Rome et les provinces de l'Europe Occidentale jusqu'à la fin du Principat
 9782842744885

Table of contents :
SOMMAIRE
AVERTISSEMENT
1. HISTOIRE MILITAIRE ET HISTOIRE GÉNÉRALE
L’histoire militaire au sens étroit
L’histoire militaire au sens large
2. LA CONQUÊTE DES ÎLES … ET AVANT … ET APRÈS
La naissance de Rome et la Rome royale (753-509)
L’Italie primitive
La naissance de Rome
Guerre et politique à Rome
La République sur la défensive (509-338)
La République à l’offensive (338-238)
La conquête de l’Italie
La conquête de la Sicile
La conquête de la Sardaigne
La conquête de la Corse
Vers la domination du monde (238-30 avant J.-C.)
L’histoire des conquêtes
La conquête des îles Baléares
Conclusion
3. LES MOTIFS DE LA CONQUÊTE ROMAINE
Les motifs économiques
Les autres motifs et les non-motifs
Les freins
4. L’ARMÉE DE LA CONQUÊTE
1. L’organisation de l’armée
Les unités
Les légions
Les unités de socii
La marine
La hiérarchie
Le commandement suprême
Les officiers supérieurs
Les principales
Le préfet des ouvriers
Le recrutement
Le vocabulaire
L’aspect social
L’aspect géographique
Conclusion
2. L’armée au combat
Les conditions du combat
La question des effectifs
L’exercice
L’armement
L’ordre de marche
Le renseignement
Le camp de marche
Le combat
La bataille
Le siège
Les autres formes de combat
La stratégie
Conclusion
3. La vie militaire
La ruine économique ? Et la politique !
La solde
La logistique
La discipline
Les civils liés à l’armée
Appendice : la chronologie
5. L’ARMÉE ROMAINE ET LA PÉNINSULE IBÉRIQUE
1. Les peuples dans la guerre
Les peuples et leurs cultures
Les peuples et la guerre
La tradition historiographique
L’armement
La bataille
La poliorcétique
La petite guerre
Conclusion
2. Les forces romaines
Les spécificités
Les questions tactiques
Les questions stratégiques
La vie militaire
Conclusion
3. L’histoire militaire de 218 à 45 avant J.-C.
La deuxième guerre punique
Les causes et le prétexte
Les Romains en Espagne
La révolte de 197-194
Les opérations de 180-179
La grande révolte de 154-133
La guerre civile
6. LA CONQUÊTE DU SUD DE LA GAULE
Le peuplement
Les causes de la conquête
La guerre romaine de conquête
Le règlement du conflit
Conclusion
7. LA CONQUÊTE DU NORD DE LA GAULE
1. L’œuvre de César de 58 à 51 avant J.-C.
Les causes de la guerre
Le conquérant
Les Gaulois au combat
La recherche d’un prétexte (58)
La campagne contre les Helvètes
La campagne contre les Suèves
La guerre contre les Belges (57)
La guerre dans l’Ouest (56)
Trois années de calme relatif (55-53)
Germanie et Bretagne (55)
Éburons et Bretagne (54)
Éburons et Germanie (53)
La guerre de Vercingétorix et Alésia (52 avant J.-C.)
Les ultimes désordres (51)
2. La Gaule de 50 à 31 avant J.-C.
8. L’ARMÉE DU PRINCIPAT
L’organisation
Les unités
La hiérarchie
Le recrutement
La guerre
Les conditions
La tactique
La stratégie
La vie des militaires
La politique
L’économie
Les agglomérations
La culture et les cultes
Conclusion
9. L’ARMÉE ROMAINE ET LES ESPAGNES
Les guerres cantabres
L’organisation défensive sous le Principat
Les raisons d’une stratégie
L’organisation d’une stratégie
Conclusion
10. L’ARMÉE ROMAINE, LA GAULE ET LA GERMANIE
Le contexte de 31 avant J.-C. à 14 après J.-C.
Une non-conquête : la Germanie Transrhénane et le Teutoburg (9 après J.-C.)
La conquête des Alpes occidentales
Le problème germain
L’armée Inférieure
L’armée Supérieure
Militaires et civils dans les Germanies
Ordre et désordres ultérieurs
Conclusion
11. L’ARMÉE ROMAINE ET LA BRETAGNE
1. La conquête
Les causes de la conquête
La situation initiale
Le prétexte
La conquête du Sud-Est de l’île
L’extension de la conquête au Sud de l’île : époque julio-claudienne
La conquête du Sud de l’île : l’époque flavienne
La non-conquête de l’Écosse
Conclusion
2. La stratégie sous le Principat
L’organisation défensive
Civils et militaires en Bretagne
Conclusion
BRÈVE CONCLUSION GÉNÉRALE
PETIT LEXIQUE D’HISTOIRE MILITAIRE
BIBLIOGRAPHIE
Principales abréviations
Titres
TABLE DE L’ICONOGRAPHIE

Citation preview

Yann Le Bohec, Professeur à la Sorbonne, précurseur de cette problématique a beaucoup travaillé sur le rôle des armées dans l’histoire romaine et, il apporte ici des réponses à toutes les questions que le lecteur se posera. Il coordonne, pour ces mêmes éditions du Temps, un ouvrage collectif intitulé Rome et l’Occident de 197 avant J.-C. à 192 après J.-C.

9HSMIOC*heeiif+

18,50 € ISBN 978-2-84274-488-5

EDITIONS DU TEMPS

La première image que beaucoup de peuples européens ont eue de l’État romain, ce fut l’irruption de légions ; ce fut la conquête ; ce fut la violence. Pourtant, très rapidement l’adhésion suivait et la romanité se diffusait. Sans doute parut-il bon d’installer des camps permanents, mais cette stratégie ne fut mise en œuvre qu’à partir de l’époque d’Auguste/Tibère. Pourquoi cette conquête a-t-elle eu lieu ? Quand ? Comment ? Obéissait-elle à une stratégie élaborée ? Quelles tactiques ont été appliquées ? Quelle organisation a suivi ? L’histoire militaire est maintenant bien intégrée à l’histoire générale, liée à l’étude de l’économie (soldes, logistique), de la société (hiérarchie, recrutement), de la culture (romanité), des religions, et à tous les aspects de l’anthropologie.

Rome et les provinces de l’Europe occidentale. Conquêtes et stratégies

Synthèse d’histoire romaine

ROME ET LES PROVINCES DE L’EUROPE OCCIDENTALE JUSQU’À LA FIN DU PRINCIPAT CONQUÊTES ET STRATÉGIES Yann Le Bohec

EDITIONS DU TEMPS

Illustration de couverture : Les légionnaires de troisième ligne, les triarii, à la fin du IIIe siècle avant notre ère (Brizzi G., Annibale. Strategia e immagine, © Documenti, Perugia, Spolète,1984).

ISBN 13 978-2-84274-488-5 © éditions du temps, 2009. 16 rue de l’Église, Pornic (44). Catalogue : www.edutemps.fr Tous droits réservés. Toute représentation ou reproduction même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite sans autorisation préalable (loi du 11 mars 1957, alinéa 1 de l'article 40). Cette représentation ou reproduction constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. La loi du 11 mars 1957 n'autorise, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'article 41, que les copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective d'une part, et, d'autre part, que les analyses et les citations dans un but d'exemple et d'illustration.

SOMMAIRE AVERTISSEMENT ................................................................................9 1. HISTOIRE MILITAIRE

ET HISTOIRE GÉNÉRALE

L’histoire militaire au sens étroit ................................................... 11 L’histoire militaire au sens large.................................................... 13

2. LA CONQUÊTE DES ÎLES …

ET AVANT … ET APRÈS

La naissance de Rome et la Rome royale (753-509) ..................... 15 L’Italie primitive ....................................................................................... 15 La naissance de Rome .............................................................................. 15 Guerre et politique à Rome...................................................................... 16

La République sur la défensive (509-338) ...................................... 17 La République à l’offensive (338-238) ............................................ 19 La conquête de l’Italie.............................................................................. 19 La conquête de la Sicile ........................................................................... 20 La conquête de la Sardaigne ................................................................... 22 La conquête de la Corse ........................................................................... 22

Vers la domination du monde (238-30 avant J.-C.)........................ 22 L’histoire des conquêtes ........................................................................... 23 La conquête des îles Baléares .................................................................. 24

Conclusion ....................................................................................... 25

3. LES MOTIFS

DE LA CONQUÊTE ROMAINE

Les motifs économiques .................................................................. 27 Les autres motifs et les non-motifs ................................................. 29 Les freins ......................................................................................... 31

4. L’ARMÉE DE LA CONQUÊTE 1. L’organisation de l’armée.......................................................33 Les unités......................................................................................... 33 Les légions.................................................................................................. 33 Les unités de socii...................................................................................... 34 La marine................................................................................................... 35

La hiérarchie ................................................................................... 36 Le commandement suprême.................................................................... 36 Les officiers supérieurs ............................................................................. 37

3

Rome et les provinces de l’Europe occidentale jusqu’à la fin du Principat

Les officiers subalternes ........................................................................... 39 Les principales : un corps en gestation.................................................... 39 Le préfet des ouvriers................................................................................ 41

Le recrutement ................................................................................ 42 Le vocabulaire ........................................................................................... 42 L’aspect social ........................................................................................... 43 L’aspect géographique.............................................................................. 43

Conclusion ....................................................................................... 44 2. L’armée au combat .................................................................44 Les conditions du combat ............................................................... 44 La question des effectifs ........................................................................... 44 L’exercice ................................................................................................... 45 L’armement ............................................................................................... 45 L’ordre de marche..................................................................................... 49 Le renseignement ...................................................................................... 50 Le camp de marche................................................................................... 50

Le combat ........................................................................................ 52 La bataille .................................................................................................. 52 Le siège ....................................................................................................... 55 Les autres formes de combat ................................................................... 56

La stratégie...................................................................................... 56 Conclusion ....................................................................................... 57 3. La vie militaire........................................................................57 La ruine économique ? Et la politique !.......................................... 57 La solde ........................................................................................... 58 La logistique .................................................................................... 59 La discipline.................................................................................... 60 Les civils liés à l’armée ................................................................... 61 Appendice : la chronologie .............................................................. 62

5. L’ARMÉE ROMAINE

ET LA PÉNINSULE IBÉRIQUE

1. Les peuples dans la guerre .....................................................63 Les peuples et leurs cultures ........................................................... 64 Les peuples et la guerre................................................................... 65 La tradition historiographique................................................................ 65 L’armement ............................................................................................... 65 La bataille .................................................................................................. 66 La poliorcétique ........................................................................................ 67 La petite guerre ......................................................................................... 68

Conclusion ....................................................................................... 69

4

Sommaire

2. Les forces romaines ................................................................69 Les spécificités ................................................................................ 69 Les questions tactiques.................................................................... 70 Les questions stratégiques............................................................... 72 La vie militaire ................................................................................ 74 Conclusion ....................................................................................... 76 3. L’histoire militaire de 218 à 45 avant J.-C. ............................77 1 La deuxième guerre punique ...................................................... 77 Les causes et le prétexte............................................................................ 77 Les Romains en Espagne.......................................................................... 79

2 La révolte de 197-194................................................................. 81 3 Les opérations de 180-179 ......................................................... 83 4 La grande révolte de 154-133 .................................................... 84 5 La guerre civile ........................................................................... 85

6. LA CONQUÊTE

DU SUD DE LA GAULE

Le peuplement ................................................................................. 87 Les causes de la conquête ............................................................... 90 La guerre romaine de conquête....................................................... 91 Le règlement du conflit ................................................................... 92 Les désordres ultérieurs.................................................................. 93 Conclusion ....................................................................................... 95

7. LA CONQUÊTE

DU NORD DE LA GAULE

1. L’œuvre de César de 58 à 51 avant J.-C..................................97 Les causes de la guerre ................................................................... 98 Le conquérant.................................................................................. 99 Les Gaulois au combat..................................................................101 La recherche d’un prétexte (58)....................................................102 La campagne contre les Helvètes .......................................................... 104 La campagne contre les Suèves ............................................................. 105

La guerre contre les Belges (57) ...................................................106 La guerre dans l’Ouest (56)...........................................................108 Trois années de calme relatif (55-53) ...........................................109 Germanie et Bretagne (55) ..................................................................... 110 Éburons et Bretagne (54)........................................................................ 111 Éburons et Germanie (53) ...................................................................... 112

La guerre de Vercingétorix et Alésia (52 avant J.-C.) ...................112 Les ultimes désordres (51) ............................................................114 2. La Gaule de 50 à 31 avant J.-C. ............................................115 5

Rome et les provinces de l’Europe occidentale jusqu’à la fin du Principat

8. L’ARMÉE DU PRINCIPAT L’organisation ...............................................................................119 Les unités ................................................................................................. 119 La hiérarchie ........................................................................................... 120 Le recrutement ........................................................................................ 121

La guerre .......................................................................................122 Les conditions.......................................................................................... 122 La tactique ............................................................................................... 124 La stratégie............................................................................................... 124

La vie des militaires......................................................................126 La politique.............................................................................................. 126 L’économie............................................................................................... 127 Les agglomérations.................................................................................. 127 La culture et les cultes ............................................................................ 128

Conclusion .....................................................................................129

9. L’ARMÉE ROMAINE

ET LES ESPAGNES

Les guerres cantabres....................................................................131 Conclusion ............................................................................................... 132

L’organisation défensive sous le Principat ..................................132 Les raisons d’une stratégie ..................................................................... 132 L’organisation d’une stratégie ............................................................... 133 Camps de légions ........................................................................ 135 Camps d’auxiliaires ou de vexillations...................................... 136 Conclusion ............................................................................................... 137

10. L’ARMÉE ROMAINE,

LA GAULE ET LA GERMANIE

Le contexte de 31 avant J.-C. à 14 après J.-C. .............................139 Une non-conquête : la Germanie Transrhénane et le Teutoburg (9 après J.-C.)..........141 La conquête des Alpes occidentales ...................................................... 141 Le problème germain.............................................................................. 142 1/ Les causes du conflit.............................................................. 142 2/ Le temps de Drusus ............................................................... 143 3/ Le temps de Tibère................................................................. 145 4/ Le temps de Varus ................................................................. 146 5/ Le temps de Germanicus ....................................................... 146

L’armée Inférieure.........................................................................147 L’armée Supérieure .......................................................................149 Militaires et civils dans les Germanies ........................................152 Ordre et désordres ultérieurs ........................................................153 Conclusion .....................................................................................154

6

Sommaire

11. L’ARMÉE ROMAINE

ET LA BRETAGNE

1. La conquête ..........................................................................155 Les causes de la conquête .............................................................155 La situation initiale.......................................................................156 Le prétexte.....................................................................................158 La conquête du Sud-Est de l’île.....................................................158 Étape n°1 : a. 43...................................................................................... 158 Étape n°2 : de 44 à 47 ............................................................................ 160

L’extension de la conquête au Sud de l’île : époque julio-claudienne .................................................................162 Étape n°3, a : de 47 à 69 ........................................................................ 162 Les légats de l’armée de Bretagne .............................................. 162 Gallois et Icéniens....................................................................... 162 Gagner les civils.......................................................................... 163 Brigantes et Ordovices................................................................ 163 Boudicca, reine des Icéniens ...................................................... 164

La conquête du Sud de l’île : l’époque flavienne ..........................164 Étape n°3, b : de 69 à 79........................................................................ 164 Les légats..................................................................................... 164 Brigantes et Gallois .................................................................... 165

La non-conquête de l’Écosse .........................................................166 Les légats .................................................................................................. 166 Étape n°4 : de 79 à 80 ............................................................................ 166 Étape n°5 : de 81 à 85 ............................................................................ 166 Étapes n°6 : a. 84 ; et n°7 : début du IIe siècle..................................... 168

Conclusion .....................................................................................168 2. La stratégie sous le Principat ...............................................169 L’organisation défensive ...............................................................169 Civils et militaires en Bretagne.....................................................173 Conclusion .....................................................................................174

BRÈVE CONCLUSION GÉNÉRALE ................................................... 175 PETIT LEXIQUE

D’HISTOIRE MILITAIRE ....................................... 177

BIBLIOGRAPHIE ............................................................................ 181 Principales abréviations ...............................................................181 Titres..............................................................................................182

TABLE DE L’ICONOGRAPHIE ......................................................... 191

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L’auteur Yann Le Bohec, Professeur à la Sorbonne, a beaucoup travaillé sur le rôle des armées dans l’histoire romaine. On lui doit plusieurs ouvrages de références : • L'armée romaine sous le Haut-Empire, 3e éd., 2002 (éd. Picard, Paris), 292 p. (traduit en plusieurs langues). • La « bataille » du Teutoburg, 9 après J.-C., 2008 (Les Éditions Maison, Nantes), 61 p.-XIV pl. • L’armée romaine dans la tourmente, 2009 (éd. Le Rocher, ParisMonaco), 320 p. • L’armée romaine sous le Bas-Empire, 2006 (éd. Picard, Paris), 256 p.-XLV pl., ouvrage couronné par l’Académie française (Prix François Millepierres, 2007). • La province romaine de Gaule Lyonnaise, 2008 (éd. Faton, Dijon), 358 p. Il est aussi l’éditeur et le commentateur de César, La guerre des Gaules. Étude d’histoire militaire, 2009 (éd. Economica, Paris), VII236 p.

AVERTISSEMENT « Rome et les provinces » : cette formulation implique l’étude de deux volets, l’action de Rome sur les provinces d’une part et les réactions des provinciaux face à cette action d’autre part. L’action de Rome commençait à la conquête. Elle se poursuivait par l’organisation de cette conquête. Par la suite, les peuples conquis pouvaient se révolter, et ils l’ont fait parfois.

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1. HISTOIRE MILITAIRE ET HISTOIRE GÉNÉRALE

Comment les Romains entraient-ils en contact avec les habitants des provinces ? En un premier temps, par la conquête, c’est-à-dire très souvent par la guerre (mais pas nécessairement toujours, il est vrai). D’où la nécessité de connaître leur armée, instrument de cette entreprise. Le grand historien André Piganiol avait intitulé son histoire de la République La conquête romaine ; c’était là à ses yeux le trait principal de l’époque. Ce n’est qu’en un second temps que les Romains mettaient en place une administration civile qui se juxtaposait à une présence militaire souvent bien acceptée à la longue, parce que les soldats enrichissaient la région dans laquelle ils vivaient et lui apportaient les charmes de la romanité. En un troisième temps, les provinciaux réagissaient face aux Romains : par la révolte ou par l’assimilation ; mais le choix des civils n’est pas l’objet de ce livre. On peut maintenant connaître cette armée parce que l’histoire militaire, en France, est enfin sortie du long purgatoire où elle avait été reléguée. Elle a cessé d’être un délassement pour colonels en retraite, et elle a été prise en main par des universitaires, Patrick Le Roux, François Cadiou, Catherine Wolff et l’auteur de ce livre, pour n’en citer que quelques-uns parmi les antiquisants spécialistes de Rome. Ce dédain regrettable n’a jamais affecté les chercheurs des autres pays, notamment Italiens, Espagnols, Allemands, Anglais et Américains1. Pour parler de l’histoire militaire, il faut présenter deux points, dire ce qu’elle est, en elle-même, et dire quelles sont ses relations avec les autres parties de l’histoire générale.

L’histoire militaire au sens étroit L’histoire militaire, au sens strict, propose trois objets d’étude, l’exercice, la tactique et la stratégie.

1. The Cambridge History of Greek and Roman Warfare, Sabin Ph. et alii (éds.), II, From the Late Republic to the Late Empire, 2007 (Cambridge), p. 3-232 ; A Companion to the Roman Army, Erdkamp P. (éd.), 2007 (Oxford), 574 p.

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Rome et les provinces de l’Europe occidentale jusqu’à la fin du Principat

La pratique de l’exercice1, comme formation à la fois initiale et continue, explique en partie le succès des armes de Rome, et nous maintenons cette affirmation même si elle va à l’encontre des théories de quelques érudits. Elle a été instaurée par Scipion, appelé par la suite le premier Africain, le vainqueur d’Hannibal, non pas en Sicile, avant de partir pour l’Afrique, mais au début de sa carrière, en Espagne2. Elle comportait trois sortes d’activités. Les soldats devaient d’abord faire du sport. Les anciens en étaient très conscients, cette pratique présentait deux avantages. En fortifiant le corps, elle rassurait le soldat et lui donnait un bon moral, condition essentielle pour aller au combat. Elle permettait aussi de l’emporter, si le besoin se présentait, dans une rencontre à mains nues. Les soldats, ensuite, s’adonnaient à des activités militaires individuelles, à l’escrime, au lancer du javelot, au tir à l’arc notamment. Ils pratiquaient enfin des activités militaires collectives, des manœuvres. Quelques corps avaient des activités propres à leur type d’unité : les marins se formaient à la rame, les cavaliers à l’équitation, etc. L’exercice prépare donc à la guerre, à la tactique3. Le mot tactique a été discuté ; en particulier, on s’est demandé à quel moment on passe du stade de la tactique à celui de la stratégie. Nous proposerons une définition certes discutable, mais qui a l’avantage de la simplicité : la tactique, c’est l’art de remporter une bataille. En fait, si les Romains connaissaient la rencontre en rase campagne, ils préféraient le siège, qui économise parfois le sang. La période hellénistique a vu fleurir toute une littérature consacrée à cette discipline et un roi de Macédoine, Démétrios (337/336-283), a même été surnommé « Le Poliorcète ». La poliorcétique est alors devenue une théorie et une pratique, concernant soit la défensive (techniques pour défendre une ville ou un camp), soit l’offensive (techniques pour prendre une place). Et les Romains avaient appris d’autres moyens de combattre ; ils connaissaient les règles de la bataille en milieu urbain, de la bataille navale et de la guérilla. Ici se pose le problème de la « bataille décisive4 ». Les historiens français qui étaient liés à « l’École des Annales », très influencée par le marxisme, ne croyaient pas qu’une bataille puisse être décisive ; 1. Horsmann G., Militärischen Ausbildung, Wehr-wiss. Forsch., Abt. militärgesch. Stud., 35, 1991, p. 5-56. 2. Polybe, X, 2, 20 ; Tite-Live, XXVI, 51. 3. Brizzi G., Le guerrier de l’Antiquité classique, de l’hoplite au légionnaire, trad. fr., 2004 (Paris-Monaco), 258 p. 4. Fuller J. F. C., Les batailles décisives du monde occidental, trad. fr., 1981-1982 (Paris), 3 vol.

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1. Histoire militaire et histoire générale

ils pensaient que l’État le plus riche doit finalement l’emporter. Ils ont été démentis, après Mao-Tsé-Toung et sa théorie de la guerre du peuple, par l’histoire récente de l’Indochine puis du Viet-Nam, et enfin de l’Algérie, et aussi par les événements qui se déroulent actuellement en Irak ou en Afghanistan. Si la tactique est l’art de remporter une bataille, la stratégie est l’art de remporter une guerre. C’est, comme la poliorcétique, à la fois une science et l’application de cette discipline. Un Américain, qui a écrit un livre intitulé La grande stratégie de l’empire romain, a suscité un beau tumulte1. Il a aussi bien rencontré des approbations que suscité des condamnations. Pour les uns, les Romains n’avaient pas les moyens, notamment cartographiques, d’avoir une « grande stratégie », et ils n’avaient même pas de stratégie du tout ; pour d’autres, ils avaient réussi à élaborer une vraie conception de la guerre. Ce qui est curieux, c’est que personne, dans ce débat, ne s’est demandé ce que signifie l’expression « grande stratégie ». Elle a été inventée par un Britannique, Basil Liddell Hart, qui voulait désigner par cette expression une stratégie prenant en compte les facteurs économiques et démographiques. D’un côté, il est bien évident que les généraux romains manquaient de statistiques et qu’ils recouraient largement à l’empirisme ; donc, nous ne croyons pas en une « grande stratégie » pour cette époque. D’un autre côté, nous voyons bien qu’ils savaient où ils allaient : n’importe quel commandant d’armée savait de quels effectifs il disposait et, au moins approximativement, quels étaient ceux de l’ennemi et le chemin pour atteindre ce dernier. Dans ces conditions, nous avons proposé, dans un autre livre, de parler d’une « petite stratégie ».

L’histoire militaire au sens large Ce n’est pourtant pas tout. L’histoire militaire, au sens large, intéresse l’histoire générale2. L’armée est une institution, avec ses corps (légions et alliés ou auxiliaires) et sa hiérarchie. Elle joua un rôle politique. Au début de la période concernée, elle s’en abstenait. Puis, après le passage au pouvoir de Marius, après 107 avant J.-C., elle devint un 1. Luttwak E., La grande stratégie de l’empire romain, trad. fr. Pagès B. et J., 2e éd., 2009 (Paris), 468 p. Pour L. : Loreto L., Per la storia militare del mondo antico, 2006 (Naples), 257 p. Contre L. : Isaac B., Luttwak « “Grand Strategy” and the Eastern Frontier of the Roman Empire », dans Eastern frontier of the Roman Empire, 1989, p. 231-234. 2. Harmand J., L'armée et le soldat à Rome de 107 à 50 avant notre ère, 1967 (Paris), p. 11-19, 151-211 ; Gabba E., Esercito e società nella tarda Repubblica romana, 1973 (Florence), XII626 p. ; Le Bohec Y., L'armée romaine sous le Haut-Empire, 3e éd., 2002 (Paris), p. 19-70 et 197-272.

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Rome et les provinces de l’Europe occidentale jusqu’à la fin du Principat

acteur majeur dans le contrôle de la puissance publique. Elle joua un rôle économique. Quand des troupes se déplaçaient, il fallait leur assurer la logistique, nourriture et matériaux divers indispensables à ses activités. Et ce n’est pas tout. À la fin de l’époque républicaine, et surtout sous le Principat, les soldats reçurent des salaires, des primes et des distributions diverses ; ils n’entraient pas dans la catégorie des riches, mais leur masse faisait d’eux un moteur de la prospérité connue par leurs contemporains. Elle offrait un reflet déformé de la société et elle permettait des promotions … ou la mort. Enfin, elle véhiculait avec elle toute la romanité du monde : langue, droit, alimentation, vêtements, etc. Et enfin elle apportait dans ses bagages les dieux de Rome. Tous ces éléments montrent qu’il n’est plus possible de faire de l’histoire générale sans tenir compte du fait militaire.

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2. LA CONQUÊTE DES ÎLES … ET AVANT … ET APRÈS Pour comprendre les relations entre Rome et les provinces de l’Occident, il importe de connaître le contexte, et, sans trop s’y attarder, de savoir ce qui s’est passé avant et ce qui s’est passé ailleurs, au moins dans les grandes lignes1. Il faut d’abord admettre que les Romains n’ont pas agi suivant un plan préconçu. Non seulement leurs conquêtes résultèrent souvent du hasard et de l’empirisme, mais encore ils ne furent pas toujours les agresseurs.

La naissance de Rome et la Rome royale (753-509) L’Italie primitive Les anciens réservèrent pendant longtemps le nom d’Italie à la seule partie péninsulaire de l’État moderne de ce nom : la plaine du Pô n’en fit partie que cinquante ans avant notre ère ; les îles, Sicile et Sardaigne, en furent exclues plus longtemps encore. Des peuples de langue indo-européenne, les Italiens ou Italiotes, s’y installèrent au cours du IInd millénaire avant notre ère ; bien entendu, ils n’avaient aucun sentiment d’unité et chacun n’avait de pire ennemi que son plus proche voisin. Au début du VIIIe siècle avant notre ère, des Grecs vinrent s’installer dans le Sud de l’Italie (et également en Sicile)2. Dans le même temps, une civilisation brillante, de type orientalisant, se développa en Étrurie3.

La naissance de Rome La naissance de Rome est connue par des légendes, qui renferment une part de réalités difficile à déterminer, et par l’archéologie4. D’après la légende, Rome aurait été créée par des hommes ayant des liens avec les dieux et dont l’origine se serait trouvée en Asie, dans la 1. Le Glay M. et alii, Histoire romaine, nouv. éd., 2009 (Paris, PUF), 587 p. ; Histoire romaine, I, Des origines à Auguste, Hinard F.(éd.), 2000 (Paris), 1075 p. 2. Boardman J., The Greeks Overseas, 4e éd., 1999 (Londres), 304 p. 3. Briquel D., La civilisation étrusque, 2e éd., 1999 (Paris), 353 p. 4. Grandazzi A., Les origines de Rome, 2003 (Paris), 126 p.

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Rome et les provinces de l’Europe occidentale jusqu’à la fin du Principat

ville de Troie prise et détruite par les Grecs. Cette légende fut structurée et diffusée à l’époque de César (mort en 44 avant J.-C.) et plus encore d’Auguste (mort, lui, en 14 après J.-C.). D’après ces récits, le héros Anchise s’unit à la déesse Vénus, qui lui donna pour fils Énée. C’est ce personnage qui quitta Troie en flammes, fit de longs voyages, notamment par Carthage, pour gagner le Latium. Son fils, Iule ou Ascagne, y donna naissance à la lignée des rois d’Albe dont une descendante, Réa Silvia, fut aimée par le dieu Mars ; de cette union naquirent les jumeaux Romulus et Remus. C’est Romulus qui fonda Rome le 21 avril 753. L’archéologie apporte d’autres informations. Le site de Rome a livré de la céramique de la deuxième moitié du VIIIe siècle, preuve qu’il était occupé. Un synœcisme de villages engendra la Ville (avec une majuscule quand on parle de Rome). Elle finit par s’étendre sur les sept collines qui sont en fait trois collines (Capitole, Palatin, Aventin) et quatre indentations (Caelius, Esquilin, Viminal, Quirinal) d’un plateau (les Esquilies) situé sur la rive gauche du Tibre ; on ne parlait pas de rive gauche mais de rive latine et, en face, de rive étrusque, puisque le fleuve séparait les deux régions. Au centre des « collines » se trouvait une dépression, le Forum. Les premiers habitants étaient des Latins ; ils tombèrent sous la domination d’Étrusques qui, au cours du VIe siècle avant notre ère, transformèrent la fédération de villages en une vraie ville. Ils asséchèrent un marécage où ils installèrent le Forum ; ils construisirent le premier égout de Rome, la cloaca maxima, et le premier pont, le pons Sublicius ; enfin, ils aménagèrent la zone sacrée de Sant’Omobono. Mais les Latins supportaient mal le joug des Étrusques, qui leur avaient imposé des rois, dont certains avaient pourtant laissé un bon souvenir (Numa Pompilius, organisateur de la religion, Tullus Hostilius et Ancus Martius, bons chefs de guerre). Les derniers sombrèrent dans la tyrannie, au moins le dernier (Tarquin l’Ancien, Servius Tullius et l’odieux Tarquin le Superbe). En 509, d’après la tradition, ils chassèrent leurs maîtres ; ce fut une vraie révolution. L’archéologie précise en partie ce récit, car elle montre un changement des types de céramiques utilisées au début du Ve siècle.

Guerre et politique à Rome Sans qu’ils sachent ni pourquoi ni comment, les historiens constatent que les Romains élaborèrent très tôt une conception de la guerre qui fut sans équivalent chez aucun autre peuple de l’Antiquité.

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2. La conquête des îles … et avant … et après

Les difficultés intérieures, – et il y en eut ! –, ne perturbèrent jamais les affaires extérieures. Au milieu des pires désordres politiques ou sociaux, les Romains étaient capables de poursuivre un conflit : pendant la crise, la conquête continue. C’est ainsi qu’un conflit opposa les patriciens, chefs des familles traditionnelles, aux plébéiens, qui étaient exclus du pouvoir politique et qui demandaient à y participer. L’armée était un reflet de la société, ce qui est banal. Chaque homme était convoqué au conseil de révision et il devait payer à ses frais son propre équipement. Dans ces conditions, seuls les riches pouvaient posséder une panoplie ; les pauvres étaient plus ou moins bien armés ; certains n’avaient qu’une lance ou une épée, voire rien du tout, et, dans ce cas, ils devaient attendre la mort d’un combattant pour reprendre ses armes. Nous pensons que c’est pour cette raison financière que les Romains eurent l’idée astucieuse de répartir leurs troupes sur plusieurs lignes, et de distinguer les fantassins des cavalierschevaliers. Cette armée, au demeurant si efficace, souffrait d’une faiblesse. Pensant qu’il fallait préserver la fides, l’honneur, le respect de la parole donnée, ils n’acceptaient que le duel à la loyale. Ils condamnaient donc le stratagème, conçu comme un acte indigne de vrais guerriers, un acte contraire à la fides1. On relèvera deux autres traits de leur caractère. Ils n’acceptaient pas de faire la paix en position de vaincus. Il leur fallait attendre la victoire pour traiter. Ils ne reconnaissaient à aucun peuple une quelconque égalité avec eux-mêmes : la maiestas, « supériorité » du peuple romain, ne se discutait pas. Dans ces conditions, ils n’acceptaient que des traités inégaux, des foedera iniqua, d’où vient notre mot « inique ».

La République sur la défensive (509-338) Cet orgueil invraisemblable ne pouvait qu’attiser les conflits (nous verrons plus loin quels étaient les vrais motifs de guerre à cette époque). Or les Romains étaient mal entourés, par les Étrusques au nordouest et au nord, par les Sabins au nord-est, par les Èques à l’est et par les Volsques au sud. On nous pardonnera de ne pas rapporter ici, dans le détail, tous les conflits qui ont affecté la vie des Romains avant le IIe siècle : ce n’est pas le propos de ce livre. Il convient néanmoins, à travers un tableau, de montrer d’abord que Rome fut une ville en sursis jusqu’en 338. À chaque guerre ou presque, elle pouvait disparaître, 1. Achard G., « César et la ruse », dans Ruses, secrets et mensonges, Olivier H. et alii (éds.), 2005 (Lyon), p. 85-97. Voir n. 4, p. 53.

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Rome et les provinces de l’Europe occidentale jusqu’à la fin du Principat

ses habitants étant vendus comme esclaves s’ils étaient vaincus. Il faut aussi voir comment le cercle des ennemis s’est élargi avec la conquête. Et enfin montrer que les conflits intérieurs n’ont jamais nui aux guerres extérieures. Dates 508-507

Ennemis Étrusques

499 ou 496 Latins

Faits marquants Intérieur Porsenna1, vengeur de Tarquin ? Début du conflit entre Exploits d’Horatius Coclès2, Mu- patriciens et plébéiens cius Scaevola3, Clélie4 Ligue de Latins Victoire des Romains au lac Régille

494-493

488-486 477 460 458 451-449 445

Sécession de la plèbe sur l’Aventin Médiation de Ménénius Agrippa Création des tribuns de la plèbe Volsques Étrusques Sabins Èques

Lois des XII Tables Autorisation des mariages entre patriciens et plébéiens (ou Étrusques

437 426) 431 406-395 390

367

Coriolan à la tête des Volsques5 Désastre romain au Crémère Prise du Capitole Cincinnatus6

Victoire romaine

Volsques et Victoire romaine Èques Étrusques Siège de Véiès Intervention de Camille Gaulois Défaite romaine sur l’Allia Les oies du Capitole Prise de Rome par Brennus Les plébéiens accèdent au consulat

1. 2. 3. 4. 5. 6.

Tite-Live, II, 9. Tite-Live, II, 10 : ultime défenseur d’un pont. Tite-Live, II, 12 : met sa main dans un brasier pour prouver son courage à l’ennemi. Tite-Live, II, 13 : otage, elle s’échappe du camp ennemi. Tite-Live, II, 40. Tite-Live, III, 26 : honore la dictature par sa conduite.

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2. La conquête des îles … et avant … et après

Dates 361 358-351

Ennemis Gaulois Étrusques

Faits marquants Manlius Torquatus1 Guerre contre Tarquinie d’autres cités étrusques

Intérieur et

356

Les plébéiens accèdent à la dictature Les plébéiens accèdent aux fonctions de censeurs

351 350-349

Gaulois

343 343-341

Campaniens Samnites

Deditio de Capoue (reddition) 1e guerre samnite Victoire de Rome

340-338

Latins

Ligue des Latins pour détruire Rome

Un changement fondamental, essentiel et souvent mal analysé à nos yeux, intervint après une guerre contre les Latins, conflit qui dura de 340 à 338. Les ennemis se battaient pour détruire Rome, accusée de tous les maux que connaissait la région. Ils furent vaincus, mais les aristocrates romains, liés depuis longtemps par des mariages et des affaires financières aux Latins et aux Campaniens, imposèrent leurs conditions, des conditions qui peuvent paraître aberrantes et qui sont au moins surprenantes. Le Sénat prononça la dissolution de la ligue latine, ce qui est normal, et annonça, ce qui est plus étonnant, la création d’un État romano-campanien qui engloberait le Latium. Cette mesure permit à l’armée romaine de recruter de très nombreux soldats et son impérialisme connut une accélération extraordinaire.

La République à l’offensive (338-238) La conquête de l’Italie Rome avait failli disparaître plusieurs fois entre 753 et 338. Puis, en moins de soixante ans, le nouvel État conquit toute l’Italie. La conquête s’accéléra grâce à l’apport en citoyens romains, donc en légionnaires, du Latium et de la Campanie.

1. Tite-Live, VII, 10 : tire son cognomen du collier (torques) qu’il prit à un Gaulois à l’issue d’un combat singulier.

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Rome et les provinces de l’Europe occidentale jusqu’à la fin du Principat

Dates 326-304

Ennemis Samnites

Faits marquants Intérieur e 2 guerre samnite Humiliation des Romains aux Fourches Caudines1 Victoire finale des Romains

311 300

Étrusques

Guerre

298-290

Samnites

280-275

Épire

272

Tarente

Les plébéiens accèdent aux sacerdoces 3e guerre samnite Bataille de Sentinum (295)2 Victoire des Romains Guerre de Pyrrhus Victoires « à la Pyrrhus »3 Prise de la ville Achèvement de la conquête de l’Italie

La conquête de la Sicile L’Italie conquise, Rome dut chercher à l’extérieur de nouveaux territoires à prendre. La Sicile, qui n’est séparée du continent que par le détroit de Messine, s’offrait naturellement tout d’abord et, pour la première fois, les Romains intervenaient en-dehors de l’Italie. Cette guerre présente une autre caractéristique mal vue par les historiens : ce fut, pour l’essentiel, une guerre navale. Et, contrairement à ce qu’écrivit Polybe, qui a été suivi par les modernes, les Romains avaient depuis longtemps une marine de guerre, et qui plus est une excellente marine de guerre4. Les habitants les plus anciens de cette grande île étaient appelés Sicanes ou Sicules. Ils ne furent pas anéantis, mais de nouveaux venus vinrent superposer à la leur des cultures extérieures. Des Grecs s’étaient installés dans l’Est de l’île, notamment mais pas exclusivement à Agrigente, Gela, Camarine, et surtout à Syracuse où se forma un royaume puissant, mais d’une puissance aux dimensions de l’île. Des Puniques (ce mot désigne les Phéniciens de l’Occident) créèrent ou

1. Tite-Live, IX, 5-6. 2. Brizzi G., « La battaglia di Sentino », Sentinum 295 a.C., Medri M. (éd.), 2008 (Rome), p. 13-29. 3. Lévêque P., Pyrrhos, 1957 (Paris), 735 p. Une victoire « à la Pyrrhus » est une victoire qui provoque chez le vainqueur tant de pertes humaines qu’elle équivaut à une défaite. 4. Le Bohec Y., « La marine romaine et la première guerre punique », Klio, 85, 1, 2003, p. 5769.

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2. La conquête des îles … et avant … et après

développèrent des cités dans l’Ouest, notamment à Lilybée, Drépane (Trapani) et Palerme. La tradition appelle « première guerre punique » un conflit qui eut pour enjeu non pas le contrôle de toute la Sicile comme on le dit souvent, mais l’expulsion des Puniques qui se trouvaient dans cette île ; il dura de 264 à 2411. Les Romains prirent pour prétexte un appel au secours de mercenaires campaniens et ils effectuèrent le premier débarquement de leur histoire. Hiéron, roi de Syracuse, analysa froidement la situation et passa dans le camp des Romains. Dans cette guerre, on peut distinguer trois étapes. 1° Les Romains prirent Agrigente, qui avait voulu rester dans le camp punique, puis remportèrent la première victoire navale de leur histoire en 260, devant Myles (Milazzo), grâce, dit la tradition, à une invention appelée « le corbeau » ; il s’agit d’un pont mobile qui permettait de passer d’un navire assaillant dans un navire assailli. Après des raids menés contre la Sardaigne, le consul Régulus remporta une deuxième grande victoire navale, à Ecnome en 256. 2° Régulus eut l’idée, pour faire plier Carthage, de porter la guerre en Afrique. Mais, en 255, il fut vaincu et capturé. En 254, les Romains remportèrent au large du cap Bon une autre victoire navale oubliée par les modernes. 3° Les opérations se déroulèrent de nouveau en Sicile. Les Carthaginois y envoyèrent Hamilcar, père d’Hannibal, un grand tacticien. Les Romains subirent leur seule défaite navale devant Drépane en 249 ; elle fut causée par le manque de psychologie de leur amiral, Claudius, qui jeta à l’eau les poulets sacrés parce qu’ils refusaient de s’alimenter. Cette obstination signifiait que les dieux ne voulaient pas d’une bataille dont Claudius voulait : « S’ils n’ont pas faim, qu’ils boivent ». Mais les soldats ne partageaient pas les idées sceptiques de leur chef, et ils furent démoralisés ; d’où leur défaite. En 241, un convoi de ravitaillement et de renforts, envoyé depuis Carthage aux Puniques de Sicile, tomba dans une embuscade en traversant les îles Égates et il fut détruit. Le sénat de Carthage, estimant que la guerre lui coûtait plus qu’elle ne lui rapportait, renonça au conflit. Un traité fut conclu et la Sicile évacuée. Il ne faut pas dire que la Sicile fut la première province romaine, mais que la première province romaine se trouvait en Sicile. Car l’île ne passa pas en totalité sous la coupe de magistrats : le roi de Syracuse, en faisant à temps le bon choix, avait sauvé son pouvoir. N.B. Évitons trois anachronismes fréquents. 1° Les anciens ne « signaient » pas les traités : ils rédigeaient un texte et juraient devant les dieux de le respecter. 1. Le Bohec Y., Histoire militaire des guerres puniques, 1996 (Paris-Monaco), p. 67-106.

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Rome et les provinces de l’Europe occidentale jusqu’à la fin du Principat

2° et 3° Les rois ne possédaient pas de « trône » et ne portaient pas de « couronne ». Ils s’asseyaient sur des sièges normaux, comme tout le monde, et ils ceignaient leur front d’un diadème, un simple ruban en tissu.

La conquête de la Sardaigne1 Après leur défaite, les Carthaginois rappelèrent en Afrique les mercenaires qui les avaient servis, mais ils ne purent les payer. La bête étant blessée, les mécontents se manifestèrent en se révoltant, entraînant avec eux les sujets de Carthage. Les uns et les autres menèrent une guerre plus dure et plus cruelle que de coutume. Finalement, Hamilcar remit de l’ordre. Mais les mercenaires qui se trouvaient en Sardaigne se mutinèrent à leur tour. Certes, les habitants de l’île, dont beaucoup étaient originaires d’Afrique, prirent le parti de leur métropole, mais sans grand succès. Les révoltés demandèrent par deux fois à Rome d’accepter leur reddition, leur deditio ; refusée la première fois, en 238, elle fut acceptée la seconde fois. Et c’est ainsi que la Sardaigne devint romaine.

La conquête de la Corse2 La Corse a toujours été considérée, dans l’Antiquité, comme une annexe de la Sardaigne, et comme une île pauvre ; en effet, sa topographie empêche l’implantation de grands champs de blé. Durant la première guerre punique, les Carthaginois pensèrent à utiliser la Corse comme base pour des raids contre le Latium. En fait, ce furent au contraire les Romains qui allèrent en Corse où 120 à 125 navires y transportèrent les effectifs de deux légions aux ordres de Lucius Cornelius Scipion en 259 ; il assiégea Aléria, ramena de son entreprise beaucoup de prisonniers qu’il fit vendre comme esclaves, et il en retira les honneurs d’un triomphe. L’île replonge ensuite dans le silence. Raimondo Zucca, qui a écrit une très bonne histoire de la Corse romaine, pense avec beaucoup de vraisemblance qu’elle suivit une fois de plus le destin de la Sardaigne et qu’elle fut annexée en 238.

Vers la domination du monde (238-30 avant J.-C.) Sans plan préconçu, parfois même en réponse à des agressions, Rome étendit son empire aux limites du monde de son temps, c’est-à1. Loreto L., La grande insurrezione libica contro Cartagine del 241-237 a.C., CÉFR, 211, 1995 (Rome), p. 191-199. 2. Zucca R., La Corsica romana, 1996 (Oristano-Sassari), p. 83-89.

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2. La conquête des îles … et avant … et après

dire aux limites de la Méditerranée. Il est probable que cette entreprise réussit pour deux raisons : d’une part, la possession d’une armée excellente ; d’autre part, l’adhésion d’une partie au moins des vaincus, en l’occurrence les élites locales. La conquête s’étendit sans cesse, de plus en plus loin, et elle finit même par se dérouler dans deux parties du monde en même temps, sans que la guerre civile ait le moindre effet de frein. Un conflit, toutefois, eut un retentissement particulier, la deuxième guerre punique ou guerre d’Hannibal. Le monde entier suivit les événements avec passion. Au soir de Cannes, en 216, on put même croire que Rome allait disparaître de la carte ; on retrouvait la même situation que dans les premiers siècles.

L’histoire des conquêtes Il n’a pas paru utile de développer le détail de ces opérations, détail sans intérêt pour le propos de ce livre. Deux tableaux devraient suffire ; d’autres livres permettront des approfondissements1. Une première période vit la conquête se développer et l’ordre social et politique régner à Rome ; mais le feu couvait sous les cendres. Dates 230-229 219 218-201 215-205 212-206

200-196

197 195 194 192-188

Ennemis 1re guerre d’Illyrie2 2e guerre d’Illyrie 2e guerre punique3

Faits marquants

Intérieur

Hannibal en Italie 1re guerre de Macé- Philippe V allié d’Hannibal doine Affaires d’Espagne4 Échec des Scipion en Espagne Scipion, futur Africain, réussit : les Puniques chassés de la péninsule Ibérique e Flamininus en Grèce 2 guerre de Macédoine Bataille de Cynoscéphales (197) Paix de Tempè (196) Organisation des provinces Ibériques Caton dans la péninsule Ibérique Défaite des Lusitans Guerre de Syrie

Antiochos III vaincu aux Thermopyles (191) puis à Magnésie (190) Paix d’Apamée (188)

1. Voir première note de ce chapitre. 2. Pour l’Orient : Will É., Histoire politique du monde hellénistique, nouvelle édition, 2003 (Paris), X-650 p. 3. Le Bohec Y., Guerres puniques, 1996, p. 129-254. 4. Pour la péninsule Ibérique : Cadiou F., Hibera in terra miles, 2008 (Madrid), 852 p.

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Rome et les provinces de l’Europe occidentale jusqu’à la fin du Principat

Dates 179

Ennemis

172-168 154 150 149-146 147-133 146 143 139 137 133

Faits marquants

Intérieur

Tiberius Sempronius Gracchus vainqueur dans la péninsule Ibérique 3e guerre de Macé- Persée vaincu par Paul-Émile à Pydna doine Révolte dans la péninsule Ibérique Viriathe échappe à la mort 3e guerre punique Sac de Carthage en 146 Guerre dans la Viriathe prend la tête de la révolte péninsule Ibérique Sac de Corinthe Guerre de Numance Assassinat de Viriathe Mancinus vaincu par les Numantins Sac de Numance Tiberius GracTestament d’Attale qui donne son chus tribun de la plèbe royaume, Pergame, à Rome

L’année 133 marqua une rupture. L’élection de Tiberius Gracchus au tribunat de la plèbe inaugura une crise, « la revanche d’Hannibal » : les vainqueurs souffrirent de leurs victoires, qui engendraient une inégalité croissante entre riches et pauvres, ces derniers souffrant du chômage et de la misère ; des concentrations énormes d’esclaves constituaient une menace pour l’ordre public. Deux partis se créèrent, les populaires favorables à la loi agraire, et les optimates qui ne voulaient pas en entendre parler. La voie légale, celle des tribuns de la plèbe, ayant échoué, il ne resta plus que la guerre civile, un conflit à épisodes. Mais la guerre civile ne gênait en rien la guerre extérieure comme le montre la conquête des Baléares, entre autres exemples.

La conquête des îles Baléares Il serait erroné et anachronique d’imaginer que les îles Baléares, dans l’Antiquité, ont appartenu à la péninsule Ibérique, parce qu’aujourd’hui elles font partie de l’Espagne. Isolées du continent, elles avaient été occupées par les Phéniciens puis les Puniques et imprégnées par leur culture. Si elles furent impliquées dans les guerres puniques, elles échappèrent, semble-t-il, au sort de la Sardaigne et de la Corse, et elles ne furent conquises que plus tard. Magon, en 206-205, voulut s’y établir et il reçut un assez mauvais accueil ; mais il réussit à imposer sa présence par la force, et il put même recruter des soldats

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2. La conquête des îles … et avant … et après

pour son armée1. Ce ne fut que par la suite que Quintus Caecilius Metellus entreprit et réussit la conquête de ces îles en 123-122 ; il en retira le titre de Balearicus, qui indique qu’il y eut guerre2. Dates 125-121 123-122 113-101

Ennemis Gaule méridionale Baléares Cimbres et Teutons

112-105 91-89

Numidie

88-85

1re guerre de Mithridate 2e guerre de Mithridate Péninsule Ibérique Guerre de Sertorius

83-82 80-72 74-63

Faits marquants Conquête Conquête Détruits à Aix (T) et Verceil (C) Guerre de Jugurtha3 Guerre « Sociale » : de socii, « alliés »

Guerre civile (Marius contre Sylla)

Guerre de Spartacus (guerre servile) Guerre des Gaules Guerre civile (César contre les pompéiens)

43-31 35-33 30

Guerre Sociale

3e guerre de Mithridate

73-71 58-51 49-45

Intérieur

Guerre civile (surtout Antoine contre Octavien) Illyrie Égypte

Campagnes d’Octavien Annexion

Conclusion Il est donc assuré que la conquête n’a pas répondu à un plan préalable, qu’elle s’est faite au hasard des circonstances, de manière empirique. Et les conflits internes ne l’ont pas ralentie. Ces succès s’expliquent : dans le monde méditerranéen, les riches préféraient la domination à la perte de leur pouvoir économique ; ils redoutaient surtout la démocratie. Et Rome possédait en son armée un instrument incomparable.

1. Tite-Live, XXVIII, 37, 3-1 ; 46, 7. 2. Tite-Live, Sommaires, LX ; Strabon, III, 5, 1 ; Florus, I, 43 ; Orose, V, 113, 1. 3. Salluste, Jugurtha.

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3. LES MOTIFS DE LA CONQUÊTE ROMAINE

Chaque entreprise de conquête peut s’expliquer par des motifs qui lui sont propres. En fait, à cet égard, Rome obéissait en général à des combinaisons plus ou moins variées. Les historiens admettent que s’il y a eu empire il y a eu impérialisme, ce qui peut paraître logique. Pourtant Paul Veyne s’est posé la question, non sans humour : « Y a-t-il eu un impérialisme romain ? » Et le plus étonnant, c’est qu’il a pu aligner des entreprises qui n’avaient pas été voulues par les conquérants, et qui avaient finalement tourné à leur avantage1. Il a aussi rappelé que le mot empire a deux sens2. Il peut désigner le rassemblement de peuples divers unis pour former un État multinational ou un État dans lequel des populations sont soumises à l’une d’entre elles (c’est ce qu’on appelle une hégémonie). Il est possible de classer ces motifs en deux séries majeures, les uns relevant de l’économie, les autres de la psychologie.

