La langue et les textes en grec ancien 9050630669

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La langue et les textes en grec ancien
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ACTES DU COLLOQUE PIERRE CHANTRAINE (GRENOBLE - 5-8 SEPTEMBRE 1989)

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t ÉDITÉS PAR

FRANÇOISE LÉTOUBLON

OUVRAGE PUBLIÉ AVEC LE CONCOURS DU CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE

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J. C. GIEBEN, ÉDITEUR AMSTERDAM 1992

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TABLE DES MATIÈRES

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INTRODUCTION Françoise LÉTOUBLON (Université Stendhal, Grenoble 3).

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1. L'ŒUVRE DE PIERRE CHANTRAINE Michel LEJEUNE (EPHE, Paris, Membre de l'Institut) Vie et travaux de Pierre Chantraine. Jean IRIGOIN (Paris, Collège de France, Membre de l'Institut) Pierre Chantraine, éditeur et critique de textes grecs.

7 17

II. MORPHOLOGIE ET SYNTAXE DU GREC Klaus STRUNK (Université de Munich) A propos de quelques catégories marquées et non-marquées dans la grammaire du grec et de l'indo-européen.

29

Gerry C. W AKKER (Université d'Amsterdam) Les propositions relatives dites à valeur conditionnelle.

47

Gunar DE BOEL (Université de Gand) Lexicographie et syntaxe: le cas d'è/...a.uvro chez Homère.

63

Comelis J. RUUGH (Université d'Amsterdam) L'emploi le plus ancien et les emplois plus récents de la particule !CE / av chez Homère.

75

III. DU LEXIQUE ET DE LA SYNTAXE VERS UNE POÉTIQUE GRECQUE ARCHAIQUE ET VERS LA RECONSTRUCTION COMPARATIVE

t E. RISCH A propos de la formation du vocabulaire poétique grec entre le 12e et le 8e siècle

No part of this book may be translated or reproduced in any form, by print, photoprint, microfilm, or any other means, without written permission from the editor. © by F. Létoublon / ISBN 90 5063 066 9 / Printed in The Netherlands

Françoise L:EfOUBLON (Université Stendhal, Grenoble 3) De la syntaxe à la poét~que générative ou grammâire et mesure. Débat à propos de la communication de F. Létoublon. Françoise BADER (Ecole Pratique des Hautes Etud~. Paris) Liage, peausserie et Poètes-chanteurs.

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93 105

Leonard C. MUELLNER (Brandeis University, Massachussets) Etymologie et sémantique de µf\viç.

VI. PRINCIPES GÉNÉRAUX D~ LA LEXICOLOGIE GRECQUE 121

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IV. LAMYCÉNOLOGIE Antonin BARTOmK (Université de Brno) Mycenaean Vocabulary in a Morphological Classification. Martin S. RUIPÉREZ (Université de Madrid) Quelques remarques sur le nom mycénien du "fils" .. Jean T AILLARDAT (Université de Paris IV) Am:œtcl1tuycov et mycénien warapisiro.

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139

Michael MEIER-BRÜGGER (Thesaurus Linguae Graecae, Hambourg) A propos de la partie étymologique du dictionnaire de Chantraine.

267

151

Jean-Louis PERPILLOU (Université de Paris IV) Oppositions croisées.

273

John CHADWICK (Université de Cambridge)

157

Semantic History and Greek Lexicography.

281

CONCLUSIONS

V. L' "HISTOIRE DES MOTS"

Le lexique grec héritier de /'indo-européen Robert C. COLEMAN (Emmanuel College, Cambridge) Le lexique grec et le lexique indo-européen: étude comparative.

Olivier MASSON (Université de Paris X et Ecole des Hautes Etudes) L'apport de !'anthroponymie grecque à l'étymologie et à l'histore des

Martin S. RUIPÉREZ (Université de Madrid)

289

BIBLIOGRAPHIE DE PIERRE CHANTRAINE

293

INDEX pES AUTEURS ET ŒUVRES DE L'ANTIQUITÉ CLASSIQUE CITES

349

INDEX DES AUTEURS MODERNES CITÉS

356

INDEX DES MOTS GRECS CITÉS

361

169

Le lexique homérique Albert RDKSBARON (Université d'Amsterdam) D'où viennent les a"A.yea? Quelques observations à propos d'a"A.yea ëxeiv chez Homère.

181

Michel CASEVITZ (Université Lumière, Lyon 2) Sur le concept de "peuple".

193

Charles de LAfv1BERTERIE (Université de Rouen) , Le problème de l'homonymie: les trois verbes ocpÉÀ.Àco en grec ancien.

201

L'histoire des mots grecs et la dialectologie 1

Monique BILE (Université de Nancy-Metz) . De quelques formes d'ethniques locaux en Crète.

219

'

Frédérique BIVILLE (Université de Paris IV) Les interférences entre les lexiques grecs et latins, et le Dictionnaire étymologique de P. Chantraine.

227

Simone FOLLET (Université de Paris X et Paris IV- Sorbonne) Hadrien ktistès kai oikistès: lexicographie et realia.

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COLLOQUE PIERRE CHANTRAINE LA LANGUE ET LES TEXTES EN GREC ANCIEN

Organisé à Grenoble quinze ans après la mort de Pierre Chantraine, le Colloque La langue et les textes en grec ancien eut pour objet de mettre en valeur son œuvre d'helléniste et de montrer la fécondité de son activité d'enseignant, de chercheur, d'éditeur de textes grecs, de responsable de revues ou de publications scientifiques diverses.

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Philosophe de profession et helléniste de cœur, Henri Joly avait obtenu la création au CNRS d'une Equipe de recherche associée sur la philosophie et le langage, avec la philosophie grecque pour objectif primordial. Il avait organisé en 1985 un colloque réunissant philosophes et grammairiens spécialistes de !'Antiquité, (Actes publiés sous le titre Philosophie du langage et grammaire dans /'Antiquité) et diverses réunions scientifiques dans lesquelles la philologie et la linguistique grecques avaient une place importante. Henri Joly me proposa en 1987 de prévoir l'organisation d'un colloque sur la langue grecque, la réflexion métalinguistique justifiant à ses yeux que les philosophes soutiennent un tel projet. Il avait une véritable passion pour le Dictionnaire de Chantraine, et je me rappelle très bien comment, quelques semaines à peine après réception du premier tome, il me disait passer des nuits à lire article après article, comme d'autres lisent des romans policiers: il fut enthousiasmé par l'idée de consacrer ce colloque à l'œuvre de Pierre Chantraine, me donna le titre de la communication qu'il prévoyait (sur le terme eùcrx11µocruv11). Je devais à Pierre Chantraine l'essentiel de ma formation à la recherche, et le projet de rassembler autour de son nom et de son œuvre les spécialistes de la langue grecque, dont beaucoup furent ses amis les plus proches, me tenait particulièrement à cœur. L'appel aux participants éventuels fut lancé, et je remercie tous ceux qui ont chaleureusement répondu au premier appel, avec un enthousiasme que je sais dû au souvenir de la personnalité de Pierre Chantraine, qui est resté si vif en chacun de ceux qui l'ont connu: F. Bader, J. Chadwick, M. Lejeune, J. Irigoin, P. Monteil, A. Minard, J.L. Perpillou, G. Redard, E. Risch, J. Taillardat ont ainsi donné leur.accord très rapidement, leur appui m'a été précieux , et je tiens à les en remercier très vivement. Malheureusement au -cours de l'été 1988, alors que l'organisation du programme scientifique du colloque se précisait, la communauté scientifique apprit le décès du Pr. E. Risch: son résumé nous était parvenu, et nous le publions dans les Actes, en mémoire des liens scientifiques et amicaux qui le liaient à P. Chantraine. A la fin du même mois d'août 1989 un accident de pêche

Introduction

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Introduction

en Corse emporta Henri Joly. La solution la plus "facile" aurait été d'annuler la réunion, mais les demandes de -subvention avaient été faites, et les nombreux résumés de communication déjà reçus ~ontraient que le travail de recher~he était déjà très avancé chez tous. J'ai cru devoir à la mémoire de Pierre Chantraine et d'Henri Joly, et à l'amitié de tous ceux qui avaient répondu positivement, de poursuivre la tâche entreprise. Nous avions souhaité que le colloque Chantraine fût représentatif non seulement des orientations conscientes du maître, mais aussi des utilisations possibles qu'il n'avait pas forcément prévues lui-même: c'est pourquoi nous voulions inviter à ce colloque les spécialistes de la philologie, .de la période mycénienne jusqu'aux époques tardives, et de l'édition des textes grecs, mais aussi ceux de philosophie, d'histoire, d'anthropologie, ou de linguistique générale. Les circonstances rapportées ci-dessus ont fait que les hellénistes se sont retrouvés entre eux, ce qui a peut-être eu l'avantage scientifique de centrer les discussions sur des points précis assez bien connus de l'ensemble des participants. Les Actes du colloque reproduisent fidèlement son déroulement, à ceci près que des problèmes de santé ou de surcharge de travail ont empêché la présence physique de certains participants, que nous remercions de nous avoir envoyé leur texte (lu ou résumé au cours du colloque). M. Michel Lejeune, Membre de l'Institut inaugura les travaux par une biographie scientifique de Pierre Chantraine: les années passées permirent à un éminent spécialiste du grec et des langues indo-européennes de montrer l'importance des travaux de Chantraine sans entamer la vivacité de l'amitié. On a là un témoignage capital en particulier sur l'histoire du mycénien et de son impact sur les Etudes grecques en France: Pierre Chantraine et Michel Lejeune en furent les acteurs principaux. L'ordre des Actes suit ensuite dans ses grandes lignes celui de la carrière du maître dont nous honorons la mémoire. Pierre Chantraine fut d'abord éditeur et traducteur· de textes grecs, spécialiste de morphologie et de syntaxe grecques, enfin entièrement dévoué à !"'histoire des mots" (sous-titre du Dictionnaire Etymologique). L'activité d'éditeur et de traducteur de Pierre Chantraine est ici analysée et commémorée par J.Irigoin, qui fut son élève,aux Hautes Etudes et est actuellement le plus éminent spécialiste français dans sa discipline: nul mieux que lui ne saurait rappeler le rôle de Pierre Chantraine dans ce domaine, comme enseignant aux Hautes Etudes, comme éditeur d'Arrien, de Xénophon et d'Homère et comme responsable des Editions des Belles Lettres. L'activité de Chantraine en morphologie et en syntaxe, de sa thèse sur le parfait grec aux deux tomes de la Grammaire Homérique furent la base et le point de départ de la réflexion sur le grec et les catégories marquées de sa morphologie d~ns une perspective comparatiste de K. Strunk (Münich). G.C. Wakker (Amsterdam) reprend d'une manière systématique dans une perspective linguistique et pragmatique le difficile problème des subordonnées conditionnelles. G. De Boel (Gand) analyse le sens du verbe ÈÂa:6vro à partir de ses emplois homériques, C.J. Ruijgh (Amsterdam) s'attache avec la minutie et la compétence qu'on lui connaît daqs son étude de la particule i:e à l'analyse des

