Les jeunes Chinois 9791031200736

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Les jeunes Chinois
 9791031200736

Table of contents :
Couverture
Titre à paraître
Page de titre
Dédicace
Présentation des ateliers
Sommaire
DÉCLARATION D'INTENTION
INTRODUCTION
CHAPITRE I - LA FOLIE URBAINE
Le hukou
Les migrants, ces immigrés de l'intérieur
Le paysan non parvenu
L’anti-Rastignac
Pour des jumelles, en Chine, t'as plus rien !
En lutte contre les discriminations
CHAPITRE II - L’ANGOISSE ENVIRONNEMENTALE
De la prise de conscience à l'action
Un écolo 2.0.
Manger « vert » en pays rouge
Un apôtre du terroir à la chinoise
CHAPITRE III - L’ATELIER DU MONDE EN MUTATION
La fin des Trente Glorieuses à la chinoise
L’étincelle ouvrière
L’homme qui veut faire sauter les banques
CHAPITRE IV - LE MONDE INTELLECTUEL ENTRE EFFERVESCENCE ET HIBERNATION
Hollywood bientôt à la botte de Pékin ?
Festival de film indépendant… dépendant
Écrivain connecté
Le pasteur de l'éducation
Génie à l'état pur
L'incorruptible et brillant étudiant face à la justice chinoise
CHAPITRE V - À L’INTÉRIEUR ET À L’EXTÉRIEUR DES FRONTIÈRES
Un nationalisme multifacettes
Des hutong pékinoises à la France
La facétie comme art de vivre et d'écrire
L'ambitieuse contrariée
CONCLUSION

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Les jeunes Chinois une génération Edgar Dasor

Céline Boyer, artiste photographe, a invité des personnes d’origines différentes à témoigner sur leurs ancêtres, leurs racines. La série de photographies Empreintes (publiée aux éditions Parenthèses en 2013) mêle le tracé cartographique de leurs origines au « portrait » d’une main à chaque fois unique. Emblématique, cette main personnifie la collection « Lignes de vie d’un peuple » centrée sur la vie réelle des gens. En couverture, la main de Sarah-Yang, Chinoise  : Sarah-Yang, 10 ans, témoigne : « Je suis Française d’origine chinoise, mais plus française. Je suis née à Li Bao dans un petit village situé à l’est de la Chine près de Nantong dans la province de Jiangsu. Je n’ai pas de souvenir de mon pays, car je l’ai quitté quand j’avais 19 mois. J’étais trop petite. Mes parents ont fait des photos. Quand je suis arrivée en France, je parlais chinois, j’ai appris le français avec ma famille, à la crèche puis à la maternelle. Je veux apprendre l’espagnol. Je suis lièvre de terre. Je sais que la Chine est un très grand pays avec de très grandes villes, des temples et beaucoup de vélos. Les Chinois sont très nombreux, ils fabriquent beaucoup de choses, des vêtements, des jouets… Ils sont très forts aux Jeux olympiques surtout en gymnastique. » © Céline Boyer/ateliers henry dougier

Xinjiang Gansu

M o n g o l i eIntérieure

MONGOLIE

Liaoning

CORÉE du NORD

Jilin

Mudanjiang

H e i l o n g j i a ng

Xianghe Tianjin H e b ei

Pékin

RUSSIE

AFGHANISTAN

CORÉE du SUD Pingyao Shandong Mer Ningxia Shanxi Ja Q i n g h ai un e J i a n g su H e n an Shaanxi Nankin PAKISTAN Shanghai Anhui Songjiang Hangzhou Sichuan H u b ei Tibet Zhoushan C h o n g q i ng Zhejiang d J i a n g xi NÉPAL er H u n an M BHOUTAN Fujian Guizhou Xiamen TAIWAN INDE Guangdong Kunming Shantou G u a n g xi Canton Y u n n an Foshan Shenzhen Zhuhai VIETNAM BIRMANIE LAOS Île de Hainan Carte réalisée par Alexandre Nicolas (www.le-cartographe.net) THAILANDE

TADJIKISTAN

KIRGHIZSTAN

OUZBÉKISTAN

Province : Q i n g h ai Région autonome : T i b e t

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Les jEUNES CHINOIS LIGNES DE VIE D’UN PEUPLE

Titres déjà parus : Les Suisses, Dominique Dirlewanger Les Napolitains, Marcelle Padovani Les Islandais, Gérard Lemarquis Les Catalans, Henry de Laguérie Les Brésiliens, Marie Naudascher Les Ukrainiens, Sophie Lambroschini Les Roumains, Mirel Bran Les Canadiens francophones, Lysiane Baudu Les Irlandais, Agnès Maillot Les Sud-­Africains, Valérie Hirsch Les Lituaniens, Marielle Vitureau Les Inuits, Anne Pélouas Les Israéliens, Jacques Bendelac et Mati Ben-­Avraham Les Arméniens, Sèda Mavian Les Anglais, Éric Albert Les Allemands, Sébastien Vannier Les Écossais, Étienne Duval

Les Espagnols, Nacima Baron et Sylvia Desazars Les Polonais, Maya Szymanowska Les Norvégiens, Vibeke Knoop Rachline

Titres à paraître : Les Indiens, Arundhati Virmani Les Mongols, Antoine Maire Les Algériens, Thierry Perret Les Mexicains, Frédéric Saliba Les Boliviens, Frédéric Faux Les Amazoniens, Nicolas Bourcier Les Paraguayens, Laurence Graffin Les Belges, Béatrice Vallaeys Les Thaïlandais, Eugénie Mérieau et Arnaud Dubus Les Guadeloupéens, Caroline Bourgine

© 2016. 73, rue de Paris -­92100 Boulogne-­Billancourt Coordination éditoriale : Anna Crine Stratégie et développement : Gaëlle Bidan Correction : David Mac Dougall Réalisation de la maquette : Nord Compo Dépôt légal : février 2016 ISSN : 2427-9137 ISBN : 979‑10‑00‑3‑ Imprimé et broché en France par l’imprimerie Corlet. Tous droits réservés. Aucun élément de cet ouvrage ne peut être reproduit, sous quelque forme que ce soit, sans l’autorisation expresse de l’éditeur et du propriétaire, les ateliers henry dougier.

Les JEUNES CHINOIS LIGNES DE VIE D’UN PEUPLE Edgar Dasor

À Mamoune et Éric

Les ateliers henry dougier, notre philosophie d’action Nous voulons être aujourd’hui – comme hier, en 1975, quand nous avons créé Autrement et ses 30 collections – des passeurs d’idées et d’émotions, des créateurs de concepts et d’« outils » incitant au rêve et à l’action. L’un et l’autre, inséparables ! Notre ambition : raconter avec lucidité, simplicité et tendresse, la beauté et les fureurs du monde. Tout ce qui est susceptible de nous réveiller, de briser la glace en nous, de réenchanter nos vies. Chaque titre de cette collection est également disponible en e-­book. Pour en savoir plus sur les ateliers HD, ses publications, et découvrir nos bonus numériques, retrouvez-­nous sur notre site Internet : www.ateliershenrydougier.com. Suivez nos auteurs et soyez informé de nos prochaines rencontres sur notre page Facebook.

SOMMAIRE p. 8 π

Déclaration d’intention et introduction

Chapitre I La folie urbaine

p. 12 π

Le hukou

p. 14 π

Les migrants, ces immigrés de l’intérieur Interview de Ren Xuefei, professeure d’urbanisme à la Michigan State University et auteure de Urban China (Polity Press, Cambridge, 2013).

p. 20 π

Le paysan non parvenu Rencontre avec Yang Haiqing, campagnard de 27 ans et avec 200 000 yuans de dettes pour son enfant sourd.

p. 27 π

L’anti-­Rastignac De la rurale Mongolie-­Intérieure aux bas-­fonds de Pékin, la chaotique ascension sociale de Feng Dawei, 24 ans, jeune diplômé d’université.

p. 32 π

Pour des jumelles, en Chine, t’as plus rien ! Rencontre avec Li Qin, 30 ans, et Xu Renfei, 37 ans, parents de jumelles dans le pays de l’enfant unique.

p. 37 π

En lutte contre les discriminations Rencontre avec Jiang Yaping, jeune diplômée de droit de 24 ans qui a fait plier le Léviathan chinois.





Chapitre II L’angoisse environnementale

p. 44 π

De la prise de conscience à l’action Interview de Joy Yueyue Zhang, professeure de sciences politiques et de sociologie à l’université de Kent et coauteure de Green Politics in China (Pluto Press, 2013).

p. 48 π

Un écolo 2.0. Rencontre avec Liu Chunlei, 38 ans, ancien ingénieur et créateur de l’application L’Atlas vert, qui révèle au grand jour l’état de l’environnement.



p. 53 π

Manger « vert » en pays rouge Rencontre avec Chang Tianle, 30 ans, qui appelle à la solidarité entre agriculteurs et consommateurs.



p. 57 π

Un apôtre du terroir à la chinoise Rencontre avec Liu Yang, fromager pékinois de 39 ans prônant le développement modéré et symbole de l’anti-­ malbouffe dans un pays frappé par des scandales alimentaires.



Chapitre III L’atelier du monde en mutation

p. 64 π

La fin des Trente Glorieuses à la chinoise Interview de Xu Bei, économiste à la banque d’investissement Natixis et professeure à Sciences Po Paris.



p. 69 π

L’étincelle ouvrière Rencontre avec Miss Li, gréviste de 24 ans qui a réussi à faire plier Honda.



p. 76 π

L’homme qui veut faire sauter les banques Rencontre avec Cao Zhiping, un entrepreneur de 32 ans qui cherche à faire rimer e-­finance avec confiance.



Chapitre IV Le monde intellectuel entre effervescence et hibernation

p. 84 π

Hollywood bientôt à la botte de Pékin ? Interview de Ying Zhu, professeure au College of Staten Island et auteure de TV China (Indiana University Press, 2009).

p. 90 π

Festival de film indépendant… dépendant Rencontre avec Shan Zuolong, 27 ans, programmateur du Festival asiatique du film.





p. 95 π

Écrivain connecté Rencontre avec Yuan Zi, jeune écrivain de 25 ans qui tisse son réseau littéraire sur la Toile.

p. 100 π

Le pasteur de l’éducation Rencontre avec Su Xiao, 30 ans, prêt à réaliser son rêve : créer une école solidaire, attentive et dédiée aux plus démunis.

p. 106 π

Génie à l’état pur Rencontre avec Hou Yifan, 21 ans et déjà trois fois championne du monde aux échecs.

p. 111 π

L’incorruptible et brillant étudiant face à la justice chinoise Rencontre avec Zhou Yi, 24 ans.





Chapitre V À l’intérieur et à l’extérieur des frontières

p. 120 π



Un nationalisme multifacettes Interview Zhao Suisheng, professeur à l’université de Denver, directeur de publication de l’ouvrage Construction of Chinese Nationalism in the Early 21st Century (Routledge, 2014).

p. 127 π Des hutong pékinoises à la France



Rencontre avec Li Jia, étudiante de 24 ans, expropriée du logement de son enfance et prête à quitter sa Chine natale, pays qu’elle ne connaît déjà plus.

p. 132 π

La facétie comme art de vivre et d’écrire Rencontre avec Zhu Yi, 30 ans, auteure de théâtre installée à New York depuis 2008.

p. 137 π

L’ambitieuse contrariée Rencontre avec Liu Fei, jeune femme de 30 ans, « tortue de mer » revenue de France.





p. 143 π Conclusion

DÉCLARATION D’INTENTION

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Au terme de sept ans passés en Chine à en étudier la langue, à voyager, gravir des montagnes, manger (que serait la Chine sans sa cuisine ?), s’étonner, lire, écrire et servir de correspondant pour des publications françaises, que retenir ? Que les plus obscures traditions continueront sûrement de coexister avec une très incertaine fuite en avant. Que l’avenir du pays est aussi indécis qu’a été invraisemblable, et pour tout dire romanesque, son histoire contemporaine. Bref, que notre connaissance de la Chine s’est finalement avérée chaque jour, irrémédiablement et de plus en plus… réduite. Une chose dont nous sommes sûr cependant  : du grand bouleversement de ces trente dernières années, l’État, moribond au sortir du maoïsme, est sorti le grand vainqueur. En 1989, sur la place Tiananmen, la jeunesse étudiante avait failli le renverser. Aujourd’hui, troquant des acquis sociaux en échange de sa docilité, elle est largement cooptée par le régime. L’Internet aurait pu – et a effectivement – agréger les doléances individuelles. Mais maintenant il permet surtout au pouvoir politique une surveillance ubiquitaire. Aux abois il y a trente ans, l’économie chinoise est certes devenue la première au monde en 2014, son PIB dépassant celui des États-­Unis, mais les fruits de cette croissance débridée, le peuple n’en a reçu qu’une part congrue, Pékin préférant investir pour le bien de son industrie lourde et non directement pour celui de ses administrés. « Administrés », c’est bien le terme. Les Chinois sont considérés comme des hommes sans qualité, incapables de décider de manière avisée de leur propre futur. La jeunesse, celle qui innerve l’ensemble de notre ouvrage, n’est plus frondeuse, se lamente-­t‑on. Elle ne tente nullement, il est vrai, de déstabiliser le pouvoir, comme l’ont fait ses aînés, devenus martyrs, lors du Printemps de Pékin en 1989. Par réalisme, résignation ou indifférence ? À l’issue du livre, le lecteur pourra en juger. Une chose

est sûre  : comme le prouvent les dix-sept jeunes dont on fait ici le portrait, la jeunesse fourmille d’idées pour rénover le pays. Prenons d’ailleurs date dès maintenant : ce recueil en appelle un deuxième. Nous prévoyons en effet de rencontrer de nouveau, dans vingt ans, nos dix-sept figures et de décrire ces rides, ces joies et ces peines qui, entre-­temps, auront assurément tracé leur sillon. Bref, de faire honneur à toute l’épaisseur de nos vies ordinaires. À quels fruits auront donné naissance les germes pleins de promesses décrites dans les prochaines pages ? L’avenir de la Chine commence maintenant.

INTRODUCTION Devant cet intimidant peuple que constitue ce 1,3 milliard de Chinois, il est vite apparu absurde, en si peu de pages, de vouloir, pour reprendre le mot de Balzac, « concurrencer l’état civil ». Aussi avons-­nous préféré fixer notre focale sur la jeunesse, pourvue déjà d’une grande diversité. La folie urbaine, d’abord. « Un énorme exode rural est à l’œuvre », rappelle la chercheuse Ren Xuefei. Mais en Chine, c’est toujours en vertu du droit du sang que vous êtes urbain. Ce principe, Yang Haiqing, père d’un enfant sourd, l’éprouve chaque jour. Venu de sa province du Henan il y a dix ans, il a participé à l’émergence de Pékin en tant que ville-­monde, sans que son fils, handicapé, ne puisse bénéficier des mêmes prestations que ses compatriotes pékinois. Même l’obtention d’un diplôme universitaire se révèle inefficace. Feng Dawei, l’anti-­Rastignac, ou Jiang Yaping, en lutte contre les discriminations, en ont fait l’expérience. Guère étonnant donc si l’on observe, avec l’exemple de Li Qin, mère de jumelles, un mouvement de retour vers des villes plus petites, plus accueillantes. De conserve, gratte-­ciel et angoisse environnementale s’élèvent. Face à la crise

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écologique à l’œuvre, Joy Yueyue Zhang, professeure de sciences politiques et de sociologie, affirme que les autorités centrales manquent cruellement de leviers. Alors, les jeunes prennent les armes. Témoins, Liu Chunlei, concepteur d’une appli écolo, ou Chang Tianle et Liu Yang, qui œuvrent tous deux dans la promotion du manger bio. Mais le développement à la chinoise, formidable, a été aussi destructeur pour l’environnement. Les limites de ce développement sont donc environnementales, mais aussi économiques et sociales, comme le rappelle la chercheuse Xu Bei. De fait, dans cet atelier du monde en pleine mutation, les grèves se multiplient, à l’instigation, notamment, de la jeune Miss Li. Du côté des entrepreneurs, tel Cao Zhiping, on essaye d’aider ces PME snobées par les banques publiques qui tendent à financer uniquement les entreprises d’État, pourtant sclérosées. Enfin, Ying Zhu évoquera le rôle stratégique que le régime entend faire jouer au cinéma. Mais pas sûr que ce soft power voulu par le régime puisse émerger vraiment. Pour l’heure, étudiant aspirant à être haut fonctionnaire (Zhou Yi), écrivain (Yuan Zi qui publie sur Internet), organisateur de festivals de cinéma (Shan Zuolong), championne d’échecs (Hou Yifan)… tous sont les artisans d’une autre Chine. Une autre Chine, ici ou ailleurs. Nous conclurons ainsi par la relation ambiguë que les jeunes Chinois entretiennent avec leur pays, au travers de trois portraits de jeunes femmes : une sur le point de partir en France (Li Jia), une installée à New York (Zhu Yi) et une revenue de France (Liu Fei). Les Chinois sont plus divers que ne le voudraient leurs gouvernants, trop prompts à décrire leur pays comme une « grande famille ». Nos commentateurs à nous tendent, pour leur part, à prendre la partie pour le tout, l’État pour la société. C’est méconnaître ce pays où, hélas, comme le note Zhu Yi, dramaturge dont nous faisons le portrait, « une poignée d’individus parlent au nom du peuple ». Connaître un peu de ce peuple trop délaissé… voici notre invitation lancée !  π

CHAPITRE I

A FOLIE URBAINE

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Les jEUNES CHINOIS

E HUKOU Crucial pour comprendre la société chi­ noise, le hukou est un système d’enregistrement de la population qui distingue citadins et ruraux, au détriment de ces derniers, lesquels ont de fait accès à des prestations sociales moins généreuses. Arrivés au pouvoir en 1949, les communistes trouvent un État en faillite, démantelé par les seigneurs de la guerre des années 1920 et 1930, l’invasion du Japon et la guerre civile entre nationalistes et communistes. Pour affermir leur contrôle, ces derniers remettent au goût du jour le hukou qui, dans une forme simplifiée, remonte au xe siècle, en le complétant par un système inspiré du passeport intérieur russe. Selon l’universitaire Chloé Froissart, auteure du livre La Chine et ses migrants (Presse universitaires de Rennes, 2013), il s’agit là d’une « discrimination institutionnelle », qui fait des ruraux « des étrangers dans leur propre pays ». Cette discrimination touche aussi les urbains entre eux, puisqu’un citadin de province ne bénéficiera pas, à la capitale, des mêmes droits qu’un Pékinois de souche.

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L’objectif officiel de ce système, conçu comme un véritable passeport intérieur, était de freiner l’exode rural. Le hukou a ainsi, jusqu’à la fin des années 1970, freiné directement le déplacement de la main-­d’œuvre rurale vers les villes, mais également, pour ceux montés dans les villes, empêché leur ascension sociale et ce, sur plusieurs générations, puisque le hukou s’hérite, à l’instar des privilèges de la France d’Ancien Régime ou de la nationalité dans un pays régi par le droit du sang.

LA FOLIE URBAINE

« Assignant les individus à une résidence et à une place dans les systèmes de production », résume Chloé Froissart, « [le ­hukou] permettait en particulier de contraindre les paysans à dégager les surplus pour financer l’industrialisation des villes. » Paradoxalement, la libéralisation économique des années 1980 ne s’est guère accompagnée d’une profonde remise en cause du hukou, ciment d’un maoïsme devenu pourtant archaïque. Ainsi, depuis trente ans, la main-­d’œuvre rurale a beau être libre de travailler dans les villes et de contribuer à leur croissance, les prestations auxquelles elle est éligible demeurent quasi inexistantes. De cette contradiction a émergé une nouvelle catégorie sociale  : les mingong, littéralement paysans-­ouvriers aussi appelés ouvriers-­migrants, sont les ruraux qui travaillent désormais en ville. Ils seraient aujourd’hui quelque 245 millions. Pour Chloé Froissart, ce terme d’ouvrier-migrant « met en évidence la désolidarisation du statut et de la profession : les migrants restent des paysans de statut quand bien même ils vivent et travaillent en ville depuis plusieurs années ». Avec 200 millions de nouveaux urbains d’ici 2020, les limites du hukou sont criantes. La situation actuelle n’est déjà plus tenable, et les personnes rencontrées dans le cadre de cet ouvrage en sont les témoins. Un changement des mentalités est à l’œuvre. Souvent nés dans les villes, les enfants de mingong acceptent moins facilement les discriminations que leurs parents. La nécessité d’une réforme profonde du hukou n’est pas seulement sociale et humaine, elle est aussi économique. Experts et politiques s’accordent tous sur le besoin de changer de modèle de développement via la stimulation de la consommation intérieure, y compris celle des ruraux, dont le pouvoir d’achat est

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amputé par le système actuel. En effet, ces derniers, y compris ceux montés dans les villes, épargnent 50 % de leurs revenus, contre « seulement » 30 % du revenu des urbains : leur couverture sociale se limite aux comtés dont ils sont originaires. Par ailleurs, les inégalités se creusent, même si les statistiques sont lacunaires. Ainsi, l’augmentation des revenus est beaucoup plus forte chez les urbains que chez les ruraux. Selon la Banque mondiale, entre 2002 et 2007, l’écart entre les revenus des 10 % les plus pauvres et ceux des 10 % les plus riches est passé de 1/19 à 1/25. Selon une étude de l’université de Pékin, parue en 2013, les 5 % les plus riches concentrent 23 % des revenus, alors que les 5 % les moins riches représentent à peine 0,1 %. Enfin, en 2011, à peine 0,7 % des migrants avaient acheté un appartement dans la ville où ils travaillaient, contre 60 à 80 % pour les résidents urbains permanents, c’est-­à-­dire ceux de sang… Acculé, le gouvernement chinois ne cesse d’annoncer un assouplissement du système, ce qui permettrait aux ruraux d’obtenir le fameux sésame urbain après plusieurs années de travail en ville. Une réforme explosive, tant la classe moyenne urbaine, grande récipiendaire des dépenses publiques, entend sauvegarder son pré carré…  π

ES MIGRANTS, CES IMMIGRÉS DE L’INTÉRIEUR Interview de Ren Xuefei, professeure d’urbanisme à la Michigan State University et auteure de Urban China. Le travail de cette jeune chercheuse porte sur le développement urbain et sa gouvernance, dans une perspective comparatiste, notamment entre l’Inde, le

L

LA FOLIE URBAINE

Brésil et la Chine. Outre Urban China, elle est déjà l’auteure de Building Globalization : Transnational Architecture Production in Urban China (Bâtir la mondialisation : la production architecturale transnationale dans la Chine urbaine).

Le hukou semble crucial pour qui veut comprendre l’urbanisation chinoise. Pourriez-­vous nous expliquer son origine et son but initial ? Le système du hukou remonte à la dynastie des Song il y a plus de mille ans, mais il a été réactualisé en 1958 pour différencier la population rurale de celle des villes. Le but, non avoué, était de réduire la pression pesant sur le gouvernement en matière de prestations sociales, puisque seuls les résidents urbains pouvaient jouir d’un logement, de l’école ou des soins médicaux, tous quasi gratuits. En même temps, ce système, qui interdisait pour ainsi dire le travail des ruraux en ville, visait à freiner l’exode vers les villes, dont les ressources étaient faibles en comparaison de leurs besoins. Catégoriser la moitié de la population comme « rurale » était un moyen, pour le gouvernement central, d’alléger son fardeau. C’est dire si le caractère des méthodes de recensement est éminemment politique. Mais depuis, le hukou a évolué de façon considérable. À partir de 1983, les ruraux ont été ainsi autorisés à quitter leurs villages à des fins professionnelles. Aujourd’hui, dans des villes comme Shenzhen, les Chinois, à condition qu’ils acquièrent un appartement ou investissent localement, peuvent obtenir le hukou de ladite ville. Cela s’apparente à une « immigration économique ». En trente ans, le taux d’urbanisation de la Chine est passé de 20 à 50 %. L’afflux de la population rurale dans les villes constitue assurément un défi pour les autorités.

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Les chiffres des différents recensements devraient être considérés avec une extrême prudence, puisque, selon les époques, les critères retenus pour définir la population urbaine ont beaucoup varié. Mais nul doute, évidemment, que la Chine s’est urbanisée à un rythme effréné. Quatre cents nouvelles villes ont vu le jour depuis 1978. Selon le recensement de 2010, 129 villes comptent plus d’un million d’habitants. Aujourd’hui, plus de la moitié des Chinois sont désormais urbains. Par ailleurs, la Chine compte à l’heure actuelle 245 millions d’ouvriers-­migrants, la grande majorité allant des campagnes vers les villes. L’intégration de ces migrants constitue par conséquent un énorme défi. Bien que travaillant et vivant dans les villes, ils ne bénéficient aucunement des mêmes prestations que leurs compatriotes urbains. Cette différence est spécialement ressentie comme une injustice chez les migrants de « deuxième génération ». Ces derniers sont nés dans les villes et ne connaissent rien de la campagne à laquelle, pourtant, administrativement au moins, ils appartiennent encore.

Dans les années 1980, les réformes économiques concernaient essentiellement les campagnes. En revanche, depuis les années 1990, ce sont, semble-­t‑il, les villes qui sont favorisées. Pourriez-­vous expliquer ce changement ? La situation privilégiée des villes ne date pas des années 1990. À partir des années 1950, les campagnes ont été exploitées en vue de soutenir les différents projets d’industrialisation et de modernisation des villes notamment, tandis que les urbains ont pu jouir de prestations sociales plus généreuses, grâce aux « unités de travail » où ils travaillaient. Les habitants des villes ont été ainsi beaucoup mieux protégés des catastrophes du maoïsme, comme le Grand Bond en avant, qui a fait environ 15 millions de morts…

LA FOLIE URBAINE

Dans les années 1980, le gouvernement chinois a inauguré, en zones rurales, les « entreprises cantonales et villageoises », entreprises publiques officiant sous la houlette des gouvernements locaux qui visaient à absorber le surplus de la main-­ d’œuvre rurale ainsi qu’à industrialiser les zones rurales. Mais la plupart de ces structures se sont révélées être des échecs. Dans les années 1990, les investissements ont été concentrés dans les villes, particulièrement dans les secteurs de l’immobilier et des infrastructures. Ainsi, vingt ans durant, la ville de Shanghai a connu une spectaculaire modernisation, avec, entre autres, l’inauguration du nouveau district financier de Pudong en 1992. Mais en fin de compte, la formidable croissance du PIB de cette ville a relativement peu profité aux travailleurs, dont l’augmentation du salaire a été plus lente. Ce décalage s’est par la suite aggravé  : durant les années 2000, la croissance de la ville a été de deux chiffres, tandis que les revenus de la frange la plus pauvre de la population de Shanghai ont pour leur part décru. Par ailleurs, à partir de la fin des années 1980, le gouvernement central a promu quatre villes côtières (Shenzhen, Zhuhai, Shantou et Xiamen) au rang de « zones économiques spéciales », bénéficiant ainsi de régimes fiscaux avantageux susceptibles d’attirer les capitaux étrangers… En résumé, le boom économique de la Chine depuis les années 1990 est avant tout urbain.

À vous entendre, dans le cas de Shanghai, il y aurait une relation entre urbanisation et augmentation des ­inégalités. Il est difficile de dire si l’urbanisation a accru les inégalités, puisque le terme même d’urbanisation doit être lui-­même analysé. Mais il est vrai que, dans le secteur immobilier, le fossé entre les propriétaires et les non-­propriétaires ne cesse de

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s’accroître : les prix ont triplé, voire quadruplé, dans certaines villes cette dernière décennie.