Les motifs économiques Dans le passé, les historiens étaient partagés en deux écoles héritées du XIXe siècle, les uns étant adeptes du libéralisme les autres du marxisme. Les historiens libéraux pensaient que les Romains voulaient s’emparer de riches terres à blé ou bien qu’ils souhaitaient contrôler des voies de communication majeures. Ils fondaient leurs analyses sur le principe de coïncidence3. Quand un membre d’une riche famille poussait à la guerre dans telle ou telle région, on en déduisait qu’il y possédait des intérêts ou bien que, n’en possédant pas encore, il s’efforçait d’en avoir. Si certaines rencontres se révèlent troublantes, il faut toutefois bien voir qu’aucun texte ne vient appuyer cette théorie. Les historiens marxistes et marxisants expliquaient, conformément à la théorie de leur maître à penser, que les Romains, quand ils provo1. Veyne P., « Y a-t-il eu un impérialisme romain ? », MEFR, 87, 2, 1975, p. 793-855. 2. Veyne P., art. cité, p. 795. 3. Par exemple : Piganiol A., La conquête romaine, 7e éd., 1995 (Paris), p. 214-215.

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Rome et les provinces de l’Europe occidentale jusqu’à la fin du Principat

quaient des guerres, cherchaient des esclaves pour développer la production des grands domaines de l’Italie1. En fait, Karl Marx possédait une solide culture classique et il est vrai aussi que les latifundia de la péninsule ont utilisé de plus en plus de prisonniers de guerre jusqu’à la révolte de Spartacus (73-71 avant J.-C.), où les concentrations ont atteint un pic. Mais, tout de suite après, on constate un net déclin de la main-d’œuvre servile. De plus, là encore, aucun texte ne vient étayer cette théorie. Et, dans les deux cas, il n’est pas assuré que ce genre de préoccupations ait hanté les esprits des hommes qui vivaient dans l’Antiquité. Les motifs économiques ont bien existé, mais il faut les chercher ailleurs. Quand un homme partait au combat, il était rempli de sentiments divers sur lesquels nous reviendrons, et notamment il pensait beaucoup au butin. En effet, comme l’a écrit le juriste Gaius : « Ce que nous prenons à l'ennemi devient notre par considération naturelle2 ». Il faut comprendre que le soldat qui se rendait devenait automatiquement esclave, que sa femme, ses enfants, ses serviteurs et ses propres esclaves connaissaient le même sort, et que tous les biens du vaincu passaient entre les mains du vainqueur. Cet ensemble formait le butin qui était partagé en trois lots, l’un allant à l’État (terres et bâtiments, ajoutés au domaine public, l’ager publicus), l’autre aux soldats (navires quand il y en avait, matériel de guerre et trésor public), le troisième au général3. Dans le cas d’un siège, le butin allait tout entier aux soldats quand la ville avait été prise d’assaut, aux chefs quand elle avait capitulé sans combattre, parce qu’alors elle s’était placée dans la fides de Rome4. L’historien grec Polybe, dans un texte célèbre, déclare une fois de plus son admiration pour les Romains à propos de l’organisation du pillage : ils n’oublient même pas les non-combattants, malades, sentinelles et autres5. Le pillage était d’ailleurs pratiqué par tous les peuples et tout à fait admis par une sorte de droit « international » coutumier et non écrit, comme en témoigne encore saint Augustin qui parle de ius belli, consuetudo bellorum après la prise de Rome par les Goths en 4106.

1. 2. 3. 4. 5. 6.

Par exemple : Cunliffe B., La Gaule et ses voisins, trad. fr., 1993 (Paris), p. 90-92. Gaius, II, 69. Digeste, XLIX, 15, 20, 1. Tacite, H, III, 19, 6. Polybe, X, 16-17. Saint Augustin, Cité de Dieu, I, 1, 6, 7 et 24.

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3. Les motifs de la conquête romaine

L’autre source de profits qu’alimentait la guerre, c’était, lui aussi universellement reconnu, le tribut. Le vaincu livrait au vainqueur chaque année une quantité d’or ou d’argent fixée par traité. C’est ainsi que Carthage, de 201 à 149, dut remettre à Rome, outre les 1 000 talents imposés comme prix de la trêve, 10 000 ou 12 500 autres talents au titre du tribut, versements étalés sur cinquante ans1. Le talent était une unité de mesure utilisée par les Grecs, donc par Polybe et Appien, et il représentait environ 26 kilogrammes d’or, ce qui faisait 260 tonnes en tout et 5,2 tonnes par an. De la sorte, la guerre finançait la guerre.

Les autres motifs et les non-motifs Plusieurs autres raisons poussaient les Romains à faire la guerre ; même si nous ne leur consacrons pas de longs développements, elles n’en étaient pas moins importantes, peut-être plus, que les motifs économiques. Des motifs psychologiques ont joué. Le metus, la peur, peur de l’autre, d’autant plus grande que cet autre est mal connu, pouvait pousser le Sénat à provoquer une guerre préventive. Le besoin de sécurité ne doit pas être négligé. Il était lié à un autre sentiment très répandu dans l’Antiquité : en cas de défaite, le vaincu était contraint de se soumettre au vainqueur, et les humains, en général, préfèrent commander qu’obéir. Dans le même ordre d’idées, on rappellera que la conquête entraîne la conquête et que le succès donne le sentiment d’avoir toujours raison. Le sentiment religieux intervient ici, car la victoire est un don des dieux. Enfin, les Romains ont ressenti ce que nous avons appelé « le syndrome du gendarme » ; maîtres d’une partie toujours plus grande du monde méditerranéen, ils se croyaient obligés d’y faire régner l’ordre et, pour maintenir les peuples dans l’obéissance et le calme, rien ne vaut le statut de province. Des motifs militaires ont également joué. Pour assurer la sécurité d’une zone périphérique, l’idéal est de contrôler le territoire extérieur voisin ; d’où conquête après conquête. Pour protéger le Sud de la Gaule, il faut contrôler le Nord, et pour protéger le Nord de la Gaule, il faut contrôler la Bretagne et la Germanie. Des motifs sociaux-politiques ont aussi joué. Pour faire carrière, un noble devait servir Rome dans les domaines civils et militaires. Il devait prouver qu’il était un bon administrateur et un bon général. Une 1. Polybe, XV, 1, 17-19 : 10 000 (il arrondit peut-être) ; Appien, VIII, 8, 54 : 12 500.

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victoire sur un champ de bataille établissait la valeur du tacticien ; une victoire dans une guerre témoignait, bien plus encore, de la valeur du stratège. On admet en général que César a guerroyé uniquement pour satisfaire ses ambitions politiques, comme l’a dit Pline l’Ancien. Cet écrivain exprima son admiration pour l’intelligence du personnage, et dans le même temps déplora la guerre des Gaules qui avait provoqué la mort de 1 192 000 personnes. « Ce n’est pas moi, ajouta-t-il, qui lui ferais un titre de gloire d’un pareil crime contre l’humanité1 ». César a conquis la Gaule pour conquérir Rome. En revanche, les Romains n’ont jamais fait de guerre pour imposer leur religion ni leur culture, la romanité. Ils ne se sont jamais battus pour diffuser la triade capitoline, Jupiter, Junon et Minerve, ni pour répandre le latin. Il faut toutefois répondre ici à deux fausses objections qui pourraient être formulées. D’une part, trois textes pourraient faire croire que les Romains ont voulu propager leur civilisation. Virgile donne un conseil aux siens2 : « Romain, ne l’oublie pas : c’est à toi qu’il appartient de gouverner les peuples par ton autorité (imperium). Voilà ta mission : leur imposer la paix, épargner ceux qui se seront courbés et combattre ceux qui se seront dressés ». Par ailleurs, Tacite rapporte ce que fit Corbulon chez les Frisons et comment Agricola se conduisit en Bretagne. En 47 après J.-C., les Germanies étaient agitées. Des Chérusques demandèrent un roi à Claude, mais le personnage désigné, Italicus, ne fit pas l’unanimité, ce qui provoqua des querelles intestines. Corbulon dut intervenir, et il en profita pour soumettre les Chauques et les Frisons. Puis il imposa aux Frisons des institutions à la romaine, avec des lois « constitutionnelles », un sénat et des magistrats3. Quelques années plus tard, durant l’hiver 78-79, et après sa deuxième année de campagne, Agricola incita les notables de l’île à construire des villes et à s’instruire, à apprendre le latin et la rhétorique4. En réalité, il faut replacer les propos de Virgile dans leur contexte ; ils servent à illustrer l’idéologie augustéenne à un moment précis, sans plus. Pour le reste, il convient de distinguer ce qui est la fin et ce qui est le moyen. En effet, la mission de Corbulon et d’Agricola n’était pas de civiliser des barbares, mais de leur apporter des avantages maté1. Pline l’Ancien, VII, 92. 2. Virgile, Én., VI, 851-853. Sur ce sujet, voir notre art., « Romanisation ou romanité au temps du Principat », REL, 86, 2008, p. 127-138, et particulièrement p. 134-135. 3. Tacite, An, XI, 19, 2. 4. Tacite, Agr, XXI : « Ils appelaient civilisation ce qui n’était qu’un élément de leur esclavage ».

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riels dont ils seraient conscients et qui leur éviteraient la tentation de faire la guerre. Le rôle d’un bon chef d’armée n’est pas seulement de l’emporter sur le champ de bataille ; c’est aussi de gagner à sa cause les civils du peuple vaincu. Aucune armée ne peut s’imposer indéfiniment par la force. La guerre doit être suivie par une amélioration de la vie quotidienne des hommes qui doivent être contrôlés. D’autre part, on sait que l’État romain est intervenu dans le domaine de la religion, en interdisant le druidisme et les sacrifices humains, en Gaule et en Afrique. Mais ce n’était pas pour remplacer Ba’al Hammon par Saturne ou un clergé par un autre. En ce qui concerne les sacrifices humains, deux facteurs ont dû jouer. Une évolution des mentalités a fait qu’ils ont finalement été considérés comme des actes inutilement cruels, dignes de sauvages, ce qui n’a pas empêché Rome d’y recourir quand les autorités pensaient que c’était utile. De plus, l’homme est la plus belle des victimes ; il valait donc mieux ne pas laisser aux ennemis potentiels la possibilité de trop séduire les dieux et la laisser aux Romains. Quant aux druides, le problème est plus délicat, en raison de l’imprécision des sources. Mais les modernes s’accordent en général pour admettre qu’ils diffusaient une idéologie peu favorable à l’ordre romain ; la sanction qui les a frappés relevait sans doute du politique et non pas du religieux.

Les freins Les non-motifs ne suffisent pas à comprendre la complexité de la politique suivie par l’État romain qui, – c’est peut-être là un trait de civilisation –, a connu des freins à la guerre et à la violence qui l’accompagnait. Sa puissance, paradoxalement, a évité des conflits quand des peuples se rendaient compte qu’il ne servirait à rien de résister. Elle a conduit des chefs d’État à offrir leur royaume, par exemple par testament. Dans tous les cas, la diplomatie a pu jouer, la simple menace suffisant parfois pour obtenir une reddition sans combat. Le système de la clientèle pouvait aussi offrir une transition. C’était là une institution connue de tous les peuples de l’Antiquité et intégrée au droit romain. Un contrat unissait un fort et un faible, qui se devaient assistance réciproque, le puissant avec le titre de patron et le petit, le modeste, avec celui de client. Et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, la psychologie collective des Romains, leurs mentalités, ne les poussaient pas forcément à la guerre. Ils considéraient que la guerre était un mal, mais qu’elle ne pouvait se terminer que par la victoire ; de là, l’admirable résistance

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du Sénat romain pendant la guerre d’Hannibal. C’était au contraire la paix, conséquence de la victoire, qui était un bien car elle s’accompagnait de la prospérité. Auguste a su admirablement utiliser cette séquence et il en a fait le fondement idéologique du nouveau régime qu’il a instauré, en y ajoutant une petite nuance : la victoire était accordée par les dieux et elle passait par l’intermédiaire du prince. Le schéma idéologique augustéen dieux ¾ Empereur ¾ guerre = mal ¼ victoire = fin de la guerre ¼ paix = bien = prospérité Ajoutons que, pour des raisons diverses, Rome a parfois fait le choix de la défensive, de la non-agressivité.

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4. L’ARMÉE DE LA CONQUÊTE 1. L’organisation de l’armée Les armées ont pour fonction de faire la guerre et les soldats pour métier de tuer. Mais, pour jouer son rôle, l’armée d’un État, quel qu’il soit, doit être organisée comme une institution, avec ses corps et sa hiérarchie. Celle que la République romaine possédait avait déjà une longue histoire. L’armée romaine de la République a été étudiée dans de bons ouvrages, mais ils sont anciens (Fraccaro, Harmand), ou partiels (Brizzi), ou succincts (Cosme)1. Ces historiens ont utilisé des auteurs anciens (surtout Tite-Live, qui écrit sous Auguste mais à partir de textes plus anciens et souvent perdus, Polybe, mort peu après le milieu du IIe siècle, et le corpus césarien : César lui-même dans les sept premiers livres de La guerre des Gaules, La guerre civile, et des anonymes qui constituent ce qu’on appelle le corpus césarien). L’archéologie rend de grands services : fouilles des sièges de Numance (133 avant J.-C.) et d’Alésia (52 avant J.-C.).

Les unités S’agissant des unités, les historiens pensent en général aux légions et aux socii, les auxiliaires ; ils oublient souvent la marine.

Les légions2 Les légions, unités d’infanterie lourde, formaient le corps de bataille ; d’elles dépendaient la victoire ou la défaite. Le mot legio appartenant à la même famille que le verbe legere, « choisir », on comprend

1. Fraccaro P., Opuscula, 2, Militaria, 1957 (Pavie), p. 287-336, et 4, Della guerra presso i Romani, 1975 (ibidem), 171 p. ; Harmand J., L'armée et le soldat à Rome de 107 à 50 avant notre ère, 1967 (Paris), p. 11-19, 151-211 ; Gabba E., Esercito e società nella tarda Repubblica romana, 1973, XII-626 p. ; Brizzi G., Le guerrier de l’Antiquité classique, de l’hoplite au légionnaire, trad. fr., 2004, 258 p. ; Cosme P., L’armée romaine, 2007 (Paris), 288 p. Pour la fin de la période, notre livre à paraître en septembre 2009, César, La guerre des Gaules, Étude d’histoire militaire (éditions Economica). 2. Harmand J., ouvr. cité, p. 25-41 et 231-238.

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que les responsables de ce choix préféraient les meilleurs, tant intellectuellement que physiquement. Nous reviendrons sur le recrutement. Chaque légion portait un numéro, les quatre premières, de I à IV, dépendant des consuls (ou du proconsul) ; et, depuis Marius, elle possédait une enseigne qui lui était propre, une aigle (mot féminin). Ces deux éléments formaient sa personnalité, donnaient aux hommes l’esprit de corps, et chaque soldat devait faire honneur à son unité. Une légion regroupait environ 4 200 hommes, un peu plus avant une campagne, plus ou moins après, en fonction des pertes au combat. Dans la première moitié du IIe siècle avant notre ère, une unité de ce type était divisée en trente manipules, chaque manipule résultant du regroupement de deux centuries. On sait, par ailleurs, qu’une centurie comptait un peu plus de soixante hommes, et non pas cent comme on pourrait l’attendre ; un manipule se reconnaissait à son enseigne, ou signum, un bâton de bois orné de décorations. Les hommes étaient répartis sur trois lignes, hastats en avant, princes au milieu et triaires à l’arrière ; à cette époque, ils étaient accompagnés par les vélites, fantassins légers. Au début de la période républicaine, les combattants d’élite étaient appelés extraordinarii, et leurs effectifs pouvaient atteindre plusieurs milliers d’hommes1.

Les unités de socii2 Au début de la période que nous étudions, les légions étaient accompagnées par des unités de moindre qualité, formées de non-citoyens, tous libres il est vrai, l’esclave étant considéré comme indigne de porter les armes. On les regroupait sous le nom de socii, « les alliés », mot qui relève du vocabulaire juridique ; ils étaient fournis, de plus ou moins bon gré, par des peuples plus ou moins vaincus, qui y étaient obligés par traité. Sur le plan tactique, on les appelait les « auxiliaires », terme qui définit bien leur fonction, même si on ne la connaît pas toujours très bien. Les alliés fournissaient d’abord une infanterie légère, répartie en unités de 4 à 600 hommes et utilisée pour des fonctions secondaires. Les Crétois servaient comme archers, les Baléares comme frondeurs ; ils côtoyaient des fantassins numides et gaulois. Leur valeur au combat a été discutée : excellente pour les uns, elle aurait été très médiocre pour les autres. C’est un faux débat, car tout dépendait du commandant et des missions à accomplir. César savait motiver ses 1. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 101. 2. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 99-103 ; Harmand J., ouvr. cité, p. 41-51.

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hommes, quelle qu’ait été la place qu’ils occupaient, et il devinait qu’il ne fallait pas demander à des Gaulois de montrer trop d’héroïsme au service de Rome. Les socii fournissaient surtout une cavalerie1 indispensable au combat et pour diverses missions, et difficile à trouver, qui était, elle, répartie en unités de 3 à 400 hommes, appelées « ailes ». L’élite de cette arme venait, à l’origine, de l’aristocratie. Peu à peu, sans révolution, de simples citoyens ont remplacé les nobles et l’on a assisté à la séparation progressive des equites (cavaliers) et des equites Romani (chevaliers). Dans tous les cas, les plus anciens venaient d’Italie. Pour la cavalerie, le recours à des peuples exotiques est attesté très tôt. Dans la deuxième guerre punique (218-201), des Numides ont été recrutés. Rome fit aussi appel à des Thraces et à des Espagnols. Les Gaulois étaient très recherchés, et César les a largement utilisés pour conquérir leur pays, en particulier les Éduens ; il n’a pas, non plus, négligé les Germains, dont certains peuples ignoraient le cheval alors que d’autres en faisaient un excellent usage au combat. Une bonne partie d’entre ces cavaliers, sinon tous, étaient encore armés « à la grec » au début du IIe siècle2 : casque à panache, cuirasse d’une pièce, petit bouclier rond, lance et épée longue. Les étrangers portaient l’armement de leur peuple. Quant aux auxiliaires gaulois de César, ils servaient dans la cavalerie légère. Pendant le siège de Gergovie, en 52, les légionnaires distinguaient les Gaulois amis des ennemis au fait que les premiers se dénudaient l’épaule droite3, ce qui prouve qu’ils ne portaient pas de cuirasse. Les historiens, en général, accordent davantage d’estime aux cavaliers qu’aux fantassins, parce qu’ils auraient été empreints de la virtus des nobles. Là encore, tout dépend du général, des circonstances et des types de cavaliers.

La marine4 Une légende tenace veut que la marine romaine, née tardivement, ait été dans le meilleur des cas médiocre et dans le pire inexistante. 1. Tite-Live, XXXIV, 13, 4 ; XL, 40, 6. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 91-96 ; McCall J. B., The Cavalry of the Roman Republic, 2002 (Londres-New York), VIII-200 p. 2. Polybe, VI, 25. 3. César, BG, VII, 50. 4. Harmand J., ouvr. cité, p. 213-231 ; nos articles, « La marine romaine et la première guerre punique », Klio, 85, 1, 2003, p. 57-69, et « Vénètes contre Romains, la déception », Actes du colloque du CRUSUDMA (samedi 7 février 2009), à paraître en 2009 ; Steinby Chr., The Roman Republican Navy, Commentationes Humanarum Litterarum, 123, 2007 (Helsinki), 236 p.

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Polybe expliquait sa naissance par un miracle survenu au début de la première guerre punique (vers 264) : un navire carthaginois se serait échoué sur une grève (d’Italie centrale ?) et les Romains l’auraient démonté et reproduit à l’identique en autant de fois qu’il en était besoin. En réalité, dès qu’il a eu des côtes à surveiller, l’État romain a eu une marine pour remplir cette mission, et elle a été excellente. À preuve : la première guerre punique (264-241) a surtout été une guerre navale, les Romains l’ont gagnée et, pendant la deuxième guerre punique (218-201), ils ont eu la maîtrise absolue de la mer. Les marins venaient des colonies dites « maritimes », dont le nom est assez explicite, et des cités alliées (socii) de l’Italie du Sud, principalement des cités grecques. Pour le haut commandement, ils étaient encadrés par des magistrats, quaestores classici, les questeurs de la flotte, et les duoviri navales, les deux amiraux. C’étaient là des magistratures parfaitement légales.

La hiérarchie Le commandement suprême Dans la tradition romaine, une armée ne pouvait être commandée que par un élu du peuple, un magistrat1, pour qu’il puisse posséder l’imperium, le pouvoir de commander, avec l’auspicium, le droit de consulter les présages que laissait voir le vol des oiseaux. En temps normal, cette autorité n’était dévolue qu’aux deux consuls qui, suivant les périodes et les circonstances, commandaient en accord ou chacun à son tour, un jour sur deux (cette situation absurde aggrava le désastre de Cannes, en 216 avant J.-C.). Avec l’extension de la conquête et la multiplication des opérations, il fallut envoyer plusieurs armées en même temps sur des théâtres d’opérations souvent éloignés les uns des autres. L’État fut donc contraint de multiplier les commandements. En un premier temps, aussi longtemps que la guerre se déroulait dans la partie de l’Italie qui était proche de Rome, et donc que les armées pouvaient être dissoutes en octobre de chaque année, il fit appel non seulement aux consuls mais à leurs subordonnés immédiats, les préteurs, qui possédaient eux aussi un imperium. Puis, quand il fallut mener des guerres longues et lointaines, quand les soldats devaient hiverner sur place, on recourut 1. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 119-122 ; Brizzi G., Annibale, 1984 (Spolète), 227 p., où il est beaucoup question des Romains, et, pour un bon exemple de grand général romain, pour la fin du IIIe siècle, du même, Scipione e Annibale, 2007 (Bari), 410 p.

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aux services des mêmes magistrats qui furent prorogés dans leurs fonctions après l’achèvement de leur année de magistrature, et l’on vit se multiplier les proconsuls et les propréteurs (la racine pro- indique cette prorogation de pouvoir). Dans des circonstances exceptionnelles, graves, le consul était invité par le Sénat à désigner un dictateur. Ce titre recouvrait une fonction exceptionnelle, brève (six mois) et très honorifique. Ce titre n'avait pas alors le contenu passionnel qui lui a été donné par la suite, qui fut une conséquence des abus de Sylla et de César, et qui est encore d'actualité de nos jours. Le dictateur, en poste pour peu de temps, avait tous les pouvoirs. Pour se faire aider dans une tâche très lourde, il se désignait un second, appelé le maître de cavalerie, qui n’avait rien à voir avec les troupes montées ; il se contentait d’aider son supérieur dans tous les domaines où il était requis pour une tâche ou une autre. Le corps des officiers qui servaient sous les magistrats et promagistrats peut être divisé en deux niveaux : les officiers supérieurs venaient de l’ordre équestre ou sénatorial, les officiers subalternes appartenaient au milieu des notables ou même sortaient du rang.

Les officiers supérieurs Dans l’histoire militaire, l’ordre hiérarchique s’impose, et donc il vaut mieux commencer par les officiers supérieurs1. L’adjoint direct du commandant d’armée était un autre magistrat en fonction, également élu du peuple, qui était spécialisé dans les affaires financières, le questeur2. Il gérait les sommes confiées par le Sénat et une part du butin, et il payait les livraisons qui étaient faites à l’armée. Au besoin, il exerçait des fonctions très nettement militaires, il prenait la tête d’une légion ou commandait une place. Les légats portaient un nom clair, qui signifie « lieutenants3 ». Ils étaient désignés directement par le commandant d’armée et ils le représentaient pour des missions militaires diverses, le plus souvent pour prendre la tête d’une légion. Ils ont occupé une place de plus en plus grande, notamment dans la guerre des Gaules menée par César. Ce n’étaient pas les tribuns mais les préfets qui venaient ensuite4. En effet, ils exerçaient des fonctions plus prestigieuses, car ils commandaient des cavaliers, soldats qui étaient toujours considérés 1. 2. 3. 4.

Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 119-128 ; Harmand J., ouvr. cité, p. 349-383. Harmand J., ouvr. cité, p. 366-368. Harmand J., ouvr. cité, p. 368-383. Harmand J., ouvr. cité, p. 358-366.

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comme les supérieurs des fantassins. Comme les légats, ils étaient désignés par le commandant en chef. On en comptait trois par aile ; ils pouvaient exercer d’autres activités, comme le commandement des évocats, les hommes qui étaient maintenus au service au-delà du temps légal, etc. Les derniers de ces officiers supérieurs portaient le nom de tribuns1. Comme tous ceux qui ont été précédemment nommés, ils appartenaient au milieu sénatorial, de plus en plus rarement, ou au groupe des chevaliers, de plus en plus souvent. Ils exerçaient leurs fonctions au sein des légions. Vingt-quatre d’entre eux étaient élus par le peuple et ils avaient l’honneur d’accéder à l’une des quatre légions consulaires ; ils étaient appelés tribuni a populo. Les autres, les tribuni rufuli, étaient désignés par le commandant d’armée. La tradition veut que ces officiers se soient caractérisés par une grande médiocrité, car ils ne recevaient aucune formation, puisque n’existait aucune école militaire analogue à notre Saint-Cyr. Et donc, si l’on en croit les modernes, les soldats romains auraient remporté des victoires non seulement sans les officiers, mais même, éventuellement, malgré eux. La tradition se fonde sur un anachronisme et des historiens se sont élevés, à juste titre, contre cette erreur, en premier lieu Eric Birley, et également E. Frézouls ; nous avons joint notre voix aux leurs2. Trois arguments méritent d’être pris en considération dans cette entreprise de réhabilitation. D’abord, le sport faisait partie de l’éducation de tout jeune noble ; il connaissait parfaitement l’équitation, il savait utiliser un glaive et un javelot, il pouvait nager, marcher, courir, sauter, souvent et longtemps. Ensuite, il possédait la culture ; il avait beaucoup lu, dans la bibliothèque familiale et dans les bibliothèques publiques, et il avait commenté les historiens et les auteurs que l’on appelle « les stratégistes ». C’était la partie théorique de sa formation, une partie théorique complétée par une partie pratique. Car, pour finir, il entrait dans la cohors amicorum d’un ami de la famille ou d’un parent qui servait comme magistrat ou commandant d’armée et, là, il participait aux réunions d’état-major (évidemment, on ne lui demandait pas son avis, mais il écoutait et il voyait).

1. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 123-124 ; Harmand J., ouvr. cité, p. 349-358. 2. Birley E., « The equestrian Officers of the Roman Army », Roman Britain and the Roman Army, 1953 (Kendal), p. 133-153 ; Frézouls E., « Le commandement et ses problèmes », La hiérarchie (Rangordnung) de l’armée romaine, 1995 (Paris), p. 159-166.

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Les officiers subalternes1 Si la compétence des officiers supérieurs a jadis été contestée, la valeur des officiers subalternes a, au contraire, toujours été louée avec une grande unanimité, au point que nos prédécesseurs leur attribuaient souvent le mérite des victoires. Ce sont surtout les centurions qui ont été couverts d’éloge ; ils n’étaient pourtant pas les plus élevés en grade. En effet, de même que le préfet l’emportait sur le tribun, ainsi le décurion était le supérieur du centurion2. Au cours de la période qui nous intéresse, ils devinrent lentement mais sûrement, l’un et l’autre, de vrais professionnels de la guerre. Évidemment, les centurions ont le plus souvent retenu l’attention des chercheurs. On les a parfois classés comme « sous-officiers », mais un homme qui mène soixante hommes au combat mérite d’être considéré comme un « officier ». Ils se reconnaissaient à leur vitis, un cep de vigne qui faisait office de bâton de commandement, le seul instrument avec lequel il était permis de frapper un citoyen romain. Cet objet a pris tant d’importance que, sous le Principat, il a fini par désigner le centurion et la centurie, représentés dans les inscriptions par un signe analogue au chiffre 7. Au nombre de soixante pour une légion, ils étaient désignés par les tribuns qui leur attribuaient une place précise dans la hiérarchie. Dans une cohorte, on distinguait trois rangs, avons-nous dit : l’hastat ou pilus, centurion du premier rang, l’emportait en dignité sur le prince, centurion du second rang, qui l’emportait sur le triaire, centurion du troisième rang. Dans un manipule, regroupement de deux centuries, on différenciait un prior, « le premier », qui commandait à la fois sa propre centurie et le manipule, et un posterior, « le second », qui était subordonné au premier et n’avait de responsabilité que sur sa centurie. Le premier centurion du premier manipule de la première cohorte était appelé « primipile » ; il jouait un rôle important à la fois à l’état-major et sur le champ de bataille.

Les principales3 : un corps en gestation Chaque soldat d’une légion occupait une place précise au sein de sa centurie quand elle allait au combat. Quelques-uns possédaient un savoir quelconque et ils jouaient un rôle particulier, plus important, 1. Polybe, VI, 24. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 126-128 ; Harmand J., ouvr. cité, p. 324344 ; Brown R., « Virtus consili expers. An interpretation of the centurions’ contest in Caesar », BG 5, 44, Hermes, 132, 3, 2004, p. 292-308. 2. McCall J. B., ouvr. cité, p. 148-150. 3. Harmand J., ouvr. cité, p. 344-348.

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soit au combat, soit avant ou après, dans la vie quotidienne de leur unité. Ils pouvaient, en récompense, être dispensés de quelques corvées ou de toutes les corvées ; on les appelait les principales ou, mieux, les immunes. Au Ier siècle avant notre ère, il ne semble pas que les officiers les aient clairement distingués des autres, et il n’est pas sûr que tous aient été privilégiés. Il est assuré que les évocats étaient placés au premier rang de ces hommes ; ce terme ne désigne pas les « rappelés », comme on l’écrit souvent ; il s’applique à des combattants d’exception qui ont été « maintenus » au service. Les cavaliers, surtout s’ils possédaient la citoyenneté romaine, étaient eux aussi considérés comme des hommes d’élite. On ne sait pas si les « options » existaient déjà ; ces adjoints des centurions sont peut-être désignés par Polybe par le mot grec « ouragos1 » et, dans ce cas, ils étaient assurément privilégiés. Enfin, on a également discuté de l’existence des « bénéficiaires », soldats utilisés par les officiers pour diverses missions et, par nécessité, dispensés du service commun. Certains soldats intervenaient dans les épisodes qui préparent la bataille. Les dépôts d’armes étaient confiés à des gardiens, custodes armorum, dont on ignore le rang exact. Des maîtres d’armes apprenaient aux recrues le lancement du javelot et l’escrime. D’autres militaires aidaient à la formation des convois ou aux travaux de construction (ponts, camps, etc) ; leurs postes entraient dans la catégorie de ce que les modernes appellent les « services », le « train » et le « génie », qui n’étaient pas distingués alors. Le « renseignement » a pris de plus en plus d’importance2 : César, en Gaule, a évité beaucoup de pièges en envoyant devant son armée des éclaireurs, exploratores et speculatores ; Varus, en Germanie (9 après J.-C.), a commis une lourde faute en ne prenant pas cette précaution, et il est tombé dans une embuscade qui a entraîné la destruction de son armée. On discute encore pour savoir si un service de santé fonctionnait dans tous les camps et dans toutes les campagnes à l’époque républicaine3. De toute façon, il ne faut pas se faire d’illusions : si médecins militaires il y eut, ils n’étaient que des soldats ordinaires chargés de cette mission, pour laquelle ils n’avaient fait aucune étude. Loin d’être des disciples des grands maîtres, ils ressemblaient plutôt à des infirmiers formés sur le tas. Ils savaient sans doute enlever une flèche

1. Polybe, VI, 24, 2 ; 25, 1. 2. Harmand J., ouvr. cité, p. 137-147. 3. Harmand J., ouvr. cité, p. 201-208.

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plantée dans une cuisse, et ils n’avaient pas beaucoup plus de compétences. De même, pendant l’hivernage et pendant les conflits, l’habitude était prise d’assurer la logistique1, de rechercher les approvisionnements, de les livrer aux autorités puis aux hommes, éventuellement de les entreposer dans des greniers. À la fin du IIIe siècle, les fournitures étaient mal organisées au point que les Scipion, d’Espagne, envoyaient courrier sur courrier au Sénat de Rome pour demander de l’aide, annonçant que la famine menaçait. Puis, peu à peu, une meilleure organisation a été mise en place et, au temps de César, les soldats ont rarement connu la faim. Toutefois, les historiens ne sont pas tous d’accord avec le satisfecit accordé à César pour ses efforts en ce domaine. Quand arrivait le combat, le principal problème, pour un général, était de donner des ordres à des unités éloignées les unes des autres. Le recours à des estafettes, qui pouvaient tomber dans un piège, était dangereux et, en outre, lent. Les principaux moyens de communication, visuels et sonores, étaient les enseignes et la musique. Les porteurs d’aigles et d’enseignes manipulaires, les aquiliferi et les signiferi, indiquaient les mouvements à effectuer par le mouvement de leur emblème, par exemple et tout simplement en le levant bien haut. Les joueurs de trompettes et de cors, les tubicines et les cornicines, complétaient leur action au service de la hiérarchie. L’artillerie n’était pas plus distinguée que le train ou le génie, mais elle présentait une grande importance, car elle provoquait de grands dégâts dans les rangs ennemis.

Le préfet des ouvriers2 À haute époque, des hommes servaient sans doute comme ouvriers, fabri, et ils étaient placés sous l’autorité d’un officier du génie, qui était donc responsable des travaux et qui était appelé praefectus fabrum. Sous le Haut-Empire, on donnait ce titre à un personnage qui n’avait plus rien à voir avec l’armée, les fabri ayant disparu avant le début du IIe siècle avant notre ère ; il servait de conseiller à un magistrat quelconque, éventuellement à un gouverneur de province ou même 1. Harmand J., ouvr. cité, p. 151-198 ; Keppie L., Making of the Roman Army, 1984, p. 101 : “Little interest (of Caesar) in logistics” ; Roth J. P., The logistics of the Roman Army at War (264 BC-AD 235), 1998 (Leyde), XXI-400 p. ; Loreto L., « Pensare la guerra in Cesare », Quaderni Linguistici e Filologici (Macerata), 5, 1990 [1993], p. 284-285 ; Michel J.-H., Studia varia Bruxellensia, 3, 1994, p. 134. 2. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 125 ; Harmand J., ouvr. cité, p. 362-366.

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à un commandant d’armée. La question qui se pose, et à laquelle nous ne prétendons pas apporter de réponse, est pourtant simple à formuler : quand ce changement a-t-il eu lieu ?

Le recrutement La question du recrutement des soldats a beaucoup intéressé les historiens1, car elle touche à une partie essentielle de l’histoire, l’histoire sociale. Pourtant, en ce qui concerne la période républicaine, il est parfois difficile de lui apporter une réponse, car nous manquons cruellement de sources et surtout de statistiques.

Le vocabulaire Le mot legio, « légion », comme on l’a dit, vient du verbe legere, « choisir », et il indique que les soldats étaient pris au cours d’une cérémonie appelée le dilectus, le « conseil de révision ». En principe, tous les hommes devaient se présenter chaque année devant le recruteur qui pouvait retenir ceux qui lui paraissaient les mieux doués pour ce que l’on attendait d’eux : statut de citoyen romain pour servir dans une légion, aptitudes physiques et intellectuelles car, même si on ne recherchait pas des savants, il valait mieux un minimum d’ouverture d’esprit. Les auteurs de l’Antiquité utilisaient aussi le mot tumultus, qui a donné matière à des faux-sens, même chez les plus savants de nos prédécesseurs2. On le trouve notamment dans le cas où il fallait affronter des Italiens ou des Gaulois, et l’on a alors la mention d’un tumultus italicus ou d’un tumultus gallicus ; l’armée ainsi constituée était appelée exercitus tumultuarius ou subitarius. Ce dernier adjectif, « subit », donne la clef du mystère. Un tumultus était un recrutement « dans l’urgence », sans choix, et non pas un recrutement « en masse ». Les officiers enrôlaient les hommes dès qu’ils se présentaient au camp, sans les trier. La levée en masse était impossible et impensable dans l’Antiquité, trop contraire aux mentalités collectives ; elle n’a fait son apparition qu’au temps de la Révolution française. Pour le reste, deux aspects du recrutement ont retenu l’attention des chercheurs : l’aspect social et l’aspect géographique.

1. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 105-118 ; Harmand J., ouvr. cité, p. 9-20 et 245-262. 2. Bonne analyse : Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 117.

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L’aspect social Aux origines de l’armée romaine se trouvait le principe censitaire : seuls les riches servaient ; au moment du dilectus, il fallait prouver la possession de biens pour avoir l’honneur de combattre et surtout, sans doute, pour pouvoir acheter un équipement complet, que l’État n’a jamais fourni. Deux facteurs ont fait évoluer la situation. D’une part, les guerres ont demandé de plus en plus d’hommes ; d’autre part, beaucoup de paysans ruinés ont vu dans la solde et le butin la possibilité de compenser le petit domaine foncier qu’ils avaient perdu. On vit donc, parallèlement, le nombre de volontaires augmenter et le cens diminuer. Dans la première moitié du IIe siècle, si l’on en croit Polybe, – et il n’y a pas de raison de ne pas le croire sur ce point –, le cens passa de 11 000 à 4 000 as1. C’est ici qu’il faut faire un sort à la pseudo-réforme de Marius, une évolution plus qu’une révolution. S’appuyant sur une mauvaise interprétation d’un passage de Salluste2, beaucoup d’historiens ont écrit qu’il avait supprimé le cens et ouvert le service militaire aux capite censi, ceux qui étaient « recensés (seulement) pour leur tête » ; étaient également appelés prolétaires, ceux qui ne possédaient pour tout bien que leur progéniture, proles. En fait, cette mesure s’appliqua seulement à quelques soldats recrutés pour quelques unités. Marius avait pourtant ouvert la voie à une évolution qui se fit de plus en plus forte. La Guerre Sociale (91-89) a été provoquée par les alliés italiens, les socii (d’où son nom), parce qu’ils voulaient l’égalité avec les Romains ; ils ont fini par obtenir cette égalité, et elle leur a ouvert plus largement l’accès aux légions.

L’aspect géographique Un deuxième problème, lié au précédent, d’ailleurs, est celui de l’origine géographique des recrues. C’est là où les sources font le plus défaut. Il est évident qu’aux origines seuls les Romains de Rome servaient. Après la réforme de 238, de plus en plus d’Italiens et de moins en moins de Romains entrèrent dans l’armée. Ce mouvement connut une accélération après la Guerre Sociale. En général, on considère qu’au temps de César les légionnaires étaient des Romains d’Italie pour une part, surtout des montagnards du Samnium ou de la Gaule Cisalpine, 1. Polybe, VI, 19, 2. 2. Salluste, Jug., LXXXVI, 2.

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et des Romains des provinces, en particulier de Gaule Transalpine. On notera, au passage, que ce sont surtout des Gaulois qui ont aidé à la conquête de la Gaule. Mais il faut reconnaître que les sources sont parcimonieuses.

Conclusion Dans l’armée romaine de la fin de la République, on trouvait au premier rang des légionnaires, puis des socii qui intervenaient comme auxiliaires, et enfin des marins. L’encadrement était assuré par des magistrats et, de plus en plus souvent, par des promagistrats, aidés par des fils de sénateurs et de chevaliers. Dans les légions, une lente évolution conduisit à donner la majorité à des Italiens pris sans doute en Cisalpine et dans le Latium, et à des provinciaux.

2. L’armée au combat S’il faut se garder de croire que l’étude de la bataille permet de tout comprendre, il serait sot de se priver de cet apport à l’histoire. On verra que de nombreux préparatifs étaient nécessaires avant d’arriver au corps à corps, but normal et ultime du conflit. Et l’on verra aussi que les Romains avaient déployé beaucoup de génie pour développer leur art de tuer.

Les conditions du combat La question des effectifs1 La question des effectifs dont disposait l’État romain pour conduire ses guerres a déjà été légèrement abordée quand nous avons vu les résultats de la guerre contre les Latins qui s’est achevée en 338. Grâce aux quelques chiffres qui sont disponibles, il est possible de proposer des considérations susceptibles d’intéresser les spécialistes de démographie historique. Tous les cinq ans en théorie, les Romains élisaient des censeurs, magistrats chargés d’effectuer le cens. Cette opération n’a rien à voir avec la démographie, encore moins avec l’économie, comme on l’écrit malheureusement souvent, à tort ; elle répondait à une nécessité civique et politique. Les censeurs établissaient des listes gravées dans des albums, listes des citoyens romains, des chevaliers romains et des sé1. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 68.

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nateurs ; chacun donnait au censeur son nom, son statut, la liste des membres de sa famille et l’étendue de ses biens. Dans les cités d’Italie et des provinces, des magistrats locaux effectuaient ce travail et ils envoyaient à Rome les résultats qu’ils avaient obtenus. Il suffit de donner ici quelques résultats significatifs. Début du IIe siècle avant J.-C. Fin du IIe siècle avant J.-C. Après la Guerre Sociale (91-89)

environ 240 000 citoyens romains environ 400 000 citoyens romains environ 900 000 citoyens romains

On sait, par ailleurs, qu’une armée au combat ne pouvait pas dépasser les 50000 hommes, en tout cas pas de beaucoup, car alors se posait un problème de communications. Étant donné les moyens de transmission, visuels et auditifs, c’est-à-dire les enseignes et la musique, cet effectif était le plus important qu’il eût été possible de commander. Dans ces conditions, on voit bien que l’État romain pouvait perdre plusieurs armées successivement et les remplacer immédiatement (début de la deuxième guerre punique : Le Tessin, La Trébie, Trasimène et Cannes) ; ou encore qu’il pouvait en aligner simultanément plusieurs (fin de la deuxième guerre punique : Italie, Sicile, Espagne, Afrique). En conclusion : Rome n’a jamais connu aucun problème d’effectifs grâce à son habileté politique. Le Sénat a su transformer en citoyens romains les ennemis de la veille.

L’exercice L’exercice comprenait, comme on l’a dit, du sport, des exercices militaires individuels (maniement d’armes) et collectifs (manœuvres). Un passage de César fait problème. Il dit que, pendant le siège d’Alésia, en 52 avant J.-C., il fit pratiquer l’exercice à ses soldats. Or, en principe, on ne fait jamais pratiquer l’exercice à des hommes une fois qu’ils sont engagés dans un conflit. D’où deux hypothèses pour expliquer cette étrange attitude. Soit il voulait impressionner les Gaulois. Soit il venait de recevoir des jeunes recrues, il ne voulait pas le dire, mais il voyait qu’il fallait leur donner le minimum de formation indispensable avant de les engager.

L’armement Les archéologues actuels, – et ils ont raison –, privilégient l’étude de l’équipement, qui comprend l’armement et tous les éléments « civils » comme les chaussures et les vêtements. C’est pourtant l’armement qui

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retiendra ici notre attention, car il est à la fois bien et mal connu. Certes, on possède les résultats de fouilles importantes et bien faites, surtout sur les sites de Numance et d’Alésia. Numance, ville d’Espagne, fut prise et détruite en 133 avant J.-C. ; Alésia, en Gaule, connut le même sort en 52 avant J.-C.1. Mais les archéologues sont embarrassés : ils ne savent jamais avec certitude si une arme est romaine ou barbare ; de plus, des emprunts ont eu lieu, dans les deux sens, des Romains aux barbares et réciproquement2. Par bonheur, deux textes, l’un de Tite-Live3, l’autre de Polybe4, apportent de précieuses informations. Mais il n’est pas facile de mettre en relation les textes et les objets découverts en fouilles. Le légionnaire, fantassin lourd, possédait une panoplie complète (voir les documents nos 1 à 3). Comme armes défensives, il utilisait d’abord un casque de bronze à aigrette, ornement qui n’était en rien décoratif. Il participait de la guerre psychologique, car il permettait de faire croire à une armée de géants quand les hommes se déplaçaient dans la plaine. Il se protégeait aussi avec une cuirasse qui était faite d’une veste de cuir recouverte de plaquettes de métal (lorica squamata : « à écailles »). Les fantassins légers, qui n’avaient pas les moyens de s’offrir une bonne cuirasse, utilisaient à défaut un protège-cœur, un kardiophylax, une petite plaque de métal qui était fixée par des attaches et protégeait seulement la partie centrale du buste. L’élément peut-être le plus important de cet ensemble, c’était le bouclier5. Il était fait de plusieurs couches encollées, plaques de bois, de toile et de peau. Au milieu, une demi-sphère, appelée umbo, permettait de dévier les flèches et les javelots et, au moment du corps à corps, de donner de bons coups à l’ennemi ; une petite plaque de métal, fixée à la partie supérieure du bouclier, servait aussi à le frapper sous le menton. Ajoutons des jambières, que l’on oublie souvent, et qui protégeaient le bas des jambes contre les javelots en fin de course.

1. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 59-64 ; Harmand J., ouvr. cité, p. 55-99 ; notre art. cité plus bas. 2. Sievers S., « Les armes d’Alésia », dans Alésia, Reddé M. et von Schnurbein S. (éds.), 2001 (Paris), p. 121-241 et pl. 40-88. 3. Tite-Live, VIII, 8, 3-13, valable pour l’année 340 ; commenté dans notre art., « L'armement des Romains pendant les guerres Puniques d'après les sources littéraires », JRMES, 8, 1997, p. 13-24. 4. Polybe, VI, 21-23. Voir note précédente. 5. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 168-169.

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Doc. 1 : Les vélites, fantassins légers, à la fin du IIIe siècle avant notre ère

Brizzi G., Annibale. Strategia e immagine, Documenti, Perugia, Italie (Spolète) ,1984

Doc. 2 : Les légionnaires de première et deuxième lignes, les principes et les hastati, à la fin du IIIe siècle avant notre ère

Brizzi G., Annibale. Strategia e immagine, Documenti, Perugia, Italie (Spolète) ,1984

Doc. 3 : Les légionnaires de troisième ligne, les triarii, à la fin du IIIe siècle avant notre ère

Brizzi G., Annibale. Strategia e immagine, Documenti, Perugia, Italie (Spolète),1984

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Comme armes offensives, le légionnaire utilisait le glaive, une épée courte et étroite, de 60 à 70 cm, qui permettait de frapper de taille et d’estoc (par le tranchant et par la pointe)1. Très dure, elle causait des blessures graves et les premiers phalangites macédoniens qui se sont mesurés aux Romains ont été effrayés par son efficacité : elle permettait presque de détacher un bras du tronc et d’égorger un homme sans difficulté. Le glaive, souvent appelé « hispanique » par les archéologues, alors que cette appellation est relativement rare, accompagnait toujours le pilum, un javelot très spécial2. Il était fait de deux parties, une longue pointe en métal (environ 135 cm) et une courte tige en bois (également 135 cm). La pointe très effilée possédait une forte puissance de pénétration ; elle présentait aussi l’avantage de se plier dès qu’elle heurtait un obstacle, ce qui évitait un retour à l’envoyeur. Les légionnaires possédaient aussi des lances, mais leurs caractéristiques n’apparaissent pas clairement.

L’ordre de marche Bien entraînés et bien équipés, les soldats allaient au combat en unités constituées et non pas, contrairement à ce qui a été parfois imaginé, l’un après l’autre. L’une des tâches les plus importantes du général consistait à organiser l’ordre de marche, un type d’activité peu étudié. Il lui fallait éviter de tomber dans une embuscade, se préparer à se défendre en cas d’attaque, ne laisser aucun homme isolé et surtout protéger les bagages. C’était en effet une réaction étonnante : les légionnaires se débandaient dès qu’ils voyaient des ennemis approcher de leurs biens ; le peu qu’ils possédaient, ils y tenaient. Le général devait tenir compte du relief, ce qui suppose au moins une petite reconnaissance du terrain à parcourir. Dans une zone accidentée, le dispositif était allongé, étroit, et le rôle des éclaireurs prenait une grande importance. En plaine, l’armée prenait ses aises : bagages au centre, légions devant, sur les flancs et, si possible, derrière, toujours avec des éclaireurs en nombre. Des difficultés pouvaient être suscitées par la présence de forêts ou de cours d’eau. Les légionnaires ne répugnaient pas à couper des arbres, ce qui limitait les risques d’embuscades. Pour traverser un fleuve, le général recherchait un gué ; dans la guerre des Gaules, César en trouva un qu’il jugea un peu juste pour ses hommes ; il fit alors placer de la cavalerie en amont pour couper le cours de l’eau. Au besoin, il faisait lancer un pont. Le même Cé1. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 166-168. 2. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 160-166 ; Geyer Chr., Pila in hostes immitunt, JRMES, 9, 1998, p. 53-63.

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sar, dans le même conflit, en a fait construire plusieurs qu’il décrit avec complaisance, comme preuves de son savoir-faire. Pour se déplacer, une armée utilisait un grand nombre d’animaux, de bât et de trait. En temps normal, elle avançait donc avec une sage lenteur, ce qui n’empêchait pas le parcours de grandes étapes. En cas de besoin, les soldats abandonnaient la part de bagages non indispensable (on disait qu’ils étaient expediti) et ils précédaient les convois. Ils pouvaient alors se déplacer à une moyenne de 7 km par heure et parcourir 40 km par jour. Des marches de nuit sont également attestées, quoi qu’en aient dit quelques commentateurs.

Le renseignement Les déplacements d’une armée se faisaient donc avec une sage prudence et le renseignement a joué un rôle croissant au service de l’armée romaine1. Les spécialistes distinguent le renseignement actif et passif, tactique et stratégique. Le renseignement tactique permet de progresser pendant une opération ; le renseignement stratégique est constitué par l’ensemble des informations données sur l’ennemi, et il commence par les lectures que le général aura faites chez lui avant de partir pour sa mission. Le renseignement passif est fourni, par exemple, par des voyageurs qui arrivent au camp et qui disent ce qu’ils ont vu. Le renseignement actif est celui qu’apportent les éclaireurs, et ces derniers ont pris une importance croissante dans la période étudiée. En Gaule, César ne se déplaçait jamais sans avoir reçu leurs avis.

Le camp de marche La sécurité de l’armée en marche était décidément un souci constant des bons généraux. Ils veillaient également avec le plus grand soin à la tranquillité des hommes pendant la nuit. Dans ce but, les Romains s’étaient formés à la poliorcétique, art de prendre et de défendre les places, et ils avaient élaboré un modèle de camp dit « camp de marche », construit chaque soir et détruit chaque matin, pour qu’il ne soit pas remployé par les ennemis2. Les « camps de siège », construits pour durer davantage, mais non pas éternellement, seulement le temps de prendre une ville, se rapprochaient d’eux par le plan ; on en a retrouvé et bien décrit à Numance et Alésia3. Ces constructions, au besoin, servaient de refuge en cas d’attaque imprévue. Polybe en a laissé une 1. Harmand J., ouvr. cité, p. 137-147. 2. Harmand J., ouvr. cité, p. 99-135. 3. Alésia, Reddé M. et von Schnurbein S. (éds.), 2001 (Paris), 2 vol., 573 et 389 p., et 1 vol. de pl. ; Reddé M., Alésia, 2003 (Paris), 209 p.

