Trésor du terroir : les noms de lieux de la France
 9782271092793

Table of contents :
Sommaire......Page 9
Mais qu'est-ce qui est ?......Page 11
Questions et réponses : le lieu et le nom......Page 12
Raisons de faire, raisons de dire......Page 13
Trois défis......Page 14
Ce qui peut être......Page 15
Mode d'emploi......Page 16
Sources et méthodes......Page 17
De villa en village......Page 19
Demeurer, rester......Page 22
Être là......Page 24
Croître et bâtir......Page 26
D'autres maisons......Page 28
Les quatre anciens piliers de la sécurité......Page 30
Se protéger : l'habitat perché et clos......Page 32
De plesse en mur......Page 36
De cour en borde......Page 40
De ferme en fère......Page 42
Maisons en région......Page 44
Ailes et ateliers de la ferme......Page 45
Aux abords, côté ouche......Page 47
Cabanes et cabanons......Page 49
De folie en plaisance......Page 53
Les facettes de la ville......Page 54
Rencontres, replis et déploiements......Page 58
De zone en parc......Page 60
2. Pays et chemins : le territoire et ses réseaux......Page 63
Chez soi......Page 64
La queue des noms......Page 65
Reparler du pays......Page 68
Le pays par le peuple......Page 69
Bornes et limites......Page 70
Se situer......Page 75
De haut en bas......Page 78
Entre deux et côte à côte......Page 82
À l'écart : les coins perdus ou cachés......Page 84
Sentir, pister, cheminer......Page 87
La route et la rue......Page 92
Munies, chaussées, ferrées......Page 93
Divergences et croisements......Page 94
Passer l'eau......Page 97
Les deux faces du col......Page 99
Échancrures......Page 102
Les portes étroites......Page 104
Les relais......Page 107
Rencontres et transferts......Page 110
Odonymie......Page 113
Le maître et son domaine......Page 117
Ce qui reste des anciens titres......Page 120
Autorité et interdits......Page 123
L'émancipation par contrat......Page 125
Le fardeau des redevances......Page 129
Surface et contenance......Page 131
Biens communs et partagés......Page 135
Les agents de la relation sociale......Page 137
Le soin de la santé......Page 140
Souci de sécurité......Page 142
Du châtiment......Page 144
Les lieux de la mort......Page 146
Du côté du sacré......Page 150
Les mots de la chrétienté......Page 152
Les édifices du culte......Page 155
Abbayes et monastères......Page 159
Ceux du clergé......Page 162
Trésors d'église......Page 164
Maléfices et sortilèges......Page 165
Les petits êtres des bois......Page 168
Ceux qui sont différents......Page 170
Mégalithes et chaos......Page 174
Du bon côté......Page 176
L'envers du décor......Page 179
Le goût des couleurs......Page 182
Des épithètes bipolaires......Page 187
Quelques singularités......Page 192
Jeux de nombres......Page 193
Dure était la vie......Page 194
Terroirs en fête......Page 198
Saveurs du pittoresque......Page 200
Éminences......Page 205
Som, puy, pic......Page 207
Vieux oronymes......Page 210
D'autres hauteurs......Page 214
Formes d'en haut......Page 219
Images et métaphores......Page 223
Monts en long......Page 226
Des rocs et des pierres......Page 229
Pentes et parois......Page 235
Plans, plaines et plateaux......Page 240
Vaux, vals, vallées......Page 245
Images en creux......Page 249
Les vrais trous......Page 253
Où l'eau s'engouffre......Page 256
Sous roche......Page 258
Les grands fonds de la peur......Page 260
Sources, fontaines et points d'eau......Page 263
Les eaux qui courent......Page 269
Les noms de rivières......Page 273
Ravins et torrents......Page 276
Le cours des eaux......Page 277
Les lits et les rives......Page 281
Accidents de parcours......Page 284
Marais et bourbiers......Page 287
Faune, flore et sols des fonds mouillés......Page 293
Lacs et étangs......Page 296
Le littoral......Page 300
Abris de mer......Page 304
Côtes basses......Page 308
Lignes de côte......Page 312
Les météores : le vent qui souffle......Page 317
L'ombre et le soleil......Page 320
Brumes, neiges et glaces......Page 322
Des noms de bois......Page 325
Les arbres de la forêt......Page 330
Utiles incultes......Page 339
Terres en repos......Page 344
Végétations du saltus......Page 346
Buissons d'épines......Page 348
Les animaux des confins......Page 350
Les sauvageons......Page 352
La gent ailée......Page 356
Les défrichements......Page 359
Bocages et gâtines......Page 363
Champs et champagnes......Page 366
Plantes cultivées......Page 368
Plantations......Page 371
Modeler le terrain......Page 375
Les aménagements hydrauliques......Page 377
Les divisions du finage......Page 381
Sols et terroirs......Page 385
Herbages, pacages......Page 390
La montagne pastorale......Page 394
Les animaux d'usage : aumailles et pécores......Page 397
Monde équestre, bourrique ou baudet......Page 400
Du côté de la soue......Page 402
Mines et carrières......Page 404
Les moulins......Page 407
De la fabrique aux fabriques......Page 409
Successions de langues......Page 415
Mutations des temps troublés......Page 417
Intrusions féodales......Page 419
Hagionymie, l'odeur de sainteté......Page 422
Saints disparus, saints cachés et lieux saints......Page 424
Les terres nouvelles......Page 425
Baptêmes des temps modernes......Page 426
Innovations des temps contemporains......Page 428
Lieux d'aventure et civilisation des loisirs......Page 429
Urbanisations récentes......Page 432
Pourquoi changer un nom de commune ?......Page 434
Glissements hiérarchiques......Page 437
Déclins et descentes du peuplement......Page 439
La promotion des carrefours et des centres d'activité......Page 440
Rectifier une orthographe......Page 442
Euphémismes et quant-à-soi......Page 444
Effacer une dépendance......Page 447
L'art de la distinction......Page 449
Nommer par et pour la renommée......Page 450
Privilèges et spécialités......Page 451
La vertu des hommages......Page 453
Commémorations et terrains des armes......Page 454
L'effet des fusions......Page 456
La fabrique des noms nouveaux......Page 457
La seconde vie des noms de lieux......Page 460
8. À distance : pièges et énigmes de la toponymie......Page 465
Trahisons de clercs......Page 466
Phonèmes et graphèmes......Page 468
D'une langue à l'autre, d'un saint l'autre......Page 470
Les faux amis......Page 472
Homonymes et paronymes, la confusion des sens......Page 474
Questions ouvertes......Page 480
9. La France en grandes régions toponymiques......Page 489
Paris et alentour......Page 490
La deuxième couronne......Page 493
Autour de la Loire......Page 496
Les régions du Nord-Est......Page 499
En Champagne......Page 500
Ardenne et Argonne......Page 501
En Lorraine welche......Page 503
Alsace et Moselle......Page 506
Lorraine tiche......Page 507
En Alsace......Page 508
La couleur picarde......Page 510
Des racines nordiques......Page 511
Le côté flamand......Page 514
Villes et pays......Page 515
Curiosités locales......Page 516
Sources norroises -- et voisines......Page 518
Villes et pays en Normandie......Page 522
Curiosités normandes......Page 523
Villes et pays de l'Ouest......Page 525
Maine et Anjou......Page 526
Pays nantais et vendéens......Page 528
La péninsule......Page 531
La marque bretonne......Page 534
Poitou et Charentes......Page 540
Le Limousin......Page 543
L'Auvergne......Page 545
Arpitan ?......Page 547
L'alpe et les Alpes......Page 549
Jura et Franche-Comté......Page 551
En Bourgogne......Page 553
Autour de Lyon......Page 555
D'un fonds vascon......Page 557
Le domaine toulousain......Page 559
La mouvance bordelaise......Page 562
Le pays gascon......Page 563
Le coin basque......Page 568
Les Midis méditerranéens......Page 572
Le côté catalan......Page 573
L'Aude et l'Hérault......Page 577
Les Cévennes et alentour......Page 579
L'ouverture du Rhône......Page 581
Montagnes provençales et azuréennes......Page 583
La Corse......Page 585
Côté Caraïbes......Page 590
La Réunion......Page 595
Îles du Pacifique......Page 597
Les îles très éparses......Page 601
Antarctique......Page 605
Références......Page 607
Index......Page 613
Table des matières......Page 651

Citation preview

Pre´sentation de l’e´diteur Qui n’a pas un jour cherche´ a` savoir ce que voulait dire tel nom de lieu ? Les noms en disent long sur les lieux, et sur ceux qui les ont nomme´s. Souvent tre`s anciens, ils sont aussi vivants que les noms de personnes, et peut-eˆtre plus riches encore. Quelque vingt-cinq mille noms ou familles de noms de lieux sont ici e´claire´s et situe´s, illustrant l’extreˆme diversite´ et la richesse des terroirs franc¸ais, leur patrimoine culturel, leur e´cologie et l’histoire au long cours dont ils sont les de´positaires. Informe´ des aspects les plus re´cents de la recherche linguistique, ce livre aborde de manie`re novatrice ces noms de lieux comme des projections des socie´te´s humaines. Celles-ci ont nomme´ les lieux selon leurs besoins, leurs repre´sentations et leurs croyances, leur culture et leur mode de vie. Avant de s’attacher a` une analyse de´taille´e des toponymes re´gion par re´gion, Roger Brunet passe en revue les termes ou radicaux que l’on retrouve dans divers noms de lieux tels que puy, villa, mesnil, ker, folie, bourg, tour, -tot, -beuf, etc., qui traduisent en diffe´rents langages l’histoire des relations de l’homme avec son environnement. « Apre`s ce savoureux voyage, c’est suˆr, vous lirez la France autrement. » Livres Hebdo Roger Brunet est ge´ographe, ses travaux portent sur les formes, la production et l’ame´nagement des territoires et des paysages par les socie´te´s humaines, les re´gions de France, le vocabulaire scientifique et les noms des lieux, les cartes et les atlas. Il a cre´e´ et dirige´ plusieurs revues (dont L’Espace Ge´ographique et Mappemonde) et collections (De´couvrir la France, Ge´ographie Universelle).

Tre´sor du terroir : les noms de lieux de la France

Roger Brunet

Tre´sor du terroir : les noms de lieux de la France

´ DITIONS CNRS E 15, rue Malebranche – 75005 Paris

Du meˆme auteur Les Campagnes toulousaines. Universite´ de Toulouse, 1965. Les Phe´nome`nes de discontinuite´ en ge´ographie. Paris, CNRS, Me´moires et Documents de Ge´ographie, 1967. De´couvrir la France. Paris, Larousse, 1972-74, 7 volumes (dir.). La Bretagne. Paris, Larousse, 1972, coll. De´couvrir la France. Poitou, Vende´e, Charentes. Paris, Larousse, 1973, coll. De´couvrir la France. Atlas re´gional Champagne-Ardenne. Reims, ARERS, 1973-1976 (dir.). Le Midi toulousain. Paris, Larousse, coll. De´couvrir la France, 1974. Beaute´s de la France. Paris, Larousse, 1976-1977 (dir.). Atlas et ge´ographie de Champagne, Basse-Bourgogne, Pays de Meuse. Paris, Flammarion, 1980. Atlas mondial des zones franches et paradis fiscaux. Paris, Fayard-Reclus, 1986. Espaces, jeux et enjeux. Paris, Fayard/Fondation Diderot, 1986 (codir.). France : les dynamiques du territoire. Montpellier, DATAR/RECLUS, 1986 (codir.) La Carte, mode d’emploi. Paris, Fayard-Reclus, 1987. Montpellier Europole. Montpellier, RECLUS, 1988, dir. Les Villes « europe´ennes ». Paris, Datar-Reclus, La Documentation franc¸aise, 1989. Le Territoire dans les turbulences. Montpellier, RECLUS, 1990. Atlas Permanent de la Re´gion Languedoc-Roussillon. Montpellier, RECLUS et Re´gion Languedoc-Roussillon, 1990, dir. Les Mots de la ge´ographie, dictionnaire critique. Paris, Reclus-La Documentation franc¸aise, 1992 (dir.). La France, un territoire a` me´nager. Paris, E´ditiono 1, 1994. Ge´ographie Universelle. Paris, Belin-Reclus, 6 vol., 1990-1996 (dir.). L’Ame´nagement du territoire en France. Paris, La Documentation franc¸aise, 1997 (La Documentation photographique). Territoires de France et d’Europe. Raisons de ge´ographe, Paris, Belin, 1997. Champs et contrechamps. Raisons de ge´ographe. Paris, Belin, 1997. Le De´chiffrement du Monde. The´orie et pratique de la ge´ographie. Paris, Belin, 2001. La Russie, dictionnaire ge´ographique. Paris : La Documentation franc¸aise, 2001. Le Diamant, un monde en re´volution. Paris : Belin, 2003. Le De´veloppement des territoires : formes, lois, ame´nagement. La Tour d’Aigues : L’Aube, 2004. France, le Tre´sor des Re´gions (http://tresordesregions.mgm.fr), 2006-2012. Sustainable Geography. London, Wiley-ISTE, 2011. Atlas de la Touraine. La Cre`che, Geste e´ditions, 2016.

’ CNRS E´DITIONS, Paris, 2016 ISBN : 978-2-271-09279-3

a` Re´gine, pour tout, aux complices des balades AVF en Touraine, a` Jeanne et a` Franc¸oise, leurs initiatrices, ainsi qu’a` Carol et Jack, dont l’intelligente curiosite´ a contribue´ a` motiver cette recherche et cette e´criture

Sommaire

Introduction – Les noms qui sont ..............................................................................

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1 – Habiter et s’abriter .....................................................................................................

17

2 – Pays et chemins : le territoire et ses re´seaux ................................................

62

3 – La vie sociale et ses distinctions .......................................................................... 115 4 – Terrains de jeu .............................................................................................................. 203 5 – Eaux, bords d’eaux et me´te´ores .......................................................................... 261 6 – Paysages, ressources et travaux .......................................................................... 323 7 – La vie des noms de lieux .......................................................................................... 413 8 – A` distance : pie`ges et e´nigmes de la toponymie........................................... 464 9 – La France en grandes re´gions toponymiques ............................................... 488 Re´fe´rences .............................................................................................................................. 605 Index .......................................................................................................................................... 611 Table des matie`res ............................................................................................................. 649

Introduction Les noms qui sont

Les noms font reˆver. Tous les noms : les noms dits communs et les noms dits propres, les noms de choses et les noms de personnes comme les noms de lieux. D’ou` vient ce nom ? D’ou` viennent le nom que je porte, et celui du village qui m’accueille, de ce lieu-dit ou` je passe ? Pourquoi a-t-on nomme´ ainsi cet objet, ce sentiment, ce lieu ? D’e´pais traite´s, ou des livres plus le´gers, sont consacre´s a` l’e´tymologie, science des sens, des origines, des racines. E´tymon est un mot d’origine grecque qui a pour sens : ce qui est, et sous-entend : ce qui est vrai parce qu’il est. Les linguistes le jugent issu d’un indo-europe´en es au double sens d’eˆtre et de vrai, dont vient d’ailleurs en franc¸ais le verbe eˆtre, et dont la forme meˆme se retrouve dans « tu es ». Eˆtre est eˆtre vrai, c’est vrai parce que c’est. On dit aussi : authentique, grec autos (soi-meˆme) et hentes, e´tant, ce qui est par lui-meˆme.

Mais qu’est-ce qui est ? Quelle est la part de vrai dans ce que nous disent ces traite´s, ces discussions, ces gloses ? A` les fre´quenter, ces œuvres humaines, fines, intelligentes, e´rudites, inventives, imaginatives, ouvrent des horizons, preˆtant a` re´flexion, donc a` critique – imparfaites, toujours imparfaites, quoique peu a` peu ame´liore´es par le progre`s des recherches et de la confrontation. Elles ne disent pas ce qui est/vrai, mais ce que l’on peut penser aujourd’hui eˆtre vrai, avoir e´te´ vrai jadis. Les moins se´rieuses sont pe´remptoires : elles de´fient la confiance. Les plus e´rudites font e´tat d’hypothe`ses concurrentes, de discussions, voire d’empoignades. C’est de´ja` le cas pour des noms de choses : on a bien re´e´dite´ Littre´, mais sans ses e´tymologies, juge´es aujourd’hui trop fragiles, pour ne pas dire fantaisistes, parce qu’en un sie`cle et demi la recherche a re´alise´ d’extraordinaires progre`s. Un e´norme Tre´sor de la Langue Franc¸aise a e´te´ mis au point entre 1971 et 1994 par des dizaines de spe´cialistes : seize gros volumes, puis un ce´de´rom et meˆme un acce`s gratuit sur le site du CNRTL (Centre national de ressources textuelles et lexicales du CNRS) ; travail admirable, pre´cieux, e´clairant et sur bien des points encore, pe´tri d’hypothe`ses, de propositions, de suppositions, de doutes. S’agissant de noms de personnes et de noms de lieux, la situation est encore bien plus difficile que pour les noms dits communs. La premie`re raison est qu’un nom commun, par de´finition, doit eˆtre compris par un groupe, un peuple, dont les membres communiquent a` son sujet. Tandis que les noms de personnes et de lieux qualifient des individus, ils sont singuliers ; c’est pourquoi on les dits noms propres, propres a`

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Tre´sor du terroir : les noms de lieux de la France

quelqu’un en particulier, ou a` un lieu de´termine´. Certains linguistes ont meˆme cru pouvoir dire qu’ils n’avaient pas de sens puisqu’ils e´taient singuliers ; mais c’est jouer sur les mots. Ils en ont, ou ils en eurent. On leur en a meˆme donne´ un nouveau quand on ne les comprenait plus : c’est ce qui se nomme remotivation. Certes, les possibilite´s de distinction par la de´nomination ne sont pas infinies : il existe des familles de noms propres, quantite´ d’homonymes, de personnes et de lieux portant un meˆme nom. Cela tient en partie au fait que de nombreuses personnes, et de nombreux lieux, ont e´te´ de´signe´s par un nom commun exprimant une apparence, une qualite´, un de´faut, une origine, un sobriquet : Brunet, Leroux, Legros, Lebe`gue, Petit, Breton, Dubois, Dupont, ou Montrond, Chesnay, le Port, Eaux-Chaudes, Villeneuve, Largentie`re, Bellevue. Ensuite, les noms de famille s’he´ritent, se de´multiplient, s’entremeˆlent. Et les he´ritiers peuvent avoir une tout autre apparence que l’e´ponyme... Meˆme les noms de lieux ne sont pas si immobiles que l’on pourrait le croire : ils se diffusent autour de foyers, se copient, se changent, certains meˆme ont pu eˆtre transfe´re´s au loin par quelque seigneur, croise´ ou pe`lerin.

Questions et re´ponses : le lieu et le nom Alors pourquoi Lyon, pourquoi la France comme nation et la France comme petite re´gion des environs de Paris, pourquoi Amboise, que signifient tous ces Essarts, Plessis, Bouzigue, Condamine, Deve`ze, Varenne, Chaumont, Jouy ou Aulnay e´parpille´s sur le territoire, que nous disent ces pittoresques Pet de Grolle, Cocumont, Minjese`bes, Tartifume, Soupetard, Quiquengrogne qui ornent et parfument les terroirs ? On comprend le Mont Blanc, on croit deviner le Ventoux, mais quel sens ont le Vignemale, ou le Pelvoux ? Comment se fait-il que Bre´he´mont, dont les « dix et sept mille neuf cens treze » vaches peine`rent a` fournir les biberons du be´be´ Gargantua, soit toute en plaine avec un nom en « mont » ? On a envie de savoir. On aimerait savoir. On veut savoir. La tentation est d’inventer des interpre´tations, d’imaginer des le´gendes, qui ensuite se colportent en s’enjolivant. On en dessine meˆme encore aujourd’hui des « blasons », ou « armes parlantes » de touchante naı¨vete´. Ces « e´tymologies populaires » existent depuis tre`s longtemps. Des scribes me´die´vaux y ont participe´ en re´interpre´tant des noms dont ils ne comprenaient pas le sens, mais auxquels ils voulaient un sens. De nos jours, tout un chacun peut e´crire a` son gre´ et le diffuser sur « la toile », jusqu’a` la de´bauche. Ce qui, bien entendu, n’a rien a` voir avec le sens originel d’e´tymologie : ce n’est plus l’eˆtre-vrai, c’est l’eˆtre imagine´, la fantaisie de chacun, voire le fantasme. Or il existe un fonds de connaissances tre`s se´rieuses, parfois meˆme si se´rieuses que l’on peut avoir du mal a` les comprendre, donc a` les adopter autrement qu’en s’inclinant respectueusement devant tant de science. Il existe une science des noms propres, qui se nomme onomastique (du grec onoma, nom), et traite d’anthroponymie (pour les noms de personnes) ou de toponymie (pour les noms de lieux), laquelle peut traiter aussi d’odonymes (noms de chemins ou de rues), d’hydronymes (de cours d’eau), d’oronymes (de reliefs), etc. Les praticiens en sont des spe´cialistes du langage. Ils ont une connaissance approfondie des langues anciennes et de leurs

Introduction

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e´tymons (bases des mots, ou racines), ainsi que de leurs e´volutions par les infle´chissements et imperfections de la prononciation des mots selon les e´poques, les lieux, les langues parle´es. Toutefois, l’origine et le sens des noms de lieux n’ont pas manque´ d’inte´resser aussi d’autres spe´cialistes : arche´ologues, historiens, ge´ographes, ethnologues. Avec mode´ration, voire avec timidite´. Le dialogue est souvent difficile entre personnes de cultures et de compe´tences diffe´rentes. En matie`re de noms de lieux, il ne s’est pas encore beaucoup de´veloppe´, une certaine me´fiance persiste. On trouve toujours que l’« autre » a tendance a` aller trop loin en des pas mal assure´s dans le domaine qui n’est pas le sien. Pour peu que l’on se respecte, que chacun lise attentivement l’autre, et meˆme lui parle, il n’y a pourtant pas lieu de conside´rer que les terrains sont tous garennes, bans et de´fens, c’est-a`-dire chasses garde´es de seigneurs jaloux. Dans nom de lieu, il y a nom, et il y a lieu. Dans toponymie, topos et onoma. Des chercheurs sont spe´cialement compe´tents e`s-noms, d’autres e`s-lieux. On peut admettre qu’un spe´cialiste des lieux – ce que je m’efforce d’eˆtre – puisse avoir de quoi dire sur leurs noms ; a` la condition, bien entendu, qu’il soit au courant de ce que les spe´cialistes des noms ont dit, ou ont a` dire, sur ces toponymes, et si possible meˆme sur ces lieux. Qui sont tous, pre´cise´ment, des lieux dits.

Raisons de faire, raisons de dire Tel est le sens de ce livre : contribuer a` la connaissance des noms de lieux en ajoutant au regard des linguistes celui du ge´ographe, force´ment un peu historien par profession. C’est pourquoi son parti est original : faisant ma petite re´volution copernicienne, je ne pars pas ici des langues, mais des lieux. Plus exactement, d’une interrogation sur les pratiques topiques des groupes humains : comment ont-ils choisi ce nom pour ce lieu ? Quelles raisons avaient-ils, a` un moment donne´, de nommer ou re-nommer ainsi tel lieu ? Quel besoin a pu guider leur choix ? Que voyaient-ils en ce lieu, et pour quoi faire ? Ayant de´ja` eu l’occasion de re´fle´chir a` la formation et a` l’organisation des territoires, de leurs lieux et des re´seaux qui les lient ou les se´parent (cf. Le De´chiffrement du Monde, 2001), il m’e´tait apparu que, pour durer un tant soit peu, toute socie´te´ humaine avait a` re´pondre, sur le territoire, a` quelques exigences et proble`mes fondamentaux : s’abriter, connaıˆtre son terrain et en tirer parti pour s’alimenter, se veˆtir, se de´fendre, circuler et e´changer, organiser une vie sociale quelque peu durable, marquer ses limites et e´ventuellement s’e´tendre. Nos anceˆtres ont vu en ces lieux des occasions, des ressources, des aubaines – abris, asiles, sols, thermes, fruits, bois, mate´riaux ; des points cle´s, cols, gue´s, croisements, de´file´s, a` prendre ou a` redouter ; des e´tendues amies ou hostiles, des limites et des confins ; des contraintes et des liberte´s ; des sites de´ja` approprie´s, appartenant a` quelqu’un, dont le nom traverse les sie`cles ; des formes de terrain plus ou moins e´vocatrices d’objets ou d’animaux ; des dangers, trous, abıˆmes, fondrie`res, coupegorge ; de l’e´trange, de l’inexplique´, donc du divin ou du diabolique. C’est tout cela qui leur a servi a` nommer les lieux de leurs horizons familiers.

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Tre´sor du terroir : les noms de lieux de la France

C’est sur ces perceptions, lie´es aux actions de leur vie quotidienne, et donc aux mots qui les expriment en gros et en de´tail, que j’ai fonde´ le plan de l’ouvrage, en essayant de voir ce qui en re´sultait en toponymie, comme noms de lieux. C’est un autre parti que de retracer la succession, l’e´volution et le legs des « strates » linguistiques, strate´gie le plus souvent adopte´e par les onomasticiens quand ils ne choisissent pas la forme « dictionnaire des lieux » – que je n’ai pas adopte´e non plus. Certains ouvrages de linguistes comportent ne´anmoins une partie « the´matique » a` la recherche des strates historiques de de´poˆt des noms, car ils en e´prouvaient le besoin. On ne trouvera donc pas ici d’e´le´ments d’une histoire linguistique de´taille´e. Au demeurant, outre les limites de compe´tences, trois constatations en forme de de´fis contribuaient a` m’en e´carter.

Trois de´fis Le premier est que, par de´finition, l’on ne sait rien de suˆr a` propos des langues sans e´criture, strictement orales, qui ont dure´ pendant des mille´naires sur le territoire actuel de la France jusqu’a` peu de sie`cles avant notre e`re, et avaient e´videmment fixe´ quantite´ de noms de lieux. Leurs de´signations ont e´te´ soit reproduites et incorpore´es, soit modifie´es, soit efface´es par les langues devenues dominantes, d’origine celte, germanique, nordique ou romane. Des linguistes pensent que ces noms archaı¨ques sont encore tre`s pre´sents, ce qui est probable pour certains oronymes et hydronymes. D’autres tendent a` les minimiser : c’est en partie question de science, en partie de mode ou de croyance. Nous verrons ce que peut apporter le terrain, ne serait-ce qu’en modestes propositions. Le deuxie`me de´fi est dans la communaute´ des e´tymons. A` l’e´chelle de l’Europe, et bien au-dela`, se sont e´labore´s des parlers, suivis d’e´crits, qualifie´s d’indo-europe´ens (en abre´ge´ IE), dont la plupart des e´tymons ont pu eˆtre reconstitue´s avec science et vraisemblance. Le qualificatif « indo-europe´en », discute´, a donne´ lieu a` des se´ries de de´bats, voire de fantasmes ethniques sinon ethnicistes, qui sont tout a` fait hors de notre propos : une parente´ de langues de communication ne fait pas une ethnie, encore moins une race de seigneurs. Ce qui reste ici est ne´anmoins essentiel : celte, germain, norrois, grec, latin sont apparente´s, partagent quantite´ de bases communes, que l’on retrouve en franc¸ais, occitan, normand, flamand, breton, corse, alsacien et mosellan ; donc aussi en francique et dans les langues de ces peuples qui ont traverse´ le territoire aux temps dits des Grandes Invasions, Goths, Wisigoths, Vandales, Burgondes – sauf les Huns, vite passe´s et qui ne semblent pas avoir laisse´ beaucoup de noms de lieux. A` l’exception du basque et de son anceˆtre ou parent vascon, voire de voisins me´ridionaux propose´s comme l’ibe`re ou le ligure, la majorite´ des toponymes franc¸ais ont donc quelque chose d’indo-europe´en – mais l’IE ne vient pas du ne´ant, et l’on ignore ce que l’IE a lui-meˆme re´cupe´re´ et inte´gre´ comme noms ante´rieurs. De la sorte, beaucoup de noms de lieux peuvent eˆtre rapporte´s par tel ou tel onomasticien a` du gaulois ou du latin, du nordique ou du germanique, car ce qu’ils semblent de´signer peut avoir eu des formes voisines dans l’une ou l’autre de toutes ces langues,

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et que c’est le sens qui nous importe ici. D’ailleurs les e´changes interlinguistiques y ont contribue´ : bien des noms bas-latins ont emprunte´ au gaulois, comme les Burgondes au roman, et le valdu corse (bois, foreˆt) est parent et synonyme du Wald allemand. Chaque fois que c’e´tait possible, j’ai essaye´ d’indiquer les provenances probables ou possibles de tel nom, jusqu’a` la base indo-europe´enne, afin d’en pre´ciser le sens, plutoˆt que l’attribution a` telle « strate », souvent hypothe´tique, a fortiori a` tel peuple. Ce qui nous e´vitera d’entrer dans ces anciennes et persistantes querelles entre ceux qui ont voulu ou voudraient voir une toponymie de la France fonde´e par l’« influence » germanique, ou du celte partout, ou rien que du roman ou bas-latin. La troisie`me observation porte sur l’interrelation constante, en toponymie, entre noms communs et noms de personnes. De par le point de vue adopte´ ici, ceux-la` nous inte´ressent plus que ceux-ci, certes sans trop d’illusion. Longtemps, les linguistes ont conside´re´, avec certains historiens, que la plupart des noms de lieux en France (en abre´ge´ NL) venaient de noms de personnes (en abre´ge´ NP). C’e´taient ceux des proprie´taires ou titulaires de domaines, puis de familles habitant de simples maisons ou fermes, assortis de quelque suffixe d’appartenance. Les progre`s de la recherche ont tendu a` re´duire la part des NL venus de NP. Nombre de NP avaient d’ailleurs e´te´ suppose´s, voire fabrique´s par des e´rudits pour les besoins de la cause, surtout quand on les disait d’origine germanique – meˆme en l’absence de trace de l’existence de la personne en cause, de preuve que son nom ait re´ellement existe´ quelque part. Au sein des toponymes, la recherche moderne a ainsi re´e´value´ a` la hausse la part des noms communs, meˆme assortis de ces suffixes, qui se sont parfois ave´re´s de sens purement locatif : la` est ceci, et ceci a pu eˆtre une chose : cabane, croisement, source, colline, tanie`re, if... La situation se complique par le fait que bien des NP ont e´te´ de´termine´s non seulement par un nom commun, mais meˆme par un nom de lieu, celui de leur re´sidence, ou proche d’elle : des familles Montbrun, Fontaine, Bellefosse, De´zert, Ladeve`ze, Coudert, Vaudre´mont, Vanduick ont tire´ leur nom de celui de leur habitat. Et comme les personnes sont mobiles, elles ont pu a` leur tour donner ailleurs leur nom au lieu de leur nouvel habitat. Un Olivier a pu s’installer en Normandie et donner lieu a` un toponyme les Oliviers, ou l’Oliveraie, un Balan (Geneˆt en breton) se fixer en Picardie et y laisser les Balans, ou la Balanie`re, sans pour autant que l’on puisse conclure a` une ancienne colonisation bretonne en ces contre´es – ce fut pourtant une tentation a` laquelle certains celtisants succombe`rent. Il faut donc toujours garder en me´moire que, dans l’interpre´tation du sens de tel NL, le nom commun pre´sent a pu eˆtre tire´ de celui d’une personne, laquelle l’avait e´ventuellement tire´ d’un autre NL. Ce qui, bien entendu, relativise encore les conclusions.

Ce qui peut eˆtre C’est aussi pourquoi et en quoi le ge´ographe peut avoir son mot a` dire : l’interpre´tation de certains NL par un nom commun in situ n’est concevable que dans un certain environnement, une certaine e´cologie du lieu : formes du peuplement et de

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l’habitat, bord de rivie`re, exposition a` l’ombre ou au soleil, distance a` un haut lieu, altitude, formes ve´ge´tales, etc. Non en forme d’e´vidence, mais de vraisemblance, et en sachant qu’un mont a pu recevoir le nom d’un village a` son pied, ou un village d’en bas celui du mont voisin... Sans doute existe-t-il des certitudes : tel texte date´, donnant telle forme d’un toponyme, e´claire sur son origine et son sens ; et l’on connaıˆt parfaitement les conditions de cre´ation et de nomination de la plupart des villes neuves et autres nouveaux e´tablissements des temps de l’e´criture, surtout a` partir du IX e sie`cle. Il s’en cre´e encore, a` la faveur des fusions de communes. Les cas ou` l’on sait quand, par qui et sous quel nom exact tel lieu a e´te´ nomme´ sont e´loquents ; mais ne´anmoins minoritaires, meˆme s’agissant de communes – a fortiori pour des lieux-dits. La plupart des interpre´tations de noms de lieux reposent sur des hypothe`ses plus raisonnables que d’autres : alors il est sage qu’en tout e´tat de cause, « probablement » accompagne une conclusion bien e´taye´e, « peut-eˆtre » une proposition possible mais moins assure´e. Et mieux vaut e´viter le « sans doute », bien qu’il soit paradoxalement devenu comme une expression du dubitatif. Meˆme si ce sont des linguistes qui s’expriment ainsi. Il leur est plus facile de dire : « ce ne peut pas eˆtre », que « c’est », en raison des re`gles d’e´volution des phone`mes qu’ils ont patiemment et savamment e´tablies ; le fait est qu’ils ne s’en privent pas. A` ceci pre`s que toutes les inflexions de prononciation et d’e´criture effectives ne sont pas rationnelles, voire raisonnables, ni pre´visibles. Pour preuve, l’incroyable diversite´ d’e´criture, dans certaines re´gions, des noms de lieux fonde´s sur un meˆme nom commun identifie´ et compris : l’on a pu recenser sur les cadastres jusqu’a` plus de trente formes diffe´rentes d’e´criture d’un meˆme nom, outre les erreurs de copie et les fantaisies de scribes. Et c’est bien plus a` l’e´chelle de la France, ou` un meˆme objet a servi a` nommer des lieux dans diverses e´critures de plusieurs langues. Cependant, ne minimisons pas les acquis. D’abondants et pertinents travaux ont e´te´ publie´s. Des instruments nouveaux sont disponibles : inventaires, analyses critiques, cartes de´taille´es avec statistiques toponymiques. Le nombre d’interpre´tations « vraisemblables » a conside´rablement augmente´, si celui des certitudes ne peut pas beaucoup progresser. De ce fait, nous connaissons de mieux en mieux ce que « veulent » dire ou ce que cachent tous ces noms, ces dizaines de milliers de noms. Ce qui fut « vrai » quand ils commence`rent a` « eˆtre ». Nous les connaıˆtrons encore mieux quand les chercheurs de diffe´rentes cultures voudront bien coope´rer davantage, ouvrir leurs chasses garde´es, e´largir leurs curiosite´s.

Mode d’emploi Cherchant le sens des noms de lieux dans les motivations, repre´sentations, raisons ou re´flexes de ceux-la` meˆme qui les ont nomme´s, dans leur vie quotidienne et ses pre´occupations, nous allons donc commencer par l’essentiel : s’abriter, se prote´ger, habiter (chap. 1). Habiter est aussi hanter, connaıˆtre et reconnaıˆtre, maıˆtriser, parcourir son territoire, en savoir les limites, cheminer, transporter, e´changer avec les voisins (chap. 2). C’est vivre en socie´te´ : les formes anciennes de la vie sociale ont

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laisse´ quantite´ de traces dans les toponymes (chap. 3). Le the´aˆtre de la vie sociale et familiale a eu pour sce`ne des terroirs, faits de rocs, de pentes et de formes de terrain (chap. 4), d’eaux, de rivie`res et de ce qui est mouille´, vente´, ensoleille´, embrume´, enneige´ (chap. 5). Sur cette sce`ne, le travail des socie´te´s transforme en fruits et ressources la biosphe`re, sols, ve´ge´taux et animaux, voire en partie la lithosphe`re, entraıˆnant des kyrielles de de´nominations (chap. 6). Nous pourrons ensuite approfondir au chap. 7 les ale´as de la vie des noms, et certaines raisons de leurs modifications, car les noms de lieux changent, apparaissent, disparaissent ; au chap. 8, nous attarder avec circonspection sur quelques types re´currents d’incertitudes, d’obstacles et de questions pendantes. Ainsi munis, nous pourrons passer en revue, par grandes re´gions historico-linguistiques (chap. 9), ce que l’on sait le mieux sur les noms des villes et des contre´es, et les principales nuances culturelles d’e´chelle re´gionale dans la de´nomination des lieux, les toponymes les plus fre´quents ou les plus curieux. Outre les diffe´rences entre langues d’oı¨l et d’oc, une attention particulie`re est porte´e aux langues les moins familie`res des angles de l’hexagone, germanique, nordique et normand, breton, basque et vascon, catalan, corse ; puis aux de´partements et territoires de l’outre-mer franc¸ais, dont certains ont des noms tout neufs.

Rappel de quelques abre´viations IE : indo-europe´en NL : nom de lieu NP : nom de personne Par souci de clarte´ et de brie`vete´, les noms de communes sont suivis du nume´ro de leur de´partement (ex. : Ruoms 07).

Sources et me´thodes J’ai proce´de´, graˆce au site Ge´oportail de l’Institut Ge´ographique National (IGN), a` un examen syste´matique des noms de lieux nomme´s sur les cartes a` grande e´chelle (1:25 000), appuye´ sur les comptages du site BDNyme de l’IGN qui les recense (Dictionnaire des toponymes de France). C’est une base conside´rable et cependant minimale, car si les cartes abondent en lieux-dits, elles ne peuvent porter tous les noms connus au cadastre. Quelques comple´ments tire´s des cadastres sont accessibles dans les travaux de linguistes a` l’e´chelle locale (par exemple pour des communes bretonnes) ou re´gionale (Pays Basque, Alpes, Centre). Les noms discute´s dans les publications ont e´galement e´te´ repe´re´s sur les cartes de Ge´oportail afin d’eˆtre vus dans leur environnement : cette fac¸on de « controˆle de terrain » a ses limites, et d’inde´niables vertus. Une autre base de travail est donne´e par les travaux de toponymie accessibles. Ils sont cite´s a` la fin dans Re´fe´rences. Les principaux ouvrages d’ensemble consulte´s ont e´te´,

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parmi les plus re´cents, ceux de P.-H. Billy et de S. Gendron ; parmi les de´ja` anciens, Dauzat et Rostaing et le volumineux Toponymie ge´ne´rale de la France d’Ernest Ne`gre. Sur le plan re´gional, toute la collection « Noms de lieux » des e´ditions Bonneton, comple´te´e par des ouvrages particuliers sur l’Alsace (M.-P. Urban, J. Schweitzer), la Corse (J. Chiorboli), la Moselle (Simmer), les Pays occitans (B. Boyrie-Fe´nie´ et J.-J. Fe´nie´), le Limousin (Y. Lavalade), la Savoie (H. Suter, Bessi et Germi), la montagne (R. Luft) et des travaux divers, comme Orpustan sur le Pays basque, la the`se de J.-B. Gouvert sur le Forez ; plus quantite´ d’articles sur des sujets locaux cite´s, tire´s entre autres des Annales de Bretagne ou des Annales de Normandie et plus ou moins accessibles sur Internet. Le recours a` des documents de re´fe´rence s’imposait. Les publications fondamentales de Von Wartburg (FEW, Franzo¨siches Etymologisches Wo¨rterbuch) et de Pokorny (Indo-European Etymological Dictionary) sont maintenant accessibles sur Internet. J’ai beaucoup utilise´ The American Heritage Dictionary (tre`s porte´ sur l’indo-europe´en), Le Vocabulaire indo-europe´en de X. Delamarre, le Tre´sor de la Langue Franc¸aise, le Grand Robert et le Dictionnaire historique de la langue franc¸aise d’Alain Rey, le On-Line Etymology Dictionary (D. Harper), le Gaffiot (Dictionnaire latin-franc¸ais) et d’autres dictionnaires de langues ou e´tymologiques en ligne, notamment pour le gaulois, le breton, le basque et l’occitan. Sans oublier le tre`s pre´cieux A. Pe´gorier, Les Noms de lieux en France, glossaire de termes dialectaux, fruit de l’expe´rience de terrain des nombreux topographes de l’Institut Ge´ographique National – lui aussi accessible en ligne et occasion de nouveaux commentaires appre´cie´s sur le site de l’IGN.

1. Habiter et s’abriter Quantite´ de noms de lieux viennent des multiples besoins, actions et objets de la vie quotidienne. Leur dimension peut eˆtre individuelle (un ermitage, une cabane), familiale (autour de la maison) ou sociale (par groupes de familles). Les besoins e´le´mentaires de la vie de tout groupe humain sont de s’abriter, et donc aussi se prote´ger, se de´fendre ; se nourrir, donc au moins cueillir, et bien plus ge´ne´ralement travailler ; se de´placer et e´changer ; re´gir la vie en socie´te´, ce qui passe aussi bien par la coutume et les lois, la politique, que par les croyances et les feˆtes. La vie humaine est a` la fois familiale et sociale. Habiter implique un logement et se fonde sur des groupements : le village, le pays a` tous les sens du terme. De la villa au village et, en sens inverse, de la cite´ancienne aux cite´s modernes, les meˆmes mots ont pu servir a` de´signer l’individuel et le social. Meˆme l’habitat de l’ermite, hermitage ou cellule (cella) a fourni des noms de villes ou de villages. C’est l’une des premie`res difficulte´s de la toponymie. L’habitat et habiter sont des mots ge´ne´riques en l’affaire, et appartiennent a` un vaste champ de la vie individuelle et sociale. Ils ont la meˆme e´tymologie qu’« avoir » (habere en latin), issu d’un indo-europe´en ghabh qui e´tait donner-recevoir (comme en allemand geben, en anglais to give, gift). Or on peut remarquer que ce rameau est reste´ ste´rile dans le monde des noms de l’habitat, mis a` part le cas tre`s particulier de l’habitation antillaise : les formes concre`tes de l’habitat se nomment de multiples fac¸ons, mais indirectement.

De villa en village La racine la plus productive en France est sans doute weik, qui dans les langues indoeurope´ennes de´signait le clan, le groupe au-dessus de la famille. De cette racine, le grec a tire´ oikos, qui e´tait la maisonne´e, a` la fois maison et groupe familial e´largi aux serviteurs et aux biens. De la` viennent les « e´co » : e´conomie, e´cologie, etc. Le latin en a tire´ vicus comme groupement de maisons, a` la campagne comme en ville. Ce vicus transparaıˆt clairement dans quantite´ de noms de communes se terminant en -vic, vicq, ainsi que -vy. De la meˆme source proviennent la villa, qui pour les Romains e´tait un domaine rural ou une maison suburbaine ; et villare comme groupe de maisons. De ces origines viennent par extension nos villages et nos villes, ainsi qu’en toponymie les e´le´ments ville, vilar, villar, villaret, villers, villiers ou dans le Nord-Est weiler, wihr, en

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Bretagne gui et guiler. Ajoutons que vicinal et voisin (vicinus en latin) se rattachent a` la meˆme racine. En vient aussi le vilain, jadis paysan libre mais, par opposition au noble, conside´re´ comme simple habitant de la villa puis du village, ce qui a donne´ a` l’adjectif une nuance pe´jorative : « poignez vilain il vous oindra, oignez vilain il vous poindra » disait-on au chaˆteau, quand poindre e´tait piquer, bousculer, tourmenter et oindre passer de la pommade, flatter... De la villa romaine est venu le « village », entre´ plus re´cemment en toponymie : il n’est gue`re atteste´ qu’a` partir du XIIIe sie`cle. Ge´oportail signale 1 200 occurrences du mot dans les toponymes, la plupart avec un de´terminant comme Village-auxGeais a` Obterre 36, Village-de-Chazeaux a` Sornac 19, Village-du-Chemin a` Cuille´ 72, et la commune de Village-Neuf 68. De nombreux hameaux se nomment Village en Normandie et en Bretagne, alors que dans d’autres re´gions le Village de´signe le chef-lieu, ou le vieux centre communal. Dans une quinzaine de communes, -Village a e´te´ e´ventuellement ajoute´ pour se distinguer d’un lieu plus peuple´, d’un chaˆteau ou d’un bourg. Sathonay-Village et Sathonay-Camp se sont diffe´rencie´s en 1908, Coudekerque a ajoute´ Village en 2008 pour se distinguer de Coudekerque-Branche, a` l’origine simple annexe de Coudekerque mais e´rige´e en commune en 1789. Le nom de Village est tre`s employe´ en toponyme outre-mer, notamment en Guyane : Grand Village a` Mana, Village Indien et Village Saramaka a` Kourou, Village Machine a` Maripasoula, etc. Il a servi aussi a` distinguer des crus viticoles de second rang en Bourgogne et Beaujolais. Il est souvent repris de nos jours pour de nouveaux lotissements a` des fins publicitaires, puisqu’il e´voque a` bon marche´ une « ruralite´ » a` la mode, presque la Nature ; ou par de nouvelles communes pour marquer l’inte´gration de petites voisines ; Jarze´ 49 est devenu Jarze´-Villages en 2016 en fusionnant avec trois d’entre elles, Voves 28 devient Les Villages-Vove´ens, Moyon 50 Moyon-Villages, Passais 61 Passais-Villages, Longny 61 Longny-lesVillages; mais Torigni-sur-Vire 50 a pre´fe´re´ Torigne´-les-Villes. Ville en toponymie a donc deux sens diffe´rents et deux e´chelles : domaine rural et familial au de´but, au sens de la villa antique ; groupement d’habitations relativement e´toffe´ a` partir des cre´ations des villeneuves des XIe-XII e sie`cles. La mention « la Ville » a meˆme pu servir a` se distinguer d’un ancien habitat, notamment lors de la cre´ation des villes nouvelles des XII e- XIII e sie`cles : par exemple, Landouzy-la-Ville cre´e´e face a` Landouzy-la-Cour 02 ou Parpeville 02 face a` Parpe-la-Cour (Chaurand et Lebe`gue). En ce sens, ville fut d’abord synonyme de village. Ensuite le terme a pris un sens plus pre´cis, relatif a` des agglome´rations peuple´es, avec marchands, artisans et services publics, au point que, dans les anne´es 1960, l’INSEE de´finissait comme « ville » en France toute agglome´ration de plus de 2 000 habitants. Le sens originel de la villa, a` l’e´chelle du lieu-dit, se maintient dans certaines re´gions tout en ayant pris la forme toponymique « ville » : par exemple a` Pordic 22 figurent la Ville Calard, la Ville Glas, la Ville au Bas, la Ville E´veˆque, la Ville Louais, la Ville Madren, la Ville Morin, la Ville Rouault, la Ville Guy, la Ville Couault, la Ville Prido, qui ne sont que des hameaux, ou meˆme des habitations isole´es. On trouve des Ville Borgne, Ville Galais et Ville Neuve a` Sixt-sur-Aff 35, la Ville en Bois a` Avessac 44 ou a` Chinon 37, toute une se´rie de Vieilleville et Villevieille comme Villevieille 30, la Ville-e`s-Preˆtres a` Ploubalay 22 et la Ville-e`s-Comtes a` Tre´gon 22,

Habiter et s’abriter

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la Ville Morte a` Thire´ 85 dans les champs, la Ville-e`s-Vieux a` Gae¨l 35, la Ville au Rouge et la Ville-e`s-Baˆtards a` Se´rent 56, une Villependue a` La Mesnie`re 61 et plusieurs Villeperdue, dont une commune en Touraine, pour une seule Ville Trouve´e a` Bouchemaine 49. La liste des noms en Ville- et -ville ou -vic et leurs de´rive´s est interminable et comprend des centaines de noms de communes. Les uns disent le neuf (Neuvic, Neuvicq, Neuvy, Villeneuve, Villenouvelle, Villenave), d’autres le beau (Belleville), le grand (Granville, Grandville, Grandvillers, Grandvilliers, Villemagne et Villemaine) et le haut (Hauteville), le fort (Villefort), le libre (Villefranche), parfois le bon (Bonneville), le mauvais (Malville 44, Malvillers 70), voire le menu (plusieurs Villemaigre) et meˆme le sale (Villemoustaussou 11, Villa Moustouso en 1247). On trouve des Villedieu, Villeje´sus, Villejeux ou Villejeaux, Villelongue et des Villette ; plusieurs Villepreux et Villepe´reux ; dont un Villepreux 78 qui fut Villa Puerorum, Villa Pirorum, Villa Perosa parmi bien d’autres e´critures, ce qui en faisait alternativement un domaine des enfants, des poires, ou plus probablement des pierres, mais non pas des preux. Les noms en Vic ou Vicq sont re´pandus et comprennent 22 communes, dont quatre Vicq tout court (Aisne, Haute-Marne, Nord, Yvelines) ; et un Vico pour la Corse. Vicques 14 viendrait du vicus par le vieil anglais wick – mais en Normandie on risque une confusion avec un autre vic au sens de crique, anse, comme a` Sanvic au Havre. Des noms en Vi- ont pu eˆtre forme´s sur vic : il en serait ainsi de Vibraye 72, Vivonne 86, Vigneux-sur-Seine 91 (anc. Vicus Novus, villeneuve) – alors que Vigneux-de-Bretagne 44 est attribue´ a` la vigne ou a` un NP Winoc. En Bretagne, vic a pris la forme gui, qui entre dans la composition des noms de centaines de lieuxdits, et de quelques communes telles que Guichen, Guimiliau, Guipavas, Guisse´ny, Guiscriff, Guiclan 29 (le bourg des landes) ; villar devenu guiler y a donne´ Guilers et Guiler-sur-Goyen dans le Finiste`re, Guilerian a` Radenac 56 et une dizaine d’autres Guiler. Les noms de communes commence´s ou termine´s en -ville et -viller ou -villiers abondent dans la moitie´ nord de la France. Ils sont parfois seuls comme Villard 23 et Villard 74, Villars 42, 71, 28, 24, Villeret 02, 10, Villers 42, 88, Villiers 36, et de nombreux lieux-dits de ces formes ou en Villaret, plus souvent avec des de´terminants compte tenu de leur nombre. Il s’agit tantoˆt des noms de personnes, comme Rambervillers 88 ou Villar-Reymond 38, tantoˆt des traits de site ou de caracte`re : Villarsle-Sec 90, Villers-aux-Nœuds 51, Villers-aux-Vents 55, Villers-Bocage 14, 80, Villers-le-Lac 25, Villiers-le-Pre´ 50. Les -villars ou -villar sont surtout dans le Jura et les Alpes : Villargondran 73, Villar-Loubie`re 05, Villarlurin 73, Villars-les-Dombes 01. En Alsace, villa et vicus ont donne´ surtout des willer, quelques weiler ou wihr, du moins en composition : Altwiller 67 (le vieux), Bischwihr 68 et Bischwiller 67 (de l’e´veˆque), Bouxwiller 67, 68 (du buis ou du bois), Riquewihr 68 (de la roche ?), Holtzwihr 68 (qui serait originellement de l’Ill et non du bois, anc. Lilenselida devenue Heloldowilare), Mittelwihr 68 (du milieu), Rorschwihr 68 (de la route), Wihr-au-Val 68. Weiler est un quartier de Wissembourg, ancienne commune absorbe´e en 1866. Mais des confusions sont possibles avec weiher, e´tang (de vivarium, vivier). Wihr est rapproche´ par certains linguistes de la racine gart, enclos et

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jardin, mais la forme ancienne des noms concerne´s montre plutoˆt la parente´ avec villare. Dans le Midi, -ville a pu prendre la forme de vielle, qu’il ne faut surtout pas confondre avec « vieille » : Viella et Vielle-Aure 65, Viella 32, Viellese´gure 64 (« ville suˆre »), Jurvielle 31 (du celte juris, hauteur boise´e, pour F. Lot). La valle´e du Louron en rece`le un gisement avec Ludenvielle, Loudervielle, Adervielle, Estarvielle, VielleLouron. Certains Viel ont pu avoir cette origine. Les Capdevielle abondent. VieilleToulouse 31 dans les collines proches de Toulouse aurait e´te´ une Vielle (Ville)Toulouse, mal comprise ensuite. La forme viale apparaıˆt aussi, notamment en Auvergne et Limousin ; Sexcles 19 a trois hameaux Male Viale, la Viale Haute, la Viale Basse. Coˆte´ gascon, ce vielle a pu devenir bielle comme a` Bielle 65 et dans les Billie`res ou Bilhe`res, qui sont l’e´quivalent des villiers. L’alte´ration a pu aller jusqu’a` gelle a` Mingelle 65, Subergelle 65, Capdegelle a` Fuste´rouau 32. Le terme correspondant pre´-latin (vascon) e´tait ili ou iri, notamment retenu a` propos de villes neuves avec le vascon berri, neuf : ili-berri fut l’ancien nom d’Auch 32 comme d’Elne 66 ; il apparaıˆt intact dans Iriberry 64 et tre`s de´forme´ dans Lombez 32 et Lombers 81 (anc. Ilumberri). Ili est encore pre´sent dans Irissarry 64 (ville vieille), des Irigoyen et Irigoine´a (ville haute) au Pays Basque, comme dans Ille, Les Illas, peuteˆtre Ilhas dans les Pyre´ne´es-Orientales. Il pourrait eˆtre lu dans les anciennes formes Iluro d’Oloron et Ilura de Lourdes. Du latin vicinus, un groupe de voisinage a pu se de´finir par les termes voisins ou ve´zin, ve´ziau, veı¨nat. Il en est sorti des se´ries de noms de lieux tels que Vezin, Ve´zinet (Le), Voisins, Ve´zinnes, Ve´signeul, Ve´signeux, ainsi que Be´zy, Be´zins, Veı¨nat dans les Pyre´ne´es-Orientales, par exemple un Veı¨nat de la Miseria a` Montferrer 66. On trouve les Quatre Ve´ziaux a` Ancizan 65, les Ve´ziaux a` Chaˆtel-Moron 71, plusieurs Be´ziades et Be´ziat en Gascogne, quelques rares Bonvoisin ou Beauvoisin (dont une commune du Gard et Asnans-Beauvoisin 39) et, malheureusement, de fort nombreux Mauvoisin, Mauvezin (dont sept communes du Midi !), Mauvaisinais, Mauvaisinie`re en souvenir de voisins redoute´s. « La voisine´e est une petite agglome´ration laˆche, infe´rieure a` la commune, non familiale, dont les habitants sont unis par un code d’obligations et de droits re´ciproques [...] La toponymie locale a conserve´ les noms de Voisine´e des Georges, Voisine´e des Boutons (comm. de Violay), Voisine´e Chaˆtain, Voisine´e de l’Orme (Saint-Symphorien-de-Lay), Voisine´e du Bois (Balbigny) etc. » (X. Gouvert, pour le Roannais). La Voisine´e est un nom de lieu re´pandu en Haute-Loire et Rhoˆne. On trouve les Quatre Ve´ziaux a` Ancizan 65, les Ve´ziaux a` Chaˆtel-Moron 71.

Demeurer, rester Une deuxie`me racine tre`s commune dans les noms de lieux est l’IE men, qui avait le sens de durer et rester. Le latin en a fait manere, rester (comme remain en anglais) dont viennent pre´cise´ment le me´nage et la demeure. Rester et demeurer sont synonymes, et dans certaines re´gions on dit encore : « ou` restez-vous ? » pour « ou` habitezvous ? ». Demeure apparaıˆt parfois, comme Belle Demeure a` Marans 17 et a` Sainte-

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Radegonde-des-Noyers 85, la Mal Demeure a` Meigne´ 49, le Haut Demeurant a` Crisse´ 72, et dans des noms re´cents comme les Demeures de la Tour a` Montrichard 41 ou les Demeures de Penchard a` Penchard 77. De la` viennent aussi quantite´ de noms qui ont un rapport avec l’habitat, et se trouvent sous diverses formes de´signant des objets distincts : maison, manoir, manse, meix, mesnil, mas, masure. Les toponymes qui en proviennent sont extreˆmement nombreux. Maison lui-meˆme est fort bien repre´sente´ par des centaines de lieux-dits ou` le terme est suivi soit d’un NP, soit d’un comple´ment ; 63 noms de communes comportent Maison, dont une douzaine de communes en Maisoncelles et trois Maisons tout court (Aude, Calvados, Eure-et-Loir), la Meurthe-et-Moselle ayant a` la fois Neufmaisons et Neuves-Maisons ; citons Maisons-Alfort 94, Maison-Ponthieu 80, Consolation-Maisonnettes 25, Maisons-Laffitte 78, de nombreux Grand-Maisons ou la Grande Maison, Bonnemaison 14, La Malmaison 02, Ossey-les-Trois-Maisons 10. Le manse, meix ou mesnil (prononcer me´ et me´nil) e´tait jadis un bien agricole a` la dimension d’un me´nage. De tre`s nombreux toponymes s’en inspirent directement. Manse n’apparaıˆt gue`re seul, ou de fac¸on ambigue¨, mais 80 communes sont forme´es sur Mesnil et 26 sur Me´nil, en ge´ne´ral avec un de´terminant, souvent un NP, bien que l’on trouve Me´nil 53, Le Me´nil 88, Le Mesnil 50, et des Mesnil-au-Grain 14, Mesnilau-Val 50, Mesnil-Follemprise 76. La Normandie en est particulie`rement riche. Les Beaumesnil sont nombreux, dont deux communes en Normandie (Eure et Calvados), plus Beaume´nil 88 ; quelques Grandme´nil ou Hautmesnil s’y ajoutent. Le meix a donne´ directement trois noms de communes, Le Meix 21, Le Meix-SaintE´poing 51, Le Meix-Tiercelin 51, et de nombreux lieux-dits, surtout en Bourgogne. Les Fins 25 ont plusieurs Meix avec NP et un Meix Dos d’Aˆne. Le nom se trouve aussi dans quatre Beaumetz picards et dans leur oppose´, Mametz 62 et Mametz 80 (« mauvais meix »). S’en rapprochent Metz-Robert 10, Metz a` Avrechies 60, Metz Baillet a` Courtisols 51, mais la ville de Metz 57 ne rele`ve pas de cette se´rie (et se prononce autrement). La forme a pu e´voluer vers des Me´es et Les Me´es (ex. a` Ceauxen-Loudun 79), le Me´e a` Neuille´-le-Lierre 37, Beaumais a` Manthelon 27 et Me´zidon-Canon 14, Le May a` Athe´e-sur-Cher 37, les Mex a` Saint-GermainRocheux 21 et Mex Cusin a` Barizey 71, ou encore Me´rogis (Fleury-Me´rogis 91). Le nom s’e´crit mer dans les Vosges, ou` Ge´rardmer 88 fut le meix d’un Ge´rard : c’est pourquoi le nom se prononce Ge´rardme´, le fromage local le ge´rome´, alors que chez ses voisins Retournemer et Longemer le r final s’entend, car -mer de´signait ici un lac. Maine et mayne, meyne en sont des variantes, les lieux-dits le Maine sont pre´sents en plusieurs dizaines d’exemplaires dans chacun des de´partements de Gironde, Charente-Maritime, Charente et Dordogne, comme le Mayne en Lot-et-Garonne et, avec moins d’intensite´, dans tout le Midi toulousain, mais une seule commune, Maine-de-Boixe 16. Se rattachent a` la se´rie des Masny, Magneux, Magny, Maignaut, Maigne´, Mesnie`res, Magnie`res, Manoir, Maux 58. Un risque de confusion: maine peut avoir localement le sens de grand, principal, ou me´dian. Et le Maine comme province a une toute autre origine. Le manoir est une grande maison, un petit chaˆteau ; les Beaumanoir ne sont pas rares, mais n’ont pas atteint le niveau communal. Enfin, la masure de´finit en principe une

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tre`s pauvre maison ; mais au pays de Caux (Normandie), c’est une grosse ferme qu’entoure une haie. Une seule commune se nomme Les Masures, en Ardennes, mais les lieux-dits en Masure sont tre`s nombreux, surtout en Normandie et dans l’Ouest. Le mas est une forme me´ridionale ; il a assez souvent pris le sens d’une grosse baˆtisse, au moins dans les lieux-dits en Mas, mais il en est de toutes tailles. On a nomme´ capmas le chef-lieu du domaine agricole, terme qui a e´volue´ en Cammas, Campmas, Les Cammazes, le Cammazou a` Fanjeaux 11. Des diminutifs en masuc, mazuc, massut, signalent dans la France du Sud des abris, des cabanes. Les termes proches ont donne´ Masseube 32 (de selva, la foreˆt), Mansempuy 32 (de la butte) et Mansencoˆme 32 (de la combe), Le Mas-d’Azil 09, Le Massegros 48, Mas-SaintesPuelles 11. La racine IE deme aurait eu le sens de maison et me´nage. Si elle n’est pas a` l’origine de la demeure en de´pit de l’apparence, elle a fourni, par l’interme´diaire du latin domus, une riche liste en franc¸ais, avec domicile, domestique, domaine, domination, donjon, doˆme et aussi dame ou demoiselle. Domaine et donjon sont a` l’origine d’assez nombreux toponymes que nous verrons a` leur place. Les autres de´rive´s se sont bien moins manifeste´s, sauf de fac¸on indirecte : peut-eˆtre un doˆme ici ou la` mais plutoˆt comme forme de relief, des Dom (ide´e de chef de famille) mais qui e´voquent un seigneur ou un saint. On compte ainsi 24 Dompierre et 25 Dampierre, 21 Dommartin et 6 Dammartin, 4 Dombasle, etc. ; des Dames (Chemin des Dames, Baumeles-Dames 25, La Ville-aux-Dames 37) qui, habituellement, ont de´signe´ des religieuses, comme quelques Demoiselles, mais celles-ci ont davantage e´voque´ les fe´es. Les toponymes en Domaine sont nombreux, dont toute une liste de Domaine Neuf, par exemple une quarantaine dans l’Allier, une vingtaine dans la Nie`vre, et bien d’autres suivis d’un NP. Par ailleurs, il semblerait que cette racine ancienne soit aussi a` l’origine du norrois topt, toft, dont viennent les tot normands : habitation, masure ou ferme, parfois village. Plus ge´ne´ralement, ce terme suffixe a le sens de « chez », le lieu ou` habite quelqu’un ; c’est pourquoi il est ge´ne´ralement pre´ce´de´ d’un NP. En font partie Yvetot 76, Routot 27, Colletot 27, Fourmetot 27, Valletot 27, quatre Criquetot 76, Bouquetot 27, Vergetot 76, Martot 27, Parc-d’Anxtot 76, Putot-en-Auge 14 et Putot-en-Bessin 14, les nombreux Hautot et Hotot ; il en aurait e´te´ recense´ plus de 300. En viennent aussi des Toˆtes ou Tostes, voire le Taut aux Veys 50.

Eˆtre la` La racine sta tient une place immense dans l’espace ge´ographique : elle dit ce qui est la`, ce qui se tient en un lieu, ce qui, pre´cise´ment, y est e´tabli – ce mot est de meˆme racine. D’elle viennent l’E´tat, le stable et le stagnant, la station, l’e´tablissement, le stade, et jusqu’a` l’e´table et a` l’e´tang, ce qui stagne la`. Elle a fourni aux langues germaniques la de´signation de la ville meˆme : Stadt, statt. La toponymie en France ne l’a pourtant gue`re employe´e, sauf dans les re´gions qui ont directement rec¸u le germanique : quelques stat, stett ou stede, voire stael en Alsace et en Flandre. Citons

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les communes de Berstett 67, Brunstatt 68, Crastatt 67, Gunstett 67, Hattstatt 68, Hochstatt 68 et Hochstett 67, Pfastatt 68, Reichstett 67, ou Quieste`de (Pas-deCalais) ; peut-eˆtre Staelbrouck a` Millam 59 et Staelen Brugge a` Brouckerque 59. En revanche fleurissent depuis un sie`cle et demi les « stations », thermales, balne´aires, nautiques, vertes, de ski ou de neige, voire ferroviaires. On de´nombre une vingtaine de lieux-dits la Station et meˆme un Hameau de la Station a` Bolbec 76, les Stations a` Fontenay-sur-Loing 45, un Lac de la Station au Ve´sinet 78 pour d’anciennes gares ; une Stationnerie a` Aubigne´-sur-Layon 49, la Sous-Station a` E´guzon-Chantoˆme 36 et la Sous-Station a` Saint-Marcel 36 pre`s d’un relais de ligne e´lectrique. On voit meˆme apparaıˆtre le terme dans quelques lieux touristiques : Oz Station a` Oz 38, Station 2000 a` Allos 04, Thorenc Station a` Andon 06, les Six Stations a` Saint-JeanSaint-Nicolas 05. Toutefois, en ge´ne´ral, les « stations » n’emploient gue`re ce mot qui manque un peu de prestige. D’origine diffe´rente est le sie`ge, qui indique aussi une re´sidence : ces deux mots viennent d’un IE sed qui a donne´ sedeo (eˆtre assis) et la selle. Un Beausie`ge est a` Treigny 89. Plus fre´quente est la forme me´ridionale se`de, qui peut aussi de´signer par image une hauteur, une butte : ainsi de Se´deron 26 et de plusieurs lieux-dits la Se`de. Site n’est pas de la meˆme famille, mais vient de situs avec le sens de situer ; on trouve un Beausite dans la Meuse, et bien des « Site... » sur les cartes, mais il s’agit de de´nominations re´centes. D’autres racines sont limite´es dans l’espace, mais se retrouvent en plusieurs re´gions. En Normandie, dans le Nord, en Alsace et Lorraine existent de nombreux noms en -ham (Ouistreham 14, Le Ham 50, Hambye 50), -hem (quatre Hem dans le Nord et la Somme, Corbehem 62, Gonnehem 62, Westrehem 62), -heim (Molsheim 67, Fessenheim 68, Hilbesheim 57 ou Vescheim 57). C’est un terme originel de l’habitat, issu d’un tkei IE au sens d’abri, couverture ; c’est habiter la`, « eˆtre a` la maison » et sous un toit. Il a donne´ le hameau franc¸ais et le home anglais qui ont meˆme origine, le verbe hanter lui serait e´galement apparente´. Ham s’est largement diffuse´ avec la valeur de hameau par les Hamel (dont Hamel 59), le Hamelin (dont Hamelin 50, Hamelincourt 62), le Hamelet (dont Hamelet 80) ; on trouve le Vieilham a` Hubersent 02 et a` Hemevez 50, Hamel au Cœur a` Saint-Jean-de-Folleville 76, Hamel au Sort a` Picauville 50 ou Hamel-e`s-Clos a` Bretteville-sur-Ay 50, et bien des Hamel ou Hameau assortis de noms de personnes. Certaines formes sont alte´re´es au point de presque disparaıˆtre sous l’aspect de -ain : Huppain (Port-en-Bessin-Huppain 14), Surrain 14, Bohain-en-Vermandois 02. Hameau est un nom de lieu-dit tre`s commun en Normandie, surtout dans la Manche et le pays de Caux, souvent avec un comple´ment et parfois sous la forme le Hamelet. En revanche, certains -ham pourraient provenir d’une autre racine se rapportant a` un tertre ou une ıˆle (holm). De l’indo-europe´en treb, de´signant une habitation, puis un village ou un hameau, viennent deux branches. Un celte de meˆme forme (gaulois treb) aurait donne´ dans diffe´rentes re´gions des lieux comme Tre`bes 11, Tre´bas 81, Le Travet 81. La treˆve comme division du territoire est de meˆme origine. Il en est ainsi, tout particulie`rement, du tre´ breton (parfois treff), dont le sens est celui d’un hameau, d’une division

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de la paroisse : Tre´gastel 22 (avec chaˆteau), Tre´beurden 22 (du Breton), Tre´dion 56 (avec NP Gwion), Tre´meur 22 (grand), Tre´babu 29 (de saint Tudy, qui fut surnomme´ « le pape », d’ou` babu). Une quarantaine de communes des Coˆtes-d’Armor sont en Tre´-, une vingtaine dans le Finiste`re, quatre dans le Morbihan. Atre´bates, nom du peuple gaulois d’ou` vient Arras, serait un de´rive´ de treb : ad-treba, ceux qui habitent la` ; or ce serait aussi le cas des Tarbelli selon P.-H. Billy, dont Tarbes est re´pute´ venir. En somme, de ceux qui se disaient par excellence « les Habitants » seraient issus aussi bien Arras que Tarbes, bel exemple de divergence a` partir d’une meˆme racine. La seconde branche a donne´ en Europe du Nord les torp, thorp et dorf ou troff, importe´s respectivement en Normandie et en Alsace et Moselle. On les aperc¸oit en Normandie dans Le Torp-Mesnil 56, Le Torpt 27, le Torps a` La Mailleraye-surSeune 76, le Tourps a` Ne´ville-sur-Mer 50, la Sente de Torp et la Plaine de Torp a` Ussy 14 et a` Villers-Canivet 14 ; ainsi que Clitourps 50 (avec clit pour falaise). Ils sont alte´re´s en -tour dans Saussetour (Fresville 50), Sauxtour (The´ville 50) ou Gue´ne´tours (Sainte-Genevie`ve 50), parfois meˆme en -trou. En Alsace et en Lorraine, sont des Dauendorf 67 (sur un plateau), Grassendorf 67 (dans un creux), Oberdorf 67, 68, 57 (d’en haut), Brouderdorff 57 (des fre`res), Mondorff 57 (NP Mumm), Henridorff 57 (cre´ation pour Henri de Lorraine en 1614) et les Altroff (vieux) a` Berrelainville 57, Bourgaltroff 57, Grossbliederstroff 57 (grand + NP), Freistroff 57 (libre, franc), Waldweistroff 57 (de la prairie du bois), Sarraltroff 57 (le vieux village sur la Sarre), etc. Alteckendorf 67 re´sulte de la fusion en 1777 d’Altdorf (le vieux village) et d’Eckendorf (le village des e´pineux) (M. Urban).

Croıˆtre et baˆtir Si « avoir », e´troitement et e´tymologiquement lie´ a` l’habitation, ne fonde pas de toponymes, il en va tout autrement de son pendant « eˆtre » : la racine indo-europe´enne bhuˆ, qui implique a` la fois eˆtre et croıˆtre, a inspire´ a` Heidegger de ce´le`bres gloses sur l’eˆtre-la` dans « Baˆtir, habiter, penser », recueilli dans Essais et Confe´rences (1954). Outre l’anglais to be, en viennent les allemands bauen (baˆtir) et bauer (paysan), les grecs physis (croissance, nature) et -phyle (phylum, comme clan et filie`re) et le « je fus » franc¸ais (le b passe aise´ment a` f), apparemment bezan, bout (eˆtre) en breton. Dans le domaine de l’habitat, de bhuˆ viendraient, transmis par le celte et le norrois, des bod (lieu habite´, demeure) en Bretagne, des -beuf en Normandie, ainsi qu’un buta (hutte) gaulois dont seraient issus le boen, cabane en Ise`re, voire Boe¨n-sur-Lignon 42 et la Boe¨ne a` Bellegarde-en-Forez 42, Boe¨ne Neuy et la ferme de Boe¨ne a` Martigny-lesBains 88 ; le bona gaulois qui e´voque une fondation ; un bur germanique pour cabane et peut-eˆtre meˆme le buron, abri des pacages auvergnats. De bona ou bononia sont issus Bonnes 16, Serbonnes 89, Lillebonne 76 (anc. Juilobona), Bonneuil 16, La CapelleBonance 12, Boulogne-la-Grasse 60 et Boulogne-sur-Mer 62, lequel a inspire´ a` son tour Boulogne-sur-Seine 92. Both, buth, a le sens de maison ou cabane en pays

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scandinave et a pu eˆtre e´tendu a` un village ; il apparaıˆt souvent sous la forme -bo et -by dans les noms de lieux. Le Boˆ, Saint-Pierre-du-Buˆ 4, le Buˆ Blanc a` La Hoguette, tous en Calvados, Boos a` Heudreville-sur-Eure 27 se rattachent a` cette origine. En Normandie, Elbeuf 76 (Wellebuoth en 1070), Quillebeuf-sur-Seine 27, Criquebeuf-sur-Seine 27, Quittebeuf 27, Daubeuf-pre`s-Vatteville 27 (Dalbuoth en 1011, dal pour valle´e), Carquebut 50 (Querquebu 1165, avec e´glise), Coimbot a` Teurthe´ville-Bocage 50, Butot 76 (Buthetot au XI e sie`cle, associe´ a` tot et donc redondant) en proviennent ; le terme a pu glisser vers l’e´criture bœuf (Criquebœuf 14). Le bod ou bot breton en est une autre version (quand il n’a pas le sens de buisson, chap. 6), comme dans Bodilis 29 (avec e´glise), Botmeur 29 (grand), Botbihan (petit) a` La Feuille´e 29, Keribot a` Ploe¨zal 22, Bobital 22 (avec un NP). Il en est de meˆme de bus dans Bourgue´bus 14. En revanche wes, qui a aussi le sens d’eˆtre et habiter, demeurer, rester (allemand wesen) ne semble pas avoir eu de descendants toponymiques, du moins en France. Il en est de meˆme du radical daˆ, portant l’ide´e de division, de partage (et bien distinct du deme pre´ce´dent) ; il a eu une riche filiation, y compris dans le domaine territorial avec le demos grec comme division du peuple et de la terre, dont les de`mes (fraction du pays), la de´mographie, la ge´o-de´sie, peut-eˆtre le temps et meˆme le de´mon (« diviseur »), mais il ne semble pas avoir directement marque´ les noms de lieux. Si le rapport entre bhu (eˆtre-croıˆtre) et l’ide´e de baˆtir semble e´tabli en allemand (bauen) et en anglais (build, building), il ne l’est pas pour le mot baˆtir lui-meˆme. Son origine semble bien confuse dans les textes actuels des spe´cialistes, entre une version textile (une improbable tresse de brins de chanvre, que retiendrait le « baˆti » en confection...) et une version ambulante (de basis, base, du grec bainen, lui-meˆme de gwa, qui contient l’ide´e d’aller, comme dans l’anglais go qui en est issu). P. Guiraud y voit bien la base, mais avec l’ide´e d’e´tablir, construire en assemblant. Du moins le baˆtir a-t-il donne´ de nombreux toponymes comme Bastia 20B, La Baˆtie (neuf communes), meˆme Bastille et Batignolles (a` Paris et au Mans). Il subsiste quelques dizaines de la Bastille, qui n’ont pas toutes e´te´ des maisons fortes, et une trentaine de tre`s banals le Baˆtiment, autant de la Baˆtisse ou les Baˆtisses. De la` viennent encore les bastides au sens du Sud-Est, en ge´ne´ral de grosses maisons, munies ou non de comple´ments comme la Bastide Rouge (7 cas), la Bastide Haute (7 cas), la Bastide Neuve (une cinquantaine) ou la Mauvaise Bastille de Peypin 13, voire enfle´es en la Bastidasse (4 cas). Le bastidon est au contraire un diminutif, applique´ en particulier aux re´sidences de campagne des classes populaires et de la petite bourgeoisie, et qui se prononce bastidou. On trouve une vingtaine de lieux-dits le Bastidon, quelques le Bastidou, et plus curieusement une quinzaine de la Bastidonne ou les Bastidonnes, dont une commune du Vaucluse. S’y ajoutent une quinzaine de la Bastidette ou les Bastidettes. Plus nombreuses et d’un tout autre poids, les bastides au sens du Sud-Ouest sont des villages cre´e´s aux XIII e et XIV e sie`cles pour peupler ou repeupler, organiser et de´fendre les campagnes. Des villages entiers avaient de´ja` e´te´ cre´e´s, et dote´s de de´fenses ou de franchises pour attirer les familles. Les plus anciens avaient rec¸u le nom de sauvete´ quand on insistait sur les liberte´s accorde´es, les autres le nom de

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castelnau (chaˆteau neuf) quand la se´curite´ e´tait mise en valeur. Les bastides peuvent eˆtre conside´re´es comme une forme d’e´volution des pre´ce´dents, principalement dans le bassin de la Garonne. Les bastides ont en ge´ne´ral un plan re´gulier, en damier, aux rues droites ; une place au centre, souvent borde´e d’arcades, dites aussi ambans, couverts, gaˆches ou garlandes, noms qui apparaissent a` l’occasion en toponymie, au moins en odonymie ; l’e´glise est un peu de coˆte´, pas toujours dans la grand’rue. Certaines bastides ont e´te´ fortifie´es, mais pour celles qui ne l’ont pas e´te´, et dont les rues se prolongeaient dans les champs, la fonction agricole, artisanale et marchande passait aux XIII e et XIV e sie`cles bien avant la fonction militaire en ces re´gions. La plupart ont e´te´ cre´e´es par une autorite´ territoriale : le roi, un seigneur, un e´veˆque, un abbe´. Leur nom le rappelle parfois, comme Re´alville 82, Re´almont 81, Montre´jeau 31 et Re´jaumont 32 (= mont royal), La Bastide-l’E´veˆque 12, Villecomtal 12, etc. Il s’agissait de marquer et de peupler le territoire. Anglais contre Franc¸ais, pouvoir royal contre pouvoir religieux, on s’est battu a` coups de bastides pour peupler des terres, et en tirer plus de puissance et de profit que de gloire. Environ 500 bastides ont e´te´ cre´e´es, certaines ont disparu ou se sont re´duites a` un hameau. Le terme apparaıˆt plus de 800 fois dans Ge´oportail, mais en comptant celles de Provence dont le sens est diffe´rent. Environ 40 communes ont nom Bastide, La Bastide (une douzaine de communes hors Provence) ou Labastide (une trentaine), mais beaucoup de bastides portent simplement le nom d’un lieu-dit pre´existant : Caudecoste 47 (chaude coˆte), Plagne 31 (plaine), Caumont 82 (mont chauve) ou Fonroque 24 (fontaine+roche). Le statut de bastide a d’ailleurs pu eˆtre confe´re´ a` des villages anciens re´nove´s et agrandis. Certaines bastides ont e´te´ nomme´es Villefranche (une quinzaine de communes et deux Villefranque) ou Villeneuve, Villenave, voire Sauveterre, Sauvetat, Salvetat, La Sauve 33 ; d’autres ont rec¸u des noms attractifs tels que Mirande 32, Mirepoix 09, Bouloc 31 (« bon lieu »), Bonnegarde 40, et e´ventuellement importe´s pour leur prestige comme Plaisance, Valence, Fleurance, Grenade : c’est qu’il s’agissait d’attirer des populations, surtout dans les confins des possessions territoriales. D’autres bastides ont rec¸u le nom de leur « fondateur » ou de son repre´sentant : Cre´on 33, Triesur-Baı¨se 32, Hastingues 40, Libourne 33, Marciac 32, Rabastens-de-Bigorre 65, Toulouzette 40, Beauchalot 31, Beaumarche´s 32, Montcabrier 46, Montgeard 31 (v. chap. 7).

D’autres maisons Le vocabulaire des maisons proprement dites est d’une tre`s grande varie´te´, en raison tout a` la fois du large e´ventail de formes et d’annexes ou de baˆtiments spe´cialise´s qu’elles ont pu comporter, et des nombreux re´gionalismes. Les racines originelles de l’habitation comportent le plus souvent une ide´e d’abri ; celles des annexes de´pendent de leurs fonctions ; toutes sont a` l’origine de toponymes. Le terme le plus re´pandu est case, du latin casa ; il proviendrait d’un indo-europe´en khad comportant une ide´e de couverture, d’abri. Il a donne´ de multiples Case et

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Cases, Cazouls, Caze`res, Cazenave, Cazaunous 31 et Cazevielle, Casanova (nouvelle) ou Caseviecche (vieille), Casabianca, Cazaubon 32, Lacaze 81, Lascaze`res 65 et des Che`ze, Chazelles, Chazal, Chazalet, Che´zal, Che´seau, Chezeaux, Chazeuil, ainsi que Lachaise 16, La Chaise 10 et La Chaise-Dieu 43. Applique´ au jardin me´ridional (casal, cazau), le terme illustre des groupes de maisons a` petits jardins aux noms de Casal, Cazal, Cazalet, Cazaril, Cazau, Cazaux, Cazautet, Cazalis. Case de´signe la plupart des habitations populaires outre-mer. Et jadis « caser » ou « chaser » quelqu’un e´tait lui donner a` la fois un travail et un habitat – voire un conjoint. Le casino e´tait une maison de plaisance en Italie, importe´ au XVI e et surtout au XVIII e sie`cle avec l’ide´e de feˆte et des jeux divers ; plusieurs lieux-dits en portent le nom, comme le Casino a` Calmont 31 ou aux Moe¨res 59, sans rapport apparent avec la pre´sence d’un casino au sens actuel. Les cassines sont de petites maisons et la Cassine est un toponyme re´pandu en diffe´rentes re´gions. Celle a de´signe´ a` l’origine une cellule, et plus particulie`rement une demeure d’ermite. Le nom est re´pute´ venir du latin cella de meˆme sens, comme cellule ; mais la vieille racine IE kel de´signait de´ja` un abri, une place couverte ; elle a donne´ le hall, la halle et meˆme le heaume, et se retrouve en germanique sous la forme zell. Curieusement pour d’anciens ermitages, il en re´sulte un nombre fort e´leve´ de toponymes et meˆme une quarantaine de noms de communes en Celle, Celles, La Celle avec de´terminant, Cellette et Cellettes ; des terminaisons en -celle comme Naucelle 12, Naucelles 15, Navacelles 30 ou Lachelle 60, Leschelle 02 ; voire Ce´aux 50 et plusieurs Sceaux ; plus quelques Selle et Selles (Selles-sur-Cher 41), et en Alsace Zellenberg 68, Zellwiller 67, Lautenbachzell 68, Zelle a` Nothalten 67, etc. Vipucelle a` La Broque 67 fut Wicbod-zell. Cella est aussi une cabane dans le sud de la Corse. C’est tout autre chose que de´signe salle, dont l’origine lointaine est pourtant probablement la meˆme : il s’agit ici d’un terme qui repre´sentait au Haut Moyen Aˆge une grosse maison, un chaˆteau (comme hall en anglais). Il en est venu des noms en Salle, La Salle, Salles et meˆme parfois Selles, ce qui se heurte aux pre´ce´dents ; et assez suˆrement Saales 67, des Salle`les, des Salon, la Salette. Audresselles 92 a la meˆme origine (avec un NP). La forme halle existe en certains lieux comme HautvillersOuville 80 qui a une grosse Ferme de la Halle, avec des Terres de la Halle, un Bois et des Bosquets de la Halle, tandis qu’une Sole vers la Halle s’e´tend dans la commune voisine de Buigny-Saint-Maclou. D’autres lieux-dits la Halle sont en rase campagne, par exemple a` Thiel-sur-Accolin et a` Colombier 03, a` Montamy 14, a` Me´on 49, a` Pre´vocourt 57, a` Job 63 ou Chantonnay 85. Le synonyme serait jaur en basque, comme Jaure´guy, maison noble du haut, de la creˆte. Le terme zeele, fre´quent en Flandre, est probablement de meˆme origine que salle : il a repre´sente´ une habitation principale, un chef-lieu, la demeure d’un noble. Strazeele 59 ajoute a` zeele la chausse´e, Bruxeele le marais, Linselles 59 et Linzeux 62 le tilleul, Oudezeele 59 le vieux. On trouve aussi Bissezeele, Bollezeele, Herzeele, Lederzeele, Ochtezeele, Winnezeele, tous dans le Nord, ou` le premier terme est suppose´ eˆtre un NP. De la racine IE skeu au sens d’abri, protection, ou l’ide´e de se cacher, qui a donne´ en grec skytos (cuir) et en latin scutum (d’ou` l’e´cu, pour se prote´ger) seraient issus les

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termes hus, huis, haus que l’on trouve associe´s a` l’ide´e de maison, haus en allemand et house en anglais. Ils participent a` des noms de lieux de la France septentrionale : ainsi de Mulhouse 68 (avec moulin), Nordhouse 67, Husseren-Wesserling 68 et Husseren-les-Trois-Chaˆteaux 68, trois Hesdin et deux Hesdigneul du Pas-de-Calais, Hesdres a` Wierre-Effroy 62, E´tainhus 76 (avec steen, pierre), Sahurs 76 (anc. Salhus). L’Huis suivi d’un NP est tre`s fre´quent en Morvan, a` Lormes et alentour. Staple 59 contient un Witte Huys Veld (champ de la maison blanche), juste a` coˆte´ du hameau de Maison-Blanche. La hutte et l’anglais to hide (se cacher) en viendraient aussi. Par leurs sens originels, ces termes sont donc apparente´s a` ham-heim, au hameau, ainsi qu’a` halle, salle et cella. Mais les toponymes qui en te´moignent sont reste´s marginaux en France, contrairement a` l’Allemagne, les Pays-Bas ou l’Angleterre.

Les quatre anciens piliers de la se´curite´ L’habitat s’est toujours accompagne´ d’un souci de se´curite´. Il fut majeur durant des mille´naires, et au moins jusqu’au XVI e sie`cle ; c’est dire s’il a pu marquer la toponymie actuelle, dont l’essentiel e´tait e´tabli avant cette date. Longtemps, la hauteur a servi ce dessein, au point que les ide´es d’habitat et de relief s’y sont confondues dans un meˆme objectif d’abri. Quatre racines majeures ont fourni quantite´ de noms de lieux, de communes et meˆme de villes dans toute une partie de l’Europe : burg, briga, duno, duro. Burg est issu de l’indo-europe´en bhergh, qui comportait de´ja` une ide´e de hauteur et d’abri. Tre`s re´pandu en Europe du Nord-Ouest, il y a de´signe´ des hauteurs, puis des habitats de hauteur, et finalement des forteresses – le meˆme terme pre´-latin semble aussi avoir donne´ le latin fortis. Puis le sens d’habitat l’a emporte´, le terme e´voluant en burg, burgh, borough, bourg selon les langues, tandis qu’il se fixait en berg pour de´signer le relief, meˆme la montagne. Bourg, borc en vieux franc¸ais, est devenu l’e´quivalent de gros village ou de ville, perdant ensuite le sens de ville forte et s’appliquant meˆme surtout a` la partie marchande de l’agglome´ration, d’ou` sont venus le bourgeois et la bourgeoisie – ainsi et paradoxalement aux antipodes du « chaˆteau » fort originel, dont ils e´taient exclus. Bourg a donc pu avoir dans d’assez grandes villes le sens de « quartier de bourgeois » ou d’artisans, et certaines villes ont eu plusieurs « bourgs ». De nos jours, il de´finit principalement un lieu de services et de commerces, une petite ville ; en Bretagne, il de´signe le village principal, le centre d’une grande commune entoure´ de villages et de hameaux. Il a pour diminutif bourgade, qui est un peu plus qu’un village, avec quelques commerces de base ; meˆme si La Bourgade n’est qu’un petit hameau du Cantal a` Boisset. Quantite´ de toponymes sont en Bourg tout court, d’autres en diminutif comme plusieurs Bourget et Le Bourget, ou avec un attribut comme Bourg-Argental 42, Bourg-Charente 16, Bourg-de-Pe´age 26, Bourg-en-Bresse 01, Bourg-Fide`le 08, Bourgneuf 17 et Bourgneuf 73, Bourg-Madame 66, Bourgueil 37, Bourgue´bus 14, Le Bourg-Dun 76, Le Bourg-d’Oisans 38, Borjat a` La Tuilie`re 42. Certains sont en

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fin de nom comme Cherbourg 14, Cabourg 14, Lanslebourg-Mont-Cenis 73, Bourbourg 59, Croissy-Beaubourg 77, de nombreux Beaubourg, et a` l’inverse Maubourguet 65. On le trouve aussi dans Borgo 2B et, mieux cache´, Dabo 57 (anc. Tagesburch). Un certain nombre de « Bourg » ne sont que de simples lieux-dits, fermes isole´es ou maigres hameaux, comme Bourg des Dames a` Courbillac 16, Bourg-Bas a` Marcillac-la-Croisille 19, Bourg Gaillard a` Saint-Germier 79, Bourg d’Oiseau a` Venas 03 – l’IGN rele`ve 18 Bourg-Joli. Et l’on trouve aussi en France une vingtaine de lieux-dits la Bourgeoisie – certains ont pu venir d’un NP Bourgeois. Une autre racine est briga, tre`s re´pandue en Gaule ou` elle semble avoir surtout repre´sente´ de fortes collines. Le terme est parent d’oronymes en Bric, Briquet, signalant en ge´ne´ral des sommets pointus ou de petits pics. Mais, probablement de meˆme origine (bergh) que le bourg, elle a surtout de´signe´ une e´minence fortifie´e, une sorte de « montfort ». Cependant, elle n’a pas e´volue´ de la meˆme fac¸on et n’a pas connu la meˆme fortune ni les meˆmes glissements que burg. De briga sont issus de nombreux noms de lieux tels que La Brigue 06, Brianc¸on 05, Briantes 36, Bre´ganc¸on (Bormes-les-Mimosas 83), plusieurs Brie, Brigueuil 16, Brion 38, Brignon 30, Brimont 51, Broye 71. Avec moins d’e´vidence, s’y ajoutent un Avrolles (Eburobriga, de l’if) a` SaintFlorentin 89, les divers Vendeuvre ou Vendœuvre (vindobriga, un mont blanc), ainsi que Vinsobres 26 de meˆme sens, Jœuvres (a` Saint-Jean-Saint-Maurice 42) issu de divo-briga (montfort sacre´), Escouloubre 11, Ve´zenobres 30, Deneuvre 54 et Mayeuvre (a` Saint-Haon-le-Vieux 42) – mais Moyeuvre-Grande et MoyeuvrePetite 57 n’en seraient pas : l’ancienne forme Modovera est interpre´ te´e par A. Simmel comme « rivie`re bruissante ». De meˆme sens et meˆme lointaine e´tymologie, mais par l’interme´diaire du norrois brekka, sont venus les bricque de Normandie : Bricquebec 50, Bricquebosq 50, trois Bricqueville, Briquedalle a` Sassetot-le-Mauconduit 76 ou Briquemare a` Cauville-sur-Mer 76, Bre´que´cal a` Tourlaville 50 ; mais ici il peut s’agir de simples oronymes. D’un radical IE diffe´rent, dhuno, au meˆme sens que « montfort », est venue une autre association entre un relief et un habitat de´fendu : l’e´tymon a donne´ a` la fois des reliefs (la dune, et les Downs en Angleterre au sens de pays de collines) et town, la ville coˆte´ anglais, re´duite a` -ton en suffixe... jusqu’a` Clipperton, ıˆle « franc¸aise » du Pacifique au large du Mexique, qui porte depuis le de´but du XVIII e sie`cle le nom d’un pirate anglais. Elle a fourni en France de tre`s nombreux noms de villes en Dun- (dont sept communes) et -dun, comportant l’ide´e de place forte, comme Dun-les-Places 58 ou Dun-sur-Meuse 55, les Verdun (cinq communes et des lieux-dits), Chaˆteaudun 28, Issoudun 36 et Issoudun-Le´trieix 23, Liverdun 54. Dun devrait se lire aussi dans des formes mieux cache´es comme Embrun 05 (Eburodunum, de l’if), Mehun-sur-Ye`vre 18 (Magodunum, du marche´), Nevers 58 et Neung-sur-Beuvron 41 anciennes Noviodunum (villeneuve), Dain-en-Saunois a` Re´milly 57, voire Atton 54 et E´ton 55 en Lorraine qui ont pu eˆtre des Stadunum (H. Carrez), Chambezon 43 et Champe´on 53 des Cambodunum, probablement Dinard 35, Dinan 22, et meˆme le Donon dans les Vosges. Verdun a` Lavault-deFre´toy 58 dans le Morvan est un site d’oppidum avec e´peron barre´, avec pour hameau le Fou de Verdun – un heˆtre.

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Au cours de l’e´volution, duno a pu se confondre avec un quatrie`me terme, duro, ou l’un attirer l’autre. Le radical IE dhwer a de´signe´ une porte, a` la fois donc fermeture et ouverture. Le celte en a fait duro et le slave dvor (e´quivalent de cour, court ou hof). La racine passe pour proche de deru, un terme IE e´voquant du solide et dont sont sortis dur, durable et durete´, dendro (grec pour l’arbre), ainsi d’ailleurs que l’anglais tree, et meˆme ce qui est fiable en anglais (trust, truth) ou en allemand (treu). L’ide´e de porte s’est associe´e a` l’ide´e de de´fense et de force, fortification, et a fourni la base de toute une se´rie d’autres noms de villes closes et citadelles, meˆme en plaine et susceptibles aussi d’abriter quelque marche´. Il en est re´sulte´ des noms comme Duras 47, Durfort 81 (qui serait donc redondant), Dormans 51 (ancienne Duromannensis) et des finales en -are, -eure et -erre toutes issues de duro, comme dans Briare 45 (Brivodurum, avec un pont), Jouarre 77 (Divodurum, avec sacre´), Issoire 63, Yzeure 03, Yzeures-sur-Creuse 37, Izeure 21 (Iciodurum, peut-eˆtre avec uxo, haut), Auxerre 89 (Autessiodurum), Mandeure 25 (Epomandodurum avec un nom de peuple gaulois), Nanterre 92 (Nemetodurum, ville forte sacre´e), sans doute Tonnerre 89 (Tornodurum, peut-eˆtre de turno, source) et Seurre 21 (avec le nom de la Saoˆne). Les terminaisons germaniques en -thur sont pre´sentes en Allemagne mais non en France, ou` la dizaine de toponymes avec Thur se re´fe`rent tous a` la rivie`re Thur. G. Taverdet imagine que les Dracy de Bourgogne pourraient venir indirectement de dhwer par un gaulois doratia. La diffe´rence avec les radicaux pre´ce´dents est l’absence d’indication spe´cifique de hauteur, contrairement a` burg, briga et duno : c’est le mur qui l’a emporte´.

Se prote´ger : l’habitat perche´ et clos Plus largement encore, des hauteurs, buttes et meˆme pitons ont rec¸u des murs et servi d’abris, de refuges et de points d’observation et de surveillance. Leurs traces ou leurs ruines portent des appellations caracte´ristiques. On nomme encore oppidum une hauteur qui fut de´fendue, plus ou moins fortifie´e. Le mot est compose´ de ob, autour et d’un radical e´voquant une hauteur, dont viennent podium et donc puy ; il aurait directement fourni les noms d’Oppe`de 84, Opoul-Pe´rillos 66, Opio 06, Opterre a` Jeu-les-Bois 36. Certaines avance´es de relief ont e´te´ mises a` profit pour s’y fortifier, l’arrie`re prote´ge´ par un fosse´ ou un mur : on nomme e´peron barre´ ce dispositif, trois lieux-dits E´peron Barre´ sont d’ailleurs a` Tarnac 19, Ge´monville 54, Lavault-de-Fre´toy 58. Les « Camp de Ce´sar », de forme voisine, sont plus nombreux, mais ils signalent aussi bien des ame´nagements protohistoriques que postromains. Le Mont Ce´sar a` Catenoy 60, par exemple, est un e´peron barre´ d’extre´mite´ de plateau, avec des restes de fortifications anciennes. On trouve meˆme un Camp Plantageneˆt au Thoureil 49, sur le coteau de rive gauche de la Loire. Le camp romain atteste´, castrum, a donne´ de nombreux Chaˆtres, dont La Chaˆtre 36, les Chastres, Chastreix 63, Castres 81 – a` ne pas confondre avec La Chartre, qui vient de prison (latin carcer), ou Chartres qui vient des Carnutes gaulois. Saint-Pierre-en-Chastres (a` Vieux-Moulin 60) de´rive d’un oppidum pre´romain.

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Le Midi a ses castellars perche´s. Beaucoup remontent aux Xe et XI e sie`cles, certains peuvent eˆtre d’avant notre e`re, d’autres du Haut Moyen Aˆge. La racine en est la meˆme que pour le castrum, et l’actuel chaˆteau, ou l’anglais castle : un lieu se´pare´, coupe´ des autres, retranche´ par ses murs et son emplacement, comme l’indique la racine castra, d’un IE kes, qui se retrouve dans castrer-chaˆtrer. L’ide´e e´tait bien de souligner la singularite´ et la se´paration du chaˆteau, non re´ductible a` l’habitat ordinaire. Tous ont fourni de nombreux noms en Castellar, Castellare, Castellas, Caste´la, Caste´ra, dont Castellar 06, Castella 47, une dizaine de communes en Caste´ra, trois Belcastel. De´rivent de castellar et caste´ra les Carla, Carlux, Carlucet, Chalus, Chaˆtelard, Chaˆtellus, Chatellux, Cheylard, et la se´rie me´ridionale Cayla, Caylar, Caylus. Le Pays Basque a pour e´quivalent des gastellu, dont viennent des toponymes simples comme Gastelia a` Alc¸ay-Alc¸abe´he´ty-Sunharette 64 ou combine´s, non sans redondances comme Gasteluzahar a` Lantabat 64 et Gastelusare a` Larceveau-ArrosCibits 64, Arhansus 64 ou Ordiarp 64 (avec zahar, sare = vieux), Gastelugain (d’en haut) a` Gotein-Libarrenx 64. La pointe de Castelmeur (grand chaˆteau) a` Cle´den-Cap Sizun 29 a e´te´ un oppidum. Jusqu’au XVI e sie`cle, le chaˆteau a e´te´ fondamentalement un chaˆteau « fort », abri de´fensif pour la protection du seigneur, accessoirement d’une partie des vilains en cas de re´el danger, partageant plus ou moins cette fonction avec les e´glises, du moins en the´orie. L’e´tablissement d’une relative se´curite´ sous une monarchie mieux affirme´e n’a pas supprime´ les chaˆteaux mais en a change´ la fonction : de forteresse, ils sont devenus habitats de prestige – mais tout aussi « coupe´s » du reste de la population, parfois meˆme davantage. Certes, les « chaˆteaux » se sont multiplie´s et banalise´s avec l’enrichissement de nouvelles professions ; mais ceux-la` n’ont pas sensiblement marque´ une toponymie de´ja` bien e´tablie : il y a beaucoup plus de chaˆteaux ruine´s et disparus que de nouveaute´s dans les noms de lieux de´rive´s de castrum. Les chaˆteaux sont a` l’origine de milliers de lieux en Chaˆteau, Chaˆtel, Chaˆtelet et Chaˆtillon, Cateau et Catillon, Castel et Castillon, Castet ou Castets, Cassel dont Cassel 59 et Lamothe-Cassel 46 ; plus tous les termes affecte´s d’un adjectif ou d’un nom de personne : Chaˆteauneuf (dont 32 communes), Chaˆteauvieux (4 communes), Chaˆteauvilain 38 et Chaˆteauvillain 52, Chaˆteauroux 36 (en fait chaˆteau de Raoul), Chaˆteaufort 04 et 78, Chaˆteau-Gaillard 01 et de nombreux lieux-dits dont le ce´le`bre Chaˆteau-Gaillard aux Andelys 27, Chaˆteau-Thierry 02, Chaˆtelblanc 25, etc. Castelnau (chaˆteau neuf) est le nom souvent affecte´ au village cre´e´ sous la protection du chaˆteau ; beaucoup de ces castelnaus ont e´te´ fonde´s au XIe sie`cle, un peu avant les bastides mais, comme elles, dans un projet de peuplement ; trente communes en portent le nom, en comptant Castelner 40 et Castelnou 66. Le tertre forme´ par les ruines ensevelies d’un chaˆteau disparu, et e´ventuellement l’e´minence de son site originel, est habituellement de´signe´ comme motte. Innombrables sont les lieux-dits en Motte, Mothe, Lamotte ou Lamothe, dont la plupart sont du XI e au XIIIe sie`cle. L’origine du terme, qui a pour forme latine mota et en vieux franc¸ais mote, est inconnue, suppose´e pre´-latine, peut-eˆtre d’un celte mutt, au sens de butte, e´le´vation de relief.

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Toute une se´rie de toponymes viennent des accompagnements du chaˆteau et autres formes de de´fenses. Le fort est re´pute´ issu, par le latin fortis, de la racine IE bhergh qui e´voque a` la fois hauteur et protection et a donne´ le bourg. Il est a` la source de nombreux noms de lieux-dits, dont Fort-la-Latte en Bretagne (Ple´venon 22) est l’un des plus connus, mais d’assez peu de communes, comme Fort-du-Plasne 39, FortMoville 27, sinon re´centes comme Fort-Louis (Haut-Rhin) ou Fort-de-France (Martinique). Il apparaıˆt toutefois aussi sous la forme ferte´ (forteresse), beaucoup plus re´pandue pour des communes d’ancienne origine (une vingtaine) : La Ferte´-Mace´ 61, La Ferte´-Milon 02, la Ferte´-Bernard 72, La Ferte´-Vidame 28, etc. La guerche, du germanique werki (comme Werk ou work, ouvrage), e´tait aussi une fortification : en proviennent La Guerche 37, La Guerche-de-Bretagne 35, La Guerche-surl’Aubois 18, Guercheville 77, Guerchy 89, La Guierche 72, Garches 92 ; La Guierche a` Saint-Antoine-des-Rochers 37 correspond a` une fortification disparue. La tour (latin torus, e´minence) figure dans de nombreux La Tour, Latour (dont cinq communes), Tourettes dont Tourrettes 83, Toureilles dont Toureille 11 et Les Tourreilles 31, Torricella, et des formes voisines comme Torreilles 66, Thoires 21, Thoiras 30, Thoiry 01 et 73, Thoria 39, Thorens-Glie`res 74, Thorenc 07, Tourrenquets 32, Le Thor 84 et des lieux-dits le Thor, notamment dans les Alpes-deHaute-Provence. Toutefois, la racine sert e´galement d’oronyme et se confond avec toron, le tertre dans Thouron, le Thoronet The´rondels – elle a pu aussi interfe´rer avec toron comme source (chap. 5)... Tour est e´galement une me´taphore pour de´signer des rochers ou reliefs bien droits et bien visibles en pays montagneux, comme la Tour en haut du cirque de Gavarnie pre`s de la Bre`che de Roland, ou la Tour Ronde a` Chamonix. Quelques ruines sont de´nomme´es Tour des Fe´es a` Monte´gut 32 ou Quissac 30, Sarrasine (Gigondas 84, Bormes-les-Mimosas 83, Saint-Cle´ment-surDurance 05) ou des Anglais (Agde 34, Damgan 56), et l’on note aussi deux Tour du Te´le´graphe (Le´vignac 31 et Avignonet-Lauragais 31). La garde a pour origine l’IE wer, regarder, observer, d’ou` les formes anglaise et allemande ward, wacht, avec l’ide´e de surveiller (re-garder) comme La GardeFreinet 83, le village fort de la Garde-Gue´rin a` Pre´venche`res 48, les nombreux Bellegarde (dont onze communes), la Garde ou les Gardes, Lagarde et Lagardelle (une douzaine de communes), Lagarde`re 32, Garde`res 65, le Pech de la Gardelle a` Cazalrenoux 11, ainsi que Lewarde 50, et des buttes au nom de la Warde a` SaintSouplet-sur-Py 51, la Varde a` Prosnes 51, Ouardettes a` Auve 51. Plusieurs dizaines de Varde, de meˆme sens, se dispersent dans les Alpes ; mais beaucoup de gardes et vardes ne sont que des noms de sommets, d’origine sans doute me´taphorique, tandis que d’autres gardes ou vardes sont associe´es a` la surveillance des troupeaux en montagne. L’ide´e de pre´server ou conserver (garder) en de´rive : il s’agissait donc surtout de postes de guet. Gardiole est fre´quent dans le Midi au sens de repe`re, signal, point de vue. La Gardiole a` Leucate 11 est sur un relief littoral, la grande butte de la Gardiole domine Frontignan et Vic-la-Gardiole 34. Notons aussi le Pech de la Gardiole au-dessus de Saint-E´tienne-d’Albagnan 34, La Gardiole de l’Alp a` Molines-en-Queyras 05, les

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Rochers de la Gardiole a` Tende 06, la Creˆte de Gardiole et les Gardioles a` Abrie`s 05, les Gardioles au Poe¨t-Sigillat 26. A` cette famille appartient la gache, qui a le sens de garde ou guette dans le Midi : agachar signifie regarder en occitan, gachar est guetter, les deux e´tant re´pute´s d’origine germanique et le ch e´tant prononce´ tch – on est proche du watch anglais et de la base IE weg au sens de veiller, eˆtre attentif, dont vient aussi vigilant. Il en est sans doute ainsi a` la Gache au Neyrat 12 ou au Vigan 46, sur leur creˆte, ou pour la butte de la Gache entre Cornillon et Goudargues 30, la butte de la Gaˆche a` SaintCyr-sur-Mer 83 dont l’accent est inapproprie´. Le terme est sans rapport avec gache dans le sens de bourbier (chap. 5), e´galement pre´sent dans le Massif Central. Le guet lui-meˆme, apparemment de meˆme origine et sens, a fourni des Guet, Guette, Gaıˆte, le Mont au Guet a` Dannes 62, peut-eˆtre Gue´tary 64, sans doute la Guette, un cap a` Ple´neuf-Val-Andre´ 22 ; mais on trouve aussi des Guette-Loup (une dizaine dans l’Ouest), et meˆme des Guette-Soleil (cinq dans l’Yonne) qui peuvent avoir de tout autres sens. Le terme devient guite en Bourgogne, comme a` la Guite Longue de Saint-Martin-du-Puy 58, et aux environs de Clamecy. La gaıˆte e´tait en vieux franc¸ais un fortin et a pu eˆtre a` l’origine d’une partie des nombreux lieux-dits la Gaıˆte´ ; elle persiste sous la forme Voite a` Devrouze 71, Corcelles-les-Monts 21, VillersAllerand 51, Basse-sur-le-Rupt 88 en belle position d’observatoire. Il semble que ce sens ait inspire´ de nombreux Mirande, Miradou ou Miradoux, Miroir et Mirail, du vieux franc¸ais mirer, regarder. Mirmande a e´te´ un nom commun pour un lieu de guet, d’observation, probablement a` l’origine de Mirmande 26 et de Marmande 47. Notons que l’e´tymon originel semble avoir eu le sens de surprise amuse´e (IE s-mei) et se retrouve dans miracle, mirobolant, admirer... et smile en anglais. Le guet a aussi e´te´ rendu par l’ide´e d’e´pier, IE spek, latin speculum, apparemment a` l’origine de Spiegelberg (Sarrewerden 67), Spiegelhalterkopf et Spiegelhalterwald (Volksberg 67), Spigolo au-dessus d’Erbalunga (Brando 20B), l’Espigoula a` Saint-Jean-de-Barrou 13, l’Espigoulas a` Saint-E´tienne-d’Albagnan 34, l’Espigarie´ au Vigan 30, la Montagne des Espiguie`res a` Aups 83. Le nom de Monte´pilloy 60, anc. Espilois, a la meˆme origine. Le donjon, tour maıˆtresse ou tour du maıˆtre (de domnionus, racine dominus) figure dans plusieurs noms de lieux comme Le Donjon 03 ou Donjons a` Soisy-sur-Seine 91, le Donjon a` Olley 54 ; mais les Donjeux sont re´pute´s eˆtre des Saint-Georges ou SaintJean, don e´tant ici au sens de seigneur (dom)... La brete`che est une petite fortification dont la forme serait d’origine « bretonne » (britannique), la poterne un passage de´robe´ (posterula, porte de derrie`re). Les deux sont a` l’origine de lieux-dits. On trouve des la Brete`che en Eure ou Eure-et-Loir, cinq la Bretesche dans l’Ouest, la Bretauche a` Ble´neau 89. Plusieurs Coustouges (Aude, Pyre´ne´es-Orientales) viennent directement de custodia, poste de garde (IE s-keu, se cacher, s’abriter). Le Corps de Garde reste un toponyme re´pandu dans plusieurs dizaines de communes. Bastion n’aurait laisse´ que dix lieux-dits le Bastion, dont Bastion de Baliri aux confins de la commune de Pianottoli-Caldarello en Corse. Redoute est bien plus re´pandu, a` plusieurs dizaines d’exemplaires, dont la Redoute des E´migre´s a` Urrugne 64, la Redoute du Castellas a`

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Se`te 34, ou la Redoute des Salines a` Sangatte 62 ; mais le terme s’applique assez directement aux restes de fortifications eux-meˆmes. La courtine, e´le´ment de rempart reliant deux tours ou deux bastions, a fourni un nom de commune (La Courtine 23) et une cinquantaine de lieux-dits dont le Moulin de la Courtine a` Cassagnes 46. Frette a pu avoir le sens de fosse´ avec rempart : le terme est associe´ a` l’ide´e de fracture, rupture (latin fracta) et serait a` l’origine de Fre´toy 77, Festubert 62, certains Fraize et Fresse – mais le terme signale aussi un talus de champ ou une creˆte de relief. Il existe un terme celte bino au sens de fort, peut-eˆtre issu de l’IE beidh pour fendre, couper, se´parer, et ainsi portant la meˆme ide´e que le kes de castrum ; il semble eˆtre a` l’origine de la seconde syllabe de Vervins 02, associe´ au gaulois ver, puissant, principal (J. Chaurand, P.-H. Billy). Le breton ker, extreˆmement re´pandu, est re´pute´ venir d’un caer (rocher) qui, comme berg-burg ou dun, a e´volue´ dans le sens de lieu habite´ et prote´ge´, fortifie´, puis a fini par de´signer une maison notable, un hameau, un village, meˆme une ville, « la ville », puis une simple maison. C¸a` et la` des ti keˆr annoncent en Bretagne bretonnante une « maison de ville », en franc¸ais hoˆtel de ville : la mairie. Le ce´le`bre Kreisker de SaintPol-de-Le´on signale le centre (kreis) de la ville. Ker est en teˆte de 17 noms de communes comme Kergrist 56 (avec christ), Kergloff 29 (de clun, prairie, ou de boıˆteux), Kerfourn 56 (avec four), Kermoroc’h 22 (cochon de mer), Kernascle´den 56 (qui a le sens d’e´clat de bois). Les formes sont variables : Calorguen 22 et Cardroc 35 sont des ker suivis d’un NP ; Kerfeunteun (avec fontaine, une trentaine de lieux-dits) s’e´crit Carfantin a` Dol-de-Bretagne 35 et Le Hingle´ 22, Kerfetan en Vannetais (5 cas). Notons a` ce propos que de nombreux Roche et surtout Roque, avec article ou attribut, signalent dans la France du Sud des chaˆteaux : la baˆtisse s’est confondue avec son support mine´ral. C’est notamment le cas des Roquefort, Rochemaure, Puylaroque...

De plesse en mur Dans la mesure ou` l’inse´curite´ e´tait partout ressentie, de nombreux termes se fondent sur la cloˆture, mine´rale ou ve´ge´tale. Les noms en Enclos, seul ou suivi d’un NP, sont tre`s nombreux en toute re´gion. Ils ont pris diverses formes en Clos, Claux, Closeaux, Closerie. Ils s’accompagnent des chancels comme cloˆtures, en vieux franc¸ais cancel, qui outre le tour du chœur d’e´glise apparaıˆt dans les Champcelle, Chancelade ou Cancelade, Cancel, Chanceaux : terra cancellata, ferme´e. Cancel a pu aussi de´signer, au Moyen Aˆge, un quartier clos de confinement, notamment pour les Juifs. L’e´tymon latin avait pour sens barre´, encadre´, entoure´, clos de barrie`res ou barreaux – il se retrouve dans carcer, incarce´re´. La plesse e´tait une cloˆture faite d’entrelacements ve´ge´taux : elle vient de plek, plie´ ou tresse´, qui a donne´ plexus en latin, complexe, complice ou implique´. De la cloˆture on est passe´ jusqu’au chaˆteau : les Plessis sont fort nombreux en ce sens, et plus de trente noms de communes en sont issus, dont Le Plessis-Robinson 92 au sud de Paris ;

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s’y ajoutent quelques Plessier et Plesse´. Les combinaisons de noms sont abondantes et varie´es : Savigny-le-Temple 77 a Plessis-le-Roi et Plessis-la-Foreˆt, Fleury-Me´rogis Plessis-le-Comte 91, Chevry-Cosigny 77 un Plessis-les-Nonains, Banthelu 95 le Plessis-le-Veneur, Beauchery-Saint-Martin 77 le Plessis-la-Tour et Chailland 53 le Plessis de Fer. L’e´quivalent breton est kenk, lisible dans des lieux-dits Quinquis avec ou sans de´terminant, comme Quinquis Vraz a` Ploumiliau 22 ou Quinquis Meur a` Plougonven 29 et Squiffec 22, Canquis, Quingueux a` Saint-Me´loir-des-Bois 22, etc. La claie est une autre forme de barrie`re, en treillage d’osier. C’e´tait de´ja` le sens du gaulois cleta, qui a e´galement de´signe´ une sorte de traıˆneau pour cadavres et condamne´s... Cle`de et claye, clayette en sont des de´rive´s ; ces noms se sont applique´s a` toutes sortes d’enclos, dont des abris a` brebis. En sont sortis de nombreux toponymes en Cle`des, Clelles, Claye, Cloye, Claye, Clayes et jusqu’a` La Clayette 71 ; le Pont de la Grande Cle`de est a` Belhade 40, la Grand-Cle`de a` Saint-Ambroix 30. De forme proche mais peut-eˆtre sans rapport, cle´guer est aussi en breton un enclos ou un muret et, sans doute me´taphoriquement, une creˆte rocheuse ; Cle´guer et Cle´gue´rec sont des communes du Morbihan, mais il existe d’autres lieux-dits Cle´guer dans le Morbihan et le Finiste`re. Certains Claviers et Claverie ont pu eˆtre associe´s a` des clouteries, mais d’autres viennent plutoˆt des enclos, en rapport avec la cle´. La concise est un clos attenant a` la maison en Bourgogne, en France-Comte´, comme en Suisse romande ; le nom a le sens de « coupe´ », se´pare´. Le mot parc signalait a` l’origine un champ clos, d’apre`s un pre´latin parra ou parrak, perche ; il semble avoir conserve´ ce sens dans les Landes, par exemple a` Ychoux et a` Saugnacq, ainsi qu’en Normandie ou` Bretteville-sur-Dives 14 alterne parcs (le Parc Vatier, le Grand et Petit Parc d’Orle´ans) et cours (Cour Herford, Cour Doucet, Cour Cre´tey, Belle Cour) dans son habitat disperse´. Il est fre´quent en microtoponymie bretonne sous la forme Park. Un radical diffe´rent, pel, a donne´ le pal au sens de pieu, et par la` des palis, ou palissades, faites de pieux accole´s : en de´riveraient par exemple Paˆlis 10, Paley 77 et des lieux-dits homonymes, ainsi que les nombreux Palisse dont Palisse 19, Lapalisse 01, La Pallice a` La Rochelle 17. De ce pal viendrait aussi la planche, planque ou palanque qui a pu avoir le sens de cloˆture, mais qui paraıˆt avoir e´te´ bien plus souvent employe´e pour une passerelle jete´e sur un ru. Des dizaines de noms en Palanque s’e´parpillent dans les Midis ; les lieux-dits en Planche et Planque sont nombreux mais moins assure´s, car le sens de « plat », plateau y est plus pre´sent. Le vieux franc¸ais baille, issu de bak (baˆton) par le latin baculus de meˆme sens, ou peuteˆtre de l’IE pal (pieu), a aussi de´signe´ des palissades, et ainsi des lieux prote´ge´s sinon vraiment fortifie´s ; il serait a` l’origine de divers Bailleul, Baillet, Bailleau et de certains Bailly selon M. Mulon, dont Bailleau 28. On peut interpre´ter ainsi la Baille du Puits Bertin et la Baille de la Bre´tignie`re a` Ferrie`re-sur-Beaulieu 37. Il existe une douzaine de communes Bailleul ou Le Bailleul, et de nombreux lieux-dits. Barrat, barrail sont d’autres mots pour un lieu ferme´, cloˆture´ (« barre´ »), notamment en Aquitaine, et pre´sents aussi sous diverses formes dont La Barre, Baralle, Barrail, Barret ; mais il est

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difficile d’en de´meˆler des NP et d’autres origines, bar comme relief et barre comme simple image d’un obstacle, ou meˆme d’un habitat aligne´. A` la haie comme enclos a pu correspondre un celte gortia, qui a aussi le sens de fourre´ et peut avoir donne´ des Gorce et apparente´s, dont Lagorce 07. La Bretagne en aurait tire´ des cor pour enclos, probablement apparents dans Corlay 22, Concoret 56, Bangor a` Belle-Iˆle (ou` ban = haut) selon M. Morvan. Le breton utilise aussi garzh pour une haie d’arbres, comme Garsalec a` Ergue´-Gabe´ric 29, haie de saules (garz-haleg). S’ajoutent a` l’ide´e de cloˆture les cloıˆtres, encloıˆtres et clastres, espaces ferme´s abondants dans les lieux-dits ; mais ici la cloˆture est plutoˆt mine´rale. On trouve Lencloıˆtre 86, Le Cloıˆtre-Pleyben 29 et Le Cloıˆtre-Saint-The´gonnec 29, la Clastre au village de Saint-Maurice-de-Navacelles 34, le Bois des Clastres a` Saint-Mathieu-deTre´viers 34 et la Clastre a` Sant-Cle´ment-de-Rivie`re 34, les Claustres a` Chame´ane 63, ou a` Bord-Saint-Georges 23, et la commune de Clastres 02, parmi des dizaines de lieux-dits homonymes. Trois radicaux de base signalent les enclos mine´raux. Mur est le plus banal et le plus courant et nourrit la toponymie : en viennent des Muret, Murs, Mureaux, Murviel, Muron, des Lamure en re´gion lyonnaise, Muˆrs-E´rigne´ 49 au circonflexe inopportun. En Bourgogne, un murger, parfois merger ou meurge, est un mur de pierres et figure dans quelques lieux-dits ; mais on trouve aussi des Murgers dans le Doubs, le Jura, et jusqu’en Orle´anais, en Touraine (les Murgers a` Saint-Branchs 37) et en Yvelines. Un lieu « ceint de murs » s’est dit murocinctus et se retrouve dans les Morsan 27, Morsains 51, Morsang a` E´tampes 91, Saint-Se´bastien-de-Morsent 27, Mulcent 78, Mulsans 41, Mulsanne 72. Le joli village rond et fortifie´ de Larressingle, dans le Gers, de´rive aussi de cingulare (ceinture) et l’ide´e se retrouve dans les ceintures urbaines et boulevards de ceinture. Il n’est pas sans inte´reˆt de rapprocher mur de sa source : le latin murus, lui-meˆme rapporte´ par certains linguistes a` un mei indo-europe´en qui e´voque quelque chose de fixe, et l’e´dification de de´fenses. Or il semble qu’en vienne aussi le latin munire, de meˆme sens et, de ce fait, quelques fameux pie`ges toponymiques. Le tre`s curieux Pain de Munition, oppidum de Pourrie`res dans le Var, e´tait tout juste un Podium Munita, un puy (mont) prote´ge´ d’une triple enceinte de murs, donc « muni ». L’adjectif s’est e´galement applique´ a` des voies empierre´es, « munies », devenues... chemins de la Monnaie comme la Voie Domitienne en Languedoc ; et peut-eˆtre aux Mone´die`res en Limousin. Un deuxie`me radical est paret, autre forme du mur qui se retrouve dans la paroi et le parie´tal et vient du paries latin (IE per, grec peri, autour). Outre certains escarpements en forme de parois, il se cache dans quelques lieux-dits et villages ou` il de´signait un enclos, parfois pre´ ou verger. Pardies et Pardies-Pie´tat 64, les Paray, Paroy en sont des exemples. Il se retrouve dans parge, e´parge, un enclos en Lorraine comme aux E´parges 55 et dans plusieurs le Parge. Rempart a fourni plusieurs dizaines de noms de lieux-dits en le Rempart, les Remparts, jusqu’a` des Bois des Remparts (Marcy 02, Essay-et-Maizerais 54) ou la Pie`ce des Remparts en pleine campagne de Parzay-le-Sec 86. Le nom aurait pour origine non pas paret mais emparer, qui signifie autant prendre que de´fendre (IE pere).

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A` la Re´union ou` sont une douzaine de Rempart, et meˆme une Plaine des Remparts a` Saint-Joseph, le mot de´signe par image une paroi rocheuse verticale, le long d’une gorge ou autour d’un crate`re. Une troisie`me famille vient du gaulois rate, ratis, au sens de muraille – fuˆt-elle de terre, comme l’imagine X. Delamarre, suivi par E. Ne`gre. Il se cache dans le nom d’anciennes places fortes comme Argentre´ (Argentorate), dans Coutras 33 (anc. Corterate), dans le premier nom de Strasbourg (Argentorate) et peut-eˆtre dans l’ıˆle de Re´ (Ratis au VII e s.). Briord 01 est interpre´te´ par E. Ne`gre comme un ancien Brioratenses, de briva pont et rate rempart. Carpentras 84 fut un Carbanto-rate, le premier mot figurant pour certains e´rudits un char a` deux roues avec capote (P.-H. Billy), ce qui ne permet pas de progresser davantage dans l’interpre´tation du sens, sauf a` imaginer un lieu enclos et surveillant un chemin de chars. Rodat peut avoir eu le sens de ceint de murs dans Montrodat 48 (Fenie´). Il va de soi que la longue vie de l’habitat admet quelques destructions, et jusqu’a` la disparition de villages entiers. Maze`res et Mazie`res, Me´zie`res sont des toponymes re´pandus qui, en de´pit de l’apparence, n’e´voquent pas des mas, mais des ruines, ou du moins de vieux murs, sur lesquels s’est greffe´ un nouvel habitat. La racine en est le latin maceria, de l’IE mak, par macare, avec le sens d’entasser : une e´vocation de tas de pierres. Le breton en a fait moguer, a` l’origine de nombreux lieux-dits Moguer, le Moguer, Moguerou, voire Maguero en Morbihan (une dizaine). Magoar est une commune des Coˆtes-du-Nord ; Ploumagoar 22, Ploumoguer 29 sont des e´quivalents de Maze`res. On peut leur ajouter des de´rive´s du gaulois miletu qui a aussi le sens de ruines, peut-eˆtre dans Me´allet 15, Mialet 24. En revanche, il s’ave`re que la plupart des noms en Ruines ou Ruynes correspondent a` des ravins ou des ravinements, comme nous le verrons a` propos de cours d’eau (chap. 5). Toute cloˆture suppose une ouverture, meˆme discre`te : les noms en la Porte et le Portail sont tre`s nombreux, de certaines entre´es de ville jusqu’en rase campagne. Il en est des dizaines en toute re´gion, avec un gouˆt particulier pour la Porte Rouge (une trentaine, un peu partout) et le Portail Rouge (24 cas), surtout de la Gironde aux Deux-Se`vres, dont six en Charente-Maritime... Ge´oportail ne rele`ve en revanche que deux Portail Bleu, en Charente, un seul Portail Vert (La Mothe-Saint-He´ray 79) mais sept la Porte Verte ; quatre la Porte du Parc, quatre la Porte Neuve, trois la Porte d’Enfer, deux la Porte de Paris. Porte en tant que sortie de ville est souvent accompagne´ de l’indication de la destination, proche ou lointaine, et peut s’appliquer a` tout un quartier : Porte d’Auteuil, Porte des Lilas ou Porte d’Orle´ans a` Paris... Jurignac 16 a Porte Ouverte, Souge´-le-Ganelon 76 les Portes Ouvertes. A` Luz-Saint-Sauveur 65 se signale la Porte d’Espagne. Quelques le Porche ou le Porge s’y ajoutent, comme Le Porge 33, mais il semble que porge ait pu de´signer un cimetie`re, du moins en Gascogne, comme extension du porche et parvis d’e´glise. Enfin, porte a pu avoir un sens me´taphorique, voire publicitaire, comme aux Portes-en-Re´ 17 ou, plus re´cemment, Porte Oce´ane au Havre, ainsi qu’un lotissement de la Porte Oce´ane a` Jard-sur-Mer 85. Notons enfin que, faute de reliefs, ou de moyens de construire, des ame´nagements souterrains ont e´te´ utilise´s, cre´e´s et agrandis a` certaines e´poques, et ont pu servir de

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refuges. Outre les multiples cavite´s naturelles, dont il sera question avec les reliefs (chap. 4), il en est ainsi des cluseaux ou cluzeaux du Pe´rigord et de la Charente, dont le nom porte l’ide´e de fermeture (clore). La Picardie a eu ses muches, dont l’origine est dans le vieux franc¸ais musser, cacher : issues de carrie`res dans la craie, ces galeries ont servi pendant les pe´riodes de guerres, surtout aux XVI e et XVII e sie`cles, et peuvent s’allonger sur des centaines de me`tres, notamment vers Naours. La Picardie a aussi ses boves, dont l’e´tymologie est mal e´tablie, meˆme si l’on a pu faire remarquer qu’en espagnol boveda est une petite cave, qui viendrait de volvita, vouˆte en latin. Si muches et boves font partie de l’histoire et des le´gendes picardes, elles n’ont laisse´ de traces que dans une poigne´e de noms. Se remarquent ne´anmoins 23 lieux-dits Boves dans l’Aisne, Boves et Bovelles dans la Somme, beaucoup de Bovette parmi les lieux-dits picards et ardennais ; les Muches a` Grivesnes 80, la Valle´e des Muches a` ClainSaulchois 80 ou les Muchettes a` Martincourt 60.

De cour en borde Dans l’ensemble des formes d’habitat, deux termes e´quivalents mais bien distincts e´voquent tout ensemble l’espace libre et les baˆtiments d’un e´tablissement rural et de certaines implantations urbaines : cour et hof. Tous deux ont d’ailleurs e´volue´ dans le meˆme sens, passant de la simple cour, comme espace libre attenant a` la maison, a` la grosse ferme, voire au chaˆteau construit autour de la cour – jusqu’a` de´signer la « cour » du souverain. Ils sont souvent lie´s a` un NP, ancien titulaire du lieu, mais les noms communs et adjectifs ne sont nullement exclus. Cour serait issu de l’IE gher au sens d’enclos, en passant par un cohors de meˆme sens, puis par le latin curtis. Il s’est fixe´ pour de´signer une forme de ferme, en ge´ne´ral d’assez bonne taille, close ou fortifie´e, puis un domaine, ou parfois un village. Il entre dans quantite´ de noms de lieux sous la forme de -court (Baudricourt ou Beaudricourt, Bettancourt, Raucourt, Guignicourt ou Guignecourt, Royaucourt, Richecourt, parmi des centaines), pre´sents surtout dans la France septentrionale, et de cour(Cour-Cheverny 41, Courgenard 72, Courgivaux 51, Courcemain 51, Courcemont 72, divers Hautecour). Il a donne´ des Courdemange et Courdimanche (de curtis dominicus, domaine du seigneur) et, a` l’oppose´, les diminutifs Courcelles, Corcelles, Corcelettes, Courseulles. Il a pris la forme cor en Bourgogne et alentour (nombreux Corcelles, Cormont, Corgoloin 21, Corsaint 21). On le voit aussi associe´ a` un monaste`re dans Monte´nescourt 62 et Montre´court 59. Il se retrouve dans certaines annexes de l’habitation comme le courtal ou cortal (parc a` bestiaux) et le courtil (jardin), qui eux-meˆmes sont a` l’origine de noms de lieux comme Courtils, Courtieux, Courtille ; par image, le Courtil aux Fe´es est un me´galithe de Saint-Laurent-sur-Oust 56. Du reste, les mots hort et gart, garten ou garden, qui de´signent des jardins, sont re´pute´s avoir la meˆme e´tymologie et ont pu e´galement s’appliquer a` des villages : en toponymie, le coˆte´ cour et le coˆte´ jardin ne sont pas oppose´s. Hof et les formes hoffen, hove entrent dans de tre`s nombreux noms de lieux en pays de langue germanique, comme radical tre`s ge´ne´ral pour la ferme, avec une ide´e de

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cloˆture. Ils servent aussi pour d’autres habitations et meˆme des temples et des sanctuaires. Hof est re´pute´ issu d’une racine indo-europe´enne juge´e incertaine, un ku- de´signant un espace en creux, ferme´, enclos. En France, sa pre´sence se limite aux confins flamands et alsaciens-lorrains : Hoffen 67, Sundhofen 62 (du sud), Schirhoffen 67 (avec grange), Offekerque 62 (e´glise), Bavinchove 59 (NP Babo), Polincove 59 (NP Polo), Volckerinckhove 59 (NP) sont parmi les communes qui en tirent leur nom. Zuthove (du sud) est un chaˆteau a` Renescure 59, comme Withof (blanc) a` Bourbourg 59. Le Val-de-Gue´nange 57 a un Houle´hof, tandis qu’a` Folkling 57 un gros Remsingerhof voisine avec un hameau Remsingerhu¨tte, Watterhof est une grosse ferme isole´e en fond de valle´e a` l’est de Lorentzen 67. Quelques dizaines de lieux-dits sont en Hof avec un de´terminant : Peene Hof a` Bollezeele 59 (hydronyme), Roche du Hof a` Nayemont-les-Fosses 88, Hof auf die Strasse (de la route) a` Roppenheim 67, Lang Hof (long) a` Tedeghem 59, etc. Un seul Hove tout court est a` Wimereux 63. On nomme encore hofste`de (quatre mentions de lieux-dits dans Ge´oportail) une ferme flamande a` cour carre´e ouverte dont les baˆtiments sont en L ou en U, en briques et tuiles (jadis chaume et torchis) et flanque´s d’annexes. De ce meˆme IE ku viendraient aussi le cottage et le terme cotte, de´signant quelque chose qui enveloppe, un abri. Applique´ a` des villages ou a` de petites masures, il se trouve dans Zuydcoote 59 (anc. Soutcota = baraque a` sel, comprise ensuite comme « du sud »), Vaucottes a` Vattetot-sur-Mer 76 (du val), Cotte´vrard 76 (NP), probablement dans Hondschoote 59 et Haute-Coˆte 62, et quelques lieux-dits Caudecotte (Bazoques 27), Caudecoˆte (Les Ifs 76, Avesnes-en-Val 76), voire Coˆte-Coˆte (Becde-Mortagne 76) ou meˆme Cotte-Cotte (a` Sierville et a` Gre´monville 76) qui seraient des « masures froides » (kalt a donne´ caud en Normandie). Il en re´sulte bien des confusions, attractions et incertitudes, entre cotte et coˆte, comme entre caud et chaud. Court et hof ont pour e´quivalent en Bretagne le terme lis qui, sous des formes varie´es telles que les, lez, lis, lus, de´signait un domaine seigneurial. Il se devine dans Lesneven 22, ainsi e´quivalent de Chaˆteauneuf ou La Courneuve, qui a une demidouzaine d’homonymes en lieux-dits ; et dans des Lesvern (le chaˆteau du marais), Lescoat (du bois) et Lescoue¨t, Lesque´len en Plabennec 29 et Brasparts 29 (du houx), Leslan a` Campe´ne´ac 44 et Poullan-sur-Mer 29 (avec lande), sans doute Le´zardrieux 22 (le chaˆteau du Trieux, lis-ar-Trieux). Le monde des fermes et des maisons est polyglotte et changeant. Deux termes proches, borde et borie, servent encore, mais leur sens a pu changer, et il est double : dans les deux cas, se rappellent un usage agricole et un baˆtiment rudimentaire. Borde est un nom tre`s commun, porte´ par des milliers de lieux – Ge´oportail en recense plus de 4 300, dont une trentaine de communes telles que Bordes ou Les Bordes (une dizaine), Borde`res (4), Laborde 65, Lasbordes 11. Bordessoule (borde seule) est assez fre´quent. Les Borderies, Bourdeilles 24, Bourdic 30 et des lieux-dits en Bourdon seraient de la famille, comme les Bordeaux – mais non Bordeaux 33. Le terme s’applique surtout a` une ferme, et dans le Sud-Ouest spe´cialement a` une ancienne me´tairie : bordier et me´tayer y ont e´te´ synonymes. Il a e´te´ adopte´ tre`s largement en Pays Basque (nombreux lieux-dits habite´s en Borda) et de´signe aussi

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des cabanes pastorales de la montagne arie´geoise. L’origine du nom est d’ailleurs ge´ne´ralement relie´e a` borda, e´tymologiquement cabane en planches, d’un bherdh qui de´signait une planche et que l’on trouve dans le board anglais (tableau) et « a` bord » du navire. Borie a peut-eˆtre la meˆme origine, mais les spe´cialistes sont inde´cis : les uns y ont vu une e´table a` bœufs (boaria), certains une parente´ avec d’autres sortes de cabanes en bur-, donc avec la famille bhu. Jadis borie e´tait, surtout en pays d’oc, un synonyme de ferme, sans plus ; et donc d’habitation permanente. Depuis le XIXe sie`cle, tourisme aidant, le terme a e´te´ affecte´, promu et quasi limite´ a` ces cabanes de pierres se`ches qui font la ce´le´brite´ de quelques hauts lieux provenc¸aux ou` l’on s’attendrit a` l’« authenticite´ » du passe´ – meˆme si beaucoup d’entre elles ont e´te´ refaites et si, selon C. Lassure, ces habitats saisonniers portaient d’autres noms, surtout celui de cabanes ; un « Village des Bories » a meˆme e´te´ invente´ au lieu qui fut les Cabanes de Gordes. Ge´oportail signale plus de 1 300 Borie, quelque 200 Laborie et une centaine de Borio ; mais aucune commune n’y figure. La plupart de ces lieux-dits correspondent a` d’anciennes fermes, voire de simples cabanes et sans doute en partie a` des patronymes, car les Borie et Laborie sont nombreux : plus de 10 000 en France selon Genealogie.com, moins toutefois que les Borde, Bordes, Laborde (plus de 30 000) ; tous sont principalement dans le quart sud-ouest du pays, comme les toponymes, et ces distributions laissent penser a` la forte proximite´ des deux familles de noms.

De ferme en fe`re Bien d’autres noms ont de´signe´ des habitations rurales. Et tout d’abord ferme tout court, dans un sens tantoˆt tre`s ge´ne´ral de lieu de travail et d’habitat agricole, tantoˆt dans un sens plus pre´cis d’exploitation en fermage, dont l’agriculteur est locataire de tout ou partie et paie un loyer, le fermage. Dans ferme et fermage la racine est l’ide´e de solidite´, comme dans fermete´ et firme : confiance dans l’e´tablissement et dans le bail ; firma en latin, issu de l’IE dher, tenir... fermement. Ge´oportail recense plus de 5 000 lieux-dits en Ferme, dont a` peine trente la Ferme tout court et autant les Fermes, les autres avec un de´terminant : quatorze Ferme Rouge ; dix Ferme Bruˆle´e, Ferme Anglaise a` Pougues-les-Eaux 58, les Fermes E´parses a` Mannevillette 76, la Ferme aux Fraises a` Andre´sy 78 et a` Uxegney 88, Ferme des Franchises a` Anthon 38, la Ferme Mode`le a` Ger 50 et a` Eu 76 ; et une seule commune, Clermont-les-Fermes 02. Cense ou censive sont des noms assez re´pandus, du moins en France septentrionale : 320 lieux-dits, non des communes, en Cense, Censerie, Censeau, plus 54 Censie et Censier, 36 Censive. Cense, comme cens (latin censum), e´voque une redevance, en l’occurrence un fermage. La cense de´signe normalement une grosse ferme isole´e, souvent a` cour ferme´e ; elle a pu eˆtre une de´pendance d’abbaye, mais le terme s’est ge´ne´ralise´ dans le Nord. Toutes sortes de de´terminants l’accompagnent : Cense Carre´e a` Fontaine-le`s-Vervins 02, Cense au Sel a` Rocroi 08, Cense Madame au Favril 59, Cense aux Moines a` Carbon-Blanc 33, plusieurs Cense au Bois ou du Bois, une curieuse Cense du Plus Fin a` Lecelles 69, etc.

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Me´tairie est de nature voisine, mais le terme est plus re´cent, quoique tre`s re´pandu : 1 833 lieux-dits dans Ge´oportail et une commune, Me´tairies-Saint-Quirin 57. Le me´tayage implique en principe une location plus lourde que le fermage, le preneur, de´pourvu de gros mate´riel, devant au bailleur sinon toujours la moitie´ des fruits (me´tayage vient de moitie´), du moins une part substantielle en nature, variable selon les produits. On trouve une Me´tairie du Cure´ a` Lacapelle-Biron 47, une Me´tairie du Notaire a` Roquebrun 34, la Me´tairie du Sourd a` Puivert 11, quatre Me´tairie du Parc, etc. Le nom s’e´crit la Mettrie ou meˆme la Me´trie dans l’Ouest, abondant en Mayenne, Ille-et-Vilaine et Coˆtes-d’Armor. Oustal, oustalet, oustau de´signent dans le Midi une maison. Une commune, Les Oustalets 31, et 48 lieux-dits sont re´pertorie´s dans Ge´oportail sans article, et 351 avec article incorpore´, sous les formes Loustal, Loustau (une centaine), Loustalas, Loustalet (une cinquantaine), ou encore Loustalne´ou (neuf) a` Montjoi 82. Le radical est ghosti, terme ambivalent et contradictoire qui a` la fois a donne´ l’hoˆte (guest en anglais) et hostile, c’est-a`-dire l’e´tranger – invite´ ou intrus, ami ou ennemi... de meˆme que de nos jours l’hoˆte est tantoˆt l’accueillant et tantoˆt l’invite´. La meˆme racine a donne´ l’hoˆtel, ainsi que l’hoˆpital et l’hospice, sources de nombreux toponymes rappelant l’existence ancienne d’un accueil de malades ou d’indigents. Beaucoup de lieux habite´s de Basse-Normandie ont adopte´ le nom d’hoˆtel, tout court ou avec un NP : plusieurs a` Saint-Roch-sur-E´grenne 61, ainsi qu’a` Saint-Cyr-du-Bailleul 50, huit au Vre´tot 50 dont Hoˆtel De´sert, plus l’Hoˆterie, d’autres aux Loges 14 (l’Hoˆtel Mac¸on, l’Hoˆtel Huvet, l’Hoˆtel Suard, l’Hoˆtel aux Allains, l’Hoˆtel Fouquet), Hoˆtel Noe´ a` Saint-Planchers 50, etc. Thun est un vieux mot d’origine saxonne qui de´signait une ferme mais n’est plus employe´ seul. Il se maintient dans quelques noms de communes, surtout en Boulonnais, assorti d’un NP : Fre´thun 62, Landrethun-le-Nord 62 et Landrethun-le`sArdres 62, Audinthun 62, Baincthun 62. L’origine est l’IE dhuno, lieu clos et prote´ge´, d’ou` viennent aussi les terminaisons en -dun de´ja` signale´es, et les -ton anglais au sens de ville (Newton, Boston, etc.). Toujours dans l’inventaire des maisons, logis a e´galement fixe´ des toponymes : Ge´oportail trouve plus de 600 Logis, dont 30 Logis-Neuf, mais aucune commune. Logis a pu prendre le sens de manoir, maison du seigneur, dans l’Ouest, en particulier dans les Deux-Se`vres et la Vende´e : Logis de la Motte a` Criteuil-la-Magdelaine 17, le Logis de la Chauvinie`re a` Saint-Georges-de-Pointindoux 85, le Logis de la Cantinie`re a` SaintPaul-Mont-Penit 89, le Logis de la Forte´cuye`re a` La Boissie`re-de-Montaigu 85. Pavillon a donne´ deux communes, Le Pavillon-Sainte-Julie 10 et Pavillons-sousBois 93, et 850 lieux-dits. Le mot de´signait une tente chez les Romains, par me´taphore du papillon, mais son emploi dans l’habitat est postme´die´val ; il de´signe en ge´ne´ral des maisons isole´es, notamment dans des clairie`res comme le Pavillon a` Mansigne´ 72, le Pavillon des Bois a` La Machine 58. Le terme s’emploie aussi pour des habitats spe´cialise´s en milieu hospitalier, militaire ou forestier : Pavillon des Gardes a` Maisons-Laffitte 78, Pavillon des Officiers dans la foreˆt d’Aulnay a` Saint-Mande´-sur-Bre´doire 17, etc. Chaumie`re fournit une centaine de lieux-dits dans diverses re´gions, en ge´ne´ral sous la forme la Chaumie`re tout court, ce qui a

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pu indiquer non une maison mais un lieu de chaume, ou meˆme en friche (racine calm). Fe`re ou fare vient d’un fara germanique de´signant un domaine familial, peut-eˆtre avec une ide´e de nouvel e´tablissement ; ainsi a` Farebersviller 57 avec un sanglier (eber) ou un NP e´quivalent, Faremoutiers 77 avec un monaste`re, La Fe`re et Fe`re-enTardenois dans l’Aisne, Fe`re-Champenoise et Fe`rebrianges (avec un NP) dans la Marne, La Fare-en-Champsaur 05 et La Fare-les-Oliviers 13, voire Autephare (anc. Autafara) a` Pommiers-la-Placette 38. Les lieux-dits la Fare abondent dans le Midi, notamment en Arde`che.

Maisons en re´gion Des termes de porte´e plus locale ajoutent a` la diversite´. Etxe est la maison en basque, transcrite etche en franc¸ais ; quantite´ de lieux-dits emploient le terme, comme Etchegoyen (maison d’en haut), Etchegorri (maison rouge), etc., ainsi que deux communes, Etcharry 64 et Etchebar 64, qui toutes deux viennent d’etxe berri, maison neuve. On nomme e´choppe la petite maison caracte´ristique de l’agglome´ration de Bordeaux : le nom, issu du ne´erlandais qui de´signait un petit atelier ou une boutique et qui a donne´ shop en anglais, se trouve curieusement associe´ ici a` une simple habitation, sans doute en raison de l’ancienne fre´quence des liaisons entre Bordeaux et les marche´s anglais et ne´erlandais ; un quartier de Pessac est appele´ Les E´choppes. La malouinie`re est sur quelques coˆtes de la Manche une maison plutoˆt cossue, un manoir re´pute´ construit sur la fortune des corsaires de Saint-Malo, voire d’autres ports : mais le seul lieu-dit de ce nom dans Ge´oportail est a` Lassy 14. Dans le Nord, les coure´es sont des groupements de maisons autour d’une cour ou d’une simple rue en centre d’ıˆlot ; les corons sont des maisons e´le´mentaires et finalement le quartier qu’elles forment ensemble. Coure´e vient de cour, mais coron viendrait de cor, indiquant un bout, une extre´mite´, ce qui est « au bout » du village, ou du domaine minier (comme pen-ti en breton...). Ces deux formes d’habitat ouvrier portent souvent le nom de « Cite´ » et coure´e ne figure gue`re (quatre lieux-dits, aucun en Nord-Pas-de-Calais), mais il existe des lieux-dits en Coron, y compris pour des habitations isole´es comme le Coron des Oiseaux a` Marquillies 59. La plupart ont toutefois e´te´ associe´s a` des mines et usines comme le Noir Coron a` Vieux-Conde´ 59, les Corons du Fond de Sains ou les Corons du No 3 a` Nœux-les-Mines 62, parfois avec quelque surnom, tels les Corons sans Beurre de Guesnain 59, ou un Coron de l’Amour a` Bachant 59. Le nom n’est gue`re sorti de la re´gion du Nord : seule Sinceyle`s-Rouvray 21 a un groupe de maisons nomme´ les Corons. Coron 49 semble plutt o˜tre de la famille de Coue¨ron 44 et des Coe¨vrons, sur un coet celtique pour bois. Rue et queue sont des termes tre`s employe´s, notamment en Normandie, pour de´signer des hameaux et des villages tre`s e´tire´s le long d’un chemin ou d’un bois ; il existe des lieux-dits La Rue, les Rues, Rudelle, La Queue, mais la plupart ont un comple´ment, comme La Queue-en-Brie 94 ou La Queue-les-Yvelines 78. Toutefois, les risques de

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paronymie sont e´leve´s : Rue, commune de la Somme, doit son nom a` un transfert de la danoise Ry (au Jutland), a` l’e´poque des « invasions normandes » ; et queue est employe´ dans d’autres contextes : cinq Queue de Rat, trois Queue Leve´e ou la Queue Dret a` Meillant 18, deux Queue Noire, etc.