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Bien qu’injuste, car reposant sur une discrimination liée à la filiation, le système du hukou perdure depuis plus de soixante ans, à tel point qu’il semble aujourd’hui largement accepté par la population. Je ne suis pas sûre que le hukou soit « largement accepté », comme vous dites. La Chine n’est pas une démocratie. Les Chinois ne peuvent donc élire leurs représentants. La plupart des importantes réformes, comme celle du hukou, sont décidées en haut lieu, sans l’accord des administrés. En d’autres mots, peu importe que les gens en soient mécontents, puisqu’ils ne peuvent rien changer. Pour autant, il y a plusieurs expérimentations pour changer le système du hukou dans le Sud. Il y a à cela deux raisons. Premièrement, le Guangdong, la première province méridionale, est réputé pour être relativement libéral. De plus, cette zone est d’autant plus sensible à la question des migrants qu’elle est traditionnellement une « terre d’accueil ». Alors que le gouvernement chinois table pour un taux d’urbanisation de 60 %, voire 70 %, d’ici une décennie, pensez-­vous que le système du hukou soit durable ? La Chine est déjà une société à au moins deux vitesses, puisque le hukou conduit les Chinois à bénéficier de prestations sociales différentes, selon qu’ils soient ruraux ou urbains. Il faut que ce système change ! C’est impératif si l’on veut une société moins inégalitaire. Ce qu’il faut, c’est permettre aux agriculteurs de vendre ou louer le droit d’usage de leur terre arable, comme c’est désormais le cas à Chongqing et à Chengdu et bientôt peut-­être dans le Sud. Le prix de cession des terres peut atteindre jusqu’à

LA FOLIE URBAINE

plusieurs fois l’indemnité qu’auraient touchée les agriculteurs si ces derniers avaient fait affaire avec les gouvernements locaux, comme il était de mise jusqu’ici. C’est là l’enjeu : la division entre le hukou urbain et rural doit s’estomper graduellement. C’est la première étape vers une urbanisation plus inclusive et équitable. Mais les obstacles sont nombreux. Par exemple, la plupart des enfants de migrants ne pouvant aller dans les écoles publiques urbaines, les autorités centrales ont ordonné en 2001 aux gouvernements locaux d’assurer pour tous l’école obligatoire et gratuite d’une durée de neuf ans. Hélas, rares sont les gouvernements locaux à accepter de financer cette charge supplémentaire, considérée comme un fardeau plus que comme une ressource.

Afin de lutter contre la pollution urbaine, l’État chinois promeut maintenant les « éco-­villes ». Que pensez-­vous de cette volonté de rendre l’urbanisation écologiquement davantage durable ? Par rapport à l’Occident ou aux autres pays en voie de développement, l’État chinois a énormément de pouvoir, de marge de manœuvre et de ressources pour mettre en œuvre des projets de grande ampleur qui remodèlent le paysage urbain. En contrepartie de cette politique décidée d’en haut, la participation ou la demande d’assentiment du public pour de tels projets demeure extrêmement faible. En réponse à l’actuelle crise environnementale, Pékin a annoncé en 2005 que le 11e  plan quinquennal mettrait l’accent sur le développement durable, et non plus sur la seule croissance. Selon le ministère de la Protection de l’environnement, en 2012, quelque 83 villes et districts dans plus d’une douzaine de provinces ont été ensuite promus, en vertu de plusieurs critères, au rang de « ville modèle nationale », un label fait sur

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mesure par Pékin. Mas dorénavant, c’est l’obtention du label « éco-­ville » qui est le plus recherché. Toutefois, la plupart des éco-­villes ne vont pas contribuer à réduire significativement la pollution. « Éco » ne signifie « éco » que pour les résidents vivant dans les résidences où l’on pourra par exemple recycler l’eau via des techniques avancées. Donc ces « éco-­villes » ne profiteront qu’à ceux qui y résident. En fait, beaucoup de ces éco-­villes sont conçues par des développeurs immobiliers en vue de vendre des appartements à des prix plus élevés.  π 20

E PAYSAN NON PARVENU Il y a un an, Yang Haiqing, campagnard de 27  ans, apprenait que son fils était gravement malentendant. Depuis une prohibitive opération, cette déficience est partiellement palliée. Mais la famille, endettée à hauteur de 200  000  yuans, est plongée dans l’impasse.

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« Les enfants de la campagne parlent tardivement », s’était dit Yang Haiqing, jusqu’à ce jour du 21 mars 2014. À 3 ans, son fils cadet, Yang Siheng, marmonnait à peine « papa » et « maman ». Il ne se retournait même pas quand on l’appelait. Arrivé à Pékin il y a dix ans, Haiqing venant du fin fond de la province pauvre du Henan avait déjà intériorisé, justifié tous les déterminants selon lesquels le fils d’un paysan retarde. « Les enfants de la campagne parlent tardivement », se ­répétait-­il inlassablement. Son épouse, Shen Rui, même âge, même lieu de naissance, même visage rond, avait bien trouvé

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curieuse cette façon qu’avait Yang Siheng de tenir le téléphone portable, là tout près de l’oreille, la gauche exclusivement. « Bah, il fait comme il veut », répliquait tout juste le paternel, trop occupé à livrer, calés sur son épaule, les caissons d’eau minérale aux habitants, de classe moyenne, du complexe résidentiel La Cité idéale, en banlieue sud de Pékin. Les cossus appartements, dont les prix ont quadruplé en dix ans, s’y écoulent aujourd’hui à 30 000 yuans le mètre carré. Mais la famille Yang – les parents et leurs deux enfants, Sigan, aujourd’hui 6 ans, et le cadet, 5 ans, Siheng – vit dans la petite épicerie familiale située au rez-­de-­chaussée d’une des tours de La Cité idéale. Ce local spartiate de 50 m2 fait en effet aussi office d’appartement : attenant au salon/épicerie, on trouve une petite chambre à coucher pour quatre personnes, une salle de bains et une kitchenette. Dans cette vie, où chaque jour suffit à sa peine, Shen Rui ne pouvait toutefois se défaire de cette sourde inquiétude quant à leur fils cadet. Alors, un satané jour de mars 2014, le couple se décide à aller à l’hôpital des Enfants  de Pékin. Objectif  : faire un check-­up général, le premier de Siheng depuis ses 6 mois. Et s’assurer ainsi que tout va bien. En Chine, en l’absence de cabinets indépendants de médecins, même généralistes, les hôpitaux sont des foires bondées, où se côtoient éclopés et enrhumés. Une épreuve à endurer pour le patient, en plus de sa maladie  : devoir y arriver tôt pour s’assurer de passer le matin et ensuite braver les longues files d’attente, à trois reprises  : une pour obtenir le ticket de consultation, une deuxième fois devant le bureau du médecin, lequel, devant les prochains patients, vous auscultera fissa, et enfin une troisième pour retirer les médicaments prescrits…

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On fait passer à Siheng quelques tests. Les premiers résultats tombent. « Votre enfant a une déficience auditive assez grave, explique un médecin ORL. Son oreille gauche fonctionne à 80 %, une aide auditive suffira. Mais la droite est, pour ainsi dire, sourde. Pour qu’elle entende, il lui faut un implant cochléaire, lequel coûterait, avec la pose, 260 000 yuans. »

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Ah. « C’est quoi cet implant ? », demande le pragmatique père, son cadet endormi sur ses genoux. Le médecin répond. Épinglé au col de chemise, un processeur gros comme une demi-­boîte d’allumettes contient un micro. Via un câble, il transmet les sons environnants à un disque aimanté de 3  cm de diamètre posé sur le crâne. Ce disque transmet magnétiquement les sons à un récepteur qui est, lui, fixé sur une plaque métallique insérée sous-­cutané. Les signaux quittent ce récepteur et s’acheminent par un câble jusqu’à la « cochlée », partie de l’oreille interne sur laquelle sont posées des électrodes. Ces dernières reproduisent les signaux et réveillent la cochlée, jusque-­là inerte. Le sourd peut entendre relativement correctement. « Mais le temps presse », poursuit illico le médecin  : plus l’implantation se fait tôt, plus le cerveau aura de chances de bien effectuer son travail de reconnaissance des sons artificiels. Sonné, le couple sort de la salle de consultation. « Il y a une promo sur nos implants », leur lance alors un jeune inconnu, brochure à la main. Un VRP, comprend Yang Haiqing, qui faisait le guet devant la porte. L’homme, décidément très dynamique, enchaîne : « Le 3 mars, c’était la Journée de l’amour de l’oreille [Journée internationale de l’audition, en français]. La Chine la fête pour la première fois. Alors, on fait une promo :

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l’implant à 200 000 au lieu de 260 000 yuans  ! Attention, cette bonne affaire s’arrête le 31 mars ! » Dans dix jours. Puis, le VRP entonne à son tour le refrain du médecin  : « Le temps presse… » Le tout complété par un haussement de sourcils, le visage vraiment désolé, empreint d’une subite empathie devant cette conclusion, triste mais irréfutable. Distraitement, le couple prend la carte de visite du vendeur et s’éloigne. Arrivés sur le perron de l’hôpital, enlacés, les parents se mettent à pleurer. « On avait compris que notre vie ne serait jamais plus légère, témoigne aujourd’hui Yang Haiqing. On n’avait déjà pas beaucoup d’argent, mais quand on est en bonne santé, on peut toujours s’en sortir. » Ironie de l’histoire : la conception de Yang Siheng avait été imprévue ! « On avait même envisagé, un temps, l’avortement. » C’est que, pour le couple monté à Pékin, en plus des frais inhérents à l’éducation d’un enfant, cette deuxième naissance –  politique de l’enfant unique oblige, pleinement effective jusqu’en 2013 – allait occasionner 6 000 yuans d’amende. Une somme ponctionnée par la Commission de planification familiale, qui rappellait ainsi que l’État chinois ne serait vraiment pas le seul à payer pour un enfant. Yang Haiqing et son épouse le découvriraient, il incomberait à ces derniers de payer seuls les frais de maladie dudit enfant-­qui-­coûte-­si-­cher-­à-­l’État. L’idée d’avorter avait finalement été abandonnée. « Puisque amorce d’une vie il y a, avait alors argué la tante par alliance de Haiqing toujours si bien avisée, autant la respecter ! » Ce 21 mars, le couple, qui, par réalisme, maudit peut-­être cette tante, perçoit la sombre alternative à venir : ou bien ne rien poser, ni aides auditives ni implants, et leur fils finira fou

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du village, comme l’a soutenu à demi-­mot le médecin ; ou bien s’endetter à vie, le couple n’étant nullement couvert sur les frais de santé contractés dans la capitale. Dernière possibilité : retourner dans le Henan, où ils seront partiellement remboursés, mais où la qualité des soins est très aléatoire. Le couple opte pour l’opération pékinoise à 200 000 yuans. Et, pour bénéficier de l’offre du VRP, a moins de dix jours pour réunir cette somme. Le soir même, ils appellent un à un leurs proches et plaident leur cause. Les prêteurs d’aujourd’hui étant peut-­être les entremetteurs matrimoniaux de demain, pas question d’évoquer la maladie dans les détails. « Je ne leur ai pas parlé de la possible transmission à la descendance, car cela compromettrait encore davantage les chances de mariage de Siheng dans le futur, précise le père, qui découvrait ainsi la sélection des espèces à la chinoise. De toute façon, tout sera plus difficile pour lui  : communiquer, étudier et même se marier. Quelle femme viable voudra d’un homme pourvu d’antennes sur le crâne et qui, à cause de sa déficience, n’ayant pas fait de bonnes études, n’aura pas non plus trouvé un bon boulot ? » Les membres de la famille, trop pauvres pour donner, prêtent. 20 000 yuans par 20 000 yuans, le couple amasse la somme requise et paye le 28 mars. Siheng est opéré le 2 avril, avec succès. Mais doit-­on vraiment se réjouir de ce « succès » ? Car, alors, on se remémore cette « aversion » de Montaigne à l’endroit des médecins « qui ne se contentent pas d’avoir la maladie à gouverner, [mais] rendent la santé malade pour empêcher que l’on puisse à quelque moment échapper à leur autorité ». À l’hôpital des Enfants de Pékin, dont le financement dépend largement, comme les autres établissements de santé en Chine,

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des opérations et de la vente de médicaments, on pourrait bien avoir monté un cruel mirage pour ces naïfs de la campagne. Siheng n’entend-­il pas de l’oreille gauche à 80 %, dont l’audition devrait en outre se stabiliser ? « L’implant cochléaire est réservé à des patients proches de la surdité bilatérale complète, où les simples appareils auditifs, amplifiant dans le vide, ne servent à rien », ont affirmé, en substance, des médecins parisiens auprès de l’auteur de ces lignes dont le fils a été aussi implanté. Peut-­être superflue, mais pour sûr prohibitive, l’opération pourrait avoir été plus néfaste que le mal qu’elle était censée traiter ! Devant Haiqing, on préfère taire des doutes qui, insinués dans son cœur, finiraient de pourrir sa vie. Pour l’heure, les parents, endettés jusqu’au cou, doivent travailler comme des forcenés, week-­end compris, au détriment d’un enfant qui, au contraire, pour se développer linguistiquement, nécessiterait un maximum d’attention. Car le quotidien du couple, c’est ça. Réveil des troupes à 6 h 30. La mère et son cadet partent à 8 h pour le centre de rééducation orthophonique (coût mensuel : 3 500 yuans ), situé à l’autre bout de la ville et d’où ils reviennent à 14 h. « Je dois changer deux fois de ligne de métro. Le triplement récent du prix du billet de métro, passé de 2 à 6  yuans , constitue un surcoût mensuel de 400  yuans… c’est une catastrophe », déplore la mère qui, avant de détecter la surdité de Siheng, avait prévu de s’offrir une petite et coquette voiture. Pendant ce temps, le père garde vaillamment la boutique, ouverte sept jours sur sept, plus de douze heures par jour. Il se fait aussi postier en réceptionnant le courrier recommandé adressé aux habitants de La Cité idéale, lesquels viennent

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récupérer leurs lettres (« S’il vous plaît, la lettre pour Mme Zhang, donnez-­la-­moi ! »), en contournant soigneusement Siheng, avec une insondable indifférence.

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Sigan, l’aîné, fait, lui, des allers-­retours entre le square, situé au pied de l’épicerie, et la télé familiale. Il ne va pas à l’école maternelle, payante pour les non-­Pékinois et donc trop chère pour notre couple. À la rentrée prochaine, ses parents, trop occupés à se battre pour Siheng, vont d’ailleurs le renvoyer au pays auprès de ses grands-­parents. « Même le week-­end, on n’a pas le temps de s’occuper d’eux, se lamente Yang Haiqing. Chaque jour de congé que l’on s’octroie, c’est autant de revenus en moins. Or, on voudrait bien commencer à rembourser nos dettes, mais celles-­ci, au contraire, s’accroissent ! Il est loin le temps où on arrivait à économiser 1  000  yuans par mois, où même, parfois, on s’achetait des vêtements de marque ! » C’est alors que, l’inerte voiture télécommandée à la main, Siheng s’approche de son père, lequel lui demande en parlant fort : « Tu veux des piles pour ta voiture, hein ? » Siheng acquiesce, et dit presque inintelligiblement : « Piles. » « D’accord, je vais t’en chercher », répond le père, avant de poursuivre vers nous  : « C’est souvent dur. En même temps, chaque mot qu’il prononce a été rendu possible par nos sacrifices. C’est gratifiant, encourageant et… » Mais le petit, impatient de jouer, de l’interrompre en tirant sa manche et de répéter, un peu plus fort, un peu plus ferme : « Piles ! »  π

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’ANTI-­RASTIGNAC Les derniers logements pékinois peu excentrés qu’on peut encore louer pour à peine 200 ou 300  yuans le mois, c’est à Dongba qu’ils se trouvent. Là, dans le nord-­est de la capitale, à quelques kilomètres du quartier branché de Sanlitun, le paysage urbain s’est brusquement métamorphosé. Finies les larges avenues, dajie, ou les ruelles traditionnelles, hutong, toutes, dans le nord du pays, sagement construites en fonction des points cardinaux. Place à un visqueux labyrinthe de 4  km2, composé de sinueuses allées, mal éclairées et d’où peuvent surgir n’importe qui ou n’importe quoi. Des jeunes, affairés avec leur téléphone portable ; des chiens, affamés en recherche de poubelles ; des effluves de brochettes de mouton rôti sur des barbecues de fortune ; des scooters électriques, insonores, qui manquent de vous faucher… À Dongba, le tohu-­bohu semble perpétuel.

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Quant aux bâtisses, elles sont insalubres. Exiguës, de plain-­ pied, on s’y chauffe encore souvent au charbon de bois. À quoi bon les rénover puisque, depuis des années, l’on prévoit de les raser ? Car en lieu et place de ce délabrement, ce sont, évidemment, des tours, symboles d’une urbanisation triomphante, que l’on prévoit d’ériger. Pourvu que les propriétaires actuels des taudis acceptent enfin l’offre de la municipalité : en échange de leur logement, chaque personne de chaque foyer recevra 4 500 yuans par m2. Un montant jugé trop bas comparé aux prix de l’immobilier pékinois. En attendant, pour inciter les familles à partir, l’école de Dongba a dû fermer.

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Dongba, c’est donc un patchwork en sursis. Un village qui se meurt au cœur d’une mégalopole qui jubile. Un village tantôt joyeux, tantôt sinistre. Attachant pour les uns, qui n’y habitent pas. D’où on ne peut échapper pour les autres, sans le sou. « En tout cas, nous affirme-­t‑on, composé à  90 % de non-­ Pékinois. » C’est là, dans un deux-­ pièces délabré, à 1 000 yuans par mois, que vit depuis dix ans la famille de Feng Dawei, jeune homme robuste de 24 ans. 28

En 2004, sa mère, qui a de vagues connaissances médicales, son père et son oncle, tous deux ouvriers, montent à la capitale. Dawei, lui, reste dans le comté natal en Mongolie-­Intérieure, au nord du pays. Là, il finit le lycée, en internat, puis réussit l’ardu concours d’entrée (le fameux gaokao) à l’université de Mongolie-­Intérieure et enfin étudie le droit. « J’aurais préféré entrer au département de géographie, admet Dawei, dont les sourcils broussailleux lui donnent un faux air de Zhou Enlai, le Premier ministre de Mao Zedong. Mais mes parents ont refusé. Ils pensaient que cela ne mènerait à rien. » Étudiant, il ne perd pas une occasion, à chaque vacances, de passer à Pékin pour rejoindre, en sage fils, ses parents. Mais aussi parce qu’il se sent aspiré par la capitale. « La vie n’est pas forcément facile ici, reconnaît-­il aujourd’hui. Mais jamais je ne retournerai vivre dans mon comté. C’est trop pauvre, il n’y a rien à faire. » Durant l’été 2011, il fait la connaissance d’une jeune Pékinoise, Zhang Wei. Son premier amour. Sa première déception de cœur aussi. « Je l’ai rencontrée alors que j’étais garde à l’entrée de l’ambassade de France, raconte-­t‑il. Je gagnais à peine plus de 1  500  yuans par mois. Elle aussi était

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étudiante. Comme petit boulot, chaque midi, elle apportait nos repas. » La première année et demie se déroule « sans nuage ». Les deux amants voyagent dans le nord-­est du pays. À Harbin, ils vont au fameux, mais très kitsch, Festival de sculptures de glace. Puis vient la rencontre avec les parents, début 2013. L’étape où l’on décide si le simple copain peut ou non se muer en fiancé. La rencontre est cordiale. Feng Dawei, qu’ils jugent « sympathique », dort même à leur domicile, seul sur le canapé du salon s’entend. Le lendemain, la réalité reprend le dessus. Comme attendu, la famille met son veto à leur union. Pas question que leur fille épouse un provincial, fils d’ouvriers, dépourvu d’appartement dans la capitale. Dès lors que le mariage est impossible, pourquoi continuer de sortir ensemble ? Le jeune couple se sépare. « Je n’ai pas de regret. La dernière année, il y avait des tensions », glisse-­t‑il, avant d’expliquer que sa copine avait depuis quelque temps « une troisième personne ». Pour désigner une relation extraconjugale, sexuelle ou seulement affective, mais en tous les cas illégitime, la langue chinoise fourmille d’expressions imagées. La « troisième personne », disanzhe, place ainsi « un pied » entre le couple, chazu. En l’occurrence, Dawei le cocu « portait un chapeau vert », dai lü maozi. Eût-­il été riche et peu scrupuleux, Dawei, une fois marié avec Zhang Wei, aurait bien pu lui rendre la pareille : entretenir, dans un deux-­pièces cossu, une « petite troisième », xiaosan. Cette jeune fille, tout à son service, il l’aurait couvée, chérie, gâtée, pour un jour, lassé d’elle, la répudier. Ou, au contraire –  car les maris volages font parfois des amants fidèles  –, il aurait pu avoir d’elle un enfant caché. Le tout en

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gardant intact, du moins sans aucune craquelure apparente, l’épais vernis de sa famille officielle. Eût-­il été riche. Cette « troisième personne », c’est, courant 2012, en lisant par hasard un message coquin sur le compte QQ de sa copine (sorte de Facebook local) que Feng Dawei fait sa connaissance. Le jeune ingénu interroge sa douce. Il découvre que son rival est tout ce que lui-­même ne sera jamais : un Pékinois bien né. Exactement ce que lui signifieront, quelques mois plus tard, les parents de sa petite amie. 30

Aujourd’hui, Feng Dawei n’a plus vraiment de nouvelles de Zhang Wei. Tout juste a-­t‑il reçu, il y a plusieurs semaines, ce texto : « J’ai acheté une voiture. » « Qu’a-­t‑elle voulu me dire », feint-­il de s’interroger, avant de lui-­même donner la réponse, limpide : « Sans doute pour me prouver que, elle, elle a réussi. » Certes, comparée aux gens restés au pays, la situation de Feng Dawei demeure enviable. Lui qui vise pour l’heure des salaires d’à peine 3  500  yuans pourra rapidement espérer presque le double. Mais aujourd’hui, son avenir est, peut-­être, encore davantage compromis par les dettes familiales, contractées à la suite d’un grave accident de travail de son oncle, Liu Deng. Le 20 décembre 2012, ce dernier, ouvrier, fait une grave chute sur un dangereux chantier de la capitale où il travaille depuis plusieurs mois. La hanche est brisée, les vertèbres atteintes. Il est handicapé à vie. Les opérations médicales, nécessaires pour lui permettre de faire, tout au plus, quelques pas, ont déjà coûté 300 000 yuans . L’idéal commanderait à nouveau 300 000 yuans. « On a été obligé de piocher dans nos économies et d’emprunter à la famille. C’est comme “ajouter de la neige sur un

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sol déjà verglacé”, déplore Dawei. Parce que le patron de mon oncle a seulement consenti à lâcher 100 000 yuans. » Difficile de faire plier un employeur malin qui avait refusé de faire signer quelque contrat à ses ouvriers ! Histoire d’économiser de la paperasse et des cotisations. Et aussi, surtout, d’avoir un paravent en cas d’accident de travail bien malheureux. La situation est d’autant plus retorse que le patron est en réalité lui-­même l’employé d’un grand patron. Ainsi, le premier se présente comme un simple exécutant, tandis que le ­deuxième, ayant délégué tout, ne serait responsable de rien ! Personne n’est responsable. Faute de règlement à l’amiable, un procès est maintenant en préparation. « Pour déposer plainte, j’ai fait le tour de tellement d’administrations… Mais toutes se renvoyaient la balle, témoigne Feng Dawei. J’avais cru que mes études de droit serviraient à quelque chose, mais non ! Et puis, le fait que mon oncle n’avait pas signé de contrat n’arrangeait rien… » Mais fin 2013, le temps commence à presser, le dépôt du dossier ne pouvant se faire après un an suivant les faits. La famille se décide à donner 3  000  yuans à un avocat, qui sait quelles personnes il faut soudoyer pour accélérer les procédures. En cas de victoire, probable d’ailleurs, assure l’avocat, ce dernier prendra 12 % des indemnisations décidées par le tribunal. Peu de chance toutefois que celles-­ci soient suffisamment élevées pour compenser et les frais médicaux et les préjudices, considérables. Car l’oncle, désormais inapte au travail, ne sait que faire de sa fille de 16  ans qu’il élève seul, son épouse les ayant abandonnés il y a une décennie de cela. Autant de questions, autant de coups du sort, sur lesquels Feng Dawei refuse de s’appesantir. Résignation ou pragmatisme

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teinté d’optimisme ? « J’ai beaucoup de projets, assure-­t‑il, tout grand sourire. Je ne compte pas rester toute ma vie à Dongba ! D’ici cinq ans, j’aurai assez d’argent pour payer l’apport initial d’un petit appartement à Xianghe [dans le Hebei, la province qui enserre Pékin]. Alors, je pourrai me marier. » Dawei vient tout juste de quitter un emploi de petit col blanc dans un cabinet financier, mais trop éloigné de sa formation initiale, ce poste ne l’a pas satisfait. Sur le marché du travail chinois, fluide et précaire, les propositions affluent vite. « Je vais peser le pour et le contre de chaque offre, conclut-­il. Les boulots ne manquent pas en Chine, mais ce sont les bons, eux, qui se font rares. »  π

OUR DES JUMELLES, EN CHINE, T’AS PLUS RIEN ! La Chine vient enfin de mettre fin au dogme de l’enfant unique. Mais, pour la famille Xu, les dépenses, à leur charge, qu’engendrent leurs jumelles restent des plus élevées. Dans les grandes villes, le faible taux de natalité a toutes les chances de perdurer.

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Pour tout dire, ce ne sont pas les voix d’enfant les plus agréables qu’on ait eu à entendre. « Crécelle » ne semble pas avoir d’équivalent en chinois et espérons donc que, même dans les plus cruelles cours de récré de Chine, l’on ne se moquera pas des voix de Xu Yawen (celle née en premier, nommée Xu, d’après le père) et Li Yawu (nommée Li, d’après la mère), deux adorables petites jumelles par ailleurs.

