Romans et récits : oeuvres lyriques et dramatiques. 1
 9782070117796, 2070117790

Table of contents :
PRÉFACE
CHRONOLOGIE
NOTE SUR LA PRÉSENTE ÉDITION
ANDRÉ WALTER. CAHIERS ET POÉSIES
LE TRAITÉ DU NARCISSE
LE VOYAGE D'URIEN
LA TENTATIVE AMOUREUSE
PALUDES
LES NOURRITURES TERRESTRES
PHILOCTÈTE
LE PROMÉTHÉE MAL ENCHAÎNÉ
LE ROI CANDAULE
L'IMMORALISTE
SAÜL
LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE
BETHSABÉ
LA PORTE ÉTROITE
ISABELLE
LES CAVES DU VATICAN
Appendices
NOTICES ET NOTES
TABLE

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André Gide Ron1ans e t récit ••♦'t"1't'l't •1 1, , . .., , . , .,. . . . . . . \

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Autrefois !... Je suis seul : Je me souviens des jours paués, des jours anciens, etje pleure 31 • Le souffle des souvenirs me berce, et la pensée me prend comme une mer 32• -

§ Oh! l'émotion, quand on est tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à toucher - et qu'on passe. Qye l'âme reste désireuse, toujours; qu'elle souhaite. C'est dans l'attente qu'est la vie; dans l'assouvissement elle retombe: - Qye les vierges sages restent attentives 33 • La tristesse des regrets est si douce, surtout quand on n'a pas possédé ; elle est évocatrice, appelle au souvenir ; on y revient sans cesse et l'on désire encore après que c'est évanoui. Les soirs d'été, les nuits de fête, sous les marronniers comme à l'ombre des antiques térébinthes, dans les chants, les rumeurs d'ivresse - les courtisanes ont appelé, les courtisanes errantes; de loin j'entendais leur sourire ... mais nous avons fui les amours faciles. Alors: la lampe et la porte fermée, l'étude solitaire. § Je me souviens aussi quand on rentrait la nuit de chez Ar***, après le parler franc et les rires, et les plaisanteries

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André Walter. Cahiers et poésies

fatiguées qu'ils criaient dans la rue déserte. « Viens-tu ? disaient-ils, on va s'amuser!» - Je les quittais ; je regagnais tout seul ma chambre ; puis, au piano, je jouais bien avant dans la nuit, bercé d'une langueur songeuse ; et longtemps encore, avant de m'endormir, la tête appuyée au chevet de mon lit, assoupi à demi de lassitude ou de tristesse, je pleure - non pas des regrets ... mais j'aurais voulu savoir ce qu'ils disent.

§ Chasteté! . . . . . . Et pour cela l'âpre jouissance dans la douleur : Surgit du/ce aliquid 34 • •• J'ai fait mon voyage en Auvergne 35, seul, à pied, et par unique désir d'une mortification poursuivie, - pour maîtriser l'inquiétude d'une puberté vagabonde. - Les longues marches au soleil, à la pluie, dans la poussière des routes ; l'esprit inerte, le corps tranquille: la chair contente - et la nuit, le sommeil tout de suite, brutal et sans rêve. Et, le matin, partir encore ; poursuivre le repos de soi dans une fatigue épuisante. § Qyand la première fois je suis parti pour voir la Chartreuse, la grande, - j'ai longtemps erré, tout auprès, sur la route de Saint-Laurent à Saint-Pierre; je regardais sans cesse le repli de vallée où je la savais enfoncée, invisible, et le chemin pour y mener - mais je ne m'en suis pas approché, par crainte de déflorer peut-être un rêve si longtemps choyé 36• Le soir j'ai redescendu la route; je suis reparti, délicieusement triste, rêveur plus que jamais. Oh! l'émotion, quand on n'a plus qu'à toucher - et qu'on passe..... Juif-Errant 37 !

cachée, myStérieuse, qui lui fait désirer la première et po111 laquelle il eSt l'agent myStérieux. Ce sont les (? zoophytes) des récifs d'Aufüalie, ignorant les suites lointaines de leurs efforts, qui croient seulement travailler pour propager leur espèce.

* Qwnze longs jours encore et plus de six semaines Déjà ! Certes, parmi les angoisses humaines La plus dolente angoisse eSt celle d'être loin. On s'écrit, on se dit comme on s'aime; on a soin

* L'ombre eSt pacifiante. Mon âme s'endort au sein des inconsciences, et mon corps s'emplit de la sève des plantes. Les parfums surtout font se ressouvenir. L'ombre avec le clair alternée. Et les rais du soleil dans l'obscur du feuillage.

* Pour les demi-teintes : « Q!!and ce n'eSt plus le jour ni tout à faitla nuit» ou bien: « Q!!and plus la nuit mais pas le jour encore»

* « Dans la seule journée du 2 oél:obre, trois élèves de gymnase à Berlin se sont donné la mort. Les journaux font des commentaires attriStés sur la fréquence croissante de ces suicides d'écoliers 16 • »

*

Et inquietum efl cor noffrum donec requiescat in te 17 •

*

Les enthousiasmes sont en nous, latents, l'âme les projette sur les choses admirables, mais qu'importe, la chose admirée, l'admiration eSt tout, l'œuvre devient belle que j'admire, et ton bon goût eSt méprisable de me persuader que je me trompe. (Stendhal, criStallisation.) Il me suffit que j'admire. Dans l'admiration spontanée, malgré et outre la raison, c'eSt là qu'on sent la race de l'âme. L'on peut juger de l'âme aux choses admirées.

*

Cahier préparatoire

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Entendu au Luxembourg le finale d'Ut mineur 18, joué par les cuivres militaires. L'émotion était trop forte pour que la jouissance fût entière ; au milieu de la foule, je marchais, ivre à crier, tremblant de tous mes nerfs. Et je voyais, au souffle envahissant de l'inspiration, je voyais tout tourner autour de moi, seul centre, comme dans un rêve; il me semblait que seul j'étais, et que j'étais cette harmonie.

* André, me dit-elle, j'ai trouvé dans Sully Prudhomme des vers exquis que tu ne m'avais pas montrés ; comment cela, vilain frère?» Et tu me récitais « Le beau printemps qui vient de naître, Sitôt commencé va finir ... » « Et les cytises de Virgile Ont embaumé tout l'univers 19 ••• » Puis ce furent pour moi beaucoup de reproches, de ce que tu les avais découverts seule. . . . Tu vois bien que tu ne pouvais te faire toi-même à l'idée de quelque beauté que tu ne connusses pas par moi. Je te le dis et tu te mis à sourire, car tu le pensais bien un peu, malgré toi. «Alors pourquoi le lis-tu?» me dit-elle en riant. Et je fermai mon livre.

*

Cette lettre de Julie à Saint-Preux m'a fait du bien; elle m'a rassuré, je me demandais s'il était possible ... et s'il ne valait pas mieux encore ... que d'acheter un tel prix 666 ? Je voyais le mal des deux côtés et ne savais plus où était le moindre.

*

Minuit. Je jouais, et le piano surmené frémissait de toutes ses cordes. Mais, à trop vibrer, soudain une s'est rompue. Je m'arrêtai, tremblant à l'incisif éclat de cette corde métallique. Elle s'est tue, mais, comme une onde harmonieuse ondulant sur tous les degrés, longtemps ont répondu, douloureusement émues, les plus lointaines harmoniques. Puis l'onde aérienne soulevée s'eilt épandue plus subtile. Tout se rendort. Le silence un instant déchiré se referme, qui m'enveloppe de peur et de ma solitude. Je suis resté tremblant, craignant, sur le clavier muet, de réveiller les deuils de la note dé fun te. zm•

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En marge d'(( André Walter. Cahiers et poésies»

J'ai tâché de lire, rêver, et, maintenant que j'écris, sans cesse encore dans la nuit j'écoute un sanglot: la corde d'un luth qui se brise.

*

Je ne vois que deux routes: ou le quiétisme, ou la croyance à la perfeél:ion. Dans le doute, il FAUT suivre la dernière.

* Provisoire. Je me souviens des jours anciens, de mes ...... prières pendant la nuit. Je me souviens des jours anciens et je pleure. (Chercher Psaume LVII, v. 6-7.) L'orgueil de ma foi me soulevait audessus des autres, leurs moqueries aiguillonnaient ma ferveur, je les aimais comme un martyr les flèches qui le percent ; je me plaisais à fouler au pied ma vanité révoltée. Il s'élevait au-dessus d'elle, en mon cœur, une intime fierté, noble et superbe, j'avais trouvé mieux qu'ils ne pouvaient me donner. Et je m'éloignais d'eux, et dans les heures où nous devions courir ensemble, je m'en allais à l'écart, sous des arbres, méditer lentement une Bible que je portais toujours avec moi. Et je la lisais dans la rue.Je me forçais d'affronter les regards qui s'étonnent; je m'isolais en elle, mon esprit se fortifiait à ces luttes, il trouvait d'âpres jouissances. J'étais heureux. Le soir, c'était une sereine douceur, la prière toute de louanges, un psaume d'adoration (citer tout CXIX, 92-105) (et encore: «Je suis pour tous un objet de moquerie!» ... ?)

* Les premières phrases écrites. J'avais quinze ans alors. Je n'y veux rien changer, malgré qu'un peu déclamatoire. Ah! que de rêves! la chose la meilleure ... , que d'élans! que d'enthousiasmes ! quelle soif d'un cœur qui ne sait encore rien de la vie et bondit d'impatience de s'y élancer ... ~elles aspirations d'idéal, quels tressaillements inquiets, quels frémissements de l'âme! elle s'agite, à croire qu'elle va s'échapper du corps; elle a soif d'un Dieu et le cherche partout, elle croit le toucher et se dépite de n'en trouver partout que des reflets. La nuit, elle regarde si le ciel ne s'entrouvre point; les sens ardents et indociles ne la laissent pas se contenter d'une communion spirituelle ; ils veulent toucher, étreindre ce Dieu qu'ils cherchent, et se croient leurrés quand Il se dérobe à eux. Ne peux-tu croire sans toucher, ne peux-tu aimer sans voir? pauvre corps ! Parfois, lorsque tu pries et que tu crois sentir

Cahier préparatoire Dieu même auprès de toi, pourquoi te retourner pour voir ? L'iJlusion cesse et la prière meurt sur tes lèvres. 0 Marie ! que je plains ton désir insensé de toucher le Seigneur ! Qgand tu le reconnus, tu lui crias : « Mon maître ! », et te jetais à ses genoux pour lui baiser les pieds, mais lui, se dérobant à ton étreinte : « Noli me tangere », te dit-il, et ton cœur alors fut inquiet. Impropriétés, hiatus, souvenirs de Pascal. « Leurrer, dépiter, dérober». Pourtant, j'étais ému, oh ! jusqu'aux larmes, en écrivant ces exclamations.

* Souvenir de classes (date très ancienne). Dieu sait que l'orgueil ne me serait jamais né si je n'avais pas connu les autres. Ce n'eSl: qu'après les avoir vus que je les ai sentis inférieurs. Ce sont des enfants ou des bêtes. Ils vivent comme si la vie était drôle.

* Je n'ai jamais eu de camarades. Je n'étais d'aucune fête, et pour les quelques amis que j'ai eus, j'ai toujours désiré des intimités si profondes qu'elles retombaient d'elles-mêmes, impossibles. (avec recherche de l'âme)

* J'étais enfant; plus tard, pensais-je, quand je serai tenté, je m'enfermerai dans ma chambre pour m'empêcher de descendre dans la rue dangereuse, je m'enfermerai et, de peur qu'au milieu de la lutte je ne faiblisse, dès l'abord je jetterai la clef, et je reSterai pur. J'étais enfant; et je ne comprenais pas que l'ennemi n'eSl: pas dehors, mais en nous.

* Le rêve me ronge ; il use toutes mes forces, son éblouisse-

ment s'interpose toujours et me voile les réalités, je ne vois plus que lui. Je m'inStalle au travail pour de longues heures ... L'idée d'un vers, d'une cadence interrompue caresse doucement mon oreille, elle enfle, insiSte, et mes yeux se lèvent du livre pour suivre dans l'air le vol de la Strophe ailée. Puis le rêve vient, qui me grise ... , des poèmes, des ambitions, des héroïsmes, que je vois comme s'ils avaient eu lieu déjà et que je m'en souvienne. Cela e!§l: exquis, cette vie fabuleuse, plus intense que la vie réelle, si pâle après.

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En marge d'

«Je n'aime pas les littérateurs; ils ne moissonnent ni ot labourent ni ne sèment et se rassasient de choucroute. - Oh ! monsieur, commençai-je - moi qui précisément... • TROISIÈME FRAGMENT : [UN NARRATEUR MALLARMÉEN]

... qu'il me sertpour lesjours ordinaires.Je récrirai pourtant selon ma coutume l'indication susdite, au mois de décembre, car je serai curieux de savoir si ma volonté persévère et si Magloire aussi de même continue. Sinon j'aurai donc eu raison de ne rien faire. Aujourd'hui je ne ferai rien ; j'attendrai venir le voyage. Je ne veux aller voir personne - tant pis - je pars - je n'ai plus à soigner les choses - puis cela m'est insupportable qu'on me demande combien de temps ça durera - car, enfin, c'eilt précisément parce qu'il doit durer peu de temps, ce voyage, que je peux me permettre de partir ainsi, sans apprêts. Je ne veux recevoir personne: cet Alcide m'exaspéra. - Sans cette attente du voyage, je me montrais charmant pour lui ; je le retenais c'e~ probable; il déjeunait ici, vers la fin du repas je racontais Paludes, et lui n'eût pas très bien compris. - Insistons : Sans les autres je n'eusse blâmé jamais les autres ni moi-même; mais dès que je les vois, sitôt j'entre en critique. Insistons; insilltons; pour goûter comme il faut ces délices : être seul à présent mon repas pris - attendre, entouré de mes livres, Darwin, Bentham et Malte-Brun, que tel plus avenant désir m'invite à prendre, plutôt que tout autre, Virgile. . . . « ego ubi tempur erit, omnir in fonte lavabo. »

POSTFACE POUR LA NOUVELLE ÉDITION DE« PALUDES» ET POUR ANNONCER « LES NOURRITURES TERRESTRES» (1896) « Un jeune homme plein de passions» - comme disait René, brûlant et chaste - après un an de voyage, durant lequel, de parti pris, mais non sans luttes difficiles, il a pu, tant l'adoration émerveillée de la nature lui semblait préférable, tant l'occupait sa joie volontaire de vivre et son souci de voir telle quelle chaque chose - bannir pour un long temps les livres, soulever les rideaux,

Po!!face de r896 ouvrir, briser les vitres dépolies, tout ce qui s'épaissit entre nous et l'Autre, tout ce qui ternit la nature, - harmonisait enfin sa vie et ses pensées, selon l'optimisme éperdu où l'avaient conduit son tempérament d'abord, puis son admiration pour Goethe et la lente méditation de Leibniz. Durant près d'un an, malade, aimant désolément, désespérément la lumière, il goûta ce faisant plus de joies, pense-t-il, qu'il n'en goûta jamais avant, fût-ce dans l'étude, à tout simplement adorer. Près d'un peuple qui s'invétère, d'une religion différente, d'une morale parfois contraire et pourtant belle, il a pu trouver très étrange et maladif soudain, y repensant, l'état de critique et le soin de prosélytisme qui l'avait lui-même et souvent tourmenté jusqu'alors - l'agitation de ces hommes du Nord croyant toujours qu'au-dessus du bien se pourrait obtenir quelque mieux préférable. Il a pu soudain n'y presque plus rien comprendre, considérant la pensée comme une perplexité non imposée, et l'admiration comme une prière suffisante. Volontiers il eût dit, comme Luther au jeune théologien soucieux: « Va boire!» Il fallait, resongeant de là-bas à Paris, à cette agitation sur place, à cette localisation du bonheur, à cette myopie des fenêtres, à ces contrôles du plaisir, à cette interception du soleil, à cet étouffement des gens qui s'obiftinent à ne respirer l'air plus qu'à travers des cigarettes - il fallait certes que lui-même en fût loin et depuis longtemps, pour songer même à en sourire, car il n'a pas l'esprit frondeur et ne rit que de ce qu'il a connu. N'importe ; il écrit un livre, et puisqu'il avait envie de rire, il trouva du même coup ridicule également le contrôlé, le contrôleur, celui qui veut lever les contrôles et celui qui ne sait pas y échapper. Il eiftimait, soit dit en passant, que ces deux solutions sont simples : ou négliger les contrôles (éviter, supprimer), ou ne pas s'en apercevoir. Il écrit ce livre, l'auteur, et pour plus de rires encore, pour montrer qu'il ne rit pas rien que des autres, il l'écrit à la premie're personne. - « C'eift une confession», penset-on aussitôt, et ses premiers livres l'annoncent. - Les vices d'esprit qu'il rappelait ici pour en rire ... « ce sont les siens ! » Et sans souci qu'alors ce livre, si confession c'était, niait ses précédents, l'un dit : « Qge vous êtes triifte ! » - Mais non ; je suis gai! - L'autre : « Ah ! que vous êtes psychologue ! » - J'ai l'horreur des psychologies. - « Mais alors, que voulez-vous dire?» - Précisément, que l'on ne peut rien dire. - « Vous devez bien vous ennuyer!» - Jamais moi-même. - « Votre livre eift trop plein de symboles.» - C'eift pour me moquer des symboles. - « L'air n'eift pas toujours gris! il eift d'autres belles journées. » - Pourquoi d'autres I toutes les miennes sont belles. Veuillez croire : je ne suis pas celui qui dit Je dans Paludes, et qui

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En marge de« Paludes J>

ne porte pas d'autre nom. Je ne me plains pas de rien, -p, même de moi-même, et je m'eStime satisfait. Heureusement· suis heureux. CeA dont je ris, c'eSt de Paludes - c'eSt pour ce tin que je l'écris ... 0 proteStations infinies! - N'eussé-je pas di comme je le désirais d'abord, écrire à la fin de mon livre, pow qui ne l'eût pas bien compris, pour qui se fût, mépris sur moimême, et pour moi-même, et pour chacun : A un livre faéli« convenait une aussi faél:ice conclusion ; - mais que le lefüw patient veuille bien ne regarder tout ce livre que comme um préface à celui qu'il sera bientôt heureux de lire sous ce titre: L; Nourritures temflres. « Un vilain titre, dit Angèle. - Tant pis », repartis-je. Certes, c'eSt une terrible chose que de faire un livre; vous le savez, monsieur, vous qui en faites. - Et c'eSt une des plu1 irritantes manies de l'esprit que, leél:eur, il ne puisse accepta simplement, pour ce qu'on la lui donne, chaque phrase; qu'i prenne au sérieux la page où l'on plaisante, et, lorsqu'on pade gravement, qu'il sourie finement et dise : «Je vois bien que vous plaisantez ! » - Grâce à ces jugements, le passé compromet l'avenir; ils n'admettent pas que l'on soit, comme le temps d'azur et de nuées, un composé mal défini de rire et de mélancolie. Pour avoir une fois pleuré, on ne croit plus à notri rire; on ne croit plus qu'à lui pour avoir une fois plaisanté. A chaque livre, il faut s'en redéfendre; il doit s'envelopper, ce livre naissant, de proteél:ions, d'objeél:ions, de réfutations, comme Hercule enfant de langes et de serpents étouffés. - Bien peu comprennent que ce que l'on veut faire, après une chose, ce soit précisément une autre. Cette première vous oblige ; on attendait la même, un peu autrement habillée. Spécialisations et récidives ! la suite du temps l~s propose, l'habitude les impose et le public y applaudit. - 0 monde infiniment renouvelé! qui donc sous vos a~peél:s divers reconnaîtra votre immortelle ressemblance? - 0 Nature perpétuellement semblable à tout et à toi-même, qui donc, qui donc en ta monotonie épuiserait le goût de tes formes nouvelles, l'intarissable élan de tes rires etde tes harmonies - source d'amour que j'aime, inépuisable provision ! tout comique naissant du sentiment d'une inadéquation, chaque harmonie nouvelle perçue permet, promet un nouveau rire. Le comique évolue toujours en rapport avec le sentiment de l'harmonie. Le V~age d'Urien permet mon rire de Pallldes; Paludes me permet mon sérieux d'aujourd'hui. - Pour avoir fait (avec quelque sourire) une « table des phrases les plus remarquables de Paludes», on a cru que je me

Poffface de 1S96

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moquais du leéteur. Qgi l'a cru?- Un leéteur. -Tant pis pour qui l'a cru ; je voulais simplement rire avec lui et de moi-même : il ne faut rire que de soi ; - et c'est déjà bien assez drôle ; mais on ne le remarque pas ... La moquerie est à cause du moqueur, non de la chose persiflée. La moquerie est toujours une profanation. - Qgi croit voir en ce monde du médiocre, se trompe ; il n'y en a pas un seul brin; ce que l'on croyait médiocre d'abord n'est que comprimé par le reste, et souvent gagne en profondeur. Si vous v9yez médiocre, c'est que vous regardez de trop près ; reculez ! Elargissez votre vision ; n'isolez pas artificiellement quelque chose pour que médiocre il apparaisse. - Le médiocre n'existe que dans les œuvres de l'homme, et seules sont sans excuse de l'être les œuvres d'art, parce que leur beauté seule les motive et les justifie - et parce qu'elles sont irolées. Monsieur, je ne suis pas Tityre. Rien ne m'a paru médiocre en la vie. J'eusse sauvé mon apparence si j'eusse dit d'abord pour vous: «Paludes! c'est l'histoire d'un esprit mal fait.» - Ses défauts? - Un seul lui suffit: il préfère le mieux au bien. C'est pour cela qu'il veut réformer tous les autres. Défauts d'esprit, vertus chrétiennes... n'insistons pas, car ce serait pour quoi dire? - Je ne me moque plus de rien. Toujours est-il qu'en lui, Tityre a tout ce qu'il faut pour ne rien faire. Pour agir, il faut moins que pour ne plu.r pouvoir agir. En cette table je voulais, pour qui ne l'eût pas bien compris, par le choix brutal de deux phrases, montrer ce qui m'importait le plus en ce livre. Hubert lui dit: « Tiens ! tu travailles ! » Il dit cela avec stupéfaétion. Il le répétera surtout. Je répondis: «J'écris Paludes.» - Et voilà une idée soulevée. « Il faut porter jusqu'à la fin toutes les idées qu'on soulève.» - Et voilà le sujet de mon livre. C'est l'histoire d'une idée plus que l'histoire de quoi que ce soit d'aqtre; c'est l'histoire de la maladie qu'elle cause dans tel esprit. Elément de vie, une idée ? non, de fièvre d'apparence de vie ; elle est dévoratrice et se nourrit de nous ; nous ne sommes ici que pour lui permettre de vivre. De n'importe quelle autre j'aurais pu faire le sujet d'un tel livre. - On considère trop les idées comme des mortes, où la logique peut opérer; tandis que ce sont elles qui vivent, et qui vivent à nos dépens ; dans le cerveau ; toutes chaudes encore, elles ne paraissent plus les mêmes, comme ces algues fluétueuses, lorsqu'on les sort de l'eau, ternissent - et pourtant elles n~ nous intéressent que là, palpitantes, vivaces, angoissantes. A quoi comparerai-je l'idée? - au germe cancéreux que voici qu'en un cerveau d'enfant je vais mettre; il ne grandira pas, je suppose, ou s'il grandit, ce sera puisant à même au cerveau de l'enfant; c'est là qu'il étendra ses racines; il l'emplira de maladie, suçant

En marge de Mai.r plm tard: « C'efl amz vexant, (et ;a n'a pat été facile lj j'e!pérai.r qu'un dieu sy cachait. - Si Zem s'en fût mêlé, j'emse accouché d'un Dioscure ;grâce à cet anima4Je n'ai mir au monde qu'un veau. »

LE ROI CANDAULE'

LE ROI CANDAULE

© Éditions Gallimard, r930, r942. EN MARGE DU

« ROI

CANDAULE»

© Éditions Gallimard, 2 oo9.

PRÉFACE

Je m'excuserais d'abord d'écrire cette préface, si déjà je n'écrivais cette préface pour m'excuser d'avoir écrit la pièce. je ne me dissimule point que, si la pièce est bonne, elle n'a point besoin qu'une préface la soutienne ; et que si la pièce e!t mauvaise, le plus grand tort, après l'avoir écrite, est de la vouloir expliquer. Et donc, jusqu'à présent, je me suis interdit les préfaces; et je continuerais, certes, d'agir ainsi, n'était l'étrangeté de cette pièce et le malentendu qu'elle risquerait d'amener. Incertain de l'accueil qu'on va lui faire, je puis, je dois, tout supposer ... supposer même qu'on l'applaudisse. Là serait le malentendu. Car, voyant le bruyant succès que le public a fait aux pièces de M. Rostand, par exemple, je ne puis prétendre un instant que, si ma pièce est applaudie, ce soit pour ses mérites littéraires ; les applaudissements, s'ils eclatent, iront à ce que ceux qui n'applaudiront pas vont y ttouver de scandaleux; à ce que j'eusse supprimé de ma pièce, si ce n'eût été supprimer du même coup toute la pièce, etsi je ne pensais, je l'avoue, qu'une œuvre dramatique doit, outre sa valeur profonde, présenter toutes sortes d'agréments, former speél:acle et beau speél:acle, ne pas craindre de «parler aux sens». Mais, plus cette partie, secondaire après tout, ici, risque de plaire, plus grand est mon besoin de m'en disculper aussitôt, pour éviter, du moins, de prolonger une méprise. Expliquons-nous.

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Le Roi Candaule

J'ai voulu faire œuvre d'art, simplement. Mais puisque, aujourd'hui, l'art n'est plus, et que, d'ailleurs, nul n'est plus là pour le comprendre, il me faut donc mettre en avant la part d'idées, - celle qui, précisément, à mes yeux n'est pas la plus importante, celle qui doit reill:er, je le pense, au service de la beauté, mais ne peut servir la beauté que si elle-même, d'abord, est parfaitement juste et solide. C'est le squelette de mon drame; mais, hélas ! aujourd'hui, de cela seulement j'ose parler. II

Le roi Candaule aimait éperdument sa femme et la regardait comn11 la plu.r belle des femmes. Obsédé par sa pa,!Sion, il ne cessait d'en exagérer la beauté à Gyge's*, un de ses gardes, qu'il aimait beaucoup, et! qui il communiquait ses affaires les plur importantes. Peu de temp1 apre's, Candaule (il ne pouvait éviter son malheur) tint à Gyge's a dircours: « Il me semble que tu ne m'en croir pas sur la beauté de n11 femme. Les dircours font moins d'impression que la vue des oijets :fa~ donc ton possible pour la voir nue. 1> - «Qge dites-vour, Seigneur: s'écria Gyge's. Y avez-vour réfléchi? Ordonner à un esclave de voir sa souveraine ? Oubliez-vour qu'unefemme dépose sa pudeur avec ses vête· ments? Les maximes de l'honnêteté sont connues depuir longtemps; elles doivent nom servir de re'gles : or, une des plur importantes efl q111 chacun ne doit regarder que ce qui lui appartient. Je suif persuadé q/11 vour avez la plur belle de toutes les femmes; mair n 'exigezpas de moi, je vour en cor!fure, une chose malhonnête. 1> Ainsi Gyge's se refurait à la proposition du roi, en craignant /11 suites pour lui-même : êcherasJas d'avancer. Il avance, Saül ; il avance ; il est déja si gran que tu ne pem empêcher nul de le voir. Pourquoi, si tu ne peux m'entendre, m'avoir demandé d'apparaître? Ma parole à présent provoquée continuera: désormais elle ne cessera pas de s'étendre; si tu supprimes à présent les prophètes, les choses mêmes prendront une voix; et si tu te refuses à l'entendre, toi-même prophétiseras. Dans trois jours les Philistins te livreront bataille et l'élite d'Israël succombera. Vois! la couronne n'est déjà plus sur ta tête. Sur celle de David, Dieu l'a posée. Vois, Jonathan luimême déjà la pose ... Adieu Saül - ton fils et toi, tous deux, bientôt vous viendrez me rejoindre ...

L'ombre ditpa,wît. LA

SORCIÈRE,jaiblement: Moi plus vite encore, Samud. Sile1111.

SAÜL, comme s'é11eiUant: J'ai faim. LA SORCIÈRE, elle efl agenouiUée pres de Saül étendu: Saül. SAÜL, se soulevant: C'est moi. - J'ai faim. - Voyons, femme;

tu vois qu'il faut avoir pitié du roi. Il est malade. Donne-lui quelque chose à manger ... LA SORCIÈRE: Pauvre Saül! - J'avais gardé ces pains; prends-les. SAÜL, inconscient: Dis: qui donc parlait ici tout à l'heure/ - (Il s'émeut.) Vieille femme, avec qui parlais-tu? Voyons!