Ailes et ateliers de la ferme Les annexes de la maison et de la ferme sont elles-meˆmes sources de toponymes. Nous avons de´ja` vu la cour prendre le sens de l’ensemble, -court ou -hof. C’est aussi le cas de l’aire, simple « surface » qui a pu ne de´signer qu’une aire a` battre les ce´re´ales, mais a pu aussi qualifier toute la maison rurale, ses de´pendances et le terrain associe´, sous des formes Aire (plus d’un millier dans Ge´oportail), Aireau (une trentaine), Airon, Airoux, Aiseau, Ayrault (surtout en Anjou) et Aghia ou Arghja en Corse (plus de trente), Eyrolles (dont une commune de la Droˆme), et probablement aussi Hye`res 83. L’aire a` battre se nomme escousse dans le Midi, parente du verbe e´cosser (e´grener) et source de toponymes en Escous, Escousse, Escoussens 81, 33, Lescousse 09, Escousse`s, Escousse`ze (Verdun-sur-Garonne 82), Escoussous, Escoussols. Dans les Landes, l’airial est le nom commun des lieux habite´s, re´unissant quelques maisons, leurs de´pendances et un terrain en clairie`re dans la lande ou la foreˆt. Il a fixe´ aussi quelques toponymes et les promoteurs de sites de loisirs s’en sont empare´s : Airial Fabian (Rion-des-Landes 40), l’Airial (village de vacances a` Saume´jean 47), l’Airial du Nid de l’Agasse (de la pie) au Barp 33, etc. On trouve aussi les Eyrials a` Gaugeac 24. Dans le Nord-Est, aisance a un sens voisin, comme aux Aisances de Briquenay 08 ou de Bourcq 08, de Champlecy 71, d’Ugny 54, de Saint-Martinl’Heureux 51 ou de Thonne-le-Thil 55. Aıˆtre apparaıˆt aussi (24 fois dans Ge´oportail) ; le mot vient de l’atrium latin, dont l’origine est tre`s discute´e : un e´trusque inconnu pour les uns, pour d’autres un IE ater d’ou` vient aussi l’aˆtre et qui avait le sens de feu, fume´e et noir de fume´e ; l’atrium aurait e´te´ la pie`ce noircie par le feu. En vieux franc¸ais et au pluriel, les aıˆtres de´signaient les parties d’une maison. Le nom s’e´crit assez souvent l’Eˆtre, comme dans l’Eˆtre Gagne´ a` Chaˆteau-Gontier 53, l’Eˆtre Pucelle a` L’Homme 72 qui a aussi l’Aıˆtre Mac¸on, l’Eˆtre aux Chemins, ou l’Eˆtre aux Anglais a` Saint-Aubin-d’Appenai 61. Mais d’autres linguistes assurent qu’aıˆtres viendrait d’extra, ce qui est exte´rieur a` la maison. Les aıˆtres seraient alors les de´pendances. Localement, aıˆtre a souvent de´signe´ un cimetie`re, ce qui serait conforme a` cette origine, le cimetie`re ayant en principe e´te´ exte´rieur aux habitats. La grange peut eˆtre aujourd’hui un simple hangar ; mais le nom indique qu’elle avait pour fonction de conserver le grain, comme d’ailleurs le grenier. En principe, le grenier fait partie de la maison, tandis que la grange pouvait eˆtre lui exte´rieure : les campagnes franc¸aises sont encore riches en granges d’abbayes isole´es, dites granges dıˆmie`res puisqu’elles recevaient les produits de la dıˆme, et qui pouvaient eˆtre fort grandes. La Grange de Meslay, proche de Tours, est devenue un haut lieu de concert. Une trentaine de communes sont en Grange, dont Granges-la-Ville et

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Granges-le-Bourg en Haute-Savoie, et Les Grangettes 25. Au total, Grange a fourni plus de 6 000 lieux-dits au singulier ou au pluriel, plus 150 Lagrange dont trois communes. Il s’y trouve une quinzaine de Grange aux Moines, six Grange aux Dames ou aux Femmes, huit Grange aux Dıˆmes ou Dıˆmie`re. On compte plus de 300 Grenier ou Granier, Granie´, mais une seule commune, Grenier-Montgon 42, plus Granier 73, Granieu 38. Certains des uns et des autres peuvent de´river de NP. D’autres vocables e´voquent des fonctions voisines. Plusieurs dizaines de NL sont en Hangar ou Remise. Le nom de lieu Hangar viendrait de heim-gard, cloˆture d’un habitat ; il est souvent associe´ a` un habitat, ou au moins a` une construction, comme a` Cliponville 76, Daux 31, Verneuil-sur-Vienne 87, bien que le Grand Hangar a` Acq 62 ou le Champ du Hangar a` Neuvy-sur-Loire 58, la Pie`ce du Hangar a` Coyolles 02 ne soient que des lieux-dits parmi les champs. En revanche, la plupart des toponymes Remise sont en rase campagne ; mais ils y ont plutoˆt signale´ des terres remises en culture, par exemple a` La Foreˆt-le-Roi 91 qui juxtapose dans ses champs nus Remise du Moulin, Remise de la Couture, Remise de la Grosse Borne ; ou la Remise de la Justice a` Avernes 95, la Remise a` la Fille a` Tre´on 28. Sosta serait un e´quivalent occitan, pouvant aller jusqu’a` un abri pour le be´tail, a` l’origine de Soustelle 30 (E. Ne`gre) et de noms en souste comme la Sousto a` Saint-Re´my-de-Provence 13, probablement de Soustons 40, peut-eˆtre d’Assosta 64. Le chalot est un grenier a` grains isole´, en bois et toit de lauzes, dans le sud des Vosges et la re´gion sous-vosgienne vers Saint-Loup-sur-Semouse ; un inventaire de 325 unite´s a e´te´ re´alise´ par l’Association « le Pays du Chalot », aux Forges dans les Vosges, et certains sont en voie de restauration ; curieusement, les quelques toponymes en Chalot releve´s par l’IGN sont hors des Vosges. Chape (une trentaine de noms), Chapet (six ou sept noms dont une commune des Yvelines) et Chapieu (sept noms), outre le sens de cabane (capana), ont pu signaler des granges ou des remises et, de Picardie en Savoie, des fenils. Il en est de meˆme de chaffaut ou chafaud, grenier ou fenil, parent d’e´chafaudage (et catafalque) comme construction en hauteur, d’ou` vient notamment Chaffois 25. On rele`ve une bonne vingtaine de Chafaud ou Chaffaud, la plupart en Bourgogne, des Chaffat et dix l’E´chafaud. Certains chaffauds ont e´te´ des tours de guet. Dans ces domaines, les risques de paronymie sont grands. Le solier e´tait en vieux franc¸ais un grenier ou plutoˆt un fenil, et peut avoir donne´ Solers selon M. Mulon. Le Soler 66 pourrait eˆtre cousin, voire le Soleil a` SaintMartin-la-Sauvete´ 42 (X. Gouvert), mais comment de´cider de l’e´tymon entre soleil et solive quand il s’agit de se´cher des re´coltes et que certains soliers sont des terrains ensoleille´s ? Le latin spica (e´pi) a fourni spicarium (grange a` e´pis) d’ou` viennent des e´piers, a` la source de toponymes en E´piais (dont trois communes), E´pieds (dont quatre communes), E´piez (dont deux communes), Espiers, soit une dizaine de communes et de nombreux lieux-dits. M. Mulon avance que d’un latin machalum, grange ou grenier, viendraient quelques Machaut, Machault et peut-eˆtre Macau. Le germanique skurjon pour une grange (IE keu, lieu couvert, cache´ cf. obscur et e´curie) a donne´ des scheure et seure e´voluant en E´cuires 62, Renescure 59 ; Buysscheure dans le Nord a le sens de grange au bois. De nombreux noms de lieux en Alsace commencent par Scheuer-, dont quatre Scheuerberg.

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Le fenil, l’e´table et l’e´curie n’ont pas donne´ beaucoup de toponymes. On note toutefois une douzaine de Fenil et quelques Feniers, Feneyrols dont Feneyrols 82 ; Bonne´table 72, E´table 73, E´tables 07, E´tables-sur-Mer 22, Noire´table 42, Male´table 61, Saint-Germain-d’E´tables 76 et quelques lieux-dits en E´table ou les E´tables. Notons aussi E´curie 62 et des dizaines de lieux-dits avec E´curie, les E´curies, dont les E´curies du Roi a` La Chapelle-Moulie`re 86 ou les E´curies de Napole´on a` Givet 08 – un autre lieu couvert, cache´, IE keu. Le pailler a sans doute e´te´ plus productif, au moins dans le Sud ou` abondent les Pailhe`s, Paillole, Palhers, Pailhare`s, Pallare`s, et en Corse des Pagliajolu (a` Sarte`ne, Carbuccia, Mausole´o), Pagliaju (Sarte`ne, Casalabriva), Pagliaggiolu (Sotta, Ajaccio). Stod, « enclos pour les chevaux », d’origine anglaise (stud) se trouverait dans les noms d’E´tauhague a` Imbleville 76, les Tohagues a` Beaumont-Hague 50, jadis l’E´tohague, combine´ avec hague au sens d’enclos. E´taples 62 et Staple 59 viendaient d’un entrepoˆt (D. Poulet) a` partir de stapel, un poteau ; plusieurs lieux-dits se nomment les Estaples, mais dans le Tarn. Le four, quel qu’en fuˆt l’usage, survit dans de tre`s nombreux NL, qui ont pris aussi les formes Fourneau, Fournels, Fournols, Fourg, Fornex 09 ; ainsi que Hours dans les Hautes-Pyre´ne´es et les Pyre´ne´es-Atlantiques ; et 18 lieux-dits le Vieux Four. Il a pu s’agir de fours d’artisans, ou de four communal – le Four Banal subsiste a` Rivie`re-lesFosses 52 et Acy-en-Multien 60. On trouve le Four des Moines a` Lachalade 55, le Four a` Vilain a` Bouesse 36, le Four Gaulois a` Marcilly-le-Hayer 10, cinq Four Blanc. Par image, un dolmen a` Mourioux-Vieilleville 23 est nomme´ le Four des Fades (des fe´es). La forme est Forn,Ti-Forn en breton (nombreux lieux-dits dont plusieurs Coz Forn, vieux four), Forn aussi en occcitan, Fornu en corse. L’abondance des fours a` chaux et chaufours dans les toponymes me´rite un sort particulier dans les activite´s artisanales (chap. 6). Le colombier est beaucoup plus re´pandu, y compris sous les formes Colombiers, Couloume´, Coulmiers, Colome´, Colome`s ; meˆme Colmar 68 ou Coulommiers 77 en viendraient, mais des confusions avec la notion de « colonne » sont possibles selon certains commentateurs. Le Pigeonnier, plus re´cent, existe aussi : a` lui seul, le de´partement des Alpes-de-Haute-Provence a plusieurs dizaines de lieux-dits de ce nom. Le terme commun est fuie dans l’Ouest, de la Sarthe a` la Charente : 90 Fuie ou la Fuie dans Ge´oportail, une cinquantaine de Fuye ou la Fuye, mais aucune commune. Colombiers et fuies e´taient souvent situe´s loin du logis, meˆme volontiers en limite de proprie´te´, les pigeons e´tant ainsi engage´s a` picorer les grains du voisin. C’est ce qui explique la fre´quence toponymique de ces noms, nettement se´pare´s du chaˆteau ou de la ferme ; l’origine de fuie (jadis fuite) serait dans l’ide´e de refuge.

Aux abords, coˆte´ ouche Autour dela ferme, des parcelles spe´cialise´es ont rec¸u des noms qui ont pu laisser des traces dans les lieux-dits. C’est bien entendu le cas des jardins et des hort, ort, gart et garten de meˆme sens et de meˆme origine : de gher, un enclos. Deux communes (Jardin 38 et Le Jardin 19) et beaucoup de lieux-dits ont le nom de Jardin, d’autres ont la forme La Jard, Jard, Jars – mais un homonyme, apparent de la Vende´e a` la

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Champagne, aurait le sens de de´poˆt ou banc de graviers. Auppegard 76 (Appelgart v. 1160) fut un enclos ou jardin de pommiers comme E´pe´gard 27 (jadis Aepelgard). Gart, gaerten apparaissent fre´quemment en Alsace et Moselle : Gartenfeld a` Sand 67 et Gartfeld a` Se´lestat, Gartengrun a` Biesheim 68, Alter Garten a` Zilling 57 et Geuswasser 68, Hinter der Garten a` Monneren 57. Gardanne 13 serait de la famille. Les lieux-dits les Horts abondent en Roussillon. La se´rie comprend des noms tels que l’Horte, les Hortes, Hortets, L’Hortoy (dont Lawarde-Mauger-l’Hortoy 80), Horsarrieu, Ortaffa (avec fanum, temple), peut-eˆtre Orthevielle 40, Ortillon 10, Orto 30A, Orthez 64, probablement La Chapelle-Orthemale 36, plusieurs Lourtet et Lortet dont Lortet 65 – mais ort est parfois interpre´te´ comme une ancienne racine pour rocher (cf. l’Ortus ou Hortus a` Rouet 34). Le courtil, tre`s pre´sent en toponymie, a le meˆme sens et la meˆme origine, comme d’ailleurs la cour : les Courtil, Courtille, Courtillet, Courtioux abondent dans la moitie´ me´ridionale de la France. Les casals, cazaux qui sont aussi des jardins dans le Midi, tirent leur nom de la proximite´ de la maison (casa) ; les noms en Cazal, Cazaux, Cazaril, Cazalis, Escazeaux ne manquent pas mais ont pu de´river aussi bien de la maison que du jardin. Verger tient du latin viridis, vert. Le terme est aussi productif, e´ventuellement sous la forme de Verdier, Verdets, certains Verdon. Il faut y ajouter verche`re, tre`s fre´quent parmi les lieux-dits, qui de´signe une parcelle enclose, a` la fois jardin et verger, en Bourgogne, Lyonnais et Dauphine´. Exigeant en soins et de fumures, le chanvre e´tait e´galement cultive´ aupre`s de la maison : les chenevie`res e´taient traite´es comme des jardins et n’ont pas moins marque´ la toponymie en Che`nevie`re, Chenevrolles, et meˆme Che`vrenolles (a` Neuville-sur-Sarthe 72), Canabals et Canabie`res ou Cannebie`re en pays d’oc. Le meix a eu dans certaines re´gions, surtout septentrionales, le sens de parcelle cultive´e proche de la maison, tre`s soigne´e et surveille´e. Le terme le plus original ici est certainement l’ouche, qui a ge´ne´ralement ce sens et, ainsi, vaut synonyme de potager ou verger selon les cas, ou les deux ensemble. Le mot vient d’un gaulois olca de´signant un labour, qui a pu prendre les formes osche, osca et que X. Delamarre rapporte a` un IE (p)olka impliquant l’ide´e de retourner la terre, donc d’y faire des sillons – il serait donc ainsi de meˆme origine que l’osque, l’entaille (chap. 2). Il a donne´ des Oche, Ouche, Oulches, Oulchy, Houches et Les Houches, Hoche ou les Hoches, meˆme les Huches, les Uches, les Euches et les Auches dans les Alpes, la Houchinie`re a` Saint-Branchs 37 et les Ouchettes en Touraine, Ochey 54 ; on lui rapporte des NP en Loche ou Louche, Delouche. Courtisols 51 (de curtis, avec suffixe discute´) rassemble les Ouches du Gue´, les Ouches de Plain, les Ouches, les Ouches de Saint-Memmie, Moyennes Ouches. Saint-Gelais 79 a les Ouches aux Moines, Montre´sor 37 une Ouche aux Filles et Saint-Ouen-en-Champagne 72 les Euches... E. Ne`gre met tout ensemble les noms ouche, houche, hoche comme e´quivalents, au sens de bonne terre de´friche´e et soigne´e, alors que d’autres commentateurs ont tendance a` conside´rer houche comme un enclos, sans e´voquer toutefois un e´tymon distinct : aussi bien, on encloˆt volontiers une bonne terre jardine´e. Il existe en Normandie un pays d’Ouche, en Bourgogne une rivie`re de meˆme nom, mais qui

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ont probablement une tout autre origine : le premier viendrait d’un norrois oddi, cap, pointe de terre, promontoire de confluence (Billy) ; l’Ouche affluent de la Saoˆne e´tait jadis Oscara, ce qui peut renvoyer a` l’ide´e d’entaille. De meˆme y a-t-il pu avoir interfe´rence entre hoche et coche (entaille). Enfin quelques Paran sont cense´s venir d’un paran entendu comme abords de maison, terrasse (P. Fabre) et qui pourrait eˆtre apparente´ au perron, ou aux murs (de paries, comme la paroi). Le pourpris en vieux franc¸ais a de´signe´ tantoˆt des abords d’un habitat, un enclos, tantoˆt l’habitat lui-meˆme ou un lieu « habite´ » ; des poe`tes e´voque`rent les « ce´lestes pourpris »... Une dizaine de lieux-dits ont e´te´ releve´s par l’IGN, dont deux dans le Loiret, deux ou trois en Loire-Atlantique. Le mot contient l’ide´e de prise, ce sur quoi l’on a prise (de « pour prendre »). Une dizaine de lieux-dits conservent la forme, comme le Pourpris a` Che´me´re´ 44, le Nouveau Pourpris a` SaintMars-du-De´sert 44, les Pourprises a` Champigny 85.

Cabanes et cabanons Quantite´ de mots de´signent des constructions le´ge`res, les unes provisoires, d’autres saisonnie`res au gre´ des travaux agricoles, certaines meˆme mobiles. Et pourtant des milliers de lieux-dits en portent la trace, sous des appellations parfois tre`s locales. Cabane est le terme le plus re´pandu. Son e´tymologie reste courte : elle est dite provenc¸ale, issue d’un capanna roman ou pre´roman ; mais le caban et peut-eˆtre le kabig breton lui semblent apparente´s, incitant a` penser a` quelque chose qui prote`ge, que l’on met par-dessus sa teˆte (cap). P. Guiraud remarque que de nombreux noms en « ca » ont le sens de creux (dont cave, caverne), ce qui d’ailleurs peut concerner aussi la teˆte (cap, caboche) : il n’y avait peut-eˆtre pas opposition a` l’origine entre ces notions, comme semble d’ailleurs l’attester le couple teˆte-test (chap. 4). Les formes re´gionales des toponymes de´rive´s sont multiples : au singulier, ou le plus souvent au pluriel, figurent des Cabanes ou Cabannes (cinq communes et 2 500 lieux-dits selon Ge´oportail), La Cabanasse 66, Cabanon et Cabanot comme diminutif (une cinquantaine), Cabot et Cabote (une centaine), Caborde (Bourgogne, trois), Caborne (Lyonnais, une trentaine), la Caburoche a` Pugny 37. Et aussi Cadole ou Cadolle (une quarantaine), Chaban, Chabanne ou Chabanas (quelque 500 dont La Chabanne 03), Chavanne ou Chavannes (plus de 200 dont neuf communes), Chavagne (une quarantaine dont quatre communes) et Chavaignes 49, Chevagnes 03, Chevanne ou Chevannes (70 dont six communes), Chabot ou Chabotte (170 dont Chabottes 42), meˆme des Chevagny dont deux communes bourguignonnes, Chevigne´, Chevigny et Chevigney dont Chevigny 39 et Chevigney 70, certains Chenove bourguignons dont Chenoˆves 71, voire Guevenaten 68. Les Cabanes Tchanque´es sont un quartier de cabanes sur pilotis (tchanc qui signifie e´chasse) du Bassin d’Arcachon, a` l’Iˆle aux Oiseaux (La Teste-deBuch 33). Bien entendu, certains de ces noms peuvent eˆtre issus d’un nom de personne identique. Cayenne est un nom d’origine discute´e, mais peut-eˆtre apparente´e a` celle de cabanne, et qui de´signait aussi une cabane ou un groupe de cabanes. Le terme est pre´sent du

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Nord-Ouest au Sud-Ouest dans plus de cinquante lieux-dits dont une dizaine en Charente-Maritime ; on trouve la Cayenne a` Staple 59 et le Cayenne a` Noordpeene 59, Rue Cayenne a` E´tre´aupont 02, les Hautes Cayennes a` Semuy 08, la Cayenne a` Lillebonne 76, la Cayenne a` Lorris 45, les Cayennes a` Chauvigny 86. Cayenne est devenu un terme de marine au sens de re´duit ; il serait alors a` l’origine de six lieux-dits la Cayenne a` la Re´union et deux en Guadeloupe ; le nom a pu attirer celui de Cayenne en Guyane, d’origine indienne e´tablie cependant. Capitelle, autre mot en « cap » (teˆte), a de´signe´ une cabane de vignes en pays Nıˆmois, avant que son coˆte´ plaisant n’en e´tende l’usage. Ge´oportail compte 13 lieux-dits Capitelles, surtout dans le Gard. L’e´quivalent alpestre chapitelle s’emploie, mais ne figure pas dans les lieux-dits recense´s sur les cartes IGN. Le chapieu, probablement de meˆme racine cap, est une remise ou une cabane de berger : on trouve Chapieu ou les Chapieux a` Bourg-Saint-Maurice 73, a` Beaumont 07, Lanue´jols 48, Charrette 38, Aime 73. Chapet de´signe un fenil de la Picardie a` la Savoie et fournit des noms de lieux-dits, et Chapet 78. La forme casa de la maison a pour diminutifs caselle (13 lieux en Corse), ou cazelle de´signant une cabane en pierres se`ches du causse en Quercy (plus de 60, la plupart au pluriel), chaselle, chazelle (une centaine dont sept communes en Chazelles), Chazeaux 09, Chaze-de-Peyre 48, Chazelet 39, et de nombreux Casot, el Casot en Roussillon. Le chalet est a` l’origine une cabane de montagne, bien qu’il puisse de´signer a` pre´sent de fort cossues demeures en station de neige. Le terme viendrait d’un cala qui semble lui-meˆme montagnard, peut-eˆtre issu directement de la racine oronymique cal, a` l’origine de pentes, rochers et meˆme chutes d’eau (chalette dans les Alpes). Ge´oportail retient quelque 1 500 toponymes en Chalet ou Chalets, mais aucun nom de commune. La vieille hutte est pe´rennise´e directement dans quelque 300 noms de lieux, parfois sous la forme Hutterie, et apparemment dans les communes de Huttendorf et Huttenheim en Alsace (M. Urban). Quelques lieux-dits du Nord-Est sont en hu¨tte ou huette comme Waldhuette a` Herbitzheim 67, Remsingerhu¨tte a` Folkling 57, Ziegelhu¨ette a` Volksberg 67, Erzhutte a` Langensoultzbach – hu¨tte a pu de´signer une habitation sommaire en langue germanique, avant d’eˆtre e´tendu a` d’autres baˆtiments, des fabriques et jusqu’a` de grandes usines comme la Vo¨lklinger Hu¨tte en Sarre, acie´rie classe´e par l’Unesco. Le hutteau est un abri de chasse en Picardie, mais sans toponyme recense´ : l’IGN se contente de signaler quantite´ de « Huttes » dans les marais de la Somme, sans en faire des lieux-dits ; et quelques autres dans le Marais Poitevin. Par voisinage de hutte et cabane s’est forme´e la cahute, dont quelques lieuxdits ont le nom en diverses re´gions allant de la Picardie au Sud-Ouest (la Cahute, la Cahutte, les Cahutes). En Normandie, gabion a le sens de cabane pour la chasse aux oiseaux, e´quivalent du hutteau picard et aussi peu fixe´ dans la toponymie, a` part le Gabion a` Saint-Floxel 50. La loge, surtout sous la forme Les Loges, se rapporte en ge´ne´ral a` des cabanes de forestiers, e´videmment en bois ; il s’en trouve beaucoup en foreˆt et alentour, comme Les Loges-Margueron 10 en foreˆt d’Othe, la Loge des Gardes a` Laprugne 03 dans la foreˆt d’Assise, la Loge des Boulays a` Commer 53 a` l’ore´e de la foreˆt de Bourgon, ou encore la Loge de Mille Francs a` The´lis-la-Combe 42 dans les bois du parc du Pilat.

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Une douzaine de communes ont un nom en Loge ou Loges, dont quatre sans comple´ment (Les Loges 14, 52, 76, La Loge 62).Toutefois, le mot s’applique aussi a` des cabanes de vigne en Bourgogne, Touraine et Berry, a` des groupements pastoraux du Forez, a` des cabanes de chasse et de peˆche en Brie`re. Loge ne fournit pas moins de 2 000 lieux-dits selon Ge´oportail. Il est bien distinct de Logis, qui a le sens de manoir dans l’Ouest. Le terme, apparente´ a` logis et logement, est rattache´ par les linguistes a` un IE leup avec l’ide´e de de´tacher, soulever, dont viendraient leaf (feuille en anglais), un francique laubja comme auvent ou abri de branchages, et un latin tardif laubia pour galerie, ainsi que lobby (couloir en anglais) et loft : un abri en somme, mais ouvert sinon pre´caire. La lubite ou loubite est une cabane de vigne en Touraine et Sologne, dont vient La Lubite a` Soings-en-Sologne 41 ; on ignore a` quoi se rapporte la racine ; sugge´rons qu’elle rele`ve de cette famille. La racine IE teg, ou stego, fut un autre e´quivalent d’abri, couverture ; elle aurait donne´ la tuile, le toit (par le latin tectum), un gaulois tegos pour une hutte, une forme tig en gallois et breton dont vient ti, la maison en breton, parfois enjolive´ en ty (Ty Nevez : maison neuve) ; et attegia comme ensemble de huttes (ate indiquait « beaucoup » en gaulois). Il est consensuellement admis qu’attegia est a` l’origine des divers Athe´e, Athis, Athie, Athies, disperse´s sur le territoire franc¸ais ; et Attuech a` MassillarguesAttuech 30, la Ferme d’Athe´e a` Tonnerre 89, sans doute Arthies 95 et peut-eˆtre Thueyts 07, le Thueyts a` Mayres 07 et a` Pe´reyres 07. Il se pourrait que Thuir 66 en vienne aussi, par le latin tugurii qui signale pre´cise´ment des cabanes. Le terme teghje, teghia, de meˆme origine, de´signe en Corse une lauze et certaines cabanes de pierre ; de meˆme tec est un « toit », un abri en Saintonge, et, par importation, tegi sert au sens d’abri, de cabane au Pays Basque. Signale´s par Pe´gorier et pre´sents sur certains cadastres, ces termes de microtoponymie sont cependant peu perceptibles dans la base IGN. Un autre groupe assez productif semble eˆtre issu d’un bur germanique au sens d’habitat pre´caire, lui-meˆme suppose´ venir du fameux IE bhuˆ, eˆtre et baˆtir. On lui rattache volontiers le buron auvergnat, cabane de pierre pastorale, a` l’origine directe ou indirecte de 400 noms de lieux en Buron ou les Burons mais sans nom de commune. De ce bur pourraient venir au moins une partie des nombreux Beure dont Beure 25, Bures (dont 5 communes), Burelles (une vingtaine de lieux dont Burelles 02), Buire (une cinquantaine, dont cinq communes comme Buire-auBois 62 et Buire-le-Sec 62), Burbure (trois dont Burbure 62), peut-eˆtre aussi Buironfosse 62, Rambures et Ramburelles 80. Une se´rie de Bordebure (35 en Touraine et alentour) et deux Bordebeurre reste obscure : simple redondance de borde et bure, en somme ferme-cabane ? S. Gendron l’interpre`te un peu audacieusement « borde brune », brune comme la bure en raison de la couleur du sol, en l’associant a` d’anciennes exploitations de minerai de fer. La bourrine ou bouhine de la Vende´e au Maine, promue de cabane a` maison d’habitation, a peut-eˆtre l’une de ces origines ; mais elle n’a donne´ que tre`s peu de toponymes : Ge´oportail ne retient que la Bourrine a` Rosalie, sie`ge d’un e´comuse´e a` Sallertaine 85 ; la Bourrine a` Mouton 16, les Bourrines a` Saint-Gilles-Croix-deVie 85.

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Plus prolifiques (plus d’un millier recense´s) sont les baraques, sous les formes Baraques ou Barraques, Baracous, Baracconi. L’un de ces lieux de peuplement secondaire a si bien progresse´ qu’en 1973 il est devenu commune et meˆme chef-lieu de canton : Baraqueville dans l’Aveyron. Si le terme est tre`s familier, on ne sait pas bien d’ou` il vient (du Levant espagnol, d’Italie ?) ni ce qu’il a pu signifier a` l’origine ; un assemblage de barres de bois est possible. Il est parfois suppose´ pre´roman, mais localement il apparaıˆt en ge´ne´ral d’origine franc¸aise et re´cent, a` partir du XV e sie`cle (X. Gouvert). Il semble que les toponymes en Baraque soient souvent associe´s a` la pre´sence de la foreˆt, comme les Loges ; aussi a-t-on pu sugge´rer un rapprochement avec l’ide´e de barre et de barrie`re, dans une fonction de cloˆture et de garde de la foreˆt1. E´calle, escale ont de´signe´ un habitat temporaire, des cabanes plus ou moins provisoires, donnant pourtant d’assez nombreux noms de lieux dans la France du Nord : E´ calgrain a` Auderville 54, Escalleclif (la falaise aux e´calles, ancien nom de Doville 50), des E´calles dont Estouteville-E´calles 76, E´calles-Alix, 76 VillersE´calles 76, Bre´que´cal a` Tourlaville 50, l’Escalgrain a` Sainte-Marie-du-Mont 50. Le terme, skali en norrois ou scala en vieil anglais, vient d’un indo-europe´en skel ou kel compris comme enveloppe, coque, cosse ou gousse, ou morceau d’enveloppe, d’ou` viennent les anglais shell (coque) et scale (e´caille) ; e´caler des noix a la meˆme origine. Il a pu e´voluer en E´chelle, entrant en re´sonance avec des E´chelles d’un tout autre sens, celui de l’escalade ou de l’escalier, puis de l’e´tape. On a vu que le meˆme e´tymon, ou un proche, a pu donner celle, halle et salle. Voisines sont les e´crennes ou escrennes, qui de´signaient en vieux franc¸ais des huttes, masures ou meˆme caves servant en ge´ne´ral d’atelier. D. Jeanson rappelle que Diderot e´voque « une vieille fable des e´craignes de mon village », la dispute d’orgueil entre la gaine et le couteau, chacun se jugeant plus important que l’autre, dans Jacques le fataliste et son maıˆtre (p. 753 de l’e´dition de la Ple´iade). On trouve Escrennes 45, Les E´crennes 77, Les E´crennes a` Chaze´-Henry 49, E´crainville 76, E´crosnes 28, E´criennes 51, l’E´crigne a` Esserval-Tartre 39. L’origine renvoie au latin screona, mais l’e´quivalent, tire´ sans doute de sker-ker, a existe´ en francique et figure dans toutes langues de l’Europe du Nord-Ouest, notamment schrein en allemand, skryne en sue´dois ; elle e´voque aussi une caisse et se cache en franc¸ais dans l’e´crin. D’autres E´crins et e´crennes ont en montagne un tout autre sens (creˆte dentele´e, v. chap. 4), et une autre origine. Parmi les curiosite´s figurent le vasquet (gwasked), un abri en Bretagne, lisible dans Kervasquet a` Laz 29. Le penti, en breton la « maison du bout », une annexe pour pauvre comme la coure´e du Nord, est une cabane en breton mais n’a gue`re marque´ les toponymes ; signalons Penty Croaz-Hent a` Ploe´zal 22, qui se re´fe`re a` un carrefour. Il a pu prendre la forme Pe´ne´ty, que certains ont pu confondre avec un ermitage, mais qui a normalement de´signe´ un habitat marginal et isole´ : le Pe´ne´ty a` Persquen 56, Pe´ne´ty Ne´vez a` Gouesnou 29. Le Pays Basque a ola ou olha pour cabane : Olhaı¨by y est donc le gue´ (ibi) des cabanes (J.-B. Orpustan). 1. L. Bre´nac, Le toponyme « Baraque » a-t-il eu, en matie`re forestie`re, une signification aujourd’hui oublie´e ? Revue Forestie`re Franc¸aise, 1980, p. 567.

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La gariote est une cabane de pierres dans le Midi, peut-eˆtre issue de gar (la pierre) mais qui a pu eˆtre prise au sens de garer (des outils) ; les toponymes Gariote ou Gariotte sont rares : une douzaine dans la base IGN, du Quercy (a` Castelfranc 46, Les Junies 46) a` l’Aude (les Brunels), plus la Gariotte a` La Motte-Chalanc¸on 26. Du mas viennent les diminutifs mazet et mazuc, ce dernier assez fre´quent dans le Massif Central, surtout en Aubrac (huit le Mazuc en Aveyron). Ge´oportail enregistre plus de 300 Mazet dont une commune, Mazet-Saint-Voy 42, et 25 lieux-dits en Mazuc. Rappelons que les bories sont souvent des cabanes de pierres. La paillote est un abri a` la Re´union, et a occasionnellement quelque ce´le´brite´ en Corse et sur la Coˆte d’Azur ou` elle est associe´e a` des activite´s festives et ine´galement le´gales mais, d’emploi re´cent, ne marque pas la toponymie. D’autres noms sont propres aux Outre-Mers (chap. 9).

De folie en plaisance La mode au XVIII e sie`cle a invente´ des maisons de plaisance, surtout aux environs de grandes villes. Ce fut la grande e´poque des folies ; mais le mot, bien plus ancien, a d’abord qualifie´ un habitat rustique ou forestier et vient en fait de feuille´e ; ensuite il a e´te´ attire´ par le sentiment de fantaisie et de de´pense irraisonne´e et s’est applique´, soit a` de nouvelles maisons isole´es, soit a` des « fabriques », c’est-a`-dire des pavillons d’ornement de parcs prive´s. Pour le reste, Ge´oportail signale plus de 1 200 lieuxdits en Folie, dont la plupart sont e´videmment ante´rieurs a` la mode. Six communes portent ce nom : Folies et Conde´-Folie (Somme), celle-ci issue de la re´union d’anciennes paroisses Conde´ et Folie (Haute et Basse) ; Hubert-Folie et La Folie (Calvados) ; Fains-la-Folie 28 et Foreˆt-la-Folie 27, un nom quelque peu redondant. La centaine de Bagatelle releve´es en France sont en revanche toutes re´centes : le nom a e´te´ lance´ par le chaˆteau de la Folie d’Artois, construit en 1777 dans le bois de Boulogne pour le comte d’Artois en style ne´o-palladien, et devenu ce´le`bre sous le surnom de Bagatelle en raison de ses re´ceptions galantes. Ce surnom tient du sens originel de bagatelle, venu de l’italien pour e´voquer les deux versants de la frivolite´ : chose de peu d’importance et donc... le´ge`re (l’e´tymologie en serait la baie comme petit fruit de peu de valeur) ; il a inspire´ quelques demeures bourgeoises ou aristocratiques isole´es, dont le nom est reste´. De la meˆme e´poque datent aussi des Tivoli. La mode est venue d’un parc parisien du quartier Saint-Lazare, re´ame´nage´ en s’inspirant du Tivoli des environs de Rome, avec rochers, ruines factices et folies. Son succe`s et la recherche de lieux d’agre´ment et de libertinage des riches a diffuse´ le nom dans tout le pays. On rele`ve plusieurs dizaines de Tivoli dont au moins huit en Touraine, jusqu’a` Narbonne, VicFezensac 32, Be´lus 40, Valognes 50, dans la Meuse et les Ardennes, dont un Tivoly a` Fumay ; et meˆme un parc de Tivoli a` Fort-de-France en Martinique, tandis que celui de Paris a disparu. Plus discre`tement mais avec un souci de promotion sociale, villa a repris force au XX e sie`cle, avec les loisirs et l’extension pe´riurbaine, dans un tout autre sens que celui de l’origine : il de´signe une simple maison, en principe non jointive, avec jardin ou

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parc, d’abord de loisirs, puis d’habitation permanente, mais est voulu plus flatteur que maison ou pavillon. Toutefois, si les noms des villas s’affichent volontiers et sont tre`s imaginatifs, de Ma-Jo-Ly a` Do-mi-si-la-do-re´, l’impact du terme sur la toponymie est encore maigre. Il apparaıˆt dans quelques stations balne´aires et dans la banlieue parisienne, comme la Villa-Antony a` Saint-Maurice (Val-de-Marne), la Villa-Bellevue a` Courbevoie, ou encore dans des maisons d’architecte de haut niveau : la Villa Savoye a` Poissy (1930), la Villa Cavrois a` Croix 59 (1932). A` Paris meˆme, et dans des banlieues, le terme de villa a e´te´ applique´ a` des ıˆlots de petites maisons jointives ou se´pare´es, ainsi qu’aux rues qui les se´parent : tel le quartier de la Mouzaı¨a dans le 19e arrondissement (quartier Danube), avec ses « villas » du Progre`s, des Lilas, Bellevue, Amalia, du Danube, etc.

Les facettes de la ville Les villes en grandissant ont diffe´rencie´ leur tissu, produisant ainsi quelques formes particulie`res et, donc, quelques termes propres. Nous avons conside´re´ l’origine du mot ville en ge´ne´ral, passe´ de l’unite´ rurale (villa antique) a` la collectivite´ urbaine. Certaines villes, qui ont garde´ leurs remparts, comportent une ville close ; Concarneau 29 a la plus ce´le`bre, mais le terme est e´galement employe´ a` Hennebont 56, a` Montreuil-Bellay 42 et dans quelques bourgades de l’Anjou ; le centre de SaintMalo 35 en a la forme. Souvent aussi ont e´te´ maintenus en ville les noms de Remparts et de Porte, leurs pierres auraient-elles disparu. Dans de nombreux cas ont e´te´ adopte´s les noms de Vieille Ville, et surtout de Ville Haute, quand elles sont des objets de visite et de promotion touristique comme a` Barle-Duc 55 ou Provins 77 – Ville Basse est plus rarement employe´, n’ayant pas le meˆme prestige : il s’en trouve quatre sur les cartes, et dans des villages a` Ne´vache 05, Montpezat-sous-Bouzon 07, Grand’Combe-des-Bois 25 et Boulc 26 ; plus une dizaine de la Ville Basse, la plupart en Bretagne ou` ville a garde´ le sens originel de villa, comme a` Saint-Donan ou Plouvara, et correspond a` un habitat isole´. C’est d’ailleurs en ge´ne´ral aussi le cas des Vieille Ville, comme a` Melleran 79, Plœuc-surLie´ 22 ou Barace´ 49. Cite´ vient du latin civitas, de´signant l’ensemble des citoyens (civis). La racine en est un IE kei, qui se rapportait a` la couche et, par la`, a` une certaine communaute´ de re´sidence – quitte a` en exclure les e´trangers et les esclaves, de´pourvus du « droit de cite´ » et donc de citoyennete´. On sait que « cite´ » a pu e´voluer dans un sens plus abstrait pour e´voquer l’ensemble des affaires publiques et des droits politiques, jusqu’a` l’utopie de la « cite´ ide´ale ». Le terme a e´te´ employe´ a` l’origine pour des villes gallo-romaines et a e´te´ longtemps l’e´quivalent d’un rassemblement d’habitat autour des lieux et symboles des pouvoirs religieux (temple, puis e´glise et cathe´drale) et civils (chaˆteau, ensuite e´ventuels parlements, palais de justice, etc.). Il ne s’agissait donc que d’une partie de l’habitat urbain, sie`ge de pouvoirs, normalement enclose et offrant quelques portes, comme la Cite´ a` Tours, jadis Civitas Turonensis, ou a` Troyes la Cite´ se´pare´e du Bourg des marchands et artisans. L’ıˆle de la Cite´ a` Paris maintient ce sens originel, ainsi que la Cite´ a` Limoges, a` Arras ou a` Strasbourg, le quartier de Cieutat a`

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Eauze 32. Quelques communes ont conserve´ l’appellation cite´, comme Cieutat 65 et La Ciotat 13. La citadelle, nom d’origine italienne qui e´tait un diminutif de cite´, fut une forme particulie`re de « cite´ » : puissamment de´fendue, de surface restreinte mais susceptible de rassembler les habitants de l’agglome´ration et de ses abords en cas de menace ; la cite´ de Carcassonne e´tait une citadelle. Beaucoup de citadelles ont e´te´ construites au XVI e et au XVII e sie`cle, parfois meˆme au XIX e sie`cle, mais a` des fins principalement militaires et en limitant leurs baˆtiments aux besoins de l’arme´e, jusqu’a` ne plus gue`re se diffe´rencier d’un fort, voire d’une prison comme a` L’Iˆle-d’Yeu. Il est meˆme advenu que ces citadelles aient eu pour fonction secondaire, sinon principale, de surveiller leur propre ville, comme on l’a dit d’Arras ou de Besanc¸on. Nombre de villes ont conserve´ presque intacte et sous son nom leur Citadelle, surtout du coˆte´ des frontie`res, telles Arras, Belfort, Besanc¸on, Boulogne-sur-Mer ou Brianc¸on, Givet, Bitche, Bar-le-Duc, Montme´dy, Verdun, Langres, Lille, Montlouis, Chaˆteaud’Ole´ron ou Villefranche-sur-Mer. Celle de Calvi remonte au XIIIe sie`cle, celle de Corte a` 1420. La Citadelle est un hameau a` Hasparren 64, un oppidum a` Bre´mur 21. De nos jours, le mot cite´ a change´ de sens : ou c’est la ville entie`re, au sens large et un peu recherche´, mais absent en toponymie ; ou c’est un quartier d’habitat populaire, souvent fait d’immeubles collectifs, parfois de pavillons ; voire d’un seul grand baˆtiment de logements. De ce fait, les microtoponymes abondent en « cite´s », e´difie´es a` partir de la Re´volution industrielle pour accompagner mines et industries en logeant leurs travailleurs. Les unes ont repris des noms de lieux-dits locaux, comme la Cite´ de la Justice a` Auby 59, sans doute au lieu d’un ancien gibet, la Cite´ de l’Ermitage a` Vieux-Conde´ 59, la Cite´ du Bois a` Noyant-la-Gravoye`re 49 et sa voisine la Cite´ du Bois 2 a` Nyoiseau, paradoxalement cre´e´es pour les ouvriers d’une mine de fer. Une ancienne mine a suscite´ a` Saint-Yrieix-la-Perche 87 une Cite´ de Douillac et une Cite´ de Nouzilleras a` coˆte´ des anciens hameaux de´chus de Douillac et Nouzilleras. D’autres portent des noms de professions, de fondateurs, d’entreprises : Cite´ des Cheminots a` Lambres-les-Douai ou a` Somain 59, Cite´ de Wendel a` MoyeuvreGrande 57, Cite´ Soudie`re a` Autreville 02 (v. chap. 7). Quelques-unes portent meˆme le nom de Cite´ Ouvrie`re : a` Auzat 09, a` Damparis 39, a` Noisiel 77. Certaines ont e´te´ dote´es de noms attractifs, comme jadis les bastides : outre les nombreuses Cite´s des Pins ou des Roses, notons Cite´ des Marronniers et Cite´ des Pommiers a` Fre´vent 80, Cite´ de l’Avenir a` Isigny-le-Buat 50, Cite´ Franc Espoir a` La Rochelle. D’autres attristent par leur banalite´ (Cite´ du Nord-Est a` Joudreville) et parfois meˆme ne portent qu’un simple nume´ro : Cite´ 30 ou Cite´ 34 a` Divion, Cite´ 4 et Cite´ 9 a` Bruay-la-Boissie`re, etc. Le Corbusier a fait mieux avec sa Cite´ Radieuse, a` Marseille, Briey et Reze´. A` la meˆme e´poque, autour des anne´es 1930, se sont multiplie´es les cite´s-jardins de pavillons ou petits collectifs, inspire´es d’Ebenezer Howard, un peu partout et notamment a` Douai, a` Mulhouse, a` Reims, a` Lyon, en banlieue parisienne comme la cite´jardin de l’Aqueduc a` Arcueil, celles de Stains ou de Suresnes, de la Butte Rouge a` Chaˆtenay-Malabry, de la Muette a` Drancy, parfois fort e´tendues et peuple´es. Il en est meˆme a` Paris intra muros, par exemple dans le 11e arrondissement (quartier Nation-

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Alexandre Dumas) avec la cite´ Beauharnais agre´mente´e du jardin E´mile-Galle´, la cite´-jardin Prost et les Jardiniers pre`s de la cite´ Voltaire. Il s’en trouve aussi au Havre 76, au Rheu 35, au Mesnil-Mauger 14, a` Gradignan 33, Noyant-la-Gravoye`re 49, E´liant 29, en tout ine vingtaine signale´es par Ge´oportail. Enfin, surtout depuis la dernie`re guerre, la plupart des chefs-lieux de de´partement et meˆme d’arrondissement ont concentre´ des services dans quelque Cite´ administrative. Parfois a` partir du XII e sie`cle, surtout du XV e, est venue s’ajouter a` la Cite´ originelle une partie travailleuse et marchande qui a ge´ne´ralement pris le nom de bourg, sur le site du marche´, d’un port, voire d’une abbaye comme a` Reims ou a` Tours. Bourg et cite´ se distinguent encore fort bien dans beaucoup de villes, comme a` Troyes ou a` Laon. Ce bourg au sens me´die´val a pu eˆtre ulte´rieurement incorpore´ dans l’enceinte agrandie. Ensuite, a` l’exte´rieur de l’enceinte, sont apparus des faubourgs : non pas « faux bourgs », mais hors du bourg, fors borc en ancien franc¸ais, de foris, hors en latin. Faubourg est un toponyme fre´quent, ge´ne´ralement accompagne´ d’un de´terminant : Faubourg Pave´ a` Verdun, Faubourg d’Aval a` Lillers 62, Faubourg du Jura a` Bourgen-Bresse, etc. L’expansion urbaine a fait que certains faubourgs sont a` pre´sent en centre-ville, comme le Faubourg Saint-Honore´ a` Paris, mais le nom a pu rester. Il s’en trouve aussi dans des villages : le Faubourg de Marolles-sous-Lignie`res 10, village de 500 habitants, est bien une extension du village sur la route de creˆte au nord ; il en est de meˆme a` Flaxieu 01 (60 habitants !) ou a` Menotey 39 (280 hab.). Parfois le Faubourg est le quartier au-dela` du pont, comme a` Donchery 08, La Charite´-surLoire 58, Noyers 89, Montreuil-Bellay 49 ; a` Chaˆrost 18, le Faubourg est aussi e´tendu que le village de rive gauche de l’Arnon. Cite´, Rempart, Porte, Bourg, Faubourg, Barrie`re restent abondamment employe´s pour de´signer des parties de nombreuses villes. La ville repoussant ses limites, plus ou moins d’une lieue, et donc son ban (le territoire sur lequel elle avait autorite´), des banlieues se sont alors peuple´es, formant comme un espace-tampon accessible par les barrie`res d’octroi. Le terme banlieue a surtout une valeur ge´ne´rale ; il est bien pre´sent dans quelques noms de lieux, mais de fac¸on inattendue. Ge´oportail en note six cas, dont seul la Banlieue au nord de Maubeuge peut correspondre a` la de´finition actuelle. Les autres sont la Banlieue comme lieu-dit de Monchy-le-Preux 62, qui a rec¸u le parc d’activite´s Artoipole ; la Banlieue a` La Fe`re 02, simple lieu-dit inhabite´ de la plaine de l’Oise ; la Banlieue a` Chanconin-Neufmontiers 71, juste un versant en rase campagne ; Banlieue-versRuesnes au Quesnoy 59, groupe de maisons a` l’e´cart de la ville et a` la limite de Ruesnes, et nomme´ le Faubourg sur certaines cartes ; enfin Banlieue Ame´ricaine a` Villainville 76, simple hameau e´carte´, mais jouxtant le Camp Ame´ricain de Pierrefiques 76, proche d’E´tretat et qui est l’he´ritage d’un camp de transit de l’arme´e ame´ricaine installe´ en 1944. Les anciennes portes d’octroi et les ıˆlots environnants se nomment encore Barrie`re a` Bordeaux, telles les Barrie`re de Be`gles, de Toulouse, du Me´doc, et meˆme une Barrie`re Judaı¨que. Mais d’autres Barre ou Barrie`re ont pu de´signer des pe´ages sur certaines voies, comme la Barrie`re de l’E´toile a` l’entre´e nord de Fouge`res 35, ou des limites de souverainete´ comme la Barrie`re Franc¸aise a` Millam 59 ou la Barrie`re de

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France a` Saint-Omer-Capelle 62, la Barrie`re de Pe´ronne a` Wattignies-Hamage 59 ; voire des barrie`res de se´curite´ ferroviaires comme la pittoresque Barrie`re Fifine a` Oisy 59. Barrie`re de Beaute´, a` Heuilley-Cotton 52, est aussi a` une traverse´e de voie ferre´e pre`s du lieu-dit En Beaute´, domine´ par la forte butte Grigot dont les pentes sont nomme´es Froid Cul et Pre´ Mou... En langue d’oc s’est diffuse´ le terme barri, de´signant une fraction exte´rieure de la ville, meˆme petite, une sorte de faubourg : les toponymes en Barri et Barry sont fort nombreux, comme les NP en Dubarry. On distingue meˆme parfois entre Barry d’En Haut et Barry d’En Bas. Meˆme si son e´tymologie est discute´e, le terme est proche de barrie`re et, de toutes fac¸ons, de´signe un quartier qui e´tait hors les murs. De ce fait, il n’est pas e´tonnant que, a` coˆte´ de centaines de lieux-dits, seule une commune porte ce nom : Le Barry-d’Islemade (Tarn-et-Garonne). Encore est-il re´cent, issu de la fusion en 1934 des communes de Ventilhac sur la terrasse de rive droite du Tarn, et du Barry sur la rive gauche ; la carte de Cassini mentionne bien la` le Bari d’Illemade, se´pare´ par le Tarn du village d’Illemade, ancienne « ıˆle mouille´e » selon E. Ne`gre (soumise aux crues), ou pourvue d’un petit bois (matte), aujourd’hui rehausse´e en Villemade ; il est paradoxal que la fusion ait promu un hameau en reprenant la mention oublie´e de son ancienne de´pendance... En Auvergne, une barriade de´signe une range´e de fermes prolongeant un village ou un hameau, sans doute a` la faveur d’une communaute´ familiale e´tendue ; mais ici l’origine est peut-eˆtre simplement l’image de la « barre » de maisons. L’emplacement des murs et fosse´s d’enceinte, ge´ne´ralement de´truits et comble´s au issu d’un bolwerc germanique ou ne´erlandais ante´rieur au XIVe sie`cle, mais qui avait auparavant de´signe´ l’enceinte elle-meˆme ; le mot vient de bhel, qui indique un renflement, comme le vallum latin, et de werk, un ouvrage ; donc, une construction en relief, sens tout a` fait perdu dans le boulevard actuel. Mail et boulingrin ont pu comple´ter les abords du centre ; le premier est apparu au XVIIe sie`cle au sens d’une alle´e ou` l’on pouvait jouer au maillet (un marteau), le second a` la meˆme e´poque en francisant le bowling green (pelouse pour jeu de boules) britannique. Bien des villes ont encore aujourd’hui leur Mail et leur Boulingrin, Ge´oportail notant aussi un Boulingrin a` Vaure´al 95. XVIII e sie`cle, a e´te´ ame´nage´ en boulevards. Le terme est

Quartier est un vieux terme, indiquant simplement une division (a` l’image du quart), a` la ville ou a` la campagne (chap. 6). Il demeure tre`s pre´sent dans la plupart des villes sous des formes spontane´es et avec des contours flous, puis il a repris quelque pre´cision avec l’apparition des « zones urbaines sensibles » et autres « quartiers en difficulte´ » ; mieux encore, avec la division re´cente et officielle de grandes villes en quartiers, parfois avec mairie et conseil de quartier : une centaine a` Paris, onze a` Nantes, douze a` Bordeaux, Rennes ou Lille, 22 a` Toulouse re´partis en six secteurs, 7 a` Montpellier, 10 a` Strasbourg, etc.). Il est donc a` l’occasion inte´gre´ a` la toponymie, comme le Quartier des Minimes ou le Quartier Soupetard a` Toulouse, le Quartier Tonnelle´ ou le Quartier Lamartine a` Tours, serait-ce avec des noms complique´s pour n’oublier personne, comme le Quartier Cronenbourg-Hautepierre-Poteries-Hohberg ou le Quartier Koenigshoffen-Montagne-Verte-Elsau a` Strasbourg. Toutefois, quartier a pu prendre un sens restreint en de´signant un casernement militaire, souvent alors dote´ du nom de quelque ge´ne´ral, et qui a pu se conserver

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meˆme quand l’ensemble a e´te´ reconverti en quartier d’habitation ou d’affaires : tels le Quartier Berniquet a` Noyon, le Quartier Kilmaine a` Tarascon qui associe une Cite´ de la Justice et une Cite´ du Cheval, le Quartier Compans-Caffarelli entie`rement rase´ et ame´nage´ durant vingt ans a` Toulouse, le Quartier Junot a` Dijon, le Quartier de Bonne a` Grenoble devenu « premier e´coquartier de France » – un concept publicitaire re´cent en cours de multiplication. Puis quartier a e´te´ peu a` peu charge´ d’un sens social, dans la mesure ou` il e´tait associe´ a` des diffe´rences, voire des contrastes de peuplement. On a parle´ des « beaux quartiers », mais sans employer le terme quand on les nommait : on dit Auteuil, ou Passy, tout court ; et NAP pour faire snob (Neuilly, Auteuil, Passy). Les quartiers populaires ou les quartiers pauvres l’ont mieux conserve´, jusqu’a` devenir re´cemment, par retenue ou par hypocrisie, « les quartiers » tout court et tout ensemble : comme un monde e´trange, assez particulier sinon exotique, force´ment agite´, quelque part au nord-est de Paris, ou dans quelque banlieue de grande ville. « Il faut se soucier des quartiers » est un terme de campagne e´lectorale, qui ne vise pas les quartiers chics.

Rencontres, replis et de´ploiements Quelques figures familie`res se retrouvent d’une ville a` l’autre. La Grand’Rue et la Grand-Place, les Halles, le Beffroi ont conserve´ leur nom d’origine en bien des centres historiques – beffroi serait forme´ sur berg et fried, avec le sens de bastion de la paix. Le XIX e sie`cle a organise´ ou pre´serve´ des parcs, certains sous la forme de Jardin des Plantes ou de parcs botaniques. Les plus imaginatifs ont invoque´ les ce´lestes Champs E´lyse´es, non seulement a` Paris ou` ils ont e´te´ ame´nage´s au XVII e sie`cle, mais a` Saint-Quentin 02, ou` ils datent de la Restauration. Arles a depuis bien plus longtemps les Alyscamps, a` l’origine une ne´cropole, exactement le meˆme mot qui, en grec, repre´sentait le paradis lumineux qu’arpentent les bienheureux (elysis = marche) – mais il pourrait s’agir d’une remotivation a` partir d’Arres Camps, champ aride ou ste´rile (E. Lejeune). D’anciens grands champs ou coutures ont fourni de larges places de la Couture qui ont conserve´ leur nom. Le vigan est un terme me´ridional issu de vic, et de´signant parfois une sorte de faubourg, parfois la place principale du village ou de la ville, comme a` Albi ; deux communes du Gard et du Lot se nomment Le Vigan. Les arme´es ont besoin d’espace pour s’entraıˆner et se montrer. Les villes franc¸aises leur ont fait de la place. Quelques-unes conservent le souvenir des jeux et parades de chevaliers sous la forme des Lices : des places de ce nom sont a` Rennes, Vannes, Carcassonne, La Rochelle, Saint-Tropez, un parc a` Toulon, des boulevards a` Castres et Albi, des alle´es jusqu’a` Rabastens-de-Bigorre. La place d’Armes a servi aux grandes manifestations : devant le chaˆteau de Versailles, a` Metz, Valenciennes, Rodez, Fontainebleau, Belfort, Poitiers, Calais, meˆme Harfleur, Monte´limar, jusqu’au Lamentin en Martinique. Le Champ de Mars, qui ne s’inspire pas du printemps mais de l’antique divinite´ guerrie`re, a de´signe´ des terrains de manœuvre et, outre Paris, subsiste dans des villes comme Rouen, Tours, Colmar, Be´ziers, Orle´ans, Reims, Toulon, serait-ce sous forme de quartier d’habitat ou d’entreprises construit depuis le retrait des guerriers.

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Le polygone e´tait un terrain de tir et d’exercice ; reconverti en espace de commerce, parc d’activite´s ou grand ensemble de logements, il a pu conserver son nom a` Grenoble, Brest, Poitiers, Be´ziers, Perpignan, Valence. A` Montpellier, son urbanisation un peu brutale au cours des anne´es 1960 a suscite´ quinze ou vingt ans apre`s la contradiction dans le quartier voisin d’Antigone, sur un joli jeu de mot a` la fois en hommage a` la ce´le`bre re´volte´e grecque et comme expression d’un parti d’urbanisme qui se voulait tout autre, oppose´ au Polygone. A` Strasbourg, le Polygone accueille un ae´rodrome civil ; le nom apparaıˆt aussi a` Chevigny-Saint-Sauveur en banlieue de Dijon, a` Garchizy 58, et c¸a` et la` sous forme de lieu-dit comme a` Pargny-le`s-Reims 51, a` Noyal-sous-Bazouges 35, a` Jullian au sud de Tarbes. Quelques places de la Carrie`re (Nancy, Saumur, Moncontour en Coˆtes-d’Armor) rappellent que carrie`re de´signait un terrain d’entraıˆnement pour chevaux. Les autorite´s en ge´ne´ral aiment la parade et les communions solennelles : a` cela servent les esplanades. Le terme, qui vient de plan comme la plaine, a d’abord de´signe´ des terre-pleins permettant de de´gager les abords des fortifications, pour voir venir l’intrus. Il s’applique a` de grandes places d’origine militaire, comme aux Invalides de Paris, a` Metz, a` Montpellier ; parfois marchandes, comme jadis l’Esplanade des Quinconces a` Bordeaux, dont le nom vient du dessin des plantations, ou massivement l’Esplanade de la De´fense a` l’ouest de Paris ; voire a` un centre administratif comme a` Bobigny ; plus simplement de la conversion d’une prairie, telle l’esplanade du Gravier a` Agen. Parfois c’est devenu juste un nom de quartier, comme a` Grenoble ou` les 29 ha de l’Esplanade accueillent 1 200 logements et beaucoup d’activite´s, a` Strasbourg ou` se tiennent trois ensembles de grands immeubles et un « campus » universitaire – un nouveau « concept » urbain dont le latin est venu des E´tats-Unis. Le parvis est de nature voisine, mais propre aux temples. Plus communs mais bien plus anciens sont les terrains de jeux. Certaines villes ont conserve´ des are`nes d’origine romaine, encore respectables et fonctionnelles comme a` Arles et Nıˆmes, ou sous forme de traces bien visibles dans la forme d’un quartier comme a` Tours, Pe´rigueux, Be´ziers, Bourges (B. Lefebvre) ; le nom meˆme vient du sable (arena) qui reveˆtait leur sol. Il existe ailleurs d’assez nombreux lieux-dits les Are`nes ou l’Are`ne, mais la plupart se rapportent a` des sols sableux. Le Sud-Ouest y ajoute les traditions d’are`nes pour les jeux avec bovide´s, plus les frontons pour la pelote. Les the´aˆtres (en demi-cercle devant la sce`ne) et les amphithe´aˆtres (en ellipse) ont aussi laisse´ des traces. On rele`ve une douzaine de lieux-dits le The´aˆtre, dont certains se re´fe`rent a` des the´aˆtres antiques comme a` Alba-la-Romaine 07 ou a` Vaison-la-Romaine 84 ; et deux lieux-dits l’Amphithe´aˆtre, a` Pocancy 51 et a` Matoury en Guyane. Les stades se sont multiplie´s depuis le XIXe sie`cle, autre e´mergence de la racine sta « eˆtre la` », parfois flatte´s sous la forme stadium, plus imposante. Nombre d’entre eux ont rec¸u un nom propre ; celui du Stade de France a` Saint-Denis 93 peut sembler abusif, meˆme si France aurait pu se rapporter a` la contre´e au nord de Paris. La tendance est a` leur faire porter un NP, nague`re d’un notable ou un sportif honore´, dore´navant du promoteur... Plus re´cents, les parcs de loisirs prennent des noms exotiques ou recherche´s. Ce fut de´ja` le cas de Tivoli. Depuis les anne´es 1960 ils se sont multiplie´s, surtout sous forme de parcs a` the`me et de parcs animaliers. Certains ont conserve´ le nom du lieu-dit

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pre´existant, comme le Vallon du Villaret a` Allenc 48, le Puy du Fou (le mont du heˆtre) aux E´pesses 85. D’autres ont invente´ des noms de´sormais consacre´s, comme le Futuroscope a` Jaunay-Clan 86, Terra Botanica a` Angers, Marineland a` Antibes, Vulcania a` Saint-Ours-les-Roches 63, le Parc Aste´rix a` Plailly 60 ou meˆme le nouveau Walygator a` Maizie`res-le`s-Metz 57, qui a succe´de´ a` l’ancien parc des Schtroumpfs ; ou Nigloland a` Dolancourt 10 dont le nom vient du he´risson (niglo pour les Tsiganes). S’y sont ajoute´s des noms spe´cialise´s et e´ventuellement de´pose´s comme Disneyland, les Center Parcs des Trois Foreˆts a` Hattigny 57, du Lac d’Ailette a` Chamouille 02, des Hauts de Bruye`res a` Chaumont-sur-Tharonne 41, des Bois-Francs a` Cerneuil-surAvre 27, le Bois aux Daims a` Morton 86 ; les Aqualude (Nangis, Montbrison, Mantesla-Jolie, Le Touquet, Rosny-sur-Seine), les Aqualand (six en bord de Me´diterrane´e, au groupe espagnol Aspro Ocio), Aquaparc ou Aqua Park comme a` Biscarosse ou Bergerac ; et la capitale a imagine´ son Paris-Plage saisonnier. La ville bourgeoise retrouve un souci de se´curite´ en inventant des « quartiers se´curise´s » (ou « ferme´s »), enclos et garde´s, qui d’ailleurs pre´fe`rent s’afficher « parcs re´sidentiels se´curise´s ». D’autres lieux e´chappent au commun, sous des noms faits pour plaire. La` sont des Re´sidences du Golf, la` un Parc Bellevue. Les rivages me´diterrane´ens avaient dissocie´ le village perche´, de´fensif, et a` son pied la marine, ou marina, pour les peˆcheurs et pour quelques e´changes ; le terme a e´te´ repris pour des ensembles re´sidentiels avec maisons de bord d’eau et pontons a` bateaux, et tend a` devenir un nom commun ; Marina Baie-des-Anges a` Villeneuve-Loubet 06 n’est que la plus connue de quelques dizaines d’urbanisations de prestige, d’ailleurs plus « port » que marina dans leur nom meˆme, comme Port-Grimaud a` Grimaud (Var) ou Port-Camargue au Grau-du-Roi (Gard), qui arbore aussi les Marinas. Apparaissent meˆme des « villages ae´ronautiques » dits Air Park a` l’anglaise, ou` quelques dizaines de villas ont un acce`s direct a` leur ae´rodrome prive´ : Atlantic Air Park a` Chasnais 85 et Air Park Vende´e a` Talmont-Saint-Hilaire 85, Air Parc a` Verchocq au nord-est du Touquet, Green Air Park pre`s d’Availles-Limouzine 86, etc.

De zone en parc La diffusion de l’automobile a multiplie´ en pe´riphe´rie des villes les zones et parcs accueillant usines, commerces et bureaux. La Zone par excellence fut d’abord celle de la ceinture de Paris : les anciennes exigences de la de´fense de la capitale avaient fait dessiner une large bande ou` il e´tait interdit de construire et donc nomme´e Zone non ædificandi, longtemps laisse´e a` l’habitat pre´caire – d’ou` viennent les zonards et le verbe zoner. Cette ceinture conserve des parcs, mais a e´te´ ensuite envahie par de grands ensembles de bureaux, d’habitation, d’exposition, de sports. Apre`s la dernie`re guerre se sont multiplie´es les zones de toutes sortes, a` coups de sigles tels que ZUP, ZAC et ZAD (zone a` urbaniser en priorite´, zone d’ame´nagement concerte´, zone d’ame´nagement diffe´re´). Ces acronymes ont pu entrer en toponymie, au moins quelque temps, parfois durablement : « la Zup » a` Calais, Mulhouse, Chalon-surSaoˆne, Blois, Argenteuil ou « la Zac » tout court a` Saint-Laurent-Blangy 62, la Zac 1 et 2 au Port (la Re´union).

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« La Zad » est le nom habituel et devenu ce´le`bre du site de l’e´ventuel futur ae´roport nantais controverse´ a` Notre-Dame-des-Landes 44 ; le de´rive´ zadiste a bonne presse. A` Nıˆmes 30, la Zup Nord a fini par recevoir un nom plus « propre », ZUP PissevinValdegour, en associant le nom d’un ancien lieu-dit, Pissevin, a` celui du ruisseau voisin, le Valdegour, affluent du Vistre ; mais ZUP figure encore dans son nom officiel. Les « zones franches urbaines » (ZFU), be´ne´ficiant d’avantages fiscaux, sont devenues un e´le´ment fort des politiques de la ville et ont rec¸u les noms de leurs quartiers, comme Petite Hollande a` Montbe´liard 25, le Mail a` Chenoˆve 21, les Are`nes-la Deve`ze a` Be´ziers 34 et la Paillade a` Montpellier 34, la Cite´ a` Behren-le`sForbach 57, voire de contre´es, comme le Vermandois a` Saint-Quentin 02. Certaines se sont illustre´es dans l’histoire re´cente, comme les Minguettes a` Ve´nissieux 69, les Tartereˆts a` Corbeil-Essonne 91, la Grande-Borne a` Grigny 91, le Val Fourre´ a` Mantes-la-Jolie 78. S’ajoutent a` ce dispositif les ZUS (zones urbaines sensibles), bien plus nombreuses mais moins aide´es, dont les noms sont du meˆme style, comme a` Montluc¸on 03 les Bien-Assis, Fontbouillant, Dunlop (nom de l’usine de pneus), a` Tours 37 le Sanitas, a` Nantes 44 Malakoff, voire la Californie a` Jarville-la-Malgrange 54, la Solitude a` VieuxConde´ 59, les 4000 a` La Courneuve 93 (il s’agit de quatre mille logements). Le nom parfois fleure bon le vieux fonds rural comme les Vingt Arpents a` Pont-SainteMarie 10 ou Ma Campagne a` Angouleˆme 16, les Fouge`res a` Grand-Charmont 25, Beaude´sert a` Me´rignac 33, la Grande Paˆture a` Nevers 58, parfois e´voque les terrains militaires abandonne´s comme le Polygone a` Valence 26 ou le Champ de Manœuvre a` Soyaux 16. Plusieurs ont conserve´ des sigles comme ZAC des Villes a` He´nin-Beaumont 62, ZAC Henriville au Portel 62, ZAC des Courtilleraies au Me´e-sur-Seine 77, ZUP du Mont-Saint-Martin a` Nemours 77, ZUP de Berhe a` La Seyne-sur-Mer 83. « Zone » n’est toutefois plus vraiment a` la mode hors des « quartiers » : on est passe´ aux parcs d’activite´s, voire aux technoparcs, aux poˆles et technopoles ; avec, si possible, des de´terminants en anglais. On trouvera Technoparc a` Poissy 78, a` Saint-GenisPouilly 01 ou a` Manosque 04, Antare`s Technoparc au Mans 72, Technoparc Futura a` Be´thune 62. Les technopoles (soit, selon les cas, du grec polein, vendre, IE pel, ou du latin polis, ville, IE pele) ou technopoˆles (grec polos, axe, de l’IE kwel de meˆme sens) sont surabondants et de sexe inde´cis ; la forme sans accent tend a` l’emporter, graˆce a` l’ide´e sous-jacente de « ville » : Rennes-Atalante, Brest-Iroise, Lorient-Technopole, Technopole de la Re´union a` Sainte-Clotilde 973, Technopole des Deux-Lions et Re´sidence du Technopole a` Tours 37, Technopole Mulhouse, Technopole He´lioparc a` Pau 64, Atlanpole a` Nantes, pour un Technopoˆle Transvalley (sic) a` Valenciennes 59. Toutefois, on ne distingue pas toujours aise´ment l’entreprise, ou l’institution, du lieu occupe´ : Technopole Made in Reims (sic) ne semble pas relever des noms de lieux, au moins pour le moment. Encore plus « tendance » sont les e´co- et euro-parcs, -ports, -poles et -quartiers, qui ont partout fleuri, jusque dans des lieux inattendus comme l’E´coparc d’affaires de Sologne a` Villemorant (Neung-sur-Beuvron 41), chaˆteau et parc isole´s qui furent proprie´te´ de l’« empereur » Bokassa. On peut noter un E´coparc Reims-Sud (« Ecores »), un E´coparc de Haute-Bretagne a` Andouille´-Neuville 35, des E´coparc a` Urrugne 64, Blanquefort 33, Heudebouville 27, Mougins 06, un E´coparc Val

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Euromoselle a` Norroy-le-Veneur 57, l’Europort de Vatry 51, un Europort de la communaute´ de communes du Pays Naborien a` Saint-Avold 57, un Europarc technologique a` Tours 37. Bien d’autres ouvertures et projets se limitent toutefois a` de petits parcs d’attractions ou de jeux, comme l’Europark de Vias 34 ou l’Europarc de Chassieu 69.

2. Pays et chemins : le territoire et ses re´seaux Tout lieu habite´, ou meˆme seulement nomme´, a ses appartenances. Il se situe a` la fois dans des territoires, et dans des re´seaux. Territoire est un terme d’allure anodine, mais tre`s charge´ lorsqu’il e´voque un lien au sol, voire des « racines » ; il ne figure gue`re dans les noms de lieux, sauf par l’exception du Territoire de Belfort, ou la ge´ne´ralite´ des Territoires d’Outremer, appellation qui est d’ailleurs en voie de de´sue´tude. Pour de´signer un ensemble de lieux, on dispose de nombreux mots : quartier, canton, pays, re´gion et, de fac¸on plus large ou impre´cise, contre´e ; mais leurs sens sont polyvalents, et se re´fe`rent a` diffe´rentes e´chelles. La commune, en revanche, a un sens pre´cis de circonscription territoriale e´le´mentaire, dirige´e par un maire et dote´e d’un budget ; une commune rassemble plusieurs lieux-dits, dont certains, habite´s, sont des hameaux ou des e´carts. Re´gion a un sens officiel de groupe de de´partements dote´ d’institutions, et comme tel d’un nom propre, et un sens vague mais tre`s ge´ne´ral de partie de l’e´tendue – ainsi en me´decine par exemple pour le corps humain. En tant que tel, sa seule manifestation probable en toponymie pourrait eˆtre Retjons 40, d’un latin regiones pris au sens de limite du territoire d’un peuple ; il existe toutefois un Regione perdu dans les hauteurs de Zuani en Corse-du-Nord, et l’adjectif re´gional est tre`s employe´ dans les noms de foreˆts, parcs et re´serves. Contre´e figure plus abondamment en toponymie, mais comme portion de commune, alors que les textes anciens, et au moins certains ge´ographes, l’emploient comme e´quivalent de pays, ou petite re´gion. Quartier est tre`s fre´quent, comme fraction de commune. Canton a ce sens en toponymie, mais y ajoute celui de circonscription administrative, groupant plusieurs communes, sauf dans les plus grandes villes ou` il subdivise la commune. Pays est encore plus polyse´mique. Le lieu existe en toponymie ; il en est meˆme la base mate´rielle. Le nom lui-meˆme appartient a` une riche ligne´e qui a pour origine : « ce qui est la` », en somme un e´quivalent de « ci-gıˆt », de l’IE legh, eˆtre la`, ge´sir, coucher ; le lit est de la meˆme famille que le lieu. Un lieu-dit est un lieu qui est « dit », c’est-a`-dire qui a un nom. Les occurrences du nom Lieu sont nombreuses parmi les lieux-dits. Il est plus particulie`rement employe´ dans l’Ouest, et surtout en Normandie, ou` par exemple SaintChristophe-sur-Conde´ 27 a, parmi ses habitats ou lieux-dits, Lieu E´calier, Lieu aux Clercs, le Lieu Quemin, le Lieu Maillet, le Lieu Malleux, le Lieu Millais, et meˆme le Lieu Homo ; Fauguernon 14 contient le Lieu Brunel, le Lieu Gaillard, le Lieu Chouquet, le Lieu de Bas, le Lieu Tilliers, le Lieu la Vache.

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Les comple´ments, outre les NP, en sont des plus varie´s : le Gentil Lieu au Breuil-enAuge et le Lieu Gentil a` Hotot-en-Auge, le Lieu Che´ri et le Lieu Doux a` Ouilly-leVicomte 14 juste au nord de Lisieux, le Gai Lieu a` Guichen 35, le Lieu aux Plaids, le Lieu aux Clercs et le Lieu aux Parcs a` Conde´-sur-Risle 27, l’abbaye du Lieu-Dieu a` Jard-sur-Mer 85. Six lieux-dits ont pour nom le Chef-Lieu. Le breton emploie loc, souvent suivi d’un nom de saint paroissial quand il est attache´ a` un ermitage : Locmiquel est le lieu (ermitage) de saint Michel. Loc est aussi le lieu en occitan : les Belloc ne sont pas rares, et ont glisse´ en NP. Le basque a pour e´quivalent un suffixe -eta.

Chez soi Quantite´ de noms de lieux ont e´te´ simplement de´signe´s, a` certaines e´poques, par le nom de leur tenancier, seigneur, proprie´taire, ou de leurs habitants, ou par le sobriquet qui leur e´tait attribue´. Le plus surprenant est la stabilite´ de ces appellations d’un temps lointain : certaines n’ont pas change´ depuis les Gaulois, beaucoup remontent au Moyen Aˆge, grand moment d’appropriation et d’expansion rurale. Qui consulte la carte de Cassini, e´tablie au XVIII e sie`cle, se prome`ne en pays familier : les lieux-dits restent « dits » de la meˆme fac¸on qu’aujourd’hui, dans l’ensemble. Et, en ge´ne´ral, on ignore tout des personnages d’apre`s qui ils ont e´te´ nomme´s, tout des origines et meˆme du sens de leur propre nom ou surnom. En quelques contre´es, les noms d’origine des maisons isole´es ou des petits hameaux sont simplement pre´ce´de´s d’un « chez », terme qui pre´cise´ment vient de casa, et signifie donc « la maison de ». Chez est en ge´ne´ral suivi d’un NP. Ce tour tre`s re´pandu aurait e´te´ utilise´ surtout a` partir du XIVe sie`cle et s’est diffuse´ des Charentes jusqu’au Jura. Se trouvent par exemple dans la seule commune de Sainte-Gemme 17 les e´carts et hameaux Chez Barras, Chez Bonneau, Chez Bouchet, Chez Brossard, Chez Devaud, Chez Gouit, Chez Huble, Chez Jean-Maıˆtre, Chez Marcou, Chez Mondain, Chez Morand, Chez Rangeard, Chez Reparon, Chez Viaud. Ou a` SaintClaud 16 Chez Be´ard, Chez Cagnot, Chez Chadiat, Chez Civadier, Chez Forgenoux, Chez Gervais, Chez Mancier, Chez le Masson, Chez Mesnier, Chez Mistou, Chez Piche, Chez Pontois, Chez Robinet, Chez Tarlot, Chez The´venin, Chez The`ves... Toutefois, certains chez sont suivis de noms communs : Chez le Four a` Saint-Claud, Chez Chemin Vieux a` Brie 16, Chez du Bout a` Bord-St-Georges 23, plusieurs Chez le Bois, dont trois dans le Rhoˆne, Chez le Pre´ a` Tre´zelles 03. Chez peut eˆtre remplace´ par « les » (sans accent) : dans la meˆme commune de SaintClaud 16, les Rainauds, les Carmagnats, les Navarros, les Broues, et aussi Les Terres a` Chabraud, le Maine-Pinaud. Ce « chez » ou « les » prend la forme « en » dans le Midi (prononcer enne) : par exemple dans la commune de Caraman 31 : En Blondin, En Callou, En Couge, En Danis, En Garriguet, En Garrigou, En Gayraud, En Jacou, En Jacques, En Levade, En Mestre Jean, En Mottes, En Rossignol, En Revel, En Rouge, En Touly, En Tronc. Dans un tre`s grand nombre de cas, surtout dans l’ouest et le centre de la France, les noms d’origine ont e´te´ affecte´s d’un suffixe -ie`re ou -erie qui a le meˆme sens, a` l’instar de ce qui s’est fait pour les lieux de travail (saboterie, scierie, fromagerie, etc.) ou de

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gisement (ferrie`re, marnie`re, argentie`re). Par exemple a` Bouessay dans la Sarthe, s’e´parpillent la Beucherie, les Bodinie`res, les Guettie`res, La Jourdannerie, la Martinie`re, la Morlie`re, la Poinc¸onnie`re, la Tonnelie`re. Ce proce´de´ de de´signation s’est prolonge´ jusqu’a` nos jours, au moins pour certains noms de villas. Une difficulte´, pre´cise´ment, tient a` ce que -ie`re et -erie peuvent de´signer des gisements ou des rassemblements et colonies de ve´ge´taux et d’animaux : bruguie`re (de bruye`res) et bussie`re (de buis), cannebie`re (de chanvre), euzie`re (d’yeuse), cabrie`re ou chabrie`re (de che`vres), corbie`re ou grollie`re (de corbeaux ou corneilles), porcherie, vacherie, etc. Ainsi trouve-t-on des « la Chouannerie » et « la Chouannie`re » a` La Fle`che, E´vaille´, Parigne´-Le´veˆque (Sarthe), Larre´ 61, Saint-Aubin-le-Cloud 79, Le Puiset-Dore´ 49, une douzaine en Ille-et-Vilaine et meˆme un en Touraine (la Chouannie`re a` Artannes) sans pouvoir dire s’il a pu s’agir de lieux nomme´s en fonction de la pre´sence de hulottes (« chouans » dans l’Ouest) ou d’une famille Chouan, voire plus tard d’insurge´s « vende´ens ».

La queue des noms Ces de´signations se rapportent principalement a` des lieux-dits et, quoique tre`s nombreuses, sont relativement re´centes. Plus anciens et plus connus sont les suffixes en -ac et en -an, et toutes leurs variantes, apparentes dans beaucoup de noms de communes. Ils sont interpre´te´s comme une fac¸on d’e´voquer une localisation : « le lieu de », « la` est » ; et donc quelque appartenance. Il semble que, le plus souvent, ces terminaisons soient pre´ce´de´es de NP, de´signant le proprie´taire ou l’occupant du lieu. Jadis et nague`re, certains spe´cialistes allaient jusqu’a` dire : dans tous les cas, l’imagination du spe´cialiste lui permettant d’inventer a` foison des NP anciens suppose´s. Ne´anmoins, il semble bien admis a` pre´sent que ces terminaisons aient pu aussi eˆtre associe´es a` des noms communs, des e´le´ments descriptifs de sites, de dispositifs naturels, d’objets et qualite´s. Nous en verrons bien des exemples. Les linguistes ont beaucoup travaille´ sur ces terminaisons, dont les formes sont en ve´rite´ fort nombreuses, et passablement confuses. Ils ont pense´ y reconnaıˆtre des ordres et des origines distincts. Il faut bien admettre toutefois que les risques de confusion et de me´sinterpre´tation ne manquent pas : distinguer un -igny et un -ignies, un -an et un -en, un -en et un -ein ne va pas toujours de soi, d’autant que les e´critures des noms ont e´volue´. Mais c’est un grand sujet de l’onomastique. Voyons ici les principales classifications qui en sont faites ; leur dimension re´gionale est un point important de l’affaire : maintes cartes ont e´te´ dresse´es, du moins d’apre`s les noms de communes. Les premiers suffixes, en -ac, sont dits d’origine gauloise ; pourtant, ils sont massivement dans le quart sud-ouest de la France, avec un centre de gravite´ vers Cahors : Charentes (ex. Cognac, Jarnac), Nord de l’Aquitaine (Bergerac, Ribe´rac, Ne´rac), nord de Midi-Pyre´ne´es (Moissac, Pibrac, Gaillac, Figeac), Limousin (Marcillac, Bellac, Jumilhac), Auvergne me´ridionale (Mauriac, Aurillac, Langeac), un peu moins en Languedoc-Roussillon (Quissac, Olonzac). Ils sont quasi-absents des Landes et des Pyre´ne´es-Atlantiques, ainsi que de la Provence. Une autre concentration est en Bretagne centrale (Loude´ac, Carnac, Merdrignac...).

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La terminaison -ac prend parfois les formes -at, surtout en Auvergne (Gannat, Royat, Ennezat), en Arie`ge (Massat, Axiat, Auzat, Lordat) et dans l’Ain (Me´ze´riat, Polliat, Viriat, Ceyze´riat) ; -ax et -aix dans le Midi (Augnax, Lunax, Lannepax, Caychax, Be´naix), -ex en Savoie (Charvonnex, Cernex, Che´nex, Menthonnex...) et -eix du coˆte´ du Limousin (Blaudeix, Dontreix, Lavaveix, Graffaudeix et Dressondeix a` E´gliseneuve-d’Entraigues), -eu surtout en Lyonnais (Cre´mieu, Ambe´rieu, Chassieu) et -eux dans le Lyonnais et la France septentrionale (Meximieux, Magneux, Beugneux, Dampleux). Elle est devenue -ay dans toute la moitie´ nord du pays (Viroflay, E´pernay, Gournay, prononce´s comme e´), mais la Bigorre contient de nombreux noms en -ay, dont le suffixe se prononce « aille » comme a` Nay – ou meˆme a` Tournay, bien que celle-ci ait rec¸u son nom de la Tournai belge. Ils ont pris la forme -e´ dans tout l’Ouest inte´rieur, de la Normandie au Poitou (Sable´, Force´, Souvigne´, Chemille´), et -ai ou -ei dans quelques communes de l’Orne comme Cirai, Fontenai, Cuissai, Irai, Vidai, Boissei, Marcei. Abondants aussi sont les suffixes en -y, -igny ou -illy au nord-est d’une diagonale qui va d’Avranches a` Brianc¸on ; -ey dans tout le Nord-Est (Bourgogne, Franche-Comte´, Champagne, Lorraine). Localement, la terminaison locative a e´volue´ en -ies dans le Nord (Wattignies, Landrecies, Fourmies), -ecques en Artois (Blendecques, Ecquedecques, E´perlecques, Senlecques, Questrecques), -euc ou -ec en Bretagne (Aucaleuc, Pleucadeuc, Lanrodec, Lanvellec, Plusquellec, Cle´gue´rec) ; et -ach en Alsace (Rouffach, Huspach, Keffenach, Altenach), a` ne pas confondre avec les -bach qui se rapportent a` un cours d’eau. Le suffixe -an serait d’origine latine et donc en principe plus tardif. Il n’est d’ailleurs gue`re pre´sent que dans la moitie´ me´ridionale du pays, surtout dans l’He´rault et l’Aude (Gruissan, Le´zignan, Marseillan, Durban), les Hautes-Pyre´ne´es (Artagnan, Antichan, Aventignan, Barbazan, Durban, Seissan, Samatan), le Gers (Seissan, Samatan) et l’est de la Gironde (Escoussan, Lignan, Roaillan). Il prend la forme particulie`re -argues dans le pays Nıˆmois et l’est de l’He´rault (Aimargues, Aujargues, Bouillargues, Gallargues, Marsillargues, Martignargues, Mandiargues a` Saint-Hippolyte-du-Fort, etc.) ou -ergues en Languedoc (Flaugergues, Faussergues). Dans le Sud-Ouest, surtout les Pyre´ne´es, il apparaıˆt en -on (Aulon, Lanc¸on) ou en -en (Guchen a` coˆte´ de Guchan, Barbachen, Grailhen). D’origine germanique au contraire seraient les terminaisons en -ing, -ingen, -ingue, et -ange abondantes en Alsace et en Lorraine (Buding et Budling, Carling, Epping, Hirsingue, Huningue, Froeningen, Drulingen, Bellange, Gandrange, Hagondange, Se´re´mange, Florange) ; -ing, -aing, -ingue, -igne, -ignies ou -ines dans le Nord (Bellaing, Hornaing, Tourcoing, Que´re´naing, Audignies, Bellignies, Bouvignies, Feignies, Wattignies, Gravelines) ; en -ans en Franche-Comte´ (Ornans, Vouglans). Plus curieusement, mais en re´fe´rence aux Wisigoths, on leur rattache les terminaisons -ein dans les Pyre´ne´es, surtout arie´geoises (Audresssein, Argein, Aucazein, Seintein, Irazein, Salsein, Uzein...) ; -ens, -eins, -enx, -anx, -onx du Sud-Ouest, comme Escoussens ou Giroussens, Tonneins, Hostens, Be´renx, Mourenx, Navarrenx, Ossenx, Hontanx, Pontonx.

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D’autres suffixes sont de simples terminaisons adjectives, au sens « qui vient de », « qui rele`ve de », communes au franc¸ais d’oı¨l ou d’oc, comme les tre`s ordinaires -ais et -ois qui forment la plupart des gentile´s, et qui se lisent dans Gambais, Louvois, Orbais, Vauquois, etc. Elles ont pour de´rive´s ou e´quivalents -e`s, -eux et -elles, -ol, -ols, -ous, -ouse et -oux, meˆme -us : Camboune`s, Camare`s, Couffouleux, The´rondels, Murols, Montagnol, Pomayrols en Aveyron ou dans le Tarn, Puntous, Poumarous, Sanous, Moumoulous ou Campistrous, Peyrouse, Oueilloux dans les Hautes-Pyre´ne´es, Limoux, Lanoux, Nescus, Orus. On y distingue parfois le genre : -ous est le masculin (ou le netre) de -ouse. De plus loin peut-eˆtre viendraient les terminaisons me´ridionales adjectives en -anc, -enc ou -enque (Arlanc, Issamoulenc, Thorrenc, Lalbenque), alpestres en -anche (Choranche, Sallanches) et provenc¸ales en -asque et -osque ou -osc (Gre´asque, Venasque, Manosque, Artignosc, Magagnosc), re´pute´es issues d’un ligure dont on sait peu de chose, et du moins paraissant pre´romanes. Il en est de meˆme des -os, -osse qui terminent d’assez nombreux noms de lieux et de contre´es en Aquitaine, tels Abidos, Auros, Cudos, Pissos, Tarnos, Seignosse, Arengosse, Souprosse, Yzosse, Chalosse : ils rele`veraient d’un he´ritage vascon, comme les -ast, -est et -ost (Adast, Andrest, Gazost, Arbe´ost, Urost), les -un (Aucun, Je´gun, Monlezun, Ossun, Suhescun) ; voire une partie des -eix (Orleix, Baudreix, Azereix). C’est dans cette suite de suffixes de diffe´rentes formes et origines que l’on peut inscrire aussi les tre`s nombreux toponymes en -euil et apparente´s. Cette finale est re´pute´e venir d’un gaulois ialos, traditionnellement interpre´te´ comme « clairie`re » et aurait donc e´te´ porte´e par des villages e´tablis dans une clairie`re, en ge´ne´ral a` la faveur d’un de´frichement. Mais ces de´frichements avec peuplement se sont faits partout, et le terme s’est banalise´ au point de de´signer simplement un lieu quelconque, en servant de suffixe locatif. Il est possible aussi que ialos ait tout simplement de´signe´ de`s l’origine un emplacement, un lieu. Il ne s’agirait donc pas ne´cessairement d’une clairie`re, ni meˆme obligatoirement d’une appellation gauloise. Le basque -eta semble avoir eu le meˆme roˆle. En tant que tel, le suffixe est souvent pre´ce´de´ d’un NP. Toutefois, les noms communs descriptifs ne sont pas rares. Cette terminaison a e´volue´ selon les re´gions en -euil, -eil,-eille, -eau, -euilh, -œuil, -iou, -ols, -ue`ge, -e`ge, -euge, -jols et meˆme, dans le sud du Massif Central, -ue´jols, -ue´jouls, -gheol ; ainsi des nombreux Mareuil (grande clairie`re ou grand village, ou lieu majeur, du gaulois maros, grand, principal) et autres Maroilles 59, Marols 42, Mariol 03, Marvejols 48 et Mareugheol 63 de meˆme sens ; des Vendeuil 02, Vandeuil 51, Venteuil 51 ou Venteuges 41, avec vindo, blanc ; de Montereau (Monasteriolum, du monaste`re), Cassue´jouls 12 (du cheˆne), Argenteuil (argent ou brillant), Nieul et Neuil (nouveau) ; les Auteuil, Autheuil, Authiou 58, Authieule 80 et Authuille 80 (haut), Vineuil (vigne), Limeil-Bre´vannes 94 ou Limeuil 24 (des ormes), Vernejoul ou Verneuil (de l’aulne) et le diminutif Vernouillet, ou encore les Cormelles et Cormeilles (de corme, le sorbier), Nanteuil (de la valle´e, nant), Ligueuil (de luc, bois), Durtol 63 (de´sert+ialo) voire Deuil-la-Barre 96 (divine) ; ou encore les Corbeil, Lanue´jols, Bacouel 60, Crisolles 60, Crue´jouls 13 et Prinsue´jols 48, aux origines qui restent discute´es et parfois dispute´es...

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Reparler du pays Sont aussi entre´s dans les noms de lieux des mots qui e´voquent des ensembles. territoriaux. Le pays a plusieurs sens. A` l’origine, c’est une contre´e rurale, division gallo-romaine du territoire ; le nom vient du pagus latin, qui a donne´ aussi le paysan, dit page`s en langue d’oc. Pagus vient d’un indo-europe´en pak, quelque chose de ferme, solide, e´ventuellement de´limite´ par des bornes. Le pagus porte le nom de sa principale cite´, d’un clan, d’une seigneurie comme le Laonnois, le Couserans, l’Astarac, le Bazois, le Chinonais, le Pays de Retz ; plus rarement d’une caracte´ristique : le pays de Sault (de saltus), le Terrefort et la Forterre, la Gaˆtine, la Pe´ve`le (pays des pre´s), le Trie`ves (trois voies). En ce sens, des centaines de pays sont encore vivants, que l’on affuble parfois, mais a` tort, du qualificatif de « re´gions naturelles », ce que la plupart ne sont nullement. Pays a donne´ paysage, mais la seule mention accessible de ce terme en toponymie se limite a` Paysage d’Hyoche, point de vue sur une courbe de vallon sec dans la foreˆt de Levier a` Villeneuve-d’Amont 25. Il a aussi donne´ paysan, tre`s pre´sent en revanche parmi les lieux-dits, par dizaines de Paysan, le Paysan, voire les Quatre Paysans au Teich 33 ou les Paysannes a` Montpon-Me´neste´rol 24, le Paysan Rouge a` SaintMagne 33, le Moulin du Paysan a` Latronche 19, Bois des Paysans a` Fridefont 15 et meˆme Paysan Fou a` Sore 40 pour un lieu e´carte´ (ou` Fou est probablement le heˆtre). Paysan a pu eˆtre e´videmment un NP. Le sens de « pays » a e´volue´ pour s’e´tendre a` toutes sortes de territoires reconnus d’apre`s quelques traits communs, un nom, un sentiment d’appartenance. Chacun a un nom propre. Quelques-uns l’ont trouve´ dans leur localisation meˆme : le Sundgau est simplement la contre´e du Sud (de l’Alsace), l’Ostrevant le pays oriental, en Flandre. Nombreux sont ceux qui se de´finissent par une unite´ de paysage, ou de qualite´s physiques et souvent, par la`, un certain style d’activite´s, notamment agricoles et touristiques : la Beauce (nu), la Limagne (limon), la Woe¨vre (bois), la Puisaye (puits), ou plus re´cemment la Coˆte d’Azur. D’autres sont plutoˆt vus comme lie´s a` une ville, comme aire de service et d’attraction de ce centre : Chinonais, Saosnois, Agenais, Chaˆtillonnais, Biterrois. Puis « pays » a rec¸u un sens vague de territoire commun, au point qu’un « pays », une « payse », est quelqu’un qui a la meˆme origine ge´ographique que vous, qui est ne´ dans le meˆme village, ou dans un village voisin. Certaines listes pre´sentent des « pays historiques », des « pays traditionnels » dont les de´finitions sont des plus floues. Plusieurs « pays » bretons ne sont de´signe´s que par un sobriquet e´voquant le costume de feˆte, ou la danse locale, voire la re´putation des habitants : Pays Glazik (habit bleu), Pays Rouzig (habit roux), Pays Bigouden (de la pointe, certains e´voquant la coiffe dite bigoude), Pays Pourlet (selon la coiffe), Pays Fisel (danse), Pays Fanch (danse), Pays Pagan (paı¨en). Enfin le terme s’est e´tendu au territoire d’une nation entie`re, ou plus exactement d’un E´tat, dont il est devenu synonyme : en ce sens, la France est un pays. Mais qui comprend, entre autres et sur des plans institutionnels distincts, le Pays Basque, et la re´gion dite Pays-de-la-Loire. Les communaute´s de communes se sont volontiers approprie´ le terme en son sens premier, tout en inventant a` l’occasion des « pays » sans passe´ : communaute´ du Pays

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Bellegardien (Ain), du Pays de la Serre (Aisne), du Pays d’Azay-le-Rideau (Indre-etLoire), du Pays de l’Or (He´rault), du Pays du Sel et du Vermois (Meurthe-et-Moselle), etc. Or, depuis 1999, le terme a e´te´ repris par les textes officiels au sens de re´union de communaute´s de communes, selon la loi d’orientation pour l’ame´nagement et le de´veloppement durable du territoire dite loi Voynet, suscitant l’appellation non controˆle´e de « pays Voynet ». Cela ne va pas sans confusion lorsque les communaute´s avaient de´ja` annexe´ le terme : par exemple, le Pays de Rennes rassemble, entre autres, les communaute´s dites du Pays d’Aubigne´, du Pays de Chaˆteaugiron, du Pays de Liffre´ ; le Pays de Broce´liande comprend les communaute´s du Pays de Be´cherel, du Pays de Montfort, etc. Le pays revit, dans l’abondance mais dans la confusion. La re´cente loi Notre, en obligeant a` agrandir les communaute´s de communes, compromet d’ailleurs l’ide´e meˆme de « pays Voynet », mais admet la synonymie de fait entre intercommunalite´s et pays, nombre d’entre elles se disant Pays de...

Le pays par le peuple C’est du latin plebs que viennent le peuple et la ple`be, le pueblo espagnol, et deux termes tre`s re´gionaux et ine´galement vivants : le plou en Bretagne comme groupement et division du territoire, la pie`ve en Corse comme ancienne division du territoire. Si celle-ci ne figure pas directement dans les noms de lieux, a` l’exception d’une commune de Haute-Corse nomme´e Pie`ve (A Pieve en corse), celui-la` est surabondant et sous diverses formes : non seulement plou comme Plougastel (du chaˆteau), Ploubazlanec (du geneˆt) ou Plouhinec (de l’ajonc) mais aussi plo (Plogastel du chaˆteau, Plobannalec du geneˆt, Plonevez le nouveau et Plomeur le grand), ple´ (Ple´chaˆtel, Ple´lan avec lande, Plescop de l’e´veˆque), pleu (Pleumeur et Pleubian, le grand et le petit), plu (Plusquellec le chardon, Plurien d’un saint Rihain) et meˆme poul (Poullan, de la lande), au risque de confusion avec la mare ou l’anse marine (poul). Il semble que Pleaux 15 ait eu le meˆme sens. Pou, de meˆme origine, de´signe plutoˆt un « pays » comme dans le Poher (de Po-cae¨r, donc pays du fort, ou du chaˆteau), le Porhoe¨t (pays au bois) ou le Poulet qui vient de pagus Aleti, le territoire d’Aleth (ancien chef-lieu, a` pre´sent inte´gre´ dans la commune de Saint-Malo). Derrie`re cette racine re´pute´e latine, certains e´rudits voient un populus d’origine e´trusque, beaucoup un indo-europe´en pele qui aurait le sens de « plein » et qui se retrouverait dans ple´thore, plus, poly-, comme dans full et voll chez nos voisins. On sait que l’immigration bretonne a` Paris, facilite´e apre`s 1850 par le chemin de fer, y a fait naıˆtre le pe´joratif plouc comme e´quivalent de rustre ; il est ge´ne´ralement donne´ comme un de´rive´ image´ de ces nombreux termes ; mais finalement il ne veut alors dire que « du peuple », ce qui ne manque pas de dignite´. Tre`s riche en nuances du territoire, le breton emploie aussi bro comme dans Broe¨rec (Broereg) qui a de´signe´ le Vannetais, et douar au sens de terre, territoire comme dans Douarnenez, habituellement interpre´te´ comme douar an-enez, la terre de l’ıˆle. Bro, brog, de´signait aussi une contre´e en gaulois ; suppose´ de´rive´ de mrog, terme proche de marge, il signalerait peut-eˆtre plus pre´cise´ment un territoire en limite, une marche.

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Douar (aucun rapport avec le village maghre´bin) serait de la famille de duro-dvor, la porte et ville forte ; mais on peut aussi se demander s’il ne s’agit pas d’une adaptation locale de la « terre ». Le radical germanique land au sens de pays apparaıˆt dans certaines contre´es du nord et de l’est comme le Houtland (pays au bois) et le Blootland (pays nu) qui diffe´rencient les deux parties principales de la Flandre franc¸aise, et dans certains noms de communes, tels Heuland (pays haut), E´telan ou E´tolan (pays escarpe´) en Normandie dont Saint-Maurice-d’E´telan 76 et le Mont E´tolan a` Saint-Pierre-E´glise 50, Freland dans les Vosges (pays libre) ; il peut s’y confondre avec la lande. Le basque emploie herri au sens de pays, le Pays Basque lui-meˆme e´tant dit Euskal Herria ; mais le terme se confond avec iri de´ja` note´ pour ville ou village : Hiriberria (plusieurs lieux-dits) ou Hiriberry a` Lahonce 64, plusieurs Iriberria et Iriberry a` Bustince-Iriberry 64 (tous des Villeneuve), plusieurs Irigoiti ou Irigoina (= Hautviller). Les contre´es ou pays sont volontiers de´signe´s par des adjectifs d’appartenance, qui ajoutent des terminaisons en -ais, -ois, -is, -e`s, -ez, -ien au nom du chef-lieu, ou d’une rivie`re principale, d’un mont, parfois d’un peuple, une seigneurie ou meˆme un point cardinal. Ces adjectifs promus noms de territoires entrent a` leur tour dans des noms de lieux compose´s. Laurac 11 a donne´ le Lauragais, ou` sont Montesquieu-Lauragais, Villefranche-de-Lauragais ; et Charolles le Charollais, avec Collonge-en-Charollais, Vitry-en-Charollais, Saint-Aubin-en-Charollais. Le Perthois de Perthes contient Vitry-en-Perthois, le Barrois de Bar-le-Duc Ligny-en-Barrois, et le Minervois de Minerve ne manque pas d’appellations : les communes d’Argens, Bize, Caunes, Laure, Malves, Peyriac, Pouzols, Rieux, Roquecourbe, Ventenac, Villeneuve sont toutes « -en-Minervois ». De Cambrai vient le Cambre´sis, qui a` son tour a donne´ Cateau-Cambre´sis, tandis que Cormeilles-en-Parisis illustre le Parisis, issu du peuple Parisii. La rivie`re Save a donne´ le Save`s, riche en noms de communes : Cazaux-Save`s, Castillon-Save`s, Labastide-Save`s, Monferran-Save`s, etc. Cabaret a donne´ le Cabarde`s qui a son tour a fourni Mas-Cabarde`s, Miraval-Cabarde`s et une douzaine d’autres communes en -Cabarde`s. Le Multien de Meaux inclut Acy-en-Multien, May-en-Multien, Rosoy-en-Multien, Rouvres-en-Multien et Trocy-en-Multien. Certaines terminaisons sont en -ac, -an et leurs de´rive´s : Astarac (dont Mont-d’Astarac), Magnoac (dont Castelnau-Magnoac), Gabardan (de Gabarret), Tursan (avec CastelnauTursan et Vielle-Tursan), Rouergue (avec notamment Villefranche-de-Rouergue) et bien d’autres.

Bornes et limites Tous ces pays ont en ge´ne´ral un centre, meˆme si le chaˆteau ou le village e´ponyme ne joue plus ce roˆle : dans l’Aude, Laurac, dont vient le vaste Lauragais, n’est plus qu’un tout petit village perche´, et le Cabaret du Cabarde`s n’est que l’un des chaˆteaux ruine´s de la commune de Lastours la bien nomme´e (les tours). Pays et communaute´s se sont aussi distingue´s par leurs limites. Des bornes ont fixe´ celles-ci, et les lieux-dits en Borne sont nombreux. Toutefois, ce toponyme est polyse´mique : il peut avoir pour

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origine un repe`re de distance sur une route (la borne milliaire des voies romaines), un me´galithe comme la Grande Borne a` Chanceaux 37, et meˆme une source (e´tymon bronn). Reste que bien des lieux-dits en Borne sont encore aujourd’hui en limite de finage et sans ambiguı¨te´, comme la Borne Angulaire a` Mignovillard 39, dans l’Aisne la Borne des Quatre Seigneurs au point quadruple des communes de Romery, Malzy, Monceau-sur-Oise et Wie`ge-Faty, une autre Borne des Quatre Seigneurs voisine e´tant a` Marly-Gaumont au contact des communes de Proisy, Le Sourd et La Valle´e-au-Ble´. Il s’en trouve une autre dans l’Aude au point quadruple des communes de Feuilla, Treilles, La Palme et Roquefort-des-Corbie`res. Citons encore la Borne des Trois Abbe´s a` Audigny 02, la Borne Carre´e en limite de Chaource 10, la Borne Blanche a` la limite de Plomion 02 et une autre Borne Blanche a` la limite de Thimert-Gaˆtelles et Ardelles 28, non loin du Haut Poteau (Ardelles) et aux confins du Thimerais ; ou encore la Haute Borne en limite de Cahon 62, les Bornes a` l’extre´mite´ du finage de Ne´grondes 24. La borne prend la forme de bole, boule en Auvergne et alentour, termes apparemment issus du celte bodina, repris en latin, qui avait le sens de limite, et a donne´ aussi la frontie`re en anglais (boundary). On voit par exemple la Boule a` Ambert, a` la limite de trois communes, ou la Boule a` Virlet 63, juste a` la limite de l’Allier et du Puy-deDoˆme, ainsi que de la Combraille. La Bole a` Combret 12, a` Penne 81, a` Saorge 06 sont des lieux-dits en limite de commune, comme la Bole Blanque a` L’Hospitaletdu-Larzac 12. Diverses formes en de´rivent, jusqu’a` la Bouzine (proche de l’e´tymon) a` la limite de Cassagne-Be´gonhe`s 12 et peut-eˆtre certains Boyne comme Boyne a` Rivie`re-sur-Tarn 12, Boynes a` Molie`res 82, la Boyne a` Saint-Andre´-d’Allas 24, la Boyne a` Saint-Alve`re 24, les Boynes a` Vanosc 07, les Boynes a` Tursac 24, tous en limite de finage. Un certain nombre de noms en Lafitte, Lahitte ou Fitte viennent de bornes fiche´es dans le sol, et non de me´galithes (chap. 3). Certains lieux-dits en Perche ont pu faire allusion a` d’autres repe`res en forme de perches ou de pieux, marquant des limites, comme La Perche 18 a` la limite du Cher et de l’Allier, ou les Perches, lieu-dit a` la limite de Sonanc et Haimps 17, la Perche a` la limite de Chesley 10 ; et le col de la Perche dans les Pyre´ne´es orientales, ainsi nomme´ depuis le XI e sie`cle, en limite de Cerdagne et Conflent, ou` le signal servait peut-eˆtre aussi de repe`re pour les temps de neige. Plusieurs dizaines de lieux-dits ont nom les Perches, mais tous ne sont pas en limite de finage. Poteau est e´galement employe´ (une trentaine de NL) : le Poteau de Quine´ville a` Quine´ville 50 est un carrefour en limite de commune, le Poteau a` Allouville-Bellefosse 78 est sur la N 15 e´galement en limite, comme le Poteau a` Sorges 24 sur N 21. Le Poteau a` Captieux 33 est un hameau a` la limite sud de la commune et du de´partement, encore marque´ par les lieux-dits l’E´cole du Poteau et la Gare du Poteau sur la D 932 (ex-N 10 avant 1952, N 132 apre`s) et l’ancienne voie ferre´e de Langon a` Gabarret, et sie`ge d’un camp militaire, avec une base ame´ricaine de 1950 a` 1966. Pilier est employe´ dans le meˆme sens, par exemple a` Janze´ 35, dont la limite sud-occidentale porte le Pilier, le Haut Pilier, le Pilier du Milieu, le Bas Pilier.

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Les mots fins et confins sont moins ambigus : ils de´signent bien des extre´mite´s, des pe´riphe´ries, soit de finages, soit de contre´es. Des noms de communes comme Fismes 51, Fains 27, Fains-la-Folie 28, Fains-Ve´el 55, Feins 35, Feings 41 et Feings 61, Fins 80, et aussi Yffiniac 22 (ad fines), Hinx dans les Landes, His 31 et Hiis 65, la Croix-d’Hins (Marcheprime 33), Hinges 62, voire Ginx (Arue 40) et Insos (Pre´chac 33) sont habituellement rapporte´s a` l’expression d’une limite. Des noms comme Couffinal, Couffignet, la Couhe´e, Couhin, Couhins, Couffy 41 et Couffe´ 44 viennent bien de « confins » ; certaines bornes e´rige´es ont e´te´ nomme´es coffis ou couffis. Les toponymes en Fin sont fort nombreux – mais il semble bien que certains aient pu de´signer de simples portions de finages, ce qu’indiquent les mentions fre´quentes la Petite Fin et la Grande Fin : pour en saisir le sens, il faut appre´cier leur position ge´ographique. La Borne des Cinq Fins a` l’ouest d’Andelot-Blancheville 52 est bien a` la limite de cinq finages distincts. Terme a un sens voisin ; il semble inclus dans les noms de Termes 08 en Argonne, Termes 11 dans les Corbie`res, Termes 48 aux abords du Cantal, de Termes-d’Armagnac, tout au sud de l’ancienne province, et dans celui de Thermes-Magnoac 65, dont l’e´criture a e´te´ attire´e par l’e´vocation de thermes qui n’ont cependant jamais existe´ en ce lieu. Les lieux-dits en le Terme sont nombreux, mais terme a dans certaines re´gions le sens de tertre ; les Cinq Termes a` Saint-Pierre-a`-Arnes 08 sont bien en limite de finage et meˆme de de´partement, mais aussi sur une longue creˆte. Marche est un mot bien e´tabli dans le sens de limite, ou d’espace tampon. Il vient de la vieille racine IE merg de meˆme sens, qui a donne´ aussi la marge, Mark en allemand au sens de territoire frontalier, et sans doute un gaulois morga. Le mot marche a de´signe´ des terres de conqueˆte attribue´es a` des soldats, avec le titre de´rive´ de marquis pour leur chef – c’e´tait bien avant les « petits marquis » de cour. La Marche est une contre´e des confins du Massif Central et du Bassin Parisien, d’oc et d’oı¨l. Saint-Priest-la-Marche 18, Bellegarde-en-Marche 23, Saint-Victor-en-Marche 23 et la communaute´ de communes de la Marche en perpe´tuent le nom ; on trouve aussi Moulins-la-Marche 61 aux confins du Maine et de la Normandie. Bessat et Germi rele`vent des toponymes alpestres en Morge, Morgex, Morgeat, Morguette, Morgins et leur attribuent le meˆme sens, notamment de limite de pacages. Localement, des marga ritua, gue´ frontalier (X. Gouvert) ont pu donner des noms en Marguerite comme a` Nervieux 42, ou Margerie (Margerie-Chantagret 42). De ce mark viendraient Marcq 08, Marquette-en-Ostrevant 59, Brains-surles-Marches 53 a` la limite de la Bretagne et en bordure de la foreˆt de la Guerche, plusieurs Lamarque et Lamarche, Les Marches 73, Marques 76, Merquelande a` la limite sud de Janze´ 35, Merck-Saint-Lie´vin 62 et meˆme Maixe 54 (anc. Marches). Le Pech Margou est a` la limite de la commune d’Ajac 11. Mais le celtique a eu marco pour marais, qui semble eˆtre a` l’origine de noms en Marquette ou Marquise, et peuteˆtre du nom de la Marche, rivie`re qui passe a` Marcq-en Barœul : autant de risques de paronymie, donc d’erreur. Il en est d’ailleurs de meˆme pour le latin limes, qui a de´signe´ la limite des colonies romaines ; le mot limite vient aussi du latin limen, le seuil ou le linteau de la porte (d’ou`, e´galement, sublime et subliminal...). Ce radical apparaıˆt en certains lieux ; plusieurs Leigne et Laigne´ des bordures de foreˆts en Charentes semblent bien en eˆtre

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issus a` partir d’un terme lemnia (F. Vareille). A. Dauzat lui rapporte les noms de Linthes 51, e´crit jadis Limes ou Limites, et de Linthelles 51. Mais la` encore la prudence s’impose pour des lieux-dits d’origine incertaine, en raison du voisinage du radical lignum pour le bois, voire de limo, l’orme en celte, et de limo, la boue ou le limon en latin... Anto est un autre terme celte pour limite, bord, bout que X. Delamarre voit dans Antheuil 21 et Antheuil-Portes 60, Anteuil 25, voire Ense´rune (anc. Antia-dunale) a` Nissan-lez-Ense´rune 34 et Sahune 26 (anc. Anseduna), qui seraient ainsi deux « montfort en limite ». Randa fut un terme gaulois pour signaler une limite et se retrouve aussi en ce sens dans des langues nordiques. il apparaıˆt dans Gue´rande a` Arfeuilles et Chamarande 03, La Chamarande a` Saint-Victor-sur-Arlanc 43 (chemin + limite), La Durande a` Saint-Be´rain 43, Randens 73, Arando 38, et Chaˆteauneufde-Randon 48 a` la limite du Cantal. A. Piedfer signale que randa de´signe encore a` pre´sent une haie en Auvergne. Surtout, rand soutient un grand the`me de la toponymie, celui des Ingrandes ou Ingrannes, tous ou presque sur des sites remarquables, a` la fois de rivie`re et de limites d’anciennes contre´es gauloises. Ingrandes 36, a` la limite de l’Indre et de la Vienne sur l’Anglin, est meˆme suppose´e correspondre au Fines de la Table de Peutinger et de l’Itine´raire d’Antonin. L’Anjou est flanque´ sur la Loire par un Ingrandes a` sa limite occidentale et par Ingrandes-de-Touraine 37 a` sa limite orientale. S. Gendron (2012) note a` la limite sud-ouest de la Touraine un Ingrande a` Couziers 37 et, a` la limite nord, un Ingrande a` Villedieu 41 ; mais le premier, mentionne´ sur la carte de Cassini, a disparu depuis et ne figure pas sur les cartes de l’IGN, et aucun des deux ne borde un notable cours d’eau. L’origine exacte du nom, qui a pu eˆtre e´crit jadis Equoranda, a provoque´ d’abondantes discussions a` cause du premier terme. Les uns y voient un signe d’e´galite´, d’autres un cheval ; beaucoup y de´tectent de l’eau et sont sensibles a` ses rapports avec les nombreux Aigurande, Aygurande, Eygurande, Ygrande et meˆme Guirande qui ont apparemment une relation avec l’eau. Quel que soit le premier terme, le second a un sens de limite : tous seraient des sites frontaliers, et pour partie de ports frontaliers. La plupart sont dans le bassin de la Loire, mais on trouve les Gue´randes a` Chaveyriat 01, a` Digulleville 50 et a` Boisyron 50, a` Planches 61 et a` Me´dan 78, la plupart en limite de finage ; ainsi que Gue´rande a` Arfeuilles 03 aux confins des territoires des Arvernes, des E´duens et des Se´gusates (X. Gouvert), aujourd’hui des de´partements de l’Allier, de la Saoˆne-et-Loire et de la Loire. Yvrandes 61 est a` la limite de la Manche et de l’Orne. Les Ingarands, hameau de la valle´ e de l’Aumance a` He´risson 03, est en limite du Bourbonnais. Ricordaine a` E´peigne´-sur-Deˆme 37 serait un Equoranda, loin de tout cours d’eau mais a` la limite de la Touraine et du Maine ; Cirande a` Yzures 37 est de la meˆme famille, a` la limite me´ridionale de la Touraine. Les lisie`res des foreˆts sont longtemps apparues comme des lieux d’importance, et abondent en toponymes qui, outre les de´frichements, e´voquent pre´cise´ment une limite. Le mot ore´e, du latin ora, a` la fois bord et contre´e, a conserve´ cette valeur ge´ne´rale en franc¸ais, meˆme s’il peut paraıˆtre un peu de´suet ; une Ore´e des Bois est a` Saux-et-Pomare`de 31, une Ore´e des Monts a` Campan 65. Plusieurs dizaines de lieux-dits en portent le nom, dont une cinquantaine d’Ore´e des Bois ou du Bois ; il est

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meˆme une Porte d’Ore´e a` Fre´jus... L’ora latin est interpre´te´ comme voisin d’ora, la bouche (IE os), comme l’oral et l’orifice : une ide´e d’ouverture. Le terme d’ouie est aussi employe´, sans doute au meˆme sens d’ouverture : dans l’Aisne, les Grandes et les Petites Ouies a` Brunehamel et Re´signy, comme a` Coingt, sont en bordure des bois. Des toponymes en Bro, Brou, Broux, Broue, Broue`s sont parfois associe´s a` des bordures forestie`res ou a` d’autres limites et bordures, bords et rebords, comme Brou a` Laroquebrou 15, Bro a` Lapenche 12, le Bro et Labro a` Saint-He´rent 63, la Broˆ a` Padie`s 81. Le lieu-dit Labro se signale par dizaines en Aveyron et Cantal, comme Labro a` Onet-le-Chaˆteau 12, Labro a` Giou-de-Mamou 15, Labro Vieille a` SaintE´tienne-de-Cantale`s 15, correspondant en ge´ne´ral a` un habitat de rebord de plateau, de haut de versant raide. Dans ces conditions, la re´fe´rence souvent faite a` un de´rive´ d’un gaulois broga au sens de champ, qui aurait e´trangement glisse´ vers le sens de limite, n’est pas convaincante ; l’ide´e simple de bord, rebord (IE bherdh, coupe), semble mieux adapte´e. Il va de soi que des confusions avec les broussailles, surtout sous la forme Broux, ne sont pas exclues. Rain, Rein, et meˆme Rhin peuvent avoir un sens voisin dans le Nord-Est, comme le Rain a` Houtaud 25, le Rain de la Bataille a` Sombacour 25, le Rhin du Bois a` Rouvresles-Bois 36, e´videmment sans aucun rapport avec le fleuve. On est tente´ d’en rapprocher des Rein, Rain et Raynal en Auvergne et alentour, qui semblent avoir eu le sens de borne (E. Bouye´) ; le Raynal a` Pleaux 15, le Raynal a` Arnac 15, dominent des versants raides. Ces mots, toutefois, ont surtout le sens de partie, fraction dans le Jura et les Vosges, et s’appliquent plus souvent a` des versants (v. chap. 4), ce qui les rapproche des bro. Accul a un sens voisin : les Acculs a` Saint-Justen-Chausse´e 80 ou a` Saint-Le´ger-en-Yvelines 78, l’Acul a` Saint-Julien-de-laLie`gue 27 sont encore a` pre´sent en lisie`re de foreˆt. La racine canto signale en principe un coin, une bordure, un rebord (chap. 4) ; Cante´ en Arie`ge est au pied d’un relief ; Moercant 59 est le bord du marais, devenu un patronyme en Flandre ; Cantobre a` Nant 12 est a` la limite de l’Aveyron et de la Loze`re. Dans le Midi, cance peut signifier limite de champ ; les lieux-dits Cance ont pu eˆtre suppose´s proches de cancel, cloˆture de barrie`res (chap. 1) ; ne´anmoins, la plupart d’entre eux, comme habitats, sont associe´s a` des rebords de versants plus ou moins raides : Cance a` Andance 07, la Cance a` Orlu 09, En Cance´ a` Escoussens 81, Montels Cance a` Se´gur 12, le Pech de Cance a` Miers 46, etc. En Lorraine, scheide (limite, IE skel, couper, diviser, comme dans schizo-) e´quivaut a` une ore´e. Un Scheide et un Scheidwald sont a` la limite orientale de Maxstadt 57 ; Ge´oportail de´tecte six Scheidwald ; Scheidelsberg a` Weiburg 67 est bien au bord d’un mont, et Scheid est a` l’extre´mite´ occidentale de Thionville 57 ; Scheidfeld a` Gosselmind 57 est en bordure de la foreˆt domaniale de Fe´ne´trange ; Scheid a` Erching 57 est juste a` la frontie`re allemande ; Scheidweg est, du moins a` Rouffach 68, un chemin de limite. L’e´quivalent schiedt est fre´quent en Alsace. D’autres mots plus communs peuvent encore eˆtre e´voque´s. Lisie`re est parfois employe´, comme a` E´cot-la-Combe 52, ou` Lisie`re d’E´cot est un lieu-dit en bordure de foreˆt, comme Lisie`re de Grand a` Moronvilliers 52 ; Lisie`re des Vaux a` Champlitte 70, Lisie`re de la Frie`re et Lisie`re de Remmie`res a` Vouthon-Bas 55, la Lisie`re a`

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Chanceaux 21, et plusieurs dizaines d’autres. Corne, corne´e, indique un coin de bois : autour des foreˆts de la Creˆte et de Clefmont en Haute-Marne, on peut relever la Corne´e Pierre Febvre a` Bourdons-sur-Rognon, la Vieille Corne a` Biesles, les Cornes de Consigny a` Andelot-Blancheville, la Grande Corne´e a` Illoud, la Corne de Chalans a` Clefmont. Enfin on ne saurait omettre de signaler l’extreˆme ge´ne´ralite´ de l’emploi de bout pour marquer une extre´mite´, une limite. Ce mot des plus banals a une e´tymologie controverse´e, derrie`re laquelle certains voient un francique butan avec l’ide´e de frapper, pousser (IE bhau) comme pour le bouton et l’ancien « bouter hors ». En toponymie, il s’applique souvent a` des limites d’entite´s physiques visibles telles que des bois ou des marais, et a` des limites d’espaces familiers tels que les finages, paroisses, agglome´rations et autres territoires communs. C’est ainsi que l’on trouve le Bout de la Fin (du finage) a` Doulaincourt-Saucourt-sur-Rognon 52, le Bout d’Aval et le Bout d’Amont dans les villages-rues de l’Aliermont au sud-est de Dieppe, le Bout d’En Haut et le Bout d’En Bas a` Gue´-d’Hossus 08, voire le Bout Joyeux a` Bermonville 76 et le Bout Enrage´ a` Ricarville 76 en limite de village – la SeineMaritime compte six Bout Enrage´ mais seulement deux Bout Joyeux.... Notons encore le Bout de La` (Pe´rigny 14, Escœuilles 62), le Bout de La`-Bas (De´mouville 14), et bien d’autres sortes de Bout : de la Rue, du Val, de la Coˆte (une vingtaine). Les Boutie`res sont une petite contre´e en limite du Vivarais. Et les dizaines de Bout du Pont ne sont pas aux deux bouts d’un pont, mais a` un seul, celui qui est oppose´ a` la ville ou au village principal, de l’autre coˆte´ de l’eau. Les Bout du Monde sont environ une centaine, en toute re´gion, et en ge´ne´ral en limite de finage ou de village. Cap est souvent employe´ en ce sens, comme a` Capestang 34, au bout de l’e´tang, ainsi que dans nombreux Capdeville et Capdevielle. On sait que pen a un sens voisin en breton ; Pen ar Bed, le Finiste`re en breton, est litte´ralement « le bout du monde », la fin de la terre ; mais finisterre n’existe par comme nom de lieu en France. Le breton emploie e´galement lost : Loscoue¨t-sur-Meu 22, plusieurs Lost ar C’hoat ou Lostengoat (du bois), Lost ar Yeun et Lost ar Vern ou Lostanvern (du marais), Lostenez (de l’ıˆle) a` Elliant 29 et Lost an Enez a` Saint-Goazec 29, plusieurs Lostallen (de l’e´tang).

Se situer Qu’il s’agisse de centre ou de confins, de haut ou de bas, d’orient ou d’occident, bien des noms de lieux servent a` se situer sur le territoire en se servant de ses diffe´rences internes. Les noms des points cardinaux sont e´videmment de tre`s ancienne origine ; ils ont eu le temps de s’alte´rer. Pourtant leur apparition en toponymie est souvent assez re´cente, surtout quand il a fallu distinguer entre villages ou hameaux de meˆme nom. En Flandre Zutkerque (l’e´glise du sud) s’oppose a` Nortkerque. On note un Ouest Village a` Le´cluse et un Ouest du Village a` Hamel 59 ; un Westhouck (le coin) a` Hazebrouck, West-Cappel et un Westhove a` Blendecques 62. En Alsace, on remarque Westhoffen, Westhatten, Westhouse et Westhouse-Marmoutier, Ostwald, Osthoffen, Osthouse, Ostheim. E´perlecques 59 a sur une creˆte un hameau le Mont, flanque´ de trois hameaux nomme´s Ouest Mont, Est Mont et le Mont Est, juste au

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nord des lieux-dits Nord Strae¨te (route) et Nord Barne (grange) ; au sud-est, un Bas Sud Brouck dans les marais de l’Aa. Les Re´volutionnaires avaient use´ mode´re´ment de ces distinctions, se limitant a` cre´er un de´partement du Nord, et un des Coˆtes-du-Nord. Si le premier demeure, le nom du second a duˆ eˆtre change´ en 1990, l’ide´e de « nord » e´tant juge´e ne´faste a` l’industrie du tourisme devenue me´ridiomaniaque. Les autres directions n’ont pas servi, sauf re´cemment pour la Corse-du-Sud : on s’est bien garde´ de lui opposer une Corse du Nord, lui pre´fe´rant le nom de Haute-Corse, nettement plus valorisant. Question d’image... D’images d’ailleurs le sujet ne manque pas, ou` l’est et le sud sont les plus polyglottes. Midi a d’abord de´signe´ le milieu de la journe´e (mi-dies) ; alors en France le soleil est au sud. De ce fait, la plupart des toponymes avec Midi e´voquent le sud : le Midi de la France, les deux Pic du Midi, la Barre du Midi (Castellane 04), l’Aiguille du Midi a` Chamonix, la Baume du Midi (Rustrel 84), la Combe du Midi (La Chalp 38), le Creˆt du Midi (Praz-sur-Arly 74), voire le Col de Mie´jour (a` Saint-Paul-sur-Ubaye 04) ou encore la Meije. Sud tend a` eˆtre de plus en plus employe´, fuˆt-ce a` l’anglaise et sous forme d’adjectif, comme dans les communaute´s de communes Opale Sud, du Pays Sud Gaˆtine ou du Sud-Marnais. Est a e´galement plusieurs e´quivalents. Le lever du soleil est salue´ par des dizaines de toponymes en Levant, dont deux Ferme du Levant dans l’Aube, des Bois du Levant, le Pouyoulou du Levant (butte) a` l’est de Saint-Yrieix-la-Perche 87, la Cassagne (cheˆnaie) du Levant a` Escornebœuf 32, une quarantaine de Soleil Levant – et l’ıˆle du Levant a` Hye`res, partage´e entre militaires et « naturistes ». De tre`s nombreux lieuxdits se nomment Point du Jour, dont un quartier de Boulogne-Billancourt, et seize dans le seul de´partement de l’Aisne. Souvent ils correspondent a` un point de vue a` partir d’une route, en ge´ne´ral a` l’est du village comme a` Allemant 02, ou regardant vers l’est, comme a` Englancourt 02 ; mais c’est loin d’eˆtre une re`gle. L’aube et l’aurore apparaissent aussi, dont une quarantaine d’Aurore, l’Aurore, la Belle Aurore comme a` Cazaubon 32 sur un versant expose´ a` l’est, l’E´toile de l’Aurore (Mouchamps 85), des dizaines d’Aube dont Aube Nouvelle a` Durfort-Lacapelette 82, l’Aube Rouge a` Castelneau-le-Lez 34 – mais certains noms peuvent aussi bien dire le blanc (alba) et l’or (aurora), ou plus ge´ne´ralement le brillant. C’est d’ailleurs le cas de l’ancien eos (IE aus, qui brille) d’ou` viennent l’Est, l’orient et auster, austral, qui cependant a de´signe´ le midi, le vent du sud. Orient viendrait d’un IE er indiquant la mise en mouvement, donc la naissance (du jour) – « origine » appartient a` cette famille. Orient, l’Orient est pre´sent dans des dizaines de noms, dont Bel Orient qui figure au moins a` quarante exemplaires dans le seul de´partement des Coˆtes-du-Nord, une dizaine dans le Morbihan, une douzaine en Ille-et-Vilaine – mais pas dans le Finiste`re, qui pre´fe`re nettement Bel-Air. Lorient 56 est une ville du XVII e sie`cle, cre´e´e comme port du commerce lointain ; son nom a un rapport e´vident mais indirect avec l’est, puisqu’il a e´te´ tire´ de celui de la Compagnie des Indes Orientales, cre´e´e par Colbert en 1666, qui en avait fait sa base. Ouest et Nord figurent comme pre´cisions a` valeur adjective dans un certain nombre de noms nouveaux de pays ou communaute´s de communes, dans le genre de Nord-

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Cotentin, Nord-Finiste`re, voire Yonne Nord ou Entre-Deux-Mers-Ouest. On aperc¸oit toutefois Ouest dans certains lieux-dits plus anciens, notamment pour des noms de sommets en montagne ; ou encore un Bas Ouest a` Pradelles 59, des Coustals Ouest (coteaux) a` Caylus 82, voire l’Ouest qui est... au sud-est d’E´tival-le`s-leMans 72. Le couchant est moins directement e´voque´, si ce n’est dans une dizaine de lieux dont la Sagerie du Couchant et le Hamel du Couchant a` l’ouest du finage de CoulouvrayBoisbenaˆtre 50, ou le Soleil Couchant a` Disse´-sous-le-Lude 72. On appelle ıˆles du Ponant les ıˆles franc¸aises habite´es de la Manche et de l’Atlantique : du latin ponere, se poser, donc se coucher en e´voquant le soleil. Ponant n’est signale´ que cinq fois dans Ge´oportail, dont les Ponants a` Saint-Pierre-d’Aubigny 73. Le quartier du Ponant est paradoxalement a` l’est de La Grande-Motte 34, mais parce qu’il est nomme´ selon l’e´tang du Ponant, lequel est bien dans la partie occidentale de la commune du Graudu-Roi 30... Nord est beaucoup plus employe´, et surtout dans le Nord : par exemple, E´perlecques compte au moins le Nord Barne, le Champ du Nord, Nordstrae¨te, le Nord de Stade, le marais de Noord Brouck ; sa voisine Tilques y ajoute le Nordal, sans doute valle´e du nord, effectivement au nord du finage. Septentrion vient des sept points du chariot polaire, en latin Septem Triones, les sept bœufs de labour, image qui a pre´ce´de´ celle des deux Ourses, jadis Gemini Triones ; mais il semble archaı¨que ou pre´cieux et, si l’adjectif septentrional est employe´ comme adjectif par des ge´ographes, car nordique et nordiste ont des sens trop marque´s, cette forme est absente de Ge´oportail a` l’exception de deux sites en mer au large de Plouguerneau 29 (un brisant, des basses). L’ıˆle de Sein a retrouve´ l’ancien principe fondateur de l’orientation, qui est de regarder a` l’est, selon l’e´tymologie ; de ce coˆte´, en effet, se situe ce qui tire l’ıˆle de son isolement : le continent. En vertu de cette tradition, la coˆte nord de Sein est dite de gauche, la coˆte sud de droite ; Mor Diou (la mer de droite) est au sud de l’ıˆle et Mor Klei (la mer de gauche) est au nord. A` Belle-Iˆle-en-Terre 56 s’opposent Coat an Noz, bois de la nuit et Coat an Hay, bois du jour ; une interpre´tation raisonnable est que Coat an Noz est situe´ a` l’ouest, au couchant et Coat an Hay est situe´ a` l’est, au levant. En Be´arn, Bigorre et Gascogne, les vents de pluie, canalise´s par les Pyre´ne´es, sont d’ouest ; les maisons rurales tournent syste´matiquement le dos a` l’ouest, et s’ouvrent a` l’est : celui-ci est dit daban (ou devant), l’ouest est dit darre´ (derrie`re). Ces deux termes entrent dans de tre`s nombreux noms de lieux, et meˆme de rivie`res, afin de les distinguer : la Baı¨se-Devant et la Baı¨se-Darre´, l’Arreˆt-Devant et l’Arreˆt-Darre´, Tournous-Devant et Tournous-Darre´ 65, Eslourenties-Daban 64 a` l’est de Lourenties. De la meˆme fac¸on, le sud, plus e´leve´ vers les Pyre´ne´es, y est nomme´ Dessus, le nord vers lequel le relief s’abaisse est nomme´ Debat : ainsi vont les couples PonsonDessus 64 (commune qui a des lieux-dits Hous Dessus et Hous Debat sur la meˆme creˆte) et Ponson-Debat (maintenant Ponson-Debat-Pouts 64), BernacDebat et Bernac-Dessus 65, Bernadets-Dessus et Bernadets-Debat 65, les hameaux Marque-Debat et Marque-Dessus a` Sarrouilles 65, meˆme s’il n’y a pas de re´elle

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diffe´rence d’altitude entre eux, mais seulement de positionnement. En Lavedan, Arcizans-Dessus 65 est au sud-ouest d’Arcizans-Avant, et un peu plus haut. Les Antilles offrent un cas particulier : si l’on y connaıˆt des Hauts au sens d’habitat en hauteur, le couple haut et bas y a un tout autre sens, ou` haut signifie l’est, et bas l’ouest. Cela vient de la marine a` voile et de la latitude : les marins nommaient haut ce qui est face au vent, bas ce qui est « sous » le vent, abrite´ ; or les vents dominants, ou alize´s, vont ici d’est en ouest. C’est pourquoi Basse-Terre est la partie occidentale de la Guadeloupe, pourtant la plus haute et la plus accidente´e de l’ıˆle. De meˆme aux Saintes, Terre de Haut est a` l’est, Terre de Bas a` l’ouest. Dans le meˆme esprit, les Capesterre sont a` l’est, de´signant des « hauts ».

De haut en bas Hors de ces sens particuliers, les indications de haut et de bas, supe´rieur et infe´rieur, amont et aval, sont tre`s fre´quentes en toponymie, et se pre´sentent a` l’occasion en couples oppose´s, tels Richard-de-Haut et Richard-de-Bas a` Ambert 63, la Serre d’en Bas et la Serre d’en Haut a` Arrien-en-Bethmale 09, Foncine-le-Haut et Foncine-leBas 39 dans le Haut Jura, et de nombreux couples dans le Haut-Rhin comme Aspach, Vaulnaveys, Burnhaupt, Hagenthal, Magstatt, Soppe, Ranspach, Seppois, Michelbach, Spechbach, Traubach, qui tous forment des doublets de communes -leBas et -le-Haut. Ces de´doublements sont fre´quents en pays de collines et d’habitat disperse´, comme a` Couech d’en Haut et Couech d’en Bas a` Castagnac 31, Boujou Haut et Boujou Bas, En Serres Haute et En Serres Basses a` Salles-sur-l’Hers 11. Fonters-du-Raze`s dans l’Aude est double´e sur son finage par un Fonters-Bas et contient un Belfort Haut et un Belfort Bas, un Salamon Haut et un Salamon Bas. Bustanico en Castagniccia est divise´e en deux hameaux Soprano et Sottano, e´quivalents d’en haut et en bas. Bien entendu, Bas ou Haut ont aussi leur existence autonome dans quantite´ de lieux. Le haut est e´vident dans les Hauteville, Hautvillers 51 ou Hautvillers-Ouville 80, Hautmont 59, Hautefage 19 et Hautefaye 24 (heˆtraie), les Hautecour et Hautecourt – dont un Hautecour-la-Basse a` Hautecour 73 –, Hautbois 60, Haut-Clocher 57 et Hautecloque 62 (meˆme sens), de nombreux Hauterive, l’Hautil, l’Hautie`re, etc. Ancien ou occitan, il se pre´sente sous la forme aut comme dans Auteuil et des nombreux Autheuil, Authiou, Auterive, Autechaux. La forme alt est plus rare, sauf en Alsace ou` elle risque d’eˆtre confondue avec alt, vieux : M. Urban estime que les nombreux Altenberg, Altenweiher, Altenheim 67, sont des hauts, mais Altenstadt a` Wissembourg 67 et Altkirch 68 plutoˆt des vieilles (ville et e´glise), et Altorf 67 « haut » village au sens d’important, majeur. Ce radical a pu eˆtre de´forme´ en ar ou au dans Arvillard 73, Arville 41, Arvillers 80, Auvillar 82, ce qui peut entraıˆner d’autres sources de doute, notamment avec ar = roche. Le franc¸ais Bas vient d’un latin bassus d’origine discute´e, d’ou` sort aussi la base – peut-eˆtre l’IE gwa, aller, marcher (cf. go, gehen), ce sur quoi l’on marche et ce sur quoi on baˆtit, qui est donc sous nous. Il figure dans des centaines de toponymes dont

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des noms de communes comme Bas-en-Basset 43, Bassu et Bassuet 51, Bassureis 48, quatre Baslieux, deux Bassens, etc. Notons que les toponymes en Basse, Baisse, Basse´e ont souvent des sens plus pre´cis qu’une simple indication d’altitude : les uns signalent des cols, d’autres des fonds humides en prairies. Dessus-dessous, s’ils ont un sens particulier d’orientation en Bigorre, ont ailleurs le sens banal d’en haut, en bas ou plus haut et plus bas. Ils contribuent a` former de nombreux toponymes. Les uns signalent des couples, dont il s’agit d’identifier les deux e´le´ments par leur e´tagement : Abbans-Dessous et Abbans-Dessus 25, AuxonDessous et Auxon-Dessus 25, Saint-Offenge-Dessous et -Dessus 73. Les fusions de communes peuvent avoir des re´sultats cocasses, comme a` Benque-Dessus-et-Dessous 31. Mais parfois un seul e´le´ment est fixe´, au moins au niveau des noms de communes : Clermont-Dessous 47n’a pas de « Dessus », son comple´ment de´chu e´tant re´duit a` un hameau Saint-Me´dard. Argut-Dessous 31 est une commune, mais Argut-Dessus n’est qu’un hameau de la commune voisine de Boutx. On trouve des quantite´s d’Au-Dessous et Au-Dessus, dont Au-Dessous du Chemin Vert a` Wambercourt 62, Au-Dessous du Pommier a` Coutemon 21 ou Au-Dessous de l’Ancien Te´le´graphe a` Nordausques 62, Au-Dessus du Pave´ a` Hondeghem et a` Villers-Paul 59, plusieurs Au-Dessus des Pre´s ou du Pre´, ou de la Garenne, ou des Carrie`res, et meˆme un suave Au-Dessus du Diffe´rend a` Thenailles 02... Sur et sous forment plus rarement des couples comparatifs ; ne´anmoins, La Mure 38 a pour communes voisines Susville, a` l’ouest sur les reliefs du Se´ne´py, et Sousville a` l’est, en contrebas. Sous se re´fe`re a` un mont, une foreˆt, et surtout une ville ou un ancien chaˆteau, meˆme e´loigne´ : par exemple dans l’Aisne Verneuil-sous-Coucy et Leuilly-sous-Coucy, plus Bourguignon-sous-Coucy a` une bonne quinzaine de kilome`tres ; Aulnois-sous-Laon et Athies-sous-Laon, Montigny-sous-Marle, Quincysous-le-Mont. Une quinzaine de communes sont « sous-Bois », en particulier en Seine-Saint-Denis ou` Aulnay-sous-Bois, Clichy-sous-Bois, Les Pavillons-sousBois, Rosnay-sous-Bois se re´fe`rent a` l’ancienne foreˆt de Bondy. Sur, le plus fre´quent, est tre`s employe´ pour indiquer le passage d’une rivie`re : Vic-surAisne, Vic-sur-Ce`re, Vic-sur-Seille, les nombreux Villeneuve-sur-Lot, -sur-Allier, -sur-Cher, -sur-Ve`re, -sur-Yonne. Parfois le « sur » est un peu force´, par souci de distinction : le village de Saint-Romain-sur-Cher 41 est a` 6 km de la rivie`re, que l’extre´mite´ du territoire communal ne longe que sur quelques centaines de me`tres, et n’est « sur Cher » que depuis 1919. Ce meˆme objectif, plus ouvertement publicitaire, a multiplie´ a` partir des anne´es 1850 les mentions « sur-Mer ». Sur peut aussi indiquer une position e´leve´e par rapport a` une ville plus connue, souvent une ancienne seigneurie : Montigny-sur-Cre´cy 02, Villeneuve-sur-Auvers 91. Lassus est e´galement utilise´ au sens de « haut » en Gascogne. Il en est de meˆme de Suberbie, Subran, Subranel, Soubeyran, Soubirou, qui sont des hauts (latin super) en de´pit de l’apparence de « sou » ou de « sub » qui, de fait, cachent un « sup ». Ils sont a` l’oppose´ des Souteyran, Soutran, Sutra, Desoutre, le Soustre, Soustra, al Soustre (Montberon 31), qui sont des bas (de vrais « sub ») – mais ils peuvent de´river de NP, ou` s’opposent ainsi un Subra et un Sutra d’apparence paradoxale. Le doute n’est pas permis dans plusieurs sites du Cantal par exemple. Trizac 15 contient une Montagne de la Besseyre-Soutronne et une de la Besseyre-Soubronne (besseyre est une

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boulaie) ; Collandre Soutro est un hameau un peu en contrebas du village de Collandres 15 ; Latga Soubro est juste en amont de Latga Soutro a` Tanavelle 15, au bord de la Dauzanne (lat-ga a le sens de large gue´) face a` Latga Gibrat (gele´, givre´) qui est en ubac. A` Cheylade 15, Codebos Soubro (bout du bois, Codebos = Capdebosc) est un peu plus haut que Codebos Soutro, et Gorce Soubronne (fourre´ du haut) est-audessus de Gorce Soutronne. Souteirane est en contrebas d’un massif aux Arcs 83, Souteyrols au pied de la Se´ranne a` Gornie`s 34. Juzan, issu du latin deorsum (vers le bas) comme jos en provenc¸al, indique un bas ou l’aval en gascon, par exemple dans Arjuzanx (anc. Araast-le-Bas) ou LouvieJuzon 65, qui se distingue ainsi de Louvie-Soubiron. Il s’oppose directement a` suzan, a` la fois le haut et le sud : Getten Suzan est au sud de Getten a` Pouillon 40. On remarquera encore ici la proximite´ phonique des noms oppose´s, comme dans subra-sutra, uhel-izel : elle ne facilite pas la distinction, ni le travail du toponymiste ; la distinction devait eˆtre mieux perc¸ue jadis. Le gaulois avait andernad pour le bas ; il vient d’un IE ndher de meˆme sens qui a e´galement fourni nieder, under, unter et le latin inferus, infra ; il pourrait se trouver dans Andernay 55, Anderny 54, Andornay 70, sinon Andernos 33. Le breton emploie un voisin andraon en ce sens : plusieurs Kerandraon (le village du bas) sont a` Gourin, Poullan, Douarnenez, Lampaul (Ouessant), etc. La racine infer se lit dans Uffour a` Bellevue-la-Montagne 43, au pied du Peymarie ; dans une dizaine d’Uffernet ou Ufernet dont trois dans le Tarn ; et dans de fort nombreux Infernet, spe´cialement abondants dans les Alpes. Le glissement vers des Enfer a e´te´ fre´quent, retrouvant ainsi l’e´tymologie d’enfer (ce qui est en bas) au-dela` des connotations dramatiques – les Enfer sont trois fois plus nombreux que les Infernet mais la plupart sont sans doute un peu moins effrayants que ne le laisserait croire leur nom, juste « en bas ». Le Hoch germanique, de la meˆme famille que haut, a aussi le double sens de haut et important, majeur et s’oppose plus a` klein (petit) qu’a` unten (en bas) : il donne Hochfelden 67 (champ), Hochstatt 68 et Hochstett 67 (lieu habite´) en Alsace, ou` la forme Hoh est plus fre´quente avec Le Hohwald 67 (bois), Hohfrankenheim 67 (hameau franc), le Hohneck (sommet) a` Stosswihr 68, Hohrod 68 (essart), Hohwiller (village) a` Soultz-sous-Foreˆts 67, plusieurs Hohwarth, Hohwardt ou Hohwarte (garde). Ard est une racine celte issue d’un ered IE qui de´signait quelque chose de haut, pentu, demandant un effort et dont vient « ardu ». Elle ne doit pas eˆtre confondue avec ard dans ardent ou aride, qui de´signe quelque chose qui bruˆle (racine ancienne as) ; elle a donne´ en gaulois arduo, haut, et il est admis qu’elle est a` l’origine de l’Ardenne et de lieux de meˆme nom comme le Haut de l’Ardenne a` Coussegrey 10, ou les Ardennes a` Monistrol-d’Allier 43 ; plusieurs Ardenne sont dans le Cantal, le Gers, la Vende´e, la Haute-Loire. Ardes 63 a connu la meˆme interpre´tation. L’hypothe`se d’un ard e´voquant un bruˆlis (comme dans arder, ardent) semble abandonne´e ; il n’est pourtant pas exclu que certains Ardenne, Lardenne viennent de bruˆlis, du moins dans le Midi. Et, comme tout ce qui est « haut », ard peut avoir le sens de majeur, principal, voire divin selon quelques commentateurs.