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description enthousiaste1, ce qui montre que, si les Romains avaient copié les Grecs, ils avaient dépassé leurs maîtres dans ce domaine. Les textes les plus tardifs de la période, notamment La guerre des Gaules de César, mentionnent également les hiberna, « camps d’hiver », construits pour durer le temps qui séparait deux campagnes. Et les Romains eux-mêmes classaient les humains en deux catégories : ceux qui savaient construire des camps appartenaient au monde civilisé, les autres n’étant que des barbares. Doc. 4 : Le camp de Polybe

Cagnat R. et Chapot V., Manuel d’archéologie, I, Picard, Paris,1920, p. 253.

De forme carrée, le camp de Polybe était construit suivant un plan très géométrique (document n°4). Le rempart était constitué par une levée de terre surmontée d’une palissade de bois et précédée d’un fossé. Il était percé seulement de quatre portes, la porte étant toujours une point faible de la défense, et un large espace le séparait des premières 1. Polybe, VI, 26.

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constructions : de la sorte d’éventuels javelots ennemis se ficheraient dans le sol sans atteindre les hommes. Dans la partie centre-sud se trouvaient le logement du général ou praetorium, flanqué de deux cours, le quaestorium et le forum, et les logements des officiers. Le reste était abandonné aux soldats. Tous, évidemment, vivaient sous la tente. Ce souci de la sécurité visait à disposer du plus grand nombre d’hommes possible quand viendrait le combat, raison d’être de toute armée.

Le combat Les Romains, – nous le verrons –, connaissaient et pratiquaient différentes formes du combat. Celle à laquelle ils recouraient le plus souvent, c’était la bataille en plaine ; celle qu’ils préféraient, c’était le siège.

La bataille1 Le premier problème qui se posait au général, avant une bataille, était de disposer ses troupes sur le terrain. Il les plaçait de préférence sur une pente pour donner davantage d’élan aux hommes et de force de pénétration aux javelots. Aux origines, les légionnaires formaient une phalange, corps unique dans lequel les soldats étaient au coude à coude, ou presque. Puis vint l’ordre manipulaire qui comprenait au moins cinq éléments, un camp pour abriter les bagages dans tous les cas et les soldats en cas de défaite, une réserve pour intervenir sur les points où des légionnaires seraient en difficulté, une aile droite, une aile gauche et un centre. Les flancs devaient toujours être renforcés par de la cavalerie : les légionnaires, tous tournés vers l’avant, ne pouvaient pas en même temps se protéger sur les côtés. Dans la tactique manipulaire, qui a elle-même connu une évolution, les légionnaires étaient répartis sur trois lignes ; on trouvait, de l’avant vers l’arrière, hastats, princes et triaires. Vers 340, d’après la description de Tite-Live (VIII, 8), chaque ligne comptait quinze manipules ; au début du IIe siècle d’après Polybe (VI, 21-23), ce nombre avait été réduit à trois fois dix manipules auxquels s’ajoutaient des vélites. À partir du IIe siècle, la tactique en manipules a coexisté avec 1. Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 41-64 ; Le Bohec Y., art. cité, JRMES, 8, 1997, p. 13-24 ; Brizzi G., Le guerrier de l’Antiquité classique, trad. fr., 2004 (Paris-Monaco), p. 131-177 ; signalons une nouvelle édition, augmentée, de cet ouvrage, Il guerriero, 2008 (Bologne), 238 p.

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la tactique en cohortes, avant de disparaître au profit de cette dernière. Chaque cohorte, regroupement de trois manipules, possédait les trois types de soldats, hastats, princes et triaires, et donnait ainsi l’image d’une petite légion1. Giovanni Brizzi a récemment soutenu avec talent la thèse généralement adoptée sur son origine : elle aurait été créée assez tôt et utilisée surtout à partir des guerres ibériques, car elle aurait mieux répondu, dans ce cas, aux caractéristiques de la topographie et de l’ennemi2. François Cadiou fait remonter son apparition à la deuxième guerre punique et lui prête des origines diverses3. De toute façon, cette transformation s’accompagna de la disparition du corps des vélites. Quoi qu’il en soit, une fois les troupes disposées sur le terrain, il fallait manœuvrer. Et la manœuvre, souvent rudimentaire, s’apparentait davantage au jeu de dames qu’au jeu d’échecs. Seul le recours aux stratagèmes manifestait un peu d’intelligence dans ces rencontres. Les Romains, jusqu’à la deuxième guerre punique, condamnaient cette pratique, la jugeant déloyale, contraire à la fides, l’esprit quasi sportif qui présidait chez eux aux rencontres militaires. Puis, devant l’habileté diabolique d’Hannibal, ils furent bien obligés d’y recourir eux aussi et il leur fallut trouver une divinité oubliée, Mens, l’Intelligence, pour oser4. Mais ils ne se sentirent jamais à l’aise avec ces pratiques. Ils considéraient que le stratagème, quand il était utilisé par un Romain, devenait une preuve de son intelligence, de sa supériorité sur le barbare ; utilisé par l’ennemi, il passait pour une traîtrise. On a récemment critiqué l’analyse proposée par G. Brizzi de cette pratique. Il faut remettre ses propos dans leur contexte, et distinguer entre ce que les Romains faisaient et ce qu’ils disaient, entre ce qu’ils pensaient être bon et ce qu’ils pensaient être bien. Dans le cas le plus simple, le choc frontal, la nature humaine étant plus généralement droitière que gauchère, l’aile droite exerçait une plus forte pression, de chaque côté au demeurant, en sorte que les deux armées tournaient dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, comme dans une mêlée de rugby. C’est le général grec Épaminondas qui, au IVe siècle avant notre ère, voulut le premier corriger cette évolution en renforçant son aile gauche afin de bloquer la progression de l’ennemi. Mais des tacticiens tout aussi brillants que lui, comme 1. 2. 3. 4.

Fraccaro P., Opuscula, 4, 1975, p. 137-160. Brizzi G., Le guerrier, 2004, p. 141-155. Cadiou F., Hibera in terra miles, 2008 (Madrid), p. 251-262. Brizzi G., « Il culto di Mens e la seconda guerra punica », Mél. M. Le Glay, Coll. Latomus, 1994, p. 512-522.

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Alexandre et, à son imitation, César, donnèrent la préférence à un renforcement de l’aile droite pour emporter plus vite la décision. Deux autres possibilités s’offraient au général. Il pouvait essayer de glisser un coin entre une aile et le centre ou, plus brillamment, pratiquer la manœuvre enveloppante, qui consistait à déborder une aile et à la prendre d’assaut en même temps par l’avant, le flanc et l’arrière ; elle supposait que l’assaillant ait une nette domination dans le domaine de la cavalerie. Hannibal, suivant des modèles grecs, était devenu maître dans ce genre particulier, en particulier grâce à ses troupes montées numides. Les unités s’élançaient alors l’une contre l’autre, et les hommes lançaient les javelots avec l’espoir de causer les premières pertes dans les rangs ennemis ; l’artillerie intervenait aussi, en même temps et dans le même but. Puis venaient le face à face, le corps à corps, les duels, à la lance et à l’épée suivant les cas. Un historien britannique, John Keegan1, a regretté que l’histoire militaire soit seulement l’histoire des généraux. Il a écrit que les êtres humains avaient tous la même importance dans l’histoire et que le métier du soldat, le combat, avait autant d’intérêt que celui du cordonnier ou du laboureur. Il a donc écrit un ouvrage consacré au « visage de la bataille », Face of Battle, où il s’est en partie inspiré des écrits d’un officier français, Charles Ardant du Picq, mort dans la guerre de 18702. De ces recherches, il ressort une évidence : tout homme qui part au combat est la proie de sentiments contradictoires qui le poussent les uns vers l’avant, vers le combat, et les autres vers l’arrière, vers la fuite. D’un côté, le guerrier ressent surtout de la peur, une sensation qui peut être accrue par des circonstances particulières, surtout la faim, le froid, la pluie, la fatigue, le bruit et l’isolement. D’un autre côté, il est attiré par l’appât du gain, l’espoir du butin. Qui dira l’importance du butin ? Car au matin ces hommes se disaient : « Ce soir, je serai riche ou je serai mort ! » En réalité, au soir, ils étaient parfois morts, jamais riches. D’autres raisons poussaient le soldat « à faire son devoir ». Sans doute agissait-il par patriotisme, un sentiment qui n’était pas inconnu des anciens. Il savait que sa femme et ses enfants seraient réduits en esclavage si son camp était vaincu. Il espérait obtenir l’estime de son chef, ce qui était important avec des généraux 1. Keegan, J., The Face of Battle, 1976 (Londres), 354 p., trad. en Anatomie de la bataille, 1993 (Paris), 324 p. ; Sabin Ph. « The face of Roman Battle », JRS, 90, 2000, p. 1-17. 2. Dernière et meilleure édition : Ardant du Picq Ch., Études sur le combat, Frémeaux J. (éd.), 2004 (Paris), 254 p.

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comme Marius, Pompée ou César. Il se sentait solidaire de ses collègues (quitte à les oublier si la panique arrivait) ; il voulait montrer son courage ; et il était lié par la discipline et le serment prêté au moment du recrutement. La marche en avant montrait alors la laideur du « visage de la bataille ». Le corps à corps ne pouvait se faire sans la haine de l’autre, une haine que les officiers devaient faire naître, au besoin (mais en était-il souvent besoin ?), parce qu’on ne peut pas tuer quelqu’un qu’on ne hait pas. Il déchaînait la violence et provoquait la cruauté. Après une bataille, les soldats se répartissaient en morts et vivants. Et les blessés, dira-t-on ? Ils n’étaient en fait, le plus souvent, que des morts en sursis. Les anciens ne savaient pas arrêter les hémorragies et ils ne connaissaient rien aux règles de l’hygiène. Les pansements posés sur les plaies aggravaient les infections. Et c’est ainsi que ceux qui échappaient au tétanos mouraient de septicémie ou de péritonite.

Le siège S’ils ne refusaient pas la bataille, les Romains lui préféraient le siège, parce qu’il économisait souvent le sang. Comme nous l’avons dit plus haut à propos du camp de marche, ils étaient passés maîtres dans l’art de la poliorcétique, et ils essayaient donc d’abord d’obtenir une reddition sans combat. Les énormes travaux qu’ils entreprenaient suffisaient souvent à décourager l’ennemi qui se rendait avant l’achèvement de l’entreprise. La construction fondamentale, qui a été utilisée dans mille circonstances, reposait sur une trilogie : les soldats creusaient un fossé profond, en V, vers l’ennemi (la fossa) ; la terre rejetée en arrière formait un bourrelet (agger), sur lequel ils plaçaient une palissade de bois (vallum). Un obstacle linéaire de ce type était installé tout autour de la ville assiégée, de façon à ce que personne ne puisse y entrer ou en sortir. Les habitants souffraient de la faim, de la soif et de l’angoisse, car aucune nouvelle ne leur parvenait de l’extérieur, et ils ignoraient si l’on se préparait à les secourir ou non. Des camps provisoires étaient installés à intervalles réguliers pour permettre aux Romains de se reposer la nuit en toute sécurité et de s’abriter en cas d’attaque. Si les assiégés ne se rendaient pas, il fallait tenter l’assaut. Dans ce cas, les Romains avaient trois possibilités : passer par-dessus, pardessous ou à travers le mur. Ils pouvaient creuser un tunnel ; mais ces travaux faisaient du bruit, l’ennemi, prévenu, attendait les assaillants, et l’on ne savait jamais où déboucherait le conduit (dans la cour d’une

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caserne ?). Ils pouvaient aussi tenter d’ouvrir une brèche dans le mur, avec des béliers et, dans cette hypothèse, il valait mieux tenter d’enfoncer une porte ; mais le mur pouvait être solide et les portes étaient en principe bien défendues. C’est pourquoi, le plus souvent, les soldats tentaient de s’emparer du sommet du rempart. Ils pouvaient en chasser l’ennemi sous une pluie de pierres, de flèches et de javelots, puis se faire la courte échelle pour l’atteindre. Dans le cas d’une résistance un peu forte et toujours prévisible, d’autres travaux étaient entrepris. Pour passer par-dessus l’obstacle, deux possibilités principales s’offraient alors, la construction soit d’une tour montée sur roues, soit d’une terrasse d’assaut.

Les autres formes de combat Les Romains connaissaient d’autres formes de combat, et d’abord le combat naval. On a dit plus haut qu’ils avaient une marine très performante ; les Vénètes, en 56 avant J.-C., ont pu en faire la douloureuse expérience. Hélas, on ne connaît que très mal leurs navires parce que les bateaux de guerre, en cas de naufrage, se disloquaient sans laisser de restes. Au contraire, les navires de commerce s’enfonçaient sous le poids de leur cargaison et ils s’enfouissaient sous le sable qui les préservait. On sait seulement qu’ils pouvaient construire très vite une flotte et qu’ils utilisaient pour la guerre des navires « longs », opposés aux « ronds », ceux-ci étant réservés au commerce. Ils utilisaient des bateaux à un rang de rames ou à trois, des trirèmes ; les sources parlent de navires qui sont assurément plus gros, mais qu’il est difficile d’imaginer : des « cinq », des « dix », et même des « quarante ». La marine était conçue avant tout pour participer à des batailles navales ; mais elle devait remplir d’autres missions, surveiller les mers pour empêcher la piraterie, ou l’intrusion de nouveaux ennemis, assurer la logistique des troupes de terre et les transmissions. Les légionnaires savaient en outre pratiquer toutes sortes de combats : bataille en milieu urbain, guérilla, etc.

La stratégie L’existence même d’une stratégie a été niée pour le Haut-Empire, les Romains n’ayant pas les moyens techniques nécessaires, comme nous l’avons vu plus haut. Mais ils avaient su élaborer un service de renseignement qui pouvait les aider à concevoir ce que nous avons appelé une « petite stratégie », à défaut d’une « grande stratégie ».

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Il faut effectivement être prudent. Aucun document ne permet de penser que le Sénat a élaboré un plan de conquête à un quelconque moment de son histoire. Le bon sens, à défaut de document explicite, montre que, si des conquêtes ont été la conséquence d’une stratégie défensive, la plupart d’entre elles étaient le fruit d’un impérialisme appuyé sur une stratégie assez largement offensive1.

Conclusion Les soldats sont faits pour tuer et les soldats romains faisaient très bien leur métier. Quand ils ne pratiquaient pas l’exercice ou ne faisaient pas la guerre, ils devaient effectuer un service passablement exigeant : tours de gardes, corvées diverses, etc. Il reste donc à voir quelle était leur vie.

3. La vie militaire Les soldats étaient des acteurs du jeu économique comme les autres, ou presque comme les autres. Ils jouaient donc un rôle dans ce domaine, rôle qu’il serait bon d’approfondir. Leur vie reposait aussi sur une certaine conception de la discipline, à définir elle aussi.

La ruine économique ? Et la politique ! En l’année 134, les soldats sont entrés dans le débat politique2. Candidat au tribunat de la plèbe, Tiberius Gracchus a pris leur défense avec énergie. Ce personnage, qui appartenait au milieu le plus huppé de Rome, souhaitait qu’une réforme agraire, au demeurant limitée, permît aux soldats, souvent des paysans ruinés par des guerres longues et lointaines, de retrouver un petit domaine : « On a beau les appeler maîtres du monde, ils n’ont même pas une motte de terre à eux3 ». Il fut élu et, en l’année 133, il proposa une loi, soutenue avec énergie par les uns, critiquée avec autant d’énergie par les autres. Les partisans de la loi agraire devinrent par la suite « les populaires » et leurs adversaires se firent appeler optimates, « les meilleurs ». Purement socio-politique d’abord, et géré par les tribuns de la plèbe, le conflit devint militaire avec l’intrusion dans le débat de Marius qui 1. Veyne P., art. cité, MEFRA, 87, 2, 1975, p. 793-855. 2. Nicolet Cl., Les Gracques, 1967 (Paris), 235 p. ; Histoire romaine, I, Des origines à Auguste, Hinard Fr. (éd.), 2000 (Paris), p. 531-921. 3. Plutarque, Vies de Tibérius et Caius Gracchus, IX.

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provoqua une guerre civile. Le conflit passa entre les mains des imperatores et il entraîna ce qu’il est convenu d’appeler « la crise de la République », ou encore, pour un historien britannique, « la vengeance posthume d’Hannibal1 » : les Romains se déchiraient entre eux. La réalité était sans doute plus complexe que ne l’a imaginée Tiberius Gracchus. Certes, le travail libre souffrait de la concurrence du travail servile, de grandes masses d’esclaves ayant été fournies par la conquête. Mais les soldats avaient de nouvelles sources de revenus. Le butin, même s’il était abondant, surtout en Orient, était sans doute aussi vite dépensé que gagné. Il n’en existait pas moins. De plus, la solde avait fait son apparition. C’est toutefois dans un autre domaine que les soldats sont devenus importants : la guerre civile a mobilisé des troupes de plus en plus nombreuses, qui ont opposé d’abord Marius à Sylla, puis César à Pompée et enfin Octavien à Antoine (mais ce conflit n’est pas notre sujet). Les combattants espéraient des récompenses, surtout du butin et des dons de terres.

La solde2 Dans le principe, et aux origines, il était inimaginable de payer les soldats, de leur verser une solde. Seuls les riches effectuaient un service militaire, et il était impossible de faire autrement puisque le soldat devait tout payer, notamment son équipement et sa nourriture. Les guerres, se multipliant, demandèrent toujours plus d’hommes et donc il fallut recruter dans des milieux de moins en moins aisés. Les nouveaux soldats rechignaient devant la perte de revenus que représentait l’interruption du travail aux champs et devant les dépenses que causait la guerre. En un premier temps naquit l’idée d’une simple compensation pour les pertes subies. D’après la légende, la première solde aurait été versée pendant le siège de Véiès, en 406 avant J.-C.3. Vers 200, soit au lendemain de la deuxième guerre punique qui vit naître le denier, une belle pièce d’argent destinée à financer la guerre contre Hannibal, un légionnaire recevait 120 deniers par an4. Puis il y eut une baisse, puis une hausse, difficiles à chiffrer l’une et l’autre. Au moment où César arriva au pouvoir, cette somme était tombée à 150 1. Toynbee A. J., Hannibal's Legacy, II, 1965 (Oxford), p. 486. 2. Harmand J., ouvr. cité, p. 262-272 ; notre article Sold, Neue Pauly, 11, 2001, col. 696-697 (avec références à Zehnacker H. et Lo Cascio E.). 3. Tite-Live, IV, 59, 11 ; Diodore, XIV, 16, 5. 4. Polybe, VI, 39, 12-15.

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deniers ; l’imperator la doubla, la portant à 300, ce qui n’était pas rien1 (à titre de comparaison, rappelons qu’un légionnaire, au Ier siècle de notre ère, n’en recevait que 225). Dans ces conditions, un soldat n’appartenait pas au milieu des riches ; il n’était pas pauvre non plus. Mais il possédait un grand privilège : être salarié.

La logistique2 Même s’il payait lui-même sa nourriture, le soldat avait besoin d’être aidé, et il comptait sur l’État pour organiser la logistique : chercher les marchandises, les transporter et les distribuer. Dans ce domaine, il y eut une vraie révolution : comme nous l’avons dit, les Scipion, en Espagne, se plaignaient sans cesse parce que leurs hommes étaient au bord de la famine ; au temps de César, ce mal avait pratiquement déserté les camps. Les soldats avaient besoin de céréales pour faire leur pain, et elles sont appelées frumentum dans les textes ; ils en avaient tellement l’habitude qu’ils protestaient quand on leur faisait manger de la viande pour compenser le blé qui n’arrivait pas. On a calculé qu’une légion consommait en six jours 180 hl de blé, soit la production de 8 ha, et les soldats attendaient qu’on leur fournisse d’autres produits, sel, vin, … ; ces derniers sont désignés par le terme général de commeatus, opposé à frumentum. Ils recherchaient aussi divers équipements, du fer, du bois, des textiles, … Et il fallait trouver du fourrage pour les animaux qui accompagnaient l’armée. Les fournitures obéissaient à un principe simple, que tout le monde admettait, qui relevait en quelque sorte d’un droit « international » non écrit, coutumier : en pays ami, on payait ; en pays ennemi, on pillait. Ce qu’on prenait ainsi l’était à titre de butin ; d’où l’importance d’avoir un questeur dans l’un et l’autre cas. Il est évident que des difficultés étaient toujours possibles, soit que l’ennemi ait été pauvre (cas des Germains), soit que la saison ait été mauvaise, soit que les grains aient été détruits dans le cadre de la tactique de la terre brûlée, soit que fût intervenue n’importe quelle autre raison. La nécessité de se servir chez l’ennemi explique que les armées entraient en campagne, en règle normale, au début de juillet, pas avant. Outre le pillage, César 1. Suétone, Divus Iulius, XXVI. 2. Références plus haut, notamment Harmand J., ouvr. cité, p. 151-198 ; Roth J. P., The logistics of the Roman Army at War (264 BC-AD 235), 1998, XXI-400 p. ; Loreto L., « Pensare la guerra in Cesare », Quaderni Linguistici e Filologici (Macerata), 5, 1990 [1993], p. 284-285.

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jouait de deux sources d’approvisionnement. Il demandait des fournitures à des alliés, des socii, qui étaient plus ou moins bien payés. Ou bien il s’adressait au secteur privé : des commerçants romains accompagnaient ses armées, et les Marseillais ont tiré grand profit de la guerre des Gaules. Ce qui explique la sévérité de César à leur égard après qu’ils eussent pris le parti de Pompée en 49 dans la guerre civile. Il estima qu’ils n’avaient pas respecté leurs obligations à son égard, qu’ils l’avaient trahi. Une armée se déplaçait donc avec une grande quantité de matériels et de produits. On appelait impedimenta les bagages collectifs, qui relevaient de ce que nous appellerions « le train » ; ce mot était opposé à sarcina, qui désignait le bagage individuel, celui que portait chaque homme. Voulant endurcir les soldats et consacrer moins d’argent à l’achat des animaux de bât, Marius décida que les sarcinae seraient augmentées dans des proportions non négligeables. Les hommes obéirent, mais ils se vengèrent en se donnant un sobriquet : ils s’appelèrent eux-mêmes « les mulets de Marius ».

La discipline1 Nous ne nous attarderons pas sur les jugements moraux chers à nos prédécesseurs du XIXe siècle : la question de savoir si les légionnaires étaient ou non disciplinés n’a pas grand intérêt. Tout dépend des cadres et, surtout, du général, ainsi que des circonstances : une armée de vainqueurs obéit plus facilement qu’une armée de vaincus. Et le déclin de l’obéissance est un topos littéraire et moral sans intérêt pour l’historien. Le mot « discipline » est intéressant. Il est apparenté au verbe disco, -ere, qui signifie « apprendre ». Donc la guerre est une activité qui s’apprend … et s’enseigne. De fait, le mot discipline a deux sens en français : il désigne une matière, comme l’histoire, la géographie, les mathématiques ; il désigne aussi l’obéissance. Au combat, on n’obéit bien que si l’on sait pourquoi. L’obéissance est inséparable de la connaissance. Toutefois, elle n’est pas aveugle : un soldat peut et doit obéir à un ordre dont il ne comprend pas le sens ; il lui reste pourtant toujours une marge d’appréciation. La discipline fonctionne, entre autres, grâce à deux moteurs, les sanctions et les récompenses. Les sanctions appliquées dans l’armée romaine pouvaient être très cruelles. Pour lâcheté au combat, une uni1. Harmand J., ouvr. cité, p. 272-299.

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té pouvait être « décimée » : les militaires incriminés étaient alignés, un sur dix sorti du rang et mis à mort devant ses collègues. Autre cas, celui des déserteurs : ils étaient frappés de verges jusqu’à l’évanouissement, puis réveillés avec des seaux d’eau, et enfin décapités. Les bons soldats recevaient des promotions, ils pouvaient par exemple devenir centurions ; ou bien, ils avaient droit à une part de butin plus importante. Un autre élément contribuait à la bonne tenue des armées, le serment1. Les sources mentionnent deux types de serment, le ius iurandum, qui avait un contenu surtout juridique comme l’indique le mot ius, « droit » ; le sacramentum, d’où vient « sacrement », et qui est apparenté à sacer, « sacré », avait une nature religieuse. Suivant les époques, on trouve l’une ou l’autre de ces formes ; on ne voit pas bien pourquoi on demandait un ius iurandum à certains moments, un sacramentum à d’autres.

Les civils liés à l’armée On sait que de nombreux civils accompagnaient les armées. Dans les textes, toutefois, ils sont très rarement mentionnés. César en parle uniquement quand il leur arrive quelque malheur inattendu. Ils sont présentés comme une foule suivant l’armée par Dion Cassius quand il relate le désastre du Teutoburg2, mais c’était en 9 après J.-C. et, sur une stèle célèbre qui a été retrouvée en Allemagne et qui marquait la tombe d’un centurion mort dans cette défaite, on voit une sculpture qui représente non seulement le défunt mais aussi les deux affranchis qui l’accompagnaient. On comptait, dans leurs rangs, des artisans, des commerçants3, des prostituées, des enfants ; les seuls qui ont été explicitement et souvent mentionnés, ce sont les esclaves que possédaient les soldats4 et les valets, les calones5. En principe, ces gens vivaient sous la tente, à l’extérieur du camp ; ils y étaient toutefois accueillis en cas de danger, si l’ennemi arrivait.

1. Harmand J., ouvr. cité, p. 299-303 ; Hinard F., Sacramentum, Athenaeum, 86, 1, 1993, p. 251-263. 2. Dion Cassius, LVI, 18-24. 3. César, BG, VI, 37, 2. 4. BAfr, 47, 3. Nous préparons un article sur les esclaves dans la guerre des Gaules. 5. César, BG, II, 24, 2 ; VI, 36, 3 ; 40, 1.

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Appendice : la chronologie Les historiens actuels admettent volontiers que l’armée romaine n’a pas subi de révolution à l’époque que nous étudions ; ils diminuent en général l’ampleur des réformes faites par Marius, qui aurait recruté des prolétaires, modifié l’armement, augmenté la charge des soldats et donné une aigle à chaque légion. Donc pas de révolution, mais une évolution. En ce qui concerne les unités, on voit que les légions ont perdu les vélites, les fantassins légers et les extraordinarii, les hommes d’élite. D’autre part, on assiste au passage des socii aux auxiliaires, une évolution surtout sémantique. Ce sont les hommes qui ont connu le plus de changements. Les petits paysans libres ont été ruinés, davantage par la concurrence du travail servile que par le service proprement dit, qui leur apportait du butin et une solde. Sur ce point, Tiberius Grachus, tribun de la plèbe en 133, n’a pas très bien compris ce qui se passait sous ses yeux et il a induit en erreur les modernes qui l’ont suivi. L’extension de la conquête a demandé de plus en plus de soldats, et il a fallu diminuer le cens jusqu’à le faire disparaître. Si elles ont toujours été choisies dans le milieu des citoyens romains, les nouvelles recrues venaient de Rome d’abord, d’Italie ensuite, notamment du Samnium et de Cisalpine, et enfin des provinces. Les meilleurs d’entre elles ont pu accéder à un corps qui était en cours de constitution, les principales ou sousofficiers. L’art de la guerre a aussi subi des modifications lentement mises en place. La tactique manipulaire a évolué entre les années 340 et le début du IIe siècle ; puis elle a cédé la place à la tactique en cohortes. La seule vraie révolution a touché la logistique, inexistante au début de la période, et bien organisée à la fin. Cette situation préfigure largement celle qu’a connue le HautEmpire.

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5. L’ARMÉE ROMAINE ET LA PÉNINSULE IBÉRIQUE 1. Les peuples dans la guerre Minus terroris ab Hispanis erat, unde ingens bellum exspectatum fuerat, « On ressentit moins de terreur des Espagnes, d’où l’on avait attendu une guerre considérable ». Tite-Live, XXXIII, 44, 5. Peut-on conquérir les Espagnes ? Était-ce même possible ? Les auteurs anciens, et les modernes à leur suite, à l’exception de l’auteur d’une thèse récente1, s’accordaient pour admettre l’immensité des difficultés rencontrées par les légions dans une guerre qui dura deux siècles. Les Romains durent y affronter « un front difficile », et ils s’y montrèrent plutôt inefficaces, dit-on en général2. Pourtant, ce ne fut pas une autre « guerre de cent ans », ni même « de deux cents ans ». Les périodes d’opérations furent entrecoupées par des trêves, et la diplomatie fut utilisée concurremment avec l’armée. Et puis, cette appellation elle-même, « des Espagnes », indique qu’en plus d’une diversité dans la chronologie, il faut prendre en compte une diversité dans la géographie.

1. Cadiou F., Hibera in terra miles, 2008 (Madrid), 852 p. 2. Sur ces conflits, en général : Le Roux P., L’armée romaine et l’organisation des provinces ibériques d’Auguste à l’invasion de 409, 1982 (Bordeaux-Paris), 493 p.-5-XVI pl., et « L'armée romaine dans la Péninsule ibérique sous l'Empire ; bilan pour une décennie », REA, 94, 1992, p. 231-25 ; Las guerras cántabras, Almagro-Gorbea M. et alii (éds.), Historia y documentos, 14, 1999 (Santander), 276 p. ; Los campamentos romanos en Hispania, GarcíaBellido Ma P. (éd.), Anejos de Gladius, 9, 2006 (Madrid), 2 vol., 829 p. ; El ejército romano en Hispania. Guía archeológica, Morillo Á. (éd.), 2007 (León), 521 p.-cartes, et The Roman Army in Hispania. An archaeological Guide, trad. angl., Morillo Á. et Aurrecoechea J. (éds.), 2006 (León), 492 p.-cartes.

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Les peuples et leurs cultures Rappelons d’abord que, pour l’Antiquité, il vaut mieux parler des Espagnes, ou des Hispani, ou encore de la péninsule Ibérique, plutôt que de « l’Espagne », pour ne pas risquer d’exclure de notre propos les habitants de la Lusitanie. Les peuples les plus anciens connus dans la péninsule Ibérique, donc, sont venus à nous sous le nom d’Ibères1. Sous l’effet d’invasions plus ou moins violentes, ils ont été peu à peu repoussés vers l’est et le sud du pays, où ils se sont d’ailleurs mêlés à d’autres ethnies. Ceux des nouveaux venus que nous connaissons sont, pour l’essentiel, au nombre de trois. Il n’est pas sûr que les uns ou les autres aient modifié les pratiques guerrières des Ibères. Par le nord, des Celtes sont venus s’installer très tôt, sans doute à partir du IVe siècle avant notre ère, surtout dans la Meseta centrale et dans les régions du Nord-Ouest. Ils n’ont pas anéanti les Ibères qui y étaient déjà installés, et ils y ont créé une civilisation mixte, propre au peuple des Celtibères (on en retrouve une fraction au nord-est des Pyrénées, dans notre Languedoc). Des influences phéniciennes et puniques sont attestées dans la partie méridionale de la péninsule Ibérique (rappelons que l’on appelle « Puniques » les Phéniciens d’Occident, communément désignés comme « Carthaginois »). Le mythe de Tarshish, pour les Sémites, et de Tartessos, pour les Grecs, est bien connu. Ces mots étaient utilisés pour parler d’un Occident aussi lointain que fabuleux, et les modernes le localisent dans l’Andalousie actuelle2. Il n’est pas sûr que les uns ou les autres ont modifié les pratiques guerrières des Ibères. Mais ce n’est pas tout. Après sa victoire sur les mercenaires révoltés et le coup d’État qui suivit, Hamilcar Barca, père d’Hannibal, partit pour le Sud de la péninsule Ibérique en 237, et il y fonda un État. Son but était d’utiliser les richesses en hommes, en blé et en or de cette région pour reprendre la guerre contre Rome et détruire cette ennemie. S’il utilisa beaucoup les Ibères, il n’a sans doute pas, lui non plus, profondément transformé leur art de la guerre.

1. Sur ces peuples : Schulten A., Geografía y etnografía de la península Ibérica, 1959-1963 (Madrid), 2 vol. (surtout vol. 1) ; Historia de España antigua, I, Protohistoria, Blázquez J. M. et alii (éds.), 1991 (Madrid), 611 p. ; Curchin L. A., Roman Spain, 1991 (LondresNew York), IX-250 p. 2. Appien, Ib, I, 2 et 3. Art. Tarshish, dans Dictionnaire de la civilisation phénicienne et punique, Lipinski E. (éd.), 1992 (Turnhout), p. 440-442.

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Enfin, il faut faire une place aux Romains et à leurs amis et alliés marseillais. Les liens des Italiens avec la péninsule Ibérique sont plus récents sans doute que ceux qu’avaient noués Celtes et Phéniciens. Ils n’en ont pas moins existé, et le déclenchement de la deuxième guerre punique, en partie causé par l’alliance de Rome et de Sagonte, en témoigne. Dans toute la Méditerranée, on trouvait des marchands et des changeurs latins, campaniens, étrusques, etc.

Les peuples et la guerre La tradition historiographique Les manuels anciens donnaient une image du guerrier « espagnol » davantage inspirée de l’épopée napoléonienne que de la réalité historique. Ce combattant y est associé à trois pratiques. Il aurait préféré la guérilla à la bataille en rase campagne. Dans ces conditions, il aurait cherché à tendre des pièges à ses ennemis, ce qui implique un recours fréquent aux stratagèmes ; or, le stratagème était un indice d’intelligence quand il était pratiqué par les amis, de déloyauté quand il venait des ennemis. Enfin, les Hispani pouvaient régler leurs conflits par des duels entre champions. On remarquera que, si cette dernière façon de procéder ne convenait pas aux Romains, ils ne dédaignaient ni la guérilla ni les stratagèmes quand leur mise en œuvre permettait de remporter la victoire. Ce qu’il faut voir ici, c’est si ces clichés s’appliquent bien à la réalité, et, si tel est le cas, dans quelle mesure.

L’armement1 Il est difficile, mais non pas impossible, de recourir à l’archéologie pour étudier l’armement des Ibères, car les objets trouvés pendant les fouilles se ressemblent souvent et ils sont mélangés, romains et non romains se retrouvant ensemble sur les sites de sièges ou de batailles2. Les textes, en revanche, rendent plus de services, et ils montrent que les Ibères étaient au moins aussi bien équipés que les Romains, les soldats de la péninsule combattant souvent comme les peltastes grecs. Possédant peu d’armement défensif, ils utilisaient seulement ou presque seulement un bouclier petit, rond et léger, la caetra, fait de bois, d’osier ou de cuir, portant un umbo en son centre (l’umbo est une demi-sphère métallique) ; de ce fait, les sources latines les appelaient des caetrati. Ils n’ont utilisé de casques que tardi1. Brizzi G., Le guerrier de l’Antiquité classique, trad. fr. 2004 (Paris-Monaco), p. 145-146. 2. Berrocal Rangel L., « À propos des peuples, des armes et des sites pendant les guerres lusitaniennes », JRMES, 8, 1997, p. 123-136.

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vement et en copiant le modèle romain dit Montefortino (demi-sphère avec courte visière et support de panache) ; les découvertes en contexte ibère et celtibère sont bien attestées1. Comme armes offensives pour le choc, beaucoup utilisaient la falcata, un sabre court et courbe qui permettait de frapper de taille et d’estoc, avec la pointe et les deux tranchants. Ils possédaient aussi sans doute une lance. Pour le jet, ils utilisaient la fronde, le soliferreum, un javelot entièrement métallique, et la phalarica, une longue tige en bois prolongée par une autre longue tige en métal, supportant un morceau d’étoupe enduit de poix, ce qui permettait d’allumer des incendies.

La bataille En s’appuyant sur de nombreux exemples et sur les travaux de F. Quesada Sanz2, François Cadiou, dans sa thèse, explique que les trois groupes d’habitants de la péninsule Ibérique connaissaient la bataille rangée ou bataille en formation. Ce type de rencontre est attesté chez les Ibères du Sud et de l’Est, qui utilisaient au combat la falcata, l’emploi d’une arme de cette sorte étant particulièrement recommandé dans une confrontation entre deux armées. Les Celtibères de la Meseta connaissaient aussi la bataille rangée, ce qui est moins surprenant, les Celtes ayant appris cette technique depuis longtemps. Ils savaient disposer leur armée sur plusieurs rangs et ils manœuvraient grâce à leurs enseignes. Chaque homme possédait en principe une épée, longue ou courte, un poignard, particulièrement important pour le corps à corps, un bouclier et une lance3, ce qui convient bien également à la rencontre en rase campagne. Il est toutefois difficile de dire, quand on en trouve en fouilles, si les armes dégagées appartenaient à des Ibères ou à des Romains, car les unes et les autres se ressemblaient souvent. On notera l’usage du poignard dans le corps à corps, ce qui était une originalité redoutée par les Romains. De là dérive sans doute le glaive dit « espagnol » des Romains4.

1. Quesada Sanz F., « Montefortino-Type and related Helmets in the Iberian Peninsula », JRMES, 8, 1997, p. 151-166. 2. Quesada Sanz F., El armamento ibérico, 1997 (Montagnac), 2 vol. 3. Filloy Nieva I. et Gil Zubillaga E., « Las armas de las necropolis celtibéricas de Carasta y La Hoya (Alava) », JRMES, 8, 1997, p. 137-150 ; Cadiou F., Hibera in terra, 2008, p. 215. 4. Kavanagh de Prado E. et Quesada Sanz F., « La arqueología militar romana », El ejército romano en Hispania, 2007, p. 70.

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La « guerre de feu », dont parle Polybe, constituait une autre particularité redoutable de ces guerriers : ils se battaient jusqu’au soir, alors que les rencontres habituelles ne dépassaient jamais deux ou trois heures, et ils recommençaient aussi souvent qu’il le fallait, ne cessant qu’une fois la défaite de l’un ou de l’autre parti complètement consommée. Dans un cas est attesté le recours au cuneus, le « coin1 », bien connu des Romains : quand une troupe était menacée d’encerclement ou séparée du reste de son armée par des ennemis, elle se disposait en triangle, la pointe dirigée vers la phalange qu’il fallait enfoncer. La bataille en formation était aussi pratiquée par les Lusitans du Sud-Ouest et leur chef le plus célèbre, Viriathe, en a donné des exemples. Ces guerriers combattaient avec des lances, des javelots, des poignards et des épées souvent du type falcata. Ils ont laissé peu de boucliers, sans doute parce que ces objets sont périssables2. Nous nous demandons toutefois comment il faut comprendre un dispositif qui serait propre à cette région et supérieur à la phalange3. Il ne s’agit donc probablement pas d’une phalange de type macédonien, où les soldats sont alignés épaule contre épaule. Dans ce cas, seule une grande lance, une sorte de sarisse, aurait été utilisée. On pourrait penser à une phalange du type hoplitique, où les soldats sont séparés les uns des autres d’un mètre ou deux quand ils vont à l’ennemi ; mais c’est encore une phalange, et François Cadiou semble exclure cette structure. Il semble, si l’on comprend bien cet historien, qu’il pense à un système analogue à la duplex ou à la triplex acies des Romains, qui rangeaient leurs hommes sur deux rangs dans le premier cas, sur trois dans le second. Et les Celtibères auraient peut-être même disposé leurs hommes sur plus de trois rangs. Un tel choix aurait manifesté une conception de la bataille très originale et très moderne pour son temps.

La poliorcétique Les peuples de la péninsule Ibérique, comme tous leurs contemporains, préféraient le siège, car il peut économiser le sang. La science qui organise ce type de tactique, la poliorcétique, fut une vraie discipline chez les Grecs ; mais, chez les barbares, elle relevait essentiellement de l’empirisme. 1. Cadiou F., Hibera in terra, 2008, p. 211. 2. Berrocal Rangel L., art. cité. 3. Cadiou F., Hibera in terra, 2008, p. 219.

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Les Celtes, et donc les Celtibères, avaient une longue tradition en ce domaine. Ils bâtissaient des places fortes, que les archéologues modernes appellent des « castros » et qui ressemblaient beaucoup aux oppida des Gaulois : elles étaient construites sur une hauteur, défendues par un rempart et elles abritaient un habitat en dur ; l’agglomération contrôlait un terroir rural. La cellule de base de ces communautés était la famille, comme le révèle l’archéologie qui a permis d’étudier des maisons, et leur objectif était l’autosuffisance1. Le Nord-Ouest de la péninsule, le pays des Cantabres, avait été recouvert de castros ; un archéologue en a compté jusqu’à 5 800 ! Et l’on en trouvait ailleurs. Un site mériterait davantage d’attention qu’on ne lui en a prêté. Le siège de Numance, qui s’est terminé en 133, a autant d’importance pour les archéologues espagnols que celui d’Alésia en a pour leurs collègues français, c’est pourquoi les fouilles faites par un Allemand, Adolf Schulten, au début du XXe siècle devraient être reprises2. Pourtant, force est de constater qu’Adolf Schulten s’est surtout soucié des travaux faits par les Romains, qu’il a accordé peu ou pas d’importance au rempart ibérique et que ses successeurs n’ont pas amélioré son travail sur ce point. Il reste là peut-être de nouvelles découvertes à faire, mais elles demanderont sans doute du travail et de la chance. On peut en effet trouver un parallèle, le site d’Alésia, qui a livré peu de restes celtiques et beaucoup de restes romains.

La petite guerre Si l’on a, à juste titre et contrairement à ce qui a été dit dans le passé, montré que les Hispani connaissaient la bataille en rase campagne, il serait absurde de ne pas leur reconnaître des talents dans le recours à la petite guerre ou guérilla. D’abord, parce que tous les peuples la pratiquaient, y compris les Romains. Ensuite, parce que les Hispani y étaient habitués et que le relief de leur pays s’y prêtait. « Les Lusitans, dit Strabon, sont habiles dans les embuscades et les poursuites, où ils sont agiles, malins et retors3 ». Cette tactique est également rapportée par Diodore de Sicile : « Ils utilisent des armes légères, et ils sont agiles et rapides ; de ce fait, ils forment un peuple très difficile à dominer4 ». Sertorius lui-même, tout général romain qu’il était, a dû recou1. Tranoy A., La Galice romaine, 1981 (Paris), p. 75-122 ; Peralta Labrador E., « Los castros cántabros », Las guerras cántabras, 1999, p. 203-230 ; Sanchez Palencia F. et alii, « Minería romana de oro », El ejército romano en Hispania, 2007, p. 136-140. 2. Blech M., Adolf Schulten, El ejército romano en Hispania, 2007, p. 27-38. À vrai dire, Adolf Schulten arriva en Espagne à l’extrême fin du XIXe siècle. 3. Strabon, III, 3, 6. 4. Diodore de Sicile, V, 34, 6-7.

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rir à la guérilla pour deux raisons, utiliser au mieux les capacités de ses hommes et réagir du moins mal possible. Car cette pratique constitue un aveu de faiblesse : ceux qui y recourent le font parce qu’ils craignent la bataille en rase campagne. C’est donc dans la dernière phase de la conquête que les Hispani s’y sont adonnés avec le plus d’acharnement et pendant la guerre de Sertorius.

Conclusion Ce qui ressort de ce bref examen, c’est que les Ibères présentaient une grande diversité, qui n’a pas été encore assez approfondie. Pour les étudier, il faut tenir compte de la géographie (différences Nord-Sud et Est-Ouest), de la chronologie (évolution au cours des deux derniers siècles de la République) et des techniques de guerre. Quoi qu’on puisse en dire, ils ont été des ennemis redoutables pour les Romains, qui ont dû s’adapter à une situation inédite. En revanche, on remarquera que les Ibères semblent ne pas avoir connu les autres formes de combat, par exemple la bataille en milieu urbain, la bataille navale, etc. Cette ignorance marque les limites de leur art de la guerre ; leur courage n’est pas en cause, mais leur science, face à un adversaire redoutable, l’armée romaine.

2. Les forces romaines Chaque guerre présente des caractères originaux, d’abord en raison de la nature des ennemis à affronter ; l’agresseur doit s’adapter aux usages de sa victime. À l’inverse, il peut aussi lui emprunter des éléments qui lui paraissent bons, mais les imitations se faisaient avec davantage de parcimonie dans l’Antiquité que de nos jours.

Les spécificités L’éloignement de l’Italie et la nécessité de ne pas laisser trop de temps aux ennemis a contraint les légionnaires à la sédentarisation. Quand la saison de la guerre se terminait, en octobre, ils construisaient des camps d’hiver, des castra hiberna, appelés parfois simplement hiberna, et cette pratique est attestée dès le temps de la deuxième guerre punique. Dans le cas de la péninsule Ibérique, des séjours dans des agglomérations sont attestés ; les archéologues ont découvert des enceintes fortifiées qu’ils identifient à des hiberna mais il est difficile de distinguer les camps d’hiver, de siège et de marche. 69

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Toutefois, même s’ils passaient quelques hivers dans la péninsule, les soldats ne pouvaient pas rester indéfiniment sous les armes et les généraux avaient la possibilité de demander à ce qu’ils soient remplacés. Ces changements étaient d’autant plus nécessaires que les ennemis, même s’ils n’étaient pas aussi méchants qu’on ne l’a écrit dans le passé, n’en étaient pas moins durs et cruels. Mais il n’est pas assuré que tous les aristocrates aient été sensibles à la misère de la troupe. Ces remplacements concernaient un assez grand nombre d’hommes, car l’armée romaine de la péninsule Ibérique a toujours eu des effectifs importants même s’ils n’ont pas atteint des chiffres astronomiques, comme l’a montré François Cadiou. Pendant la deuxième guerre punique, et dans les années qui ont immédiatement suivi, de 218 à 197, on compta au moins deux légions, chiffre permanent qui montait jusqu’à quatre unités dans les moments de forte confrontation avec Carthage. Au cours du IIe siècle, et plus précisément de 197 à 99, un accroissement est attesté, mais relativement limité. On peut relever la présence de trois, parfois de deux légions, sauf pendant la guerre de 142 à 133, où leur nombre monta à quatre. C’est en fait pendant les épisodes de guerre civile, importants au Ier siècle, surtout de 98 à 45, que l’on put constater une forte hausse des effectifs : au cours de la guerre contre Sertorius, le Sénat engagea jusqu’à six légions, voire huit, et même plus. La permanence de deux légions en période de calme, leur passage à quatre unités lors de conflits montrent à la fois la menace et les limites de la menace : l’État romain et, en fait, ses généraux, craignaient toujours un soulèvement des Ibères ; mais ils ne le craignaient pas trop, et des effectifs modérés étaient jugés suffisants pour en venir à bout, au prix sans doute de beaucoup de souffrances pour les hommes. Mais la guerre s’accompagne toujours de souffrances. Cette permanence a dû marquer l’art de la guerre. Dans quelle mesure ?

Les questions tactiques La tradition historiographique répète à l’envi que les guerres menées par Rome dans la péninsule Ibérique lui ont apporté deux améliorations, la tactique en cohortes et le glaive « espagnol », le fameux gladius. La cohorte est ancienne. On sait que le mot cohors est apparenté à hortus qui, en un premier sens, désigne « la cour de ferme », ce qui indique que cette unité avait à l’origine une base familiale. Elle exis-

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tait donc avant les guerres ibériques, et elle avait déjà été utilisée, comme le rappelle Giovanni Brizzi, peut-être même dès 222. Mais c’est Scipion, le premier Africain, qui en fut le vrai père en systématisant son emploi1. Et le fait que la cohorte soit attestée avant les guerres d’Espagne, finalement, ne prouve rien. C’est sur ce terrain d’opérations qu’elle connut le succès, parce qu’elle était parfaitement adaptée au milieu : combat contre de petites troupes, parfois ou souvent dans des conditions proches de la guérilla. C’est dans l’œuvre de Plutarque, de manière assez inattendue il est vrai, que se trouve la meilleure explication du recours à la cohorte comme instrument de contre-guérilla. Opposé à Sertorius, Metellus Pius « commandait une formation de fantassins lourds et peu mobiles, très bien entraînés pour vaincre un ennemi dans des rencontres face à face ; mais ils n’étaient pas préparés à se déplacer dans des terrains montagneux, à poursuivre par des assauts et des retraites rapides et continuels des hommes légers comme le vent, et à supporter la faim et un genre de vie sans feux, sans tentes2 ». Par la suite, la cohorte connut une fortune exceptionnelle, notamment pendant la guerre des Gaules qui sera abordée plus loin. Par ailleurs, les manuels expliquaient tous que le gladius des légionnaires avait été emprunté aux Espagnols, qu’il était un gladius hispaniensis. Polybe dit sans ambiguïté que le glaive des Romains est « ibérique3 ». Tite-Live emploie une fois l’adjectif hispaniensis4 et deux fois hispanus5 ; il vaut peut-être mieux employer la forme hispanicus6 que nous devons à l’historien Quadrigarius qui a vécu à l’époque de Sylla. Mais Tite-Live emploie cet adjectif dans un contexte qui ne convient pas, c’est-à-dire pour une période antérieure aux guerres contre les Ibères. Nous ne voyons que deux explications possibles à cet apparent anachronisme. Ou Tite-Live s’est trompé, ce qui est loin d’être impossible. Ou les Romains ont inventé, à un moment donné, un nouveau type d’épée et par la suite ils ont constaté qu’elle ressemblait beaucoup à celle qu’utilisaient les Ibères et ils lui ont alors donné ce nom. De toute façon, et dans ces conditions, une origine ibérique paraît

1. Brizzi G., Le guerrier de l’Antiquité classique, 2004, p. 141-155. Point de vue peu nuancé : Cadiou F., Hibera in terra, 2008, p. 251-262. 2. Plutarque, Sertorius, XII, 5-7. 3. Polybe, VI, 23, 6. 4. Tite-Live, XXXI, 34, 4 5. Tite-Live, VII, 10, 5 ; XXXVIII, 21, 13. 6. Quadrigarius, Hist., 10, b.

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peu probable1. En fait, dans le domaine de l’armement, ne subsiste qu’une seule forte probabilité : les Romains auraient emprunté le poignard, pour l’utiliser pendant le corps à corps2. Il est inutile de trop s’attarder ici sur la bataille ; la principale modification apportée par les guerres menées dans la péninsule Ibérique, ce qui a été vu, tient au développement de la tactique en cohortes. La poliorcétique est mieux connue3, en particulier, comme on l’a dit, grâce au siège de Numance, achevé par la prise de la localité en 1334. Scipion Émilien fit faire des travaux énormes. L’agglomération fut entourée par ce que les archéologues appellent une « circonvallation » et qu’il vaut mieux appeler une défense linéaire ; elle était fondée sur le principe de notre fortification élémentaire, comprenant un fossé (fossa), un bourrelet de terre (agger) et une palissade en bois (vallum) pour empêcher tout fuyard de se sauver et tout renfort ou même toute information d’arriver chez les assiégés. Ce rempart était appuyé par deux grands camps, par sept forts et par deux fortins qui devaient servir de refuges en cas d’attaque, de lieux de repos pendant la nuit. À huit kilomètres de Numance, un camp d’hiver, datant de la même époque, a été étudié à Renieblas5 ; il fait partie d’un ensemble de cinq enceintes, numérotées de I à V ; le camp I mesure 345 mètres en largeur, le camp II 415-420. Le camp III est le mieux connu et le plus souvent cité comme exemple de camp républicain ; de forme irrégulière, comme les autres au demeurant, il couvre 45,3 hectares, avec 970 mètres sur 370. On a identifié le praetorium, la demeure du général, la maison du questeur et le forum, ainsi que beaucoup de chambrées. Le camp IV faisait 58,9 hectares. Quant au camp V, il doit être l’objet de fouilles qui permettront d’en savoir davantage à son sujet.