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emplois de la particule modale 1ce. F. Létoublon (Grenoble) et L. Muellner (Brandeis Univ., Massachussets) ont quitté le domaine de l'analyse linguistique stricte pour s'aventurer dans celui de la poétique, au prix d'hypothèses parfois risquées: dans mon souvenir, Chantraine était prudent mais non timoré et l'appui qu'il a donné au Déchiffrement montre qu'il était sensible aux arguments solides. La réflexion de F. Bader sur le vocabulaire et les noms du poète fait passer de la réflexion sur l'étymologie à la poétique et fournit une transition "liée" avec l'analyse de la réflexion lexicologique de Pierre Chantraine. Une matinée du colloque a été consacrée au mycénien, sujet qui, on l'a vu dans les exposés et dans les débats, déclenche encore aujourd'hui des passions: les discussions furent toujours d'une parfaite courtoisie et d'un niveau scientifique élevé, on verra ici comment les spécialistes continuent aujourd'hui à chercher à convaincre et persuader avec la même passion qu'au colloque de Gif sur Yvette évoqué par Michel Lejeune: les exposés d'A. Bartonëk (Brno), M.S. Ruipérez (Madrid) sur le nom du "fils", et - si j'ose dire - sa famille, et de J. Taillardat (Paris IV) sur Âa.x:a.i:a.7tuyrov et la particule Âa., dont il débusque les traces depuis le ·mycénien, et les interventions qui ont suivi (reproduites ici avec l'autorisation des auteurs) en témoignent. 'La véritable passion qu'avait Pierre Chantraine pour la lexicologie grecque beaucoup se souviennent de ses cours aux Hautes Etudes - se marque par le nombre des communications sur le sujet: affinités du lexique grec étudiées dans une perspective comparative par R.C. Coleman (Cambridge), études du vocabulaire homérique de la psychologie (A. Rijksbaron, Amsterdam), ou de l'organisation politique par M. Casevitz (Lyon II). C. de Lamberterie (Rouen) utilise sa multiple compétence en grec, en arménien et en grammaire comparée pour réfléchir à partir des verbes ocpÉÂÂro sur le problème de l'étymologie des homophones. M. Bile, qui fait partie à Nancy-Metz d'un actif groupe de recherche sur les dialectes, formule ses remarques sur la dialectologie à partir des ethniques. L'étude des mots grecs à l'époque tardive et le domaine de l'épigraphie furent représentés par S. Follet (Paris X). F. Biville (Paris IV) étudie les contacts entre grec et latin dans le lexique. Le volume comprend alors des études générales des principes de la lexicologie, tels qu'ils sont perceptibles dans l'œuvre de Pierre Chantraine: à partir de !'anthroponymie dans l'article d'O. Masson (Paris X), à partir des notices étymologiques du Dictionnaire par M. Meier-Brügger (Hambourg, responsable de l'édition d'une partie du Lexicon au Thesaurus Linguae Graecae). J.L. Perpillou (Paris IV) analyse le rôle d'oppositions croisées dans des séries d'exemples du lexique grec (y compris des exemples dialectaux) et J. Chadwick (Cambridge, l'un des respohsables de la nouvelle édition du Dictionnaire Grec-Anglais par la British Academy) réfléchit d'un point de vue très général sur les structures du lexique grecques, structurés sur lesquelles le lexicologue doit nécessairement avoir un point de vue, même si elles n'apparaissent pas forcément aux utilisateurs des dictionnaires. Je voudrais remercier tous ceux qui m'ont aidée dans l'organisation du colloque

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Introduction

et la publication des Actes: les participants, orateurs et auditeurs du colloque, auteurs et souscripteurs du volume, administration et commissions du CNRS, de l'Université, du ministère et de la municipalité de Grenoble, qui ont apporté leurs compétences et leur soutien financier, mes collègues de l'Université et du second degré qui ont participé aux travaux, et étudiants qui m'ont aidée dans les étapes de la préparation et de l'édition. Il faut aussi insister sur le rôle d'un savant comme Pierre Chantraine dans la diffusion internationale de la recherche: la présence et la participation de quelques uns des meilleurs hellénistes actuels de la communauté scientifique, et le groupe de mycénologues qui ont su exposer les problèmes techniques de leur discipline avec clarté, intéressant constamment le public non spécialisé du colloque, ont montré que les efforts de Pierre Chantraine n'ont pas été vains. La plupart des savants étrangers invités au colloque ont tenu à s'exprimer en français, et l'ont fait oralement avec beaucoup d'élégance. La plupart des textes écrits ont confirmé cet effort: tous ceux qui tiennent à ce que la langue française reste une langue scientifique internationale leur en sauront gré, je les en remercie vivement au nom de l'organisation du colloque et au nom des lecteurs.

L'ŒUVRE DE PIERRE CHANTRAINE

M. LEJEUNE (EPHE, Paris, Membre de l'Institut)

Vie et travaux de Pierre Chantraine J. IRIGOIN (Collège de France, Membre de l'Institut)

Pierre Chantraine, éditeur et critique de textes grecs

Comme Michel Lejeune le rappelle ici, Pierre Chantraine fut avec lui-même un des principaux artisans de "l'esprit de Gif', esprit que ma génération, à plus forte raison les hellénistes plus jeunes que moi, ne peuvent qu'imaginer, avec le regret d'être nés trop tard. Mais nous souhaitons qu'à travers la mémoire de Pierre Chantraine, présent à Grenoble grâce à sa fille, grâce à plusieurs de ses amis de longue date, et grâce à une œuvre qui est pour tous les hellénistes un 1C'tt1µa. Èç àd, un peu de l'esprit de Gif soit venu souffler sur la vallée du Grésivaudan et se sente dans ce livre. Françoise Létoublon Grenoble, décembre 1989

Je tiens à remercier chaleureusement A. Rijksbaron et J.C. Gieben grâce à la compétence et à la patience de qui le manuscrit des Actes du Colloque Chantraine est devenu un livre. Je suis responsable des erreurs et imperfections qui subsistent. F.L.

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VIE ET TRA V AUX DE PIERRE CHANTRAINE (1899-1974)1 MICHEL LEJEUNE

D'une famille de tradition universitaire (son père est professeur de lettres classiques), Pierre Chantraine naît à Lille le 15 septembre 1899. Il fait ses études secondaires au lycée de Cambrai. Bachelier, il vient à Paris suivre l'hypokhâgne et la khâgne de Louis-le-Grand. Licencié, il retourne à Lille préparer l'agrégation de grammaire. Il y est reçu, second, en 1922. A ce succès il a d'autant plus de mérite que, par deux fois dans son adolescence, sa santé l'a trahi. Une grave atteinte de poliomyélite déforme un de ses pieds et lui laisse une permanente difficulté de marche. Puis viennent de très violentes crises d'asthme, qui le laissent sujet à l'emphysème. Il affronte ces malchances et leurs séquelles avec ce courage discret et souriant dont jamais il ne se départira. Le voici donc, à vingt-deux ans, agrégé. A la Faculté de Lille, il a eu parmi ses professeurs Alfred Emout, qui mesure sa valeur et pressent sa vocation. Il lui fait obtenir une bourse de doctorat pour qu'il aille à Paris travailler auprès d'Antoine Meillet. Pierre Chantraine va y passer trois années, de 1922 à 1925, qui décideront de son avenir. Les dés, maintenant, sont jetés. Il faut ici rappeler quel homme extraordinaire était Meillet. Je le sais d'expérience, ayant été son élève de 1927 à 1934. Il devait mourir en 1936. J'appartiens donc à la dernière génération de ceux qu'il a formés. Pierre Chantraine a appartenu à l'avant-dernière, la plus prestigieuse. Il y avait là, entre autres, à ses côtés Émile Benveniste, Louis Renou, Georges Dumézil, Marie-Louise Sjoestedt Geune celtiste, tragiquement disparue en 1940) et des étrangers comme nos confrères Jerzy Kurylowicz et Giacomo Devoto. Génération éclatante de dons, de ferveur, d'amitié. En Émile Benveniste, le plus jeune, ils reconnaissaient le plus brillant de tous: pendant l'année de service militaire qui éloigna Benveniste de Paris, ils conspirèrent affectueusement à lui préparer un petit volume de mélanges, auquel ils donnèrent le nom juvénile d'«étrennes», et que Meillet préfaça. C'est dans ces Étrennes Benveniste que parut un des tout premiers articles de Pierre Chantraine, les autres allant aux Mélanges Vendryes, à la Revue de Philologie, aux Mémoires et au Bulletin de la Société de Linguistique. Tous traitent de gî-eè: -morphologie verbale et histoire du vocabulaire.

1. Notice lue le 6 décembre 1974 devant l'Académie des Inscriptions et BellesLettres, et ici textuellement re,produite avec la courtoise autorisation de cette Académie.

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L'œuvre de Pierre Chantraine

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M. LEJEUNE - Vie et travaux de Pierre Chantraine

C'est en effet vers le grec que s'était d'emblée tourné Pierre Chantraine, sur le conseil de Meillet. Le maître, soucieux de laisser solidement implantée en France après lui la grammaire comparée, distribuait des provinces linguistiques à ses élèves, en tenant compte des préférences de chacun, mais veillant aussi à ce qu'aucun des grands domaines ne restât en déshérence. Dans cette jeune génération, il avait orienté Benveniste vers l'iranien, Renou vers l'indien, MarieLouise Sjoestedt vers le celtique, Pierre Chantraine vers le grec. Les uns allaient plus tard, au delà des limites de leur spécialité initiale, dominer, comme Émile Benveniste, l'ensemble de l'indo-européen. Les autres, comme Pierre Chantraine, demeurant spécialistes d'un seul idiome, pourraient y consacrer tout leur effort et y apporter des contributions décisives, mais toujours avec cette largeur d'horizons, cette intelligence de la langue, ce sens de l'histoire, qu'ils devaient à leur formation auprès de Meillet et .qui marquent d'une commune empreinte l'école linguistique française. Meillet avait, d'ailleurs, une dilection marquée pour le grec. Dès 1913, il avait écrit cet Aperçu d'une histoire de la langue grecque, qui a été un de ses plus beaux livres. Au moment où Pierre Chantraine vient à lui, il est engagé, aux Hautes Études, dans ce mémorable cours sur le verbe grec qu'il poursuivit pendant de longues années, et qui va inspirer à Pierre Chantraine le sujet de sa thèse principale. En orientant Pierre Chantraine vers le grec ancien, comme Jean Humbert vers le grec tardif et André Mirambel vers le grec moderne, Meillet mettait en bonnes mains cette longue et exemplaire histoire qui, alors, couvrait près de trente siècles, et qui aujourd'hui en compte cinq de plus grâce au déchiffrement du mycénien. Au reste chacun des trois amis était solidement informé sur les périodes dévolues aux autres; Pierre Chantraine était bon ~onnaisseur du grec moderne; le moment venu, il deviendra bon connaisseur du tÎlycénien. Voici donc Pierre Chantraine à Paris à partir de 1922. Auprès de Meillet. Auprès aussi de Joseph Vendryes et de Jules Bloch pour la grammaire comparée, d'Émile Bourguet, de Paul Mazon et d'Alexandre Desrousseaux pour le grec. Il se met aussitôt à ses thèses. Elles seront achevées quatre ans plus tard, et brillamment ,soutenues le 19 février 1927. Les deux livres manifestent la double orientation, philologique et linguistique, selon laquelle s'ordonnera toute l'œuvre de Pierre Chantraine. Comme thèse complélJlentaire, il a choisi d'éditer, dans la collection Budé, la description de l'Inde par Arrien. Il aimera toujours le travail d'édition, à la fois pour ce qu'il comporte de stimulantes difficultés, et par exigence d'esprit: pas de linguistique qui vaille sans critique préalable des textes. A la collection Budé, il donnera plus t~d !'Économique de Xénophon (1949), et surtout cette magistrale collaboration à l'édition de l'Iliade (1937-1938) où il se charge d'établir le texte tandis que Paul Mazon assure la traduction; dans l'introduction à l'Iliade (1942) qui couronne la publication, c'est lui qui traitera de la tradition manuscrite et de la langue. Plus d'une fois aussi, il acceptera, aux Belles-Lettres, le rôle, obscur mais utile, de réviseur d'autres éditions; ainsi pour les hymnes homériques ou pour