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Un autre terme gaulois est tre`s re´pandu, et indiscute´, dans le sens de lieu e´leve´ : uxello ou uxo. Il a fourni un ce´le`bre Uxellodunum, ou` Jules Ce´sar aurait livre´ sa dernie`re bataille des Gaules ; plusieurs lieux en ont revendique´ l’he´ritage, le plus vraisemblable e´tant le Puy d’Issolud a` Vayrac 46. Il est a` la source de quatre Ussel (Cantal, Corre`ze, Lot, Allier), d’Usseau 79, Ussau 86 et Tadousse-Ussau 64, plusieurs lieux-dits Usseau dans l’Indre et la Charente, Usson 63, Usse´ a` Rigny-Usse´ 37, Uxelles 39 et Uxelle 71, Uzelle 25, Ussy-sur-Marne 77. Des « ussel » se devinent dans Huismes 37, les Huisseau (-en-Beauce 41, -sur-Cosson 41, -sur-Mauves 45 dont le gentile´ est Uxellois), Husseau a` Montlouis 37, le Puy d’Usseaud a` Be´ne´vent-l’Abbaye 23, Issoudun 36 (Uxellodunum en 984), Exoudun 79, le Houssa a` Ruffiac 56, Hussamat a` Chastreix 63, Issanges a` Agnat 43 et Issou 78, Lussault 37, Uzel 22, peut-eˆtre Uzerche 19, Yssandon 19 juche´e sur son Puy, en accord avec leur topographie. Uxello est re´pute´ venir d’un kel indo-europe´en signifiant haut, proe´minent, qui aurait e´galement donne´ colline, culminer et exceller, ainsi que colonne et colonel. Les spe´cialistes le soupc¸onnent dans Exmes 61 et son ancien comte´ de l’Hie´mois, Wissous 91, voire dans Diusse 64 et Mont-Disse 64, Oisie`me a` Gasville 28, Ucel 07 dont le hameau du Vieil Ussel est sur une butte dominant la valle´e de l’Arde`che, Excidioux a` Neuvic-Entier 87 ; et donc dans les tre`s dispute´s Exideuil 16 et Excideuil 24. Il n’est pas exclu de le voir dans Issoire 63, qui fut Ussoire au XIII e sie`cle et dont la partie finale cache un -duro (place forte). Uze`s 30 est possible, mais douteux. Ouessant, qui fut Uxantis, semble eˆtre de la famille en tant qu’ıˆle la plus haute et la plus extreˆme d’Armorique, peut-eˆtre meˆme au sens des marins, pour qui le « haut » est au vent debout. Uxisama, de´esse gauloise des hauteurs et e´videmment de meˆme source, a pu interfe´rer dans ces de´nominations, par exemple pour Oisie`me. Mais les attributions restent parfois he´sitantes : Oissel 76, Oisseau 53, Oisseau-le-Petit 72 sont des uxo pour certains, des ouches pour d’autres. Usson-en-Forez 42, qui fut jadis Icio, comme Issoire 63, n’appartiendrait pas a` la se´rie, sauf si Icio a e´te´ une re´interpre´tation. Le breton oppose uhel (haut, supe´rieur, important) a` izel (infe´rieur) et gorre (haut) a` goueled (bas) ; d’ou` Huelgoat (les bois du haut), Le Gouray, peut-eˆtre Gourin ; Kerlaz 29 oppose la partie haute de la commune, Ar Gorre, sur le plateau, a` la partie basse, Ar Goulid, dans la valle´e du Ne´vet. Le basque emploie gain, goyen, garai pour ce qui est en haut, parfois alte´re´s en gagne, ou cache´s dans Ascain ; et behere, barne pour le bas : Ursubehere est le bas du relief de l’Oursuya a` Hasparren, Iribarne est le village d’en bas, mais les nombreux lieux-dits en Iribarne´a ont pu transiter par des noms de personnes. En Alsace et Lorraine de parlers germaniques, le couple est surtout en Ober et Nieder, comme Oberbronn et Niederbronn (source), Oberbruck et Niederbruck (pont), Oberroedern et Niederroeden (essarts). Il joue souvent avec des noms de rivie`res, indiquant alors des positions en amont (ober) ou en aval (nieder) : Obermodern (a` Obermodern-Zutendorf 67) et Niedermodern, Oberhaslach et Niederhaslach sur la Hasel, Oberlauterbach et Niederlauterbach 67, Obersteinbach et Niedersteinbach 67 et, plus connus, Obernai 67 et Niedernai sur la Nai. En certaines re´gions, un amont et un aval sont clairement e´voque´s : on connaıˆt en Morvan, Alpes du Sud, Pyre´ne´es catalanes des Damoun, Damount, Daimon pour ce

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qui est en haut, Daval, Davall, Daivau pour ce qui est plus bas (Pe´gorier). Upen d’Aval et Upen d’Amont s’opposent a` De´lettes 62, et les villages-rues qui s’e´tirent interminablement sur le plateau d’Aliermont a` l’est de Dieppe opposent un Bout d’Aval et un Bout d’Amont. Toutefois, le couple haut-bas a aussi d’autres sens et s’ave`re bien plus riche, ou plus ambigu. L’indo-europe´en uper a donne´ en latin super, en allemand ober, et probablement le celte ver-, vero de´signant ce qui est au-dessus, supe´rieur, majeur. Verdun 55, Vertault 21, Vermenton 89 contiendraient ce pre´fixe, mais l’inde´cision est tre`s grande en ce domaine car ver- peut eˆtre lie´ a` des rives, ou a` la verdure... Maı¨re, majou, de la meˆme famille que majeur, ont le sens de supe´rieur en occitan, comme le Majou a` Chauzon 07 ou le Puy Majou a` Calvinet 15. Tantot il ne faut voir dans ces diffe´rentes racines qu’une diffe´rence d’altitude ; tantoˆt le terme du haut a plutoˆt le sens d’important, puissant, principal. La dissyme´trie du haut et du bas n’en est pas moins flagrante : le haut est toujours positivement connote´, le bas de´pre´cie´. Le haut comporte souvent une ide´e de supe´riorite´ ; « super », d’ailleurs, indique « en haut » et sous-entend une excellence. C’est pourquoi quantite´ de nouveaux villages d’altitude dans les stations de sports d’hiver se sont nomme´s Super : Super-Besse, Superbagne`res, Superde´voluy, etc. Dans les noms des anciennes provinces, Haut ne donnait aucune indication d’altitude, mais de´signait la partie ou` e´tait la capitale ; ainsi du Haut-Maine (Le Mans) et du Bas-Maine, du Haut-Languedoc (Toulouse) et du Bas-Languedoc, de la HauteNormandie (Rouen) et de la Basse-Normandie, de la Haute-Bretagne (Rennes) et de la Basse-Bretagne, en breton Breizh-Uhel et Breizh-Izel. On l’a oublie´, et la HauteCorse actuelle n’est pas plus celle du chef-lieu que la Haute-Provence. Les Re´volutionnaires avaient voulu ignorer ce passe´ en baptisant les de´partements, et ne s’en tenir qu’a` la topographie : Strasbourg est dans le Bas-Rhin, mais le Rhin n’est pas une province. Le temps du spectacle et de la publicite´ y a vu une malice et un jugement de valeur qui n’y e´taient nullement : les de´partements des Basses-Alpes, des Basses-Pyre´ne´es, de la Charente-Infe´rieure ont exige´ d’eˆtre requalifie´s, le premier se voyant meˆme propulse´ de bas en haut comme Alpes-de-Haute-Provence ! De meˆme voit-on fleurir « Les Hauts de... » dans les noms de nouveaux lotissements, jamais « Les Bas de... ».

Entre deux et coˆte a` coˆte Les situations me´dianes ont aussi leur vocabulaire. On y trouve des Entre Deux, Entremont, Entrevaux, etc. ; de nombreux Entre Deux Eaux, et dans ce domaine une se´rie d’homonymes en Entraigues ou Entraygues, parmi lesquels des dizaines de lieux-dits et les communes d’Entraigues 38 et Entraigues 63, Entraunes 06, Entrammes 53, Entrains-sur-Nohain 58, Antrain 35, Tramezaı¨gues 65 et Tramesaygues a` Montgaillard 09, un Entre-Deux a` la Re´union, voire un Daou Dour breton a` Quimper-Gue´zenec 22, tous entre deux valle´es ou rivie`res, comme d’ailleurs l’Entre-Deux-Mers aquitain, mer e´tant ici mis pour Garonne et Dordogne. De ce fait, ces noms sont souvent ceux de confluents.

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Il existe bien d’autres intervalles, meˆme menus : Entre Deux Chemine´es est a` la limite des communes de Saint-Blin et Manois 52 et Entre les Deux Villes a` la limite de Villeen-Blaisois et Doulevant-le-Petit 52, l’Entre Deux Pays a` l’extre´mite´ occidentale de Coupelle-Vieille 62, l’Entre-Deux a` la limite de Mirambeau et Saint-Martial-deMirambeau 17, Entre Deux Naux a` Puxe 54. On note plusieurs Entre Deux Bois, Entre Deux Chemins, Entre les Deux Voies, Entre Deux Villes, et Entre Deux Caps a` Plurien 22, Entreportes a` Chaffois 25 et le de´file´ des Entreportes a` Pontarlier 25, la Cluse d’Entreportes a` Lent 39, un Col d’Entreporte est a` Peisey-Nancroix 73. Entrepierres 04 est une commune des Alpes du Sud, a` la sortie d’une cluse du Jabron. Entrecule´e a` Gennes 49 est effectivement entre deux combes ou cuves. Au milieu de, du milieu, ou moyen, se lisent dans des Mainenville 27 et Moyenneville 62, Mainvillers 57 et Mainvilliers 28, Mainvilliers 45, des se´ries de Me´janne (dont deux communes du Gard) et Me´jan, Metge, Me`ge ainsi que Mie`gebat (a` mi-valle´e) a` Laruns 64, Montmija a` Coudons 11, la Me´diane a` Riaille´ 44, Me´dianol a` Libaros 65, Me´jelasserre a` Aujac 46, des Calme´jane (dans le Lot et l’Aveyron surtout, avec calm = relief nu), Myans 73, Mechmont 46, Mitschdorf a` Gœtschdorf 67, Mittelhausen 67, Mittelhausbergen 67, Mittelwihr 67, Mittelbergheim 67 et de nombreux lieux-dits Mittelberg, Mittelbuehl, Mittelweg... Un terme pre´chre´tien, Mediolanum, a e´te´ tre`s fe´cond et fort discute´ (v. chap. 3). Le pays de la Me´e est une intercommunalite´ du nord de la Loire-Atlantique, qui reprend un ancien nom un peu oublie´ qualifiant jadis une contre´e a` mi-chemin de Nantes et de Rennes, atteste´e au IX e sie`cle. Le Causse Me´jean est celui « du milieu ». Le catalan emploie mig (Coll del Mig a` Port-Vendres, Jac¸a del Mig a` Mantet, Pla del Mig a` Nohe`des) qui en principe se prononce mitch, l’occitan miey ou miech, miet, mitat (le Pont du Miey a` Azur 40, Camp del Miey a` Lusignan-Petit 47, Pie`ce del Miech a` Lanue´jouls 12, Fraisse del Miet a` Polminhac 15). Les termes bretons correspondants sont krenn (trois Coat Crenn a` Plouvorn, Spe´zet, Plourin-le`s-Morlaix, un Menez Crenn a` Plouarzel, etc.) et kreiz (comme dans Kreisker). Parfois trois villages portent le meˆme nom, dont un moyen, comme en Bas-Rhin Oberhausbergen, Mittelhausbergen, Niederhausbergen, ou dans le Cantal Fraisse Haut, Fraisse del Miet, Fraisse Bas a` Polminhac 15, et les trois villages de Vins Haut, Vins Me`ge, Vins Bas a` Anzac-le-Luguet 63, ou les trois lieux-dits Clot de Dalt (en haut), Clot de Mig et Clot de Baix a` Fontrabiouse 66. Devant et Derrie`re, suivis d’un autre nom de lieu, fournissent de nombreux lieuxdits, en particulier en Lorraine. La situation par rapport a` un obstacle, et plus souvent derrie`re que devant, peut eˆtre e´voque´e par des Dela`, Outre, Trans. C’est ainsi que se manifestent des Dela`-de-l’Aigue a` Arvieux 05, Dela`-de-l’Aygue a` Portel-des-Corbie`res 11, Dela`-l’Eau a` La Condamine-Chaˆtelard 04, Dela`-du-Pont a` Arras-enLavedan 65, Au-Dela` de la Grand Route a` Trouville 76 (par rapport a` l’ex-N 15) et meˆme Au-dela`-de-l’Eau-de-la-Rue-du-Marais a` Leuze 02. Outreau 62 est se´pare´ de Boulogne-sur-Mer par la Liane, donc « outre eau » ; Outrepont 51 est nomme´e par rapport a` Changy dont elle est se´pare´e par la Che´e ; la Ferme et la Coˆte d’Outrivie`re a` Noirlieu 51 sont au sud de la Vie`re, et le toponyme joue ici avec la Vie`re et le mot rivie`re. Signalons encore des Outrebois 80, Outreme´court 52, Outre-l’Eau a` Sant-Marcellin-en-Forez 72. Outre-Aube a` Longchamp-sur-Aujon 10

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est du meˆme coˆte´ que son village, mais est ainsi nomme´ par rapport a` l’ancienne abbaye de Clairvaux, qui est de l’autre coˆte´, a` Ville-sous-la-Ferte´. Les Pre´s d’OutreMer n’ont rien d’exotique, mais sont de l’autre coˆte´ du Doubs a` Longepierre 71. Plusieurs Lauwerdal ont pour sens au-dela` (over) de la valle´e (dal). Le Tre´port 76 fut un Ulterior Portus, le port d’« apre`s » Augusta (Eu). Trans-laForeˆt 35 est en bordure de la foreˆt domaniale de Villecartier, Trans-sur-Erdre 44 « de l’autre coˆte´ » de l’Erdre, Trans-en-Provence 83 de l’autre coˆte´ de la Nartuby par rapport a` Draguignan ; Trans 53 et Le Translay 80 sont a` des carrefours de voies anciennes. Plusieurs Tresserre peuvent eˆtre compris comme « au-dela` de la serre » (de la creˆte). Traslafont a` Azat-Chaˆtenet 23 et Tras-le-Bosc a` Se´nergues 12 sont forme´s de la meˆme fac¸on. De fort anciens termes soulignent une proximite´. On connaıˆt bien le`s ou lez, qui n’est nullement l’article « les » mais vient du latin latus, coˆte´, et signifie donc « a` coˆte´ de », comme « late´ral » est « de coˆte´ » : ainsi de Joue´-le`s-Tours 37, Plombie`res-le`s-Dijon 21, Flines-lez-Raches 59 ou Poilly-lez-Gien 45. Il advient cependant qu’un relaˆchement de l’e´criture, et l’obsolescence du terme, l’aient alte´re´ en « les » comme a` Chaˆteauneuf-les-Martigues 13 ou Chorey-les-Beaune 21. En tout e´tat de cause, ce terme n’est employe´ qu’entre deux tirets, non comme racine : les, le`s et lez autonomes ou incorpore´s aux noms ont de tout autres sens, de chaˆteau ou de butte en Bretagne, de torrent dans les Pyre´ne´es. Pour « pre`s de », « a` coˆte´ de », le celte a fourni are ; il serait inclus dans le nom d’Arles 13, interpre´te´ comme Are-Late, pre` s du marais, en l’occurrence la Camargue ; ce qui pourrait avoir contribue´ au gentile´ provenc¸al des Arle´siens : Arlaten. Le breton ar, dans Armor, Arvor ou Arcoat, Argoad, est de cette famille. En basque, alde et ondo sont e´galement des locatifs de proximite´ : Mendionde est « a` coˆte´ de la montagne », on trouve des Ur Alde (au bord de la rivie`re) a` Urcuit, Zubi Alde (du coˆte´ du pont) a` Viodos-Abense-de-Bas, Hego-Alde (coˆte´ sud ou du soleil) a` Espelette, Mendy Alde (a` coˆte´ du mont) a` Maule´on-Licharre.

A` l’e´cart : les coins perdus ou cache´s Le sentiment d’isolement, qui fait partie de la critique et de l’autocritique populaires, se marque a` plusieurs mots forts. De fac¸on ge´ne´rale, un e´cart est un habitat isole´, qui pose toujours des proble`mes d’accessibilite´ et de desserte. On y e´tait moins sensible avant les adductions d’eau, d’e´lectricite´ et de gaz, mais quelques lieux-dits s’en inspirent. Une vingtaine d’entre eux se nomment simplement l’E´cart ou les E´carts, d’autres l’E´carte´ ou l’E´carte´e, a` quoi peuvent s’ajouter quelques Escart et Escartais, peut-eˆtre les E´garites au Fay-Saint-Quentin 60, a` la limite de trois finages. Cinq lieux-dits le Terroir a` Part sont dans des communes du Pas-de-Calais, toujours en extre´mite´ de finage. Avroult 62 est interpre´te´ comme Averhout, addition de hout (bois) et aver (afar, a` l’e´cart en nordique). Perdu signale un e´cart exage´re´ : le participe n’est pas seulement en rapport avec le temps passe´ a` travailler des terres infertiles, il e´voque aussi une position dans l’espace

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et s’est conserve´ dans le langage actuel, ou` il est banal de parler de « trou perdu ». Parmi les noms e´tablis de plus ou moins longue date et enregistre´s, on rele`ve huit Villeperdue dont une commune de Touraine, quelques Mas Perdu, des Pont et Puy Perdu, ainsi que trois le Trou Perdu et huit le Coin Perdu. Clairmarais 62 a un finage curieusement de´coupe´ a` l’est du canton Nord : un ensemble oriental dessine une avance´e du de´partement au sein de celui du Nord, autour des hameaux de Cre`veCœur et du Coin Perdu. Le Pays a` Part est un e´cart a` Bours 62 et a` Laires 62, commune qui a aussi le Chemin Perdu, e´galement en limite de finage. Liffol-leGrand 88 a meˆme un Saint-Glinglin, effectivement tre`s a` l’e´cart. Plus pittoresques, sinon toujours bien comprises, sont d’autres de´signations. MangeTian a` Goult 84 a bien le sens de coin perdu, sur le plateau de garrigue a` l’e´cart du village. Une dizaine de Soupetard, dont un quartier exte´rieur de Toulouse, un lieu-dit a` l’extre´mite´ occidentale de la commune de Se`te sur le lido, et peut-eˆtre deux Soupe Froide (au Castellet dans le Var et a` Accolay dans l’Yonne), deux Dıˆnetard a` Livronsur-Droˆme 26 et Saint-Denis-en-Val 45 semblent bien indiquer un relatif e´loignement. Il en est de meˆme avec la surprenante trentaine de Trigodina ou Trigodinas du Lot, du Tarn et de l’Aveyron et la demi-douzaine de Trigobeure (plutoˆt dans le Toulousain) dont le nom signifie en occitan « il me tarde de dıˆner » ou « de boire ». Maldinat (Pe´zenas 34), lou Maldinat (Namhac 15), lieux isole´s, e´voquent un mauvais dıˆner. Tartifume est plus controverse´ : pre´sent dans plus de 80 communes, il de´signe toujours des lieux e´carte´s. Les propositions se sont multiplie´es : un lieu ou` l’on ne fume (la terre) que tard, ou` le foyer ne fume que tardivement car on y est pauvre, ou au contraire fume jusque tre`s tard car on y est riche. D’aucuns les ont associe´s a` des pratiques nautiques tardives sans voir que beaucoup e´taient loin de toute rivie`re ; d’autres ont pris « tard » pour un tertre sans observer davantage le relief. Il est plus simple et plus e´vident de les conside´rer comme e´quivalents des Soupetard. Les nombreux toponymes en Sauvage, le Sauvage, la Sauvagerie ont souvent ce sens, dont l’origine est lie´e a` la selve (la foreˆt). Ils se situent en ge´ne´ral vers les extre´mite´s des finages, sauf s’il s’agit de NP – les Sauvage`re sont nombreux aussi, dont une commune de l’Orne, La Sauvage`re ; Les Sauvages est une autre commune, dans le Rhoˆne. Le Sauvageon ou les Sauvageons sont plusieurs dizaines, le plus souvent du coˆte´ des limites communales, parfois en pays de´couvert comme a` Sougy 45, La Ferte´-Milon 02 ou Gaye 51. La Sauvagerie est a` la pointe extreˆme NO de Coutiches 59, une autre aux confins de Coutiches, Auchy-lez-Orchies et Berse´e 59, comme les Sauvage`res sont aux confins de Siecq, Louzignac et Haimps 17 ; les Sauvages sont a` la pointe SO d’Aurec-sur-Loire 43. La se´rie comporte aussi des Marais, Pre´, Champ ou Bois Sauvage, quelques Combe ou Puy Sauvage, plus les Coˆte Sauvage pour des littoraux rocheux escarpe´s. Le proble`me est que l’on n’a gue`re de moyens de distinguer si le sens se rapporte a` e´carte´ ou a` forestier, les deux pouvant d’ailleurs aise´ment s’additionner. Plusieurs dizaines de lieux-dits le De´sert ou les De´serts, parfois au fe´minin, se situent en ge´ne´ral en limite de finage ou de contre´e. Saint-Guilhem-le-De´sert 34 rappelle ainsi son isolement, qui pre´cise´ment avait attire´ une abbaye. Les De´serts est une commune savoyarde au sein du massif des Bauges et Thoisy-le-De´sert est en

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Coˆte-d’Or a` la limite du Morvan. On trouve une bonne trentaine de De´sert ou De´serts dans le seul de´partement de l’Orne, dont les communes de Magny-le-De´sert, Saint-Maurice-du-De´sert et Saint-Patrice-du-De´sert, et une quinzaine dans le Calvados, dont une commune, Le De´sert, tandis que Le De´zert est non loin dans la Manche. La Mayenne a Saint-Aubin-du-De´sert, Saint-Calais-du-De´sert et SaintMars-du-De´sert, aux confins du Maine et de la Normandie. Un autre Saint-Marsdu-De´sert est en Loire-Atlantique au nord-est de Nantes. La Bretagne a Louvigne´du-De´sert et La Bazouge-du-De´sert 35, aux marches orientales de la province. Plusieurs lieux-dits le De´sert apparaissent en Haute-Marne, a` Illoud et Goncourt notamment, en limite de bois. En fait, De´sert a dans ces bocages un sens proche de Gaˆtine, laquelle est parente par le sens et par l’e´tymologie (wast = de´sert). Les deux De´sertines de la Mayenne et de l’Allier auraient la meˆme origine selon E. Ne`gre ; des confusions avec sart, essart ont pu se produire localement. Ces toponymes ont de´signe´ jadis des lieux incultes, plus que vraiment « perdus » au sens d’e´loigne´s, mais les deux aspects e´taient souvent associe´s, notamment en pays de marche frontalie`re. La dimension religieuse a pu y eˆtre pre´sente, De´sert et Ermitage e´tant souvent lie´s – y compris par l’e´tymologie, eremus e´tant de´sert en latin. De´sert a e´galement e´te´ le nom de la pe´riode d’interdiction du protestantisme en France (1685-1787) et Mialet 30 a un Muse´e du De´sert, mais il s’agit ici d’une dure´e, sans effet toponymique apparent – et sans aucun rapport avec Saint-Guilhem-le-De´sert en de´pit de nombreuses confusions touristiques et litte´raires. Bast et Bastan e´voquent a` la fois les ajoncs et le sauvage en Pyre´ne´es et Gascogne, mais semblent de meˆme origine que gaˆtine, donc « de´sert ». Les Landes ont au moins 24 lieux-dits Basta. Gargo avait le sens de sauvage en celte ; X. Delamarre le voit a` l’origine de nombreux toponymes, dont Gargas 31 et Gargas 84, Garganvillar 82 et Gargenville 78, Jargeau 45 ; difficile pourtant de penser que Jargeau en Orle´anais, Garganvillar en Lomagne, Gargas en Lauragais aient e´te´ particulie`rement en pays « sauvage ». Gergueil 21 en clairie`re dans la Montagne Bourguignonne serait plus vraisemblable ; ou le beau site sauvage de Gargilesse (Gargilesse-Dampierre 36) – mais ici garg peut eˆtre en rapport avec la gorge de la Creuse ; les gorges sont souvent vues comme lieux « sauvages ». D’autres lieux sont dits recule´s, sans rapport avec une « recule´e » topographique : Villard-Reculas 38, Col de la Reculaz (La Chapelle-d’Abondance 74), le lac de la Reculaye (Larche 04), La Reculaye (Jausiers 04), La Recula (Saint-Le´ger-LesMe´le`zes 05), Reculaz (Ugine 73) ; ou encore Recule´e sur les hauteurs de SainteMarie (Martinique). Repost en vieux franc¸ais e´tait un lieu a` l’e´cart, plus ou moins cache´. M. Mulon cite Chalautre-la-Reposte 77, Ozouer-le-Repos 77. S’y ajoutent Nesle-la-Reposte 51, Boissy-le-Repos 51, Bussy-le-Repos 51 et Bussy-le-Repos 89 ; Reposte`re est un lieu-dit bien isole´ a` Ce´rives (Rhoˆne), Repos est un petit e´cart de la grande commune d’Urt 64. Foran et forest disent le dehors, fors en latin, e´ventuellement sans aucun rapport avec une foreˆt, autre que l’e´tymologie commune. R. Luft cite beaucoup de noms, dont on peut probablement retenir l’Ubac Foran a` Castillon 06, le Foran a` Pugny-Chatenod 73, la Combe Fourane a` La Beaume 05 et Lavaldens 38, la Coumo Fourano a`

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Misse`gre 11 ; et Forest-Saint-Julien 05, Le Haut Forest et Le Bas Forest aux Orres 05, Forest a` Seraincourt 08, Fourestage a` l’extre´mite´ nord de Cumont 82. Il existe aussi plus d’une cinquantaine d’Enclave, les Enclaves ou Inclavade en Auvergne, dont le site n’a rien de particulier de nos jours mais dont le nom vient d’un e´tat ancien des proprie´te´s foncie`res ou des domaines seigneuriaux. Une autre source est l’ombre, l’obscurite´, au sens de ce qui est cache´ : outre les versants a` l’ombre (chap. 5), elle s’applique a` des lieux recule´s. Les termes escur, escondu apparaissent dans L’Escondus a` Issarle`s 07, Les Escondus a` Vars 05, Valescure a` Fre´jus 83, Combal Escur a` Caylus 82, le lac Escur (La-Roche-de-Rame 05), Escure`s 64, le ravin de Comall Escur (Prats-de-Mollo 66), Baume Obscure (Belgentier 83), Combe Obscure (Montpezat 30), cite´s par Luft ; mais il faut observer le terrain pour faire le partage entre ce qui est en ombre´e et ce qui est simplement e´loigne´, sachant qu’on peut eˆtre les deux a` la fois. Les points d’intersection de limites sont souvent remarque´s, sinon remarquables. Les toponymes comprennent des lieux-dits les Quatre Paroisses (sept cas), plus riches que les Trois-Paroisses (deux cas), les Quatre Communes (deux), les Trois communes (quatre), les Quatre Bans (Void-Vacon 55), les Quatre Vaux ou Quatrevaux (une quinzaine). Il en est de meˆme fre´quemment avec des Trois ou Quatre Seigneurs, plus les Trois Abbe´s a` Hasnon 59. Les Quatre Extre´mite´s, a` Houtkerque 59, se situent pre`s du point de rencontre de quatre territoires communaux. Plus spe´cifiquement, des lieux-dits et hameaux des Pyre´ne´es occidentales ont pour nom l’Estrem, ou Estremau, dont sont issus des NP Destrem, Destremau : il s’agit bien d’extre´mite´s, de parties e´loigne´es des centres communaux, parfois dans une valle´e diffe´rente. Il a meˆme existe´ re´cemment, non sans paradoxe, une communaute´ de communes de l’Extreˆme de Salles pre`s d’Argele`s-Gazost (valle´e du Bergeon). Ces noms se concentrent en Be´arn, mais il en existe dans l’Arie`ge (les Estremals a` Orlu, Estremies a` Verdun), le Gers (Estremau a` Saint-Germe´), et jusqu’en Agenais (Estremau a` Moncrabeau) ou Aveyron (les Estre´mies a` Rieupeyroux), en Gironde (l’Extreˆme a` Pre´chac 33). Un Extre´miat est une hauteur a` Saint-Ande´ol-de-Vals dans les Ce´vennes arde´choises, tre`s isole´e en effet. L’Extre´mianous, hameau de Beauve`ne dans les Monts d’Arde`che, ne l’est gue`re moins. Un mont Estremal est a` la limite orientale du Caylar 34. On ne saurait e´videmment confondre ces noms avec celui de Lestrem 62, que Dauzat et d’autres relient a` strom, courant.

Sentir, pister, cheminer Meˆme e´carte´s, tous ces lieux sont relie´s. Toute socie´te´ a produit ses chemins, qui jalonnent le territoire. De`s les de´buts, la chasse, la cueillette puis l’e´change entre groupes ont fixe´ des itine´raires et laisse´ des traces. Les animaux ont leurs passages familiers et e´ventuellement odorants : c’est d’ailleurs de la` que vient le mot sente, sentu en celte. Il apparaıˆt dans divers noms comme Sente Verte a` Gas 26, Sente au Vin a` Conteville 27, Sente des Vaches a` Thelod 54, la Sente aux Aˆnes a` La Framboisie`re 28, Sente aux Pe`lerins a` Onville 54, Sente aux Moines a` Saint-Arnoult 76, Sente de la Mare Plate a` Buˆ 28, la Sente des Huguenots a` Haution 02, la Sente aux Preˆtres

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a` Parc-d’Anxtot 76 ; et Sendets 33, Sendets 64, Sinde`res 46, le Sendat a` La Re´union 47. Sentier de´rive de la sente ; il reste vivant comme toponyme et odonyme a` la campagne, y compris pour des hameaux ou des parties de finage comme le Sentier de Mogeville a` Dieppe-sous-Douaumont 55, le Sentier d’Arlange a` Val-de-Bride 57, le Sentier au Boulay 37 ou a` Saint-Martinien 03. Satolas, Santenay, Santeny, Sainteny auraient pour origine sentier. Sentier est abondamment employe´ en odonymie contemporaine, graˆce a` la vogue des sentiers de randonne´e, grande (GR) ou petite ; sous toutes sortes de noms, comme un ine´vitable Sentier Cathare (sic) du coˆte´ de Belcaire et de Bugarach 11, ou un exotique Sentier Karstique a` Oloron-Sainte-Marie. Un quartier de Paris, nague`re ce´le`bre comme centre des journaux et de la confection, se nomme encore le Sentier ; mais il est hors sujet, re´sultat d’un glissement : la rue e´ponyme fut jadis rue du Chantier, puis du Centier, Centie`re... L’ide´e de fouler, e´craser les ve´ge´taux et le sol par des passages re´pe´te´s a e´te´ exprime´e par la racine IE peis, qui a fourni le latin pistare et nos pistes ; et pister le gibier est suivre sa piste, ce qu’il a foule´ – et parfume´. Il existe quelques lieux-dits la Piste, le plus souvent avec comple´ment, comme la Piste au Renard a` Saint-Cle´ment-Rancoudray 50, ou ces quatre lieux-dits de Saint-Martin-de-Crau 13 : la Piste de Terrusse, la Piste du Mas de Rus, la Piste des Vergie`res, Piste du Vallon ; et d’assez nombreux chemins nomme´s Piste dans les Landes de Gironde a` Salles, Pre´chac, Le Barp, etc. D’une racine IE der pour marcher, l’anglais a tire´ tread, le ne´erlandais trek et trekking, le grec dromos que le franc¸ais utilise comme racine savante pour ce qui circule ou fait circuler, du dromadaire a` l’autodrome ; a` cette famille se rattachent la trappe, sentier en vieux franc¸ais, le trappeur et le trot. La trace vient de tragh et trahere, tirer : c’est l’empreinte de ce que l’on a traıˆne´ – ou laisse´ traıˆner. On appelle trace aux Antilles un chemin d’ancienne origine, sinuant sur le relief et dans les bois (v. Outre-Mer). Mais le terme semble aussi se cacher dans les Traque, Traquette (Centre), Trailhe (Gascogne), la Traille (Sud-Est), Trame, Treme (Pyre´ne´es), le Trailhol a` Angle`s 81, Trac aux Forges 79. Il est possible que la draille des transhumances ce´venoles soit apparente´e. L’abbaye de la Trappe a` Soligny-la-Trappe 61 et peut-eˆtre Trappes 78 auraient a` l’origine un rapport avec le sujet, du moins pour certains spe´cialistes : loin d’un asile ou pie`ge pour reclus, la trappe y aurait e´te´ ouverture et cheminement... Chemin viendrait d’un celte cammano de meˆme sens et d’origine peu claire, passe´ en bas-latin et de la` dans les langues dites latines : il devient cami en occitan et catalan. Certains le rattachent au radical assez extensif cam pour espace rural, qui serait aussi a` l’origine du champ ; d’autres, apparemment plus stricts, y voient un cam, camen au sens de pas, marche, aller (IE gwa, d’ou` viennent to go et to come en anglais). Il a fourni d’assez nombreux toponymes en Le Chemin, Cheminas, Cheminade, Cheminon, des dizaines de Chemin Vert dont une bonne cinquantaine dans le seul Pasde-Calais, une quinzaine de Chemin Creux, une dizaine de Chemin Perdu, etc. Chemin reste le nom le plus re´pandu et a rec¸u toutes sortes d’attributs, en partie lie´s a` leur usage. Le nom de´signe le plus souvent un lieu-dit, un groupe de parcelles. Le Chemin des Lorrains, Chemin des Champenois et Chemin des Aˆnes sont des lieuxdits de la commune de Saudoy 51 pre`s de Se´zanne. Un Chemin d’Espagne figure au

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sud-ouest de Ble´re´ 37 sur un ancien itine´raire de Paris vers le Sud-Ouest. A` Mastaing 59 un lieu-dit se nomme la Gauche du Chemin de Valenciennes. On trouve Chemin des Potiers (Taingy 89, Boutigny-Prouais 28, Pre´villers 60), des Meuniers (Jouarre 77), des Poissonniers (Landrethun 62), des Foins (Queudes 51), ainsi que des Larrons (Canly 60, Poncey-sur-l’Ignon 21) et des Voleurs (Naintre´ 86, Oriolles 16), des Chemin des Preˆtres, un Chemin des Be´guines (Jolimetz 59). Plusieurs dizaines de lieux-dits ont pour nom Chemin des Vaches ou aux Vaches, surtout dans le Nord et la Picardie. Veules-les-Roses 76 a un lieu-dit le Chemin qu’il Faut au-dessus des falaises... A` Warne´court 08, des Chemin des Aisances, des DixSept Quartiers, du Petit Bonheur, du Terne, du Gauval, du Four a` Chaux s’e´talent sur toute la pe´riphe´rie de la commune, laissant penser a` un de´frichement massif et ordonne´, dont tous les bois ont disparu. Un certain nombre de ces noms de terroirs en Chemin ou Cami sont e´troitement associe´s au passage d’une ancienne voie romaine, ou peut-eˆtre gauloise, sinon encore plus ancienne d’ailleurs, comme Sur le Chemin a` Humbauville, le Chemin a` Anthien 58, le Chemin des Romains a` Chaˆtenet et Maisonnay 79, a` Distroff 57 ou a` Vitry-la-Ville 51, Montcornet 02 ou a` Marseillan 34. Le terme de´signe souvent un quartier de la commune de´fini par son orientation : le Chemin du Marais et le Chemin d’Amiens a` Saint-Vaast-la-Chausse´e 80. Chamarande 91 est interpre´te´ comme chemin de la frontie`re (rand). Une commune du Jura se nomme Chemin. Un lieu-dit Chemin est sur une ancienne voie romaine a` Anthien 58 et Sur le Grand Chemin est un lieu-dit situe´ sur le Chemin des Romains a` Humbauville. Le gaulois a aussi fourni mantalon au sens de route, dont seraient issus Mansle 16, Manthes 26, Mantallot 22, des Mandelot dont Mavilly-Mandelot 21, Manthelan 37 et Manthelon 27, Pierremande 02, voire Mantry 39 et, moins directement, Fromenteau (anc. Petromantalo ou Quatre-Chemins, a` Saint-Martin-du-Mont 21) ou meˆme Nitry 89, selon G. Taverdet. Manthelan 37 fut un Mantalomagos, le marche´ du chemin ; Montailleur 73 a e´te´ Montelos et correspondrait au Mantala de la table de Peutinger (J. Quiret). Saint-Clair-sur-Epte 95 fut un Petromantalum (Quatre Routes) comme Pierremande, ou` le petro gaulois (quatre) a e´te´ confondu avec un petrus latin (pierre). Proche mais hors sujet, Mantes fut a` l’origine Medanta, nom e´voquant le fond humide de l’affluent local de la Seine. Le rapport n’est pas clairement e´tabli avec un mant, ment, tre`s fre´quent dans les Pyre´ne´es et jusqu’en Corse sous la forme Menta et que certains pensent pre´celtique : il a le sens de passage et a donne´ Mantet 66, une dizaine de Menta en Pays Basque, ainsi que « Mantette a` Orthez, Mentana a` Mont, Mentaberria a` Ainhoa, Ayherre, Briscous, Itxassou, Saint-Pee-sur-Nivelle, Urrugne, le ruisseau de Mentaberry a` Hendaye, Mentaberrikoborda, a` Briscous et a` Ustaritz, Mentakoborda a` Briscous, Mentachiloa a` Ayherre, Mentachoury a` Mouguerre, Mentachuria a` Hasparren et a` Mendionde » (J. Rigoli). Plus re´pandu dans les campagnes est le mot voie, de la racine IE wegh par le latin via. Il est porte´ non seulement par certains chemins mais par des parties de finage, parfois par des hameaux. A` Courtisols 51 comme a` Somme-Tourbe 51, ces lieux-dits indiquent des directions (Voie de Chaˆlons, de Suippes, de Rouvroy, de St-Re´my) ; on note une Voie Creuse a` Athe´e-sur-Cher 37, la Voie qui Tourne a` Estre´es-le`s-

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Cre´cy 80, la Voie Neuve a` Sixt-sur-Aff 35, etc. Nove´ant-sur-Moselle 57 fut a` l’origine Ad Noveam Viam, « sur la route neuve ». Aubevoye 27 vient d’une voie romaine perc¸ue comme route blanche. Le terme est souvent alte´re´ en Vie, ainsi a` la Vie du Gre´ a` Censeau 39, la Vie des Vaches a` Pontoux 71, plusieurs la Vie Neuve, ou la Vie du Foin a` Esserval-Tartre 39 ; parfois en Viail (en Rouergue), Violes ; on trouve une douzaine de Violet, des Viou, Vion et meˆme Voix, comme la Haute Voix a` Pray 41 ou la Basse Voie a` La Boue¨xie`re 35, la Voix Basse a` Orches 86 et un Chemin de la Haute Voix a` Ingouville 76 ; ou encore les communes de Viole`s 84, Viols-en-Laval et Viols-le-Fort 34. Voyette ou veyette sont des sentiers ou des lieux-dits sur sentier en Anjou, en Picardie, dans le Nord, les Ardennes et la Champagne ; Marfontaine 02 a une Voyette des Baudets, Sissy 02 une Voyette Carpentie`re. Voyotte se lit a` Thil 10 et Val-de-Meuse 52. Bio 46 est re´pute´ venir de voie. Il est probable que les noms en gy, qui ont en ge´ne´ral le sens de couloir, passage, sont de la meˆme famille : ainsi de Gy 71, Gy-l’E´veˆque 89, Gy-en-Sologne 41, Gy-lesNonains 45, Gy-le-Grand a` Massay 18, Gye 54, Gy a` Saint-Parize-le-Chaˆtel 58. Apparemment de la meˆme origine sont certaines formes -wy de la France septentrionale : Wervicq 59 fut Viroviacum, la` ou` la via, la voie romaine de Cassel a` Tournai, franchissait la Lys – mais d’autres de´rivent du vicus latin (village) comme Longwy, ou du vik normand (crique), lequel est parfois interpre´te´ comme lieu d’entre´e, de passage, mais e´tymologiquement sans rapport avec via. Chasse a localement le sens de chemin, notamment en Normandie : Tollevast 50 a une Longue Chasse et la Chasse aux Mines, Quettehou 50 une Chasse de la Jude´e en forme de chemin vers l’inte´rieur des terres ; Fresville 50 cumule les Chasse du Goulet, du Montet, du Moulin de la Valle´e, du Suet, du Plat Doux, du Camp Duquesne, du Brot, des Perruques, du Clos Neuf. Chasse-Mare´e a de´signe´ un sentier suivi jadis pour les transports de poissons ; il s’en trouve a` E´ragny 95, Le Bocasse 76, Onzain 41, Friville-Escarbotin 80 ; deux Chemin des Chasse-Mare´e sont a` Fressenneville 80 et Le Mesnil-Re´aume 76, le Fond des Chasse-Mare´e a` Parenty 62. Chasse-Foins aux Ormes-sur-Voulzie 77 a pu avoir le meˆme sens. Quelques termes locaux sont moins attendus. Le mot basque est bide, comme dans Bidarray (le chemin des e´pines), Bidache (bide-aitz, le chemin de pierre), Bidart (entre les chemins), voire, selon J.-B. Orpustan, Aldudes (altu haut et bide contracte´), Souraı¨de (soro, champ et bide qui a perdu son b), Bidegaina a` Villefranque (le haut du chemin) ou Goizbide comme « chemin de creˆte », sur la D 3 a` Saint-Pe´e-de-Nivelle. Pfad est le terme germanique, issu d’un IE pent (aller, passer) qui se retrouve dans le pont (et le path anglais) ; il apparaıˆt dans une vingtaine de lieux-dits avec un comple´ment, comme Gruener Pfad (vert) a` Rittershoffen 67, Schiendeller Pfad (des bardeaux) a` Roppeviller 57, dans des Ritterspfad (chemin du chevalier), associe´ a` un nom de ville vers lequel il va (Ersteiner Pfad a` Gertsheim 67, Strassburger Pfad a` Obernai 67), voire redondant dans Pfaedleweg a` Cernay 68. Hent est le terme breton pour chemin ; il est re´pute´ de la meˆme famille que la sente et le sentier. Il apparaıˆt tre`s fre´quemment pour des noms de chemins, moins pour des toponymes comme Locmaria-an-Hent a` Saint-Yvi 29. Des Hent Coz (vieux chemin)

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et Hent Meur (grand chemin) peuvent signaler d’anciennes voies pre´romaines ou romaines. Pen an Hent a` Lanmeur 29 est le bout du chemin, Denten a` Arzon 56 est Hent-Tevenn, le chemin de la dune ; trois Pemp Hent ont le sens des Cinq Chemins ; plusieurs Hent an Ankou et Hent ar Marv sont des chemins des morts (du cimetie`re). L’ide´e de chemin creux ou en pente est fournie par les nombreux Cave´e et Chave´e du Nord-Ouest, tels la Cave´e a` Vaches a` Villers-St-Barthe´lemy 60, le Chemin de la Cave´e a` Savy-Berlette 62 ; Chave´e est un terme re´pandu en Argonne et alentour, parfois e´crit la Xave´e (a` Ancerviller et a` Lanfroicourt 54). Chale´e ou chable´e du NordEst, souvent un couloir en pente pour descendre les bois, Calade du Sud-Est sont de meˆme sens et meˆme famille ; plusieurs dizaines de lieux-dits ont nom la Calade. Banne, baenne indiquent un chemin en flamand. Un gripet est un chemin escarpe´ dans le Nord-Est, comme le Gripelet a` Rocroi 05, le Grippet a` E´cot-la-Combe 52. La draille est un ancien chemin de transhumance, surtout dans les Ce´vennes. Le mot serait de la famille de droit, direct : ce qui monte droit a` l’estive ; mais sa ressemblance avec la trailhe note´e plus haut peut laisser a` penser. Une centaine de toponymes en conservent la trace, sous la forme la Draille, parfois avec un de´terminant : deux Draille du Languedoc en Loze`re, des Draille de Cacalauze a` Barbentane 13, Draille de Calcadis a` Meyrueis 48, Draille de Gornie`res et Draille du Cheval Mort a` Ferrie`res-les-Verreries 34. On trouve aussi draye, dre´e et draie : Draye de Soutirou a` la limite de Saint-Front et des Estables 43 sous le Mont d’Alambre, la Draye des Troupeaux d’Arles a` Riez 04 ou a` Valensole 04, la Draye des Lauzes a` La Chapelleen-Valgaudemar 05, la Grande Draie a` Rovon 38. De la meˆme famille, la dre`ve est une alle´e d’arbres dans le Nord, menant ge´ne´ralement a` quelque chef-lieu de domaine, ou une simple alle´e forestie`re. Sainte-MarieCappel 59 en conserve plusieurs, dont un Holland Dreve ; au total, plusieurs dizaines de toponymes, tous dans le Nord et le Pas-de-Calais. La foreˆt de Phalempin a une Dre`ve Noire et une Dre`ve des Morts, une Dre`ve de Plouich, une Dre`ve de l’Abbaye, une Dre`ve du Parc. La foreˆt de Saint-Amand n’en a pas moins. Un e´quivalent breton serait bali, devenu valy comme a` Kervaly en Guilers 29 ou Valy-Cloıˆtre et Valy-Nevez (nouveau) a` La Roche-Maurice 29. La pouge est un chemin de creˆte en Be´arn et Bigorre, notamment sur les e´troites collines issues du plateau de Lannemezan ; le mot est une forme fe´minine du puy ou pech, la hauteur. On trouve aussi des dizaines de lieux-dits la Pouge en Limousin et, plus largement, de la Charente a` l’Allier, dont La Pouge 23, et des noms comme Saint-Jean-Poutge 32 ou Saint-Jean-Poudge 64. L’usage de la roue a fait apparaıˆtre les chemins de chars, exprime´s en toponymie sous la forme de Carre`re, Carrie`re, Charrie`res, et aussi karr-hent en breton, e´volue´ en karront : par exemple Karront an Dro a` Goue´zan et Karront an Dero a` Saint-Se´gal (chemins du cheˆne, de derv). C’est la` une grande source de toponymes, et d’ailleurs de NP. En viennent notamment des Carayrol, Carreyrou, Carre´tau, Carre´tol, ou encore Que´rie`re, Que´riou ; voire la Maucarrie`re a` Tessonnie`re (79). Les Quatre Carrie`res a` Villeneuve-la-Comptal 11 a bien le sens de quatre routes. La rue principale des bastides, encore aujourd’hui la « rue Droite », e´tait la carrie´ro longo. Toutefois, le risque de confusion est e´vident avec les carrie`res au sens habituel du mot, pour l’extraction de pierres ; et avec les pierres elles-meˆmes, a` cause du radical kar.

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La route et la rue La route et la rue ont des e´tymologies discute´es sinon improbables, qui les feraient venir, pour la premie`re d’une rupture, comme le ru et le ruisseau, pour la seconde d’une ride (latin ruga) qui en ferait une sorte d’accident de la circulation en relief, quelque chose de... rugueux. Les recherches sur l’IE proposent plutoˆt pour la route un reidh avec le sens d’aller a` cheval, dont l’anglais a tire´ to ride et le celte rod. Leur banalite´ meˆme n’empeˆche pas leur usage en toponymie. Lussac-les-Chaˆteaux 86 a pour quartiers a` l’est et au sud la Route aux Lie`vres, la Route de Persac, et Terce´ 86 un la Route tout court au sud du village, sur la D 2 ; Belleroche 42 a un e´cart la Route, comme quatre communes de l’Ain dont Jujurieux, et Beuil 06 contient un lieu-dit la Route qui n’a gue`re pour justification qu’un chemin forestier sur un plateau vers 1 600 m, au dos de la station d’altitude des Launes. La forme rote abonde dans l’Ouest, e´ventuellement applique´e a` des sentiers ; plusieurs Rotes aux Loups, une Rote aux Vaches a` Averdon 41. La forme rotte est connue en Sologne. Fleurey 25 s’offre un redondant Sur la Vie Roˆte. Certains commentateurs atribuent a` un gaulois roto-, la roue, l’origine de certains chemins ou passages et de certains toponymes en Re´au 77, Reuil, Rueil, et meˆme Rieux 60 (anc. Rotolium) ; mais la confusion avec la rive et la rivie`re est ici trop facile, comme d’ailleurs avec rito-ialo (le lieu du gue´). Rue, Les Rues, Rudelle sont e´galement synonymes de village e´tire´ le long d’un chemin, dits villages-rues, et rues tout court, fre´quents en Haute-Normandie et en Picardie. On trouve les formes rue´e comme sentier en Morvan, ruette en Normandie, en Bretagne et dans le Centre, ou les Ruelles comme a` Dene´e 49. Besmont 02 a pour hameaux la Rue des Grands Champs, la Rue Charles, la Rue des Lamberts et sa voisine Martigny la Rue Grande Jeanne, la Rue d’Au-dela`-l’Eau ; Le Sourd 02 associe les hameaux Rue des Fontaines, Rue du Rieu, Rue du Bois, Rue des Paquets, Rue Gothin. Les Rues-des-Vignes 59 est un village qui s’e´tire sur deux voies paralle`les dans la valle´e de l’Escaut ; le nom e´tait de´ja` atteste´ en 1492. Citons la Longue Rue comme gros hameau annexe de Beaumont-les-Nonains 60, une Rue d’Ouche a` Noizay 37, une Rue-d’en-Haut comme extension du village de Chaource 10 sur le relief, une Rue Verte frontalie`re a` Sailly-lez-Lannoy 59, ou a` Coutiches 59 une Rue des Sarts, Rue des Bois, Rue des Ramoniers et la Basse Rue, qui fleurent encore le temps des de´frichements de la proche foreˆt de Flines. Toutefois, les nombreuses Rues observe´es en Bretagne orientale, par exemple a` Gae¨l 35 (la Rue-es-Sages, les Rues Verdelles, les Rues Morvan, les Rue Perro, les Rues Nogues), ou a` Merdrignac 22 (les Rues Penhoe¨t, les Rues Glares, les Rues d’A`-Bas) sont de simples fermes et non pas des villages-rues, et alternent avec des « la Ville » et « la Ville-e`s- » : rue de´signe ici une cour plutoˆt qu’un chemin. De meˆme, la Rue Chaude a` Sublaines 37 s’applique a` une ferme isole´e, les Rues a` Bord-SaintGeorges 23 est un lieu-dit inhabite´ qui semble plutoˆt e´voquer des raies ou royes, c’est-a`-dire des ame´nagements de labours. Et les plus spectaculaires villages-rues de France, dans l’Aliermont entre les valle´es de l’Eaulne et de la Be´thune a` l’est de Dieppe, ne portent pas le nom de Rue.

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Munies, chausse´es, ferre´es L’emploi des chars, creusant ornie`res et fondrie`res en terrain meuble, a conduit a` consolider et reveˆtir les routes principales. On les a alors dites pierre´es, pave´es, munies, voire « ferre´es » par image. La via munita, « munie », e´quipe´e, a e´te´ de´tourne´e en « chemin de la Monnaie » : il s’en trouve encore en Languedoc, dont un lieu-dit la Monnaie sur le Chemin d’Arles a` Aigues-Vives 30. C¸a` et la` on signale des Jarre´e de meˆme sens, comme au Chaˆtelet 18 ; le terme est issu du vieux radical gar, pierre. Des Pave´, Pierre´, Perre´ sont associe´s a` d’anciens tronc¸ons de routes empierre´es, comme Chemin Pare´ a` Coulommes 77 ou le Perron a` Gouville 27. L’Ouest du Pave´ est un lieu-dit de Gœulzin 59, effectivement a` l’ouest d’une ancienne chausse´e. Le Pave´ de Marchiennes a` Mastaing 59 est sur une route ancienne. Pierge, de l’Artois a` la Champagne, a le meˆme sens de route empierre´e et fournit une dizaine de toponymes (au masculin). Pfetterhouse 68 fut a` l’origine Petrosa (la pierreuse), sur une voie empierre´e. Pave´ vient de l’IE peu (latin pavire), battre, frapper (comme pour la terre battue) – battre le pave´ est quelque peu redondant. Des chemins ont e´te´ dits « ferre´s » bien des sie`cles avant le rail ; c’est qu’ils e´taient pave´s, ou au moins reveˆtus de cailloux. Le Chemin Ferre´ existe en plusieurs dizaines d’exemplaires et Landouzy-la-Cour 02 et Ingrandes-de-Touraine 37 ont des lieuxdits la Rue Ferre´e. Les Cami Ferrat de Millau 12, Sainte-Maxime 83, Fraisse´-desCorbie`res 11, Combes 32 ou Prayssac 46, le Chami Ferrat de Belvezet 48 signalent des chemins empierre´s, parfois anciennes voies romaines. Quelques Voie Ferre´e n’ont rien a` voir avec le rail, comme a` E´chalot 21. Il en vient aussi des Ferrat, Ferral, mais la confusion est alors possible avec d’anciennes ferrie`res (mines de fer). Le germanique stein, steen (pierre) se manifeste a` Steene 59 en rapport avec une ancienne chausse´e romaine empierre´e qui menait a` Cassel ; Steenvoorde 59 est le gue´ de pierre, et plus probablement le gue´ de la route empierre´e, sur une ancienne voie romaine qui y traversait l’Ey Becque, affluent de l’Yser. Toutefois, deux termes ont eu un succe`s bien plus ge´ne´ral, du moins en toponymie : chausse´e et estre´e. La chausse´e est la voie empierre´e par excellence. On discute encore pour savoir si le terme, re´pute´ venir d’un calceata latin, est en rapport avec la chaux (calcia) qui aurait lie´ les pierres, ou avec le talon (calx) qui les foule, dont vient aussi la chaussure ; on a meˆme imagine´ que la voie avait d’abord e´te´ « hausse´e », e´leve´e au-dessus du terrain. Il semblerait pourtant plus simple et plus logique d’e´voquer le vieux radical cal, qui de´signe les pierres elles-meˆmes, et que l’on retrouve dans le calcaire. On peut noter qu’en anglais le trottoir, causeway, a la meˆme e´tymologie que la chausse´e, a` partir d’un ancien franco-anglais cauce. En de´rivent bien des formes diverses, modifie´es par les parlers locaux : chausse´e, chaussade, caussade, cauchie, voire calzada (Galzada, a` Sare 64). Citons Lachausse´e 55 et ses voisines Hadonville-le`s-Lachausse´ e et Haumont-le` s-Lachausse´ e ; et Lachausse´e-du-Bois-d’E´cu 60 ; des lieux-dits la Chausse´e a` Le´mere´, Esvres, Varennes, Chambourg-sur-Indre en Touraine, a` Glonville 54, sur l’ex-N 20 a` Nouan-le-Fuzelier, une Pie`ce de la Chausse´e a` Saint-Ambroix 18, qui a une Chausse´e de Ce´sar ; Chemin Chausse´ a` Berthouville 27, sur une ancienne voie

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romaine ; ou les communes de Caussade 82, de Saint-Martin-Lacaussade 33 sur une voie romaine. L’E´chausse´e a` Ploufragan 22 a le meˆme sens. Chausse´e Jules Ce´sar est le nom porte´ par une voie d’Enghien a` Rouen. Villers-en-Cauchies 59, a` l’est de Cambrai sur une Chausse´e Brunehaut, conserve aussi une ferme-auberge du XVIII e sie`cle nomme´e la Grande Cauchie. La forme cauchie a fourni des noms de communes, dont La Cauchie et Cauchy-a`-la-Tour dans le Pas-de-Calais, et 11 lieuxdits selon Ge´oportail. Chausse´e Brunehaut est un terme ge´ne´ral dans le Nord pour d’anciens chemins, souvent rectilignes, romains ou pre´romains. Estre´e est de la famille de la strata latine (route pave´e) : l’origine en est un radical ster, a` la fois e´pandre et empiler, dont sont sortis d’un coˆte´ la strate et le grec stratos pour arme´e, de l’autre construire, la structure et l’industrie, l’estrade, ainsi que strada, street, Strasse et straat pour la rue chez nos voisins. A` coˆte´ de nombreux Estre´es apparaissent quantite´ d’Estrade et Lestrade en pays d’oc, des E´trelles dont trois communes de l’Aube, d’Ille-et-Vilaine et de Haute-Saoˆne, E´tre´aupont 02, E´trez 01, plusieurs l’E´traz, ou encore le Mont d’Estre´ a` Courtisols 51, le Mont d’E´tre´e a` Sorbais 02, Sous l’Estrade a` Cazalrenoux 11, Estre´pouy hameau perche´ a` Gazaupouy 32, et Strazeele 59 ; voire Strasbourg 67. Une curieuse de´formation a donne´ dans la Marne un Bussy-Lettre´e et un Dommartin-Lettre´e, villages re´pute´s moins pour leur culture que par la voie romaine qui les traversait. Estre´e-Cauchy 62, village-rue e´tire´ le long de l’ancienne N 341, porte un nom redondant, de´signant par deux fois la meˆme route, car les termes qui le composent n’e´taient plus compris ; et sa voisine Cambligneul a un quartier nomme´ la Plaine d’Estre´e. Sauchy-Cauchy 62 et Sauchy-Lestre´e 62 sont deux communes jumelles, qui se re´fe`rent a` la saulaie (Sauchy comme saussaie), et a` une meˆme route empierre´e dite Chemin de Cambrai, mais qui y est diffe´rencie´e sous les deux formes. La Croise´e-Cauchy est un hameau de carrefour de grand route a` Barzy-en-Thie´rache 02.

Divergences et croisements Les bifurcations et les croisements ont aussi leur vocabulaire. La division d’une voie en deux branches, souvent conside´re´e comme un lieu tabou dans des socie´te´s dites « premie`res », se traduit par des termes comme fourche, ou de fac¸on plus image´e en patte-d’oie. Les lieux-dits en Fourche sont surabondants, mais s’appliquent aussi a` des cols, voire a` des gibets, dits fourches patibulaires. Un celte gabalos, pour fourche, se lirait dans Gavaudun 47, Javaugues 43, le Ge´vaudan – mais quelques confusions sont possibles avec ces autres sens, et gab est aussi une racine pour la gorge. Les Patte-d’Oie se comptent par dizaines. Il s’en trouve notamment dans les faubourgs des villes, a` partir des anciennes portes. Toulouse a` son quartier de la Patte d’Oie a` sa sortie occidentale, comme Saint-Quentin au sud-est, La Rochelle a` l’est. La patte-d’oie minimale n’offre qu’une alternative, deux voies de sortie – donc trois voies en tout. Il en est bien ainsi de la Patte-d’Oie d’Amboise 37, de celle de SaintJammes 64, de celle d’Aubigny a` Vaux-Villaine 08, etc. La situation est un peu plus complique´e au Plessis-Patte-d’Oie 60, qui associe au mois cinq fourches diffe´rentes

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sur un petit pe´rime`tre, ou a` la Patte-d’Oie de Lussac 16, ou` l’on compte six directions. Une Petite et une Grande Patte-d’Oie sont des carrefours de sentiers dans la foreˆt d’E´vreux a` Arnie`res-sur-Iton 27, mais de cinq et huit voies. En revanche, la Patte d’Oye de Sains-la-Berrerie 61 est en rase campagne, a` peine si un sentier sort d’une petite route. Dans le Midi on dit Pied-d’Oie et en occitan Pe´dauque (comme la reine mythique de ce nom) : quelques lieux-dits sont ainsi nomme´s, dont Pe´dauco a` Merville 31 et Pe´daucou a` Villeneuve-le`s-Bouloc 31. Les latins nommaient trivium la bifurcation minimale a` trois voies. La figure est si ordinaire que l’adjectif trivial en a e´te´ tire´ dans son sens figure´ de « banal », voire vulgaire. Elle a donne´ des noms comme le Trie`ves, Tre´voux ou le Tre´voux (Lyonnais et Dauphine´), Trey (Gascogne), Treˆves 30 et Treˆves-Cunault 49, Saint-Mathieude-Tre´viers 34, la Treˆve du Loup a` Villeneuve-de-Marc 38, et bien entendu Treˆves sur la Moselle (Trier en allemand). Les croisements s’expriment surtout par l’ide´e de croix, ou par le nombre quatre. De tre`s nombreux la Croix ne viennent pas d’une croix religieuse, meˆme si de tels repe`res sont souvent e´difie´s a` des croise´es de routes, mais de cette croise´e meˆme. Les formes de´rive´es se lisent en des lieux-dits et communes Le Crozet, La Croisette, Lacrouzette, La Croisille, La Croise´e, La Croisie`re ; et des Crouseilles, Crouzilles, des Croux dans le Midi, Croixdalle 76, Croix-Mare 76 ; ou encore Kruystraete a` Bambecque 59, la Croix des Quatre a` Lacelle 19. Le breton croas-hent, croise´e de chemins, a fourni de nombreux Croaz-Hent, parfois mal traduits en Croissant, par exemple a` Combrit 29, Gue´gon 56 ou le Croissant-Perros a` Lannion. Le nombre quatre se devine dans le carrefour (quatre fourches), et dans ses formes locales. En viennent les tre`s nombreux Carroi, Carroir, Carrouge et Carrouges, Carroux, Carroue´, Carroz, Cournau, Quarroi et meˆme Queyrau, Queyraud, Queyrou, Que´roy, Quarouble 59, Charost 18 ; et un certain nombre de QuatreRoutes. Par image, Quatre-Vents de´signe souvent un carrefour, « vent » ayant le sens d’orientation et pouvant d’ailleurs avoir de´rive´ d’une ancienne « voie ». La Cafourque a` Parnac 46 est bien un carrefour, qui combine l’ide´e de quatre routes et de fourche ; on trouve aussi les Cafourques a` Uzech 46, la Cafourche dans une dizaine de lieuxdits de Charente, Dordogne et Gironde. En fait, le nombre de chemins qui se croisent n’est pas limite´. Au-dela` de quatre, il est volontiers compte´ : dans le Nord, les Cinq-Chemins a` Quae¨dypre ou a` Oost-Cappel, les Six-Chemins a` Hondschoote ou a` Winnezeele, les Cinq Rues a` Lederzeele et les Six Rues a` Staple me´ritent bien leur nom. Hontanx 40 fait mieux avec les SeptChemins et Pey 40 n’he´site pas a` annoncer les Neuf-Chemins (ils y sont en effet)... Le concept de carrefour a pu eˆtre transpose´ a` la place centrale du village, lieu de convergence de voies, ou a` un terrain communal assez central. C’est le sens de certains carroi et carroir, caresle et carrel en Normandie, ou de la Carge en Bourgogne (Briant 71, Marcilly-la-Gueurce 71) ; du carreau comme place commune, sens conserve´ aupre`s des halles ; du queyrau auvergnat (A. Fel), comparable au coudert. Le kreis breton est de meˆme nature et s’applique a` un centre de ville. Les raccourcis meˆme ont leurs mots. Le latin compendium, qui vient de l’ide´e de « peser », soupeser, et indique une e´conomie en ge´ne´ral, une e´conomie de trajet en particulier, est l’un d’eux. Il est re´pute´ eˆtre a` l’origine de Compie`gne 60, de

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Compains 63, Compigny 89, peut-eˆtre de Champdeuil 77. Rendre plus court se lit aussi dans Coursie`re, Courrie`re, Escourch en occitan : d’ou` l’Escourche a` Limans 04, Les Pennes-Mirabeau 13 et Bandol 83, l’Escourte´ja a` Dauphin 04 ou l’Escourte´ga a` Lourmarin 84. Couper court est aussi traverser : quelques Traverse le rappellent, dont par exemple trois en Arde`che, quatre en Lot-et-Garonne. Un vocabulaire un peu particulier s’est attache´ aux chemins et carrefours forestiers. Les sentiers de la foreˆt se nomment laie ou laye (foreˆts de Mormal, de Saint-Michel), e´ventuellement ligne, qui est le meˆme mot, dans les foreˆts de Tronc¸ais, de Berce´, de Paimpont, de Mayenne, de Perseigne, de Bellary dont le Grand Rond est au centre d’une e´toile de treize lignes (a` Chaˆteauneuf-Val-de-Bargis 58). Bommiers 36 a un Carrefour des Cinq Lignes et Vendresse 08 une Ligne aux Sapins dans la foreˆt de Sapogne. Le terme semble avoir pu donner des noms comme Le´az 01, des Layat, Ley, Laix, Layette, la Lay, Lalier. Dans les grands massifs, les chemins se hissent au rang d’alle´e (foreˆts de Haguenau, Braconne, Rambouillet, Gaˆtine) ou de route (toutes les grandes foreˆts). On nomme Paralle`le dans la foreˆt landaise a` Mimizan ou Biscarosse des chemins nord-sud, et Perpendiculaire des chemins est-ouest, ce qui est contradictoire avec la ge´ode´sie, puisque les paralle`les sont par de´finition des lignes est-ouest ; mais sans doute ici s’est-on de´termine´ par rapport a` la ligne de coˆte... Certains chemins forestiers se nomment tranche´e, par me´taphore (foreˆts de Rambervilliers, la Coubre, la Tranche´e du Pied Cornu a` Selaincourt 54) ou tranche (foreˆts du Der et de Val pre`s de Saint-Dizier, la Tranche des Quatre Me`res a` Rocroi 08). On trouve routin dans la foreˆt de Conches a` Nagel-Se´ez-Mesnil 27, tire´ en foreˆt de Rambouillet : Tire´ de Moque-Souris, Tire´ des Malnoues, Tire´ des Plaisirs. Nous avons vu que dans le Nord la dre`ve peut eˆtre une alle´e ou un chemin forestier. D’autres encore portent le nom de sommie`re, un chemin praticable par les beˆtes de somme et donc pour des transports ; des sommie`res figurent en foreˆts de Pre´mery, Cre´cy, E´couen, Chaux, Othe ainsi qu’en Bretagne. On note par exemple une Sommie`re des Grands Heˆtres, une des Vieux Cheˆnes, une des Bois de Nouvion, une de Domvast a` Cre´cy-en-Ponthieu 80. On trouve e´galement ribbe dans le Midi, au sens de sentier vers ou dans la foreˆt, spe´cialement en Auvergne et Limousin comme a` Aydat 63, Tauves 63, Job 63, Auziers 15, Le Grand-Bourg 23, Saint-E´tienne-deFursac 23 ; le terme a e´te´ conside´re´ comme e´quivalent de rive par E. Ne`gre, ce qui ne s’accorde pas avec la topographie ; l’ide´e de raie, rayure serait plus probable. Les carrefours forestiers sont aussi des ronds-points (Braconne), ou plus simplement des ronds (Chambord, Gaˆtine, Berce´, Tronc¸ais, Brotonne, la Londe) – on sait leur extension et leur prolife´ration sur les routes de France. Plus ambitieux, ils se nomment e´toiles, notamment dans la foreˆt de Saint-Germain-en-Laye qui en a plusieurs, dont l’E´toile du Bout du Monde qui a dix voies alors que l’E´toile du Roi n’en a que cinq. A` Jouy-le-Potier 18, l’E´toile est une ferme dans une clairie`re d’ou` partent huit voies – l’E´toile du Pave´ de Meudon a onze voies, la place de l’E´toile a` Paris en compte douze. Re´duits de moitie´ a` l’ore´e des bois, ronds-points et e´toiles deviennent des demi-lunes, comme a` Saint-Mande´ 94 pre`s du bois de Vincennes, ou a` la pittoresque Demi-Lune du Cheˆne des Quatre-Œufs a` l’ore´e de la foreˆt de Liffre´ 35, d’ou` l’on va au Carrefour des Sept Chemins, puis un Carrefour des Dames, un Carrefour du Pied de Haie....

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Passer l’eau Les traverse´es d’obstacles sont des accidents sur les cheminements, ce qui incite a` les nommer. Certaines sont e´voque´es directement par des noms communs et des noms de lieux issus de deux origines distinctes mais dont les formes finales se confondent : l’IE tere, passer a` travers, d’ou` vient le pre´fixe trans- ; l’IE tregh, tirer, d’ou` viennent le trait, le train, le tracteur et le trajet. Un trait est un e´troit passage entre ıˆle et continent, ou entre deux ıˆles, ou une traverse´e de rivie`re, comme a` Trith-Saint-Le´ger 59 sur l’Escaut. Treix, Treiz et meˆme Tre´pas, Trespa, sont des passages « a` travers », « outre », souvent synonymes de gue´. Treix et Trech sont assez fre´quents en Limousin, surtout en Creuse, dont l’E´treix a` Peyrat-la-Nonie`re 23 ; mais des confusions sont possibles ailleurs avec trez comme traıˆne´e de sable en breton, traict comme vasie`re et meˆme treiz comme friche (chap. 6). Certains linguistes voient dans Tarascon 13, Tarare 69 ou Tartas 40 l’indication d’une traverse´e, e´ventuellement a` partir du terme celtique taro, « qui traverse ». Une partie des tre`s nombreux Trait, les Traits, les Grands Traits, les Longs Traits pre´sents dans les campagnes ont pu avoir le meˆme sens ; mais d’autres sont de´pourvus de tout chemin et de toute traverse. Quatre the`mes sont a` ce sujet capitaux : le gue´, le pont, le col, le de´file´. Le gue´ a` non seulement attire´ tre`s toˆt les chemins, mais e´galement suscite´ villages et villes. Il se fixe en toponymie sous deux grandes familles. L’une tient a` l’ide´e de voie et comprend le vadum latin, le gue´ et les formes gois, gua, goua, goa, voire ga, gat, gas et gaz, les formes wez, vey, ve`de. L’e´ventail est large : la liste comprend Vœuil-et-Giget 17, anc. Vadolio, Manhoue´ 57 (anc. Manwe, grand gue´), Maranwez 08, Renwez 08, Regniowez 08, We´ a` Carignan 08 et le Petit We´ a` Villy 08 ; et aussi des Vey, Les Veys, Voue´ (A. Dauzat) et meˆme Auboue´ 54, le Gois de Noirmoutier, le Gue´ Mandres a` E´pinay-sous-Se´nart 91, Guipereux (gue´ pierreux) a` Longpont-surOrge 91, quantite´ de le Ga et le Gua, le Wetz a` Sainte-Marie-Kerque 62 au bord de l’Aa, Gae¨l 35 (anc. Wadel), Latga (a` Frontenac 15) comme « gue´ large », etc. La brie`vete´ de ces termes entraıˆne des alte´rations et confusions, quand on lit le Gaz a` Apremont 73 et Saint-Andre´-le-Gaz 38, ou la Gaille, la Guelle et meˆme Goe¨lle a` Souternon 42, cite´s par X. Gouvert. Dans le Midi, les nombreux Gasquet ont le sens de petit gue´, quand ils ne viennent pas d’un NP issu de Gasc (= Gascon). La forme devient meˆme gazelle en Auvergne et alentour : par exemple, la Gazelle a` Andelat 15, Gazels a` Montlaur 12, les Gazelles a` Berthole`ne 12 ; il existe un Pont de la Gazelle a` Se´gur-les-Villas 15 et a` Saint-Victor-la-Rivie`re 63. Une autre famille vient du rito celte, sous diverses apparences dont celles de rit, red, roudouz, re´ et meˆme roi. Les chercheurs l’ont de´couvert sous Niort 79 (Novo Rito), Chambourg-sur-Indre 37, Chambord 41 et Chamboret 87 (Cambo Rito), Jors (Ascou 09, Sorgeat 09), Gisors 27, Ruelle 16. Roudou est tre`s re´pandu en Bretagne sous diverses formes comme Roudouhir (long) a` Plounay 22, Scrignac 29, Hanvec 29, Roudouic Vihan (double diminutif) a` Pluguffan 29, Roudouallec 56 le gue´ des saules (haleg) ou « franc¸ais » (Gallec). Le stade de football du Roudourou au bord du Trieux est l’une des gloires de Guingamp. D’autres Roudourou (forme plurielle) sont devenus Roudouriou (Pleumeur-Bodou 22, Saint-Quay-Perros 22). Perret 22 est Pen-Ret, le bout du gue´ (M. Morvan). Redon 35 serait Rito Dunum, le

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fort du gue´. Roy-Boisy 60, Royel-sur-Matz 60 et Roye 60, Roye 80 seraient de la meˆme espe`ce. Le hameau de Roiville a` Ce´relles 37 est en fait une ancienne Rito-villa : ni ville, ni roi, juste une maison du gue´ ; et le Gue´ du Roi a` la Ferte´-Saint-Aubin 45 a tout d’un rito redouble´. Ce rito aurait pour origine l’ide´e de porter, du radical IE prt qui a, par d’autres cheminements, donne´ aussi le ford (gue´ en anglais) et le furth ou firth ; plusieurs lieux-dits en Furt sont en Alsace, et Furtwasen (le pre´ du gue´) est un lieu-dit de Mondorff 57 au bord de l’Altbach (« vieux ruisseau »), rivie`re frontalie`re. Le ne´erlandais vorde, de meˆme famille, apparaıˆt directement dans plusieurs noms flamands comme Steenvoorde 59 et son Bois de Beauvoorde. Tre`s diffe´rent est le basque ibi, e´quivalent de gue´, pre´sent dans plusieurs noms de lieux comme Olhaı¨by, le gue´ de la forge, a` Ithorots. Et comme en certains lieux les torrents sont profonds, le mot barle a pu de´signer selon R. Luft des traverse´es ou` l’on doit beaucoup se mouiller, comme au Col du Barle (Re´allon 05), au Torrent du Barle (Orcie`res 05), a` Barles 04. Si le gue´ permettait de passer des charges a` dos d’homme ou d’animal, traverser une rivie`re sans se mouiller exige un pont, au moins une passerelle. Il existe, sur de petits cours d’eau, toute une se´rie de toponymes en planque, palanque, planche qui font allusion a` une passerelle plus ou moins permanente, qui y fut jadis ou nague`re. Il en serait ainsi par exemple aux Planques de La Chausse´e-Tirancourt 80, a` la traverse´e du ru de la valle´e d’Acon, affluent de la Somme. L’IGN enregistre 63 occurrences de Palanque dont un a` Fals 47 au de´bouche´ de l’Estressol dans la plaine de la Garonne, un au pied de la bastide de Castillonne`s 47 a` la traverse´e de la Douyne. Citons encore les communes de La Planche 44, Planches 61, Les Planches-en-Montagne et Les Planches-pre`s-Arbois 39, quelques Planque et Plianque, en Normandie et jusqu’a` Saint-He´lier en Jersey (Planque ou Plianque Billot). Ces passerelles n’ont pas e´te´ ne´cessairement en bois : en Limousin elles ont pu eˆtre en granit taille´, comme a` la Planche de la Clavelle a` Saint-Martin-le-Chaˆteau 86. Le pont a plus de solidite´ et de permanence. Des villes ont fixe´ des ponts, et certaines sont ne´es d’un pont. Beaucoup ont conserve´ le terme dans leur nom : Pompierre 88 et plusieurs Pierrepont, des dizaines de Le Pontet, Pont-a`-Mousson 54 nomme´ d’apre`s le vieux village fort et perche´ de Mousson, Pont-Audemer 27 (avec un NP germanique), Pontivy 56 (pont du bourg de Saint-Ivy), Pontchaˆteau 44, Pont-del’Arche 27 (et une dizaine de lieux-dits), Sollie`s-Pont 83 (par opposition a` Sollie`sVille). Souvent est associe´ a` « pont » le nom de la rivie`re traverse´e : Pont-d’Ain 01, Pont-Aven 29, Pont-Scorff 56, Pont-sur-Meuse 55, Pont-sur-Yonne 10, Pontoise 95, Pontarlier 25, Escautpont 59, et meˆme Pontoux 71 (sur le Doubs, anc. Ponte Dubis). Le Pont des Quatre Communes est un hameau a` la jonction des territoires de Gravelines, Saint-Georges-sur-l’Aaˆ, Loon-Plage et Craywick 59, il s’en trouve un autre a` Peuvillers 55, en un lieu ou` le dessin des finages est tre`s intrique´. L’Entrepont d’Amboise 37, a` la pointe de l’ıˆle d’Or (ou ıˆle d’Amour) est bien entre deux ponts sur la Loire. Le mot pont vient, par le latin pontus, de la racine IE pent qui est marcher, passer, d’ou` path en anglais, pout en russe pour des chemins, pontife (qui fait le chemin) et pe´ripate´ticienne (qui chemine alentour...). La forme latine pons est conserve´e a` Pons 17. De multiples lieux-dits Le Pont ou Pons s’e´parpillent, ainsi que des

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Ponceau, ou encore Le Ponchel 62. Ge´oportail mentionne plus de quarante le Bout du Pont, de´signant en ge´ne´ral un quartier au-dela` du pont, comme a` Amboise 37, a` Brux 86, a` Faverney 70 ; ainsi que plusieurs Pont-l’E´veˆque, a` ou de l’E´veˆque, Capdepont a` Osserain-Rivareyte 64, Pont-Qui-Penche, hameau d’Ons-enBray 60, Pont de Quatorze Me`tres a` Azay-sur-Indre 37, Pont Perce´ a` SainteCe´ronne-le`s-Mortagne 61, le Pont-qui-Tremble comme hameau a` Jarze´ 49, et plus curieusement encore le Pont-du-Port-qui-Tremble sur la Loue en val de Loire a` Dene´e 49. Un autre terme a e´te´ tre`s employe´ : briva, un mot celte issu d’un IE bhru, de´signant une poutre servant de passerelle et qui a donne´ aussi bridge en anglais et Bru¨ck en allemand, brug en ne´erlandais. De multiples Brive et Brives, Bre`ves, Brienne, Brioude, Brides en perpe´tuent clairement le nom. Sont interpre´te´s pareillement Chabris 36 (Caro-briva, pont sur Cher) et Salbris 41 (pont sur Sauldre), Brissarthe 49, Briollay 49, Briare 45 (de Brivodurum), Brieulles-sur-Meuse 55 et -surBar 08, Brie 80, Brionne 27, Brie`res-les-Scelle´s 91, Ble´re´ 37 (anc. Briotreit, la traverse´e du pont ou le pied du pont selon S. Gendron), ainsi que Brue`re-Allichamps 18 et Briares-sur-Essonne 45. La forme bruck, brug apparaıˆt dans le Nord-Est comme a` Bre´chaumont 68 et La Broque 67. Mille-Brugge est le pont du moulin, a` Warhem 59. Pont-de-Brique a` Saint-Le´onard 62 fut jadis Pont de la Brike, ce qui laisse soupc¸onner un pont du pont (D. Poulet) ; Pont de Briques se retrouve a` Isques 62 et Coulogne 62. Le breton a adopte´ pont, parfois alte´re´ en bont comme a` Hennebont 56 (le vieux pont) et emploie treuzell pour une passerelle, de treuz, dreuz, qui traverse, comme trans ; on trouve par exemple un Treuzer Bihan (petit) et un Treuzer Braz (grand) au bord de la Sarre a` Se´glien 56. Le basque emploie zubi ou c¸uby, qui serait forme´ sur le gue´ (ibi) et le bois (zur) ; il est transparent dans Arzubi (pont de pierre, a` Ispoure), Esterenc¸uby 64 (le pont des gorges). Notons aussi que, plus re´cents, des lieux-dits le Bac signalent des traverse´es de rivie`res par bateau ; seule l’observation du terrain permet de les diffe´rencier des Bac au sens d’ubac fre´quents en pays de relief accidente´ et plutoˆt me´ridionaux. C’est e´videmment le cas pour le Bac a` Lacroix-Saint-Ouen 60 (sur l’Oise), a` Samoreau 77 (sur la Seine), a` Pre´cy-sur-Marne 77 (sur la Marne), ou a` Neuvic 24 (sur l’Isle). Les communes de Berry-au-Bac 02, Choisy-au-Bac 60, ainsi qu’Aubencheulau-Bac 59 et Aubigny-au-Bac 59 qui se font face de part et d’autre de la Sense´e, Wasnes-au-Bac 59 l’ont incorpore´ a` leur nom, au plus tard en 1801.

Les deux faces du col L’ide´e de passage se traduit directement dans le pas, la passe, le passage, la passe´e, la passie`re. Outre les innombrables passages de la voirie urbaine, on trouve des passages sur les creˆtes en montagne, comme le Passage de la Balme sous le Mont Valier, le Passage de la Le`gne sur la creˆte frontie`re a` la Barlongue`re, tous deux aux Bordes-surLez 09, ou` est aussi le Passage des Che`vres ou Port de Cornave ; un autre Passage des Che`vres est a` Saint-Re´my-de-Maurienne 73, un Passage des Chamois a` Arvillard 73.

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Ces termes s’appliquent aussi a` des traverse´es de rivie`res, telle la Passe´e a` La Pommeraye 49, ou de foreˆt comme la Passe´e a` Orc¸ay 41. Sur une quarantaine de lieux-dits la Passe´e, presque tous sont en plaine. Pacheu s’emploie en Savoie, mais on trouve aussi un Pacheu sous le col d’Iche`re (commune de Lourdios-Iche`re 64), un autre a` Montory 64, la confusion avec un pacage restant possible. Pas de´signe de nombreux cols, et pass a pris en anglais et en allemand le sens ge´ne´ral de col. Ainsi du Pas de la Combe d’Enfer a` Auzat 09, du Pas de la Banque de Lauret a` Couflens 09, du Pas de Peyrade a` Seix 09. Saint-E´tienne-de-Tine´e 06 a un Pas de la Barbacane, Larche 04 un Pas de l’Aˆne et un Pas de la Che`vre ; Saint-Be´at 31 a des Pas de la Coumasse, du Bouc et de Chau. La Passe est plus employe´ pour des passages fluviaux et maritimes. Les cols sont les points par ou` les chemins et les routes franchissent les obstacles du relief, et pas seulement en montagne. A` peu pre`s tous ont rec¸u un nom. La famille du col est issue du latin collis, l’un des descendants d’un IE kel qui assez curieusement indiquait une ide´e de tour et de retour, tourner autour et, de fait, rester sur place, et a donne´ aussi la culture, le culte, la colonie, le cycle et le cou. Elle comprend des de´rive´s : collet, coulet et collada, couillade, ainsi que le cot en Gascogne, le coll en catalan, localement le cou du Be´arn aux Alpes, ou` l’on a meˆme trois Col de Cou en Haute-Savoie. Notons le Coll del Bouix et le Coll de les Alzines a` Tautavel 66 qui e´voquent le buis et le cheˆne vert, la Collada a` Formigue`res 66, la Couillade a` l’est de Montse´gur 09, les Couillades des Marchands et de Ventefarine sur une creˆte au sudouest de Saint-Paul-de-Fenouillet 66 ; un Col de la Couillate a` Suc-et-Sentenac 09, un Col de la Couillole a` Roubion 06, aux noms redondants. Orlu 09 collectionne une Couillade des Bourriques (aˆnes), une de la Greulie`re (corneille), une de la Llause (pierre plate) ; plus une Couillade d’En Beys au sud et un Col de l’Osque au nordouest, qui sont redondants comme nous allons le voir. Le col dans les Pyre´ne´es est ge´ne´ralement rendu par le mot port et ses de´rive´s : portel, portet, porteille, pourtalet. Le mot est le meˆme que pour les ports maritimes ou fluviaux et a la meˆme origine, d’ailleurs partage´e avec la porte, le portail et le transport, tous venant du prt indo-europe´en : c’est l’endroit par ou` l’on « porte » les fardeaux. Le port pyre´ne´en est donc aussi une porte : les villages de Porta et de Porte´-Puymorens sont bien perc¸us comme portes d’acce`s a` l’Arie`ge et a` l’Andorre en venant de la Cerdagne. La diffe´rence radicale de termes entre col et port, pourtant rigoureusement synonymes, multiplie les redondances : on dit le col de Port, le col du Portillon, le col du Pourtalet. Un Pic Entre les Ports se signale a` Aulus-les-Bains 09. Certains pot dans les Alpes ont pu de´signer des ports – ou des pas au sens de passage – comme au nord-est de la commune de Saint-Agnan-en-Vercors 26 ou` sont les Pot du Play, de la Ge´linotte, des Bayles, de l’E´chelette, un Pas de l’E´chelette e´tant aussi en limite de la commune mais au sud. Tout col a un double aspect : vu de la montagne, ou comme horizon, il est abaissement de la ligne de creˆte, le point le plus bas ; mais sur le profil du chemin, il est le point le plus haut. Ne nous e´tonnons donc pas que, dans ses de´nominations, s’opposent deux familles. Colmet est employe´ dans le second sens : le terme vient de culmen, ce qui culmine. Sa proximite´ avec le terme col est source de maintien, tout autant que de confusion ; il a pour formes locales cormet, comme au Cormet de

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Roselend et au Cormet d’Arre`ches a` Beaufort 74, aux Chalets du Cormet de Granier 73, parfois querme. Lautaret exprime la meˆme ide´e : ce qui est en haut, mais en diminutif pour un passage en hauteur ; le col du Lautaret entre Oisans et Brianc¸onnais (2 058 m) souvent franchi par le Tour de France n’est pas le seul de ce nom, mais tous les Lautaret ne sont pas des cols : au-dessus des Claux de Vars 05, il s’agit d’un grand versant. En sens inverse, comme de´pression d’une creˆte, trois e´tymons surtout ont servi : le bas, qui s’exprime par des Baisse, Baissette, Baix, Beys selon les montagnes ; le creux, qui apparaıˆt surtout sous la forme de fos et foce ; l’ouverture, la bouche (bocca), dans les Alpes Maritimes et en Corse. Ainsi a-t-on la Baisse Cavaline (a` Saorge 06) et la Baisse de Barre-Route (a` Prads-Haute-Ble´one 04), la Baisse du De´troit (a` Colmarsles-Alpes 04), du Pas de Bassiuet a` Melle 31, ou` pas et baisse sont redondants. SaintMartin-Ve´subie 06 n’a pas moins de huit « baisses » : de la Malaribe, de l’Agnel, de Cougourde, des Gaisses, du Lombard, du Clot Aut, des Cayres Ne`gres, des Cinq Lacs. Orlu 09 a une Couillade d’En Beys qui semble bien un autre cas de redondance, entre col et baisse. Les Foce sont nombreux en Corse. Certains sont lie´s a` de simples creux, des lieux bas, mais d’autres sont bien des cols comme Foce Alta a` Olivese 2A, Foce d’Orto a` Ota 2A ou meˆme Foce 2A pre`s de Sarte`ne, avec des de´rive´s Foata (une douzaine), Focicchia (dont une commune de Haute-Corse), Foatella (Paeata 2B). On trouve aussi des redondants Col de Foce a` Vezzani 2B, Col de la Foata a` Zuani 2B, Polveroso 2B, Scolca 2B, Pianello 2B, Foce Incesa (fosse+incise) a` Porto-Veccio, Bocca di Foce a` Quasquara 2A et plusieurs autres Bocca a Foce ou Bocca di Foce. Bocca est en effet employe´ en Corse dans le meˆme sens, comme une ouverture, une be´ance : ainsi Bocca Ladra a` Serriera 2A, Bocca d’Oro a` Isolaccio-de-Fiumorbo 2B, une Bocca di Banditi sur la creˆte entre Sorio et Pietralba 2B, quatre Bocca di u Saltu ou Bocca di Salti, plusieurs Bocca a Croce (de la croix ou du carrefour comme a` Novella 2B) et les redondantes Bocca Bassa a` Bale´ria 2B ou a` Castiglione 2B, Bocca a Foce a` Lopigna 2A, Appietto 2A et San-d’Orcino 2A, Bocca di Foata a` Zilia 2B. On trouve dans le sens de col quelques Bouche en pays nic¸ois, comme a` Luce´ram 06 Bouche de Bet, Bouche de Couto, a` Pierlas 06 Bouche de Gairra sur une creˆte pourvue de plusieurs Baisse. Le corse emploie a` l’occasion une image originale pour de´signer aussi bien un col qu’un gue´ : varicaghjo, qui exprime l’ide´e d’enjamber (e´carter les jambes) ; elle a donne´ Barcaju (Sarte`ne 2A), Barcajo (Morsiglia 2B), Barcaggio (Ersa 2B), Barcajolo (Sollacaro 2A). Le basque utilise lepo pour le col comme pour le cou, terme que les spe´cialistes renvoient a` un pre´-indo-europe´en tep, abondant en oronymie ; tels Ametzlepo aux Aldudes (col du cheˆne), Elhurosolepoua a` Larrau (col de la neige). Certains cols sont exprime´s par une autre ide´e, dont le sens reste discute´, celle de la fourche : soit par image de l’e´vasement des reliefs encaissants, soit par celle de la convergence et divergence des chemins qui se rassemblent pour franchir le col, voire au sens ou` l’on enfourche une creˆte. Fourche et Forclaz sont tre`s employe´s dans les Alpes, Forca en Corse, ou` Guagno 2A meˆme une Bocca Forca. On trouve aussi fourque, hourquette comme au Port de la Hourquette a` Sentein 09, e´galement redon-

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dant. L’enclave de Vielle-Aure 65 dans le Ne´ouvielle a sa haute creˆte e´chancre´e par Hourquette Ne`re (noire), Hourquette Bracque, Hourquette de Cabrerolles, Hourquette d’Aubert, tous des cols d’altitude. La Hourquette des Hounts-Secs (des sources se`ches) est franchie a` 2 267 m par le GR 10 dans la commune d’Ooˆ 31, entre deux pics a` 2 513 et seulement 2 296 m. La Forclaz est une commune de Haute-Savoie, ou` sont de nombreux lieux-dits Forclaz et meˆme plusieurs Col de la Forclaz.

´ chancrures E Tout un groupe de toponymes associe´s a` des cols et des passages difficiles s’est fixe´ autour de l’image d’une entaille dans le relief, mais en des termes tre`s diffe´rents. Outre l’entaille meˆme, que l’on voit par exemple aux Entailles de Laussis a` Arches 15, ou la Vieille Entaille, une saigne´e de chemin creux a` Hamelet 80, il comprend incise et ancize, de meˆme sens. Les Ancizes 03 est un ancien village du plateau de Combraille, dont le nom e´voque l’entaille des gorges de la Sioule. Bedoue`s 48 a un col de l’Ancise, Saorge 06 un Pas de l’Incise. Le terme est parfois e´crit Ancise, Encise, Encire, Lancise, Lancire. Lancyre a` Valflaune`s a ce sens, et a suscite´ un Chaˆteau-Valcyre dans les anne´es 1950 pour cause de promotion viticole. Les Pas des Lanciers de Mallemort 13 et du Plan-d’Orgon 13 sont d’aimables fantaisies de topographe en goguette qui n’avait pas bien entendu des Pas de l’Encia, passage de l’encise (probablement), ou de l’angoisse (pour pimenter). On note aussi une Coˆte de Pierre Encise a` Arbois 39, une Encise a` Erce´ 09. Le terme corse correspondant a donne´ le de´file´ de l’Inzecca a` Ghisoni, ou` se faufile le Fium’Orbu ; il existe aussi un Rocher d’Inzacca a` Tralonca et un Capu a l’Inzecca a` Albertacce. Ascle a le sens de fentes, fissure ou entaille, a` l’origine des cols de l’Asclie´ (NotreDame-de-Rouvie`re 30) voire du Clat 11 (P. Fenie´). Osque est tre`s proche, qui a longtemps de´signe´ les entailles porte´es sur un bout de bois par le boulanger pour tenir le compte des dettes de ses clients, ou le cran grave´ dans le fle´au des anciennes balances ; osk (ask) est aussi une entaille en breton. Le Pas de l’Osque est une vigoureuse entaille du relief pyre´ ne´en a` Lescun 64 ; ce nom est redondant, comme d’ailleurs le Col de l’Osquet a` Antras 09, le Col de l’Osque a` Orlu 09. Saint-Lary-Soulan 09 a l’Osque de la Coumasse (de la grande combe) et l’Osque du Couret, autre doublet, puisque le couret est un col. Le Col d’Osquich a` Musculdy 64 peut eˆtre interpre´te´ de la meˆme fac¸on. Osque a une probable parente´ d’origine avec incise-ancize a` partir de l’indo-europe´en kae-id, dont sont sortis le suffixe -cide du latin caedo (couper, et par association tuer), ainsi que l’incision et les ciseaux. On doit prendre garde toutefois qu’un risque de confusion existe avec -osque ou -asque comme suffixe locatif pour des lieux habite´s, re´pute´ « ligure » et fre´quent en Provence, comme a` Manosque, Lantosque. Ces entailles sont aussi des encoches ou coches ; Ge´oportail ne cite qu’une Grande Encoche a` Villers-les-Hauts 89 et un redondant Col de l’Encoche a` Che´zeryForens 01, mais les coches abondent sous diverses formes. Coche, coigt en pays be´arnais, semblent de meˆme nature et de meˆme origine que l’osque. La Grande

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Coche correspond bien a` ce sens a` Entraigues 38. R. Luft signale des Pas de la Coche (Allemont 38, Treschenu-Creyers 26), La Coche (Venosc 38, Bessans 73, Theyts 38), un Mont de la Coche (Jarsy 73), un Nant de la Coche (Peisey-Nancroix 73). Dans les Pyre´ne´es-Atlantiques, les Coigt de Lasseube et de Parbayse (a` la limite de Monein), le Coigt de Ber a` Oloron, le Coigt de Jaut a` Castet sont bien des cols. Il en serait de meˆme des hoche : il existe un Col de la Grande Hoche a` Ne´vache 05 (Brianc¸onnais) et un autre a` Saint-Christophe-en-Oisans 38 ; mais d’autres lieux-dits en hoche dans les Alpes du Sud sont plutoˆt en pied de versant, et ailleurs semblent plutoˆt de´signer l’entaille de petites valle´es. Nombre de bre`ches incisent des creˆtes, en particulier dans les Alpes Maritimes, telles la Bre`che Margroie et la Bre`che du Claus a` Valdeblore, la Bre`che de l’Ubac et celle des Deux Fre`res a` Saint-E´tienne-de-Tine´e ; d’autres sont en montagne arie´geoise, comme la Bre`che des Lavans a` Auzat ; et la Bre`che de Roland au-dessus de Gavarnie 65 est assez visible de loin et assez e´troite pour avoir fait imaginer un coup de l’e´pe´e Durandal dans la creˆte frontie`re.... En plaine, la Bre`che d’Erne´e a` Contest 53 est dans l’ouverture du ruisseau de la Heslonnie`re, la Bre`che a` Curgy 71 est sous un petit col. L’e´criture en est parfois berche : Berche de l’Annoncia a` Bessans 73, Berche Noire a` Chantelouve 38 et le Col des Berches a` Saint-Christophe-en-Oisans 38, de nombreux la Berche dans les Alpes du Sud et jusqu’en Arde`che. Goulet est employe´ dans le sens de col, ou du moins d’ensellement sur une creˆte, dans les Alpes, le Jura et le Vivarais : en te´moignent le Goulet d’Hurtie`res et le Goulet de Lorzier a` Pommiers-la-Placette 38, le Goulet de la Verrie`re a` Saint-Vincent-deDurfort 07 ou le Goulet des Tribles a` Saint-Sauveur-de-Cruzie`res 07, le Goulet de Bois a` Nurieux-Volognat 01, le Goulet de Malpertu a` Saint-Julien-du-Gua 07 qui e´voque un « mauvais pertuis », le Goulet de Fontfreyde a` Burzet 07. Sarrat, serrat (« resserre´ ») se dit dans le Midi pour un passage e´troit, un petit de´file´, notamment dans les Corbie`res et les Pyre´ne´es ou` Castillon-de-Larboust 31 a meˆme un Sarrat d’Osque redondant. Sarrat existe e´galement dans les Alpes, mais il peut aussi simplement de´signer une « petite serre », une e´chine. D’autres e´chancrures ont pour nom cre`ne, apparente´ a` cran et cre´neau : le Cre´neau d’Endron a` Goulier 09 dans le Vicdessos, l’Encre`ne (Larche 04), Encrenaz (Marnaz 74) et l’Aiguille de l’Encrenaz a` Chamonix. Apparaissent aussi comme e´chancrures feneˆtre et les proches fente, fescle, ficle et fe´claz. La Coˆte Fendue est une colline dont la creˆte est entaille´e par le Chemin des Romains a` Bre´ban 51 ; Bariseyau-Plain 54 a aussi sa Coˆte Fendue sur l’ancienne voie romaine de Lyon a` Treˆves. La Fente de Babre a` Baume-les-Dames 25 est une e´chancrure dans le massif de Babre. La Fe´claz (commune des De´serts 73) tient une ouverture entre le Mont du Revard et la Montagne de Lachat. Feneˆtre se lit dans plusieurs Fenestrelle ou Fenestrelles du Massif Central et des Alpes, des Fenestre en Loze`re, la Madone et le Col de Fenestre (Saint-MartinVe´subie 06), le Col de Finestrelles (Llo 66), Finestret 66, la Feneˆtre de Tre´laporte a` Chamonix-Mont-Blanc 74, la Feneˆtre de Trempasse a` Peyrolles-en-Provence 13 ; Feneˆtres a` Bussie`res 42 est sur un col. La Vineuse, sur un col au nord-ouest de Cluny 71, se nomma jadis Fenestra (G. Taverdet). Fendeille 11 fait re´fe´rence a` la

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fente du ruisseau de meˆme nom, par laquelle s’insinue la route de Castelnaudary a` Mirepoix (D 6). On trouve les Ficlas a` Morzine 74 et Hostiaz 01, la Fescle a` Aix-enDiois 26, les Fe`cles a` Nantua 01, Serre et Rochers des Fe`cles a` Saint-Jean-enRoyans 26, Pas-des-Fe`cles a` Malleval-en-Vercors 38. E´chelle et escalette e´voquent une monte´e raide, pourvue de marches ou d’e´chelons : Les E´chelles (73) en Chartreuse, L’Escale (04), le Col de l’E´chelle a` Ne´vache 05, les Cascades des E´chelles (Les Bordes-sur-le-Lez 34), les Pas de l’Escalette de Bagne`resde-Luchon 31 et de Saint-Fe´lix-de-l’He´ras 34, le Tuc des Escalettes a` Seix 09, l’Escale de Saint-Girons a` Couflens 09, le Port de l’Escale a` Auzat 09, le Pic de l’Escalette et le Pic d’Escales a` Boutx 31. Ge´oportail rele`ve une vingtaine de Pas de l’Escalette, de l’Escalie`re, de l’Escale`re, de l’E´chelette, de l’Escalier, des Escales ou de l’Escala. Le nom de Chalabre 11, ancien Calabriga, a pu eˆtre attire´ par scala, escala, mais peut-eˆtre au sens d’e´tape. S. Gendron suppose une pente raide au Plessis-l’E´chelle 41 en bordure de la foreˆt de Marchenoir en Beauce, ce que la topographie ne sugge`re cependant pas ; de meˆme, l’Escale a` Estirac 65 fait plutoˆt penser a` un relais sur une route. Un passage e´troit et vertical se dit me´taphoriquement chemine´e. La plupart des chemine´es ne figurent gue`re que sur des cartes tre`s de´taille´es pour alpinistes. Toutefois le 1:25 000 IGN signale une Chemine´e de Cap de Pont (Saint-Pierred’Albigny 73), une Chemine´e de Cornave (Bonac 09), une Chemine´e de Corde (Saint-Laurent-du-Pont 38) et un lieu-dit Chemine´e dans le vallon du ravin de Mouresse au Moustier-Sainte-Marie 04. Trabuc implique l’ide´e de tre´bucher : il s’en trouve aux Me´es et a` Authon 04, a` Moulinet 06, a` Mialet 30 ; un Trabucciu est a` Meria au Cap Corse.

Les portes e´troites Les cols sont souvent des passages difficiles, mais ils ne sont pas les seuls. Un large vocabulaire e´voque des circulations hasardeuses et des endroits dangereux sur les chemins. Les Maupas, Malpas, Malpasset abondent, et malpas est en pratique un nom commun dans le Sud-Ouest pour de´signer un passage difficile. Bien des Pas de l’Aˆne ont un sens voisin, sugge´rant que seul un aˆne peut y passer ; parfois aussi c’est une mule, ou une che`vre... De nombreuses familles de termes sont mobilise´es en toponymie pour de´crire ce qui est a` la fois une ouverture et un obstacle. On peut les grouper en cinq ou six ensembles. Un premier groupe exprime l’e´troitesse du passage. Il comprend les formes e´troit, de´troit, estrech, strette en corse. Citons le col des De´troits a` Liausson 34, L’Estre´chure 30, les Pointes de l’Estrech a` Belve´de`re 06 et la gorge de l’Estrech (Sallagriffon 06), Estre´choux a` Saint-E´tienne-Estre´choux et Estre´choux-le-Vieux a` Graissessac 34, la Combe de l’E´troit (Peisey-Nancroix 73) et la Combe E´troite (Oz 38), l’E´troit d’Alet a` Alet-les-Bains 11 ou l’E´troit des Cavaliers a` Aiguines 83, les Strette d’Occhiatana en Haute-Corse. Mais le De´troit d’Annois et le De´troit Bleu voisins a` Annois et Fleuvy-le-Martel dans l’Aisne ont de tout autres sites, et pourraient bien plutoˆt venir d’une chausse´e : curieusement, l’e´troit et l’estre´e sont tre`s

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proches, alors qu’ils viennent de racines de sens oppose´, l’une au sens de serrer, comprimer (IE streig), l’autre au sens d’e´taler, couvrir (IE ster). On peut ajouter ici le de´file´, dont le nom signifie que l’on n’y peut circuler qu’en file (« indienne ») : le De´file´ d’Argensol a` Alle`gre-les-Fumades (30), le De´file´ d’Adouxes a` Me´rial 11 ; le De´file´ d’Entre-Roches a` La Longeville 25 comme a` Beaufort 73, le De´file´ de la Clue a` Figanie`res 83 et celui de l’E´cluse a` Le´az 01, qui redoublent l’image (entre roches et cluse) ; le De´file´ des Strette a` Ghisoni (Corse) et celui de la Stretture a` Ban-sur-Meurthe-Clefcy 88, eux aussi redondants ; le De´file´ du Maupas a` Vaujany 38, qui n’est pas plus rassurant. La racine strenk, e´troit, d’ou` de´rivent ces noms, est aussi a` l’origine de l’e´tranglement et sans doute de quelques noms de lieux comme E´trangle-Loup a` Chaˆteauponsac 87 dans la valle´e encaisse´e de la Gartempe, l’E´trangle´e a` Charrey-sur-Seine 21 qui marque un resserrement de la valle´e de la Seine, l’E´tranglot a` Neung-sur-Beuvron 41 qui est a` un gue´ de la The´ronne, mais d’autres toponymes voisins n’ont pas de sites probants. Schlucht est aussi un de´file´, une gorge, a` la rigueur un ravin en langue germanique : c’est le sens du Col de la Schlucht, la plus haute traverse´e des Vosges. L’e´troitesse s’exprime encore par une vieille racine angh, d’ou` viennent notamment le latin angusta, l’anxie´te´ et meˆme l’angoisse : un de´file´ est a` la fois e´troit et angoissant. Angoisse 25 est borde´e par la valle´e encaisse´e de la Loue ; c’est le sens d’Angoustrine en Cerdagne, Angous 64, L’Angoust (Cierp 31). A` la rigueur, on peut conside´rer que la Fontaine d’Angousse a` Moˆlay 89 est dans un e´troit de la valle´e du Serein. Une famille de noms e´voque l’ide´e de trou, de perce´e et s’exprime par pertuis et ses de´rive´s, qui viennent de « percer » : Pertuis 84 et Le Pertuis 43, le col du Perthus coˆte´ catalan, des Pertuiset en Haute-Savoie, par exemple a` Mieussy et a` La Coˆte-d’Arbroz. Un Perthus est a` Orbeil 63 devant Issoire, au de´but d’un de´file´ de l’Allier, Fraispertuis a` Jeanme´nil 88 au de´bouche´ d’un rupt encaisse´ emprunte´ par la route de Saint-Die´ a` travers la foreˆt de Rambervillers. Perthus a` Saint-Re´my-de-Chargnat 63 est a` l’entre´e d’un bref de´file´ de l’Eau Me`re. Clamecy 58 a un Pertuis d’Enfer. Pertuis Bardin, ferme de Tre´zelles 03, n’a rien d’un de´file´ mais a pu signaler un passage dans le bocage Bourbonnais. Pertuiset a` Bazoches-en-Dunois 28 semble en rapport avec un e´tre´cissement de la valle´e de la Conie, affluent du Loir. Pe´tosse 85 a e´te´ Pertuciae au XIII e sie`cle, mais peut-eˆtre comme ancien pe´age (J. Merceron). Le danger de ces passages e´troits est bien e´voque´ par l’abondance des noms en Maupertuis (une bonne soixantaine, dont une commune de la Manche) ou Malpertuis ; en opposition, on ne peut citer qu’un Bonpertuis a` Apprieu 38 dans une incision de la valle´e de la Fure, Bonpertui a` La Le´che`re 73 comme petit col. Certains noms se re´fe`rent a` l’ide´e de passage bien encadre´ : la famillle comprend couloir, courade, couret. Couloir est surtout employe´ en haute montagne, comme aux Couloirs des Nants a` Pralognan-la-Vanoise 73, le Couloir Coolidge dans le Pelvoux, le Couloir Bujon au Brec de Chambeyron (Saint-Paul-sur-Ubaye 04). Courade, Couret correspondent souvent a` un vallon commode, tel Couret 31, ou comme les Courade d’Arrayou-Lahitte et de Germs-sur-l’Oussouet 65 ; ou meˆme a` un col comme Courade a` Julos 65, ou Couret a` Arcizans-Avant 65, le Couret d’Esquierry a` Ooˆ 31 – au risque de redondances, dont trois Col de la Courade a` Aydius 64,

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Campan 65, Ge`re-Be´lesten et un Col de la Couradette a` Louvie-Soubiron 64. S’y ajoutent calanc, chable et chable´e, challe´e ; le chablais, pris comme ravinement, coule´e de terrain en pente rapide et e´ventuellement utilise´e pour descendre des troncs (H. Suter), peut leur eˆtre associe´. Par image, un groupe tourne autour de l’ide´e de fermeture, ou plus exactement d’ouverture en domaine ferme´ : d’un coˆte´ cluse, clue, de l’autre cle´, clave, clavette, clavie`re. Il s’agit de passages plus ou moins e´troits, parfois en gorge comme les clues provenc¸ales. La cluse est dans le Jura une bre`che dans un creˆt ou un mont, et le terme est devenu l’un des grands ge´ne´riques de la ge´ographie : qui ne connaıˆt la cluse de Bellegarde ou la cluse de Nantua ? Des villages en ont pris le nom : La Clusaz 74, La Cluse-et-Mijoux 25, Cluses 74, Les Cluses 66, La Cluse 05. La Cluse d’Entreportes est un site connu a` Lent 39, pre`s de Champagnole, comme la Cluse des Hoˆpitaux en Bugey. Les noms en clue abondent dans les Alpes du Sud et les Plans de Provence. La Clue d’Aiglun, la Clue de Chasteuil a` Castellane 04, les Clues de Verdaches sont des lieux touristiques ; la Route Napole´on sort de Castellane par la Clue de la Roche Perce´e. A` Lesquerdes et Saint-Paul-de-Fenouillet 66, l’Agly traverse une barre de relief par la Clue de la Fou, au nom redondant (fou= fosse ou col ici). La cluse du Rhoˆne peu apre`s son entre´e en France a e´te´ mal comprise : elle porte le fort de l’E´cluse, qu’aucune e´cluse bien entendu ne le´gitime. L’E´cluse a` Arnac-la-Poste 87, au bord d’une petite valle´e e´troite, vaut sans doute aussi pour cluse, comme l’E´cluse de Falque au Barroux 84, entre deux buttes. Coˆte´ cle´, on trouve Clavie`res 15, Clave´ 79, Clavette 17, des la Clave. Clavie`re est un hameau d’acce`s a` SaintAgre`ve 07. Une autre image emploie la barbacane, qui figure dans une quinzaine de lieux-dits, comme la Barbacane a` une ancienne porte de Cahors 46, la Barbacane a` la limite de Puiseux-le-Hauberger 60, Barbecane a` Jaure 24, Valle´e Barbacane a` Guise 02 et meˆme Derrie`re Barbacane a` Nanteau-sur-Essonne 77 ; le plus convaincant est le Pas de la Barbacane a` Saint-E´tienne-de-Tine´e 06. Toutefois, plusieurs sens sont possibles, d’autant que le nom commun lui-meˆme en a trois ; le plus probable ici est un muret prote´geant une entre´e. L’e´tymologie reste discute´e ; le terme, atteste´ depuis le XI e sie`cle, pourrait venir d’un arabo-persan de sens voisin. L’ide´e de porte e´troite se retrouve en outre dans les Poterne, une quinzaine de noms de lieux souvent en ore´e de village (La Chaume 21, Nicey 21) ou en limite de finage comme a` Moulon 45, ou a` Neuville-Day 08 pre`s d’une ancienne voie romaine. Lui correspond l’occitan Posterle ou Pousterle : outre les Pousterles d’Auch 32, il est des Posterles a` Sale´rans 05, Pellafol 38, les Posterles a` Me´olans-Revel 04, un Pas de la Posterle a` Savournon 05 et un autre a` Gresse-en-Vercors 38, un Col de la Posterle a` Beauvoisin 26, la Pousterle a` Ansouis 84, des Pas de la Pousterle a` Saint-Mathieu-deTre´viers 34, Aurel 26 et Aucelon 26, Rosans 05, des Col de la Pousterle a` Comps 26 et aux Vignaux 05. Le terme avait en latin le sens de « porte de derrie`re ».

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Les relais Les chemins et les routes de longue porte´e ne manquent pas de repe`res et de relais : toute de´pense d’e´nergie exige repos et recharges. Meˆme les modernes autoroutes ame´nagent des aires de service et des aires de repos. Elles sont nomme´es, et la plupart ont d’ailleurs le me´rite de remettre en honneur des microtoponymes parfois oublie´s : par exemple Katzenkopf (teˆte de chat) a` Schalbach 57, l’E´pinotte a` Hennemont 55, Fontaine d’Olive a` Sainte-Menehould 51, le Mont de Charme a` Courtisols 51, la Combe Suzon a` Esnoms-au-Val 52 ; la Grange Rouge a` Chaˆtres-sur-Cher 41, les Cent Septiers a` Brard 86 pre`s de Poitiers, l’Espe´rance a` Beaumont-sur-Vesle 51, les Faı¨enciers a` Sermoise-sur-Loire 58, le Gıˆte aux Loups a` Lissay-Lochy 18 et les Bois des Dames a` Trouy 18 ; et la Chausse´e de Ce´sar a` Mehun-sur-Ye`vre 18. Il leur arrive aussi de cre´er des noms nouveaux, exotiques (le Gingko et le Tulipier a` Briare 45, le Se´quoia a` Neuvy-sur-Loire 58, le Liquidambar a` Vilmory 45), ambitieux (PortLauragais a` Avignonet-Lauragais 11) ou folkloriques (la Beˆte du Ge´vaudan a` Marvejols 48...). Jadis ce sont les relais de poste et les auberges qui servaient de repe`res, voire de repaires. Quantite´ de toponymes le rappellent. Certains ont conserve´ les anciennes enseignes, ou` la pre´e´minence est dispute´e entre Cheval Blanc et Lion d’Or ; et il advient que le nom soit devenu celui d’un hameau. Par exemple, on peut remarquer la Poste et la Petite Poste sur la route d’Espagne (ex-N 10) au sud de Sorigny 37, a` coˆte´ d’un Lion d’Or qui sent sa vieille auberge. Un autre lieu-dit la Poste est encore a` deux lieues plus loin dans la commune de Saint-E´pain 37 sur la meˆme route ; dans l’intervalle, se tient le Cheval Blanc, a` la limite de la commune de Sorigny et pre`s d’un lieu-dit la Monnaie qui a pu signaler un pe´age, ou au moins une chausse´e. Ge´oportail signale souvent la Poste comme lieu-dit (une quinzaine dans les Landes) et quinze la Vieille Poste (mais une seule la Poste Neuve, a` Labe´jan 32). On notera parmi les curiosite´s la Poste a` l’Aˆne a` La Champenoise 36, la Poste aux Alouettes a` Joux-laVille 89 sur l’ancienne « Route Napole´on » ou` un centre de de´tention a e´te´ installe´ en 1990 – mais ce nom a pu de´signer un site de chasse. Cheval-Blanc est une commune du Vaucluse, au sud-est de Cavaillon sur la route de la Durance ; cre´e´e seulement apre`s 1765, elle adopta le nom de sa principale auberge ajoute´ a` celui du patron de la paroisse, Saint-Paul ; change´e en BlancMontagne sous la Re´volution, elle prit son nom actuel sous l’Empire. Me´ryCorbon 14 englobe le hameau du Lion d’Or sur la N 13, ancien relais routier. D’autres Lion d’Or sont a` Vignieu 38, Soturac 46, Marmande 47, etc. Le Pot d’E´tain a e´galement e´te´ un nom traditionnel d’auberge ; six lieux-dits le rappellent, dont un sur une ancienne Chausse´e Brunehaut a` Brasseuse 90. On rele`ve aussi dix « le Cheval Noir » disperse´s de Picardie en Agenais, et meˆme quelques la Licorne, la plupart sur des routes ou a` l’ore´e de bourgs ; une dizaine de Coq Hardi comme lieux-dits isole´s sur des routes, voire un Bœuf Couronne´ a` Bazainville 78, sans doute aussi lieu d’une auberge ancienne, comme le Repos du Chasseur a` Solesmes 72 sur la grand route (D 309), ou le Roi de Tre`fle a` Bourg-Fide`le 08, la Belle Hoˆtesse a` des carrefours de Steenbecque 59, Saint-Waast 59, Coutances 50, la Belle Hoˆtellerie a` Rahay 72.

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Il est probable qu’une partie au moins des Bon Encontre, dont une commune voisine d’Agen, Bonne Encontre ou Bonne Rencontre (une dizaine, dont Champagny 21 sur une grand’route), furent des lieux d’auberge ; la plupart sont sur des routes notables. Plus myste´rieux mais assez re´pandus, les Virebouton et Tournebride e´voquent pour certains un simple changement de direction de la route. Toutefois, nombre d’entre eux, ou` la route n’a ni de´tour ni croisement, rappelleraient les changements de chevaux d’un ancien relais. Les deux noms sont a` Chaze´-Henry 49 sur la grand route (N 171 devenue D 771) a` mi-chemin de Chaˆteaubriant et de Craon. D’autres Tournebride sont a` mi-chemin (six lieues) de Lamotte-Beuvron et Brinon-surSauldre 18, de Toulouse et de Cuq-Toulza (un peu plus de sept lieues) a` Vallesvilles 31, etc. Plusieurs sont a` des limites de communes, comme en Vende´e a` Talmont-Saint-Hilaire, Sainte-Hermine, Sainte-Foy, Mouchamps, Beaufou, Chasnais ou Pissotte. Beaucoup de noms e´voquent les lieux d’accueil : auberge, taverne, be´gude, guinguette. Auberge a la meˆme racine qu’he´berger, du francique heribergo qui a d’abord de´signe´ un fort, un abri pour la troupe, avant de prendre le sens plus ge´ne´ral de gıˆte, et qui est donc parent de burg. Le mot a pu finir par de´signer un groupe de maisons : Auberge de l’Aval a` Portel-des-Corbie`res 11, Auberge d’Imsthal a` La PetitePierre 67, Auberge de la Le`be a` Sutrieu dans l’Ain, l’Auberge a` Valflaune`s 34. Mais Aubergenville 78, en de´pit de son nom d’apparence e´vidente, aurait e´te´ la villa d’une Adalbergia... L’Auberge Rouge a` Lanarce 07 est reste´e ce´le`bre comme lieu d’une le´gende criminelle et d’une exe´cution peut-eˆtre imme´rite´e ; elle existe toujours sur la N 102 mais n’a pas supplante´ le vrai lieu-dit, qui s’e´crit Peyre Beille (vieille pierre) ; un lieu-dit Auberge Rouge, moins connu, est a` E´court-SaintQuentin 62. Le terme vitarelle s’est applique´ a` des lieux qui furent pourvus d’auberge ou de magasin : il est de la famille des vivres, comme victuaille et ravitailler : l’IGN en signale une cinquantaine d’occurrences, plus 25 Bitarelle, l’Abitarelle a` Fraisse-desCorbie`res 11 et Sommet de l’Abitarelle a` Beaumont 07, une Grande Habitarelle a` Moussac 30, l’Habitarelle a` Altier 48, ainsi qu’une Pitarelle (Canens 31) et des Vitarel. Un Bittarie a` Lalinde 24 voisine avec les Vitarelles de Molie`res 24. La Vitarelle de Montpeyroux 12 est un bel exemple sur une grande route, la Vitarelle a` Que´zac 15 un autre a` un carrefour de petites routes. On trouve aussi les Vitailles a` Saint-Yrieix-la-Perche 86. Le Magasin est le nom de plusieurs dizaines de lieux-dits, dont les plus fortes fre´quences sont en Loire-Atlantique et Charente-Maritime ; le terme n’aurait e´te´ introduit en France qu’a` la fin du XIVe sie`cle. Hoˆtel et hoˆtellerie figurent aussi parmi les toponymes, mais il semble que le sens en soit diffe´rent : nombreux dans les bocages de la Manche et de l’Orne, comme a` Moon-sur-Elle, Saint-Cyr-du-Bailleul, Saint-Roch-sur-E´grenne, les Hoˆtel y sont en ge´ne´ral accompagne´s de NP et sont seulement une forme de la demeure ; ils voisinent d’ailleurs avec des Oustal de meˆme sens. L’Hoˆtellerie de Bacilly 50 est sur une route, mais celle d’Angey 50 est a` l’e´cart, et peut de´river d’un NP. Taverne vient du taberna latin, une boutique sur rue ; le terme a pour racine treb, le meˆme que pour thorp, par l’interme´diaire du latin trabs, qui en avait retenu l’image de la poutre faıˆtie`re. Il se trouve dans le nom de Saverne, qui fut jadis Tres Tabernae, les

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trois tavernes. On rele`ve le nom de la commune de Tavernes 83 et plusieurs lieux-dits sur des routes du Midi, comme Taverne a` Berze`me 07 ou a` Belpech 11. Ce peut aussi eˆtre le cas de Taverne des Foue´es a` Ferrie`re-la-Grande 59 ; mais d’autres Taverne isole´s peuvent eˆtre issus de NP. Certains, de re´putation douteuse, ont donne´ des Malataverne (une commune dans la Droˆ me et une quinzaine de lieux-dits). Quelques noms de lieux e´voquent la Gargotte, et les Tripoteries a` Merry-surYonne 89 seraient issues d’un tripot. Des toponymes la Buvette se trouvent dans des re´gions tre`s diffe´rentes : SaintVaury 23, Frasnoy 59, Le Gast 14 a` un carrefour, Saint-Julien-des-Landes 85 sur la D 12 a` mi-chemin de Saint-Julien et La Chaise-Giraud, Cohons 52 ou` passe le canal de la Marne a` la Saoˆne, etc. La be´gude, qui vient de boire comme la buvette, est a` la fois plus re´gionale et plus marquante ; situe´e en ge´ne´ral sur la route de plaine ou de valle´e au pied de villages perche´s provenc¸aux, elle y a suscite´ une sorte de faubourg, qui a pu devenir plus peuple´ que le vieux village, en des temps plus suˆrs. La Be´gude-de-Mazenc 26 a meˆme e´te´ promue commune a` un carrefour des bords du Jabron, rele´guant au rang de hameau le vieux Chaˆteauneuf-de-Mazenc sur sa butte. De nombreux hameaux de plaine se nomment ainsi, tels Be´gude Blanche a` Montfrin 30, la Be´gude a` Aubres et a` Barnave 26, a` Bagnols-en-Foreˆt 83, la Basse Be´gude a` Ucel 07, qui fait face au village de Labe´gude, pre`s de Vals au confluent Arde`che-Volane. Guinguette est plus tardif, mais a existe´ de`s le XVII e sie`cle. Le terme repre´sente une autre forme de vie sociale ; son e´tymologie est lie´e a` la danse et tiendrait soit de la jambe (comme gigue, gigoter, de´gingande´) soit d’un germanique winken au sens de sautiller, vaciller, mettre la jambe de travers (comme dans guingois et guincher). L’IGN ne rele`ve pas moins de 90 lieux-dits, ge´ne´ralement a` proximite´ des villes mais pas toujours, et en toute re´gion : a` La Cappelle-en-Pe´ve`le 59 comme a` un carrefour de Fonters-du-Raze`s 11, a` Autun 71, a` Belleˆme 61, etc. La Guinguette a` E´cot-laCombe 52 est au bord de la Sueurre en fond de valle´e e´troite, en un coin isole´ des plateaux haut-marnais. La Guingueta d’Hix en Cerdagne est a` l’origine de ce qui est devenu la ville de Bourg-Madame, en position de poste-frontie`re. On trouve aussi des cabarets, surtout dans les lieux-dits du Nord et de Picardie, tels les Quatre Cabarets sur route a` Vieux-Conde´ 59, le Cabaret Rouge a` Bassevelle 77, le Cabaret Blanc et le Cabaret Rouge a` Aubigny-en-Artois 62 sur la grand’route. Mais le terme existe par dizaines dans tout le pays : citons le Cabaret de la Villeneuve a` Saint-Allouestre 56, le Cabaret a` La Bouilladisse 13 ; on note six Cabaret Neuf, deux Cabaret de l’Aˆne sur des routes. Un Cabaret aux Sangliers a` Cercottes 45, en foreˆt, est plus probablement un e´quivalent de cabane. Le mot viendrait du ne´erlandais cambret, mais par le picard ou` il aurait eu le sens de « petite chambre ». Les vieux mots quie`te et stage ont e´te´ employe´s pour des relais. Le nom de Queige 73 serait issu de quietus, de´signant un reposoir, une halte (H. Suter). Estagel 66, jadis Stagello, Estagell en catalan, e´voque une e´tape (stage) sur la route venant de Perpignan. Peut-eˆtre est-ce encore le cas d’Estage a` Gouts 40 sur la route qui longe l’Adour. E´taule au nord d’Avallon 89, voire E´taules 17 et 21 pourraient se re´fe´rer a` d’anciennes e´tables d’auberge.

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Certains Mivoie ou Mi-Voie avaient la meˆme fonction de relais ; mais ils peuvent simplement de´signer une situation topographique. Deux Mi-Voie sont en pleine Champagne crayeuse a` Isle-Aubigny et Vaucogne dans l’Aube, un la Mivoie a` Assigny 18, d’autres a` Fourilles 03, Champseru 28, La Grande-Paroisse 77, Guernes 78, tous entre deux villages. Un chaˆteau de la Mivoie a` Nogent-sur-Vernisson 45 s’accompagne d’un Bois de la Mivoie et de la Petite Mivoie sur la D 41, la Lande de Mi-Voie a` Gae¨l 35 est a` mi-chemin de Saint-Me´en-le-Grand. Mignovillard 39 a un Mi-Bois. Amfreville-la-Mi-Voie 76 (Mivoye au XVIII e sie`cle) tirerait son nom de l’e´tape que faisaient les charrois de pierre venant de Port-Saint-Ouen pour la construction de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen. Les Romains employaient pour des relais mutatio, changement : le terme est re´pute´ eˆtre a` l’origine des noms de Mudaison 34 et de Muizon 51, et peut-eˆtre de certaines Maisons selon S. Gendron. Ils avaient borde´ les routes de bornes jalonnant les milles, ou bornes milliaires, que l’on retrouve parfois encore dans quelque champ. Des microtoponymes, meˆme des villages comme Milhars 81, Millas 66, Milhas 31, viennent apparemment de pierres milliaires ; et peut-eˆtre aussi les noms de Bonnelles 78 et Baulne 91 (ex-Bona) selon M. Mulon – mais les noms en Borne peuvent e´voquer tout autre chose, des me´galithes aux trous et aux sources. Surtout, des lieux ont e´te´ nomme´s en fonction du nume´ro de la borne, c’est-a`-dire du nombre de milles au-dela` de telle cite´. Delme 57 fut a` l’origine un relais sur la voie romaine de Metz a` Strasbourg, nomme´ Ad duodecimum lapidem, soit la douzie`me « pierre » a` partir de Metz. Septe`mes 13 et Septe`mes 38 viennent de la septie`me borne a` partir de Marseille et de Vienne, et Sathonay 69 correspondrait a` sept bornes romaines de Lyon. Se´ez 73 et Sixt 74 ont pour origine une sixie`me borne. Oytier-Saint-Oblas 38 (anc. Octier) de´signerait une huitie`me borne et Die´moz 38 le douzie`me mille a` partir de Vienne (J.-C. Bouvier). Quint 31est compris comme une cinquie`me borne a` partir de Toulouse. La Quinte 72 e´tait a` la cinquie`me lieue du Mans et a pour hameau le Grand Chemin. Parigny 42 est a` quatre bornes romaines de Roanne et son nom viendrait du gaulois petr, quatre. Il en est de meˆme de plusieurs noms en Quart (ou Quatre). Cartele`gue 33 est interpre´te´ comme quatrie`me lieue.

Rencontres et transferts Les marche´s jalonnent les chemins et se sont souvent e´tablis a` des croisements, ou` ils ont fixe´ des habitats. C’est d’ailleurs pourquoi nombre de Carroi sont souvent aussi des places du marche´. Champlain et Champtier existent dans le meˆme sens. Marche´ vient de merx, marchandise, qui a donne´ mercatus, et mercat en occitan– ainsi que le nom de Mercure, dieu du commerce, et celui des mercenaires ; adopte´ en anglais et allemand (market, Markt), il est pourtant suppose´ d’origine e´trusque. Il a fourni de nombreux noms de lieux tels que Marche´lepot et Marche´-Allouarde dans la Somme, Marche´moret 77, Marche´ville 28 et 55, Le Vieux-Marche´ 22 ; ou Mercatel 62, Mercat a` Lacapelle-Livron 82 ; voire, associe´ au chemin basque (bide), Mercatbide a` Charritte-de-Bas 64.

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Le champ de foire, foirail ou ferial dans le Midi, dont le nom est attache´ a` l’ide´e de feˆte ou de repos (feria, comme le jour fe´rie´) a donne´ sa part de microtoponymes, dont le Foirail a` Caniac-du-Causse, Gourdon ou Beauregard (Lot), Salers 15, Naves 19, Le Buisson-de-Cadouin 24, etc. Et l’on rapporte habituellement le nom de Feurs 42, donc le Forez qui en de´rive, a` un forum romain, Forum Segusiavorum (des Se´gusiaves), lieu de rencontre sinon de marche´ – mais l’e´tymologie est diffe´rente, forum se rapportant a` foris, hors les murs, ainsi d’ailleurs que forain, qui est litte´ralement un « e´tranger » ; d’ou` quelques ambiguı¨te´s possibles entre foire et forain. Forenville (commune de Se´ranvillers-Forenville 59) fut Foris Villa en 1138 et Forainville en 1801, ce que D. Poulet interpre`te comme village a` marche´. Du forum viendraient e´galement Fre´jus 83 et Fourvie`re (anc. Forum Vetus, le vieux) a` Lyon. De meˆme, Parempuyre 33, Ampuis 69 sur le Rhoˆne, et peut-eˆtre Ampus 83, viendraient de l’emporium, marche´ romain. Le terme le plus ancien dans ce domaine, inte´gre´ a` de fort nombreux noms de villes et qui ravit les onomasticiens a` l’affuˆt de ses diffe´rentes alte´rations, a e´te´ le celte magos. Il a eu le sens de place de´gage´e, champ ou lieu de rassemblement et d’exposition, et finalement de place de marche´. Peut-eˆtre a-t-il un rapport avec un meig indoeurope´en qui a pu signifier e´changer. Il a e´te´ traque´, de´couvert ou imagine´, en de´pit de nombreuses de´formations, dans les noms d’Argenton (plusieurs communes et lieux-dits) et Argentan 61 (Argentomago), Senan 89 (vieux marche´, seno mago, Senomum au IX e sie`cle) ; Rouen 76, Pont-de-Ruan 37, anciens Ritomagos, marche´ du gue´ ; Bram 11, marche´ de l’if (Eburomagus) ; Manthelon 27 et Manthelan 37 (Mantalomagus, marche´ de la route), Moon-sur-Elle 50 (anc. Magodunum, fort du marche´). Mayet 72 aurait e´te´ un Magetton, Petit-Marche´ ; Me´dan 78, Mehunsur-Ye`vre 18, Meung-sur-Loire 45, Mauzun 63 seraient de la famille. Des « nouveau marche´ » ont prospe´re´ : Noviomagus se retrouve dans les nombreux Novion, Nogent, Noyen-sur-Seine 77, voire Noyon 60 et Nijon 52. Lisieux 14 aussi fut un Noviomagus, qui a pris plus tard le nom de sa tribu (Lexoviens). Caen 14, Cahan 61, Cahon 80 sont compris comme Catumagos, ou le gaulois catu e´voque une bataille ou un terrain d’exercice : ici la notion de marche´ s’effacerait devant celle champ de bataille, ou plus simplement champ de manœuvre (un Champ de Mars). L’ouverture de marche´s e´tait en ge´ne´ral soumise a` autorisation, et elle le reste aujourd’hui. Dans ce domaine, le latin indictum a e´te´ employe´ pour de´signer une notification publique. Il est a` l’origine de l’ancienne foire du Lendit, a` la Plaine-SaintDenis au nord de Paris, dont la proclamation est de 629 mais qui existait de´ja` a` l’e´poque romaine ; et sans doute de quelques lieux nomme´s le Landy, qui est d’ailleurs l’orthographe actuelle du Lendit. Le passage d’un mode de transport a` l’autre, qualifie´ de nos jours pompeusement d’intermodalite´, exige des dispositifs particuliers, fixant autant de lieux, qui sont a` l’origine de hameaux, de villages et meˆme de grandes villes. C’est bien entendu le cas des ports de mer ou de rivie`re. Le terme contient le fait de « porter », comme le port au sens de col. Il ne se cache gue`re et s’alte`re peu, comme a` Port-de-Bouc, Portdes-Barques, Port-en-Bessin, Port-La-Nouvelle, Port-Louis, Port-sur-Saoˆ ne, Port-Vendres, Port-Louis en Guadeloupe, Le Port a` la Re´union. Des quantite´s de

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lieux-dits avec le Port s’e´parpillent le long de rivie`res meˆme menues, comme le PortHuault a` Azay-le-Rideau 37 sur la rive de l’Indre, le Port a` Vieillevie 15 sur le Lot, le Port a` Massey 18 sur l’Arnon, le Vieux-Port a` Lays-sur-Doubs 71 ou encore le Port a` Ve´ne´rieu 38, hameau sans rivie`re, dans une plaine aux marais asse´che´s... Le port a ses diminutifs, comme a` Portet-sur-Garonne 31 ou Portets 33, et ses formes locales : Porto-Vecchio en Corse (vieux port), plusieurs Portuberria (Port-Neuf) au Pays Basque dont un a` Urcuit-sur-l’Adour, un a` Jatxou sur la Nive. En Bretagne, la finale change parfois : Porspoder 29 (port du potier) et son e´cart Porsmeur (grand port), Porz Raden (le port des fouge`res) a` Tre´beurden 22, Porzh Naye a` Camaret 29 ou Porzh an Dour et Porzh Feunteun a` Crozon 29. Moins communs sont les noms de´rive´s d’ame´nagements portuaires. Les pieux plante´s pour permettre l’accostage sont a` l’origine des estaques et estacades, de la meˆme famille qu’attacher et d’une ancienne racine stakka pour pieu ou perche. En viennent l’Estaque a` Marseille, ou Les Attaques 62, jadis e´crit Estachies, l’Estaca a` Saint-Laurent-de-la-Salanque 66 au bord de l’e´tang de Salses. Sans doute aussi Estaires 59, longtemps enclave des Pays-Bas autrichiens sous le nom de Stegers. Cagio, terme gaulois, de´signait une haie ou un remblai de terre ; de la` viennent en franc¸ais le quai, et probablement les noms de Caix et de Cayeux-sur-Mer en Picardie. On sait que l’e´chelle d’accostage est a` l’origine du terme escale, emprunte´ au geˆnois scala ; mais il n’est pas facile de la retrouver sous les noms actuels, car les toponymes l’Escale ou l’E´chelle se rapportent souvent, soit a` d’anciennes habitations temporaires, soit a` des passages difficiles en montagne. Canaux et rivie`res ame´nage´es ont suscite´ quelques noms de lieux, dont ceux qui sont lie´s aux bacs et aux ponts, de´ja` mentionne´s. Les e´cluses (exclusa aqua, eau se´pare´e) sont en ge´ne´ral nomme´es, et ont leurs hauts lieux, comme a` Be´ziers sur le Canal du Midi les neuf E´cluses de Fonse´rannes (l’IGN e´crit Foncerannes sur ses cartes) ; ou les Sept-E´cluses incorpore´es en 1978 au nom de Rogny dans l’Yonne, bien que de´laisse´es par le canal de Briare ; ou les Sept-E´cluses d’E´cuisses 71 sur le canal du Centre. Cre´teil 94 a un lieu-dit le Halage ; un autre est a` Jumie`ges 76. L’apparition du te´le´graphe en 1794 et la multiplication des tours de te´le´graphes optiques dans la premie`re moitie´ du XIX e sie`cle ont laisse´ aussi des traces : plusieurs dizaines de lieux-dits en portent le nom, dont sept dans l’Aude, six dans l’Yonne ou le Loiret, le Col et le Fort du Te´le´graphe a` Valloire 73, deux Tuc du Te´le´graphe dans les Landes a` Orist et a` Messanges, une Montagne du Te´le´graphe a` Semur-enAuxois 21, une Butte du Te´le´graphe a` Plaissac-Rouffiac 16, voire un E´tang du Te´le´graphe a` Saint-Pierre (Re´union). Enfin, il n’est pas rare de trouver dans les campagnes des lieux-dits la Station (une vingtaine, hors les mentions de station de loisirs), la Halte (plus d’une trentaine), ou la Gare (des dizaines), qui rappellent qu’il y eut la` une voie ferre´e, parfois devenue piste cyclable, parfois tout a` fait oublie´e comme a` Any-Martin-Rieux 02, Reterre 23, Hanc 79 ou a` Sonnac 17, a` Thourie 35, a` Lacajunte 40, ou l’Ancienne Gare a` Neuvicq-le-Chaˆteau, la Gare du Longy a` Champagnac-la-Noaille 19, la Gare a` Journy 62, la Gare des Palais a` Saint-Laurent-la-Cabrerisse 11 ; la Gare PLM est un quartier d’He´ry 89 – et les quartiers de la Gare sont nombreux en ville. Une quinzaine

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de lieux-dits ont nom l’Embranchement, en raison d’une ancienne connexion ferroviaire, et peut-eˆtre routie`re dans quelques cas. Les quartiers ouvriers suscite´s par les voies ferre´es ont laisse´ une douzaine de « Cite´ des Cheminots ». Toutefois, la seule commune a` honorer les cheminots dans son nom, Sancy-les-Cheminots 02, n’a jamais eu de voie ferre´e : elle doit son nom, comple´te´ en 1929, a` la solidarite´ des employe´s des chemins de fer en vue de la reconstruction de ce village ane´anti en 1914-1918, anime´e par un chef de bureau de la Compagnie de l’E´tat qui y avait perdu son fils – alors que Cheminot 57 est une ancienne Villa Caminetum, « du chemin », en l’occurrence la voie romaine vers Cologne ; elle a pour annexe Longeville-le`s-Cheminot, fusionne´e en 1812, et curieusement la commune est aussi traverse´e par la ligne a` grande vitesse Paris-Strasbourg, e´videmment sans aucun rapport avec son nom.

Odonymie L’odonymie est la science des noms de chemins ; elle vient du grec odos, route ou chemin, employe´ jusque dans les e´lectrodes et les synodes (= cheminer ensemble). Il est de fait qu’un certain nombre de voies portent des noms, meˆme hors des rues de nos villes et villages. C’est ainsi que l’on suit des Chasse-Mare´e, et aussi un Chemin des Poissonniers, qui de´signaient les itine´raires des poissonniers convergeant vers Paris ou d’autres grandes villes. Les cami roumieu du Midi e´taient des chemins de pe`lerins, en principe vers Rome selon l’e´tymologie, souvent ensuite vers Compostelle. Et la Heidenstraessel alsacienne de´signe un « chemin des paı¨ens », c’est-a`-dire un chemin de culte d’avant l’e`re chre´tienne. Les routes pave´es ont encore a` l’occasion de faux noms historiques cense´s te´moigner de leur anciennete´. L’Estre´e est le nom conserve´ par la fraction de Nationale 1 entre Paris et Saint-Denis ; Estre´es-Saint-Denis 60 est sur son prolongement. Une longue ligne droite d’Enghien a` Pontoise et Saint-Clair-sur-Epte puis Rouen est nomme´e Chausse´e Jules Ce´sar, apparemment depuis le XIII e sie`cle. La Picardie et le Nord, ainsi que la Wallonie, sont sillonne´s de chausse´es Brunehaut. La de´nomination date du Moyen Aˆge, et il est probable que ces voies sont d’origine gauloise, peut-eˆtre meˆme ne´olithique, mais ont e´te´ re´ame´nage´es par les Romains ; sept d’entre elles partent de Bavay. Chemin des Romains est encore employe´ pour certains alignements de sentiers ou petites routes a` travers la Champagne (p. ex. au Meix-Tiercelin 51), la Lorraine, la Bourgogne, le Berry, le Languedoc (ex. a` Pinet et Florensac 34), la Charente (a` Plaizac et Courbillac 16 sur une voie vers Saintes). Un Chemin du Tombeau des Romains indique une ancienne voie romaine a` la limite de Fagnon et Gruye`res 08. L’administration romaine elle-meˆme avait donne´ des noms a` quelques grandes voies, comme la Via Domitia de Brianc¸on a` Arles puis vers l’Espagne par la coˆte me´diterrane´enne, ou le re´seau dit Via Agrippa forme´ de quatre voies reliant Lyon a` Arles, Boulogne, Cologne et Saintes. Ces appellations n’ont toutefois gue`re affecte´ les noms de lieux, sauf peut-eˆtre dans le cas de la Via Aurelia, qui allait du golfe de Geˆnes a` Arles par la coˆte, et dont viendraient le mont Aure´lien (a` Pourrie`res et Pourcieux 83) et le chaˆteau Aure´lien a` Fre´jus.

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Une route ancienne de The´rouanne a` Sangatte a laisse´ le nom de Leule`ne ; d’origine impre´cise, il pourrait venir de leuga, terme latin peut-eˆtre passe´ par le gaulois, qui a donne´ la lieue en franc¸ais et qui est suppose´ issu d’un IE leu au sens de partie, portion, section. Il est conserve´ dans celui de plusieurs voies, chemins et lieux-dits, notamment dans celui des communes de Leulinghem et Nort-Leulinghem, Leulinghen-Bernes, dans Leuline a` Zudausques, Leule`ne a` Tournehem-sur-la-Hem et a` Bayenghem-le`s-E´perlecques, Leulingue et la Basse Leulingue a` Saint-Tricat, le Chemin de la Leule`ne a` Sangatte et a` Rodelinghem, Chemin Leule`ne a` Peuplingues. Estrehem, ou` se retrouvent estre´e et hem pour habitat, est un village-rue de la commune de Leulinghem sur le trace´ de la Leule`ne ; Lostrat, a` Louches, est un autre te´moin en « estre´e ». Il existe meˆme un circuit de randonne´e « du pays de la Leule`ne » a` Moringhem ; toutefois Leulinghen-Bernes, pre`s de Marquise, est loin de cet itine´raire. C¸a` et la`, quelques voies portent des noms plus ou moins anciens, comme le Chemin de la Reine Marguerite a` Bagnols 63, le Chemin des Rois a` Buire-le-Sec 62, le Chemin des Marchands de Cochons a` Manthelon et Les Essarts 27, un Chemin des Seigneurs a` Aupegard 76. Le ce´le`bre et tragique Chemin des Dames, lieu de massacres en 1917, court sur une creˆte au sud de Laon et devait son nom a` ce que les filles de Louis XV l’empruntaient volontiers pour aller chez leur gouvernante au chaˆteau de la Bove, qui est a` Bouconville-Vauclair 02. La Re´gordane est une voie connue des Ce´vennes, ancien chemin de muletiers et de marchands qui, du port de Saint-Gilles, remontait vers Le Puy (et l’Iˆle-de-France) par Ale`s et La GardeGue´rin ; la Re´gordane e´tait le nom d’une contre´e ce´venole que traversait le chemin entre le nord d’Ale`s et les environs de Langogne. Le nom, qui avait e´te´ un peu oublie´ et qui s’est e´galement e´crit Ricordane, renaıˆt a` pre´sent avec la mode des randonne´es et la publicite´ ; son origine reste mal connue ; elle est le plus souvent rapporte´e au relief accidente´ de gorges (radical gord) ; toutefois, sa proximite´ avec le Ricordaine tourangeau (p. 71) peut plutoˆt faire penser a` un pays et chemin des limites. Une grande mode re´cente est de baptiser des chemins de randonne´e pe´destre ou cycliste. Beaucoup portent le nom a` la mode de Voie Verte, comme la Voie Verte du Marsan et de l’Armagnac dans le Gers, celle des Bois-Francs a` Verneuil-sur-Avre 27, celle de la Vaunage dans le Gard. On a dessine´ une route des Toileux ravivant le souvenir des fabricants de toiles a` voiles en Bretagne autour d’Uzel 22. On a baptise´ des chemins de Saint-Martin en Touraine et alentour ; une Voie de la Dombes dans l’Ain ; un Tour du Mont Thabor en Savoie, un chemin des Balcons du Sud Manche (sic), un Sentier des Ardennes, un Sentier Be´atrice de Roussillon qui traverse le Parc du Pilat, un Sentier des Huit Valle´es dans les Alpes-Maritimes, une Voie de Ve´zelay et un Chemin des Grands Crus de Bourgogne, une Traverse´e du Pe´rigord, un Sentier de l’Artisanat a` Buire-le-Sec 62, un Chemin des Verriers a` Galargues 34, un sentier de randonne´e de la Mandragore d’Availles-Limouzine a` Mortemart 87. Les autoroutes elles-meˆmes, apre`s des nume´ros, ont fini par recevoir des noms de bapteˆme : Autoroute du Soleil (A 6), des Estuaires (A 83-84), l’Occitane (A 20), la Languedocienne et la Catalane (A 9), la Provenc¸ale (A 8), l’Aquitaine (A 10), l’Oce´ane (A 11), la Pyre´ne´enne (A 64) et meˆme l’Arie´geoise (A 66), l’Arverne (A 71), la Francilienne (A 86), la Me´ridienne (A 75), l’Europe´enne (A 16) ; et

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quelques surnoms officieux : la Blanche (A 40 en partie), la Verte (A 39), des Deux Mers (A 62), des Cigognes (A 35), du Pastel (A 68), des Titans (A 40), de l’Arbre (A 77), voire l’E´coautoroute (A 19) et une Autoroute des Pre´sidents (BordeauxLyon A 88) qui passe par d’anciens berceaux ou fiefs e´lectoraux de pre´sidents de la Re´publique... Moins frivole et aussi encombrante est la Voie a` Grand Gabarit spe´cialement ame´nage´e pour le transport des cellules de l’Airbus A 380 entre le port de Langon 33 et l’usine de montage de la banlieue toulousaine, en partie en retraitant des voies existantes, en partie sur des tronc¸ons nouveaux comme dans les contournements de Captieux et des foreˆts de Gabarret et de Bouconne. Tout ceci est e´videmment peu au regard des noms de rues, dont certains sont tre`s anciens. Mais il s’agit la` d’un tout autre sujet, e´volutif. L’expansion des villes l’enrichit sans cesse, entre hommages a` des personnalite´s disparues, ou meˆme parfois encore vivantes, et re´invention de campagne et de nature au moyen de noms bucoliques de fleurs et d’oiseaux jolis. Les noms des plus vieilles rues sont l’objet de recherches actives, aussi enrichissantes, difficiles et discute´es que pour l’ensemble des autres noms de lieux ; d’innombrables catalogues en ont e´te´ dresse´s. Certains odonymes en disent long sur des activite´s, des me´tiers, des relations sociales disparues ou parfois renouvele´es.

