniens, par exemple), on

ne peut généraliser à partir d'un systéme plus récent et l'étiqueter de maniére automatique pour les témoignages les plus anciens. Le suffixe gr. -ua, i.-e. *-mn-, appartient à la catégorie générale dite des « noms d'action » et entre ainsi en concurrence, entre autres, avec les substantifs en -oıs (-rıs), -τύς et -uos. Ici intervient un premier élément de malentendu : la signification de l'expression « nom d'action ». On lui oppose, en effet souvent, outre les noms d'agent et d'instrument, les «noms d'état »,

exprimant un état passif, particuliérement les substantifs neutres en -os. Selon l'opinion de Chantraine (51), par exemple, ce dernier suffixe est tout au plus un élargissement et constitue plutót un type de déclinaison qu'un systéme de dérivation ; ce groupe de

substantifs,

de contenu

notamment

des

abstraits

sémantique inanimés

assez imprécis, exprimant

l'élat

comporte passif:

(5) Ces faiblesses et lacunes terminologiques sont déjà constatées par J. PERROT, Les dérivés latins en -men, pp. 215-217. (*9) Cf. MIRAMBEL, Les diverses valeurs de l'aspect verbal en grec moderne, B.S.L., t. XXXIII (1932), pp. 31-49 (surtout pp. 44-46). (5) Formation, ch. XL, pp. 414-432, notamment ὃ 346, pp. 418 sqq. et $ 19.

74

FAMILLE

DE πῆμα

exemple : σθένος « qualité de ce qui est fort », κάλλος « qualité de ce qui est beau », etc.

Les faits sont cependant relativement complexes et donnent lieu à diverses interprétations. Porzig, par exemple, dans son ouvrage Die Namen für Satzinhalte im Griechischen und im Indogermanischen, passim, classe les substantifs neutres en -os parmi les nomina actionis, au méme titre que les

substantifs en -ua ou les féminins en -7. Probablement pour les besoins de son exposé, Porzig a tendance à ranger sous l'étiquette « noms d'action » ou plus généralement « Verbalabstrakta », tous les substantifs abstraits indistinctement et sans tenir compte, pour certains d'entre eux, des constructions

occasionnelles

ou

des

extensions

sty-

listiques d'emplois qui finissent par obscurcir les frontiéres entre catégories morphologiques.

En vérité, le rapport entre «nom d'action» et «abstrait désignant l'état passif» correspond à l'opposition actif-passif dans le systéme verbal ; logiquement les substantifs marquant un état passif devraient donc aussi étre considérés comme l'expression d'une notion verbale, donc comme

« noms d'action ». Ainsi

dans son ouvrage consacré à la formation latine en -or et dont nous reprendrons ultérieurement certains éléments pour la définition des neutres en -os, H. Quellet range ce suffixe dans la catégorie des « noms d'action » et le confronte aux formations en «ἐδ (i.-e. *-Li, gr. -oıs) et -fus (i.-e. *-hu, gr. -τύς). Nous chercherons donc ci-dessous à définir la valeur de πῆμα, comme «nom d'action», et cela à partir de deux sortes de criteres : I. Externes, c'est-à-dire valables pour tous les substantifs en -μα.

2. Internes, c'est-à-dire qui ressortissent de l'emploi particulier de πῆμα. A.

Critères externes

La premiere partie de cette enquéte nous aménera à passer en revue et à critiquer les principales analyses qui ont été consacrées à la suffixation en *-mn- (particulièrement leur application à la définition de πῆμα), en opposition notamment aux formations en -σις, -τύς et -μός.

FAMILLE I. Parmi

DE πῆμα

75

les plus anciennes études, nous citerons celle de Porzig,

dont nous retiendrons les points principaux (33). Cet auteur, détermi-

nant dans les substantifs en *-m#- certains groupes sémantiques (ex. : «protection

et

défense»,

«germe,

semence»,

«parties

du

corps»,

« maladie », etc.), en arrive à la conclusion que ces substantifs étaient sentis comme porteurs d'une signification déterminée. Celle-ci apparait, selon lui, à travers 26 substantifs en *-mg- présumés d'origine indo-européenne; par exemple: lat. sémen, v.h.a. sámo; lat. germen,

skr. jánma ; lat. agmen, skr. ἄγρια; gr. πεῖσμα; skr. vásma, gr. elua; skr. hóma, gr. χεῦμα, etc. (33). Porzig en conclut que ce noyau originel présente comme caractéristique commune de désigner des objets ou des choses de la nature, ceux-ci étant considérés comme

l'expression

d'une « force latente » (34). Cette analyse qui s'attache davantage à déterminer la signification des substantifs en *-my- que la valeur du suffixe lui-même (35), s'inscrit dans un certain courant d'idées d'une époque fort captivée par les aspects magiques du vocabulaire et qui cherchait, dans les créations linguistiques, un reflet des conceptions philosophiques ou religieuses. Nous examinerons plus particuliérement l'interprétation sémantique que Porzig propose pour πῆμα, mot qu'il recense parmi le « noyau originel » des substantifs en *-mp-, et nous retiendrons deux lignes

essentielles de cette analyse: I. la notion de « (kultischer) Fleck »; 2. la conception d'une «force latente » inhérente aux substantifs en *-ma-. I.I. Porzig reconnait dans la majorité des emplois homériques de πῆμα, plutót que la seule signification « douleur », la notion de « fatalité » ou de « malheur », marqués d'opprobre, en particulier l'acception de « défaite honteuse, frappée du châtiment divin » («schmachvolle, durch góttliches Strafgericht verhangte, Niederlage »), cela notamment

dans les vers I 229, A 413, P 688, ou plus généralement

toute

action censurée par une réprobation divine (ex.: P 99). Dans un seul (*3) Bedeutungsgeschichtliche Studien, I.F., t. XLII (1924), pp. 221-274; voir aussi In., Die Namen für Satzinhalte, passim. On trouvera une bonne synthèse de la théorie de PorziG dans T. BoLELLI, Origine e sviluppo delle formazioni

greche in men| mon, Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa, s. 2, t. XXII

(1953). ΡΡ. 36 sqq. (**) Liste des substantifs supposés d'origine i.-e. : 7. F., t. XLII (1924), pp. 226240. (** « Die neutralen ##-Bildungen meinen im Urindogermanischen Dingen als durch Formung mit Kraft erfüllte » (op. cit., p. 245) et «eine latende Kraft »

(p. 244). (35) Voir les critiques de T. BorELLI, op. cit., p. 37; J. HaupRY, Le suffixe $.-e. *-men-, B.S.L., t. LXVI (1971), p. 111 et surtout J. Horr, Les noms d'action en -oig (-ris), p. 70; H. QUELLET, Les dérivés latins en -or, pp. 106-107.

76

FAMILLE

DE πῆμα

passage de l’/liade, πῆμα désignerait la « souffrance » sans connotation honteuse (Ω 547). Cette acception de « malheur marqué d'ignominie »

se retrouve, selon Porzig, dans le skr. pämd qui, comme takmá « fièvre » et yáksmá « phtisie », associe la maladie à une divinité malfaisante (« Krankheit als Dämon »). Ceci lui permet de définir πῆμα comme « (kultischer) Fleck ». Cette interprétation magique ou religieuse ne s'impose cependant dans aucun emploi homérique du mot. De plus, la notion d'« opprobre» qui se joint à πῆμα dans les passages I 229, A 413 ou P 688, par exemple, n'implique nulle idée de chátiment divin ou d'impureté, mais

bien celle de la diminution sociale qui frappe l'individu atteint de πῆμα, Sens que nous observerons ultérieurement dans l'analyse des contextes du terme. Nous rejetons aussi l'interprétation selon laquelle πῆμα appartiendrait au groupe sémantique de la « maladie » et aurait servi, par exemple, de modéle à la formation de ἄσθμα: aucun emploi homérique de πῆμα n'atteste la signification « maladie ». À la suite de Porzig, cette valeur du substantif est ainsi reprise dans de nombreux ouvrages. Nous retiendrons cependant de son interprétation que ce mot se situe à la limite du concept « malheur »+ calamite ». 1.2.

Plus discutable encore, à notre point de vue, est la notion de

«force latente » inhérente aux substantifs en -ue. Dans le cas de l'expression de la « douleur », ce critére de classification morphologique nous

parait

particuliérement

mal

choisi

et se situe,

en

réalité,

au

niveau de la stylistique (c'est-à-dire de la parole). Une caractéristique essentielle du vocabulaire homérique de la « souffrance », sur laquelle nous aurons encore l'occasion d'insister, est d'étre généralement congu

comme quelque chose d’actif. Un témoignage en est la construction fréquente des termes de la « douleur » comme sujets de verbes de mouvement (39) : ἔρχομαι, ἱκνέομαι, ἱκάνω

ὀδύνη: 3o

P

πῆμα:

e

A 398

0345

πένθος : A 254, B 362, H 124, (2 708, % 169... κῆδος : Π 516

ἄλγος : '97, 2 395, 0 345, D 41

δύω

ὀδύνη:

A 268, 272

ἄχος:

3 348, v 286

πῆμα:

A 347, P 99,

κυλίνδω

163

ainsi que : λαμβάνω

πένθος : Π 548

ἄλγος : E 394 ἄχος:

(**)

N 581, Π 599, φ 299, Sc. 457, ...

Voir le tableau

I de nos annexes.

FAMILLE DE πῆμα

77

L'interprétation de Porzig, qui est basée sur des critères stylistiques et sémantiques indépendants de la formation nominale elle-méme

et semble le fruit d'une simple intuition, ne peut donc étre retenue comme définition de la classe des substantifs neutres en -pa.

2. Les en *-mntypes de blis avec

critères les plus probants pour la définition des dérivés relévent soit de l'opposition des fonctions de différents formation, soit de rapprochements morphologiques étacertaines formations verbales.

2.1. En

tant que «noms

d'action », les substantifs en

-ua

interviennent dans le vocabulaire à cóté des formations en -τύς, -σις (-ris), -uös, τή, etc. Reprenant les clairs principes de méthode formulés par Benveniste — «quand deux formations vivantes fonctionnent en concurrence, elles ne sauraient avoir la méme valeur ; et, corrélativement : des fonc-

tions différentes dévolues à une méme forme doivent avoir une base commune » (3°) —, la comparaison des différents types de formation de « noms d'action » doit nous amener à déterminer la fonction de chacune d'entre elles et plus particuliérement celle des substantifs en -μα. Le pionnier en la matiére fut certainement Benveniste ; nous réser-

vons cependant pour la rubrique suivante l'exposé de l'ensemble des données de ses travaux. Parmi les premières tentatives de classification fonctionnelle des formations nominales figurent les études de Holt (39). Opposant principalement les dérivés en -oıs, -μός et -ua (par exemple: δεσμός-δέσμα, κηληθμός-κήλημα-κήλησις, unvıduos-uävis, χύσις- χεῦμα, ξύνεσις-ἦμα, ὄψιςὄμμα, κτῆσις-κτῆμα), Holt définit le caractére expressif du suffixe -μός (39), les trois valeurs (possibilité, emploi gnomique et terminologique) du suffixe -oıs ; les noms en -ua, au contraire, souvent employés au pluriel (ex.: κτήματα), exprimeraient la notion sous son aspect particulier et achevé. Un apport important de l'étude de Holt est la réfutation de la distinction généralement admise entre aspect « actif » de -σις et « passif » de -pa qui, bien que reposant sur un critère grammatical, n'est pas décisive; un grand nombre de substantifs en -μα présentent, en effet, une valeur « active»: ex. : καῦμα « chaleur », ἅλμα « saut » (49). L'opposition « actif »-« passif » ne peut donc servir de définition. (5 Noms d'argent, p. 6. (3%) Die homerischen Nomina actionis auf -uós, Glotta, t. XXVII (1939), pp. 182-198; In., Les noms d'action en -σις. (8) Giotta, t. XXVII (1939), p. 198: « Solche Substantive die Handlung als dauerhaft, iterativ, reziprok und die Weise, in der die Handlung geschieht, ausdrücken,

d.h.,

wenn

man

das Suffix -ués gebraucht,

Geschehnis, während ihres Verlaufes betrachtet. » (49) Les noms d'action en -ais, p. 71.

wird

die Handlung

als

78

FAMILLE

DE πῆμα

Holt introduit, par contre, dans la détermination de la dérivation en -ua une notion ambigué, celle d'aspect « transitif». Par là, il entend

l'aptitude de cette catégorie morphologique à désigner l'action achevée ou qui a atteint son but (*!); cet aspect « transitif » expliquerait aussi la particulière propension des substantifs en -ua à recevoir une application concréte. Le terme « transitif » introduit cependant une contradiction avec la valeur originellement « moyenne » du suffixe et avec les notions de « rection objective ou subjective », dont nous discuterons ci-dessous.

2.2. Particuliérement

révélateurs

sont

les

rapprochements

qui ont été établis entre *-mn- et certaines formations verbales. Dans ce domaine encore, c'est Benveniste qui a ouvert la voie à une série d'observations. Le suffixe i.-e. *-my- entretient, en effet, des rapports certains avec le suffixe *-mno- (gr. *-meno-), originellement suffixe d'adjectif qui, introduit dans le systéme verbal (en grec, indo-iranien, tokharien et v.-prussien), a servi à marquer le participe moyen aussi bien au parfait qu'au présent-aoriste, le suffixe *-mno- étant lui-méme primitivement indifférencié du point de vue de la diathése. De méme, i.-e.

*_men-, élargi notamment par -« ou par la finale de datif singulier, a permis de constituer des formes d'infinitif: skr. -mane, gr. -uev, -μεναι (exemple: δόμεν « donner ») (33). Ce rapport entre le suffixe étudié et certaines formations verbales est la preuve la plus certaine du contenu verbal ou « prédicatif » de i.-e. *-mu-. À partir de cette observation ont été proposées diverses définitions des dérivés en -ua, se basant cette fois sur des critères strictement morphologiques et mettant en évidence le caractére « moyen » du suffixe. Nous réservons une place particulière à Benveniste qui, en tant qu'initiateur, a formulé avec le plus de clarté et de précision une définition de cette catégorie nominale. Dans son ouvrage Origines de la formation des noms en indo-européen, il détermine dans les termes suivants la valeur du suffixe i.-e. *-mer[n- : « Les mots qui en sont pourvus ressortissent à la sphére du sujet et dénotent une activité oü participe la personnalité, un état qu'elle subit, un procés oü elle est engagée ; ils (4

Ibid., pp. 89-90.

(45) Cette observation -mno-,

B.S.L.,

est due à BENVENISTE,

t. XXXIV

(1933),

pp.

5-21

Le participe indo-européen

(surtout

p.

en

16), et est reprise dans

Origines, pp. 116 sqq. et pp. 128 sqq.: à cóté de *-wes- (-wet-), le parfait a dà connaître, dés une époque ancienne, une formation en *-mno- (gr. -μενος) qui, tirant du suffixe primitif *-men- une connotation plus « personnelle », a servi ἃ la formation du participe moyen. Cf. aussi les remarques

pp. 55 sqq. De méme:

antérieures de CHANTRAINE,

PoLoMÉ,

Les dérivés latins en -men, pp.

16,

Histoire du parfait grec,

Oriens, t. IX (1956), pp. 108-109; J. PERROT, 19; F. BADER,

Swffixes grecs en -m,

$ 16.

FAMILLE

DE πῆμα

79

montrent une aptitude spéciale à traduire des notions de caractere « moyen » » (p. 120).

Dans son article consacré au suffixe de participe *-mno-, les mémes notions étaient déjà exprimées: « (les neutres en *-mer-) touchent à la sphére du « moyen ». Ils indiquent non le transfert de l'acte à l'objet, ce que font les abstraits en *-/i-, mais le siège et le point de départ de la notion. Ils forment des catégories sémantiques qui se référent plus spécialement à la personnalité et s'accompagnent d'une nuance subjective (43) ». Cette définition est reprise avec quelques variantes par Bolelli (*4) qui montre pour cette formation nominale la participation avec valeur moyenne ou passive à l'action exprimée par le radical; elle a encore fortement influencé l'étude de Perrot sur les suffixes latins -men et -mentum dont nous parlerons ci-dessous. La méthode utilisée par Benveniste pour la définition des dérivés en -τύς et -σις (45), notamment l'incidence de la syntaxe dans la détermination des catégories morphologiques, retiendra encore notre attention et guidera notre démarche dans la deuxiéme partie de cette enquéte, appliquée au cas particulier de πῆμα. Benveniste apporte d'importantes modifications à la définition proposée par Holt pour la formation en -σις ; il critique essentiellement la coexistence des trois valeurs (possibilité, emploi gnomique et terminologique) reconnues pour ce méme suffixe. Il oppose ainsi une notion objective pour les substantifs en -oıs et une notion subjective pour les substantifs en -τύς. C'est ce que prouve l'examen des constructions des catégories de mots étudiés dont nous proposons un bref résumé: a. Employés avec un génitif, les noms en -oıs présentent une rection objective, c'est-à-dire qu'ils équivalent au syntagme « forme verbale transitive-objet direct » (génitif objectif) ; au contraire les substantifs en -r/s correspondent à une forme verbale accompagnée de son sujet (génitif subjectif): exemple: παλίωξις Τρώων «repousser les Troyens », mais λαῶν ὀτρυντύς « les troupes s'ébranlent ». b. Les noms en -oıs sont souvent régimes de verbes « factifs » (exemple: παλίωξιν θησέμεναι), le röle de « faire » consistant ἃ transférer dans l'actuel la notion posée conceptuellement comme accomplie. Une telle construction n'est jamais observée pour les substantifs en -τύς ; ceci prouve que la notion y est intérieure au sujet et ne peut étre posée comme réalité extérieure au sujet. c.

Les noms en -τύς servent, par contre, à compléter une forme ver-

bale personnelle et se réfèrent au méme sujet que la forme verbale: exemple : παύεσθαι μνηστύος « cesser de courtiser ».

(433 B.S.L., t. XXXIV (1933), p. 16. (**) Op. eit., p. 38. (4) Noms d'agent, pp. 64-112.

80

FAMILLE

DE πῆμα

En conclusion, les noms en -o« expriment la notion comme

étant

extérieure au sujet, c'est-à-dire objective et s'actualisant comme objets « concrets »; les noms en -rds au contraire, expriment le procès en tant que modalité (exemple : capacité), comme valeur subjective (45).

3. Cependant ce sont deux études consacrées à la dérivation latine, celle de Perrot sur les dérivés en -men et -mentum (*") et celle de Quellet sur les dérivés en -or (68), qui nous fournissent les éléments les plus complets pour la définition de la formation en *-mn-. 3.1. La définition que Perrot propose pour les dérivés latins en -men s'inscrit dans la ligne tracée par Benveniste: « Un mot pourvu de ce suffixe désigne une chose conçue en tant que siège du procès marqué par le radical, une chose qui s’identifie en quelque sorte au procès lui-même, dont tout l'étre consiste à être porteuse de ce procès. À la formation

en -men correspond,

en d’autres termes, une substantiva-

tion de la notion verbale caractérisée par une représentation moyenne ou subjective du procès » (p. 248). Une telle valeur peut, selon lui, être attribuée à l'indo-européen: «Il y a là vraisemblablement conservation d'une valeur indoeuropéenne. Le fait que chose et procés s'identifient permet de saisir le lien entre les noms en -men du latin ou leurs correspondants dans d'autres langues et les purs substantifs verbaux que représentent, par exemple, les infinitifs grecs en -μεν. Les mots latins en -men gardent, dans une certaine mesure, la possibilité de fonctionner comme des sortes de substantifs verbaux » (p. 248; cf. aussi p. 239). Étudiant les plus anciens dérivés latins en -men (exemple: agmen, flümen, sémen, lermen, etc.), Perrot les définit encore de la facon suivante: « Ces dérivés en -men ont donc eux-mémes un sens moyen: ils désignent des réalités porteuses du procés qu'évoque le radical. Ce caractére se retrouve dans d'autres mots, également de structure radicale, qui, sans présenter la méme relation avec un verbe de mouvement

de sens absolu

ou un

verbe

d'état,

c'est-à-dire sans

désigner ce en quoi s'accomplit le mouvement ou en quoi se manifeste l'état, n'en présentent pas moins la méme relation sémantique fondamentale avec la notion impliquée dans le radical dont ils sont directement tirés (p. 237) ». Nous nous sommes permis une assez longue série de citations, car nous pensons qu'elles peuvent étre transposées à la définition du suffixe grec -ua, comme le suggère d'ailleurs Perrot lui-même. (**) Ces notions sont encore illustrées, par exemple, dans l'article de CHANTRAINE, Les noms d'action répondant aux verbes signifiant « manger » ei « boire x chez Homère, B.S.L., t. LIX (1964), pp. 11-23. (*') Les dérivés latins en -men et -mentum, (Paris, 1961). (35) Les dérivés latins en -or, (Paris, 1969).

FAMILLE

DE πῆμα

81

Outre cet aspect subjectif et moyen de la formation, l'étude de Perrot nous semble encore éclaircir deux points importants et délicats

de cette derivation: a. Le rapport entre concret et abstrait; b. La relation entre les deux formations i.-e. reconnues comme jectives, les suffixes *-/us et *-mp-.

sub-

a. Les substantifs en -ua présentent la particularité de pouvoir désigner des objects concrets : exemple: δέσμα « bandeau » (δέω), πεῖσμα « amarre » (*bhendh- « lier »), χρῆμα « chose » (χράομαι), etc., et cela dés l'époque mycénienne (exemple : a-mo-ta ἅρματα) (*9). Le méme phénoméne s'observe, mais dans une moindre mesure, pour les dérivés en -ew: exemple: οἴκησις «habitation », βρῶσις « nourriture », βάσις « action d'aller » et « fondement », χύσις « tas » (en

€ 483). Cette faculté des neutres en -μα de présenter un emploi concret est généralement expliquée comme découlant du caractère réswitatif de cette formation: l'action y est exprimée dans son réssdiat (5). En vérité, cette distinction entre abstrait et concret est d'ordre non linguistique (9) et a pu n'être introduite que secondairement dans la langue comme valeur morphologique, à partir d'emplois particuliers dans

la parole. Dans l'esprit de Perrot, bien qu'à notre connaissance ceci ne soit formulé nulle part de facon explicite, les emplois concrets semblent être un aspect de la désignation du « siège du procès ». Opposant, par exemple, les dérivés en -men aux noms-racines féminins à suffixe zéro, il cite x « force active qui émane du soleil, des astres, des pierres

précieuses, etc.» face à /ümen qui «s'applique à la manifestation de cette force (le jour, la clarté) ou aux objets porteurs de cette force »

(Ρ. 240). (**) Cette observation apparaît pour ainsi dire dans toutes les études qui abordent le probléme du suffixe *-mn-: ex. : PonziG, I.F., t. XLII (1924), pp. 221274 et surtout Die Namen für Satsinhalte, passim, où PorziG essaie de déterminer pour tous les noms abstraits en général le processus de « concrétisation »; HOLT, Les noms d'action en -σις, pp. 27 sqq.; 170-171; CHANTRAINE, Formation, pP. 179 sqq. ; BOLELLI, of. cif., pp. 48 sqq. ; SCHWYZER, Gr. Gr., t. I, pp. 522524. Voir les observations comparables

pour les substantifs en -σις dans

Horr,

op. cit., pp. 27 sqq. et BENVENISTE, Noms d’agent, pp. 81-82. (**) DEBRUNNER, Griechische Wortbildungslehre, p. 157; CHANTRAINE, Formation, pp. 180 sqq.; HoLT, Les noms d'action en -ow, pp. 88-89 et 165; BOLELLI, op. cit., p. 54; SCHWYZER, Gr. Gr., t. 1, p. 522 (nomina rei actae) ; MEILLET-VENDRYES, Traité, 8$ 625, p. 416. Dans son étude sur le suffixe hittite -ima-, E. LAROCHE, B.S.L., t. LII (1956), PP. 72-82, par exemple, comparant l'opposition hitt. -ima-[esfar- au grec -uds/-ua, définit en ces termes le suffixe -μα: «le suffixe grec -μα (désigne) l'action réalisée

dans un objet, puis l'objet lui-même » (p. 81). (*!) Cf. H. QuUELLET, Les dérivés latins en -or, pp. 99, 103.

82

FAMILLE

DE πῆμα

b. L’opposition entre la valeur definie pour les derives en -men et celle de la formation en -

qui désigne l'action comme

objective, se

réalisant hors du sujet et s'accomplissant dans l'objet, selon l'étude de Benveniste, apparait de facon nette et évidente. La distinction entre dérivés en -/ws et dérivés en -men est, par contre, plus subtile, les deux formations partageant le méme aspect « subjectif ». Perrot (pp. 240 sqq.) propose cependant les critéres suivants. « Le mot en -fus rapporte le procès au sujet, mais ce sujet reste distinct du procès qui en émane (p. 240) »; par exemple, äctus désigne non pas le siège du procès agere, mais une réalisation particulière de ce procès (l'acte d'une représentation théâtrale, une certaine surface parcourue par les animaux de labour). « Au contraire, le mot en -men évoque le siège méme du procès, non pas la chose produite par lui, mais celle en laquelle il s'accomplit (p. 241) »: agmen désigne la chose en mouvement elle-méme (c'est-à-dire la troupe, l'armée en marche). Ce dernier point, important du point de vue de l'ensemble des formations i.-e. de noms d'action, nous intéresse cependant moins directement dans le vocabulaire de la douleur, puisque nous n'aurons pas à confronter πῆμα à un dérivé en -(ws ni à quelque autre dérivé subjectif.

L'étude de Perrot nous paraít essentielle par le fait qu'elle réunit et synthétise toutes les données que nous avons pu glaner dans les travaux antérieurs et principalement dans ceux de Benveniste. La valeur de la formation nominale en -men, applicable, semble-t-il, à l'indo-européen et par conséquent aux dérivés grecs en -μα, peut donc se définir, dans ses traits fondamen-

taux, comme la représentation moyenne et subjective du procès désigné par le radical. Il y a un net rapport entre la formation grecque en -ua et les dérivés latins en -men, rapport encore plus frappant lorsque l'on considère l'évolution sémantique de cette classe morphologique. Perrot (pp. 251 sqq.) observe, en effet, dès avant la fin du II* s. av. J.-C., le développement de deux valeurs particulières du suffixe -men : le sens passif et, corrélativement, le sens résultatif (exemple: segmina «rognures » = «choses coupées »; wolumen «chose enroulée », «rouleau »), évolution exactement parallèle à celle que l'on observe pour les dérivés grecs en -μα, qui dans la prose ionienne-attique ont constitué un système défini de dérivés indiquant le résultat de l'action (exemple: ἀνάθημα « offrande », κήρυγμα « proclamation », ψῆγμα « ráclure », etc.) ; dans la langue philosophique particulièrement, les neutres en -ua ont servi à exprimer l'état par opposition à l'action (exemple: δίδαγμα « ce

que l'on a appris » -δίδαξις) (52). (**) Cf. CHANTRAINE,

Formation, pp. 188-190.

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DE πῆμα

83

Il s'agit là, nous l'avons vu, d'un développement nettement établi dés l'époque mycénienne. On peut ainsi se demander s'il n'y aurait pas eu originellement hésitation entre deux emplois distincts de la formation. 3.2.

Le substantif vua fonctionnant, dans le vocabulaire de la

douleur, en opposition avec des dérivés en -os, la valeur de cette dernière

formation

est

importante,

dans

notre

étude,

l'interprétation des emplois de πῆμα. Nous ferons donc ici breve digression sur les substantifs neutres en *-es/-os, pour quels la meilleure étude existante et la plus compléte est doute celle que H. Quellet a consacrée aux dérivés latins en

pour

une lessans -or ;

c'est dans cet ouvrage, en effet, que nous trouvons la seule défi-

nition précise logique.

et cohérente

de

cette

vaste

catégorie

morpho-

Dans le vocabulaire particulier de l'auteur, cette définition est la

suivante (p. 131, $ 169): « Les substantifs en -or indiquent un procés autonome et imperfectif: le procés est envisagé dans son déroulement à l'exclusion de son *origine et de son *terme (5) », ce que nous tra-

duirons, en langage traditionnel, par: « Les substantifs en -or indiquent un procés considéré en l'absence d'une cause extérieure au procés (ce que Quellet appelle un *agent), d'aspect duratif et indéterminé ». Les substantifs latins en -or correspondent,

en effet, à des verbes

impersonnels ou des verbes d'état, et désignent particulièrement éoute espèce de phénomène dont la production n'est rapportée à aucune cause (aucun *agent), par exemple les phénomènes atmosphériques, physiques, psychiques, affectifs (exemple: algor, amor, angor, horror, etc.). Ainsi, lorsque l'être affecté par le procès est indiqué, il apparait comme la proie du procès qui s'impose à lui malgré lui (54).

Cette définition s'adapte particulièrement aux neutres en -os de la sphère sémantique de la douleur, notamment à ἄλγος. Cette correspondance entre termes latins et grecs est encore plus évidente lorsque l’on compare, à partir de l’analyse des substantifs en -or de Quellet (55), les constructions des substantifs latins à celles que nous observons pour les neutres en -os exprimant la douleur : entre autres, leur emploi comme sujet des verbes fenére, rapere, cogere, ou diverses constructions à l'ablatif (exemple : ex (65 Sont marqués d'un astérisque les termes ou employés dans une acception nouvelle. (54) Op. cit., p. 156, ὃ 177. (55) Op. cit., 88 178 sqq.

nouveaux

créés par QUELLET

84

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DE πῆμα

amore, confectum algore, pudore adducti, etc.) qui toutes en évidence le caractére grammaticalement « objectif » catégorie de substantifs, et cela en nette opposition valeur que les divers travaux envisagés jusqu'à présent mis de définir pour les dérivés en *-mn-. 4. Nous évoquerons en consacrée à la formation en notions « siège du procès », introduites par Benveniste

mettent de cette avec la ont per-

dernier lieu l'étude la plus récente *-m#-, qui s'inspire notamment des «réalités porteuses de procès », etc. et reprises surtout par Perrot.

J. Haudry (59) a, en effet, tenté de définir cette formation d’après la valeur qu'il reconstitue pour l'instrumental i.-e. Le contenu sémantique originel de l'instrumental semble étre, selon cet auteur, la désigna-

tion du siège ou de la « voie » du procès (57). Cette fonction première de

l'instrumental serait conservée dans l'emploi « perlatif » (exemple: Carthagine mari Romam ire « aller par mer de Rome à Carthage ») et peut se redécouvrir dans d'autres emplois de l'instrumental, l'instrumental « désubjectif », par exemple: Caesar legione murum perducit oü le nominatif (Caesar) indique l'initiateur ou l'origine du procés, l'accusatif le terme du procés et l'instrumental le réalisateur non spontané

ou le siége du procés. Dans cet état primitif de langue, l'instrumental semble avoir marqué le constituant immédiat du prédicat verbal. À partir de là, Haudry propose la définition suivante du suffixe *-mn- (59): « La fonction commune des dérivés en *-men- est d'être la nominalisation d'un syntagme constitué d'un verbe et d'un nom à l'instrumental dans un état de langue oü justement l'instrumental occupe une position centrale dans le système casuel; des « noms instrumentaux » et non pas des « noms d'instrument » comme ceux qui

sont bátis avec le suffixe *-/ro- et ses allomorphes ». Appliquée au cas particulier de πῆμα, cette analyse donne l'interprétation suivante (59). Distinguant des termes qui désignent une maladie de la peau (av. päman-, skr. bámán- « gale » — cf. lat. Paeminosus « qui se fendille »?) l'expression du « mal en général », gr. πῆμα, skr. päpmän-,

Haudry

restitue,

comme

valeur de base

de la racine

*5é(1)-[pi- le sens de « inuidere » qui, selon lui, convient particulière-

ment

aux divers dérivés:

véd. pfyati, got. faian «blámer », fijan

« hair », lat. Pentria « manque ». La construction instrumentale du véd. piy- « inuidere aliquid » dans RV X 28 ll γέ brahmánah pratiplyanty dnnaih « ceux qui refusent aux (1€) Le suffixe i.-e. *-men-, B.S.L., t. LXVI (1971), pp. 109-137. (9) In., L'instrumental et la structure de la phrase simple, B.S.L., t. LXV (1970), pp. 44-84 ; voir aussi Ip., Les emplois doubles du datif et la fonction du datif indo-européen, B.S.L., t. LXIII (1968), pp. 141-159. ($*) B.S.L., t. LXVI (1971), p. 112. (9) B.S.L., t. LXVI (1971), p. 126.

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DE πῆμα

85

brahmanes la nourriture », par exemple, oü l’instrumental indique le siège ou la « voie » du procès, serait donc nominalisée dans la forma-

tion en *-men- de päpmdn-, avec évolution sémantique de « manque » à « mal ». Reprenant la terminologie de Kurylowicz (99), il faudrait considérer que πῆμα est la derivation syntaxique d'un substantif en -ua à partir d'un verbe *5e(1)-/5i- construit avec l'instrumental. Πῆμα, cependant, aurait été absorbé secondairement dans l'orbite sémantique de πάσχω.

L'interprétation de la racine i-e. *5éi-[pi- à partir de la notion stricte, et peut-étre trop limitée de « inuidere », si celle-ci semble convenir à véd. piyati ou got. faian,

n'est, par contre,

aucunement justifiée pour le grec πῆμα. D'autre part, la reconstruction proposée par J. Haudry, fort hypothétique et théorique malgré sa cohérence, ne fournit, dans le cas particulier qui nous intéresse, aucun critére morphologique distinctif par rapport aux autres formations nominales. Nous nous limiterons donc, dans l'interprétation des emplois de πῆμα, aux résultats des études qui s'inspirent de la méthode

tracée par Benveniste. Conclusion

En definitive, les derives grecs en -μα constituent un groupe morphologique relativement bien determine et qui s’oppose de facon décisive aux neutres en -os. Nous négligerons dans cette conclusion, les critéres de distinction entre les deux catégories « subjectives » *-/u- et *-mn- et entre les deux catégories « objectives » *-/i- et *es /os-, pour retenir essentiellement les éléments qui nous seront directement utiles dans la détermination de la

valeur fonctionnelle respective des dérivés en *-mn- et en *-es Jos intervenant dans le vocabulaire de la douleur. (**) Tout mot, dans la phrase, posséde à la fois une valeur lexicale (ou sémantique) générale et une fonction syntaxique déterminée; par exemple, un substantif désigne un objet et fonctionne comme sujet ou régime. La fonction lexicale restant la méme, le changement de fonction syntaxique d'un mot A peut entraîner le changement formel de A en B: la fonction syntaxique primaire est alors celle qui correspond à la forme de base, la fonction syntaxique secondaire celle qui correspond à la forme dérivée. Ainsi lat. amal-amans, de valeur lexicale déterminée, présente comme fonction primaire la fonction prédicative (amat) et comme fonction secondaire la fonction d'épithéte (amans). La forme B amans représente une dérivation syntaxique par rapport à la forme de base A amat. Cf. KuRvtowi1cz, Esquisses linguistiques, t. I, (Wroctaw, 1960), pp. 41-50.

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FAMILLE

DE πῆμα

Il apparait clairement que les substantifs en *-mn- présentent un contenu

verbal,

« prédicatif » et entretiennent avec la notion

verbale des rapports étroits, tant sémantiques que morphologiques (exemple : le suffixe de participe *-mno-), qui permettent de les définir sans équivoque comme « noms d'action ». Une fois posée cette première définition, il nous appartient de préciser sous quel aspect y est présentée la notion verbale et de l'opposer aux autres formations avec lesquelles celle-ci entre en concurrence. La valeur « moyenne-passive » du suffixe *-mn- ne rend pas compte, nous l'avons vu, de toutes les significations de ces substantifs, particuliérement de la valeur « active » de καῦμα,

ἅλμα ou ὅρμημα, par exemple. De plus, cette stricte notion « passive » introduit un élément de confusion avec les neutres en -os qui eux-mémes attestent certains emplois marquant un état passif (exemple : πάθος [πάθη, βλάβος /BAaßn, etc.) (61). Le critère « passif » doit donc étre rejeté. De méme, la valeur résultative semble étre, parallélement à ce

que l'on observe pour le suffixe latin -men, une acquisition ulté-

rieure, bien que déjà attestée pour plusieurs dérivés mycéniens, ou du moins un développement parallèle, à partir de la structure originelle et qui a constitué, dans la prose ionienne-attique, un nouveau systéme morphologique servant à indiquer soit le résultat de l'action soit l'état passif. Les éléments caractéristiques des dérivés en -μα sont donc, comme l'ont montré principalement les études de Benveniste et de Perrot, l'aspect « moyen et intransitif » du procès présenté avec une nuance « subjective », c'est-à-dire que ces substantifs dénotent une activité à laquelle participe le sujet ou dans laquelle il est engagé ; le procès se réfère au sujet. On pourrait donc dire, si un tel rapprochement peut étre établi, que la catégorie des neutres en -ua est la transposition sémantique dans le système nominal d'une forme verbale au parfait, avec la valeur originelle de ce temps, c'est-à-dire marquant un état qui résulte d'un procès antérieur et de valeur réfléchie ou intransitive (63). Cette corres(*!)

Cf. CHANTRAINE,

Formation,

5 19.

(**) Il faut rappeler, A ce sujet, que l'aspect « passif » tout comme la valeur « résultative » est une innovation ultérieure dans le système du parfait : cf. CHANTRAINE, Histoire du parfait grec, pp. 4-20 et 21-70. S. LYONNET, Parfaits et plusque-parfaits résultatifs chez Homère, B.S.L., t. XXXV (1934), pp. 39-51; C. WATKINS, Indogermanische Grammatik, Bd. III, ch. VIII, pp. 105-118; F. BADER, Parfait et moyen en grec, Mélanges Chantraine, (Paris, 1972), pp. 1-21.

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DE πῆμα

87

pondance serait étayée par le fait que le suffixe *-mno- (gr. *-meno-), auquel *-mn- semble être étymologiquement rattaché et qui était originellement indifférencié du point de vue de la diathése (65), a servi à la formation du participe parfait. Par là, le suffixe *-mn- s'oppose de facon décisive au suffixe *-es [os dont l'étude de Quellet a mis en évidence la valeur nettement objective : ces dérivés désignent une action ou un phénomène extérieur au sujet, qui n'est rapporté à aucune cause et qui s'impose à l'être affecté par le procès, malgré lui. L'opposition entre les neutres en -ua et ceux en -os semble donc évidente du point de vue théorique et pourrait servir d’hypothese de travail pour les termes de la douleur, dans l'explication de la distinction entre πῆμα et les dérivés en -os (ἄλγος, ἄχος, etc.), le premier en tant que terme subjectif, les seconds en tant que termes objectifs. Cette hypothèse devra être vérifiée, dans la deuxième partie de notre étude, d’après les constructions particulieres de πῆμα. Par là, nous ne cherchons pas à définir l'ensemble d'une catégorie morphologique : les résultats de cette enquéte se limitent naturellement au cas des mots qui nous intéressent et ne peuvent étre généralisés à tous les dérivés grecs en -ua. Cette méthode nous a néanmoins paru expliquer de la facon la plus vraisemblable les particularités d'emploi de πῆμα épique. Cette distinction théoriquement claire est cependant, dans la sphére sémantique de la douleur, considérablement obscurcie par

différents facteurs : a. L'ambivalence sémantique de πῆμα qui présente, à cóté d'un sens probablement originel « fléau, malheur », l'acception « souffrance » peut-être dérivée du syntagme fréquent πήμα(τα)

πάσχω (ἢ ; b. La difficulté de distinguer dans les constructions des mots entre ce qui est caractéristique d'une formation nominale et ce

qui appartient de facon générale à l'ensemble du vocabulaire de la douleur, c'est-à-dire les emplois stylistiques (dans la parole). La confusion est particuliérement grande dans le cas de πῆμα qui, comme nous le verrons ci-dessous, présente, parallèlement à (**) Cf. BeNvENISTE,

B.S.L.,

t. XXXIV

(1933),

cit, p. 45.

(** Cf. HAupRY,

B.S.L., t. LXVI

(1971), p. 126.

pp.

17 sqq.;

BOLELLI,

op.

88

FAMILLE

DE πῆμα

des constructions qui lui semblent propres, un certain nombre d’emplois qui l’identifient au terme morphologiquement

opposé, ἄλγος. B.

Critéres internes

I. Le siàge du sentiment

À l'opposé de tous les autres termes du vocabulaire épique de la douleur, πῆμα est le seul terme qui ne reçoit Jamais aucune indication du siège du sentiment, alors qu'il s'emploie indifféremment dans des contextes « physiques » ou «moraux ». La seule exception possible est le cas ambigu de Of. 366-367 πῆμα δὲ θυμῷ | xpnilew ἀπέοντος dans lequel θυμῷ peut porter soit sur πῆμα, soit, plus vraisemblablement, sur χρηίζειν. Cet élément est capital et nous permet aussitót de déterminer le caractère « objectif » de cette expression, « objectif » étant pris ici au sens philosophique du terme, c'est-à-dire avec la signification « existant hors de l'esprit ou indépendamment de l'esprit »,

par opposition à « subjectif », c'est-à-dire « qui concerne le sujet en tant qu'étre conscient ou qui appartient au domaine du psychisme ». Un tel caractére objectif ne peut étre confondu avec les notions « objectif » /« subjectif » de la linguistique, particulierement pour l'antiquité où les représentations de l'àme et des rapports entre l'individu et son àme ou son moi ne sont pas nécessairement conçus de la méme façon qu'actuellement (5). Il s'agit donc ici d'une conclusion de caractère extra-linguistique. Cette valeur «objective» rend compte, d'autre part, de l'acception «fléau, malheur, calamité » attestée pour un grand nombre des emplois de πῆμα, la notion de « souffrance » semblant, par contre, secondaire.

2. Πῆμα au nominatif Une interprétation précise des constructions de πῆμα nous oblige à passer en revue systématiquement chacune d'entre elles et à les confronter avec les emplois des autres expressions de la (** Cf. par exemple: J. BOHME, Die Seele und das Ich, particulièrement pp. 87 sqq.; B. SnerL, Die Entdeckung des Geistes, 3° éd., (Hambourg, 1955), pp. 17-42; E. ROHDE, Psyche, pp. 1-55.

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DE πῆμα

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douleur (®). Nous observons avant tout la relative importance du nominatif pour le substantif πῆμα. 2.1. Πῆμα est notamment sujet d'un verbe de mouvement (ἱκνέομαι o 345) et de ὑποδέχομαι « atteindre » (ξ 275). La caractéristique de cette catégorie de verbes est leur emploi transitif. La construction comme sujet de verbes de mouvement ou de verbes «saisir, s'emparer, atteindre », outre qu'elle est peu représentée pour πῆμα, n'est pas un critère distinctif sûr dans le vocabulaire de la douleur, mais peut, au contraire, étre considérée comme

une constante ou une figure stylistique commune à

tous ces

termes ; les verbes de mouvement sont particuliérement fréquents

pour ἄχος et κῆδος, les verbes « prendre, saisir» surtout pour ἄχος. Nous pouvons cependant conclure de cette premiére donnée syntaxique que πῆμα se préte moins bien que les autres substantifs de la douleur à étre sujet d'un verbe transitif, c'est-à-dire à

étre actualisé dans un objet. 2.2. Nous

devons réserver une place à part à l'emploi de

πῆμα comme sujet de «vAivdw (-ouaı) « rouler » (#7) (A 347, P 99,

β 163, cf. aussi κυλίνδετο πήματος ἀρχή en θ 81, et P 688 où πῆμα en est complément). Selon que l'on considére le mouvement pur et simple ou le mouvement qui atteint un but, ce verbe peut étre interprété comme la marque soit d'une construction «subjective » soit d'une construction « objective ». Κυλίνδω figure généralement en construction absolue (sans indication de personne ou de chose concernées par le procès) ; il désigne le mouvement d'objets matériels, un casque (II 794, N 579), une pierre (E 411, N 142, À 598), les flots (A 307, ι 147, ε 296, £ 315 et, en construction transitive, α 162). Le verbe se rapporte aussi à un corps vivant, blessé ou mort qui s'écroule ou se roule par terre (A 147, © 86, X 414, Q 165, 640, x 499 = ὃ 541, H. Apoll. 360). On pourrait donc voir, dans cette construction de

(**) Nous renvoyons, pour toute cette partie du chapitre, aux tableaux I-III de nos annexes. (9) Le verbe κυλίνδω ne présente aucune étymologie assurée et semble être isolé en grec, malgré les rapprochements qui ont été proposés avec xvAMSs « recroquevillé,

recourbé » ou

κυλίνδω, κυλλός.

κυλλός,

κύκλος;

avec

κύκλος

FRISK,

s.v.

(i.e.

*k"e-k*l-o-):

κυλίνδω,

xvAAós;

cf.

CHANTRAINE,

BOISACQ,

s.v.

s.v.

κυλίνδω,

90

FAMILLE

DE

πῆμα

πῆμα, une représentation concréte de la douleur, d'un point de vue strictement s£ylistique (*9). Cet aspect a priori non linguistique ne peut donc servir de critére distinctif au niveau des catégories nominales ; cependant,

par son caractère exclusif, la construction avec le verbe κυλίνδω marque, à l'intérieur méme de la sphére sémantique de la douleur, une opposition fonctionnelle entre πῆμα et les autres termes. 2.3. Πῆμα n’apparait « être » (γίγνομαι en & 338), prêt» (O 110); πῆμα est avec infinitif complément,

qu'une fois comme sujet de verbe à quoi nous joindrons τεύχομαι « être prédicat d'une proposition nominale en Of. 366 :

Op. 366-367 ἐσθλὸν μὲν παρεόντος ἑλέσθαι, πῆμα δὲ θυμῷ χρηΐζειν ἀπέοντος «c’est bien de prendre ce que l'on a, c'est un mal de désirer en son coeur ce que l'on n'a pas».

Cette construction avec verbe «étre » ou en phrase nominale est, par contre, caractéristique pour ἄχος, κῆδος, ἄλγος et, dans une moindre mesure, pour πένθος, et elle est presque toujours accompagnée d'un datif de la personne concernée, le syntagme « substantif + étre + datif

de

la personne»

équivalant

à une

construction transitive dans laquelle le datif fonctionne comme complément direct (*9).

(**)

La distinction concret-abstrait

n'est,

en effet, pas d'ordre linguistique et

ne peut servir de critére de classification morphologique: cf. H. QUELLET, Les dérivés latins en -or, pp. 99 sqq.; BENVENISTE, Noms d'agent, pp. 85-86; J. PERROT, Les dérivés latins en -men et -mentum, pp. 215 sqq.; J. GAGNEPAIN, Les noms grecs en -os et en -à, p. 11 (n. 4); E. COSERIU, Structure lexicale et enseignement du

vocabulaire,

Annales

de l'Est,

Mémoire

n? 31,

(Nancy,

1966),

pp.

175-217,

surtout pp. 186-187 «les valeurs linguistiques sont des valeurs conceptuelles qui se définissent par leurs oppositions et par leur fonctionnement, et non pas par des critéres « réels » et par les limites précises ou imprécises, entre les phénoménes de la réalité. » (**)

Pour cette valeur du datif, voir HiRT,

Syntax I, $$ 76 sqq.; W. HAVERS, germanischen Sprachen,

pp.

Indogermanische Grammatik,

t. VI,

Untersuchungen sur Kasussyntax der Indo-

1-5, 62-109, 317-324 (Dativus sympatheticus) ; CHAN-

TRAINE, G.H., t. II, pp. 71 sqq.; J. HauDRY, B.S.L., t. L'XIII (1968), pp. 141-159. Ce rapport entre datif et accusatif est surtout sensible lorsque le datif figure à cóté d'un accusatif dépendant d'un verbe transitif: ex.: H 271 βλάψε δέ ol φίλα γούναθ᾽ (a).

FAMILLE

DE πῆμα

2.4. Les constructions énumérées jusqu'à présent vement peu représentées pour πῆμα. Nous abordons, sous cette rubrique, une construction caractéristique de ce mot, qui nous fournira, par rapport aux autres

91

sont relatipar contre, et exclusive termes de la

douleur, un critère essentiel de détermination. Cette construction est l'apposition et l'attribut du sujet, à quoi nous joindrons, pour la facilité de l'exposé, sous la méme rubrique « nominatif », lattribut du complément. La seule exception possible à ce caractére d'exclusivité est le vers formulaire A 197 = A 207 oü figure πένθος. En fait, comme l'a montré C. J. Ruijgh (79), il peut s'agir ici soit d'une apposition, soit d'une phrase nominale. D’après le contexte : A 195-197 = ἃ 205-207 ὄφρα ἴδῃ Μενέλαον ἀρήιον ᾿Ατρέος vior, ὅν τις διστεύσας ἔβαλεν, τόξων ἐὺ εἰδώς,

Τρώων ἣ Δυκίων, τῷ μὲν κλέος, ἄμμι δὲ πένθος

l'expression τῷ μὲν κλέος, ἄμμι δὲ πένθος peut s'interpréter soit, en admettant une ponctuation forte aprés “υκίων, comme une phrase nominale ajoutée en asyndète explicatif aux vers précédents, soit, avec une ponctuation faible, comme une « apposition subdivisée complexe », c'est-à-dire une apposition, à l'accusatif, à la phrase précédente (ὅν τις ὀιστεύσας, etc.). Quelle que soit l'explication adoptée, κλέος et πένθος se rapportent à une phrase entiére et non à un sujet déterminé. Or, une caractéristique essentielle de la construction étudiée ici pour πῆμα, est, nous le verrons ci-dessous, que le substantif se rapporte le plus généralement à un sujet qui est une personne déterminée (ἃ l'exception de 555, oü il s'agit d'objets matériels, et de quelques exemples hésiodiques : Of. 56, Th. 792, 874). Avant d'examiner en détail cet emploi du mot, nous observerons encore que πῆμα y a toujours so: la valeur « objective » (au sens philosophique du terme), « fléau, malheur, calamité », soit, ce qui en est une variante sémantique, « cause ou sujel de douleur », la frontiére entre les deux significations étant souvent indiscernable. Cette construction « prédicative » s'observe souvent — mais non exclusivement ! — pour les substantifs en -ua ; nous citerons,

(2

C. J. RurJGH, Autour de « re épique », $ 147.

92

FAMILLE

DE

πῆμα

par exemple, N 706 μέγα χάρμα πόλει τ᾽ ἦν παντί τε δήμῳ, P 636 χάρμα φίλοις ἑτάροισι γενώμεθα νοστήσαντες, V 619 Πατρόκλοιο

τάφου μνῆμ᾽ ἔμμεναι, E 684, P 667 ἕλωρ καὶ κύρμα γενέσθαι, p 306 7 μάλα θαῦμα κύων ὅδε κεῖτ᾽ ἐνὶ κόπρῳ, etc. (71). La valeur « cause ou sujet de » est, par ailleurs, fréquente pour les substantifs en -ua ; nous citerons, par exemple, χάρμα (cf. cidessous), μήνιμα «sujet de rancune» (exemple: μή τοί τι θεῶν μήνιμα γένωμαι X 358), κατάπαυμα « ce qui fait cesser » (exemple : ἦ κέ σφιν δειλοῖσι yóov κατάπαυμα γενοίμην P 38), ἔρισμα « sujet de dispute » (exemple : μὴ τοῦτό γε νεῖκος ὀπίσσω [σοὶ καὶ ἐμοὶ μέγ᾽ ἔρισμα μετ᾽ ἀμφοτέροισι γένηταιÀ 37-38), δήλημα « cause de ruine » (exemple : ἄνεμοι χαλεποί, δηλήματα νηῶν μ 286), φόβημα «sujet d'effroi » (exemple : φύτευμ᾽... Jéyyéwv φόβημα δαΐων Sophocle,

Œdipe à Colonne, 698-699), etc. (12. Les constructions « prédicatives » de πῆμα sont les suivantes : a) apposition:

T' 49-51 (Helene) νυὸν ἀνδρῶν αἰχμητάων, πατρί τε σῷ μέγα πῆμα πόληί τε παντί τε δήμῳ, δυσμενέσιν μὲν χάρμα, κατηφείην δέ σοι αὐτῷ H. Apoll. 306 = 352 δεινόν τ᾽ ἀργαλέον re Τυφάονα, πῆμα βροτοῖσιν. L'apposition πῆμα, en I' 50, est prolongée au vers 51 par χάρμα et κατηφείην. Il est particuliérement remarquable que le substantif χάρμα, de méme formation nominale, est ainsi opposé à πῆμα, également avec la valeur « cause ou sujet de » (73). Th. 591-592 γένος καὶ φῦλα γυναικῶν | πῆμα μέγα Th. 792 (le Styx) ἡ δὲ μί᾽ ἐκ πέτρης προρέει, μέγα πῆμα θεοῖσιν Th. 874 (αὖραι) πῆμα μέγα θνητοῖσι.

(17) Cf. la liste établie par PoRzic, Die Namen für Safzinhalte, pp. 146 sqq. (ἢ Cf. CHANTRAINE, Formation, pp. 180 sqq. (73) LATACZ, pp. 122 sqq. (« Gegenstand der bzw. Anlass zur Lust, Freude »): le terme χάρμα n'occupant pas une place importante dans le vocabulaire homérique de la « joie», LATACZ n'approfondit pas les problèmes morphologiques et

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DE πῆμα

93

En T' 5o, H. Apoll. 306 = 352, Th 592, il s'agit d'étres vivants apportant le malheur (Hélène, le Typhon et la race des femmes); en Th. 792 et 874, ce sont le Styx et les vents, présentés comme des personnifications. b) attribut du sujet:

K 453 (Dolon) οὐκέτ᾽ *

ἔπειτα σὺ πῆμά Tor’ ἔσσεαι

re“

^

^

,

»

v

LI

᾿Αργείοισιν ,

X 288 (Achille) σὺ γάρ σφισι πῆμα μέγιστον X 421-422 (Achille) Πηλεύς, ὃς μιν ἔτικτε καὶ ἔτρεφε πῆμα γενέσθαι Τρωσί e 597 (les Achéens) τοὺς Ζεὺς ἐξολέσειε πρὶν ἡμῖν πῆμα γενέσθαι H. Apoll. 304 (δράκαινα) ἐπεὶ πέλε πῆμα Badowóv

la variante ὃ 668 (Télémaque) Ζεὺς ὀλέσειε βίην (πρὶν ἡμῖν πῆμα γενέσθαι) et Op. 346 πῆμα κακὸς γείτων. Il s’agit pour chaque exemple d’un guerrier ou, en general, d’un ennemi (exemple : Télémaque pour les prétendants) et, dans l' Hymne à Apollon, d'un dragon pour lequel πῆμα est précisé par les vers 302-303

ἢ κακὰ πολλὰ [ἀνθρώπους ἔρδεσκεν. Nous y joindrons un emploi hésiodique particulier: le vers Of. 56 est comparable à l'emploi de πένθος en A 197 = 207: πῆμα peut étre soit prédicat d'une phrase nominale soit apposition de la phrase précédente :

Op. 55-56

χαίρεις πῦρ κλέψας xai ἐμὰς φρένας ἠπεροπεύσας σοί τ᾽ αὐτῷ μέγα πῆμα καὶ ἀνδράσιν ἐσσομένοισιν Tu te réjouis d'avoir volé le feu et d'avoir trompé mon esprit; pour toi-méme c'est un grand mal et pour les hommes à venir.

sémantiques soulevés par cette classe de substantifs, mais se borne à observer l'existence de cette valeur soit comme prédicat nominal soit comme apposition.

94

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DE πῆμα

c) attribut du c.0.d.:

Z 282-283 (Päris) μέγα γάρ μιν " OMpmos ἔτρεφε πῆμα Τρωσίτε καὶ Πριάμῳ u 125

μητέρα τῆς Σκύλλης, ἢ μιν τέκε πῆμα βροτοῖσιν Th. 223 τίκτε δὲ καὶ Νέμεσιν, πῆμα θνητοῖσι βροτοῖσι Th. 329 (Νεμειαῖον λέοντα) γουνοῖσιν κατένασσε Neueins, πῆμ᾽ ἀνθρώποις Op. 81-82 Πανδώρην, ὅτι πάντες ᾿Ολύμπια δώματ᾽ ἔχοντες δῶρον ἐδώρησαν, πῆμ᾽ ἀνδράσιν ἀλφηστῇσιν Of. 804

"Opxov... τὸν " ἔρις τέκε πῆμ᾽ ἐπιόρκοις. (τευχέων οὐλομένων) τὰ δὲ πῆμα θεοὶ θέσαν ᾿Αργείοισι seul cas oü πῆμα se rapporte à un objet concret, à savoir des armes. La particularité de ce dernier type de construction est que l'apposition πῆμα y équivaut à une proposition finale ou consécutive dépendant des verbes « mettre» ou «engendrer » (7) et constitue, selon l'expression de Porzig, un exemple caractéristique de nom à « Satzinhalte ».

Interprétation En fonction d'attribut du sujet, πῆμα constitue le prédicat de l'énoncé, la présence ou l'absence du verbe « étre » n'y apportant aucune modification, puisque l'introduction d'une copule donne tout au plus à l'énoncé, selon les théories, soit une « différence d'emphase et de relief », soit un «coefficient d'actualisa-

tion», c'est-à-dire personne) (75).

les déterminations

verbales

(temps,

mode,

(79. Cette fonction de proposition subordonnée jouée par πῆμα est un aspect de la syntaxe très libre de l'apposition dans la langue homérique : cf. CHANTRAINE, G.H., t. II, pp. 12 sqq. (75). Voir principalement les études suivantes: A. MEiLLET, M.S.L., t. XIV (1906),

pp.

1-26;

J. BrocH,

M.S.L.,

t. XIV

(1906),

pp.

27-96;

Ch.

SACLEUX,

M.S.L., t. XV (1908-1909), pp. 152-160; . MAROUZEAU, La phrase à verbe « être » en latin, (Paris, 1910); D. BARBELENET, De la phrase à verbe « être » dans l’ionien

FAMILLE

DE

πῆμα

95

La fonction d'attribut du c.o.d. peut étre, en réalité, considé-

rée comme une variante de l'apposition plutót que de l'attribut du sujet (75) ; l'apposition est, elle-même, une expression prédicative (7), constituant avec le substantif qu'elle détermine un syntagme nominal, comparable à la phrase relative i.-e. originelle du type Τεῦκρος, ὃς ἄριστος ᾿Αχαιῶν (N 313) ou vieux-perse Dárayava(h)um haya manä pitä (5). À l'intérieur de la phrase, l'apposition constitue avec le mot auquel elle se rapporte un énoncé qui est l'expansion d'un énoncé ou d'un noyau plus réduit et dont l'apposition joue le rôle de prédicat (79). Le point commun aux trois types de constructions que nous venons de signaler est l'identification très fréquente qui y est établie entre un sujet personnel (wn être vivant) et πῆμα ; ceci n'est, par contre, attesté pour aucune autre expression de la douleur. Ce phénoméne

s'observe encore, avec inversion des membres,

mais méme valeur « cause ou sujet de douleur », dans les passages suivants :

A 347

Νῶιν δὴ τόδε πῆμα κυλίνδεται ὄβριμος " Exrwp

β 163-164 τοῖσιν γὰρ μέγα πῆμα κυλίνδεται᾽ οὐ γὰρ ᾽Οδυσσεὺς δὴ ἀπάνευθε φίλων ὧν ἔσσεται

ce dernier établissant indirectement une équivalence entre πῆμα et Ulysse, lequel figure dans la proposition explicative suivant immédiatement ;

d'Hérodote, (Paris, 1913); Ch. Barry, B.S.L., t. XXIII (1922), pp. 1-6; L. HJELMSLEV, Le verbe et la phrase nominale, Mélanges J. Marouzeau, (Paris, 1948), pp. 253-281 («différence d'emphase ou de relief »); BENVENISTE, La phrase nominale, B.S.L., t. XLVI (1950), pp. 19-36 [= Problömes de linguistique générale, pp. 151-167]; Ch. GUIRAUD, La phrase nominale en grec d' Homére à Euripide, (Paris, 1962); A. MORESCHINI QUATTORDIO, La frase nominale nelle lingue indo-europee, Studi e Saggi Linguistics, t. VI (Pise, 1966), pp. 1-53. Voir aussi, ch. III, pp. 243 sqq. (*) Cf., par exemple: CHANTRAINE, G.H., t. II, $18. (7) Ch. HiRT, Syntax II, pp. 56-57:« Bei der Apposition handelt es sich genau genommen um einer Abart der Sätze ohne Verbe ». Voir aussi dans le Dictionnaire de la linguistique, publié par G. Mounin, (Paris, 1974), s.v. apposition (article de J. DoNATO). (**) BENVENISTE, La phrase relative, problème de syntaxe générale, B.S.L., t. LIII (1957-1958), pp. 39-54 (= Problèmes de linguistique générale, pp. 208-222). ' (**) Pour ces notions, nous renvoyons par exemple à A. MARTINET, Langue ef fonction. Une théorie fonctionnelle du langage, trad. H. et G. WALTER, (Paris, 1970), ch. II, pp. 53-82.

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FAMILLE

DE πῆμα

et p 446 τίς δαίμων τόδε πῆμα προσήγαγε δαιτὸς ἀνίην; oü πῆμα se rapporte semantiquement au mendiant Ulysse.

Cette identification entre sujet personnel et πῆμα permet diverses interprétations, notamment quant à la nature abstraite

ou concréte du terme. Nous avons déjà cité l'explication « animiste » des substantifs en -ua proposée par Porzig (99). Cette théorie s'inscrit dans un courant d'idées qui cherche à retrouver dans la structure du vocabulaire le reflet d'une mentalité primitive. Usener, par exemple (8), a émis l'hypothése que les noms abstraits les plus anciens désigneraient les objets, les éléments de la nature en tant que revétus d'une force qui est celle des esprits (ou démons) dont est rempli le monde, la pensée primitive étant essentiellement imprégnée de déisme ou d'animisme. Une telle conception du monde expliquerait notamment l'emploi fréquent de noms neutres comme désignation de divinités ou de dieux (Uenus, numen, Κράτος, Γῆρας, Χάος, etc., chez Hésiode, par exemple), de noms verbaux en -o-, -á- indifferemment comme

noms d'agent ou

comme noms d'action (exemple: Φόβος) ou du suffixe de noms d'action -H- pour les noms d'agent (exemple: μάντις, Νέμεσις, etc.) (83). À partir

de là, il serait aisé de comprendre, aprés le passage de cette mentalité primitive à la croyance en des dieux personnels, la facon dont s'est naturellement produite la personnification des concepts anciens.

Ce postulat d'une signification « animiste » des noms d'action et plus généralement des noms abstraits est inacceptable linguistiquement : rien ne permet de prouver une telle valeur du vocabulaire. D'autre part, c'est peut-étre aussi une erreur de nier la possibilité pour la mentalité primitive d'une représentation purement abstraite de certains concepts ; il n'est pas prouvé que la pensée a nécessairement évolué du concret à l'abstrait (83). Cet emploi de πῆμα, qui l'identifie à un sujet personnel, ne permet donc de conclure ni à un emploi abstrait ni à un emploi

(** I.F., t. XLII (1924), pp. 221-274 et Die Namen für Satzinhalte, particuliérement pp. 241 sqq. et 278 sqq. (€) Gôtternamen, 3* éd., (Francfort, 1948), particulièrement pp. 3-47, 247-s9q. (Dämonen und Heroen) et pp. 364 sqq. (Abstrakte Gottesbegriffe). (**) L'application de cette conception « animiste » à l'explication du vocabulaire est reprise en detail par P. KRETSCHMER, Dyaus, Ζεύς, Diespiter und die Abstrakta im Indogermanischen, Glotta, t. XIII (1924), pp. 101-114. (**) Cf. par exemple: B. SN&LL, Die Entdeckung des Geistes, pp. 17-42.

FAMILLE

DE

πῆμα

97

concret du substantif, ces notions étant d'ailleurs non linguistiques (9). Outre la possibilité d'un emploi métaphorique, stylistique (personnification), l'identification entre πῆμα et un sujet personnel nous semble suggérer un indice de caractére « subjectif » (au sens linguistique du terme) de ce substantif, et cela malgré la présence fréquente d'un datif de la personne concernée équivalant à une construction transitive (K 453, X 288, 421, ß 163, ὃ 668, À 555, μ 125, p 597, ἢ. Apoll. 306 = 352, Th. 223, 329, 592, 792, 874, Op. 56, 82, 804, cf. A 347). Si nous confrontons, en effet, l'emploi « prédicatif » de πῆμα à la valeur des dérivés en *-es /os telle que l'a définie l'étude de Quellet, et plus particuliérement à un autre substantif du vocabulaire de la douleur, ἄλγος par exemple, pour lequel nous soulignerons,

dans le chapitre qui lui est consacré,

la notion

d'une

souffrance infligée par une force supérieure et subie par l'individu, ces deux aspects étant surtout sensibles dans la construction comme régime de verbes «infliger » ou «subir, supporter », le caractère « subjectif » de πῆμα ressort de façon évidente : le sujet participe à la notion exprimée par πῆμα ; la combinaison du sujet personnel et de l'apposition ou de l'attribut πῆμα peut étre substituée à un énoncé du type «sujet + verbe ». "AAyos,, au contraire, par la valeur « objective» que lui confére son suffixe nominal, ne se préte pas à ce type de construction ; ἄλγος existe indépendamment d'un quelconque sujet, mais la construction comme complément de verbes « factifs » transfère dans l'actuel, comme effective et objective, la notion contenue dans le substantif. Πῆμα et ἄλγος apparaissent ainsi, à l'intérieur du vocabulaire de la douleur, comme deux opposés extrémes, à la fois morphologiques et sémantiques. Cette construction de πῆμα nous semble donc fournir un indice probable de l'aspect « subjectif » du substantif. Nous soulignerons encore le fait que la valeur «cause ou sujet de douleur» n'est attestée que dans les emplois «prédicatifs » de

πῆμα.

(59) Ponzic, Die Namen für Satrinhalte, pp. 146 sqq. rejette lui-même l'interprétation d'une expression concréte dans ce type d'emploi predicatif. Pour la notion « concret-abstrait », voir ci-dessus $ 2,2.

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FAMILLE

DE πῆμα

3. Πῆμα à l'accusatif 3.1. Πῆμα apparaît comme régime de verbes « factifs », c'est-àdire τίθημι, mpooayw, φέρω, ἀρτύω, λείπω, ἐπάγω ainsi que κυλίνδω, au total 9 emplois. Une telle construction est largement représentée pour ἄλγος (17 ex.) et κῆδος (10 ex.). Πένθος n'en fournit que 3 exemples, ὀδύνη un et ἄχος aucun. Il faudrait donc conclure, en appliquant la méthode de Benveniste, au caractère nettement « objectif » (au sens grammatical) de ἄλγος et κῆδος. La construction que nous étudierons ci-dessous nous montrera qu'il s'agit probablement, dans le cas de πῆμα, d'une extension du sens originel et caractéristique du mot. 3.2. En contradiction compléte avec la valeur qu'il présente dans l'emploi « prédicatif », «sujet ou cause de» (δ 2.4.), πῆμα sert, en effet, de complément à πάσχω (13 ex.). Il entre ainsi directement

en

concurrence,

comme

régime

de

verbes

«subir,

souftrir », avec κῆδος (6 ex.), πένθος (7 ex.), ἄχος (2 ex.) et surtout ἄλγος (48 ex.). Nous verrons ultérieurement le caractére nettement formulaire de l'expression ἄλγεα πάσχω, qui nous permet de supposer l'antériorité de cette formule par rapport à πήμα(τα) πάσχω. Un examen de chaque attestation de πήμα(τα) πάσχω nous montre que métriquement l'emploi de ἄλγεα πάσχω était exclu (#5) ; Yinitiale consonantique de πῆμα a, en effet, deux fonctions prosodiques : 1) elle évite l'hiatus avec la voyelle bréve précédente (ce qui aurait provoqué une élision) ; 2) elle maintient la présence d'une syllabe longue (voyelle longue ou diphtongue) au temps faible précédent. La formule πήμα(τα) πάσχω occupe la fin du vers, position la plus fréquente pour ἄλγεα πάσχω, à lexception de deux cas, E 886 et y 100 = 8 243 = 330. a) πήματα πάσχω évite l'hiatus avec une voyelle breve:

α 49 δυσμόρῳ ὃς δὴ δηθὰ φίλων ἀπὸ πήματα πάσχει cf. n 152, 0 411 Y 100 = ὃ 243 = 330 δήμῳ ἐνὶ Τρώων, ὅθι πάσχετε πήματ᾽ ᾿Αχαιοί (55) Cf. Homére,

déjà

E. Törrösv,

"AAyos

Mémoire de licence, (Louvain,

dans

le vocabulaire

1969),

p. 54.

de la souffrance

chez

FAMILLE

DE

πῆμα

99

u 27 ἢ ἁλὸς À ἐπὶ γῆς ἀλγήσετε πῆμα παθόντες e 524

ἔνθεν δὴ νῦν δεῦρο τόδ᾽ ἵκετο πήματα πάσχων.

b) πήματα précédent :

πάσχω

maintient

la syllabe

longue

au

temps

faible

α 190 ἔρχεσθ᾽, ἀλλ᾽ ἀπάνευθεν ἐπ᾿ ἀγροῦ πήματα πάσχειν € 33

ἀλλ᾽ ὅ γ᾽ ἐπὶ σχεδίης πολυδέσμον πήματα πάσχων

p 444

ἔνθεν δὴ νῦν δεῦρο τόδ᾽ (kw πήματα πάσχων

E 886 αὐτοῦ πήματ᾽ ἔπασχον ἐν αἰνῇσιν νεκάδεσσιν. De méme

le singulier πῆμα est employé devant la forme

finale de vers πάθῃσι (7-7),

C2:

au lieu de πάσχων,

“es, etc.

n 195

μηδέ τι μεσσηγύς ye κακὸν καὶ πῆμα πάθῃσι.

Il y a tout lieu de croire que πήμα(τα) πάσχω provient d’une modification, probablement tres ancienne, de la formule ἄλγεα πάσχω, favorisee par l’absorption secondaire de πῆμα dans l'orbite sémantique de πάσχω (55), cela notamment par étymologie populaire. Particuliérement, y 100 = 8 243 = 330. δήμῳ ἐνὶ Τρώων, ὅθι πάσχετε πήματ᾽ ᾿Αχαιοί

pourrait être la modification, par suite de conjugaison (57), de la formule y 220 = w 27 δήμῳ ἐνὶ Τρώων, ὅθι πάσχομεν ἄλγε᾽ ᾿Αχαιοί. Cette construction de πῆμα comme régime d'un verbe « subir » présente en outre la caractéristique, étrangère à la construction « prédicative » par exemple, de figurer au pluriel (sauf n 195). (**) Cf. CHANTRAINE, Formation, p. 183; HAUDRY, B.S.L., t. LXVI (1971), p. 126. (5) Cf. A. HoEKSTRA, Homeric Modifications of formulaic Prototypes, pp. 42 sqq.: par suite du caractére dynamique des verbes, les formules contenant des formes verbales sont plus aisément modifiables que les formules nomsépithètes, par exemple.

Ioo

FAMILLE

DE πῆμα

L’emploi du pluriel peut s’y interpreter comme une marque d’aspect plus concret ou d'une notion plus particuliére par rapport à la valeur collective du singulier (opposition sensible dans un exemple comme κτῆσις et κτήματα) (39). 3.3. Πῆμα figure encore comme complément de verbes transitifs divers qui, par leur caractére isolé, ne permettent aucune conclusion : « trouver » (εὑρίσκω, δήω : τ 535, À 115), « promettre », « méditer » (βουλεύω, karavevw, πιφαύσκομαι) et « voir » (εἰσοράω). Πῆμα est employé au pluriel aprés les verbes « trouver ». 4. Πῆμα aux autres cas Le génitif et le datif de πῆμα ne sont représentés chacun que par un seul exemple, au singulier, respectivement 6 81 et Of. 242. Au génitif, πῆμα est complément de ἄρχη, lui-même sujet du verbe caractéristique, «vAivdero. La seule attestation du datif de πῆμα, en Op. 691: δεινὸν γὰρ πόντου μετὰ κύμασι πήματι κύρσαι

montre néanmoins, par le caractère isolé de cette construction, que ce mot se préte mal à l'expression de circonstances ou de situations extérieures à l'énoncé principal ou au sujet; nous pourrions y voir une confirmation du caractére morphologiquement « subjectif » de πῆμα. Les autres termes épiques de la douleur, κῆδος, πένθος, ἄχος et particuliérement ὀδύνη et ἄλγος s'utilisent eux librement au datif, ceci traduisant vraisemblablement leur caractère plus objectif, leur existence en dehors du sujet. Conclusion

Par rapport au plan théorique qui se présente de facon assez claire, opposition d'une valeur « moyenne, intransitive et subjective » pour les dérivés en -μα et d'une valeur « objective » pour les dérivés en -os, l'analyse des emplois homériques de πῆμα offre une plus grande complexité des faits que nous pouvons répartir sur deux niveaux : 1) morphologique ; 2) sémantique. (55 Cf. 1. Hor, Les noms d'action en -aıs, pp. 83 sqq.; BoLeELLı, Annali delia Scuola Normale Superiore di Pisa, s. II, t. XXII (1953), pp. 5-74; CHANTRAINE, G.H., t. II, pp. 30 sqq. Voir aussi pour l'aspect « concret » du pluriel: 1. MarovZEAU, Quelques aspects de la formation du latin littéraire, (COLLECTION LINGUISTIQUE, LIII), (Paris, 1949), pp. 113 sqq.

FAMILLE

DE πῆμα

IOI

I. Les indices d'une valeur « moyenne, intransitive et subjective» de la formation *-##- nous ont paru résider dans

l'emploi « prédicatif » ou « personnel» de πῆμα, ainsi que dans l'absence de construction au datif. Ce ne sont pas là des arguments nombreux ni décisifs, particuliérement dans le cas de l'emploi « prédicatif » qui peut admettre d'autres interprétations que celle à laquelle nous nous sommes attachée. Ils nous paraissent cependant avoir quelque signification, par contraste surtout avec les autres termes de la douleur, neutres en -os, qui présentent une valeur sensiblement différente. Il n'est pas question de retrouver dans l'aspect subjectif de πῆμα et, de facon plus générale, des dérivés en *-m#- les notions

d'«aptitude ou de capacité » discernées par Benveniste dans la formation en *-u. En fait, les substantifs en -ua, et ceux en -os aussi, semble-t-il, se situent dans le domaine du présent ou de l’accompli (de là peut-être les notions de résultat ou d'état passif qui se sont développées ultérieurement pour les neutres en -ua).

ἃ cóté de ces constructions « subjectives », πῆμα présente des constructions qui lui conferent, au contraire, une valeur gram-

maticalement

«objective », comme

complément,

par exemple,

de τίθημι et surtout de πάσχω. 2. Πῆμα présente deux significations nettement distinctes. La première, « cause ou sujet de douleur », « mal, malheur, calamité,

fléau », particuliérement bien attestée dans les emplois « prédicatifs », semble, nous le verrons, la valeur essentielle et originelle du substantif. Moins largement attestée est la signification « douleur, souffrance » qui, en vérité, n'est indubitable que dans le syntagme πήμα(τα) πάσχω où, comme le montre la suite de notre analyse, πῆμα remplit la fonction sémantique d’äAyos. Il semble ainsi que le passage de la notion «objective» (au sens philosophique) de « mal, malheur » à celle de « souffrance » a suivi l'annexion de πῆμα dans la sphére sémantique de πάσχω. Nous avons donc en présence deux significations, deux emplois opposés, que nous pouvons essayer de préciser. La premiére valeur,

« mal, malheur,

fléau », particuliérement

«cause ou sujet de malheur », désigne une chose désagréable et nuisible comme origine, agent ow porteur du procès, et non comme produit d'un procès. Cette signification s'accorde de façon satisfaisante avec la définition proposée, sur le plan théorique, pour la formation nominale en *-mn-, à savoir laspect moyen et

I02

FAMILLE

DE

πῆμα

intransitif du procés présenté avec une nuance « subjective », la désignation d'un procés qui se référe au sujet. Reprenant un exemple cité par Perrot, nous pourrions comparer à la valeur du substantif πῆμα, celle du lat. agmen qui désigne la chose en mouvement elle-méme, la troupe, l'armée en marche, c'est-à-dire le siége du procés agere. La signification « douleur, souffrance », signification dérivée dans le cas de πῆμα et caractéristique de tous les substantifs neutres en -os, désigne, au contraire, un phénomène physique ou psychique qui n'est rapporté à aucune cause extérieure, sensation, sentiment ou émotion qui affectent un étre, ce qui s'accorde parfaitement avec la définition qu'a donnée Quellet des dérivés en *-es /os. Par rapport

à l'acception

« mal,

malheur,

fléau », la notion de

« souffrance » se présente comme l'aboutissement, la conséquence du procès. Entre les deux significations, il y a donc une façon différente d'envisager la douleur, le mal, tout événement désagréable. Nous soulignerons encore ici l'absence de rapport entre « objectif » au sens grammatical et « objectif » au sens philosophique : ἄχος et ἄλγος, par exemple, porteurs de notions essentielle-

ment

«subjectives », présentent

une recfion objective, caracté-

ristique de leur catégorie morphologique et en méme temps représentation stylistique de la douleur. Il y a donc ici deux niveaux différents : d'une part, celui de la signification propre au radical du terme (signification « étymologique »), d'autre part, celui de la fonction grammaticale ou de l'aspect marqué par le suffixe nominal. Dans l'analyse des contextes de πῆμα, il nous appartiendra notamment de mettre en évidence les deux notions « fléau, cala-

mité, malheur» et «souffrance». Un fait important doit étre souligné dés le début de cette enquéte : πῆμα se rapporte indifféremment à des phénoménes physiques ou psychiques, ces aspects étant, en réalité, tout à fait accessoires dans la définition sémanti-

que du terme.

II. Analyse sémantique A. Le contenu « objectif » de πῆμα La valeur fondamentale l'avons

indiqué

ci-dessus,

de πῆμα

semble étre, comme

celle de « malheur,

nous

fléau, calamité »,

FAMILLE

DE πῆμα

103

acception qui est attestée dans la majorité des emplois du terme et qui est confirmée par les gloses anciennes : Schol. S ad ß 163

τοῖσι γὰρ μέγα πῆμα κυλίνδεται τούτοις μεγίστη βλάβη ἐπέρχεται ; Ε. Μ. : πῆμα: σημαίνει τὴν βλάβην καὶ τὸ κακόν ; Hsch. : πῆμα; βλάβη, ἀναπημονή ; Suidas : πῆμα κακόν, βλάβη, δυστυχία ; c'est-àdire que le mot est essentiellement glosé par βλάβη. À cette valeur « objective » correspond la rareté et le caractère peu « chargé » des adjectifs déterminant πῆμα ; il s'agit de μέγα (μέγιστον), πολλά, κακόν et, seul adjectif expressif, δαφοινόν « san-

glant » (8°). De méme, les contextes de πῆμα présentent relativement peu d'associations sémantiques et de coordinations de mots permettant de cerner de facon plus précise le contenu du terme. 1. L'identification de πῆμα à un sujet personnel La construction « prédicative » de πῆμα dans laquelle celui-ci est identifié à un sujet personnel permet, nous l'avons vu, diverses interprétations. Il serait possible d'y déceler un indice d'une valeur « subjective » attachée au suffixe nominal *-mp-. Plus simplement, on peut

considérer cet emploi comme un procédé stylistique de métaphore. Une autre explication serait d'ordre strictement sémantique: la notion « objective » de « malheur, fléau » serait plus susceptible que les autres termes de la douleur de permettre une telle identification. Nous invoquerons cependant aussitôt contre cette dernière solution les expressions du type francais «tu es ma joie, ma consolation » qui transposent sur un sujet personnel une notion purement émotionnelle. Il n'y a donc aucun a priori sémantique à cette construction « prédicative ».

Les indications permettant de préciser le contenu de πῆμα sont généralement assez maigres. Une caractéristique de la plupart des contextes de πῆμα « personnel », quand des déterminations y figurent, est de décrire essentiellement l’action du point de vue du sujet (ou l'action du sujet assimilé au πῆμα), non pas tant l'état ou la réaction des victimes du πῆμα : Dans l'Hymne à Apollon, les méfaits du Typhon sont évoqués par le vers formulaire 306 — 352 δεινόν τ᾽ ἀργαλέον re Τυφάονα, πῆμα βροτοῖσιν ;

(55 Cf. le tableau IV de nos annexes. Les gloses anciennes retiennent essentiellement

pour

Sa$owós

la

valeur

« sombre, noir, rouge sombre »: cf. Hsch. : δαφοινόν᾽ μέλαν, δεινόν, ποικίλον, ἐρυθρόν,

πυρρόν.

FAMILLE DE πῆμα

104

ceux du dragon femelle qui recueille le Typhon reçoivent par contre de nombreuses précisions:

vers 302-304 (δράκαιναν) ζατρεφέα, μεγάλην, τέρας ἄγριον, ἣ κακὰ πολλὰ ἀνθρώπους ἔρδεσκεν ἐπὶ χθονί, πολλὰ μὲν αὐτούς, πολλὰ δὲ μῆλα ταναύποδ᾽, ἐπεὶ πέλε πῆμα δαφοινόν. (Le dragon femelle) fort, grand, monstre sauvage, qui faisait beaucoup de mal aux hommes sur la terre, beaucoup aux hommes eux-mémes, beaucoup à leurs moutons aux pattes gréles, car c'était un fléau sanglant ;

vers 356: Ὃς τῇ γ᾽ ἀντιάσειε, φέρεσκέ μιν αἴσιμον ἦμαρ

À celui qui la rencontrait, elle procurait le jour fatal et vers 364-365: οὐδὲ σύ γε ζωοῖσι κακὸν δήλημα βροτοῖσιν

ἔσσεαι Tu ne seras plus pour les mortels vivants un sujet de ruine.

En

u 125 μητέρα τῆς Σκύλλης, 7 μιν τέκε πῆμα βροτοῖσιν, il

est question de Scylla: cf. μ 118-119 ἡ δέ τοι οὐ θνητή, ἀλλ᾽ ἀθάνατον κακόν ἐστι, δεινόν τ᾽ ἀργαλέον τε καὶ ἄγριον οὐδὲ μαχητόν᾽ Elle n’est pas mortelle, mais c’est un mal immortel, terrible, douloureux, sauvage et il n’est pas possible de la combattre.

Scylla est désignée, en μ 223, par ἄπρηκτον dvinv « un ennui contre quoi on ne peut rien faire » (cf. encore u 231 1j μοι φέρε πῆμ᾽ ἑτάροισιν). Πῆμα, en Of. 242, τοῖσιν δ᾽ οὐρανόθεν μέγ᾽ ἐπήγαγε πῆμα Κρονίων Du ciel le Cronide leur envoie un grand mal,

est précisé au vers suivant par λιμὸν ὁμοῦ καὶ λοιμόν « la faim et la peste ». Le substantif est repris par κακόν en Of. 56-57 σοί τ᾿ αὐτῷ μέγα πῆμα καὶ ἀνδράσιν ἐσσομένοισιν᾽ τοῖς δ᾽ ἐγὼ ἀντὶ πυρὸς δώσω κακόν Pour toi-méme c'est un grand mal et pour les hommes à venir: moi, au lieu du feu, je leur donnerai le malheur

et il est opposé à ὄνειαρ en OP. 346 πῆμα κακὸς γείτων, ὅσσον τ᾽ ἀγαθὸς μέγ᾽ ὄνειαρ C'est un fléau un mauvais voisin, comme grand profit

un bon voisin est un

FAMILLE DE πῆμα

105

ou à ἐσθλόν en Op. 366-367 ἐσθλὸν μὲν παρέοντος ἑλέσθαι, πῆμα δὲ θυμῷ

xpnilew ἀπέοντος

IE

C'est bien de prendre ce que l'on a, c'est un mal de désirer en son cœur ce que l'on n'a pas. De méme,

dans le cas des vents, c'est essentiellement leur

action destructrice qui est décrite: Th. 874-877 πῆμα μέγα θνητοῖσι, κακῇ Üviovaw déMyr

ἄλλοτε δ᾽ ἄλλαι ἄεισι διασκιδνᾶσί τε νῆας ναύτας τε φθείρουσι᾽ κακοῦ δ᾽ οὐ γίγνεται ἀλκὴ ἀνδράσιν mm Grand fléau pour les mortels, ils s'élancent en une funeste tempéte; ils soufflent les uns d'un cóté, les autres de l'autre, ils dispersent les vaisseaux et détruisent les navires. Il n'y a pas pour les hommes de secours contre le mal.

Les méfaits du lion de Némée, en ΤΆ. 329, sont précisés par ἔνθ᾽ ἄρ᾽ ὅ y' οἰκείων ἐλεφαίρετο φῦλ᾽ ἀνθρώπων (v. 330) Là il décimait les races des hommes de la région. Dans

le monde

humain,

nous rencontrons Dolon, l'espion

troyen, surpris par Dioméde et Ulysse ; ceux-ci ne lui laissent pas la vie sauve, malgré ses supplications:

K 450-453

ἢ τε καὶ ὕστερον eloda θοὰς ἐπὶ νῆας ᾿Αχαιῶν, ἠὲ διοπτεύσων ἢ ἐναντίβιον πολεμίξων᾽ εἰ δέ κ᾿ ἐμῇς ὑπὸ χερσὶ δαμεὶς ἀπὸ θυμὸν ὀλέσσῃς, οὐκέτ᾽ ἔπειτα σὺ πῆμά ποτ᾽ ἔσσεαι ᾿Αργείοισιν. Certes par la suite tu viendras aux nefs des Achéens soit pour espionner soit pour combattre de front; mais si, dompté sous ma main, tu perds la vie, tu ne seras plus un fléau pour les Argiens.

Le

devin

Halithersès

prédit

aux

prétendants

le retour

d'Ulysse et sa vengeance: ß 163-167

τοῖσιν γὰρ μέγα πῆμα kuAivôera οὐ γὰρ ᾽Οδυσσεὺς δὴν ἀπάνευθε φίλων ὧν ἔσσεται, ἀλλά που ἤδη ἐγγὺς ἐὼν τοίσδεσσι φόνον καὶ κῆρα φυτεύει πάντεσσιν᾽ πολέσιν δὲ καὶ ἄλλοισιν κακὸν ἔσται,

ot νεμόμεσθ' ᾿Ιθάκην εὐδείελον. Un grand fléau roule sur eux; car Ulysse ne sera plus longtemps loin des siens, mais, déjà bien près, je crois, sl plante pour tous le meurtre et la mort; et pour beaucoup d'autres encore ce sera le malheur, parmi nous qui habitons Ithaque visible de loin.

106

FAMILLE

DE πῆμα

Eumee fait ses recommandations ἃ Telemaque:

e 596-597

πολλοὶ δὲ κακὰ φρονέουσιν ᾿Αχαιῶν᾽ τοὺς Ζεὺς ἐξολέσειε πρὶν ἡμῖν πῆμα γενέσθαι. Beaucoup parmi les Achéens méditent du mal. Que Zeus détruise avant qu'ils ne deviennent pour nous un fléau.

les

Antinoos apprend le départ embüches des prétendants :

les

de

Télémaque,

malgré

8 667-668 ἄρξει καὶ προτέρω κακὸν ἔμμεναι" ἀλλά ot αὐτῷ Ζεὺς ὀλέσειε βίην, (πρὶν ἡμῖν πῆμα γενέσθαι) Avant nous, le premier, il sera un sujet de malheur; mais que Zeus lui detruise sa force (avant qu’il ne devienne pour nous un sujet de douleur) (**).

Antinoos s'irrite de la présence du mendiant Ulysse:

p 446

Τίς δαίμων τόδε πῆμα προσήγαγε δαιτὸς avinv;

Quelle divinité

Chez

a amené ce fléau, ce trouble-féte ?

Hésiode,

πῆμα

qualifie

Th. 592) et est notamment φῦλα γυναικῶν en Th. 591. Moins

évidents

les

femmes

annoncé

(Of.

56, 82,

par óÀcóv... γένος καὶ

sont les cas suivants :

Il s'agit des méfaits causés par Achille aux Troyens. Dans le duel qui oppose Achille et Hector, Hector dit: X. 287-288 καί κεν ἐλαφρότερος πόλεμος Τρώεσσι γένοιτο σεῖο καταφθιμένοιο" σὺ γάρ σφισι πῆμα μέγιστον. Priam: X 420-426 καὶ δέ vu τῷ γε πατὴρ τοιόσδε τέτυκται, 4

᾿

#

#

Πηλεύς, ὅς μιν ἔτικτε καὶ ἔτρεφε πῆμα γενέσθαι Τρωσί: μάλιστα δ᾽ ἐμοὶ περὶ πάντων ἄλγε᾽ ἔθηκε" τόσσους γάρ μοι παῖδας ἀπέκτανε τηλεθάοντας" τῶν πάντων οὐ τόσσον ὀδύρομαι ἀχνύμενός περ

ὡς ἑνός, οὗ μ᾽ ἄχος ὀξὺ κατοίσεται " AiBos εἴσω, "Ἕκτορος. ε

(**)

BERARD

e€

rw

et

VON

PA

DER

MÜnır

#

ΕΣ

choisissent

Ν

la

leçon

d'ARISTARQUE

πρὶν

ἤβης μέτρον ἱκέσθαι; la variante que nous citons ici est attestée dans la Vulgate.

Cf. schol. H.Q. ad 8 668: πρὶν ἥβης μέτρον ἱκέσθαι, αἱ ᾿Αριστάρχου, αἱ δὲ κοινότεραι πρὶν ἡμῖν πῆμα γενέσθαι.

FAMILLE DE πῆμα Dans

ces deux

derniers

passages, nous

107 le voyons, l'insis-

tance est davantage marquée sur les conséquences, pour les

Troyens, des actions d'Achille. Ceci n'enléve cependant rien au caractére «objectif » (au sens philosophique) de πῆμα et, particuliérement, l'opposition entre les différents termes de la douleur réunis dans ce méme contexte souligne la distinction entre πῆμα associé à un sujet personnel et ἄλγος, ἄχος, phénoménes psychiques présentés comme extérieurs à la personne concernée qui en est la proie. Il y a entre ces types d'expression un point de vue différent d'envisager la douleur. Hésiode n'apporte aucune précision sémantique dans les passages Th. 223 et Of. 804.

À travers cette série d'extraits apparaît le rapport étroit entre le πῆμα et la personne qui lui est identifiée (c'est-à-dire l'agent de l'action), la personne concernée par le procés, méme si elle est expressément indiquée, figurant en position accessoire, aussi dans les passages X 288 et 421, étudiés en dernier lieu: une opposition y est impliquée entre le πῆμα, énoncé neutre désignant la personne d’Achille, et les diverses réactions émofives des

Troyens (ἄλγεα, ἄχος, ὀδύρομαι, ἀχνύμενός περ). Ceci tient naturellement à la signification « &tymologique » de πῆμα ; peut-être pourrait-on aussi évoquer l'aspect « subjectif» de la formation nominale, plus apte à marquer le rapport entre un sujet et le procès qu'entre le procès et la personne ou la chose dans laquelle le procés s'actualise. D'autre part, les passages cités ci-dessus font apparaitre quelques équivalents sémantiques de πῆμα. Il s'agit essentiellement de κακόν, expression vague et générale du « malheur », selon l'une des nombreuses acceptions du mot (*!). Figurent encore δήλημα

« sujet ou cause de ruine » et avin. Enquête sur avin Nous nous arréterons plus longuement sur la signification de ἀνίη en p 446, terme qui est souvent rattaché à la sphére sémantique de la douleur (9). En vérité, les quelques attestations homériques du terme

(*:) Cf. par CHANTRAINE.

exemple

la rubrique

κακός

du

Dictionnaire

Étymologique

de

(**) Cf. SCHMIDT, Synonymik, t. II, pp. 583 sqq. Les articles de J. Grimm dans L.fgy.E., s.v. ἀνίη, ἀνιά(ω), ἀνιάζω, mettent en évidence, d'une part la notion d’cennui», particulièrement devant un retard

108

FAMILLE

DE πῆμα

(n 192, μ 223, o 394, v 52) montrent, plutôt que la valeur «chagrin» ou « peine » proprement dite, la désignation de toute espèce de désagré-

ment ou d'ennui. Il est, par exemple,

associé à πόνος « fatigue,

peine » en

Ἢ 192: Alcinoos veille au départ d'Ulysse : n 191-194

ἔπειτα δὲ καὶ περὶ πομπῆς φρασσόμεθ᾽, ὥς x’ à ξεῖνος ἄνευθε πόνου καὶ ἀνίης πομπῇ ὑφ᾽ ἡμετέρῃ ἣν πατρίδα γαῖαν ἵκηται χαίρων καρπαλίμως. Bien que χαίρων se rapporte directement ἃ la joie du retour (9%), il est peut-être possible de voir une opposition entre le participe et avins. Eumée passe la soirée à bavarder avec le mendiant Ulysse:

0 393-394

cr

,

οὐδέ τί σε χρή,

πρὶν ὥρη, καταλέχθαι' ἀνίη καὶ πολὺς ὕπνος. Ou bien il s'agit d'une veillée forcée: υ 52-53

avin καὶ τὸ φυλάσσειν

πάννυχον ἐγρήσσοντα

Chez Hésiode, ἀνίη se rapporte à un mauvais mariage:

Th. 610-612 ὃς δέ κε τέτμῃ ἀταρτηροῖο γενέθλης, ζώει ἐνὶ στήθεσσιν ἔχων ἀλίαστον ἀνίην θυμῷ καὶ κραδίῃ, καὶ ἀνήκεστον κακόν ἐστιν. Le sens « désagrément » ou « táche pénible » est aussi sensible dans les verbes dérivés ἀνιάω et ἀνιάζω. Nous en citerons deux exemples: Télémaque à Ménélas:

δ 597-599

αἰνῶς γὰρ μύθοισι ἔπεσσί re σοῖσιν ἀκούων τέρπομαι. ἀλλ᾽ ἤδη μοι ἀνιάζουσιν ἑταῖροι ἐν Πύλῳ ἠγαθέῃ;" σὺ δέ με χρόνον ἐνθάδ᾽ ἐρύκεις. ,

3

3

v

>

[4

e

-^

ou une situation qui stagne, d'autre part, l'absence, pour ἀνίη, des qualificatifs habituels des expressions de la douleur. L'étymologie de dvin est mal assurée; on lui en a rapproché lat. onus « fardeau»: cf. Boisacg, s.v. ἀνία; ERNOUT-MEILLET, s.v. onus; ou skr. dmivd « fléau ». Ces deux étymologies sont mises en doute par FRisk et CHANTRAINE, s.v. ἀνία. t7 j Les gloses anciennes donnent

tion », de cette famille:

Hsch.:

essentiellement le sens dérivé, « chagrin,

ἀνιᾶται" ὀδυνᾶται, λυπεῖται; Suidas:

E.M.: ἀνία" σημαίνει τὴν χαλεπωτάτην καὶ δυσίατον λύπην... (**)

Cf. LATACZ,

p. 70.

afflic-

ἀνία" λύπη;

FAMILLE

DE πῆμα

109

En opposition avec le verbe τέρπομαι, ἀνιάζουσιν marque l'ennui, peut-être mêlé d'inquiétude, des compagnons de Télémaque. La notion d’ennui est tout aussi nette dans le passage suivant qui décrit la lassitude des spectateurs devant la lutte prolongée et à forces égales d'Ulysse et Ajax:

V 721 "AM? ὅτε δή ῥ᾽ ἀνίαζον ἐυκνήμιδας ᾿Αχαιούς. Plus particulièrement, c'est l’acception « ennui » qui apparaît dans δαιτὸς dvin en p 446. La valeur « peine, chagrin, affliction », fréquemment alléguée pour cette famille de mots semble donc étre un développement sémantique ultérieur; à partir des poétes lyriques et des tragiques, il devient en quelque sorte synonyme de κῆδος ou de λύπη, une expression renforcée de la douleur morale (**) ; exemple: Sophocle, Ajax, 1005

ὅσας ἀνίας μοι κατασπείρας φθίνεις Combien de chagrins m’as-tu semés en mourant ?

2. La perception intellectuelle de πῆμα Le contenu «objectif» de πῆμα (par opposition aux sentiments et aux sensations) apparait aussi à travers diverses constructions oü il figure comme complément de verbes impliquant une perception de l'esprit, une activité intellectuelle et non une réaction émotive. Ces verbes sont essentiellement εἰσοράω, Bovλεύω, πιφαύσκομαι, ces deux derniers désignant toujours une prédiction. Le caractère « intellectuel » de eioopaw ressort surtout du contexte ; Ulysse représente à Achille la situation angoissante de l'armée achéenne et l'incertitude de son sort: I 229-231 ἀλλὰ λίην μέγα πῆμα, διοτρεφές, εἰσορόωντες δείδιμεν᾽ ἐν δοιῇ δὲ σαωσέμεν ἣ ἀπολέσθαι νῆας ἐυσσέλμους, εἰ μὴ σύ γε δύσεαι ἀλκήν. La perception du πῆμα est ainsi associée à une réflexion sur les événements, une évaluation des chances de l'armée achéenne.

De méme, le verbe βουλεύω, qui figure dans quatre emplois formulaires, marque la préméditation du mal: (**) Cf. ScHMIDT, doch

ein

spricht so ziemlich

(p. 587).

Synonymik,

eindringlisches

genau

Weh,

dem

t. II, pp. 587 sqq.: ein

schneidender

tragischen

« Aber vorwaltend ist ἀνία

Schmerz

δύη und. dem

der

Seele,

und

Homerischen

ent-

dyos. »

IIO

FAMILLE

DE πῆμα

€ 187 = x 300 μή τί τοι αὐτῷ πῆμα cf. € 179 = x 344 μή τί μοι αὐτῷ...

κακὸν βουλευσέμεν ἄλλο

exemple: Calypso jure ἃ Ulysse de ne lui faire aucun mal: ε 187-189 (55) μή τί τοι αὐτῷ πῆμα κακὸν βουλευσέμεν ἄλλο ἀλλὰ τὰ μὲν νοέω καὶ φράσομαι, doc’ ἂν ἐμοί περ αὐτῇ μηδοίμην, ὅτε με χρειὼ τόσον ἵκοι. La notion de « dessein, préméditation, intention » est particuliérement renforcée, dans l'extrait que nous avons choisi ici, par les verbes νοέω, φράσομαι qui suivent. Antinoos engage le mendiant Ulysse à ne pas essayer de tendre l'arc: φ 305-307 ὡς xai σοὶ μέγα πῆμα πιφαύσκομαι, αἴ ke τὸ τόξον ἐντανύσῃς᾽ οὐ ydp rev ἐπητύος ἀντιβολήσεις

ἡμετέρῳ ἐνὶ δήμῳ. Πιφαύσκομαι, avec sa valeur « faire voir, montrer, expliquer » se rapporte également, dans une certaine mesure, à une opération intellectuelle (99).

Les cas que nous joignons ci-dessous sont moins nets: πῆμα y est régi par un verbe signifiant « trouver »:

Polyphéme

adresse

à Apollon

des

malédictions

contre

Ulysse: ı 534-535 ὀψὲ κακῶς ἔλθοι, ὀλέσας dro πάντας ἑταίρους, νηὸς ἐπ᾽ ἀλλοτρίης, εὕροι δ᾽ ἐν πήματα οἴκῳ. Les mémes termes apparaissent avec quelques variantes, dans la prédiction de Tirésias: À 115 δήεις δ᾽ ἐνὶ πήματα οἴκῳ. Nous soulignons le fait que dans les deux derniers passages, πήματα peut avoir, selon les interprétations qu'on lui donne, une valeur plus émotionnelle, « souffrances », cette valeur résul-

tant peut-étre de l'emploi du pluriel. D'autre part, le contenu «intellectuel » de δήω et n'est pas assuré. La notion d'opération de l'esprit dans certains dérivés de εὑρίσκω (*") ; quant à l'emploi il semble surtout déterminé par l'expression du futur

εὑρίσκω apparait de δήεις, (98).

(ἢ) BÉRARD considère les vers € 184-187 comme interpolés. (**) Cf. par exemple:

E.M.:

(

s.v. εὑρίσκω;

Cf.

CHANTRAINE,

mdadorw

ἐμφανίζω, ὅ ἐστι φανεροποιῶ.

TAILLARDAT,

R.Ph.,

3° série,

t. XXXIV

(1960), pp. 232-235. (**) Cf. CHANTRAINE, $ 124 b.

s.v. δήω;

ID., G.H.,

t. I, $8215;

RiscH,

Wortbildung,

FAMILLE

DE

πῆμα

III

Nous joindrons encore le vers P 688, analysé ci-dessous, où la perception du πῆμα est indirectement exprimée par le verbe γιγνώσκω, marquant la perception intellectuelle proprement dite: γινώσκειν ὅτι πῆμα θεὸς Δαναοῖσι κυλίνδει.