Les questions stratégiques Il n’est pas utile de revenir ici sur un débat fort vif qui a déjà été évoqué : les Romains ont-ils pu concevoir une stratégie ? Oui, avonsnous dit, mais une « petite stratégie », fondée sur l’empirisme et sur des connaissances moins poussées que les nôtres. François Cadiou a 1. Notre art. « L'armement des Romains pendant les guerres Puniques », JRMES, 8, 1997, p. 13-24 ; Quesada Sanz F., Gladius hispaniensis, JRMES, 8, 1997, p. 251-270. 2. Cadiou F., Hibera in terra, 2008, p. 249. 3. Pour l’ensemble de la péninsule Ibérique : Blázquez Martínez J. M., « Campamentos romanos en la Meseta hispana en época romana republicana », Las guerras cántabras, 1999, p. 67-118 ; El ejército romano en Hispania, 2007, p. 223-304. 4. Pour ce site en particulier : El ejército romano en Hispania, 2007, p. 263-276. 5. Blázquez Martínez J. M., « Campamentos romanos », Las guerras cántabras, 1999, p. 95115 ; El ejército romano en Hispania, 2007, p. 286-293.

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rappelé que l’armée romaine utilisait le renseignement ; il a même proposé de distinguer l’exploratio, qui aurait visé à une meilleure connaissance du terrain, et la speculatio, plus tournée vers l’ennemi1 ; ce n’est pas tout à fait ce que révèle César dans La guerre des Gaules, mais, après tout, cette distinction s’appliquait peut-être mieux à une période antérieure, aux guerres d’Espagne. Il est difficile, en l’absence de textes anciens et clairs, de dire quels étaient les objectifs des généraux romains. La prudence incite à constater ce qu’il est possible de savoir en l’état actuel de nos connaissances, et l’on peut identifier des routes, des camps et des agglomérations. Certes, les archéologues ne sont pas toujours d’accord entre eux, ce qui, après tout, est normal et même heureux. On peut néanmoins proposer quelques faits. Pour les routes, notons qu’il est généralement admis que les Ibères n’en possédaient pas. Certes, il est assuré qu’ils n’avaient pas atteint le niveau technique des Romains dans ce domaine. Il est toutefois probable que des chemins existaient et qu’au moins certains d’entre eux ont été repris par les conquérants. François Cadiou propose une carte2 qui montre l’existence d’un axe majeur, reliant le Sud de la Gaule à Carthagène en passant par Tarragone et Valence. Peu avant d’atteindre Tarragone, le voyageur trouvait sur sa droite un chemin menant aux Pyrénées et un autre à la vallée de l’Èbre en passant par Ilerda. Arrivé à Valence, il avait la possibilité de rejoindre Cordoue d’où partaient trois routes, vers les castra Caecilia et l’Estramadure, vers Gadès (Cadix) et vers Carteia (près de l’actuelle Gibraltar). On admet que ces routes, peu nombreuses, avaient une fonction militaire. Elles devaient faciliter le déplacement des armées et aider à assurer leur logistique. Il est difficile, voire impossible, de mettre en rapport ces routes et les camps qui ont été identifiés. Ici, c’est le trop petit nombre de découvertes qui empêche les recoupements. Néanmoins, la carte des routes et celle des camps s’additionnent à défaut de se compléter. Pour nous en tenir à ceux dont l’existence est assurée3, nous mentionnerons celui qui se trouvait dans le Sud-Est, à Cerro del Trigo, à l’ouest de Carthagène. On en compte quatre dans l’Estramadure et le Portugal, à Reina (au nord de Cordoue), Alpiarça (nord de Lisbonne), Lomba do Canho 1. Cadiou F., Hibera in terra, 2008, p. 459-461. 2. Cadiou F., Hibera in terra, 2008, p. 419. 3. Kavanagh de Prado E. et Quesada Sanz F., « Arqueología militar », El ejército romano en Hispania, 2007, p. 67-86, avec carte p. 79 que nous suivons ici ; Morillo Á., « Ejército romano », ibidem, p. 87-112, avec carte p. 99.

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(au nord du précédent) et Caceres el Viejo (à l’est des deux derniers cités). Un autre groupe se trouvait dans le nord, autour de Numance ; à Numance, on ajoutera Renieblas (au nord-est de Numance), Almazán (au sud) et Aguilar de Angula (encore plus au sud). On leur ajoutera, Andagoste, dans le nord, plus près de la mer. Du rapprochement de ces deux ensembles, routes et camps, il ressort une évidence : l’armée romaine n’est intervenue que dans un espace géographiquement restreint, limité, à savoir, en gros le SudOuest et le Nord-Est. Et, à ce propos, le siège de Numance pose un problème : quel fut le rôle des agglomérations dans ces guerres ? Remarquons d’abord qu’il vaut peut-être mieux éviter d’employer le mot « ville » pour toutes les agglomérations de la péninsule Ibérique de cette époque, ou du moins le manier avec prudence. Le récit des guerres laisse penser que les légions se dirigeaient en priorité vers ces concentrations humaines. Dans ces conditions, il faut sans doute admettre que le choix de l’emplacement des castra hiberna n’était peutêtre pas aussi neutre qu’on l’a dit, même si la médiocrité des découvertes archéologiques ne permet pas d’affirmations1. En effet, les soldats hivernaient parfois auprès des habitants. Il n’est pas improbable que leur présence ait rempli une fonction de contrôle ou de dissuasion ; dans la guerre des Gaules, on voit bien que la décision d’envoyer une légion dans tel ou tel endroit se justifiait par des nécessités de logistique ou de surveillance, ou par ces deux motifs à la fois.

La vie militaire La documentation disponible permet de mieux comprendre ces schémas en éclairant trois aspects de la vie militaire, la logistique, les salaires qui lui sont liés, comme on le verra, et le recrutement. La logistique a connu des améliorations importantes au cours des guerres ibériques ; en deux siècles, ce fut une vraie révolution. Quand les Scipion essayaient de prendre le Sud de la péninsule aux forces puniques, entre leur arrivée en 218 et leur échec de 211, leurs hommes souffraient beaucoup. En 215, ils envoyèrent une lettre au Sénat : « Ils n’avaient pas d’argent pour la solde, l’armée manquait de vêtements et de blé, et les équipages de la flotte de tout ce qui leur était nécessaire. Quant à la solde, si le trésor était sans ressources, ils trouveraient le moyen de tirer quelque argent des Espagnols ; mais il fallait envoyer tout le reste de Rome et au plus tôt2 ». En 49 et 45 avant J.-C., quand 1. Cadiou F., Hibera in terra, 2008, p. 411. 2. Tite-Live, XXIII, 48, 4. Cadiou F., Hibera in terra, 2008, p. 479.

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César vint en Espagne pour la guerre civile contre les pompéiens, la situation s’était considérablement améliorée. Les soldats avaient besoin de vivres et d’équipements. Leur alimentation, comme celle de tous les humains jusqu’au XIXe siècle, était élaborée à base de céréales panifiables, surtout des céréales pauvres au demeurant, car elles tiennent mieux au corps, et ils l’appelaient le frumentum. Bien sûr, ils ne refusaient pas d’autres produits, le vin ou la piquette, la célèbre posca, la viande, etc. (c’était le commeatus)1. Il leur fallait aussi des vêtements et des chaussures ; il n’est pas sûr d’ailleurs qu’ils n’aient pas souvent marché pieds nus (en 1805, les soldats de Napoléon Ier sont allés du camp de Boulogne jusqu’à Austerlitz avec leur unique paire de chaussures retenue par les lacets autour du cou). Les armes étant fabriquées avec du bois et du fer, ces deux matériaux étaient donc également recherchés. Pour ces fournitures, l’État romain suivait, comme on l’a dit, des règles strictes et plutôt surprenantes pour un homme du XXIe siècle. On schématisera : l’armée payait en pays ami et prenait en pays ennemi. La réalité était plus complexe, mais elle reposait sur le couple butinachats. Pendant toute la campagne, elle se fournissait également auprès du secteur privé. Des marchands suivaient les légions, prêts à racheter le butin (objets, esclaves, etc.), et ils vendaient ce qu’ils avaient emporté avec eux en prévision de la demande (vêtements, armes, etc.). Une fois la frontière franchie, les soldats faisaient du butin ; ils pillaient. Comme l’a dit Caton en 195, « la guerre devra se nourrir elle-même2 ». Quand il préparait la guerre, l’État organisait les approvisionnements ; les publicains en particulier étaient requis pour cette mission qui devait leur être lucrative. Mais le soldat ne recevait rien gratuitement ; il payait tout. Il achetait sa nourriture, ses vêtements et même ses armes et, au besoin, il en versait à l’État le prix. Dans le cas particulier de la péninsule Ibérique, on constate que les deux provinces ne suffisaient pas à tout fournir ; il fallait faire venir de l’extérieur une partie des marchandises. On ne les faisait pas toutes venir de Rome, comme le disaient déjà, et malencontreusement, les auteurs anciens. Le blé, par exemple, venait souvent de Sicile ou de Sardaigne. 1. Le Bellum gallicum de César apporte des précisions sur les mots frumentum et commeatus ; voir notre édition commentée de cette œuvre, à paraître en septembre 209 aux éditions Economica. 2. Cadiou F., Hibera in terra, 2008, p. 580.

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C’est précisément pour effectuer ces paiements que fut créée la solde des soldats, parce qu’ils étaient pauvres. À cet égard, ceux qui servaient dans la péninsule Ibérique n’étaient ni privilégiés ni désavantagés de ce point de vue, ce qui nous dispense de revenir là-dessus1. Une conclusion intéressante de la thèse de François Cadiou concerne les ateliers monétaires : il pense que les légionnaires étaient payés en monnaies romaines, donc venant de Rome, alors que les socii étaient payés en monnaies locales ; ce raisonnement s’accorde bien avec le résultat de recherches récentes2. Socii et légionnaires : là est la question ; la question du recrutement. La plupart des légionnaires venaient d’Italie. Mais les recruteurs firent appel aux provinces ibériques et la legio vernacula est célèbre parce qu’elle a donné matière à des débats ; on s’est demandé ce que signifiait son nom et certains auteurs, fascinés par les esclaves, ont voulu les voir derrière le mot verna. En réalité, ce nom latin désigne « celui qui est né ici » ; et donc la legio vernacula était composée de citoyens romains nés dans la péninsule Ibérique. Il n’est pas inutile de rapprocher de ce recrutement celui qui fut fait chez les Ibères, Celtibères et Lusitans ; en effet, pour les socii, Rome fit appel à de nombreux pérégrins, habitants des provinces, et le même processus peut être observé dans la conquête de la Gaule : les Hispani ont largement contribué à la conquête de l’Hispania.

Conclusion L’armée romaine de la péninsule Ibérique ressemblait à toutes les armées romaines engagées dans des guerres de conquête. Ce qui faisait son originalité, c’était la tactique et la stratégie, et aussi le combat contre des ennemis particulièrement agressifs. Assurément, la vie militaire était au moins aussi dure sur la Meseta qu’ailleurs. Pour préciser ces affirmations, il faut maintenant voir ces difficultés à travers une histoire des conflits qui ont ensanglanté la péninsule Ibérique dans les deux derniers siècles de la République.

1. Voir Polybe, VI, 39, 12. 2. Cadiou F., Hibera in terra, 2008, p. 538-543 ; voir L’armée et la monnaie, Hollard D. (éd.), 2006 (Paris), p. 3-25.

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5. L’armée romaine et la péninsule Ibérique

3. L’histoire militaire de 218 à 45 avant J.-C. Comme on l’a vu, la conquête de la péninsule Ibérique ne fut pas une entreprise permanente. Elle s’étala sur deux siècles, elle fut interrompue par de nombreuses trêves, chaque épisode guerrier dura plus ou moins longtemps, et elle fut accompagnée de plus ou moins de cruautés. C’est la chronologie de ces deux siècles que nous allons aborder, et ils se découpent en six épisodes majeurs (document n°5).

1 La deuxième guerre punique Les causes et le prétexte C’est au cours de la deuxième guerre punique1 que l’armée des Romains arriva pour la première fois dans la péninsule Ibérique. Cette constatation pose la question des causes et du prétexte de cette intervention2. Certes, on doit concevoir la deuxième guerre punique comme le choc de deux impérialismes, et il est probable que, si Carthage n’avait pas attaqué, Rome l’aurait fait. Après la première guerre punique, après la conquête de la Sicile, c’était la mainmise sur la Méditerranée occidentale qui était en jeu. Rome voudrait, à un moment ou à un autre, pousser son avantage ; et Carthage voudrait se venger de l’échec subi et de l’humiliation d’avoir dû perdre des territoires, payer le tribut et livrer des otages. Chacune des deux capitales pouvait compter l’une sur Marseille et l’autre sur Capoue, deux grandes villes de l’époque, la première tirant beaucoup d’avantages de la protection des légions, la deuxième cherchant à étendre son emprise sur l’Italie. De plus, les Africains se sentaient encerclés par l’expansion romaine, propos que prête le très patriote Tite-Live à l’ennemi abhorré, Hannibal3. À l’opposé, le Sénat de Rome n’aimait pas ce qui se passait à Carthage où se développaient des mouvements politiques défavorables à l’aristocratie. Les démocrates voulaient y exercer le pouvoir et les Barcides les laissaient faire, pensant qu’un jour ou l’autre ils prendraient les rênes d’une cité à la dérive4.

1. 2. 3. 4.

Le Bohec Y., Histoire militaire des guerres puniques, 1996 (Paris-Monaco), p. 129-254. Le Bohec Y., Guerres puniques, 1996, p. 130-137. Tite-Live, XXI, 44. Polybe, III, 1, 10. Domínguez Monedero A. J., « La campaña de Anibal contra los Vacceos, sus objectivos y su relación con el inicio de la segunda guerra púnica », Latomus, 45, 1986, p. 241-258.

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Doc. 5 Quelques noms peuvent être écrits de différentes manières. Équivalences Asturica : Astorga ; Baecula : Bailen ; Baetis : Guadalquivir ; Brigantium : La Corogne ; Carthagena : Carthagène ; Emporion : Ampurias ; Gades : Cadix ; Ilerda : Lerida ; Ilipa : Alcalá del Río ; Iliturgi : inc. ; Italica : vers Santiponce ; Iuliobriga : Retortillo ; Lancia : Mansilla de las Mulas ; Legio : León ; Lucus Augusti : Lugo ; Munda : inc. ; Pallantia : Palencia ; Pisoraca : Herrera de Pisuerga ; Saguntum : Sagonte ; Segisama : Sasamón ; Tarraco : Tarragone.

Carte de l’auteur

5. L’armée romaine et la péninsule Ibérique

Sans doute, donc, les Romains avaient-ils des raisons de provoquer cette guerre. Pourtant, dans ce cas, on constate sans peine qu’ils n’ont pas été les agresseurs ; ils ne se sont pas lancés dans une aventure poussés par le goût du lucre ; ils ne faisaient que se défendre. Il est en effet évident que c’est Hannibal qui a provoqué la guerre. C’est lui qui a cherché à étendre le contrôle de Carthage sur le Sud de la péninsule Ibérique. C’est aussi lui qui a rassemblé à Carthagène, la Nouvelle Carthage, une armée regroupant 102 000 hommes, fantassins et cavaliers confondus, et 200 éléphants, avec du blé et de l’or. C’est encore lui qui a franchi l’Èbre et mis le siège devant Sagonte, cité alliée des Romains, ce qui était une rupture du traité conclu avec Rome1. C’est enfin lui qui a envahi l’Italie et non pas les Italiens qui ont débarqué en Afrique. Dans ces conditions, les Romains n’avaient pas besoin de chercher un prétexte ni des justifications : la guerre d’Hannibal entrait automatiquement dans la catégorie des guerres défensives ; elle était donc un bellum iustum.

Les Romains en Espagne Il est bien connu que la meilleure défense c’est l’attaque. Les aristocrates romains et leur Sénat constatèrent qu’Hannibal avait puisé toutes ses forces en hommes, blé et or dans le Sud de la péninsule Ibérique. Ils décidèrent donc de lui couper les vivres en s’emparant de cette région ; de plus, ils n’ignoraient certainement pas qu’elle recélait des mines d’argent, et il fallait financer la nouvelle guerre. Ils montèrent donc une contre-offensive, dont l’histoire peut être divisée en deux parties : 218-211 et 210-206. La première période de cette guerre d’Espagne, correspondant aux années 218 à 211, fut marquée par le commandement de deux frères, les Scipion2. Publius Scipion, membre d’une illustre famille, les Cornelii, fut chargé de cette affaire. Il prit la mer au printemps 218 pendant qu’Hannibal empruntait la voie de terre, ce qui prouve bien que les Romains avaient une supériorité maritime incontestée. Arrivé à hauteur du Languedoc, il apprit que les populations locales, les Volques du Languedoc, lui étaient hostiles et qu’il croisait l’armée ennemie. Il ne réussit pas à la rattraper. Puis il reçut un ordre de rappel : les Celtes d’Italie étaient au bord de la révolte.

1. Appien, Ib, II, 11 (pour Appien, nous avons utilisé l’édition Loeb). 2. Polybe, III, 2, 41 et 61 ; Tite-Live, XXI, 17.

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À l’automne de la même année, Cneius Scipion, frère de Publius, prit à son tour le chemin de la péninsule Ibérique, avec deux légions1. Dès son arrivée, il battit Hannon et Indibilis, roi des Ilergètes. Il prit Tarragone pour capitale et c’est sans doute lui qui la fit entourer d’un rempart2. En 217, il remporta une bataille navale à l’embouchure de l’Èbre, ce qui confirme notre propos : la mer était aux Romains. Puis Cneius reçut le renfort de Publius avec de nouveaux soldats. L’armée romaine vint camper à neuf kilomètres au nord de Sagonte3. À la fin de l’année 217, la Catalogne était passée sous le contrôle des Romains et Hannibal sut que la route de l’Espagne lui était coupée. Les Scipion se partagèrent les responsabilités, à Cneius l’armée de terre et à Publius la flotte. Hasdrubal avait bien tenté de reprendre la Catalogne4. Mais sa marine fit défection et il fut en conflit sur terre avec ses propres alliés espagnols entrés en révolte. « Le cavalier numide ne put tenir tête au cavalier espagnol, ni le Maure avec ses javelots au fantassin armé de la cétra ». Cependant, il avait réduit les insurgés et il allait s’attaquer aux Romains quand le Sénat de Carthage l’envoya en Italie, renonçant de ce fait au contrôle de la région. Hasdrubal rencontra les Romains et fut complètement battu5. Magon, frère d’Hannibal, fut envoyé à son secours, avec des navires et des troupes ; ce renfort n’y changea rien6. Bien au contraire, les Romains envahirent la partie méridionale de la péninsule, le cœur du domaine de Carthage, et, en 214, ils furent vainqueurs devant lliturgi, Munda et Auringè7. Forts de leur succès, ils reprirent Sagonte et la capitale des Turdétans, alliés de Carthage : « Ils les soumirent, les vendirent comme esclaves et rasèrent leur ville ». Ils en profitèrent pour recruter des Celtibères, grâce à l’appât de la solde, et ils les envoyèrent en Italie ; ce fut, dit Tite-Live, la première fois que Rome utilisa le service de mercenaires8. Après huit ans de succès ininterrompus, la Fortune changea de camp9. Les deux Scipion furent battus et tués l’un après l’autre. Un 1. Appien, Ib, III, 14. 2. Pline l’Ancien, HN, III, 21. Serra Vilaró J., « La muralla de Tarragona », AEA, 1949, p. 221236 3. Schulten A., « Ein römisches Lager aus dem Zweiten Punischen Kriege », Philol. Wochenschr., 48, 1928, p. 221 sv. 4. Tite-Live, XXIII, 26-28. 5. Tite-Live, XXIII, 28-29. 6. Tite-Live, XXIII, 32. 7. Tite-Live, XXIV, 41-42. 8. Tite-Live, XXIV, 49. 9. Tite-Live, XXV, 32-39 ; Appien, Ib, III, 16.

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simple chevalier, Lucius Marcius, réussit à reprendre en main les troupes et à s’emparer de deux camps ennemis ; les Puniques y perdirent beaucoup d’hommes. La deuxième période de cette guerre d’Espagne, correspondant aux années 210 à 206, fut marquée par le commandement de Scipion, appelé par la suite « l’Africain ». Ce personnage exceptionnellement doué1 réussit là où son père et son oncle avaient échoué. Les forces puniques étaient commandées par Magon et par deux Hasdrubal, appuyés par le Numide Massinissa. Notons deux traits originaux du commandement de ce troisième Scipion : il créa l’exercice militaire et il utilisa la marine pour des opérations mixtes. C’est ainsi que, depuis Tarragone, il monta une opération terre-mer, pour s’emparer de Carthagène2. Il prit la ville en 209 et ses hommes y massacrèrent tout, même les chiens qui furent coupés en deux. Puis ils pillèrent. L’année suivante, il remporta une grande victoire à Baecula3. En 206, autre grand succès : Ilipa4. L’Andalousie tombait aux mains des Romains, avec ses mines d’argent. Scipion fonda Italica pour ses blessés, puis il quitta les Espagnes pour poursuivre son destin. Il nous semble important de voir que les Romains ne sont pas venus dans la péninsule Ibérique pour le butin et le tribut, même si ces sources de gain ont joué par la suite. Ils y ont été conduits par la nécessité de se défendre, pour une contre-offensive.

2 La révolte de 197-194 Il semble que l’État romain, après un temps d’indifférence, se soit décidé à diviser son domaine espagnol en 197, créant les provinces de Citérieure et d’Ultérieure. Et que ce fut une révolte qui imposa la création, et non pas la création qui provoqua la révolte5. Une lettre du gouverneur Marcus Helvius apprit au Sénat que les princes Colchas et Luscinus avaient pris les armes et qu’ils s’étaient emparés de nombreuses places fortes dont Carmona et Bardone. Il craignait le ralliement aux insurgés de toute la Béturie, la région comprise entre le Guadiana et le Guadalquivir6. Peu après, arriva une autre nouvelle plus alarmante. Une bataille ayant eu lieu, les Romains 1. 2. 3. 4. 5.

Appien, Ib, IV, V et VII. Brizzi G., Scipione e Annibale, 2007 (Bari), 412 p. Polybe, X, 2, 9-15 ; Tite-Live, XXVI, 41 et suiv. ; Appien, BC, VI, 4, 19-23. Polybe, X, 6, 34-40 ; Tite-Live, XXVII, 17-19 ; Silius Italicus, XV, 387. Tite-Live, XXVIII, 14-15 ; Appien, BC, VI, 5, 25-27. Appien, Ib, VIII, 39. Le Roux P., L’armée romaine et l’organisation des provinces ibériques d’Auguste à l’invasion de 409, 1982 (Bordeaux-Paris), p. 34-41. 6. Tite-Live, XXXIII, 21, 6-9.

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avaient été si complètement défaits que le proconsul Caius Sempronius Tuditanus y avait trouvé la mort1. Quatre légions furent envoyées dans ces deux Espagnes, confiées à deux préteurs2. L’année suivante, une bataille près de Turba, donna la victoire à Minucius, gouverneur de Citérieure et vainqueur de Budar et Bésaside qui perdirent dans la rencontre 12 000 morts ; elle rassura l’opinion publique à Rome3. En 195, le consul Marcus Porcius Caton, le célèbre Caton, partit à son tour avec vingt-cinq navires et des troupes4. Il avait reçu pour mission de mettre de l’ordre en Citérieure, mais les nécessités de la guerre le conduisirent à intervenir aussi en Ultérieure. Il reprit Rhodè aux insurgés, ce qui montre que le Nord aussi était touché par le mouvement, et il débarqua à Emporion. La ville était composée de trois sortes d’habitants, Grecs de Marseille, Espagnols et Romains ; « ces trois peuples sont aujourd’hui confondus en un seul ; les Espagnols d’abord puis les Grecs sont devenus citoyens romains ». C’est là qu’il renvoya des commerçants venus proposer leurs services en leur assurant que la guerre devrait se nourrir elle-même. Des ambassadeurs des Ilergètes vinrent demander du secours. En un premier temps, il refusa parce qu’il manquait d’hommes. Puis il feignit de les aider en faisant embarquer un tiers de ses hommes sur des bateaux, mais il les rappela dès que les envoyés se furent éloignés. Caton, depuis Emporion, faisait ravager les campagnes des Espagnols, contraignant ceux-ci à s’enfermer dans les places fortes ; c’était de la contre-guérilla5. Il les affronta aussi devant un de leurs camps, s’en empara et fit un massacre de plus de 40 000 hommes6. Quand il arriva à son étape suivante, Tarragone, toute la Catalogne était reconquise. Des voisins, les Bergistani, se révoltèrent par trois fois ; la première fois, ils obtinrent leur pardon ; la deuxième fois, non, et ils furent vendus comme esclaves ; la troisième, des brigands (?) appartenant à ce peuple et installés dans une forteresse furent mis à mort7. Une bataille opposa le préteur Appius Claudius à des Celtibères devant les murs d’Iliturgi dans la vallée du Guadalquivir : « Douze mille furent tués, la place reprise et toute la jeunesse passée au fil de 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7.

Tite-Live, XXXIII, 25, 8-10. Tite-Live, XXXIII, 26-27. Tite-Live, XXXIII, 44. Tite-Live, XXXIV, 8-21 et 42 ; Appien, Ib, VIII. Tite-Live, XXXIV, 13. Tite-Live, XXXIV, 14-16. Tite-Live, XXXIV, 16.

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l’épée ». Les Turdules prirent à leur solde 10 000 Celtibériens et furent vaincus par Caton venu secourir son collègue d’Ultérieure. Il démantela tous leurs oppida et exigea la livraison de toutes les armes disponibles dans la région. Puis les Turdétans, pourtant réputés pacifiques, se soulevèrent et ils furent vaincus par Publius Manlius1. Caton, toujours sur place, essaya de l’aider puis il marcha sur Sagonte, mais sans succès dans l’un et l’autre cas. Il retourna donc sur les bords de l’Èbre ; là il reçut des ambassadeurs de divers peuples qui faisaient leur soumission ; il dut contraindre les Lacétans en prenant d’assaut leur citadelle2. En 194, la guerre était gagnée par les Romains.

3 Les opérations de 180-179 Nouvel apaisement dans les combats, nouvelle trêve entre 194 et 180. Puis reprise des hostilités. Rien ne prouve de manière évidente que les Celtibères aient voulu entrer en conflit avec les Romains. Dans cette guerre de 180-179, on incriminera plutôt un accès d’impérialisme de la part des gouverneurs. Leur objectif était d’étendre vers l’ouest le domaine de Rome ; leur ennemis s’appelaient les Celtibères. En 1803, les deux préteurs montèrent une opération combinée, Postumius attaquant les Vaccéens en passant par la Lusitanie et Tiberius Sempronius Gracchus directement contre les Celtibères. Il leur prit Munda et Certima puis remporta une victoire devant Alcée. « Après cette victoire, Gracchus alla ravager la Celtibérie, où il mit tout à feu et à sang ». Il obtint la reddition de 103 places fortes selon Tite-Live, 300 d’après Strabon4. Mais il dut livrer aux Celtibères, près du mont Chaunu, une grande bataille de trois jours5. Le premier jour, le combat dura de l’aube au coucher du soleil ; ce fut un bel exemple de cette « guerre de feu » si caractéristique des Hispani. Pourtant, le deuxième jour, ils restèrent dans leurs retranchements (ils savaient construire un vallum), et ils laissèrent les Romains ramasser les dépouilles sur le champ de bataille. Le troisième jour eut lieu une bataille encore plus dure que la précédente, mais cette fois les Celtibères furent complètement défaits. Ils laissèrent sur le terrain 22 000 morts et 72 enseignes.

1. 2. 3. 4. 5.

Tite-Live, XXXIV, 17. Tite-Live, XXXIV, 20. Tite-Live, LIV, 42-50 ; Appien, Ib, VIII, 42-43. Tite-Live, LIV, 49 ; Strabon, III, 4, 13. Tite-Live, LIV, 50.

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Au terme de cette « bataille décisive », les Celtibères conclurent « une paix véritable ». Gracchus s’était montré habile diplomate ; dans ces conditions, il avait pu recruter des soldats chez les nouveaux socii et imposer à tous le tribut.

4 La grande révolte de 154-133 Nouvel apaisement dans les combats, nouvelle trêve entre 179 et 154. Puis reprise des hostilités. Cette fois, la guerre fut marquée par l’intervention d’un chef de guerre exceptionnel, Viriathe, et par la résistance d’une ville tout aussi exceptionnelle, Numance. Le succès de ce siège auprès des historiens s’explique aussi par les fouilles qui y ont été faites par Adolf Schulten au début du XXe siècle ; très bien conduites, au moins pour les exigences de l’époque, elles appellent néanmoins une réouverture d’au moins quelques chantiers, ce qui est en cours. Il est possible de distinguer trois phases dans ce conflit. 1. La première guerre celtibérique dura de 154 à 150. Les armées romaines attaquèrent des Lusitans et des Celtibères ; elles effectuèrent des poussées vers le Tage et le Duero, de manière sporadique. Les manuels parlent d’une révolte de tous les habitants de la péninsule contre Rome. François Cadiou, à raison, récuse « le mythe d’une résistance généralisée1 ». On ne peut décrire que des opérations géographiquement restreintes, coupées par des phases d’inactivité. 2. La guerre de Viriathe se place entre 147 et 139, et elle chevauche un peu, chronologiquement, la période suivante2. Pour les moralistes, Viriathe reste le symbole de l’homme honnête et vertueux, victime de la trahison ; il figure comme un héros de l’histoire du Portugal dans les Lusiades de Camoëns (1572). Ce chef lusitan avait échappé de peu à un massacre organisé par les Romains à la suite d’une trahison. Il en conserva une forte haine contre ceux qui avaient tenté de l’assassiner. Il remporta des succès en Ultérieure, contre Caius Veturius en 147, puis contre Caius Plautius en 146, et en Citérieure contre Claudius Unimanus et enfin contre Caius Nigidius. En 140, il obtint de Quintus Fabius Maximus Aemilianus qu’un accord, un traité « équitable », – fait rarissime –, lui soit accordé par Rome. Il devint ainsi amicus populi Romani. Mais tout le monde n’appréciait pas ce texte et il fut poussé à la rupture. En 139, il fut assassiné par des 1. Appien, Ib, IX. Cadiou F., Hibera in terra, 2008, p. 41. 2. Diodore, XXXIII, 1, 1 ; Appien, Ib, X, 56-60 ; XI, 61-66 ; XII, 67-75 ; Orose, V, 4, 1-14.

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personnes de son entourage et, en 138-136, Decimus Junius Brutus put atteindre la Galice et le Miño, mais sans s’y établir longtemps. 3. La deuxième guerre celtibérique, qui commença en 143 et s’acheva en 133, fut aussi appelée guerre de Numance parce que cette cité, capitale des Arévaques, y joua un rôle déterminant1. Son histoire est, comme la précédente, celle d’une série de victoires remportées par les Hispani suivies d’une seule défaite, mais une défaite « décisive ». La ville avait déjà été assiégée en 153, par Fulvius, sans résultat définitif. En 141, le consul Quintus Pompeius fut défait. En 137, un autre consul, Mancinus, subit le même sort. Il fallut attendre Scipion Émilien pour terminer l’affaire. En 134, il entreprit un siège en règles, siège horrible qui se termina en 133 par la prise de la cité, par le massacre de tous les habitants et le sac des biens.

5 La guerre civile La péninsule Ibérique n’en avait pourtant pas fini avec la guerre et les Romains y exportèrent leurs conflits internes. Deux autres épisodes majeurs ont marqué cette terre2. 1. L’épisode de Sertorius3, comme la guerre de Viriathe, a été très utilisé par les moralistes ; cette fois, il faut se référer à Plutarque, dans ses Vies parallèles, et à Pierre Corneille. Il convient d’abord de le replacer dans son contexte. Le duel entre populaires et optimates était devenu depuis longtemps une vraie guerre civile entre chefs de guerre, entre Marius et Sylla. En 82, un ami des populaires, Sertorius, avait reçu comme gouvernement une province de la péninsule. Mais il fut attaqué par un partisan des optimates et il dut reculer jusqu’à la Maurétanie, au nord du Maroc actuel ; il envisagea alors de s’exiler aux Canaries. Mais il avait utilisé la fides des Romains et la devotio des Ibères pour gagner les cœurs ; par sa bonté, son courage et sa droiture, il avait su gagner la sympathie de ses administrés qui lui demandèrent en 80 de prendre la tête d’une insurrection contre Rome. Il devenait un traître. Pratiquant toutes les formes de guerre, y compris la guérilla, il remporta des succès malgré la qualité de ses adversaires, Metellus Pius ou Pompée. Il chercha à obtenir l’alliance d’un autre ennemi de ses compatriotes, le roi du Pont Mithridate VI. Il noua des contacts avec les pirates qui infestaient la Méditerranée et avec les esclaves 1. Appien, Ib, IX, 45-52 ; XIII, 76-83 ; XIV, 84-89 ; XV, 90-98. 2. Le Roux P., L’armée romaine et l’organisation des provinces ibériques, 1982, p. 41-52. 3. Plutarque, Sertorius ; Appien, BC, I, 505-538 ; Ib, XVI, 101.

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révoltés ; du moins a-t-il été accusé de ces crimes. Il envisagea même de prendre Rome. En 73, après d’importantes opérations, il recula, devint soupçonneux et finit assassiné par un de ses proches. 2. La guerre de César contre les pompéiens eut aussi pour cadre, en partie, la péninsule Ibérique, dans deux régions et à deux moments très différents. Dès 49, au début de la guerre civile1, César mena des opérations contre des chefs du parti adverse, l’énergique Pétréius, le mol Afranius et le plus mou encore Varron. Une série de manœuvres et de contremanœuvres autour d’Ilerda ont fait croire à une « bataille d’Ilerda » ; ce ne fut pas, de toute façon, une vraie bataille en plaine. Au bout du compte, la Citérieure fut prise par César. Il gagna ensuite l’autre province, et l’Ultérieure se rendit à lui sans combattre. En 45, – on était alors au contraire à la fin de la guerre civile –, César dut chasser les derniers pompéiens qui s’étaient réfugiés dans le Sud de la péninsule Ibérique2. Les opérations se déroulèrent pour l’essentiel dans la vallée du Guadalquivir et la bataille de Munda, le 17 mars, mit un terme à la guerre civile ; il ne restait plus qu’à prendre la ville du même nom pour que le sang cessât de couler.

1. Le Bohec Y., César chef de guerre, 2001 (Paris-Monaco), p. 337-347. 2. Le Bohec Y., César chef de guerre, 2001, p. 424-433.

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6. LA CONQUÊTE DU SUD DE LA GAULE Pline l’Ancien : Italia uerius quam prouincia, « À vrai dire, ce pays, c’est l’Italie plus qu’une province » (Pline l’Ancien, HN, III, 31). Les historiens savent assez mal comment s’est déroulée la conquête du Sud de la Gaule : les sources étant peu abondantes1, ils ont été peu attirés par ce sujet. En effet, ils n’ont guère pu compter sur les textes2. Ceux-ci se réduisent à un peu de Strabon, à quelques fragments d’Appien, dans ce qu’il reste des Celtica, et de Tite-Live, connu seulement à travers des résumés appelés Sommaires. Ils ont aussi utilisé des passages de Cicéron, surtout dans le Pro Fonteio, également dans le Pro Quinctio et le Pro Flacco, de César, qui mentionne les peuples de la province dans La guerre des Gaules et le rôle de Marseille au début de La guerre civile, et d’un auteur tardif, Orose. L’archéologie a davantage soulevé les passions et les têtes coupées sculptées sur des montants de portes ont depuis longtemps attiré l’attention. Les fouilleurs actuels et leurs commentateurs ont davantage mis l’accent sur les oppida, les agglomérations, qu’ils ont dégagés3. On verra plus loin la carte de la Gaule.

Le peuplement Ce qui revient le plus souvent chez les auteurs qui écrivent sur cette région, c’est son caractère « pluri- » ou « multiculturel ». Ils voient en effet coexister plus ou moins pacifiquement, et plutôt moins que plus d’ailleurs, trois peuples. 1. Freyberger B., Südgallien, cité ci-dessous, 1999, p. 19-38 (ouvrage fondamental). 2. Freyberger B., Südgallien im 1. Jh. v. Chr., 1999 (Stuttgart), p. 38-88. Voir aussi Goudineau Chr., « La Gaule Transalpine », dans Rome et la conquête du monde méditerranéen, II, Genèse d’un empire, Nicolet Cl. (éd.), 3e éd., 1978 (Paris), p. 679-699, et « La conquête de la Gaule méridionale », César et la Gaule, 2000 (Paris), p. 43-63. 3. Buchsenschutz O., « The Celts in France », dans The Celtic World, Aldhouse M. (éd.), 1995 (Londres), p. 552-580 (avec bibliographie p. 578-580) ; Fichtl St., La ville celtique : les oppida de 150 avant J.-C. à 15 après J.-C., 2000 (Paris), 190 p.

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Les Celtoligures sont ainsi désignés parce qu’ils résultent d’un mélange entre les Ligures, les plus anciennement installés, et des Celtes, plus récemment arrivés1. On les appelle parfois « indigènes », mais ce sont tous des immigrants, bien que l’on connaisse mal les origines des Ligures ; en tout cas, les Celtes ont été des envahisseurs venus du nord. Si l’on discute dans le détail les limites du territoire qu’ils ont occupé, il est possible de s’accorder sur les grandes lignes : les Ligures vivaient sur le littoral et son arrière-pays entre le Rhône, ou plutôt l’Hérault2, et la région de Gênes/La Spezia ; les Celtoligures se sont limités à la partie occidentale de ce domaine. Ces derniers tiraient leur unité de leur civilisation, notamment mais non pas exclusivement de leur langue, qui est mal connue, et de leurs armes, qui ont été retrouvées, et qui les classent dans le monde des Celtes. Ils ont aussi laissé des inscriptions que l’on appelle des gallo-grecques, parce qu’elles étaient rédigées dans une langue celtique et avec des caractères grecs. Cette population est donc surtout connue par l’archéologie. Il est inutile d’insister sur les têtes coupées, sauf pour dire qu’elles font partie d’une production artistique qui traduit une culture, une conception de la guerre, de la société et de la religion tout à fait originales3. L’étude des oppida révèle les influences de l’hellénisme. Ces agglomérations, comme Baou-Roux, La Cloche et Glanum pour le IIe siècle avant J.-C., se caractérisaient par leur habitat régulier et leur rempart toujours présent4. Entremont était composée d’une ville haute et d’une ville basse, où a été bien dégagé un habitat ; les deux étaient entourées par un rempart5. La présence du mur est caractéristique et elle est bien attestée partout, par exemple à Taradeau6. D’autres sites mériteraient d’être analysés, comme Roquepertuse, Saint-Rémy et SaintBlaise7. Ils confirmeraient ce « multiculturalisme ».

1. Strabon, IV, 6, 3. Py M., Les Gaulois du Midi, 1993 (Paris), p. 41-42 ; Freyberger B., Südgallien, 1999, p. 38-60. 2. Gros P., La Gaule Narbonnaise, 2008 (Paris), p. 8. 3. Py M., Les Gaulois du Midi, 1993, p. 244-248 (Roquepertuse, IIIe siècle ; Glanum, IIe siècle). 4. Rolland H., Les fouilles de Glanum, Gallia, Suppl., 1, 1946, 160 p., et 11, 1958, 145 p. ; Py M., Les Gaulois du Midi, 1993, p. 171-179 et 253-258. 5. Salviat P., Entremont, 1973 (Aix), 62 p. ; Archéologie d’Entremont, Arcelin P. et alii (éds.), 2e éd., 1993 (Aix), 263 p. ; Py M., Les Gaulois du Midi, 1993, p. 207-209. 6. Goudineau Chr., « Une enceinte protohistorique : l’oppidum du Fort à Taradeau », dans Sites de l’Âge du Fer et gallo-romains de la région de Nice, UISPP, 9e congrès, Nice, 1976 (Paris), p. 7-39. 7. Bouloumié B., « Un oppidum gaulois à Saint-Blaise », Histoire et archéologie, Les dossiers, 84, 1984, p. 6-96.

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6. La conquête du Sud de la Gaule

Les modèles grecs1 furent empruntés à Marseille, cité qui fut fondée par des Phocéens en 600 avant J.-C. d’après la tradition, une tradition confirmée par les données de l’archéologie ; Marseille est ainsi la plus vieille ville de France, la première2. Au cours des IVe et IIIe siècles, elle essaima sur le littoral, fondant ses propres colonies, Nikaia (Nice), Antipolis (Antibes), Olbia (Hyères), Tauroeis (Six-Fours ou, plus précisément, Le Brusc), Heraklea (localisation inconnue) et Agathè (Agde)3. Les modernes pensent en général que ces cités ont elles aussi contribué au développement économique et culturel de la région, que les Marseillais ne firent pas tout à eux seuls. Ils vécurent d’abord surtout du commerce, surtout avec les Étrusques, les Phéniciens et leurs voisins Ligures, et l’on sait que le vin joua un grand rôle dans leur prospérité économique, comme en témoignent les découvertes d’amphores. Puis ils finirent pas annexer un territoire dont les limites ont été et sont encore discutées, appelé la chôra, et des paysans vécurent avec les commerçants et les marins. Sur le plan politique, les Marseillais ont toujours présenté une singularité, qui en faisait une exception dans le monde grec, et qui les a rapprochés de Rome : ils n’aimaient pas la démocratie, et ils ont eu un régime très aristocratique. Les historiens des XIXe et XXe siècles ont souvent écrit que Marseille a favorisé l’« hellénisation » de la région. De nos jours, des sceptiques ne croient pas trop à cette révolution culturelle, certains mettant d’ailleurs l’« hellénisation » sur la même étagère que la « romanisation », là où ils rangent les mythes et les fantômes. Ils pensent que les Marseillais se souciaient peu de diffuser leur culture, et ils croient que les voisins celtoligures leur ont emprunté ce qui leur plaisait et l’ont adapté4. L’archéologie a montré que la région a importé de la céramique et du vin d’Italie et que ce commerce s’est développé à partir du début du IIe siècle avant notre ère. Dans le même temps, les textes montrent l’arrivée d’Italiens, des commerçants et des changeurs, ces derniers pratiquant aussi le prêt à intérêt, à des taux usuraires5.

1. Py M., Les Gaulois du Midi, 1993, p. 45-46 et 232 ; Freyberger B., Südgallien, 1999, p. 6070 ; Gros P., La Gaule Narbonnaise, 2008, p. 10. 2. Strabon, IV, 1, 4-5. Sur la ville en général : Hermary A. et alii, Marseille grecque (600-49 avant J.-C.), 1999 (Paris), 181 p. ; Gantes L.-F. et alii, Marseille antique, 2e éd., 2007 (Marseille), 128 p. 3. Strabon, IV, 1, 9. 4. Gros P., La Gaule Narbonnaise, 2008, p. 10 et 13. 5. Py M., Les Gaulois du Midi, 1993, p. 47 ; Freyberger B., Südgallien, 1999, p. 71-74.

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Les causes de la conquête L’arrivée de ces Italiens aurait préparé la conquête ont écrit quelques auteurs. À voir. Par malheur, nous ne disposons pas de textes qui disent clairement pourquoi Rome a entrepris la conquête de ce pays, et nous en sommes réduits aux hypothèses. Il semble peu probable, bien que cette thèse ait été défendue par de grands noms, que l’objectif ait été de contrôler un axe commercial ; aucun texte n’a jamais prêté cette ambition aux Romains, et le commerce n’a pas besoin de domination politique et militaire1. En revanche, l’espoir du butin et du tribut a pu pousser quelques Romains à tenter l’aventure, surtout des hommes du peuple. Il est également peu probable que la peur a joué, car les légions étaient assez fortes pour que les Celtes et les Celtoligures ne leur apparaissent pas comme une menace. Mais le Gaulois restait un ennemi héréditaire. On peut aussi penser à un motif militaire, stratégique, mais lui non plus n’a pas été mentionné dans les sources : le Sénat aurait pu souhaiter relier ses possessions de l’Espagne avec l’Italie, sécuriser la route2. Évidemment, les ambitions des nobles ont également pu jouer, et l’attitude de Domitius, qui sera rappelée plus loin, plaiderait pour cette hypothèse. Finalement, la seule certitude vient des affaires diplomatiques, des alliances3. C’est la raison que donnent plus ou moins explicitement les sources. L’État romain se trouva pris dans un jeu d’alliances qui l’entraîna dans la tourmente, presque sans qu’il l’ait voulu. Mais on se trouve ici à un stade intermédiaire entre les causes et le prétexte. Les peuples ligures et celtoligures se conduisaient comme des pillards et des pirates4. Avec une régularité de métronomes, ils attaquaient les riches Grecs du littoral. Un schéma se répétait : Marseille était attaquée par des barbares ; les dirigeants demandaient le secours des Romains, qui envoyaient des légionnaires, et ces derniers se retiraient une fois l’ordre rétabli. Jusqu’en 125, en tout cas. En 189, le préteur Lucius Babius, qui était en route depuis Rome pour gagner la péninsule Ibérique, dut interrompre son voyage pour secourir les Marseillais. En 181, les Ingaunes se manifestèrent comme assaillants. En 154, d’autres Ligures, les Oxubii et les Deceatae, passèrent à l’attaque, et c’est Amilius Paulus qui les repoussa. En 125, enfin, les Salluviens (parfois appelés Salyens), une confédération et pas un peuple comme 1. 2. 3. 4.

Gros P., La Gaule Narbonnaise, 2008, p. 15 : importance du vin. Gros P., La Gaule Narbonnaise, 2008, p. 15 : nécessité de contrôler. Gros P., La Gaule Narbonnaise, 2008, p. 15. Freyberger B., Südgallien, 1999, p. 74-76.

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6. La conquête du Sud de la Gaule

on le dit souvent, assiégèrent Marseille. Les Romains vinrent, mais ils ne repartirent pas.

La guerre romaine de conquête Cette guerre est mal connue, les sources disponibles ne donnant guère de détails ; s’il est possible de deviner les grandes lignes de la stratégie, les renseignements font défaut en ce qui concerne la tactique1. Il serait erroné de croire que l’année 125 ne vit que de simples raids de pillage menés par des petits groupes isolés. Deux grands peuples étaient intéressés à ces affaires. Les Allobroges occupaient un vaste territoire qui part depuis le Rhône, à hauteur de Vienne, et qui va jusqu’à Genève incluse ; et ils nourrissaient des ambitions. Quant aux Arvernes, qui vivaient dans l’actuelle Auvergne, ils contrôlaient un véritable empire qu’ils espéraient étendre davantage. Les uns et les autres furent contenus et les Romains menèrent leur contre-offensive en trois étapes. 1° En 125/124, les Salluviens assiégeaient Marseille. Ils faisaient alors partie d’une alliance encore plus vaste qui regroupait, avec eux, les Arvernes et les Voconces, dont les villes les plus connues étaient Vaison et Die. Envoyé à leur secours, le consul Marcus Fulvius Flaccus intervint, il battit les barbares, Salluviens, Ligures et Voconces, et il obtint les honneurs du triomphe en 122. 2° Les Salluviens, toujours appuyés plus ou moins discrètement par les Arvernes, revinrent en 123/122 pour piller Marseille. La campagne, cette fois, fut menée par le consul Caius Sextius Calvinus. Marseille était toujours menacée par ses bouillants voisins. Il remporta une nette victoire sur les Salluviens, organisa le sac de leur capitale, Entremont2, prit leur territoire et y fonda Aix-en-Provence. 3° En 121, alors que le salut de Marseille était assuré, les Arvernes se détournèrent du sud et, alliés pour l’occasion aux Allobroges, ils attaquèrent les Éduens, qui eux aussi possédaient une grande puissance, un vrai empire dont le cœur correspondait au Morvan, leur territoire patrimonial. Or les Éduens avaient contracté une alliance avec les Romains, et ils tenaient tellement à ce lien qu’ils avaient même inventé un mythe, auquel d’ailleurs ils croyaient peut-être : ils prétendaient que, d’origine troyenne eux aussi, ils étaient frères de sang des 1. Tite-Live, Sommaires, LXI ; Strabon, IV, 1, 5 ; Appien, Celt, II et XII ; Orose, V, 14, 1-4. Freyberger B., Südgallien, 1999, p. 77-80. 2. Diodore, XXXIV.

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Romains, consanguinei. Ces derniers se sentirent obligés d’intervenir. Cette guerre est symptomatique de l’impérialisme romain, et elle montre effectivement qu’il n’était pas toujours intéressé et que les offensives étaient parfois des contre-offensives, quand s’imposait une intervention pour secourir des alliés. Mais ce fut très complexe. Peut-être faut-il y voir aussi le « syndrome du gendarme » évoqué plus haut, la volonté de faire régner l’ordre, de maintenir le statu quo. Assurément la diplomatie a joué un grand rôle : ce sont les alliances anciennement conclues, avec Marseille et les Éduens, qui ont servi de déclencheur aux hostilités. Cneius Domitius Ahenobarbus, dont le nom signifie « Barberousse », se porta en urgence au secours des Éduens, et il remporta un premier et petit succès sur les Allobroges près de Vindalium (Sorgues). Puis Quintus Fabius Maximus les rencontra à son tour, sans doute au confluent de l’Isère et du Rhône. Avec seulement 30 000 légionnaires, soit six légions à effectifs complets, il affronta une troupe qui aurait compté 180 000 hommes, ce qui est manifestement excessif au regard de ce que pouvaient compter les armées de l’Antiquité. Les Arvernes, pour l’occasion, étaient appuyés par leurs vassaux Rutènes1, peuple qui était établi au sud-ouest de leur territoire, et par ce qu’il restait des Allobroges. Les ennemis étaient menés par Bituit, fils de Luern, roi des Arvernes d’après certaines sources2, des Allobroges dans d’autres (Appien). Il fit construire un pont pour faire traverser le Rhône à son immense armée3. Ce personnage sans doute haut en couleurs exprima un regret devant les effectifs trop maigres des Romains : « Il y en aura juste assez pour mes chiens4 ». De ses 180 000 fantomatiques adversaires, il en aurait laissé 150 000 ou 120 000 pour morts5 ; un certain nombre se noyèrent quand le pont de Bituit se rompit. Fait prisonnier avec son fils, Congonnetiacus, il fut placé en résidence surveillée en Italie, à Albe.

Le règlement du conflit Domitius à la barbe rousse parcourut le Sud de la Gaule à dos d’éléphant. Il s’empara, apparemment sans combattre, des terres qui s’étendaient à l’ouest du Rhône. Dans ce but, il resta dans le pays 1. 2. 3. 4. 5.

César, BG, I, 45. Tite-Live, Sommaires, LXI. Orose, V, 14, 2. Orose, V, 14, 1. Pline l’Ancien, NH, VII, 160 ; Appien, Celt, II et XII ; Orose, V, 14, 3-4.