3. La vie sociale et ses distinctions La vie en socie´te´, qui s’organise mate´riellement par les groupements d’habitats et les re´seaux qui les relient, porteurs de noms de lieux, a fourni bien d’autres toponymes, re´ve´lateurs des relations sociales et des coutumes de la vie quotidienne. On y lit les ine´galite´s et les relations de domination et de de´pendance, en partie exprime´es par le droit foncier et re´gies par lui, l’ordre public, les interdits et les dangers, les manifestations et la gestion des croyances. Certains noms en disent long sur les difficulte´s de la vie et les temps courts qui les font oublier, les jugements de valeur sur les lieux, la perception de leurs qualite´s ; voire sur l’imagination, les re´fe´rents et la verve dans la vie quotidienne.

Le maıˆtre et son domaine Longtemps, et spe´cialement aux temps majeurs de la cre´ation des noms de lieux, les relations sociales furent marque´es par la place du chef local, pourvu d’une forme d’autorite´ sur la terre, par ses possessions et par les relations de suje´tion assorties. On l’a nomme´ seigneur, du moins a` partir du IX e sie`cle, le terme n’e´tant pas atteste´ auparavant ; plus tard (XII e et XIII e sie`cle) sont apparus sire, messire, sieur ou monsieur. Ces appellations ont la meˆme racine que senior et se´nile : l’aˆge. Cela vient du temps que les vieillards, ou du moins les aıˆne´s, de´tenaient l’autorite´. Quantite´ de lieuxdits conservent le terme, dont de nombreux Pre´ Seigneur ou Pre´ du Seigneur, des Bois, Terres, Val, Combe du Seigneur, meˆ me Col du Seigneur a` Saint-Jean-SaintNicolas 05 ; des Pie`ce des Seigneurs (Jaillon 54, Varize 57), une Ferme de la Mare au Seigneur (Hennezis 27). Des dizaines d’autres conservent la Seigneurie ou les Seigneuries ; ils sont surtout dans l’Ouest, mais on trouvera une Couture de la Seigneurie a` Pre´seau 59, un Pre´ de la Re´serve Seigneuriale a` Puxieux 54. Aux limites de ces proprie´te´s sont encore des Borne des Quatre Seigneurs, de´ja` mentionne´es (chap. 2). Une Table des Trois-Seigneurs est a` Maillant 18, une Croix de Trois-Seigneurs a` Feuilla 11. Un Fort des Quatre Seigneurs signale une butte vigoureuse a` la limite d’Herbays et Saint-Martin-d’Uriage en Ise`re et le Plan des Quatre-Seigneurs est un quartier au nord de Montpellier. Le Pic des Trois-Seigneurs (2 199 m) est bien connu en Arie`ge, ou` se rejoignent les limites des communes de Rabat-les-Trois-Seigneurs, Suc-et-Sentenac et Le Port. On trouve un Fouteau (petit heˆtre) des Quatre Seigneurs a` Ivoy-le-Pre´ 18, plusieurs Fontaine des Trois Seigneurs, etc.

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Sieur subsiste notamment dans Les Meix le Sieur a` Sanzey 54, le Clos au Sieur a` Guainville 28, le Parc au Sieur Lorence a` Aluze 71, le Sieur Jeannet a` Urou-etCrennes 61. Quelques Messire se remarquent aussi, tels un E´tang Messire Jean a` La Chapelle-aux-Bois 88, une Combe Messire Jean a` E´tormay 21 et un Bois Messire Jean a` Cre´ancey 21, un lac des Messires a` Herpemont 88. Monseigneur est associe´ a` de nombreux Pre´, Butte, Champ, Combe, E´tang, Bois, etc. On peut voir des Terres Monseigneur a` Saint-Bernard 01, et meˆme une Route Monseigneur a` Rosny-surSeine 78. Les formes Monseigne, Seigne et Moussu existent dans le Midi ; c’est ainsi que sept me´ridionaux Bois Moussu ou Bois de Moussu, comme Roc de Moussu a` Caunes-Minervois 11, ne se rapportent pas a` une mousse particulie`rement abondante, mais a` Moussu comme forme locale de Monsieur... En fait, Monsieur, Madame, Mademoiselle ont souvent e´te´ attache´s a` d’anciennes possessions du seigneur du lieu, ou au moins d’un grand proprie´taire. Ainsi figurent quantite´ de Pre´ et Bois Monsieur et meˆme un Fief Monsieur aux Sables-d’Olonne, la Fieffe Monsieur a` Feuguerolles 27, la Partie Monsieur a` Warlaing 59, deux Fief Madame a` Villeneuve-la-Comtesse 17 et Bourcefranc-le-Chapus 17, Pie`ce Madame a` Grand 88. Ge´oportail enregistre quatorze Fond Madame (surtout en Picardie) et Font Madame a` Baignes-Sainte-Radegonde 16, un Bois de la Queue Madame a` Venizy 89, mais un seul Fond Monsieur (a` Vraignes-le`s-Hormy 80). Le canal de Monsieur, ame´nagement du Layon en Anjou, fait re´fe´rence au fre`re du roi Louis XVI (futur Louis XVIII), qui en fut le « protecteur ». Deux dizaines de Mademoiselle accompagnent un de´terminant, dont un Fond Mademoiselle (Tournehem-sur-laHem 62) et un Rond (Sonzay 37), un Cran (Audinghen 62), un Bosquet a` Avrechy 60. Tous ces biens n’ont pas e´te´ nobles, mais l’adjectif subsiste parmi les toponymes : une douzaine de le Noble et plusieurs les Nobles, Nobles Champs a` Argancy 57 et les Champs Nobles a` Saint-Marcel-sur-Aude 11, plusieurs Pie`ce Noble et les Pie`ces Nobles (Brunet 04), Chez les Nobles (Vanzac 17), les Terres Nobles (Bougainville 80) et les Nobles Terres (Cuisy-en-Aimont 02), ainsi que la Grange des Nobles a` Landouzy-la-Ville 02 et meˆme une insolite Cabane des Nobles (Junas 30). On trouve deux Maison Noble en Gironde (a` Marensin et Saint-Martin-du-Puy), un Mas du Noble a` Saint-Beauze´ly 30 et un Mas del Noble a` Saint-Izaire 12. L’e´quivalent basque est jaur comme dans Jaure´guy (Jauregia). Fief a de´signe´ une possession seigneuriale, rec¸ue d’un suzerain par un vassal. Les uns le font de´river, par un francique suppose´ fehu, de l’IE peku e´quivalant au be´tail et, par suite, a` une richesse, un bien, une possession (cf. l’allemand Vieh) ; P. Guiraud et d’autres y voient mieux le latin foedus (lien, contrat de confiance, cf. fide`le), issu d’un IE bheidh de sens voisin (cf. l’anglais faith) et qui semble plus vraisemblable. Nombre de lieux-dits sont en Fief, Fieu (dont Le Fieu 33) ou Fieux, voire le Fied (dont Le Fied 39). En fait, le terme a fini par de´signer des biens-fonds tre`s au-dela` des possessions seugneuriales. C’est pourquoi l’on trouve plusieurs Franc Fief et deux le Franc Fieffe, les Francs Fiefs, a` coˆte´ de deux Fief Seigneur en Vende´e, un Fief Noble a` Saint-Maclou 27, le Fief aux Moines a` Dene´e 49. Un Fief Fou est a` Courc¸on 17, un Fief de l’Ouaille a` Hamps 17. Plusieurs dizaines de Grand Fief sont dans les

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Charentes. Airvault 79 juxtapose un Fief du Chaˆteau et un Fief des Pauvres, face a` un Fief d’Argent connu pour sa vaste carrie`re, tandis que sa voisine Assais-les-Jumeaux associe le Fief au Jau, le Fief des Plantes et le Seigneureau. Un autre Fief des Pauvres est a` Saint-Vivien 17. Il existe des dizaines de la Fieffe en Normandie, souvent suivis d’un NP, abondants dans la Manche et assez nombreux dans l’Orne, le Calvados et l’Eure. Tinchebray 61 et Montaigu-la-Brisette 50 ont meˆme la Fieffe au Cure´, Magny-le-De´sert 61 un Fief d’Hiver, Isigny-le-Buat 50 la Fieffe du Roi, Beaubray 27 la Fieffe du Parc. Toutefois, ce mot semble avoir de´signe´ une sorte de location-vente a` l’occasion d’un de´frichement, avec bail perpe´tuel non alie´nable et ne ne´cessitant pas d’apport initial, mais le paiement d’une rente ; la fieffe s’apparente ainsi a` la prise et signale donc en ces lieux un re´gime particulier d’essart. Il semblerait que potestas (=pouvoir) ait pu avoir le sens de fief dans les Pothe´es a` Remilly-les-Pothe´es et Aubigny-les-Pothe´es 08, peut-eˆtre E´pothe´mont 10. Il est a` peine besoin de rappeler les surabondantes mentions du « chaˆteau » sous une large varie´te´ de formes, dont des Bois du Chaˆteau (plusieurs dizaines), Ferme du Chaˆ teau (quelques dizaines aussi), Pie` ce du Chaˆteau, Couture du Chaˆ teau (Nomain 59), plus des Pre´, Combe, Source, Fontaine, Marais du Chaˆteau, un autre Fief du Chaˆteau (Villeneuve-la-Comtesse 17). Domaine a souvent e´te´ son e´quivalent, de´signant ce qui appartenait au « maıˆtre » (dominus) ; le Domaine tout court apparaıˆt par dizaines dans les noms de lieux, qui comportent aussi des Bois, Pre´, Pie`ce, Terres du Domaine, des Bas du Domaine et Haut du Domaine, quelques Domaine Bruˆle´ et d’autres suivis d’un NP. Il existe des dizaines de Domaine Neuf, dont beaucoup en Bourgogne (huit dans la Nie`vre). Et bien des choses cache´es : Dampniat 19 viendrait d’un Dominiacum, domaine. Dans le Sud-Ouest, les noms en Domec, Domecq, Domenech, Doumenc, Doumenge, Doumergue ont eu le sens de domaine, et ont fourni bien des NP. Condamine ou contamine est un mot forme´ sur domaine. Il a de´signe´ un bien-fonds re´serve´ au seigneur et ainsi libre de redevances ; ou au moins un grand domaine. Son pre´fixe associatif con- n’indique pas une coproprie´te´, comme on l’a cru nague`re, mais qu’il associe maison et de´pendances. Six communes ont ce nom, avec un d ou un t, au singulier ou au pluriel, toutes dans les Alpes et le Jura ; et des dizaines de lieux-dits le portent aussi, dont des Creˆte ou Cime de la Condamine dans les Alpes. Le terme est limite´ a` la France du Sud-Est, du Languedoc au Jura, sauf quelques exceptions. Il est parfois devenu Condemine, et meˆme les Condos a` Arnouville 95. Il a pris la forme Colomina en pays catalan : les Colomines et Colomina d’en Baux a` Sainte-Marie 66, la Colomina Blanca, la Colomina d’en Domenech et la Colomina d’en Valent a` Torreilles, et meˆme la Colomineta a` Bompas. Les Ensanges est un terme curieux et de sens discute´. Des dizaines de toponymes s’y re´fe`rent, en ge´ne´ral au pluriel, surtout en Lorraine et spe´cialement dans les Vosges et la Meurthe-et-Moselle, mais jusqu’en Haute-Marne (Chaˆteauvillain, Vraincourt) et dans le Doubs (Avanne-Avenay). La forme est parfois les Ansanges, les Ensonges, les Enseignes : Girmont 88 contient le Bas des Ansanges, Domptail 88 le Haut des Ensonges et Dainvillers 88 une Basse des Ensonges, Barbas 54 les Ensonges derrie`re

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l’E´glise, Lenoncourt 54 les Longues Enseignes et Puligny-Montrachet 21 les Enseigne`res. Un moulin de l’E´tanche a` Thorey-Lyautey 54 serait de la meˆme famille. Georges Duby y voyait des enseignes, donc des terres « du seigneur », e´ventuellement conce´de´es. Il est possible qu’eysine, dans le Sud-Ouest, ait eu le meˆme sens de terre du seigneur, e´ventuellement devenue ensuite bien communal, comme a` Eysines en banlieue de Bordeaux. J. Peltre (Recherches me´trologiques sur les finages lorrains) note cependant qu’ensange aurait de´ signe´ en Lorraine une unite´ agraire d’environ 14 ares ; Du Cange reliait le mot a` un latin encengia, qui aurait e´voque´ une terre enceinte (cloˆture´e). D’autres rapprochent le mot de l’example me´ridional (ensanche outre-Pyre´ ne´es) qui signale un agrandissement, une extension de domaine avec e´ventuel de´frichement, et donc une tout autre e´tymologie (latin amplus, espagnol ancho). Il n’est pas impossible que, sous des formes paronymiques, se cachent en fait trois ou quatre origines distinctes. Certaines terres seigneuriales ont porte´ le nom d’honneur, dont semblent venir quelques lieux-dits tels L’Honneur au Mesnil-Mauger 14, des Camp ou Champ d’Honneur (Saint-Laurent-de-Ceris 16, Saint-Denis-de-Villenette 61, Varennes 80) et, dans les re´gions me´ridionales, des honor comme L’Honor-de-Cos 82, les Honors a` Argele`s-sur-Mer 66. Des noms de communes comme Nort-sur-Erdre 44 et Anor 59 auraient cette origine. Il semblerait en outre que le curieux nom d’Œuf-en-Ternois 62 puisse venir d’un od (auda) germanique de´signant un domaine (D. Poulet) et qui se retrouverait dans l’alleu. Il est possible enfin que chambre ait pu de´signer une re´sidence de souverain, ou du moins de seigneur disposant de larges droits civiques. Ce serait le cas en Savoie de Chambe´ry, qui eut une chambre de justice, et de La Chambre 73 en Maurienne, qui eut un chaˆteau de la Chambre.

Ce qui reste des anciens titres Nombre de possessions foncie`res, et donc de lieux-dits, portent encore le titre d’un ancien de´tenteur noble – nous verrons plus loin les anciennes proprie´te´s cle´ricales. Du tre`s prolifique radical IE reg sont venus le droit et le direct, ainsi que le rex latin et le rix celte, puis le roi. Bien des terres ont releve´ du domaine royal a` un moment ou un autre. Les toponymistes retrouvent rix dans des communes comme Riom 63, Riome`s-Montagnes 15, Rians 18, Ruoms 07 qui furent des Rigo-magos (marche´ royal). La lecture est plus claire dans Corme-Royal 17, Bois-le-Roi 27 et 77, Villeneuve-leRoi 94, Le Grau-du-Roi 30, la Villeneuve-du-Roi a` Autreville-sur-la-Renne 52, un Domaine de Pont Royal a` Mallemort 13 et quantite´ de lieux-dits en Bois-le-Roi ou Bois-du-Roi, Pre´ du Roi, voire Parkou Royal (Scae¨r 29) et meˆme Palais Royal (Jayat 01, Ygrande 03, Les Abymes en Guadeloupe) ou Pavillon Royal (Marcoussis 91), et autres lieux portant l’adjectif Royal. Dans le Midi les formes peuvent eˆtre un peu diffe´rentes, mais aussi reconnaissables, en re´al et re´jau : Re´alville 82, Re´almont 85, divers Montre´al, Re´jaumont 32, Re´jaumont 65, Montre´jeau 31, les Re´aux a` Neuvic-le-Chaˆteau 17, etc. Une difficulte´ tient

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a` ce que les formes anciennes peuvent se confondre avec celles du ruisseau (aussi « re´al » en pays catalan) et du gue´ (gaulois rito). La forme ko¨nig, kœnig est l’e´quivalent germanique, et source de confusions par remotivation ; Kœnigsmacker 57 est un Maze`res (maceria) d’un roi de Boheˆme (XIII e sie`cle) – mais Haut-Koenigsbourg 67 et Kœnigshoffen 67 sont interpre´te´s par M. Urban, non pas comme la « cour » du roi, mais a` partir de cuno, au sens de hauteur – entre autres possibilite´s. De meˆme Kœnigsberg 57 est conside´re´ par A. Simmel comme une tautologie, cuno et berg ayant le meˆme sens de mont. Parmi les titres de noblesse, le comte est sans doute le plus pre´sent en toponymie. On sait que le nom vient de comitem, compagnon (du monarque). Il est pre´sent dans celui de plusieurs communes comme Fontenay-le-Comte 85, Villeneuve-le-Comte 77, Vic-le-Comte 63, Metz-le-Comte 58, Bourg-le-Comte 71, Be´ville-le-Comte 28. Villeneuve-la-Comptal 11 est une mauvaise orthographe pour la Comtale. Comte apparaıˆt seul dans des dizaines de lieux-dits le Comte, dont une quinzaine dans le seul de´partement de la Gironde. Quantite´ de lieux-dits e´voquent d’anciennes possessions en Bois le Comte (une vingtaine dans la seule Lorraine), Pre´ le Comte, Grange le Comte ; deux Fief le Comte sont a` Saint-Germain-sur-Moine 49 et Chize´ 79, les Acres au Comte a` Franqueville 27, une Pie`ce de la Grange le Comte a` Brugny-Vaudancourt 51, une Terre de la Haie le Comte aux GrandesVentes 76, un Pic des Trois Comtes a` Aulus 09. Entre-temps, certes, Comte a pu eˆtre un NP. S’y ajoutent une vingtaine de lieux-dits la Comtesse, des Bois de la Comtesse et meˆme un Bois de Queue Comtesse a` Beauchamps-le-Jeune 80. La Croix-Comtesse et Villeneuve-la-Comtesse sont des communes de Charente-Maritime. Du coˆte´ du Rhin apparaıˆt l’e´quivalent Graf, associe´ a` des bois dans Graffenwald a` Blabronn 67 et Grafenwald a` Cernay 68, a` un pre´ dans Grafenmatt a` Mutersholz 67, une vigne dans Grafenreben a` Zellenberg 68 ou un champ avec Graffeld a` Brettnach 55, un e´tang dans les Grafenweiher de Sturzelbronn 57, Loudrefing 57 ou WangenbourgEngenthal 67. Mais Graffenstaden ne cacherait ni comte ni ville : juste une rive (germ. stado) de graviers (M. Urban)... Infe´rieur en hie´rarchie, le vicomte (vicaire du comte, en quelque sorte son substitut) n’en a gue`re moins marque´ les noms de lieux. En te´moignent les communes d’Oullyle-Vicomte 14, Quincy-le-Vicomte 21, Fontenay-le-Vicomte 91, Pommerit-leVicomte 22, Villers-Vicomte 60, Meigne´-le-Vicomte 49, Le Me´nil-Vicomte 61 et un lieu-dit homonyme a` Louversey 27 ; plus une vingtaine de le Vicomte ou la Vicomte´, et maintes mentions comme le Moulin du Vicomte a` Tre´grom 22, le Bois le Vicomte a` Montville 76 ou Mitry-Mory 77, le Bosc le Vicomte a` La Vespie`re 14. Il y eut aussi, a` peu pre`s au meˆme rang, des vidames (vice-dominus) qui restent pre´sents dans La Ferte´-Vidame 26 et Meslay-le-Vidame 28 et quelques de´rive´s comme un Bois de la Vidame´e a` Courteuil 60, le Camp Vidame a` Crouy-SaintPierre 80 ou le Vidame et la Demoiselle a` Braud-Saint-Louis 33. Coˆte´ fe´minin, Ge´oportail retient cinq occurrences de Vicomtesse, dont la commune de La Chapelle-Vicomtesse 41, et la Vidamesse a` Bisseuil 51.

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Les barons furent bien plus nombreux et sont partout en toponymie, d’autant que le titre est devenu un banal NP. Originellement, c’e´tait un homme libre et compagnon du souverain ou du seigneur (Freiherr en allemand) dont le nom, re´pandu au IXe sie`cle, a eu le sens de mercenaire – d’origine discute´e, entre un IE bher ayant glisse´ de l’ide´e de fendre a` celle de combattant et un latin baro au sens de lourdaud... Deux pays en tirent meˆme leur nom de Baronnies, l’un dans la Droˆme et l’autre dans les Hautes-Pyre´ne´es, ce qui se marque dans des noms de communes comme Buisles-Baronnies ou Mirabel-aux-Baronnies 26, ainsi que les Baronnies a` Escots 65 et Foreˆt des Hautes Baronnies et des Basses Baronnies a` Esparros 65, voire un sentier de grande randonne´e dit Tour des Baronnies. Des noms de lieux le Baron, la Baronnie et la Baronne s’e´parpillent en toute re´gion, seuls ou associe´s a` des Bois, Fontaine, Chemin, Parc, E´tang, Plaine, Carrefour, etc. et meˆme un Sur la Baronne (Saint-Broingt-les-Fosses 52), un Derrie`re la Baronne (Saint-Jean-d’E´treux 39), un Buisson la Baronne (Drosnay 51). Le duc (de dux, qui conduit, IE deuk) n’est gue`re mentionne´ comme titre qu’a` partir du XII e sie`cle et, en tant que tel, a peu marque´ les noms de lieux, si ce n’est e´videmment a` Bar-le-Duc 55, Arnay-le-Duc, Aignay-le-Duc, Lucenay-le-Duc, Villiers-le-Duc 21, Anzy-le-Duc 71, anciennes possessions ducales. En fait, on trouve bien des dizaines de lieux-dits le Duc, voire la Duche´, mais ils peuvent exprimer tout autre chose, hibou ou NP ; il existe au moins 30 Bois le Duc et meˆme un Bois de la Queue du Duc a` Champole´on 05, un Aven du Trou du Duc a` Saint-Pargoire 34 ; et une vingtaine de lieux-dits la Duchesse, surtout lie´s a` des sites forestiers. L’e´quivalent germanique ne semble apparaıˆtre qu’au Herzogerberg de Thann. Le risque d’ambiguı¨te´ est e´galement e´leve´ avec les Marquis, dont beaucoup ont de´signe´ en fait des marais, telle la commune de Marquise 62, ou des « marques » entendues comme limites – le marquis e´tant lui-meˆme a` l’origine le conque´rant d’une « marche » (IE merg, limite). Il existe ne´anmoins un Fief Marquis a` Saint-Se´verin-surBoutonne 17 et quelques Pre´, Bois ou Moulin du Marquis, un Poul ar Marquis a` Ploze´vet 29, des Marque`s en Bretagne – mais le marqueg y e´tait un simple chevalier. Les assez nombreux le Marquis ou le Marque`s du Gers semblent plutoˆt relever de NP ou de surnoms. Ge´oportail rele`ve huit Bois de la Marquise (dont cinq en HauteSaoˆne et Haute-Marne), une Taille de la Marquise (Cranves-Sales 74) et un Taillis de la Marquise (Saulzais-le-Potier 18), deux Ligne de la Marquise (Beaumont-leRoger 27 et La Lande-sur-Eure 61), une Plage de la Marquise a` Hye`res. Le prince e´tait « le premier » (de principe, primus) et par de´finition les princes e´taient peu nombreux ; mais leurs possessions ont pu eˆtre e´tendues, et il en est sorti bien des surnoms et des NP : Ge´oportail rele`ve huit le Prince dans le seul de´partement du Gers. Il existe une quarantaine de Bois le Prince, du Prince ou des Princes. Quelques re´ve´rences ont e´te´ tire´es aux princes dans des foreˆts royales, comme l’E´toile des Princes a` Saint-Germain-en-Laye, une douzaine de Carrefour du Prince ou des Princes, dont un du Prince Pierre a` Gley-sur-Aujon 52, du Prince Charles a` Favie`res 77 et meˆme un Carrefour du Prince de Galles a` Dampieux 02. Les princesses apparaissent a` l’occasion avec quelques lieux-dits, une Ligne de la Princesse dans les bois de Beaumont-le-Roger 27 et une Route a` Igny 94, un E´tang a` Ranne´e 35. L’Alsace et la Moselle ont de nombreux lieux-dits en Forst ou Fu¨rst

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dont un Bois de Furst (Folschwiller 57) et quelques Furstwald, Furstenwald ou Fuerstenwald, Furstenfeld, Fuerstweg, deux Fuerstenweiher, mais ces noms sont tre`s proches de l’ide´e de foreˆt... Dauphin fut un titre, porte´ notamment par le premier fils et futur successeur du roi. Le terme semble avoir e´te´ le surnom donne´ au premier fils du comte de Viennois, Guigue IV, vers 1100, peut-eˆtre en hommage a` un saint du IVe sie`cle ; il s’est ensuite e´tendu au comte´ a` la fin du XIII e sie`cle puis a` d’autres descendants titre´s en Dauphine´ et en Auvergne, a e´te´ conside´re´ comme e´quivalent de comte, puis est devenu un NP. Outre le Dauphine´ meˆme, et la contre´e du Bas-Dauphine´, le conservent les communes de Dauphin 04 et Mont-Dauphin 05, d’assez nombreux lieux-dits le Dauphin, deux Mont-Dauphin a` Colembert 62 et Barney 71, trois Pont Dauphin et, par la famille royale, la Porte Dauphine a` Paris et la Route Dauphine dans les Yvelines. Vavasseur de´finissait un vassal de vassal ; il existe des lieux-dits la Vavassourie, Vavassseurie ou Vavassorie, le Village Vavasseur a` Champrepus 50, la Cour Vavasseur a` Saint-Maurice-Saint-Germain 28, tous dans l’Ouest. Au bas de l’e´chelle nobiliaire furent les fort nombreux chevalier et e´cuyer, ou Ritter en allemand. Leur abondance dans les NP et les confusions avec de simples cavaliers laissent beaucoup de doutes sur l’origine des noms de lieux correspondants, d’autant qu’ils pesaient moins que les pre´ce´dents sur les proprie´te´s foncie`res. Il existe ne´anmoins des Bois, Butte, Moulin, Ferme du ou des E´cuyers, voire des E´cuye`res, et quelques Rittersberg (mont), Ritterspfad (chemin), Ritterwald (Schneckenbusch 57), Ritterswiese (Trimbach 67), Rittershoffen 67 – la` encore, non sans ambiguı¨te´ : ritt a des chances d’indiquer ici un de´frichement (chap. 6).

Autorite´ et interdits Le pouvoir sur la terre et sur les sujets s’est affirme´ notamment a` travers le ban, a` la fois expression de l’autorite´ territoriale et marque de privile`ge ou d’interdiction. Le mot, d’origine franque, viendrait d’un bhaˆ IE e´voquant la parole publique, l’annonce et donc le de´cret : c’est ce qui est proclame´ par l’autorite´, et ainsi de´fini. Convoquer le ban e´tait appeler ses sujets, notamment a` la guerre. Le ban contraignait les sujets. Il pouvait exprimer un monopole : le moulin banal, le four banal appartenaient au seigneur et s’imposaient a` ses sujets. De nombreux NL en Alsace et Moselle sont en Bannholz : il s’agissait de bois re´serve´s au seigneur, qui n’avaient donc rien de banal au sens actuel. Or, de ce fait meˆme, banal a fini par prendre un sens communautaire, puis communal, jusqu’a` devenir synonyme de territoire communal, parfois pluricommunal. En ce sens, il reste tre`s vivant dans l’Est de la France, ou` ban est synonyme de finage. Plusieurs communes en tirent leur nom : Ban-sur-Meurthe-Clefcy, Ban-de-Laveline et Ban-de-Sapt dans les Vosges, l’un avec un noisetier, l’autre avec un sapin ; Le BanSaint-Martin en Moselle. Le Ban-de-la-Roche 67 de´finissait l’ancienne seigneurie du chaˆteau de la Roche dans les Vosges alsaciennes, de langue welche (franc¸aise) et divise´e en une dizaine de paroisses. L’Ostrevant, petit pays du de´partement du Nord,

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n’e´tait autre que le ban de l’Est. On trouve quantite´ de Bois Banal, des Banbois (Montigny 54), Banvoie et le Bois Banal a` Ancerville 54, Moulin Banal a` Charentilly 37, Four Banal a` Cle´rieux 26 et meˆme le Fond du Banal a` Richardme´nil 54. Ban s’est employe´ aussi pour une partie de finage (comme « fin ») avec l’ide´e d’une juridiction particulie`re, notamment d’interdit, par exemple pour des ensembles de pre´s de fauche soumis ensuite a` la vaine paˆture : ainsi de quelques dizaines de l’Embanie en Lorraine, comme a` Meulotte et a` Maizerey 55, les Vieilles Embanies a` Marche´ville-en-Woe¨vre 55, plus deux l’Ambanie dans les Vosges ; ou encore Banvoie et Banal Bois a` Ancerviller 54, Ban de la Cour a` Mouaville 54, etc. Le terme peut eˆtre assorti de pre´cisions : Ban le Duc a` Channois-l’Orgueilleux 88 et Ban de Mai a` Destord 88, Ban le Moine a` Angomont 54 et Blonville 54, Ban de Toul a` Dommartin-le`s-Toul 54 ; et un curieux Ban d’Amant a` Thonne-le-Thil 55, un Ban Perdu a` Quilly 08. Le terme a e´te´ parfois redouble´ en bandite, de´signant un secteur interdit ou re´serve´ comme la Bandite a` E`ze 06, La Bandita de Barrins a` Sospel 06. Des mesures de protection des foreˆts ont amene´ a` constituer des secteurs en re´serve, surtout a` partir du XVI e sie`cle ; des lieux-dits Quart en Re´serve existent encore dans la foreˆt de Vaucouleurs, a` Anoux 54, a` Pont-a`-Mousson (au Bois le Preˆtre), en Argonne, dans plusieurs communes de la Meuse ; on trouve aussi la Re´serve, notamment en Champagne et Picardie orientale. Un nom extreˆmement re´pandu sous diverses formes est celui de De´fens. Il marquait une interdiction de paˆture, parfois de glane, en tous cas une re´serve. Il prend localement le nom de De´fendu, Deffand, Deffeix, De´fait, Defais, Defaix, Defay : par exemple le Bois du De´fait a` Ons-en-Bray 60, les De´faits a` Boissy-en-Drouais 28, une Foreˆt du De´fant a` Bussie`re-Poitevine 87, les De´fens a` Fontaine-la-Guyon 28, le Grand De´faut a` Nully-Tre´milly 52. Dans la France me´ridionale re`gne la forme Deve`ze qui a exactement le meˆme sens, parfois alte´re´e par attraction en Divise dans le Pe´rigord et les Charentes mais sans aucun rapport originel avec l’ide´e de diviser ; on trouve aussi des Devesset, Debe`se. Le gascon l’a traduit en Be´dat qui signale bien un interdit (cf. l’italien vietato), tre`s fre´quent dans le Gers, la Gironde et plus encore les Landes. Biredis aurait le meˆme sens en Gironde et surtout dans les Landes, comme le Biredis de la Damiselle a` Moustey 40. Garenne est un terme tre`s commun aussi, qui en principe a duˆ de´signer une re´serve de chasse. Son origine est discute´e, car il se confond souvent avec varenne et prend aussi les formes Garande (surtout en Bourgogne), Varande, Varende avec le meˆme sens de terre re´serve´e. On trouve aussi la Warande et la Grande Warande a` Bourbourg, les Ware`gnes a` Sailly-en-Ostrevent 62. Les toponymes sont nombreux en Iˆle-de-France, tels La Garenne-Colombes 92, la Garenne a` Aulnay-sous-Bois, Bry-sur-Marne, Sucy-en-Brie, Montgeron, L’Isle-Adam et les Garennes a` Guyancourt. Notons Garennes-sur-Eure 27, une Garenne le Comte a` Bulat-Pestivien 22, une Garenne de Guise a` Parpeville 02, une Garenne du Moine a` Le´vignen 60, et plus curieusement la Garenne Ouverte a` Bury 60. On a pu supposer que l’ide´e de « garder » (pre´server) e´tait a` l’origine du terme, ce que semblent confirmer les formes warand (IE wer, couvrir, prote´ger, cf. aussi garant, garantie) ; quelques-uns proposent un gaulois varros au sens de poteau marquant une limite ; mais rien de ceci n’explique la relation

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avec varenne, qui peut avoir un tout autre sens d’e´tendue sableuse de bords de rivie`res, meˆme si garenne et varenne ont souvent en commun les terriers de lapins. Le Gaut est un toponyme qui a pu correspondre a` un ancien sens de bois de´fendu, re´serve seigneuriale, sans doute en rapport avec une vieille de´signation de la foreˆt (du germanique wald). Il s’en trouve en Beauce, en Limousin, en Gascogne. X. Gouvert y voit en franco-provenc¸al la forme le Got, diffuse des Charentes au Rhoˆne. La forme le Gault est fre´quente aussi, notamment dans le Centre, ou` sont les communes du GaultSaint-Denis 28 et du Gault-Perche 41 ; mais elle a pu de´signer simplement un bois. Gle`be est un terme courant quoique de´suet ; le latin gleba, issu de l’IE gel (une boule) d’ou` vient aussi le globe, de´signait une motte de terre ; il est devenu synonyme de terre, et par la` de suje´tion au sol pour les serfs : on e´tait attache´ a` la gle`be ; mais il ne resterait que cinq lieux-dits la Gle`be, tous dans le Midi.

L’e´mancipation par contrat Quelques termes dont le sens fut pre´cis, mais qui sont sortis de notre vocabulaire, ont marque´ le territoire parce qu’ils e´voquaient des fac¸ons d’eˆtre, ou du moins d’eˆtre tant soit peu autonome, dans le monde seigneurial et alentour. Ils ont correspondu a` des formes de contrats, ou du moins d’usages. Non que les puissants fussent devenus plus libe´raux, ou moins aˆpres : ils tiraient de ces concessions, bien mieux que de la coercition, des terres mieux entretenues, plus productives, en ge´ne´ral mieux re´mune´ratrices, et des familles bien mieux lie´es a` la gle`be que des serfs contraints, de´munis et faibles. L’alleu, terre libre de redevances seigneuriales (mais non cle´ricales), et transmissible en he´ritage, a e´te´ nague`re relie´ a` un francique al-od qui signifierait litte´ralement « pleine proprie´te´ », mais il pourrait eˆtre plus suˆr d’y voir hlot, au sens de sort (cf. allemand Los), pour un bien tire´ au sort (P. Guiraud), racine qui se retrouve d’ailleurs dans le lot et la loterie ; on remarquera que lods (dans lods et ventes) avait le sens de consentement accorde´ en cas de vente, contre une redevance e´ventuelle. L’Alleu ou les Alleux sont des toponymes re´pandus, mais on trouve quantite´ d’autres noms plus ou moins alte´re´s, dont le meˆme sens est atteste´ par d’anciens textes. Il en est ainsi de Les Alleuds (49 et 79), les Alleux a` Herpont et a` Dontrien 51, Les Allues 73, Arleuf 58 (Taverdet p. 66), Arleux 58 et Arleux-en-Gohelle 62, les Alluets dont Alluets-le-Roi et une foreˆt des Alluets, les Allets (une dizaine) dont un Fief des Allets a` Saint-Sulpice-de-Royan 17, les Alleufs a` Surin 79, l’Aleuf a` Neuillay-lesBois 36, les Alloue´s a` Silly-Tillard 60 ou a` Renaison 42, les Allouets a` Coussegrey et a` Nogent-sur-Aube 10, Alluyes 28 ; ou encore Laleu, La Leu, Laleuf, voire Lalo en Auvergne (une vingtaine, dont un a` Sexcles 19) et meˆme les E´lus (une quinzaine). Montifault-l’Aleuf est une ferme a` Rouvres-les-Bois 36. Plus d’une dizaine de FrancAlleu ou Francs-Alleux se dispersent de Champagne en Picardie. Abergement a de´signe´ une terre remise a` un paysan libre aux fins de de´frichement contre redevance ; le droit d’entre´e re´gle´, elle devenait une sorte d’alleu. Le mot est de la meˆme famille qu’he´berger (germanique herbergen, avec ide´e de loger).

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Le toponyme de´rive´ existe dans plusieurs re´gions, avec une forte concentration en Bourgogne et dans le Jura ; huit communes en portent le nom. Celui-ci s’e´crit parfois l’Embergement en Poitou, l’E´bergement a` Paulx 44, les Abergeons (a` Bellevesvre 71), voire les Bergemons ou le Bergemont. Il semblerait meˆme avoir e´trangement glisse´ sur certains plans cadastraux jusqu’a` devenir la Belle Jument a` Plouvara 22 et l’Erbe Jument a` Saint-Donan 22... Des paysans ont e´te´ affecte´s a` des terres conquises ou a` de´fricher, avec un statut de colons ; ils e´taient libres, mais attache´s a` la gle`be eux aussi, en ce sens qu’ils e´taient tenus de mettre cette terre en valeur. Ils ont laisse´ de nombreuses traces toponymiques sous les formes Colonges, Coulanges, Coulonges, Collange ou meˆme Cologne. Une trentaine de lieux-dits, surtout des hameaux, ont pour nom la Colonie. Ne´anmoins, outre l’abondance des NP, ces de´signations se confondent souvent avec des de´rive´s de colline : Collongues 65 est interpre´te´ par M. Grosclaude comme des collines allonge´es. Poublan fut le nom attribue´ dans le Sud-Ouest a` des colons venus d’ailleurs sur des me´tairies de novales, des terres nouvellement de´friche´es : le terme signifiait litte´ralement « peuplant ». Plusieurs dizaines de NL le Poublan sont dans les Landes et surtout les Pyre´ne´es-Atlantiques, notamment en Pays d’Orthe, et bien entendu Poublan est devenu aussi un NP. Une terre de commande (latin commendatio, au sens de « mettre en main »), au Moyen Aˆge, re´sultait d’un acte par lequel un homme libre se plac¸ait sous la protection d’un suzerain, e´changeant le droit sur une terre contre des prestations. Se maintiennent un Hameau Commande´ a` Flamanville 50, quelques Commande ou la Commande, un la Commenda a` Sospel 06, un Commandet a` Larreule 64, le Commene´ a` Que´dillac 35. Ce type de contrat semble avoir e´te´ re´pandu en Bretagne, ou` le nom est devenu kemenet. Il transparaıˆt dans Que´ment a` Trogue´ry 22, Gue´me´ne´-sur-Scorff – mais non Gue´me´ne´-Penfao qui est un mont blanc (gwen mene´)+ le bout de la heˆtraie –, Gomene´, Que´me´ne´ven ; celle-ci, Kemenetmaen au XIIIe sie`cle, e´voque une terre de commande (kemenet) d’un seigneur (maen). Convenant a de´signe´ un bail de fermage (a` cens, rente ou part de re´colte) dans lequel le preneur acquerrait la proprie´te´ des baˆtiments qu’il a construits et des plantations qu’il a faites. Ge´oportail en signale 379, tous en Bretagne, la plupart dans les Coˆtesd’Armor et en ge´ne´ral suivis d’un nom de personne : par exemple a` Pleumeur-Bodou les Convenant Calvez, Convenant Moullec, Convenant Brochennec et Convenant Capez. En outre, le terme a souvent e´volue´ en kevaez, kevez (Ke´vez en Tre´gonneau 22), francise´ en quevaise, et a pu se confondre avec commaes (champ commun ou partage´)1. 1. Annik Toberne (« La toponymie forestie`re des Monts d’Arre´e », Annales de Bretagne, 1954, p. 415) note que ce type de contrat « a fourni les gros villages en ker des monts d’Arre´e [...] Lorsqu’au XIIe s. les religieux du Relec et de la Feuille´e entreprennent le de´frichement de leur vaste domaine, ils proposent aux « manouvriers » de la re´gion les conditions les plus avantageuses : la possession d’un petit champ d’un journal (un demi-hectare) en double proprie´te´, conjointe et associe´e : le fonds au seigneur (qui est ici eccle´siastique), les « e´difices » et « superfices » au tenancier [...] C’est en somme la formule du convenant ou domaine conge´able de Basse-Bretagne, mais avec une garantie essentielle et originale : le renvoi du quevaisier n’est pas possible. » Cf. aussi Le´on Dubreuil, « L’usement de quevaise dans le domaine de Penlan (E´veˆche´ de Tre´guier) ». Annales de Bretagne, 1961, pp. 403-435.

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De meˆme, des serfs ont e´te´ affranchis en groupes comme co-liberti en s’engageant a` de´fricher des terres ; ces colliberts, facilement devenus « culverts », ont laisse´ quelques traces : sans doute au Cuverville cauchois d’Andre´ Gide, jadis Culvert villa, les Colibards a` Courtisols 51, Colibert a` Cre´ances 50. Une autre forme de concession de terre pour fixer des habitants a e´te´ l’hostise, demeure d’un hoˆte dont le statut e´tait entre libre et serf ; Othis 77 en viendrait, selon M. Mulon ; on note meˆme un Convenant l’Hostis a` Pluzunet 22, un Cosquer l’Hostis a` Plusque´lec 22 (cosquer= vieille maison) ; Ker an Hostis a` Plestin-lesGre`ves. Hoste 57, Hostiaz 01, Hostens 33, Hosta 64 sont probablement de la meˆme famille. En Ardenne apparaissent des we`bes, notamment a` Se´cheval, Les Mazures (les We`bes Gobert), Anchamps, Genelle, Joigny-sur-Meuse (les Longues We`bes), Bogny-surMeuse (les Hautes We`bes) ; il s’agissait de parties de foreˆts conce´de´es par des seigneurs a` chaque feu (famille) de commune pauvre ; le nom pourrait avoir e´voque´ un don (du germanique geben). Certaines terres ont e´te´ dites exclues, c’est-a`-dire libe´re´es de redevances : Le Moing sugge`re cette origine pour Le´cousse 35, ancienne Excussa, terre exclue. On trouve l’Esclauze a` E´gliseneuve-d’Entraigues 63, un lieu-dit la Terre De´roge´e a` Beaume´ 02. Et, bien entendu, on doit garder en me´moire ici la grande abondance des terres sauves et des terres franches, au meˆme sens de terres libres de redevances, ouvertes pour assurer le peuplement des campagnes a` partir du XI e sie`cle surtout, a` l’origine des multiples Sauvete´, Salvetat, Sauveterre, Francheville, Franquevielle et Villefranche, Francazal, Franclieu ou Franleu – sous re´serve d’interfe´rence avec des NP au sens de Franc ou Franc¸ois, tels que les divers Francillon et Francillou. Les lieux-dits abondent en Franches Terres, Franc-Lieu, les Franchises ; a` son extre´mite´ occidentale, Audes 03 combine les Franchises (deux fois) et les Franchises des Barrie`res. Le droit d’usage parfois conce´de´ permettait d’utiliser certaines ressources autrement ne´glige´es : ainsi de la vaine paˆture ou du ramassage du bois mort. Encore fallait-il que ce droit fuˆt accorde´ en des lieux de´finis, ce qui explique que des toponymes en Usage en soient issus, comme les Grands Usages a` Villiers-sur-Yonne, les Usages de Sur Yonne a` Bre`ves 58 ou, dans les bois de Saint-Martin-du-Puy 58, les Usages tout court, les Usages de Saint-Martin, les Usages de Plainefas ; et, a` l’inverse, l’Usage De´fendu, bois a` Raveau 58. Ce toponyme est abondant de l’Orne a` la Bourgogne, surtout en Berry et Orle´anais, et en Champagne : les Usages, les Petits Usages, les Usages de Ferrie`re a` l’E´caille 08. Vilaine fut le nom de la tenure paysanne (villana), celle du « vilain », originellement l’habitant non noble d’une villa. Des dizaines de la Vilaine s’e´parpillent de la Vende´e au Berry, plus quelques la Grange Vilaine (Coulanges 03), les Terres Vilaines (Fresnoy-Andainville 80, Thilloy-Floriville 80), le Pre´ Vilain (Bueil 27) et le Pre´ de Vilaine (Villegenon 18), ou le Pre´ aux Vilains a` Rosnay-l’Hoˆpital 10. Le terme a e´volue´ vers Velle en pays comtois. Les tre`s nombreuses Villaines, dont neuf communes plus Villainville 76, peuvent eˆtre de meˆme sens, ou simplement de´river de la villa romaine. On en rapproche des Vulaines, dont trois communes portent le nom, des Violaines (dont Violaines 62), des Velennes. Velanne 38, Velaines 55, Velaine-

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en-Haye 54 et Velaine-sous-Amance 54, Voulaines-les-Templiers 21 seraient e´galement de´rive´s de villana, ainsi probalement que bien des lieux-dits semblant fonde´s sur « ville ». La Roture est un toponyme de meˆme sens, plutoˆt lie´ aux de´frichements. Toute une se´rie de contrats liaient un bailleur et un preneur. Il a de´ja` e´te´ question ici de fermage et de me´tayage, de fermes, de bordes et de me´tairies. Bien d’autres formes ont laisse´ des traces. Rente est un terme fre´quent parmi les microtoponymes, surtout en Charente-Maritime, qui a plus de soixante noms en rente, dont plusieurs Bois de la Rente ou Champ de la Rente, et meˆme la Rente des Clochards a` Mons 16. La locature e´tait une maison loue´e ; le terme est connu en Sologne ou` Gy-enSologne 41 pre´sente un muse´e d’agriculture et nature a` la Locature de la Straize. Locature a fourni une douzaine de lieux-dits, comme la Locature des Allaudries a` Jeu-les-Bois 36, dont le nom e´voque aussi un alleu. En Bourgogne et Bourbonnais le terme devient locaterie, employe´ seul ou suivi d’un NP. L’acate e´tait un bail a` long terme, contraction de ad acceptum, lisible dans les Acates en plusieurs lieux-dits du Var, dont un Ubac de l’Acate a` Collobrie`res. L’acapte est pre´sent a` sept exemplaires dans Ge´oportail, dont l’Acapte d’Espine a` Angle`s 81 ; presque tous sont dans le Tarn ; deux la Capte peuvent y avoir la meˆme origine. L’abenevis e´tait un contrat de concession en Lyonnais, a` dure´e illimite´e ; l’Abbenevis est un hameau a` moulin de La Be´nisson-Dieu 42. Par le bail a` gazaille, un paysan se voyait confier la garde et l’entretien d’animaux d’un proprie´taire et pouvait les faire travailler, en garder tout ou partie des produits (lait, fromage, laine, fumier). On repe`re dans le Sud-Ouest une vingtaine de Gazaille, Gazaillou, le Gazaillan, Gazagne, ainsi que le chaˆteau des Gazaillas a` Saint-Sulpicesur-Le`ze 31, un Pas de Gasaille a` Me´rigon 09, Gasagne a` Moustiers-SainteMarie 04, En Gasagnepan a` Brignemont 31. Parmi d’autres sortes de dispositions juridiques de biens-fonds, on notera par exemple l’existence des douaires, biens laisse´s en usufruit a` la femme survivante : plusieurs dizaines de lieux-dits en portent le souvenir, surtout en Lorraine occidentale et dans les Ardennes, comme le Grand Douaire a` Margut 08, le Douaire a` Quincy-Landze´court 55 ; et jusqu’en Normandie : les Douaires a` Montesson, le Douaire a` Langeard 50, etc. En Bretagne, le mot apparaıˆt aussi mais peut se confondre avec le breton douar, la terre, le pays. Plus rare, le toponyme les Alie´nations surprend a` Tortequesne 62. Dans l’ensemble, les concessions des seigneurs a` leurs sujets, sous forme de convenants, d’abergements, d’hostises et tout ce qui te´moignait d’un affranchissement (nombreux lieux-dits avec Franc ou Franche) ont e´te´ ve´cues comme porteuses de liberte´ et d’espoir : certains noms l’expriment, comme ceux de Luc¸ay-le-Libre 36 ou Ancy-le-Libre 89, Champ Libre a` Landes 17, ou encore l’Espe´rou (Valleraugue 30) dans l’Aigoual, village fonde´ par des serfs affranchis. Une trentaine de formes Espe´rou ou de´rive´es se lisent dans le Midi. Ce qui n’empeˆche pas la survivance d’un bien grand nombre de lieux en Serve, la Serve, les Serves qui indiquaient des « terres serves », avec une Terre de la Serve a` Mailly 71, serf lui-meˆme e´tant a` peu pre`s inconnu en toponymie : une Butte aux Serfs a` Saint-Molf 44, dont l’orthographe n’est pas suˆre – mais serve a au moins deux autres sens, foreˆt et bassin de retenue (chap. 6).

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Le fardeau des redevances Si la tenure elle-meˆme, bien de possession durable, que l’on « tient », n’a gue`re laisse´ directement que quatre noms de lieux, a` Hannapes 08, Locquignol 59, Lacollonge 90, Iviers 02, Te`nement apparaıˆt une vingtaine de fois et la Tenue une bonne trentaine. Surtout, un tre`s grand nombre de lieux-dits portent des noms de redevances, ou de mesures agraires qui servaient de base a` leur calcul. Il s’agit souvent de quartiers de champs inhabite´s, qui n’apparaissent que sur les plans cadastraux, mais ces noms s’appliquent aussi, a` l’occasion, a` des lieux habite´s. L’une des exigences les plus pesantes e´tait la corve´e, travail non re´mune´re´ duˆ au seigneur par ses sujets et commande´ par lui a` sa convenance. Le terme vient du latin corrogo, qui a le sens de con-voquer, demander a` plusieurs, et dont la racine rogo se trouve en franc¸ais juridique dans « rogatoire ». Les toponymes en la Corve´e ou les Corve´es sont fort nombreux, spe´cialement en Lorraine, Champagne et Bourgogne – plusieurs dizaines en Coˆte-d’Or par exemple. Beaucoup d’autres sont suivis de NP ou de NL, par exemple Corve´e de Pas, Corve´e a` la Dame a` E´taules 21, Corve´e des Cheˆnes, Corve´e Jean Brun, Corve´e de Ventoux dans le meˆme de´partement. Vignol 58 a les Corve´es au Clerc, Acy 02 a le Marais des Corve´es, Marsannay-lesBois 21 une Corve´e d’Aˆne, Lie´hon 57 une amusante Corve´e de Pluche. Saint-Seinel’Abbaye 21 s’orne de la Grande Corve´e du Poirier, la Corve´e du Puits, la Corve´e de Saint-Seine. Les Corve´es-les-Yys est une commune d’Eure-et-Loir, re´sultant de la fusion de deux communes en 1836. L’e´quivalent germanique est Frohn, apparent dans des Frohnacker (Budling 57, Siegen 67), Frohnackerhof (Seebach 67), Frohnmatten (Lutterbach 68), Frohnholz (Colmar 68), Frohnerwald (Wieswiller 57) et autres Frohnberg. Dans d’autres re´gions, un e´quivalent de la corve´e e´tait la taˆche, dont viennent les noms de la commune de La Taˆche 16 et de dizaines de lieux-dits (plus de 200 Tache ou la Tache, avec ou sans accent circonflexe), certains sous la forme de la Tasque. Dans le Marais Poitevin, la taˆche a pris le sens d’un lot de parcelles du marais, traditionnellement redistribue´ entre les maraıˆchins. Toutefois, tasque, tasca, tasque`re a pu de´signer en Gascogne un tertre gazonne´. Le cens e´tait, avec la dıˆme, la redevance la plus ge´ne´rale. Le terme vient, comme le recensement, d’un census latin qui e´tait l’estimation de la valeur des biens ou du nombre des habitants, lui-meˆme issu d’un kens IE qui valait « proclamation ». Les lieux-dits rappelant le cens sont tre`s nombreux, surtout au fe´minin : la Cense, la Censive, parfois la Censie comme en Bretagne. Ils abondent dans l’Ouest, la Picardie, avec diffe´rents comple´ments comme la Mare Censuelle a` Conches-enOuche 27, la Cense des Trois Chemins a` La Bouteille 02, la Cense du Puits a` Glannes 51 et la Cense de Blacy a` Blacy 51, les Terres des Censes a` Haution 02, la Terre de la Cense a` Vandie`res 51 ou la Terre de Cens a` Ichy 77, la Cense du Jardin a` Wisembach 88. Plus de vingt lieux-dits sont nomme´s la Censive, presque tous en Eure-et-Loir et Loire-Atlantique. L’Universite´ de Nantes a pour adresse la Censive du Tertre. Plus particulie`rement, cense ou censive a de´signe´ une grosse ferme isole´e, souvent a` cour

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ferme´e. Ces fermes peuvent avoir pour origine une de´pendance d’abbaye, mais le terme s’est ge´ne´ralise´ dans le Nord, la Champagne et les Ardennes : la Cense au Sel (Rocroi 08), la Cense du Bois (E´teignie`res 08), la Cense du Pont (Bachy 59), la Cense des Nobles a` Landouzy-la-Ville 02, etc. Le terme s’alte`re localement en Zance, Ziance, Zinsec dans le Morbihan selon H. Abalain ; Ge´oportail signale Zinsec a` Erne´e 56, la Villeneuve Zinsec a` Barre´ 56 ; Inzinzac 56 y a le meˆme sens. Le champart, simplement forme´ sur champ et sur part, e´tait une redevance en part de re´colte. Une douzaine de Champart ou les Champarts sont dans les Yvelines, autant en Eure-et-Loir. On trouve les Champarts a` Massy 91, le Champart aux Prieurs a` Auneuil 60, Champs Parts a` Theuville 28, Champart des Huit a` Chaˆtenay 28. Le quint e´tait, au profit du seigneur, une redevance d’un cinquie`me du prix obtenu par un vassal qui vendait son fief. Il a eu d’autres sens voisins, au titre d’une redevance du cinquie`me des fruits, comme dans le cas du Pays Quint en Pays Basque, situe´ au-dela` de la frontie`re espagnole mais de droit franc¸ais – rappelons cependant que le Quint de Quint-Fonsegrives 31 de´signa la cinquie`me borne romaine a` partir de Toulouse. Plusieurs autres redevances ont existe´, qui ont e´galement laisse´ des noms de lieux. Il en est ainsi du terrage, source de plus d’une centaine de le Terrage ou les Terrages, surtout dans l’Ouest et le Centre ; du gerbage, pre´sent en quelques lieux-dits le Gerbage en Lorraine, plus un a` Corbarieu 82 ; de l’agrier, pre´sent dans une vingtaine de lieux-dits les Agriers, presque tous en Charente, plus quelques les Agrie`res en Gironde et alentour. La fressange e´tait une redevance sur le croıˆt des porcins be´ne´ficiant de la glande´e (le fressin e´tait un cochon de lait) ; une vingtaine de lieux ont nom la Fressange en Limousin et Auvergne, Vallie`res 23 a un Puy de Fressange et Neuve´glise 15 un Puech de Fressanges. Des droits de mutation s’ajoutaient a` la liste et ne sont pas oublie´s. Abergement a pu avoir le sens de droit d’entre´e. L’entrage a presque disparu : un seul NL recense´ a` Rigny-sur-Arroux 71. Les « lods et ventes » se retrouvent dans de nombreux les Ventes, essentiellement dans l’Ouest, dont la Taille de la Vente a` La Celle-Gue´nand 37 ; et dans quelques la Vende en Poitou, dont la Taille de la Vende a` La Roche-Posay 86 ; apparemment dans les Lods a` Saint-Hippolyte 25 et les Petites Lodes a` Luneau 03. Le Rachat peut venir d’un ancien droit de succession ; Ge´oportail mentionne plus de vingt Rachat, le Rachat, les Rachats, notamment dans la Loire. La meˆme ide´e a pu donner le Village du Relief a` Saint-Anthe`me 63, seul lieu-dit des cartes IGN portant le nom du relief. Seigneurs, clerge´ et E´tat ont su percevoir bien d’autres sortes d’impoˆts. Un terme ge´ne´rique est le fisc, a` la fois au sens d’impoˆt et d’administration charge´e de sa collecte. Le terme vient d’un fiscus latin de´signant un panier d’osier, lui-meˆme d’un bhidh IE pour un re´cipient – la se´bile tendue par le riche... Il a donne´ quelques noms en Fisc, une vingtaine en Fesc coˆte´ Languedoc, comme Saint-Ge´ly-du-Fesc 34, une dizaine de le Fesq du Cantal au Gard comme Vic-le-Fesq 30 ou le Fesq a` Mas-deLondres 34 ; ou encore un Chemin du Fesq a` Carigny 80, des noms comme Fiscal (E´tang du Fiscal a` Gerbe´viller 54, la Croix Fiscale a` Bicqueley 54), Feissal (a` Authon 04), et peut-eˆtre meˆme La Fle`che 72.

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La taille, seigneuriale ou royale, fut l’une des taxes les plus impopulaires de l’Ancien Re´gime ; son nom vient des entailles porte´es sur des baˆtons pour marquer des cre´ances. Il existe des centaines de lieux-dits la Taille ou les Tailles ; mais la polyse´mie du mot, qui se rapporte a` toutes sortes de tailles, et tout spe´cialement a` des petits bois, comme les taillis, ne laisse que rarement la possibilite´ d’y lire avec certitude la re´fe´rence a` l’impoˆt. Il en va autrement avec la gabelle, impoˆt sur le sel, tout aussi impopulaire que la taille mais tre`s spe´cifique, et qui a fourni un surnom aux douaniers, devenus gabelous. Le terme serait venu, par l’Italie, d’un arabe qabala, impoˆt. Une trentaine de noms de lieux en Gabelle ou la Gabelle apparaissent dans Ge´oportail, en toute re´gion mais avec une certaine fre´quence dans le Sud-Est. On note meˆme une Fontaine Gabelle (Hagnicourt 08), un Ravin Gabelle (Perdreauville 78). L’entre´e sur certaines terres ou dans certains biefs de rivie`re, le passage d’un pont, donnaient lieu a` perception d’un octroi, pe´age ou tonlieu. Il en reste plusieurs dizaines de Pe´age ou le Pe´age, dont les communes de Bourg-de-Pe´age 26 et Le Pe´age-du-Roussillon 38. Un Bois du Pe´age est a` Wahagnies 59 pre`s d’un Bois du Gibet. A` la limite de Marennes et Hiers-Brouage, le Pont d’Un Denier sur la D 3 jouxte le Marais Royal. L’IGN n’a pas trace de tonlieu et n’a releve´ que cinq NL en Octroi, mais nous avons vu le roˆle des barrie`res d’octroi dans la de´nomination de quartiers urbains, en particulier a` Bordeaux. Certains lieux-dits en barre, barrie`re ou muraille ont pu signaler un pe´age ; il semblerait que ce fut le cas de Barre-des-Ce´vennes 48 et La Barre-de-Monts 85, les Barres a` E´trechy 18 ou a` Juzancourt 08, Esbarres 21 et Esbart a` Bavelincourt 80, la Barre a` la limite de Foix, Barrie`re a` Colombie`res 34, les Barrie`res a` Lanslebourg 73, si l’on en croit E. Ne`gre ; D. Jeanson signale de tre`s nombreux lieux-dits la Barre ou les Barres qui auraient eu le meˆme sens en Berry. Ce semblerait aussi avoir e´te´ le cas de lieux comme les Murailles a` la limite de Pre´veranges 18 et les Murailles a` la limite de Vijon 36, a` l’entre´e en Berry. La Palme 11 viendrait de palma, redevance de peˆche (Fe´nie´) ; une quinzaine de toponymes sont fonde´s sur Palme ou Palma, mais ont pu avoir d’autres sens. Plus de´licat est le cas de leude (latin licita) qui a de´signe´ une forme d’octroi, dont le percepteur e´tait le leydier ; quelques lieux-dits me´ridionaux ont ce nom, devenu aussi Lesdier, Laidet, le Leydaut a` Cervie`res 42 ; quelques lieux-dits les Laides peuvent venir de la`.

Surface et contenance De nombreux microtoponymes se rapportent a` des quartiers de parcelles, sans habitat. Les plans cadastraux en re´ve`lent des dizaines de milliers, les cartes topographiques n’en retiennent qu’a` la mesure des surfaces libres pour l’e´criture : abondants dans les campagnes picardes et champenoises, ils sont rares dans les contre´es plus peuple´es, ou d’habitat plus disperse´ ou` chaque ferme est nomme´e. Ces ensembles de parcelles sont souvent de´signe´s soit par des nombres seuls, soit par des

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mesures agraires anciennes, avec ou sans nombre. Ces nombres ont pu exprimer des superficies, et e´ventuellement servir d’indicateurs de redevances. C’est surtout dans le Nord-Pas-de-Calais qu’ils figurent seuls : par exemple a` Noyelles-sous-Bellonne 62 les Trente, les Dix-Neuf ; a` Lauwin-Planque 59 les Douze, les Dix-Neuf, les VingtDeux, les Vingt-Quatre, les Vingt-Cinq ; sa voisine Esquerchin a des lieux-dits le Champ des Soixante, le Chemin des Soixante, le Chemin des Trente, les Trente-Six. Les noms des mesures agraires conserve´s en toponymie sont de plusieurs sortes. Les uns expriment une unite´ de longueur de´rive´e du corps humain comme le pas, le pied, l’empan, la coude´e, la brasse, etc. D’autres sont fonde´es sur l’e´tendue que pouvait travailler un homme ou un animal dans une unite´ de temps : le journal, l’homme´e, la fauche´e, l’aˆne´e, la juge`re. D’autres encore sont issues de mesures de capacite´ : le volume ou le poids des graines permettant d’ensemencer telle superficie. Il existe meˆme des lieux-dits les Mesures, les Quarante Mesures (The´rouanne 62), les Treize Mesures (Erny-Saint-Julien 62), les Cent Mesures et les Quatre-Vingts Mesures a` The´lus 62, surtout en Artois et Picardie. L’arpent a sans doute e´te´ la plus employe´e des unite´s de superficie. Le mot est re´pute´ venir d’un gaulois are-penno, signifiant une porte´e de fle`che ; cette porte´e, de l’ordre de 60 a` 70 de nos me`tres, correspond au coˆte´ du carre´ de´finissant un arpent : en ge´ne´ral de 35 a` 50 ares, localement variable. Certains toponymes sont les Arpents tout court, mais il se trouve plusieurs dizaines de lieux-dits les Vingt Arpents, plus encore les Trente Arpents ou les Quarante Arpents, tre`s peu au-dela`. L’acre, qui vient du germanique acker pour champ et a fait fortune aux E´tats-Unis, est a` peu pre`s son e´quivalent ; son emploi est re´pandu dans la France du Nord, notamment en Normandie, ou toutefois il a pu simplement de´signer un champ. Ge´oportail signale plusieurs dizaines de l’Acre et surtout les Acres, ainsi que des NL avec une quantite´, tels les Quatre Acres (quinze cas sur Ge´oportail), les Quatorze Acres (onze cas), ou avec un comple´ment parfois pittoresque comme les Acres au Comte a` Franqueville 27, l’Acre de la Queue a` Ambrumesnil 76, l’Acre d’Enfer a` Boissetles-Pre´venches 27, l’Acre a` Proce`s a` Saint-Thurien 27, l’Acre Enrage´e a` Brouay 14. Les Cent-Acres 76 est une commune de Normandie, re´gion qui a quatre lieux-dits homonymes. La perche e´tait une unite´ de longueur d’apre`s un long baˆton, en ge´ne´ral d’une vingtaine de pieds, soit 6 a` 7 m, environ un dixie`me d’arpent-longueur ; une perche carre´e faisait donc un demi-are, un centie`me d’arpent-surface. Il existe des dizaines et des dizaines de lieux-dits les Perches, mais en ge´ne´ral sans nombres, a` l’exception d’un les Cent Perches a` Aubaine 21 ; en fait, le terme a pu de´signer des cloˆtures ou des taillis, comme l’indiquent les nombreux Bois des Perches. La verge ou verge´e est probablement de la meˆme famille, mais en plus grand : environ un quart d’arpent, soit un coˆte´ de 30 a` 35 m. Ge´oportail recense dix les Verge´es, et bien d’autres assorties de nombres : les Trois Verge´es, les Cinq, Six, Sept, Huit, Dix et jusqu’a` Vingt Verge´es. Il est partout e´crit et re´pe´te´, avec la meˆme formulation standard, que le terme viendrait d’un pre´celtique vege, champ plat ; ce qui le rapprocherait de la vega espagnole, elle-meˆme suppose´e issue d’un terme ibe´rique ou basque balka, un pre´ de bord de rivie`re, en somme une anglade ; mais cette glose

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paraıˆt assez laborieuse, le transfert bien improbable ; il semble que la verge´e ait ge´ne´ralement e´te´ comprise comme « terrain mesure´ a` la verge », laquelle aurait de´signe´ une baguette souple en latin (virga). La haˆte fut une mesure de meˆme nature, de la longueur d’une pique – haste a de´signe´ une pique, puis un manche d’outil, une broche. Pour G. Taverdet, il aurait pu avoir par me´taphore le sens de parcelle e´troite, en lanie`re. Le terme est tre`s pre´sent dans les noms de lieux de l’Aube, de la Coˆte-d’Or, de l’Yonne, de la Nie`vre et du Cher, par dizaines dans chaque de´partement, et pre´sent alentour de cette aire, le plus souvent sous les simples formes l’Haˆte ou les Haˆtes, parfois suivies de NP. On trouve aussi les Haˆtes du Cure´ a` Blancey 21, les Haˆtes Brebis et les Haˆtes aux Preˆtres a` Saint-Phal 10, la Haˆte de Putain a` Fle´e 21, les Haˆtes Rouges a` Fontangis 21, voire les Haˆtes Enrage´es a` Saint-Martin-sur-Nohain 58. Haˆte a e´te´ aussi un ancien nom de l’asphode`le, mais celle-ci n’est pas spe´cialement caracte´ristique de cette aire. Le journal exprime ce qu’un paysan pouvait travailler en une journe´e de labeur ; on conc¸oit que sa superficie ait e´te´ fort variable selon les lieux, la pente, les sols. Il allait d’un quart ou un tiers d’hectare a` un arpent. Les Journaux est un toponyme pre´sent par dizaines d’exemplaires, surtout en Lorraine, parfois avec des nombres : on recense une quinzaine de les Vingt Journaux, deux les Grands Journaux, des Hauts Journeaux. Vre´ly 80 juxtapose les Huit Journaux, les Douze Journaux, les Vingt-et-un Journaux. On trouve aussi jour comme mesure agraire en Lorraine : la Pie`ce de Cent Jours a` Cosnes-et-Romain 54 et a` Sancy 54, la Pie`ce de Dix-Huit Jours a` Mance 54, les Cinquante Jours a` Sotzeling 57... La charrue´e a eu un sens voisin ; on note plusieurs lieux-dits la Charrue et deux la Grande Charrue´e a` Palluau 85 et Saint-Ambroix 18. Plus rare, l’homme´e a le meˆme sens, et plus de varie´te´ encore selon la nature du travail : de 1,7 ou 2 ares pour jardin, 4 ou 5 ares pour vigne, un tiers d’hectare pour la fauche d’un pre´ ; sept lieux-dits les Homme´es sont retenus par la base IGN, tous dans l’Ouest. Dans le meˆme ordre d’ide´es, la fauche´e correspondait a` une journe´e de coupe de foin ; le terme est employe´ comme toponyme en Lorraine et alentour sous sa forme simple, ou avec un nombre ou un adjectif : les Onze Fauche´es a` Saint-Hilaire-en-Woe¨vre 55 et Hauteville 08, les Huit Fauche´es a` Moulotte 55, les Cent Fauche´es a` Val-deBride 57, les Bonnes Fauche´es a` Damas-aux-Bois 88, etc. La juge`re, issue du joug, mesurait le travail d’un couple de bovide´s et se rapproche du journal ou de l’arpent ; une quinzaine de le Joug, seuls ou avec un comple´ment, ont e´te´ retenus dans Ge´oportail, qui ne rele`ve pas de Juge`re mais des la Juguerie ou Jugueraie, dont le sens a pu eˆtre autre. En fait le mot, parfois sous la forme de Jeu ou Juet, se confond avec d’autres acceptions de ces termes (juge, bois, coq, etc.) : il est un Joug aux Jaux a` La Boupe`re 85, un Joug de la Che`vre a` Vitry-en-Charollais 21... Aˆne´e, qui de´signa une e´tendue ensemenc¸able par une charge d’aˆne (environ 7 arpents) est tout aussi difficile a` isoler. Le setier e´tait une unite´ de volume variable, autour de 150 litres de grain, mais pouvant descendre a` une cinquantaine ; il permettait d’ensemencer une se´te´re´e (un quart a` un demi-hectare). On trouve une quinzaine de lieux-dits les Se´te´re´es, dont quelques-uns seulement avec un nombre, par exemple les Vingt-Huit Se´te´re´es a`

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Se´gry 36 ou les Cent Se´te´re´es a` Loupian 34, et beaucoup de les Setiers assortis d’un nombre : une dizaine de Trente Setiers, des Vingt-Deux, Vingt-Cinq, Vingt-Huit Setiers, huit les Dix Setiers dont cinq en Eure-et-Loir, etc. Le mot est issu du latin sextarius, le sixie`me, mais le setier romain e´tait habituellement d’environ un demilitre de liquide... L’e´mine´e, ou ayminate en Catalogne et en ancien franc¸ais, eyminade en Auvergne, mesurait en principe un demi-setier, pouvant ensemencer une dizaine d’ares en Provence mais quatre ou cinq fois plus en Catalogne. Il reste quelques lieux-dits les E´mine´es, et les Treize E´mine´es a` Villelaure 84, L’E´mine´e a` Celles-sur-Durolle 63, une rue de l’E´mine´e a` Clermont-Ferrand ; les Eyminades a` Alleyras 43, les Eymminades a` Lestards 19, les Deux Aiminades a` Ponteilla 66, les Quatre Aiminades a` The´za 66, les Cinq Aiminates a` Montesquieu-des-Albe`res 66. On disait mine a` Reims ou Orle´ans, et notamment dans l’Oise ou` l’on repe`re les Dix Mines a` Silly-Tillard, les Vingt-Trois Mines a` Brunvillers-la-Motte, les Quarante Mines a` Saint-Sulpice, Ansacq, Agnetz ou Pronleroy, et huit fois les Trente Mines, dix fois les Vingt Mines ; l’Eure-et-Loir, le Loir-et-Cher ont aussi plusieurs Quarante Mines, le Loiret en collectionne huit, plus toutes sortes d’autres nombres de mines. La salme´e, ou saumado dans le Midi, valait 8 e´mine´es ; un lieu-dit Cent Salme´es est a` Bellegarde 30 ; mais certaines occurrences peuvent se confondre avec d’autres sens de saumade. Le muid, du latin modus pour mesure, valait en ge´ne´ral huit setiers, entre 200 et 600 litres ; le terme est assez re´pandu, en particulier dans le Bassin Parisien, notamment l’Aisne et l’Oise (plusieurs dizaines chacun). Les Trois Muids et les Quatre Muids apparaissent chacun plusieurs dizaines de fois, les Cinq Muids une quinzaine, les Six Muids autant, les Onze Muids quatre fois, mais la liste ne va pas au-dela` ; on trouve encore cinq le Demi-Muid, ainsi que les Grands Muids, les Gros Muids, les Blancs Muids ; et une commune Muids dans l’Eure. Les autres noms de contenance sont innombrables et fort diffe´rents d’une re´gion a` l’autre. Par exemple, le manoir de la Possonnie`re a` Couture-sur-Loir 41, ou` naquit Ronsard, est re´pute´ venir du poinsson, futaille de 230 litres environ – plutoˆt que du posson, mesure d’une douzaine de centilitres. On retrouve le Poinson a` Sepvigny 55, La Possonnie`re en Anjou, la Possonnais a` Sainte-Anne-sur-Brivet 44, sans certitude sur leur origine. Le nom de la roquille, quatre fois plus petite, apparaıˆt dans plusieurs lieux-dits, mais a pu se confondre avec la roche. Le boisseau (10 a` 25 litres) apparaıˆt peu, mais a pu donner les Boissele´es a` Esse 16 et a` Longue´-Jumelles 49, les Trente Boisselle´es a` Couture 49, les Trente Boissele´es a` Leigne´-les-Bois 86, les Vingt Bossele´es a` Ve´zie`res 86, les Quarante Bossele´es a` Aigonnay 79, les Quarante Boissele´es a` Chasnais 85. La coupe´e a e´galement e´te´ une unite´ de surface proche de la boissele´e (une dizaine d’ares) ; on trouve les Vingt Coupe´es a` Cruzilles-le`s-Me´pillat 01 et quelques la Coupe´e, les Coupe´es, par exemple a` Saint-Cyr-de-Favie`res 42. La rasie`re et la mencaude´e e´taient des mesures de 70 litres environ dans le Nord, et la surface que l’on pouvait ensemencer avec son grain, moins d’un arpent. Les Rasie`res a` Fe´ron, les Seize Rasie`res et les Quatre Rasie`res a` Aniche, les Rasie`res Bleues a`

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Flesquie`res sont des lieux-dits du Nord. Mencaude´e apparaıˆt dix fois, parfois avec l’orthographe Mancaude´e ou Mancode´e ; les Cent Mancaude´es ou Mencaude´es figurent a` Aubencheul-au-Bac, Solesmes et Awoingt, la Mancaude´e de la Cure a` Haspres. Le bonnier e´tait une unite´ d’environ un hectare dans le Nord, source de nombreux Bonniers, Quatre Bonniers (cinq occurrences), Quatorze Bonniers, Quinze Bonniers et avec bien d’autres nombres encore dans le Nord surtout, un peu le Pas-de-Calais et les Ardennes ; Bettignies 59 cumule les lieux-dits les Quatre, Cinq, Dix, Quatorze, Vingt-Cinq Bonniers. Jallois a e´te´ abondamment employe´ en Picardie orientale, comme e´quivalent de setier ; on trouve cinq fois les Quarante Jallois, trois fois les Cent Jallois, et bien d’autres quantite´s comme les Seize Jallois a` Landouzy-la-Cour 02 ou les Douze Jallois a` Aubenton 02, ainsi que, dans les Ardennes, les Jallois au Chaˆtelet-surRetourne, les Longs Jallois a` Bossus-le`s-Rumigny et les Quatre Jallois a` Tarzy. Plus rare, les Quarante Grebets sont a` Nesles 62 et, plus modernes, les Cent Hectares a` Corroy 51, en Champagne crayeuse. Denier est e´galement tre`s employe´, surtout avec des nombres comme les Quint Deniers a` Lance´ 41 ou les Sept-Deniers a` Toulouse, les Dix-Huit Deniers a` Franqueville 80, Mille Deniers a` Capdenaguet 12 ou, plus rarement, les Champs Deniers a` Messeme´ 86, la Fosse aux Deniers a` Saint-Vrain 91. La dispersion de divers lieuxdits la Besace laisse e´galement penser a` une mesure agraire, en particulier dans le cas des Quatre-Vingts Besaces d’Auterive 89. La pie`ce, la queue, la voie furent aussi localement des mesures de capacite´ et donc de surface, et par la` sont sources de bien des homonymies : on trouve ainsi les Six Pie`ces a` Ury 77, la Pie`ce des Sept Cents a` Villers-en-Argonne 51, la Pie`ce des Sept Jours a` Gincrey 55, plusieurs les Grandes Voies et les Petites Voies. Surtout, le nombre l’a souvent emporte´ sur la mesure : qu’elle fuˆt en arpents, en journaux ou toute autre unite´, celle-ci a e´te´ sous-entendue, ou efface´e. De la sorte, quantite´ de microtoponymes sont de´signe´s par des nombres seuls, comme les Dix-Neuf a` Saint-Pierre-desCorps 37 au bord du Cher. Dans la seule commune de Candas 80, apparaissent les Quarante, les Quatorze, les Seize, les Dix-Sept, les Vingt autour de la grosse ferme du Val Heureux.

Biens communs et partage´s Certaines terres e´taient conside´re´es comme d’appropriation collective, ou de fruits communs et re´partis ; en ge´ne´ral, il s’agissait d’e´tendues de pacages ou de bois, permettant a` des pauvres d’entretenir quelque beˆte laitie`re ou de somme. Il existe des dizaines de Communal et Communaux tout court ou avec comple´ment (Communal du Midi, Communal du Plat, Communal du Mont, Pre´ Communal, Bois communal, Font Communale a` Sorgeat 09...), avec ou sans article (seize « les Communaux » dans le seul de´partement de l’Ain), devenant Commune en Corse ; et de nombreux lieux-dits Communailles, notamment en Bourgogne. Pre´aux 76 se distingue par la pre´sence des lieux-dits les Communaux, les Communes, Biens Communs, le hameau Ferme des Communes, dispose´s autour du hameau les Coutumes.

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Certains de ces lots communs portent des noms spe´cifiques. Tel fut en particulier le cas du couderc, ou coudert, dans la France du sud et du centre, a` l’origine de centaines de lieux-dits. Le terme est re´pute´ venir d’un gaulois coterico ou d’un bas-latin codercum, d’e´tymologie discute´e mais ou` le « co » est essentiel et semble bien indiquer le caracte`re collectif. Il de´signe en ge´ne´ral un pacage commun, soit au centre d’un village ou d’un hameau, soit en pe´riphe´rie d’un finage. Ge´oportail rele`ve une bonne trentaine de Couderc ou le Couderc dans le seul de´partement de l’Aveyron. La forme coudert est plus fre´quente vers la Charente et le Limousin (douze le Coudert en Corre`ze) ; on trouve a` Millevaches 19 les Couderches, pre`s du village. De nombreux NP en sont issus. La forme a pu devenir Couargues en Limousin et jusque dans le Berry (une commune du Cher), et se pre´senter tre`s fre´quemment sous les formes Couarde, Couhard, Couhart, Cohart, Cuard : la Couarde a` Tauxigny et une autre a` Saint-Branchs en Touraine, la Coharde Basse et la Coharde Haute a` Laurie et Mole`des dans le Cantal, voisines et toutes deux en limite de commune, comme la Cuarde a` Accous 64 ; ou encore le Cohat a` Saint-Andre´-le-Coq 63. On note meˆme parfois les Coires. Le nom n’a donc rien a` voir avec le sens de peureux, ou` le moderne couard vient de la queue (basse...), mais dans certains cas il a pu se faire des glissements d’un sens a` l’autre. La de´prise rurale a pu aussi faciliter l’appropriation prive´e de certains coudercs, au point qu’en Auvergne le terme est parfois synonyme d’un petit terrain de pacage clos, devenu aile de ferme. Cette sorte de pre´ commun s’est aussi nomme´ placi (trois en Haute-Garonne), ou placitre, comme dans le Quercy et dans certaines contre´es de l’Ouest, tels le Placitre de Peze´-le-Robert 72 ou le Placitre a` Ger 50, aussi en limite de commune ; ou bien le Placıˆtre a` Montaudin 53 – l’accent sur le i est une fioriture assez re´cente ; ou encore le Placitray a` Saint-Hilaire-du-Harcoue¨t 50. Le placitre est parfois restreint a` l’environnement de l’e´glise, surtout en Bretagne ; mais il a souvent une valeur plus ge´ne´rale de lieu de rencontre, de jeux, de socialite´ en ge´ne´ral, le terme e´tant certainement une variante de place. Toutefois, les cartes de l’IGN n’en retiennent qu’un petit nombre au rang des toponymes. En Gascogne, padouen a le sens de pacage communal et le meˆme e´tymon que pacage et paˆtis. Ge´oportail recense une vingtaine de Padoen ou Padouen, une quinzaine de Padouenc ou Padouenq (avec ou sans article), plus un Padouent a` Duffort et deux le Padouent a` Boulaur et Esclassan-Labastide 32, un Padoue`ne a` Manent-Montane´ 32. Les plus nombreux sont dans le Gers, mais il s’en trouve aussi en Haute-Garonne, Tarn-et-Garonne, Lot-et-Garonne et Gironde. Souvent, ces lieux-dits sont proches des villages, mais quelques-uns sont e´carte´s du coˆte´ des limites communales. Dans un sens voisin, l’Alsace et la Moselle connaissent l’allmend, qui fournit plusieurs dizaines de lieux-dits, ou` Allmend apparaıˆt sans article sauf dans deux cas (l’Allmend) a` Ensisheim 68 et Sarreguemines 57, et a` Auf der Allmend a` Waldheim 68, un pre´ au bord de l’Ill. Du coˆte´ de la Flandre, Mille semble avoir le meˆme sens de paˆturage communal, et aurait pu concourir a` former Hoymille 59 (le pre´ aux foins), ainsi que Mille Brugghe (le pont du pre´ communal) a` Warhem, et peut-eˆtre Millam 59 ; mais mille a pu de´signer aussi un moulin, et Millam eˆtre un habitat (ham) du milieu, interme´diaire (D. Poulet).

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Dans le Nord et jusqu’en Ardennes, rietz de´signe un pre´ communal au centre du village servant aussi de terrain de jeux, a` l’instar du couderc me´ridional ; en vient le patronyme Duriez. Plusieurs dizaines de Rietz, le Rietz, les Rietz, Riez sont dans le Nord et le Pas-de-Calais, un Canton du Rietz est a` Neuville-Saint-Vaast 62. Toutefois le terme a pu simplement de´signer un mauvais terrain plus ou moins mare´cageux, comme rie`ze ou fagne (v. chap. 5) ; il s’accompagne alors souvent d’un NP ou d’un nom de titulaire. D’autres concessions locales touchaient aux droits d’usage. Le principal fut la glane, ou encore glanage ou glande´e, qui portait aussi bien sur les bois morts et les glands, faıˆnes ou chaˆtaignes tombe´s, que sur les graines, e´pis et raisins restant apre`s la re´colte. Il existe de nombreux noms en Glane et Glanage, Glannerie, la Glande´e, la Glandie`re, Glandage. Glande´e et Glandie`re abondent dans le Loiret, en particulier dans la foreˆt d’Orle´ans. Un Triage de la Sente a` la Glanne est a` Plainville 27. Reste un risque de collision : il semble que le celte glanno ait de´signe´ une rivie`re claire, comme la Glane en Limousin. Ces droits ont parfois entraıˆne´ des distributions entre les familles ayant acce`s a` un bien communal ou conce´de´. La forme la plus commune en fut l’affouage, qui d’ailleurs subsiste en certaines re´gions : il assurait la re´partition de bois morts par foyer (jadis « feu », d’ou` l’affouage). La pratique et le terme sont communs dans le massif jurassien, mais non exclusifs : on note les Affouages a` Lunery 18, les Affouages Communaux a` Mertrud 52, la Montagne d’Affouage a` Meyrieux-Trouet 73, l’Affouage a` Arandon 38, etc. Affoux 69 semble avoir la meˆme origine. L’aubaine e´tait un droit perc¸u sur les nouveaux venus, les e´trangers ou aubains, dont le nom semble venir du ban. Il e´tait perc¸u sur leur succession, qui pouvait eˆtre confisque´e ou simplement taxe´e ; le roi a fini par s’en attribuer le be´ne´fice a` partir du XIV e sie`cle. Quelques lieux-dits ont ce nom, surtout en Bourgogne, mais G. Taverdet les voit plutoˆt de´signer des aubues, des terres blanches, comme Aubaine 21. Paisson a de´signe´ un droit de paıˆtre et pourrait eˆtre a` l’origine du Paisson de Cruzy-le-Chaˆtel dans l’Yonne, d’un Champ Paisson a` Saint-Germain-la-Ville dans la Marne.

Les agents de la relation sociale La relation entre seigneurs ou grands proprie´taires et les travailleurs, ainsi que la gestion des redevances et des conflits, passaient par diverses sortes d’officiers et employe´s dont les appellations ont fourni de nombreux NP et NL. Les plus re´pandus sont sans doute ceux qui se re´fe`rent au bailli, qui avait des fonctions de re´gisseur d’un domaine, a` la fois charge´ de l’intendance et des questions judiciaires. Il pouvait eˆtre un simple valet, ou charge´ de tre`s hautes fonctions : le roi avait ses baillis. Le terme est cense´ venir d’un latin bajulus, porteur, messager, de l’IE bher, porter. Il est e´videmment difficile de distinguer dans les NL ce qui vient d’un NP ou d’une re´fe´rence directe au titre et a` la fonction. Et dans le Midi baylet a pu se confondre avec valet, et ce dernier avec un petit val...

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L’origine est plus claire quand bailli est muni d’un article ou d’un comple´ment, ou a fourni un de´rive´ comme baillage ou baillive. Les formes habituelles, outre bailli (souvent orne´ d’un y), sont baillif et, dans la France me´ridionale, bayle et baylet, ainsi que battle en pays catalan. On trouve de tre`s nombreux le Bailly ou le Baylet, parfois le Baillage (Montierchaume 36, Poilley 50, Miraumont et La Chausse´eTirancourt 80), la Ferme du Bailli a` Alette 62, la Coˆte au Bailli a` Heuilley-leGrand 52, un Bois du Bailly a` Campeaux 60 et Me´zie`res-le`s-Cle´ry 45, une Pie`ce au Bailly a` Sorel-Loussel 28, plusieurs Pre´ Bailly en Bourgogne ; des Mas du Bayle, Maison du Bayle, Bois du Bayle, des Combe, Vallon ou Foreˆt du Bayle, ainsi qu’un Mas del Battle a` Maureillas-las-Illas 66, un Canal del Battle a` Taurinya 66 et un Canal d’en Battle a` Castell 66, un Prat d’en Battle a` Corneilla-de-Conflent 66. Baillif est une commune de Guadeloupe, mais probablement issue d’un NP. Le se´ne´chal e´tait a` l’origine le doyen des serviteurs (de sen, aˆge´, comme dans senior et se´nateur), repre´sentant d’un seigneur ou grand officier du roi. Plusieurs dizaines de toponymes s’en inspirent, tels le Chaˆteau de la Ville au Se´ne´chal a` Irdoue¨r 35, le Pont-Se´ne´chal a` Clohars-Carnoe¨t 29 et a` Sigournais 85, l’Eˆtre Se´ne´chal a` SainteMarguerite-de-Carrouges 61, un Fief Se´ne´chaud a` Villeneuve-la-Comtesse 17, la Se´ne´chalie`re a` Bazouges-sur-le-Loir 72 et a` Saint-Julien-de-Concelles 44, plusieurs la Se´ne´chale et la Se´ne´chalais, voire la Se´ne´chausse´e (Villers-Charlemagne 53) et la Se´ne´chaussie`re (Vieux-Vy-sur-Couesnon 35). Une forme me´ridionale est Se´ne´chas : une commune du Gard porte ce nom. Le pre´voˆt e´tait un autre agent charge´ d’administration et de justice, e´ventuellement de la perception des impoˆts, en ge´ne´ral sous l’autorite´ d’un bailli ou se´ne´chal. L’e´tymologie est la meˆme que pour pre´pose´ (latin praepositus). La toponymie est fe´conde, avec des orthographes varie´es : Pre´vot, Pre´voˆt, Pre´vost, un Chaˆteau de la Pre´voˆte´ a` Haines 62, Garenne de la Pre´voˆterie a` Brie 16, Gıˆte de la Pre´vaute´ aux Essarts 85, Gagnerie de la Pre´votais a` Campbon 44... Elle comporte de nombreux Pre´, Bois, Source, E´tang du Pre´voˆt ou de la Pre´voˆte´. Le viguier e´tait charge´ de la justice ; le mot vient de vicarius, donc vicaire, c’est-a`-dire agissant comme substitut du roi ou des seigneurs. Les NP et NL en Viguier, Viguerie, Vigier et la Vigerie sont fort nombreux, les premiers notamment en Aveyron et Tarn, les Vigier et Vigerie surtout en Limousin, Pe´rigord et Charentes ; Lavigerie est une commune du Cantal et l’on rele`ve plusieurs lieux-dits Lavigerie, Laviguerie. La forme devient Be´gue´ dans le Sud-Ouest (plusieurs dizaines). La liste des lieux-dits comprend aussi des dizaines d’appellations le Juge, surtout dans le Sud-Ouest, ainsi que des Jugerie, la Jugerie, les Jugeries. Ge´oportail recense une vingtaine de Bois ou Bosc du Juge, des Mas du Juge, un Prat del Jutge a` Rennesle-Chaˆteau 11 et meˆme le Carre´ du Beau Juge a` Saint-Germain-Source-Seine 21. La forme Jugie, la Jugie est tre`s pre´sente en Auvergne, Limousin et Pe´rigord. En Lorraine, Basse-Yutz 57 viendrait de judicium, jugerie. La fonction de tre´sorier du roi, d’un seigneur ou de proprie´te´s eccle´siastiques a laisse´ quelques traces, directement sous la forme de Tre´sorier, le Tre´sorier, voire la Tre´sorie`re (plusieurs dizaines dans Ge´oportail dont huit la Tre´sorie`re), ou la Tre´sorerie (une quinzaine), indirectement sous d’autres formes. C’est le cas de tre´sor, qui

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apparaıˆt pre`s d’une centaine de fois sous la forme le Tre´sor, qui n’e´voquent nullement un tre´sor cache´, ainsi qu’en des Bois du Tre´sor, Rond du Tre´sor (SaintBonnet-de-Tronc¸ais 03), Pie`ce du Tre´sor (Varoix-et-Chaignot 21), les Fonds du Tre´sor (Ve´lizy-Villacoublay 78), Source du Tre´sor (Fayl-Billot 52), Lande du Tre´sor (Saint-Re´my-du-Plan 35). Montre´sor 37 tire son nom du tre´sorier de la cathe´drale de Tours, qui en avait l’administration. C’est en outre le cas de conteor, autre appellation ancienne du tre´sorier (celui qui fait les comptes) et qui semble a` l’origine des Moncontour poitevin et breton, ou de Montcontour a` Vouvray 37, probablement de quelques autres Contour ou le Contour. Toutefois, certains toponymes comme Grotte du Tre´sor (La Longeville 25) ont pu signaler un tre´sor cache´ ou suppose´. D’autres fonctions encore ont fourni des lieux-dits. L’intendant e´tait soit un simple charge´ d’administration, soit un grand repre´sentant du roi en province ; l’Intendant et l’Intendance fournissent a` Ge´oportail une quinzaine d’occurrences, dont sept dans le Sud-Ouest. Maer a eu un sens voisin en breton, e´quivalent de l’ancien maire comme officier local ou domanial et encore pre´sent dans des An Merdi (maer-ty, maison du maire), Merdi et Menez Merdi (le mont du maire) au Juch 29, Merdy an Dour a` Plourac’h 22. Pazier a eu le sens d’officier de paix, comme a` Monpazier 24 (avec mont). Le sergent a pu eˆtre un officier charge´ de la surveillance des bois (meˆme e´tymologie que servant) ; outre d’assez nombreux Sergent issus de NP, on trouve une dizaine de Bois Sergent ou Bois des Sergents, un Champ Sergent (Sallenard 71) et un Moulin Sergent (Vieux-Rouen-sur-Bresle 76), un Bois de la Sergente (Chaumont-laVille 52), une bonne quinzaine de la Sergenterie ou la Sergentie`re. Dans le Midi subsistent une cinquantaine de NL en Ramonet : le ramonet e´tait un maıˆtre-valet, servant de re´gisseur d’un domaine, en particulier dans le vignoble bordelais ; deux Tuc de Ramonet sont a` Erce´ 09 et Puilaurens 11 ; la fonction a e´videmment fourni des NP. Le gruyer e´tait un officier charge´ de percevoir les droits royaux sur les coupes de bois ; de sa charge, ou gruerie, viendraient une vingtaine de la Gruerie et deux les Grueries, et au moins certains Grue`re ou Gruye`re, dont une Ferme de Gruye`re a` Gruchet-laValasse 76, un E´tang de la Gruye`re a` Navilly 71, Grue`re au Vert 79 en foreˆt domaniale de Chize´, la Grue`re a` Montre´al 32, la Gruerie en foreˆt ardennaise a` Signy-le-Petit 08, a` Thize 25 dans la foreˆt de Chatilluz. Le terme gruerie semble issu d’un francique ayant le sens de vert (cf. l’allemand gru¨n). Le verdier e´tait un autre officier forestier arborant la meˆme couleur ; mais l’attribution est ici plus de´licate, car le terme, tre`s re´pandu dans le Sud-Ouest, de´signait aussi un verger et a fourni beaucoup de NP. Du moins trouve-t-on quelques Bois Verdier ou du Verdier, des Pont du Verdier, une Prairie du Verdier (Bonnes 16), etc. Syndic est un terme d’origine grecque passe´ par le bas-latin syndicus, de´signant celui qui e´tait charge´ de de´fendre en justice une communaute´, ce qu’exprime le « syn » ; il est atteste´ a` partir du XIII e sie`cle, essentiellement dans le Sud-Ouest. Ge´oportail en rele`ve une bonne trentaine, dont le Syndic Vieux et le Syndic Neuf a` Maze`res 09, les Syndics a` Cornebarrieu 31, le Mas du Syndic a` Montfrin 30, la Syndiquerie a` Laulne 50. Syndicat apparaıˆt au XV e sie`cle au sens de groupe de repre´sentation

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d’inte´reˆts communs ; Le Syndicat est une commune vosgienne ne´e en 1868 de la re´union de plusieurs paroisses, dans une re´gion ou` l’on avait de´ja` l’habitude des syndicats forestiers. On trouve les Granges du Syndicat d’Issaux a` Osse-en-Aspe 64, le Syndicat a` Saint-Pierre en Martinique et plusieurs mentions de Foreˆt Syndicale en Bourgogne, Champagne et Lorraine. Le notaire et son e´quivalent le tabellion sont des termes des XII e et XIII e sie`cles, e´voquant respectivement l’e´criture de « notes » et l’usage de « tablettes ». Ge´oportail rele`ve quelques Tabellion et une Tabellionne (Vernouillet 28), un E´tang Tabellion a` E´lobon 70, et beaucoup de Notaire, voire les Notaires (Le Caste´ra 31, Avignon 84, Pontis 05), mais surtout en association : Mas du Notaire a` Fontvieille 13, Pont du Notaire a` Granier 73 et Saint-Nazaire-de-Ladarez 34, Me´tairie du Notaire a` Roquebrun 34, la Mare au Notaire a` Rozie`res-en-Beauce 45, Bois Notaire a` Saint-Jean-deMonts 85. On repe`re aussi six Noutary (dont quatre en Pyre´ne´es-Atlantiques) et un Noutaret a` The´us 05.

Le soin de la sante´ La gestion d’une socie´te´ suppose des interventions et des institutions dans les domaines de la sante´ et de la se´curite´, donc aussi de l’ordre public, de la re´pression et de la mort. L’hoˆpital a e´te´ tre`s toˆt pre´sent dans tout le territoire, en principe un peu a` part de la ville ou du village pour des raisons sanitaires. L’origine du mot est dans l’IE ghostis, comme l’hoˆte, l’hoˆtel et les e´quivalents anglais et allemand guest et Gast. Des ordres religieux s’en sont commune´ment charge´s, l’un d’eux prenant pre´cise´ment le nom d’Hospitalier, ce qui peut eˆtre source de confusion : plus d’une Grange ou Bois de l’Hoˆpital n’avait de rapport qu’avec l’ordre, non avec un lieu de soins. Une douzaine de communes portent ce nom, dont L’Hoˆpital tout court en Moselle, Les Hoˆpitaux-Neufs et Les Hoˆpitaux-Vieux dans le Doubs ; la Cluse des Hoˆpitaux est un lieu connu en Bugey. Les lieux-dits l’Hoˆpital, avec ou sans comple´ment, se comptent par centaines ; il existe des dizaines de Bois de l’Hoˆpital, une trentaine de Ferme de l’Hoˆpital, une Cense de l’Hoˆpital a` Hennezel 88, etc. La forme l’Hoˆpitau est commune, de l’ordre de la centaine, comme a` Saint-Phal 10 ou` ce nom voisine avec la Commanderie et l’Auditoire. Hospitalet apparaıˆt aussi par dizaines, dont trois communes de montagne, L’Hospitalet 04, L’Hospitalet-du-Larzac 12, L’Hospitalet-pre`s-l’Andorre 09. En Corse, a` Zonza et Porto-Vecchio, la foreˆt de l’Ospedale est bien connue, avec un Ravin et une Fontaine de l’Ospedale a` Quenza. On rele`ve quelques l’Espital et l’Espitau, une vingtaine de l’Espitalet et, coˆte´ alsacien, Spitalmatt (pre´) a` Niederhaslach 67, Spitalwald (bois) a` Haguenau 67, Gries 67 et Sundhoffen 68, Spitalfeld (champ) a` Walbourg 67, Spitalacker (champ) a` Eguisheim 68. Le terme de maladie`re et celui de maladrerie, compose´ de malade et de ladre (le´preux), ont souvent e´te´ employe´s, plus spe´cialement pour des le´proseries : un seul lieu-dit la Le´proserie est signale´ par Ge´oportail au Tilleul 76, tandis que la Maladrie, la Maladrerie, la Maladie`re forment des centaines de noms de lieux. Localement, ces noms

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deviennent Malautie`re (a` Lunel 34), Malouteyre (Polignac 43), et meˆme, selon E. Ne`gre et H. Suter, Mulatie`re et Mulaterie, dont une commune du Rhoˆne, La Mulatie`re, qui n’a rien a` voir avec un e´levage ou un passage de mules. Par glissement et impre´gnation religieuse, nombre de lieux de maladreries ont pris le nom de Madeleine : la plupart des e´carts nomme´s la Madeleine ont cette origine, et ils sont tre`s nombreux. Cinq communes portent ce nom, plus La Madelaine-sousMontreuil 62 et Lamadeleine-Val-des-Anges 90. S’y ajoutent une dizaine de Col de la Madeleine. Les Monts de la Madeleine, qui relaient au nord ceux du Forez, tiendraient leur nom d’un ancien prieure´, jadis aux Noe¨s 42 ; on note toutefois dans la commune voisine de Saint-Nicolas-des-Biefs 03, sur la creˆte dans les Bois de l’E´glise, un lieu-dit « les Fermes Bruˆle´es ou la Madeleine », a` 1 122 m. Par euphe´misme ou par attraction, un certain nombre de Malabry ont eu le meˆme sens dans l’Ouest, de la Charente-Maritime a` la Bretagne, surtout l’Ille-et-Vilaine et les Coˆtes-d’Armor. On rele`ve en outre deux la Ladrerie, a` Saint-Pierre-de-Coˆle 24 et a` Cirey-sur-Vezouze 54, qui a aussi une Cite´ de la Ladrerie ; ou encore la Valle´e aux Malades a` Boissy-en-Drouais 28. Six lieux de Touraine et alentour sont nomme´s Sanitas, en re´fe´rence a` un ancien hoˆpital ou quarantaine. Certaines villes portuaires ont e´te´ dote´es d’un lazaret permettant d’isoler en quarantaine les voyageurs susceptibles d’eˆtre atteints de la le`pre. Le nom vient a` la fois de Nazaret, ıˆle ve´nitienne de quarantaine nomme´e d’apre`s la Terre Sainte, et de saint Lazare, patron des le´preux ; ladre aurait la meˆme origine. Des lieux-dits le Lazaret sont a` Se`te, Villefranche-sur-Mer, Saint-Mandrier-sur-Mer, Anglet et Urdos 64, La Rochelle, a` Ducos et au Robert en Martinique. Une vingtaine de lieux sont dits la Quarantaine, dont deux a` Saint-Pierre-et-Miquelon, ou l’Iˆlet Quarantaine a` Maripasoula en Guyane ; mais ailleurs le nom a pu avoir un autre sens. Une quinzaine de l’Apothicaire figurent dans Ge´oportail, avec l’Apothicairerie a` Neuchaˆtel-en-Saosnois 72, une Croix de l’Apothicairesse a` Truyes 37 et un Correˆc de l’Apoticari a` Caixas 66. Le nom est venu d’un terme grec qui avait le sens de magasin : en l’occurrence, magasin des drogues. L’ancien nom du me´decin, mire, est rare parmi les toponymes et mal identifiable, meˆme dans le Moulin de Mire a` Villespy 11. Il a pu prendre la forme Me`ge ou Metge en pays occitan, a` l’origine d’assez nombreux NP et NL, mais qui peuvent se confondre avec l’ide´e de milieu, ou moitie´. Docteur, terme re´cent en ce sens (XVI e sie`cle), n’apparaıˆt gue`re en toponymie que suivi d’un NP, par hommage. En revanche, me´decin, employe´ depuis le XIV e sie`cle, a fourni quantite´ de NL, e´ventuellement par l’interme´diaire de NP ; Ge´oportail note une quarantaine de le Me´decin ou quelques Bois du Me´decin, les Douze du Me´decin a` Mastaing 69, un Clos des Me´decins dans la campagne d’Avignon. Il existe aussi quantite´ de Barbier, mais souvent a` partir de NP ; et d’ailleurs bien plus de « la Barbie`re » que de « le Barbier », sans doute comme ancienne adresse d’une famille Barbe. Toutefois, on peut repe´rer quatre Combe au Barbier et meˆme le Fief du Barbier a` Saint-Georgesdu-Bois 17. Le Chirurgien est un hameau de Saint-Barthe´lemy-le-Plain 07, la Chirurgienne un lieu-dit de Sennecey-le-Grand 71 : ce sont des exceptions, comme le Dentiste a` Pompignac 33 et un Chemin du Dentiste a` Pontpoint 60.

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Souci de se´curite´ Fort sensibles aux manifestations de l’inse´curite´, nos anceˆtres les ont attribue´es a` des lieux familiers et redoute´s : grandes routes et chemins creux, de´file´s, bois touffus, grottes profondes. De la` viennent Tiregorge et le bois de Tiregorge au bord d’une ancienne Chausse´e de Ce´sar a` Saint-Florent-sur-Cher 18, un Pique-Gorge a` Monfaucon 24, une bonne trentaine de Coupe-Gorge, presque tous en plaine mais souvent a` un passage e´troit ; les Grottes de Coupe-Gorge sont a` Montmaurin 31 dans un de´file´ de la Save. On note aussi quatre Coupe-Gueule dont trois en Picardie, Neuville-Coppegueule 60 et Coppegueule a` Morienne 76, quelques Destrousse dont la De´trousse a` SaintNicolas-de-Pierrepont 50 ou a` Antraigues-sur-Volane 07. La Destrousse 13 est une commune de Provence en amont du de´file´ de l’Huveaune, par lequel passent a` pre´sent A 52 et N 96. Non loin, se trouve a` Cadolive 13 la Grotte des Voleurs... Deux le Traquenard sont signale´s a` Anais 17 et Cloue´ 86. On peut noter une cinquantaine de mentions de voleurs dont plusieurs Bois, Carrefour, Pont des ou aux Voleurs, un Canton des Voleurs a` Oriolles 16, un Chemin des Voleurs a` Naintre´ 86, les Trois Voleurs a` Rumegies 59, la Grange des Voleurs a` La Murette 38, un Cap aux Voleurs a` Miquelon-Langlade assorti d’un E´tang et d’un Marais aux Voleurs. Ou encore une dizaine de Truanderie et Truandie`re, un Bois des Truandes a` Sainte-Croix 02. Paris conserve une rue de la Grande-Truanderie en son centre (1er arrondissement). Le terme viendrait d’un IE tere, voler, de´tourner – mais le Monument des Truands a` Saint-Bonnet-pre`s-Riom 63 est en hommage a` un corps franc de la Re´sistance qui avait adopte´ ce nom. Les brigands (de briga, troupe) ont laisse´ une vingtaine de noms comme la Briganderie dans les bois de Nouan-leFuzelier, la Roche des Brigands a` Hautes-Duyes 04, la Grotte des Brigands a` Buoux 84, la Fosse aux Brigands a` La Chapelle-Vendoˆmoise 41. Bandit est un toponyme rare ou douteux (Bandit a` Lacaze 81, Combe Bandit a` Champfromier 01), que nous avons vu parfois associe´ au ban – si ce n’est en Corse ou` l’on repe`re une Grotta di u Banditu a` Farinole, une Casa di u Banditu a` Feliceto, une Bocca di Banditi a` Sorio, une Punta Banditi a` Vivario ; mais c’est le plus souvent au singulier, alors que le terme en principe vient de bande, donc de de´linquance en re´union. Bandoulier, qui de´signait jadis un de´trousseur de route agissant en bande, comme le bandit, s’est a` peine conserve´, sinon au pied des Pyre´ne´es en Lannemezan, ce que rappelle l’aire de repos des Bandouliers a` Capvern 65 sur l’autoroute A 64. Les Bandouille pre´sents dans les Deux-Se`vres ne sont peut-eˆtre pas de la meˆme famille. Trabucaı¨re e´tait un brigand en pays catalan, comme le rappellent la Cova (grotte) des Trabucaires a` Ce´ret 66, El Siure (cheˆne-lie`ge) de les Trabucaires a` Maureillas-lasIllas 55. Des ambiguı¨te´s existent aussi pour d’anciens noms de voleurs comme les routiers : les lieux-dits les Routiers ou les Routeux sont assez nombreux mais peuvent venir de NP, de la route ou meˆme d’une variante des essarts (chap. 6). Il en est de meˆme des NL Robin et Rapine : le radical IE reup, au sens de voler, dont sont venus de´rober et l’anglais to rob, et donc Robin des Bois et Rob Roy, a servi aussi a` de´signer des ravins

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et les gens de robe, qui furent dits « robins ». La furte e´tait un ancien nom pour vol, dont restent ce qui est furtif et le furet : la Furterie e´voque ce passe´ a` Ygrande 02 ou Cranc¸ot 39, ainsi probablement que Valle´e Furtel a` Rapse´court 21, mais des noms voisins se confondent avec le furet. Les larrons sont nomme´s dans plusieurs Val, Combe, Voie et Voye, Chemin, Carroi, Fontaine, Bois des Larrons, et six Fosse aux Larrons dont trois dans l’Aisne ; Le Claon 55 a une Gorge aux Larrons suivie d’une Gorge aux Sangliers. La Bretagne a pour e´quivalents une demi-douzaine de Lae¨r dont un Beg ar Lae¨r a` Plouigneau 29, un Cam et un Park, un Pont et deux Toul- ou Toull-al-Laer (trou du voleur) a` Elliant 29 et Plounevez-Moe¨dec 22. Le Roc’h Toullae¨ron a` Spe´zet 29 dans les Montagnes Noires est aussi interpre´te´ comme « trou des voleurs », mais cette traduction est discute´e : outre que « trou » est surprenant pour un sommet, en l’absence de grotte, les eaux du Toullae¨ron descendent coˆte´ sud vers Gourin et le Ster Lae¨r, auquel le Roc’h a pu devoir son nom ; et celui-ci y semble mieux en rapport avec des mares ou marais qu’avec des voleurs, qui n’auraient fourni qu’une re´interpre´tation tardive. Les contrebandiers ont laisse´ quelques traces : un Chemin des Contrebandiers a` Pourcieux 83, une Grotte du Contrebandier a` Saint-Jean-de-Fos 34, une Croix des Contrebandiers a` Arette 64, un Col des Contrebandiers a` Veyrier-du-Lac 74, le Contrebandier a` Pellefigue 34, etc. ; notons que le nom vient aussi du ban : le contrebandier agit « contre le ban », illicitement. Il existe quelques allusions aux fauxmonnayeurs : un Pont des Faux-Monnayeurs a` Tre´mouille 15, deux Grotte des FauxMonnayeurs a` Millau 12 et a` Mouthier-Haute-Pierre 25. En contrepartie, les NL ne manquent pas d’e´voquer les douaniers dans des Douane, Douanier, Douanerie, Baraque des Douaniers (Bramans et Se´ez 73) et les nombreux « sentier des Douaniers » du littoral, bien plus d’ailleurs que les gabelous (les Gabeloux a` Betton 35, Roc de Gabelous a` Laprugne 03, Chemin des Gabelous a` Salins-les-Bains et PortLesney 39). Enfin toute une se´rie de Vide-Gousset, Curebourse, cinq Vide-Bourse, sept Pille-Bourse dont trois en Gironde, Gratte-Gousset a` Chatuzange-le-Goubet 26, Gratte-Bourse a` Faye-d’Anjou 49 et Sigalens 33, Rince-Bourse a` Sainte-Maure-deTouraine 37 et plusieurs dizaines de Gaˆte-Bourse font sans doute en partie allusion a` des vols. Mais un certain nombre d’entre eux, surtout les Gaˆte-Bourse, ont servi par image a` de´signer des terres pauvres, conside´re´es comme ruineuses pour ceux qui les travaillaient. Nuisement est un terme re´pandu parmi les NL. Si les linguistes s’accordent a` lui donner le sens de nuisance, tort, pre´judice, ils divergent sur l’interpre´tation. A` la suite de Longnon, certains le rapportent aux nuisances sonores provoque´es par des moulins, nombreux jadis il est vrai. Mais tous les Nuisement ne sont pas associe´s a` des moulins, meˆme disparus. Ne`gre pre´fe`re y voir le signe d’une terre dispute´e, d’une ancienne querelle (noisement en ancien franc¸ais), d’une « terre ayant subi un pre´judice, un pillage » ou d’une terre dont la proprie´te´ fut litigieuse. Le nom apparaıˆt surtout dans une large bande allant du Calvados a` la Haute-Marne ; sept Nuisement sont dans l’Aube. Dans les cadastres du Centre-Val-de-Loire, D. Jeanson a releve´ des dizaines de Nuisement, deux Noizement, ainsi qu’une dizaine de Nuisance et

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Nuizance. Des Noisement sont a` Savigny-le-Temple et a` Saint-Cyr-sur-Morin en Seine-et-Marne. Plusieurs Nuzie`res du Lyonnais et de la Bourgogne auraient eu le meˆme sens. Dans un sens voisin sont des Troubles et des E´troubles, qui ont pu signaler des terres dont la jouissance a e´te´ geˆne´e ou empeˆche´e. L’IGN ne rele`ve que deux les E´troubles dans l’Ain (a` Marsonnas et Malafretaz) mais D. Jeanson en trouve dans les cadastres du Centre. Des noms en Calonge, Chalange, comme Le Chalange 61 et plusieurs lieux-dits dans la Manche, sont interpre´te´s comme lieux de contestation, en limite de domaines ou seigneuries. Le Diffe´rend est releve´ une quinzaine de fois sur Ge´oportail, dont deux Bois et une Foreˆt du Diffe´rend dans les Ardennes, la Haute-Marne et l’Arie`ge. Le Diffe´rend et Au-dessus du Diffe´rend voisinent a` Thenailles 02, pre`s de la Fosse aux Larrons de Landouzy-la-Cour. La Querelle est pre´sente une dizaine de fois, dont une Valle´e Querelle a` Pontru 02, la Dispute une douzaine de fois, dont un Ravin des Disputes a` Montagnac-Montpezat 04, deux Vallon de la Dispute a` Beaurecueil et Puyloubier 13, des Brandes de la Dispute (Vouneuil-sur-Vienne 86) et un Bois de la Dispute a` Moutiers-en-Puisaye 89 : les difficulte´s sont de toutes les re´gions. Enfin, certains linguistes font de´river Rabasteins a` Caudie`s-de-Fenouille`des 66 et Rabastens 81 d’un NP germanique ; on l’imagine au moins attire´, sinon produit par rabaste, querelle en occitan ; il existe une dizaine de noms semblables dans le Midi.

Du chaˆtiment Impressionnant est le nombre de lieux-dits la Justice ou les Justices : une vingtaine en Indre-et-Loire, plusieurs dizaines en Eure-et-Loir, Seine-et-Marne, Yonne, Saoˆneet-Loire, etc. Ces centaines de noms (pre`s de 1 200 occurrences dans Ge´oportail) sont ge´ne´ralement en limite de finage, sur une hauteur, proches d’une route d’acce`s au village : le site devait eˆtre e´difiant et visible car c’est la` que se tenaient les bois de justice, leurs supplicie´s et leurs pendus. En outre sont signale´s une cinquantaine de Bois de la Justice, beaucoup de Haut, Mont, Puy, Butte, Coˆte de la Justice, meˆme deux Serre et un Mourre de la Justice – mais aussi deux Pont, un Plat, trois Fond, cinq E´tangs pour des sites qui, en fait, sont proches d’une hauteur ade´quate : a` Sepmeries 59, le Fond et le Chemin de la Justice jouxtent la colline de la Justice voisine, qui est a` Bermerain, en limite nord du finage. A` Neuvicq-le-Chaˆteau 17, le Bois de la Justice est voisin du Bois de la Complainte... Sur des sites semblables a` ceux des Justice, des dizaines de lieux ont pour nom la Potence ou les Potences : une douzaine dans l’Aube, une quinzaine dans la Marne. Thury 89 additionne Potence aux Pigeons sur une butte a` l’est, la Justice sur une autre butte a` l’ouest. Le Gibet est e´galement un nom assez courant (une cinquantaine, dont quatre dans l’Eure), ainsi que son e´quivalent les Fourches, mais celui-ci est tre`s polyse´mique. On peut sans doute lui rapporter le Mont des Fourches a` La Ferte´-Samson 76 ou a` Saint-Dalmas-le-Selvage 06, le Haut des Fourches (SaintMards-en-Othe 10), Suc des Fourches (Menez et Saint-Poncy 15). Une douzaine de Puy des Fourches (dont Cornil 15) ou le Peu des Fourches (Naisey-les-Granges 27)

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ont le meˆme sens et la meˆme position en hauteur et en limite de finage que les Justice – mais Fourche peut aussi de´signer un col. Il se trouve un Gibet des Fourches a` Colonfay 02. Gibet viendrait d’ailleurs d’un e´tymon IE ghabalo (branche, fourche d’arbre) repris par le francique gibb, le celte gabalos et le latin gabalus et qui transparaıˆt dans Gavaudun, Ge´vaudan, Javaugues. Le germanique galg a le sens de gibet dans le Galgberg de Merckeghem 54 et plusieurs dizaines de Galgenberg en Alsace et Moselle, ainsi qu’en Flandre. Ces fourches e´taient dites patibulaires, d’un latin patibulum de´signant un instrument de supplice en fourche, puis la poutre transversale d’une croix, et dont le sens (de patere, e´taler, exposer) e´tait l’exposition a` la vue. Le Patibulaire est un lieu-dit de Pre´aux 76, en limite sud-est de la commune ; mais c’est apparemment le seul de ce nom. Il reste en revanche plusieurs dizaines de Pilori, autre instrument d’exposition, dont le Pilori a` Cle´re´-les-Pins 37 et a` Langeais 37 en limite de finage dans les bois, le Grand Pilori a` Barbaise 08, les Grands Piloris a` Thollet 86, deux Col du Pilori a` Badecon-lePin 36 et a` Saint-Aupre 38. L’e´tymologie du nom est discute´e ; l’ide´e de pile, pilier est la plus vraisemblable. Il existe aussi quelques l’Estrapade ou l’E´chafaud, ainsi que Chaffaud, qui ont jadis surtout de´signe´ des estrades, servant e´ventuellement aux proclamations et exe´cutions de justice ; mais le terme a pu de´signer aussi une construction de bois attenante a` la maison. Les lieux d’enfermement n’apparaissent qu’en nombre plus limite´. Ge´oportail de´tecte une quinzaine de Prison et deux la Geoˆle (Lanneray 28 et Saint-Hilaireen-Lignie`res 18), les Oubliettes a` Dienville 10 et Bois des Oubliettes a` Chailly-enBie`re 77. Le latin carcer, d’origine non e´tablie mais au sens de barre´, clos, dont viennent carce´ral et incarce´ration, apparente´ aux cancels et chancels (enclos, chap. 1) a pu donner des Carce`s, dont une commune du Var, et Carcera a` Vezzani en Corse. Il est aussi a` l’origine de divers Chartre, la Chartre au sens de prison, comme a` Longpont-sur-Orge 91, ou La Chartre-sur-le-Loir 72 – source de confusion avec une charte, ou encore avec Chartres qui vient des Carnutes gaulois et La Chaˆtre qui est le chaˆteau (castrum). Beaucoup plus re´cemment est apparu le camp, comme lieu d’enfermement de prisonniers et de´tenus en pe´riode de troubles ou de guerre, ou d’accueil et confinement de re´fugie´s, le meˆme ayant d’ailleurs pu servir au deux. Camp de´signe aussi des terrains d’exercice des arme´es, dont certains ont pu e´galement servir a` l’occasion de lieux d’enfermement. Beaucoup ont disparu, mais la toponymie officielle conserve certains noms, associe´s a` des souvenirs e´ventuellement sinistres et peu glorieux, comme le camp de Gurs a` Dognen 64, le Camp de Rivesaltes pre`s de Perpignan. Le camp du Ruchard (Avon-les-Roches 37) a servi de camp de « rassemblement d’e´trangers » prisonniers, de meˆme que le Camp de la Braconne a` Brie 16 ou le Camp de Judes a` Septfonds 82. Le Camp des Milles a` Aix, pour interne´s et de´porte´s (1939-1942), a fait l’objet de livres et de films ; il reste un me´morial, au milieu de zones d’activite´s et de logement ; le nom des Milles reste, celui du Camp est devenu virtuel. Le Camp du Struthof (Natzwiller 67) fut, au sein du massif vosgien, le seul camp de concentration nazi sur le territoire franc¸ais – dans la partie alors annexe´e par l’Allemagne. Le Camp de

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Drachenbronn a` Drachenbronn-Birlenbach fut un cantonnement de la ligne Maginot puis un centre de l’arme´e de l’Air. Le Camp de Mourmelon et le Camp de Suippes dans la Marne figurent comme toponymes. Et un lieu-dit Camp du Drap d’Or, a` Campagne-le`s-Guines 62, rappelle la ce´le`bre, somptueuse et infructueuse entrevue de Franc¸ois Ier et Henri VIII en juin 1520.

Les lieux de la mort L’environnement de la mort est un des grands marqueurs du territoire. On connaıˆt bien entendu le cimetie`re. Il est inte´ressant de se souvenir que, par le grec et le latin, le mot vient d’un IE kei pour ce qui est couche´ : c’est l’endroit ou` l’on gıˆt, ou` l’on repose. Outre a` des sites actuels, un assez grand nombre de lieux-dits le Cimetie`re font re´fe´rence a` d’anciens sites abandonne´s et oublie´s : ainsi a` Sermaise 49 et a` SaintPalais-de-Ne´grignac 17, ou encore le Cimetie`re et le hameau voisin le Grand Cimetie`re a` la limite de Vaiges et de Saint-Jean-sur-Erve 53. Dans un sens voisin, certains lieux e´voquent les Dormeurs, voire les Endormis ; Ge´oportail en cite quelques occurrences, et le nom est parfois devenu Dre´meaux ou Dre´mot, comme a` Antully et Autun en Bourgogne. R. Niaux signale qu’a` Autun, les Dre´meaux et le Deurmeau annoncent au cadastre la vaste ne´cropole galloromaine et pale´o-chre´tienne de Saint-Pierre-l’E´trier ; et aussi qu’a` Laizy 71, un « champ Dremeau » incompris est devenu au cadastre re´nove´ du XIX e sie`cle un « Champ d’Ormeau »... Champ des Morts apparaıˆt c¸a` et la`, comme a` Hostiaz 01, Prouvais 02, VertToulon 51, et Chemin des Morts plus souvent, comme a` Mondrepuis 02, a` Theuvine 28 ou` il se´pare des lieux-dits le Gouffre et la Justice, a` Morienne 76 ou` il jouxte les Parques... Un Campo di Santo de meˆme sens est a` Penta-di-Casinca en Corse. Ne´cropole est un terme d’importation re´cente (de´but du XIX e sie`cle) dont Ge´oportail rele`ve douze incidences : des ne´cropoles nationales de la Grande Guerre, et quelques sites fune´raires particuliers comme la Ne´ cropole des Granges a` Berrias-etCasteljau 07, ne´olithique avec une cinquantaine de dolmens, ou la Ne´cropole Me´rovingienne de Civaux 86. Champ Dolent est un nom discute´ : E. Ne`gre n’y voyait qu’un champ pauvre, Pe´gorier un site d’abattoir, mais plusieurs e´rudits conside`rent que l’expression a pu de´signer des lieux de se´pulture. Une commune de l’Eure porte ce nom, ainsi qu’une vingtaine de lieux-dits selon l’IGN. Champ Dolent est un menhir au pays de Dol ; on trouve aussi le Champ Doulent a` Pouan-les-Valle´es et Champs Doulents a` Rumilly-le`s-Vaudes, tous deux dans l’Aube. Il est bien d’autres mots pour le se´jour des morts. L’un des plus courants est martroi, parfois martre, qui vient de martyr – ce serait au sens de te´moin, en grec, sousentendu te´moin de Dieu. Outre Martroi, Martroy, Martre, qui se pre´sentent par dizaines, notamment dans le Centre et l’Ouest, on le trouve sous les noms de Martret, Marteret, Marthoret, Marterey, Marthelay, Martezay, Marturet, voire Mortray (Le Thoureil 49), ainsi que La Martyre 29 dont le nom comme´more

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l’assassinat en 874 de Salomon, qui fut roi de Bretagne, comme celui du Merzer 22, ou Limerzel 56, forme´ sur ilis (e´glise) et merzel (martyr). Cre´e´ au XII e sie`cle, le Martroi-aux-Corps, ou Grand Cimetie`re, ou encore Campo Santo, fut longtemps le principal cimetie`re d’Orle´ans, avant de devenir le nom de la place centrale de la ville ; plusieurs villes et villages de l’Orle´anais ont d’ailleurs leur place du Martroi. La mention de Corps a ici le sens de squelettes, le pluriel a le sens de cimetie`re ou ne´cropole, comme a` Saint-Pierre-des-Corps 37. Martroi-aux-Corps est donc redondant, mais le sens de martroi s’est longtemps perdu au profit de grand-place. L’aıˆtre a pu jadis de´signer un cimetie`re. Par exemple, a` Mattexey 54, Derrie`re l’Aıˆtre est bien derrie`re le cimetie`re. Il est curieux de noter qu’aıˆtre vient de l’atrium latin, lui-meˆme d’un IE atr d’ou` vient aussi l’aˆtre et qui avait le sens de feu, fume´e ; l’atrium aurait e´te´ la pie`ce noircie par le feu. Un proble`me est que l’aıˆtre a pu de´signer aussi une cour, une annexe de l’habitation, surtout quand il est suivi d’un NP. Un autre proble`me est que le nom a subi bien des alte´rations : il est souvent e´crit l’Eˆtre, voire Lattre : Lattre-Saint-Quentin 62 vient d’un ancien cimetie`re (D. Poulet). On note des Eˆtre au Franc, l’Eˆtre au Lie`vre a` Ger 50 et bien d’autres Eˆtres, dont une douzaine dans la seule commune de Champsecret 61, aux abords de la foreˆt de Domfront ; suivis d’un NP, ils pourraient eˆtre ici d’anciens essarts, comme fieffe et prise, ou meˆme tout simplement synonymes d’aire, de « chez ». Secret est un autre de ces noms jadis associe´s a` des ne´cropoles. Il figure dans les noms de communes de Champsecret 61 et Campsegret 24, sans doute dans les lieux-dits Peu Secret a` Liguge´ 86 (peu=puy), le Pont du Secret a` Paimpont 35, Iˆle Campsegret a` Saint-Pı¨erre-d’Eyraud 24, et dans d’autres mentions semblables. Cependant, tel Fond Secret (Toulon-sur-Arroux 71), E´tang du Bois Secret (Saint-Michel-enBrenne 36), Val Secret (Brasles 02) ou Vau Secret (Ballan-Mire´ 37), telle Font Secre`te (Malaville 16) ont pu eˆtre pris au sens commun du mot. Paradis est un nom de lieu souvent associe´ a` des vestiges de cimetie`res ou ne´cropoles, voire a` quelque tumulus ; me´taphoriquement, il semble aussi avoir pu de´signer des lieux e´leve´s. Le terme est proche de parvis, et issu comme lui de paradisus, d’un grec e´voquant un jardin clos (IE per et dheigh). Il s’en trouve en toute re´gion, seul ou avec un comple´ment comme la Ferme du Paradis a` Noordpeene 59, a` Se´rent 56, a` Meulan-en-Yvelines 78. Merris 59 a meˆme une Rue du Paradis, Foncine-leHaut 39 un Refuge du Paradis et Nouart 08 une Cule´e du Paradis. On note aussi des Clos, Combe, Col, Coˆte, cinq Valle´e du ou de Paradis, et meˆme une Tourne´e du Paradis (Ligny-en-Cambre´sis 59). Cinq Paravis seraient des e´quivalents ; mais la trilogie de lieux-dits le Paradis, l’Enfer et le Purgatoire aligne´s du nord au sud juste a` l’est du village de La Neuville 59, a` l’ore´e de la foreˆt de Phalempin, a duˆ avoir un autre sens. Le nom devient Baradoz en breton, ainsi a` Plouezoc’h, Pont-Aven, Ploumoguer ; voire Baradozig et Baradozou (pluriel) en Lampaul-Guimiliau. A` Plouezoc’h, une ferme ar Baradoz e´tait syme´trique de la ferme an Ifern par rapport a` l’e´glise (Toponymie du canton de Lanmeur, http://ula mirlanmeur.free.fr). Plusieurs se´ries de noms e´voquent des sites ou monuments fune´raires. Le Cercueil, les Cercueils sont par dizaines, dont une commune de l’Orne, la Butte aux Cercueils de

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Maulette 78, les Vignes des Cercueils a` Souge`res-en-Puisaye 89 et les Cercueils a` Taingy 89. Cerqueux, Serqueux e´voquent des cercueils ou des sarcophages, e´ventuellement des ne´cropoles : Cerqueux 14, Les Cerqueux-de-Maule´vrier et Les Cerqueux-sous-Passavant 49, Serqueux 52 et Serqueux 76 sont des communes de ce nom. Bien des lieux-dits le portent aussi, comme le Clos Cerqueux a` Vernon 27, les Bornes de Cerqueux a` E´pieds-en-Beauce 45, Cerqueuse a` Orphin 78. Assez curieusement, sarcophage (« qui mange la chair ») est un nom d’origine grecque d’apre`s une pierre calcaire re´pute´e favoriser la disparition des tissus, et cercueil en de´rive. Les tombes donnent une cinquantaine de NL dans Ge´oportail, dont Quarre´-lesTombes 89 et plusieurs Mont des Tombes, Bois des Tombes et Paˆtis, Plaine, Pas, Valle´e des Tombes, la Terre des Tombes a` Ochancourt 80. La meˆme source rele`ve des dizaines de Tombeau dont dix Tombeau ou le Tombeau tout court, une douzaine de les Tombeaux et un Tombeau du Poe`te a` Orcie`res 05, le Tombeau du Ge´ant a` Saint-Jean-du-Bruel 12 et a` Campe´ne´ac 56, les Tombeaux des Ge´ants a` Pont-Aven 29 et Tournon-d’Agenais 47 – et de nombreux lieux ou` Tombeau est suivi d’un NP. Tombe et tombeau viennent d’un tombos grec de´signant un tumulus fune´raire, probablement de l’IE teue, gonflement, dont viennent aussi tumulus et tumeur. Le mot peut eˆtre alte´re´ en tome ou tomme, comme les Mortes Tommes a` La Cheppe 51, la Tome a` Herpont 51. Plus e´troitement lie´es a` un monument sont plusieurs dizaines d’e´vocations de Ste`le avec un de´terminant, dont trois Ste`le des Fusille´s a` Cirey-sur-Vezouse 54, Senon 55, Rom 79 ; quelques lieux-dits avec Mausole´e et un NP plus un Bois du Mausole´e a` Vierzy 02, la commune de Mausole´o en Corse plus un Mausoleo a` Brando en HauteCorse. Cinq-Mars-la-Pile 37 et Cours-de-Pile 24 portent le nom d’un monument fune´raire de l’e´poque romaine en forme de haute tour ; la pile de Cinq-Mars est encore debout et tre`s visible. Ste`le et pile ont de´signe´ des colonnes, mausole´e vient de Mausole, roi perse dont le tombeau fut une des sept merveilles du monde antique. Les morts eux-meˆmes ont directement inspire´ des centaines de toponymes. La ce´le`bre Baie des Tre´passe´s a` Plogoff et Cle´den-Cap-Sizun n’est pas seule : Ge´oportail trouve une dizaine de Tre´passe´s dont un Champ des Tre´passe´s a` Fescamps 80, un Chemin des Tre´passe´s a` Carrie`res-sous-Poissy 78, une Combe des Tre´passe´s a` Aprey 52 et meˆme un Saut des Tre´passe´s au Cros 34 sous le mont Estremal. Un Bois des De´funts est signale´ a` Champagne-Saint-Hilaire 86, le De´funt a` Roches-Pre´marle-Andille´ 86, les De´funts a` Anjouin 36. Les lieux-dits les Morts ou les Mortes sont une cinquantaine, accompagne´s par sept « la Mort » et beaucoup de noms avec comple´ments comme le Bois de la Morte a` Pizay 01 ou le Bois de la Mort a` CirySalsogne 02, la Combe du Mort (Combas 30) ou la Combe au Mort (Coulgens 16), un Pont des Mortes (Lavardens 38), trois Bois de la Femme Morte ; E´pannes 79 a meˆme le Fief de la Vieille Morte ; plus quelques Mortevieille, mais ou` vieille peut cacher un autre sens. Bien plus nombreux encore sont les lieux nomme´s l’Homme Mort : le seul de´partement de l’Aube en a une cinquantaine dans Ge´oportail, en comptant des Crot, Coˆte, Fond, Teˆte et Bas de l’Homme Mort. Des toponymistes s’empressent de faire remarquer qu’il peut s’agir d’un glissement a` partir d’un Orme Mort ; le cas s’est en effet souvent produit, mais le nombre des occurrences ne permet pas de ge´ne´ra-

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liser. En outre, il existe des Homme Mort la` ou` l’orme ne pousse pas, en montagne a` bonne altitude, et surtout une quantite´ de Femme Morte, avec des Bois, Ravin, Combe, Route de la Femme Morte, meˆme un Trou de la Femme Morte (Montredon-des-Corbie`res 11), y compris Femina Morta a` Conca 2A, la Henne Morte a` Razecuille´ 31, qui a le meˆme sens et, non loin, le Gouffre de la Henne Morte a` Heran 31, ce´le`bre en spe´le´ologie par le re´seau Fe´lix Trombe, qui va jusqu’a` 1 000 m de profondeur et sur plus de 100 km de diverticules. Plus pre´cis ou plus e´vocateurs, sont l’ıˆle du Noye´ a` Salaise-sur-Sanne 38, le Preˆtre Noye´ a` Toul ou la Femme Noye´e a` Margerie-Hancourt 51. Les cartes de l’IGN mentionnent cinq la Femme Enterre´e et trois l’Homme Enterre´ dans le nord du Bassin Parisien. Nombreuses sont les mentions de pendus : le Pendu a plusieurs dizaines d’occurrences, la Pendue une dizaine, et l’on note l’Arbre du Pendu a` Lapenne 05, l’Orme du Pendu a` Marchemoret 77, l’Orme au Pendu a` Lhuıˆtre 10, un Abri du Pendu a` Moulainville 55, la Mare du Pendu a` La Queue-en-Brie 94, une Butte aux Pendus a` Gennes 49 ou` elle voisine avec la Butte de l’Eveˆque, la Pendude a` Aynac 46. Notons a` ce propos que morts et pendus concernent tout aussi bien des animaux : on rele`ve une quinzaine de Cheval Mort, huit l’Aˆne Mort, plusieurs Che`vres, une Biche, deux Vache Morte et deux Mortevache, etc. ; et une dizaine de le Chien Pendu, trois la Vache Pendue, plus des Bique Pendue, Truie Pendue, plusieurs Chat Pendu et, surtout, de tre`s nombreux Loup Pendu. Ceux-ci rappellent quelques pratiques et exorcismes me´die´vaux : parfois a` l’issue d’un proce`s en bonne forme, l’on pendait les loups capture´s faisant figure d’accuse´s, ou les loups de´ja` tue´s, en signe de soulagement et en s’imaginant impressionner leurs conge´ne`res. C’est surtout en Normandie qu’on les trouve : huit en Calvados, trois dans la Manche, trois dans l’Eure et trois en Seine-Maritime, ainsi qu’aux confins de la Bretagne : trois en Ille-et-Vilaine, deux en Loire-Atlantique, quelques autres dans l’Ouest inte´rieur et le Centre. Enfin, mort s’applique aussi a` des objets : on trouve des Pre´ Mort, Terre Morte et Terres Mortes, une quinzaine de Malemort, Mortemale, Morta Mala (Olmeto 20) ou` male, mala de´signe une foreˆt, des Mortemart (dont une commune en Limousin), Mortemer et Mortimer, Mortesagne (Albaret-le-Comtal 48), Eau Morte et Eaux Mortes, Rieu ou Riou Mort, et Morteau qui fut jadis Mortua Aqua ; et pas mal de lieux « noye´s », surtout des pre´s, combes, meˆme une Fontaine Noye´e (Montcourt 70). La Bretagne a un grand nombre de toponymes faisant allusion a` la Mort (Ankou) ou aux morts (marv et maro), aux aˆmes (anaon) et meˆme aux revenants (Garenn ar Skwiriou a` Ploumilliau 22). D. Giraudon a consacre´ un bel article aux chemins des morts (Hent ar Marv) et chemins de la mort (Hent an Ankou) qui ont laisse´ des souvenirs en certains lieux et sur quelques cadastres, et que suivaient jadis des itine´raires processionnels immuables dans le bocage ; un Croaz-Hent ar Maro (carrefour des morts) est a` Lanvellec 22. Ge´oportail ne signale qu’un Roc’h an Ankou (Rocher de la Mort) a` Gourin 56. D. Giraudon cite comme e´quivalents des Cami dels Morts en Pe´rigord. Chemin des Morts figure par dizaines sur Ge´oportail, avec des Combe ou Coume, Clot, Champ ou Camp des Morts, ou encore un Correc dels Morts a` Nyer 66.

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Du coˆte´ du sacre´ Inquiets des myste`res de l’existence et de la nature, les peuples ont cre´e´ les dieux a` leur image, tout en se persuadant de l’inverse, e´labore´ les attributs des cultes et garni de reˆves l’au-dela` de la mort. Le sacre´ (IE sak) est de toutes les cultures. Or il singularise des lieux : d’interdits, de peurs, de tabous, de rassemblement, d’adoration. Les populations pre´chre´tiennes n’ont manque´ ni de croyances ni de lieux conside´re´s comme sacre´s. Me´galithes, ne´cropoles et tumulus en font partie ; la plupart sont nomme´s, mais de noms anachroniques. Les Celtes ont eu leurs bois, leurs clairie`res, leurs hauteurs sacre´es. Un des noms les plus fe´conds a e´te´ nemeton, au sens d’enclos sacre´, ferme´, temple et sanctuaire. Le terme semble en rapport avec l’IE nem au sens de place alloue´e, de´finie, que l’on trouve dans nom, -nome et nombre. Les spe´cialistes estiment qu’en proviennent les noms de Nanterre 92 (Nemetodurum), Senantes 28, Senantes 60 (de sen, vieux et nemeton), Vernantes 49 (ver, grand), Nonant 14, Nonant-le-Pin 61 (nouveau), Nemours 77, Nampont 80, Nesmes a` Be´laˆbre 36, Nesmy 85 ou meˆme Arlempdes 43 (anc. Arenemeton), et peut-eˆtre Nıˆmes 30 (anc. Nemausus). Clermont-Ferrand fut jadis Augustonemetum. Le mot se retrouve en breton sous la forme neved, qui ne doit pas eˆtre confondue avec ne´vez (neuf). Kerlaz a un Bois de Ne´vet (en fait Koat Neved) ou` se cache un manoir du Ne´vet et qui a fait figure de bois sacre´. Ne´vert apparaıˆt aussi a` Plogonnec 29 et Nivillac 56. Les Gaulois disposaient d’un assez large panthe´on. Certaines divinite´s sont bien connues et pourraient avoir e´te´ toponymiquement fe´condes. C’est en particulier le cas de Belenos, associe´ a` la lumie`re du jour, dont viendraient les noms de Beaune 21, Blanot 21 et Blanot 71, Ble´nod-le`s-Toul et Ble´nod-le` s-Pont-a` -Mousson 54, Beaunay 51, Bonnay 71 et Bonnay 25 ; et de la de´esse Belisama, plutoˆt associe´e a` la clarte´ de la lune et qui aurait inspire´ les noms de Balesmes-sur-Marne 52, Belleˆme 61, Blismes 58, Blesmes 02, Blesme 51, Belime, Vellesmes-E´chevanne 70 ou Vellesmes-Essarts 25. Bilio semble avoir de´signe´ en gaulois un arbre sacre´, et serait a` l’origine de Billom 63 et d’au moins une partie des Billy. Une tre`s ancienne tradition nomme des rivie`res selon matrona, mater, me`re des eaux : en viennent la Marne, la Moder, et Mayronnes 11 ; les Gaulois ont mis dea Matrona a` leur panthe´on. Elle n’y e´tait pas seule. Les toponymes en Allonnes sont rapporte´s a` Alauna, divinite´ des fontaines. Borvo, autre divinite´ des eaux, est volontiers lie´e a` des Bourbon, Bourbonne. Un certain Grannos, aussi charge´ des eaux, semble atteste´ par une inscription a` la source du nom de Grand 88. Une autre inscription relie Aquis Segeta (Sceaux-du-Gaˆtinais 45) a` une dea Segeta. Virotutis, assimile´ a` Apollon, aurait donne´ Vertus 51, mais rien ne le prouve. Un Taranis, dieu du ciel et des me´te´ores, e´tait plus ou moins assimile´ a` Jupiter et toran, taran e´tait le nom du tonnerre en celte ; le respectable e´rudit Paul-Marie Duval le voyait meˆme a` l’origine du nom des Turons et donc de Tours... Le proble`me est que les noms meˆmes de ces divinite´s, comme le montre Taranis, venaient de choses communes : la clarte´ (IE bhel pour Belenos et Belisama), le tonnerre, les eaux courantes, etc. Ces choses communes ont bien e´videmment

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servi a` nommer directement des lieux, dans toutes les cultures et a` toutes les e´poques. Sans doute, certains lieux ont-ils pu eˆtre nomme´s d’apre`s des divinite´s : mais il n’est nullement de´montre´ que cette interme´diation, certes valorisante, fuˆt ge´ne´rale. Le ce´le`bre Toutatis, dont le nom e´voque le « tout », c’est-a`-dire le peuple, ne se retrouve meˆme pas en toponymie. Selon son propre sentiment et son sens de la publicite´, chacun peut donc supposer une liaison directe chose-toponyme, ou un de´tour ne´cessaire par un nom de divinite´. Il est plus flatteur pour un Bourbon d’eˆtre relie´ a` Borvo qu’a` une eau boueuse... Le tre`s faible nombre d’inscriptions gauloises retrouve´es rend fort rares les possibilite´s de liaisons directes entre toponymes et divinite´s, qui d’ailleurs ne feraient gue`re que sanctifier a posteriori une caracte´ristique naturelle du lieu. Aussi des e´rudits, surtout au XIX e sie`cle, ont-ils suppose´ ou invente´ l’existence d’une foule de divinite´s gauloises, en tant que de « besoin » toponymique... On voit encore de nos jours E´vaux-les-Bains 23 « explique´ par » un suppose´ dieu Ivaos, alors que l’e´tymon eve est un classique de l’eau ; ou Decize 58 par une de´esse gauloise inconnue, meˆme si Jules Ce´sar la nommait Decetia, alors que le terme decize e´voque en Lyonnais et Bourgogne une situation vers l’aval d’un cours d’eau – ici l’Aron pre`s de son confluent avec la Loire – ou une dixie`me borne. La situation d’incertitude la plus connue est celle des noms comme luc, lug. Ils sont tre`s fre´quemment interpre´te´s au sens de bois sacre´, et parfois de bois tout court. De´ja` la relation est un peu surprenante, car l’origine du nom est l’IE leuk, au sens de lumie`re, clarte´. Tous les de´rive´s en lituanien, letton, sanscrit, protogermanique comportent l’ide´e d’espace ouvert, clair. Plus pre`s de nous, lux, lumie`re, light, lune, lustre et meˆme Lucifer (porteur de lumie`re...) en de´rivent aussi. S’il s’agit de bois, alors c’est a` la clairie`re que l’on devrait se re´fe´rer – admettons que ce fuˆt celle ou` les preˆtres avaient leurs arcanes... et disaient recevoir la lumie`re. De la`, d’ailleurs, les Lugdunum (Lyon, Laon, Loudun) ont e´te´ interpre´te´s soit comme mont fort (dunum) lumineux, soit comme mont fort d’un suppose´ dieu gaulois Lug, Lugus, dont il n’est pas d’autre trace prouve´e – mais e´videmment le plus grand des dieux puisqu’il aurait inspire´ le nom... de la « capitale des Gaules ». He´las, les recherches les plus re´centes ame`nent P.-H. Billy, et d’autres, a` se re´fe´rer plutoˆt a` un celte lugo, marais, de´crivant ce que dominait le mont fort : Lugdunum serait alors Montfort-des-Marais. C’est moins brillant, sinon un peu... lugubre. Il en serait de meˆme pour Laon 02. Le site que domine le vieux Laon, comme le site de la confluence de la Saoˆne et du Rhoˆne, soutiennent l’hypothe`se. Les sites des autres Lugdunum, dont ceux de Saint-Bertrand-de-Comminges 31 (Lugdunum Convænarum) et de Saint-Girons 09 (Lugdunum Consoranii) ne la de´mentent pas. Mais luc a eu aussi le sens de petit bois, plus probable a` Loudun. Le gaulois a e´galement employe´ devo, diwo, au sens de divin. Le mot vient d’un IE dhes qui a donne´, outre cette se´rie qui inclut dieu et qui vaut aussi en latin, l’e´quivalent grec theos et meˆme Zeus, ainsi d’ailleurs que feria, donc feˆte et foire. Selon les experts, cette racine se retrouve dans Divonne-les-Bains 01, Dions 30, Divion 62, Dijon 21, ainsi que Dye´ 89, Dyo 71, Die´nay 21, Diennes-Aubigny 58, Die´val 62, Deuil-la-Barre 95 et Dœuil-sur-le-Mignon 73 (ex-Divo-ialo selon M. Mulon), Digoin 71 et peut-eˆtre Dinan 22. Metz fut jadis Diviodurum, la porte sacre´e.