3. Les interventions divines Dans quelques contextes, πῆμα partage certains emplois typiques d’äAyos et notamment la particularité d’être soumis à l'action divine. Ceci s'observe dans deux types de constructions : soit comme sujet de κυλίνδω ou ὑποδέχομαι, soit comme complément de verbes « infliger », « promettre », etc. 3.1. L'indication d'une intervention divine apparaît de la facon la plus systématique dans les emplois de πῆμα comme sujet de xuAôw ou ὑποδέχομαι; mais, à l'exception de P 688, celle-ci n'est jamais expri-

mée qu’indirectement, à travers le contexte: exemple:

P 98-99

ὁππότ᾽ ἀνὴρ ἐθέλῃ πρὸς δαίμονα φωτὶ μάχεσθαι

ὅν κε θεὸς τιμᾷ, τάχα οἱ μέγα πῆμα κυλίσθη θ 81-82 (°°) τότε γάρ ῥα κυλίνδετο πήματος ἀρχὴ Τρωσί τε καὶ Δαναοῖσι Διὸς μεγάλου διὰ βουλάς. De méme en construction completive: Ménélas annonce à Antiloque la mort de Patrocle: P 688-689 πῆμα θεὸς Δαναοῖσι κυλίνδει, [νίκη δὲ Τρώων. L’intervention divine est un peu plus lointaine dans la con-

struction de πῆμα avec ὑποδέχομαι en E 275. En vérité, cette série d'extraits nous montre que le substantif ne présente nullement un emploi systématique et formulaire de ce type d'expression, comme c'est le cas, nous le verrons, pour ἄλγος. Il s'agit plutót d'une caractéristique stylistique de l'ensemble du vocabulaire de la douleur, d'une représentation de la souffrance

s'expliquant par la croyance homérique en certaines actions particulières des dieux sur le déroulement des événements.

(**) Les vers 0 81-82 manquent dans certaines éditions anciennes: H ad 0 81-82: dy ἐνίαις τῶν ἐκδόσεων οὐκ édépovro: διὸ ἀθετοῦνται.

cf. schol.

112

FAMILLE DE πῆμα

3.2. La liste suivante, dans laquelle nous présentons les principaux exemples d'intervention divine dans les contextes oü πῆμα est notam-

ment régime des verbes τίθημι, ἀρτύω, (ἐπ-) ou (mpoo)dyw, κατανεύω, constitue un ensemble de constructions encore moins cohérent et systématique que celles énumérées ci-dessus : Il s'agit de l'allusion à une dispute entre Ulysse et Ajax à propos des armes d' Achille (199) :

λ 553-555

EN

οὐκ ἄρ᾽ ἔμελλες οὐδὲ θανὼν λήσεσθαι ἐμοὶ χόλου εἵνεκα τευχέων

οὐλομένων ; τὰ δὲ πῆμα θεοὶ θέσαν ᾿Αργείοισι. Nestor fait à Télémaque le récit d'une querelle aprés la prise de Troie, entre Agamemnon et Ménélas: Y 152 ἐπὶ yàp Ζεὺς ἤρτυε (19!) πῆμα κακοῖο Le génitif κακοῖο n'a d'autre fonction que de renforcer πῆμα dont il est par ailleurs souvent synonyme (14). . Antinoos accuse aussi une divinité:

p 446

Τίς δαίμων τόδε πῆμα προσήγαγε δαιτὸς ἀνίην ;

Voir encore Z 282, © 176, {2 547, Of. 242. Nous pouvons, à présent, tenter de tirer quelques conclusions de ces deux séries d'extraits. L'expression de l'intervention divine ne présente, dans les contextes de πῆμα, aucun caractère systématique ni aucun emploi formulaire défini, tout à l'opposé de ce qui se passe, nous le verrons, pour ἄλγος. De plus, cette action des dieux n'apparait pas nécessairement liée à la construction méme du substantif, comme sujet ou régime de certains verbes, mais ressort souvent de l'ensemble du contexte. D'autre part, la rection objective, caractéristique des neutres en -os, n'est pas associée de facon automatique à la notion « souf(1*9) Cet épisode semble faire partie d'un cycle épique plus récent, comme le suggère d'ailleurs l'expression « non homérique » παῖδες Τρώων en À 547 (sur le

modèle de υἷες ᾿Αχαιῶν). Cf. schol.

H ad À 547 ἀθετεῖ ' Aplerapyos. ἡ δὲ ἱστορία ἐκ

τῶν κυκλικῶν et AMEIS-HENTZE (note ad loc.). (1?) Le verbe dprów « arranger, préparer », alternant avec la forme

est rattaché au verbe dpaploxw. Cf. CHANTRAINE, s.v. ἀραρίσκω; Risch, bildung. δὲ 117 et 108 c. Cf. Hsch.: ἀρτῦναι" διαθεῖναι;

ἀρτυ(ν) θῆναι" παρασκευασθῆναι;

σκευάζειν.

(19) Cf. CHANTRAINE,

G.H., t. II, 8 77.

Suidas:

ἀρτύνω,

Wortἀρτύειν

FAMILLE

DE πῆμα

113

france » qui semble s'étre développée secondairement pour πῆμα ; au contraire, le substantif présente, dans chaque extrait cité ci-

dessus, la valeur « fléau, malheur, calamité ». Il semble donc que ce type d'expression relève plutôt de la représentation, selon la mentalité homérique, de la responsabilité

des dieux dans la souffrance humaine, par leurs actions occasionnelles sur le déroulement des événements (199). Nous citerons encore pour comparaison quelques constructions de πῆμα en rection objective, et qui ne se rattachent pas à l'action d'une divinité : Il s'agit de Scylla:

V. 231 Σκύλλην πετραίην, 7) μοι φέρε πῆμ᾽ ἑτάροισιν

des nefs achéennes: O 720-721 (νῆας), at δεῦρο θεῶν ἀέκητι μολοῦσαι ἡμῖν πήματα πολλὰ θέσαν, κακότητι γερόντων ou bien des Troyens qui encerclent Ulysse: A 412-413 τόφρα δ᾽ ἐπὶ Τρώων στίχες ἤλυθον domordwv, ἔλσαν δ᾽ ἐν μέσσοισι, μετὰ σφίσι πῆμα τιθέντες.

ἃ cóté des conclusions relativement claires que l'on peut tirer sur le plan théorique, cette rubrique nous a montré la difficulté de définir, dans les faits, dans les constructions particuliéres de

πῆμα, la valeur morphologique (« subjective ») supposée pour ce substantif. B. Les contextes sociaux de πῆμα Il nous reste à traiter d'un aspect important de la valeur « fléau,

malheur, calamité » de πῆμα. Nous y sommes amenée par la discussion notion

de

l'interprétation

qu'en

de « souffrance » contenue

a proposée

Porzig (1%).

dans le substantif

La

se charge,

(1**) Cf. par exemple: F. ROBERT, Homère, pp. 22-25; SEVERYNS, Homère. L'artiste, pp. 99 sqq. ; E. L. HARRISON, Phoenix, t. XIV (1960), p. 78; A. ADKINS, Merit and Responsability, notamment pp. 11-17; B. C. DrEgTRICH, Death, Fate and the Gods, pp. 284-326; R. B. ONtans, The Origins of European Thought, PP. 390 sqq. (1*€) I.F., t. XLII (1924). pp. 237-238.

114

FAMILLE

DE πῆμα

selon celui-ci, dans l’/liade principalement, d'une nuance d’opprobre (« schmachvoll ») ; plus précisément, il ne s'agit pas de honte ou d'opprobre social, mais d'un chátiment divin : «in πῆμα nicht « Schande » im Sinne sozialer Wertschätzung, sondern die Bedeutung des Frevelhaften, das die Strafe der Gótter nach sich zieht,

steckt. So kommt πῆμα zur Bedeutung «schmachvolle, durch góttliches Strafgericht verhangte, Niederlage ». Une telle notion de réprobation divine est suggérée à Porzig par le vers P 99, déjà analysé (pp. 111) : Ménélas devant l'attaque d'Hector:

P 98-99

ὁππότ᾽ ἀνὴρ ἐθέλῃ πρὸς δαίμονα φωτὶ μάχεσθαι ὅν κε θεὸς τιμᾷ, τάχα oi μέγα πῆμα κυλίσθη.

Plutót que le seul aspect religieux, un examen plus étendu du contexte permet, à notre avis, de mettre en évidence /a valeur essentiellement sociale de πῆμα : la notion dominante est, en effet,

celle de la τιμή, la position de l'individu dans la société et les

avantages honorifiques et matériels qui s'y attachent. Une telle valeur sociale peut étre confirmée dans chaque attestation du mot retenue par Porzig comme témoin d'une acception religieuse, et dans d'autres passages encore. Nous voudrions ici, en guise d'introduction, présenter un bref

résumé de quelques notions fondamentales sur les mécanismes des valeurs morales dans l'épopée, tels qu'ils ont été démontrés par Glotz et Gernet, puis dans divers ouvrages plus récents, parmi lesquels nous citerons ceux de Benveniste et d'Adkins, ce dernier ayant particuliérement développé les idées énoncées par ses prédécesseurs (195). (195) G. GLoTz, La solidarité de la famille, (Paris, 1904) ; L. GERNET, La pensée juridique et morale, (Paris, 1917); BENVENISTE, Vocabulaire des institutions indoeuropéennes, t. II, (Paris, 1969); A. ADKINS, Merit and Responsability, surtout pp. 10-73; Ip., B.I.C.S., t. VII (1960), pp. 23-32; Ip., C.Q., t. XIX (n.s.) (1969), pp. 20-33; ID., Moral Value and Political Behaviour in Ancient Greece, (ANCIENT CULTURE

AND

Society),

(Londres,

1972);

P.

HERRMANN,

Menschliche

begriffe bei Homer, Diss., (Hambourg, 1954); M. I. FiNLEv, The World seus, (1962); E. R. Dopps, Les Grecs et l'irrationnel, (Paris, 1965), ch. pP. 13-70; S. SAID, La faute tragique, (Paris 1978). J. CL Rıevinger, R.E.G., t. LX XXIX (1976), pp. 244-264, en notamment aux travaux d’ADkıns, définit la τιμή comme une relation, quelque chose conféré par les autres, dépendant non de l'individu seul,

Wert-

of OdysI et II, réaction comme mais de

FAMILLE

DE πῆμα

IIS

Tout à l'opposé de notre code éthique qui próne les vertus « coopératives » (altruisme, charité, civisme, etc.), la société homérique, dans la mesure oü nous permet de la reconstituer la superposition de diverses cultures dans la tradition épique, semble essentiellement fondée sur l'esprit de compétition: chaque individu doit, pour affirmer sa position face aux autres hommes, marquer sa supériorité et l'assurer par des gains sans cesse plus grands d'avantages sociaux. De plus, l'homme n'est pas considéré en tant qu'individu, mais comme membre d'une famille (/ato sensu), d'un yévos, dont il doit se montrer, s'il en est le chef, le défenseur inconditionnel et le responsable. La justice n'y existe pas comme autorité supérieure, mais se fait directement entre parties concernées, soit à l'intérieur du γένος, soit entre deux γένη. Dérivant directement de la structure méme de cette société, la vertu de loin essentielle, } ἀρετή, peut se définir comme l'ensemble des capacités physiques (adresse, force, etc.) ou morales (courage), ainsi que des avantages sociaux (richesses et honneurs) qui caractérisent la position sociale élevée d'un chef. Il s'agit donc d'une vertu proprement « compétitive », qui se traduit, dans le vocabulaire, par les ter-

mes les plus forts de louange (ἀγαθός, ἐσθλός, χρῆστος, ἄριστος, etc.) ou de dépréciation (κακότης, κακός, aloxpov, ἐλεγχείη). Ces vertus au niveau desquelles, en période de paix, peuvent s'élever les vertus dites « coopératives » (telle la σαοφροσύνη), reprennent aussitót leur place primordiale, en temps de guerre ou en face d'un quelconque danger. La marque de 1᾿ ἀγαθός est la τιμή, qui se confond en grande partie avec l'âper et désigne non pas seulement les honneurs, selon les traductions courantes, mais, en premier lieu, tous les biens matériels qui lui assurent sa place sur l'échelle sociale. La τιμή est un don des dieux et, en réalité, tous les hommes ont, pour ainsi dire, leur part de τιμή. L'individu n'existe en effet socialement que par son degré de τιμή: étre privé, méme dans la plus faible mesure, de celle-ci signifie s'approcher de l'indigence et de la nihilité, ce que l'on désigne par κακότης. Le devoir impérieux de 1᾿ ἀγαθός est donc de conserver sa τιμή: toute aggression ou atteinte à celle-ci constitue pour lui-méme et son yevos une chute dans la hiérarchie sociale. Ainsi seuls importent dans les actes d'un individu les résultats et l'efficacité, non les inten-

tions. L'homme dépourvu de τιμή (le κακός, le vagabond, etc.) n'a donc aucune défense contre l'àya0ós qui peut impunément le maltraiter.

l'ordre établi. En fait, l'essentiel des éléments définis par ADKINS est repris dans cette dernière étude: l'insertion de l'individu dans le groupe en fonction de sa τιμή, la défense de la collectivité, la valeur individuelle de cette vertu et son caractére non religieux. Le contexte social des expressions de la douleur, selon la conception qu'en présente

I. ANASTASSIOU

est,

nous

l'avons

déjà

noté

dans

l'introduction,

fort

différent et beaucoup plus général (douleur affectant plusieurs personnes) la définition que nous en donnons ici.

que

116

FAMILLE

DE πῆμα

La croyance en des dieux justiciers, protecteurs des faibles, appartient à un développement ultérieur de la pensée grecque, caractéristi-

que surtout de la poésie hésiodique, mais qui figure déjà dans l'Odyssée. Le terme ἀγαθός, dont le pluriel « animé » ne fait que de rares apparitions dans les poèmes homériques, n'a cependant pas la valeur de «classe sociale» qu'on lui trouve dans la littérature postérieure; l'emploi épique se limite, au niveau moral, à la désignation de vertus individuelles, et non d'une caste noble (195). Les notions religieuses n'interviennent, on le voit, que dans la mesure oü les dieux sont présentés comme donateurs de τιμή ; mais c'est là, pour

ainsi

dire,

que

se limite

l'action

des

dieux

dans

les

valeurs humaines. Ces notions, essentielles à la compréhension du fonctionnement de

la société homérique, des réactions émotives qui s'y attachent, interviendront encore dans l'étude d'autres termes de la douleur; πῆμα semble cependant s'y rapporter de façon toute particulière. Pour rendre plus nettes à l'esprit les idées sous-tendues dans le vocabulaire que nous aurons l'occasion de rencontrer maintes fois au cours de cette étude, et dans les chapitres suivants, nous nous permettons de présenter ci-contre un tableau des principaux termes de valeur dans les poèmes homériques, d’après l'étude qu'en a faite Adkins.

La valeur « malheur, calamité, etc. » de πῆμα semble ainsi se charger, dans un certain nombre de ses attestations, d'une notion d'atteinte ow de diminution sociale. Ces contextes peuvent se répartir, de facon générale, en deux types : I. Dans quelques cas (Γ 50, 160, Z 282), πῆμα se rapporte, directement ou non, aux malheurs dont Päris est responsable devant les Troyens ; 2. Πῆμα intervient dans les contextes de bataille et s'applique à la défaite, par opposition à différents termes désignant la victoire des ennemis (© 176, 1229, A 347, Ο 721, P 99, 688, Q 547). I. Responsable de la guerre de Troie par le rapt d'Hélène, Pâris se fait souvent remarquer, dans l'//ade, par une conduite peu glorieuse. Saisi de peur devant Agamemnon, il se dérobe et essuie les blâmes d’Hector (αἰσχροῖς ἐπέεσσιν T' 38) : T 48-51 μιχθεὶς ἀλλοδαποῖσι γυναῖκ᾽ εὐειδέ᾽ ἀνῆγες ἐξ ἀπίης γαίης, νυὸν ἀνδρῶν αἰχμητάων, πατρί τε σῷ μέγα πῆμα πόληΐ τε παντί τε δήμῳ, δυσμενέσιν μὲν χάρμα, κατηφείην δὲ σοὶ αὐτῷ. (195) Cf. P. HERRMANN,

of. cit., notamment,

pp. 37 sqq.

FAMILLE

DE

πῆμα

117

Tableau des termes de valeur (selon Adkins)

+ excellence compétitive (valeur dominante)

|

ἀρετή . . adj. de valeur : ἀγαθός = ἐσθλός = χρη-

— κακότης

. masc. et fém. : | κακός = δειλός =

στός

πονη-

ρός

ἀμείνων, βελτίων ἄριστος, βέλτιστος καλός

κακίων, κάκιστος

denigrement: aloxpov, αἴσχιον αἴσχιστος αἶσχος ἐλεγχείη, ἔλεγχος

excellence

αἶσχος = αἴσχεα

compétitive et

ἀεικέλιος, ἀεικελίως,

coopfrative

ἀεικής

αἰδώς

excellence coopérative |

πινυτός, caódpov, δίκαιος

(valeur inférieure)

πεπνυμένος δικαιοσύνη, σαοφροσύνη καλόν

Nous trouvons dans ce premier passage, une interessante opposition entre χάρμα et karndein qui reprend πῆμα du vers précédent. Karnpein, terme marquant, selon les interprétations, soit le découragement, soit la honte (197), est utilisé, dans les poèmes homériques, tantôt en liaison avec ὄνειδος « le bláme, le reproche », mettant en évidence la

notion de « honte » (II 498, P 556) (199), tantôt, dans notre passage, en antithése avec χάρμα, et cela chaque fois dans un cas de manquement aux devoirs du guerrier. (1)

Cf. LIDDELL-SCOTT, s.v. : « dejection »; EBELING, s.v. : « moestitia, turpido,

probrum,

compellatio »; CUNLIFFE,

s.v.

« a cause

of shame,

of disgrace,

a dis-

grace ».

Karngis, dont est dérivé κατηφείη, pourrait se traduire par «qui baisse les yeux, honteux, troublé », mais aucune étymologie du mot n'est süre: cf. CHANTRAINE, S.0. Cf. Hsch.: στυγνότης, ὄνειδος, αἰσχύνη, αἰδώς, ἀνία; Suidas: σκυθρωπότης et,

surtout pour l'« étymologie populaire »: E.M.: ἀπὸ τοῦ κάτω τὰ φάη βάλλειν τοὺς ὀνειδιζομένους ἣ λυπουμένους. (19%) “Oveabos peut être européennes:

skr.

nindati

rapproché « blämer,

de

diverses

gourmander », av.

formes näismi

verbales

indo-

« blámer », arm.

118

FAMILLE

DE πῆμα

De méme, κατηφής s'applique, en ὦ 432, à l'absence de vengeance à la mort de parents, ce qui constitue un grave défaut

d’apery, en vertu de

la solidarité à l'intérieur du groupe social qui impose au chef le devoir d'en défendre les membres et, en plus, lorsque l'un d'entre eux a subi

la violence, de le venger par un autre acte de violence ou, du moins, d'exiger une forte récompense pour les proches (parents ou amis) de la victime (199). En (2253, κατηφών sert d'insulte aux moins braves des fils de Priam (κακὰ rexvd, κατηφόνες cf. ( 260-261 rà δ᾽ ἐλέγχεα πάντα λέλειπται, |hedoral τ᾽ ὀρχησταί re, χοροιτυπίῃσιν ἄριστοι). Il semble donc que ces différents mots revétent essentiellement, chez Homére, une nuance

dépréciative devant un défaut d’apery (11). Tout aussi instructive est l'antinomie entre πῆμα et χάρμα. Χάρμα, perception subite d'un événement précis qui comble les désirs actuels de celui qui le perçoit (11, figure plusieurs fois dans un contexte de guerre et y désigne particulièrement la joie triomphante (T' 5x, 2 82, K 193 et en opposition avec ἐλεγχείη en \ 342). Cet emploi de χάρμα peut étre mis en rapport avec la valeur du substantif correspondant,

χάρμη, traduit erronément par « joie de combattre »; en fait, la χάρμη est la condition indispensable à la victoire (112). Héléne, dont on reproche le rapt à Páris, est encore qualifiée de πῆμα en T' 160: 3



^

,

#

»

9

38

=

,

μηδ᾽ ἡμῖν τεκέεσσί τ᾽ ὀπίσσω πῆμα λίποιτο.

Dans le vers Γ 51, cité ci-dessus, κατηφείην δὲ σοὶ αὐτῷ montre clairement la responsabilité du πῆμα qui incombe à Alexandre. A ce propos, un grand nombre de passages du chant III de l’Jliade mettent en évidence la notion d'outrage et d'opprobre, particuanicanem « injurier » qui présente une « prothése » comme le grec, etc. Cf. CHANTRAINE, s.v.; ID., Formation, p. 417. Cette prothèse s'expliquerait en posant *a,n-ei-d-: cf. BENVENISTE, Origines, p. 152; R. S. P. BEEKES, The Development of the Proto-Indo-European Laryngeals in Greek, (La Haye, 1969), pp. 46 sqq.; W. F. Wyatt, The Greek Prothetic Vowel, p. 27. (199 Cf. GLorz, La solidarité, ch. III, pp. 47-93. L. GERNET, La pensée juridique et morale, pp. 97-123; 140 sqq. ; A. ApkKiINS, B.1.C.S., t. VII (1960), surtout p. 30. (#19) Cf. Hsch.: κατηφόνες" καταίσχυντοι, κατηφείας ἄξια πράττουσαι; Suidas: στυγνοί, ἢ ἀναίσχυντοι; E.M.: ἄξιοι καταφονευθῆναι, ἐπονείδιστοι ἣ αἰσχύνης μεστοί,

ἀπὸ τοῦ κατηφής. Seul le verbe κατηφέω s'écarte de cette acception par sa valeur d'étonnement, de stupeur ou d'abattement (X 293, x 342) : cf. « sum demisso uultu, sum moestus prae pudore aut luctu » (EBELING, s.v.); «to have one's spirits dashed, become downcast » (CUNLIFFE,

s.v.).

(111) Cf. LATACZ, pp. 122-127; « plötzliche Reaktion auf den Eintritt höchst wünschenwerter Ereignisse in der Umwelt des Subjekts einstellte » (p. 126). (112) Cf. LATACZ, pp. 20 sqq., particuliérement p. 25.

FAMILLE

DE πῆμα

110

lierement celle d’atteinte ἃ la τιμή et de diminution sociale, dans le chef de Päris. Parmi ceux-ci, nous retiendrons quelques-uns

des plus caractéristiques. Hector invective Päris:

I' 40-45

aid” ὄφελες dyovós τ᾽ ἔμεναι ἄγαμός τ᾽ ἀπολέσθαι" καί κε τὸ βουλοίμην, καί κεν πολὺ κέρδιον ἦεν ἢ οὕτω λώβην τ᾽ ἔμεναι καὶ ὑπόψιον ἄλλων᾽ j| που καγχαλόωσι κάρη κομόωντες ᾿Αχαιοί, φάντες ἀριστῆα πρόμον ἔμμεναι, οὕνεκα καλὸν εἶδος Em’, ἀλλ᾽ οὐκ ἔστι βίη φρεσὶν οὐδέ τις ἀλκή. Outre le terme λώβη dont nous définirons ci-dessous la valeur d'« outrage » en tant qu'afteinte proprement dite à la τιμή de l'individu, nous relevons encore, comme terme de dépréciation, l'adjectif neutre ὑπόψιον désignant à la fois la « honte » et le « soupçon » (133), et qui cor-

respond sémantiquement à αἶσχος. D'autre part l'expression καλὸν εἶδος est opposée de facon ironique à l'absence de Bin et d’aAxn. Εἶδος, désignation du « corps visible », du « corps aspect » et, par spécialisation, de la « beauté naturelle », est

toujours employé dans un sens laudatif et habituellement lié aux vertus guerrières ; ce n'est qu'en c 3-4 et dans notre passage que, par contraste humoristique sans doute, il est opposé à la force physique (114). Cette force est exprimée à la fois par fin, terme général, et par ἀλκή qui désigne la «force défensive», face à χάρμη «force offensive » (115).

Ainsi, par le rapt d'Hélène, Alexandre a entraîné Troyens et Achéens dans le cycle infernal de la vengeance, puisque, selon le mécanisme mis en évidence par Glotz (115), toute mauvaise

(113) « Viewed

from

beneath, viewed

with

suspicious

looks

» LIDDELL-SCOTT,

s.v. Voir aussi CHANTRAINE, S.V. ὅπωπα. (112) Cf. Cl. SANDOZ, Les noms grecs de la forme, pp. 22-23. (18) Cf. LATACZ, pp. 28-31; BENvENISTE, Vocabulaire des institutions i.-e., t. U, pp. 71-83. E. M. HAMM, dans L./gr.E., s.v., souligne le large développement sémantique de ἀλκή, sans doute dés avant l'époque épique; servant de nom d'action à ἀλέξω, ἀμύνω (« Abwehr, Hilfe», « Verteidigung », sich zu verteidigen » = « Widerstandsgeist,

« Wille oder Fähigkeit etwas oder -kraft», « Kampf», « Kampfgeist,

-kraft », c.-à-d. « force défensive »), ce mot désigne aussi la force de vie qui met en mouvement (cf. l'emploi de ὄρνυμι, ὀρίνω) et peut se situer à un niveau aussi

élevé que les notions d'éperf ou de θάρσος. (it)

GLorz, La solidarité, ch. III, pp. 47-93.

120

FAMILLE

DE πῆμα

action commise sur la personne d'un autre groupe dott nécessatremeni se payer par une vengeance physique (en cas de meurtre, un nouveau meurtre) et un fort dédommagement en plus de la restitution de ce qui a été ravi. Tous les éléments de ce processus apparaissent de facon condensée dans le passage oü Ménélas

propose un duel entre lui et Páris pour mettre fin à la guerre (T 281-291) ; dans les conditions de ce pacte figurent quelques expressions caractéristiques parmi lesquelles nous pouvons citer τιμὴν δ᾽ ᾿Αργείοις ἀποτινέμεν (v. 286) ou τιμὴν... τίνειν (vv. 288-289). En Z 282, πῆμα se rapporte directement ἃ Alexandre: Z 282-283

μέγα γάρ μιν ᾿Ολύμπιος ἔτρεφε πῆμα

Τρωσί τε καὶ Πριάμῳ μεγαλήτορι τοῖό τε παισίν. Un tel reproche reparait quelques vers plus loin dans la bouche d'Héléne:

Z 350-351

ἀνδρὸς ἔπειτ᾽ ὥφελλον ἀμείνονος εἶναι ἄκοιτις, ὃς ἤδη νέμεσίν τε καὶ αἴσχεα πόλλ᾽ ἀνθρώπων. Joint à αἴσχεα, νέμεσιν désigne le « bláme collectif », l’« indignation » ou, selon les indications d'Eustathe, la « crainte du bláme d'autrui »;

c'est ainsi que αὐδώς est fréquemment lié à νέμεσις ou un verbe dérivé (exemple: N 122 αἰδῶ xai νέμεσιν) (117).

2. Πῆμα intervient dans une série de contextes assez clairs et cohérents, oü il se rapporte directement à la notion de défaite. Nous envisagerons en premier lieu les cas les plus évidents. 2.1. Dans l'affrontement qui met aux prises Hector et Dioméde, Zeus intervient en faveur des Troyens, donnant son appui à Hector:

Θ 175-176 γινώσκω δ᾽ ὅτι μοι πρόφρων κατένευσε Κρονίων νίκην καὶ μέγα κῦδος, ἀτὰρ Δαναοῖσί γε πῆμα.

(117) Cf. Ed. von ERrrA, Αἰδώς und verwandte Begriffe, Philologus, Supplementbd. XXX (1937), pp. 30 sqq.; A. CHEYNS, Recherches de Philologie et de Linguistique, 1r* série, (Louvain, 1967), p. 3; CHANTRAINE, s.v. νέμω. Cf. les gloses anciennes: E.M.: μέμψις, μομφή; Suidas: μέμψις, δίκη, ὕβρις,

φθόνος, τύχη; Hsch.: ὕβρις, μέμψις, φθόνος; EUSTATHE, 646, 60 ad Z 351: ᾿Ιστέον δὲ ὅτι τό, μὴ νέμεσιν εἰδέναι καὶ αἴσχεα καὶ τὸ ἐξῆς, ὡς ἀνωτέρω κεῖται, χαρακτήρ ἐστιν ἤθους θράσεος καὶ οὐδὲ ἔμφρονος.

FAMILLE DE πῆμα

121

Ce premier passage est particuliérement révélateur non seulement

parce qu'Z oppose directement πῆμα el νίκη, mais encore κῦδος pour lequel nous pouvons apporter quelques précisions sémantiques. Kööos présente une valeur toute particulière face aux quasi-synonymes auxquels il est habituellement identifié: εὖχος qui désigne la glorification personnelle du vainqueur ou κλέος qui est la rumeur publique, durable, accompagnant un triomphe. Kó8os, abusivement traduit par « gloire », ne comporte, en vérité,

aucune idée de parole nid’effet; 5/ est la cause d'un exploit. Étroitement apparenté aux termes μένος, ἀλκή, Bin ainsi que κράτος, κῦδος correspond plus exactement au « pouvoir », à la « puissance ». Bien plus, il semble agir comme un falisman de suprématie : le don de κῦδος assure le triomphe à celui qui le reçoit. C'est ce qui ressort notamment de la construction trés fréquente de ce mot comme régime d'un verbe « donner » dont le sujet est une divinité: le dieu procure de cette manière un avantage instantané et irrésistible à celui qu'il veut favoriser (118). Particuliérement significatifs à cet égard sont les vers suivants:

A 278-279 ἐπεὶ οὔ ποθ᾽ ὁμοίης ἔμμορε τιμῆς σκηπτοῦχος βασιλεύς, ᾧ τε Ζεὺς κῦδος ἔδωκεν. Puisque la tim? n'a jamais été égale pour un roi porte-sceptre, à qui Zeus a donné le &ádos (trad. Benveniste).

où apparaît de facon évidente le lien entre le κῦδος et la τιμή:

le κῦδος évoque le gain de τιμή qui accompagne une victoire. 2.2. Méme opposition entre πῆμα et νίκη en P 688-689, à la mort de

Patrocle: P 688-689 πῆμα θεὸς Δαναοῖσι κυλώδει, νίκη δὲ Τρώων. Dans les combats furieux du chant XI de l’/liade, Hector mène les

Troyens à la victoire (A 347): Agamemnon a

quitté le champ de

bataille :

Hector triomphe: À 287-289 ἀνέρες ἔστε, φίλοι, μνήσασθε δὲ θούριδος ἀλκῆς" οἴχετ᾽ ἀνὴρ ὥριστος, ἐμοὶ δὲ μέγ᾽ εὖχος ἔδωκε Ζεὺς Κρονίδης.

(119). Nous reprenons ici les conclusions des études de A. CoRLvu, Recherches sur les mots relatifs à l'idée de la prière, pp. 180 sqq. et surtout de BENvENISTE, Vocabulaire des institutions i.-e., t. II, ch. VI, pp. 57-69. Voir aussi H. TRÜMPY, Kriegerische Fachausdrüche im Griechischen Epos, pp. 196 sqq.

122

FAMILLE DE πῆμα L'expression μνήσασθε δὲ θούριδος ἀλκῆς est un type de formule d'exhortation au combat, construit sur le modéle du syntagme parallèle μνήσαντο δὲ χάρμης, par exemple (115).

Le terme εὖχος retient ici notre attention. La caractéristique d'eôyos et des mots apparentés à la méme famille est de désigner une proclamation, généralement de caractére solennel, la revendication d'une victoire dont on veut faire prendre acte ou la reconnaissance d'un titre de supériorité et, de facon plus générale, comme pour le mycénien ewketo, la revendication publique et de caractère social d'un droit conquis par le sujet ou concédé par l'adversaire ou par un dieu (1290), Quelques vers plus loin, dans le méme passage, nous obser-

vons l'expression suivante dans la bouche de l'Achéen Dioméde: À 318-319 ἐπεὶ νεφεληγερέτα Ζεὺς Τρωσὶν δὴ βόλεται δοῦναι κράτος 7)é περ ἡμῖν. Ici encore apparait un terme caracteristique des contextes de victoire et de defaite: κράτος. Face aux diverses expressions du vocabulaire de la « force », κράτος présente une valeur propre, celle de « supé-

riorité » ou de « prévalence », dans les épreuves d'habileté ou de force, et plus particuliérement la notion de « pouvoir (d'autorité) », puisque le κράτος se manifeste aussi bien à l'assemblée qu'à la guerre (131), Ces deux expressions, εὖχος et κράτος, s'opposent, de façon un peu lointaine, il est vrai, avec le πῆμα, identifié à Hector, en A 347: Νῶιν δὴ τόδε πῆμα κυλίνδεται, ὄβριμος “Ἕκτωρ. Nous pouvons donc conclure que, dans ce passage encore, πῆμα, assocté à la notion de défaite et opposé à divers termes de la victoire, se charge d'une valeur sociale.

2.3. Quelques cas sont moins évidents, mais contiennent des termes caractéristiques des notions de τιμή-ἀρετή. Il s'agit du vers O 721 où la responsabilité des défaites troyennes est rejetée sur la faiblesse (xaxóτης) des vieillards :

(115) LATACZ, pp. 27 sqq. (12°) Cette famille de mots a été étudiée particulièrement par: CorLU, Recherches sur les mots relatifs à l'idée de la prière, pp. 151 sqq.: J.-P. PERPILLOU,

Mélanges Chantraine, pp. 169-182. L. Ch. MUELLNER,

The Meaning of εὔχομαι.

Through its Formulas, (Innsbruck, 1976). Plus anciennement déjà, L. DzRov, Les Études Classiques, t. XVI (1948), pp. 336 sqq. percevait le sens propre de cette famille. Cf. aussi CHANTRAINE, S.V. εὔχομαι. (3!) Cf. BENvENISTE, Vocabulaire des institutions i.-e., t. II, ch. VII, pp. 71-83.

FAMILLE

DE

πῆμα

123

O 720-723 (νῆας) at δεῦρο θεῶν ἀέκητι μολοῦσαι ἡμῖν πήματα πολλὰ θέσαν, κακότητι γερόντων, ot μ᾽ ἐθέλοντα μάχεσθαι ἐπὶ πρυμνῇσι νέεσσιν

αὐτόν τ᾽ ἰσχανάασκον ἐρητύοντό τε λαόν. Cette culpabilité des Anciens de Troie est par ailleurs présentée comme une erreur de jugement: βλάπτε φρένας... Ζεύς (O 724). Face aux revers achéens: I 229-230

ἀλλὰ λίην μέγα πῆμα, διοτρεφές, εἰσορόωντες δείδιμεν est décrite l'attitude victorieuse d'Hector, et méme

les excés

de son triomphe:

I 237-239

“Ἕκτωρ δὲ μέγα σθένεϊ βλεμεαίνων

μαίνεται ἐκπάγλως, πίσυνος Διΐ, οὐδέ τι τίει

ἀνέρας οὐδὲ θεούς.

I 244-245

ταῦτ᾽ αἰνῶς δείδοικα κατὰ φρένα, μή οἱ ἀπειλὰς ἐκτελέσωσι θεοί.

De méme: I 241 στεῦται yàp νηῶν ἀποκόψειν ἄκρα κόρυμβα. En

contraste

avec

le πῆμα,

la défaite des Achéens,

nous

relevons ici quelques expressions caracteristiques marquant lattitude triomphante d'Hector: μέγα σθένεϊ βλεμεαίνων (v. 237), ἀπειλάς (v. 244), στεῦται (v. 241), et méme les excés de cette fureur: μαίνεται (v. 238), οὐδέ τι τίει (vv. 238-239). Nous retiendrons les termes les plus typiques des contextes de τιμή. Le verbe βλεμεαίνω, construit avec le datif σθένεϊ en fin de vers, constitue une expression qualifiant la force supérieure d'un dieu (Héphais-

tos en Y 36), d'un animal féroce (P 135, M 42) ou d'un héros (Panthoos en P 22, Hector en © 337, I 237), fauves et guerriers figurant souvent, l'un et l'autre, dans une comparaison (Panthoos comparé à une panthére, un lion et un sanglier en P 22, le lion représentant Ajax en P 135 et Hector en M 42) (123). (33) Cf. E.M.: τῇ ἑαυτῇ δυνάμει γαυριῶν xai ἐπαιρόμενος, μαργαίνων xai ἐνθουσιῶν, σφοδρῶς ἐπιρρωννύμενος. “Ἔνιοι δὲ τῷ βλέμματι φοβῶν, οἷον τὴν δύναμιν διὰ βλέμματος ἐνδεικνύμενος; Hsch.: βλεμεαίνειν’ γαυριᾶν, ἐπαίρεσθαι, πεποιθέναι, εὐθυμεῖν, χαίρειν, πιστεύειν, ἀφρίζειν, ὀργίζεσθαι; EBELING, s.v., « superbio s. insolentius me fero »; signification inconnue chez CUNLIFFE, s.u., CHANTRAINE, S.U.

124

FAMILLE DE πῆμα

Στεῦται semble faire partie du vocabulaire (tels εὖχος, ἀπειλή et d'autres mots) par lequel le héros homérique affirme ses qualités ou

revendique ses droits dans la société de rivalité où il vit. Se rattachant à la racine i.-i et grecque *síeu- « faire l'éloge à haute voix », «laut preisen », « lobpreisen » (135), ce verbe désigne, en effet, une Proclamation officielle ou solennelle, par exemple à propos d'Arés:

στεῦτ᾽ ἀγορεύων [Τρωσὶ μαχήσεθαι «il proclamait

publiquement

qu'il

combattrait contre les Troyens » (E 832-833, cf. Γ 83, p 525). Cette déclaration concerne généralement le sujet lui-méme, avec une nuance de défi (l'a&de Thamyris voulut rivaliser avec les Muses: oreûro yàp εὐχόμενος νικησέμεν «il affirmait en se vantant qu'il les battrait » B 597), ou de menace (le prince troyen Laomédon menace Poséidon et Apollon : στεῦτο δ᾽ ὅ γ᾽ ἀμφοτέρων ἀπολεψέμεν οὔατα χαλκῷ « il menaçait de nous écorcher à tous deux les oreilles avec le bronze » ® 455). Il peut s'agir simplement d'une intention (στεῦτο yàp ᾿Ηφαίστοιο πάp' οἰσέμεν ἔντεα καλά « car elle prétendait ramener de chez Héphaistos de belles armes» Z 191) et, sans méme une idée de parole: στεῦτο δὲ διψάων méew « (Tantale), dans sa soif, voulait boire » (À 584). Il est remarquable d'ailleurs que στεύομαι se trouve rapproché de εὔχομαι et vido en B 597, de ἀπειλέω en 455. 2.4. Nous voudrions réserver une place particulière au vers (2 547

qui montre mieux que tout autre Je rapport entre le πῆμα, défaite ou malheur à la guerre, et la perte de richesses et de considération sociale qu'il entraine: Achille s'adresse à Priam qui est venu chez lui rechercher le cadavre d’Hector: (2 543-548 Kai σέ, γέρον, τὸ πρὶν μὲν ἀκούομεν ὄλβιον εἶναι" ὅσσον Λέσβος ἄνω, Μάκαρος ἕδος, ἐντὸς ἐέργει καὶ Φρυγίη καθύπερθε καὶ ᾿Ελλήσποντος ἀπείρων, τῶν σε, γέρον, πλούτῳ τε kai vidor φασὶ κεκάσθαι' αὐτὰρ ἐπεί τοι πῆμα τόδ᾽ ἤγαγον Οὐρανίωνες, 4

fi

^

PCT»?

ν

»

,

αἰεί τοι περὶ ἄστυ μάχαι τ᾽ ἀνδροκτασίαι re. +

vn

»»

,

Associé aux expressions de la guerre, πῆμα s'oppose directement à

la description du bonheur matériel et de la richesse, exprimés respectivement par ὄλβιος, terme chargé de valeur émotive, et πλοῦτος, dési-

(133)

Cf. véd.

stduli, stdvate,

av. slaoiti, etc. Voir

POKORNY,

p.

1035

; FRISK,

s.v. Il faut sans doute écarter l'étymologie de στεῦμαι, proposée par BotsAcQ, s.v., qui rattache ce verbe au substantif σταῦρος « pieu » et au thème i.-e. *stheu« se tenir debout », en prenant comme point de départ le passage X 584 oü στεῦτο signifierait, selon lui, «se tenir debout »; de là se serait développée la signification « affirmer, prétendre », comme got. stiurjan « établir », v.-h.-a. stiuri « fort,

imposant ». Cf. aussi M. LEUMANN, Homerische Wörter, p. 211.

FAMILLE DE πῆμα

125

gnation neutre des biens matériels (122). À cette prospérité s'attache naturellement, et particuliérement dans la société homérique oü

l'individu n'existe que par son degré de puissance et de bien-étre, une notion de gloire personnelle évoquée par le verbe κέκασμαι « exceller, briller» (135); la richesse est la preuve tangible de la τιμή d'un individu, de l'étendue de son pouvoir. Cette notion de τιμή ressort encore plus particuliérement des vers précédents, du « mythe des jarres » par lequel Achille explique à Priam la facon dont Zeus répartit entre les hommes bonheur et maux, à chacun leur part de τιμή (N 522-533), (cf. p. 133). 2.5. Le vers P 99, dans lequel Porzig voit la preuve d'une signification d'opprobre marqué du chátiment divin pour πῆμα, s'inscrit en vérité dans un contexte plus large de τιμή et α’ ἀρετή, l'intervention des dieux n'en étant qu'un aspect. Dans les combats autour du corps de Patrocle, Ménélas se

retrouve seul, menacé par Hector, et songe au repli:

P 93-1o1 μή τίς μοι Δαναῶν νεμεσήσεται, ὅς κεν ἴδηται.

Εἰ δέ κεν ἽἝκτορι μοῦνος ἐὼν καὶ Τρωσὶ μάχωμαι αἰδεσθείς, μή πώς με περιστείωσ᾽ ἕνα πολλοί" Τρῶας δ᾽ ἐνθάδε πάντας ἄγει kopudaiodos "Extwp. ᾿Αλλὰ rin) μοι ταῦτα φίλος διελέξατο θυμός ; ὁππότ᾽ ἀνὴρ ἐθέλῃ πρὸς δαίμονα φωτὶ μάχεσθαι ὅν κε θεὸς τιμᾷ, τάχα οἱ μέγα πῆμα κυλίσθη; τῶ μ᾽ οὔ τις Δαναῶν νεμεσήσεται, ὅς κεν ἴδηται * Exropi χωρήσαντ᾽, ἐπεὶ ἐκ θεόφιν πολεμίζει.

(124) Cf. C. DE HEER, Μάκαρ, εὐδαίμων, ὄλβιος, εὐτυχής, (Amsterdam, 1969), PP. 1-19; CHANTRAINE, s.v., ὄλβος, πλοῦτος. SCHMIDT, Synonymik, t. IV, ch. 185, établit nettement la distinction entre πλοῦτος, expression de la richesse matérielle et de la puissance dans ce qu'elle a de sensible extérieurement, et ὄλβος, terme plus charge de valeur émotive (« chance », « bonheur »): « Daher bedeutet dann. πλοῦτος bald durch die ganze Literatur den überfliessenden, nach aussen hin seinen Einfluss äussernden, Macht, Ehre und Ansehn gebenden Reichtum, und die πλούσιοι erscheinen leicht als ein eigener politischer Stand, der mit dem Gelde den hóchsten Einfluss verbindet » (p. 381) ; « Schon bei Homer bedeutet öAßos den Segen, d.h. das Wohlergehen, den Wohlstand; worunter sowol die Glücksgüter, als auch, und zwar vorzüglich, die glückliche Lage überhaupt verstanden wird. » (95) Le parfait κέκασμαι, sur lequel a été probablement refait le présent καίνυμαι, pourrait appartenir à une racine *kad- (cf. κεκαδμένος chez PINDARE, OI. I, 27), représentée encore par le parfait 35 pl. skr. Säsadısh, part. Säsadäna« exceller, se distinguer ». Cf. .CHANTRAINE, s.v. κέκασμαι, καίνυμαι; ID., G.H., t. I, p. 435; POKORNY, PP. 516-517; PRISK, s.v. κέκασμαι; MAYRHOFER, s.v. $ad-.

126

FAMILLE

DE πῆμα

Le contexte montre clairement de quelle facon la τιμή de Ménélas est engagée dans la situation. Aprés la mort de Patrocle, son devoir de chef lui impose de protéger le corps de son camarade. D'autre part, du cóté troyen, nous assistons aux efforts d'Hector pour outrager le cadavre de son ennemi; il s'agit d'un geste rituel et pour ainsi dire obligatoire, selon le code éthique de l'épopée (135).

Quelques termes, pour lesquels il n'existe aucune traduction française parfaitement adéquate, désignent, dans ce passage, les sentiments de Ménélas face à ses obligations et à l'impossibilité oü il se trouve de les assumer. L'un de ces termes, αἰδέομαι, contient une valeur positive et active, une notion de vertu, que dissimule notre traduction « par honte » : l’alöws, en effet, n'est

pas véritablement la « honte » ou la « pudeur », mais une « force » qui pousse à agir comme un ἄριστος, c'est la qualité guerriére par excellence. Le verbe νεμεσάομαι contient plutót une nuance négative, de retenue (137). Le point commun de ces deux expressions est le rapport étroit avec la qualité d’äpıoros, avec l'éthique héroique ainsi qu'avec la réaction de la société devant l'attitude d’un individu. L'intervention divine, même si elle apparaissait déjà discrétement dans quelques contextes de πῆμα étudiés jusqu'à présent, revét dans ce dernier passage, il faut le reconnaitre, une importance toute particuliére. Cette mention n'efface cependant pas, selon nous, l'allusion trés nette aux réalités sociales. En vérité, la

supériorité Hector

supra-humaine

semble

plutót

un

et

divine

prétexte,

que une

Ménélas

attribue

justification,

un

à peu

rhétorique, à sa retraite devant un ennemi, car habituellement limmixtion des dieux dans les affaires humaines n’implique nullement l'irresponsabilité de ceux-ci (139). (139) GERNET, La pensée juridique el morale, pp. 211 sqq., 264 sqq. ; Ch. SEGAL, The Theme of the Mutilation of the Corpse in the Iliad, Mnémosyne, Suppl. XVII (Leyde, 1971). (15 Ces notions sont diversement exprimées et avec quelques variantes dans les ouvrages suivants: C. E. von ERFFA, Philologus, Supplementbd. XXX, H. 2, (1937), pp. 4-43: W. J. VERDENIUS, Aldas bei Homer, Mnémosyne, 3* série, t. XII (1945), pp. 47-60; GLorz, La solidarité de la famille, pp. 94-103 (αἰδώς = «sentiment du devoir s); CHEVNS, Recherches de Philologie et de Linguistique, ıre série, (Louvain, 1967), pp. 3-33; B. SNELL, s.v. αἰδώς et S. LASER, s.v. αἴδομαι, αἰδέομαι dans L.fgr.E.; CHANTRAINE, s.v. αἴδομαι. (3*) ADKINS, Merit and Responsability, pp. 11 sqq., considère ce passage comme un «morceau de littérature ». Cf. encore: B. C. DIETRICH, Death, Fate and

the Gods, (Glasgow, 1967), pp. 284-326; R. B. Onıans,

The Origins of European

FAMILLE DE πῆμα

127

Dans cet ensemble d’extraits, s’inscrivant chacun dans un contexte de défaite, πῆμα revét une valeur particuliére, plus

« chargée » que la seule notion de « malheur ». Πῆμα s'identifie, en effet, à cette défaite elle-méme, avec tout ce que celle-ci implique de dégradation matérielle et honorifique pour l'individu et le groupe auquel il appartient. Πῆμα s'oppose ainsi à la victoire, νίκη, et à une série d'expressions caractéristiques de l'attitude iriomphante du vainqueur, κῦδος, εὖχος, κράτος, ἀπειλή, στεῦμαι, BAeueaivw. Révéla-

trice surtout de la perte de τιμή, c'est-à-dire de la diminution sociale qu’entraine la défaite, est /'antinomie observée entre πῆμα et les désignations de la prospérité matérielle : πλοῦτος et ὄλβος. Cette méme valeur sociale de πῆμα pourrait ainsi se retrouver de facon plus générale dans quelques autres emplois du terme, déjà analysés, dans des contextes de défaite et oü les notions de τιμή et d’apern ne figurent pas directement ni explicitement : K 453, A 413, O 110 et X 288. 3. Cas divers (B 163, À 115, p 597, o 305) : Dans quelques passages de l'Odyssée, lacception « malheur, calamité » de πῆμα semble encore recevoir une connotation de diminution sociale, d'atteinte à la τιμή de l'individu. Il s'agit, par exemple, de la description du sort futur d'Ulysse à Ithaque, dans la prédiction que lui fait Tirésias: À 115-118 δήεις δ᾽ ἐνὶ ἄνδρας ὑπερφιάλους, ot μνζαόλ)μενοί {τε τ)έην ἀλλ᾽ ἤτοι κείνων γε βίας

πήματα οἴκῳ, τοι βίοτον κατέδουσι ἄλοχον καὶ ἕδνα διδόντες. ἀποτίσεαι ἐλθών.

L'humiliation, la dégradation sociale d'Ulysse, spolié pendant son absence de sa richesse, de son autorité et de sa haute

considération sociale par des usurpateurs, constituent les πήματα du héros au logis. Le terme βίη désigne précisément les actes de violence des prétendants (129). Selon les mécanismes de la société homérique, ces actes appellent immédiatement en retour la vengeance meurtrière Thought, (Cambridge, 1951), pp. 390 sqq.; E. L. HARRISON, Phoenix, t. XIV (1960), p. 78; S. SAID, La faute tragique, ch. I. Opinion sensiblement différente chez E. R. Dopps, Les Grecs et l'irrationnel, (Paris, 1965), ch. I, pp. 13-30. (139)

Cf. CHANTRAINE,

$.U.

128

FAMILLE

DE πῆμα

d’Ulysse lorsqu’il reconquerra le pouvoir ἃ Ithaque; cette compensation est désignée ici par le terme technique (ἀπο)τίνυμαι « faire payer, expier » (130). Nous

trouvons

ainsi

le renversement

des

róles,

la ven-

geance d'Ulysse qui écrasera la puissance des prétendants et causera, en revanche, le πῆμα de ses ennemis, dans les vers B 163-166 analysés précédemment (cf. p. 105) : τοῖσιν yàp μέγα

πῆμα κυλίνδεται B 163. Se rapportant au méme contexte social, nous pourrions joindre, bien que les indices y soient moins nets, les vers p 597, o 305, par exemple. Dans un certain nombre de ses emplois, πῆμα se rapporte donc à un fait précis, l'atteinte à la τιμή de l'individu et du groupe auquel il appartient, c'est-à-dire, selon la définition qui a été donnée de ce concept, aux honneurs qui lui sont dus comme marque de sa haute situation sociale, mais fondamentalement à tout ce qui contribue à cette position privilégiée, pouvoir et richesses matérielles. Ainsi, dans les cas extrêmes, défaite à la guerre ou spoliation des droits d'Ulysse à Ithaque, la privation de τιμή est une menace directe pour la survie ou l'existence méme de l'individu.

(139) Le rapport entre les mots τιμή, riw, τιμάω, ἅτιμος, d'une part, et rivw «payer», τίνυμαι «faire payer, faire expier», τίσις «châtiment, vengeance », ärıros « impuni », ποινή « réparation d'un crime» (cf. lat. poena, punire, i.-e. *k*ei-), d'autre part, c'est-à-dire entre la notion d'« honneur » et celle de « punir », n'est pas évidente et incite à supposer que les deux groupes appartiennent à deux familles étymologiques distinctes. C'est la solution qu'adopte, par exemple, BENVENISTE, Vocabulaire des institutions i.-e., t. II, pp. 50-51, à la suite de SCHULZE,

Quaestiones

epicae,

pp.

335-356

(cf. aussi

LIDDELL-SCOTT,

s.v.).

D'autres auteurs ont cependant insisté sur l'unité sémantique et étymologique de ces mots (BorsACQ, s.v. τίνω, rlw; FRISK, s.v. τίω, τιμή, ποινή; POKORNY, pp. 636-637; MAYRHOFER, s.v. cdyale, cdyati, cäyıkh, cikéti). À partir d'une racine i.-e. *k"ei- «faire attention à quelque chose », pourraient s'étre spécialisés les divers sens suivants: « avoir une crainte respectueuse pour, honorer, estimer, évaluer, venger, punir », comme il apparalt clairement à travers

le

skr.

cikéti

cáyati « remarquer,

«remarquer,

faire

attention », cáyafe,

craindre, honorer », cäysk « profondément

« venger,

punir »,

respectueux » et

dpacitih « rémunération ».

C'est à cette hypothèse que s'attache notamment Apkıns, B.I.C.S., t. VII (1960), pp. 23-33: suivant la définition qu'il en a donnée, la τιμή recouvre, en effet, à la fois les notions d'honneur et de récompense, les possessions matérielles,

le rang social et les marques d'égards; toute atteinte à la τιμή d'un individu doit étre compensée, selon le code éthique de la société homérique, par la restitution et l'addition d'une quantité considérable de biens matériels, opération désignée par (dmo)rivew, ποινή.

FAMILLE DE πῆμα

129

Vu l’importance centrale de cette notion de τιμή dans la société homérique, nous ne serons pas surpris de trouver, dans ce type de contexte, la plupart des expressions de la douleur. Πῆμα cependant, au contraire des autres termes, ne désigne jamais une réaction Emotive ou un phénomène psychique qui frappe une personne ; conformément à la valeur « prédicative » que nous lui avons reconnue, πῆμα s’identifie à cette notion d'atteinte à la

τιμή; il est lui-meme le facteur ou la cause de la diminution sociale. Pour clore cette rubrique,

nous voudrions

πῆμα, désignation occasionnelle terme propre λώβη.

encore confronter

de cet abaissement

social,

au

Enquête sur λώβη

“Δώβη, traduit habituellement par «outrage » (#1), est, dans l'épopée, le terme propre qui désigne la perte de τιμή et figure, pour chacun de ses emplois, dans un contexte précis de τιμή. I. Awfn causée par une privation de marque d'honneur : La notion de λώβη s'applique particulierement au cas d'Achille qui fut dépouillé par Agamemnon de sa part de butin, la captive

Briséis, désignée par yépas :

I 385-387

οὐδ᾽ ei μοι τόσα δοίη ὅσα ψάμαθός τε κόνις re, οὐδέ κεν ὧς ἔτι θυμὸν ἐμὸν πείσει ᾽Αγαμέμνων, πρίν γ᾽ ἀπὸ πᾶσαν ἐμοὶ δόμεναι θυμαλγέα λώβην. Ce passage présente, pour la valeur de λώβη, quelques indices parti-

culiérement intéressants.

Les mots γέρας (cf. I 344 ἐκ χειρῶν γέρας

εἵλετο) et τιμή recouvrent, en effet, deux concepts connexes. Le γέρας, (A) Cf. EBELING, s.v. «labes, ignominia, dedecus, iniuria, contumelia, qui dedecori est »; CUNLIFFE, s.v. «treatement without regard to right or decency, despiteful usage, outrage »; LIDDELL-SCOTT, s.v. « outrage, dishonour, disgrace ».

Les gloses anciennes donnent les explications suivantes: Hsch. : βλάβη, ὄνειδος, ἀπώλεια, χλεύη, ψεῦδος, ὕβρις; E.M.: ἡ ὕβρις ἡ ἐπὶ κακῷ περιβόητος. L'étymologie est trés incertaine: les rapprochements proposés avec lat. labor (i.-e. %ob-), lat. läbös « tache », skr. /ajyaté « avoir honte » ou encore v.-irl. lobar « faible » sont tous douteux: cf. Boisacg, s.v.; FRISK, s.v. ; ERNOUT-MEILLET, s.v. ldb-[Idb-. ῬΟΚΟΕΝΥ, p. 960, suivi par CHANTRAINE, s.v., rattache gr. λώβη « schimpflige Behandlung, Schmach, Misshandlung, Schaden » à lit. slogà « Plage, Landplage », « fléau »,

lette

släga

«Schaden,

Beschwerde»,

« accabler, faire du mal, tourmenter ».

etc.,

d'une

racine

i.e.

*sleg®-

130

FAMILLE DE πῆμα

bien en nature, prélevé sur le butin mis en commun et partagé aprés le sac d'une ville, ou récompense d'un exploit ou encore prérogative

héréditaire, désigne une prestation due au βασιλεύς. Tout comme la τιμή, le γέρας est avant tout un apanage de la condition royale, de la situation de chef, et comprend à la fois témoignages de respect et avantages matériels. La privation de γέρας, comme celle de τιμή, correspond à une perte de rang. La distinction entre les deux mots réside cependant dans le fait que le γέρας, de caractére occasionnel, est assigné par les hommes, au contraire de la τιμή qui, faisant partie du destin de chaque

individu,

est une dignité d'origine divine, conférée

par la μοῖρα, par exemple (cf. A 159, 161 (152)). L'attribution de γέρας est donc consécutive à la détention de la τιμή. Ceci constitue le contexte du passage étudié. L'emploi du verbe ἀποδόμεναι, d'autre part, désignant l'opération de restauration de la τιμή, revêt probablement aussi une importance significative pour la valeur de λώβη. Dans quelques-unes de ces acceptions, en effet, ἀποδίδωμι semble étre synonyme de (ἀπο)τίνω, terme technique indiquant la « compensation » (133). Nous rencontrons ainsi ἀποδίδωμι dans le contexte de la querelle entre Achille et Agamemnon

pour leur part de butin (A 133-134 Ἦ

ἐθέλεις, ὄφρ᾽ αὐτὸς ἔχῃς γέρας,

αὐτὰρ ἔμ᾽ αὔτως [ἦσθαι δευόμενον, κέλεαι δέ με τῆνδ᾽ ἀποδοῦναι; « veux-tu, pour que toi-méme tu gardes ta part de butin, que moi en revanche je reste ainsi privé de la mienne, et tu m'invites à rendre la captive? »), dans le pacte qu'Agamemnon propose aux Troyens (I' 285-286 Τρῶας ἔπειθ᾽ ᾿Ελένην kai κτήματα πάντ᾽ ἀποδοῦναι, [τιμὴν δ᾽ ᾿Αργείοις ἀποτινέμεν ἦν τιν᾽ ἔοικεν « alors les Troyens devront nous rendre Hélène et tous les biens et payer aux Argiens une récompense qui convienne »), dans la vengeance d'un meurtre (Σ 498-499 δύο δ᾽ ἄνδρες ἐνείκεον εἵνεκα ποινῆς [ἀνδρὸς ἀποφθιμένου᾽ 6 μὲν εὔχετο πάντ᾽ ἀποδοῦναι « deux hommes disputaient sur la rançon pour le meurtre d'un homme; l'un pretendait avoir tout payé ») ou dans la punition des prétendants (y 56-58 ὅσσα τοι ἐκπέποται καὶ ἐδήδοται ἐν μεγάροισι, ... [χαλκόν re χρυσόν τ᾽ ἀποδώσομεν « tout ce qui ἃ été bu et mangé dans ton manoir,... nous te le payerons en bronze et en or »). Le verbe ἀποδόμεναι relie donc directement λώβη à la notion de τιμή. Se rapportant au méme contexte de l'outrage fait à Achille, nous citerons encore le verbe λωβάομαι dans le vers formulaire A 232

= B 242: ἦ γὰρ dv, ᾿Ατρεΐδη, νῦν ὕστατα λωβήσαιο. (133) Cf. BENVENISTE, Le vocabulaire des institutions i.-e., t. II, ch. V, pp. 43-55. (32) Cf. Grorz, La solidarité de la famille, ch. III, pp. 47-93 et 165 sqq. (notion de vengeance); L. GERNET, Le développemeni de la pensée juridique ei morale, PP. 97-123, 140 sqq.; ADKINS, Merit and Responsability, pp. 49 sqq. Le verbe ἀποδίδωμι a probablement un sens moins précis et limité que (dwo)τίνω, puisqu'il apparaît notamment dans l'opération du « gift-gift » (ex. : E 650651); mais cet emploi revét lui-méme une valeur technique bien marquée: cf. par exemple : J.-H. MıcHEL, La gratuité en droit romain, (Bruxelles, 1962), pp. 469 sqq.

FAMILLE

DE πῆμα

131

2. Ad s'applique de méme au pillage des biens d'autrui, particuliérement aux méfaits des prétendants à Ithaque, qui se

sont imposés comme maîtres du logis pendant l'absence d'Ulysse : v 169 Αἱ yàp δή, Εὔμαιε, θεοὶ τισαίατο λώβην G 325-326 μνηστῆρας κατέπεφνον ἐν ἡμετέροισι δόμοισι, λώβην τινύμενος θυμαλγέα καὶ κακὰ ἔργα. σ 346-348 — vu 284-286 Mvnorüpas δ᾽ οὐ πάμπαν ἀγήνορας εἴα ᾿Αθήνη λώβης ἴσχεσθαι θυμαλγέος, ὄφρ᾽ ἔτι μᾶλλον δύη ἄχος κραδίην Λαερτιάδεω ᾿Οδυσῆος. Nous lyser ce réaction ἄχος (cf.

aurons l’occasion dans un prochain chapitre d’anadernier passage, pour mettre en évidence la notion de émotive à la perception d'un outrage contenue dans pp. 308 sqq.).

3. La solidarité à l'intérieur d'un méme groupe social impose à chaque individu et plus particuliérement au chef d'en défendre les membres et leur honneur et, en plus, lorsque l'un d'entre eux

a subi la violence, de le venger par un autre acte de violence ou d'exiger une forte compensation. Sans quoi, selon les mécanismes

de la société homérique,

le chef et son γένος se verraient

diminués d'une part matérielle ou honorifique de leur τιμή. La λώβη concerne les chefs achéens, si nul d'entre eux n'ose faire face à Hector:

H 97

À μὲν δὴ λώβη τάδε γ᾽ ἔσσεται αἰνόθεν αἰνῶς. Achille a le devoir Patrocle :

de protéger le cadavre

de son ami,

X 178-180 σέβας δέ σε θυμὸν ἱκέσθω Πάτροκλον Τρῳῇσι κυσὶν μέλπηθρα γενέσθαι" σοὶ λώβη, αἴ κέν τι νέκυς ἠσχυμμένος ἔλθῃ. Il nous faut préciser au vers Z 178 la valeur de σέβας, dont la

signification se confond en partie avec δέος et αἰδώς (134). Dans (152 LIDDELL-SCOTT, s.v., donne une traduction assez vague et imprécise du mot: «reverential awe, awe with a notion of wonder », «reverence, worship, honour», imprécision due probablement à la large évolution sémantique du

132

FAMILLE DE πῆμα la grande majorité de ses emplois homériques, σέβας traduit le saisissement mélé de crainte devant une déesse qui apparait

subitement sous ses traits véritables, par exemple Déméter chez Métanire (H. Dem. I 190 τὴν δ᾽ αἰδώς re σέβας re ἰδὲ χλωρὸν δέος εἷλεν



la coordination des mots αἰδώς,

σέβας et δέος

met en évidence la connotation de crainte ou de respect contenue dans σέβας) ou Athena sortant du cráne de Zeus (ἢ. Ath. 16 σέβας δ᾽ ἔχε πάντας ὁρῶντας), devant un prodige, lorsque Terre fait pousser un narcisse auprés de Perséphone (H. Dem. 1 1o [vápxiocov...] θαυμαστὸν yavówvra: σέβας τότε πᾶσιν ἰδέσθαι) ou encore devant le palais opulent de Ménélas

(8 75).

Le saisissement

se teinte de respect dans les scènes de

reconnaissance (reconnaissance de Télémaque en y 123, 3 142,

Ulysse devant Nausicaa ζ 161) ou d'émerveillement (pour des

danseurs en 0 384). La notion de crainte respectueuse, de honte, mise au premier plan dans les lexiques, n'apparait que secondaire et surtout pour les verbes σέβομαι, σεβάζομαι : Achille n'ose dépouiller le cadavre d'Eétion, pére d'Andromaque (Z 417), Proitos laisse la vie sauve à son prétendu rival, Bellérophon (Z 167), Agamemnon reproche aux combattants leur lácheté (A 242). En Z 178, oeßas traduirait donc plutót le brusque sentiment d'horreur qu'éprouverait Achille à la vue du cadavre mutilé de Patrocle.

4. La solidarité familiale implique aussi la vengeance des morts, celle de Patrocle (T 208 ἐπὴν τισαίμεθα λώβην) ou celle des prétendants tombés sous la main d'Ulysse : w 433-435

λώβη γὰρ τάδε γ᾽ ἐστὶ καὶ ἐσσομένοισι πυθέσθαι, εἰ δὴ μὴ παίδων τε κασιγνήτων τε φονῆας τισόμεθ᾽ (α). terme à époque post-homérique. De méme, CUNLIFFE, s.v.: « sensitiveness to the opinion of others, fear of what others may think or say, shame », « wonder »; EBELING, s.v.: «reuerentia, Scheu, Ehrfurcht », «stupor, admiratio magna ».

Les gloses anciennes donnent aussi un sens assez vague: Swidas: σέβας" τιμή, ἔκπληξις, παρὰ δὲ Καλλιμάχῳ τὸ θαῦμα, τόδε ἔχω σέβας; Hsch.: σέβας" τιμή, θαῦμα,

θάμβος, ἔκπληξις, αἰδώς. Une définition plus précise est proposée, par contre, par C. E. von ERFFA, Αἰδώς und verwandte Begriffe, Philologus, Supplementbd. XXX (1937), pp. 26

sqq.; A. Cuevns, Recherches de Philologie et de Linguistique,

1r* série, (Louvain,

1967), p. 20.

La notion de crainte ou de saisissement contenue dans le terme justifierait l'étymologie suivante: σοβεῖν * « faire reculer, pousser devant soi », «s'avancer fièrement », skr. fydjati

« abandonner,

lâcher, renoncer à », tydjabh n. « abandon,

danger »; cf. Borsacg, s.v. σέβω, σοβεῖν; FRISK, s.v. σέβομαι: POKORNY, p. 1086.

FAMILLE

DE

πῆμα

133

5. Chez Hésiode, Th. 165, Außn désigne les méfaits d'Ouranos qui cachait sa descendance:la Terre excite ses enfants à la

vengeance: Th. 164-166

Παῖδες ἐμοὶ καὶ πατρὸς ἀτασθάλου, αἴ x’ ἐθέλητε πείθεσθαι, πατρός κε κακὴν τεισαίμεθα λώβην

Üperépov' πρότερος γὰρ ἀεικέα μήσατο ἔργα. 6. Le mendiant, le suppliant, l'homme sans foyer, livré ἃ lui-

méme dans une société qui ne lui reconnaît aucune protection, bénéficie cependant du droit quasi religieux de l'hospitalité lorsqu'il est accueilli, sous la bienveillance divine, comme hóte dans

une maison. La λώβη s'applique naturellement à toute violence commise sur la personne d'un höte ; celle-ci en plus se retourne

contre le γένος entier qui a recu l'étranger (A 142, N 622, 623, σ 225, * 373). Nous citerons cet exemple : A 138-142

Ei μὲν δὴ ᾿Αντιμάχοιο δαΐῴρονος υἱέες ἐστόν, ὅς ποτ᾽ ἐνὶ Τρώων ἀγορῇ Μενέλαον ἄνωγεν, ἀγγελίην ἐλθόντα σὺν ἀντιθέῳ ᾿Οδυσῆι, αὖθι κατακτεῖναι und ἐξέμεν ἂψ ἐς ᾿Αχαιούς, νῦν μὲν δὴ τοῦ πατρὸς ἀεικέα τίσετε λώβην.

7. Tout à fait caractéristique de la valeur de cette famille est

lemploi de λωβητός, hapax chez Homére, qui s'inscrit dans le célébre mythe des jarres et définit le sort du κακός, l'homme privé de τιμή, qui a pour destin d'errer dans la misére, sans défense vis-à-vis des dieux et des hommes :

Q 527-533

Δοιοὶ ydp re πίθοι κατακείαται ἐν Διὸς οὔδει δώρων οἷα δίδωσι κακῶν, ἕτερος δὲ édwv: ᾧ μέν κ᾽ ἀμμίξας δώῃ Ζεὺς τερπικέραυνος, ἄλλοτε μέν τε κακῷ ὅ γε κύρεται, ἄλλοτε δ᾽ ἐσθλῷ᾽

ᾧ δέ κε τῶν λυγρῶν δώῃ, λωβητὸν ἔθηκε, καί € κακὴ βούβρωστις ἐπὶ χθόνα δῖαν ἐλαύνει, φοιτᾷ δ᾽ οὔτε θεοῖσι τετιμένος οὔτε βροτοῖσιν (135),

(1**) Ce célèbre mythe est commenté dans B. C. DIETRICH, Death, Fate and the Gods, pp. 325 sqq. ; R. B. ONIANS, The Origins of European Thought, pp. 395866.

134

FAMILLE

DE πῆμα

Awßnrös apparaît encore dans le Bouclier pour qualifier la défaite honteuse d'Arés devant Héraclés: Sc. 366-367

ἔνθα κε δὴ λωβητὸς ἐν ἀθανάτοισιν ἐτύχθη χερσὶν ὑφ᾽ ἡμετέρῃσι λιπὼν ἔναρα βροτόεντα. Pour terminer cette analyse, nous citerons encore l’usage homérique de l'insulte λωβητήρ (B 275, A 385, Ω 239) qui se rattache aussi, mais de facon moins évidente, à la notion de τιμή ;

dans chaque cas, ce mot qualifie, en effet, un étre de position sociale inférieure ou incapable de se comporter comme un

ἀγαθός (129). Ceci nous permet de déterminer le concept de λώβη ; découlant

directement de l'antinomie ἀρετή [κακότης, 11 représente l'atteinte proprement dite à la τιμή de l'individu, et cela dans chaque contexte où figurent les mots de cette famille, avec, en conséquence, les notions de déshonneur et d'infamie que ces situations impliquent. Il convient ici de confronter les résultats de notre enquéte sur λώβη avec l'étude qu'en a faite L. Gernet, Le développement de la pensée

juridique et morale, pp. 226 sqq. Cet auteur souligne la spécialisation du mot comme expression de la « honte » ou de l'« opprobre » dans un cas notable: l'obligation impérieuse de venger les siens lorsqu'ils sont tombés sous les coups d'un ennemi. La λώβη frappe ainsi les personnes qui se soustraient à ce devoir. De plus, par la notion de souillure qui atteint les parents de la victime d'un meurtre, le terme λώβη se char-

gerait d'une couleur religieuse et méme magique. De même l'aixía qui désigne le rite de l'outrage, presque réglementaire, exercé sur le cadavre d'un ennemi (cf. les outrages d'Achille au cadavre d'Hector en X 395), revétirait une valeur religieuse et magique, suite à une solution de continuité par rapport au sens étymologi-

que de «bláme

ple (127).

moral»,

contenu

dans l’adjectif deucjs par exem-

En vérité, la conception religieuse et magique de la λώβη, proposée par Gernet, repose essentiellement sur l'hypothése du rattachement étymologique de ce mot à la notion de « souillure », contenue notamment dans le lat. Zabes (199) ; mais une telle parenté est elle-même, nous l'avons vu, trés mal assurée.

(13°) Nous rappelons encore l'emploi de λώβη en I' 42, se rapportant aux actes de Páris et que nous avons rencontré précédemment (p. 119). (135 Cf. L. GERNET, Le développement de la pensée juridique et morale, ῬΡ. 211 sqq. (158) Ip., op. cif., p. 230, n. 129. Cf. notre note 131.

FAMILLE

DE

πῆμα

135

La valeur sociale du terme nous semble neanmoins fondamentale et apparente dans chaque contexte oü il figure et con-

firme les rapports étroits avec le concept de τιμή, dans la structure sociale de l'époque homérique. La notion d'« efficacité magique » ne nous paraít ni évidente ni essentielle pour la compréhension du mot.

C. Πῆμα expression de la « souffrance » La

distinction

entre

les

significations

« malheur,

calamité »

et « souffrance » n'est pas aisée à établir et plusieurs attestations du mot que nous avons traduites ci-dessus par « malheur », pourraient aussi bien admettre, en choisissant une interprétation legerement différente, la valeur « souffrance ». I. Cette derniere acception est cependant indubitable dans les emplois de πῆμα comme complément de πάσχω. Nous avons déjà vu précédemment que l'expression πήμα(τα) πάσχω est vrai-

semblablement

commandée

par des raisons métriques comme

substitut de la formule ἄλγεα πάσχω. On peut constater, de plus, que πήμα(τα) πάσχω s'inscrit dans des types de contextes identiques à ceux de ἄλγεα πάσχω. Pour en faire brièvement le relevé,

nous serons obligée, ci-dessous, d'anticiper quelque peu sur les données que nous analyserons dans le chapitre suivant. I.I. Il ne faut plus insister sur le parallélisme entre les vers formulaires y 100 = ὃ 243 = ὃ 330 δήμῳ Evi Τρώων, ὅθι πάσχετε πήματ᾽ "Αχαιοί et Y 220 = 027 δήμῳ ἐνὶ Τρώων, ὅθι πάσχομεν ἄλγε᾽ ᾿Αχαιοί qui se rapportent tous deux aux souvenirs des épreuves passées, lors de la guerre de Troie. Nous verrons qu'il s'agit là, dans le cas de la formule ἄλγεα πάσχω, d'un emploi caractéristique d'dAyos : ce substantif apparait, en effet, fréquemment dans le récit de souffrances anciennes qui ont perdu leur caractere d'ápreté sous l'effet du temps et de la distance psychologique ; il se présente comme la calme évocation des malheurs qui font désormais partie de la destinée humaine. Ceci pourrait constituer un argument sémantique en faveur de l'antériorité de la formule ἄλγεα πάσχω sur le type πήμα(τα) πάσχω ; en effet, de toutes les attestations de πῆμα, seuls les vers analysés ici présentent, de façon exceptionnelle, une telle valeur.

136

FAMILLE

DE πῆμα

1.2. Le vers « 49 présente un parallèle tout aussi évident avec un emploi particulier d'dAyos : Athena s'inquiéte du sort d'Ulysse: a 48-50

ἀλλά μοι ἀμφ᾽ ᾿Οδυσῆι δαΐῴρονι δαΐεται ἦτορ, δυσμόρῳ, ὃς δὴ δηθὰ φίλων ἄπο πήματα πάσχει

νήσῳ ἐν ἀμφιρύτῃ. Nous trouvons ici une identité remarquable, non seulement de contexte, mais à la fois formelle et sémantique avec un type d'expression que nous aurons l'occasion de rencontrer lors de l'étude d'dAyos et qui se rapporte à l'isolement ou à la réclusion sur une fle: c'est le modéle formulaire ἐν νήσῳ κεῖται κρατέρ᾽ ἄλγεα πάσχων s'appliquant, comme en α 49, à Ulysse retenu par Calypso (e 13) et à Philoctéte abandonné à Lemnos

(κεῖτο, en B 721), type formulaire sur lequel a été refait en € 395 l'expression ἐν νούσῳ κεῖται κρατέρ᾽ ἄλγεα πάσχων. 1.3. Nous réunissons sous de mjua(ra) πάσχω qui se caractéristique d'dAyos, aux tions du voyageur (en ε 33, n

ce paragraphe une série d'emplois rapportent directement, acception épreuves de la mer ou aux éribula152, 195, v. 27, p 444, 524). Encore

une fois, nous pourrons établir des rapprochements formels avec des expressions contenant dAyos. Le vers n 152, sur le modéle duquel est encore construit 0 411 qui se rapporte au méme contexte (ἐπεὶ δὴ δηθὰ φίλων ἅπο πήματα πάσχεις), présente le méme type formulaire que α 49, cité ci-dessus : Ulysse prie les Phéaciens de le reconduire

chez lui:

Ἢ 151-152 αὐτὰρ ἐμοὶ πομπὴν ὀτρύνετε πατρίδ᾽ ἱκέσθαι

θᾶσσον, ἐπεὶ δὴ δηθὰ φίλων ἄπο πήματα πάσχω. Même contexte des tribulations d'Ulysse en p 524 (cf. p 444 τόδ᾽ ἵκω πήματα πάσχων) :

ἔνθεν δὴ νῦν δεῦρο τόδ᾽ ἵκετο πήματα πάσχων. Les deux derniers passages cités présentent pour πῆμα la méme valeur qu'dAyos en ᾧ 352-353, par exemple: ἄλγεσι... [πεδάασκον ἐμῆς ἀπὸ πατρίδος αἴης. Circé donne à Ulysse quelques conseils pour le voyage: u 25-27

αὐτὰρ ἐγὼ δείξω ὁδὸν ἠδὲ ἕκαστα σημανέω, ἵνα μή τι κακορραφίῃ ἀλεγεινῇ 3j ἁλὸς ἦ᾽ ἐπὶ γῆς ἀλγήσετε πῆμα παθόντες.

FAMILLE

DE πῆμα

137

Ici l'équivalence sémantique entre ἄλγος et πῆμα est sug-

gérée par l'emploi du verbe ἀλγέω en combinaison avec πῆμα παθόντες. Mémes circonstances encore prépare l'escorte pour Ulysse:

n 195-196

en

n 195,

lorsque

Alcinoos

ΕΝ

μηδέ τι μεσσηγύς γε κακὸν καὶ πῆμα πάθῃσι πρίν γε τὸν ἧς γαίης ἐπιβήμεναι.

Le casdu vers € 33, intervenant dans l'épisode du naufrage d'Ulysse sur son radeau, est typique des emplois de ἄλγεα πάσχω pour les épreuves en mer (exemple : B 667, α 4, € 362, x 458, v 418, τ 170): Zeus

décide du sort d'Ulysse: € 33-34

ἀλλ᾽ 6 γ᾽ ἐπὶ σχεδίης πολυδέσμου πήματα πάσχων

ἤματι εἰκοστῷ Σχερίην ἐρίβωλον ἵκοιτο. 1.4. Quelques attestations de la formule πήμα(τα) πάσχω se rapportent moins directement à des emplois précis d'dAyos. Nous en citerons deux cas (E 885, « 190) : Arès blessé par Dioméde va se plaindre auprès de Zeus:

E 885-886 ἢ τέ κε δηρὸν αὐτοῦ πήματ᾽ ἔπασχον ἐν αἰνῇσιν νεκάδεσσιν.

Le vers E 805 "AM οὐ μάν σ᾽ ἔτι δηρὸν ἀνέξομαι ἄλγε᾽ ἔχοντα, nous rappelant que ἄλγος est l'expression appropriée pour une

souffrance persistante, à l'opposé ἀ᾿ ὀδύνη, par exemple, semble cependant établir une synonymie entre πῆμα du vers 886 et ἄλγος. Plus particulier est le cas de « 190, qui décrit l'attitude de Laerte vivant aux champs comme un misérable et se livrant à des pratiques d'abaissement volontaire, en signe de deuil pour son fils absent (139) :

& 190-193 ἀλλ᾽ ἀπάνευθεν ἐπ᾽ ἀγροῦ πήματα πάσχειν γρηὶ σὺν ἀμφιπόλῳ, ἥ οἱ βρῶσίν τε πόσιν τε παρτιθεῖ, εὖτ᾽ ἄν μιν κάματος κατὰ γυῖα λάβῃσιν

ἑρπύζοντ᾽ ἀνὰ γουνὸν ἀλωῆς οἰνοπέδοιο. Nous rapprocherons de ce passage les vers A 187-196 ou ὦ 226-231, par exemple, qui offrent la méme description de (1**) Cf. chapitre IV.

138

FAMILLE Laerte.

L’expression

DE πῆμα

πήματα

πάσχω

en

ἃ 100,

par

le fait

qu'elle s'applique au sort du vieillard, sort volontaire il est vrai, pourrait évoquer divers emplois d'àAyos comme expression de la destinée humaine.

Toutes les attestations de πήμα(τα) πάσχω peuvent donc étre considérées comme une transposition, essentiellement pour des raisons métriques, de la formule ἄλγεα πάσχω. C'est dans ce seul syntagme aussi que πῆμα revêt le plus sûrement la valeur « souffrance», en tant que phénomène psychique, réaction émolive ou sensation douloureuse. 2. Les autres exemples éventuels d'une acception « douleur » pour πῆμα sont beaucoup moins nets et de toute façon sujets à discussion. Nous pourrions citer le vers, par ailleurs suspect, 0 345:

.… ὅν τιν᾽ ἵκηται ἄλη καὶ πῆμα καὶ ἄλγος

« celui qu'atteignent errance, souffrance et douleur ».

Parmi les cas plus douteux, nous pourrions encore ranger le vers £3I2 ὅπως ἔτι πῆμα φύγοιμι, dans l'épisode du naufrage d'Ulysse et qui reprend l'expression ἔχοντί rep ἄλγεα θυμῷ (v. 310). En O 110, πῆμα désigne le deuil d'Arés à la mort de son fils Ascalaphe, infligée par la volonté de Zeus. Héra rapporte aux autres dieux les méfaits de Zeus:

O 109-111 Τῶ ἔχεθ᾽ ὅττί κεν ὕμμι κακὸν πέμπῃσιν ἑκάστῳ" ἤδη γὰρ νῦν ἔλπομ᾽ "Αρηΐ γε πῆμα τετύχθαι" υἱὸς γάρ οἱ ὅλωλε μάχῃ Evı, φίλτατος ἀνδρῶν C'est pourquoi vous avez reçu ce qu'il envoie de mal à chacun d'entre vous; car maintenant déjà, je crois, le malheur est prét pour Ares: son fils est mort dans la bataille, l'homme qui lui était le plus cher.

La présence de κακόν « mal, malheur » au vers 109 invite cependant à préférer la méme valeur pour πῆμα. L'emploi du pluriel πήματα, particulièrement comme complément des verbes « trouver » (1535, À 115) pourrait évoquer davantage une notion de « souffrance » que de « malheur »; aucun

critère décisif ne

permet cependant de trancher en faveur de l'une ou l'autre solution.

FAMILLE DE πῆμα

139

Il semble donc assuré, suite surtout à la derniére partie de notre analyse du substantif que la valeur « malheur, mal, calamité,

fléau », que, faute d'un autre choix terminologique, nous avons qualifiée de « valeur objective », est fondamentale pour ce substantif. D'après les dernières données sémantiques, l’acception « souffrance » de πῆμα apparait clairement comme un développement

secondaire du mot, dû essentiellement à la création de la formule mua(ra) πάσχω sur le modèle de ἄλγεα πάσχω. Cette singularité sémantique souligne encore de façon décisive la place particulière qu’occupe πῆμα dans le vocabulaire de la douleur parmi les autres termes que nous avons retenus.

III. Les dérivés de πῆμα A. Les composés en -mjuwv L'adjectif ἀπήμων, post-hom. ἀπήμιος, se trouve associé au substantif neutre en *-m#-, πῆμα, comme μελεδήμων « qui prend

soin de» à μελέδημα, αἵμων « sanglant » ou ὁμαίμιος « qui est du méme sang» à αἷμα, ἀρι-κύμων «trés feconde » ou μετα-κύμιος « qui écarte les vagues » à κῦμα, etc. (140). Sur le modèle d'ámjuov ont encore été constitués les composés suivants, qui, comme tous les adjectifs en -uwv, appartiennent essentiellement à la langue poétique et artificielle, particuliérement dans le vocabulaire d'Eschyle (141) : παναπήμων « qui ne cause aucune douleur » (Hesiode, Travaux, 811), πολυπήμων « qui cause beaucoup de maux » (exemple:

H. Dém.,

I 230;

Pindare,

Pyth.,, 3, 81), αὐτοπήμων « qui

souffre de ses propres maux » (Eschyle, Sept, 916), καινοπήμων « qui éprouve

une douleur

nouvelle,

inconnue » (Eschyle,

Sept, 363), μνη-

σιπήμων (πόνος) « une peine qui ravive la douleur », « un remords douloureux » (Eschyle, Ag., 180), πρωτοπήμων «qui est la source des maux » (Eschyle, Ag., 223), λυσιπήμων «qui délivre des maux»

(Orph., Hymne 2, 11, éd. Quandt), βαρυπήμων « misérable », « qui subit de pénibles souffrances » (Suidas: ἄθλιος, βεβαρημένος, κακός), Sevôpoπήμων «funeste aux arbres» (Eschyle, Eum., 938), etc. Le simple πήμων « nuisible » apparaît dans Orph., Prooemium, 31 (éd. Quandt). (149) Cf. CHANTRAINE, Formation,

$ 131; RiscH, Wortbildung, $8 22 a B, 68d;

T. BorELLi, Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa, s. II, t. XXII (1953),

pP. 5-34; F. BADER, Swffixes grecs en -m-, δὲ 30 a, 31, 47; GERRITSEN, De Homerische Composita, (Assen, 1973), p. 72. (1) T. BoLELLI, op. cit., p. 22.

M. VAN

STRIEN-

140

FAMILLE

DE

πῆμα

Sont attestés dans les poémes homériques et hésiodiques les composés suivants : ἀπήμων, παναπήμων et moMwmjpuev. | ᾿Απήμων Composé possessif, ἀπήμων présente deux significations toutes deux dérivées de la valeur première définie pour πῆμα (« mal, malheur, calamité »), l'une «active », « qui ne fait pas de mal », c'est-à-dire « bienfaisant, favorable, propice » ou « qui convoie en sécurité » (comme épithète de πομποί), l'autre « passive », « qui ne subit pas de mal», c'est-à-dire « sain et sauf » (142). Les contextes oü figure cet adjectif se limitent à quelques expressions bien définies, la plupart formulaires, dont il est relativement aisé de cerner lasignification. I. La douleur d' Achille : A 415 L'emploi d’amjuwv en A 415 se situe dans un contexte caractéristique de τιμή-λώβη ; il se rapporte, en effet, au cas d’Achille privé par Agamemnon de son yepas, la captive Briséis, circons-

tance que nous avons observée, B 242 ou I 387.

par exemple,

pour λώβη

en |

La notion de dégradation sociale, caractéristique de certains emplois de πῆμα, est nettement sensible dans les plaintes qu’Achille adresse à sa mère : A 411-412 γνῷ δὲ καὶ ’Arpelöns εὐρὺ κρείων ᾿Αγαμέμνων ἣν ἄτην, ὅ τ᾽ ἄριστον ᾿Αχαιῶν οὐδὲν ἔτισεν.

L’ärn d'Agamemnon, perturbation momentane de la conscience, folie passagère, est aussi une erreur de jugement dans l'appréciation des conséquences de ses actes, puisque par cette attitude présomptueuse il va provoquer le retrait d'Achille

des combats et une série de désastres pour les Achéens (143). (14) aussi

Les lexiques EBELING,

s.v.:

anciens 1. «non

glosent

ἀπήμων

afflictus,

par. ἀβλαβής (Suidas,

incolumnis », 2. «innoxius,

Hsch.).

Cf.

commodus,

placidus, gratus»; CUNLIFFE, s.v.: 1. « Unharmed, unhurt, safe», 2. « Doing no harm », «convoying safely » (zouroi), « propitious, favorable », « profitable » (μῦθος), « bringing safely » (νόστος), «of sleep, gentle»; LipDELL-SCOTT, s.v. 1. « unharmed, unhurt », 2. « doing no harm, kindly, propitious ». (142

Cf. E. R. Dopps,

Les Grecs et l'irvationnel, pp. 14-20; A. LESKY, Göftliche

und menschliche Motivation, pp. 11 sqq. et 39 sqq.: CHANTRAINE, Le divin et les dieux ches Homère dans La notion du divin depuis Homère jusqu'à Platon,

FAMILLE

DE

πῆμα

I4I

Thétis se lamente sur le sort de son fils : A 414-416 "Ω μοι τέκνον ἐμόν, τί νύ σ᾽ ἔτρεφον αἰνὰ τεκοῦσα ; aid” ὄφελες παρὰ νηυσὶν ἀδάκρυτος καὶ ἀπήμων

ἦσθαι, ἐπεί νύ τοι αἶσα μίνυνθά περ, οὔ τι μάλα δήν. La notion de dégradation sociale, attendue d’après le contenu des vers A 411-412 et le contexte général du passage, est élargie, dans l'expression α᾽ ἀπήμων, par l'évocation du bref destin d'Achille (αἶσα μίνυνθά περ), suggéré encore dans les vers A 417-418 νῦν δ᾽ dua τ᾽ ὠκύμορος καὶ ὀιζυρὸς περὶ πάντων ἔπλεο᾽ τῷ σε κακῇ αἴσῃ τέκον ἐν μεγάροισι.

L’adjectif ἀπήμων, coordonne aussi ἃ ἀδάκρυτος, insiste donc davantage, par antinomie, sur la notion globale d'une destinée malheureuse que sur la circonstance précise de la pertede τιμή. 2. ᾿Απήμων dans les contextes de guerre : la validité physique Πῆμα, s’opposant dans les contextes de bataille aux termes váy, κῦδος, χάρμα, ou méme πλοῦτος et ὄλβος, revêt, nous l'avons vu,

une

nuance

de

diminution

sociale

(en © 176,

P 688,

par

exemple). Une telle valeur pourrait donc étre attendue pour ἀπήμων dans les mémes circonstances. La signification en est cependant autre, plus précisément «sain et sauf», l'insistance

étant essentiellement mise sur l'absence de blessure ou la validité

physique.

᾿

C'est le cas des Troyens repoussés du mur achéen; Polydamas délibére avec Hector de la décision à prendre:

N 742-745

qj κεν ἐνὶ νήεσσι πολυκλήισι πέσωμεν,

αἴ x’ ἐθέλῃσι θεὸς δόμεναι κράτος, À κεν ἔπειτα πὰρ νηῶν ἔλθωμεν ἀπήμονες. Hector s’enquiert alors des chefs troyens:

N 761-764 Τοὺς δ᾽ ep’ οὐκέτι πάμπαν ἀπήμονας οὐδ᾽ ἀνολέθρους" ἀλλ᾽ οἱ μὲν δὴ νηυσὶν ἐπὶ πρυμνῇσιν ᾿Αχαιῶν χερσὶν ὑπ᾽ ᾿Αργείων κέατο ψυχὰς ὀλέσαντες, οἱ δ᾽ ἐν τείχει ἔσαν βεβλημένοι οὐτάμενοί τε. ῬΡ. 48 sqq.: ApxiNs, Merit and Responsability, pp. 49 sqq.; ONIANS, The Origins of European Thought. p. 327. L. GERNET, Le développement de la pensée juridique et morale, pp. 323-330; S. SAID, La faute tragique, pp. 75 sqq.

142

FAMILLE DE πῆμα

Malgré la présence de κράτος « prévalence, supériorité » (14) et de l'expression ἀποστήσωνται... χρεῖος, aux vers N 743 et 745-746, qui pourraient suggérer une notion de τιμή-λώβη par la victoire ou la défaite, l'acception d’éfat physique est cependant certainement dominante dans les deux passages : associé à dvoAépovs, l'adjectif est encore précisé par ψυχὰς ὀλέσαντες et βεβλήμενοι οὐτάμενοί τε (N 763 et 764). Nous faisons remarquer que dans aucun contexte homerique πῆμα ne présente cette acception précise d'une affection physique, d'une infirmité (15). 3. "Amjuwv pour les voyages sur 0 566 = v 174 et Op. 670)

mer

(8 519, € 40, v 39, 0 436,

Un type de contexte bien défini de l'adjectif ἀπήμων se rapporte aux voyages en mer. Qualifiant νόστος, ἀπήμων désigne «un

voyage sans encombre »: Ménélas retrouve Mycénes avant de tomber dans le piege que lui tend Egisthe:

ὃ 519-520 (4°)

κεῖθεν ἐφαίνετο νόστος ἀπήμων,

ἂψ δὲ θεοὶ οὖρον στρέψαν, καὶ οἴκαδ᾽ ἵκοντο. Il s'agit encore d'Ulysse convoyé par les Phéniciens:

€ 37-40 (47)

πέμψουσιν δ᾽ ev νηὶ φίλην és πατρίδα γαῖαν, χαλκόν τε χρυσόν τε ἅλις ἐσθῆτά τε δόντες" πόλλ᾽, ὅσ᾽ ἂν οὐδέ ποτε Τροίης ἐξήρατ᾽ ᾿Οδυσσεύς, εἴ περ ἀπήμων ἦλθε, λαχὼν ἀπὸ Anidos αἶσαν" (144) Cf. BENVENISTE, Le vocabulaire des institutions i.-e., t. II, pp. 71-83. (145) Nous ajouterons encore deux attestations d’drjuw» présentant la valeur de validité physique : il s'agit des vers a 259-260

οὐ γὰρ din ἐυκνήμιδας ᾿Αχαιοὺς ἐκ Τροίης εὖ πάντας ἀπήμονας ἀπονέεσθαι. ᾿Απήμων se rapporte ici aux épreuves de la guerre. L'autre passage concerne le sort d'Elpénor, compagnon d'Ulysse, qui se tua en tombant d'un toit: x 551

οὐ δὲ μὲν οὐδ᾽ ἔνθεν περ ἀπήμονας ἦγον ἑταίρους. (1**) Les vers 8 519-520 font partie d'un passage considéré comme interpolé par différents éditeurs, BÉRARD notamment. Nous ne voyons cependant pas de raison suffisante pour rejeter le vers 8 519. (1€)

Les vers & 39-40, reproduisant v 137-138,

sont rejetés par BÉRARD

des raisons stylistiques. Ils nous semblent pouvoir étre maintenus.

pour

FAMILLE

DE πῆμα

143

Ménélas interroge Protée sur le sort des Achéens:

8 487 et 489-490

7) πάντες σὺν νηυσὶν ἀπήμονες ἦλθον ' Ayaioi

ἦέ τις Aer! ὀλέθρῳ ἀδευκέι ἧς ἐπὶ νηὸς ἠὲ φίλων ἐν χερσίν, ἐπεὶ πόλεμον τολύπευσεν ; ᾿Απήμων, nous le voyons, ne se rapporte pas uniquement aux épreuves de la mer, mais aussi à toute espéce de mort qui peut survenir au logis.

᾿Απήμων se rapporte également à l'activité de convoiement par mer et qualifie la personne véhiculée :

o 435-436

εἴ μοι ἐθέλοιτέ γε, ναῦται, ὅρκῳ πιστωθῆναι ἀπήμονα οἴκαδ᾽ ἀπάξειν. ou v 39 πέμπετέ

με

σπείσαντες

ἀπήμονα.

ἃ cet usage «maritime» se rattache encore l’expression formulaire πομποὶ ἀπήμονες (0 566, v 174), appliquée aux Phéaciens et dans laquelle ἀπήμων a comme valeur soit « qui ne fait pas de mal » ou « qui convoie en sécurité, infaillible », soit « qui ne subit pas de dommage ». Selon la légende, les Phéaciens possédaient, nous dit Homére,

des vaisseaux miraculeux qui se diri-

gent d'eux-mémes, sans pilote. Irrité de ce privilége, Poséidon allait détruire leur flotte et leur cité:

0 562-563 et 565-566 (— v 173-174) οὐδέ ποτέ σφιν οὔτε τι πημανθῆναι ἔπι δέος οὔτ᾽ ἀπολέσθαι. Ποσειδάων᾽ ἀγάσεσθαι ἡμῖν, οὕνεκα πομποὶ ἀπήμονές εἶμεν ἁπάντων. Nous soulignons, au passage, la proximité du verbe πημαν-

θῆναι et de l'adjectif ἀπήμων. Chez Hésiode, ἀπήμων, qualificatif de πόντος, se rattache également à un contexte de navigation: Of. 670-672 τῆμος δ᾽ εὐκρινέες τ᾽ αὖραι καὶ πόντος ἀπήμων εὔκηλος τότε νῆα θοὴν ἀνέμοισι πιθήσας, ἑλκέμεν ἐς πόντον φόρτον τ᾽ ἐς πάντα τίθεσθαι. L'expression πόντος ἀπήμων s'oppose à χαλεπὸν... πόντον du vers 677. Par la liaison avec εὐκρινέες αὖραι, elle se rattache en outre aux cas envisages ci-dessous.

144

FAMILLE

4. ᾿Απήμων comme cf. & 164)

qualificatif

DE πῆμα

du

vent

(ε 268,

ἡ 266,

u 167,

Il s'agit ici encore d'un emploi de l’adjectif en rapport avec la navigation et de sens « actif » : u 166-169 τόφρα δὲ καρπαλίμως ἐξίκετο νηῦς εὐεργὴς

νῆσον Σειρήνοιιν᾽ ἔπειγε γὰρ οὖρος ἀπήμων. αὐτίκ᾽ ἔπειτ᾽ ἄνεμος μὲν ἐπαύσατο" ἡ δὲ γαλήνη ἔπλετο νηνεμίη᾽ κοίμησε δὲ κύματα δαίμων.

Οὗρος ἀπήμων désigne, dans ce contexte, le vent favorable, idéal à la navigation, suffisamment fort pour pousser le navire, mais cela sans l'endommager, et s'oppose notamment à l'état de mer plate qui lui succéde, exprimée par γαλήνη νηνεμίη (M9), et qui oblige de recourir à l'usage des rames (μ 171-172). Cette épithéte intervient plus particuliérement dans un vers formulaire οὖρον δὲ προέηκεν ἀπήμονά re λιαρόν re (e 268 — ἡ 266)

où ἀπήμων est associé à l'adjectif λιαρός. Arapds qualifie ce qui est chaud et fluide, l'eau ou le sang (exemple : ὕδατι λιαρῷ en A 830, A 846, X 149, cf. ὦ 45 et αἷμα λιαρόν en A 477) ; de là, par dérivation, il désigne un liquide tiéde et bienfaisant, appliqué comme

remède

(en A 846) (M9). La formule οὖρον ἀπήμονά re Xapóv τε

est associée,

dans

ses deux

attestations,

au sentiment

de joie

mélée de satisfaction que suscite une aide tirant d'embarras ou

libérant d'une inquiétude : γηθόσυνος δ᾽ οὔρῳ πέτασ᾽ ἱστία δῖος ᾽Οδυσσεύς « avec joie le divin Ulysse étendit les voiles à la brise » en € 269 et γήθησε δέ μοι φίλον ἦτορ en ἡ 269 (150). Les termes γηθόσυνος et γηθέω revétent ici précisément la valeur du verbe en € 486, par exemple, quand, aprés une terrible tempête, Ulysse échoue sur un rivage de Schérie et y trouve un lit pour se remettre de ses épreuves. τὴν (δὲ) ἰδὼν γήθησε πολύτλας δῖος ᾿Οδυσσεύς. (148)

Γαλήνη signifie à proprement parler le « calme lumineux », le « calme de

la mer ensoleillée ». Ce substantif se rattache, en effet, à une racine i.-e. expri-

mant 1'« éclat » et représentée entre autres par gr. γέλως «rire », yeAety- λάμπειν, ἀνθεῖν (Hsch.), dyAa(F)ós « brillant », « fameux », arm. cair, gén. calu «rire », cicalim «je ris », etc. Cf. CHANTRAINE, s.v. γαλήνη; FRISK, s.v. γαλήνη; POKORNY, P. 366. (14) Cf. Suidas: λιαρόν" θερμόν; Hsch.: λιαρόν' χλιαρόν, θερμόν, ὑγρόν, καθαρόν; Ε.Μ.: εὐκράτῳ, χλιαρῷ, προσηνεῖ.

(280) Cf. LATACZ, pp. 144 Sqq.. 154 sqq.

FAMILLE DE πῆμα Sur le modéle

de cette formule

145

est constituée

expression qualifiant cette fois le sommeil: endormir Zeus pour secourir les Achéens:

Héra

une

autre

cherche à

& 164-165 τῷ δ᾽ ὕπνον ἀπήμονά re Mapóv τε χεύῃ ἐπὶ βλεφάροισιν ἰδὲ φρεσὶ πευκαλίμῃσι.

᾿Απήμων occupe ici la place de νήδυμος, épithéte habituelle du sommeil (ex. : νήδυμος ὕπνος en B2, etc.), rappelée quelques vers plus

loin

d'ailleurs

dans

la

bouche

de

Sommeil: Ξ 252-253

ἥτοι ἐγὼ μὲν ἔλεξα Διὸς νόον αἰγιόχοιο [νήδυμος ἀμφιχυθείς (151). 5. ᾿Απήμων comme épithète de lieux saints : H. Apollon, I 244 Plus curieux est l'emploi d’amjuwv comme épithéte du site de Telphouse où Apollon songea établir son oracle : H. Apollon,

I 244-245 Bis δ᾽ ἐπὶ Τελφούσης" τόθι τοι ἄδε χῶρος ἀπήμων

τεύξασθαι νηόν τε καὶ ἄλσεα δενδρήεντα. Ensuite tu as foulé le sol de Telphouse: ce lieu tranquille te plut pour y bátir un temple dans un bois sacré d'arbres touffus (traduction J. Humbert).

La traduction «tranquille» adoptée par Humbert pour ἀπήμων s'appuie sur la suite du récit, sur les paroles de dissuasion que Telphouse adresse à Apollon pour l'inciter à établir ailleurs son sanctuaire : vers 262-266 πημανέει σ᾽ αἰεὶ κτύπος ἵππων ὠκειάων

ἀρδόμενοί τ᾽ οὐρῆες ἐμῶν ἱερῶν ἀπὸ πηγέων᾽ ἔνθα τις ἀνθρώπων βουλήσεται εἰσοράασθαι ἅρματά τ᾽ εὐποίητα καὶ ὠκυπόδων κτύπον ἵππων, 7) νηόν τε μέγαν καὶ κτήματα πόλλ᾽ ἐνέοντα.

Le verbe πημαινέει, reprenant l'adjectif ἀπήμων, s'applique au mouvement des animaux, à l'agitation humaine qui nait naturel(18) ᾿Απήμων, comme épithéte du sommeil, est paraphrasé de la façon suivante dans les gloses: schol. B ad E 164: ἀπήμονα' κυρίως ἐπίθετον τοῦ ὕπνου" λύει ydp μελεδήματα θυμοῦ et EUSTATHE, 974, 26 ad 3 164: ᾿Απήμων δὲ ὕπνος ὁ καὶ λυσιμελὴς καὶ λύων μελεδήματα θυμοῦ. L'adjectif »8vuos est probablement le résultat d'une graphie fautive de ἔχεν ἥδυμος ὕπνος; cf. CHANTRAINE, 5.υ. νήδυμος, ἥδομαι.