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Mais peu importe. Car pour leur mère, Li Qin, dont l’unique ambition assumée est d’élever ses deux enfants, Yawen et Yawu sont tout. « Leur avoir donné naissance est l’acte le plus gratifiant que je n’ai jamais fait », note, en mère vertueuse, cette femme aujourd’hui âgée de 30 ans. Mais précisément, au chapitre des « gratifications », la deuxième économie au monde fait montre d’une pingrerie extrême. « Nous n’avons reçu aucune allocation, confirme la mère. Mais c’est déjà heureux que, avec deux enfants, nous n’ayons alors pas eu d’amende, non ? » Son sourire est timide et ambigu. Ironique face aux absurdités de la politique de l’enfant unique ou reconnaissant devant la mansuétude étatique ? À coup sûr, dans quelques décennies, les Chinois jugeront étrange cette aliénation, trente ans durant, de l’utérus des femmes chinoises. Pas plus d’un enfant dans les villes et de deux dans les campagnes : tel a été le mot d’ordre au tournant des années 1970 et 1980, rapidement justifié et intériorisé par la population elle-­même qui a repris en chœur : « Il y a trop de gens en Chine. » Parfaite illustration de cette servitude, aujourd’hui encore, peut-­être volontaire. Finalement, en octobre  2015, la politique de l’enfant unique a été enfin abandonnée : les couples peuvent désormais enfanter deux fois. La mesure malthusienne était infondée : parallèlement à l’application de la politique de l’enfant unique, l’État s’est désengagé de l’éducation de ses administrés. Pékin a donc limité la naissance d’enfants… dont il n’avait de toute façon plus la charge. Inutile aussi  : selon Wang Feng, démographe au think tank américain Brookings Institute, ce qui explique l’augmentation de la population chinoise dans les années 1970, ce n’est pas la

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natalité, dont le taux a d’ailleurs baissé de 5,75 en 1970 à 2,75 enfants par femme en 1978, mais une baisse du taux de mortalité, de 7,60 à 6,25 pour mille sur la même période. Dangereuse, enfin, car elle a accéléré le vieillissement d’une population qui n’est pas encore riche…

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En fait, l’unique intérêt de la limitation des naissances a été leur infraction  : le bébé « en trop » a de fait occasionné des amendes calculées en fonction de l’origine géographique des parents. Annuellement, ces contraventions s’élevaient à quelque 20 milliards de yuans allant à la Commission de planification familiale et ses 500 000 fonctionnaires. Une manne financière qui a conduit à tous les excès : stérilisations imposées, avortements tardifs forcés, confiscation puis revente à l’étranger de bébés… Le bilan est lourd. Mais devant tout cela, Li Qin, ironique ou reconnaissante, continue de sourire. Née en 1984, Li Qin se pose, on l’a vu, en « femme traditionnelle ». Il y a dix ans, une fois l’équivalent, plus dévalorisé, d’un BTS en poche, la jeune fille travaille à Shenzhen dans une agence de photo de mariage. Il s’agit là de ces enseignes qui pullulent en Chine et qui visent sans doute à apposer un vernis de romantisme à des unions qui, nécessitant expressément l’aval des parents, seraient sinon par trop réalistes. Mais au fond, son travail importe peu. À force de voir défiler les couples, elle se rappelle que, à presque 25 ans, elle doit en former un aussi. « Confrontées à un épais plafond de verre, les Chinoises tendent à compenser en s’investissant davantage dans le marché matrimonial : même à une époque où le taux de divorce explose, et que le mariage n’est plus le refuge qu’il était, un bon parti vaut souvent mieux, juge-­t‑on, qu’un bon

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travail ! », explique Lin Lixia, directrice de l’ONG Women’s Watch-­China. Informaticien, Xu Renfei, le père de Yawu et Yawen, sept ans plus âgé que sa future femme, vient comme elle du Sichuan et vit aussi à Shenzhen. Créée ex nihilo dans les années 1980 et aujourd’hui quatrième ville du pays, Shenzhen est la ville des déracinés. Xu Renfei et Li Qin s’étaient déjà rencontrés en 2004 dans le Sichuan par l’intermédiaire d’amis. « Mais je n’étais pas alors sorti avec, car je pensais pouvoir trouver mieux ! », lâche-­t‑elle dans un grand éclat de rire, devant son mari, impassible. Mais, objecte-­t‑on dans une curieuse prise de défense de ce dernier, il était quand même ingénieur informatique, dans la très moderne Shenzhen, non ? « En Chine, on ne demande pas aux hommes d’être beaux, mais d’être compétents, responsables et stables. Et, tout ça, oui, certes, il l’est ! » Xu Renfei, court sur patte et les dents un peu en désordre, ne sourcille toujours pas. Sa femme continue de détailler leur histoire. « C’est vers 2007, par QQ [sorte de Facebook chinois], que nous avons repris contact, continue Li Qin. On a découvert qu’on était tous les deux libres. Alors on s’est donné rendez-­vous. » Les deux tourtereaux sortent ensemble, emménagent et partent à Pékin, suivant l’évolution de la carrière du Xu Renfei. Le 9 septembre 2009, au Sichuan, la mère donne naissance à ses jumelles, Yawu et Yawen. Merveilleux hasard ou coup du sort ? Un peu des deux, tant les difficultés matérielles se multiplient dès lors. Pendant deux ans, Li Qin reste au pays et prend la tête d’une véritable PME familiale  : une nounou pour s’occuper d’elle, une autre pour s’occuper de ses jumelles et une troisième

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pour la cuisine. Resté à Pékin, Xu Renfei ne voit que de loin en loin ses filles grandir. « Il a d’ailleurs raté la première fois qu’elles ont dit “papa” », croit devoir préciser son épouse. Mais bientôt, la famille est de nouveau réunie à la capitale où, malgré les revenus désormais assez élevés du mari –  plus de 250  000  yuans par an, plus du triple du revenu moyen à Pékin –, ils peinent à s’intégrer du fait de leur hukou (cf. l’interview avec la chercheuse Ren Xuefei). 36

Le père développe alors un discours, sorte de « recette du ras-­le-­bol fiscal à la pékinoise » : « Depuis près de cinq ans, on cotise près de 45 000 yuans d’impôts et de taxes en tout genre par an… Mais qu’a-­t‑on obtenu en retour ? Rien ! On doit toujours tout payer ! » Pour limiter la spéculation immobilière, la municipalité de Pékin oblige en effet les provinciaux à cotiser cinq ans durant aux impôts locaux pour pouvoir en fin de compte n’avoir que le seul droit d’acheter un appartement ! Une voiture ? Le couple n’a pas non plus le droit d’en acheter. La capitale distribue maintenant les plaques d’immatriculation pékinoises au compte-­gouttes, à l’issue de ce que les autorités qualifient elles-­mêmes de « loterie ». « Si ce n’était que pour ça…, affirme-­t‑il. Mais même mettre nos filles dans une école à Pékin s’avère compliqué et risqué. Il y a bien l’École internationale de Pékin, mais elle est trop chère [100  000  yuans par an]. Or, l’éducation de nos filles reste la chose la plus importante. » Li Qin de confirmer : « Même si elles font toute leur scolarité à la capitale, nos filles, dont le hukou dépend du Sichuan, devront repartir dans leur région natale pour passer leur bac. Et comme le programme varie en fonction des régions, elles

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devront aussi avoir fait leur lycée là-­bas. Mais dans le Sichuan, il n’y a aucun travail convenable pour mon mari ! » Éducation, voiture, appartement, pouvoir d’achat en berne… Vivre à Pékin, c’est pour la classe moyenne chinoise un défi constant, que cette famille ne veut plus relever. Après quatre ans et demi de vie dans la capitale, ils ont jeté l’éponge et ont décidé de prendre la tangente en retournant à Shenzhen, la ville des déracinés. « Là-­bas, la vie sera plus facile pour nous et nos filles. Obtenir le hukou local y est assez facile. Il suffit d’acheter une résidence et de travailler pendant un an. Shenzhen est une ville d’immigrés », précise Li Qin, comme d’autres disent que les États-­Unis ou l’Australie ont été des « pays d’immigrés ». « Ville d’immigrés » ? Signe que, pour une part, les Chinois sont comme des étrangers dans leur propre pays ? En guise de réponse, Li Qin, dont l’ironie est cette fois bien certaine, de se remémorer le fameux slogan officiel de Jeux olympiques de Pékin de 2008 : « Pékin vous souhaite la bienvenue. »  π

N LUTTE CONTRE LES DISCRIMINATIONS Silhouette un peu ronde, affable et souriant visage, dents de lapin, voix au ton toujours égal… La bonhomie, évidente, qui se dégage de Jiang Yaping, 24 ans, laisse perplexe, tant les contestataires chinois portent en général leur dissidence en bandoulière.

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Car a-­t‑on vraiment, debout là devant nous, la fameuse frondeuse ayant remporté une victoire « inédite », comme l’a souligné Caixin, un magazine libéral indépendant : obtenir une indemnité compensatoire, ici de 11  000  yuans, auprès d’une instance gouvernementale qui avait décliné sa candidature à un poste d’accueil téléphonique à Nankin. La raison  : Jiang Yaping venait d’une autre province, en l’occurrence plus pauvre et rurale. Pour cette Rosa Parks chinoise, le combat aura duré un an et commence en avril 2013. Alors en passe de finir son master de droit à la modeste université Normale de l’Anhui, province pauvre et moribonde d’où elle est originaire, Jiang Yaping décide de changer d’horizon. Pourquoi ne pas aller à Nankin, capitale de la riche province attenante du Jiangsu ? Les opportunités professionnelles y sont plus nombreuses. Et les parents ne sont pas loin, à peine 100 km de là. Le 9 avril, la jeune fille consulte sur Internet une offre d’emploi : réceptionniste téléphonique pour le Centre d’information de sécurité sociale et des ressources humaines de Nankin, agence œuvrant donc sous l’égide du gouvernement local et que l’on peut contacter au 12 333. Le poste est loin d’être prestigieux ; la paye, 3  000  yuans, modeste, presque symbolique pour ceux issus d’un milieu favorisé. Mais enfin, dans un pays où l’équivalent du smic dépasse à peine les 1  000  yuans, ce sont les conditions typiques d’un premier boulot pour un diplômé d’université. L’occasion aussi pour l’apprentie col blanc de se faire la main. L’annonce précise qu’un salarié de moins de 35 ans est exigé. Autre spécification  : le fameux hukou, le livret résidentiel de chaque Chinois, doit être rattaché à Nankin. En clair, ne sont

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concernés par l’offre d’emploi que les Nankinois de souche. Jiang Yaping, de l’Anhui, ne peut être embauchée. Yaping n’est pas la seule à avoir quitté sa province natale. « L’Anhui est l’une des provinces qui voit le plus de départs vers d’autres provinces de Chine », rappelle l’universitaire Alice He, dans un article « Une histoire de deux classes  : la discrimination basée sur le hukou » paru en avril 2014 sur le site de réflexion ESSA, hébergé par l’université de Melbourne. « Les données de 2000‑2005 montrent que la plupart des ouvriers migrants quittent les provinces du centre et sud-­ouest de la Chine vers les provinces côtières du Guangdong ou du Zhejiang. » En l’occurrence, l’Anhui représente à lui seul 10 à 15 % du total des migrations interprovinciales. En cette période de fin d’étude, Jiang Yaping et ses camarades d’université courent toutes les salons d’offres d’emploi, toutes ont postulé pour des emplois et toutes ont donc fait face à des discriminations, la plupart à l’encontre des filles. Mais elle seule se rebelle, adresse au Conseil d’information en question une lettre de protestation restée sans réponse. « C’était un caillou dans la mer », concédera la jeune fille. Enfin, aidée par son avocate Me Xu Ying, elle dépose plainte le 16 mai. Les autres, licenciées de droit comme elle, ne pensent guère à user de leur savoir académique à leur endroit, comme des vendeurs de crème anti-­UV qui laisseraient leur propre peau brûler au soleil. Pourquoi une telle résignation ? Parce que, devant les discriminations, l’on est tantôt victime, tantôt bénéficiaire ? Un marché artificiellement segmenté facilite peut-­être la recherche

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d’emploi, dit-­on. Peut-­être aussi que, même pour des spécialistes des choses juridiques, le respect des traditions prévaut encore sur celui du droit. De fait, selon un sondage réalisé en 2010, 60 % des jeunes diplômés feraient face à des discriminations sur leur hukou.

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Pourtant, la Constitution de la République populaire de Chine est formelle  : « Tous les citoyens sont égaux. » « Les minorités ethniques, les croyants et les femmes ne sauraient être discriminés dans n’importe quel aspect de leur vie, y compris l’embauche », en conclut China Labour Watch, ONG basée à Hong Kong, dans une récente note sur les discriminations. D’ailleurs, au niveau législatif, l’État chinois est bien pourvu d’une loi antidiscrimination. Mais la réalité est tout autre, dans les entreprises privées notamment, et aussi, on le voit, dans les structures publiques… et même à l’université ! Ainsi, certains départements sont davantage ouverts aux hommes qu’aux femmes, et inversement. Une pratique que le ministère chinois de l’Éducation justifie sur la base des « intérêts nationaux ». Une réminiscence d’une économie dirigée d’un pragmatisme à toute épreuve. Puisqu’il est plus facile pour un homme d’interagir dans un pays arabe, il est plus « logique », et donc facile, pour un homme d’intégrer un département d’arabe à la fac. « Dans un marché du travail largement informel, les actes de discrimination sont difficilement quantifiables, mais n’en reste pas moins légion », confirme Yu Fangqiang, directeur de l’ONG Justice pour tous, en lutte contre les discriminations, ONG au sein de laquelle travaille depuis la jeune frondeuse.

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« Les discriminés d’aujourd’hui peuvent discriminer demain et vice versa, continue le militant. La loi est pourtant claire : la discrimination selon le sexe, la situation médicale [les séropositifs sont ainsi proscrits des entreprises d’État ou de l’enseignement public], l’ethnie, l’âge, l’origine géographique déterminée par le hukou, est interdite. » Hélas, les annonces d’emploi discriminantes sont postées sur la Toile ou placardées aux murs avec une confondante ingénuité… « Mon origine géographique n’influe en rien sur mes compétences, clame, pour sa part, Jiang Yaping, rappelant l’évidence. Est-­ce parce que seuls les Nankinois peuvent comprendre le dialecte de Nankin ? Celui de Xuancheng, ma ville natale, n’est pas très différent. » La diplômée de droit note qu’elle n’a que fait valoir son droit et mettre en application ses connaissances universitaires. « Et puis, en même temps, toutes les procédures étaient pour moi comme suivre un stage ! Beaucoup de mes proches m’avaient enjoint de chercher un autre boulot, mais c’était une question de principe qui dépassait ma simple personne. » Las ! Les journaux locaux, davantage habitués à flagorner les autorités qu’à leur demander des comptes, couvrent du bout des lèvres l’affaire. « Discriminée par une agence gouvernementale pour son hukou, une chercheuse d’emploi intente un procès », titre toutefois l’agence de presse Xinhua, dans une longue dépêche qui feint d’ignorer le caractère emblématique de l’affaire. Devant l’insolente, le Centre d’information incriminé reste droit dans ses bottes. Côté tribunaux, on se renvoie la balle : le tribunal du district de Xuanwu annonce, le 31  mai, qu’il

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refuse de valider le dépôt de plainte. Bref, le pouvoir exécutif, judiciaire et le quatrième pouvoir agissent comme de mèche à l’encontre de Jiang Yaping. Le 4 juin, cette dernière et Me Xu Ying se tournent vers le tribunal populaire intermédiaire de Nankin. Mais là encore, on refuse d’accéder à la plainte, arguant qu’il ne s’agit là que d’un « désaccord ». Puis, aux prud’hommes, on lui dit que sa plainte est nulle et non avenue, puisque Jiang Yaping et le Centre d’information « n’étaient pas liés contractuellement ». « Et pour cause, rétorque la rebelle, on ne m’en a pas laissé l’occasion ! » Enfin, le Centre incriminé déménage dans un autre district, celui de Gulou, dont le tribunal, manifestement plus amène (ou peut-­être ayant eu vent de l’insistance de la demoiselle Jiang), décide, en novembre  2014, d’accéder à la demande. « Mon marathon pour faire reconnaître que ma plainte est au moins légitime prend fin. » Finalement, elle obtient les 11 000 yuans, une somme symbolique « qui voulait dire qu’ils avaient eu tort », nargue Jiang Yaping, qui déplore cependant que l’instance fautive ne s’est pas abaissée à donner d’excuses écrites et publiques. « Devant de semblables affaires, nous avions toujours échoué à obtenir une compensation. Cette décision était donc inattendue », constate Yu Fanqiang, son mentor. « Les mentalités et les pratiques chinoises devraient, conclut Jiang Yaping, changer sous l’effet démographique. » En effet, la part des actifs a atteint son sommet en 2010. Face à une main-­d’œuvre en baisse, les entreprises, pour maintenir leur productivité, n’ont donc plus d’autres choix que d’être vertueuses !  π

CHAPITRE II

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E LA PRISE DE CONSCIENCE À L’ACTION Interview de Joy Yueyue Zhang, professeure de sciences politiques et de sociologie à l’université de Kent et coauteure de Green Politics in China (Pluto Press, 2013). Ancienne chercheuse au sein de l’École des hautes études en sciences sociales, Joy Yueyue Zhang s’attache dans son principal ouvrage à montrer la façon dont les problèmes environnementaux structurent, voire renforcent le rôle de la société civile chinoise, concurrençant ainsi le pouvoir central.

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Pendant des décennies, la croissance a été le maître mot du développement chinois, mais devant l’ampleur de la crise environnementale de la Chine, les autorités centrales disent avoir pris conscience de la situation. Selon vous, à quand remonte ce changement d’attitude ? Incontestablement, la Chine traverse une crise environnementale à laquelle le gouvernement central dit effectivement vouloir s’attaquer. La prise de conscience a été progressive, mais si l’on devait donner une date charnière, ce serait 2007, à l’approche des JO de Pékin donc. Pour la première fois, la Chine publiait le premier Rapport national sur le changement climatique. Pour autant sincère que soit cette volonté d’améliorer la situation, les autorités centrales et locales peinent encore à agir. Certes à court terme, à l’occasion d’événements internationaux (JO en 2008, sommet de l’APEC en 2014), via des mesures drastiques, Pékin réussit à améliorer considérablement la qualité de l’air. Mais à long terme, la crise continue de s’aggraver.

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Le problème est structurel et seules des réformes fondamentales, notamment sur la fin de la promotion des cadres en fonction de la croissance, pourront changer la donne. De telles réformes pourront-­elles voir le jour sans provoquer des bouleversements financiers ou politiques ? Cela reste à voir.

Comment expliquez-­vous cette inertie ? Pendant plus d’un demi-­siècle, Pékin pensait comprendre ce que voulaient ses administrés  : la simple amélioration de leurs conditions matérielles. J’ai appelé cela dans mes ­recherches « le pragmatisme pervers ». Ce mode de développement touche aujourd’hui à ses limites. Les annonces faites autour du sommet de l’APEC [selon lesquelles le pic des émissions de gaz à effet de serre sera atteint en 2030] ont été qualifiées d’« historiques ». Mais selon moi, la seule chose « historique », c’est que, pour la première fois, Pékin semble incapable de maîtriser la situation ! Même la collecte des données s’avère problématique… C’est particulièrement inquiétant, pour l’environnement mais aussi pour la légitimité du Parti. Comment s’explique cette impuissance ? Le problème est en partie institutionnel. Les différents ministères sont en concurrence, notamment pour l’obtention de fonds, alors que la lutte contre la pollution nécessite au contraire une action concertée et interdisciplinaire. Par exemple, le ministère de la Protection environnementale et celui des Ressources hydrauliques collectent tous deux des données liées à l’eau mais ne les échangent pas. Le ministère des Ressources collecte des données concernant l’air, l’eau ou les sols. Il conduit également des études… Las ! La majorité des fonds vont au ministère des Sciences et des Technologies, le grand

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ordonnateur des programmes de recherche et développement du 11e plan quinquennal. En comparaison, ce n’est qu’en 2008 que le bureau d’État de la Protection environnementale a été promu au niveau de ministère. C’est donc un jeune ministère à l’influence certes croissante mais encore limitée. Les ministères ne sont même pas d’accord entre eux, notamment sur la question des OGM. Beaucoup d’institutions, pourtant théoriquement directement liées à la question environnementale, n’agissent donc pas en fonction de cette dernière mais des fonds à capter ! Encore une fois, c’est le court-­termisme qui prime.

N’y a-­t‑il pas matière à espérer cependant ? Peut-­être. Les hauts dirigeants à Pékin ou les gouverneurs de province appellent, au moins publiquement, à plus de collaboration. La question institutionnelle, en amont, est donc cruciale. Mais en aval, la lutte contre la pollution suppose aussi le concours des acteurs économiques. Or améliorer le processus de production coûte cher… Durant le sommet de l’APEC en novembre  2014, Pékin a annoncé des engagements chiffrés. D’ici dix ans, les énergies renouvelables doivent constituer 20 % du mix énergétique. Pour respecter cet engagement, les mesures punitives ne suffiront pas. Il faudra inciter fiscalement les entreprises et les usines à investir massivement pour assainir leur production. Je me suis entretenue avec de nombreux scientifiques qui sont en relation avec des directeurs d’usine. Ces derniers ont conscience de la pollution qu’ils génèrent. Ils ne sont pas contre l’utilisation de nouvelles technologies, mais elles coûtent cher ! En tout cas, les industriels ne sont pas intéressés par des investissements qui ne sont pas immédiatement rentables. De tels

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comportements sont d’autant plus difficiles à changer qu’ils sont compréhensibles. L’incitation fiscale est donc cruciale, d’autant que les taxes sont très élevées en Chine, allant de 35 à 40 % des revenus. C’est un taux plus élevé que dans la majorité des pays en développement.

Mais les incitations fiscales posent un problème de financement, d’autant que les collectivités locales chinoises sont lourdement endettées. Quand les mécanismes de développement propre (MDP) ont été lancés, la Chine n’était guère enthousiaste et sa participation était limitée. Mais tout a changé une fois que les acteurs se sont rendu compte que les bénéfices des MDP n’étaient pas seulement environnementaux mais aussi financiers. Cependant, la question n’est pas seulement quantitative. Expliquer le sens de certaines taxes est presque aussi nécessaire et fructueux que leur montant propre. Malheureusement, les autorités chinoises ne sont pas habituées à communiquer sur l’utilisation qui est faite de l’impôt et des taxes. Personne ne sait où va l’argent, parce que le citoyen n’a pas son mot à dire. Pourtant, faire preuve de pédagogie en matière fiscale permettrait de faire mieux accepter certaines taxes… et même d’en lever plus ! C’est une question de légitimité. En aval, l’autre défi est de faire respecter la loi. Tout à fait. Les lois existent… encore faut-­il qu’elles soient respectées ! C’est, en Chine, un problème qui ne concerne pas seulement la question environnementale. D’une part, les lois sont rédigées de façon vague et leur application implique une bonne dose d’interprétation. D’autre part, les objectifs de beaucoup de lois sont irréalistes.

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Pékin doit ainsi revoir sa façon de penser son encadrement législatif pour encourager les acteurs vers une production plus verte.  π

N ÉCOLO 2.0.

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Ce n’est qu’après avoir acheté, en 2007, son coquet appartement de 120 m2 dans le district de Songjiang, en banlieue de Shanghai, que Liu Chunlei apprit l’arrivée prochaine d’un nouveau voisin  : une usine d’incinération de déchets. Nul ne l’avait prévenu  : agents ­immobiliers et autorités locales tirent l’essentiel de leurs revenus de la pierre… et tous voulaient vite refourguer l’appartement avant que le projet ne fasse trop de bruit. Avant que le vent mauvais ne parvînt aux narines des naïfs acquéreurs comme lui. Mais au xxie siècle, la société civile chinoise est pourvue de ce formidable outil d’agrégation des doléances  : l’Internet. « Rapidement, des milliers de riverains se sont donné le mot et sont descendus dans la rue plusieurs week-­ends de suite », se souvient Liu Chunlei, aujourd’hui 38 ans.

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Devant l’ire populaire, rapidement relayée par les médias locaux, la construction de l’usine d’incinération fut finalement abandonnée. Les riverains avaient gagné. Quoi ! D’autres motivations que le pur amour de la terre poussent à la défense de l’environnement ? « Ce n’est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont

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chastes », avait prévenu en son temps La Rochefoucauld dans ses Maximes. Ainsi, c’est donc avec l’intérêt bien compris de petits-­bourgeois, craignant à la fois pour leurs poumons et pour la valeur de leur propriété immobilière flambant neuve, que la lutte contre la pollution trouva, en Chine, ses alliés les plus efficaces. « La prise de conscience écologique doit passer par des exemples proches et concrets », confirme Liu Chunlei. Pour ce dernier, ladite « prise de conscience » s’apparente plutôt à une « conversion  écologique » tant la révolte de Songjiang a bouleversé sa vie. Jugez donc  : alors époux et père bien rangé, cadre chez Alcatel gagnant un salaire coquet de 25  000  yuans par mois, cet homme est, après cette révolte de Songjiang, devenu, en 2012, concepteur et gestionnaire de L’Atlas vert (Qing qing ditu), un site Internet puis une application cartographiant la pollution en Chine. Activité depuis 2014 à plein-­temps… mais qui ne dégage presque aucun revenu ! Né en 1977 dans le Shandong, dans l’est du pays, Liu Chunlei fait ses études à l’université du Shandong, puis son master à Canton. Non loin, à Shenzhen, il obtient son premier travail chez Huawei, le futur géant du téléphone portable. Puis, en 2005, il débarque chez Langxun, qui a formé une co-­entreprise avec Alcatel, où il travaille à la conception des logiciels d’exploitation. Il y restera neuf ans. « C’était vraiment intéressant et puis, à la fin, avec 300 000 yuans, je gagnais vraiment bien ma vie. Mais le mouvement auquel j’ai participé m’a un peu changé. » C’est en 2012, quatre ans après la révolte, que Chunlei commence la conception de son site Internet L’Atlas vert.

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D’abord, il ne s’agit que d’un passe-­temps sur lequel ce geek écolo travaille après le boulot ou le week-­end. Le principe de L’Atlas vert : afficher en temps réel l’état de l’environnement en Chine, ou du moins remettre à jour régulièrement les données sur le sol, l’air et l’eau. Vous voulez savoir la qualité de l’eau du robinet de votre résidence principale ? Choisir l’école de votre enfant en fonction notamment de l’état de l’air environnant ? Vous voulez vous assurer de la viabilité des légumes qui poussent dans telle exploitation agricole ? Consultez L’Atlas vert. Bientôt, le passe-­temps devient mission. Liu Chunlei envisage de démissionner pour s’occuper à plein-­temps de ce projet. En famille, il pèse le pour et le contre. Impossible de gagner, au moins dans un premier temps, les 300 000 yuans qu’il touche désormais à Alcatel. En outre, cette bonne œuvre pourrait bien agacer les autorités plus soucieuses de sauver leur face que l’environnement. Les ONG basées en Chine ne sont-­elles pas sur une constante sellette ? Voilà pour le contre. Mais le prêt de l’appartement est déjà remboursé. Et puis son épouse, qui travaille dans les ressources humaines, a elle-­ même un salaire mensuel de 8 000 yuans. Enfin, son site commence à attirer les investisseurs. Ainsi, début 2014, le fameux site Alibaba fait un premier don de 100 000 yuans, puis courant 2015, un deuxième de 150 000 yuans. La mission pourrait donc bien prendre un tour lucratif un jour, espère-­t‑on… Autre point important, évident  : l’État semble impuissant à juguler la crise environnementale tous azimuts. Il faudrait le concours de la société civile dont pourtant Pékin se méfie. « La plupart des usines et des déchetteries se trouvent en banlieue, explique-­t‑il. Or quand on achète un

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appartement, on doit avoir le droit de savoir la véritable qualité de son environnement. J’avais là enfin un travail socialement vraiment utile. » Voici pour le pour. En mars 2014, Liu Chunlei donne sa démission. Aujourd’hui, les affaires de Liu Chunlei vont cahin-­caha. Installé en banlieue de Shanghai au sein d’un incubateur de start-­up, L’Atlas vert fait travailler deux personnes à plein-­ temps. Deux autres sont à temps partiel. Les salaires s’élèvent à quelques centaines d’euros. « Nous n’avons même pas les moyens d’embaucher un webdesigner. Résultat : notre site est assez austère », déplore Chunlei avant d’ajouter que « les autorités ne [les] soutiennent ni [les] interdisent d’exercer. » La formule résume bien l’embarras de Pékin, impuissant à améliorer l’environnement, mais qui refuse aussi, pour une question de légitimité, à formellement déléguer la lutte antipollution à la société civile. Car pour l’heure, ce que le gouvernement encourage, ce sont des actions (recyclage, affiches écolo à coller aux murs) guère contraignantes et qui doivent avant tout s’opérer sous sa houlette. Pays le plus pollueur et pollué de la planète, la Chine est dix-­sept fois plus grande que la France. Les gouvernements locaux y sont peu coopérants et agissent en collusion avec des industriels peu scrupuleux. Par ailleurs, administrations et ministres rivalisent pour l’obtention de financement plus qu’ils ne coopèrent… Autant d’obstacles, gigantesques, qui, précisément, justifient l’entreprise de Liu Chunlei. Par où commence la collecte des données ? Premier fournisseur d’informations  : les autorités politiques elles-­mêmes, dont la malhonnêteté est toutefois parfois avérée. Depuis 2008,

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une loi, renforcée en 2015, oblige les gouvernements à rendre public le contenu des rejets des usines présentes sur leur territoire. Les barons locaux usent du paravent « secret d’État » ou du caractère potentiellement « socialement subversif » (et pour cause !) de ces données pour en refuser l’accès. En pareil cas, les citoyens peuvent cependant se renseigner auprès de l’échelon supérieur. La persévérance est souvent de mise, les données les plus compromettantes étant les plus dissimulées. Selon le concepteur de L’Atlas vert, l’analyse d’à peine 10 % de l’eau – dont l’examen reste trop coûteux – est rendue publique. Nul ne sait donc, en Chine, ce que l’on boit. « Ainsi, dans le fleuve Huangpu, l’analyse en amont n’est pas effectuée, témoigne Chunlei. Le problème, c’est qu’en aval du fleuve, l’eau est analysée et n’est pas conforme aux normes. Pour autant, à partir de 2016, l’amont du fleuve va devenir une zone protégée. Espérons qu’à ce moment-­là, les données soient rendues publiques. » Têtu ? Idéaliste ? Liu Chunlei se refuse d’intégrer des publicités commerciales sur son site au profit de liens vers des partenaires, sérieux mais désargentés, comme des instituts de recherche ou des ONG. Pourtant, les fabricants de masques antipollution ou de « purificateurs d’air », appareils électroménagers devenus des plus communs dans les appartements de la classe moyenne pékinoise, trouveraient dans les usagers de cette application une pépinière de clients ! Malgré tous ces obstacles, les applications écolo comme L’Atlas vert fleurissent en Chine  : China Quality Air Index, créé sous la houlette de l’ambassade américaine, la carte de la pollution du site Ai Qiyi…

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« À l’étranger, ce genre de programmes est rare, car le besoin ne s’en fait pas sentir, estime Chunlei. Là-­bas, si les peuples ne sont pas satisfaits de leur gouvernement, ils peuvent le sanctionner. Mais si L’Atlas vert permet d’infléchir certaines mesures néfastes, alors nous aurons gagné notre pari. »  π

ANGER « VERT » EN PAYS ROUGE Pression à la baisse des prix par des distributeurs, puissants, avides, peu regardants et peu regardés ; paysans contraints à l’agriculture intensive et à l’utilisation inconsidérée de pesticides ; dégradation et réduction continue des terres arables ; absence de contrôle de la production dans les petits domaines et dans les grands, collusion avec les autorités locales… Emporté dans une pareille spirale, le secteur primaire chinois a de quoi angoisser. Et angoisse.