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Alcée et Sappho. Lorsque Pierre Chantraine sera élu en 1974 président de !'Association Guillaume Budé, ce choix ne fera que consacrer son long et fécond attachement à la critique textuelle. La thèse principale, qui fut honorée de notre prix Volney, est, elle, proprement linguistique. Dans cette Histoire du parfait grec, issue d'une suggestion de Meillet, il montre d'abord, au niveau du grec le plus ancien, le parfait conservant, de son statut indo-européen, une position tout à fait singulière, à l'écart des oppositions de voix (mais avec plus d'affinités pour le moyen que pour l'actif), à l'écart des oppositions de temps (mais avec plus d'affinités pour le présent que pour le passé). Il montre ensuite comment la structuration progressive de la conjugaison va l'insérer dans un système où il perdra peu à peu ses traits originaux, attiré vers la voix active par la création des parfaits résultatifs, attiré ensuite vers le passé à partir du moment où les catégories de temps commenceront à prendre le pas sur les catégories d'aspect. Il montre enfin comment cette évolution va amener, à plus ou moins long terme, la décadence du parfait, puis son élimination au profit de l'aoriste. C'est un livre qui, · substantiellement, n'a pas vieilli. La découverte ultérieure du mycénien et les plus récentes théories du verbe indo-européen n'ont fait que confirmer, en les complétant et en les précisant, les vues qui s'y expriment. Un an avant l'achèvement de ses thèses, en 1925, Pierre Chantraine, alors âgé de vingt-six ans, est inscrit sur la liste d'aptitude et aussitôt nommé maître de conférences à Lyon, où il va rester trois ans. Il y apprend ce métier de Faculté qu'il retrouvera plus tard en Sorbonne. J'ai regret de ne l'avoir guère interrogé sur ses années lyonnaises. J'aimerais penser qu'il y a découvert, avec un émerveillement joyeux, la prise qu'on peut avoir sur un jeune auditoire. Mais la province ne le gardera que peu. En 1928 il revient à Paris, pour toujours. Abandonnant provisoirement le cadre des Facultés, il entre à la ive Section de l'École pratique des Hautes Études, que préside alors Meillet. Élu en 1928 à une direction d'études de philologie grecque, il en assurera le service pendant quarante et un ans, jusqu'à son admission à la retraite en 1969. En 1937, il est élu secrétaire de la Section, que préside désormais Mario Roques. En 1961, il succède à Mario Roques comme président. C'est lui qui, en avril 1969, sera le porteparole de la ive Section à la cérémonie commémorative du centenaire de !'École. De toutes les fonctions que Pierre Chantraine a exercées, c'est celle de directeur d'études qui lui a toujours été la plus chère. Cet étroit et incommode boyau des locaux de la vieille Sorbonne a toujours été sa maison de prédilection. Dans les brefs comptes rendus qu'il insère régulièrement dans !'Annuaire de la Section, on peut suivre le développement de son enseignement. Jusqu'en 1954, il donne deux conférences, dont l'une est consacré à la critique textuelle, qu'il s'agisse d'Homère, des hymnes homériques, d'fJcée, de Sappho, d'Alcman, d'Hérodote, d'Épicharme, de Sophron, de Xénophon, d'inscriptions dialectales, de papyri hellénistiques, de littérature néo-testamentaire, ou de glossateurs tardifs comme Hésychius, choix dont on aperçoit plus d'une fois les attaches avec les travaux d'édition ou de révision qu'il mène pour la collection Budé. L'autre conférence, qui devient

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L'œuvre de Pierre Chantraine

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conférence unique à partir de 1954, est toujours dévolue à un exposé linguistique. Celui-ci portera d'abord, pendant quinze ans, sur des problèmes de morphologie (et, surtout, de morphologie homérique); y succéderont, pendant sept ans, des questions de syntaxe homérique; après quoi c'est l'histoire du vocabulaire qui prendra le relais. Là aussi on voit se préfonner, outre de nombreux articles, les grands ouvrages dont je vous parlerai tout à l'heure. Les premières années parisiennes de Pierre Chantraine sont marquées par la publication, en 1933, de son livre sur la Formation des noms en grec ancien. Titre peut-être un peu trop large, puisque la composition reste hors champ; la dérivation seule y est traitée, mais magistralement, et sans commune mesure avec ce qu'offraient les exposés existants, telle la Griechische Wortbildungslehre (1917) de Debrunner. Information large et sûre; absence de tout dogmatisme; sens historique vigilant; finesse d'analyse; souci de lier productivité ou déclin des grandes catégories suffixales aux étapes du développement de la pensée grecque; mais aussi attention portée, dans le détail, au foisonnement des menues contagions analogiques; toutes qualités qui ont valu à ce livre (d'ailleurs réimprimé en 1968) de devenir un classique. En 1938, Pierre Chantraine qui a à son actif ses deux thèses, le livre sur la dérivation, l'édition Budé de l'Iliade, et déjà une trentaine d'articles, Pierre Chantraine qui n'a encore que trente-neuf ans, est élu en Sorbonne à un enseignement de langue grecque. Maître de conférences, quelques années plus tard (1945) professeur, il dirigera à partir de 1959 la section de grec de la Faculté. Il va fonner à la philologie, aux niveaux de la licence et de l'agrégation, plus de trente générations d'étudiants parisiens. Ceux. qu'il attire à sa discipline viendront l'entendre aux Hautes Études et entreprendront avec lui diplômes d'études supérieures et thèses. Il les dirigera avec un scupule, une disponibilité aux jeunes, une fenne gentillesse qui lui attacheront ses élèves comme des amis. Des meilleurs, il suivra ensuite et aidera la carrière au Comité Consultatif des Universités ou au Comité National du CNRS. Discret et efficace, perspicace et bienveillant, il est de la famille des grands patrons, ceux qui ont à la fois de l'influence, du jugement, et du cœur. Sa maison._ est toujours accueillante, ouverte aux collègues, ouverte aux élèves qui seront les collègues de demain. Dans la villa champêtre du Vésinet, plus tard dans le clair atelier de la rue Boulard, Pierre et Raymonde Chl!fltraine savent faire rayonner l'amitié. Ç'est au tournant des années quarante, alors qu'il est en poste aux Hautes Études et à la Sorbonne, riche déjà de travaux et de réputation, que je fais vraiment sa connaissance. Certes, je l'avais, une dizaine d'années plus tôt, plusieurs fois rencontré, soit en fréquentant les Hautes Études, soit au cours de cordiales réceptions chez }es Meillet ou chez les Vendryes. Mais huit ans nous séparaient, et nos carrières s'en sont trouvées décalées. Après l'agrégation j'avais eu la chance, comme lui, d'avoir trois ans à Paris pour parfaire ma formation. A vingt-six ans, j'étais, comme lui, devenu maître de conférences en province. Mais la province (Poitiers d'abord, ensuite Bordeaux) devait me garder davantage. Mes I

M. LEJEUNE - Vie et travaux de Pierre Chantraine

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thèses achevées (toutes deux portant sur la langue grecque), vient le jour de la soutenance, et Pierre Chantraine est, bien sûr, du jury. Ce 27 janvier 1940 fut notre premier long tête à tête. De ce jour, il m'adopta. Il voulut voir en moi celui qui, dans le domaine du grec ancien, partagerait désormais les tâches avec lui. De loin, d'abord. De tout près ensuite, quand je le rejoignis en Sorbonne en octobre 1946, et, quelques mois plus tard, aux Hautes Études. Il a volontiers admis que, de par mes curiosités, et de par la vocation même de mes enseignements (en Sorbonne, linguistique; grammaire comparée, à l'École), je ne fisse pas du grec mon domaine unique. Mais, en grec, nous nous retrouvions. Désormais, le plus souvent, je relirai les épreuves de ses livres, les manuscrits de ses articles, et il relira les miens. La première occasion s'en présente dès 1942 avec la Grammaire homérique (phonétique et morphologie), qui sera complétée en 1953 par un tome II (syntaxe), l'un et l'autre ouvrages sortant tout droit de l'enseignement donné aux Hautes Études. Il existait des grammaires homériques, comme celles de Monro ou de Van Leeuwen; il n'en existait pas de bonne. Ici font merveille l'alliance de la philologie et de la linguistique. La probité, qui consiste à se soumettre aux faits sans tenter de les manipuler, et l'intelligence historique qui, derrière la confusion des données, reconnaît des ascendances et des anciennetés diverses, valent dès l'abord à l'auteur ce qui est le plus difficile à obtenir du lecteur, sa pleine confiance. On a désonnais, sur cette assez extraordinaire langue homérique, une somme qui est, et qui restera, fondamentale. Vers l'époque de l'après-guerre, pour les enseignants de philologie classique de nos Universités, une question se pose, concernant les manuels destinés aux étudiants. Une heureuse réforme avait, vingt-cinq ans plus tôt, introduit dans la licence classique, désormais articulée en quatre certificats, un certificat, obligatoire, de gramm11ire et philologie. A l'époque de la réfonne existaient, depuis longtemps déjà, un Précis de phonétique historique du latin (1 re éd. 1906) dû à Max Niedennann, et une Morphologie historique du latin (Ife éd. 1914) due à Alfred Ernout; mais rien de valable pour le grec. Pour faire face à cette situation fut rédigé en 1924 par A. Meillet et J. Vendryes un Traité de grammaire comparée des langues classiques, où le grec trouvait place à côté du latin. L'ouvrage était magistral. L'expérience, cependant, prouva que la seule masse de ce volume de plus de sept cents pages effrayait et décourageait les étudiants; ils préféraient des exposés séparés, et souhaitaient que les manuels de Niedennann et d'Ernout, où ils se retrouvaient plus aisément, eussent des correspondants pour le grec. Tâche que nous nous répartîmes, Pierre Chantraine et moi. En 1945 paraît sa Morphologie historique du grec, que je relis. En 1947 paraît mon Traité de phonetique" grecque, qu'il relit, conjointement avec Armand Minard. Nous voici parvenus au tournant des années cinquante. L'Académie va bientôt appeler Pierre Chantraine. Présenté d'abord par Joseph Vendryes, ensuite par Paul Mazon, il est élu le 30 janvier 1953. Il présidera notre Compagnie en 1961. L'Académie Royale de Belgique, à son· tour, l'appellera en 1969, la British Academy en 1970.

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Mais ce milieu de siècle est marqué aussi, pour Pierre Chantraine, par divers infléchissements et rebonds de son activité. La Revue de Philologie est traditionnellement dirigée par un helléniste et un latiniste. En 1950, l'équipe Jouguet-Ernout est dissociée par la mort de Jouguet. Alfred Ernout appelle à ses côtés Pierre Chantraine. Pendant un quart de siècle, assidu chaque semaine dans les bureaux des éditions Klincksieck, rue de Lille, il veillera à maintenir la haute tenue de la plus ancienne de nos revues d'érudition classique. En 1953, avec la publication du tome II consacré à la syntaxe, Pierre Chantraine vient d'achever sa somme homérique. A ce moment même, un événement imprévu donne au grec un demi-millénaire d'ancienneté supplémentaire: Michael Ventris et John Chadwick annoncent leur déchiffrement du linéaire B où ils lisent, sous une graphie syllabique maladroite, un dialecte grec archaïque. Ce tome 73 du Journal of Hellenic Studies me vient sous les yeux au début de 1954. Mon premier mouvement est de scepticisme, mais il ne dure pas: il y a là, pour la première fois, une cohérence qui a fait défaut aux essais antérieurs; il vaut la peine d'y regarder de plus près. Je m'initie au syllabaire (ce qui demande peu d'effort) et je me reporte aux éditions en fac-similé qui sont désormais disponibles tant pour Pylos (Bennett) que pour Cnossos (EvansMyres). Je suis vite convaincu que Ventris et Chadwick ont vu juste, et qu'il vient de se produire dans l'histoire du grec et dans celle de l'indo-européen un événement de première grandeur. Je prends deux décisions: convertir Chantraine; inscrire le mycénien dans l'enseignement des Hautes Études. C'est bientôt chose faite. Le 10 septembre 1954, c'est Pierre Chantraine qui vous fera part du déchiffrement. A partir de novembre 1954, je consacre au mycénien une de mes conférences de !'École, à laquelle Pierre Chantraine participera assidûment pendant onze ans. Devenu directeur adjoint du CNRS en 1955, j'organise à Gif-surYvette, en avril 1956, un premier colloque international d'études mycéniennes, dont je demande à Pierre Chantraine de partager avec moi la présidence. C'est encore l'époque héroïque. Il y a là queiques Français (dont Émile Benveniste, Georges Dumézil, Emmanuel Laroche, et mes actuels collègues des Hautes Études Armand Minard, Olivier Masson, Françoise Bader). Il y-a là, outre Ventris et Chadwick, la demi-douzaine de savants étrangers alors acquis au déchiffrement. Et il y règne une atmosphère d'excitation intellectuelle et d'amitié que, près de vingt ans après, nos collègues étrangers continuent à appeler «l'esprit de Gif». De ce moment, Pierre-Cllantraine entre dans les rangs de la mycénologie militante, et va s'y signaler par de nombreux articles. Jamais plus que dans ces années-là nous n'avons travail\é en étroit contact. Très vite l'acquis mycénien est assez solide et assez considérable pour qu'un rajeunissement de nos manuels s'impose. Mais il nous faudra attendre que les éditions en magasin soient épuisées. Le premier, Pierre Chantraine, en 1961, donnera de sa morphologie une deuxième édition entièrement refondue, dont je relis les épreuves. En 1972 seulement pourra paraître (sous un titre modifié) une version nouvelle de ma phonétique. Le dernier grand événement du demi-siècle, pour Pierre Chantraine, est le I