Atle III, sce'ne VH

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que suis-je venu faire ici? - Réponds-moi vite: n'es-tu pas la sorcière d'Endor ?... !A SORCIÈRE : Pauvre Saül ! SAÜL: La sorcière ! - Non ! non ! tous les sorciers sont morts ! Saül a fait tuer tous les sorciers. La sorcière d'Endor est morte ... (se dressant) ou va mourir. !A SORCIÈRE, toujours agenouillée : Ah ! sans que tu la frappes, Saül; elle mourra bientôt. - Laisse-la ... SAÜL, comple'tement réveillé avec une agitation croi.rsante : Avec qui parlais-tu? ... N'était-ce pas avec ... QRi t'a permis d'appeler Samuel ?.. . LA SORCIÈRE : Malheureux ! SAÜL: Ah ! je supprimerai ce qu'il a dit ... Ce qu'il a dit, je veux le sup}?rimer dans tes oreilles!. .. Moi-même, je ne me rappelle deja presque plus. 1A SORCIÈRE : Malheureux ! SAÜL : Mais ... je n'ai pas tout entendu. . . (Se tournantfurieusement contre la S orcie're.) Ah ! malheureuse, tu vas parler !... Je me rappelle tout à présent. - Je suis tombé ... ½'a-t-il dit? QR'a-t-il dit ? LA SORCIÈRE : Malheureux ! SAÜL: Ah ! ah ! tu parleras, sorcière ! - A-t-il nommé ? dis ... parle ... a-t-il nommé quelqu'un ? 1A SORCIÈRE : Pitié ! SAÜL: D'autre ... 1A SORCIÈRE : Pitié, Saül ! SAÜL : O!:!e Jonathan - pour ... 1A SORCIÈRE: Non! SAÜL : Allons ! tu sais tout à présent ! - pour me succéder sur le trône ? 1A SORCIÈRE: Non! ! SAÜL: Tu mens !. .. tu mens !. .. ½elqu'un, qu'il t'a dit que j'aimais ... IA SORCIÈRE : Saül ! SAÜL: Tu sais tout ... David? !A SORCIÈRE: Pourquoi l'as-tu nommé? SAÜL: Non! non! ne le dis pas! non! non! (Il frappe la

Sorcie're du bout de son javelot.) !A SORCIÈRE : Tu m'as blessée. SAÜL: Non! non! - mais non!

Voyons, ce n'était qu'un petit coup de javeline; - parle, achève; dis-moi ... que ce n'était pas lui. !A SORCIÈRE, appuyée sur un bra.r à Saül penché: Saül! tu

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Saül

m'as mortellement blessée. Saül! j'allais mourir! que ne m'as-tu laissée? - Regarde: - mon sang pâle coule sur ton manteau. SAÜL : Non ! non ! je ne t'ai pas fait mal. Voyons - parle! Tu peux bien attendre un instant pour mourir. (Suppliant:) Ah ! réponds-moi. LA SORCIÈRE: Laisse mon âme, ah! s'endormir - tran• quille, - elle est calmée. SAÜL: Non -pas encore. LA SORCIÈRE: Roi Saül ... SAÜL: Q_yoi? LA SORCIÈRE : Roi déplorablement dispos à l'accueil clos ta porte ! SAÜL: Ah! réponds-moi: - t'a-t-il nommé? ... LA SORCIÈRE : Laisse mon âme, doucement - elle s'enfonce ... SAÜL, se prenant la tête dans les mains : Ah !... LA soRcIÈRE : Roi Saül ! SAÜL, avec une dernière lueur d'etpoir: Qyoi ? LA SORCIÈRE, agonùant: Clos ta porte! ferme tes yeux! bouche tes oreilles - et que le parfum de l'amour ... SAÜL, sursautant: Qyoi ? LA SORCIÈRE, avec effort: ... ne trouve plus l'accès de ton cœur. - Tout ce qui t'est charmant t'est hostile ... Délivretoi ! Saül. .. Saül.. .

EUemeu11. SAÜL, se penche de pllf4 en pllf4 à mesure que sa voix s'éteintcomn11 s'il etpérait to1!fours une révélation nouveUe: Qyoi? ... Elle est morte.

Il regarde autour de lui; lef

NOTE POUR LA REPRÉSENTATION DE« SAÜL» Les deux écueils : le genre déclamatoire le réalisme inutile. Il n'y a rien de déclamatoire dans cette pièce, de redondan~ de grandiloquent - que les paroles du Grand Prêtre. Mais le pompeux fait partie de son caraél:ère. Et c'e!ft ce qui le rend ridicule. Le réalisme de Saül e!ft d'ordre psychologique. Il importe de ne pas en faire un gâteux. Ce n'e!ft nullement un impuissant: c'eJ! un chaJ!e. Au début de la pièce, il paraît même plein d'au!ftérité. Il e!ft cha!fte; mais sensuel. C'e!ft-à-dire qu'il ignore encore son penchant. David le lui révèle. Il n'y cède qu'avec horreur; avec épouvante. Toutes les phrases où se trahit son désir pour David doivent être dites âprement, gravement, presque douloureusement. Ici, le moindre sourire e!ft dangereux, et tout ce qui peut le faire paraître égrillard et libidineux. Ce n'e!ft qu'avec les démons qu'il se laisse aller. Les démons sont là pour manife!fter la partie de lui qu'il ignore lui-même. Et de là son abandon - tant qu'il ne s'y reconnaît pas, et ne comprend pas que ces démons ne sont pas extérieurs à lui. Toutes les paroles de Saül sont, et doivent être révélatrices. Mais à divers degrés. Il y a dans son personnage, comme des !ftrates de sincéritédifférentes. Depuis le fabriqué jusqu'au subconscient. Ce qu'il dit, parce qu'il veut le dire, ne doit pas être dit du même ton que ce qu'il dit malgré lui. Il faut arriver à jouer ce personnage avec naturel. La décohésion de ce caraél:ère ne paraîtra tragique que si elle e!ft progressive. Tout e!ft fichu si elle exi!fte dès le début. C'e!ft quelqu'un qui s'éprend de ce qui lui nuit. Sa faiblesse ne vient que de là. Ce n'e!ft pas un être naturellement faible, il le devient.

LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE" Â Arthur Fontaine 1•

© Éditions Gallimard,

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J'aib peint ici, pour ma secre'tejoie, comme on faisait dans les anciens triptyques, la parabole que Notre Seigneur Jésw-Chriff now conta. Lairsant éparse' et confondue la double in.tpiration qui m'anime,je ne cherche à prouver la viéloire sur moi d'aucun dieu - ni la mienne. Peut-être cependant, si le leéleurd exige de moi quelque piété, ne la chercherait-ilpas en vain dans ma peinture, où, comme un donateur dans le coin du tableau 2, je me suis mir à genoux, faisant' pendant au fils prodigue, à la fois comme lui souriant et le virage trempé de larmes I.

L'ENFANT PRODIGUEi Lorsqu'après une longue absence, fatigué de sa fantaisie et comme désépris de lui-même, l'enfant prodigue, du fond de ce dénuement qu'il cherchait, songe au visage de son père, àcette chambre point étroite où sa mère au-dessus de son lit se penchait, à ce jardin abreuvé d'eau courante, mais clos et d'où toujours il désirait s'évader, à l'économe frère aîné qu'il n'a jamais aimé, mais qui détient encore dans l'attente cette part de ses biens que, prodi~e, il n'a pu dilapider - l'enfant s'avoue qu'il n'a pas trouve le bonheur, ni même su prolonger bien longtemps cette ivresse qu'à défaut de bonheur il cherchait 3• - Ah! pense-t-il, si mon père, d'abord irrité contre moi, m'a cru mort, peut-être, malgré mon péché, se réjouirait-il de me revoir; ah! revenant à lui bien humblement, le front bas et couvert de cendre, si, m'inclinant devant lui, lui disant: « Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre mi», que ferai-je si, de sa main me relevant, il me dit: «Entre dans la maison, mon fils»? ... Et l'enfant déjà pieusement s'achemine. Lorsqu'au défaut de la colline il aperçoit enfin les toits fumants de la maison, c'est le soir; mais il attend les ombres de la nuit pour voiler un peu sa misère. Il entend au loin la roix de son père ; ses genoux fléchissent ; il tombe et couvre le ses mains son visage, car il a honte de sa honte, sachant qu'il e~ le fils légitime pourtant. Il a faim ; il n'a plus, dans un ilide son manteau crevé, qu'une poignée de ces glands doux !ont il faisait, pareil aux pourceaux qu'il gardait, sa nourrirure4. Il voit les apprêts du souper. Il distingue s'avancer sur

Le Retour de /'Enfant prodigue le perron sa mère ... il n'y tient plus, descend en courant la colline, s'avance dans la cour, aboyé par son chien qui ne le reconnaît pas. Il veut parler aux serviteurs, mais ceux-ci méfiants s'écartent, vont prévenir le maître; le voici. Sans doute il attendait le fils prodigue, car il le reconnaît aussitôt. Ses bras s'ouvrent; l'enfant alors devant lui s'agenouille et, cachant son front d'un bras, crie à lui, levant vers le pardon sa main droite 5 : « Mon père! mon père, j'ai gravement péché contre le cid et contre toi; je ne suis plus digne que tu m'appelles; mais du moins, comme un de tes serviteurs, le dernier, dans un coin de notre maison, laisse-moi vivre ... » Le père le relève et le presse : « Mon fils ! que le jour où tu reviens à moi soit béni h !»et sa joie, qui de son cœur déborde, pleure ; il relève la tête de dessus le front de son fils qu'il baisait, se tourne vers les serviteurs: « Apportez la plus belle robe ; mettez des souliers à ses pieds, un anneau précieux à son doigt. Cherchez dans nos etables le veau le plus gras, tuez-le ; préparez un festin de joie, car le fils que je disais mort est vivant. » Et comme la nouvelle déjà se répand, il court; il ne veut pas laisser un autre dire : « Mère, le fils que nous pleurions nous est rendu. » La joie de tous montant comme un cantique fait le fils aîné soucieux. S'assied-il à la table commune, c'est que le père en l'y invitant et en le pressant l'y contraint. Seul entre tous les convives, car jusqu'au moindre serviteur est convié, il montre un front courroucé : Au pécheur repenti, pourquoi plus d'honneur qu'à lui-même, qu'à lui qui n'a jamais péché/ Il préfère à l'amour le bon ordre. S'il; consent à paraître au festin, c'est que, faisant crédit à son frère, il peut lui prêter joie pour un soir; c'est aussi que son père et sa mère lui ont promis de morigéner le prodigue, demain, et que lui-même il s'apprête à le sermonner gravement. Les torches fumeqt vers le ciel. Le repas est fini. Les serviteurs ont desservi. A présent, dans la nuit où pas un souffle ne s'élève, la maison fatiguée, âme après âme, va s'endormir. Mais pourtant, dans la chambre à côté de celle du prodigue, je sais un enfant, son frère cadet, qui toute la nuit jusqu'à l'aube va chercher en vain le sommeil1.

La F.iprimande du pe're

LA RÉPRIMANDE DU PÈRE Mon Dieu\ comme un enfant je m'agenouille devant mus aujourd'hui, le visage trempé de larmes. Si je me remémore et transcris ici votre pressante parabole, c'est que je s~s quel était votre enfant prodigue; c'est qu'en lui je me rois; c'est que j'entends en moi, parfois et répète en secret ces paroles que, du fond de sa grande détresse, vous lui faites crier : «Combien de mercenaires de mon père ont chez lui le pain en abondance ; et moi je meurs de faim ! » J'imagine l'étreinte du Père; à la chaleur d'un tel amour mon cœur fond. J'imagine une précédente détresse, même ; 1!h! j'imagine tout ce qu'on veut. Je crois cela; je suis celui, même dont le cœur bat quand, au défaut de la colline, il evoit les toits bleus de la maison qu'il a quittée•. O!!'est-ce one que j'attends pour m'élancer vers la demeure; pour ntrer? - On m'attend. Je vois déjà le veau gras qu'on 1pprête ... Arrêtez! ne dressez pas trop vite le festin! - Fils prodigue, je songe à toi; dis-moi d'abord ce que t'a dit le IPère, le lendemain, après le festin du revoir. Ah ! malgré que le fils aîné vous souffle, Père, puissé-je entendre votre voix, barfois, à travers ses paroles ! «Mon fils, pourquoi m'as-tu quitté ?

- Vous ai-je vraiment quitté? Père! n'êtes-vous pas par1out? Jamais je n'ai cessé de vous aimer. - N'ergotons pas. J'avais une maison qui t'enfermait. Elle était élevée pour toi. Pour que ton âme y puisse trouver un abri, un luxe digne d'elle, du confort, un emploi, les générations travaillèrent. Toi, l'héritier, le fils, pourquoi 1'être évadé de la Maison ? - Parce que la Maison m'enfermait. La Maison, ce n'est pas Vous, mon Père. - C'est moi qui l'ai construite, et pour toi. - Ah! Vous n'avez pas dit cela, mais mon frère. Vous, mus avez construit toute la terre, et la Maison et ce qui n'eilt pas la Maison. La Maison, d'autres que vous l'ont coniltruite; en votre nom, je sais, mais d'autres que vous.

Le Retour de !'Enfant prodigue

L'homme a besoin d'un toit sous lequel reposer~ tête. Orgueilleux! Penses-tu pouvoir dormir en plein venti - Y faut-il tant d'orgueil? de plus pauvres que moi l'ont bien fait. - Ce sont les pauvres. Pauvre, tu ne l'es pas. Nul ne peut abdiquer sa richesse. Je t'avais fait riche entre tous. - Mon père, vous savez bien qu'en partant j'avais emporté tout ce que j'avais pu de mes richesses. Qye m'importent les biens qu'on ne peut emporter avec soi? - Toute cette fortune emportée, tu l'as dépensée follement. - J'ai changé votre or en plaisirs, vos' préceptes en fantaisie, µia chasteté en poésie, et mon austérité en désirs. - Etait-ce pour cela que tes parents économes s'employèrent à distiller en toi tant de vertu ? - Pour que je brûle d'une flamme plus belle, peut-être, une nouvelle ferveur m'allumant. - Songe à cette pure flamme que vit Moïse, sur le buisson sacré: elle brillait mais sans consumer 7• - J'ai connu l'amour qui consume. - L'amour que je veux t'enseigner rafraîchit. Au bout de peu de temps, que t'est-il resté, fils prodigue? - Le souvenir de ces plaisirs. - Et le dénuement qui les suit. - Dans ce dénuement, je me suis senti près de vous, Père 8• - Fallait-il la misère pour te pousser à revenir à moi. - Je ne sais; je ne sais. C'est dans l'aridité du désert que j'ai le mieux aimé ma soif. - Ta misère te fit mieux sentir le prix des richesses. - Non, pas cela! Ne m'entendez-vous pas, mon père/ Mon cœur, vidé de tout, s'emplit d'amour. Au prix de tous mes bi!!ns, j'avais acheté la ferveur. - Etais-tu donc heureux loin de moi ? - Je ne me sentais pas loin de vous. - Alors qu'est-ce qui t'a fait revenir? Parle. - Je ne sais. Peut-être la paresse. - La paresse, mon fils! Eh quoi! Ce ne fut pas l'amour/ - Père, je vous l'ai dit, je ne vous aimai jamais plus qu'au désert. Mais j'étais las, chaque matin, de poursuivre ma subsistance. Dans la maison, du moins, on mange bien. - Oui, des serviteurs y pourvoient. Ainsi, ce qui t'a ramené, c'est la faim.

La "Réprimande du fre're aîné - Peut-être aussi la lâcheté, la maladie ... À la longue cette hasardeuse nourriture m'affaiblit; car je me nourrissais de fruits sauvages, de sauterelles et de miel 9• Je supportais de plus en plus mal l'inconfort qui d'abord attisait ma ferveur. La nuit, quand j'avais froid, je songeais que mon lit était bien bordé chez mon père; quand je jeûnais, je songeais que, chez mon père, l'abondance des mets servis outrepassait toujours ma faim. J'ai fléchi ; pour lutter plus longtemps, je ne me sentais plus assez courageux, assez fort, et cependant ... - Donc le veau gras d'hier t'a paru bon?» Le fils prodigue se jette en sanglotant le visage contre terre: «Mon père ! mon père ! Le goût sauvage des glands doux demeure malgré tout dans ma bouche. Rien n'en saurait couvrir la saveur. - Pauvre enfant! - reprend le père qui le relève, je t'ai parlé peut-être durement. Ton frère l'a voulu; ici c'est lui qui fait la loi. C'est lui qui m'a sommé de te dire: "Hors la Maison, point de salut pour toi." Mais écoute: C'est moi qui t'ai formé; ce qui est en toi, je le sais. Je sais ce qui te poussait sur les routes ; je t'attendais au bout. Tu m'aurais appelé ... j'étais là. - Mon père! j'aurais donc pu vous retrouver sans revenir? ... - Si tu t'es senti faible, tu as bien fait de revenir. Va maintenant; rentre dans la chambre que j'ai fait préparer pour toi. Assez pour aujourd'hui; repose-toi: demain tu pourras parler à ton frère. »

LA RÉPRIMANDE DU FRÈRE AÎNÉm L'enfant prodigue tâche d'abord de le prendre de haut. «Mon grand frère, commence-t-il, nous ne nous ressemblons guère. Mon frère nous ne nous ressemblons pas. » Le frère aîné : «C'est ta faute. - Pourquoi la mienne ? - Parce que moi je suis dans l'ordre; tout ce qui s'en ili!tingue est fruit ou semence d'orgueil.

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Le Retour de /'Enfant prodigue

Ne puis-je avoir de distinéèif que des défauts? N'appelle qualité que ce qui te ramène à l'ordre•, et tout le reste, réduis-le. - C'est cette mutilation que je crains. Ceci aussi que tu vas supprimer, vient du Père. - Eh! non pas supprimer: réduire, t'ai-je dit. - Je t'entends bien. C'est tout de même ainsi que j'avais réduit mes vertus. - Et c'est aussi pourquoi maintenant je les retrouve. Il te les faut exagérer. Comprends-moi bien: ce n'est pas une diminution, c'est une exaltation de toi que je propose, où les plus divers, les plus insubordonnés éléments de ta chair et de ton esprit doivent symphoniquement concourir, où le pire de toi doit alimenter le meilleur, où le meilleur doit se soumettre à... - C'est une exaltation aussi que je cherchais, que je trouvais dans le désert - et peut-être pas très différente de celle que tu,me proposes. - A vrai dire, c'est te l'imposer que je voudrais. - Notre Père ne parlait pas si durement. - Je sais ce que t'a dit le Père. C'est vague. Il ne s'explique plus très clairement; de sorte qu'on lui fait dire ce qu'on veut. Mais moi je connais bien sa pensée. Auprès des serviteurs j'en reste l'unique interprète et qui veut comprendre le Père doit m'écouter 10• - Je l'entendais très• aisément sans toi. - Cela te semblait ; mais tu comprenais mal. Il n'y a pas plusieurs façons de comprendre le Père ; il n'y a pas plusieurs façons de l'écouter. Il n'y a pas plusieurs façons de l'aimer; afin que nous soyons unis dans son amour. - Dans sa Maison. - Cet amour y ramène ; tu le vois bien, puisque te voici de retour. Dis-moi, maintenant: qu'est-ce qui te poussait à partir? - Je sentais trop que la Maison n'est pas tout l'univers. Moi-même je ne suis pas tout entier dans celui que vous vouliez que je fusse. J'imaginais malgré moi d'autres cultures, d'autres terres, et des routes pour y courir, des routes non tracées ; j'imaginais en moi l'être neuf que je sentais s'y élancer. Je m'évadai. - Songe à ce qui serait advenu si j'avais comme toi délaissé la Maison du Père. Les serviteurs et les bandits auraient pillé tout notre bien.

La Réprimande du .fre're aîné - Peu m'importait alors, puisque j'entrevoyais d'autres biens ... - Qye s'exagérait ton orgueil. Mon frère, l'indiscipline a été. De quel chaos l'homme est sorti, tu l'apprendras si tu ne le sais pas encore. Il en est mal sorti ; de tout son poids naïf !y retombe dès que !'Esprit ne le soulève plus au-dessus. Ne l'apprends pas à tes dépens : les éléments bien ordonnés qui te composent n'attendent qu'un acquiescement, qu'un affaiblissement de ta part pour retourner à l'anarchie ... Mais ce que tu ne sauras jamais, c'est la longueur pe temps qu'il a iallu à l'homme pour élaborer l'homme. A présent que le modèle est obtenu, tenons-n9us-y. "Tiens ferme ce que tu as", dit !'Esprit à !'Ange de l'Eglise*, et il ajoute: "Afin que ix:rsonne ne prenne ta couronne." Ce que tu as, c'est ta couronne, c'est cette royauté sur les autres et sur toi-même. Ta couronne, l'usurpateur la guette ; il est partout ; il rôde mtour de toi, en toi. Tiens forme, mon frère ! Tiens ferme 11 • - J'ai depuis trop longtemps lâché prise ; je ne peux plus refermer ma main sur mon bien. - Si, si; je t'aiderai. J'ai veillé sur ce bien durant ton absence. - Et puis, cette parole de !'Esprit, je la connais ; tu ne la citais pas tout entière. - Il continue ainsi, en effet: "Celui qui vaincra, j'en ferai une colonne dans le temple de mon Dieu, et il n'en sortira plus." - "Il n'en sortira plus." C'est là précisément ce qui me fait peur. - Si c'est pour son bonheur. - Oh! j'entends bien. Mais dans ce temple, j'y étais ... - Tu t'es mal trouvé d'en sortir, puisque tu as voulu y rentrer. - Je sais; je sais. Me voici de retour; j'en conviens. - Qyel bien peux-tu chercher ailleurs, qu'ici tu ne rrouves en abondance? ou mieux: c'est ici seulement que sont tes biens. - Je sais que tu m'as gardé des richesses. - Ceux de tes biens que tu n'as pas dilapidés, c'est-àdire cette part qui nous est commune, à nous tous : les biens fonciers. Ne possédé-je donc plus rien en propre?

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[ ' Apoc., III,

11.

Le Retour de /'Enfant prodigue

Si ; cette part spéciale de dons que notre Père consentira peut-être encore à t'accorder. - C'est à cela seul que je tiens; je consens à ne posséder que cela. - Orgueilleux ! Tu ne seras pas consulté. Entre nous, cette part est chanceuse ; je te conseille plutôt d'y renoncer. Cette part de dons personnels, c'est elle déjà qui fit ta perte; ce sont ces biens que tu dilapidas aussitôt. - Les autres je ne les pouvais pas emporter. - Aussi vas-tu les retrouver intaél:s. Assez pour aujourd'hui. Entre dans le repos de la Maison. - Cela va bien parce que je slljs fatigué. - Bénie soit ta fatigue, alors ! A présent dors. Demain ij mère te parlera. »

LAMÈREP Prodigue enfant, dont l'esprit, aux propos de ton frèr~ regimbe encore, laisse à présent ton cœur parler. Qg'il t'e9 doux, à demi couché aux pieds de ta mère assise, le front caché dans ses genoux, de sentir sa caressante main incliner ta nuque rebelle ! « Pourquoi m'as-tu laissée si longtemps?» Et comme tu ne réponds que par des larmesq: « Pourquoi pleurer à présent, mon fils? Tu m'es rendu. Dans l'attente de toi j'ai versé toutes mes larmes. - M'attendiez-vous encore? - Jamais je n'ai cessé de t'espérer. Avant de m'endormir, chaque soir, je pensais : s'il revient cette nuit, saura-t-il bien ouvrir la porte? et j'étais longue à m'endormir. Chaque matin, avant de m'éveiller tout à fait, je pensais: Esl:-ce pai aujourd'hui qu'il revient ? Puis je priais. J'ai tant prié, qu'il te fallait bien revenir. - Vos prières ont forcé mon retour. - ~e souris pas de moi, mon enfant. - 0 mère! je reviens à vous très humble. Voyez comme je mets mon front plus bas que votre cœur ! Il n'esl: plus uni de mes pensées d'hier qui ne devienne vaine aujourd'hui.A peine si je comprends, près de vous, pourquoi j'étais partidr la maison. - Tu ne partiras plus ?

La Mere - Je ne puis plus partir. - Qy'esl:-ce qui t'attirait donc au-dehors? - Je ne veux plus y songer: Rien ... Moi-même. - Pensais-tu donc être heureux loin de nous ? - Je ne cherchais pas le bonheur. - Qye cherchais-tu ? - Je cherchais ... qui j'étais. - Oh ! fils de tes parents, et frère entre tes frères. - Je ne ressemblais pas à mes frères. N'en parlons plus; me voici de retour. - Si; parlons-en encore: Ne crois pas si différents de toi, tes frères. - Mon seul soin désormais c'esl: de ressembler à vous tous. - Tu dis cela comme avec résignation. - Rien n'esl: plus fatigant que de réaliser sa dissemblance. Ce voyage à la fin m'a lassé. - Te voici tout vieilli, c'esl: vrai. - J'ai souffert. - Mon pauvre enfant! Sans doute ton lit n'était pas fait tous les soirs, ni pour tous tes repas la table mise ? - Je mangeais ce que je trouvais et souvent ce n'était que fruits verts ou gâtés cfont ma faim faisait nourriture. - N'as-tu souffert du moins que de la faim ? - Le soleil du milieu du jour, le vent froid du cœur de la nuit, le sable chancelant du désert, les broussailles où mes pieds s'ensanglantaient, rien de tout cela ne m'arrêta, mais - je ne l'ai pas dit à mon frère - j'ai dû servir 12 ••• - Pourquoi l'avoir caché? - De mauvais maîtres qui malmenaient mon corps, exaspéraient mon orgueil, et me donnaient à peine de quoi man~r. C'esl: alors que j'ai pensé: Ah! servir pour servir! ... En reve j'ai revu la maison; je suis rentré.» Le fils prodigue baisse à nouveau le front que tendrement sa mère caresse. «Qy'esl:-ce que tu vas faire à présent? - Je vous l'ai dit: m'occuper de ressembler à mon grand frère; régir nos biens; comme lui prendre femme ... - Sans doute tu penses à quelqu'un, en disant cela. - Oh ! n'importe laquelle sera la préférée, du moment que vous l'aurez choisie. Faites comme vous avez fait pour mon frère. - J'eusse voulu la choisir selon ton cœur. - Q!!'importe ! mon cœur avait choisi. Je résigne un

Le Retour de /'Enfant prodigue orgueil qui m'avait emporté loin de vous. Guidez mon choix. Je me soumets, vous dis-je. Je soumettrai de même mes enfant~ ; et ma tentative ainsi ne me paraîtra plus si vaine. - Ecoute ; il est à présent un enfant dont tu pourrais déjà t'occuper. - Qye voulez-vous dire, et de qui parlez-vous ? - De ton frère cadet, qui n'avait pas dix ans quand tu partis, que tu n'as reconnu qu'à peine, et qui pourtant ... - Achevez, mère ; de quoi vous inquiéter, à présent? - En qui pourtant tu aurais pu te reconnaître, car il e!t tout pareil à ce que tu étais en partant. - Pareil à moi ? - À celui que tu étais, te dis-je, non pas encore hélas! à celui que tu es devenu. - Qy'il deviendra. - Qy'il faut le faire aussitôt devenir. Parle-lui; sans doute il t'écoutera, toi, prodigue. Dis-lui bien quel déboire était sur la route; épargne-lui ... - Mais qu'est-ce qui vous fait vous alarmer ainsi sw mon frère? Peut-être simplement un rapport de traits ... - Non, non ; la ressemblance entre vous deux eSt plus profonde.Je m'inquiète à présent pour lui de ce qui ne m'inquiétait d'abord pas assez pour toi-même. Il lit trop, et ne préfère pas toujours les bons livres. - N'est-ce donc que cela? - Il est souvent juché sur le plus haut point du jardin d'où l'on peut voir le pays, tu sais, par-dessus les murs. - Je m'en souviens. Est-ce là tout? - Il est bien moins souvent auprès de nous que dans b ferme. - Ah! qu'y fait-il? - Rien de mal. Mais ce n'est pas les fermiers, c'eilt lei goujats 13 les plus distants de nous qu'il fréquente, et ceux qui ne sont pas du pays. Il en est un surtout, qui vient de loin, qui lui raconte des histoires. - Ah ! le porcher. - Oui'. Tu le connaissais? ... Pour l'écouter, ton frèrt chaque soir le suit dans l'étable des porcs ; il ne revient que pour dîner, sans appétit, et les vêtements pleins d'odeur. Le! remontrances n'y font rien ; il se raidit sous la contrainte Certains matins, à l'aube, avant qu'aucun de nous ne soi levé, il court accompagner jusqu'à la porte ce porcher quand il sort paître son troupeau 14•

Dialogue avec le frère puîné - Lui, sait qu'il ne doit pas sortir. - Tu le savais aussi! Un jour il m'échappera, j'en suis sûre. Un jour il partira ... - Non, je lui parlerai, mère. Ne vous alarmez pas. - De toi, je sais qu'il écoutera bien des choses. As-tu vu comme il te regardait le premier soir? De quel prestige tes haillons étaient couverts ! puis la robe de pourpre dont le père t'a revêtu. J'ai craint qu'en son esprit il ne mêle un peu l'un à l'autre, et que ce qui l'attire ici, ce ne soit d'abord le haillon. Mais cette pensée à présent me paraît folle ; car enfin, si toi, mon enfant, tu avais pu prévoir tant de misère, tu ne nous aurais pas quittés, n'est-ce pas? - Je ne sais plus comment j'ai pu vous quitter, vous, ma mère. - Eh bien ! tout cela, dis-le-lui. - Tout cela je le lui dirai demain soir. Embrassez-moi maintenant sur le front comme lorsque j'étais petit enfant et que vous me regardiez m'endormir. J'ai sommeil. - Va dormir. Je m'en vais prier pour vous tous.»

DIALOGUE AVEC LE FRÈRE PUÎNÉ' C'est, à côté de celle du prodigue, une chambre point étroite aux murs nus. Le prodigue, une lampe à la main, s'avance près du lit où son frère puîné repose, le visage tourné vers le mur. Il commence à voix basse, afin, si l'enfant dort, de ne pas le troubler dans son sommeil. «Je voudrais te parler, mon frère. - (h'est-ce qui t'en empêche? - Je croyais que tu dormais. - On n'a pas besoin de dormir pour rêver. - Tu rêvais; à quoi donc? - (he t'importe ! Si déjà moi je ne comprends pas mes rêves, ce n'est pas toi, je pense, qui me les expliqueras. - Ils sont donc bien subtils? Si tu me les racontais, j'essaierais. - Tes rêves, est-ce que tu les choisis? Les miens sont ce qu'ils veulent, et plus libres que moi... Qy'est-ce que tu 1iens faire ici ? Pourquoi me déranger dans mon sommeil ?