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« J’ai pris conscience de la gravité de la situation lors de ma grossesse. Je n’étais alors plus la seule à manger ce qu’il y avait dans mon assiette », se souvient Guo Yan. Peu aidée par des médias complaisants, c’est surtout sur les réseaux sociaux, en échangeant avec d’autres femmes au ventre grossissant, que Yan, Pékinoise dodue de 28 ans, découvre les méfaits du modèle agricole chinois. « Jusque-­là, je n’étais sensible qu’au critère du prix, reconnaît aujourd’hui cette mère à plein-­temps. Dix yuans le kilo, on sait que c’est deux fois plus cher que 5 yuans le kilo. Mais comment faire de même pour la qualité ? Telle ou telle marque,

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tel ou tel label auront beau justifier leur prix élevé par un surcroît de qualité, en Chine, on ne peut être sûr de rien. » Sûr de rien… À moins, peut-­être, de jouer soi-­même, dans des fermes environnant Pékin, les inspecteurs sanitaires. Et, rassuré, de repartir la voiture pleine de fruits et légumes, tous « verts » assermentés. C’est précisément ce que propose, notamment, Chang Tianle à la tête de Jishi (terme devenu archaïque qui désignait dans la Chine classique les marchés en plein air) en emmenant, chaque mois, des Pékinois comme Guo Yan, à la rencontre de fermiers « bio ». En ce jeudi, ce sont justement une dizaine de mères et quelques pères, à l’instigation de Jishi, qui se rendent dans une luxueuse ferme qui fait aussi auberge relativement cossue (plusieurs centaines de yuans la nuit) et située en grande banlieue de Pékin. « De toutes les fermes avec lesquelles nous sommes en contact, c’est la plus riche », confesse Chang Tianle. Mais Jishi, c’est beaucoup plus qu’une simple visite bio. C’est une association, quasi bénévole et un peu utopique  : ses membres, pour la plupart diplômés d’université, gagnent tous, Chang Tianle compris, 4 000 yuans pour une activité à plein-­ temps… À peine plus qu’une femme de ménage. Un magasin  : ouvert en 2013, un nouvel espace de vente dans un centre commercial a été mis à disposition gratuitement par des promoteurs soucieux de leur image. Un marché  : à Pékin, chaque week-­end, Chang Tianle et consorts organisent dans une école, un centre commercial, etc., une foire où se rencontrent producteurs, dûment sélectionnés, et Chinois de la classe moyenne, pouvant et voulant payer trois fois plus cher le kilo de pommes de terre.

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Une communauté, enfin : les aficionados de Jishi, aux revenus peut-­être corrects, partagent surtout la même perplexité, celle de vivre dans un pays où l’économie s’est découplée de toutes considérations morales. « En résumé, nous voulons restaurer la confiance entre consommateurs et producteurs, explique Chang Tianle, la voix grave, discrète mais assurée. Mon équipe et moi visons à promouvoir des fermes, dont nous sommes sûrs de la qualité des produits. C’est un travail d’éducation envers les producteurs et les consommateurs. » De son propre aveu, Chang Tianle n’aurait jamais pensé il y a quelques années pouvoir devenir en Chine une prêtresse du bio. Née à Shanghai en 1985, au sein d’une famille plutôt aisée, Chang Tianle étudie le journalisme en Chine, avant de poursuivre sa formation universitaire à New School, une fac new-­yorkaise marquée à gauche. Là, elle suit des cours de relations internationales autour de la question de la réduction de la pauvreté et de la justice sociale. L’étape suivante, naturelle, est de travailler pour une ONG. Ce qu’elle fait, au Népal, l’un des pays les plus pauvres d’Asie. La jeune femme découvre alors « un milieu peu intègre, où les fonds levés peinent à parvenir aux populations visées. En fait, les ONG sont composées d’individus aussi égoïstes qu’ailleurs ». Et Chang Tianle de se souvenir, avec consternation, de ses collègues et colocataires employant, au tarif local, une Népalaise comme bonne à tout faire. « C’est comme ça qu’on aide les populations locales ? En perpétuant un système qui les e­ xploite ? » En 2009, elle retourne en Chine, là où elle pense être la plus utile et, justement, là aussi où il y a tant à faire. Elle travaille pour l’Institut de politique agricole et commerciale de Chine. Lasse de la bureaucratie ambiante, elle démissionne.

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La voilà donc, en 2012, qui veut monter sa propre affaire. Forte de son bagage intellectuel, elle se sert des concepts qu’elle a découverts sur les bancs des facs anglo-­saxonnes, tel « le système de garantie participatif », autrement appelé « certification participative ». Prôné par les altermondialistes, ce système serait plus opérationnel, dans les pays en développement, que les labels commerciaux. En clair, le but est de réduire les intermédiaires et d’impliquer davantage les consommateurs dans la production. Autre concept central dans la réflexion de Chang Tianle  : l’empowerment, concept difficilement traduisible en français et qui désigne le gain d’autonomie par des individus autrefois dominés. L’objectif affiché est de remettre le paysan au centre de la production agricole. « En Chine, le distributeur jouit d’un pouvoir immense et presque non partagé, se lamente-­t‑elle. Il peut imposer un prix d’achat au paysan, qui n’a d’autre solution que de recourir à des moyens productivistes, mais aussi nocifs pour les sols et les consommateurs. Ici, le paysan est méprisé et n’a pas droit à la parole, alors que chez vous, les agriculteurs sont connus pour, en signe de protestation, verser du lait sur la voie publique. » Certes, le mouvement reste aujourd’hui bien minoritaire. « Les épinards non traités à 20  yuans le kilo ne trouvent pas preneurs, tandis que, chaque année, débourser tous les ans 5  000  yuans pour un smartphone semble normal », rappelle Chang Tianle, dont l’iPhone 3GS commence justement à dater. Pour autant, la popularité de Jishi est croissante et souligne la colère d’un peuple devant des autorités qui renoncent, sinon se refusent, à contrôler la qualité des produits mis sur le marché. C’est dire si le projet de Chang Tianle est

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politique. D’où l’absence de soutien financier de la part des autorités centrales ou locales ? « De toute façon, le gouvernement pense que l’agriculture bio est un problème de riches et voit dans l’éradication des famines des progrès suffisants. Les pays pauvres doivent produire moins cher pour s’adapter au pouvoir d’achat des populations. » En outre, la Chine entend à tout prix maintenir son choix d’une agriculture surintensive, seule solution pour réduire la dépendance alimentaire des Chinois. Pour l’heure, c’est depuis Hong Kong que Jishi reçoit la plupart de ses aides, qui demeurent d’ailleurs bien maigres. « Jishi n’est qu’un point de départ », note Chang Tianle. Ambition de montrer la voie vers une société plus juste ou modestie de n’être pas grand-­chose ? Au fond, Jishi, qui ne cherche pas à s’imposer comme intermédiaire, travaille à sa propre disparition. Mais hélas, l’avenir de Jishi s’avère absolument radieux !  π

N APÔTRE DU TERROIR À LA CHINOISE Au premier abord, l’intitulé « Le fromager de Pékin » de cette petite pancarte, grisâtre et morne, apparaît un peu prétentieuse. Vitrines fêlées derrières lesquelles les cartons s’entassent ; vélos du personnel négligemment garés ; maladroitement scotché sur la porte d’entrée, un minuscule écriteau « Bienvenue », en français, semble enjoindre le contraire… Les moyens déployés pour la devanture sont bien maigres.

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Du reste, d’extérieur, cet atelier, modeste à l’image de son patron, Liu Yang, 39 ans, ne détonne pas des bazars aux articles pas encore vendus et déjà démodés, ni des ongleries à la petite semaine et autres vendeurs de cigarettes et d’alcools. Tout cela pullule ici, à Huilongguan, morne banlieue dans le nord de Pékin. On est loin des quartiers branchés de la capitale où se côtoient étrangers et Chinois occidentalisés, deux catégories qui constituent pourtant le cœur de cible de notre fromager pékinois. 58

« Dans ces zones, les loyers sont trop élevés », déplore l’homme, père d’un enfant de 2 ans et marié à une Américaine. La figure de Liu Yang, longiligne, maigre, presque puritaine derrière ses lunettes carrées noires, n’invite pas forcément, contrairement à ses produits, à la débauche gastronomique. C’est qu’il investit aussi peu dans sa personne que dans le décorum du magasin. « Mon atelier est un lieu de production de fromage et non de vente, confirme-­t‑il. En faire un authentique magasin nécessiterait un emplacement trop cher et des frais de gestion trop élevés. » On continue la visite. L’intérieur ressemble à l’extérieur. Un petit capharnaüm. Les étiqueteuses sont adossées aux emballages. Sur la table de travail, sont posés des colis, envoyés dans toute la Chine, et s’entassent aussi tampons, ciseaux, dossiers… C’est alors que le maître des lieux sort un improbable Opinel, l’affûte méticuleusement et sert un plateau de fromage. On goûte. On comprend alors que c’est sa chambre d’affinage, véritable salle du trésor où couvent un millier de fromages et qui, elle, a bénéficié de toutes ses attentions… La devanture du magasin pourra attendre tant le plaisir en bouche est grand ! Sur ce plateau donc : le bleu de Pékin, bien sûr, le camembert star de la maison dont l’habile nom fait de la capitale

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chinoise un terroir comme un autre, une douce tomette délicatement relevée, la pyramide, crottin de vache à la présure de chèvre, et enfin, le petit dernier, le rouge de Pékin, un autre camembert plus relevé que son grand frère… « Les fromages sont vendus à des prix raisonnables [entre 30 et 50 yuans], explique Yang Ying, une aficionado chinoise. Surtout, tous sont artisanaux et produits en relative petite quantité, gage de qualité. » Liu Yang, héraut antimalbouffe dans un pays frappé par des scandales alimentaires à répétition ? Rien ne le destinait à un tel destin  : c’est même par une série de hasards que cette couronne semble lui être tombée sur la tête. Né en 1975, à Mudanjiang, dans le Heilongjiang, province du nord-­est au climat particulièrement hostile, Liu Yang fait ses études à l’université de l’Industrie à Pékin. Son but : devenir informaticien, un métier d’avenir, calcule-­t‑il. En 1997, diplôme en poche, il commence à travailler, comme nombre de ses condisciples, à Zhongguancun, fameux quartier informatique de la capitale, la « Silicon Valley chinoise », disent les promoteurs locaux un peu présomptueux. Mais les logiciels le lassent rapidement. En 2001, avec ses économies et un petit pécule envoyé par ses parents, Liu Yang part étudier en France. Clermont-­Ferrand d’abord, pour la langue, puis Aix-­en-­Provence, pour un DESS de gestion des ressources humaines. Surtout, l’été, il fait des petits boulots. L’expérience sera déterminante. « Près d’Aix, j’ai travaillé à la cueillette de tomates dans une ferme, se souvient-­il. En Chine, personne n’aspire à être agriculteur, ils sont tellement mal payés et méprisés ! Les

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consommateurs, eux, veulent des produits toujours moins chers. Résultat, en l’absence de contrôles sanitaires contraignants, les scandales alimentaires se multiplient. » En France, au contraire, estime-­t‑il, la classe paysanne est « très respectée. […] Pour beaucoup, être agriculteur est un choix, un mode de vie ». La mue de l’informaticien en artisan s’achèvera en Corse. Pendant deux ans, il suit un DESS sur le commerce méditerranéen… Pas sûr que ses études et cette situation improbable – un étudiant chinois en Corse – l’inspirent beaucoup, mais à Santo-­Pietro-­di-­Venaco, calme village de l’île de Beauté où il a élu domicile, Liu Yang fait la connaissance de son voisin, un fromager artisanal. « Cet homme produisait soixante-­dix fromages, s’exclame-­ t‑il. J’allais dans son atelier, je le regardais faire. J’étais fasciné. Puis, j’ai commencé à lui donner un coup de main. Gratuitement, c’était juste pour le plaisir. » En 2007, après six ans passés en France, il est temps de repartir pour la Chine. Dans ses valises, moules et ferments : de quoi faire chez lui de premières expérimentations. Ses amis français de Pékin apprécient ses ébauches de camemberts, de tomes, de bleus et encouragent Liu Yang, encore peu sûr de son savoir-­faire. Sous leur aile, sans le savoir, il réseaute et ce serait presque à son insu que sa réputation de fromager s’établit. Mais Liu Yang est encore indécis. Pourquoi ce qui n’était jusque-­là qu’un agréable passe-­temps devrait-­il prendre un tour professionnel ? D’autant qu’une chambre d’affinage, nécessaire pour un vrai développement, est très onéreuse. Finalement, en 2009, il saute le pas et loue ce modeste local à Huilongguan, au nord de Pékin.

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Aujourd’hui, rares sont les réceptions chics, les épiceries occidentales ou les grands hôtels de la capitale chinoise d’où le bleu de Pékin soit absent. Le Fromager de Pékin approvisionne par ailleurs les autres grandes villes du pays, produit 10 à 12 kg de fromage par jour, comprend 9 employés et génère un chiffre d’affaires mensuel oscillant entre 100 000 et 150 000 yuans. Mais pas question, malgré ce succès, de se développer à marche forcée. L’avidité étant la chose la mieux partagée en Chine, nombre d’entrepreneurs verraient, eux, tout de suite les choses en grand, au détriment des normes souvent jugées comme un obstacle au développement et non comme sa ­condition. Les faits divers, parfois cocasses, toujours tristes, s’accumulent d’ailleurs. Le lait en poudre pour bébé contaminé à la mélanine, un produit industriel cancérigène, la vente de rat estampillé bœuf, de l’huile en provenance des caniveaux d’un restaurant, l’explosion de pastèque géante car bourrée d’accélérateur de croissance… « Tout va trop vite en Chine… Même les fruits poussent trop vite, note Liu Yang. Je pourrais produire beaucoup plus pour vendre beaucoup plus. Pour mon lait, je pourrais me fournir auprès d’éleveurs moins scrupuleux. Mais à quoi bon ? Pour sacrifier la qualité de ma vie ou celle de mes produits ? Or les deux me sont très chers. » Cet apôtre du bien manger – deux fois juré au Salon de l’agriculture de Paris (catégorie fromages à pâtes molles) et lauréat du concours général agricole de 2013  – reste donc droit dans sa toque. Les ambitions resteront modérées. Tout juste concédera-­t‑il « être désormais à l’étroit dans l’atelier de 50 m2 » et avoir besoin d’un local plus grand pour une ­deuxième chambre d’affinage.

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Pareille pondération n’est désormais plus rare, comme si le marché alimentaire chinois prenait deux directions opposées : d’une part, des produits peu chers mais à la provenance et à la fabrication douteuses, et d’autre part, les denrées « bio » destinées à une classe moyenne, suffisamment riche et sensibilisée sur la question. « Nos recherches montrent que les consommateurs aisés sont prêts à payer 40 % plus cher des produits labélisés », remarque Yu Xiaohua, professeur d’économie agricole à l’université allemande de Göttingen et auteur de l’étude « La volonté de payer pour des produits verts en Chine ». La production de produits verts s’accroît dans la plupart des secteurs alimentaires, hormis ceux des produits laitiers. Ainsi, la quantité de fromages pourvus d’un tel label a chuté, passant de 60 000 en 2007 à 17 000 tonnes en 2013. « Souvent en Chine, deux ou trois grandes firmes laitières exercent, localement, un oligopole, explique M. Yu. Le pouvoir des marques est donc plus fort que celui des labels, de fait moins influents. La validité du tampon vert expirant au bout de trois ans, nombre de fromagers renoncent à refaire une demande de labellisation. En outre, les critères d’éligibilité pour les subventions favorisent les grandes structures. » Petit producteur de produits qui ne sont pas labélisés du fait des lourdeurs administratives, Liu Yang trace sa route. « La taille de mon atelier reste la meilleure preuve de ma probité, lâche-­t‑il. Les labels servent à inspirer la confiance. Et moi, j’ai déjà celle de mes clients. Que demander de plus ? »  π

CHAPITRE III

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A FIN DES TRENTE GLORIEUSES À LA CHINOISE Interview avec Xu Bei, économiste Chine à la banque d’investissement Natixis et professeure à Sciences Po Paris. Arrivée de Chine en France en 2000 dans le cadre de ses études supérieures, Xu Bei a, douze ans plus tard, soutenu une thèse intitulée « Les approches extrêmes de la contagion sur les marchés financiers ». Spécialisée dans l’économie chinoise, l’analyste allie pédagogie et connaissance approfondie et de première main de la Chine.

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Pourriez-­vous expliquer brièvement les limites auxquelles se heurte une économie fondée sur des exportations à bas coût comme l’est la Chine ? D’une manière schématique, une économie peut commencer par une stratégie de développement fondée sur des exportations à bas coût. Mais au fur et à mesure que l’économie s’enrichit grâce aux exportations, ses coûts de production augmentent. Ainsi, elle perd ses avantages initiaux. Si l’économie n’a pas suffisamment développé son marché national et/ou si elle n’est pas suffisamment montée en gamme, la perte des avantages en coût de production fera perdre des parts de marché au pays, qui sera par conséquent en panne de moteur de croissance. La croissance du pays ralentit structurellement. Dans quelle mesure la crise financière de 2008, et le vaste plan de relance de 4 000 milliards de yuans qui s’en est suivi, a reconduit l’ancien modèle de développement ?

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La crise financière de 2008 a entraîné un arrêt de croissance aussi bien dans les pays développés que dans les pays émergents. Mais la Chine a été parmi les pays les plus réactifs en annonçant un plan de relance représentant 14 % du PIB de l’époque étalé sur deux ans. En complément de ce vaste plan composé en majorité de projets d’investissement, la banque centrale chinoise a largement assoupli les conditions monétaires en baissant les taux d’intérêt et les taux des réserves obligatoires. En conséquence, la croissance de l’économie a vite repris, mais le poids de l’investissement dans l’économie a continué d’augmenter pour atteindre 50 % du PIB chinois, la consommation demeurant relativement faible.

Pendant ce temps-­là, l’endettement public s’est accru… Oui, l’endettement, notamment celui du secteur public (gouvernements locaux et entreprises publiques), a de son côté effectivement progressé rapidement. L’encours des crédits bancaires représente désormais plus de 130 % du PIB au lieu de 105 % en 2008. De même, le système du shadow banking [« banques de l’ombre », soit le secteur bancaire informel] a vite pris de l’ampleur. Pour conclure, le plan de relance a exacerbé les déséquilibres structurels liés à l’ancien modèle de croissance, à savoir le recul du secteur privé, la hausse de l’endettement et le regain de l’investissement, dont 70 % en construction d’infrastructure et résidentielle. Comment jugez-­vous l’action de la nouvelle équipe de dirigeants ? Le Premier ministre Li Keqiang a multiplié les déclarations en faveur du marché et des PME. Pensez-­ vous qu’elles ont été suivies d’effet ou peuvent l’être ?

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Les grandes lignes de réformes ont été annoncées lors du troisième plénum du 18e Congrès du Parti communiste chinois en novembre 2013. Elles couvrent des champs très larges : la gouvernance politique, le système financier, les entreprises d’État, le développement des PME, l’urbanisation, etc. En matière économique, la nouvelle équipe s’est montrée jusqu’à présent ferme pour corriger les déséquilibres structurels de l’économie chinoise afin de garantir une soutenabilité à moyen et long terme. En septembre 2014, le Premier ministre Li Keqiang a pour la première fois placé l’objectif de l’emploi devant celui de la croissance. L’année 2014 est aussi la première année où aucune annonce de relance générale n’est faite alors que la croissance ralentit sévèrement. Les mesures visant à soutenir la croissance ciblent en effet soit des secteurs considérés comme futurs moteurs de croissance (secteur rural, services, PME), soit des secteurs rencontrant des difficultés et pouvant avoir un impact systémique (immobilier, système financier).

Les risques d’une relance générale ont été ainsi évités… Si les effets des réformes tardent à se voir par définition, la fermeté du gouvernement actuel de ne pas faire de relance générale a, en effet, au moins permis de ne plus aggraver le déséquilibre entre l’investissement et la consommation, l’investissement étant la composante de la demande nationale qui ralentit le plus – en progression de seulement 3,8 % en volume en glissement annuel au troisième trimestre 2014  – alors que la consommation s’est montrée résiliente avec 5,3 % en volume sur la même période. Les livres catastrophistes évoquant « la bombe à retardement » de l’économie chinoise sont légion. De fait, les

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dettes des collectivités locales atteignent des niveaux effrayants, la spéculation immobilière, certes ralentie, est, elle, toujours de mise. Pensez-­vous que la Chine soit au bord d’une crise, comme l’étaient les États-­Unis en 2007 ? Certes, le niveau d’endettement en hausse et les prix immobiliers trop élevés sont des problèmes pesant sur la stabilité financière et la croissance de l’économie chinoise. Mais les problèmes et les mécanismes de transmission des risques sont très différents des États-­Unis. C’est-­à-­dire  ? En Chine, le système bancaire est détenu en majorité par l’État, l’endettement du gouvernement central ne représente que 16 % du PIB chinois, alors que celui des États-­Unis était supérieur à 90 % du PIB. Les crédits bancaires – la principale forme d’endettement – ont été pour la plupart distribués aux gouvernements locaux et aux grandes entreprises ou encore à des PME relativement grandes et travaillant étroitement avec le secteur public. Les crédits aux ménages et aux petites entreprises ne représentent que 17 % chacun du total. Cette configuration d’endettement, dominé par les crédits bancaires alloués essentiellement au secteur public et parapublic, est donc très différente des États-­Unis. Elle provient du fait que le système financier reste encore peu développé en Chine et qu’il alloue de préférence des ressources financières aux acteurs de caractère public. Ce circuit relativement « fermé », certes inefficace économiquement, permet toutefois d’expliquer l’intervention ou le sauvetage de l’État afin d’éviter une crise financière.

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Les prix de l’immobilier ne sont-­ils pas effrayants ? Le système de financement de l’immobilier est très différent de celui des États-­Unis. En effet, environ 80 % des transactions immobilières sont payées sans recours au crédit bancaire, d’où le niveau bas des crédits aux ménages. Une forte baisse des prix immobiliers, si tant est qu’elle ait lieu, ne provoquera pas la détresse financière catastrophique chez les ménages. Or, c’est bien ce mécanisme que nous avons observé lors de la crise américaine des subprimes. 68

Selon vous, il n’y a aucun risque d’éclatement de la bulle ? Si, nous identifions bien un risque financier  pouvant être causé par un effondrement des prix immobiliers, le risque dépassant le cadre du secteur immobilier. Les biens immobiliers ou terrains sont couramment utilisés comme bien collatéral des crédits via des banques classiques ou le shadow banking, même si les crédits ne concernent pas le secteur immobilier. Une chute de valeur de ces biens pourrait entraîner une revalorisation des collatéraux et donc une montée du risque de crédit. C’est aussi pour cela qu’une forte baisse du prix immobilier n’est pas un scénario souhaité, et qu’un certain nombre de mesures sont déjà mises en place depuis l’été 2014 pour empêcher la formation d’une telle dynamique.  π

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’ÉTINCELLE OUVRIÈRE Dans un pays où usine rime encore avec exploitation, mais où aussi, Parti communiste unique oblige, collèges et lycées abondent en cours hagiographiques sur Marx, cela devait arriver. Les prolétaires, se souvenant de leurs leçons et, surtout, n’ayant rien d’autre à perdre que leurs chaînes, ont donc fini par s’unir.

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En mai 2010, a éclaté la première grève générale de l’histoire contemporaine de la Chine. Cela s’est passé à Foshan, dans le sud du pays, au sein d’une usine de Honda Auto Parts Manufacturing qui fournit l’ensemble des boîtes de vitesses des véhicules de la marque japonaise fabriqués en Chine. Cela aurait pu avoir lieu ailleurs, dans les nombreuses autres immenses usines des géants industriels mondiaux situées dans la province du Guangdong, où les conditions de travail étaient, ou sont encore, également déplorables, et où le droit de grève n’est pas reconnu. En somme, « où l’on est traité comme des machines », résume Miss Li, qui a justement travaillé chez Honda entre 2008 et 2011. De cette libération, Miss Li a été justement aux avant-­postes. En quelques semaines, la jeune demoiselle, alors âgée de 19  ans, est passée du statut de simple ouvrière de chaîne de montage, payée 800  yuans par mois, à celui de gréviste, puis de déléguée syndicale discutant à bâtons rompus avec la direction. Une fulgurante ascension sociale au sein de ses pairs qui s’est poursuivie au-­delà de l’entreprise, puisque, aujourd’hui,

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Miss Li étudie la gestion des ressources humaines, au sein de l’équivalent d’un BTS. Un bout de destin assez exemplaire pour cette femme, ouvrière, d’extraction rurale, qui cumule donc de bien épais plafonds de verre.

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C’est en janvier 1991 que naît Miss Li, dans un village du Guangdong, aux lisières septentrionales dudit « atelier du monde ». Forte d’une croissance alors de 14 %, la Chine, et cette région au premier chef, profite pleinement de la mondialisation. Grâce à une main-­d’œuvre abondante, peu chère et docile, ainsi qu’à une monnaie sous-­ évaluée à dessein, ses exportations à bas prix commencent à inonder le monde. Dès 1991, l’excédent de la balance commerciale chinoise atteint les 3 % du PIB commercial et continue de croître jusqu’à atteindre 8,80 % en 2007. Parallèlement, la part de la consommation dans le PIB ne cesse de baisser au profit de l’investissement, dont le taux dépasse les 40 %. Un record atteint notamment grâce à une politique de crédit accommodante envers les grandes entreprises et une « répression financière » imposée aux ménages. À l’instar du Japon quelques années auparavant, ce mode de développement réussit à la Chine. Entre 1991 et cette fameuse année charnière de 2010, le PIB passe de 400 milliards à près de 6 000 milliards de dollars, soit une progression de 577 % ! La crise financière de 2008 n’arrête pas le géant chinois. Bien au contraire. Grâce à un gigantesque plan de relance de 4 000 milliards de yuans qui permet de compenser la chute de la demande étrangère, la Chine, au moins à court terme,

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surnage au milieu du marasme mondial avec ses 7,6 % de croissance en 2010. Sans surprise, à quelques mois de cette fameuse grève, la Chine ravit à l’Allemagne le titre de première puissance exportatrice, avec 1 070 milliards de dollars de produits vendus à l’étranger en 2009. Dans le même temps, elle devient la deuxième puissance économique mondiale devant le Japon. Bref, la Chine n’est plus la puissance régionale en devenir qu’elle a été à la naissance de Miss Li. Mais en 2010, la richesse de l’État chinois continue de se faire grâce à la pauvreté de sa population. « J’ai rejoint l’usine Honda de Foshan en juin 2008, à 17 ans, se souvient notre demoiselle. À l’époque, j’étais élève d’une école technique et officiais donc chez Honda comme apprentie pour 825  yuans par mois. Malheureusement, je ne faisais pas d’heures supplémentaires, donc mon salaire était très faible. Puis, un an après, je suis devenue une authentique employée, mais je ne gagnais qu’encore 1  200  yuans, pour une semaine classique de 40 heures de travail, du lundi au vendredi. » Le 1er  mai 2010, le smic, régional en Chine, passe certes, dans le Guangdong, de 720 à 920  yuans. Mais à Honda, les salaires de 1 211 yuans, à peine supérieurs au smic, n’augmentent guère. Pis, avec la forte inflation, le pouvoir d’achat diminue. Autre pomme de discorde  : les libertés prises avec le code du travail chinois, pourtant déjà peu contraignant. Ainsi, les nombreuses heures supplémentaires sont payées au simple taux de base. « Au moins est-­on payé », se dit-­on alors chez Honda. Enfin, le malaise est psychologique. Pendant les heures de travail, les ouvriers ne peuvent communiquer entre eux. Ils

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veulent aller aux toilettes ? Ils doivent auparavant demander l’autorisation à un guichet, « une humiliation », se souvient Miss Li. Ils reçoivent un appel sur leur portable ? Ils se précipitent aux toilettes, après avoir demandé ladite autorisation dudit guichet pour, en cachette, répondre au téléphone.