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6. La conquête du Sud de la Gaule

quelques années, et il en fit un territoire romain et sécurisé. Les Gaulois lui durent d’importants travaux. Il fit aménager la route qui reliait l’Espagne à l’Italie ; on ne sait d’ailleurs pas bien ce qu’il y fit faire, sinon qu’il la borna de milliaires (le mille romain mesurait un peu plus de 1 470 mètres). Jusqu’à lui, on l’appelait la voie d’Héraklès, parce que le héros l’aurait empruntée en rentrant du Jardin des Hespérides ; elle devint la via Domitia. Il installa une nouvelle ville appelée Forum Domitii à Montbazin, dans l’Aude. À la même époque fut fondée Narbonne, qui fut par la suite capitale de la province à laquelle elle donna son nom ; et il n’est pas impossible qu’une garnison ait été installée à Toulouse. Le nouveau territoire des Romains s’étendit donc beaucoup plus largement qu’on n’aurait pu l’attendre au début des opérations ; il dépassait de beaucoup le domaine des Salluviens, et même celui qu’occupaient les Allobroges. Il finit par recouvrir trois régions, notre Provence, la vallée du Rhône jusqu’au sud du confluent Rhône-Saône, avec les Préalpes, et notre Languedoc jusqu’à Toulouse incluse. Au territoire des Celtoligures s’ajouta ainsi le domaine des Celtibères de Gaule, un peuple reconnaissable à sa langue, à ses armes et à son type d’habitat, qui vivait entre l’Hérault et les Pyrénées. Les historiens écrivaient jadis que Domitius Ahenobarbus avait ajouté une nouvelle province à l’empire, la Transalpine, appelée plus tard Narbonnaise. Les modernes pensent que cette région resta un certain temps sans statut bien défini. Ils se partagent sur la date de création officielle de la province et sur l’octroi par le Sénat d’un loi provinciale, une lex provinciae : peu après 121, ou au début du Ier siècle avant notre ère, voire plus tard, même après 751.

Les désordres ultérieurs Cette province, si romaine par la suite, ne le fut pas immédiatement ; beaucoup de peuples s’agitèrent, pratiquement jusqu’à la conquête du reste de la Gaule, à partir de 58. Ces désordres, toutefois, quand on les analyse dans le détail, – pour autant que la documentation le permette il est vrai –, montrent une adhésion croissante à un nouvel ordre, l’ordre romain. Mais auparavant se plaça un épisode lui aussi mal connu, en raison du caractère elliptique des sources. Il s’agit de l’invasion des Cimbres et des Teutons (en général, on ne nomme que ces deux groupes, mais 1. Freyberger B., Südgallien, 1999, p. 80-88 ; Gros P., La Gaule Narbonnaise, 2008, p. 18.

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ils furent accompagnés par des Ambrons)1. Ces barbares pénétrèrent en Gaule en 113, et ils se répandirent un peu partout pour piller. Ils étaient des Germains, et, en cours de route, ils avaient ramassé quelques Celtes que les auteurs anciens ont oubliés dans leurs énumérations. Quoi qu’il en soit, ces hommes grands et forts, blonds aux yeux bleus, avaient déjà une apparence qui effrayait les Romains. La terreur fut bien plus grande après le désastre subi à Orange en 105 par Servilius Caepio ; une armée y fut anéantie par les Cimbres. Les légionnaires avaient tellement peur qu’ils refusèrent de reprendre le combat contre ces ennemis. Il fallut la désignation de Marius pour faire changer le cours des événements. Le nouveau général, auréolé du prestige de sa récente victoire sur le Numide Jugurtha, commença par redonner aux hommes confiance en eux, en leur faisant effectuer des travaux publics ; et, dans ce but, il les fit creuser pendant deux ans pour aménager un canal, les fossae marianae, entre Arles et Fos. Puis il engagea deux batailles, avec des soldats cette fois pleins de courage et de confiance en eux, et il remporta deux victoires. Les Teutons furent anéantis à Aix-en-Provence en 102 et les Cimbres à Verceil en 101. Les légionnaires ne firent pas de quartier. Revenons aux provinciaux, qui avaient certainement souffert des pillages. Ils étaient furieux d’avoir à payer le tribut, mécontents de devoir appliquer le droit romain qui les désavantageait fortement face aux citoyens romains, et ils se sentaient humiliés par l’arrogance des gouverneurs ; et, si l’on mentionne l’arrogance, il ne faut pas passer sous silence une forte tendance à la prévarication de ces personnages. D’où les premières révoltes2. Peu de détails sont parvenus jusqu’aux modernes, sauf des noms et des dates. Les Volques du Languedoc se soulevèrent en 107/106, puis les Salluviens de l’Aixois en 90 et 83, puis les Voconces (Vaison-Die) de 78 à 76, et enfin les Allobroges (VienneGenève) à trois reprises, en 66, 63 et 62/61. Mais cette dernière affaire montre une nette évolution, favorable aux conquérants, car les Allobroges se trouvèrent impliqués dans une guerre civile avortée entre Romains, la célèbre affaire Catilina, en 63. On se rappelle que le consul Cicéron, averti d’une conjuration, fit tuer le chef des comploteurs, Catilina, et ses complices. L’insurgé avait prévu d’utiliser des Gaulois pour aboutir au succès ; il avait pris des 1. Tite-Live, Sommaires, LXVII ; Florus, I, 38, 4 ; Eutrope, V, 11 ; Orose, V, 16, 2 sv. Freyberger B., Südgallien, 1999, p. 91-92. 2. Tite-Live, Sommaires, CIII ; Strabon, IV, 1, 11 ; Orose, V, 15, 25 ; Cicéron, Imp. Cn. Pomp., XI et XXX, et Prov. cons., XIII, 32 ; Salluste, Cat, XL-XLII ; Plutarque, Marius, XI-XII et XVI-XXVIII. Freyberger B., Südgallien, 1999, p. 92-93.

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6. La conquête du Sud de la Gaule

contacts et même formulé des promesses. Mais il fut trahi, d’où son échec. L’adhésion des peuples de Transalpine fut telle qu’ils se rangèrent dans le camp des Romains pendant la guerre que César fit dans le Nord de la Gaule entre 58 et 51 ; et, quand Vercingétorix envoya des ambassadeurs en 52 pour proposer une alliance, ces messagers furent poliment écoutés, mais ils échouèrent dans leur mission. Les Gaulois du Sud restèrent fidèles à Rome par intérêt, par peur, ou pour ces deux motifs à la fois. On ne sait. Mais ce qui est sûr, c’est qu’ils restèrent fidèles.

Conclusion Le besoin de sécurité et l’attrait des richesses ont peut-être joué aux origines de cette conquête : il est vraisemblable qu’il était nécessaire de surveiller une route stratégique, unissant deux régions qui se trouvaient sous le contrôle des Romains, et qu’il était tentant de s’emparer d’un pays riche. Mais c’est le jeu des alliances, bien servi par les ambitions des nobles et le goût du lucre propre aux légionnaires, qui a provoqué l’intervention. Si les détails et la tactique restent inconnus, il est néanmoins possible de dessiner les grandes étapes de la conquête. Et l’on voit qu’un petit débarquement, conçu pour protéger une seule ville, Marseille, s’est transformé en une vaste entreprise militaire qui a concerné tout le Sud de la Gaule. On constate enfin que le pouvoir romain ne s’est pas pressé pour organiser ces territoires nouvellement annexés. L’impérialisme romain n’a pas eu ce caractère effréné que les modernes lui prêtent souvent.

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7. LA CONQUÊTE DU NORD DE LA GAULE 1. L’œuvre de César de 58 à 51 avant J.-C. Horum omnium fortissimi sunt Belgae, « De tous les peuples (de la Gaule), les Belges sont les plus courageux ». César, BG, I, 1, 2. La conquête du Nord de la Gaule commença en 58 avant J.-C., à la fin de la période que les archéologues appellent, du nom d’un site suisse éponyme, « La Tène », et elle s’acheva en 9 après J.-C. Elle fut réalisée par César au cours d’une guerre célèbre, la guerre des Gaules, et les conséquences furent tirées par Auguste, qui essaya d’étendre le domaine ajouté à l’empire par son père d’adoption, mais qui dut se borner à fixer les limites de l’empire dans ce secteur. L’un et l’autre, quoi qu’on en ait dit, furent de grands guerriers. La conquête proprement dite fut accomplie sous l’autorité du proconsul Caius Iulius Caesar, que l’on appelle souvent de manière imprécise « Jules César1 » ; cette désignation, pour des Français, présente quelque ambiguïté, car elle pourrait faire croire que Jules était son prénom. En réalité, Jules était son nom de famille et César son nom individuel. Le personnage a fasciné les historiens, qui ont écrit un grand nombre de biographies ; il en sort au moins une nouvelle chaque année. Il est pourtant très difficile de le connaître, parce qu’il s’est beaucoup dissimulé, avec talent au demeurant. En sorte que l’on a autant de Césars que d’auteurs ; le plus souvent, l’auteur n’écrit pas une Vie de César mais une sorte de livre qui pourrait être intitulé César et moi ; 1. Voir nos publications, César, Que sais-je ? n°1049, 1994 (Paris), 128 p., César chef de guerre, 2001 (Paris-Monaco), 511 p. (mis à jour ci-dessous), et notre édition de César, La guerre des Gaules, Étude d’histoire militaire, 2009 (Paris, éditions Economica), sous presse ; Dahleim W., Julius Caesar, 2005 (Zurich), 321 p. ; Goldsworthy A., Caesar, 2006 (New Haven), VIII-583 p. ; bibliographie innombrable !

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c’est ce qu’a bien montré un excellent chercheur allemand, Karl Christ1. En essayant de limiter notre propos non au personnage mais à l’action et plus précisément à l’action militaire, nous avons tenté d’éviter ce risque. Le danger, disions-nous, tient précisément aux sources et plus encore aux écrits de César lui-même. Il a su se présenter avec un talent extraordinaire, dissimulant les faiblesses, accentuant les succès. Car il est surtout connu pour sa Guerre des Gaules et sa Guerre civile, deux livres admirables pour la forme et mensongers pour le fond2. Il convient donc de le confronter à Dion Cassius, qui a utilisé une source hostile à César, et à d’autres auteurs de l’Antiquité. On utilisera aussi les biographies de Suétone (vivante !) et de Plutarque (moralisante).

Les causes de la guerre Une guerre, entreprise abominable, avec ses morts, ses blessés et ses ruines, résulte toujours d’un faisceau de causes. Dans le cas de la conquête du Nord de la Gaule, conquête qui est connue sous le nom un peu excessif de « guerre des Gaules », – toute la Gaule ne fut pas concernée –, on retrouve tous les facteurs traditionnels, mais ils passent au second plan, et un facteur nouveau, ou presque nouveau, passa au premier plan3. Les facteurs économiques ont joué, mais peu. L’État romain, à cette époque, était devenu riche et ne recherchait plus les tributs avec autant d’avidité que par le passé. L’appât du butin, même s’il en parle peu, explique pour une petite part l’entreprise. En effet, l’argent que procura la conquête permit à César de s’attacher les soldats, avides de biens, et de faire embellir la Ville, Rome. Cette générosité facilitait sa carrière, car les citoyens aimaient cette attitude qu’on appelle l’évergétisme. On sait qu’il confia la gestion des travaux à Cicéron, son ennemi politique, qui fut néanmoins flatté et touché de ce geste. En revanche, nous ne croyons pas que César se soit soucié de contrôler des axes commerciaux, de procurer des esclaves aux latifundia d’Italie ou de trouver de nouvelles terres à blé et de nouvelles mines pour enrichir 1. Christ K., Caesar. Annäherungen an einen Diktator, 1994 (Munich), 398 p. 2. Rambaud M., L'art de la déformation historique dans les Commentaires de César, 2e éd., 1966 (Paris), 451 p., et Autour de César, 1987 (Lyon), 572 p., a donné la meilleure critique historique du texte ; Julius Caesar as artful Reporter, Welch K. et Powell A. (éds.), 1998 (Londres), XII-225 p. ; Riggsby A. M., Caesar in Gaul and Rome. War in words, 2006 (Austin), VIII-271 p. 3. Timpe D., « Caesars gallische Krieg und das Problem des römischen Imperialismus », Historia, 13, 1965, p. 189-214.

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7. La conquête du Nord de la Gaule

ses compatriotes. Ces préoccupations étaient totalement étrangères aux mentalités collectives et individuelles de l’époque. Les facteurs psychologiques ont eux aussi joué, mais également peu, encore qu’ils aient été fort nombreux. Certes, les Gaulois comptaient toujours au nombre des « ennemis héréditaires », avec les Germains1. On leur reprochait les raids de pillage contre Rome ; mais ils étaient anciens. Certes, la peur de l’autre restait présente2 ; les Gaulois toutefois faisaient moins peur depuis qu’Hannibal avait été vaincu, depuis que les victoires s’étaient accumulées. Bien sûr, l’habitude était prise de conquérir ; c’est ce que Thucydide appelait l’hégémonisme, qui correspondait bien à la mentalité des Romains. Ils croyaient en la maiestas populi Romani, « la supériorité du peuple Romain ». Ils n’acceptaient aucun égal ; ils pensaient donc qu’ils devaient faire la guerre pour imposer aux autres de reconnaître ce statut. Leur attitude débouchait sur ce que nous avons appelé « le syndrome du gendarme » : ils devaient établir leur ordre partout. Et puis intervenait la stratégie : chaque territoire conquis demandait à être protégé par la conquête du territoire voisin. Le pouvoir s’engageait dans une suite de guerres sans fin. Dans le cas de la guerre des Gaules, le facteur qui a le plus joué, c’est le politique. César brûlait d’ambition et, quand il se trouvait en Gaule, il rêvait de Rome. Il souhaitait posséder un pouvoir aussi étendu que possible, et nul doute que la dictature qu’il a exercée pendant la guerre civile l’a comblé. Pour obtenir les suffrages des citoyens Romains, outre la pratique de l’évergétisme, il devait prouver sa virtus. Ce mot désigne le service de l’État sous deux aspects, service civil et service militaire (c’est de là que vient le sens de « courage » qu’il possède parfois). D’où l’importance de la conquête de la Gaule. Ces projets étaient déjà connus dans l’Antiquité, et le grand savant que fut Pline l’Ancien en a donné une excellente formulation dans un passage cité plus haut, où il parle de « crime contre l’humanité3 ».

Le conquérant Le rôle de César aux origines de la guerre, et celui qu’il joua ensuite d’ailleurs, imposent une courte présentation du personnage ; il faut 1. Desnier J.-L., « Le Gaulois dans l’imaginaire monétaire de la République romaine : images plurielles d’une réalité singulière », MEFRA, 103, 1991, p. 605-654 ; Consoli M. E., « I Germani nella visione militare e politica di Cesare e Tacito », Vichiana, 4e s., 4, 2, 2002, p. 195210. 2. Dion Cassius, XXXVIII, 40 et 41, dans un discours qu’il prête à César. 3. Pline, HN, VII, 92. Voir aussi Dion Cassius, XXXVIII, 40 et 41.

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surtout éviter de tomber dans le travers dénoncé plus haut et ne pas chercher l’originalité à tout prix1. Malgré tout, le portrait physique mérite un mot, car il a suscité des débats. Nous pensons que les monnaies, même si elles sont postérieures (beaucoup ont été frappées au temps d’Auguste), donnent l’image la plus juste possible : un buste au front dégarni (« le séducteur chauve » des légionnaires), à la forte pomme d’Adam, au nez marqué et au regard vif. Dans ces conditions, la représentation la plus exacte est fournie par la sculpture de la villa Torlonia qui a inspiré celle qui a été trouvée à Tor d’Agliè (elle se trouve au musée de Turin). Il nous semble aussi que celui qui a été récemment trouvé à Arles ne représente pas César, pour autant que nous ayons pu le voir. Toujours dans le domaine physique, et en relation avec la psychologie, deux traits du personnage ont été souvent rapportés. Il aurait été sujet à des crises d’épilepsie, « le haut-mal » qui désignait les personnages habités par un dieu ou une déesse. Comme l’épilepsie se déclenche souvent dans des moments de tension psychologique, et comme aucune crise n’est mentionnée dans les sources, nous pensons qu’il faut renoncer à ce caractère. Il faut en revanche admettre une certaine boulimie sexuelle. Elle s’explique en partie par des raisons de propagande. César prétendait descendre de Vénus, déesse qui accordait les prouesses à la fois sur les champs d’amour et sur les champs de bataille. César devait donc faire ses preuves sur les uns et sur les autres. En revanche, l’homosexualité qu’on lui a prêtée (« l’homme de toutes les femmes, la femme de tous les hommes ») ne paraît pas fondée dans les textes ; elle relève des injures qui appartiennent aux traditions des pays méditerranéens. Pour le reste, et dans le domaine psychologique, il suffit de quelques notations. Outre une ambition que personne n’a jusqu’à présent contestée, César a manifesté d’autres traits de caractère. Il était sobre quant au vin et à la nourriture. Il a montré du courage chaque fois qu’il le fallait. Il était aussi intelligent et cultivé, capable de dicter quatre lettres à la fois, auteur d’ouvrages d’une valeur littéraire exceptionnelle, La guerre des Gaules et La guerre civile ; il avait aussi écrit un traité de grammaire qui a été perdu. Enfin, il a su se conduire en révolutionnaire. Il appartenait au clan des populaires, qui se définissait par la défense des lois agraires et des intérêts des citoyens romains pauvres. Il ne l’a jamais caché, et il a osé exposer des bustes de son parent Marius, un chef des populaires, alors que Sylla, leur enne1. Notre César chef de guerre, 2001, p. 70-79.

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7. La conquête du Nord de la Gaule

mi juré était au pouvoir. Il ne faudrait pas, pour autant, en faire un homme du peuple ; il appartenait à l’aristocratie des patriciens, et il en tirait fierté et orgueil. Trois points ont divisé la critique. On s’est demandé s’il s’adonnait à l’astrologie comme beaucoup de ses contemporains. Aucune réponse ne peut être apportée à cette interrogation. On a dit qu’il avait adhéré à l’épicurisme, philosophie matérialiste qui admet l’existence des dieux, mais dit qu’ils sont indifférents au sort des humains1. On s’est enfin interrogé pour savoir s’il croyait à l’au-delà2. Il semble qu’il a utilisé la religion (il a tout de même exercé le sacerdoce le plus élevé de son temps, puisqu’il a été souverain pontife), et qu’il y adhérait comme un intellectuel de son temps pouvait le faire, en restant indifférent aux manifestations les plus populaires, les plus proches de la superstition. Il croyait au moins en la déesse Fortune. Pour le reste, hélas, nous ne pourrons jamais percer les secrets de son âme. Revenons à la guerre des Gaules.

Les Gaulois au combat Les armées3 étaient constituées au sein de chaque peuple par les chefs, equites (chevaliers) ou principes (nobles, notables) ; en cas de guerre, chacun d’eux convoquait ses clients. Le combat mettait en jeu surtout des forces d’infanterie ; mais c’est la cavalerie qui a donné la célébrité aux Gaulois, bien que certains peuples comme les Nerviens n’aient pas eu de chevaux. Ils connaissaient toutes les formes d’armement en usage à cette époque, mais seuls les plus aisés, les riches, possédaient une panoplie. L’armement défensif, réservé aux élites sociales, comprenait une cotte de mailles, un casque et un bouclier long avec umbo (demi-sphère de métal placée au centre du bouclier). L’armement offensif était formé par une épée longue, souvent faite d’un métal de qualité médiocre, et surtout d’une lance, de jet ou d’estoc. Les Gaulois étaient les peuples de la lance, et ils savaient en faire de différentes formes, adaptées à divers usages. César mentionne plusieurs termes pour les désigner, et il est parfois difficile de dire à 1. Bourne F. C., « Caesar, the Epicurean », C.W., LXX, 1977, p. 417-432. 2. Notre art., « César et la religion », Vrbs Aeterna, Homenaje a la Pofesora Carmen Castillo, Alonso del Real C. et alii (éds.), 2003 (Pampelune), p. 543-551. 3. Pour tout ce paragraphe, nous renvoyons au chapitre II de l’introduction de notre édition de César, La guerre des Gaules, Étude d’histoire militaire, à paraître en octobre 2009 (éditions Economica). On verra en particulier les travaux de Deyber A., Bruneaux J.-L., Reddé M. et Sur les traces des Césars. Militaria tardo-républicains en contexte gaulois, Poux M. (éd.), Bibracte, 14, 2008, 464 p.

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quoi correspond tel ou tel mot : matara, gaesum ou tragula. Le gaesum devait ressembler au pilum des légionnaires, arme de jet largement en fer. La tragula possédait un cordon propulseur qui permettait de l’envoyer très loin, jusqu’à 80 mètres. Ils utilisaient aussi des pierres et des glands, lancés à la main ou avec des frondes, et des arcs. Quand ils partaient au combat, ces peuples se faisaient accompagner par d’invraisemblables quantités de bagages. Ils y allaient, dit-on, avec joie, car ils aimaient la guerre. Sans doute, comme tous les hommes de l’Antiquité, considéraient-ils la violence comme nécessaire. Mais, peut-être ressentaient-ils un peu de frayeur quand ils se trouvaient face à l’ennemi ; c’est humain. Ils se rangeaient alors en phalange, soit de type macédonien comme les Helvètes (épaule contre épaule), soit de type hoplitique (avec un espace entre les soldats). S’ils considéraient la bataille comme le mode normal de conflit, ils connaissaient aussi la poliorcétique. Ils avaient élaboré un modèle de rempart, que César décrit avec admiration et qu’il appelle murus gallicus. Il était fait de pierres et de poutres combinées de façon à amortir les coups des béliers et il était donc très efficace. Ils savaient aussi prendre d’assaut les villes ennemies. Dans ce cas, ils bombardaient le sommet du mur avec des pierres, de façon à déloger les défenseurs, puis ils faisaient « la tortue », chacun montant sur les épaules du prédécesseur pour arriver en haut. En cas de nécessité, ils savaient recourir à d’autres formes d’engagement, surtout la petite guerre ou guérilla, qui leur permettait de recourir à des stratagèmes, et la bataille navale (on oublie souvent qu’ils connaissaient la mer). Les Gaulois auraient pu concevoir une stratégie, parce qu’ils avaient des institutions communes, des assemblées qui regroupaient tous les hommes importants, les principes. Elles relevaient de deux types différents, le simple concilium et le concilium armatum ; le nom même de ce dernier laisse penser qu’il remplissait une fonction militaire. De plus, des ambassadeurs (legati en latin) pouvaient faire la liaison. Mais chaque peuple n’ayant de pire ennemi que son voisin le plus proche, il leur était difficile d’agir ensemble. La meilleure preuve en est qu’aucun accord n’était possible sans l’échange d’otages.

La recherche d’un prétexte (58) Avant de déclencher une guerre, les Romains devaient rechercher un prétexte acceptable juridiquement. Quand ils l’avaient trouvé, le

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conflit devenait un bellum iustum et ils obtenaient l’appui des dieux, sans lesquels nul ne peut rien faire1. Doc. 6 : La Gaule

Carte ancienne reprise dans Moreau J., Dictionnaire de géographie historique de la Gaule et de la France, Picard, Paris, 1972, entre p. 424 et 425

Consul en 59, César avait obtenu la prorogation de son pouvoir pour l’année 58, et il porta donc le titre de proconsul ; sa nouvelle autorité s’étendait largement, sur la Gaule Cisalpine (Italie du Nord), sur la Gaule Transalpine (Provence, Languedoc et vallée du Rhône) et sur l’Illyrie (Nord de l’ex-Yougoslavie). Pour manifester sa virtus, il lui 1. Ramage E. S., « The bellum iustum in Caesar’s De bello Gallico », Athenaeum, 89, 1, 2001, p. 145-170 ; Gilberti E., « Aspetti giuridici della guerra nel De Bello Gallico », Apollinaris, 76, 1-2, 2003, p. 503-514.

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fallait une grande victoire et l’on admet en général qu’il avait d’abord pensé à faire la guerre aux Daces (Roumanie) dirigés par un roi ambitieux, Burebistas. Mais les dieux avaient décidé d’épargner les Daces pour cette fois et ils attirèrent César vers la Gaule1 (document n°6).

La campagne contre les Helvètes Ce furent les Helvètes qui attirèrent l’attention de César2. Ce peuple gaulois vivait dans les montagnes de la Suisse et y vivait mal, pauvrement. Un de leurs chefs, Orgétorix, proposa une migration vers la Saintonge, dont on lui avait vanté la fertilité et qui, lui avait-on dit, était peu peuplée. Orgétorix réussit à convaincre ses compatriotes. Ce genre de déplacement n’avait rien de surprenant : tous les peuples de la Gaule y étaient arrivés dans les quatre siècles précédents, pendant l’époque de La Tène, et rien ne les attachait à un terroir ou à un autre, si ce n’était la fertilité de son sol. Ce mouvement n’avait donc rien que de très normal. Mais, pour l’entreprendre, il n’existait que deux chemins, la voie du sud qui traversait le territoire des Allobroges, c’est-à-dire la Province de Transalpine, et la voie du nord, qui passait par le Jura et donnait sur le Morvan, domaine des Éduens, alliés depuis longtemps des Romains. César profita de l’occasion : il informa les Helvètes qu’il leur interdisait d’emprunter l’un et l’autre chemins, et leur dit qu’il ne voulait pas les voir trop près de Toulouse, qui appartenait à sa province, car il craignait leurs pillages. Les Gaulois avaient fait leurs préparatifs et, pour s’interdire de rebrousser chemin, ils avaient détruit leurs douze villes, leurs quatre cents villages et leurs maisons qui étaient isolées dans les campagnes, et ils partirent avec trois mois de vivres. Ils tentèrent de passer par le sud : les légions le leur interdire, par leur présence et par la construction d’un rempart de bois de 28 kilomètres. Ils passèrent donc par le nord : 368 000 personnes, dont 263 000 Helvètes, auxquels s’étaient joints d’autres peuples, les Rauraques, les Tulinges, les Latobices et les Boïens du Norique. César les suivit quelque temps, pour les observer, puis il engagea la bataille près de Bibracte, le Mont Beuvray, capitale des Éduens. 1. Fischer F., « Caesars strategische Planung für Gallien », Fest. G. Dobesch, Heftner H. et Tomaschitz K. (éds.), 2004 (Vienne), p. 305-315. 2. César, BG, I, 2-29 ; Plutarque, Cés, XVIII ; Dion Cassius, XXXVIII, 31-33 ; Orose, VI, 7, 3-5. Schmittlein R., La première campagne de César contre les Germains, 58 av. J.-C., 1954 (Paris), 216 p. ; Walser G., Bellum Helveticum, 1998 (Stuttgart), 220 p. ; Koster S., Orgetorix, Fest. H. O. Kröner, Harwardt S. et Schwind J. (éds.), 2005 (Hildesheim), p. 225-239.

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La bataille de Bibracte1, bataille en rase campagne, présente beaucoup d’intérêt car elle montre comment combattaient les Helvètes et les Romains. Les deux armées se mirent en place face à face. Les Helvètes étaient en plaine, leurs bagages derrière eux sur une colline, disposés en phalange de type macédonien, c’est-à-dire que les hommes étaient épaule contre épaule. Les Romains avaient eux aussi déposé leurs affaires sur une colline, mais ils en occupaient la pente ; une réserve avait été prévue, et ils étaient répartis sur trois rangs, suivant le dispositif appelé triplex acies. Les deux armées s’élancèrent en même temps, et les Helvètes durent reculer. Ils repartirent à l’assaut et une petite réserve tenta un mouvement tournant pour envelopper l’aile droite des Romains. C’est là que la triplex acies montra sa souplesse. Les deux premiers rangs firent une conversion à droite pour repousser les nouveaux venus pendant que la troisième ligne contenait la phalange qui lui faisait toujours face puis la perçait provoquant la défaite des Helvètes dont le camp fut pris. Les notables helvètes firent leur soumission, livrèrent des otages et leurs armes. César leur ordonna de retourner dans leurs montagnes (ils n’étaient plus que 110 000), où il leur fit livrer du blé pour l’hiver. Certes, la guerre était gagnée. Mais l’intervention de César n’avait pas provoqué la grande guerre qu’il appelait de ses vœux.

La campagne contre les Suèves C’est alors que les Gaulois tinrent une assemblée de leurs chefs, un concilium. Il n’est pas impossible que César ait discrètement organisé l’affaire. Devant leurs compatriotes puis plus discrètement en présence du seul proconsul, les Éduens du Morvan et les Séquanes du Jura se plaignirent des Suèves d’Arioviste, qui se trouvaient alors dans la plaine d’Alsace. Les Éduens avaient embauché ces Germains comme mercenaires pour mieux faire la guerre à leurs voisins et, finalement, les employés s’étaient retournés contre l’employeur, l’avaient vaincu à Admagétobrige en 62 ou 61 et ils faisaient payer tribut aux Éduens et aux Séquanes. César décida d’intervenir puisque les Éduens étaient alliés des Romains2. Le problème est qu’Arioviste était aussi leur allié, et ils lui 1. César, BG, I, 23 ; Plutarque, Cés., XVIII, 3-4 ; Dion Cassius, XXXVIII, 33. Guillaumet J.-P., « La défaite des Helvètes », dans Les mouvements celtiques, Duval P.-M. (éd.), 1979 (Paris), p. 195-200. 2. César, BG, I, 30-53 ; Tite-Live, Sommaires, 104 ; Plutarque, Cés, XIX ; Appien, Celt, XVII (voir XVI) ; Dion Cassius, XXXVIII, 34 et 36- 47. Walser G., Caesar und die Germanen, 1956 ( Wiesbaden), XII-104 p. ; Fischer F., « Caesar und Ariovist », BJ, 199, 1999, p. 31-68.

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avaient même accordé le titre de « roi et ami du peuple romain ». Le proconsul prit la route du nord, malgré la peur qu’éprouvaient ses hommes1, et il eut un entretien avec le Germain, sans succès : ce dernier considérait que la Gaule du Nord était sa province, comme celle du sud était celle des Romains. Une bataille eut lieu dans les environs de Mulhouse et elle se termina par une nette victoire de César (il paraît inutile de reprendre ici le détail des batailles qui sont décrites ailleurs). Les Germains, qui avaient perdu 80 000 hommes, repassèrent le Rhin. César se retrouvait néanmoins dans la même situation qu’au lendemain de la bataille de Bibracte : il avait gagné, mais trop en un sens, puisqu’il n’avait toujours pas réussi à provoquer la grande guerre qu’il souhaitait. C’est alors qu’il eut l’idée de faire hiverner ses légions chez les Séquanes au lieu de les ramener en Italie. Les Gaulois comprirent qu’il ne partirait pas de sitôt et beaucoup firent des préparatifs de guerre pendant l’hiver.

La guerre contre les Belges (57) Les Belges étant les plus courageux de tous les Gaulois, ils étaient militairement les plus dangereux. Et c’est par eux que César commença vraiment sa guerre des Gaules2. Les forces en présence paraissaient déséquilibrées au profit des Gaulois, puisqu’ils alignaient 286 000 hommes dont 100 000 appartenaient au peuple des Bellovaques. César de son côté alignait huit ou neuf légions, soit quelque 45 000 hommes, auxquels il faut ajouter des socii ou auxiliaires en nombre inconnu. Il se montra toujours discret sur ses effectifs et s’arrangea pour toujours avoir l’air en infériorité numérique. Les légions de César Année 58 57 56 55

Légions 4 puis 6 8 8 8

Année 54 53 52 51

Légions 8 10 12 12

D’après L. Keppie, Making of the Roman Army, 1984, p. 97.

1. Heinrichs A., « Überlegungen zur “Meuterei’ von Vesontio », ACD, 38-39, 2002-2003, p. 71101. 2. César, BG, II ; Plutarque, Cés, XX ; Dion Cassius, XXXIX, 1-3 ; Orose, VI, 7, 12-15.

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Quatre peuples furent les victimes successives de César. 1° Les Suessions. Le peuple dont le chef-lieu se trouvait à Soissons, et qui avait constitué une coalition, fut le premier visé, car il se trouvait sur le chemin de César qui avait préparé une vraie stratégie : il comptait sur deux peuples Belges et alliés, les Lingons et les Rèmes, et il avait envoyé les Éduens contre les Bellovaques, pendant que Crassus parcourait l’Ouest (Bretagne et Normandie) avec des légionnaires. Mais il dut secourir une place des Rèmes qui était assiégée, Bibrax. La rencontre eut lieu sur les bords de l’Aisne, sans doute près de la colline de Mauchamp1. Nous épargnons au lecteur le détail de cette rencontre souvent étudiée. Retenons que César et ses ennemis redoutaient également les résultats de la rencontre ; lui s’était considérablement fortifié, en sorte que les autres ne purent engager la bataille. Ils partirent plusieurs fois à l’assaut, en vain. Ils firent alors ce que faisaient tous les Gaulois en pareil cas : ils rentrèrent chez eux. Cette façon de procéder était tout à fait étrangère aux mentalités des Romains, en sorte que César crut d’abord à un stratagème banal, une fausse fuite. Il hésita donc et, quand il comprit ce qui s’était réellement passé, il était trop tard. Il se rattrapa en assiégeant leur principal oppidum, Noviodunum, qui capitula (camp de Pommiers, à 3,5 kilomètres au nord de Soissons). 2° Les Bellovaques. César assiégea leur chef-lieu, Bratuspantium, un site qu’il faut identifier à Beauvais, mais pour lequel les érudits locaux ont proposé au moins quinze identifications. Et Bratuspantium tomba2. 3° Les Nerviens. César passa par Amiens puis il se dirigea vers Bavay, capitale des Nerviens. Ce peuple redoutable plaçait l’art de la guerre avant tout, et ses lois interdisaient la consommation de vin, liquide qui affaiblit les guerriers. La bataille3 eut lieu sur les bords d’une rivière appelée Sabis, la Sambre, la Selle ou l’Escaut, on ne sait4.

1. Peyre Chr., « Le champ de bataille de l’Aisne (César, BG, II, 8-9) », REL, 56, 1978, p. 175215. 2. Matherat G., « La première campagne de César contre les Bellovaques et le geste passis manibus », Mél. A. Grenier, Coll. Latomus, 58, 3, 1962, p. 1134-1150. 3. Kohns H. P., « Der Verlauf der Nervierschlacht. Zu Caesar, BG, II, 15-27 », Gymnasium, 76, 1969, p. 1-17. 4. Arnould M.-A., « La bataille du Sabis », RBPh, 1941, p. 29-106 ; Turquin P., « La bataille de la Selle (Sabis) en 57 av. J.-C. », LEC, 23, 1955, p. 113-156 ; Verdière R., « Bataille du Sabis, du Scaldis ou du Sabis-Scaldis ? » RBPh, 1975, p. 58-69 ; A. Wankenne, LEC, 47, 1979, p. 245-248.

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Et, comme l’a écrit Michel Rambaud, non sans humour, ce fut « une victoire de l’épicurisme sur le stoïcisme et du vin sur la cervoise1 ». 4° Les Atuatuques. Ces descendants des Cimbres et des Teutons, les Germains qui avaient ravagé la Gaule entre 113 et 101, passaient pour plus redoutables que les déjà redoutables Nerviens. Ils étaient arrivés trop tard pour la bataille du Sabis. Ils étaient solidement retranchés dans leur chef-lieu, Atuatuca. César y mit le siège et ils se rendirent avant l’assaut. Mais ils commirent une trahison en attaquant les soldats romains après avoir reconnu leur défaite. César fut impitoyable et il fit vendre comme esclaves les 53 000 habitants qu’il captura2. Le légat Galba reçut l’ordre d’hiverner à Octodurum (Martigny). Mais il fut assiégé dans son camp, et ses hommes ne durent leur salut qu’à une fuite qu’ils réussirent ; ils s’installèrent chez les Allobroges3.

La guerre dans l’Ouest (56) Les Belges avaient été les ennemis les plus dangereux. D’autres ennemis, sans doute moins menaçants, mais non négligeables, se dressaient sur le chemin du proconsul ; ils occupaient l’Ouest de la Gaule4. César mit en place une vraie stratégie. Il constitua une réserve de cavalerie, confiée à son légat Labiénus, qu’il installa à Trèves. Il envoya un autre légat, Titurius, avec trois légions, dans le Nord de la Bretagne et le Cotentin. Crassus, quant à lui, reçut pour mission de conquérir l’Aquitaine avec douze cohortes légionnaires et de la cavalerie. Luimême, avec des effectifs sur lesquels il est muet, mais qui devaient se monter à 20 000 légionnaires, attaqua au centre : contre les Vénètes5. Ce peuple avait acquis une grande richesse grâce au commerce maritime entre le Nord de l’Espagne et le Sud de l’Angleterre. Plus avancé que les autres peuples gaulois, il avait des institutions de type aristocratique6.

1. Rambaud M., « Guerre des Gaules, guerre du vin ? » dans Autour de César, 1987, p. 301311 ; Takhtajan S., « Nervier und Sueben verweigern den Weingenuß », Hyperboreus, 7, 12, 2001, p. 225-237. 2. Grisart A., « César dans l’est de la Belgique : les Atuatuques et les Éburons », LEC, 28, 1960, p. 129-204 ; Fuchs A., « Caesars Tragödie über die Atuatucer », Gymnasium, 111, 3, 2004, p. 265-282. 3. Tarpin M., « César et la bataille d’Octodure (57 av. J.-C.) », Annales Valaisannes, 62, 1987, p. 241-249. 4. César, BG, III ; Dion Cassius, XXXIX, 40-42 et 44-46 ; Orose, VI, 8, 12-16 et 22. 5. Le Bohec Y., « Vénètes contre Romains, la déception », Actes du colloque du CRUSUDMA (samedi 7 février 2009), à paraître. 6. Erickson B., « Falling Masts, rising Masters. The ethnography of virtue in Caesar’s Account of Veneti », AJPh, 123, 4, 2002, p. 601-622.

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Crassus avait envoyé des messagers demander du blé aux Vénètes. Ceux-ci les retinrent et annoncèrent qu’ils ne les libèreraient que s’ils obtenaient la restitution des otages qu’ils avaient donnés l’année précédente. Cet acte était contraire au droit « international ». César passa donc à l’attaque. Les Vénètes avaient tiré les leçons des batailles de 57 et ils refusèrent une rencontre en rase campagne. Ils pratiquèrent ce que les militaires appellent « la déception ». Sur terre, ils occupaient des oppida situés au bord de l’Océan, et ils laissaient les Romains faire d’importants travaux de siège puis, au moment où l’assaut allait être donné, ils se retiraient sur des bateaux. Pour les assaillants, c’était un coup d’épée dans l’eau. César comprit qu’il ne pourrait pas venir à bout de ces guerriers de la sorte. Il fit construire une flotte en quelques semaines. La rencontre eut lieu sans doute au sud de la presqu’île de Rhuys. Ici aussi les Vénètes pratiquèrent la déception : ils avaient des bateaux à haut bord et ils laissaient les Romains s’épuiser à essayer de les prendre à l’abordage1. Finalement, le vent tomba et un soldat romain inventa une faux qui permettait de couper les cordages. Les navires des Vénètes, immobilisés, furent pris l’un après l’autre. Les sénateurs furent mis à mort et les combattants vendus comme esclaves.

Trois années de calme relatif (55-53) Les historiens ne s’accordent pas sur l’ampleur et la gravité des événements qui couvrirent les années 55 à 53. Pour les uns, ce fut une guérilla permanente, voire une vraie guerre. Et, de fait, des actions militaires sont bien attestées. Pour d’autres, dont nous faisons partie, la situation ne connut aucune gravité. En effet, c’est seulement parce que régnait un calme relatif que César put accomplir ce qu’il faisait passer pour des exploits aux yeux des Romains, aux yeux de ses électeurs : il mena deux expéditions en Germanie Transrhénane et deux autres dans l’île de Bretagne. Comme nous le verrons, elles n’avaient aucune justification stratégique ni tactique. Mais il montrait qu’il était un nouvel Alexandre, un roi dont le mythe était très répandu à cette époque. Comme le Macédonien, il allait dans des pays lointains et exotiques. Comme lui, il remportait de grandes victoires. Plus que lui, il était le maître des éléments parce qu’il était protégé par sa parente, Vénus. Il pouvait dominer le Rhin qui, comme tous les grands fleuves 1. Merlat P., « César et les Vénètes », Annales de Bretagne, 61, 1954, p. 154 sv. ; Creston R. Y., « Considérations techniques sur la flotte des Vénètes et des Romains », Annales de Bretagne, 63, 1956, p. 88-107 ; Emmanuelli P., « César et les Vénètes. Le combat de 56 av. J.-C. », Annales de Bretagne, 63, 1956, p. 55-87 ; Galliou P., Armorique, 1983, p. 24.

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de l’Antiquité, était un dieu. Il pouvait dominer l’Océan, qui était le domaine de Neptune.

Germanie et Bretagne (55)1 Le prétexte d’une incursion en Germanie Transrhénane fut fourni par les Usipètes et les Tencthères qui menèrent un raid de pillage chez les Éburons et les Condruses, qui étaient clients des Trévires, au nordest, puis chez les Morins, au nord-ouest. De plus, les Ubiens (de la région de Cologne) se sentaient menacés ; or ils comptaient au nombre des plus fidèles alliés de Rome. César repoussa les ennemis. Puis il fit construire un pont pour passer le Rhin, et il donne force détails sur ce travail de génie (génie au sens militaire, car le pont était d’une construction très banale)2. S’il insiste sur ce point, c’est pour deux raisons. D’une part, il mettait un joug sur le dieu Rhin ; s’il commettait cet acte, c’est parce qu’il était protégé par plus fort que ce dieu, par Vénus. D’autre part, suivant une explication récemment formulée par Alexandre Grandazzi, une explication très convaincante, César était pontifex maximus, souverain pontife. Or des étymologistes rattachaient le titre de pontifex aux mots latins pont(em)-fac(ere) : le pontife est celui qui « fait des ponts ». César resta dix-huit jours en Germanie, ravagea le pays des Sicambres et refusa aux Suèves le combat qu’ils avaient proposé. Ce refus, la rapidité et la modestie de ce raid prouvent bien que l’objectif militaire était au second plan. La même année, en 55, César mena une première expédition dans l’île de Bretagne. On s’est demandé quel en était le motif. On a prêté au proconsul des vues économiques ; mais cet aristocrate romain ne prêtait pas ce genre d’intérêt à la guerre. Lui-même a dit qu’il voulait punir les Bretons du soutien qu’ils auraient apporté aux Celtes du continent ; là encore, nous sommes sceptiques : les Gaulois se détestant entre eux, il est peu probable que des peuples vivant si loin les uns des autres se soient portés secours. Ici aussi, il faut sans doute chercher une explication politique3 : César était maître de la mer, 1. César, BG, IV ; Plutarque, Cés, XXII-XXIII ; Appien, Celt, XVIII ; Dion Cassius, XXXIX, 48, 51-53, et XL, 1 ; Orose, VI, 8, 23 ; 9, 2. Lieberg G., « De pugna Caesaris cum Usipetibus et Tenctheris in BG IV 6-15 », Orpheus, 27, 1-2, 2006, p. 51-54. 2. Jüngst E. et Thielscher P., « Rheinbrücke », BJ, 143-144, 1938, p. 83-208 ; Bundgard J. A., « Caesar's bridges over the Rhine », AArch, 36, 1965, p. 87-103 ; Gilles R. C., « How Caesar bridged the Rhine? » CJ, 64, 1969, p. 359-365 ; Mincuco G., « Il ponte sul Reno (Caes. Gall. 4, 16-19) », InvLuc, 17, 1995, p. 97-120 ; Sablayrolles R., « Caesar pontem fecit », Pallas, 72, 2006, p. 337-362. 3. Urso G., « Cesare e l’ideologia della conquista: la Britannia », ACD, 38-39, 2002-2003, p. 225-235.

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parce qu’il était un lointain descendant de Vénus, la déesse « née de l’écume des flots ». Une centaine de vaisseaux de transport et des navires de guerre voyagèrent sans doute entre Boulogne et Douvres. Le débarquement fut difficile (de toute façon, tout débarquement est difficile) : la mer était agitée et les Bretons attendaient sur le rivage. Mais les légions réussirent à prendre pied et à repousser les ennemis qui demandèrent la paix. Ils se reprirent et furent de nouveau battus. César s’en revint après un séjour de quelque quatre semaines. Dans le même temps, les Morins et les Ménapes s’agitaient.

Éburons et Bretagne (54)1 Cette fois, ce furent les Trévires qui bougèrent, également les Éburons et les Nerviens ; mais, pas plus que les Morins et les Ménapes l’année précédente, et quoi qu’on en ait dit, ils ne mirent pas en danger l’ordre romain. Les Trévires avaient trouvé un bon chef, Indutiomar ; mais quatre légions furent mobilisées, et elles en vinrent vite à bout2. La guerre des Éburons atteignit une plus grande gravité, le roi Ambiorix se révélant particulièrement habile3. Il se présenta devant un camp d’hiver qui se trouvait à Atuatuca et il annonça l’arrivée d’un grand nombre de Germains. Les Romains étaient partagés sur ce qu’il convenait de faire. Finalement ils commirent une double faute en faisant confiance à Ambiorix et, ce qui était contraire à tous les règlements, en quittant leur camp. Ils tombèrent dans une embuscade et ils perdirent une légion et demie. Certes, la perte était sévère ; mais elle était due à une faute grave du commandement et César conservait des troupes en nombre. Les Trévires étaient toujours sur le pied de guerre ; les Atuatuques et les Nerviens les rejoignirent et le camp de Cicéron, frère de l’orateur, fut attaqué. Mais ce dernier ne commit pas la faute de ses collègues et il fut secouru par César qui remporta une belle victoire contre les Belges. Indutiomar gagna à sa cause les Sénons (Sens) et les Carnutes (Orléans) ; sa mort mit un terme à des désordres grossis par César pour les besoins de sa propagande. La grande affaire de la campagne de guerre 54, ce fut une deuxième et dernière expédition en Bretagne. Plus de 800 navires transportèrent 1. César, BG, V ; Plutarque, Cés, XXIII-XXIV ; Appien, Celt, XIX-XX ; Dion Cassius, XL, 1-3, 5-6 et 8-10 ; Orose, VI, 9, 3-9 ; 10, 1-7, et 10-11. 2. Ferraris I., « Indutiomaro, precursore di Vercingetorige? » Aevum, 71, 1997, p. 113-122. 3. Seel O., « Ambiorix », dans Caesar, Rasmussen D. (éd.), 1967, p. 279-338 ; Heinrichs J., « Ubischer Gruppen in der Ambiorix-Aufstand d. J. 54 v. Chr. », ZPE, 127, 1999, p. 275293.

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cinq légions et 2 000 cavaliers. Si le débarquement fut plus facile qu’en 55, la suite des opérations fut plus difficile. Les Bretons se réfugiaient dans leurs « hill-forts », des forts installés sur des collines, et ils réussirent à s’unir sous l’autorité du chef Cassivellaunos. Mais les Romains atteignirent Canterbury, traversèrent la Tamise et ravagèrent tous les territoires qu’ils traversaient pour punir les ennemis de pratiquer la guérilla. Finalement l’oppidum de Cassivellaunos fut pris et le chef capitula.

Éburons et Germanie (53)1 Deux faits majeurs marquèrent l’année suivante, le conflit contre Ambiorix, qui perdurait, et une deuxième expédition en Germanie Transrhénane. En Gaule, beaucoup de peuples étaient toujours plus ou moins au bord de la révolte : les Trévires, les Éburons, les Nerviens, les Atuatuques, les Ménapes, les Sénons et les Carnutes. César envoya des troupes pour remettre de l’ordre, non sans succès. Le principal problème semble avoir été posé par Ambiorix et ses Éburons qui se mirent à pratiquer la guérilla. César pratiqua en retour la contre-guérilla. Il divisa son armée en quatre corps, avec pour mission de tout détruire : tuer ce qui vit, incendier le reste. Et, pour ne rien laisser au hasard, il invita tous les peuples de la Gaule à se joindre à la curée et à piller ce qui aurait échappé aux légionnaires. Des Germains Transrhénans, les Sicambres, s’invitèrent ; en cours de route, ils apprirent que les Romains avaient laissé leurs bagages à Atuatuca. Ils envisagèrent de s’en emparer, et ils faillirent réussir. César en personne dut intervenir et il les repoussa. Comme des Suèves auraient soutenu les révoltés et pillé les Ubiens, César décida d’intervenir. Il traversa le Rhin sur un nouveau pont, fit un tour sur un territoire qui avait été vidé de ses habitants, puis rentra en Gaule. Ce déplacement relève peut-être de ce que les militaires appellent « la gesticulation » (il s’agit de faire peur à l’ennemi potentiel) ; ou alors, il appartient à la catégorie des actes de propagande politique.

La guerre de Vercingétorix et Alésia (52 avant J.-C.) Les manuels indiquent que l’année 52 connut une « révolte générale » de la Gaule contre Rome. En réalité, même si beaucoup de peu1. César, BG, VI ; Plutarque, Cés, XXIII ; Dion Cassius, XL, 32 et 55-59 ; Orose, VI, 10, 13 et 14-20.

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ples entrèrent en guerre, beaucoup d’autres ne bougèrent pas : les uns, parce que leur force militaire avait été détruite (Vénètes, par exemple), les autres parce que la neutralité, active ou passive, leur paraissait une moins mauvaise solution pour leurs intérêts propres (ce fut le cas de tous les peuples de la Province, et aussi des Rèmes, des Ubiens et des Lingons)1. Au début de l’année 52, un jeune homme de bonne famille, Vercingétorix, chercha à entraîner son peuple, les Arvernes (Auvergne), dans la rébellion. Il fut chassé de la capitale par les notables, à l’instigation de son oncle, Gobanitio. Déçu, il rassembla dans la campagne tous ceux qu’il put. Il est inutile de s’étendre sur la personnalité de Vercingétorix, mal connue en raison de la partialité et de la rareté des sources2. Son exemple fut contagieux, et les Carnutes, à l’instigation sans doute de leur gutuater, un prêtre3, massacrèrent tous les citoyens romains qui se trouvaient dans leur chef-lieu, Cenabum (Orléans). Informé de ces événements, César, qui se trouvait en Italie, réagit avec la plus extrême rapidité. Il traversa les Cévennes malgré la neige, ravagea le pays des Arvernes, mit le siège devant Vellaunodunum, oppidum des Sénons, saccagea Cenabum. Deux grandes affaires occupèrent la suite des événements, les sièges d’Avaricum (Bourges), ville prise et détruite de fond en comble4, et de Gergovie, capitale de Vercingétorix. Là, César subit sa deuxième défaite de la guerre des Gaules, après la destruction de l’armée qui avait fui Atuatuca ; il ne réussit pas à prendre la ville et il perdit, de nouveau, des effectifs représentant une légion et demie. Entre-temps, Vercingétorix avait réussi à élaborer une vraie stratégie. Il avait reçu le commandement suprême de l’armée, fait rassembler des armes et pris deux décisions majeures : pousser les Romains hors de Gaule par la pratique de la terre brûlée, et les attirer vers la

1. César, BG, VII ; Velleius Paterculus, II, 47 ; Plutarque, Cés, XXV-XXVII ; Appien, BC, II, 3, 21-23 ; Dion Cassius, XL, 33, 36, 37, 39 et 40-42 ; Orose, VI, 10, 5 ; 11, 1, 3-4 et 7. 2. Notre art., « Vercingétorix », RSA, 28, 1998, p. 85-120. 3. Le Bohec Y., « Gutuater : nom propre ou nom commun ? » Gallia, 58, 2001, p. 363-367 ; points de vue différents : Picard G.-Ch., « César et les druides », Homm. J. Carcopino, 1977 (Paris), p. 227-233, Welterlin J.-M., « Les Éduens : traîtres ou victimes ? » ALMArv, 14, 1987, p. 27-39, et Goudineau Chr., « Le gutuater gaulois », Gallia, 60, 2003, p. 383-387, avec notre réponse, « Le clergé celtique et la guerre des Gaules », dans L’armée romaine en Afrique et en Gaule, Mavors, 14, 2007 (Stuttgart), p. 128-138 et 503. 4. Wimmel W., Die technische Seite von Caesars Unternehmen gegen Avaricum (BG, 7, 13 ff), Abhandlungen der Akademie der Wissenschaften in Mainz, 1973, 6, 1974 (Wiesbaden), 52 p. ; Scarola M., « Il muro di Avaricum, Lettura di Cesare, BG, 7, 23 », Materiali e Discussioni per l'Analisi dei Testi classici, 18, 1987, p. 183-204.