Le Retour de !'Enfant prodigue - Tu ne dors pas, et je viens te parler doucement. - ~'as-tu à me dire? - Rien, si tu le prends sur ce ton. - Alors adieu. » Le prodigue va vers la porte, mais pose à terre la lampe qui n'éclaire plus que faiblement la pièce, puis, revenant, s'assied au bord du lit et, dans l'ombre caresse longuement le front détourné de l'enfant. « Tu me réponds plus durement que je ne fis jamais à ton frère. Pourtant je protestais aussi contre lui.» L'enfant rétif s'est redressé brusquement. «Dis: c'est le frère qui t'envoie? - Non, petit; pas lui, mais notre mère. - Ah ! Tu ne serais pas venu de toi-même. ----;-- Mais je viens pourtant en ami. » A demi soulevé sur son lit, l'enfant regarde fixement le prodigue. « Comment quelqu'un des miens saurait-il être mon amil - Tu te méprends sur notre frère ... - Ne me parle pas de lui! Je le hais ... Tout mon cœur, contre lui, s'impatiente. Il est cause que je t'ai répondu durement. - Comment cela ? - Tu ne comprendrais pas. - Dis cependant ... » Le prodigue berce son frère contre lui, et déjà l'enfant adolescent s'abandonne: « Le soir de ton retour, je n'ai pas pu dormir. Toute la nuit je songeais : J'avais un autre frère, et je ne le savais pas ... C'est pour cela que mon cœur a battu si fort, quand, c.fans~ cour de la maison, je t'ai vu t'avancer couvert de gloire. - Hélas! j'étais couvert alors de haillons. - Oui, je t'ai vu; mais déjà glorieux. Et j'ai vu ce qu'a fait notre père : il a mis à ton doigt un anneau, un anneau td que n'en a pas notre frère. Je ne voulais interroger à ton sujet personne ; je savais seulement que tu revenais de très loin. et ton ,regard, à table ... - Etais-tu du festin? - Oh! je sais bien que tu ne m'as pas vu; durant tout le repas tu regardais au loin sans rien voir. Et, que le seconè soir tu aies été parler au père, c'était bien, mais le troisième ... - Achève.

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Dialogue avec le fre're puîné

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- Ah ! ne fût-ce qu'un mot d'amour tu aurais pourtant bien pu me le dire ! - Tu m'attendais donc? - Tellement ! Penses-tu que je haïrais à ce point notre frère si tu n'avais pas été causer et si longuement avec lui ce soir-là? Qy'est-ce que vous avez pu vous dire? Tu sais bien, si tu me ressembles, que tu ne peux rien avoir de commun avec lui. - J'avais eu de graves torts envers lui. - Se peut-il? -- Du moins envers notre père et notre mère. Tu sais que j'avais fui de la maison. - Qui, je sais. Il y a longtemps n'est-ce pas ? - A peu près quand j'avais ton âge. - Ah! ... Et c'est là ce que tu appelles tes torts? - Oui, ce fut là mon tort, mon péché. - Qgand tu partis, sentais-tu que tu faisais mal ? - Non ; je sentais en moi comme une obligation de

partir. - Qge s'est-il donc passé depuis ? pour changer ta vérité d'alors en erreur. - J'ai souffert. - Et c'est cela qui te fait dire: j'avais tort? - Non, pas précisément: c'est cela qui m'a fait réfléchir. - Auparavant tu n'avais donc pas réfléchi? - Si, mais ma débile raison s'en laissait imposer par mes désirs. - Comme plus tard par la souffrance. De sorte qu'aujourd'hui, tu reviens ... vaincu. - Non, pas précisément ; résigné. - Enfin, tu as renoncé à être celui que tu voulais être. - Qge mon orgueil me persuadait d'être. » L'enfant reste un instant silencieux, puis brusquement sanglote et crie : «Mon frère ! je suis celui que tu étais en partant. Oh ! dis : n'as-tu donc rencontré rien que de décevant sur la route ? Tout ce que je pressens au-dehors, de différent d'ici, n'estcedonc que mirage? tout ce 9ue je sens en moi de neuf, que folie? Dis : qu'as-tu rencontre de désespérant sur ta route? Oh! qu'est-ce qui t'a fait revenir. - La liberté que je cherchais, je l'ai perdue; captif, j'ai dû 1ervir. - Je suis captif ici.

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Le Retour de /'Enfant prodigue

Oui, mais servir de mauvais maîtres ; ici, ceux que tu sers sont tes parents. - Ah! servir pour servir, n'a-t-on pas cette liberté de choisir du moins son servage ? - Je l'espérais. Aussi loin que mes pieds m'ont porté,j'ai marché, comme Saül à la poursuite de ses ânesses, à la powsuite de mon désir 15 ; mais, où l'attendait un royaume, c'e~ la misère que j'ai trouvé. Et pourtant ... - Ne t'es-tu pas trompé de route? - J'ai marché devant moi. - En es-tu sûr? Et pourtant il y a d'autres royaumes, encore, et des terres sans roi, à découvrir. - Qyi te l'a dit ? - Je le sais. Je le sens. Il me semble déjà que j'y domine. - Orgueilleux' ! - Ah! ah! ça c'est ce que t'a dit notre frère. Pourquoi, toi, me le redis-tu maintenant? Qye n'as-tu gardé ce1 orgueil ! Tu ne serais pas revenu. - Je n'aurais donc pas pu te connaître. - Si, si, là-bas, où je t'aurais rejoint, tu m'aurais reconnu pour ton frère; même il me semble encore que c'est pour te retrouver que je pars. - Qye tu pars ? - Ne l'as-tu pas compris? Ne m'encourages-tu pas toimême à partir ? - Je voudrais t'épargner le retour; mais en t'épargnantle départ. - Non, non, ne me dis pas cela; non ce n'est pas ceb que tu veux dire. Toi aussi, n'est-ce pas, c'est comme un conquérant que tu partis 16 • - Et c'est ce qui me fit paraître plus qur le servage. - Alors, pourquoi t'es-tu soumis? Etais-tu si fatigué '"' ;i deJa. - Non, pas encore; mais j'ai douté. - Qye veux-tu dire? - Douté de tout, de moi; j'ai voulu m'arrêter, m'attacher enfin quelque part ; le confort que me promettait ce maîtri m'a tenté ... oui, je le sens bien à présent; j'ai failli.» Le prodigue incline la tête et cache son regard dans m mains. « Mais d'abord ? - J'avais marché longtemps à travers la grande tem indomptée.

Dialogue avec le fre're puîné

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- Le désert? - Ce n'était pas toujours le désert. - Qy'y cherchais-tu ? - Je ne le comprends plus moi-même. - Lève-toi de mon lit. Regarde, sur la table, à mon chevet, là, près de ce livre déchiré 17• - Je vois une grenade ouverte. - C'est le porcher qui me la rapporta l'autre soir, après n'être pas rentré de trois jours. - Oui, c'est une grenade sauvage 18• - Je le sais; elle est d'une âcreté presque affreuse; je sens pourtant que, si j'avais suffisamment soif, j'y mordrais. - Ah! je peux donc te le dire à présent: c'est cette soif que dans le desert je cherchais. - Une soif dont seul ce fruit non sucré désaltère ... - Non ; mais il fait aimer cette soif. - Tu sais où le cueillir ? - C'est un petit verger abandonné, où l'on arrive avant le soir. Aucun mur ne le sépare plus du désert. Là coulait un ruisseau; quelques fruits demi-mûrs pendaient aux branches. - Qyels fruits? - Les mêmes que ceux de notre jardin ; mais sauvages. Il avai~ fait très chaud tout le jour. - Ecoute; sais-tu pourquoi je t'attendais ce soir? C'est avant la fin de la nuit que je pars. Cette nuit; cette nuit, dès qu'elle pâlira 19 ... J'ai ceint mes reins 20 , j'ai gardé cette nuit mes sandales 21 • - Qyoi ! ce que je n'ai pas pu faire, tu le feras? ... - Tu m'as ouvert la route, et de penser à toi me soutiendra. - À moi de t'admirer; à toi de m'oublier, au contraire. Qi!'emportes-tu? - Tu sais bien que, pwné, je n'ai point part à l'héritage. je pars sans rien 22 • - C'est• mieux. - Qye regardes-tu donc à la croisée ? - Le jardin où sont couchés nos parents morts. - Mon frère ... (et l'enfant, qui s'est levé du lit, pose, autour du cou du prodigue, son bras qui se fait aussi doux que sa voix) - Pars avec moi. - Laisse-moi ! laisse-moi ! je reste à consoler notre mère. Sans moi tu seras plus vaillant. Il est temps à présent. Le ciel pâlit. Pars sans bruit. Allons ! embrasse-moi, mon jeune

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Le Retour de /'Enfant prodigue

frère: tu emportes tous mes espoirs. Sois fort; oublie-nous; oublie-moi. Puisses-tu ne pas revenir ... Descends doucement. Je tiens la lampe ... - Ah! donne-moi la main jusqu'à la porte 23 • - Prends garde aux marches du perron ... »

BETHSABÉ· Â Mme Lucie Delarue-Mardrus 1•

© Éditions Gallimard,

1912.

SCÈNEI 1' DAVID,

roi de Juda.

JoAB, chef de l'armée de David'.

Le roi David, en vêtements mi-sacerdotaux, miguerriers, prof1erné, récite une prie're qu'il ache've de transcrire. DAVID

... Même l'homme robuf1e faiblit, et même l'homme jeune chancelle, Mail celui qui se confie en Dieu ... Joab entre.

,n'ai

Tu_ vie~s trop ,tôt J?a~; _je pas1achevé ma prière T:us-t01. - Ou en etais-Je .... Ah ....

Celui-là ne chancellera gue're. Dieu prêtera sa force à celui qui ef1 las; Les ailes lui repomseront comme aux aigles 2 • j'avais d'abord mis : Leurs ailes repomseront comme celles ... Mais : lui repomseront comme aux aigles vaut mieux. Qye me veux-tu ? JOAB

Le Hétien est de retour. DAVID

Qyel est ce Hétien? D'où revient-il? JOAB

Du siège de Rabba 3 dont il rapporte les nouvelles. Au demeurant c'est un soldat sans importance

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Bethsabé

Et que le roi ... DAVID

Bah ! serais-tu jaloux de lui, Joab? Urie le Hétien est le plus vaillant de mes hommes. J'ai feint de l'ignorer; c'était pour t'écouter mentir. Vais-je oublier qui triompha des Philistins à Gath? O!:!i défendit contre eux les champs de Pas-Dammim? Dis: qui frappa les deux lions de Moab? C'était lui. Et les quatre géants, les fils de Rapha? C'était lui4• JOAB

Peut-être ... DAVID

Écoute encore : Au temps de la moisson, Dans la caverne d'Adullam\ je cherchais en vain la fraîchem; Les Philistins campaient dans la vallée ; Par eux, depuis deux jours, Bethléem était occupée. Tu sais qu'à Bethléem coule une source amère; De son eau j'eus soif, ce jour-là, Et je soupirais après elle ... Q!:!i traversa le camp de l'ennemi? Et qui risqua sa vie pour m'en rapporter une coupe 6 ? O!:!i donc était-ce, dis ? C'était le Hétien Urie. Et c'est en vain, Joab, que tu feins d'oublier ces choses; Jusqu'au bord du tombeau je les rappellerais encore. Je ne veux pas que quelqu'un puisse dire Q!:!'on obliged le roi sans profit. J'entends qu'Urie mange à ma table; Tout ce que je possède est à lui. Je l'attends au palais; qu'il le sache. Joab fait signe à un S eroiteur et lui transmet l'ordri du roi. Il est l'ami de Nathan, n'est-ce pas ? JOAB

De Nathan le prophète, oui sire. Joab fait mine de sortir.

Scene I

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DAVID

Ne t'en va pas. Le roi reffe quelques inffants silencieux.

J'ai peur du prophète Nathan ... Tu souris? C'est que tu ne connais pas sa puissance ; Le peuple obéit à sa voix ; Moi-même, devant tui, comme un enfant, je me tiens coi; Qgand il dit: «L'Eternel. .. » on croirait ouïr Dieu luimême. Certes, j'ai ouï parler d'autres prophètes; Ils prophétisent, puis se taisent ; La voix de celui-ci continue. Je veux le forcer à se taire. Mon Joab, j'ai peur de Nathan. Il arrive une heure du jour où la force des rois diminue ; Il arrive un jour de la vie où celui qui marchait se sent las. Je me souviens de mes vertus, des prières de ma jeunesse ; Celui qui conversait alors avec Dieu, c'était moi. Je me souviens du roi Saül7 ... Moi aussi, comme lui, devant mes pas, Je commence à voir gra9dir l'ombre. Ce n'est plus moi que l'Eternel écoute; Il ne parle plus par ma bouche, Il ne s'adresse plus à moi ... Mais depuis quelque temps je supporte mal son silence. Je veux le forcer à parler'. Comme un chien affamé ronge un os dont toute la chair est partie, Comme une mère presse en ses bras son enfant mort, Toute la nuit j'ai pressé le nom de mon Dieu sur mes lèvres : Entre mes mains jointes pour la prière J'ai réchauffé ce qui me restait de foi pour prier ; Mais voici- j'entendis au-dessus de moi comme une aile ... C'était l'heure où la flamme de la lampe chancelle, Où l'huile de la lampe tarit, L'heure où l'homme vaillant s'épouvante, Où la résolution vertueuse faiblit, Où le vin du sommeil enivre les rois et les hommes ... Mon âme en moi demeurait vigilante ;

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Bethsabé

J'avais attendu Dieu toute la nuit. - J'entendis au-dessus de moi comme un souffle, L'esprit léger de Dieu qui descendait vers moi. Esprit de Dieu, quel nom te donnerai-je ? Joab, j'ai vu parfois voleter autour de son nid la colombe8 O!!and elle hesite un instant : poserai-je ? Et qu'elle hésite à se poser. Au-dessus de mon lit l'Esprit de Dieu battait de l'aile, Il descendait toujours plus près. Colombe d'or9, ma main bientôt te saisira peut-être ... J'étendis le bras vers l'oiseau; Puis m'élançai, le poursuivant de salle en salle Jusqu'à l'escalier droit qui monte aux jardins du palais. Lui grandissait ; il éclairait comme un tonnerre, Parfois posait, Mais alors brusquement je sentais mes genoux sans force, Et, près de le saisir, toute mon âme s'effarait. Il repartait ; il bondissait de marche en marche ; Je voulais le saisir et n'osais ... Jusqu'où tu monteras, colombe, J'atteindrai là ... Ce fut une petite terrasse Secrète et que je crois que je ne connaissais encor pas. L'oiseau de Dieu, soudain, s'était évadé dans l'air libre; Il me sembla soudain qu'il emportait tout mon désir. C'était l'heure bientôt où le ciel s'éveille, Où le mur bleuit ; Les jardins, à mes pieds, faisaient de profonds bassins d'ombre Qù mon regard lucide, au travers de la brume, plongeait. A qui sont ces jardins, Joab? Moi je l'ignore; Mais je sais que c'est là que mon palais finit. Je me penchais, car je ne distinguais pas bien encore Ce qu'au fond d'un jardin je voyais de blanc s'agiter. Je pressentais, à plus de brume, une fontaine; 4uprès de la fontaine, une forme penchée. Etait-ce une femme voilée? Une aile blanche au bord de l'eau? ... Oui, cela s'agitait, cela palpitait comme une aile; O!!elques instants je crus que j'avais retrouvé mon oiseau. Le soleil qui surgit força de cligner mes paupières ; O!!and je rouvris les yeux j'étais ébloui de lumière, Mais plus rien qu'une femme était là.

Scène 11

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Elle avait dépouillé ses voiles ; Ses pieds nus étaient entrés dans l'eau. Elle entra parmi les roseaux Jusqu'au cœur même de la fontaine. Elle entra dans mon cœur plus avant. Comme elle demeurait penchée, Son visage, je ne le pouvais point voir Et ses cheveux enveloppaient de nuit ses épaules ; Mais parmi les roseaux je voyais palpiter son ventre Une fleur semblait éclore entre Ses genoux qu'elle avait disjoints ... Mon cœur en moi monta jusqu'à ma gorge Il allait jaillir dans un cri ... Le Serviteur qu'on avait envoyéporter le message au Hétien, revient. LE SERVITEUR

Maître, Urie fait dire au roi son maître ... DAVID

Il ne vient pas ?... LE SERVITEUR

Il dit: moi j'entrerais dans le palais du roi Et Rabba n'e!lt pas encor prise ... DAVID

C'eft bien. S'il ne veut pas venir, j'irai, moi. Va Joab. Qg'il prépare un très simple repas Et ce soir je serai son hôte.

Joab sort. SCÈNE IIf DAVID,JOAB

David efl a.rsi4, soucieux. - Debout, Joab l'écoute. DAVID

Il habite un petit jardin ... La table où le repas m'attendait sous la treille était blanche. - Vois, me dit-il, ma vigne, et quelle ombre elle fait. -

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Bethsabé

Et l'ombre sur la table était charmante; - Le peu de vin que j'ai me vient d'elle; En voici, roi David ; il est doux, goûtes-en, Et sa femme étant survenue, (C'est Bethsabé qu'elle s'appelle) Penchée, emplit ma coupe. Je ne l'avais pas reconnue. Et même tout d'abord je ne reconnaissais pas le jardin. Elle, vêtue ainsi, me paraissait beaucoup plus belle. Le flot obscur de ses cheveux Semblait palpiter autour d'elle. Son visage inconnu souriait ... Mais le jardin,Joab ! Le jardin, qu'en dirais-je? Il n'était plus pareil à celui du matin Empli de brumes : C'était un lieu discret ... Je bus cette coupe de vin. J'ai bu de bien des vins, Joab, mais ce vin-là Depuis longtemps, je crois, j'en avais soif d'avance; Il descendait en moi comme un bonheur profond; Il emplissait mon cœur comme l'exaucement des prières. Je sentais rajeunir la force de mes reins. Bethsabé souriait; le jardin s'emplissait de lumière. Tout rayonnait d'amour et du bonheur d'Urie. - Tu vois tout mon bonheur, roi David, dit-il; il est simple. Il tient dans le creux d'un jardini; Il tient dans le creux des murailles De ton palais 10. Contre le froid, le vent, ton palais me protège Sans même le savoir ... Moi, l'un des moindres de tes hommes Grand roi David, que suis-je devant toi ? - Contre les Philistins ta force me protège, Lui dis-je ; que suis-je devant Dieu, Hétien ? Pourtant je te connais, toi, l'un des plus vaillants de mes hommes, Et du haut du palais j'avais distingué ton jardin; Il était pâle et bleu des brumes du matin ; Le soleil s'y levait à peine ... Je n'avais pu dormir, cette nuit-là, Et j'avais tant prié que j'étais ivre; En montant l'escalier je trébuchais à chaque pas; Comme encore endormi je poursuivais un rêve Et rêvais d'un oiseau merveilleux, qui vola

Sce'ne H De salle en salle, et je me fatiguais à le suivre ; Mais sans doute, par lui, Dieu me guida Jusqu'à cette terrasse, Vois! que l'on aperçoit là-bas. Je revis mon oiseau dans ton jardin, Urie, Sitôt que le soleil eut pénétré la brume ; Oui, l'oiseau que je poursuivais ... tu souris? Il était là - viens, montre-moi, près d'une source ; Il avait écarté les roseaux, ~t là, tranquille, Al'abri des regards croyait-il, Dans l'eau tremblante Il se baignait ... Au siège de Rabba retenu, tu n'as pu le voir, cher Urie, Mais Bethsabé peut-être? Et Bethsabé se taisait rougissante, Et se penchant vers l'eau laissait crouler Pour cacher sa honte ou son rire, Devant sa face, ses cheveux. Déjà le jour baissait; tout le jardin s'abreuvait d'ombre ... - Urie, dis-je, pourquoi n'es-tu pas venu au palais ? Serait-ce que Nathan ... - Je n'ai pas revu Nathan, sire; Pas depuis mon retour du siège de Rabba. Roi David, roi David! la fière Rabba n'est pas prise! ... Moi je reposerais dans le palais du roi Et ton peuple vit dans l'attente! Non ! tant que les guerriers, ô roi, Languiront du mauvais côté des murailles, Ma place est dans le camp, près d'eux. J'y retourne ce soir. -Reste avec nous encor quelques instants, Urie; ~e te faut-il pour gagner Rabba? Qyelques heures ... Déjà la nuit montait; nous restions à présent sans rien dire ; Le ciel était si pur qu'on entendait la source bruire Et que l'obscurité" semblait, autour d'Urie, Un calme approfondissement de son bonheur ... Mais le désir, Joab ! le désir entre dans l'âme Comme un étranger qui a faim. JOAB

Eh! roi David ! qui te retient? Prends cette femme.

Bethsabé DAVID

Oui. C'est ce que j'ai fait tout aussitôt, Joab. Il possède un petit jardin. La moindre de mes terrasses est plus grande ! Moi j'ai la main déjà pleine de biens Et de bonheur à ne pouvoir en tenir plus une graine, Mais ce petit bonheur que voilà Je laisserais pour lui tomber à terre tous les autres ... Il est fait; de si peu, ce bonheur ! Il semblait qu'il suffit à ma main de se tendre De vouloir l'avoir pour le prendre, De se poser dessus pour l'avoir ... JOAB

Mais Bethsabé, Seigneur ? DAVID

Oui, Bethsabé. Eh bien ! je la croyais plus belle. Elle était mieux ainsi dans son jardin Qyand dans la source elle se baignait nue. Bethsabé ! Bethsabé ... Es-tu la femme? Es-tu la source? Objet vague de mon désir. Joab, quand dans mes bras enfin je l'ai tenue, Le croirais-tu, je doutais presque si ce que je désirais c'était elle, Ou si ce n'était pas peut-être le jardin ... Et ce vin ! ce vin que j'ai bu Le vin de sa petite vigne ! Ai-je bui tout ce qu'il en avait? J'en ai peur. C'est de ce vin que j'avais soif, te dis-je; Il semblait qu'il touchât, qu'il mouillât goutte à goutte Un coin aride de mon cœur. Tu te souviens : cette eau de Bethléem Qy'Urie alla chercher pour moi un jour de fièvre; Seule ellek pouvait étancher ma soif; pas une autre : J'ai soif de ce bonheur d'U rie Et qu'il soit fait de peu de choses ... Allons Joab! assez. Tu vois bien que c'est impossible. Comment ne posséderais-je plus beaucoup ? Ramène à présent cette femme

Sce'nem Dans le petit jardin du Hétien. Tout irait bien si je ne désirais rien qu'elle; Mais ... Et d'ailleurs je sais que ce soir il revient. Il va donc retrouver tout son bonheur tranquille Tel qu'il l'avait laissé; du moins le croira-t-il; Car la trace du navire sur l'onde, De l'homme sur le corps de la femme profonde, Dieu lui-même, Joab, ne le connaîtrait pas. Pourtant, Joab, aie soin que Nathan le prophète l'ignore.

Exit Joab. SCÈNEIII 1

Même saUe du palair. - Le roi David eft seu4 dans la nuit. füt-ce toi, Joab !. .. Non. Rien encore. Vais-je donc demeurer seul jusqu'à l'aurore? Et cette nuit, cette nuit ne finira-t-elle donc pas ! j'ai prié Dieu; j'espérais, aussitôt, après m'endormir; Mais désormais y a-t-il encore un sommeil pour David? j'ai voulu prier Dieu et puis j'ai commencé à songer ... L'aél:ion gu'au plein soleil les yeux de la chair voyaient belle, fyfalheur a qui, la nuit, avec l'œil de l'esprit la revoit! Aqui ne s'endort pas au sommet de l'aél:ion sitôt faite ... Mais qui, dans l'ombre, la remémore sans cesse Ainsi qu'avec ses mains, pour le reconnaître, caresse Un aveugle le visage d'un mort qu'il aimait. Trouverai-je un repos quelque part? Joab! Dieu nous préserve Des nuits que n'habite ni le sommeil ni l'amour. Tout s'apprêtait à me laisser dormir ; tout se taisait Et déjà tout dormait, dans mon cœur, dans le ciel et sur terre, Et j'allais m'endormir ... Le Hétien alors est venu. Il sortait de la nuit, soudain ; et je le reconnaissais à peine ; Seule la lampe qui veille au chevet de mon lit l'éclairait. Comment est-il entré? Les portes du palais sont fermées. Il reiltait devant moi sans rien dire, et sans dépouiller son manteau. - Urie, dis-je, est-ce toi ? Réponds ! Pourquoi viens-tu ? Qge viens-tu faire ? Avez-vous triomphé de Rabba? Non, sans doute.

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Bethsabé

Je le saurais déjà ... Enlève ton manteau. Je ne puis voir tes yeux. Parle-moi. Mais parle donc ! Pourquoi te tenir immobile ? O!:!i t'a laissé venir? Q]:!e me veux-tu? Ta Bethsabé t'attend. Ta place est dans son lit, près d'elle, Dans ton jardin. Va-t'en. Retournes-y. Je veux dormir. Pourquoi restait-il sans rien dire? Q]:!e voulait-il de moi? Des présents? Il les a toujours refusés ... Et même il n'a pas voulu boire La coupe de vin doux que, le voyant rester, je lui tendais. Et sa présence, dans la nuit, se prolongeait; Il me semblait parfois que la lampe, au chevet de mon lit allait s'éteindre, Ou que le Hétien, dans l'ombre, reculait ... Était-il bien parti lorsque est arrivé le prophète Nathan? ... Ah! je ne dormirai pas cette nuit .. . Je te l'avais bien dit! Nathan était à craindre .. . Mais, Joab, à présent je le demande à Dieu : que fera l'homme Si derrière chacun de ses désirs se cache Dieu ? Comme s'il arrachait chacun de ses mots de moi-même, Dans la nuit, Nathan a commencé de parler. Q]:!'a-t-il dit? Je voudrais effacer en moi ses paroles ... Il a parlé d'un pauvre qui ne possédait rien qu'une brebis. Une brebis, te dis-je, qu'il avait achetée et nourrie, Q]:!'il avait vue grandir, qui dormait sur son sein, qu'il aimait. - Assez, Nathan! Je sais; c'est Bethsabé qu'elle s'appelle. Tais-toi. - Mais lui, comme sans m'écouter continuait: - Près du pauvre homme un homme très riche habitait, O!:!i possédait des biens en si grand nombre Et tel bétail qu'on ne le pouvait point compter. Un voyageur errant vint chez le riche ... - Assez, Nathan! Assez! Je reconnais en lui mon désir ... - Il avait faim. - Je n'ai su comment le nourrir. - Le riche alors, qui possédait des biens en si grand nombre ... - Rien de ce que j'avais ne plaisait plus à mon désir. - Fit comme s'il fermait les yeux sur ses biens. Il alla vers le bien du pauvre. - C'était là ce que le voyageur réclamait;

Sce'ne m Rien d'autre, je te le dis, ne l'aurait pu satisfaire. En vain j'aurais voulu le faire taire; li parlait aussi haut qu'un roi dans la maison. - La brebis que le pauvre avait pour tout bien, il l'a prise. - Assez, Nathan ! Assez !... Ton riche a mérité la mort! - La brebis que le pauvre avait pour tout bien, il l'a prise" .. . - Ce n'est même pas là ce que le désir voyageur désirait .. . Et vois ! Sa Bethsabé, je la lui ai rendue. je ne la désirais qu'avec l'ombre de son jardin. Ce que je désirais, c'était la paix d'Urie, parmi ces choses Si simples et que pour me servir il laissait. .. Moi, je veux bien me repentir, mais qu'ai-je fait? Du temps de mon désir, Bethsabé Tournait devant mes yeux et je ne distinguais plus qu'elle, Mais à présent ... Est-ce toi, Joab?

Entre Joab qui se tient tout droit, dans l'ombre, devant la porte, sans parler. Oui, c'est toi. Enfin! Je t'attendais autant que l'aube. Tu reviens de Rabba? Le Hétien est-il de retour avec toi? La ville est prise? Non. Car tu m'aurais déjà parlé sans quoi. QQ'avez-vous fait là-bas? As-tu bien suivi tous mes ordres? Ne t'avais-je pas dit ... Urie était rangé parmi les braves; Courageux entre tous, il devait être au premier rang ... Tu ne dis rien ... L'as-tu fait s'approcher tout près des murailles? Trop près ... puis, tous, vous enfuyant, l'avez laissé ... Tais-toi, Joab ! Cela Dieu même ne doit pas l'entendre Et je ne dois pas le savoir, de peur de ne plus pouvoir l'oublier ... Non! Non ! Dis-moi qu'il dort dans son jardin, près de sa vigne!

L'aube, qui commence de pénétrer dans le palait, éclaire faiblement Joab et permet de diJtinguer, derrie're lui, une femme voilée. QQ'est-ce donc que tu traînes après toi, dans l'ombre et tout en deuil ? ... Bethsabé !... Va-t'en! Remporte-la! je t'ai dit que je ne veux plus la voir ... Je la hais!

LA PORTE ÉTROITE ÂM.A.G. Ejforcez-vou.r d'entrer par la porte étroite. LUC, Xlll, 24.

LA PORTE ÉTROITE

© Mercure de France, I 9 J 9. EN MARGE DE LA « PORTE ÉTROITE»

© Éditions Gallimard, 2 oo9.