146

FAMILLE

DE πῆμα

lement au voisinage d'une source dans les pays méditerranéens. Le sens «gêner » attribué au verbe par Humbert («le piétinement continuel des cavales rapides te génera ») peut cependant paraitre trop faible, appliqué à un lieu saint; comme peut le suggérer l'emploi de πημαίνω (ὑπὲρ ὅρκια πημήνειαν) en T' 299, il serait possible de discerner une valeur religieusement plus « chargée » (« profaner ») et, pour l'adjectif dans le contexte étudié cidessus, le sens « sacré, inviolé, inviolable ». 6. Mödos ἀπήμων : M 80 = N 748 Μῦθος ἀπήμων, appliqué à Polydamas dans le vers formulaire M 80 = N 748 “Ὡς φάτο Πουλυδάμας, ἅδε δ᾽ Ἕκτορι μῦθος ἀπήμων, s'inscrit dans un ensemble d'expressions designant une juste façon de parler : λέγειν κατὰ μοῖραν (κατ᾽ αἶσαν), μῦθος (οὐκ) ἀγαθός, βουλαὶ ἀγαθαί, ἀγαθὴ παραίφασις, etc. Pour definir avec exactitude la valeur de μῦθος ἀπήμων, nous lui confronterons principalement les deux types λέγειν κατὰ μοῖραν et μῦθος ἀγαθός. 6.1. Aéyew κατὰ μοῖραν. --- Les emplois de cette expression se répartissent en deux groupes correspondant approximativement aux deux sens principaux de μοῖρα. À partir d'une valeur étymologique « part, partie, lot », ce mot s'est spécialisé dans la signification « destin, sort », c'est-à-dire « part qui revient à chacun »,

notamment «la Nous pouvons signifie « parler, complet » et 5) «

mort » (151). ainsi distinguer deux cas : a) λέγειν κατὰ μοῖραν exposer partie par partie», «faire un exposé parler comme il est juste ».

a) La signification tie » est évidente en μοῖραν κατέλεξα, dans peewe ἕκαστα (x 14 et καὶ karéAe£as.

(155) Cf. CHANTRAINE,

« faire un exposé complet » ou « partie par parx 16 (cf. 135) xai μὲν ἐγὼ τῷ (τῇ) πάντα κατὰ les récits d'Ulysse, chaque fois précédé de ἐξεu 34), ainsi qu'en T 186 ἐν μοίρῃ γὰρ πάντα διίκεο

5.0. μείρομαι;

pp. 69 sqq. ; M. P. NiLssoN,

Ip., Le divin et les dieux chez Homère,

Geschichte der Griechischen Religion,

I. Bd.,

2° éd.,

(Munich, 1955), pp. 361-368; J. Durry, Homer's Conception of Fate, C.]J., t. XLII (1946-1947), p. 80; DIETRICH, Death, Fate and the Gods, pp. 59 sqq.; E. R. Dopos, Les Grecs et l'irrationnel, pp. 17 sqq.

FAMILLE

DE

πῆμα

147

b) Dans tous les autres cas, λέγειν κατὰ μοῖραν a la signification «parler comme il est juste»; plus particulièrement, Adkins (19) a

suggéré d'y discerner la notion suivante: « Parler avec une juste référence à sa situation ou à sa position dans la société », valeur que nous vérifierons au cours de l'analyse des différents emplois de l'expression. Aéyew κατὰ μοῖραν s'applique particulièrement à des personnages réputés pour leur sagesse, leurs bons conseils et leur expérience. 1l s'agit, par exemple, de Nestor (A 286, Θ 146) dont on nous vante à plusieurs

reprises les qualités d'orateur : ἡδυεπής,... λιγὺς

Πυλίων ἀγορητής (A 248),

τοῦ καὶ ἀπὸ γλώσσης μέλιτος γλυκίων ῥέεν αὐδή (A 249). Il doit notamment cette vertu ἃ la sagesse de son grand äge: μετὰ δὲ τριτάτοισιν ävaooev (A 252). C'est ce dont il se prévaut devant Dioméde:

I 60-62 ᾿Αλλ᾽ dy! ἐγών, ὃς σεῖο γεραίτερος εὔχομαι εἶναι, ἐξείπω καὶ πάντα διίξομαι" οὐδέ κέ τίς μοι μῦθον ἀτιμήσει, οὐδὲ κρείων ᾽Αγαμέμνων.

L’emploi du verbe ἀτιμέω au vers 62 nous rappelle que le don d'orateur ou de bon conseiller est une forme de τιμή qui est accordée comme qualité par les dieux; c'est aussi un privilége réservé aux chefs, aux anciens. Ainsi, malgré son jeune âge, Diomède cumule à la fois les dons de

guerrier et d'orateur (I 59, K 169):

I 53-59

Τυδεΐδη, περὶ μὲν πολέμῳ ἔνι καρτερός ἐσσι, , eo. ν » καὶ ἢ βουλῇ ^ μετὰ x πάντας ὁμήλικας ἔπλευ ἄριστος où τίς τοι τὸν μῦθον ὀνόσσεται, ὅσσοι ᾿Αχαιοί, οὐδὲ πάλιν épée’ ἀτὰρ οὐ τέλος ἵκεο μύθων *



,

x

E

2

ν

3

.

,

À μὴν καὶ νέος ἐσσί, ἐμὸς δέ κε καὶ πάις eins ^

r

N

,

^

»

+

22.3

Α

4

[4

LJ

/

ὁπλότατος yeveñduv ἀτὰρ πεπνυμένα βάζεις. ᾿Αργείων βασιλῆας, ἐπεὶ κατὰ μοῖραν ἔειπες. À cóté de la signification générale « parler comme il convient ou comme il est juste d'après la situation actuelle », l'expression λέγειν κατὰ μοῖραν présente nettement, dans les exemples cités ci-dessus, une valeur plus précise, de caractère social; « parler comme il convient au personnage, à sa position sociale et à ses qualités personnelles ». La méme expression s'applique encore à Priam (Q 379) et plus spécialement à Ulysse, réputé pour la sagesse de ses pensées (n 227, p 580, x 486 et οὐδὲ παρὰ μοῖραν en & 509). Accueilli à la cour d'Alcinoos, Ulysse prie ses hótes de le reconduire chez lui :

(153) Merit and Responsability, pp. 20 sqq.

148

FAMILLE

DE πῆμα

n 226-227 "As épal”- οἱ δ᾽ apa πάντες ἑἐπήνεον ἠδὲ κέλευον πεμπέμεναι τὸν ξεῖνον, ἐπεὶ κατὰ μοῖραν ἔειπε. La signification de λέγειν κατὰ μοῖραν est, dans ce dernier passage, nettement plus generale et se limite ἃ la notion de « convenance », de

« justesse ». Cette valeur est particuliérement évidente en & 509 οὐδέ ri mu παρὰ μοῖραν ἔπος νηκερδὲς ἔειπες « tu n'as pas prononcé une parole inutile, contraire à ce qu'il convient », où παρὰ μοῖραν est précisé par

νηκερδές «inutile, sans profit », ainsi que par αἶνος ἀμύμων au vers précédent, deux expressions qui insistent avant tout, l'une sur Ja notion d'utilité et d'efficacité, l'autre sur celle de justesse. Les dieux peuvent aussi être appréciés pour leurs paroles. Il s'agit, par exemple, d'Iris qui conseille à Poséidon la résignation devant les ordres de Zeus: Poséidon:

O 206-207 Ἶρι θεά, μάλα τοῦτο ἔπος κατὰ μοῖραν ἔειπες" ἐσθλὸν καὶ τὸ τέτυκται, ὅτ᾽ ἄγγελος αἴσιμα εἰδῇ. Il n’est pas surprenant de trouver ici l’expression κατὰ μοῖραν reprise par αἴσιμα, adjectif formé sur le synonyme de μοῖρα, αἶσα, et qui exprime Ja juste mesure, l'équité (154). La valeur de λέγειν κατὰ μοῖραν est plus difficile à préciser, oscillant entre la signification « partie par partie, complétement » et « comme il

convient », lorsque l'expression se rapporte aux paroles d'encouragement qu'Athéna adresse à Ulysse: σὺ ἕκαστα, θεά, κατὰ μοῖραν ἔειπες (ν 385) et ταῦτά γε πάντα, θεά, κατὰ μοῖραν ἔειπες (υ 37). La presence de ἕκαστα et πάντα insiste cependant sur l'idée d'un exposé complet. Un cas particulier est celui oü l'expression s'applique au récit de l’aède Démodocos : Ulysse l'invite à chanter un épisode de la guerre de

Troie:

0 496-498

αἴ κεν δή μοι ταῦτα κατὰ μοῖραν καταλέξῃς, αὐτίκ᾽ ἐγὼ πᾶσιν μυθήσομαι ἀνθρώποισιν ὡς ἄρα τοι πρόφρων θεὸς ὦὥπασε θέσπιν ἀοιδήν. Ceci semble indiquer que κατὰ μοῖραν est, pour Démodocos, la capacité d'exercer son talent, marque de la τιμή que les dieux lui ont accordée, comme ils accordent à d'autres la vertu guerriére ou l'art du discours:

0 479-481

πᾶσι γὰρ ἀνθρώποισιν ἐπιχθονίοισιν ἀοιδοὲ τιμῆς ἔμμοροί εἰσι καὶ αἰδοῦς, οὕνεκ᾽ ἄρα σφεὰς οἴμας Μοῦσ᾽ ἐδίδαξε, φίλησε δὲ φῦλον ἀοιδῶν. (154) Cf. CHANTRAINE, s.v. alaa; In., Le divin et les dieux pp. 69 sqq.; DigTRICH, Death, Fate and the Gods, pp. 252 sqq.

cher

Homère,

FAMILLE DE πῆμα

149

La valeur sociale qu'Adkins a voulu discerner dans les emplois de λέγειν κατὰ μοῖραν ne peut donc être considérée comme fondamentale dans les différentes attestations de l'expression. La signification générale « parler comme il convient » peut se rapporter soit à la situation que concerne le discours, soit au personnage qui prend la parole. Dans ce dernier cas seulement, nous pouvons observer que l'expression implique quelquefois les notions de τιμή-ἀρετή, une référence à la position

sociale de l'individu et au comportement que l'on est en droit d'attendre de lui. La notion générale de comvenance est particuliérement sensible, croyons-nous, dans le tour négatif (B 251, 0 397) ; l'expression se rapporte, par exemple, aux propos insolents qu'Euryale a adressés à Ulysse, hóte des Phéaciens:

0 397

ἐπεὶ οὔ τι ἔπος

xarà μοῖραν

ἔειπεν.

La valeur de convenance se retrouve exactement dans les quelques attestations de l'expression synonyme κατ᾽ aloav. Elle s’applique,

notamment,

aux reproches qu’Hector

adresse ἃ

Päris:

T 59 = Z 333

* Exrop, ἐπεί με κατ᾽ alaay ἐνείκεσας οὐδ᾽ ὑπὲρ αἶσαν.

La notion de justesse se charge de la signification « sans mentir » quand Dolon invite Dioméde et Ulysse à vérifier les renseignements qu'il leur a fournis pour sauver sa vie:

K 444-445

ὄφρά κεν ἔλθητον καὶ πειρηθῆτον ἐμεῖο, ἥ ῥα κατ᾽ αἶσαν ἔειπον ἐν ὑμῖν, fe καὶ οὐκί.

6.2. Nous comparerons encore ἃ ἀπήμων une serie d’expressions contenant l’adjectif ἀγαθός. Il s'agit de la formule, de style gnomique,

ἀγαθὴ δὲ παραίφασίς ἐστιν ἑταίρου «les avis ont du bon, venant d'un camarade » (trad. Mazon, A 793, O 404) ou de βουλὰς ἀγαθάς en B 272-273 À δὴ μυρί᾽ ᾽Οδυσσεὺς ἐσθλὰ ἔοργε βουλάς 7’ ἐξάρχων ἀγαθὰς πόλεμόν τε κορύσσων. Ulysse nous a souvent rendu d’utiles services, en ouvrant de bons avis, ou en menant le combat (trad. Mazon)

ou encore des expressions ἀγαθαὶ φρένες, ἀγαθὰ φρονέω, dont le sens est tantôt moral (exemple: Q 173 ἀγαθὰ φρονέουσα « te voulant du bien »

dit Iris à Priam), tantót intellectuel (exemple: Θ 360 ἀλλὰ πατὴρ οὑμὸς φρεσὶ μαίνεται οὐκ ἀγαθῇσι « mais mon père exerce sa fureur, dans des pensées déraisonnables »), sans qu'il soit possible d'établir une nette distinction entre les deux sens.

150

FAMILLE

DE

πῆμα

En vérité, ces différents usages de l'adjectif ἀγαθός revétent clairement une valeur, d'efficacité ou d'utilité, comme synonyme de χρηστός, χρήσιμος, ὠφέλιμος, συμφέρον, etc. Ainsi, parallèlement à l'expression βουλαὶ ayadai, nous trouvons, par exemple, les syntagmes du type Bov-

Ay... ἥ τις ὀνήσει (O 36 — 467) ou χρεὼ βουλῆς... κερδαλέης (K 43), etc. Telle est la valeur qu'a définie P. Herrmann (155 pour l'emploi neutre des adjectifs ἀγαθός et ἐσθλός, ou comme épithétes de choses ou de notions abstraites.

Nous observerons cependant qu'appliqué à μῦθος en 1627,

ἀγαθός

revét une valeur plus complexe que celle d'utilité, d'avantage: après l'échec de leur ambassade auprès d'Achille, Ajax invite

ses compagnons à prendre congé: 1 626-627 ἀπαγγεῖλαι δὲ τάχιστα χρὴ μῦθον Δαναοῖσι καὶ οὐκ ἀγαθόν περ ἐόντα. et nous devons, au plus vite, faire notre rapport — méme défavorable — aux Argiens (trad. Mazon).

Outre la notion de nouvelle désavantageuse, nuisible, déplaisante pour l'armée achéenne, l'expression μῦθος οὐκ ἀγαθός nous semble se rapporter plus directement au compor-

tement d'Ulysse, aux excés de sa colére, et se charger d'une nuance de blâme moral: « Même si tu t'es exprimé d'une façon

qui ne te convient pas, qui n'est pas digne de ta qualité de chef, d’äpıoros ».

6.3. Revenant à l'expression μῦθος ἀπήμων (M 80 = N 748 "ὥς φάτο Πουλυδάμας, ἅδε δ᾽ “Ἕκτορι μῦθος ἀπήμων), nous observons tout d'abord qu'appliquée ἃ Polydamas uniquement, elle concerne, comme λέγειν κατὰ μοῖραν, un personnage particulièrement

réputé pour sa qualité de conseiller: en effet, Σ 249-252 Τοῖσι δὲ Πουλυδάμας πεπνυμένος ἦρχ᾽ ἀγορεύειν Πανθοΐδης. ó γὰρ οἷος ὅρα πρόσσω καὶ ὀπίσσω" ἽἝκτορι δ᾽ ἦεν ἑταῖρος, ἰῇ δ᾽ ἐν νυκτὶ γένοντο, ἀλλ᾽ ὁ μὲν ἂρ μύθοισιν, ὁ δ᾽ ἔγχεϊ πολλὸν ἐνίκα. Ainsi Polydamas conseille à Hector de ne pas franchir le fossé du mur achéen ; cet avis est approuvé (M 80). Plus tard encore un présage avertit Polydamas du danger qui menace les Troyens (M 228-229).

(156)

Menschliche

Wertbegriffe bei Homer,

Diss., (Hambourg,

1954), pp. 63-73.

FAMILLE

DE

πῆμα

ISI

Hector, cette fois, n'écoutera plus les conseils de Polydamas, franchira le mur et les portes du rempart, mais il lui en

coütera : X 103-105

ἀλλ᾽ ἐγ οὐ πιθόμην. ἦ τ᾽ dv πολὺ κέρδιον ἦεν᾽ νῦν δ᾽ ἐπεὶ ὥλεσα λαὸν ἀτασθαλίῃσιν ἐμῇσιν, αἰδέομαι Τρῶας καὶ Τρῳάδας ἑλκεσιπέπλους. La

faute

d'Hector

est non

seulement

une

faute

ἀ ὕβρις,

c'est aussi l'erreur de ne pas avoir écouté un sage conseil.

Récapitulant les diverses données que nous fournissent, pour la valeur de μῦθος ἀπήμων, les extraits réunis ci-dessus, nous relevons tout d'abord une notion de justesse, d'exactitude, due avant tout à la qualité de devin de Polydamas (cf. ὃς σάφα θυμῷ... εἰδείη M 228-229). La seconde acception qui intervient est celle d'efficacité, d'utilité ; par là ἀπήμων rejoint les emplois neutres de ἀγαθός et ἐσθλός. Ceci implique, pour qui ne se conforme pas à l'avis édicté, comportement insensé ou présomptueux et certainement des défaites, ce que nous voyons précisément se produire dans le cas d'Hector. Nous pourrions donc retenir comme traduction de μῦθος ἀπήμων « une parole irréprochable » en chargeant cet adjectif des valeurs de perfection, en conformité avec la qualité de celui qui prononce les paroles, et d’utilite, c'est-à-dire qui ne fait pas de tort, qui profite à celui qui l'écoute. En définitive, l'expression μῦθος ἀπήμων est plus proche sémantiquement des adjectifs ἀγαθός et ἐσθλός que de λέγειν κατὰ μοῖραν. Πολυπήμων Le composé πολυπήμων figure deux fois dans les Hymnes Homériques, chaque fois dans l'expression ἐπηλυσίης πολυπήμονος « un sortilege qui cause beaucoup de mal, malfaisant » (15%) (ΗΠ. Déméter, 1 230,

H. Hermes, 1 37): Hermes

rencontre

une

tortue

dont

il

fera

une

lyre:

(156) Le terme ἐπηλυσία (-n) «sortilége, maléfice », au premier sens «choc, attaque », est formé sur le thème de ἐλεύσομαι: cf. CHANTRAINE, s.t. ἐλεύσομαι. Il est glosé ἐπῳδὴ φαρμάκων, ἢ ἔφοδός τινος (Hsch.), ce qui rend compte à la fois du sens étymologique et de l'emploi magique. PorLux, IV, 187, situant ce terme entre la « pleurésie » et la «rétention » πλευρῖτις, ἐπιλυσία καὶ orpayyoupia), en donne une signification médicale, peutétre « accés, attaque, convulsion ».

Voir aussi ALLEN-HALLIDAY-SIKES, pp. 154-157.

152

FAMILLE DE πῆμα H. Hermès, 1 37-38 ἦ γὰρ ἐπηλυσίης πολυπήμονος ἔσσεαι ἔχμα, ζώουσ᾽᾽" ἣν δὲ θάνῃς, τότε κεν μάλα καλὸν deidors. Vivante tu protégeras contre la magie malfaisante; mais une fois morte, tu pourrais chanter fort bien (trad. Humbert).

Il est fait allusion au vers 37 à la propriété de contrecharme que les anciens attribuaient à la tortue et dont Pline l'Ancien, par exemple, nous apporte le témoignage: Histoires Naturelles,

X XXII,

IV:

« Terrestrium

carnes

suffitionibus

propriae magisque artibus refutandis et contra uenena salutares produntur. » La chair des tortues terrestres est bonne pour les fumigations, pour exorciser les artifices magiques, et salutaire, dit-on, contre les poisons (trad. E. de Saint-Denis) (155).

Déméter propose à son hótesse Métanire d'élever son fils qu'elle dit ensorcelé; dans ce passage interviennent de nom-

breux termes de magie: H. Déméter, 1 227-230

θρέψω, xo) μιν ἔολπα κακοφραδίῃσι τιθήνης οὔτ᾽ ἄρ᾽ ἐπηλυσίη δηλήσεται οὔθ᾽ ὑποταμνόν᾽ olda γὰρ ἀντίτομον μέγα φέρτερον ὑλοτόμοιο,

οἶδα δ᾽ ἐπηλυσίης πολυπήμονος ἐσθλὸν ἐρυσμόν. Je l'éléverai nourrice ni connais un connais une

et je ne crois pas un sortilége ni des antidote beaucoup bonne défense contre

que par la malveillance de sa herbes ne lui nuiront; car je plus fort que les simples; je la magie malfaisante (1565).

Παναπήμων L’adjectif παναπήμων,

forme renforcée ἀ᾿ ἀπήμων,

qualifie un

jour du mois dans les Travaux et les Jours :

(1?) Voir aussi les commentaires HALLIDAY-SIKES, pp. 282-283.

(6)

Hfsvcurus

de

glose, par exemple,

HUMBERT,

ἀντίτομον᾽

n. 4, p. 118

φάρμακον

et de ALLEN-

ἀντιπαθές,

ὅπερ ὁ

πιὼν οὐ βλάβεται ὑπό τινος ; ἀλεξιφάρμακον. ᾿Αντιτόμον doit être mis en rapport avec le verbe simple τέμνω qui désigne le fait de couper des herbes (cf. EURIPIDE, Andr., 121 ἄκος τῶν δυσλύτων πόνων τεμεῖν « préparer un reméde contre les chagrins inextricables »).

‘Ynorauvér

évoque,

d'autre

part,

un

terme

médical,

(« produire une douleur lancinante »). Voir les commentaires de ALLEN-HALLIDAY-SIKES,

ὑποτάμνειν «lancer »

pp. 155-157.

FAMILLE

DE πῆμα

153

Op. 811-813 npwriorn δ᾽ eivas παναπήμων ἀνθρώποισιν ἐσθλὴ μὲν γάρ θ᾽ ἥ γε φυτευέμεν ἠδὲ γενέσθαι ἀνέρι τ᾽ ἠδὲ γυναικί; καὶ οὔποτε πάγκακον ἦμαρ.

Παναπήμων «tout à fait exempt de mal» est ainsi repris, dans le passage, par les adjectifs ἐσθλός et (οὐ) πάγκακος. Par là, il implique les notions d'efficacité, d'utilité ou, plus généralement, de valeur favorable que nous avons reconnues pour

les emplois

d'ámjuwv

dans

les usages

maritimes,

comme

qualificatif du vent, ou dans l'expression μῦθος ἀπήμων.

B. Πημαίΐνω Le verbe πημαίνω (199), ἃ l'actif « faire du tort (à), léser, endommager», au passif «subir des dommages », reproduit quelquesunes des principales acceptions que nous avons observées pour le composé ἀπήμων. I. Intervenant dans les passages « nautiques », πημαίνω concerne soit les embarcations soit les voyageurs et désigne le naufrage en mer : Il s'agit des célébres vaisseaux phéaciens (cf. 0 566 πομποὶ

ἀπήμονες): θ 562-563 οὐδέ ποτέ aduv

οὔτε τι πημανθῆναι ἔπι δέος οὔτ᾽ ἀπολέσθαι. Ulysse fait le récit imaginaire de ses aventures de marin crétois: E 252-256 ἑβδομάτῃ δ᾽ ἀναβάντες ἀπὸ ζρήτης eüpeins ἐπλέομεν Βορέῃ ἀνέμῳ ἀκραέι καλῷ ῥηιδίως, ὡς εἴ τε κατὰ póov: οὐδέ τις οὖν μοι

νηῶν πημάνθη᾽ ἀλλ᾽ ἀσκηθέες καὶ ἄνουσοι ἤμεθα’ τὰς δ᾽ ἄνεμός τε κυβερνῆταί τ᾽ ἴθυνον.

(1**) Dénominatif en -aívo (provenant de *-vyw), πημαίνω présente le type de formation caractéristique des verbes dérivés de substantifs neutres en -ua ou d'adjectifs en -μός, et de façon générale de tous les thèmes en *-a/r- (ex.: ὀνομαίνω ὄνομα, Üavpavéovres 0 τοϑίθαθμα, θαυμάζω, θερμαίνω θερμός, mpalvo] πεῖραρ). Cf. CHANTRAINE, Morphologie, $282; MEILLET-VENDRYES, Traité, $ 374; RiscH, Wortbildung, $ 108 b.

154

FAMILLE

DE

πῆμα

Le contexte apporte ici nombre d’indications sur le contenu sémantique de mnpaivw. Les conditions optimales de navigation sous lesquelles voguent les vaisseaux sont decrites par les termes ἀνέμῳ ἀκραέι καλῷ, notamment: un vent fort qui n'exige pas le recours à l'usage des rames, mais qui ne risque pas non plus de détruire des embarcations. L'adjectif ἀκραής, épithéte d'un vent favorable, dont le sens étymologique n'est pas tout à fait clair — « qui souffle violemment » ou « qui souffle des hauteurs » —, est probablement composé de

dxpós et d'un dérivé sigmatique,

formé sur *dos (de dm

« souffler »), attesté indirectement par Hésychius: dos’ πνεῦμα

(cf. δυσαής « au souffle funeste », ὑπεραής « qui souffle avec violence », εὐαής « au souffle favorable », etc. (160) ). Outre les données climatiques, s'ajoutent les conditions de

vie à bord: absence de maladie évoquée par ἀσκηθής (191) et ἄνουσος.

2. Πημαίνω se (O 42, Q 781) :

rapporte

Héra jure troyenne:

à

Zeus

aussi

aux

qu'elle

n'a

épreuves pas

de

la guerre

favorisé

la

défaite

O 41-42 μὴ δι᾽ ἐμὴν ἰότητα Ποσειδάων ἐνοσίχθων πημαίνει Τρῶάς τε καὶ “Ἕκτορα.

3. Le verbe πημαίνω semble religieuse dans trois emplois :

se charger

d’une

connotation

Le cas le plus net est Γ 299. Agamemnon proclame devant les Troyens et les Achéens le pacte qui régle le duel entre

Páris et Ménélas et qui doit mettre fin à la guerre: Γ

298-301

Ζεῦ κύδιστε μέγιστε, καὶ ἀθάνατοι θεοὶ ἄλλοι,

ὁππότεροι πρότεροι ὑπὲρ ὅρκια πημήνειαν, ὧδέ σφ᾽ ἐγκέφαλος χαμάδις ῥέοι ὡς ὅδε οἶνος, αὐτῶν καὶ τεκέων, ἄλοχοι δ᾽ ἄλλοισι δαμεῖεν. +

-

4

,

»

ν

^

(1*9) Cf. CHANTRAINE, s.v. ἀκ- et ἄημι; In., Formation, p. 426. L'adjectif est glosé, chez H£svcHius, par ἄκρως πνέοντα, οὔτε σφοδρῶς, οὔτε ἐλλειπόντως, ce qui semblerait attester la valeur « qui souffle des hauteurs ». (1*3) L'adjectif doxnô%s n'a pas d'étymologie parfaitement assurée; il peut s'agir d'un composé de d- privatif et de *exfflos got. skapis « dommage », ir. scathaim « paralyser »: cf. CHANTRAINE, $.U. EUSTATHE, 1762, 50 ad E 255 suggere l'étymologie suivante: δύναται δὲ καὶ ἐκ τοῦ ἀσκῶ ἀσκέσω γενέσθαι ἀσκηθής. Cf. Hsch.: ἀβλαβής, ὑγιὴς ἐξ ἐπιμελείας ; schol. Q ad ξ 255: ἀντὶ τοῦ ἄπονοι καὶ ἄνευ κακοπαθείας ; schol. V: ἀβλαβεῖς, ὑγιεῖς.

FAMILLE

DE

πῆμα

155

Πημαίνω remplit dans ce contexte la méme fonction que ὑπερβαίνω ou Aso, par exemple, « enfreindre ou violer un serment » (cf. schol. T ad T' 299 ὑπερβάντες ra ὅρκια). Les

dieux,

garants

invoqués

du pacte;

comme

dans

tout

le violer c'est donc

serment,

commettre

sont

un acte

impie (163). Cette valeur est moins bien assurée dans les deux passages suivants. Le verbe désigne inversement la punition des parjures, en Th. 231-232

"Opkov θ᾽ ὃς δὴ πλεῖστον ἐπιχθονίους ἀνθρώπους πημαίνει, ὅτε κέν τις ἑκὼν ἐπίορκον ὀμόσσῃ.

Nous avons déjà fait allusion précédemment, au cours de l'analyse de χῶρος ἀπήμων dans H. Apollon, I 244, à une valeur religieuse possible pour πημαίνω (pp. 145-146).

C. ᾿Απήμαντος 'Amjpavros, adjectif verbal composé du préfixe négatif a- (153), présente dans les seuls emplois épiques qui nous sont transmis, τ 282 (1€) et Th. 955, la méme valeur φα ἀπήμων : L'équipage d'Ulysse fut détruit pour avoir mangé les vaches du soleil ; lui seul échappa et échoua chez les Phéaciens:

τ 280-282 οἷ δή μιν περὶ κῆρι θεὸν ὧς τιμήσαντο a

#

x

^

A]

a



καί οἱ πολλὰ δόσαν πέμπειν τέ μιν ἤθελον αὐτοὶ ,

4

x

+?

,

L4

*

x

οἴκαδ᾽ ἀπήμαντον. La signification et le contexte ἀ᾿ ἀπήμαντος sont tout à fait identiques à ceux observés pour ἀπήμων en € 40, o 436, v 39, par exemple. 'Amjpuavros joue donc sans doute essentiellement le rôle de doublet métrique d’amnuwr. Dans la Théogonie, v. 955 vate. ἀπήμαντος kai ἀγήραος ἤματα πάντα ἀπήμαντος qualifie Héraclés, parvenu au terme de ses travaux. Ce contexte peut donc étre rapproché de l'acception (19)

Cf.

par

exemple,

CHANTRAINE,

Le

divin

et

les

dieux

chez

Homère,

PP- 74 564. (1**) Cf. RiscH, Wortbildung, ὃ 11 et tableau pp. 22-23; CHANTRAINE, Forsation, $ 240. (1**) Ce vers fait partie d'un passage probablement plus récent de l'Odyssée et condamné par quelques éditeurs, DUENTZER, KiRCHHOFF, BÉRARD, par exemple, parce qu'il reproduit en partie le récit présenté en £ 331-335.

156

FAMILLE

DE πῆμα

« validité physique » (« sain et sauf ») reconnue précédemment

pour ἀπήμων. Conclusion

Cette étude sur πῆμα et ses dérivés a clairement montré, pensons-nous, l'unité sémantique de cette famille qui reproduit dans tous les dérivés la valeur

« mal,

malheur », comme facteur,

agent ou cause de souffrance, valeur que nous avons pu définir comme fondamentale dans πῆμα. La notion de «souffrance subie » que l'on observe dans certains emplois de ce substantif semble, par contre, déterminée par la présence du verbe πάσχω et pour ainsi dire limitée à ce syntagme.

CHAPITRE

ΠῚ

Famille de ἄλγος ETYMOLOGIE L'étymologie d'dAyos soulève deux questions essentielles : I. Le rattachement de ce mot au verbe (oùx) ἀλέγω «(ne pas) tenir compte de », « neglegére »; 2. Sa parenté avec lat. algeö, algus.

I. La première hypothèse, évoquée dés l'antiquité (ex.: E. Gud, ἄλγος" παρὰ τὸ ἀλέγω, τὸ φροντίζω), reparaît encore dans des travaux modernes, principalement dans ceux de Szemerényi, Syncope, pp. 148-

160 et de Beekes, The Development of the Proto-Indo-European Laryngeals in Greek, pp. 39 sqq. (!). En effet, des points de vue phonétique et morphologique, il est plausible que ἄλγος < *agel-g- et ἀλέγω < *2,I-eg- représentent respectivement les thèmes I et II d'une méme racine i.-e. (2). Dans ce cas, l'adjectif hom. dAeyewós appartiendrait au thème II. Sachant que, morphologiquement, la formation normalement attendue pour le substantif est *2,/-eg-os (type ἔρεβος ( *a,reg”os) (3), Szemerényi (*) suppose que ἄλγος représente la forme syncopée d'un terme *dAeyos, attesté indirectement dans ἀλεγεινός. Plutót que de recourir au phénoméne trés rare de la syncope, Beekes, loc. cit., pour sa part, préfère expliquer ἄλγος soit par ana(ἢ Cf. PRELLWITZ, s.v. ἀλέγω; BoisACQ, s.v. ἀλέγω; ὟΝ. F. WvaTtT, The Greek Prothetic Vowel, p. 45. Frisk, s.v. ἀλέγω, suppose l'existence d'un verbe ἀλέγω « Schmerz, Leid über etwas empfinden ». (ἢ Cf. BENVENISTE, Origines, p. 152. (ἢ

Pour la formation,

voir SCHWYZER,

Gr. Gr., t. I, p. 512.

(9 Syncope, pp. 148-160. SZEMER£NYI reprend ici une hypothèsede SausSURE, Une loi rythmique de la langue grecque, Mélanges Graux, (1884), p. 743 [>= Recueil des Publications scientifiques de Ferdinand de Saussure, 6d. par Ch. BarLy et L. GAUTIER, (INDOGERMANISCHE BIBLIOTHEK, III. Abt., 2. Bd.), (Heidelberg, 1922), p. 470). Voir aussi la critique de l'ouvrage de SZEMERÉNvYI par M. LBJEUNE, B.S.L., t. LXI (1966), pp. 34-38.

158

FAMILLE DE ἄλγος

logie des formes à degré 9 (*»,Jg-), ἄλγιστος par exemple (comme κράτος, au lieu de éol. xpéros, sur le modèle de κράτιστος), soit à partir de *2,elgos (comme skr. ójas, av. aoJah, lat. augus-tus ( i.-e. *a,eugos). Cette hypothése se heurte à une grave objection sémantique — le rapport sémantique entre ἄλγος « douleur » et ἀλέγω «tenir compte de » — et nécessite, en conséquence, la séparation de ἀλέγω et de λέγω en deux racines distinctes: ἀλέγω signifierait au premier sens «se faire du souci» et aurait été rapproché secondairement de λέγωlat. legô (5). Il nous faut, à ce propos, ouvrir une parenthése sur l'étymologie de ἀλέγω. H. Seiler (5), se référant à l'expression post-homérique ἀλέγω ἐν + datif (par exemple: Alcman, frag. 1.2. Diehl), a suggéré que le verbe serait composé du degré 9 de la préposition ἐν (*# δ à-/év) et de λέγω « compter »: la signification en serait «in Rechnung setzen,

mit etwas rechnen, beachten, berücksichtigen », particuliérement dans le domaine neglegére.

religieux, La

valeur

sens qui apparaitrait «sich

aussi dans

kümmern », «Schmerz,

lat. re-Jigiö,

Kummer

haben

wegen etwas », fréquemment alléguée pour défendre la parenté étymologique entre ἀλέγω et ἄλγος, ne serait qu'une dérivation secondaire de certains emplois particuliers du verbe (ex.: A 389 οὐκ ἀλέγω, ὡς ei με γυνὴ βάλοι «ich achte es nicht » 5 «es tut mir nicht weh »). Toute contraire est la position de Beekes (?) qui maintient le lien entre ἄλγος et ἀλέγω. L'interprétation de Seiler ne tient pas compte, en effet, de la grande fréquence de la construction négative du verbe (10 fois pour 2 emplois positifs chez Homère), caractéristique qu'il partage d'ailleurs avec son synonyme ἐμπάζομαι (8 emplois négatifs sur IO exemples dans l'épopée) et qui s'accorde mieux, de l'avis de Beekes,

avec

une

signification

«trouble

oneself

about ».

Constitue

surtout un argument peu convaincant l'existence de la locution ἀλέγω ἐν qui ne peut s'expliquer à partir de l'usage homérique du verbe, à moins que la signification en ait été complétement brouillée dés une époque trés ancienne, et qui semble plutót témoigner d'une réinterprétation érudite de ἀλέγω d’après λέγω. Telles sont les théories en présence. Devant la complexité des faits, sans doute est-il plus prudent de suivre l'avis de Chantraine, s.v., qui distingue trois groupes indépendants: ἄλγος, ἀλέγω et λέγω. Quelques remarques s'imposent cependant encore. La notion de « souci », « tourment » est à peine sensible dans les emplois homériques (*) C'est la solution qu'adopte BEEKES, of. cit., pp. 39 sqq. et surtout p. 26. Voir aussi pour le rapprochement de λέγω -— lat. legó: ERNOUT-MEILLET, s.v. legö et religio. (*) Zum prothetischen Vokal im Griechischen: Ablautende « Präposition » *en[n-, K.Z., t. LXXV (1957), pp. 1-23, surtout 8-ır, ainsi que Word, t. XI (1955), p. 288. SEILER emprunte cette hypothèse à E. HERMANN, I.F. t. XXXV (1915), p. 171.

Voir aussi H. SEILER, s.v. ἄλγος dans L.fgr.E. et HOFMANN, (2

Op. cit., p. 26.

s.v. ἀλέγω.

FAMILLE DE ἄλγος

159

de ἀλέγω (8) et peut s'étre développée secondairement soit sous l'influence de la construction négative — comme dans οὐκ ὄθομαι «sich nicht kümmern » (?) —, soit par interférence avec ἄλγος. Une telle valeur apparait plus nettement dans les adjectifs dérivés en -ηλεγής (19), cela sans doute aussi par contamination de ἄλγος. Il

s'agit de δυσηλεγής, épithéte de la bataille ou de la mort (8vegAeyéos πολέμοιο Y 154, θάνατόν ye dvondeyda y 325) et de τανηλεγής (ex.: τανηλεγέος θανάτοιο €) 70), ce dernier pouvant être, selon M. Leumann (!!), une transformation postérieure de ἀνηλεγέος, à partir d'un emploi de l'adjectif aprés re élidé (12). 2. La parenté étymologique, phonétiquement plausible, entre ἄλγος et lat. aigeó «avoir froid », algus «froid » (1?) repose sur une

évolution sémantique comparable que l'on observe dans ῥῖγος, ῥιγίων, piyıoros. Sur le substantif piyos « froid, gelée, frisson de la fièvre », rattaché à un radical i.-e. *sréig- | srig- (cf. lat. frigus, frigeô, peutêtre lit. strögti « se congeler », lett. strêgele « glaçon ») (1*), ont été formés, d'une part, un dénominatif ῥιγέω « frissonner de peur ou de froid », d'autre part, un comparatif ῥίγιον « pire, plus mauvais », synonyme de ἄλγιον, qui ne conserve que dans un seul passage homérique le sens «plus froid » originel (en p 191), et le superlatif piyioros «le plus mauvais, le pire » (ex.: E 873) (19). Mais, comme le remarque Chan-

traine,

s.v.

ἄλγος,

l'évolution

sémantique

«froid » δ « frisson » >

«effroi», observée pour ῥίγιον, s'explique mieux que «froid » > « douleur » méme s'il y a recoupement des emplois de ἄλγιον et ῥίγιον. D'autre part, rien dans la signification de ἄλγος ne laisse supposer un tel développement. On a encore proposé un rapprochement, tout aussi douteux, de ἄλγος avec v.-h.-a. t/ki « faim » ou v.-isl. /akr « mauvais » (19). Les données étymologiques ne sont donc guére utilisables comme base pour une étude sémantique.

(ἢ Nous nous référons essentiellement à la rubrique ἀλέγω de H. SEILER dans L.fgr.E. (ἢ Observation de H. SEILER dans L.fgr.E. (19) Cf. CHANTRAINE, 5.0. ἀλέγω. (1!)

Homerische

(12 L'adjectif

Wörter,

ἀπηλεγής

p. 45.

est

attesté

indirectement

chez

Homère

ladverbe ἀπηλεγέως (1 309 ἀπηλεγέως ἀποειπεῖν « parler sans pitié, sans

dans

com-

passion »), à moins qu'il ne s'agisse d'une « faute » des manuscrits pour ἀπ-ηλεής: cf. LEUMANN,

Homerische

Wörter, p. 45.

(2°) Cf. BoisacQ, s.v. ἀλέγω et surtout SEILER, Die primäre griechischen Steigerungsformen, pp. 85 sqq. Cette étymologie est écartée par W.-H., s.v. algeó ; ERNOUT-MEILLET, s.v. algeó ; CHANTRAINE, S.V. ἄλγος. (2 BoisACQ, s.v. ῥῖγος; FRISK, s.v. ῥῖγος; POKORNY, p. 1004; W.-H., s.v. friígeó ; ERNOUT-MEILLET, s.v. frigus. (25 Cf. SEILER, loc. cit. (1 HoFMANN, s.v. ἄλγος; BotsACQ, s.v. ἀλέγω.

160

FAMILLE

DE ἄλγος

Les dérivés de ἄλγος sont les suivants: — Le comparatif ἀλγίων (attesté seulement au neutre chez Homére) et le superlatif dAyıoros, constitués tous deux directement sur le

thème de ἄλγος (17) ; — L'adjectif dAyewós qui présente un doublet horhérique, dAeyewós, métriquement mieux adapté à l'hexamétre et formé soit sur le modèle de l'adjectif öuo-nAeyys (19), qui est, en vérité, apparenté à ἀλέγω, soit sur la forme non syncopée du substantif *dAeyos (19) ; — 'ApyaAMéos, dissimilé de *àAXyaMos, comme yAwoo-, κεφαλ-αργία de *-aXyia, appartient à un type de formation d'adjectifs en -aAéos,

alternant fréquemment avec

des

neutres

en

-s

(cf. θαρσαλέος-

θάρσος, ῥιγαλέος- ῥῖγος) et constituant une catégorie de dérivés expressifs propres à la poésie dactylique (19); ἀλγηρός n'est pas attesté chez Homère et Hésiode, ἀλγινόεις n'apparaît que chez Hésiode ;

— De nombreux composés en -aAyıjs (ex.: 8va-, καρδι-, dopv-, μετ-, drep-, περι-, ἀν-αλγής, etc.) dont seul θυμαλγής est représenté dans les poèmes homériques et hesiodiques ; — Le verbe dénominatif ἀλγέω « souffrir », sur lequel ont été formés ultérieurement les substantifs ἄλγησις, ἄλγημα et ἀλγηδών, et post-hom. ἀλγύνω « faire souffrir ». Cette famille a donc connu une grande vitalité à travers toute l'histoire de la langue grecque et survit encore en grec moderne dans ἄλγος et ἀλγῶ, par exemple. FM

ἄλγος (-v) : 1F: nom.: X 53; 3F: nom.: X 395, τ 471; 5F:

nom. : 97, Z 450, B 41 ; acc. : Y 319, v 319; ΘΕ : nom. : E 394, Z 462, X 54, ß 193, o 345; acc.: & 32; fr. 204, 105 ἄλγος ἐπ᾽ ἄλγει (nom. ou acc.) ; ἄλγεα (-vu): IF: nom.: Of. 799; acc.: v 121; 2F: acc.: v 310, x 189;

4F: nom.: ζ 184; acc.: B 39 (θήσειν), « 4, ı 53, x 458, v 90 (πάσχω), B 343, y 232, τ 483 (d. πολλὰ μογήσας, E 39 (δόσαν), v 339 (dans une formule SF : nom. : Ὡ 522, 742, Op. 200; acc.: A μ 427 (φέρων), B 667, 721, ὃ 372, ε 13,

cf. de 110, 362,

x 19 -n), À 279 (κάλλιπ[ε}), serment), Op. 741 (δῶκαν) ; N 346 (τεύχω), T 264 (δοῖεν), 395, A 275, o 232, τ 170 (à.

πάσχων), 1' 157, Y 297, v 418, v 221, χ 177, OP. 211 (d. πάσχει, -n, -ew), (") Riscu, Wortbildung, 8 33 b; BENVENISTE, Origines, pp. 84-85; CHANTRAINE, Morphologie, ὃ 118; Ip., Formation, pp. 437-438; Ip., G.H., t. I, p. 255; SCHWYZER,

Gr. Gr., t. I, p. 539.

(1%) CHANTRAINE, s.v. ἄλγος; RiscH, Wortbildung, $$ 35 d et 31 g, note 68; H. SEILER, s.v. dAeyewós dans L.fgry.E. (15) BEEKES, op. cif., p. 39. (2 DEBRUNNER, I.F., t. XXIII (1908-1909), pp. 1-43, surtout p. t1; Ip. Griechische Wortbildungslehre, δὲ 328-334, surtout 329; SCHWYZER, Gr. Gr. t. I, p. 484; CHANTRAINE, Formation, pp. 253 sqq., δῇ 199-201; BENVENISTE, Origines, pp. 44 sqq.; RiscH, Wortbildung, & 36.

FAMILLE

DE ἄλγος

161

I 321, II 55, Σ 397, v 263, o 487, N 670 (-ov, -es, -o:), ξ 310, p 13 (ἔχοντι, τα περ. d.), Σ 224, (óocovro); 6F; (27 (πάθεν) ; "AAyea personnifiés : 3F: acc.: Th. 227; ἄλγε᾽ (-—): IF: acc.: e 302 (ἀνατλήσειν) ; 2F:

acc.: À 96 (d. ἔδωκεν, cf. B 375, Σ 431, Q 241, ὃ 722), ὃ 164 (d. ἔχει), Th. 621 (ἔχοντες) ; 3F : acc.: E 384 (ridevres) ; SF: nom.: ὦ 585 (rerev-

£erai) ; acc.: A 2, X 422 (d. ἔθηκε), B 375, & 431, (0 241, ὃ 722 (d. ἔδωκεν, cf. A 96), E 895, ε 336, À 582, 593, OP. 133 (d. ἔχοντα, -es), P 445, α 34 (ἔχητον, -ovor), P 375 (d. ἔπασχον), Ὑ 220 = € 27 (πάσχομεν, d.), τ 330 (καταρῶνται) ; dAyeı (--): fr. 204, 105 ἄλγος ἐπ᾽ dAyeı ; ἄλγεσι (-w):2F:988 (ἐν a.);4F: Q 568, ἡ 212 (ἐν d.), ı 75, x 143 (ὁμοῦ καμάτῳ Te καὶ ἄλγεσι θυμὸν ἔδοντες), € 83 — 157, o 400, ᾧ 352 (ἄλγεσι),

θ 182, υ 203 (κακότητι καὶ ἄλγεσι). D

8ΒΒ 375 ἔδωκεν: ἔθηκεν; Σ 431 ἔδωκεν: ἔθηκεν; ( 7 πάθεν ἄλγεα:

T. ἔργα, métriquement mieux approprié, mais ἔργα n'est jamais complément de πάσχω chez Homère; (2 568 ἐν ἄλγεσι: ἐνὶ φρεσί; € 13

κεῖται κρατέρ᾽ ἄλγεα πάσχων: x. τετιημένος Trop; € 302 ἄλγε᾽ ἀναπλήσειν (-πλῆσαι) : ἀνατλήσειν; À 582 χαλέπ᾽ ἄλγε᾽ : κρατέρ᾽ ; p 142 φῆ μιν ὅ y ᾽ἐν

νήσῳ ἰδέειν κατὰ δάκρυ χέοντα: φησὶν --- ἰδέειν κρατέρ᾽ ἄλγεα πάσχοντα.

ANALYSE SEMANTIQUE A. Considérations préliminaires Un premier fait important doit étre souligné dés l'abord de

l'étude d’aAyos: l'extrême imbrication des phénomènes physiques et moraux dans l'expression de la douleur, de telle façon que les deux points de vue sont souvent indissociables. En fait, comme

dans le cas de πῆμα, la question ne se pose pas de savoir si l'on a affaire à une souffrance corporelle ou psychique, ce probléme est d'importance tout à fait secondaire dans la définition de la fonction sémantique d'dAyos. Dans cette expression sont par contre essentiels deux aspects qu'un rapide examen des constructions du mot (31) met aussitôt en évidence: I. "AMyos est une souffrance que l'on subit. Ceci apparait notamment à travers la remarquable fréquence du verbe πάσχω, ainsi que de ses synonymes uoyew, τλάω ou méme ἔχω. 2. Imposée par une volonté divine ou par une puissance supérieure, elle est considérée comme faisant partie du sort des (3

Cf. tableaux

I-III de nos annexes.

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FAMILLE

DE ἄλγος

hommes. C'est ce que traduit l'emploi des verbes τίθημι, φέρω, τεύχω, δίδωμι dont l'agent est le plus souvent un dieu, particulierement dans la formule ἄλγεα δίδωμι. Cette acception apparaît indirectement dans certains emplois de l’adjectif ἀργαλέος « difficile » qui opposent à la mesure de l'homme une force supérieure, irrésistible. De plus, ἄλγος garde toujours par rapport aux événements une certaine «distance psychologique » qui le rend propre à la désignation de tout ce qui constitue la destinée humaine. Les deux aspects d'dAyos que nous venons de préciser sont évidemment étroitement liés et montrent l'unité sémantique du mot à travers une grande diversité de significations et de contextes oü il s'inscrit. B. "AAyos infligé par une force supérieure Le tableau II de nos annexes montre, pour ἄλγος, par rapport aux autres termes de la douleur, l'importance de la construction

comme complément de verbes signifiant «infliger, donner, préparer », à savoir δίδωμι, τίθημι, τεύχω (A 110, N 346), φέρω (33). Les sujets de ces verbes sont le plus souvent un dieu ou une force de la nature, le vent par exemple (μ 427). Il nous faut cependant réserver une place particuliére à l'expression ἄλγεα δίδωμι. I. Les emplois de la formule ἄλγεα δίδωμι Dans les poémes homériques et hésiodiques, ἄλγεα δίδωμι est réservé uniquement aux dieux (38), alors que ἄλγεα τίθημι peut s'appliquer également aux hommes; en A 96, par exemple, τοὔνεκ᾽ dp ἄλγε᾽ ἔδωκεν ᾿Εκηβόλος ἠδ᾽ ἔτι δώσει

ἔδωκεν a pour sujet Apollon, mais c'est ἔθηκε que l'on trouve en X 422, lorsque Priam évoque tous les fils qu'Achille lui a tués: μάλιστα δ᾽ ἐμοὶ περὶ πάντων (53)

En

Φ

585,

le passif

τετεύξεται,

avec

ἄλγε᾽ ἔθηκε.

valeur «être,

se trouver»,

ne peut

être associé à cette catégorie. Nous pouvons, par contre, y ajouter dxreAdw en À 279-280 (τῷ δ᾽ ἄλγεα κάλλιπ᾽ ὀπίσσω | πολλὰ μάλ᾽, ὅσσά τε μητρὸς Ἐρινύες ἐκτελέουσι) où nous observons, comme sujet, les déesses de la vengeance. (33 Nous reprenons les données essentielles de cette rubrique à un article plus détaillé : " AAyea δίδωμι, formule de la langue des dieux chez Homère, R.B.Ph., t. LI (1973), pp. 5-12, auquel nous apportons, en outre, certains compléments et quelques modifications.

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DE ἄλγος

163

Sans doute la diction formulaire intervient-elle dans l’emploi de cette construction et il faut remarquer que sous l'influence du célèbre vers A 2 1) μυρί᾽ ᾿Αχαιοῖς ἄλγε᾽ ἔθηκε «(la colère d'Achille) qui infligea aux Achéens des souffrances sans nombre », ἔθηκε, de méme valeur métrique que ἔδωκε, apparait plusieurs fois comme variante de ἔδωκε dans des passages où agissent les dieux (24). Désignant l'action des divinités, δίδωμι admet divers autres compléments; nous citerons pour exemple: Ζεὺς κῦδος ἔδωκε (O 216), δῶκεν δέ μοι εὖχος ᾿Αθήνη (H 154), μέγα γάρ oi ἔδωκε | Ζεὺς ἄφενος (Y 298-299), etc. Mais ces dernières expressions ne présentent pas le méme caractére systématique. "AXy«a. δίδωμι semble donc appartenir au « vocabulaire des dieux » dont l'épopée nous transmet quelques attestations : χαλκίς désigne, chez

les dieux, une sorte d'oiseau appelé κύμινδις chez les hommes (E 291), Ξάνθος est le nom divin du fleuve Σκάμανδρος (Y 74), Βριάρεως celui du géant Aiyaiwv (A 403), etc. (35). Il existe probablement entre « langue divine » et «langue humaine » une opposition entre degré supérieur représenté par un terme rare, sémantiquement « marqué » et degré inférieur représenté par un terme commun sémantiquement « non marqué »; le langage des dieux appartiendrait donc au vocabulaire poétique. C'est ce que démontre C. Watkins (35), grâce au témoignage du poème scandinave, l’Alvissmol, où l'usage des termes divins, dans des séries de synonymes, est régi par les règles strictes de l'allitération. Des exemples semblables sont aussi fournis par le hittite, les littératures sanskrite et védique (37). (52) C'est le cas en B 375, X 431, {2 241. (15 Cf. BENVENISTE, Studia Indo-Iranica, (Leipzig, 1931), pp. 219-226; H. GONTERT, Von der Sprache der Götter und Geister, (Halle, 1921), pp. 89-90; CHANTRAINE,

A.C.,

t. XXII

(1953),

pp.

65-78;

V.

GOLDSCHMIDT,

Essai

sur le

« Cratyle », (Paris, 1940), pp. 96-101. (5 Language of Gods and Language of Men: Remarks on Some IndoEuropean Metalinguistic Traditions, dans Myth and Law Among the IndoEuropeans. Studies in Indo-European Comparativ Mythology, éd. par 1. PunvEL, (Los Angeles, 1970), pp. 1-17. Méme observation sur l'ordre des mots en vénéte: H. HERMAN, Word Order in Venetic, dans Papers on italic Topics presented to J. W. PourrNEv, The Journal of Indo-European Studies, t. I, n° 3 (1973), PP. 252-256, particulièrement p. 256. (#7) Cf. aussi W. HavERs, Zur sakralen Differenzierung, Festschrift Debrunner, (Berne, 1954), pp. 171-177; J. FRIEDRICH, Göltersprache und Menschensprache im hethitischen Schriftum, ibid., PP. 135-139. Sur l'existence d'une langue poétique et sacrée d'origine indo-européenne: R. SCHMITT, Dichtung und Dichtersprache in indo-germanischer Zeit, (Wiesbaden, 1967), pp. 142-194; voir aussi Indogermanische Dichtersprache, éd. par R. SCHMITT, (WEGE

DER FORSCHUNG,

t. CLXV),

(Darmstadt,

1968) ; L. Renou,

164

FAMILLE

DE ἄλγος

Δίδωμι serait donc plus « chargé » qu'un verbe quelconque, comme τίθημι.

Les dérivés de δίδωμι apparaissent fréquemment dans les noms ou les épithètes des dieux

(39), ainsi Δωτώ, une des Néréides, ou

᾿Επιδώτης,

épithéte de Zeus à Mantinée (Pausanias, VIII, 9, 2). Plus particulièrement,

les noms

d'agent

formés

sur le théme

δω-

entrent

dans

des

expressions consacrées, comme θεοί, δωτῆρες ἑάων «les dieux dispensateurs de richesses» (0 325, Hésiode, Theog., 46), ᾿Βρμειά... δῶτορ ἑάων « Hermès dispensateur de richesses » (0 335), formules qui ont leur correspondant en védique: dätä vastnäm (2). Une telle épithéte

se retrouve encore sur une inscription thrace (39) ᾿Ασκλήπιε δῶτερ ὑγείης. Ces diverses expressions semblent donc présenter comme l'une des anciennes fonctions des dieux indo-européens le fait de distribuer entre les hommes les biens matériels (31). D'autres composés de diöwjpu rappellent encore cette fonction, chez Hésiode, par exemple: wAovro8óraw καὶ τοῦτο γέρας βασιλήιον ἔσχον

« dispensateurs de richesses: tel est l'honneur royal qu'ils recurent » (Travaux, 126), dit-il en parlant de la première race des hommes, ou χρήματα δ᾽ οὐχ ἁρπακτά, θεόσδοτα πολλὸν ἀμείνω «1] ne faut pas s'emparer des biens ; reçus des dieux, ils valent beaucoup mieux», (Travaux, 320).

Plus particulierement, certains usages de δίδωμι semblent apparlenir au domaine religieux; ce verbe sert à exprimer la toutepuissance du dieu: 8 236-237 ἀτὰρ θεὸς ἄλλοτέ τ᾽ ἄλλῳ Ζεὺς ἀγαθόν τε κακόν τε διδοῖ" δύναται γὰρ ἅπαντα Langue et religion dans le Rgveda: quelques remarques, Die Sprache, t. 1 (1949), PP. 11-17 (particulièrement pp. 13-15 pour les emplois du verbe dä- « donner »): H.

UsENER,

GÜfternamen,

(Francfort,

1948);

G.

SCHRAMM,

Namenschatz

und

Dichtersprache. Studien zu den zweigliedrigen Personennamen der Germanen, (Göttingen, 1957); W. Wüst, Von Indogermanischer Dichtersprache, (Munich, 1969).

(2) Cf. CHANTRAINE, s.v. δίδωμι. (5) Voir, pour le rapport entre ἑάων et vasu-, F. BADER, Études de composition nominale en mycénien. I. Les préfixes mélicratifs du grec, pp. 279-281. Commentaire de la formule hésiodique (Théogonie, 46): W. 1. VERDENIUS, Mnémosyne, s. IV, t. XXV (1972), p. 244. (3?) G. SEURE, Revue Archéologique, t. XVIII (1911), p. 439. (9) La représentation des dieux comme dispensateurs de biens est trés ancienne; elle apparatt dans la désignation des dieux comme « distributeurs »: av. baga-[baya-, v.-p. baga-, sl. δορί: cf. R. SCHMITT, Dichtung und Dichtersprache.

$ 280, p. 148; MAYRHOFER, s.v. bhágah.

|

De même, ce sont les dieux qui accordent aux hommes les qualités physiques et intellectuelles (ex.: N 726-734): cf. F. SoLMsEN, The “ Gift” of Speech in Homer and Hesiod, T.A.P.A., t. LXXXV (1954), pp. 2-3.

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ou A 178 ei μάλα καρτερός ἐσσι, θεός πού σοι τό γ᾽ ἔδωκεν.

Δίδωμι apparait aussi dans les formules de prières (ex.: Ζεῦ ἄνα, δὸς τίσασθαι T 351). L'aspect religieux de l'emploi de δίδωμε est, en effet,

étroitement lié à une valeur juridique, contractuelle. Les priéres dans lesquelles intervient ce verbe se rattachent en effet à la notion du do wu des: l'offrande faite aux dieux, et de manière plus générale tout don, est une forme d'engagement et attire en retour une faveur ou une compensation (32).

Dans les sociétés primitives, en effet, le don lie magiquement, religieusement, juridiquement donataire et donateur (*?). Nous citerons ces quelques exemples d'emplois de δίδωμι tirés de la poésie lyrique et des inscriptions, et qui montrent l'appartenance de ce verbe à la sphére divine: Mimnerme, 4 (Diehl)

Τιθωνῷ μὲν ἔδωκεν ἔχειν κακὸν ἄφθιτον ὁ Ζεύς Theognis, I, 444-446 (Diehl) παντοῖαι

ἀθανάτων τε δόσεις θνητοῖσιν émépyovr" ἀλλ᾽ ἐπιτολμᾶ

χρῆ δῶρ᾽ ἀθανάτων, οἷα διδοῦσιν, ἔχειν. (᾽ Cf. Ch. DAREMBERG - Edm. SAGLio, Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines, t. II, (Paris, 1892), s.v. donarium (article de Th. HoMoLrs); L. GERNET - A. BOULANGER, Le génie grec dans la religion, 2* éd., (Paris, 1970), pp. 187-193; L. GERNET, Frairies Antiques, R.E.G., t. XLI (1928), pp. 313-359 [> Anthropologie de la Grèce Antique, (Paris, 1968), pp. 21-61]; In., Droit et prédroit en Grèce ancienne, Année Sociologique, 35 série, t. I (1948-49), p. 30 [= Anthropologie, p. 183]; M. Mauss, Essai sur le don, Année Sociologique, nouv. série, t. I (1923-24) pp. 30-186; Ip., Œuvres, t. III, pp. 29-108; J. Gonna, " Gifts” and Giving in the Rgveda, Vishveshvaranand Indological Journal, t. 11 (1964), pp. 9-30 [= Selected Studies, t. IV, (Leyde, 1975), pp. 122-

143]. (**) ]. Frieprich,

BENVENISTE,

Hethitisches

Wörterbuch, (Heidelberg,

1952), pp. 201-202;

Don et échange dans le vocabulaire indo-européen, Année

Socio-

logique, 3° série, t. II (1951), pp. 7-20 (= Problèmes de linguistique générale, PP. 315-326) ; In., Le vocabulaire des institutions indo-européennes, t. I, pp. 65-86; M. Mauss, Gift-Gift, Mélanges offerts à Charles Andler, (Strasbourg, 1924), P. 245 [= CEuvres, t. III, p. 48]; L. GERNET, Jeux δὲ droit. Remarques sur le AXXIII* chant de l'Iliade, Comptes rendus des Séances de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, (Paris, 1947), pp. 572-574. On trouvera particuliérement une bonne synthése de la notion de dations réciproques dans J.-H. MicHzL, La gratuité en droit romain, (Bruxelles, 1962), 1116 partie, ch. I et IT, pp. 449-479, surtout pp. 470 sqq. pour le vocabulaire i.-e. du « don ».

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Il apparaît particulièrement dans les épigrammes dédicatoires :

δίδοι δ᾽ dp(e)ráv (Béotie) (34) τὺδὲ Φοῖβε δίδοι yapiFerrav ἀμοι[βάν)] (fin VIIe ou début VIe s.

A.C.) (35) δὸς δέ F' iv ἀνθρώποις δόξαν ἔχειν (Lucania, VIe s. A.C.) (56).

On y trouve également l'expression ἄλγεα δίδωμι, peut-étre souvenir des formules homériques:

par

ex. : (Trachonitis, II-III® s. P.C.) (27).

τοὔνεκά οἱ rà μὲν ἐσθλὰ πόροι θεός" ei δέ τις αἰνῆς Baokavins μετέχει, ἄλγεα τῷδε δότω.

Ces différents témoignages de la valeur religieuse et contractuelle de δίδωμι semblent confirmer lhypothése de l'existence de ἄλγεα δίδωμι comme formule sacrée. Et ce qui est plus important pour la définition sémantique d’äAyos, le caractère religieux de ce terme nous indique qu'il fait partie de ces biens que les dieux

homériques

sont

censés

distribuer

aux

mortels,

tels

la

τιμή, le κῦδος, l'ebyos, les dons physiques ou intellectuels, mais aussi les maux, toutes notions qui sont particuliérement développées dans le célèbre mythe des jarres (() 527-533), évoqué au chapitre précédent (pp. 125 et 133). Les ἄλγεα se présentent donc comme l'expression privilégiée de la souffrance qui, en tant qu'imposée par les dieux, fait partie de la destinée humaine. Nous pouvons donc définir δίδωμι comme une expression « chargée », par rapport au terme neutre τίθημι, et dont la fonction essentielle, d'aspect juridique et religieux, repose sur la notion fondamentale du do μέ des : le don, traduit particuliérement par δίδωμι ou les mots appartenant à cette famille, est une forme d'engagement mutuel entre deux parties; δίδωμι a une valeur contractuelle. L'emploi poétique du terme semble donc une conséquence secondaire de la nature expressive et « magique » du terme.

(4 P. FRIEDLANDER - H. B. HorrrEiT, Epigrammata. Greek Inscriptions in Verse. From the Beginnings to the Persian Wars, (Berkeley, 1948), n? 37. (585) Ibid., n° 35.

(1€) Ibid., n° 111 = IG, XIV, 652. (7) W. PEEK, Griechische Vers-Inschriften, t. I, Grab-Epigramme, (Berlin, 1955), n? 270, 1. 5-6 = G. KAIBEL, Epigrammata Graeca, (Berlin, 1878), n° 448.

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DE

ἄλγος

167

Comparaison avec d'autres expressions homériques du « don » En concurrence avec δίδωμε comme désignation du «don» figurent essentiellement dans les poémes homériques, deux verbes, ὀπάζω et mopeiv, dont nous tenterons ci-dessous de déterminer la valeur particulière. | Une premiere caractéristique fondamentale de ὀπάζω et mopeiv est l'emploi dérivé, secondaire du sens « donner, procurer » par rapport à la signification étymologique. ’Oralw peut être rattaché à un nom verbal *ör& « action de suivre, suite », sur lequel auraient

encore été formés les substantifs ὀπάων et

ὀπηδός « compagnon, camarade » (surtout à la guerre). À condition de supposer pour ces différents dérivés une psilose caractéristique de la langue épique et ionienne (ce qui s'accorde avec l'emploi des termes),

il serait possible de les rattacher à ἕπομαι « suivre ». ᾿δπάζω présente ainsi les significations soit « poursuivre » soit « donner un compagnon à»;

de cette derniére

acception

a été tirée la valeur « donner » qui

semble donc une extension secondaire (38).

Le verbe mopeiv (&mopov) est, pour sa part, dérivé d'une racine *per« percer, faire traverser » dont le sens premier figure clairement dans

les mots suivants: πείρω « traverser, transpercer », πόρος « passage, gué, pont,... », πορεύω

«transporter », etc.

La

valeur « donner,

procurer »

attestée pour mopeiv pourrait donc s'expliquer à partir de *« faire que quelque chose parvienne à quelqu'un ou quelque part », évolution sémantique que l'on observe encore dans πορίζω « donner le passage à»; «fournir, procurer ». Appartient vraisemblablement à la méme racine le verbe πέπρωται (part. πεπρωμένον) « il est accordé, imposé ou fixé par le destin » (2°). |

On peut donc supposer a priori que la signification « donner, procurer » attestée pour ces deux verbes est une extension de caractère poétique, par rapport à la valeur étymologique, et propre essentiellement à la langue épique ou artificielle. I) Πορεῖν régit comme compléments tantôt des objets concrets tantôt des notions abstraites ; Je sujet en est très souvent une divinité. Il n’est donc pas surprenant que le parfait πέπρωται se soit spécialisé dans l'expression de la destinée. (?®) CHANTRAINE, s.U. ὀπάων et ἕπομαι; ID., G.H., t. I, p. 185 (pour la psilose) ; PokoRNY, p. 896; FRisk, s.v. ὀπάζω, ὀπάων, ὀπηδός ; BoisACQ, s.v. ὀπάων; Risch, Wortbildung, $ 109 b. (**) Cf. CHANTRAINE, s.t. sropeiv, πόρος, πείρω; FRISK, s.v. mopeiv; POKORNY, pp. 816-817; BoisACQ, s.v. πείρω, πορεῖν.

168

FAMILLE

DE

ἄλγος

Nous citerons ces quelques exemples typiques des emplois de mopeiv : a. Le complément est un objet concret:

exemple: H 146 τεύχεα... rd ol πόρε χάλκεος " Apns

A 352-353

τρυφάλεια ... τήν οἱ πόρε Φοῖβος ᾿Απόλλων ε 321 (cf. ε 372) εἵματα... τά οἱ πόρε δῖα Καλυψώ b. Le complément est une notion abstraite, une qualité ou un trait de caractére :

exemple: À 72 μαντοσύνην, τήν ol πόρε Φοῖβος ᾿Απόλλων Q 30 τὴν... 7] où πόρε μαχλοσύνην

Th. 904 τιμὴν πόρε μητίετα Ζεύς ou encore un mal:

exemple: τ 512 αὐτὰρ ἐμοὶ καὶ πένθος ἀμέτρητον πόρε δαίμων.

c. Le sujet du verbe peut être également une personne humaine; nous remarquons particuliérement dans ce cas quelques constructions avec des termes signifiant le « don »: exemple: x 230 Erropov δέ μοι ἀγλαὰ δῶρα

o 273 καί οἱ δῶρα πόρον ξεινήια II 178 (βῶρος) ὅς ῥ᾽ ἀναφανδὸν ὄπυιε, πορὼν ἀπερείσια ἕδνα.

2) Au sens de « donner, procurer », ὀπάζω présente, dans les compléments qu'il régit, un éventail plus large et plus important de notions abstraites, les objets concrets y étant relativement moins nombreux. Par contre, l'expression des interventions divines est aussi marquante : a. Parmi les notions abstraites, nous relevons particuliérement la présence dominante de κῦδος:

FAMILLE

DE ἄλγος

169

exemple: H 205 ἴσην ἀμφοτέροισι βίην καὶ κῦδος ὅπασσον

Θ 141 τούτῳ Κρονίδης Ζεὺς κῦδος ὀπάζει

(cf. M 255, O 327, II 730, € 358, P 566, ® 570, y 57, o 320,

+ 161, Th. 433, 438, etc.).

Il s'agit encore de vertus ou de qualités : Z 156 κάλλος re καὶ Nvopenv

0 498

θέσπιν ἀοιδήν

ν 45

ἀρετὴν... παντοίην 019, Th. 420, 974 ὄλβον

H. Dem. 261 ἄφθιτον... τιμήν. Moins frequemment figurent des notions defavorables: y 210 θεοὶ 8’ ὦπαζον ὀιζύν. Nous remarquons que, dans tous les passages mentionnés ci-dessus,

le sujet du

verbe

est une

divinité;

cet usage

quasiment général pour ὀπάζω et les exemples humain sont relativement peu nombreux :

avec

est

sujet

exemple: X 51 πολλὰ γὰρ ὦπασε παιδὶ γέρων. b. Trés rarement, le complément

de ord£w est un objet; en X 51

(cf. ci-dessus) ou en 0 430 καί οἱ éyà) ἄλεισον... ὀπάσσω par exemple. En conclusion, nous observons que ὀπάζω et ropeiv présentent tous les deux les mémes conditions d'emploi que δίδωμι, à savoir une valeur «chargée» (surtout par rapport à τίθημι), réservée particulièrement à l'expression des dons qui sont attribués par les dieux. Ces deux verbes se distinguent cependant de δίδωμε par un caractère nettement (et peut-être exclusivement) poétique, sans doute plus marqué que dans le cas de δίδωμι ; en revanche ds n’en présentent pas la notion juridique, contractuelle et religieuse essentielle, nous l'avons vu, dans l'emploi de la racine i.-e. *dö« donner ». De plus, ces verbes, au contraire de δίδωμι, ne semblent pas qualifiés pour l'expression de dons défavorables ow nuisibles.

170

FAMILLE

Termes

poétiques,

ὀπάζω

DE ἄλγος et mopeiv

se différencient

chacun l'un de l'autre par des singularités, notamment,

encore

pour

oralw, un usage plus limité à l'expression de quelques qualités ou vertus déterminées, le κῦδος par exemple. 2. Les interventions des dieux

Les souffrances que les dieux infligent aux hommes, évoquées principalement dans l’Iliade, sont le plus souvent liées à la guerre ; elles marquent l'intervention divine dans le déroulement de la bataille et la succession des victoires et des défaites : C'est, par exemple, l'action de Zeus et de Poséidon:

N 345-346

Τὼ δ᾽ ἀμφὶς hpovéovre δύω Κρόνου υἷε κραται ὦ 3 , t FA , # Ν ἀνδράσιν ἡρώεσσιν ἐτεύχετον ἄλγεα λυγρά ,

ou B 39-40 (Ζεὺς) θήσειν γὰρ Er’ ἔμελλεν Em’ dAyed τε στοναχάς re Τρωσί τε καὶ Δαναοῖσι διὰ κρατερὰς ὑσμίνας. Il s'agit particulièrement de la peste dont Apollon décime les rangs achéens (A 96 et 110, cf. ἀεικέα Aovyóv en A 97). Nous citerons encore ce passage pour montrer que méme dans ce contexte précis de bataille, le contenu d'dAyos peut se référer tout à la fois à une affection physique ou morale:

B 375-376

ἀλλά μοι alyioxos Κρονίδης Ζεὺς ἄλγε᾽ ἔδωκεν, ὅς με μετ᾽ ἀπρήκτους ἔριδας καὶ νείκεα βάλλει. Cette tournure est particulitrement appropriee pour designer la triste destinée humaine, celle de Priam (N 241), de Pénélope (8 722), d’Eumee (ξ 39) et méme de la déesse Thetis:

Σ 429-431

“Ἡφαιστ᾽, ἦ ἄρα δή τις, ὅσαι θεαί eio? ἐν ᾽Ολύμπῳ, τοσσάδ᾽ ἐνὶ φρεσὶν ἧσιν ἀνέσχετο κήδεα λυγρά, ὅσσ᾽ ἐμοὶ ἐκ πασέων Κρονίδης Ζεὺς ἄλγε᾽ ἔδωκεν ; Elle épousa un mortel, Pélée: καὶ ἔτλην ἀνέρος εὐνὴν [πολλὰ μάλ᾽ οὐκ ἐθέλουσα (Σ 433-434). Elle enfanta un fils promis à un triste sort (privation de sa part de butin et mort de son compagnon Patrocle). Cette destinée peut étre marquée de la mort d'un enfant:

FAMILLE

DE ἄλγος

171

Priam: Ω 241-242 ἢ ὀνόσασθ᾽ ὅτι μοι Κρονίδης Ζεὺς ἀλγε᾽ ἔδωκε, “Ὧν

παῖδ᾽

947

4

»

ὀλέσαι τὸν ἄριστον ;

L’äAyos est présenté ici sous son caractère global, ne se limitant pas au seul fait du décès, mais influençant toute la vie d'un être (cf. " 9 μοι ἐγὼ πανάποτμος Ὦ 255). Deux autres attestations d'dAyea se rapportant au sort de Priam confirment cette valeur du substantif. Dans la premiere, ἄλγος est opposé à ἄχος, terme plus chargé d'émotion et qui se rapporte

à un deuil, celui d'Hector: X 422 et 424-425 μάλιστα δ᾽ ἐμοὶ περὶ πάντων ἄλγε᾽ éônxe (Achille).

τῶν πάντων οὐ τόσσον ὀδύρομαι ἀχνύμενός περ ὡς ἑνός, οὗ μ᾽ ἄχος ὀξὺ κατοίσεται " Ados εἴσω. Plus tard, au cours de l’entrevue de Priam et d’Achille, le héros achéen conseille au vieillard la résignation : Q 522-523 ἄλγεα δ᾽ ἔμπηςἐν θυμῷ κατακεῖσθαι ἐάσομεν ἀχνύμενοί περ

et présente ses souffrances comme un aspect de la destinée humaine : Δοιοὶ ydp re πίθοι κατακείαται...

(À 527.

Suit le passage du mythe des jarres déjà évoqué ci-dessus

(pp. 125 et 133). Cette expression se rapporte encore aux dieux justiciers qui, par exemple, punissent le parjure: T 264-265 Εἰ δέ τι τῶνδ᾽ ἐπίορκον, ἐμοὶ θεοὶ ἄλγεα δοῖεν πολλὰ μάλ᾽, ὅσσα διδοῦσιν ὅτις σφ᾽ ἀλίτηται ὁμόσσας ou ἃ celui qui ne respecte pas certains rites: 05. 741 τῷ δὲ θεοὶ νεμεσῶσι καὶ ἄλγεα δῶκαν ὀπίσσω. Il s'agit aussi des Erinyes d’Epicaste qui s'acharnent sur Oedipe: À 279-280 (cf. aussi À 275) τῷ δ᾽ ἄλγεα κάλλιπ᾽ ὀπίσσω πολλὰ μάλ᾽, ὅσσά τε μητρὸς ᾿Ἐρινύες ἐκτελέουσι. En

E 384, par contre,

l'expression

ἄλγεα τίθημι

méfaits que les dieux s'infligent entre eux.

s'applique

aux

172

FAMILLE

DE ἄλγος

Les interventions des dieux dans le sort des hommes se traduisent cependant encore par divers autres types d’expressions. Nous en citerons ces exemples : v 202-203: (Zeus)

οὐκ ἐλεαίρεις ἄνδρας, ἐπὴν δὴ yeiveaı αὐτός, μισγέμεναι κακότητι καὶ ἄλγεσι λευγαλέοισιν Ψ 352-353: le sort d'Ulysse αὐτὰρ ἐμὲ Ζεὺς ἄλγεσι καὶ θεοὶ ἄλλοι ἱέμενον πεδάασκον ἐμῆς ἀπὸ πατρίδος αἴης. Cf. encore ἢ 212 (τοῖσίν κεν ἐν ἄλγεσι ἰσωσαίμην), v 310 (ὅπως τί μοι ἄλγος ἀλάλκοις : il s'agit d'Athéna). Retournant l'accusation qui leur est faite, les dieux rejettent sur les hommes la responsabilité de leurs maux, responsabilité qui est évo-

quée par les termes ἀτασθαλίη et ὑπέρμορον, l'orgueil, de la démesure humaine:

deux

expressions

de

a 32-34 * Q2 πόποι, οἷον δή vu θεοὺς βροτοὶ airiówvrai: ἐξ ἡμέων γάρ φασι κάκ᾽ ἔμμεναι" οἱ δὲ καὶ αὐτοὶ σφῇσιν ἀτασθαλίῃσιν ὑπέρμορον dAye' ἔχουσιν.

3. Il est un seul passage, μ.427, où un élément naturel, le vent, provoque les ἄλγεα :

Le 426-427

* Ev0' roi ζέφυρος μὲν ἐπαύσατο λαίλαπι θύων, ἦλθε δ᾽ ἐπὶ νότος ὦκα, φέρων ἐμῷ ἄλγεα θυμῷ.

Rien n'indique ici une personnification ou divinisation des vents. Les ἄλγεα se rapportent, par contre, à un type de contexte, les épreuves par tempéte en mer, dont nous rencontre-

rons plusieurs témoignages ci-dessous.

4. Seules deux attestations d'un verbe «infliger» (τίθημι) ont pour sujet un étre humain, à savoir Achille, en X 422, passage déjà cité

où Priam évoque les fils que le héros achéen lui a tués et A 2 ἣ μυρί᾽ ᾿Αχαιοῖς dAye’ ἔθηκε dont le sujet grammatical est la colère (μῆνις) d’Achille. Cette enquéte nous a donc montré l'importance de la construction « infliger des ἄλγεα » dans la sphere du divin et indirectement la capacité de ce substantif à désigner les souffrances des hommes en tant qu'elles font partie de leur destinée et dépendent de la volonté des dieux.

FAMILLE C. "AXyos

complément

DE ἄλγος

de verbes

«supporter,

173 subir,

souffrir »

"AAyos apparaît régulièrement, et c'est là son emploi principal, comme régime de verbes signifiant « supporter ». Cette notion est essentiellement exprimée par les verbes πάσχω, μογέω et τλῆναι qui, à partir de significations étymologiques distinctes, se sont réunis sous cette méme acception.

I. Τλῆναι Τλῆναι désignait originellement, comme le montre assez clairement l'étymologie, le fait de « lever », de « soulever ». Au radical *£el-[tlà- se rattachent, en effet, les termes skr. ἐμέ « balance» et imlayätı «il pése », gr. τάλαντον « balance, poids », ἀτάλαντος « du méme poids, de

méme valeur, semblable », rdAapos « corbeille », lat. 40/6 « porter, supporter» qui s'est spécialisé dans le sens de «lever, enlever » (cf. le parfait emprunté à sustollö « porter en soulevant ») et a aussi fourni un perfectum à ferö. Dans la plupart des langues i.-e. oü il est représenté, ce radical prend la valeur de «supporter, endurer » ou «oser »: gr. τλῆναι, raAdooaı, τλητός, τλημών, les composés en raÀa- (ταλα-πενθής, TraÀá-dpwv...), τόλμη, τολμάω, peut-être aussi rdAäs, -avros, got. Pulan, v.-h.-a. dolén « ertragen, dulden », etc. (49).

Dans les poémes homériques, τλῆναι présente en outre la particularité de désigner le fait de « supporter quelque chose que l'on a volontairement accepté » (41) (d’où la traduction «se résigner » avec une nuance d'acceptation volontaire), sens que nous observerons ci-dessous dans les contextes d’@Ayos et qui explique, d'autre part, l'évolution sémantique du verbe de « supporter » à « OSET ».

Régissant

ἄλγος, le verbe τλῆναι n'est, en vérité, attesté que

dans le seul passage homérique, de plus suspect, e 302:

(45 Cf. Boisacg, s.v. ταλάσσαι; FRISK, s.v. ταλάσσαι, τόλμη; POKORNY, PP- 1060-1061; ERNOUT-MEILLET, s.v. tollö; MAYRHOFER, s.u., fulà. FRISK, distingue τάλας « elend, unglücklich » de ταλάσσαι « supporter ». Voir aussi F. SPECHT, K.Z., t. LIX (1931), p. 105. Les gloses anciennes retiennent essentiellement les significations « supporter » et «oser» du verbe: Hsch. τλῆναι" ὑπομεῖναι, τολμῆσαι, παθεῖν; Suidas: τλῆναι" ὑπομεῖναι. (4) Cf. SCHMIDT, Synonymik, t. I, ch. 24, pp. 427 sqq.; Ip., Handbuch der lateinischen und griechischen Synonymik, ch. 72, p. 309: « Für das freiwillige an schwierige Aufgaben hinantreten und Mühen auf sich nehmen »; P. WULFERT, Handeln und Ethik des Kriegers in der Ilias, (Munster, 1955), pp. 43 sqq.

174

FAMILLE

DE ἄλγος

e 301-302: Calypso: ἥ μ᾽ ἔφατ᾽ ἐν πόντῳ, πρὶν πατρίδα γαῖαν ἱκέσθαι,

ἄλγε᾽ ἀνατλήσειν où il faut probablement adopter la variante ἀναπλήσειν qui s'appuie sur de nombreuses constructions semblables du verbe ἀναπίμπλημι (exemple : € 207 κήδε᾽ ἀναπλῆσαι) (43). Le plus souvent, τλῆναι est employé en construction absolue, quelquefois combiné aux verbes μένω (exemple: υ 23 κραδίη μένε rerAnuia) ou ἀνέχομαι (A 586 τέτλαθι... καὶ ἀνάσχεο κηδομένη περ). Il est assez

rarement suivi d'un complément et celui-ci peut étre soit un adjectif ou un pronom neutre (exemple: ὃ 242 οἷον τόδ᾽ ἔρεξε καὶ ἔτλη καρτερὸς ἀνήρ, 0 182-183 πολλὰ γὰρ ἔτλην, ἀνδρῶν τε πολέμους ἀλεγεινά τε κύματα

πείρων, etc.), soit un nom d'objet (exemple: E 395 τλῆ δ᾽ ᾿Αἴδης... ὠκὺν ὀιστόν, Σ 433 ἔτλη ἀνέρος εὐνήν, H. Dém., 1 147-148 θεῶν μὲν δῶρα καὶ ἀχνύμενοί περ ἀνάγκῃ[τέτλαμεν ἄνθρωποι, etc.). Le terme régi n'est pour ainsi dire jamais une expression de la « souffrance »: outre le vers € 302, nous ne pouvons citer que E 873 αἰεί τοι ῥίγιστα θεοὶ τετληότες εἰμέν.

Le sens dérivé, « oser, avoir l'audace de » est par contre largement attesté dans de nombreux passages oü le verbe est construit avec infinitif: par exemple, A 227-228 οὔτε λόχον δ᾽ ἰέναι σὺν ἀριστήεσσιν ᾿Αχαιῶν |τέτληκας θυμῷ «et jamais tu n'as osé en ton cœur partir en embuscade avec les meilleurs des Achéens »; P 489-490 οὐκ ἂν ébopunθέντε ye νῶι[τλαῖεν ἐναντίβιον στάντες μαχέσασθαι " Apnı «si nous nous élancions tous deux, ils n'oseraient pas faire face et nous livrer bataille ».

Outre le vers e 302, le verbe τλῆναι apparait encore, dans le voisinage de ἄλγος, en € 362 : Dans la tempéte que Poséidon a déchainée contre lui, Ulysse décide de rester sur son radeau tant qu'il le peut: ε 361-362 ὄφρα μέν κεν δούρατ᾽ ἐν ἁρμονιῇσιν ἀρήρῃ, τόφρ᾽ αὐτοῦ μενέω καὶ τλήσομαι ἄλγεα πάσχων.

ἃ proximité de ἄλγεα πάσχων, le verbe τλήσομαι, au futur marquant la volonté ou l'intention (43), exprime la résolution délibérée d'Ulysse face à la situation désespérée où il se trouve: τλήσομαι plus «charge » que ἄλγεα πάσχων et porteur d'une

(€) B£RARD et Von DER Mur, à la suite de nombreux éditeurs (ex.: AMEISHENTZE) adoptent la lecture ἀναπλῆσαι. (**) CHANTRAINE, G.H., t. II, $ 299; V. MAGNIEN, Le futur grec, t. II Emplois et origines, (Paris, 1912), pp. 153 sqq.

FAMILLE notion

«active»,

DE ἄλγος

marque

175

l'acceptation

volontaire

d’une

épreuve.

2. Moyéo Moyew, plus fréquemment construit avec ἄλγος, signifie originellement «travailler avec peine», «peiner», «se fatiguer (à la tâche)» et appartient à la sphère sémantique de κάμνω ou πόνος, par exemple (*). Le premier sens apparaît surtout dans l'emploi intransitif du verbe,

au participe: exemple: A 636-637 ἄλλος μὲν μογέων ἀποκινήσασκε τραπέζης [πλεῖον ἐόν « tout autre la soulevait (la coupe de Nestor) avec peine de la table, lorsqu'elle était pleine; mais le vieux Nestor sans

peine la soulevait »; M ᾿Αχαιοί « toutes peine »; « 388 valeur « travail tion homérique

28-29 πάντα θεμείλια...

rà θέσαν μογέοντες

les fondations que les Achéens avaient établies avec ἐκ ἔργων μογέοντες « revenant fatigués des champs ». La pénible » est bien conservée aussi dans la seule attestadu substantif uóyos :

A 26-27 πῶς ἐθέλεις ἅλιον θεῖναι πόνον ἠδ᾽ ἀτέλεστον, ἱδρῶ θ᾽ ὃν ἵδρωσα μόγῳ, καμέτην δέ μοι ἵπποι. En construction transitive, suite ἃ une extension de sens, μογέω signifie, par contre, «souffrir, subir»; il regit des pronoms ou des adjectifs neutres substantivés (exemple: A 162 πόλλ᾽ ἐμόγησα, u 259 ὅσσ᾽ &uöynoa, etc.), particulièrement dans la formule πόλλ᾽ ἔπαθον καὶ πόλλ᾽ ἐμόγησα (I 492, V 607, cf. ε 223, 0 155), oü la notion de « peine, labeur » propre à μογέω n'est plus du tout sensible. Outre l'expression

(49 Cf. SCHMIDT, Synonymih, t. II, ch. 85, pp. 611-625. Dénominatif de μόγος (mais dont le rapport avec le substantif n'est cependant pas tout à fait clair), μογέω appartient à une famille représentée en grec par les termes μογερός « malheureux », adv. μόγις « avec peine, à peine » et probablement, avec un suffixe -Üos expressif, μόχθος « peine, effort, difficulté », μοχθηρός «qui peine, qui souffre », μοχθέω, μοχθίζω « peiner, souffrir, se donner du mal », peutêtre aussi μοχλός «levier ». Le rapprochement avec les formes en -0os convient particuliérement du point de vue sémantique. Il s'agit cependant là d'une famille isolée en i.-e.: aucun autre terme attesté dans une langue étrangère au grec

ne peut,

en effet,

μόγος, μόχθος, μοχλός;

être

invoqué

BOISACQ,

de facon

plausible.

s.v. nóyos, μόχθος,

μόχθος, uoxAós; POKORNY, p. 971; Riscu, Wortbildung, Formation Les

$8 299 et 187; BENVENISTE,

gloses

anciennes

mentionnent

Cf.

uoxAós;

CHANTRAINE,

FRISK,

s.U.

s.v. uoyéw,

$ 111 d; CHANTRAINE,

Origines, pp. 188-210. essentiellement

le

sens

«peine,

travail

laborieux »: Suidas: μογήσας" καμών, κακοπαθήσας; Hsch.: udyos’ πόνος, ὄχλησις, μόχθος, κακοπαθεία; μογήσας" κακοπαθήσας; E.M.: μόγος" ταλαιπωρία, κάματος" παρὰ τὸ μέγας (...) Η παρὰ τὸ οἰμωγή (...) Μόγος γὰρ λέγεται ἡ κακοπαθεία.

176

FAMILLE

DE ἄλγος

formulaire ἄλγεα πολλὰ μογήσας, le verbe régit encore πολέας ἀέθλους

(8 170) et κακὰ πολλά (ζ 175, x 207, Ψ 107, 169). Examinons maintenant les emplois de la formule ἄλγεα πολλὰ μογήσας (B 343, y 232, * 483, μογήσῃ en x 19). Les contextes ne different pas de ceux que nous observerons pour ἄλγεα πάσχω ; ce sont probablement des raisons métriques qui ont déterminé le choix de l'expression contenant μογέω. Celle-ci, précédée de = ou v, s'inscrit toujours dans la seconde moitié du vers, aprés la

césure du 3° pied, penthémimére ou trochaïque. " ἄλγεα y désigne les souffrances du voyage, particuliérement celles d'Ulysse :

* 483-484

νῦν δ᾽ ἄλγεα πολλὰ μογήσας ἤλυθον εἰκοστῷ ἔτεϊ és πατρίδα γαῖαν. wv

,

^"

-

9

,

^

Le vers x I9, omis par certains manuscrits et considéré comme interpolé par Bérard, présente un sens tout à fait indéfinissable ; il s'agit d'un père qui retrouve son fils, absent depuis des années:

πιο μοῦνον τηλύγετον, τῷ ἐπ᾽ ἄλγεα πολλὰ μογήσῃ. Il semble qu’il s’agit ici d’une reinterpretation de la formule, dans un contexte different.

3. Πάσχω Les differents types de contextes dans lesquels s’inscrit l'expression ἄλγεα (ἄλγος) πάσχω offrent une particularité commune essentielle, celle de présenter les ἄλγεα avec une certaine distance psychologique par rapport aux événements, qui les revêt d'un caractère de généralité et les rend propres à la désignation des tribulations de l'existence. Cet aspect est capital dans la détermination de la fonction sémantique d'dAyos et le distingue nettement des autres termes de la « douleur » avec lesquels il peut entrer en

concurrence. 3.1. L'expression ἄλγεα πάσχω se rapporte, par exemple, aux souffrances de la guerre, notamment dans le vers formulaire de l'Odyssée δήμῳ ἐνὶ Τρώων, ὅθι πάσχομεν ἄλγε᾽ ᾿Αχαιοί (y 220 = ὦ 27) par lequel les héros de la guerre de Troie (Nestor et Achille dans les enfers) évoquent leurs épreuves passées, évocation qui se limite d'ailleurs à cette phrase laconique et qui

FAMILLE

DE ἄλγος

177

montre, précisément, par son caractére global tout le recul pris par rapport aux événements. Le méme caractére de généralité apparait aussi dans le vers formulaire, complétant l'expression ἄλγεα πάσχω ((27, v 90, v 263), par laquelle sont résumées les épreuves d'Ulysse à Troie et au cours de son voyage de retour:

v 90-91 ὃς πρὶν μὲν μάλα πολλὰ πάθ᾽ ἄλγεα ὃν κατὰ θυμόν ἀνδρῶν τε πτολέμους ἀλεγεινά τε κύματα πείρων cf. v 263-264

(Anidos) τῆς εἵνεκ᾽ ἐγὼ πάθον ἄλγεα θυμῷ ἀνδρῶν τε πτολέμους ἀλεγεινά τε κύματα πείρων.

En Q 7, Achille se souvient des épreuves qu'il a partagées avec Patrocle:

Q 6-7 Πατρόκλου ποθέων ἀδροτῆτά re καὶ μένος NV, ἠδ᾽ ὁπόσα τολύπευσε σὺν αὐτῷ καὶ πάθεν ἄλγεα. Le verbe τολυπεύω,

denominatif de τολυπή « quenouille » mot lui-

méme d'origine incertaine (45), signifie au premier sens « enrouler ou pelotonner de la laine autour d'une quenouille », et, par extension, « accomplir patiemment ou laborieusement ». Il rejoint ainsi certains sens spécialisés de dvariumAmu « endurer, subir» (Ὁ 132 ἀναπλήσας κακὰ πολλά; € 207 κήδ᾽ ἀναπλῆσαι)

ou « accomplir son destin, sa vie »,

avec une valeur péjorative (exemple: A 170 αἵ κε θάνῃς καὶ μοῖραν ἀναπλήσῃς βιότοιο, € 354 κακὸν οἶτον ἀναπλήσαντες) et s'inscrit dans la sphére sémantique «subir, supporter», par exemple: & 86-87 roAvπεύειν [ἀργαλέους πολέμους.

3.2. Certains contextes de ἄλγος sont cependant plus précis et concentrent sur ἄλγος diverses déterminations sémantiques :

(45) Boisacg, s.v. τολύπη; FRISK, s.v. τολύπη. Les verbes en -εύω, le plus souvent dénominatifs de substantifs en -og ou -n, présentent cette formation, au lieu de -éw ou -dw attendus (ex.: ἀγορεύω | dyopd-

ade; λωβεύω | λωβησάμην), peut-être sous l'influence des dérivés de masculins en -εὖς désignant un métier ou un état (ex.: βασιλεύς | βασιλεύω, χαλκεύς | -εὐω). Cf. RiscH, Wortbildung. ὃ 115 b. Nous citerons les gloses suivantes oü le sens étymologique du verbe est clairement indiqué: Suidas: τολυπεύειν. ἐξεργάζεσθαι' τολύπη ydp ἡ ἐργασία; schol. B

ad {2 7: eis τέλος ἤγαγεν, ἀπὸ τῶν ἐρίων᾽ τολύπη γὰρ ἡ σφαῖρα τῶν ἐρίων, ὅθεν τὸ ἐκ πολλῶν πραγμάτων eis ἕν τι κεφαλαιοῦν ἐπεὶ ῥέξαντά τι καὶ παθεῖν ἔοικεν.

τολυπεύειν λέγεται' καλῶς δὲ καὶ τὸ πάθεν,

178

FAMILLE

DE ἄλγος

P 373-376

μεταπανόμενοι δ᾽ ἐμάχοντο, ἀλλήλων ἀλεείνοντες βέλεα στονόεντα, πολλὸν ἀφεσταότες. Τοὶ δ᾽ ἐν μέσῳ ἄλγε᾽ ἔπασχον

ἠέρι καὶ πολέμῳ, τείροντο δὲ νηλέι χαλκῷ. C'est une vision globale de la bataille qui nous est présentée ici. Le brouillard localisé au centre des combats est signe de deuil et de mort (45): P 366-371

“ἧς οἱ μὲν μάρναντο δέμας πυρός, οὐδέ κε φαίης οὔτε ποτ᾽ ἠέλιον σόον ἔμμεναι οὔτε σελήνην" ἠέρι γὰρ κατέχοντο μάχης ἔπι ὅσσοι ἄριστοι ἕστασαν ἀμφὲ Μενοιτιάδῃ κατατεθνηῶτι.

Οἱ δ᾽ ἄλλοι Τρῶες καὶ ἐυκνήμιδες ᾽Αχαιοὶ εὔκηλοι πολέμιζον ὑπ᾽ αἰθέρι. Le phénoméne un peu miraculeux, qui nous est décrit ici, est un procédé caractéristique, comme l'évocation du noir, par lequel le poète suggère l'émotion dramatique de la scène centrale autour du cadavre de Patrocle. Ce qui, pour la valeur d'dAyos, nous intéresse plus particulièrement, c'est l'opposition qui est marquée entre le centre du champ de bataille, sombre, où les combats sont serrés, et la lumière éclatante qui

illumine la périphérie, une mélée moins dure. L'ápreté des combats, l'épuisement des guerriers (cf. reipovro vers 376) en méme temps que l'intensité émotive de la scéne, tels sont les éléments qui constituent tout à la fois l'évocation des ἄλγεα. Quoique générale, cette expression n'a donc rien d'affadi. Elle se distingue cependant des ὀδύναι qui figurent dans de mémes contextes de bataille, précisément par ce caractére de généralité, par la capacité d'englober divers aspects, souvent intimement

mélés,

de la souffrance.

Les

ὀδύναι,

au

contraire,

se

rapportent directement aux circonstances précises d'une blessure et ne peuvent s'appliquer à la somme de maux, d'efforts et de chagrins qu'endurent les soldats dans les combats. Cet aspect global de l'expression apparait encore nettement dans le passage oü Achille se plaint de la peine qu'il s'est donnée en vain à combattre pour Agamemnon: I 321-326 οὐδέ τί μοι περίκειται, ἐπεὶ πάθον ἄλγεα θυμῷ, αἰεὶ ἐμὴν ψυχὴν παραβαλλόμενος πολεμίζειν. 'ἧςς 8’ ὄρνις ἀπτῆσι νεοσσοῖσι προφέρῃσι (4%) Cf. par exemple: B. MonEux, Phoenix, t. XXI (1967), aussi LATACZ, Kampfparánese, (Munich, 1977), pp. 125 sqq.

pp. 237-272. Cf.

FAMILLE

DE ἄλγος

179

μάστακ᾽, ἐπεί κε λάβῃσι, κακῶς δέ τέ οἱ πέλει αὐτῇ, ὡς καὶ ἐγὼ πολλὰς μὲν ἀύπνους νύκτας ἴανον,

ἤματα δ᾽ αἱματόεντα διέπρησσον πολεμίζων. Ce sont les risques courus, la fatigue, la peine ἃ la täche, mis en évidence par la comparaison de l’oiseau, qui constitue les ἄλγεα, non la circonstance précise d'une blessure ni méme d'une bataille: ἄλγος contient, en plus un élément de durée et de répétition, souligné notamment par la grande fréquence de l'épithéte πολλά (cf. v 90, ı 53) ou par πολὺν χρόνον (Γ΄ 157). Dans le combat qui opposa les compagnons d'Ulysse à l'armée des Cicones, les ἄλγεα font partie des multiples épreuves du destin des

voyageurs: t 52-53

τότε δή pa κακὴ Διὸς αἶσα παρέστη ἡμῖν αἰνομόροισιν, ἵν᾽ ἄλγεα πολλὰ πάθοιμεν. "Αλγεα πάσχει semble encore désigner pudiquement la mort d'un héros, cet emploi devant sans doute s’expliquer par élargissement de sens à partir de la valeur «subir les épreuves de sa destinée » qui semble caractériser l'expression: Poseidon craint qu'Achille ne tue son protégé, Enée:

Y 297 ᾿Αλλὰ τί 1) νῦν οὗτος ἀναίτιος ἄλγεα πάσχει ; Dans la fable de l'épervier et du rossignol, ἄλγεα πάσχω désigne les souffrances que l'on subit de la part d'un plus fort: Op. 210-211 ἄφρων δ᾽ ὅς κ᾽ ἐθέλῃ πρὸς κρείσσονας ἀντιφερίζειν᾽ νίκης τε στέρεται πρός τ᾽ αἴσχεσιν ἄλγεα πάσχει.

3.3. Deux vers formulaires (v 310 et x 180), s'inscrivant dans un contexte précis, s'appliquent aux méfaits qu'Ulysse et Télémaque respectivement subissent à Ithaque de la part des prétendants: Athéna avertit Ulysse des épreuves qui l'attendent à Ithaque: v 306-307 et 309-310 εἴπω θ᾽ ὅσσα τοι αἶσα (re»oto(w» ἐνὶ (ueydp»owi

κήδε᾽ ἀνασχέσθαι᾽ σὺ δὲ τετλάμεναι καὶ ἀνάγκῃ ἀλλὰ σιωπῇ

πάσχειν ἄλγεα πολλά, βίας ὑποδέγμενος ἀνδρῶν.

|

Deux aspects essentiels d'dAyos ressortent clairement de cet extrait. Il s'agit d'une souffrance qu'inflige autrui et que le sujet subit passivement ; les verbes sont là pour l'indiquer,

180

FAMILLE

DE ἄλγος

particuliérement dans le cas d’Ulysse: ἀνασχέσθαι, ὑποδέγμεvos et méme rerAduevas bien que ce verbe implique, nous l'avons vu précédemment, une idée d'acceptation volontaire, cette notion étant atténuée ici par la présence de ἀνάγκῃ. D'autre

part,

la

souffrance

est

inscrite

dans

la

destinée

humaine (aloa, ἀνάγκῃ).

3.4. Une derniére série cohérente d'emplois de l'expression ἄλγεα πάσχω se rapporte aux épreuves de la mer (B 667, « 4, ε 362, x 458, v 418, τ 170), contexte que nous avons déjà observé ci-dessus dans les vers (27, v 9o et v 263 (p. 177). Une rapide enquéte sur ces diverses attestations qui ne contiennent souvent rien de plus qu'une bréve allusion, nous permettra cependant de préciser la portée sémantique des ἄλγεα. Comme en témoigne le participe ἀλώμενος (B 667, v 418, τ 170), il s'agit essentiellement d'errance. " AAyea πάσχω s'adapte particulièrement au cas d'Ulysse («4, ε 362, x 458, 7170) et désigne tous les risques encourus par le héros sur mer : α 4-5

πολλὰ δ᾽ ö γ᾽ ἐν πόντῳ πάθεν ὃν κατὰ θυμόν, ἀρνύμενος ἦν τε ψυχὴν καὶ νόστον ἑταίρων vers dans lesquels ὃν κατὰ θυμόν fait apparaitre l'étroite imbrication des phénoménes physiques et moraux des ἄλγεα dans ce type particulier de contexte; mais aussi tout ce qu'il subit de la part d'hommes inhospitaliers :

x 458-459

ἠμὲν ὅσ᾽ ἐν πόντῳ πάθετ᾽ ἄλγεα ἰχθυόεντι, ἠδ᾽ ὅσ᾽ ἀνάρσιοι ἄνδρες ἐδηλήσαντ᾽ ἐπὶ χέρσου.