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La racine apparaıˆt en outre dans de nombreux noms de rivie`res comme la Dives. Diane aussi fut « la divine » ; Ale´ria a rec¸u Portus Dianæ comme port de guerre, d’ou` vient le nom de l’e´tang de Diane. Le radical jov, jou est e´galement un de´rive´ de divio au sens de sacre´. Comme Jupiter (Jovis en latin) a la meˆme origine, on a cru voir dans toute une se´rie de toponymes en jou ou jov une re´fe´rence directe au dieu majeur des Romains. La liaison n’est pas exclue : Fanjeaux 31 est re´pute´e avoir e´te´ Fanum Jovis, le temple de Jupiter. Jousous-Montjou 15 et Giou-de-Mamou 15 en de´riveraient aussi. Elle ne s’impose pas toujours : les Jeurre 39, Jouarre 77, Jeumont 59, Gioux 25, plusieurs Jouars, Jouy, Montjaux 12 et Montjoux 26, Montjuvin (a` Lapte 43), les hauteurs de l’Alajou a` Saint-Michel 34, rappellent des lieux qui ont pu eˆtre sacre´s avant les Romains, et re-nomme´s par eux ; il pourrait en eˆtre de meˆme de certains Montjoie. D’autres dieux romains ont aussi leur part dans la toponymie franc¸aise. Mirecourt 88 fut Mercuri Curtis, de´die´e a` Mercure dieu du commerce et donc sans rapport avec le verbe mirer (regarder). Divers Mercoire et Mercœur, Mercoirol, Mercurey 71 et Mercury 73, Mercue`s 46, Mercueil 21, Mercuer 07 en viendraient aussi. De Minerve sont issus Minerve 34, son Minervois et les nombreux villages qui en portent le nom, ainsi que Me´nerbes 84 et Menesble 21 (de Minervis au XII e sie`cle). Port-Vendres 66, Vendres 34 et Montvendre 26 font re´fe´rence a` Ve´nus. Tudelle 32 e´voquerait la de´esse latine Tutela, mais par l’interme´diaire de la navarraise Tudela (chap. 7) ; son nom est aussi e´voque´ pour Tulle, mais sans argument arche´ologique. Escles 88 viendrait d’Hercule.

Les mots de la chre´tiente´ La religion chre´tienne a nomme´ et sans doute davantage encore rebaptise´ quantite´ de lieux. Ge´oportail rele`ve sept Christ, tous en Bretagne, dont la commune de PleyberChrist 29 ou Christ-Ploumilliau a` Ploulec’h 22, auxquels s’ajoutent des Kergrist de meˆme sens ; Singrist 67 (« signe du Christ »), une vingtaine de le Christ et un Je´susChrist a` Plagne 01, un Bois Je´sus-Christ a` Mortiers 28, une Rue du Christ avec pour voisine une Rue du Paradis a` Strazeele 59, quelques dizaines de Je´sus sous diverses formes dont un Marais Je´sus a` Annœulin 59, les Mares Je´sus a` Bailly 41, une Plaine de Je´sus a` Longages 31, deux Petit Je´sus a` Liencourt et Rebreuve-sur-Canche 62, l’Enfant Je´sus a` Loisey-Culey 55, un Menez Je´sus a` Tre´garantec 29 contre une Valle´e Je´sus a` Marcilly-la-Campagne 27. Toutefois, Christ et Je´sus ont aussi pu eˆtre localement des surnoms de personnes. La Vierge apparaıˆt sous toutes sortes de formes et de couleurs, dont une douzaine de Vierge Noire et meˆme une Vierge Bleue a` Bachy 59 et une Vierge Blanche a` Mortain 50, cinq Vierge Marie, trois Vierge des Marins en Martinique, auxquelles s’ajoutent trois Col de la Vierge, une Igue de la Vierge (Le Bastit 46), le Trou de la Vierge (Le Beausset 83), cinq Cheˆne de la Vierge, plusieurs Bois de la Vierge. Il est vrai que certaines de ces appellations ont pu n’avoir aucun caracte`re religieux. En revanche, bien des toponymes en Marie pouvaient s’y re´fe´rer, ou Me`re de Dieu a` Saint-Saturnin-le`s-Apt 84, quatre la Me`re Dieu et un la Me`re en Dieu (Vitry-en-

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Perthois 51). C’est aussi le cas de la majorite´ des dizaines de Madone ou Madonne (de ma et donna, e´quivalent de madame), des tre`s nombreux Notre-Dame, seuls ou avec attribut comme les Notre-Dame des Pre´s, des Bois, des Ble´s (Sedze-Maubecq 64), des Anges, des Puits, des Monts, des Champs, des Neiges, des Fleurs, des Roses, etc. Certains Regina peuvent e´galement venir d’allusions a` la Vierge. L’imagerie chre´tienne se marque aussi par l’Immacule´e comme quartier de SaintNazaire et la Conception comme quartier de Marseille a` partir de l’e´glise paroissiale, mais apparemment aucune Immacule´e-Conception ; une quinzaine de Recouvrance, dont Recouvrance 90 ; un Bois de l’Assomption a` Jardres 86, un lieu-dit la Re´surrection tre`s isole´ a` Haute-E´pine 60, une douzaine d’Annonciade au singulier ou au pluriel dans le Midi (mais aucune Annonciation sur les cartes IGN), une Garenne de la Pre´sentation a` Baron 60, quatre la Passion dont trois en Picardie, un Pie´ta (Tarsac 32), trois Pie´tat dans le Sud et deux la Pie´te´ dans l’Aube. On a aussi l’Apparition a` Saint-Bauzille-de-la-Sylve 34, la Grange des Apparitions a` Pontmain 53 plus une Villa Apparition a` E´re´ac 22. On peut y ajouter quatre Pater Noster dont un Paternosterfeld a` Sainte-Croix-enPlaine 68, un Collet de Pater Noster a` Coursegoules 06 et la Paternotte a` Draize 02. Une vingtaine de Sacre´ Cœur sont mentionne´s, plus El Sagrat Cor a` Elne 60. Les lieux-dits Trinite´ ou la Trinite´ figurent par dizaines, surabondants en Bretagne mais pre´sents en toute re´gion, avec douze noms de communes dont quatre dans le Morbihan, trois dans l’Eure, et La Trinitat dans le Cantal. Le Saint-Esprit a fourni Pont-Saint-Esprit 30 et une commune a` la Martinique, plus une vingtaine de lieuxdits. Une partie de ces divers noms viennent de la conse´cration d’e´glises. Quatre Paraclet a` Perreux-Quincey 10, Sourdun 77, Warvillers et Fouencamps 80, e´voquent l’Intercesseur (grec paracletos), e´quivalent du Saint-Esprit. Le coˆte´ le plus spectaculaire de l’implantation chre´tienne est e´videmment dans l’abondance des saints dont les noms, apre`s avoir servi de patronage a` des lieux de culte, ont e´te´ largement distribue´s aux villages meˆmes, en supprimant a` l’occasion le nom ancien. Il en est des milliers, y compris anonymes : les Saints, les Saintes, parmi lesquels le petit archipel coˆtier au sud-ouest de la Guadeloupe. Certains sont apocryphes ou cacographiques : Saint-Ciase 28 e´tait a` l’origine un Cinq Cases (Quinque Casæ, les Cinq Maisons) mal compris, et Saint-Chinian 34 est bien connu comme fausse interpre´tation d’un Saint-Aignan qui se disait Sanch-Anhan en occitan... Le terme, qui comme sanctuaire paraıˆt venir d’un sak IE et avait donc le sens de sacre´, prend localement les formes Sant, Santo et Santa, Sankt. Il s’accompagne de de´rive´s tels que le Sanctuaire, Sanctus (Brusque 12, Eaux-Bonnes 64) et meˆme Sanctorum (Saint-Paul-de-Baı¨se 32 et Buhl-Lorraine 57). Nombreuses sont les fontaines et sources nomme´es soit Fontaine Sainte ou Font Sancte, soit du nom d’une sainte, surtout Anne. Les saints tre`s locaux dont le nom n’est porte´ que par un seul toponyme ne sont pas rares ; a` l’inverse, surabondent les Sainte-Marie et SantaMaria, Sainte-Anne et Santa-Anna, comme les Saint-Pierre (Peire dans le Midi), Saint-Jean (Sant-Joan en Occitanie) et Saint-Marc, Saint-Martin. La forme germanique sankt n’est releve´e qu’a` propos d’un champ (Sankt-Amarinsfeld a` Anspach-le-Bas 68) et une fontaine (Sankt Anna Brunnen a` Grundviller 57).

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En Bretagne, saint a la forme franc¸aise ou devient Sant en seconde position, comme dans Bot Sant (buisson) a` Lanve´oc 29, Feunteun Sant (fontaine) a` Locunole´ 29, Park ar Sant (enclos) a` Rosporden 29. Coatre´ven 22 a meˆme un Convenant Sant, mais Sant a pu eˆtre un NP. La racine dom au sens de dominus, seigneur, a fourni de nombreux noms de lieux comme nous l’avons vu. Mais il en est une version religieuse surabondante, ou` dom a le sens de saint, ou au moins de haut personnage du clerge´. Elle apparaıˆt sous la forme des Dom-, Dam-, voire Domp- et Damp- suivis d’un nom de saint, ou meˆme d’un nom de chose. C’est ainsi que se sont multiplie´s les Dompierre et Dampierre, les Dommartin et Dammartin dont proviennent des alte´rations comme Dampmart, Damart, Domart, voire deux Damas dans les Vosges. Dombasle est pour saint Basile, Domre´my et Dompre´my pour saint Remi, Domfront pour saint Front, Doulevant pour un saint Louvent. Mais il existe aussi des Dampsmesnil 27, Damville 27, Damvillers 55, Damvix 85 d’allure purement civile. Et quelques pie`ges comme a` l’accoutume´e : Damre´mont 52 e´tait jadis Dare´mont, derrie`re le mont ; Domeyrat 42 fut jadis Almayrac, puis Dalmayrac, d’un NP gallo-romain. Au Pays Basque, saint et sainte deviennent Don, Dona : ainsi de trois Donapetria (Saint-Pierre), Dona Maria a` Larceveau-Arros-Cibits, et bien suˆr les noms franc¸ais transcrits en basque comme Donibane Lohitzun (Saint-Jean-de-Luz), Donibane-Garazi (Saint-Jean-Pied-dePort), Donapaleu (Saint-Palais) pour saint Pe´lage. Les rituels meˆme ont inspire´ des noms de lieux. Le Credo apparaıˆt en une quinzaine d’endroits dont un a` Suilly-la-Tour 58, deux le Grand Credo a` Che´me´re´ 44 et Origne´ 53, un Moulin Credo a` Dontreix 23 – mais le Grand Credo pre´sent sur la carte de Cassini au-dessus du Fort de l’E´cluse dans l’Ain, a` 1 621 m, n’e´tait qu’une graphie errone´e, rectifie´e d’ailleurs en Grand Creˆt d’Eau, a` tort alors qu’il s’agit d’un Creˆt d’Aup (de paˆturage). Les E´vangiles ou l’E´vangile sont plusieurs dizaines, dont quatre Mont E´ vangile, l’E´vangile ou de l’E´ vangile, un Chaˆ teau l’E´ vangile (Pomerol 33), des Pre´s de l’E´vangile (Cle´rey 10) et meˆme le Poirier de l’E´vangile (Cussy-les-Forges 89). Chabeuil 26 a un lieu-dit les Bibles, mais apparemment seul dans son cas. Ghisoni 2B a deux sommets respectivement nomme´s Punta KyrieEleison et Rocher de Christe-Eleison... On trouve aussi quelques Veˆpres et Vespre´e, d’assez nombreux la Messe, Prime Messe a` Villar-d’Are`ne 05, Chante Messe a` Issoudun 36, une quinzaine de Champ la Messe, un Tuc de la Messe (Bethmale 09), un Pre´ de la Messe (Berze´-le-Chaˆtel 74), la Vie de la Messe a` Cesirerey 21 ou` vie de´signe un chemin, des Messe tout court dans le NordEst. Ou encore une dizaine d’Ange´lus dont Terres de l’Ange´lus a` Presly 18 et un Col de l’Ange´lus a` Aspres-sur-Bue¨ch 05, un Col d’Ange´lus a` Montguers 26 ; une trentaine de Careˆme dont trois Careˆme Prenant ; plusieurs dizaines de Paˆques dont trois Grotte de Paˆques, une dizaine de Pentecoˆte plus Pantecouste a` Laval-Saint-Roman 30, un les Rogations a` Carce`s 83. Bien entendu, les Enfer et Paradis sont nombreux ; on sait qu’ils ont pu de´signer de simples bas-fonds pour les uns, des cimetie`res pour les autres. Il existe aussi une bonne soixantaine de lieux-dits le Purgatoire ; celui de Saint-Ande´olen-Vercors 26 signale une e´tendue sauvage et tre`s rocailleuse... Toute une se´rie de toponymes expriment des formes de gratitude, de soulagement ou d’appel au divin. C’est en particulier le cas de Graˆce, la Graˆce ou Graˆces, dont l’IGN

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rele`ve plusieurs dizaines, parmi lesquels les communes bretonnes de Graˆces 22 et Graˆce-Uzel 22, Dieu-Graˆce a` Clais 76 et Diou Gracias a` Concoules 34, des Bois de Graˆce, Fond la Graˆce, etc. Il se trouve une vingtaine de lieux-dits la Graˆce de Dieu, et autant de la Garde de Dieu. Confort est spe´cialement employe´ en Bretagne au sens de re´confort ; il existe aussi plusieurs Re´confort et une commune de l’Ain se nomme Confort, mais son nom a e´volue´ (Grandisconfort en 1337) et son e´tymologie est discute´e. Dans le meˆme ordre d’ide´es se voient des Clarte´, Salut ou le Salut, Bongarant, Bonne Nouvelle, en breton Iskuit (prompt secours), de nombreux Sauveur et la Sauve – mais ici des confusions sont possibles avec sauve au sens de franche (libre de droits) et meˆme avec selva, la foreˆt. Dans ces expressions et invocations apparaıˆt souvent le nom de Dieu : La Be´nissonDieu 42 est une commune au nord de Roanne, qui tire son nom d’une abbaye de 1138. Dieu s’en Souvienne est une ferme a` Louppy-le-Chaˆteau 55, Dieu l’Acroisse un hameau au Tilleul-Lambert 27. Nombreux sont les Dieulefit (dont une commune de la Droˆme), Dieulafait, Dieufit dont un chaˆteau a` Bellou-en-Houlme 61, Dieudonne´ comme commune de l’Oise et Dieu Donne´ a` Boury-en-Vexin 60, et dans le meˆme sens Dieulidou (Oradour-sur-Glane 87). On trouve la grotte de Diou lou Garde a` Sauve 30, Dieu Merci a` Kourou et a` Saint-E´lie en Guyane, Dieu-y-Soit aux Martres-de-Veyre 63, Dieu l’Amant (deux a` Villemareuil 77 et Montacher-Villegardin 89, un a` Favie`res 77), Dieu de Pitie´ a` Francheville 70, Dieu d’Autel a` Neuflize 08, Dieu-Lumie`re a` Reims et, plus familier, un Bois du Bon Dieu a` Arcen-Barrois 52. Plusieurs habitats ont e´te´ nomme´s Villedieu (dont quinze communes) ou Lavilledieu (dont une commune en Arde`che et Terrasson-Lavilledieu 24) ; des Vilde´, Vilde´Guingalan et Vilde´-Goe´lo en Que´vert sont d’anciennes Villa Dei, nom volontiers donne´ par l’Ordre de Malte a` ses fondations. Une vingtaine de lieux-dits de Ge´oportail se nomment Maison-Dieu. La Chaise-Dieu 43 est une ancienne Casa Dei, maison de Dieu, comme la Cazedieu a` Miramont-Latour 32. On trouve Loc-Dieu a` Martiel 12 et Lieu Dieu a` Abbans-Dessous 25, plusieurs Mas Dieu, Bois Dieu et meˆme Fosse Dieu, un Mont de Dieu a` Brangy-sur-Bresle 76, la commune de Dieulivol 33 (Dieu le veut ou l’a voulu) et un lieu-dit homonyme a` Argenton 47, ou encore les Quatre Bon Dieu et le Dieu de Berse´e a` Berse´e 59. Dieulouard 54 serait un « Dieu le garde » (Dieu-le-Wart) du Xe sie`cle qui a succe´de´ a` un ancien Scarponne ; Manonville 54 a un Dieulouard, Saint-Micaud 71 a un Dieulegard. Il existe aussi un Nom de Dieu a` Monte´gut-Plantaurel 09, un Trompe-Dieu a` Loury 45.

Les e´difices du culte Des se´ries de NL s’inspirent des sites de culte, marque´s par des e´difices durables, dont certains ont ne´anmoins pu disparaıˆtre au cours des sie`cles. L’un des plus anciens de la Gaule e´tait de´nomme´ mediolanum. Ce sujet a beaucoup inte´resse´ les linguistes. Ils l’ont d’abord compris comme « milieu de la plaine ». Puis, assez re´cemment, quand ils ont eu la curiosite´ de regarder le terrain, ou les cartes, ils se sont aperc¸us que la plupart des sites de ce nom ne sont au milieu de rien du tout, et que

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plusieurs ne sont meˆme pas en plaine ; ils sont le plus souvent en limite de territoire, e´ventuellement sur des hauteurs. Les interpre`tes les plus avertis ont alors fini par lire dans lanum non une plaine mais une sorte de lieu sacre´ (lan), medio signifiant non pas central mais plutoˆt e´quidistant des centres, a` mi-lieu, entre deux. Aussi l’interpre´tation actuelle est-elle plutoˆt « sanctuaire d’entre-deux », ou interme´diaire. C’est de ce genre de lieu sacre´ que paraissent venir les noms de communes tels que Maˆlain 21, Meillant 18, Me´olans-Revel 04, Mesland 41, Meulin 71, Meylan 38, Miolan (a` Pontcharra-sur-Turdine), Miolans (a` Saint-Pierre-d’Aubigny 73), Moislains 80, Moilien (a` Cœuvres 02), Molain 02, Moliens 60, Molliens-au-Bois 80, Moyenneville 60, dont la plupart ont e´te´ atteste´es comme Mediolanum par les e´crits anciens. Saintes et E´vreux furent aussi Mediolanum, avant d’adopter des noms de peuples. Le nom romain du temple e´tait fanum, avatar de l’IE dhes qui a donne´ le divin et la feˆte. Il est conserve´ dans Fa et Laroque-de-Fa, communes de l’Aude, Montfa (deux communes dans le Tarn et l’Arie`ge), Fains 55, le Faon a` Mouthet 36, Fain-le`sMoutiers 21, Feneu 49 (le temple nouveau), Famars 59 (le temple de Mars), Fanjeaux 11 (le temple de Jupiter) et peut-eˆtre Phalempin 59. Le Faˆ a` Barzan 17 est un remarquable site arche´ologique, qui a pu correspondre a` un ancien Novioregum, port des Santons. On trouve une cinquantaine de lieux-dits en Fa, le Fa, la Fa, parfois avec accent, mais certains ont pu avoir un autre sens, surtout relie´ au heˆtre. Temple est d’un emploi plus courant. Son e´tymologie vient de l’IE tem, couper, isoler, se´parer, qui se retrouve dans l’atome, le tome et toutes les -tomie : il s’agissait toujours d’un lieu distingue´, re´serve´, ferme´ sauf a` ses preˆtres. Puis il est devenu un lieu d’accueil de fide`les. Les toponymes en Temple sont nombreux. Certains sont anciens, comme Templemars 59, ancien Templum Martis (de Mars), Templeux (deux en Pas-de-Calais), Templeuve 59, celui-ci interpre´te´ comme Temple-enPe´ve`le (D. Poulet, p. 42). D’autres se re´fe`rent a` des lieux du culte protestant comme le Temple a` SaintSe´bastien-d’Aigrefeuille 30 ou a` Saint-Fre´zal-de-Ventalon 48 dans les Ce´vennes, et plusieurs autres en Arde`che. Deux communes se nomment Le Temple en Gironde et en Loir-et-Cher, auxquelles s’ajoutent Le Temple-de-Bretagne 44, Le TempleLaguyon 24, Le Temple-sur-Lot 47. Un alch germanique est re´pute´ avoir eu le sens de temple ; les diffe´rents Neauphle (-le-Vieux et -le-Chaˆteau, communes des Yvelines) et autres noms associe´s alentour, Neauphlette 78, Neaufles-Saint-Martin 27 et un Neaufles au Mesnil-Hardray 27 en seraient issus. D’autres mentions de Temple viennent de l’ordre des Templiers (XII e-XIIIe sie`cle), mais signalent alors des possessions de l’ordre, non des e´difices de culte : la Grange du Temple a` E´preville-pre`s-le-Neubourg 27 ou l’E´tang du Temple a` La Ferte´-SaintCyr 41, la Cense du Temple a` Saint-Aubin 59, la Lande du Temple a` Berric et a` La Vraie-Croix 56 et une vingtaine de mentions « des Templiers » dont une Ferme des Templiers (Veninghem 59), un Domaine des Templiers (Ballanvillers 91), des Ruines (Luz-la-Croix-Haute 26, Grambois 84, Fremifontaine 88), des Bois, etc. Voulaines-les-Templiers est une commune en Coˆte-d’Or.

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Notons que la Synagogue (mot grec pour re´union) n’a e´te´ releve´ qu’une seule fois par Ge´oportail, et pour un lieu-dit en rase campagne a` Grues 85. L’e´glise vient du grec ecclesia, assemble´e (les appele´s, les mande´s), de l’IE gal par kaleo, appeler – il est inte´ressant de noter que gallus, le coq, a la meˆme origine (l’oiseau qui appelle), ainsi donc que les gallinace´s. Il va sans dire que les lieuxdits et les noms de communes en E´glise sont fort nombreux. E´glise Vieille est un nom re´pandu, bien plus que Neuve´glise. Le nom se cache a` peine dans E´glisolles 63, les E´glisottes, les me´ridionaux Gliseneuve 42, Gleyzenove 12, Gleyzeroute 26, Glisolles 21, la Gleyzasse sur une butte se´pare´e du village a` Lamontjoie 47, les Gleisettes (cavernes a` Claret 34), un peu mieux dans Grisolles 82 (anc. Ecclesiola), Laguiole 12 (anc. la Glazole), La Lizolle (Ars 23, Palladuc 63). Des possessions y sont attache´es : Ge´oportail rele`ve treize Terres de l’E´glise, six Serre de l’E´glise, une douzaine de Pre´s de l’E´glise, un E´tang, etc. Le nom est devenu Elissa en basque, ou` sont E´lissalde (du coˆte´ de l’e´glise) a` Urt 64, deux Elissalt a` Lusculdy et Montory, Elisseguia a` Bunus, avec le sens de hauteur. Elizaberry 64 correspond a` Neuve´glise et un quartier d’Hasparren porte le meˆme nom. Le breton en a fait ilis comme dans Brennilis 29 (de la colline), Bodilis 29 et de nombreux Kerillis (bod ou ker = demeure), Limerzel 56 de´ja` note´, et quelques lieuxdits Coz ou Goz Ilis (vieille e´glise), Pen Ilis (bout), Coat Ilis (bois), Prat Ilis (pre´), Pont Ilis (pont). Du nord est venu un radical kerk, qui se retrouve a` la fois dans le kirch germanique, le kerque flamand et le crique ou carque normand. Un IE keue serait a` l’origine, avec le sens d’accumulation, puissance, nombre ; il se retrouve dans kyrielle, et bien entendu dans l’anglais church ; mais il aurait transite´ par un grec kyrios (seigneur, puissant) au sens de « maison du patron ». Il est apparent coˆte´ nord dans Dunkerque, Zutkerque et Nortkerque, Houtkerque, Sainte-Marie-Kerque, dans plusieurs Kerke Feld (champ). On le suppose dans Kerbach 55. Alsace et Moselle ont de nombreux Kirchweg (chemin), Kirchhof (cour), Kirchberg (mont), Kirchbuhl (colline), des Alte Kirch (vieille, Escherange 57), Erste Kirch (premie`re, Haute-Kontz 57), Kirchtal (valle´e, Turckheim 68), Kirchfeld (champ, au Hohwald 67). En Normandie existent Criquetot, Yvecrique, Carquebut, Querqueville, qui n’ont pas de rapport avec une crique mais avec une e´glise – hors Normandie, Carquefou 44 est discute´ : fou indique le heˆtre, mais pour carque ont e´te´ propose´s e´glise, rocher (krk, cae¨r), cheˆne (quercus). Bazoche a e´te´ un autre terme pour de´signer l’e´glise ; il est issu de basilique, lui-meˆme adapte´ du grec indiquant un e´difice majeur, voire « royal », et signale en principe une e´glise rectangulaire. Plus de trente communes ont le nom de Bazoche, Bazoge, Bazoque, Bazouque, ou leur pluriel ; on trouve aussi, dans le meˆme sens, Bazalgue 46, Bazeuge 87, Bazauges 17, Bazoges 85 et plusieurs Bazeilles. Les lieux-dits de meˆme e´criture sont fort nombreux aussi. Toutefois, Dauzat et d’autres ont rappele´ que bazoche a pu de´signer un marche´ couvert, autre forme d’e´difice rectangulaire. Il est possible que des NL en Besace de´rivent de bazoche, comme les noms de Saint-Ouen-des-Besaces et Saint-Martin-des-Besaces en Calvados. On rapproche de bazoche des toponymes en Baroche, Barouche ou Baroque, mais il peut s’agir d’une de´formation de « paroisse », atteste´e par exemple a` Labaroche 68.

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La paroisse est a` la fois le territoire d’une e´glise et le groupe de fide`les qu’il contient ; le terme vient du latin parochia, issu d’un grec qualifiant une communaute´ e´trange`re, de passage : tels se conside´raient les premiers chre´tiens, « de passage » sur terre. Il existe quelques lieux-dits en Paroisse, dont Quatre-Paroisses a` Saint-Avit 47 ou VieilleParoisse a` Rochefort 17, et trois communes : Maizie`res-la-Grande-Paroisse 10, La Grande-Paroisse 77, Hye`vre-Paroisse 25 ; d’autres noms ont la forme paroche, dont Les Paroches 55 ; Parocchia est un lieu-dit de Brando en Corse. Cathe´drale s’applique, au moins a` l’origine, a` une e´glise sie`ge d’e´piscopat et vient de cathe`dre, la chaire, le sie`ge. L’IGN ne rele`ve que seize toponymes de la sorte, dont la Plaine de la Cathe´drale a` Aigue`ze 30. Encore plusieurs d’entre eux viennentils de simples images de rochers he´risse´s et d’aspect monumental comme les Cathe´drales a` Larrau 64 (aux Rochers d’Odihandia). La Cathe´drale a` Saint-Reme`ze 07 est un rocher pre`s de la grotte de la Madeleine dans les gorges de l’Arde`che ; il en est de meˆme a` Villar-d’Are`ne dans le massif de la Meije. Colle´giale s’applique a` une autre e´glise dote´e d’un colle`ge de chanoines, mais ne nomme pas directement des lieux ; toutefois, certains lieux-dits en Colle`ge ont pu en provenir – mais pas Colle´gien 77, ancien Curlogen (sans doute Cour, mais au de´terminant obscur), alte´re´ par attraction. Une chapelle est une petite e´glise annexe ; certains disent que le nom viendrait de la cape divise´e de saint Martin, mais l’ide´e d’abri par cap, la teˆte, semble suffire a` l’apparenter aux e´difices secondaires, comme les cabanes. Des centaines de lieux-dits se nomment ainsi, et plus de 200 communes, dont quatorze Lachapelle. S’y ajoutent dix Capelle, des Cappel, neuf Lacapelle, Kappelen 67 et Kappelkinger 57, Zegerscappel 59 (avec NP). Ces diverses formes se retrouvent dans maints lieux-dits avec des comple´ments varie´s tels que Vers la Chapelle, Darre´ la Chapelle (derrie`re, a` Ole´ac-Dessus 65), et quantite´ de Champ, Paˆture, Bois, Mas, Hameau, Mont, Suc, Truc, Creˆt, Ravin, Pont, Port et Porte de la Chapelle... L’un des traits distinctifs des e´glises est le clocher, qui appelle au rassemblement. Il existe plusieurs dizaines de toponymes le Clocher, dont le Clocher d’Enfer a` Courmelles 02 ; en tout, 374 lieux de Ge´oportail avec cloche ou clocher, plus quelques formes en Cloquer. Clairmarais 62 conserve la Ferme de la Cloquette (ou Clochette), d’origine cistercienne. On trouve aussi les Clochettes a` Gambais 78 ; un Morne Clochette est au Diamant (Martinique). Klocke Houck (le coin) et Klocke Put (le puits) sont en Flandre (Escquelbecq et Zegerscappel), Klockenzennen en Moselle (Gomelange). L’Alsace et la Moselle ont des Glockenweg, Glockenberg, Glockenfeld, meˆme des Glockenbrunnen (fontaines des cloches) a` Osthoffen 67 et Hochstatt 68. En Flandre le clocher, souvent se´pare´ de l’e´glise, est nomle´ klockhuis (maison des cloches). Le clocher des tourmentes est dans les Ce´vennes une petite construction munie d’une cloche agite´e par le vent, qui permet au voyageur e´gare´ de se repe´rer dans la tempeˆte. La cloche est campana en occitan, comme en italien et en espagnol, d’ou` le campanile comme clocher. Il existe un certain nombre de lieux en Campane, Campanile, Campanelle, mais les risques de confusion avec les de´rive´s de camp, champ sont e´leve´s.

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L’e´glise est parfois pre´ce´de´e ou entoure´e d’un parvis ou d’un enclos, e´galement nomme´ placitre en certaines re´gions ou` il sert de terrain communal et convivial. Quelques noms de lieux sont en Parvis, d’autres en Placitre ou Placıˆtre dans l’Ouest, voire le Placidre (La Suze-sur-Sarthe 72) ou le Placitray a` Saint-Hilaire-du-Harcoue¨t 50. Le presbyte`re, qui a pour sens a` l’origine « le lieu des preˆtres » a` partir d’un mot grec signifiant conseil des anciens, est pre´sent dans des dizaines de lieux-dits, dont plus de vingt dans le seul Calvados, parmi lesquels plusieurs le Vieux Presbyte`re ; ou encore seize dans la Mayenne, dont la Bouverie du Presbyte`re a` Saint-Le´ger – mais curieusement aucun en Vende´e... L’oratoire (de orare, prier) est un lieu de prie`re isole´ et a fourni une toponymie beaucoup plus riche, tre`s disperse´e, en diverses versions telles que l’Oratoire (plus de cent), Oradour, Auradou, Aurouer, Auroux, Loreux, Louroux, Lourdoueix et meˆme Lauradoueix a` Gouzon 23, Orrouy 60, Yrouerre 89 ainsi que, par ze´tacisme, bien des Ouzouer, Ozoir, et Auzouer-en-Touraine 37. Il existe aussi d’innombrables lieux-dits en Croix, mais nous avons vu que beaucoup d’entre eux de´signent des croisements, des carrefours ; meˆme si les carrefours ont souvent e´te´ choisis pour e´riger des croix, le doute n’est leve´ qu’en pre´sence de termes spe´cifiques, comme Croix Hosannie`re a` Moe¨ze 17. Croix ou croisement est devenu curutch en basque, comme a` Curutecheta et une trentaine de toponymes dont Curutchamendy a` UhartCize et Kurutchegagna a` Larrau (mont de la croix), Col Curutche a` Lecumberry, etc. Le terme d’autel a pu de´signer un lieu de culte annexe, fixant un toponyme. Il est re´pute´ venir du latin altare, de´signant jadis un lieu e´leve´ (racine alt) affecte´ aux sacrifices. Il en re´sulte qu’il peut se confondre avec d’autres de´signations de hauteurs ayant meˆme racine, ce qui entraıˆne des disputes entre linguistes. Ge´oportail enregistre une bonne cinquantaine de lieux en Autel, en ge´ne´ral avec comple´ment : la commune de Sainte-Marguerite-de-l’Autel 27, le Champ de l’Autel (Gre´me´villers 60), Vieil Autel (Parigne´ 35), Saut l’Autel (Saint-E´lie en Guyane), le Haut Autel (Estouches 91), le Dieu d’Autel (Chuffilly-Roche 08 et Neuflize 08), Puech de l’Autel (Murasson 12), etc. Moins lisibles mais atteste´es sont les formes Autheux, Authieux et les ce´le`bres Zoteux 62 ou Zoteux a` Acheux-en-Vimeu 80, issus d’une liaison incomprise et qui ont pu eˆtre « les Autels »... ou les z’Hauteurs, ou encore autre chose, y compris un NP ; le premier est sur une butte, mais le second dans un val dit Valle´e des Auteux, suivi en aval par le Fond des Auteux a` Miannay. Le toponyme Lautaret, discute´ aussi, semble davantage un haut qu’un autel, surtout en montagne. D’autres confusions ont pu se faire avec l’ide´e d’hoˆtel : Belhoˆtel 61 et Bre´aute´ 76 ont pu eˆtre des autels.

Abbayes et monaste`res Le clerge´ dit re´gulier, celui qui est soumis a` la re`gle monastique, par opposition au se´culier qui est « dans le sie`cle », a profonde´ment marque´ la toponymie rurale, parce qu’il a volontiers disperse´ ses e´tablissements hors des centres villageois, et qu’il a pris une grande place dans les de´frichements et ame´nagements fonciers au Moyen Aˆge.

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Le monaste`re (de monos, seul, solitaire, et en principe ferme´) a multiplie´ ses de´rive´s : si l’on trouve assez peu de lieux-dits le Monaste`re (dont toutefois une commune de l’Aveyron), sont innombrables les Montier, Montreuil, Montreux, Moutier, Moustoir, Moustey, Munster, Mone´tier, Monestier, Monestie`s, Mone´tay, Me´netou, Me´ne´toy, Moitiers, Me´ne´trol, Mene´treux (la Bas et le Haut, a` Millery 21), Me´nestreau, Me´nestrol, Moneste´rol, Menestruel, Me´ne´tru, Montrueux, Monste´roux, meˆme Mottereau ou Mitreux, Me´nestrugeas a` Montignac 24 ; et les compose´s en Hautmoitiers 50, Vimoutiers 61, Montie´ramey 10, Faremoutiers 77 (de sainte Fare), Fre´montiers 80 (du freˆne), Montivilliers 76, Semoutiers-Montsaon 52, Eymoutiers 87 et Eymouthiers 16, Puellemontier 52, Marmoutier 67 (de saint Mard) et l’originel Marmoutier (mar=majeur) a` Tours 37, Montierneuf a` Smarves 86 et SaintAgnant 17, Le Moutaret 38. L’e´lision fre´quente de la deuxie`me voyelle a multiplie´ les possibilite´s d’ambiguı¨te´ autour de « mont ». L’abbaye est en principe un grand monaste`re mais ouvert et, surtout, pourvu d’un chef, ou « pe`re abbe´ » ; le nom vient d’ailleurs de l’arame´en abh pe`re, passe´ en grec abbas puis en latin abba. Abbaye, qui semble avoir e´te´ introduit a` la fin du XI e sie`cle, est moins alte´re´ en toponymie que le monaste`re. Il participe a` plusieurs noms de communes comme Forest-l’Abbaye 80, Signy-l’Abbaye 08, Vabres-l’Abbaye 12. Il lui arrive toutefois d’eˆtre au pluriel comme a` Corve´es-les-Yys ou` sont les Abbayes, les Petites Abbayes et le Bois des Abbayes. Abbeville 80 est la principale commune de la se´rie. Toutefois, une forme Absie en de´rive aussi (L’Absie 79, l’Absie`re a` Nitry 89). La version me´ridionale est Abadie, tre`s commun en NP, avec Labat pour Labbe´. En principe, les toponymes lie´s sont moins nombreux que pour monaste`re, mais la puissance de certaines abbayes en a fait de grands proprie´taires pourvoyeurs de lieux-dits : les Bois (une cinquantaine), Pre´, Champ, Grange de l’Abbaye ou de l’Abbe´ sont fort nombreux. Ge´oportail rele`ve cinq Fief l’Abbe´, plusieurs Pie`ce de l’Abbaye, cinq Vieille-Abbaye. Vaupoisson 10 a les Pre´s l’Abbe´, Verneuil-surIndre 37 a un Rond de l’Abbaye, Roybon 38 un lieu-dit l’Abbaye juste a` coˆte´ de la Trappe, Buigny-Saint-Maclou 80 une Ferme et un Fond de Blanche-Abbaye. Le couvent vient de convent, compagnie, re´union ; il abrite une communaute´ religieuse ouverte comme l’abbaye. Les cartes notent des dizaines de le Couvent et quelques Pie`ce, Combe, Ferme, Mas, E´tang, Rue, Bois du Couvent. Marck 59 a un lieu-dit Couvent des Thorez qui jouxte le Pays Sauvage aux confins me´ridionaux de la commune. La re`gle monastique est elle-meˆme a` l’origine de NL comme La Re´ole 33, la Re`gle et le Bois de la Re`gle a` Be´celeuf 79, Larreule 64 et Larreule 65, la Reule a` Gragnague 31, Cazals 46, etc. La commanderie e´tait un domaine d’un ordre militaire religieux, templier ou hospitalier. Plusieurs dizaines de lieux-dits portent ce nom ; Ge´oportail recense une quinzaine de Bois de la Commanderie ainsi que divers Pre´, Clos, Ferme, Pie`ce, Plaine, Fond, etc. ; Lacommande 64 tire son nom d’un hoˆpital du XII e sie`cle devenu commanderie d’Aubertin, puis Commande ; plus explicite, la Commanderie des Templiers est a` Roaix 84. Enfin l’on peut rappeler l’abondance des Ermitage ou Hermitage, a` l’origine habitat d’un ermite, mais devenus ensuite e´ventuellement de simples maisons de campagne, ou grossis a` la taille de hameaux et de villages :

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L’Hermitage 35, L’Hermitage-Lorge 22, Les Hermites 37 – et de la celle, au sens de cellule, ancien nom d’ermitage qui a e´te´ tre`s productif en lieux-dits et noms de communes. Le prieure´ est un monaste`re, en ge´ne´ral de´pendant d’une abbaye et dirige´ par un prieur. Les deux termes fournissent de nombreuses occurrences de lieux-dits, seuls ou avec comple´ments : des dizaines de Bois Prieur ou Bois du Prieur, quatre Fief Prieur, du Prieur ou du Prieure´, des Iˆle, Pre´, Ferme, etc. S’y ajoutent une vingtaine de Priorat ou Priouret dans le Midi et deux Priody en Bretagne, a` Bodilis 29 et a` Bieuzy 56. En Bretagne, le lan a toujours e´te´ conside´re´ comme indiquant un lieu saint, soit e´glise soit petit monaste`re, et a souvent e´te´ a` l’origine d’un hameau, jusqu’a` se confondre avec ce dernier. Lanne´dern 29 est le lieu sacre´ de saint Edern, comme Landerneau 29. Landivisiau 29 et Lanildut 29 portent des noms de saints. Lanmeur est un grand « lan », Langoat celui des bois, Lannevez un nouveau et Langoz un vieux, Langroas ou Langroez celui de la croix ou du croisement. Le proble`me est que lan, lann est aussi la lande, ce qui rend la de´cision difficile en l’absence de document : Lannilis 29 est plus probablement l’e´glise de la lande que celle d’un lan... La Bretagne a e´galement employe´ minihy au sens de « lieu (ou terre) des moines », conside´re´ comme refuge, terre d’asile : ainsi de Minihy-Tre´guier 22, Le Minihic-sur-Rance 35, une quinzaine le Minihy dont deux Gorre´ Minihy (haut) et quelques Minihi. E´le´ment caracte´ristique des baˆtiments monastiques, le cloıˆtre figure abondamment parmi les lieux-dits sous les formes Cloıˆtre, Clastre, Claustre et quelquefois au pluriel : Ge´oportail rele`ve plusieurs dizaines de Clastre, la Clastre, les Clastres, plus des Bois de la Clastre. Toutefois, l’e´tymologie meˆme du nom le rend e´quivalent d’un enclos, et certains de ces toponymes ont pu correspondre a` d’autres formes d’enclos. Les moines ont leur place, et bien assise, dans la toponymie courante. Ils sont meˆme e´voque´s par quatre noms diffe´rents. Moine est tre`s pre´sent seul ou avec des comple´ments comme dans la Ville aux Moines, la Pie`ce aux Moines, l’E´tang aux Moines, la Vigne aux Moines, des Noue, Faye, Fosse, Passe, Val ou Valle´e aux Moines, meˆme des Fief aux Moines ; huit Iˆle aux Moines, quatre Moulin des (ou aux) Moines. Dans la plupart des cas, le pluriel s’est impose´, mais le Moine au singulier existe en dizaines d’exemplaires. Deux versions me´ridionales sont Monge et Mourgue, e´galement au pluriel et avec des comple´ments semblables, plus des Mas des Mourgues, Puech des Mourgues, etc. En Bretagne se voient quelques Manac’h de meˆme sens, avec des Coat Manac’h (bois), Me´zou Manac’h (champ, a` Garlan 29), Ty ar Manac’h (maison, a` Brasparts 29), Beg ar Manac’h (pointe, a` Landunvez 29), etc. Monial comme adjectif a fourni Paray-le-Monial 71, Pouilly-le-Monial 69, SaintAubin-le-Monial 03. Les religieuses ont pu eˆtre nomme´es moniales, mais le terme ne semble pas avoir e´te´ repris en toponymie. Celui de Religieuses a e´te´ releve´ une bonne trentaine de fois par Ge´oportail, seul ou avec des comple´ments en Pre´, Mont, Rond, Pont des Religieuses, la Mare des Religieuses a` Flancourt-Catelon 27. Le mot Dames a e´galement de´signe´ les religieuses. C’est a` elles que font re´fe´rence Vanault-lesDames 51, Belval-Bois-des-Dames 08, Couilly-Pont-aux-Dames 77 ou La Ville-

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aux-Dames 37, de nombreux les Dames, Bois aux Dames, quelques Parc aux Dames ou des Dames, des Val, Pre´, Lac, Font, Pont des ou aux Dames. Demoiselle, en revanche, e´voque bien plus souvent les fe´es en toponymie. Nonne, qui vient d’une ancienne racine nana e´voquant en langage enfantin une personne nourricie`re autre que la me`re (comme la nounou ; le m est associe´ au maternel, le n au nourricier, en franc¸ais, anglais, allemand...) a servi aussi : il existe des dizaines de lieux-dits les Nonnes, les Nonnains, les Nonains dont la commune de Gy-les-Nonains 45, avec des Fontaine, Carrefour, Val, Pre´, Bois, Fosse, Fond, Val, E´tang des Nonnes, les Petites Nonnes (Ablis 79) ; et quelques Nonnettes, dont les Belles Nonnettes a` Villers-sur-Authie 80 et le double diminutif les Petites Nonnettes a` Onerville 76. L’Anou, a` Fouesnant 29, a le meˆme sens. On trouve aussi quelques Mourguettes et de plus rares Mongettes dont les Trois Mongettes a` Saint-Andre´-deRoquelaure 11 – mais mongette est aussi le haricot sec dans le Midi. Fre`res et sœurs, employe´s comme e´quivalents de moines et moniales, ont aussi laisse´ des traces sous la forme de Bois, Combe, Val, Pre´, Marais des Fre`res ou des Sœurs : mais seules des recherches sur les anciennes proprie´te´s permettraient de faire la diffe´rence avec des fratries ordinaires et civiles. Un E´tang des Fre`res Tondus a` Rosnay 36 peut faire penser a` des religieux. Bien entendu, les diverses et tre`s nombreuses de´nominations d’ordres religieux sont entre´es en toponymie : on ne manque pas de lieux-dits en Re´collets, Clarisses, Capucins, Minimes ou Chartreux, ainsi que de mentions des Hospitaliers et des Templiers. Ces derniers avaient importe´ de Je´rusalem le nom de Montjoie (actuel mont Rama), qui a e´te´ attribue´, sous une forme fe´minine (la montjoie), a` des monceaux de pierres, parfois surmonte´s d’une croix, qu’on e´levait au bord des chemins pour rappeler une victoire, un e´ve´nement me´morable. Ces Montjoie sont particulie`rement nombreux dans les Pyre´ne´es, mais se dispersent dans tout le pays ; deux Montjoi sont des communes de l’Aude et du Tarn-et-Garonne. Toute ambiguı¨te´ n’est pas exclue : certains peuvent avoir e´te´ Mons Jovis (mont de Jupiter), et d’autres de simples tas de pierres de repe´rage en montagne (cairns).

Ceux du clerge´ Le menu peuple du clerge´ est pre´sent aussi en toponymie, au moins par d’anciennes possessions, attributions ou fre´quentations. Clerc est une mention ge´ne´rique, qui certes peut cacher un NP mais se trouve abondamment dans des Bois, Val, Valle´e, Mare, Lieu aux Clercs, ou dans le ce´le`bre Pre´ aux Clercs qui e´tait proche de SaintGermain-des-Pre´s a` Paris, l’Hoˆtel aux Clercs a` La Meaugon 22, des Trou aux Clercs (Chitenay 41), Bosquet aux Clercs (Saint-Le´ger-en-Bray 60). Il apparaıˆt parfois aussi, mais plus rarement, au singulier et sous la forme Clercq, ainsi que Clergue dans le Midi : Mas des Clergues a` Octon et a` Saint-Privat 34, Deve`s des Clergues a` Roqueredonde 34, etc. Preˆtre (grec presbyter, l’ancien) apparaıˆt presque autant avec Bois, Mare, Pont du ou au Preˆtre, et parfois au pluriel comme le gouffre de la Combe aux Preˆtres a` Francheville 21 ; Vierville-sur-Mer 14 a meˆme un Hamel au Preˆtre (hameau) pre`s du village, Bar-sur-Seine 10 un Val au Preˆtre bien plus isole´.

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Le cure´ est charge´ d’une cure, e´tymologiquement du « soin » des aˆmes ; la forme occitane est curat. Il existe des dizaines de Bois du Cure´, de Pre´ ou Prat du Cure´, quelques Pie`ce ou Fontaine du Cure´ ou de la Cure, une douzaine de Fief ou Fieffe du Cure´ ou de la Cure, et ici ou la` un Plo del Curat (Mosset 66), une Source du Pre´ de la Cure (Bassou 89), une Fontaine du Champ du Cure´ (Nibles 04), mais aucun Jardin de Cure´, du moins sur les cartes IGN. Celles-ci ne signalent pas de Diacre (serviteur en grec) mais quelques Diacrie dans l’Ouest, et un Pont de l’Archidiacre (Venterol 05), un Bois de l’Archidiacre (Noyers-Auze´court 55), une Archidiacrerie a` Celle´ 41. L’Alsace a pour e´quivalent de cure´ Pfaff (de papas, le pe`re, comme le pape... et l’abbe´) et divers toponymes en Pfaffenmatt (pre´), Pfaffenbronn (fontaine) ou Pfaffenberg (mont) plus les communes de Pfaffenheim et Pfaffenhoffen – toutefois, certains Pfaff pourraient re´sulter par attraction de la de´formation d’un vieux radical hydronymique wab devenu faf (M. Urban)... L’e´veˆque (grec episcopos, surveillant...) et son e´veˆche´ e´taient e´videmment de plus grands proprie´taires que le cure´ et ont bien davantage marque´ la toponymie, notamment celle des petites villes et des gros villages. Il est d’ailleurs assez fre´quemment arrive´ qu’un meˆme toponyme fuˆt partage´ entre e´veˆque et seigneur, ou e´veˆque et roi, pour en diffe´rencier les deux domaines : ainsi de Fresnay-l’E´veˆque et Fresnay-leComte pre`s de Chartres, ou Lucenay-l’E´veˆque et Lucenay-le-Duc en Bourgogne. Nombre de communes ont une re´fe´rence e´piscopale, comme Gy-l’E´veˆque 89, Puyl’E´veˆque 46, Saint-Dizier-l’E´veˆque 90, Le Plessis-l’E´veˆque 77, Cour-l’E´veˆque 52, Mont-l’E´veˆque 60, Pont-l’E´veˆque 14 et 60 et Pont-E´veˆque 38, et les Bailleau 28, Illiers 27, Neuilly 52, Thun 59, Savigne´ 72, Heiltz 51, Issy 71, Yvre´ 72, Parigne´ 72, La Bastide 12, Beauregard 63, qui tous ont ajoute´ -l’E´veˆque a` leur nom, ou l’ont repris apre`s les changements de la Re´volution. Les comple´ments abondent dans les lieux-dits en rapport avec d’anciennes possessions : avec les Bois l’E´veˆque ou de l’E´veˆque, sont des Moulin, Grange, meˆme Chaˆteau dont Chaˆteau-l’E´veˆque 24 ; la Ville-l’E´veˆque est un gros hameau de Berche` res-sur-Vesgre 28. On voit meˆme la Cabane l’E´veˆque a` Saint-Jean-deLiversay 17, le Gour de l’E´veˆque a` Sainte-Anastasie 30. Quimperle´ a la Chaise de l’E´veˆque au bord de la Laı¨ta en bordure sud de la ville, la Chaire de l’E´veˆque plus loin en aval ; mais il s’agit la` de me´taphores ge´omorphologiques, comme le Bonnet de l’E´veˆque a` Pellafol (Ise`re) a` 2 663 m, sous la Grande Teˆte de l’Obiou en Trie`ves, ou un Chapeau de l’E´veˆque au Glaizil 05, dominant la valle´e du Drac. Le terme a pu prendre des formes locales : ainsi des Vecqueville 52 et Vacqueville 54 dans l’Est, de Vescovato en Corse, de Bescat en Be´arn. Le Midi a quelques Besc et une trentaine de Labesque, ou encore Labescau 33. Ennevelin 59 a un Chaˆteau de Biscopp. En Alsace, l’e´quivalent est Bischoff et six communes commenc¸ant par Bisch ont cette origine : Bischholtz (bois), Bischofsheim, Bischheim, Bischtroff, Bischwihr, Bischwiller dont les finales se re´fe`rent toutes a` une forme de village. Le nom devient eskob en Bretagne, comme a` Stank en Eskob a` Guern 56 (l’e´tang de l’e´veˆque). Plescop 56 e´tait le plou de l’e´veˆque : celui de Vannes y avait une re´sidence. L’archeveˆque a aussi sa place dans les communes de Villeneuve-l’Archeveˆque 89 ou Fresne-l’Archeveˆque 27, quelques lieux-dits l’Archeveˆche´, des Bois, Clos, E´tang, Moulin de l’Archeveˆque. On peut encore citer l’Archeveˆquerie a` Champrepus 50, les

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Bruye`res l’Archeveˆque a` Ivoy-le-Pre´ 18 et un Ravin du Crot a` l’Archeveˆque aux Sie`ges 89 ; Paris conserve un Pont de l’Archeveˆche´. Les chanoines se´culiers ou re´guliers (de canon, la re`gle) et le chapitre (un autre de´rive´ de cap, teˆte) qu’ils composent ont e´galement pu eˆtre des proprie´taires, qui ont laisse´ des traces toponymiques. On rouve d’assez nombreux Bois du Chapitre ou des Chanoines, plusieurs Terre, Ferme, Pie`ce, Fond, un la Mettrie au Chanoine a` Saint-Malo 35 (= me´tairie), un Fief aux Chanoines a` Place´ 53 et a` AutheuilAuthouillet 27 et deux Fief du Chapitre en Charente-Maritime (The´zac et SaintCre´pin), la commune de Brixey-aux-Chanoines 55, quatre la Chanoinerie. Dans le Midi, le nom devient Canonge et fournit une vingtaine de lieux les Canonges, ou Canourgue (une quinzaine d’occurrences) dont la commune de La Canourgue 48. D’autres noms comme marguillier, sacristain, bedeau apparaissent en quelques exemplaires, la Sacristie sept fois sur Ge´oportail, plus un E´tang de la Sacristie a` Me´obecq 36. Une dizaine de lieux se nomment la Correrie : le corrier e´tait charge´ de l’administration d’un couvent. Les convers, ou fre`res lais, qui travaillaient dans les monaste`res aux taˆches manuelles, ont laisse´ plus de cinquante lieux-dits les Convers (ou les Converts) et des Bois, Valle´e, Noue, un Moulin des Converts a` Antilly 71, meˆme quelques Converses. Faisons enfin un sort au pe`lerin et aux pe`lerinages : le mot, qui s’est dit aussi pe´re´grin, indiquait en latin un voyageur, quelqu’un de l’e´tranger ou qui va a` l’e´tranger, et a` l’origine qui va per ager, a` travers champs, on dirait mieux « par monts et par vaux ». Plusieurs dizaines de NL sont le Pe`lerin ou Pellerin, Pe´re´grin, Pe´re´gue`re, e´ventuellement a` partir d’un NP ; le Pe´re´grinage est a` Camps-la-Source 83. D’autres, comme La Romieu 32 ou Font-Romeu 66, e´voquent le « romain », roumieu en occitan, celui qui va a` Rome.

Tre´sors d’e´glise Certains tre´sors d’e´glise ont laisse´ des traces toponymiques, surtout sous la forme de reliques, e´voque´es dans cinq ou six lieux-dits les Reliques, deux Fontaine des ou aux Reliques (Le Perchay 95, Saint-Ge´rand 56) et meˆme un Moulin des Reliques a` Commequiers 85. On trouve la Vraie Croix a` Cre´mieu 38 et, bien entendu, un fort grand nombre de Sainte-Croix. L’E´pine (Marne) se nommait Melette (du ne´flier) et a e´te´ rebaptise´e au XVe sie`cle a` la faveur de l’e´dification d’une basilique cense´e abriter une e´pine de la couronne du Christ. Saint-Jean-de-Muzols 07 a un quartier et un ravin au nom de la Sainte-E´pine. Il existe deux autres L’E´pine en Vende´e et HautesAlpes, mais qui peuvent avoir une autre origine. Montboudif 15 aurait e´te´ un « mont votif ». Le nom de Saint-Jean-du-Doigt vient d’une relique suppose´e d’un fragment de doigt de saint Jean Baptiste, parvenue au XV e sie`cle a` Saint-Jean-du-Traon, qui a change´ de nom au milieu du XVIIe. Outre les dons et legs, et le prix des services religieux, l’e´glise avait pour principale ressource le fruit de la dıˆme, impoˆt d’en principe un dixie`me des re´coltes, qui lui e´tait re´serve´. Souvent mal supporte´e, la dıˆme s’est grave´e dans les me´moires et les noms de

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lieux. Elle e´tait d’ailleurs devenue tre`s complexe, prolonge´e de charnages sur le croıˆt des troupeaux, de la dıˆme novale sur les de´frichements, d’une dıˆme verte sur le lin, le chanvre, les le´gumes. Les noms en la Dıˆme sont plusieurs dizaines ; on voit c¸a` et la` une Dıˆme du Saint (Me´zie`res-la-Grande-Paroisse 10), une Dıˆme le Preˆtre (SaintE´tienne-a`-Arnes 08), les Menues Dıˆmes a` Avrolles 89 mais la Grande Dıˆme a` Vouziers 08, le Saut des Dıˆmes a` Saint-Just-pre`s-Brioude 43, quatre Grange de Dıˆme a` Portbail 50, Boulleville 27, Sance´ 71, Soumont-Saint-Quentin 14, deux Grange Dıˆmie`re a` Heurteauville 76 et Le Pin 38, le Sol de la Dıˆme a` Caniac-duCausse 46. Secondigne´-sur-Belle 79 a les Charnages, Chens-sur-Le´man 73 un Charnage. La dıˆme a fourni aussi une dizaine de Dıˆmage, et meˆme un Chemin Entre Deux Dıˆmages a` la limite de Bouvines et de Cysoing 59. L’orthographe est parfois dixme, comme dans la Petite Dixme a` Barc 27, les Terres a` Dixme a` Houssay 41, la Dixmerie a` Triaize 85, le Chaˆteau de la Dixmerie au Loroux-Bottereau 44, la Grange Dixmeresse a` E´pouville 76. Dans certaines re´gions le terme peut eˆtre deume, et deyme dans le Midi comme a` Deyme 31, avec plusieurs le Sol del Deyme ou le Sol de Dyme en Quercy et Pe´rigord. Part-Dieu est une forme euphe´mise´e de la dıˆme ; outre le ce´le`bre quartier de Lyon, il se trouve a` Chatuzange-le-Goubet 26. L’aumoˆne a eu plusieurs sens, dont celui que rappelle l’excellent site de l’e´cole publique de Cahuzac-sur-Adour 32 : « terres qui rele`vent en franche aumoˆne, terres et rentes donne´es a` l’E´glise par le roi ou par quelque seigneur, sans autre obligation que de reconnaıˆtre qu’on les tenait de celui qui les avait donne´es. » Il existe plusieurs dizaines d’Aumoˆne dont certaines ont pu avoir ce sens, avec onze lieux-dits pour le seul Calvados, huit en Eure-et-Loir dont deux Bois et deux Pie`ces de l’Aumoˆne. En sens inverse, l’aumoˆnerie distribuait des secours ; e´galement plusieurs dizaines, de lieux-dits en portent le nom, dont une quinzaine dans les deux Charentes. Les pre´bendes e´taient des revenus de biens posse´de´s par des chanoines. Le terme est de meˆme origine que provende ; il en existe des dizaines, au singulier comme au pluriel. Les Pre´bendes d’Oe´ ont e´te´ a` l’origine d’un quartier bourgeois du centre de Tours construit hors les boulevards au XIX e sie`cle. Les Pre´bendes du Bois de Plante sont dans la partie me´ridionale de Saint-Pierre-des-Corps 37. Saint-Romain-lePuy 42 a les Grandes Pre´bendes, Beaulieu-sur-Loire 45 la Pre´benderie, Enguinegatte 62 la Pre´bende. La Pre´vende a` Castelnau-d’Auzan 32 avait sans doute le meˆme sens. Quelques noms de lieux e´voquent le Be´ne´fice, voire Els Beneficis (Bouleterne`re 66), qui a eu le sens de bien d’E´glise ; mais le Petit Be´ne´fice a` Gue´ret 23 ou a` Villeme´jean 49 est probablement plus re´cent, et peut-eˆtre ironique.

Male´fices et sortile`ges La croyance a` des eˆtres male´fiques ou e´tranges est de tous les temps et a e´te´ partiellement re´cupe´re´e par le christianisme a` la suite des religions d’Orient. Toutes sortes de noms e´voquent ces croyances. Ils sont particulie`rement attache´s a` des lieux difficiles, sombres, ou` l’on peut se sentir menace´, en difficulte´ : gorges, de´file´s, foreˆts profondes, traverse´es dangereuses. Ils peuvent aussi e´voquer la surprise devant des

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re´alisations anciennes et oublie´es, comme des ponts audacieux ou des sentiers vertigineux, des formes e´tranges comme les chemine´es des fe´es couronne´es d’un bloc, ou les lourdes pierres leve´es et couche´es des me´galithes, voire des trous aussi myste´rieux que profonds. C’est e´videmment surtout au diable que l’on attribue l’origine ou la fre´quentation de ces sites. Les Pont du Diable sont un peu partout, mais de pre´fe´rence dans les contre´es accidente´es du Midi. Fort pittoresque, le vieux Pont du Diable a` la limite de Saint-Guilhem-le-De´sert et Aniane, jete´ vers 1025 sur l’He´rault, y domine les marmites de ge´ant sculpte´es dans le calcaire du cirque dit de l’Infernet, ou du Bout du Monde, sous des rochers a` pic ; un tre`s ancien escalier, dit L’Escaliou ou Fenestrelles, y a e´te´ ame´nage´ par les moines. On ne trouve qu’un ou deux Pont du Diable dans des re´gions comme le Centre ou la Bourgogne, un Pont au Diable a` BrieComte-Robert 77 sur l’Yerres a` la limite de Combs-la-Ville mais aucun en Picardie, Champagne ou Haute-Normandie, qui ont toutefois nombre de lieux a` diable ; et un Pont des Douze Diables est aux Moe¨res 59. Les Murailles du Diable, Creˆte du Diable et Coˆte du Diable ne manquent pas. Un Piton Diable est a` La Possession (Re´union). Les Trou du Diable sont bien plus nombreux encore, sept dans les Ardennes dont un Ravin et une Fontaine du Trou du Diable ; s’y ajoutent une vingtaine de Fosse a`, au ou du Diable et trois Grotte du Diable, deux dans les Alpes et une a` Fervaches 50. Rare´court 55 a une Gorge du Diable, Vieu 01 un Gouffre du Diable et Cosnac 19 un Gour du Diable. Trois Griffe du Diable sont des accidents pre`s du Piton de la Fournaise a` Sainte-Rose (Re´union), sous le Grand Colombier a` Lochieu 01 et dans les rochers d’Uchon 71. Sauvian 34 a un Casse-Diables. Un difficile Chemin du Diable se dessine a` Allemond 38 dans les rochers du Belledonne aux Sept-Laux. Un Saut du Diable est a` Guerchy 89, mais la Guyane est plus pittoresque avec deux Saut Diable (Camopi et Saint-Georges), un Saut Pisse Diable et un Saut Diable Caca a` Saint-Georges aussi, sur la Crique Noussiri, affluent de l’Oyapok. Le Diable a son Palais et sa Chaise a` Sainte-Gemmes-le-Robert 53, son Fauteuil a` Rennes-les-Bains 11, sa Porte a` Saint-Julien-en-Vercors 26, a` la fois sa Roche et son Champ a` Aubure 68, sa Forge a` Bourdeilles 24 et un Œil a` Lannepax 32, mais c’est une re´surgence, proche du Trou du Diable qui est une perte en amont. Une Route du Diable traverse la foreˆt d’Halatte a` Pont-Sainte-Maxence 60, un Chemin du Diable a` Aigrefeuille d’Aunis 17. Varize 28, Rexpoe¨de 59 et Cormainville 28 affichent un Cimetie`re du Diable, tous trois en limite de finage. En Corse, un Pont du Diavule est mentionne´ a` San-Gavino-di-Tenda, dans les solitudes du De´sert des Agriates. La Bretagne emploie diaoul, avec par exemple un Pont an Diaoul a` Guidel et un Roc’h an Diaoul a` Hanvec. Une bonne vingtaine de toponymes en Teufel sont releve´s en Alsace et Moselle, parmi lesquels des Teufelsort (lieu du diable), Teufelsberg (mont), Teufelsloch (trou) et d’ine´vitables Teufelsbruck (pont). Une Mare au Diable a e´te´ rendue ce´le`bre par George Sand, celle de Mers-surIndre 36 ; il en est d’autres a` Rampillon 77, Frampas 52. Ge´oportail a note´ plusieurs Bois Diable ou du Diable dont un a` Kourou (Guyane), six Iˆle du Diable outre celle de Cayenne, la plus ce´le`bre ; et cinq Chaˆteau du ou a` Diable, ce qui en Quercy fut synonyme de Chaˆteau des Anglais... Deux Tour du Diable a` La Clayette 71 et

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Livron-sur-Droˆme 26 ne sont que des restes de fortifications. Saint-Se´bastien-deRaids 50 va jusqu’a` Mille Diables en fond de valle´e de la Taute. Il existe aussi une bonne trentaine de Roc, Roche, Rocher ou Dent du Diable, soit comme pics en montagne, soit comme me´galithes. On peut lire aussi les formes la Diablerie (sept occurrences sur Ge´oportail), et plusieurs Diablesses dont une Combe Diablesse a` La Soˆne 38, une Grande Diablesse a` Houx 28, ainsi qu’en Martinique un Morne la Diablesse a` Sainte-Anne et le Trou de la Diablesse a` Grand’Rivie`re. Un Diable Vert est au Poe¨t-Laval 26 dans un vallon un peu isole´ ; on connaıˆt mal l’origine de l’expression « au diable vauvert » pour indiquer un trou perdu ; sans rapport avec le Vauvert gardois, elle pourrait venir d’un Vauvert du sud de Paris pre`s de l’Enfer, lieu jadis mal fame´ hors les murs (devenu Denfert-Rochereau). Diable vient d’un IE gwele, jeter, dont viennent le radical bole et donc les symboles, paraboles et hyperboles, la balistique et meˆme... les proble`mes ; dia-ballum de´signe « celui qui se met en travers ». Teufel, l’e´quivalent allemand, a la meˆme origine. Mais le diable a eu d’autres noms. Il est e´galement de´signe´ par drac, de meˆme racine que le mythique dragon ; l’origine en serait l’IE derk, voir, associe´ a` la peur du « mauvais œil ». Aussi le terme s’applique-t-il plus particulie`rement a` des trous et sources : Gour du Drac a` Ge´ne´rargues 30, Fontaine du Drac a` Launac 31, Font du Drac a` Nonards 19, Abıˆme et E´mergence du Drac a` la limite de Montpeyroux et SaintJean-de-Fos 34 pour une perte de rivie`re et la re´surgence voisine. Mais le Drac comme cours d’eau, meˆme torrentueux, et les NL qui lui sont associe´s en HautesAlpes et Ise`re, ont pour origine une racine hydronymique tout autre, tre`s ancienne et largement re´pandue. Plusieurs dizaines de toponymes portent le nom de Dragon, qui a toutefois pu eˆtre un NP ; Mondragon 84 (anc. Mons Draconi) est devenu ce´le`bre par un barrage sur le Rhoˆne. Cabrerets 46 a une E´mergence de la Dragonnie`re sous un Chaˆteau du Diable. L’Alsace a une commune nomme´e Drachenbronn-Birlenbach (source du diable, plus ruisseau des collines) ; elle y ajoute Drachenbruennel (fontaine, a` Geudertheim), Drachenberg (mont, a` Seebach), Drachenfels (rocher, Vieux-Thann). En Corse le dragon a donne´ des lieux-dits en Dragone (a` Arbori et Coti-Chiavari), Tracone, Travone, ainsi que Travi, Travo, Travolo et Stragonato (J. Chiorboli). Souvent il s’agit de lieux forts, qui se voulaient menac¸ants. D’autres appellations du diable ont leurs traces. Lucifer est « celui qui porte la lumie`re », en grec Phosphoros – et ainsi de´range les cultes. Ge´oportail note six Lucifer, dont un Saut Lucifer a` Saint-E´lie et un Massif de Lucifer a` Saint-Laurentdu-Maroni en Guyane. Satan est la version d’origine he´braı¨que du diable ; on connaıˆt un Satanas a` la limite de Sauveterre-de-Guyenne 33, Vau Satan dans les bois de Fleury-la-Valle´e 89, la Combe de Satan a` Vergt-de-Biron 24 tout pre`s d’un Waterloo, et la Satanerie existait a` Flottemanville-Hague 50 bien avant les installations nucle´aires... De´mon est « celui qui divise » (IE daˆ, comme le de´miurge, et le demos grec, dont on sait que viennent la de´mocratie et l’e´pide´mie...). Le De´mon est pre´sent a` Carcassonne, Loye-sur-Arnon 18, Varennes 86, dans une Come De´mon a` Bussy-le-Grand 21 et

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aux Champs De´mon a` Sougy 45. Rappelons l’abondance des lieux en Enfer et Infernet, souvent d’acce`s difficile, mais qui ne sont pas tous diaboliques, car ces noms de´signent surtout ce qui est en infe´rieur, en contrebas, dont des valle´es profondes. Notons aussi que Sabbat a pu e´voquer quelque diablerie : on le trouve associe´ a` des me´galithes ou des rochers (Pierres du Sabbat a` Grandfontaine 67, Roches du Sabbat a` Bussang 88), un vallon en foreˆt (Fond du Sabbat a` Touffreville 27), des rapides (Saut Sabbat a` Maria en Guyane).

Les petits eˆtres des bois Les fe´es sont le fruit de repre´sentations plus ambigue¨s, parfois tre`s positives dans les contes. En toponymie, elles apparaissent souvent comme e´quivalent de diable, dans des sites difficiles, ou e´tranges, incompris, « inhumains » ou « surnaturels » en somme. Mais elles ont rec¸u plusieurs expressions. Demoiselle en est une : la Grotte des Demoiselles de Saint-Bauzille-de-Putois 34 a aussi pour nom local Bauma de la Fadas, litte´ralement Grotte des Fe´es ; les Demoiselles Coiffe´es de Chaˆteau-VilleVieille 05 ont des profils si e´tranges qu’elles ont e´voque´ des fe´es. Enchante´e, encantada en occitan et catalan, a le meˆme sens : Freychenet 09 a une Grotte des Encantadas, Canaveilles 66 un Roc et un Co`rrec (cour) de las Encantadas, Lorgues 83 l’Encatadou, Troye-d’Arie`ge 09 un Trou des Enchante´es, Cazalrenoux 11 une Combe et une Serre des Enchante´es ; Condac 16 a le Moulin Enchante´, Fleurysur-Orne l’Iˆle Enchante´e – mais le Village Enchante´ de Bellefontaine 50 n’est qu’un parc d’attraction re´cent. En Berry et Limousin on e´voque des martes, parfois de´forme´es en martre, marse et meˆme Marthe ; le terme serait en rapport avec martyr et martroi, signalant des de´funtes damne´es et errant dans la campagne. Le chaos de rochers naturel des Pierres Jaumaˆtres (Toulx-Sainte-Croix 23) fut jadis nomme´ Pierres aux Martes. Les Martes est un lieu-dit de Villiers a` Saint-Jean-de-Sauves 86, un Bois des Martes est a` Fontenille 16 ; Cornusse 18 a les Marthes, Bordeaux-en-Gaˆtinais 45 la Marthe (D. Jeanson). Mais le toponyme preˆte a` de nombreuses confusions. Il en est d’ailleurs de meˆme pour les Fe´es. Leur nom vient de Fata, les Parques des Romains, de fatum, destin, comme le sort en anglais (fate), « ce qui est dit », a` partir de l’IE bha dont viennent aussi fameux et prophe`te. Les toponymes correspondants abondent, sous les formes la Fe´e ou les Fe´es, et des Bois, Pre´ de la ou des Fe´es, une vingtaine de Roche des Fe´es ou Roche aux Fe´es, une quinzaine de Fontaine des ou aux Fe´es, des Gorge et surtout des Grotte aux ou des Fe´es. Chemine´e de fe´es est devenu un nom commun pour de´signer ces hauts-reliefs ruiniformes couronne´s d’un gros bloc de pierre ; l’IGN a retenu un Chemine´es des Fe´es a` Montgellafrey 73, mais bien d’autres sont cite´s dans les guides, avec pour e´quivalent Demoiselles Coiffe´es. Fe´e a pris la forme fade en occitan, comme au viaduc des Fades et pour la Petite Fadette de George Sand. Une Combe Fade a` Gre´alou 46, des Pierre Fade a` Gentioux-Pigerolles, Blessac et Auriat 23, la Peyre Fade a` Lamaze`re-Basse 19 ou le Prat de la Fade a` Paulhac-en-Margeride 48 ont sans doute le sens de fe´e.

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Toutefois, le mot fe´e a deux forts concurents toponymiques avec le heˆtre (fay) et la brebis (fe´ dans les Alpes). Sans doute pourra-t-on admettre la Roche des Fe´es dans la valle´e encaisse´e de la Fare a` Vende´mian 34, qui a aussi un Mas des Demoiselles ; ainsi que la plupart des Fe´es lie´es a` des me´galithes, voire la Pierre Femme a` Champagnat 23. Mais plusieurs spe´cialistes (Besset et Gemi, Tuaillon) estiment que la Grotte des Fe´es d’Aillon-le-Jeune doit son nom aux brebis, comme de nombreux lieux-dits semblables de Savoie et Dauphine´, « enchante´s » a posteriori a` partir des noms d’arbres ou d’animaux. H. Suter, pour sa part, relie bien a` des fe´es le Chaˆteau des Fe´es de Massongy 74, correspondant a` un ancien camp romain en foreˆt. Les petits personnages des contes pour enfants ont aussi droit de cite´. Apparente´s aux fe´es au moins par l’e´tymologie, les fadets sont pre´sents dans l’Ouest ou` sont par exemple une Halte des Fadets a` Persac 86, les Fadets a` Corme-E´cluse et a` SaintAndre´-de-Lidon 17, a` Selommes 41, les Touches Fadet a` Broons 22. Les farfadets ont notamment un Ravin des Farfades a` Me´olans-Revel 04 et une Pierre des Farfadets au Poire´-sur-Vie 85. Les lutins ont leur Pierre aux Lutins (Villamblain 45) et le Pont des Lutins a` Gourin 56, une Source des Lutineaux a` Saint-Jouin-deMarnes 79 et plusieurs Lutinie`re, un E´tang et une Grotte des Lutins a` Auzay 85 et a` Fontanil-Cornillon 37. Le terme a beaucoup varie´ et peut eˆtre a` l’origine de Ludie`res en Pe´rigord et en Auvergne, de certains Lubin ou Lupin. Ge´oportail recense quelques gobelins parmi lesquels, outre le site parisien bien connu, une Saussaie (saulaie) des Gobelins a` Vigneux-sur-Seine 91 et une Fontaine a` Guyancourt 78. En revanche, les elfes n’y apparaissent gue`re qu’en Sologne, au Bois des Elfes de Me´nestreau-en-Villette 45. Les korrigans (du breton korri, nain) ont six mentions en Bretagne, dont une Grotte des Korrigans au Pouliguen 44, un Bois a` Plugullan 29, un Moulin a` La Chapelle-Neuve 56. D’autres lieux-dits e´voquent des noms ine´galement familiers. On y trouve par exemple une bonne dizaine de matagots surtout en France me´ridionale, dont une Iˆle du Matagot a` Beaucaire 30, un Moulin a` Pionnat 23 ; le nom (tue-Goth) est interpre´te´ comme s’apliquant a` des eˆtres malfaisants, Goth e´tant devenu dans ces re´gions synonyme de bon chre´tien... Quelques servans (eˆtres des foreˆts, du latin silva) apparaissent en Savoie et Lyonnais dont une Servannie`re a` La Motte-Servolex 73 et une autre a` Sainte-Catherine 69, mais ici les homonymes et paronymes sont nombreux. Les foulletons, lutins cense´s tresser les crinie`res des chevaux, n’ont laisse´ qu’un Bois des Foulletons a` Fontainebrux 39. Une ancienne intercommunalite´ incluant Fontainebrux, cre´e´e en 1998 mais disparue en 2011 en s’inte´grant a` celle de BresseRevermont, s’e´tait nomme´e Communaute´ de communes des Foulletons, appellation un peu surprenante mais e´vanouie ; il en reste pourtant une zone artisanale des Foulletons a` Larnaud 39. Les sotrays de l’Orle´anais, qui s’amusaient aussi avec les chevaux, se cachent encore derrie`re le Sottereau de Pontlevoy 41 et le Bois du Sottereau de Ferrie`res-en-Gaˆtinais 45. R. Luft rapporte le Pas du Trem a` un esprit de la montagne ; ce col est sous la Cime du Diable dans le Mercantour, commune de Tende, et voisin du Lac du Trem, de la Cime du Trem, des Lacs du Diable et du Pas du Diable, et de la Valle´e des Merveilles....

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Ceux qui sont diffe´rents Plus re´elles que diables et fe´es, d’autres figures ont intrigue´ par leur singularite´, qui les a fait de´signer, et meˆme assigner a` des lieux. D’un coˆte´ furent les ermites, dont nous avons mentionne´ les « celles » et les ermitages ; mais, en de´pit de leur isolement, ils relevaient de la socie´te´ normale. D’autres e´taient juge´s plus e´tranges, sinon e´trangers. Certains furent nomme´s sorciers ou sorcie`res, litte´ralement « qui dit des sorts » : des dizaines de lieux portent ces noms. Trace d’anciennes ine´galite´s, on compte d’ailleurs beaucoup plus de lieux-dits en Sorcie`re qu’en Sorcier, e´ventuellement avec pour attributs des Rocher, Mont, Pierre, Bois, Cheˆne, Fontaine, Grotte, Fosse, Valle´e, Pech des Sorcie`res (a` Jonquie` res 11), Canton des Sorcie` res (a` Ambare`s-et-Lagrave 33), meˆme un Carrefour de la Sorcie`re a` Coyolles 02 – mais ici point de Terre, Pie`ce, Pre´ ou Champ, les sorcie`res n’e´taient pas agricoles... Le reste d’un donjon tombe´ du chaˆteau de l’Engelbourg a` Thann 68 est nomme´ Œil de la Sorcie`re. Le terme e´quivalent de bruge a e´te´ employe´ dans le Midi, proche de la bruja espagnole, d’e´tymologie tre`s dispute´e. Des toponymes en Bruge, la Brugue, la Brougue, les Bruges peuvent lui eˆtre rapporte´s, mais ils sont trop proches des appellations de la bruye`re pour ne pas risquer des confusions. Plus claire sans doute est l’appellation tout aussi me´ridionale de masque, mais surtout coˆte´ Provence, qui vient de l’image que l’on se faisait des figures de vieilles sorcie`res : on la trouve a` Valmasque 06, dans une Rue des Masques sous Mont-Dauphin 05, le Pas de la Masque a` Toulon et un autre a` E´venos 83, le Valat de la Masque au Vigan 30, des lieux-dits la Masque, les Masques, la Masquie`re et selon toute apparence dans les communes de Masquie`res 47, Lamasque`re 31. Toute une se´rie d’autres noms leur sont attache´s, autour des ide´es de magie et de pre´diction. Le plus courant est devin, qui existe en des dizaines d’exemplaires parmi les lieux-dits, avec des Bois tel le Bois de la Devine a` Matour 71, et quelques autres comple´ments. La Devinie`re donne une vingtaine de lieux de l’Ouest, dont l’Edvinie`re a` Argentre´-du-Plessis 35, le plus connu e´tant a` Seuilly 37 la maison natale de Rabelais. Celui-ci a rendu ce´le`bre le Trou de la Sibylle a` Panzoult 37, une cavite´ troglodyte que l’IGN pre´fe`re nommer Grotte de la Sibylle ; il existe quelques autres Sibylle, dont Val Dame Sibylle a` Le´vigny 10, le Bois Sibylle a` Nogent-le-Bernard 72 ; le terme vient du grec, au sens de prophe´tesse. C’est un autre roˆle social que jouaient les prostitue´es, encore que l’assimilation aux pre´ce´dentes fuˆt commune. Ribaude fut l’un de leurs titres ; les lieux-dits la Ribaude, les Ribaudes et les Ribaudie`res, les Bois, Source et Fontaine des Ribaudes sont plusieurs dizaines et Rethueil 02 a les Quinze Ribaudes. Gouge et Godon ou Goudou en furent d’autres, et plusieurs lieux-dits sont ainsi nomme´s, mais peut-eˆtre avec d’autres sens – godon a aussi de´signe´ l’Anglais. Gouine est apparente´ et a eu un sens voisin avant d’eˆtre affecte´ spe´cialement aux lesbiennes ; une quinzaine de toponymes semblent s’y rapporter, dont plusieurs Gouinerie, des Mas et Clos de Gouine a` Arles, les Gouines a` Lunay 41 ; mais Gouin est aussi un NP, ou` des linguistes pre´fe`rent voir une divinite´ germanique (Got) plutoˆt qu’un « homme de mauvaise vie », ne´anmoins

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atteste´ au XV e sie`cle du coˆte´ de l’Anjou (A. Dauzat). On trouve aussi une trentaine de Catin, Catine, Catinerie, mais non sans ambiguı¨te´ ici encore. Pute et Putain restent les plus fre´quents. Le Chaˆtelet-sur-Retourne 08 et SaintRe´my-le-Petit font voisiner un Mont de la Putain, les Putains de Terres et la Horle des Putains (un talus en champenois). Romilly-sur-Aigre 28 a un TroussePutain, Me´rindol 84 des Rochers de la Pute, Tourves 83 le Cros de la Putan, Lacapelle-Biron 47 le Bois de las Putes. Pute Musse a` La Saulsotte 10 peut eˆtre un e´quivalent de la Pute y Musse (s’y cache) qui fut le nom originel de la rue du Petit-Musc a` Paris-4e... Le Bois de Putemus (avatar de Pute-y-Musse) a` Villeneuveles-Bordes 77 ferme la commune a` l’ouest ; il a pour e´ cho un Putemuse a` La Chapelle-Rablais 77, la foreˆt de Putemusse a` Ge´raudot 10. Toutefois, il faut prendre garde au fait que pute a aussi signifie´ malodorant (« qui pue »), ce qui fut probablement le sens de Pute Noue a` Heiltz-le-Maurupt ou Coole 51, du Bois de Pute Beˆte a` Petit-Mesnil 10 ou des Peute Goutte de Ventron et de Gerbamont dans les Vosges ; et sans doute de Pute Meuse a` Champneuville 55, dans un e´cart de la valle´e de la Meuse. Pute a, bien entendu, pu de´signer le putois, dont le nom a le meˆme sens. Diffe´rents noms ont qualifie´, ou stigmatise´, ceux qui se situaient hors de la religion commune. Longtemps, ils furent de´signe´s comme paı¨ens, ou par les e´quivalents pagan dans le Midi, heiden en Alsace. Pagan, paı¨en auraient eu la meˆme origine et le meˆme sens que paysan, « de la campagne » et plus ge´ne´ralement « civil », quand les clercs se disaient milites, soldats de la foi ; il en est venu des lieux-dits en Pagan, Pagane, Paganel. Heidenstraessel (ruelle aux Paı¨ens) est le nom de l’ancienne voie romaine entre Ill et Rhin, et le mont Sainte-Odile a son « mur paı¨en » parce qu’il s’agissait d’œuvres pre´chre´tiennes. J. Soyer nous dit que Tillay-le-Peneux, c’est-a`dire le paı¨en, doit son nom a` sa perception comme repaire de pirates normands du IX e sie`cle. Il existe un certain nombre de Bois Payen, quelques Pagan, mais d’autres sens sont possibles. L’appellation juif est moins ambigue¨, et plus abondante. On sait que les Juifs ont pu former des communaute´s particulie`res, tole´re´es pour leur roˆle social notamment dans les e´changes, et agresse´es ou de´truites parfois. La toponymie conserve des Juiverie, surtout comme quartiers urbains, des lieux-dits les Juifs, la Juive, divers Bois des Juifs ou Rue des Juifs. Baigneux-les-Juifs est une commune en Coˆte-d’Or. On note une Fontaine Juive a` Bettelainville 57, la Juiverie a` Richebourg 78, la Rue aux Juifs comme quartier de Pre´aux 76, Hameau des Juifs a` Bermonville 76, le Grand et le Petit Juif a` Mons 17 et meˆme la Croix Juive a` Saint-Saturnin-le`s-Apt 84. Les Faux Juifs a` Auxy 45 qui ont pu eˆtre des heˆtres (faux). Bordeaux a une Rue et une Barrie`re Judaı¨que, Nıˆmes un Puech Je´siou, Carcassonne un Pech-Judaı¨c avec un cimetie`re juif et Montje´zieu est une commune de Loze`re. Plusieurs dizaines de Judenberg, Judenweg, Judenloch, Judenwald, Judenmatt s’e´parpillent en Alsace, meˆme un Juden Brueckle (petit pont) a` Eschentzwiller 68. Jœuf 54 est sujet d’he´sitations entre un Jovis Fanum (temple a` Jupiter) et une villa du Juif (ou d’un certain Jude...), Juif 71 l’est aussi entre Jouy, Jude et Juif. Villejuif 94 aurait e´volue´ a` partir d’une tout autre origine, une forme ancienne Villegie (Villa Gesidis, NP) ou le domaine (villa) d’un certain Jude ou Juve.

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L’e´mergence du protestantisme est trop re´cente pour avoir sensiblement marque´ la toponymie. Toutefois Ge´oportail rele`ve bien une cinquantaine de lieux autour de huguenot, nom francise´ issu du germanique eitgenoss, confe´de´re´ : les Huguenots, la Huguenoterie (Jumelles 27), la Sente des Huguenots a` Haution 02, cinq Grotte des Huguenots dont trois dans les Ce´vennes et une a` Injoux-Ge´nissiat 39, plus huit Grotte des Camisards et deux Pont des Camisards, surnom des huguenots re´fugie´s dans les Ce´vennes. Il existe en outre des e´vocations de parpaillots, mais on sait que le terme a aussi le sens de papillon. Il est probable toutefois que le Parpaillou a` La Couvertoirade 12, les Parpaillons a` Ge´mozac 17ou a` E´pargnes 17, la Parpaillonnerie a` Saint-Martin-des-Noyers 85, Es Parpayols a` Lunel-Viel 34 ont des chances d’e´voquer des foyers protestants. Les incursions des Sarrasins ou Maures ont e´te´ longtemps redoute´es dans tout le Midi, qui en garde en ses lieux les noms. Sarrasin vient du grec et de´signait des nomades orientaux ; maure est a` l’origine maurus, « de Mauritanie », mais est vite devenu synonyme de tre`s brun, voire noir. Les deux termes ont eu le sens de danger et d’e´tranger inde´sire´. Les noms en Sarrasin ou Sarrazin sont assez fre´quents, dont une douzaine de Grotte des Sarrazins, des Sarrasins ou Sarrazine, ainsi que des Route, Mur, Col, Teˆte, Fond, Trou des Sarrasins. Castelsarrasin existait sous ce nom au X e s. (Castro Sarraceni), ce que Billy rapporte a` un Raimond Sarracenus, charge´ par le comte de Toulouse d’e´tablir des sauvete´s ; bien d’autres interpre´tations ont pre´ce´de´, allant d’un Castrum Cerrucium du IX e sie`cle dont la trace est perdue, identifie´ a` tort avec Castelsarrasin (l’examen des textes et de la topographie plaide plutoˆt pour Cordes-Tolosannes selon R. de la Haye) a` un chaˆteau e´trangement construit « a` la manie`re des sarrasins » ou a` un chaˆteau cre´nele´ (du latin serratim, avec dentelures, Fe´nie´) ; du moins personne n’a propose´ un chaˆteau des Sarrasins... Maure est aussi re´pandu, parfois e´crit More, avec un Chaˆteau des Maures a` Caudie`sde-Fenouille`des 66, une Grotte des Maures a` Brissac 34, un Pech des Maures a` Villese`que-des-Corbie`res 11 et un Pic des Maures a` L’Hospitalet 09, trois Fontaine des Maures dont deux en Be´arn. Belve´de`re-Campomoro, en Corse au sud d’Ajaccio, contient l’ancien village de Campomoro, une tour (Torra) et une pointe (Punta) a` ce nom. La Balma del Moro, dolmen de Laroque-des-Albe`res 06, e´quivaut a` quelque rocher du diable... Toutefois, l’extension du sens vers la couleur cre´e des ambiguı¨te´s, surtout quand Maure est employe´ au singulier, ou a pu qualifier des NP (Moreau, Maurin, etc.). D’autres confusions sont possibles avec mort et avec moure ; un Gue´ de Maure a` Colombiers 61 ou une Ferme du Maure a` Manneville-la-Raoult 27 laissent perplexe, comme Maure 64. Le massif des Maures en Provence n’a probablement e´te´ qu’une « montagne noire ». Notons que mosque´e, musulman, islam n’apparaissent pas encore dans la toponymie cartographie´e, ou presque pas. Une seule mention la Mosque´e figure a` Langon 33 ; il s’agit d’une petite construction isole´e prive´e, une fabrique de jardin des anne´es 1860 due a` un notable bordelais, surnomme´e ainsi en raison de sa forme un peu particulie`re, et dite aussi l’Observatoire. Il existe quatre ou cinq mentions de Mahomet qui peuvent venir de cacographies, de surnoms ou de souvenirs coloniaux du XIXe sie`cle. Une Ferme de Mahomet domine un vallon nomme´ Fonds de Mahomet a` Intraville et

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a` Glicourt 76, dans un domaine clos de 200 ha, avec un manoir en brique et pierre du XVII e s. ; Maho-met viendrait ici d’une « ferme de Mathilde » en normand... Les autres mentions sont un Mahomat au Rheu 35, le Mahomet en limite de Martigny 02, les Pie`ces de Mahomet en limite de Selommes 41, Mahomet pouvant avoir e´te´ le surnom d’une personne. Les cagots ont forme´ au Moyen Aˆge, du X e au XIVe sie`cle, des groupes a` part, de pauvres he`res rejete´s, exclus, e´ventuellement re´pute´s le´preux, au statut particulier d’intouchables contraints a` l’endogamie et ne pouvant entrer dans une e´glise que par une porte spe´ciale. Plusieurs lieux-dits portent le nom de Cagot ou l’e´quivalent Cacou dans le Midi, surtout le Sud-Ouest (Landes et Be´arn), ou` Arreau 65 leur consacre un muse´e. Il existe dans les Pyre´ne´es le Rocher du Cacou a` Aulus-lesBains 09, la Coume de`t Cacou a` Cauterets 65, correspondant a` des cavernes. Les cagots ont curieusement pu eˆtre aussi nomme´s Crestia, Crestian, source de plusieurs dizaines de lieux-dits dans les meˆmes contre´es. Des hameaux de le´preux (caqueux ou cacous) ont e´te´ nomme´s la Caquinerie a` Ple´ne´del 22, La Caquinie`re a` Foussais-Payre´ 85, les Quaquinie`res a` Saint-Aubinle-Clos 79, les Caquins en plusieurs communes d’Anjou, tandis qu’en Bretagne plusieurs Clanty, Clandy, C’hlan, Claon avaient le sens de « maison du malade », comme Roz-ar-C’hlan a` Plouaret 22, le Pont Clandy a` Plufur 22, le Pont ar-Clan a` Pluzunet 22, Pont ar C’hlan a` Hoˆpital-Camfrout 29 et Irvillac 29, le Clandy a` Locmine´ 56 et Noyal-Pontivy 96. Il se pourrait que tous ces termes cagot, cacou, caqueux viennent d’une racine cacc- e´voquant la coquille, le repli, l’isolement comme dans une coquille (P. Guiraud). Resteraient sans doute bien d’autres exclus parmi les termes locaux. On trouve le De´ment a` Mormoiron 84, quantite´ de Fou et de Folie, des Chemin des Fous (Ne´ry 60 ou La Jarrie 17). Mais on ne peut gue`re poursuivre dans cette voie en raison des abondantes homonymies : fou et fous viennent le plus souvent des heˆtres, parfois de la fontaine dans le Midi (fous, variante de fons ou font), plus rarement de fe´es, tandis que les folies sont en ge´ne´ral l’e´quivalent de feuille´es, feuillage. Sans avoir la meˆme puissance ou volonte´ d’exclusion, on ne saurait ne´gliger les noms de lieux qui signalaient d’autres « diffe´rents », ceux qui venaient d’ailleurs et se distinguaient par un accent, un parler, des coutumes. Les campagnes abondent en lieux-dits d’origine, souvent diffuse´s par les surnoms, tels que Breton, Picard, Limousin, et les anciennes cite´s industrielles ne manquent pas de Maroc ou Petite Italie. Le germanique en Lorraine a donne´ des Tiche, tandis que le roman en pays germanique a laisse´ des Welche. La partie non bretonnante de la Bretagne a rec¸u le nom de pays Gallo. L’un des termes les plus fre´quents dans tout le Midi, et d’ailleurs e´nigmatique, est Gavache : en ge´ne´ral, il signalait des « e´trangers » venus de la montagne, ou simplement de plus au nord. R. Lafont pense qu’il vient de gab, gorge, et aurait pu signaler des personnes qui grasseyent, qui ne roulent pas les r mais semblent les avaler. Les lieux-dits Gavache, la Gavacherie, sont abondants. La Petite Gavacherie vers Pellegrue et Monse´gur 33 vient d’anciennes colonies de Saintongeais e´tablis apre`s 1470 puis apre`s la peste noire des anne´es 1520 ; la Grande Gavacherie correspond aux

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Tre´sor du terroir : les noms de lieux de la France

pays de Libourne et de Blaye et le Pays Gabay au Saintonge. Du coˆte´ de la Provence et des Alpes l’e´quivalent est Gavot, pre´sent dans plusieurs dizaines de noms de lieux ; mais le terme s’est e´galement applique´ a` des groupes « diffe´rents » par leurs pratiques religieuses, culturelles, linguistiques et professionnelles ; il existe un Pays Gavot dans le Chablais d’E´vian.

Me´galithes et chaos Les grosses pierres des cultes solaires et fune´raires pre´chre´tiens ont intrigue´ les populations qui en avaient perdu le sens, et le souvenir meˆme des techniques de manipulation. Elles les ont confondues a` l’occasion avec des chaos de blocs naturels, assez communs en pays granitique ou gre´seux (Sidobre, Huelgoat, foreˆt de Fontainebleau, etc.). Aussi les ont-elles habille´es de le´gendes et dote´es de noms surprenants, parfois cocasses. Les uns sont des me´taphores morphologiques, suscite´es par la forme des blocs (v. chap. 4). Les autres se re´fe`rent aux myste`res et renvoient fre´quemment a` des diables et des fe´es ; les noms plus re´cents font volontiers re´fe´rence au Gargantua de Rabelais, meˆme la Roche-qui-Pisse a` Sollie`res-Sardie`res 73. Quelques-uns, plus savants, e´voquent des sacrifices suppose´s, ou une fonction d’outillage ne´olithique : Ge´oportail rele`ve cinq Polissoir (et deux Saut du Polissoir en Guyane), une Table du Sacrifice a` Erdeven 56 et une Table des Sacrifices a` Tregunc 29, une douzaine de Pierre du ou des Sacrifices e´parses dans diverses re´gions. Ar Gazeg Vaed (la jument de pierre) est une grosse pierre ronde a` Ploze´vet 29, ancien lieu de culte de la fertilite´ ; une autre est a` Locronan 29 : les femmes ste´riles e´taient cense´es s’y asseoir pour devenir fe´condes. La majorite´ de ces roches et e´difices ont des noms prosaı¨ques : on note une quarantaine de Pierre Leve´e dont la commune de Pierre-Leve´e 77, une douzaine de Pierre Plante´e, plus de vingt Pierrefiche (dont une commune de l’Aveyron et une en Loze`re), des dizaines de Pierre Fitte et Pierrefitte dont quatorze communes, une trentaine de Peyrefitte, Peyrefiche, Peyrefichade ou Peyreficade dont deux communes de l’Aude (Peyrefitte-du-Raze`s et Peyrefitte-sur-l’Hers), de nombreux Lafitte, Lahitte, Laffitole. On trouve aussi des Pierre Frite en Anjou et en Picardie, le Dessus de la Pierre Frite a` Boissise-le-Roi 77, des Pierre Droite, une Pierre Fixe a` Esse 16 ; Guitrancourt conserve le menhir de la Pierre-Drette (2,4 m de haut). Cayre Leva a` Sibrac-en-Pe´rigord 24 est un dolmen. La Bretagne a une dizaine de Peulven ou` peul est pour fiche´, droit et ven (de men) pour pierre. Tous ces noms sont synonymes et beaucoup de´signent des me´galithes ; mais pas tous : certains d’entre eux s’appliquent a` de simples bornes marquant des limites, ou des repe`res sur d’anciennes routes ; d’autres viennent de NP, mais eux-meˆmes issus de ces pierres. Parfois les toponymes deviennent « pierre large » sous les formes de Pierrelay, Pierrele´e, Pierrelatte ou Breitenstein, menhir a` Goetzenbruck 57 – ou, tout banalement, de Gros Caillou (plusieurs dizaines de toponymes) ou Gros Chillou comme a` Cravantles-Coteaux 37. Toutes sortes d’images sont e´voque´es : Saint-Jean-de-la-Motte 72 posse`de les Pierres de Me`re et Fille et la Pierre Potele´e, dans le bois de la Lande des

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Soucis. Le terme de borne ou bonne, bonnet, bonnier est assez fre´quent dans le Nord, ou` il peut tantoˆt de´signer de simples bornes marquant des limites, tantoˆt une mesure agraire, parfois des me´galithes. L. Desailly le reliait a` un gaulois bonn de meˆme sens et le trouvait dans la Borne Grand Pe`re a` Villers-au-Tertre, la Longue Borne a` Dechy et a` Courcelles-le`s-Lens 62, les Six Bonniers a` Wannehain, les Sept Bonniers a` Leers ou les Quatre Bonniers a` Quesnoy-sur- Deuˆle, les Sept Bonnettes a` Sailly-en-Ostrevent. Les Grandes Billes a` Le´cluse 59 rele`vent sans doute aussi des restes de me´galithes. L’imaginaire s’est souvent exprime´ dans la Pierre Folle, une trentaine au singulier ou au pluriel, dont deux menhirs aux deux extre´mite´s de la re´gion Poitou-Charentes, l’un a` Montguyon 17 dans l’extreˆme sud, l’autre a` Bournand 86, a` l’extreˆme nord ; ou encore les Pierres Folles a` Commequiers 85 ou a` Rosnay 85, trois de ce nom en Saoˆne-et-Loire, et meˆme les Grandes Pierres Folles a` De´ols 36. Berche`res-surVesgre (28) a he´rite´ d’un menhir dit la Pierre de la Folle. Putifaie (la pute l’a fait) est un nom de dolmen de La Ferrie`re-de-Fle´e 49, de Saint-Quentin-les-Anges 53. Les fe´es ont eu encore plus de succe`s avec le dolmen de la Pierre Fade a` Blessac 23, le dolmen du Four des Fades a` Mourioux-Vieilleville 23, l’alle´e couverte se´pulcrale de la Cave aux Fe´es a` Brueil-en-Vexin 78, l’alle´e couverte de la Grotte des Fe´es a` SaintAntoine-du-Rocher 37 (dite dolmen de Mettray), la Pierre de la Fe´e a` Draguignan, la Cabane de la Fe´e a` Beynat 19, un Courtil aux Fe´es a` Saint-Laurent-sur-Oust ou la Pierre a` la Femme a` Vasselay 18. Signalons encore deux Pierre a` la Marthe dans l’Indre a` Montchevrier et Ceaulmont et l’Aire-aux-Martres a` Parnac 36 ; la Pierre Sorcie`re a` Villerfaux 41 et une autre dans le bois de Perthes a` Fontaine-Chaalis 60 ; une Pierre Godon a` Orge`res-en-Beauce 28. Le diable a sa part avec une dizaine de Pierre au Diable ou du Diable, un Palet du Diable et une Galoche du Diable a` Sainte-Gemmes-le-Robert 53, un Faix du Diable a` La Bigottie`re (53) et le menhir de la Hotte du Diable a` Milly-sur-Bradon 55, le dolmen de la Table au Diable a` Passais 61. Les Pierres du Sabbat sont des me´galithes a` Grandfontaine 67 dans le massif du Donon. Et comme autre e´vocation des puissances redoute´es, ajoutons la Loge aux Sarrazins, dolmen a` Saint-Germainde-Tallevende 14... L’invocation de Gargantua comme re´fe´rence au gigantisme de ces me´galithes fut sans doute plus de´bonnaire, voire un tantinet... gauloise. Du coˆte´ respectable, sinon respectueux, se signalent un Doigt de Gargantua, menhir a` Fre´hel 22 et la Dent de Gargantua a` Saint-Suliac 35 (en quartz blanc) ; des Palets de Gargantua a` Charnizay 37, Brizay 37, Guiry-en-Vexin 95, Tripleville 41 ou Nottonville 28, les Pierres de Gargantua a` Membrolles 41 et la Pierre de Gargantua a` Cheˆnedouit 61, le But de Gargantua a` Maintenon 28, la Galoche de Gargantua a` Donges 44, la Hotte´e de Gargantua a` Molinchart 02. D’un autre coˆte´, et en de´pit des versions euphe´mise´es de prudes linguistes qui pre´fe`rent voir dans les quelques Queusse de Gargantua des... pierres a` aiguiser selon une version picarde, ou a` la rigueur une cuisse, les diverses Boules de Gargantua a` Se´nue´jols 43 ou Cros 30, le ce´le`bre Verziau de Gargantua a` Bois-le`s-Pargny 02 (= verge), la Drue a` Gargantua a` Tripleville 41, la Quenouille de Gargantua a` Plaudren 56 et bien entendu la Queusse de Gargantua, menhir de 5 m a` Borest (60), sont bien des images rabelaisiennes des avantages suppose´s du ge´ant.

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Du bon coˆte´ Enfin certains noms de lieux ont e´te´ fonde´s sur la volonte´ de dire quelque chose de la qualite´ du lieu, ou des repre´sentations de son inventeur : perceptions, sentiments, intentions, ambitions. Les e´pithe`tes choisies, ou consacre´es par l’usage, peuvent eˆtre neutres, flatteuses, pe´joratives. Il se peut qu’elles soient assez justes et que des Bellevue ou des Merdereau me´ritent bien leur nom. Il advient qu’elles n’aient gue`re de rapport avec les qualite´s apparentes du lieu. D’ailleurs, certaines appellations ont moins duˆ se re´fe´rer au lieu lui-meˆme qu’a` l’un de ses anciens occupants. Il va de soi que les adjectifs flatteurs sont surabondants. Bel et bon, en diffe´rentes versions, sont sans doute les plus communs ; tous deux de´rivent d’un IE deu (bien fait, favorable) dont le grec a fait dyn, le celte bouno, le latin bonus, bellus et bene. Les larges horizons sont e´voque´s par les nombreux Bellevue et de´rive´s locaux, auxquels s’ajoutent les Beauregard. Il s’agit surtout de lieux-dits, quelque peu isole´s, et assez peu de noms de communes : dix Beauvoir cependant, plus trois Beauvais et trois Beauvois, deux Belve`s, deux Belbe`ze, deux Belve`ze et deux Belve´zet, deux Belve´de`re dans le pays Nic¸ois et en Corse, une Betbe`ze 65 et une Betbe´zer-d’Armagnac 40, une Belvis 11, et finalement une seule Bellevue (-la-Montagne 43). Beauregard est porte´ par sept communes et des dizaines de lieux-dits. Saint-Gelais 79 a un curieux les Beaux a` Voir. Les Mirabel ont le meˆme sens. Layrac 47 et Selles-Saint-Denis 41 ont des Voitout, Vie´vigne 21 un Mont Voitout... L’adjectif beau, ou bel, est parfois applique´ simplement a` « lieu » : pas moins de 22 communes ont pour nom Beaulieu, plus trois Belloc ou Bellocq. Flatteuses encore et fort nombreuses sont les appellations en Bel-Air, Beause´jour, Beausoleil (meˆme en Champagne, Bourgogne et Bretagne), Beausemblant 26 (belle apparence), Be´lesta (bien-eˆtre, dont trois communes) ; Beaurenom (quatre lieux-dits), Bel-Aspect (six lieux-dits, dont un chaˆteau a` Salles-sur-l’Hers 11). Une seule clairie`re de la foreˆt de Courcelles a` La Fontaine-Saint-Martin 72 associe les trois fermes Beau-Soleil, Bel-Air et Bel-Asile. Quelques Bodinal, Baudinat cacheraient meˆme des « beau dıˆner » (Bel Dinar) me´rite´s par des terrains re´pute´s fertiles (X. Gouvert). Il est bien plus souvent encore applique´ a` des objets, notamment topographiques ; on peut comprendre que les e´minences y soient plus flatte´es que les bas-fonds. Dans les seuls noms de communes apparaissent 47 Beaumont, 18 Belmont et deux Montbel et une dizaine de Montebello, une Betpouy et une Betpouey, quatre Beaupuy et une Belpech ; Beaujeu est sans doute de meˆme sens. Vers le bas, notons six Belval, trois Beauval, Beauvallon, Beauvau, Bellevaux, Bellebat 33 ; trois Bellecombe. S’y ajoutent des Belleroche, Belcaire, Beaucaire (rocher) ; Bellesserre et Belleserre ; deux Beaurieux, une Bellerive (-sur-Allier 03) ; des Belfonds, Bellefond et Bellefontaine (8 communes), et une trentaine de lieux-dits Fontbelle ou Fontbel. Parmi les noms de lieux-dits, l’IGN rele`ve une trentaine de Bellerive (dont huit dans le seul Tarn...) et deux Beaurivage, un Rioubel, tous trois dans l’Aveyron, plus deux Rieubel et un Rieubet, une dizaine de Bellenoue ou Bellenoye. Les Belleau ne manquent pas, dont deux communes, ainsi que les Aiguebelle : plus de cinquante sur Ge´oportail, dont deux communes en Savoie, Aiguebelle et Aiguebelette-le-Lac.

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Beau qualifie aussi des e´tablissements humains, e´ventuellement avec un sens proche de fier, sinon redoutable, comme on le voit aux tre`s nombreux forts, gardes et chaˆteaux, ou meˆme villes. Parmi les seuls noms de communes se lisent onze Beaufort et trois Belfort, onze Bellegarde, neuf Belleville, six Beaurepaire, un Beauchastel. Les lieux-dits y ajoutent des Beauchastel, Beauchaˆteau, Belchastel, Belcastel, Beaumanoir, Beaumesnil et Belmesnil, Beaucourt et Belcourt. Meˆme les terres environnantes sont flatte´es : Beauchamp ou Beauchamps (4 communes), Beaupre´ et Belleprade, quelques dizaines de Beaujardin et Beaujard, Beauchemin, des Beaumarais et Beaumarchais ; une vingtaine de Beaubois, Beaubost, Belbosc et quelques arbres comme des Beaucheˆne ou Cassagnabe`re, Bellechassagne 19, les heˆtres avec deux Beaufai 61, Beaufay 72, Beaufou 85, Belfays 25, voire des Belhomme pour bel orme et quelques Beaurenard. Bien entendu, les pie`ges sont tendus : les trois Bellou de l’Orne viendraient de berula, cresson et les cinq Belloy du bouleau (betulla). La forme bella est conserve´e en Corse, Savoie et pays Nic¸ois dans des noms comme Terra Bella a` Grosseto-Prugna, Riva Bella a` Linguizetta, Aqua Bella a` Contes 06 ou pic de Bella Cha (chaume) a` La Clusaz 73 et au Reposoir 74. C’est sans doute a` l’occitan que l’on doit les Belle Viste au Barp 33, Bello Visto a` Labe´jean 32, Bella Vista a` Mur-de-Barrez 12, mais au snobisme balne´aire le Riva Bella de Ouistreham 14. La version germanique scho¨n est assez re´pandue : outre les communes de Schœnau 67 (belle prairie), Schœnbourg et Schœnenbourg dans le Bas-Rhin, Schœneck (beau coin ou beau cheˆne) en Moselle ; on peut relever plusieurs Schœnthal, Schœnberg ou Schœnenberg, et meˆme Schœnensteinbach (beau ruisseau pierreux...) et Schœnthalerkopf (belle teˆte de valle´e ou teˆte de belle valle´e) a` Gœtzenbruck 57. Le breton emploie cae¨r, assez re´pandu mais qui se confond avec « fort », donc lieu fortifie´, voire ker, village ; ne´anmoins plusieurs Gwel Kaeˆr sont incontestablement des Bellevue, Stang Cae¨r a` Guiscriff est un Beaulac, Me´nez Cae¨r a` Spe´zet un Beaumont et GollotCae¨r en Carnoe¨t un beau coudrier (koll venant de kelvez). Joli intervient aussi dans les noms de lieux. Curieusement, le mot est re´pute´ venir d’une feˆte hivernale nordique, et avait jadis autant le sens de gai que beau ; en fait il semble se rattacher a` la racine IE gau, re´jouissance, qui se retrouve dans le gaud latin et donc le gai franc¸ais. On trouve des Joli Bois, Joli Fou (heˆtre, a` Re´milly 57) et Joli Coq a` Outrepont 51, Jolimetz (commune du Nord, joli meix, du XIII e s.), Jolie Vue (La Croixille 53), une trentaine de Jolimont et autant de Mont Joli, quinze Joli Cœur dont un Morne Joli Cœur a` Sainte-Anne (Martinique) et meˆme une Jolie Vache a` Bresson 38. Ici encore peuvent intervenir des homonymies et des NP, comme le diminutif Jolivet, fre´quent aussi parmi les toponymes... Bon est un adjectif dont le roˆle en toponymie est beaucoup plus limite´ que celui de beau et s’applique davantage aux NP. Il est certain qu’il convient peu pour qualifier des sites e´leve´s ou redoute´s, tels que monts et chaˆteaux. Ou alors il a le sens de strict, efficace, comme dans les quelques Bonnegarde (dont une commune des Landes) et Bonneguette a` Palladuc 65. En revanche, on le trouve volontiers associe´ a` des eaux dans des dizaines de Bonne Font, Bonnefond, Bonnefont, Bonne Fontaine, Bonnafous, une vingtaine de Bonnemare et Bonne Mare, des Bonnes Eaux, Eaux-Bonnes, Bonnezeaux a` Thouarce´ 49, Bonnes Aygues a` Sarrant 32, Aiguebonne. Bonrepos, avec une

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cinquantaine d’occurrences (en un ou deux mots), dont quatre communes et une abbaye (Saint-Gelven 22), est e´galement favorise´ ; mais on ne trouve gue`re que trois Bonne Che`re (Malgue´nac 56, Les Mayons 83) ou Bonne Chair (Baillif 971). Se signalent aussi parmi les communes neuf Bonneville plus des Bonvillard, Bonviller, Bonvillers, Bonvillet, Bonvillaret, et six Boncourt, Bon-Encontre 47 et Bonnencontre 21, deux Bonlieu et deux Bouloc (bon lieu en occitan), cinq Bonneuil (autre Bonlieu) et un Bonnœil qui a sans doute le meˆme sens, quatre Bonneval, trois Bonnevaux et un Bonneveau 41, deux Bompas 09 et 66. Parmi les lieux-dits s’ajoutent de nombreux autres noms dont des Bonnemaison et Bonnemain, quelques Bonvent et Bonnaure de meˆme sens, Bonpertuis a` Apprieu 38 ou Bonpertui a` La Le´che`re 73, des Bonpas et Bonpasset, cinq Bonne Terre et a` peine deux ou trois Bonpre´ ou Bonprat, une quinzaine de Bonchamp. Les Chambon sont certes fort nombreux mais de sens discute´, peut-eˆtre issu de cambo, courbe, d’autant que « bon » en fin de nom est plutoˆt rare. Il existe aussi une trentaine de Bonheur, dont une quinzaine sous la forme le Petit Bonheur qui e´voque un e´tablissement hasardeux ou un tempe´rament optimiste dans sa modestie. Le lieudit la Perte du Bonheur a` Saint-Sauveur-Camprieu 30 serait navrant s’il ne signalait en fait, en amont de l’abıˆme de Bramabiau, le lieu ou` s’enfouissent les eaux du ruisseau le Bonheur... On de´couvre en Corse les formes Buono Fredo a` Pioggiola et Campo Buono a` Noceta. Astruc se porte dans le Midi : le mot vient de la « bonne e´toile » (cf. astre) et a le sens de bienheureux, bien situe´ ; il existe plusieurs Montastruc (dont six communes), des Montestruc, Pouyastruc ; voire Puech Astruc et Mas d’Astruc ; mais Astruc est aussi un NP. En revanche, l’e´quivalent germanique est assez peu pre´sent ; signalons Gute Reihe (range´e) a` Gre´ning 57 ou Gute Brunnen (fontaine) a` Haspelschiedt 57, Gutenburg a` Aspach-le-Haut et Gutenbrunnerkopf a` Altwiller. Parmi les versions optimistes, sont encore des Gai Soleil, Gai Se´jour, Gai Logis, cinq Clair Logis ; pas mal de Joyaux et de Joyeux dont trois Val Joyeux et six Fief Joyeux – mais probablement issus de NP. Gaillard fournit neuf communes en Montgaillard et deux en Puygaillard, plus La Gaillarde 76 – le comple´ment flatteur de Brive-laGaillarde est re´cent et ne correspond pas a` un lieu-dit. Des dizaines de lieux-dits sont en Chaˆteau Gaillard, surtout dans l’Ouest, sans eˆtre toujours des chaˆteaux. Beaucoup de noms sont en Fort, hors des forts eux-meˆmes, mais rarement par l’adjectif, sauf quelques Chaˆteaufort, dont une commune des Alpes-de-Haute-Provence. Riche est plus e´vident, et en ge´ne´ral assez re´cent (XIIe-XIIIe sie`cle) dans les Richebourg (trois communes), Richemont (deux), Richeval et Richeville. Richelieu a e´te´ cre´e´e comme ville par le duc de Richelieu, mais le lieu se nommait Richeloc au XIII e sie`cle ; les lieux-dits Richelieu sont une vingtaine, hors de ceux qui e´voquent le duc. La Riche 37 se nommait Notre-Dame-la-Pauvre avant la construction d’une e´glise ambitieuse et bien dote´e, qui fit changer son nom au XIIe sie`cle. Le Midi a une douzaine de Re´quista (aussi Re´quistat, Re´quistal), jadis Riquesta, qui ont eu pour sens « riche e´tat » ; a` l’instar des Be´lesta, ils ont pu servir de noms publicitaires lors de la fondation des bastides. Enfin, un certain nombre de noms utilisant les racines de l’or (aura) et de l’argent ont eu pour sens le brillant et la richesse.

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L’envers du de´cor Tous les lieux ne sont pas flatte´s et il en est meˆme qui doivent supporter de long temps des noms moins agre´ables. Che´tif est sans doute l’un des plus anodins attributs : il signifie pauvre, maigre, peu productif, peu ge´ne´reux, surtout quand il est prononce´ chti, et qualifie surtout des terrains ou des bois. On trouve ainsi des dizaines de Che´tifs Bois et Bois Che´tifs, dont une bonne vingtaine en Berry, qui a meˆme le Che´tif E´tang a` Piou 18 ; ou un Chetibois a` Nettancourt 55. Deux communes sont du lot : Villeche´tif 10 et Villeche´tive 89. Ge´oportail rele`ve quelques Pre´ Che´tif, sept Champ Che´tif et le Che´tif Champ a` Rosnay 85, les Che´tifs Champs a` E´pais-la-Sauvun 89, le Che´tif Puits a` Gien 45 ; La Chapelle-sur-Loire 37 a sur la rive gauche de la Loire une leve´e du Bois Che´tif. Certes, des NP ne sont pas exclus ; mais Azay-sur-Indre 37 se nomma Azay-le-Che´tif (le pauvre) au XVI e et au XVIII e sie`cle. Rouvres-la-Che´tive 88 pre´sente un amusant contraste entre son gentile´ Roburiens et son attribut, le premier e´voquant la robustesse du cheˆne rouvre... X. Gouvert estime que chenin aurait eu un sens voisin dans Bourgchenin, la Bouchanie (Saint-Jean-laVeˆtre 42), Montchanin 71 et plusieurs lieux-dits Montchanin. Are, arre en occitan, est un ancien mot pour aride (IE as, qui bruˆle, comme ardent), ste´rile, sec ou desse´che´, qui a persiste´ en provenc¸al. « Arre entre e´galement dans la composition de toponymes. De mauvais terrains portent le nom de Arres dans le de´partement de l’Aude et dans le Gard. Dans la re´gion bordelaise, a` la pointe de Grave, le cadastre de la localite´ de Saint-Vivien-de-Me´doc enregistre la forme « Arrecoins » pour de´signer des landes sablonneuses. Dans le meˆme pays, pre`s de Soulac-sur-Mer, on appelle arros ces landes sablonneuses... Arre est le nom d’un village du Gard. On donne e´galement le nom de Arres a` des lits desse´che´s de torrents dans l’Aude (commune de Monthaut) et dans l’He´rault » (R. Lejeune). De`s lors Arles, Are-late, aurait pu avoir le sens de marais desse´che´, mieux que « aupre`s du marais » ; et R. Lejeune a sugge´re´ que Aliscamps aurait pu eˆtre aridi campi (Arres Camps) a` l’origine. Une ancienne racine germanique wanna, au sens de maigre, insuffisant selon E. Ne`gre, aurait donne´ Wambaix 59 (le maigre ruisseau), a` la source d’un ru. Il ne serait pas impossible que les Ave`ne, Avesnes, qui sont souvent associe´s a` des sols pauvres, aient la meˆme origine. Pele´, Pelat dans le Midi, e´voque des sites a` ve´ge´tation maigre ; Ge´oportail retient une bonne quinzaine de Mont Pele´ et Mont Pe´lat, et bien suˆr la Montagne Pele´e de Martinique ; plusieurs Puy Pelat et Serre Pelat, un Peu Pelat (puy) a` Saint-Goussaud 23, un Truc Pelat a` Murviel-le`s-Montpellier 34, un redondant Soum de Monpelat a` Vielle-Aure 65, une Montagne Pelade a` Vede`ne 84 et meˆme deux Ville Pele´e a` Saint-Cyr-en-Bourg 49 et Saint-Pierre-des-Loges 61, deux la Ville Pele´e a` Merdrignac et Cre´hen 22. Un radical rasp est associe´ dans le Midi a` l’ide´e de terrain difficile, escarpe´, ravine´, en somme raˆpeux, mot apparente´. Divers toponymes sont en Raspe, Raspail, Raspaillac. On trouve a` Seix 09 un Tuc de la Raspe, aux Bordes-sur-Lez 09 un Cap de la Raspe, a` Auzat 09 un Orri de la Raspe, a` Montjustin 04 Raspaou. Un certain nombre de lieux a` sols pauvres et caillouteux, souvent embroussaille´s et sur des pentes rocheuses, sont de´signe´s comme rape, rappe, re`pe, ruppe, roppe, rapois selon les re´gions. L’origine de ces termes est discute´e ; elle est parfois mise en rapport avec

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le latin rupes, paroi de rocher, d’ou` vient l’adjectif rupestre comme pour les peintures des grottes, mais raspe a eu le sens de broussailles ou taillis apre`s coupe de bois ou de´frichement. La brie`vete´ de ces termes a pu faire se joindre des mots d’origines diffe´rentes. On trouve Roppe 90, Rappe a` Lavans-Vuillafans, les Pre´s des Rappes a` E´chevannes 25, la Grande Rappe a` Mont-Devant-Sassey 55, les Rappes a` Givonne, La Berlie`re, Champigneul-sur-Vence dans les Ardennes, a` Audeux 25 et Chaveyriat 01, la Ruppe au Fied 39, a` Arthaz-Pont-Notre-Dame 74, les Rape´es a` SaintMartin-du-Puy 58, le Rapois a` Lumbres 03. Plus de´plaisant, pourri peut qualifier aussi bien de mauvais champs que des reliefs instables, effrite´s et dangereux : un Champ Pourri a` Cuincy 59, la Lande Pourrie a` Ger 50, Prat Pourri a` Montaut 24, des Bois Pourri, plusieurs Mont Pourri comme a` Peisey-Nancroix 73, voire a` Audigny 02 tout pre`s du hameau de la De´solation... Encore pire, les lieux nomme´s maudits : une bonne trentaine dont la Tourbie`re du Pre´ Maudit a` Saint-Didier-de-la-Tour 38, plusieurs Col, Bois, Pont Maudit, des Roc, Roche ou Rocher Maudit et, certes, le Mont Maudit (4 465 m) dans le massif du Mont-Blanc. On a meˆme un Val Horrible a` Gruchet-la-Valasse 76... Le coˆte´ de´plaisant est associe´ aux odeurs et aux de´charges. On trouve sur les cartes de l’IGN une quinzaine de Puant dont deux Champ Puant et un E´tang Puant, un Bois des Herbes Puantes a` Vianges 21 et la Fontaine Puante a` Montcorbon 45 ; plus une vingtaine de Punais de meˆme sens, dont un Marchais Punais (marais) a` SaintGeorges-sur-Layon 49, un Ru Punais a` Bleigny-le-Carreau 89, le Puits Punais a` Pe´rigne´ 79. Sale est plus rare (un Sale Champ a` Fribourg 57, Sale Village a` SaintGeorges-des-Sept-Voies 49) et moins convaincant a` cause de sa proximite´ avec le sel ou le saule. Plus original est ful, d’origine nordique, qui avait le sens de sale et que les linguistes lisent dans Foulbec 27 (le ruisseau sale), Fultot 76 (le hameau sale) et le Fouillebroc, ruisseau de la foreˆt de Lyons qui passe par l’abbaye de Mortemer, Fouillaupre´ a` Lubine 88 – mais certains feuil, fouille auraient le sens de souterrain dans Arfeuille et Orfeuil (A. Dauzat). Bien plus re´pandus et explicites sont les noms construits a` partir de merde, ou de sa forme locale marde – notons que ces termes ont une certaine noblesse e´tymologique : ils remontent, par le latin merda, a` un smerd de´rive´ d’un IE mer- d’ou` sont venus aussi la mort, le morbide et le marasme : tout ce qui est pe´nible et qu’il faut e´vacuer (marainein en grec) ; et meˆme l’amarante (a-marante, donc im-mortelle, qui pour cela fut une plante sacre´e des Azte`ques). Une quantite´ de ruisseaux, du temps qu’ils servaient d’e´gouts, ont e´te´ nomme´s Merdereau, Mardereau, Merdanson ou Merdassou, Mardanson. Ce ne fut pas re´serve´ aux cours d’eau : un Pre´ Merdeux est a` Cocherel 77, une Font Merdouse a` Lablache`re 07, une Voie Merdouse a` Aprey 52 et meˆme un Mont Merdous a` La Couvertoirade 12 tout pre`s et en contrebas du Montaymat (mont aime´). Bien d’autres ont pudiquement e´volue´ : un ru Mardelon est devenu Madelon puis Magdelon... a` Crotelles 37 ; Merdoie est devenu Me`re d’Oie a` Assay 37 ; la Voie Meldeuse, jadis Merdeuse, est une ancienne estre´e a` La Chausse´e Tirancourt (J. Merceron) ; et le Verdanson qui traverse Montpellier e´tait a` l’origine un Merdassou. En fait tous ces noms e´voquent surtout la boue ; par la`, ils ont beaucoup de synonymes du coˆte´ des diverses appellations locales des marais et terrains boueux,

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forme´es notamment sur bren, bray, etc. Quelques lieux-dits au nom pittoresque ont le meˆme sens, comme Crotte-Cul a` Quenoche 70 ou a` Saint-Cyr-la-Lande 79. Mal, mau (IE mel, latin malus de meˆme sens) de´signent de mauvais lieux, mal perc¸us parce que difficiles, infertiles, dangereux. Ils sont bien plus nombreux que les « bons » lieux et ces adjectifs se sont preˆte´s a` de multiples formations toponymiques : les Malbosc, Malemont, Malemort, Malesherbes, Maleville, Malval, Malve´zy, Mauvezin et Mauvaisin, Malvie`s, Mauchamps, Mauco (mauvais cœur pour une terre de´courageante selon M. Morvan), Mauregard, Maurepas, Maurupt, ainsi que Male´table 61, Malvezie 31, Maude´tour-en-Vexin 95, le Suc Malheureux a` Tarnac 19, une foreˆt de Malgouvernes a` Venizy 89 ; et les divers de´file´s en Maupertuis, Maupas, Malpas et Malpasset, Malestroit. Mauvais est assez fre´quent aussi, dont des Mauvais Pas, Mauvais Pre´, Mauvais Pont, etc. Neuilly-en-Sancerre 18 a tout un ensemble forme´ par la Plaine de Morue, le hameau de Morue, l’E´tang de Morue et le Moulin de Morue au bas de l’e´tang, Champ de Morue, Ferme de Morue, Morue : nul doute qu’il s’est agi d’un « mauvais ru », en l’occurrence le Vernon (« ruisseau des aulnes ») qui avait bien du mal a` drainer une plaine argileuse jusqu’a` la Sauldre. Une bonne dizaine de Queue de Morue figurent sur les cartes, la plupart en teˆte de vallon. Il est probable que la Queue de Merluche de Saint-E´tienne-de-Chigny 37, aussi en teˆte de vallon, en est une euphe´misation. Les sobriquets n’oublient pas les constructions : les Malmaison fourmillent, on a aussi la Me´chante Maison et la Maison Pourrie a` Reugny et Neuille´ le Lierre 37, Malabri a` Rouelle´ 61 ou Malabry a` Plorec-sur-Arguenon 22, la Malabreuve´e a` Aubenton. L’assise est mise en cause par la Maltourne´e en une trentaine de lieux dont une douzaine dans le seul Loiret, et la Malbirade (mal tourne´e), ferme en exposition nord a` Baraigne 11, une Malbirade et une Malvirade voisines en exposition ouest a` Cocumont 47, une autre Malbirade a` Belpech 11, la Malbirado a` Villegly 11 et cinq autres Malvirade en Agenais ; la Malposade a` La Cassaigne 11, des Malassis et Malassise. Mailly-le-Chaˆteau 89 cumule Maupertuis (dans une boucle serre´e de l’Yonne), une ferme Malassise, une Malvoisine. Le donjon de Moulins 03 est nomme´ la Mal Coiffe´e a` cause de son toit. Le Chaˆteau Mal Veˆtu est a` la limite de La Marche 58 et au bord... du Mardelon. Malpense´e est une ferme d’Ouzouer-surTre´ze´e 45. Plusieurs lieux-dits se nomment la Malfaite, la Malfacie, Malfait, Malfato (Agde). La Mal Campe´e est un hameau a` Warcq 08, la Mal Avise´e a` Tournevaux 08. Il faut cependant noter que certains de ces pre´fixes ont cherche´ moins a` ge´mir qu’a` de´fier, a` annoncer un danger, une menace pour l’ennemi, comme l’on affiche de nos jours « chien me´chant » : des Maule´on ou Maubourguet, Malintrat 63 ont pu avoir ce sens. Ce peut eˆtre aussi le cas de l’emploi de me´chant, qui e´tymologiquement se re´fe`re a` la mauvaise chance (ancien franc¸ais mescheoir). Ne´anmoins cet adjectif semble avoir eu surtout le sens de difficile, rude comme le Pic Me´chant (Aragnouet 65), Me´chante Coˆte (Givry 89), ou autrement de pie`tre qualite´, comme les Me´chants Pre´s (quatre occurrences), le Me´chant Mas (Brigueuil 16) ou la Me´chante Vente (Saint-Hilaire-Saint-Mesmin 45). Pour l’anecdote, signalons aussi biceˆtre, qui apparaıˆt dans une bonne vingtaine de lieux-dits et au Kremlin-Biceˆtre 94. C’est un mauvais signe, une me´saventure, qui vient de « bissextile » : les anne´es bissextiles e´taient de mauvais pre´sage pour les

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Romains. Un bicestre e´tait a` Paris un brise-tout (H. Sauval, 1724) et la prison et l’hoˆpital de Biceˆtre y ont eu tre`s mauvaise re´putation. Dans le cas du KremlinBiceˆtre, cependant, commune cre´e´e en 1896 avec deux noms d’aˆges tre`s diffe´rents, Biceˆtre fut une alte´ration e´ventuellement malicieuse de Winchester, dont l’e´veˆque fut proprie´taire des lieux au XIII e sie`cle – Kremlin e´tant un souvenir de grognard de l’Empire qui y eut un bistrot a` ce nom. Ge´oportail recense deux Biceˆtre, en HauteLoire (Savigneux et Planfoy), un Petit et un Grand Biceˆtre a` Montmerle-surSaoˆne 01, la Croix-Biceˆtre a` Chaˆteauvillain 52.

Le gouˆt des couleurs Les couleurs abondent dans les noms de lieux, mais de fac¸on quelque peu se´lective : le noir et surtout le blanc dominent, le rouge est remarque´, le vert est trop pre´sent dans le paysage pour eˆtre se´lectif, et les couleurs interme´diaires n’apparaissent qu’assez confuse´ment. Le blanc est cite´ sous quatre formes principales. La forme franc¸aise blanc, blanche est tre`s re´pandue mais de formation relativement re´cente ; elle est issue du riche IE bhel pour clair, brillant, qui a donne´ la flamme, la beauce et la divinite´ Belisama, plus ses propres de´rive´s comme Beaune. Une dizaine de communes se re´fe`rent directement au blanc : Blancfosse´ 60, Blancfosse-et-Bay 08, Blancherupt 67, Blanche-E´glise 57, Le Blanc-Mesnil 93, trois Blanquefort et Blancafort 18, Blancafort a` Mirande 32 – mais justement pas Le Blanc 37, reste de´forme´ d’un Au Blanc, lui-meˆme issu d’un ancien Oblinco qui viendrait d’aballo selon P.-H. Billy et aurait donc e´te´ une pommeraie. Maison-Blanche, Mas Blanc, Bordeblanque ou Borde Blanche sont fort communs, ainsi que Casablanca coˆte´ catalan et Casabianca coˆte´ corse. Les autres lieux-dits sont nombreux, de´signant surtout des sols, des eaux, des accidents de relief visibles, jusqu’au Mont-Blanc, qui a une dizaine d’homonymes, et de nombreux synonymes dont une centaine de Puy Blanc, Pouy Blanc, Pech Blanc, etc., et meˆme un redondant Tuc Pouy Blanc a` Saint-Gor 40. Il s’y trouve une centaine de Terre Blanche et Blanche Terre, autant de Font Blanche, Fontaine Blanche, Blanche Fontaine et Fontblanque, et le lac de Blanchemer a` La Bresse 88. Les Pierreblanche et Peyreblanque abondent, comme les Roc Blanc et Blancheroche ; Coˆte Blanche a une cinquantaine d’occurrences dans Ge´oportail. La racine alba a e´te´ plus anciennement productive, mais pose beaucoup de proble`mes. Commune dans les langues romanes, elle a figure´ aussi en celte (albos) et viendrait d’un IE albho de meˆme sens, de´signant aussi l’aube. Elle est rarement seule, comme dans l’Aube, rivie`re blanche en pays de craie, ou les deux Albas, communes de l’Aude et du Lot. Elle est le plus souvent associe´e a` un nom commun : Aubeterre, Terraube, Obterre 36, Aubepierre, Auberive, Montauban ou Montalba. Une premie`re difficulte´ vient de ce que alb-blanc a servi aussi a` former des noms de sols ou de plantes, qui ont a` leur tour servi a` former des noms de lieux : ainsi des aubuis et aubues comme sols (les Aubues, les Aubuis sont des noms de lieux-dits courants), et plus souvent encore du peuplier blanc ou albar, du saule blanc ou obier.

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Les Aubiers, Albias 82 et Albie`s 09, Les Aubrais 45, Albaret, Albare`de, Albareto ou Laubare`de, Albefeuille ont de´signe´ des lieux non pas « blancs », mais riches de ces ve´ge´taux. En Flandre, Abeel a` Wormhout 59, l’Abeele a` Boeschepe 59, Abeele Veld a` Rubrouck 59 viennent d’abeele, le peuplier blanc, populus alba. Une seconde difficulte´ tient aux paronymes. La principale source de confusion est avec alp, au sens de hauteur pastorale, qui semble avoir e´te´ bien identifie´ dans des noms comme Alba-la-Romaine 07, Aubenas 07, probablement Albi 81 et les Albe`res, montagne en pays catalan. En Corse, Albitreccia vient de l’arbousier (albitru). Une ancienne forme du noisetier (avera) est suppose´e par M. Morvan eˆtre a` l’origine de noms comme Abe`re 64, Aubare`de 65 (ancienne Avereda). Et la vingtaine de noms de communes en Aubigny et voisins sont assez unanimement rapporte´s a` un NP Albinius... Un autre radical ancien vindo, d’origine celtique, e´voque le blanc de fac¸on positive, en l’associant aux notions de beaute´ et de bonheur. On le discerne dans des noms de cours d’eau comme la Vende´e, la Vende`ze, la Vende, et dans Vendoˆme. De meˆme origine et de meˆ me sens est le gwen breton, qui apparaıˆt entre autres dans Le Pouliguen (anse blanche) et que certains voudraient voir dans Gue´rande (gwen rand, pays blanc). Vendes 14 et plusieurs Vendeuil sont en pays de sols blancs et de fours a` chaux. Quelques weiss figurent en Alsace, comme Weisse Birke, bouleau blanc a` Oberbronn ou Weisser Berg, mont blanc, a` Seebach, et en Moselle comme Weisser Pfu¨hl (marais blanc) a` Goetzenbruck 57. Cette forme vient d’un IE kweit, blanc, brillant et se retrouve a` Vıˆte Coˆte (Le Claon 55) et en d’autres langues nordiques, comme a` Vittefleur 76, Vitot 27, Witte Huys Feld a` Staple 59. Leucos, de l’IE leuk brillant (d’ou` vient lux), avait un sens voisin en celte ; il en viendrait des noms comme Lie´oux, Lioux, Lieuche. Le grec similaire leukos est directement a` l’origine de Leucate, aux blanches falaises. Le basque emploie zuri, churi, comme Xuriten Borda (la ferme blanche) a` Osse`s ou Churite´guia (creˆte blanche) a` Helette, Churieta (lieu blanc) a` Urcuit. Coˆte´ brillant, l’argent et l’or ont eu leurs de´rive´s : directement par des mines comme les nombreux l’Argentie`re, ou Argentine 73, Argentie`res a` Aulus 09, ou indirectement par me´taphore : ainsi semble-t-il d’Argenteuil selon le brillant du gypse local, Argentan, Argentat, Argenton ou` la brillance serait celle de la rivie` re selon P.-H. Billy, et encore Argentorate, ancien nom de Strasbourg ou` rate de´signe un fort, comme a` Argentre´ 53. Du coˆte´ de l’or, on peut relever une dizaine de Mont d’Or et Monte d’Oro, deux Puy d’Or, sept Val d’Or. Dauzat cite Orival, Orvault, Orvaux, Vallauris, Uriage (Auriage au XI e sie`cle), Airvault (Aurea vallis en 971) ; mais la plupart des noms en aure viennent du vent, ce qui d’ailleurs pourrait s’appliquer a` Airvault, qui fut aussi e´crite Ayrevau. La question est discute´e pour des noms de rivie`re comme l’Orie`ge et l’Arie`ge, ou` les linguistes voient plutoˆt un tre`s ancien hydronyme ar-. Et le Mont d’Or en Lyonnais viendrait de l’hydronyme dour – pas moins de neuf communes en ont profite´ pour ajouter publicitairement a` leur nom « au-Mont-d’Or » (Collonges, Poleymieux, etc.) entre 1875 et 1925. Dans les deux cas les allusions a` la monnaie sont possibles : on

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rele`ve six jeux de mots sur l’E´pi d’Or, de nombreuses autres allusions dont le Puits d’Or a` Malain 21, le Veau d’Or a` E´necourt-le-Sec 60 et le Veau Dore´ a` Brain-surl’Authion 49 ; La Ferte´-Bernard 72 a un Veau d’Argent, Taingy 89 contient la Pie`ce de Beaucoup d’Argent... Le noir est bien moins re´pandu en toponymie que le blanc et le brillant ; mais il est vrai qu’il a traditionnellement une connotation moins flatteuse. Il de´signe souvent des horizons sombres, boise´s, comme la Montagne Noire languedocienne et les Montagnes Noires bretonnes, des Noirmont ou des Puy Noir, et de tre`s nombreux lieux-dits les Bois Noirs. Parfois il signale des sols ou roches de couleur sombre, moins souvent d’ailleurs dans les laves volcaniques que dans les bas-fonds tourbeux : les Terres Noires, au pluriel comme au singulier, se comptent par centaines. Ge´oportail rele`ve une bonne cinquantaine de Roc, Roche ou Rocher ainsi qualifie´s, des Pic Noir, Serre Noir, Barre Noire. Noir s’applique aussi aux eaux, surtout stagnantes : des dizaines de Lac Noir dont une quinzaine dans le seul de´partement de Savoie, des E´tang Noir, une dizaine de Mortier Noir et quelques Mare Noire. Quelques communes sont en noir : Noirval dans les Ardennes, Noirlieu dans la Marne, Noirefontaine dans le Doubs. Mais l’adjectif est rare dans les e´tablissements humains : pas de Noir Mesnil, a` peine quelques Mas Noir, une seule Bordenoire (Tournefeuille, 31), un seul Villenoire (Luc¸ay-le-Maˆle 36), Noirmoutier (monaste`re), Noire´table 42. La Manche a aussi Ne`greville, mais c’est un faux ami : jadis Esnegervilla, le nom serait plutoˆt apparente´... a` la neige par un norrois snærr. Toutefois, le noir s’exprime aussi par d’autres formes : Niello en Corse (Valdu Niellu comme foreˆt noire), Nier dans le Sud-Est, ou` sont un Pey Nier a` Ne´oules 83 et un Serre Nier a` Alissas 07, une Coume Nie`re a` Me´rial 11, la Nie`re a` Pelvoux 05, et surtout Ne`gre, particulie`rement en pays occitan. Des dizaines de lieux-dits comportent ne`gre au de´but ou a` la fin, dont plus de soixante le Ne`gre (dont onze en Gironde), plus de trente Bosc Ne`gre et Bos Ne`gre, Roc Ne`gre, surtout dans les Pyre´ne´es-Orientales, plusieurs Ne`greval, Ne`gremont, Ne`gre Vergne (aulne noir), Ne`grepelisse 82 et la Corse a son Monte Negro (a` Palasca) – Carnoe¨t a son Monte´ne´gro en pleine Bretagne, mais il doit s’agir d’une importation du XIX e sie`cle. Aucun changement de ces ne`gre n’a encore e´te´ demande´ en vertu du « politiquement correct » ; le Canada les a efface´s en 2015. D’une ancienne racine IE dheub, profond, viennent l’anglais deep aussi bien que le bathos grec, et en celte dubus, dubnos, dumno. Certains leur rattachent volontiers le Doubs et d’autres rivie` res « noires » comme la Dheune, la Deule, ou encore Duesme 21 : l’ide´e de profondeur aurait entraıˆne´ le coˆte´ sombre ; mais il peut s’agir de notions distinctes et, en outre, proches d’une racine hydronymique bien connue (dour, doubron). Il est vrai qu’en breton don a le sens de profond tandis que du est « noir ». Le Pouldu est un e´tang noir et plus de trente Pouldu ou le Pouldu s’e´parpillent en Bretagne. Riec-sur-Belon a un Ker Lagat-Du, ce qui e´voque des yeux noirs. Les Montagnes Noires sont Menez Du en breton, et quatre lieux-dits portent ce nom. On trouve aussi deux Pont Du, trois Toul Du (trou noir), deux Dourduff (eau noire), etc. Le basque emploie bel, beltz : Mendibel de´signe une Montagne Noire, et le Pic de Belchou entre Hosta et Saint-Just-Ibarre vient de beltz ; Mendibeltza a` Alc¸ay-Alc¸a-

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be´he´ty-Sunharette 64 et Murrubeltza a` Sainte-Engraˆce 64 sont aussi des monts noirs. L’e´quivalent germanique schwarz est e´videmment pre´sent en Alsace et Moselle avec plusieurs Schwarzthal (valle´e), des Schwartzbach, Schwarzberg, etc., un Schwarzweiher (e´tang) a` Guessling-He´mering 57, mais pas jusqu’au niveau de la commune. Le coˆte´ sombre peut eˆtre aussi rendu par maure et par brun. Le premier, qui pour les Latins de´signait les habitants de la lointaine Mauritanie (Maurus), a fini par devenir synonyme de noir, comme en ancien franc¸ais moreau pour un cheval noir. Il est probable que les divers Mauremont, Montmaurin, Maureville, Castelmaure, Castelmore ou Castelmaurou ont plus a` voir avec le noir qu’avec les Sarrasins ; mais e´ventuellement par l’interme´diaire d’un NP. Des linguistes pensent que le massif des Maures, jadis la Maura, pourrait n’avoir e´te´ qu’une Montagne Noire. Brun serait issu d’un IE bher qui a de´signe´ des animaux au pelage brun, comme l’ours (d’ou` bear en anglais) et le castor (biber, beaver) ; il a donne´ d’assez nombreux Montbrun, Roquebrune ou Rochebrune, et de multiples NP a` leur tour inscrits dans la topographie (Brun, Brunet, Bruneau, Brunel). On s’interroge sur les quelques Bordebrune de la Touraine et des environs (chap. 1). Les confusions sont fre´quentes avec l’un des e´tymons de la source (bronn) : Fontbrune pourrait n’eˆtre qu’une redondance et Brunehamel 02 a pu eˆtre un hameau de la source (E. Ne`gre y voit un NP germanique). Couleur remarque´e dans la nature, le rouge tient en ge´ne´ral a` de fortes teneurs des sols en oxyde de fer et ne s’y distingue gue`re du roux, de meˆme e´tymologie : IE reudh, qui a donne´ en grec erythros, en latin rubeus. Royat fut l’ancienne Rubiacum, « la rouge », d’apre`s la couleur de la pouzzolane, adjectif aujourd’hui un peu paradoxal pour cette banlieue chic de Clermont-Ferrand. Le Rougier de Camare`s est une petite contre´e de terres rouges en Aveyron. Roussillon 84 tire son nom de ses ocres rouges et contient le Hameau des Ocres. Il existe de nombreux Terre Rouge ou Tierrouge, Montrouge et Rougemont, des dizaines de Pech, Puech ou Puy Rouge, des Baou Rouge dans le Var et Baumes Rouges a` Fontaine-de-Vaucluse 84, des Pic, Roc, Roche ou Ranc Rouge et meˆme un Saı¨x Rouge (rocher) a` La Chapelle d’Abondance 74, plusieurs dizaines de Coˆte ou Coste Rouge, ainsi que de Champ Rouge, et meˆme quelques Pre´ Rouge... Cette couleur de´signe aussi des cours d’eau comme a` Rougegoutte 90 ou dans quatre Rouge Rupt des Vosges. Elle s’applique assez souvent a` l’habitat lui-meˆme, soit en raison de la couleur des pierres, soit de celle des toits de tuiles : plusieurs dizaines de Maison Rouge et une trentaine de Mas Rouge, une bonne cinquantaine de Chaˆteau Rouge, Chaˆteauroux, Castel Rouge et Castel Roux, un Rougemontiers 27 et deux l’Auberge Rouge, l’une a` E´court-Saint-Quentin 62, l’autre plus ce´le`bre a` Lanarce 07, qui de´fraya la chronique en 1833. La Rouge est une commune de l’Orne, et le nom de nombreux lieux-dits ; Collonges en Corre`ze a obtenu d’ajouter « la Rouge » a son nom en 1969 pour valoriser ses belles maisons de gre`s. Le nom a donne´ aussi Les Rousses, des Costerousse, et bien des noms proches. Ru, diminutif Rouzic, lui correspond en breton dans les plusieurs dizaines de Ty Ru (maison rouge), Menez Ru (montrouge, a` Leuhan 29), Goaz Ru (ruisseau, a`

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Lanvellec 22), Lann Rouzic (lande, a` Malguenac 56), Stang Rouzic (e´tang, a` Plouguerne´vel 22). Il devient arrouy dans le Sud-Ouest, ou` les Pyre´ne´es comptent une vingtaine de Pic, Mont, Malh ou Mail Arrouy, et la commune de CastetArrouy 32 (Chaˆteau-Rouge). Il peut eˆtre traduit par Roig, Roya en Catalogne. Il est rosso en Corse, qui affiche des Capo Rosso, Monte Rosseo, des Poggio, Pozzo, Punta Rosso. L’Alsace a Rothbach et un ruisseau Rothaine (eau rouge) mais rod, roth peuvent y avoir le sens de de´frichement. Le basque emploie gorri et a plusieurs Etchegorria (maison rouge), au moins un Mendigorria (mont rouge) a` Ayherre ; Buztingorria a` Villefranque 64 signifie argile rouge. Les autres couleurs ont des mentions plus rares ou plus floues. Elles ne se distinguaient d’ailleurs pas toujours tre`s bien aux temps fondateurs de la toponymie : le bleu, le vert et le jaune ont pu eˆtre de´signe´s par des termes voisins. Il semble que le sujet soit couvert a` partir de deux racines IE distinctes quoique proches, ghel et bhel, qui toutes deux e´voquaient des teintes claires et plus ou moins brillantes. C’est ainsi que le bleu a la meˆme origine bhel que le blanc, le bleˆme, aussi le blond et le flavescent qui sont jaunaˆtres, tandis que le jaune (issu d’un latin galbus vert paˆle) a la meˆme origine ghel que le glauque, le glaz breton qui est vert ou bleu, les grecs chloro pour couleur et colo pour la bile, qui est jaune vert, et encore les gold, geld et yellow de nos voisins du Nord. Les toponymes en bleu sont assez peu nombreux, re´cents et de champ restreint : on note une quarantaine de Maison Bleue dans Ge´oportail, plus une trentaine de Lac Bleu et une douzaine d’E´tang Bleu, quelques Bois Bleu, deux Pont Bleu, gue`re de relief, de roche ou de sol – une Terre Bleue a` Grandfresnoy 60. Le breton glaz est re´pute´ avoir servi a` de´signer les nuances de la couleur de la mer ; il est selon les cas compris comme bleu, par exemple dans le Pays Glazik (bleu selon les veˆtements traditionnels), ou vert, par exemple dans les Hent Glaz (chemin vert), chemins abandonne´s ou empierre´s de schiste verdaˆtre. Ge´oportail a note´ plusieurs dizaines de Ty Glaz (maison bleue). Le jaune est encore moins re´pandu : a` peine deux Mare Jaune, deux Fosse Jaune, une seule Maison Jaune (Vaux-en-Beaujolais 69), pas plus de cinq Terre Jaune, une Butte, meˆme pas un Mont – il est vrai qu’en publicite´ le jaune devient or : outre les Mont d’Or, sept fois les Sables d’Or sur des plages, plus un site associe´ a` la Verrerie en Sologne (Veillens 41) ; six les Ble´s d’Or sont de la meˆme veine. Toutefois, des e´rudits estiment pouvoir lire, dans des noms de rivie`res comme Bue`ges, Boe¨ge, Bue¨ch, peut-eˆtre le Blavet et Blauvac, Boe¨n, un ancien gaulois bodios/blavus au sens de blond, jaune, autre descendant de bhel. Un vieux franc¸ais saur, au sens de sec, a aussi de´signe´ un jaune brun (jauni par fume´e du se´chage) ; il se trouverait dans les noms de Sorel et Montsoreau (P.-L. Augereau), dans Barbe Saure a` Lagnes 84. Le vert est d’un latin virere, vireo d’origine inconnue, suppose´e par certains de ueis, « ce qui croıˆt », par allusion a` la ve´ge´tation et, ainsi, en accord avec son sens figure´ dans « encore vert » – occasion de noter que Ge´oportail a releve´ en France seize toponymes Vert Galant. Cette origine est conforme a` celle du gru¨n allemand et du green anglais, associe´s a` to grow, pousser, croıˆtre : la couleur de la ve´ge´tation qui croıˆt (IE ghre). Bien que d’aspect redondant dans la plupart des paysages franc¸ais, l’adjectif entre dans de nombreux noms de lieux, mais comme pour insister sur la vigueur

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particulie`re de la ve´ge´tation locale. Ainsi abondent les Vauvert, Vermont et Montvert, plusieurs dizaines de Vert Bois et Vertbois, Vert Pre´ et Pre´ Vert. On a meˆme quatre Vert Vallon, six Verte Valle´e, neuf Vert Village et la mode est de nature a` accroıˆtre ces appellations jusque dans les cite´s – quatre Cite´ Verte sont mentionne´es. Toutefois, les confusions avec le verne (aulne) et le verger risquent d’eˆtre fre´quentes.