I D'autres en auraient pu faire un livre ; mais l'histoire que ie raconte ici, j'ai mis toute ma force à la vivre et ma vertu 1'y est usée. J'écrirai donc très simplement mes souvenirs, et s'ils sont en lambeaux par endroits, je n'aurai recours à aucune invention pour les rapiécer ou les joindre; l'effort que j'apporterais à leur apprêt gênerait le dernier plaisir que i'espère trouver à les dire. Je n'avais pas douze ans lorsque je perdis mon père. Ma mère, que plus rien ne retenait au Havre, où mon père avait été médecin, décida de venir habiter Paris, estimant que j'y finirais mieux mes études. Elle loua, près du Luxembourg, un petit appartement que Miss Ashburton vint occuper avec nous. Miss Flora Ashburton, qui n'avait plus de famille, avait été d'abord l'institutrice de ma mère, puis sa compagne et bientôt son amie 1• Je vivais auprès de ces deux femmes à l'air également doux et triste, et que je ne puis revoir qu'en deuil. Un jour, et, je pense, assez longtemps après la mort de mon père, ma mère avait remplacé par un ruban mauve le ruban noir de son bonnet du matin : «Ô maman! m'étais-je écrié, comme cette couleur te va mal!» Le lendemain elle avait remis un ruban noir. J'étais de santé délicate. La sollicitude de ma mère et de Miss Ashburton, tout occupée à prévenir ma fatigue, si elle n'a pas fait de moi un paresseux, c'est que j'ai vraiment goût

La Porte étroite au travail. Dès les premiers beaux jours, toutes deux se persuadent qu'il est temps pour moi de quitter la ville, que j'y pâlis ; vers la mi-juin, nous partons pour Fongueusemare2, aux environs du Havre, où mon oncle Bucolin nous reçoit chaque été. Dans un jardin pas très grand, pas très beau, que rien de bien particulier ne distingue de quantité d'autres jardins normands, la maison des Bucolin, blanche, à deux étages, ressemble à beaucoup de maisons de campagne du siècle avantdernier. Elle ouvre une vingtaine de grandes fenêtres s111 le devanr du jardin, au levant ; autant par-derrière ; elle n'en a pas sur les côtés. Les fenêtres sont à petits carreaux: quelques-uns, récemment remplacés, paraissent trop clairs parmi les vieux qui, auprès, paraissent verts et ternis. Certains ont des défauts que nos parents appellent des « bouillons»; l'arbre qu'on regarde au travers se dégingande; le faél:eur, en passant devant, prend une bosse brusquement. Le jardin, reél:angulaire, est enrouré de murs. Il forme devant la maison une pelouse assez large, ombragée, dont une allée de sable et de gravier fait le tour. De ce côté, le mm s'abaisse pour laisser voir la cour de ferme, qui enveloppe le jardin et qu'une avenue de hêtres limite, à la manière du pays. Derrière la maison, au couchant, le jardin se développe plus à l'aise. Une allée, riante de fleurs, devant les espaliers au midi, est abritée contre les vents de mer par un épais rideau de lauriers du Portugal et par quelques arbres. Une autre allée, le long du mur du nord, disparaît sous les branches. Mes cousines l'appelaient« l'allée noire 3 » et, passé le crépuscule du soir, ne s'y aventuraient pas volontiers. Ces deux allées mènent au potager, qui continue en contrebas le jardin, après qu'on a descendu quelques marches. Puis, de l'autre côte du mur que troue, au fond du potager, une petite porte à secret, on trouve un bois-taillis où l'avenue de hêtres, de droite et de gauche, aboutit. Du perron du couchant le regard, par-dessus ce bosquet retrouvant le plateau, admire la moisson qui le couvre ; à l'horizon pas très distant, l'église d'un petit village et, le soir, quand l'air est tranquille, les fumées de quelques maisons. Chaque beau soir d'été, après dîner, nous descendions dans « le bas-jardin». Nous sortions par la petite porte secrète et gagnions un banc de l'avenue d'où l'on domine un peu la contrée ; là, près du toit de chaume d'une marnière

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abandonnée, mon oncle, ma mère et Miss Ashburton s'asseyaient; devant nous, la petite vallée s'emplissait de brume etle ciel se dorait au-dessus du bois plus lointain. Puis nous nous attardions au fond du jardin déjà sombre. Nous rentrions ; nous retrouvions au salon ma tante qui ne sortait presque jamais avec nous ... Pour nous, enfants, là se terminait la soirée ; mais bien souvent nous étions encore à lire dans nos chambres quand, plus tard, nous entendions monter nos parents. Presque toutes les heures du jour que nous ne passions pas au jardin, nous les passions dans « la salle d'étude», le bureau de mon oncle où l'on avait disposé des pupitres d'écoliers. Mon cousin Robert et moi, nous travaillions côte àcôte; derrière nous,Juliette et Alissa 4 • Alissa a deux ans de plus, Juliette un an de moins que moi; Robert est, de nous quatre, le plus jeune\ Ce ne sont pas mes premiers souvenirs que je prétends écrire ici, mais ceux-là seuls qui se rapportent à cette hi!ltoire. C'est vraiment l'année de la mort de mon père que je puis dire qu'elle commence. Peut-être ma sensibilité, surexcitée par notre deuil et, sinon par mon propre chagrin, du moins par la vue du chagrin de ma mère, me prédisposait-elle à de nouvelles émotions: j'étais précocement mûri ; lorsque, cette année, nous revînmes à Fongueusemare, Juliette et Robert m'en parurent d'autant plus jeunes, mais, en revoyant Alissa, je compris brusquement que tous deux nous avions cessé d'être enfants. Oui, c'est bien l'année de la mort de mon père; ce qui confirme ma mémoire, c'est une conversation de ma mère avec Miss Ashburton, sitôt après notre arrivée. J'étais inopinément entré dans la chambre où ma mère causait avec son amie; il s'agissait de ma tante; ma mère s'indignait qu'elle n'eût pas pris le deuil ou qu'elle l'eût déjà quitté. (Il m'est, à vrai dire, aussi impossible d'imaginer ma tante Bucolin en noir, que ma mère en robe claire.) Ce jour de notre arrivée, autant qu'il m'en souvient, Lucile Bucolin portait une robe de mousseline. Miss Ashburton, conciliante comme toujours, s'efforçait de calmer ma mère; elle arguait craintivement: «Après tout, le blanc aussi est de deuil. - Et vous appelez aussi "de deuil" ce châle rouge qu'elle amis sur ses épaules? Flora, vous me révoltez!» s'écriait ma mère.

La Porte étroite Je ne voyais ma tante que durant les mois de vacances et sans doute la chaleur de l'été motivait ces corsages légers et largement ouverts que je lui ai toujours connus ; mais, plus encore que l'ardente couleur des écharpes que ma tante jetait sur ses épaules nues, ce décolletage scandalisait ma mère. Lucile Bucolin était très belle. Un petit portrait d'elle que j'ai gardé me la montre telle qu'elle était alors, l'air si jeune qu'on l'eût prise pour la sœur aînée de ses filles, assise de côté, dans cette pose qui lui était coutumière : la tête inclinée sur la main gauche au petit doigt mièvrement replié vers la lèvre. Une résille à grosses mailles retient la masse de ses cheveux crêpelés à demi croulés sur la nuque ; dans l'échancrure du corsage pend, à un lâche collier de velours noir, un médaillon de mosaïque italienne. La ceinture de velours noir au large nœud flottant, le chapeau de paille souple à grands bords qu'au dossier de la chaise elle a suspendu par la bride, tout ajoute à son air enfantin. La main droite, tombante, tient un livre fermé 6• Lucile Bucolin était créole; elle n'avait pas connu ou avait perdu très tôt ses parents. Ma mère me raconta, plus tard, qu'abandonnée ou orpheline elle fut recueillie par le ménage du pasteur Vautier qui n'avait pas encore d'enfants et qui, bientôt après quittant la Martinique, amena celle-ci au Havre où la famille Bucolin était fixée. Les Vautier et les Bucolin se fréquentèrent ; mon oncle était alors employé dans une banque à l'étranger, et ce ne fut que trois ans plus tard, lorsqu'il revint auprès des siens, qu'il vit la petite Lucile; il s'éprit d'elle et aussitôt demanda sa main, au grand chagrin de ses parents et de ma mère. Lucile avait alors seize ans. Entre-temps, Mme Vautier avait eu deux enfants; elle commençait à redouter pour eux l'influence de cette sœur adoptive dont le caratl:ère s'affirmait plus bizarrement de mois en mois ; puis les ressources du ménage étaient maigres ... tout ceci, c'est ce que me dit ma mère pour m'expliquer que les Vautier aient accepté la demande de son frère avec joie. Ce que je suppose, au surplus, c'est que la jeune Lucile commençait à les embarrasser terriblement. Je connais assez b société du Havre pour imaginer aisément le genre d'accueil qu'on fit à cette enfant si séduisante. Le pasteur Vautier, que j'ai connu plus tard doux, circonspetl: et naïf à la fois, saml ressources contre l'intrigue et complètement désarmé devam le mal - l'excellent homme devait être aux abois. Q!!anti Mme Vautier, je n'en puis rien dire; elle mourut en coucho 1

Chapitre I àla naissance d'un quatrième enfant, celui qui, de mon âge àpeu près 7, devait devenir plus tard mon ami ...

Lucile Bucolin ne prenait que peu de part à notre vie ; elle ne descendait de sa chambre que passé le repas de midi; elle s'allongeait aussitôt sur un sofa ou dans un hamac, demeurait étendue jusqu'au soir et ne se relevait que languissante. Elle portait parfois à son front, pourtant parfaitement mat, un mouchoir comme pour essuyer une moiteur; c'était un mouchoir dont m'émerveillaient la finesse et l'odeur qui semblait moins un parfum de fleur que de fruit ; parfois elle lirait de sa ceinture un minuscule miroir à glissant couvercle d'argent, qui pendait à sa chaîne de montre avec divers objets ; elle se regardait, d'un doigt touchait sa lèvre, cueillait un peu de salive et s'en mouillait le coin des yeux. Souvent elle tenait un livre, mais un livre presque toujours fermé ; dans le livre, une liseuse d'écaille restait prise entre les feuillets. Lorsqu'on approchait d'elle, son regard ne se détournait pas de sa rêverie pour vous voir. Souvent, de sa main ou négligente ou fatiguée, de l'appui du sofa, d'un repli de sa jupe, le mouchoir tombait à terre, ou le livre, ou quelque fleur, ou le signet. Un jour, ramassant le livre, - c'est un souvenir d'enfant que je vous dis - en voyant que c'étaient des vers, je rougis. Le soir, après dîner, Lucile Bucolin ne s'approchait pas à notre table de famille, mais, assise au piano, jouait avec complaisance de lentes mazurkas de Chopin ; parfois rompant la mesure, elle s'immobilisait sur un accord ... J'éprouvais un singulier malaise auprès de ma tante, un sentiment fait de trouble, d'une sorte d'admiration et d'effroi. Peut-être un obscur instinél: me prévenait-il contre elle; puis je sentais qu'elle méprisait Flora Ashburton et ma mère, que Miss Ashburton la craignait et que ma mère ne l'aimait pas. Lucile Bucolin, je voudrais ne plus vous en vouloir, oublier un instant que vous avez fait tant de mal ... du moins j'essaierai de parler de vous sans colère. Un jour de cet été - ou de l'été suivant, car, dans ce décor toujours pareil, parfois mes souvenirs superposés se confondent - j'entre au salon chercher un livre; elle y était. j'allais me retirer aussitôt; elle qui, d'ordinaire, semble à peine me voir, m'appelle:

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« Pourquoi t'en vas-tu si vite? Jérôme! est-ce que je te fais peur?» Le cœur battant, je m'approche d'elle; je prends sur moi de lui sourire et de lui tendre la main. Elle garde ma main dans l'une des siennes et de l'autre caresse ma joue. « Comme ta mère t'habille mal, mon pauvre petit! ... 11 Je portais alors une sorte de vareuse à grand col, que ma tante commence de chiffonner. « Les cols marins se portent beaucoup plus ouverts ! »ditelle en faisant sauter un bouton de chemise. « Tiens ! regarde si tu n'es pas mieux ainsi!» et, sortant son petit miroir, elle attire contre le sien mon visage, passe autour de mon cou son bras nu, descend sa main dans ma chemise entrouverte, demande en riant si je suis chatouilleux, pousse plus avant... J'eus un sursaut si brusque que ma vareuse se déchira; le visage en feu, et tandis qu'elle s'écriait: «Fi! le grand sot!» je m'enfuis ; je courus jusqu'au fond du jardin; là, dans un petit citerneau du potager, je trempai mon mouchoir, l'appliquai sur mon front, lavai, frottai mes joues, mon cou, tout ce que cette femme avait touché 8• Certains jours, Lucile Bucolin avait « sa crise». Cela la prenait tout à coup et révolutionnait la maison. Miss Ashburton se hâtait d'emmener et d'occuper les enfants; mais on ne pouvait pas, pour eux, étouffer les cris affreux qui partaient de la chambre à coucher ou du salon. Mon oncle s'affolait, on l'entendait courir dans les couloirs, chercham des serviettes, de l'eau de Cologne, de l'éther; le soir, à table, où ma tante ne paraissait pas encore, il gardait une mine anxieuse et vieillie. Qgand la crise était à peu près passée, Lucile Bucolin appelait ses enfants auprès d'elle; du moins Robert e1 Juliette; jamais Alissa. Ces tristes jours, Alissa s'enfermai1 dans sa chambre, où parfois son père venait la retrouver; rn il causait souvent avec elle. Les crises de ma tante impressionnaient beaucoup 1~ domestiques. Un soir que la crise avait été particulièremem forte et que j'étais resté avec ma mère, consigné dans i, chambre d'où l'on percevait moins ce qui se passait au salon nous entendîmes la cuisinière courir dans les couloirs ei criant: « Qge Monsieur descende vite, la pauvre Madame eh train de mourir ! »

Chapitre I Mon oncle était monté dans la chambre d'Alissa; ma mère sortit à sa rencontre. Un quart d'heure après, comme tous deux passaient sans y faire attention devant les fenêtres ouvertes de la chambre où j'étais resté, me parvint la voix de ma mère: «Veux-tu que je te dise, mon ami: tout cela, c'est de la comédie. » - Et plusieurs fois, séparant les syllabes : « de la co-mé-die ». Ceci se passait vers la fin des vacances, et deux ans après notre deuil. Je ne devais plus revoir longtemps ma tante. Mais avant de parler du triste événement qui bouleversa notre famille, et d'une petite circonstance qui, précédant de peu le dénouement, réduisit en pure haine le sentiment complexe et indécis encore que j'éprouvais pour Lucile Bucolin, il est temps que je vous parle de ma cousine. O!!'Alissa Bucolin fût jolie, c'est ce dont je ne savais m'apercevoir encore; j'étais requis et retenu près d'elle par un charme autre que celui de la simple beauté. Sans doute, elle ressemblait beaucoup à sa mère ; mais son regard était d'expression si différente que je ne m'avisai de cette ressemblance que plus tard. Je ne puis décrire un visage; les traits m'échappent, et jusqu'à la couleur des yeux ; je ne revois que l'expression presque triste déjà de son sourire et que la ligne de ses sourcils, si extraordinairement relevés au-dessus des yeux, écartés de l'œil en grand cercle 9• Je n'ai vu les pareils nulle part... si pourtant : dans une statuette florentine de l'époque du Dante ; et je me figure volontiers que Béatrix enfant avait des sourcils très largement arqués comme ceuxlà. Ils donnaient au regard, à tout l'être, une expression d'interrogation à la fois anxieuse et confiante, - oui, d'interrogation passionnée. Tout, en elle, n'était que question et qu'attente ... Je vous dirai comment cette interrogation s'empara de moi, fit ma vie 10. Juliette cependant pouvait paraître plus belle ; la joie et la santé posaient sur elle leur éclat ; mais sa beauté, près de la grâce de sa sœur, semblait extérieure et se livrer à tous d'un seul coup. Qgant à mon cousin Robert, rien de particulier ne le caraél:érisait. C'était simplement un garçon a peu près de mon âge; je jouais avec Juliette et avec lui; avec Alissa je causais ; elle ne se mêlait guère à nos jeux ; si loin que je replonge dans le passé, je la vois sérieuse, doucement souriante et recueillie. - De quoi causions-nous ? De quoi

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peuvent causer deux enfants ? Je vais bientôt tâcher de vous le dire, mais je veux d'abord, et pour ne plus ensuite reparler d'elle, achever de vous raconter ce qui a trait à ma tante. Deux ans après la mort de mon père, nous vînmes, ma mère et moi, passer les vacances de Pâques au Havre. Nous n'habitions pas chez les Bucolin qui, en ville, étaient assez étroitement logés, mais chez une sœur aînée de ma mère, dont la maison était plus vaste. Ma tante Plantier, que je n'avais que rarement l'occasion de voir, était veuve depuis longtemps ; à peine connaissais-je ses enfants, beaucoup plus âgés que moi et de nature très différente. La « maison Plantier», comme on disait au Havre, n'était pas dans la ville même, mais à mi-hauteur de cette colline qui domine la ville et qu'on appelle« la Côte». Les Bucolin habitaient près du quartier des affaires ; un raidillon menait assez rapidement de l'une à l'autre maison; je le dégringolais et le regravissais plusieurs fois par jour 11 • Ce jour-là je déjeunai chez mon oncle. Peu de temps après le repas, il sortit; je l'accompagnai jusqu'à son bureau, puis remontai à la maison Plantier chercher ma mère. Là j'appris qu'elle était sortie avec ma tante et ne rentrerait que pour dîner. Aussitôt je redescendis en ville, où il était rare que je pusse librement me promener. Je gagnai le port, qu'un brouillard de mer rendait morne; j'errai une heure ou deux sur les quais. Brusquement le désir me saisit d'aller surprendre Alissa que pourtant je venais de quitter ... Je traverse la ville en courant, sonne à la porte des Bucolin; déjà je m'élançai1 dans l'escalier. La bonne qui m'a ouvert m'arrête: « Ne montez pas, Monsieur Jérôme! ne montez pas: Madame a sa crise. » Mais je passe outre : « Ce n'est pas ma tante que je viens voir ... » La chambre d'Alissa est au troisième étage. Au premier, le salon et la salle à manger ; au second, la chambre de rna tante d'où jaillissent des voix. La porte est ouverte, devan1 laquelle il faut passer ; un rais de lumière sort de la chambr, et coupe le palier de l'escalier; par crainte d'être vu, j'hésiu un instant, me dissimule, et, plein de stupeur, je vois ceci:au milieu de la chambre aux rideaux clos, mais où les bou~e• de deux candélabres répandent une clarté joyeuse, ma tan!, est couchée sur une chaise longue ; à ses pieds, Robert ft Juliette; derrière elle, un inconnu jeune homme en uniforrnt de lieutenant. La présence de ces deux enfants m'appanir

Chapitre I aujourd'hui monstrueuse ; dans mon innocence d'alors, elle me rassura plutôt. Ils regardent en riant l'inconnu qui répète d'une voix flûtée: «Bucolin ! Bucolin !. .. Si j'avais un mouton, sûrement je l'appellerais Bucolin. » Ma tante elle-même rit aux éclats. Je la vois tendre au jeune homme une cigarette qu'il allume et dont elle tire quelques bouffées. La cigarette tombe à terre. Lui s'élance pour la ramasser, feint de se prendre les pi~ds dans une écharpe, tombe à genoux devant ma tante ... A la faveur de ce ridîcule jeu de scène, je me glisse sans être vu 12 • Me voici devant la porte d'Alissa. J'attends un instant. Les rires et les éclats de voix montent de l'étage inférieur; et peut-être ont-ils couvert le bruit que j'ai fait en frappant, car je n'entends pas de réponse. Je pousse la porte, qui cède silencieusement. La chambre est déjà si sombre que je ne di~ingue pas aussitôt Alissa ; elle est au chevet de son lit, à genoux, tournant le dos à la croisée d'où tombe un jour mourant. Elle se retourne, sans se relever pourtant, quand j'approche ; elle murmure : «Oh! Jérôme, pourquoi reviens-tu?» Je me baisse pour l'embrasser; son visage est noyé de larmes 13 ••• Cet instant décida de ma vie ; je ne puis encore aujourd'hui le remémorer sans angoisse. Sans doute je ne comprenais que bien imparfaitement la cause de la détresse d'Alissa, mais je sentais intensément que cette détresse était beaucoup trop forte pour cette petite âme palpitante, pour ce frêle corps tout secoué de sanglots. Je restais debout près d'elle, qui restait agenouillée; je ne savais rien exprimer du transport nouveau de mon cœur ; mais je pressais sa tête contre mon cœur et sur son front mes lèvres par où mon âme s'écoulait. Ivre d'amour, de pitié, d'un indistinél: mélange d'enthousiasme, d'abnégation, de vertu, j'en appelais à Dieu de toutes mes forces et m'offrais, ne concevant plus d'autre but à ma vie que d'abriter cette enfant contre la peur, contre le mal, contre la vie. Je m'agenouille enfin plein de prière ; je la réfugie contre moi; confusément je l'entends dire: «Jérôme! ils ne t'ont pas vu, n'est-ce pas? Oh ! va-t'en vite! Il ne faut pas qu'ils te voient. »

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Puis, plus bas encore : «Jérôme, ne raconte à personne ... mon pauvre papa ne sait rien 14 ••• » Je ne racontai donc rien à ma mère; mais les interminables chuchoteries que ma tante Plantier tenait avec elle, l'air mystérieux, affairé et peiné de ces deux femmes, le: « Mon enfant, va jouer plus loin ! » avec lequel elles me repoussaient chaque fois que je m'approchais de leurs conciliabules, tout me montrait qu'elles n'ignoraient pas complètement le secret de la maison Bucolin. Nous n'étions pas plus tôt rentrés à Paris qu'une dépêche rappelait ma mère au Havre: ma tante venait de s'enfuir. « Avec quelqu'un ? » demandai-je à Miss Ashburton, auprès de qui ma mère me laissait. « Mon enfant, tu demanderas cela à ta mère ; moi je ne peux rien te répondre », disait cette chère vieille amie, que cet événement consternait. Deux jours après, nous partions, elle et moi, rejoindre ma mère. C'était un samedi. Je devais retrouver mes cousines le lendemain, au temple, et cela seul occupait ma pensée; car mon esprit d'enfant attachait une ~ande importance à cette sanél:ification de notre revoir. Apres tout, je me souciais peu de ma tante, et mis un point d'honneur à ne pas questionner ma mère. Dans la petite chapelle, il n'y avait, ce matin-là, pas grand monde. Le pasteur Vautier, sans doute intentionnellemen\ avait pris pour texte de sa méditation ces paroles du Chri!t:

Efforcez-vota d'entrer par la porte étroite. Alissa se tenait à quelques places devant moi. Je voyais de profil son visage ; je la regardais fixement, avec un tel oubl de moi qu'il me semblait que j'entendais à travers elle ce! mots que j'écoutais éperdument. Mon oncle était assis àcôri de ma mère et pleurait. Le pasteur avait d'abord lu tout le verset: Efforcez-uow

d'entrer par la porte étroite, car la porte large et le chemin !pacien\ mènent à la perdition, et nombreux sont ceux qui y pa.rsent; 111oi étroite efi la porte et resserrée la voie qui condui.rent à la Vie, el, en efi peu qui les trouvent';· Puis, précisant les divisions d sujet, il parlait d'abord du chemin spacieux. L'esprit perd~ et comme en rêve, je revoyais la chambre de ma tante;ji revoyais ma tante étendue, riante ; je revoyais le brillant

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officier rire aussi ... et l'idée même du rire, de la joie, se faisait blessante, outrageuse, devenait comme l'odieuse exagération du péché. Et nombreux sont ceux qui y passent, reprenait le pa!lteur Vautier; puis il peignait et je voyais une multitude parée, riant et s'avançant folâtrement, formant cortège où je sentais que je ne pouvais, que je ne voulais pas trouver place, parce que chaque pas que j'eusse fait avec eux m'aurait ecarté d'Alissa. - Et le pa!lteur ramenait le début du texte, et je voyais cette porte etroite par laquelle il fallait s'efforcer d'entrer. Je me la représentais, dans le rêve où je plongeais, comme une sorte de laminoir, où je m'introduisais avec effort, avec une douleur extraordinaire où se mêlait pourtant un avant-goût de la félicité du ciel. Et cette porte devenait encore la porte même de la chambre d'Alissa; pour entrer je me réduisais, me vidais de tout ce qui subsistait en moi d'égoïsme ... Car étroite efl la voie qui conduit à la Vie, continuait le pa!lteur Vautier. Et par-delà toute macération, toute tri!ltesse, j'imaginais, je pressentais une autre joie, pure, my!ltique, séraphique et dont mon âme déjà s'assoiffait. Je l'imaginais, cette joie, comme un chant de violon à la fois Strident et tendre, comme une flamme aiguë où le cœur d'Alissa et le mien s'épuisaient. Tous deux nous avancions, vêtus de ces vêtements blancs dont nous parlait l'Apocalypse 16, nous tenant par la main et regardant un même but ... Qye m'importe si ces rêves d'enfant font sourire! je les redis sans y changer. La confusion qui peut-être y paraît n'e!lt que dans les mots et dans les imparfaites images pour rendre un sentiment très précis. «Il en efl peu qui la trouvent», achevait le pa!lteur Vautier. Il expliquait comment trouver la porte étroite ... Il en efl peu. - Je serais de ceux-là ... J'étais parvenu vers la fin du sermon à un tel état de tension morale que, sitôt le culte fini, je m'enfuis sans chercher àvoir ma cousine - par fierté, voulant déjà mettre mes résolutions (car j'en avais pris) à l'épreuve, et pensant la mieux mériter en m'éloignant d'elle aussitôt.

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II Cet enseignement austère trouvait une âme préparée, naturellement disposée au devoir, et que l'exemple de mon père et de ma mère, joint à la discipline puritaine à laquelle ils avaient soumis les premiers élans de mon cœur, achevai! d'incliner vers ce que j'entendais appeler: la vertu. Il m'étai1 aussi naturel de me contraindre qu'à d'autres de s'abandonner, et cette rigueur à laquelle on m'asservissait, loin de me rebuter, me flattait. Je quêtais de l'avenir non tant le bonheur que l'effort infini pour l'atteindre, et déjà confondais bonheur et vertu. Sans doute, comme un enfant de quatorze ans, je restais encore indécis, disponible ; mais bientÔI mon amour pour Alissa m'enfonça délibérément dans ce sens. Ce fut une subite illumination intérieure à la favew de laquelle je pris conscience de moi-même: je m'apparus replié, mal éclos, plein d'attente, assez peu soucieux d'autrui médiocrement entreprenant, et ne rêvant d'autres viél:oim que celles qu'on obtient sur soi-même. J'aimais l'étude: parmi les jeux, ne m'éprenais que pour ceux qui demandem ou recueillement ou effort. Avec les camarades de mon âge, je frayais peu et ne me prêtais à leurs amusements que par affeél:ion ou complaisance. Je me liai pourtant avec Abd Vautier, qui, l'an suivant, vint me rejoinàre à Paris, dans ma classe. C'était un garçon gracieux, indolent, pour qui je me sentais plus d'affeél:ion que d'estime, mais avec qui du moins je pouvais parler du Havre et de Fongueusemare, vers où revolait sans cesse ma pensée. Qyant à mon cousin Robert Bucolin, qu'on avait mis pensionnaire au même lycée que nous, mais deux classes au-dessous, je ne le retrouvais que les dimanches. S'il n'avai1 été frère de mes cousines, auxquelles du reste il ressemblai, peu, je n'aurais pris aucun plaisir à le voir. J'étais alors tout occupé par mon amour et ce ne fm qu'éclairées par lui que ces deux amitiés prirent pour rno: quelque importance. Aliss,a était pareille à cette perle de grand prix dont m'avait parlé l'Evangile; j'étais celui qui vend tout ce qu'il a pour l'avoir 1• Si enfant que je fusse encore, ai-je tort de parler d'amour et de nommer ainsi le sentiment9ue

Chapitre II j'éprouvais pour ma cousine ? Rien de ce que je connus ensuite ne me paraît mieux digne de ce nom, - et d'ailleurs, lorsque je devins d'âge à souffrir des plus précises inquiétudes de la chair, mon sentiment ne changea pas beaucoup de nature : je ne cherchai pas plus direél:ement à posséder celle que, tout enfant, je prétendais seulement mériter. Travail, efforts, aél:ions pies, mystiquement j'offrais tout à Alissa, inventant un raffinement de vertu, à lui laisser souvent ignorer ce que je n'avais fait que pour elle 2 • Je m'enivrais ainsi d'une sorte de modestie capiteuse et m'habituais, hélas ! consultant peu ma plaisance, à ne me satisfaire à rien qui ne m'eût coûté quelque effort. Cette émulation n'éperonnait-elle que moi? Il ne me paraît pas qu'Alissa y fût sensible et fit rien à cause de moi, ou pour moi, qui ne m'efforçais que pour elle. Tout, dans son âme sans apprêt, restait de la plus naturelle beauté. Sa vertu garqait tant d'aisance et de grâce qu'elle semblait un abandon. Acause de son sourire enfantin, la gravité de son regard était charmante ; je revois ce regard si doucement, si tendrement interrogateur se lever et comprends que mon oncle ait, dans son désarroi, cherché près de sa fille aînée soutien, conseil et réconfort. Souvent, dans l'été qui suivit, je le vis causer avec elle. Son chagrin l'avait beaucoup vieilli; il ne parlait guère aux repas, ou parfois montrait brusquement une sorte de joie de commande, plus pénible que son silence. Il restait à fumer dans son bureau jusqu'à l'heure du soir où venait le retrouver Alissa; il se faisait prier pour sortir; elle l'emmenait comme un enfant, dans le jardin. Tous deux, descendant l'allée aux fleurs, allaient s'asseoir dans le rond-point, près l'escalier du potager, où nous avions porté des chaises. Un soir que je m'attardais à lire, étendu sur le gazon à l'ombre d'un des grands hêtres pourpres, séparé de l'allée aux fleurs simplement par la haie de fauriers qui empêchait les regards, point les voix, j'entendis Alissa et mon oncle. Sans doute ils venaient de parler de Robert; mon nom fut alors prononcé par Alissa, et, comme je commençais à di~inguer leurs paroles, mon oncle s'écria: , se confond en reconnaissance ... QJ!.e de chosesje voudraiJ t'écrire encore!- Je songe à ce radieux p~s dont me parle Juliette.Je songe à d'autres p~splus va.fies, plus radieux encore, plus déserts. Une étrange confiance m 'habite qu'un jour, je ne sais comment, ensemble, nous verrons je ne sais quelgrand p~s ff(J.ftérieux 11 ••• Sans doute imaginez-vous aisément avec quels transports de joie je lus cette lettre, et avec quels sanglots d'amour. D'autres lettres suivirent. Certes Alissa me remerciait de ne point venir à Fongueusemare, certes elle m'avait supplié de ne point chercher à la revoir cette année, mais elle regrettait mon absence, elle me souhaitait à présent ; de page en page retentissait le même appel. Où pris-je la force d'y résifür? Sans doute dans les conseils d'Abel, dans la crainte de ruiner tout à coup ma joie, et dans un raidissement naturel contre l'entraînement de mon cœur. Je copie, des lettres qui suivirent, tout ce qui peut instruire ce récit :

Cher Jérôme, Je fonds de joie en te lisant. J 'aUais répondre à ta lettre d'0rvieto, quand, à la fois, ceUe de Pérouse et ceUe d'Assise sont arrivées 11. Mo pensée se fait vqyageuse; mon corps seul fait semblant d'être ici; en

Chapitre V

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vérité, je suü avec toi sur les blanches routes d'Ombrie; avec toi je pars au matin, regarde avec un œil tout ne,if l'aurore ... Sur la terrom de Cortone m'appelaü-tu vraiment? je t'entendaü ... On avait terriblement soif dans la montagne au-dessm d'Assüe ! maü que le uerre d'eau du franci.rcain m'a paru bon! Ô mon ami !je regarde à travers toi chaque chose. QJie j'aime ce que tu m'écrü à propos de saint FranfOÜ ! Oui, n'e.fl-ce pas, ce qu'ilfaut chercher, c'e.fl une exaltation et non point une émancipation de la pensée. CeUe-ci ne va pas sans un orgueil abominable. Mettre son ambition non à se révolter, maü à tenlir... . . . Les nouveUes de Nîmes sont si bonnes qu'il me paraît que Dieu me permet de m'abandonner à la joie. La seule ombre de cet été, c'e.fl l'état de mon pauvre pe're; malgré mes soins il refle tri.fie, ou plutôt il retrouve sa tri.flesse des !'in.fiant que je l'abandonne à lui-même et il s'en laüse toujours moins aüément tirer. Toute la joie de la nature parle autour de nom une langue qui lui devient étrange're; il ne fait même plm effort pour l'entendre. - Müs Ashburton va bien. Je leur li.r à tom deux tes lettres ; chacune nom donne de quoi camerpour trois jours ; alors arrive une lettre nouveUe ... . . . Robert nom a quittés avant-hier; il va passer la fin des vacances chez son ami R ... , dont le père dirige une ferme mode'fe 13. Certainement la vie que nom menons ici n'e.fl pas bien gaie pour lui. Je n'ai pu que l'encourager dans son projet, lorsqu'il a parlé de partir... . . . J'ai tant à te dire; j'ai soif d'une si inépuüable camerie 14 ! parfois je ne trouve plm de mots, d'idées di.flint/es, - ce soir j'écrü romme en rêvant- gardant seulement la sensation presque oppressante d'une infinie richesse à donner et à recevoir. Comment avons-nomfait, durant de si longs moü, pour nom taire ? No111 hivernions sans doute. Oh ! qu'il soitfini pourjamaü, cet affreux hiuer de silence ! Depuü que te voilà retrouvé, la vie, la pensée, notre âme, tout me paraît beau, adorable, fertile inépuüablement... 12

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septembre.