Le vers e 362 τόφρ᾽ αὐτοῦ μενέω cité précédemment (p. 174) et dont de τλήσομαι comme l'acceptation intervient dans le long épisode du

καὶ τλήσομαι ἄλγεα πάσχων, nous avons précisé la valeur volontaire d'une épreuve, naufrage d'Ulysse qui, au

départ de l’île de Calypso, voit son radeau détruit par Poséidon. " AMyos apparaît à plusieurs reprises dans ce passage : Poseidon déchaîne les vents (s 292-294), tempéte qui provoque la peur d'Ulysse: ε 300-302 et 305

δείδω μή μοι πάντα θεὰ νημερτέα εἶπεν, 7 μ᾽ ἔφατ᾽ ἐν πόντῳ, πρὶν πατρίδα γαῖαν ἱκέσθαι,

ἄλγε᾽ ἀναπλήσειν᾽ τάδε δὴ νῦν πάντα τελεῖται m νῦν μοι σῶς αἰπὺς ὄλεθρος.

FAMILLE

DE ἄλγος

181

Les vagues detruisent le radeau: € 313-314, 319 et 322-323

ἔλασεν μέγα κῦμα κατ᾽ ἄκρης,

δεινὸν ἐπεσσύμενον, περὶ δὲ σχεδίην ἐλέλιξε. Τὸν δ᾽ dp' ὑπόβρυχα θῆκε πολὺν χρόνον᾽ ὀψὲ δὲ δή ῥ᾽ ἀνέδυ, στόματος δ᾽ ἐξέπτυσεν ἅλμην [4 5 x ! πικρήν, ἥ.- οἱ € πολλὴ x ἀπὸ κρατὸςx κελάρυζεν. Ino prend pitié d'Ulysse: ε 336

ἡ ῥ᾽ ᾿Οδυσῆ᾽ ἐλέησεν ἀλώμενον, ἄλγε᾽ ἔχοντα elle lui offre un voile divin et l'engage à abandonner l'épave. C'est alors que, malgré ce conseil, Ulysse prend la résolution de s'accrocher au radeau (xai τλήσομαι ἄλγεα πάσχων € 362). Il n'est pas encore arrivé au bout de ses épreuves:

ε 366-367

ὦρσε δ᾽ ἐπὶ μέγα κῦμα Ποσειδάων ἐνοσίχθων,

δεινόν τ᾽ ἀργαλέον re, κατηρεφές, ἤλασε δ᾽ αὐτόν. Ulysse se met alors à nager ; Poseidon:

€ 377 Οὕτω νῦν κακὰ πολλὰ παθὼν ἀλόω κατὰ πόντον ε 388-380

" Evda δύω νύκτας δύο τ᾽ ἤματα κύματι πηγῷ

mAdLero' πολλὰ δέ οἱ κραδίη προτιόσσετ᾽ ὄλεθρον. Apres cette série d'épreuves, Ulysse atteint enfin la terre ferme.

Cette longue énumération d'extraits nous permet de mettre en évidence les éléments constitutifs des ἄλγεα qui figurent trois fois dans cet épisode de naufrage. Il apparatt d'abord que la souffrance est tout à la fois morale et physique, ces deux aspects étant essentiels et indissociables : la peur à la pensée de la mort prochaine, la noyade, l'effort physique, l'errance, la durée aussi de cette épreuve (deux jours) qui lui est infligée par une volonté divine (Poséidon) et par la force supérieure des éléments naturels. Ce sont là, en fait, tous éléments caractéristiques d'dAyos que nous avons déjà observés précédemment. Ils définissent davantage ἄλγος comme une somme d'épreuves subies que comme une réaction précise et définie à un événement donné.

182

FAMILLE

DE

ἄλγος

3.5. Les attestations de ἄλγεα πάσχω que nous avons étudiées jusqu'à présent s'inscrivaient dans des types de contextes relativement cohérents. L'emprise de la diction formulaire sur l'emploi de cette expression et plus généralement sur ἄλγος est telle qu'elle semble déterminer, dans un certain nombre de cas, le choix méme de ce mot. Ce róle du style formulaire, que l'on ne trouve aussi développé pour ainsi dire dans aucune autre expression de la douleur, si ce n'est peut-étre ἄχος, doit sans doute s'expliquer par l'appartenance probable de ce terme à un vieux fonds de vocabulaire épique, ce dont nous traiterons plus en détail ultérieurement. L'importance du phénomène ressort de façon évidente des extraits que nous citons ci-dessous et dans lesquels la présence de ἄλγεα πάσχω parait déterminée essentiellement par la ressemblance phonétique des substantifs νῆσος «île» et νοῦσος « maladie » : Philoctéte a été abandonné à Lemnos:

B 721-723 AM? ὁ μὲν ἐν νήσῳ κεῖτο κρατέρ᾽ ἄλγεα πάσχων, “Λήμνῳ ἐν ἠγαθέῃ, ὅθι μιν λίπον υἷες ᾿Αχαιῶν ἕλκεϊ μοχθίζοντα κακῷ ὀλοόφρονος ὕδρου. Ulysse est retenu par Calypso:

e 13-15 (*”)

ἀλλ᾽ ὁ μὲν ἐν νήσῳ κεῖται κρατέρ᾽ ἄλγεα πάσχων,

νύμφης ἐν μεγάροισι Καλυψοῦς, 7) μιν ἀνάγκῃ tayev 6 δ᾽ οὐ δύναται ἣν πατρίδα γαῖαν ἱκέσθαι. D’autre part la joie d’Ulysse παυΐγαρέ ἃ la vue de la terre est comparée à celle des fils dont le père guérit :

€ 394-396

ὡς δ᾽ ὅτ᾽ ἂν ἀσπάσιος βίοτος παίδεσσι φανήῃ

πατρός, ὃς ἐν νούσῳ κεῖται κρατέρ᾽ ἄλγεα πάσχων, δηρὸν τηκόμενος. L’exemple unique de la formule ἐν νούσῳ κεῖται κρατέρ᾽ ἄλγεα πάσχων (ε 395) peut laisser supposer que celle-ci est une modification (9) Le vers p 142 φῆ μιν 5 γ᾽ ἐν νήσῳ ἰδέειν κατὰ δάκρυ χέοντα (BERARD)

pré-

sente une variante φησὶν ... ἰδέειν κρατέρ᾽ ἄλγεα πάσχοντα où φῆ μιν... ἰδέειν xparéρ᾽ ἄλγε᾽ ἔχοντα, adoptée notamment par Vou DER ΜΌΗΣ et AMEIS-HENTZE. Cette derniére variante s'appuie notamment sur deux modeles formulaires: ἐν νήσῳ κεῖται npardp' ἄλγεα πάσχων et κρατέρ᾽ ἄλγε᾽ ἔχοντα À 582, 593, cf. € 336, E 895.

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de la formule ἐν νήσῳ κεῖται etc. qui en serait le modèle originel. L’expression ἄλγεα πάσχω dans un cas de maladie n’est cependant pas isolée; elle apparait aussi dans le passage qui raconte la destinée du Corinthien Euchénor, tué par Páris:

N 666-670 πολλάκι γάρ οἱ ἔειπε γέρων ἀγαθὸς Πολύιδος νούσῳ ὑπ᾽ ἀργαλέῃ φθίσθαι οἷς ἐν μεγάροισιν, ἢ μετ᾽ ᾿Αχαιῶν νηυσὶν ὑπὸ Τρώεσσι δαμῆναι"

τῶ ῥ᾽ ἅμα τ᾽ ἀργαλέην ur» ἀλέεινεν ᾿Αχαιῶν νοῦσόν τε στυγερήν, ἵνα μὴ πάθοι ἄλγεα θυμῷ. Dans ces vers, πάθοι ἄλγεα se rapporte à la fois à la mort, au combat et à la maladie; nous aurons l'occasion, au cours

de l'analyse de ἀργαλέος de définir plus précisément l'expression ἀργαλέην θωήν. Il semble néanmoins que le type ἐν νούσῳ... est essentiellement appelé par des raisons d'homophonie. D'autre part, le type ἐν νήσῳ peut se rapporter lui-méme à des contextes assez divers; dans le cas

de Philoctète, il s'agit essentiellement de la douleur accablante (μοχθίζοντα)ὴ que provoque la blessure de l'hydre, à quoi s'ajoute peut-être un sentiment d'abandon. La réclusion mélée du regret de la patrie est, par contre, le seul élément présent en € 13.

Par-dessus ces divergences de contextes l'expression κεῖται κρατέρ᾽ ἄλγεα πάσχων présente une unité de contenu : le caractère durable de la douleur, renforcé par la présence de κεῖμαι et le fait qu'elle est imposée par autrui. 3.6. Nous enchainerons sur un emploi de ἄλγεα πάσχω qui, comme ci-dessus précisément, se rapporte à l'emprisonnement : l'histoire de Mélampous, captif chez Phylacos :

0 231-232 ὁ δὲ τέως μὲν ἐνὶ μεγάροις Φνλάκοιο δεσμῷ ἐν ἀργαλέῳ δέδετο, κρατέρ᾽ ἄλγεα πάσχων. De méme,

en x 177, Ulysse réclame qu'on laisse vivant,

suspendu au plafond, le maitre-chevrier Mélanthios, afin de faire durer son supplice: ὥς κεν δηθὰ ζωὸς ἐὼν χαλέπ᾽ ἄλγεα πάσχῃ. Le caractère pénible de l'emprisonnement ou de l’enchalnement est souligné ici, dans les deux passages, par les expressions θυμαλγέι δεσμῷ (y, 189), ὁὀλοῷ ἐνὶ δεσμῷ (y 200) et δεσμῷ dv ἀργαλέῳ (o 222).

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DE ἄλγος

3.7. Outre la maladie, ἄλγεα πάσχω concerne aussi les blessures, particuliérement celle qu’infligea Hera à Héphaistos en le jetant

de l'Olympe (2 397) Σ 395-398

ὅτε μ᾽ ἄλγος ἀφίκετο τῆλε πεσόντα μητρὸς ἐμῆς ἰότητι κυνώπιδος, ἥ μ᾽ ἐθέλησε κρύψαι χωλὸν ἐόντα' τότ᾽ ἂν πάθον ἄλγεα θυμῷ εἰ μή μ᾽ Εὐρυνόμη τε Θέτις θ᾽ ὑπεδέξατο κόλπῳ. Le singulier ἄλγος se rapporte stance

précise,

la chute;

davantage

l'expression πάθον

ἃ une

circon-

ἄλγεα θυμῷ,

au

contraire, désigne un phénomène complexe, à la fois physique et moral, le délaissement et la persistance de la douleur. Le méme emploi du singulier ἄλγος pour désigner une dou-

leur localisée figure encore en E 394, et cela dans un contexte d'ó8» (cf. E 397, 399) ; Hera est blessée d'une flèche:

E 392-394

TÀ$ δ᾽ “Ηρη, ὅτε μιν κρατερὸς πάις ᾿Αμφιτρύωνος

δεξιτερὸν κατὰ μαζὸν ὀιστῷ τριγλώχινι βεβλήκει" τότε καί pav ἀνήκεστον λάβεν ἄλγος.

Nous rappellerons ici la distinction que nous avons établie précédemment (pp. 53 sqq. entre les acceptions physiques d'dAyos et ἀ᾿ ὀδύνη, distinction qui est nettement marquée dès les poémes homériques et se maintient dans la littérature postérieure, notamment dans les textes médicaux d'Hippocrate. Il existe, en effet, une opposition sémantique importante entre ἄλγος (et surtout le pluriel ἄλγεα), expression générale de la souffrance et ὀδύνη douleur localisée et lancinante. Dans le vocabulaire médical, ἄλγος est une expression moins précise de la souffrance,

qui englobe dans son champ d'action la éofalité du corps, se présente plutôt comme une somme de sympliómes persistants et justifie, par son caract?re de généralité, la création de composés du type de καρδιαλγία, κεφαλαλγία.

En £ 32, ἄλγος regoit comme épithéte ἀεικέλιον : Ulysse déguisé en mendiant arrive à la cabane d'Eumée et manque de se faire mordre par les chiens:

E᾿Εξαπίνης 29-32

δ᾽ ᾿Οδυσῆα ἴδον κύνες ὑλακόμωροι. οἱ μὲν κεκλήγοντες ἐπέδραμον᾽ αὐτὰρ ᾽Οδυσσεὺς ἕζετο κερδοσύνῃ᾽ σκῆπτρον δέ οἱ ἔκπεσε χειρός. ἔνθά κε ᾧ πὰρ σταθμῷ ἀεικέλιον πάθεν ἄλγος. Le porcher intervient heureusement et sauve Ulysse.

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L'adjectif ἀεικέλιον confere à ἄλγος, croyons-nous, une connotation bien précise: l'étranger qui arrive au logis d'Eumée et en recoit l'hospitalité, subit dans cette circonstance un sort tout à fait inconvenant pour un hóte; ἀεικέλιον porte une valeur de réprobation sociale, d'outrage, qu'évoquent d'ailleurs clairement les paroles d'Eumée:

5 37-38

*Q γέρον, 3j ὀλίγου ae κύνες διεδηλήσαντο

ἐξαπίνης, καί κέν μοι ἐλεγχείην κατέχευας.

3.8. Ci-dessous nous groupons une série d'attestations ἀ᾽ ἄλγεα πάσχω dans des contextes trés variés et dont l'unité est marquée par l'expression d'une souffrance soutenue et brolongée : ἄλγεα y désigne l'effort des chasseurs dans la montagne: t 120-121

κυνηγέται, ot re καθ᾽ H

.

9

ὕλην +

ἄλγεα πάσχουσιν κορυφὰς ὀρέων ἐφέποντες le triste sort d'Eumée (o 487), qui, de naissance princiere, fut vendu par des pirates à Laerte (o 400-484) : o 487 ταῦτα ἕκαστα λέγων, ὅσα δὴ πάθες ἄλγεα θυμῷ ou celui du bouvier Philoitios: Ὁ 220-221

τὸ δὲ ῥίψιον αὖθι μένοντα

βουσὶν ἐπ᾽ ἀλλοτρίῃσι καθήμενον ἄλγεα πάσχειν. En Π 55 (αἰνὸν ἄχος τό μοί ἐστιν, ἐπεὶ πάθον ἄλγεα θυμῷ) ἄχος, designant la vive indignation d’Achille face à l'humiliation que lui cause l'attitude outrageante d'Agamemnon, s'oppose nettement à πάθον ἄλγεα θυμῷ qui exprime de facon trés

générale

la

destinée,

bréve

et

malheureuse,

d'Achille

(cf. & 445 ou I 321-I 326). C'est

aussi

le sort

d’(Edipe

aprés

qu'il

eut

découvert

l'inceste qu'il avait commis: À 275-276 ἀλλ᾽ ὃ μὲν ἐν Θήβῃ πολυηράτῳ ἄλγεα πάσχων Καδμείων ἤνασσε θεῶν ὀλοὰς διὰ βουλάς vers dans lesquels nous retrouvons la mention d’une interven-

tion divine. 3.9. Nous réservons pour la fin de cette rubrique un emploi particulier de la formule ἄλγεα πάσχω en rapport avec une expression de la « joie »:

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DE

ἄλγος

Dans le récit de ses aventures au retour de Troie, Ménélas raconte à Télémaque son long séjour sur l'île de Pharos en

Égypte, oü le retint une mer plate et sans vent. Le contexte est celui, déjà observé pour ἄλγος, de la réclusion, l'emprison-

nement ou l'isolement (B 721-723, € 13-15, o 231, X 177: pp. 182-183). Ménélas y décrit le découragement et l'épuisement de l'équipage au cours de cette longue épreuve, physique et morale tout à la fois:

δ 363

καί νύ κεν ἤια πάντα κατέφθιτο καὶ μένος ἀνδρῶν

à 369

ἔτειρε δὲ γαστέρα λιμός

8 374

μινύθει δέ τοι ἧτορ ἑταίρων. Intervint alors la nymphe Idothée:

8 372 Lj ^ , ΝΜ , ἦε ἑκὼν μεθίεις καὶ 3 τέρπεαι ἄλγεα πάσχων ;

La particularité de ce vers qui retient ici notre attention est l'association qui y est faite entre la formule ἄλγεα πάσχω et le verbe τέρπομαι dont l'étude de Latacz (**) a mis en évidence la notion de « plaisir ». Ce verbe accompagne, en effet, toutes formes

d'activités physiques ou artistiques qui procurent joie et bien-étre,

principalement le manger et le boire, la danse, la musique ou les jeux (exemple : τερπόμενοι σύριγξι Σ 526, δίσκοισιν τέρποντο B 774, νῦν μὲν δαινύμενοι τερπώμεθα α 369, etc.). Mais un emploi spécial et fréquent de τῴπομαι le met en rapport avec les termes de la « douleur » ou de la « lamentation », ce verbe y exprimant l’assouvissement d'un besoin d'extérioriser la souffrance : nous en citerons ces quelques exemples typiques:

8 102 γόῳ φρένα τέρπομαι

τ 513 τέρπομ᾽ ὀδυρομένη γοόωσα (cf. ὃ 194) Τ 312-313 τέρποντες... ἀκαχήμενον, οὐδέ τι θυμῷ τέρπετο. Plus caracteristiques encore sont les vers introduisent le récit des aventures d'Eumée: (**) LATACZ, pp. 174-219, particulièrement pp. 191 sqq.

suivants

qui

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DE ἄλγος

187

o 398-400

νῶι δ᾽ éyi κλισίῃ πίνοντέ re δαινυμένω τε

κήδεσιν ἀλλήλων τερπώμεθα λευγαλέοισι, μνωομένω᾽ μετὰ γάρ τε καὶ ἄλγεσι τέρπεται ἀνήρ.

Dans ce contexte, l’adverbe μετά et le participe μνωομένω marquent un élément capital d’äAyos, le recul pris par rapport aux événements ; entre l'expression de l'aÀyos et les épreuves auxquelles il se rapporte, une certaine distance psychologique s'est établie qui se traduit de diverses facons encore : l'aspect global du contenu sémantique qui recouvre une somme d'expériences et qui justifie notamment l'emploi fréquent du pluriel ; le caractère atténué de la souffrance présentée dans sa durée ou dans sa répétition, non comme

un choc émotionnel,

mais assimilée à ce qui

constitue l'histoire ou la destinde d'un étre. Par le mürissement

de la sensation ou du sentiment et leur apaisement sous l'effet du temps, ἄλγος peut ainsi s’associer à la notion de « plaisir » et cela particuliérement dans les vers o 398-401 oü il se présente comme l'assouvissement d'un besoin, comparable à celui de la soif ou de la faim, un désir d'évoquer des souffrances passées dont on a encore le souvenir vivace, mais dont le caractère âpre et désagréable ne nous dérange plus. Cette distance psychologique explique en outre les nombreuses attestations d'áXyos dans les récits (cf. o 393 ἔστι δὲ τερπομένοισιν ἀκουέμεν) où il désigne de façon générale une somme de souffrances souvent mal définies. Nous en dresserons cette liste brève et

non exhaustive : ἄλγεα πάσχω:

B 667 : histoire de Tlépoléme exilé de sa patrie; B 721: histoire de Philoctéte; Σ 397: Héphaistos raconte sa chute de l'Olympe; particuliérement dans les récits des aventures d'Ulysse: & 4, D 343, € 13, v 363, 5 310, x 189; le vers formulaire δήμῳ ἐνὶ Τρώων, ὅθι πάσχομεν ἄλγε᾽ "Αχαιοί

Y 220 = c 27 dans les récits de Nestor et d'Achille; le récit d'Eumée: £ 39, o 487; ἄλγεα δίδωμι: X 431: le récit des malheurs de Thétis ;

8 722: celui du destin de Thétis. De plus, combiné à χάρμα, ἄλγος peut exprimer la joie mélée de vive Emotion qu'éprouve la vieille Euryclée en reconnaissant son

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DE ἄλγος

maitre Ulysse à une cicatrice qu'il porte au pied : de saissisement elle renverse le chaudron (* 468-470) ; τ 471-472

Τὴν δ᾽ ἅμα χάρμα καὶ ἄλγος ἕλε φρένα᾽ τὼ δέ οἱ 600€

δακρυόφι πλῆσθεν᾽ θαλερὴ δέ οἱ ἔσχετο φωνή. ἃ cóté de χάρμα qui convient particuliérement comme désignation d'une réaction subite de joie, face à un événement agréable (49), ἄλγος n'exprime pas à proprement parler la

« douleur », mais un état d'émotivité intense qui, par la violence du sentiment éprouvé, se méle pour ainsi dire de chagrin

(cf. le phénoméne « pleurer de joie »). 4. "Exo Construit avec le verbe ἔχω, ἄλγος équivalent au présent dAyew, lui-même poémes homériques. Nous retrouverons différents types de contextes observés

constitue un syntagme peu représenté dans les sous cette rubrique les précédemment.

4.1. "AAyea ἔχω insiste, par exemple, sur la durée d'une épreuve : le naufrage d'Ulysse-mendiant en £ 310 ou encore : Zeus met fin à la souffrance d'Arés blessé par Dioméde:

E 895

"AM οὐ μάν σ᾽ ἔτι δηρὸν ἀνέξομαι ἄλγε᾽ ἔχοντα.

4.2. Cette expression designe, comme ἄλγεα πάσχω, les tribu-

lations d'Ulysse sur mer (e 336 7 ῥ᾽ ᾿Οδυσῆ᾽ ἐλέησεν ἀλώμενον, ἄλγε᾽ ἔχοντα, cf. B 667, v 418, τ 170) et à la guerre: En 0 182, ἔχω est construit au passif avec l'instrumental de

ἄλγος : Ulysse relève le défi d'Euryale au lancement du disque : 0 182-184 νῦν δ᾽ ἔχομαι κακότητι καὶ ἄλγεσι' πολλὰ yàp ἔτλην, ἀνδρῶν τε πτολέμους ἀλεγεινά τε κύματα πείρων. ᾿Αλλὰ καὶ ὧς, κακὰ πολλὰ παθών, πειρήσομ᾽ ἀέθλων.

La multiplication, dans ce passage, des termes signifiant « subir » semble revétir le verbe ἔχω de cette méme valeur.

De méme, ἄλγεα ἔχω s'applique au sort de Télémaque à Ithaque (8 164, p 13):

(**) LATACZ, pp. 123 et 125-127.

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DE ἄλγος

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ὃ 164-165 πολλὰ γὰρ ἄλγε᾽ ἔχει πατρὸς παῖς οἰχομένοιο ἐν μεγάροισ᾽, à μὴ ἄλλοι ἀοσσητῆρες ἔωσιν.

4.3. Le supplice de Tantale, en À 582-583 Kai μὴν Τάνταλον elodıdov χαλέπ᾽ ἄλγε᾽ ἔχοντα ἑστεῶτ᾽ ἐν λίμνῃ par son caractére de durée et par la désignation d'un chätiment nous raméne aux cas d'emprisonnement ou de punition

(o 232, ἀργαλέην θωήν en N 669, les Érinyes d'Épicaste en

À 279, ou la punition des parjures en T 264 pp. 171, 182-183, 193), toutes circonstances qui ont notamment le caractère commun de présenter la souffrance comme imposée par une volonté supérieure ou divine.

4.4. Dans quelques passages enfin, l'expression ἄλγεα ἔχω s'applique au destin de l'homme. Il s'agit du sort des Cent-Bras, enchaînés sous terre (Th. 621 ἔνθ᾽ οἵ γ᾽ ἄλγε᾽ ἔχοντες ὑπὸ χθονὶ vaverdovres), cas proche de celui de Tantale, plus particuliérement des vers « 33-34 déjà cités en début de chapitre (p. 172), de la race d'argent (ΟΡ. 133-134 παυρίδιον ζώεσκον ἐπὶ χρόνον, ἄλγε᾽ ἔχοντες [ἀφραδίῃς, ou de la race de fer (OP. 200-201 τὰ δὲ λείψεται ἄλγεα λυγρὰ [θνητοῖς ἀνθρώποισι). En P 445-447, ἃ la mort de Patrocle, Zeus s’apitoie sur le sort des chevaux d'Achille : ἦ ἵνα δυστήνοισι μετ᾽ ἀνδράσιν ἄλγε᾽ Exnrov; > # 3 x οὐ 3 μὲν γάρ, τί / πού (4 ἐστιν ὀιζυρώτερον ἀνδρὸς πάντων ὅσσα τε γαῖαν ἔπι πνείει τε καὶ ἕρπει.

Une opposition est établie, dans ce dernier passage, entre l'état immortel et, en principe, heureux des êtres divins et la misère des hommes ; celle-ci y est suggérée par le comparatif ὀιζυρώτερον, formé sur le substantif d'origine expressive, ói£s, comme en témoigne le suffixe -üs (cf. ἰσχύς, νέκυς, axAvs). Le terme ὀιζύς est, en effet, dérivé d'un verbe « crier οἵ», «se lamenter » qui, comme οἰμώζω et οἶκτος probablement, est formé

sur l'exclamation ot (5°). La valeur «souffrance » que l'on peut (**) CHANTRAINE,

s.v. ὀιζύς, οἶκτος, οἴμοι; FRISK, s.v. ὀιζύς, οἱμώζω, οἶκτος.

BoisACQ, s.v. ὀιζύς suppose l'existence d'un composé dont le premier membre serait l'exclamation

of et le second

une

forme

reconstituée,

et assez

douteuse,

190

FAMILLE

DE ἄλγος

reconnaitre au substantif est donc dérivée d'un sens premier «lamentation », évolution sémantique comparable à celle que nous observons, par exemple, mais en processus inverse, dans πενθέω « être en deuil » > « se lamenter » et ὀδύρομαι *« souffrir » > « se lamenter ». La notion de « lamentation » est d'ailleurs encore présente, entre autres, dans le dérivé πάν-οιζυς « rempli de gémissements » (Eschyle, Choéphores, 49) ou dans certains emplois de l'adjectif ὀιζυρός (notamment comme épithète de γόος en 0 540). Nous présentons ci-dessous une bréve enquéte sur ὀιζύω et ses dérivés homériques, montrant l'interférence de cette famille avec la sphère sémantique de la « douleur » et particulièrement en rapport avec la signification propre ἄ' ἄλγος. Enquête sur ὀιζύω et ses dérivés Le substantif ὀιζύς s'inscrit dans quelques types de contextes bien définis : il s'agit essentiellement de voyages en mer, de naufrages et de la vie errante,

cela surtout

dans le cas d'Ulysse

(8 35, ε 289, ἡ 270,

À 167, 0 342, p 563, v 196); mais il désigne aussi les épreuves de la guerre (Z 285, N 2, 5 480, y 103), la peine au travail (la construction du mur achéen O 365; les travaux d'Héraclés À 620, expression renforcée par χαλεποὺς... ἀέθλους en À 622; le métier du porcher Eumée E 415, cf. ἡμέτερον κάματον νήποινον ἔδουσιν & 417) ou de façon très générale les miséres de l'existence (l'esclavage en 0 529; le sort de

Pénélope en ὃ 812, Ψ 210). Particuliérement évocatrices sont les expressions auxquelles est associé ὀιζύς et qui marquent généralement l'« effort » ou le « labeur »: πόνος (N 2, 0 529, & 480)

κάματος (Ὁ 365, ξ 415) ἀέθλους (λ 620).

En ὃ 812, ὀιζύς est joint ἃ ὀδυνάων, dans son acception morale.

* Lis, ζύος « misère », qu'il rapproche de skr. jiv-ri-k « violenté, faible et privé de secours », *jyu- « violence », gr. Bla et ζάει᾽ βινεῖ (Hsch.). Pour la formation

des

mots

de cette famille,

voir:

CHANTRAINE,

G.H.,

t. I,

PP. 372-374; Ip., Formation, pp. 118 sqq., pp. 233 sqq., ὃ 184; RıscH, Wortbildung,

$829 C, 30 b, 117.

Le comparatif et le superlatif öıLöüpwrepos (-raros) présentent une anomalie: l'allongement w après une syllabe contenant 9, qui est nécessité par des exigences métriques: cf. RiscH, Wortbildung, ὃ 34 d. Les gloses anciennes nous donnent essentiellement la valeur « misére » pour ce substantif : Suidas : πόνος, ταλαιπωρία; Hsch. : πτωχεία, κακοπάθεια, ταλαιπωρία, κακουχία.

FAMILLE

DE

ἄλγος

IQI

Plus particulièrement, ὀιζύς semble désigner le sort misérable de l’homme : v 196 ὁππότε καὶ βασιλεῦσιν ἐπικλώσωνται ὀιζύν (θεοῦ

y 210 ...Beoi δ᾽ ὥπαζον ou iv

Ἢ 211-212 οὕς τινας ὑμεῖς ἴστε μάλιστ᾽ ὀχέοντας ὀιζὺν ἀνθρώπων, τοῖσίν κεν ἐν ἄλγεσι ἰσωσαίμην (cf. p. 172).

Davantage encore que le substantif, l'adjectif ὀιζυρός marque une nette spécialisation dans l'expression de la destinée humaine ; il sert, en effet, d'épithéte aux hommes (ὀιζυροῖσι βροτοῖσιν N 568, I 197) et s'applique particuliérement aux personnages d'Achille: A 417 νῦν δ᾽ dua τ᾽ ὠκύμορος et d'Ulysse:

καὶ ὀιζυρὸς Trepi πάντων [ἔπλεο

€ 105 φησί τοι ἄνδρα παρεῖναι ὀιζυρώτατον ἄλλων

ὃ 832 εἰ δ᾽ dye μοι καὶ κεῖνον ὀιζυρὸν κατάλεξον

υ 140 . ὥς τις πάμπαν ὀιζυρὸς καὶ dmoruos

Y95 = ὃ 325

πέρι γάρ μιν ὀιζυρὸν τέκε μήτηρ.

Qualifiant des choses, ὀιζυρός conserve le sens étymologique « qui provoque des lamentations, lamentable » et en souligne l'aspect désagréable: il s'agit particulièrement de ὀιζυροῖο γόοιο θ 540, mais aussi des substantifs suivants: ὀιζυροῦ πολέμοιο T' 112 ὀιζυροῖο πόνοιο H. Dioscures, I, 17 ou des tristes journées de Pénélope: À 182-183 (= v 337-338, x 38-39)

ὀιζυραὶ δέ οἱ αἰεὶ φθίνουσιν νύκτες τε καὶ ἤματα δάκρυ χεούσῃ. Le verbe

ὀιζύω signifie tantôt,

selon le sens étymologique,

«se

lamenter sur » (I' 408 περὶ κεῖνον difue), tantôt « être misérable », « subir un sort misérable » (5 89 ὀιζύομεν κακὰ πολλά), cela notamment comme participe accompagnant le verbe μογέω:

ψ 306-307

ὅσα κήδε᾽ ἔθηκεν ἀνθρώποισ᾽ ὅσα τ᾽ αὐτὸς ὀιζύσας ἐμόγησε

8 152 ὅσα κεῖνος ὀιζύσας ἐμόγησεν. e

-

3

,

,

,

192

FAMILLE

DE ἄλγος

Cette rapide analyse nous montre que, malgré une évolution sémantique qui les rapproche de la sphére de la «douleur », ὀιζύω et les mots qui en sont dérivés semblent conserver, de facon sensible, dans tous leurs emplois, le sens étymologique « qui suscile les lamentations, digne de lamentations, lamentable »,

et cela particulièrement dans l'expression de la destinée humaine, à proximité notamment des termes ὠκύμορος ou ἄποτμος. C'est cette notion qui nous intéresse surtout pour l'interprétation de ὀιζυρώτερον en P 446 : la présence de ὀιζυρώτερον y précise l'acception de ἄλγος comme « souffrance en tant qu'elle fait partie du sort des mortels », par opposition à la félicité divine. D. Constructions diverses de ἄλγος Nous avons jusqu'à présent analysé les deux types de constructions les plus fréquentes et les plus caractéristiques ἄ᾽ ἄλγος, comme complément de verbes signifiant soit « donner, infliger », soit « subir, supporter », ce qui nous a permis de définir en méme temps quelques traits fondamentaux du substantif : expression d'une souffrance prolongée, infligée par une puissance supérieure et faisant partie des heurs et malheurs de l'existence que le sujet subit malgré lui. Par là, nous l'avons évoqué au chapitre précédent (pp. 83 sqq.), ἄλγος est, parmi tous les autres dérivés neutres en τὸς exprimant la douleur, celui qui présente de la façon la plus nette les caractères fonctionnels de la catégorie morphologique auquel il appartient et cela particuliérement en opposition avec πῆμα. En tant qu'expression d'un phénomène physique ou psychique extérieur au sujet et dont celui-ci est la proie (notions d'intervention divine et de souffrance subie) et comme complément de verbes «infliger» (exemple: δίδωμι) ou «subir» (exemple : πάσχω), ἄλγος constitue, en effet, l'opposé le plus caractéristique de πῆμα, désignation de la cause, de l'agent ou de l'origine de la souffrance (« malheur, calamité, cause ou sujet de douleur ») et qui s'identifie au sujet lui-même du procès. I. Autres emplois d'dAyos à l'accusatif 1.1. Nous avons examiné ci-dessus la majorité des emplois d'dAyos à l'accusatif ; restent à étudier cinq cas isolés qui repro-

FAMILLE DE ἄλγος

193

duisent quelques valeurs essentielles définies précédemment pour le substantif. Dans l'histoire d'Œdipe, les ἄλγεα sont indirectement rapportés (par l'expression ᾿Ερινύες ἐκτέλεουσι) à l'action des dieux : A 279-280 τῷ δ᾽ ἄλγεα κάλλιπ᾽ ὀπίσσω

πολλὰ μάλ᾽, ὅσσά τε μητρὸς ᾿Ερινύες ἐκτελέουσι. Le verbe λείπω figure encore en () 742, au passif cette fois, dans les lamentations d'Andromaque:

ἐμοὶ δὲ μάλιστα λελείψεται ἄλγεα λυγρά. 1.2. Plus particulier est l'emploi du verbe ὄσσομαι pour des chevaux : Achille marque son retour sur le champ de bataille en poussant un grand cri qui séme la panique parmi les combattants:

Σ 222-224 Οἱ δ᾽ ὡς οὖν ἄιον ὅπα χάλκεον Αἰακίδαο, πᾶσιν ὀρίνθη θυμός" ἀτὰρ καλλίτριχες ἵπποι ἂψ ὄχεα τρόπεον᾽ ὄσσοντο γὰρ ἄλγεα θυμῷ. Le verbe ὄσσομαι, « voir» au sens étymologique (9), est presque toujours employé avec une valeur intellectuelle : « voir dans son esprit », c'est-à-dire « prévoir, pressentir ». Telle est la signification attestée, par exemple, dans les passages suivants : Ulysse venant délivrer ses compagnons changes en pourceaux, suit Circé avec une certaine appréhension, malgré

l'hospitalité qu'elle lui réserve: X 373-374

ἐμῷ 8’ οὐχ ἤνδανε θυμῷ.

"AM? ἥμην ἀλλοφρονέων' κακὰ δ᾽ ὄσσετο θυμός. Le prétendant Amphinomos s'inquiéte des paroles du mendiant-Ulysse qui prédit le retour du maître du logis: (9!) Cf. CHANTRAINE, s.v. ὄσσοπαι, ὄπωπα; BOISACQ, 4.0. ὄσσομαι, ὅσσε. Les gloses anciennes transmettent les deux valeurs, physique et intellectuelle, du

verbe: Hsch.: ὀσσόμενος᾽ τοῖς ὀφθαλμοῖς ὑποβλέπων, ἣ xarà ψυχὴν προσδεχόμενος, à προσδοκῶν; ὅσσοντο᾽ διενοῦντο, προεώρων; Suidas: ὀσσόμενος᾽ ἀνειδωλοποιούμενος, προσδοκῶν, 7) τοῖς ὀφθαλμοῖς ὑποβλέπων; E.M.: σημαίνει τὸ περιβλεψάμενος ; óacovro θυμός προεώρα, τοντέστι κατὰ ψυχὴν προσεδέχτο, οἷον ἡ κατ᾽ ἐπίνοιαν γνῶσις ἀπὸ τῶν ὄσσων, τῶν ὀφθαλμῶν.

194

FAMILLE

DE ἄλγος

0 153-154

Αὐτὰρ ὁ βῆ διὰ δῶμα φίλον τετιημένος (53) ἧτορ, νευστάζων κεφαλῇ" δὴ γὰρ κακὸν ὄσσετο θυμῷ.

L'emploi, pour des chevaux, d'un verbe marquant une perception intellectuelle peut surprendre; les scholies traduisent d’ailleurs un certain embarras devant ce vers:schol Bad Σ 224 : ὄσσοντο ydp' οἱ ἵπποι ἢ οἱ ἐπιβάται. Nous savons cependant depuis l'étude de Ed. Delebecque (5) la place importante qu'occupent les chevaux dans l'Jliade et en général dans la culture indo-européenne. Souvent placés sur le méme pied que les hommes, les chevaux en partagent le sort et les souffrances:

P 445 (les chevaux d'Achille): ἢ ἵνα δυστήνοισι μετ᾽ ἀνδράσιν ἄλγε᾽ ἔχητον ; Ils &prouvent des sentiments divers: ardeur (μένος en P 456), peur

(ἀπὸ γὰρ δειδίσσετο τάφρος M 50-53), ou deuil (P 436-440). Ils sont doués d’intelligence et peuvent s'exprimer en langage humain: les chevaux d'Achille prédisent à leur maítre sa mort prochaine (T 408-

409). L'étroite symbiose entre le cheval et l'homme dans la société guerrière de l'7/iade explique naturellement les réactions ou les sentiments humains que les po&mes homériques prétent à ces animaux essentiels dans la vie du guerrier. 1.3. "AAyos intervient aussi dans les imprécations, comme complément de καταράομαι. Nous y remarquons encore l'expression d'une souffrance durable qui fait partie de la destinée humaine. Le passage suivant se présente sous forme de vérité générale :

(9) Le verbe rerina n'a pas d'étymologie assurée et semble isolé en grec (FRISK, s.v. τετίημαι) à moins de le rattacher, comme PoKonNY, pp. 636-637, à une

racine

*A*ei-

«faire

attention,

craindre,

respecter » ou

encore

« punir,

chátier », représentée notamment par rívo, τιμή, ποινή. Les gloses anciennes nous transmettent deux significations du verbe: «étre affligé » et « étre puni », ce dernier sens provenant sans doute d'une étymologie populaire rattachant rerina ἃ río, rive: E.M.: τετιημένε' τεταλαιπωρημένε, τετιμωρημένε. "And τοῦ vw, τὸ τιμωρῶ, γίνεται περισπώμενον τιῶ" kai σημαίνει τὸ λυπῶ; Hsch. : τετιηότι᾽ λυπουμένῳ, τιμωρουμένῳ; τετιημένος" τὴν ψυχὴν τετιμωρημένος, ἐκ-

πεπληγμένος, ἣ συγκεχυμένος. (83) Le cheval dans l'Iliade, (Paris, 1951).

FAMILLE

DE ἄλγος

195

τ 328-331 ἄνθρωποι δὲ μινυνθάδιοι τελέθουσιν᾽

ὃς μὲν ἀπηνὴς αὐτὸς ἔῃ καὶ ἀπηνέα εἰδῇ, τῷ δὲ καταρῶνται πάντες βροτοὶ ἄλγε᾽ ὀπίσσω ζωῷ, ἀτὰρ τεθνεῶτί γ᾽ ἐφεψιόωνται ἅπαντες.

1.4. L'évocation du destin est aussi nette dans la formule de serment que prononce Télémaque, ἄλγεα étant ici curieusement associé à l'invocation de Zeus (5) : υ 339-341 Οὐ μὰ Ζῆν᾽, ' AyéAae, καὶ ἄλγεα πατρὸς ἐμοῖο, ὅς που τῆλ᾽ ᾿Ιθάκης 7) ἔφθιται À ἀλάληται, οὔ τι διατρίβω μητρὸς γάμον.

1.5. Complément du verbe τέκω «engendrer » (Th. 227), le substantif "AAyea est personnifié et présenté comme un enfant

d’"Epıs, aux côtés de “ήθη « Oubli » et Auuds « Faim », et suivi de diverses personnifications de la bataille ("Yopiva:, Μάχαι, Dövoı, ᾿Ανδροκτασίαι, etc.) ; cet entourage peut rappeler certains contextes observés jusqu'à présent pour ἄλγος. 2. Les constructions au nominatif La plupart des constructions ἀ᾽ ἄλγος que nous citerons cidessous ont déjà été évoquées incidemment dans les pages précédentes et présentent, du fait de leur caractére isolé, des valeurs

parfois « marginales » par rapport aux emplois les plus typiques du substantif, comme complément des verbes « subir, supporter » ou « infliger ». 2.1. "AAyos est sujet des verbes ἱκνέομαι, ἱκάνω (T' 97, Σ 395, 8 4I, 0 345) ou «prendre, saisir, s'emparer» (aipéw en 7471, λαμβάνω en E 394), construction commune à l'ensemble des termes de la douleur, comme le montre le tableau I de nos annexes. Nous

remarquons

particuliérement

un type formulaire:

μάλιστα γὰρ ἄλγος[ἱκάνει θυμὸν ἐμόν (T 97 et μάλιστα δέ μ᾽ ἄλγος ἱκάνει en B 41), qui désigne un trouble particulier de l'àme.

Il s'agit du désespoir

de Ménélas,

mélé

de remords,

devant les désastres de la guerre:

en Γ 97 (cf. I' 99-100). (6) Pour l'emploi de l'accusatif dans les formules de serment dépendant d'un verbe « jurer » sous-entendu, voir notamment : CHANTRAINE, G.H., t. II, p. 149.

196

FAMILLE

DE ἄλγος

D'autre part, Télémaque déplore la situation à Ithaque:

B 46

πατέρ᾽ ἐσθλὸν ἀπώλεσα

B 49

βίοτον δ᾽ ἀπὸ πάμπαν ὀλέσσει. ,

»

Ce



sont

Α

[4

là deux

3X7

emplois

particuliers

ἀ᾽ ἄλγος,

comme

expression d'une émotion, qui rappellent la valeur du syntagme χάρμα καὶ ἄλγος en τ 471.

Dans le vers o 345, ὅν rw’ ἵκηται dAn καὶ πῆμα καὶ ἄλγος « celui qu’atteignent errance, malheur et douleur », ἄλγος présente, relativement à la valeur trés vague de πῆμα, un sens assez précis, caractéristique des contextes de tribulations en

mer. 2.2. Le vers Z 450, où ἄλγος est sujet de μέλω « être un sujet de souci, de préoccupation », retient notre attention par quelques précisions sémantiques qu'apporte le contexte : Hector,

dans ses adieux

à Andromaque,

évoque

les mal-

heurs qui suivront la prise de Troie:

Z 450-452 et 454-458

ἀλλ᾽ οὔ μοι Τρώων τόσσον μέλει ἄλγος ὀπίσσω,

οὔτ᾽ αὐτῆς ' ExdBns οὔτε Πριάμοιο ἄνακτος οὔτε κασιγνήτων,

ὅσσον σεῖ᾽, ὅτε κέν τις ᾿Αχαιῶν χαλκοχιτώνων δακρυόεσσαν ἄγηται, ἐλεύθερον ἦμαρ ἀπούρας" καί κεν ἐν "Apyeı ἐοῦσα πρὸς ἄλλης ἱστὸν ὑφαίνοις,

Kai κεν ὕδωρ φορέοις MeoaniBos ἢ ' Ymepelns πόλλ᾽ ἀεκαζομένη, κρατερὴ δ᾽ ἐπικείσετ᾽ ἀνάγκη. "AAyos revêt dans ce la valeur d'une destinée cours de son existence, captivité après la prise richesses et des égards,

passage, acception souvent observée, malheureuse qui frappe un étre dans le et plus précisément il s'agit ici de la d'une ville, la perte de la liberté, des de tout ce qui constitue la sécurité

d'un individu dans la société homérique. 2.3. "ἄλγος est sujet du verbe «être» au futur, dans une proposition indépendante en Z 462 (cf. Z 450) et β 193, ou dans la proposition principale d'un systéme hypothétique marquant l'éventuel en X 54. Eurymaque insulte le devin Halithersés qui prédit aux prétendants le retour d'Ulysse:

FAMILLE

DE ἄλγος

197

β 192-193

σοὶ δέ, γέρον, θωὴν ἐπιθήσομεν, ἦν κ᾽ ἐνὶ θυμῷ τίνων ἀσχάλλῃς" χαλεπὸν δέ τοι ἔσσεται ἄλγος. Hector évoque les paroles des futurs vainqueurs de Troie:

Z 462-463 "Qs ποτέ τις épée’ σοὶ δ᾽ αὖ νέον ἔσσεται ἄλγος χήτεϊ τοιοῦδ᾽ ἀνδρὸς ἀμύνειν δούλιον ἦμαρ

Priam ἃ Hector:

X 54-55

λαοῖσιν δ᾽ ἄλλοισι μινυνθαδιώτερον ἄλγος ἔσσεται, ἢν μὴ καὶ σὺ θάνῃς ᾿Αχιλῆι δαμασθείς.

Il n'est pas inutile de confronter cette construction d'dAyos comme sujet de ἔσσεται à deux emplois du comparatif ἄλγιον, dans un système hypothétique marquant l'éventuel (Σ 306, 014), que nous aurons l'occasion d'étudier ultérieurement (cf.

pP. 244 sqq.). Nous citerons cet exemple: Σ 306 ἄλγιον, αἴ x’ ἐθέλῃσι, τῷ ἔσσεται « ce sera tant pis pour lui, s'il y tient », qui présente les mémes conditions d'emploi que ἄλγος en X 54. Nous faisons remarquer anticipativement, à ce propos, que le comparatif neutre ἄλγιον y prend une valeur adverbiale, traduite par « tant pis » ; au contraire,

dans la construction parallèle avec ἄλγος, le swb-

stantif conserve nettement la signification « douleur », et plus précisément,

dans

ce cas-ci, il s'agit de «deuil».

Il est

néanmoins

possible que cet emploi d'dAyos ait eu une influence sur la spécialisation sémantique que nous observons pour ἄλγιον.

2.4. "AAyos figure deux fois en phrase nominale: En X 53, la construction du substantif est équivalente à

celle que nous avons étudiée en X 54 (cf. ci-dessus), mais avec « ellipse » ou « sous-entente » de ἔσσεται;

X 52-53

εἰ δ᾽ ἤδη τεθνᾶσι καὶ εἰν ’Aidao δόμοισιν, ἄλγος ἐμῷ θυμῷ καὶ μητέρι, τοὶ τεκόμεσθα. En ζ 184, dans un passage probablement plus recent, ἄλγεα est opposé à χάρματα et revét un sens assez imprécis, teinté de jalousie, que Bérard rend par « dépit »: C 182-185 οὐ μὲν γὰρ τοῦ γε κρεῖσσον καὶ ἄρειον

ἢ ὅθ᾽ ὁμοφρονέοντε νοήμασι οἶκον ἔχητον

198

FAMILLE

DE ἄλγος

ἀνὴρ ἠδὲ γυνή; πόλλ᾽ ἄλγεα δυσμενέεσσι,

χάρματα δ᾽ εὐμενέτῃσι. 2.5. "AXyea est sujet de θυμοβορεῖν «ronger le coeur» en Op. 799 τετράδ᾽ ἀλεύασθαι φθίνοντός θ᾽ ἱσταμένου τε [ἄλγεα θυμοβορεῖν «au quatriéme jour de la fin et du début du mois, il faut éviter que les douleurs rongent le coeur », à moins qu'il ne s'agisse d'un infinitif explicatif, en syntaxe libre ; mais un verbe actif de

sens moyen « se ronger le cœur » se justifie difficilement (55). 3. Les emplois ἀ ἄλγος au datif L'emploi du datif (datif «locatif » ou «instrumental») peut étre considéré comme une caractéristique de la valeur de la formation nominale en *es-/os (5). Sans que cette construction soit dominante, elle est cependant assez bien représentée pour ἄλγος. Toujours au pluriel, le datif d’@Ayos a fonction soit d’instrumental soit de complément circonstanciel ; il revét entre autres la valeur essentielle qui lui a été définie : « souffrance faisant partie de la destinée humaine ».

3.1. Cette notion est particuliérement évidente dans les passages suivants, marqués indirectement d'une intervention divine et que nous avons déjà tous cités précédemment (p. 172) : v 202-203 (Zeus)

οὐκ ἐλεαίρεις ἄνδρας, ἐπὴν δὴ γείνεαι αὐτός, μισγέμεναι κακότητι καὶ ἄλγεσι λευγαλέοισιν.

Ἢ 211-212 οὕς τινας ὑμεῖς ἴστε μάλιστ᾽ ὀχέοντας ὀιζὺν

ἀνθρώπων, τοῖσίν κεν ἐν ἄλγεσι ἰσωσαίμην. (cf. θεῶν ἰότητι μόγησα en 1 214).

V 352-353

αὐτὰρ ἐμὲ Ζεὺς ἄλγεσι καὶ θεοὶ ἄλλοι

ἱέμενον πεδάασκον ἐμῆς ἀπὸ πατρίδος αἴης.

En v 203, particuliérement, la signification de ἄλγεσι est élargie par la présence de κακότητι, expression

plus générale

du mal et de la misère humaine. "ἄλγος et κακός, κακότης (5) Cf. HoriNcGER, Lexicon Hesiodeum, s.v. θυμοβορέω. (**) Cf. le chapitre II ainsi que H. QuUELLET, Les dérivés latins en -or, $85 177

sqq.

FAMILLE presentent

cependant

DE ἄλγος

certains

points

199 de convergence

dans

leurs emplois, notamment la synonymie des expressions du type ἄλγεα πάσχω et κακὰ πάσχω.

3.2. L'expression ἐν ἄλγεσι peut, d'autre part, désigner une situation douloureuse, un éfat prolongé de souffrance : Il s'agit de l'affliction d'Achille quand Priam vient le trou-

ver: Ω 568 To νῦν μή μοι μᾶλλον ἐν ἄλγεσι θυμὸν ὀρίνῃς Pénélope : φ 87-88 ἦ τε καὶ ἄλλως κεῖται ἐν ἄλγεσι θυμός, ἐπεὶ φίλον ὥλεσ᾽ ἀκοίτην. Nous rappellerons, à propos de ce dernier passage, le vers 8 722 περὶ ydp μοι ᾿Ολύμπιος ἄλγε᾽ ἔδωκε où Pénélope place ses souffrances sous le signe de la volonté divine, les inscri-

vant dans la ligne de sa destinée.

3.3. En o 400, dans l'expression ἄλγεσι τέρπεται ἀνήρ étudiée précédemment (p. 187), comme témoignage de l'expression du plaisir suscité par l'évocation d'épreuves passées, le datif ἄλγεσι correspond à l'emploi du participe avec le verbe de sentiment τέρπομαι dans les syntagmes suivants : 8 372 τέρπεαι ἄλγεα πάσχων

7513 τέρπομαι... γοόωσα (cf. ὃ 102 τέρπομαι γόῳ)

ψ 308

ἡ δ᾽ ἄρα τέρπετ᾽ ἀκούουσί(α) (cf. répmovr' éméeao:)

A 643

μύθοισιν τέρποντο πρὸς ἀλλήλους ἐνέποντες (57).

3.4. Le datif ἄλγεσι intervient encore dans deux vers formulaires (175 = x 143 ete83 = € 157): Le premier type formulaire se situe, dans le récit d'Ulysse à Alcinoos, aprés le massacre de ses compagnons par les Cicones (t 75) ou par les Lestrygons (x 143), et décrit l'état moral

(#7) Cf. LATACZ, pp. 109 sqq.

200

FAMILLE

DE ἄλγος

et physique des survivants; cette épreuve s'accompagne encore d'une tempéte en mer dans le premier épisode.

t 74-75 . "Ewa δύω νύκτας δύο τ᾽ ἤματα συνεχὲς αἰεὶ κείμεθ᾽, ὁμοῦ καμάτῳ τε καὶ ἄλγεσι θυμὸν ἔδοντες.

L'élément physique ἀ᾿ ἄλγος est souligné ici par la présence de κάματος « travail pénible, effort, peine, fatigue » 58, substantif appartenant à la méme sphére sémantique que πόνος, par exemple, et qui apparait en

corrélation avec ὕπνος (K 98, ζ 2, u 281) ou avec ἱδρώς «la sueur » soulignant de façon imagée la notion d'effort physique (καμάτῳ re καὶ ἱδρῷ

en P 385, 745, cf. N 711). Particuliérement révélatrice de la valeur précise du mot (la fatigue du corps) est l'expression fréquente : « le κάματος pénètre, brise, etc. les

jambes »: E 811 ἀλλά σευ... κάματος... γυῖα δέδυκεν

Δ 229-230 ὁππότε κέν μιν [γυῖα λάβῃ κάματος (cf. α 192, x 363)

H6 καμάτῳ δ᾽ ὑπὸ γυῖα λέλυνται (cf. vıı8, N 85)

N 711 ὀππότε μιν κάματός τε καὶ ἱδρὼς γούνατ᾽ ἵκοιτο

(cf. P 385, 745, € 457), etc. Le verbe κάμνω intervient notamment dans les contextes de bataille et marque la lassitude physique du combattant (exemple:

A 168 ἐπεί ke κάμω πολεμίζων) ; mais il désigne de facon plus générale (55) Gr. κάμνω «se fatiguer, se donner de la peine », κάματος « peine, fatigue, effort » n'a de correspondant qu'en skr. Sam-ni-ie « se fatiguer, travailler », aor. a$amat, $ami-tar- « celui qui arrange ou appréte »; cf. CHANTRAINE, 5.0. κάμνω; Boisacg, s.v. κάμνω; FRISK, s.v. κάμνω; MAYRHOFER, s.v. $Sdmyali; POKORNY, Ῥ. 557 qui cite encore un rapprochement plus douteux avec v.-irl. cuma « souci », cumal « esclave ». Le sens « fatigue, peine » domine aussi tous les dérivés grecs de cette famille:

ex.: ἀκάμαντος ou ἀκάμᾶς «infatigable », πολύκμητος «qui cause beaucoup de peine ». La valeur « souffrir, étre malheureux ou malade » semble étre un développement

secondaire

de κάμνω,

qui n'est attesté chez

Homére

qu'à travers

l'expression ol καμόντες «les morts ». Les gloses anciennes nous transmettent les deux aspects de la signification des dérivés grecs de cette famille, à la fois « travail » et « peine, souffrance »: Suidas (cf. E.M.) : κάμνειν" ἐπὶ τοῦ ποιεῖν καὶ ἐργάζεσθαι, καὶ ἐπὶ τοῦ νοσεῖν. Λέγεται δὲ ἐπὶ τῶν ἀποθανόντων.

FAMILLE tout

travail

accompli

avec

effort

DE ἄλγος et fatigue

201 (exemple:

H 219-220

σάχος...[... 6 ot Τυχίος κάμε τεύχων «le bouclier que Tychios lui a fait avec labeur »).

L'élément psychique du vers formulaire ı 75 = x 143 est par contre

suggéré par δείσαντες ὄλεθρον (1 72 et x 130) et particulièrement par les Vers x 133-134 qui décrivent à la fois la joie d'avoir échappé à la mort et le deuil des compagnons perdus: "Evdev δὲ προτέρω πλέομεν ἀκαχήμενοι ἦτορ,

ἄσμενοι ἐκ θανάτοιο, φίλους ὀλέσαντες ἑταίρους. Le vers formulaire e 83 = e 157 exprime par contre l’accable-

ment d’Ulysse, isolé sur l'ile de Calypso : € 156-158

ἤματα δ᾽ ἂμ πέτρῃσι καὶ ἠιόνεσσι καθίζων, δάκρυσι καὶ στοναχῇσι καὶ ἄλγεσι θυμὸν ἐρέχθων, πόντον ἐπ᾽ ἀτρύγετον δερκέσκετο δάκρυα λείβων. L'emploi du verbe ἐρέχθω « briser » (59) accentue la valeur émotive d'dAyos. Par ailleurs, nous nous trouvons dans un contexte de réclusion ou d'isolement, caractéristique

d'dAyos

(cf. e 13, 0 232, x 177: pp. 182-183): ce substantif désigne, en effet, la réaction émotive du sujet comme un phénoméne qui lui est infligé soit par la destinée, la volonté divine ou toute force supérieure, soit par un événement, une situation qui lui sont imposés malgré lui.

E. Les adjectifs qualifiant ἄλγος Les épithétes d'dAyos n'apportent guère de précision sémantique importante quant à la nature du substantif. Il s'agit le plus souvent d'adjectifs exprimant la quantité : πολλά (14 fois), ὅσα, ὁπόσα (3 fois), μυρία (A 2), ἄλλα (E 39). Ceci s'accorde d'ailleurs avec la grande fréquence des emplois du pluriel d'dAyos.

Parmi κρατερός

les autres «dur,

adjectifs,

cruel,

violent»

plus

expressifs,

nous

(5 fois) (49), χαλεπός

relevons «difficile,

(5) Ce verbe d'étymologie inconnue (cf. CHANTRAINE, s.v.) s'applique tantôt aux vaisseaux en mer (νῆα ἐρεχθομένην ἀνέμοισιν Y 317), tantôt à l'expression d'une émotion,

comme

dans le passage

étudié.

Les gloses anciennes

hésitent

entre les valeurs « agiter, secouer », « accabler » et « briser, rompre », mais sem-

blent cependant plutót retenir l'acception concréte, physique, du verbe: E.M.: ἐρεχθομένη, ἡ σαλενομένη καὶ ἐλαυνομένη xal ὀχλουμένη ; Hsch.: ἐρεχθομένη᾽ σαλευομένη, (ἢλαμβανομένη, βαρυνομένη, ὑπὸ τῶν ἀνέμων ταρασσομένη ; ἐρέχθων᾽ διακόπτων. (59) Voir l'étude de BENVENISTE, Le vocabulaire des institutions i.-e., t. II, pP- 77 3qq., qui distingue deux termes, l'un élogieux (« fort, puissant »), parti-

202

FAMILLE

DE

ἄλγος

pénible » (4 fois), Auypös, λευγαλέος «triste, fácheux » (3 fois) et divers adjectifs isolés, comme ἀνήκεστος «incurable» (E 394), νέον,

μινυνθαδιώτερον,

ἀεικέλιον,

dont

aucun

n'est

spécifique

d’aAyos. F. Le siège du sentiment Les contextes d’äAyos présentent une remarquable constance dans la localisation du sentiment : à l'exception de φρήν en « 471, il s'agit toujours du θυμός, et cela notamment dans l'expression πάσχω ἄλγεα θυμῷ (10 ex.). Ce terme, plus encore que κραδίη, κῆρ ou ἦτορ, occupe une place capitale dans la vie émotionnelle, pour tout ce qui est impulsion irrationnelle ou non réfléchie (51). Des lors, il n'est pas surprenant qu’ait été constitué le composé θυμαλγής que nous étudierons prochainement. Il est remarquable, par ailleurs, que le seul emploi du terme φρήν (en τ 471) figure dans le passage de reconnaissance où est décrite l'émotion de la vieille Euryclée devant son maître Ulysse : τὴν δ᾽ dua χάρμα καὶ ἄλγος ἕλε φρένα. Outre le sentiment complexe qu'elle éprouve, φρένα traduit peut-étre en méme temps le mécanisme mental, l'interprétation réfléchie qui se réalise à la vue de la cicatrice au pied d'Ulysse. Nous noterons encore, preuve de l'étroite imbrication des phénoménes physiques et moraux dans la mentalité homérique et de la vanité d'une telle classification dans le vocabulaire de la douleur, la présence fréquente de l'expression du θυμός dans des contextes de souffrance essentiellement corporelle ; nous citerons en exemple le vers N 670.

"AAyos mot

«achéen » ?

Les γλῶσσαι κατὰ πόλεις attribuent ἄλγος au cypriote : Κυπρίων' ἄλγος, ὀδύνη (53). Cette liste contient, on le sait, des termes du culièrement comme

épithéte de héros, l'autre dépréciatif (« violent, dur, cruel »),

qualifiant des animaux, des choses ou aussi des étres humains. (ἢ Cf. Bóng, Die Seele und das Ich, pp. 69 sqq. (ἢ Liste citée dans I. BEKKER, Anecdota Graeca, t. III (Berlin, 1821), PP. 1094-1095 (en notes) et reproduite, de facon plus lisible, dans K. LATTE, Glossographica, Philologus, t. LXXX (1924), pp. 137-138. Voir aussi O. Horr-

MANN, Die Griechischen Dialekte, t. I, p. 107; C. J. Ruijcn, L'élément achéen, p- 167.

FAMILLE

DE

ἄλγος

203

vocabulaire poétique d'origine dialectale, appartenant essentiellement, mais non uniquement, à l'épopée homérique et constitue une de nos sources principales pour la connaissance de l'origine dialectale des mots homériques. Hésychius, qui semble emprunter ses données au méme ouvrage que les γλῶσσαι, sans doute vaste compilation d'époque hellénistique, reproduit cependant les gloses de facon plus libre, généralement sans indication du dialecte, mais avec de plus nombreux synonymes (58). Dans le cas d’aAyos, par exemple, Hesychius nous transmet les sens suivants: ἄλγεα᾽ ἀλγεινὰ κακά, ὀδύνας, πήματα; ἄλγος" πόνος, πένθος. D'autre part, ἄλγος présente dans l'épopée de nombreux emplois formulaires (notamment la combinaison du type dAyea πάσχω ou la position « préférentielle » du terme soit avant soit aprés diérése bucolique) et atteste, en outre, nous l'avons vu, un sens religieux ou juridique dans l'expression stéréotypée ἄλγεα δίδωμι se rapportant aux dieux. De plus, dans la littérature post-homérique,

ce

terme

conserve

un

caractére

nettement

« poétique », puisqu'il n'apparaît pas dans la prose ionienne-attique, bien que ἀλγέω, dAyewós y figurent, mais seulement dans la poésie, la tragédie ainsi qu'une fois chez Aristophane, dans une parodie des tragiques (Ploutos, 1034). Tout ceci laisse présumer pour ce mot une origine très archaique, remontant aux sources les plus anciennes de l'épopée. Une telle affirmation repose sur l'hypothése longtemps discutée d'une origine « achéenne » de l'épopée grecque et à laquelle les plus récents travaux, principalement ceux de Ruijgh (55), viennent appor(€) Cf. C. M. Bowra, Glotta, t. XXX XVIII (1959), pp. 43-60 [= On Greek Margins, (Oxford, 1970), pp. 27-45]; K. LATTE, Philologus, t. LXX X (1924), pp. 126175. (59) L'élément achéen; In., Études sur la grammaire et le vocabulaire du grec mycénien, ch. II, pp. 34-41. Cf. aussi M. PARRY, H.S.P5., t. XLIII (1932), pp. t50; H. L. LoniMER, Homer and the Monuments, (1950), notamment les conclusions pp. 452 sqq.; D. L. PAGE, History and the Homeric Iliad, notamment ch. VI, PP. 218-296; A. SEvERYNS, Homère, t. IL, pp. 35 sqq.; M. P. Nicsson, Homer and Mycenae, (New York, 1968) [= Londres, 1933]; CHANTRAINE, G.H., t. I, PP. 497-513; J. CHapwıck, Mycenaean Elements in the Homeric Dialect, Minoica, (Berlin, 1958), pp. 116-122 [= The Language and Background of Homer, pp. 119125]; T. B. L. WEBSTER, Eranos, t. LIV (1956), pp. 34-48; C. M. BowRa, Tradition and Design in the Iliad, particulièrement ch. VII, pp. 129 sqq.; In.

Homer

and

his Forerunners;

G.S.

Kırk,

The

Homeric

Poems

as History,

The Cambridge Ancient History, t. II, ch. XXXIX (b), (Cambridge, 1964), notamment pp. 11 sqq.; P. KRARUP, Eranos, t. LIV (1956), pp.28-33; L. Gm, dans Introduccion a Homero, (Madrid, 1963), pp. 170-181.

204

FAMILLE

DE ἄλγος

ter une preuve décisive. Selon cette hypothése, on peut discerner trois phases dans l'épopée, l'une en dialecte ionien oriental, l'autre en

éolien et la plus ancienne

se rattachant

au mycénien,

ou phase

« achéenne »; ces trois niveaux se rapportent aux trois époques historiques présumées pour la formation de l'épopée: i9l'époque mycénienne à l'origine de la tradition épique qui se forme en dialecte mycé-

nien du Péloponnèse (« achéen »). À cette date déjà, des aedes éoliens du Centre et du Nord ont dû contribuer à l'élaboration de cette tradition; 29suite aux invasions doriennes, la technique formulaire est transmise par les aèdes éoliens du Centre et du Nord à l'Asie Mineure;

3? en Asie Mineure, les aèdes ioniens orientaux donnent à l'épopée sa forme définitive. Ainsi s'expliqueraient les trois niveaux dialectaux discernés dans l’œuvre homérique (*5) : une phase « achéenne », mise en évidence la première fois par Meillet (55), une phase éolienne et une phase ionienne.

Le meilleur témoignage de l'existence de cette phase «acheenne » réside sans doute dans les gloses homériques en arcadien et surtout en cypriote, dialectes dont le mycénien semble étre l'ancétre. Ici se greffe le probléme trés vaste de la répartition et des rapports de parenté entre dialectes grecs, dont nous ferons cidessous une rapide ébauche. Les dialectes grecs pré-doriens se répartissent selon les auteurs en deux ou trois groupes. Selon la théorie actuellement le plus largement admise, ces dialectes forment deux groupes distincts: l'éolien (groupe

du Nord) et le grec méridional (ou oriental), c'est-à-dire l'« achéen », équivalent du mycénien et ancétre commun de l'ionien et de l'arcadocypriote (57). Certains auteurs insistent cependant sur les rapports étroits, à cette époque reculée, entre mycénien et éolien dans son stade

(55 Nous suivons ici l'exposé de C. J. RuijoH, L'élément achten. (**) Aperçu d'une histoire de la langue grecque, p. 183. (5 La bipartition des dialectes grecs pré-doriens est défendue principalement par CHANTRAINE, G.H., t. I, pp. 497-513; J. Cuapwick, Greece and Rome, n.s., t. III (1956), pp. 38-50; In., T.PA.S., 1969 [1970], pp. 80-98; M. VENTRISJ. CHADwick, J.H.S., t. LX XIII (1953), pp. 84-103; E. Rısch, M.H., ns, t. X (1960), pp. 61-76 [= The Language and Background of Homer, pp. 90-105]; In., La position du dialecte mycénien, Études Mycéniennes. Actes du Colloque International sur les Textes mycéniens, (Paris, 1956), pp. 167-172 et 246-263; W. Porzic, I.F., t. LXI (1954), pp. 147-169; P. WATHELET, Les traits doliens dans la langue de l'épopée grecque, (INCUNABULA GRAECA, vol. X XXVII) (Rome, 1970), pp. 374-375; ID., Kratylos, t. XVII (1974), pp. 208-210; A. MORESCHINI QUATTORDIO, Studi e Saggi Linguistici, t. X (1970), pp. 143 sqq.; R. COLEMAN, T.P5.S., (1963), pp. 58-126.

FAMILLE

DE ἄλγος

205

le plus ancien ou, ce qui revient au méme, entre éolien et arcadocypriote ($9). L'autre théorie, remontant à l'antiquité, distingue ἐγοὶς dialectes distincts, avant les invasions doriennes: éolien, ionien et arcado-

cypriote, groupe dont l'unité remonterait à l'époque mycénienne ou achéenne.

Ruijgh, le principal défenseur actuel de cette derniére hypothése, doit cependant admettre que les différences entre « proto-ionien », mycénien et « proto-éolien » devaient étre moins grandes, à cette époque de la formation des dialectes grecs, qu'entre ionien-attique, arcadien et lesbien à l'époque classique (9). En vérité, si l'arcadocypriote semble plus proche du mycénien que l'ionien, c'est peut-étre en grande partie parce que ce dernier dialecte a connu une rapide évolution qui a fait de lui, à l'époque classique, un idiome fortement différencié par rapport aux autres (??).

L'élément important à retenir de ces deux types de théories, sur lequel s'accordent l'ensemble des linguistes, est l'éfroite parenté dialectale entre mycénien («acheen» du continent) et arcado-cypriote, ce qui a permis de supposer une continuité historique entre les deux. Cette parenté repose sur d’assez nombreuses données tant phonétiques (exemple : l'assibilation -/i > -s?), que morphologiques (exemple: désinence ı"® de la 39 pers. sing. myc. -f0 = -ro comme en arcadien) ou lexicales (exemple: myc. posi = ποσί, arcado-cypriote rs). C'est à partir de cette constatation notamment que l'on a pu démontrer l'origine mycénienne ou « achéenne » de l'épopée homérique. Outre les données archéologiques sur lesquelles nous

(**) Cf. par exemple: J. CHADWIcK, Greece and Rome, n.s., t. ITI (1956), pp. 3850; L. R. PALMER, dans A Companion to Homer, (Londres, 1962), pp. 86-94; P. WATHELET, Les traits doliens dans la langue de l'épopée grecque, pp. 372 sqq. (5) Études sur la grammaire et le vocabulaire du grec mycénien, ch. ΠῚ, $ 14. La tripartition des dialectes pré-doriens est encore défendue par G.-J.-M.-]. TE RigLE, Mnémosyne, s. IV, t. XXI (1968), pp. 339-346, et figure, par exemple, dans les ouvrages antérieurs de O. HorFMANN, Die Griechischen Dialekte, 3 t., (Göttingen,

1891-1898);

A.

THUMB

- A.

SCHERER,

Handbuch

der griechischen

Dialekte, IL.T., pp. 110-174 ; A. MEILLET, Aperçu d'une histoire de la langue grecque pP. 92 sqq.; C. D. Buck, The Greek Dialects, pp. 3-14; F. BECHTEL, Die Griechische Dialekte, t. I-II, (Berlin, 1921-1923). (75). Cf. CHANTRAINE, G.H., t. I, p. 506. C. J. RurjcH insiste, par contre, sur les éléments qui différencient nettement, à une époque ancienne, l'ancétre de l'ionien et celui de l'arcado-cypriote, par exemple la chronologie relative de la métathése de quantité: Lingua, t. XXI (1968), pp. 382 399. Voir encore: In., Le traitement des sonantes voyelles dans les dialectes grecs et la position du mycénien, Mnémosyne, s. IV, t. XIV (1961), pp. 193-216.

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DE ἄλγος

n'insisterons pas (71), cette affirmation repose sur de nombreux arguments linguistiques et plus particuliérement sur l'existence, dans l'épopée, d'éléments arcado-cypriotes. Divers auteurs ont dressé ainsi la liste des mots arcadocypriotes employés par Homére (73) et c'est sur cette base que Meillet (75, le premier, a émis l'hypothése d'une phase « achéenne » de l'épopée grecque. Les traits les plus archaiques de l'épopée sont en effet conservés dans les vieilles formules, notamment les formules noms-épithétes, qui

ont toute chance de remonter à une tradition épique achéenne. Les mots « poétiques » qui figurent dans les inscriptions dialectales arcadiennes ou cypriotes ne peuvent donc étre considérés comme de simples emprunts à la tradition épique (malgré la forte influence que celleci a exercée sur l'ensemble de la littérature épigraphique en Grèce) (74), surtout lorsque ces mots font partie de l'élément traditionnel de la diction épique et différent de forme ou de sens dans les dialectes par rapport à l'emploi homérique; nous citerons, par exemple, le cas de hom. ἀσκηθής «sain et sauf » présentant en arcadien, appliqué aux animaux, un sens spécialisé dans le domaine religieux, «sans souillure, sans tache », ou de hom.

χραύω « blesser légérement,

égratigner », qui signifie en cypriote « étre attenant à ». L'argument est encore plus décisif quand les mots en question figurent à la fois en cypriote et en arcadien ou dans un autre dialecte grec, ou encore lorsque, dans la littérature postérieure, leur usage est limité aux vers

(7) Voir, par exemple, PAGE,

T. B. L. WEBSTER,

History and the Homeric

From

Mycenae

to Homer;

D. L.

Iliad.

(ἢ Ex.: HOFFMANN, Die Griechischen Dialekte, t. I, (1891), pp. 276-283, ὃ 240; THUMB-SCHERER, Handbuch der griechischen Dialekte, II. T., pp. 137 sqq. 171 sqq. ; C. D. Buck, The Greek Dialects, p. 144, ὃ 191. (7?) Aperçu d’une histoire de la langue grecque, p. 183. (79. Sur l'influence homérique dans les inscriptions grecques, voir: P. FRIEDLÄNDER - H. B. HorrFLeıt, Epigrammata. Greek Inscriptions in Verse. From the Beginnings to the Persian Wars, (Berkeley, Los Angeles, 1948), Passim (nombreuses comparaisons avec l'épopée homérique et les poétes lyriques); J. GEFFCKEN, Studien zum Griechischen Epigramm, Neue Jahrbücher, t. XXXIX (1917), pp. 88-117 [= Das Epigramm. Zur Geschichte einer Inschrifilichen und Literarischen Gattung, (Darmstadt, 1969), pp. 21-46); R. Heinze, Von aitgriechischen Kriegergräbern, Neue Jahrbücher, t. XXXV (1915), pp. 1-7[- Das Epigramm, pp. 47-55]; T. B. L. WEBSTER, Notes on the Writing of early Greek Poetry, Glotta, t. X XXVIII (1960), pp. 251-263; W. PEEK, Griechische Grabgedichte, griechisch und deutsch, (SCHRIFTEN UND QUELLEN DER ALTEN WELT, Bd. 7), (Berlin, 1960), pp. 1-42 (surtout pp. 1-11): A. E. RAUBITSCHEK, Das

Denkmal-Epigramm, dans L'épigramme grecque, (FONDATION HARDT. ENTRETIENS SUR L'ANTIQUITÉ CLASSIQUE, t. XIV), (Genève, 1968), pp. 3-26; B. GENTILI, Epigramma ed elegia, ibid., pp. 39-81.

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207

ou à la prose artificielle (7°). Cette démonstration peut être encore poussée plus loin, en étudiant l'emploi des particules homériques (αὐτάρ-ἀτάρ, ἰδέ, vv) qui, présentant un caractère nettement formulaire, limité à la poésie, correspond à quelques nuances prés aux faits cypriotes et arcadiens (7$). On rappellera encore la présence, dans les tablettes mycéniennes, de formules de type hexamétrique,

vers épique

(exemple:

dipa

facilement

transposables dans le

qetowore — δέπας rerpöfes),

la langue

mycénienne semblant s'adapter facilement à ce rythme, ainsi que de nombreuses autres correspondances linguistiques (77). Parmi les principaux détracteurs de l'origine « achéenne » de l'épopée grecque se distinguent surtout M. Leumann et Shipp, ce dernier se tenant à l'opinion qu'il est impossible de démontrer le caractére mycénien d'un terme à l'exclusion des autres dialectes et soulignant le fait qu'aucun mot homérique n'a la forme mycénienne requise (78). C'est M. Leumann qui a combattu, de la facon la plus systématique, l'hypothése « achéenne ». Selon la thése, logiquement peu vraisemblable de cet auteur et qui a été amplement réfutée par Ruijgh (75), les formes artificielles, créées par les aédes et spécifiquement poétiques (« homerische Wórter »), qui se retrouvent dans la littérature postérieure ainsi que dans la prose et dans les inscriptions dialectales, sont empruntées (ἢ La démonstration de l'origine « achéenne » des gloses arcado-cypriotes d'Homére est due essentiellement à C. M. BowRa, Homeric Words in Arcadian Inscriptions, C.Q., t. XX (1926), pp. 168-176 et Homeric Words in Cyprus, J.H.S., t. LIV (1954), pp. 54-74; C. J. RutrJcu, L'élément achéen, pp. 138-167. Voir aussi, au point de vue méthode: J. Cuapwick, Mycenaean Elements in £he Homeric Dialect, Minoica, (Berlin, 1958), pp. 116-122 [= The Language and Background of Homer, pp. 119-125]. (9) C. 1. RuijoH, L'élément achéen, pp. 29-67.

(") Cf. CHANTRAINE, G.H., t. I, pp. 497 sqq.; C. J. RuijcH, Études sur la grammaire et le vocabulaire du grec mycénien, $ 18; T. B. L. WEBsTER, From Mycenae to Homer, ch. IV, pp. 91-135, particulièrement pp. 92-93; C. M. BowRa, dans A Companion to Homer, ch. I, pp. 23 sqq.; In., Homer and his Forerunners ; Ip., J.H.S., t. LXXXIII (1960), pp. 16-23 (surtout pp. 21 sqq.); N. KR. CorLINGE, M ycenaean di-pa and δέπας, B.I.C.S., t. V (1957), pp. 55-59; D. 1. N. LE, B.I.C.S., t. VI, (1959), pp. 6-21; D. H. F. Gray, J.H.S., t. LVIII (1958), pp. 4348.

C.

GALLAVOTTI,

Atti

e

Memorie

del

I*

Congresso

Internazionale

di

Mi-

cenologia, (INCUNABULA GRAECA, XXV, 2), (Rome, 1968), pp. 831-861 et L. BERTELLI, Lessico politico dell'epica greca arcaica, fasc. 1, p. LI, au contraire, n'admettent pas l'existence de formes hexamétriques dans les documents mycéniens. (79) Essays in Mycenaean and Homeric Greek, (Melbourne, 1961). Voir encore, à ce sujet, le recueil de controverses Homer's History. Mycenasan or Dark Age?, éd. C. G. THOMAS, (New York, 1970), ainsi que G. NACHTERGAEL, Le catalogue des vaisseaux et la liste des théorodoques de Delphes, Le monde grec. Hommage à Claire Préaux, (Bruxelles, 1975), pp. 45-55. (2 M. LEUMANN, Homerische Wörter, Critiques de C. J. RuiJGH, L'élément achéen ; W. J. W. KosrgR, Mnémosyne, s. IV, t. IV (1951), pp. 93-95; CHANTRAINE, R.Ph., t. XXVI (1952), pp. 57-61.

208

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DE

ἄλγος

à l'épopée homérique par suite de la faveur extraordinaire que celle-ci a connue à travers toute la Gréce, et ne trouvent pas leur origine dans les dialectes d'époque mycénienne. Pour renforcer sa démonstration, Leumann suggère méme que les gloses homériques pourraient provenir des ἐκδόσεις κατὰ πόλεις et que les gloses cypriotes, par exemple, se référeraient aux Chants Cypriens. Si cette thèse a découvert d'intéressantes perspectives pour l'explication de la formation de certains

«mots poétiques » de l'épopée, par réinterprétation de termes qui n'étaient plus compris par exemple, la position que défend cet auteur face aux gloses arcado-cypriotes de l'épopée n'est actuellement plus acceptable, aprés les nombreux travaux qui ont été consacrés à cette question.

Suite à ces considérations théoriques, des deux éléments réunis en téte de cette rubrique, — d'une part l'appartenance d’äAyos au cypriote, d'autre part le caractère nettement formulaire de ce terme et son emploi limité à la poésie ou à la prose artificielle dans la littérature postérieure —, nous pouvons conclure à l'origine «achéenne » d’äAyos, c'est-à-dire à sa haute antiquité remontant à la création de la diction épique. Pour étayer cette affirmation, nous aurions voulu retrouver dans les emplois formulaires de ce terme certaines particularités morphologiques, phonétiques ou métriques, mises en évidence par Hoekstra (8?) (exemple : trace de digamma initial, - mobile, etc.), qui marquent la modification de trés anciennes formules. Nous n'avons pu cependant déceler d'autre indice que le remplacement de ἄλγεα πάσχω par πήματα πάσχω, exigé par la métrique pour la présence d'une initiale consonantique (cf. pp. 98 sqq.).

D'autre part, nous ne pouvons

espérer retrouver dans les

tablettes mycéniennes, du fait de leur caractère technique particulier, traces de l'existence mycénienne d'dAyos. Nous avons, en plus, entrepris un dépouillement,

assez fasti-

dieux, des inscriptions dialectales arcadiennes et cypriotes qui n'apportent aucun témoignage (?!). Les quelques attestations (59). (*!) avons F.

Homeric Modifications of formulaic Prototypes, (Amsterdam, 1965). Nous avons élargi notre enquéte à l'ensemble des dialectes grecs et nous notamment consulté les recueils d'inscriptions suivants: SoLMsEN, Inscriptiones graecae ad inlustrandas dialectos selectae, 4° éd.

revue par E. FRAENKEL,

(Leipzig, 1930) ; Ed. SCHWYZER, Dialectorum Graecarum

exempla epigraphica potiora, (Hildesheim, 1960). — H. CoLetrz - F. BECHTEL, Sammlung Griechischer Dialehtinschriften, 4 t., (Göttingen, 1884-1915) (lexique pour le cypriote dans le tome IV). — Inscriptiones Graecae, t. V, 2; — G. ProHr, Greek Poems on Stones, t. I Epitaphs, From the Seventh to the Fifth Centuries

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DE ἄλγος

209

épigraphiques d’öAyos figurent essentiellement, comme on peut s'y attendre, dans les épigrammes funéraires et cela particulièrement à date récente, à partir de l'époque hellénistique surtout, les épigrammes archaiques étant caractérisées par une grande sobriété d'expression (53). De plus, la large influence du style homérique sur ce genre littéraire, dés les premiers témoignages des épigrammes, aux VIII*-VII* siècles, explique qu'on y trouve en grand nombre des formules homériques à peine modifiées. En vérité, nous n'avons trouvé aucun témoignage épigraphique d’äAyos dans le domaine arcado-cypriote; parmi les autres attestations, nous citerons cet exemple : Milet, III s. A.C. : μητρὶ δὲ γηραιᾶι λίπες ἄλγεα δακρυόεντα (8*). Quelle que soit la faiblesse des données épigraphiques, l'origine « achéenne » d’äAyos nous semble suffisamment assurée par le témoignage des gloses et par le caractére nettement formulaire des emplois homériques du terme.

Les dérivés 4 ἄλγος ' Apyaéos

FM Nom. masc. sg.: ἀργαλέος (-vu-): IF: 8 397 (v.l. ἀργαλέον), Op. 484; 2F: A 589; 4F: Σ 119, T 214 (στόνος, v.l. φόνος, πόνος) ; -éov (-vv-) : acc. masc. sg.: 1F: Of. 229; 2F: À 101, ἢ. Apoll. 306 = 352,

Op. 66; acc. nt. sg.: 2F: e 175, 367, u 119; nom. nt. sg.: IF: A 471; 2F: 9 169; 4F: x 137; expression impersonnelle « difficile à » (phrase B.C., (Texrus Minorss, vol. XXXVI), (Leyde, 1967). — G. KAIBEL, Epigrammata Graeca, (Berlin, 1878). — W. DITTENBERGER, Sylloge Inscriptionum Graecarum, t. III, 3° éd., (Hildesheim,

1960). —

W. PEEK, Griechische Vers-Inschriften,

Bd. I, Grab-Epigramme, (Berlin, 1955). — ID., Griechische Grabgedichte, griechisch und deutsch, (Berlin, 1960). — Ip., Epigramme und andere Inschriften aus Lakonien und Arkadien, (SITZUNGSBERICHTE DER HEIDELBERGER AKADEMIE DER WISSENSCHAFTEN, Phil.-Hist. Klasse), (Heidelberg, 1971). — H. ROEHL, Inscriptiones Graecae antiquissimae praeter Atticas εἰ in Attica repertas, (Berlin, 1882). — J. J. E. Honpıus, Tituli ad Dialectos Graecas sllustrandas selecti, fasc. I, Tituli achaici et aeolici, (Textus MiNoRES, vol. XIV), (Leyde, 1950) — O. Masson, Les inscriptions chypriotes syllabiques, (École Française d’Athänes, Érupes CHYPRIOTES, I), (Paris, 1961); Report of the Department of Antiquities, Cyprus, t. IV-XI (années 1965-1972). — M. Guarpuccı, Inscriptiones Creticas, 4 t., (Rome,

1935-1942).

(**) Cf. PREK, Griechische Grabgedichte, introduction pp. 1-42. (**) PEEk, Griechische Vers-Inschriften, Bd. I Grab-Epigramme,

n° 1536.

210

FAMILLE

DE

ἄλγος

nominale, sauf M 410, P 252, Y 356): + dat. de la personne: ıF: M 410, P 252, Y 356, v 312; 5F: Y 791; sans datif: 1F: M 176, n 241, Y 368; 2F: v 15, 1 88, x 221, Th. 369, H. Hermès 202; 5F : O 140, b 498, B 244 ; -éov (- ^ -) : gén. masc. sg.: IF: P 667; 4F: Th. 880; -éowo (-vu-u): 2F: Καὶ 107; SF: A 812, Π 528, o 531; -éw (-vu-): dat.:

2F: O ro, IT 109 (d. ἔχετ᾽ donar), 0 232, 444 (δεσμῷ ἐν à.), u 167 (δεσμῷ δήσατ᾽ ἐν a.), N 85; -doı (-vu-): nom. masc. pl.: 2F: À 293; -dovs (-vuV-): acc. masc. pl.: ıF: 5 87; 2F: wııo, H. Afoll. 533, H. Dion. 24; -éov (- o ——) : ıF: gen. nt. pl.: Th. 602; 2F: gen. masc.

pl.: N 795, 5 254, À 400 = 407 (&. ἀνέμων, A 400, v.l. λευγαλέων), H. Diosc.

14

; 2F:

gén.

fém.

pl:

Op.

92,

114

(v..) (νούσων) ; -οισι(ν)

(-vu-u): 2F: Th. 522; 4F: Th. 718 (δεσμοῖς); 5F: H. Dion. I 12; «ἡ (-vv-): ıF: P 544, ® 386, Th. 743; 2F: M 65, Op. 762; -éw (-vu-): acc. fém. sg.: IF: A 4; 2F: A278, N 669; 5F: à 393, 483; -éns (- ^» -) : gen. fém. sg.: 1F: P 385; 2F: B 199, H. Dem. 311, Sc. 43; -én: dat. fém. sg.: IF: & 105; 2F: N 667, X 61; 4F: Op. 640; -éas : acc. fém. pl.: IF: A 291; fr. 37, 2; -égo (-vu-u): 4F: K 451; -e(@)

(-vu):

IF:

ΤΆ. 739 = 810;

comparatif: -ewrepos (-o o - o):

4F : O 121; -ov: acc. nt. sg.: 4F: ὃ 698. D

Th. 779

κίοσιν

dpyvpéow.

2F

(v.l.

ἀργαλέοισι) ; Th.791

δίνῃς

ἀργυρέῃς 2F (v.l. ἀργαλέῃς). " AMeyewós FM Nom. masc. sg.: dAeyewós: 2f, (v ——): N 569; nom. masc. pl.: -oi: 5f,: Καὶ 402, P 76; nom. fém. sg.: -: (vu--): 5f,: E 658, A 398 ; acc. fém. sg. : jv: 5f,: 22 17, Q 30 (v.I. ἐρατεινήν) ; gén. fém. sg.:

ns: 3%: V 653, 0 126; 5f,: A 99, 1 546 (πυρῆς), & 248 = T 46 = Y 43 (ἐξεφάνη, δηρὸν δὲ μάχης ἐπέπαυτ᾽ d.), O 16, X 457, Ÿ 701, γ 206, x 78, u 226, c 224; dat. fém. sg.: -ἢ: 5f,: B 787, I 491, 5 395, μ 26 (xaxoppadin, vi. -As); acc. nt. pL: -a (vu-u): 3f: Q 8 — 6 183 = vor = v 264 (ἀνδρῶν re πτολέμους dAeyeıvd τε κύματα meipwv); 4f,: P 749; -αι (σ ὦ --) : nom. fém. pl. : fr. 386.

Θυμαλγής ΕΜ

θυμαλγέα (———):

3f: acc. masc. sg.: I 260, 0 272; acc. fém.

Sg. : Ψ 64, w 326 ; 4: acc. masc. sg.: A 513, I 565 ; acc. fém. sg.: 387; -éos (- — Ὁ): gen. fém. sg.: 3f: 0 347 = v 285; -εἰ (-- o»): dat. masc. sg. : 3f: vu 118; 4f: y 189; -es (-vu): acc. nt. sg. : 4f: x 60, 183; θυμαλyé (--—): 4f: acc. masc. sg.: Th. 629, fr. 318; acc. fém. (?) sg.:

Th. 635 (t μάχην). ᾿Αλγινόεις ἘΜ ἀλγινόεντα (--ὐὦ-- Οὐ: acc. masc.sg.: 5F: Th. 226; ἀλγινόεσσαν (-vu-u): acc. fém. sg.: 5F: Th. 214.

FAMILLE

DE

ἄλγος

211

"Αλγιον FM

ἄλγιον (--σ): IF: X 306, 8 292, 1 147; 4F: 22278, * 322; SF:

p I4. "άλγιστος ΕΜ

ἀλγίστη (---): 4F: V 655.

᾿Αλγέω FM ἀλγήσας (---): part. aor. A. nom. masc. sg.: IF: B 269, Θ 85, M 206 ; ἀλγήσετε (- — 5): subj. aor. à voyelle brève, 29 pl. : 3f: μ 27. Sur le théme d'dAyos ont été constitués quatre adjectifs signifiant « douloureux » et qui, de plus, constituent pour l'ensemble du champ sémantique de la douleur dans les poèmes épiques la principale expression adjective. Ces quatre adjectifs sont pour ainsi dire synonymes (avec une valeur toujours active « qui cause de la douleur »), mise à part la spécialisation sémantique d'dpyaAéos au sens de « difficile ». Seules les distinguent certaines conditions d'emploi dans des types d'expressions formulaires définis.

I. 'ApyaAéos Formé sur le thème *àXy-, par dissimilation de *aAyaAéos, avec le suffixe -aAéos caractérisant des dérivés expressifs propres surtout à la poésie dactylique (5), ἀργαλέος est des quatre adjectifs celui qui est de loin le plus représenté dans l'épopée. Une particularité de ce terme réside cependant dans le fait que, en combinaison avec un infinitif complément, s'y est développée une acception spéciale : « difficile ». De par son caractère nettement hexamétrique, l'adjectif est assez rare dans la littérature postérieure, particulièrement en prose ; nous en citerons ces quelques attestations:

(**) Cf. BEBRUNNER, I.F., t. XXIII (1908-1909), pp. 1-43, surtout p. 11; ID. Griechische Wortbildungslehre, $8 328-334, surtout 329; SCHWYZER, Gr. Gr. t. I, p. 484;

CHANTRAINE,

Formation,

Origines, pp. 44 sqq.; RıscH,

pp.

Wortbildung,

253 sqq., pp.

$ 36.

199-201 ; BENVENISTE,

212

FAMILLE

DE ἄλγος

Comme épithéte d'un homme: (éd. V. Coulon-H. van Daele)

Aristophane,

Nuées,

450

κέντρων, μιαρός, στρόφις, ἀργαλέος bon pour le fouet, bandit, retors, pénible

oü la valeur de défaut moral ressortant du contexte est cependant étrangére aux significations homériques du mot. Anacréon, 36 (44), vv. 9-11 (éd. B. Gentili) "Aldew γάρ ἐστι δεινὸς

μυχός, ἀργαλέη δ᾽ ἐς αὐτὸν κάτοδος Car il est terrible le gouffre de l'Hadés, et douloureux le chemin pour y descendre. Xénophon, Hiero, VI, 4 (éd. E. C. Marchant)

πῶς οὐκ ἀργαλέον ἐστι πρᾶγμα ; comment cette chose n'est-elle pas pénible ?

I. 'ApyaAMéos « douloureux, qui cause de la douleur » Les emplois d'dpyaAéos se répartissent en quelques contextes ou types formulaires bien définis dont le sens est nettement

saisissable. I.I. 'ÁpyaAMéos sert d'épithéte à diverses expressions d'une épreuve physique pénible et cela chaque fois dans un contexte de

bataille : ἕλκος

(A 812,

11528),

κάματος

(N 85),

ἄσθμα

(O το,

II 109). Il s'agit d'Eurypyle blessé et dont sont décrites avec précision les réactions physiques à la douleur: A 811-813

κατὰ δὲ νότιος ῥέεν ἱδρὼς

ὦμων καὶ κεφαλῆς, ἀπὸ δ᾽ ἕλκεος ἀργαλέοιο αἷμα μέλαν κελάρυζε. La sueur perle et coule des épaules et de la téte; de la plaie douloureuse jaillit le sang noir.

Bien qu’aAyos puisse se rapporter à la circonstance précise d'une blessure, surtout dans les emplois singuliers (exemple :

E 394), il s'agit plus proprement

ici d'un contexte ἃ ὀδύνη,

comme désignation d'une douleur localisée et lancinante: ἀργαλέος se trouve d'ailleurs à proximité immédiate d'ou

dans les vers suivants:

FAMILLE

DE ἄλγος

213

Π 528-529 (cf. p. 49): ^ αὐτίκα παῦσ᾽ ὀδύνας, ἀπὸ δ᾽ ἕλκεος dpyaAMéoto αἷμα μέλαν τέρσηνε, μένος δέ οἱ ἔμβαλε θυμῷ.

Le méme

contexte

entoure

encore

l'expression

ἀργαλέῳ

ἄσθματι en O 10-11, quand Hector est blessé: à δ᾽ ἀργαλέῳ ἔχετ᾽ ἄσθματι «ip ἀπινύσσων, αἷμ᾽ ἐμέων. Il peut s'agir aussi de l'épuisement physique des combattants, leur halétement :

II 109-111 Αἰεὶ δ᾽ ἀργαλέῳ ἔχετ᾽ ἄσθματι, κὰδ δέ οἱ ἱδρὼς

πάντοθεν ἐκ μελέων πολὺς ἔρρεεν, οὐδέ πῃ εἶχεν ἀμπνεῦσαι. C'est la respiration

anormale

de l'homme

souffrance que désigne ἀργαλέῳ ἄσθματι, Eustathe, 1048, 44 ad II 109:

épuisé par la

comme

le précise

ἔστι δὲ ἀργαλέον ἄσθμα τὸ ἀλγεινὸν καὶ δύσεργον καὶ μὴ κατὰ φύσιν εἰσοδεῦον καὶ ἐξοδεῦον. C'est aussi la fatigue à l'effort:

N 85 τῶν ῥ᾽ ἅμα τ᾽ ἀργαλέῳ καμάτῳ φίλα γυῖα AdAuvro. Le sens αἀ᾽ ἀργαλέος en N 85 est cependant plus complexe: outre

la fatigue

physique

des guerriers

qui ont

durement

résisté, il y a le découragement à voir les Troyens franchir le mur du camp (cf. N 89 οὐ γὰρ ἔφαν φεύξεσθαι ὑπ᾽ ἐκ κακοῦ « car ils ne pensaient plus pouvoir échapper au malheur »). C'est ce

que remarque un scholiaste: schol. B ad N 86: διπλοῦν ἦν αὐτοῖς τὸ δεινόν τὴν μὲν yàp ψυχὴν ἄχος, τὸ de σῶμα κάματος ἐδάμαζεν.

Dans le vers T 214 φόνος τε καὶ αἷμα kal ἀργαλέος στόνος ἀνδρῶν, ἀργαλέος porte non seulement sur στόνος «les gémissements, les

plaintes » que poussent les soldats dans la mélée, mais aussi sur φόνος et αἷμα, c'est-à-dire que l'adjectif s'applique non seulement aux blessures, mais, de facon plus générale, à l'ensemble de la scene de bataille, contexte que nous observerons particulièrement dans la rubrique qui suit. 1.2. 'ApyaAéos est, en effet, épith?te de diverses désignations de la guerre: πόλεμος (E87, ὦ 531, Op.229), φύλοπις (A 278),

214

FAMILLE

DE ἄλγος

ὑσμίνη (P 544), dovn (K 521), ἔργον au sens de «travail à la guerre » (5) (A 471), φόβος comme expression de la déroute (85)

(P 667). "Ἔρις « ardeur au combat », avec une valeur d’hostilite (57), se rapporte nettement ἃ un contexte de bataille en P 385, comme l'indiquent notamment les termes καμάτῳ et ipo. Les combats autour du corps de Patrocle:

P 384-387

Τοῖς δὲ πανημερίοις ἔριδος μέγα νεῖκος ὀρώρει ἀργαλέης" καμάτῳ δὲ καὶ ἱδρῷ νωλεμὲς αἰεὶ

γούνατά τε κνῆμαί τε πόδες θ᾽ ὑπένερθεν ἑκάστου χεῖρές 7’ ὀφθαλμοί τε παλάσσετο μαρναμένοιιν. En A 3-4 le terme est personnifié comme bataille (Ζεὺς δ᾽ " Epióa προΐαλλε... ἀργαλέην).

déesse

de la

En ® 385-386 ἐν δ᾽ ἄλλοισι θεοῖσιν ἔρις πέσε βεβριθυϊα[ἀργαλέη ἔρις ne designe pas une simple querelle verbale entre les dieux ; il s'agit d'une véritable bataille (cf. σὺνδ᾽ ἔπεσον μεγάλῳ πατάγῳ «ils fondent les uns sur les autres avec un grand

fracas » ® 387). Les précisions sémantiques à ce type de syntagme ne sont pas nombreuses ; en P 543-544 ὑσμίνη [ἀργαλέη est accompagné des adjectifs κρατερή « violente, dure » et πολύδακρυς « qui fait beaucoup pleurer ». Plus

évocateur

est

le passage

suivant:

Hippocoon

se

réveille et découvre les massacres qu'ont commis Ulysse et Dioméde dans le camp de Rhésos: K 521

ἄνδράς τ᾽ domalpovras ἐν ἀργαλέῃσι φονῇσιν. (55 P. WOLFERT,

Handeln und Ethik des Kriegers in der Ilias. Diss. Münster,

(1955), pp. 68 sqq. (**) La sphére d'emploi de φόβος est, en effet, limitée aux combats et admet deux acceptions, « peur » ou « fuite », selon le point de vue duquel on l'envisage: il s'agit soit de l’état d'âme du sujet, un phénomène d'effroi ou d'épouvante, soit d'une réaction visible aux yeux du spectateur, le mouvement de recul. Cf.

J. HARKEMANNE, Φόβος dans la poésie homérique. Étude sémantique, Recherches de Philologie et de Linguistique, 17€ série, (Louvain, 1967), pp. 47-94; H. TRÜMPY, Kriegerische Fachausdrücke im Griechischen Epos, pp. 219 sqq. (f) CHANTRAINE, s.v.; H. TROMPY, op. cif., pp. 139 141.

FAMILLE

DE ἄλγος

215

1.3. Les emplois d'dpyaAéos observés jusqu'ici ne présentent pas de liens sémantiques fort étroits avec les valeurs caractéristiques ἃ ἄλγος. Nous aborderons par contre ci-dessous des

contextes tout à fait typiques des fonctions essentielles reconnues pour

ἄλγος.

rapportant

'ApyaAéos

qualifie

ainsi

diverses

expressions

se

aux voyages en mer, aux épreuves du voyage, situa-

tions elles-mémes privilégiées, nous l'avons vu, pour l'expression d’aAyos (exemple : pp. 180 sqq.). Ces types de contextes d'dpyaAéos se caractérisent en outre par

un grand nombre d'emplois formulaires: δολιχὴν ὁδὸν ἀργαλέην τε ὃ 393, 483 [^2 λαῖτμα θαλάσσης | δεινόν τ᾽ ἀργαλέον re € 174-175 μέγα κῦμα... | δεινόν τ᾽ ἀργαλέον re € 366-367

auxquels nous rattacherons les emplois suivants de δεινόν τ᾽ ἀργαλέον re: comme épithète de Scylla en μ 119, de ἔπος en ® 169.

L’adjectif δεινόν souligne ici la connotation de «terreur », “« effroi » que contient en plus ἀργαλέος dans quelques contextes et que l'on pouvait déjà discerner dans le syntagme

ἔριδος ἀργαλέης «une lutte douloureuse ou terrible » (P 384385), par exemple (p. 214). |

ὄρσας ἀργαλέων ἀνέμων ἀμέγαρτον ἀυτμήν À 400, 407 » ἀργαλέους ἀνέμους καὶ κύματα μακρά ὦ IIO

ἀργαλέων ἀνέμων ἐπὶ πόντον ἀήτας

5 254.

L’expression ἀργαλέων ἀνέμων est reprise dans une comparaison pour décrire le mouvement des guerriers (N 795 οὗ ' ἴσαν ἀργαλέων ἀνέμων ἀτάλαντοι ἀέλλῃ « ils vont semblables à la tempéte de vents douloureux »). Seuls la phrase τὸν (νόστον) δέ τοι ἀργαλέον θήσει θεός en À 101 et un emploi hésiodique (Th. 743 θύελλα ἀργαλέη) restent isolés du point de vue de la structure formelle.

La connotation de « terreur », d'« effroi » à laquelle nous avons fait allusion et qui est discernable notamment en € 175, 367, P 385 ou encore X 400 = 407, ὦ 110 et N 795, s'explique naturellement par la force supérieure, écrasante, que représentent des vents déchainés ou une mer en tempéte. Plus précisément, cette notion ressort encore de la fréquence des qualificatifs « grand », dans les passages énumérés ci-dessus : μέγα λαῖτμα, μέγα κῦμα ou scpara μακρά. L'adjectif duéyapros « non enviable, non désiré »

216

FAMILLE

DE ἄλγος

(À 400, 407) (55) lui-même pourrait suggérer une idée de répulsion,

d’effroi. En € 367, κατηρεφές «en forme de voûte», joint à δεινόν τ᾽ ἀργαλέον re, comme épithéte des vagues, souligne l'impression de mer déchaînée ( ὦρσε δ᾽ ἐπὶ μέγα κῦμα Ποσειδάων) qui recouvre les

embarcations. Un autre procédé utilisé par le poéte pour mettre en évidence l'aspect terrifiant de la mer et du vent dans les contextes étudiés est l'emploi de synonymes insistant sur une méme idée : exemple: ἀνέμων détermine ἀέλλῃ « bourrasque » en N 795

θύελλα

est

ἀυτμήν « souffle » en A 400 ἀήτας «souffles » en E 254. répété dans φέροι πρὸ θύελλα Ouen]

ἀργαλέη Th. 742-743. Ce procédé de renforcement de l'expression équivaut à l'emploi d'un adjectif décrivant la puissance du vent. Nous joindrons aux contextes de tempéte, ces emplois hésiodiques

d'dpyaAéos : pour qualifier l'effet destructeur des vents sur les récoltes: Th. 879-880: ἔργ᾽ éparà φθείρουσι χαμαιγενέων ἀνθρώπων, πιμπλεῖσαι κόνιός τε καὶ ἀργαλέου κολοσυρτοῦ ou comme épithète du Styx: Th. 736-739 (= 807-810) (cf. Th.