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choix qu'il fait de se consacrer désormais au lexique et à son histoire. Non que cette préoccupation fût nouvelle pour lui: c'était une de ses curiosités de toujours; un de ses tout premiers articles, celui qu'il rédigea en 1928 pour les Étrennes Benveniste, porte sur le vocabulaire maritime des Grecs; et l'ouvrage sur la Formation des noms, en 1933, marque déjà une étape importante de cette enquête. Mais, à partir de 1950, c'est tout entier qu'il va s'y donner: dans ses leçons des Hautes Études, dans l'orientation des travaux de ses élèves, dans ses articles (et on rappellera ici les deux grands mémoires: vocabulaire pastoral et vocabulaire de la chasse, dérivés en -n:6ç, rassemblés en 1956 en un volume d'Études sur le vocabulaire grec). Peu à peu se dessine en lui le projet de couronner cette longue série de monographies par un ouvrage d'ensemble. D'un tel ouvrage, pour lui, le modèle existe du côté latin. C'est le dictionnaire Ernout-Meillet, paru en 1932, réédité en 1939, 1951, 1959. Un livre où l'histoire des mots et de leurs familles tient la première place, sous la plume d'Alfred Ernout, et où les notices étymologiques dues à Antoine Meillet restituent ensuite sobrement, là où il est définissable, l'arrière-plan indo-européen. Pour le grec, on n'a encore que le dictionnaire de Boisacq (1916), purement étymologique, et, de plus, largement périmé. Certes (Chantraine l'apprendra bientôt) un savant suédois, Hjalmar Frisk, projette, au même moment, une entreprise parallèle; son Griechisches etymologisches Worterbuch va paraître, en vingt deux fascicules, de 1954 à 1970. Mais les deux entreprises seront complémentaires plus que concurrentes; Frisk est plus étymologiste, Chantraine plus historien: de plus, Chantraine est mycénologue, à la différence de Frisk. Notre ami ne renonce donc pas à son projet; il s'y engage au contraire résolument. Et, peu après le colloque de Gif, il s'en ouvre à moi, me proposant un travail associé, où il se chargerait de l'histoire des mots, me confiant la partie étymologique. Après quelques semaines d'hésitation, ma réponse fut négative (et c'est, je crois bien, la seule chose que j'aie jamais refusée à Pierre). J'étais alors accablé de besogne; à mon enseignement des Hautes Études et aux travaux personnels où j'étais engagé s'ajoutait depuis 1955 la charge de directeur adjoint du CNRS, sans compter l'administration d'une maison de cinq cents étudiants à la Cité Universitaire: je ne pouvais prendre d'engagement pour une nouvelle tâche de cette envergure. Mais je lui fis valoir, de plus, qu'il était tout aussi capable que moi d'assurer (et dans le même esprit où je l'aurais fait) la partie étymologique du travail. Pierre Chantraine se lassa convaincre, et ne m'en voulut pas. Il sut donner au grec, à lui seul, l'équivalent d'Ernout-Meillet pour le latin. Le premier volume (A-Ll) parut en 1968; le second (E-K), en 1970; le troisième (A-TI) est sous presse; le dernier (Il-Q) suivra, dans peu d'années. En 196~. jè suis appelé à siéger parmi vous. Après Joseph Vendryes, Pierre Chantraine m'avait présenté. Tout naturellement, c'est à son côté que je suis venu m'asseoir. Vous nous ave~ vus là, l'un près de l'autre, pendant plus de dix ans, vendredi après vendredi. Il arrivait de la rue de Lille, du bureau de la Revue de Philologie; après la séance, i~ profitait volontiers de ma voiture, qui le déposait dans les parages du Lion de Be~fort. Dix ans vous nous avez vus voisinant ici,

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souvent bavardant (à voix suffisamment basse, j'espère); peut-être, du bureau d'où tout s'observe, a-t-on remarqué que je lui passais plus d'une fois de petits papiers, avec des plaisanteries sans méchanceté sur ce que nous venions de voir ou d'entendre. Nous escomptions, pour notre dissipation, l'indulgence du Perpétuel; en veut-on d'un peu d'indiscipline à de bons élèves, et, qui plus est, dans une classe qui, par définition, ne compte que de bons élèves? C'est que Pierre et moi avions conservé au fond de nous le même coin d'adolescence. Il était foncièrement jeune de cœur et d'esprit. Il aimait à rire. Simple et généreux, l'affection lui était naturelle. Nous étions devenus plus qu'amis: copains. Je ne sais plus quand nous avons commencé à nous tutoyer; c'est venu comme si c'était entendu de toujours. Le 13 juin 1964, c'est de ses mains que j'ai reçu mon épée. Le 15 mai 1972, c'est des miennes qu'il a reçu le volume de Mélanges préparé pour lui, avec ferveur, par une vingtaine de proches. Nous nous sentions le cœur en fête, et je l'ai rarement vu aussi épanoui que ce jour-là. Depuis octobre 1969, il était à la retraite. Et cette retraite, il l'accueillait avec gratitude, parce qu'il pouvait désormais consacrer tout son temps au Dictionnaire. D'une alerte de santé qu'il avait subie en 1967, et dont il n'a jamais su la gravité, il se sentait parfaitement remis, et il avait vite retrouvé toutes ses forces. Mais, six ans plus tard, le mal recommence à le miner sourdement; il se fatigue vite; il n'a plus d'allant; il lui arrive de s'interroger sur les chances qu'il a d'achever l'œuvre entreprise. Selon les progrès ou les assoupissements de la maladie qui chemine en lui, ceux qui le connaissent bien le devinent, derrière la discrétion souriante dont il se masque, tantôt inquiet, tantôt confiant. Au printemps dernier, il se sent soudain plus atteint; il est hospitalisé; le dimanche 30 juin, une défaillance cardiaque l'emporte. Pendant les quelques semaines de son hospitalisation, il ne se faisait plus guère d'illusions sur son état. Toujours enjoué dans ses conversations avec les visiteurs, il saisissait les occasions d'organiser, à demi-mot, sa succession scientifique. Ce qui lui tenait le plus à cœur était le Dictionnaire, dont il avait pu mener la rédaction jusqu'à cpa.{vro. Il voulait être sûr qu'une équipe d'amis et d'élèves pourrait le suppléer et assurer après lui, pour lui, l'achèvement de son plus grand travail. Nous le ferons.2 Il y a quelques années, Messieurs, vous aviez, par une ~ureuse décision, renoué la tradition, un temps négligée, des Notices consacrées à nos confrères défunts, mais en en confiant désormais le soin, à chaque fois, à celui de nous qui serait le plus proche de l'œuvre et de la personne du disparu. Comment, quand

2. Sous la direction de Michel Lejeune, une équipe constituée par Olivier Masson, Jean-Louis Perpillou, Jean Taillardat s'est chargée: d'abord de faire paraître la partie du tome IV que Pierre Chantraine avait lui-même préparée (fascicule IV-1; publié en 1977); ensuite, de préparer la fin, pour laquelle il n'existait ni brouillons, ni notes, et de procurer l'indexation (fascicule IV-2; publié en 1980). A cette équipe, qui a travaillé dans l'esprit le plus amical et qui tenait ses réunions rue Boulard auprès de Madame Chantraine, ont apporté aussi un précieux concours Françoise Bader, Jean Irigoin, Danica Lecco, Pierre Monteil.

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cette proximité est quasi fraternelle, quand la perte est aussi déchirante que celle de Pierre Chantraine pour moi, comment s'acquitter de ce devoir impersonnellement et de sang-froid? Pardonnez-moi, je ne l'ai pas pu. Peut-être certains de vous, Messieurs, ont-ils été surpris que j'en sois venu si souvent à parler de moi en entreprenant de vous parler de lui. Mais, à la vérité, l'histoire de mon ami est inséparable, pour moi, de celle de notre amitié. Et, j'en suis sûr, c'est bien cela qu'il aurait aimé que je vous dise aujourd'hui.

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PIERRE CHANTRAINE, ÉDITEUR ET CRITIQUE DE TEXTES GRECS JEAN IRIGOIN

Quand on parle des travaux scientifiques de Pierre Chantraine, on pense avant tout à la Grammaire homérique et au Dictionnaire étymologique de la langue grecque. La lecture ou la simple consultation de ces deux ouvrages montre en leur auteur un philologue toujours attentif à l'établissement du texte et soucieux de n'alléguer que des mots ou des formes assurés. La liste de ses travaux, les rapports sur les conférences qu'il a données pendant une quarantaine d'années à la ive section de !'École pratique des hautes études, associés aux souvenirs de ses auditeurs, dont je fus, voilà qui me permettra d'évoquer un aspect de l'activité de Pierre Chantraine, et d'en montrer l'importance. Je traiterai donc deux points: Pierre Chantraine éditeur de textes grecs, et Pierre Chantraine et l'enseignement de la critique des textes.

1. Pierre Chantraine, éditeur

En sus de sa thèse principale de doctorat, Histoire du parfait grec, Pierre Chantraine a publié comme thèse complémentaire, dans la "Collection des Universités de France", une édition critique avec traduction de l'Inde d'Arrien; le livre est daté de 1927, mais !'achevé d'imprimer est de décembre 1926. Dans la seconde partie de la Notice (p. 12-19), le jeune éditeur traite de l'histoire du texte et des manuscrits. Sa tâche est simplifiée par la découverte de Roos: tous les manuscrits de l'Inde descendent d'un manuscrit de Vienne, du siècle, mutilé à date ancienne; leurs lacunes correspondent aux passagès disparus accidentellement dans le modèle. L'éditeur est donc dispensé de classer les manuscrits et lorsqu'il trouve dans des manuscrits récents une bonne leçon, il peut l'adopter en sachant que c'est une corection heureuse d'un copiste ou d'un érudit du XIVe ou xve siècle, et non une variante authentique. En ce qui concerne l'aspect dialectal du texte de l'Inde, la prudence de l'éditeur est grande: "L'ionien d'Arrien est purement artificiel; il est donc dangereux de le corriger suivant un parti pris linguistique. Rétablir un ionien uniforme dans une langue littéraire qui peut être mêlée d'atticismes, c'est vouloir substituer des conjectures modernes à une tradition qui a au moins la valeur d'une donnée positive" 1, et, un peu plus loin: "il ne faut

xne

1. Arrien, L'Inde: 16.

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d'ailleurs· pas se faire d'illusion sur la valeur de notre texte; les scribes ont effacé beaucoup d'ionismes, comme le laissent entrevoir quelques fautes", avec en conclusion: "Dans l'ignorance où nous sommes de ce qu'a pu écrire Arrien, le plus prudent et le plus honnête est de reproduire le manuscrit"2. La lecture du texte montre que Pierre Chantraine a suivi les règles énoncées dans la notice. Il a écarté nombre de corrections dues à ses devanciers, ses conjectures personnelles sont rares (quatre au total) et un dizaine de fois il se contente de faire dans l'apparat critique des propositions précédées d'unfortasse ou d'un an interrogatif. Prudence et honnêteté, telles sont les qualités que manifeste cette première édition. La leçon ainsi donnée n'a rien perdu de son actualité. En 1949, vingt-deux ans après l'Inde, Pierre Chantraine publiait dans la même collection l'Économique de Xénophon. Ce n'est plus un travail de jeunesse: l'auteur, qui a alors tout juste cinquante ans, a fait paraître sept ans plus tôt le premier tome de sa Grammaire homérique et met la dernière main au second. La partie de la Notice consacrée au texte du traité3 ne semble guère plus développée que pour l'Inde, mais les remarques sur la langue et notamment le vocabulaire sont présentées auparavant4 et non plus incluses dans cette partie. Elle est donc relativement plus développée, ce qui s'explique par la tradition de l'Économique, œuvre transmise "dans des conditions très médiocres" par des manuscits dont "aucun n'est antérieur au xne ou au xme siècle"S. C'est pourquoi les indications fournies par la tradition indirecte (citations de Philodème et de Stobée, traduction de Cicéron utilisée par Columelle, gloses de Pollux et de la Souda) méritent une attention particulière6 ainsi que les leçons de l'unique papyrus7 . Quant aux manuscrits, "ils fournissent une vulgate médiocre et qui réclame souvent des corrections pour être intelligible" et "la tradition est si confuse qu'il n'est pas possible, jusqu'ici, d'établir une véritable généalogie"&. Il s'ensuit que "l'éditeur est obligé d'adopter une méthode éclectique à laquelle il ne sera possible de renoncer que le jour où une étude complète des manuscrits permettra d'établir un classement définitif'9. En attendant, l'éditeur peut être dispensé de collationner les manuscrits: il lui suffit d'utiliser les relevés de variantes fournis par les éditions antérieures. L'apparat critique, fondé sur une vingtaine de témoins, ne mentionne leurs sigles que de façon sporadique suivant des règles indiquées_ dans la Notice; ' l'importance donnée à l'argument majoritaire surprend: "on a marqué par un astérisque la variante attestée dans le plus grand nombre de manuscrits" 10 . Il est

2. Ibid.: 19. \ , 3. Xénophoni Economique: 22-30. 4. Ibid.: 19-21. 5. Ibid.: 22. 6. Ibid.: 23-26. 7. Ibid.: 22 n.3. 8. Ibid.: 27. 9. Ibid.: 29. 10. Ibid.: 29.