J'ai bien refU ta lettre de Pi.te. Nom amsi nom avons un temps tplendide ;jamaü encore la Normandie ne m'avait paru si beUe. J'ai fait avant-hier, seule, à pied, une énorme promenade à travers champs, au hasard ;je suü rentrée plm exaltée que lasse, tout ivre de soleil et de joie. Qge les meules, som l'ardent solei4 étaient beUes ! Je n 'avaü pas besoin de me croire en Italie pour trouver tout admirable. Oui, mon ami, c'e.fl une exhortation à la joie, comme tu dü, que j'écoute et comprends dans m'avair-tll dit, t'en souviens-tu ? Etje n 'avair su que répondre. - Non, Jérôme, il ne nom suffitpa1. Jérôme, il ne doitpa1 nom suffire. Ce contentementpleù, de délices,je ne puir le tenir pour véritable. N'avons-nom pa1 comprit cet automne quelle détresse il recouvrait ? ... Véritable! ah! Dieu nom garde qu'il le soit! nom sommes néspo11r un autre bonheur... Ainsi que notre com!pondance naguère gâta notre revoir de l'a11tomne, le souvenir de ta présence d'hier désenchante ma lettre aujourd'hui. t2!J 'e.f! devenu ce ravirsement que j'éprouvair à t'écrire ? Par les lettres, par la présence, nom avons épuiré tout le pur de lajoie à laq11eUe notre amour peut prétendre. Et maintenant, malgré moi, je m'éc1ie comme Orsino du Soir des rois : Adieu mon ami. Hic incipit amor Dei 4• Ah! saura1-tujamail combien je t'aime ?... J mqu 'à la ftn je serai ton ALISSA.

Contre le piège de la vertu, je reSl:ais sans défense. Tout héroïsme, en m'éblouissant, m'attirait - car je ne le séparais pas de l'amour ... La lettre d'Alissa m'enivra du plus téméraire enthousiasme. Dieu sait que je ne m'efforçais vers plus de vertu, que pour elle. Tout sentier, pourvu qu'il montâ~ me mènerait où la rejoindre. Ah ! le terrain ne se rétrécirait jamais trop vite, pour ne supporter plus que nous deux! Hélas ! je ne soupçonnais pas la subtilité de sa feinte, et j'imaginais mal que ce fût par une cime qu'elle pourrait de nouveau m'échapper. Je lui répondis longuement. Je me souviens du seul passage à peu près clairvoyant de ma lettre. « Il me paraît souvent, lui disais-je, que mon amour e~ ce que je garde en moi de meilleur ; que toutes mes vertus s'y suspendent; qu'il m'élève au-dessus de moi, et que sans quoi je retomberais à cette médiocre hauteur d'un naturd très ordinaire. C'eSl: par l'espoir de te rejoindre que le sentier le plus ardu m'apparaîtra toujours le meilleur5. » Qy'ajoutai-je qui pût la pousser à me répondre ceci:

Chapitre VH Mais, mon ami, la sainteté n'ef1 pas un choix: c'ef1 une OBUGATlON (le mot était souligné trois fois dans sa lettre). Si tu es celui que j'ai cru, toi non pltf4 tu ne pou"as pas tj souf1raire. C'était tout. Je compris, pressentis plutôt, que là s'arrêterait notre correspondance, et que le conseil le plus retors, non plus que la volonté la plus tenace, n'y pourrait rien. Je récrivis pourtant, longuement, tendrement. Après ma troisième lettre, je reçus ce billet :

Mon ami, Ne crois point que j'aie pris quelque résolution de ne pltf4 t'écrire; simplement je nj ai pltf4 de goût. Tes lettres cependant m 'amtf4ent encore, mais je me reproche de pltf4 en pltf4 d'occuper à ce point ta pensée. L'été n'ef1 pl1f4 loin. F.enon;ons pour un temps à comipondre et viens passer à Fonguetf4emare les quinze derniers jours de septembre près àe moi. Acceptes-tu? Si oui,je n'aipas besoin de réponse.Je prendrai ton silence pour un assentiment et souhaite donc que tu ne me ,pondes pas. Je ne répondis pas. Sans doute ce silence n'était qu'une épreuve dernière à laquelle elle me soumettait. Qgand, après quelques mois de travail, puis quelques semaines de voyage, je revins à Fongueusemare, ce fut avec la plus tranquille assurance. Comment, par un simple récit, amènerais-je à comprendre aussitôt ce que je m'expliquai d'abord si mal? Qge puis-je peindre ici que l'occasion de la détresse à laquelle je cédai des lors tout entier? Car si je ne trouve aujourd'hui nul pardon en moi pour moi-même de n'avoir su sentir, sous le revêtement de la plus faél:ice apparence, palpiter encore l'amour, je ne pus voir que cette apparence d'abord et, ne retrouvant plus mon amie, l'accusai ... Non, même alors je ne vous accusai pas, Alissa) mais pleurai désespérément de ne plus vous reconnaître. A présent que je mesure la force de votre amour à la ruse de son silence et à sa cruelle industrie, dois-je vous aimer d'autant plus que vous m'aurez plus atrocement désolé ? ... Dédain ? Froideur? Non ; rien qui se pût vaincre ; rien contre quoi je pusse même lutter; et parfois j'hésitais, douiais si je n'inventais pas ma misère, tant la cause en reStait 1ubtile et tant Alissa se montrait habile à feindre de ne la

La Porte étroite comprendre pas. De quoi donc me fossé-je plaint? Son accueil fut plus souriant que jamais ; jamais elle ne s'était montrée plus empressée, plus prévenante ; le premier jour je m'y laissai presque tromper ... Qy'importait, après tout, qu'une nouvelle façon de coiffure, plate et tirée, durcît les traits de son visage comme pour en fausser l'expression; qu'un malséant corsage, de couleur morne, d'étoffe laide au toucher, gauchît le rythme délicat de son corps ... ce n'était rien à quoi elle ne pût porter remède, et dès le lendemain, pensai-je aveuglément, d'elle-même ou sur ma requête ... Je m'affeél:ai davantage de ces prévenances, de cet empressement, si peu coutumiers entre nous, et où je craignais de voir plus de résolution que d'élan, et j'ose à peine dire: plus de politesse que d'amour. Le soir, entrant dans le salon, je m'étonnai de ne plus retrouver le piano à sa place accoutumée ; à mon exclamation désappointée : « Le piano est à regarnir, mon ami», répondit Alissa, et de sa voix la plus tranquille. «Je te l'ai pourtant répété, mon enfant», dit mon oncle sur un ton de reproche presque sévère : « puisqu'il t'avait suffi jusqu'à présent, tu aurais pu attendre le départ de Jérôme pour l'expédier; ta hâte nous prive d'un grand plaisir ... - Mais, père, dit-elle en se détournant pour rougir, je t'assure que, ces derniers temps, il était devenu si creux que Jérôme lui-même n'aurait pu rien en tirer. - Qyand tu en jouais, reprit mon oncle, il ne paraissait pas si mauvais. » Elle resta quelques instants, penchée vers l'ombre, comme occupée à relever les mesures d'une housse de fauteuil, puis quitta brusquement la pièce et ne reparut que plus tard, apportant sur un plateau la tisane que mon oncle avait accoutumé de prendre chaque soir. Le lendemain elle ne changea ni de coiffure, ni de cor· sage ; assise près de son père sur un banc devant la maison, elle reprit l'ouvrage de couture, qe rapiéçage plutôt qui l'avait occupée déjà dans la soirée. A côté d'elle, sur le banc ou sur la table, elle puisait dans un grand panier plein de bas et de chaussettes usés. Qyelques jours après, ce furent des serviettes et des draps ... Ce travail l'absorbait complète-

Chapitre VII ment, semblait-il, au point que ses lèvres en perdissent toute expression et ses yeux toute lueur. «Alissa!» m'écriai-je le premier soir, presque épouvanté par la dépoétisation de ce visage qu'a peine pouvais-je reconnaître et que je fixais depuis quelques instants sans qu'elle parût sentir mon regard. « Qgoi donc? fit-elle en levant la tête. - Je voulais voir si tu m'entendrais. Ta pensée semblait si loin de moi. - Non; je suis là; mais ces reprises demandent beaucoup d'attention. - Pendant que tu couds, ne veux-tu pas que je te fasse la leB:ure? - Je crains de ne pas pouvoir très bien écouter. - Pourquoi choisis-tu un travail si absorbant? - Il faut bien que quelqu'un le fasse. - Il y a tant de pauvres femmes pour qui ce serait un gagne-pain. Ce n'est pourtant pas par économie que tu t'ailtreins à ce travail ingrat? » Elle m'affirma tout aussitôt qu'aucun ouvrage ne l'amusait davantage, que depuis longtemps elle n'en avait plus fait d'autres, pour quoi sans doute elle avait perdu toute habileté ... Elle souriait en parlant.Jamais sa voix n'avait été plus douce que pour ainsi me désoler. «Je ne dis là rien que de naturel, semblait exprimer son visage, pourquoi t'attristeraistu de cela ? » - Et toute la protestation de mon cœur ne montait même plus à mes lèvres, m'étouffait. Le surlendemain, comme nous avions cueilli des roses, elle m'invita à les lui porter dans sa chambre où je n'étais pas encore entré cette année. De quel espoir aussitôt me flattaije ! Car j'en étais encore à me reprocher ma tristesse; un mot d'elle eût guéri mon cœur. Je n'entrais jamais sans émotion dans cette chambre; je ne sais de quoi s'y formait une sorte de paix mélodieuse où je reconnaissais Alissa. L'ombre bleue des rideaux aux fenêtres et autour du lit, les meubles de luisant acajou, l'ordre, la netteté, le silence, tout racontait à mon cœur sa pureté et sa pensive grâce. Je m'étonnai, ce matin-là, de ne plus voir au mur, près de son lit, deux grandes photographies de Masaccio que j'avais rapportées d'Italie 6 ; j'allais lui demander ce 'lu'elles étaient devenues, quand mon regard tomba tout aupres sur l'étagère

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où elle rangeait ses livres de chevet. Cette petite bibliothèque s'était lentement formée moitié par les livres que je lui avais donnés, moitié par d'autres que nous avions lus ensemble. Je venais de m'apercevoir que ces livres étaient tous enlevés, remplacés uniquement par d'insignifiants petits ouvrages de piété vulgaire pour lesquels j'espérais qu'elle n'avait que du mépris. Levant les yeux soudain, je vis Alissa qui riait- oui, qui riait en m'observant. «Je te demande pardon, dit-elle aussitôt; c'est ton visage qui m'a fait rire; il s'est si brusquement décomposé en apercevant ma bibliothèque ... » J'étais bien peu d'humeur à plaisanter. « Non vraiment, Alissa, est-ce là ce que tu lis à présent? - Mais oui. De quoi t'étonnes-tu? - Je pensais qu'une intelligence habituée à de substantielles nourritures ne pouvait plus goûter à de semblables fadeurs sans nausée. - Je ne te comprends pas, dit-elle. Ce sont là d'humbles âmes qui causent avec moi simplement, s'exprimant de leur mieux, et dans la société desquelles je me plais. Je sais d'avance que nous ne céderons, ni elles à aucun piège du beau langage, ni moi, en les lisant, à aucune profane admiration. - ~e lis-tu donc plus que cela? - A peu près. Oui, depuis quelques mois. Du resl:e je ne trouve plus beaucoup de temps pour lire. Et je t'avoue que, tout récemment, ayant voulu reprendre quelqu'un de ces grands auteurs que tu m'avais ,appris à admirer, je me suis fait l'effet de celui dont parle !'Ecriture, qui s'efforce d'ajouter une coudée à sa taille 7. - Q!!el est ce "grand auteur" qui t'a donné si bizarre opinion de toi ? - Ce n'est pas lui qui me l'a donnée; mais c'esl: en le lisant que je l'ai prise ... C'était Pascal. J'étais peut-être tombée sur quelque moins bon passage ... » Je fis un geste d'impatience. Elle parlait d'une voix claire et monotone, comme elle eût récité une leçon, ne levant plus les yeux de dessus ses fleurs, qu'elle n'en finissait pas d'arranger. Un instant elle s'interrompit devant mon gesl:e, puis continua du même ton : « Tant de grandiloquence étonne, et tant d'effort; et pour prouver si peu. Je me demande parfois si son intonation pathétique n'est pas l'effet plutôt du doute que de la foi. La

Chapitre VII

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foi parfaite n'a pas tant de larmes ni de tremblement dans bvoix 8• - C'est ce tremblement, ce sont ces larmes qui font la beauté de cette voix», essayai-je de repartir, mais sans courage, car je ne reconnaissais dans ces paroles rien de ce que je chérissais dans Alissa. Je les transcris telles que je m'en souviens et sans y apporter après coup art ni logique. «S'il n'avait pas â'abord vidé la vie présente de sa joie, reprit-elle, elle pèserait plus lourd dans la balance que ... - Qge quoi? fis-je, interdit par ses étranges propos. - Qge l'incertaine félicité qu'il propose 9• - N'y crois-tu donc pas ? m'écriai-je. - Qg'importe ! reprit-elle; je veux qu'elle demeure incertaine afin que tout soupçon de marché soit écarté. C'est par noblesse naturelle, non par espoir de récompense, que l'âme eprise de Dieu va s'enfoncer dans la vertu 10. - De là ce secret scepticisme où se réfugie la noblesse d'un Pascal. - Non scepticisme: jansénisme, dit-elle en souriant. Qy'avais-je affaire de cela? Les pauvres âmes que voici - et elle se retournait vers ses livres - seraient bien embarrassées de dire si elles sont jansénistes, quiétistes ou je ne sais quoi de différent. Elles s'inclinent devant Dieu comme des herbes qu'un vent presse, sans malice, sans trouble, sans beauté. Elles se tiennent pour peu remarquables et savent qu'elles ne doivent quel9,ue valeur qu'à leur effacement devant Dieu. - Alissa! m'ecriai-je, pourquoi t'arraches-tu les ailes 11 ? » Sa voix restait si calme et naturelle que mon exclamation m'en parut d'autant plus ridiculement emphatique. Elle sourit de nouveau, en secouant la tête. «Tout ce que j'ai retenu de cette dernière visite à Pascal ... - Qgoi donc ? » demandai-je, car elle s'arrêtait. - C'est ce mot du Christ : "O!!i veut sauver sa vie la perdra 12." Pour le reste, reprit-elle en souriant plus fort et en me regardant bien en face, en vérité je ne l'ai presque plus compris. Qgand on a vécu quelque temps dans la société de ces petits, c'est extraordinaire combien vite la sublimité des grands vous essouffle. » Dans mon désarroi n'allais-je trouver rien à répondre? ... «S'il me fallait aujourd'hui lire avec toi tous ces sermons, ces méditations ... - Mais, interrompit-elle, je serais désolée de te les voir

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lire! Je crois en effet que tu es né pour beaucoup mieux que cela.» Elle parlait tout simplement et sans paraître se douter que ces mots qui séparaient ainsi nos deux vies pussent me déchirer le cœur. J'avais la tête en feu; j'aurais voulu parler encore et pleurer; peut-être eût-elle été vaincue par mes larmes ; mais je restais sans plus rien dire, les coudes appuyés sur la cheminée et le front dans les mains. Elle continuait tranquillement d'arranger ses fleurs, ne voyant rien de ma dm.µeur, ou faisant semblant de n'en rien voir ... A ce moment retentit la première cloche du repas. «Jamais je ne serai prête pour le déjeuner, dit-elle. Laissemoi vite.» Et comme s'il ne s'était agi que d'un jeu: « Nous reprendrons cette conversation plus tard.» Cette conversation ne fut pas reprise. Alissa m'échappait sans cesse; non qu'elle parût jamais se dérober; mais toute occupation de rencontre s'imposait aussitôt en devoir de beaucoup plus pressante importance. Je prenais rang; je ne venais qu'après les soins toujours renaissants du ménage, qu'après la surveillance des travaux qu'on avait dû faire à la grange, qu'après les visites aux fermiers, les visites aux pauvres dont elle s'occupait de plus en plus. J'avais ce qui restait de temps, bien peu ; je ne 1a voyais jamais qu'affairée, - mais c'est peut-être encore à travers ces menus soins et renonçant à la poursuivre que je sentais le moins combien j'étais dépossédé. La moindre conversation m'en avertissait davantage. O!!and Alissa m'accordait quelques instants, c'était en effet pour une conversation des plus gauches, à laquelle elle se prêtait comme on fait au jeu d'un enfant. Elle passait rapidement près de moi, distraite et souriante, et je la sentais devenue plus lointaine que si je ne l'eusse jamais connue. Même je croyais voir parfois dans son sourire quelque défi, du moins quelque ironie, et qu'elle prît amusement à éluder ainsi mon désir ... Puis aussitôt je retournais contre moi tout grief, ne voulant pas me laisser aller au reproche et ne sachant plus bien ce que j'aurais attendu d'elle, ni ce que je pouvais lui reprocher. Ainsi s'écoulèrent les jours dont je m'étais promis tant de félicité. J'en contemplais avec stupeur la fuite, mais n'en eusse voulu ni augmenter le nombre ni ralentir le cours, tant chacun aggravait ma peine. L'avant-veille de mon départ

Chapitre V11 10urtant, Alissa m'ayant accompagné jusqu'au banc de la narnière abandonnée 13 - c'était par un clair soir d'automne 1ù jusqu'à l'horizon sans brume on distinguait bleui chaque !étai!, dans le passé jusqu'au plus flottant souvenir - je ne 1us retenir ma plainte, montrant du deuil de quel bonheur non malheur d'aujourd'hui se formait. «Mais que puis-je à ceci, mon ami ? dit-elle aussitôt : tu ombes amoureux d'un fantôme. - Non, point d'un fantôme, Alissa. - D'une figure imaginaire. - Hélas! je ne l'invente pas. Elle était mon amie. Je la appelle. Alissa! Alissa! vous étiez celle que j'aimais. Qy'avez:ous fait de vous ? Qye vous êtes-vous fait devenir?» Elle demeura quelques instants sans répondre, effeuillant entement une fleur et gardant la tête baissée. Puis enfin : «Jérôme, pourquoi ne pas avouer tout simplement que tu n'aimes moins ? - Parce que ce n'est pas vrai! parce que ce n'est pas vrai, 111'écriai-je avec indignation ; parce que je ne t'ai jamais plus IÎlllée. - Tu m'aimes ... et pourtant tu me regrettes!» dit-elle en tâchant de sourire et en haussant un peu les épaules. «Je ne peux mettre au passé mon amour.» Le sol cédait sous moi; et je me raccrochais à tout ... «Il faudra bien qu'il passe avec le reste. - Un tel amour ne passera qu'avec moi. - Il s'affaiblira lentement. L'Alissa que tu prétends aimer encore n'est déjà plus que dans ton souvenir; un jour riendra où tu te souviendras seulement de l'avoir aimée. - Tu parles comme si rien la pouvait remplacer dans mon cœur, ou comme si mon cœur devait cesser d'aimer. Ne te souviens-tu plus de m'avoir aimé toi-même, que tu puisses ainsi te plaire à me torturer ? » Je vis ses levres pâles trembler ; d'une voix presque indiStinél:e elle murmura: «Non ; non ; ceci n'a pas changé dans Alissa. - Mais alors rien n'aurait changé», dis-je en lui saisissant le bras ... Elle reprit, plus assurée : «Un mot expliquerait tout; pourquoi n'oses-tu pas le dire? - Lequel? - J'ai vieilli. - Tais-toi ... »

La Porte étroite Je protestai tout aussitôt que j'avais vieilli moi-même autant qu'elle, que la différence d'âge entre nous reStait la même ... mais elle s'était ressaisie; l'instant unique était passé et, me laissant aller à discuter, j'abandonnais tout avantage: je perdis pied. Je quittai Fongueusemare deux jours après, mécontent d'elle et de moi-même, plein d'une haine vague contre ce que j'appelais encore« vertu» et de ressentiment contre l'ordinaire occupation de mon cœur. Il semblait qu'en ce dernier revoir, et par l'exagération même de mon amour, j'eusse usé toute ma ferveur; chacune des phrases d'Alissa, contre lesquelles je m'insurgeais d'abord, restait en moi vivante et triomphante après que mes protestations s'étaient tues. Eh! sans doute elle avait raison ! je ne chérissais plus qu'un fantôme; !'Alissa que j'avais aimée, que j'aimais encore n'était plus. . . Eh ! sans doute nous avions vieilli ! cette dépoérisation affreuse, devant quoi tout mon cœur se glaçait, n'était rien, après tout, que le retour au naturel ; lentement si je l'avais surélevée, si je m'étais formé d'elle une idole, l'ornant de tout ce dont j'étais épris, que restait-il de mon travail, que ma fatigue ? . . . Sitôt aoandonnée à elle-même, Alissa était revenue à son niveau, médiocre niveau, où je me retrouvais moi-même, mais où je ne la désirais plus. Ah ! combien cet effort épuisant de vertu m'apparaissait absurde et chimérique, pour la rejoindre à ces hauteurs où mon unique effort l'avait placée. Un peu moins orgueilleux, notre amour eût été facile ... mais que signifiait désormais l'obstination dans un amour sans objet; c'était être entêté, ce n'était plus être fidèle. Fidèle à quoi? - à une erreur. Le plus sage n'était-il pas de m'avouer que je m'étais ,trompé? ... Proposé cependant pour l'Ecole d'Athènes 14, j'acceptai d'y entrer aussitôt, sans ambition, sans goût, mais souriant à l'idée de départ comme à celle d'une évasion.

VIII 1 Pourtant je revis encore Alissa... Ce fut trois ans plus tard, vers la fin de l'été. Dix mois auparavant, j'avais appris par elle la mort de mon oncle. Une assez longue lettre que

Chapitre vm je lui écrivis aussitôt de Palestine, où je voyageais alors, était demeurée sans réponse ... J'oublie sous quel prétexte, me trouvant au Havre, par un acheminement naturel, je gagnai Fongueusemare. Je savais ytrouver Alissa, mais craignais qu'elle n'y fût point seule. Je n'avais pas annoncé ma venue ; répugnant à l'idée de me présenter comme une visite ordinaire, j'avançais incertain: entrerais-je? ou ne repartirais-je pas plutôt sans l'avoir vue, sans avoir cherché à la voir ?... Oui, sans doute ; je me promènerais seulement dans l'avenue, m'assiérais sur le banc où peut-être elle venait s'asseoir encore ... et je cherchais déjà quel signe je pourrais laisser après moi qui l'instruirait de mon passage, après que je serais reparti ... Ainsi songeant, je marchais à pas lents et, depuis que j'avais résolu de ne pas la voir, la tristesse un peu âpre qui m'étreignait le cœur cédait àune mélancolie presque douce. J'avais atteint déjà l'avenue, et, par crainte d'être surpris, je marchais sur un des bascôtes, longeant le talus qui limitait la cour de la ferme. Je connaissais un point du talus d'où le regard pouvait plonger dans le jardin ; là je montai ; un jardinier que je ne reconnus pas ratissait une allée et bientôt s'écarta de ma vue. Une barrière neuve fermait la cour. Le chien en m'entendant passer aboya 2• Plus loin, où l'avenue finissait, je tournai à droite, retrouvant le mur du jardin, et j'allais gagner cette partie de la hêtraie parallèle à l'avenue quittée lorsque, passant devant la petite porte du potager, l'idée brusque d'entrer par là dans le jardin me saisit. La porte était close. Le verrou intérieur n'opposait toutefois qu'une rési5\ance assez faible et que d'un coup d'épaule j'allais briser ... A cet instant j'entendis un bruit de pas; je me dissimulai dans le retrait du mur. Je ne pus voir qui sortait du jardin; mais j'entendis, je sentis que c'était Alissa. Elle fit trois pas en avant, appela faiblement : «Est-ce toi, Jérôme ?... » Mon cœur, qui battait violemment, s'arrêta, et, comme de ma gorge serrée ne pouvait sortir une parole, elle répéta plus fort: , lui glissa Protos à l'oreille; puis, à voix haute: « Débarbouillons ce petit cœur avec le vin, et préparons-le pour la dinde. Assunta, verse à notre aimable invité. »

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Amédée dut trinquer et boire plus qu'il n'avait accoutumé. La chaleur et la fatigue aidant, il commença bientôt d'y voir trouble. Il plaisantait avec moins d'effort. Protos le fit chanter; sa voix était grêle, mais on s'extasia; Assunta voulut l'embrasser. Cependant du fond de sa foi délabrée s'élevait une angoisse indéfinissable ; il riait pour ne pas pleurer. Il admirait cette aisance de Cave, ce naturel. .. Q!!i d'autre que Fleurissoire et que le cardinal eût jamais pu penser qu'il feignait ? Bardolotti, du reSte, en force de dissimulation, en possession de soi ne le cédait en rien à l'abbé et riait, et applaudissait, et bousculait paillardement Dorino, lorsque Cave, tenant Assunta renversée dans ses bras, s'écrasait le museau contre elle; et, comme alors Fleurissoire penché vers Cave, le cœur à demi crevé, murmurait : « Comme vous devez souffrir ! » Cave dans le dos d'Assunta lui prenait la main et la lui pressait sans rien dire, la face détournée et les regards levés au ciel. Puis, brusquement dressé, Cave frappa dans ses mains : «Çà! qu'on nous laisse seuls! Non: vous desservirez plus tard. Allez-vous-en. Via! Via!» Il s'assura que Dorino ni Assunta ne s'attardaient aux écoutes, et revint avec la mine subitement grave, allongée, tandis que le cardinal, en se passant la main sur le visage, en dépouilla d'un coup la profane et faél:ice gaieté. «Vous voyez, monsieur de la Fleurissoire, mon enfant, vous voyez à quoi nous en sommes réduits ! Ah ! cette comédie ! cette honteuse comédie. - Elle nous fait prendre en horreur, reprit Protos, jusqu'à la joie la plus honnête et jusqu'à la plus pure gaieté. - Dieu vous saura gré, pauvre cher abbé Cave», reprenait le cardinal en se tournant vers Protos, « Dieu vous récompensera de m'aider à vider cette coupe»; et, par symbole, il achevait d'un coup son verre à demi plein, tandis que sur ses traits le dégoût le plus douloureux se peignait. « ~oi ! s'écriait Fleurissoire penché, se peut-il que même cyans cette retraite et sous ce vêtement d'emprunt Votre Eminence doive ... - Mon fils, appelez-moi monsieur, simplement. - Excusez: entre nous ... - Je tremble même seul. - Ne pouvez-vous choisir vos serviteurs? - On les choisit pour moi ; et ces deux que vous avez rus ...