791 δίνῃς ἀργυρέῃς v.l. ἀργαλέῃς ; Th. 779 κίοσιν dpyvpéow v.l. ἀργαλέοισι) :

ἔνθα δὲ γῆς δνοφερῆς καὶ raprdpov ἠερόεντος πόντου τ᾽ ἀτρυγέτοιο καὶ οὐρανοῦ ἀστερόεντος

ἑξείης πάντων πηγαὶ καὶ πείρατ᾽ ἔασιν, dpyaAé' εὐρώεντα, τά τε στυγέουσι θεοί περ.

(**) Il s'agit de l'adjectif verbal en -rós, avec préfixe négatif, formé sur μεγαίρω «regarder comme excessif, refuser »: cf. CHANTRAINE, s.v. μέγας. En dehors de ce passage, l'adjectif duéyapros, rare chez Homère, se trouve

appliqué à un homme (ἀμέγαρτε συβῶτα « misérable porcher » en p 219, φ 362) et en B 420 πόνον ἀμέγαρτον « une peine amére ». ποτε

μὲν

δηλοῖ τὸ εὐτελὲς xai μὴ ἄξιον φθόνου... παρὰ τὸ μεγαίρω τὸ φθονῶ, μεγαρτός,

Les scholies soulignent

notamment

le sens « peu enviable »: E.M.:

xoi

ἀμέγαρτος, ὁ μὴ φθόνου ἄξιος" φθόνος γὰρ τοῖς εὐτελέσιν οὐ προσγίνεται. Hsch.: ἀφθόνητον, ἀζήλωτον. 3) πολύν, 7) μέγαν... ᾧ οὐκ dv τις φθονήσειεν.

FAMILLE

DE ἄλγος

217

Remarque sur la connotation « immense, terrible » d’apyakeos Le sens « doulo.reux » est nettement sensible dans les emplois d'äpyaléos étudiés ci-dessus; la connotation « immense, terrible » n'y est pas moins évidente.

Cette évolution sémantique de « douloureux » à « immense, terrible, effrayant » n'est pas particuliére à ἀργαλέος, elle se rattache à un fait de langue général. On remarque, en effet, que trés souvent l'idée de douleur, comme celle de violence ou de force, s'associe à celle de gran-

deur($?). C'est ainsi qu'en latin saeuwos «ápre, employé en latin archaique au sens de « grand »:

dur,

cruel»

était

Servius, Énéide, I, 4 (saeuae memorem Iunonis ob iram):

«saeuam dicebant ueteres magnam saeua stola, id est « magna » » (°°).

ut

Ennius

induta fuit

Inversement δεινῶς ou αἰνῶς « terriblement » ont pu servir d'inten-

sifs: Hérodote, 2, 76 (éd. Legrand): μέλαινα δεινῶς πᾶσα « terriblement noire »;

p 24 αἰνῶς

κακά «terriblement

mauvais»

équivalent

à un

superlatif.

Par le fait qu'ils sont des forces de la nature invincibles, les vents violents ou la tempéte en mer que qualifie ἀργαλέος constituent une situation typique d'áXyos : la réaction émotive face à un mal que l'individu subit malgré lui et qui lui est infligé par une puissance supérieure. Outre

ces éléments

naturels,

les contextes

étudiés

ci-dessus

évoquent aussi à plusieurs reprises l’intervention directe des dieux (N 795, € 254) et de Poseidon particulièrement (e 367, À 101, 400, € IIO). L'épithéte ἀργαλέος est généralement le seul élément descriptif de l'évocation de la tempéte. Nous citerons cependant ce passage, dans une comparaison, qui, par une digression poétique, apporte une profusion de détails à l'adjectif :

N 795-799

Οἱ δ᾽ ἴσαν ἀργαλέων ἀνέμων ἀτάλαντοι ἀέλλῃ. 3j ῥά 0° ὑπὸ βροντῆς πατρὸς Διὸς εἶσι πέδον δέ, (59) Cf. par exemple: J. VENDRYES, (595) SERVIUS,

PP. 12-13.

In

Vergilii

carmina

Le langage, pp. 229-230. commentariorum,

t.

II,

(Harvard,

1946),

218

FAMILLE

DE

ἄλγος

θεσπεσίῳ 8’ ὁμάδῳ ἁλὶ μίσγεται, ἐν δέ τε πολλὰ κύματα παφλάζοντα πολυφλοίσβοιο θαλάσσης, κυρτὰ φαληριόωντα, πρὸ μέν τ᾽ ἀλλ᾽, αὐτὰρ ἐπ᾽ ἄλλα. Ils vont semblables à une tempéte de vents douloureux qui, sous le tonnerre de Zeus le pére, s'abat sur la terre et se méle à la mer, dans un fracas prodigieux, dans les vagues bouillonnantes de la mer au bruit retentissant, des vagues voûtées, écumantes, les unes devant, les autres à la suite.

’Apyakeos, appliqué à ἔπος en φ 169, se charge encore d'une idée d’outrage, cela notamment par la présence de νεμεσσάω au vers suivant : Le prétre Leiodés ne réussit pas à tirer l'arc d'Ulysse et prédit le malheur aux prétendants; ce qui provoque les railleries d'Antinoos: 9 168-169 Λειῶδες, ποῖόν σε ἔπος φύγεν ἕρκος ὀδόντων, δεινόν τ᾽ ἀργαλέον Te ; νεμεσσῶμαι δέ τ᾽ ἀκούων.

1.4. L'événement qui suscite l’@Ayos peut être, nous l'avons vu à propos de o 232 ou x 177 par exemple (p. 183), un emprisonnement ou une captivité, c'est-à-dire un type de situation que l'individu subit malgré lui. '4pyaAéos apparait de méme comme qualificatif de δεσμός en À 293, u 161, o 232, 444, Th. 522, 718. Le devin

Mélampous

promit

à Nélée de lui ramener

de

Phylaké les vaches ravies par Iphiclos (9?!) ; il y est fait prisonnier: A 292-293

χαλεπὴ δὲ θεοῦ κατὰ μοῖρα πέδησε,

δεσμοί τ᾽ ἀργαλέοι καὶ βουκόλοι ἀγροιῶται. L'évocation du destin renforce ici la notion d’impuissance de l'individu face au sort qu'il subit. ' ApyaMos côtoie de façon révélatrice ἄλγεα πάσχω en o 231232; il s'agit encore de Mélampous: ὃ δὲ τέως μὲν ἐνὶ μεγάροις Φυλάκοιο

δεσμῷ ἐν ἀργαλέῳ δέδετο, κρατέρ᾽ ἄλγεα πάσχων. Les traductions adoptees par Berard pour ces differents passages (exemple « infrangibles » en À 293, « solide » en o 444, « robustes liens » en p 160-161) ne respectent pas le sens précis ἃ ἀργαλέος (« douloureux », « qui cause de la douleur », « pénible »), signification nettement sensible et qu'il convient de conserver en français. (*!) Voir les commentaires de AMEIS-HENTZE ad À 291, © 231.

FAMILLE Nous

joindrons

aux

cas

DE

ἄλγος

d’emprisonnement

219 celui

du

chätiment

exprimé en N 669 par ἀργαλέην θωήν: Il s'agit de l'histoire d'Euchénor qui avait pour destin de

mourir soit chez lui de maladie soit à la guerre; il fut tué par Páris:

N 666-670 πολλάκι ydp οἱ ἔειπε γέρων ἀγαθὸς Πολύιδος νούσῳ ὑπ᾽ ἀργαλέῃ φθίσθαι οἷς ἐν μεγάροισιν, ἢ μετ᾽ ᾿Αχαιῶν νηυσὶν ὑπὸ Τρώεσσι δαμῆναι"

τῶ ῥ᾽ ἅμα τ᾽ ἀργαλέην θωὴν ἀλέεινεν ᾿Αχαιῶν νοῦσόν τε στυγερήν, ἵνα μὴ πάθοι ἄλγεα θυμῷ.

Quel est le sens exact de θωή dans ce passage ? Formé sur le thème *dhö- de la racine i.-e. *dhë-/dho-/dhô- « poser, placer » (9), le terme θωή a dà être trés vivant à une époque primitive, comme le montre l'emploi fréquent du dérivé ἀθῷος à l'époque classique. Áppliqué à Athénes (comme en témoignent les inscriptions) à la coercitto proprement dite, c'est-à-dire à une amende disciplinaire imposee par une justice populaire (différente de la ζημία qui provient d'une réparation religieuse) ce mot ne figure que deux fois dans les po&mes homériques et y manifeste sans doute le début d'une organisation

judiciaire, d'une répression collective (9*). En ß 192 (θωὴν ἐπιθήσομεν), il s'agit d'un chátiment dont les prétendants menacent le devin Halithersès pour leur avoir prédit leurs revers futurs. L'interprétation de θωή en N 669 est plus

délicate à donner. La notion d'« amende » convient fort probablement aussi à ce contexte et non le sens vague de bläme ou de réprobation évoqué par le scholiaste A (schol. A ad N 669 θωήν' νῦν τὴν μέμψιν). Gernet, of. cit., pp. 4 et 452-453, suggère plus précisément pour ce passage que l'« amende des Achéens » serait infligée au guerrier qui se dérobe à ses obligations de service armé. De méme chez Eustathe, il y a hésitation entre l'idée d'un bläme et celle d'une compensation du service militaire :

(**) Cf. CHANTRAINE, s.v. θωή; FRISK, s.v. θωή; Botsacg, s.v. θωή. (**) Ct. GERNET, Le développement de la pensée juridique et morale en Gréce, pp. 4 et 551-553; GLorz, La solidarité de la famille, pp. 388-389; P. Mazon, Ilíade, t. III, p. 29, n. 1; W.

Ῥ. 49, note ad N 669.

Lzar,

The Iliad, t. II, 2* éd., (Amsterdam,

1960),

220

FAMILLE

DE ἄλγος

Eustathe, 953, 15 sqq. ad N 667 et ad N 669: ὁ Εὐχήνωρ προτιμᾶται πολέμῳ πεσεῖν 7 περ ὑπὸ νόσου τακῆναι καὶ δεινὰ ἐκεῖθεν παθεῖν, ἄλλως τε καὶ ἵνα μὴ θωὴν κατάθηται

ζημιωθεὶς ἐπὶ ἀστρατίᾳ. ἀρχαιότατον ἦν ζημιοῦσθαι τοὺς dorparevrovs... 3

,

-

*

»

4

ἐπιτυχῶς δὲ τὴν μὲν θωμὴν ἀργαλέην εἶπεν ὡς ἁπλῶς ἐργώδη διὰ ζημίαν καὶ ἀτιμίαν. >

»

^

M

#

x

x

A]

,

*

4

>

La

*



^

4

N 669 est le seul passage de l'/ade où il est fait mention d'une amende pour compenser le service armé. Cependant le vers Ÿ 297 apporte peut-être une explication : en échange d'un présent, la cavale Ethé, Echépole, un riche habitant de Sicyone

(μέγα γάρ οἱ ἔδωκε [Ζεὺς ἄφενος Agamemnon à Troie :

Ÿ 298-299) ne devra pas suivre

Y 296-297 τὴν ᾿Αγαμέμνονι δῶκ᾽ ᾿Αγχισιάδης ᾿Εχέπωλος δῶρ᾽, ἵνα μή οἱ ἔποιθ᾽ ὑπὸ "ΐλιον ἠνεμόεσσαν.

Ainsi Euchénor aurait à choisir la maladie ou la mort à la guerre. Il ne voulut pas la maladie, il ne voulut pas non plus payer de compensation au service armé. Entre tous ces maux il préféra la guerre, espérant peut-étre échapper à son sort. Mal lui en prit. 1.5. Le rapport sémantique étroit entre ἄλγος et ἀργαλέος apparaît encore à travers un emploi de l'adjectif comme épithéte

du «sort», du «destin » : αἴσῃ ἐν apyalen en X 61. Le contexte apporte

en

outre

différentes

autres

expressions

d'une

triste

destinée: Priam supplie Hector de revenir à l'intérieur des remparts:

X 59-61 πρὸς δ᾽ ἐμὲ τὸν δύστηνον ἔτι φρονέοντ᾽ ἐλέησον, δύσμορον, ὅν ῥα πατὴρ Κρονίδης ἐπὶ γήραος οὐδῷ αἴσῃ ἐν ἀργαλέῃ φθίσει, κακὰ πόλλ᾽ ἐπιδόντα.

Le sort douloureux de Priam est constitué de tous les malheurs qui l'attendent lors de la prise de Troie (cf. X 62-68) ; ce

sens de l'adjectif ἀργαλέος correspond donc à l'emploi d’aAyos dans un contexte identique, lorsque, dans ses adieux à Andromaque, Hector évoque l'esclavage futur d'Andromaque (Z 462:

P- 197).

FAMILLE

DE ἄλγος

221

1.6. ᾿Αργαλέος qualifie la « colère divine », mais pas envers les seuls mortels. Il s'agit ici encore d'un phénomène surnaturel dépassant la mesure humaine. C'est la colére de Zeus contre les prétentions des autres dieux qui veulent gouverner la guerre; Zeus a déjà provoqué la mort d'Ascalaphe, protégé d'Arés, ce qui suscite la révolte du dieu de la guerre:

O 121-122 "Ἔνθά κ᾽ ἔτι μείζων τε καὶ ἀργαλεώτερος ἄλλος 3 , 4‘ ^ # πὰρx Διὸςx ἀθανάτοισι χόλος καὶ x μῆνις ἐτύχθη. Le violent ressentiment de Zeus est exprimé par deux quasi-synonymes, χόλος et μῆνις, χόλος traduisant un sentiment spontane, une réaction immédiate, tandis que μῆνις fait le plus souvent partie du vocabulaire religieux (?*). En plus de ce procédé de renforcement de l'expressivité, la gradation de la colère est rendue par l'expression formulaire (O 121, cf. ὃ 698). D'autre part, les suffixes -repos et -iwv n'ayant pas, chez Homére, une valeur comparative, mais plutót séparative, c'est l'emploi des mots ἔτι et ἄλλος qui, au vers O 121, assume la fonction comparative et apporte véritablement à la phrase le sens d'une gradation (?5). L'évocation de la colére divine est jointe à celle de la desti-

née en Σ 119: ἀλλά € μοῖρ᾽ ἐδάμασσε καὶ ἀργαλέος χόλος " Hpns.

1.7. Cas divers: Nous citerons encore quelques cas isolés d'emplois d'ápyaAéos. Cet adjectif figure comme épithète de μνηστύς «le fait de courtiser » en f 199, ou de ἐνιπή «le reproche, la remontrance » en E 104-105 (μάλα πώς με καθίκεο θυμὸν ἐνιπῇ | ἀργαλέῃ « tu m'as profondément touché le cœur avec ton douloureux reproche x) et de ἔπος en φ 169, dans l'expression formulaire déjà analysée : δεινόν τ᾽ ἀργαλέον τε. Cette dernière construction peut être comparée à quelques exemples d'aAeyewós qualifiant des paroles désagréables ou déplaisantes pour l'interlocuteur: ἀγγελίη (B 787, Σ 17) ou ἐφημοσύνη «ordre, recommandation » (1 226); c'est probablement la valeur métrique des adjectifs ἀργαλέος et dAeyewós (respectivement -uu- ou vu-Y) qui a décidé du choix de l'épithéte.

(**) Cf. J. IRMSCHER, GÜfferzorn bei Homer, (Leipzig, 1950), pp. 6-10. (55) Cf. CHANTRAINE, G.H., t. II, p. 150.

222

FAMILLE

DE ἄλγος

Les poémes hésiodiques présentent encore quelques constructions particulières : l'adjectif est épithéte de ἔργα (Th. 602) et de πόθος (0. 66), comme expression de l'action malfaisante des femmes, ainsi que de la « maladie », νοῦσος (Of. 92, Of. 113 bis, Sc. 43), qui rappelle soit les cas de blessures ($ 1.1) soit l'expression ἀργαλέην θωήν en N 669 ($1.4); l'apparition d'dpyaAéos comme qualificatif de la région d'Ascra s'intégre, dans une certaine mesure, aux emplois de l'adjectif pour les forces de la nature (tempête en mer, par exemple) : Op. 639-640 νάσσατο δ᾽ dyx’ ᾿Ελικῶνος ὀιζυρῇ ἐνὶ κώμῃ, "Ασκρῃ, χεῖμα κακῇ, θέρει ἀργαλέῃ, οὐδέ ποτ᾽ ἐσθλῇ il s'établit prés de l'Hélicon, dans un village lamentable, Ascra, mauvais en hiver, douloureux en été, jamais favorable.

Le comparatif ἀργαλεώτερον joint à μεῖζον détermine κακόν en 8698, comme expression du mal, des méfaits que les prétendants complotent contre Télémaque ; la valeur d'ápyaAéos y est nettement « qui cause de la douleur »:

8 697-699

Αἱ γὰρ δή, βασίλεια, τόδε πλεῖστον κακὸν ein. ἀλλὰ πολὺ μεῖζόν τε καὶ ἀργαλεώτερον ἄλλο

μνηστῆρες φράζονται. Deux emplois de l’adjectif retiendront davantage notre attention par la valeur particuliére que semble leur conférer le contexte ; il s'agit des vers À 291 et y 137 où ἀργαλέος est respectivement épithéte de vaches et d'un couloir. Au cours du massacre des prétendants, Eumée garde la poterne qui relie la salle du manoir au couloir de sortie. Mélanthios déconseille à Agélaos de s'y engager: x 136-138 Οὔ πως ἐστ᾽, ᾿Αγέλαε διοτρεφές. ἄγχι yàp αἰνῶς αὐλῆς καλὰ θύρετρα, καὶ ἀργαλέον στόμα λαύρης, καί χ᾽ εἷς πάντας ἐρύκοι ἀνήρ, ὅς τ᾽ ἄλκιμος εἴη. La description des lieux nous indique de fagon précise le danger ou la difficulté qu'il y a pour les prétendants de s'échapper par cette seule et dernière issue (x 130 mia δ᾽ οἴη yiver’ ἐφορμή), issue étroite et qu'un seul homme peut barrer. L'interprétation de À 291 est moins évidente. Il s'agit de l'histoire, déjà évoquée précédemment (p. 218), du devin Mélampous qui, pour procurer à son frére la fille de Nélée,

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DE ἄλγος

223

proposa ἃ ce dernier de lui rendre les vaches ravies autrefois par Iphiclos: λ 288-292 οὐ δέ (ἐδ Νηλεὺς τῷ ἐδίδου ὃς μὴ ἕλικας βόας εὐρυμετώπους ἐκ Φυλάκης ἐλάσειε βίης ᾿Ιφικληείης ἀργαλέας, τὰς δ᾽ οἷος ὑπέσχετο μάντις ἀμύμων ἐξελάαν.

Severyns (96) propose pour cet emploi de l'adjectif la méme valeur que dans le passage précédent, à savoir « d'un abord difficile, dangereux », sens qu'il trouve encore dans un passage de la Petite Iliade (fr. IV Kinkel), comme épithète d'un port (ἔνθ᾽ 8 γ᾽ ἐς ἀργαλέον λιμέν᾽ ἵκετο νυκτὸς ἐκεινῆς) et où, après une tempéte en mer,

le sens « terrible, douloureux » ne con-

vient manifestement pas. De plus, en A 201, ἀργαλέας, rejete en début de vers aprés deux épithétes caractéristiques de la diction formulaire, semble acquérir un relief tout particulier. Une autre interprétation est proposée par Ameis-Hentze, ad loc.: ceux-ci suggérent de sous-entendre aprés l'adjectif l'infinitif e&eAdav qui figure au vers suivant aprés ὑπέσχετο; dans ce cas, construit avec un infinitif complément, dpyaAéos aurait la valeur caractéristique « difficile à » que nous étudierons dans la deuxiéme partie de ce chapitre. Une objection peut être émise à cette dernière hypothèse : habituellement la forme elliptique suit l'énoncé complet plutôt qu'elle ne le précède.

Remarque Nous

sur les traductions ἃ ἀργαλέος

nous sommes

tenue aux

traductions « douloureux » et, dans

les derniers passages étudiés, « dangereux » ou « difficile » de l'adjectif ἀργαλέος, et cela pour la clarté de l’exposé, bien que « pénible » puisse fort bien convenir. Doivent, par contre, être rejetées comme imprécises les traductions « mauvais, fâcheux, funeste » (exemple : « dans une panique funeste » Mazon en P 667), « farouche » pour le vent (exemple: Mazon en N 795), « rude, cruel » (exemple : « la dure amende achéenne » Mazon en N 669; «un mot terriblement cruel » Bérard en φ 169) etc. Même dans les contextes où nous avons reconnu une connotation d'« effroi », d'« épouvante », la valeur « qui cause de la douleur » reste nettement sensible pour ἀργαλέος.

de

(2 Sur un sens de l'adjectif ἀργαλέος, Mélanges E. Boisacq, t. II, Annuaire l'Institut de Philologie et d'Histoire Orientales et Slaves, t. VI (1938),

PP- 239-241.

224

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DE ἄλγος

2. "Apyakeos « difficile » Les emplois ἀ᾿ ἀργαλέος étudiés jusqu'ici présentent en général d'étroits rapports avec la valeur définie pour ἄλγος : souffrance infligée par un phénomène, un événement ou une volonté surnaturels, supérieurs à l'homme et que celui-ci subit malgré lui. Telle est la signification avec laquelle s'accorde la construction d'apyaAéos comme épithéte du vent ou de la tempéte, de l'emprisonnement, de la colére divine ou du destin, par exemple, ainsi que la fréquente allusion à une intervention des dieux. 'ApyaAéos sert donc essentiellement à qualifier fout ce qui dépasse la mesure de l'homme. L'évolution sémantique au sens de « difficile » que nous observerons ci-dessous s'explique donc naturellement. On pourrait encore évoquer, pour ce développement sémantique, un phénomène linguistique général ; une évolution comparable s'observe, en effet, en francais pour le mot « pénible » («un chemin pénible à gravir ») ou pour « douloureux » (« J'ai obtenu l'argent, mais cà a été plutôt douloureux ») (97). Il nous semble cependant que, dansle cas particulier d'ápyaAéos, une telle explication est insuffisante et ne tient pas compte de la valeur propre de l'adjectif. Les premiers indices d'une telle valeur peuvent étre discernés en x 137 et À 291, à travers la signification « dangereux, d'un abord difficile ». En fait le seul critère décisif pour cette acception est la construction de l’adjectif avec un infinitif complément. Cette

valeur

est

ainsi

attestee

en

M63:

Polydamas

dissuade Hector de franchir le fossé du mur achéen avec les chevaux :

M 62-66 »

,

\

_!

,

,

»

1

*

.

ἀφραδέως διὰ τάφρον ἐλαύνομεν ὠκέας ἵππους ἡ δὲ μάλ᾽ ἀργαλέη περάαν' σκόλοπες γὰρ ἐν αὐτῇ ὀξέες ἑστᾶσιν, ποτὶ δ᾽ αὐτοὺς τεῖχος ᾿Αχαιῶν' ἔνθ᾽ οὔ πως ἔστιν καταβήμεναι οὐδὲ μάχεσθαι ἱππεῦσι στεῖνος γάρ, ὅθι τρώσεσθαι ὀίω. Le fossé est décrit en détail dans les vers précédents qui apportent pour la valeur d’apyaAdos quelques éléments de détermination importants:

(5 gaise,

Cf. P. RoBERT,

Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue fran-

Les mots et les associations d'idées, (Paris,

1954), s.v. douloureux.

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DE ἄλγος

225

M 52-59

ἀπὸ γὰρ δειδίσσετο τάφρος εὐρεῖ᾽͵ οὔτ᾽ ἄρ᾽ ὑπερθορέειν σχεδὸν οὔτε περῆσαι ῥηιδίη" κρημνοὶ γὰρ ἐπηρεφέες περὶ πᾶσαν ἕστασαν ἀμφοτέρωθεν, ὕπερθεν δὲ σκολόπεσσιν

ὀξέσιν ἠρήρει, τοὺς ἵστασαν υἷες ᾿Αχαιῶν πυκνοὺς καὶ μεγάλους, δηίων ἀνδρῶν ἀλεωρήν᾽ ἔνθ᾽ οὔ κεν ῥέα ἵππος ἐύτροχον ἅρμα τιταίνων ἐσβαίη, πεζοὶ δὲ uevoiveoy εἰ τελέουσι. Outre la description du systéme défensif imaginé par les Achéens et qui montre suffisamment la difficulté de l'entreprise projetée par Hector, ce passage témoigne une confusion constante entre l'usage de la cavalerie et celle des chars. Ed. Delebecque (38) notamment a montré comment, par souci de rendre fidèlement une époque déjà vieille de plusieurs siècles pour lui, le poéte a, dans l'ensemble, effacé de l'épopée l'usage, connu de son temps, de la cavalerie montée dans les

combats. Mais souvent le vocabulaire le trahit et plus d'une

fois ἵπποι (remplaçant

peut-être un féminin

-myc. i-qi-ja) mémes.

non

Ainsi,

dans

désigne

le passage

*mmia « char »

le char, mais les chevaux

eux-

étudié,

n'est

ὑπερθορέειν

(M 53)

compréhensible qu'appliqué à la cavalerie, mais &oßain (M 59) désigne l'action du char qui descend dans le fossé pour remonter de l'autre côté et ἵππος... ἅρμα τιταίνων (M 58) indique clairement un attelage. Au vers M 63, ἀργαλέη περάαν laisse donc dans l’incertitude: s'agit-il de chars ou de chevaux montés? Nous

observons,

en outre,

dans

cet extrait,

l'expression

adverbiale ῥέα « facilement » (M 58) et surtout la locution οὔτε περῆσαι βηιδίη (M 54) qui reproduit exactement pour le sens et la construction l'adjectif ἀργαλέη en M 63 et en confirme, sans doute possible, la valeur « difficile ».

Dans son acception « difficile », ἀργαλέος accompagné d'un infinitif complément présente les types de construction suivants: I9 ἀργαλέος est attribut du sujet, ce sujet étant un dieu en

A 589, ὃ 397 et Op. 484 (l'« esprit de Zeus »), avec datif « éthique » dans les trois cas, un « fossé », τάφρος, dans le passage

analysé ci-dessus (M 63) ou la « réputation », φήμη (Op. 762) ; 29 Plus

généralement,

ἀργαλέος

forme

une

impersonnelle, au nominatif neutre singulier, suivie

expression de l'infi-

nitif ou d'une proposition infinitive: (**) Le cheval dans l’Iliade, (Paris, 1951), pp. 76-86. Cf. aussi D. 1. N. Lxx. B.I.C.S., t. VI (1959), pp. 8-17; T. B. L. Wesster, From Mycenae to Homer,

pP- 58 sqq., 103 sqq.

226

FAMILLE

DE

ἄλγος

a. Le verbe ἐστί ne figure que dans 3 cas (M 410, Y 356, P 252), dans la formule ἀργαλέον δέ μοί ἐστι (en M 410 et Y 356: ἀργαλέον δέ μοί ἐστι καὶ ἰφθίμῳ περ ἐόντι), avec datif

« éthique » μοί; b. Le plus souvent, dpyaAéov constitue une phrase nominale, ce qui peut s'expliquer partiellement par le caractère de vérité générale qu'y revêt assez souvent l'expression (99). Cette construction s'emploie généralement sans datif « éthi-

que» (M 176, O 140, Y 368, ® 498, β 244, n 241, v 15, x 88, +221, Th. 369): la personne concernée figure, en effet, souvent à l'accusatif comme sujet de la proposition complétive à l'infinitif. En Y 368, l'infinitif μάχεσθαι est sous-entendu. Le datif « éthique » est exprimé en Ÿ 791, v 312.

2.1. Dans le premier type de construction, dpyaAéos, attribut du sujet, se rapporte à une situation précise : l'opposition entre hommes et dieux ou la suprématie d'un dieu sur les autres dieux. L'adjectif se présente dans la formule suivante: «un dieu est difficile à (combattre, vaincre) ». Ce type de contexte est évidemment caractéristique d'dAyos et de nombreux emplois d'apyaAéos étudiés jusqu'à présent. Héphaistos conseille à Héra la résignation devant Zeus: A 589 ἀργαλέος yàp ᾿Ολύμπιος ἀντιφέρεσθαι.

Ménélas demande à la nymphe Idothée le moyen d’interroger Protée:

8 397

ἀργαλέος ydp τ᾽ ἐστὶ θεὸς βροτῷ ἀνδρὶ δαμῆναι.

2.2. Les emplois α᾽ ἀργαλέον comme expression impersonnelle se répartissent en quelques types de contextes définis qui tous présentent une situation, un événement dépassant la mesure ou les possibilités de l'homme, d'un individu isolé. 2.2.1. La confrontation entre hommes dessus,

se retrouve

dans

la tournure

dans deux passages, fantôt pour pour une capacité intellectuelle :

(**)

Cf. BENVENISTE,

B.S.L.,

t. XLVI

une

(1950),

et dieux, évoquée ci-

impersonnelle

épreuve

pp.

19-36.

d'apyaAéov,

physique,

tantôt

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DE ἄλγος

227

C'est la difficulté pour un humain de reconnaitre la présence d'un dieu: Ulysse à Athéna:

y 312-313 ᾿Αργαλέον oe, θεά, γνῶναι βροτῷ ἀντιάσαντι καὶ pal’ ἐπισταμένῳ᾽ σὲ γὰρ αὐτὴν παντὶ ἐΐσκεις ou de pénétrer les desseins des dieux :

Op. 483-484

ἄλλοτε δ᾽ ἀλλοῖος Ζηνὸς νόος αἰγιόχοιο, ἀργαλέος δ᾽ ἄνδρεσσι καταθνητοῖσι νοῆσαι. La toute-puissance divine est particuliérement évoquée en Y 367-368, oü est sous-entendu l'infinitif μάχεσθαι, reprenant la forme μαχοίμην:

Y 367-368

καί κεν ἐγὼν ἐπέεσσι καὶ ἀθανάτοισι μαχοίμην᾽ ἔγχεϊ δ᾽ ἀργαλέον, ἐπεὶ ἦ πολὺ φέρτεροί εἰσιν.

2.2.2. 'ApyaAéov exprime particulièrement la difficulté de se battre seul contre plusieurs (M 410, Y 356, β 244, π 88), et cela notamment par l'expression formulaire ἀργαλέον δέ μοί ἐστι καὶ ἰφθίμῳ περ ἐόντι (M 410, Y 356). Il est interessant de noter la reference A la puissance des dieux, eux-mémes incapables d'affronter une telle lutte, ce qui renforce l'idée de difficulté et celle de la faible mesure humaine:

Y 358-359

οὐδέ κ᾽ " Apys, ὅς περ θεὸς ἄμβροτος, οὐδέ κ᾽ ᾿Αθήνη

τοσσῆσδ᾽ ὑσμίνης ἐφέποι στόμα καὶ πονέοιτο.

Nous joindrons à ce type de contexte le vers V 791, oü il s'agit également de capacité physique :

Y 791-792

ἀργαλέον δὲ ποσσὶν ἐριδήσασθαι ᾿Αχαιοῖς, εἰ μὴ ᾿Αχιλλεῖ.

2.2.3. ᾿Αργαλέον s'applique à une activité intellectuelle (M 176, Ἢ 214,

* 221,

Th. 369,

cf. P 252) : la difficulté de faire l'exposé

complet d'une histoire, soit à cause de la quantité des événements à raconter, soit à cause de l'oubli qu'y a semé le temps (τόσσον χρόνον ἀμφὶς ἐόντα τ 221) ou encore la difficulté de discer-

228

FAMILLE

ner les ἕκαστον oü l'art parole,

DE

ἄλγος

chefs dans la mélée (ἀργαλέον δέ μοί ἐστι διασκοπιᾶσθαι P 252). Nous retiendrons particuliérement le vers M 176, du conteur, et plus précisément du poéte qui prend ici la est considéré comme un privilège des dieux : ἀργαλέον δέ με ταῦτα θεὸν ὡς πάντ᾽ ἀγορεῦσαι. Il faut remarquer ἃ ce propos que ce vers appartient ἃ un passage contesté depuis l'antiquité. Particulièrement le vers M 176 ne semble pas à sa place ici, quand le poéte n'a encore donné aucune description des combats auxquels il fait allu-

sion: cf. schol.

A ad M 175: γελοῖον δὲ καὶ τὸ « ἀργαλέον δέ με

ταῦτα θεὸν ds πάντ᾽ ἀγορεῦσαι » τί γὰρ εἴρηται ἤδη τῆς τειχομαχίας ; ... ἠθετοῦντο δὲ καὶ παρὰ ᾿Αριστοφάνει᾽ παρὰ Ζηνοδότῳ δὲ

οὐδὲ ἐγράφοντο. Nous joindrons encore ἃ ce type de contexte ἀργαλέον γὰρ ἕνα προικὸς χαρίσασθαι « car il est difficile d'étre seul à faire la faveur d'un présent » (v 15), vers dans lequel il s'agit plutôt de la difficulté matérielle à faire face seul à un événement. 2.2.4. Hésiode évoque le caractére capricieux et redoutable de la renommée, dans un passage oü se trouvent opposés, de facon révélatrice, les adjectifs ἀργαλέη, χαλεπή, d'une part, et, d'autre part, κούφη et ῥεῖα: Op. 760-762 δεινὴν δὲ βροτῶν ὑπαλεύεο φήμην. φήμη γάρ τε κακὴ πέλεται, κούφη μὲν ἀεῖραι, ῥεῖα μάλ᾽, ἀργαλέη δὲ φέρειν, χαλεπὴ δ᾽ ἀποθέσθαι Évite la redoutable réputation des hommes; car la réputation est mauvaise, elle est légère à enlever, vraiment facile, mais pénible ἃ supporter et difficile à abandonner.

2.2.5. La puissance des dieux elle-méme a des limites : Particuliérement, ἀργαλέον concerne la confrontation entre

le dieu supréme, Zeus, et les autres dieux: Hermés à Létó:

Φ 498-499

Λητοῖ, ἐγὼ δέ τοι οὔ τι μαχήσομαι" ἀργαλέον δὲ πληκτίζεσθ᾽ ἀλόχοισι Διὸς νεφεληγερέταο. Dans ce contexte, ἀργαλέον (traduit d’ailleurs « il est dangereux » par Mazon) contient nettement une connotation de peur, de danger devant la réplique possible de Zeus, sens déjà

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DE ἄλγος

229

observé pour certains emplois ἀ᾽ ἀργαλέος épithète, notamment en corr&lation avec δεινόν (pp. 215 sqq.). Athena retient Arès qui veut venger son fils Ascalaphe, tué par la volonté de Zeus: elle évoque particuliérement le destin

mortel et inéluctable des hommes: O 139-141 ἤδη ydp τις τοῦ γε βίην καὶ χεῖρας ἀμείνων

3) πέφατ᾽, 7) καὶ ἔπειτα πεφήσεται" ἀργαλέον δὲ πάντων ἀνθρώπων ῥῦσθαι γενεήν τε τόκον τε. Car il en est quelque meilleur que lui par la force et les bras qui a déjà été tué ou qui le sera par la suite. Il est difficile de protéger la descendance et les enfants de tous les hommes.

Concluston

' ApyaAMéos occupe dans le vocabulaire épique de la douleur une place primordiale comme expression adjective, cette importance étant due partiellement à la valeur prosodique du mot (-vu-) remarquablement adapté à la structure de l'hexamétre, comme tous les dérivés en -aAéos d'ailleurs. De plus, cet adjectif peut intervenir dans un assez large éventail de contextes, correspondant aux emplois de la plupart des substantifs de la douleur. Malgré cette grande faveur, ἀργαλέος conserve, dans la majorité de ses attestations, des liens sémantiques très étroits avec ἄλγος, cela non seulement comme épithète de la mer ou du vent, de la destinée humaine, de l’emprisonnement, mais aussi dans son acception « difficile » : ἀργαλέος qualifie toute chose, tout événement qui dépasse la mesure de l'homme, qui lui est infligé malgré sa volonté et contre lequel il n'a aucun recours ; dans une certaine mesure, un dieu peut se retrouver dans cette même situation face

au dieu suprême, Zeus. Particulièrement évocatrices de la valeur de l'adjectif sont donc les nombreuses interventions divines.

II. ᾿Αλεγεινός Moins représenté qu'ápyaAéos, mais malgré tout assez fréquent, l'adjectif aAeyewös, forme épique pour dAyewós exigée par des raisons métriques (199), offre des conditions d'emplois semblables, dans l'ensemble, à celles observées pour ἀργαλέος. (1**)) Cf. notamment SzEMERÉNYI, Syncope, pp. 148 sqq.; RiscH, Woribildung, $$ 35 d et 31 g, note 68; SEILER, s.v. dAeyewós dans L.fgr.E.; CHANTRAINE, s.v. ἄλγος.

230

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DE ἄλγος

L'acception «difficile à», avec un infinitif complétif, est attestée deux fois, dans une expression formulaire (K 402, P 76) et semble étre une extension sémantique exceptionnelle;

ce sens n'est d'ailleurs plus attesté en grec post-homérique. Une autre remarque s'impose : dAeyewós est ἐγὲς souvent épithète de « noms d'action» féminins en -in ou -σύνη (exemple: πυγμαχίη, παλαισμοσύνη) ; cet adjectif semble donc convenir davantage qu'ápyaAeós à des expressions abstraites. I. 'AÁAeyewós qualifie un effort physique: πυγμαχίη «le pugilat » (V 653), παλαισμοσύνη « la lutte » (W701, 0 126), eipeoin (x 78) «le fait de ramer », cela sans autre détermination

sémantique,

si ce n'est en

x 78 la description de l'épuisement des rameurs:

τείρετο δ᾽ ἀνδρῶν θυμὸς Um’ eipeoins ἀλεγεινῆς. Cet

emploi

d'dAeyewós

correspond

à

celui

d'a

fos

comme épithéte de κάματος, par exemple, en N 85 (p. 213). 'ApyaMos se rapporte cependant directement à l'état de fatigue, dAeyewós, au contraire, à l'action qui la cause.

2. Comme ἀργαλέος, dAeyewós concerne les épreuves de la guerre : μάχη (en T 46 et δηρὸν δὲ μάχης ἐπέπαυτ᾽ ἀλεγεινῆς en Σ 248 et Y 43), "Apns (N 569), αἰχμή et, sur le modèle de celui-ci, ὀδύνη (αἰχμὴ δὲ διαμπερὲς ἦλθ᾽ ἀλεγεινή «la pointe le traverse de

part en part, douloureuse » en E 658 οἱ ὀδύνη

δὲ διὰ χροὸς ἦλ-

θ᾽ ἀλεγεινή en A 398), construction qui renforce, par redondance (ὀδύνη et ἀλεγεινή), la notion de douleur lancinante et localisée exprimée par ὀδύνη. En N 569, "Apns figure comme personnification de la souffrance des blessés aux combats: il s'agit de la blessure au basventre, endroit particuliérement vulnérable pour les guerriers homériques :

N 567-569

Μηριόνης δ᾽ ἀπιόντα μετασπόμενος βάλε δουρὶ αἰδοίων τε μεσηγὺ καὶ ὀμφαλοῦ, ἔνθα μάλιστα γίνετ᾽ "Apos ἀλεγεινὸς ὀιζυροῖσι βροτοῖσιν. Cependant, par la personnification et le rapprochement de ὀιζυροῖσι βροτοῖσι, le poéte donne aux souffrances de la guerre une dimension universelle: tous les maux qu’Ares inflige à la masse souffrante des mortels. 3. En concurrence encore avec ἀργαλέος, dÀeyewós qualifie les ter-

mes ῥέεθρα (P 749), κύματα ((2 8, 0 183, v 9r, v 264), ainsi que mvoin en

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DE ἄλγος

231

5 395. Dans le vers formulaire ἀνδρῶν re πτολέμους ἀλεγεινά τε κύματα meipwv qui complete une expression du type ἄλγεα πάσχω (πολλὰ γὰρ

ἔτλην en θ 182, πολλὰ πάθ᾽ ἄλγεα en v 90, πάθον (-ev) ἄλγεα en v 263 et Q 7), ἀλεγεινά porte pour le sens à la fois sur mroAduovs et κύματα. L'adjectif intervient ainsi dans une comparaison entre les

cris des combattants et une tempéte:

& 394-395 et 400

οὔτε θαλάσσης κῦμα τόσον βοάᾳ ποτὶ χέρσον ποντόθεν ὀρνύμενον πνοιῇ Βορέω dAeyewiy ὅσση ἄρα Τρώων καὶ ᾿Αχαιῶν ἔπλετο φωνή (19). L'action des deux Ajax à l'arriére des combats est comparée à celle d'un éperon qui brise les flots des torrents: l'épithète ἰφθίμων appliquée au complément ποταμῶν renforce ici l'aspect violent et méme menagant du torrent :

P 749-751

ὅς re καὶ ἰφθίμων ποταμῶν ἀλεγεινὰ ῥέεθρα ἴσχει, ἄφαρ δέ τε πᾶσι ῥόον πεδίον δὲ τίθησι πλάζων᾽ οὐδέ τί μιν σθένεϊ ῥηγνῦσι ῥέοντες. Il est possible, d’autre part, que dans ce contexte precis, les épithétes ἴῴθιμος et ἀλεγεινός respectivement fréquentes pour des guerriers (exemple: A 3) et pour des expressions de la guerre (μάχη ἀλεγεινή) sont appelées par suite d'une confusion entre les deux termes de la comparaison. 4. Il s'agit encore de toute parole désagréable ou défavorable pour

l'interlocuteur : ayyeAin (B 787, Σ 17), ἐφημοσύνη (y. 226): c'est, par exemple, Antiloque annongant à Achille la mort de Patrocle: Z 17: φάτο δ᾽ ἀγγελίην ἀλεγεινήν.

L’expression

ἀγγελίην ἀλεγεινήν est d’ailleurs reprise avec

l'épithéte Avypós aux vers suivants:

Σ 18-19

ἦ μάλα λυγρῆς

πεύσεαι ἀγγελίης, 7] μὴ ὥφελλε γενέσθαι.

En u 226-227 καὶ τότε δὴ Κίρκης μὲν ἐφημοσύνης ἀλεγεινῆς λανθανόμην (195) En & 395, dans l'expression πνοιῇ Βορέω ἀλεγεινῇ, le génitif Βορέω qui peut provenir d'une forme plus ancienne Bopdä’ est probablement la modernisation d'une ancienne formule attestée, par exemple, dans πνοιὴ Βορέαο φέρῃσιν {>< 507). Cf. HoEksTRA, Homeric modifications, pp. 31 sqq.; CHANTRAINE, G.H., t. I, pp. 64-65.

232

FAMILLE

DE ἄλγος

ἐφημοσύνη ἀλεγεινή se rapporte notamment

aux vers p. 118-

120, dans lesquels Circé avertissait Ulysse des dangers qu'il aurait à affronter (Scylla):

ἡ δέ τοι οὐ θνητή, ἀλλ᾽ ἀθάνατον κακόν ἐστι, δεινόν τ᾽ ἀργαλέον τε καὶ ἄγριον οὐδὲ μαχητόν᾽

οὐδέ τις ἐστ᾽ ἀλκή" φυγέειν κάρτιστον ἀπ᾽ αὐτῆς. 5. ᾿Αλεγεινός est particulièrement épithéte de diverses « mauvaises actions» ou de «défauts»: κακορραφίη «le complot » (O 16, μ 26), ῥυστακτύς «les mauvais traitements » (o 224), ὑπερβασίη «le méfait » (y 206, cf. fr. 386), μαχλοσύνη «la lascivité », «la lubricité » de Päris

(Q 30) et aussi dynvopim «la bravoure » (X 457): Exemple: Circé indique à Ulysse le chemin à suivre: u 26-27 ἵνα μή τι κακορραφίῃ ἀλεγεινῇ ἢ ἁλὸς 7]. ἐπὶ γῆς ἀλγήσετε πῆμα παθόντες passage dans lequel sont multipliees les expressions de la souffrance ἃ laquelle se rapporte ἀλεγεινῇ. Télémaque souhaite punir les méfaits des prétendants:

Y 206-207 τίσασθαι μνηστῆρας ὑπερβασίης ἀλεγεινῆς, ot τέ μοι ὑβρίζοντες ἀτάσθαλα μηχανόωνται. En verite, plus qu’un simple mefait, ὑπερβασίη, comme le souligne d'ailleurs le vers y 207, désigne une action qui dépasse la mesure de ce qui est admis ou qui enfreint l'ordre

établi (19). La « bravoure » d'Hector peut étre qualifiée de « douloureuse » par l'évocation du deuil que susciteront pour les Troyens les excès de son héroisme ainsi que par les craintes qu'ils font naître chez Andro-

maque:

X 457-459

καὶ δή μιν καταπαύσῃ ἀγηνορίης ἀλεγεινῆς,

N μιν ἔχεσκ᾽, ἐπεὶ οὔ ποτ᾽ ἐνὶ πληθυῖ μένεν ἀνδρῶν, ἀλλὰ πολὺ προθέεσκε, τὸ ὃν μένος οὐδενὶ εἴκων. Le terme ἀγηνορίη qui apparaît trois fois dans l'Z/#ade pour décrire un trait de caractére d'un individu, s'applique tantót à Hector (M 46 ἀγηνορίη δέ μιν ἔκτα et X 457), tantôt à Achille

(I 700) (19). Il se rapporte non pas à un fait particulier et (1*3?) Cf. GERNET, La pensée juridique et morale, pp. 3-13. (1**) Cf. M. Correy, B.I.C.S., t. III (1965), pp. 31-38, particulièrement 3334; Lessico politico dell'epica greca arcaica, s.v.

FAMILLE

DE

ἄλγος

233

momentane, mais au comportement habituel du sujel, ce qui, dans le cas d'Hector, est suggéré par les imparfaits μένεν et προθέεσκε (X 458-459). Cette qualité, et les conséquences nefastes qu'elle entraine, est par ailleurs évoquée à diverses reprises dans l’/iiade, par exemple, dans les adieux d'Andromaque: φθίσει σε τὸ σὸν μένος « ta fougue te perdra » (Z 407) et dans la réponse d'Hector:

Z 444-445

ἐπεὶ μάθον ἔμμεναι ἐσθλὸς αἰεὶ καὶ πρώτοισι μετὰ Τρώεσσι μάχεσθαι. Ι,᾿ἀγηνορίη est donc un trait de caractère constant, présenté particuliérement sous son aspect défavorable ou funeste, comme un excès.

Dans le cas de Pâris, les méfaits de la μαχλοσύνη concernent essentiellement les Troyens que, par le rapt d'Hélène, Alexandre a entraînés dans l’engrenage infernal de la vengeance et de la guerre ; ce peut être aussi une allusion au sort peu enviable de Páris qui se voit déshonoré et sans cesse raillé ou blâmé par les siens (194) :

Q 30 τὴν δ᾽ ἤνησ᾽ 1j οἱ πόρε μαχλοσύνην ἀλεγεινήν. 6. Divers:

᾿Αλεγειυός est encore épithéte de deux termes: νηπιέη «l'enfance » (I 491) et πυρή « le bücher », dans l'expression formulaire πυρῆς ἐπιβάντ᾽ (ἐπέβησ᾽) ἀλεγεινῆς (A 99, I 546). Plus que l'enfant lui-même, dAeyewós concerne surtout l'éducateur et évoque toutes les peines, tous les soucis que lui donne l'enfant: Phénix à Achille:

I 490-492

πολλάκι μοι κατέδευσας ἐπὶ στήθεσσι χιτῶνα Ν E] " οἴνου ἀποβλύζων ἐν> νηπιέῃ43 dAeyewf ^. ὡς ἐπὶ σοὶ μάλα πόλλ᾽ ἔπαθον καὶ πόλλ᾽ ἐμόγησα. 2

1

-

7. L’acception « difficile » qui apparait dans deux expressions formulaires (K 402 cf. P 76, Καὶ 402-403 = P 76-77) se rapporte aux chevaux d'Achille et est marquée surtout par la construction avec un infinitif complément, comme dans le cas d'dpyaAéos

« difficile ». (19) Nous ne pensons cependant pas qu'il faille discerner dans cet emploi d'dAeyewós la notion de repentir évoquée par CUNLIFFE, s.v.: « bringing repentance in its wake ». Voir aussi l'interprétation de F. ROBERT, Homère, (Paris, 1950), pp. 234-236.

234

FAMILLE

DE ἄλγος

Cet emploi de l’adjectif rappelle, d'autre part, celui d’apyaden « difficile » comme épithéte de τάφρος (en M 63: p. 225) dans un passage où il est précisément question de cavalerie : P 76-78 οἱ δ᾽ ἀνδράσι ἄλλῳ γ᾽

(les chevaux d’Achille) : ἀλεγεινοὶ γε θνητοῖσι δαμήμεναι ἠδ᾽ ὀχέεσθαι, 3 ᾿Αχιλῆι, τὸν ἀθανάτη τέκε μήτηρ.

᾿Αλεγεινός dans la littérature post-homérique L’adjectif, sous la forme ἀλεγεινός ou ἀλγεινός, est propre à la poésie; il reparait notamment dans la poésie alexandrine: Callimaque, Hymne à Délos, v. 239 ἡ δ᾽ dAeyewóv ἀλαστήσασα προσηύδα Mais Héra s'écria dans sa douleur indignée (trad. E. Cahen).

Chez les tragiques, l'adjectif a le plus souvent la valeur transitive, «qui cause de la douleur », observée dans l'épopée: Sophocle, (Edipe-Roi, vv. 1529-1530 μηδέν᾽ ὀλβίζειν, πρὶν ἂν τέρμα τοῦ βίον περάσῃ μηδὲν ἀλγεινὸν παθών. Gardons-nous d'appeler jamais un homme heureux, avant qu'il ait franchi le terme de sa vie sans avoir subi un chagrin (trad. P. Mazon).

Euripide, Médée, vv. 1036-1037

Σφῷν yàp ἐστερμημένη

λυπρὸν διάξω βίοτον ἀλγεινόν τ᾽ ἐμοί

Sevrée de vous, je traînerai une vie de peine et de chagrin (trad. L. Méridier).

On observe cependant, rarement éprouve de la douleur »: exemple:

il est vrai, un sens passif « qui

Sophocle, Œdipe à Colonne, vv. 1663-1664 ᾿Ανὴρ yàp οὐ στενακτὸς οὐδὲ σὺν νόσοις ἀλγεινὸς ἐξεπέμπετ᾽ Il n'est pas parti escorté de plaintes, ni dans les souffrances de la maladie (trad. Mazon).

Tout comme dpyaAeós, dÀAeyewós se présente donc nettement comme un adjectif caractéristique de la langue poétique, artificielle, propre surtout à l'épopée.

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DE ἄλγος

235

Remarque sur ἀργαλέος et ἀλεγεινός : Malgre quelques cas de synonymies, ἀργαλέος et ἀλεγεινός se distinguent par leurs conditions d'emploi métrique. ᾿Αλεγεινός figure, en effet, le plus souvent en 5f, (25 fois) et en 3f,

(6 fois), soit dans la deuxième partie de l'hexamätre

(T,, ὃς,

P4) (1°). En 5f,, aAeyewós se situe dans le κῶλον après diérèse bucolique (by) : type : P 76

ἵππους

Αἰακίδαο

δαΐῴρονος" [οἱ δ᾽ ἀλεγεινοί

ou après césure troisième trochaique (T,) : type: X 457 καὶ δή μιν καταπαύσῃ [ἀγηνορίης ἀλεγεινῆς ou type : B 787 πὰρ Διὸς αἰγιόχοιο [σὺν ἀγγελίῃ ἀλεγεινῇ. Plus rarement, ἀλεγεινός, en 5f,, se situe dans le κῶλον P, : exemple : I 491 οἴνου ἀποβλύζων [ἐν νηπιέῃ ἀλεγεινῇ. En 3f,, l'adjectif commence le κῶλον P, (aprés césure penthémimère) :

exemple : v 264 [dAeyewd re κύματα πείρων. Au contraire, ἀργαλέος se trouve généralement en IF (16 fois) et en 2F (27 fois), soit dans la première partie de l'hexamètre

(b, ou P). Les types sont les suivants : en 2F : exemple : P, : o 232 δεσμῷ ἐν ἀργαλέῳ | h,:N 669 τῶ ῥ᾽ ἅμα τ᾽ ἀργαλέην θωήν | Ti: u 119 δεινόν 7’ ἀργαλέον τε! en 5F : exemple : b, : Y 791 [ἀργαλέον δέ P,:8 393/807)» ὁδὸν ἀργαλέην (19. Nous adoptons œuvre, pp. 49-72: P = césure principale T = césure principale t = césure accessoire h = césure accessoire b = césure accessoire T, indique la première deuxiéme partie aprés

les signes de A. SEVERYNS, penthémimère ; trochaique; trihémimére; hephthémimére ; bucolique ; | partie de l'hexamétre avant la césure, etc.

Homère

césure

re. II. Le poète et son

trochaique,

T, la

236

FAMILLE

DE

ἄλγος

Étant donné que ἀργαλέος a le plus souvent la valeur métrique —vv-, cette localisation dans la première partie de l'hexamétre s'accorde avec la position préférentielle que lui reconnait

O'Neill (199). Les emplois des adjectifs ἀργαλέος et dAeyewós ne sont cependant pas limités par ces positions dans le vers, puisque, comme l'a montré A. Severyns (97), les κῶλα sont suceptibles de nombreuses transformations: P, et T, ou P, et T, peuvent engendrer b,, etc. Dans le cas qui nous intéresse, dAeyewós ne peut cependant, pour la

métrique, remplacer ἀργαλέος dans la formule ἀπὸ δ᾽ ἕλκεος ἀργαλέοιο (A 812, II 528), par exemple; inversement, ἀργαλέος ne peut se substituer à dAeyewós dans les autres paradigmes.

III. θυμαλγής L'adjectif θυμαλγής, composé sur θυμός qui est, comme

nous

l'avons déjà signalé, l'indication exclusive, à une exception prés,

du siége du sentiment exprimé par ἄλγος, est d'emploi nettement moins étendu qu'dpyaAéos et dAeyewós. Comme la plupart des composés formés sur θυμός, il s'agit d'une formation de caractère nettement poétique ; nous en citerons ces quelques témoignages : θυμοδακὴς μῦθος «une parole qui mord le cœur » (0 185), ἔριδος θυμοβόροιο «une querelle qui ronge le cœur» (H 301), χρήματα duunpea « des biens agréables » (x 389), etc. Les emplois de cet adjectif forment un ensemble trés cohérent ; il s'inscrit, en effet, dans quelques types formulaires définis et se comporte comme l'équivalent sémantique tantôt d'dpyaAéos tantôt d'aAeyewós, mais revêtu d'une valeur métaphorique, expressive trés sensible. Une seule construction lui est particuliére : comme épithéte de λώβη.

Nous observons. entre autres, les modèles formulaires suivants : χόλον θυμαλγέα (I 260, suivi de πέσσει, -wv en A 513, 1565) Außns ἴσχεσθαι θυμαλγέος (c 347, υ 285, ... τινύμενος... ὦ 326), sur le modele duquel est aussi construit, à la méme position initiale du vers, ὕβριν ἀγασσάμενος θυμαλγέα (ψ 64), À μάλα τοῦτο ἔπος θυμαλyes ἔειπες (x 69, ψ 183). (194) The Localization of metrical Word-Types in the Greek Hexameter, Yale Classical Studies, t. VIII (1962), tableau 15, p. 144. (15 Homère, t. II, Le poète et son œuvre, pp. 49-72; voir aussi A. HOEKSTRA, Homeric Modifications, surtout pp. 116-121.

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DE ἄλγος

237

Plutöt que de passer en revue chaque contexte du terme, nous chercherons à établir quelques paralléles avec les autres expres-

sions adjectives de la douleur. Comme ἀργαλέος (en Σ 119, O 121), θυμαλγής est épithéte de χόλος (A 513, 1260, 565, fr. 318), cela chaque fois dans le cas d'Achille;

il s'agit

vraisemblablement

d'un

emploi

exfressif,

caractéristique du personnage. En A513 et 1565, χόλος est complément du verbe πέσσω « digérer, cuver sa colère », selon un sens figuré, dérivé de « faire cuire, faire mürir » (198), Qualifiant une parole déplaisante ou défavorable à l'interlo-

cuteur (ἔπος en x 69, 4 183 et μῦθος en 0 272), θυμαλγής s'apparente surtout à dAeyewós (ἀγγελίη en B 787, Σ 17 et ἐφημοσύνη en μ 226), mais aussi à ἀργαλέος (ἐνιπή en € 105) ; θυμαλγέι δεσμῷ (x 189), repris par ὁλοῷ évi δεσμῷ en y 200, évoque δεσμῷ ev ἀργαλέῳ (o 232, 444, cf. À 293) ; καμάτῳ θυμαλγέι (o 118) correspond à l'expression dpyaAé» καμάτῳ (N 85). Nous observons particulièrement dans ce dernier exemple que l'adjectif et, de facon générale, le substantif Quuós ne sont pas limités aux phénoménes psychiques ; nous trouvons ici un reflet de la mentalité homérique par laquelle semblent toujours étroitement associées réactions émotionnelles et sensations purement physiques, ce que nous avons déjà observé, au cours de l'analyse ἀ᾽ ὀδύνη. Seul l'emploi de θυμαλγής comme épithéte de λώβη présente une originalité caractéristique de cet adjectif, due peut-étre, ici

encore, à l'emprise de la diction formulaire (o 347, υ 285, w 326). Cette expression s'applique particulièrement, dans l'Odyssée, aux méfaits des prétendants à Ithaque, de méme que üßpıv θυμαλγέα en ψ 64. Formé à

partir de l'affinité particuliére qui, nous l'avons vu,

relie fréquemment ἄλγος et θυμός, θυμαλγής est donc un composé possessif de valeur poétique, métaphorique trés marquée, par rapport aux adjectifs ἀργαλέος et dAeyewós dont il constitue, dans certains contextes, une variante expressive. L'unité sémantique de ἀργαλέος, ἀλεγεινός et θυμαλγής Les traductions adoptées pour les trois adjectifs homériques dérivés d’äAyos présentent le plus souvent une certaine imprécision, due certainement à la variété des contextes oü ils s'inscrivent. Nous rele(1*9)

Cf. CHANTRAINE,

S.v.

238

FAMILLE

DE ἄλγος

vons, à titre d'exemple, les interprétations suivantes choisies par Mazon pour dAeyewós : « le rude pugilat » (Ÿ 653), « la bataille amère »

(T 46), «les flots cruels » ((28), «le bücher funébre» ou «le triste bücher» (A 99 et I 546), «l'affreuse nouvelle» (2: 17), etc. Pour θυμαλ-

γής nous citerons: «un cruel dépit » (A 513), «les cuisantes insultes » (c 347 — Bérard), «un mot qui m'est cruel » (x 69 — Bérard), etc. De méme, nous avons déjà recensé pour dpyaAéos les traductions suivantes: « mauvais », « fácheux », « funeste », « farouche », « cruel », etc.

H. Seiler, s.v. dAeyewós et E. M. Voigt s.v. ἀργαλέος dans L.fer. E. reconnaissent

également,

autour

d'une

valeur

trés

générale

«schlimm », une semblable polysémie dans les emplois de ces adjectifs. Les lexiques anciens déjà leur attribuent une grande variété de sens: dÀeyewós : E.M. : ἀλεγεινῆς" χαλεπῆς Hsch.: @Aeyeıvoi' aAyeıvoi, χαλεποί, δυσχείρωτοι, 7 μὴ δυνάμενοι χωρὶς ἀλγηδόνος ὑπὸ θνητοῦ δαμασθῆναι. ᾿Αλεγεινή᾽ σκληρά, δεινή, χαλεπή. Apollonius: ἀλεγεινοί οἱ δυσχερεῖς Eustathe, 1322, 30: διὰ τὰ ἐξ αὐτῶν δυσχερῆ

Schol. B ad V 653: ἀλεγεινῆς" πολυφρόντιδος καὶ πολλῆς δεομένης τῆς ἐπισκέψεως Schol. B ad € 394: ἀλεγεινῇ δὲ (πνοιῇ), ἀλγεῖν παρεχούσῃ τοῖς ἐντυγχάνουσιν. ἀργαλέος Schol. A ad A 141: ἀδύνατόν ἐστι θεῷ ῥύσασθαι τὴν ἐξ ἑαυτοῦ ἀνθρωπίνην γένεσιν᾽ τὸ γὰρ ἀργαλέον νῦν ἀντὶ τοῦ ἀδύνατον κεῖται Ε.Μ.: χαλεπός Hsch.: ἀργαλέῳ᾽ ἀγρῷ" ᾿Αργαλεόυς" δεινούς Suidas: χαλεπόν, εἴρηται δὲ ἀπὸ τοῦ ἄλγους θυμαλγής : Suidas: θυμαλγέα" λυπηρά Hsch. : λυπηρά, τὴν ψυχὴν ἀλγεῖν ποιοῦντα, χαλεπόν. La valeur « difficile », attestée avec l'infinitif complément,

à la fois

pour ἀργαλέος et plus exceptionnellement pour dAeyewós, est donc évoquée dans les gloses par χαλεπός ou ἀδύνατον ; nous remarquons à ce propos qu'Hésychius reconnait aussi ce méme sens pour θυμαλγής. Outre cette acception particulière les gloses mettent encore en évidence la notion de terreur, d’effroi (δεινός), discernée dans quelques contextes particuliers d'ápyaAéos ; il s'agit cependant, à notre avis, non d'un sens propre de l'adjectif, mais, selon la définition adoptée dans

notre introduction (pp. 25 sqq.), d'une simple connotation due à l'entourage sémantique du mot et à la réalité non linguistique à laquelle renvoie le mot, c'est-à-dire l'aspect surhumain ou surnaturel des choses et des étres que caractérise l'adjectif.

FAMILLE

DE

ἄλγος

239

Au contraire, une comparaison avec les autres adjectifs dépréciatifs entrant en concurrence, dans de mémes types de syntagmes, avec ἀργαλέος, dAeyewós et θυμαλγής, comparaison basée à la fois sur des observations personnelles et sur les éléments réunis par E. M. Voigt dans l'importante rubrique ἀργαλέος du L. fgr. E., nous rend plus sensible la valeur respective de chacun de ces termes, et particuliérement la valeur « douloureux, qui cause de la douleur » pour les dérivés d’äAyos. Pour des raisons de facilité, cette brève enquête a été limitée aux poèmes homériques. Dans la sphére de l'effroi, de la crainte, nous relevons essentielle-

ment δεινός ou a£vós et, avec une valeur intensive plus forte, σμερδαλέος et xpvepós, (ὀ)κρυόεις « qui glace d'effroi ». Aivós qualifie κάματος, des expressions de la « guerre », ἔρις, surtout φύλοπις (12 fois) et δηιότης (13 fois), la «colère», χόλος (cf. δεινός en y 145); δεινός, plus rare, s'applique davantage aux phénomènes naturels: κῦμα (® 240), ἀνέμοιο ἀήτη (O 626). Les rapports entre les dérivés d'dAyos et σμερδαAéos sont nettement plus lointains, cet adjectif (glosé φοβερόν, Hsch.) étant le plus souvent associé à une vision ou un bruit effrayant, notamment dans son emploi adverbial (exemple: σμερδαλέον κονάβιζε

B 466). Zrvyepós présente une valeur particulière, « odieux, haissable », comme épithète de πόλεμος (3 fois) ou de ödos (2 fois), emplois caractéristiques d'ápyaAéos principalement. Dans la sphére de la mort, du deuil, nous recensons essentiellement

Avypós, λευγαλέος «triste, funeste » et ὀλοός « funeste, pernicieux », adjectifs que l'on observe naturellement comme épithètes de μοῖρα (ὀλοή : 4 exemples) ou de ἕλκος (Avypós: 2 exemples), mais aussi de πόλεμος (ὀλοός et AevyaAMéos) et φόβος (0ÀAoós: 2 exemples), de ἄνεμος (6Aods: 3 exemples) et de δεσμός (x 200), c'est-à-dire qu'ils intervien-

nent surtout dans des contextes caractéristiques d'dpyaAMéos. Jusqu’ici, ces quelques éléments de comparaison nous indiquent que les diverses valeurs, «terrible, effrayant», «odieux, funeste», attribuées quelquefois aux adjectifs dérivés ἃ ἄλγος sont en vérité « usurpées » à d'autres adjectifs qui en sont l'expression propre. De même, nous avons relevé une traduction « dur, cruel », acception qui appartient en réalité à l'adjectif κρατερός dans son acception dépréciative, très largement attestée dans l'épopée et pour laquelle nous nous référons notamment à l’étude de Benveniste (105). Outre les (19)

Vocabulaire des institutions i.-e.. t. II, pp. 78 sqq.

240

FAMILLE

DE ἄλγος

héros ou les dieux qu'il qualifie généralement avec une nuance élogieuse, cet adjectif s'applique, en effet, aussi à une béte féroce (exemple: xparepoio λέοντος ὃ 335) ou à des choses qu'il présente sous un jour défavorable;

nous

en

retiendrons

particuliérement

les emplois

sui-

vants: comme qualificatif de noms de la guerre, ἔρις, φύλοπις et surtout ὑσμίνη dont il est l'épithéte quasi-exclusive, de blessures, ἕλκος

(2 exemples), mais aussi de δεσμός (4 exemples) pour lequel il entre en compétition avec δεσμῷ ἐν ἀργαλέῳ ou encore avec l'expression plus concrète σιδήρεα δέσματα « des liens de fer » (x 204). Nous y joindrons Kpa raa?) μοῖρα (9 exemples). Nous pouvons citer aussi, comme épithéte de la guerre (ἔρις, πόλεμος et μάχη), les adjectifs πολύδακρυς, δακρυόεις, πολύστονος « qui provoque beaucoup de gémissements, de pleurs », ainsi que κακός, épithéte trés générale aux multiples emplois (exemple: ἕλκος, πόλεμος, ἄνεμος, etc.) ou diverses expressions relativement isolées: ὀιζυροῦ πολέμοιο « une guerre lamentable » (T' 112), πόλεμον φθισήνορα «une bataille meurtriere » (B 833, etc.), χόλος ἄγριος « une colére sauvage » (A 23, etc.), κάματον θυμοφθόρον «une fatigue qui brise le cœur, accablante » (x 363), etc. ᾿Αργαλέος et ἀλεγεινός dans leur acception « difficile » en construction avec l'infinitif, ne correspondent non plus exactement à χαλεπός qui revét aussi cette valeur en fonction d'épithéte sans complément: exemples: ἄνεμοι χαλεποί (1286), χαλεπὸς δεομός (E 391), χαλεποῖο

χόλοιο (φ 377) (15). Nous avons donc tenté de réunir les principales correspondances d'emplois entre les adjectifs dérivés d'dAyos et d'autres adjectifs qui, à premiere vue, pourraient leur sembler synonymes. Cette comparaison nous a montré au contraire la valeur propre et la sphère d'emplois respective de chacun de ces termes ainsi que la valeur particulióre « douloureux, qui cause de la douleur » nettement distincte pour chaque attestation des adjectifs ἀργαλέος, dAeyewós et θυμαλγής. Les seules extensions sémantiques que l'on puisse y discerner avec certitude sont d'une part la connotation de crainte ou d'effroi dans certains contextes précis d'ápyaAéos, d'autre part l’acception «difficile», avec infinitif complément, pour ἀργαλέος et deux exemples d'dAeyewós. Cette double évolution peut d'ailleurs partiellement s'expliquer à partir de la valeur fondamentale reconnue pour ἄλγος — réaction de l'individu devant un événement, une chose ou un étre dépassant son (129) E. M. VoIGT souligne, en outre, la stricte limitation de χαλεπόν « difficile » à deux

formule

positions

du

vers, en 3F

finale de l'hexamétre:

nettement plus mobile.

(-),

devant

initiale

vocalique,

et dans

la

χαλεπὸν δέ xev εἴη; ἀργαλέος est, par contre,

FAMILLE

DE ἄλγος

241

pouvoir ou sa volonté —, et qui est sensible surtout dans diverses attestations d'dpyaAéos.

En

résumé,

les

adjectifs

ἀργαλέος,

dAeyewós

et

θυμαλγής,

remarquablement unitaires dans leurs significations, présentent tout au plus quelques connotations liées à certains contextes ou à des données extra-linguistiques qu'il importe de distinguer de leurs valeurs propres. On ne peut véritablement parler de polysémie que dans le cas de l’acception « difficile » d'ápgyaAéos et de deux emplois d'aAeyewós ; dans ce cas précis, nous nous trouvons sans doute encore à la limite de la polysémie et de la polyvalence, puisque la valeur spécifique de ces termes semble encore perceptible dans cet emploi ou, du moins, explique une telle évolution de sens.

IV. 'AMwóeiws L’adjectif ἀλγινόεις n'apparait qu'à deux reprises, dans la Théogonie, chaque fois dans la descendance de Nuit, comme épithéte d'une abstraction évoquant les terreurs des hommes:

le « travail laborieux » (/Idvos au vers 226) et la « misère » Οιζύς au vers 214). Il figure notamment au voisinage de l'expression "άλγεα δακρυόεντα (v. 227) et s'intégre ainsi dans l'expression générale de la souffrance humaine. Il ne semble pas avoir de valeur particulière par rapport à ἀργαλέος et dAeyewós dont il se présente comme un doublet métrique.

V. ᾿Αλγίων, ἄλγιστος. Le comparatif ἀλγίον, attesté dans l'épopée seulement au nominatif neutre singulier et présentant des particularités d'emplois que nous analyserons ci-dessous, et le superlatif ἄλγιστος (W655) sont directement constitués sur le thème d’äAyos, comme pıyiwv, ῥίγιστος sur ῥῖγος, ἐχθίων, ἔχθιστος sur ἔχθος, κυδίων, κύδιστος Sur κῦδος, etc. (111).

A. ἔάλγιστος Le superlatif ἄλγιστος,

attest€

une

seule fois au nominatif

féminin singulier, présente la valeur « difficile », en construction (1) RiscH, Woribildung, $ 33 b; BENVENISTE, Origines, pp. 84-85; CHANTRAINE, Morphologie, $ 118; Ip., Formation, pp. 437-438; Ip., G.H., t. I, p. 255; ScHWYZER, Gr. Gr., t. I, p. 539.

242

FAMILLE

DE

ἄλγος

avec infinitif complément, de la méme façon qu'dpyaAéos et dAeyewós et s'applique à un cheval, cas observé particulièrement

pour les deux

emplois «difficile» d'dAeyewós

(K 402

et P 76)

ainsi que dans un contexte de cavalerie pour dpyaAéos (en M 63,

PP. 224-225) : Il s'agit précisément pugilat :

d'une

mule

offerte comme

prix du

Ψ 654-655

ἡμίονον ταλαεργὸν ἄγων κατέδησ᾽ ἐν ἀγῶνι éferé', ἀδμήτην, 5j τ᾽ ἀλγίστη δαμάσασθαι. il amena au milieu de l'assemblée et attacha une mule dure à la peine, de six ans, indomptee et trés difficile à mattriser. La mule offerte en récompense est, dans les po&mes homé-

riques, un animal moins noble que le cheval, réservé pour les emplois pacifiques et campagnards (labourer ou charrier) et qui ne joue aucun róle dans la guerre proprement dite (113). C'est pourquoi elle recoit des épithétes plus rares et moins nobles, comme 7aAaepyós (113). L'adjectif aôunros, employé dans un autre passage de l'//iade (W 266) à propos d'une jument ágée également de six ans, est surprenant: il est difficile de supposer qu'à cet áge des animaux ne soient pas encore dressés ; l'adjectif signifierait donc selon Ed. Delebecque (!14), « fougueux, impétueux ». Dans ce cas, le verbe δαμάσασθαι doit

se traduire plutót par « maitriser » que par « dompter, dresser ». Homère

distingue, en effet, avec soin les mulets et les

mules des chevaux et leur reconnait un caractére distinctif : la

résistance à la fatigue, parfois aussi leur sauvagerie. Une traduction plus exacte du passage pourrait donc étre: « Une mule dure à la peine, fougueuse et très difficile à maîtriser ». Ces quelques vers nous esquissent en outre un tableau vivant par lequel le poéte se révéle un observateur des animaux,

particuliérement

des

chevaux,

ánes

et mulets.

C'est

ainsi qu'il décrit un áne buté, piétinant un champ de blé (A 558-562) ou les mules sur les sentiers de montagne (P 742-

745) (3).

Dans la littérature postérieure, la signification « le plus difficile » ne semble plus attestée pour dAyıoros, mais seulement les valeurs « très douloureux, le plus douloureux » ou, par une extension sémantique

(112

Ed.

DELEBECQUE,

(112) Ibid., p. 153. (144) Ibid., p. 160. (116) Ibid., p. 48.

Le cheval dans l'Iliade, (Paris,

1951),

p. 161.

FAMILLE

DE ἄλγος

243

que nous observerons pour ἄλγιον, «le pire, trés mauvais ». Nous en citerons cet exemple assez représentatif : Sophocle, Ajax, vv. 992-993:

Teucros devant le cadavre de son frére: Ὦ τῶν ἁπάντων δὴ θεαμάτων ἐμοὶ ἄλγιστον ὧν προσεῖδον ὀφθαλμοῖς ἐγώ Ah! voilà bien le plus douloureux de tous les spectacles que mes yeux aient pu contempler (trad. Mazon).

B. "AAyıov Les emplois d’aAyıov présentent, dans l'épopée homérique, quelques particularités que nous tenterons d'interpréter cidessous et auxquelles nous avons déjà consacré une étude plus complete (115. Ce comparatif revêt, en effet, dans certaines conditions d'emploi, une valeur adverbiale proche de la locution frangaise «tant pis»:la valeur comparative y est fortement « affaiblie », ainsi que la signification du théme dAy-. Cette particularité n'est pas propre uniquement à ἄλγιον ; nous pourrons lui comparer d'autres comparatifs et d'autres adjectifs. De plus, l'interprétation de ces emplois soulévera le probléme des rapports entre la phrase nominale et la phrase exclamative. "Αλγιον a, dans les po&mes homériques, la valeur d'un comparatif à sens positif et ne contient qu'une nuance de mise en évidence ; ainsi dAyıdv ἐστι « cela va mal, tant pis » est employé au sens de ἄλγος ἐστί (117). Le suffixe primaire -iwv n'a d'ailleurs pas, originellement, de valeur proprement comparative (cf. o 174 κάκιον πενθήμεναι ἄκριτον αἰεί «c'est mauvais de pleurer sans cesse »), mais plutót différentielle ou d'insistance, signalant une

qualité sous son aspect le plus visible, le plus saillant (118). On ne peut donc parler d'« affaiblissement » de la valeur comparative. Nous observons d'ailleurs que le comparatif « plus douloureux » est rendu, dans l'épopée, par la forme ἀργαλεώτερος (δ 698).

(14) Un problème controversé: la phrase nominale. À propos de l'emploi homérique de ἄλγιον, A.C., t. XLI (1972), pp. 440-454. (115 Cf. par exemple l'article de H. SEILER dans L.fgr.E. (118) Cf. CHANTRAINE, G.H., t. IT, p. 150; BENVENISTE, Noms d'agent, pp. 115143; ID., Origines, pp. 84-85; WITTWER, Über die konirastierende Funktion des

griechischen Suffixes -repos, Glotta, t. XLVII (1969), pp. 54-110, particuliérement

PP. 97-101.

244

FAMILLE

"AAyıov

est la seule

forme

que

DE ἄλγος l'on

rencontre

chez

Homère,

et

rarement avec le sens « plus douloureux »; ἀλγίων n'y figure jamais. Il faut y voir sans doute une raison métrique, ἀλγίων formant un crétique qui ne s’insöre pas dans l'hexamétre (119). Aprés Homère, ἄλγιον n'a plus la valeur particulière que nous lui avons notée ; il ne se trouve que dans la langue poétique et n'est pas représenté chez Hésiode. Chez les tragiques, il est employé aux trois genres avec retour au sens « plus douloureux » dérivé d'dAyos ainsi par exemple: Sophocle, Antigone, vv. 63-64

ἔπειτα δ᾽ οὕνεκ᾽ ἀρχόμεσθ᾽ ἐκ κρεισσόνων καὶ ταῦτ᾽ ἀκούειν κἄτι τῶνδ᾽ ἀλγίονα. ensuite, parce que nous sommes soumises ἃ de plus puissants, nous devons écouter ces paroles et de plus douloureuses encore.

Les six emplois d’aAyıov, dans les poèmes homériques, se répartissent en deux phrases à verbe «être» (2 306, p 14) et quatre phrases nominales (Σ 278, ὃ 292, x 147, τ 322). I. Σ 306 et p 14 La construction verbale figure dans des systémes hypothétiques marquant l'éventuel. Dans ce cas, la forme conjuguée (ἔσσεται) a pour fonction de porter les déterminations du verbe ou indications grammaticales, particuliérement le mode et le temps. Selon la distinction établie par Meillet (129), en effet, le verbe i.-e. remplit deux fonctions: il exprime une réalité définie, comme « voir »,

« marcher », « dormir »..., d'autre part il est porteur de diverses indications grammaticales, telles la personne, l'opposition du passé ou du

futur au présent, la valeur de l'optatif, de l'impératif ou du subjonctif. Il y a donc une nette distinction entre phrase verbale qui énonce un acte ou un état et phrase nominale qui implique qu'une qualité, une manière d’être est affirmée de quelque chose et dans laquelle le verbe « étre » est un simple outil grammatical (exemple: Pierre est savant). En conséquence, « la phrase nominale n'était possible que là où il n'y avait à marquer ni le temps, ni le commandement,

ni les nuances de

sens propres au subjonctif et à l'optatif » (131).

(119) Le : du suffixe -iov-/-io(a)- est toujours bref chez Homère: cf. CHANTRAINE, G.H., τὺ, p. 254; J. VAN LEEUWEN, Enchiridion dictionis epicae, (Leyde, 1894), $85. (30) La phrase nominale en indo-européen, M.S.L., t. XIV (1906), pp. 1-26. Cf. ID., Sur les caractères du verbe, Revue Philosophique, t. LXX XIX (1920), pp. 1 sqq. [= Linguistique historique et linguistique générale, t. 1, pp. 175-198]. (1) M.S.L., t. XIV (1906), p. 20.

FAMILLE

DE ἄλγος

245

En Σ 306, Hector veut affronter Achille:

Σ 305-307

εἰ δ᾽ ἐτεὸν παρὰ ναῦφιν ἀνέστη δῖος ᾿Αχιλλεύς,

ἄλγιον, αἴ κ᾽ ἐθέλῃσι, τῷ ἔσσεται" οὔ μιν ἔγωγε φεύξομαι ἐκ πολέμοιο δυσηχέος. Si vraiment le divin Achille s'est levé pour quitter les navires, ce sera tant pis pour lui, s'il y tient; moi, je ne le fuirai pas loin de l'affreuse bataille.

C'est encore un sentiment de défi, mais teinté de résignation, que traduit ἄλγιον en p 14 quand Télémaque s'excuse de ne pouvoir se charger de la protection de son hóte, le mendiant Ulysse: p 14-15 ὁ ξεῖνος δ᾽ εἴ περ μάλα μηνίει, ἄλγιον αὐτῷ

ἔσσεται᾽ ἦ γὰρ ἐμοὶ φίλ᾽ ἀληθέα μυθήσασθαι. Si notre höte en est irrité, ce sera tant pis pour lui! car j'aime dire ce que je pense.

Nous rappellerons ici une remarque faite précédemment (pp. 196-197) sur une construction exactement identique d'dAyos comme sujet de ἔσσεται, dans un systéme hypothétique marquant l’eventuel, en X 54. Le substantif dAyos conserve cependant nettement dans ce passage la signification « douleur» (et plus précisément, dans ce contexte particulier, «deuil»), sans la nuance de résignation ou de défi que revét le comparatif neutre avec une valeur quasiment adverbiale. 2. Σ 278 el x 322 Des

exemples

semblables

à 2 306

et

o 14,

expression

de

menace, de défi ou de résignation, de caractère individuel, dans un systéme hypothétique éventuel, se retrouvent aussi en

construction nominale (Z 278, + 322). Le vers Z 278 est le pendant exact de & 306:

Σ 278-279

τῷ δ᾽ ἄλγιον, αἴ κ᾽ ἐθέλῃσιν ἐλθὼν ἐκ νηῶν περὶ τείχεος ἄμμι μάχεσθαι. Tant pis pour lui (Achille), s’il veut quitter ses nefs et venir nous combattre autour des remparts.

246

FAMILLE

DE ἄλγος

Méme signification et méme emploi, mais en rapport avec

une proposition relative, en τ 322; Pénélope protège son hôte, Ulysse déguisé en mendiant : τ 322-323 τῷ δ᾽ ἄλγιον, ὅς κεν ἐκείνων[τοῦτον ἀνιάζῃ θυμοφθόρος Tant pis pour tourmenter !

celui

d'entre

eux

qui

méchamment

voudra

le

Étudiant la distinction entre phrase nominale et verbale, Benveniste (122) a défendu l'hypothése selon laquelle la difference entre les deux types de construction est d'ordre morphologique, le terme à fonction verbale appartenant, dans le cas de la phrase nominale, à la classe morphologique des noms; de là, Benveniste déduit les propriétés qui lui semblent appartenir à chaque type d'énoncé: dans la phrase nominale, l'assertion est intemporelle, impersonnelle, non modale, alors qu'une assertion verbale à verbe « étre » introduit dans l'énoncé toutes les déterminations verbales (12*).

Les deux exemples cités ci-dessus nous montrent clairement que la régle exposée par Benveniste ne se vérifie pas : nous nous trouvons en effet devant deux expressions de caractère individuel εἰ momentane en construction nominale. De plus, celles-ci faisant partie d'un systéme hypothétique éventuel, du point de vue théorique, l'absence de verbe y est a priort exceptionnelle. En Σ 278 cependant, la non-expression du verbe n'est qu'un phénoméne secondaire, puisqu'il est facilement suppléé gräce à la présence de la subordonnée hypothétique et par référence à lénonciation complete, avec ἔσσεται dans la principale, en Σ 306 et p 14-15. En vérité, il s'agit plutôt ici d'un cas d’ellidse, c'est-à-dire reprise ou anticipation d'un élément qui figure nécessairement

dans

le contexte

(exemple : la mer est bleue, le

sable jaune), selon la distinction établie par Ch. Bally (13). (133) La phrase nominale, B.S.L., t. XLIV (1950), pp. 19-36 [= Problèmes de linguistique générale, pp. 151-167]. (33) L. HJELMSLEv, Le verbe et la phrase nominale, Mélanges J. Marouzeau, (Paris, 1948), pp. 253-281, a présenté une interprétation quelque peu différente de l'opposition entre phrase nominale et phrase à verbe « étre »: selon lui, les morphèmes de conjugaison caractérisent, en effet, non le verbe mais la proposition toute entiére; la phrase nominale comporterait donc cinq morphémes fondamentaux (temps, aspect, mode, diathése et personne), s'exprimant tous par zéro, mais effectivement présents. L'introduction d'une expression verbale à la place du zéro entraînerait ainsi une différence d'emphase ou de relief. (134 Copule zéro et faits connexes, B.S.L., t. XXIII (1922), pp. 1-6. CHANTRAINE,

La stylistique grecque, Actes du 1** Congrès de la Fédération Internationale des Associations d'Études Classiques, (Paris,

1951), pp. 351-352,

met, au contraire,

FAMILLE

DE ἄλγος

247

Les arguments métriques sont assez dangereux pour justifier la présence ou l'absence du verbe « étre ». Dans les cas de phrase nominale (2278, + 322), on peut seulement remarquer la position de τῷ δ᾽ ἄλγιον au centre du vers, entre les césures penthémimére et bucolique ; d'autre part, il n'y a guère, chez Homère, d'exemples de ἔσσεται à mettre

en parallèle pour expliquer l'emploi de cette forme en p 15 et Σ 306. Bien que l'on ne puisse tirer aucune conclusion générale de ces quelques cas particuliers, il apparaît clairement que les deux types de constructions eiudies jusqu'à présent, avec « datif éthique » (τῷ ou αὐτῷ), sont équivalents pour exprimer défi ou résignation. D'autre part, cet emploi particulier ἀ᾽ ἄλγιον n'est pas un phénoméne

isolé. On

peut,

en effet,

mettre

en paralléle ἄλγιον

et ῥίγιον et observer leur étroite ressemblance (195). Comme ἄλγιον, le comparatif ῥίγιον est formé sur un neutre en -os, ῥῖγος «froid, gel», de la racine i.-e. *sröig-/*srig- (lat. frigus) (126). Remarquons, à propos de l'étymologie de ῥίγιον un effet de la loi d'alternance rythmique (137), selon laquelle les syllabes de valeur prosodique variable sont longues au temps fort et bréves au temps faible: en A 405 (πληθὺν ταρβήσας" τὸ δὲ ῥίγιον αἴ κεν ἁλώω) et en p I9I (ἦμαρ. ἀτὰρ τάχα τοι ποτὶ ἕσπερα ῥίγιον ἔσται), le p ne fait pas position et la voyelle bréve qui précéde, au temps faible, ne subit pas d’allonge-

ment. En A 325 (ἐλθὼν σὺν πλεόνεσσι᾽ τό oi καὶ ῥίγιον ἔσται) et en A 563 (μᾶλλον épol ἔσεαι. τό δέ τοι καὶ ῥίγιον ἔσται), καί, n'étant pas en hiatus, est normalement long.

‘Piywov ne conserve que dans un seul passage (p 191) le sens « plus froid » qui se rattache à celui de la racine : Eumée

se

propose

d'accompagner

à

la

ville

Ulysse-

mendiant : p 190-I9I ἀλλ᾽ ἄγε νῦν louer δὴ yàp μέμβλωκε μάλιστα

ἦμαρ᾽ ἀτὰρ τάχα τοι ποτὶ €amepa. ῥίγιον ἔσται. Allons ! mettons-nous aussitôt en route; déjà la plus grande partie du jour s'est écoulée; bientöt, le soir, il fera plus frais. en évidence, du point de vue de la stylistique, l'identité entre phrase nominale et ellipse, deux procédés pour présenter un énoncé sous sa forme bréve et essentielle. (35) Cf. H. SEILER, Die primäre griechische Steigerungsformen, (Hambourg, 1950), pp. 85-86. (11*) Cf. ERNOUT-MEILLET, s.v. frigus; FRISK, s.v. ῥῖγος; BOISACQ, s.v. piyos; POKORNY, p. 1004; W.-H., s.v. frigeo. (12?) Cf. CRANTRAINE, G.H., t. I, $8 69-71; V. MAGNIEN, L’alternance rythmique chez Homère, M.S.L., t. X XII (1922), pp. 70-96 et 113-139.

248

FAMILLE

DE ἄλγος

Ailleurs ῥίγιον a le sens « pire » et apparaît deux fois avec le verbe «étre» (A 563, A 325), trois fois en phrase nominale (A 405, v 220, Batrach. 185). Zeus rabroue Héra:

A 562-563

πρῆξαι δ᾽ ἔμπης οὔ τι δυνήσεαι, ἀλλ᾽ ἀπὸ θυμοῦ μᾶλλον ἐμοὶ ἔσεαι" τὸ δέ τοι καὶ ῥίγιον ἔσται De toutes façons, tu ne pourras arriver à rien; mais tu seras davantage loin de mon cœur, et pour toi ce sera pire.

H. Seiler suppose ainsi un développement paralléle de ἄλγιον et ῥίγιον; il rapproche ἄλγιον, ἄλγος du lat. algeö, algus, comme ῥίγιον, ῥῖγος du lat. frigus, et imagine une évolution sémantique de « froid »,

« douloureux » à « pire » (123). Les deux comparatifs ἄλγιον et ῥίγιον, qui ont méme valeur métrique (-wu), ne sont cependant pas tout à fait équivalents pour le sens. Ulysse, encerclé par les Troyens sur le champ de bataille, est inquiet : A 404-406 "Q μοι ἐγώ, ri πάθω ; μέγα μὲν κακὸν αἴ ke φέβωμαι πληθὺν ταρβήσας" τὸ δὲ ῥίγιον αἴ κεν ἁλώω μοῦνος. Hélas ! que vais-je devenir ? C'est un grand mal, si je prends peur et fuis devant la foule, mais ce sera pire encore si je suis pris seul.

Agamemnon ordonne d'enlever Briséis à Achille:

À 324-325

εἰ δέ κε μὴ δώῃσιν, ἐγὼ δέ κεν αὐτὸς ἔλωμαι ἐλθὼν σὺν πλεόνεσσι᾽ τό οἱ καὶ ῥίγιον ἔσται. S'il refuse de la donner, moi-méme j'irai la lui prendre avec un plus grand nombre d'hommes, et il lui en coütera plus cher.

Construit avec un «datif éthique » et le futur du verbe « étre », ῥίψιον se présente à peu prés dans les mémes conditions qu’aAyıov ; la formule τό οἱ καὶ ῥίγιον ἔσται correspond à

ἄλγιον τῷ ἔσσεται en 2; 306 pour exprimer le défi qu'Hector lance à Achille. (135) Comme nous l'avons vu dans la partie « étymologie » (p. 159) cette parenté entre gr. ἄλγος et lat. algws n'est généralement pas admise: W.-H., s.v. algeó ; ERNOUT-MEILLET,

s.v. algeó ; CHANTRAINE,

s.U. ἄλγος.

FAMILLE

DE ἄλγος

249

Autre emploi de ῥίγιον en phrase nominale, aux vers Ὁ 220-221

τὸ δὲ ῥίγιον, αὖθι μένοντα

βουσὶν ἐπ᾽ ἀλλοτρίῃσι καθήμενον ἄλγεα πάσχειν. mais c'est pire de rester assis ici méme et de souffrir à garder les vaches d'autrui.

Cet ensemble d'extraits nous laisse percevoir une différence de signification assez sensible entre ἄλγιον et ῥίψιον ; ῥίγιον, où la valeur comparative est plus nettement marquée, témoigne davantage le sens « plus douloureux, plus pénible », tandis qu'aA-

yıov a évolué vers celui de « plus mauvais » οἱ méme vers un sens adver bial. Nous

poursuivrons

cette comparaison

avec quelques

autres

cas de comparatifs neutres en -«ov, utilisés dans des conditions

semblables. Par exemple, xetpov : Télémaque au devin Théoclyméne: 0 514-516 οὐ ydp τι ξενίων mor ἀλλὰ σοὶ αὐτῷ χεῖρον, ἐπεί τοι ἐγὼ μὲν ἀπέσσομαι, οὐ δέ σε μήτηρ ὄψεται Car ce n'est pas manque d'hospitalité; mais pour toi ce serait pire, car je serai absent et ma mére n'aura pas les yeux sur toi.

Ou αἴσχιον

® 437-438

|

τὸ μὲν αἴσχιον, ai κ᾿ ἀμαχητὶ ἴομεν Οὔλυμπον δὲ Διὸς ποτὶ χαλκοβατὲς δῶ.

C'est honteux, si, sans combat, nous regagnons l'Olympe et la maison de Zeus au plancher d'airain.

On peut remarquer, de façon générale, la fréquence de la construction nominale avec les comparatifs, fait qui semble étre une tendance de l'ensemble des langues indo-européennes, ainsi qu'avec une particule explicative, dans des expressions en relation causale (du type: A 274 ἐπεὶ πείθεσθαι ἄμεινον « puisqu'il vaut mieux écouter ») (12°). (19) Cf. M. BARONE, La frase nominale pura in Plauto e in Terensio (Rome, 1909), pp. 15 sqq.; KÜHNER-GERTH, Ausführliche Grammatik der Griechischen Sprache, t. II, $ 354, pp. 40-42; DELBRÜCK, Vergleichende Syntax der indogermanischen Sprachen, 5. Bd., 3. T., (Strasbourg, 1900), $$ 45-46; D. BARBE-

LENET, De la phrase à verbe être dans l'ionien d'Hérodote, (Paris, 1913), particu-

250

FAMILLE

DE ἄλγος

En fait l'usage de la phrase nominale est dû, le plus souvent, non à une seule condition, mais à la réunion de plusieurs facteurs. 3. 8292 e x 147 Employé seul, sans datif «éthique », dans une phrase nominale, ἄλγιον prend une valeur nettement adverbiale, équivalant à une exclamation de résignation et que traduit exactement notre locution française «tant pis ! ». Télémaque interdit que l'on avertisse Laerte de son retour: T 147

ἤΆλγιον, ἀλλ᾽ ἔμπης μιν ἐάσομεν ἀχνύμενοί περ Tant pis! malgré notre tristesse, il nous faut cependant le laisser.

Nous remarquons ici la présence caractéristique de ἀχνύμεvoi περ en opposition avec les notions de résignation ou d'impuissance devant les faits, qui constituent, nous le verrons (pp. 325 sqq.), un contexte typique des emplois du participe. C'est un cri de regret qu'exprime aussi ἄλγιον, avec la nuance « eh oui ! », «c'est bien triste, en effet » en 5 292:

Héléne et Ménélas vantent les mérites d'Ulysse: dAyıov' οὐ ydp ot τι τάδ᾽ ἥρκεσε λυγρὸν ὄλεθρον Tant pis! car ceci ne l'a pas protégé d'une mort funeste.

Cette construction a un équivalent en latin dans l'expression £anto nequior « tant pis » (exemple: Térence, Ad., 527) ou dans la formule contraire, /anio melior «tant mieux» (exemple: Terence, Héaut.,

549) (9).

Ce n'est que par référence aux autres emplois d’aAyıov que l'on peut interpréter les vers x 147 et ὃ 292. Pris isolément, ces deux exemples nous seraient apparus comme des expressions exclamatives de valeur adverbiale, ayant perdu tout lien sémantique avec les autres mots de la famille. Les expressions exclamatives elles-mémes ne sont généraleliérement pp. 12 sqq.; MEILLET-VENDRYES, Traité, $$ 870-873; J. Lasso DE LA VEGA, Sobre la oración nominal en attico, Emerita, t. XX (1952), pp. 308-336:

Ip., La oración nominal en Homero, (Madrid, 1955) ; J. HUMBERT, Synéaxe grecque, pp. 65-68; Ch. GuiRAUD, La phrase nominale en grec d'Homère à Euripide, (ETUDES ET COMMENTAIRES, XLII), (Paris, 1962) ; A. MORESCHINI QUATTORDIO, La frase nominale nelle lingue indo-europee, Studi e Saggi Linguistici, t. VI, (1966), pp. 1-53 (surtout pour les propositions relatives). (9) Cf. W. M. LiNpsaAv, Syntax of Plautus, (New York, 1936) [= Oxford, 1907], pp. 55-56; M. BARONE,

of. cit. ; J. MAROUZEAU,

en latin, (Paris, 1910), pp. 145-150.

La phrase à verbe « être »

FAMILLE

DE ἄλγος

251

ment pas reconnues comme formes de phrase nominale, puisqu'un énoncé du type vous ici! équivaut non pas à « vous étes ici! » mais à « je suis surpris, peiné, content... de vous voir ici » (121). Notre examen des emplois homériques d’aAyıov fait cependant apparaitre cette distinction entre phrase nominale et expression exclamative comme assez arbitraire; entre le plan théorique et les faits réels il y a une marge importante. En vérité, c'est par gradations insensibles que l'on passe de l'une à l'autre et peut-être la distinction n'est-elle que séylistique.

Nous voudrions, en dernier lieu, souligner le fait que /a valeur de résignation perçue dans la plupart des exemples d’aAyıov n'est peut-être pas étrangère à la signification propre reconnue pour ἄλγος et certains emplois d’apyakeos ; l'acception «tant pis» du comparatif pourrait être considérée comme l'évolution sémantique naturelle à partir de la notion de « douleur » telle qu’elle est exprimée par ἄλγος, à savoir un phénomène infligé par une puissance extérieure et supérieure et contre lequel l'individu n'a aucun recours possible.

VI. "AAMyéo Le dénominatif aAyew qui connaît une certaine faveur dans la littérature post-homérique, surtout chez les tragiques (oü il sera d'ailleurs concurrencé par le dérivé de formation plus récente ἀλγύνω), ne fait que quatre apparitions dansles poèmes homériques, sous la forme du participe aoriste ἀλγήσας (de valeur métrique ——-) en début de vers (B 269, © 85, M 206) et au subjonctif aoriste (ἀλγήσετε), aprés césure penthémimére (suivi de πῆμα παθόντες t. 27). Le verbe ne porte en lui-méme guére de déterminations sémantiques et se présente en quelque sorte comme un doublet de l'expression ἄλγεα ἔχω ou méme ἄλγεα πάσχω (ceci particulierement en μ 27 oü il est repris par πῆμα παθόντες). Comme participe aoriste, aAyew marque la concomitance avec une autre action du passé, désignée par un indicatif aoriste (ἔζετο et τάρβησεν en B 269, ἀνέπαλτο en Θ 85, ἧκε en M 206) (113). (131) Cf. Ch. Barrv, B.S.L., t. XXIII (1922), p. 4; Ch. GuiRAUD, La phrase nominale en grec d' Homóàre à Euripide, p. 10; J. HUMBERT, Syntaxe grecque, p. 68. Voir aussi M. DoMiNICY, La phrase nominale en psychomécanique et en grammaire générative, dans Grammaire générative εἰ psychomécanique du langage. (ΑΙΜΑΝ), (Bruxelles, 1975), pp. 177-208 (particulièrement pp. 187 sqq.). (128) CHANTRAINE, G.H., t. II, 88 276 sqq.

252

FAMILLE

DE ἄλγος

Il s'agit, par exemple, du cheval de Nestor frappé à la tete:

9 85 ἀλγήσας δ᾽ dvéraAro, βέλος δ᾽ eis ἐγκέφαλον δῦ. Dans chaque emploi de ce participe aoriste, le contexte indique une

blessure ou une douleur localisée (Thersite battu par Ulysse en B 269, un cheval ou un aigle blessés en © 85 et M 206) et il est d'ailleurs construit avec le datif instrumental ὀδύνῃσι en M 206. Ceci nous évoque l'usage posthomérique, particulièrement dans le Corpus Hippo-

cratique, mais déjà discernable dans l'épopée (cf. pp. 51-54), d’aAyos et ὀδύνη comme expressions techniques, médicales, de la douleur physique, l'une en tant que douleur généralisée affectant tout le corps, l'autre en tant que douleur localisée et lancinante.

Au subjonctif (subjonctif à voyelle breve) (13), dans une subordonnée finale, ἀλγήσετε présente un sens beaucoup plus vague, davantage caractéristique de la valeur définie pour ἄλγος: μ 26-27 ἵνα μή τι κακορραφίῃ ἀλεγεινῇ ἢ ἅλος ἦ᾽ ἐπὶ γῆς ἀλγήσετε πῆμα παθόντες. Le verbe ἀλγέω établit, en plus, indirectement, une équivalence sémantique entre ἄλγος et πῆμα dans lemploi secondaire qu'il présente en ce passage (cf. pp. 136-137).

(133. CHANTRAINE,

G.H., t. I, $ 216; RiscH,

Wortbildung,

8 111 b.

CHAPITRE

IV

Famille de πένθος ETYMOLOGIE Ilév0os se rattache au verbe πάσχω < *kvnth-skô (!), présent en -σκω formé sur le thème παθ- (aor. é-ra8-ov) avec adoucissement des occlusi-

ves sous l'action de la sifflante et assimilation de l'occlusive dentale (6) à la sifflante (2). Le vocalisme e du substantif (cf. γένος, βέλος, &8os,...) alterne régu-

liérement avec le degré O de πάσχω, ἔπαθον et le degré o de πέπονθα. La racine i.-e. *hVenih- « souffrir » est représentée par ailleurs dans v.-irl. céssaim

( 7- ou &-. Cette dernière théorie est particulièrement défendue par Wyatt (59) qui, partant du fait que tous les composés négatifs grecs ne sont pas, loin s'en faut, hérités de l'indo-européen, on ne peut supposer des con-

tractions «ne + voyelle initiale » de date i.-e. Il établit ainsi un systéme reposant sur un morphéme négatif *#- qui, préfixé aux voyelles initiales du second membre de composé, entrainerait un allongement

de ces voyelles. À partir de ce modèle, par stades successifs, le morphéme *n- aurait été progressivement supplanté par le morphéme a devant consonne alternant avec an- devant voyelle. Cette reconstruc(^) R. S. P. BEEKES, The Development of the Proto-Indo-European Laryngeals in Greek, (La Haye, 1969), pp. 104-105. (65) Cf. particulièrement H. Frisk, Über den Gebrauch des Privativpräfixes, (Göteborg, 1941), pp. 4 344η.; 44-47; J. WACKERNAGEL, Vorlesungen, t. II,

PP. 284 sqq.

(St) On trouvera un bon aperçu de la question sous les rubriques »-, ve- et d-

dans le Dictionnaire Étymologique de CHANTRAINE. (#7) A. C. MOORHOUSE, Studies in the Greek Negatives, (Cardiff, 1959), pp. 50 sqq. ; SCHWYZER, Gr. Gr., t. I, pp. 431 sqq.; DEBRUNNER, Griechische Wortbildwngslehre,

ὃ 56.