! 1

évident que Pierre Chantraine, si attentif à l'histoire du texte durant l'antiquité, ne s'est pas intéressé à la période byzantine tardive ni à la Renaissance parce qu'il ne disposait pas de moyen sOr pour discerner dans les variantes des manuscrits celles qui avaient des chances d'être authentiques. Sa prudence et son honnêteté, pour reprendre les termes utilisés à propos de l'édition d'Arrien, se montrent aussi dans le petit nombre de conjectures personnelles, trois au total, et l'abondance relative, une vingtaine, des marques d'incertitude (fortasse, an recte?) dans un texte moitié plus long. Le ralliement de Pierre Chantraine à l'éclectisme, qui n'est autre chose qu'un aveu d'impuissance, l'usage singulier de l'astérisque dans un apparat critique, et enfin l'importance justifiée accordée à la période antique de la transmission du texte, tout cela s'explique bien quand on revient une douzaine d'années en arrière, au moment de la publication des quatre volumes de l'Iliade de Paul Mazon, parus de mai 1937 à mars 1938. Présenté comme l'un des trois collaborateurs de Paul Mazon, Pierre Chantraine assuma un rôle important, tout proche de celui de l'éditeur, en rédigeant l'apparat critique. Les principes mis en œuvre pour offrir au lecteur, sous une forme simplifiée, l'essentiel des données de la tradition sont exposés dans la préface 11, et il est notable que l'astérisque y est employé, avec une fonction différente mais en un sens comparable à celle qui lui sera assignée dans l'édition de l'Économique. La large place faite à l'éclectisme dans les choix critiques, qui est manifeste, était d'ailleurs inévitable pour l'Iliade. Enfin, le rôle joué par les éditions et les commentaires, depuis le temps de Pisistrate jusqu'au "Commentaire des Quatre", et l'aide qu'ils apportent de façon ponctuelle montrent l'importance capitale de la période antique de l'histoire du texte. Toutefois, à la différence de ce qui se passe pour le traité de Xénophon, les manuscrits de l'Iliade sont anciens, à commencer par le fameux Venetus A, et Pierre Chantraine leur a consacré une étude précise dans le chapitre 1 de l'introduction à l'Iliade du même Paul Mazon12, datée de 1942. C'est à lui aussi qu'est dû le chapitre IV sur la langue de l'Iliade 13, avec une note importante, en relation étroite avec l'édition elle-même, sur l'orthographe et l'accentuation14; le lecteur dispose là, sous une forme abrégée, des données essentielles qu'offrait, avec les développements nécessairés, le tome 1 de la Grammaire homérique paru la même année 1942. Pour l'édition commentée du chant XXIII de l'Iliade, publiée avec Henri Goube en 1964 dans la collection "Érasme", Pierre Chantraine a donné une brève note15 sur l'histoire du texte, avec renvoi à l'introduction à l'Iliade, et une autre note16 sur la rédaction de l'apparat critique, "plus simple que celui de l'édition de la Collection Budé". Les différences textuelles entre les deux états (1938 et 1964) du

11. 12. 13. 14. 15. 16.

Homère, lliade, t.I: xx-xxv. Mazon (1942: 7-36).

Ibid.: 89-123. Ibid.: 124-136. Homère, lliade. Chant XXIII: 31-32. Ibid.: 33.

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chant XXIII, à un quart de siècle d'intervalle, sont fort peu nombreuses, mais significatives. J'en ai relevé seulement trois (v. 319, où Leaf est suivi; 485, refus d'un atticisme déjà dénoncé par Wackemagel; 598, où l'on sent qu'il y a eu dès l'origine entre Paul Mazon et Pierre Chantraine un désaccord dont le bref commentaire fournit comme un écho lointain). Beaucoup plus nombreuses sont les additions faites à l'apparat critique, une quarantaine au total: quelques-unes sont tirées de papyrus publiés après l'édition Mazon (v. 14, 64, 103, 497, 547, 891); une bonne vingtaine sont des conjectures de philologues, de Bentley à Von der Mühll, que le grammairien Chantraine serait tenté d'accepter; dans d'autres, enfin, Pierre Chantraine manifeste son jugement (84 "non male", 169 "absurde", 348 "fortasse rectius", 517 "fortasse recte", 462 "quod verisimile est", etc.); une dernière (263) correspond à une omission survenue accidentellement dans l'apparat de l'édition Mazon. Le tout témoigne à la fois de la conscience du nouvel éditeur et de ses soucis de grammairien. L'expérience ainsi acquise au fil des éditions et des révisions, Pierre Chantraine en a dégagé la leçon ultime dans un article publié en hommage à la mémoire de Giorgio Pasquali: "Le problème du choix en philologie". Il y montre, à partir d'exemples tirés d'Homère et d'Eschyle, comment l'éditeur, après avoir fait appel à toutes les ressources de la philologie, peut se trouver dans certains cas devant deux variantes également possibles entre lesquelles il doit choisir. Ce choix "l'engage tout entier; il ne lui est permis ni de ruser ni de biaiser. Après avoir pesé le pour et le contre, il est condamné à prendre un parti sur lequel il n'y aura plus à revenir, et par lequel il attribue à un grand écrivain de l'antiquité un certain tour, une certaine image, une certaine intention. A ce point, la méthode et la compétence scientifiques, toujours nécessaires, se trouvent dépassées, car le choix d'une leçon ou d'une interprétation n'admet ni nuance, ni précautions oratoires: l'éditeur ... doit s'identifier à !'écrivain luimême" 17.

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Pierre Chantraine, éditeur et critique de textes grecs

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exposer et à résoudre devant ses élèves, parfois avec leur concours. En second lieu, on remarque que les oeuvres choisies sont en relation avec d'autres activités de Pierre Chantraine, qui a toujours lié étroitement à sa recherche l'enseignement dispensé à !'École pratique. Et d'abord avec son activité d'éditeur. Pendant la guerre, en 1942, il entreprend l'explication de !'Économique de Xénophon. Je cite son rapport: "Les manuscrits sont assez nombreux, médiocres et insuffisamment classés. Les éditions de Marchant, de Thalheim et de Schenkl confrontées ne permettent pas de se faire une idée claire de la tradition. Dans le détail l'étude du texte donne l'idée d'une langue familière aux procédés monotones et qu'en définitive il ne faut corriger qu'avec précaution"l8. Nous retrouvons ici la prudence déjà signalée à propos de l'édition elle-même, parue sept ans plus tard. L'année suivante, la même œuvre est au programme: "On a considéré de près la tradition indirecte constituée principalement par les extraits de la traduction de Cicéron que nous a conservés Columelle"19. Après la tradition directe, assez décevante, la tradition indirecte était ainsi mise à profit comme elle le sera dans l'édition elle-même. La collaboration de Pierre Chantraine à l'Iliade de Paul Mazon paraît commencer dès 1929, année où, écrit-il, "la conférence du lundi a été consacrée à des explications critiques de l'Iliade. A propos du chant 1 on a envisagé les divers problèmes que pose l'établissement du texte: histoire du texte dans l'antiquité, tradition manuscrite, papyrus, questions grammaticales, etc ... n20. Quatre ans plus tard, l'édition a progressé, et c'est le chant XVI de l'Iliade qui "a fourni le sujet à des explications et à des leçons où ont été envisagés les principaux aspects de la philologie homérique: langue, théorie des formules, étude du style"21. Il y a donc, d'une fois à l'autre, non pas répétition des mêmes problèmes, mais nouveauté et approfondissement. En sus de ses propres éditions, Pierre Chantraine a joué un rôle important dans la "Collection des Universités de France" comme réviseur des éditions préparées par d'autres hellénistes, des Hymnes homériques22 aux traités zoologiques d'Aristote. Il a souvent cherché à faire connaître de ses auditeurs, à titre expérimental pourrait-on dire, les moyens utilisés et les résultats obtenus dans cette tâche ingrate, mais si utile. En 1931, chargé de réviser l'édition d'Alcée et Sapho laissée inachevée par Théodore Reinach et qui ne devait paraître qu'en 1937 par les soins d'Aimé Puech, il essaie "de montrer à ses étudiants les problèmes divers que posent ces textes difficiles: la méthode de l'éditeur doit différer selon qu'il s'agit de fragments cités par des auteurs anciens ou de débris que nous ont livrés des papyrus récemment découverts. Quant au dialecte, il présente des_ contradictions, des obscurités (sur le traitement du digamma par

2. Pierre Chantraine et l'enseignement de la critique des textes La lecture. des rapports que, pendant une quarantaine d'.années, Pierre Chantraine a publiés dans !'Annuaire de la ive section de !'École pratique des hautes études, donne une idée précise, bien que sommaire, de l'enseignement qu'il a dispensé dans cet établissement voué à la recherche et à la formation des chercheurs. ' Pour ce qui est de l'édition des textes grecs, on constate d'abord sa prédilection pour les textes difficiles du point de vue de la langue, qu'ils soient archaïques, et de surcroît diale~taux, ou, à l'opposé, qu'ils représentent des états plus ou moins tardifs de la koinè. Ces textes, souvent transmis sous la forme de fragments, posent à l'éditeur des problèmes complexes que Pierre Chantraine se plaisait à

18. 19. 20. 21. 22.

17. Chantraine (1956'. 103).

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Chantraine Chantraine Chantraine Chantraine Chantraine

(1942: (1943: (1929: (1933: (1934:

112). 75). 49). 39). 56).