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- Ah ! si je lui disais, interrompit Protos, où ils vont de ce pas rapporter nos moindres paroles ! - Se peut-il qu'à l'archevêché ... - Chut ! pas de ces grands mots ! Vous nous feriez pendre. N'oubliez pas que c'est au chapelain Ciro Bardolotti que vous parlez. - Je suis à leur merci», gémissait Ciro. Et Protos, se penchant en avant sur la table où croisaient ses coudes, tourné de trois quarts vers Ciro : « Si pourtant je lui disais qu'on ne vous laisse seul pas une heure de jour ou de nuit ! - Oui, quelque déguisement que je revête, reprenait le faux cardinal, je ne suis jamais sûr de n'avoir pas quelque police secrète à mes trousses. - Ql!oi ! l'on sait qui vous êtes, ici? - Vous ne l'entendez point, dit Protos. Entre le cardinal San-Felice et le modeste Bardolotti, vous restez, je le dis devant Dieu, un des seuls qui puissiez vous vanter d'établir quelque ressemblance. Mais, comprendrez-vous ceci: leurs ennemis ne sont pas les mêmes ! et tandis que le cardinal, du fond de son archevêché, contre les francs-maçons doit se défendre, le chapelain Bardolotti se voit guetté par ... - Les jésuites ! interrompit éperdument le chapelain. - C'est ce que je ne lui avais pas encore appris, ajoutait Protos. - Ah ! si nous avons les jésuites aussi contre nous, sanglota Fleurissoire. Mais qui l'eût supposé? Les jésuites! En êtes-vous sûr? - Réfléchissez un peu ; cela vous paraîtra tout naturel. Comprenez que cette nouvelle politique du Saint-Siège, toute de conciliation, d'accommodements, est bien faite pour leur plaire, et qu'ils trouvent leur compte dans les dernières encycliques. Et peut-être ils ne savent pas que le pape qui les promulgue n'est pas le vrai; mais ils seraient désolés qu'il changeât. - Si je vous comprends bien, reprit Fleurissoire, les jésuites seraient alliés aux francs-maçons dans cette affaire. - Où prenez-vous cela? - Mais ce que M. Bardolotti me révèle à présent ... - Ne lui faites pas dire d'absurdité. - Excusez-moi; j'entends si peu la politique. - C'est pourquoi ne cherchez pas plus loin que ce qu'on vous en dit : Deux grands partis sont en présence : La Loge

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et la compagnie de Jésus ; et comme nous, qui sommes du secret, ne pouvons sans nous découvrir réclamer appui de l'un ni de l'autre, nous les avons tous contre nous. - Hein! qu'est-ce que vous pensez de ça?» demanda le cardinal. Fleurissoire ne pensait plus rien ; il se sentait complètement abasourdi. - Tous contre soi! reprit Protos, il en va toujours ainsi, quand on possède la vérité. - Ah! que j'étais heureux quand je ne savais rien, gémit Fleurissoire. Hélas ! jamais plus, à présent, je ne pourrai ne • 1 pas sav01r .... - Il ne vous dit pas tout encore», continua Protos en lui touchant doucement l'épaule. « Préparez-vous au plus terrible ... » puis, se penchant, à voix basse: « Malgré toutes les précautions, le secret a suinté ; quelques aigrefins en profitent qui, dans les départements pieux, vont quêtant de famille en famille et, toujours au nom de la Croisade, récoltent pour eux l'argent qui devrait nous revenir. - Mais c'est affreux! - Ajoutez à cela, dit Bardolotti, qu'ils jettent le discrédit et la suspicion sur nous-mêmes, et nous forcent à redoubler d'astuce et de circonspeél:ion. - Tenez! lisez ceci, dit Protos en tendant à Fleurissoire un numéro de La Croix; le journal est d'avant-hier. Ce simple entrefilet en dit long! Nour ne saurions trop mettre en garde, lut Fleurissoire, les âmes dévotes, contre les agirsements de faux ecdésiaffiques, et particulie'rement d'un pseudo-chanoine qui se prétend chargé de mirsion secre'te et qui, aburant de la crédulité, arrive à soutirer de l'argent pour une œuvre qui se baptire: CROISADE POUR LA DÉLIVRANCE DU PAPE. Le titre seul de cette œuvre en dénonce l'absurdité'. Fl~urissoire sentait le sol mouvoir et céder sous ses pieds. « A qui se fier, pourtant ! Mais si je vous disais à mon tour, messieurs, que c'est peut-être à cause de ce filou - je veux dire : le faux chanoine - que je suis présentement parmi vous ! » L'abbé Cave regarda gravement le cardinal, puis frappant du poing sur la table : «Eh bien! je m'en doutais, s'écria-t-il. - Tout me porte à craindre à présent, continua Fleurissoire, que la personne par qui je suis au courant de l'affaire, n'ait été viél:ime elle-même des agissements de ce bandit.

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Cela ne m'étonnerait pas, dit Protos. - Vous voyez dès lors, reprit Bardolotti, combien notre position est difficile, entre ces aigrefins qui s'emparent de notre rôle, et la police qui, voulant les saisir, risque de nous prendre pour eux. - C'est-à-dire, gémit Fleurissoire, qu'on ne sait plus où se tenir ; je ne vois que danger partout. - Vous étonnerez-vous encore, après cela, des excès de notre prudence ? dit Bardolotti. - Et comprendrez-vous, continua Protos, que nous n'hésitions pas, par instants, à revêtir la livrée du péché eta feindre quelque complaisance en face des plus coupables joies! - Hélas ! balbutia Fleurissoire, vous du moins, vous vous en tenez à la feinte, et c'est pour cacher vos vertus que vous simulez le péché. Mais moi ... » Et comme les fumées du vin se mêlaient aux nuages de la tristesse et les rots de l'ivresse aux hoquets des sanglots, penché du côté de Protos, il commença par rendre son déjeuner, puis raconta confusément la soirée avec Carola et le deuil de son pucelage. Bardolotti et l'abbé Cave avaient grand mal à ne pas s'esclaffer. « Enfin, mon fils, vous vous êtes confessé ? demanda le cardinal plein de sollicitude. - Le lendemain matin. - Le prêtre vous a donné l'absolution? - Beaucoup trop facilement. C'est précisément là ce qui me tourmente ... Mais pouvais-je lui confier qu'il n'avait pas affaire à un pèlerin ordinaire; révéler ce qui m'amenait dans ce pays? ... Non, non! c'en est fait à présent; cette mission de ch_oix réclamait un serviteur sans tache 22 • J'étais tout désigné. A présent, c'en est fait. J'ai déchu!» Et de nouveau le secouaient les sanglots, tandis que, se frappant la poitrine à petits coups, il répétait: «Je ne suis plus digne! Je ne suis plus digne !... » puis reprenait dans une sorte de mélopée: «Ah! vous qui m'écoutez à présent et qui connaissez ma détresse, jugez-moi, condamnez-moi, punissez-moi ... Dites-moi quelle extraordinaire pénitence me lavera de ce crime extraordinaire ? quel châtiment ? » Protos et Bardolotti se regardaient. Le dernier enfin, se levant, commença de tapoter Amédée sur l'épaule: « Voyons, voyons ! mon fils. Il ne faut pourtant pas se laisser aller comme ça. Eh bien, oui ! vous avez péché. Mais, que diable! on n'en a pas moins besoin de vous. (Vous êtes

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tout sali; tenez, prenez cette serviette; frottez!) Toutefois, je comprends votre angoisse, et puisque vous en appelez à nous, nous voulons vous présenter le moyen de vous racheter. (Vous vous y prenez mal. Laissez-moi vous aider.) - Oh ! ne vous donnez pas la peine. Merci ! Merci », faisait Fleurissoire ; et Bardolotti, tout en le nettoyant, continuait : «Toutefois je comprends vos scrupules ; et, pour les respeéter, je vous offrirai tout d'abord une petite besogne sans éclat, qui vous fournira l'occasion de vous relever et mettra votre dévouement à l'épreuve. - C'est tout ce que j'attends. - Voyons, cher abbé Cave, vous avez sur vous ce petit chèque?» Protos sortit un papier de la poche intérieure de son sayon. - Circonvenus comme nous sommes, reprenait le cardinal, nous avons parfois quelque mal à toucher les espèces des offrandes que quelques bonnes âmes secrètement sollicitées nous envoient. Surveillés à la fois par les francs-maçons et par les jésuites, par la police et par les bandits, il ne convient pas qu'on nous voie présenter des chèques ou des mandats aux guichets des postes et des banques où notre personne pourrait être reconnue. Les aigrefins dont vous parlait tantôt l'abbé Cave ont jeté sur les colleél:es un tel discrédit ! (Protos cependant pianotait impatiemment sur la table.) Bref, voici un modeste petit chèque de six mille francs que je vous prie, mon fils, de bien vouloir toucher à notre place ; il est tiré sur le Credito Commerciale de Rome par la duchesse de Ponte-Cavallo 23 ; bien qu'adressé à l'archevêque, le nom du destinataire par prudence est laissé en blanc, de manière que le puisse toucher n'importe quel porteur ; vous le signerez sans scrupule de votre vrai nom, qui n'éveillera pas les soupçons. Veillez bien à ne pas vous le laisser voler, ni ... Qg'avez-vous, mon cher abbé Cave? Vous semblez nerveux. - Allez toujours. - Ni la somme, que vous me rapporterez dans ... voyons, vous rentrez à Rome cette nuit ; vous pourrez reprendre demain soir le train rapide de 6 heures ; à r o heures vous arriverez à Naples de nouveau et me trouverez sur le quai de la gare à vous attendre. Après quoi nous verrons à vous occuper à quelque besogne plus relevée ... Non, mon fils, ne baisez pas ma main; vous voyez bien qu'elle est sans bague.»

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Il toucha le front d'Amédée à demi prosterné devant lui, et Protos qui le prenait par le bras le secouant doucement: « Allons ! buvez un coup avant de vous mettre en route. Je regrette bien de ne pouvoir vous raccompagner à Rome; mais divers soins me retiennent ici; et mieux vaut qu'on ne nous voie pas ensemble. Adieu. Embrassons-nous, cher Fleurissoire. Dieu vous garde! et je Le remercie de m'avoir mis à même de vous connaître. » Il raccompagna Fleurissoire jusqu'à la porte, et le quittant: «Ah! monsieur, disait-il encore, que pensez-vous du cardinal? N'est-il pas pénible de voir ce qu'on fait les persécutions, d'une si noble intelligence ! » Puis revenant auprès du pseudo : «Abruti! c'est malin ce que tu as inventé là! de faire endosser ton chèque par un maladroit qui n'a même pas de passeport et que je vais devoir tenir à l'œil. » Mais Bardolotti, lourd de somnolence, laissait rouler sa tête sur la table en murmurant: « Il faut occuper les vieillards. » Protos alla dans une chambre de la villa dépouiller sa perruque et son costume de paysan ; il reparut bientôt après, rajeuni de trente ans, sous les traits d'un employé de magasin ou de banque, de l'aspeB: le plus subalterne. Il n'avait pas trop de temps pour attraper le train qu'il savait devoir emporter aussi Fleurissoire, et partit sans prendre congé de Bardolotti qui dormait.

VII Fleurissoire regagna Rome et la via dei Vecchierelli le soir même. Il était extrêmement fatigué et obtint de Carola qu'elle le laissât dormir. Le lendemain, dès l'éveil, son bouton, au palper, lui parut bizarre; il l'examina dans une glace et constata qu'une squame jaunâtre en recouvrait l'écorniflure; le tout avait méchant aspeB:. Comme à ce moment il entendit Carola circuler sur le palier, il l'appela et la pria d'examiner le mal. Elle approcha Fleurissoire ae la fenêtre et affirma dès le premier coup d'œil:

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> La voix du professeur de nouveau s'était haussée; il fixait à présent sur Lafcadio des yeux bizarres, dont le regard tantôt vague et tantôt perçant commençait à l'inquiéter. Lafcadio se demandait à présent si la myopie de cet holl\me n'était pas feinte, et, presque, il reconnaissait ce regard. A la fin, plus gêné qu'il n'eût voulu en convenir, il se leva et, brusquement : « Allons ! Prenez mon bras, monsieur Defouqueblize, ditil. Levez-vous ! Assez bavardé. » Defouqueblize, fort incommodément, quitta sa chaise. Tous deux s'acheminèrent, en titubant dans le couloir, vers le compartiment où la serviette du professeur était reStée. Defouqueblize entra le premier ; Lafcadio l'installa, prit congé. Il avait déjà tourné le dos pour repartir lorsque sur son épaule s'abattit une poigne puissante. Il fit volte-face aussitôt. Defouqueblize d'un bond s'était dressé ... mais était-ce encore Defouqueblize - qui, d'une voix à la fois moqueuse, autoritaire et jubilante, s'écriait: « Faudrait voir à ne pas abandonner si vite un ami, monsieur Lafcadio Lonnesaitpluski !. .. Alors quoi! c'est donc vrai! on avait voulu s'évader?» Du funambulesque professeur éméché de tout à l'heure plus rien ne subsistait dans le grand gaillard vert et dru, en

V Lafcadio, v qui Lafcadio n'hésitait plus à reconnaître Protos. Un Protos grandi, élargi, magnifié et qui s'annonçait redoutable. « Ah ! c'est vous, Protos, dit-il simplement. J'aime mieux cela. Je n'en finissais pas de vous reconnaître.» Car, pour terrible qu'elle fût, Lafcadio préférait une réalité au saugrenu cauchemar dans lequel il se débattait depuis une heure. «J'étais pas mal grimé, hein? ... Pour vous, je m'étais mis en frais ... Mais, tout de même, c'est vous qui devriez porter des lunettes, mon garçon ; ça vous jouera de mauvais tours, si vous ne reconnaissez pas mieux que ça les subtils. » Q!!e de souvenirs mal endormis ce mot de subtil faisait lever dans l'esprit de Cadio ! Un subtil, dans l'argot dont Protos et lui se servaient du temps qu'ils étaient en pension ensemble, un subtil, c'était un homme qui, pour quelque raison que ce fût, ne présentait pas à tous ou en tous lieux même visage. Il y avait, d'après leur classement, maintes catégories de subtils, plus ou moins élégants et louables, à quoi répondait et s'opposait l'unique grande famille des cruffacés, dont les représentants, du haut en bas de l'échelle sociale, se carraient. Nos copains tenaient pour admis ces axiomes: 1° Les subtils se reconnaissent entre eux. 2° Les crustacés ne reconnaissent pas les subtils. - Lafcadio se souvenait maintenant de tout cela; comme il était de ces natures qui se prêtent à tous les jeux, il sourit. Protos reprit: « Tout de même, l'autre jour, heureux que je me sois trouvé là, hein? ... Ça n'était peut-être pas tout à fait par hasard. J'aime à surveiller les novices: c'est imaginatif, c'est entreprenant, c'est coquet ... Mais ça s'imagine un peu trop facilement pouvoir se passer de conseils. Votre travail avait fameusement besoin de retouches, mon garçon! ... A-t-on idée de se coiffer d'un galurin pareil quand on se met à la besogne? Avec l'adresse du fournisseur sur cette pièce à conviébon, on vous coffrait avant huit jours. Mais pour les ,~eux amis, moi j'ai du cœur; et je le prouve. Savez-vous que je vous ai beaucoup aimé, Cadio? J'ai toujours pensé qu'on ferait quelque chose de vous. Beau comme vous étiez, on aurait fait marcher pour vous toutes les femmes, et chanter, qu'à cela ne tienne, plus d'un homme par-dessus le marché. ~e j'ai été heureux d'avoir enfin de vos nouvelles et d'apprendre que vous veniez en Italie ! Ma parole ! il me tardait de savoir ce que vous étiez devenu depuis le temps qu'on

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fréquentait chez notre ancienne. Vous n'êtes pas mal encore, savez-vous ! Ah ! elle ne se mouchait pas du pied, Carola!» L'irritation de Lafcadio devenait toujours plus manifeste, et son effort pour la cacher ; tout cela amusait grandement Protos, qui feignait de n'en rien voir. Il avait tiré de la poche de son gilet une petite rondelle de cuir et l'examinait. «J'ai proprement découpé ça? hein!» Lafcadio l'aurait étranglé; il serrait les poings et ses ongles entraient dans sa chair. L'autre continuait, gouailleur: « Mince de service ! Ça vaut bien les six billets de mille ... que voulez-vous me dire pourquoi vous n'avez pas empochés ? » Lafcadio sursauta : « M~ prenez-vous pour un voleur? - Ecoutez, mon petit, reprit tranquillement Protos, je n'aime pas beaucoup les amateurs, mieux vaut que je vous le dise tout de suite franchement. Et puis, avec moi, vous savez, il ne s'agit pas de faire le fanfaron, ni l'imbécile. Vous montrez des dispositions, c'est entendu, de brillantes dispositions, mais ... - Cessez de persifler», interrompit Lafcadio qui ne retenait plus sa colère. « Où prétendez-vous en venir? J'ai fait un pas de clerc l'autre jour; pensez-vous que j'aie besoin qu'on me l'apprenne? Oui, vous avez une arme contre moi; je ne vais pas examiner s'il serait bien prudent pour vousmême de vous en servir. Vous désirez que je rachète ce petit bout de cuir. Allons, parlez ! Cessez de rire et de me dévisager ainsi. Vous voulez de l'argent. Combien?» Le ton était si décidé que Protos avait fait un petit retrait en arrière ; il se ressaisit aussitôt. « Tout beau! tout beau! dit-il. ~e vous ai-je dit de malhonnête ? On discute entre amis, posément. Pas de quoi s'emballer. Ma parole, vous avez rajeuni, Cadio !» Mais comme il lui caressait légèrement le bras, Lafcadio se dégagea dans un sursaut. « Asseyons-nous, reprit Protos ; nous serons mieux pour causer.» Il se cala dans un coin, à côté de la portière du couloir, et posa ses pieds sur l'autre banquette. Lafcadio pensa qu'il prétendait barrer l'issue. Sans doute Protos était armé. Lui, présentement, ne portait aucune arme. Il réfléchit que dans un corps-à-corps il aurait sûre-

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ment le dessous. Puis, s'il avait un instant pu souhaiter de fuir, la curiosité déjà l'emportait, cette curiosité passionnée contre quoi rien, même sa sécurité personnelle, n'avait pu jamais prévaloir. Il s'assit. « De l'argent? Ah! fi donc ! » dit Protos. Il sortit un cigare d'un étui, en offrit un à Lafcadio qui refusa. « La fumée vous gêne peut-être? ... Eh bien, écoutez-moi. » Il tira quelques bouffées de son cigare, puis, très calme : « Non, non, Lafcadio, mon ami, non ce n'est pas de l'argent que j'attends de vous; mais de l'obéissance. Vous ne paraissez pas, mon garçon (excusez ma franchise), vous rendre un compte bien exaél: de votre situation. Il vous faut hardiment vous dresser en face d'elle; permettez-moi de vous y aider. « Ainsi, de ces cadres sociaux qui nous enserrent, un adolescent a voulu s'échapper; un adolescent sympathique; et même tout à fait comme je les aime : naïf et gracieusement primesautier; car il n'apportait à cela, je présume, pas grand calcul ... Je me souviens, Cadio, combien, dans le temps, vous étiez ferré sur les chiffres, mais que, pour vos propres dépenses, jamais vous ne consentiez à compter ... Bref, le régime des crustacés vous dégoûte ; je laisse quelque autre s'en étonner ... Mais ce qui m'étonne, moi, c'est que, intelligent comme vous êtes, vous ayez cru, Cadio, qu'on pouvait si simplement que ça sortir d'une société, et sans tomber du même coup dans une autre ; ou qu'une société pouvait se passer de lois. « "Lawless", vous vous souvenez; nous avions lu cela quelque part: Two hawks in the air, two fuhes swimming in the sea not more lawless than we 17 ••• Q!!e c'est beau la littérature ! Lafcadio ! mon ami, apprenez la loi des subtils. - Vous pourriez peut-être avancer. - Pourquoi se presser? Nous avons du temps devant nous. Je ne descends qu'à Rome. Lafcadio, mon ami, il arrive qu'un crime échappe aux gendarmes ; je m'en vais vous expliquer pourquoi nous sommes plus malins qu'eux: c'est que nous, nous jouons notre vie. Où la police échoue, nous réussissons quelquefois. Parbleu! vous l'avez voulu, Lafcadio ; la chose est faite et vous ne pouvez plus échapper. Je préférerais que vous m'obéissiez, parce que, voyez-vous, je serais vraiment désolé de devoir livrer un vieil ami comme vous à la police ; mais qu'y faire ? Désormais vous dépendez d'elle - ou de nous.

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Me livrer, c'est vous livrer vous-même ... - J'espérais que nous parlions sérieusement. Comprenez donc ceci, Lafcadio : La police coffre les insoumis ; mais, en Italie, volontiers elle compose avec les subtils. "Compose", oui, je crois que c'est le mot. Je suis un peu de la police, mon garçon. J'ai l'œil. J'aide au bon ordre. Je n'agis pas: je fais agir. « Allons ! cessez de regimber, Cadio. Ma loi n'a rien d'affreux. Vous vous faites des exagérations sur ces choses; si naïf, et si spontané ! Pensez-vous que ce n'est pas déjà par obéissance, et parce que je le voulais ainsi, que vous avez repris sur l'assiette, à dîner, le bouton de Mlle Venitequa? Ah ! geste imprévoyant ! geste idyllique ! Mon pauvre Lafcadio ! Vous en êtes-vous assez voulu de ce petit geste, hein? L'emmerdant, c'est que je n'ai pas été seul à le voir. Bah! ne vous frappez pas ; le garçon, la veuve et l'enfant sont de mèche. Charmants. Il tient à vous de vous en faire des amis. Lafcadio, mon ami, soyez raisonnable ; vous soumettezvous?)) Par excessif embarras peut-être, Lafcadio avait pris le parti de ne rien dire. Il restait, le torse raidi, les lèvres serrées, les yeux fixés droit devant lui. Protos reprit avec un haussement d'épaules : « Drôle de corps ! Et, en réalité, si souple !... Mais déjà vous auriez acquiescé, peut-être, si j'avais d'abord dit ce que nous attendons de vous. Lafcadio, mon ami, ôtez-moi d'un doute: Vous que j'avais quitté si pauvre, ne pas ramasser six billets de mille que le hasard jette à vos pieds, vous trouvez cela naturel ? ... M. de Baraglioul père vint à mourir, m'a dit Mlle Venitequa, le lendemain du jour où le comte Julius, son digne fils, est venu vous faire visite ; et le soir de ce jour vous plaquiez Mlle Venitequa. Depuis, vos relations avec le comte Julius sont devenues, ma foi, bien intimes; voudriez-vous m'expliquer pourquoi? ... Lafcadio, mon ami, dans le temps je vous avais connu de nombreux oncles ; votre pedigree, depuis lors, me paraît s'être un peu bien embaraglioullé !. .. Non! ne vous fâchez pas; je plaisante. Mais que voulez-vous qu'on suppose? ... à moins pourtant que vous ne deviez direérement à M. Julius votre présente fortune; ce qui (permettez-moi de vous le dire), séduisant comme vous l'êtes, Lafcadio, me paraîtrait sensiblement plus scandaleux. D'une manière comme d'une autre, et quoi que vous nous laissiez supposer, Lafcadio, mon ami, l'affaire est claire

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et votre devoir est tracé: vous ferez chanter Julius. Ne vous rebiffez pas, voyons ! Le chantage est une saine institution, nécessaire au maintien des mœurs. Eh ! quoi ! vous me quittez? ... » Lafcadio s'était levé. «Ah! laissez-moi passer, enfin! » cria-t-il, enjambant le corps de Protos ; en travers du compartiment, étalé de l'une àl'autre des deux banquettes, celui-ci ne fit aucun geste pour le saisir. Lafcadio, étonné de ne se sentir point retenu, ouvrit la porte du couloir et, s'écartant: «Je ne me sauve pas, n'ayez crainte. Vous pouvez me garder à vue ; mais tout, plutôt que de vous écouter plus longtemps ... Excusez-moi de vous préférer la police. Allez l'avertir: je l'attends. »

VI Ce même jour, le train du soir amenait de Milan les Anthime ; comme ils voyageaient en troisième, ils ne virent qu'à l'arrivée la comtesse de Baraglioul et sa fille aînée qu'amenait de Paris le sleeping-car du même train. Peu d'heures avant la dépêche de deuil, la comtesse avait reçu une lettre de son mari ; le comte y parlait éloquemment de l'abondant plaisir apporté par la rencontre inopinée de Lafcadio ; et sans doute aucune allusion n'y flottait, à cette demi-fraternité qui, d'un si perfide attrait, ornait aux yeux de Julius le jeune homme (Julius, fidèle à l'ordre de son père, ne s'en était ouvertement expliqué avec sa femme, pas plus qu'il n'avait fait avec l'autre), mais certaines allusions, certaines réticences, avertissaient suffisamment la comtesse ; même je ne suis pas bien sûr que Julius, à qui l'amusement manquait dans le trantran de sa vie bourgeoise, ne se fit pas un jeu de tourner autour du scandale et de s'y brûler le bout des doigts. Je ne suis pas sûr non plus que la présence à Rome de Lafcadio, l'espoir de le revoir, ne fût pas pour quelque chose, pour beaucoup, dans la décision que prit Geneviève d'accompagner là-bas sa mère. Julius était à leur rencontre à la gare. Il les emmena rapidement au Grand-Hôtel, ayant quitté presque aussitôt les Anthime qu'il devait retrouver parmi le funèbre cortège, le

Les Caves du Vatican lendemain. Ceux-ci regagnèrent, via di Bocca di Leone, l'hôtel où ils étaient descendus à leur premier séjour. Marguerite apportait au romancier d'heureuses nouvelles : son éleél:ion ne faisait plus un pli; l'avant-veille, le cardinal André l'avait officieusement avertie: le candidat n'aurait même plus à recommencer ses visites; d'elle-même l'Académie venait à lui, portes ouvertes ; on l'attendait. « Tu vois bien! disait Marguerite. ~'est-ce que je te disais à Paris ? Tout vient à point. Dans ce monde, il suffit d'attendre. - Et de ne pas changer», reprenait componél:ueusement Julius en portant la main de son épouse à ses lèvres, et sans voir le regard de sa fille, fixé sur lui, se charger de mépris. « Fidèle à vous, à mes pensées, à mes principes. La persévérance est la plus indispensable vertu. » Déjà s'éloignaient de lui le souvenir de sa plus récente embardée, et toute,autre pensée qu'orthodoxe, et tout autre projet que décent. A présent renseigné, il se ressaisissait sans effort. Il admirait cette conséquence subtile par quoi son esprit s'était un instant dérouté. Lui n'avait pas changé: c'était le pape. « ~elle constance de ma pensée, tout au contraire, se disait-il; quelle logique! Le difficile, c'est de savoir à quoi s'en tenir. Ce pauvre Fleurissoire en est mort, d'avoir pénétré les coulisses. Le plus simple, quand on est simple, c'est de s'en tenir à ce qu'on sait. Ce hideux secret l'a tué. La connaissance ne fortifie jamais que les forts 18 ••• N'importe! je suis heureux que Carola ait pu prévenir la police ; ça me permet de méditer plus librement ... Tout de même, s'il savait que ce n'est pas au VRAI Saint-Père qu'il doit son infortune et son exil, quelle consolation pour Armand-Dubois! quel encouragement dans sa foi ! quel soulas !. . . Demain, après la cérémonie funèbre, je ferais bien de lui parler. » Cette cérémonie n'attira/as grande affluence. Trois voitures suivaient le corbillar . Il pleuvait. Dans la première voiture Blafaphas accompagnait amicalement Arnica (dès que le deuil aura pris fin, il l'épousera sans nul doute); tous deux partis de Pau l'avant-veille (abandonner la veuve à son chagrin, la laisser seule entreprendre ce long voyage, Blafaphas n'en supportait pas la pensée; et quand bien même! Pour n'être pas de la famille, il n'en avait pas moins pris le deuil; quel parent valait un tel ami?), mais arrivés à Rome

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depuis quelques heures à peine, par suite d'un ratage de train. Dans la dernière voiture avait pris place Mme ArmandDubois avec la comtesse et sa fille ; dans la seconde le comte avec Anthime Armand-Dubois. Sur la tombe de Fleurissoire, il ne fut fait aucune allusion à sa malchanceuse aventure. Mais, au retour du cimetière, Julius de Baraglioul, de nouveau seul avec Anthime commença : «Je vous avais promis d'intercéder pour vous près du Saint-Père. - Dieu m'est témoin que je ne vous en avais pas prié. - Il est vrai : outré du dénuement où vous abandonnait l'Église, je n'avais écouté que mon cœur. - Dieu m'est témoin que je ne me plaignais point. - Je sais!. .. Je sais!. .. M'avez-vous assez agacé avec votre résignation ! Et même, puisque vous m'invitez à y revenir, je vous avouerai, mon cher Anthime, que je reconnaissais là moins de sainteté que d'orgueil et que l'excès de cette résignation, la dernière fois que je vous vis à Milan, m'avait paru beaucoup plus près de la révolte que de la véritable piété, et m'avait grandement incommodé dans ma foi. Dieu ne vous en demandait pas tant, que diable ! Parlons franc: votre attitude m'avait choqué. - La vôtre, je puis donc aussi vous l'avouer, m'avait attristé, mon cher frère. N'est-ce pas vous, précisément, qui m'incitiez à la révolte, et ... » Julius qui s'échauffait l'interrompit: «J'avais suffisamment éprouvé par moi-même, et donné à entendre aux autres dans tout le cours de ma carrière, qu'on peut être parfait chrétien sans pourtant faire fi des légitimes avantages que nous offre le rang où Dieu a trouvé sage de nous placer. Ce que je reprochais à votre attitude, c'était précisément, par son affeél:ation, de sembler prendre avantage sur la mienne. - Dieu m'est témoin que ... - Ah ! ne protestez pas toujours ! interrompit de nouveau Julius. - Dieu n'a que faire ici. Je vous explique précisément, quand je dis que votre attitude était tout près de la révolte ... j'entends : de ma révolte à moi ; et c'est là précisément ce que je vous reproche: c'est, en acceptant l'injustice, de laisser aut:nµ se révolter pour vous. Car je n'admettais pas, moi, que l'Eglise fût dans son tort ; et votre attitude, sans avoir l'air d'y toucher, l'y mettait. J'avais donc résolu de

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me plaindre à votre place. Vous allez voir bientôt combien j'avais raison de m'indigner. » Julius dont le front s'emperlait posa sur ses genoux son haut-de-forme. « Voulez-vous que je donne un peu d'air?» et Anthime, complaisamment, baissa la vitre de son côté. « Sitôt à Rome, reprit Julius, je sollicitai donc une audience. Je fus reçu. Un étrange succès devait couronner ma démarche ... - Ah ! fit indifféremment Anthime. - Oui mon ami. Car si je n'obtins en l'espèce rien de ce que j'étais venu réclamer, je remportai du moins de ma visite une assurance ... qui mettait notre Saint-Père à l'abri de toutes les suppositions injurieuses que nous formions à son endroit. - Dieu m'est témoin que je n'ai jamais rien formulé d'injurieux à l'endroit de notre Saint-Père. - Je formulais pour vous. Je vous voyais lésé; je m'indignais. - Arrivez au fait, Julius: vous avez vu le pape? - Eh bien, non! je n'ai pas vu le pape, éclata enfin Julius - mais je me suis saisi d'un secret; secret douteux d'abord, mais qui bientôt, par la mort de notre cher Amédée, devait trouver une confirmation soudaine ; secret effroyable, déconcertant, mais où votre foi, cher Anthime, saura puiser du réconfort. Car sachez que de ce déni de justice dont vous fûtes viél:ime, le pape est innocent... - Eh ! je n'en ai jamais douté. - Anthime, écoutez bien: Je n'ai pas vu le pape parce que personne ne peut le voir ; celi;ù qui présentement est assis sur le trône pontifical et que l'Eglise écoute et qui promulgue; celui qui m'a parlé, le pape qu'on voit au Vatican, le pape que j'ai vu N'EST PAS LE VRAI.)) Anthime, à ces mots, commença d'être secoué tout entier d'un gros rire. «Riez! riez! reprit Julius piqué. Moi aussi je riais d'abord. Eussé-je un peu moins ri, on n'eût pas assassiné Fleurissoire. Ah ! saint ami ! tendre viél:ime !... » Sa voix expira dans les sanglots. « Dites donc: c'est sérieux ce que vous nous baillez là? ... Ah mais! ... Ah mais! ... Ah mais! ... » fit Armand-Dubois que le pathos de Julius inquiétait. « C'est que tout de même il faudrait savoir ...