(#9) Wortbildung, ὃ 77 a; Ip., I.F., t. LXVI (1961), p. 313 (c.-r. de MoonHOUSE, op. cif). Cette théorie est reprise à WACHERNAGEL, Vorlesungen, p. 284. Cf. aussi Kuryzowıcz, Apophonie, pp. 265-267. (2 W. F. Wyatt, Metrical Lengthening in Homer, (Rome, 1969), pp. 53-83.

286

FAMILLE

DE πένθος

tion trés cohérente du point de vue logique et expliquant la grande extension du préfixe d-, ne tient toutefois absolument pas compte «le la haute antiquité des formes en d(v)-, notamment dans les composés

privatifs formés sur des adjectifs verbaux (type dödxpvros) ou dans le mycénien asnozo = ἄνοζος (°°). Parmi ce genre d’explication du préfixe négatif vn-/vw-, nous citerons encore la théorie émise par Gray (5), supposant que toutes les formes du préfixe proviendraient d'une particule *ane « non », mais qui malheureusement n'est pas attestée en i.-e.: en effet, les composés du type dvd-yvworos, par exemple, doivent être vraisemblablement considérés comme une formation récente (malgré le type av. anasita- « sans demeure » Yt. X. 38). 2) Le deuxiéme type d'hypothéses, le plus cohérent sans doute, s'appuie sur la théorie laryngaliste. Partant de diverses constatations

— l'extension secondaire de *#e dans les composés en latin et baltoslave, l'apparition fréquente de vn-/vw- dans des mots qui présentent une voyelle prothétique provenant d'une laryngale i.-e. et l'impossibilité de démontrer pour le grec un type de contraction *ne-a > nä-, *ne-0 > nó —, Beekes (63) suppose que, depuis une particule privative *# (attestée sous les formes a-/av-), les formes à voyelles longues, vg-[vo-, proviennent du traitement de la laryngale initiale (« voyelle prothétique ») du second membre, cette laryngale déterminant le timbre de la voyelle longue. Secondairement, ce type de préfixe aurait été étendu, chez Homére, à des voyelles d'autre origine (exemple: νηνεμίη € ἄνεμος) ou à des mots commençant par une consonne (exemple: νηκερδής) et, dés les poémes homériques aussi, aurait été progressivement remplacé par les formes en dvy-/dyo-.

Quel que soit le type d'explication choisi pour l'origine du préfixe négatif, il apparait, à travers toutes les études qui lui ont

(9)

Cf.

CHANTRAINE,

s.v.

d-.

Voir

aussi

le

c.-r.

par

F.

Baper,

B.S.L.,

t. LXVI (1971), pp. 84-90 de l'ouvrage de WYATT, op. cit. (€) Language, t. 1 (1925), pp. 119-129. (53) The Development of the Proto-Indo-European Laryngeals, pp. 98-113. Ce type d’explication laryngaliste apparaît déjà chez Kurytowicz, Études Indoeuropéennes, t. I, (Cracovie, 1935), p. 243, qui suppose une forme "256 à la base de l'adverbe de négation, ainsi que chez B. FoRssMAN, Untersuchungen zur Sprache Pindars, (Wiesbaden, 1966), pp. 145 sqq. De méme J. PUHVEL, Indo-European negative Composition, Language, t. XXIX. (1953), pp. 14-25, émet l'hypothése selon laquelle le préfixe négatif *on, distinct de la négation *ne, serait apparenté à la préposition grecque dvd. Bien que les preuves avancées par PUHVEL soient insuffisantes et que le grec présente, par rapport aux autres langues i.-e., des traitements fort différents de la négation ne pouvant servir de base à une reconstruction, il est néanmoins plausible que le rapprochement avec la préposition dvá a pu influencer le développement du préfixe négatif dva- à partir de d(v).

FAMILLE

DE πένθος

287

été consacrées, que le composé νη-πενθής doit étre une formation relativement récente. La particule vn- devant initiale consonantique semble étre, en effet, un type peu ancien, bien que déjà largement attesté chez Homère, et appartenant au vocabulaire littéraire et artificiel. Cette catégorie de composés est particuliérement représentée chez les auteurs hellénistiques, souvent comme ἅπαξ λεγόμενα. Ainsi νηπαθής (chez Oppien) est probablement lui-méme refait d'aprés νηπενθής ; à partir de l'époque hellénistique, on trouve encore νήπαυστος, νήλευστος, νήπυστος, νήφρων, etc. (5). De plus, à côté du type « νη- + consonne », figure fréquemment la formation réguliére, et probablement plus

ancienne, en d-: exemple : vnxepöns [ἀκερδής, νηπενθής [ἀπενθής, νήποινος [ἄποινα, νηδεής [ἀδεής, νηπαθής [ἀπαθής, etc. Au contraire, la composition en νη- avec second membre ἃ initiale vocalique semble étre un type trés archaique, d'ailleurs largement attesté chez Homére (exemple : νήγρετος, νηκουστέω, νηλεής, etc.) et en mycénien (noperea, = nópheleha [ὄφελος), qui a été supplanté ultérieurement par des formes plus récentes en dvy- (exemple: νηκουστέω Y 14 [ἀνηκουστέω O 236, νηλεής [ἀνηλεής chez Ménandre, νηνεμίη [ἀνήνεμος chez Sophocle, myc. noperea, [ἀνωφελής chez Eschyle, etc.). La seule attestation homérique du composé νηπενθής apparait comme épithéte de φάρμακον et reprend la valeur « deuil» de πένθος : Pour faire oublier

à Ménélas et à ses hótes, Télémaque et

Pisistrate, la perte de leurs compagnons ou de leurs parents et apaiser leur douleur, Hélène jette une drogue dans le cratère

de vin:

8 220-221 αὐτίκ᾽ ap’€ἐς οἶνον βάλε φάρμακον, ἔνθεν ἔπινον, νηπενθές τ᾽ ἀχολόν τε, κακῶν ἐπίληθον ἁπάντων. aussitöt elle jeta une drogue dans le vin qu’ils buvaient, une drogue qui apaise le deuil et la colère, qui fait oublier tous les maux.

Les vers suivants définissent la vertu de la potion: ὃ 222-226

ὃς τὸ καταβρόξειεν, ἐπὴν κρητῆρι μιγείη, οὔ κεν ἐφημέριός γε βάλοι κατὰ δάκρυ παρειῶν, (**) Nous nous référons particulièrement aux listes établies par BEEKES, op. cit., pp. 100 sqq. et à 1" interprétation chronologique qu'il en a fournie. Voir aussi WYATT, op. cit., p. 61.

288

FAMILLE

DE πένθος

οὐδ᾽ εἴ οἱ κατατεθναίη μήτηρ τε πατήρ re, οὐδ᾽ εἴ οἱ προπάροιθεν ἀδελφεὸν 1) φίλον υἱὸν

χαλκῷ δηιόφεν, ὁ δ᾽ ὀφθαλμοῖσιν ὁρῷτο. Ces vers précisent la notion de «deuil» contenue dans νηπενθής. La valeur d'efficacité du remède (**) apparait encore à travers les épithètes φάρμακα μητιόεντα[ ἐσθλά vers 227-228. Une fois la douleur apaisée, les hótes peuvent se livrer aux plaisirs de la table et de la conversation ; le πένθος a perdu son caractére désagréable et violent; le sentiment, adouci par

l'effet de l'oubli qu'a suscité la drogue (cf. κακῶν ἐπίληθον ἁπάντων),

est désormais propice aux calmes évocations des

épreuves passées ; nous entrons dans le domaine de l’aAyos (cf.

PP- 185 sqq.). Les composés formés sur πάθος Suite à la forte spécialisation sémantique, dés l'époque homérique, de πένθος au sens de « deuil », a été constitué, directement

sur le thème verbal au degré © (thème d'aoriste), un neutre en -os, πάθος, de signification plus générale, « sentiment que l'on éprouve, que l'on subit », et qui a notamment connu un développement considérable dans le vocabulaire philosophique et surtout scientifique (*). Ce substantif n'est attesté qu'après Homére ; le composé αἰνο-παθής « qui a une terrible souffrance » semblerait cependant témoigner de l'existence du simple à l'époque homérique. I. Αἰνο-παθής Pénélope se plaint auprés de ses servantes:

6 201-205 *H με μάλ᾽ αἰνοπαθῆ μαλακὸν περὶ κῶμ᾽ ἐκάλυψεν.

Αἴθε μοι ὧς μαλακὸν θάνατον πόροι "Αρτεμις ἁγνὴ αὐτίκα νῦν, ἵνα μηκέτ᾽ ὀδυρομένη κατὰ θυμὸν αἰῶνα φθινύθω, πόσιος ποθεόυσα φίλοιο

παντοίην ἀρετήν, ἐπεὶ ἔξοχος ἦεν ᾿Αχαιῶν. Le contexte, on le voit, indique nettement une notion de

« deuil » et laisserait supposer pour les premières attestations du doublet πάθος une valeur identique à celle de πένθος. La (€ P. HERRMANN, (55) Cf. H. DónziE,

Menschliche Wertbegriffe bei Homer, (1954). Leid und Erfahrung, (Wiesbaden, 1956).

pp.

73 sqq.

FAMILLE

DE πένθος

289

prosodie nous indique cependant qu'une forme “*aivo-revôfs était métriquement inacceptable dans l'hexamétre. D'autre part, la finale d’accusatif singulier en m, exceptionnelle pour un adjectif en -s- dans les poémes homériques,

témoigne

du

caractère

probablement

récent

de

cette

forme ($9).

2. Δυήςπαθος Nous citerons encore le composé δυή-παθος « qui subit ou supporte le malheur, la misère », composé verbal à second membre constitué par le théme verbal παθ- (de πάσχω) avec la valeur passive « subir », « supporter » (7) et qui ne constitue donc pas un témoignage de l'existence

éventuelle d'un terme πάθος dés l'époque homérique. Ce terme se situe dans l'Hymne à Hermés: Hermès vante à Apollon l'art de la lyre: v. 485-486 ῥεῖα συνηθείῃσιν ἀθυρομένη μαλακῇσιν,

ἐργασίην φεύγουσα δνυήπαθον. Elle chante aisément sous une douce pratique (55) ; elle fuit le tra-

vail pénible.

La valeur du composé, appliqué ici au travail, semble présenter un sens légérement dérivé et plus général que nous rendons, à la suite de J. Humbert, par « pénible ».

En vérité, nous voyons que les indices de l'existence homéri-

que du doublet πάθος se réduisent quasiment à rien. La famille de πένθος constitue donc, d'aprés ce que nous en restituent les poèmes homériques, un groupe relativement restreint, comparativement à l'extension qu'il connaîtra ultérieurement, notamment sous l'influence du développement de la langue philosophique et

scientifique. La notion de «sentiment éprouvé », et particulièrement de « deuil », est essentielle pour πένθος, celle de « passivité » domine déjà les emplois de πάσχω et annonce les tournures pas(**) CHANTRAINE, G.H., t. I, pp. 56-57, 208-209; G. P. SuniPP, Studies in the Language of Homer, (Cambridge, 1972), p. 345. Nous signalerons encore quelques tentatives d'émendation du texte: aivduopov (VAN LEEUWEN) et, moins vraisemblablement, αἰνά ποθεν (AGAR). (5 Cf. Riscx, Wortbildung, ὃ 75; DEBRUNNER, Griechische Wortbildungslehre,

$ 74. (**) Voir le commentaire de J. HUMBERT, συνηθείῃσιν. Cf. Hsch.: συνήθεια" ἔθος.

p.

135,

n.

3, pour

le sens

de

290

FAMILLE

DE πένθος

sives de verbes signifiant «faire (à) » et qui apparaissent des les philosophes pré-socratiques (65).

Πενϑέω ΕΜ

Inf. aor.: πενθῆσαι (-——):

T 225: 4f; inf. prést. πενθήμεναι

(---λὐ): ἐπεὶ κάκιον πενθήμεναι ἄκριτον αἰεί: © 174, τ 120: 3f; 3° pers.

duel ind. prést. : πενθείετον (---- οὐ}: V 283: 3f. Dénominatif de πένθος, avec suffixe -eyw d'itératif-intensif, πενθέω

présente quelques formes morphologiques particuliéres. La formation

en -«- du duel πενθείετον, survivance du -y- intervocalique du suffixe intensif -eyc (cf. ἀκειόμενος, νεικείω, τελείει, tous dénominatifs formés sur des substantifs en -s: ἄκος, νεῖκος, τέλος), est appelée par une loi

d'alternance rythmique au temps fort du pied (7°). À côté de ce duel thématique, πενθέω offre une forme d’infinitif athématique de type éolien et « achéen »: πενθήμεναι, du type φορήμεναι, φιλήμεναι, καλήμεναι, etc. (71). D'autre part, l'infinitif πενθῆσαι représente une formation d'aoriste en -noa (cf. piyéw-piynaa, rapßei-rdpßnoev), face au type habituel,

futur

-éow,

aor.

-eoa,

des

dérivés

de

thèmes

en

-s (αἰδέομαι-

Nödoaro, ἀκηδής-ἀκήδεσε, etc.) (7).

Analyse sémantique Les emplois de πενθέω confirment la valeur technique et rituelle que nous avons définie pour πένθος comme expression du deuil. La formule ἐπεὶ κάκιον πενθήμεναι ἄκριτον αἰεί « cet éternel chagrin ne

vaut rien », adressée à Pénélope ou à Ulysse-mendiant (o 174 et

120)

semble étre la contre-partie de πένθος ἀέξω. La forme adverbiale κάκιον présente la valeur positive, d'insistance (cf. @Ayıdv ἐστι) fréquente pour

(**) Cf. C. BOREHAM, Glotta, t. XLIX (1971), pp. 231-244. (70) CHANTRAINE, G.H., t. I, $63, p. 166, $8 163-164, pp. 348-349; Wortbildung,

88 111 b, 116 b; SCHWYZER,

RiscH,

Gr. Gr., t. I, p. 724; J. VAN LEEUWEN,

Enchiridion dictionis epicae, p. 515; W. F. WvarT, Metrical Lengthening in Homer, pp. 134 sqq.; G. P. Snıpp, Studies in the Language of Homer, (Cambridge, 1972), pp. 161 sqq.; WATHELET, Les traits éoliens dans la langue de l'épopée grecque, pp. 134 sqq.: les désinences en -eiw sont probablement la marque du traitement mycénien et éolien du groupe *-oy- intervocalique. (ἢ Rısch, Wortbildung, $ 93; CHANTRAINE, G.H., t. I, pp. 305-307; WYATT, op. cit., pp. 134 sqq.; K. Strunk, Die sogenannten Aolismen der homerischen Sprache, (Cologne, 1957), pp. 87 sqq.; WATHELET, op. cit., pp. 298 sqq., particuliérement 303-304: ces formes athématiques des dénominatifs en -éw semblent être un traitement propre à l’< achéen » et à l'éolien. (7 CHANTRAINE, G.H., t. I, pp. 348-349; RiscH, Wortbildung, ὃ 111 b.

FAMILLE

DE πένθος

291

les comparatifs en -ἰων (78). L'entourage du verbe contient à la fois le vocabulaire de la lamentation (moAvorovos, yoówvrd τε μυρόμενόν TE + 118-119, und’ οὕτω δακρύοισι πεφυρμένη ἀμφὲ πρόσωπα α 173 et χρῶ-

τ᾽ ἀπονιψαμένη a 172) et l'expression d'une vive douleur (θυμὸν ἐνιπλήσῃς ὀδυνάων τ 117). Πενθέω s'inscrit dans le rituel funéraire:

T 225, 228-229 Γαστέρι δ᾽ οὔ πως ἔστι νέκυν πενθῆσαι ᾿Αχαιούς" ἀλλὰ χρὴ τὸν μὲν καταθάπτειν ὅς κε θάνῃσι, νηλέα θυμὸν ἔχοντας, ἐπ᾿ ἤματι δακρύσαντας. En jeünant, il n'est pas possible aux Achéens de pleurer le mort. Mais il faut ensevelir celui qui est mort, d'un caur impitoyable, après l'avoir pleuré tout le jour.

L'expression figurée γαστέρι («i.e. ieiunio » Ebeling), expliquée par

μεμνῆσθαι πόσιος καὶ ἐδητύος, semble évoquer le rituel du festin funéraire (cf. ( 802 par exemple). D'une autre façon, nous pourrions l'interpréter comme l'appel irrésistible à la vie, aprés les plus gros chagrins, tel qu'il est souvent évoqué dans les poèmes homériques (74) ;

notre traduction serait alors «il n'est pas possible aux Achéens de rester à jeüner et à pleurer ». La vive valeur émotive de πενθέω est particuliérement sensible dans l'expression du « deuil » des chevaux d'Achille aprés la mort de leur cocher, Patrocle:

VY" 283-284 τὸν τώ γ᾽ ἑσταότες πενθείετον, οὔδεϊ δέ σφι χαῖται ἐρηρέδαται, τὼ δ᾽ ἕστατον ἀχνυμένω κῆρ.

Tandis que le verbe ὀδύρομαι, s'il est bien dérivé du substantif ὀδύνη, ne présente pas trace dans les poémes homériques d'une valeur « étre affligé », mais seulement la signification « se lamenter sur», «gémir », πενθέω, par contre, conserve dans chaque passage étudié ci-dessus (sauf peut-étre en T 225) la valeur de tristesse, d'affliction propre à πένθος. Méme dans la littérature post-homérique, la signification « se lamenter, pleurer » n'est pas toujours évidente ; celle-ci est suggérée par la présence de yóos dans Eschyle, Perses, 545 πενθοῦσι γόοις, mais n'apparaît pas dans Sophocle, Œdipe Roi, 1320 διπλᾶ σε πενθεῖν. (5) CHANTRAINE, G.H., t. II, pp. rsosqq.; BENVENISTE, Noms d'agent, PP. 115-143; ID., Origines, pp. 84-85; M. WiTTWER, Glotta, t. XLVII (1969), PP. 54-110, particulièrement pp. 97-Ior. (79 Cf. ( 601 sqq.; Ch. SEcAL, Mnémosyne, Suppl. XVII (1971), pp. 65 sqq.

CHAPITRE

V

Famille de ἄχος ETYMOLOGIE L'étymologie d’äxos présente de nombreuses incertitudes. On en a rapproché diverses expressions de la « crainte »: got. agis, ang.-s. ege «crainte», got. un-agands (part. them.) «sans crainte», prétérit-présent got. óg et v.-irl. ad-ägor «je crains», ces deux derniers termes

comportant à l'nitiale un 4 ou un 6 i.-e. (1). Malgré l'objection de Chantraine et de I. Anastassiou (pp. 57-58), cette étymologie n'est pas sémantiquement impossible: expression de la réaction émotive face

à

un

événement

désagréable,

ἄχος

désigne,

en

effet,

dans

certains contextes, la crainte rétrospective aprés un danger qui a menacé le sujet. On peut ainsi concevoir pour la racine i.-e. une valeur assez générale dans le domaine des émotions. Un autre rapprochement, à rejeter celui-ci, a été fait avec ἄχθος, ἄχθομαι (3). Formés avec un élargissement -0- marquant l'état atteint

(cf. Bpidw, BpiBos, βριαρός ; πλήθω, πλῆθος, πίμπλημι) (?), sur un thème dy-, d«- OU ἀχ-, ces termes se rapportent originellement à la notion de

«charge,

fardeau », comme

le soulignent

les gloses

anciennes:

Suidas: ἄχθομαι" βαροῦμαι, ἀγανακτῶ ; ἀχθόμενοι" βαρούμενοι, πιεζόμεvov; Hsch. : ἀχθήσας" γομώσας, ἤγουν πληρώσας.

"Ax0os semble, en effet, appartenir

au langage des marins: y 312

πολλὰ κτήματ᾽ ἄγων, ὅσα οἱ νέες ἄχθος ἄειραν, 0 457 νηῦς ἤχθετο; Op. 692

em’ ἅμαξαν ὑπέρβιον ἄχθος ἀείρας; il sert aussi à désigner un poids: ξυλέων ἄχθος (S.I.G., 1027 Cos). Le sens technique survit dans de nom(1) CHANTRAINE, ἄχομαι;

s.v.

H. JacoBsonn,

dyvupas;

FRISK,

K.Z., t. XLV

s.v.

ἄχνυμαι,

ἄχομαι;

Boisacg,

s.v.

(1913), p. 342, n. 1, voiGr, L.f.gr.E., s.v.

Le skr. aghdh (= av. ayö) « mauvais » appartient vraisemblablement à une racine i.-e. différente: cf. MAYRHOFER, s.v. aghdh; POKORNY, p. 8. (5 Ce rapprochement est notamment défendu par POKORNY, pp. 7-8; WALDE, K.Z. t. XXXIV (1897), pp. 484-485; réfutation dans CHANTRAINE, s.v. ἄχθομαι; FRISK, 5.0. ἄχθομαι; BotsACQ, s.v. ἄχθος; BRUGMANN, I.F.. t. XXXII (1913), p. 66, n. ı.

(ἢ BENvENISTE, Origines, pp. t. X XXII (1913), pp. 63-71.

188 sqq.,

surtout

p.

190;

BRUGMANN,

I.F.,

294

FAMILLE

DE ἄχος

breux composés, à travers toute l'histoire du grec: ἀνδραχθής « qui fait

la charge d'un homme » (x 121), μολιβαχθής « alourdi par du plomb » (Anth. Pal., 6. 103, I), ἀχθοφόρος « qui porte des fardeaux» (Hérodote, 7, 187), ἀχθίζω « charger d'un fardeau » (Babrius, 8, 1), ἀχθηδών « charge, fardeau » (Eschyle, Prométhée, 26) et « ennui, peine »

(Thucydide, II 37). Le sens technique de ἄχθος, ἀχθοφόρος est encore attesté en grec moderne. La valeur « peine, ennui, affliction, chagrin »,

fréquente surtout pour ἄχθομαι, est donc une dérivation secondaire;

ἄχθος et ἄχος constituent vraisemblablement deux groupes indépendants.

Il est néanmoins

évident

que

le rapprochement

des

deux

familles, par étymologie populaire, a favorisé l'évolution sémantique de ἄχθος, ἄχθομαι vers le sens « fardeau moral = peine, chagrin ». Ainsi ἄχθος est opposé à χάρμα dans le vers hésiodique Sc. 400 = fr. 239, I

οἷα Διώνυσος δῶκ᾽ ἀνδράσι χάρμα καὶ ἄχθος. Nous mentionnerons encore l'hypothése rattachant ἄχος et *oydew à une méme racine i.-e. (*) : cette étymologie, peu convaincante, repose sur une alternance phonétique a/o mal établie (5).

De méme, ᾿Αχιλλεύς a été associé à ἄχος (®), par un jeu de mots d'érudits. Les termes épiques appartenant à cette famille sont les suivants: ἄχος, ἄχομαι, ἄχνυμαι, ἀχεύων, ἀχέων, ἤκαχον, ἀκαχίζω.

L'adjectif δυσηχής, épithéte de πόλεμος ou θάνατος, a pu étre interprété comme «qui cause de grands chagrins », dérivé de ἄχος; en vérité, le mot doit être rapproché de ἠχή: « au bruit affreux » (?). FM

ἄχος (v-): nom. sg. 1f,: N 86, II 55, V 47, H. Aphr. I 199,

δύη d. κραδίην Λαερτιάδεω (-nv) ᾿Οδυσῆος (-ja) en σ 348 et υ 286; 2f,:

B 171, A 169, M 392, II 508 cf. II 581, o 412 H., Aphr. 1 243, Ἕκτορα δ᾽ αἰνὸν d. πύκασε φρένας ἠνιόχοιο en ( 124 = 316 cf. P 83 (φρένας ἀμφιμελαίνας), ἀλλὰ τὸ δ᾽ αἰνὸν d. κραδίην καὶ θυμὸν ἱκάνει en ® 147

— A = —

O 208 = II 52 188, 0 541, μὴ II 22, "Ὡς &bar’ 486: ἄχος (wu):

= 0 274, Ὦ πόποι, À μοι d. en Y 293, 9 249; veuéca* τοῖον γὰρ d. Beßinkev ᾿Αχαιούς en K ᾿Αργείοισι δ᾽ d. γένετ᾽ εὐξαμένοιο en N 417 = Ξὶ nom.: 1f,: T 367, 8 716, H. Dem. I 90, fr. 33 a

3f;: 145 458 24;

(* Cf. Al. GRAUR, "ἄχθος, ὀχθέω, ἐχθρός, Studii Clasice, t. VI (1964), pp. 273275. Étymologie contestée notamment par J. AUDIAT, Une formule homérique : μέγ᾽ ὀχθήσας, R.E.A., t. XLIX (1947), pp. 41-57 et FRISK, s.v. ὀχθέω. D'autre part, le rapprochement de ἄχθος et ἐχθρός, proposé par GRAUR, est particulièrement douteux, ἐχθρός devant probablement être compris comme «l’homme du dehors » (cf. lat. exträ, gr. ἐξ): CHANTRAINE, 5.0. ἔχϑος et ὀχθέω; ERNOUT-MEILLET, s.v. ex; WACKERNAGEL, K.Z., t. X XXIII (1895), pp. 40-41; WALDE, K.Z., t. XXXIV (1897), pp. 484-485. (ἢ Kuryzowicz, Apophonie, pp. 185 sqq. (+) Cf. schol. AT ad A 1: ᾿Αχιλῆος οὕτως ἀναγνωστέον δι᾽ ἑνὸς À διὰ τὸ μέτρον καὶ διὰ τὸ ἄχος (8 ἐστι λύπην) ἐπενεγκεῖν τοῖς "Dueóow. Étymologie reprise par P. KRETSCHMER, Glotta, t. IV (1913), pp. 305-308. (?) CHANTRAINE, s.v. δυσηχής.

FAMILLE

DE ἄχος

295

2: N 581, T 125, Y 282, X 425, À 208, p 470, φ 299, Sc. 457; 3f,: αὐτῷ τοι μετόπισθ᾽ à. ἔσσεται en I 249 et y 345, H. Dem.

I 40; 4f,:

E 759, € 475, 11 599, T 307, 8 108, x 87 ; 5f, : X 43 ; dyeos (vs-) : gén. :1f,: P 539; 2f,:

P 591 = Σ 22 = w 315 "s φάτο, τὸν δ᾽ d. νεφέλη ἐκάλυψε

μέλαινα; -εἰ (vu-): 1f,: x 247, À 279, 0 358; 2f,: 19; 3f,: 0 530; 4f;: Z 336; äxe’ (vu): 1£,: Z 413; 3f, : T 412; 4£,: (0 οἱ; -éov (v -): gén. pl.: 3f,: Y 298, H. Dem. I 436; -ἔεσσι (v -u): 4f,: τ 167. D

H. Dem. 1 479 μέγα γάρ τι θεῶν σέβας ἰσχάνει αὐδήν: v.l. ἄχος.

ANALYSE Sous

SEMANTIQUE

certains

aspects,

l'étude

d’äyos

présente

les mêmes

difficultés que celles avec lesquelles a été confronté J. Audiat

dans l'interprétation de la formule homérique μέγ᾽ ὀχθήσας (9) : nombreux emplois formulaires (exemple: N 417 = 3458 = Ξ 486, Καὶ 145 — II 22, B 171 — © 147 — Ο 208 — IL 52 = 6274, O 124 = O 316, cf. P 85, etc.), mais qui ne revétent pas nécessaitement une valeur constante — ce qui peut occasionner certains problémes de traduction, si l'on veut respecter le style homérique —, riche éventail de significations, allant du deuil à la colère ou la panique, et dont nous devrons, en première analyse, dresser un tableau d'aprés leurs contextes, avant de pouvoir mettre en évidence le lien qui semble les unir. Nous constaterons, à cette occasion, de quelle facon ἄχος peut recouvrir les domaines de πένθος, κῆδος ou πῆμα.

Si la ligne directrice des emplois d'dyos est aisément saisissable — expression d'une versement de sentiments emplois du terme révéle nuances qui traduisent la lyse de ce substantif plus nous le verrons, un róle

émotion subite et violente, d'un boule(?) —, un examen plus poussé des un extraordinaire enchevétrement de complexité du sentiment. Dans l'anaque dans toute autre, le contexte joue, essentiel.

(€) R.E.A., t. XLIX (1947), pp. 41-57. (ἢ Cf. les mémoires de licence de C. LEDERER, surtout pp. 87 sqq.; E. TôrTÓSY, notamment pp. 24, 38, 66. Telle n'est cependant pas l'interprétation de I. ANAsTASIOU qui retient comme valeur fondamentale pour le terme la signification « bedrückendes Gefühl » (« sentiment d'abattement »), cela notamment à cause de son emploi en opposition avec le verbe εὔχομαι. Bien que l'auteur se demande, devant la complexité des emplois d’äyos, si celui-ci a réellement une « Grundbedeutung » (p. 50), la valeur retenue est, à notre avis, trop particuliére, trop restreinte et ne permet

pas de rendre compte de l'extréme variété des contextes où le mot figure.

296

FAMILLE

DE ἄχος

Pour préserver l'unité de ce chapitre, nous réunissons, en téte, les principales observations que nous voudrions formuler relativement à l'analyse de I. Anastassiou, dyos étant le terme central du champ sémantique tel qu'il a été défini par cet auteur. Reposant essentiellement sur l'interprétation des contextes, l'étude d'dyos est sans doute

la plus susceptible de subjectivité. Ceci explique d'ailleurs les fortes divergences qui séparent les deux analyses. C'est pourquoi aussi, dans la mesure du possible, nous nous en sommes tenue aux données

strictement linguistiques et syntaxiques. I. On peut reprocher à I. Anastassiou de retirer des contextes quelquefois plus que ce qu'ils contiennent. Ainsi le sentiment d'abattement ou d’angoisse qui, d’après l'auteur, semble caractériser cette expression de la douleur ne nous apparaît nulle part. Les syntagmes ἄχεος νεφέλη ou φρένας πύκασε qui sont encore invoqués se rapportent de

facon générale à l'évocation du noir et aux rituels de l'abaissement dans les contextes de deuil, sans que l'on puisse précisément en déduire une notion d'abattement.

2. L'auteur distingue soigneusement entre l'indication d'une réaction et l'absence de réaction. En fait, ce qui importe ici, c'est la remar-

quable

fréquence

de l'expression

de cette

réaction

(ou du

désir

d'action) ou encore, lorsque celle-ci est inexistante, la description de

divers mouvements de l'àme (peur, colére, vengeance, mettent en évidence la forte valeur émotive du substantif.

etc.)

qui

3. "Axos est décrit comme un sentiment intérieur, par rapport à πένθος qui est la perception immédiate de l'événement (pp. 61-62). Ceci est formellement contredit par la syntaxe des deux termes: notamment la fréquence de l'aoriste ponctuel (fait relevé par I. Anastassiou lui-méme, pp. 72 sqq. par exemple) pour ἄχος.

4. Contrairement à l'affirmation de I. Anastassiou (pp. 72 sqq.), le pluriel ἄχεα est tout à fait exceptionnel (6 exemples sur 60). Les seules conclusions communes auxquelles mènent les deux études sont les suivantes: la forte valeur émotive du substantif (Anastassiou, p. 64) et le fait qu'il se rapporte le plus souvent à un événement précis (Anastassiou, p. 75).

I. "Axos dans les contextes de dewil Une importante acception d'dyos est l'expression du deuil, emploi dans lequel ce mot entre notamment en concurrence avec πένθος, ἄλγος et κῆδος. Nous essayerons, sous cette rubrique, de

préciser les contextes oü ἄχος intervient de préférence et les éléments qui permettent de le distinguer des autres expressions de la douleur morale.

FAMILLE

DE ἄχος

.

297

I.I. Un premier ensemble cohérent d'emplois homériques d’äyos se situe sur le champ de bataille et constitue une sorte de « théme » (19): l’ayos saisit un héros lorsqu'il voit tomber un camarade ou en apprend

la mort (N 58r, II 508, 581, 599, P 83, 591, Σ 22, pour une blessure: M 392, ainsi que A 169). Nous en citerons ces exemples: Hector tue Épigée, le compagnon de Patrocle: II 581-582 Πατρόκλῳ δ᾽ ἄρ᾽ ἄχος γένετο φθιμένου érdpow,

ἴθυσεν δὲ διὰ προμάχων ἴρηκι ἐοικώς Hélénos tue l'Achéen Deipyre: N 580-582

τὸν δὲ κατ᾽ ὀφθαλμῶν ἐρεβεννὴ νὺξ ἐκάλυψεν. ᾿Ατρεΐδην δ᾽ ἄχος εἷλε, βοὴν ἀγαθὸν Μενέλαον᾽ βῆ δ᾽ ἐπαπειλήσας ᾿Ελένῳ ἥρωι ἄνακτι. Ceci amène une première remarque : l'áéyos est généralement suivi d'un retour immédiat

à l’action, particulièrement

dans un

désir de vengeance. C’est ce que montrent encore les expressions suivantes : μένος δ᾽ ἰθὺς φέρον αὐτῶν (Π 602), πάπτηνεν δ᾽ dp ἔπειτα

κατὰ

στίχας

(P 84),

ὅμως δ᾽ οὐ λήθετο χάρμης (M 393),

βῆ δὲ διὰ προμάχων (P 592). Ceci semble indiquer que 1᾿ ἄχος est une émotion subite, qui nous est présentée à l'instant méme de

son éclosion (cf. αὐτίκ᾽ ἐπεί τ᾽ ἐνόησεν M 393), un bouleversement de sentiments suggéré notamment dans ὠρίνθη δέ oi ἦτορ (I 509) (*!). L'Zyos entraîne, en plus, dans la complexité de ses manifestations,

un

mouvement

de colère, élément

qui, nous

le

verrons plus loin, est révélateur pour la définition du mot: κεχόλωσο δὲ κῇρ érápow (II 585). Ces contextes de guerre amènent naturellement, entre vainqueur et vaincu, l'évocation des notions de τιμή et de λώβη, suggérées, par

exemple, dans les termes suivants: μή ris ᾿Αχαιῶν... εὐχετόῳτ᾽ et οὐ λήθετο χάρμης (M 390-391 et 393), ὡς ἔπεσ᾽ ἐσθλὸς ἀνήρ et οὐδ᾽... [ἀλκῆς

ἐξελάθοντο (II 600 et 602), toutes expressions typiques que nous avons eu l'occasion d'analyser dans les contextes de πῆμα. De méme l’äxos des Achéens (II 599) est opposé à la réaction de joie victorieuse du côté troyen: μέγα δὲ Τρῶες keydpovro (II 600) (1*). (1*) Pour la notion de « théme », voir notamment: J. I. ARMsTRONG, A.J.P., t. LXXVII (1958), pp. 337-354; Ch. SEGAL, Mnémosyne, Suppl. XVII, (Leyde, 1971). (M) Cf. les remarques judicieuses de E. TóTTÓsYv, op. cit., pp. 20 sqq. (15) Cf. LATACZ, pp. 58-64.

298

FAMILLE

A la mort de Sarpedon, secourir son compagnon, ses derniéres paroles (II effet qu'on ne laissát pas

DE ἄχος

le deuil de Glaucos qui, blessé, n'a pu reçoit une connotation d'outrage : dans 508), Sarpédon mourant suppliait en dépouiller son cadavre :

II 498-499

σοὶ yàp ἐγὼ καὶ ἔπειτα κατηφείη καὶ ὄνειδος

ἔσσομαι ἤματα πάντα διαμπερές Car pour toi, par la suite, je serai un sujet de honte εἰ d’opprobre tout au long des jours, sans cesse.

De méme, lorsque, rompant le pacte conclu entre Troyens et Achéens, Pandare blesse Ménélas, la douleur d’Agamemnon se nourrit surtout de l'évocatton du triomphe troyen : A 169-171, 173-174 et 176-182: 'AMd μοι αἰνὸν ἄχος σέθεν ἔσσεται,

ὦ Μενέλαε,

αἴ κε θάνῃς καὶ μοῖραν ἀναπλήσῃς βιότοιο" καί κεν ἐλέγχιστος πολυδίψιον "Apyos ἱκοίμην. κὰδ δέ κεν εὐχωλὴν Πριάμῳ καὶ Τρωσὶ λίποιμεν ᾿Αργείην ' Ελένην᾽ καί κέ τις ὧδ᾽ ἐρέει Τρώων ὑπερηνορεόντων τύμβῳ ἐπιθρῴσκων Μενελάου κυδαλίμοιο" « Αἴθ᾽ οὕτως ἐπὶ πᾶσι χόλον τελέσει᾽ ᾽Αγαμέμνων ὡς καὶ νῦν ἅλιον στρατὸν ἤγαγεν ἐνθάδ᾽ ᾿Αχαιῶν, καὶ δὴ ἔβη οἶκον δὲ φίλην ἐς πατρίδα γαῖαν

σὺν κεινῇσιν νηυσί, λιπὼν ἀγαθὸν Μενέλαον ». ὥς ποτέ τις épée” τότε μοι χάνοι εὐρεῖα χθών. Mais j'éprouverai pour toi une terrible douleur, Ménélas, si tu meurs et accomplis le destin de ta vie, et je retournerais plein de honte dans l'aride Argos. Et je laisserais comme sujet de gloire (18) à Priam et aux Troyens l'Argienne Héléne. Et, parmi les Troyens orgueilleux, il en est un qui dira de la sorte, en foulant aux pieds la tombe du glorieux Ménélas: « Puisse Agamenon laisser éclater sa colére contre tous, comme maintenant il a amené ici en vain l'armée des Achéens et s'en est retourné chez lui, dans sa patrie, sur des nefs vides, en abandonnant

le vaillant Ménélas ». Ainsi dira-t-on.

Alors, que pour moi

s'ouvre la vaste terre.

Il nous appartiendra donc, dans la suite de notre exposé, d'établir la distinction entre l'expression de l’äyos et celle du πῆμα. »

(3) Cf. CorLu, Recherches 1966), pp. 161 sqq.

sur les mots relatifs à l'idée de la prière,

(Paris,

FAMILLE

DE ἄχος

299

Le vers P 591 (τὸν δ᾽ ἄχεος νεφέλη ἐκάλυψε μέλαινα) rappelle, par ailleurs, l'évocation du « noir nuage de chagrin » dont nous avons longuement traité dans le chapitre consacré à πένθος (pp. 265 sqq.). Cette expression figure encore dans le passage poignant où Antiloque apprend à Achille la mort de Patrocle : X 22-27 “Ὡς φάτο, τὸν δ᾽ ἄχεος νεφέλη ἐκάλυψε μέλαινα"

ἀμφοτέρῃσι δὲ χερσὶν ἑλὼν κόνιν αἰθαλόεσσαν χεύατο κὰκ κεφαλῆς, χαρίεν δ᾽ ἤσχυνε πρόσωπον" νεκταρέῳ δὲ χιτῶνι μέλαιν᾽ ἀμφίζανε τέφρη᾽

αὐτὸς δ᾽ ἐν κονίῃσι μέγας μεγαλωστὶ τανυσθεὶς κεῖτο, φίλῃσι δὲ χερσὶ κόμην ἤσχυνε δαΐζων.

Complétant l'évocation du « noir nuage », les gestes auxquels se livre Achille sont caractéristiques des pratiques d'abaissement volontaire que, nous l'avons vu, s'infligent les parents d'un défunt en signe de deuil et nous rappellent l'attitude de Laerte décrite au chant XI de l'Odyssée. Nous suggérerions cependant qu'dxos se distingue de πένθος, expression privilégiée et rituelle du deuil, par sa valeur propre d’instantaneite, par la désignation d'un bouleversement de sentiments, d'un saisissement ou de l'éclosion de la douleur : l'áyos se rapporie à un moment précis, un discours, une vision ; il est la perception d'un malheur ; πένθος, au

contraire, est plus un sentiment qu'une émotion (14). Nous constatons néanmoins certains points de convergence entre ἄχος et πένθος, puisque πένθος peut aussi apparaître en réaction immé-

diate à l'événement : A 249-250 κρατερόν ῥά € πένθος [ὀφθαλμοὺς ἐκάλυψε κασιγνήτοιο πεσόντος et Π 548 “ὥς ἔφατο,

Τρῶας δὲ κατὰ

κρῆθεν λάβε πένθος. D'autre part, l'áyos n'est pas nécessairement lié à des paroles de triomphe proclamées par l'ennemi sur ses vaincus (15).

(19

Nous

nous

référons

ici aux

définitions de P. RoBERT,

Dictionnaire de la

langue francaise, (abrégé), (Paris, 1973): émotion « État affectif intense, caractérisé par une brusque perturbation physique et mentale oü sont abolies, en présence de certaines excitations ou représentations trés vives, les réactions appropriées d'adaptation à l'événement »; semfiment « État affectif complexe, assez stable et durable, lié à des représentations ». (15) Il n'est pas exact de distinguer, comme le fait E. TórrÓsv, op. cit., pp. 16 sqq., entre πένθος, suscité par la mort d'un héros, lorsque celle-ci est annoncée par un allié, et ἄχος, réaction au triomphe de l'ennemi; en fait, ἄχος se rencontre dans de mémes contextes que πένθος.

300

FAMILLE

DE ἄχος

1.2. En diverses circonstances encore, ἄχος se présente comme la réaction émotive suivant immédiatement la perception du malheur (mort ou absence) (P 539, Y 293, X 43, 425, ὃ 716, 6 541, x 247, À 208, o 358, 7 167, ὦ 315, H. Dem. I, 40, 436): Penelope apprend le départ de Télémaque et l'embuscade

que lui tendent les prétendants: 8 703-705 et 716 “Ὡς dáro: τῆς δ᾽ αὐτοῦ λύτο γούνατα καὶ φίλον ἧτορ' δὴν δέ μιν ἀφασίη ἐπέων λάβε" τὼ δέ οἱ ὄσσε δακρυόφι πλῆσθεν᾽ θαλερὴ δέ οἱ ἔσχετο φωνή"

τὴν δ᾽ ἄχος ἀμφεχύθη θυμοφθόρον. Euryloque a échappé au sortilege de Circé, tandis que ses compagnons ont été changés en pourceaux: x 246-248

οὐ δέ τι ἐκφάσθαι δύνατο ἔπος ἱέμενός περ, κῆρ dxei μεγάλῳ βεβολημένος" ἐν δέ οἱ ὄσσε δακρυόφιν πίμπλαντο' γόοζιο 86 yero θυμός. Ulysse-mendiant apprend ἃ Laerte qu’il rencontra autrefois son fils:

ὦ 315-317

“ὥς φάτο: τὸν δ᾽ dyeos νεφέλη ἐκάλυψε μέλαινα"

ἀμφοτέρῃσι δὲ χερσὶν ἑλὼν κόνιν αἰθαλόεσσαν χεύατο κὰκ κεφαλῆς πολιῆς, ἁδινὰ στεναχίζων.

Demeter entend les cris de sa fille enlevée par Hadès: H. Demeter, I 40-42

᾿Οξὺ δέ μιν κραδίην ἄχος ἔλλαβεν, ἀμφὶ δὲ yalraıs ἀμβροσίαις κρήδεμνα δαΐζετο χερσὶ φίλῃσι, κυάνεον δὲ κάλυμμα κατ᾽ ἀμφοτέρων βάλετ᾽ ὦμων.

Il apparait nettement ἃ travers ces extraits, comme dans la rubrique précédente, que l’äyos est une émotion subite, une perturbation des sentiments liée à la perception méme du malheur et qui s'accompagne non seulement d'un besoin d'action (δ 716-717, H. Demeter, 1 44 : oevaro... μαιομένη), mais de divers dérèglements physiques, telles l'aphasie (8704, x246-247) ou la faiblesse (à 703). Dans le cas d’Euryloque, 1’ ἄχος se teinte d'une nuance d'épouvante, de peur rétrospective à la pensée du danger auquel il a échappé ; Pénélope, de même, éprouve une douleur mélée de

FAMILLE

DE ἄχος

301

crainte pour la sécurité de son fils. D'autre part, l'étre endeuillé se livre réguliérement aux pratiques d'abaissement volontaire (exemple: les vêtements noirs : ὦ 315-317, H. Demeter, I 42). L’äxos peut méme étre la seule perception d'un deuil futur, d'un danger qui menace un étre cher : Achille s'appréte à tuer Enée, mais Poséidon intervient :

Y 293-294

"(2 πόποι, ἦ μοι ἄχος μεγαλήτορος Αἰνείαο, ὃς τάχα Πηλεΐωνι δαμεὶς “Aidos δὲ κάτεισι.

La démarcation entre πένθος εἰ ἄχος n'est cependant pas toujours nettement sensible. Ainsi lorsque Ménélas explique à Télémaque son

regret d'Ulysse, ἄχος est qualifié ἀ᾽ ἄλαστον (ὃ 108), épithéte propre de πένθος qui est lui-méme métriquement inadéquat à cette position du vers. Plusieurs chants aprés l'émotion (2 22) provoquée par la mort de Patrocle, ἄχος reparait dans la bouche d'Achille, lorsqu'il proclame sa

volonté de vengeance (V^ 46-47 ἐπεὶ où μ' ἔτι δεύτερον ὧδε[ἵξετ᾽ ἄχος κραδίην) : l'effet saisissant de la nouvelle ne peut plus intervenir ici dans cette expression, le sentiment éprouvé s'identifie au πένθος.

Le

récit

de

l'aéde

Démodocos

tristesse insurmontable,

provoque

chez

Ulysse

au souvenir de ses camarades

une

perdus ;

il est comparé à une femme endeuillée, emmenée en esclavage :

0 523 et 529-530

ὡς δὲ γυνὴ κλαίῃσι φίλον πόσιν ἀμφιπεσοῦσα, εἴρερον εἰς ἀνάγουσι, πόνον τ᾽ ἐχέμεν καὶ ὀιζύν'

τῆς δ᾽ ἐλεεινοτάτῳ ἄχεϊ φθινύθουσι παρειαί. Alcinoos s'apercoit du chagrin d’Ulysse:

0 541 μάλα πού μιν ἄχος φρένας ἀμφιβέβηκεν.

Dans ce passage, ἄχος exprime tantöt le deuil d’Ulysse pour ses compagnons, tantöt celui d’une veuve, ce dernier emploi étant en outre nuancé par l'évocation de l'esclavage ainsi que par πόνον et ὀιζύν (vers 529), ce qui nous ramène à

certains

contextes

et

certaines

acceptions

d'dÀyos

étudiés. " Ayos se confond aussi avec πένθος en o 358.

Anticlée n'a pas survécu à l'absence de son fils :

o 358-359

ἡ 9 dyei οὗ παιδὸς ἀπέφθιτο κυδαλίμοιο, λευγαλέῳ θανάτῳ.

déjà

302

FAMILLE

DE

ἄχος

Cette expression est toute comparable au deuil de Laerte désigné par πένθος en À 195 ou w 233. "Axos côtoie aussi πένθος dans les lamentations de Thétis: N 91 ἔχω δ᾽ dye' ἄκριτα θυμῷ (cf. κηδομένη περ et

πένθος ἄλαστον ἔχουσα (2 104-105), l'emploi du pluriel conférant cependant à ce mot un caractére d'indétermination absent dans le singulier

(cf. Y 298 ἕνεκ᾽ ἀλλοτρίων ἀχέων, Z 411-413 οὐ γὰρ Er’ ἄλλη [ἔσται θαλπωρή,... ἀλλ᾽ ἄχε᾽ «car il n'y aura plus de réconfort, mais des souffrances »).

"Axos semble ainsi acquérir dans certains contextes une valeur plus générale et se présente méme comme une expression renforcée de l'àXyos : Priam Achille:

veut

aller

chercher

le

cadavre

d'Hector

chez

X 422-425 μάλιστα δ᾽ ἐμοὶ περὶ πάντων ἄλγε᾽ ἔθηκε" τόσσους γάρ μοι παῖδας ἀπέκτανε τηλεθάοντας" τῶν πάντων οὐ τόσσον ὀδύρομαι ἀχνύμενός περ € » » N ‘ ν » ὡςLA ἑνός, οὗ μ᾽ , ἄχος ὀξὺ κατοίσεται " Aibos εἴσω. Priam souhaite la mort d’Achille:

X 43 et X 52-55

À κέ μοι αἰνὸν ἀπὸ πραπίδων ἄχος ἔλθοι"

εἰ δ᾽ ἤδη τεθνᾶσι καὶ εἰν ᾿Αἴδαο δόμοισιν, ἄλγος ἐμῷ θυμῷ καὶ μητέρι, τοὶ τεκόμεσθα'

λαοῖσιν δ᾽ ἄλλοισι μινυνθαδιώτερον ἄλγος ἔσσεται, ἣν μὴ καὶ σὺ θάνῃς ᾿Αχιλῆι δαμασθείς. Ces deux passages, particuliérement le premier, montrent la gradation qui est établie entre ἄχος et ἄλγος : ἄχος représente l'expression « superlative » de la tristesse, le point culminant de la douleur; malgré l'intensité affective qu'il revét dans de nombreux contextes, ἄλγος apparait comparativement comme le degré faible de cette expression, et cela notamment par son propre aspect de généralité qui le qualifie (1$) Même valeur encore en P 538-539 *H δὴ μὰν ὀλίγον ye Μενοιτιάδαο θανόντος xfj ἄχεος μεθέηκα χερείονά περ καταπεφνών. «a Mon cœur s'est un peu détendu de sa douleur pour la mort du Ménoetiade, bien que ce soit un moins brave que j'ai tué. » Nous choisissons ici, pour la traduction de ἄχεος, l'interprétation de CHANTRAINE, G.H., t. II, $ 474, n. 1, et non celle de Mazon: « j'ai soulagé le cœur du Ménoetiade mort », qui se réfère aux vers N 414-416 où μὰν αὖτ᾽ ärıros κεῖτ᾽ "Aowosg..., γηθήσειν κατὰ θυμόν. Cette dernière explication ne s'impose pas, selon nous, dans le contexte étudié.

FAMILLE

DE ἄχος

303

davantage pour la désignation d'une destinée malheureuse que d'une émotion précise. La transition entre les deux degrés

semble indiquée au vers X 424 par le participe ἀχνύμενός περ. "Axos au pluriel apparaît encore Déméter et de Perséphone:

lors

des retrouvailles

de

H. Déméter, Y 435-437: πολλὰ μάλ᾽ ἀλλήλων κραδίην καὶ θυμὸν ἴαινον

ἀμφαγαπαζόμεναι, ἀχέων δ᾽ ἀπεπαύετο θυμός, γηθοσύνας δὲ δέχοντο παρ᾽ ἀλλήλων ἔδιδόν τε. elles se réconfortaient par mille témoignages d'affection mutuelle, et leur cœur cessa de souffrir; elles se donnaient, et recevaient l'une de l'autre, des preuves de leur joie (trad. J. Humbert).

Il est intéressant de noter ici l'opposition entre les ἄχεα et diverses

expressions de la joie qui tendent à renforcer la notion d'émotivité instable contenue dans ἄχος. Le terme iaivw « apaiser, (ré)conforter, contenter » désigne un mouvement subit de l'àme et convient parti-

culiérement à l'expression de la joie aprés un chagrin, une forte peur ou une phase dépressive (!?) : par ce caractére émotionnel, il peut donc (*) Le verbe ἰαίνω reçoit deux types d'explications étymologiques et sémantiques. La première théorie, défendue notamment par N. Van Brock, Recherches sur le vocabulaire médical du grec ancien, (Paris, 1961), pp. 255 sqq. et CHANTRAINE, s.v., pose comme sens originel, presque technique, du verbe: « échauffer, amollir par la chaleur » (ex.: x 359, 0 426, μ 175), sens à partir duquel se serait développée

la

notion

« apaiser,

(ré)conforter »,

largement

attestée

dans

les

poèmes homériques. De toute façon, ἰαίνω doit être distingué de ἰάομαι « soigner » dont il ne présente jamais la valeur (cf. N. VAN Brock, loc. cit.). La deuxiéme hypothése, la plus courante mais pas nécessairement la plus plausible, rattache le verbe laívo au skr. isanydii, isndti, {syati « mettre en mouvement » et igirdh « fort ». Cf. MAYRHOFER, s.v. isndfi; FRISK, s.v. ἑἰαίνω, ἑάομαι; BoisAcQ, s.v. ἰαίνω; H. GÜNTERT, J.F., t. XXXII (1913), p. 105; LATACZ, p. 220. L'adjectif gr. ἱερός étant fort probablement le correspondant de skr. isirdh, lui-même rattaché à isndfi, il faudrait donc supposer un rapport, pas trés convaincant

t. XXI

du

point

de vue sémantique,

entre

ἱερός et lalvw.

DEBRUNNER,

I.F.,

(1907), pp. 31 sqq., par exemple, retrouve entre ialvw et ἱερός le même

rapport morphologique qu'entre πιαίνω et mapós. La correspondance étymologique et sémantique entre iepés et isirdh se trouve démontrée notamment par J. DucHESNE-GUILLEMIN, ‘Mélanges Boisacq I, Annuaire de l'Institut de Philologie et d'Histoire Orientales et Slaves, t. V (1937), PP. 333-338; P. WOLrING-Von MARTITZ, Glotta, t. X XXVIII (1960), pp. 272307;

cf. aussi MAYRHOFER,

s.v. isnti;

FRISK, s.v. iepós; POKORNY,

pp. 299-301.

P. RaAMAT, Sprache, t. VIII (1962), pp. 4-28 (surtout pp. 15-19), suppose l'existence d'une trés large famille reposant sur la racine *eis-, isoglosse grecque et indo-iranienne, appartenant à un langage élevé et poétique et qui se serait spécialisé dans le domaine religieux ou magique. Dans la seconde hypothése, deux problémes se posent: ı. la psilose de gr. ἰαίνω et surtout 2. l'évolution sémantique de « mettre en mouvement » à « (ré)conforter, apaiser » ou « réchauffer, amollir » (cf. CHANTRAINE, S.v.).

304

FAMILLE

DE

ἄχος

être considéré comme l'opposé exact d’äyos dans le passage étudié et s'adapte parfaitement à la situation de choc psychologique et de détente nerveuse dans laquelle se trouvent les deux déesses au moment de leurs retrouvailles. Le second terme, γηθοσύνη, désigne la joie rayonnante, notion qui

est nettement sensible dans les mots γάνυμαι ou γαίων (exemple: l'expression homérique κύδεϊ γαίων) auxquels il est rattaché (19), et accompagne particuliérement les événements qui apportent aide et

réconfort. Le rapport sémantique entre les emplois de γηθοσύνη et de laivw apparait clairement dans les vers suivants qui montrent certaines analogies avec le contexte du passage étudié ci-dessus: Au départ de Priam pour la tente d'Achille, Zeus envoie aux Troyens un présage favorable sous la forme d'un aigle:

Q 320-321 οἱ δὲ ἰδόντες [γήθησαν, καὶ πᾶσιν ἐνὶ φρεσὶ θυμὸς ἰάνθη. Remarquable est encore l'évocation des ἄχεα pour désigner les tribulations du mendiant Ulysse, acception fréquente pour ἄλγος (exemple : 0 182, v 9o, + 170, etc.), ainsi que nous l'avons vu précédemment : τ 167-168 7| μέν u’ ἀχέεσσί γε δοίης

πλείοσιν 7) ἔχομαι. En conclusion de cette rubrique, nous soulignerons le fait que ἄχος, expression d'un bouleversement de sentiments ou d'une émo-

tion, se prête particulièrement aux contextes de deuil, comme

perception subite du malheur. destine cependant

Sa forte valeur émotive le pré-

à un riche éventail de contextes et, notam-

ment, le met en concurrence avec πένθος, terme propre du deuil. Certains emplois d’äxos, particulièrement au pluriel, coincident, d'autre part, avec quelques acceptions d'dAyos. "Axos se présente, cependant, habituellement comme l'expression la plus « chargée » ou la plus intensive du sentiment. 2. Le triomphe de l'ennemi De par sa forte valeur émotive, ἄχος est aussi apte à traduire la réaction émotive aux paroles de triomphe d'un ennemi. Nous (12) Cf. 151-156; Le lat. MEILLET,

CHANTRAINE, s.v. γάνυμαι et γηθέω; LATACZ, pp. 128-160, surtout FRisk, s.v. γηθέω; BoisACQ, s.v. γηθέω; POKORNY, p. 353. gaudeö ne se rattache probablement pas à la racine de γηθέω: ERNOUTs.v.

FAMILLE chercherons surtout ici contexte, distingue ἄχος Nous choisissons un définir la valeur d’äyos,

DE ἄχος

305

à déterminer ce qui, dans ce type de de πῆμα. passage caractéristique, permettant de passage auquel nous pourrions joindre

les vers 5 458, 475, 486, © 147, par exemple.

N 413-420 Δηίφοβος δ᾽ ἔκπαγλον ἐπεύξατο, μακρὸν avaas: « Οὐ μὰν αὖτ᾽ ärıros κεῖτ᾽ "Ασιος, ἀλλά € φημι

εἰς “Aidos περ ἰόντα πυλάρταο κρατεροῖο γηθήσειν κατὰ θυμόν, ἐπεί ῥά οἱ ὥπασα πομπόν. » “ἧς éjar', ᾿Αργείοισι δ᾽ ἄχος γένετ᾽ εὐξαμένοιο, ᾿Αντιλόχῳ δὲ μάλιστα δαΐῴρονι θυμὸν ὄρινεν" ἀλλ᾽ οὐδ᾽ ἀχνύμενός περ ἑοῦ ἀμέλησεν ἑταίρου,

ἀλλὰ θέων περίβη καί οἱ σάκος ἀμφεκάλυψε. Dans cet extrait est illustré le théme du triomphe du vainqueur,

le rituel de l'abaissement

de l'adversaire,

se traduisant

chez le vaincu par une douleur (ἄχος) « qui est celle, non seulement d'un deuil, mais d'une dépossession humiliante, car, plus que la mort d'un compagnon, c'est l'attitude méme du vainqueur qui manifeste la défaite» (1%). Le verbe (ém-)ejyoua« désigne, en N 413 et dans les autres contextes de triomphe de l'ennemi, la

proclamation ou la revendication d'une victoire dont on veut faire prendre acte:l’eöxos est consécutif à la victoire (H 203, par exemple) (39). Or, nous l'avons vu notamment au cours de l'analyse de A 347, εὖχος s'oppose particuliérement à πῆμα ; de

méme πένθος désigne, dans les contextes de guerre, la réaction à la victoire d'un ennemi (A 197 = 207, A 417, 13, etc.), en antithése avec κῦδος ou κλέος. Parmi ces trois termes, attestés dans des contextes de τιμήλώβη, πῆμα se distingue toutefois nettement des deux autres, à la fois par la valeur de sa formation nominale et par la signification propre du radical. Nous avons vu, en effet, (pp. 74 sqq.) que πῆμα s'oppose de facon radicale à l'ensemble des dérivés neutres en -os de la sphère sémantique de la douleur par l'aspect amoyen-intransitif» et subjectif sous lequel y est présentée la (1%) J.-L. PERPILLOU, La signification du verbe εὔχομαι dans l'épopée, Mélanges P. Chantraine, (Paris, 1972), p. 173. (139) Cf. PERPILLOU, of. cit., pp. 169-182 ; CORLU, Recherches sur les mots relatifs à l'idée de la prière, pp. 151 sqq.; ADKINs, C.Q., t. XIX (1969), pp. 20-33; L. Ch. MUELLNER, The Meaning of εὔχομαι Through its Formulas, pp. 89 sqq.

306

notion

FAMILLE

(face

ἃ la

valeur

DE

ἄχος

«objective»

des

derives

en

-os).

Πῆμα est ainsi la désignation d'une chose désagréable et nuisible comme origine, agent ou porteur du procès («cause ou sujet de douleur » « malheur», «fléau»), et non comme produit d'un procès ; par là, πῆμα s'identifie à la notion d' humiliation et d’outrage dans les contextes de τιμή. Il s'oppose donc manifestement aux dérives en -os qui, désignant un phénoméne physique ou psychique qui n'est rapporté à aucune cause extérieure et dont le sujet est la proie, expriment, dans les mêmes contextes, la réaction ou le produit du procès. De plus, πῆμα ne reçoit jamais aucun qualificatif (si ce n’est μέγα, πολλά) ni aucune indication du siège du sentiment (*1}, ce qui s'accorde parfaitement avec la fonction «subjective» du substantif et avec la valeur sémantique non émotionnelle (ou « objective ») qui lui est particulière. C'est donc entre ἄχος. εἴ πένθος qu'il nous appartiendra de préciser la différence sémantique. Nous remarquons ainsi dans la valeur d'äyos l'aspect d'instantanéité, Hé à la proclamation de la victoire, et la réaction immédiate de retour à l'action (exemple: N 417-419, € 461 καρπαλίμως... ἀκόντισε), faits déjà observés sous la rubrique précédente. De plus, l'insistance est mise sur le caractère individuel du phénomène, cela notamment à travers les expressions du type Alavrı δὲ μάλιστα (N 418, 3459, 487). L’äxos, renforcé par la formule θυμὸν ópwe(v) (N 418, € 459, 487) se présente donc plutôt comme une impulsion émotive. D'autre part, quelques indices suggèrent, associé à dyos, un sentiment de crainte devant la proclamation victorieuse de l'ennemi. Il s'agit, dans la formule ἔκπαγλον ἐπεύξατο (N 413, € 453, 478), de l'adjectif neutre employé adverbialement, formé sur le radical de exπλήσσω, ἐκ-πλαγῆναι « frapper de stupeur » (ἔκπαγλος est dissimilé de *éx-mÀay-Aos). Quelquefois, chez Homère déjà, et surtout postérieurement, l'adjectif et les adverbes dérivés, ἐκπάγλως et ἔκπαγλον, -a ont pris le sens « stupéfiant, extraordinaire, merveilleux », adv. « terrible-

ment, extraordinairement » (233). C'est le cas, par exemple, dans l'épo(3) Voir les tableaux IV et V de nos annexes. (33 CHANTRAINE, 5.0. ἔκπαγλος, πλήσσω; In., Formation, p. 238; FRISK, 5.U. ἔκπαγλος, πλήσσω; BotsACQ, s.v. πλήσσω; RiscH, Wortbildung, ὃ 39 a. Le sens « stupeur, effroi » apparaît dans de nombreux dérivés de πλήσσω: ex. : καταπληγμός, xará-, éx-, ἔμ-πληξεις, ἐκπλαγής. Les lexiques retiennent essentiellement la valeur « extraordinaire, prodigieux » de ἔκπαγλος : EBELING: s.v. ἔκπαγλος « qui solito plus habet seu agit, qui ultra

FAMILLE DE ἄχος pée, des expressions suivantes: χειμὼν ἔκπαγλος (E 522),

307 ἐκπάγλως

ἐθέλει οἶκον δὲ νέεσθαι (B 357), particulierement comme adverbe modifiant un verbe de sentiment, τοὺς νῦν ἔκπαγλ᾽ ἐφίλησε (E 423, cf. Γ 415), ἐκπάγλως κοτέοντο (B 223), ὠδύσατ᾽ ἐκπάγλως (ε 340) ou ἐκπάγ-

Aus ἤχθηρε (À 437, 560). Le plus souvent, cependant, la notion d'« effroi », de «crainte » (x qui provoque la crainte », « terrible » au sens étymologique du mot) est nettement sensible: comme épithète d'un guerrier, Aaouedwv ἔκπαγλος (D 452), ἔκπαγλος ἐὼν xai θαρσαλέος πολεμιστής (D 5 89), πάντων ἐκπαγλότατ᾽ ἀνδρῶν (A 146, & 170, Y 380) ou comme épithéte de paroles menagantes, Eros... ἔκπαγλον καὶ deucés

(p 216), ἐκπάγλοις ἐπέεσσιν (O τοῦ, 0 77). En conséquence, nous pensons que cette valeur « effrayant, qui frappe de stupeur ou d'effroi » est présente dans l'expression ἔκπαγλον ἐπεύξατο.

En& 460, τοῦ yàp πέσεν ἄγχι μάλιστα, précisant ἄχος de € 458, évoque la peur suscitée par la proximité d'un danger. Une comparaison avec 5 478-487 et le passage suivant va cependant nous permettre de souligner la valeur particuliére d'dyos par rapport à une expression propre de la « peur », τρόμος. Dans le theme

de l'abaissement rituel du vaincu, avec une rupture expressive des formules traditionnelles (€), τρόμος apparait, au lieu d’axos attendu, pour désigner la peur à la suite de paroles de menace: Pénéléós tue le Troyen Ilionee:

5 500 et 506-507 πέφραδέ re Τρώεσσι καὶ εὐχόμενος ἔπος 09a: “ἧς φάτο, τοὺς δ᾽ ἄρα πάντας ὑπὸ τρόμος ἔλλαβε γυῖα,

πάπτηνεν δὲ ἕκαστος ὅπῃ φύγοι αἰπὺν ὄλεθρον. Formé sur un radical i.-e. signifiant « trembler » (24), τρόμος de méme que les verbes τρέω et τρέμω, partage avec son quasi-synonyme

modum progreditur, eximius, admirabilis, stupendus »; ἔκπαγλον « praeter modum ». Les lexiques anciens glosent cette famille de mots par le verbe θαυμάζω: Suidas: dxmayAospevor θαυμάζοντες, ἐκπληττόμενοι; Hsch.: ἐκπάγλως" ἐκπληκτικῶς, ἐξόχως, μεγάλως, θαυμαστῶς, ἔξοχα; ἔκπαγλον θαυμαστόν; ἐκπαγλότατε᾽ θαυμαστότατε, ἐκπληκτικώτατε; E.M.: ἔκπαγλος" ὁ καταπληκτικός, παρὰ τὸ πέλαγος (φοβερὸν γὰρ τοῖς πλέουσιν) ... "H ἐκ τοῦ πλήσσω, τοῦ σημαίνοντος τὸ θαυμάζω. Les gloses semblent cependant indiquer, pour l'expression ἔκπαγλον ἐπεύξατο,

le sens «terrifiant, effrayant »: ex.: Hsch. : ἐκπληκτικὸν ἐκαυχήσατο. (55) La valeur stylistique de ce procédé a été mise en évidence par Ch. SEGAL, Mnémosyne, Suppl. XVII (1971) et surtout ARMSTRONG, A.J.P., t. LXXIX

(1958), ΡΡ. 337-354(89) Le sens « trembler » de la racine

*fer- est particuliérement

bien attesté

dans le lat. tremó, tremulus « tremble » (arbre), tremor « tremblement » et frepidus

« agité, inquiet, qui trépigne », adjectif qui semble se rattacher à la méme racine,

308

FAMILLE

DE

ἄχος

φόβος la particularité d’exprimer la peur accompagnée d'un mouvement de recul (35). Cette réaction peut être suscitée par la vue d'un

dieu (Θ 452, €) 170, « 49), d'un serpent (T° 34), le plus souvent devant un ennemi

particuliérement menacant (Z 137,

H 215, Καὶ 25, Σ 247,

T 14, X 136, Y 44, c 88). L'expression ὑπό re τρόμος ἔλλαβε γυῖα (T' 34, cf. © 452, H 215, Q 170, Y 44, o 88), qui semblerait indiquer un tremblement des membres, s'accompagne, en outre, d'un mouvement

de recul (exemple: οὐδ᾽ ἄρ᾽ Er’ ἔτλη[αὖθι μένειν X 136-137; cf. Γ 35). Tout

y suggére,

comme

pour

ἄχος,

une

émotion subite et violente;

τρόμος reçoit d'ailleurs quelquefois l'épithéte caractéristique d'dyos, aivóv (A 117, H 215, Y 44). Cette confrontation met ainsi en évidence la valeur propre des termes ἄχος et τρόμος respectivement. Tandis que τρόμος est l'expression de la peur devant un événement à venir, ἄχος désigne une crainte rétrospective. De plus, cette valeur de « crainte », perceptible dans quelques emplois d’äyos, n'est qu'une « connotation » du terme, résultant du contexte et s'expliquant à partir des éléments fondamentaux qui constituent sa signification, à savoir: impulsion émotive, violence du sentiment, étroite interdépendance des phénomènes physiques et psychi-

ques. 3. Les contextes d'outrage "Axos peut intervenir, comme πῆμα dans les contextes de τιμή-λώβη et désigne la réaction émotive à l'humiliation : Achille est privé de son γέρας, la captive Briséis (A 188, II 52, 55), Hélène affronte les railleries des Troyennes lorsqu'elle retrouve Päris (T 412), Pàris, sermoné par Hector, rumine son dépit, après sa défaite devant Ménélas (Z 336), Poséidon s'indigne des prétentions de supériorité de Zeus (O 208), Télémaque ne peut assumer la protection de son hóte (x 87), les prétendants insultent Ulysse (c 348, v 286), le mendiant Ulysse rivalise avec les prétendants au skr. frasati « trembler, avoir peur », av. fra-tersaili, v.-p. tarsatiy, peut-être skr. taraláh « palpitant, tremblant », « sich hin und her bewegend, zitternd, unstet »,

« vague », si ce dernier mot appartient à la méme famille, — ce qui n'est pas assuré. Cf. FRISK, s.v. rpéw; BOISACQ, s.v. τρέμω; MAYRHOFER, s.v. irdsati, taraldh ; ERNOUT-MEILLET, s.v. fremó, trepidus. (55 Voir pour la valeur de φόβος: J. HARKEMANNE, Recherches de Philologie et de Linguistique, 17* série, (Louvain, 1967), pp. 47-94. La notion de « fuite » est particuliérement sensible dans les gloses suivantes: Swidas: τρέσας" ἀντὶ τοῦ φυγών, φοβηθείς, δειλιάσας. τρέσαι δ᾽ οὐκέτι ῥίμφα φέρον πόδες. ἀντὶ τοῦ φυγεῖν. καὶ αὖθις" ἀνίκ᾽ ἀπὸ πτολέμου τρέσαντά σε δέξατο μάτηρ; Hsch.: rpé(o)oav φυγεῖν, φοβηθῆναι; τρεσ(σ) ἀντων᾽ φοβηθέντων, ἣ διὰ δέος φευγόντων. kai τρέσσοντες ὁμοίως.

FAMILLE

DE ἄχος

309

concours à l'arc et remporte la victoire (o 249, 412), le centaure Eurytion s'en prend à son hôte Pirithoos (9 299). Il est superflu de reprendre ici tous les éléments qui, par leur valeur « sociale », situent ces passages dans la sphère de la τιμή; dans le cas de loutrage

fait

à Achille,

il s'agit,

(A 171), γέρας (A 161, 167) ou de

par

exemple,

des

termes

ἄτιμος

l'expression ἐγὼ δέ κ᾽ ἄγω Bpı-

onida..., τὸ σὸν γέρας, ὄφρ᾽ ἐὺ εἰδῇς [ὅσσον φέρτερός εἰμι σέθεν (A 184-186), associations typiques dont nous avons déjà analysé les membres, notamment au cours de l'étude de λώβη, dans un contexte identique,

en I 387 (p. 129). Le témoignage le plus éclatant de cette relation entre l’äyos et l'atteinte à la τιμή (λώβη) réside sans nul doute dans les vers formulaires o 346-348 (cf. υ 284-286) Mvnorüpas δ᾽ οὐ πάμπαν ἀγήνορας εἴα ᾿Αθήνη λώβης ἴσχεσθαι θυμαλγέος, ὄφρ᾽ ἔτι μᾶλλον

δύη ἄχος κραδίην “αερτιάδεω ᾿Οδυσῆος. Pour illustrer l'opposition fondamentale entre ἄχος et πῆμα, opposition dont nous venons de rappeler les éléments essentiels dans la rubrique précédente, nous avons choisi deux passages caractéristiques des contextes d’outrage pour ἄχος et qui décrivent la réaction

d'Achille face à l'attitude d'Agamemnon: le héros réagit violemment à la décision d'Agamemnon de lui enlever sa captive:

A 188-192 “fs φάτο" Πηλεΐωνι δ᾽ ἄχος γένετ᾽, ἐν δέ où ἦτορ στήθεσσιν λασίοισι διάνδιχα μερμήριξεν, 3] 9 γε φάσγανον ὀξὺ ἐρυσσάμενος παρὰ μηροῦ τοὺς μὲν ἀναστήσειεν, ὁ δ᾽ ᾿Ατρεΐδην ἐναρίζοι,

ἦε χόλον παύσειεν ἐρητύσειέ τε θυμόν. Plus tard, il explique ἃ Patrocle son ressentiment: II 52-55 et 60-63

ἀλλὰ τόδ᾽ αἰνὸν ἄχος κραδίην καὶ θυμὸν ἱκάνει, ὁππότε δὴ τὸν ὁμοῖον ἀνὴρ ἐθέλῃσιν ἀμέρσαι καὶ γέρας ἂψ ἀφελέσθαι, 5 re κράτεϊ προβεβήκῃ᾽

αἰνὸν ἄχος τό μοί ἐστιν, ἐπεὶ πάθον ἄλγεα θυμῷ. ᾿Αλλὰ τὰ μὲν προτετύχθαι ἐάσομεν᾽ οὐδ᾽ ἄρα πως ἦν ἀσπερχὲς κεχολῶσθαι ἐνὶ φρεσίν' ἤτοι ἔφην γε οὐ πρὶν μηνιθμὸν καταπαυσέμεν, ἀλλ᾽ ὁπότ᾽ ἂν ,

*

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3

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νῆας ἐμὰς ἀφίκηται ávrij re πτόλεμός re. ^

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LA

,

,

310

FAMILLE

DE ἄχος

Ces passages sont caractérisés par diverses expressions de la colere. L'expression δεινὼ δέ οὗ ὄσσε φάανθεν (A 200) semble associée soit à un mouvement de colère soit à la f#ror guerrière: elle décrit, en effet, l'emportement devin Calchas:

d'Agamemnon

contre le

A 103-104 (τοῖσι δ᾽ ἀνέστη) ἀχνύμενος" μένεος δὲ μέγα φρένες ἀμφιμέλαιναι

πίμπλαντ᾽, ὄσσε δέ οἱ πυρὶ λαμπετόωντι ἐΐκτην oü nous relevons aussi la présence de ἀχνύμενος, ou le dépit d'Antinoos qui apprend le départ, à son insu, de Télémaque:

8 661-662 — A 103-104. Elle est aussi l'expression de la fureur d'Hector lorsqu'il franchit le mur achéen (M 465-466) ou celle d'Achille lorsqu'il

retourne au combat (T 16-17, cf. T 365-367). Bien qu'il semble appliqué à un sentiment d'irritation en A 207, le terme μένος, désignant l'esprit vital, la force qui anime le corps et

particuliérement l'ardeur guerriére (exemple: E 136, 254, X 96, etc.), ne peut être retenu comme expression de la « colère » (25). Les mots χόλος, κεχολώμενον, κεχολῶσθαι et μηνιθμός en sont par contre la désignation propre. XóAos et le dénominatif xoA@oda: sont l'expression la plus générale de la«colére», particuliérement comme affection subite, violente et spontanée, qui échappe au contróle dela volonté humaine (37). Μηνιθμός, dérivé poétique et expressif de μῆνις, désigne plutöt une colère durable, le « ressentiment » qui s'accompagne d'un désir de ven-

geance ; c'est un sentiment plus réfléchi que le χόλος (38). Dans les con(59) Voir particulièrement CHANTRAINE, 5.0. pépova; J. IRMSCHER, Gótterzorn bei Homer, (Leipzig, 1950), pp. 13 sqq.; J. BöHME, Die Seele und das Ich, pp. 1119. Les gloses anciennes insistent surtout sur la notion de «force» ou de «dynamique »: Hsch.: iexós, δύναμις, ὀργή, τόλμα, βία, θυμός, λῆμα, νοῦς; Suidas: δύναμις, ὁρμή. διαφέρει δὲ τὸ μένος τοῦ θάρσους" τὸ μὲν γὰρ μένος ἐστὶ τοῦ σώματος, τὸ δὲ θάρσος τῆς ψυχῆς; E.M. souligne trois valeurs du terme: μένος. σημαίνει τρία ἐπὶ μὲν τοῦ θυμοῦ, ... ἀντὶ τοῦ θυμοῦ, ὀργῆς. ᾿Επὶ δὲ τῆς ἰσχύος... ' Avril τοῦ ἰσχὺν καὶ δύναμιν. ... ᾿Ἐπὶ δὲ τῆς ψυχῆς, « μένος " Apyos». (f) Cf. SCHMIDT, Synonymih, t. III, $ 142, pp. 551-572, surtout 558 sqq.; J. IRMSCHER, of. cit., pp. 8-10. Le sens premier de χόλος « bile » (cf. χολή) est peut-être en lui-même une indication du caractère émotionnel et subit que revêt cette expression de la colère: voir FRISK, s.v. χολή; BoIsacg, s.v. χόλος. (55) Cf. SCHMIDT, loc. cit., surtout pp. 565-sqq.; IRMSCHER, of. cif., pp. 5-8; P. ConsibiNE, Acta Classica, t. IX (1966), pp. 15-25. Voir aussi CHANTRAINE, s.u. μῆνις; FRISK, s.v. μῆνις (étymologie ignorée). Pour la formation de μηνιθμός : RiscH, Wortbildung, $ 19 e; CHANTRAINE, Formation, $ 104.

FAMILLE

DE ἄχος

311

textes d'dyos, c'est donc χόλος qui marque plus précisément la réaction impulsive d'emportement. La colére apparait aussi dans la révolte de Poséidon contre Zeus:

O 208 ᾿Αλλὰ τόδ᾽ αἰνὸν ἄχος κραδίην καὶ θυμὸν ἱκάνει

O 211 ᾿Αλλ᾽ ἤτοι νῦν μέν κε νεμεσσηθεὶς ὑποείξω

Ο 217 -.

* OT

^ νῶϊν

>, ανήκεστος

, χόλος

# €gTat.

Le sentiment qu'exprime Páris en Z 336, dans sa réponse au sermon

d'Hector,

est plus

complexe

et mérite

qu'on

s'y attarde.

Au

chant III de l'I/:ade, Alexandre avait proposé entre lui et Ménélas un duel qui déciderait définitivement de l'issue de la guerre. À la suite d'un combat peu glorieux, au cours duquel Aphrodite déroba son protégé aux coups de Ménélas, Páris ne reparait plus dans la bataille

avant le chant VI et justifie cette absence en invoquant sa « colère »:

Z 335-336

oU τοι ἐγὼ Τρώων τόσσον χόλῳ οὐδὲ νεμέσσι ἤμην ἐν θαλάμῳ, ἔθελον δ᾽ ἄχεϊ προτραπέσθαι Ce n'est pas tant par colére ou par ressentiment contre les Troyens que je restais dans ma chambre, mais je voulais me livrer à ma douleur.

Nous pouvons supposer que la « colére » de Páris envers les Troyens

est suscitée par les reproches qu'on lui adresse sans cesse, particulièrement depuis sa dérobade devant Ménélas; l'áyos qui lui semble opposé est moins nettement définissable. Les scholies, glosant l'expression ἄχεϊ προτράπεσθαι" εἶξαι τῇ συμφορᾷ καὶ ἀφησυχάσαι᾽ δέον δὲ ἔργοις ἀνανεοῦσθαι τὸ πταῖσμα διὰ ἡσυχίας φησὶν ἀνακτᾶσθαι ἑαυτόν (sch. Ὁ Τ) ou οἱονεὶ εἶξαι τῇ συμφορᾷ καὶ σχολάσαι τῇ μάχῃ (sch. A), nous suggèrent à peine la cause de cette « douleur ». "Ayos désignerait une sorte de dépit suite à la défaite peu glorieuse devant Ménélas.

Un autre contexte évoque dans ἄχος une connotation de peur ; celui oü le mendiant Ulysse se propose de tirer à l'arc et vainc les prétendants : Eurymaque ne réussit pas à tendre la corde de l'arc:

φ 248-250 et 253-255 ὀχθήσας δ᾽ ap’ {ἔπειτα ἔπος τ᾽ ἔφατ᾽ ἔκ τ᾽ óvópalev: Ὧ πόποι, À μοι ἄχος περί τ᾽ αὐτοῦ καὶ περὶ πάντων. Οὔ τι γάμου τοσσοῦτον ὀδύρομαι ἀχνύμενός ep:

312

FAMILLE

DE

ἄχος

ἀλλ᾽ ei δὴ τοσσόνδε βίης ἐπιδευέες εἰμὲν ἀντιθέου 'O8vofjos, 0 τ᾽ οὐ δυνάμεσθα τανύσσαι τόξον᾽ ἐλεγχείη δὲ καὶ ἐσσομένοισι πυθέσθαι (19).

Le participe ὀχθήσας, spécialisé dans l'expression d'un trouble profond de l'áme, désigne probablement ici la secrète colère d’Eurymaque

contre lui-même,

sa confusion

ou son

dépit humilié, devant son impuissance à tendre l'arc (29). La proposition du mendiant, puis sa victoire, provoquent à la fois crainte et indignation chez les prétendants:

9 285-286 οἱ δ᾽ dpa πάντες ὑπερφιάλως νεμέσησαν, δείσαντες μὴ τόξον ἐύξοον ἐντανύσειεν.

C'est ce que réussit Ulysse: p 412-413

μνηστήρεσσι δ᾽ ἄχος γένετο μέγα᾽ πᾶσι δ᾽ ἄρα χρὼς ἐτράπετο. L’äxos, indignation mêlée de crainte, qu'éprouvent les prétendants s'oppose à la joie triomphante d'Ulysse : γήθησεν δ᾽ ἄρ᾽ ἔπειτα πολύτλας

δῖος ᾿Οδυσσεύς (p 414). Outre la notion générale de déshonneur que représente pour les prétendants le fait de se voir battre au tir à l'arc par un homme

de rien,

les contextes envisagés ici décrivent une situation bien précise d'atteinte

à la τιμή: il se joue, en effet, derrière cette épreuve sportive toute une rivalité sociale et politique entre les actuels détenteurs du pouvoir à Ithaque et qui voudraient le «légitimer » en épousant Pénélope,

l'épouse de l'ancien maitre du lieu, et Ulysse, alors déguisé en mendiant, qui prépare la reconquéte de ses droits. L'enjeu de ce concours est la main de Pénélope ou l'autorité à Ithaque. La seule supposition d'une victoire éventuelle du mendiant sur eux constitue pour les prétendants une grave menace à la position privilégiée qu'ils ont conquise et plus encore à leur sécurité. Ceci explique leur vive réaction devant un jeu apparemment bénin.

Dans les contextes de τιμή, ἄχος revét donc, en plus de sa valeur émotive propre, des connotations de colère, de dépit, de crainte. (**) Mazon et Von DER Münrr donnent la lecture ὅ τ᾿ en @ 254. C. J. RUIJGH, Autour de «τε épique », (Amsterdam, 1971), ch. XXIV, $8 663-673 (particulierement pp. 666-668), montre que celle-ci est une forme chimérique pour la conjonction temporelle à nuance causale, ὅτε; les 15 emplois de ór(e), dans les discours, se réfèrent au moment actuel du sujet parlant. Ex.: 9 254: « maintenant que nous ne pouvons tendre l'arc ». (2°) J. Aupsat, R.E.A., t. XLIX (1947). pp. 41-57.

FAMILLE

DE ἄχος

313

4. Les contextes de colère La notion de «colère» semble fondamentale dans l’äyos de Zeus berné par Héra : selon les vceux du dieu supréme, Alcméne devait mettre au monde un futur roi, Héraclès ; Hera lui fit jurer,

par ruse, que l'enfant né le jour méme serait cet élu et elle provoqua la naissance prématurée d'Eurysthée. À cette nouvelle Zeus est violemment irrité : T 125-127 “Ὡς φάτο, τὸν δ᾽ ἄχος ὀξὺ κατὰ φρένα τύψε Badeiav' αὐτίκα δ᾽ elX” "Army κεφαλῆς λιπαροπλοκάμοιο χωόμενος φρεσὶν For.

L’axos de Zeus s’identifie au sentiment

défini ci-dessus

pour ὀχθήσας en o 248, colère contre soi-même ou dépit humilié (cf. p. 311). De méme l’axos d’Achille, lorsqu'il retourne au combat

pour venger Patrocle s'entoure de toutes sortes de manifestations caractéristiques de la colére dont l'éclat des yeux, image déjà évoquée précédemment (p. 310):

T 365-367

.

τὼ δέ οἱ ὄσσε λαμπέσθην ὡς εἴ τε πυρὸς σέλας, ἐν δέ οἱ ἦτορ

δῦν᾽ ἄχος ἄτλητον. La description de la colere d’Achille prend ici une valeur expressive particulièrement forte; le vers T 364 ἐν δὲ μέσοισι κορύσσετο

δῖος

᾿Αχιλλεύς

annonce,

en

effet,

le

«thème

de

l'armement » (81), représenté en Γ 328-338, A 15-55 et II 130-

154. Au lieu du «leit-motiv » attendu, les vers T 365-368 qui suivent créent, par la rupture du style formulaire habituel, une atmosphère qui met en évidence le « climax » dramatique de la scene. Autre contexte de « colére » encore dans H. Déméter I 90, lorsque le dieu Soleil apprend à Déméter que Zeus est responsable de l'enlévement de Perséphone.

5. Les contextes de peur 5.1. Dans quelques passages, ἄχος semble se référer à la panique rétrospective qu'éprouve le guerrier à la vue du danger

(3!) 1. ARMSTRONG,

A.J.P., t. LXXIX

(1958), particulièrement pp. 350-351.

314

FAMILLE

DE ἄχος

auquel il vient d'échapper : dans ce scénario, un soldat vise son ennemi, mais le rate et touche son cocher (© 124 = © 316) : Exemple: Eniopée:

Dioméde

vise Hector,

mais frappe son cocher

Θ 124-126 * E

«ropa δ᾽ αἰνὸν ἄχος πύκασε φρένας ἡνιόχοιο »

LT

»

,

,

t

,

.

τὸν μὲν ἔπειτ᾽ εἴασε, καὶ ἀχνύμενός περ ἑταίρου, κεῖσθαι. On 541} les profonds sentiments qui unissent le guerrier ἃ son compagnon d'armes: l'iyos d'Hector traduit certainement une douleur violente. Le verbe πυκάζω nous raméne à l'évocation du « noir nuage

de chagrin », déjà signalée au cours de l'analyse de πένθος et ἀ᾽ ὀδύνη (pp. 48 sq., 265 sq. ). Une telle figure est particuliérement fréquente pour ἄχος, notamment dans le vers formulaire P 591 = Σ 22 = © 315 et dans τὴν δ᾽ ἄχος ἀμφεχύθη θυμοφθόρον

ὃ 716, etc., et en souligne

l'intensité émotive. Le contexte nous semble cependant suggérer une nuance de frayeur. C'est ce que confirme un autre type de circonstance, où seule la connotation de peur est présente, et non le « deuil »: la pique d'Achille traverse le bouclier d'Enée et se fiche dans le sol par-dessus son dos:

Y 278-279, 281-283 Αἰνείας δ᾽ ἐάλη kai ἀπὸ ἔθεν ἀσπίδ᾽ ἀνέσχε δείσας"

ὁ δ᾽ ἀλευάμενος δόρυ μακρὸν ἔστη, κὰδ δ᾽ ἄχος οἱ χύτο μυρίον ὀφθαλμοῖσι,

ταρβήσας ὅ οἱ ἄγχι πάγη βέλος. Nous rappellerons également ici une valeur identique, mêlée de crainte rétrospective, que nous avons déjà décelée pour ἄχος en x 247, dans le cas d'Euryloque qui échappa aux sorcelleries de Circé (p. 300).

5.2. Il est d'autres contextes encore oü dyos s'associe clairement à une réaction de peur. Lorsqu'à la fin du chant VIII de l'7iiade, les Troyens s'établissent de nuit dans la plaine et allument des feux innombrables, suscitant la

panique dans assemblée :

les rangs

des

Achéens,

Agamemnon

convoque

[9

᾿Ατρεΐδης δ᾽ axei μεγάλῳ BeßoAnuevos Top.

L'emploi d’äxos en I 9 correspond à celui de πένθος en I 3 πένθεϊ

δ᾽ ἀτλήτῳ βεβολήατο πάντες ἄριστοι

une

FAMILLE

DE ἄχος

315

à la fois pour la construction et pour le sens, puisqu'il s'inscrit dans le méme contexte de déroute achéenne (θεσπεσίη ἔχε dita, φόβον κρυόεν-

ros éraipn I 2). Même situation encore en K 145 = Π 22 (τοῖον yàp ἄχος Beßinkev ' Ayasovs). L'emploi de Bıdw en Κα 145 = II 22 est peut-être emprunté ici à la langue de la guerre; ce verbe s'applique particuliérement au soldat

coupé de ses arrières (A 467 Buparo μοῦνον ἐόντα, cf. Τρῶες ἀποτμήξανres); son équivalent βιάζω apparaît notamment dans la formule βιά-

ζετο βελέεσσι (O 727, II 102, cf. A 576, 589). Plus significatif encore est le vers K 172 ἀλλὰ μάλα μεγάλη χρειὼ BeBigkev ᾿Αχαιούς décrivant la situation désespérée des Achéens.

"Axos

se

rapporte

à une

circonstance

aussi

critique

des

Achéens, face aux victoires troyennes en N 86.

Le sentiment exprimé par ἄχος s'associe donc, de façon évidente, dans chacun

de ces extraits, à une réaction de crainte ou

de panique. 6. Divers

"Axos

est apte

à rendre

des aspects

trés divers

de la vie

émotive, entre autres, le remords : Ulysse combat :

tente

de

convaincre

Achille

de

retourner

au

I 249-250 αὐτῷ τοι μετόπισθ᾽ ἄχος ἔσσεται, οὐδέ τι μῆχος

ῥεχθέντος κακοῦ ἔστ᾽ ἄκος εὑρεῖν". Epicaste commis :

se pend,

aprés

avoir

appris

l'inceste qu'elle

a

À 279 ᾧ axei oxouevn.

Au cours du massacre des prétendants, Phémios supplie Ulysse de l'épargner:

x 345-346

αὐτῷ τοι μετόπισθ᾽ ἄχος ἔσσεται, εἴ κεν ἀοιδὸν , ^ , » δι πέφνῃς, ὅς. τε θεοῖσι xai 15ἀνθρώποισιν ἀείδω. t^

,

Il s'agit d'un sentiment de dépit et d'indignation dans la bouche de Pénélope qui reproche aux prétendants de ne pas lui faire la cour dans les bonnes régles (c 274), d'Ulysse qui refuse d'abandonner le combat (B 171) ou d'Héra devant les massacres d'Arés parmi les rangs achéens (οὐ xarà κόσμον E 759).

316

FAMILLE

DE

ἄχος

Dans quelques passages, enfin, le contexte ne permet d'attribuer

aucune valeur déterminée à ἄχος : dans μὰψ ἕνεκ᾽ ἀλλοτρίων ἀχέων (Y 298) oü les ἄχεα ont un sens général comparable ἃ ἄλγεα, dans οὐ μὰν οὔτ᾽ ἄχος ἐστὶ μετὰ φρεσὶν οὔτε τι πένθος (p 470), passage qui est probablement l'ceuvre d'une main postérieure.

Dans l' Hymne à Aphrodite | 199 et 243, le syntagme fréquent αἰνὸν ἄχος sert à expliquer, par figure étymologique, le nom d'Enée, en méme temps qu'il exprime la répulsion de la déesse à s'unir à un mortel.

7. Les épithètes d'äyos "Axos admet des épithètes relativement variées, marquant la « grandeur » et le «nombre », μέγα (pP 412, 19, x 247), τοῖον

(K 145,

II 22), μύριον

(Y 282),

ἄκριτα

(U 412,

(291),

πλείοσιν

(τ 167), l'intensité, πυκινόν (II 599), ou diverses notions, θυμοφθόpov (8 716), ἐλεεινοτάτῳ (0 530), δριμύ (Sc. 457). Il est accompagné des qualificatifs de πένθος : ἄλαστον (ὃ 108) et ἄτλητον (T 367, fr. 33 a 24) ou αἀ᾽ ὀδύνη : ὀξύ (T 125, X 425, À 208, H. Dém., I 40). Mais l'épithéte caractéristique d’axos est aivóv (A 169, © 124, 147, 316, O 208, II 52, 55, 508, P 83, X 43, x 87, 0274, H. Aphrodite, 199, aivórepov καὶ κύντερον, H. Aphr., 90). Cet adjectif, d'origine probablement expressive (33), se rattache à la sphère sémantique « terrible, effrayant ». Il est, en effet, glosé δεινά, κακά (Hsch.) ;

παρὰ τὸ deivös,... αἰνῶς" σημαίνει δὲ kal τὸ ἐκπληκτικῶς (E.M.). Cet

adjectif confère aux substantifs qu'il qualifie un aspect d'épouvante et d'horreur ; il s'agit notamment de la « bataille » φύλοπις

(A 82, E 379, Z 1, Z 171, etc.), δηιοτής (T 20, H 40, 51, N 207, 603, etc.), la « peur » τρόμος (H 215, Y 44, A 117), oreîvos (© 476), la «colère» ou le «ressentiment » χόλος (X 94), κότος (Θ 449), la « fatigue » (K 312, 399, ε 457), etc. Il sert également d'épithéte aux dieux : aivórare Κρονίδη (A 552, ^ 25, Θ 462, etc.) et ἐπαινὴ Περσεφόνεια (1 457, 565, x 491, etc.). L'adverbe αἰνῶς s’emploie notamment avec les verbes « craindre » (exemple : δείδω : A 555, 1244, K 38, 538, T 23, X 454, etc.), «être irrité» (exemple: xwoar’... αἰνῶς Θ 397, cf. Y 29, τ 324). Outre ὀιζύος αἰνῆς (o 342), ἄχος est le seul terme apparenté à l'expression de la « douleur » (33) CHANTRAINE, s.v.; FRISK, s.v. POKORNY, pp. 10 et 877, pour sa part, rattache alvds soit à une racine *ai- « worauf eindringen, treiben, kränken », véd. inóti, invati, skr. énas- « crime » = av. aönah, soit säi-

versehren », got. lat. saëuus.

sair,

v.-h.-a.

sér « douleur », gr.

« Schmerz,

αἰᾶνής «horrible,

Krankheit,

lugubre »,

FAMILLE

DE ἄχος

317

qui reçoit cette épithète ; ce syntagme caractéristique renforce la valeur émotive que nous avons reconnue dans ἄχος. Remarques sur la syntaxe d’äxos . 1. Une première remarque portera sur la rareté des emplois pluriels d'&yos : 6 exemples (Z 413, Γ 412, Q 91, « 167, Y 298 et H. Déméter, 1 436) sur les 60 attestations du substantif. Nous trouvons ici un phénomène inverse de celui observé pour ὀδύνη et particulièrement pour ἄλγος. La préférence marquée pour l'emploi singulier d'áyos doit sans doute être mise en rapport avec la valeur d'instantanéité et l'aspect ponctuel, isolé reconnus pour ce mot dans la majorité des contextes oü il apparait et avec le fait que 1᾿ ἄχος se rapporte plus souvent, dans une série d'emplois formulaires, à la perception du malheur, vision ou parole de triomphe,

nouvelle défavorable,

etc.

D'autre part, le pluriel n'apparait que dans quelques conditions particulieres, soit lorsqu’äxos s'identifie en partie avec l'expression de l'dÀyos, désignation des tribulations d'Ulysse, par exemple, en +167 (cf. ἄλγος en 0 182, v 90, 7170), soit pour marquer une plus grande complexité des sentiments, la joie opposée aux souffrances passées (H. Dém., 1 436). 2. La fonction la plus fréquente d'àyos est celle de sujet. Il partage avec d'autres termes de la « douleur », particuliérement dérivés neutres en -os, l'emploi de certains types de verbes, « saisir, s'emparer » ou verbes de mouvement (9), par exemple : ἵκανεν (-eı, -e) (B 171, O 147, O 208, II 52, 0 274, H. Dem. 190, cf. ἄλγος en I' 97, β 41, 0 345, X 395, πένθος en A 254, H 124, C 169, A 362, Q 708, ψ 224, etc.), δύω (T 367, σ 348, v 286, cf. ὀδύνη en A 268, 272). Ce premier type de construction peut donc étre considéré soit comme une caractéristique stylistique de l'ensemble

soit comme

le témoi-

gnage de la fonction de la classe morphologique des -os, représentée ici par ἄχος, πένθος et ἄλγος. Plus caractéristique est la construction d’äxos comme verbe «étre» (17 exemples) ou d'une phrase nominale (4 toujours accompagné, à deux exceptions prés (p470

dérivés en

(**)

du vocabulaire

Cf. tableau

de la douleur,

I de nos annexes.

sujet d'un exemples), et Z 413),

318

FAMILLE

DE

ἄχος

d'un datif de la personne concernée (8). Cet emploi est tout à fait particulier à ἄχος et caractéristique, en outre, de la fonction des

dérivés neutres en -os, ainsi que nous l'avons montré précédemment (p. 84). Le syntagme « substantif + étre + datif de la personne concernée » équivaut,

en effet, à une construction transi-

tive dans laquelle le datif joue le rôle de complément direct (39). Ainsi, une telle construction n'est représentée qu'une fois pour πῆμα (O 110), ce qui ne surprend pas dans le cas de ce substantif. "Axos y est, par contre, représenté de facon largement dominante ; les autres termes de la « douleur » à valeur morphologique « objective » le sont dans une moindre mesure: κῆδος (6 fois), ἄλγος (4 fois) et πένθος (Σ 88 et deux cas incertains : A 197, 207). Il s'agit donc pour dyos d’une construction tout à fait caractéristique et révélatrice en plus de son appartenance à la classe morphologique des neutres en -os. La fréquence de cet emploi pour dyos s'explique sans doute aussi par l'emprise de la diction formulaire, notamment dans le type d'expression marquant la réaction émotive aux paroles de triomphe d'un ennemi (cf. rubrique 2). Le verbe «étre» est employé au futur (A 169, 1249, π 87, χ 345), avec l'adverbe μετόπισθ(ε) « par la suite, plus tard » en 1249 et x 345, mais le plus souvent à l’aoriste, γένετο (A 188, M 392, N 417, 5 458, 486, II 508, 581, 9 412) ou à l'aoriste itératif yevéakero (5) en 1208; limparfait ne figure qu'une fois (en

N 86). Cet emploi des temps (aoriste) est particuliérement approprié à l'expression d'une réaction subite, d'un bouleversement émotionnel que suscite la perception d'un événement désagréa-

ble ; l'aoriste, en effet, présente la notion verbale sous son aspect pur et simple, abstraction faite de toute considération de durée,

à un moment précis du temps (3). " Áxos ne figure que deux fois comme complément de verbes « subir,

supporter » (ἔχω en I’ 412 et Q 91); il apparait, par contre, 6 fois au (**) Voir tableau V1 de nos annexes. (35) Cf. HiRT, Indogermanische Grammatik, t. VI, Syntax I, $8 76 sqq. ; W. HaVERS, Untersuchungen zur Kasussyntax der indogermanischen Sprachen, pp. 1-5; 62-109; 317-324; CHANTRAINE, t. LXIII (1968), pp. 141-159.

G.H.,

t. II,

pp.

71 sqq.;

J.

HauDry,

B.S.L.,

(3€) CHANTRAINE, G.H., t. I, p. 324. (3?) Cf. J. HuMBERT, Syntaxe grecque, 88 229, 241-242; CHANTRAINE, G.H., t. II, 88 270 sqq. ; J. WACKERNAGEL, Vorlesungen über Syntax, t. I, pp. 171 sqq.; MoxRo,

$75.

FAMILLE

DE ἄχος

319

datif, comme complément de verbes divers (exemple: φθινύθω ὃ. 530),

autre construction typique des dérivés « objectifs » en -os. Au génitif, il est complément du substantif vedeAn (P 591, X 22, w 315) ou des verbes « cesser, mettre fin à » (μεθίημι P 539, ἀποπαύομαι H. Dem. 1 436); il est aussi construit avec la préposition ἕνεκα (Y 298).

3. La forme ἀχέων dans H. Déméter, 1436 (ἀχέων ἀπεπαύετο θυμός) peut s'interpréter soit comme un participe présent (cf. B 694, 724, E 399, etc.), construction habituelle de λήγειν (I 191), pedievaı (2 48) ou παύεσθαι (X 502, μ 400), par exemple ($5), soit comme génitif pluriel de ἄχος dépendant de ἀποπαύομαι. Notre préférence va pour la deuxième hypothèse : le verbe composé aroravoua n'est, en effet, jamais attesté dans les poèmes homé-

riques avec un participe. Conclusions

De cette variété d'emplois d’äxos dont nous avons dressé cidessus, d’après les contextes,

le tableau des multiples nuances,

les éléments caractéristiques peuvent être définis de la façon suivante : désignation de la douleur en tant que bouleversement des sentiments, suite à la perception subite d'un événement malheureux. Cette signification essentielle d'áyos explique la diversité des connotations que nous en avons recensées : colère, peur rétrospective, regret, humiliation, remords ou deuil : elle confère à ce

mot son unité sémantique et l'oppose à tous les autres termes de la « douleur » avec lesquels il entre en concurrence dans de nombreux

contextes.

C'est,

en

effet,

par

l'expression

d'une

émotion désagréable présentée au moment de son éclosion et liée à un sentiment précis, que ἄχος se différencie de πένθος qui, particulierement

dans

les contextes

de

deuil,

indique

plutôt

un

éfat

d'áme, un sentiment durable. Nous avons cependant pu mettre en évidence certains points de contact — exceptionnels, il est vrai — entre ἄχος et πένθος : identité de qualificatifs (ἄλαστον, ἄτλητον) ou coincidence des contextes, notamment l'emploi de πένθος après ὧς ἔφατο en [I 548 ou celui d’äxos comme expression d'un sentiment établi en V 47. C'est par cette méme valeur émotionnelle que, face à des circonstances humiliantes, ἄχος se distingue de πῆμα, expression (3)

CHANTRAINE,

G.H., t. II, $ 478.