Des e´pithe`tes bipolaires De nombreux noms de lieux se fondent sur des distinctions, qui peuvent prendre la forme de couples d’oppositions : neuf et vieux, grand et petit, long et large, chaud et froid – outre le haut et le bas de´ja` de´crits. Une tre`s grande quantite´ de noms mettent en valeur la nouveaute´ ; parfois en opposition avec un plus ancien e´tablissement, parfois en soi, a` partir d’une extension de l’habitat et de la culture. Aussi beaucoup viennent-ils des de´frichements et assainissements me´die´vaux, surtout du XI Ie au XIV e sie`cle. La racine commune, tire´e de l’IE newo par le latin nov- ou le celte novios, le grec neos, le germanique neu, a pris des formes diffe´rentes selon les e´poques et les re´gions. On la trouve dans des noms aussi varie´s que les Neuilly, Noailhes, Nouaille´, Nuaille´, Nouaille, Nueil, Nieul, Nieulle, Nielle, Nivelle, Naillac, Nesle, Noyelle, Neaux, Navailles, Lanouaille, les Nogent, Nohant, Nouan, Noyant, Novion, Nouvion, Nyons, Noyon ; plus, en composition, les Neubois, Neubourg, Neuchaˆtel, Neuvicq, Neuvy, Neuville, Neuviller, Neuvelle, Nohic, Maisonneuve et Neuves-Maisons, Neufmoulin, Neufmesnil et l’abondance des Villeneuve et Villenouvelle, Chaˆteauneuf et Castelnau, Montierneuf, Bordeneuve et Bordenave, Caseneuve et Cazanove. Neung fut un Novio Dunum (butte fortifie´e), Niort un Novo Ritum (gue´), Neauphle, Neauphlette et Niafles 53 un « nouveau temple », Navacelles 30 une nouvelle cellule d’ermite, ou habitat de´rive´. Les formes s’infle´chissent vers le nau (Castelnau) ou novo, nave en pays d’oc (Bordenave, Casenove), le neu coˆte´ germanique (Neuwiller). Elles deviennent ne´vez en breton, dont les communes de Ne´vez 29, Ploune´vez (3 communes) et Ploune´ve´zel, une quantite´ de Ty Ne´vez (maison neuve), plusieurs dizaines de Kerne´vez, quelques Park Ne´vez, Milin Ne´vez (moulin), Lanne´vez ou Pont Nevez. Le basque a pour e´quivalent berri, qui apparaıˆt dans plusieurs dizaines de Bordaberria, Errotaberria (essart) a` Saint-Pe´e-sur-Nivelle, des Etcheberria et Etcheberry, etc. Le terme e´tait ge´ne´ral en vascon, voire en ligure, puisque Elne, Collioure et Auch ont jadis e´te´ des Ili- ou Eli-Berri, ville neuve. Ce qui est vieux est moins pre´sent et a une moindre varie´te´ de formes : ne´anmoins une trentaine de communes se nomment Le Vieux-Marche´, Vieux-Conde´, VieilE´vreux ou Vieillevigne. On voit meˆme un Vieux-Viel 35, en fait ancien Veteri Viello ou` Viel avait donc le sens de village. Le Vieil-Bauge´ 49 a disparu en 2013 par fusion dans Bauge´-en-Anjou. Parmi les lieux-dits se repe`rent des Artiguevieille, Maison Vieille et Vieille Maison (plusieurs dizaines), Bordevieille (une cinquantaine), Vieille E´glise (dont une commune en Pas-de-Calais) ou Gleyzevieille. L’adjectif devient bielh ou bieil dans le Sud-Ouest comme a` Hount Bielhe a` Vizos 65 (fontvieille), Port-

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Bielh a` Bagne`res-de-Bigorre et a` Vielle-Aure 65, non sans risques de confusion avec des Bielle et Vielle qui ont le sens de ville, comme Vielle-Aure elle-meˆme – Le VieilArmand alsacien est en fait une adaptation d’un Hartmannswiller, autre avatar de vieil-ville. La Corse conserve des vecchio et vecchiu dont le plus connu est Porto-Vecchio et le plus inattendu Novo al Vecchio (a` San Lorenzo) ; l’adjectif est associe´ a` des champs (Campo Vecchio, Campu Vecchiu), de nombreux Ponte et meˆme un Cap Vecchio a` Pietrosella. Alt est le terme germanique, comme dans Altkirch (vieille e´glise) ou Altwiller, mais peut aussi signifier haut ou important, comme dans les divers Altenberg ou a` Altorf 67 : il faut des archives et un regard sur les sites pour pouvoir en de´cider. L’e´quivalent est oude ou aud en flamand ou en norrois, comme a` Oudezeele 59 ou Audincthun 62 et Audencthun (Zudausques 62), Audruicq 62 (oude et vic), sans doute aussi Auderville 50 (F. de Beaurepaire). L’antique radical sen pour vieux (senior, se´nateur) se lirait dans Senantes 49 (vieux sanctuaire, Seno Nemeton), dans les Semur (vieilles murailles) et plusieurs Seneuil (seno-ialo), ainsi que dans les hen bretons comme Hennebont (vieux pont). Quelques dizaines de toponymes emploient Ancien, dont cinq Ancien Bourg, et curieusement un Ancien E´tang Neuf a` La Charme´e 71 et un Ancien Jasneuf a` Chichilienne 38, mais dans certains cas c’est une simple notation sur la carte plutoˆt qu’un vrai NL, notamment pour d’anciens moulins. Le basque a zahar : par exemple Etche Zahar a` Urt, Errota Zahar (vieux sart) a` Saint-Jean-de-Luz, Eyhera Zahar (vieux moulin) a` Saint-Martin-d’Arrosa. Le breton coz figure dans de nombreuses mentions de Coz Park, Coz Forn, Coz Porz (avec enclos, four, port), Goz dont des Milin Goz, Govel Goz, Goarem Goz (Vieux Moulin, Vieille Forge, Vieille Garenne), Cosquer et Ty Coz (Vieille Maison). Quantite´ de lieux se sont voulus ou ont e´te´ dits « grand », par eux-meˆmes ou par comparaison avec un « petit » : tels Grand-Quevilly et Petit-Quevilly, Grand-Couronne et Petit-Couronne en Normandie. En fait grand et gros, qui d’ailleurs viennent de la meˆme racine IE ghreu qui semble avoir eu le sens de grossier, brut, ont souvent e´te´ synonymes – et grand se dit gross en germanique : la Moselle englobe Grossbliederstroff (le grand village d’un certain Blithar), Gros-Re´derching (d’un NP Roderich) ou Grostenquin d’apre`s un certain Tanniu, flanque´ d’un Petit-Tenquin, au moins quarante Gross Feld, plus de trente Grossmatt ou Grossmatten (prairie) et plus de vingt Grosswald ou Grossenwald, des Grosskopf (teˆte), Grosse Heide (lande). Le Gros-Theil 27, Dizy-le-Gros 02, Gros-Chastang 19, Gros-Morne en Martinique sont d’autres exemples de communes. La liste des communes franc¸aises comporte 86 noms commenc¸ant par Grand, Grands, Grande ou Grandes, dont plusieurs Grandville et Grandvillers, Grandcamp ou Grandchamp, Grandfontaine, Grandlieu ou Grandrieu. D’autres s’y ajoutent, moins visibles mais de meˆme sens comme Grammont (Grands Monts au XIV e sie`cle) ou Grandville (Grande Villa au XI e). De surcroıˆt, le-Grand vient aussi en suffixe comme dans Mercey-le-Grand, Crosey-le-Grand ou Sancey-le-Grand dans le Doubs. Dans les lieux-dits, Grand apparaıˆt aussi en deuxie`me position dans de nombreux Camp Grand, le Pre´ Grand, le Puy Grand, etc. Curieusement, la seule

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commune a` se nommer Grand tout court, dans les Vosges, est hors jeu : l’arche´ologie la rattache au dieu gaulois Grannus... Grand a plusieurs e´quivalents, surtout au sens de « principal », « majeur ». On sait que ver est une racine celtique qui comporte une ide´e de hauteur, de supe´riorite´ : Vercinge´torix aurait e´te´ le roi (rix) des guerriers (cingeto), avec un superlatif ver dont on ne sait s’il qualifiait le roi ou ses guerriers. Ce ver est suppose´ eˆtre dans Verdun (avec duno, donc haut fort ou super-fort) et dans Vertault 21, petit village au pied d’un e´peron barre´ dominant la valle´e encaisse´e de la Laignes, sur lequel se tint la forte ville gallo-romaine Vertillum, dont on a retrouve´ des restes de thermes, de murs et de temple ; mais ce sujet est discute´. Il pourrait eˆtre aussi a` l’origine de la butte de Vergy dont trois communes portent le nom (Reulle-Vergy, L’E´tang-Vergy et CurtilVergy, 21), peut-eˆtre de Verze´ 71, Vergisson 71 selon G. Taverdet ; voire de Verclause 26. Mais il a pour homonyme un ver (vara) associe´ a` l’eau, au bord de l’eau... Un e´quivalent est magne (latin magnus, IE mag ou meg = puissant) comme dans Magneville, Manneville, Menneville, Mane´glise 76, Villemagne 11 et Villemagnel’Argentie`re 34 ; ou la Manneporte, dans les falaises d’E´tretat ; et peut-eˆtre aussi les divers Maguelone ou Maguelonne, Magalas, Majastre 04 (de mag, tre`s grand et aster, chance). La prudence est utile : E. Ne`gre estime que Montmain 21 n’est pas un mont « magne » mais simplement « moyen ». Le celte maros (qui viendrait aussi de mag) est visible dans les Mareau, Mareuil, Marsal, Marvejols, ou encore Marboue´. Maros se retrouve en breton sous la forme meur, de meˆme origine, comme a` Botmeur (grande maison, ici grand manoir), Lanmeur 29 e´quivalent de la Grande-Paroisse, au domaine et parc de Menez Meur (« Grandmont ») a` Hanvec 29 dans les monts d’Arre´e, ou encore dans une quinzaine de Hent Meur (chemin), plusieurs Pont Meur, quatre Porz Meur et, paradoxalement, une dizaine de Ty Meur (grande maisonnette...). Le breton utilise aussi braz, qui peut avoir le sens de large : on rele`ve des Ros Braz (rocher), Ker Braz (village), Coet Braz (bois), une vingtaine de Menez Braz (mont), neuf Porz Braz (port), une dizaine de Park Braz et des quantite´s d’autres noms dont sept Ty Braz ; Mor Braz (la grande mer) est l’oce´an en ge´ne´ral, et plus particulie`rement la partie de l’Atlantique qui va de Quiberon au Croisic. Il resterait des traces d’un radical nordique stur de meˆme sens dans E´tretat et E´turqueraye 76. Grand est handi en basque : par exemple dans Handiamendi (mont) a` Aincille ou Handiaborda (ferme) a` Suhescin, et meˆme Handimendioborda (ferme du grand mont) a` Espelette. Petit est tre`s fre´quent, mais un peu moins que grand : il entre en premier dans le nom de 35 communes, a` la fin de 35 autres comme a` Mourmelon-le-Petit distingue´e de Mourmelon-le-Grand dans la Marne, Viaˆpres-le-Petit dans l’Aube ou` son voisin Viaˆpres-le-Grand n’est pourtant plus qu’un e´cart de Plancy-l’Abbaye, Saint-Re´myle-Petit en Ardennes ou` n’apparaıˆt pas (ou plus) un Saint-Re´my-le-Grand. Les couples de communes -le-Petit et -le-Grand existent encore dans 26 cas sur 35. Petit apparaıˆt aussi dans des lieux-dits ironiques : plusieurs Petit Gain, Petit Be´ne´fice, Petit Souper. En Alsace et surtout en Moselle, l’e´quivalent klein se lit dans de nombreux lieux-dits, par exemple Klein Schwarzweiher (petit e´tang noir) a` Niederstinzel 57, Klein

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Tannenthal (petite valle´e des sapins) a` Lembach 67 ou Klein Feld a` Schwoben 68, Kleinfrankenheim (le petit village des Francs, ou des hommes libres, a` Schnersheim 67) et Kleingoeft 67 (petit bois, avec un radical d’origine caeto apparente´ au breton coat) ; ici petit s’oppose non a` gross mais a` haut, entendu comme « principal » : l’un a` Hohfrankenheim, l’autre a` Hohengoeft (M. Urban). On trouve comme e´quivalent savoyard cruet qui a le sens de che´tif : H. Suter signale plusieurs le Cruet, les Cruets. En Normandie, lille, qui vient de litill comme little en anglais (IE leud), a ce sens dans Lilletot et dans Lillebec (Pont-Audemer), bien que ce dernier soit e´crit a` tort Lislebec – mais Lillebonne vient de Juliobona, fondation de´die´e a` Jules (Ce´sar). Le basque emploie xipi ou txipi comme a` Abartaxipikoborda, la petite ferme du cheˆne vert a` Ustaritz, ou Bordaxipia a` Arcangues, qui a aussi deux e´carts Errotaxipia et Errotahandia (petit et grand essart). Petit est bihan en breton : le Morbihan est la petite mer. On peut trouver une douzaine de Ty Bihan (petite maisonnette), des Porz Bihan, des Menez Bihan et meˆme des situations complexes par de´doublement : deux Menez Meur Bihan (le Petit Grandmont) a` Pleuven (isole´) et a` Saint-E´varzec, ou` en fait le gros hameau de Menez Meur (Grandmont) est flanque´ de hameaux Menez Meur Bihan et Menez Meur Braz... et voisine avec un Menez Braz (autre Grandmont) flanque´ d’un Menez Braz Coz (le vieux) et d’un Menez Braz Nevez (le jeune). Plusieurs dizaines de communes s’affichent avec Long en teˆte ou en queue, dont neuf Longeville, huit Longueville et quatre Villelongue, plus Bucy-le-Long et Ressons-leLong 02, Fresnay-le-Long 76, Silly-le-Long 60, Ladignac-le-Long 87, Sancey-leLong 25 ainsi distingue´ de ses voisines Sancey-le-Grand et Sancey-l’E´glise. Long s’applique ici a` des habitats en longueur, comme dans divers Longvillers, a` Longvic 21, Longwy 54 ou Longwe´ 08 ou` vic, wy, we´ sont issus de vicus. On trouve un Longmesnil 76, et plus curieusement deux communes Longecourt en Bourgogne, un Longcochon dans le Jura, qui aurait e´te´ un « long couchant », d’ou` son gentile´ Couchetard.... Ailleurs l’adjectif a signale´ d’autres objets tels Montlong, Pic Long, Pierrelongue, Longpont, Serrelongue et Serralonga, voire le lac de Longemer dans les Vosges, et surtout des parcelles ou aires agricoles : des Longueil, quantite´ de Longs Champs dont sept communes en Longchamp ou Longchamps et deux Camplong, de Campo Longo et Campu Longu en Corse, de Longues Raies, de Longpre´, des Bordelongue, une dizaine de Courre`gelongue redondants puisque courre`ge a le sens de champ e´tire´ (en forme de courroie). La Vallongue est une valle´e ce´venole ou` le Gardon d’Ale`s naıˆt a` Saint-Privat-de-Vallongue, la Ballongue (bat-longue) est la valle´e de la Bouigane en Couserans. Longue´-Jumelles 49 vient de l’association du Long-gue´ (Longo Vado en 1106) et de sa voisine Jumelles, au nom d’origine inconnue, atteste´ tel au XI e sie`cle et qui a pu e´voquer deux sites voisins et semblables. L’e´tymon IE del aurait donne´ long, lent et les formes nordique langr et germanique lang qui apparaissent dans Lanquetot et Lanquetuit, et toute une se´rie de Lang en Alsace et Moselle : deux communes Langensoultzbach 67 (le long de la rivie`re Soultzbach) et Langatte 57 (ancienne Languater, longs jardins en francique) et au moins une trentaine de Langmatt (Longpre´), de nombreux Langenacker et Langen-

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feld (champ), Langfurt ou Langfurth (gue´), etc. L’e´quivalent est hir en breton, ou` le menhir est la pierre longue ; le Trez Hir est la longue plage de Plougonvelin, Pen Hir est la ce´le`bre « longue pointe » de Camaret ; plusieurs Menez Hir (montlong) et Mez Hir (longchamp) figurent sur les cartes. Le basque emploie luze, comme a` Urepel ou` voisinent une Bordaluzea (bordelongue) et une Jakaluzen Borda (ferme du long sommet). Notons que ni « bref » ni « court » ne sont gue`re employe´s, sauf sans doute dans les deux communes Courtefontaine du Doubs et du Jura, une dizaine de lieuxdits le Court, Courte Coˆte (Tancarville 73), Courte Rue ou Courte Roye, la Pointe Courte a` Se`te ; et d’amers Court Gain (Varize 28, Semblanc¸ay 37 et quelques autres) ou Courte Soupe (une dizaine de la Seine-et-Marne aux Ardennes)... Aucun nom de commune ne se termine en -le-Court ; surtout, court (curtis) a un tout autre sens en toponymie. Large est plus rare que long, pre´sent dans les lieux-dits mais pas jusqu’au niveau des noms de communes. Encore y a-t-il plutoˆt le sens de grand, comme on peut l’imaginer dans des noms comme le Chesne Large a` Saint-Georges-Buttavent 53, l’Aiguille Large a` Saint-Paul-sur-Ubaye 04 qui serait autrement paradoxale, deux le Maine Large (mesnil) en Charente. Large est aussi e´voque´ par lat (latin latus, IE tel), apparent dans les Pierrelatte. C’est en partie aussi le sens du radical breid qui, comme le breit germanique et le broad anglais, et peut-eˆtre le braz breton, sont re´pute´s d’origine inconnue. Les linguistes le voient en Normandie dans Brestot (Breitot vers 1080), Bre´tot (Toutainville 27), Bre´houlles, Bre´houlle, Bre´vy (Re´ville 50), Bre´volle (Teuhe´ville-Bocage 50), Bre´bec (Saint-Wandrille-Ranc¸on 76) et Bre´mare (la Rue Bre´mare, Allouville-Bellefosse 76). Le pays de Bre´denarde (Audruicq, Nortkerque et Zutkerque, Polincove en Pas-de-Calais) viendrait de breiten aard (terre large) mais le risque de confusion avec le mare´cage (bre´, bray) n’est pas mince. L’Alsace a deux Breitenbach (ruisseau) et un Breitenau (pre´ humide), plusieurs lieux-dits Breitenhag (haie), Breitenacker (champ), Breitenweg (chemin) et autres. L’opposition chaud et froid est d’une autre nature, et elle a ses pie`ges. S’il est courant que deux villages voisins de meˆme nom se distinguent par « le Haut » et « le Bas » ou « le Grand » et « le Petit », ils ne sauraient gue`re le faire par des diffe´rences de tempe´ratures – sauf a` la rigueur par les contrastes d’exposition, mais alors les noms se jouent plutoˆt en ombre et soleil, hiver et e´te´. Aussi les mentions de chaud et froid sont-elles singulie`res et non bipolaires. Elles concernent surtout les eaux et les fontaines, et c¸a et la` quelque accident de relief. Coˆte´ chaud sont ainsi des Eaux-Chaudes, Chaudes-Aigues 15, deux communes ayant pour nom Chaudefontaine dans le Doubs et dans la Marne et une Chaudefonds-sur-Layon 49, et parmi les lieux-dits des Chaude Valle´e et Chaude Vau (Cerny 91), de rares Chaude Coˆte (Chagny 08, Fre´land 68), et quelques pittoresques Chaude Cul (Rochecolombe 07), Chaud Cul (Nouilly 57) et Chauffe-Cul (Ve´rines 17 et Mortagne-sur-Se`vre 85) ; plusieurs Chaudbuisson pourraient avoir un sens plus grivois. La Corse a plusieurs lieux en Caldane. L’occitan y ajoute des Costecalde, Costecaude (plus de 20), Fontcaude et Fontcalde, ainsi que Les Escaldes (Angoustrine 66), Cauterets 65, Caude Cayre a` Roussillon 84 (roc chaud), Caudesaigues a` Saint-Antonin-Noble-Val 82. De la` un trouble, qui tient au fait que dans le NordOuest caude de´rive de kalt, qui est froid, comme a` Caudebec (froid ru) ou Caudecotte

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(maison froide, comme dans cottage), voire Coˆte-Coˆte (a` Bec-de-Mortagne 76) et Cotte-Cotte (a` Sierville et a` Gre´monville 76), qui sont aussi des froides maisons. Un autre trouble vient de la proximite´ de cau (chaud ou froid) et de cau (nu, chauve) dans les Caumont. Le Nord-Est a quelques Kaltenberg (mont froid) et Kaltenbrunnen (fontaine froide), Kaltweiler a` Mortnach 57 et Kaltwiller a` Saverne 67. Froid et ses formes locales fret, fre`de, frey sont plus abondants. On note, outre les communes de Saint-Bonnet-le-Froid 43, Sauzet-le-Froid 63, Saint-Paulle-Froid 48, Ruille´-Froid-Fonds 53, plus de cent Fontfroide, Fontfre`de, Fontfrey, Froidefont, Froidefontaine (dont une commune du Territoire de Belfort), Freydefont (Saint-Donat 63, Trizac 15) ; des Froidmont, voire Puy Froid (Availles-Limouzine 86), Peu Froid (Saint-E´tienne-de-Fursac 23), Pied Froid (Tours-sur-Meymont 63) et un Bric Froid (Abrie`s 05), deux Lac Froid (Goudargues 30, Larche 04), plus de quinze Froidcul dont une cite´ a` Moyeuvre-Grande et autant de Cul Froid. H. Suter signale pour les Alpes des Bois Frey (Gresse-enVercors 38), Le Mourre Frey (Castellet-les-Sausses 04, Sampzon 07), des Riou Frey (Thorame-Haute 04, Guillaumes 06). Il semble toutefois que, dans certains cas, froid ait pu avoir le sens de peu fertile : on nomme Terres Froides les collines d’anciennes moraines du Bas-Dauphine´ ; une vingtaine de lieux-dits ont ce nom dans d’autres re´gions. Le tie`de n’est pas une cate´gorie marquante ; ne´anmoins, Ayguatebia 66 a bien le sens d’« eau tie`de », du latin tepidus, dont l’origine est inconnue.

Quelques singularite´s D’autres qualite´s des lieux sont moins directement comparatives. Une alternative au sec est offerte par l’opposition entre Breuil-le-Sec et Breuil-le-Vert 60, seule commune a` avoir cette terminaison. Or le sec est tre`s re´pandu : pas moins de 45 communes l’ont ajoute´ a` leur nom. On y trouve huit Villers, quatre Villiers et un Villars, Noisy-le-Sec, Nogent-le-Sec, Se`cheval et meˆme un Fontaine-le-Sec. « Le Sec » y de´crit apparemment une ambiance ge´ne´rale de la ve´ge´tation, plus qu’un re´el manque d’eau. D’autres noms s’y ajoutent, comme Rieussec 34 ou Montsec 55. Parmi les lieux-dits, cette note ne manque pas, dont de nombreux Bois Sec et Pre´ Sec, plus une Fontaine au Sec a` Chatrices 51. Calm et ses variantes cam, chaum sont en ge´ne´ral des indicateurs de nudite´ et de platitude, surtout pour des sommets : des synonymes de chauve. La famille est fort e´tendue, mais le sens et les origines sont fort discute´s, et les risques de confusions abondent. En rele`vent apparemment les Chaumont, Chaumeil, Calmette, Caumont, Montcalm, ainsi que des Chaumes et beaucoup de Chaux qui furent jadis des Calm ; meˆme Charmes 26 qui e´tait Calmis ; ainsi que des Chau, Chaz, La Chaz, Lachat en Savoie, de´signant des incultes d’altitude. Couy a le meˆme sens en Gascogne et dans les Pyre´ne´es, comme au Soum Couy d’Arette 65, un mont pele´. Une racine IE gal avait le sens de nu, chauve, qui a donne´ calvus en latin ; elle ne rend pas bien compte du m de calm. Le rapport de calm avec le chaume au sens de friche nue n’est pas tre`s clair, et les risques paronymiques ne manquent pas avec cam pour

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courbe ou pour chemin, cau pour chaud, cau et chaux pour calcaire. En outre, cal est un radical pour rocher et semble aussi avoir de´signe´ quelque chose de dur (gaulois caleto) que certains linguistes voient dans le pays de Caux, voire Calais et le peuple gaulois Cale`te. P.-H. Billy note que le Caux s’e´crivait Calcis en 1015 pour en tirer, non le calcaire mais les Cale`tes, et veut voir dans Calais 62 un cala (crique). Toutefois, il existe plusieurs dizaines de lieux-dits Calais, en toutes re´gions. Les monts chauves sont aussi myste´rieux que nombreux. La se´curite´ a sans doute toujours e´te´ une vertu prise´e, et meˆme a` certaines e´poques un argument publicitaire ; nos nouveaux « quartiers se´curise´s » et autres gated communities a` l’ame´ricaine ne manqueront pas d’y ajouter quelques noms nouveaux. Du moins nous reste-t-il quelques noms comme Montsuˆrs, et davantage en « se´gur », lie´s surtout a` des chaˆteaux et a` des bastides du temps ou` il fallait donner confiance a` de nouveaux venus : la bastide de Monse´gur 33, Villese´gure 64, le ce´le`bre chaˆteau arie´geois de Montse´gur et d’autres Montse´gur a` Pailhe`s 09, Sablie`res 07, Saliesde-Be´arn 64, le chaˆteau Montse´gou a` Lamonte´larie´ 81, Se´gur-le-Chaˆteau en Corre`ze, les traces d’un Chaˆteau Se´gur a` Valgorge 07, Castelse´gui a` Balague`re 09 – d’autres chaˆteaux Se´gur plus tardifs viennent d’un NP. Bourg-Fide`le 08, construite au XVIe sie`cle, doit son nom a` son choix huguenot. Saint-Aubin-le-Vertueux 27 est re´pute´ s’eˆtre ainsi nomme´ par opposition a` une commune voisine Saint-Aubin-leGuichard, dont le nom pouvait eˆtre jadis compris comme brigand ou fuyard. Un gaulois tavo, tawa a de´signe´ des lieux et surtout des rivie`res tranquilles : il se trouverait dans Tavant 37, Tavaux 39, Thie`vre 62, Vertou 37 (tre`s calme, avec l’augmentatif gaulois ver) et dans les noms de la The`ve, de la Thie`vres, du The´rain. Gae¨l 35 a une ıˆle de la Tranquillite´ et Kourou en Guyane une Iˆle Tranquille, SaintCernin-de-Labarde 24 un Pey Tranquille, Long 80 une Valle´e Tranquille et Surtainville 50 un Hameau Tranquille, Le Buisson-de-Cadouin 24 se distinguant par un e´trange Pe`te-Tranquille. Enfin de nombreux lieux-dits portent le Bruˆle´ ou la Bruˆle´e : parfois a` la suite d’un incendie, mais sans doute beaucoup plus souvent d’un de´frichement par le feu (bruˆlis).

Jeux de nombres Les nombres figurent abondamment parmi les noms de lieux. Nous en avons de´ja` note´ trois grandes se´ries. L’une tient a` la dimension des parcelles, ou au poids des redevances, pris absolument (les Vingt-Huit, les Cinquante...) ou assortis d’une indication de mesure (les Vingt Juge`res, les Quinze Setiers, les Cinq Sous ou Sols, les Sept Deniers...). Une autre re´sulte des partages d’autorite´ aux limites des paroisses : fleurissent ici les Quatre Seigneurs, les Trois Abbe´s ; la Pierre des Trois Eveˆques a` Meyrueis est a` un point triple du Causse Noir ou` voisinent Loze`re, Gard, Aveyron. Dans ces deux se´ries, les de´nominations sont relativement re´centes et les formes imme´diatement lisibles. La troisie`me vient de la mesure des distances sur des voies e´quipe´es, aux bornes milliaires notamment ; les noms re´sultants sont plus anciens, et parfois plus difficiles a` lire sous l’alte´ration de leurs noms gaulois ou latins : Delme, Sathonay, Se´ez ou Parigny (chap. 2) demandent des expertises.

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Plus ge´ne´ralement, d’anciennes de´signations de nombres appellent quelque sagacite´ Trois a souvent eu la forme tre´ : Tre´bief a` Nozeroy 39 ou a` Rix 39 vient de trois ruisseaux, Tre´ville a pu avoir le sens de trois villae, voire trois valle´es ; mais ce tre´ risque d’eˆtre eˆtre confondu avec treb (tre`ve, habitat), ou avec tra (une traverse´e). Le gaulois petu/petr, quatre, se cache peut-eˆtre dans Be´darrides 84, compris comme quatre gue´s (petu+rito), et probablement dans Pierremande 02 (Petro-mantalum, Quatre-Chemins). Bien des noms de lieux signalent des quantite´s pre´cises, mais qui peuvent eˆtre trompeuses parce que certains nombres sont assortis de valeurs magiques ou symbolique : Sept est surabondant, Neuf assez bien repre´sente´, Quatre lie´ aux carrefours. Treize a pu avoir le sens de « beaucoup », comme dans des sites en Treize Vents ou Treize Aures, mais a parfois e´te´ e´value´ comme de´formation de « trois ». Les Sept Cheˆnes, Sept Faux (heˆtres), Sept-Saulx 51, les Sept Moulins a` Saint-E´tienne-deMontluc 44, les Sept Iˆles devant la Coˆte de Granit Rose ou` l’on s’e´chine d’autant plus vainement a` justifier le sept que leur nom est probablement une de´formation de Sant Enez (ıˆle du saint), les Sept Saints (Erdeven 56, Le Vieux-Marche´ 22), Septfonds 82 et Septfontaines 25 et de fort nombreux lieux-dits Sept Fonds ou Sept Fonts, les Sept Laux (lacs) en Ise`re ont pu eˆtre des approximations commodes, voire flatteuses. Rochegude 26 a un lieu-dit les Sept Nains. Au total, quinze communes commencent par Sept, dont Sept-Vents 14 Sept-Meules 76. En revanche, Les Deux-E´vailles 53 correspond bien a` la rencontre de deux rivie`res. I Cinque Frati (les Cinq Fre`res) a` Albertacce 2B a e´galement duˆ avoir un sens exact, comme Huit Voisins a` Romain 51. D’autres e´tymons d’origine fort diffe´rente ont pu eˆtre attire´s par un chiffre : Quatremare 27 a e´te´ Guitricmara en 1011, ce qui laisse entrevoir un plan d’eau attache´ a` un NP. Dixmont 89 est un ancien Dimont ou Dimon (au sens obscur), re´e´crit au XVIII e sie`cle ; et Cinq-Mars 37 fut a` l’origine un Saint-Mard... Neuf au singulier ne manque pas d’ambiguı¨te´, sauf s’il est associe´ a` un pluriel comme Neuf Pre´s a` Nouacourt 54, ou Neuf Jours a` Chavaroche 19, Jours pouvant y avoir e´te´ une unite´ de mesure. Les lieux-dits les Neuf tout court sont nombreux, comme les Huit, les Dix, etc.

Dure e´tait la vie Si les noms de communes laissent assez peu de place a` la fantaisie, ceux des lieux-dits te´moignent de la fertilite´ de l’imagination populaire, surtout dans la moquerie et meˆme dans l’autode´rision. On sait a` quelle richesse ont e´te´ porte´s les sobriquets, devenus noms de personnes. Or la pauvrete´ des gens et des sols, le danger, l’e´loignement ont e´galement e´te´ sujets de toponymes, souvent savoureux, parfois devenus obscurs avec le temps et les de´formations. Certaines appellations ne sont d’ailleurs que des re´interpre´tations de noms originels qui e´taient e´ventuellement porteurs d’un tout autre sens : mais ces glissements meˆme sont inte´ressants, et fre´quemment associe´s a` des le´gendes. La durete´ des temps et des lieux a marque´ la toponymie, surtout des terres « ingrates » et des lieux « perdus ». La pauvrete´ est directement e´voque´e dans plusieurs dizaines

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de lieux tels les Pauvres, la Pauvrete´, les Pauvrete´s, Pauvre Place (a` Gy 70), Pauvre Terre (Brantoˆme 24), Pauvre Champ (Chaudefontaine 51) et probablement la commune de Pauvres 08. On trouve le Champ aux Pauvres a` Somsois 51, le Moulin aux Pauvres a` Fouge`res 35, la Combe aux Pauvres a` Saulx-le-Duc 21, le Pre´ des Pauvres a` Sume`ne 30, une Grange aux Pauvres (Hauteluce 73), un Mas des Pauvres (Candillargues 34) et trois Loge aux Pauvres en Normandie. Be´ziers, sa proche Cessenon-sur-Orb et Berre-l’E´tang ont de curieux et ambigus Trompe-Pauvres. On peut leur ajouter Boissy-sans-Avoir, commune des Yvelines de´ja` sous ce nom au Plate Bourse, Paudabe´ (peu d’avoir, Termes-d’Armagnac 32) ; et d’assez nombreux Pre´ ou Bois des Gueux, une Fin des Gueux a` Mesnay 39, un Val aux Gueux a` Amfreville-sous-les-Monts 27, un Sentier des Gueux a` Chablis 89, la Gueuserie a` Pontlevoy 41 et deux Trompe-Gueux a` Arles et a` Rochefort-du-Gard. Le terme est re´pute´ d’origine ne´erlandaise (guit au sens de coquin), mais a pu eˆtre apparente´ a` hoˆte (cf. ghost) au sens de mendiant de´pendant des hospices : Rabelais e´voquait les « gueux de l’hostie`re ». Cependant, Gueux peut eˆtre aussi localement une de´formation de Goths, comme a` Gueux 51. XIV e sie`cle, quatre

L’e´vocation va jusqu’a` la mise`re, pre´sente seule dans une vingtaine de lieux, auxquels s’ajoutent 23 Valle´e de Mise`re, qui toutes correspondent a` des vallons un peu isole´s, comme a` Rocroi 08 ou a` Saint-Le´onard-des-Bois 72. Les appellations se diversifient avec deux Butte de la Mise`re a` Gambais et Rambouillet 78, la Basse Mise`re a` Brunembert 62, la Cence Mise`re a` Bucquoy 62, des Fond de Mise`re a` VillersSaint-Christophe 02 et Saint-Eustache-la-Foreˆt 76. Il se trouve meˆme un Champ de Ge´henne a` Donzy 58 en limite de finage, e´voquant cette valle´e proche de Je´rusalem qui fut de´poˆtoir et se´jour de le´preux et pestife´re´s, devenue symbole biblique de la damnation puis e´vocatrice de souffrance ; il est assez pre`s d’un hameau nomme´ Geigne, dans la Valle´e aux Dames. Citons encore la De´solation (Audigny 02, Regny 02, Elincourt 59) et les Champs De´sole´s a` Puchevillers 80. L’un des grands the`mes est la faible ressource locale. L’expression la plus courante en est « tout y fault », c’est-a`-dire il y manque tout, du verbe faillir. On le voit par dizaines sous les formes Tout-y-Faut (une vingtaine, surtout dans les Charentes), Tout-yFault (trois), Tout-il-Faut (trois), Toulifaut (22 cas), Toutifaut (14), Toutifault (un), Toutilfaut, Toutyfaut (quatre fois), Toutifau (deux en Agenais) et parfois avec un d final a` la place du t (trois Toutifaud). De meˆme esprit sont les nombreux Court Gain, les Rien-n’y-Vaut de Vierville 28 et les Rien-Vaut de Civray-surEsvres 37, Rien-de-Bon a` Iteuil 86, le Pas Vaut Gue`re de Tre´signy 89, les Pre´sne-Vaut de Restigne´ 37 ; le Preˆte-a`-Rien a` Volnay 72, le Trompe-tout-l’An a` Fuveau 13 ; le Haut de Nul Rapport a` Glonville 54 ; quatre Gaˆte Argent en Anjou et Ble´sois, deux Gaˆte Grenier en Poitou et Charente, un Gaˆte Bien a` Sablonceaux 17 ; voire, par antiphrase, le Tout-y-croıˆt de Ge´los 65. Les Cre`vecœur et Cre`ve-Cœur sont des dizaines, dont cinq au rang de communes, et ge´ne´ralement interpre´te´s comme te´moins de lieux « ingrats ». Plus explicites sont les Cre`ve-Cul a` Sciecq 79 et Casse-E´chine dans la commune voisine d’E´chire´ 79, ou les Semences Perdues a` Saint-Nicolas 62. On s’est plaint de la Terre Mal Faite a` Brie´non-sur-Armanc¸on 89, des Dures Terres a` Soisy sous Montmorency 95 et a` Wismes 62 et des Rudes Terres a` Carrie`res-sous-Poissy 78, meˆme de la Terre

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Maudite a` Auneuil 60, des Terres Maudites a` Samoe¨ns 74 – il existe bien neuf lieuxdits les Douces Terres, mais l’adjectif e´voque ici une qualite´ de sol, celle des doucins riches en limon et e´galement supports de noms de lieux. Des terres tre`s dures a` travailler sont a` l’origine d’une douzaine de toponymes en Gaˆte-Fer, de deux en Gaˆte-Acier (ou Gaˆtacier) a` Truye et Dierre en Touraine ; d’autres sont dites Brise-Charrue a` Chaˆtel-sur-Moselle 88, Louvagny 14, Sorans-le`sBreurey 70. Les Coˆtelettes a` Chassignolles 36 devraient leur nom a` leur terre si maigre qu’on n’y trouve rien a` gratter (S. Gendron). Peut-eˆtre les Corons sans Beurre de Guesnain 59 (vers 1899, aujourd’hui cite´ Ge´rard Philipe) ont-ils un sens voisin, dans un tout autre environnement. Gratter et peler sont d’ailleurs deux mots cle´s des gagne-petit, soit pour des lieux juge´s bien peu productifs, soit pour e´voquer l’avarice et la durete´ des rapports humains. Les noms en Gratte vont par centaines, ge´ne´ralement associe´s a` des terres vaines, en friche, ou qui le furent longtemps. On remarque des Gratte-Paille, un Gratte-Bruye`re a` Se´randon 19, Gratte-Rat a` Fouquebrune 16, Gratte-Ge´line a` Villemorien et a` Anirey-Lingey dans l’Aube, des Gratte-Che`vre, et une grande quantite´ de Gratte-Loup, Grataloup, Gratteloube, qui y ajoutent une ide´e d’e´loignement. Peler est tout aussi diversifie´ : on a tout pele´, pille´, e´corche´ si l’on en croit les divers Pellevoisin, les Pe`lebois a` Dammarie-sur-Loing 45, Pellebouc a` Me´rignas 33 et Pe`le-Bouc a` Saint-Sornin 03, Pe`lecrabe (che`vre) a` Caubiac 31, Pellegrue, Pellouailles (ovins), Pelleport (Pe`le-Porc selon E. Ne`gre), Pe`le-Porc a` Saint-Sulpice 81, sinon Pelle-Tout a` Coubert 77 et Pelle-Cul a` Mourens 33 – mais Pellefigue a le sens de « bon a` rien » et la dizaine de toponymes a` ce nom doivent donc eˆtre interpre´te´s comme de´rive´s de NP, ainsi d’ailleurs qu’une partie des pre´ce´dents. D’autres e´vocations se re´fe`rent a` la faim. Les unes sont directes : la Famine, le Champ de Famine vont par dizaines en pays d’oı¨l. Pontoux, Charette-Varennes, Varennes-sur-le-Doubs 71, Peseux 39 ont une Pie`ce Meurt de Faim ; une dizaine d’autres Meurt-de-Faim ont e´te´ recense´s, surtout en Bourgogne ; on trouve meˆme un Chaˆteau Mort de Faim a` Irais 79, Champs-des-Meurt-de-Faim a` Souhey 21. En e´cho, plusieurs dizaines de Brame-Faim ou Bramefaim, Bramafam et Bramafan, en pays d’oc et alentour, jusque dans l’Ain, ont pour sens crie-famine ou pleure-famine ; l’expression peut se rapporter aux animaux et donc a` de mauvaises paˆtures ; mais Brame-Farine (Saint-Pierre-d’Allevard 38) est bien pour le pain, comme Bramapan (Pouydraguin 32, Me´ounes 83). La Fringale existe a` une trentaine d’exemplaires, surtout dans le Centre et la Bourgogne ; L’Oudon 14 a un Mortefan, Corneuil 27 un Claque-Dent, Sincey-le`s-Rouvray 21 un Empoignepain... Picotalen (la faim vous pique) a le meˆme sens dans le Sud-Ouest, avec une dizaine d’occurrences. Courte Soupe en est une variante image´e, dans sept lieux de Seine-etMarne et alentour. Courtelouche est un lieu-dit de Ploubalay 22, la Courtemiche est a` Fre´teval 41. C’est sans doute au meˆme ordre d’ide´es que l’on doit rattacher les nombreuses mentions du pain : une soixantaine de Pain-Perdu et une dizaine de Chasse-Pain dans le Centre, quelques autres en Champagne et Bourgogne ; mais le sens et le son sont tre`s proches des quelques Peine Perdue existant dans les meˆmes re´gions. Notons a` ce propos que Painfaut (a` Avessac 44) ne signale pas un manque de pain mais... le bout de la heˆtraie (anc. Lis Penn-Fau). Il est coutume d’attribuer aux

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Bapaume et Bre´viandes un sens comparable ; on peut en douter, et laisser la question au chapitre 8. L’une des expressions les plus connues et les plus discute´es est conside´re´e comme une e´vocation de la pe´nurie. Ge´oportail rele`ve plus de cinquante Moque-Souris et Moquesouris, auxquelles s’ajoutent des Mocquesouris (La Gamache 85 et Marche´ville 28), Mocsouris (Le Perrier 85) et Moc Souris (a` Noyal-Chaˆtillon-surSeiche 35), quelques Moque-Rat, des Trompe-Souris, un Moulin de Gaˆte-Souris a` Montchevrier 36. Ces lieux sont ou ont e´te´ en ge´ne´ral des sites de moulins ; l’interpre´tation la plus commune est que le moulin e´tait si pauvre, ou peu approvisionne´, que meˆme une souris n’y trouvait pas son compte. L’image semble s’appliquer aussi aux produits de la vigne, puisque l’on note des Moque-Baril, Moque-Barils et Moquebarry, des Mocque-Bouteille ou Moques-Bouteilles et un Trompe-Tonneau (a` Chavagnes 49) ; mais d’autres sens oublie´s sont possibles. Aussi imaginatifs sont les noms de lieux indiquant une forme de re´signation, voire d’autode´rision : ce n’est pas un tre`s bon coin, mais je m’y fais. Ainsi avons-nous cinq le Pire-Aller dont quatre en Pas-de-Calais et un dans l’Aisne a` Gauchy, plus trois le Pis-Aller (un en Picardie, les autres en Anjou et Eure), un Laisser-Aller a` Sollie`resSardie`res 73. La Folle Emprise et la Folle Entreprise, voire La Folle en Prise apparaissent une vingtaine de fois, la Folle Pense´e huit fois sur les cartes de l’IGN. On y trouve aussi des Faute de Mieux (Arles), Faute Faite a` Cramchaban 17, Je-m’en-Repens en Camargue au bord de l’e´tang de Scamandre a` Saint-Gilles 30, Che`re Terre a` Ognes 60 et Louvergny 08, une ferme Risquetout a` Martigny 02, un Pont de Risquetout a` Varetz 19, plus une dizaine d’autres Risquetout, voire le Risquons-Tout a` Neuville-en-Ferrain 59. Ge´oportail mentionne six Peine Perdue, dont deux au pluriel (les Peines Perdues). Temps Perdu a plusieurs dizaines d’occurrences, en principe pour de´signer une terre pauvre qui ne vaut pas la peine de s’y e´chiner ; sourions de constater que c’e´tait le nom du quartier de l’Universite´ a` Villetaneuse. On note encore quelques lieux-dits sans illusion comme le Mont Mal Garni a` Senlis 62, la Malmedonne comme quartier central de... Maurepas 78 – Maurepas existe par dizaines. Une douzaine de Portoteni et quatre Portoteny du Sud-Ouest ont pour sens : « il n’y a rien, si tu veux quelque chose il te faut l’y porter ». Les Rien de Bon voisinent avec la Che´tive Coupe a` Iteuil 86... La Bourse Troue´e est un lieu-dit de Tilques 62, non loin du Coin Perdu de Houlle 62. Nous avons de´ja` vu combien les socie´te´s rurales anciennes e´taient sensibles a` l’isolement, et accentuaient le coˆte´ particulier et risque´ des lieux e´carte´s. L’isolement cre´e le danger, ou le sentiment du danger ; en sont une expression les multiples mentions de´ja` note´es de Curebourse, Taillebourse et Gaˆtebourse, dont certaines ont d’ailleurs pu s’appliquer au coˆte´ ruineux de certaines entreprises. Ce sentiment s’assortit de mises en garde : des lieux sont ainsi nomme´s Prends-y-Garde, Prente´garde (une vingtaine), Prends-toi-Garde a` Orval 24 sur une butte, Prentigarde (une autre vingtaine), Prend-Garde (Cars 33), Prentygarde (Saint-Santin-de-Maurs), Prantegarde (Antignac, Condat), ou encore Avise-toi (Saint-Etienne-CantaleI`s 15). Une vingtaine de Passe-Vite sont en ge´ne´ral des lieux habite´s et isole´s sur route, comme a` Tuffe´ au coin d’un bois dans la Sarthe, de´partement qui en compte au moins six.

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Malicorne est un toponyme assez re´pandu, qui semble avoir indique´ un manque d’hospitalite´ : E. Ne`gre l’interpre`te comme « on y appelle en vain » ; donc peu secourable, en notant que certains au moins e´taient signale´s au XI e sie`cle. Plus de trente lieux-dits de l’Ouest a` la Bourgogne, et deux communes de l’Allier et de l’Yonne, ont ce nom. On peut leur associer Mal-y-frappe a` Neuilly-les-Bois 36, les Malifrappes a` Pellevoisin 36 et la Malifrappe a` Martizay 36, voire Mal-y-Gratte a` Tessonnie`re 79, d’ailleurs proche du hameau de la Maucarrie`re (mauvais chemin). Tournadouman (reviens demain, a` Cahuzac-sur-Adour 32) a eu le meˆme sens. Ajoutons que les lieux-dits la Jalousie se comptent par dizaines, un peu partout et jusqu’en mer sur les platiers de Sainte-Marie-de-Re´ et de Saint-Denis-d’Ole´ron : le bonheur des uns...

Terroirs en feˆte La vie a aussi ses plaisirs, plus ou moins cache´s. Certains noms peuvent donner lieu a` des interpre´tations plaisantes, qui n’ont rien de surprenant dans le parler de tous les jours ni dans les comportements ancestraux, lesquels alternent cachotteries et francparler. Certes, tous n’ont pas un double sens, ni le sens grivois qu’un esprit malicieux peut leur preˆter. Mais des de´cennies de retenue linguistique des e´rudits ont habitue´ a` de surprenants exce`s de pudibonderie, jusqu’a` voir dans chaque mention d’Amourette la pre´sence... de la camomille, dont un ancien nom local fut amarouste, et dans les Trousse-Chemise l’obligation de relever son veˆtement pour franchir un gue´, meˆme la` ou` n’est nul cours d’eau. Il est pourtant peu de doute sur le sens de la trentaine de lieux-dits Bois d’Amour ou` pouvaient se dissimuler des rencontres a` l’e´cart du village, des huit Bois des Amourettes, d’un Buisson d’Amourette a` Mormant 77 ou de la Fontaine de l’Amourette a` Courcoue´ 37. Plouezoc’h 29 a meˆme un Coat Amour, Amboise 37 et Mareuil-lePort 51 ont leur Iˆle d’Amour et Saint-Gemme-Morenval 28 une Iˆle d’Amourette. Anglet 64 a la Chambre d’Amour, Mastaing 59 le Fief d’Amour, Buisson 84 une Combe des Amoureux, Sornac 19 un Puy des Amours. Encore dans les anne´es 1950, le sens d’un petit Bois-d’Amour en pleine commune de Toulouse ne faisait myste`re pour personne, hormis peut-eˆtre un chanoine linguiste. On a beaucoup « trousse´ » : la ce´le`bre foreˆt de Trousse-Chemise aux Portes-en-Re´ a des homologues dans les Trousse-Chemise de Saint-Symphorien 79, TroussePennais a` Montcombroux-les-Mines 03, Trousse-Cotillon a` Bosc-Gue´rardSaint-Adrien 76 et la Fontaine de Trousse-Cotillon a` Gray 70, Trousse-Berge`re a` Tauriac 33, le Bois de Trousse-Belle a` Villeneuve-Saint-Nicolas 28 et Neuvy-enDunois 28, le Bois de Trousse-Brune a` La Roche-Chalais 24, Trousse-Minou a` Escarmain 59, voire Trousse Putain a` Romilly-sur-Aigre 28. Nous pouvons ajouter le Chaudbuisson de Gue´rard 77, quelques Bois Galant, le Pre´ Galant a` Jeu-les-Bois 36, Saint-Androny 33 ou Villepinte 93, peut-eˆtre le Champ Coquin a` Affle´ville 54 et Coquimpre´ a` Watigny 02 qui voisine avec la Fantaisie, tout en e´tant plus re´serve´ sur le Bois de Chaud Vit a` Lormes 58. Il serait tentant d’en rapprocher les Bel E´bat : il s’en trouve plus de trente, dont six en Touraine. S. Gendron y voit des « lieux de divertissement ». Ce pourrait cependant

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eˆtre trompeur. Il existe aussi des Bellebat, Bellebats, Belebat. Ils ont pu eˆtre l’e´quivalent de Belval en Gascogne, et avoir eu un autre sens ailleurs – de meˆme que Belbe`ze ou Belbe`se a signifie´ Bellevue, sans rien de salace. Pe´gorier voit dans e´bat une aire, e´ventuellement un champ de foire en Normandie. Ne´anmoins, l’e´volution meˆme de l’e´criture de ce nom a pu avoir quelque sens, au moins lorsqu’elle aboutit a` Bel E´bat. On aurait pu s’attendre a` ce que les feˆtes et re´jouissances aient leur place en toponymie. Il s’agit a` peine de traces, pour autant que l’on puisse s’en rendre compte. On voit bien quelques Place des Feˆtes, mais le reste se dilue dans les divers noms de terrains communaux, plus quelques restes de Lices et de Tournois. Les dizaines de toponymes la Feˆte, relativement abondants en Lorraine, semblent plutoˆt faire re´fe´rence a` des faıˆtes, des hauteurs : c’est manifeste dans des communes comme Sivry-laPerche, Aubre´ville et Troussey (Meuse) ou` ces lieux-dits sont sur des e´chines ; ou pour Le Feˆte 21, qui est d’ailleurs au masculin. Tout au plus peut-on signaler une dizaine de Carnaval et autant de l’e´quivalent occitan Caramantran (feˆte de Careˆme-Prenant ou Careˆme-Entrant) mais qui peuvent venir de surnoms de personnes. Les Caillebaudes a` Saint-Cyr-duDoret 17, Montfaucon 02 et La Ville-du-Bois 91 e´voquent des feux de joie ; la feˆte aux chandelles ou Chandeleur n’a qu’une seule mention, a` Oinville-SaintLiphard 28. Lid, la feˆte en breton, se lit dans Kerdalidec, la maison ou` l’on fait bonne (da) feˆte (lid), en somme une maison du bon accueil ; cinq lieux-dits ont ce nom, dont quatre dans le Finiste`re et un a` Locmaria 56 ; celui de Tre´gunc a pu eˆtre une auberge, d’autres sont isole´s, comme a` Landudec. En revanche, la toponymie franc¸aise connaıˆt une grande quantite´ de Plaisance (dont cinq communes), quelques dizaines de lieux-dits Monplaisir ou Montplaisir (mais une seule commune Monplaisant 24), une trentaine de Monde´sir et le double de Mon De´sir, deux Montde´sir et deux Mon Choix, une soixantaine de Mon Ide´e, une trentaine de Mon Reˆve ou le Reˆve, voire Mon Beau Reˆve a` Faye-l’Abbesse 79, qui sont autant d’affirmations de soi et dont la plupart correspondent a` des habitats isole´s et remontent tout au plus au XVIII e sie`cle. Monrepos et Mon Repos ont une cinquantaine d’occurrences, Sans-Souci une trentaine, Mon Caprice ou le Caprice une vingtaine. Des lettre´s ont nomme´ six ou sept lieux la The´baı¨de, plus un Ma The´baı¨de a` Chemille´ 49. Une cinquantaine de l’Oasis semblent aussi indiquer que l’on en a appre´cie´ la quie´tude. Remarquons au passage que le possessif est toujours singulier : presque aucun « noˆtre », comme si comptait seul le sentiment du chef de famille ; les seules et rarissimes manifestations apparentes de ce pluriel sont Notre Chaumie`re a` Sebourg 59, Notre Maison a` Schirmeck 67, Notre Bois a` Chaˆteauvillain 52. Le coˆte´ optimiste des toponymes est encore marque´ par quelques appre´ciations positives, telle la ferme le Bon Marche´ a` Lignac 36, et surtout par la pre´sence disse´mine´e de plusieurs dizaines d’Avenir, plus six Bel Avenir, issus de de´frichements me´die´vaux ou de constructions nouvelles comme la Cite´ de l’Avenir a` Isigny-leBuat 50, l’Avenir Parisien a` Drancy. Il en est de meˆme de dizaines d’Espe´rance, conforte´es par quelques Bonne Espe´rance, Belle Espe´rance, une Butte de l’Espe´rance a` Renaze´ 53, un Lac de l’Espe´rance a` Pouzaugues 85, une ferme Bon Espoir a` Aisey-sur-Seine 21, une vingtaine de Bon Espoir et quelques l’Espoir tout court.

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Roissy-en-Brie cumule des lieux-dits l’Avenir et l’Espe´rance. Il a pu s’agir d’enseignes de cafe´s ou d’auberges, comme l’indique leur e´chelonnement sur quelques routes ; le cas est atteste´ a` Poullan-sur-Mer 22, sur la D 765 de Douarnenez a` Audierne. Enfin il est des lieux « heureux » : Ge´oportail rele`ve la Butte Heureuse a` Blandainville 28, un Champ Heureux a` Osches 55, le Prince Heureux a` Lubines 88, la Motte des Heureux a` Rouvres 28, sept Valle´e Heureuse et deux Val Heureux, quatre Rue Heureuse – mais Saint-Martin-l’Heureux 51 fut jadis le Hureux (le he´risse´). D’autres te´moignent d’une forme de sagesse ou de se´re´nite´ : si les villas C¸a m’suffit, e´ventuellement de´guise´es en Sam Suffy, ou Do-Mi-Si-La-Do-Re´, restent hors toponymie, de plus anciens Malgre´ Tout figurent dans les noms de lieux : Ge´oportail en signale une douzaine, comme la ferme et le mont Malgre´ Tout a` Revin 08 ; plus originaux, deux Malgre´ Moi (a` Saint-Yrieix-la-Perche 87 et E´pinal 88), un Malgre´ l’Eau (Hayange 57) et meˆme un Malgre´ le Monde (Grolliers 62). Les NL la Re´compense ou les Re´compenses sont une cinquantaine, en toute re´gion.

Saveurs du pittoresque La cre´ativite´ de ceux qui ont nomme´ les lieux est sans limite, mais leurs intentions ne sont pas toujours faciles a` deviner, meˆme quand les termes paraissent clairs. On doit souvent se contenter d’appre´cier le pittoresque des noms, en reˆvant a` des sens possibles. Faute de comprendre, on forge des le´gendes ; les re´cits locaux n’en manquent pas, a` prendre pour ce qu’ils sont : des œuvres d’imagination. Parfois meˆme les linguistes et e´minents onomasticiens se laissent tenter : difficile de re´sister. On comprend bien que le chaˆteau ruine´ de Tranche-Lion a` Avon-les-Roches 37 a pu vouloir proclamer sa puissance avec quelque forfanterie ; mais que penser du hameau du Pont-Tranchefe´tu qui relie Fontenay-sur-Eure a` Nogent-sur-Eure ? Que penser du Je-t’en-Queue a` Saint-Hubert 57, en bout de finage et proche de la Raye´e du Que a` Vry ? Ou du Bouc E´tourdi a` Longvillers 78, des Mont E´gare´ de Courson-lesCarrie`res 89 et Tre´con 51 et du Pont E´gare´ a` Nanc¸ay 18 ? Du Coup de Trique aux limites d’Amne´ 72 ? De M’yV’la a` Saint-Mondaine 18 ? Il advient que des faits historiques atteste´s expliquent certains noms. Le Saut du Procureur, a` la limite d’Arras-en-Lavedan et d’Argele`s-Gazost, rappelle qu’en 1427 des Bigourdans re´volte´s ont promene´ nu, a` l’envers sur un aˆne, le procureur du roi avant de le pre´cipiter du haut d’un abrupt des gorges du gave d’Azun. C’est assez rare. Meˆme hors des noms de rues et de places, la vingtaine de lieux-dits Jeanne d’Arc disperse´s jusqu’en Martinique ne signifient ge´ne´ralement rien d’autre qu’un hommage singulier, comme la quinzaine de Bois, Cheˆne, Pont, Porte, Fontaine ou Butte Henri IV, meˆme si ces personnages sont cense´s avoir laisse´ des traces dans toutes les campagnes franc¸aises, ou presque. Les surnoms moqueurs se comprennent, sans pour autant rien dire de leur origine. Grigneuseville 76 fut dite grigneuse, donc de´sagre´able. Bader signifie traıˆner bouche be´e, plus ou moins comme un idiot : on a un Badefort a` Tre´zoux 63, deux communes en Badefols en Dordogne, et meˆme un Badecon-le-Pin dans l’Indre. Saint-Andre´-de-

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Ve´zines 12 a une Croix des Fatigue´s, il est vrai en hauteur – il existe plus de trente lieux-dits Fatigue ou la Fatigue, En Fatigue. Les Montre-Cul, une douzaine, sont interpre´te´s comme des versants raides, durs a` gravir ; il existe aussi plus de vingt Monte-a`-Peine, quelques Tirecul, deux Monte-a`-Regret a` Saligny-sur-Roudon 03 et Poisvilliers 28, plus un Mont a` Regret a` La Chapelle-Huon 72 ; ils sont tous en pays de me´diocres reliefs, notamment en Champagne, en Bourgogne, en Berry. Parmi les noms amusants ou cocasses on pourrait citer le Champ de la Cle´ a` SaintBonnet-le-Courreau 42, mais Ge´oportail mentionne aussi 22 lieux nomme´s la Clef des Champs... La Rivie`re du Mauvais Temps et le Bois de meˆme nom sont, sans aucune rivie`re apparente, a` Ouzouer-des-Champs 45, commune fertile qui a aussi un lieu-dit la Grotte a` Renault sans grotte, un Malicorne, Casse-Bouteilles et un Moulin de Calabre. Ceaumont 36 a un barrage de la Roche-Bat-l’Aigue bien nomme´, et un chaˆteau ruine´ de la Prune au Pot. Braye-sous-Faye 37 se distingue par le Gue´ de Mille Fouaces, peut-eˆtre inspire´ de Rabelais. Des noms comme Baffie, Beffes auraient eu le sens de moquerie selon Dauzat. Chabournay 86 a au moins une curiosite´ : son principal hameau a pour nom Villemalnomme´e. Il faut dire que, au moins pour les cartographes, il existe aussi sept lieux dits Sans Nom : un Mont a` Vaudesincourt 51, trois Col Sans Nom, deux Pic Sans Nom, et meˆme une Igue Sans Nom a` Caniac-du-Causse 46. Escanecrabe (e´trangle-che`vre) et Rebirechioulet (retourne-sifflet) sont des noms ce´le`bres en re´gion toulousaine, objets de commentaires et de le´gendes suppose´es, plus que d’une interpre´tation suˆre. Espantallops a` Mantet 66 (e´pouvante-loup) tirerait son nom du baguenaudier, dont les gousses e´clatent avec bruit a` maturite´. Ce´relles 37 a un hameau les Œufs Durs, d’origine inconnue, peut-eˆtre une cacographie du genre des Obus ou des Eaux Bues cite´s par Gendron pour les Aubues. Bourbourg 59 et Looberghe 59 ont de curieux Muchembled et Muchumbled (cache´ dans les ble´s), Torny 89 l’Abaisse-Dos, Hampont 57 juxtapose Kiborne, Rizontal, Wuide et le Paradis. Les sites de la Foreˆt de Fontainebleau ont e´te´ pourvus de nombreux noms image´s : Mont Enflamme´, Rocher du Mauvais Passage, Roche-qui-Frotte, la Malmontagne, Rocher des E´troitures, Gorge aux Loups, Puits Fondu, Roche E´ponge, Caverne des Brigands, la Cuisinie`re, le Cul de Chaudron, l’Antre des Druides, Carrefours du Myste`re, du De´luge, des Soupirs, du Vert-Galant, des Oublis, des Pieds Pourris, etc. Une grosse butte a` Chaˆtel-Censoir 89 est nomme´e la Carte de France. Pas-de-Jeu est une commune des Deux-Se`vres dont le sens est parfois compris comme le Passage du Coq (jau localement, meˆme racine que gallus) mais se re´fe`re plus probablement a` la traverse´e de la Dive, rivie`re dont le nom est assimile´ a` Jovis et que franchit une route fort ancienne ; ou, plus simplement encore, jau fut ici mis pour gue´. Les environs de Clamecy sont dignes du Colas Breugnon de Romain Rolland, qu’ils ont inspire´ : un survol de la carte au 1 :25 000 y montre a` Clamecy le Trou du Cul et le Culleron (en fait des buttes), la Garc¸onneuse, les Me´chantes Vignes, Bagatelle, Trou de l’Entonnoir, le Pertuis d’Enfer, le Bois Raˆpe´ ; a` Armes l’Homme Sauvage, Mon Caprice, Valle´e Refroidie, un Bois de Bethle´em ; a` Villiers-sur-Yonne la Taille aux Biches, le Haut du Chou, Pont au Diable, la Folie, Bois l’Aˆne, Bois des Queues ; a` Domecy le Bois de la Belle Femme, le Pont du Diable, Buisson Borgne ; a`

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Breugnon la Boıˆte a` Conin, le Poirier de Crotte, une Pierre du Sacrifice ; a` Surgy un autre Buisson Borgne, la Cocagne, la Pissotterie ; a` Pousseaux le rocher de l’Œil de Bœuf, les Gaˆte-Fer. Non loin a` Champignelles 89, se trouvent le Bourg Cocu, l’Oie Blanche, la Bigoterie et les Pe`le-Moine... Certains rapprochements sont un peu curieux : ainsi de Boudin Froid, le Bouillon et Veau Martin (un vallon) dans la partie ouest de Maˆle 61, ou encore de Repose-Pucelle et Pique-Fesse a` La Jarne 17, Trousse-Paille et le pont Traoucat (troue´) a` Ble´signac 33. Il va de soi que de nombreux noms, par leur origine ou par interpre´tation et de´formation malicieuse, peuvent avoir un coˆte´ grivois ou meˆme grossier. Deux buttes volcaniques jumelles, le Suc des Ollie`res et le Suc d’Achon a` Saint-Jeures et a` Yssingeaux, ont e´te´ nomme´s les Te´tons de l’Abbesse au XVIIIe sie`cle, en hommage dit-on a` l’abbesse voisine de Bellecombe, et sans doute en glissant de « suc » (butte) a` « sucer » ; ils figurent encore sous ce nom dans les guides, et apparaissent dans des re´cits d’artistes et de voyageurs. Miquelon-Langlade s’orne des Te´tons de la Me`re Dibarboure. Plusieurs Saut de la Pucelle (Ge´oportail en rele`ve sept) et deux Rocher de la Pucelle, plus un Saut de la Vieille a` Saint-Delmas-la-Salvage 06 ou le Salt de la Maria Vallente a` Arles-sur-Tech de´signent des cascades ; mais on peut se demander si Pucelle ne serait pas une adaptation de quelque Pissette ou Pissotte, nom commun de bien des chutes d’eau. Cul de´signe souvent un fond de vallon (v. chap. 4) ; le mot a e´te´ beaucoup employe´ en ce sens, mais aussi dans d’autres sites et a pu avoir d’autres origines : on rele`ve Chaud Cul pour un versant expose´ au midi a` Nouilly 57, Chaude Cul pour une croupe en foreˆt a` Rochecolombe 07, Cul Noir a` plat dans les vignes du muscadet de Vallet 44, Cul Ne`gre dans la plaine de l’Adour a` Monfaucon 65. Le Cul du Pet a` La Ferrie`re 38 correspond a` un cirque en montagne, le Cul de Pet a` Theyts 38 accidente un haut relief pre`s du col, des chalets et du ruisseau des Merdarets, le Pet ayant ici le sens de Puy. La Raie du Cul a` Housseras 88 de´signe un petit vallon bordant la foreˆt de Rambervillers, ou` la Raie peut avoir eu le sens de l’Ore´e. On reste perplexe devant le Cul Secoue´ a` Nouans-les-Fontaines 37 sur un bas plateau hors de tout vallon, comme devant un Gode Chaud a` Besmont 02. D’autres noms surprennent : Raze Con aux Souhesmes-Rampont 55, l’ıˆle du Con a` Masse´rac 44 dans la valle´e de la Vilaine, les Pre´s la Cone a` Pre´nouvellon 41, la Conne a` Bergerac qui a aussi le Grand Fond de la Conne, la commune de Conne-deLabarde 24, Couille a` Montsaune`s 31, les Cosnardie`res a` Isigny-le-Buat 50, la Cosnerie a` Ger 50, Connerie a` Gue´rande 44 et la Connerie a` Chantecorps 79. Ils ont certes pu avoir de tout autres sens que celui que prend une lecture actuelle, ou venir de surnoms de´sagre´ables. On trouve aussi des Coquibus a` Milly-la-Foreˆt 91 ou a` Thenailles 02 : le sens ancien e´tait a` peu pre`s celui de cre´tin. Meˆme les chants d’oiseau ont leurs pie`ges et leurs ambiguı¨te´s. On trouve d’assez nombreux toponymes en Turlure, Turlurette, la Turlute (Belpech 11), comme en Guilleri, Guillery et Gullerie. Les interpre´tations pudiques et poe´tiques leur donnent pour sens le chant de l’alouette et celui du moineau. Or les premiers ont aussi de´signe´ une cornemuse, une rengaine, puis un mari trompe´, et en argot une fellation, peuteˆtre a` l’image de la cornemuse en bouche. La guille e´tait une ruse, et aussi une version de la quille, au sens du pe´nis ; il est piquant que l’on ait fait une chanson pour enfants

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de Compe`re Guilleri, au contenu pourtant clair : « Pour remercier ces dames / Guilleri les tombit, carabi (la version gentille remplace tombit par embrassait, qui alte`re les accords)... De cette belle histoire / La morale la voici, carabi / Elle prouve que par les femmes / L’homme est toujours gue´ri carabi ». Quincampoix et Quiquengrogne sont de ces noms pittoresques, souvent commente´s mais dont aucun de´chiffrement ne convainc vraiment. Le premier est associe´ en ge´ne´ral a` des moulins ; il sonne comme un de´fi, mais quel de´fi ? Il viendrait de cui qu’en poı¨st, expression ironique et de sens discute´, pour les uns « quoi qu’il vous en pe`se » (meˆme si cela vous geˆne), voire laborieusement « quoi qu’il e´crase » pour tel autre, sinon « qui qu’en rie » (riez si vous voulez, j’existe...) selon une incise de Le´opold Pannier (E´cole des Chartes) de 1874. Fre´quent dans l’Ouest, il a aussi donne´ des NP et d’autres formes, comme Quiquempoix a` Flers-en-Escrebieux, Quicampois a` Bazuel 59. Quiquengrogne a l’air plus clair ; il est souvent aussi associe´ a` quelque moulin : mais est-ce le moulin qui grogne, ou grogne-t-on contre le meunier, ou fut-ce le de´fi d’un nouveau moulin contre un ancien, comme il est parfois dit ? On trouve aussi Quicangrogne a` Chessy 77, absorbe´ par Disneyland, une ıˆle de Quinquengrogne a` Luynes 37, Quincangrousse a` La Motte Saint-He´ray 79 (au sens de glose, murmure). On trouve a` Uze`s 30 un lieu-dit Pampe´rigouste, qu’Alphonse Daudet a utilise´ dans les Lettres de mon Moulin et qui a pu inspirer a` Rabelais son Papeligosse, « pays libre ou` l’on peut meˆme se gausser du pape » selon l’e´tymologie de l’auteur. Le sens pourrait venir de pampre et gouˆter ; il en est un autre a` Aix-en-Provence 13, et une ferme du « domaine de Pamperigouste » classe´e au patrimoine national a` Camblanes-etMeynac 33 (hameau de Duplessy sur le coteau de Garonne), curieusement audessus du lieu-dit Me´moire. Il est vrai que cette commune s’orne aussi d’un Chaˆteau Latour et d’un Chaˆteau Lafitte (autres que les joyaux du Me´doc), d’un Bourbon et d’un Menu, ainsi que de Bel-Air, Charlot, les Charlotins, Chardavoine, Gardeloup, le Ne´grot et Paguemau (« paie mal »)... Les bapteˆmes plaisants ne sont pas termine´s. Meˆme les voies ferre´es ont rec¸u des surnoms : celle de Se`te a` Agde par Marseillan fut nomme´e le Rabofaı¨sse (voleur de fagots) au motif que la locomotive manquait parfois de combustible et devait eˆtre ravitaille´e en route ; le train qui descendait les pommes de terre (localement les truffos) du Cantal vers le Lot et Bordeaux se nomme encore le Truffadou, et le Train des Pignes court toujours de Nice a` Digne. On parle encore de la Maison du Fada pour la Cite´ Radieuse de Le Corbusier a` Marseille, et Cul-Nu est une plage de Saint-Trojan-les-Bains 17, e´videmment re´serve´e au naturisme.

4. Terrains de jeu « Il y a une ge´ne´alogie poe´tique des ıˆles, tout comme il y en a une des montagnes, des rivie`res, des cavernes, des grottes et des champs, de tous les lieux qui ont le pouvoir d’exercer sur l’homme une attraction particulie`re. » (V. Golovanov, E´loge des voyages insense´s. Verdier 2008)

Les familles et les divers groupes sociaux habitent, travaillent, vont et viennent dans un environnement physique qu’ils ont duˆ connaıˆtre, reconnaıˆtre, parfois modifier, et pour cela de´crire. Il leur a fallu trouver des noms aux lieux, meˆme inhabite´s. Ces noms signalent ce qui est haut ou bas, plat ou accidente´, dur ou mou, sec ou mouille´. Sur ces reliefs croissent des ve´ge´taux et vivent des animaux qui ont leurs lieux habituels ou favoris, ajoutent a` la diversite´ des paysages et des ressources et facilitent le repe´rage. Leurs de´signations entrent a` leur tour dans la reconnaissance des lieux et l’attribution des noms de lieux. Il semble que les plus anciennement nomme´s, ou du moins ceux dont le nom a e´te´ le plus durable, ont e´te´ les reliefs et les cours d’eau : les oronymes et les hydronymes ont souvent des racines tre`s anciennes, monosyllabiques et assez rudes, d’origine inde´termine´e mais qui peuvent paraıˆtre ante´rieures a` la formation et a` l’extension des parlers dits indo-europe´ens. Leur sens est impre´cis, s’ils en ont eu hors de l’ide´e meˆme de hauteur ou d’eau courante. Ils ont pu ce´der la place a` des noms plus re´cents, d’autant plus efficaces dans leur pouvoir descriptif qu’ils e´voquent euxmeˆmes un mouvement, un e´lan, une forme connue : ici re`gne la me´taphore. Et doublement : non seulement les reliefs sont nomme´s, mais quantite´ de lieux habite´s ont emprunte´ leur nom ; et quantite´ de patronymes, qui a` leur tour ont disse´mine´ les racines originelles dans leurs migrations. De surcroıˆt, dans les temps difficiles de grande inse´curite´, les noms de reliefs et les noms d’habitats ont e´te´ souvent associe´s : l’habitat se perchait, on se prote´geait par la pente et l’escarpement, et l’on ajoutait a` la hauteur des fortifications, fussent-elles de bois. Les berg-burg-brigue, lis, dun, garde, caylar, caer-ker, roche ou roque, meˆme les mont, ont souvent eu double ou triple sens : rude, de´fendu, habite´.

´ minences E Nos lointains anceˆtres ont visiblement e´te´ fascine´s par les reliefs : ce qui e´merge, qui domine, ce qui peut paraıˆtre inaccessible et donc prestigieux, ce qui demande un

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effort et, de ce fait, peut assurer quelque se´curite´. Ils les ont peuple´s de dieux et couronne´s de chaˆteaux ou de sentinelles. Ils sont sites de temples et d’oppidums, « e´perons barre´s » et autres « camps de Ce´sar », de castellars, gastellu, burgs, forts et « guettes », et plus pacifiquement de calvaires, croix et statues, de cabanes pastorales, puis de refuges, de belve´de`res et tables d’orientation, enfin de « stations ». De la simple butte qui domine si bien la plaine qu’elle y rec¸oit le nom de montagne, jusqu’aux hautes creˆtes alpines, ce monde des hauteurs est aussi varie´ dans ses appellations que dans ses formes. Le monde des reliefs comprend de nombreuses familles. La vieille racine IE men e´voque tout ce qui se projette, fait saillie ; les linguistes y distinguent quatre rameaux, tous quatre pre´sents en toponymie : un pour penser (comme mens, mental), un pour rester (manere, to remain, re´manent) dont nous avons vu la fe´condite´ en matie`re d’habitat, un pour ce qui est isole´ (mono, moine, monaste`re), un pour ce qui ressort. C’est de ce dernier que viennent toutes les e´minences (latin emineo), ce qui, en somme, e´merge seul. C’est aussi de ce dernier que, par le latin mons, viennent mont et montagne, et leurs de´rive´s ou adaptations locales : Monceau ou Montcel pour un petit mont, Montil, Montille ou Montillet pour une le´ge`re bosse en plaine alluviale, infime mais suffisante pour mettre a` l’abri des crues ; et mons en occitan, sans doute menez en breton – le basque mendi en est tre`s proche, peut-eˆtre par hasard, peut-eˆtre par emprunt au latin, ou encore parce que l’IE a repris un tre`s vieux terme. D’une fac¸on ou d’une autre, le mont se cache sous des milliers de toponymes. Il peut eˆtre assorti d’un adjectif : Montrond, Montaigu, Clermont, Montesquieu (abrupt), Montcalm (chauve), Montferrier (avec du fer). Bien des monts sont re´pute´s perdus, pourris, maudits, mauvais (mal, mau) ; mais d’autres sont grands (Grammont), beaux (Beaumont, Belmont) et meˆme jolis (Jolimont), heureux tels les Montastruc (chanceux en occitan, favori des astres), suˆrs comme les Montse´gur, Monse´gur. Il est des Montrouge et Rougemont, des Montbrun, des Noirmont et Noiremont, voire des Monts d’Or, plus rarement des verts et gue`re de bleus. Il existe de nombreux Vermont, dont Le Vermont 88 et Villers-Vermont 60, mais ver a duˆ y avoir le sens de grand, important. Le pittoresque nous vaut un Mont E´gare´ a` Courson-les-Carrie`res 89, le Mont Gros Yeux au Mesnil-Mauger 14. Montagne fournit des noms de lieux, meˆme en plaine : il en est plus de vingt en Seineet-Marne dont la Grande Montagne au Vaudoue´ et la Montagne a` la Barbe a` Mondreville, une douzaine dans les Landes qui ont meˆme plusieurs Montagut (mont aigu), et Paris a sa Montagne Sainte-Genevie`ve, outre Montmartre. Montant de´signe dans certaines re´gions un versant, un talus, une pente : les Montants a` Brainville 54, Montant des Vins a` Somme-Tourbe 51. Les Monte´es existent par dizaines, comme a` Voires 25, Alloues 16 ou Arfeuilles 03 ; on trouve meˆme une bonne vingtaine de Montapeine comme a` Bessay 85, Bitry 58, ce qui ne veut pas dire monte peu, mais avec peine. Le menez breton prend aussi des formes me´ne´, mane´, mine´ ; il se lit dans Me´ne´ac, Miniac-Morvan, autres noms en -ac avec nom commun. Gue´mene´-Penfao est interpre´te´ comme un mont blanc (gwen et mene´) assorti d’un ancien Lespenfao qui e´voquait un chaˆteau (les) au bout (pen) de la heˆtraie (fao). Me´nesguen a` Crozon

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est un autre mont blanc. Le Mene´ Bre´ est redondant. Au Pays Basque, Mendionde, Menditte, Mendive, Mendibieu de´rivent de mendi, le mont. Mendibel (a` Be´horle´guy) est la montagne noire, Mendibil a` Iholdy le mont rond, Mendicourre´ a` Mendionde un mont rouge, Mendiburrua a` Villefranque 64 le bout de la montagne, Bosmendieta a` Larrau les cinq montagnes. Mendive est interpre´te´ comme Mendi-be, le pied de la montagne, Mendionde « a` coˆte´ de la montagne ». Artzamendi a` Itxassou pourrait eˆtre la montagne de l’ours, Eyheramendy a` Aincille est un Montmoulin, Iramendy a` Este´renc¸uby un mont des fouge`res. Itxassou comprend un ardu Menditipikobizkarra qui signifie « creˆte de la petite montagne » (bizkar, txipi, mendi, M. Morvan). L’extension et la brie`vete´ de la racine mon-men rendent parfois son identification difficile. Un certain nombre de « mont » viennent en fait des moines et monaste`res, d’ailleurs de meˆme tre`s lointaine racine ; c’est notamment le cas de Montereau 77, de Montier-en-Der 52 ou Montrelais 44 ; il en est ainsi de beaucoup de noms en « mont » suivis de re- ou er-. D’autres ont un rapport avec les terres d’anciens seigneurs (par le truchement de Monseigne, Monsieur). D’autres encore ont e´te´ identifie´s comme issus de NP germaniques : ainsi de Bre´he´mont 37, interpre´te´ comme le petit bois (breuil) d’Aimon, ou Grangermont 45 (grange d’Ermont). Mont a aussi le sens de paˆturage de montagne dans les Alpes. En outre, certains sont des mau (mauvais) de´tourne´s par euphe´misme : S. Gendron signale notamment les Montpertuis de Charbonnie`res 28 et Montperthuis de Chaingy 45, jadis des maupertuis, mauvais passages. Enfin, des Montagne sont apparus sous la Re´volution en re´fe´rence... aux hauts gradins de l’assemble´e ou` sie´geaient les Montagnards, farouches re´publicains : La Chapelle-Saint-Laud 49 ou Saint-Roch 37, tous deux La Montagne en 1793, n’avaient rien de bien haut. A` l’inverse, mont s’est alte´re´ au point de presque disparaıˆtre dans Molandier 11 (Montlander au XIII e sie`cle), Mole´ans 28 (Montle´on au XII e), Mouleydier 24 (Montis Leyderi), Moutardon 16 ou Moulicent 61.

Som, puy, pic Le sommet est un de´rive´ du latin sup, super, issu d’un IE uper, qui tous de´signent ce qui est en haut, soit physiquement soit dans l’e´chelle des valeurs ; summus est en latin « le plus e´leve´ », summum le point culminant. Terme aussi banal que mont en franc¸ais, il est tre`s employe´ en oronymie, pour de´signer pre´cise´ment des points culminants, mais a rarement donne´ sous sa forme courante des noms de communes ou meˆme de hameaux : on ne rele`ve gue`re qu’un Sommet, hameau de Celles-sur-Durolle 63 dans un vallon. En revanche, les cartes mentionnent en montagne de nombreux Sommet suivis d’un de´terminant. Souvent, et meˆme pour de simples buttes, est employe´e la forme som, soum. Le Somport est le col du sommet, le Pic du Somcouy (Le´esAthas 64) un redondant (pic+som) sommet chauve. Le Charmant Som est en Chartreuse un ancien Chalmenson, chalm ayant le sens de calm (chaume, nu). Ge`dre 65 a un Soum Haut et Aubare`de 65 un Soum Agut (aigu), Arette 64 un Soum d’Ire (de la fouge`re), Sers 65 un Soum Arrouy (rouge), etc.

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Un IE ped a donne´ podion en grec et podium en latin, importe´ tel quel en franc¸ais ; et aussi le pied. A` l’oppose´ des pre´ce´dents, rien d’une saillie ou du point le plus haut : l’ide´e est celle d’une base, d’un socle, d’un support ; et paradoxalement, ce « pied » a fait fortune dans la de´signation des hauteurs, sous un ge´ne´reux bouquet de formes locales. Il en est venu l’oppidum, hauteur fortifie´e dont Oppe`de 84, Opoul-Pe´rillos 66, Opio 06 portent apparement le nom. La forme la plus connue est le puy, qui triomphe en Auvergne et culmine au Puy de Sancy a` 1 885 m ; mais si les volcans du Massif Central sont souvent nomme´s puys, ils ont aussi d’autres noms et puy est employe´ bien ailleurs : un Puy des Chaises, un Puy de Chavagne et un Puy de Joue´ a` Ceauxen-Loudun 89 correspondent a` de basses collines, comme le Puy d’Assay et le Puy de Grazac a` Assay 37 ; la plupart des croupes de Bugeat 19 portent le nom de puy. On trouve des Puy Sec dans les Deux-Se`vres (Bressuire, Moncoutant), en Vende´e (Saint-Martin-de-Fraigneau) et en Dordogne (Condat-sur-Trincou) mais qui, n’e´tant pas associe´s a` des buttes, peuvent avoir eu un autre sens. Pech est la forme occitane la plus courante, avec Puech. Puig est la transcription catalane, et en principe se prononce poutch. La Corse a Poggio comme e´quivalent. Toutefois les Midis abondent en Pouch, Pioch, Poy, Pouy, Pouey, Poey, Poua, Poya, Pey, Py, et aussi les augmentatifs ou diminutifs Pouyade, Poujade, Pouget, Poujos, Poujaus, Pujols, Pujol, Puyoo. Plus au nord s’e´parpillent des buttes au nom de Peu, Peux, Piau, Pie´, Pe´, Pied : le Pied du Longeroux pre`s des sources de la Ve´ze`re a` Meymac 19, le Pied de Gue´rard a` Mazaugues 83, le Pied des Fourges a` La Tagnie`re 71. Il est meˆme de plus surprenants Poe¨t (plusieurs dans les HautesAlpes, dont une commune, Le Poe¨t, et le charmant Petit Poe¨t a` Crots). Les formes Pet et Peu donnent parfois des re´sultats cocasses : Peusec a` Persac 86, Peu Chaud a` Bussie`re-Dunoise 23, Peu de Lion a` Marnes 79, Peu des Mulets a` Bouclans 25, Petde-Grolle a` Betz-le-Chaˆteau 37 comme « mont des corbeaux », le Pet au Diable a` Bury 60 et le Pet de l’Aˆne a` Dance´ 42. Saint-Amand-Magnazeix 87 aligne entre autres Peu de la Fortune, Peu de Chausse, Peu du Chaˆteau, Peu Long, Peu de Moitie´ et Peu de la Fille. La brie`vete´ et la grande varie´te´ des formes de cette simple syllabe sont sources de maintes confusions : outre les poe`tes, sont en cause surtout les puits et les pins. Des scribes qui ne connaissaient pas le sens du terme ont transforme´ Amplepuy (grand puy) en Amplo puteo, y voyant un puits abondant, d’ou` Amplepuis 69. En sens inverse, on ne sait que dire du col de Puymorens, Pimorent en catalan et jadis : puy ne s’emploie pas dans cette partie des Pyre´ne´es ; peut-eˆtre la syllabe se rapporte-t-elle mieux a` un pin, et d’ailleurs l’on est ici, dans la commune de Porte´-Puymorens, a` la limite qu’atteignent les pins en altitude. Pic n’a pas la meˆme origine, mais c’est l’un des termes les plus re´pandus. Il est me´taphorique, et de´signe en principe un sommet pointu (IE peuk, qui pique). Il passe au fe´minin dans les Pyre´ne´es avec la Pique. Citons parmi les plus connus le Pic du Midi de Bigorre (Sers 65) et le Pic du Midi d’Ossau (Laruns 64), parmi une douzaine de Pic du Midi ; la Pique d’Estats et la Pique de Belcaire a` Auzat 09, Belcaire de´signant lui-meˆme un rocher saillant. Le Pic du Pouch a` Saint-Be´at 31 n’est pas moins redondant. Le Pont-de-Montvert 48 a un Pic Cassini aux sources du Tarn, en hommage au cartographe des Lumie`res, mais fort peu pointu. Arrens-

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Marsous 65 a de nombreux pics, dont un Pic Rouge et un Pic Arrouy de meˆme sens, un Pic des Tourettes, une Pique d’Aste flanque´e d’une Piquette de Peyralagor, les Piques de Larriougrand et un Picasse de Labassa. La Pique Redone (ronde) a` Prades 09 est un peu paradoxale, mais pas plus que le Pic Rond a` Gavarnie 65, jumeau il est vrai du Pic Pointu. Aucun 65 a une Piquette de Coure`de, Sem 09 la Piquette. La Pointe a le meˆme sens en montagne, et devient Punta en basque, telle Chouri Punta (le pic blanc) a` Sainte-Engraˆce ou Punta Handia (le grand pic) a` Larrau, le catalan employant plutoˆt pic et puig. Citons une Pointe de la De´faite a` Arrens-Marsous 65, si abrupte qu’elle semble devoir son nom a` l’e´chec d’une ascension vers 1904 (Bulletin Pyre´ne´en, no44). La me´taphore de la teˆte est commune dans les oronymes mais ambigue¨, car elle s’applique aussi a` toutes sortes d’extre´mite´s : La Teste-de-Buch est ainsi nomme´e parce qu’elle e´tait la capitale du Pays de Buch. Teˆte est employe´ tel quel pour des sommets dans les Alpes : en Haute-Savoie, les Teˆtes a` Vercheix, Teˆte du Fer a` Cheval et Teˆte de Bostan a` Samoe¨ns 74, Teˆte a` l’Aˆne a` Passy 74, Tre´-la-Teˆte, Teˆte du Parmelan a` Dingy-Saint-Clair 74, etc. L’e´quivalent cap est fre´quent dans les Pyre´ne´es : Cap de Fer a` Brassac et a` Lescousse 09, Cap de Tos a` Me´rens-les-Vals 09, Cap de Jou a` Lacaugne 31 et Cap de Pujoulou a` Aspret-Sarrat 31, tous trois redondants puisque tos, jou et pujol de´signent des hauteurs. Chef est employe´ aussi, mais on le trouve plus souvent au sens de bout, de source ou point central comme le chef-lieu ; le village de Chef-Haut, commune vosgienne de plaine en Xaintois, est sur un petit col entre deux vallons. Des de´rive´s de cap apparaissent sous les formes Chabas, Cabasse, mais les NP sont nombreux dans ce domaine. Penne est un nom de relief re´pandu dans le Midi et qui a son homologue en Espagne (pen˜a). Les Pennes-Mirabeau 13, Penne-d’Agenais 47, Penne 81, La Penne 06, e´mergent en tant que communes parmi de nombreuses dizaines de Penne, la Penne, les Pennes. Pennavaire a` Brousses-et-Villaret 11 et Pennavayre a` Saint-Urcize 15 sont des sommets bariole´s. La Mongie (Bagne`res-de-Bigorre) a un Pic et un Piquet de la Pe`ne Blanque, Paradou 13 des Rochers de la Pe`ne dominant un Mas de la Pe`ne. Le mot a pu glisser vers peigne, comme au Peigne du Chazal et au Peigne de la Garde a` Saint-Beauzire 43. L’origine du nom est discute´e. Pen, comme ben et ven, sont conside´re´s par certains linguistes comme pre´-IE ; mais penno est atteste´ en celte et on lui attribue des La Penne, Les Pennes, Pannes notamment dans le Loiret et l’Eure-etLoir, voire Pavant 02, Pigny 18. Le breton pen a surtout le sens de teˆte ou de bout, extre´mite´, comme dans Penmarc’h (teˆte de cheval) ou Penfao (le bout de la heˆtraie), Penhoue¨t (bout du bois) a` Guinien 35 et les ce´le`bres chantiers navals de Penhoe¨t a` Saint-Nazaire 44, ainsi que Paimpont, Paimbœuf, Paimpol ; Penn ar Ru Meur est la pointe du grand courant a` Ouessant, qui a aussi Penn ar Roc’h, Penn ar Lan et Penn ar Men Du (du mont noir) ; le Finiste`re est en breton Penn-ar-Bed, « Bout du Monde ». Ne´anmoins, le sens de hauteur n’est pas absent dans les nombreux Pennaros ou Pennarun plutoˆt redondants (teˆte de roc, teˆte de mont...) ; Penve´nan, Penve´nez en Pluguffan sont sur des e´minences.

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Le germanique Kopf (teˆte) est fre´quent dans les Vosges : par exemple Kopf et Gerskopf a` Bousseviller, Kopf a` Bliesbruck, Sommer Kopf a` Bitche, de nombreux Koepfel (diminutif). Le basque emploie buru pour sommet, teˆte : Atchapuru a` SaintEsteben avec roche ; Arthaburu a` Lecumberry, avec cheˆne vert ; Haritzpuru a` Caro avec cheˆne, Goyburu a` Sainte-Engraˆce comme teˆte du mont ou haut mont. Bourisp (avec pe´ pour pied, bas) et Ciboure (zubi-buru, teˆte de pont) seraient de la famille.

Vieux oronymes Des se´ries de tre`s anciennes racines survivent dans les noms de sommets. L’une des plus re´pandues avait la forme k*k et a donne´ des noms en cuc, dont certains se sont hausse´ s au niveau de communes : en viennent Cucugnan 11, Cucuron 84, Cuguron 31, Coucouron 07, Cuges-les-Pins 13, Couque`ques 33, le pic de Coucourou a` Cette-Eygun 64, le Pic Cucurucull a` Fontpe´drouse 66, Cucurieux a` SaintCyr-de-Favie`res 42, la Montagne de Couecq a` Etsaut, le Cuech a` Salon-de-Provence 13, le Cuq Cre´mail a` Gazost 65 ou le paradoxal Plan-de-Cuques 13. Montcuq 46 et Cocumont 47, les Moncuq de Pomport 24 et Le´guevin 31, les Montcuq du Quercy et du Pe´rigord, les buttes de Moncuquet a` Cauzac, Lasserre et Bon-Encontre 47 et le chaˆteau de Montcuquet a` Lautrec 81, Montcocu a` Baraize 36 sont d’e´videntes redondances entre cuc et mont, d’une e´poque ou` cuc n’e´tait plus compris. Dans le genre, trois Serre Cocu sont a` Chorges et Ventavon 05, Presles 38, une Serre du Cocu a` Gravie`res 07. De meˆme origine, des sommets et des hameaux se nomment Cuche, Cuchet, Cuchon, Cugulet. Le Cocudoux a` Compains 63 est une butte bien dessine´e, comme celle de Cuculles a` Saint-Jean-de-Cuculles 34, mais cucule a aussi le sens de capuche en occitan. Le Cocheron est une butte tre`s saillante en bout de plateau a` Fleurey-sur-Ouche 21, et le Cocu a` La Tuilie`re 42 est un ancien Mont Cocut. Probablement, le puy de Cacadogne a` Chambon-sur-Lac 63 est de la famille ; voire le Cun, une butte a` Reilhac 46. En Corse, on songe a` Calacuccia qui associe cala et cuc, Coggia, Cucuruzzu a` Levie, Cuccuracciu a` Chisa 2A. De cuc on a pu supposer qu’une version atte´nue´e se lit dans Jouques 13, Joucou 11, Joucas 84, peut-eˆtre le Jocou a` Lalley 38 et a` Glandage 26, tandis que le col et le pas de Bacchus a` Plan-de-Baix 26 pourraient eˆtre interpre´te´s comme issus de « bas du cuq » (J.-C. Bouvier). Elle pourrait aussi transparaıˆtre dans les basques Juxue 64 et Jokoberro a` Saint-E´tienne-de-Baı¨gorry. Cougol, cougoul, de´signe une colline en occitan, et son e´tymologie semble en rapport avec cuc. D’autres syllabes aussi bre`ves et se`ches sont volontiers rapporte´es a` la meˆme origine : tuc et suc. Suc est tre`s employe´ dans le sud de l’Auvergne pour de´signer des sommets souvent pointus et isole´s, volcaniques ou non. Il apparaıˆt aussi dans Suc-et-Sentenac 09, et dans des lieux-dits en Suquet, Suchet, Suchaud ou Suchaux, les Suquets a` Caillac 46, les redondants Puech de la Suque a` Saint-Nazaire-de-Ladarez 34 et Montagne de la Suque a` Saint-Martin-de-Londres 34 ; sans doute aussi dans des Chuc, Chuque et Chuquet, fre´quents en Velay, comme le Chuc a` Blesle 43 et Chuque a` Saint-Maurice-de-Lignon 43, Chuc de Marquis a` Torsiac 43.

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Toujours de´signant des sommets ou des buttes, les tuc abondent dans le Midi, ou` ils prennent diverses formes : Tuc, Tuque (plusieurs dizaines dans tout le Sud-Ouest), Tuco et Tucol (fre´quents en Gascogne, outre un Tuc de Tucol a` Galey 09), Tucoo (Sault-de-Navailles 64), Tucou (Villenave 40), Tucoulet (plusieurs dizaines du Toulousain au Bordelais), un Pic de Tucoulet a` Saint-Be´at 31, un Pech de la Tuque a` Montastruc 47, des Pique, Borne, Bre`che et Refuge de Tuquerouye (montrouge) a` Ge`dre 65. Le Tuc d’Audoubert, a` Montesquieu-Avante`s dans l’Arie`ge, rece`le une ce´le`bre grotte orne´e de´couverte en 1912. Moliets-et-Maa 40 a les Tucs Blancs et le gros Tuc de la Citadelle, me´taphore pour un massif dunaire imposant. Sa voisine Messanges a plusieurs Tuc dans les dunes, dont un Tuc du Te´le´graphe. Il en est de meˆme pour Truc, notamment en Loze`re ou` le Truc de Randon se signale a` 1 401 m sur la Margeride et ou` sont aussi le Truc du Midi a` Palhers, celui du Ronc au Malzieu-Forain, le Truc del Rey a` Rimeize, celui del Four a` Brenoux, etc. Lacanau 33 a une Dune du Truc du Lion. Tuhou apparaıˆt en Bigorre, comme Tuhou Arredoun (rond) a` Bagne`res-de-Bigorre ou Tuhou de Fourc (col) a` Sarrancolin 65, Tuhou du Piquet a` Campan 65. Douc de´signe des renflements de terrain dans la foreˆt landaise ; la seule commune de Bourideys 33 y a le Douc Noir ; le Douc du Bœuf, le Douc Nord, le Douc Ouest, au Douc de Hourat, au Douc Blanc. Bernos-Beaulac 33 a un Douc dou Haou (du heˆtre), Landiras 33 un Douc de Junqueyre (de la jonchaie). De meˆme sens sont les Tup et Tupe´, Tupet (une vingtaine, surtout dans le Gers), les Tusse, Tos ou Tosse surtout dans les Pyre´ne´es centrales, comme la Tusse de Montarque´ a` Ooˆ 31. Taus, le Taus sont une vingtaine en Arie`ge, quelques autres sont dans l’Aude. Il est tentant de rapprocher de ces noms le breton tossenn, qui de´signe une butte, un tertre, et prend aussi des formes telles que tuchen, dossen, ou un diminutif Tossennou. Le plus connu est le Tuchen Gador, ou Tuchenn ar Kador (la butte du troˆne) a` Botmeur et Sizun 29, francise´ en Signal de Toussaines et point culminant du Menez Kador et meˆme des Monts d’Arre´e (393 m). Il existe aussi un Tuchennou a` Brasparts, Talhoe¨t Tuchentil a` Quistinic 56 (talhoe¨t = a` coˆte´ du bois), une quinzaine de lieux-dits Dossen, le Dossenn, Pen an Dossen. Gue´nin 56 a une grosse butte a` deux sommets, Mane´guen (mont blanc) et Tosten Justice ou` fut le gibet, dominant le hameau Dosten. Le Tosten est sur une hauteur a` Cle´gue´rec 56, et quatre lieux-dits ont nom Beg an Duchen (le bout de la butte) a` Tourch et Concarneau 29, Plone´is et Saint-Quay-Perros 22, tous en relief. Bar est une tout autre racine oronymique, souvent conside´re´e comme pre´celtique, reprise a` l’occasion par les Celtes : le gaulois barros de´signe une hauteur ou une teˆte, et serait a` l’origine de la barre au sens commun. Le terme apparaıˆt dans les Bars champenois : coˆte des Bars, Bar-le-Duc, Bar-sur-Aube et Bar-sur-Seine. On lui attribue volontiers Barr 67, plusieurs La Barre (Jura, Haute-Saoˆne), Barras 04, Barles 04, Barge`me, Bargemon et Barjols dans le Var, Bard 42 et Montbard 21, Barnave 26, Barraux 38 – nombre de Barre, toutefois, n’ont qu’un sens me´taphorique pour un accident de terrain qui barre un relief, un passage, une pente, et peuvent alors eˆtre de formation plus re´cente (v. Monts en long). La racine existe en Bretagne, ou` Barnenez est lu comme la hauteur (bar) devant l’ıˆle (enez). Elle y aurait plus souvent pris la forme bre´, brec’h, qui signale toujours une

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e´minence ; Brennilis est l’e´glise de la colline, Bre´le´ve´nez un montjoie – tandis que pour les Bre´hand ou Bre´han 56 les gloses he´sitent entre une hauteur et un hagionyme ou NP. Ici toutefois intervient une possibilite´ de tamponnement avec une autre racine bren, bron e´voquant un mamelon, que nous retrouverons un peu plus loin avec les me´taphores du corps. D’autres bre´, ber ou bar ont pu eˆtre repe´re´s ailleurs, avec le meˆme sens suppose´ : ainsi a` Berre 13 et Berre-les-Alpes 06, Barreˆme 04, Bre´ganc¸on a` Bormes-les-Mimosas 83, voire Barcillonnette 05. Le rapport entre bar et berg, s’il existe, ne semble pas avoir e´te´ clairement de´fini. Berg, montagne en germanique, vient de l’indo-europe´en bhergh de´signant quelque chose de haut, et qui a eu une riche descendance puisque le burg, donc le bourg, en vient aussi, comme la brigue (gaulois briga), site perche´ et fortifie´ ; ainsi d’ailleurs que le fort, car le son b est devenu aise´ment f (ou ph) en latin et en grec (chap. 1). Cette relation entre montagne, habitat et de´fense est tout a` fait classique et correspond aux temps anciens d’inse´curite´ ou` l’habitat se prote´geait en hauteur. A. Dauzat rapporte a` berg les Berg, Bergonne, Bergueneuse, Brianc¸on, Bourgoin (anc. Bergusia), Bre´hain. Fauquembergues 62 serait l’e´quivalent de Montfaucon, Looberghe 59 est le mont du petit bois, Isbergues 62 peut-eˆtre celui des ifs (M. Gysseling), Rebergues 62 viendrait de hros, le cheval (D. Poulet). Berg est pre´sent en Alsace, mais sans que l’on puisse toujours bien distinguer le sens de mont et celui de bourg, ou du moins briga, ainsi lie´s de`s l’origine : on en discute pour les Bergheim, Mittelbergheim et Scharrachbergheim qui s’alignent sur la meˆme route de pie´mont – Scharrach aurait le sens d’habitat fortifie´. Bergues dans le Nord est e´galement issue de berg (ou briga) : une ancienne place forte, fixe´e sur la colline du Groenberg (la butte verte). Nous avons de´ja` vu que briga e´tait a` l’origine de nombreux noms. Bric, briquet sont des termes re´pandus, notamment dans les Alpes, pour de´signer une hauteur, souvent pointue et dissyme´trique, comme le Bric Froid et le Bric Bouchet a` Abrie`s 05, le Bric a` Ilonse 06, Bricou a` Ventavon 05. Brec et Broc existent aussi : plusieurs dizaines de lieux-dits dans les Alpes-Maritimes et les Alpes-de-HauteProvence comme Brec, le Brec, Brec Second a` Enchastrayes 04, Brec a` Belve´de`re 06, le Brec d’Utelle a` Utelle 06, le Brec Haut et le Brac Bas a` Allos 04, Le Broc 06 et Broc a` La Brigue 06, La Broque. Quelques-uns y ont vu l’image d’une dent casse´e et donc la meˆme racine que brise´ ; il semble plus logique d’y voir la vieille racine b*r qui est dans les bar et bre´, et briga, la brigue. Et en Normandie bricque, importe´ du scandinave brekka, de´signe une hauteur, au moins une forte colline : ainsi a` Bricquebec (avec bec pour rivie`re), Bricqueville, Briquedalle (valle´e), Briquemare (e´tang ou marais), Bricquebosq (bois), ou la Pointe et l’Anse du Brick au nord du Cotentin, qui ne se re´fe´reraient qu’en apparence a` une sorte de bateau mais viennent bien de brekka (R. Lepelley). Van, ven et vin ont e´te´ e´galement admis par des commentateurs comme oronymes pre´celtiques, ce qui re´duit beaucoup d’interpre´tations fantaisistes de noms de montagnes. Eux aussi, bien entendu, ont pu eˆtre repris par les Celtes, comme en te´moignent le Ben Nevis e´cossais et le terme gaulois vanno, qui a eu le sens de pente – mais certains font e´tat d’un bonnum gaulois qui aurait eu le sens de corne et serait peut-eˆtre dans Beneuvre 21 (G. Taverdet), commune qui a une butte pointue a`

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base ronde nomme´e Mont Aigu. On les rapproche parfois de pen, teˆte ou d’extre´mite´ en breton. On pense les reconnaıˆtre dans le Vignemale, Venasque (dont vient le Contat Venaissin), le Port de Ve´nasque a` Bagne`res-de-Luchon 31, la Vanoise, Les Vans 07, des toponymes savoyards en Vanne´, les Vanne´es, ou encore Vins Haut, Vins Me`ge, Vins Bas et Bois d’Avins a` Anzac-le-Luguet 63. Le mont Ventoux serait de la famille, l’ide´e de « venteux » n’e´tant alors qu’une interpre´tation tardive. Une autre racine ves, veso est e´galement perc¸ue comme oronymique ; identifie´e pour le Ve´suve et le mont Viso, elle a e´te´ suppose´e en France dans Vesoul et Besanc¸on, peut-eˆtre Ve´zelay. Rostaing l’a propose´e pour Istres 13. La Be´zole 11, Be´zolles 32 (anciennes Vezola) et meˆme Bezons 95 (Vezonno au VII e s.) lui sont parfois attribue´s, mais la topographie ne s’y preˆte gue`re ; elle se heurte a` un terme d’origine germanique ves-wiso qui se rapporte a` des prairies, et a` un vieil hydronyme suppose´ ves, vis.... Un radical mala, re´pute´ pre´celtique, vaut e´galement pour montagne ou pour paroi rocheuse. On le trouve parfois sous la forme malle ou malh, mailh, voire mel et mello : tels le pic de Mallerouge a` Ge`dre, le Mailh Barrat, le Mail de Bulard a` Sentein 09 et probablement la seconde partie de Vignemale ; peut-eˆtre La Male`ne 48 et d’autres Male`ne voisins. Le risque est grand de confondre avec mala au sens de mauvais : Bethmale en Arie`ge pourrait eˆtre belle montagne, mais certains pre´fe`rent y voir une mauvaise valle´e (bat-mala), d’autres encore une foreˆt en valle´e ; Matemale est une mauvaise foreˆt, ou une montagne boise´e et le Puigmal cerdan est un mont mauvais ou simplement redondant. De nos jours, on pre´fe`re e´viter le mal, le mauvais, qui pourraient attrister le touriste. C’est aussi a` un e´tymon mel pre´celtique, ou a` un mello ou melo celte au sens de mont ou colline, peut-eˆtre repris du pre´ce´dent, que certains linguistes rattachent des noms comme Melles 31, Melle 79, Mellac 29, Me´lac a` Carentoir 56, Melve 06, Melrand 56, Mello 60, Me´ounes-le`s-Montrieux 83, Mions 38, ainsi que Melun 77 (anc. Melodunum), Meulan, Meudon 92. Pour d’autres linguistes cependant, Meulan et Meudon furent des Mediolanum, Mello une « clairie`re au merle » (Chaurand) ; Melle 79 a e´te´ Metallum au IX e sie`cle, ce qui pouvait faire re´fe´rence a` ses mines, mais P.-L. Augereau observe qu’il a pu s’agir d’une remotivation a` partir d’un Melo ante´rieur devenu incompris. Ces mel, melo, qui sembleraient associe´s a` des hauteurs plutoˆt rondes, sont rapproche´s par quelques commentateurs de la meule (de paille), d’e´tymologie elle-meˆme incertaine. On ne sait pas davantage si un autre terme oronymique suppose´, mais qui a plutoˆt la forme mag ou meˆme mac, est ou non de la meˆme origine. Dauzat l’a vu dans les Magalas, Maguelonne, Majastre ; mais ces noms pourraient avoir un rapport avec le superlatif mag au sens de tre`s grand, principal (cf. magne, majeur). Les deux diminutifs Magalassou (Marliac 31 et Lafage 11) correspondent a` des collines, les autres Magalas dont Magalas 34 sont sur des buttes. Les Majastre (une commune, trois lieux-dits en Provence), que Ne`gre interpre` te comme « tre` s favorise´ » (mag+astre) ont des sites assez diffe´rents mais tous en pays de relief accidente´, comme d’ailleurs Magnat-l’E´trange 23, qui contient un lieu-dit Majaleix associe´ a` la butte isole´e du Puy de Deux Sous ; et Majargues est une butte bien de´gage´e

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a` Limans 04. En fait cette racine peut bien de´signer quelque chose d’e´minent, qui ressort. Le breton a e´galement run, rhun, fre´quent aussi outre-Manche en Cornouailles et Galles : les le Run surabondent, des le Rhun sont a` Pre´le´vern et Le Vieux-Bourg 22, Ploemeur, Guidel et Belz 56, Croaz ar Rhun a` Penvenan 22, etc. Toutefois, ron apparaıˆt ailleurs, en des lieux ou` il est conside´re´ comme signalant une hauteur, et suppose´ pre´-IE : ainsi a` Sisteron et dans des Esteron, ou encore en Loze`re ou` le Ron Se´chio au Bleymard voisine avec le Ron de Malecombe a` Cubie`res, et ou` les Ron Pounchut a` Pelouse, Montbel et Arzenc-de-Redon ont pour e´cho un Ron Pointu a` Saint-Le´ger-de-Peyre ; en Arde`che avec le Ron de Coucourou et le Ron Coucoulude a` Valgorge 07, qui comportent en outre l’e´tymon cuc. Ces deux de´partements totalisent une soixantaine de Ron, suivis d’un de´terminant. Rez et Ray, peut-eˆtre de meˆme origine, apparaissent dans le Massif Central au sens de sommet ou mont, associe´ a` des buttes bien marque´es dans le paysage, parfois des te´moins de roches dures, comme des filons de quartz. On note en Allier les Rez de l’Aile, Rez des Grioulets, Rez du Noyer a` La Chabanne 03, le Ray Dadieu, le Ray de Musy a` Saint-Nicolas-des-Biefs 03, un Rez des Pierres au Mayet-de-Montagne 03, le Rez du Soleil a` Ferrie`res-sur-Sichon 03 ; ailleurs une Dent de Rez a` Gras 07, le haut coteau du Ray des Filles a` Soussey-sur-Brionne 21, le Rez de Sol (du soleil) a` Lachaux 63 ; la Re`ze a` Branceilles 19 s’y apparente par la topographie. D’autres oronymes pre´celtiques et pre´latins, ou d’origine mal connue, sont encore cite´s. Ort aurait eu le sens de rocher abrupt et se trouverait dans l’Ortus, un superbe creˆt a` Rouet et Valflaune`s 34, e´crit aussi Hortus, ainsi qu’en Corse dans plusieurs Ortu, Monte d’Ortu a` Lumio et a` Occhiatana, Ortale (dont une commune). Un gord aurait donne´ Gordes et Gourdon mais n’est pas confirme´, et bien des lieux-dits en Gorde ne correspondent a` aucun accident de relief. J. Chiorboli croit deviner un tre`s vieux kas dans des noms corses comme Castirla et la Casinca, et le verrait bien dans des kastell signalant des falaises rocheuses ; mais castel-chaˆteau a des origines latines clairement identifie´es, et a e´te´ souvent applique´ par me´taphore a` des rochers aux vagues formes de chaˆteau fort ruine´, jusqu’en Bretagne. Aginn est conside´re´ comme un terme gaulois pour hauteur et a e´te´ propose´ pour Agen 47, Ayen 19 et Ayn 73. Ona a le sens de colline en basque et se trouverait dans les noms d’Abense (Onize en basque) et probablement Bayonne, forme´ sur bai rivie`re et ona colline. Sal s’ajoute a` cette liste, comme te´moin ligure hypothe´tique, pour des sites incontestablement lie´s a` des buttes et autres reliefs comme le Salagou et son lac a` Clermont-l’He´rault 34, Seillons 83, Selonet 04, Salers 15, le Sale`ve et meˆme Salonde-Provence 13, dont le site initial fut la colline de Salonet (Fe´nie´).

D’autres hauteurs Tous ces termes restent myste´rieux : ils ont laisse´ des sons, pas des e´crits. Et certains auteurs n’ont pas re´siste´ a` la tentation d’en imaginer d’autres, pour les besoins de leur cause. Plus proches sont quantite´ d’autres termes dont la diffusion a e´te´

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suffisamment large dans le domaine dit indo-europe´en pour que leur sens soit plus clair, leur diffe´rence mieux comprise. Ne´anmoins, certains donnent encore lieu a` des commentaires contradictoires : nous avons vu toute la richesse d’interpre´tation des racines celtes ard- et uxello comme expressions de ce qui est haut. Une racine tre`s ancienne est donne´e par la forme k*r, k*l que nous retrouverons avec les rochers, auxquels elle est tre`s lie´e. Caer est fre´quent en Bretagne et a pu, comme d’autres oronymes, s’associer a` l’ide´e de forteresse : quoique tre`s discute´, le nom de Carhaix lui semble bien redevable. Crozon fut Craothon, probablement de kar (roche)+dunum. De meˆme nature, des dizaines de Cre´ac’h se dispersent dans le Finiste`re, ou` ils de´signent des collines, souvent avec des adjectifs, comme le Cre´ac’h Glaz (bleu ou vert...) de Saint-Yvi ou les Cre´ac’h Ru (montrouge) de Plogastel-SaintGermain et de Plone´our-Lanvern, Creac’h ar-Bleiz le Mont du Loup a` Guimiliau, Plomodiern, Langoat, avec des e´critures le´ge`rement diffe´rentes. On en rapproche volontiers le celte crouco (krukko) qui aurait de´signe´ un tertre, un monticule. Crucuno a` Erdeven et a` Plouharnel, Crucuny a` Carnac sont apparente´s a` cette racine, ainsi que des formes crug, krugel : Crug Lann a` Belle-Isle-en-Terre, Cruguel a` Ploumilliau, Cruguel et Cruguellic a` Lanrivoare´, Cruguel 56. Telgruc, Cruis 04, des lieux-dits comme le Crucq, le Cruchet appartiennent probablement a` la se´rie. D’autres de´rive´s de kel sont tout aussi riches en toponymie, tout en ajoutant a` l’ide´e d’altitude une e´vocation de formes du terrain. D’abord par la colline, dont le sens originel semble eˆtre ce qui culmine (latin collis) et qui se retrouve dans des noms de lieux en Courme, Colle, Cueille, Queuille. Ainsi de Courmes 06, des quantite´s de la Colle principalement en Haute-Provence, de Cueille, Cueilhes, surtout en Corre`ze, Jura et Vienne, Queaux 86, une vingtaine de Queille et la Queille notamment dans l’Aude, Queuille 63 et une vingtaine de Queuille et la Queuille de la Dordogne au Jura. Et bien entendu des lieux-dits la Colline ou les Collines sont un peu partout, y compris dans des lotissements re´cents. Colle et collet sont des e´quivalents provenc¸aux : la Grande Colle a` Pourcieux 83, Valensole 04, Les Pennes-Mirabeau 13, Marcoux 04, la Petite et la Grande Colle qui sont des reliefs paralle`les a` Mazaugues 83, plusieurs la Colle a` Digne-les-Bains, le Collet Redon, butte ronde a` Allauch 13, a` Marseille ou a` Malausse`ne 08, le Gros Collet a` Venelles 13, le Sommet du Collet Blanc a` Malauce`ne 84. Une difficulte´ tient aux confusions possibles entre colline et col, et leurs de´rive´s : collet est un col ailleurs, comme l’indiquent les nombreuses dizaines de lieux-dits le Collet des Alpes du Sud. Comble est e´galement employe´ au sens de hauteur dans certaines re´gions, Picardie et Artois, Champagne, Lorraine. Le mot semble avoir la meˆme origine que colline, culmen, comme les combles sont en haut de la maison. Les lieux-dits de cette sorte sont toujours sur des croupes, comme a` Hesmond ou Royon 62, les Combles a` Boyaval 62, la Comble a` Montsec 55, Combles-en-Barrois 55, le Comble du Bon Poirier a` Saint-Fergeux 08. La meˆme racine kel semble se manifester encore par le terme d’origine nordique holm, e´quivalent de colline mais de´signant tout particulie`rement une ıˆle en relief. Une racine indo-europe´enne en ku, keu a e´te´ tre`s productive. De´signant a` l’origine un arc, une courbure, puis un genou ou un talon, elle a servi a` son tour a` nommer

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quelque chose qui ressort, donc un relief, et elle est re´pute´e eˆtre a` l’origine des mots hoch en allemand et high en anglais, donc des hauts, ainsi que de hill, colline en anglais et Hu¨gel, colline en allemand. On note de nombreux le Hil en Ille-et-Vilaine, Creac’hill a` Ploune´vez-Lochrist 29, le Hille a` Bailleul 59, Fie`tre 59, Hil a` Lederzeele 59 de´signant une colline, Cray Hill et Hoogen Hill a` Bollezeele 59 ; et SaintMartin 971 a plusieurs Hill issus de l’anglais (Hope Hill, Bell Hill, Pea-Tree Hill...) – mais en Gascogne le Hil, la Hille ont eu pour sens le fils, la fille. En viendraient aussi, avec de nombreux toponymes anglais en -oo, -oe et -ow, les noms norrois de´rive´s du vieux norrois haugr et devenus hou en Normandie, ainsi qu’en hougue. On note une douzaine de la Hougue dans la Manche, a` Bolleville, Catteville, Carentan, Coligny, Orglandes, et la commune de Saint-Vaast-laHougue 50. La Normandie ne compte pas moins d’une cinquantaine de la Hogue, dont une quinzaine en Calvados, ou` Escoville a meˆme une Butte de la Hogue, Fontenay-le-Marmion un tumulus et un quartier de la Hoguette. On trouve aussi des Houguet et Houguettes, la Petite et la Grande Hogue a` Auffargis 78, la Hogue a` Joue´-en-Charnis 72. Hoc est sans doute apparente´, ainsi a` la ce´le`bre Pointe du Hoc de Cricqueville-en-Bessin 14, la Pointe du Hock de Cancale 35 ou par la colline du Hoc a` Percy 50. Un radical IE ter ou tur est associe´ a` l’ide´e de but, de limite et se trouve dans terme, terminus ; par l’ide´e de marque, de borne marquant la limite, il aurait donne´ la tour, turris en latin, tyros en grec, turm en allemand et tower en anglais. Avec les nombreux toponymes en Tour, Latour, Torre apparaissent aussi des Tourailles (dont une commune du Loir-et-Cher), Toureilles et Torreilles. Tureau ou thureau, teureau, taural ont le meˆme sens et viennent de l’ancien franc¸ais turel pour une tour, lui-meˆme reste´ tre`s pre´sent parmi les lieux-dits, avec Turelle. Turon, touroun est fre´quent dans les Pyre´ne´es-Atlantiques. En vient aussi le tertre, dans toutes ses variantes : quantite´ de bosses, buttes ou collines sont nomme´es Tertre, et aussi Tartre, Tart, Terne, Terme ainsi parfois qu’un paradoxal Terrier. Tart signale localement un tas de pierres sous des formes tartara, tartie` s, tarter pour certaines moraines dans les Pyre´ ne´ es. Le Tart a` Camarsac 33 est sur une butte, comme Tart-le-Haut 21 qui est flanque´ de Tartle-Bas et Tart-l’Abbaye. Les turcies, leve´es de protection contre les crues dans le bassin de la Loire, ont la meˆme e´tymologie ; les E´turcies a` La Fle`che 72 s’en inspirent. Tous ces termes de´signent en ge´ne´ral de moindres reliefs, de simples e´minences ; mais en montagne, certains reliefs e´troits et hauts sont nomme´s tour, par me´taphore, en raison de leur silhouette. Cette se´rie de noms apparaıˆt dans Tartar 26, Le Tartaret 63, Saint-Paul-de-Tartas 43 et son Mont Tartas, Tartas 40, le Tartre a` Salzy 58, a` Cramchaban 17, les Tartres a` Ve´retz 37, voire la Tarte a` Part a` Blangerval-Blangemont 62, les Tartereˆts a` Corbeil ; et dans The´rondels 12, Thoiras 30, Thoires 21, Thoiria 39, plusieurs Thoiry, Thor (Le) 84, Thore´-la-Rochette 41, Thorens-Glie`res 74, Thorey 89, Thoronet (Le) 83, Thorrenc 07, Thory 80, Thourie 35, Thoury 41, Thurageau 86, Thure´ 86, Thuret 63, Thurey 71, Thury 21, Thury 89, Thury-en-Valois 60, Thury-Harcourt 14, Thury-sous-Clermont 60, Tourailles 41, Toureilles 11, Tournon 73, Tourrenquets 32, Toury 28.

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Notons encore le Turel (a` Rue 80 ou De´muin 80). Le Taureau a` Girondelle 08 est une butte, comme Terrier Randoin a` Pouligny-Notre-Dame 36, le Terrier de la Pointe a` Chantillac 16, Terrier de Randou a` Belve`s 24. Teureau est fre´quent en Bourgogne : Teureau de la Wivre a` Glux-en-Glenne 58 pre`s du mont Beuvray, Teureau du Tuf a` Arnay-sous-Vitteaux 21, les Teureaux a` Saint-Martin-de-laMer 21. Le nom est aussi Theurot comme au Grand Theurot de Boulay-aux-Bizots ou a` Neuvy-Grandchamp 71, ou encore Teurot, surtout en Saoˆne-et-Loire. Le sens de tertre est pre´sent aussi dans Termes 08, le Terme des Foins a` Nouart 08, le Gros Terme a` Herbeuval 08 et le Terne a` Barbaise 08, les Cinq Termes a` SaintPierre-a`-Arnes 08 ou le Terme aux E´cus a` Saint-Hilaire-le-Petit 51, Tourouna a` Garris 64, Turon de Guinarthe (mont du cheˆne vert) a` Saint-Gladie-ArriveMunein 64, la butte de la Tourouzelle a` Lauraguel 11. La Dordogne a cinq lieuxdits le Terme Rouge. Dans l’Yonne, He´ry contient a` la fois le Tertre et le Tureau, et a` Seignelay le Haut du Tureau est un lotissement sur un tertre. Dans le Jura, EsservalTartre s’oppose a` Esserval-Combe, et plusieurs Termes dans les communes proches de Sommepy-Tahure et de Sainte-Marie-a`-Py 51 correspondent a` des buttes ou des collines, Gros Terme e´tant en contrebas de la plus forte d’entre elles, le mont Sedeu. Une difficulte´ est que terme a aussi le sens de limite. Tasque de´signe un tertre en Gascogne ; Tasque 32 y est flanque´e d’un hameau le Tuco, Tasquet a` Lannemezan est un versant raide, la Tasque a` L’Isle-Bouzon 32 est une colline bien marque´e. Il est possible que Taska, un sommet vigoureux a` SainteEngraˆce 64 et Tasca Vinota, autre sommet a` Rapaggio en Corse, soient apparente´s, le radical e´tant alors suppose´ vascon, sinon vasco-ligure. Plusieurs termes e´voquent une relation entre une hauteur et un habitat, comme nous l’avons vu pour dhuno (chap. 1). Le torp, commun en Normandie mais au sens de village, a pour cousin le terp flamand et ne´erlandais, terpen au pluriel, butte pour mettre l’habitat a` l’abri des inondations ; rappelons que dorf, village en allemand, ou dorp en ne´erlandais, leur est apparente´, sous l’acception de village prote´ge´, ferme´ et souvent en hauteur comme le burg. Un IE teue de´signant un renflement, que l’on retrouve dans tumeur et tubercule et probablement dans tombe, pourrait eˆtre dans le pays de Thomie`res en Languedoc, dont Saint-Pons-de-Thomie`res 34 conserve le nom ; Thumeries 59, sur un modeste promontoire, ne serait pas absurde, mais est plus volontiers rapporte´ a` un NP. En latin, tumulus de´signait toute « e´minence, e´le´vation, tertre... collines, hauteurs » (Gaffiot) ; son sens a e´te´ restreint a` des e´minences au moins en partie artificielles, riches en restes arche´ologiques, mais n’a gue`re e´te´ introduit en toponymie. Des linguistes font e´tat d’un tullo celte, e´voquant une enflure, un renflement, en l’occurrence une hauteur ; il pourrait avoir un rapport avec les termes pre´ce´dents et, selon E. Ne`gre, avoir donne´ les noms de Toul 54 et Toulx-Sainte-Croix 23, Le Thoult-Trosnay 51. Thou 18 sur sa colline et d’autres Thou et Le Thou, des Toulon, dont Toulon-la-Montagne 51 et Toulon-sur-Allier 03, seraient de cette se´rie. « Sur le nom de Toul, tous les toponymistes sont d’accord : il provient directement du gaulois Tullo, « enfle´ » [selon von Wartburg] pour de´signer le mont... sur lequel a e´te´ trouve´ le site gaulois originel » assure P.-H. Billy. Le meˆme voit aussi cette

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racine dans Toulouse, ce qui n’est pas en rapport avec le site – a` moins de supposer qu’il s’est agi de Vieille-Toulouse, perche´e en effet sur les collines du Terrefort. Curieusement Tulle 19, en de´pit de son site, est comprise comme venant d’une divinite´ protectrice Tutela... « dont l’arche´ologie n’a cependant re´ve´le´ aucune trace sur place ni dans les environs » note P.-H. Billy. Butte est un mot e´quivalent a` tertre, meˆme si parfois les formes en sont plus vigoureuses. D’origine nordique, il a de´signe´ une souche, un billot, une cible, un but que l’on vise. Comme forme de relief il en est de toutes tailles, et certaines buttes sont ce´le`bres, comme les Buttes-Chaumont a` Paris, redondantes puisque Chaumont est un mont (chauve). D’autres Buttes-Chaumont sont a` Quincy-Landze´court 55, a` Champlan 91. Citons la Butte Rouge a` Chaˆtenay-Malabry ou a` Morangis, la Butte aux Pendus qui voisine avec la Butte de l’E´veˆque a` Gennes 49. Le mot se passe souvent d’attribut : les Buttes figurent une centaine de fois dans Ge´oportail. S’y ajoutent des Butel, Butteaux et autres variantes. Un certain nombre de but de´signent des sommets ou promontoires bien marque´s dans le Sud-Est, comme le But de Ne`ve et le But de l’Aiglette a` Chamaloc 26, le But Sapiau de Saint-Agnan-en-Vercors 26, le But de Toul a` Pontaix 26 (probablement redondant), voire le But de Mont a` Tupinet-Semons 69 ; plusieurs sommets des Ce´vennes ont e´galement ce nom. Une racine en j figure parmi les indications de hauteur, mais reste assez myste´rieuse et controverse´e. Certains reliefs portent le nom de jeu : Jeu-les-Bois pre`s de Chaˆteauroux juche vieux village et chaˆteau sur un promontoire vigoureux ; Jeu et l’Essart de Jeu a` Plaisance 86 sont sur une hauteur, comme Jeu-Maloches dans l’Indre. Job, hameau isole´ de Saint-Hilaire-de-Foissac 19, sur un reste de plateau encadre´ de ravins et dominant la Luze`ge, pourrait eˆtre de la famille. Tel serait aussi le cas de certains Jouy. Donjeux 52 a un chaˆteau haut perche´ sur un e´peron barre´ et associe dun- et jeu. On a rapproche´ ces noms des verbes jucher et hucher, qui se re´fe`rent a` des situations perche´es. Il existe d’ailleurs bien des toponymes en Huche-Pie ou Juche-Pie, et Saint-E´tienne-Lardeyrol 43 oppose une Huche Pointue a` une Huche Plate, deux buttes re´pondant fort bien a` leur nom. Joch est un village des Pyre´ne´es-Orientales, tandis que divers Joch germaniques de´signent des sommets ou des cols. Le breton emploie aussi yoch pour certaines hauteurs : er Yoc’h a` l’Iˆle-d’Houat 56, un ıˆlot rocheux relie´ par un tombolo, l’ıˆle d’Yoc’h a` Landunvez 29, Youc’h et Youc’h Korz a` Ouessant, Le Juch 29. Il existe peut-eˆtre une relation avec le francique juk au sens de pieu, comme perche´ est en rapport avec la perche. Certains auteurs y voient une re´fe´rence au joug, mais joug, comme son e´quivalent l’anglais yoke, vient d’un indo-europe´en yeug comportant l’ide´e de joindre, non celle de jucher. La relation serait plus probable avec le Jura et les joux, tout un monde de foreˆts en hauteur, ainsi qu’avec les Jorasses, Joran, Jorat abondants en montagne (H. Suter). Derrie`re ces noms, beaucoup de commentateurs lisent un jor ou juris gaulois qui aurait de´signe´ un mont sous futaie, une hauteur boise´e, mais dont on ne semble savoir rien d’autre, et que ne cite pas un spe´cialiste de la langue gauloise comme X. Delamarre. Nous avons vu plus haut qu’une autre interpre´tation fait venir jouk de la vieille racine oronymique pre´-IE kuk.

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L’IGN (E´lisabeth Calvarin) pre´cise : « Joux, nom fe´minin, peut s’e´crire jaux, jeux, jeu, jau, jo, joe, jour, jux, zour, dzaou, jor, joeur, jeur, djeux, dieux, jieu, jorasse, jorats [...] Ce mot vient du gaulois juris signifiant hauteur boise´e ; il a pour mots romans correspondants jours, jorx, jugi, jorz ». Ce qui laisse quelques proble`mes : les Grandes (et les Petites) Jorasses a` Chamonix sont certes tre`s haut, dominant le haut de la mer de Glace ; mais si haut qu’elles ne sont nullement boise´es. En revanche, on trouve Jours-en-Vaux et Jours-les-Baigneux en Coˆte d’Or, Jorxey sur sa butte vosgienne, et les Jeux et les Jaux sont fort nombreux meˆme en plaine. Bien des confusions restent possibles : jau est le coq en occitan, jugie e´tait un bailliage et juge`re une mesure agraire (issue de joug pour la paire de bovins au travail) ; et les jeux et les jours ont aussi d’autres sens. Molard est un terme propre aux Alpes et au Jura, avec quelques e´chos en Bourgogne, et de´signe un relief apparent. C’est souvent une simple croupe, voire une colline. Le nom est e´crit soit avec un seul l, soit avec deux, ce qui fait glisser vers l’ide´e de relief mou : il s’y trouve au moins cinq Mollard Rond et dix Molard Rond, meˆme un Molard Girond a` Vaulnaveys-le-Haut 38. Pourtant, le nom de Molard ou meˆme Mollard peut eˆtre attache´ un sommet plus imposant, et meˆme a` une saillie rocheuse. Le Molard de Sisteron n’a rien d’une croupe ronde, c’est un long creˆt a` l’areˆte bien marque´e, prolonge´ de l’autre coˆte´ de la Durance par la Montagne de la Baume ; le Molard Noir au-dessus du Bourget-du-Lac 73 est une pointe du puissant relief de la Montagne du Chat, proche de la Dent du Chat. Aussi l’origine du mot est-elle discute´e : une image formelle de la meule de foin, ou un parent de la pierre a` meule (latin mola, molaris, IE mel, e´craser, moudre), ou un de´rive´ de moles (masse, mole en ancien franc¸ais, IE moˆ, qui est aussi dans le moˆle) ? Le premier a la faveur de linguistes e´rudits mais il est re´cent en franc¸ais (XII e sie`cle) et ne pourrait s’appliquer qu’a` des formes rondes ; le deuxie`me ne manque pas de vraisemblance, par l’e´vocation de la durete´ de la roche (comme dans molaire) ; le troisie`me est pre´fe´re´ par H. Suter.