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province que menaçaient trois armées disposées sur les contreforts orientaux du Massif Central. Malgré un succès remporté par un de ses lieutenants, la bataille de Lutèce, César n’avait plus le choix. Il rassembla son armée à Agedincum (Sens)1 et repartit vers la province en faisant un crochet par le territoire des Lingons. Il n’emploie pas le mot, mais nous pensons que c’était une vraie retraite. En cours de route, il apprit que Vercingétorix s’était enfermé dans Alésia, un site dont la localisation est assurée malgré quelques hypothèses inacceptables : il se trouvait à AliseSainte-Reine, en Côte d’Or. Vercingétorix avait fait un choix stratégique qui changeait tout. Il espérait réaliser une « bataille d’attrition » en pratiquant la combinaison du marteau et de l’enclume pour détruire l’armée romaine. Il avait demandé que soit constituée une grande « armée de secours » qui, avec ses propres forces enfermées dans l’oppidum, devrait prendre en tenaille les légions. Devant Alésia, César mit en œuvre toutes les ressources d’une poliorcétique exceptionnelle2, peut-être avec l’aide du grand savant et architecte que fut Vitruve. L’oppidum fut entouré par deux défenses linéaires, l’une tournée vers l’intérieur pour empêcher les assiégés de sortir, l’autre vers l’extérieur pour empêcher les secours d’entrer ; chacune comprenait la trilogie fossa-agger-vallum. Elles étaient précédées de divers pièges, flanquées de tours et de camps. L’armée de secours arriva. Par deux fois, et avec courage, elle tenta de prendre d’assaut le vallum depuis la plaine des Laumes ; en vain. Une grande bataille eut lieu sur la montagne de Bussy ; les Gaulois furent nettement battus. Ils firent alors ce qu’ils faisaient d’habitude : ayant prouvé leur courage, ils retournèrent chez eux. Il ne restait plus à Vercingétorix qu’à se rendre, ce qu’il fit avec panache. La guerre des Gaules était terminée, toute la Gaule était conquise.

Les ultimes désordres (51) La suite des opérations présentant peu d’intérêt, César cessa d’écrire ses Commentaires qui furent poursuivis, pour le livre VIII cor-

1. Toutain J., « Le rôle de la ville d’Agedincum dans les événements qui précédèrent le siège d’Alésia », BSAF, 1952-1953, p. 80-81. 2. Alésia, Reddé M. et von Schnurbein S. (éd.), 2001 (Paris), 3 vol. ; Reddé M., Alésia, 2003 (Paris), 209 p. ; Alésia et la bataille du Teutoburg, Reddé M. et von Schnurbein S. (éd.), Beihefte der Francia, 66, 2008 (Paris-Ostfildern), 347 p.

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respondant à l’année 51, par Hirtius1. Des désordres sont cependant attestés, restes de la guerre perdue et surtout retour à la détestable habitude des Gaulois de se battre entre eux. Cinq régions furent concernées. • Le Centre. Les Bituriges furent attaqués par les Carnutes. César intervint pour les défendre, ce qui lui permit d’écraser encore mieux les Carnutes. • Le Nord-Ouest. Les Bellovaques, sous la conduite du roi Correos, allié de Comm l’Atrébate, voulaient piller le territoire des Suessions que César avait placés sous l’autorité des Rèmes. César vainquit Correos, qui fut tué ; Comm prit le chemin de l’exil et partit en Bretagne. • Le Sud-Ouest. Dans cette région, deux secteurs connurent la guerre. Les Andes avaient entrepris d’assiéger Poitiers, où se trouvait un notable favorable aux Romains ; ils furent écrasés et leur chef, Dumnacos, prit lui aussi la route de l’étranger. Les Cadurques, menés par Lucter et Drappès, furent finalement les seuls à persister dans leur opposition à Rome. Ils se réfugièrent dans la citadelle d’Uxellodunum où les Romains vinrent les assiéger et où des opérations très dures furent menées pour en venir à bout. Les Gaulois se rendirent, espérant peut-être la clémence que César avait manifestée à l’égard des vaincus d’Alésia, sauf à l’égard de Vercingétorix. Mais ici, le proconsul « fit couper les mains à tous ceux qui avaient porté les armes » ; des deux chefs, l’un fut capturé, Lucter, l’autre, Drappès, se suicida. • L’Ouest. Le légat Fabius parcourut le territoire des Armoricains qui, tous, se soumirent. • Le Nord-Est. Un autre légat, Labiénus, se rendit chez les Trévires. Ils tentèrent de résister, mais finalement se soumirent eux aussi.

2. La Gaule de 50 à 31 avant J.-C. Après la conquête, les civils ont dû s’adapter à leurs nouveaux maîtres. La période qui suit, de 50 à 31 avant J.-C., est mal connue parce que les guerres civiles entre Romains ont détourné l’attention des auteurs anciens et parce que les hommes politiques avaient, du fait de ces drames, d’autres soucis que le destin des Gaulois. 1. Hirtius, BG, VIII ; Velleius Paterculus, II, 47 ; Orose, VI, 11, 15 et 19.

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Dans le domaine des institutions, peu de certitudes : la province aurait été créée dès 50 avant J.-C. selon J.-J. Hatt ; le gouverneur devait surtout faire régner l’ordre civil. Pour le reste, le passif fut considérable. La guerre des Gaules avait abouti à la suppression de l’indépendance et de la libertas. Elle avait aussi entraîné des dégâts considérables et des pertes humaines terrifiantes. Si les statistiques détaillées font défaut, les sources anciennes ont au moins laissé quelques données chiffrées. Les victimes militaires, à elles seules, se montaient à plus de 400 000, dit Velleius Paterculus (II, 47) ; avec les civils, elles atteignent le nombre de 1 000 000 selon Plutarque (Cés, XV, 3), et 1 192 000 si l’on en croit Pline l’Ancien (VII, 92). Le nombre d’esclaves, considérable, ne peut raisonnablement être chiffré (500 000 selon Jacques Harmand). Aux pertes humaines, il faut ajouter les destructions de biens matériels. Huit cents agglomérations auraient été anéanties selon Plutarque, ce qui paraît beaucoup, la Gaule tout entière n’en ayant pas autant. Ajoutons à ces dommages un tribut se montant à 40 000 000 de sesterces par an, soit 10 000 000 de deniers, belles pièces d’argent1. En outre, il est bien établi que Rome profita de sa victoire pour recruter de nombreux soldats. Les généraux participant aux guerres civiles, César comme Pompée et ses successeurs, en ont utilisé beaucoup, notamment des cavaliers. Pendant tout le Haut-Empire, de nombreuses unités de Gaulois sont attestées au nombre des auxiliaires. Quant à la Ve légion Alouette, dont on a souvent parlé, elle représentait sans doute un cas différent de ce que l’on a cru : elle fut formée avec des citoyens romains nés dans la Transalpine, sur le modèle de la légion vernacula qui servit dans la péninsule Ibérique. C’est probablement pour au moins une de ces raisons, le tribut, sans doute aussi en raison de l’arrogance des gouverneurs, que les Bellovaques se soulevèrent en 46 ; ces événements, mal connus, ont sans doute eu peu d’ampleur2. De même, Auguste dut remettre de l’ordre en Aquitaine3. Toujours du côté du passif, le destin tragique de Marseille doit aussi être pris en compte. Des Marseillais s’étaient enrichis pendant la guerre des Gaules comme fournisseurs aux armées. De ce fait, ils avaient pris César comme patron, et ils étaient devenus ses clients. Pour d’autres raisons, ils avaient un autre patron, Pompée. Quand le 1. Suétone, Cés, XXV ; Eutrope, VI, 17, 3. 2. Tite-Live, Sommaires, 144. 3. Suétone, Aug, XXI, 1.

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conflit éclata entre ces deux généraux, ils se déclarèrent d’abord neutres, attitude qui était normale et qui fut comprise des deux intéressés. Pourtant, en 49, au début de la crise, ils s’engagèrent aux côtés de Pompée. César ne le leur pardonna pas. Il fit assiéger la ville et, quand elle fut prise, il lui retira une grande partie de son territoire, donné à des cités voisines. Marseille fut durablement ruinée. À côté du passif, il y eut pourtant un actif. Un certain nombre de chefs gaulois, de ces equites dont a parlé César, accueillirent avec plaisir le nouvel ordre. Ils reçurent la citoyenneté romaine. Ils furent appelés des Iulii, parce que César, qui leur a donné cette promotion, s’appelait Iulius (il est regrettable pour nous que son successeur, Auguste, ait été légalement un Iulius lui aussi, ce qui rend difficile l’attribution de cette promotion à l’un ou à l’autre quand nous nous trouvons en face d’un Jules). Les plus dévoués et les plus élevés en dignité reçurent même le titre de chevaliers romains. Le plus important concerne l’urbanisation. C’est César qui, d’après plusieurs auteurs, installa un certain nombre de vétérans dans des colonies, à des dates incertaines, – et d’ailleurs toutes ne remontent peut-être pas à cette époque précise1 : la vieille Narbonne pour la Xe, Béziers pour la VIIe, Fréjus pour la VIIIe, Arles pour la VIe et Orange pour la IIe. En revanche, il est assuré que Lugudunum (Lyon) et Raurica (Augst) furent fondées en 43 par Lucius Munatius Plancus.

1. Pline l’Ancien, HN, III, 32 et 36. Chastagnol A., La Gaule romaine et le droit latin, 1995 (Lyon), p. 121 ; Roman D. et Y., Histoire de la Gaule romaine, 1997 (Paris), p. 474.

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8. L’ARMÉE DU PRINCIPAT L’armée du Principat ressemblait beaucoup à celle de la République finissante, ce qui permettra de réduire le passage qui doit leur être consacré ; il suffira de souligner les nouveautés. Elles s’expliquent souvent par une nécessaire adaptation à deux caractéristiques : sédentarisation et professionnalisation. Il n’existe qu’un ouvrage en français sur l’armée romaine du Principat1 ; il utilise des textes (Tacite, Suétone, Dion Cassius, notamment, et les auteurs qui ont écrit sur l’art de la guerre), des inscriptions, des papyrus, des monnaies et l’archéologie, très généreuse pour cette époque.

L’organisation Les unités Une nouvelle élite fut créée, la garnison de Rome. Elle fut composée surtout d’unités de fantassins. Les neuf cohortes prétoriennes2, dont chacune était commandée par un tribun et six centurions, servaient de garde impériale ; on les appelait quingénaires parce qu’en théorie chacune comptait 500 hommes. Une garde rapprochée, montée, les doublait : les Germani corporis custodes qui sont devenus, à partir de Trajan, les equites singulares Augusti, « les gardes du corps montés de l’empereur » (environ 1000 cavaliers)3 ; ne parlant que peu le latin, ils pouvaient difficilement participer à des complots, ce qui n’était pas un avantage négligeable pour le prince. Les trois cohortes urbaines, organisées sur le modèle des cohortes prétoriennes, faisaient office de gendarmerie de la Ville4. Les sept cohortes de vigiles furent organisées comme les autres5, mais elles étaient dites « milliaires », à 1 000 hom1. Le Bohec Y., L'armée romaine sous le Haut-Empire, 3e éd. revue et complétée, 2002, 292 p. Plus succinct : P. Cosme, L’armée romaine, 2007, p. 51-200. 2. Durry M., Les cohortes prétoriennes, 2e éd., 1968 (Paris), 454 p. 3. Speidel M. P., Die equites singulares Augusti, 1965 (Bonn), 110 p., Die Denkmäler der Kaiserreiter. Equites singulares Augusti, BJ, Beih., 50, 1994 (Cologne), 460 p., et Riding for Caesar. The Roman emperors' horse guards, 1994 (Cambridge, Mass.), 223 p. 4. Freis H., Die cohortes urbanae, Epigraphische Studien, 2, 1967 (Cologne), 166 p. 5. Sablayrolles R., Libertinus miles. Les cohortes de vigiles, CÉFR, 224, 1996 (Paris-Rome), 876 p.

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mes l’une ; ces pompiers furent militarisés et ils étaient répartis à travers la Ville, chaque cohorte étant responsable de deux quartiers ou régions. La légion connut peu de changements, sauf en ce qui concerne la Ire cohorte ; elle compta cinq centuries seulement, mais à effectifs doubles, dans une unité qui comptait donc 59 centuries et 30 manipules pour 10 cohortes. Les socii disparurent peu à peu au profit des auxiliaires, assez profondément réorganisés1. On distingua nettement les ailes (cavalerie), les cohortes (infanterie) et les cohortes dites equitatae ; on a beaucoup discuté sur la nature de ces dernières, mais il n’y a pas matière à douter : elles étaient incontestablement des unités mixtes (cavalerie plus infanterie). Les unes et les autres étaient soit quingénaires soit milliaires. Vers l’année 100, les numeri firent leur apparition ; c’étaient des petites groupes de soldats qui utilisaient au combat des spécificités propres à telle ou telle nation (archers syriens, éclaireurs bretons, commandos pris chez les Germains, etc.).

La hiérarchie L’encadrement de ces unités se transforma en fonction de l’évolution socio-politique du régime et des nouvelles nécessités tactiques2. L’empereur fut, dès l’origine, le chef suprême des armées, un chef qui exerçait sur elles un commandement réel et qui, s’il le souhaitait, les accompagnait sur le terrain. Très vite, il prit pour adjoint dans cette tâche le ou les préfets du prétoire qui, avec quelques officiers invités au conseil du prince, formaient une sorte de grand état-major, présent en permanence à Rome. Dans les provinces, les armées, groupements de plusieurs légions avec les auxiliaires qui leur étaient attachés, étaient confiées à un sénateur, ancien consul, avec le titre de légat impérial propréteur (consulaire, c’est-à-dire ancien consul). Chaque légion relevait de l’autorité d’un sénateur, lui ancien préteur, portant le titre de légat impérial propréteur (mais, celui-ci, prétorien, ancien préteur). Si l’on suit l’ordre hiérarchique, on voit qu’une légion était encadrée, sous l’autorité de son légat, par un tribun dit laticlave, du nom de la large bande de tissu pourpre qui ornait sa tunique ; il était un fils de sénateur, encore jeune. Puis venaient des officiers équestres, le préfet du camp et les cinq tribuns dits angusticlaves, du 1. Il n’y a pas de bon livre récent sur le sujet ; voir les manuels. 2. Von Domaszewski A., Die Rangordnung des römischen Heeres, rééd. B. Dobson, 1967 (Cologne), LXII-375 p. ; La hiérarchie (Rangordnung) de l'armée romaine sous le Haut-Empire. Actes du Congrès de Lyon (15-18 septembre 1994), Le Bohec Y. (éd.), 1995 (Paris), 480 p.

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nom de la bande de tissu pourpre étroite qui les distinguait du laticlave. Les unités auxiliaires étaient encadrées par des préfets quand elles étaient quingénaires, par des tribuns quand elles étaient milliaires. Signalons une nouvelle enquête consacrée aux centurions qui ont servi en Germanie1. Les plus profonds changements concernent le corps des sousofficiers. Tout soldat possédant un savoir quelconque en tirait au moins une exemption de corvées (immunis), au plus une hausse de salaires (immunis principalis). Les soldats : la hiérarchie Titre principal munifex immunis immunis immunis immunis

Titres secondaires simplaris simplaris principalis, sesquiplicarius principalis, duplicarius ou duplarius principalis, triplicarius

Corvées oui non non non non

Solde 1 1 1 1/2 2 3

Chacun des immunes devait prendre sa place dans l’ordre de bataille en cas de rencontre avec l’ennemi. Le reste du temps, il était affecté à une mission précise. On peut distinguer les charges proprement militaires : armes (cavalerie, artillerie), transmission des ordres (étendards, musique), sécurité, exercice. Puis les services : logistique et service de santé, génie, atelier, sacerdoces. Puis l’administration. Enfin, la justice et la police.

Le recrutement2 Dans le domaine du recrutement, il n’y eut pas plus de révolution qu’ailleurs, mais une évolution lente. En particulier, on n’admet plus aujourd’hui qu’Hadrien ait pris un ensemble de lois concernant l’armée. Du point de vue juridique, la règle restait de n’appeler que des citoyens romains dans les légions et dans la garnison de Rome (sauf chez les equites singulares Augusti). Les unités auxiliaires furent créées précisément pour utiliser les talents des provinciaux de statut péré1. Richier O., Centuriones ad Rhenum [en français], Gallia romana, 6, 2004 (Paris-Nancy), 773 p. 2. Forni G., Il reclutamento delle legioni da Augusto a Diocleziano, 1953 (Milan-Rome), 244 p., et Estrazione etnica e sociale dei soldati delle legioni nei primi tre secoli dell'impero, ANRW, 2, 1, p. 339-391, repris dans Esercito e marina di Roma antica, Mavors, 5, 1992 (Stuttgart), p. 11-63, Supplemento II, ibidem, p. 64-115, et « Origine dei legionari », ibidem, p. 116-141.

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grin. Mais l’attrait de la vie militaire et du salaire fit que des citoyens romains y entrèrent toujours plus nombreux, sans que toutefois les pérégrins en fussent exclus. C’est pour l’aspect géographique que la transformation fut la plus forte, et elle résulta des circonstances, jamais d’une décision du pouvoir central. Au début de l’époque impériale, les Italiens étaient nombreux à servir. Petit à petit, ils disparurent de la masse des hommes du rang dans les provinces ; ils servirent dans la garnison de Rome ou bien ils occupèrent des postes de commandement, décurions, centurions voire tribuns ou préfets. Ils furent remplacés par des jeunes gens pris d’abord dans les grandes cités, comme Carthage, Lyon ou Antioche. Puis par des hommes venus de villes de l’intérieur. Puis par ceux qu’on appelait des castris (et pas : « ex castris »), des fils de soldats.

La guerre Le combat connut relativement peu de changements.

Les conditions Sous le Principat, peu d’ennemis menacèrent vraiment l’empire, et les redoutables Germains eux-mêmes faisaient plus peur qu’ils n’auraient dû ; on pourrait faire la même remarque pour l’Iran qui représentait, avec les peuples d’Écosse, les principaux dangers pesant sur la tranquillité des Romains1. Les officiers s’étant rendu compte de son importance, l’exercice fut pratiqué avec davantage de soin ; des sous-officiers lui furent affectés et des terrains spéciaux furent aménagés, des campi (pluriel de campus). Le plus célèbre se trouve à Rome, c’est le campus des prétoriens, installé juste contre leur camp. C’est l’armement qui évolua le plus2, sans doute pour s’adapter aux ennemis et à la tactique, elle-même, d’ailleurs, liée à la façon de se battre de ces adversaires (document n°7). Les études actuelles, qui l’englobent dans un ensemble plus vaste, l’équipement, montrent une évolution que l’historien jugera souvent peu intéressante dans le détail, qu’il ne faut pourtant pas négliger (on nous pardonnera de ne pas écrire ici un manuel sur le sujet).

1. Voir notre livre L’armée romaine dans la tourmente, 2009 (Paris-Monaco), p. 97-174. 2. Feugère M., Les armes des Romains, 1993 (Paris), 287 p. ; Bishop M. C. et Coulston J. C. N., Roman military equipment from the Punic wars to the fall of Rome, 2e éd., 2005 (Londres), 232 p. - 151 ill.

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C’est ainsi que, pour l’armement défensif, on connaît plusieurs formes de casques ; mais leur évolution est plus utile pour dater tel ou tel site que pour suivre une évolution dans l’art de la guerre. Il en va de même pour le bouclier ; les Romains restèrent fidèles au bouclier long à umbo. En revanche, les différents types de cuirasses répondirent peut-être à des conditions tactiques spéciales. La cotte de mailles et la cuirasse à écailles furent toujours utilisées. La cuirasse à lamelles ou cuirasse articulée fit son apparition : elle procurait sans doute une meilleure protection contre la flèche des Iraniens, la célèbre « flèche du Parthe ». Doc. 7 : Les légionnaires du Haut-Empire

Cagnat R. et Chapot V., Manuel d’archéologie, II, Picard, Paris, 1920, p. 332 et 333

Dans le domaine offensif, on note une très lente évolution : le couple gladius-pilum recula, mais très tardivement, en fait surtout au IIIe siècle, devant un autre couple, lancea-spatha, lance longue, de choc, et épée longue.

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La tactique La tactique manipulaire disparut et elle fut remplacée par la tactique en cohortes. Dans le même temps, paradoxalement, on assista au retour de la phalange : le général choisissait au dernier moment, en fonction du terrain et de l’ennemi. Tous les types de combat étaient connus des soldats : bataille navale, bataille en milieu urbain, petite guerre, etc.

La stratégie C’est surtout à propos du Haut-Empire romain qu’a été posée la question de l’existence d’une stratégie. Il nous paraît inutile de revenir sur ce point abordé plus haut, sauf pour conclure : Rome a eu recours à une « petite stratégie », très empirique. E. N. Luttwak1 a pensé que, sous les Julio-claudiens, avait été bâti un « empire hégémonique », c’est-à-dire qu’il se composait de trois anneaux : domaine sous administration directe, domaine sous contrôle diplomatique et domaine sous influence. Sous les Julio-claudiens, l’administration directe s’est étendue à tous les autres territoires, a-t-il écrit, ce qui a alors formé un « empire territorial ». Quoi qu’il en soit, les responsables romains ont mis en place un vaste système défensif qui a entouré le monde méditerranéen et que les archéologues ont désigné par le terme parfaitement faux et anachronique de « limes ». Si on leur avait demandé des nouvelles du limes, Auguste ou Vespasien n’auraient pas compris le sens de la question car, en latin, le mot limes désignait un sentier à travers la forêt, et il n’a pris un sens militaire que rarement, tardivement et parcimonieusement, n’ayant jamais été appliqué qu’à un petit secteur. En outre, on sait maintenant que les installations observées en Europe du Nord-Ouest ne se retrouvent pas dans d’autres régions de l’empire ; il est en outre évident que chaque secteur de cette partie du monde, péninsule Ibérique, Bretagne, Germanie Inférieure et Germanie supérieure, avait ses spécificités. Pour barrer la route aux barbares, les militaires romains avaient mis presque toutes leurs troupes aux frontières. Ils avaient construit des fortifications ponctuelles de dimensions diverses, grands camps, petits camps et tours2. Ils les ont reliées par un réseau routier dense. Et ils les ont appuyées, parfois sur une défense linéaire, murs 1. Luttwak E., La grande stratégie de l’empire romain, trad. fr., 2e éd., 2009, 468 p. 2. Forni G., Limes, E. De Ruggiero, Dizionario epigrafico, 4, fasc. 36-38, 1960, p. 1151-1199 ; voir les actes des congrès du « limes », qui se tiennent tous les quatre ans.

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d’Hadrien et d’Antonin en Bretagne, cours du Rhin en Germanie Inférieure et « mur du diable » en Germanie supérieure. Ces constructions montrent qu’une stratégie existait, qu’elle reposait largement sur l’empirisme et qu’elle était très défensive, ce qui n’empêchait pas les éruptions de stratégie offensive. Doc. 8 : Le camp légionnaire de Neuss (Neuß)

1. Principia. 2. Atelier. 3. 5. 6. Entrepôts. 4. 8. 10. 11. 20. 22. Logements de soldats 7. 19. Thermes

13. Praetorium 14. Logements de centurions 15. 17. Bâtiments à fonction économique (?). 18. Hôpital 21. 23. Logements d’officiers

von Petrikovits H., Die Innenbauten römischer Legionslager während der Prinzipatszeit, Westdeutscher Verlag, Opladen, Allemagne, 1975, pl. 6

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Pour la construction des grands camps, les militaires adoptèrent un modèle « standard » vers l’époque flavienne (document n°8)1. Le plan rectangulaire, en carte à jouer, avec les angles arrondis, préservait un intervalle entre le mur et l’habitat. Le rempart, percé de quatre portes, était précédé par un fossé et flanqué de tours et de bastions. Au centre se trouvaient les principia : deux cours, une grande puis une petite, étaient flanquées par une série de pièces (chapelle aux enseignes, locaux administratifs divers, …). Le commandant possédait une demeure appelée praetorium ; les officiers vivaient dans de vraies villas, et les soldats dans des chambrées au bout desquelles avaient été placés les logements des centurions. Pour la vie commune avaient été prévus un hôpital, des greniers, un cellier, un atelier, des latrines, parfois, et en général tardivement, des thermes. Sous le Principat, la marine a pris une importance nouvelle, puisqu’elle aussi est devenue permanente2. Elle avait deux grandes bases, à Misène pour la Méditerranée occidentale, et à Ravenne pour la Méditerranée orientale, et une série de petites flottilles intervenaient sur des secteurs moins importants, notamment les flottes de Bretagne et de Germanie. Elles protégeaient l’empire contre un ennemi encore inconnu et à venir, elles aidaient les forces terrestres avec leur artillerie ou en organisant des débarquements ; elles remplissaient une mission de surveillance et elles assuraient la logistique des légions et des auxiliaires.

La vie des militaires La politique À la fin de la période républicaine, les légionnaires avaient pris la mauvaise habitude d’intervenir les armes à la main dans le débat politique. Il est vrai qu’ils étaient citoyens romains et qu’ils se sentaient comptables du devenir de l’État. Sous le Principat, ils se faisaient même un devoir de prendre parti de manière active quand l’empereur était fou ou pervers. Et, dans ce cas, ils se considéraient comme les seuls vrais citoyens romains, méprisant les dégénérés oisifs qui vivaient dans Rome, alors qu’eux se battaient contre des ennemis redoutables. C’est ainsi qu’ils prirent une part très active dans la guerre civile de 68-70 et, plus tard, dans celle qui dura de 193 à 197.

1. von Petrikovits H., Die Innenbauten römischer Legionslager während der Prinzipatszeit, 1975 (Opladen), 227 p.-11 pl. 2. Reddé M., Mare nostrum, BÉFAR, 260, 1986 (Paris), 737 p.

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L’économie Cette armée, sédentaire et professionnelle, joua un rôle économique complexe, direct et indirect. Pour les interventions directes, on sait maintenant qu’elle contribua dans des proportions importantes au développement de la prospérité, en activant ce que nous avons appelé « un moteur économique1 ». Les civils en tant que contribuables payaient des impôts qui étaient versés aux militaires en tant que salariés ; ces derniers, en tant que consommateurs, achetaient des produits aux civils, considérés cette fois comme producteurs. Ainsi de grandes sommes d’argent tournaient sans arrêt au profit de tous. Chaque légionnaire recevait 225 deniers par an jusqu’au temps de Domitien, 300 ensuite. Les historiens ont bâti de beaux tableaux pour calculer toutes les soldes de l’armée romaine, mais ces tableaux reposent tous sur une large part d’hypothèse. Outre leur salaire, les soldats percevaient des indemnités, des distributions exceptionnelles (donativa et liberalitates) ; ils recevaient parfois une aide de leur famille, et ils jouissaient des biens de « l’épouse ». De toute façon, si l’on tient compte du fait que les dépenses pour l’armée entraient, approximativement, pour 90 % dans le budget de l’État, on comprendra l’importance de ces sommes. Le rôle économique indirect de l’armée fut considérable sous le Principat (et nous pensons que l’effondrement de ce rôle économique est en partie responsable de la crise du IIIe siècle). La seule présence de l’armée assurait la « paix romaine », et la paix attire les travailleurs ; de plus, elle faisait des travaux d’intérêt public dont l’importance, il est vrai, ne doit pas être surévaluée. Consommateurs de toutes sortes de biens, pour leur équipement comme pour leur nourriture, ils étaient parfois aussi producteurs et même, dans quelques cas, hommes d’affaires.

Les agglomérations Cette population donnait naissance à des communautés qui avaient au début des statuts particuliers, pré- ou para-municipaux ; on les appelait en général vici ou canabae. Il semble que le premier terme ait été réservé aux voisins des camps auxiliaires et le second à ceux des établissements légionnaires. Du point de vue juridique, ils avaient à leur tête un personnage unique, le magister, doté en fait de pouvoirs limités ; dès que surgissait une affaire importante, elle était confiée, 1. Nos ouvrages, La Troisième Légion Auguste, 1989 (Paris), p. 531-542, et L’armée romaine sous le Bas-Empire, 2006 (Paris), p. 177-183.

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suivant les circonstances, aux magistrats de la cité la plus proche ou au gouverneur. Dans certains cas, un conseil municipal ou ordo decurionum avait été mis en place.

La culture et les cultes Ce n’est pas le lieu ici de reprendre le débat sur « romanisation » et « romanité »1. Rappelons simplement que les légionnaires se considéraient comme les seuls vrais citoyens romains, des citoyens exilés pour le service de la patrie ; et ils représentaient un modèle culturel que les auxiliaires imitaient. Du point de vue de l’anthropologie, on relèvera qu’ils parlaient latin, le latin étant d’ailleurs la seule langue de commandement, à l’exclusion du grec, admis seulement dans l’administration civile. Certes, ils n’étaient pas tous excellents dans ce domaine, et seulement 10 % d’entre eux savaient lire et écrire couramment, mais ils tenaient beaucoup à la mode épigraphique, et l’on trouve plus d’inscriptions dans les zones militaires que dans des secteurs plus civils et plus méridionaux. En-dehors du service, ils portaient la toge. Chez eux, ils mangeaient à la romaine, une cuisine à l’huile qui a nécessité des importations considérables, et les amphores ont afflué depuis la Bétique notamment ; un véritable oléoduc a alors relié le Sud de la péninsule Ibérique aux rives du Rhin. Il ne faudrait d’ailleurs pas oublier le garum, même s’il a été moins étudié : cette saumure de poisson, condiment universel de l’époque, a sûrement été importée elle aussi en grandes quantités. Enfin, ils essayaient de régler leurs conflits en recourant au droit romain. Parler des religions dans l’armée du Haut-Empire représente un très vaste sujet ; un congrès lui a été récemment consacré à Lyon, et les actes seront disponibles avant la fin de 20092. Ici, il suffit de rappeler que les soldats ont pratiqué les mêmes cultes que les civils, mais avec des nuances. Ils ont honoré les dieux provinciaux parce qu’il vaut toujours mieux être en bons termes avec les puissances locales. Ils ont voué un culte particulier aux dieux les plus romains, en particulier à la triade capitoline, Jupiter, Junon et Minerve. Ils ont pratiqué le culte impérial, mais peu individuellement car leur vie quotidienne était semée de cérémonies officielles. Pour les dieux orientaux, ils ont fait des choix que les commentateurs n’ont pas toujours vus : s’ils aimaient peu

1. Notre art. « Romanisation ou romanité au temps du Principat : question de méthodologie », REL, 86, 2008, p. 127-138. 2. L’armée romaine et la religion sous le Haut-Empire, Quatrième congrès sur l’armée romaine, Wolff C. (éd.), 2009 (Paris-Lyon), sous presse.

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8. L’armée du Principat

Isis, voire pas du tout1, ils étaient plus attachés à Mithra. Mais, quand on examine les sanctuaires de ce dieu, qui étaient en fait de petites chapelles ne donnant de places qu’à quelques fidèles, au mieux quelques dizaines de fidèles, on ressent quelque scepticisme face au tsunami mithriaque complaisamment décrit par quelques auteurs. Enfin, n’en déplaise à quelques chercheurs, nous maintenons que les soldats, surtout en Occident, ont ressenti très peu de sympathie pour le christianisme ; ils se rangeaient plus volontiers dans le camp des persécuteurs que dans celui des persécutés.

Conclusion L’armée romaine du Haut-Empire avait atteint un haut degré d’efficacité. Elle jouait un rôle déterminant dans la vie de l’empire, quel que soit le domaine concerné, politique, économique, social, culturel ou religieux.

1. Notre art. « Isis, Sérapis et l’armée romaine sous le Haut-Empire », dans Ier Coll. international sur les études isiaques (Poitiers, 8-11 avril 1999), Bricault L. (éd.), 2000 (Leyde), p. 129-145.

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9. L’ARMÉE ROMAINE ET LES ESPAGNES Les guerres cantabres De 29 à 19 avant J.-C., l’armée romaine acheva la conquête de la péninsule Ibérique en s’emparant des derniers réduits qui étaient situés dans le nord-ouest du pays1. Sept légions furent engagées dans les opérations, la Ie (Auguste ?), la IIe Auguste, la IVe Macédonique, la Ve Alouette, la VIe Victrix, la IXe Hispana et la Xe Gemina. La stratégie employée révèle une certaine complexité. Les unités venaient de l’est et se dirigeaient vers Segisama (Sasamón). Là, elles se séparèrent en trois colonnes. Une colonne orientale partit vers le nord-est, vers le littoral. Une colonne centrale visa Iuliobriga (Retortillo, au sud de Reinosa) où elle rencontra des troupes déposées sur la côte par la flotte venue d’Aquitaine. La colonne occidentale marcha sur Lucus Augusti (Lugo), Asturica (Astorga) et Brigantium (La Corogne). Vers Asturica et Lancia (Mansilla de las Mulas), elle avait reçu en 25 le renfort de Carisius venu de Lusitanie ; par ailleurs, des troupes avaient été déposées par la flotte pour la rejoindre en plusieurs endroits. En 26 et 25, Auguste était venu en personne pour surveiller les opérations2 ; il eut la joie d’assister à la prise du mons Medullius et de la cité de Lancia. En 19, Agrippa présida à la fin de la guerre. Il installa la IVe légion Macédonique à Pisoraca (Herrera de Pisuerga), la VIe Victrix à Legio (León) et la Xe Gemina à Asturica (Astorga). Cette conquête fut accompagnée de mesures politiques et administratives que font connaître, notamment, des inscriptions récemment découvertes, en cours d’étude et qui n’ont pas encore livré tous leurs mystères. Une table de bronze, dite Édit d’El Bierzo, qui date de 15 avant J.-C., mentionne un nouveau nom pour une province qui était appelée Transduriana. Il indique qu’elle se trouvait au nord du Duero, 1. RGDA, 29 ; Strabon, III, 4, 17 ; Florus, II, 33, 46-59 ; Dion Cassius, LIII, 22, 25, 29 ; LIV, 5 et 10. Le Roux P., L’armée romaine et l’organisation des provinces ibériques, 1982, p. 52-69 ; Las guerras cántabras, Almagro-Gorbea M. et alii (éds.), Historia y documentos, 14, 1999 (Santander), 276 p. ; Rodà I., « Las guerras cántabras », El ejército romano en Hispania. Guía archeológica, Á. Morillo (éd.), 2007 (León), p. 55-66. 2. Suétone, Aug, XX, 1 et 2 ; XXI, 1.

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et elle n’eut qu’une existence éphémère1. Une autre table fait connaître une civitas Lougeiorum, ex gente Asturum, conventus Arae Augustae2. On sait par ailleurs qu’Auguste résida à Tarragone de 16 à 13 avant J.-C. Quand il rentra à Rome, en 13, le Sénat décida de faire ériger un autel de « la Paix auguste », l’ara Pacis augustae, une abstraction divinisée, pour le remercier d’avoir remis de l’ordre en Gaule et d’avoir achevé la conquête de la péninsule Ibérique3. Les sculptures constituent un manifeste de l’idéologie augustéenne : la guerre est un mal, mais elle ne peut se terminer que par la victoire, et la victoire est donnée par les dieux, mais par l’intermédiaire de leur élu, Auguste ; la victoire qu’il a transmise assure la prospérité, c’est-à-dire le bonheur.

Conclusion Deux cents ans de guerres entrecoupées de trêves s’achevèrent en 19 avant J.-C. Mais l’organisation des provinces n’était pas achevée, tant sur le plan administratif (on vient de le voir) que sur le plan militaire. C’est ce que nous allons examiner.

L’organisation défensive sous le Principat Après la conquête augustéenne, la péninsule Ibérique parut menacée et l’État romain décida d’y maintenir trois légions. Mais peu à peu les peuples qui y vivaient acceptèrent la romanité sous tous ses aspects, et ils devinrent parmi les plus paisibles de l’empire4. Il vaut mieux qu’une armée évite de perdre quand elle rencontre l’ennemi les armes à la main. Mais, pour pacifier une région, il est plus important de gagner les cœurs que de gagner les batailles. De la sorte, les effectifs furent réduits. Dans quelles proportions ? Où furent-ils installés ? Et pourquoi ? Voilà quelques questions qui appellent des réponses.

Les raisons d’une stratégie Patrick Le Roux a eu doublement raison de dire qu’il n’y a pas eu de « limes » dans la péninsule Ibérique sous le Principat5. D’abord parce que le mot limes n’avait pas à cette époque le sens que certains modernes lui prêtent ; il désignait un sentier, par exemple à travers une forêt. Ensuite parce que, dans ce secteur, il n’y a jamais eu de frontière militaire ni de frontière quelconque avec un peuple extérieur à 1. 2. 3. 4. 5.

AE, 1999, 915 ; voir AE, 2000, 760. AE, 1984, 553 = 1987, 561. Coarelli F., Guide archéologique de Rome, trad. fr., 2001 (Paris), p. 211-213. Le Roux P., Romains d’Espagne, 1995 (Paris), 182 p. Le Roux P., L’armée romaine et l’organisation des provinces ibériques, 1982, p. 108.

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9. L’armée romaine et les Espagnes

l’empire. On voit les conséquences de cette situation : on n’y a trouvé aucune défense linéaire, naturelle ou artificielle. Une présence militaire, et même assez forte au début, est néanmoins attestée ; pourquoi ? Malheureusement, aucun texte ne le dit clairement et les modernes en sont réduits à des hypothèses qui traduisent parfois leurs phantasmes. Deux explications reviennent souvent. D’une part, les stratèges romains se seraient toujours méfiés des Hispani, qu’ils soupçonnaient de mauvaises intentions à l’égard de leur pouvoir. Ce point de vue, qui est justifié par les guerres de la République et du début du Principat, explique la mise en place d’un système défensif qui sera décrit plus loin. Mais il ne tient pas compte d’un large ralliement à l’empire des notables, et même des non-notables, au cours des deux siècles suivants. D’autre part, l’or des mines du NordOuest, si important pour l’État, justifiait, disent-ils, une surveillance étroite1. Nous sommes d’accord avec la nécessité de surveiller de manière étroite les mines, surtout les mines d’or ; toutefois, trois légions pour cette mission, et même une seule, c’est beaucoup et c’est même trop. En fait, il faut sans doute en revenir aux banalités de la stratégie. D’abord, il était nécessaire de mettre au moins quelques fantassins lourds dans cette région. Si l’on reporte sur une carte de l’empire l’ensemble des légions existantes, vingt-cinq à trente, on constate qu’elles ont été concentrées en Bretagne, sur le Rhin, sur le Danube et en Orient : contre les Bretons, les Germains et les Iraniens (appelés « Parthes » à cette époque). Il fallait un minimum de troupes sur les frontières du Sud et du Sud-Ouest. Au IIe siècle, d’Alexandrie à León, on n’en comptait que trois : à Alexandrie d’Égypte, à Lambèse en Afrique-Numidie et à León pour la péninsule Ibérique. Ensuite, le devoir de tout chef d’armée est de prévoir même l’imprévisible, l’arrivée d’un ennemi jusqu’alors inconnu ; un dispositif minimum est indispensable pour parer au plus pressé en attendant l’arrivée des renforts nécessaires.

L’organisation d’une stratégie L’examen de la répartition des camps et des unités permet sinon de comprendre du moins d’esquisser un schéma stratégique2. Le système défensif semble peu lié à l’organisation en provinces qui découla du 1. Tranoy A., La Galice romaine, 1981 (Bordeaux), p. 220-233 ; Sánchez-Palencia F. et alii, dans El ejército romano en Hispania, 2007, p. 140-156. 2. El ejército romano en Hispania, 2007, p. 305-388 ; Los campamentos romanos en Hispania, García-Bellido Ma P. (éd.), Anejos de Gladius, 9, 2006 (Madrid), 2 vol., 829 p.

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partage de 27 entre Auguste et le Sénat ; en effet, sous le Principat, la péninsule Ibérique fut divisée en trois provinces, la Tarraconaise (exCitérieure), la Bétique (ex-Ultérieure) et une nouvelle entité administrative, la Lusitanie, au sud-ouest. Il faudrait leur ajouter l’éphémère Transduriana. Or, sitôt finie la conquête, en 19 avant J.-C., Agrippa concentra trois légions dans un secteur très limité de la péninsule Ibérique ; la IVe Macédonique1 vint à Pisoraca (Herrera de Pisuerga), la VIe Victrix2 à Legio (León) et la Xe Gemina3 à Asturica (Astorga). Le choix stratégique s’explique peut-être mal : bien sûr, la conquête était récente et il y avait des mines d’or ; en-dehors de ces deux facteurs, rien ne semble le justifier. Mais un point est clair : les effectifs furent concentrés dans le Nord-Ouest4. Puis on assista à une décrue des effectifs. Sous Caligula, la IVe Macédonique prit le chemin de la Germanie, et il ne resta que deux légions. Sous Néron, la Xe Gemina partit pour la Pannonie ; une seule légion conserva la garde de l’ensemble de la péninsule, la VIe Victrix. La guerre civile qui s’amorça en 68, et débuta en partie en Tarraconaise où Galba était gouverneur, vit des mouvements de légions importants. Au début de l’année, il ne restait donc que la VIe Victrix ; mais la Xe Gemina fit son retour pour la renforcer et une nouvelle unité fit son apparition, la Ie Adiutrix. On se trouva donc dans la situation initiale, d’une province à trois légions. Cette concentration dura peu ; les trois unités qui viennent d’être mentionnées disparurent vite du sol ibérique, et elles furent remplacées par une seule légion, une nouvelle, la VIIe Gemina, qui fut installée à León et y resta durablement5. De la sorte, l’histoire de la péninsule Ibérique sous le Haut-Empire, à partir de l’époque des Flaviens6, est inséparable de l’histoire de la VIIe légion Gemina.

1. Ritterling E., Legio, 12, 2, 1925, col. 1549-1556 ; Gómez-Pantoja J., Legio IIII Macedonica, dans Les légions de Rome sous le Haut-Empire, 2000 (Lyon), p. 105-117. 2. Ritterling E., Legio, 12, 2, 1925, col. 1598-1614. 3. Ritterling E., Legio, 12, 2, 1925, col. 1678-1690 ; Gómez-Pantoja J., « Legio X Gemina », dans Les légions de Rome sous le Haut-Empire, 2000, p. 169-190. 4. Époque julio-claudienne : Tranoy A., La Galice romaine, 1981, p. 168 ; Le Roux P., L’armée romaine et l’organisation des provinces ibériques, 1982, p. 84-93. 5. Ritterling E., Legio, 12, 2, 1925, col. 1629-1642 ; Le Roux P., ouvr. cité, passim, et dans Les légions de Rome sous le Haut-Empire, 2000, p. 383-396. 6. Époque flavienne : Tranoy A., La Galice romaine, 1981, p. 172 ; Le Roux P., ouvr. cité, p. 140-157.

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9. L’armée romaine et les Espagnes

On connaît mal les auxiliaires, présents pourtant et étudiés par Patrick Le Roux dans sa thèse. Nous reproduisons ici le tableau qu’il en a proposé1. Auguste-Caligula Ala II Gallorum Ala Augusta

Claude-Néron

68-70

Flaviens

Ala Tautorum Victrix (?)

Ala Tautorum Victrix C R. (?)

Coh. I Gallica ( ?)

Coh. I Gallica Coh. II Gallica

Ala Augusta ( ?)

Cohortes C. R. IV Coh. IV Gallorum Coh. Thracum Coh. I Gallica (?)

Coh. I Celtiberica (?) Coh. I Celtiberica (?) Coh. I Celtiberica eq. C. R. (?) Coh. I Lucensium Coh. III Gallorum (?)

Coh. III Gallorum (?)

L’examen des camps et de leur répartition complète cette analyse. Il y a beaucoup et peu à en dire : peu, parce qu’ils ressemblent à tous les établissements analogues repérés dans l’empire romain, et parce que souvent des établissements modernes ont été construits sur les anciens ; beaucoup, parce qu’ils ont été très étudiés par les archéologues, surtout ces dernières années.

Camps de légions • Asturica (Astorga)2. Il est très difficile de se faire une idée de ce qu’était ce camp, occupé par la Xe Gemina, parce que, dès l’Antiquité, un habitat civil a été installé sur l’établissement militaire. Mieux connue que le camp, la ville a été capitale du conventus Asturum. • Legio (León)3. Le nom moderne de ce site couvre à l’évidence son nom latin. Le camp a été décrit aussi bien que possible en 1970 par A. García y Bellido ; des travaux ont évidemment été effectués depuis, par exemple lors de fouilles de sauvetage. Il couvrait 20 hecta1. Le Roux P., ouvr. cité, p. 92 et 166. 2. Los campamentos romanos en Hispania, García-Bellido Ma P. (éd.), 2006 (Madrid), p. 91170 ; El ejército romano en Hispania, 2007, p. 305-315. 3. Los campamentos romanos en Hispania, García-Bellido Ma P. (éd.), 2006, p. 225-303 (canabae : p. 240-241) ; El ejército romano en Hispania, 2007, p. 348-362.

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Rome et les provinces de l’Europe occidentale jusqu’à la fin du Principat

res. De ses origines julio-claudiennes (VIe Victrix), il a gardé un plan irrégulier, qui n’est pas « en carte à jouer ». Une importante ville romaine est née de cet établissement militaire, occupé ensuite par la VIIe Gemina. • Pisoraca (Herrera de Pisuerga)1. Outre la IVe légion Macédonique, ce camp a abrité l’ala Parthorum et la cohors Ia Gallica. Les constructions modernes rendent difficile une étude ; les lampes ont donné matière à une publication2. • Lucus Augusti (Lugo)3. Comme souvent, la ville civile est mieux connue que l’établissement militaire. Elle a peut-être servi de capitale à la provincia Hispania nova Superior Gallaecia créée probablement en 214. • Rosinos de Vidriales4 (voir plus loin, parmi les camps auxiliaires). Cette enceinte a servi pour la Xe Gemina puis pour la VIIe Gemina. Le camp occupait alors un vrai rectangle, de 17,35 hectares, mesurant 550 mètres sur 315. D’autres camps légionnaires ont été vus à Cildá5 et El Cincho6.

Camps d’auxiliaires ou de vexillations • Baños de Bande7. L’archéologie a révélé un camp classique sur ce site ; le plan en carte à jouer et les quatre portes incitent à le dater du IIe siècle ; il aurait été conçu pour une vexillation de la VIIe légion Gemina, plus précisément pour sa IIIe cohorte. • Castrocalbón8. Quatre enceintes ont été repérées sur photographies aériennes, mais aucune fouille n’a encore été effectuée. Il semble que ces forts aient été conçus pour des auxiliaires, en particulier poour la cohors IV Gallorum. • Cidadela9. Ce camp, de 172 mètres sur 140, a peut-être été conçu pour la IVe cohorte de Celtibères. 1. Los campamentos romanos en Hispania, García-Bellido Ma P. (éd.), 2006, p. 305-438 ; El ejército romano en Hispania, 2007, p. 343-348. 2. Morillo Cerdán Á., Cermica romana de Herrera de Pisuerga. Las lucernas, 1992 (Santiago du Chili), 443 p. 3. Los campamentos romanos en Hispania, García-Bellido Ma P. (éd.), 2006, p. 29-90 ; El ejército romano en Hispania, 2007, p. 365-372. 4. Los campamentos romanos en Hispania, García-Bellido Ma P. (éd.), 2006, p. 171-224. 5. El ejército romano en Hispania, 2007, p. 337-338. 6. Los campamentos romanos en Hispania, García-Bellido Ma P. (éd.), 2006, p. 453-471 ; El ejército romano en Hispania, 2007, p. 338-341. 7. El ejército romano en Hispania, 2007, p. 318-323. 8. El ejército romano en Hispania, 2007, p. 332. 9. El ejército romano en Hispania, 2007, p. 333-337.

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9. L’armée romaine et les Espagnes

• Rosinos de Vidriales1. Ce camp a été étudié récemment, et il a été occupé sans doute par l’ala II Flavia qui s’est installé sur un camp légionnaire (les deux enceintes étaient superposées). Le camp d’aile, de plan banal, en carte à jouer, mesurait 193 mètres sur 244, ce qui lui donnait une superficie de 4,7 hectares. Il présente un intérêt supplémentaire, avec la présence d’un habitat civil, une agglomération appelée Petavonium. • Valdemeda2. Ce fort de 260-265 mètres sur 165-170 couvrait une superficie de 4,2 à 4,5 hectares. D’autres camps auxiliaires ont été vus à La Muela3, La Poza où se trouvaient même deux enceintes superposées4, et peut-être à Villalazán5. Le site de La Carisa aurait livré un camp, qui nous paraît construit sur un plan curieux6.

Conclusion Ce qui fait l’originalité du système stratégique installé dans la péninsule Ibérique sous le Principat s’explique par l’opposition des habitants du Nord-Ouest à la conquête romaine et par l’absence de frontière avec un ennemi potentiel. On n’y trouvait pas de défense linéaire, ni naturelle ni artificielle, rien qui soit comparable au Rhin inférieur ou au mur d’Hadrien. Le plus gros de l’armée romaine des Espagnes fut donc cantonné dans l’angle Nord-Ouest de la péninsule Ibérique. L’installation de plusieurs camps légionnaires parut nécessaire au lendemain de l’achèvement de la conquête. Des camps d’auxiliaires vinrent compléter le système.

1. Los campamentos romanos en Hispania, García-Bellido Ma P. (éd.), 2006, p. 171-224 (Petavonium : p. 193-194) ; El ejército romano en Hispania, 2007, p. 375-385. 2. El ejército romano en Hispania, 2007, p. 385-387. 3. El ejército romano en Hispania, 2007, p. 372-373. 4. El ejército romano en Hispania, 2007, p. 373-375. 5. El ejército romano en Hispania, 2007, p. 387-388. 6. Los campamentos romanos en Hispania, García-Bellido Ma P. (éd.), 2006, p. 441-451.

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Doc. 9

Quelques noms peuvent être écrits de différentes manières. Équivalences : Argentorate : Strasbourg ; Bonna : Bonn ; Mirebeau : inc. ; Mogontiacum : Mayence ; Novaesium : Neuß ; Noviomagus : Nimègue ; saltus Teutoburgensis : Kalkriese ; Vetera : Xanten ; Vindonissa : Windisch. Carte de l’auteur

10. L’ARMÉE ROMAINE, LA GAULE ET LA GERMANIE Auguste : Quinctili Vare, legiones redde ! « Varus, rends-moi mes légions ! » Suétone, Aug, XXIII, 4. Beaucoup d’historiens, peu soucieux des affaires militaires, ont pensé qu’Auguste avait organisé la défense de la Gaule de manière réfléchie et en une seule fois. En réalité, il a réagi dans l’urgence, face à une situation qu’il n’avait pas prévue, face à un désastre militaire. Le moins étonnant n’est pas que le provisoire soit devenu définitif.