320

FAMILLE

DE ἄχος

de l'agent, de l'origine ou de la cause du procés (« cause, sujet de douleur, fléau, calamité »), et non phénoméne extérieur au sujet. C'est d'ailleurs entre ces deux substantifs que l'opposition, naturellement attendue d'aprés les données morphologiques, est la plus nettement marquée. Par le caractére violent de l'émotion qu'il désigne, ἄχος se rapproche aussi de l'acception morale d’oöven et en partage certaines constructions (exemple:l'épithéte ὀξύ ou le verbe δύω : σ 348 — v 286), ὀδύνη ne présentant cependant pas un tel caractère instantané et dynamique. Mais, c'est surtout avec l'expression formulaire μέγ᾽ ὀχθήσας qu’äxos semble avoir le plus de points communs — sans qu'il y ait cependant là la preuve d'une parenté étymologique, les voyelles initiales d- et ó- empêchant une origine commune des deux termes. Entre les valeurs « indignation coléreuse » et « inquiétude douloureuse », J. Audiat (3?) reconnait, en effet, une chaine d'emplois divers de *oxdeiv indiquant un sentiment complexe qui participe à la fois de l'indignation et de l'inquiétude : la formule μέγ᾽ ὀχθήσας sert toujours à traduire la naissance d'un trouble

subit et profond de l'áme, causé par une découverte qu'on fait ou qu'on soupconne, par une nouvelle qu'on apprend, une question, etc. ; elle est la brusque réaction de l'àme émue par une situation

embarrassante, chagrinante ou angoissante et convient particu-

lierement pour désigner le bowillonnement affectif caractéristique du personnage d'Achille. Un tel parallèle met en relief la forte

valeur émolive d'àyos, son aspect d'instantanéité et le désordre sentimental qui l'accompagne ; il nous montre d'autre part ce qui distingue de facon décisive les deux termes: μέγ᾽ ὀχθήσας que J. Audiat propose de traduire « vivement affecté », indique un trouble de l'àme moins défini qu'áyos et dont les composantes

sont plus variées, il s'inscrit dans une sphére sémantique plus large de l'«émotion » ou du «sentiment »; ἄχος, au contraire, appartient nettement au domaine de la «douleur», mais une douleur présentée sous ses aspects les plus émotionnels. Appartenant à la méme catégorie morphologique, ἄχος et dAyos présentent cependant aussi deux aspects fort différents de la douleur et dont le seul point commun est celui d'une réaction à un phénoméne extérieur au sujet, ce qui constitue (*) R.E.A., t. XLIX (1947), Pp- 41-57.

FAMILLE

DE ἄχος

321

la valeur fonctionnelle des neutres en -os. "Ayos n'exprime pour ainsi dire jamais les notions caractéristiques

ἀ ἄλγος, notions de

durée, d'effort, d'ébreuve ni surtout celle d'une destinée malheureuse

imposée aux mortels par la volonté des dieux. "Ayos se rapporte à un événement précis qui représente l'élément extérieur du phénoméne psychique (vision, paroles de triomphe, etc.). Enfin, au cours de ce chapitre plus que tout autre, il est apparu que la valeur fonctionnelle d'un mot ne peut se définir à partir d'un

seul contexte,

lensemble

ni méme

de ses emplois

de plusieurs,

mais

et de ses oppositions.

seulement

de

Entrant

en

concurrence avec ἄλγος, πένθος, ὀδύνη et πῆμα, ἄχος présente cependant une individualité toute particuliére et les rares exemples de synonymies se réduisent à quelques cas exceptionnels, s'inscrivant uniquement dans la parole ou dans les faits de de stylistique.

Les dérivés d'áxos "άχνυμαι ΕΜ

I) Formes conjuguées: ἄχνυται (- wu): ind. prést. M. 3? sg.:

IF: Z 524, Σ 62 = 443 (d., οὐδέ ri oí δύναμαι χραισμῆσαι ἰοῦσα), & 170 (v.l. θυμόν... ἄχνυμαι) ; 4F : Σ 320; ἄχνυτο (- ^): ind. impft. M. 3° sg.:

SF: € 38; ἀχνύμεθα (-wu-):

ind. prést. ıfe pl.: 1F: À 558; ἄχνυνται

(---): ind. prést. 3e pl.: 2F: & 376; 2) participe: ἀχνύμενος (- οὶ --: nom. masc. sg.: IF: A 103 = ὃ 661 (d^ μένεος δὲ μέγα φρένες ἀμφιμέ-

λαιναι), V. 137; 2F: N 403; -ós περ (-wu-u): 2F: N419, $297; 4F: O 125 = 317 (τὸν μὲν ἔπειτ᾽ εἴασε, καὶ d. περ ἑταίρου (cf. P 459, O 133 δὲ καὶ d. περ ἀνάγκῃ (cf. M 178, H. Dem. 1147: -oı), 8 553; 5F: A 241, cf. A 588 (τότε δ᾽ οὔ τι δυνήσεαι, -ομαι à. περ [χραισ-

peiv), X 424 = ὃ 104 (τῶν πάντων οὐ τόσσον ὀδύρομαι d. rep) cf. E 142 (v.I. épevós περ) et φ 250, 0 478; -os κῆρ: 5F: x 67, u 153 = 270 (An τότ᾽ ἐγὼν ἑτάροισι μετηύδων à. κῆρ), Sc. 435; τον κῆρ (-vu--): SF: χ 188 (vl. -οἱ) ; τῳ (-vu-): 2F: o 115 (υ.ἰ. -9); τῷ περ (-vu-—u): 4F:

8 549; -w κῆρ (-vu--): nom. masc. duel: 5F: V 284, 443 (éorarov à. np), T 57; -ov: nom. masc. pl: (-wu-): ıF: N 658; 2F: x 570 ("Hiwopev ἀ., θαλερὸν κατὰ δάκρυ χέοντες) cf. À 5 (βαινόμεν), À 466 (ἔσταμεν), u 12 (θάπτομεν); 2F: Th. 623; -o( περ: 2Ε: Β 270; 4Ε: M 178, H.

Dem. Y 147, 216 (xai d. περ ἀνάγκῃ), O 651 (d. περ ἑταίρου cf. © 125, 317, P 459); 5Ε: Z 112 = T 65 (ἐάσομεν à. περ) cf. T 8, N 523, x 174 et 7147 (v.l. -óv περ); τοι κῆρ (-wu--): SF: H 428 = 431 (νεκροὺς πυρκαϊῆς ἐπενήνεον d. κῆρ), Ÿ 165, u 250, € 420; -ovs: acc. masc. pl. (-οὖὐ-: 2F: 0 526 (v.I. -o«) ; τη (- οὐ -: nom. fém. sg.: IF: À 388 (cf. «© 21: -a), H. Dem. 1 77, Th. 160 (v.l. στεινομένη); -n περ

322

FAMILLE

DE ἄχος

(-wu-u): 2F: H. Dem. I 433; -n κῆρ (---): 5F: 0773; της περ

(-vu-u): 5F: H. Dem. 1 37:1 τῇ: dat. fém. sg.: 2F: (0 584; -a.: nom. tem. pl.: 2F: À 542. Formes verbales à redoublement

FM

I) Formes personnelles : M. : ἀκάχημαι : ind. prést. le sg. (vu —-):

5f1: 0 314,795; ἀκάχηται: 38 sg. (vv-u): 5f,: 360; ἀκάχοντο : impft. 3? pl: 2f,: x 342; ἀκαχοίμην : opt. le sg. (vu--): 5f,: α 236; ἀκάχοιτο:

opt. 39 sg. (vu-u): 2f,: © 207; 5f,: N 344; ἀκαχοίμεθα: opt. 19 pl. (vu-wu):

3f:

II 16; ἀκαχίζεο: impér.

29 sg. (vu-w):

4f,: Z 486;

-ilev (Lo MJ): 441: λ 486; ἀκαχείατο: 38 pl. (vo— «—): 4f,: M 179 (vl. ἀκαχήατο) ; dxayear (o)

(o — ^):

3f,: P 637 (v.I. annxesar”) ; 2) infini-

tif: ἀκάχησθαι (o — Ὁ): 2f,: 8 806; 5f,: T 335; 3) participe: ἀκαχήμεvos (^ — v):

3f,: Q 550, Th. 99; 4f,: E 24, x 313, v 286, o 481, u 84;

-ov: 3f,: T 312; 4£,: A 702; -οἱ ἦτορ (vu- "

4f,: 162 = 105

= 565 — x 77 = 133; ἀκηχεμένη (-wo-): 1f: H. Dem. Y 50; 312:

E 364 ; -a«: 1f,: 22 29; 4) actif: ἤκαχε (- οὐ): τῇ: x 427; 4F: II 822; 5F: H. Dem. I 56; ἤκαχ᾽(ε) (-—):

IF: 0 357; ἀκάχησε (vuv-u):

41:

V 223; futur 2? sg.: ἀκαχήσεις (vu--): 3f,: H. Herm. 286, part. act. nom. masc. sg.: ΤΆ. 868.

᾿Αχέων — ἀχεύων ΕΜ

ἀχέων (vu-): 1f,: E 399; 2f,: B 694, 724, Σ 446, À 195; 3f,:

9 302 (v. ὀχέων) ; fém.: dyéovea (vu-u): 4f,: o 361; dyeovo’(a) (vu-): 1f,: I 367; ἀχεύων (0 ——-): 5f,: E 869, & 461, Ÿ 566, o 318, OP.

399 (θυμὸν a.), 1612, Q 128, B 23, 8 100, ξ 40 (ὀδυρόμενος «ai à., I 612 v.l. κινυρίζων Zénodote, schol. A), A 88, π 139.

"Axopas FM ἄχομαι (vu-): 1f,: νῦν δ᾽ d. τόσα γάρ μοι δαίμων: σ 256 (υ.ἰ. ἔχομαι, ἄχθομαι, ἄχνυμαι) = τ 129.

ἐπέσσευεν

κακὰ

I. "Axvvpat Sur la racine de ἄχος a été formé un présent moyen ἄχνυμαι, à infixe nasal -νῦ, du type skr. $rnómi (thème $ru-), gr. κίνυτο| ἔκιον, τάνυται [τείνω (49). Ce verbe apparait uniquement à la voix (4%) RiscH, Wortbildung, $95; K. STRUNK, Nasalpräsentien und Aoriste, pP. 105-108; CHANTRAINE, G.H., t. I, pp. 302 sqq.; Monro, $ 17; C. MurzBAUER, Die Grundlage der Griechischen Tempuslehre und die Homerische Tempusgebrauch, t. II, (Strasbourg, 1909), pp. 178-179. D’autre part, il y a probablement une alternance entre formations de present en -vé- et -νῦ-, comme dans yardw [γάνυμαι, οτέξ. αἴναμαι | aivuua, le lesb. ἀχνάσδημι semblant témoigner de l'existence d'un -va-; cf. SCHWYZER, Gr. Gr.. t. I, pp. 693 et 716.

FAMILLE

DE ἄχος

323

moyenne, au participe présent et à l'indicatif présent et imparfait. Il figure dans un grand nombre de formules. Le caractère fortement formulaire des emplois ἀ’ ἄχνυμαι ressort clairement de la liste suivante : καὶ ἀχνύμενός περ ἀνάγκῃ

M

178, O 133, H. Dém.,

ἀχνύμενός (-οὗ περ ἑταίρον

Θ 125, Ο 651, Ρ 459

I 147

ἕστατον ἀχνυμένω κῆρ Ψ 284, 443 ἄχνυται, οὐδέ τι οἱ δύναμαι χραισμῆσαι ἰοῦσα Σ 62 -- 443 τότε δ᾽ οὔ τι δυνήσεαι (-ομαι) ἀχνύμενός περ ἰχραισμεῖν A 241, 588 ἀχνύμενοί περ ἑταίρου [χραισμεῖν Ο 651 (οὐ) τόσσον ὀδύρομαι ἀχνύμενός περ

X 424 = ὃ 104, E 142, φ 250

προτετύχθαι ἐάσομεν ἀχνύμενοί περ

Σ 112-113 — T 65-66, T 8, Ω 523, x 147 ἀχνυμένη" περὶ δ᾽ ἄλλοι (-aı) ἀγηγέραθ᾽, ὅσσοι ἅμ᾽ aurw À 388, ὦ 21 ἥιομεν (βαίνομεν,...) ἀχνύμενοι, θαλερὸν κατὰ δάκρυ χέοντες x 570, À 5, 466, μ 12

δὴ τότ᾽ ἐγὼν ἑτάροισι μετηύδων ἀχνύμενος κἣρ μι 153 — 270.

Analyse sémantique L'étroite parenté sémantique entre ἄχος et ἄχνυμαι est un fait frappant qui apparaît dés l'analyse des contextes, notamment à travers la proximité fréquente du substantif et du verbe. Certains

aspects de l'émotion désignée par ἄχνυμαι se révèlent cependant originaux par rapport à ἄχος : il s'agit principalement de l'insistance sur le caractère inéluctable de l'événement douloureux,

mis

en évidence notamment par l’emploi de la particule mep, ainsi que l'aspect duratif propre au théme du présent et s'opposant à l'instantanéité de l’äyos. A. Les contextes d'ayruua I. Le deuil

L'expression

du

deuil

est

de

loin

l'acception

essentielle

'ἄχνυμαι, s'inscrivant dans une série de thèmes ou de formules

particulières (41). (€) "Axvupaı comme expression du deuil: H 428, 431, © 125, 317, N 403, 419, 658, O 133, 651, P 459, Σ 112, 320, 443, T 8, X 424, V 137, 165, 284,( 525,

526, 584, 773. 8 104, 549, 553, À 388, 466, 542, 558, u 12, 250, 5 142, 170, 376, € 2I, 420, H. Dém., I 77, 433,

Th. 160, 623.

324

FAMILLE

DE ἄχος

1.1. Dans un certain nombre de passages, ἄχνυμαι exprime le deuil pur et simple, un état de tristesse, sans connotation de saisissement,

de bouleversement émotif, la valeur propre du théme de présent conferant un aspect statif au sentiment (tf). Le participe sert ainsi à décrire l'état d’äme des combattants qui enterrent leurs compagnons:

H 428 = H 431 (cf. N 658, V 137, 165, & 170) νεκροὺς πυρκαϊῆς Errevijveov ἀχνύμενοι κἣρ ils entassaient les cadavres sur le bücher, le cœur affligé.

Les chevaux d'Achille pleurent leur cocher:

Y 283-284 τὸν τώ γ᾽ ἑσταότες πενθείετον, οὔδεϊ δέ adi χαῖται ἐρηρέδαται, τὼ δ᾽ Eorarov ἀχνυμένω κῆρ.

Dans

ce dernier exemple,

la proximité de πενθείετον et

ἀχνυμένω, construits en chiasme,

met en évidence la notion

d'état de tristesse, la valeur propre de deuil contenue dans le

participe. Priam regrette les fils qu'Achille lui a tués:

X 424-425

τῶν πάντων οὐ τόσσον ὀδύρομαι ἀχνύμενός περ ὡς évos, οὗ u’ ἄχος ὀξὺ κατοίσεται "Αιδος εἴσω. €

€.

7

»

»

3^»

,

LA

.}

᾿Αχνύμενος se rapporte à la situation affligeante de Priam; au

contraire,

ἄχος

ὀξύ désigne

une

émotion

isolée dans

un

point futur et précis du temps et se présente comme la réaction à un événement bien déterminé. Appliqué à Déiphobe, dans un contexte de bataille, le verbe rappelle cependant divers emplois d’äyos avec valeur d'instantanéité, notamment en réponse au triomphe de l'ennemi (exemple: N 417): N 402-403 Δηίφοβος δὲ μάλα σχεδὸν ἤλυθεν ᾿Ιδομενῆος, ᾿Ασίον ἀχνύμενος, καὶ ἀκόντισε δουρὶ φαεινῷ. La signification du verbe est beaucoup

plus générale en

Σ 62 (= Σ 443), désignant le sort d’Achille (ὄφρα δέ μοι ζώει... ἄχνυται) ou celui d’Helene en Q 773 (To σέ θ᾽ ἅμα κλαίω xai €-

μ᾽ ἄμμορον ἀχνυμένη κῆρ). (4) CHANTRAINE, 282; $ 382,

ΜΟΝΒΟ, pp.

132

G.H., t. II, ch. XII, pp. 183-204, particulièrement

$$ 70-72; sqq.

ScHWYZER, t. II,

pp. 258sqq.;

KÜHNER-GERTH,,

$$ 281t. II,

FAMILLE

DE

ἄχος

325

En vérité, dans ces deux derniers passages, le participe ἀχνύμενος s'inscrit dans un contexte caractéristique d’aAyos, comme expression d'une triste destinée humaine ; la valeur durative du théme de présent

contribue certainement à cette spécialisation. Par rapport à la formule

du type ἄλγεα πάσχω, ἀχνύμενος présente cependant l'idée d'état, de situation douloureuse pure et simple, sans aucune connotation de résignation,

de patience

ou d'endurance,

caractéristique

de ces emplois

d'aMyos.

1.2. Comme ἄχος, le participe ἀχνύμενος peut s'accompagner d'un retour immédiat à l'action: N 419 ἀλλ᾽ οὐδ᾽ ἀχνύμενός περ ἑοῦ ἀμέλησεν ἑταίρου. Il s'agit cependant le plus souvent (Θ 125, 317, P 459, T 8) de l'abandon du corps du camarade tombé: le deuil s'accompagne de l'acceptation du caractère inéluctable de la mort, événement dépendant de la volonté divine:

Hector perd son cocher © 124-126 (® 124-125 = © 316-

317): *Exropa δ᾽ αἰνὸν ἄχος πύκασε φρένας ἡνιόχοιο' τὸν μὲν ἔπειτ᾽ εἴασε, καὶ ἀχνύμενός περ ἑταίρου, κεῖσθαι Une terrible douleur enveloppe l'âme d'Hector à la vue de son cocher ; il le laisse cependant étendu, tout affligé qu'il soit pour

son compagnon. La notion de résignation apparait particuliérement dans les paroles de consolation qu'Achille adresse à Priam: Ω 522-526 ἄλγεα δ᾽ ἔμπης

ἐν θυμῷ κατακεῖσθαι ἐάσομεν ἀχνύμενοί rep où γάρ τις πρῆξις πέλεται κρυεροῖο γόοιο" ὡς γὰρ ἐπεκλώσαντο θεοὶ δειλοῖσι βροτοῖσι,

ζώειν ἀχνυμένους" αὐτοὶ δέ τ᾽ ἀκηδέες εἰσί. Le participe ἀχνύμενος a perdu, dans ce passage (comme en Σ 62 = 442 et ( 773), le caractère d'instantanéité de l'&yos, au point de désigner, acceptation particuliere à ἄλγεα (cf. Q 522), le sort des mortels, fait de souffrances, par opposition à

la félicité éternelle des dieux. Dans ces contextes, la notion de résignation, d'acceptation

devant la mort, à quoi s'oppose ἀχνύμενός περ, souligne la vive valeur du participe, qui s'accompagne, comme le substantif ἄχος, d'une réaction ou du moins

d'une impulsion émotive

vers l'action. I.3. Particuliérement, employé avec la particule concessive περ (cf. $1.2) ou à proximité de ἀνάγκῇ, οὐ δύναμαι, le verbe

326

FAMILLE

DE ἄχος

ἄχνυμαι met en évidence, par opposition, le sentiment d’impuissance qu'ébrouve l'individu face à la mort et en même temps son incapacité à modifier le cours des événements (exemple : O 133, 651, A 241, Σ 112): Héra conseille à Arés la résignation aprés la mort de son

fils Ascalaphe: O 132-133 ἡ ἐθέλεις αὐτὸς μὲν ἀναπλήσας κακὰ πολλὰ ἂψ ἴμεν Οὔλυμπον δὲ καὶ ἀχνύμενός περ ἀνάγκῃ ou bien veux-tu toi-méme avoir la mesure comble de maux être obligé de retourner dans l'Olympe, malgré ton chagrin. Du

ment

fait du caractére, inéluctable,

d'affliction contenu dans

et

irréparable de la mort, le senti-

ἄχνυμαι peut se teindre aussi d'une

nuance de remords et de regret (A 241, & 112): Achille prédit à Agamemnon les désastres futurs de l'armée achéenne :

À 241-243 τότε δ᾽ où τι δυνήσεαι ἀχνύμενός περ χραισμεῖν, εὖτ᾽ ἂν πολλοὶ ὑφ᾽ “Εκτορος ἀνδροφόνοιο

θνήσκοντες πίπτωσι Alors tu ne pourras rien faire d'utile, malgré ton chagrin, lorsqu'ils tomberont en nombre, tués sous les coups d'Hector tueur d'hommes.

2. "Axvupas face au sentiment d’impuissance Le sentiment d'impuissance naít d'autres événements encore que de la mort ; il s'agit notamment de la volonté divine ou d'un pouvoir supérieur (exemple: À 588, H. Dém. I 147): Héphaistos calme la colére d'Héra contre Zeus:

A 587-589

μή σε φίλην περ ἐοῦσαν ἐν ὀφθαλμοῖσιν ἴδωμαι θεινομένην, τότε δ᾽ οὔ τι δυνήσομαι ἀχνύμενός περ χραισμεῖν᾽ ἀργαλέος yàp ᾿Ολύμπιος ἀντιφέρεσθαι.

Nous relevons ici la présence, aprés οὔ τι δυνήσομαι ἀχνύμεvos περ [χραισμεῖν, (pp. 226 sqq.) la à une puissance cette expression, vidu face à une peut agir.

de l'adjectif ἀργαλέος dont nous avons défini valeur « difficile », cela particuliérement face divine. Le participe ἀχνύμενος, souligné par marque le sentiment d'impuissance de l'indisituation douloureuse contre laquelle il ne

FAMILLE

DE ἄχος

327

Cette notion d’impuissance et de faiblesse devant le plein pouvoir des dieux est par ailleurs encore évoquée dans le

passage suivant: H. Demeter, 1 147-148

Μαῖα, θεῶν μὲν δῶρα καὶ ἀχνύμενοί περ ἀνάγκῃ τέτλαμεν ἄνθρωποι δὴ γὰρ πολὺ φέρτεροί εἰσιν. "Αχνύμενος apparait donc comme l'expression d'un état émotif intense, s'accompagnant d'un vif désir d'action (réalisé ou non). C'est ce qui ressort notamment de son opposition avec diverses expressions de l'impuissance devant les malheurs de la destinée, contexte lui-méme caractéristique d'dAyos. Il y a ainsi une

nette distinction

entre ἄλγος, désignation

de la souffrance

en tant qu'elle est subie et imposée par une volonté divine, et la famille ἀ’ ἄχος, centrée sur la réaction immédiate et impulsive face au malheur. 3. "Axvvpas expression de [a colère ou de l'indignation Nous

retrouvons

sous

cette

rubrique

une

des

acceptions

reconnues pour ἄχος : le sentiment de douleur ou de dépit face à un acte, une situation outrageants (A 103, B 270, Z 524, Ψ 443, 8 661, o 250, Sc. 435) ; par exemple: Calchas annonce à Agamemnon à son pére:

T 57, 65,

qu'il doit rendre Chryséis

A IOI-IO4

τοῖσι δ᾽ ἀνέστη ἥρως ᾿Ατρεΐδης εὐρὺ κρείων ᾽Αγαμέμνων ἀχνύμενος" μένεος δὲ μέγα φρένες ἀμφιμέλαιναι

πίμπλαντ᾽, 600€ δέ οἱ πυρὶ λαμπετόωντι ἐΐκτην. Nous constatons ici que le participe ἀχνύμενος est associe,

comme

c’est

le cas

pour

ἄχος

dans

quelques

contextes

d’outrage (p. 310), à diverses expressions de la colère: l'éclat

des yeux ou le terme μένος. La « connotation » de colére contenue dans ἄχνυμαι peut ainsi s'opposer au sentiment d'impuissance devant l'accompli, type de contexte que nous avons déjà observé dans le paragraphe précédent : la réconciliation d'Achille et d'Agamemnon:

328

FAMILLE

DE

ἄχος

T 65-66

᾿Αλλὰ τὰ μὲν προτετύχθαι ἐάσομεν ἀχνύμενοΐ περ, θυμὸν ἐνὶ στήθεσσι φίλον δαμάσαντες ἀνάγκῃ Mais laissons ce qui est fait, malgré notre chagrin, notre cœur dans notre poitrine, puisqu'il le faut.

domptant

la notion de colére étant nettement indiquée, dans ce passage

(cf. aussi T 57 ἀχνυμένω κῆρ) par θυμοβόρῳ ἔριδι (T 58), παύω

χόλον (T 67), ueveawépev (T 68)...

4. La peur Une des « connotations » importantes d’äxos est, nous l'avons vu, la peur, particuliérement la panique rétrospective qu'éprouve

le guerrier à la vue du danger auquel il vient d'échapper (exemple : © 124 = © 316 : cf. pp. 313 sqq.). Telle est aussi l'acception d’äyvupaı, un état de choc émotionnel, dans quelques passages (M 178, & 38, x 188, H. Dem. 137). En M 178 (cf. Ξ 38), notamment, le participe présent s'inscrit dans un contexte identique à celui d’äxos au vers N 86 : la situation critique des Achéens face à l'attaque des Troyens qui montent à l'assaut de leur mur :

M 177-179

πάντῃ yàp mepi τεῖχος ὀρώρει θεσπιδαὲς πῦρ Adıvov' ᾿Αργεῖοι δὲ καὶ ἀχνύμενοί περ ἀνάγκῃ νηῶν ἠμύνοντο vers, dans lesquels nous relevons encore la présence révéla-

trice de ἀνάγκῃ. 5. Sens général d’äxvunaı Le domaine sémantique d'&yvuuas est encore plus étendu que celui d'éyos, mot pour lequel nous avons cependant recensé une grande variété de situations émotives. Le verbe montre, en outre, un caractére de généralité quasiment absent dans le substantif, et cela particuliérement dans une série de passages oü il se rapporte aux tribulations d'Ulysse et de ses compagnons

(n 297, 0 478, x 67, 174, 570, À 5, V. 153, 270). La valeur du verbe semble se charger d'une notion de découragement ou d'angoisse, puisqu'il intervient, par exemple, aprés l'annonce d'une mauvaise nouvelle:

Éole refuse de donner une seconde fois l'hospitalité à Ulysse:

FAMILLE

DE

ἄχος

329

x 67 αὐτὰρ ἐγὼ μετεφώνεον ἀχνύμενος κῆρ mais moi je leur parlais le cœur affligé

et x 77-78

ἔνθεν δὲ προτέρω πλέομεν ἀκαχήμενοι ἧτορ' τείρετο δ᾽ ἀνδρῶν θυμὸς ὑπ᾽ εἰρεσίης ἀλεγεινῆς de là, nous naviguons de l'avant, le cœur affligé; l'ardeur des hommes était épuisée à ramer péniblement.

Il s'agit de regret dans deux passages (p 115 et x 147): Télémaque interdit que l'on annonce à Laerte son retour à Ithaque:

T 147

άλγιον, ἀλλ᾽ ἔμπης μιν ἐάσομεν ἀχνύμενοί περ Tant pis! malgré notre tristesse, il nous faut cependant le laisser.

Le comparatif neutre ἄλγιον, avec sa valeur adverbiale « tant pis » (cf. p. 250), marque la nuance d'impuissance ou de résignation devant

les faits et par là s'oppose à ἀχνύμενος. Conclusions sur l'étude des contextes d’äxvunaı

.

Au cours de cette enquéte, nous avons eu l'occasion, à plusieurs reprises, de souligner l'unité sémantique d’äyvuuaı et ἄχος, en tant que désignation d'un choc ou d'un état de choc émotionnel, le verbe reprenant exactement l'expression du substantif en φ 298-299. ἤΆχνυμαι recouvre ainsi l'éventail sémantique d'dyos, dans des types de contextes identiques: c'est essentiellement le deuil, mais aussi la réaction au triomphe de l'ennemi (N 402-403, cf. N 417), la colére ou l'indignation que suscite l'outrage (A 103, cf. A 188), la peur (M 178), etc. Quelquefois méme ἄχνυμαι suit immédiatement une annonce désagréable, une vision pénible (exemple: 0 125, cf. ἄχος au

vers 124) ; il s'agit cependant de cas exceptionnels, la notion d'état contenue dans le thème du présent ne se prétant pas à l'expression d'une réaction émotive à un événement précis et ponctuel. "Axvupaı revêt, par rapport à ἄχος, deux nuances parti-

culieres. Il s'agit en premier lieu de l'aspect duratif du theme de présent, qui présente le verbe comme douloureux

ou

émotif,

le

caractére

l'expression d'un état

d'instantanéité

propre

à

330

FAMILLE

ἄχος n'étant N 402-403).

conservé

que

dans

DE

ἄχος

de rares passages

(exemple:

Le second point est ba notion d’impuissance face au fait accompli (la mort, par exemple), une situation contre laquelle on ne peut rien faire, un événement extérieur à la volonté, notion qui s'exprime notamment par les termes ἀνάγκῃ, οὐ δύναμαι, ἄλγιον, et à laquelle s'oppose l'emploi du verbe au participe, à valeur concessive, avec la particule περ. Ceci distingue, en outre, ἄχνυμαι

(et ἄχος) d’äAyos (l'expression de la douleur en tant qu'elle fait partie de la destinée inéluctable de l'homme et dépend d'une volonté supérieure, généralement divine). Il nous appartient à présent, dans la deuxiéme partie de cette

étude, d'analyser la valeur des formes verbales

d’äxvupa:.

B. Emploi des formes verbales Le verbe est peu fréquent aux formes personnelles: nous relevons six présents de l'indicatif (£ 376, Z 524, 262 = 443, £170, Σ 320,2 558) et un imparfait (& 38). Plus caractéristique est l'emploi au participe, qui s'inscrit dans des types d'expressions nettement formulaires, notamment en tournure concessive. Sur 60 formes participiales, 27 sont suivies de la particule περ (9) et 14 du substantif p, limité à la finale du vers (**). Ii ne fait aucun doute que le choix de ce dernier terme comme expression du

siège du sentiment est essentiellement déterminé par des raisons métriques et formulaires, les mots ἦτορ ou θυμός pouvant remplir exactement la méme fonction sémantique — θυμός figure d'ailleurs (quelquefois) dans l'entourage d'dyvvua: (exemple: & 170, ὃ 549, E 38, etc.) (#5). Employé seul ou avec κῆρ, le participe indique la circonstance du procés principal ou l'état d'áme du sujet ; il accompagne diverses caté-

gories de verbes: des verbes de mouvement (7ópev x 570, Baivouev A 5, κίον ὦ

420) et, notamment

dans les scènes de funérailles, les verbes

ἤλυθεν (N 403, Sc. 435), ἄγον (N 658), κάρη ἔχη (Y. 137), πύρῃ... θέσαν (Y 165), ἐπενήνεον (H 428), etc. La syntaxe du participe, assez lâche dans les poémes homériques, permet en outre des tournures plus libres, aux cas obliques, oà ἀχνύμενος constitue une véritable proposi-

(**) A 241, 588,

B 270, O 125, 317, M

178,N 419, O 133, 651, P 459, Σ 112,

T 8, 65, X 424, ( 523, 8 104, 549, 553, & 142, n 297, 0 478, x 174, % 147,

H. Dém., Y 37, 147, 433.

250,

(**) H 428, 431, T 57, Ÿ 165, 284, 443, (2 773, x 67, μ 153, μ 250, 270, x 188, « 420, Sc. 435. (** Voir particulièrement T. BoLELLI, Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa, Lettere, Storia e Filosofia, s. II, t. XVII (1948), pp. 65-75.

FAMILLE

DE ἄχος

331

tion circonstancielle (65) ; il s'agit de o 115-116 οὔ κέ μοι ἀχνυμένῳ τάδε

δώματα πότνια μήτηρ ἰλείποι, H. Dem. ἀχνυμένην et aussi (2 584 ἀχνυμένῃ

la O N le

1 76-77 σ᾽ ἄζομαι ἠδ᾽ ἐλεαίρω |

κραδίῃ χόλον

οὐκ ἐρύσαιτο.

C'est plus particulièrement la construction concessive (4) avec particule περ (ou καί... περ en B 270, 8549, © 125 = 317, 133, ὃ 553, M 178, O 651, H. Dem. 1147, 0 478 ; οὐδέ... περ en 419) qui nous intéresse ici, car elle marque l'opposition entre verbe et la notion d'impuissance ressortant de quelques

contextes.

Nous distinguerons : 1. les emplois de ἀχνύμενος avec un verbe négatif précédent ; 2. les emplois de ἀχνύμενος dans une phrase positive. I. La phrase participiale est mise en opposition avec la négation de

l'idée contenue dans le verbe principal qui précéde, dans deux types de formules:

a. τότε δ᾽ οὔ τι δυνήσεαι ἀχνύμενός περ [χραισμεῖν b. οὐ τόσσον ὀδύρομαι ἀχνύμενός περ |ws... (X 424, cf. à 104, & 142, φ 250). Le syntagme de type a, considéré comme

un tout, traduit le senti-

ment d'impuissance de l'individu face aux événements et sa résignation; le type b, au contraire, sert à exprimer une gradation dans le sentiment, l'ensemble de la construction (od τόσσον... ἀχνύμενός περ,

ὡς...) équivalant à une expression superlative dans laquelle ἀχνύμενός περ constitue le terme faible de l'énoncé.

2. Dans les phrases positives, nous trouvons une plus grande variété de constructions, ἀχνύμενός περ étant par exemple joint à id (8 549), γέλασσαν (B 270). Les notions d'impuissance ou de résignation ressortent cependant des constructions suivantes, où ἀχνύμενός περ accompagne des verbes de mouvement marquant le retour à l'action (ἠμύνοντο M 178, ἂψ ἵμεν O 133, μάχετ᾽ P 459), des verbes « laisser »

(εἴασε, ἐάσομεν Θ 125, 317, Σ 112, T 8, 65, Ω 523, x 147) ou « supporter » (rérAauev H. Dem. Y 147), une telle opposition étant particulièrement soulignée par la présence de ἀνάγκῃ (H. Dem. 1 147, M 178,

O 133). Il est impossible de déterminer si c'est la signification propre d’äyvupa: qui le prédestine à cette construction concessive. Il (1*9) CHANTRAINE, G.H., t. II, ch. XXIII, particulièrement ὃ 472. (**) Seule est attestée la valeur concessive de la tournure participe + περ, dans les contextes ἀ’ ἄχνυμαι. Voir J. D. DENNISTON, The Greek Particles, 2° éd., (Londres, 1954), pp. 481-490; CHANTRAINE, G.H., t. II, $ 465; MoNRo, 8 353.

332

FAMILLE

DE

ἄχος

faut néanmoins souligner l'importance de celle-ci dans la caractérisation sémantique du verbe, puisqu'elle permet de mettre en évidence la notion essentielle d'impulsion à l'action, réprimée ou non par le sujet, entravée ou non par les circonstances.

II. Les formes verbales à redoublement Une grande variété de formes de parfait et d'aoriste à redoublement sont dérivées de la racine d'&xos. I. La forme ἤκαχον (ἧκαχε, ἀκαχών, au moyen ἀκάχοντο, ἀκαχοίμην, ἀκάχοιτο, ἀκαχοίμεθα) est un ancien aoriste radical thématique (du type δέδαε[ἐδάη, λελαβέσθαι[έλαβον, κεχάροντο[χαίρω) (48), à redoublement dit «attique » (%), de valeur transitive à l'actif et passive au moyen (9). Sur cet aoriste thématique ἤκαχον a été formé un aoriste

sigmatique

en -7ea (d«dynoe)

de valeur transitive

(type ἐτύχησαί

ἔτυχον, κιχήσατον[κιχῆναι, στῆσα ἔστην) (51). Le present ἀκαχίζω (ἀκαχίζει, impératif 25 sg. M. ἀκαχίζεο ou -ev devant initiale vocalique) et le futur ἀκαχήσεις sont également constitués à partir de l'aoriste ἤκαχον (53). 2. Outre cet aoriste thématique à redoublement, il existe un parfait moyen, présentant la voyelle radicale bréve lorsque la syllabe sui-

vante est longue: ἀκάχημαι, ἀκάχηται, ἀκαχείατο (ou -jaro), ἀκάχησθαι, ἀκαχήμενος, -ov, -oı ; il s'agit sans doute de formes de parfait, à l'élargissement & emprunté à l’aoriste ἀκάχησε (9). La quantité longue de la (ft)

CHANTRAINE,

G.H.,

t.

I,

p.

398,

$190;

RiscH,

Wortbildung,

tableau

PP. 244-245 et $ 87 c; voIGT, L.f.gr.E., s.v. ἄχνυμαι. (**) C. J. Rura, Le redoublement dit attique dans l'évolution du système morphologique du verbe grec, Mélanges Chantraine, (Paris, 1972), pp. 215-230, particuliérement $8 16-17, pp. 228-229: Kuryzowicz, Apophonie, p. 342. (9. RurJjGB, op. cit., 8 16; voir aussi Kurvzowicz, The Inflectional Categories of Indo-European, ch. II, $ 33, p. 88 et ch. III, ὃ 19, p. 119. (51) CHANTRAINE, G.H., t. I, p. 415, ὃ τοῦ; RiscH, Wortbildung, $8 88 e, 111a et tableau pp. 506-507. (65) CHANTRAINE, G.H., t. I, p. 340, $ 159; ID., s.v. ἄχνυμαι; Rısch, Wortbildung, $ 110; SCHULzE, K.Z., t. XLIII (1910), pp. 185-189. (**) CHANTRAINE, G.H., t. I, p. 423, $201, p. 436, $206; MoNno, 8 233; SCHWYZER, Gr. Gr., t. I, p. 766. Cette formation de parfait homérique à allongement (type dAdAnpa:) se retrouve dans le cypriote épepäuéva (participe de draw; SCHwYZER, Dialectorum Graecarum exempla epigraphica potiora, n9 685, 1). I1 se peut cependant que cette forme soit un emprunt à la langue poétique et non un traitement dialectal éolien : cf. HIERSCHE, Die Sprache Homers im Lichte neuere Forschungen, p. 13; THUMBSCHERER, t. II, p. 170.

FAMILLE

DE

ἄχος

333

voyelle radicale, conservée par contre dans ἀκηχεμένη, -aı, ἀκηχέδαται (ou -daraı), est probablement appelée par des raisons métriques (54). Le recul de l'accent dans le participe et l'infinitif parfait ἀκαχήμεvos, ἀκηχέμενος, ἀκάχησθαι serait, selon le témoignage des Anciens, un trait éolien (55). Il peut cependant aussi être dû à l'influence analogique du présent, dont ces formes ont une valeur identique (59).

Le parfait ἀκηχέδατ(αι) --- à moins qu'il ne s'agisse d'une « erreur » graphique pour d«nxear(aı) — est une formation relativement récente, de

caractère

ionien,

de

parfait



pl.

en

-daraı

(cf.

dpmpedaraı,

eAnAadaro) (57). En M 179, la 3* pl. du plus-que-parfait axaxeiaro, attestée par la grande majorité des manuscrits et par Eustathe, présente aussi une variante ἀκαχήατο; la diphtongue -«- de la première forme ne s'explique guère, au lieu de -e- attendu (avec en conséquence un élargissement de la voyelle radicale), que pour des raisons métriques, -εἰ- occupant, en effet, le 5° temps fort du vers (59).

Analyse sémantique des formes verbales à redoublement I. L'aoriste

1.1. L'aoriste actif ἤκαχε, forme d'aoriste thématique à redoublement trés archaique, offre, dans chacune de ses attestations, une valeur transitive, plus précisément factitive, caractéristique de la plupart de ces aoristes (exemple : λέλαθον « faire oublier » ἰλαθέσθαι « oublier », δέδαε « instruire » [ἰδεδάασθαι « s'enquérir de», πεπιθεῖν « persuader » [miAdunv « obéir »,...) ; l'aoriste (54) CHANTRAINE, G.H., t. I, p. 425, $201, p. 436, $ 206; ID., s.v. ἄχνυμαι; MEILLET, B.S.L., t. XXIV (1924), p. 115; MONRO, $22, 9. (**) Cf. schol. A ad T 335: dxdxnodaı' προπερισπᾶται ὡς λελυπῆσθαι. Οἱ δὲ προπαρώξυναν ὡς Αἰολικὸν ἐν παρατατικῇ σημασίᾳ, ἐπεὶ οἷδε καὶ τὴν ἀκαχήμενος ὡς ετιθήμενος» (cf. K. 34), Αϊολικῶς μετοχὴν τοιαύτην... ἡ παράδοις. μετοχὴν τοιαύτην, οἷς καὶ ἐπείσθη ἡ παράδοσις : schol. T ad E 24: ἀκαχήμενος: ὡς «τιθήμενος » (cf. K 34), « ὀνήμενος » (B 63) Αἰολικῶς. (65)

CHANTRAINE,

G.H., t. I, p. 190, $ 78; P. WATHELRT,

Les traits doliens dans

la langue de l'épopée grecque, p. 228; Monro, $89 et App. F 2, pp. 387-388. (9) CHANTRAINE, G.H., t. I, pp. 435-436, ὃ 206; RiscH, Wortbildung, ὃ 120 €; Monno, $23, 3-4. Cf. E. Gudianum: ἀκηχέδαται᾽ παρὰ τὸ ἀχῶ, τὸ λυποῦμαι, ἀχάζω, ὡς dvi dridlw' ὃ παρακείμενος ἥκαχα, ὁ παθητικὸς xaCo? pa: ἤχασται καὶ τὸ "Ἰωνικὸν ἠχάδαται καὶ μετὰ ἀναδιπλασιασμοῦ ᾿Αττικοῦ τροπῇ τοῦ à εἰς € ἀκηχέδαται. (**) Cf. par exemple: W. F. WvarT, Metrical Lengthening in Homer, pp. 146147; SCHULZE,

Quaestiones Epicae,

(Götersloh,

1899), p. 248.

La diphtongue -«- pourrait, d'autre part, conserver la trace d'une formation de présent en -éw, -«(o, que l'on retrouverait dans ἀκηχεδόνες᾽ λύπαι (Hsch.)

et ἀκηχέδατ᾽ (αι) : cf. G. CunrIUS, Das Verbum der Griechischen Sprache, 25 éd., t. I, (Leipzig, 1877), p. 351; K. MEISTER, Die (Leipzig, 1921), p. 157; MoNRo, App. C 3, p. 384.

Homerische

Kunstsprache,

334

FAMILLE

DE ἄχος

sigmatique, de formation plus récente, reprend cette valeur transitive-factitive (5°). D'autre part, l'aspect aoristique du théme temporel (expression de l'action pure et simple à un moment précis du temps) reste nettement sensible, particulièrement dans ἢ. Dém., I 56 ἥρπασε...

xai... ἤκαχε et II 822 δούπησεν... ἤκαχε. Le verbe est appliqué à une personne qui, par sa mort, provoque la douleur de ses proches (II 822, o 357, V 223, H. Dém. 156): Patrocle tombe sous les coups d'Hector:

II 822 δούπησεν δὲ πεσών, μέγα δ᾽ ἤκαχε λαὸν ᾿Αχαιῶν Il tomba avec fracas et affligea grandement l'armée des Achéens.

En W 223 et o 357, le verbe est accompagné d'un participe (θανών, ἀποφθιμένη) exprimant l'idée verbale essentielle, tournure fréquente pour les verbes de sentiment (*9).

Le contenu émotionnel et affectif du terme n'est pour ainsi dire plus perceptible en x 427 où, avec la signification (« causer de la souffrance, de l'affliction »), « faire du tort à, léser », seule est mise en évidence la

valeur factitive du théme verbal: T 426-427 Anorüpow ἐπισπόμενος Ταφίοισιν ἤκαχε Θεσπρωτούς (91) suivant des brigands de Taphos, il fit du mal aux Thesprotes.

Le seul cas oü l’aoriste actif a une valeur moyenne est celui du participe axaywv, en Th. 868: ῥίψε δέ μιν θυμῷ ἀκαχὼν ἐς τάρταρον εὐρύν (Zeus) affligé en son cœur le jeta (Typhée) dans le vaste Tartare. (**) Cf. MEILLET-VENDRYES, 194;

SCHWYZER

Traité,

Gr. Gr., t. I, p. 748;

$ 314;

CHANTRAINE,

A. MARGULIÉS,

K.Z.,

G.H., t. I, $8 189,

t. LVIII

(1930-1931),

pp. 100 sqq.; RiscH, Wortbildung, $887 c; C. MUTZBAUER, Die Grundlage der Griechischen Tempuslehre, t. Y, (Strasbourg, 1893), pp. 323-324; J. Kuryzowicz, Inflexional Categories, p. 119, ὃ 19; J. VENDRYES, M.S.L., t. XX (1916), pp. 117123 (« perfectif de nuance résultative »).

Cf. schol. B ad o 357: xax" λυπηθῆναι ἐποίησε. (*%) CHANTRAINE, G.H., t. II, $8 474-477. (9) CHANTRAINE, s.v. ἄχνυμαι et G.H., t. I, p. 398, traduit cet emploi transitif du verbe par « angoisser »; une telle traduction nous paraît trop « chargée » de connotation émotive, particulièrement pour le vers x 427, où il s'agit de brigandage. Devant l'imprécision du contexte, I. ANASTASSIOU (pp. 39 sqq.) adopte la traduction « Leid zufügen », «in einem Zustand von Leid versetzen ».

FAMILLE

DE ἄχος

335

1.2. Au moyen, l’aoriste a, par contre, une valeur intransitive

et désigne le trouble des prétendants qui apprennent l'échec de leur embuscade et le retour de Télémaque à Ithaque: x 342 Μνηστῆρες δ᾽ axdyovro κατήφησάν τ᾽ ἐνὶ θυμῷ Les prétendants étaient affligés et abattus en leur cœur.

Cette émotion est précisée par la présence du κατήφησαν qui marque l'abattement ou la honte (92).

verbe

1.3. L'aoriste moyen est représenté aussi par quatre formes à l'optatif avec valeur potentielle. Le verbe s'inscrit dans un systéme hypothé-

tique, la condition étant exprimée tantót par une subordonnée introduite par εἰ (O 207, « 236), tantöt par un participe (II 16). En N 344,

ἀκάχοιτο

figure dans

une proposition

relative à valeur condition-

nelle ($5). À l'exception de la construction relative (N 344), chaque optatif est accompagné de la particule «e, renforcant la valeur potentielle de la forme verbale. Celle-ci exprime le deuil ou une affliction

irritée : © 207: Si les dieux, protecteurs des Achéens, voulaient se liguer pour repousser les Troyens, αὐτοῦ κ᾽ ἔνθ᾽ ἀκάχοιτο καθήμενος οἷος ἐν "Ἴδῃ (Zeus)

resterait oü

il est, assis sur l'Ida,

seul avec

son

chagrin

(trad. Mazon) (**).

En N 343-344

μάλα κεν θρασυκάρδιος εἴη

ὃς τότε γηθήσειεν ἰδὼν πόνον οὐδ᾽ ἀκάχοιτο, l'optatif exprime, selon Chantraine (55, un potentiel du passé: «Il aurait eu un coeur intrépide l'homme qui aurait

(**) Cf. schol. H ad m 342: κατήφησαν᾽ ἐστύγνασαν, κατηφεῖς ἐγένοντο. Les différents termes appartenant à la famille de κατηφέω (κατηφής, karndein, κατηφών) conviennent particulièrement à l'expression de la honte que cause un outrage (cf. dans un contexte de πῆμα: xarndein en Γ᾽ 50-51, cf. p. 116). Karng#s pourrait se traduire «qui baisse les yeux, honteux, troublé», mais aucune étymologie n'est certaine: cf. CHANTRAINE, s.v. κατηφής. (**) CHANTRAINE, G.H., t. II, $ 365. (**) Zénodote lit αὐτοῦ κ᾽ ἔνθα κάθοιτ᾽ ἀκαχήμενος; mais, comme le fait remarquer WACKERNAGEL, Sprachliche Untersuchungen zu Homer, 2* éd., (Göttingen, 1970) [= 1916], pp. 71-72, l'optatif κάθοιτο est employé la première fois seulement

chez

ARISTOPHANE,

(**) G.H., t. II, ὃ 325.

Grenowilles,

919 (dans une variante).

336

FAMILLE DE ἄχος trouvé alors plaisir et non chagrin ». Une telle valeur temporelle ne s'impose nullement d'aprés le contexte: tout comme les aoristes indicatifs qui les précédent, les optatifs aoristes ne désignent rien d'autre que le procès pur et simple, sans nuance temporelle (9). D'autre part, dans le passage, l'expression οὐδ᾽ axdyoıro, jointe à γηθήσειεν, se teint d'une nuance d'horreur face à un spectacle effrayant. Il s'agit là d'ailleurs d'un emploi fréquent de γηθέω en tournure négative, pour décrire la terreur: devant Scylla (u 88) ou devant l'armée ennemie

(I 77), par exemple (t7). 2. Le parfait 2.1. Les participes parfaits moyens, ἀκαχήμενος OU ἀκηχέμενος, sont employés au nominatif ou à l'accusatif, en apposition au sujet ou au complément, pour désigner l’&at d'âme, durable, de la personne affectée par le procés principal. Il s'agit ici d'un emploi du parfait homérique dans sa valeur originelle i.-e., à savoir l'expression de l'éfat, et non le résultat de l'action (parfait résultatif). Par rapport au présent qui exprime le déroulement de l'action dans le présent, le parfait désigne un éfat présent, mais qui est le résultat d'une action commencée dans le passé ; c'est l'importance grandissante de la représentation du passé qui

explique naturellement la création du parfait résultatif, surtout aprés Homére. Or la valeur originelle d'état présent est la plus sensible dans les verbes exprimant un sentiment (τετίημαι «je suis affligé », Eppıya « je frissonne », τέθηπα « je suis frappé de stupeur ») ou en général dans les verbes intransitifs qui ne peuvent recevoir un complément marquant le résultat de l'action (5). Les participes parfaits étudiés ici ont donc une valeur distincte des aoristes ἤκαχον, -ounv exprimant l'action pure et simple à un moment précis du passé, un fait particulier, et le (**) Telle est aussi l'interprétation de Mazon (5 LATACZ, pp. 145 et 148. (**)

Cf.

MuzrBAUBR,

Die

Grundlage

der

et de LATACZ, p. 148. Griechische

Tempuslehre,

2

t.,

(Strabourg, 1893-1909) (particuliérement t. I, pp. 323-324); MoNRo, $828, 70-72, 75; WACKERNAGEL, Studien zum Griechischen Perfektum, (Göttingen, 1904); L. RENOU, La valeur du parfait dans les Hymnes Védiques, (Paris, 1925), notamment pp. 7-9, 10-28; CHANTRAINE, Histoire du parfait grec, (Paris, 1927) ; ID, G.H., t. Il, 66 292-296; S. LvoNNET, Le parfait en arménien classique, (Paris, 1933), pp. 161 sqq.; Ip., B.S.L., t. XXXV (1934), pp. 39-51; SCHWYZER, Gr. Gr., t. II, pp. 88 7-10, pp. 61-64.

263 sqq.;

J.

Kurvrowıcz,

Inflexional

Categories,

ch.

II,

FAMILLE

DE ἄχος

présent

marquant

le déroulement

présent,

résultat d'une action antérieure,

337

du procès. d'une

La notion d'état circonstance

est,

nous le verrons, bien nette dans chaque exemple de cette forme verbale. Les participes entrent dans un jeu de formules (exemple: x 313, v 286, o 481: αὐτὰρ ἐγὼ λιπόμην ἀκαχήμενος ἦτορ ou (62-63 = τ 565566 = x 133-134 = ( 105 — x 77) et reçoivent fréquemment l'indica-

tion du siège du sentiment, ἦτορ (E 364, ı 62, 105, 565, x 77, 133, 313, v 286, o 481, v 84), θυμός (Σ 29) ou κραδίη (Th. 99). En E 24, combiné à l'optatif ein, le participe, avec valeur de présent, est employé dans une subordonnée finale négative. Les significations sont celles déjà observées dans différents contextes d'dyos ou ἄχνυμαι. Il s'agit du deuil: celui du prétre Darés pour ses fils; aprés la mort de son premier fils au combat, Héphaistos sauve le second, Idée:

E 23-24 ἀλλ᾽ *Hóaicros ἔρυτο, σάωσε δὲ νυκτὶ καλύψας ὡς δή οἱ μὴ πάγχυ γέρων ἀκαχήμενος εἴη mais Héphaistos le protégea, il le sauva en l'enveloppant de nuit, afin que le vieillard ne fût pas complètement affigé

ou le deuil d’Achille qui refuse les paroles de consolation :

T 312-313 Tépmovres πυκινῶς ἀκαχήμενον᾽ οὐδέ τι θυμῷ τέρπετο, πρὶν πολέμου στόμα δύμεναι αἱματόεντος" (ils demeurent), cherchant à le consoler, tandis qu'il demeure profondément affligé. Mais il ne se laisse pas consoler avant d'avoir pénétré dans le gouffre de la guerre sanglante.

Le participe ne fait que reprendre l'expression d'une vive affliction contenue, au vers T 307, dans ἄχος αἰνόν. D'autre part, la présence de μενέτην... τέρποντες et οὐδέ τι... τέρπετο (310-313) insiste sur la notion d'état, de prostration douloureuse où demeure Achille aprés la mort de son camarade, et dont rien ne peut le distraire (cf. Th. 99) (53).

Plus particulier est le vers (2550, oü le participe parfait s'inscrit dans un passage marqué par la présence de nombreux

(**) Pour la signification LATACZ, pp. 213 sqq.

« consoler » ou

«distraire,

égayer » de τέρπω

voir

338

FAMILLE

DE

ἄχος

participes présents, ἀχνύμενοι, -ous, -n (vers 523, 526, 584) qui désignent l'affliction de Priam et d’Achille pour leur défunt : Achille préche à Priam la résignation dans la douleur:

N 549-550

"Avoyeo, und ἁλίαστον ὀδύρεο σὸν κατὰ Üvuóv: οὐ γάρ τι πρήξεις ἀκαχήμενος υἷος éfjos. Le paralléle avec le participe présent ἀχνύμενος est particulièrement frappant lorsque l'on considère l'emploi de ce dernier, dans le méme contexte, en {2 523, suivi de l'expression οὐ ydp τις πρῆξις équivalente de οὐ ydp τι πρήξεις: Ω 522-523 ἄλγεα δ᾽ ἔμπης

ἐν θυμῷ κατακεῖσθαι ἐάσομεν ἀχνύμενοί rep’ οὐ γάρ τις πρῆξις πέλεται κρυεροῖο γόοιο. Le participe présent, en construction concessive, est d'ailleurs fréquemment accompagné d'un syntagme traduisant l'impuissance à

modifier le cours des événements (cf. pp. 325 sqq.) : τότε δ᾽ οὔ τι δυνήdeu

(-ομαι) ἀχνύμενός περ[χραισμεῖν A 241,

588 et οὐκ ἐδύναντο

καὶ

ἀχνύμενοί περ ἑταίρου[χραισμεῖν Ο 651. On peut donc supposer que la construction habituelle, concessive, du participe present a influence ici celle du participe parfait. La valeur aspectuelle du parfait y est cependant sensible — nous pourrions la rendre par la traduction suivante: « maintenant que te voilà affligé pour ton fils» — marquant non pas le déroulement d'une action continue, ce que rend le participe présent, mais la constatation d'un

état de fait. Le participe parfait exprime, d'autre part, l'affliction, angoisse mêlée peut-être d'indignation, d'Aphrodite blessée par Diomede:

E 364 ἡ δ᾽ ἐς δίφρον ἔβαινεν ἀκηχεμένη φίλον ἦτορ cette situation appelant, une fois encore, résignation (τέτλαθι,... κηδομένη περ E 382).

des paroles de

En A 702, appliqué à Nélée dépouillé de ses chevaux par Augios, le participe exprime un sentiment mélé de dépit ou de colére (cf. κεχολωμένος A 703) : A 702

... τὸν δ᾽ ἐλατῆρ᾽ ἀφίει ἀκαχήμενον ἵππων il renvoyait le cocher, affligé par la perte de ses chevaux.

FAMILLE

DE ἄχος

339

Il peut aussi s'interpréter comme l'aspect passif de la signification « faire du tort, léser », reconnue pour ἤκαχε (en

7427) ou méme H. Hermès, 286).

«dépouiller»

(cf.

aussi

ἀκαχήσεις

dans

Viennent ensuite deux emplois formulaires du participe. Dans le premier, il désigne le sentiment de l'équipage d'Ulysse aprés un grave

danger (les Cicones en ı 62, les Lotophages en ı 105, le Cyclope en t 565, les Lestrygons en x 133): 162 = 105 = 565 = x 77 = 133 Ἔνθεν δὲ προτέρω πλέομεν ἀκαχήμενοι ἦτορ De là nous naviguons de l'avant, le cœur afflige.

Il est suivi du vers formulaire (63 — 566 — x 134 ἄσμενοι ἐκ θανάτοιο, φίλους ὀλέσαντες ἑταίρους contents

d'avoir

échappé

à la mort,

aprés

avoir

perdu

nos

compagnons

qui montre la complexité

du sentiment,

pour les compagnons perdus dans de crainte rétrospective aprés le échappé; il s'agit là, nous l'avons ristique d’äxos (exemple: © 124 = © La situation une seconde fois cachette l'outre désigné d'abord

à la fois tristesse

l'aventure et joie mélée danger auquel ils ont vu, d'un emploi caracté316: p. 314).

est plus particuliere en x 77: Eole refuse d’accorder l'hospitalité à Ulysse, lui dont l'équipage a ouvert en des vents que lui avait confiée le dieu. Le sentiment est par ἀχνύμενος κῆρ (x 67), puis par le vers formulaire

x 77, précisé encore par τείρετο δ᾽ ἀνδρῶν θυμὸς ὑπ᾽ εἰρεσίης ἀλεγεινῆς (x 78) qui insiste sur l'épuisement physique et moral des marins.

Le second emploi formulaire de ἀκαχήμενος (αὐτὰρ ἐγὼ λιπόμην ἀκαχήμενος ἦτορ v 286 et o 481 cf. ... ἑπόμην... x 313) reçoit diverses valeurs:

la crainte d'Ulysse lorsqu'il suit Circé dans son manoir pour récupérer ses compagnons (x 313), précisée par πολλὰ δέ μοι κραδίη πόρφυρε (x 309) montrant le « bouillonnement », l'« agitation » des sentiments du héros; le désarroi du voyageur abandonné sur une terre inconnue (v 286, o 481), cette réaction pouvant s'ajouter à un épuisement physique (ἐμὲ μὲν γλυκὺς ὕπνος ἐπέλαβε κεκμηῶτα ν 282).

2.2. Le parfait de l'indicatif (ἀκάχημαι, axnyé[ô]ar{æ]) désigne le regret de l'étre absent : celui de Pénélope pour Ulysse en 795 ἐπεὶ πυκινῶς ἀκάχημαι (cf. πυκινῶς ἀκαχήμενος ἦτορ en ὃ 84) ou celui de Laerte: ὅ μοι πυκινῶς ἀκάχηται (ᾧ 360).

340

FAMILLE

DE ἄχος

En P 637, il exprime la crainte ou l'inquiétude pour des proches en danger :

P 637-639

ot που δεῦρ᾽ ópówvres ἀκηχέατ᾽, οὐδ᾽ ἔτι φασὶν “Ἕκτορος ἀνδροφόνοιο μένος καὶ χεῖρας ἀάπτους σχήσεσθ᾽ (nos camarades)

qui, regardant

par ici, sont inquiets et pensent

que ni l’ardeur d’Hector tueur d’hommes bles ne s’arr&teront.

ni ses mains redouta-

I] s'agit aussi devant les amours d'Arés et d’Aphrodite (ἐγὼ δ᾽ ὁρόων ἀκάχημαι 0 314) du dépit d'Héphaistos, sentiment à la fois de

colère (χόλος δέ μιν ἄγριος ἤἥρει 0 304) et de déshonneur (αἰὲν ἀτιμάζει

θ 309).

2.3. Le plus-que-parfait ἀκαχείατο (ou -ἤατο) présente, au passé, la valeur aspectuelle du théme de parfait (79), marquant l'état affligé des dieux devant la défaite achéenne, cela en conco-

mitance avec l'imparfait ἠμύνοντο et sans valeur «résultative » discernable : M 179-180 θεοὶ δ᾽ ἀκαχείατο θυμὸν πάντες, ὅσοι Δαναοῖσι μάχης ἐπιτάρροθοι ἦσαν. Les dieux avaient le cœur affligé, tous ceux qui étaient defenseurs des Danaens dans la bataille.

2.4. Les deux infinitifs parfaits ἀκάχησθαι sont construits, l'un dans une proposition complétive dépendant de ὀΐομαι (T 335), l'autre comme complément de ἐῶσι «laisser » (δ 806). Ces deux emplois, joints à un participe présent (ζώοντ᾽, -ovres), offrent une valeur nettement stative. Le premier passage décrit la tristesse de Pélée dans l'attente de son fils, Achille:

T 334-337

” Hôn yàp Πηλῆά γ᾽ ὀίομαι 7) κατὰ πάμπαν

τεθνάμεν, ἢ που τυτθὸν ἔτι ζώοντ᾽ ἀκάχησθαι

γήραϊ τε στυγερῷ καὶ ἐμὴν ποτιδέγμενον αἰεὶ λυγρὴν ἀγγελίην, ὅτ᾽ ἀποφθιμένοιο πύθηται. Dans ces deux attestations, au contraire, du participe parfait,

la valeur originelle du thème de parfait n'est plus du tout sensible ; (9)

CHANTRAINE,

G.H., t. II, $ 297.

FAMILLE

DE ἄχος

341

les contextes confèrent ἃ l’infinitif une valeur neitement durative, progressive, renforcée par la présence du participe présent (ζώοντ᾽ T 335, -ovres ὃ 805) et il est fort probable, comme nous l'avons indiqué précédemment (p. 333), que cette forme a été confondue avec un infinitif present dont il remplit la fonction, ce qui en justifierait l'accentuation particuliére. Un tel argument ne nous semble, par contre, pas pouvoir intervenir pour les participes parfaits dont la valeur aspectuelle originelle reste fonctionnelle. Remarque : Nous voudrions attirer l'attention sur la présence, au cóté du verbe au parfait, de l'adverbe πυκινῶς « fortement » (en T 312, τοῦ, vu 84 et | 360), sens dérivé de la notion «serré, solide,

compact » (71). 3. Le présent Le présent ἀκαχίζω est une formation secondaire en -ἔζω sur Yaoriste à redoublement ἤκαχον; la valeur primitivement itérative ou causative du suffixe (73) n'est pas sensible dans les rares exemples homériques du verbe, attesté d’ailleurs seulement

à l'impératif moyen (2? pers. sg. ἀκαχίζεο ou -ev, selon la graphie ionienne) (7) avec μή pour exprimer la défense. Face au subjonctif aoriste, cette tournure est la plus fréquente (79) : de plus, la valeur continue du thème de présent, normalement

attendue

pour un verbe désignant un sentiment, y est nettement sensible (2 486, X 486) : exemple :

(1) CHANTRAINE, δύ. πύκα; FRISK, 5.0. πύκα. (7 CHANTRAINE, G.H., t. I, pp. 338-341 ; ΕἸΒΟΗ, Wortbildung, $ 110; MEILLETVENDRYES, Traité, $$ 372-373. SCHULZE, K.Z., t. XLIII (1910), p. 185 [= Kleine Schriften, (Göttingen, 1933), p. 305], considére cependant, en se basant sur les correspondances ἀπαφεῖν-ἀπαφίσκει, dpapeiv-dpdpioxe par exemple, que la formation de présent attendue par analogie est "ἀκαχίσκειν et qu'elle aurait été refaite en -ILw. (7 Cf. CHANTRAINE, G.H., t. I, pp. 58 sqq. (79 CHANTRAINE, G.H., t. II, $8 338-340 et 290; WACKERNAGEL, Vorlesungen, t. I, pp. 213 sqq.; SCHWYZER, Gr. Gr., t. II, pp. 340 sqq.; Monro, $5 278, 328.

342

FAMILLE

DE ἄχος

Ulysse console l'áme d’Achille: λ 485-486 νῦν abre μέγα κρατέεις νεκύεσσιν ἐνθάδ᾽ ἐών" τὼ μή τι θανὼν ἀκαχίζευ, ᾿Αχιλλεῦ.

Dans ce dernier passage, le participe θανών, dependant de ἀκαχίζευ, constitue une proposition complétive (75).

4. Le futur La forme de futur de est probablement formée méme facon que κεκαδήσει de valeur d'aspect définie

l'indicatif à sur le thème sur κεκαδών, (*). Ce futur

H. Hermès, 286 avec la méme

redoublement, ἀκαχήσεις, de l'aoriste 7xayov de la sans en avoir cependant n'est représenté que dans

valeur transitive factitive que

ἤκαχε en π 427, «faire du tort, léser ». H. Hermes, 1 286-288

πολλοὺς δ᾽ ἀγραύλους ἀκαχήσεις μηλοβοτῆρας οὔρεος ἐν βήσσῃς, ὁπότ᾽ ἂν κρειῶν ἐρατίζων ἀντήσῃς ἀγέλῃσι βοῶν καὶ πώεσι μήλων. Tu affligeras bien des fois les bergers des champs, dans les vallées montagneuses, quand, ayant envie de viande, tu rencontreras des troupeaux de bœufs et de moutons (trad. Humbert).

Le verbe ἀκαχήσεις est d'ailleurs annoncé par les termes du brigan-

dage:

ἀντιτοροῦντα

δόμους

(v.

283)

«pénétrer

par

effraction»

(cf.

K 267 δόμον àvrvrópnoas) et peut-être orevdlovra (v. 285) dans un sens péjoratif « dévaliser » (1).

III. ᾿Αχεύων, ἀχέων Les formes ἀχεύων et ἀχέων soulévent des problémes morphologiques qui, nous le verrons ci-dessous, ne sont pas étrangers aux données sémantiques. Il nous faut en premier lieu insister sur la limitation de la forme ἀχεύων à la fin du vers, et cela dans

deux types formulaires : ὀδυρόμενος καὶ ἀχεύων (1 608, ( 128, B 23, δ 100, ξ 40) et θυμὸν ἀχεύων (E 869, X 461, V" 566, o 318, Op. 399). (7 CHANTRAINE, G.H., t. II, $ 477. (795) Cf. CHANTRAINE, G.H., t. II, $$ 298 et 302; RiscH, Wortbildung, ὃ 123; SCHWYZER, Gr. Gr., t. I, p. 783. (") Cf. les commentaires de J. HUMBERT, p. 128, n. 1 et ALLEN-HALLIDAYSiKEs, ad loc. LIDDELL-SCOTT, s.v. : « collect σκεύη of a burglar ».

FAMILLE

Seules

deux

attestations

de

DE ἄχος

ἀχεύων

343

ne

présentent

aucun

caractére formulaire (A 88 et π 139). La forme ἀχέων, moins fréquente (six exemples, dont une variante douteuse en + 302), apparait essentiellement en 2f, et présente un emploi formulaire (ὅ ye xeir’ ἀχέων À 195, B 694, cf. B 724). Il existe aussi un féminin axeovoa (I 363 et o 361). Nous exposerons ci-dessous briévement les diverses interprétations proposées pour ces formes.

I. Face au participe présent moyen hom. ἀχνύμενος, les formes ἀχεύων, ἀχέων ont été considérées comme des dénominatifs de ἄχος en -edw/-Ew, du type oivoyevw[oivoxew, ἀχέων devant être analysé comme € *áxéa-yo (?9). 2. Observant lieu de -éw

que de nombreux

verbes composés

homériques

au

attendu, présentent, à la fin du vers, une forme en -evw,

créée pour des raisons métriques sur le modéle des dénominatifs de substantifs en -εὖς (exemple: X 502 νηπιαχεύων, ὦ 257 ἀμφιπολεύεις, U. 450 μυθολογεύω, à 143 οἰνοχεύω, etc.), K. Meister (79) suppose que, de la méme

maniére,

la forme

ἀχεύων,

limitée à la fin du vers, est

appelée par des considérations prosodiques.

3. Les raisons métriques ayant guidé le choix de l'une ou de l'autre forme, il est néanmoins vraisemblable que, par rapport à ἀχεύων, ἀχέων doit s'interpréter non pas comme un simple arrangement métri-

que, mais comme un traitement différent d'un digamma intervocalique de -efwr (8), à moins qu'il n'ait été rattaché directement à ἄχος, comme xparewv à xpáros (81). 4. Une autre théorie met en parallèle ἀχεύων et ἄχνυμαι: ἀχεύων (ἀχέων) serait le participe présent actif formé sur un présent athématique en -4-, *“äxeu qui apparaîtrait avec nasale infixée dans dyvv-

(7 SCHULZE, Quaestiones Epicae, p. 64. De nombreux dénominatifs de thèmes en -s- présentent, en effet, au lieu de -«(» attendu (type ἀκειόμενος | ἄκος, πενθείετον | πένθος), une formation en -έω (ex.: dAyéo | ἄλγος, ῥιγέω | ῥῖγος, κρατέω | κράτος, θαμβέω | θάμβος etc.). Voir VOIGT, L.f.gr.E., s.v. ἀχρων. Certains de ces verbes ont, à l'époque homérique,

à côté de la forme en -do,

un présent en -eío (ex.: dxeiópevos | ἀκέονται, ὀνειδείοντες) ; d'autres, par contre, ne présentent dans l'épopée qu'une forme en -da (ex.: θαρσέω, κρατέω, ἀλγέω,

θαμβέω, ...). (Ὁ Die Homerische Kunstsprache, (Leipzig, 1921), pp. 31-33. (9%) E. FRAENKEL, Mélanges E. Boisacq I, Annuaire de U Institut de Philologie et d'Histoire Orientales et Slaves, t. V (1937), pp. 366-367: CHANTRAINE, s.v.

ἄχνυμαι; ID., G.H., t. I, pp. 159, 346-347, 369. (9) SCHWYZER,

t. I, p. 724;

FRISK, s.v. ἄχνυμαι;

CHANTRAINE,

5.U. ἄχνυμαι.

344

FAMILLE

DE ἄχος

μαι (83). Dans ce cas, le participe ἀχεύων aurait généralisé le degré plein de *äyevpı, phénomène que l'on observe, par exemple, dans la plupart des dialectes grecs, pour ἐών, participe de εἰμί (83). 5. Une hypothèse plus récente de K. Strunk, reprise d'ailleurs dans la dernière édition de l'ouvrage de Risch, Wortbildung, $ 95, présente ἀχεύων comme un participe aoriste actif formé sur un aoriste radical *nyeva (84). La théorie qui fait de ἀχεύων un participe du présent athématique *&yeupa n'est pas totalement satisfaisante: elle introduit, en

effet, dans le systéme verbal grec, face à un présent ἄχνυμαι, à nasale infixée, un autre présent, non caractérisé celui-là, *ayewu.

La forme

ἀχεύων s'explique, par contre, parfaitement du point de vue morphologique comme participe d'un aoriste radical du type “#yeva, ἤχευς, 7xev(r), de la méme façon que τένων « tendon » se présente, face au présent τάνυται, τανύω, skr. fanóti, comme un participe reliquat d'un aoriste radical attesté par ailleurs dans l'aoriste véd. átan. Il n'est pas rare, d'autre part, qu'un présent moyen s'oppose à un aoriste radical

actif, dans les verbes intransitifs grecs: exemple: δύομαιἔδυν, ἵσταμαι ἔστην. Le rapport entre ἄχνυμαι et ἀχεύων est ainsi exactement identi-

que à celui, clairement établi, entre κίνυμαι et ἔσσευα. La difficulté essentielle qui s'oppose à une telle reconstruction — et que K. Strunk ne cherche nullement à éluder — est d'ordre aspectuel. Le participe ἀχεύων ne garde aucune trace, dans les poèmes homériques, de la valeur

aoristique attendue, si l'on admet qu'il remonte à une forme *nyeva, mais il présente le méme aspect duratif que ἀχνύμενος, par exemple. K. Strunk invoque cependant, comme trace possible d'une telle valeur

originelle, l'expression καθέζετο, θυμὸν ἀχεύων E 869, à laquelle est comparable τὴν δὲ μέγ᾽ ὀχθήσας προσέφη A 517. Mais, comme l'a souligne J. Audiat (55), la valeur aoristique de la formule μέγ᾽ ὀχθήσας peut étre diversement interprétée: le participe, accompagnant généralement un verbe principal soit à l'aoriste (προσέφη, εἶπε) soit à

limparfait

(προσεφώνεε

d 182)

pourrait

simplement

caractériser la

disposition d'esprit du dieu ou du héros au moment oü il commence à parler, c'est-à-dire marquer la concomitance.

Suivant les traductions

de Mazon (exemple: « commencent à s'irriter » À 570), il est possible, au contraire, que cet aoriste ὀχθήσας traduise l'entrée dans un état d'áme nouveau. Nous verrons dans la suite de l'exposé qu'une telle valeur aoristique ne s'impose aucunement dans les contextes d’ayevwv. Néanmoins

(5) H. PEDERSEN, I.F., t. II (1893), p. 310; E. FRAENKEL, loc. cit. ; ScHwYZER, Gr. Gr., t. I, pp. 693 et 696; FRISK, s.v. ἄχνυμαι; CHANTRAINE, S.U. ἄχνυμαι; Ip., G.H., t. I, $ 161, pp. 346-347. (53 K. SrRUNK, Nasalpräsentien und Aoriste, p. 106. Cf. CHANTRAINE, MorPhologie, ὃ 334, pp. 280 sqq.; MEILLET-VENDRYES, Traité, ὃ 503, pp. 336-337. (** K. STRUNK, of. cit., pp. 105-108. (95) R.E.A., t. XLIX (1947), pp. 41-57. Cf. CHANTRAINE, G.H., t. II, $277.

FAMILLE DE ἄχος

345

il n'est pas impossible de supposer la situation suivante: l'aoriste radical *7yeva tombe en désuétude avant l'époque homérique et est remplacé par une forme d'aoriste à redoublement ἤκαχον. Dès cette époque aussi le participe ἀχεύων, originellement participe aoriste, formé sur *nxeva, est réinterprété comme un participe présent, cela peut-être sous l'influence de la forme ἀχέων (85), et il est introduit dans une série de formules épiques avec valeur de participe présent.

Analyse sémantique Le sentiment désigné par ἀχεύων, ἀχέων se rapporte à des circonstances souvent évoquées au cours de ce chapitre. C'est essentiellement le deuil ou le regret de l'étre absent (I 612, X 461, Ω 128, β 23, 8 100, À 88, ξ 40, x 139, 9 318 pour ἀχεύων, et I 567, A 195, o 361 pour ἀχέων), l'indignation ou la colère révoltée que suscite l'outrage ('Y 566 pour ἀχεύων et B 694, Σ 446 pour ἀχέων), laccablement provoqué par une blessure (ἀχεύων en E 869, ἀχέων en B 724, E 399) ou l'affliction de l'homme réduit à la

mendicité (OP. 399). Il n'est plus nécessaire d'examiner une nouvelle fois les éléments qui permettent d'attribuer de telles valeurs aux participes. Nous essayerons plutót ci-dessous de définir l'aspect verbal contenu respectivement dans ἀχεύων et ἀχέων, termes qui, nous le verrons, décrivent non pas le sentiment du sujet au moment de son éclosion ou de sa modification, mais un état d'áme durable et qui déborde, à la fois dans le passé et dans le futur, l'accomplissement du procés principal. A. 'Ayesov Seuls deux passages peuvent étre invoqués en faveur d'une valeur originellement aoristique du participe. Il s'agit en premier lieu de E 869, où ἀχεύων accompagne une forme verbale ἕζετο. Outre le fait, déjà évoqué précédemment, que, dans le type de

(59) Le participe ἀχέων est lui-même diversement interprété. Il s'agit soit d'un dénominatif

formé

directement

sur

ἄχος

(SCHWYZER,

Gr.

Gr.,

t.

I,

p.

724;

K. STRUNK, op. cil., p. 104, n. 291), soit — ce qui semble plus plausible — d'une forme alternante de ἀχεύων (cf. dxdovaa) avec chute du F intervocalique (Riscu, Woribildung, 8 111 a; CHANTRAINE, s.v. ; ID., G.H., t. I, pp. 159, 346-

347). Cf. $3, p. 343.

346

FAMILLE

DE ἄχος

construction μέγ᾽ ὀχθήσας προσέφη (A 517), auquel E 869 pourrait &tre compare, la valeur proprement aoristique du participe ὀχθήσας n'est peut-étre pas nettement marquée, il faut noter que la forme ἔζετο peut s'interpréter soit comme un ancien aoriste à redoublement *se-sd- (ou méme un simple aoriste à augment) soit comme un imparfait ancien de *sed-ye [o- (5). D'autre part, l'imparfait ἀνίστατο auquel se rapporte ἀχεύων en Ÿ 566 semble avoir valeur d'aoriste dans le contexte où il s'inscrit. Les éléments qui présentent, au contraire, ἀχεύων sous un aspect duratif sont

nombreux.

Particulièrement,

dans

les deux

vers qui viennent d'étre cités (E 869 et Y 566), le sentiment désigné par ἀχεύων est précisé par les termes suivants, ἄμοτον κεχολω-

μένος ( 567) décrivant l'irritation de Ménélas battu à la course de char, ou ὀλοφυρόμενος (E 871), dans le cas d'Arés blessé par Dioméde. La persistance de la douleur du dieu de la guerre apparait encore dans les paroles que lui adresse Zeus : οὐ μάν σ᾽ ἔτι δηρὸν ἀνέξομαι ἀλγε᾽ ἔχοντα (E 895). La valeur aspectuelle de présent est renforcée aussi par la présence de ὀδυρόμενος auquel ἀχεύων est combiné dans la formule finale de vers ὀδυρόμενος καὶ ἀχεύων (1612, N 128, 8 23, 5 100, & 40), ainsi que par les éléments suivants : Aprés la mort de Patrocle, Achille reste prostré dans sa douleur: Σ 461 ὁ δὲ κεῖται ἐπὶ χθονὶ θυμὸν vers Σ 446.

ἀχεύων,

qui reprend

ἀχέων

du

Egyptios a perdu un de ses fils, tué par le Cyclope:

B 23

ἀλλ᾽ οὐδ᾽ ὡς τοῦ λήθετ᾽ ὀδυρόμενος καὶ ἀχεύων mais méme ainsi, il n'oubliait pas son fils, dans les gémissements et l'affliction

ou l'imparfait λήθετο (95) avec, pour ainsi dire, la valeur «il ne parvenait pas à oublier », insiste sur la persistance de la douleur.

(5 CHANTRAINE, G.H., t. I, $ 158, p. 336 et t. II, $ 288, p. 194; SCHWYZER, Gr. Gr., t. I, p. 652, n. 5. La valeur de la forme ἔζετο est cependant le plus souvent aoristique.

(59

Riscu, Wortbildung, $ 96 sqq.

FAMILLE

DE ἄχος

347

De méme le regret de Ménélas pour son compagnon d'armes, Ulysse (8 100) s'exprime par ἄλλοτε μέν τε γόῳ φρένα τέρπομαι,

ἄλλοτε

δ᾽

αὐτε[παύομαι

(ὃ

102-103),

ἄχος

αἰὲν

dAaorov/keivov (8 108-109) et surtout par τῶν πάντων τόσσον ὀδύρομαι, ἀχνύμενός mep|ós ἑνός (8104-105) ἀχνύμενος est précisément synonyme de ἀχεύων. Le

ἀχεύων

verbe

ἦμαι

(Σ 461,

£ 40

« étre

assis »

accompagne

et indirectement en

7 139,

ἧσται ὀδυρόμενος). Le participe ἀχεύων accompagne encore cipal à l’imparfait dans la scène des Enfers:

un

οὐ où

volontiers

cf.

x 145

verbe

prin-

À 88-89 ἀλλ᾽ οὐδ᾽ ὧς εἴων προτέρην, πυκινόν περ ἀχεύων,

αἵματος ἄσσον ἴμεν. mais méme

ainsi je ne la (Anticlée) laissais pas approcher plus

prés du sang, malgré ma profonde tristesse.

B. 'Ayéov Pour ce qui est de la forme dyéov, la valeur aspectuelle de présent est tout aussi bien assurée. La formule ὅ ye xeir’ ἀχέων (B 694, B 724, X 195) est suivie dans deux cas (B 694, 724) d'une expression marquant la fin prochaine d'un état et impliquant de facon indirecte la durée de ce dernier : la colére d'Achille:

B 694

τῆς ὅ ye keit’ ἀχέων, τάχα δ᾽ à

εσθαι ἔμελλεν

Pour elle, il demeurait affligé, mais bientót il allait se lever.

En

B 724, la formule

est précédée

des expressions

κεῖτο

xpa ép. ἄλγεα πάσχων (B 721) et ἕλκεϊ μοχθίζοντα (B 723).

'Axéov est joint à des imparfaits : πόλλ᾽... ἠρᾶτο, δεύοντο δὲ δάκρυσι κόλποι (en I 567, 570), ἔην (o 361). Il accompagne aussi des aoristes: βῇ en E 399, qui est, par contre, immédiatement suivi du participe parfait ὀδύνῃσι πεπαρ-

μένος et des imparfaits (ὀιστὸς) κῆδε δὲ θυμόν. Dans l'expression ὃ τῆς ἀχέων φρένας ἔφθιεν (Z 446), ἀχέων a méme valeur aspectuelle que les expressions suivantes, précédemment analysées : ὄφρα δέ μοι ζώει... ἄχνυται (2 442-443, p. 324) et ὁ δὲ κεῖται ἐπὶ χθονὶ

θυμὸν ἀχεύων (Σ 461, p. 346). Nous pouvons donc conclure de cette enquéte que si, d'un point de vue strictement morphologique, ἀχεύων peut étre con-

348 sidéré formé aspect comme

FAMILLE

DE ἄχος

avec grande vraisemblance comme un participe aoriste sur *ryeva, il ne garde absolument aucune trace d'un tel aoristique dans les po&mes homériques, mais se présente un doublet métrique du participe ἀχέων ; dans chacune

de ses attestations, il désigne, en effet, un état d'affliction, d'abattement, souvent d'une notable durée, cette valeur étant parti-

culiérement sensible au voisinage de κεῖται ou ὀδυρόμενος.

IV. "Αχομαι Présent

radical thématique,

formation

probablement

secon-

daire et remplaçant l'ancien présent en -vüpa, ἄχνυμαι (39), ἄχομαι, n'apparait que dans deux vers formulaires de l'Odyssée : a 254256 — τ 127-129, par lesquels Pénélope expose ses malheurs : ei κεῖνός γ᾽ ἐλθὼν τὸν ἐμὸν βίον ἀμφιπολεύοι, μεῖζόν κε κλέος εἴη ἐμὸν καὶ κάλλιον οὕτω. νῦν δ᾽ ἄχομαι᾽ τόσα γάρ μοι ἐπέσσενεν κακὰ δαίμων.

C'est essentiellement le regret de l'époux qui alimente son affliction ('O8vo ποθέουσα φίλον κατατήκομαι ἦτορ τ 136), mais aussi l'indignation que suscitent les méfaits incessants des prétendants (cf. αἰνὸν ἄχος et μνηστήρων οὐχ ἥδε δίκη τὸ πάροιθε τέτυκτο 6 274-275).

Conclusions sur les formes dérivées de la racine d’äxos Le substantif dyos se laisse aisément définir, d’une part, par rapport à πῆμα comme présentant la fonction («objective ») caractéristique des dérivés neutres en -os, c'est-à-dire comme désignation d'un phénomène extérieur au sujet, d'autre part, par rapport à l’ensemble des dérivés en -os exprimant la douleur comme l'expression privilégiée de l'émotivité — par là il présente de nets points de concordance avec le verbe étymologiquement

indépendant, bouleversement

*ôydetv. Cette notion d'émotivité,

instabilité ou

des sentiments, est commune à tous les dérivés

de la famille d'&yos. C'est ainsi qu’axos est le plus souvent immédiatement lié à une vision, une parole (notamment les paroles de triomphe d'un (**) CHANTRAINE, 5.0. ἄχνυμαι; Risch,

Wortbildung,

ὃ 95; MoNRO,

$ 30.

FAMILLE

DE ἄχος

349

ennemi) et se rapporte à un événement précis, à un moment défini du temps oü se produit le choc émotionnel. Parmi les verbes dérivés, seuls les aoristes ἤκαχον, ἠκάχησε, gráce à leur valeur aspectuelle, présentent un tel emploi. Tous les dérivés partagent cependant la faculté commune d'exprimer «ne large gamme de sentiments dont se teint la douleur : colére, dépit, humiliation, etc. Par opposition avec ἄλγιον, ἀργαλέος ou ἀνάγκῃ, par exemple, — qui impliquent une notion d'impuissance ou de résignation du sujet devant la douleur —, le désir (ou le besoin) impulsif à l'action, caractérisant un état de perturbation émotionnelle, se laisse percevoir dans un certain nombre d'emplois ἀ᾿ ἄχνυμαι. Par la valeur d'état acquis ou de durée, les parfaits ἀκαχήμενος, ἀκηχέμενος, etc. et le présent ἄχνυμαι (ainsi que ἀχέων, ἀχεύων) ne sont pas aptes à désigner la douleur au moment de son éclosion, mais la forte valeur émotive, la complexité des sentiments, pro-

pres à cette famille, en constituent cependant toujours une caractéristique essentielle. C'est donc le facteur d'émotivité qui définit de la facon la plus nette dyos et ses dérivés par rapport à toutes les familles des neutres en -os appartenant à la sphère sémantique étudiée.

CHAPITRE

Familles de κῆδος

VI

et πόνος

Nous avons réuni dans ce dernier chapitre deux familles de mots, celles de κῆδος et de πόνος, dont l'appartenance à la sphére

sémantique de la douleur est moins évidente, mais qui permettent cependant de préciser les critéres de délimitation d'un champ sémantique ou du moins d'envisager les problémes qu'ils posent. La

famille

de

πόνος,

particuliérement,

semble

devoir

son

acception « souffrance » à une évolution ultérieure de ses emplois.

I. Famille de κῆδος ÉTYMOLOGIE Kñôos (dor. x&9os) appartient probablement à une racine i.-e. *k2,d-, attestée avec suffixe -r- dans av. sádra n. «souffrance, malheur »,

ainsi que dans diverses formes germaniques reposant sur un théme en -s-, à vocalisme bref (par exemple: got. hatis, n. « haine, colère ») et dans osque cadeis (gén ) « inimicitiae », m.-irl. caiss, cymr. cas, bret. cas

« haine », cymr. cawdd « offense », bret. mod. keuz (*kädo-s) « deuil » (1). Est moins vraisemblable l’appartenance à la méme racine de skr. kadanam « destruction » (?) et lat. calamitas (si l'on suppose pour ce dernier terme un traitement « sabin » / pour d) (3). Cette racine est largement représentée en grec par divers dérivés et composés dont on recense, autour d'une notion «se soucier de », les trois principales acceptions suivantes: I.«soin, sollicitude, tour(! CHANTRAINE, s.v. κήδω; POKORNY, p. 517; BoisACQ, s.v. κῆδος; FRISK, s.v. κῆδος. (3) Cf. MAYRHOFER, s.v. kadanam. (ἢ Étymologie rejetée par ERNOUT-MEILLET, s.v. calamitas; ce mot doit plus probablement être rattaché à lat. cellö « frapper » (dans le composé per-cellö). La glose d'HÉsvcHiUS: κάδαμος" τυφλός Σαλαμίνιοι ne peut servir de preuve à une parenté entre lat. calamitas et gr. κῆδος. .

352

FAMILLE

ment»;

2.«deuil»,

DE

«honneurs

κῆδος ET πόνος rendus

aux

morts»;

3.«union

ou

parenté par mariage, alliance », ce dernier sens n'étant pas attesté dans l'épopée (ἢ). Sur le présent moyen κήδομαι (parfait intransitif post-homérique κέκηδα « se soucier de », « prendre soin de ») a été formé secondairement un présent actif de sens factitif, κήδω, « tourmenter, blesser, troubler » (5). Outre κῆδος, les poèmes épiques ne fournissent comme substantifs que κηδεμών « celui qui prend soin de », « tuteur », formé peutêtre sur le modèle de ἡγε-μών (*), terme à partir duquel ont été constitués les dérivés post-homériques κηδεμονία «soin, sollicitude », -μονικός, -μονεύω « être le protecteur », κηδεμονεύς « protecteur ».

D'autre part, la glose κηδωλός" ὁ φροντίζων καὶ κηδόμενος ὅλων (Suidas) nous conserve probablement un vieux substantif du type φειδωλός « &conome », par exemple (?). De nombreux

composés sont constitués sur κῆδος; il s'agit notam-

ment d’adjectifs en -«nöns: hom. πολυ-κηδής « douloureux » et λαθικηδής « qui fait oublier les soucis », se rattachant au premier sens de la famille; par contre, ἀ-κηδής «sans souci» ou « négligé, dont on ne S'occupe pas » se rapporte au deuxième sens (« à qui on ne rend pas les honneurs funèbres ») et mpooxnöns « qui unit » représente le troisième sens évoqué ci-dessus (« union, parenté par mariage ou par alliance »), signification qui est d'ailleurs attestée pour κῆδος aprés Homére. De ἀκηδής sont dérivés le dénominatif axndew « ne pas se soucier de » et

ἀκήδεστος « dont on ne se soucie pas, sans honneurs funèbres », axyδέστως « brutalement ». On trouve également plusieurs noms propres

composés en -κήδης ou κηδι- (Κηδι-κράτης), ce dernier représentant probablement un théme trés archaique. D'autres dérivés homériques présentent les sens 1 et 2: les adjectifs κήδειος «lié à; qui s'occupe de, qui concerne les morts » (d’oü posthom. ἐπι-κήδειος « funèbre ») et κήδιστος « très cher, trés proche ». Nous aurons l'occasion au cours de ce chapitre de discuter les emplois homériques de ces différents dérivés.

travers toute l'histoire du grec post-homérique, et cela jusqu'à l'époque moderne,

se maintient la coexistence des trois significations

de la racine. Outre la spécialisation de ἐπικήδειος « funèbre », nous citerons encore κηδεύω « veiller sur », « rendre les honneurs funébres » et

«contracter mariage », dvri- ou ἀπο-κηδεύω « cesser le deuil », κήδευμα (+) CHANTRAINE, dans son article κήδω du Dictionnaire Étymologique et sous les rubriques ἀκήδεστος, -dorws, -éw et ἀκηδής du L.fgr.E. des diverses spécialisations sémantiques de cette famille grec. C'est de là que nous tirons la plupart des exemples l'exposé. (ἢ) Cf. Fr. BADER, Mélanges Chantraine, pp. 2-3; PP- 26, 38. (*) CHANTRAINE, Formation, $$ 129-130; Fr. BADER, 86; RischH, Weortbildung, ὃ 22 a et a a). (?) CHANTRAINE,

Formation.

$ 189.

donne un bon aperçu à travers l'histoire du cités dans la suite de CHANTRAINE,

Parfait,

Swffixes grecs en -m-,

FAMILLE «alliance

par mariage»,

DE κῆδος ET πόνος

κήδευσις «soin,

353

alliance », κηδόσυνος « ami,

plein de sollicitude » et κηδοσύναι (pl.) « tendresse », κηδεστής « parent par alliance, beau-fils, beau-père » et κηδεστία « parenté par alliance », κηδεμονία « soin, sollicitude », -μονεύω « être le protecteur », κηδεμονεύς « protecteur », etc.

Face à cette grande extension et cette diversification sémantiques,

certains ont voulu distinguer différentes racines i.-e. Ainsi Prellwitz, s.v. sépare κῆδος « souci » de κῆδος « parenté », dont il rapproche, par contre,

de

«friand »,

façon

v.-irl

peu

convaincante,

caraim

«j'aime»

lat.

et

carws

skr.

«cher» = lett.

kama-

«amour,

kars

désir ».

Boisacq, s.v. κήδω, propose de distinguer de κήδω «affliger » κέκηδα, κήδομαι « être affligé », un verbe épique κήδω « endommager, depouiller, poursuivre » qui serait apparenté à hom. κέκαδον, -ὅμην (aor. κεκαδῆσαι" βλάψαι dans Hsch.), lat. calamitas et skr. kadanam « destruction » (5).

En fait, la variété des significations observées pour les différents mots de cette famille (à l'exception des aoristes κεκαδών, κεκάδοντο et du futur κεκαδήσει qui, nous le verrons, n'appartiennent pas à la méme racine i.-e.) peuvent toutes s'expliquer à partir de la notion « se

soucier de », au sens péjoratif « se faire du souci, étre affligé ou tourmenté », et au

factitif «faire

se soucier », c'est-à-dire « tourmenter,

affliger »; au sens positif « avoir du souci pour, se soucier de ses proches », c'est-à-dire « veiller sur ou chérir », particuliérement « rendre les honneurs funèbres» ou «entretenir des relations de parenté,

d'alliance ». Ces différentes valeurs (celle d'«alliance » moins nettement)

sont

d'ailleurs attestées dés l'époque homérique, à travers plusieurs représentants

de la racine

i.e.

Il n'y a donc

aucune

raison

d'établir,

à

partir de critéres sémantiques, des familles étymologiques distinctes, comme le suggèrent les hypothèses évoquées ci-dessus.

Kos FM κῆδος (-u): 3F: X 254; 5F: x. ἱκάνει N 464, Ο 245, II 516; (4F: * 161 Ζεὺς κῦδος ὀπάζει: v.l. κῆδος : ὄλβον); κήδε(a) (- 9): IF: 1592, € 207, v 307, x. ἐμῶν ἑτάρων en X 272 et A382, n 242 = t 15 (x. ἐπεί μοι πολλὰ δόσαν θεοὶ οὐρανίωνες); 2F: 8108; 5F: B 15 = 32 — 69 ("Hpm λισσομένη, Τρώεσσι δὲ κήδε᾽ ἐφῆπται) cf. Z 241 (πολλῇσι δὲ «. ἐφῆπτο), A 445, D 524 (x. ἐφῆκεν), 525, ψ 306 (x. ἔθηκεν), N 209 (ἔτευχεν), x 244 (ἔτευξεν), A 270, X 488, E 137 (κήδε᾽ ὀπίσσω), T 302, À 542 (x. ἑκάστη), K 92, ζ 165, £ 47, 185, 0 344; κήδεα (7): IF: 0154; 2F: (12; 4F: (2639, £5, À 202 (v... μήδεα), À 376, p 555, H. Dém. 1 249; 5F : E 156, Σ 430, À 369 (x. λυγρά), Σ 8, 53 (x. θυμῷ) cf. (ἢ En vérité, les formes verbales hom. xexaBuv « privant de», κεκαδήσει « il privera », xexdöovro «se retirer» ne doivent pas être davantage rattachées à κήδω qu'à xdlopas: cf. CHANTRAINE, s.v. κεκαδών; FRISK, s.v. κεκαδών.

354

FAMILLE

0 149, &197

(θυμοῦ),

(1617,

DE κῆδος ET πόνος Op.

49 cf. Op.

95 ἀνθρώποισι(ν)

(δ᾽)

ἐμήσατο κήδεα λυγρά; fr. 58, 15; fr. 286, r (version de schol. Plat. Phaedr. 260 d: ὃς δὲ κακὰ σπείρει, θεριεῖ κακὰ κήδεα παισίν) ; κήδεσι(ν)

(7):

1F: K 106, o 399, τ 378; κήδεος: (-w):

1Ε: V 160; κηδέων:

(7): 6F: Th. 102; fr. 141, 30 (?). D B 15 Τρώεσσι δὲ κήδε᾽ ἐφῆπται : δίδομεν δέ οἱ εὖχος ἀρέσθαι; 1592 κήδε᾽ ὅσ᾽ (Eustathe): ὅσσα κάκ᾽; Σ ὃ κήδεα: μήδεα; D 525 πόνον καὶ

κήδε᾽ : φόνον καὶ x.: πολύστονα x., ἔθηκεν : ἐφῆκεν: ἔτευξεν ; (2639 x. μυρία πέσσω: πάσχω; € 207 x. ἀναπλῆσαι : ἀνατλῆναι ; À 202 σά τε μήδεα

Bérard, Von Der Mühl): κήδεα; o 344: κήδε᾽ : μήδε᾽ : ἄλγε᾽; 1 161 Ζεὺς ὄλβον ὀπάζει (von der Mühl): κῦδος (Bérard) : κῆδος. Κήδομαι — κήδω --- κεκαδήσομεθα FM

I) formes conjuguées : κήδεαι (- 7): 5F: 2 55, Η 204, p 397:

-era: 4F: B 27 = 64 (ὃς σεῦ ἄνευθεν ἐὼν μέγα x. ἠδ᾽ ἐλεαίρει), cf. A 665 (où x. οὐδ᾽ ἐλεαίρει), Ὡ 174 (μέγα x. ἠδ᾽ ἐλεαίρει), I 342; -ovraı

(---): 2F: (2422; -ero (-w):

1F: A 56, & 4; 5F: & 146, 461; -

-ovro (-——): 2f: (2750; -éakero (-———): 3f: x 358; περικήδετο: 531: Y 219 = 223 (ὡς τότ᾽ 'O8voofjos m. κυδαλίμοιο), ἔ 527; 2) infinitif: κήδεσθαι (---): 2F: 723, 161; 3) participe: κηδομένη τε (mep)

(-wu-u):

SF:

A 196 = 209 (ἀμφω

ὁμῶς θυμῷ

φιλέουσά re x. Te)

A 586, E 382 (Τέτλαθι — uv -- καὶ dvdaxeo x. περ), ( 104, a 178 (vl. -n); -ós περ: 5F: H 110; -óy περ: 5F: Ἢ 215, 7 5II; -oí περ: 5F: 22273

X 416 (v... -ov),

Y 240; τῳ (-w-):

2F:

IL 516; -g: 5F:

H.

Aphr.

130; 4) κεκαδήσομεθ᾽(α) (vu-w): 314: © 353; 5) actif: ἔκηδε (v-u):

2f,: E 404 ; κῆδε (-u): 5Ε: E 400, 1458 ; κήδει (--): 6F : P 550, Op. 364; κήδῃ (--): 6F: 1615 (v. κήδει); κήδοι: 6F: (402; κήδειν (--): 4F: 1615; 6F: ® 369; κήδων: 4F: Ω 542; κηδήσοντες (---x): 5F : (0 240. A. Kinos Les emplois épiques de κῆδος se répartissent en trois catégories

sémantiques assez nettes qui reproduisent, à l'exception de la valeur «aimé, cher», les diverses significations observées pour les dérivés grecs du thème *kd4-. Il s'agit de la notion de « souci », de « préoccupation » (en réalité la moins représentée dans l'épopée), de celle du «deuil» et principalement d'une désignation trés générale de la souffrance, par laquelle le substantif κῆδος entre directement en concurrence avec ἄλγος.

Ceci laisse présumer que, selon toute vraisemblance,

κῆδος

peut étre intégré dans la sphére sémantique de la « douleur », ce que nous tenterons de démontrer ci-dessous.

FAMILLE

DE κῆδος ET πόνος

355

D'autre part, dans la dernière catégorie sémantique mentionnée (expression trés générale de la souffrance), nous observons deux types de contextes particuliers caractéristiques de la valeur

d'dAyos : les épreuves à la guerre et surtout celles d'Ulysse. Ces deux emplois nous permettront tout particuliérement de mettre en évidence les points communs entre κῆδος et ἄλγος et, d'autre part, de discerner les oppositions qui caractérisent les deux termes.

I. Kfôos expression générale de la souffrance a. Lesépreuves d'Ulysse: a.l. Dans une premiére étape, l'analyse de cet ensemble d'attestations du substantif nous améne à envisager les éléments communs à κῆδος et à ἄλγος, cela tant du point de vue des contextes que du vocabulaire lui-même. Les épreuves d'Ulysse désignées par κῆδος se rapportent, en effet, particulièrement au voyage: πρὶν πατρίδα γαῖαν ἱκέσθαι (t 207, cf. aussi © 165, mais ἄλγος en € 301-302, 13-15, par exemple); elles sont encore évoquées au cours des jeux chez les Phéaciens (A 149, 154, mais ἄλγος en 0 182). Des correspondances plus précises portent essentiellement sur deux points:l'indication d'une intervention des dieux (n 242 = v I5 κήδε᾽, ἐπεί μοι πολλὰ δόσαν θεοί), à quoi nous rattacherons l'évocation du destin (e 206-207 ὅσσα τοι αἷσα [κήδε᾽ ἀναπλῆσαι, cf. v 307), et, d'autre part, caractéristique toute particuliére à ἄλγος, l'association très fréquente de κῆδος aux verbes signifiant a Subir », « supporter » : uoyéw en ὃ 108 et ζ 165-175, πολλὰ πάθον xai πολλὰ μόγησα en 0 154-155, ἀνασχέσθαι et τετλάμεναι καὶ

ἀνάγκῃ en v 307, κήδε᾽ averAns en £47. Ceci constitue un indice capital de l'appartenance de κῆδος à la sphére sémantique de la douleur. Si nous jetons un coup d’ceil sur les tableaux des constructions, nous observons cependant que, comparativement à ἄλγος, κῆδος est assez rarement le complément immédiat de verbes « subir, supporter » et que, de facon générale, il présente une plus grande diversité de constructions, ce qui peut être un indice des extensions de signification du mot, de son caractère sémantiquement moins bien défini.