L'œuvre de Pierre Chantraine

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exemple). Bien que le texte ait dû subir la revision de grammairiens anciens, il convient de ne le corriger qu'avec la plus grande prudence"23. Choix de la méthode d'édition adaptée au type de transmission, reconnaissance de la complexité des faits dialectaux, prudence extrême dans la correction, les conseils donnés par Pierre Chantraine restent toujours valables. Il devait d'ailleurs revenir quinze ans plus tard aux poètes éoliens. En 1947, il consacra l'heure du samedi matin à "l'étude critique de fragments de Sapho et d'Alcée. On a envisagé d'abord le grand fragment de Sapho que nous a conservé Denys d'Halicarnasse. Puis la conférence est passée à l'explication et à l'établissement du texte des fragments papyrologiques comme le poème adressé par Sapho à son frère. Enfin dans la dernière partie de l'année on s'est attaqué aux importants fragments d'Alcée publiés dans le dernier volume des O.P. et l'on a pu rassembler, pour discuter l'établissement du texte et l'interprétation, les travaux déjà assez nombreux qui ont été consacrés à ces poèmes"24. Pour avoir suivi cette conférence et celle de l'année suivante, où il a été question notamment de l'ostracon de Sapho publié par Medea Norsa juste avant la guerre25, je peux attester, au delà des termes du rapport, le grand intérêt de ces exposés pratiques où Pierre Chantraine travaillait devant nos yeux avec la rigueur du grammairien et la vigilance du philologue, ne séparant jamais l'établissement du texte de son interprétation, toujours soucieux de présenter à des novices les instruments spécialisés et de faire connaître les publications les plus récentes, soucieux aussi de faire participer activement ses auditeurs qui, avec les années, deviennent, selon ses propres termes, "des savants déjà formés" 26. Parmi les participants à notre colloque, Olivier Masson et Jean Taillardat ont certainement, comme moi, gardé le souvenir de cette conférence du samedi matin où, après Sappho et Alcée, défilèrent devant un auditoire trop restreint Alcman et Archiloque, Sophron et Épicharme. Toujours attentif à l'avenir de ses élèves, Pierre Chantraine ne manquait pas de les faire participer à la conférence par des exposés: j'ai ainsi entendu Olivier Masson parler d'Hipponax27 et Jean Taillardat commenter un fragment de Cratinos28. Il cherchait aussi à les soutenir: une remarque que j'avais faite à propos d'un fragment d'Alcman étudié par lui m'a valu l'honneur d'un court article écrit en collaboration et signé de nos deux noms29, qonneur dont je ne fus pas peu fier, mais surtout marque du souci qu'avaii Pierre Chantraine d'aider et encourager ses élèves. Ceux-ci ne tardaient pas à devenir ses amis et il les traitait comme tels; le savent bien tous ceux qui ont eu le privilège d'être accueillis par Madame Chantraine et par lui. ,

23. 24. 25. 26. 27. 28. 29.

Chantraine (1931: 73). Chantraine (1947: 35-36). Chantraine (1948: 39). Chantraine (1949: 43). Chantraine (1948: 39). Chantraine (1949: 43). Chantraine-Irigoin /(1951).

J.

IRIGOIN -

Pierre Chantraine, éditeur et critique de textes grecs

23

Conclusion Si l'on tente de faire le bilan de l'œuvre de Pierre Chantraine, de l'influence qu'elle exerce aujourd'hui encore et des perspectives qu'elle ouvre, son activité d'éditeur et de critique des textes grecs peut sembler marginale. En revanche, l'attitude d'esprit qu'implique cette activité, et qui est celle du philologue, apparru"t aussi dans le reste de son œuvre et joue un rôle fondamental dans tous ses travaux. Certes, il n'a pas codifié à l'usage des linguistes un certain nombre de principes critiques à respecter, mais il en a toujours laissé entrevoir l'importance par l'application qu'il en faisait. Les règles de prudence qu'il préconisait et pratiquait comme éditeur étaient aussi à la base de ses ouvrages de grammaire et de lexicographie. Pierre Chantraine n'était pas de ces linguistes qui, repérant dans l'apparat critique d'une édition, comme variante, une forme verbale grecque inconnue par ailleurs, la justifient par une comparaison avec le sanscrit, sans prendre garde que le manuscrit dont elle a été tirée est tardif et ne présente pas d'autre variante notable; l'authenticité de la forme ainsi attestée est invraisemblable, qu'on ait affaire à une simple faute de copie ou à la création fantaisiste d'un scribe du xve siècle plus ou moins érudit, mais à coup sûr ignorant de la grammaire comparée. La pratique de l'édition, commencée très tôt, à 24 ou 25 ans, a certainement contribué à exercer l'esprit critique de Pierre Chantraine et à lui donner le souci de tenir compte de chaque détail d'un texte, sans en écarter aucun. Rien ne montre mieux son attitude d'esprit et la rigueur de sa méthode qu'un article publié par lui il y a tout juste un quart de siècle. Le titre en est un peu long: "Les noms d'action répondant aux verbes signifiant «manger» et «boire» chez Homère: èôrt'tuç, pp&cnç, ppro'tuç, pproµri, 1t6cnç, 1to'tuç"30. A propos du vers formulaire Aù'tàp è1tet 1tOO"toÇ JCCXt èÔT('tUoÇ èl; ëpov ëv'tO "Lorsqu'ils eurent c:hassé le désir de boire et de manger", employé 7 fois dans l'Iliade et 14 fois dans l'Odyssée, Pierre Chantraine se livre à une enquête philologique destinée à éclaircir l'emploi simultané d'un nom en -cnç, 1t6crtoç, et d'un nom en -'tUÇ, èôrt'tUOÇ, dépendant tous deux d'un même mot. Tenant compte de la distinction faite entre les deux suffixes par Émile Benveniste dans son livre Noms d'agent et noms d'action en indo-européen (Paris, 1948), il aboutit à des conclusions originales, allant jusqu'à mettre en rapport les suffixes nominaux avec l'aspect verbal. Dans le même numéro de la revue, et à la suite de l'article, Émile Benveniste apporte son point de vue sous le titre "Renouvellement lexical et dérivation en grec ancien"31. L'opposition entre les deux démarches est manifeste: le linguiste cherche à dégager de la masse des faits, parfois cont~adictoires, les grandes lignes d'un système; le philologue veut rendre compte de tous les emplois, sans en sacrifier un. Les deux démarches sont également justifiées, les points de vu~ sont complémentaires, les résultats obtenus de part et

30. Chantraine (1964). 31. Benveniste (1964).

~1 L'œuvre de Pierre Chantraine

i

J.

d'autre s'éclairent et se précisent mutuellement. Dans le vers formulaire d'Homère, selon Pierre Chantraine, "le choix des termes ne s'explique pas ... par une intention du poète. Il s'agit d'un fait de langue"32. La philologie débouche sur la linguistique.

1

qui croissait encore avec l'âge. Quant au respect des faits, qu'il pratiquait avec tant de rigueur comme l'a rappelé hier soir Michel Lejeune, il doit être la règle fondamentale des linguistes comme des philologues. C'est lui qui assure aux travaux de notre maître une influence durable dont témoigne la rencontre de Grenoble.

24

Pour terminer, je voudrais vous faire part de deux observations, toutes récentes, qui me semblent se rattacher à la ligne tracée par Pierre Chantraine, éditeur et critique. Il y a douze jours, à l'occasion du 1xe congrès de la FIEC, je dirigeais à Pise une table ronde sur les problèmes actuels de l'édition des textes classiques. Dans la communication qu'il y présentait, Jacques Jouanna a parlé de deux noms du vocabulaire médical. Il a montré que l'un, lCOtuÀ.{ç "cavité d'une articulation, cotyle", n'était qu'un mot fantôme -une uox nihili- introduit par les éditeurs dans le texte de deux traités hippocratiques à la place de 1Cotul..118rov par suite d'une lecture fautive du Lexique hippocratique de Galien. Quant à l'autre nom, *roµfil..ecrtç "farine (d'orge) non grillée", forme supposée par H. Frisk dans son dictionnaire étymologique et par J. -L. Perpillou dans le DEW à partir de àÀ.Éro / aA.ecrtç en vue d'expliquer le nom bien attesté roµfil..ucrtç comme une réfection due à une étymologie populaire (roµÎ] + Mcrtç), il est en fait présent dans le Lexique de Galien. Un mot à supprimer, une forme prétendument restituée à débarrasser de son astérisque, voilà deux faits qui montrent combien le linguiste doit être attentif, comme l'a toujours été Pierre Chantraine, aux résultats de la critique des textes. En rentrant à Paris, à l'issue du congrès de Pise, j'ai trouvé la lettre d'un collègue allemand relative aux plus récentes éditions complètes des tragiques grecs. Il y déplorait que leurs auteurs fussent beaucoup plus attentifs à donner un texte lisible, et donc apte à être lu, compris et traduit sans difficulté majeure, qu'à chercher à restituer le texte original quitte à y laisser subsister des difficultés encore inexpliquées. Il suffit, en effet, de feuilleter l'une ou l'autre de ces éditions pour constater à quel point elles sont imprégnées de la subjectivité, consciente ou non, de leur auteur. Des vers, des passages entiers sont condamnés en vertu de ce que l'éditeur "aujourd'hui juge ne pas convenir à l'idée qu'il se fait du poète et de son œuvre. Contre ce courant, Mme J. de Romilly a montré récemment le rôle que les réflexions d'ordre général, trop souvent considérées par les éditeurs comme des interpolations de date variée, jouent dans les tragédies d'Euripide et dans la pensée de son temps33-. ' La leçon donnée par Pierre Chantraine dans ses éditions, les exemples de prudence et d'honnêteté qu'il y fournit, sont toujours d'actualité, mais on n'oubliera pas qu'.'il y joignait une connaissance sans pareille de la langue grecque,

32. Chantraine (1964: 23). 33. Romilly (1983); rien n'est plus édifiant sur le "goût" des éditeurs que les jugements péremptoires cités par elle (416 n.23).

1

IRIGOIN -

Pierre Chantraine, éditeur et critique de textes grecs

25

26

L'œuvre de Pierre Chantraine BIBUOGRAPIIlE

BENVENISTE, É. 1964 "Renouvellement lexical et dérivation en grec ancien", B.S.L., 59, 24-29. CHANTRAINE, P. 1929 "Rapport sur les conférences de philologie grecque", Annuaire de la ive section de l'É.P.H.É., 1930-1931, 49. "Id.", Ibid., 1932-1933, 73. 1931 "Id.", Ibid., 1934-1935, 39-40. 1933 1934 "Id.", Ibid., 1935-1936, 56. 1942 "Id.", Ibid., 1942-1943 et 1943-1944, 111-112. 1943 "Id.", Ibid., 1944-1945 et 1945-1946, 75. 1947 "Id.", Ibid., 1948-1949, 35-36. 1948 "Id.", Ibid., 1949-1950, 39. "Id.", Ibid., 1950-1951, 42-43. 1949 1956 "Le problème du choix en philologie", S.I.F.C., 27-28, 102-107. 1964 "Les noms d'action répondant aux verbes signifiant «manger» et «boire» chez Homère: èô11-cuç, ~p&cnç, ~protuç, ~pc0µ11, 1t6crtç, 1to-cuç", B.S.L., 59, 11-23. CHANTRAINE, P. et IRIGOIN, J. 1951 "Alcman, fragment 74 b Bergk =55 Diehl", R.É.G., 64, 1-3. MAZON,P. 1942 Introduction à l'Iliade, avec la collaboration de P. Chantraine, P. Collart et R. Langumier. Pans (Belles Lettres). ROMILLY, J. de 1983 "Les réflexions générales d'Euripide: analyse littéraire et critique textuelle", C.R.A.I., 405-418.

ÉDITIONS DE TEXTES ANOENS:

" ALCÉE SAPHO. Éd. et trad. par Th. Reinach avec la collaboration d'A. Puech. Paris (Belles Lettres), 1937. ARRIEN L 1nde. Éd. et trad. par P. Chantraine. Paris (Belles Lettres), 1927. HOMÈRE Iliade. Éd. et trad. par P. Mazon avec la collaboration de P. Chantraine, P. Collart et R. Langumier. 4 vol. Paris (Belles Lettres), 1937-1938. HOMÈRE Iliade. Chant XXIII. Éd., introd. et commentaire de P. Chantraine et H. Gou8e. Paris (PUF), 1964. XÉNOPHON Économique. Éd. et trad. par P. Chantraine. Paris (Belles Lettres), 1949.