Formes d’en haut La racine indoeurope´enne dhuno dont viennent les noms en -dun, ou` l’ide´e de de´fense est associe´e a` celle de hauteur, est e´galement a` l’origine d’autres noms de reliefs, et de villes qui en de´rivent comme Verdun ou Liverdun. C’est le cas des dunes, et donc des lieux touristiques qui les affichent, comme Bray-Dunes 59. C’est le cas du Donon, l’un des hauts sommets des Vosges. C’est celui des dognons, qui de´signent aussi des buttes : une trentaine de « le Dognon » et plusieurs « les Dognons » se dispersent dans les de´partements du Centre-Ouest, Charente, Corre`ze, Dordogne, Vienne et Haute-Vienne. Il semble que ce soit aussi le cas de Domme, Domps, Dain-en-Saunois – voire Atton 54 et Eton 55. Domme 24, Domps 87 pourraient avoir cette origine. Le gaulois dumio de´signait un tertre et certains lui attribuent volontiers le puy de Doˆme. Toutefois, le terme croise ici des dom issus des notions de maison et de seigneur, sinon de dominer, ce qui est assez naturel pour des hauteurs. En outre, certains

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sommets sont nomme´s doˆmes en raison de leur forme de coupole, nombreux en montagne mais pre´sents aussi en plaine : le Doˆme du Gouˆter a` Saint-Gervais-lesBains 74 ou le Doˆme de la Lauze a` Saint-Christophe-en-Oisans 38, celui de Vaugelaz aux Chapelles 73 ou celui de Moneˆtier a` Pelvoux 05, le Doˆme de Barrot a` Auvare 06, les Doˆmes de Miage aux Contamines-Montjoie et Saint-Gervais-les-Bains 74, un Doˆme a` Arrens-Marsous 65 qui monte a` 2 673 m. Des Doˆme comme sommets un peu ronds a` basse altitude sont a` Goncourt et Chalvraines 52, Laran 65, a` Montceau 38, Crissey 71 ou Saint-Jean-des-Champs 50. Or l’origine du terme doˆme est incertaine : le grec doma a de´signe´ des maisons a` coupole et l’italien duoma la cathe´drale (a` coupole) ; a` Richelieu 37 et Carcassonne 11, des lieux-dits le Doˆme viennent d’e´difices. Curieusement, coupole n’a gue`re donne´ de noms de lieux, si ce n’est pour un ancien bunker de la dernie`re guerre a` Helfaut 59, re´ame´nage´ en muse´e, ou des ame´nagements du camp militaire de Bitche (les Coupoles, commune d’Haspelschiedt 57). Les images d’objets familiers sont tre`s nombreuses dans les repre´sentations de la montagne et, plus ge´ne´ralement, des hauteurs. Nous l’avons vu avec la teˆte et ses e´quivalents ; c’est d’ailleurs l’occasion de rappeler que la teˆte vient du latin testa, quelque chose de dur mais creux, qui de´signait aussi bien une cruche que la carapace des tortues et crustace´s (le test) et a e´te´ employe´ ensuite ironiquement pour le craˆne. La Tortue est une grosse butte a` Saint-Julien-Chapteuil 43, ainsi nomme´e pour sa forme. Le menton, le museau et le groin ont fourni leur lot d’images de protube´rances ; mais l’on ne sait qui est l’image de qui. En effet, menton est donne´ comme issu, par le latin mentum, du vieux terme men, qui nous est de´ja` familier par les monts et autres e´minences : une forme qui ressort. Groin semble avoir e´te´ une autre image fe´conde. Le Groin a` Sainte-Anne 25 est un beau promontoire, comme celui de Saint-Laurent-Rochefort 42 ; le Grouniau est une butte a` Vende´mian 34, Sous Groin est un versant sous le promontoire qui domine Quincy-le-Vicomte 21, comme Sous Grouin a` Poncey-sur-Ignon 21 ; la pointe du Grouin e´le`ve son promontoire a` Cancale, Camaret 29 a un Grand Groin, une autre est a` l’embouchure de la Vire a` Ge´fosse-Fontenay 14. Groin, gruing, grung ont de´signe´ des hauteurs ou des promontoires en vieux franc¸ais, comme le Grognon au cœur de Namur en Belgique. Des toponymes en Grun sont fre´quents en Auvergne, dont le Grun de la Chave a` Cunlhat 63, les Gruns, le Grun du Bois, le Grun de Plat, les Gruns de Darne, le Grun du Sapin et le Grun de Neuville a` Auzelles 63, qui a aussi un hameau Montgrain. Gron est une commune du Cher, connue pour sa butte ; Gron pre`s de Sens est sous les promontoires des Monts Faucons et des Monts Bouteille ; citons encore le Soum de Grun a` Cauterets et la commune de Grun-Bordas 24. La relation avec le groin du porc peut paraıˆtre e´vidente. Ne´anmoins, certains spe´cialistes pre´fe`rent voir dans gron, groin une e´vocation d’un vieux radical oronymique en g*r, tandis que E. Ne`gre fait e´tat d’un grumus latin au sens de tertre, tas de terre (qui a donne´ aussi le grumeau). Le Museau de Val-d’Ise`re semble bien une autre me´taphore ; peut-eˆtre aussi Serre Museau a` Sale´rans 05, mais un NP est suppose´ plus vraisemblable, comme pour les rares Museaux. En revanche, Mourre, qui est museau en occitan, est tre`s employe´ :

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citons le Mourre Froid a` Orcie`res 05, le Mourre Ne`gre comme sommet du Luberon, le Gros Moure a` Chalenc¸on 26, la Montagne de la Moure comme massif calcaire a` l’ouest de Montpellier, l’ensemble Mourre Fleuri, Mourre Pele´, Mourre du Mitan, Mourre de la Belle E´toile a` Saumane-de-Vaucluse 84, le Moure de la Tour a` Labastide-de-Virac 07 ou le Mourrel des Potences a` Salsigne 11, qui portait jadis les bois de justice. Mais qui a commence´, du museau ou de ce qui de´passe ? Pour certains le morne, terme ge´ne´ral pour des hauteurs aux Antilles, surtout des collines, serait venu des navigateurs et de´signait aussi un museau ; morre est museau en ne´erlandais. Morne existe aussi en me´tropole, avec des Mornex et Morneix, et souvent associe´ a` des reliefs mode´re´s, comme les Mornes a` Saint-Aignan-des-Noyers 18 ou Mornas a` Saint-Victore-de-Cessieu 38. Certains linguistes supposent que ces termes viennent d’un murr pre´latin, au sens de tertre, e´minence ou tas de pierres, rochers, e´boulis, dont la relation avec le mur, murus en latin, n’est pas e´tablie. La racine se trouve en catalan et en toscan (murro) et probablement dans la moraine, accumulation de blocs de´pose´s par les glaciers et dont quelques lieux-dits portent le nom – bien que mora, obstacle en latin, ait pu eˆtre e´voque´. Elle figurerait dans Moure`ze 34, Morzine 74, Morogues 18, les Morcles a` Saint-Euge`ne 73, des Morillon, Morenche et Moranche ; G. Taverdet cite aussi Mouron-sur-Yonne 58, le Mouron a` Issyl’E´veˆque 71, voire Morey 71, Moroges 71. La corne a inspire´ des noms de sommets ou de buttes de forme plus ou moins pointue : ainsi, en Haute-Savoie, de la Corne a` Plesnois, la Corne de Bresnard a` Anoux, les Cornettes de Bize a` La Chapelle-d’Abondance ou la Cornette de Nyon a` Morzine, qui sont des promontoires, ou encore des Cornes au Grand-Abergement 01, Cornes du Chamois a` Sixt-Fer-a`-Cheval 74, Cornude`re entre Galey et Herran 09. Re´ty 62 a un Mont Cornet et, au pied, le hameau des Trois Cornets, en effet entoure´ de trois buttes. Des noms comme Cordon, Cornas, Cornac, Corn ont pu avoir ce sens ; mais corne est polyse´mique, et tre`s re´pandu aussi en plaine au sens de coin de bois, de parcelle en triangle ou meˆme de fruit du cornouiller. Il peut apparaıˆtre sous la forme horn, d’origine germanique ou celte : Plas ar Horn a` Que´me´ne´ven est une butte assez vigoureuse, comme le Hornberg a` Wingen 67. Des toponymes en Horgne sont fre´quents en Lorraine, plus espace´s en Champagne et Picardie et deux sont dans le Gers ; a` peu pre`s tous correspondent a` des retombe´es de collines, voire des e´perons de confluence. En ce sens, un rapport avec hog, hougue n’est pas exclu. Le basque emploie adar, nom qui apparaıˆt dans Adarza, sommet a` Anhaux 64. Un ban, banna, conside´re´ par certains comme pre´celte, aurait e´galement eu le sens de sommet pointu, corne, ou au moins d’escarpement. Il se trouverait dans Banon 04, et dans la Banne d’Ordanche a` Murat-le-Quaire 63, peut-eˆtre la Banne a` La Motte-enChampsaur 05, les Bannes a` Saint-Se´bastien 38 ; mais bien d’autres lieux-dits en Banne sont en plaine et ne correspondent pas a` ce sens. Le bec semble avoir inspire´ certaines images de reliefs pointus, clairement quand on e´voque les Bec d’Oiseau, Bec du Corbeau, Bec Rouge et Bec de Lachat a` Chamonix, le Bec du Canard a` Saint-Christophe-en-Oisans 38, Bec d’Aigle a` Montsapey 73, et Bec de l’Aigle a` Allos 04, le Bec de l’Aigle a` Saint-Marin-d’Entraunes 06, Bec

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d’Oiseau comme sommet a` Boulc 26, le Bec Cornu a` Aubagne 13. Le Bec de l’Orient a` Autrans 38 est un vigoureux promontoire. On trouve un Bec au Vent ou Bec a` Vent a` Fontenay-Torcy 60, ou a` Mortefontaine-en-Thelle 60, a` Mont-sur-Courville 51, en sommet de coteau ou de promontoire. Beg en breton a le sens de pointe dans Beg ar Raz, nom breton de la pointe du Raz, ou Beg Meil (la pointe du moulin) de Fouesnant, un cap bien saillant. Ce beg et le bec sont en ge´ne´ral re´pute´s venir d’un celte becco au sens de crochet, pointe courbe ; mais beg en breton est aussi bien le bout ou le haut que la pointe : Beg an Hent a` Arzano 29 est topographiquement le haut du chemin et la douzaine de Beg ar Me´nez ou Beg Me´nez sont bien des sommets de collines, comme a` Saint-Yvi ou a` Ploune´vez-Moe¨dec ; le Beg Meil de Saint-Yvi ne correspond qu’a` un coteau. Beg ar C’hra est le nom d’une communaute´ de communes au sud de Lannion qui a pour sens « le haut de la coˆte », d’ailleurs plus « en haut » que « sur la coˆte ». A. Dauzat avait tendance a` attribuer a` un celtique « bacc » qu’il de´finissait contradictoirement comme « pointe, creux », des noms comme ceux de Bagard, Bagas, Bagat-en-Quercy. Dent est employe´ pour une e´minence pointue, du moins en montagne ; la Dent est un suc tre`s pointu a` Beauzac 43, le Me´zenc a ses Dents du Diable a` Chaudeyrolles 43 et Chambon-sur-le-Lac 63 une inquie´tante Dent de la Rancune qui n’exprime peuteˆtre qu’un ranc. Chamonix collectionne Dent du Ge´ant et Dent du Requin, du Caı¨man, du Crocodile ; Sollie`res-Sardie`res 73 s’orne d’une Dent du Monolithe, Colmars 04 de la Dent de Lie`vre. Sixt-Fer-a`-Cheval 74 a les Dents Blanches. La Dent de Crolles a` Saint-Hilaire 38 est un promontoire bien connu de la Grande Chartreuse, la Dent Parrache´e un haut sommet de la Vanoise a` Termignon 73. On trouve aussi les Trois-Dents a` Eaux-Bonnes 64, a` Lanslebourg-Mont-Cenis 73 ou meˆme a` Roissey 42, les Trois Dents du Pelvoux a` Pelvoux 05 et les Trois Dents de la Chourique a` Lescun 64. Le doigt sert d’image pour des reliefs particulie`rement hauts et e´troits ; Gavarnie 65 a le sien, comme Pralognan-la-Vanoise 73, et plusieurs sites des Alpes se nomment le Doigt ou les Doigts ; les rochers des Doigts du Diable dominent le lac de Nantua – mais les Doigts de Gargantua a` Ple´venon 22 et Doingt 80 sont des menhirs, et en plaine doigt n’est qu’une de´formation de duis, cours d’eau ou fontaine. La poitrine fe´minine a inspire´ toute une se´rie d’images de rondeurs. Le mamelon est un terme ge´ne´rique en ge´ographie, comme d’ailleurs la croupe et le dos ; il a ses mentions locales, dont 17 sur les cartes IGN, telles le Mamelon de l’Aigle aux Arcs 84, le Mamelon des Aulnes et celui de l’E´cureuil a` Saint-Raphae¨l, les Mamelons a` Marcollin 38, une demi-douzaine de Mamelon Vert. On trouve les Mamelles de Beaune dans la Vanoise a` Saint-Martin-de-la-Porte 73, les Mamelles a` Petit-Bourg et les Petites Mamelles a` Capesterre-Belle-Eau en Guadeloupe, les Deux Mamelles a` Saint-Benoıˆt (Re´union). Le sein a aussi le nom de poupe (d’ou` vient le poupon, et popar est te´ter en occitan) : la Pupe est un sommet rond a` Vesseaux 07, comme Poupe´ras a` Vaison-la-Romaine, la Poupoune a` Saou 26. Rilleux-la-Pape et Saint-Romain-de-Popey en sont proches, peut-eˆtre aussi le Rocher de Popa a` Bigorno 2B. Poype a le sens de colline en Lyonnais et fournit plusieurs NL dans l’Ain et l’Ise`re ; E. Ne`gre admet la communaute´

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d’origine. Du terme celtique bronnio pour le sein, les linguistes rapprochent d’un coˆte´ des noms de fontaines et sources (le Bronn germanique), et aussi l’e´vocation de collines et montagnes arrondies. On lui rapporte volontiers des noms comme Bron 69, Ambronay 01, Brogny 51, peut-eˆtre Brignoles 83 et les Coe¨vrons (de coat-bron, mamelons boise´s), ainsi que Broons 22, Berne´ 56, Brignac 56, Brignogan-Plages 29 – le bre´ breton pourrait eˆtre de la meˆme famille. D’autres termes encore sont en b et associe´s a` des rondeurs. Le bil basque, et sans doute les e´quivalents bun et mun, sont re´pute´s de´signer des formes rondes du relief. On le trouve dans Mendibil (e´quivalent de Montrond) a` Urcuit, Gorospil (avec une allusion aux geneˆts) a` Ainhoa 64, dans Bun 65 et meˆme Viodos 64 (Bildoze en basque). Buhl a le sens de colline en allemand : on note une commune de ce nom dans le Bas-Rhin, de nombreux Buhl ou Buehl en Moselle et en Alsace. Buhl est issu d’un lointain radical IE beu qui signale un renflement et a pu e´voluer vers bag, bak, de´signant le dos ; il serait a` l’origine de bulle, boule et bouillonnant, ainsi que du bubon. Quelques-uns ont imagine´ que pouvaient en venir, au-dela` de l’analogie avec une balle, les ballons vosgiens, dont le sens ge´ne´ral serait donc tre`s ante´rieur a` celui qui leur est donne´ de nos jours, bien que l’image et l’e´tymologie soient la meˆme ; ce n’est qu’une hypothe`se. Beugne, beine, bugne, probablement de meˆme provenance, de´signent en vieux franc¸ais une bosse. Ces termes sont re´pandus en Bourgogne et dans tout le Centre et l’Ouest de la France pour des collines et des sommets arrondis : Beugne a` La Vineuse 71 et a` Ancy-le-Libre 89, Bugny 25, Mont de Beine a` Saint-Hilairele-Petit et Beine-Nauroy en Champagne (Nauroy vient des noyers), Beugnon a` Luzille´ 37. Ble´neau 89 a parmi ses lieux-dits en collines les Six Beignets et le Champ des Beugnons. Le terme prend la forme bigne en Normandie comme la Bigne a` Cahagnolles ou a` Theil-Bocage 14, a` Villalet 27, a` Gueˆprel ou Antoigny 61 – mais on risque des confusions avec bignon au sens de source, et des linguistes voient dans certains Beine ou Beyne des heˆtres (gaulois bagina) ou des bouleaux (betula)... Crai, cra de´signent des sommets en Bourgogne et alentour, dont les Crais a` Vic-sousThil, le Crais a` Charigny, le Crais a` Massingy-le`s-Semur, le Mont de Cra a` Villainesles-Pre´voˆtes, le Coteau de la Cra a` E´talante 21. D’autres Cra sont signale´s de l’Ain a` la Haute-Marne. Notons enfin qu’en Normandie chambre peut de´signer une hauteur, une colline, un sommet et serait issu d’un norrois kambr – l’IE kamb a le sens de courbe, arrondi ; cambre´ a la meˆme origine. Des noms comme la Chambrie au BecHellouin 76, Les Chambres 50, le Feu de la Chambre a` Saint-Martin-Montjoie 50 (ou` Feu est sans doute un heˆtre) peuvent en eˆtre des traces, ainsi que Cambremer, et Cambremont a` Acquigny 27, Le Neufbourg 50 et Attichy 60.

Images et me´taphores Les me´taphores d’objets familiers abondent dans les microtoponymes, surtout en haute montagne ou` les alpinistes ont besoin de repe`res e´vocateurs. Ce qui est pointu est de´crit par la cohorte des pic et pique, ce qui est arrondi par les images des

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mamelons, poupes et autres bron, et tout simplement comme Mont Rond, Montredon, jusqu’aux Redouneilles de Siguer 66. Mais il est bien d’autres formes, et l’imagination des de´nominateurs est sans limite. Le profil des creˆtes dentele´es a sans doute inspire´ le nom du Raˆteau a` La Grave 05 et le Rastel d’Agay a` Saint-Raphae¨l 83, mais la plupart des toponymes en Raˆteau sont en plaine. Des noms comme E´cherenne, Lescheraines ont e´te´ rapporte´s, dans le meˆme esprit mais de fac¸on moins e´vidente, a` scalena, petite e´chelle, tandis que les noms des E´crins, voire de certains E´crennes et Escrennes alpins, ont e´te´ suppose´s e´voquer une crinie`re. Cependant, e´crins, escrins est compris localement comme areˆte vive (cf. Vallouimages.com). Ces noms semblent donc plutoˆt eˆtre de la famille de cre`ne, cre´neau, cre´nele´, donc du domaine des entailles (gaulois crinare, entailler). Reste que cre`ne est proche d’escare`ne comme e´boulis, et qu’e´crenne est aussi un nom de cabane re´pandu, ce qui fait trois possibilite´s et trois sens distincts pour des toponymes tre`s voisins par la forme, et fort nombreux dans les Alpes. La pile et le pilat sont des reliefs en forme de tas ; ces noms s’emploient jusqu’en plaine, comme Le Pyla et Le Pilat pre`s d’Arcachon ; le Massif du Pilat en HauteLoire aurait ce sens. Saillant est employe´ pour des promontoires, notamment dans le Cantal et la Creuse, ou au Pic Saillant a` Bezins-Garaux 31 ; mais le nom peut de´signer aussi une source jaillissante, voire une cascade ; et le ce´le`bre Saillant de Saint-Mihiel fut une avance´e du front de guerre en 1914, non un relief local. Des NL comme Sallaz, Ville-en-Sallaz et Viuz-en-Sallaz 74, Teˆte de la Sallaz (Nancy-surCluses 74), la Sallaz a` Vimines 73, Saler, Sale´rans 05, le mont Sale`ve, Sallie`re sont parfois interpre´te´s au sens de rocher saillant. La relation avec la racine pre´latine sal, sel mentionne´e plus haut est possible, mais non e´tablie ; saillir vient de l’IE sal, sauter – donc aussi ressortir. Piton est un terme re´pandu, qui a le sens de rocher pointu en montagne, tels le Grand et le Petit Piton a` Beaumont 74 et le Piton Jaune a` Ne´vache 05, le Piton de la Viaclose a` Valgaudemar 05, celui de simple e´minence en plaine, comme le Piton a` Hodencl’E´veˆque 60, les Pitons a` Lucenay-le`s-Aix 58 ou le Pitonneau a` Saint-Hilaire-deVillefranche 17. Le nom abonde outre-mer, surtout a` la Re´union : par exemple, Le Tampon a Piton Bleu, Piton Rouge (deux fois), Piton Tortue, Pitons Mare a` Boue, et d’autres avec un NP. Bouillante (Guadeloupe) a meˆme un Morne Piton ; la Martinique a les Pitons du Carbet et, alentour, Piton Mitan, Piton Gele´, Petit Piton, un Piton de l’Alma. L’origine du mot est dite inde´termine´e, sans doute ancienne pour des objets pointus, comme pour le pic (IE peuk). Le Plomb du Cantal, seul de son genre parmi les volcans, a souvent e´te´ vu comme un ancien « pom », a` l’image du pommeau et de la pomme, pour sa forme arrondie. Mais il fut aussi e´crit Pont du Cantal... Les linguistes re´pe`tent a` l’envi cette interpre´tation pomologique, qui ne s’accorde pas a` la forme meˆme du mont. En fait, nombre de hauteurs, et de hameaux sur des tables ou des replats, sont nomme´s plomb : Plomb de Joux a` Chaˆteaubeuf 42 est sur une forte colline dominant le fosse´ du Gier, d’autres Plomb correspondent a` des hauteurs a` Verdille 16, Tarentaise 42, Ampuis 69, tre`s nettement une butte a` sommet plat a` Brie´-et-Angonnes 38, comme le Mont Plomb a` Lentilly 69, Au Plomb a` Sainte-Blandine 68, etc.

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Dans la plupart des cas, sinon tous, il s’agit de sites de sommet plat, ou de replat. D’autres sont nomme´s plot, comme le Plot du Lac et le Plot des Ayres a` Cubie`res 48, le Plot de l’Aygue ou le Plot de la Rode au Bleymard 48 ; et plusieurs dizaines de plo, comme le Mont Plo a` Pelouse 48, ou le Plo d’Arques et le Plo de Bayle a` Caunes-Minervois 11. Plutoˆt qu’une hypothe´tique et invraisemblable « pomme », il semble pre´fe´rable d’y voir un terme certes descriptif, mais de relief a` sommet plat. En occitan et francoprovenc¸al le plot est un billot. Le terme s’applique fort bien aux reliefs massifs a` sommet plat. La garde est en Velay un coˆne volcanique aux pentes un peu e´mousse´es, qui se diffe´rencie des sucs, plus pointus, mais le terme est bien plus ge´ne´ral. La Garde a` Verdille 16, la Garde a` Coutures 49, a` Anche´ 37 sont des buttes ; Giat 63 a un Suquet de la Garde et un hameau les Gardes, mais a` la limite de la Creuse, ou` la Garde est un hameau sur une butte, a` Soumans. A` Conca en Corse-du-Sud, a Guardia est une butte et un cap dominant l’anse de Favone. Le terme est re´pandu dans les Alpes, ou` il prend aussi la forme varde ; la Vuarde a` Magland 74 a le meˆme sens, et la Vuarde a` Pe´vy 51 et a` Caurel 51, pour eˆtre bien plus bas, n’en sont pas moins sur des hauteurs. Garde a pu de´signer un fortin, mais sans doute plus souvent un promontoire, ou un haut rocher aux airs de sentinelle. La Sentinelle est d’ailleurs le nom de certaines buttes, comme a` Escosse et a` Be´deille 09, Harize 54 ou a` Saint-Bonnet-de-Tronc¸ais 03. Il est souvent bien difficile de faire la part des anciens postes de guet, de ce que l’on garde et de garde comme me´taphore. Ceux qui ont nomme´ les accidents de relief en montagne ont eu beaucoup d’imagination. Dans le de´tail, se distinguent des volumes en pyramide, colonne, cylindre, pinacle, pilier pilastre, pestel ; des doigts et des dents ; des clochers, cierges, chandelles, et tout un corte`ge de pe´nitents et de capuches, outre les demoiselles coiffe´es. On nomme gendarme en montagne un rocher dresse´ sur un itine´raire, pour le meˆme aspect de silhouette, ce que traduisent entre autres la Bre`che du Gendarme a` ArrensMarsous 65 et la Bre`che du Grand Gendarme a` Champagny-en-Vanoise 73, le Pech du Gendarme a` Saint-Benoıˆt 11. Un sommet double se transforme en fourche ou en jumeaux : la Roque Fourcade est a` l’origine du nom de Ge´menos 13 (les jumeaux). Une creˆte de Sentein 09 a pour nom les Flammes de Pierres. La Cathe´drale a` Sixt-Fer-a`-Cheval 74 est un sommet me´taphorique, e´voquant l’ampleur et la profusion de formes de ses rochers sculpte´s par l’e´rosion. L’image des orgues est bien connue pour des parois de colonnes basaltiques. Outre Bort-les-Orgues, qui les a incluses dans son nom en 1919, quelques lieux-dits les e´voquent, par exemple a` Saint-Flour 35, a` Moure`ze 34, a` Biesle 43 qui offre les Orgues de Biesle, les Orgues de Babory et les Orgues de la Chau, y compris dans d’autres terrains sculpte´s par l’e´rosion, comme a` Ille-sur-Teˆt 66 ou dans les Alpes du Sud – ou` toutefois Saint-E´tienne-des-Orgues vient d’un seigneur Ausone galloromain, devenu One`gues en provenc¸al, et de la` Orgues, actuellement un lieu-dit avec motte et ruines.... Les profils particuliers de certains sommets ou rochers deviennent Bec d’Aigle ou Teˆte de Chien ; des dizaines de Pain de Sucre, dont quelques-uns en plaine,

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maintiennent des images jadis familie`res. Aiguille est aussi re´pandu, sous diverses e´critures : Aiguilhe 43 qui fut jadis Aculea, les Agudes a` Cauterets 65, Gouaux-deLarboust 31 et dans une quinzaine d’autres sites pyre´ne´ens, l’Aouille de Criou a` Samoe¨ns 74, et jusqu’a` des Ouille et Oeille dans les Alpes, noms qui se confondent avec l’ouille de´signant le troupeau d’ovins. L’image peut eˆtre pousse´e jusqu’a` l’e´pe´e : Pic d’Espade a` Bagne`res-de-Bigorre audessus du Tourmalet, et Soum du Cot de l’Espade et Creˆtes de l’Espade a` Bare`ges encore au Ne´ouvielle, Col d’Espade a` Ge`dre 65, un autre a` Salles 65, Pic de l’Espade a` Saint-Lary-Soulan 65 sur la creˆte frontalie`re, l’Espadan au sommet de l’Espinouse (Castanet-le-Haut 34) ou l’Ezpatagagna basque (Mont de l’E´pe´e, a` 1 535 m) a` Larrau. Pelvoux 05 et Fontaine 38 ont le Coup de Sabre et Chamonix a meˆme un Yatagan – mais ailleurs l’E´pe´e est un toponyme assez banal, avec Courte, Longue ou Petite, et sans rapport avec le relief. Le massif du Mont-Blanc est une extraordinaire collection de me´taphores : s’y trouvent des Aiguilles Rouges ou Verte et meˆme une Aiguille Sans Nom sous la Verte ; un Bec Rouge et un Bec de Lachat ; la Calotte, le Casque, la Chandelle, le Clocher, auxquels s’ajoutent la Chandelle et le Clocher du Tacul ; le Couvercle ; la Dent du Ge´ant et les Dents du Requin, du Caı¨man, du Crocodile ; le Doigt de l’E´tala ; les Doˆmes de Miage ; quantite´ d’E´chelles, de Bre`ches et quelques Couloirs dont un Couloir Whymper, un Couloir en Y et un Couloir de la Che`vre a` SaintGervais ; l’E´peron du Ge´ographe, la Feneˆtre du Pissoir ; un groupe aux silhouettes cle´ricales forme´ par le Cardinal, l’Enfant de Chœur, l’Eveˆque et la Nonne sur la meˆme areˆte ; le Minaret ; le Pain de Sucre, le Piton des Italiens ; le Gros Rognon et le Rognon du Plan ; la Tour Ronde, le Trident ; et meˆme les Oreilles de Lapin ; plus, bien suˆr, un Col Maudit, un Mont Maudit et un Cirque Maudit.

Monts en long Tous les termes vus jusqu’ici s’appliquent a` une seule dimension, vers le haut, quelle que soit l’ampleur du relief. Il en est d’autres qui ajoutent a` l’e´le´vation une ide´e de longueur. La chaıˆne et la cordille`re en sont les plus majestueuses expressions, mais ces mots de ge´ographes s’appliquent peu aux toponymes franc¸ais ; un seul Cordille`re existe, a` Saint-Bonnet-des-Quarts 42, mais semble hors sujet, c’est juste une maison sur un versant. Il y a bien la Chaıˆne de l’E´toile au nord de Marseille, mais ce n’est pas une chaıˆne, plutoˆt un petit massif. On trouve ne´anmoins sous le nom de Chaıˆne les Alpilles en Provence, les Aravis en Savoie, et de petits reliefs allonge´s sur quelques kilome`tres comme Chaıˆne de la Caire a` Baulou 09, prolonge´e d’une Chaıˆne de la Quie`re a` Loubens et a` Crampagna 09, la suite formant un fragment du Plantaurel ; la Chaıˆne des Coˆtes a` Lambesc 13, la Chaıˆne de l’Avocat comme versant au-dessus de Vieu-d’Izenave 01, la Chaıˆne de la Lauzie`re a` La Le´che`re 73 flanquant la Vanoise. Mont et surtout montagne, toutefois, peuvent s’appliquer a` des reliefs allonge´s : la Montagne Noire, la Montagne de Lure, les Monts d’Arre´e, les Monts du Beaujolais ou du Charolais. Pour le reste, les termes spe´cifiques ne manquent pas. Ils sont le plus souvent d’origine me´taphorique.

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L’e´chine et le dos sont tre`s pre´sents : par exemple l’E´chine a` Rieux-en-Val 11, a` Vauxle`s-Saint-Claude 39, a` Calignac 47, la Longue E´chine a` Tonnerre 89, l’Esquine a` Fre´jus 84, Esquines a` Gabaston 64 et plusieurs E´chine d’Aˆne, Esquine d’Aze en occitan, notamment dans l’Aude ou a` Orlu 09, voire l’Esquie´ de l’Azou a` Bagne`resde-Bigorre, un Cortal de l’Esquiu a` Collioure. Les Dos d’Aˆne sont encore plus nombreux, ainsi que des dos tout court (le Dos a` Alzen 09, les Dos a` Vrigny 51, le Dos Rond a` Maˆcol-la-Plagne 72, etc.). En revanche, la croupe, souvent e´voque´e par les ge´omorphologues au sens de colline, est moins pre´sente : une vingtaine de cas, la plupart dans la Somme : Croupe a` Cailloux a` Hautvillers-Ouville 80, les Croupes a` Contre 80, a` Bergicourt 80, a` Courboin 02 correspondent bien a` des formes de collines allonge´es en croupes. L’e´quivalent basque est egui, tre`s pre´sent parmi les toponymes, dont Arne´guy (arran=prunellier), Iroule´guy (de hirur=trois), Behorle´guy (behor=jument) et bien des lieux-dits dont Lapitzeguia (lapitz=roche marneuse) a` Osse`s, Elhorteguia (elhorri = e´pineux) et Curutchehegui (de la croix) a` Lantabat, Othecoegui (othe=ajonc) a` Musculdy, Larre´guy (de la lande) a` Ordiarp. Creˆte et creˆt sont communs. Ils ont pour de´rive´s des Crest (dont Crest 26 et CrestVoland 73), Le Crest (63), Crestat ou Crestet, Creste´s a` Allinges 74 – mais Crestias a pu avoir le sens de Chre´tien, ou de Cagot, dans le Midi. Le terme vient d’un bas-latin crestum de´signant la creˆte de coq, lointain he´ritier d’un sker IE pour de´crire une courbure et dont viennent aussi les ridge et range anglais qui de´signent des creˆtes, des alignements de reliefs. Creˆt est employe´ par les ge´ographes dans un sens particulier inspire´ par des formes jurassiennes, pour une creˆte calcaire vigoureuse et dissyme´trique dominant une combe (prise aussi au sens restreint). En principe un creˆt est dissyme´trique, une creˆte ne l’est pas. Mais la toponymie est bien plus libe´rale, prend pour creˆte un faıˆte quelconque et pour creˆt un relief anguleux, et les Creˆts de Communailles-en-Montagne 39 sont de simples bosses. On a une Creˆte Douce a` Narbonne du coˆte´ de Fontfroide et de Roches Grises, une Creˆte des Coˆtes a` Barnas 07, une Creˆte des Ubacs a` Bouic 26, une Creˆte des Aiguilles a` Lus-la-Croix-Haute 26, une Creˆte de Mille Roques a` Aston 09 ; des Creˆt Pele´ (Morlanges 01) et des Creˆt Joli (Les Moussie`res 39), un Creˆt du Peu (=du puy) a` Genilac 42 et un Creˆt du Feu a` Bozel 73 qui a duˆ se rapporter a` un heˆtre, un Creˆt de Caramantran (de carnaval) a` Villese`que-desCorbie`res 11. La cime est ce qui culmine et dessine l’horizon. Curieusement, dans les dictionnaires e´tymologiques, le mot, qui s’est e´crit cyme au Moyen Aˆge, est re´pute´ venir du grec kymos par le latin cyma, de´signant un tendron de chou... En fait, kuma est aussi la vague en grec ; au-dela` se trouve l’IE keue, pour un renflement, qui a donne´ cumul ou kyrielle. La plupart des creˆtes des Alpes-Maritimes, et bien d’autres dans les Alpes du Sud, sont nomme´es cime : Cime du Coin a` Tende ou a` Pelvoux, Cime du Loup a` Saint-Paul-sur-Ubaye, Cime Ne`gre a` Pe´one, etc. Serre est un terme courant pour de´signer une creˆte assez vigoureuse et e´troite ; l’espagnol emploie volontiers sierra, l’italien serra. Quelques linguistes croient y voir une scie (serra en latin) et ses dents, supposant que les serres sont dentele´es,

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ce qui est loin d’eˆtre ge´ne´ral ; d’autres, apparemment a` plus juste titre, y voient un relief resserre´ (de serrer, latin serrare fermer, comme d’ailleurs pour les serres des rapaces). Des Pyre´ne´es au Jura c’est apparemment le sens des multiples serres, et le nom est commun dans les Ce´vennes, ou` serre est masculin, ainsi d’ailleurs que dans une bonne partie du Midi : par exemple le Serre Noir a` Rivie`res 30, le Grand Serre a` Saint-Agnan-en-Vercors 26, l’Alpe du Grand Serre a` La Morte 38 ou` le Grand Serre est un sommet a` 2 141 m. En de´rivent des Serrie`res, Sarrecave (creux), Sarremezan ou Sarreme´jean (me´dian), Serrelongue et Serralongue, Serra en Corse et en pays catalan, Sarrail, Serrabona a` Boule-d’Amont 66. Le diminutif serrat, masculin aussi, est re´pandu dans les Pyre´ne´es catalanes, ou` l’on ne craint pas les redondances : Fontrabiouse affiche Serra dels Serrats Verds (verts) et Valmanya un Serrat Magre (maigre, e´troit). Cime et creˆte ont pour e´quivalents faıˆte et areˆte. Le Faıˆte a` E´rize-la-Petite 55 est bien en position culminante, comme le Faıˆte du Mont a` Marcilly 77, le Faıˆte a` Labaroche 68. Dans les Alpes du Nord, faıˆte prend la forme faitas comme aux Faitas de Chambarra, la Faitas a` Murinais ou a` Varacieux 38, le Faitaz a` Beaufort 73, la Feytas a` Villeneuve-de-Marc 38 ; mais il s’y trouve aussi sous la forme Feˆte, comme dans les Vosges ou` Wisembach 68 arbore un Dansant de la Feˆte qui a tout d’une creˆte. Si faıˆte et creˆte ont toujours un profil subhorizontal, areˆte peut eˆtre pris soit dans le meˆme sens, soit pour un profil vertical. Areˆte est certes plus employe´ pour des pentes saillantes locales que pour des cimes, comme l’Areˆte des Papillons a` Chamonix ; mais l’Areˆte de Gaube pre`s du Vignemale est bien une creˆte, comme l’Areˆte de Dran et l’Areˆte du Sapey a` La Balme-de-Thuy 74, l’Areˆte de Rochefort et l’Areˆte des Flammes de Pierre a` Chamonix ou l’Areˆte Payot a` la limite de Chamonix et de Saint-Gervais ; une se´rie d’areˆtes (des Dents Rouges, du Tachuy, d’Assaly, du Loidon) jalonnent la creˆte frontalie`re a` Sainte-Foy-Tarentaise. Barre est un terme souvent employe´, dans un sens me´taphorique, pour un accident de terrain qui barre horizontalement un relief, un passage, une pente ; le nom de lieu peut alors eˆtre de formation relativement re´cente, comme la Barre des E´crins. Savoir s’il rele`ve de la simple image d’une barre, de ce qui barre un acce`s ou un horizon, ou s’il est issu de l’oronyme bar re´pertorie´ plus haut, n’a rien d’e´vident, et l’on ne sait pas si ces noms sont apparente´s. On notera la Barre de la Serre a` Bairols 06 ou les Barres et Barres de Nialong dans la Chaıˆne de l’E´toile a` Marseille, et des reliefs longilignes qui ailleurs seraient nomme´s creˆts ou serres, comme les Barres de Font-Blanche a` Roquefort-en-Be´doule 13, ou des versants quelque peu rigides comme la Barre du Coustelier a` Draix 04, la Barre de Pissarelle a` E´ze 06, la Barre du Distroit a` Chaˆteauroux-les-Alpes 05, la Barre des Aiguilles a` E´venos 83, la puissante Barre du Cengle entre Rousset et Saint-Antonin-sur-Bayon 13. La coˆte et le coteau (celui-ci sans accent !) sont des accidents de relief des plus banals et toujours vus comme monte´e ; mais le terme a la meˆme e´tymologie et le meˆme sens que le coˆte´ : ce qui est sur le coˆte´. L’origine lointaine en est l’IE kost-ost, employe´ pour l’os, et plus spe´cialement les coˆtes du torse – d’ou` par me´taphore le flanc, le coˆte´. Les toponymes en Coˆte, Coteau, Coste ou Cos en occitan, sont innombrables. Les de´rive´s et alte´rations abondent : Costil ou Coˆtil en Normandie, Coustet dans le Midi, Coutelle, Couteau (les Couteaux a` Aude 03) ; un Coustas (gros coteau) est

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a` Touffailles 82 ; Cox 31 est de la famille, ainsi que L’Honor-de-Cos 82 et Coarraze 64 (coteau ras). La Costie`re du Gard est une longue coˆte. En principe, et par de´finition, la coˆte n’a qu’une seule pente. Toutefois, en Champagne, coˆte de´signe souvent une e´chine, un dos de terrain allonge´, comme les trois longues croupes a` l’est de Vaucogne 10, Coˆte de Dommartin, Coˆte de Jasseigne, Coˆte de la Simarde. Les ge´ographes ont ge´ne´ralise´ le terme tout en le spe´cialisant vers des rebords marque´s de plateaux doucement incline´s de l’autre coˆte´ selon la pente des couches ge´ologiques : Coˆte d’Iˆle-de-France, Coˆte de Champagne, Coˆtes de Meuse, Coˆte des Bars, etc. On nomme volontiers coteau le versant qui longe, de´limite et domine une plaine alluviale tant soit peu encaisse´e : Coteau de Loire, de Seine, etc. Le terme a e´te´ approprie´ et meˆme valorise´ par les terroirs viticoles en pente, inclus dans quantite´ d’appellations plus ou moins prestigieuses, et au pluriel : Coteaux du Layon, Coteaux Varois, Coteaux du Languedoc, Coteaux du Quercy, etc. Par la`, il parvient a` de´signer un pays de collines en son entier, comme les Coteaux de Gascogne, ou` collines serait mieux approprie´. Larrey s’emploie pour coteau, pente, versant en Bourgogne, surtout en Coˆte-d’Or, ou` il est souvent suivi d’un NP, parfois d’un autre de´terminant (Larrey Bruˆle´ a` Thorey-sur-Ouche, Larrey du Duc et Larrey du Roy a` Savigny-le`s-Beaune) ; l’e´tymologie est discute´e, mais l’ide´e de coˆte´ (latero, de latus) est probable. En Gascogne et jusqu’au Limousin, le pech se fe´minise en prenant de la longueur : une pouge est une creˆte entre deux rivie`res en Be´arn et Bigorre, et de´signe aussi le chemin de creˆte qui la suit. Les toponymes en Pouge et Lapouge, Lapoudge sont fort nombreux, mais certains viennent en retour de NP ; Sornac 19 a meˆme un Puy Lapoudge ; La Pouge est une commune de la Creuse, Saint-Jean-Poudge une autre du Be´arn et Saint-Jean-Poutge de l’Armagnac. Le basque emploie alde, eguy et bizkar, fre´quents dans les noms compose´s de lieux-dits (v. chap. 9).

Des rocs et des pierres Les noms des hauteurs sont fre´quemment associe´s a` ceux qui s’attachent aux rochers et aux formes de reliefs un peu vives, ou` la lettre r prend une place significative. Roc, roche sont eux-meˆmes des noms d’origine mal de´termine´e ; ils existaient en latin, mais certains les supposent celtiques. On les retrouve dans le breton roc’h et dans l’anglais rock, conside´re´ comme importe´ de France, mais pas dans les langues germaniques, et ils n’ont pas d’ascendant indo-europe´en identifie´ : on a pu penser qu’il y avait du vascon ou du ligure sous roche, avec un ar re´current. Commun en toponymie, leur emploi a pu se confondre avec l’ide´e de hauteur de´fensive, de fortification, comme dans le cas des dun, burg et brigue. Rocamadour est un ancien Rocamajor, roche ou fort « majeur », un peu infle´chi vers « amour ». La forme Roque est tout aussi commune, et le corse utilise Rocca ; d’autres formes Rouqui, Rouquet, Recoules, Roucous viennent aussi de roc. L’expression image´e « mer de rochers » est familie`re, mais l’IGN ne signale que deux toponymes : Mer des Rochers a` Sauve 30, Mer des Roches a` Barembach 67, sous le Struthof. En revanche, les lieux-dits Sur le Rocher ou Sous le Rocher, ou les Rochers, sont plusieurs dizaines, surtout dans les Alpes du Nord et le Jura.

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Le breton emploie roc’h comme a` Roc’h Tre´vezel, ou Roc’h a` Tre´me´oc 29, Roc’h Du (roc noir) a` Le´zardrieux, plusieurs Roc’h Glaz (roc bleu) a` Tonque´dec, Morlaix, Penve´nan, Plougoulm, et meˆme un Roc’h Cae¨r a` Carhaix qui est redondant. En Bretagne ros, roz de´signe une hauteur : Perros-Guirec vient de penn-ar-roz, le bout de la colline, et d’autres Perros ou Perroz sont recense´s, surtout en Finiste`re ; Rostrenen de ros draenen, colline de ronces ; Roz ar Mor a` Tre´beurden est un relief en bord de mer, Roz an Goff a` Loc-Envel la butte du forgeron, comme Roscoff, et Rosporden la butte du Breton, mais il peut s’agir de NP. Le basque utilise diverses formes fonde´es sur une racine ar et ses de´rive´s aritz, harri, harria, arri, aitz. Ahismeaka a` Lasse s’interpre`te comme de´file´ rocheux, Akerharri a` Le´cumberry comme roche du bouc, Haitzeder a` Hasparren comme belle roche. La racine ar- est tre`s pre´sente aussi en pays gascon, et dans toutes les Pyre´ne´es occidentales, ou` les lointaines origines des oronymes sont communes : Arreau, Arrens, Arros, le val d’Aran et des Aran, Aren, l’Arraille´ a` Ge`dre 65, les rivie`res Arros, Arize, Arie`ge, en sont des exemples. Arette 64 a plusieurs quartiers tre`s rocailleux nomme´s arres, correspondant a` des lapiez : Arres, Arre de Soum Couy, l’Arre Plane`re, Arre de Bas ; notons aussi les Arres a` Le´es-Athas 64, a` Vier-Bordes 65. Be´tharram fut jadis Gatarram, rocher (arr, harr) escarpe´ (gat), attire´ par bet qui est ou valle´e ou beau. On a pu voir la meˆme racine dans les Arve et Arvan, Aravis, Arandon des Alpes. Toutefois, certaines confusions tiennent a` ce que le gascon comme le basque remplacent ordinairement un r initial par le son ar : le rieu devient arrieu, le rec arrec. En fait toutes ces expressions de la roche pourraient avoir la meˆme origine lointaine : une base tre`s ancienne k*r qui se pre´sente sous des formes kar, gar, ou atte´nue´es en cal, can, et qui partout signale quelque chose de rocheux. Elle est suppose´e eˆtre a` l’origine de la Garonne, du pic du Gar et de Bezins-Garraux qu’il domine ; de Garos, Garrosse, Garris 64, et meˆme de la garrigue par le garric, le cheˆne kerme`s, plante des rochers, dont viennent les Garissade et Garrissous. Garro, garrot de´signe encore un rocher dans les Pyre´ne´es. La racine est re´pute´e se trouver dans des noms en arcomme Arradon, Arzal, Ares, Arme´naz, Archamps, Arrau, Arcangues ; en Corse, Carbini, Cervione, Carge`se, Calvi en viendraient. Il en est probablement de meˆme pour le caer breton et pour Carnac, et pour des noms en cor-, comme Corte, Corscia, Cortichjatu en Corse, voire pour la Corse elle-meˆme. On l’a soupc¸onne´e dans Gordes 84, ou` d’autres voient une e´minence, ce qui n’est pas contradictoire. Cette base pre´-IE semble e´galement eˆtre a` l’origine des graves, graviers, gre`ves, gre`zes et groies si pre´sents dans les toponymes de plaine, ainsi d’ailleurs que des cailloux et des galets, et jusqu’a` la Crau, plaine caillouteuse. De nombreux toponymes la Crau parse`ment les reliefs calcaires de Provence ; Mazaugues 83 a plusieurs Crau et Caire, dont une Crau et un Caire des Sarrasins. Cette base peut se lire dans les noms de Carqueiranne 83 (redondant entre car et queire), Caralp (Saint-Martin-de-Caralp 09), Caragoudes 31 (car+agoudes, rocher aigu), Caravette (Murles 37), Carry-le-Roue 13, Carnoe¨t 22 et Carnac 56, probablement Carcassonne 11 et Cerbe`re 66, la Charente et le Cher, bien d’autres noms en ch comme Cheix 63, Chiron, Chironne, Chirat, Chirac, Charnier, Charrie`re, Che´ret, Cheyroux, Cheyraud, en q comme Queyroux, Queyras ; et les basques Garatia, Gre´ciette. Chiron de´signe encore un amas de pierres en Limousin et

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s’accompagne de Chirols, Chiroux, Chirouze. Chiron s’applique aussi a` un gros bloc de granit du Massif Armoricain et donne plusieurs lieux-dits en Anjou, Vende´e et Poitou ; le Chiron de l’Argenton est un rocher d’escalade a` Argenton-les-Valle´es 79. Saint-Denis-d’Ole´ron 17 contient les Quatre Chirons. Les Chirou, Chirol abondent dans le sud du Massif Central. Les formes de´rive´es sont tre`s nombreuses. On y trouve le cairn, tas de roches servant de repe`re mais qui est aussi un toponyme en Bretagne, ou` sont le Cairn des Grays a` Billiers 56 et le Cairn de Barne´nez a` Plouezoc’h 29. Le caire et le cairon sont plusieurs dizaines, surtout dans le Midi ; on note Caire Grand a` Fons-sur-Lissan 30, le Caı¨ron a` Tende et le Caı¨ran a` Bendrejun 06, Cairou a` Mansac 19, Cairanne 84, Cairols a` Lacaze 81, Cairade a` Cornillon 30, Caire du Plantaurel au Mas-d’Azil 09, Cairades a` Lambesc 13, Cairado a` Neuve´glise 15, Cairisse a` La Boissie`re 34. Les toponymes le Caire abondent dans les Alpes du Sud, dont les communes du Caire et de Faucondu-Caire 04, mais on trouve aussi le Caire a` Rouffiac ou a` Cheylade 15, a` Ce´bazat 63, etc. On e´crit aussi cayre : plusieurs dizaines de Cayre, Cayre´, Cayre`s, Cayret et Cayrel se dispersent en pays d’oc, du Cantal au Be´arn. Le Queyras, dans les Alpes du Sud, en tire aussi son nom. La cheire est en Auvergne un amas rocheux rugueux, issu d’un e´panchement volcanique ; une quinzaine de lieux-dits en portent le nom, dont la Cheire a` Manzat 63, le Champ du Cheir a` Value´jols 15 et, a` Mazay 63, tout ensemble une Cheire de Suy, une Cheire des Bœufs, une de l’Aumoˆne et une de la Vigne, et une partie de la Cheire du Puy de Coˆme. Aydat 63 est le sie`ge d’une communaute´ de communes des Cheires. Quie´, quier et quie`re sont de la meˆme famille et de´signent de hauts rochers dans les Pyre´ne´es, particulie`rement en Arie`ge ou` une commune (Quie´) et une trentaine de lieux-dits en portent le nom, ainsi qu’en Aveyron et jusqu’au Cantal (le Quie´ a` Parlan) et en Corre`ze (le Quie´ a` Camps-Saint-Mathurin-Lebazel). En Arie`ge, les deux Chaıˆne de la Quie`re a` Crampagna et a` Loubens sont redondantes ; c’est aussi le cas du Pic de la Que`re a` Alos 09 ou du Puech du Quie´ a` Graissac 12. Que´rigut 09 ajoute « aigu » a` quier (Quier-agut). Baulou 09 a un Creˆt de la Quie`re, Couflans 09 un Quer Ner (noir). La Serre de la Quie`re a` Puylaurens est aussi redondante, tandis qu’au Clat la Combe de la Quie`re serait un oxymore si elle ne signalait une simple proximite´. Le Kercorb audois est apparente´. Peu Cher est le curieux nom, redondant aussi, d’une butte a` Chaˆtelus-le-Marchaix 23, ou` Cher est sans doute comme quie`re, et Peu un puy. Karreg est un rocher ou un re´cif en breton et a donne´ des lieux-dits en garrec tels, dans le Finiste`re, le Garrec a` Pont-de-Buis-le`s-Quimerch, Beg ar Garrec (la pointe du rocher) a` Fouesnant ou Pen ar Vern ar Garrec (la pointe du marais du rocher) a` Rosnoe¨n. Curieusement, on trouve aussi karrik dans les Pyre´ne´es Centrales et au Pays Basque, ou` les lieux-dits en Karrika (petits rochers) sont assez nombreux, dont une dizaine de Karrikaburua (buru= teˆte) ; Carrigas a` Ganac 09 semble voisin. Kruguen est une autre forme de rocher en Bretagne, comme a` Penmarc’h. Gre´e, la Gre´e est un nom de meˆme sens, re´pandu en Bretagne orientale et Loire-Atlantique pour des terrains pierreux. Gre´pon est un gros rocher dans les Alpes du Sud, pre´sent

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dans une trentaine de toponymes, dont le Gre´pon de Chamonix, parfois avec deux p comme la Teˆte du Greppon a` Sallanches 74. Garneau est un galet de silice dans le Bassin Parisien, suppose´ a` l’origine de Guernes 78, Garnes a` Senlisse 78 (M. Mulon). Le Garn 30 est probablement de meˆme lointaine origine. Dans le Gard et l’Arde`che, certains causses portent depuis des temps imme´moriaux le nom de Gras : rien de gras pourtant sur ces terrains aux sols minces et caillouteux. Le nom vient la racine gr si souvent associe´e aux rochers ; ce sont des pays de rocaille. Ce terme se trouve aussi en Rouergue et dans le Sud-Ouest sous la forme gras, grasse, grausse avec les Grausses, la Graussette, Graussail, Grasal, comme lous Grasals a` Corbarieu 82. L’ide´e de roche et celle de forte pente semblent associe´es dans un ancien kal, cal qui est volontiers rapproche´ de la famille k*r. Ce cal probablement pre´celtique est a` l’origine du caillou, ainsi que de chaille ou challe (rognon de silex), chillon, dont viennent quantite´ de lieux-dits en Cale`s (dont deux communes du Lot et de la Dordogne), Calas, Calais et Callais, Cail, Caillavet, Callac, E´chaillon, Chailles, Chaillou. En seraient issus probablement des Caubet, Caube` re, Caubole (M. Morvan), et en Corse Calacuccia, Calasima a` Albertacce 2B, Calcatoggio 2A, peut-eˆtre Calvi. On trouve le Champ a` Cailloux a` Vaux-en-Amie´nois, les Cailloux Gris a` Herblay, Callais a` Eaubonne, des Chailleux, Chaillot, Chaillol, Chail et Chaille, Chaillouet, Challes, Chalais, Chalamont, et Cailla 11, Callas 83, Challans 85, Chaˆlons-du-Maine 53 (anc. Caladunno), Chalou-Moulineux et ChaloSaint-Mars 91 sur la Chalouette, et en occitan Coudols, Coudouloux, Coulobres 34 (Calo-Briga). En Touraine, Berry et Orle´anais, Chillon, Chillou, Chillaux sont fre´quents et signalent parfois des me´galithes ; on trouve meˆme la Chillerie a` SaintSenoch 37, juste a` coˆte´ des Perre´s (les pierreux). La relation n’est toutefois pas claire avec la cala comme crique profonde en Corse, et la calanque qui lui ressemble en Provence ; ni avec la calade comme rue pave´e en pente, et aussi parvis de l’e´glise a` Villefranche-sur-Saoˆne, dont les habitants tirent leur nom de Caladois. Les Calanchi (ou Calanques) de Piana en Corse sont des rochers tre`s escarpe´s aux formes aussi ce´le`bres que tourmente´es, et point du tout des criques ; bien d’autres lieux-dits de la Corse inte´rieure sont en Calanca ou Calanche. Calanco ou Chalanco e´taient pour F. Mistral des couloirs d’avalanche, et les noms en Challanche, Chalanson, Charance, les Sallanches (dont Sallanches 74) sont interpre´te´s comme de´signant des versants d’e´boulis. Calanco a e´galement dans l’He´rault et le Var le sens d’aspe´rite´ rocheuse, de crevasse dans les rochers : ainsi des Calanques a` Utelle 06, Meyrargues 13, las Calancas a` Rimplas 06, les Chalanches a` Jausiers 04, a` Allemond 38, le Pic des Chalanches a` Saint-Cre´pin 05. Kan, can est un autre pre´-IE pour hauteur et expliquerait Cagnotte 40, Canaveilles 66, Cagnes 06, Canavaggia en Haute-Corse, voire le cap Canaille a` Cassis, si celui-ci n’est pas assimile´ a` une teˆte de chien (can en provenc¸al) ; la Can de l’Hospitalet dans les Ce´vennes (Vebron 48) est un petit causse, mais ou` quelquesuns pre´fe`rent voir un calm, un terrain nu. Il est possible aussi qu’appartiennent a` la famille d’autres noms toujours lie´s aux rochers et sonnant comme k. La casse est un e´boulis rocheux dans les Alpes du Sud,

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donnant des toponymes en Casse, Cascail, une douzaine de fois la Grande Casse. Plusieurs dizaines de lieux-dits des Hautes-Alpes e´voquent une casse, dont une Casse du Queyron a` Saint-Ve´ran, une Casse de Peyre Aigue¨ au Noyer. Le clapier ou clap est aussi un pierrier, fe´cond en lieux-dits dans le Midi : Clape, la Clape ou la Clappe, Clapiers, Clapie`res, Clapare`de, Terre-Clapier 81, Clapiers 34, la Montagne de la Clape (Narbonne), la rivie`re Clapouse. Montpellier a e´te´ surnomme´ le Clapas, c’est-a`-dire le gros tas de pierres ; ce nom est porte´ par une bonne vingtaine de lieux-dits. Le plateau des Clapare`des est une bande pierreuse au pied du Luberon, coˆte´ nord. Chiappa de´signe une pierre plate en corse, qui a des lieux nomme´s Chiappone, Chiapelli, Chiapparelli, Chiappatella a` Penta-di-Casinca, ou la Chiappa et la Punta di a Chiappa a` Porto-Vecchio. Des noms comme Clesse´ ou Clessy en Bourgogne ont pu eˆtre rapporte´s a` ce the`me, mais sans certitude. La pierre vient d’un grec et latin petra, d’origine inconnue, que toutefois C. Watkins rapporte a` l’IE per, passer, ce sur quoi l’on passe. Elle est tre`s prolifique en toponymie, directement et par de multiples de´rive´s. On lui doit les Peyre, la Pe´ruse, Pe´rouse et Lape´rouse, Pe´drous, Pe´droses, Perrache, Perroux, Perrier, Perrigny, Perrecy, les Pe´rottes (Luxe´ 16), Peyruscle. Elle a fourni des Perruche et meˆme Perruque : la Pruquie`re a` Quend 80, la Perruche ou les Perruches a` Varennes, Croix-en-Touraine, Vernou, Le Louroux, Lignie`res-de-Touraine, Azay-le-Rideau, Reignac-sur-Indre, et bien des Pierrettes et Pierret. Quelques confusions sont possibles toutefois : avec le pre´nom Pierre, avec le poirier et son de´rive´ Pe´rier, et avec les noms qui font allusion soit a` des me´galithes (les nombreuses Pierrefitte, Pierre Plante´e ou Pierre Folle), soit a` une route empierre´e, comme Pierge ou Pfetterhouse 68 qui fut a` l’origine Petrosa (la pierreuse, car sur une chausse´e). Les mentions de pierres perce´es telles que Peyrecave ou Peyrehorade ne manquent pas. La vieille racine men d’ou` viennent les monts a pris aussi le sens de pierre, rocher, comme dans le menhir breton (men hir, « longue pierre »). Des noms comme Menton, Menthon, le col de Mente´ et les Mentesses a` Boutx 31 lui seraient lie´s, et Mende aussi pourrait l’eˆtre. Men signale de nombreux noms d’e´cueils en Bretagne. Les germaniques et nordiques e´quivalents stein et steen (IE stei de meˆme sens) abondent dans le Nord-Est et le Nord-Ouest, sous des formes directes ou dissimule´es : Stenay 55, Fatouville-Grestain 27, E´talondes 76 (Stanelonde au XIe sie`cle), E´tainhus 76, E´taintot (a` Saint-Wandrille-Ranc¸on 76), E´tang Val (aux Pieux 50) ; Mont E´tenclin a` Varenguebec 50 (Estenclif en 1262) ; Roche Ge´le´tan (a` SaintGermain-des-Vaux, Jallestain vers 1200) ; peut-eˆtre aussi dans les E´tennemare et Tennemare de Seine-Maritime ; mais la confusion avec e´tang reste parfois possible. Une douzaine de communes ont un nom en Steen (Steene, Steenbecque, Steenvorde, Steenwerck 59) ou Stein (huit Steinbach dont Steinbach 68, plusieurs Steinbrunn, Steinbron, Steinborn, Steinbourg 67) et une dizaine ont -stein en finale (Dalstein 57, Turquestein 57, Erstein 67, Wildstein 67 et Wildenstein 68...). La pierre se devine dans compayre´, « re´union de pierres » formant un de ces chaos visite´s dans le sud du Massif Central ; le terme a une valeur ge´ne´rique et a fourni aussi des lieux-dits, mais non sans confusions possibles avec des NP en « compe`re ». En fait,

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la plupart des pittoresques amas de rochers de granite ou de gre`s sont plus souvent de´signe´s comme Chaos, Rochers Tremblants, ou par des images de formes. C’est ainsi qu’a` Lacrouzette 81, on reconnaıˆt le Roc de l’Oie, Peyro Clabado (pierre cloue´e), l’Escargot, les Roches De´cale´es, le Chapeau du Cure´ et les Trois Fromages. Huelgoat 29 offre la Roche Cintre´e, le Champignon, la Roche Tremblante, plus le Me´nage de la Vierge et une Grotte du Diable. Sont mentionne´es une douzaine de Pierre Branlante, des Pierre Tournante (une dizaine) et Pierre-Qui-Vire (seize sites de ce nom), quelques Pierre Sonnant (Ambillou-Chaˆteau 49) ou Sonnante (SaintAmand-Longpre´ 41), des Pierres Sonnantes (Saint-Cast-le-Guildo 22) ou meˆme Coı¨nnantes (Grandpuits-Barry-Caillois 77). Une ancienne racine lap-, lav- pour la pierre, qui est dans la lave et la lauze, se meˆle a` l’ide´e de de´valer et d’avalanche (qui sont en rapport avec val et aval) pour de´signer des e´boulis et versants couverts d’e´boulis, sous les formes Lavanche, Lavie`re, Lausie`re. S’y rapporteraient de fort nombreux les Lauzes, des Alpes du Sud aux Pyre´ne´es, ainsi que des Lavars, Levens, Laps, le Lauzas, les Laves a` Esserval-Tartre 25, les Lauzets a` Bethmale 09, les Lauzes Couvertes a` Villespassans et Cruzy 34, la Croix des Lauzes a` Vinezac 07, la Creˆte des Lauzes a` Ristolas 05, les Levanches a` Alex 74, et le massif du Le´vezou. Les lieux-dits les Lavie`res sont nombreux en Bourgogne. Un e´quivalent d’origine vasconne est lit dans les Pyre´ne´es, avec des formes comme litara, litouse, eslit ; d’ou` le cirque du Litor (Be´ost 64), Literole (ou Litayroles) au-dessus du lac du Portillon (Ooˆ 31), et probablement le Balaı¨tous, haut sommet pyre´ne´en qui semble combiner bal et lit (litous, pierreux). Un gaulois lica aurait de´signe´ une pierre plate et se lirait dans Lecques, les Lecques. Lapie`s, pour un terrain de roches calcaires cisele´es par l’e´rosion, vient simplement de lapis, la roche en latin (comme le verbe lapider et le lapis lazzuli), d’origine inde´termine´e, peut-eˆtre apparente´ aux pre´ce´dents ; mais il n’apparaıˆt pas beaucoup en toponymie. Citons les Lapiaz a` Abondance 74, le Lapiaz de Besain a` Besain 39, le Lapiaz de Pouey a` Laruns 64, et meˆme les Lapie´s a` Samoe¨ns 74, en tout une dizaine de toponymes, souvent tre`s re´cents. L’e´quivalent pyre´ne´en est arres, qui vient de la racine ar- rocher, mentionne´e plus haut. Le radical IE sek, couper, fendre, dont viennent se´cante, section ou schizo- a donne´ en latin saxum, la pierre, sasso en italien. Or ce radical apparaıˆt dans de nombreux noms lie´s aux rochers, surtout en Savoie et en Corse : Sasse, Saix, Sex, Sey, Sassie`re, ainsi que Sasso et Sassu en Corse. La liste des toponymes associe´s comprend Seix 09, Seich 65, Seysses 31, Seysses 32, Seyssel, Saxel 74, Le Seix 05, la Grande Sassie`re a` Tignes 73, Sixt-Fer-a`-Cheval 74, Mont-Saxonnex 74, Seyssins 38 et SeyssinetPariset 38, Seyssuel 38 et meˆme Cessey 25. Les Suets est le nom d’une grosse butte dominant Samoe¨ns. Certains linguistes en rapprochent des radicaux voisins seg, set, sik, lie´s a` des hauteurs qui tranchent dans le paysage, ou lie´es a` des rochers, qu’ils voient a` l’origine de Sisteron (anc. Segusteronne), Sigonce 04, Sigale 06 et peut-eˆtre meˆme Se`te 34. Du meˆme e´tymon est venu le nom du schiste, roche feuillete´e qui se de´lite facilement et porte localement le nom de sistre ; a` son tour il a marque´ quelques NL comme le Schiste a` Lods 39, le Col des Schistes a` Pralognan-la-Vanoise 73, plusieurs Sestrie`res, Sistrie`res a` Chanterelle 15, Cistrie`res a` Lubilhac 43, Sistre a` La Salle-

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Prunet 48, Sistroux au Be´age 07, les Sistres a` Faveraye-Maˆchelles 49. Parmi les autres noms de roches, le granite (le nom vient des grains dont il semble forme´) est le plus pre´sent en litte´rature, mais non en toponymie : outre Be´con-les-Granits 49, l’IGN ne rele`ve que quelques NL : le Granit a` Ailly 43, Abainville 55, Liguge´ 86, les Granits a` Beaufou 85, Le Louroux-Be´connais 49 et Le Hingle´ 22, Pousse-Granit a` Arzenc-de-Rancon 48. D’autres noms viennent de roches exploite´es, comme la craie, le tuf et le tuffeau, le gypse, les marnes, le marbre, le sel (v. chap. 6). Reste au moins un terme d’origine discute´e, qui n’est pas toujours classe´ parmi les roches a` proprement parler. Avec la molasse on croirait annoncer du mou, un peu comme avec le molard ; et c’est bien l’impression que donnent les collines des campagnes toulousaines, modele´es dans les terrains plutoˆt meubles des molasses venues des Pyre´ne´es. Or la molasse est un empilement de se´diments et de de´bris incorporant blocs, galets et cailloux souvent consolide´s et re´sistants, dont les bancs peuvent eˆtre tre`s durs, notamment aux abords d’une partie des Alpes. L’origine du nom peut faire se tourner vers la pierre a` meule (mole en franco-provenc¸al, mola latin), d’un mel IE qui signifiait e´craser, moudre (latin molere), comme la molaire, et le moulin lui-meˆme ; certains voient plutoˆt le latin moles, masse. On trouve Molasse a` Vimines 73 et les Mollasses a` Cognin et a` Gressin 73, la Fontaine de la Molasse a` Lans-en-Vercors 38, les Molasses a` Annecy et Seyssel 74, a` Bellegarde-sur-Valserine et Virieu-le-Grand 01. Des noms comme Malausse`ne, Malaussanne, Malauce`ne sont conside´re´s comme apparente´s.

Pentes et parois Tout relief se de´finit notamment par des pentes. Ce mot est apparente´ a` pendre, pencher (latin pendere, IE spen au sens de tirer, e´tirer), et a directement fourni des noms de lieux, comme les Pentes du Vaugerin, sur un versant un peu accuse´ a` Ble´re´ 37, les Pentes a` Bourg-le-Comte 71 sur un promontoire de confluence, a` Blennes 77 sur un versant dominant la valle´e du Lunain face a` Che´roy, a` Jourgnac 87 sur le versant d’un vallon encaisse´. On voit aussi les Pentes de Locmaria a` Guidel sur un versant de la Laı¨ta face a` la foreˆt de Carnoe¨t, les Pentes du Bouvier aux Gets 74 et un curieux les Pentes Oreilles a` Champigny-en-Beauce 41, il est vrai a` l’ore´e d’une foreˆt. Il existerait un penta avec le sens de rocher en Corse, comme Penta di Casinca, u Pentone a` Cervione, mais ce terme y est conside´re´ comme un oronyme pre´-IE, et sans rapport avec une simple pente. On nomme versant une pente qui draine les eaux de ruissellement vers un fond de valle´e. Le terme est entre´ en toponymie, directement (le Versant) ou avec comple´ment comme Versant des Pre´s a` Boisserolles 79, le Versant des Vignes a` Molay 70, Beau Versant a` Saint-Genis-Laval 69, le Versant du Suc du Rond a` Collandres 15, le Grand Versant a` Veyrier-du-Lac 74, les Versants a` Saleich 31. Le Versoud 38, sur un gros coˆne de de´jection, est de meˆme nature, avec une ide´e de de´versoir. Des confusions sont possibles avec versanne, ou` ce sont les sillons de labours qui « versent » ; mais la Versenne du Marais a` La Couture 85 indique bien un talus, un versant qui tombe sur le marais.

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Il est toutes sortes de versants et de formes de versants, dont les noms sont bien plus re´pandus que le terme ge´ne´rique, surtout pour les fortes pentes. Un radical kant, cant, tre`s discute´, a e´te´ mis en relation avec des pentes rocheuses, et plus ge´ne´ralement avec l’ide´e de bordure incline´e, plus ou moins abrupte. Cantou, cantet ont dans le Midi le sens de coin, rebord, angle, comme le coin de la chemine´e ; et le sens est le meˆme dans un objet pose´ « de chant », sur un coˆte´ e´troit. Cantarel est un tas de pierre en bout de champ, une bordure d’e´pierrement (A. Nouvel). Cant a le sens de pierre plate en Gascogne. Ce radical est lu par plusieurs linguistes dans le Cantal et dans des toponymes comme Cantau et Cantou, Candau, Cantoin, ainsi que Chantes 70, Chanteuges 43, le Puy de Chanturgue a` Clermont-Ferrand. Larchant 77 a e´te´ Liricantus, grand « cant » et Cachan Caticantus, au premier terme encore myste´rieux (M. Mulon). Moercant 59 est interpre´te´ comme le bord du marais. Un tre`s ancien oronyme de forme p*l, mais qui apparaıˆt aussi dans les e´tymons IE, serait a` l’origine d’autres noms de rochers en pente. Parfois, le p a e´te´ conserve´. Un pelis IE est re´pute´ a` l’origine du mont Palatin, dont est venu le palais et, par lui, le Palatinat – lequel se retrouve dans le nom de Phalsbourg 57. Il est suppose´ a` l’origine du Pelvoux, des Teˆte Pelouse de La Clusaz et de Samoe¨ns 74, et peut-eˆtre de peulvaen, peulmaen, autre nom breton du menhir. Pala, pale est un versant raide dans les Pyre´ne´es, comme Pale Rase et Pale Bidau a` Melles 31, ou au Tuc de la Paˆle des Camps a` Bordes-sur-Lez et Sentein 09. Piapala est un sommet rocheux a` VallonPont-d’Arc 07. Le nom du Pellusegagne (1 594 m) a` Larrau 64 serait redondant, puisque gain = haut en basque (et vascon). Ailleurs, le p est devenu f, ce qui a donne´ en allemand Fels, Felsen pour roche et rocher, et en franc¸ais la falaise. On trouve un Fels a` Saint-Amarin 68, un Rosinel Felse a` Urmatt dans le Bois de Molsheim, tous deux associe´s a` de fortes pentes rocheuses. Plusieurs dizaines de lieux-dits Falaise, la Falaise, avec ou sans attribut, se dispersent sur le territoire. Falaise Feroux est un versant un peu raide a` Fillie`vres 62, ou` est aussi Falaisette. La Falaise du Cingle est une paroi raide aux Eyzies-deTayac 24, Falaise de la Tune un haut versant montagnard a` Laruns 64. Des lieux-dits en Falaise sont a` Louaˆtre 02 pour un versant de vallon, a` Port-Mort 27 pour un coteau de Seine, voire Martisay 36 dans la petite valle´e de la Claise, ou au bord de la Moselle a` Autreville 54, a` Maisoncelle-Villers 08 au-dessus du ravin du Fond de la Truie, Falise et Falisette a` Donchery et a` Hargnies 08. Deux communes se nomment Falaise, toutes deux inte´rieures, dans les Ardennes et le Calvados. Le terme falaise est plus couramment employe´ pour des littoraux escarpe´s, auxquels certains ge´ographes voudraient le re´server (chap. 5). Enfin la consonne initiale de pal aurait disparu dans le gaulois alis, employe´ fre´quemment pour des parois rocheuses. Ale´sia en est un exemple ; on lui attribue en ge´ne´ral le site du mont Auxois, jadis mons Alisiensis, situe´ a` Alise-Sainte-Reine 21 qui a visiblement la meˆme origine. Des lieux-dits en Alaise, Alauze, Aluze, peut-eˆtre Auxey-Duresses et Aloxe-Corton (G. Taverdet) seraient des e´quivalents ; voire l’Auxois et Ale`s 30, ex-Alais. Il se pourrait que le mont Loze`re vienne d’un lisa ou lesa apparente´, au sens d’escarpement, que l’on trouverait aussi a` la Punta di Lisa (Villanova 2A). Le terme a pu servir a` de´signer des « rivie`res des rochers », l’Alzou, l’Alzette, alis+onna donnant l’Auzon, l’Ozon. Il pourrait se lire dans Aleria, Alistru

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(San-Giuliano 2B), Altiani, Alzi en corse. Prudence : un risque de confusion existe avec aliso, racine gauloise pour l’aulne. De pal se rapproche bal, racine omnipre´sente dans la de´nomination d’escarpements, de parois et de rochers. Elle apparaıˆt dans des noms de communes comme Balan, Balazuc, Balaruc, Baleix. Elle prend les formes bel et bau, baou comme aux Baux et au Baou de Quatre Heures (rectifie´ en Quatre Auros, des quatre vents), ou au Bau Trauqua (troue´) de la Chaıˆne de l’E´toile au nord de Marseille (Mimet 13) – au se prononce aou en provenc¸al. On la retrouve dans des Balse, Bazille, Embau ; voire sous la forme bol et boule dans Bouleterne`re, Boule d’Amont, Montbolo, Bolque`re 66 (avec quie`re) et probablement Beuil 06, Boeil-Bezing 64. Elle serait a` l’origine des baumes et autres balmes qui peuvent de´signer des abris sous roche et des cavernes, et donc de toponymes comme Balma, La Baume, Les Beaumes, Baumette. Associe´e a` duro pour de´signer des sites fortifie´s, elle apparaıˆtrait dans des noms tels que Ballore 71, Balleure a` E´tigny 71. Les grands abrupts rocheux en arc de cercle de rive concave des me´andres de la Dordogne sont nomme´s cingles et les plus puissants, les Cingles de Montfort et de Tre´molat, ont acquis quelque ce´le´brite´ sous ce nom. Le terme est re´pute´ venir du latin cingulum (ceinture) par image, ou plus simplement de cingere, ceindre ; l’origine lointaine en est l’IE kenk, entourer, ceindre. En fait, il existe de nombreux autres abrupts de toutes formes nomme´s cingles ou cengles, du moins en pays d’oc. Le Cengle est une grosse butte en promontoire au-dessus de Saint-Hippolyte-du-Fort, la Barre du Cengle a` Chaˆteauneuf-le-Rouge et Rousset 13 est un puissant creˆt de forme convexe et non concave, source de plusieurs lieux-dits en Cengle. On trouve aussi le Pic des Cingles sur la creˆte frontalie`re a` Bonac-Irazein 09, la Falaise du Cingle aux Eyzies-de-Tayac 24, d’autres a` Espinasse 15 dans les gorges de la Truye`re et Saint-Nectaire 63 sur des versants raides, le chaˆteau du Cingle sous un versant raide a` Vernas 38, le Cingle a` Fontjoncouse 11 en fond de valle´e. Le Cingle Verd est une areˆte rectiligne a` Prats-de-Mollo-la-Preste 66, commune qui comporte aussi le Cingle de les Fonts, le Cingle d’en Figuera, le Cingle dels Pelegrins (des Pe`lerins) dominant de petites cuvettes de creˆte. Le Cinglegros a` Saint-Pierre-des-Tripiers 48 est un promontoire qui fait face au cirque de Saint-Marcellin, au-dessus des Gorges du Tarn. Une se´rie de noms en single existe aussi du Velay a` l’Aude, avec apparemment le meˆme sens de versant raide, comme le Single a` Couiza 11 ou a` Puivert 11, le Single a` Montusclat 43 au-dessus d’un vallon en cuve ; le Single a` Que´zac 48 est un magnifique promontoire dominant les gorges du Tarn ; le Single a` Puy-l’E´veˆque 46 est sur un pe´doncule de me´andre escarpe´ sous le village. Il existe donc des cingles, cengles ou singles de toutes formes ; leur seul point commun est d’eˆtre pourvus d’un escarpement, d’une corniche, e´ventuellement en barre rectiligne, ou au moins d’une pente raide. Il n’est donc pas impossible qu’il faille trouver au mot une autre origine que l’ide´e de ceindre, ou que kenk ait agi comme par pour la paroi (ci-dessous), passant du pourtour au vertical ; ce que nous devons laisser a` la sagacite´ des linguistes. Observons que l’e´quivalent des formes de cingle de la Dordogne se nomme ce´venne dans la valle´e du Lot. Il en est ainsi de Ce´venne de Taulette et Ce´venne de Caı¨x a`

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Luzech, la Ce´venne a` Douelle ou a` Saint-Vincent-Rive-d’Olt. Toutefois Ce´venne, les Ce´vennes apparaissent aussi c¸a` et la`, comme le cingle, en des lieux de relief plus ou moins accuse´, mais avec d’autres formes : sur un promontoire a` Ce´vennes de SainteFere´ole 19, sur une croupe a` Bouzie`s 46 (Ce´venne d’E´tienne) et aux Ce´vennes de Roisey 42, en haut d’un versant raide aux Ce´vennes du Puy-en-Velay 43 et de Labastide-du-Vert 46, sur un versant a` peine marque´ a` Ce´vennes de SaintE´tienne-de-Villere´al 47. L’origine du terme ce´venne reste tre`s discute´e (v. chap. 8). Du mur latin (paries), lui-meˆme issu de l’IE par e´quivalent a` « autour », comme dans le pre´fixe peri-, vient la paroi, mur de rocher. Bien des lieux des Alpes en soulignent la forme, comme la Creˆte des Grandes Pareis a` Bessans 73, d’assez nombreux Paris et Petit-Paris, le Plateau d’Emparis (La Grave 05), les replats du Paris a` Saint-E´tiennede-Crossey 38 et des Paris a` Beauvoisin 26, sinon Faux Paris a` Badinie`res 38, quelques Pare, la Pare et Paret, Paraz et peut-eˆtre meˆme, par attraction, des Paradis et Paravis. Mais en plaine le terme semble plutoˆt avoir e´te´ associe´ a` de simples murs, des enclos, comme dans les Paray et Pardies. On ne saurait dire s’il y a le moindre rapport e´tymologique avec Patarra, qui a le sens de coˆte escarpe´e en basque et gascon, dont viennent des Pe´tard, Pe´tarel, peut-eˆtre Pe´tari a` Sait-Georges-Blancaneix 24, Pe´tarot a` Biran 32 et Pe´tarrot a` Tudelle 32, Pe´tarol a` Venerque 31, Pe´tarri a` Me´zens 81, Patarre´ou a` Mansonville 82, le Pic Pe´tar a` Loudenvielle 65. Rain ou Rein, parfois Rhin, sont fre´quents dans le Nord-Est, ou` ils de´signent en ge´ne´ral une fraction, une face et, plus particulie`rement, un versant bien accuse´ : le Rein de la Motte a` Autrey 88, le Chaud Rein a` Plainfaing 88 pour un versant raide expose´ au sud, tandis qu’un Froid Rain a` Lusse 88 se situe en ombre´e, le Rhin Brochet a` Leyr 54, le Rain des Boules a` Val-et-Chaˆtillon 54, Rain des Cheˆnes a` Raonl’E´tape 88, le Gros Rein a` Bians-les-Usiers 25, le Rein des Bandes a` ChassagneSaint-Denis 25, Rein Hardi a` Montagne 88, voire le Meurger du Rhin a` Anne´ot 89. L’origine de ce terme re´gional est obscure ; peut-eˆtre un rapport avec rein au sens de coˆte´, comme la coˆte ? Frette est un terme comparable, de´signant un versant raide ou une creˆte, aussi bien en montagne comme les Frettes, areˆte qui se´pare Chamonix de Vallorcine, La Frette, commune d’Ise`re ou la Frette a` Touvent 38, qu’en pays de colline ou` elle s’applique a` des versants meˆme doux : la Frette a` Saint-Samson 53, la Frette Jolie a` Montd’Origny 02, la Frette de Maumont a` Juignac 16, la Frette au Loup a` Esnes 59, la Montagne des Frettes a` Thorens-Glie`res 74, etc. Le nom semble eˆtre le meˆme que celui de la frette, protection late´rale d’un objet, et par la` s’apparente indirectement au kant mentionne´ plus haut. Son e´tymologie est reste´e obscure (suppose´e de firmitare, consolider). La frette est par endroits associe´e a` l’ide´e de fortification par la double ide´e de rupture (racine latine fracta ?) et de fosse´ et barrie`re : pour certains linguistes, les Fre´toy, Festubert 62, peut-eˆtre des Fraize et Fresse pourraient en venir. En microtoponymie, frette peut aussi de´signer un talus de bordure (chap. 6). Par image, certains escarpements sont nomme´s remparts : les Remparts du Garn sont une section des gorges de l’Arde`che a` Aigue`ze 30. C’est a` la Re´union que l’image a fait fortune autour des crate`res volcaniques et des ravins qui en sortent, avec une douzaine de noms, dont un Rempart des Basaltes a` Sainte-Rose. Une Pointe du Gros Rempart est a` la De´sirade.

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Le talo gaulois au sens de pente, a` l’origine de talus, a eu aussi la forme talamon pour de´signer le front ; il se retrouverait dans des lieux comme Taluyers, Talloires, Tallant, Tallon, Talcy, Tallard, voire Thomirey et peut-eˆtre meˆme Domecy et Sennecey selon G. Taverdet. Le terme travers est e´galement employe´ pour des coteaux ou des versants plutoˆt raides : Travers de Cels a` Parnac 46, Travers de l’Ayroles a` Douelle 46, les Travers a` Laroque 34 et a` Saint-Maurice-de-Navacelles 34 ; plusieurs Travers a` Cabrerets 46. Les montagnes des Alpes Maritimes ont des toponymes en plage, comme la Plage de Trecolpas et la Plage de l’Argellie`re a` Saint-Martin-Ve´subie, la Plagia a` Roquebillie`re et la creˆte des Plagels a` Valdeblore ; or il s’agit le plus souvent de pentes, parfois raides, en tous cas plus souvent des plans incline´s que des plats. Il semble qu’ici l’origine (piaggia en italien) en soit plus proche du latin plaga au sens d’e´tendue quelconque, comme une plage de disque, une plage de couleurs, une plage horaire ou la plage arrie`re d’une voiture, voire du grec plagios de´signant un plan incline´, une surface pas droite. Une racine dite gauloise var, a` ne pas confondre avec l’hydronyme homonyme, de´signerait un escarpement. Elle figure dans l’Aiguille de Varan a` Passy 74, l’Aup (alpe) de Ve´ran a` Magland 74, les Varoppes a` Montmin 74, Voreppe avec eppe pour marais (H. Suter). Elle se combine avec alpe dans la Varappe a` Ugine 73 et les Varappes a` Collonges-sous-Sale`ve ; ce hameau a fourni le nom commun varappe au vocabulaire de l’alpinisme, de´signant d’abord un e´troit replat ou rebord rocheux, puis par extension l’escalade. Sker, IE pour couper, serait a` l’origine de l’escarpement, escarpe en vieux franc¸ais, et sans doute d’escare`ne, qui de´signe une forte pente rocheuse, un e´boulis de blocs, tous deux pre´sents en toponymie : les Escarpes a` Roussillon 84, Escarpes a` Agde 34, un Morne Escarpe´ a` Rivie`re-Pilote en Martinique, L’Escare`ne 06, Escarrans a` Aups 83, les Escare´nas aux Ferres 06, Escaronne a` Lannes-en-Bare´tous 64, peuteˆtre la Pounche (=puy) des Escaoupre´s a` Allauch 13. Esquer (une quinzaine de lieuxdits dans le Midi) est aussi un abrupt et esquieu en occitan a le sens de sauvage, hostile, abrupt comme dans les Montesquieu et Montesquiou, Esquiule 64, le Cortal de l’Esquiu a` Olette 66. On aurait e´galement identifie´ un sker d’origine scandinave, au sens de rocher, dans des noms comme Vitequet (avec wit = blanc) a` Re´ville, les Bre´quets (avec bred = large) devant Jobourg. Le coˆte´ rude, abrupt de certains paysages accidente´s s’exprime en langage courant par l’aˆprete´ et les aspe´rite´s. Deux termes toponymiques apparente´s correspondent bien a` l’ide´e : aspre et raspe. On nomme Aspres un ensemble de fortes collines au pied des Pyre´ne´es catalanes, et les e´quivalents ne manquent pas avec les Apremont, Aspremont, Aspe`res 30 et Aspe`res 35, Aspret, Aspres-sur-Bue¨ch 05, les Aspres 66, les Aspres a` Montaud 34 ou a` Sussargues 34. Raspe est employe´ pour des versants ravine´s des bords du Tarn dans la traverse´e des Se´galas ; il s’en trouve en Aveyron (les Raspes a` Saint-Rome-du-Tarn), en Arie`ge (Raspe a` Burret, la Raspe a` Auzat, le Tuc de la Raspe a` Seix), en Loze`re (la Raspe a` Chaudeyrac). Raspet est un raidillon, une colline. Le terme est employe´ aussi pour des rapides sur des rochers en rivie`re, selon la meˆme sensation : quelque chose de raˆpeux ; aˆpre et raˆpeux sont parents.

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Le terme ranc ou ronc, fre´quent dans le Midi, peut de´signer la roche ou l’escarpement. Certains linguistes font l’hypothe`se d’une filiation kar>haranc>ranc et ses variantes en ronc, ron, run (G. Souillet). Le chaˆteau du Ranc a` Claret 34 est au bord d’un escarpement, le Ranc a` Chirols 07 en haut d’un versant raide, le Ranc a` Queyrie`res 43 est une butte. On trouve des Ranchal, Rancon, les Rancare`des (a` Sume`ne), les Rancs Rouges a` Alissas 07. Saint-Agnan-en-Vercors 26 aligne le long escarpement des Rancs des Clots, de l’Ame´lanchier, de la Tour, des Pourets, des Coches, de Charles, qui dominent la gouttie`re du Vernaison. Un Ronc Redon (rond) est a` Chandolas 07, plusieurs Ronc sont en Loze`re dont un Ronc du Tas (Saint-Privat-de-Vallongue 48), un Ronc du Biau (du bœuf) au Pont-de-Montvert 48 et un Ronc Pourri (Saint-Andre´-de-Lancize 48), un Ronc Traucat (troue´) a` Lanue´jols 30. Une racine commune aux formes raille, aille`re, araille`re, raya, rayol est e´galement associe´e a` de fortes pentes, des versants d’e´boulis, des ravinements dans le Midi : le Rayol apparaıˆt une trentaine de fois, la plupart dans le Var (dont la commune du Rayol-Canadel-sur-Mer), l’Araille´ ou Araille`s plusieurs fois dans les Hautes-Pyre´ne´es, des Railles et Raille`res en divers lieux. Il est possible qu’ils soient lie´s a` la vieille racine ar- des rochers. Enfin le coˆte´ pittoresque des pentes plus ou moins fortes est de´crit par les Montapeine, Montrecul et Tirecul de´ja` note´s (chap. 3).

Plans, plaines et plateaux Plus que les monts pourtant, plaines et les plateaux tiennent une grande place dans les paysages, et donc dans les noms de lieux. Et il en existe meˆme en montagne, comme il est des « monts » en plaine. Le radical IE pele pour « plat » re`gne en la matie`re, ou` il a eu une remarquable descendance : la plaine, le plateau, le plan et le pla si fre´quents en toponymie franc¸aise ; piana en corse, plata et llano en espagnol ; la plage ; et aussi feld, flat, field, fjell, veld dans les langues nord-europe´ennes, pole, polje´ en slave, dont viennent la Pologne, et donc la polka ; et encore la place, la plage, la planche, le platier et le replat, fre´quents dans les noms de lieux ; plus la paume, la palme, ainsi que le flan et meˆme flatter.... En principe, une plaine est en bas, un plateau est plat mais en relief. Mais tout ce qui semble plat peut se nommer pla ou plaine, meˆme en montagne. Le plateau de Valensole, tre`s de´coupe´ par valle´es et vallons, offre ainsi une collection de Plaines sure´leve´es comme a` Puimoisson, Roumoules, Riez ou Montagnac-Montpezat : Plaine de R !me, les Plaines, Plaine de Laval, Plaine des Lunie`res, Plaine des Mouches, Plan du Verre et Plan des Coulettes, Plambuisson, Plaine des Tourettes, Plaine de Saint-Maxime, Plaine de Milharas, Plaine des Fabres, Plaine de Barbaro etc., sont tous des lieux-dits de plateau. A` Vallon-Pont-d’Arc 07, la Plaine du Vallon est meˆme une longue et haute creˆte e´troite, mais au sommet un peu plat ; la Plaine du Regard a` Saint-Pons et la Plaine Ronde a` Augignas sont des bouts haut perche´s du plateau des Coirons en Arde`che. Sur le plateau de Frasne dans le Jura, Communailles-enMontagne a sa Grande Plaine. On trouve aussi des dizaines de le Plain, avec ou sans comple´ment, surtout en Bourgogne, comme le Plain des Choux a` Bussie`res 21,

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le Plain des Tombereaux a` Quermigny-sur-Seine 21, le Plain des Charmes a` Le´ry 21 ; voire de rares le Plaine (Orx 40, Vailly 74). La Plaine est un toponyme re´pandu en Picardie, ou` il se rapporte a` des bas plateaux ; He´ricourt, comme Croisette sa voisine, a une Plaine du Moulin ; Billancourt 80, la Grande Plaine du Chaˆteau et la Plaine du Moulin-Saint-Georges. A` Herlin-leSec 62, la Plaine de Saint-Pol, la Plaine de Saint-Michel, la Plaine de Tachincourt, la Plaine d’Ocoche et la Plaine de Sains tirent leur nom de villages ou proches hameaux ; mais il faut tenir compte de ce que plaine y signifie aussi paysage cultive´ nu et de´couvert, synonyme de « champagne » (chap. 6). Plusieurs communes se nomment Plaine, La Plaine ou Plaine avec un de´terminant, y compris un curieux Plainemont 70 dont le village est e´tabli sur une butte a` sommet plat dominant la plaine de confluence de la Semouse et du Planey. Le Plain est un nom de lieu-dit commun en Bourgogne, Normandie, Champagne. L’orthographe a pu s’alte´rer en Pleine-Fouge`res 35 et Pleine-Selve 33, Pleine-Faye (deux dans la Creuse a` Saint-E´loi et le Donzeil), etc. Restons toujours prudents : plusieurs Plaines et Planois ou Plesnoy viendraient du platane selon A. Dauzat. Les Plans de Provence sont des reliefs ou` dominent des formes de plateaux borde´s d’escarpements. On trouve Plan en Ise`re, Le Plan en Haute-Garonne, cinq Plan-deen Provence dont Plan-d’Orgon 13, Plan-de-Baix dont le nom e´voque un « bas » et qui cependant est sur un replat, et Plan-de-Cuques ou` Cuques (radical cuc) fait sans doute re´fe´rence aux reliefs de l’E´toile qui dominent la ville ; des centaines de lieuxdits comportent « Plan ». Les Pla sont tre`s abondants, notamment dans les Pyre´ne´es, dont Le Pla, commune arie´geoise. On trouve aussi des Plo, a` ne pas confondre avec les plo (plou) bretons qui ont un tout autre sens : dont dans l’He´rault les Plo Midi (Prades-le-Lez), Plo Me´ge´ (Pujols), Plo Me´jie´ (La Salvetat-sur-Agout), ou encore Plo Me´gie´ (Fondamente 12) qui sont tous des plats ou replats me´dians ; et ce Plo Imbaout a` Castans 11 qui e´voque un entonnoir, un trou dans le calcaire. Nous avons vu que plo ou plot de´signent aussi un sommet plat, et jusqu’a` la butte entie`re qu’il couronne. La terminologie comprend des Planay et Planaise (dont des communes en Bourgogne et en Savoie), des Planat, Planet un peu partout, meˆme une quinzaine de Plane`te en divers endroits, dont l’Aude et le Tarn, sept les Plane`tes dont celles de Maisons-Alfort 94, plusieurs dizaines de Planasse comme augmentatif me´ridional. Plagne en est une autre forme, comme l’ensemble re´pute´ de La Plagne en Tarentaise, groupant onze stations dont les promoteurs se sont inge´nie´s a` de´cliner les noms en Belle Plagne, Plagne Soleil, Plagne 1800, Plagne Bellecoˆte, Plagne Villages, Aime-la Plagne, Plagne-Centre, a` partir d’un fond de vallon perche´ de Macoˆt 73, qui a obtenu de se nommer Macoˆt-la-Plagne de`s 1970, peu apre`s l’ouverture de la station. L’Arie`ge re´unit une dizaine de Plagne, l’Aveyron ou la Dordogne en ont plusieurs. Plateau est e´videmment employe´ aussi, notamment sous la forme le Plateau tout court (plus de cent fois) ou au pluriel (une cinquantaine de fois les Plateaux), souvent aussi avec un de´terminant locatif comme le Plateau d’Assy a` Passy 74, le Plateau du Revard aux De´serts 74, Plateau d’Hymes a` Auzits 12, Plateau de Guilhaumard a`

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Cornus 12, ou descriptif, comme Plateau de Limon a` Osne-en-Val 52 ou Plateau Vert a` Itxassou 64, Plateau de Cras (cailloux) a` Givors 69 et Plateau du Gre`s a` Roqueredonde 34, le Plateau de Beauplan a` Saint-Re´my-le`s-Chevreuse 78, les Plateaux-Fleuris a` Antibes 06, le Plateau du Deve`s a` Allan 26, Plateau de l’Izard a` Aste´ 65. Le terme est appre´cie´ outre-mer, ou` la Re´union en compte des dizaines, comme Plateau Cochons et Plateau Citron a` Salazie, Plateau de Thym a` SaintBenoıˆt ; Plateau Goyaves et Plateau Mont Dur a` Saint-Louis, Plateau Caillou a` Saint-Paul. La Guadeloupe n’en a qu’une dizaine, dont Plateau du Palmiste a` Gourbeyre, Boucan Plateau a` Vieux-Habitants, la Martinique une vingtaine avec un Plateau des Palmistes a` L’Ajoupa-Bouillon et un Plateau Fofo a` Schœlcher. Une plane`ze est pour les ge´ographes un large plateau de laves issu d’un volcan, de´coupe´ en triangles par les ravins divergents, d’un terme ge´ne´rique venu de la Plane`ze de Saint-Flour dans le Cantal. Le mot est re´pandu dans les toponymes d’Auvergne et du Rouergue, mais il existe bien au-dela` des terrains volcaniques : Plane`zes est une commune des Pyre´ne´es-Orientales, des Plane`ze ou la Plane`ze sont en Dordogne (dont a` Neuvic, Celles, Beauronne), dans le Gers (une demi-douzaine dont a` Endoufielle, Manciet), un las Plane`zes a` Montahut 47, plusieurs les Plane`zes dans la Creuse et la Corre`ze. Plane`ze est atteste´ comme nom propre pour l’est du Cantal de`s le IXe sie`cle et cumule 46 occurrences sur les cartes de l’IGN. Planche est e´galement employe´ dans le meˆme sens, surtout pour de petits plateaux, comme la Planche au Poulain a` Chaffois 25, la Planche Quina a` Bouclans 25. Il s’en trouve aussi bien dans l’Ain (une dizaine) qu’en Normandie. Les Planches-enMontagne est une commune du Jura e´quipe´e en station de sports de neige, a` laquelle veut re´pondre la Planche des Belles-Filles a` Plancher-les-Mines 88, e´quipe´e des te´le´skis et du refuge de la Haute Planche – mais la Planche aux Filles a` Chailly-enGaˆtinais 45 tire probablement son nom d’une passerelle (palanque) sur l’Huillard ; les lieux-dits la Planche sont fort nombreux mais peuvent avoir l’un ou l’autre sens. La Corse emploie piano et piana, ce qui rend d’autant plus paradoxale l’appellation du relief tre`s torture´ des Calanques de Piana ; mais Piana est un village de Corse-duSud e´tabli sur un replat, dont le finage englobe ces Calanchi. Piano est une commune de Haute-Corse, e´galement sur un replat. Le Platis, les Platis sont des formes assez fre´quentes en Basse-Normandie. Les causses sont des plateaux un peu particuliers, taille´s par l’e´rosion dans des couches calcaires e´paisses qui assurent aux versants quelque rigidite´ et souvent meˆme des parois plus ou moins verticales, et qui pre´sentent des formes souterraines et superficielles particulie`res dues a` la dissolution du calcaire par les eaux infiltre´es. Le terme vient de la racine pre´celtique cal, comme d’ailleurs le calcaire. Il est employe´ non seulement pour les grands plateaux du Quercy et du Rouergue, mais aussi pour de bien plus petites entite´s de paysage : le Causse a` Siran 11, le Causse et le Causse de la Volte a` Cubie`res pre`s du mont Loze`re, la Montagne et le Rocher du Causse a` Claret 34, le Causse de Castilhou et le Causse de Saint-Adrien a` Alet-les-Bains dans l’Aude, etc. Causse-Be´gon dans le Gard sur le Causse-Noir, Causse-de-la-Selle ou Causses-et-Veyran dans l’He´rault, Caussols 06 doivent leur nom a` de petits causses. Causse-et-Die`ge dans l’Aveyron est un nom re´cent (1973) ne´ d’une fusion de communes et pour lequel on a choisi d’associer plateau et valle´e. Toutefois, causse

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a deux paronymes possibles, la chausse´e (caussade) et le cheˆne en occitan (cassou) : Caussiniojouls 34, par exemple, est en ge´ne´ral conside´re´ comme clairie`re ou lieu du cheˆne, non du causse, et ses terroirs au pied des Ce´vennes n’ont d’ailleurs rien d’un causse. Un celte ou bas-latin beria, mais d’origine peut-eˆtre plus ancienne, aurait e´galement servi a` dire la plaine ; il est suppose´ dans des toponymes comme Berre, Bie`re, Beirele-Chaˆtel et Beire-le-Fort 21, Bierre 21, Bierry 89, Berrie 86, Berru 51. A. Dauzat, E. Ne`gre y ajoutent Berraute (a` Domezain-Berraute 64) et Barraute 64 comme haute plaine, mais ces noms ont pu avoir une tout autre origine au sens de bois (chap. 6). Le basque emploie zelai pour un terrain plat, un replat, un petit plateau : ainsi Celhaya a` Hasparren, Celhay a` Irissarry, et Oxocelhaya le plateau des loups (Isturitz 64), Celhaya et Celhayguibel (derrie`re) a` Beyrie-sur-Joyeuse. Urd a aussi le sens de plateau en basque et se lit dans Urdos, Urde`s, Urdaburua (buru=bout, teˆte) a` Bidarray Ourdis-Cotdoussan 65, et sans doute le Labourd ; Osse`s e´tait Urdoz au XIV e sie`cle. Les portions de plateaux haut perche´s et tre`s de´coupe´s ressemblent a` des tables : le terme est fort utilise´ en ce sens comme me´taphore, et sans doute plus approprie´ que « plaine ». Sans avoir la ce´le´brite´ de la sud-africaine Table du Cap, dite Tafelberg ou Table Mountain, un certain nombre de Table de´signent des sommets plutoˆt plats et bien dessine´s. Les uns sont associe´s a` de faibles reliefs, comme la Table a` Cazilhac 34, la Table de Vignolles a` Saint-Jean-de-la-Motte 72 ou la Table Ronde a` Optevoz 38, celle-ci flanque´e en contrebas d’un hameau de la Plaine a` Saint-Baudille-de-la-Tour. D’autres signalent des sommets plats en montagne, comme la Table de Souperret (le Soum Pierreux) a` Borce 64 et la Table de Ponce a` Accous 64, le Cap de la Taoula a` Campan 65, la Table des Trois Seigneurs a` Ascou 09, ou parfois des replats a` escarpement. La Corse a Tavola comme a` Popolasca ou Vero, Tavolaju (a` Ghisoni), une Punta Tavoliccio (Corte) qui re´pondent a` la de´finition, et d’autres qui sont plutoˆt pour des replats. Mais table peut e´voquer d’autres images : deux Table du Diable sont des ıˆlots a` la Martinique (La Trinite´, Sainte-Anne), la Table des Ge´ants est un simple rocher a` Reinhardsmunster 67, comme la Table du Roi a` Fontainebleau ; la Table des Marchands est un dolmen a` Locmariaquer. Une image plus forte sans doute est celle de l’enclume, qui a donne´ quelques lieux-dits montagnards comme l’Enclume a` Saint-Paul-de-Varces 38, et des Roches, Rocs ou Rocher de l’Enclume a` Argelliers 34, Saint-Die´-des-Vosges 88, Lespe´ron 07 ou Labbert 48, dont la plupart correspondent a` des escarpements avec replat. Enclume se dit incudine en Corse, d’ou` vient le nom du haut relief de l’Incudine, qui monte a` 2 138 m. Outre l’enclume et la table, d’autres me´taphores e´voquent cette forme de relief, fre´quente en montagne, que sont les replats soutenus ou surmonte´s par un escarpement. Le Banc est assez commun comme toponyme en montagne ou` il de´signe certaines parois ou replats rocheux et dans lequel des linguistes ont vu l’e´cho d’un tre`s ancien oronyme ban, ben, van, d’autres la simple image d’un ordinaire banc. On citera le Banc d’Arac au Port 09, le Banc a` Cordon 74, le Grand Banc a`

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Montme´lian 73 et a` Oppedette 04, le Banc des Faux (des heˆtres) a` Sainte-Agne`s 38. Il faut bien entendu en distinguer le banc comme haut fond marin ou fluvial, autre source de lieux-dits (chap. 5). Balcon est une de´signation re´cente en oronymie, mais le terme est d’origine ancienne puisqu’il de´rive d’un bhelg IE de´signant une poutre, un e´tai, passe´ ensuite par l’italien. Il est tre`s pre´sent dans les Alpes, tel le Balcon de Belledonne sur trois communes de l’Ise`re, le Balcon du Le´man a` Fe´ternes 74 ou celui du Glandasse a` Romeyer 26, le Balcon de Villard a` Villard de Lans 38, les Balcons a` Saint-Franc¸oisLongchamps 73. Dans les Pyre´ne´es-Orientales, Estoher et Valmanya se partagent un Balcon du Canigou. Il s’en trouve dans des gorges, comme le Balcon du Vertige dans celles de la Jonte a` Saint-Pierre-des-Tripiers 48 ou le Balcon de la Mescla (a` Rougon 04) dans celles du Verdon. En Corse, Sarte`ne a un Balconi et une Punta di Balconi, Arro un Balcona, Ghisonaccia un lieu-dit Balconcello. Il ne s’agit parfois que d’une simple e´minence, mais a` vue panoramique, comme en Champagne le Balcon de Minaucourt-le-Mesnil-le`s-Hurlus 51, en Anjou le Balcon a` May-surE´vre 49 ou encore un lotissement le Balcon sur un promontoire a` Tulle 19, les Balcons de Velche´e a` Malze´ville 54. D’emploi aussi re´cent en toponymie, corniche s’est diffuse´ avec l’expansion du tourisme : il e´voque un relief ou un trajet panoramique. Sont ainsi nomme´s un superbe creˆt arque´ comme la Corniche de Ce´u¨se a` Sigoyer 26, un abrupt de la haute valle´e du Doubs a` Goumois 25 (Corniche de Goumois) ou un simple coteau de Loire comme la Corniche Angevine de Rochefort a` Chalonnes 49, voire un escarpement littoral comme la Corniche de Se`te. Certaines se sont vu attribuer un nom d’alpiniste, comme la Corniche Jean Coste sur le Brec de Chambeyron (Saint-Paulsur-Ubaye 04). Corniche s’emploie aussi pour un parcours routier sur une coˆte rocheuse : Corniche basque, Corniche de l’Esterel a` Saint-Raphae¨l, le Parc de la Grande Corniche a` E`ze 06 ou les Trois Corniches de Nice. La Corniche des Ce´vennes se remarque doublement au Pompidou 48 : pompidou est un nom original et curieux, ancien, qui en occitan de´signe un palier, un arreˆt dans une monte´e – peut-eˆtre en rapport avec l’occitan pompat, fatigue´, rompu. Hors des lieux qui portent depuis peu le nom de l’ancien pre´sident de la Re´publique, il existe une dizaine de Pompidou ou Pompidor dans le sud du Massif Central, a` Narbonne 11 et a` Ortaffa 66. Fache est un autre terme local employe´ pour des reliefs comparables ; il de´signe bien une barre rocheuse a` Cauterets ou` sont la Petite et la Grande Fache, le col et les lacs de la Fache ; le Fach d’Illier-et-Laramade en Arie`ge semble eˆtre de meˆme origine. Toutefois, le terme est surtout utilise´ dans le Nord et les Ardennes, ou` il de´signe soit une bande de terre, soit un versant ; il pourrait eˆtre de la meˆme famille que faı¨sse, et faisceau, indiquant quelque chose d’e´troit. De l’ide´e de seuil (latin solium) viendraient des NL Suel (une vingtaine de l’Arde`che a` l’Ise`re), les Suels, le Suet (plusieurs en Savoie, dont a` Entremont 74), Sueilles, les Seuillets correspondant en ge´ne´ral a` des replats, des gradins en montagne alpine ou ce´venole. On trouve aussi le Seuil Haut et le Seuil Bas a` Mansac 19. Replat est parfois lui-meˆme employe´, notamment en Bourgogne et dans les Alpes du Sud ; Ge´oportail

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en recense une trentaine, dont Replat de Talval au sud-ouest de Chablis sous le Tertre de Talva qui est a` Courgis ; et un Replat des Montants a` Villey-sur-Tille 21. Serrie`res et Peyraud 07, communes voisines, ont chacune un lieu-dit les Replats, comme Nespoux 19 ou Che´digny 37.

Vaux, vals, valle´es Si les monts et les vaux vont de conserve, les seconds n’ont pas un vocabulaire aussi riche que les premiers : leurs formes sont moins varie´es et se preˆtent moins aux me´taphores. Elles sont en ge´ne´ral plus douces, comme les sonorite´s des mots qui les nomment. Souvent elles vont avec le vert, l’humide, l’ombreux, le boise´, sous lesquels se glissent les fantasmes du giron et du berceau, du yin en somme. Restons pourtant prudents : nous avons vu que les e´minences ont leurs douceurs, dos, croupes et mamelons ; les creux ont leurs violences, en ravins, gorges, abıˆmes et pre´cipices. En outre, on ne doit pas perdre de vue que les mots des vals et des monts sont en partie interchangeables : un lieu de plaine ou de valle´e peut eˆtre de´signe´ par le mont ou la butte du voisinage, une hauteur par le creux qu’elle domine : le Puy de la Conche a` Faux-Mazuras 23 tient son nom du hameau de la Conche a` son pied, comme le Puy de Vaux du hameau de Vaux, situe´ dans un vallon a` Sussac 87 ; et il existe deux Combe du Puy (Bonneuil 16 et Mercurol 26), une Combe du Pic (Vassieux-en-Vercors 26), etc. Enfin, entre mont et val se glissent plats et replats. Les eaux qui ruissellent sur les hauteurs se rassemblent dans les vallons et valle´es qu’elles ont creuse´es et fac¸onne´es. Ces termes sont partout en toponymie, leur forme s’infle´chissant en val, valat, valade, valette, et parfois varade, varet, vareille, vau, jusqu’a` vaucelle et vauzelle, vauzel ou meˆme vozelle en diminutifs. Si une seule commune se nomme Le Val, dans le Var, et une seule La Valle´e (17), six sont en Valle en Corse, et plusieurs dizaines en compose´s de Val ou Valle avec un de´terminant, comme Val-de-Fier 74, Val-de-Vesle 51, Valdurenque 81, Valleraugue 30, et cinq Valleroy, quelques Valescure (obscure), plus les Vauvert, Vaucresson ; voire un Vaudemont 54, un Vaudeville 54. Il existe aussi des Vaudre´mont 52, Vaudrecourt 52, plusieurs Vaudricourt – mais certains auraient pu de´river d’un NP germanique de la forme Waldericus. Et en sens inverse, val en suffixe, ne manquent pas les Grandval, Bonneval, Entrevaux, etc. Il s’en cre´e d’ailleurs encore, comme Val-de-Reuil 27, Valanjou 49 ou Val-desMarais 51, ne´s de fusions de communes : val est un mot agre´able et juge´ « porteur ». La preuve : on n’a pas he´site´ a` nommer Val Thorens la station de ski... la plus haute d’Europe, a` Saint-Martin-de Belleville, partie d’un domaine skiable dit des Trois Valle´es. La se´rie des nouvelles communes cre´e´es en 2016 par fusion ne compte pas moins de trente nouveaux Val, dont trois en Calvados (Valdallie`re, Valorbiquet, Valde-Vie), un The`reval 50, un Val-des-Vignes 17, un Valmont-d’Olt 12 et un ValRevermont 01... A` vrai dire, val a plusieurs sens. L’un banal, e´quivalant a` valle´e, ou mieux a` petite valle´e, pour une de´pression allonge´e ou` coule une rivie`re ; il a son pluriel en vaux : on

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va « par monts et par vaux ». Un autre plus fort, en montagne ou` il est une unite´ de vie, concentrant l’habitat permanent et les circulations, et dote´ d’immenses versants : Val d’Aran pour la Garonne supe´rieure, Valgaudemar, Valjouffroy ou Vallouise dans les Alpes. Un autre sens est un peu particulier, en plus ample : un large couloir traversant de bas plateaux et concentrant les villes et les cultures riches dans la plaine alluviale et sur les terrasses et les coteaux qui l’encadrent ; c’est en ce sens que l’on parle du Val de Garonne, du Val de Loire ou du Val de Loir, du Val de Seine, du Val de Saoˆne, voire du Val de Meuse ; au pluriel, on dit alors des vals. Le Vallage est une longue de´pression au pied de la coˆte d’Argonne, mais non une vraie valle´e. Les lieux-dits sont des milliers, au point que l’on a parfois semble´ manquer d’imagination, comme au Chesne 28 ou` sont trois hameaux le Val, le Vallet et la Valle´e, dans des creux a` peine sensibles et pre`s d’un Mont Aigu qui est tre`s loin de l’eˆtre... Les Laval, Lavau, Lavalade, Lavalette abondent aussi ; quelques Valasse sont des augmentatifs. Vaucelle, Vauzelle et des de´rive´s en Vauzel et Vozelle sont au contraire des diminutifs, comme Valeille en Pe´rigord et Quercy, et Vareille du Limousin a` la Bourgogne. La Corse abonde en Valle, le pays catalan a quelques Vall, comme Vall Panera a` Taurinya 66. Il arrive que vau s’e´crive fautivement veau, au risque de troubler : les Veaux a` Olle´ 28 sont un hameau en teˆte de vallon, et Creuseveau a` Grury 71 de´signe e´videmment un val un peu profond. Une valleuse est pour les ge´ographes un val de´bouchant sur une falaise, perche´ en raison du recul de la falaise par e´rosion marine ; l’IGN n’a retenu que cinq lieux-dits en Seine-Maritime, dont une Valleuse du Cure´ a` Be´nouville, ou la Valleuse d’Antifer pre`s du cap de ce nom. En pays d’oc, surtout en Gascogne, ou` le v devient b, apparaissent des formes bat, batch, baigt, voire beth, et des noms en Capbat (teˆte de valle´e), Mie`gebat (milieu). Batcrabe`re est la valle´e des che`vres (ou des isards), Labatmale une valle´e en montagne. Belhade 40 vient de bath lada, valle´e large. Bal s’emploie aussi, comme dans la Ballongue en Arie`ge, au risque de confusions avec la racine bal pour des escarpements. Bat a pu e´voluer vers bar comme dans Barousse, Bare`ges, Bare´tous, Lanneen-Bare´tous 64, sans rapport direct avec le tre`s ancien radical bar qui de´signe des reliefs : baret, bare´tou sont des vallons dans les Pyre´ne´es. L’origine de ces termes est paradoxale : vallum en latin est un relief, d’ailleurs employe´ tel quel en ge´ographie pour de´signer un tas de de´bris accumule´ a` l’extre´mite´ d’une valle´e glaciaire, le vallum morainique. En fait, comme le fosse´, il a longtemps de´signe´ a` la fois le creux et le remblai qui le longe ; la circonvallation a` l’abri de laquelle se prote´geait l’habitat associe fosse´ et remblai. Certains linguistes pensent que le wel indo-europe´en originel de´signait une sorte de bourrelet, et plus ge´ne´ralement ce qui entoure, et ainsi prote`ge ; par glissement, ce qui est entoure´, l’espace entre deux montagnes ou deux versants, comme si l’on ne parvenait pas a` nommer le vide, autrement que par ses contours : de cette meˆme racine wel les e´tymologistes nous assurent que viennent le volume, la vouˆte et la vulve. Trois ou quatre termes d’origine celtique ou nordique ajoutent quelque varie´te´ au tableau. Le plus re´pandu est nant, directement issu d’un gaulois nanto pour valle´e et dont l’ascendance indo-europe´enne n’est pas de´finie, mais qui existe aussi en breton et en gallois. Il a donne´ des Nant dont une commune de l’Aveyron, et aussi des Nan (dont Nan-sous-Thil 21), Nans (quatre communes), Namps (dont Namps-

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Maisnil 80), Nampty 80, Nanteuil (dont une dizaine de communes), Nantouillet 77, Nampteuil-sous-Muret 02 et Monampteuil 02, Nanteau (dont deux communes en Seine-et-Marne), Nantoux 21, Nantoin 38, Nantois 55, Nantua 01, Nampcel 60 et Nampcelles-la-Cour 02, Nanc¸ay 18, Asnan 58, Fouesnant 29, Ternant 17, Ternant 21 ou Ternand 69 (interpre´te´s comme les Trois Nants) et peut-eˆtre Nancy 54 ; mais non pas Nantes, qui porte le nom d’une tribu gauloise. Il a pu de´signer en meˆme temps la valle´e et son cours d’eau et sert ainsi d’hydronyme : le Nant est une rivie`re loze´rienne et, en Savoie, nant est un nom ordinaire pour un torrent, comme le Bon Nant de Saint-Gervais et du Fayet, qui a pour affluents le Nant des Tours, le Nant des Meuniers, le Nant de l’Iˆle, le Nant Rouge et d’autres. De l’IE dhel, mis pour un creux, une de´pression, sont venus le thal germanique et le dalle ou dal d’origine scandinave. Le premier est commun en Alsace, ou` en ge´ne´ral le h a e´te´ conserve´ alors qu’il e´tait supprime´ en Allemagne par la re´forme de l’orthographe : ainsi de Thal-Marmoutier 67, plusieurs Engenthal (valle´e e´troite), Frankenthal (des Francs) a` Stosswihr 68, Hagenthal 68 (sauvage), Katzenthal 68 qui ne serait pas une valle´e des chats mais une valle´e creuse. Le second est fre´quent en Normandie ou` sont des Oudalle 76, Eudal (UrvilleNacqueville 50), Becdal (Acquigny 27) et Dalbec (Brillevast 50), Croixdalle 76, plusieurs Daubeuf, Les Petites-Dalles et Les Grandes-Dalles (Saussetot-le-Mauconduit 76). Il s’accommode bien de l’adjectif diep qui signifie profond (IE dheub, par le nordique djupr) et apparaıˆt dans Dieppedalle a` Canteleu 76 et Saint-Vaast-Dieppedalle 76, Dipdal a` Rauville-la-Place 50, ainsi d’ailleurs que dans Dieppe 76, comme dans les germaniques Dieffenthal 67 (valle´e profonde) et Dieffenbach-au-Val 67, Dieffenbach-le`s-Wœrth 67 (ruisseau profond). Les alte´rations de l’e´criture ont fait apparaıˆtre a` Xouaxange 57 le vallon de la Petite Dalle, certainement un « thal ». Le breton emploie tro, trou, traon, traou pour de´signer des valle´es, parfois avec don pour profond ; Trodon a` Plone´vez-du-Faou 29 est un val profond ; Traou Don a` Lannion 22, Traoudon a` Ploubezre 22, Traon Doun au Folgoe¨t 29 ont aussi ce sens. Les lieux-dits en traou et traon abondent dans le Finiste`re et les Coˆtes-d’Armor. Glen est un terme celtique pour valle´e, tre`s re´pandu dans les Iˆles Britanniques ; il est pre´sent en breton et sans doute a` l’origine de Gle´nac 56. Il se trouve que le gaulois glanna indique une rive et que les deux racines ont pu se confondre en maint endroit. F. Falc’hun a donne´ une liste impressionnante de toponymes a` base glen ou glan qu’il voyait dans toute la France, non sans un e´vident de´sir de promotion celtique. Et de surcroıˆt un glano gaulois a eu le sens de clair, limpide. Cela fait que de nombreux noms comme Glane, Glanes 46, Gland 02, Gland 89, Glandon 87, Glandage 26, Glannes 51, Gle´nat 15, Glennes 02, Glaignes 60, Glande`ves a` Entrevaux 04, la Glane, voire Gle´nay 79, Gle´nouze 86, Glun 07 et La Roche-de-Glun 26, peuvent avoir un rapport avec valle´e, ou rive ou clair sans que l’on puisse en dire plus – il existe en outre un risque d’interfe´rence avec la glane et la glande´e, droits d’usage jadis re´glemente´s. Au Pays Basque, deux termes sont employe´s pour la valle´e, aran et ibar. On trouve Aramits, Arancou (anc. Arancoyen, haute valle´e), Arambeltz (valle´e noire, Harambeltz a` Ostabat sur les cartes) et meˆme un Arambeaux (Barcus 64) qui en est une

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francisation avec de´tournement de sens (M. Morvan), plusieurs rivie`res Aran, Arante et Arance. Le second, dont la racine a forme´ aussi bai, ibai (cours d’eau) et ibi (gue´), se lit dans Ibar a` Che´raute et a` Licq-Athe´rey 64, Ibarra a` Sainte-Engraˆce, Ibarron a` Saint-Pe´e-de-Nivelle, Ibarolle (la forge de la valle´e), Saint-Just-Ibarre, sans doute Ostabarret et Barcus. Hors des valle´es longues et bien marque´es, le paysage est modele´ par la multitude des ondulations que dessinent leurs menus affluents et qui ourlent leurs versants. Ellesmeˆmes portent souvent le nom de vallon, parfois meˆme de valle´e : le moindre vallon de Taingy 89 est dit Valle´e de la Roche, Valle´e de Derrie`re, Valle´e de la Gilotte, Valle´e Quidelvin, Valle´e Maıˆtre Louis, etc. Ne´anmoins, d’autres mots servent a` de´signer ces creux un peu courts, aux formes douces et arrondies. L’un des principaux est la combe. Certes, les ge´ographes lui accordent un sens restreint tire´ du Jura, pour de´signer la partie creuse d’un « mont » que l’e´rosion a re´ussi a` e´vider dans les terrains tendres du pli, sous la carapace de la couche dure de calcaires, et dont les rebords escarpe´s sont alors des « creˆts ». Mais le terme, d’origine ancienne (IE kumb), est bien plus ge´ne´ral en toute re´gion, et toujours associe´ a` une de´pression du terrain assez accuse´e. Il prend la forme coume en occitan, coma en catalan, come ou comme en pays d’oı¨l, com ou caon en breton (et cwm en gallois, cumba en gaulois) ; on trouve aussi Caon a` Thieux 60 et des Caone en Corse. Sont rapporte´s a` cette famille des noms tels que Comps, Combas, Combaillaux 34, Cons (dont Cons-la-Grandville 54 et Cons-Sainte-Colombe 74), Combault et Combaud (dont Pontaut-Combault 77). Commana 29 serait une combe mare´cageuse. Les diminutifs en Combelles ou Comelles abondent en toute re´gion ; la seule HauteMarne en retient une quarantaine. La commune de Somme-Ye`vre 51 re´unit a` elle seule les toponymes Come la Mort, Come de la Rame´e, Come le Hongre, Come Aubert, Come Noe¨l, Come du Cheˆnaie (sic), la Come au Poirier, Come Marguerite et Come des Tilliers, se´pare´s par des Monts, des Hauts et des Coˆtes. Sa voisine Noirlieu en a presque autant, plus les Comelles. Magland 74 a une Combe Enverse en ubac, Fanjeaux 11 une Combescure en ombre´e, comme Laurac 11 ou Saint-Maurice-Navacelles 34 : Ge´oportail enregistre une quinzaine de Combescure. On trouve une vingtaine de Combe Chave (creuse), notamment en Corre`ze et en Ise`re, autant de Combeneyre ou Combene`gre (noire), quelques Comberouge ou Comberousse plus Comberouger 82, des Combelongue et Combelonge. La Bourgogne a une trentaine de la Comme, surtout dans la Nie`vre, dont deux la Comme au Diable et une la Comme aux Loups a` Cervon 58, une redondante Comme des Crots a` Chaumard 58, la Comme de la Vouavre a` Sermages 58, sous bois. Un autre terme re´pandu est la noue. Il est dit issu d’un nauda gaulois, qui a ses semblables en latin et grec (IE nau pour bateau ?) et qui de´signe une de´pression quelque peu humide. Il prend e´galement les formes Nauze, Naude, les Nauds, Nauve, Nouette, Noulette, Nouelle, Nœux, Nouan, Nods, les Ne´es, Noe¨ et meˆme Noe¨l et Noelle, la Noe¨lle, comme Nods 25, les Fosses Ne´es a` Bou 45, Noe¨lCerneux 25, Noe¨l de Mai a` Montoy-Flamanville 57, Noe¨l des Bois a` Saint-Jeure d’Ay 07, Lanoue a` Ars-sur-Moselle 57 ; et sans doute aussi Nouaille et Noaille, bien

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qu’ici le risque de confusion soit grand avec l’ide´e de terre nouvellement de´friche´e (noaille, novale, chap. 6). Des noms en Nobles, Nocles, Nolay, Lanneux seraient de cette famille (G. Taverdet), ainsi que Nages en pays d’oc : la Vaunage serait un val-noue, comme Vaunaveys 26. Les lieux-dits en nauze sont tre`s nombreux dans le Midi. Des noms de lieux ou de rivie`res en Noye, Noyelle, Nigelle et Nivelle semblent associe´s a` de basses prairies de rive et a` un germanique niwalho de meˆme origine et de meˆme sens. Navarrenx 64 a fait penser que l’e´tymon nav pouvait aussi avoir e´te´ pre´IE. Citons comme autres exemples une Noue Fosse a` Somme-Tourbe 51, la Nouelle a` Cramchaban 17, Nol Pre´ a` Bre´moncourt 54, le Val Noel a` E´couen, la Nouette a` Avessac 44, les Grosses Ne´es a` Ruffiac 56. Fond est tre`s employe´ dans certaines re´gions, notamment autour de Paris et en Picardie ; par exemple, Chevincourt 60 associe des vallons nomme´s Fond Bosquet, Fond Jean-Marie, Fond de l’E´toffe´e, Fond de la Cense, Fond Cre´py, et sa voisine Machemont un Fond d’Ardenne et un Fond Dieu. Fond est syste´matique en Guadeloupe et Martinique, ou` il signale a` la fois des creux et les hameaux associe´s : a` Ducos par exemple, Fond d’Or, Fond Savane, Fond d’Orange, Fond Bruˆle´. Toute une partie accidente´e de la Grande Terre de Guadeloupe a pour nom les Grands Fonds. Fond en ce sens vient de l’IE bhudh, qui a donne´ aussi bottom, profond et fundus. Curieusement, fundus a le double sens de partie basse (le fond) et de partie essentielle (le fonds comme bien, dont vient le foncier) : l’ide´e de « base » re´sout apparemment la contradiction. Le fondement a aussi ce double sens... En toponymie, l’orthographe Fonds existe, et a pu faire croire a` la version bien-fonds ; mais en ge´ne´ral elle a un sens topographique pluriel et non foncier, surtout aux Antilles ou` re`gne le couple fond (vallon)-morne (colline).

Images en creux C’est e´videmment pour des raisons tout aussi morphologiques et me´taphoriques que des milliers de toponymes s’illustrent par « cul ». Le terme, passe´ par le latin culus, serait issu d’un IE ku pour un objet rond et creux, dont une variante skew comporte l’ide´e de cacher. Cul est, en ge´ne´ral, associe´ a` une forme creuse arrondie, en teˆte de vallon ou en creux de versant. Ble´court 52 a un Cul de la Ruelle et un Cul du Leu (du loup), le Cul du Loup e´tant un toponyme fort re´pandu. Neuilly-sous-Clermont et Bury 60, comme Saint-Vaast-la-Chausse´e, ont chacune un Cul E´vente´, SainteMarie-du-Mont 50 un Cul Mouille´. Dans la Meuse, Dieppe-sous-Douaumont a un Froid Cul, Thillot le Cul des Pre´s et le Cul du Four, Vigneulles-le`s-Hattonchaˆtel le Cul des Roˆtis – autrement dit, le fond des essarts... Vaudoy-en-Brie 77 a un Cul Chaud, Lavare´ 72 un Cul Sec, Maupre´voir 86 la Tenue du Cul sur un plateau. A` Gennes 49 le Moulin Gros Cul domine un beau fond de vallon et, au Thoureil sa voisine, Enrecule´e est au fond d’un vallon qui descend vers la Loire. Un Carrefour du Cul Bruˆle´ est a` Raˆches 59. Sauvoy 55 a le Cul de Charme dans la Foreˆt de Vaucouleurs (Sauvoy 55). Nous avons de´ja` note´ (chap. 3) d’autres noms pittoresques sur ce fondement.

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Cette sorte de toponyme est souvent associe´e aussi a` un renfoncement, comme l’indique pre´cise´ment le mot recul. Dans le Jura notamment, on connaıˆt de multiples cule´es et recule´es, certaines grandioses et tre`s visite´es, qui s’enfoncent dans les bordures de plateaux, comme la Recule´e de Baume a` Baume-les-Messieurs 39 ou celle des Planches. Ney 39 a meˆme une Recule´e de Vers Cul. Mais l’Aube ou la Coˆte-d’Or ne manquent pas de lieux-dits la Recule´e et l’Aisne seule a quatorze la Cule´e. Les noms de Culaz, Culoz, Cula ont la meˆme origine. Toutefois, il a pu advenir que le cul soit plutoˆt vu comme un volume en relief qu’en creux, une colline et non un vallon : tels sont bien les profils du Cul de Perrette a` Dionay 38 (sans doute la croupe pierreuse), du Gros Cul a` Brie 02 et a` Fille`res 54, et peut-eˆtre du Cul du Cerf a` Vauhallan 91, tandis que le Cul du Cerf d’Orquevaux 52 et le Gros Cul de Sainte-Colombe-sur-Seine 21 sont bien des fonds de vallons. Ventre-Cul est un dos de terrain a` peine marque´ a` Chevry-sur-Sereine 77, le Mont du Cul un relief plus accuse´ a` Touffreville-la-Corbeline 76 et le Cul au Rond est bien une butte ronde a` Pressy-sous-Dondin 71. Les formes creuses bien de´coupe´es en rond portent d’autres noms me´taphoriques. Les plus communs sont sans doute ceux qui font allusion a` des cirques, des cuves, des chaudrons ou des marmites. Le cirque (au sens d’enceinte circulaire) est classique en montagne, surtout la` ou` ont pu s’entasser des glaces qui ont contribue´ a` leur fac¸onnement par surcreusement. Les Pyre´ne´es, dont les cirques de Gavarnie, d’Estaube´ et de Troumouse sont parmi les plus connus, emploient davantage le terme que les Alpes : Cirque du Litor a` Be´ost 64, d’Artouste a` Laruns 64, du Lis a` Cauterets 65, de Cagateille a` Ustou 09, des Crabioules a` Cazaux-de-Larboust 31. Chamonix a un Cirque Maudit. Le Cirque des Fonds est a` Sixt-Fer-a`-Cheval, dont le nom meˆme vient a` la fois de la pierre (Sixt) et de son principal cirque, de´signe´ par sa forme en Fer a` Cheval, son voisin portant le nom de Bout du Monde – on trouve aussi a` Cajarc 46 un vallon court et encaisse´ au nom de Fin du Monde. Crots 05 en Embrunais offre les cirques de Morgon et de Bragousse sous la creˆte qui la se´pare de l’Ubaye, mais les alve´oles voisins sont nomme´s Vallon ou Combe. Le Massif Central a aussi quelques cirques, teˆtes de vallons ame´nage´es par les glaciers comme le Cirque d’Artout a` Anzat-le-Luguet 63 dans le Ce´zallier ou le Cirque du Falgoux dans le Cantal. Bien d’autres formes comparables, mais d’origines diffe´rentes, sont e´galement nomme´es cirque : une profonde concavite´ de me´andre comme le Cirque de Gaud a` SaintReme`ze ou le Cirque d’Estre a` Vallon-Pont-d’Arc dans l’Arde`che, le Cirque de Giez a` Vivonne 86, le Cirque de Navacelles 34 ; des anfractuosite´s de versant comme le cirque de Borme a` Eyguie`res 13 ou le Cirque de Bons a` Larroque-Toirac 46, le Cirque de Tournemire 12 ; une recule´e circulaire comme le Cirque de Vogna a` Arinthod 39, le Cirque de Ladoye a` Ladoye-sur-Seille 39 ou le Cirque d’Autoire 46 ; un profond vallon comme le cirque de Ve`nes a` Saint-Circq-Lapopie 46 ; une teˆte de valle´e encaisse´e comme le Cirque de Labeil a` Lauroux 34, ou le Cirque du Bout du Monde a` Vauchignon 21 ; un ensemble de teˆtes de vallons comme le Cirque de Bonifatu a` Calenzana 20. La Re´union s’orne des trois grands cirques de Mafate, Cilaos et Salazie, dont la forme vient d’effondrements volcaniques : ce sont des caldeiras, terme espagnol pour chaudie`re adopte´ par les ge´ologues et ge´ographes.

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Chaudie`re, et mieux encore chaudron, servent a` nommer d’autres formes creuses et arrondies, comme a` Mogneville 60 ; mais Chaudron est un NP re´pandu, et les deux termes peuvent eˆtre plus lie´s a` l’ide´e de chaleur qu’a` celle de la topographie du lieu ; en fait, assez peu de lieux-dits le Chaudron ou la Chaudie`re correspondent a` cette forme de terrain et le Chaudron des Fe´es a` E´tival-Clairefontaine 88 est un dolmen a` cupules profondes. Dans les Landes, en revanche, l’e´quivalent caoudeyre de´signe de larges de´pressions ouvertes par les vents dans les massifs de dunes ; on trouve une Lette des Caoudeyres a` Sainte-Eulalie-de-Born 40. Selon J. Chiroboli, le corse a employe´ un latin caccabus (cocotte a` ragouˆts), d’origine grecque, dont il a tire´ des toponymes Cacao, Cacau, Cacavu, Cacaucio, Caccavelli : Ge´oportail a releve´ Porto Cacao a` Cauro, Cacaria a` Viggianello, Cacavelli a` Poggio-di-Nazza, Rochers de Cacavu a` Letia, Monte Cacalo a` Ajaccio, Forcolu di a Cacaglia a` Manso (avec fourche au sens de col). L’allemand emploie kessel qui, comme l’anglais kettle, signifie chaudron et viendrait d’un latin catinus>catillus pour bol, plat creux. A` Hultehouse ou Saint-Louis 57, a` La Petite-Pierre, Lutzelhouse et meˆme Eckwersheim 67, la topographie s’accorde avec le nom des lieux-dits Kessel. Pour Kesseldorf 67, M. Urban pre´fe`re imaginer un kas qu’il prend comme passage e´troit, difficile, creuse´ par la Sauer, Kessel-chaudron n’ayant joue´ que comme « attraction paronymique » ; il n’est pas suˆr que la complication soit tre`s utile, d’autant que Kesseldorf est au bord d’une magnifique courbe tre`s ferme´e de la Sauer. En occitan, une marmite ou un chaudron est un toupi, source de lieux-dits Toupil, Toupine. Toupy a` Prayssas 47 peut correspondre, comme le Pas du Toupi a` Montse´gur 09 ; mais la proximite´ de tup (hauteur) peut entraıˆner des confusions. Tine a e´galement le sens de cuve, et e´ventuellement de gorge ; on trouve un Ravin de la Tine aux Vignes 48, un Trou de la Tine a` Collonges-sous-Sale`ve 74, une Font de la Tine a` Rencurel 38, et des lieux-dits la Tine comme a` Vals-les-Bains 07, Flassanssur-Issole 83, les Tines a` Valleraugue 30, les Tines des Fonds a` Sixt-Fer-a`-Cheval 74 ; et la profonde valle´e de la Tine´e ou` sont Saint-Sauveur-de-Tine´e et Saint-E´tiennede-Tine´e 06. Dans tout le Sud, un e´quivalent de marmite est l’oule (olla en langues romanes, d’un IE aukw de meˆme sens pour un pot a` cuire) et les toponymes les Oulles, l’Oule sont fort nombreux. L’identification peut eˆtre de´licate : les oulettes sont de petits lacs en Bigorre, oule de´signe aussi les trous dans des lits rocheux de rivie`re, dits « marmites de ge´ants », telles les Oules du Diable a` La Chapelle-en-Valgaudemar 05 ; et Ollie`res serait e´quivalent de la Poterie, un lieu ou` se fabriquaient les oules... Un autre nom pour chaudron est en occitan le payrol (ou pairol) a` l’origine de nombreux lieux-dits le Payrol, Payrolle pour des teˆtes de vallons, ou a` l’inverse des buttes rondes, surtout dans le Quercy et autour de Montauban. Des Pe´relle, Pe´rollet en viendraient aussi dans le Forez selon X. Gouvert, mais ont e´galement pu de´signer des cuves du lit rocheux (marmites de ge´ants). La cuve est une forme un peu semblable, mais le terme s’applique a` des reliefs bien plus mode´re´s. Il est tre`s employe´ sur les versants des valle´es qui creusent les plateaux d’Iˆle-de-France et de Picardie, ainsi qu’en Lorraine. Il est courant dans le Laonnois et le Tardenois, ou` ces cuves, creuse´es par le soutirage des sables sous la carapace de

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calcaire grossier, sont des sites de villages et de hameaux. Toutefois, il sert plus de nom commun que de nom propre ; la Cuve, lieu-dit de Tilly 08, ou la Cuve a` Bienville-lePetit 55, sont de nature comparable ; mais le nom se preˆte a` beaucoup d’homonymies. Ciotta a le sens de cuvette en Corse et de´signe des de´pressions comme Ciotte a` Mela, a` Sant’Andrea-di-Cotone ; on notera la Funtana a Tre Ciottule a` Lento, ou Ciottoni comme augmentatif a` Tallone. Le terme se retrouve dans les Alpes-Maritimes, comme a` Tende Ciot de Guere, Cioto de Bertrand, Ciota du Glas. Conque, de l’IE konkha transmis en grec et en latin, de´signe un coquillage et, par me´taphore, un espace creux a` parois solides, comme le test : un creux accuse´ en montagne, une baie encadre´e de rochers comme les conches de la coˆte Atlantique, voire une caverne. Les lieux-dits en Conche, Conches et la Conche sont fort nombreux, notamment en montagne. Conques, Concoules, Concoure`s Conquereuil, Conches en portent le nom. La forme est Conca en Corse, qui a une commune de ce nom, plusieurs lieux-dits dont une Conca d’Oro a` Oletta ou une Concata a` Cozzano, un Castellu di Conca a` Figari ; elle devient Conche a` Nonza ou a` Villa-di-Paraso. Conca est pre´sent aussi dans les Pyre´ne´es-Orientales, notamment a` Plane`s et Ce´ret, avec une Conca del Pic a` Castell et un Pla de la Conca a` Saint-Laurent-de-Cerdans. Utelle 06 a une Concia. La Counchette est a` Pied-de-Borne et le Roc de la Counchous a` Saint-E´tienne-du-Valdonnez, en Loze`re. La Conchette, les Conchettes fournissent une quinzaine de lieux-dits. Conq, konk apparaissent en Bretagne au Conquet et a` Concarneau, ne´e sur l’ıˆlot de Conq (ou Konk), en forme de croissant de 380 m de long, qui se trouve a` l’entre´e de la ria ; le nom breton est Konk Kerne´, la conque de Cornouaille. Conche est une autre version, qui de´signe diverses sortes de creux et d’abris, notamment sur le littoral, et aussi des fonds humides. De tre`s nombreux toponymes comme Canche, Conche, Conchy, Conges lui sont associe´s, tels la Canche au Me´e 28 ou Anterrieux 15, la Canche aux Cochons a` Milly-la-Foreˆt 91, Conche a` Marc-laTour 19 ou Bertignat 63, a` Bussy-Albieux 42, a` Messey 70, la Fontaine de la Conche a` Rouffiac 16, la Conche a` Oyonnax 01, les Conches a` Saint-Michel-de-Veisse 23, les Conches a` Droux 87, Conchy-les-Pots 60 et Conchy-sur-Canche 62, les Conges a` Magnicourt 10 et Jasseines 10, la Conge de la Baˆtarde a` Romigny 51, les Conges a` Perthes 08. Les ge´ographes emploient volontiers les images de l’auge et du berceau pour opposer des formes de vallons ou de valle´es selon leur profil : a` fond plat pour l’auge, a` fond arrondi pour le berceau. On peut trouver des Berceau ou le Berceau correspondant a` des vallons au Sourd 02, a` Saint-Martin-en-Othe 10, Bonny-sur-Loire 45, Neuvillesous-Montreuil 62 ; cependant le Berceau est plutoˆt une bre` che de creˆ te a` Castellar 06 et les autres lieux-dits similaires ne semblent pas avoir de sens topographique. Les Auges ne manquent pas, mais semblent en ge´ne´ral se rapporter a` des pre´s humides, ce qui d’ailleurs a pu favoriser quelques attractions. Enfin le « creux », tout simplement, illustre a` la fois la topographie et la toponymie, en reveˆtant des dizaines de formes diffe´rentes quoique voisines : H. Suter a collectionne´ Craˆ, Crau, Crausa, Crausaz, Crause, Crauses, Craux, Creusa, Creusaine, Creusats, Creusaz, Creuse, Creuses, Creuset, Creusettes, Creusiers, Creusis, Creuson,

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Creusot, Creux, Creuze, Cros, Crosa, Crosaillon, Crosat, Crosats, Crosattaz, Crosayes, Crosaz, Crose, Crose´, Croses, Croset, Crosets, Crosetta, Crosette, Crosettes, Crosex, Croson, Crosses, Crossettes, Crou, Croue, Crouet, Crouey, Crouja, Crous, Crousa, Crousaz, Croux, Croz, Crozat, Crozats, Crozattes, Croze, Crozes, Crozet, Crozette, Crozot, Crua, Crusaz ! La forme la plus commune en occitan est Cros. On peut encore y ajouter Crussel, et au moins certains Crot. Frasne 25 a un Creux de la Se`ve, un Creux de la Naue, un Creux Balland et meˆme un Haut des Creux. La Creuse en tant que rivie`re appartient a` la se´rie. Toute une se´rie de clot me´ridionaux ont le meˆme sens, prenant des formes comme le Clot, la Clotte, les Clottes, les Clots, a` ne pas confondre avec des clos bien que le passage soit facile, ces creux pouvant eˆtre conside´re´s comme des bassins ferme´s. Le Clot des Piches en Luchonnais (Castillonde-Larboust) est un beau creux au fond du cirque des Crabioules, aux nombreuses cascades (piches=pisses) ; il a son homonyme en Arie`ge sous la Barlongue`re (Les Bordes-sur-Lez). Generville 11 additionne le Clot des Brugues Longues, le Clot de la Mayt, le Clot de la Grave, le Clot Robert, le Clot de Bosc Tardou, tous en creux ; le Cirque du Clot est un chaudron parfait de 120 m de diame`tre a` Cabrerolles 34, interpre´te´ comme trace d’un impact de me´te´orite et que la carte de l’IGN nomme d’ailleurs Trou de Me´te´ore. La racine des cros, crot est un celte crosu, e´ventuellement passe´ par le latin crosus ; celle des clot pourrait venir d’un celte clutso au sens de trou ; l’e´tymologie ne va gue`re au-dela`, mais en tout e´tat de cause le passage du r au l est un grand classique de la phone´tique, crot et clot se valent. Hol est un e´tymon nordique pour creux, issu de l’IE kel au sens de cacher, prote´ger, dont viennent les anglais hole et hollow (et aussi, on l’a vu, celle et salle, chap. 1). Il apparaıˆt dans des e´vocations de creux telles que Houlbec (une dizaine de lieux dont deux communes de l’Eure, avec bec pour ruisseau), Houlgate 14 (avec porte) et quelques lieux-dits homonymes, et sans doute, hormis quelques transferts des PaysBas, dans une grande partie des tre`s nombreux lieux-dits de forme Hollande qui s’e´parpillent du Nord a` l’Alsace en terrain bas, de Holland a` Eringhem 59 jusqu’a` Hollandroit a` Audun-le-Tiche 57, Hollandfeld et Petite Hollande a` Volgelsheim 68. De meˆme fac¸on et tout simplement, bien des creux sont tout simplement perc¸us comme des « bas ». Il existe une grande abondance de noms voisins, associe´s souvent a` des pre´s de bas-fonds humides, tels que Bassure, Bache, Bache`re, Bassus, Bassuet. H. Jaccard voulait y voir un pre´celtique bach comme creux humide ; l’ide´e de bas, ou bas-fond, est en tous cas pre´sente ; elle est peut-eˆtre suffisante. On peut e´galement se poser la question pour une partie au moins des Bachas, Bachasse, Bachasson qui, de la Gascogne au Dauphine´, e´voquent un bassin, et ont pu se rapporter a` un abreuvoir ; on les relie parfois a` l’ide´e de baquet, qui aurait e´te´ bacco en celte ; mais le passage entre bas et bassin a duˆ eˆtre bien facile, dans l’un ou l’autre sens.

Les vrais trous Bien des « creux » et des « fonds » ne sont pas vraiment des vallons, mais plutoˆt des de´pressions ferme´es, dont certains paysages de plateaux ne manquent pas ; ainsi de lous Crozes a` Ispagnac 48, ou des nombreux Fond de Marie-Galante, certains orne´s

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de mares et assortis de gouffres. Les trous n’ont pas laisse´ indiffe´rents nos anceˆtres, qui leur ont trouve´ une belle varie´te´ de de´nominations. Trou est lui-meˆme un toponyme re´pandu. On le trouve aux Antilles, et un peu partout en me´tropole. Toutefois, le terme s’applique a` des sites bien diffe´rents. Le Trou de Bozouls 12 est un spectaculaire cirque de me´andre encaisse´ du Dourdou ; il est donc ouvert de deux coˆte´s. Trou Madame est une grotte a` Ce´ne´vrie`res 46. Le Trou d’Uc a` Agnie`res-en-De´voluy est un gouffre, ou tout au moins un puits karstique. Trooˆ 41 et Truyes 37 sont bien des « trous », mais qui signalent des habitats troglodytiques. Le Trou a` Larche 04 est un petit col, Le Trou Job a` Bazoches-surGuyonne 78 est plutoˆt une cuve, Trouhaut 21 une cule´e de vallon sous le mont Tasselot. Le Trou Noye´ a` Saint-Quentin-en-Tourmont 80 est une petite mare de marais littoral et Trou Penet a` Dominois 80 un e´tang de tourbie`re dans la valle´e de l’Authie. Trou Ce´sar a` Beaugency 45 est un reste d’ancien bras de la Loire, Trou Cheˆna a` Ognes 80 un effondrement local par soutirage en teˆte de vallon, Trou Cabot a` LignyThilloy 60 un petit vallon. Certains le Trou sont de maigres hameaux un peu perdus, sans signe topographique particulier, nomme´s probablement par me´taphore de l’isolement. Il existe des dizaines de Trou du, a`, au Diable, une douzaine de Trou du Tonnerre, et trois le Trou Perdu, a` Coulogne 62, Longueville 62 et MontCalvaire 76, celui-ci doublement accuse´... Toue, tou ont le sens de trou, abri-sous-roche dans le Midi : Latoue 31, Latoue a` Marciac 32, la Toue a` Saint-Plancard 31, le Tou a` Razecueille´, Le Cuing et a` SaintMarcet 31, le Riou du Tou a` Houeydets 65, Tou a` Ourdis-Cotdoussan 65, etc. Le breton emploie toul pour des trous qui sont parfois de simples vallons ou des passages. On trouve des Toul Cuz (trou cache´) a` Dirinon 29 et a` Ploune´rin 22, un Toul Coz (vieux) a` Ploune´venter 29, un Toul Ruz (rouge) a` Chaˆteauneuf-duFaou et des Touldu (noir) a` Glomel 22 ou Scae¨r 29, un Toulcoat (du bois) a` Plumelin 56, toute une se´rie de Toul Lann ou an Lann, al Lann, ar Lan (de la lande), et quantite´ d’autres. Tute, tune, tuine et tanne de´signent des cavernes, ou au moins des tanie`res ; ils ont probablement la meˆme origine que tanie`re, mais n’en de´rivent pas : tanie`re ne serait apparu qu’au XII e sie`cle, les Tanne et Tune sont bien ante´rieurs. Les Pyre´ne´es ont des Tute du Loup, de l’Ours ou des Ours ; une demi-douzaine de la Tute sont dans le Gers. Les lieux-dit la Tune sont nombreux dans les Alpes, notamment dans la Droˆme, ainsi que dans le sud-est du Massif Central (Arde`che, Aveyron, Gard) : citons la Tune de la Varaime a` Boulc 26 avec peintures rupestres, et la Tuine de l’Ours a` Theyts 38. On trouve aussi dans les Alpes des Tane, Tanne, Tannaz ou Dannaz comme le Dannaz a` Lornay 74. On trouve Tenne des Enfers a` Aillon-leJeune 73, Tanne des Squelettes a` Thoiry 73, la Tanne de l’Ours au Chaˆtelard 73. Tav semble avoir e´te´ une ancienne racine pour de´signer un creux, un trou ; elle se trouverait en Corse dans des noms comme Tavera, Tavaco, Tavagna (a` Bilia), et sans doute dans Tafone a` Murzo, Tafone Rossu a` Propriano, Tavera Vecchia a` Bocognano, Tavataja a` Aulle`ne ; taffoni est un mot corse pour les grottes et les pierres troue´es, voire de simples creux, comme la Cime des Taffoni a` Rutali et la Petra

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Tafunata a` Grossa ; citons encore le Capu Tafunatu a` Mansu, sommet troue´ de la creˆte principale de la Corse a` 2 335 m, Tafone a` Murzo, Tafonata a` Bocognano. Certains plateaux ont une topographie particulie`re lie´e a` la perme´abilite´ du calcaire et a` sa dissolution par les eaux infiltre´es et les eaux courantes, que l’on qualifie de « karstique » en re´fe´rence au Karst de Slove´nie, Kras en slove`ne et dont le nom luimeˆme est de la famille bien connue des rochers (k*r). Elle se remarque par des de´pressions ferme´es ou « cryptode´pressions » cre´e´es par l’enfoncement des eaux, les effondrements et soutirages associe´s ; par des ouvertures be´antes et profondes en forme de puits ; par l’abondance de cavernes, par des valle´es tre`s encaisse´es ; par des plates-formes aux roches guilloche´es de multiples le´zardes, fissures et creˆtes e´troites, que l’on nomme lapie`s ou lapiaz dans le Jura, terme qui a pris une valeur ge´ne´rale de nom commun. Les petits bassins ou cryptode´pressions, qui recueillent les argiles, passent pour des ıˆlots de fertilite´ dans le causse et sont souvent cultive´s ; certains sont draine´s par l’un de ces puits. Ils sont appele´s dolines par les ge´ographes, du nom qu’ils portent dans le Karst ; mais ce n’est pas un toponyme en France : a` peine peut-on citer la Doline de Blancardy a` Moule`s-et-Beaucels dans l’He´rault. Le terme re´gional sotch est au contraire tre`s pre´sent dans les Causses ; il viendrait d’un pre´celtique sot mis pour creux, fosse, trou. Le toponyme apparaıˆt quatorze fois tel quel sur les cartes de l’IGN ; La Roque-Sainte-Marguerite, sur le Larzac, a le Sotch des Ronces et le Sot. Le Cros 34 a les Sotchs, Sorbs 34 a les Sotches de Caylus, le Sotch des Pre´s, le Sotch de la Fageolle, le Sotch de las Parades ; un Sotch de l’Aygue (de l’eau) est a` La Couvertoirade. On trouve aussi la forme Souc, par exemple a` Vebron 48 sur le Causse Me´jean pre`s de Nıˆmes-le-Vieux, ou a` Lavercantie`re 46, a` Caudebronde 11. Cloup, de meˆme sens, est propre au Quercy, mais a pu de´border jusqu’en Corre`ze et en Aveyron. On note le Cloup a` Saint-Ybard 19, un Cloup Obscur a` FlaujacGare 46, plusieurs Cloup Cau (chaud). Caniac-du-Causse 46 a des lieux-dit les Cloups et les Cloucals, une clairie`re les Cloups e´loigne´e, Cloup Profond, Cloup de la Briaude et Cloup de la Paliole dans la Foreˆt de la Braunhie, mais la plupart des trous de ces bois sont nomme´s igue, quelques-uns grotte ou puits. Saint-Jean-de-Laur 46 a un Cloup Cau (chaud), Cre´gols 46 un Cloup Chaud. Fosse est un terme plus largement employe´, mais polyse´mique. Il de´signe des creux, et spe´cialement des de´pressions karstiques, dans certaines re´gions : ainsi du karst de La Rochefoucauld en Charente, comme a` Brie 16 ou` le camp de la Braconne a une Grande Fosse, a` Mornac avec les Trois Fosses et une Fosse Redon (ronde), Agris une Fosse Mobile, une Fosse Limousine et une Fosse Rode, Rivie`res une Fosse Le´ger et le Gouffre de la Cuve. La Fosse a` Luzille´ 37 correspond a` une petite de´pression ferme´e ; la Fosse Rouge et les Fosses Blanches a` Cigogne´ 37 pourraient avoir la meˆme origine. Mais en Picardie, fosse de´signe un vallon, comme la Fosse aux Femmes et la Fosse aux Renards a` Noyelles-sur-Mer ; c’est aussi le cas en Champagne, non sans quelques alte´rations comme le vallon de la Fesse a` La Croix-en-Champagne 51. Plusieurs dizaines de Fosse au Loup ou du Loup sont dans la moitie´ nord du pays. La Fosse Arthour est un pittoresque de´file´ en cluse a` Saint-Georges-de-Rouelley 50. A` Saint-Ciers-d’Abzac 33, une Fosse du Loup voisine avec le plateau de TrotteChe`vre...