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Le ressentiment envers la direction et l’interdépendance qu’implique le travail à la chaîne ont au moins cet avantage : souder les employés, effet involontaire mais décisif pour la révolte à venir. « C’est vrai qu’on s’entendait bien, sourit la demoiselle. On se plaignait souvent des conditions de travail, même auprès de la direction. Mais on ne nous écoutait que quand il s’agissait d’améliorer la productivité. Quant aux syndicats… Ils ne représentent que les patrons. » Bien loin d’apaiser la situation, l’absence de vrai syndicat ne fait que précipiter le conflit. L’étincelle survient finalement le 17 mai 2010. Deux collègues de l’unité de production de Miss Li, qui viennent de donner leur préavis de démission, décident, à dix jours de leur départ définitif, d’interrompre la chaîne de montage. Quatre cents ouvriers sont obligés d’interrompre leur travail. « Nous avons découvert seulement après qu’il s’agissait en fait d’un accident intentionnel, raconte Miss Li. Puis, entre ouvriers, nous avons discuté et exigé une revalorisation salariale générale. » La production reprend le même jour, le 17 mai à 18 h, une fois que le directeur général promet de donner suite, dans la semaine qui vient, à cette unique demande… mais le 18, c’est une liste de 111 doléances que les insoumis présentent à la direction, laquelle ne fait que lire, une à une à haute voix, la centaine de revendications… sans y répondre !

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Les jours passent, l’ouverture des négociations approche, mais, le 21, des rumeurs laissent entendre que les 400 frondeurs pourraient être licenciés. Un affront qui ne fait qu’amplifier la colère. Le 26, ce sont 1  900 ouvriers qui font désormais grève. Quatre autres sites, dépendant de Honda Foshan, interrompent leur production. Le mouvement social, inédit par son ampleur, est désormais couvert par la presse internationale. Rétrospectivement, Miss Li reconnaît qu’« une grève, c’est comme une partie de poker ». Les ouvriers de Honda ont vu juste, misant sur le fait que l’usine avait plus besoin d’eux qu’eux d’elle. En clair, Honda Foshan se fournit auprès d’autres sites et en approvisionne certains, alors que les ouvriers, célibataires et sans enfant pour la plupart, ne dépendent de personne. De plus, si la direction voit dans les employés des pions interchangeables, l’inverse est vrai aussi  : pour les employés, Honda ou les autres usines de la région sont du même acabit. C’est donc un rééquilibrage des rapports de force auquel on assiste, ici au microscope, et que, d’un point de vue macroéconomique, les universitaires résument notamment par la théorie du « cap de Lewis » : sous l’effet notamment de la politique de l’enfant unique, « l’armée industrielle de réserve » décrite par Marx et qui bêche encore dans les campagnes se résorbe aujourd’hui. Le nombre de personnes en âge de travailler, soit les 16‑59  ans, a ainsi baissé de 3,7  millions entre 2013 et 2014 pour atteindre les 915,8  millions. Moins abondante, la main-­ d’œuvre se sait plus forte. Côté parents, la syndicaliste en herbe peut bénéficier du soutien paternel et, chez la mère, de l’ignorance complète de tout ce qui se trame alors à Foshan. « Mon père savait ce que

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je faisais et me soutenait. Il aurait voulu avoir un fils et a constaté qu’en fait je valais bien un fils. À ce moment-­là, un secrétaire local du Parti lui avait rendu visite pour l’enjoindre à me faire entendre raison. Mon père n’en a rien fait. Il était bien trop fier de moi ! »

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Le 1er juin, devant les promesses de négociation de la direction, les ouvriers reprennent leur travail. Quatre jours plus tard, cinq délégués, dont une fille, Miss Li, élus par leurs pairs, sont envoyés au casse-­pipe : entamer enfin avec les patrons de réelles négociations. Ils obtiendront une revalorisation salariale de 24 %. Bientôt, c’est l’ensemble des smics régionaux qui, le 1er juillet, sont réévalués, la plupart de 20 %. Dans le Guangdong, le salaire minimal passe même de 660 à 1 030 yuans… Un bond de 64 %. À l’unisson, universitaires et journaux du monde entier parlent alors de « tournant du mode de développement à la chinoise ». Wang Yang, le chef du Parti dans le Guangdong, appelle, lui, à « une croissance économique orientée vers le peuple ». De retour à la chaîne de montage, telle une Madame Bovary comparant l’étourdissant bal de la Vaubyessard à son insipide vie conjugale, Miss Li bientôt constate avec consternation et lassitude que « rien n’a changé hormis le montant de la paye ». « Quand on est ouvrière, on ne voit pas grand-­chose d’autre que les chaînes de montage, explique-­t‑elle. Mais là, pendant quelques semaines, j’ai rencontré des professeurs, des activistes venus parler avec nous. Il n’y a guère que les journalistes étrangers à qui je n’osais pas donner d’interviews. » Les aspirations ne sont donc pas seulement financières. Notre jeune fille craint maintenant que cette période « si intense » de

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conquête sociale et d’affirmation de soi ne soit bientôt révolue. Que, à l’issue d’une vie passée le dos courbé à l’usine, cette grève devienne un fait glorieux de jeunesse qu’elle pourrait, en le racontant à son enfant unique, tenter parfois un peu de dépoussiérer. Alors, non. La jeune fille choisit de décider de sa vie. « À l’usine, je sentais que je perdrais mon temps bien plus vite que je gagnerais de l’argent. » Ses deux petites sœurs vont travailler à l’usine, mais elle, elle a pu faire plier Honda. Cette fille d’extraction paysanne pourra bien lutter contre un destin qui voyait dans le travail en usine une ascension sociale amplement suffisante. Signe de ses nouvelles ambitions, en juin 2011, Miss Li passe et réussit l’examen pour intégrer, à Canton, un BTS en gestion des ressources humaines. « J’ai commencé à le réviser à la fin de 2010. Les gens pensaient que j’étais folle. J’utilisais chaque minute pour étudier. J’étais comme en transe. » Aujourd’hui, de son origine sociale, la peau un peu tannée semble être le dernier stigmate. Son passé de contestataire, aussi, lui collera à la peau. Quelque part, dans quelques arcanes du bureau de la sécurité publique, elle est fichée à jamais. Peu importe. Depuis le stage qu’elle a fait au sein d’une ONG, elle espère un jour travailler dans ce secteur, même si la situation politique et financière y est très incertaine. Pour l’heure, elle fait profil bas auprès de ses camarades de classe, dont elle pointe seulement ou la résignation ou la prudence ou l’indifférence devant des problèmes sociaux qui continuent de la révolter. D’autant plus que la discipline étudiée – gestion des ressources humaines – est par nature théoriquement progressiste.

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« Enfin, je suis contente. Il y a peu, notre promotion a quand même soutenu publiquement la grève d’agents de propreté. Ces derniers étaient en conflit avec la mairie de quartiers qui n’avait pas respecté les émoluments prévus par  leur contrat. » Un mouvement qui a conduit Miss Li, de nouveau, à distribuer des tracts, organiser des réunions et prodiguer des conseils juridiques. Bref, à reprendre les armes.  π 76

’HOMME QUI VEUT FAIRE SAUTER LES BANQUES En Chine, l’Internet a révolutionné la connaissance. Finie la propagande ! Maintenant, en un petit clic, on peut comprendre enfin ces petits recoins de l’histoire moderne ou de l’actualité qu’on a toujours voulu nous cacher. L’Internet a aussi révolutionné le commerce. Grâce au site Taobao (« Cherchez les trésors », site chinois de commerce en ligne aussi lucratif que eBay et Amazon réunis, fondé par le désormais richissime Jack Ma, l’une des premières fortunes d’Asie), plus besoin pour les urbains de sortir de chez eux. Pour les ruraux, ce sont leurs possibilités d’achat qui d’un coup ont explosé. Enfin ils peuvent, pourvu qu’ils en aient les moyens, accéder aux mêmes produits qu’en ville.

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Et maintenant, ce serait le secteur bancaire qui serait sous le coup d’un bouleversement ! Les PME, jusque-­là snobées par les grandes banques d’État, pourraient enfin trouver un

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établissement de crédit plus amène, via des plateformes de pair-­ à-­pair. Ces dernières permettent aux particuliers ou aux entreprises de se prêter de l’argent directement, sans ­passer par les banques qui, en Chine, tendent à délaisser les PME. « Il faut remercier Jack Ma, reconnaît, dans ses bureaux pékinois de Soho, Cao Zhiping, aujourd’hui 32 ans, fondateur de Lilidai [“Prêter avec intérêt” – le nom original, avec le redoublement du caractère de l’intérêt, est, avouons-­le, plus accrocheur]. Avec Taobao, il a montré que même en Chine, où les arnaques sont si nombreuses, on pouvait, sans risque, commander des produits à des entreprises, mais aussi à de simples particuliers qui confectionnent eux-­mêmes leurs produits. » Après l’achat de pair-­à-­pair, nous voici donc dans l’univers du prêt pair-­à-­pair. « Un marché aussi énorme que tous les petits porteurs de Chine prêts à investir quelques centaines de yuans », affirme M. Cao. Cao Zhiping est né dans le Hunan. Sur son enfance, le trentenaire n’a pas grand-­chose à dire. Son père est instituteur en élémentaire, sa mère en maternelle. Dans son Hunan natal, l’ado se passionne pour les ordinateurs et la science-­fiction. À 17  ans, il passe le bac, à l’issue d’une classe de niveau. « J’ai fait le collège et le lycée dans le meilleur établissement de la ville en quatre ans seulement, au lieu de six normalement », explique-­t‑il. Pour générer une élite, le pays est très fort. Pour reléguer tous les autres aussi. Le jeune loup intègre l’université du Nord-­Est, dans la province septentrionale du Liaoning, au sein du département d’informatique. « J’aime l’entreprise », s’exclame-­t‑il aujourd’hui, citant à son insu un certain Premier ministre.

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De fait, sa première boîte, il la cofonde à 18 ans, en 2002, en première année avec ses camarades du Hunan qui, comme lui, ont « immigré » dans l’aride Chine du Nord, qui comme lui, fanfaronne-­t‑il, « aiment manger du piment ». « Le principe de notre entreprise était simple et s’adressait aux étudiants, se souvient-­il. À cette époque, acheter des billets de train, d’avion ou de spectacle, c’était tout une aventure, car il fallait aller souvent sur place. Nous avons créé une plateforme pour vendre ces billets. Ça paraît tout simple, mais il y avait un énorme besoin. Résultat, un an après, 80 % des billets vendus auprès des étudiants du Liaoning passaient par notre site. Je me suis alors rendu compte à quel point l’Internet peut changer la vie des gens. » Si l’émergence en Chine de l’Internet est tardive, au tournant des années 2000, il bouleverse rapidement les modes de vie d’un pays dont l’histoire contemporaine n’est après tout qu’une série, justement, de bouleversements. À peine sortie de l’économie planifiée, la Chine se jette dans le tout Internet. Cinquante ans d’histoire occidentale compressée, ici, en dix ans. Une aubaine pour les entrepreneurs. Une année après, en 2003, la boîte de Cao Zhiping est vendue plusieurs centaines de milliers de yuans à une entreprise touristique. Début d’une longue série de success stories. « Le commerce en ligne, et plus tard le prêt de pair-­à-­pair, tirent leur force des difficultés du marché chinois, le territoire est si vaste et les disparités entre les régions si énormes, analyse M. Cao. Mais grâce à Internet, acheteurs, vendeurs, prêteurs et investisseurs, qui autrefois n’auraient pas pu se rencontrer, pouvaient, via un ordinateur, faire affaire. » En somme, les

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difficultés sont des facteurs d’innovation. Autre souci  : le caractère sclérosé du secteur bancaire. En 2004, à peine 1 % des Chinois ont une carte de crédit… Pendant une dizaine d’années, entre sites de commerce en ligne et agences d’e-­consulting, Cao Zhiping continue de se faire la main, tout en restant fidèle à son credo de jeunesse  : « Je reste mon propre patron. » En 2007, dans la mouvance d’Alibaba, fameux site de ­commerce en ligne, est créé Paipaidang, un site de prêt de pair-­à-­pair. Comprenez d’inconnus à inconnus ! Cinq ans, plus tard, en 2012, Cao Zhiping fera pareil avec Lilidai. Le principe est simple  : investisseurs et emprunteurs font part de leur projet et de leurs besoins sur le site Lilidai. Puis, preuve de l’importance prégnante de la réalité physique, une dizaine d’agences garantes (danbao gongsi) dans le pays sont chargées de vérifier concrètement la viabilité des projets d’investissement. « En Chine, il est dur d’établir de la confiance tant les fraudes ou les falsifications de documents sont nombreuses, se lamente Cao Zhiping. D’autant que les sanctions ne sont pas très fortes. Dans les pays occidentaux, vous savez que vos problèmes bancaires actuels peuvent influer sur votre capacité future à lever un crédit… Cela encourage les comportements vertueux ! » La position officielle des autorités centrales est de soutenir les PME, dépourvues de larges assises et qui donc n’inspirent pas confiance. « Le tropisme des banques pour les grandes entreprises, surtout adossé à l’État, reste élevé, constate l’entrepreneur. Le processus qui conduit à attribuer un prêt de 50 000 ou de 500 000 yuans prend presque autant de temps.

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Les banques chinoises ont donc tout intérêt à privilégier des gros prêts sûrs que des petits prêts incertains ! » Tant pis pour le dynamisme réel de l’économie chinoise…

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Dans une étude parue en 2015, Naiwen Zhang et Yangjie She, consultants chez Innovi Entrepreneurial Management Consultants, détaillent la récente histoire des prêts pair-­à-­pair en quatre étapes. « La première, de 2007 à 2010, a vu une cinquantaine de sites se créer, dont dix, notamment le précurseur Paipaidang, fonctionnaient à plein régime, écrivent les auteurs de l’étude. À la fin de 2011, en moyenne, environ 100 millions de dollars de crédit étaient prodigués pour une dizaine de milliers de personnes. » Les problèmes sont survenus quand des personnes ont commencé à emprunter auprès de plusieurs agences. Le plus connu l’est sous le surnom de Tank, lequel a emprunté un total de 700 000 dollars. Mais enfermé dans un système de Ponzi constitué de ventes pyramidales, Tank l’emprunteur avait lui-­même prêté à de multiples clients. La faillite de certains de ces derniers a entraîné celle de Tank, puis celles des plateformes à qui il n’a rien pu rembourser… La deuxième étape, de 2010 à 2013, a été marquée par l’explosion du secteur, en s’appuyant sur des acteurs locaux pour éviter d’autres faillites comme celles de Tank. Ensuite, entre 2013 et 2014, les crédits des grandes banques ont commencé à se réduire, ce qui a encore plus profité au prêt de pair-­à-­pair, le nombre de plateformes ad hoc passant d’ailleurs de 240 à 600. Avec entre 90 et 130 000 investisseurs, la Chine est devenue alors le premier marché de ce secteur. Pour autant, point noir à l’horizon, entre octobre et la fin 2013, 74 plateformes font faillite.

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Fin 2014, ce sont quelque 5  milliards de dollars qui sont alors investis dans 1 500 plateformes par lesquelles empruntent 500 000 personnes. Parmi ces derniers figure Liu Shengyun, un quadragénaire du Sichuan qui a investi, depuis 2013, 300 000 yuans via Lilidai. « C’est un ami qui me l’a recommandé, dit-­il d’une voix au fort accent de sa région. Au deuxième semestre 2013, j’ai investi 20 000 yuans, puis plus de dix fois plus en 2014. Lilidai est une plateforme très transparente. Sur cinq ans, j’ai eu 11 % d’intérêt. » Au total, en 2014, quelque 42 milliards de dollars de prêts auraient été effectués. Selon Crowdfund Insider, un cabinet de consultant, plus de 8 milliards de dollars de prêts auraient été effectués dans le seul mois d’avril 2015. Malgré ces succès, l’instabilité demeure. Selon Wangdaizhijia, un site d’analyse du secteur, 300 plateformes chinoises auraient fait faillite en 2014. Bien conscient du caractère révolutionnaire de ces plateformes, le gouvernement central n’a pas serré la vis, comme à son habitude, face à des petits trublions. « Tout le monde sait qu’il y a des défauts de paiement, a déclaré ainsi, en mars dernier, Zhou Xiaochuan, gouverneur de la Banque centrale de Chine. Il faut édicter des lois pour réguler le secteur et pour, à terme, le renforcer pour qu’il complète les institutions financières déjà existantes. » Depuis, un emprunteur ne peut soulever « que » 20 millions de dollars par plateforme. Des contrôles vont également avoir lieu en vue d’assainir le marché. Zhu Mingchun, secrétaire général de l’Association de la finance Internet du Guangdong, a ainsi déclaré que « le contrôle vise les plateformes

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frauduleuses et cherche à ouvrir la voie à ceux qui voudraient développer cette industrie ». Preuve peut-­être que si les mots sont suivis d’action, le but des autorités n’est pas d’étouffer un secteur qui pourtant fait concurrence à ses grandes banques, mais bien de l’assainir pour l’encourager. À suivre…  π

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CHAPITRE IV

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OLLYWOOD BIENTÔT À LA BOTTE DE PÉKIN ?

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Interview avec Ying Zhu, professeure au College of Staten Island et auteure de TV China (Indiana University Press, 2009).

Depuis Mao Zedong et son discours sur la littérature et les arts jusqu’à Xi Jinping aujourd’hui, l’attitude des dirigeants chinois face à la culture se ressemble beaucoup… En Chine, traditionnellement, l’art doit représenter « le bon et le beau », donner à voir des images améliorées, positives de la réalité, tout en restant asservi au politique. Pour reprendre les mots de Xi Jinping, l’art doit être comme « des rayons du soleil depuis le ciel bleu et la brise dans le printemps » et sert à « inspirer les esprits, réchauffer les cœurs et nettoyer les styles de travail ». Cette configuration n’est pas seulement le fait du Parti communiste chinois. Certes, la politique culturelle n’a été vraiment interventionniste qu’à partir de la fondation de la Ligue des écrivains de gauche en 1930, qui visait à centraliser et homogénéiser la culture chinoise. Toutefois cette mainmise du politique sur les intellectuels résulte d’une longue tradition de l’esthétique chinois théorisée par le confucianisme, lequel légitimait la censure.

Il y aurait donc, intrinsèquement, une différence d’approche de la culture entre la Chine et l’Occident ? En Chine, traditionnellement, l’art vise surtout à donner des leçons de morale et à montrer la norme. Les artistes ne doivent

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pas jouer un rôle d’avant-­garde ou rechercher à étendre leur influence commerciale. C’est pourquoi l’État chinois est dans une constante lutte culturelle contre l’influence occidentale. Même si le marché est aussi devenu pour Pékin une force utile pour accroître son emprise sur la population.

Le soft power semble en effet indispensable à la Chine aujourd’hui… Être crédible internationalement est crucial pour le soft power chinois. La Chine a depuis longtemps souffert de sa mauvaise réputation depuis la répression du mouvement étudiant de Tiananmen en 1989. Mais la route vers la réhabilitation est longue et ardue. La carotte et le bâton servent souvent le moyen pour coopter les autres, si tant est que l’on puisse acheter les cœurs et les esprits. Devant l’importance croissante du marché chinois, comment s’adapte Hollywood ? Ce qu’on observe, c’est que les films étrangers, américains, s’adaptent de plus en plus pour ne pas froisser la censure chinoise. Avec son vaste marché et ses ressources financières importantes, la Chine peut infléchir de plus en plus la production mondiale, en particulier ce qui vient d’Hollywood. Par exemple, on a vu un scientifique chinois sauver la civilisation occidentale dans Red Dawn (Dan Bradley, 2012). Il s’agit d’ailleurs du remake d’un thriller tourné en pleine guerre froide où le méchant était à l’origine chinois. Dans la nouvelle version, c’est un Nord-­Coréen. Dans The Karate Kid (Harald Zwart, 2010), Pékin, et donc la Chine, est décrit comme une terre promise où veut se rendre

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le jeune héros. Pour cela, sa famille a dû quitter la ville de Detroit tombée en pleine décadence. Dans Transformers 4 (qui a connu un énorme succès en Chine), les membres du Parti communiste chinois sont humains et courageux. Dans Men in Black 3 (Barry Sonnenfeld, 2012), les scènes qui comportaient des extraterrestres déguisés en cuisiniers chinois ont été supprimées de la version finale. Dans Skyfall, le James Bond réalisé par Sam Mendes en 2012, les références à la prostitution et à la corruption en Chine ont été supprimées ou minimisées dans la version distribuée en Chine.

La propagande est aussi importante que la censure pour construire un récit national. Pourriez-­vous expliquer le rôle des films de propagande, appelés en Chine les « films de la mélodie principale » ? Les « films de la mélodie principale » ont évolué depuis la Révolution culturelle et sont devenus plus subtils. Ces films-­là optent désormais pour le même style et la même stratégie marketing que les films commerciaux, avec en plus des budgets considérables et une campagne de publicité qui va avec. Les films de propagande ont gagné en efficacité. Beaucoup de « films de la mélodie principale » sont désormais des films à grand spectacle dirigés par des réalisateurs connus, comme Zhang Yimou ou Feng Xiaogang (le premier a ainsi tourné avec l’acteur américain Christian Bale dans Flowers of War, film sorti en 2013, par ailleurs distribué également aux États-­Unis. Quant à Feng Xiaogang, il a réalisé en 2012 Back to 1942 qui avait pour toile de fond l’occupation japonaise). Même le vétéran Tsui Hark, réalisateur de films d’arts martiaux, a rejoint le rang en réalisant en 2014 La Bataille de la

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montagne du tigre. Dotée d’un budget de 200 millions de yuans, cette œuvre est le remake d’un film des années 1950, lequel avait, dans les années 1960 lors de la Révolution culturelle, donné naissance à un célèbre opéra de Pékin [il s’agissait de l’une des huit pièces modèles décrétées par Mao Zedong qui, seules, avaient alors droit de cité dans les théâtres chinois].

Peut-­on espérer que la censure cinématographique devienne moins envahissante à mesure que les enjeux financiers augmentent ? Pas nécessairement, mais les interférences seront de plus en plus subtiles. Quant à l’industrie cinématographique, l’auto­ censure sera encore plus de mise du fait de ces enjeux financiers élevés. Par conséquent, il faut craindre que les films deviennent politiquement et culturellement de plus en plus conservateurs. Vous êtes une spécialiste de l’industrie télévisuelle chinoise. Dans votre livre China TV, paru en 2009, vous expliquiez que les émissions étaient devenues depuis les années 1990 moins conservatrices, car davantage soumises aux exigences du marché. Est-­ce toujours le cas ? Je voudrais tout d’abord évoquer la tension de plus en plus forte entre, d’une part, la morale censée traditionnellement régir les arts et la culture et, de l’autre, l’économie de marché où prévaut la maximisation du profit. Les gardiens paternalistes de l’ordre culturel sont un peu embarrassés avec la culture populaire, qui est un prolongement logique de l’économie de marché dans laquelle s’est lancé le régime. Dans le domaine télévisuel, les programmes sont devenus effectivement moins conservateurs, du point de vue du style et du format. Mais politiquement, ils restent conservateurs.

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Vous avez des exemples ? Comme je l’explique dans mon dernier livre Deux milliards d’yeux  : l’histoire de la Chaîne de Télévision centrale de Chine (The New Press, 2014), le succès surprise de la compétition de chant Super Girls, diffusé en 2004 par Hunan TV, une chaîne provinciale, a constitué un électrochoc pour la chaîne centrale CCTV. Cette dernière a d’ailleurs qualifié Super Girls de « programme voyou ». Il y avait aussi nombre d’émissions ouvertement matérialistes, notamment ce jeu de rencontres amoureuses If You Are the One, dénoncé pour « être trop divertissant ». Dans cette émission, des jeunes femmes ont affirmé que la richesse était le critère prédominant dans la recherche d’un fiancé, contrevenant ainsi avec la moralité chinoise traditionnelle… Au grand dam de la vieille garde qui n’a vu là qu’un signe de vulgarité et de dégradation culturelle de la télévision chinoise. Face à ces programmes « licencieux », qu’ont donc décidé les autorités ? Dans le cas de Super Girls, le 19 juillet 2005, CCTV a financé la tenue d’une conférence sur l’industrie télévisuelle à laquelle ont assisté des responsables de la propagande et des présentateurs de télévision venus du monde entier. Trois des présentateurs qui ont assisté à cette conférence ont qualifié Super Girls de vulgaire et même d’être « la source de tous les fléaux ». CCTV a alors appelé les autres acteurs de l’industrie à « promouvoir une culture avancée ». Parallèlement, en privé, CCTV a mené une campagne de lobbying auprès du département central de propagande et du SARFT [administration étatique de la radio, du film et de la

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télévision, institution équivalente, peut-­être, au Conseil supérieur de l’audiovisuel et au Conseil national du cinéma, réunis mais en encore plus influent]. Le but de cette campagne : obtenir une censure de Super Girls.