1

l

MORPHOLOGIE ET SYNTAXE DU GREC

K. S1RUNK (Université de Munich)

A propos de quelques catégories marquées et non-marquées dans la grammaire du grec et de l'indo-européen G.C. W AKKER (Université d'Amsterdam) Les propositions relatives dites à valeur conditionnelle G. DE BOEL (Université de Gand)

Lexicographie et syntaxe: le cas d' ÉÂavvœ chez Homère C.J. RUUGH (Université d'Amsterdam)

L'emploi le plus ancien et les emplois plus récents de la particule chez Homère

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À PROPOS DE QUELQUES CATÉGORIES MARQUÉES ET NON-MARQUÉES DANS LA GRAMMAIRE DU GREC ET DE L'INDOEUROPÉEN KLAUSS1RUNK 1. E. Benveniste (1946) a exposé une théorie importante sur le système des personnes grammaticales. Ses observations ont abouti à ce qu'il faut distinguer la ire et la 2e personne de la 3e, qui est au fond la "non-personne"l. Autrement dit, selon la conception de Benveniste, le domaine des personnes consiste en trois catégories dont les deux premières (marquées et distinctes l'une de l'autre) s'opposent à la troisième (non-marquées ou neutre). Pour faire la preuve de sa théorie générale, Benveniste a présenté des points de repère par rapport à l'emploi aussi bien qu'aux formes des personnes grammaticales, qu'il a prises à n'importe quelles langues du monde. Or, il y a dans beaucoup de langues indo-européennes plusieurs domaines grammaticaux qui disposent d'une pareille structure de trois catégories. Cela vaut e.g. pour les domaines des nombres, des genres du nom et du pronom, des diathèses du verbe etc. On va s'occuper ici a) du domaine des modes verbaux, qui comprend l'indicatif, le subjonctif et l'optatif, b) du domaine des temps fondamentaux du v~rbe, qui comprend le présent, le prétérit et le futur. Les données posynt la question de savoir s'il existe - et, le cas échéant, dans quelle mesure - une organisation interne de ces domaines comparable à celle des personnes verbales.

!\,

2. J'aimerais commencer par attirer l'attention sur un trait caractéristique du système des modes en grec ancien. P. Chantraine (1953: 206) a fait la remarque suivante sur l'indicatif et sur son opposition aux autres modes: "Par opposition au subjonctif et à l'optatif, l'indicatif se définit par l'absence de modalité, de subjectivité". D'après lui, c'est pour cela que l'indicatif sert de "mode du récit, de l'énoncé", mais, d'autre part, "l'indicatif n'exprime pas nécessairement un fait". Cela rappellera aux spécialistes un exposé comparable de J. Wackernagel (1926: 224) dans s~s "Vorlesungen über Syntax"2. Pour démontrer que par principe l'indicatif est indifférent à la réalité d'un procès exprimé, les deux savants renvoient d'abord au fait qp'il se rencontre non seulement dans des propositions énonciatives, mais aussi dans des propositions interrogatives et conditionnelles.

1. Voir aussi H. Friinkel (1974: 57-58). 2. Voir aussi H. Frankel (1974: 29-32). ,, ,1, l1

J

Morphologie et syntaxe du Grec

30

Un autre argument vise au fait qu'avec la particule ic:e / av et avec les adverbes oÂ.{you, µtic:poû, l'indicatif d'un prétérit verbal est régulier même dans des énoncés de sens irréel. On peut préciser encore ces observations à l'aide de quelques arguments accessoires. Dans le système des modes grecs l'indicatif représente le terme nonmarqué parce qu'il manque, au contraire des modes marqués, des modalités subjectives comme 'volonté' et 'possibilité' (fonctions élémentaires du subjonctif) ou 'souhait' et 'possibilité' (fonctions élémentaires de l'optatif). Par conséquent, · l'indicatif s'emploie d'un côté dans des récits conçus comme objectifs (ou nonsubjectifs) par un locuteur ou un écrivain. De l'autre côté, l'emploi de l'indicatif avec ic:e /av et avec oÂ.{you, µ~ic:poû se dérive de la même fonction non-marquée ou neutre de ce mode. Dans les tours des types (1)

E 22

oùfü: yà.p oùôé ic:ev a.ùi:oç U1téic:cpuye icftpa. µéÂ.a.tva.v, "et il n'aurait pas non plus échappé à la déesse noire du trépas"

(2)

i;

"cb yépov' ~ oÂ.{you O'E KUVEÇ 8teô11Â.Î]cra.v1:0 "vieillard, les chiens ont failli te déchirer" (en allemand: " ... hatten dich beinahe zerrissen")

et 37

l'irréel d'un procès s'exprime par KE I av et OÂ.tyou, µtic:poû3. C'est pourquoi il a suffi d'y ajouter des formes verbales indifférentes à une modalité quelconque, c'està-dire celles de liindicatif. De cette manière, une certaine redondance modale dans l'énoncé entier était évitée4. L'usage de l'optatif à valeur potentielle (au lieu de l'indicatif) avec ic:e /av n'y contredit pas: il s'agit, dans ce cas, de tours nuancés et complexes comprenant un signe pour l'irréel (ic:e / av), précisé par un autre qui indique, dans le cadre de l'irréel, une possibilité (l'optatif). En ce qui concerne l'indicatif de l'aoriste avec oÂ.{you, µtKpoû, il subsiste, comme on sait, un parallèle remarquable en latin, où l'on trouve l'indicatif du parfait avec paene, voir (3) Pit.

Per~a

vide sis, ego ille doctus Zeno paene infQY.eam decidi, 595 ni hic adesses.

594

Du reste, le caractère nçn-marqué de l'indicatif et les caractères marqués des deux autres modes grecs, qui s'indiquent dans les fonctions syntaxiques, ont des pendants importants dans les morphèmes distinctifs de tous ces modes. Les oppositions des ~ignifiants modaux se dérivent sans doute de la langue mère. Dès lors, les thèmes ~erbaux du subjonctif et de l'optatif se distinguaient de ceux de l'indicatif (injonctif) par l'adjonction d'une voyelle thématique au subjonctif et d'un élément *-jeh1- >*-li-/ *-ih 1- > *-r- à l'optatif. La morphologie du grec 3. Voir P. Chantraine (1953: 226): " ... de l'imparfait ou de l'aoriste de l'indicatif, à qui la particule conférait une valeur modale". 4. Voir K. Strunk (1975: 231-234).

31

K. STRUNK - A propos de quelques catégories

ancien en a conservé des traces évidentes. Voir e.g. quelques formes de flexion thématique du verbe "porter" (1 re personne du pluriel présent de voix active): indicatif (non-marqué)

subjonctif (marqué) optatif (marqué)

i.-e.

*bhér-o-mes

*~ér-o-o-me *~ér-6-me

*bhér-o-ih1-me

grec

cpép-o-µeç

cpép-ro-µeç

cpép-ot-µeç

(dorien)

3. Le domaine des temps du verbe grec se divise également en trois catégories fondamentales: le présent, le prétérit et le futur. L'opposition de l'imparfait à l'aoriste en revanche appartient au domaine de l'aspect. En ce qui concerne le parfait le plus ancien, on peut se demander s'il vaut mieux l'attribuer au domaine des aspects, au domaine des diathèses ou à tous les deux. Enfin, selon une définition de P. Chantraine (1953: 199), le plus-que-parfait n'est pas autre chose que le prétérit du parfait. La trinité des catégories fondamentales dans le domaine des temps incite le linguiste à poser la question de leurs relations mutuelles. En effet, il y a plusieurs indices syntaxiques de ce qu'il s'agit encore d'un système comprenant l'opposition d'un terme non-marqué à deux termes marqués. On peut remonter, ici aussi, à des remarques pertinentes de P. Chantraine (1953: 190): "Du point de vue du temps, le présent de l'indicatif est employé pour un procès que l'on considère comme présent: I 60 ... f:yrov creîo yepa.hepoç eüxoµa.i etva.t. Toutefois, il ne concerne pas seulement un procès actuel. Il peut comporter un sens général, notamment dans des maximes: 8 329 OÙK à.pe1:~ KO.KÙ Ëpya. 'le bonheur ne suit pas une mauvaise conduite'." Ce qui est qualifié de "sens général" du présent par P. Chantraine s'entend au fond comme sa fonction intemporelle, "ein zeitloser Gebrauch" (Wackernagel 1926: 157)5. Bien entendu, cet emploi du présent est très fréquent. D'autre part, dans les textes grecs, on trouve aussi l'emploi d'un présent absolument actuel désignant la simultanéité des paroles d'un locuteur et d'une action exposée. Un de ces exemples est le vers 60 du chant IX de l'Iliade, cité par Chantraine, où Nestor affirme être plus âgé que Diomède en même temps qu'il mentionne de l'affirmer.



3.1. Il s'ensuit de tout cela qu'au présent grec (comme à celui d'autres langues indo-européennes) coexistent une fonction intemporelle et une fonction tempÔrelle égâlement pertinentes. Autrement dit, il s'agit d'une catégorie complexe dont l'ambiguïté ~emble être issue d'un syncrétisme de deux catégories distinctes de l'indo-européen. On y reviendra un peu plus tard. Après tout, en ce qui concerne le présent grec, il s'impose de reconnaître une dichotomie 5. Voir en outre H. Frankel (1974: 101-145), dont les arguments imprécis sont malheureusement de valeur restreinte.

Morphologie et syntaxe du Grec

32

fonctionnelle entre a) un présent 'de mention' ou 'intemporel' et b) un présent 'd'actualité' ou 'temporel'. Une telle définition n'est pas autre chose que de reconnaître p. ex. dans le domaine des cas en grec la dichotomie entre un 'datif instrumental' et un 'datif proprement dit'. Dans le domaine du verbe, on se rappellera le parfait du latin, qui réunit deux catégories antérieures, celle de l'ancien aoriste et celle de l'ancien parfait proprement dit. Par rapport au présent 'temporel' du grec, le point de vue de M.S. Ruipérez est à prendre en considération. Selon lui, "le futur s'oppose, en tant que terme marqué, au bloc présent-passé, qui est le terme non-marqué" (Ruipérez 1954: 94), tandis que, dans l'opposition du présent au prétérit, "le présent . . . est le terme marqué de l'opposition. Le passé, qui s'avère être le terme non-marqué, exprime le temps passé en tant que négation du présent ... ". M.S. Ruipérez ajoute la constatation suivante: "L'indifférence du présent est psychologique, elle a sa source dans la nature psychologique de la notion de temps présent: c'est un fait de 'parole"' (1954: 100)6. Mais si l'on abandonne, comme je viens de le proposer, le concept strictement structural d'une catégorie homogène et, de plus, si l'on écarte des critères psychologiques (bornés au présent), le présent 'intemporel' se prête à être expliqué différemment. Par rapport à celui-ci, le futur (catégorie marquée) renvoie alors à l'avenir tout autant que le prétérit (catégorie marquée) renvoie au passé abstraction faite de l'aoriste général dans des comparaisons etc.7, qui, d'après M.S. Ruipérez (1954: 160-164), se restreint à des verbes transformatifs. Par conséquent, on peut supposer que, parmi les temps fondamentaux du grec ancien, on a affaire à deux classements d'oppositions: l'un dont fait partie le présent 'temporel' et dont on ne s'occupera pas ici; l'autre où le présent 'intemporel' est le terme non-marqué, qui s'oppose à deux termes marqués (le prétérit et le futur). 3.2. Le caractère non-marqué du présent 'intemporel' est confirmé par quelques emplois qui empiètent sur les sphères du futur et du prétérit. Une telle flexibilité de ce temps s'accorde au mieux avec son caractère non-marqué. Je laisse de côté le présent historique, qui ne s'est établi qu'après la langue épique et qui peut passer, du moins en partie, pour un phénomène de la stylistique. Mais il vaut la peine de se souvenir de quelques autres observations bien connues -telles que les a formulées P. èhantraine: (a) Par rapport au futur (Chantraine 1953: 191): "Le présent peut s'employer en fonction de futur ... L'exemple le plus net est celui de Eε1, qui déjà, chez Homère, signifie 'j'irai' (cf. français j'y vais). Le thème de présent indique l'imminence de l'action future. De même dans des verbes de sens voisin: ainsi véoµat, cf. u 155-156où1àp 1