Le contexte de 31 avant J.-C. à 14 après J.-C. Il est aujourd’hui évident que beaucoup des transformations qu’a connues la Gaule entre 31 avant J.-C. et 14 après J.-C. ne résultent pas de décisions d’Auguste ; pour autant, il ne s’est pas désintéressé de cette région1. Loin de là, même, puisqu’il s’y est rendu à quatre reprises, en 39-38, 27-25, 16 et 10 avant notre ère2. Il est en outre remarquable que ces voyages ont coïncidé pour la plupart avec des désordres militaires, attestés en 39-38, peut-être en 27, en 16 (raid en Gaule des Sicambres, des Usipètes et des Tencthères) et 10 (attaque des Chattes contre les Sicambres). L’ordre civil devait poursuivre l’entreprise de l’ordre militaire. La Gaule fut évidemment concernée par le partage qui eut lieu en 27 ; elle entra tout entière dans le lot du prince, et elle était divisée en quatre provinces (Narbonnaise, Aquitaine, Lyonnaise et Belgique). Dès 22, la Narbonnaise fut donnée au peuple Romain, c’est-à-dire au Sénat. Pour maintenir le calme dans l’empire, l’urbanisation appuyée sur les notables locaux jouait un grand rôle3. Une particularité de la Gaule de cette époque fut la descente en plaine de capitales installées sur des hauteurs. L’exemple le plus connu et le plus intéressant est fourni par le 1. Cosme P., Auguste, 2005 (Paris), 349 p. 2. Dion Cassius, LIII, 22 ; LIV, 20. 3. Chastagnol A., La Gaule romaine et le droit latin, 1995 (Lyon), p. 13-28 et 113-129.

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Rome et les provinces de l’Europe occidentale jusqu’à la fin du Principat

couple Bibracte-Autun : Bibracte, chef-lieu des Éduens, était bâtie sur le mont Beuvray ; une nouvelle ville naquit sur les bords de l’Arroux, Autun. Les fouilles récentes montrent qu’il n’y a pas eu un déplacement brutal de population, que le transfert s’est effectué en douceur sur plusieurs dizaines d’années. Les historiens se sont demandé pourquoi ce déplacement avait eu lieu, et ils ont en général répondu que des questions de sécurité avaient joué : il aurait été plus facile pour l’armée romaine de prendre d’assaut une ville en plaine que sur une hauteur. En fait, aucun texte ne vient étayer cette interprétation qui ne repose que sur des hypothèses de modernes. Nous pensons à une autre explication. Certes, les Celtes avaient bâti leurs oppida en hauteur pour des raisons de sécurité, pour se protéger des voisins. Mais cette crainte n’avait plus de raison d’être au sein de l’empire et les Romains n’avaient pas non plus à redouter que les villes deviennent des bastions ennemis ; au contraire, elles servaient de centres de romanité, de paix et de prospérité. En réalité, les activités commerciales et agricoles sont plus faciles à partir d’un centre en plaine qu’à partir d’une hauteur ; le déplacement eut donc lieu pour des raisons économiques et pas militaires. Plusieurs arguments montrent que les villes servaient le pouvoir romain. D’abord, beaucoup prirent alors des noms dérivés de l’onomastique impériale, de César (titre officiel d’Auguste), de Jules (nom d’Auguste, juridiquement), et d’Auguste surtout : Caesarodunum (Tours), Iuliobona (Lillebonne), Iuliomagus (Angers et Schleitheim, en Suisse), Augustobona (Troyes), Augustomagus (Senlis), Augustonemetum (Clermont-Ferrand), Augustoritum (Limoges), Augustodunum (Autun) et Augustodurum (Bayeux). On leur ajoutera Germanicomagus (Saint-Cybardeaux), qui tira son nom d’un prince impérial. Il ne faut pas penser que ces noms ont été imposés par le pouvoir central ; ils ont été choisis par les notables locaux et ils expriment leur reconnaissance à l’empereur qui défend leurs intérêts. Ensuite, le culte impérial connut un développement précoce et il fut organisé non pas depuis Rome mais sur place, toujours par la volonté des notables. Un autel fut installé à Lyon pour servir au regroupement de tous les prêtres des provinces gauloises. Enfin, la création de colonies et la promotion de cités gauloises à ce rang prouvent que le pouvoir central, – et c’est bien lui cette fois—, a voulu développer ces pôles de sécurité, surtout en Narbonnaise il est vrai : Aix, Apt, Avignon, Carpentras, Cavaillon, Nîmes, Orange, Riez, Toulouse et Vienne ont reçu cet honneur (il est vrai que les datations sont parfois discutées).

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10. L’armée romaine, la Gaule et la Germanie

L’installation de colons a nécessité un nouveau partage des terres ; il fallait en outre simplifier le travail du fisc. C’est pourquoi un nouveau paysage rural se mit en place. Il résulta d’opérations qui ont été effectuées à cette époque et qui constituent ce qu’il vaut mieux appeler un « parcellement », et pas une « centuriation », qui implique une division en centuries (50 hectares), ni une « cadastration », qui suppose, elle, l’établissement d’un document écrit, ce qui a été fait à Orange et ne semble pas avoir été réalisé systématiquement. L’organisation d’un nouveau réseau routier, à l’initiative d’Agrippa, répondit à la fois aux besoins de l’économie (mais il n’est pas sûr que le personnage ait privilégié cet aspect), de l’administration et de l’armée. Lyon se trouva placée au centre d’une étoile : une branche dirigée vers le sud reliait cette ville à la Méditerranée (et, par-delà, à Rome, le centre du pouvoir), une autre vers l’est aux Alpes, une troisième vers l’ouest à Saintes et la dernière, vers le nord, à Langres. De Langres, on pouvait rejoindre Boulogne et la Bretagne, ou la Rhénanie, autre région militaire.

Une non-conquête : la Germanie Transrhénane et le Teutoburg (9 après J.-C.) À un moment donné, en 16 avant J.-C. ou peu après, Auguste décida de conquérir la Germanie Transrhénane, la région comprise entre le Rhin et l’Elbe. Vingt-cinq ans plus tard, il dut y renoncer, et l’affaire se poursuivit après sa mort et dura jusqu’en 16 après J.-C. Ses choix ne furent jamais volontaires ; ils obéirent, l’un et l’autre, à des circonstances imprévues.

La conquête des Alpes occidentales1 Dans le même temps, l’armée romaine avait entrepris la conquête de la partie nord des Alpes occidentales, qui protègeraient le flanc sud-est de la Rhénanie romaine. Cette conquête se fit par étapes. Terentius Varro la commença en 25. Il vainquit les Salasses et fonda Augusta Praetoria (Aoste)2. Vint alors le tour de la Rétie, une région éclatée en plusieurs ensembles géographiques, les Alpes, les Préalpes, le plateau bavarois, le Jura Souabe et la Franconie en partie. Du point de vue de la géographie humaine, elle était partagée entre les Vindéliciens au nord et les

1. Fellmann R., La Suisse gallo-romaine, 1992 (Lausanne), p. 18-20. 2. Suétone, Aug, XXI, 1 ; Dion Cassius, LIII, 25.

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Rètes proprement dits au sud, un mélange de beaucoup de Celtes et d’un peu de Germains. En 16, Publius Silius Nerva ouvrit les premiers axes, l’un allant du lac de Côme au lac de Constance en passant par le Splügen, l’autre unissant le lac de Garde au plateau bavarois en passant par le Brenner. Tibère et Drusus, princes de la famille impériale, poursuivirent l’entreprise en 15 ; ils menèrent des opérations combinées par le Rhin et l’Adige, remportèrent une victoire au lac de Constance et atteignirent le Rhin1. La Rétie devint alors province romaine. On considère en général que cette conquête était achevée en 12 avant J.-C. et, de toute façon, au plus tard en 7/6 quand fut consacré le célèbre Trophée de la Turbie.

Le problème germain (document n°9)2 1/ Les causes du conflit En 16 avant J.-C.3, des Sicambres, des Usipètes et des Tencthères effectuèrent un raid de pillage en Gaule du Nord. Le gouverneur, Marcus Lollius, entreprit de les chasser et, dans ce but, il mobilisa la Ve légion. Mal lui en prit : il fut tué et sa légion y perdit son aigle4. Auguste avait plusieurs raisons pour réagir, mais elles jouaient plus ou moins. Le motif économique est sans doute peu intervenu. Les Germains passaient pour pauvres et, de plus, ils l’étaient ; il y avait donc peu de butin à espérer de cette guerre. En revanche, entre 113 et 101, ils avaient agressé la province de Transalpine et pénétré jusqu’en Italie ; et les Romains n’oubliaient pas les batailles d’Orange, d’Aix et de Verceil. Les écraser devenait une nécessité pour protéger les provinces gauloises. Quant à la peur que les Romains avaient alors ressentie, le metus germanicus, elle était restée vivace et elle avait fait naître une conception de ces barbares tout à fait proche de la notion 1. Suétone, Aug, XXI, 1 ; Florus, II, 22, 4 ; Dion Cassius, LIV, 22 ; Aurélius Victor, I, 2. 2. Notre article, « Histoire militaire des Germanies d’Auguste à Commode », Pallas, 80, 2009, p. 175-201. Koepp F. et Drexel F., Germania romana, 2e éd., 1924-1928 (Bamberg), 240 p.909 fig.-209 pl. ; Die Römer am Mosel und Saar, Zeugnisse der Römerzeit in Lothringen, in Luxemburg, im Raum Trier und im Raum Saarland, Cüppers H. (éd.), 1983 (Mayence), 360 p. - 346 pl. ; Filtzinger P., Planck D. et Caemmerer B., Die Römer in Baden-Württemburg, 3e éd., 1986 (Stuttgart-Aalen), 732 p.-76 pl. ; Carroll-Spillecke M., Romans, Celts and Germans. The German Provinces of Rome, 2001 (Stroud), 160 p. ; Germania Inferior. Besiedlung, Gesellschaft und Wirtschaft an der Grenze der römisch-germanischen Welt, Grünewald Th. (éd.), 2001 (Berlin-New York), IX-572 p. ; Kontinuität und Diskontinuität. Germania inferior am Beginn und am Ende der römischen Herrschaft, Grünewald Th. et Seibel O. (éds.), 2003 (Berlin-New York), XVI-435 p. ; Die Römer in Baden-Württemberg, Planck D. (éd.), 2005 (Stuttgart), 400 p.-450 ill. ; Wesch-Klein G., Provincia [en allemand], 2008 (Zurich-Munster), 353 p. 3. Chronologie : Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006 (Berlin), 347 p. 4. Velleius Paterculus, II, 97 ; Suétone, Aug, XXI, 1.

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d’ennemi héréditaire. Les motifs psychologiques s’ajoutaient aux motifs stratégiques. Et des raisons politiques doivent être prises en considération. Auguste avait développé une mystique de la guerre et de la paix déjà évoquée plus haut : il était le garant de la victoire, rendue nécessaire par une guerre imposée par l’ennemi, cette victoire étant un prélude au bonheur que représentait la paix. Il était donc contraint de réagir. L’empereur décida très tôt, semble-t-il, de créer une nouvelle province, la Germanie (que nous appelons Transrhénane), qui protégerait la Gaule1. On dira que, le succès obtenu, il aurait fallu protéger à son tour la Germanie par une autre conquête, mais c’est un autre problème, qui ne s’est pas posé. Dans l’immédiat, comme Auguste tenait à son projet, il en confia l’exécution à un personnage de grande valeur, en qui il avait toute confiance, son beau-fils Drusus2, et il lui donna six légions, soit un quart de l’armée impériale, ce qui donne une idée de l’ampleur de l’entreprise.

2/ Le temps de Drusus Drusus agit en deux temps. De 16 à 12, il fit faire à la troupe d’énormes travaux. Les légionnaires furent installés d’abord dans deux camps, situés à Bonna (Bonn) et Novaesium (Neuß) ; par la suite, ils en construisirent trois autres, à Noviomagus (Nimègue), Vetera (Xanten) et Mogontiacum (Mayence)3. Cinquante fortins ou castella furent érigés pour les auxiliaires et pour des détachements. Les soldats creusèrent un long canal, comme avaient fait ceux de Marius avant d’affronter les Cimbres et les Teutons, la fossa Drusiana ; elle correspond sans doute à l’actuel Vlet4. En faisant effectuer ces travaux, il poursuivait un double but : comme son illustre prédécesseur, renforcer physiquement les hommes, ce qui renforçait leur moral ; disposer de structures militaires efficaces (les camps mettaient les soldats à l’abri en cas d’attaque et le canal facilitait les déplacements de la flotte). Ces conditions remplies, Drusus put entreprendre sa mission. La tactique et la stratégie peuvent paraître sommaires ; elles n’en ont pas moins donné parfois des résultats satisfaisants. L’armée partait de ses bases au mois de juillet, quand les blés pouvaient être moissonnés chez 1. Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006, p. 191. 2. Velleius Paterculus, II, 97. Sur le personnage : Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006, p. 88-90 et 100-101. 3. Florus, II, 30, 26 ; Dion Cassius, LIV, 36. Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006, p. 84 et 90. 4. Forni G., Limes, E. De Ruggiero, Dizionario epigrafico, 4, fasc. 36-38, 1960, p. 1154.

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l’ennemi. Elle se nourrissait donc du pillage des champs et des greniers des Germains, ce qui n’était pas le plus important. Les légionnaires violaient les femmes, tuaient les hommes et le bétail. Ils incendiaient les bâtiments. En un mot, ils ravageaient le pays pour contraindre les habitants à se rendre et à demander la paix, ce qui leur aurait été accordé au prix de leur liberté. Ils auraient dû accepter un gouverneur romain, le prendre comme juge de leurs différends, obéir au droit romain, payer le tribut et fournir des recrues à l’armée des vainqueurs. De 12 à 9, les légions menèrent quatre campagnes au-delà du Rhin. Il est inutile de les décrire en détails, mais un rappel des grandes lignes montre qu’elles ne partaient pas au hasard et donc qu’il y avait une stratégie. • 12, opération combinée terre-mer. L’armée de terre attaque les Sicambres, les Usipètes et les Tencthères en suivant l’axe de la Lippe1. • 11, raid en profondeur. L’armée de terre renouvelle son offensive contre les Sicambres et les Usipètes ; puis elle la prolonge sur la Weser en ravageant le pays des Chérusques2, qui n’étaient pourtant pas impliqués dans les événements de 16. Ce changement important prouve bien que Drusus et Auguste ne veulent pas limiter leur entreprise à une simple vengeance des torts subis en 16. • 10, nouveau raid en profondeur. Cette fois, les agresseurs de 16 sont complètement oubliés. L’armée suit le cours de la Lahn depuis Dorlar ou Waldgirmes ; elle ravage le pays des Chattes puis celui qu’occupent les Marcomans3. Cette opération est encore plus éloignée du raid de 16. • 9, encore un raid en profondeur4. Les victimes, cette fois, sont de nouveau les Chattes et les Chérusques, qui, les uns et les autres, avaient eu à souffrir des incursions des Romains. Outre les peuples déjà nommés, Sicambres, Chattes, Chérusques et Marcomans, Drusus aurait aussi vaincu les Suèves. Malheureusement pour lui, sur le chemin du retour il mourut stupidement, d’une chute de cheval5.

1. Florus, II, 30, 22 ; Dion Cassius, LIV, 32. Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006, p. 83 et 91. 2. Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006, p. 99. 3. Florus, II, 30, 23. 4. Florus, II, 30, 24 et 27. Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006, p. 96-97. 5. Dion Cassius, LV, 1.

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3/ Le temps de Tibère L’entreprise de conquête ne subit pourtant pas de solution de continuité. Auguste dépêcha en Germanie, pour assurer la succession du défunt, son frère Tibère, le futur empereur, celui qui devait lui succéder. Le personnage, évidemment très connu et sur qui on a beaucoup écrit, présentait alors deux traits de caractère importants pour notre propos. Il était un excellent militaire et un atrabilaire notoire1. Il séjourna deux fois en Germanie, de 9 à 7 avant J.-C. et de 4 à 6 après J.-C.2. • Premier séjour de Tibère En 8/7, remise en ordre. Irrités par les raids de Drusus et remplis de confiance par sa mort, beaucoup de peuples de la Germanie s’étaient mis à s’agiter3. Appliquant une politique et une stratégie brutales, Tibère sut vite leur montrer qu’ils n’avaient pas gagné au change. • Intermède Vers 3 avant J.-C., raid chez les Marcomans. Domitius Ahenobarbus part de Rétie et ravage le territoire des Marcomans4, ce qui prouve que la force militaire de ces derniers n’avait pas été détruite. Vers les débuts de l’ère chrétienne, révolte de Germains qui tuent des commerçants romains. Le gouverneur Marcus Vinicius rencontre des difficultés pour rétablir l’ordre5. • Deuxième séjour de Tibère En 4 ap. J.-C., raids. Une campagne violente porte le fer et le feu chez les Canninéfates, les Bructères, les Actuares et les Chérusques6. Tibère arrive peut-être aux frontières du Danemark actuel7. En 4/5, construction de forts en Germanie Transrhénane8. Tibère adopte une nouvelle stratégie, qui se justifie sans doute par les succès précédents et la nécessité d’aborder une nouvelle phase de la 1. Sur le personnage à cette époque : Levick B., Tiberius the Politician, 3e éd., 1999 (Londres), 328 p. ; Storoni Mazzolani L., Tibère ou la spirale du pouvoir. La force irrésistible du despotisme, trad. fr., 1986 (Paris), 366 p. ; Yavetz Z.,Tiberio, dalla finzione alla pazzia, trad. ital., 1999 (Bari), 141 p. ; Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006, p. 115-116. 2. Velleius Paterculus, II, 104. Dion Cassius, LV, 6. 3. Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006, p. 115. 4. Dion Cassius, LV, 10. Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006, p. 120-121. 5. Dion Cassius, LIII, 26. 6. Velleius Paterculus, II, 105. 7. Dion Cassius, LV, 28. 8. Dion Cassius, LV, 23. Forni G., Limes, Dizionario epigrafico, 4, fasc. 36-38, 1960, p. 11521153 ; Kühlborn, J., « Zur Geschichte der augusteischen Militärlager in Westfalen », dans 2000 Jahre Römer in Westfalen, Trier, B. (éd.), 1989 (Mayence), p. 9-17 ; Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006, p. 94, 119 et 129-130 ; L’architecture de la Gaule romaine, Les fortifications militaires, Reddé M. et alii (éds.), 2006 (Paris-Bordeaux), p. 220-224 et 285290.

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conquête. Pour la première fois, il fait construire des forts et des fortins sur la rive droite du Rhin, à Haltern et Oberaden, les plus célèbres, et aussi sur bien d’autres lieux. La vallée de la Lippe sert d’axe majeur à cette conquête. En 5, opération combinée. Tibère, qui a installé ses camps d’hiver en pleine Germanie, chez les Chauques, attaque les Lombards à la fois par le fleuve et par la terre. En 6, nouvelle opération combinée. Sentius Saturninus remonte la vallée du Main et Tibère part de Pannonie. Ils se dirigent contre le pays des Marcomans, apparemment encore vigoureux, et dirigés par le célèbre roi Marbod.

4/ Le temps de Varus1 Tibère ayant été appelé sur d’autres théâtres d’opération, en Pannonie et en Dalmatie, le commandement en Germanie fut confié à Varus. Ce gouverneur pensa qu’il lui suffisait de séduire quelques chefs pour pouvoir opprimer la majorité du peuple en abusant de ses pouvoirs judiciaires et en pratiquant la prévarication. Un de ses conseillers, Arminius, feignit la coopération et prépara la révolte. • En 9, désastre romain. Trop confiant dans les propos d’Arminius, Varus partit pour ravager le pays des Germains. Sur le chemin du retour, il tomba dans une embuscade au Teutoburg ; ce site illustre a été découvert après la deuxième guerre mondiale, localisé à Kalkriese en Westphalie (au nord d’Osnabrück), et il est actuellement au centre de nombreuses études. Varus mourut avec 20 000 soldats ; ce fut l’un des pires désastres qu’a subis l’armée romaine.

5/ Le temps de Germanicus Très inquiet, redoutant une invasion des Germains coalisés, Auguste fit de nouveau appel à Tibère2 et à un autre prince impérial, Germanicus3. • 11 et 12, raids. Germanicus attaqua les barbares4. 1. Velleius Paterculus, II, 117-119 ; Suétone, Aug, XXI, 1 ; Florus, II, 30, 31-39 ; Dion Cassius, LV, 18-22 ; Aurélius Victor, I, 2. Schlüter W., Kalkriese. Römer in Osnabrücker Land, 1993 (Osnabrück), 322 p. ; Rom, Germanien und die Ausgrabungen von Kalkriese, Schlüter W. et Wiegels R. (éd.), 1999 (Osnabrück), 740 p. ; Alésia et la bataille du Teutoburg, Reddé M. et von Schnurbein S. (éd.), Beihefte der Francia, 66, 2008 (Paris-Ostfildern), 347 p. ; Le Bohec Y., La « bataille » du Teutoburg, 9 après J.-C., 2008 (Nantes), 61 p.-XIV pl. 2. Velleius Paterculus, II, 121. Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006, p. 181. 3. Sur le personnage : Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006, p. 182-183. 4. Dion Cassius, LV, 31. Johne K.-P., Die Römer an der Elbe, 2006, p. 92, 102 et surtout 185188.

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• 14, raids. Germanicus fit la guerre aux Marses, aux Usipètes et aux Bructères. • 15, raids. Germanicus fit la guerre aux Chattes et aux Chérusques. Il retrouva les restes des vaincus du Teutoburg et leur donna une sépulture1. • 16, opération combinée. Germanicus relança la guerre contre les Chattes et les Chérusques par voie de terre et par mer ; une flotte de 1000 navires prit les Chattes à revers. • En 17, Germanicus fut appelé vers d’autres fonctions en Orient. De cette aventure, restent quelques points assurés : Auguste renonça à conquérir la Germanie Transrhénane et conseilla à ses successeurs de ne plus tenter l’aventure : le Teutoburg avait été une « bataille décisive ». L’armée romaine attendit, en vain au demeurant, l’irruption de Germains prêts à piller la Gaule et l’Italie ; elle se sédentarisa et elle fut renforcée par de nouvelles unités et de nombreux travaux. Les historiens anciens parlaient d’une « armée inférieure » et d’une « armée supérieure », chacune défendant une partie de la Gaule. Leurs commandants, des légats consulaires, faisaient office de gouverneurs dans des zones administrativement non désignées, qui ne devinrent officiellement provinces que dans les années 83/85.

L’armée Inférieure Le système défensif mis en place pour protéger le Nord de la Gaule présente des similitudes et des différences avec celui qu’il est possible d’observer en Bretagne et dans la région qui se trouve immédiatement à l’est. Une des difficultés de l’étude vient du fait qu’il se trouve réparti entre plusieurs pays modernes, notamment l’Allemagne et les PaysBas. Remarquons d’abord que le consentement des civils ne peut pas être négligé car il n’est pas possible à une armée de contraindre indéfiniment un peuple. De fait, des Germains cherchèrent à profiter des bienfaits de la paix romaine et ils furent récompensés de leur appui par des promotions municipales. Cologne, qui devint capitale de la province, suivit un parcours exemplaire : oppidum ou civitas Ubiorum puis colonia Claudia Ara Agrippinensium à partir de 50 de notre ère. Vetera (Xanten) obtint le même statut sous Trajan : colonia Ulpia Traiana. Ces deux colonies étaient accompagnées de deux municipes ; la civitas 1. Clementoni G., « Germanico e i caduti di Teutoburgo », Dulce et decorum est pro patria mori. La morte in combattimento nell'antichità, M. Sordi (éd.), CISA, 16, 1990, p. 197-206.

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Batavorum (Nimègue) et la civitas Canninefatium (Arentsburg) obtinrent l’une et l’autre ce rang. Les Cugernes, qui vivaient autour de Xanten, furent répartis en pagi. Et chaque camp donnait naissance à une agglomération civile, vicus ou canabae. En ce qui concerne le système défensif proprement dit, il était composé des trois éléments habituels, mais répartis de manière spécifique et avec des caractéristiques originales : il n’existait pas de « limes modèle ». Cet ensemble comprenait toutefois une défense linéaire, des défenses ponctuelles et des routes. La défense linéaire, première originalité, était constituée par un fleuve, et elle suivait le cours du Rhin. Le Rhin n’était pas une frontière culturelle ni économique étanche ; mais il servait de limite fiscale, politique et, surtout, militaire. Il est toujours difficile à une armée de franchir un cours, d’eau, plus encore quand il est large, profond et rapide. Les défenses ponctuelles étaient constituées par quelques grands camps et par beaucoup de fortins construits pour des vexillations ou des détachements. Deuxième originalité, les grandes forteresses étaient toutes appuyées à la défense linéaire, installées contre le Rhin. • Colonia Agrippinensium (Cologne)1. Ce camp a abrité la XVIIe légion (?) jusqu’en 9 après J.-C., puis la XXe Valeria Victrix de 9 à 35. Après le départ de la légion, la ville a conservé sa fonction de capitale d’une zone militaire d’abord mal définie juridiquement et ensuite officiellement transformée en province au temps de Domitien2. Elle est restée le port principal de la classis Germanica, un port en cours de fouilles. • Vetera (Xanten)3. À Vetera, on a repéré deux enceintes, en plus de la ville construite par les civils, à l’embouchure de la Lippe. Le camp I, le plus ancien, a servi pour les XVIIIe et XIXe légions de 12 avant J.-C. à 9 après J.-C., puis pour la Ve Alouette (de 9 à 69) et la XXIe Rapax (de 9/10 à 43/45). Il mesurait 900 sur 620 mètres. Il a été rebâti à plusieurs reprises (12 avant J.-C., Tibère, Claude, Néron ; 1. Forni G., Limes, De Ruggiero E., Dizionario epigrafico, 4, fasc. 36-38, 1960 (Rome), p. 11571158 ; Gregarek H., « Denkmäler aus dem Militärareal der germanischen Flotte in KölnMarienburg », KJ, 34, 2001, p. 539-612 ; L’architecture de la Gaule romaine, Les fortifications militaires, Reddé M. et alii (éds.), 2006, p. 251-254. Pour les légions, voir notre art. dans Pallas, 80, 2009, p. 175-201. 2. Rôle nuancé par Haensch R., Capita provinciarum, 1997 (Cologne), p. 65-76 et 414-418. 3. Forni G., Dizionario epigrafico, 4, fasc. 36-38, 1960, p. 1155-1156 ; Vetera. 1, Die Funde aus den römischen Lagern auf dem Fürstenberg bei Xanten, Rheinische Ausgrabungen, 35, 1995 (Cologne-Bonn), 2 vol., VII-763, IX-352 p.-169 pl. ; Les fortifications militaires, Reddé M. et alii (éds.), 2006, p. 427-432.

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c’est sous Néron, donc à une date précoce, qu’il a été construit en pierre ; et après les événements de 69). Le camp II, conçu pour la XXe Primigenia (de 71 à 92) a été utilisé par la VIe Victrix (de 93 à 120) et surtout par la XXXe Vlpia depuis l’année 120 jusqu’au IVe siècle. • Bonna (Bonn)1. Bonn a abrité le camp éphémère de la Ie (Germanica) des environs de 35 aux environs de 70/71. La Ie légion Minervienne s’y installa à partir de 83, et elle y resta pendant tout l’Empire. • Noviomagus (Nimègue)2. Cette enceinte a abrité deux légions au temps d’Auguste ; le camp a été totalement détruit en 69, lors de la guerre civile ; sous les Flaviens, il a abrité la IIe Adiutrix en 70/71 puis la Xe Gemina jusqu’en 104. • Novaesium (Neuß)3. Ce camp, bien qu’il n’en reste pas beaucoup de traces visibles, est un modèle pour les archéologues. Il a abrité la XVIIe légion (?) de 12 avant J.-C. à 9 après J.-C. ; puis la XXe Valeria Victrix de 35 à 43 ; puis la XVIe Gallica de 43 à 70/71 ; enfin la VIe Victrix de 71 à 93 (voir document 8). Il ne paraît pas utile d’insister sur les fortins et le réseau routier qui ne présentent aucune spécificité, ni en Germanie Inférieure, ni en Germanie Supérieure.

L’armée Supérieure L’armée supérieure reçut pour mission d’abord de protéger le NordEst de la Gaule, puis la région qui se trouve dans l’angle dessiné par les cours supérieurs du Rhin et du Danube, pour l’essentiel les Champs Décumates, et enfin d’assurer la jonction avec le système défensif de la Rétie. L’organisation fut encore différente de ce qui a été observé en Germanie Inférieure ; seul un examen superficiel peut faire croire à un « modèle européen » de ce qu’il est convenu d’appeler (à tort) le « limes ».

1. Forni G., Dizionario epigrafico, 4, fasc. 36-38, 1960, p. 1156 ; Les fortifications militaires, Reddé M. et alii (éds.), 2006, p. 234-236. 2. Forni G., Dizionario epigrafico, 4, fasc. 36-38, 1960, p. 1156 ; Haalebos J. K., « Römische Truppen in Nijmegen », dans Les légions de Rome, 2, 2000 (Lyon-Paris), p. 465-489 ; Les fortifications militaires, Reddé M. et alii (éds.), 2006, p. 349-358. 3. Forni G., Dizionario epigrafico, 4, fasc. 36-38, 1960, p. 1157 ; Das Römische Neuss, Chantraine H. (éd.), 1984 (Stuttgart), 192 p. ; Les fortifications militaires, Reddé M. et alii (éds.), 2006, p. 340-344.

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L’urbanisation était ici moins poussée, et l’on peut signaler trois cités de statut pérégrin, la civitas Taunensium (Nida), la civitas Mattiacorum (Wiesbaden) et la civitas Auderiensium (Dieburg). La défense linéaire utilisée présente des traits bien différents de ce qui a été vu en Germanie Inférieure et de ce qui sera vu en Bretagne1. En effet, les soldats ont procédé en quatre temps. 1. Ils ont d’abord aménagé une route flanquée de tours en bois. 2. Puis ils ont eu recours à ce que nous avons appelé une « fortification élémentaire » : ils ont creusé un profond fossé en V, et ils ont rejeté la terre vers l’avant, et pas vers l’arrière comme ils faisaient souvent ; ils ont ainsi fait un talus, et ils ont érigé une palissade en bois sur ce talus. Donc ils recoururent à la trilogie bien connue, fossa-agger-vallum. 3. Puis ils ont remplacé le bois par de la pierre pour les tours. 4. Enfin, ils ont approfondi le fossé. Entre 90 et 105, surtout sous Domitien, un premier mur fut construit. Il prenait naissance à l’ouest de Coblence ; puis il passait du Taunus au Neckar en suivant la Wetterau, le Main et l’Odenwald. Au temps d’Antonin le Pieux, vers 150, les soldats construisirent un deuxième mur, plus à l’est, à partir du Main, pour mieux protéger les Champs Décumates, officiellement ajoutés à l’empire sous Domitien ; beaucoup plus long, il atteignait le Danube entre Ingolstadt et Regensburg. Ces deux barrières étaient flanquées de petits camps ; d’autres se trouvaient à l’écart du mur. Très bien fouillés, ils servent d’exemples pour les études d’architecture militaire (liste non exhaustive : Saalburg, Osterburken, Zugmantel, Aalen, Rottweil, …). Les défenses ponctuelles, les grands camps se trouvaient à l’écart de la défense linéaire ; c’est là une autre originalité, une différence notable avec les défenses mises en place par l’armée inférieure. Il n’est pas assuré que le camp de Mirebeau ait été occupé par l’armée supérieure ; mais nous lui ferons une place ici. Le principal camp de cette région, du moins le plus longuement occupé, se trouvait à Mayence. • Mogontiacum (Mayence)2. Les constructions sont mal connues, car une ville moderne s’est installée sur les ruines romaines. Le premier rempart de pierre est postérieur à 69 ; un nouveau rempart date du milieu du IIe siècle. Le site a connu de nombreuses légions : la IIe Auguste et la XIIIe Gemina (?) de 9 à 17 ; la XIVe Gemina de 13 à 43 ; les 1. Baatz D., Der römische Limes. Archäologische Ausflüge zwischen Rhein und Donau, 4e éd., 2000 (Berlin), 364 p. 2. Forni G., Dizionario epigrafico, 4, fasc. 36-38, 1960, p. 1172-1173 ; Büsing H., Römische Militärarchitektur in Mainz, Röm.-Germ. Forsch., 40, 1982 (Mayence), VIII-497 p.-36 fig. ; Haensch R., Capita provinciarum, 1997, p. 149-153 et 470-474 ; Les fortifications militaires, Reddé M. et alii (éds.), 2006, p. 324-329.

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IVe Macedonica et XXIIe Primigenia de 43 à 71 ; la Ie Adiutrix de 71 à 86 ; la XIVe Gemina de 71 à 92 ; la XXIe Rapax de 83 à 89 (?). Mais ce camp reste lié surtout à la XXIIe Primigenia qui y résida de 92 au début du IVe siècle. La ville civile, située entre le camp et le Rhin, servait de capitale provinciale. • Argentorate (Strasbourg)1. Rappelons d’abord que Strasbourg se trouve entre l’Ill et le Rhin. Sous Auguste, un camp d’aile y avait été installé ; il mesurait 350 mètres sur 175, ce qui donne 6 hectares. Le camp légionnaire date de 17 ; couvrant 19,90 hectares (530 mètres sur 375), il avait été conçu pour la IIe Auguste, qui l’occupa jusqu’en 43. Elle fut remplacée, brièvement, par la XXIe Rapax, de 43 à 45/46. Les fouilles de Mirbeau ont montré que la VIIIe Auguste n’a pu y arriver qu’à la fin du règne de Domitien ; et elle y est restée jusqu’au début du IVe siècle. • Vindonissa (Windisch)2. Ce camp, qui se trouve sur le territoire de la Suisse actuelle, a été construit en bois pour une unité auxiliaire vers 15 avant J.-C. Un camp légionnaire, toujours en bois, lui a succédé en 16/17. La pierre a été utilisée à partir de 70, pour une enceinte assez irrégulière, de 600 mètres sur 430, soit 22 hectares. Les légions attestées sur le site sont la XIIIe Gemina de 16/17 à 45/46, la XXIe Rapax de 45/46 à 71, et la XIe Claudia de 71 à 101. Ce site a livré un important lot de tablettes en bois sur lesquelles ont été trouvés des textes importants pour connaître la vie quotidienne des civils et des militaires qui vivaient dans cette région. La légion est partie en 101, laissant sa place à une petite unité auxiliaire qui est partie à son tour au milieu du IIe siècle ; Vindonissa avait vécu. • Mirebeau (nom ancien inconnu)3. Ce camp a été découvert par René Goguey à une date récente, grâce à la photographie aérienne ; mais on avait depuis longtemps trouvé sur ce site des inscriptions et surtout des tuiles estampillées (plus de 500, souvent au nom du légat Lappius : LEG VIII AVG LAPPIO LEG). L’enceinte couvrait 22 hectares (580 mètres sur 390), avec des principia carrés, de 90 mètres de côté. Le 1. Forni G., Dizionario epigrafico, 4, fasc. 36-38, 1960, p. 1173-1174 ; Strasbourg, Carte archéologique de la Gaule, Baudoux J. et alii (éds.), 67, 2, 2002 (Paris), 586 p. ; Les fortifications militaires, Reddé M. et alii (éds.), 2006, p. 386-391. 2. Forni G., Dizionario epigrafico, 4, fasc. 36-38, 1960, p. 1174-1176 ; Meyer-Freuler C., Das Praetorium und die Basilika von Vindonissa. Die Ausgrabungen im südöstlichen Teil des Legionslagers, Pro Vindonissa, 9, 1989, 222 p. ; Die Römischen Schreibtafeln von Vindonissa. Lateinische Texte des militärischen Alltags und ihre geschichtliche Bedeutung, Speidel M. A. (éd.), Pro Vindonissa, 12, 1996, Brugg, 271 p.-ill. ; Les fortifications militaires, Reddé M. et alii (éds.), 2006, p. 422-426. 3. Mirebeau, Goguey R. et Reddé M. (éds.), RGZM, M, 36, 1995 (Mayence), 380 p.-48-XVI pl. ; Les fortifications militaires, Reddé M. et alii (éds.), 2006, p. 331-335.

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rempart et les baraquements étaient construits en pierre. Cette forteresse a été occupée à l’époque flavienne par la VIIIe légion Auguste. Une deuxième enceinte a été repérée sur ce site ; elle mesure 320 mètres sur 200 ; nous avons émis l’hypothèse qu’elle appartenait à un terrain d’exercice, un campus. Quelques commentateurs empressés ont transformé cette hypothèse en certitude, mais il nous semble méthodologiquement prudent d’attendre des fouilles avant de nous prononcer. Les recherches archéologiques les plus récentes ont mis au jour une enceinte bien plus petite, d’époque augustéenne.

Militaires et civils dans les Germanies Il n’est pas possible de passer sous silence, même si ce n’est pas le propos de cet ouvrage, les liens qui ont été tissés entre les civils et les militaires, liens qui, par ailleurs, ne présentaient que peu d’originalité dans les Germanies1. 1° Politique. Les légionnaires sont intervenus de manière très active dans la guerre civile de 68 à 70 ; ils ne s’y sont d’ailleurs pas montrés sous leur meilleur jour, soutenant Vitellius puis Vespasien, se compromettant avec les Germains. C’est peut-être ce qui explique leur relative discrétion dans le conflit qui a opposé Septime Sévère à Clodius Albinus et qui s’est terminé à la bataille de Lyon, en février 197. 2° Économie. Les soldes nécessitaient de grandes quantités de monnaie ; ces espèces ont été étudiées récemment, camp par camp2. Par ailleurs, mais toujours dans le même domaine, la logistique a joué un grand rôle économique. Les légionnaires, qui se voulaient citoyens romains, n’imaginaient pas la cuisine autrement qu’à l’huile d’olive et accompagnée de vin. Les fournitures d’huile de Bétique ont été bien étudiées à une date récente3. 3° Société. L’armée, ici comme ailleurs, offre un reflet déformé de la société provinciale. Elle a surtout contribué à développer l’urbanisme et au moins à multiplier les agglomérations. Les soldats et aussi les

1. Le Bohec Y., L'armée romaine sous le Haut-Empire, 3e éd., 2002, p. 195-272. 2. García-Bellido Ma P., Las legiones hispánicas en Germania. Moneda y ejército, Anejos de Gladius, 6, 2004 (Madrid), 354 p. 3. Remesal Rodríguez J., Heeresversorgung und die wirtschaftlichen Beziehungen zwischen der Baetica und Germanien : Materialen zu einem Corpus der in Deutschland veröffentlichten Stempel auf Amphorem der Form Dressel 20, Materialhefte zur Archäologie in BadenWürttemberg, 42, 1997 (Stuttgart), 271 p. ; Menéndez Argüín A. R., Las legiones romanas de Germania (S. II-III). Aspectos logísticos, s.d. [v. 2005], 452 p.

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gradés ont participé à ce mouvement comme on vient de le montrer pour ces provinces1. 4° Culture et religion. Les légionnaires étaient très fiers de leur citoyenneté romaine, et ils se considéraient comme les seuls vrais citoyens romains. Si leur apport à la romanité ne présente aucun caractère particulier, ils ont manifesté un peu d’originalité dans le domaine religieux en honorant des divinités locales et régionales, à côté des autres divinités traditionnelles, romaines ou orientales. Au total, on voit que la zone militaire fut profondément transformée et marquée : dans les Germanies, comme dans le reste de l’empire, une ceinture dorée, faite de prospérité et de romanité, entoura le monde romain.

Ordre et désordres ultérieurs Pour la période qui suivit l’organisation de la frontière militaire, seuls trois épisodes de désordres sont bien attestés. En 212, les notables de Gaule furent affectés par des difficultés liées à leur endettement. De plus, ils supportaient mal l’arrogance des gouverneurs. Enfin, l’attitude de Tibère, incertaine à leurs yeux, rendait possible l’expression de leur mécontentement. En revanche, il est clair qu’il n’y a eu aucun élément d’anti-romanité dans le mouvement ; rêver d’un nouveau Vercingétorix relève de la pure fantaisie. Les Turons et les Andécaves entrèrent en rébellion. Une cohorte venue de Lyon mit à la raison les Andécaves et une autre prise sur l’armée de Germanie vint à bout des Turons. Ces deux peuples étaient à peine vaincus que les Trévires, menés par Florus, et les Éduens, sous la conduite de Sacrovir, entrèrent à leur tour en dissidence. Si les Trévires furent vaincus par une aile, il fallut 20 000 hommes pour écraser les Éduens, près d’Autun. Ces chiffres permettent de mesurer l’ampleur de la révolte, et d’expliquer son échec. En 68-703, l’armée de Germanie participa à la répression de la révolte de Vindex contre Néron. Puis elle soutint le néronien Vitellius avant de se allier à Vespasien. Certains corps se compromirent avec 1. Richier O., Centuriones ad Rhenum [en français], Gallia romana, 6, 2004 (Paris-Nancy), 773 p. 2. Le Bohec Y., « L'armée romaine en Gaule à l'époque de Tibère », Rom, Germanien und die Ausgrabungen von Kalkriese, 1999 (Osnabrück), p. 689-715, repris dans Mavors, 14, 2007 (Stuttgart), p. 139-165 et 504. 3. Du même, « L’armée romaine et le maintien de l’ordre en Gaule (68-70) », Congrès des sciences historiques (Oslo, 2000), Army and power in the ancient World, 2002, p. 151-167, repris dans Mavors, 14, 2007, p. 166-180.

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les Germains, puis tout rentra dans l’ordre après des opérations militaires menées sans ménagements. Comme on l’a dit, l’administration régionale fut transformée sous Domitien, vers 83/85 : les deux zones militaires devinrent alors officiellement des provinces, Germanie Inférieure et Germanie Supérieure, avec pour gouverneurs les légats d’armées. Plus tard, la guerre menée par Marc Aurèle sur le Danube eut des répercussions en Gaule, où elle provoqua la guerre des déserteurs, le bellum desertorum1. Un certain Maternus regroupa sous sa houlette des déserteurs, des esclaves, des chômeurs, toutes sortes de gens. Il assiégea le camp de Strasbourg, traversa la Gaule où une milice locale, les milites glanici, tenta de l’arrêter, avant qu’il n’aille plus loin car il voulait prendre Rome. Ce furent surtout les gouverneurs de Lyonnaise, Septime Sévère, et d’Aquitaine, Pescennius Niger, qui affaiblirent considérablement sa troupe.

Conclusion Même si le propos de cet ouvrage n’était pas de le montrer, le lecteur aura vu que la présence de l’armée modifiait considérablement la vie des civils. Cette influence était d’autant plus forte que ce qui marqua le plus la période du Principat, ce fut la sédentarisation et la professionnalisation de l’armée ; l’une et l’autre de ces caractéristiques s’appliquaient déjà plus ou moins aux troupes de la fin de la République, mais dorénavant elles sont clairement affirmées et définitivement intégrées à la vie militaire. Autre point original de cette enquête, les différents systèmes défensifs provinciaux ne répondaient pas à un « modèle européen » ou « occidental » qui n’a jamais existé. Ils obéissaient à une grande diversité, ce qui s’explique : la stratégie existait bien, même sous une forme rudimentaire, et elle répondait souvent à l’empirisme.

1. Du même, « Les milites glanici : possibilités et probabilités », RAN, 32, 1999, p. 293-300, repris dans Mavors, 14, 2007, p. 181-188 et 504.

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11. L’ARMÉE ROMAINE ET LA BRETAGNE 1. La conquête Calgacus : Ubi (Romani) solitudinem faciunt, pacem appellant, « Là où (les Romains) font un désert, ils appellent cela la paix ». Tacite, Agr., XXX, 7. Pourquoi conquérir la Bretagne ? Cicéron un siècle plus tôt, se posait déjà la question à propos de César qui voulait se rendre dans la grande île1. Qu’allait-il donc chercher là-bas ? Ces peuples, dit-il, n’ont ni musiciens ni cuisiniers ! Ils ne présentent aucun intérêt.

Les causes de la conquête La Bretagne présentait pourtant de l’intérêt. Nous ne possédons aucun texte qui nous dise clairement et explicitement pourquoi les Romains ont entrepris cette conquête. Remarquons toutefois qu’elle était dans l’air du temps. Auguste y avait pensé, Caligula l’avait envisagée, mais son projet avorta2. En 39, il avait rassemblé une armée à Boulogne. Les soldats ne se sentirent pas très motivés par l’entreprise et ils refusèrent même d’embarquer. Peut-être pour ne pas avoir l’air de leur céder, l’empereur fou leur fit ramasser des coquillages, ce qui était aussi une manière de les humilier : puisque vous n’êtes pas assez courageux pour aller vous battre, jouez comme des enfants. Les anciens étaient sensibles aux mythes, et la Bretagne mystérieuse avait engendré toute une série de fables. Cette grande île, plongée dans le brouillard et enveloppée de tempêtes, attirait les aventuriers. Dès le VIe siècle avant notre ère, un Carthaginois, Himilcon, l’avait prise pour objectif d’un de ses voyages. Au IVe siècle, ce fut un Marseillais, Pythéas, qui voulut s’y rendre. En 55 et 54, César mena 1. Cicéron, Corresp., CXXXIX, 1, et CXL, 7. 2. Dion Cassius, LIX, 25.

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deux raids contre l’île. Le premier ne fut vraiment qu’un raid ; pour le second, on peut se demander s’il n’y avait pas eu une volonté de conquête, contrariée par les ennemis et la nature. De toute façon, tous ces voyageurs n’étaient sans doute pas poussés par le seul goût du danger, car des bruits couraient sur une fabuleuse richesse fondée sur l’étain, dont Diodore et Strabon se firent l’écho par la suite ; de plus, les uns vantaient l’or, l’argent et les perles dont, il est vrai, d’autres contestaient l’existence1. À cette époque, la religion jouait un grand rôle dans les esprits et la Bretagne avait la réputation d’abriter les druides les plus savants du monde. Quelles réalités se cachaient derrière ces mythes ? Du point de vue économique, il suffit de rappeler que, déjà, l’appât du butin et le tribut justifiaient n’importe quelle guerre2. Et si, en plus, on parlait de richesses plus ou moins mystérieuses et légendaires, il y avait là de quoi attiser bien des concupiscences. D’autre part, les archéologues britanniques ont montré que des échanges existaient avant la conquête ; en témoignent la céramique de table et les amphores qu’ils ont trouvées en fouilles. On a aussi accusé l’affranchi de Claude, Narcisse, d’avoir eu des intérêts dans cette île. Cette île perdue dans les brumes conservait aussi de quoi justifier un renforcement du besoin de sécurité. Toutefois, en 43, rien ne venait justifier un regain de crainte. Voilà pour les aspects psychologiques et militaires. Cette fois-ci, c’est peut-être du côté de la politique et de la diplomatie qu’il faut regarder. Il est bien connu que Claude n’avait aucune prestance et prêtait surtout à rire. Pour compenser ces faiblesses, il a peut-être voulu vaincre l’Océan, comme l’avait fait César3, et ajouter une nouvelle province à l’empire. Et, pour des raisons économiques ou autres, des liens diplomatiques avaient été noués avec divers peuples de la Bretagne ; et ce sont eux qui ont provoqué l’intervention de Rome. Dans ce cas aussi, on passe insensiblement des causes au prétexte.

La situation initiale La Bretagne avait été peuplée par des Celtes, cousins de ceux qui vivaient sur le continent : on y trouvait des Belges, des Atrébates et même des Parisiens ! Les archéologues et historiens britanniques dis1. Cicéron, Corresp., CXXXIX, 1, et CXL, 7. 2. Importance du tribut : Diodore, V, 21. 3. Dion Cassius, XL, 1.

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cutent beaucoup pour savoir quand et comment ils sont arrivés là ; ce n’est heureusement pas notre problème. Mais, du point de vue militaire, on ne peut que constater des différences entre ceux qui vivaient au nord et ceux qui se trouvaient au sud. Les premiers, qui utilisaient de longues épées sans pointe, ne portaient ni casque ni cuirasse, ils combattaient souvent nus et le corps peint en bleu. Les seconds ressemblaient en tout aux Gaulois du continent : longue lance et éventuellement épée médiocre ne frappant que de taille, cotte de maille parfois, casque souvent, et bouclier. Les uns et les autres avaient conservé une coutume oubliée sur le continent, l’utilisation de chars de combat ; ils fendaient l’ordre de bataille ennemi ou tournaient autour de ses fantassins. Il semble que les femmes aient plus ou moins participé aux combats, au moins en excitant les hommes par leurs cris. Deux peuples ont joué un rôle aux origines de la conquête, les Catuvellauni qui se trouvaient autour de Verulamium (St-Albans), au nord de la Tamise, et les Atrébates, groupés autour de Calleva (Silchester), au sud de ce cours d’eau. Comme les peuples gaulois d’avant la conquête, les peuples bretons étaient pour la plupart divisés en deux clans, l’un favorable, et l’autre hostile à Rome. Cassivellaunus, roi des Catuvellauni, avait entrepris d’étendre son domaine vers l’est, pour dominer les Trinovantes, dont le chef-lieu était Camulodunum (Colchester). Son fils, Cunobelinus, appelé par Suétone rex Britanniae, « roi de Bretagne », acheva son entreprise et il s’empara de tout le territoire de ses voisins, jusqu’au littoral. Il finit par contrôler l’Essex, l’Hertfordshire et même une partie du Kent, soit le Sud-Est de l’Angleterre actuelle, et il installa sa capitale à Camulodunum. Pour une raison que nous ne connaissons pas, peut-être pour des intérêts financiers ou pour trouver un soutien politique, il fit alliance avec Rome1. Ce faisant, il avait fait un choix politique qui lui valut des appuis et aussi des ennemis. Son fils, Adminius, respecta la même ligne de conduite, avec les mêmes résultats, et c’est pour lui apporter son soutien que Caligula rassembla à Boulogne l’armée qui s’illustra par une cueillette de coquillages. Les rois des Catuvellauni : Cassivellaunus ¤ Cunobelinus ¤ Adminius, Caratacus et Togodumnus. Cet expansionnisme avait de quoi inquiéter les Atrébates, qui avaient pour roi le célèbre Comm2. Son successeur, Tincomm, jugea 1. Strabon, IV, 5, 3. 2. Frontin, Str, II, 13, 11.

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habile, pour ne plus craindre ces voisins, de s’allier lui aussi avec les Romains. Cette relation était sans aucun doute consolidée par des échanges économiques actifs. Les archéologues ont montré que des échanges avaient lieu avec le continent depuis les environs de l’année 15 avant J.-C. ; ils ont retrouvé des monnaies, de la vaisselle et des amphores provenant du monde romain. Mais, en 7 de notre ère, Tincomm était à Rome avec le statut de réfugié politique ; ses ennemis, également ennemis de Rome, l’avaient renversé et ils avaient pris le pouvoir à Calleva. Les rois des Atrébates : Comm ¤ Tincomm.