La campagne a marché ? CCTV a obtenu satisfaction, puisque le SARFT a annoncé que l’émission ne pourrait être diffusée, à compter d’octobre 2007, qu’entre 19 h 30 et 22 h 30. Par ailleurs, les émissions ne pourraient durer plus de 90 minutes. Les participants au jeu ne pourraient pas non plus gagner de prix. Qu’en est-il sous la présidence de Xi Jinping ? La censure est devenue encore plus pesante, y compris sur les séries télévisées. En décembre 2014, les producteurs de la série historique à gros budget L’impératrice de Chine ont été obligés de resserrer les plans. Le motif  : on voyait des décolletés trop généreux ! Cela ne collait pas à l’image de chasteté que veulent diffuser les autorités... peu importe que, selon un sondage sur Internet, 95 % des sondés ont estimé que cette décision était inutile. La réalité même est également touchée par cet excès de pudibonderie. En octobre 2015, lors de la visite d’État de Xi Jinping aux États-Unis, le buste de la Première Dame, Michelle Obama, a été pareillement édité lors des journaux chinois ! Ces programmes très regardés constituent une menace pour les chaînes officielles… On peut penser que ces directives à l’encontre des émissions « vulgaires » résultent de la proximité financière entre le SARFT et CCTV, la chaîne de télévision officielle dont les

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parts de marché n’ont cessé de se réduire, du fait notamment des émissions de divertissement diffusées par les chaînes de province. De fait, ces dernières se plaignent des tentatives du SARFT de supprimer ces émissions qui triomphaient en vue de renforcer la place de CCTV. La télévision reste, pour le Parti, le moyen le plus efficace de supervision de la culture. Pour autant, l’État chinois ne peut contrôler le comportement du consommateur/téléspectateur. Le renforcement des directives va amener de plus en plus de téléspectateurs vers l’Internet. C’est le cas déjà des jeunes géné­ rations qui sont très friandes des programmes de divertissement sur la Toile.  π

ESTIVAL DE FILM INDÉPENDANT… DÉPENDANT Entre docile allégeance aux autorités locales et rebelle mais précaire indépendance, Shan Zuolong a opté, concernant son Festival asiatique du film, pour une voie médiane. « Je cherche avant tout à ce que notre action perdure », répond le jeune homme. Cette frêle figure de 27 ans, venue à s’intéresser au cinéma par le documentaire, est programmateur du Festival asiatique du film. Tenu jusqu’en 2013 dans la ville cossue de Hangzhou, il se cherche aujourd’hui une nouvelle ville pour élire domicile. « Nous allons reprendre le festival dans une autre ville fin 2016, affirme le jeune homme. Nous faisions tout dans les règles. D’ailleurs, les autorités nous aimaient même bien ! La seule chose, c’est que les responsables locaux sont parfois plus

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conservateurs que ne l’exige Pékin, car ils craignent l’irruption d’événements imprévus dont ils seraient en fin de compte tenus pour responsables. » De plus, aucun avantage financier ne venait compenser les risques politiques. Pis ! De sa poche, la municipalité de Hangzhou sortait même 100 000 yuans, un cinquième du budget total du festival. « Mais en Chine, les autorités sont intéressées par les événements culturels qu’à condition qu’ils soient lucratifs ! De toute façon, pour les artistes indépendants, ce n’est pas très facile en ce moment », reconnaît Zuolong. De fait, d’autres confrères, ceux du Festival indépendant de Pékin, beaucoup plus politisés, ont vu également leur édition annulée, cette fois sous la pression avérée des autorités de la capitale. Plus largement, depuis l’accession au pouvoir de Xi Jinping en 2012, cinéastes, écrivains, journalistes, intellectuels, tous ces petits faiseurs de culture indépendante, donc, sont régulièrement l’objet de coups de filet. Il n’est guère surprenant que Shan Zuolong soit passionné par un art, celui du documentaire, qui entend enregistrer, peut-­ être vainement, peut-­être naïvement, le temps qui n’en finit pas de passer et de se perdre. « Je suis né en 1988, dans le village de Shuixiang, dans une famille pauvre, témoigne ce garçon par ailleurs réalisateur d’un documentaire sur les lieux de son enfance. La maison où j’habitais était ancienne. Tout le rythme de notre village était très lent par rapport à maintenant ou aux grandes villes. Comme beaucoup dans ma région natale, mes parents fabriquaient de la soie. C’est une activité en voie de disparition. D’ailleurs, la petite entreprise de mes parents a fait faillite. »

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Ces derniers laissent leur enfant unique libre de faire ce qui lui plaît. Une note moyenne au bac l’oblige à s’orienter vers des études de pub et de marketing à Hangzhou, études qu’il déteste. Il arrive néanmoins à se rediriger vers le journalisme. « Je me suis rendu compte que c’était terrible le journalisme… à la chinoise je veux dire, explique-­t‑il, presque en s’excusant auprès de nous. Heureusement, j’avais entre-­temps découvert l’univers du documentaire. J’avais là un outil de description de la réalité où l’aspect esthétique est important. » 92

Le jeune étudiant dit de lui-­même être « fade », n’ayant d’autres hobbies que le 7e art. En 2009, avec quelques copains et devant quelques autres plus perplexes, Shan Zuolong organise des projections de films. « Nous n’avions pas d’argent, ni beaucoup de films… ni beaucoup de public. Mais enfin, rétrospectivement, on peut dire que c’était un festival ! Ce n’est qu’avec la troisième édition que les choses ont commencé à prendre de l’ampleur. » 2011 est en effet l’année charnière et celle de la professionnalisation. « J’ai été invité au festival de Hanovre en Allemagne. Le festival était de petite ampleur, mais le public était très chaleureux. À mon retour, je suis allé au festival de Chongqing où le public était pour ainsi dire absent. » Le jeune homme mesure alors tout l’écart entre l’Occident et la Chine en matière d’organisation d’événement culturel. Il continue ses pérégrinations. À la Berlinale des talents, puis à Tokyo. C’est là que Shan Zuolong affine son projet  : son festival doit se centrer sur l’Asie. L’intérêt est double : moins cher, il s’inscrit aussi dans un créneau peu exploité. « De toute façon, il y a un tel appétit de culture qu’il suffit de faire un festival de façon professionnelle pour que les gens s’y précipitent. » De

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fait, en 2013, année de la dernière édition, les billets se sont arrachés en quatre heures. L’intérêt pour la culture est là, loin des clichés qui voudraient faire du Chinois moyen le grand héraut du matérialisme. Projeter 60 courts et longs-­métrages, inviter une trentaine de réalisateurs venus de toute l’Asie pour présenter leur première ou deuxième projection, tout en ménageant des autorités locales peu habituées à de pareils remous… C’est peu de dire que, cinq années consécutives, de 2009 à 2013, la tâche de Shan Zuolong a été ardue. « Nous avions un budget serré, à peine de 500 000 yuans. En plus des 100  000  yuans venus des autorités locales, nous faisions appel à une centaine de bénévoles, et à la coopération gratuite des cinémas ainsi qu’évidemment de sponsors. » Les organisateurs du festival de Hangzhou faisaient tout dans les règles. Pas question donc de projeter des films qui ne seraient pas passés par les mailles serrées de la censure chinoise. Les réalisateurs qui postulaient savaient que leurs films devraient « respecter la loi chinoise ». Sous-­entendu : pas de violence, ni de sexe ni de message politiquement subversif. « Nous préférons la voix médiane plutôt que d’avoir à choisir entre la soumission aux autorités et la fronde. Dans le premier cas, nous ne pourrions pas exercer de manière professionnelle et à terme, il n’y aurait plus de public. Dans le deuxième cas, nous serions vite interdits. À quoi cela sert d’être indépendant si c’est pour ne pas exister ? » Car ce terme, « indépendant », rappelle le départ redouté des Taïwanais, Tibétains, Hongkongais ou autres Ouïgours du Xinjiang…

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On pourra rétorquer à Shan le Prudent que son festival, bien qu’indépendant, n’en a pas été moins victime, sinon de la censure, en tout cas de la lassitude du parti local…

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Aujourd’hui, dans la tête de Shan Zuolong, ça fourmille de projets. Il va tenter de postuler pour un doctorat à la très prestigieuse Académie du cinéma de Pékin. Parallèlement, il prépare un documentaire, commencé il y a quatre ans, sur des fabricants de soie de son village natal. Quant à son festival, il avoue actuellement tâtonner. La municipalité de Hangzhou n’est en tout cas plus prête à accueillir cet événement. Trop de risques, dit-­on, pour pas assez de rentrées, financières notamment. « Eux veulent des événements ou des produits culturels rentables de suite, alors que nous avons du mal déjà à boucler notre maigre budget, reconnaît Shan Zuolong. Comment leur faire comprendre que la culture peut aussi être intéressante économiquement, mais à long terme ? » Pour l’heure, notre jeune homme pourrait poser les amarres de son festival sur des lieux agréables, au bord de la mer. Peut-­ être à Zhoushan, dans le Zhejiang, ou sur l’île de Hainan, la très chic île méridionale qui accueille la plupart des yachts de Chine. Un cachet culture sur un endroit très jet-­set… Pourquoi pas ? Shan Zuolong de remarquer  : « C’est une alchimie qui a bien réussi à Cannes, non ? »  π

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CRIVAIN connecté Qui veut comprendre la place en Chine de la poésie, et plus généralement celle de la littérature, fera bien de connaître la scène inaugurale du film Chicken Poet (2002) de Meng Jinghui. L’intrigue se déroule de nos jours. —  « Qui êtes-­vous ? » demande un policier au personnage principal interpellé pour vagabondage. —  « Un poète », répond ce dernier, flegmatique. —  « Poète ? Li Bai, ça, c’était un poète ! », s’exclame le policier au rire gras. Li Bai est un poète classique du viiie siècle, sous la dynastie Tang. Lui et ses congénères jouissent encore d’une position incomparablement élevée (ou du moins, à l’école, est-­on obligé d’apprendre par cœur leurs œuvres par centaines). Mais aujourd’hui, osez seulement dire « poète » et, comme ce policier, l’on vous rira au nez.

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« Moi aussi, j’écris parfois des poèmes, glisse Yuan Zi, 25 ans. Mais je ne les montre jamais. D’une, je ne suis pas sûr qu’ils vaillent quelque chose… et puis, on me rirait au nez ! » En revanche, son premier et pour l’instant unique livre, Shiqige yuan fang (« Dix-­sept lieux lointains »), a été tiré à 15 000 exemplaires, après avoir été téléchargé autant de fois sur Internet, un espace de liberté où des auteurs inconnus, comme lui, peuvent publier avec une liberté et une facilité inédites. Un espace également crucial pour comprendre la reconfiguration de l’industrie culturelle chinoise à l’œuvre. C’est que l’industrie de divertissement en ligne, littéraire compris,

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devrait dépasser cette année les 100 milliards de yuans, selon le cabinet d’étude EnfoDesk. Dans son ouvrage, Yuan Zi raconte sa vie, ses déboires, ses réussites de provincial monté à la capitale. On le dit depuis figure de proue des beipiao (« ceux qui flottent à Pékin »), ces âmes désabusées de la capitale chinoise. Rien à voir donc avec ces parvenus de Rastignac du Père Goriot ou de Georges Duroy de Bel-­Ami. Pour réussir, ceux-­ci devaient dissimuler leur basse extraction. Yuan Zi en fait, lui, sa matière première : ses errances relatées dans Shiqige yuan fang sont avant tout celles d’un provincial que les pesanteurs administratives ramènent sans cesse à ses origines modestes. Car Yuan Zi est un campagnard. Il naît en 1989, dans la province du Hubei. Son père est tantôt ouvrier, tantôt agriculteur, sa mère illettrée, ses deux grandes sœurs ont été déscolarisées au sortir de l’enfance, une fois appris les rudiments suffisants pour un mariage correct. Car à quoi sert-­il d’investir dans l’éducation des filles, destinées de toute façon à servir la famille de leur futur mari ? Yuan Zi doit, lui, étudier. Avec la fac en ligne de mire. « Après le bac, j’avais choisi d’étudier le marketing, mais mes notes n’étaient pas assez bonnes. Alors, comme il est d’usage en pareil cas, sans me demander, le rectorat m’a basculé vers la philosophie », explique-­t‑il –  un peu, on l’avoue, à notre désappointement, tant nous avions cru tomber enfin, dans cette société hyperréaliste, sur un jeune intello pur jus… À la réflexion, on comprend : le marketing aurait davantage rassuré des parents paysans quant à l’insertion professionnelle de leur unique fils. Et puis l’enseignement philosophique, en Chine très politisé, est intellectuellement peu satisfaisant  : un

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tiers de l’enseignement est constitué de cours hagiographiques sur les pensées de Marx et de Mao… Yuan Zi réussit le concours d’entrée à la fac, mais celle-­ci n’est même plus le sésame qu’elle était. « Ma génération est désabusée, témoigne le jeune homme. Peut-­être que mes lecteurs se sont reconnus dans mon livre. On a passé notre enfance et notre adolescence à étudier, avec pour seul objectif  : être pris à l’université qui, nous avait-­on dit, ouvrirait toutes les portes. Mais ce n’est plus le cas. » Depuis un vaste plan de restructuration à la fin des années 1990, qui a mis à mal le caractère planifié de l’économie chinoise, les entreprises d’État assurent de moins en moins à leurs employés le logement, les frais de santé et l’éducation de leur enfant unique. Mais cette émergence de l’économie de marché ne s’est pas accompagnée de la formation d’un État-­providence. Enfin, du fait du hukou, le livret de résidence, l’ascension sociale des ruraux en ville, comme Yuan Zi, est fortement freinée. Peu importe ! Pékin reste un aimant pour la jeunesse diplômée. En 2009, bardé de son encombrant diplôme de philosophie, nourri de littérature étrangère plus que chinoise, Yuan Zi monte à la capitale et multiplie les petits boulots. Un jour, il est embauché par un institut de recherche. Son rôle  : se tenir devant un ordinateur, se gratter le menton et froncer les sourcils, comme le ferait un intellectuel plongé dans ses pensées. Le tout, précisent ses employeurs d’un jour, afin d’impressionner un responsable de passage au centre… Pour se rapprocher de ce monde littéraire où il aimerait briller, Yuan Zi se fait aussi vendeur à Page One, une librairie

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un peu branchée de la capitale. Le jeune écrivain du dimanche rêve sans doute qu’un jour, sur ces mêmes étagères, figureront ses propres livres.

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« Dans les librairies, il y a toute sorte de gens, sauf précisément ceux qui aiment vraiment lire, écrit-­il dans un des chapitres de Dix-­sept lieux lointains. En général, les clients demandent “où sont les toilettes ?”, “peut-­on prendre des photos ?”, “il n’y a pas de tabouret ?”, “vendez-­vous du café ?”, “pour la carte de fidélité, comment on fait ?” »… Une fois, après avoir fait le tour de la librairie, un homme arrive au guichet et demande, un peu surpris : “Vous n’avez pas de rasoir ?” » Autre savoureuse anecdote : une riche parvenue informe un jour la librairie qu’elle vient d’acheter une maison à Hainan, l’île méridionale favorite de la jet-­set chinoise. La demoiselle, qui voudrait faire du mur de son salon une grande bibliothèque, n’a qu’un problème : elle ne possède aucun livre. Elle demande donc qu’on lui en choisisse et sort sa carte Bleue. Yuan Zi d’écrire  : « En un rien de temps, elle a acheté pour 130 000 yuans de livres. Trois camions ont été nécessaires pour tout emporter ! » Bonnes ou mauvaises, cocasses ou tristes, les expériences pékinoises s’accumulent et pourraient constituer un livre qu’il commence d’ailleurs à écrire, le soir, le week-­end, et dont il publie les premiers chapitres sur le réseau social culturel Douban. Dans un fascinant alliage entre modernité numérique et traditionnels modes de production littéraire, ce site foisonne de romans-­feuilletons qui, comme en France au xixe  siècle, proposent à la vente, chaque jour ou chaque semaine, des tranches de livres en train de s’écrire.

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Selon Sébastien Veg, directeur de publication de la revue Perspectives chinoises et universitaire spécialisé dans l’histoire intellectuelle chinoise contemporaine, « l’importance d’Internet, dans le domaine de la littérature comme dans d’autres, s’explique par trois facteurs majeurs : la gratuité ou quasi-­gratuité, la plus grande marge de liberté en termes politique, de violence ou de sexe, ainsi que les modes de vie urbains, les longues heures dans les transports invitant à la lecture sur smartphones ». De plus en plus lus, les écrits de Yuan Zi sont repérés en 2013 par les administrateurs du site. « Le style de Yuan Zi est enlevé, avec des pointes d’ironie et facile à lire. Autant de caractéristiques adaptées à la lecture sur Internet », justifie Fan Chaoran, directeur du comité de lecture de Douban. Finalement, Douban non seulement le publie mais aussi l’embauche. Pour un salaire très correct dans le milieu de la culture, 8 000 yuans par mois, il est dorénavant chargé de lire ses pairs pour les juger et mettre en avant sur le site les romans qui ont un potentiel. Parallèlement, « une entreprise de livres », tushu gongsi, le contacte et lui propose de publier ses écrits sur papier. Il signe pour un tirage à 15 000 exemplaires, vendus à 27 yuans, sur lesquels, lui promet-­on, il va toucher une commission de 10 %. Mais en fin de compte, il n’aura gagné qu’une dizaine de milliers de yuans, le nombre de livres vendus par « l’entreprise de livres » étant maintenu secret… Par ailleurs, ce ne sera qu’après la signature du contrat que « l’entreprise de livres » contactera une maison d’édition. Car en Chine, contrôle de la production intellectuelle oblige, les maisons d’édition appartiennent toutes à l’État et elles seules peuvent délivrer des numéros ISBN. Récipiendaires de l’argent

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public, ces maisons se contentent d’apposer leur nom sur des livres guère susceptibles d’être censurés. La recherche d’auteur est, elle, déléguée à ces « entreprises de livres ».

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« Je n’ai jamais échangé avec ma maison d’édition officielle. Je ne suis même pas sûr qu’ils aient lu mon livre, déplore Yuan Zi, avant de continuer un peu amer : quant à ma tushu gongsi, le travail d’édition a été des plus succincts. Au vu des ventes sur Douban, ils savaient qu’il y avait un peu de potentiel et se sont contentés de vérifier l’orthographe, la grammaire et, surtout, s’il n’y avait rien de politiquement sensible. Pourtant, en dehors de tous ces aspects, je sais que le livre était loin d’être parfait ! » Et l’apprenti écrivain de se plaindre du « climat devenu délétère depuis l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping. Des bloggers hébergés sur Sina [un portail très populaire en Chine] ont été envoyés en détention, ajoute-­t‑il. Du coup, les gens s’autocensurent parfois jusqu’à l’absurde. En Chine, on appelle ça “tuer le coq pour faire peur aux singes” ».  π

E PASTEUR DE L’ÉDUCATION Septembre 2014, un sondage fait la une des journaux. La moitié des Chinois riches voudraient émigrer à l’étranger, notamment vers l’Amérique du Nord… Cinglant affront pour le président chinois, Xi Jinping. C’est que depuis le début de sa mandature, celui-­ci multiplie les slogans impétueux, en vue de réactiver « le rêve chinois ». La classe moyenne chinoise

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n’en reste pas moins attirée plus que jamais par le « rêve américain ». C’est donc une fuite des cerveaux, ainsi que celle des « porte­ feuilles », qui menace la Chine et ce, précise le sondage, principalement à cause de l’éducation chinoise qui délaisse la masse, portion congrue mais immense, au profit d’une élite, mais où surtout l’ensemble de l’éducation ne tend que vers les examens. Guère épanouissant donc, à tel point que les médias foisonnent de ces cas de suicide de jeunes désespérés par la « haine des études ». Pas sûr que la lecture d’un livre puisse seule empêcher de telles tragédies de survenir. Mais enfin, L’Émile ou de l’Éducation de Jean-­Jacques Rousseau fournit son quota de bons conseils. « Donnez à l’enfant [le désir] d’apprendre, toute méthode lui sera bonne », prescrit ainsi le traité qui a trouvé en Su Xiao, 30 ans, un lecteur attentif et passionné. Notre jeune homme, originaire de Pingyao, ville du Shanxi qui a conservé son architecture médiévale, s’est juré de diriger un jour un établissement idéal, mû par un principe de solidarité et non de compétition. Une école attentive aux besoins des plus faibles mais qui, libre et novatrice, profiterait aussi aux plus forts. Vaste programme. Pour l’heure, être un élève en Chine, c’est comme être un poulain face à une série de sauts d’obstacle. Et plus tôt on s’aguerrit à cet exercice, mieux c’est  : cours pour enfants de moins de 3 ans pour développer le cerveau gauche, petite enveloppe donnée au directeur pour le placer dans une école primaire d’élite, en vue de préparer l’examen d’entrée dans un collège d’élite, en vue d’intégrer un lycée à nouveau d’élite.

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Le tout mâtiné de cours supplémentaires le soir et le week-­ end, afin d’être fin prêt pour le fameux gaokao, « l’examen du lycée », le bac chinois. Sésame pour l’université, si possible une excellente, le gaokao se déroule sur trois jours, qui décident d’une vie, et met l’accent sur la récitation encyclopédique aux dépens de la réflexion… « En Chine, les examens sont le but unique de l’enseignement et finissent par abrutir, affirme le jeune homme, qui, bon élève, affirme avoir, même pendant les périodes d’examen, toujours fait régulièrement du sport. Or un bon enseignement ne doit-­il pas nous tirer vers le haut ? » Le lexique chinois est en ceci intéressant : on tend à « guider » l’élève (ou le citoyen) et non à l’« éveiller » ou l’« éclairer ». À notre première rencontre, notre réformateur nous informe, par texto  : « Cher ami, je porte une veste rouge et un sac à dos. J’ai un livre à la main, une barbe, un peu longue. Je t’attends à la sortie A de la station Beitucheng. » On est prévenu : Su Xiao, qui réajuste sans cesse ses lunettes, laisse peu de place au hasard. Peu importe que, à cette sortie A, on ne puisse en réalité le confondre avec nul autre : la station est déserte. Il est seul. « C’est important de se préparer », confirmera cet adepte de longues randonnées, au cours d’une desquelles il fut d’ailleurs frappé par l’« illumination » qui allait faire de lui un pasteur de l’éducation. Su Xiao est donc préparé, notamment aux critiques ou aux simples froncements de sourcil qui voient en lui un simple idéaliste. Il a réponse à tout et pose un à un les jalons qui lui permettront de mener à bien son projet. Aujourd’hui, notre jeune homme n’est encore qu’un col blanc au sein d’une entreprise de télécommunication qui

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conçoit des logiciels. Son travail – assister et former les entreprises qui acquièrent ledit logiciel  – ne l’enthousiasme guère, mais avec un salaire de 20 000 yuans et un loyer de moins de 2  000  yuans, ce célibataire, qui refuse de s’encombrer d’une petite amie, peut économiser. Avec son pécule accumulé, il prévoit bientôt de démissionner. Puis direction les États-­Unis où il étudiera les sciences de l’éducation, de quoi apprendre la théorie et la pratique, et donc de convaincre un jour d’éventuels partenaires et parents intéressés par son projet. « En Chine, avant 1949 et l’arrivée des communistes au pouvoir, les penseurs de l’éducation étaient vraiment intéressants. Ainsi, l’intellectuel Hu Shi avait dit que là où le bâtiment du gouvernement local était plus élevé que l’école, le maire devait être congédié. Mais plus personne n’est vraiment intéressé par les questions d’éducation. C’est pourquoi je veux partir étudier à l’étranger. » Pour l’heure, c’est tout le pays qui est frappé de « tutorite » aiguë ! À Shanghai, les familles dépensent, en moyenne, 15  000  yuans en tutorat et en activités extrascolaires… Une somme qui monte jusqu’à 30 000 yuans à l’approche du gaokao ! Autre symbole de l’individualisme et de l’insatisfaction, voire de la défiance vis-­à-­vis de l’éducation nationale, « l’école à la maison » est une idée qui fait son chemin. « Il y a une grande insatisfaction quant à l’éducation en Chine. Insatisfaction que les plus riches peuvent aisément contourner, mais que doivent subir les plus pauvres. L’école renforce les inégalités sociales ou géographiques », explique Liu Huquan, directeur de recherche au sein de l’Institut de recherche de l’éducation du xxie siècle.

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Le caractère théoriquement, depuis 1986, obligatoire, de 6 à 15 ans, et gratuit de l’école chinoise n’est plus de mise, comme dans une trentaine de pays à peine au monde. Il incombe donc aux familles capables de payer des frais de scolarité parfois démesurés d’envoyer en effet leurs enfants à l’école. La faute, selon Isabelle Athanée dans son livre Au pays des enfants rares (Fayard, 2011), à la politique de décentralisation « qui, à partir de 1985, a donné aux gouvernements locaux la responsabilité de leur financement et a exacerbé les inégalités ». Aujourd’hui, ce sont donc les zones les plus riches qui concentrent les investissements scolaires, plus lucratifs, alors qu’allouer des ressources dans des zones pauvres, partant de plus loin, donnerait de bien meilleurs résultats. « Délaisser une large portion de la population nuit bien sûr aux plus pauvres, mais aussi aux plus riches. On ne peut pas construire une élite, mais aussi un pays dans de pareilles conditions », clame Su Xiao. Ainsi, Shanghai recevrait dix-­huit fois plus d’investissement public que les régions les plus pauvres, tandis que, dans les campagnes, sous-­payés, les professeurs délaissent les écoles rurales en vue d’un travail plus lucratif en ville. Résultat : selon le classement PISA, les Shanghaïens seraient les meilleurs au monde en maths, sciences et lecture. Le reste du pays, lui, échappe au test… Aux interrogations sur le financement de son projet, Su Xiao répond avec son assurance coutumière. Son école pourra-­ t‑elle percevoir de l’aide publique, alors que l’éducation est sous strict contrôle, que chaque école publique doit, le lundi matin, ordonner la levée du drapeau chinois et entonner l’hymne national, enfin que les gouvernements locaux ou

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central abhorrent l’innovation ? Faire payer des sommes outrancières aux parents contreviendrait-­il à ses aspirations pour plus de démocratie ? Le mécénat ? Une pratique encore peu répandue en Chine. « Mon école sera financée en partie par les gouvernements locaux, jure-­t‑il. Certains de mes anciens professeurs me soutiennent, et je suis sûr que j’arriverai à convaincre les autorités pour obtenir l’agrément. En fin de compte, les plus difficiles à convaincre seront les parents d’élève. » Pas question donc que son école soit, comme on dit, « en dehors du système », à l’instar de nombre d’écoles internationales privées, faisant fi des exigences du bac chinois, car destinant leurs élèves de familles fortunées à étudier à l’étranger, notamment aux États-­Unis. Les interrogations restent nombreuses. Comment respecter un programme surchargé sans alourdir l’emploi du temps ? « L’important n’est pas le temps passé à étudier, mais sa qualité. Que peut retenir un enfant de 8 ans quand, à l’issue d’une journée de cours qui a commencé à 7 h 30, on l’envoie, entre 19  h et 21  h, deux fois par semaine, à un cours d’anglais ou de “matholympiades” ? Cela ne sert à rien, c’est contre-­ productif ! » Certes. L’école se veut accessible à toutes les bourses et ouverte à tous ? Mais alors comment convaincre les plus riches, qui craignent que leurs enfants pâtissent d’être mélangés à des plus pauvres, d’intégrer son école ? « Il y aura un travail de pédagogie à faire », répond vaguement Su Xiao. Louable sur le papier, l’entreprise de Su Xiao n’a en fait que peu de chance de voir le jour, selon Liu Huquan.

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« L’obtention d’un agrément dépend des autorités locales, explique ce dernier. Davantage préoccupés de ne pas faire de vagues que de proposer une éducation novatrice et épanouissante, les maires n’ont aucun intérêt à ce que s’ouvrent des écoles dépourvues de cours de morale ou d’amour de la patrie. » C’est sans compter sur la volonté de fer (faire ?) de Su Xiao. À l’issue de notre première rencontre, il nous offre d’ailleurs un de ses livres de chevet, L’Alchimiste de Paulo Coelho, en version chinoise. On l’ouvre au hasard et on y lit ceci : « Quand tu veux quelque chose, tout l’Univers conspire à te permettre de réaliser ton désir. »  π

ÉNIE À L’ÉTAT PUR C’est une improbable success story que seul l’heureux hasard des gènes a pu générer. À dire vrai, sur les fruits d’une union entre un petit procureur de province sous-­payé (à peine plus de 2  000  yuans) et d’une infirmière (encore moins bien rémunérée), on n’aurait pas misé grand-­ chose. Ces derniers non plus d’ailleurs. C’est que, en Chine, dans les petits comtés, toute la bonne volonté culturelle des familles modestes est assez impuissante face aux déterminants sociaux : les diplômes y pèsent tellement lourds. Dans les universités les plus prestigieuses concentrées à Pékin et Shanghai, l’accès des Pékinois et des Shanghaïens est si favorisé, formant de fait un épais plafond de verre. On n’aurait donc pas parié grand-­chose sur leur enfant. En outre, en ce 20  février 1994, mazette, c’est à une fille, Hou

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Yifan, que Hou Xuejian l’infirmière donne naissance ! Alors que pouvait-­on bien espérer de la petite ? Sans doute de devenir une secrétaire, docile, capable de servir un patron peu scrupuleux en matière d’heures supplémentaires ou une professeure d’école ayant assez de temps pour s’occuper de son propre enfant. Guère plus probablement. Aujourd’hui, Hou Yifan est la meilleure joueuse d’échecs au monde en activité. Championne du monde en titre. Une routine pour elle : ce titre, elle l’avait déjà remporté en 2010, à 16  ans, un record de précocité. Avaient suivi deux autres titres en 2011 et, le dernier, en 2013, lequel lui a rapporté 25  000  euros. Lors de notre rencontre, Hou Yifan vient de remporter le Corsica Tournament, une victoire historique puisque la jeune fille est devenue seulement la deuxième femme, après Judit Polgár, à remporter ce tournoi mixte très coté. Cette fille est aussi parvenue à un autre sommet, celui de l’enseignement supérieur chinois, en intégrant, en 2013, Beida, l’université de Pékin, la plus réputée du pays. Avec son pull qui était déjà démodé il y a dix ans, son visage pourvu de mâchoires masculines et ses lunettes un peu sévères, Hou Yifan a d’ailleurs tout de la sage et brillante étudiante chinoise. Mais notre joueuse, qui a décidément toujours un coup d’avance, s’inquiète déjà de la validation de sa licence de relations internationales. « Par le passé, je m’entraînais environ quatre heures par jour, précise-­t‑elle, devant l’agent indéfectible qu’est sa mère. Mais maintenant, je joue moins car il faut que je rattrape les cours manqués. Les profs ne me font pas de cadeaux. Certains n’apprécient guère que je manque des cours, fût-­ce pour un tournoi international. »

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La mère déborde d’ambition pour sa progéniture, d’autant que les siennes ont été éteintes très tôt par le maoïsme et la Révolution culturelle. En débit de ses faibles moyens, dans la province du Jiangxi, elle parvient donc à offrir à Yifan des cours extrascolaires « plutôt pour les filles, comme la calligraphie, la danse et le piano ». L’émancipation par le savoir a souvent des limites posées par les familles elles-­mêmes. En tout cas, personne n’a idée de lui apprendre les échecs. Le jeu est peu populaire et, de toute façon, il ne sied guère aux petites filles, surtout celles issues de familles modestes. Heureusement, à 5 ans, Yifan découvre par hasard « cet amusant jeu avec un cadre de 64 cases et des figurines dessus ». Avec une rapidité stupéfiante, elle en apprend les rudiments au côté de son père, qui n’en connaît que les règles. Bientôt, elle le bat. Face à d’autres enfants de son âge, on l’inscrit à ses premières compétitions de district, puis de province. Pareil  : elle gagne tout. En 2003, à 9  ans, elle participe et remporte son premier tournoi à l’étranger, en Grèce, à l’issue duquel elle devient la championne du monde des moins de 10 ans. De retour au pays, elle monte de suite à Pékin pour rejoindre l’équipe nationale. La consécration suprême survient quelques années après, en 2010 : le titre mondial. « Curieusement, ce jour-­là, ma joie était teintée de culpabilité, avoue sa mère. Car Dieu sait le niveau qu’elle aurait atteint si j’avais pu l’envoyer à l’étranger auprès d’un professeur de notoriété mondiale ! Elle a toujours progressé ! » C’est que, hissée sur le toit du monde des échecs féminins, Hou Yifan a néanmoins encore des progrès à faire, notamment face aux hommes. Au classement général mixte, la championne du monde en titre n’est encore « que » 71e  mondiale.