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C'est pour avoir voulu savoir qu'il est mort. Parce qu'enfin, si j'ai fait bon marché de mes biens, de ma situation, de ma science, si j'ai consenti qu'on me jouât ... » continuait Anthime qui peu à peu à son tour se montait. «Je vous le dis: de tout cela le vrai n'est en rien responsable; celui qui vous jouait, c'est un suppôt du O!!irinal ... - Dois-je croire à ce que vous dites ? - Si vous ne me croyez pas, croyez-en ce pauvre martyr8. » Tous deux demeurèrent quelques instants silencieux. Il avait cessé de pleuvoir ; un rayon écartait la nue. La voiture avec de lents cahots rentrait dans Rome. « Dans ce cas, je sais ce qui me reste à faire, reprit Anthime, de sa voix la mieux décidée : Je vends la mèche. » Julius sursauta. « Mon ami, vous m'épouvantez. Sûr, vous allez vous faire excommunier. - Par qui? Si c'est par un faux pape, on s'en fout. - Et moi qui pensais vous aider à goûter dans ce secret quelque vertu consolative, reprit Julius consterné. - Vous plaisantez? ... Et qui me dira si Fleurissoire en arrivant au paradis n'y découvre pas tout de même que son bon Dieu non plus n'est pas le vrai? - Voyons ! mon cher Anthime, vous divaguez. Comme s'il pouvait y en avoir deux ! comme s'il pouvait y en avoir UN AUTRE.

- Non, mais vraiment vous en parlez trop à votre aise, vous qui n'avez pour fui rien délaissé; vous à qui, vrai ou faux, tout profite ... Ah ! tenez, j'ai besoin de m'aérer.» Penché sur la portière il toucha du bout de sa canne l'épaule du cocher et fit arrêter la voiture. Julius s'apprêtait à descendre avec lui. « Non ! laissez-moi. J'en sais assez pour me conduire. Gardez le reste pour un roman. Pour moi, j'écris au Grand Maître de !'Ordre ce soir même, et dès demain je reprends mes chroniques scientifiques de La Dépêche. On rira bien. - Qgoi ! vous boitez, dit Julius, surpris de le voir de nouveau clopiner. - Oui, depuis quelques jours, mes douleurs m'ont repris. - Ah! vous m'en direz tant!» fit Julius qui, sans le regarder s'éloigner, se rencogna dans la voiture.

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VII Protos était-il dans l'intention de livrer Lafcadio à la police, ainsi qu'il l'en avait menacé? Je ne sais: l'événement prouva du reste qu'il ne comptait point, parmi ces messieurs de la police, rien que des amis. Ceux-ci, prévenus la veille par Carola, avaient dressé, vicolo dei Vecchierelli, leur souricière ; ils connaissaient de longue date la maison et savaient qu'elle offrait, à l'étage supérieur, de faciles communications avec la maison voisine, dont ils gardèrent également les issues. Protos ne craignait point les argousins ; l'accusation ne lui faisait point peur, ni l'appareil de la justice; il se savait peu facile à saisir, coupable en réalité d'aucun crime, et rien que de délits si menus qu'ils échapperaient à la prise. Donc il ne s'effraya pas à l'excès lorsqu'il comprit qu'il était cerné, et c'est ce qu'il comprit très vite, ayant un flair particulier pour reconnaître, sous n'importe quel déguisement, ces messieurs. À peine un peu perplexe, il s'enferma d'abord dans la chambre de Carola, attendant le retour de celle-ci qu'il n'avait pas revue depuis l'assassinat de Fleurissoire; il était désireux de lui demander conseil et laisser quelques indications, au cas probable où il ferait du bloc. Carola cependant, déférant aux volontés de Julius, n'avait point paru au cimetière ; nul ne sut que, cachée derrière un mausolée et sous un parapluie, elle assistait de loin à la triste cérémonie. Elle attendit patiemment, humblement, que fussent désertés les abords de la tombe fraîche ; elle vit se reformer le cortège, Julius remonter avec Anthime, et les voitures, sous la pluie fine, s'éloigner. Alors elle s'approcha de la tombe à son tour, sortit de dessous son fichu un gros bouquet d'asters qu'elle posa, loin à l'écart des couronnes de la famille : puis resta longuement sous la pluie, ne regardant rien, ne pensant à rien, et pleurant faute de prières. Lorsqu'elle revint, vicolo dei Vecchierelli, elle distingua bien, sur le seuil, deux figures insolites ; ne comprit point pourtant que la maison était gardée. Il lui tardait de rejoindre Protos ; ne doutant point que ce ne fût lui l'assassin, elle le haïssait à présent ...

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½elques instants plus tard la police accourait à ses cris ; trop tard, hélas ! Exaspéré de se savoir livré par elle, Protos venait d'étrangler Carola. Ceci se passait vers midi. Les journaux du soir en publiaient déjà la nouvelle, et comme on avait trouvé sur Protos la découpure de la coiffe du chapeau, sa double culpabilité ne laissait de doute pour personne. Lafcadio cependant avait vécu jusqu'au soir dans une attente ou une crainte vague, non point peut-être de la police dont l'avait menacé Protos, mais de Protos lui-même ou de je ne sais quoi dont il ne cherchait plus à se défendre. Une incompréhensible torpeur pesait sur lui, qui n'était peut-être que de la fatigue : il renonçait. La veille il n'avait revu Julius qu'un instant, lorsque celuici, à l'arrivée du train de Naples, était allé prendre livraison du cadavre ; puis il avait longtemps marché au travers de la ville, au hasard, pour user cette exaspération que lui laissait, après la conversation du wagon, le sentiment de sa dépendance. Et pourtant la nouvelle de l'arrestation de Protos n'apporta pas à Lafcadio le soulagement qu'il eût pu croire. On eût dit qu'il était déçu. Bizarre être! D'autant qu'il avait plus délibérément repoussé tout profit matériel du crime, il ne se dessaisissait volontiers d'aucun des risques de la partie. Il n'admettait pas qu'elle fût aussitôt finie. Volontiers, comme il faisait naguère aux échecs, il eût donné la tour à l'adversaire, et, comme si l'événement tout à coup lui faisait le gain trop facile et désintéressait tout son jeu, il sentait qu'il n'aurait de cesse qu'il n'eût poussé plus loin le défi. Il dîna dans une trattoria voisine, pour n'avoir pas à se mettre en habit. Sitôt après, rentrant à l'hôtel, il aperçut, à travers la porte vitrée du restaurant, le comte Julius, attablé en compagnie de sa femme et de sa fille. Il fut frappé par la beauté de Geneviève qu'il n'avait pas revue depuis sa première visite. Il s'attardait dans le fumoir, attendant la fin du repas, lorsqu'on vint l'avertir que le comte était remonté dans sa chambre et l'attendait. Il entra. Julius de Baraglioul était seul; il s'était remis en veston. « Eh bien ! l'assassin est coffré», dit-il aussitôt en lui tendant la main.

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Mais Lafcadio ne la prit pas. Il restait dans l'embrasure de la porte. « ~el assassin? demanda-t-il. - L'assassin de mon beau-frère, parbleu! - L'assassin de votre beau-frère, c'est moi.» Il dit cela sans trembler, sans changer de ton, sans baisser la voix, sans un geste, et d'une voix si naturelle que Julius d'abord ne comprit pas. Lafcadio dut se répéter: « On n'a pas arrêté, vous dis-je, l'assassin de monsieur votre beau-frère, pour cette raison que l'assassin de monsieur votre beau-frère, c'est moi.» Lafcadio aurait été d'aspetl: farouche, que peut-être Julius aurait pris peur ; mais son air était enfantin. Même il paraissait plus jeune encore que la première fois que l'avait rencontré Julius; son regard était aussi limpide, sa voix aussi claire. Il avait refermé la porte, mais restait accoté contre elle. Julius, près de la table, s'affala dans un fauteuil. « Mon pauvre enfant! dit-il d'abord, parlez plus bas!. .. ~'est-ce qui vous a pris? Comment auriez-vous fait cela?» Lafcadio baissa la tête, déjà regrettant d'avoir parlé. « Est-ce qu'on sait? J'ai fait ça très vite, pendant que j'avais envie de le faire. - ~'aviez-vous contre Fleurissoire, ce digne homme si plein de vertus ? - Je ne sais pas. Il n'avait pas l'air heureux ... Comment voulez-vous que je vous explique ce que je ne puis m'expliquer à moi-même. » Un pénible silence croissait entre eux, que leurs paroles rompaient par saccades, puis qui se refermait plus profond; on entendait alors les vagues d'une banale musique napolitaine monter du grand hall de l'hôtel. Julius grattait du bout de l'ongle de son petit doigt, qu'il portait en pointe et fort long, une petite tache de bougie, sur le tapis de la table. Soudain il s'aperçut que ce bel ongle était cassé. C'était une froissure transversale qui ternissait dans toute sa largeur le ton carné du cabochon. Comment avait-il fait cela? Et comment ne s'en était-il pas aussitôt aperçu? ~oi qu'il en fût, le mal était irréparable; Julius n'avait plus rien à faire qu'à couper. Il en éprouva une contrariété très vive, car il prenait grand soin de ses mains et de cet ongle en particulier qu'il avait lentement formé et qui faisait valoir le doigt dont il accusait l'élégance. Les ciseaux étaient dans le tiroir de 1a table de toilette et Julius allait se lever pour les prendre, mais

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il eût fallu passer devant Lafcadio ; plein de taél:, il remit à plus tard la délicate opération. «Et ... qu'est-ce queh vous comptez faire à présent? dit-il. - Je ne sais pas. Peut-être me livrer. Je me donne la nuit pour réfléchir. » Julius laissa retomber son bras contre le fauteuil; il contempla quelques instants Lafcadio, puis, sur un ton tout découragé, soupira : « Et moi qui commençais de vous aimer! ... » C'était dit sans méchante intention. Lafcadio ne s'y pouvait méprendre. Mais, pour inconsciente, cette phrase n'en était pas moins cruelle, et l'atteignit au cœur. Il releva la tête, raidi contre l'angoisse qui brusquement l'étreignait. Il regarda Julius : « Est-ce là vraiment celui dont hier je me sentais presque le frère?» se disait-il. Il promena ses regards dans cette pièce où, l'avant-veille, malgré son crime, il avait pu causer si joyeusement ; le flacon de parfum était encore sur 1~ table, presque vide ... « Ecoutez, Lafcadio, reprit Julius: votre situation ne me paraît pas absolument désespérée. L'auteur présumé de ce crime ... - Oui, je sais qu'on vient de l'arrêter, interrompit Lafcadio sèchement: Allez-vous me conseiller de laisser accuser à ma place un innocent ? - Celui que vous appelez : un innocent, vient d'assassiner une femme; et même que vous connaissiez ... - Cela me met à l'aise, n'est-ce pas? - Je ne dis pas précisément cela, mais ... - Ajoutons qu'il est le seul précisément qui pouvait me dénoncer. - Tout n'est pas sans espoir, vous voyez bien. » Julius se leva, se dirigea vers la fenêtre, reél:ifia les plis du rideau, revint sur ses pas, puis, penché en avant, les bras croisés sur le dos du fauteuil qu'il venait de quitter : « Lafcadio, je ne voudrais pas vous laisser partir sans un conseil: Il ne tient qu'à vous, j'en suis convaincu, de redevenir un honnête homme, et de prendre rang dans la so,ciété, autant du moins que votre naissance le permet. .. L'Eglise est là pour vous aider. Allons ! mon garçon: un peu de courage: allez vous confesser.» Lafcadio ne put réprimer un sourire : «Je vais réfléchir à vos obligeantes paroles.» Il fit un pas en avant, puis : « Sans doute préférez-vous ne pas toucher

Les Caves du Vatican une main d'assassin. Je voudrais pourtant vous remercier de votre ... - C'est bien! c'est bien», fit Julius, avec un geste cordial et distant.« Adieu, mon garçon. Je n'ose vous dire: au revoir. Pourtant, si, dans la suite, vous ... - Pour le moment, vous ne voyez plus rien à me dire 1 - Plus rien pour le moment. - Adieu, monsieur.» Lafcadio salua gravement et sortit. Il regagna sa chambre, à l'étage au-dessus. Il se dévêtit à demi, se jeta sur son lit. La fin du jour avait été très chaude; la nuit n'avait pas apporté de fraîcheur. Sa fenêtre était large ouverte, mais aucun souffle n'agitait l'air; les lointains globes éleé\:riques de la place des Thermes, dont le séparaient les jardins, emplissaient sa chambre d'une bleuâtre et diffuse clarté qu'on eût cru venir de la lune. Il voulait réfléchir, mais une torpeur étrange engourdissait désespérément sa pensée; il ne songeait ni à son crime, ni aux moyens de s'échapper; il essayait seulement de ne plus entendre ces mots atroces de Julius: «Je commençais de vous aimer» ... Sj lui n'aimait pas Julius, ces mots méritaient-ils ses larmes? Etait-ce vraiment pour cela qu'il pleurait ? ... La nuit était si douce, il lui semblait qu'il n'aurait eu qu'à se laisser aller pour mourir. Il atteignit une carafe d'eau près de son lit, trempa un mouchoir et l'appliqua sur son cœur qui lui faisait mal. « Nulle boisson de ce monde ne rafraîchira plus désormais ce cœur sec ! » se disait-il, laissant couler ses larmes jusqu'à ses lèvres pour en savourer l'amertume. Des vers chantent à son oreille, lus il ne sait où, dont il ne savait pas se souvenir: My heart aches; a droW[J numbness pains My senses 19 •••

Il s'assoupit. Rêve-t-il? N'a-t-il pas entendu frapper à sa porte? La porte que jamais il ne ferme la nuit, doucement s'ouvre, pour laisser une frêle forme blanche avancer. Il entend appeler faiblemegt : « Lafcadio ... Etes-vous ici, Lafcadio? » À travers son demi-sommeil, Lafcadio reconnaît pourtant

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cette voix. Mais doute-t-il encore de la réalité d'une apparition si plaisante? Craint-il qu'un mot, qu'un geste ne la mette en fuite ?... Il se tait. Geneviève de Baraglioul, dont la chambre était à côté de celle de son père, avait tout entendu, malgré elle, de la conversation entre son père et Lafcadio. Une intolérable angoisse l'avait poussée jusqu'à la chambre de celui-ci, et puisqu'à présent son appel restait sans réponse, persuadée que Lafcadio venait de se tuer, elle se jeta vers le chevet du lit et tomba à genoux sanglotante. Comme elle restait ainsi, Lafcadio se souleva, se pencha, tout entier rassemblé vers elle, sans pourtant oser encore poser ses lèvres sur le beau front que dans l'ombre il voyait luire. Geneviève de Baraglioul sentit alors toute sa volonté se défaire ; rejetant en arrière ce front que déjà l'haleine de Lafcadio caressait, et ne sachant plus en appeler contre lui, qu'à lui-même: « Ayez pitié de moi, mon ami», dit-elle. Lafcadio se ressaisit aussitôt, et s'écartant d'elle et la repoussant à la fois : « Relevez-vous, mademoiselle de Baraglioul ! Retirezvous ! Je ne suis pas ... je ne peux plus être votre ami.» Geneviève se releva, mais ne s'écarta pas du lit où restait àdemi couché celui qu'elle avait cru mort et, touchant tendrement le front brûlant de Lafcadio comme pour s'assurer qu'il vivait : « Mais, mon ami\ j'ai tout entendu de ce que vous avez dit ce soir à mon père. Ne comprenez-vous pas que c'est pour cela que je viens ? » Lafcadio, se redressant à demi, la regarda. Ses cheveux dénoués retombaient autour d'elle; tout son visage était dans l'ombre, de sorte qu'il ne distinguait pas ses yeux, mais sentait l'envelopper son regard. Comme s'il n'en pouvait supporter la douceur, cachant sa face dans ses mains : « Ah ! pourquoi vous ai-je rencontrée si tard? gémit-il. Qg'ai-je fait pour que vous m'aimiez ? Pourquoi me parlezvous ainsi, quand déjà je ne suis plus libre et plus digne de vous aimer.» Elle protesta tristement : « C'est vers vous que je viens, Lafcadio, non vers un autre. C'est vers vous criminel. Lafcadio ! que de fois j'ai soupiré votre nom, depuis ce premier jour où vous m'êtes apparu en héros, et même un peu trop téméraire ... Il faut que vous le

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sachiez maintenant: en secret je m'étais promise à vous dès l'instant où je vous ai vu vous dévouer d'une manière si magnanime. O!!e s'est-il donc passé depuis? Se peut-il que vous ayez tué? O!!e vous êtes-vous laissé devenir?» Et comme Lafcadio sans répondre secouait la tête : « N'ai-je pas entendu mon père dire qu'un autre était arrêté? reprit-elle; un bandit qui venait de tuer ... Lafcadio! tandis qu'il en est temps encore, sauvez-vous ; dès cette nuit, partez ! Partez. » Alors Lafcadio : «Je ne peux plus», murmura-t-il. Et comme les cheveux défaits de Geneviève touchaient ses mains, il les saisit, les pressa passionnément sur ses yeux, sur ses lèvres : «Fuir! est-ce là ce que vous me conseillez? Mais où voulez-vous maintenant que je fuie? O!!and bien même j'échapperais à la police, je n'échapperais pas à moi-même ... Et puis vous me mépriseriez d'échapper. - Moi! vous mépriser, mon ami ... - Je vivais inconscient; j'ai tué comme dans un rêve; un cauchemar où, depuis, je me débats ... - Dont je veux vous arracher, cria-t-elle. - Pourquoi me réveiller? si c'est pour me réveiller criminel.» Il lui saisit le bras: « Ne comprenez-vous pas que j'ai l'impunité en horreur? O!!e me reste-t-il à faire à présent? sinon, quand le jour paraîtra, me livrer. - C'est à Dieu qu'il faut vous livrer, non aux hommes. Si mon père ne v9us l'avait point dit, je vous le dirais à présent : Lafcadio, l'Eglise est là pour vous prescrire votre peine et pour vous aider à retrouver la paix, par-delà votre repentir.» Geneviève a raison; et certes Lafcadio n'a rien de mieux à faire qu'une commode soumission; il l'éprouvera tôt ou tard, et que les autres issues sont bouchées ... Fâcheux que ce soit cette andouille de Julius qui lui ait conseillé cela d'abord! « O!!elle leçon me récitez-vous là, dit-il hostilement. E~ce vous qui me parlez ainsi ? » Il laisse aller le bras qu'il retenait, le repousse ; et tandis que Geneviève s'écarte, il sent grandir en lui, avec je ne sais quelle rancune contre Julius, le besoin de détourner Geneviève de son père, de l'amener plus bas, plus près de lui; comme il baisse les yeux, il distingue, chaussés de petites mules de soie, ses pieds nus.

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« Ne comprenez-vous pas que ce n'est pas le remords que je crains, mais ... » Il a quittéJ son lit; il se détourne d'elle; il va vers la fenêtre ouverte; il étouffe; il appuie son front à la vitre et ses paumes brûlantes sur le fer glacé du balcon ; il voudrait oublier qu'elle est là, qu'il est près d'elle ... « Mademoiselle de Baraglioul, vous avez fait pour un criminel tout ce qu'une jeune fille de bonne famille peut tenter ; même presque un peu plus ; je vous en remercie de tout mon cœur. Il vaut mieux que vous me laissiez à présent. Retournez à votre père, à vos coutumes, à vos devoirs ... Adieu. O!!î sait si je vous reverrai? Songez que c'est pour être un peu moins indigne de l'affeél:ion que vous me témoignez, que j'irai me livrer demain. Songez que ... Non! ne m'approchez pas ... Pensez-vous qu'une poignée de main me suffirait ?... » Geneviève braverait le courroux de son père, l'opinion du monde et ses mépris, mais devant ce ton glacé de Lafcadio, le cœur lui manque. N'a-t-il donc pas compris que pour venir ainsi, la nuit, lui parler, lui faire ainsi l'aveu de son amour, elle non plus n'est pas sans résolution ni courage et que son amour vaut peut-être mieux qu'un merci? ... Mais comment lui dirait-elle qu'elle aussi, jusqu'à ce jour, s'agitait comme dans un rêve - un rêve dont elle n'échappait par instants qu'à l'hôpital où, parmi les pauvres enfants et pansant leurs plaies véritables, il lui semblait prendre parfois contaél:, enfin, avec quelque réalité - un médiocre rêve où s'agitaient à ses côtés ses parents et se dressaient toutes les conventions saugrenues de leur monde, et qu'elle ne parvenait pas à prendre leurs gestes non plus que leurs opinions, leurs ambitions, leurs principes, non plus que leur personne même, au sérieux. O!!oi d'étonnant si Lafcadio n'avait pas pris au sérieux Fleurissoire !... Se peut-il qu'ils se séparent ainsi? L'amour la pousse, l'élance vers lui. Lafcadio la saisit, la presse, couvre son pâle front de baisers ...

Ici commence un nouveau livre.

Ô vérité palpable du désir ! tu repousses dans la pénombre les fantômes de mon esprit. Nous quitterons nos deux amants à cette heure du chant du coq où la couleur, la chaleur et la vie vont triompher enfin de la nuit. Lafcadio, au-dessus de Geneviève endormie, se soulève. Pourtant ce n'est pas le beau visage de son

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amante, ce front que trempe une moiteur, ces paupières nacrées, ces lèvres chaudes entrouvertes, ces seins parfaits, ces membres las, non, ce n'est rien de tout cela qu'il contemple - mais, par la fenêtre grande ouverte, l'aube où frissonne un arbre du jardin. Il sera bientôt temps que Geneviève le quitte ; mais il attend encore ; il écoute, penché sur elle, à travers son souffle léger, la vague rumeur de la ville qui déjà secoue sa torpeur. Au loin, dans les casernes, le clairon chante. Qgoi ! va-t-il renoncer à vivre? et pour l'estime de Geneviève, qu'il estime un peu moins depuis qu'elle l'aime un peu plus, songe-t-il encore à se livrer?

En marge des« Caves du Vatican»

ÉBAUCHES CONCERNANT LES PERSONNAGES [LES ARMAND-DUBOIS]

[1] Il porte une veste d'alpaga, un gilet de grosse toile jaune, une chaîne d'or à larges maillons retient sa montre, à laquelle un ruban noir retient la clef. Un pantalon de coutil; ses cuisses sont épaisses ; chaussé de pantoufles de cuir. Sur sa chemise de toile à carreaux bleus, le nœud tout fait d'une cravate noire. Il crache assez fréquemment dans un grand mouchoir. Volontiers il commence ses phrases par: "il est de fait que ... " Mains puissantes ; poil grisonnant. Beau profil ; sourcils très épais. Glabre. Élève un perroquet et des poissons rouges - joue de la clarinette. Jouait du violon, mais sa loupe l'empêche. [2] Mme Anthime Armand-Dubois s'occupe à nourrir des chats. Va tous les jours à la messe. Soigne des hemérocales et des plantes vertes. Grand appartement très incommode. Anthime Armand-Dubois, correspondant de Loeb, de Bohn et de Maxweiler 1, organise des expériences que constamment dérange sa femme, par pitié pour les animaux mis à l'épreuve. (et une servante, celle qui porte les cierges à la madone). Un franc-maçon italien vient l'aider dans ses expériences. On ne sait plus trop si elles ne sont pas le prétexte des conciliabules. Il correspondait avec Yerkes 2 - qui n'avait pas encore écrit les Modifiability of behaviour in its relations to the age and sex of the dancing mouse, New York, r 909. Avec Yoa Kum, il étudie les "réflexes conditionnels", enfin il imagine avec l'école allemande les« Vexierkasten 3 ».

r 178

En marge des« Caves du Vatican)>

[;} Éléments: roux, de ce gris indéfinissable que prennent les cheveux roux en s'argentant, moustaches coupées net sur la lèvre, menton carré, pattes de lièvre. 3 choses : nourriture des rats ; cierges devant la Madone; allumés par Beppo : le petit se signe [LES BARAGLIOUL]

[1 J JuliUf de Baraglioul (se prononce Baraillioul - comme Broglie) fils d'un diplomate, avait été élevé pour la diplomatie par son père. Avait mis sa plume :iu service de son imagination et son imagination au service de l'Eglise. Il observait, mais pour instruire. Ses romans se faisaient remarquer par une très haute tenue morale - sans austérité néanmoins, de sorte qu'ils étaiern en grande faveur [interrompu] Porte perruque [2J Julùa de Baraglioul (on prononce Baraillioul - comrn1 de Broglie) souffre du foie ; l'itl:ère colore souvent la corn~ opaque. Porte son alliance complètement dissimulée sous uni énorme bague à chaton de cornaline ; les ongles très soigné> Cheveux très noirs, boucles rejetées en a;rière. Sa femme et lill semblent enduits du même cosmétique. Ecrit dans le Corretpo1 dant. Grosse chaîne de montre en or, gilet de velours noir. Julius avait mis sa plume au ,service de son imagination,~ son imagination au service de l'Eglise. Julie de Baraglioul, porte les repentirs; une petite coiffe de den telle noire, à l'endroit même où dans la génération de sa mil< on posait le marabout. Elle n'a rien de la bonhomie de sa sœ111 Une secre'te maladie la ronge, ET DEPUIS @'ELLE LE SÈVRE ELLE rn DEVENUE FORT JALOUSE DE SON MARI. Elle s'arrange toujours ik manière à ce qu'on lui manque. Chaussures en étoffe (ratine) - Vêtements de soie carmélite ou prune, ou puce. Ne preni jamais part aux conversations générales, et fait la supprimée d6 que Julius ouvre la bouche; se terre dans son quant-à-soi co 17ne souris dans son trou. Prend un air poétique et réprobate111 Elève sa fille stritl:ement ; toute son éducation consiste à h mettre en garde. Ils se voussoient. Ses [un blanc] en alpaga e1 moleskine. Elle s'était figurée vers 20 ans qu'elle aimait Lamartine parce qu'elle se trouvait quelque ressemblance avec Elvire. Et peut• être Elvire n'entendait-elle pas davantage les vers. Pour elleh poésie était toute dans l'attitude qu'elle prenait lorsque damk

Ébauches concernant les personnages

I

179

salon de son mari elle entendait lire des vers. MM. de Pomairols et de Pommartin avaient beaucoup fréquenté son salon. Comme la musique était toute dans [un blanc] elle jouait de la harpe. Musique de Weber. Leçons de Stamati. Sa sœur Françoise épouse Anthime Armand-Dubois. Bréhaigne, use ses robes à la poitrine et aux genoux. Julia leur fille

[JJ C'est une chose difficile à expliquer: ce dont souffre Marguerite, c'est de n'avoir pas à se plaindre. [LAFCADIO]

[1J Il est évident que son plus grand plaisir est de passer inaperçu. Au collège il cesse toute relation avec un camarade pour qui il se sentait grande sympathie parce qu'un jour il entendit ce camarade se vanter de quelque aél:ion qu'il avait osé commettre. Un de ses exercices favoris est de s'habituer à trouver les objets sans se servir de la vue, p. ex. dans l'obscurité, en tombant dessus, à reculons. Il arrive à jouer aux échecs sans regarder la partie ; mais comprenant que cela lui fait une réputation, il brise court. Discipline extraordinaire. S'étant surpris à se vanter, le soir, réglant ses comptes avec lui-même, pour se punir il s'enfonce une épingle dans le gras du mollet, et se promet pareille récompense à chaque nouvelle faute de vanité. [2J Aucun efféminement du reste dans ce visage auquel on eût donné 16 ans, tant la peau chaude et veloutée avait gardé d'éclat, à peine tempéré sur la lèvre par un peu d'ombre. Cette lèvre supérieure, il devait faire effort pour ne pas la laisser découvrir un peu ses dents admirablement blanches. Son regard était presque dur ; il en savait dépouiller presque toute expression. Même très attentif il savait prendre l'air disttait, absent, rêveur et sa bouche délicatement entrouverte y aidait. Puis aussi l'air las, languissant de quelqu'un qui trouve l'heure longue. Il cachait et sa gourmandise et sa joie, son impatience curieuse et son immodération. Pas plus précisément qu'on aurait su lui donner d'âge, on ne pouvait lui assigner de précise nationalité ; la courbe parfaite de son menton semblait maure, la morbidesse et l'éclat sombre de sa peau italiens, son œil, qu'on eût dit sans iris, ou roumain ou bulgare, et ces cheveux châtains, presque anglais.

r r 80

En marge des

remière chose que Gide inscrira dans son cahier préparatoire sera précisement l'épitaphe de son héros, comme si tout le livre n'était écrit que pour parvenir à cette fin 1. La mort de Werther était pour Goethe la consécration de la passion amoureuse, son épiphanie. Celle de Walter ne prouve rien, sinon qu'il n'existait que par son écriture, et qu'il esl donc logique que sa vie s'arrête en même temps que sa phrase. Mais pour l'auteur, si la mort, pas plus que le choix, n'est envisagée, écrire s'annonce déjà comme une nécessité durable. Le 8 mai 1890, au moment de se mettre au travail, c'est bien ce programme que Gide va se tracer: « Il faut faire Allain. Examen d'André Walter'. (Commencer dès à présent à rassembler des notes.) Traité d11 Narcirse. / Dire, pour André Walter, l'absence de conclusion qui déroute. [... ] / Il faut travailler avec acharnement, d'un coup, et sans que rien vous distraie; (... ] Il faut croire que 1. Nous donnons ce cahier préparatoire, voir En marge d'André Walter. Cahiers el poisies, p. 138+166. 2. L'origine de ces deux.noms n'est pas assurée. Alain eS't sans doute un emprunt aux romans de la Table ronde. A côté de la légende d'un Alain, roi de Petite Bretagne, dont la castration entraîne la stérilité de la faune et de la flore environnantes, on trouve Alain le Gros, fils du Roi+Pêcheur et, selon les versions, père de Perceval ou bien voué à la cha~eté, de toute façon appartenant à la lignée des gardiens du Graal (voir Jean Marx, La Ugmde arthu,ie111re el le Graal, P.U.F., 195 2.). Qyête mystique et chasteté peuvent expliquer le choix de Gide. Pour André Walter, le plus probable est l'ajout par Gide de son prénom à un nom proche de Werther, le héros de Goethe dont le drame dut l'inspirer en partie. Voir aussi l'hypothèse d'Alain Goulet, «Madame André-Walther», BAA.G., n" 61, janvier 1984, p.107+112..