Le prétexte Adminius avait deux frères, Caratacus et Togodumnus. Ces derniers, voulant poursuivre la politique expansionniste de leur père, dirigèrent leurs efforts d’abord vers l’ouest, et ils mirent la main sur les terres des Dobuni qui donnaient sur la Severn. Puis ils se tournèrent vers le sud, et ils s’emparèrent du domaine des Atrébates. Or ces derniers étaient entrés dans l’alliance de Rome. Comme, d’autre part, Adminius avait choisi l’alliance romaine, ceux qui voulaient prendre sa place n’avaient pas à hésiter : il leur fallait être des ennemis de Rome ; mais, après tout, peut-être l’étaient-ils sincèrement. Caratacus et Togodumnus commirent trois fautes : ils avaient chassé l’ami des Romains, Adminius, du pouvoir qu’il avait exercé chez les Catuvellauni, leur peuple ; ils avaient attaqué les Atrébates, autres alliés de Rome ; et, pour faire bonne mesure, ils organisèrent un massacre de marchands romains. La conquête de la Bretagne ne demanda pas moins de sept étapes, cinq d’avancées et deux de reculs, avant que fût fixée une frontière militaire (document n°10).

La conquête du Sud-Est de l’île Étape n°1 : a. 43 La conquête proprement dite fut confiée à Aulus Plautius1, un bon général, qui commanda de 43 à 47. Aulus Plautius rassembla à Boulogne les effectifs qui lui avaient été affectés, quatre légions et leurs auxiliaires. Trois légions venaient de Germanie, les IIe Auguste, XIVe Gemina et XXe Valeria ; la quatrième, 1. Dion Cassius, LX, 19-22. Birley A. R., The Roman Government of Britain, 2005 (Oxford), p. 17-25.

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la IXe Hispana, avait été prélevée sur les effectifs de Pannonie. Comme les soldats paraissaient peu motivés par le projet, Claude eut la curieuse idée de leur envoyer son affranchi, Narcisse. Le malheureux fut accueilli par les cris humiliants des légionnaires : Io, saturnalia ! On lui rappelait qu’il avait été esclave et qu’on n’était pas aux saturnales, jour où les esclaves prenaient brièvement la place des maîtres.

Les légions de la conquête1 • IIe Auguste : en Espagne sous Auguste ; en Germanie sous Tibère ; en Bretagne ensuite ; elle se trouvait dans le sud au début de la conquête puis fut installée à Isca (Caerleon) à partir des environs de 752. • IXe Hispana : en Illyrie sous Auguste et Tibère ; elle gagne la Bretagne pour la conquête, où elle est attestée à Lindum dans le troisième quart du Ier siècle ; sa disparition a fait problème, elle survint plus tardivement qu’on ne l’a cru, et L. Keppie l’associe au désastre d’Elegeia, en Orient, en 1613. • XIVe Gemina : en Germanie sous Auguste et Tibère ; en Bretagne, à Wroxeter, sous Claude et Néron ; en Germanie Supérieure sous les Flaviens après un passage en Pannonie pendant l’année 68 ; en Pannonie Supérieure ensuite4. • XXe Valeria : En Illyrie sous Auguste, puis en Germanie ; elle gagne la Bretagne (Camulodunum, Kingsholm, Gloucester, Wroxeter, et enfin Deva, à partir de 83/84) et y reste5. En mai 43, la flotte quitta le port de Boulogne et elle arriva à Richborough, à l’extrémité orientale du Kent6. Cette première campagne dessine, sur la carte, un cercle inachevé. L’armée romaine suivit une route que les modernes appellent la Watling Street qui part de Richborough. Elle rencontra les ennemis pour une vive bataille, à Rochester. 1. Pour l’ensemble, voir Ritterling E., Legio, RE, 12, 2, 1925, col. 1376-1829 ; Les légions de Rome sous le Haut-Empire, Actes du congrès de Lyon, 2000, 2 vol., 754 p., en particulier Keppie L., « Legiones II Augusta, VI Victrix, IX Hispana, XX Valeria Victrix », p. 25-37 ; Wolff C., Les légions de Rome sous le Haut-Empire, 3, Index, 2003 (Lyon), 193 p. ; Galliou P., Britannia, 2004 (Paris), 176 p. ; Birley A. R., Government, 2005, p. 227-230 ; également Farnum J. H., The Positioning of the Roman Legions, BAR, 1458, 2006 (Oxford), 121 p. 2. Ritterling E., Legio, RE, 12, 2, 1925, col. 1457-1466 ; Keppie L., art. cité ; Birley A. R., pass. cité. 3. Ritterling E., RE, 12, 2, 1925, col. 1664-1671 ; Keppie L., art. cité ; Birley A. R., pass. cité. 4. Ritterling E., RE, 12, 2, 1925, col. 1727-1747 ; Keppie L., art. cité ; Birley A. R., pass. cité. 5. Ritterling E., RE, 12, 2, 1925, col. 1769-1781 ; Keppie L., art. cité ; Birley A. R., pass. cité. 6. Hassall M., « Legionary Fortresses AD 43-84 », dans Les légions de Rome, 2000 (Lyon), p. 443-445 : « 43-61, Advance ».

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Après une nette victoire, elle poursuivit, traversa la Tamise, et revint vers l’est, pour atteindre Camulodunum, qui fut prise. Au total, elle ne contrôlait qu’un petit coin dans le Sud-Est de l’Angleterre. Ce succès entraîna la soumission de nombreux peuples. Claude arriva pour une entrée solennelle dans la ville nouvellement prise, ce qui laisse penser que le désir d’apparaître comme un conquérant n’était pas absent de son esprit1. De fait, la nouvelle victoire fut grandement célébrée par la « propagande » impériale. Claude se fit attribuer cinq acclamations comme imperator (les empereurs se donnaient autant d’acclamations comme imperator que leurs généraux avaient remporté de succès). Et ce n’est pas tout. Il célébra un triomphe au début de l’année 44. Son fils reçut le nom de Britannicus, « Vainqueur des Bretons » (c’est le Britannicus de Racine). Et il fit ériger deux arcs commémoratifs, l’un à Boulogne et l’autre à Rome.

Étape n°2 : de 44 à 47 De 44 à 47, Aulus Plautius étendit sa conquête et donna de l’espace, de l’air, à son armée. Il la divisa en trois colonnes qu’il envoya la première vers le nord, la seconde vers le nord-ouest et la troisième vers le sud-ouest. La IXe Hispana partit plein nord, le long d’une route qu’on appelle l’Hermine Street, en direction de Winteringham. Elle s’arrêta sans doute un peu en deçà et fonda le camp de Lindum (Lincoln). On ne sait pas bien où partit la XIVe Gemina ; sans doute vers Ratae (Leicester). On connaît mieux le chemin emprunté par la IIe Auguste, parce qu’elle eut pour général Vespasien, le futur empereur, auquel Suétone a consacré une biographie. Vespasien aurait remporté trente batailles, ce qui fait beaucoup ; il aurait pris vingt hill-forts (collines fortifiées) et soumis trois peuples, les Regni, les Durotriges et les Dumnonii ; il avait donc conquis les Cornouailles2 qui s’ajoutaient, pour Rome, à l’Angleterre actuelle. Aulus Plautius fut rappelé à Rome où il reçut en 47 l’honneur exceptionnel de l’ovation3. Claude n’était pas ingrat.

1. Dion Cassius, LX, 22. 2. Suétone, Vesp, IV, 1 ; Dion Cassius, LIX, 30. 3. Suétone, Claud, XXIV, 3.

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11. L’armée romaine et la Bretagne

Doc. 10

Quelques noms peuvent être écrits de différentes manières.. Équivalences : Calleva : Silchester ; Camulodunum : Colchester ; Deva : Chester ; Eburacum : York ; Glevum : Gloucester ; Graupius : inconnu ; Isca des Dumnonii : Exeter ; Isca des Silures : Caerleon ; Lindum : Lincoln ; Londinium : Londres ; Mona : Anglesey ; Ratae : Leicester ; Verulamium : St Albans. Carte de l’auteur

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L’extension de la conquête au Sud de l’île : époque julio-claudienne Étape n°3, a : de 47 à 69 Aulus Plautius et ses troupes avaient balayé devant eux toute résistance, avec finalement une seule vraie bataille, à Rochester. Pourtant, si les Romains voulaient dominer toute l’île, il leur restait à conquérir un petit morceau de l’Angleterre, tout le Pays de Galles et toute l’Écosse ; dans le même temps, leurs arrières n’étaient pas assurés et de là leur vinrent d’autres difficultés. Les légions durent simultanément poursuivre la conquête et maintenir l’ordre dans des territoires qui, en théorie, leur étaient soumis. Trois nouveaux peuples passèrent alors au premier plan. Les Silures, du sud du Pays de Galles, avaient pour roi Caratacus, un patriote acharné et un bon général. Les Brigantes qui occupaient le Nord-Ouest de l’île, la Cumbria, étaient dirigés par une reine, Cartimandua, qui avait choisi de s’allier aux Romains. Les Icéniens de l’est avaient un roi, appelé Prasutagus, qui était marié à la célèbre Boudicca, une femme qui est aux Anglais ce que Vercingétorix est aux Français ; nous le verrons. Mais c’est l’arrivée de légats tous très compétents qui rythma l’histoire de la Bretagne.

Les légats de l’armée de Bretagne1 43-47 47-52 52-57 57-58 58-61

Aulus Plautius Publius Ostorius Scapula Aulus Didius Gallus Quintus Veranius Gaius Suetonius Paullinus

Gallois et Icéniens Le légat Publius Ostorius Scapula2 avait entrepris de contrôler le sud du Pays de Galles en installant des camps pour surveiller les Silures. Mais un soulèvement des Icéniens, à l’est de l’Angleterre actuelle, le força à revenir en arrière, et il leur livra une heureuse bataille3. Après ce succès, il lui fallut retourner dans l’Ouest. Les Ordovices du Nord du Pays de Galles refusaient d’accueillir les Romains, et les Brigantes, qui vivaient au nord de ceux-ci, s’étaient eux aussi dressés contre les légions. Le plus dangereux de ces peuples se trouvait dans le 1. Birley A. R., Government, 2005, p. 25-180. 2. Tacite, Agr, XIV, 1, et surtout Ann, XII, 31, 1-40. Birley A. R., Government, 2005, p. 25-31. 3. Tacite, Ann, XII, 31, 3.

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sud du Pays de Galles, les Silures. Ces derniers réussirent à repousser une légion, peut-être la XXe Valeria. Puis Scapula prit d’assaut la colline fortifiée (hill-fort) où Caratacus s’était réfugié, il s’empara de sa femme et de sa fille, mais il ne put l’empêcher de s’échapper. Pas pour longtemps, car il se réfugia auprès de Cartimandua qui le couvrit de chaînes et le livra aux Romains. En rentrant à Rome, il reçut les insignes du triomphe1. Depuis 19 avant J.-C., seul l’empereur avait droit à la cérémonie du triomphe, et ces décorations manifestaient l’extrême satisfaction de l’empereur.

Gagner les civils La période suivante fut marquée par des mesures visant à romaniser la région, par une politique municipale active. Les Romains savaient qu’il est difficile de gagner une guerre si on ne gagne pas les cœurs. Scapula avait installé dans le sud du Pays de Galles, près de Gloucester, une colonie appelée la colonia Victricensis. Son successeur, Aulus Didius Gallus2, transforma Camulodunum en colonie et Verulamium en municipe ; il octroya des traités à plusieurs cités bretonnes, ce qui leur donnait le titre de civitates foederatae et leur garantissait quelques privilèges, quelque autonomie.

Brigantes et Ordovices Les difficultés venaient toujours du nord-ouest. On a dit que les peuples bretons étaient divisés en deux partis, en pro- et en anti-romains. Chez les Brigantes, le mari de Cartimandua, Venutius, poussa à la révolte à la fois contre sa femme et contre les alliés de cette dernière, ce qui entraîna une intervention de Didius Gallus3 ; il n’est pas assuré que ce désordre puisse être ramené à une querelle de ménage. Le successeur de Didius Gallus, Quintus Veranius, qui resta peu et fit peu, mena néanmoins une campagne victorieuse contre les Silures4. Nous avons vu que les services centraux, à Rome, désignaient pour la Bretagne de bons et même de très bons généraux. Ils firent un choix excellent en désignant Gaius Suetonius Paullinus, qui venait de faire ses preuves en Maurétanie Tingitane5. On put le constater quand il dut affronter le soulèvement très violent des Icéniens ; grâce à son 1. 2. 3. 4. 5.

Tacite, Ann, XII, 38, 2. Birley A. R., Government, 2005, p. 31-37. Tacite, Ann, XII, 40, 1-5. CIL, VI, 41075 = AE, 1953, 251. Birley A. R., Government, 2005, p. 37. Tacite, Agr, XIV, 3, et 16, 2 ; Ann, XIV, 29, 1 ; Dion Cassius, LXII, 7. Birley A. R., Government, 2005, p. 43-50.

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sang-froid, il épargna à la Bretagne une révolte générale. Mais, en y arrivant, il pensa utile de mettre sous son contrôle l’île de Mona (Anglesey), au nord-ouest du Pays de Galles, contre le pays des Ordovices ; on disait alors qu’elle était le centre du druidisme, c’est-à-dire de l’opposition à Rome.

Boudicca, reine des Icéniens Boudicca voulut devenir reine des Icéniens à la mort de son mari, Prasutagus1. Pour établir son autorité, peut-être, et pour répondre à ses sentiments patriotiques, sûrement, elle organisa un violent soulèvement contre les conquérants. Elle fit massacrer en premier les paysans romains, les colons, qui s’étaient installés sur son territoire, ainsi que les usuriers de la même nation qui les avaient accompagnés. Puis elle étendit la guerre vers le sud ; Camulodunum (Colchester), Verulamium (StAlbans) et Londinium (Londres) furent détruites2. Quelque 70 000 personnes auraient été massacrées dans ce soulèvement. La répression fut à la hauteur de la révolte, c’est-à-dire féroce, puisqu’elle aurait fait environ 80 000 morts3. Suetonius Paullinus rassembla ses troupes dans le sud, puis il remonta vers le nord. Il remporta une nette victoire vers Towcester. Boudicca fut tuée et devint une martyre ; pour quelques Anglais, elle est toujours un exemple à suivre, une héroïne nationale. Et ce n’est pas tout. Deux légions ravagèrent ensuite le pays des Icéniens, et l’on peut être sûr que les soldats se conduisirent avec la plus extrême cruauté. L’ordre romain régnant en Bretagne, Suetonius Paullinus put vaquer à d’autres affaires. Il s’illustra encore dans la guerre civile qui suivit la mort de Néron en 684.

La conquête du Sud de l’île : l’époque flavienne Étape n°3, b : de 69 à 79 Les légats 69 71-74 74-78

1. 2. 3. 4.

Marcus Vettius Bolanus Quintus Petillius Cerialis Sextus Iulius Frontinus

Tacite, Ann, XIV, 31, 1-4. Tacite, Ann, XIV, 31, 1. Tacite, Ann, XIV, 38, 1-3, et 39, 1-3. Hassall M., « Legionary Fortresses AD 43-84 », dans Les légions de Rome, 2000, p. 445-447 : « 61-71, Retrenchment ».

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Pendant l’époque flavienne, il sembla sans doute aux responsables romains qu’il fallait poursuivre ce qui avait été entrepris et faire régner la paix romaine sur l’ensemble de l’île. C’est en tout cas à cette tâche que s’appliquèrent plusieurs légats, dont certains sont devenus des personnages illustres. Cerialis avait fait ses preuves dans la guerre civile de 68-70 ; Frontin était non seulement un officier de terrain, mais encore un homme de réflexion, auteur d’un traité des Stratagèmes ; Agricola a été immortalisé par un gendre plein de piété, l’historien Tacite qui lui a consacré un livre, l’Agricola.

Brigantes et Gallois Un certain nombre de Bretons profitèrent de la guerre civile qui opposait les Romains les uns aux autres pour relancer leur lutte, mais le nouveau gouverneur, Vettius Bolanus1, était pacifique, ou plutôt mou, « un homme trop doux pour une province féroce2 ». Chez les Brigantes, Venutius se révolta contre son épouse Cartimandua3. Le successeur de Bolanus, Cerialis4, plus énergique et plus doué pour les affaires militaires, rétablit l’ordre au sein de ce peuple, non sans mobiliser quatre légions, dont la IIe Adiutrix. On admet en général qu’il dépassa les limites de leur territoire pour pénétrer en Écosse ; il préparait ainsi la politique militaire de ses successeurs, Frontin et Agricola. Il réorganisa l’armée de la province5, et elle en avait besoin après les désordres de la guerre civile qui, il est vrai, avaient moins affecté la Bretagne que la Germanie. Il installa son quartier général à Lindum (Lincoln) puis il le transféra plus au nord à Eburacum (York) ; ce changement fut durable. Frontin6, lui aussi, dépassa les limites des Brigantes, pour faciliter la future conquête de l’Écosse. Mais il fut surtout occupé par le Pays de Galles. La IIe légion Auguste, qui avait été installée à Isca (Caerleon) fut engagée contre les Silures qui, si l’on en croit Tacite, furent alors définitivement vaincus7. Puis cette unité fut transférée dans le Nord du Pays de Galles, à Deva (Chester), pour surveiller les Ordovices ; vingt fortins auxiliaires furent alors construits dans ce but. Les Ordovices à leur tour firent une vraie soumission. 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7.

Birley A. R., Government, 2005, p. 57-62. Tacite, Agr, VIII, 1. Tacite, H, III, 44. Birley A. R., Government, 2005, p. 62-68. Tacite, Agr, XVII, 1-2. Birley A. R., Government, 2005, p. 68-71. Tacite, Agr, XVII, 2.

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La non-conquête de l’Écosse Les légats Il est probable que Cerialis et Frontin, en pénétrant en Écosse, avaient pratiqué la tactique habituelle des Romains, qui consistait à ravager le pays, à tuer tout ce qui vivait et à incendier le reste, pour obtenir une reddition complète. Le successeur de Frontin, le célèbre Agricola, tire sa gloire en partie de son gendre, Tacite, qui a magnifié des entreprises qui n’étaient pas petites au demeurant. Il poursuivit la politique de ses prédécesseurs et il centra son projet sur la conquête de l’Écosse : le reste de la Bretagne, les arrières, semblait enfin calme. Agricola disposa de temps, un commandement exceptionnellement long qui dura de 78 à 84, et il agit donc par étapes1. Tout d’abord, il suivit les pas de ses prédécesseurs, en l’occurrence de Suetonius Paullinus, et il s’empara de nouveau de l’île de Mona (Anglesey)2. Mais son principal objectif fut l’Écosse et, n’en déplaise à quelques-uns de nos amis écossais, il réussit à s’emparer de ce pays.

Étape n°4 : de 79 à 80 Le premier objectif était simple, et il est mentionné avec précision par les sources : contrôler les Hautes Terres du sud de l’Écosse, le pays des Selgovae et des Novantae3. Dès 79, Agricola lança deux colonnes, l’une depuis Eburacum (York) et l’autre depuis Deva (Chester), en direction du nord4. Comme celles qu’avaient envoyées Cerialis et Frontin peu de temps auparavant, elles appliquaient une tactique éprouvée : tuer et détruire. Les auteurs anciens ne le disent jamais clairement et ils n’entrent jamais dans les détails, parce que ces pratiques relevaient d’une triste banalité et parce que tous les lecteurs savaient comment se déroulaient ces opérations. C’est ainsi que les ennemis désignés furent vaincus et l’axe Firth of Forth-Firth of Clyde fut atteint dès 805. Mission accomplie.

Étape n°5 : de 81 à 85 Le deuxième objectif était alors évident : contrôler les Hautes Terres du nord de l’Écosse. Quand il arriva au pouvoir, en 81, Domitien ac1. Tacite, Vie d’Agricola. Hassall M., « Legionary Fortresses AD 43-84 », dans Les légions de Rome, 2000, p. 445-447 : « 71-84, Advance » ; Birley A. R., Government, 2005, p. 71-95. 2. Tacite, Agr, XVIII, 1-6. 3. Tacite, Agr, XX, 2-7. 4. Tacite, Agr, XXII, 1-4. 5. Tacite, Agr, XXIII ; Dion Cassius, LXVI, 20. Birley A. R., Government, 2005, p. 84.

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corda un appui sans ambiguïté à cette stratégie (et si ce n’est Domitien en personne, ce furent les personnages qui le conseillaient)1. Agricola fit donc la guerre aux Calédoniens surtout de 82 à 84. Durant ces campagnes, il utilisa la marine pour faire le tour de l’Écosse, ce qui prouva aux derniers sceptiques que la (Grande)-Bretagne est une île. Il fit installer un camp provisoire devenu célèbre grâce au travail des archéologues à Inchtuthil2. Actuellement, on ne voit plus qu’une immense prairie, mais le site a été fouillé. Il a livré un très grand nombre de clous rouillés et les principaux emplacements ont pu être identifiés. Et Agricola livra des batailles contre les Calédoniens. La plus célèbre eut lieu en 83 dans le mons Graupius, qui est une vaste montagne, sans doute vers Inverness, peut-être entre Ben Loyal et la mer3. Elle présente un double intérêt. D’une part, elle s’ouvre sur un discours de Calgacus, un chef de ce peuple, qui a été mal compris. Il accuse les Romains d’être les pillards du monde, raptores orbis, et il leur reproche les destructions qu’ils provoquent : Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant, « Là où ils font un désert, ils appellent cela la paix4 ». Des commentateurs modernes ont vu dans ces propos repris par Tacite une sorte de remords de l’intellectuel devant les maux causés par les excès de la conquête ; c’est là, à notre avis, un contre-sens complet, fondé sur un anachronisme. Tacite n’avait pas les préoccupations morales d’un intellectuel du XXIe siècle. Le pillage, autrement appelé butin, était considéré comme un acte normal par tous les hommes de l’Antiquité, y compris par Tacite ; il est toutefois logique que les victimes éprouvent le besoin de se plaindre. De plus, Tacite savait bien que l’objectif des Romains n’a jamais été de multiplier les déserts sur la terre, mais au contraire d’y créer des villes, des municipes et des colonies. Il prête donc à Calgacus un discours de futur vaincu et de barbare menteur. D’autre part, cette bataille montre une évolution de la tactique employée par les Romains. En effet, ce furent les fantassins auxiliaires, Bataves et Tongres, qui furent utilisés comme principal corps de bataille : au nombre de huit mille, ils occupaient le centre du dispositif. Les cavaliers, trois mille, furent placés aux ailes. Les légionnaires restèrent en arrière, devant le camp, pour former la réserve. Au temps de

1. Tacite, Agr, XXV, 1-XXVII, 2. Birley A. R., Government, 2005, p. 85. 2. Von Petrikovits H., Die Innenbauten römischer Legionslager während der Prinzipatszeit, 1975 (Opladen), pl. 1. 3. Birley A. R., Government, 2005, p. 89-90. 4. Tacite, Agr, XXX, 7.

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César un tel dispositif eût été impensable, et les légionnaires auraient joué le rôle principal. Quoi qu’il en soit, les Calédoniens furent vaincus. L’Écosse était conquise, mais pas pour longtemps. Agricola s’était révélé un bon militaire et un politique habile ; c’est sans doute la raison qui explique son rappel, outre le fait qu’il avait séjourné en Bretagne plus longtemps qu’il n’était de coutume pour un gouverneur. En effet, de nouvelles difficultés apparurent sur le Danube ; le roi Décébale étendait son autorité sur l’ensemble de la Dacie et pratiquait une politique agressive à l’égard de l’empire romain.

Étapes n°6 : a. 84 ; et n°7 : début du IIe siècle. Après le départ d’Agricola, la partie nord de l’Écosse fut abandonnée et les Calédoniens retrouvèrent une indépendance perdue pour peu de temps1. La nouvelle frontière correspondit donc à l’axe Firth of ClydeFirth of Forth. Puis, au début du IIe siècle, ce fut la partie sud qui fut abandonnée, et les Novantae ainsi que les Selgovae revinrent eux aussi à la liberté. Ce furent encore les Daces qui sauvèrent les Écossais : Trajan avait besoin de troupes pour combattre Décébale et il en fit venir de Bretagne. La limite nord de la province passa alors à la ligne Tyne-Solway Firth.

Conclusion En dehors des explications habituelles, on ne peut trouver aucun grand motif susceptible d’expliquer pourquoi les Romains ont voulu conquérir la Bretagne. On peut seulement noter que les alliances ont joué le rôle de déclencheur. La chronologie présente évidemment plus d’originalité. Mais ce qui frappe surtout dans cette entreprise, c’est un échec, la conquête de l’Écosse, commencée, réussie un temps et finalement abandonnée parce qu’elle aurait coûté trop cher en hommes et parce que l’on avait besoin de soldats sur d’autres théâtres d’opérations. L’armée romaine du Principat avait fait le choix de la qualité pour le recrutement des hommes qu’elle employait. Elle n’a jamais pu avoir et la qualité et la quantité ; c’est le nombre de bons soldats qui a toujours manqué et imposé des limites aux conquêtes.

1. Hassall M., « Legionary Fortresses AD 43-84 », dans Les légions de Rome, 2000, p. 447.

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2. La stratégie sous le Principat Après avoir conquis, il fallait organiser. Si l’État romain voulait conserver le contrôle de la province et en assurer la protection, il devait y installer des troupes et faire construire des installations. La pierre jouait un grand rôle à côté de l’homme.

L’organisation défensive À partir du règne de Trajan, la situation se stabilisa : les Romains renoncèrent à aller plus au nord ; les Écossais se contentèrent de raids espacés en direction du sud, simplement pour faire un peu de pillage. Dans ces conditions, les responsables romains locaux, les gouverneurs, en accord avec le pouvoir central, durent mettre en place une stratégie défensive qui ne les empêchait pas de passer à l’offensive au besoin, par exemple pour une guerre préventive. Ce choix entraîna la construction de défenses, linéaires et ponctuelles, dans des endroits choisis. Les emplacements devaient être déterminés en partie de manière empirique, en partie à partir des informations apportées par le renseignement. C’est cet ensemble que les modernes appellent « limes », mot que nous avons rejeté avec des arguments présentés plus haut : il est anachronique pour le siècle des Antonins et, de toute façon, mal employé. Nous voulons ici soutenir de nouveau notre thèse : l’organisation défensive mise en place en Bretagne ne ressemblait à aucune autre ; aucun « modèle européen » n’a existé, et encore moins un « modèle général ». Le système mis en place comprit des routes, deux murs, trois grands camps et une multitude de fortins. Les quatre légions qui avaient participé au débarquement, en 43, restèrent jusqu’au temps des Flaviens. Deux d’entre elles, la IXe Hispana et la XIVe Gemina, furent appelées sur d’autres théâtres d’opération. Il parut toutefois indispensable de maintenir trois légions dans l’île, c’est-à-dire plus d’un dixième de l’armée romaine pour une frontière qui dépassait à peine les cent kilomètres. Cet effectif considérable prouve que les Calédoniens paraissaient dangereux et même très dangereux. On fit donc venir de nouvelles unités, la IIe Adiutrix et la VIe Victrix ; celle-ci resta longtemps dans l’île, comme les deux autres au demeurant.

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• IIe Adiutrix : créée par Vespasien, cette unité va en Bretagne ; dès le temps de Domitien elle est en Mésie puis on la trouve en Pannonie à partir de Trajan1. • VIe Victrix : dans la péninsule Ibérique d’Auguste à 68 ; en Germanie de Vespasien à Hadrien ; en Bretagne ensuite2. Les trois grands camps ne présentent aucune particularité ; pour leur description, nous renvoyons donc à ce qui a été dit dans les pages qui ont été consacrées à l’armée romaine impériale dans cet ouvrage. Ce qui est original, c’est qu’ils furent installés loin de la frontière, et parfois même très loin. Dans le sud du Pays de Galles, la garnison d’Isca (Caerleon) fut formée par la IIe légion Auguste, qui se trouvait contre le territoire des Silures, à portée des Cornouailles. La XXe légion Valeria fut envoyée dans le nord du même Pays de Galles, à Deva (Chester), entre les Ordovices au sud et les Brigantes au nord. C’est à l’est de ces derniers que fut installée la VIe Victrix, la dernière arrivée, à Eburacum (York). On notera qu’entre Eburacum et la frontière d’Hadrien la distance est de plus de cent kilomètres à vol d’oiseau, et qu’elle est de deux cent cinquante kilomètres jusqu’à la frontière d’Antonin. Dans d’autres provinces, les garnisons légionnaires étaient placées sur la frontière elle-même ou très près. Dans le cas de la Bretagne, cette limite fut jalonnée par des fortins nombreux, occupés par des détachements de légions ou par des unités auxiliaires ; d’autres petits postes furent construits en avant de la frontière, ou en arrière. C’est là une première particularité qui nous semble essentielle et qui définit l’originalité de ce système défensif. • Isca (Caerleon) : IIe légion Auguste depuis les environs de 753. • Deva (Chester) : XXe légion Valeria depuis les environs de 83-844. Les archéologues notent en général que ce camp se trouvait près d’importantes mines de cuivre et de plomb. • Eburacum (York) : IXe légion Hispana sans doute de 71 à 122 ; VIe légion Victrix ensuite5.

1. Ritterling E., Legio, RE, 12, 2, 1925, col. 1437-1456 ; Keppie L., art. cité ; Birley A. R., Government, 2005, p. 227-230. 2. Ritterling E., RE, 12, 2, 1925, col. 1598-1614 ; Keppie L., art. cité ; Birley A. R., pass. cité. 3. Forni G., Limes, dans Dizionario epigrafico, IV, 1960, fasc. 36-38, p. 1098-1099 ; Boon G. C., Isca. The Roman legionary fortress at Caerleon, 1972, XI-142 p. ; Von Petrikovits H., Die Innenbauten, 1975, pl. 3 ; Birley A. R., pass. cité. 4. Forni G., art. cité, p. 1099-1100 ; von Petrikovits H., Innenbauten, 1975, pl. 2 ; Mason D. J. P., Roman Chester, 2001 (Stroud), 224 p. 100 ill. ; Birley A. R., pass. cité. 5. Forni G., art. cité, p. 1100 ; The archaeology of York, III, The legionary fortress, 3, éd. Ottaway P., 1996 (York), XIV-206 p. ; Birley A. R., Government, 2005, p. 227-230.

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Une deuxième particularité de l’organisation militaire mise en place dans l’île de Bretagne tient à la présence de deux défenses linéaires artificielles et très célèbres, le mur d’Hadrien et le mur d’Antonin (Antonin le Pieux). Ces remparts n’étaient pas inviolables, et les stratèges romains le savaient ; il suffisait aux barbares de venir avec suffisamment de soldats équipés d’échelles pour l’escalader ; ils pouvaient aussi être contournés par mer, par l’est et par l’ouest. Aux yeux des historiens britanniques actuels, ils jouaient un rôle de contrôle : les gens qui vivaient au nord pouvaient passer au sud, et retourner chez eux, mais sous la surveillance de l’armée. Toutefois, ils représentaient certainement un obstacle militaire et leur disposition, comme on le verra, gênait un passage et elle permettait l’acheminement rapide de renforts. Et ils possédaient, en plus, une valeur juridique : franchir l’un ou l’autre devenait un acte de guerre, justifiant n’importe quelles représailles, garantissant aux légionnaires que leur réaction entrait dans la catégorie des guerres dites justes, qu’elle serait un bellum iustum, ce qui était très important pour les mentalités collectives. Le mur d’Hadrien ou vallum Hadriani1, objet d’un pèlerinage annuel des archéologues anglais dignes de ce nom, s’étendait entre l’embouchure de la Tyne et le Solway Firth, sur 128 kilomètres, en un des endroits les plus étroits de l’île, laissant au nord les Selgovae et les Novantae. Il a été construit par des hommes appartenant aux trois légions, agissant sur ordre du légat Platorius Nepos, entre 122 et 126. Du nord au sud, on distinguait quatre éléments. Les soldats avaient d’abord creusé un profond fossé, derrière lequel ils avaient laissé une berme ; puis ils avaient érigé un mur le plus souvent en pierre, mais pas toujours, parfois en terre renforcée par du bois ; tout au sud, enfin, ils avaient aménagé une route qui leur permettait d’aller le plus vite possible d’un point à un autre. Comme on le devine, le mur et le fossé compliquaient la tâche d’éventuels assaillants. Et ce n’est pas tout. Vu en plan, ce rempart offrait donc l’aspect d’une longue ligne, accostée de points défensifs plus ou moins importants au sud : tous les 500 mètres, on trouvait une tour, pour l’observation et, éventuellement, l’utilisation de pièces d’artillerie, tous les 1 600 mètres un fortin (appelé milecastle en anglais) et tous les 10 kilomètres un vrai fort.

1. Forni G., art. cité, p. 1103-1132 ; Breeze D. J. et Dobson B., Hadrian’s Wall, 1976 (Londres), 324 p. ; Breeze D. J., The Northern Frontiers of Roman Britain, 1982 (Londres), p. 73-96 ; Napoli J., Recherches sur les fortifications linéaires romaines, CÉFR, 229, 1997 (Paris-Rome), p. 43-44, 47 et 127-165.

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On notera qu’un fortin de ce mur, appelé Vindolanda (Chesterholm)1, a livré un très grand nombre de tablettes en bois portant des textes divers. On y a lu des rapports et des archives militaires, de la correspondance privée et officielle, de quoi faire connaître la vie quotidienne d’une garnison. Une abondante littérature a été consacrée à ce sujet2. Entre 139 et 142 sans doute, sur ordre du légat Quintus Lollius Urbicus, l’armée romaine construisit, à environ 150 kilomètres au nord du mur d’Hadrien, une deuxième défense linéaire, le mur d’Antonin (Antonin le Pieux)3. Il englobait les territoires des deux peuples laissés hors de la province lors de la construction du précédent rempart, et il bordait le domaine des irréductibles Calédoniens. Les concepteurs de ce monument avaient trouvé un endroit encore plus étroit, puisqu’il ne mesurait que 60 kilomètres, s’étendant entre le Firth of Clyde et le Firth of Forth. Du nord au sud, on retrouvait les mêmes éléments que ceux qui ont été observé au mur d’Hadrien : fossé, berme, mur et route. Ici, toutefois, le mur était en terre, renforcé avec des pieux. En plan, on trouvait également des tours, des fortins et des forts. Ce qui fait problème, avec ces murs, c’est la chronologie. On pourrait penser que le second a représenté une avancée par rapport au premier, ce qui n’est pas faux mais est incomplet. En effet, une très fine mais ancienne étude de Giovanni Forni4, qu’il faudrait remettre à jour, a prouvé la complexité de cette situation. Le mur d’Hadrien a été construit vers 122, et il a été abandonné très tôt, vers 142, le mur d’Antonin l’ayant remplacé à ce moment (on ne peut pas donner plus de précision). Mais il a été réoccupé de 158 à 164, de nouveau abandonné, de nouveau occupé de 181 à 185, de nouveau abandonné. Il a enfin été réactivé en 197 et il a servi de frontière à l’empire jusqu’en 367. Il est inutile de dire que l’on se perd en conjectures pour expliquer ces aller et retour stratégiques.

1. Birley R., Vindolanda, A Roman Frontier Post on Hadrian's Wall, 2e éd., Londres, 1979, 184 p. - 45 fig. 2. Bowman A. K. et Thomas J. D., The Vindolanda Writing Tablets. Tabulae vindolandenses I, 1974 (Newcastle), 32 p., II, 1994 (Londres), 440 p. – 32 ill., et III, 2003 (Londres), 184 p. Commentaires essentiels : Bowman A. K., Life and letters on the Roman frontier. Vindolanda and its people, 1994, 2e éd., 1998 (Londres), 170 p. ; Birley A., Garrison Life at Vindolanda. A Band of Brothers, 2002 (Stroud), 192 p. 3. Forni G., art. cité, p. 1132-1139 ; Robertson A. S., The Antonine Wall, 1979 (Glasgow), 98 p. ; Breeze D. J., The Northern Frontiers, 1982, p. 97-124 ; Napoli J., Fortifications linéaires, 1997, p. 41-42, 47 et 166-194. 4. Forni G., art. cité, p. 1139-1144.

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11. L’armée romaine et la Bretagne

Civils et militaires en Bretagne Les archéologues britanniques ont accordé une grande importance aux liens qui ont uni les soldats et des civils établis dans les zones militaires1. C’est que les camps attiraient des civils en grand nombre. Les soldats avaient droit à des serviteurs qui ne vivaient pas dans l’enceinte militaire, calones ou lixae. Comme partout, on trouvait avec eux des artisans et des commerçants, intéressés par les salaires des soldats, des femmes cherchant un bon mari et les enfants qui naissaient de ces unions. Des paysans venaient également, avec l’espoir de vendre leurs surplus et la garantie de la sécurité ; car les barbares hésiteraient avant d’attaquer des Romains installés près d’un camp. La plus connue de ces agglomérations, en Bretagne, se trouvait à Isca (Caerleon). Les archéologues britanniques essaient de distinguer des types d’agglomérations, et ils pensent qu’on peut classer en trois groupes celles qui constituaient des vici : 1/ agglomération construite le long des routes ; 2/ agglomération construite le long d’une grande route ; 3/ agglomération construite autour du camp. On remarque aussi que, souvent, l’habitat des civils s’appuie contre le mur d’enceinte, constituant en quelque sorte un glacis supplémentaire contre une attaque d’un éventuel ennemi ; on peut aussi se demander si, dans ce cas, les militaires s’estimaient de toute façon à l’abri, aucun adversaire n’étant susceptible de survenir. Car un lacis de rues peut faciliter l’infiltration de guerriers. Ces petites villes possédaient un certain nombre de monuments analogues à ceux qu’on trouvait dans les vraies cités : habitat surtout, et également place publique faisant office de forum, ateliers pour les artisans, boutiques pour les commerçants, sanctuaires divers, notamment temples de Mithra, tavernes, lupanars, etc. Les cités grandissaient et elles se dotaient d’un ensemble plus complet de monuments ; les soldats appréciaient beaucoup les thermes (Bewcastle, Mumrills) et les amphithéâtres (Deva), au point que certains historiens n’hésitent pas à parler d’« amphithéâtres militaires » ; cependant, les bâtiments de ce type qui ont été observés près des camps ne présentent aucune particularité architecturale. Quand une agglomération avait suffisamment grandi, elle pouvait demander le statut de municipe et 1. Evans E., The Caerleon Canabae, excavations in the Civil Settlement, 2000 (Londres), XXVI-537 p. ; Hanel N., « Military Camps, Canabae and Vici », dans A Companion to the Roman Army, Erdkamp P. (éd.), 2007 (Oxford), p. 395-416.

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même, ensuite, de colonie (Eburacum). À l’opposé, quand un camp était abandonné, l’établissement civil disparaissait ou, au moins, déclinait (Wroxeter, Isca = Exeter). Bien entendu, dans tous les cas, des nécropoles s’étendaient aux portes de l’agglomération.

Conclusion L’organisation défensive mise en place en Bretagne présentait une originalité plus grande qu’on ne l’a dit. Elle s’appuyait sur trois légions et leurs auxiliaires, soit peut-être trente mille hommes, le dixième de l’armée romaine : c’est considérable. Ces trois légions occupaient trois grands camps, répartis loin de la frontière militaire, sans rapports avec elle. Cette dernière a été marquée par deux défenses linéaires elles aussi sans équivalent dans le monde romain, même si l’on peut trouver quelques constructions linéaires analogues. Un autre élément non négligeable a été constitué par l’arrivée de civils dans les zones où se trouvaient des militaires ; ce mouvement de population, toutefois, ne représentait pas une spécificité de la Bretagne.

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BRÈVE CONCLUSION GÉNÉRALE

L’étude de la conquête des provinces occidentales a mis en évidence la présence de trois secteurs stratégiques majeurs, la péninsule Ibérique, la Gaule avec les Germanies, et la Bretagne, ce qui ne veut pas dire que les îles de la Méditerranée occidentale ne présentaient aucun intérêt. Les guerres ont été causées par des motifs divers, qui se sont additionnés parfois : appât du butin pour tous les combattants, peur de l’autre, besoin de sécurité, ambition des nobles, … Et elles n’ont pas toujours été voulues par les Romains. Elles ont été effectuées par une armée qui a connu peu de grands changements : sédentarisation et professionnalisation, création d’une garnison de Rome, marine permanente, disparition de la tactique manipulaire, développement d’une zone-frontière militaire. Cette zonefrontière, que nous ne voulons pas appeler « limes », présentait une grande diversité suivant les époques et suivant les régions. Il n’y a pas eu de « modèle général », ni même de « modèle européen », comme le montre un tableau.

Défense linéaire

Péninsule Ibérique Pas de défense linéaire.

Défenses Concentration ponctuelles dans le NordOuest.

Bretagne Deux murs : – un en pierre ; – un en terre et bois.

Germanie Inférieure Un fleuve : le Rhin.

Grands camps Grands camps très éloignés des sur la défense défenses linéai- linéaire. res.

Germanie Supérieure Deux murs avec fossé à l’arrière. Terre et bois puis pierre. Grands camps éloignés des défenses linéaires.

La présence de l’armée a eu des conséquences très importantes sur la vie des régions frontalières. Elle leur a permis, parfois, d’entrer dans la vie politique de l’empire, pendant les guerres civiles ; les légionnaires, en tant que citoyens romains, se sentaient obligés d’intervenir en cas de défaillance du prince. 175

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Les soldats percevaient un salaire qu’ils dépensaient sur place et ils recevaient des approvisionnements divers, souvent de loin. La logistique et la solde permettaient de faire fonctionner un extraordinaire moteur économique. Cette richesse (le soldat n’était pas un riche, mais la masse des soldats représentait une manne financière considérable) a attiré des civils en grand nombre et fait naître des agglomérations, parfois sans statut juridique, souvent des vici et des canabae, plus exceptionnellement des municipes et des colonies. Citoyens romains, et fiers de l’être, les légionnaires ont représenté un modèle culturel dominant ; les auxiliaires et les civils qui vivaient près d’eux les imitaient. Ils ont apporté et diffusé leurs modes et leurs dieux. Au total, grâce à l’armée romaine, l’empire a été entouré et protégé par une ceinture de romanité et de prospérité.

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PETIT LEXIQUE D’HISTOIRE MILITAIRE

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absorption : voir bataille d’-. alia ratio : guérilla dans l’œuvre de César. asymétrique : guerre -, voir guérilla. attrition : on appelle « guerre d’attrition » (de ad-terere, « broyer ») une guerre dans laquelle les deux parties subissent des pertes très élevées. bataille d’absorption : bataille dans laquelle l’armée vaincue est « absorbée », encerclée par les vainqueurs (le cas le plus connu est la bataille de Cannes). bataille décisive : bataille qui contraint l’ennemi à mettre fin à une guerre ; rare, elle n’en existe pas moins. bataille : voir visage de la -. bellum iustum : guerre conforme au droit et à la religion (les Romains savaient trouver des accommodements avec les hommes et avec le ciel). butin : tout ce qui appartient au vaincu et qui lui est pris, y compris sa personne ; dans l’Antiquité, pratique admise par tous. campagne : partie d’une guerre ; à l’époque romaine, une guerre était divisée en campagnes correspondant chacune à une saison de guerre (juillet à septembre). cavalerie légère : cavalerie dont les soldats ne possèdent pas de cuirasse. cavalerie lourde : cavalerie dont les soldats possèdent une cuirasse ; le cheval peut être au moins partiellement protégé. conflit : voir guerre. conquête : voir guerre de -. consilium : tactique (dans l’œuvre de César). déception : pratique de guérilla qui consiste à laisser l’ennemi masser des troupes et à fuir au dernier moment pour le laisser frapper un coup dans le vide.

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• déserteurs : soldats qui abandonnent leur poste, nombreux dans toutes les guerres, même, paradoxalement, quand une guerre paraissait gagnée (voir transfuges). • directe : voir guerre -. • embuscade : attaque par surprise, aussi bien d’un petit détachement que d’une armée. • fides : respect d’un ensemble de valeurs propres aux Romains, par exemple de la parole donnée ; jusqu’à la deuxième guerre punique, elle impliquait le refus du stratagème. • générale : voir stratégie -. • géostratégie : stratégie qui prend en compte les données géographiques, surtout le relief et le climat, mais aussi la répartition des populations. • grande stratégie : stratégie qui prend en compte les facteurs économiques et démographiques. • guérilla : ce mot désigne surtout l’embuscade, et aussi un ensemble de pratiques de combat qui se caractérisent essentiellement de manière négative, par le refus de la bataille qui risque d’être décisive ; elle est un aveu implicite de faiblesse. • guerre asymétrique : autre nom pour désigner la guérilla. • guerre d’attrition : voir attrition. • guerre de conquête : guerre qui est provoquée par une volonté d’impérialisme. • guerre de représailles : guerre organisée pour punir un ennemi d’avoir causé du tort, quel que soit ce tort. • guerre directe : guerre qui se caractérise surtout par des sièges et des batailles en rase campagne, armée contre armée, avec l’espoir de la bataille décisive. • guerre indirecte : autre nom pour désigner la guérilla. • guerre ou conflit de basse intensité : guerre marquée par de nombreuses actions secondaires, sans qu’il y ait jamais recherche de la bataille décisive. • guerre ou conflit de haute intensité : guerre marquée par la recherche de la bataille décisive. • guerre préventive : guerre déclenchée quand un ennemi potentiel a rassemblé assez de forces pour faire craindre une agression. • guerre totale : guerre qui vise à détruire tous les biens et toutes les personnes ; inconnue de l’Antiquité.

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Petit lexique d’histoire militaire

• harcèlement : pratique de guérilla qui consiste à attaquer sans cesse les hommes isolés et les petits détachements, sans recherche de la bataille décisive. • impérialisme : politique visant au rassemblement de peuples divers unis pour former un État multinational ou à la création d’un État dans lequel des populations sont soumises à l’une d’entre elles (c’est, dans ce cas, une hégémonie). • indirecte : voir guerre -. • infanterie légère : infanterie dont les soldats ne possèdent pas de cuirasse. • infanterie lourde : infanterie dont les soldats possèdent une panoplie, notamment défensive (casque, cuirasse, bouclier, lance et épée). • ius iurandum : serment de nature juridique prêté par les soldats au général ; voir sacramentum. • légère : voir cavalerie -, infanterie -. • logistique : ensemble des produits, pas seulement alimentaires, dont une armée a besoin pour se déplacer ou occuper un secteur ; ensemble des moyens mis en œuvre pour assurer la fourniture de ces produits. • lourde : voir cavalerie -, infanterie -. • petite guerre : autre nom pour désigner la guérilla. • petite stratégie : stratégie qui ne peut pas tenir compte de tous les facteurs économiques et démographiques, et qui se fonde sur l’empirisme et sur les apports d’un renseignement rudimentaire. • poliorcétique : théorie et pratique, science et art du siège. • postliminium : droit accordé à un citoyen romain de récupérer son statut s’il l’a perdu par la captivité ; ne peut être appliqué que si le bénéficiaire a réussi à s’évader. • préventive : voir guerre -. • psychologie : élément de la guerre ; les anciens étaient très conscients de son importance. • raid : courte expédition qui part d’un point et revient vers ce point (les historiens de l’Antiquité confondent souvent raid et invasion). • représailles : voir guerre de -. • retraite feinte : un stratagème des plus courants qui consistait à faire semblant de fuir et à se retourner brusquement quand les poursuivants étaient débandés. • sacramentum : serment de nature religieuse prêté par les soldats au général ; voir ius iurandum.

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• stratagème : ruse employée à la guerre ; utilisée par les Romains, elle leur paraît une preuve de leur génie ; utilisée par l’ennemi, elle leur semble contraire à la fides, et elle devient une preuve de duplicité de celui-ci. • stratégie alternative : autre nom pour désigner la guérilla. • stratégie générale : stratégie qui prend en compte tous les moyens disponibles, y compris ceux de l’ennemi ; expression proche de « grande stratégie », mais plus large encore. • stratégie : mise en œuvre de moyens divers pour gagner une guerre (le mot a été discuté) ; voir tactique. • stratégie : voir grande -, petite, -. • stratégiste : personnage qui réfléchit ou écrit sur la stratégie. • tactique : mise en œuvre de moyens divers pour gagner une bataille ou pour remporter un siège (le mot a été discuté). • terre brûlée : type de tactique qui vise à affamer un envahisseur pour le faire partir sans le combattre ; liée à la guérilla, elle est un aveu de faiblesse. • totale : voir guerre -. • transfuges : soldats (et pas esclaves) qui passent d’un camp à l’autre. • tribut : versements imposés au vaincu par le vainqueur et fixés par traité. • visage de la bataille : sentiments qu’éprouvent les soldats quand ils vont au combat ou quand ils y sont engagés.

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BIBLIOGRAPHIE Principales abréviations (autres : voir Année Philologique)

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Rome et les provinces de l’Europe occidentale jusqu’à la fin du Principat

Titres Il est évidemment impossible d’écrire l’histoire militaire des Germanies sans recourir aux travaux rédigés en langue allemande. À l’intention de nos étudiants, nous avons ajouté le plus possible de titres en français ; plusieurs, hélas, sont dépassés.

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TABLE DE L’ICONOGRAPHIE Doc. 1 : Les vélites, fantassins légers, à la fin du IIIe siècle avant notre ère............................................................... 47 Doc. 2 : Les légionnaires de première et deuxième lignes, les principes et les hastati, à la fin du IIIe siècle avant notre ère.................. 47 Doc. 3 : Les légionnaires de troisième ligne, les triarii, à la fin du IIIe siècle avant notre ère.............................................. 48 Doc. 4 : Le camp de Polybe.............................................................................. 51 Doc. 5 : Conquête de la péninsule Ibérique................................................... 78 Doc. 6 : La Gaule............................................................................................. 103 Doc. 7 : Les légionnaires du Haut-Empire ................................................... 123 Doc. 8 : Le camp légionnaire de Neuss (Neuß)............................................ 125 Doc. 9 : La Germanie romaine ...................................................................... 138 Doc. 10 : Conquête de la Bretagne................................................................ 161

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Yann Le Bohec, Professeur à la Sorbonne, précurseur de cette problématique a beaucoup travaillé sur le rôle des armées dans l’histoire romaine et, il apporte ici des réponses à toutes les questions que le lecteur se posera. Il coordonne, pour ces mêmes éditions du Temps, un ouvrage collectif intitulé Rome et l’Occident de 197 avant J.-C. à 192 après J.-C.

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18,50 € ISBN 978-2-84274-488-5

EDITIONS DU TEMPS

La première image que beaucoup de peuples européens ont eue de l’État romain, ce fut l’irruption de légions ; ce fut la conquête ; ce fut la violence. Pourtant, très rapidement l’adhésion suivait et la romanité se diffusait. Sans doute parut-il bon d’installer des camps permanents, mais cette stratégie ne fut mise en œuvre qu’à partir de l’époque d’Auguste/Tibère. Pourquoi cette conquête a-t-elle eu lieu ? Quand ? Comment ? Obéissait-elle à une stratégie élaborée ? Quelles tactiques ont été appliquées ? Quelle organisation a suivi ? L’histoire militaire est maintenant bien intégrée à l’histoire générale, liée à l’étude de l’économie (soldes, logistique), de la société (hiérarchie, recrutement), de la culture (romanité), des religions, et à tous les aspects de l’anthropologie.

Rome et les provinces de l’Europe occidentale. Conquêtes et stratégies

Synthèse d’histoire romaine

ROME ET LES PROVINCES DE L’EUROPE OCCIDENTALE JUSQU’À LA FIN DU PRINCIPAT CONQUÊTES ET STRATÉGIES Yann Le Bohec

EDITIONS DU TEMPS