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« Les échecs restent un sport, explique cette dernière. Si vous dépassez le temps imparti, vous perdez. La gestion de la fatigue est donc cruciale. Or les parties peuvent durer sept ou huit heures. Le temps passé à se reposer est du temps en moins pour réfléchir. Les hommes, plus endurants, ont donc un avantage. » Autre avantage biologique, poncif serait-­on tenté de dire, relevé par la championne : « Le caractère des hommes naturellement plus agressif que les filles. » Enfin, les familles tendant à davantage pousser les garçons vers les échecs, la probabilité de voir émerger des champions mâles est plus élevée. Pas étonnant donc si, dès le plus jeune âge, la plupart des tournois sont sexuellement cloisonnés. Comme souvent, les différences innées sont ainsi confirmées, mais aussi amplifiées par les impératifs sociaux. « Heureusement, se réjouit-­elle, dans les pays en développement comme la Chine, les filles sont de mieux en mieux considérées, ce qui pourrait contribuer à une amélioration générale du niveau des échecs féminins. » À coup sûr, les sociologues de la question du genre trouveraient dans le milieu échiquéen un fabuleux terrain d’étude. Pour Hou Yifan, en revanche, pas question de lutter contre cette domination masculine. « Il faut accepter ce que l’on ne peut changer », répète à l’envi notre joueuse. C’est sans doute cette docilité assumée qui lui a permis d’évoluer sans encombre au sein de la Fédération chinoise d’échecs, une structure que l’on devine conservatrice et sclérosée, voire étouffante, prélevant sur les revenus de ses champions plus de 50 % de taxes…

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D’ailleurs, malgré les succès précoces de Hou Yifan, la fédé locale du Jiangxi, sa province natale, n’a, dans un premier temps, guère œuvré pour elle. À tel point que, entre 7 et 9 ans, cette dernière, accompagnée de sa mère, dut partir au Shandong, dans le Nord, auprès d’un maître d’échec réputé. Ce n’est qu’ensuite, une fois le génie de Yifan avéré, que le Jiangxi, découvreur autoproclamé de pépites, la récupéra officiellement en son sein… et sauva ainsi la face. Malgré la ponction fiscale qu’une telle inertie ne saurait justifier, Hou Yifan refuse, comme quelques-­uns de ses anciens compatriotes partis à l’étranger, de claquer la porte de la Fédération chinoise d’échecs. D’autant que les avantages d’être sous le joug étatique – représenter la Chine lors des Olympiades d’échecs et à peine 2 000 yuans de subsides mensuels (264 euros) – semblent bien maigres… Pour l’heure, entre deux tournois et deux cours, l’étudiante s’entraîne via Internet avec ses pairs étrangers ou contre son ordinateur. « Une chance, souligne-­t‑elle, car grâce aux ordinateurs, qui battent désormais les meilleurs joueurs, les champions d’aujourd’hui peuvent progresser beaucoup plus vite et battraient donc ceux d’il y a trente ans. » Avec ses études, la jeune fille avoue toutefois avoir un peu levé le pied sur les échecs. « Entre 12 et 15  ans, j’ai fait en moyenne un tournoi international par mois. J’ai passé toute mon enfance et mon adolescence entourée de gens plus âgés que moi. Mais ici, à Beida, je suis tellement heureuse de pouvoir enfin fréquenter des jeunes. Les échecs sont un sport intellectuel, et s’ouvrir et avoir une vie équilibrée est positif pour les échecs. » Alors, la jeune découvre ce que c’est que d’être jeune, de sortir entre amis, mais se dit, devant sa mère, sans petit copain.

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Et puis elle lit. Parmi ses livres de chevet figurent Le Joueur d’échecs, bien sûr, de Stefan Zweig, mais aussi des autobiographies, un peu bluettes, comme Liu Yiting, ma fille à Harvard. Le prochain coup de Hou Yifan ? Avant de passer pro à plein-­temps, poursuivre justement son cursus universitaire aux États-­Unis, peut-­être. « À Harvard », précise illico sa mère. Ce serait une nouvelle consécration pour l’étudiante, dont la pièce d’échecs préférée est d’ailleurs le pion, symbole de tous les possibles. « À force de persévérance, pourvu qu’elle arrive au bout de l’échiquier, cette pièce, la moins importante au départ, peut se transformer en reine », conclut celle qui, au vu de son pedigree, n’aurait jamais dû être plus qu’un pion.  π

’INCORRUPTIBLE ET BRILLANT ÉTUDIANT FACE À LA JUSTICE CHINOISE Peut-­on œuvrer en politique et être vertueux ? Devant ce sujet, les bacheliers français pourraient, en philo, plancher pendant quatre heures. Pour y répondre, Zhou Yi, 24  ans, compte, lui, prendre trente ans de sa vie. Rendu des copies vers 2045. Pour l’heure, Zhou n’est encore qu’un étudiant en deuxième année de master de droit pénal. Enfin, quand même, il évolue à l’université de sciences politiques et de droit de Chine, Zhengda, une pépinière de futurs gongwuyuan (« employés de la chose publique »), les hauts fonctionnaires chinois chargés du bon fonctionnement de l’État. Une sorte d’ENA, mais à la botte du Parti.

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Pour qu’il arrive à Zhengda, il a fallu le dompter, le cravacher, le jeune homme. Comme pour tout Chinois élevé dans un milieu ambitieux, de l’enfance aux années de fac, la courte vie de Zhou Yi a été une série de sauts d’obstacle, de plus en plus hauts. À rebours, ça donne  : l’admission à l’une des meilleures facs de Chine a nécessité une excellente note au bac chinois, laquelle suppose l’admission à un excellent lycée, et donc une excellente note à l’examen d’entrée dudit lycée, et donc la fréquentation d’un collège de renom, etc., jusqu’à l’école maternelle et même avant. Sur cette longue série de sauts d’obstacle, Zhou Yi, grand gaillard d’un mètre quatre-­vingt-­dix, s’est révélé être un bel étalon. Guère étonnant, avoue-­t‑il, vu son pedigree. « Évidemment que j’étais bon élève. Pour être admis à Zhengda, il faut l’être, constate-­t‑il avec cette tranquillité qui ne laisse guère de place pour la fausse modestie. Mon père est professeur de chinois. Quant à ma mère, elle enseigne la politique, au collège aussi. Ses cours sont parfaits pour dégoûter des études : elle est chargée de faire comprendre à des jeunes ados que l’infrastructure prédominait la superstructure. » En clair, dans le match qui oppose Hegel à Marx, c’est ce dernier, par égard à son lointain neveu Mao, qui emporte chaque fois la mise. L’intérêt de faire de l’endoctrinement politique dès l’école ? S’assurer que tout le monde reconnaît les bienfaits du Parti dont la légitimité s’en trouve ravivée. C’est donc pierre par pierre que la réussite scolaire de Zhou Yi s’est construite, mais le choix précis de ses études s’est fait, lui, un peu par hasard. À 18 ans, la tête enfouie dans les révisions du gaokao, le bac chinois, Zhou mène une vie monacale.

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Mais un jour, sur un courrier distribué par le lycée, il lui faut indiquer trois vœux quant à l’université et le département espérés. Après tout, c’est pour tout ça qu’il bûche. Zhou Yi, qui a l’idée ce jour-­là de devenir patron, coche « université de sciences politiques et de droit » et « licence de gestion administrative ». Zhou Yi réussit avec brio son gaokao. Les portes de cette université lui sont ouvertes. Le taux d’admission y oscille entre 5 et 10 %, les bacheliers qui osent se présenter à cette université étant déjà excellents… « Malheureusement, la licence de gestion administrative était très ennuyante, se souvient Zhou. Je me suis rendu compte que ces études allaient en fait me donner les clés pour obéir à un patron… Mais non pas pour en devenir un moi-­même ! » À mesure qu’il mûrit et qu’il vit « le ventre plein », Zhou se dit aussi qu’une profession intellectuellement stimulante lui conviendrait davantage. Pour sa quatrième année d’étude, Zhou a donc dans le viseur le très prisé « master de droit pénal » de Zhengda. Il fait un stage chez un procureur qui traite plus de cent affaires par an, puis dans un cabinet d’avocats. Enfin, rebelote, en marge de sa troisième année d’étude, c’est un nouvel examen, « l’examen de justice », auquel cette bête à concours se prépare… et qu’il décroche. Ce diplôme, qui parfait ainsi son dossier d’entrée au fameux master, est nécessaire, mais guère suffisant, pour devenir avocat ou, comme il l’aspire dorénavant, procureur ou juge. Afin de devenir juge, il faut aussi réussir l’examen, local ou national, le plus prestigieux qui assure à l’impétrant une

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situation sociale et financière en échange de sa docilité politique. Pour Pékin, le coup est double : il forme et coopte une élite, d’une part, et d’autre part, via cet examen censément objectif et impersonnel, il entend ainsi réduire la corruption qui gangrène le Parti. « Pour améliorer le processus de décision au sein du gouvernement et restructurer le système managérial dans le cadre d’une économie et d’une société plus complexes, résume l’universitaire Wang Xiaoqi dans China’s Civil Reform (Routledge, 2012), les autorités post-­maoïstes ont mis en place une série de réformes administratives, notamment sur le service civil, qui visait à sélectionner et promouvoir les responsables politiques en fonction de leur compétence et de leur performance professionnelle. » La spécialité la plus demandée, rappelle Zhou Yi, demeure le caigou (« l’acquisition de matériel »), avec un admis sur cinq ou six cents. Tant d’intelligence et de fonds détournés, découvre-­t‑on. Car l’heureux élu, chargé de choisir les entreprises dont le matériel est le plus adapté pour telle ou telle infrastructure publique, se décide en fait surtout en fonction de ce qu’on lui versera en sous-­main… Mais la corruption systémique, mâtinée d’un opportun culturalisme lié au confucianisme et au soin apporté aux « relations », s’avère être un cocktail littéralement explosif. Comment pourrait-on expliquer autrement l’effondrement tragique en mai  2008 de nombreuses écoles publiques ? Certes la secousse était forte – 7,8 sur l’échelle de Richter –, mais les bâtiments administratifs et gouvernementaux, eux,  n’évaient guère bougé. Idem pour ce tragique accident

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(40 morts) en 2011 d’un TGV sur une ligne ferroviaire pourtant flambant neuve, mais dont le béton s’était avéré de piètre qualité ! La condamnation à la prison à vie en 2013 de Liu Zhijun, ancien ministre des Chemins de fer, pour corruption massive, perpétrée donc aux dépens des usagers du TGV chinois, est hélas venue trop tard. Les morts étaient déjà morts. À la veille de son procès, Liu le Bougre possédait une fortune de 65 millions de yuans et… 374 appartements ! Mais le PCC n’a eu de cesse de circonscrire la faute de ce désastre à quelques individus. Quant aux lanceurs d’alertes qui dénoncent des potentats locaux, ils reçoivent plus souvent des coups de matraque que des Légions d’honneur ! De tels procès spectaculaires rappellent, il est vrai, que nul –  hauts cadres du Parti compris  – n’est désormais au-­dessus des lois. La Constitution ne dit-­elle pas que « le Parti ne permet à aucun de ses membres de se couper des masses ni de se placer au-­dessus d’elles » ? L’actuelle campagne d’assainissement de la vie politique bat donc son plein. Selon Wang Qishan, membre du Comité permanent du bureau politique et patron de la Commission centrale pour l’inspection de la discipline, en 2014, 68 responsables de niveau provincial ou ministériel et 71 000 responsables de niveau inférieur ont été sanctionnés. Mais quelle est la motivation première du PCC  : lutter contre l’accumulation indue de richesse ou réaffirmer son pouvoir pour assurer sa survie ? Car en amont, le régime unipartite reste inamovible et les hauts fonctionnaires, y compris les représentants de la justice, sont à la solde du pouvoir politique. « Une réforme du système

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a été envisagée depuis la fin des années 1970, rappelle notre étudiant, laquelle préconisait une séparation du rôle du Parti et du gouvernement pour donner à ce dernier plus d’autonomie dans sa composition. » Mais pareille réforme, qui aurait fait des hauts fonctionnaires des acteurs indépendants de la sphère politique, n’a jamais vu le jour : la vieille garde du Parti craignait, à raison, qu’il s’en trouverait amoindri. Finalement, le massacre de Tiananmen, ordonné par les vieux pontes conservateurs, a définitivement sonné le glas de cette réforme. En l’absence de réforme profonde, les mêmes maux vont perdurer : collusion entre gouvernants et industriels, faible participation des gouvernés aux décisions politiques, absence de reddition des comptes des gouvernants… Quant aux émoluments officiels, est-­ce pour anticiper les inévitables pots-­de-­vin qu’ils sont si ridicules ? Selon le ministère chinois des Ressources humaines et de la Sécurité sociale, les salaires de base des hauts fonctionnaires constituent à peine 30 % de leurs revenus réels. Mais une vaste entreprise de revalorisation salariale est actuellement à l’œuvre. « Réduire la dépendance dans les “revenus gris” [qui ne font pas partie des émoluments officiels et donc qui sortent de la légalité] est indispensable, si l’on veut lutter contre la corruption », note Lin Jiang, professeur d’économie à l’université de Sun Yat-­sen. « À partir de maintenant, les revenus principaux des officiers devraient provenir de leur salaire et non des “revenus gris” ou de sources illégales. Sinon, ils seront punis », a prévenu Xi Jinping via un journal de l’armée chinoise. Mais les montants restent ridicules : le revenu du président chinois est passé de…

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7 020 à 11 385 yuans ! Un juge de province gagne, lui, encore 3 000 yuans… Il n’y aura jamais de ténébreuse affaire chez les Zhou, nous jure-­t‑on. Le frère, 27 ans, policier, fait respecter la justice dans la rue. Zhou Yi, c’est dans les tribunaux qu’il la fera appliquer. « Je veux une bonne justice. Or je sais ce que je vaux et qui je suis. Je vais persévérer. Je ne voudrais pas que quelqu’un de moins intègre que moi prenne la place que j’aurais laissée vacante. » Pour combien de temps le voudra-­t‑il ? Le pourra-­t‑il ? Peut-­ être si l’on en croit Jean-­Pierre Cabestan qui note dans son ouvrage Le Système politique chinois (Presses de Sciences Po, 2014) que « la tendance est finalement de se protéger, en cas d’affaires sensibles, et de rendre une décision collégiale. En même temps, cela permet de limiter la vénalité des juges dont le pouvoir de décision personnelle est moins important ». « Les juges craignent que leurs décisions ne fassent des vagues, répond Zhou Yi. Pourvu qu’ils soient puissants ou qu’ils manient bien les médias, les accusés menacent souvent de crier au scandale en cas de lourde peine. » Malgré l’absence de représentation politique reconnue, l’opinion publique chinoise existe donc bel et bien et, mal canalisée, peut conduire à toutes les démagogies. Une situation que résume parfaitement notre aspirant fonctionnaire : « Ce qui ne relève pas de la justice influence pourtant grandement celle-ci. »  π

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CHAPITRE V

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N NATIONALISME MULTIFACETTES Interview Zhao Suisheng, professeur à l’université de Denver, directeur de publication de l’ouvrage Construction of Chinese Nationalism in the Early 21st Century (Routledge, 2014). Dans cette même université, ce politologue spécialisé sur la Chine est en outre le directeur du centre de recherche sur la coopération sino-­américaine. Il est par ailleurs le rédacteur en chef de la revue interdisciplinaire Journal of Contemporary China.

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Pour commencer, un point de définition. En chinois, y a-­t‑il une différence entre patriotisme et nationalisme ? En chinois, il y a un seul terme, c’est aiguo, « aimer la nation ». Aimer le pays, aimer la nation, aimer l’État ou, comme aujourd’hui, aimer le Parti… tout cela revient au même. À travers le temps, le nationalisme peut être promu par l’État ou par la société civile. Dans le cas du 4 mai 1919 par exemple, c’étaient des étudiants et des intellectuels qui ont lancé ce mouvement. Ces deux nationalismes véhiculés par l’État et la société civile sont très différents. L’un met l’accent sur la loyauté envers le Parti. L’autre demande plus de participation au processus politique. Mais ils interagissent et partagent au fond un même objectif  : renforcer le pouvoir de la Chine, face notamment aux puissances occidentales. À quand remonte selon vous le nationalisme chinois ? Le nationalisme chinois trouve son origine dans la défaite de la Chine face aux puissances occidentales lors des guerres de

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l’Opium au xixe  siècle. Cela a été vécu comme une véritable humiliation qui explique bien des discours encore aujourd’hui. Mais le nationalisme est devenu un phénomène majeur avec des revendications à la clé, notamment à l’issue du mouvement étudiant du 4  mai 1919 [quand étudiants et intellectuels se sont révoltés contre « l’impérialisme occidental » manifesté à l’occasion de la convention de Versailles en 1919, qui avait donné au Japon le contrôle de certaines parties de la province du Shandong].

L’arrivée au pouvoir des communistes en 1949 a-­t‑elle contribué à exacerber le nationalisme ? Le nationalisme prôné par les communistes s’est en fait articulé autour de trois principes  : indépendance, pouvoir et prospérité. Le régime a voulu et veut renouveler sa légitimité et moderniser le pays en se servant des humiliations passées comme force ­motrice. Dans les années 1940, face à l’occupant japonais, les commu­nistes emmenés par Mao Zedong ont bâti leur légitimité, notamment auprès des paysans, mais également dans les zones urbaines. Après 1945, il y a eu une guerre civile entre les nationalistes et les communistes qui finalement ont pris le pouvoir en 1949 en fondant la République populaire de Chine. On voit que le Parti communiste chinois a fondé une grande partie de sa légitimité sur le nationalisme et pas sur l’idéologie communiste dont il se revendiquait pourtant. Mao Zedong a essayé d’appliquer les principes socialistes mais a totalement échoué dans cette entreprise initiale. En 1978, Deng Xiaoping prend la succession de Mao et oriente la Chine vers un développement économique à tous crins, tout en jouant la corde nationaliste… Tout à fait, depuis la période de réforme et d’ouverture dans les années 1980, le nationalisme apparaît central pour donner

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une cohérence historique à un régime dont l’appellation détonne de plus en plus.

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Dès lors, le nationalisme est une valeur d’autant plus importante que le communisme a échoué. La sentence de Deng Xiaoping est célèbre et représentative : « Peu importe que le chat soit blanc ou noir, l’important c’est qu’il attrape la souris. » Le nationalisme d’État est alors guidé par le pragmatisme qui, par définition, n’est pas régi par un ensemble de valeurs données ni par des principes établis. Preuve que les antagonismes varient au gré des politiques, les relations avec le Japon n’ont jamais été aussi mauvaises que maintenant… Petit retour historique : ce sentiment antijaponais est apparu à la fin du xixe  siècle. En effet, à l’issue de la guerre sino-­ japonaise, le Japon, victorieux, annexe Taïwan en 1985. Par la suite, la haine du Japon s’est évidemment exacerbée avec l’occupation de la Mandchourie à partir de 1931, puis du terrible massacre de Nankin en 1937. En 1945, la capitulation japonaise, dont Pékin vient de commémorer en grande pompe le 70e anniversaire, a mis fin à une série d’humiliations de puissances étrangères qui ont profondément marqué la Chine. Mais dans les années 1980, la Chine, fascinée par la réussite nippone, a essayé de bénéficier des technologies, de l’investissement et du commerce japonais. Pragmatiques, les dirigeants centraux ont opéré un rapprochement. L’objectif était alors d’étouffer les aspirations nationalistes et de maintenir de bonnes relations avec son voisin pour prospérer économiquement. Néanmoins, cette politique de bon voisinage a volé en éclat dans les années 2000.

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Pourquoi ? Les torts sont partagés. Dans les années 2000, les deux pays connaissent une trajectoire opposée : la Chine ne cesse de s’affirmer, tandis que le Japon traverse une crise profonde. Pour Pékin, insister sur les méfaits passés de son voisin est un moyen de souligner le caractère dit « pacifique » de son propre développement, tout donnant à voir une fierté retrouvée. Du côté japonais, les premiers ministres, Koisumi en tête, multiplient les pèlerinages de Yasukuni, cimetière où reposent des criminels de guerre, afin d’exalter la grandeur passée et de jouer ainsi sur une corde tout aussi nationaliste. Comme on le voit, la Chine entretient un rapport complexe avec les puissances étrangères. Depuis les années 1990, ce pays, qui a profité considérablement de la mondialisation, est également tiraillé entre interdépendance et rivalité vis-à-vis des autres pays… Tous les pays sont traversés par des courants nationalistes. Si ces derniers appellent à la participation civile et qu’ils sont rationnels et pragmatiques, ce ne sera pas un problème. Mais la Chine est une puissance émergente et cela change tout ! Dans ce contexte, le nationalisme est un moyen pour les autorités de sauvegarder les intérêts qu’ils poursuivent. Mais à la fin, cela va nuire à la Chine, car elle aura plus d’ennemis. Le nationalisme chinois résulte d’un mélange de fierté retrouvée et d’insécurité face aux profondes transformations dans la période post-­guerre froide et est, dans ce sens, un moyen pour tenter de surmonter les faiblesses de la Chine et de trouver sa juste place dans l’ordre mondial.

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Vous pouvez nous parler de la campagne patriotique lancée dans les années 1990 ? Ce n’est pas un hasard si cette campagne a été lancée à la suite du mouvement étudiant prodémocratique qui s’est terminé le 4  juin 1989 par un bain de sang. Encouragés par l’ouverture de la société chinoise à l’Occident, mais aussi révoltés par la corruption généralisée et l’inflation grimpante, les jeunes Chinois n’avaient fait que remettre en cause partiellement le régime ! Tirant des leçons de ce mouvement, le pouvoir chinois a décidé de lancer une vaste campagne patriotique dans les années 1990, appelée « enseignement de la condition nationale » (guoqing jiaoyu). Les autorités centrales voulaient ainsi s’assurer de la loyauté de ses administrés, en affirmant que « la condition de la Chine » était unique et que le pays n’était pas prêt à adopter les valeurs occidentales. Le peuple chinois ou la société civile a-­t‑elle alors contribué au renouveau de ce nationalisme ? Le nationalisme populaire a commencé à émerger dans les années 1990 avec des best-­sellers comme La Chine peut dire non ou La Chine n’est pas contente, écrits par des intellectuels militants qui fustigeaient la dépendance, voire la soumission croissante de la Chine envers l’Occident, notamment les États-­Unis. Le bombardement accidentel par les Américains de l’ambassade chinoise à Belgrade en 1999 n’a fait que renforcer ce phénomène. La majorité des Chinois nationalistes sont jeunes et ont suivi des études supérieures. La plupart sont issus de la classe moyenne. On les appelle « les jeunes en colère » (fenqing), catégorie de la population qui a crû parallèlement à l’Internet. Dans quelle mesure l’Internet a-­t‑il favorisé ce nationalisme ?

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Internet possède une capacité d’agrégation incroyable, mais aussi comporte des effets de distorsion tout aussi importants. On entend le plus ceux qui vitupèrent le plus, mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils représentent une majorité ! Ces revendications sont présentes dans des blogs évidemment, dans des commentaires, parfois postés par des internautes payés par le régime lui-­même. À Pékin, il y avait même une librairie, Utopia, spécialisée dans l’exaltation nostalgique de la période maoïste dans laquelle se reconnaissent beaucoup de nationalistes. Cette librairie a dû fermer sous la pression des autorités car, en creux, c’est bien la docilité présumée du régime actuel qui était critiquée.

Dans quelle mesure l’État chinois a été obligé de prendre en compte la critique de cette vox populi ? Bien que le nationalisme chinois soit à l’œuvre depuis un siècle, jamais il n’avait fait autant parler de lui que maintenant. Le gouvernement est de plus en plus réactif vis-­à-­vis de l’opinion publique qui appelle à une politique étrangère plus musclée. C’est pourquoi Pékin rappelle son intransigeance à l’égard de ses « intérêts vitaux », c’est-­à-­dire sur Taïwan et sur le Tibet, notamment, qui doivent rester dans son giron. Le gouvernement chinois a fait des efforts efficaces pour contrôler le nationalisme populaire. De fait, pendant longtemps, la politique étrangère chinoise n’avait pas été dictée par la rhétorique nationaliste émotionnelle. Mais après 2008, pour apaiser la frange critique de la population, l’État chinois a opté pour une position plus agressive contre les puissances occidentales et également dans le domaine des litiges territoriaux maritimes, en mer de Chine méridionale.

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On voit que l’État chinois manie avec prudence le patriotisme… Ce nationalisme constitue un défi pour le régime, car le monopole dans l’orientation de la politique étrangère, qui s’est longtemps limité à faire profil bas, s’en trouve remis en cause. Tirant des leçons de l’échec soviétique, la Chine a en effet renâclé à s’affirmer comme une superpuissance rivale des États-­ Unis, ambition qu’elle ne pouvait réaliser et qui l’aurait conduite à sa perte. Deng Xiaoping a même théorisé dans les années 1990 l’attitude à adopter  : « Éviter la lumière et se nourrir de l’ombre » (taoguang yanghui). Aujourd’hui, dans quelle mesure le sentiment nationaliste influence-­t‑il les relations de la Chine avec les autres pays ? Chez les dirigeants, le pragmatisme est désormais moins de mise. Pékin préfère attiser un nationalisme émotionnel et sauvegarder ce que le régime appelle ses « intérêts nationaux ». C’est dans ce contexte que la Chine et ses pays voisins d’Asie et de l’océan Pacifique ont multiplié les conflits territoriaux. Les relations se sont aussi détériorées avec les grandes puissances, comme les États-­Unis. Le nationalisme populaire a connu son apogée avec la crise de 2008. Selon les sondages d’alors, « la Chine était l’un des pays les plus nationalistes ». Un livre, La Chine n’est pas contente, paru en 2009 et dont les ventes officielles ont atteint le demi-­million d’exemplaires, affirmait que la crise allait rendre jaloux l’Occident, lequel ferait n’importe quoi pour freiner le développement de la Chine. Le nationalisme n’a donc pas été sans conséquence pour la politique étrangère chinoise, puisqu’il s’est développé précisément alors que la Chine optait pour des positions plus agressives, en Asie notamment, vis-­à-­vis du Japon et des voisins d’Asie-­Pacifique.

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Les autorités chinoises semblent parfois mal à l’aise avec un sentiment qu’elles ont pourtant elles-­mêmes généré… D’un côté, Pékin est tenté d’attiser le nationalisme populaire pour défendre ses propres intérêts. D’un autre côté, Pékin est conscient que ce phénomène est à double tranchant, car il peut inciter les Chinois à fustiger la passivité de leurs gouvernants. Ainsi, au printemps 2005, de grandes manifestations antijaponaises ont été encouragées par le gouvernement… jusqu’à ce que celui-­ci découvre que certains appelaient à un mouvement plus général dans le cadre de commémorations du mouvement du 4  mai 1919, encore aujourd’hui le symbole de la réforme sociale. Tous les grands pays tendent vers le nationalisme/ patriotisme. Regardez les États-­Unis ou la Russie ! La Chine ne fait pas exception. C’est crucial pour inciter cette vaste nation à avoir le sentiment d’appartenir à une même entité. Crucial pour la modernisation du pays aussi. Par conséquent, la Chine ne peut se développer sans le nationalisme.  π

ES HUTONG PÉKINOISES À LA FRANCE Au vu de son air décontracté et manifestement à l’aise avec son temps, on a peine à imaginer que, il y a dix ans à peine, Li Jia, cette jeune fille qui converse là avec nous à l’Institut français de Pékin, temple cossu dans la capitale chinoise de la culture hexagonale, gambadait dans les ruelles pékinoises de son enfance, délabrées et typiques, les fameuses hutong, où elle vivait dans une maison de plain-­pied. De ses

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aïeules, la demoiselle en a aussi le ton. « La Chine est devenue moche, se lamente-­t‑elle. Elle veut absolument copier tout de l’étranger. Le ­cinéma, l’architecture, l’esthétique… Mais elle le fait aveuglément et mal ! » Autre signe immanquable d’une nostalgie d’un autre âge. « Je vis maintenant dans des grandes tours où l’on a malheureusement cru bon de sacrifier la vie en communauté contre plus de confort. » Par-­delà ces quelques mots un peu revêches, se cache une personne autrement plus complexe. À 24  ans, la petite a le vécu d’une grand-­mère. Li Jia est née en 1990, au lendemain du massacre des étudiants de Tiananmen. De cette place dont on a de suite effacé le sang de la mémoire collective, elle n’a grandi qu’à quelques encablures, deux kilomètres tout au plus, au quartier du Tambour et de la Cloche. Pour autant, de cette tragédie, Li Jia n’a jamais entendu que des ouï-­dire. Sa famille appartient à la bourgeoisie pékinoise. Ses parents sont illustrateurs de livres. Son grand-­père a tenu, lui, un rôle important dans le département d’espionnage sous Mao. Lequel ? Li Jia dit l’ignorer elle-­même. « Encore aujourd’hui, mon grand-­père refuse de divulguer certains de ses secrets, dit-­elle. Avec mes parents, je peux avoir des discussions profondes, sur la Révolution culturelle par exemple, mais avec mes amis, je m’en tiens à des aspects superficiels… On ne sait jamais ! » On ne sait jamais… Paranoïaques, les Li ? En tout cas, chez eux, secrets de famille riment avec secrets d’État. Au vu de l’histoire du Parti communiste chinois, faite de purges de hauts dignitaires en grand nombre, paranoïaques, ils auraient toutes les raisons de l’être ! Nul n’est plus exposé à la chute que celui qui gravite au sommet du pouvoir chinois.