356

FAMILLE

DE κῆδος ET πόνος

a.2. ἃ ces importants critéres de relations, nous opposerons deux

éléments

qui, d'un

autre cóté, semblent

distinguer κῆδος

de ἄλγος : da projection dans le futur et l'emploi comme complément de verbes signifiant « dire, raconter ». Nous avons observé cette derniére construction au cours de l'analyse d'dAyos (pp. 187 sqq.) et ce substantif nous y paraissait la calme évocation d'épreuves passées, ayant perdu leur âpreté sous l'effet du temps écoulé, cette notion étant particuliérement

sensible avec l'emploi du verbe τέρπομαι (cf. pp. 185 sqq.; exemple o 400, cf. κήδεσιν τερπώμεθα en o 399). Cependant, si ἄλγος figure fréquemment dans le récit de malheurs passés, jamais il n'est directement complément de verbes « dire, raconter »,

construction qui, par contre, peut étre considérée comme une des caractéristiques les plus marquées de κῆδος (II exemples) (9). Un

tel

syntagme

sert

notamment

ἃ introduire

les

récits

d'Ulysse ; nous en citerons un exemple : Ulysse à Areté

ἢ 241-242 ᾿Αργαλέον, βασίλεια, διηνεκέως ἀγορεῦσαι κήδε᾽, ἐπεί μοι πολλὰ δόσαν θεοὶ οὐρανίωνες il est difficile, reine, de dire dans les détails mes souffrances, car

les dieux du ciel m'en ont donné beaucoup.

De cette première donnée, nous pouvons conclure que κῆδος semble être une expression plus abstraite, plus intellectuelle de la souffrance χα ἄλγος. Cette conclusion rejoint, d’autre part, celle que nous avons formulée à propos des constructions de πῆμα comme complément de verbes marquant une perception intellectuelle (cf. pp. 109 sqq.), tels εἰσοράω, βουλεύω, πιφαύσκομαι : par là, nous a paru sensible le contenu « objectif » (non « émotif ») de πῆμα, par opposition aux sentiments ou sensations exprimés par les autres substantifs: πῆμα ne se préte pas à l'expression d'une réaction émotive. Bien qu'appartenant à la catégorie morphologique des substantifs en -os, κῆδος rejoint donc sous cet aspect la fonction sémantique de πῆμα par la perception intellectuelle de l'émotion.

(ἢ Voir tableau II de nos annexes

Il s'agit des vers € 5, ἢ 242, t 12, 15, À 369, 376, 382, E 47, 185, 137, 0 399.

FAMILLE

DE κῆδος ET πόνος

357

Une opposition fondamentale entre les deux termes subsiste

cependant: πῆμα

désigne

l'agent,

la cause

de

la souffrance

(contenu « objectif ») ; κῆδος, au contraire appartient au domaine des phénoménes subjectifs, caractéristique des dérivés en -os. Le second élément distinctif de κῆδος, moins net cependant, est

la projection dans le futur (5 108, e 207, € 165, v 307). Κῆδος y est alors quelquefois (e 207 et v 307) associé en méme temps à l'expression du destin (αἶσα) et à un verbe marquant une opération intellectuelle (« dire » ou « savoir ») : exemple: Calypso à Ulysse: € 206-207

εἴ ye μὲν εἰδείης σῇσι φρεσὶν ὅσσά rox αἶσα κήδε᾽ ἀναπλῆσαι, πρὶν πατρίδα γαῖαν ἱκέσθαι. b. Les épreuves à la guerre Cet ensemble de contextes présente des éléments nettement moins caractéristiques pour la définition de κῆδος. Nous remarquons cependant que le terme y est associé à θάνατος (A 270), à πόλεμος (K 92) ou à πόνος (D 524, 525, X 488), expressions de la mort ou de la guerre. D'autre part, construction particulière à κῆδος, le substantif

figure comme sujet du verbe ἐφάπτομαι «s’attacher A» en B 15 = 32 — 69, Z 241: en Z 241, κῆδος désigne nettement le deuil: Hector apporte aux Troyennes les nouvelles des guerriers :

πολλῇσι δὲ κήδε᾽ ἐφῆπτο à beaucoup d'entre elles la souffrance s'est attachée. Outre l'emploi avec κῆδος,

le verbe

au

moyen

n'est uti-

lisé qu'avec l'expression de la mort: Τρώεσσιν ὀλέθρου πείρατ᾽ ἐφῆπται (-ro) (H 402, x 33, 41).

(πᾶσιν)

Κῆδος X 488):

K 106,

est

aussi

projeté

dans

l'avenir

(A270,

A 270-271 τοῖσιν δ᾽ αὖ θάνατος καὶ κήδε᾽ ὀπίσσω [ἐσσετ(αι) pour eux, par la suite, ce sera encore mort et souffrances.

358

FAMILLE c. Contextes

DE

κῆδος

ET πόνος

divers

Les derniers exemples d'une valeur générale de κῆδος (1°) ne nous permettent pas de définir avec précision la signification propre du terme; en vérité, dans quelques exemples, il ne se différencie pas d'dAyos (X 430, « 244, p 555) : il s'agit, par exemple, du sort de Thétis:

Σ 429-431 * Hóa!

1j ἄρα δή τις, ὅσαι θεαί εἰσ᾽ ἐν ᾽᾿Ολύμπῳ,

τοσσάδ᾽ ἐνὶ φρεσὶν fou ἀνέσχετο κήδεα λυγρά, ὅσσ᾽ ἐμοὶ ἐκ πασέων Κρονίδης Ζεὺς ἄλγε᾽ ἐδωκεν; vers

dans

lesquels

est

nettement

marquée

l'équivalence

entre ἄλγος et κῆδος. K5$os apparaît encore dans un contexte qui nous a paru caractéristique de la valeur d'àAyos (cf. pp. 187 sqq.), la reconnaissance d'Ulysse par la servante Euryclée : x 377-378 ἐπεί μοι ὀρώρεται ἔνδοθι θυμὸς [κήδεσιν. En vérité, plutöt que du sentiment complexe, joie mélée de chagrin (χάρμα καὶ ἄλγος ἔλε φρένα τ 471), dans le saisissement au moment méme de la reconnaissance, κῆδος ne traduit ici qu'une vague présomption devant des indices encore incertains (cf. « angoisse » dans la traduction de Bérard). Ces premières données d'analyse nous ont donc montré les étroites relations qui unissent κῆδος et ἄλγος et nous autorisent à rattacher κῆδος à l'ensemble sémantique de la « douleur ». En même temps, la valeur fonctionnelle propre au substantif semble être l'aspect intellectuel sous lequel est présenté le phénomène de souffrance. Kñôos présente, en outre, dans les contextes étudiés ci-dessus,

quelques rapports assez nets avec l'expression du deuil ou l'évocation de la mort (exemple : l'emploi du verbe ἐφάπτομαι) ; c'est ce que nous verrons plus en détail ci-dessous. 2. K$8os expression du deuil I. L'analyse de cette acception de κῆδος nous aménera naturellement à y comparer l'expression consacrée du « deuil», (1%) Il s'agit de Σ 430, x 244, 0 344, p 555, τ 378, ᾧ 306.

En Op. 49 et 95, il s'agit des souffrances de la destinée humaine: δ᾽ ἐμήσατο κήδεα λυγρά.

ἀνθρώποισι

FAMILLE

DE κῆδος ET πόνος

359

πένθος, avec lequel κῆδος présente quelques correspondances trés nettes, caractéristiques des passages thrénétiques (cf. pp. 259

sqq.). Il s'agit des syntagmes du type warepı δὲ γόον καὶ κήδεα λυγρὰ [Ae?r' en E 156 (cf. H. Dem.

1249, ainsi que ξ 137 et la

variante σός re πόθος ad re κήδεα en À 202). Plus évocateur encore est le passage suivant dans lequel sont clairement évoquées les pratiques d'abaissement « réglementaires » pour les parents d'un défunt (cf. l'attitude de Laerte au chant XI de l'Odyssée) : Priam dans le deuil d'Hector: Ω 639-640 ἀλλ᾽ αἰεὶ στενάχω καὶ κήδεα μυρία πέσσω, αὐλῆς ἐν χόρτοισι κυλινδόμενος κατὰ κόπρον. Le verbe πέσσω «faire mürir», au figure « digérer, cuver », apparait, par ailleurs, encore en (2 617, dans le méme passage.

2. Mais plus important pour la définition fonctionnelle de κῆδος est l'élément intellectuel déjà observé pour ce mot dans les épreuves d'Ulysse et qui reparait de méme dans les contextes de deuil. En effet, κῆδος dépend notamment des verbes «dire» (1592), « interroger » (A 542) ou « entendre » (3 53) : exemple: Cléopátre à Méléagre:

I 591-592

[4 . καί # où € κατέλεξεν ἅπαντα

ήδε᾽, ὅσ᾽ ἀνθρώποισι πέλει τῶν ἄστυ ἁλώῃ. Une telle valeur zntellectuelle peut être d'ailleurs encore perçue dans deux autres passages (N 464 et II 516) oü la signification

« deuil » se charge de celle de « tourment, souci, préoccupation » pour le défunt : cela particuliérement dans Alcathoos a été tué:

le cas d'Enée,

dont

le gendre

N 463-464

Αἰνεία, Τρώων βουληφόρε, νῦν σε μάλα χρὴ

γαμβρῷ ἀμυνέμεναι, εἴ πέρ τί σε κῆδος ἱκάνει Enée, conseiller des Troyens, maintenant surtout il te faut protéger ton gendre, si du moins quelque souffrance t'atteint.

L'idée de souci que cause

devoirs

qu'on

a envers

la mort

lui est

d'un

proche

et des

nettement sous-entendue

dans ce passage, au point que l'on pourrait y préférer traduction « si du moins quelque souci te tient ».

la

360

FAMILLE

DE

κῦδος

ET πόνος

L’acception «souci» qui est capitale dans le développement sémantique du mot et prend surtout de l'importance dans le dénominatif κήδομαι, peut étre considérée comme un aspect de la valeur intellectuelle reconnue dans différents contextes pour ce terme. Il est cependant impossible de déterminer à partir des données étymologiques et du vocabulaire homérique dans quel

sens s'est établi le rapport entre les deux significations ; en effet, l'aspect intellectuel dans la perception de la souffrance peut étre à l'origine de l'acception «souci, préoccupation » ; inversement,

la notion de «souci» peut expliquer cette représentation plus intellectuelle du phénoméne psychique. Remarque sur Y 160 La forme κήδεος en prétation: le terme Patrocle:

Ÿ 160 pose quelques problèmes d'inter-

intervient

dans

l'épisode

des

funérailles

de

Ψ 159-160 τάδε δ᾽ ἀμφὶ πονησόμεθ᾽ οἷσι μάλιστα κήδεός ἐστι νέκυς nous nous occuperons de cela, nous pour qui surtout le mort est

un sujet de deuil.

Il peut, en effet, s'agir soit d'un adjectif κήδεος «cher, proche », doublet de κήδειος, forme homérique régulière de I’ adjectif (en T 294), soit du génitif singulier du substantif neutre κῆδος. Dans la premiere solution, nous aurions affaire à un adjectif en -eıos

(X*-eovos), formé sur un thème neutre en -eo-, du type ἠθεῖος [ἦθος, ὀνείδειος [ὄνειδος, τέλειος |réAos, etc. ; dans ce cas, la forme en -eıos pré-

sente une structure métriquement bien adaptée à l'hexamétre, puisqu'elle permet d'éviter un crétique (-u-) (11). (1) Cf. In., G.H.,

Riscx,

Wortbildung,

$ 48 a; CHANTRAINE,

Formation,

pp.

49 sqq. ;

t. I, p. 99.

Cette premiére solution est adoptée entre autres par EBELING, s.v.; CHANTRAINE-GOUBE, Homère. Iliade, chant X XIII, ad loc.; CHANTRAINE, Formation, Ρ. 50 et, dans l'antiquité, dans les scholies suivantes : Hsch. : κήδεος" κηδεύσιμος, ὑπὸ κηδεμονίαν πίπτων, καὶ φροντίδος ἄξιος; Suidas:ó νεκρός; E.M.: ὃ φροντίδος xai κηδεμονίας ἄξιος, καὶ κηδεύσεως, τουτέστι ταφῆς; schol. B ad W 160: δηλοῖ δὲ τὸν κηδεύσιμον. Dans ce cas, l’adjectif peut avoir la signification soit «cher, aimé, proche », soit, comme le suggèrent les gloses anciennes, « qui cause le deuil, qui mérite les honneurs funébres ». Remarque: il est vraisemblable qu'à l'époque homérique on accentuait *dveδεῖος, "κηδεῖος ; suite à la «loi Vendryes » («fout périspomène à antépénultièma

FAMILLE

DE κῆδος ET πόνος

361

On observera cependant que les doublets -eos [-eos sont caractéristiques non pas des dérivés de neutres en -eo-, mais surtout des adjectifs en

-eos de

matière

(( *-eyos,

type

lat.

aureus,

skr.

hiranyaya,

σιδήρεος [σιδήρειος) ou des dérivés de noms d'animaux (aiyeos [atyetos). Plus rarement les thèmes en -eo- présentent une formation d'adjectif

en

-eos

(exemple:

δένδρεον ἰδένδρος, edreixeos,

τέγεοι

θάλαμοι | Téyos,

adjectif formé sans doute lui-même sur le modèle de εὐτείχεος) (1*).

D'autre part, si l'on accepte l'hypothése d'un adjectif κήδεος, on pourrait attendre comme κήδεος,

soit

κήδιστος

dans

superlatif, plutöt que la tournure μάλιστα le sens «cher,

proche»,

soit

une

forme

*«möeısraros avec la notion d'honneurs funèbres. L'adverbe μάλιστα est d'ailleurs peu représenté dans les po&mes homériques et ne détermine jamais un adjectif. Ces deux remarques renforcent la deuxiéme théorie d'une forme de génitif singulier du substantif «ñôos, défendue récemment par C. J.

Ruijgh (13). Celui-ci suppose notamment que l'adjectif *xfôeos serait dû à une réinterprétation du vers Ÿ 160 d’après κήδειος, à cause de l'emploi particulier du génitif. Ce génitif n'est, en effet, pas tout à fait clair dans le passage en

question (et c'est là, d'ailleurs, le point faible de cette dernière théorie): on peut l'expliquer soit comme un génitif partitif (employé de la méme facon avec une expression abstraite, par exemple, en ® 360 ri

μοι ἔριδος καὶ ἀρωγῆς ; « Pourquoi irais-je batailler et me porter à leur secours? » trad. Mazon), solution adoptée par C.]. Ruijgh, soit comme génitif possessif (exemple: τῆς αὐτῆς γνώμης εἶναι « étre du méme avis »), soit encore éventuellement comme génitif de prix (14).

3. Kos expression du souci Les deux derniers exemples de κῆδος que nous étudions sous cette rubrique confirment la valeur intellectuelle pressentie dans les attestations précédentes du mot, avec lesquelles ils entretiennent d'ailleurs d'étroits rapports, sans que n'y soit cependant présente la notion de « deuil » : bràve devient en attique proparoxyton »), la paroxytonése a été généralisée pour la plupart des adjectifs en -«os, accentuation qui a probablement été introduite plus tard dans les éditions d'Homére: cf. VENDRYES, Traité d'accentuation grecque, 5 335; RUIJGH, Études sur la grammaire et le vocabulaire du grec mycénien, p. 199, note 499.

(13) Cf. CHANTRAINE, Formation, pp. 49-51; RiscH, Wortbildung, $ 49 a et c; Rutsch, Études sur la grammaire et le vocabulaire du grec mycénien, p. 213. P. WATHELET, Les traits éoliens dans la langue de l'épopée grecque, (Rome, 1970), p. 134 et note 17 suppose, pour sa part, que la forme κήδεος s'explique par analogie des adjectifs de matiére.

(15) Études, $$ 171-172, 242, 244 et surtout 182. (14

Voir CHANTRAINE, G.H., t. II, p. 57; SCHWYZER, Gr. Gr., t. II, pp. 101 sqq.,

122 sqq.

362

FAMILLE

DE

χκῇδος ET πόνος

Apollon à Hector qui a été frappé d'une pierre: O 245 À πού ri σε κῆδος ἱκάνει; Est-ce que quelque souci t’a atteint? La

valeur

«souci»

(ou

κῆδος est précisée dans

«tourment »,

la réponse

«inquiétude »)

d'Hector,

de

par

la vision

débarrasser

d'Ulysse

d'une mort prochaine: O 251-252 xai δὴ ἔγωγ᾽ ἐφάμην vékuas καὶ δῶμ᾽ Aidao ἤματι τῷδ᾽ ὄψεσθαι.

Les

prétendants

cherchent

à

se

dans les combats à la fin de l'Odyssée: τῶν δ᾽ ἄλλων οὐ κῆδος, ἐπὴν οὗτός ye πέσῃσιν.

X

^254.

»

^

AAT

,

,

Des autres nous ne devrons pas nous soucier, une fois que celui-là sera tombé. Conclusion

Κῆδος entretient de facon trés nette des rapports de relation

et d'opposition

assez

étroits

avec

ἄλγος,

en

tant

qu'expres-

sion générale de la souffrance, et motns directement avec πένθος.

L’appartenance de ce mot à la sphère sémantique de la douleur semble donc assurée et sa valeur fonctionnelle dans cet ensemble peut être considérée comme l'aspect intellectuel sous lequel il est perçu. La notion de «souci » qui apparaît essentiellement dans deux passages (O 245 et x 254) n'est que secondaire en ce qui concerne le seul substantif κῆδος (elle revét une importance beaucoup plus grande dans le dénominatif κήδομαι et d'autres dérivés).

Plutót que la souffrance subie, κῆδος semble ainsi désigner tous les tourments de l'áme, toute espéce d'épreuve morale malheureuse (deuil, tribulations, etc.) qui nous poursuivent longtemps dans nos pensées, tout ce que l'on est porté à raconter (« dire ce que l'on a sur le coeur »), qui nous pése et alimente nos méditations. Par là s'établit sans doute la relation avec la notion de «souci» et les acceptions connexes («parenté», «honneurs funébres », etc.).

FAMILLE

DE κῆδος ET πόνος

363

B. Kw$opa: | κήδω Le denominatif «You: s'intègre de facon nettement moins assurée que κῆδος dans la sphère sémantique de la « douleur » ; cette acception ne peut étre, en effet, considérée comme exclusive. Néanmoins l'expression de la douleur y occupe une place importante. I. Actif L'actif «dw de valeur transitive-causative (factitif) est probablement refait secondairement sur le moyen κήδομαι (auquel correspond le parfait xexnda, attesté seulement chez Tyrtée, 9, 28 Diehl ἀργαλέῳ re πόθῳ πᾶσα κέκηδε πόλις), selon une opposition bien connue: (7)é(F)oXra [{ξ)έλπομαι «espérer» — ἔλπω «faire espérer», πέποιθα «avoir confiance » [πείθομαι «étre persuadé » — πείθω « persuader », etc. (15).

Le verbe κήδω présente essentiellement deux significations: I. «faire du mal à » ou «ennuyer, gêner » (E 404, I 615, Q 240, Op. 364), 2. «inquiéter, faire peur à » (E 400, P 550, ı 402), sens qui se rattachent tous à la notion de tourment moral. I. Alors que l'ensemble des dérivés de la racine étudiée est

limité au domaine psychique,

κήδω «faire du mal à» semble

s'appliquer à un phénoméne physique dans un contexte de blessure: il s'agit des maux qu'Héraclés infligea aux autres

dieux: E 404 ὃς τόξοισιν ἔκηδε θεούς, ot " Ολυμπον ἔχουσι lui qui de son arc fit du mal aux dieux qui occupent l'Olympe.

Nous

observons

cependant

que

le vers

E 404,

s'inscri-

vant dans un contexte de blessure (cf. ὀδύνῃσι πεπαρμένος en E 399), se rapporte lui-méme plus probablement à une réaction

psychique,

puisque

nous

trouvons dans

le

méme

passage les expressions suivantes: κῆδε δὲ θυμόν E 400, κῆρ ἀχέων E 399, et qu'il concerne non pas la circonstance pré-

(15) CHANTRAINE, Histoire du parfait grec, pp. 26, 37-38; BENVENISTE, Probiömes de Linguistique générale, notamment pp. 172 sqq. [= Journal de Psychologie,

1950];

Fr.

BADER,

Mélanges

Chantraine,

pp. 2-3.

364

FAMILLE cise de la blessure,

DE

κῆδος

mais

de

ET πόνος façon

générale

l'ensemble

des

méfaits du héros (cf. οὐκ ὄθετ᾽ αἴσυλα ῥέζων E 403). L'acception morale du verbe apparaît particulièrement au vers I 615, dans lequel Achille recommande à Phénix de partager ses antipathies: I 615

καλόν τοι σὺν ἐμοὶ τὸν κήδειν ὅς κ᾿ ἐμὲ κήδῃ. il est bien qu’avec moi tu fasses du mal ἃ celui qui me fait du mal.

En Op. 364, le verbe désigne la gêne, l'embarras:

οὐδὲ τό γ᾽ ἐν οἴκῳ κατακείμενον ἀνέρα κήδει ce qui est mis de cóté à la maison ne góne pas un homme.

2. La notion d'inquiétude est particuliérement sensible en E 400, dans le cas d'Hadés blessé par Héraclés (cf. ci-dessus) et peut-être en P 550 (il s'agit de l'hiver qui menace les troupeaux : μῆλα δὲ κήδει). 2. Κήδομαι Le moyen intransitif κήδομαι présente trois acceptions principales : 1. le deuil ; 2. l'affliction en général ; 3. le soin, la sollicitude, le souci, l'inquiétude, avec, dans certains emplois, une

connotation d'affection. I. La notion stricte de deuil n'apparait en vérité que dans trois contextes (II 516, N 104, y 240) (5) et cela avec quelques réserves. La signification particulière de κήδομαι est sensible dans la prière de Glaucos à Apollon après la mort de Sarpédon : II 515-516 δύνασαι δὲ où πάντοσ᾽ ἀκούειν

ἀνέρι κηδομένῳ, ὡς νῦν ἐμὲ κῆδος ἱκάνει. Toi, tu peux partout écouter un homme nant la souffrance m'a atteint.

affligé, comme mainte-

(1%) Au départ de Priam pour la tente d'Achille, en X 416, Σχέσθε, φίλοι, καί μ' οἷον ἐάσατε κηδόμενοί περ, la variante κηδόμενον, se rapportant au seul Priam, désigne clairement le deuil du vieillard. La variante κηδόμενοι, attestée par EUSTATHE et ARISTARQUE (cf. schol. A ad X 416 οὕτως πληθυντικῶς al ᾿Αριστάρχου, καίπερ ὀδυνώμενοι καὶ αὐτοί) s'applique aux Troyens en général et traduit, en plus de leur deuil, la crainte de voir partir Priam dans le camp ennemi.

FAMILLE

DE κῆδος ET πόνος

365

Le verbe κήδομαι, repris par κῆδος, se rapporte en fait directement à l'impossibilité dans laquelle se trouve Glaucos, blessé à la main, de

défendre

gnon: le tourment de Glaucos

le corps

de

est en relation

son

compa-

immédiate

avec

l'obligation de protéger, de venger et d'honorer les morts. La notion de « souci », en tant que sowffrance morale réfléchie, soustend l'emploi du terme. De plus, ce dernier passage met en évidence le point de liaison entre l'acception « affliction, tourment, souci » et celle de « deuil », qui revét une grande importance

dans cette famille de

mots.

2. Le verbe κήδομαι présente une construction particuliere, déjà observée en y 240 et X 416, celle de participe à valeur concessive, employé avec la particule περ. Nous nous attacherons donc à comparer cette construction (!?) avec le syntagme caracté-

ristique, étudié précédemment (pp. 325 sqq.), ἀχνύμενός περ. Il existe,

en

effet,

d'étroits rapports avec

cette

expression en trois passages (A 586, E 382,

dernière

H rro), où le

participe accompagne

un verbe principal signifiant « se rést-

gner»,

τέτλαθι

«supporter »:

καὶ

dvdoxeo

(A 586,

E 382),

dva-ayeo (H 110). ᾿Αχνύμενός περ est, de son côté, plutôt opposé aux expressions οὐ δύναμαι ou ἀνάγκῃ qui insistent sur la notion d'impuissance. Dans

le

passage

suivant

apparaissent

concurremment,

avec leurs valeurs respectives, les deux syntagmes étudiés: Héphaistos conseille à Héra la résignation devant la colère de Zeus: A 586-589

Τέτλαθι, μῆτερ ἐμή, καὶ ἀνάσχεο κηδομένη περ, μή σε φίλην περ ἐοῦσαν ἐν ὀφθαλμοῖσιν ἴδωμαι θεινομένην, τότε δ᾽ οὔ τι δυνήσομαι ἀχνύμενός περ

χραισμεῖν' ἀργαλέος γὰρ ᾿Ολύμπιος ἀντιφέρεσθαι. Une gradation semble étre établie entre les deux participes: κηδομένη περ accompagne mière

invitation

dvdoyeo,

à la résignation;

mais,

qui

est

une

pre-

par l'intermédiaire

des expressions οὔ τι δυνήσομαι χραισμεῖν et ἀργαλέος ᾿Ολύμπιος ἀντιφέρεσθαι, linsistance est mise sur ἀχνύμενός ep qui apparaît ainsi plus chargé d'émotion.

(1?) Cette construction figure dans les vers suivants: Σ 273, X 416, Ὑ 240, ἢ 215, 0 178, τ 511.

A 586, E 382,

H

ı1o0,

366

FAMILLE

DE κῆδος

ET πόνος

Κηδόμενός περ désigne encore un vague sentiment d'affliction (les tribulations d'Ulysse), dans deux passages probablement plus

récents (ἡ 215, τ 511), ou le dépit des Troyens devant Polydamas qui leur conseille le repli (Z 273 ei δ᾽ dv ἐμοῖς ἐπέεσσι πιθώμεθα κηδόμενοί περ «si vous croyez mes paroles, malgré votre déplaisir »). En X 416, le participe se teinte d'une connotation de sollicitude,

caractéristique,

nous

le

verrons,

d'un

grand

nombre

d'emplois du verbe: Priam part pour la tente d'Achille et repousse les Troyens : σχέσθε, φίλοι, καί μ᾽ οἷον ἐάσατε κηδόμενοί περ «retirez-vous, amis, et laissez-moi seul, malgré votre tourment » (cf. note 16). 3. Les attestations de κήδομαι étudiées jusqu'à présent se rattachent de facon plus ou moins étroite aux diverses expressions de la douleur envisagées dans ce travail. Les acceptions que nous réunissons ci-dessous et que nous examinerons plus brièvement ne présentent, par contre, plus aucune relation sémantique avec les autres termes. Autour d'une notion générale « soin, sollicitude », nous obser-

vons, en effet, d'une part, la signification « étre inquiet », d'autre part, celle « affectionner, aimer ».

À l'exception de quelques cas, oü il est coordonné au verbe

φιλέω

et construit

ἀπὸ

κοινοῦ avec

l'accusatif

(A 196 — 209,

I 342, £ 146), κήδομαι reçoit, dans toutes ses acceptions « se soucier » (et les sens dérivés), un complément au génitif, comme il est usuel pour les verbes de cette signification (15). 3.1. Le témoignage de sollicitude s'adresse essentiellement à une personne humaine; de là s'explique la spécialisation au sens d’«affection » (notamment dans le composé περικήδομαι : Y 219, 223). 3.1.1. Le verbe s'applique particuliérement à l'intérét des dieux pour les humains, lorsque ceux-ci se trouvent dans une situation de détresse (A 56, B 27 — B 64, Q 174), la notion de « sollicitude » étant alors renforcée par l'expression de la pitié : (15)

Cf. CHANTRAINE,

G.H.,

t. II,

ὃ 67.

Il s'agit des vers A 56, B 27 = 64, Z 55, ἢ 204,

© 353, A 664, (1174, 422,

750, Y 219, 223, & 4, 461, 527, p 397, τ 23, 161, x 358.

FAMILLE

DE κῆδος ET πόνος

367

Exemple: B 26-27 (= 64-65) Διὸς δέ τοι ἀγγελός εἰμι, ἐὼν μέγα κήδεται ἠδ᾽ ἐλεαίρει

ὃς σεῦ ἄνευθεν

Je suis l'envoyé de Zeus, lui qui pour toi, de loin, a beaucoup de souci et de pitié.

La protection des dieux est réservée avant tout à ceux des hommes qui sont leurs favoris: cette sollicitude s'accompagne donc

naturellement

d'une

certaine

affection,

qui

se

traduit

notamment par la présence de l'adjectif $iAos: Exemple: ( 422-423 “Ὡς τοι κήδονται μάκαρες θεοὶ υἷος ἑῆος καὶ νέκυός περ ἐόντος, Errei σφι φίλος περὶ κῆρι Ainsi les dieux bienheureux veillent sur ton fils, méme mort, car il leur est cher du fond du cœur.

Ce

passage

seulement «souci» soins

(de

méme

par la liaison et

celle

rendus

que

ὦ 750)

qu'il

d'affection»,

aux

morts,

est

intéressant

établit entre la notion mais

encore par

sous-tendue

non

de

l'idée de

d'ailleurs,

nous

l'avons vu (p. 359), dans quelques emplois du substantif κῆδος. Il nous faut encore souligner le nombre important des emplois du verbe avec un sujet divin (10 exemples), face aux

deux seuls passages (I 342 et & 146) où il marque l'affection d'un humain pour un autre humain.

3.1.2. La κήδομαι est mité (ou la Y 219, 223),

connotation d'affection dans les emplois divins de marquée soit par le préverbe περι- soit par la proxicoordination) du verbe φιλέω (A 196, 209, H 204, exemple :

la priére des Achéens ses Hector et Ajax:

avant

le duel qui doit mettre aux pri-

H 204-205 ei δὲ καὶ " Ekropd περ φιλέεις kai κήδεαι αὐτοῦ, ἴσην ἀμφοτέροισι βίην καὶ κῦδος ὅπασσον. Mais si tu aimes Hector et t’en soucies, alors accorde ἃ tous deux force et gloire égales.

3.2.1. Avec un sujet humain (15), κήδομαι présente fréquemment, outre la seule expression du «souci», une nuance péjorative (au positif, au négatif ou avec une nuance d'ironie) : (15 Z 55, I 342, A 665, & 146, 461, p 397, a 178, x 358.

368

FAMILLE c'est, par exemple,

DE χῆδος le reproche

ET πόνος de faiblesse devant les sup-

plications d'un ennemi vaincu:

Z 55-56 Ὦ πέπον,

ὦ Μενέλαε, τί ἣ δὲ σὺ κήδεαι οὕτως

ἀνδρῶν ; Le reproche s'adresse à Achille qui abandonne les Achéens à leur défaite (A 665 Δαναῶν οὐ κήδεται οὐδ᾽ ἐλεαίρει); prononcé par Télémaque devant Antinoos, il se teinte d'ironie (p 397 7) μευ καλὰ πατὴρ ds κήδεαι υἷος « certes, tu te soucies bien de moi comme un pére de son fils »). C'est aussi

une accusation d'égoisme; ξ 461 ἐπεί do κήδετο λίην « car il prenait trop soin de lui-méme ». 3.2.2.

charge

Entre

en

deux

humains,

passages

]la

signification

seulement

de

«se

la valeur

soucier»

se

d'affection

(I 342, ξ 146) : c'est l'attachement d'Achille pour Briséis:

I 341-343

ἐπεὶ ὅς τις ἀνὴρ ἀγαθὸς καὶ ἐχέφρων τὴν αὐτοῦ φιλέει καὶ κήδεται, ὡς καὶ ἐγὼ τὴν

ἐκ θυμοῦ φίλεον, δουρικτήτην περ ἐοῦσαν. 3.3. Dans quatre cas seulement, le verbe s’applique ἃ des biens

matériels (ξ 4, * 23, 161 et περικήδομαι en ξ 527) ; il s'agit chaque fois de la demeure d’Ulysse : Exemple: + 23 oikov κήδεσθαι καὶ κτήματα πάντα φυλάσσειν.

3. Κεκαδησόμεθα Il nous reste à discuter une dernière forme du verbe : le futur moyen à redoublement, κεκαδησόμεθα. Pour cela, nous reprendrons la discussion, déjà abordée dans la partie « Étymologie », des diverses formes verbales qui ont généralement été attribuées au thème grec κηδ-. Outre les formes verbales constituées sur le théme de présent,

actif de valeur transitive (κήδω, imparfait Ende, futur κηδήσω) et moyen intransitif, probablement originel, κήδομαι, nous devons distinguer nettement,

d'une part, un certain nombre

de formes

à redoublement qui ne peuvent étre rattachées à la racine de κήδομαι «être affligé, tourmenté » : κεκαδών (participe aoriste),

FAMILLE

κεκάδοντο (aoriste moyen), κεκαδησόμεθα.

DE κῆδος

ET πόνος

κεκαδήσει

369

(futur), et, d’autre part,

I. Cette derniére forme, futur sigmatique à redoublement, de sens intransitif, peut étre une formation relativement archaique, constituée sur un théme indépendant : en effet, ce type de futur

n'a été associé

qu'ultérieurement

au

théme

de parfait

(par

exemple, dans quelques futurs récents, ἑστήξω, τεθνήξω, où est maintenue la caractéristique -«- du parfait) et n'en a pas la valeur

d'achévement ; d'ailleurs

cette

théorie

d'une

formation

à partir du théme de parfait n'explique pas les formes homériques, tel τετεύξομαι, face au parfait τέτυγμαι (3°). D'autre part, ce futur se rattache parfaitement, du point de vue sémantique, au présent κήδομαι : selon

un

κήδομαι,

type

il

de

contexte

marque

la

pitié

fréquemment

d'Héra

observé

devant

la

pour

défaite

achéenne:

O 352-353

οὐκέτι νῶι ὀλλυμένων Δαναῶν κεκαδησόμεθ᾽ ὑστάτιόν περ; La notion de «souci », d'«inquiétude » qui ressort clairement du contexte est soulignée par les gloses: schol. bT: ἀντὶ τοῦ φροντιοῦμεν, παρὰ τὸ κήδεσθαι; Suidas: dpovrisoner ; E.M.: ἀντὶ τοῦ λυπησόμεθα, φροντιοῦμεν, ᾿Ιλιάδος θῆτα, τουτέστιν οὐκέτι σώους θῶμεν τοὺς Ἕλληνας, καὶ κηδεμονίαν αὐτῶν καὶ

φροντίδα ποιησόμεθα, κἂν ἐξ ὑστέρου. Cette forme verbale présente, en outre, la valeur « réflective-

factitive » caractéristique des futurs et aoristes moyens à redoublement, par opposition notamment aux aoristes en -nv [-θην. Cette valeur, mise en évidence particulièrement par Latacz (?!), repose sur la distinction aspectuelle dans les couples du type: (39) V. MAGNIEN, Le futur grec, t. I Les formes, (Paris, 1912), pp. 321-336 (« futur III ») ; CHANTRAINE, G.H., t. I, $ 212. (3) LaATACZ, pp. 58 sqq. Voir aussi: J. VENDRYES, M.S.L., t. XX (1916), PP. 117-123, surtout 122-123 (« perfectif de valeur résultative »); A. MARGULIÉS, K.Z., t. LVIII (1930-1931), pp. 100 sqq.; SCHWYZER, Gr. Gr., t. I, pp. 748-749 (valeur causative); KÜHNER-BLass, I.T., 2.Bd., ὃ 208 (signification soit intenSive,

soit causative,

c.-à-d.

factitive

ou

transitive);

Meurer,

M.S.L.,

t. XII

(1902), pp. 215-218 (distinction entre redoublement normal qui est un procédé

370

FAMILLE

DE κῆδος ET πόνος

M 162 ὦ πεπλήγετο μηρώ

© 12 πληγεὶς ἐλεύσεται Οὔλυμπον δέ 1 705-706 τεταρπόμενοι φίλον ἦτορ [σίτου καὶ οἴνοιο

A 780 ἐπεὶ τάρπημεν ἐδητύος ἠδὲ ποτῆτος. Le

redoublement,

ἃ l’origine

de

valeur

perfective,

semble,

en effet, caractériser une action que le sujet rapporte à lui-méme, cet aspect factitif se traduisant par l'emploi souvent transitif du verbe, marqué en © 353, plus particuliérement, par la présence du pronom duel accusatif, 179 pers., νῶι. 2. Les

autres

formes

verbales

mentionnées

(κεκαδών,

κεκά-

dovro, κεκαδήσει) pourraient présenter des rapports morphologiquement plausibles avec xexaönodneda. Néanmoins, cette derniére forme à pu exister indépendamment d'un futur actif et d'un aoriste à redoublement. Les arguments sémantiques nous prouvent, au contraire, l'impossibilité

de rattacher

les aoristes

κεκαδών,

κεκάδοντο

et le

futur κεκαδήσει au verbe κήδομαι. Chaque exemple en atteste, en effet, le sens soit «se retirer» (au moyen), soit « priver de» (à

l'actif), ambivalence qui s'accorde d'ailleurs parfaitement avec la diathése actif-moyen. De plus, les compléments au génitif, de caractère formulaire, θυμοῦ xai ψυχῆς pour κεκαδών (A 334) et κεκαδήσει (p 153-154, 170-171), nous en confirment, par la syntaxe, la notion de privation (?®). En A 334, le participe un épisode

de triomphe

aoriste κεκαδών

intervient dans

sur un ennemi et est relayé par le

verbe ἀπαυράω « dépouiller »: grammatical et redoublement intensif qui a une valeur significative) ; A. PRÉVOT, L'aoriste grec en -θην, (Paris, 1935).

Les faits sont réunis, mais sans guére d'interprétation, dans CHANTRAINE, G.H., t. 1, pp. 395 sqq. et 399 sqq.; Ip., Morphologie, 88 197-198. (33) CHANTRAINE, G.H., t. II, pp. 63-sqq. Les gloses anciennes confirment la signification « priver de », «se retirer de » des dérivés en question: Hsch.: κεκαδών' χωρίσας, στερήσας, φροντίσας ; κεκαδεῖν" χωρίσαι, στερῆσαι, σκεδάσαι; κεκαδῆσαι᾽" βλάψαι, κακῶσαι, φείσασθαι, στερῆσαι ainsi que ἐκεκήδει᾽ ὑπεςκε)χωρήκει; E.M.: κεκαδών" ἀντὶ τοῦ στερήσας, χωρίσας. Παρὰ τὸ χάζω, ἔχαδον... ; kexáBovro: ταρασσόμενοι ἐσκορπίζοντο καὶ ἔφευγον...

FAMILLE

DE κῆδος

ET πόνος

371

A 333-334

τοὺς μὲν Τυδεΐδης δουρὶ κλειτὸς Διομήδης θυμοῦ καὶ ψυχῆς κεκαδὼν κλυτὰ τεύχε᾽ ἀπηύρα Méme

valeur du verbe au futur dans l'expression formu-

laire o 153-154 (cf. 170-171) πολλοὺς γὰρ τόδε τόξον ἀριστῆας κεκαδήσει θυμοῦ καὶ ψυχῆς La notion de «retrait» contenue dans l’aoriste moyen κεκάδοντο est renforcée par la présence de l'adverbe-pré-

verbe ὑπό (cf. M 113 ὑπὸ κῆρας ἀλύξας; 117 φυγὼν ὕπο νηλεὲς ἦμαρ; ὑπαλεύεσθαι, ὑπερωεῖν, etc.) (23), dans l’expression formulaire ἃ 497-498 (O 574-575): ὑπὸ δὲ Τρῶες κεκάδοντο [ἀνδρὸς ἀκοντίσσαντος Les Troyens se retirerent, tandis que l'homme tirait.

De plus, le syntagme

au génitif

plutót que d'étre un simple quer le point d'éloignement

(ἀνδρὸς

dxovríccavros),

génitif absolu, pourrait mardes Troyens (génitif-ablatif),

comme en Σ 138, par exemple, πάλιν τράπεθ᾽ υἷος ἑοῖο (24). Ces arguments sémantiques nous semblent confirmer de facon décisive l'impossibilité qu'il y a de rattacher, ainsi qu'il l'a été souvent suggéré (35), les formes kexa8 cv, κεκάδοντο, κεκαδήσει au verbe κήδομαι. C. Les autres dérivés formés sur le thème *kadLes autres dérivés grecs du thème *kad- attestés dans les poémes homériques ne présentent pour ainsi dire plus aucune valeur propre à la sphére sémantique de la douleur. Ces significations peuvent étre classées schématiquement selon

le tableau suivant : (133) CHANTRAINE, G.H., t. II, p. 138, $ 203. (**) Cf. CHANTRAINE, G.H., t. II, p. 63. (35) Ex.: MUTZBAUER, Die Grundlagen der Griechischen Tempuslehre, t. I, pp. 383-384 (sauf xexdBovro rattaché à χάζομαι); RiscH, Woribildung, 8 123; V. MAGNIEN,

Le futur grec, t. I, p. 329;

CHANTRAINE,

G.H.,

t. I, pp. 395, 448,

mais avec de trés nettes réserves dans le Dictionnaire Étymologique, s.v. κεκαδών. Le rattachement de κεκαδών, etc. à xalopaı, suggéré notamment par KÜHNERBrass, I.T., 2. Bd., $ 343, p. 453, $208; LIDDELL-ScCOTIT, s.v., ne semble pas possible phonétiquement.

FAMILLE

372

DE κῆδος

notion de « soin », « sollicitude »

ET πόνος

notion de « funérailles »

ἀκηδέω « négliger, ne pas prendre soin de»: € 427, Ῥ 70

ἀποκηδέω « étre négligent »: V 413 ἀκηδής -au

sens

passif:

«dont

on

ἀκηδής:

ne se soucie pas »: pour

des

choses:

ζ 26,

+18,

ausensactif: «sans respect pour le mort, qui ne se soucie pas du mort »: ὦ 123

H. Apoll. 178 pour une personne: y 130

au sens passif: «qui n'a pas regu les honneurs funé-

- au sens actif: «qui n'a pas de souci»: Of. 112, 170 et pour les dieux:

bres »: (2 554, ὦ 187 κηδεμών

N 526, Th. 61, 489; «qui ne se Soucie pas »: p 319 λαθικηδής «qui fait oublier les soucis ou les chagrins»: X 83

πολυκηδὴς νόστος « qui vaut beaucoup de

soucis,

de

souffrances »:

t 37, V 351 avec une connolation d'affection :

«qui prend soin de» (partiCulièrement d’un mort): Ψ 163, 674: cf. schol. B ad W 674 οἱ κηδόμενοι αὐτοῦ; schol. A ad V^ 163 οἱ μάλιστα ἀνιώμενοι διὰ τοῦτο xai dporτίζοντες.

ἀκήδεστος

«sans sépulture » Z 59-60 πάντες [᾿Ιλίον éfamoAoíar' à δεστοι καὶ ἄφαντοι. νεοκηδής « qui a un deuil récent »:

Th. 98

κροσκηδής (ξεινοσύνη) « plein de bienveillance, d'attention »: 9 35

cf. schol. V τῆς ποιούσης κηδεμονικῶς ἔχειν

πρὸς

ἀλλήλους

et

schol. Β κηδεμονικῆς φιλίας" κήδονται

γὰρ

ἀλλήλων οἱ φίλοι καὶ

ξένοι

ou «qui unit » (cf. post-hom. κηδεστής « parent par alliance », κηδεστία « parenté par alliance », κήδευμακ alliance par mariage », etc.)

κήδειος « aimé,

cher»: T 294

κήδιστος «aimé, trés cher » ou «parent, allié »: 1642 κήδιστοί re... xal φίλτατοι 0 582-583 ol re μάλιστα | κήδιστοι τελέθουσι μεθ᾽ αἷμά τε xal γένος αὐτῶν

ἀκηδέστως: X 464-465 ταχέες δέ μιν ἵπποι [ἕλκον ἀκηδέστως ἐπὶ νῆας ᾿Αχαιῶν «les chevaux rapides (d’Achille) brutalement tratnent Hector vers les nefs creuses des Achéens »: « brutalement », « sauvagement » (cf. schol. B ἀπὸ τῆς ᾿Αχιλλέως διαθέσεως ἀκηδέστως φησὶ καὶ τοὺς ἵππους Uxeiv οἶκτον δὲ ἔχει καὶ τὸ ἐν ὄψει τῶν φιλτάτων ἕλκεσθαι, οὐδενὸς ἀμύνειν δυνάμενον) ou « sans respect pour le mort ».

FAMILLE

DE κῆδος

ET πόνος

373

Remarques Parmi les termes recensés ci-dessus, certains présentent cependant une signification propre à l'expression de la douleur.

Il s'agit en premier lieu de νόστος πολυκηδής (1 37 et Ψ 351), glosé τὸν νόστον... τὸν πολλῶν συμφορῶν καὶ κακῶν πλήρη (schol. Q ad

ı37) νόστος

et dont ἀπήμων

nous (δ 519,

rapprocherons cf. πομποὶ

naturellement ἀπήμονες

9 566,

l'antonyme v 174, etc.),

mais aussi νόστον ἀργαλέον (A 101), δολιχὴν ὁδὸν ἀργαλέην re (ὃ 393, 483), ἀλεγεινά τε κύματα πείρων (Q 8, 0 183, v De méme, λαθικηδής (λαθικηδέα μαζόν en bablement la notion générale de souffrance, sein maternel qui console des chagrins et A τὸν λήθην ἐμποιοῦντα τοῖς παισὶ τῶν κακῶν

91, 264), etc. X 83) contient proà travers l'image du des maux (cf. schol. ἁπάντων) et ἀκηδής,

comme épithéte des dieux en (2526, par opposition à δειλοῖσι βροτοῖσι et ἀχνυμένους, évoque la vie insouciante et bienheureuse des immortels. De plus, la distinction entre la notion stricte de «souci» et, d'une part, celle de soins apportés aux morts, d'autre part, celle d'affection, ne réside souvent que dans une imperceptible nuance de signification. Ainsi ἀκηδέω, présenté par Chantraine, dans

L.fgr.E.,

comme

appartenant

au

vocabulaire

funéraire,

s'applique, en réalité, dans l'épopée homérique, à des vivants : il

s'agit d'Hector blessé que l'on emméne

du champ de bataille

(E 427-428 τῶν δ᾽ ἄλλων οὔ τίς εὖ ἀκήδεσεν, ἀλλὰ πάροιθεν [ἀσπίδας εὐκύκλους σχέθον αὐτοῦ « parmi les autres, personne ne le négligea, mais devant lui ils tiennent leurs boucliers ronds ») et, en Ÿ 70,

de l'àme de Patrocle se plaignant auprès d'Achille (οὐ μέν uev ζώοντος ἀκήδεις, ἀλλὰ θανόντος «tu ne me négligeais pas quand j'étais vivant, mais bien aprés ma mort »). Le substantif xnôeuwv désigne l'être le plus proche soit par

amitié, soit par alliance (cf. Hsch. : κηδεμόνες᾽

φροντισταί, εὐὖ-

εργέται, καὶ οἱ κατ᾽ ἐπιγαμίαν οἰκεῖοι, 7) συγγενεῖς) ; particulierement, chez Homère, il s'applique toujours à la personne la plus dévouée, qui prend soin du mort (Y 165, 674). Conclusion

Cette bréve enquéte nous permet de déterminer dans quelle mesure les mots grecs de la famille de κῆδος peuvent étre considé-

rés comme appartenant à la sphére sémantique de la douleur,

374

FAMILLE

DE κῆδος ET πόνος

dans le vocabulaire homérique, et cela pour certaines de leurs acceptions. Le substantif «Aöos présente des éléments de relation et d'opposition caractéristiques et suffisants avec les autres expressions de la douleur analysées jusqu'à présent; de plus, il apporte à l'ensemble sémantique décrit l'aspect intellectuel manquant dans les autres termes (si ce n'est certains emplois de πῆμα : cf. pp. 109 sqq.) et complète ainsi de manière avantageuse cette structure. Envisagé seul, κῆδος présente, en effet, une nette united sémantique : l'expression de la souffrance en tant que phénomène Dsychique perçu à travers la pensée (d’où les emplois avec les verbes « dire », la notion de « souci », « tourment », etc.).

C'est avec ἄλγος que κῆδος semble d'ailleurs entretenir les rapports les plus étroits et en méme temps les plus nettes oppositions. Bien que se rattachant à de mémes types de contextes et se présentant aussi comme l'évocation d'épreuves passées, κῆδος n'a pas la signification quasi-systématique et caractéristique d'dAyos, à savoir l'expression de la souffrance en tant que phénoméne imposé par une puissance supérieure, subie passivement et s'inscrivant dans la destinée de l'homme. Au contraire, le trait

tout à fait distinctif de κῆδος par rapport à ἄλγος est précisément cet aspect intellectuel, l'élément de réflexion introduit dans la perception de l'événement.

C'est ce méme aspect qui définit κῆδος par rapport à πένθος dans les contextes de deuil: tandis que πένθος désigne le sentiment, κῆδος envisage les soucis, les préoccupations que font naître chez les proches du défunt les devoirs obligatoirement rendus aux morts. Il n'y a cependant pas lieu de considérer, comme le fait

Gernet (*), que κῆδος désigne le sentiment de famille tel qu'il se manifeste notamment dans les rites du deuil. En fait, nous ne rencontrons pas, dans les emplois épiques de κῆδος, la notion d'affection ou de lien familial, et méme κῆδομαι ne désigne qu'en deux passages (1342, E 146) l'affection d'un humain envers un autre humain. D'autre part, les contextes « funéraires » sont peu (1*) L. GERNET, La pensée juridique ei morale, p. 287. Cette idée est reprise par W. Ponzic, Die Namen für Satzinhalte, p. 293. Telle semble être encore l'interprétation reprise par I. ANASTASSIOU, pp. 93 sqq (particuliérement p. 102).

FAMILLE

DE κῆδος ET πόνος

375

importants par rapport aux autres acceptions du terme et ne présentent presque jamais une stricte signification de deuil. En vérité, il s'agit là d'un développement sémantique propre à l'époque post-homérique (37. La notion de « souci » n'est que secondaire dans le substantif

κῆδος. Au contraire, dans les emplois du dénominatif κήδομαι cette valeur devient essentielle et le rattachement du verbe à la sphére sémantique de la douleur n'est admissible qu'à condition d'en exclure l'acception «se soucier de» (avec notamment la connotation d'affection). D'un autre cóté, le verbe s'intégre dans la structure sémantique étudiée par quelques éléments caractéristiques : c'est particuliérement certaines identités de contexte (exemple : le deuil) ou de construction (le rapprochement de κηδόμενός περ et ἀχνύμενός περ).

Les autres dérivés appartiennent, par contre, nettement à une sphére

sémantique

distincte, cela,

peut-étre, à l'exception des

termes λαθι-, d- et νεο-κηδής.

L'étude de cette famille nous a paru particulièrement instructive du point de vue méthodologique et théorique : se situant à la limite de la sphére sémantique de la douleur, cette famille marginale nous montre de quelle facon peut étre déterminée une structure sémantique. Ainsi que nous l'avons évoqué dans notre introduction, on ne

peut définir une sphére sémantique comme une structure compléte, strictement

autonome

et déterminée.

Il n'existe pas, en

fait, de frontiéres nettement marquées ; les rapports qu'entretiennent entre eux les ensembles sémantiques ne s'établissent pas d'un

tout

à un

autre

tout,

mais

reposent

essentiellement

sur

des rapports particuliers entre éléments de chaque structure. Tel semble être le rôle de la famille de κῆδος, reliant la notion

de « souffrance » à celle de « souci » (et même d’« affection »), cela

à la fois par la polysémie et la dérivation. Kñôos peut, en effet, (37) Voir SCHMIDT, Synonymik, t. II, ch. 83, pp. 593 sqq. GERNET cite notamment un texte de PLATON,

Lois, XI, 927 Ὁ dans lequel figure le verbe κήδεσθαι

pour exprimer la bienveillance des morts à l'égard de leurs parents:

εἶτα τὰς τῶν κεκμηκότων ψυχάς, als ἐστὶν ἐν τῇ φύσει τῶν αὐτῶν ἐκγόνων κήδεσθαι διαφερόντως καὶ τιμῶσίν τε αὐτοὺς εὐμενεῖς εἶναι καὶ ἀτιμάζουσιν δυσμενεῖς «puis les âmes des défunts, naturellement anxieuses, au plus haut point, de leurs propres enfants, et qui veulent du bien à qui les honore, du mal à qui Jes néglige » (trad. Dis)

376

FAMILLE

DE κῆδος et πόνος

étre retenu sans réserve comme expression de la « douleur ». Les quelques emplois avec la valeur « souci » constituent, en vérité, des « variantes lexicales », à la limite du champ sémantique, et qui peuvent étre l'amorce d'une évolution de la structure lexicale, effectivement réalisée au cours des époques ultérieures. Dans κήδομαι et les autres dérivés, l'acception « souffrance » est,

en revanche, occasionnelle ; ces termes n'appartiennent donc pas à la sphére sémantique de la « douleur ». Néanmoins, ils tissent des liens entre champs voisins et permettent également de mieux saisir les transformations possibles de la structure décrite.

II. Famille de πόνος ÉTYMOLOGIE Ilóvos n'a aucune étymologie bien assurée (15) : on remarque cepen-

dant que tous les dérivés grecs pouvant étre rattachés à πόνος présentent une nette unité sémantique autour de la notion de « travailler, faire effort, peiner à la tâche », et de là sans doute la signification

« pauvreté, indigence » (dans πενία, πένης, πενιχρός, etc.). Ces termes ont été expliqués à partir d'une trés large famille i.-e., constituée sur une racine *(s)den- « tendre, tirer » qui serait représentée par une grande variété de dérivés dans les diverses langues, par

exemple: lit. ping, finis « tresser », péntis « corde », v.-sl. feti « tendre », arm. hanem- aor. hani «je tire », henum- aor. heni «je tords, je

tisse », got., v.-h.-a. spinnan «filer », lat. sponte «selon la volonté », spondo « promettre », pendeo « être suspendu », pendo « peser », spatium « espace », etc. (3).

Frisk, s.v., suggére que πένομαι aurait signifié originellement une sorte particulière de travail ménager, comme les termes lit. fint « tresser », arm. hanun « tisser », all. spinnen « filer », par exemple, dont la signification de base semble étre « tendre, étendre », soit —

ce qui

parait plus vraisemblable — que la signification « travailler », « s'effor-

cer de » du verbe découle directement de celle « tendre, étendre ». Il est peu vraisemblable que πείνη « faim » se rattache également à πένομαι (Chantraine, s.v.). (55) Cf. CHANTRAINE, s.v. πένομαι. (3) Voir CunTIUS, Grundsüge der Griechischen Etymologie, t. I, (Leipzig, 1858). P. 237; PEDERSEN, K.Z., t. XXXIX (1906), pp. 414 sqq.; PERSSON, Beiträge zur Indogermanischen Wortforschung, (Leipzig, 1912), t. I, pp. 411 sqq., 569 sqq. ; W.-H. s.v. pendeo ; POKORNY, p. 988. W.-P. présentent cependant comme douteux le rattachement de gr. πένομαι à une racine *(s)pen- « tirer, tendre ».

FAMILLE

DE κῆδος et πόνος

377

La famille de πόνος présente des relations de caractere tout different avec la sphere semantique de la douleur, ἃ laquelle sembleraient l'associer certains emplois post-homériques. Une bréve enquéte sur πόνος et les dénominatifs πένομαι, πονέομαι nous montrera clairement la valeur fondamentale de cet ensemble:«travail

sur le champ

accompli

avec

peine,

labeur », cela, entre

de bataille, pour la préparation

autres,

d'un repas ou

pour toute activité ménagére. A. Ilóvos I. IIovos dans les contextes de bataille

La

notion

de «labeur»

est particulièrement

évidente

dans

les emplois de πόνος (les plus nombreux et situés essentiellement dans !’Iliade), dans les contextes de bataille : πόνος y apparaît méme comme une des désignations propres du «combat », du « travail du guerrier » (2°). Cette valeur ressort notamment des passages où πόνος est identifié à

un lieu, dans les vers formulaires ὧς εἰπὼν ὁ μὲν adrıs ἔβη θεὸς ἂμ πόνον ἀνδρῶν (N 239, II 726, P 82) εἰ χερσὶν (νεκρὸν) ἀείραντες φέρον (φέρετ᾽ ἐκ πόνου (5 429, P 718). Ilóvos est associé à d'autres désignations des combats:

πόνον αἰπὺν ἰῶκά re δακρυόεσσαν A 601 πόνος καὶ νεῖκος Μ 348 μάχης ὀὁλοὸς πόνος II 568

πόνον καὶ δῆριν P 158 πολεμήια ἔργα[καὶ πόνος ji 116-117

(ἐαχή τε φόβος re, v.l. πόνος Δ 456) πόνον ἔχοντες est joint ἃ μάρναντο (Th. 629) ἀίδιον πόνον est repris par ἄκριτον ἄεθλον (Sc. 310-311). Révélatrices sont aussi les constructions suivantes: comme complément de verbes « cesser, arréter, mettre fin à » λήγω (K 164), ἀναπνεύω

(O 235, T 227), παύω (D 137, 249) ; de verbes « exciter, éveiller », « faire croître »: ὀφέλλω (B 420, II 651), éyeipo (E 517), ainsi que τανύω «tendre » (P 401, cf. πτολέμοιο [πεῖραρ... τάνυσσαν N 358-359) et ἀλέξω (P 365).

(39) Cf. H. TRUMPY, Kriegerische Fachausdrüche im Griechischen Epos, (Bàle, 1950), pp. 148-150, 170 sqq.

378

FAMILLE

DE κῆδος et πόνος

La notion de « labeur » ressort aussi des syntagmes signifiant « ren-

dre vain le travail d'autrui »: ἅλιον θεῖναι πόνον ἠδ᾽ ἀτέλεστον A 26 (cf. πόνον οὐκ ἀτέλεστον Δ 57), ἀποσφήλειε πόνοιο E 567, de méme que ἀπείρητος πόνος ἔσται P 41 «le combat ne sera pas tente ».

En ὃ 818, πόνος désigne l'activité du guerrier par opposition à

celle de l’orateur : οὔτε πόνων

εὖ εἰδὼς οὔτ᾽ ἀγοράων.

2. La préparation des repas

La signification de « labeur » nécessité par la préparation d'un repas apparait dans le vers formulaire : αὐτὰρ ἐπεὶ παύσαντο πόνου τετύκοντό τε δαῖτα (A 467, B 430, H 319, οἱ δ᾽ ἐπεὶ οὖν... π 478, ω 384).

3. Ilövos « souffrance » La notion de «souffrance» ne se présente, comme

un

aspect

secondaire;

cette

par contre,

connotation

ressort

que seule-

ment de quelques syntagmes bien précis et, par ailleurs, peu nombreux (une dizaine d'exemples, tout au plus) : la liaison de πόνος et ὀιζύς qui lui-même, plutôt que la « souffrance », désigne la «misère», le «sort malheureux» («lamentable») (cf.

pP. 189 sqq.) : πόνον τ᾽ ἐχέμεν καὶ ὀιζύν N 2, 0 529 (cf. € 480, Op. 113, Sc. 351 et ὀιζυροῖο πόνοιο dans H. Dioscures, I 17). celle de πόνος et κῆδος, chaque fois dans un contexte de guerre: πόνον καὶ κήδε᾽ ἔθηκε (D 525, cf. D 524, X 488).

Nous observons encore: ἄνευθε πόνου καὶ avins (n 192), πόνος ἐστὶν avındevra νέεσθαι (B 291), dpyaAéovs re πόνους kal oreivea θύμῳ (H.. Apoll., I 533), πόνος φρένας ἀμφιβέβηκεν (Z 355),

drep χαλεποῖο πόνοιο [νούσων

τ᾽ ἀργαλέων (OP. 91-92), χαλεπὸν πόνον (rapproché de νούσου ὑπ᾽ ἀργαλέης et κρατεροῦ ὑπὸ δεσμοῦ en Sc. 43-44).

Non seulement aucun contexte du mot ne permet de recon-

naître de façon certaine la valeur propre « souffrance » ; bien plus, πόνος n'entretient pour ainsi dire aucun rapport avec les expressions de la douleur, qui nous permette de l'intégrer dans cette structure lexicale. B. Ilovéoua: Le verbe πονέομαι s'inscrit dans un large éventail de contextes, qui tous se ramènent à l'idée de travail, de labeur.

FAMILLE

DE κῆδος et πόνος

379

I. Il s'agit encore une fois de combats:

Exemple: Ὡς oi μὲν πονέοντο κατὰ κρατερὴν ὑσμίνην (E 84, 627, cf. H 442), αὐτὸς δὲ μετὰ πρώτοισι moveiro (I 12), εἴ περ ydp xe βλεῖο πονεύμενος ἠὲ τυπείης (N 288), τοσσῆσδ᾽ ὑσμίνης ἐφέποι στόμα καὶ πονέοιτο

(Y 359), etc. 2. Mais le verbe s'applique aussi à diverses activités ménagères : la préparation des repas (exemple: περὶ 8ópra πονέοντο Ὡ 444, cf. p 258, v 281), la traite des brebis par le cyclope Polyphème (1 250, 310, 343: αὐτὰρ ἐπεὶ δὴ σπεῦσε πονησάμενος τὰ à ἔργα), la préparation du vin (ἐποveiro [κιρνὰς αἴθοπα οἶνον x 13-14) ou le simple travail ménager (v 159

κατὰ δώματ᾽... πονέοντο). Il s'agit aussi de täches plus manuelles: le gréement d'un navire (ὅπλα ἕκαστα πονησάμενοι κατὰ νῆα À 9, t. 151), le travail du forgeron (Héphaistos: Σ 380, 413), la fabrication d'une charrue (δοιὰ δὲ θέσθαι ἄροτρα, πονησάμενος κατὰ οἶκον «il faut faire deux charrues, les fabriquant à la maison », Of. 432) ou encore l'enterrement (Y^ 159, 245) et

la conduite d'un attelage (ὁ μὲν πεπόνητο καθ᾽ ἵππους Ο 447). Le verbe désigne de facon plus générale la peine que l'on prend à toute espèce de tâche, par exemple celle de réunir les chefs d'une

armée (K 116, 117). 3. Le seul indice éventuel d'une notion de « souffrance » réside dans

le vers K 70 αὐτοί περ πονεώμεθα, complété par ὧδέ mov ἄμμι [Ζεὺς ἐπὶ γεινομένοισιν ἵει κακότητα βαρεῖαν (vv. 70-71), qui associe le labeur humain aux misères de la destinée.

C. IIévoua« L'emploi du verbe πένομαι est encore plus limité au contexte de préparatif de repas (11 exemples sur les 18 attestations du verbe), à quoi nous joindrons les travaux ménagers en x 348 et de

facon générale les travaux des hommes (βροτήσια ἔργα πένεσθαι) en Op. 773. Il ne figure qu'une fois pour les combats (πένοντο κατὰ στρατόν A 318) et présente, en outre, un sens trés général «s'occuper de»: Ulysse répond aux questions de Dolios: ri σε χρὴ ταῦτα πένεσθαι ; « pourquoi t'occupes-tu de cela ? » (ω 407). Conclusion

Le cas de la famille de πόνος est donc trés net : la notion de « souffrance » qui transparait dans quelques contextes est occa-

stonnelle et peut étre considérée comme un corollaire naturel de

380

FAMILLE DE κῆδος et πόνος

celle de «travail». Rien n'indique donc un quelconque rapport sémantique fonctionnel avec les expressions de la « douleur ». Les seules relations pouvant exister résultent de la nature des choses et non d'un caractère linguistique. C'est au contraire avec les termes κάμνω, κάματος, poyée,

pöyos,... que, dans les poèmes épiques, πόνος constitue une structure sémantique, puisque nous les trouvons dans de mêmes types de contextes, par exemple: A 187 μέτρη, τὴν χαλκῆες κάμον ἄνδρες «une armure qu'ont fabriquée des forgerons», A 168 ἐπεί κε κάμω πολεμίζων « quand j'ai peiné à me battre » (#1), Face au latin /abor que des associations avec diverses expressions caractéristiques de la wirius romaine (exemple: constantia, studium,

industria, etc.) permettent de définir comme un terme de valeur éthique, positive et active (à l'époque pré-chrétienne), D. Lau (53) pose pour πόνος une valeur négative et passive. Cette affirmation n'est

nullement évidente en ce qui concerne les emplois homériques (et hésiodiques) de πόνος : une connotation de dépréciation ou de souffrance n'y apparait de facon assurée que dans des contextes de guerre.

Néanmoins, par la connexion avec l'idée soit de destinée humaine («sort laborieux »), soit d'effort, nous entrevoyons de quelle facon a pu s'établir une liaison entre les deux groupes sémantiques,

« souffrance » et « travail ».

Cette évolution s'est produite à l'époque post-homérique et les textes hippocratiques, notamment, nous en montrent l'aboutissement, à partir de la notion d'«effort ». IIóvos y désigne, en effet, tantôt l'« effort physique » : Exemple: Du régime, II, 2 dei δέ, ὡς ἔοικε, τῶν πόνων διαγινώσκειν τὴν δύναμιν

καὶ τῶν κατὰ φύσιν καὶ τῶν διὰ βίης γινομένων Il importe, ἃ ce qu’il semble, de discerner les vertus des exercices naturels ou violents (trad. Joly).

Du régime des maladies aiguës, XLVIL, 1 καὶ κατὰ τὸ ἄλλο σῶμα, ἣν ἐκ πολλῆς ἡσυχίης ἐξαίφνης ἐς πλείω πόνον ἔλθῃ, πολλῷ πλείω βλάψει Et le corps aussi, dans son ensemble, s’il passe sans transition d’un long repos & un travail excessif, souffrira bien davantage (trad. Joly) (5) Cf. SCHMIDT, Synonymik, t. II, ch. 85, pp. 611 sqq. (ἢ Der Lateinische Begriff Labor, (Munich, 1975), notamment 36 sqq., 46 sqq.

pp.

32-33,

FAMILLE DE κῆδος et πόνος

381

tantôt la « souffrance » du malade, en tant que peine soutenue,

par opposition à la douleur aigué : Ibid., XLIV, 1 διὰ τὸν πόνον καὶ τὴν ὀξύτητα τῆς νούσου ἃ cause de la souffrance et de l'acuité de la maladie.

Ce terme s'inscrit ainsi, après Homère, dans l'usage technique du vocabulaire médical, décrit au cours du chapitre I (cf. pp. 48 sqq.) : exemple : Des maladies, XX XVI, 2 παύονται οἱ πόνοι.

Conclusion

I. La structure du vocabulaire homérique de la douleur Au terme de cette étude et selon le but que nous nous étions fixé, nous pensons avoir mis en évidence la structure qui gère lensemble du vocabulaire homérique de la douleur. Cette structure repose sur quelques relations et oppositions dont nous nous proposons de résumer ici les éléments essentiels.

I. L'opposition πῆμα-ἄλγος Au premier plan de cette structure se situe J'ofposition fondamentale entre πῆμα et les dérivés neutres en -os, le plus typique étant ἄλγος. I.I. La démonstration que nous en avons faite et qui repose essentiellement, du point de vue théorique, sur la définition de

la valeur des formations nominales latines en -men et en -or, tient plutôt de l’accumulation des données que de la force persuasive d'un seul argument isolé. La meilleure confirmation de la valeur

fonctionnelle définie pour πῆμα réside sans nul doute dans les rapports que ce terme entretient avec les autres expressions de

la douleur. Cette opposition reléve en partie de la signification propre du théme («signification étymologique »), mais surtout de /a valeur de la formation nominale qui est d'ailleurs en rapport avec la valeur primitivement «objective» (au sens philosophique du terme) de πῆμα. | Nous retracerons ci-dessous les principales étapes de cette démonstration. 19 Sur le plan strictement

théorique

(«critères exter-

nes »), les observations de Benveniste, Perrot et Quellet essentiel-

384

CONCLUSION

lement (1!) nous fournissent à titre d'hypothése la définition sui-

vante de la valeur de la formation du suffixe i.-e. *-mn-, qui l'oppose directement au suffixe i.-e. *-es/os. Suffixe de « noms d'action » (ou de « noms verbaux ») qui entretient des relations morphologiques certaines avec différents morphémes de conjugaison (exemple: gr. -wev, -wevaı) et particulièrement avec le suffixe de participe parfait i.-e. *-mno-, le suffixe *-mn- présente le procès évoqué par le radical sous son aspect «intransitif et

moyen », c'est-à-dire comme émanant du sujet lui-méme, auquel participe le sujet ou dans lequel il est engagé : le procès se réfère au sujet. Les substantifs latins en -or permettent, au contraire, de définir le morphéme i.-e. *-es/os comme l'indication du procés considéré en l'absence d'une cause extérieure aw procès, toute

espèce

de phénomène

dont

la production

n'est

rapportée

à

aucune cause, qui existe donc en dehors du sujet et qui s'impose à l'étre affecté par le procés, malgré lui. Il y a donc entre les deux formations opposition entre aspect subjectif et aspect objectif du procès, de la méme manière qu'entre les formations en -τύς et en -σις, telles qu'elles ont été définies par

Benveniste. La notion d'aspect subjectif ou objectif est de nature grammaticale. Cette opposition peut étre mise en rapport avec la signification méme des dérivés : ainsi les noms latins en -or désignent un phénoméne atmosphérique, physique, psychique, etc., comme dans algor, amor, fulgor ; parmi les noms en -men, par exemple, agmen désigne la chose en mouvement elle-méme (la troupe, l'armée en marche). De tels critéres ne sont cependant guére utilisables dans le cadre

d'une

méme

sphère

sémantique ; ce qui, par contre,

est

trés révélateur, ce sont, selon la méthode illustrée par Benveniste,

les constructions des dérivés. Les noms en *-m#-, d'aspect subjectif, sont naturellement le plus souvent sujets ; au contraire, les

noms

en

*-es/os,

d'aspect

objectif,

verbes «factifs» ou construits aux l'instrumental-locatif), ce que nous dérivés latins en -or.

sont

compléments

de

cas obliques (exemple: à montrent notamment les

(ἢ BENVENISTE, B.S.L., t. XXXIV (1933), pp. 5-21; Ip., Origines; In., Noms d'agent; 1. PERROT, Les dérivés latins en -men; H. QUELLET, Les dérivés latins en -or. :

CONCLUSION

385

D'un point de vue strictement théorique et, a priori, les données comparatives dela morphologie nous permettent donc de supposer pour les dérivés en grecs -μα, et particuliérement pour πῆμα, une valeur « moyenne-intransitive », c'est-à-dire subjective, et pour les neutres en -os une valeur objective. Il nous faut cependant souligner la difficulté de définir la

catégorie des dérivés en -ua, comme

en témoignent d'ailleurs

les nombreuses tentatives qui ont été faites jusqu'à présent : ceci résulte de l'évolution qui s'est produite à l'époque classique et que l'on remarque dés avant les po&mes homériques, ces substantifs ayant finalement servi à indiquer le réswitat de l'action, dans le vocabulaire philosophique notamment (exemple : δίδαγμαSidafıs). Une évolution semblable s'observe d'ailleurs dans les dérivés latins en -men (sens passif ou résultatif). 29 À partir de ces données théoriques, il nous appartenait de vérifier, dans le cas particulier de πῆμα, cette valeur d'aspect subjectif (critéres internes). C'est ici surtout que notre démonstration repose sur l'accumulation d'arguments. Une construction tout à fait particulière et exclusive de πῆμα, par rapport à l'ensemble du vocabulaire homérique de la douleur, est celle d'apposition ou d'attribut du sujet ou du complément, emploi dans lequel, à quelques rares exceptions prés, πῆμα est toujours identifié à un sujet personnel et dans lequel il revêt la signification «objective » (au sens philosophique du terme, ou «neutre», «non chargée émotionnellement »), « fléau, calamité » ou «sujet, cause de douleur ».

malheur,

Nous devons ouvrir ici une parenthése de nature terminologique.

En effet, à cóté de la valeur grammaticalement « subjective » définie pour les dérivés en *-m#- et « objective » pour les dérivés en *-es/os, nous avons établi une distinction sémantique entre les neutres en -os

désignant un phénomène physique ou psychique (« sensation, sentiment ou émotion»; valeur «subjective » au sens philosophique du terme) et πῆμα, originellement de contenu « neutre » (non chargé émotivement; valeur «objective» au sens philosophique du terme; cf.

pp. 91 sqq. et 139). Faute d'un autre choix de vocabulaire dans la langue française, nous avons donc dû utiliser les mots « objectif » et

« subjectif » dans deux acceptions différentes, tantót grammaticale ou morphologique (exemple : πῆμα « subjectif » — rection « objective » des neutres en -os), tantót philosophique (exemple: dAyos de contenu « subjectif »), ces deux emplois représentant deux niveaux différents:

d'une part, celui de la fonction grammaticale ou de l'aspect marqué par

386

CONCLUSION

le suffixe nominal, d'autre part, celui de la signification propre au radical du terme (signification « étymologique »).

Dans cette construction d’attribut ou d'apposition, πῆμα constitue en outre le prédicat de l'énoncé — ce qui s'accorde parfaitement avec l'aspect «subjectif » du procés —, la combi-

naison du sujet personnel et de l'apposition ou de l'attribut πῆμα pouvant étre substituée à un énoncé du type «sujet + verbe » : le sujet participe à la notion exprimée par πῆμα. Le second argument est l'absence totale de ce terme aux cas obliques (si ce n'est l'expression «vAivdero πήματος ἀρχή 0 81 et un datif πήματι chez Hésiode, Op. 691). La valeur morphologique «subjective» semble s'accorder, en outre, avec la signification primitivement «objective» (au sens philosophique du terme) ; en effet, la notion « fléau, malheur, cause ou sujet de douleur», dans les emplois « prédicatifs » du substantif, s'oppose au contenu « subjectif » (au sens philosophique du terme) de ἄλγος, ἄχος, πένθος, etc. qui expriment la souffrance en tant que phénomène psychique ou physique extérieur à l'individu et qui s'en fait la proie. Nous remarquons à ce propos qu'à l'opposé de tous les autres termes de la douleur, πῆμα ne reçoit jamais d'indication du siège du sentiment. De plus, πῆμα figure souvent comme complément de verbes marquant une perception de l'esprit, une activité intellectuelle et non une réaction émotive. D'une facon générale, les contextes de πῆμα décrivent davantage l’action du point de vue du sujet que l'état ou la réaction des victimes du πῆμα. Selon l'évolution générale des dérivés en -ua qui ont finalement servi à marquer le résultat de l'action, on observe, dans le cas

particulier de πῆμα, un certain nombre d'emplois, caractéristiques de la catégorie des neutres en -os, comme compléments de verbes « factifs » (τίθημι, τεύχω, πάσχω, etc.). Dans ces constructions, oü il figure le plus souvent au pluriel, le substantif prend la signification « souffrance » (signification « subjective » au sens philosophique du terme), cela notamment dans le syntagme πήματα πάσχω qui l'identifie à ἄλγεα πάσχω. Cette acception de πῆμα semble cependant secondaire et πῆμα joue vraisemblablement, dans cet emploi formulaire, le rôle de substitut métrique de ἄλγεα, l'initiale consonantique de πῆμα évitant l'hiatus avec la voyelle précédente. Il y a eu absorption de πῆμα dans l'orbite sémantique de πάσχω.

CONCLUSION

387

Tels sont les principaux éléments qui nous ont permis de définir πῆμα, dans son acception fondamentale, comme la désignation d'une chose désagréable ou nuisible, en tant qu'origine, agent ow porteur du procès, et non comme produit d'un procès, comme phénoméne extérieur au sujet.

Cette valeur («fléau, malheur, cause ou sujet de douleur ») s'accorde d'ailleurs avec la signification des différents dérivés de πῆμα : exemple : ἀπήμων «qui ne fait pas de mal» ou «qui ne subit pas de mal», πημαίνω «faire du tort à, léser, endommager ».

1.2. Le substantif cua

constitue donc, face aux dérivés neu-

tres en -os exprimant la «douleur», une catégorie distincte et opposée fonctionnellement.

nettement

D'un point de vue purement théorique et selon la définition donnée par Perrot pour le latin, on peut donc s'attendre à ce que les dérivés en -os désignent un phénomène extérieur au sujet, cette valeur apparaissant particuliérement dans les constructions comme compléments de verbes « factifs» ou dans les constructions aux cas obliques. Or c'est assurément ἄλγος qui, parmi les neutres en -os de la sphère sémantique étudiée, présente les critères les plus nombreux et les plus nets d'opposition par rapport à πῆμα. Par là, ces deux

termes présentent la plus forte différenciation dans l'ensemble de la structure du vocabulaire épique de la « douleur », et cela malgré les emplois de πῆμα, dans son acception secondaire, comme synonyme d’äAyos. En tant que dérivé morphologiquement «objectif» en -os, ἄλγος oftre l'échantillon le plus complet de constructions caractéristiques, comme complément de verbes «factifs» («infliger », « donner»), de verbes «subir, supporter» ou encore au datif locatif-instrumental. Les deux premiers emplois sont particuliérement révélateurs de la valeur propre du substantif. En effet, complément de verbes « factifs », ἄλγος se présente comme un phénomène infligé par une puissance extérieure, surnaturelle : il s'agit des dieux dans l'expression formulaire ἄλγεα δίδωμι, de caractére à la fois juridique et religieux. D'autre part, comme complément des verbes « subir, supporter», particulièrement dans l'expression ἄλγεα πάσχω, ἄλγος

désigne la souffrance subie passivement,

malgré ou contre la

388

CONCLUSION

volonté de l'individu, et sert notamment pour diverses épreuves :

la guerre,

les tribulations

en

mer,

les voyages,

mais

encore

l'emprisonnement, le chátiment,...

Par là, @Ayos est aussi l'expression des épreuves de la destinée, de tous les malheurs qui frappent un individu au cours de sa vie. S'inscrivant dans cette perspective, le substantif peut étre l'évocation de souffrances passées qui ont perdu leur âpreté sous l'effet du temps écoulé et qu'on n'a pas déplaisir à se remémorer, parce qu'elles font partie des multiples événements qui sément l'existence humaine. Nous avons pu aussi mettre en évidence le caractére trés archaique de ce substantif, la haute antiquité de ses emplois formulaires, remontant probablement à l'époque « achéenne » de la formation de l'épopée, ainsi que nous le suggère son appartenance dialectale au cypriote. Les nombreux dérivés d’äAyos reproduisent la valeur fondamentale reconnue pour ce substantif. Ainsi les adjectifs « douloureux » (ἀργαλέος, áAeyewós, θυμαλγής et ἀλγινόεις) s'inscrivent dans quelques contextes typiques de l'expression ἄλγος (exemple: voyages, destinée, etc.); plus particuliérement, ἀργαλέος et dAeyewós, dans leur acception « difficile » (avec infinitif complément), par la désignation de ce qui dépasse la mesure humaine, s'accordent avec la notion de « souffrance infligée par une puissance supérieure » contenue dans le substantif. La présentation adoptée, pour des raisons de clarté, dans cet exposé, ne doit pas laisser l'illusion que nous avons procédé par déduction à partir des données (supposées) de l'indo-européen, pour les vérifier dans le vocabulaire épique. En vérité, nous nous sommes trouvée devant un ensemble complexe de faits à interpréter et auxquels certaines théories morphologiques nous ont semblé pouvoir fournir l'explication la plus plausible. C'est des données du vocabulaire épique de la douleur qu'est née notre intuition, et ensuite notre conviction, d'une

intervention des valeurs morphologiques.

Tels sont donc les éléments sur lesquels reposent les rapports fondamentaux d'opposition entre πῆμα et les dérivés neutres en τος, tout particulièrement entre πῆμα et ἄλγος ; il y a, en effet, entre ces deux termes une façon différente d'envisager la douleur, se traduisant par des critéres strictement linguistiques (morphologiques) et qui nous permet d'appliquer, à l'intérieur de la classe

lexicale

de

la

«douleur»,

l'épreuve

de

la

«commu-

CONCLUSION tation » (3, mettant ensemble :

en

évidence

l'élément

389 structural

de cet

notion de « douleur »

représentation « subjective »

(agent du procés) πῆμα

représentation « objective »

(procés extérieur au sujet) ἄλγος (ἄχος, πένθος, κῆδος)

Nous remarquons encore que le rapport fonctionnel établi de la sorte entre la signification de πῆμα et celle d’@Ayos n'est pas évidente a priori. En effet, les termes par lesquels nous traduisons, en français, l’acception première de πῆμα, «calamité », « fléau », « malheur », ne sont pas nécessairement liés à la notion

de « souffrance », d'un point de vue strictement linguistique (3). Les données du vocabulaire épique nous montrent, par contre, que les deux termes s'intégrent dans une structure sémantique fonctionnelle. Outre l'importance capitale que revêt cette première opposi-

tion dans la description de la structure du vocabulaire homérique de la douleur, il nous faut souligner son intérét d'un point de vue plus général et méthodologique dans l'étude des valeurs suffixaLes (*). En effet, pour une formation nominale, comme les neutres

en -pa, qui a connu une anciens témoignages, seuls originelle de ce suffixe, ne couples oppositionnels (du

profonde évolution et dont les plus susceptibles de nous rendre la valeur présentent pour ainsi dire jamais de type lat. agmen-actio ou gr. ἀκοντιστύς-

ἀκόντισις), il est indispensable de pouvoir confronter chaque terme de la catégorie morphologique étudiée aux termes de catégories différentes, à l'intérieur d'une méme sphàre sémantique, selon la méthode que nous avons suivie dans les chapitres II et III principalement.

(*) Cf. par exemple: L. HJELMSLEV, Reports for the eighth International Congress of Linguists, (Oslo, 1957), pp. 275 sqq. (*) Voir notamment R. HALLIG - W. von WARTBURG, Begriffssystem als Grundlage für die Lexicographie, p. 152; E. CosgRIU, Travaux de Linguistique et de Littérature, t. II, 1, (Strasbourg, 1964), p. 153. (2) Ceci constitue une réponse à l'article de X. MIGNOT, Considérations sur d'étude sémantique des suffixes dans les langues anciennes, Mélanges Chantraine,

ῬΡ. 123-137.

390

CONCLUSION

C'est assurément la seule voie par laquelle on pourrait arriver,

avec une certaine précision, à définir la valeur de la formation nominale en -μα. L'intervention des données morphologiques dans la structuration du vocabulaire confirme, en outre, l'hypothése, détaillée dans notre introduction, selon laquelle une structure lexicale ne forme pas un systéme binaire du type connu en phonologie, par exemple, mais constitue un réseau de relations et d'oppositions multiples. Nous voyons par ailleurs le róle indispensable que joue la Sémantique dans les disciplines les plus diverses de la linguistique, morphologie et syntaxe notamment.

2. L'opposition ὀδύνη-ἄλγος (εἰ ὀδύνη-ἄλγος-ἄχος-πένθος) Une fois établie cette relation, la plus nettement définie, nous devons déterminer le rapport entre ὀδύνη et les autres expressions de la « douleur ». Du point de vue morphologique, ὀδύνη ne présente cependant aucun élément intéressant ; ce mot appartient, en effet, à un type de formation relativement mal défini et isolé, que nous ne pouvons donc confronter aux dérivés en -ua et en -os. Du point de vue strictement sémantique, ὀδύνη se présente par contre comme un terme «marqué», nettement spécialisé. Sa signification se laisse aisément définir comme l'expression d'une douleur aigué et violente, aussi bien dans les contextes physiques que moraux, sans que nous puissions d'ailleurs conclure à une extension du second emploi par rapport au premier, comme on l'a parfois suggéré. Les deux acceptions se maintiennent, en effet, dans la littérature postérieure, soit comme désignation d'une souffrance

morale

trés

vive,

soit

d'un

symptóme

de

maladie

(« douleur localisée et lancinante »). C'est ce dernier emploi qui nous intéresse plus particuliérement, car il nous permet de l'opposer directement à ἄλγος. 'O8svg semble, en effet, appartenir au vocabulaire médical et constitue

avec dAyos un couple oppositionnel déjà nettement perceptible dans les poèmes homériques. En tant que désignation d'une douleur lancinante et localisée, ὀδύνη s'oppose à ἄλγος, expression d'une douleur plus durable, plus généralisée et qui affecte la totalite du corps. Sous cet aspect, ὀδύνη représente donc le terme « marqué » (« intensif ») de la douleur physique et ἄλγος le terme

CONCLUSION

391

«non marqué » (« extensif ») (5), c'est-à-dire qu'dAyos peut recouvrir ὀδύνη comme désignation de symptómes physiques, notam-

ment dans les syntagmes du type ἄλγος τῆς κεφαλῆς, mais non inversement. C'est la méme valeur que nous pouvons également reconnaître pour les termes ὠδίς et ὠδίνω, peut-être apparentés étymologi-

quement à ὀδύνη, et qui désignent les « souffrances de l'enfantement ». | Nous remarquons à ce propos que ce couple oppositionnel se complète,

dans

les textes

hippocratiques,

d’un

autre

élément

désignant la souffrance en tant que « peine soutenue », πόνος. Dans son acception morale, ὀδύνη entre en concurrence non seulement avec ἄλγος, expression générale de la souffrance en tant qu'elle fait partie de la destinée humaine, mais aussi avec ἄχος, expression

d'un bouleversement

émotionnel

et subit, et πένθος,

désignation de la douleur comme sentiment établi.

3. L'opposition äxos-mevdos "Axos douleur

et πένθος sont tous deux l'expression exclusive d'une morale,

particulièrement

dans

les contextes

de

deuil,

mais de nettes différences sémantiques les distinguent cependant. 3.1. IIevdos, qui, dans les poèmes homériques et hésiodiques (et dans la littérature postérieure), se présente comme le terme propre, technique du « deuil », exprime un état d’äme, un senti-

ment établi et plus ou moins durable, néanmoins chargé d'une profonde valeur émotive. Dans quelques contextes plus généraux, πένθος semble signifier «sentiment que l'on éprouve» et étre l'équivalent nominal du syntagme πάσχω τι « j'éprouve quelque chose, il m'arrive quelque chose ». La forte spécialisation de πένθος comme expression du « deuil »

(le verbe πενθέω se situe à la limite de la notion « se lamenter ») explique d'ailleurs la création en grec post-homérique du doublet TáÜos «sentiment, chose éprouvée», aussi bien au physique qu'au moral, cela notamment dans le vocabulaire philosophique. Comme expression du « deuil », πένθος intervient fréquemment dans les passages thrénétiques et est joint aux pratiques d'abais(Ὁ Cf. E. CosEgRIU, Travaux de Linguistique et de Littérature, t. IL, 1, (1964), P. 151.

392

CONCLUSION

sement volontaire que s’inflligent les parents d’un defunt (se salir, se meurtrir, se rouler dans la boue) ; il est ainsi en relation avec l'évocation du noir ou avec l'emploi du verbe καλύπτω. Une autre caractéristique du terme est la fréquence de l'épithéte μέγας et l'emploi du verbe ad£dvo qui semblent présenter le πένθος comme un sentiment susceptible de croitre. 3.2. "Áxos, au contraire, est l'expression d'un choc émotif, de l'éclosion ou d'un bouleversement de sentiments. La complexité des réactions qu'il entraîne (dépit, colère, peur, etc.), le rattache

davantage

au contenu

sémantique

du participe ὀχθήσας, par

exemple, et explique la variété des contextes dans lesquels il apparaît : non seulement le deuil, mais aussi la défaite ou l'outrage, la douleur indignée (colère), la peur (notamment la peur rétrospective aprés un danger) ou le dépit. D'autre part, du fait de son caractère fortement émotionnel, ἄχος est presque toujours étroitement lié à l'événement qui le suscite : une vision (la mort du soldat qui tombe sous les yeux de son camarade ou un trait qui le rate de justesse), une parole (les paroles de triomphe d'un ennemi, dans un type de contexte pour ainsi dire rituel, ou l'annonce de la mort d'un proche). L’äxos est donc un sentiment instantané, irréfléchi, avec ce qu'il comporte de bouillonnement intérieur, d'impulsivité ; le πένθος, au contraire, est un sentiment mûri, durable, déjà bien établi depuis l'événe-

ment qui l'a produit. Outre les critéres strictement sémantiques, déduits de l'analyse des contextes, les constructions nous aident également à déterminer la valeur d'ayos. Le caractère d'instantanéité de ce substantif ressort notamment de la fréquente construction comme sujet du verbe « être » à l'aoriste. D'autre part, la valeur morphologique « objective » d'áyos est marquée par son emploi le plus typique et le plus fréquent : « dyos sujet + étre + datif de la personne concernée », syntagme dans lequel le datif équivaut à l'accusatif d'un verbe « atteindre, s'emparer ». Les dérivés d’äxos reproduisent la valeur émotionnelle du substantif ; seule fait quelquefois défaut la notion d'instantanéité (notamment dans les thémes verbaux de présent). Ainsi le participe ἀχνύμενος, construit avec rep ou en relation avec ἀνάγκῃ, οὐ δύναμαι, marque la résignation mélée de dépit ou limpuissance devant une situation qui dépasse la mesure humaine.

CONCLUSION

393

D’apres les définitions qui ont été données pour ὀδύνη, ἄχος et πένθος, nous concevons donc aisément qu'dAyos, malgré la signification précise qu'il revêt dans les poèmes épiques, se présente plutót, dans les contextes d'affection morale, comme une expression «non marquée» («extensive»), à laquelle le prédestine d'ailleurs la notion de généralité et de sort qu'il implique, par

rapport

aux

termes

«marqués»

(«intensifs »), ὀδύνη, ἄχος et

πένθος.

4. Κῆδος dans ses rapports avec l'expression de la douleur (κῆδος-ἄλγος, κῆδος-πένθος) Deux familles, celles de πόνος et de κῆδος, apparemment expressions de la souffrance, soulévent des problémes de détermination du champ sémantique. Le cas de πόνος est clair : l'acception « souffrance », résultant

d'un développement postérieur des emplois du terme, n’apparait que de facon tout à fait occasionnelle dans les po&mes homériques, à cóté de la signification propre : « travail accompli avec effort ». Ilóvos ne peut donc étre intégré dans la structure lexicale étudiée ; il illustre cependant de quelle facon a pu s'établir le lien sémantique entre la notion de « travail » et celle de « souffrance » dans la littérature post-homérique. La famille de κῆδος est plus ambigué. Nous devons distinguer ici les emplois du substantif, oà la notion de « souci » est exceptionnelle, des dérivés κήδω, -ομαι, ἀκηδής, etc., olı cette notion est, par contre, centrale, sans que nous puissions cependant décider, ni à partir des données étymologiques ni de l'analyse sémantique,

dans quel sens s'est effectuée « souffrance » et celle « souci ».

l'évolution

entre

l'acception

La notion de « préoccupation, souci, inquiétude » n'apparait, en effet, de facon nette, que dans quelques rares contextes épiques de κῆδος, celle de «souffrance» y est au contraire fondamentale. Nous avons ainsi observé d'étroites relations qui unissent κῆδος et ἄλγος comme expression générale de la souffrance : identité de contextes (exemple:les épreuves d'Ulysse) ou de constructions (comme complément de verbes « subir, supporter » notamment) et méme quelques cas de quasi-synonymie (exemple : X 429-431). Par contre, ce qui distingue κῆδος d’aAyos est l'aspect intellectuel sous lequel il est perçu (dans les constructions comme

394

CONCLUSION

complément

de verbes « dire », « interroger », « entendre », etc.),

ainsi que la projection dans le futur : κῆδος semble ainsi désigner tous les tourments de l'àme, toute espèce d'épreuve morale malheureuse qui alimente nos méditations et que l'on est porté

à raconter, établissant par là la relation avec la notion de « souci ». Secondairement, κῆδος entretient, dans les contextes de deuil,

des rapports avec πένθος, le critère d'opposition fonctionnelle étant alors encore l'élément intellectuel dans l'expression du κῆδος. L'acception « honneurs rendus aux défunts » n'est cependant qu'un développement postérieur des emplois du terme. On ne peut donc associer κῆδος à la sphére sémantique de la douleur qu'à condition d'en dissocier les différents dérivés. L'étude de cette famille montre cependant, de façon concrète,

comment

s'établissent les relations entre champs sémantiques

différents au niveau des mots ?solés et non des ensembles lexicaux, à la fois par la polysémie (exemple :la valeur « souci » de

κῆδος à côté de celle, principale, de « souffrance ») et par la dérivation (κῆδος appartenant au champ sémantique de la « douleur »,

mais les dérivés κήδομαι, ἀκηδέω, ἀκηδής, λαθικηδής, etc. à celui de « souci »). 5. Tableau général Nous

pourrions

donc

résumer

dans

le schéma

suivant

les

principales oppositions fonctionnelles mises en évidence à l'intérieur du vocabulaire homérique de la douleur :

ὀδύνη Π πῆμα || ἄλγος

Ἂς

m

ἄχος | rédos

oe

P

XX L.Légende:

traits continus: opposition fonctionnelle principale traits pointillés : opposition fonctionnelle secondaire

|

CONCLUSION

395

Nous avons négligé, dans ce tableau et dans les conclusions, quelques oppositions moins importantes (par exemple : κηδόμενός περ-ἀχνύμενός περ). Il apparait néanmoins que ce vocabulaire constitue un ensemble d'une grande richesse et d'une remarquable précision. Les cas de synonymie (stricte) que nous avons pu relever au cours de ce travail sont, par ailleurs, assez rares et se situent souvent dans les parties « récentes » de l’œuvre homérique. De plus, la métrique intervient alors généralement pour déterminer le choix des termes. Les oppositions que nous avons ainsi recensées nous ont

permis de mettre en évidence, à côté de la signification commune (« souffrance »), la valeur respective de chacun de ces signifiants, selon la distinction introduite par la méthode structuraliste.

II.

Le contexte social

Au cours de cette étude, nous avons eu maintes fois l'occasion de souligner limportance du contexte social et éthique dans l'expression de la douleur, évoqué par les notions de τιμή et ᾿ἀρετή qui y occupent une place essentielle. Ces deux notions se rapportent, en effet, directement à la situation

matérielle, à la sécurité et à la survie de l'homme dans une société de rivalités où l'individu n'existe qu'en tant que membre d'un γένος. Elles marquent non seulement les honneurs et l'ensemble des capacités physiques ou morales qui caractérisent la position sociale élevée

d'un chef, mais en premier lieu tous les biens matériels qui assurent à l'individu sa place sur l'échelle sociale. Toute atteinte à la τιμή, toute diminution d’äpern revétent donc aux yeux des héros épiques une gravité dramatique, car il s'agit d'une menace directe à leur propre survie

ou à celle de leur groupe. En tant qu'expression de la douleur, sous son aspect « subjectif », comme agent du procès, πῆμα s'identifie particulierement, dans les contextes sociaux, à la perte de τιμή et entre ainsi en concurrence avec le terme propre, λώβη. Mais la plupart des termes de la douleur morale interviennent dans ces mémes circonstances comme expressions de la réaction émotive : il s'agit notamment de πένθος et ἄχος. Le vocabulaire homérique de la douleur s'adapte donc aisément aux mécanismes sociaux et éthiques de cette civilisation.

396

CONCLUSION

Mais il est évident qu'on ne saurait reconstituer à partir des seuls signifiants l'existence de ce code des valeurs. Les concepts sociaux et éthiques ne peuvent étre reconnus à travers le seul vocabulaire ; ils nous sont enseignés par les textes, par l'histoire ou les données comparatives de la sociologie. Il n'y a aucun rapport nécessaire entre la structure du vocabulaire de la douleur et celle de la société homérique ou de son code des valeurs.

III. Quelques remarques sur l'ensemble du vocabulaire de la douleur 1. L'interpénétration des phénomènes physiques et moraux : De nombreux travaux déjà ont mis en évidence l’absence de cloisonnement rigide, dans la pensée épique, entre activités physiques et mentales. De ce fait, il nous a paru être une grave erreur de méthode d'adopter, comme on l'a fait souvent, une classification du vocabulaire de la douleur basée sur une distinction entre le physique et le moral. Outre que ce critére, relevant de la nature même des choses, est para-linguistique et ne peut rendre compte de la structure linguistique de ce vocabulaire, il présente le danger de dissimuler cette imbrication fondamentale dans la représentation des activités humaines. Pour

plusieurs termes (πῆμα, ἄλγος, ὀδύνη), cette distinction n'intervient en aucune facon dans la détermination de la valeur fonctionnelle. Non seulement l'expression du siége du sentiment est souvent absente des contextes psychiques oü figurent des termes qui admettent indifféremment les deux acceptions (exemple : ὀδύνη en « 242), mais celle-ci peut figurer dans des contextes précis de blessure (exemple : ἄλγος en Σ 395-397), ou encore des désignations exclusives de la douleur morale interviennent concuremment avec l'expression d'une affection physique : il nous suffira de citer les vers E 392-400 où apparaissent successivement les

termes ἄλγος, ὀδύνη (2 fois), «ip ἀχέων et κῆδε θυμόν. 2. Le siège du sentiment : L’expression du siége du sentiment permet, en outre, quelques autres remarques (cf. tableau V). Nous avons observé, en effet,

que l'absence de telles désignations dans les emplois de πῆμα

CONCLUSION

397

s'accorde parfaitement avec l'aspect « subjectif » du terme (désignation de l'agent du procès). D'autres mots admettent une variété d'indications relativement importante ; il s'agit de πένθος, κῆδος et surtout ἄχος, ce qui traduit particuliérement la complexité des émotions et des contextes dans lesquels s'inscrit ce dernier. Mais, en vérité, à part φρήν qui se rapporte le plus nettement à la

vie intellectuelle, les termes θυμός, ἦτορ, κῆρ et κραδίη portent tous la marque de l'émotion et du sentiment et ne permettent guére de fournir un critére de distinction sémantique entre les diverses expressions de la douleur. La limitation d'dAyos dans le θυμός peut étre, par exemple, imputée à la force de l'influence formulaire. 3. La douleur en tant que « force active »: Nous de πῆμα conférée montré

avons eu l'occasion, à propos de la formation nominale (pp. 76 sqq.), de discuter de la notion de « force latente » par Porzig à la catégorie des dérivés en -ua et nous avons qu'il s'agit là, en fait, d'une caractéristique commune à

toutes les expressions de la douleur. En effet, celles-ci sont fré-

quemment

sujets des verbes de mouvement

(ἔρχομαι, ἱκνέομαι,

ἱκάνω, δύω, kvAivöw), de verbes «saisir, s'emparer » (λαμβάνω, αἱρέω, ἔχω), mais aussi καλύπτω, πυκάζω, τύπτω, ἐρέθω, βιάω, etc.

Bien plus, cette remarque s'adresse de facon générale à la plupart des expressions « abstraites » dans l’œuvre homérique (*) ; nous relevons,

en effet, encore, comme

sujets des mémes

verbes, les

termes suivants : .«, αἱρέω:

4 χόλος,

» ἄτη,

rJ ἔρος,

/ λήθη,



΄, μένος,

ἵμερος,

οἶκτος,

πόθος, δέος, θάμβος, τρόμος, τάφος, αἰδώς, σέβας, ὕπνος, κοῖτος,... M

ἔρχομαι:

.

,

a

3

,

,

Ν

4.»

θάνατος, γῆρας, ἀγγελίη, κνέφας, ἔτος, ἠώς, ...

ἱκνέομαι, ἱκάνω : ποθή, ἄδος, σέβας, τάφος, τρόμος, κλέος, κάματος,

μόρος, δύη, γῆρας, Umvos,... ,

λαμβάνω:

^

Ψ

θάνατος, μοῖρα, χόλος, μένος, φόβος, τρόμος, τάφος, ἀμφασίη, ἄτη, κάματος,

εἴς. (5) Voir notamment l'ouvrage de Ponzic, Die Namen für Satrinhalte, ainsi que Ch. MUGLER, Les Origines de la science grecque, pp. 35 sqq; CHANTRAINE, A .C., t. XXII (1953), p. 71.

398

CONCLUSION

IV. La transformation de la structure du vocabulaire

de la douleur La structure sémantique, décrite au cours de la présente étude, s'applique dans une stricte perspective synchronique au stade épique du vocabulaire grec. Malgré le mélange d'éléments dialectaux et chronologiques différents, cette langue peut étre considérée comme un ensemble cohérent en tant que langue littéraire. Une étape ultérieure de cette recherche, mais qui représenterait certainement un travail encore plus important que celui mené jusqu’à présent, consisterait à étudier, dans une perspective diachronique,

l'évolution de la structure envisagée,

selon la

méthode définie la première fois par St. Ullmann et développée depuis par Coseriu (?). Succédant à une première enquête indispensable au niveau purement synchronique, la «sémantique diachronique structurale » ne se contente pas de montrer l'évolution des significations des mots isolés ou leur remplacement,

mais la modification

de la structure des éléments

d'un champ

sémantique donné, c'est-à-dire la transformation de leurs valeurs

oppositionnelles, soit par suppression, soit par addition d'un membre, ou par modification de leurs rapports. Une telle enquéte ne peut donc se faire sur un ou quelques mots isolés, mais seulement à partir d'un ensemble structuré. Un exemple devenu classique de l'application de cette méthode est celui, proposé par S. Ullmann, du lat. coxa « hanche » qui dans presque toutes les langues romanes a fini par signifier « cuisse ». Cette évolution ne se comprend que si l'on replace lat. coxa « hanche » dans son ensemble sémantique: le latin possédait comme expression de la « cuisse » le mot femur (-oris) qui a connu une c