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Dans le Midi, les termes e´quivalents fos ou fous s’appliquent a` toutes sortes de creux, parfois a` des passages e´troits, des cols, et peuvent se confondre avec Fous comme source (autre forme de font, fons). Les toponymes sont nombreux, comme Fos 31 et Fos 34, Fosse, Le Fossat, Foussemagne, Le Fousseret, Fosseux, Fos-sur-Mer. Passa 66 a une Coma de Fos et Cieurac 46 un paradoxal Pech de Fos, il est vrai entre deux profonds vallons. La Corse a de nombreux lieux-dits la Foce, qui sont tantoˆt des de´pressions, tantoˆt des cols (chap. 2), voire une baie a` Luri, un confluent a` Omessa. Le lieu-dit Focicchia a` Zicavo est la teˆte d’un profond vallon, la Foce de Fierascuti est un lido fermant l’e´tang d’Urbino a` Ghisonnacia. On trouve aussi dans le Midi de nombreux Gour et Gourg, mais ils sont plus en rapport avec des lieux d’eaux (chap. 5).

Ou` l’eau s’engouffre Les eaux des de´pressions ferme´es s’e´vacuent en profondeur par des conduits cache´s, et parfois par des trous be´ants, au point que les noms se confondent parfois. On les nomme souvent puits par me´taphore, ce qui donne Pouts ou Puts en occitan ; mais les confusions avec les puits ordinaires, et avec les multiples formes des puys, sont telles qu’il est rare d’eˆtre suˆr du sens. Probablement, le Puts de Congas a` Accous 64 est un de ces exutoires, assorti d’un laquet et dans un massif calcaire. Dans le meˆme ordre d’ide´es, on trouve des forats (comme un trou fore´) en Pyre´ne´es catalanes, dont dans le Massif du Carlt un e´tang Estany dels Forats, la Coma dels Forats (Angoustrine), El Forat de la Caixa a` Formigue`res 66, El Forat de la Tomba a` Vernet-les-Bains pre`s des Grottes Saint-Vincent. Mais il existe de nombreux noms plus spe´cifiques ; la plupart semblent avoir une origine tre`s ancienne, suppose´e pre´celtique. Le nom d’aven est commun dans les Grands Causses, et a pris une valeur ge´ne´rique ; on ignore son origine, peut-eˆtre en rapport avec la racine av- pour l’eau. Il est porte´ par des sites qui ont acquis la ce´le´brite´, comme l’Aven Armand a` Hures-la-Parade 48, l’Aven d’Orgnac a` Orgnac-l’Aven 07, l’Aven Marzal a` Saint-Reme`ze 07. SaintAndre´-de-Ve´zines 12 peut aligner un Aven de Combe Longue, un Aven de l’Aygue, un Aven des Crozes, un Aven de Gurzette et meˆme un Aven des Patates. On e´crit parfois Avenc ou Aben, le Calaven a` Montoulieu 34. Il en est bien d’autres, plusieurs dizaines et jusqu’en Vaucluse comme l’Aven Joly et l’Aven Borel a` Saint-Christol, dans le Var avec l’Aven de Jo a` Sollie`s-Toucas. Bidon 07 a l’Aven du Grand Trou, plus ceux de Fontlongue, de Fontanilles et de la Rouvie`re, et quelques grottes. Juste a` coˆte´, Saint-Reme`ze 07, outre l’Aven Marzal, a une belle collection d’avens des Costes Chaudes, de Courtinen, du Cadet, de Gaultier, de Grotte Rochas, de Chenivesse, du Grand Badingue, Rochard, de la Che`vre, de Rosa, de la Rouveyrette, de la Vigne Close, de Varade, de Reynaud, du Deve`s de Reynaud, de Centura, de l’Arbre Rond et meˆme un aven dit Faux Marzal. Certaines de ces de´nominations sont tre`s re´centes et issues de de´couvertes de spe´le´ologues. Le nom d’igue reste plus local, propre surtout aux causses du Quercy, ou` il fleurit par dizaines ; on ignore son origine, qui semble pre´celtique, peut-eˆtre en rapport avec un ic connu en hydronymie (chap. 5). il s’en trouve dans l’Aveyron, comme l’Igue a`

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Naucelle ou l’Igue Belle aux Albres, et dans le Tarn comme l’Igue a` Loze et le Pech de l’Igue a` Saint-Antonin-Noble-Val, ou` sont en fait plusieurs petits gouffres. La seule commune de Caniac-du-Causse 46 contient sous la foreˆt de la Braunhie, outre son Cloup Profond, les Cloups (2 fois), le Cloup de la Briaude et le Cloup de la Paliole, un grand nombre de lieux-dits en Igue (Igue Noire, Igue du Loup, Igue de Malpas, Igue Sans Nom...) ainsi que des grottes (des Combes, de la Roche Perce´e, de l’Aligrier), une Combe Cave un peu redondante, et un Puits de Limogne qui est une autre igue. On trouve encore l’Igue du Cloup a` Rocamadour 46 et l’Igue du Cloup de Peri a` Espe´daillac 46, Cloup l’Igue a` Saint-Jean-de-Laur 46. Tindoul est un terme e´quivalent dans l’Aveyron et le Lot, qui semble apparente´ aux Tine de´ja` mentionne´s ; le Tindoul de la Vayssie`re a` Salles-la-Source 12 est un trou spectaculaire de plusieurs dizaines de me`tres de profondeur ; on trouve le Tindoul a` Prayssac 46, lous Tindouls a` Se´bazac-Concoure`s 12, le Tindoulas (augmentatif) a` Aurelle-Verdac 12 et meˆme l’Igue de Tindouyre a` Varaire 46. Dans les Alpes, et spe´cialement dans le Vercors, scialet est re´pandu par dizaines ; certains sont du Diable, d’autres de l’Espoir, un du Cure´ a` Chaˆtelus 38, un du Casque a` Gresse-en-Vercors 38 ; la plupart portent des noms de personnes. SaintAgnan-en-Vercors 26 a meˆme les Neuf Scialets. On trouve comme e´quivalents Siale, Siala, Saillet, les Sciale`res a` Saint-Martin-en-Vercors, voire les Sialves a` Sorbs 34. Sarret, Sarriet sont conside´re´s comme e´quivalents de ce nom dont l’e´tymologie reste obscure. Le De´voluy dans les Alpes du Sud emploie chourum, ou chourun, d’origine tout aussi peu claire. Le nom se prononc¸ait chourain et aurait pu eˆtre « champ rond » car ces trous sont souvent lie´s a` de petites de´pressions karstiques cultive´es ; y voir un terme arabe semble hautement fantaisiste. Agnie`res-en-De´voluy 05 en a une cinquantaine, dont une vingtaine au moins sont nomme´s sur les cartes, comme le Chourum Clot, le Chourum de la Combe des Buissons, du Chaudron, de Costebelle, des Adroits (adrets), des Aiguilles, et meˆme un Chourum Olympique au pied du Grand Ferrand, ainsi baptise´ du nom du Spe´le´o-Club qui l’a explore´ en 1973, cinq ans apre`s les Jeux olympiques de Grenoble... Notons que la meˆme commune a encore une Tune des Renards, un Trou d’Uc (sic), une Baume de France, tous de´signant des trous. Le Jura a des emposieux, avec des variantes en engolloir, empoue, endouzoir qui e´voquent bien le fait d’avaler (les eaux) ; le nom peut s’e´tendre a` la de´pression alentour. A` l’Endoussoir est une cuvette a` Velleguindry-et-Levrecey 70, comme l’Andouzoir a` Oyrie` res ou le Trou des Andouzoirs a` Farincourt 52. A` La Pesse 39, l’Embossieux est un gros hameau tout proche du lac et de l’e´cart de l’Embouteilleux et d’une de´pression ferme´e a` tourbie`re. L’Embouteillou est un lieudit a` Argent ainsi qu’a` Charix dans l’Ain, en Bugey. Dans le meˆme esprit, sont des Imbut, Embuc, Embut, surtout en Provence, comme a` Salernes et a` Aiguines dans le Var, La Palud-sur-Verdon 04, plusieurs dans les Alpes-Maritimes dont l’Embut a` Andon 06, et en Corse l’Imbutu a` Osani, l’Ambuto a` Brando, Punta a l’Umbutone a` Azzana. Certains correspondent a` des pertes de rivie`res. Gobie de´signe aussi un gouffre et a la meˆme origine que le verbe gober ; le terme est illustre´ par Ganagobie 04, dont le village est perche´ entre deux ravins et ou` gan serait

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un terrain rocailleux ; sans doute aussi par la Gobie a` Saint-Fe´lix-de-Reillac-etMortemart 24, ainsi que Garagobie a` Saint-Paul-le`s-Durance 13. Ce nom est proche de garagaı¨, employe´ en Provence dans le meˆme sens et avec la racine gar/kar e´voquant des rochers. Le creˆt de la Sainte-Victoire en a deux ce´le`bres, le Garagaı¨, proche du Bau Ce´zanne a` Saint-Antonin-sur-Bayon, et le Garagaı¨ de Cagoloup (chie-loup) plus a` l’est a` Vauvenargues ; mais il en existe une dizaine d’autres, surtout dans les Alpes-Maritimes a` Saint-Paul-de-Vence et a` Gourdon 06, et dans le Var, dont un Garraguai a` Pourcieux et les Garagaı¨es a` Barjols.

Sous roche De nombreux termes se rapportent aux formes souterraines, spe´cialement aux cavernes. Caverne lui-meˆme est un mot assez re´cent, peu fre´quent en toponymie sauf a` la Re´union qui en a plusieurs dizaines. En revanche, cave et ses alternatives cava en Corse, cova en Catalogne, ne manquent pas. Nous avons de´ja` cite´ la Cova dels Trabucaires (des brigands) a` Ce´ret ; Cerbe`re a une Cova Foradada (« fore´e »), Fontpe´drouse une Cova de la Bassa, Maureillas-de-las-Illas un Cortal de la Cova ; en Corse, Casevecchie a la Cava di Fiorello, Palasca une Funtana di Cava, etc. ; mais ces mots s’appliquent aussi aux roches troue´es, comme Peira Cava a` Luce´ram 06. Cave prend en certains lieux la forme chave, chavade, qu’il ne faut pas confondre avec chavanne pour cabane. Chavaroche est une roche creuse et s’e´crit aussi Chaveroche, Chavroche ; d’assez nombreux lieux-dits sont ainsi nomme´s dans le Cantal et tout le centre de la France ; deux Chave Combe redondantes sont en Corre`ze, et l’Arde`che a une vingtaine de la Chave, une dizaine de la Chavade. Quelques Caveroque ont le meˆme sens. De la meˆme racine viendrait la cahuge de l’Entre-Deux-Mers, qui n’est gue`re apparue en toponymie, et depuis peu, que par la Cahuge de la Fricasse´e a` Blasimon 33, signale´e par le Comite´ de´partemental de Spe´le´ologie. L’occitan cauna serait d’origine pre´celtique ; il a e´te´ francise´ ou arrange´ en caune, caulne, voire gaugne. Les communes de Lacaune 81, Lacaugne 31, Caunes-Minervois, Caunettes-en-Val et Caunette-sur-Lauquet 11, La Caunette 34, Cauna 40 en tirent leur nom. Les lieux-dits en la Caune et la Caunette abondent, en particulier dans l’Aude, et l’on trouve des la Gaugne a` Montfa 81, Chastel-Nouvel 48, la Grande Gaugne aux Gours 16. Les Caulne sont propres a` la Bretagne : une commune des Coˆtes-d’Armor, Caulne a` Loyat 56, la Caulnais aux Iffs 35, le Breil Caulnette a` Pleugueuneuc 35, etc. Des toponymes en Cuzou, Cuzol, Cuzoul, Cuzoulet sont lie´s a` des caves, tunnels ou galeries dans le Quercy et alentour, comme a` Saint-Ge´ry 46, Fontanges 15, Mouillac 82 ; on note un Cuzoul des Blondes a` saint-Antonin-Noble-Val 82, Cuzoul des Braconnies a` Biars 46, un Cuzoulou a` Caylus 82, un Cuzoula a` Vare`s 47. Grotte est e´videmment un terme fort re´pandu. Il en ge´ne´nal dote´ d’un de´terminant, mais apparaıˆt seul dans des dizaines de cas sous la forme la Grotte, les Grottes, toujours avec article sauf dans quelques Grotta en Corse. Une Grotte Claire est a` Me´jannes-le-Clap 30, une Grotte Sombre a` Saint-Martin-d’Arde`che 07... Certaines, re´cemment de´couvertes, portent le nom de leur inventeur, comme la Grotte Chauvet

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a` Vallon-Pont-d’Arc 07 (aujourd’hui grotte Chauvet-Pont-d’Arc). Plusieurs sont mondialement ce´le`bres par leurs concre´tions ou par leurs traces pre´historiques, comme la Grotte de Lascaux a` Montignac 24, la Grotte de Niaux et celle du Mas-d’Azil dans l’Arie`ge, les Grottes de Clamouse et des Demoiselles dans l’He´rault, celle de Choranche en Ise`re, la Grotte Cosquer (d’acce`s sous-marin) a` Marseille, signale´e en 1991 par le scaphandrier Henri Cosquer. Les noms sont souvent pittoresques : Grotte de l’Enfer a` Dingy-Saint-Clair 74, Grottes de l’Oli de Cade (huile de gene´vrier), des Huguenots, du Maquis des Tilleuls, des Chaˆtaigniers, des Tunnels ; de l’Ermite, de la Rouvie`re, de la Vacheresse, des Deux Avens, du De´rocs, de Paul et Virginie dans la seule commune de Vallon-Pont-d’Arc 07, Grotte des Mammouths et Grotte Obscure a` Aigue`ze 30. Le terme est de la meˆme famille que crypte et, par ce grec, vient du IE krau pour quelque chose de cache´. Les variantes ne manquent pas, en creutte, croutte et crotte. Le Crotoy, La Cropte 53, Les Crouˆtes 10 sont de la famille, comme Crotelles 37. Creutte est un nom commun et une source abondante de lieux-dits, dans l’Aisne en particulier, ou` Cugny-lesCrouttes est une ancienne commune, rattache´e a` Oulchy-le-Chaˆteau, Muret-etCrouttes le re´sultat d’une fusion de 1901 entre Muret et Les Crouttes. On trouve les Creuttes et la Montagne des Creuttes a` Lons-en-Laonnois 02, la Creute a` Maisy ou a` Concevreux 02, les Creutes encore a` Longueil-Annel 60. Lorgues 83 a un chaˆteau des Crottes et Marseille-15e un quartier des Crottes. Il peut s’agir d’anciennes carrie`res de pierres ayant servi d’abris en temps trouble´s, comme les muches et boves picardes. Des dizaines de lieux-dits ont nom la Crotte, dans la plupart des re´gions ; mais certains peuvent de´signer des lieux boueux, crotte´s. La variante plus ou moins me´ridionale crot se confond souvent avec cros pour creux. De la sorte, Courson-les-Carrie`res 89 a meˆme un Crot des Crottes... Balme, bau, baume, baux, baou sont des appellations de cavernes a` l’origine de centaines de toponymes, et e´troitement lie´es a` la forme bal pre´-IE qui e´voque des rochers. Le e parfois rajoute´ (Beaume) n’a pas de raison d’eˆtre. Les noms de Balma 31, La Baume 74, La Beaume 05, Beaumettes 84, Les Baux-de-Provence 13, Baume-les-Dames 25 et Baumes-les-Messieurs 39, Beaumes-de-Venise 84 appartiennent a` cette riche se´rie, comme la Baume de Passe-Temps a` Allauch 13, Balme Pretchadouire (du Preˆcheur) a` Caunes-Minervois 11, la Baume des Creˆtes a` De´sertvillers 25, la Baume a` l’Ours a` Rotalier 39. Les baumes du Jura sont des gouffres : ainsi a` Mignovillard Baume Champion, Baume de la Source et des Baume tout court. Sur le nom grec des grottes, spelaion, devenu en latin spelæum ou spelunca, a e´te´ fabrique´ vers 1893 le mot spe´le´ologie. Mais la racine avait fourni depuis fort longtemps de nombreux noms de grottes et de sites de cavernes dans le Sud de la France, du Pe´rigord aux Pyre´ne´es, aux Alpes de Provence et a` la Corse. Les formes en sont plurielles, mais reconnaissables : Esplugues comme a` Llo 66, les Espugues a` Bethmale 09, les Espe´ lugues (Dions 30, La Bastide-l’E´veˆ que 12), Espalungue (Laruns 64), Espeluche (Droˆme) et Espeluche a` Ribe´rac 24, les Espe´luques (L’Isle-sur-la-Sorgue 84) ; ou encore Espelungue`re et les Cabanes de Spelunguette a` Borce 64, Espelunia a` Lacarry-Ahan-Charritte-de-Haut 64, le Roc de la Spelungue a` Me´rens-les-Vals 09, la commune de Comberanche-et-E´peluche en Dordogne ; celle de Lespugue 31 en Comminges (parfois e´crite a` tort Lespugne) ou` fut trouve´e

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une ce´le`bre statuette pre´historique ste´atopyge dite Ve´nus de Lespugue. Accous 64 porta jadis le nom d’Aspelonca. Certaines de ces grottes ont e´te´ fortifie´es, comme en Arie`ge la Spoulga de Bouan, la Spoulga de Baychon a` Miglos ou la Spoulga d’Alliat, qui est face a` la grotte de Niaux et encadre´e par la grotte des Fe´es et la Grotte de la Vache. En Corse on connaıˆt les gorges de Spelunca a` Ota, Spelunca a` Carge`se, Speluncione a` Orto, les Bergeries de Spelunchella a` Bocognano. Parmi les autres toponymes e´voquant des cavernes, notons encore l’antre (latin antrum, grec antron), qui apparaıˆt dans le Gourg de l’Antre a` Soulatge´ 11, avec re´surgence ; l’Antre du Loup a` Fournet-Blancheroche 25 et l’Antre des Druides a` Fontainebleau 77, d’origine e´videmment re´cente ; sans doute le lac et la Roche d’Antre a` Villards-d’He´ria 39. L’Adoux des Antres a` Tuchan 11 y apporte une ide´e de source (v. doux). E. Ne`gre ajoute a` la liste trois Antras du Gers et de l’Arie`ge, mais il existe d’autres lieux-dits identiques en Arie`ge et en Haute-Garonne, huit au total. Le terme basque est leza, parfois zilho ou chilo ; Sainte-Engraˆce en a une belle collection avec Taskako Leza et Tchakhur Leza, Achouri Lezia (de l’agneau), Hirou Leziak, Karrikalako Lezia, Odita Lezia, Laminako Lezia auxquelles s’ajoutent une grotte de l’Ours et deux Trou Souffleur, un Trou du Bison et un Trou du Mouton, une grotte du Hibou, un Trou Zinglako Ziloua, et Ache´ri Chiloua (Trou de l’Agneau). Certains de ces trous ou cavernes, ou` la neige peut se conserver longtemps, ont rec¸u le nom de glacie`re : la Glacie`re a` Esserval-Tartre 39 et a` Pierrefontaine-les-Varans 25, la grotte de la Glacie`re a` Chaux-le`s-Passavant 25, la Glacie`re a` Caussols et au Mas 06, la Grande Glacie`re a` Avermoz 74, les Glacie`res de Font Fre`ge (source froide) a` Mazaugues 83 avec plusieurs « puits », un col des Glacie`res sur la retombe´e orientale de la Sainte-Baume, et le Bau des Glacie`res (Plan-d’Aups-SainteBaume 83). Il en existe aussi autour de Paris, comme la Glacie`re a` Gambais 78, au total 17 en Iˆle-de-France ; mais certaines peuvent venir d’une ancienne miroiterie...

Les grands fonds de la peur Abıˆme, jadis e´crit abysse, est ge´ne´ralement relie´ a` un grec bathus, profond, et busos, fond de la mer, he´rite´s d’un gwadh IE avec l’ide´e de s’enfoncer. Il aurait e´te´ importe´ en France par le biais de la symbolique chre´tienne, et les toponymes correspondants ne seraient donc pas tre`s anciens. Ils n’en sont pas moins plusieurs dizaines, de´signant aussi bien des valle´es profondes que des trous, et souvent avec des comple´ments pittoresques : Abıˆme de Bramabiau (brame-bœuf) a` Saint-Sauveur-Camprieu 30, des Morts a` Signes 83, du Creux Perce´ a` Pasques 21, des Grenouillettes a` Lussas 07, du Cierge au Revest-les-Eaux 83, etc. Vy-le`s-Lure 70 a un Trou des Abıˆmes, Tende 06 un Collet de l’Abisse, Salses-le-Chaˆteau 66 un Co`rrec dels Abismes (Ravin des Abıˆmes sur d’autres cartes). On trouve aussi des Abis et Abisset. Quelques noms sont orthographie´s Abyme, deux en Guadeloupe et la commune des Abymes, aucun Abysse. Les Abıˆmes de Myans a` Apremont 73 ne sont pas des trous mais un chaos de blocs venant d’un effondrement relativement re´cent (1238) du

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mont Granier. Bessimon a` Sollie`res-Sardie`res 73 e´tait Labissimoz en 1570, donc l’Abıˆme. Si la symbolique chre´tienne est pour quelque chose dans ces noms, on peut les rapprocher des nombreux Enfer et Infernet qui de´signent d’autres profondeurs, valle´es e´troites ou trous ; mais on a fait remarquer que ces termes peuvent simplement avoir signifie´ : ce qui est en bas, comme « infe´rieur ». C’est par centaines que se montent leurs occurrences, au singulier ou au pluriel, et dans toutes les re´gions ; dont une trentaine de fois les Enfers (cinq dans la Somme) et autant l’Infernet, quelques Fosse d’Enfer et Trou d’Enfer dont cinq dans l’Aisne, la Porte d’Enfer a` Ple´dellac 22 ou Nogent-le-Roi 28 et la Combe d’Enfer a` Amondans 26 ou Bellecombe 39, quelques Rue d’Enfer. Citons le Grand Enfer a` Bourbourg, le Val d’Enfer a` Bellevaux 74, Cinq-Mars-la-Pile 37, Saint-Pois 50, la Tanne des Enfers dans les Bauges 73, un Inferno a` Rutall en Corse, et quelques Uvernet, Uvernau, Uvernayre comme alte´rations dans les Alpes du Sud. Gouffre est tre`s fre´quemment employe´. Le terme de´signe indiffe´remment des puits, des cavernes, des valle´es profondes. Le plus ce´le`bre est le Gouffre de Padirac, vaste et tre`s profonde caverne. Le danger qui leur est associe´ est signale´ : sept Gouffre d’Enfer a` Cazeaux-de-Larboust 31, Planfoy 42, Burzet et Saint-Ande´ol-de-Fourchades 07, Bozouls 12 et meˆme a` L’Iˆle-d’Yeu, un Gouffre du Diable a` Vieu 01, un Gouffre de la Mort a` Hauteville-Lompne`s 01 et, plus optimiste, un Gouffre du Paradis a` Tre´pot 25. Les redondances ne sont pas rares, comme au Gouffre du Puits du Lac-d’Issarle`s 07, au Gouffre de l’Oule a` Saint-Jean-de-Laur 46. Quelques-uns, re´cemment de´couverts, portent le nom de leur explorateur : le Gouffre Berger a` Engins 38, le Gouffre Martel a` Sentein 09, le Gouffre Le´pineux a` Arette 64. En de´pit du verbe engouffrer, gouffre ne viendrait pas de la gorge mais du grec kolpos qui de´signait un golfe, issu de l’IE kwelp pour recoin, anfractuosite´, abri, comme le giron et le vagin (aussi kolpos en grec). Pre´cipice vient du latin et e´voque une chute possible : la teˆte (cap) la premie`re (pre´). Le terme existe en toponymie, mais mode´re´ment : sept ou huit occurrences, dont dans les Vosges le Pre´cipice a` Marey, dans la haute valle´e encaisse´e de la Mariongoutte, pre`s d’une Alle´e des Fe´es, de la Roche Culbute´e et de la Roche Pissotte. Deux sont dans les ıˆles de Saint-Martin et Saint-Barthe´lemy aux Antilles, un en foreˆt de Meudon a` Ve´lizy-Villacoublay et un autre en foreˆt de Marly a` Chambourcy 78. Les Pre´cipices a` Varennes-en-Argonne sont sous les Abris du Kronprinz : ce sont deux de´nominations de la guerre de 1914. Aucun d’entre eux n’est vraiment tre`s redoutable : exage´ration de pays peu accidente´s... Le Pre´cipice du Trisou a` Villard-de-Lans dans le Vercors est un scialet parmi d’autres, pre`s duquel se distinguent le Scialet du Pet de Loup, la Grotte de la Chemine´e et le Gour Fumant (commune de SaintMartin-en-Vercors).

5. Eaux, bords d’eaux et me´te´ores L’eau a toujours e´te´ conside´re´e comme un bien pre´cieux et l’on ne saurait s’e´tonner que des milliers de noms de lieux lui fassent re´fe´rence, meˆme tre`s indirectement. La plupart des noms de fleuves et de rivie`res sont d’origine tre`s ancienne, ante´rieurs meˆme aux formations indo-europe´ennes, qui ont repris des racines dont le sens reste obscur et les diffe´rences peu explique´es. Les sources et les fontaines ont un riche vocabulaire et il n’est gue`re de commune qui n’ait au moins un toponyme pour y faire re´fe´rence. La richesse s’e´tend aux pie`ces d’eau stagnantes, et jusqu’aux marais.

Sources, fontaines et points d’eau Source vient du latin surgere, jaillir, qui a aussi donne´ surgir ; en amont se trouvent l’IE reg, qui va droit, et sur, mouvement de bas en haut. L’ide´e est la meˆme que pour le spring anglais, a` la fois source, ressort et printemps. Le terme lui-meˆme apparaıˆt directement dans les noms de lieux, avec quelques dizaines d’occurrences la Source ou les Sources, dont la plus connue est a` Orle´ans. Il prend toutes sortes de formes voisines : sourd, sourde, sourdon, sourdille, sor, sorn, sorg, sorgue, sours, sournais, etc. Le Sourn est une commune du Morbihan, Sournia des Pyre´ne´es-Orientales, Sours d’Eure-et-Loir ; Sournais, la Grande Sournais et le Sourneau apparaissent aux Hermites 37, la Sourc¸ais a` Saint-Senoux 35, le Sourdis a` Ballans 17 comme a` Saint-Andre´-sur-Se`vre et a` Maule´on 79, Essournets a` Moumour 64, Sourdille a` Capdenac 46. Sourdon est une commune de la Somme et un lieu-dit a` Nozie`res 07, Saint-Jean-de-Liversay 17, Le Lion-d’Angers 49 ; Sours une commune de la Droˆme et apparaıˆt aussi a` Fabas 09, Boutz-en-Mauges 49. Sorgues est un hameau a` la source-re´surgence de la Sorgue a` Cornus 12. Notons toutefois que sourn (qui surgit) se dit aussi d’e´cueils en Bretagne. Font, fons, fontaine n’est pas moins re´pandu, et a` peu pre`s synonyme en toponymie. Il vient par le latin d’un IE dhen « qui coule ». Quelque 80 communes ont le nom de Fontaine ou Fontaines, seul ou suivi d’un de´terminant, et plusieurs autres dizaines sont en Fontenilles, Fontenailles, Fontenay, Fontenoy, Fontenelles, Fontanes ou Fontane`s, Font-, meˆme Fontie`s-d’Aude 11 et Fontiers-Cabarde`s 11, Fonters-duRaze`s 11, Fondettes 37, Fontpe´drouse 66 (pierreuse), Fontjoncouse 11 (avec des joncs), Font-Romeu (fontaine des pe`lerins) plus une vingtaine en Fon- ou Fons avec ou sans comple´ment. Avec les lieux-dits, se signalent de nombreux les Fontilles, une cinquantaine de Fontvieille, autant de Fontfre`de, Fonfre`de ou Fontfreyde (froide),

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quelques Fontcaude ou Fontcalda, des Fontanie`re (noire), trois Fontcouverte et quelques noms pittoresques : des Fontbouillant, les Mortefontaines a` Deuil-laBarre 95, Font del Cucut a` Canaveilles 66, Fontaine Foireuse a` Taingy 89, Font Pissouse a` Villars-les-Bois 17 et Font Vineuse a` Saint-Pierre-d’Argenc¸on 05, la Fontaine aux Fous a` Vauchonvilliers 10 et a` Chaumont-devant-Damvillers 55 (sans doute « aux heˆtres »), une dizaine de Fontaine du Diable, etc. Le terme prend la forme fous ou foux dans le Midi : la Fous est une source a` Gre´olie`res 06, une source a` Saint-Jean-de-Bue`ges 34, la Foux une source a` Pompignan 34 ; mais des confusions sont possibles avec fos comme pre´cipice et foux comme heˆtre... La Gascogne en fait hont, hount : Hontanx 40, Hont-Ne`re (noire) a` Castillon-de-Larboust, Hont Rouge a` Cire`s ou Hont Arrouye (rouge) a` Gouauxde-Luchon 31, Houn de Rande´ a` Leyritz-Moncassin 47, Hont Grande a` PergainTaillac 32, Hount Caoute (chaude) a` Capvern 65 et plusieurs Hount He´re`de (froide) dans les Hautes-Pyre´ne´es, Hount Ne`gre (noire) a` Bagne`res-de-Bigorre et Barrancoue´ou. Hontambe`re a` Castelnau-d’Auzan 32 a le sens de « bellefont ». Le germanique emploie bronn, brunn pour source ou fontaine ; l’ide´e est ici celle de la naissance et rejoint le sein dans sa version gauloise, bronnio – a` l’origine de noms de buttes et mamelons, et donc de possibles confusions. Brunstatt 68 est le lieu de la source ; Brunntal a` Ribeauville´ est la valle´e de la source, Brunnmatt au Hohwald, a` Otterswiller ou a` Colmar est le pre´ de la source comme Bronnmatt a` Henridorff, et Brunnkopf a` Lohr la teˆte de la source. Mais le the`me est bien ailleurs qu’en Alsace, sous des formes bronne ou meˆme brune : Bellebrune 62 est interpre´te´ comme une source aux baies (bere et brunn) ; on trouve meˆme deux Source de Bronne a` Villettesur-Ain 01 et Neufchaˆtel-Hardelot 62. Les Cambronne en Picardie ont e´te´ des sources froides (caudebronne, A. Fournet), Thiembronne 62 est la source aux osiers en flamand. Il est en outre possible que la naissance (burth) comme ide´e de source explique Bourthes 62, a` la source de l’Aa, et Lisbourg (Liegeborth en 844) a` la source de la Lys (D. Poulet). Le grand nombre de toponymes en Borne et Bourne pose un proble`me de´licat en raison de la rencontre entre l’origine bronn-source, bronn-poitrine (mamelon) et la borne-limite, voire les bournais comme sols. A. Dauzat, P.-H. Billy et S. Gendron e´tendent volontiers le domaine de la source, imaginant e´ventuellement un hydronyme pre´latin born dont viendraient des noms aussi divers que Borne, Bors, Bords, Bort, Bornand, Boron, Bron, Bournazel, Brignoles 83, Brognard 25, Brognon 08 et Brognon 21, Burnand 41, Bourneau 85, Borre 59 et Bort ; voire certains Bord et peut-eˆtre meˆme Bourgneuf (S. Gendron). Le massif des Bornes en Savoie y trouverait son origine ; mais de la source on passe aux cavernes et borne aurait aussi le sens de grotte dans les Bornettes et Bournes savoyardes (H. Suter), voire les Brude et Brudour en Dauphine´ et Alpes du Sud. Le bouillonnement et les bulles sont associe´s a` l’ide´e de source, tout autant que le jaillissement. Une source un peu turbulente est un boulidou dans le Midi, comme les Boulidou de Saint-jean-de-Cuculles ou de Saint-Cle´ment-de-Rivie`re 34, de Ve´ze´nobres 30, de Tairan 11 ; une Source de Bollaro est a` Silvareccio en Corse, une Fontana di u Bullaru a` San-Gavino-di-Tenda. Bourideys 33 a le meˆme sens.

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Bunia fut un mot gaulois pour des sources jaillissantes et se retrouve apparemment dans bignon, qui de´signe une source dans l’Ouest ; une partie au moins des Bigne, Bignac, Biniac, Bignon, Bueil en seraient issus ; Barenton 50 compte a` la fois le Bignon, la Haute Bigne, la Basse Bigne. Un proble`me est la paronymie avec bun, beugne qui se rapportent a` des hauteurs. De meˆme, outre des hauteurs, Saillant a pu de´signer une source jaillissante, voire une cascade, notamment en Auvergne et Limousin : le Saillant a` Allassac 19, le Saillant a` Marcenat 15, le Sailhant a` Andelat 15, la cascade du Gour Saillant a` Saint-Priestdes-Champs 63 ou celle du Creux Saillant a` Saint-Victor-Montvianeix 63, la Font Saillant a` Sainte-The´rence 03, voire la source du Sail a` Mirefleurs 63. Un autre proble`me est pose´ par la relation avec le borvo-bormo des eaux et boues, e´ventuellement thermales. Des termes gaulois borya, borvo ou bormo auraient de´signe´ soit des eaux chaudes, soit des sources boueuses, soit des e´tendues boueuses selon les interpre´tations, et la toponymie associe´e aurait aussi incorpore´ une divinite´ des thermes nomme´e Borvo ou Bormo. Il en re´sulterait, outre la bourbe et le bourbier comme noms communs, la tre`s conside´rable se´rie des Bourbon, Bourbonne et Bourbonnais, Bourbouillon et Bourbouillons, voire Barbouillons, avec La Bourboule, Bourbon-Lancy (anc. Aquae Borvonis), Bormes, Bourberouge sur le site d’une mine de fer a` Bion et Saint-Jean-du-Corail 50, peut-eˆtre un nom comme Bouille 76. Nous reprendrons cette question a` propos de mare´cages (p. 287). Les sources e´tant a` l’origine des cours d’eau, et par de´finition a` l’amont, plusieurs noms indiquant un de´but ou une hauteur ont servi a` les de´signer. La Champagne connaıˆt les sommes, « au sommet » du cours : Somme-Tourbe, Somme-Vesle, Somme-Suippe, Somme-Bionne, Somme-Ye`vre, Sommepy, Sommepuis, Sommesous dans la Marne, plus Sommeval 10, Sommevoire 52, Sommelans 02, Sommedieue et Sommelonne dans la Meuse, Sommerance et Sommauthe dans les Ardennes, sont des noms de communes ainsi construits avec le nom de la rivie`re. Il existe aussi un Sommeraire a` Presly 18 a` la source de la Re`re, un Somloire 49 a` la source de l’Oue`re. Sommereux 60 est probablement du meˆme groupe. Chef et cap ont la meˆme fonction : Chef-Boutonne 17 a` la source de la Boutonne, Capdrot 24 a` la teˆte du Dropt ; Capval a` Wanchy-Capval 76 est seulement au bout d’un vallon. Il en est de meˆme pour penn en breton, a` la fois teˆte, cap, bout et source : Penngoyen a` Plone´is est bien un hameau a` la source du Goyen, Penn Aon une ferme a` la source de l’Aulne a` Lohuec 22, tandis qu’a` la source du Le´guer sont les habitats de Pen Le´guer Bihan et Pen Le´guer Braz (Bourbriac 22). H. Le Bihan cite aussi Pennyeodi pour le Jaudy (a` Tre´glamus 22). Goutte est le nom le plus courant des sources et de bien des ruisseaux dans les Vosges, ou` il apparaıˆt par dizaines : la Goutte de la Leuche est source et ruisseau a` La GrandeFosse, ou` est aussi un Fouchigoutte et qu’avoisine le Fraisegoutte (commune de Saales). On trouve au Val-d’Ajol, en site de source ou de teˆte de vallon, les lieux-dits la Goutte du Jau, la Goutte des Faings, les Goutelles, Noiregoutte, Levaugoutte, Pombe´goutte, Malegoutte, et a` Gimont-Val-d’Ajol Clairegoutte, la Goutte des Teˆtes ; a` Cornimont 88, Bonne Goutte, les Gouttes de l’Air, la Goutte du Droit, Saussenigoutte, Parfongoutte, Wassongoutte. Mais le terme est e´galement pre´sent

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en Lyonnais, en Auvergne, et jusque dans les Pyre´ne´es ; il est abondant dans l’Allier. En viennent Me´nigoutte 79 (avec me´nil), la Goutte a` Bugeat ou a` Droiturier 03, meˆme a` Sabarat 09, les Gouttes a` Saint-Germain l’Herm 63. Le nom perd parfois un t, et devient Goutelle ou Goutie`re. Oueil, Oueilh et meˆme Œil de´signent des sources en Gascogne et dans les Pyre´ne´es ; un risque est dans la confusion avec ouille de´signant les troupeaux d’ovins et bergeries associe´es. Ces noms semblent s’appliquer a` la forme ronde que prennent souvent les vasques de sources. C’est pourquoi ils signalent aussi des fonds de puits ou d’entonnoirs, voire des lacs ronds en fond de cirque glaciaire ou derrie`re un verrou rocheux, comme le lac d’Ooˆ et la commune de ce nom dans le Luchonnais. Il semble admis que ces noms viendraient d’une me´taphore de l’œil. Toutefois, ils pourraient simplement venir de l’eau, comme de nombreux toponymes en forme d’Oye ou Oie tels Oyes 51, L’Oie 85, l’E´tang d’Oie a` Givry-en-Argonne 08, l’Angle d’Oie a` La Ronde 17, plusieurs lieux-dits les Oyes du haut Doubs, associe´s a` des mares de vallons. Dans les Pyre´ne´es, une se´rie de noms tels que le Pic de l’Auech (Boutx 31), le col d’Auarde et le pic d’Aue`re a` Saint-Lary 09, le col et le ruisseau d’Aoue´dole et l’e´tang d’Ayes a` Bethmale 09 auraient le meˆme sens, avec peut-eˆtre Ooˆ 31. On connaıˆt d’ailleurs e´galement la forme Goueil, Gouaux au pluriel, comme a` Gouaux-deLarboust et Gouaux-de-Luchon 31 ou Gouaux 65. Goueil de Jou est la source du Job a` Arguenos 31 ; Goueil de l’Aron est une source dans la Coume de l’Aron a` SaintLary 09, dont sort la Goute des Cascades ; la source de la coume voisine est la Fontaine de Besset. Le Port et l’E´tang de la Goueille sont a` la teˆte d’une valle´e affluente du Vicdessos, a` Auzat 09. L’Œil Doux, a` Fleury 11 dans le massif calcaire de la Clape, est un nom curieux pour une source au fond d’un trou naturel, et apparemment redondant ; il en est de meˆme de l’Œil de la Duis a` Villard-de-Lans 38. En effet, bien des sources portent le nom de duis, ou des formes e´quivalentes tre`s varie´es : duie, dhuis, dhuie, dhuy, dois, doit, doye, douix, doux, douts, douat, douet, doue´, doet en Normandie, dour ou dou en Bretagne. Ce terme est habituellement rapporte´ a` la racine ducto (IE deuk, tirer, conduire) qui e´voque en l’occurrence un petit canal, une conduite d’eau et se retrouve dans la douve. A` titre d’exemples citons la Duis a` Bourguignons 10, la Fontaine a` Duis a` Lignon 51, la Source de la Duis a` La Motte-en-Bauges 73 ; la Dhuie a` The´zac 47 ; Dhuizon 42 et Dhuisy 77, Dhuizel 02 ; Duisans 62 ; Doue´-laFontaine 49 ; Doye 39 ; Doux 08 et Doux 79, Doue 77 ; Soulaines-Dhuys 10 et Pargny-la-Dhuys 02, d’ou` vient l’aqueduc de la Dhuys qui achemine l’eau de la Dhuys jusqu’au re´servoir de Me´nilmontant a` Paris ; la Fontaine du Petit Doit a` Montboyer 16 et celle de la Doit a` Pannes 45 ; les Dois a` Saint-Hilaire-la-Plaine 23 ; la Doue´e a` Chantonnay 85, la Source de la Doue´e a` Avernes 95 ou a` Rougemont 21, la Douais a` Boue´e 44 ; Cheˆnedouit 61 et le Grand Douit a` Crame´nil 61, le Douit a` Argentan-sur-Orne. Douryen a` Taule´ 29 est une « fontfroide » (dour-yen). Les Doye sont plus spe´cialement dans le Jura, comme Doye 39 et la Doye a` Izernore 01, la source et la grotte de la Doye aux Nans 39, la Doye a` Nans-sousSainte-Anne 25. Les Douix abondent en Bourgogne, ou` Chaˆtillon-sur-Seine a une source de la Douix, dont les eaux alimentent la Seine. Les Douat sont surtout en

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Aquitaine. L’orthographe a pu e´voluer jusqu’a` Doigt, cre´ant ainsi bien des faux amis, du moins hors des montagnes ou` doigt de´signe en ge´ne´ral un rocher e´troit et pointu : tel est le cas de la Fontaine du Doigt a` Prizy 71, des Doigts a` Saint-Caprais 03, une ferme entoure´e par plusieurs sources ; et probablement de Sous le Doigt a` Ourouxsur-Saoˆne 71 et du Haut du Doigt a` Charmes 08. Des Alpes du Sud a` l’Aude on repe`re aussi des Adoux, au sens de source ou re´surgence ; par exemple une Bergerie de l’Adoux a` Montgaillard et a` Rouffiac-des-Corbie`res 11, l’Adoux des Antres a` Tuchan 11, la Source de l’Adoux a` Marignac-en-Diois 26 ou a` Davejean 11. Toron, Touron, aussi Te´ron, The´ron forment un groupe de toponymes assez bien repre´sente´ en Limousin et surtout en Pe´rigord pour de´signer un lieu de source. Ils seraient issus d’un terme gaulois, pre´sent dans le chaˆteau le Tourondel a` SaintAugustin 19 et a` Thouron 87 (S. Gendron), peut-eˆtre au Thoronet 83, a` The´rondels 12 (E. Ne`gre). On pourrait supposer un rapport avec le pre´-IE atur pre´sent en hydronymie du Sud-Ouest, qu’aurait repris le gaulois. Toutefois, ces noms ou des noms semblables peuvent aussi eˆtre attache´s a` la pre´sence d’une butte (v. tertre). L’examen du terrain peut parfois oˆter le doute. Touron a` Montcaret 24 est bien a` une source, et le Touron de Fonroque 24 ou la Font du Touron a` Bouniagues 24, comme la Font del Turon a` Taillet 66, de´signent bien des sources. The´rondels 12 a des sources mais le village est sur un relief marque´. Thouron 87 est environne´ d’e´tangs et de buttes, dont l’une se nomme le Terme, e´quivalent de tertre, ce qui laisse au moins la place au doute ; et la plupart des Touron du Gers ou de l’Arie`ge, territoires peu marque´s par la toponymie celte, sont associe´s a` des reliefs. Quille en Normandie et quelle en Alsace ont une origine commune et le sens de source : les E´quilbecs a` Brix et E´quilbec a` Breuville dans la Manche sont a` des sources (quille) de ruisseaux (bekk), et la Croix d’E´quilbec a` Ne´greville 50 jouxte le hameau des Sources. Quell a` Soultzmatt est un lieu-dit en teˆte de vallon. Mais pour M. Urban, Les Quelles 67 (anc. Quevelles, Yquell) serait issu d’un allemand Gefa¨ll « les pentes », compris ensuite comme « la source ». Wella, de meˆme formation que le puits anglais (well), serait a` l’origine de l’e´le´ment el(le) dans Elbeuf (jadis Welleboth) et dans le quartier du Havre Rouelles (Rodewella en 1035, comparable aux Rothwell anglais) ; il aurait e´galement fourni Veules-les-Roses (Wellas en 1025) et Veulettessur-Mer. Un gaulois rin, ou ren, aurait e´galement eu le sens de source et apparaıˆt dans les Beaurain, Beaurains, Beaurainville (D. Poulet). Un autre gaulois lautro a eu le sens de bain ou source ; il est tre`s proche d’un ancien germanique hluta, lu¨ttar (clair, pur) et l’un ou l’autre, ou les deux successivement, ont pu jouer dans la formation de Lure 70, peut-eˆtre Lurs, Lorrez, ainsi que de la Lauter et de Lutter en Alsace. Stivel est l’un des noms de la source en breton et apparaıˆt une vingtaine de fois, dont des Stivell et un Traou Stivel a` Tre´glamus 22, un Traon Stivel a` Brest et un Toul an Stivel (le trou de la source) a` Plougrescant 22, Stivellou a` Edern 29. Le basque a ithur-iturri pour la source ; Ithorots 64 est « la source froide », Ithurbide a` Urcuit le chemin de la source ; Ithurbidea existe a` six exemplaires, Ithurburua (la teˆte de la source) aussi, et l’on connaıˆt une quinzaine d’Ithuraldea (du coˆte´ de la source). Fontaines, sources et puits sont souvent e´quivalents en toponymie, englobant meˆme des ruisseaux. Toutefois, quelques noms plus spe´cifiques s’appliquent a` certains

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ame´nagements qui leur sont associe´s, et qui servent a` tirer, stocker ou distribuer de l’eau. Le puits d’abord, au sens courant du mot, du latin puteus, que l’on creuse pour atteindre une nappe : il fournit des noms de villages et de lieux-dits en Puits (dont une commune en Bourgogne, Puits 21), le Puits, les Puits, Puiseux, Puisieux, Puiseaux, Pouzols et Piseux 27, Pisieu 38. Selon les re´gions, les formes peuvent e´voluer : le puits est Put en Flandre, comme Klocke Put a` Zegerscappel 59 ou Kleken Put a` Wormhout 59 ; Pou en Catalogne, comme Pou dels Pobres a` Sainte-Colombe-de-la-Commanderie et plusieurs Mas del Pou ou Font del Pou, la Colomina del Pou a` Cabestany ; Pozzo, Pozzu en Corse comme le Pozzu a` Bastelicaccia 2A (« source capte´e »), u Pozzu a e Fate a` Renno 2A (puits des fe´es), Fontaine de Pozzo a` Scata 2B, voire un Pozzo Americano a` Ventiseri 2B. On trouve aussi des Poue´ (le Poue´ de la Bochery et Derrie`re le Poue´ a` Guipry 35, Source du Poue´ a` Me´die`re 25), de nombreux Pous, Pouts, le Puch dans le Midi, dont Pous Sec a` Fauge`res 34, Pouts es Prats (des pre´s) a` Ginestas 11, Puch-d’Agenais 47, Le Puch 09. De ce fait, elles entraıˆnent des risques de confusion avec la famille du puy : habituellement Pouzols est du puits, Poujols du puy... Un autre risque de confusion est bien entendu lie´ a` d’autres sortes de puits : soit des « puits » naturels comme les avens ; soit des puits de mine, par exemple le Puits Bernard a` Faymoreau 85 ; ou meˆme des puits d’ae´ration de tunnels, comme le Puits XV a` MaˆlainBlisy 21. Certains ame´nagements propres aux puits ont pu marquer les lieux. Le haut balancier de´nomme´ cigogne par me´taphore, et qui sert a` remonter l’eau, est a` l’origine de plusieurs dizaines de noms comme Cigogne´ 37, Cigogne a` Varennes 37 ou a` SaintJean-de-Liversay 17 ; et meˆme Sognolles et Soignolles 77 selon M. Mulon. Le meˆme dispositif se nomme pousaraque, pouzarague ou puisaraque dans le Midi, un terme de´rive´ de puits, a` l’origine d’une quinzaine de lieux-dits, comme Pouzeranque a` Aigues-Vives 30, la Pousaraque a` Gignac-la-Nerthe 13 et la Pousaque (AlbefeuilleLagarde 82, Puginier 11), les Pousagues (Routier 11). Les points d’eau pour les troupeaux ont donne´ lieu a` des dizaines de lieux-dits de´rive´s du verbe boire, de forme l’Abreuvoir ou l’Abeurador (prononcer abe´ouradou...), Beuradous (Saint-Amans-de-Pellagal 82), le Be´uraour (Roubion 06), voire Be´doue`re (a` Ce´relles 37), l’Abeurou dans les Alpes et le Jura, Beuradour a` SaintDenis-des Murs 87 ; on trouve meˆme une Fontaine des Abeuradous au Bousquet 11 et une Fontaine des Abeurades a` Rimont 09, une Source des Abeurous a` Apremont 01, els Abeuradors a` Canet-en-Roussillon 66. Des NL en Bre´vanne, Bre´vent, Bre´vonnes ont eu le meˆme sens et meˆme e´tymon, et s’appliquent aussi a` des sources, voire a` de petits cours d’eau. En pays calcaire ou` les eaux disparaissent vite par infiltration, ont duˆ eˆtre ame´nage´es des citernes, et des cuvettes tapisse´es de pierres, nomme´es lavognes. Des dizaines de lieux-dits sont nomme´s la Citerne, Citernette ou Citernelle, Cisternes comme a` E´gliseneuve-d’Entraigues 63 ou Saint-Sulpice-les-Bois 19, la Cisternette a` SaintMaurice-de-Navacelles 34, Citerne 80, la Citerne de l’Homme Mort a` Goudargues 30, qui a aussi la Citerne de l’U, proche de l’Aven de l’U sous la Teˆte de l’U ; l’Aven de la Citerne au Garn 30 ; la Citernasse a` Valflaune`s 34. La lavogne vient de lava, la pierre, et n’a donc pas le meˆme e´tymon que le lavoir, avec lequel les

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toponymes peuvent se confondre. Elle a donne´, parfois sous la forme lavagne, quelques dizaines de lieux-dits dans les Causses et alentour : la Lavogne a` Allenc 48, Lavogne de Caubel a` Sainte-Eulalie-de-Cernon 12, la Lavagne a` Blandas 30, la Lavagne a` Veyreau sur le Causse Noir, Marlavagne a` Saint-Andre´-de-Ve´zines, les Lavagnols sur le causse de Sauveterre a` Chanac, et meˆme un Mont Lavagnes au Caylar 34. L’occitan emploie aussi pesquier dans le sens de re´servoir d’eau, e´ventuellement vivier : d’ou` des Pesquier, Pesquie´, Pesquie`s, Peschiers, des Landes jusqu’au Gard. Le terme est de la famille de la peˆche et du poisson, latin piscis, IE peisk.

Les eaux qui courent Eau vient du latin aqua, issu de l’IE akwa qui peut avoir repris un av- ante´rieur ; cette racine est a` l’origine de toponymes de formes tre`s diffe´rentes. Les plus proches d’aqua s’affichent en aigue dans des noms comme Aigue, Aygue, Eygue, Aigue`ze, Aiguebelle et Aiguebelette, Aigueblanche, Aiguesvives ou Aigues-Vives et AiguesMortes, Aigueperse (e´parse) dont deux communes (Aigueperse 63, Aigueperse 69), Aigurande et Eygurande (limite d’eau), Eyguie`res, Eygalie`res 13, Eygaliers 26, Eygalayes 26, Eygliers 05 ; ou Aygasse, Aygat, Aygalade, Belaygue (a` Penne 81), Ayguatebia 66 (eau tie`de), et de fort nombreux Aigue ou Aygue avec un comple´ment, meˆme un Ayguese`que (se`che, Commensacq 40), des Aygues-Cluses, AyguesTortes, Aigue Noire, etc. Aı¨go est le nom de l’eau en occitan. On trouve aussi dans le Midi des noms en aigal, agau ; certains s’appliquent a` des canaux (chap. 6), d’autres a` des vallons, comme l’Agal du Be`s a` Lercoul 09, ou le Correc de l’Agal a` Sahorre 66, d’autres encore a` des sommets distributeurs d’eau, comme le mont Aigoual, ou le Tuc d’Agal a` Urau 31. La forme est parfois agnes : Agneserre tout au fond de la valle´e du Garbet a` Aulus 09 ; le col d’Agnes entre Aulus et Le Port 09, les Agnes a` Chaˆteauneuf-les-Bains 63. Les E´gaux est un toponyme qui apparaıˆt plusieurs dizaines de fois, et qui est connu pour dissimuler les Aygues ou quelques de´rive´s comme agau au sens de petit canal : ainsi du Plat des E´gaux a` Saint-Anthe`me 63, des E´gaux a` Saint-Hugues-de-Chartreuse 38, les E´gaux a` Montmagny 42, etc. On trouve d’ailleurs aussi les Aygaux (Saubens 31) ou les Aygots (Matha 17). La forme d’oı¨l eau se trouve dans les Eaux-Bonnes 64, des Eaux-Chaudes, Belleau dont Belleau 02 et Belleau 54, Morteau dont Morteau 25, Longueau dont Longueau 80, Longeaux 55, dans un redondant Eaux-Puiseaux 10 et diverses curiosite´s comme les Eaux, hameau de Talmont-Saint-Hilaire 85, le ruisseau des Eaux Mixtes (une boire du Cher) a` l’abbaye de Noirlac (Brue`res-Allichamps 18), les Eaux Ouies a` Cuigy-en-Bray 60, l’Eau-Qui-Bruit hameau de Pe´lussin 42 ou les Eaux Mine´rales a` Saint-Priest-des-Champs 63. Un cas particulier est celui des eaux thermales, si appre´cie´es des Romains. La plupart des aix comme Aix-les-Bains, Aix-en-Othe, Aix-en-Provence, Aix-en-Diois, Aixesur-Vienne, Ax-les-Thermes ont la meˆme origine qu’aigue, mais dans ce sens d’eaux thermales – Les Aix-d’Angillon 18 serait un faux ami, qui viendrait de la haie ; il fut jadis Haiense Castrum. Les Bains sont tre`s pre´sents en toponymie, sous cette forme,

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en comple´ment de nom (-les-Bains) ou par des de´rive´s comme Bagnols (cinq communes et bien des lieux-dits), Bagnoles et Bagnolet, Bagne`res, Bagneux, Baignes, Bages, les deux Banyuls, Bagno en Corse. Chaudes-Aigues 15, Cauterets 65, Caldegue`s a` Bourg-Madame 66, Les Escaldes a` Angoustrine-Villeneuveles-Escaldes 66, La Chaudie`re 26 viennent d’eaux chaudes (latin calda). Le mot thermes figure souvent en comple´ment (-les-Thermes), parfois seul, au risque d’eˆtre confondu avec terme au sens de tertre ou de limite ; mais les lieux-dits les Thermes a` Pomare`de 46, Me´zie`res-sur-Issoire 87 ou Thenon 24, Barbotan-les-Thermes a` Cazaubon 32, correspondent bien a` de petits e´tablissements thermaux dans la campagne. Le radical pour l’eau a pu conserver une tre`s ancienne forme av, ou s’y re´duire, en des lieux comme Avenne (dont Avenne-Avenay 25), les Avennes, Avail, Availle, les Availles, Ave`ze 30, Ave`ze 63, Ave`ze 72, Balaives (Balaives-et-le-Butz 08), probablement Avignon (interpre´te´ comme « lieu pre`s de l’eau courante »), en Corse Avapessa (prairie de l’eau) ; et dans le nom de l’Aa, premier fleuve de France (alphabe´tiquement). La forme eve est pre´sente a` E´ve 60, E´veux 69, E´vian-lesBains 74, Euvy 51, Iwuy 59, Longe`ves 17 et Longe`ves 85, ainsi qu’a` Eu 76, et se cacherait dans le nom le plus bref de France, Y, commune du sud-est de la Somme. Elle aurait e´galement donne´ des lieux-dits E´vettes, les E´vettes, l’Effe, et probablement E´vaux-les-Bains 23, les E´es a` Ferrie`res-sur-Beaulieu 37, le Plan de l’E´va a` Modane 73, voire le glacier de la Levanna (l’Evanna) a` Bonneval-sur-Arc 73 et meˆme Aouze 88. Elle se cache dans les Yvelines, dont le nom vient de la foreˆt des Yvelines, c’est-a`-dire des « petits cours d’eaux », et dans les normandes Yvetot, Eawy, Yvecrique. C’est du meˆme e´tymon que viendraient au, nom germanique pour une prairie humide que l’on trouve en Alsace, comme l’Andlau, Rothenau, Breitenau, etc., et auge comme le Pays d’Auge en Normandie. Les Azay et Aze´, dont six communes comme Azay-sur-Cher 37, Azay-sur-Thouet 79, Azay-le-Ferron 36, Aze´ 41, Aze´ 53, Aze´ 71, ge´ne´ralement en bord de rivie`re, sont souvent conside´re´s comme appartenant a` la meˆme famille, peut-eˆtre pre´-celte. Il en serait de meˆme pour les Aisey, Aisy comme Aisy-sous-Thil 21, Aisey-et-Richecourt 70. De l’IE pleu, couler, viennent a` la fois la pluie et la flotte, le flot. Nous avons bien La Flotte sur l’ıˆle de Re´, et Palavas-les-Flots 34 comme ornement publicitaire, mais peu de toponymes se rattachent aux formes d’origine latine. Il est probable que les Flots en bord de Seine a` Moisson 78 a bien ce sens, sans doute re´cent, mais la plupart des autres lieux-dits la Flotte, le Flot, les Flots disperse´s en France n’ont pas de rapport e´vident avec une eau courante – peut-eˆtre certains en ont-ils avec le radical germanique flor, flur pour champ ; on a meˆme les Champs Flots a` Annequin 62. En revanche, une se´rie de noms de lieux ont e´te´ forme´s sur les e´tymons normands et ne´erlandais flet, fliet, vliet, qui ont bien le sens de flot, d’eau courante : Groffliers 62, Rang-du-Fliers 62 (jadis Rein-Vliet), deux Vliet Houck a` Brouckerque et Bourbourg 59, ou le lieu-dit Vliet Straete a` Uxem 59 pre`s du canal des Chats. Fleuve et flux, affluent et confluent sont re´pute´s venir d’un radical voisin quoique diffe´rent, l’IE bhleu, e´vocateur d’e´coulement turbulent. De cette racine pourraient eˆtre venus des noms comme la Blaise, les Blagny et les Bligny (G. Taverdet), peut-

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eˆtre Blois 41 et Blagnac 31, mais ce ne sont que des hypothe`ses. Par passage classique du bh a` f, elle a donne´ fluere en latin. Quelques lieux-dits le Flux semblent se rapporter a` des cours d’eau, notamment a` Beaugency en bord de Loire. Flumet 73 sur l’Arly, le Flumen sous-affluent de la Bienne dans le Jura, ont ce sens. En Corse, fiume de´signe tout cours d’eau, et fait partie du nom du fleuve Fiumorbo, lequel est porte´ par quatre communes de Corse-du-Nord. Fiume a inspire´ quantite´ de lieuxdits en Fiumara, Fiumino, Fiumicce ou Fiumiccio, Fiumicellu, six Fiuminale dont un Sottano (d’en bas) et un Soprano (d’en haut) a` Velone-Olmeto, Tre Fiumi a` Linguizetta, Fiumaccio a` Ale´ria, Cantu di Fiume a` Quenza. C’est de la meˆme racine bhleu > bhreu que proviendrait le froud ou frout, signalant un courant en breton. Il apparaıˆt dans le Fromveur (le grand courant), courant marin qui rend si dangereux le passage entre Mole`ne et Ouessant, ou dans des Camfrout (cam indique une courbe) et Hoˆpital-Camfrout 29, Froud Gwen a` Guipavas et Froutguen a` Combrit 29 (blancs), le Froud au bord de l’E´lorn a` Plougastel-Daoulas, Frouden sur l’Aber-Ildut a` Bre´ le`s 29, Froudic (diminutif) sur le Le´ guer a` Loaurgat 22, le Frout sur l’E´lorn et le Frout Bihan (petit) a` La Roche-Maurice 29 ou Pont ar Frout a` Locarn 22, Beg ar Frout (la pointe du courant) a` Teule´ sur la rade de Morlaix. La meˆme racine a donne´ par le latin la ferveur et l’effervescence, le ferment, la brasserie. Les origines nordiques de certains hydronymes se lisent dans les Bach alsaciens et lorrains et les bec ou becq normands, des baix et bais du Nord-Ouest. Le Nord-Est a toute une collection de Barembach, Bremmelbach, Birlenbach (du vallon), Breitenbach et Breidenbach 57 (large), Dieffenbach, Dieffembach-le`s Hellimer et Tieffenbach (profond), Eberbach (du sanglier ou de l’if), Forbach (des pins), Griesbach (du gravier), Schlierbach (boueux), Michelbach (grand ou furtif...), Muhlbach (du moulin), Soultzbach (sale´). Coˆte´ Nord-Ouest, c’est la forme scandinave bekk qui a e´te´ adapte´e, mais elle peut entrer en concurrence avec le bec ou beg comme promontoire : l’examen du site est indispensable. Notons dans le sens du ruisseau Caudebec (de kalt, froid), Bolbec, Bricquebec, Clarbec, Foulbec (sale), Filbec, Beaubec-la-Rosie`re ; Bousbecque (du bosquet), Guarbecque (de guar, mare´cage) et Morbecque (de moor, marais), Steenbecque (pierreux), Marbaix de mare, Roubaix de roseau, Wambaix de wana, maigre ; et sans doute aussi Sorbais, Gerbaix, Baizieux, Be´zu. Un Entre les Becques (les ruisseaux) est a` Millam 59. La forme bacque existe aussi, comme a` Bacqueville. Outrebois 80 fut un Ultrabaiz, attire´ ensuite du ruisseau vers le bois. Broque, broc se trouve avec un sens voisin (cf. l’anglais brook) comme dans Bruquedalle ou Fouillebroc, mais la confusion est possible avec l’ide´e de mare´cage (v. bruch). Un terme latin, aestus, a donne´ a` la fois l’estuaire et l’e´tier, et au moins deux termes re´gionaux se rapportant aux cours d’eau : estey en Aquitaine, steir ou ster en Bretagne. Aestus est paradoxalement re´pute´ venir de l’IE aidh = bruˆler ; l’e´te´ en serait issu et l’on nomme aussi aestus une inflammation. Si curieuse soit-elle, l’explication fournie est dans l’image du bouillonnement ou des tourbillons de mare´e dans les estuaires. Outre des noms de cours d’eau, on trouve plusieurs l’Estey en Gironde (a` Le´ogeats,

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Peujard, Saint-Jean-de-Blaignac), l’Estey Noir a` Arveyres 33, un lieu-dit Estey et le port de l’Estey a` Sanguinet 40, l’Estey Rouge a` Saint-Laurent-de-Gosse 40. De la meˆme famille seraient des Este´ou en Provence (Marseille, Marignane, Le Muy), l’Este´ouet a` Sauveterre 32. Et bien entendu divers l’E´tier, surtout en LoireAtlantique et Morbihan. Steir de´signe une rivie`re en breton. Le Steı¨r rejoint l’Odet a` Quimper, dont une ferme a nom Lez Steir ; Pen ar Steir est en bout d’estuaire a` La Foreˆt-Fouesnant. Plusieurs dizaines de lieux-dits bretons sont en Ster, dont Lanester, Penn-ar-Ster a` Plougastel-Daoulas, Pen-ar-Steˆr a` Dine´ault et Pen-erSteˆr a` Saint-Philibert, Ty Steˆr a` Saint-E´varzec, Ster ar C’hoat a` Quimper au bord du Steı¨r, Steˆr ar Park a` Collorec 29, etc. Unda, l’onde est aussi en latin l’eau qui coule (IE wed), comme dans l’Ondaine, ou Ondes 31. Le germanique strom pour courant, issu de l’IE sreu = couler rapidement, qui a fourni le radical grec rhea (he´morragie, diarrhe´e, logorrhe´e) et le rythme, figure dans quelques noms de rivie`res et de lieux-dits. Le cas d’E´trœungt 59 est souvent cite´ : les formes anciennes du nom, Villa Strono ou Struen, e´voqueraient un cours rapide, en l’occurrence la Petite Helpe. Estrun 59 est une commune au confluent de la Sense´e et de l’Escaut ; E´trun 62, Estreux, Estourmel voire Lestrem 62 seraient de la famille, la rapidite´ du flot e´tant toute relative en plaine... Le breton emploie gouez, gwaz, glas pour un ruisseau : l’e´tymologie n’en est pas bien connue mais pourrait avoir un rapport avec ce wed. On citera Gouessant, Gouesnou ; Goas an Abbat comme ruisseau de l’abbe´, Goas ar Feuntun a` Ploubezre, plusieurs Goas a` Plougasnou dont Goassaliou (des saules), Goasven (blanc), Goasveur (grand), Goasvili (du bosquet) ; Goasvouillen a` Gourin est le ruisseau bouleux ; Gwaz Wenn a` Ploune´rin ou a` Ploune´vez-Moe¨dec est le ruisseau aux eaux claires. Mais goas en breton de´signe aussi un habitat, ou encore un homme, jadis un vassal ou un valet, voire une oie ; certains Goas sont apparemment sans rapport avec quelque ruisseau, dont des Goas Coz (vieux)... et Goashe´yec a` Plougasnou, jadis Cozheizec, se traduirait « le vieux champ d’orge », goas e´tant ici une alte´ration de coz... En revanche, Daoulas est bien interpre´te´ comme « les deux ruisseaux », goas ayant e´volue´ en glas avant de perdre son g. D’autres formes re´gionales sont bien ancre´es, comme nous l’avons de´ja` vu avec la goutte ou la bourne. La jalle est la rivie`re en Me´doc, et au pluriel dans Saint-Me´darden-Jalles ; R. Aymard rattache ce nom a` un gel vascon, qui se retrouverait dans la Jalette a` Juzet-de-Luchon, les noms de rivie`res en Ge´lan, Ge´line, Ge´los, Ge´u¨, le Joos et son petit pays le Josbaigt (la basse du Jos), et peut-eˆtre le Gers. L’Auvergne et le Limousin connaissent gane, ganne, dont le sens est un conduit, un exutoire de mare, mais peut s’e´tendre a` tout fond noye´ ou humide, et semble eˆtre a` l’origine de Gannat 03. La craste est un ruisseau ou un canal de drainage dans les Landes mais le terme apparaıˆt aussi dans les de´partements voisins ; citons la Craste dous Prats (des pre´s) a` Pissos 40, la Craste`te a` Lugos 33, Craste a` Francescas 47 ou a` Artigues 65. Le basque emploie ibai, bai pour les cours d’eau : Baı¨gorry (a` Montory 64 et Saint-E´tienne-deBaı¨gorry 64) est la rivie`re rouge ; la Baı¨se en vient peut-eˆtre, ainsi que Bayonne ; voire Baigts 40 et Baigts-de-Be´arn 64, mais on croise ici la notion de « bas ».

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Les noms de rivie`res Onna est un radical fort re´pandu, qui entre en suffixe visible dans bien des noms de cours d’eau et de villes de bord de rivie`re, dont la Garonne comme cours des rochers, la Saoˆne et le Rhoˆne, l’Yonne, la Dronne, la Lizonne, ou Divonne, Auxonne, Allonnes, Narbonne, Carcassonne, et d’autres ou` il est bien cache´ comme l’Odet (anc. Odoanna), la Grosne (Gravonna, a` graviers), l’Aisne (Axonna) ; et probablement Dijon, Oloron, The´rouanne ; mais non Brionne, qui fut Breviodurum ou Brivodunum, quelque chose comme le fort du pont. Pour le reste, les noms de rivie`res sont un sujet tre`s dispute´ et plein de zones d’ombre. Plusieurs familles de radicaux ont e´te´ identifie´es et a` peu pre`s ge´ne´ralement admises ; d’autres sont plus douteuses et semblent parfois avoir e´te´ invente´es pour les besoins de la cause. On ignore le sens de la plupart de ces radicaux et les raisons de leurs diffe´rences, car ils sont bien ante´rieurs a` l’e´criture. Tout juste peut-on faire certains rapprochements avec des oronymes, aussi anciens et hypothe´tiques. En outre, des cours un peu longs ont pu avoir plusieurs noms d’amont en aval, et ces noms ont change´ au cours de l’histoire : la Saoˆne a e´te´ nomme´e Arar, l’Yonne Isicauna puis Sequana, l’Oise Isara. Quantite´ d’appellations anciennes ont e´te´ perdues au profit de rebapteˆmes celtiques ou latins : l’Aveyron, le Lot, la Somme, la Vienne, la Creuse, l’Aube, et meˆme la Loire et le Rhoˆne ont des noms relativement re´cents. La racine av- dont nous avons de´ja` vu le rapport avec l’eau semble pre´sente dans les noms de l’Aveyron, l’Ave`ze, l’Avance, les aber bretons et Pont-Aven, l’Avon, l’Aulne. Elle est aussi dans les availles et e´vaille´s qui sont des fosse´s de marais, et les toponymes en Availles. On en rapproche les ax- et as- qui transparaissent dans l’Aisne (Axonna), l’Anse, l’Azergues. L’Aa, les Aigue, Aygue seraient du meˆme groupe. A` une racine atur pre´latine et pre´celtique, apparemment proche du basque iturri et du languedocien teron (source, fontaine) sont attribue´s les noms de l’Adour (en basque Aturri, en latin Aturrus), de l’Eure (Atura), de l’Arroux (Aturauos), de l’Arve (Aturaua), de l’Ye`res et de l’Yerre, probablement de l’Orne (Otorna) et de l’Ourcq (Aturicos), ainsi que l’Aar (Arura) suisse et le premier nom connu de la Saoˆne (Arar). Il est possible qu’atur ne soit qu’une de´rivation d’une racine plus ge´ne´rale ar- qui s’applique aux roches et, de la sorte, a` des lits rocheux : de nombreuses rivie`res sont en Ar-, comme l’Arros, l’Arrats, l’Arie`ge, l’He´rault (Arauris), l’Arc, peut-eˆtre le Gard. Le gar ou kar pour les rochers est juge´ visible dans la Garonne, la Charente (Carantona, une autre Garonne...), le Cher (Caris). D’autres ont vu dans un ur- pre´celtique une racine hydronymique assez ge´ne´rale, mais qui pourrait e´galement eˆtre pre´sente dans la Fontaine d’Eure a` Uze`s 30, dans un ancien nom du Gard (Urae Fontis) et a` Eurre 26 (M. Morvan). M. Urban y joint volontiers les noms d’Urbeis, Urbe`s, Orbey, Urbach qui fut l’ancien nom de Fouday 67 et de Fre´land 68, et que l’on retrouve a` Epping 57 – une autre interpre´tation repose sur ure, l’aurochs (chap. 6). Le basque emploie ur pour l’eau, le Mont Ursuya (Macaye 64) a pour sens « ou` il y a beaucoup d’eau », Urepel a le sens d’eau tie`de, l’Urlo a` Souraı¨de serait une eau dormante, l’Urhandia a` Larrau la grande eau (M. Morvan).

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Une racine is- ou -ic est souvent suppose´e et mise en liaison avec l’eau courante ; elle fonderait les noms de l’Ise`re, de l’Oise (anc. Isara), de l’Izeure, de l’Izaute, peut-eˆtre de l’Iseran et de l’Yzeron ; certains la voient dans l’Yser, l’Yonne (Icauna), ainsi qu’a` Is-sur-Tille ou aux divers Issy ; de meˆme a` Izaut, Izaourt, Izeste. Le gaulois isaros a le sens d’impe´tueux. Tout aussi bre`ve, el- est conside´re´e comme racine hydronymique et se lirait dans l’Ille, l’Isle, l’Ill, l’Allier, l’Elle´ et l’Elez, et meˆme l’Aude (anc. Elita). Une racine en d*r, qui s’exprime notamment par la forme gauloise dubro, a e´te´ particulie`rement riche en hydronymie. On lui rattache les Dore, Doire, Dre´e, Drenne, Dronne, Drouance, Durenque, Druyes, Droue, Dourbie, Dourdou, Douvres, De`vre et sans doute Desvres ; la Durance, la Droˆme et la Dordogne, le Drac ; les Dranse et Doron savoyards ; l’Argentdouble, les Verdouble, Vernobre, Vernazobre. Elle a donne´ en breton dour pour source ou rivie`re : Dourduff, Dourdu c’est l’eau noire, Dourven l’eau blanche. En langue d’oc dourgne, dourg est une cruche et un trou d’eau stagnante ; et Dourgne une bourgade tarnaise. Les noms de rivie`res commenc¸ant par L sont plus proble´matiques. Ils sont nombreux, et peut-eˆtre de familles diffe´rentes. Les Luy et Luz, souvent des torrents rapides aux eaux scintillantes, font penser a` un hydronyme ancien pour des eaux vives et brillantes. Lis, lisse, de´signent encore aujourd’hui dans les Pyre´ne´es des cascades, et les noms en Luz, Lez, Le`ze se rapportent a` des torrents. La Loire et le Loir, Liger en latin, sont d’origine inconnue ; certains ont e´voque´ luto, ou limo, pour des eaux boueuses ; mais l’origine est plus lointaine, soit d’un IE (p)leu pour ce qui coule, ou d’un IE leg de sens voisin. J.-B. Orpustan tend a` voir la boue dans les Luz, Lohitzun en basque ou` lohi est la boue, lohitz un bourbier et Lohitzun la version basque de Saint-Jean-de-Luz. Pour certains, il en serait de meˆme des Lay, Lats, de Lescun 64, Lescuns 31 et Lescar 64, ainsi que pour les Lise et Lison, qui auraient e´te´ en rapport avec la lise, c’est-a`-dire la boue – ce qui est possible en plaine, fort peu probable pour des eaux claires et rapides de montagne. La Lys a e´te´ nomme´e Legia, ou` Billy voit l’IE pleu, couler. H. Le Bourdelle`s avance un ledos, hydronyme gaulois suppose´ mais non ve´rifie´. D’autres analystes postulent un hydronyme plus ancien. Peu discute´ est en revanche le nom de la Marne, qui de´riverait d’un latin mater, la me`re, comme « me`re des rivie`res » par l’interme´diaire d’une Matrona, de´esse des eaux. Il en serait de meˆme pour la Moder et la Mayronnes. Le Rhin, Renos, est rattache´ a` la racine rin, de l’IE rei, couler : il serait tout simplement « celui qui coule », le fleuve par excellence. De son coˆte´, le Rhoˆne, en latin Rhodanus, est interpre´te´ comme rod-onna, cours rapide ou puissant, ou rod-dubno (tre`s profond). Plusieurs rivie`res ont des noms qui semblent en rapport avec le sel (Salat, Sauldre, Saudrune) mais certains spe´cialistes le contestent, sans pour autant toujours proposer une origine plus convaincante, sinon des rivie`res a` saules. Le Lot e´tait jadis l’Olt, ce qui est interpre´te´ comme e´quivalent de haut, alt. Beaucoup d’agglutinations d’articles ont modifie´ les noms : l’Eyre devenant la Leyre, l’Hers le Lhers, mais ceux-ci ont fini par eˆtre rectifie´s ; ce n’est pas le cas de quelques autres, dont la Langladure, affluent de la Maulde en Limousin, voire le Lemboulas, affluent du Tarn, ou le Layaon, ancien Ara puis Arayon. La liste des autres racines possibles est interminable, et peu assure´e. Seine et Saoˆne, toutes deux en latin Sequana, sont parfois rapporte´es a` un seikw ou seg qui aurait le

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sens de sacre´, fleuve sacre´ ; l’Yonne a porte´ un temps ce nom, car en amont de Montereau nul n’a jamais bien su quelle est la « vraie » branche supe´rieure du fleuve de Paris, le de´bit de l’Yonne y e´tant supe´rieur a` celui de la Haute Seine. Un hydronyme appa suppose´ protoceltique serait a` l’origine d’Eppe-Sauvage et sa rivie`re l’Helpe, d’Annappes (Asenappio en 845) a` Villeneuve-d’Ascq, Gue´mappe 62, Gamaches 80 (anc. Gamapium). Des sar- et sav- ont e´te´ propose´s comme hydronymes sur lesquels auraient e´te´ forme´s les Sarre et Sarthe d’un coˆte´, les Save et Se`vre, Se´veraisse de l’autre ; ce qui ne fait pas plus avancer que les cora dont viendraient Cure et Corre`ze, un tar d’ou` sortiraient Tarn, Tarnon et Ternoise (peut-eˆtre en rapport avec atur et teron), un vig ou veg pour la Vienne, la Vie`re et la Voire, un vis ou ves pour la Vis (et Vissec, en aval de la perte de la Vis), la Ve´ze`re – ainsi que la Weser et la Vistule ; Wizernes est cense´ avoir la meˆme origine. De toute fac¸on, le sens e´ventuel de ces de´buts de mots n’est pas connu, ni le rapport entre un vis et un is ou ic de´ja` mentionne´s. Une famille de toponymes et hydronymes surabondante mais encore discute´e semble indubitablement lie´e a` l’e´coulement des eaux. La forme de base est voire, qui se lit aussi vaure, vabre ou voivre selon les re´gions. Elle serait issue d’un gaulois wo-bero, qui a localement e´volue´ vers va-bero et qui aurait de´signe´ un ruisseau plus ou moins cache´, e´ventuellement sa source et son couvert. On le compare a` un vieil irlandais fobar, source, ruisseau souterrain ou encaisse´, puits. Il n’est pas impossible que la boire comme ruisseau des fonds de valle´e du bassin de la Loire ait la meˆme origine. De la sorte, ces noms parfois attache´s a` des espaces humides et couverts, comme la Woe¨vre, et tire´s par certains commentateurs vers les marais, voire les terrains broussailleux et incultes ; mais ils peuvent ailleurs eˆtre plutoˆt associe´s a` l’ide´e de ravinement, de valle´e encaisse´e comme dans les vaures et vabres du Midi. On pourrait e´ventuellement penser a` deux origines distinctes, mais l’hypothe`se n’en a pas e´te´ se´rieusement construite. Il existe des centaines de Vaure, Vaure´, Lavaur (dont Lavaur 24 et Lavaur 81), Vabre (dont Vabre 81, Vabres 15), Voire et Voire´ (dont Voires 25), Voivre, Vaour 81. La famille semble comprendre des Vaour, Vaou, Vaoure, Vauvres, Valabre (Provence), Vesvres, la Vavre (seize dans le seul de´partement de l’Ain, principalement dans des fonds de petites valle´es), la Vaivre (une douzaine dans le seul Doubs, plusieurs en Haute-Saoˆne dont une commune), Voivres, Vavray, Vavril, Vorey 43, VeureyVoroise 38, Ve`vre, Vesvres et peut-eˆtre aussi les Vouvray. Les Voivre sont nombreux de la Lorraine au Jura, dont huit en Haute-Marne. La Woe¨vre est un pays de foreˆts a` nombreux ruisseaux, les NL en Woe¨vre fourmillant dans la Meuse et alentour. Glonville 54 juxtapose la Voivre et Malgre´ Voivre a` l’ore´e de ses bois. Wavrans 62 serait de la famille, ainsi que les Vaureilles (plus d’une vingtaine) et Vaurelle. Les Woe¨vres Greˆles sont un lieu-dit de Lagesse 10 sur un versant de craie, l’Aube ayant e´galement la Voivre´e a` July-sur-Sarce sur un versant, la Woevre a` Auxon en fond de valle´e, Voivres a` Chamoy en bordure de foreˆt. Il est possible d’en rapprocher au moins certains Gabre et le Gabre, nombreux dans les Alpes du Sud comme vallons encaisse´s, dont le Vallon du Gabre a` Fayence 83, et peut-eˆtre des toponymes comme Gauriac, les Gauries, les Gauriers, la Gaurie`re. En revanche, vaure, vabre, voire et voivre n’ont aucun rapport avec la Vouivre en de´pit

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de certains commentaires locaux, celle-ci e´tant en relation e´tymologique et symbolique avec le serpent (la vipe`re, latin vipera), devenu guivre en blason.

Ravins et torrents Les vallons un peu raides ou` de´valent les eaux en arrachant a` l’occasion sols et pierres se nomment ravins. Le terme vient du latin rapere, emporter, arracher, emmener avec soi, de l’IE rep (enlever, arracher) dont viennent aussi ravir, rapt et rapide. Il prend la forme ravine, roubine et roue`re en pays d’oc ; parfois lavine, qui est de la famille de lave et avalanche : un e´coulement ou glissement sur une forte pente. On trouve e´videmment des Ravin Blanc et Ravin Rouge, des Ravins du Puy (Entrages 04) et du Peu (Lalleyriat 01). Un robin est un petit ravin dans les Vosges et les Ardennes : le Robin a` Raon-l’E´tape 88 et a` E´tre´pigny 08 ; mais le mot peut avoir ailleurs de tout autres sens, surtout comme NP et sobriquet railleur d’homme de robe. En revanche, les formes roue`re, roye`re, rouye`re qui s’appliquent parfois a` des ravins ou des rigoles semblent plutoˆt de la famille de raie au sens de sillon (le celte rica en fut une version) et se distinguent mal des diffe´rentes de´nominations de champs lie´es aux labours (chap. 6). Un e´quivalent de ravin est barenc, barranc qui, comme le barranco espagnol, est d’origine inconnue, parfois suppose´e basco-vasconne, voire en rapport avec le barr pre´celtique comme escarpement – mais barenc peut eˆtre simplement l’e´quivalent de ravin avec permutation (classique) du r et du v devenu b. Localement, barrenc a aussi le sens de gouffre, aven : ainsi du Barrenc de la Neu a` Salvezines et du Barrenc de Villegause a` Caunes-Minervois dans l’Aude, du Barranc dels Cavalls (des chevaux) a` Vingrau 66, du Barran de la Mousque d’Aze (de la mouche d’aˆne) a` Paziols 11. On trouve un Lac de Barrenc a` Rennes-les-Bains 11 sur la Montagne des Cornes, un Barrenkia a` Barcus 64, els Barrencs a` Calce 66 sur un versant tre`s ravine´, els Barrencs et Barranco´ a` Vingrau, la Barrencade a` Puivert et la Barrencada au Clat 11, Barencou a` Aunat 11 et Barrancoue´ou 65. Baren, Barren sont de la meˆme famille. Cave´e, chave´e de´signe dans le Bassin Parisien, outre un chemin creux (chap. 2), un vallon encaisse´. Le terme est de la famille de cave et caverne (IE keue, trou). Vouille´ 86 et Veuilly 02 seraient issus d’un vo-cladum signalant une valle´e profonde, du gaulois clado, fosse´ ou tranche´e, issu de l’IE kel, trancher ; une vingtaine de noms commencent par Clad-, mais ils sont plutoˆt rapporte´s a` la cloˆture (v. claie, cle`de). Certains cours d’eau, rapides et a` forte pente, sont qualifie´s de torrents. Ce terme luimeˆme a un coˆte´ paradoxal : il vient de torrere, desse´cher (comme dans torre´fier), issu d’un IE ters qui a le sens de sec et asse´cher, et d’ou` proviennent tout ensemble la terre, le terrain, torride et meˆme le toast. C’est le meˆme proble`me que pour l’aestus et l’estuaire ou l’e´tier : le bouillonnement des eaux rapporte´ a` ce qui bruˆle. Le Torrent, les Torrents, Torrents existent comme toponymes, notamment du coˆte´ catalan – mais la confusion est possible avec la tour. Beaucoup de ces torrents ont rec¸u des noms de famille, presque devenus des noms communs, diffe´rents d’une re´gion a` l’autre. Les Rupt dans les Vosges, les Nant en

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Savoie, signale´s plus haut, sont le plus souvent des torrents. Tel est le cas, d’apre`s la racine d*r de´ja` note´e, des dranses et des dorons des Alpes savoyardes, diffe´rencie´s par des noms de villages et de valle´es : Dranse d’Abondance ou de Morzine, Doron de Beaufort, de Bozel, de Belleville, de Pralognan. Un autre terme en Rhoˆne-Alpes est suran ou furan, dont l’e´tymologie reste obscure mais auxquels se rapportent le Furens, le Foron et donc La Roche-sur-Foron, le Suran et probablement la Valserine. Morge et morgon sont aussi des noms re´gionaux de torrents, mais dont le sens semble lie´ a` celui de limite : des rivie`res marquant une frontie`re ? R. Luft rappelle que l’on nomme en Savoie tabut, tabuche´, tabuc, un petit torrent de glacier ; le terme viendrait de tabescere, fondre : le Tabuchet a` La Grave 05, Le Grand Tabuc au Moneˆtier-les-Bains 05, le Tabut a` Valloire 73, etc. Dans les Pyre´ne´es, neste et gave sont presque des noms communs, et e´quivalents, d’origine tre`s lointaine. Ils de´signent des torrents, identifie´s en ge´ne´ral par un nom de valle´e ou de ville : Gave de Pau ou d’Oloron, Neste d’Aure ou Neste d’Ooˆ. Gave peut probablement eˆtre rapporte´ a` la gorge, gab, et s’associe a` d’autres toponymes et hydronymes voisins comme Gabas, Gabat (dont Gabat 64), Gaube, Gavarnie 65. Le glacier et le pic des Gabie´tous a` Gavarnie, le pic de Gabie´dou a` Ge`dre se re´fe`rent a` de petits gaves (gabet). La Neste a ses de´rive´s, comme Nestier, Nestalas et Nistos dans les Hautes-Pyre´ne´es, mais le sens du mot se perd dans la nuit des origines. Dans les Ce´vennes, plusieurs torrents portent le nom de gardon et se re´unissent successivement pour former le Gard ; le terme semble pourvoir eˆtre rapporte´ a` la racine pre´celtique vara, eau ou rive, peut-eˆtre pre´sente aussi dans le Var. Un hydronyme re´pandu est la couze, d’origine inconnue et suppose´e pre´-IE, peuteˆtre en rapport avec une racine cos pour rocher, qui aurait permis de de´signer des rivie`res coulant sur des lits rocheux. Sur elle sont forme´es les Couze nombreuses en Auvergne, Cousance, Coise, Cousin, Cuse, le Couesnon. On peut leur ajouter la Coole en Champagne, jadis Cosla ; et les toponymes Coisevaux 70, Couzon (dont Couzon 03), Couzeix 87 ; Gouze et Gouzon, voire Gouzens 32 ; peut-eˆtre Cozes 17 ; la Courance avec attraction de cours, courir ; et Courances 91. Rayol, toponyme me´ridional, semble aussi lie´ aux e´coulements torrentiels : rajal est un jet d’eau, un courant fort et a aussi la forme Rag, Ratch (a` Montferrier 09). On trouve une vingtaine de Rayol dans le Var, une Font (source) du Rayol a` Issanlas, un Rayol jusqu’aupre`s des sources de la Loire, a` Saint-Martial 07.

Le cours des eaux Si l’eau courante est a` l’origine d’une foison de toponymes, les formes de son contenant n’en manquent pas non plus. Le lit est la partie mouille´e par la rivie`re, de fac¸on variable selon les saisons. Il comprend des hauts-fonds (ou seuils) et des bas fonds (ou mouilles), eux-meˆmes mobiles selon les e´volutions de la nappe alluviale, fixes dans les rivie`res a` lit rocheux. Cela ne donne gue`re lieu a` toponymes, sauf tre`s localement et au niveau cadastral, en particulier pour des barrages naturels tels que les encombres et restanques. Les ge´ographes ont importe´ l’allemand talweg (chemin de la valle´e) pour de´signer le creux du lit, la ligne des plus basses altitudes ; la seule

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occurrence toponymique est a` Turckheim 68, avec un Links am Talweg et un Rechts am Talweg (a` gauche et a` droite du talweg), d’ailleurs paradoxaux, a` moins de regarder vers l’amont. La rive se confond souvent avec la rivie`re dans les noms de lieux, mais certains toponymes, comme Rive-de-Gier 42, Rive Charmante a` Noisy-le-Grand, Rivarennes 37 (ripa+arena, rive sableuse), sont sans ambiguı¨te´. La berge a une e´tymologie discute´e, possiblement en rapport avec berg et l’ide´e de hauteur ; quelques noms en Barges ou Bargas semblent lui eˆtre lie´s et de nombreux lieux-dits les Berges, les Hautes Berges (Brie´non-sur-Armanc¸on 89), les Grandes Berges a` Beaune, les Berges de l’Iton a` Breteuil 27, les Berges de Garonne a` Be`gles, etc. Rive et rivage ont la meˆme origine, le latin ripa ; celui-ci est rapporte´ a` l’IE rei, couper, de´chirer : il de´crit la se´paration entre terre et eau, une interface en quelque sorte. Rivie`re, ruisseau et ruˆ, sans doute rupt, en de´rivent, ainsi d’ailleurs que le rift, cassure de l’e´corce terrestre. C’est dire que la toponymie en est remplie, sans que l’on sache ce qui est de´signe´, de la rive ou de la rivie`re. Plus de quarante communes sont en Rive ou Rivie`re, Auterive ou Hauterive, avec Rivesaltes 66 et Les Hautes-Rivie`res 08, La Rivie`re-Enverse 74 qui est au pied d’un versant d’ubac (envers). Rivie`re de´signe souvent aussi la plaine alluviale, comme la plaine de Rivie`re garonnaise en amont de Saint-Gaudens, ou la Rivie`re d’Adour en plaine (cf. Castelnau-Rivie`re-Basse 65, Rivie`re a` Riscle 32, Ge´e-Rivie`re 32), ainsi que ribe´ral en pays catalan, a` la fois terme ge´ne´rique pour la plaine alluviale irrigue´e, et source de lieux-dits le ou el Riberal comme a` Trouillas, Conat ou ou Espira-de-Conflent 66, et dans une dizaine d’autres communes. Ribe´rac 24 semble eˆtre de la famille, les Ribeyre sont communs en pays d’oc, dont un Ribeyret 05. Toute une se´rie de formes apparente´es comprend, a` la fois pour des cours d’eau et des lieux-dits, des Ru, Rieu, Riou, Rio, Ruau, Riaille ; plus des Riu, Rec, Rech et Arrech coˆte´ catalan ; Arrieu, Arrigau, Arrouil, Arricau et Arrec coˆte´ gascon ; Arriu et Arrieu en Be´arn ; Ruz, Ruez et Rupt dans le Jura, les Vosges, la Lorraine ; Riot et Riau dans le Nord ; voire Reuse et Ruse dans le Nord-Ouest, Rif en Auvergne et dans les Alpes : on note deux Rif Tord a` Cervie`res et Ne´vache 05, deux Rif Claret a` Brianc¸on et Mongardin 05 et un Rio Claret a` Chorges 05, un hameau Rif Clar a` SaintAnde´ol 38, et un Rif Bruyant a` Lavaldens 38 assorti d’un lac de meˆme nom. Une autre racine gauloise am-, amb- reste aussi... ambigue¨ car elle correspondrait tantoˆt a` l’ide´e de rivie`re, tantoˆt a` celle de bordure et donc, ici, de rive. Re´pute´e celte, elle semble se trouver dans les noms de l’Amance, l’Ambias, le Lambon, ainsi que des habitats tels qu’Amboise 37 (ex-Ambatia comme la petite Amasse qui y conflue avec la Loire), Ambialet 81, Ambe`s 33, Ambon 56, et sans doute Ambert (amb+ritu le gue´). Peut-eˆtre y a-t-il quelque lien avec amnis, employe´ en latin pour de´signer un cours d’eau, sans doute issu de la base IE ab, av- de´signant l’eau (et dont vient aussi « amniotique »). Le terme semble apparaıˆtre de fac¸on indirecte, mais fre´quente, dans les Entrammes, Entrains et Entraunes (entre deux cours d’eau, inter amnes) de´crivant des confluents. On peut s’interroger sur Amne´ville, au bord de la Moselle et dote´ de thermes, dont le nom est le plus souvent rapporte´ a` un hypothe´tique et changeant NP germanique. Nous verrons qu’angle et anglade sont lie´s aussi aux bords d’eaux, mais avec les pre´s (chap. 6).

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Une racine vara semble e´troitement associe´e a` l’eau courante ou a` sa rive, et aurait donne´ les Vayres ou Vaires (M. Mulon), la Vare`ze, Ve´retz en Touraine (S. Gendron) et le petit pays de Ve´ron entre Loire et Vienne juste en amont de leur confluent ; et peut-eˆtre d’ailleurs aussi les varennes, plaines riveraines, ainsi que les varaignes charentaises, par ou` communiquent avec la mer les e´tiers des marais salants ; sinon les vaures et voivres. Mais son origine est discute´e : pre´celtique et peut-eˆtre ibe´rique dans le Var et les Gardons, ou de l’IE wed comme l’eau en anglais, allemand et slave (water, wasser, voda), l’hydro grec et l’unda (onde) latine, et meˆme l’hiver en anglais, winter, en tant que saison des pluies. Il est vrai que l’un a pu re´cupe´rer l’autre. Le germanique a employe´ werd, woerth pour les bords d’eau, voire pour des ıˆles alluviales : telle serait l’origine de Woerth 67 et d’une quinzaine de lieux-dits alsaciens dont incontestablement Nieder Woerth a` Neuhaeusel au bord du Rhin, voire son voisin Lang Werb, et sans doute Woerth a` Seltz, a` Ebermunster, etc. La relation avec vara est possible, mais non e´tablie. Un gaulois glanna a e´te´ identifie´ comme e´quivalent de berge et serait a` l’origine de Glannes 51, Glaignes 60, Glennes 02, Glux-en-Glenne 58 a` la source de l’Yonne, Glande`ves a` Entrevaux 04, Gland 02, Gland 89, Glandage 26, Glandon 87, le Col du Glandon a` Saint-Colomban-des-Villards 73 et la Glane, le Gland et le Glandon comme rivie`res. Ses relations avec le celtique glen pour valle´e et un autre gaulois glano qui aurait eu le sens de clair, limpide, ne sont pas assure´es. Les risques de confusion avec des toponymes issus des Glane et Glande´e comme ramassage de restes de ve´ge´taux rendent de´licates les analyses. Quand la rive s’e´le`ve et devient paroi, la rivie`re coule en gorge. Le terme vient du radical gwere, avaler, gober, qui a donne´ aussi vorace. Il semble avoir toujours eu un double sens d’anatomie humaine et de dispositifs naturels ; il a pu passer par le latin gurga, qui de´signait aussi gouffre, abıˆme, tourbillon. Tre`s productif de toponymes, il se traduit non seulement par de nombreuses « Gorges de » attache´es aux rivie`res, mais aussi par toponymes en Gorges, Gourgue, Gargas. Il prend des formes locales en gargante : la Gargante a` Ve`bre 09 ou Arrens-Marsous 65, deux Col de la Gargante a` Comus 11 et Montse´gur 09, Gargade a` Aragnouet 65, Gargantan a` Ge`dre et a` Argele`s-Gazost 65. Garganvillar 82, Gargilesse-Dampierre 36 peuvent aussi eˆtre e´voque´s, et d’autres de´rive´s, jusqu’a` Carcanie`res 09. X. Delamarre nous dit cependant qu’un gargo gaulois aurait eu le sens de sauvage ; il est vrai que ce n’est pas incompatible avec l’aspect ge´ne´ral des gorges – les noms en Gargantua, qui sont plusieurs dizaines, doivent probablement tout a` Rabelais. Les gourgs et gours me´ridionaux de´signent des trous d’eau ou des gouffres, parfois des grottes, voire des cascades ou des e´tangs. Ils ont peut-eˆtre une autre e´tymologie, parfois conside´re´e comme pre´-IE, mais les formes lexicales et naturelles font aise´ment passer des uns aux autres dans une commune de´signation des profondeurs ou` les eaux s’avalent et de´valent. Les formes gourgue, gorga, gourp sont e´quivalentes. Les Gourgs Blancs a` Loudenvielle 65 de´signent une haute valle´e glaciaire parseme´e de lacs et domine´e par le pic des Gourgs Blancs a` la frontie`re d’Espagne. A` Bruniquel 82, Gourp est au de´bouche´ d’un vallon dans le Tarn, Goulp une ferme au bord d’un e´tang. Le Gour de Tazenat a` Charbonnie`res-les-Vieilles 63 est un crate`re d’effondrement muni d’un superbe lac rond, profond de 68 m. Gour de Conque

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a` Serviers-et-Labaume 30 est une vasque d’eau au de´bouche´ d’un de´file´ de la rivie`re des Seynes. Le Tarn a quatre le Gourg et un Gourgoul, plusieurs les Gourgs, Gourgue, la Gourgue. La Cadie`re-et-Cambo 30 juxtapose des lieux-dits les Gourgs et les Avens. Mais gour peut aussi ne de´signer qu’un fond humide, comme le Gour de Se´nat a` Saint-Maurice-de-Cazevieille 30 ou le Gour de Marnaud a` Chaˆteaubeuf-surIse`re 26. A` Marseillan 34, le Gourg de Maldormir est un petit plan d’eau annexe de l’e´tang de Thau, et Gorgue est un lieu-dit de Se`te sur le lido du meˆme e´tang. Le terme est proche de goule et les deux apparaissent souvent e´quivalents. Goule est le meˆme mot que gueule (latin gula, du meˆme e´tymon IE que la gorge), et a eu le sens de source dans Les Goulles 21 et divers Goulaine selon G. Taverdet. Ici s’ouvre une famille abondante de noms, ou` se meˆlent les notions de source, de ruisseau et meˆme de vallon, voire d’e´tang profond – jusqu’a` devenir synonyme d’abıˆme comme a` la Goule de Marcenac a` Cabrerets 46. Y figurent quantite´ de Goulot en Vende´e, en Lorraine, en Bourgogne, des Goulet comme a` He`ches 65, des Goulotte tre`s abondants dans le Doubs, les Vosges, l’Yonne, des Golet et Gollet dans le Jura et l’Ain, des Gueule pour des vallons en Othe pre`s de Troyes, des Guelle et Guiole en Auvergne et alentour, comme Laguiole a` La Couvertoirade 12 au-dessus d’un cirque, Laguiole a` Belmont-sur-Rance 12 pour un profond vallon – mais Laguiole 12 est attribue´ a` une petite e´glise. On trouve aussi des Guiols en Provence, Gola en Corse, et meˆme le Cuel (Chame´ane 63, Champagnac-le-Jeune 63), ainsi que des Laguelle (a` Bars 24, Saint-Bonnet-pre`s-Riom 63) ; voire Gueule d’Enfer a` Martigues 13, a` la limite de la raffinerie de pe´trole... Courgoul 63 est de la famille, et le village est situe´ dans une gorge de la Couze. Plusieurs e´tangs sont nomme´s Goule. Tracone, travone ont le sens de gorge en Corse, dans Stragonato et probablement Travi, Travo, Travolo, que J. Chiorboli estime e´voquer e´ventuellement l’ide´e de dragon. Le terme espagnol can˜on, pour de´signer une valle´e tre`s profonde´ment encaisse´e en gorge, est de la famille de canne, canal ; ge´ne´ralise´ par les ge´ographes sous la forme ame´ricanise´e canyon, il est d’un emploi re´cent en toponymie mais soutenu par la promotion touristique ; l’IGN en recense neuf mentions, dont deux Grand Canyon (gorges du Verdon), le Canyon de Dieuvaille a` Saint-Jean-de-Minervois 34, un Canyon des Gueulards au Chaffal 26, voire un Canyon des Erges a` SaintAnde´ol 38 en Vercors, pourtant peu profond. Ezter en basque est une gorge, comme dans Esterenc¸uby (le pont de la gorge) ou` coule l’Esterenguibel ; certains en rapprochent le massif de l’Este´rel. Le basque emploie aussi arrola, comme a` Arrolate´guia (la creˆte de la gorge) a` Irissary ou Arrolae´ne´a a` Este´renc¸uby, peut-eˆtre parent d’arrouil. La` ou` le relief est accidente´, les lits de cours d’eau le sont aussi et les eaux franchissent des barres rocheuses. On parle de chute, saut, cascade quand c’est en tombant ; les termes sont e´quivalents ; le mot cataracte n’est pas employe´ en France. On parle de rapides quand il s’agit d’une simple acce´le´ration du flux parmi les rochers. Les toponymes en Rapide sont une vingtaine en Arde`che, dont un Rapide du Grand Gour a` Saint-Re´me`ze et un des Trois Eaux a` Vallon-Pont-d’Arc. Aigue`ze 30 se signale par cinq lieux-dits Rapide de Sauze, du Noyer, d’Aigue`ze, du Grain de Sel et

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du Resquilladou sur l’Arde`che. Plusieurs sont nomme´s en Guyane : Rapides des Sept Iˆlets a` Sau¨l, Rapides Abattis Kotika a` Papaichton, etc. Les toponymes en Chute sont peu nombreux et parfois douteux : la Chute des Eaux est un lotissement re´cent dans les marais de la Vesle a` Prouilly 51, la Chute Blanche un simple versant traverse´ par une ancienne voie romaine au-dessus de Pre´gilbert 89 ; du moins les Chutes du Carbet et du Galion en Guadeloupe correspondent-elles bien a` des cascades. Le Saut est plus re´pandu, de l’Arde`che a` la Guyane, comme le Saut du Doubs a` Villers-le-Lac 25, le Saut des Rouis a` Durfort 81, le Saut du Bau a` Rougon 04, le Salt de l’Aiga a` Maureilas-les-Illas 66, le Saut d’Eau du Matouba a` Saint-Claude 971, le Saut Sec a` Maripasoula 973 et les Saut no1 et no2 a` Re´gina 973 ; mais il a pour homonyme une e´vocation du saltus et peut de´signer aussi un simple escarpement, surtout sous la forme de Saut du Loup, Saut du Bouc, le Saut du Moine a` Jarrie 38 ou son synonyme le Salt del Monjo a` Codalet 66, voire le fameux Saut du Procureur d’Arras-en-Lavedan de´ja` e´voque´. Cascade est plus pre´cis, et assorti de divers comple´ments : Cascade Verte a` E´chevis 26, Cascade du Ray a` Belve´de`re 06 et du Say a` Gelles 63, Cascades Voltaire a` Saint-Laurent-du-Maroni 973, Cascade De´lice a` Sainte-Suzanne et Cascade Pissa a` Cilaos (Re´union), Cascade du Pich a` Allos 04. En ve´rite´, comme l’indiquent ces deux derniers noms redondants, bien plus de toponymes lie´s a` une chute d’eau viennent d’une me´taphore familie`re : la pisse. Le terme, connu en latin, est conside´re´ comme d’origine imitative : ce qui s’e´coule avec un certain bruit. Il en existe de nombreux de´rive´s en Pissette, Pissotte, Piche, Pitch, etc. La Pissoire a` Plan-de-Baix 26 est une cascade en amont de la Chute de la Druise ; on trouve la Pissotie`re a` Saint-Cyr-du-Dore 17, la source de Pisse-Loup a` Chasselay 38, la Pisselotte comme source aux Grandes-Armoises 08, Pissefontaine a` Triel-sur-Seine, deux Clot des Piches a` Castillon-de-Larboust 31 et aux Bordessur-Lez 09, un Pic et une Montagne des Spijeoles (ou d’Espigeoles) a` 0oˆ 31. Mais la vingtaine de Pisse-Vache ou Pissevache, les Pisse-Renard et d’autres Pisseloup sont plutoˆt apparente´s aux Gratteloup e´voquant des terres e´loigne´es du village, tandis que les Pissevin, Pisse-en-Pot a` Saint-Ambroix 18, qui correspond au versant d’un simple vallon, Pissevide a` Salives 21, Pissevieille a` La Celle-Conde´ 18 peuvent avoir eu un sens tout aussi figure´ de sobriquets.

Les lits et les rives Les lits rocheux sont orne´s de cavite´s, d’aspe´rite´s et de conduits. Les premie`res, quand elles sont arrondies par les eaux tourbillonnantes, sont me´taphoriquement nomme´es marmites de ge´ants, oules ou chaudrons. Marmite de Ge´ant existe comme toponyme a` Saint-Germain-de-Joux 01 et Saint-Paul-sur-Ubaye 05, les Marmites du Diable a` La Faurie 05 ; on note plusieurs dizaines de mentions des Oules, comme les Oules a` Lantosque 06, le torrent (ou canyon) des Oules a` Freissinie`res 05, les Oules du Diable a` La Chapelle-en-Valgaudemar 05 ou les Oules des Baumes a` Champole´on 05. Les Oules de la Valserine a` Bellegarde-sur-Valserine 01 et le Pont des Oules sont ce´le`bres, associe´s a` une perte de la rivie`re et proches d’une grotte de Bramabœuf.

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Il n’est pas impossible qu’oule et son diminutif oulette puissent localement re´sulter d’un glissement de oueil a` oule au sens de marmite, cavite´, comme a` Cauterets les Oulettes de Gaube (avec Pic, Col et Glacier des Oulettes), les Petites Oulettes ; un peu plus bas, le lac des Oulettes d’Estom-Soubiran dans une autre valle´e ; le ruisseau des Oulettes (d’Ossoue) est proche mais dans une troisie`me valle´e a` Gavarnie. On trouve aussi l’Ouletta a` Montferrer 66, des Oulettes dans l’He´rault, l’Oulettaz au Reposoir 74. On remarque en outre l’existence de plusieurs Gour ou Gourg de l’Oule qui semblent redondants, a` Lagorce 07, Ge´menos 13, Valjouffrey 38, Villelongued’Aude 11 ou` il de´signe un profond vallon, et meˆme un Gourd de l’Oule a` Conqueyrac 30, un Gourg de las Oulos a` Montre´al 11 qui est note´ comme « cascade », un Gour de la Sompe a` Lagorce 07 comme trou d’eau, Gourg dal Oulo a` Villane`re 11, Gourg de l’Olla a` Casteil 66. Dans le Sud-Ouest, on nomme estanque ou estanquet un trou d’eau derrie`re un barrage naturel ou artificiel, lui-meˆme souvent nomme´ restanque : ces mots viennent de la racine sta, comme d’ailleurs l’e´tang, et de´signent ce qui est la`, ce qui reste la`. Les Pre´s de l’Estanque a` Saint-Marcet 31, l’Estanque a` La Pomare`de 11, Mirande 32 ou Maze`res 09, l’Estanquet a` Geu 65, la Restanque a` Mijane`s 09 sont tous en fond de valle´e ou de vallon. Au total, ces mots forment plusieurs dizaines de toponymes. Le gaulois comberos est suppose´ avoir signale´ des lieux de barrages naturels (comme ce qui encombre) et eˆtre a` l’origine de noms comme Combres, Combret, Combray, Combreux, Combroux, Combre´e 49, Combrit 29, Combronde 63, Encombres et Encombrettes. Le torrent des Encombres descend du Grand Perron des Encombres et du Col des Encombres a` Saint-Martin-de-Belleville. Certains de ces noms sont associe´s a` des confluents. En plaine et sur alluvions, le cours peut se diviser en bras ou chenaux. Les bras dits « morts », quoique e´ventuellement ravive´s en temps de crue, sont nomme´s loˆne, losne ou laune dans le bassin du Rhoˆne : Losne et Saint-Jean-de-Losne sur la Saoˆne, une Loˆne des Joncs a` Pierrelatte 26, une vingtaine de la Loˆne ; ils conservent souvent des e´tangs e´tire´s en forme de croissant, te´moins d’anciennes sinuosite´s de la rivie`re. Bien que son emploi soit limite´ au Sud-Est, le terme est re´pute´ venir d’un germanique lunho pour fosse´ rempli d’eau, ou norrois loˆn pour e´tang. On emploie le terme de boire dans le val de Loire, qui s’applique aussi au cours des ruisseaux qui drainent les versants et plateaux encaissants et coulent longtemps paralle`les au fleuve. La Boire existe en une vingtaine d’exemplaires dans la base IGN, du Cher au Morbihan ; Boire-Courant est un hameau de rive gauche de la Loire a` Saint-Julien-de-Concelles 44 et Oudon, sur la rive droite, a une Boire Noire ; Berthenay 37 a une Boire de l’Aulne et une Boire aux Bœufs, et Candes-SaintMartin 37 un lieu-dit Boire des Trois-E´veˆche´s. L’origine du nom est inde´cise mais pourrait avoir un rapport avec voire, vaure, tre`s re´pandus ailleurs. Noire, noyre semblent avoir eu le meˆme sens dans le Jura. Telle serait l’origine de Petit-Noir 39 sur le Doubs, dont le nom fut e´crit Nores et Noire. Son territoire est traverse´ par les fonds humides des anciens me´andres du Vieux Doubs prolonge´s a` l’ouest par la Morte des Me´rats ; un peu au nord est le lieu-dit la Noire, prolongeant la Fin de Noir (Longwy-sur-le-Doubs) le long d’un petit ruisseau. Asnans-Beau-

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voisin, sur l’autre rive, a un Creux Noir, croissant d’eau d’un ancien me´andre. PetitNoir voisine a` l’ouest est Annoire. On trouve aussi la Morte a` Sermesse 71, pour un ancien chenal du Doubs : morte a ici le sens de rivie`re morte. D’anciens chenaux ou bras abandonne´s portent le nom de Raie dans la plaine de la Saoˆne : Raie du Grand Meix a` Charnay-le`s-Chalon 71, Raie de la Cosse a` Longepierre 71, la Raye a` Lanthes 7l. Canal et chenal de´signent aussi bien des bras changeants que des rigoles permanentes de plaine alluviale et sont tre`s re´pandus parmi les noms de cours d’eau et de lieux, mais aussi toutes sortes de couloirs et jusqu’a` des communes comme Canals 82, Canale-di-Verde en Corse ou` Canale de´signe les gorges de l’Alistro, Pila-Canale ou` Pila serait une auge, Canaules-et-Argentie`res 30, des lieux-dits comme la Canau de Troumouse a` Ge`dreu (un ravin), Canaule, Canaulet et Canavelle – et un risque de confusion avec des chenevie`res (Canave`re). L’ancien franc¸ais employait bied pour le lit d’un cours d’eau. Il est attribue´ au gaulois bedo, au sens de creux, creuser. Des rivie`res comme le Bez, le Bled, en tirent aussi leur nom. Plusieurs dizaines de lieux-dits sont nomme´s le Bief, notamment dans des plaines alluviales, comme le Bief a` Senozan 71 ou le Bief a` jessains 10, le Bief des Rasses a` La Cluse-et-Mijoux 25. Un Be´al Noir est a` Rosans 05, le Be´al a` Viole`s 84, le Fondis de l’Abe´e a` Brion 86, la Biesse a` Dontreix 23 avec e´tang et moulin, le Bied a` Saint-Cyr-en-Val 45 et Sur le Bied a` Cherrueix 35, le Bief des Juifs a` Saint-Aubin 35. Bief est tre`s employe´ en Bresse, comme le Bief de Charbonneau a` Ciel 71, le Bief de la Bruye`re a` Saint-Martin-en-Bresse 71, le Bief du Creux a` Ouroux-sur-Saoˆne 71, le Bief de l’E´tang de Noisy a` Ve´rissey 71. Le terme auge, transparent dans Ugine 73, de´crit moins la forme de la valle´e que la simple pre´sence d’eau, aqua ; il s’est surtout applique´ a` des biefs ame´nage´s. Les de´poˆts alluviaux qui se´parent les voies d’eau sont des laisses, nomme´es brotteaux ou bre´tillods en pays rhodanien quand ils sont pourvus de ve´ge´tation buissonnante. Le seul de´partement de l’Ain a une douzaine de lieux-dits les Brotteaux, celui du Rhoˆne cinq ; des ıˆles des Brotteaux sont a` Peyrieu 01, Caderousse 84, Saint-E´tienne-desSorts 30. Les ıˆles deviennent des iscles en val de Rhoˆne ; les Alpes-de-Haute-Provence et les Hautes-Alpes totalisent plus de vingt l’Iscle ; on en trouve sur la Durance a` Pertuis et a` Cadenet 84. Beaucoup d’entre elles sont de fausses ıˆles, rattache´es d’un coˆte´ a` la rive, ou a` peine se´pare´es de la rive par un ancien chenal. D’autres de´rive´s d’ıˆle comme ilon, ilion existent aussi pour d’anciennes ıˆles fluviales en Bourgogne et Franche-Comte´, dont l’Ilon des Essarts a` Lays-sur-le-Doubs 71, le Grand et le Petit Ilon a` Annoire 39, les Ilons a` Chaussin 39, l’Ilion a` Molay 39, l’Ilion du Bas a` Champdivers 39, les Iletons et l’Ilotte a` Dole 39. Dans l’Ouest et notamment le long de la Loire, on nomme montils ou montilles des bancs alluviaux ou des enrochements de´passant le´ge`rement le niveau des crues ; on trouve quelques noms en Montille et Montillet, les Montils a` Larc¸ay ou a` SaintGenouph 37, Les Montils 41. Il s’en trouve aussi sur les bas rivages me´diterrane´ens comme les Montilles de Beauduc ou le Clos de la Montille en Camargue, les Montilles sur la plage de Valras 34, et une « montille haute » s’e´levant a` 4 m, Muntinya Alta a` Saint-Nazaire 66.

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Tre´sor du terroir : les noms de lieux de la France

Parfois les eaux courantes disparaissent en s’engouffrant dans la roche ou en coulant sous leurs alluvions. On dit alors qu’elles se « perdent », d’ou` la Perte de l’Ain a` Sirod 39, et plusieurs dizaines de mentions de Perte sur les cartes, dont la nostalgique Perte du Bonheur a` Saint-Sauveur-Camprieu 30. Ou bien l’on dit qu’elles sont « bues » : de la viennent les be´toires, be´die`res, boue`res ainsi sans doute que les noms de la Be´thune, de Boitout ; be´thune a e´te´ longtemps synonyme de be´toire. Une vingtaine de lieux ont nom la Be´toire ou les Be´toires, presque tous dans l’Eure ; les Be´die`re et Boue`re sont plus rares. Les termes embuc, imbut, goule ont aussi parfois ce sens quand ils sont en fond de valle´e comme l’Embut a` Caussols 06, l’Embut de Cailles 06, l’Embut de Camp Re´ou a` Coursegoules 06, la Combe d’Embut d’Albie`res 11, l’Imbut a` La Palud-sur-Verdon 04, la Goule de Foussoubie a` Vagnas 07 ou` Foussoubie exprime a` la fois l’ide´e de source (fous) et d’e´coulement souterrain (soubie). L’ide´e de cheminement souterrain est exprime´ par les termes soubie et surtout souci, qui e´voquent non seulement des trous ou meˆme des gouffres, mais aussi des pertes et sous-e´coulements, a` l’origine de divers Soubie et Soubies dans le Midi, de Selongey, Soulangy, Subligny, Soulaines-Dhuys et de quelques Soucy. Il existe une trentaine de lieux le Souci, surtout en Poitou et Pe´rigord, mais souci a plusieurs sens... Celui de Savignac-les-E´glises, au fond d’un vallon, est annote´ gouffre sur la carte au 1 :25 000, celui de Rocamadour au hameau de Blanat est sur le causse constelle´ de cloups et d’igues, et proche d’un Gouffre du Saut de la Pucelle a` Rignac 46. L’heureuse Cubjac 24 se signale par une Perte des Soucis dans la valle´e de l’Auve´ze`re... La` ou` les eaux re´apparaissent on parle de re´surgence, terme qui apparaıˆt dans plusieurs dizaines de noms de lieux, bien que d’autres re´surgences soient nomme´es source ou fontaine, comme les sources de la Loue et la Fontaine de Vaucluse. L’IGN rele`ve une quarantaine de « Re´surgence de » en tant qu’annotations de topographes, souvent avec un nom de rivie`re ou de ruisseau comme la Re´surgence de la Me´ridienne a` Sixt-Fer-a`-Cheval 74, celle du Volp a` Montesquieu-Avante`s 09, ou la Re´surgence de l’Aure a` Port-en-Bessin 14, qui est sur le littoral, 3 a` 4 km en aval des pertes de l’Aure a` la Fosse du Soucy dans la commune voisine de Maisons. Toutefois, certaines prennent des allures de noms de lieux sans rapport apparent avec le nom de la rivie`re, comme la Re´surgence des Tritons a` Berrias-et-Casteljau 07, la Re´surgence de Peyrejal a` Saint-Andre´-de-Cruzie`res 07, la Re´surgence de Gourdeval a` Soye 25 d’ou` sort le ruisseau de Soye affluent du Doubs, la Re´surgence de la Goule Blanche a` Rencurel 38, dans la valle´e de la Bourne.

Accidents de parcours Les courbes et sinuosite´s des rivie`res et de leurs valle´es, parfois spectaculaires, ont e´videmment frappe´ les esprits. Si la racine gauloise amb- semble avoir e´te´ plus souvent rive ou bordure que courbe en de´pit de certaines interpre´tations, cambo est bien une racine d’origine IE transmise par le celte avec le sens de courbe. Elle est estime´e a` l’origine de nombreux noms en Cambes, Cambrai, Cambo, Cambou et

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surtout Cambon, Chambon et maint de´rive´ comme Chambezon, Chamarande (la courbe a` la frontie`re), ainsi que les Chambord, Chambors et Chamboret interpre´te´s comme issus de cambo+rito, le gue´ de la courbe. Camon, Cambron, Cambronnel, Camou auraient la meˆme provenance. Trois proble`mes d’homonymie et un de paronymie se posent toutefois. Cam, cham s’appliquent aussi a` des hauteurs arrondies et de ve´ge´tation maigre ou rase, d’ou` des doutes pour des Chamonix ou Chamoux. Ou bien ils peuvent venir de « champ » ; en particulier, de nombreux toponymes de plaines de rives en Chambon, Cambon ou meˆme Camou ont e´te´ compris, fuˆt-ce tardivement, comme « champ bon », ce a` quoi d’ailleurs ils correspondent souvent ; au moins, comme « petit champ ». D’autre part, cam a pu de´signer en gaulois le chemin (cammano) : Chamarande peut eˆtre le chemin a` la frontie`re. Enfin, Orpustan observe que cambo, en basque, est associe´ a` plusieurs sources d’eaux thermales ou mine´rales, hors de l’ide´e de courbe fluviale, ce qui pourrait rapporter Cambo-les-Bains a` cette interpre´tation ; Gamarte 64 et Gamarde-les-Bains 40 iraient dans le meˆme sens. Me´andre est un terme importe´ de Turquie par les ge´ographes, et employe´ abondamment de fac¸on descriptive, mais non toponymique, a` la seule exception de Nochize 71 ou` un lieu-dit les Me´andres semble se re´fe´rer aux sinuosite´s de l’Arconce. Les sinuosite´s de la rivie`re peuvent lui valoir le nom de « tordue » : les Rieutort, Rieutord, Rioutort, en un ou deux mots, se comptent par dizaines. Un coude peut avoir e´te´ de´signe´ sous le nom de volte, source de noms comme la Vouˆte (plusieurs dizaines), la Volte ou les Voltes, La Voulte-sur-Rhoˆne, la Voulte, la Volte, Lavouˆte-sur-Loire et Lavouˆte-Chilhac 43, la Vaute au fond du grand me´andre d’Ambialet 81. Dans le meˆme esprit, signalons aussi Retournac 43 et Retournaguet sur l’autre rive d’un grand me´andre de la Loire ; mais d’autres noms proches sont sans rapport avec des boucles de rivie`re. Boucle a le meˆme sens, en plus ferme´ ; mais il est rare en toponymie et les Boucles de la Seine sont une fac¸on de promotion re´cente. Parmi les quelques lieux-dits la Boucle, le seul qui soit indubitablement lie´ a` un me´andre, d’ailleurs bien accuse´, est a` Bieuzy 56, sur le Blavet. A` Athe´e et Livre´-la-Touche 53, deux lieux-dits Courbure se font face de part et d’autre d’un grand me´andre de l’Oudon, mais ce cas est isole´. En revanche, plusieurs linguistes ont vu dans dol un terme qui pourrait comporter l’ide´e de courbe d’eau, meˆme de me´andre, peut-eˆtre de la meˆme famille que la douve. C’est ce qui s’est e´crit de Dol-de-Bretagne et qui pourrait aussi s’appliquer a` Dolo, Andel, Andouille´ et meˆme Les Andelys (Le Moign) ; mais la question reste discute´e, Dol pouvant eˆtre mieux rapporte´ a` l’ide´e de plaine. Rappelons enfin que les parois raides qui dominent la concavite´ de certains me´andres encaisse´s sont de´signe´es comme cingles sur la Dordogne et ce´vennes sur le Lot. Les confluents (de con-fluere, couler ensemble) sont des lieux remarquables et remarque´s d’un cours fluvial. Plusieurs termes les de´signent couramment. Le Confluent existe en cinq ou six lieux comme Gargilesse-Dampierre 36, au de´bouche´ de la Gargilesse dans la Creuse, Yzeures-sur-Creuse 37 a` la rencontre de la Gartempe, Fresselines 23 ou` la Creuse est rejointe par la Petite Creuse. Conflent en est proche, mais n’existe que comme nom de pays des Pyre´ne´es catalanes, incorpore´ dans plusieurs noms de communes ; il de´rive probablement du nom de Villefranche-de-

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Conflent, lieu fortifie´ en 1095 a` un confluent de la Teˆt. Bien plus nombreuses sont les formes Conflans, comme Conflans-Sainte-Honorine a` la rencontre de l’Oise et de la Seine, Conflens, Confolens et Confolent (une vingtaine d’occurrences), Couflens, Coufoulens, Couffouleux. Le Couflens de Betmajou a` Seix 09, ou` le Salat rec¸oit l’Estours, est le « confluent de la grande valle´e ». D’autres noms fort re´pandus sont issus du gaulois condate dans les multiples Conde´, Candes, Cande´, Conte, Cosne, meˆme Conat 66, Conde´on 16, Cond 57, Contz, Haute-Kontz. La rencontre des eaux est joliment e´voque´e dans le Midi par des Ajust et Ajustans, un Aigues-Juntes 09. Aigues-Joignant est un hameau de Saint-Hilaire-sur-Benaize 36, au confluent de la Benaize et de l’Anglin. Le Pont des Ajustants est a` Se´randon 19, au confluent Dordogne-Houzoune. Aouste-sur-Sye 26, au confluent de la Sye et de la Droˆme, a la meˆme origine – mais les Aoste viennent d’Auguste. L’image de la longue pointe de confluence a inspire´ le nom d’Aiguillon 47, au confluent du Lot et de la Garonne, comme celui du Bec d’Ambe`s a` la rencontre de la Dordogne et de la Garonne ou le Bec d’Allier a` la confluence de la Loire (Gimouille 58). Le confluent de l’Agout et du Tarn se fait au lieu-dit la Pointe, a` Saint-Sulpice-la-Pointe 81 – tandis que le confluent de l’Oise et de la Seine se nomme tout simplement Fin d’Oise, celui de l’Aisne et de l’Oise la Bouche d’Oise (a` Choisy-au-Bac 60). La pointe de confluence et l’habitat qui s’y est e´tabli sont « entre deux eaux » : cette position privile´gie´e est a` l’origine des tre`s nombreux Entrammes, Entraunes, Entraygues, Entrains, Antraigues, Antrain, Tramesaygues. De nombreux lieux-dits et meˆme une commune vosgienne ont pour nom Entre-Deux-Eaux. On trouve aussi le Pont des Deux Eaux a` Saint-Me´dard 87, et meˆme Le´aupartie 14 (l’eau partage´e), ou` l’accent est mal venu. Mescla, le me´lange, a le meˆme sens, comme la Mescla a` la jonction de l’Artuby et du Verdon (a` Rougon 04), la Mescla a` Utelle et Malausse`ne 06 a` la confluence du Var et de la Tine´e, avec Gorge et Grotte de la Mescla ; ou Mesclans a` La Crau 83. On trouve aussi Les Deux-Eaux en Arde`che. Le germanique a laisse´ gemein (re´union, rencontre) dans Sarreguemines 57, Gue´mappes, Gemaingoutte 88. Le breton a` kemper, d’origine discute´e, d’ou` viennent Quimper, Quimperle´, Quimperven, Quimper-Gue´zennec. Une hypothe`se est qu’il serait construit comme comberos, barrage, mais la relation entre barrage et confluent n’est pas e´vidente, sauf a` admettre qu’un cours d’eau barre l’autre. Il est vrai que le lorrain connaıˆt raon dans le sens de confluent, parfois ravon, qui semblent de la famille du ravin et donc du rapt : le lieu ou` une rivie`re emporte l’autre ? Raon-l’E´tape est le plus connu mais les Vosges ont aussi La Petite-Raon, Raon-aux-Bois et Raonsur-Plaine, auxquelles s’ajoutent Raon-le`s-Leau 54, toutes en site de confluence. L’embouchure est le dernier « haut lieu » d’un cours d’eau. Les termes de la meˆme famille « bouche » sont sans doute les plus nombreux : outre les Bouches-du-Rhoˆne, ou les Bouches du Loup a` Villeneuve-Loubet, se distinguent des Bouchemaine, Boucau, Bocca. Ils peuvent d’ailleurs de´signer aussi un confluent : la Bouche a` Vesle est un lieu-dit du confluent de la Vesle et de l’Aisne a` Ciry-Salsogne 02. Boucau 40 est au de´bouche´ de l’Adour et il existe d’autres Boucau dans le Sud-Ouest, mais certains sont plus en rapport avec le bois qu’avec la bouche. La Bocca est un quartier de Cannes au de´bouche´ de la Siagne. Les Bocca abondent en Corse, mais souvent avec

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d’autres sens, notamment celui de col. Bocal del Tec est un lieu-dit d’Elne 66 pre`s de l’embouchure du Tech. Fos est e´galement employe´, dans son sens de creux, fosse, comme a` Fos-sur-Mer 13. Un cas discute´ est celui de l’e´tang de l’Estomac qui est a` a` l’ancien de´bouche´ direct de la Durance dans la Me´diterrane´e, a` Fos justement : certains y voient une me´taphore de la forme d’un estomac, d’autres, plus inge´nieux, un de´rive´ de stoma, la bouche en grec... mais pourquoi un nom grec ? Le germanique a Mund mais, fre´quent dans les noms de lieux allemands comme Peenemu¨nde, le terme n’a gue`re e´te´ utilise´ dans la France septentrionale ; D. Poulet signale toutefois Deuˆlemont comme possible Deuˆle-mund (embouchure de la Deuˆle). Le breton emploie ben ou be´ au sens de bouche, embouchure : ainsi de Be´nodet, a` l’embouchure de l’Odet ; Benaven a` l’embouchure de l’Aven (a` Ne´vez 29), Binic au de´bouche´ de l’Ic ; ou de Benaster a` Sarzeau, ben ar-ster, le de´bouche´ de la rivie`re ; ou encore de Pen-Be´ a` Asse´rac 44, au de´bouche´ de l’e´tier de Pont-d’Arm. Un terme discute´ est genne : les lieux-dits Gennes sont plusieurs dizaines, dont cinq communes ; on les a dit lie´s a` des confluents, ce qui convient pour Gennes 49, a` la rigueur Gesnes-en-Argonne 55 et la Cour de Gesnes a` Che´risay 72, mais non pour Gennes 25 et gue`re pour Gennes-Ivergny 62, Gennes-sur-Seiche 35, Gennes-surGlaize 53, Gesnes 53 et Gesnes a` Neau 53 ; et la racine reste inexplique´e. Pour certains analystes, le gaulois aurait employe´ genua pour embouchure, ce qui serait a` l’origine de Gene`ve, Geˆnes (Genova), voire de l’Arguenon et de Ginasservis 83, lequel n’a cependant rien d’une embouchure ni d’un confluent, mais plutoˆt d’un col... Pour d’autres, Gene`ve et Geˆnes viennent d’un nom ligure des rivages. Pe´gorier cite genne comme nom commun de lieux de rivage franc-comtois, associe´ a` des sables et limons : Sur Genne a` La Chapelle-Brancion 71 correspond a` cette situation. Les cours d’eau ont rec¸u bien des qualificatifs, comme toutes autres sortes de lieux. Les uns sont vus comme abondants, impe´tueux, et nous avons note´ les noms assortis en –onne, rob, etc. D’autres sont maigres, che´tifs, voire asse´che´s : les Rieu Sec ou Rieussec et Rieu Mort ne manquent pas. Certains sont enfonce´s : les Rieucros, et bien entendu la Creuse. Beaucoup sont pierreux : Rieupierreux, Rioupe´rous. Les eaux ont des couleurs : le blanc, alba en latin et vindo en gaulois, d’ou` l’Aube, l’Aubance, Froutguen a` Combrit, la Vende´e peut-eˆtre ; le noir, une dizaine de Riou Ne`gre et Aigue Ne`gre, l’Eau Noire a` E´trembie`res 74, et avec la forme celtique du, qui pourrait eˆtre a` l’origine du Doubs, et qui reste pre´sente en breton ; le rouge, l’Eau Rouge a` Chaˆtel 74 ou a` Plomelin 29 et dans les Arrouy. Pour les rivie`res charge´es d’argiles, les teintes blondes ou jaunaˆtres s’inspirent du gaulois badios, bodios qui transparaıˆt dans les Buech, Bue`ges, Boe¨ge. Au-dela`, les plus boueuses ont rec¸u les qualificatifs fonde´s sur foul, fouil et merde, Merdereau que nous avons de´ja` rencontre´s (chap. 3).

Marais et bourbiers Les aires mare´cageuses ont toujours e´te´ bien identifie´es, en raison meˆme de leurs dangers, en partie aussi de leur originalite´ e´cologique et de leurs possibilite´s de ressources comple´mentaires et d’espaces de re´serve. La toponymie les distingue

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bien, mais avec des termes qui souvent s’appliquent aussi aux prairies humides et aux e´tendues quelque peu boueuses. Hors des marais maritimes, dont le paysage, les formes d’ame´nagement et le vocabulaire sont particuliers, marais et mare´cages sont des termes presque e´quivalents, si ce n’est qu’en ge´ne´ral mare´cage est employe´ pour une aire un peu e´tendue, pourvue de marais. Leur pre´sence est lie´e a` un mauvais drainage de terrains plats ou de fonds de cuvettes sur sols peu perme´ables, qu’il s’agisse de plaines, de fonds de valle´es ou meˆme de plateaux et de montagnes. Toute une se´rie de termes les de´crivent. Marais et mare´cage ont la meˆme origine, maresc en vieux franc¸ais, issu d’un IE mori applique´ a` toute e´tendue d’eau et qui est a` l’origine de la mer, de la mare, des -mare de Normandie ainsi que des termes nordiques mor ou moer, mersch, marsh, du celtique marco, etc. Outre les Marais de´signe´s comme tels, et avec toutes sortes d’adjectifs dont les Marais Tremblants a` Fayl-Billot, ou le Marais des Angles a` Rosnay 85 (valle´e du Lay) avec pour voisin les Marais Mouille´s, ils sont a` l’origine de multiples toponymes en Marac, Marat, Maray, Marest, Maretz, Maresches et Maresche´, Marizel, Maresque, Maresquel, Marzy, Marsannay, Marsangis, Marsangy, et de nombreux Marchais et Marmagne, Margouillis et Margouillat ou Margouillon. En viennent aussi des Marque, Marcq-en-Barœul, Pont-a`-Marcq, Marquion et Marquise – non sans un risque de confusion avec mark au sens de limite, frontie`re, dont rele`veraient Marchiennes et Marcoing (D. Poulet). Le picard emploie marquais ou marquet pour un marais. Le flamand a moer. Les Moe¨res en Flandre sont bien de la famille, et Moercant un bord de marais. Moura a le meˆme sens de la Gironde aux Pyre´ne´es, avec plusieurs dizaines de toponymes, notamment dans les Landes ou` Moura est aussi un NP ; Maumoura a` Canale`s 65 est un « mauvais marais ». Lamoura 39 est probablement de meˆme origine. La forme moer a donne´ des mur en Alsace, comme dans Murbach. Moos, mosch sont e´quivalents et seraient peut-eˆtre a` l’origine des noms de la Meuse, de la Moselle et de la Moselotte ; un Moos est a` Schweben 68, un autre a` Traubach-le-Haut 68, un Mosfeld a` Arzviller ; Mosch est une commune du Haut-Rhin et un lieu-dit de Tagsdorf 68. Maxe est associe´ a` des mares, marais et fonds humides en Lorraine, comme pour la commune de La Maxe 57, la Maxe a` Bistroff 57, la Maxie`re a` Montigny 54, la Maxatte a` Gionville et le Paˆtural de la Maxe a` Semecourt 57, le Marais de la Maxe a` Grandfontaine 67. Un tre`s grand nombre de noms de marais ou terrains lourds et humides, collants, se rangent sous la lettre b et avec des sonorite´s en br- et brb. Il n’est pas suˆr cependant qu’ils aient exactement la meˆme origine, car l’e´tymologie est encore bien incertaine en ce domaine. La boue et la bourbe font partie du lot ; on rattache habituellement la boue a` un gaulois bawa, la bourbe a` des gaulois borya-borvo de´ja` note´s a` propos de sources bouillonnantes et qui viendraient d’un IE bhreu e´voquant quelque chose qui bouillonne, gargouille ou fermente – le mot ferment lui-meˆme en est issu. On a repe´re´ un gaulois braco au sens de marais, proche du broek ou brouck d’origine ne´erlandaise, et du Bruch allemand, qui tous se re´fe`rent a` des marais ; la racine en serait un protogermanique broka dont l’origine reste obscure. Enfin bren, en vieux franc¸ais et encore employe´ dans des patois nordiques, a le sens de de´chet : ici synonyme de

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merde, la` de re´sidus de son ; plusieurs rivie`res se nomment la Brenne, la Bresne, Saint-Georges-les-Baillargaux 86 a une Valle´e de Bren, Saint-Michel-en-l’Herm 85 la Basse Brene´e dans le Marais Poitevin. Quoi qu’il en soit, l’ide´e de marais ou de bourbier est bien dans une se´rie de toponymes en Bourbe, Bourbre, Bourbon et Bourbonnais, comme dans « s’embourber » ; de nombreux la Bourbe ou les Bourbes comme a` Loddes 03, Ceauce´ 61, Iguerande 71, Lapte 43, Pre´-en-Pail 53 ; les Barbouillons a` Chaffois, de nombreux Bourbouillon. Bourberouge fut le site d’une mine de fer a` la sortie d’une cluse de la rivie`re de Saint-Jean tranchant une barre de quartzites a` Bion et Saint-Jean-du-Corail dans la Manche, pre`s de la foreˆt de Mortain. Marais et bourbiers s’expriment aussi dans les brays, au sens propre du Pays de Bray et presque devenu un nom commun pour de petites plaines de terres lourdes, enchaˆsse´es dans des plateaux calcaires. On trouve la Prairie du Bray a` Vernou, le Bas Bray et le Mitan Bray a` Savonnie`res en Touraine, Bray a` Marœuil 62 dans le fond de la valle´e de la Scarpe. En Normandie, bre´a le meˆme sens, comme a` Bre´hal ; Debre´ est un Desmarais. Dans le Nord, Bree Veld a` Oxelae¨re, la Bre´arde a` Hondeghem, Bree a` Saint-Sylvestre-Cappel sont de la famille ; il en est de meˆme de noms de lieux en Brain et Braine, Bray et Braye, Brayel, ou Folembray 02 – rappelons toutefois qu’a` l’inverse le bre´ breton est une colline, un mont. Les brie`res sont des espaces humides du fond de la valle´e de l’Huisne et de ses petits affluents, dont te´moigne a` sa fac¸on le nom de la commune de Saint-Mars-laBrie`re 72. La ferme de la Brie`re a` Doulcon 55 est dans la meˆme situation de fond humide. Et bien suˆr la Grande Brie`re, marais de Loire-Atlantique, ce´le`bre pour ses ıˆles et ses chaumie`res, est de la famille. Brouage 17 a rendu son nom a` son marais. Bresse est re´pute´ avoir le meˆme sens, dans la plaine de la Bresse et quelques Bressay, Brassy (G. Taverdet). Auraient une origine voisine le marais de Boe¨re a` La Ronde 17 et d’autres Boe¨re comme a` Souge´ 41 dans la valle´e de la Braye et de sa diffluence le Bre´on, des Broye et Broye ou Broyes, Brach, Brax, Braux, un Entre Deux Braux a` Fresne-en-Woe¨vre 55, Bracieux 41, Bracou, Braize, Brou, voire Buzet ; ainsi que Baudre ou Baudreix, Baudrie`s, Barde, Bauche et Bauche`re. Bard, bart, de´signent la terre battue ou la boue dans des noms comme Labarde ou Barde ; c’est aussi le sens du vieux franc¸ais bertainie`re qui en de´rive, et donc probablement des Bertigny et Bre´tigny qui ne viendraient pas de NP. On cite encore des Baugy, Baubigny, Beaubery, Burgy, Bragny (G. Taverdet). Le Bruch de l’Andlau est un espace mare´cageux du Bas-Rhin ; Grendelbruch a le meˆme sens, mais Weitbruch, compris comme « large mare´cage » de nos jours, aurait e´te´ un Viccobrocus, « limite de village » selon M. Urban, remotive´ ensuite. SaintPierre-Brouck, Cappelle-Brouck, Brouckerque sont des « e´glises du marais », Hazebrouck serait le marais du lie`vre, Bourbourg la forteresse du marais (anc. Broekburg), Dennebrœucq le marais de la valle´e, Rubrouck le marais broussailleux, et de nombreux lieux-dits sont en Breucq et Brouck. Ici toutefois, les risques de confusion sont grands avec des e´pineux (brouc) ou avec la bruye`re (brougue). La racine poul e´voque aussi des sols humides ou mare´cages, et des e´tendues d’eau limite´s sous la forme d’e´tangs et d’anses. Elle viendrait d’un IE commun p*l

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de´signant un espace inonde´, qui transparaıˆt dans l’allemand Pfuhl (marais) et l’anglais pool, peut-eˆtre le russe boloto, pol en sue´dois pour la boue, et tre`s probablement le palu et le polder (v. littoraux). Les linguistes la voient dans des noms comme Pouilly et Puligny (G. Taverdet). En Alsace on trouve Weisser Pfuhl a` Goetzenbruck 57 et une dizaine d’autres dont un Schwarzer Pfuhl a` Richeling 57 et deux Pfuhlaecker au Bas-Rhin. Apparemment de la meˆme famille, un plavio gaulois a de´signe´ une plaine mare´cageuse ; Pleurs 51, qui fut Plaiotrum en 1052, associerait a` ce radical duro, de´signant une forteresse : c’e´tait en somme le Fort des Marais. Ana est un autre terme gaulois pour mare´cage, qui apparaıˆt dans les noms d’Anet 28, Annappes 59, Anneux 59, Annoix 18, Annot 02, Annesse-et-Beaulieu 24, des Annois et Annoyes. Il en serait de meˆme de late, qui serait a` l’origine des noms d’Arles (Are-late, pre`s du marais, ou marais asse´che´), d’Arlet 53 et de l’Arly. Laume, lam, de´signent e´galement une terre lourde, souvent boueuse, ou une prairie mare´cageuse. Ces noms, que Dauzat et Ne`gre supposent issus d’un pre´latin lamma ou lanma pour la boue, ont donne´ Ve´narey-les-Laumes 21, et quelques Lamme ou Laumes, en Bourgogne surtout. Le latin lutosus, boueux, celui-la` meˆme qui semble bien eˆtre a` l’origine de Lute`ce, se retrouverait dans des NL comme Lode`ve 34, Leuze, Louze, Loueuse 60, Luze´ 31, Lezoux 63, plusieurs Louse ou Louze, Leuze 02, Luze 70, les Littes qui ont une quarantaine d’occurrences, dont une douzaine dans le Puy-de-Doˆme. Proche des pre´ce´dents, un liga gaulois, mis pour la boue et issu de l’IE legh, couche, comme d’ailleurs la lie, serait a` l’origine des mots lise et enliser, ainsi que de noms de rivie`res, et de toponymes comme Lizie`res, Lizeray. Loue, qui semblerait de meˆme origine, de´signe un fond humide et a donne´ de fort nombreux noms en Loue, Louvie, Loy, Loye, Loyettes 01. On ignore s’il est en rapport direct avec loo, los qui signale dans le Nord de la France des pre´s mare´cageux, parfois les arbres associe´s, a` Loon, Looberghe, Billy-Berclau 62 (anc. Berkloo), Englos 59, Loos 59, Loos-enGohelle 62 ou Wattrelos 59 (wattre = eau), e´quivalent de Waterloo. Nous avons de´ja` vu que lohi, en basque, de´signe la boue, comme a` Lohitzun et Saint-Jean-de-Luz. Deux termes toutefois sont beaucoup plus re´pandus en France pour de´signer des de´pressions mouille´es et ge´ne´ralement ferme´es : fagne et sagne. Ils se ressemblent, mais leur e´tymologie, il est vrai discute´e, ne semble pas commune. Fagne est la version nordique, qu’il est tentant de rattacher a` la fange, d’un germanique fanga de meˆme sens ; mais il prend localement la forme Faigne ou Faing, la Faigne, la Feigne, Fagnon, au risque de confondre avec la famille du heˆtre (fagus). La Fagne est le nom parfois donne´ a` l’angle sud-est du de´partement du Nord autour d’Anor et de Tre´lon, en raison de la pre´sence de ces tourbie`res, et deux villages s’y nomment Wallers-en-Fagne et Moustier-en-Fagne. Fagnon est une commune des Ardennes ; l’Ardenne belge est fort riche en noms de lieux et de pays similaires. Le Gazon du Faing en Hautes Vosges est « la chaume de la tourbie`re ». Les noms en Faing abondent dans les Vosges, y compris pour des hameaux, comme Faing du Bois a` Grandvillers, Faing du Sapin a` Beaume´nil, Faing la Biche et Faing Creusson au Tholy, voire des hauteurs et versants comme le Rondfaing et le Faing Berret, les Faings Cantois (un grand versant) a` Cornimont 88. Le nom a aussi la forme feigne, comme la Basse des Feignes a` La Bresse 88. Notons que la fange elle-meˆme a fourni quelques NL en Fange, Fangeas, Fanget.

Eaux, bords d’eaux et me´te´ores

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Sagne est plutoˆt mis en rapport avec l’eau « stagnante », comme l’e´tang ; le gaulois aurait employe´ sagna pour les meˆmes sites. Les noms en Sagne, Sagnes et Seigne, Seignette ou meˆme Saignette et Sagnolle, Seignolle, Sagnoux abondent dans le Massif Central, le Jura et le Sud-Est : Seigne du Pont a` Bief-du-Fourg, Seigne de Barbouillon et les Seignettes a` Mignovillard 39, Seigne d’Ornot et les Seignettes a` Billecul, la Saignette a` Ple´nise, Sagnes de Mourcairol, Saignolles, Saignalade a` Allanches 15, la Sagne de Po (du puy) sur le plateau d’Angle`s 81, les ruines