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Contrepartie de ce silence  : une retraite confortable de 8  000  yuans par mois, manière pour l’État de s’assurer de la docilité de ses ouvriers de l’ombre, fussent-­ils à la retraite. Au tournant des années 2000, à la suite de Shanghai, Pékin commence à tourbillonner, sous l’effet de sa candidature réussie aux Jeux olympiques, mais plus largement de la mondialisation. Li Jia, elle, se la joue plutôt classique. La preuve, elle n’apprécie guère la littérature contemporaine, préférant « les quatre grands fameux », soit les romans-­ fleuves vernaculaires Les Trois Royaumes, Au bord de l’eau, Pérégrination vers l’est et Le Rêve du pavillon rouge, que la censure contemporaine a substitué au trop érotique La Fleur en fiole d’or. Autour de Li Jia, tout se détruit à vitesse débridée mais, en elle, s’affermit son goût pour l’esthétique. À 15 ans, elle décide d’intégrer un lycée artistique, d’où sont enfin exclues quelques matières qu’elle qualifie d’« inutiles » : biologie, physique. Mais l’étude hagiographique des œuvres de Mao et de Marx reste, elle, obligatoire… Pour les études supérieures, la jeune fille a en tête l’inévitable Académie des beaux-­arts de Pékin. Sa première tentative au bac chinois n’est pas assez satisfaisante. Elle retente une deuxième fois, avec de meilleures notes, mais toujours insuffisantes pour être prise par l’établissement de ses rêves. Elle se rabat sur l’université normale de Pékin, où elle étudie la peinture à l’huile, la peinture occidentale, par opposition à la peinture chinoise traditionnelle. Parallèlement, en 2008, la municipalité somme sa famille de quitter leur demeure, en lieu et place de laquelle on prévoit des nouvelles bâtisses flambant neuves. « On nous a ordonné

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de partir, raconte Li Jia. Mes parents ont alors acheté un nouvel appartement à Sanyuanqiao [le nouveau quartier des ambassades, au nord-­est de la ville]. Mais on attend toujours les compensations de notre ancienne maison ! D’une part, la municipalité n’a plus d’argent et, d’autre part, les indemnisations seront calculées comme si l’appartement se situait au sein du troisième ou quatrième périphérique, et non au sein du deuxième comme l’était notre maison. » Résultat : le montant des compensations, quand elles seront versées, sera injustement bas ! Pour l’heure, au quartier du Tambour et de la Cloche, là où se situe l’ancienne maison des Li, entre voisins, on se dispute maintenant. Les compensations sont calculées en fonction de l’emplacement, mais aussi de la superficie. Malheureusement, les actes de propriété restent désespérément flous. « J’aimais bien la vie dans les hutong. Nous vivions dans des petites maisons de plain-­pied et partagions des espaces communs avec les autres voisins. Il y avait une vraie vie de communauté… Mais désormais on se dispute, car la municipalité ne peut se fier à des actes de propriété archaïques. Alors chacun des propriétaires, qui doivent se fonder sur l’usage, essayent de grappiller des espaces sur ceux des voisins. » Aujourd’hui, Li Jia se prépare à aller à l’étranger. « Il y a trois ans, je suis allée en Italie avec mes parents, dans le cadre d’un tour-­opérateur. Mais c’était mené sur un tel pas de course que je n’ai pas vu grand-­chose. Et puis, on ne faisait que parler et manger chinois. Pas très dépaysant ! » Un tiers des étudiants chinois partant étudier à l’étranger optent pour les États-­Unis et, dans une moindre mesure, l’Angle­terre. Le monde anglo-­saxon apparaît comme l’eldorado universitaire. Li Jia, elle, préfère les pays latins, old school en

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somme : l’Italie et la France, où elle compte étudier d’ici la fin 2016. Son français reste limité. Des romans français, elle avoue n’avoir lu, dans sa version originale, que Le Petit Prince. En reviendra-­t‑elle changé ? « Pas forcément ! Ma vie a déjà tellement changé ! Quand je regarde les photos d’avant, j’ai l’impression d’être une autre personne. » Ce qu’elle sait, c’est qu’elle ne fera pas partie des cohortes de Chinois nationalistes qui, découvrant à l’étranger la liberté de manifester, en profitent, comme en 2008, pour fustiger le traitement de la Chine par les médias occidentaux. Pas question non plus pour elle, une fois revenue de l’étranger, d’appeler à la reconstruction du pays ! Vieux tropisme du monde intellectuel chinois qui a conduit, dans les années 1920, le romancier Lu Xun à quitter le Japon pour retourner en Chine et « soigner les âmes au moyen de la littérature ». Li Jia semble pondérée en toutes circonstances : « Les mouvements nationalistes m’effraient, confirme-­t‑elle. En Chine, les médias et l’école manipulent beaucoup les esprits. Mais aujourd’hui, grâce à Internet notamment, c’est de moins en moins vrai. Et puis, je ne pense pas non plus que ceux pourvus de grands yeux et de grands nez [en allusion aux Occidentaux] soient nécessairement meilleurs ! » Et si tant est que, dans certains domaines, des Chinois se trouvaient, aux yeux d’étrangers, dans de mauvaises p ­ ostures, Li Jia rappelle que « les Chinois peuvent rire d’eux-­mêmes, mais n’acceptent pas que les étrangers fassent de même ». « Les choses honteuses de famille ne sauraient être exposées devant les autres », dit d’ailleurs le proverbe. Pas de doute, chez les Li, on sait pratiquer l’art du dérobement.  π

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A FACÉTIE COMME ART DE VIVRE ET D’ÉCRIRE C’est l’histoire d’une jeune fille, Zhu Yi, arrivée en 2008 à New York et venue, comme elle l’écrit dans son premier recueil de pièces de théâtre, « d’un pays où une poignée d’individus parlent au nom du peuple, et le peuple parle toujours au nom des individus ». Où « ceux qui ne se mettraient pas au diapason vont être censurés ou éliminés ». La Chine, donc.

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Zhu Yi écrit comme elle vit. Dans cette même préface, sous sa plume, qui ressemble à s’y méprendre à celle de Jonathan Coe, cet auteur britannique contemporain si absurde et léger, elle évoque avec badinerie les vicissitudes de l’administration américaine auxquelles fait face l’artiste étranger qui veut obtenir un visa. Pour un peu, on aimerait être embarqué dans ce défi kafkaïen ! Chez elle, la légèreté, et non les idées comme écrit Proust, est un succédané de chagrin. L’artiste Zhu Yi se révèle être une fascinante alchimiste. Nous sommes à New York, ville de la liberté, de la créativité… Tout le contraire de la Chine ? « En fait, il y a plus de ressemblances que l’on pourrait croire, rétorque Zhu Yi. New York et Shanghai, où je suis née et où j’ai grandi, sont deux villes qui se ressemblent beaucoup. Ce sont deux capitales économiques, historiquement portuaires, ouvertes sur le monde et façonnées par l’immigration. Les rues sont animées. It’s full of life ! » Des villes pleines de vie, idéales pour une auteure en quête de personnages.

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Zhu Yi est née en 1985 à Shanghai. Petite, elle aime jacasser. Une vraie pie. « Ma mère travaillait dans un centre d’animation, se souvient-­elle. C’était une mère chinoise typique. Et moi une petite fille typique, dans le sens où j’étais une enfant unique. Ma mère m’a inscrite à tous les cours possibles et inimaginables  : calligraphie, anglais, mathématique… Mais c’est une vie qui m’ennuyait. Alors, pour m’amuser, je me racontais des histoires. » La passion pour la dramaturgie ne la lâchera plus. Pour autant, sa vraie rencontre avec le théâtre tient de la contingence, même si, rétrospectivement, elle a tout de la nécessité. « Je disais toujours des choses bizarres à l’école, raconte-­ t‑elle. J’ai toujours su que je voulais écrire, mais je ne savais pas pour quelle sorte d’écriture j’opterais. La fiction romanesque ? Vous devez penser à la narration. La poésie ? Aux choix des mots, des images et des émotions. L’essai à la logique et aux idées. Je voulais toucher à un peu à tout ça. » Un jour, alors qu’elle est en terminale, quelqu’un lui dit que, dans le cadre de ses études supérieures, elle pourrait postuler dans une académie de théâtre et qu’elle n’aurait pas à passer les maths pour le bac. À l’orée des années 2000, en Chine, même à Shanghai, le théâtre apparaît encore comme une chose nouvelle, occidentale, « un peu comme les cafés », précise Zhu Yi. En somme, une pratique de niche, mais qui fait terriblement chic. Finalement, pour la plus grande fierté de ses parents, qui travaillent quand même dans la finance, elle opte pour l’université, pour d’aucuns la voie encore royale. Et puis, si sa passion pour l’écriture s’éteint, au moins pourra-­t‑elle envisager une profession plus traditionnelle.

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Dans le cadre de sa troisième année d’étude, Zhu Yi part étudier en Finlande. Elle y étudie le théâtre de masque et, surtout, voyage énormément via des vols low cost. « À Oslo, il y avait très peu de Chinois. Mais il y avait très peu de personnes tout simplement ! Les gens sont distants, polis et froids… tout le contraire de la Chine ! Je suis une fille de la ville et je dois être entourée pour écrire. D’être dans un dortoir avec sept autres filles, je me sentais entourée et rassurée. Ça a été un choc et, de retour à Nankin, je savais que si je devais retourner travailler à l’étranger, ce ne serait pas en Europe ! » Deux ans après, en 2008, la revoilà partie, pour les États-­ Unis cette fois-­ci, à New York, où depuis elle est devenue une artiste reconnue. À Columbia University, d’abord, où, pendant trois ans, elle suit un doctorat de théâtre, une writing school en fait, très exigeante. « Le niveau universitaire américain est assez élevé, alors qu’en Chine, le plus cool, c’est la vie à la fac ! Après avoir passé leur adolescence à travailler nuit et jour en vue du bac, les étudiants chinois peuvent enfin lever le pied. Mais à Columbia, j’étais vraiment super-­occupée. J’avais tout le temps des pièces à écrire. J’en ai eu des cheveux blancs, mais au moins, on nous force à creuser le potentiel qu’il y a en nous. » En 2009, Zhu Yi intègre Youngblood (« Sang frais »), une plateforme new-­yorkaise, plus qu’une troupe, qui rassemble de jeunes et prometteurs auteurs de théâtre. Incités ainsi à sortir de leur solitude, dans laquelle, en Chine, ils sont trop souvent confinés, les auteurs échangent et rencontrent les futurs acteurs de leurs futures pièces.

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Créée en 2011, I Am a Moon, depuis produite notamment à New York et en Chine, retient particulièrement l’attention. La pièce suit des personnages obsédés par leur corps. Une tendance que partage Zhu Yi qui note « être, depuis toute petite, obsédée par la “jeunesse”. […] Cela voulait dire opportunité, beauté, futur, énergie, liberté… Jusqu’à ce qu’un jour, alors que j’avais 26 ans, ma mère me dise : “Tu devrais te trouver un mari dès que possible, parce que, après 25  ans, la valeur des femmes se déprécie chaque année.” Cette pièce est une réponse à mon corps dégénérescent ». Cette pièce s’intéresse aux façons dont la beauté et la sexualité se construisent sur la honte, sentiment protéiforme : honte d’être trop gros, honte d’avoir une sexualité trop libérée, honte d’avoir un handicap, honte d’avoir des cicatrices, honte d’être victime d’un harcèlement sexuel et, évidemment, celle qui nous hante le plus, la honte de vieillir… Le style est léger et grave, toujours à la façon de Jonathan Coe. On aurait voulu d’ailleurs que la pièce fût un roman. En voici un extrait. Un jeune homme, obsédé par une star du porno japonaise, voit dans sa première relation sexuelle une expérience décevante au vu de ce que lui avait promis le porno. « Elle était nue et pouffait de rire, dit l’un des personnages en parlant de sa première petite amie. Elle était belle. Mais quand je la regardais, je sentais que quelque chose clochait. Je n’arrivais pas à savoir quoi. Donc je continuais. C’était une réussite à chaque étape. Elle ne pleurait pas, ce que j’avais craint le plus. Sous la pression, je n’ai pas été pris d’une soudaine impuissance. Personne n’est entré. Rien d’horrible ne nous est arrivé. La vie n’est pas une fiction. Mais quand c’était fini et qu’on était allongé, je sentais encore que quelque chose…

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clochait. Et j’ai compris. Ce n’était pas elle [dit-­il en parlant de la star du porno qui l’obsédait]. » Malheureusement, cette pièce, le public chinois en a été privé au bout de quatre représentations, censure oblige. « Les censeurs sont venus voir le producteur, raconte la dramaturge, ont montré une lettre expliquant les modifications demandées, mais impossible à satisfaire, puis sont repartis, avec la lettre ! »

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Plus consensuelle, la pièce How Time Flies, une commande, n’a pas eu les mêmes problèmes. L’histoire ? Un sexagénaire bien portant, qui s’est sacrifié toute sa vie pour sa famille et son travail, recherche, au grand dam de ses enfants, son petit bonheur personnel, au travers d’un flirt avec une employée d’aide à domicile, notamment auprès de son épouse mourante. « Une compagnie de théâtre du Sichuan m’a demandé de monter une pièce sur le thème de la famille et de la solitude, explique Li Bonan, metteur en scène de How Time Flies, produite à Pékin au printemps 2015. J’ai donc demandé à Zhu Yi, dont j’avais beaucoup apprécié le script de I Am a Moon, d’écrire une pièce. Elle a été entièrement libre, puis nous avons échangé et avons ensemble finalisé l’écriture. » La solitude des personnes âgées… Sujet consensuel, mais cent représentations ont tout de même eu lieu en 2015. Peut-­ être le seul moyen pour être vu en Chine ? « Pour le moment, glisse Zhu Yi. Pour le moment. »  π

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’AMBITIEUSE CONTRARIÉE

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Visage rond comme la lune, Liu Fei, n’en finit pas de rire. D’un rire franc et sans retenue, comme son caractère, malgré cette mère qui nous interrompt souvent. —  Relève-­toi  !

— D’accord. —  As-­tu faim  ? — Non. — Soif ? —  Non plus. À 30 ans, Liu Fei a donc encore beaucoup de comptes à rendre. Certes, il s’agit de sa mère, chez laquelle elle est revenue loger il y a cinq mois, mais surtout, la jeune femme est enceinte, de cinq mois précisément. Yang Zhongyi, son mari, Chinois, ingénieur en informatique, travaille entre Shenzhen et l’Indonésie. —  Tu es sûre que tu n’as pas mal au ventre, hein ? —  Non, maman ! Liu Fei a beau dire et beau faire, son corps ne lui appartient déjà plus. Nous sommes à Kunming, dans la province méridionale du Yunnan. Les mères y ont les quasi pleins pouvoirs. Les prochains mois (années ?) de Liu Fei ont toutes les chances de s’organiser en fonction de l’enfant. À l’approche de la naissance, la mère en devenir va se rendre à Shanghai, d’où est originaire son mari. Ainsi, le bébé pourra obtenir plus facilement le hukou très prisé de la capitale économique chinoise. Le moment venu, ce dernier pourra donc bénéficier de prestations sociales plus intéressantes, mais aussi accéder plus

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facilement que les provinciaux aux écoles et aux universités les plus prestigieuses. En Chine, l’avenir commence tôt.

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L’on devine que, sur le bas-­ventre autant que sur les épaules de la jeune femme, la pression est d’autant plus forte que les enjeux sont élevés. Les deux familles sont assez riches et socialement ont plus à perdre qu’à gagner. Les parents de Zhongyi sont des chercheurs au sein de la prestigieuse Académie des sciences sociales de Chine. Liu Fei va pouvoir accoucher dans les meilleures conditions. Il y a quelques années, Liu Fei voulait devenir réalisatrice de films. À la réputée université du Sichuan (Chuanda) qu’elle intègre en 2003, elle suit un cours de cinéma, notamment sur la Nouvelle Vague, et s’éprend alors, dit-­elle, des « films d’auteur ». Avec le vœu d’aller dans l’Hexagone approfondir cet intérêt naissant, en troisième année, elle commence à étudier le français. « En Chine, on dit souvent que les familles riches envoient leurs enfants étudier dans des universités anglo-­saxonnes ou américaines, et les moins riches en France », remarque-­t‑elle. Née d’une bonne famille du Yunnan, Liu Fei aurait été peut-être plus avisée de se rendre dans un pays anglophone, dont elle connaissait déjà la langue. « Ça aurait été plus cohérent, reconnaît-­elle. Mais je voulais vraiment connaître davantage le cinéma d’auteur. J’aurais pu aller à New York, mais cette ville me faisait peur ! » Sa mère n’essaye pas de la dissuader. On aurait pourtant parié le contraire, à la voir ainsi, en ce jour d’interview, s’inquiéter de sa progéniture. « Ma mère ne me contrôle pas », assure cette dernière, qui nuance aussitôt : « Enfin… pour les décisions importantes, comme le travail ou les études. Car pour le reste, les habitudes de vie, son ombre pèse encore ! »

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Liu Fei aurait pu, via la fac du Sichuan, aller étudier en France dans le cadre d’un échange universitaire. Mais l’offre n’est ni légion ni très opportune : soit le français langue étrangère, qui lui aurait appris à enseigner le français, langue qu’elle découvre à peine, soit… l’anglais ! Finalement, à l’issue de son master en Chine, en novembre 2007, la jeune fille qui, en guise de voyage à l’étranger, est tout juste allée en Thaïlande par un tour-­opérateur avec ses parents, part étudier en France. D’abord la langue, pendant six mois à Grenoble, puis dans le grand bain parisien pendant deux ans. « J’étais innocente, se souvient-­elle sur un ton badin qui n’a rien perdu de son innocence. Dai Sijie [réalisateur du film adapté de son propre roman Balzac et la petite tailleuse chinoise] n’était-­il pas diplômé de cette même université, Chuanda ? N’était-­il pas allé par la suite en France ? C’est donc possible ! » À l’aide d’un agent immobilier de Pékin, chargé de l’hébergement des jeunes Chinois à l’étranger, son arrivée à Grenoble a été planifiée. Tout du moins le croit-­elle. Car à l’arrivée dans « son » appartement, Liu Fei découvre que, censément déjà partie, la précédente locataire, chinoise également, que gérait le même agent, n’allait quitter les lieux que le lendemain ! La voilà obligée de passer sa première nuit en France avec une inconnue. Surtout, il ne faut pas, précise alors le fieffé agent à Liu Fei, que le propriétaire, qui habite à côté, s’aperçoive du changement de locataire… « Liu Fei, ne t’inquiète pas, s’écrie le fourbe, par téléphone. Pour les Français, nous les Chinois, on se ressemble tous. On a tous des petits yeux, des petits nez… Fais-­toi passer pour elle, mais ne t’inquiète pas ! Tout ira bien ! »

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En effet, tout se passe bien. Pendant une semaine, Liu Fei, qui rencontre quotidiennement le propriétaire, se fait passer pour une autre. Le tour de passe-­passe réussit, le temps qu’elle se trouve un autre appartement… « Dans cette nouvelle maison, j’avais comme colocataire, notamment, une Française, se souvient Liu Fei. Cette dernière était très belle, mais aussi sentait vraiment mauvais ! C’était une végétarienne assez extrême  : pour préserver l’environnement, elle ne se lavait qu’une fois tous les dix jours, ne prenait ni miel ni vin rouge, et évidemment pas de viande. Dans le frigo, sur mes plats un peu exotiques, pieds de poulet, par exemple, elle laissait des mots du genre  : “Imagine que quelqu’un se disant plus intelligent que toi te coupe les pieds ?” » Comme attendu, aux yeux de l’urbaine chinoise, Grenoble s’avère une ville très petite et très calme. Mais ce qui la frappe le plus, c’est la méticulosité des Français. « J’ai ainsi découvert qu’il y avait des gens capables de prévoir, à la minute près, le passage des bus ! Les Français sont précis et fins dans ce qu’ils font, mais cela se fait souvent aux dépens de l’action. En Chine, on réfléchit juste avant et on s’adapte. » De fait, « on verra le moment venu » est une phrase, en Chine, qui revient souvent. Le français de Liu Fei avance, mais ses rêves de cinéma reculent. Peut-­être trop encline à la dispersion, à la facilité ou à la procrastination, ne sera-­t‑elle jamais qu’une « célibataire de l’art » qui, à l’image Charles Swann dans À la recherche du temps perdu, ne franchira pas le seuil trop intimidant de la création ? « Je me suis renseignée pour poser une candidature à la Femis, mais il fallait donner un très gros dossier et je n’étais pas du tout apte. En revanche, j’ai été reçue à 3IS [Institut

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international de l’image et du son]. Mais la place accordée à la technique était, me semblait-­il, trop importante comparée à la réflexion sur le cinéma. J’ai peut-­être eu tort  : il faut connaître très bien la technique pour pouvoir aller au-­delà. » Alors, plutôt que technique, plutôt que théorie cinématographique, la jeune fille intègre l’école ESCP Europe, une business school où elle suit un programme sur les médias, avec l’espoir de travailler ensuite dans la production de films. Mais au moment de chercher un stage, Liu Fei « déchante »  : ce milieu, en France, se révèle, au moins pour des raisons linguistiques, inaccessible pour une Chinoise inexpérimentée. Finalement, elle fait un stage de quatre mois pour le site Internet de l’édition chinoise du magazine Gala pour lequel elle couvre les paillettes du Festival de Cannes. Les jeunes Chinois ayant fait des études à l’étranger sont surnommés haigui, « les tortues de mer », terme homonymique signifiant également « de retour d’outre-­mer ». Avec chaque année plus de 6  millions de jeunes diplômés des universités chinoises, celles-­ci, largement déconnectées du monde du travail, ne constituent plus un sésame suffisant. Selon le ministère chinois de l’Éducation, en 2014, quelque 459 800 étudiants seraient allés étudier à l’étranger, un chiffre en hausse de 11,1 % sur un an. L’écrasante majorité, 423 000, y allant sans bourse. Parallèlement, les cohortes de haigui de retour en Chine, 364 800 en 2014, augmentent à un rythme plus faible, de 3,2 % l’année dernière. Conséquence directe : la Chine connaît une fuite des cerveaux, certes moins importante aujourd’hui. En moyenne, depuis 1978, un quart des étudiants chinois ne sont pas revenus.

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Liu Fei, haigui millésimée 2010, travaille à son retour pour 4  000  yuans par mois pour un journal, The Outlook Magazine, une revue chinoise grand format. Signe de la maigre ambition des familles chinoises pour leur fille, la mère de Liu Fei souhaite, elle, que sa progéniture retourne alors à Kunming : elle dit lui avoir trouvé un boulot et peut-­être même un fiancé prêt à marier… Liu Fei décline, pour le moment. Cinq ans après son retour en Chine, en 2015, la situation professionnelle de Liu Fei peine à décoller et, finalement, elle revient au bercail le temps de la grossesse. Entre-­temps, en 2012, elle a rencontré Yang Zhongyi, le père de son futur enfant, qu’elle a épousé quelques mois plus tard. Pour leur couple, elle déménage à Shenzhen où lui travaille chez Huawei, l’équipementier chinois de portable numéro 1. Un changement de poste le conduit ensuite à faire des allers-­retours entre Shenzhen et l’Indonésie. Quant à Liu Fei, à Shenzhen, certes rapidement elle se trouve également un travail, chez Baidu, le moteur de recherche hégémonique en Chine. Son poste, qui consiste à « développer la force culturelle de Baidu à l’étranger », ne l’enchante guère. Peu importe, le mari gagne assez. Preuve que son salaire et que sa carrière sont devenus, au fil du temps, la portion congrue de sa vie, Liu Fei démissionne de Baidu avant de tomber enceinte. « Quant à l’avenir, je ne sais ce dont il sera fait. En Chine, en Indonésie où mon mari travaille ? Ce que je sais, c’est que j’aimerais avoir deux autres enfants ! » Son premier vient en tout cas de naître.  π

Conclusion

Au vu des immenses bouleversements de ces dernières décennies, la vie d’un Chinois pourrait aisément contenir quatre à cinq vies d’Occidentaux. Les jeunes dont nous avons brossé le portrait sont nés dans les années 1980 et 1990, dans un pays à la modernité balbutiante, sortant de la pauvreté, tout juste émergent. Ils sont devenus adultes dans les années  2000 et  2010, au sein d’un pays devenu puissance mondiale, à la modernité triomphante, parfois teintée d’arrogance, voire d’un sentiment de vengeance. Vengeance d’un individu sur sa propre enfance ou d’un pays entier sur sa propre histoire… Dans quel pays ces jeunes deviendront-­ils vieux ? À quoi ressembleront leurs enfants ? Ces derniers, pour les moins bien lotis, vont-­ils réussir à s’extraire des lourds déterminismes sociaux dans lesquels leurs parents sont englués ? Les enfants, au contraire, bien nés, fuiront-­ils à l’étranger, aux États-­Unis notamment, rêve américain oblige ? Le hiatus, aujourd’hui béant, entre l’État chinois et la population va-­t‑il encore s’accentuer, peut-­il se résorber ? On ne saurait répondre. Rendez-­vous peut-­être dans vingt ans, quand, comme nous le prévoyons, nous rencontrerons de nouveau nos dix-­sept jeunes. Pour l’heure, à toutes ces questions, laissons donc les Chinois donner une première réponse  : deux tiers d’entre eux pensent que l’avenir sera meilleur qu’aujourd’hui, selon un baromètre international portant sur la confiance en l’avenir, établi fin 2014 par l’institut BVA.

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Bonne nouvelle pour les dirigeants, seuls détenteurs des clés de la baraque chinoise  : malgré toutes leurs tromperies, le peuple a donc toujours confiance en eux ! Pourvu sans doute que la croissance soit au rendez-­vous. Car l’optimisme à la chinoise est en effet fortement teinté de matérialisme. Et de conservatisme aussi : des révolutions, on semble être repus. Optimisme, matérialisme, conservatisme… Ce pourrait être avec ces trois tempéraments que seront dessinées les prochaines décennies de la Chine. Quel sera le tableau final ? Rendez-­vous en 2036.  π

Une nouvelle collection des ateliers henry dougier Cette collection de livres pliés met en scène les basculements du monde, territoires et villes. Avec des cartes, des images et les analyses des meilleurs experts internationaux. En dépliant progressivement Mappe, le lecteur rencontre les textes factuels et concis de ces 10 spécialistes avant de découvrir, en scène finale, une carte géante inédite, véritable poster spectaculaire de 68 x 100 cm ! Les premiers titres de la collection : Arctique, climat et enjeux stratégiques Amazonie, préserver et exploiter Himalaya, peuples menacés, richesses convoitées Chine, puissance maritime Berlin, laboratoire d’innovations

Depuis la publication de son premier numéro, en juillet 2010, la revue Carto a l’ambition de lire et d’expliquer l’actualité internationale grâce aux cartes. Un défi énorme, mais passionnant, relevé tous les deux mois. Carto est un magazine unique dans le paysage de la presse française ; il est le seul à « faire honneur » à la carte, à la mettre au cœur de la réflexion géopolitique, celle-ci devant se lire indépendamment du texte qui l’accompagne. Elle n’est pas une simple illustration. Sans elle, il nous serait impossible de comprendre le monde et les enjeux de demain.