6. Citations textuelles de la traduction française (Ruipérez 1982: 108, 117). 7. Voir aussi P. Chantraine (1953: 185-187). En général, les aoristes "gnomiques" chez Homère disposent d'un augment. L. Basset suppose (1989: 16) que "l'introduction de l'augment relève ... ,dans une certaine mesure, de la µ{µtl vûv µii't' à1t6À.me ... ). On est tenté de supposer qu'ici le contraste des adverbes est mis en relief à l'aide d'un prétérit redondant (au lieu du présent) à côté de 1tcXpoç chez Homère et à côté de karu dans les Lois hittites. Mais, à vrai dire, il y a assez d'autres exemples qui disposent de tels prétérits avec 1tapoç et karu sans aucun contraste d'un de ces adverbes avec un second dans le contexte. 3 .4. Il reste donc à supposer que des expressions comprenant un adverbe du passé associé ou bien au présent ou bien au prétérit d'un verbe n'étaient originairement que des variantes facultatives. Il faut donc croire que le premier type (adverbe 1tcXpoç etc. + présent) n'était jamais obligatoire tel que les tours grecs des types Ke/aV OU oÀ.{you/µtKpOÛ + indicatif et 'locution adverbiale durative+ aoriste d'un verbe également duratif (voir ci-dessus 3.3.). 1

3.5. En grec, l'emploi de ('to) 1tapoç avec le présent d'un verbe se borne à la langue d'Homère. C'est un emploi résiduel, qui tout au plus a été maintenu, ou, à la rigueur, rétabli à court terme dans la tragédie attique: on y rencontre quelquefois des tours comprenant les adverbes mxÂm ou apn à côté d'un verbe au présent14. Par conséquent, le caractère résiduel de ce phénomène en grec et les phénomènes concordants d'autres langues parentes nous amènent à supposer avec Wackemagel (1926: 47, 158) qu'au fond il s'agit d'une particularité syntaxique d'origine indo-européenne. 3.6. Tout ce qui précède se prête à soutenir l'hypothèse émise ci-dessus, selon laquelle le présent du grec (et d'autres langues indo-européennes) procéderait d'un syncrétisme préhistorique de deux catégories antérieures: celle d'un présent temporel (ou d'actualité) et celle d'une catégorie intemporelle. On peut s'appuyer - comme à propos des modes - sur quelques données de morphologie historique. 3.6.1. Quant au présent temporel du grec, sa position dans le système des temps, telle que l'a esquissée M.S. Ruipérez, est confirmée par les marques de certaines formes. L'opposition du futur (catégorie marquée) au bloc présentprétérit (câtégorie non-marquée) est exprimée par l'opposition privative de thèmes dans le groupe des 'verba vocalia' (type de qr6ro):

"

.

cpfoe/o- (futur) : cpue/o- (présent/ imparfait)

14. Voir R. Kühner - B. Gerth (1898: 135); J. Wackemagel (1926: 158).

Morphologie et syntaxe du Grec

38

Le marque distinctive y est le morphème /-s-/ (restitué). Par contre, si l'on fait abstraction de l'augment - qui n'est pas encore stable dans la langue d'Homère l'opposition du présent temporel (catégorie marquée) à l'imparfait (catégorie nonmarquée) a son pendant dans l'opposition privative de quelques désinences primaires et secondaires. Ainsi, on a du verbe "porter" chez Homère p. ex. une 3e pl. ind. act. du présent V (neuf) hérauts ... tâchaient de les contenir, dans l'espoir qu'à quelque moment ils s'abstiendraient de leur clameur, qu'ils écouteraient les rois ... ' vis-à-vis du type 0 282 ~aÂ.Â.' oihroç, aï KÉV tt cp6roç L\avaoîcrt yévT}m ' continue à tirer de cette façon-là, dans l'espoir que tu deviendras une lueur de salut .. .' (ei quasi-final: 'pour le cas où', 'en vue du cas où'; le procès subordonnée est consécutif (KEV) par rapport au procès principal). tl

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"

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§6. L'incompatibilité de l'emploi de Ke avec l'opt. subordonné exprimant l'avenir dans le passé montre que la valeur originelle de Ke était plus spécifique que celle de français alors, anglais then, allemand dann. Sous ce rapport, il est intéressant de signaler que le néerlandais emploie dan lorsqu'il s'agit d'un moment futur, mais toen lorsqu'il s'agit d'un moment du passé. En outre, néerl. dan répond à l'emploi conditionnel de fr. alors= 'dans ce cas'. Il faut conclure que la valeur originelle de Ke était 'à ce moment futur'. Cela nous amène aux temporelles introduites par &te 'lorsque', t1tet 'après que', etc. Quand elles expriment simplement un procès futur, l'emploi de Ke/av avec le subj. futural est presque obligatoire chez Homère, comme il l'est dans le grec postérieur: type 0 180 à.Â.Â.' Ote KeV ÔÎ) VT}tlO"tV rnt yÂ.acpt>pUO"t yévroµm, (181) µvT}µOO"UVT} 'ttÇ ë1tetw 1tt>poç ÔT}Îôto yEvfo0ro ... 'mais quand (alors) je serai venu près des navires creux, qu'ensuite on se souvienne du feu dévorant, .. .'.Ici, Kev pourrait encore représenter la notion d"alors', parce que le procès de yévroµm est consécutif par rapport au procès futur de la phrase précédente (9 179). Le plus souvent, toutefois, il ne s'agit pas d'un procès consécutif. À la rigueur, on pourrait admettre que Ke se rapporte alors à une situation préalable non exprimée qu'on pourrait paraphraser comme 'au cas où les événements suivront leur cours naturel', c.-à-d. 'au cas où rien d'imprévu n'interviendra' (cf. §1). Dans les temp,_orelles, auxquelles s'associe également une certaipe classe de subordonnées conditionnelles ou relatives, le subj. peut aussi servir à exprimer un rapport itér~tif-distributif dans le présent: 'chaque fois que P se réalise, Q se réalise'. Le lien avec l'emploi p:urement futural est évident: le locuteur prédit que P et Q se réaliseront à plusieurs reprises dans l'avenir. D'autre part, cette prédiction repose sur le fait constaté que P et Q se sont déjà réalisés à plusieurs reprises dans le passé. C'est pourquoi Q est exprimé par l'ind. primaire du présent. En effet, r4poque présente est constituée d'une partie passée et d'une partie future, le moment de la parole étant la frontière entre les deux. Or, dans l'emploi itératif-distributif, Homère se sert plus souvent du subj. pur que du subj. précédé de Ke/av. Ce n'est que plus tard que la présence de KE/av est devenue obligatoire. Exemple: A 80 Kpefocrrov 1àp ~ClO"tÂ.euç, OtE xrocretm àvôpl XÉPTJt 'car un roi est le plus fort quand il s'est mis en colère contre un homme de

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rang inférieur'. La subordonnée n'admet pas la notion d"alors'. Si dès Homère, Ke/av commence à pénétrer dans de telles subordonnées, c'est que la combinaison 'subordonnant+ Ke/av' est devenue de plus en plus fixe dans les subordonnées au subj. (§3). Le caractère récent de l'emploi de Ke/av est prouvé par son usage au début des comparaisons homériques introduites par ci>ç &te 'comme lorsque', c.-àd. 'comme il arrive chaque fois que'. Le texte d'Homère présente 35 exemples de ci>ç otE avec le subj. pur, 11 de ci>ç o-c' av avec le subj. mais aucun de ci>ç o-ce lCE(v). Comme la fréquence moyenne de Ke(v) est plus du triple de celle de av (§3), l'absence de ci>ç ote KE(v) dans les comparaisons ne s'explique qu'en admettant que l'emploi de Ke(v) y était encore impossible dans la phase éolienne, tandis que celui de av était déjà possible dans l'ionien contemporain d'Homère. Pendant une certaine période antérieure à Homère, le rôle pratique de Ke dans les temporelles (etc.) peut avoir consisté précisément à distinguer le subj. futural du subj. itératif-distributif. Pm;1r exprimer le rapport itératif-distributif dans le passé, le grec emploie la subordonnée à l'opt.: 'chaque fois que P se réalisait, Q se réalisait'. L'emploi de Ke/av avec l'opt. itératif-distributif est impossible, tant chez Homère que plus tard: la valeur 'à ce moment futur' était incompatible avec l'expression de procès limités au passé. §7. Sous ce rapport, on s'étonne à première vue du fait que KE/av s'emploie bien avec l'opt. et même avec l'ind. sec. dans l'expression du potentiel du passé et de l'irréel du passé, c.-à-d. de la 'possibilité perdue'. On admet généralement que l'indo-européen commun se servait de l'opt. pour exprimer cette modalité. Chez Homère, on trouve tant l'opt. que l'ind. sec. avec Ke pour le potentiel du passé. Pour l'irréel du présent, il emploie l'opt. avec KE, mais pour l'irréel du passé, il se sert normalement de l'ind. sec. avec KE, rarement de l'opt. avec KE. Dans tous ces cas, le grec postérieur n'utilise que l'ind. sec. avec Ke/av. Il faut conclure qu'au cours de l'évolution du grec, l'ind. sec. a peu à peu supplanté l'opt. dans les expressions de la possibilité perdue. Exemple du potentiel du passé: r 220 att. 'tÎ)µepov 'aujourd'hui'. Le latin a fini par employer l'adverbe -c(e) comme un élément déictique à valeur neutre (valeur non spécifique; cf. ce(t) et celui en français), en créant illic comme doublet de ille 'celui-là' sur le modèle

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Morphologie et syntaxe du Grec

de hic 'celui-ci'. Or, de la même façon le proto-grec a pu employer x:eî dans *x:eyévoç () x:eîvoç), forme renforcée de *Ëvoç 'ille'; la position initiale de *x:ey- se compare à celle de ce- dans cedo. Il faut conclure que dans la suite, le proto-grec en est venu à considérer -evo- comme un simple suffixe et à associer la valeur 'ille' au morphème x:ey-. C'est ainsi que x:eî (avec *x:é) a obtenu la valeur de 'là-bas' (Chantraine 1968-80: 329). Pour des raisons d'espace, nous avons dfi laisser de côté un grand nombre de problèmes de détail. Nous espérons avoir réussi à montrer néanmoins les grandes lignes de l'évolution de l'emploi de la particule x:e entre l'indo-européen commun et le grec ancien historique.

BIBUOGRAPJilE

BASSET, L. 1979 Les emplois périphrastiques du verbe grec µéJJ.etv. Lyon (Maison de l'Orient). 1988 "Valeurs et emplois de la particule dite modale en grec ancien", dans: ln thefootsteps of Raphael Kühner (Amsterdam, Gieben), 27-37. CHANTRAINE, P.

1953 Grammaire homérique II: Syntaxe. Paris (Klincksieck). 1968-80 Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Paris (Klincksieck). LEJEUNE, M.

1939 Les adverbes grecs en -8ev. Bordeaux (Delmas). LÉTOUBLON, F.L.

1985 "Il allait, pareil à la nuit". Paris (Klincksieck).

C.J. RUIJGH - La particule 1ce /

av

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DÉBAT À PROPOS DE LA COMMUNICATION DE

C.J. RUIJGH M. LEJEUNE A propos de l'allusion qui a été faite par Ruijgh et Ruipérez au -qe mycénien dans le ekeqe des tablettes E de Pylos. Je rappelle de quoi il s'agit: inventaire annuel des terres du type kitimena d'une part, du type kekemena d'autre part (quoi que signifient ces deux participes) relevant, les unes et les autres, du domaine appelé Pakijanija; indication (avec verbe eke = exet "il occupe") du bénéficiaire de chacune des allocations (onato =ova:tov) et de la surface de celle-ci (mesurée en volume de blé de semence), mais absence de toute indication topographique (d'où impropriété du terme "cadastre", couramment employé). Nous avons l'inventaire de la dernière année d'existence du palais; nous l'avons en deux exemplaires: des '.'fiches" préliminaires (série kekemena "Eb", série kitimena "Eo") de la main du "scribe 41 ";une rédaction suivie (série kekemena "Ep", série kitimena "En") de la main du "scribe 1 "; le scribe 41 a pour formulaire: Untel ekeqe onato ... , le scribe 1: Untel eke onato. Dès les débuts de la mycénologie, il y a eu contestation sur ce -qe; pour la plupart, simple question de style: avec coordination chez le scribe 41 ("Untel" (nominatif de rubrique); et il occupe ...), soit asyndète ("Untel, il occupe ... ), soit proposition unique ("Untel occupe ... "); je penche, pour ma part, pour l'alternance: coordination/ asyndète, après toujours nominatif de rubrique. D'autres, au contraire, autour de Palmer, imaginaient que les attributions de parcelles, encore virtuelles lors du travail du scribe 41, étaient devenues fermes lors du travail du scribe 1,