Notice

I

233

c'est dans l'absolu que l'on travaille 1. » Simultanément, le livre se propose donc comme clos et ouvert, un absolu qu'on peut seulement envisa~er de l'extérieur, et une approche imparfaite qu'il faudra forcément réediter. Des divers éléments que nous venons d'évoquer, on peut déduire que c'est au moment où l'écriture apparaît que tout se cristallise, et proposer l'année 1888 comme l'année de naissance d'André Walter et de ses futurs avatars. C'est en effet l'année où Gide commence véritablement à tenir un journal', le plaçant d'emblée sous le signe du rêve impossible, de l'homme écartelé entre son désir d'absolu et son besoin d'étreindre; et de citer le « Noli me tangere » attribué au Christ, dont il fera la formule clef de la seconde partie des Cahiers d'André Walter'. Et de ce rêve, il cherche déjà, à travers divers auteurs lus avec passion, la formulation idéale: « Il faut aussi renoncer à peindre tout ce qui n'est pas du sentiment[ ... ]. Il faut peindre le paysage quand il est comme dit Amie! "un état de l'âme" 4 ». Des poèmes, des notations d'instants émouvants, des projets de récits remplissent ainsi l'année 1888, montrant Gide grisé par la découverte qu'il fait de lui-même, convaincu d'être« le sel de la lem;», et désespéré parfois de ne pas arriver à l'exprimer, craignant même d'atteindre la folie. Il faut dire que Pierre Louys est désormais à ses côtés, qui le précède dans l'ambition créatrice : « I J mai. / J'ai vu Louis hier soir et cela m'a fait honte. Il a le courage d'écrire, moi je n'ose pas. Qg'est-ce donc qui me manque?/ [... ] 0 lâche! S'il est vrai que tu penses, s'il est vrai que tu sens, tu doir te traduire! / [... ] Il faut plaq:r son idéal bien haut et marcher en le fixant toujours des yeux. / Ecrire ! ah quelle joie délirante ! quelle folie ! Penser, rêver et chanter ce qu'on a rêvé et pensé. / [... ] Traduire en un cri surhumain les douleurs, les angoisses, les aspirations de toute une génération; se donner tout entier à cette belle tâche - y consacrer ses talents, son cœur, sa foi, sa vie même, dûton !Comme le cygne mourir après avoir chanté' ». A l'automne de 1888, alors que s'affirme en lui la lutte entre l'aspiration religieuse et « la soif immodérée d'une jouissance inconnue 7 », et que s'élargit autour de lui, grâce à Louys, le cercle des aspirants écrivains, il pressent soudainement la forme de son œuvre à venir : « La vision du livre imprimé m'obsède. / Oh! pourtant si cela était! / J'en vois le titre qui m'éblouit. / Œuvres posthumes - Z. B. Durion - Rêves - poésies sans rimes - puis d'abord une préface où j'explique ce cahier - et 'R aprçs ... » A part le pseudonyme, qui sent encore son potache, l'essentiel du futur livre est là: la matière musicale et parfois onirique; la mise à distance critique, où le désir de l'œuvre compte autant que l'œuvre elle1. Joumal, t. 1, p. 1 19. 2. La première page du Journal date du 4 oél:obre 1887, mais il n'écrit que quelques pages durant l'hiver de 1887.

3. VoirJean,xx, 17 ;Journal, 18 février 1888, t. l, p. 7 ;le cahier préparatoire, p. 142,153 et 161; et André Walter. Cahiers el poésies, p. 87. 4. Journal, 17 avril 1888, t. I, p. 12..

5. Andri Walter. Cahiers et poésies, p. 79. 6. Joumal, lj mai 1888, t. l, p. q-14. 7. Ibid., n otlobte 1888, p. 36. 8. Ibid., 16 otlobre 1888, p. 36.

1234

André Walter. Cahiers et poésies

même; enfin l'évanouissement du narrateur, rejeté dans la tombe, et dont nous avons vu qu'il eift, bien plus qu'un subterfuge, une nécessité pour Gide soucieux d'éterniser son œuvre. Le livre sera, forcément, poilthume. C'eift bien cet aspeél: mortifère que met en évidence la notice liminaire pour laquelle Gide note ces indications sur deux feuillets dilftinél:s : « Notes pour la préface - pour les citations : inutile vu le public de dire de qui (il ne saurait pas). [Le héros] meurt 18-19 ans/ (eift-ce trop gosse ?) donc né le 20 décembre 70'. » « Emmanuèle eift presque un pseudonyme. Né à Ploubazlanec 18-20 Déc. 70. Dire très franchement pourquoi André ne pouvait pas avoir Emmanuèle. Il avait caché à tous son "amour" (du moins je n'en avais rien su). Tout d'un coup, après le mariage il s'en va - on ne le revoit que mort 2 • » Dans ces conditions, l'essentiel eift posé, l'exiiftence du livre, comme celle de Dieu, se prouve d'après la perfeél:ion qu'on lui prête. Il ne reste plus qu'à l'écrire, mais la foi précède les œuvres, et le jeune huguenot eift convaincu de travailler à son salut, sans trop chercher à savoir si la notoriété d'ici-bas se confond avec la gloire céleifte. Une autre conséquence se présente alors, qui va se répercuter à la fois dans le roman et dans les conditions de sa geiftation: pour poser cet aél:e qui doit le hisser au-dessus de lui-même, Gide éprouve la nécessité de s'isoler en un lieu qui le retranchera de la foule. Le 24 février 1889, il note: «Je voudrais, à vingt-trois ans, à l'âge où la passion se déchaîne, la dompter par un labeur forcené et grisant. Je voudrais [... ] trouver une volupté farouche à vivre d'une vie monaiftique, seul, absolument seul, ou entouré de quelques blancs chartreux, de quelques ascètes, retiré dans une agreste chartreuse, en pleine monta~e, dans un pays sublime et sévère 3. » Et à Louys, il confirmera l'annee suivante: « L'idée de solitude a jusqu'ici dominé toute ma vie. [... ] J'ai dit le projet de me retirer en une chartreuse. [... ] Mon rêve d'Alain et celui-là ont toujours été étroitement liés : l'un devait refléter l'autre 4• » Aussi, non seulement il ira s'iniftaller à Menthon-Saint-Bernard durant l'été suivant, non loin de la Grande-Chartreuse, pour écrire la première partie de son roman, mais encore il imposera à son héros une retraite identique, allant jusqu'à lui faire recopier intégtalement tout ce programme de « vie monaiftique 5 ». Ce procédé du recopiage va d'ailleurs devenir une méthode de travail à partir de l'année 1889, lorsque, l'idée du livre se précisant, son Journal tend à devenir de plus en plus une préparation à l'écriture, tandis qu'il tend lui-même à se rapprocher de son héros, faisant de son vécu un matériau romanesque. De ce principe des vases communicants, Maria Van Rysselberghe nous donne une idée lorsque, en 19 31, elle note: « Il me lit des notes de sa vingtième année, 1890, d'autres écrites dès 87, 88, 89 dont la plus grande partie est à passer dans Les Cahiers d'André Walter'.» Dans le même temps, le jeune bachelier pétri de citations continue de collationner les textes littéraires qui l'aideront à préciser sa pensée; le 27 février 1889, il annonce à Louys: «Je te montrerai dans Flaubert le dialogue du Sphinx et de la Chimère 1. 2..

Le dernier chiffre remplace un 68, corrigé en 69 et raturé (BAA.G., n° CoUeél:ion Bruno Roy.

p. 46. 4. Co,r. Gide•Lo1!fs, 17 juillet 1 890, p. 2.46. j- Voir p. 2.1+.u. 6. Les Cahiers de la Petite Dame, t. II, p. 1 34. 3. Jou mal, t. I,

13 t,

p. i:94).

Notice

1235

que j'ai enfin trouvé», et le l mai, il le remercie de lui avoir fait connaître la phrase de Goethe« Gefiihl if! alles; Name if! Schall und Rauch», deux passages qu'il va utiliser dans son roman 1• Ses efforts pour constituer son roman vont ainsi devenir ceux de son héros, dont le nom apparaît le 11 mars pour la première fois dans son Journal, et dont la mission va être de refléter les tourments et les joies de son auteur:«[ ... ] je construis un récit, j'en vois le héros, ses gestes, son allure : cela est exquis. L'on vit ainsi d'une vie fabuleuse, intense ; ô que la vie réelle paraît pâle à côté-Allain, Allain, je te le ferai dire'.» Et l'ambition littéraire d'Allain sera liée à son angoisse de la chair, vécue au printemps de 1889 comme de plus en plus obsédante et dégradante, exigeant une lutte à mort pour conquérir, par l'art et la macération, l'idéal qui en préserve: « [... ] dans mon livre j'aimerais enfin dire tout ce que j'ai sur le cœur, me raconter à moi-même,[ ... ] toutes mes luttes, toutes mes détresses, mes chutes si profondes, [... ] les agonies de fièvre quand on s'enferme dans sa chambre pour fuir le démon qui vous poursuit. [... ] et si seulement on sortait vié1:orieux de la lutte, elle serait étrangement grandissante ... mais il faudrait vaincre. / Et c'est tout cela que je voudrais dire, et bien d'autres choses encore, et j'adresserais ces pages à ceux qui souffrent du même mal que moi'». Cette angoisse se trouve avivée par le sentiment d'une proximité croissante entre Gide et sa cousine Madeleine. L'évidence de son amour, et des « liens subtils qui relient Ueurs] deux âmes dans leur amour commun et dans l'amour de Dieu'», provoque en lui deux types d'angoisse: d'un côté, la hantise qu'ils puissent un jour être séparés, compte tenu de l'aveuglement de leur entourage ; de l'autre, que cet amour ne réclame une union plus matérielle pour être reconnu par ce même entourage : 11 N'est-ce donc pas assez de se connaître comme il serait impossible si les deux âmes ne se sentaient pas sœurs, de s'aimer d'un amour plus profond et plus enlaçant que tous les amours passionnés nés d'hier[ ... ]?/ C'est que le monde s'est fait des règles que tout homme digne du monde doit suivre, c'est que ... ah! se peut-il qu'autour de nous l'on soit si aveugle de ne se douter que chaque jour rend plus intime la communion de nos deux âmes 5 . » Le dilemme intérieur entre désir charnel et sublimation est ainsi redoublé par l'écartèlement social entre la peur de devoir concrétiser l'amour, et celle de le laisser échapper. Dans un premier temps, mariant Emmanuèle à un autre avant de la faire mourir, Gide va, avec ses Cahiers d'André Walter, privilégier la première possibilité; il attendra La Porte étroite pour dire la seconde. Le personnage d'Alain (Gide varie sur l'orthographe de ce nom, demandant encore en juin r 890, à Pierre Louys, s'il faut un ou deux I, avant de le ressusciter, avec un seul I, dans Le V12J!age d'Urien) s'enrichit peu à peu. Gide prévoit, après qu'il aura publié ses Cahiers, de « lancer ses œuvres posthumes'» pour profiter de l'intérêt éveillé dans le public. 1. Corr. Gide-Loujs, p. 58 et 62.. La citation de Goethe est issue du FaJ1f1 I, v. 3456-3457 Le sentiment est tout, le nom n'est que bruit et fumée)>, trad. Nerval). Voir Les Cahiers d'André Walter, p. 67 et 70. 2.. Journal, t. I, p. 5 z. 3. Ibid., 2.8 février 1889, p. 48-49. 4. Ibid., 1 mars r 889, p. 49.

(, BAA.G., n° 65, janvier 1985, p. 25-33. MARTY (Eric), « La Première Fiél:ion de Gide», Poétique, n° 72, 1987, p. 463-482. PRINCE (Gerald), « Les Cahiers d'André Walter et la Fiél:ion-Journal », BAA.G., n° 82-83, juillet 1989, p. 225-230. DR6GE (Christof), « Werther et Walter- Goethe und Gide »,André Gide et l'AUemagne, Düsseldorf, Droste Verlag, 1992, p. 46-57. GEERTS (Walter), Le Silence sonore. LA Poétique du premier Gide, Presses universitaires de Namur, 1992. PoLLARD (Patrick), « André Walter et le Paratexte », BAA.G., n° 110111, juillet 1996, p. 161-166. W1TTMANN (Jean-Michel), « Une épiphanie de l'artiste: la lutte avec l'ange dans Les Cahiers d'André Walter», ibid, p. 167-176. NOTE SUR LE TEXTE

Il existe un manuscrit autographe, conservé dans une colleél:ion particulière (voir le catalogue de l'exposition André Gide, Bibliothèque nationale, 1970, p. 3 5). 1.

Con-. Gide-Rimart,

z. Voir p. 3.

12

juillet 1894, t. I, p. qo.

Notes des pages J à 3

1245

Certaines poésies ont d'abord été publiées en revue : les pièces II, VI, VII, XII, XIV, XV et XVIII ont paru dans La Conque, n° II, janvier 1892, p. 82-8 5 ; «Polders» et« Lande double» dans La Syrinx, avril 1892. Principales éditions. 1891 : Les Cahiers d'André Walter. Œuvre poffhume [anonyme], Librairie académique Didier-Perrin, avec une notice signée « P. C. », édition mise en vente Je 27 février 1891. (Sigle: orig.) 1891 : Les Cahiers d'André Walter. Œuvre poffhume [anonyme], Librairie de !'Art indépendant, édition de luxe sans notice, mise en vente le 25avril1891. 1892: Les Poésies d'André Walter. Œuvre poffhume [anonyme], Librairie de !'Art indépendant, achevé q'imprimer le 14 avril 1892. 1922: Les Poésies d'André Walter, Editions de la N.R.F. Première édition à porter le nom de Gide. . 192 5 : Les Cahiers d'André Walter, Editions Crès (pour la Société des médecins bibliophiles). , 1929 : Les Poésies d'André Walter, Editions Crès (pour la Société des médecins bibliophiles). , 1930: André Walter. Cahiers et poésies, Editions Crès (édition définitive), achevé d'imprimer le 2 5 avr;il 19 3o. 1932: dans Œuvres complètes, Editions de la N.R.F., t. I, p. 23-175 et 177-198. Nous reproduisons l'édition de 1930 1, André Walter. Cahiers et poésies, qui contient une Note des éditeurs reprenant celle de l'édition de 1925. P. M.

NOTES ET VARIANTES

Le Cahier blanc. a. Note dans orig. : Pour écarter tout soupçon de cur1os1te, nous avertissons que ce nom e:ft un pseudonyme. •• b. Fin du fragment dans orig. : matinales. / Alors que je préparais ma philosophie, les doutes déjà bien peu soulevés qui se formulent et m'assaillent - et puis ... ô les si tri:ftes pages ! - Pas encore; je les mettrai plus tard... Dans toutes les autres éditions, ce paragraphe eff composé en petit co,ps et mù entre guiUemets, comme les autres extraits du journal d'André Walter. 1. Tout ce passage e:ft rempli d'échos verlainiens (âme, escatpolette, barcarolles), comme l'a signalé Walter Geerts (Le Silence sonore. La Poétique du premier Gide, Namur, Presses universitaires de Namur, 1992, p. 23). 2. D'après le Psaume XVI, 5. 3. Allusion à Matthieu, vu, 14 : « Mais étroite e:ft la porte, resserré le chemin qui mènent à la Vie [... ]. » 4. Voir p. 49 : « Ici s'arrêtent les pages écrites.» 5. Dante, Enfer, XXIV, v. 52-54 et 60. Virgile a conduit Dante au sommet d'un rocher d'où l'on découvre les supplices réservés aux 1.

Les étoiles éclairées signalent les nombreux changements de page de l'édition suivie,

à l'intérieur d'une même partie.

André Walter. Cahiers et poésies voleurs. Il l'encourage: « Lève-toi donc; vaincs cette angoisse / Par le courage qui gagne les batailles, / S'il ne fléchit pas sous le poids du corps. » Et Dante réplique : « Et je dis : Va donc, je suis fort et hardi» (trad. Jacqueline Risset, Garnier-Flammarion, 2004). Gide citait déjà ce passage dans son]oumalle 26 oél:obre r 888 (t. I, p. 37). 6. Homère, Iliade, I, v. 38-39. Chrysès, venu demanderà Agamemnon qu'il lui rende sa fille Chryséis, a été brutalement rejeté. Il implore alors la vengeance d'Apollon « qui en souverain règne sur Ténédos, ô Srninthée ! » V. 362: Thétis accourt auprès d'Achille, à qui Agamemnon a enlevé Briséis : « Mon enfant, pourquoi pleures-ru? Q}!elle douleur est entrée dans ton âme?» (trad. Mario Meunier, Le Livre de Poche, 1972). 7. Euripide, Hippolyte, v. 198-199: « Relevez mon corps; soutenez ma tête ; je suis brisée ; mes membres sont comme détachés de moi» et v. 208-209: «Ah! qu'il ferait bon, près d'une petite source fraîche, puiser une coupe d'eau limpide!» (trad. Henri Berguin, Théâtre complet, GarnierFlammarion, 1966). 8. Shakespeare, Le Roi Lear, aél:e III, sc. rv. 9. Lamennais (1782-1854) écrivit Paroles d'un croyant en 1834. Gide, se découvrant, en mai r 888, une vocation d'écrivain, rêvait d'acquérir« la parole brûlante de Lamennais» (Journal, 1 5 mai 1888, t. I, p. 14). 10. Bossuet et Massillon sont tous les deux auteurs de Carimes et d'Orairons fune'bres. La « sévérité janséni:fte » ne peut désigner que Pascal. r r. Si, en 1 890, Gide connaissait bien Vigny, Baudelaire, Flaubert (en les admirant) et les Goncourt (pour les critiquer: voir Subjet1ij, p. 747 5), Stendhal n'était encore qu'un projet de leél:ure future (voir Journal, 27 mars r 889, t. I, p. 59). 1 2. Flaubert, La Tentation de saint Antoine, chap. v: «J'ai vu, tout à l'heure, le sphinx s'enfuir. Il galopait comme un chacal». C'e:ft en août r 890 que Gide avait « lu à haute voix avec Madeleine» La Tentation de saint Antoine (voir Subjet1ij, p. 71). 1 3. Application discutable de la métrique latine à la phrase française; le daél:yle, ici, correspondrait au groupe « un chacal». 14. C'e:ft en 1849-1851 que Flaubert voyagea en Orient en compagnie de son ami Maxime Du Carpp. Il prit des notes au couq de ce voyage, dont un premier extrait,« A bord de la cange», rédigé en Egypte, fut publié par Charpentier en 188 5. Une grande partie de ces notes ne parut qu'en 1910, en deux volumes. En ouverture de son récit, Flaubert s'adresse à des cahiers de papier blanc qu'il avait réservés, dix ans auparavant, pour son prochain voyage : « Dors en paix sous ta couverture, pauvre papier blanc qui devais contenir des débordements d'enthousiasme et les cris de joie de la fantaisie libre ». Ce sont les notes de leur voyage en Bretagne, Par les champs et par les gre'ves, que Flaubert et Du Camp écrivirent en commun. 1 5. La Tentation de saint A11toine, respeél:ivement chap. v11, v, et 11. 16. Leconte de Lisle, Les Erinnyes, I, vn, v. 309 et 286 (Poe'mes tragiques, Lemerre, 1884, respeél:ivement p. 191 et 190). 1 7. Sans doute Honfleur ; Gide évoque probablement ici le souvenir d'une arrivée de la famille Rondeaux, venant de Rouen pour passer l'été à La Roque, et qu'une diligence allait chercher à Honfleur (voir Jean Schlum]:,erger, Madeleine et André Gide, Gallimard, 195 6, p. 32). 18. Echo probable du début de « L'Invitation au voyage» de Baudelaire.

Notes des pages 9 à 2 I

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19. Vigny, La Mai.ton du berger, v. 36, 115-119 et 323-324. 20. Hugo, Les Orientales, IV, «Enthousiasme», v. 46-48. Hugo écrit:

«J'aime ces chariots». 2 1. Ce passage est extrait des notes prises par Gide lors de son voyage en Bretagne (voir Journal, t. I, p. 102). Il l'intégra au sein des Notes d'un voyage en Bretagne, au tome I de ses Œuvres comple'tes, p. 2 1. Mais il le supprima alors dans la réédition des Cahiers d'André Walter qui figurait dans le même volume. zz. I,ocmariaquer, connu pour ses menhirs, et où Gide passa mais seul: « A la nuit tombante je vais seul aux menhirs» (Journal, t. I, p. 81). 23. Variation sur le vers de Hugo:« Et la nuit augmentait sur mon âme ravie» (Les Contemplations, V, xvm, «Apparition», v. 14). 24. L'opposition entre les deux sœurs Marthe et Marie est chez Luc, x, 41-42; Gide et Madeleine jouaient volontiers sur l'évocation de cette double personnalité (voir J. Schlumberger, Madeleine et André Gide, p. 29). 25. Il s'agit d'Anna Shackleton. Née en 1826, elle était devenue en 1 8 5o la gouvernante puis l'amie de Juliette Gide, et avait joué un grand rôle dans la vie de Gide (voir Si le grain ne meurt, S. V, p. 94-100). Elle mourut le 14 mai 1884. En janvier 1890, Gide note« l'étrange sentiment que l'âme d'Anna revive en Elle» (Journal, t. I, p. 116). 26. Tout ce passage est la reprise d'un «rêve» relaté à la date du 24 février 1889 (Journal, t. I, p. 47). 27. Voir Si le grain ne meurt, où sont évoquées« ces promenades matinales» des deux cousins (S. V, p. 219). 28. On trouve un passage similaire, en date du 14 oéèobre 1888, écrit alors que Gide voyageait en Angleterre (Journal, t. I, p. 35). Il fut repris presque à l'identique dans le cahier préparatoire (voir En marge d'André Walter. Cahiers et poésies, p. 146). 29. On trouve l'origine de ce passage dans la lettre de Gide à sa mère du 18 mars 1890 (Corr. Gide-me"re, p. 54); mais ce premier récit est beaucoup plus critique à l'égard du catholicisme. 30. Tout ce passage (à partir de« Ou de la chair») est repris, à peine modifié, d'une lettre à Louys du 28 février 1890 (Corr. Gide-Loujs, p. 1 55). 31. Le 1" juin 1889, Gide écrivait: «Je dirais et chercherais comment dans l'ineffable connexion des deux essences la gangrène de la chair s'attaque et dévore aussi l'âme d'essence si rare et si exquise» (Journal, t. I, p. 72-73). 32. Ploubazlanec est un village situé dans le nord des aéèuelles Côtesd'Armor; il n'est pas mentionné dans les Notes d'un voyage en Bretagne. Correéèement orthographié dans l'édition Perrin, ce nom est fautif depuis l'édition Bailly. 33. Ce nom réapparaît au début du « Cahier noir ». Claude Martin suggère qu'il pourrait s'agir d'Albert Jalaguier, dépeint dans Si le grain ne meurt sous le no!Il de Bernard Tissaudier (S. V, p. 206-208). Ce pourrait être également Emile Ambresin, appelé Armand dans Si le grain ne meurt et dans Les Faux-monnayeurs où il apparaît comme tourmenté par les exigences de la chair. 34. Tout ce passage (à partir de «Juillet 87 ») est assez fidèlement recopié du Journal de 1890, daté de janvier mais probablement à situer en mars (Journal, t. I, p. 117-n8). Gide a par ailleurs rapporté cet épisode dans Si le grain ne meurt (S. V, p. 209). 3 5. Apocalypse, m, 4-5 et n, 17.

André Walter. Cahiers et poésies 36. Cet épisode de la Genèse (xxxn, 24-3 2) est repris à la fin du « Cahier noir» (voir p. 11 2), et réapparaît plusieurs fois dans l'œuvre de Gide (voir Pierre Masson,« La Lutte avec l'ange», André Gide, coll. « Littératures contemporaines», n° 7, Klincksieck, 1999, p. 117- 1 34). 37. Tout ce passage (depuis « Mars, 1886 ») est recopié du Journal du 24 février 1 889, où Gide développait ses projets d'avenir en réaél:ion à ceux de Pierre Louys (journal, t. I, p. 46-47). 38. Dante, Purgatoire, XXX, v. 20. Au seuil du Paradis, Dante voit apparaître Béatrice, ainsi qu'un char divin que les bienheureux accueillent « en jetant des fleurs sur lui et autour de lui». 39. Tout ce paragraphe (depuis « Q!and j'étais enfant») est repris du Journal de janvier 1890 (t. I, p. 117). 40. Tout ce passage (à partir de «Minuit») est repris du Journal du 5 janvier 1890, où Gide avait ajouté la mention« A.W. » (voir ibid, p. 112 et n. 3). 41. Cette date correspond au vingtième anniversaire de Madeleine Rondeaux. 42. De Théodule Ribot, Gide a lu, en janvier 1893, Les Maladies de la personnalité (Alcan, 188 5); on peut y lire par exemple:« Les idées, quoi qu'on en dise, sont toujours au service des passions» ou « Les idées ont un carat1:ère objeaif. Elles ne peuvent donc exprimer l'individu, au même titre que ses désirs, ses sentiments et ses passions» (rééd. L'Harmattan, 2001, p. 1 3 1 et 1 38). 43. Matthieu, vn, 20. 44. Jean, v1, 68-69. 45. Des contes d'E. T. A. Hoffmann, le Subjetlij ne mentionne que Les Aventures de la nuit de la S aint-Sylveflre, à la date de septembre 1891. Pour Tourgueniev, le premier roman figurant dans le Subjetlif est Terres vierges, à la date d'avril 1 890; mais en mai 1888, Gide lisait Récits d'un chamur; en août, il notait: «Je veux écrire une sorte de nouvelle à la Tourgueniev»; et en mars 1889, peu après avoir lu Reliques vivantes:« Il faut écrire un conte sur Formentin et les vieux qui y habitent: quelque chose à la Tourgueniev» (journal, t. I, respeétivement p. 40, 26 et 57). 46. C'est en septembre 1888 que Gide avait lu la tragédie de Schiller Die Brout von Messina (journal, t. I, p. 2 5 et 34; voir aussi « Projet de conférence pour Berlin [1928] », E.C., p. 661). Die Heimkehr et Die Nordsee sont deux suites de poèmes du Buch der Lieder de Heine que Gide raconte avoir découvert avec émerveillement, au lycée, en 1888 (Si le grain ne meurt, S. V., p. 223-225, et Journal, t. I, p. 14). 47. Baudelaire, Les Fleurs du mal, XXXV1, « Le Balcon», v. 17. 48. Hugo, Les Châtiments, livre V, xm, « L'Expiation "• v. 80 et 122. 49. Gide note, le 14 mars 1 889: « Tu vois bien petite sœur que quand tu m'appelles ton frère ce n'est qu'un vain mot dont tu me leurres et que je ne le suis jamais que de nom» (journal, t. I, p. 54). 50. De ce récit parfois licencieux, Gide semble n'avoir vraiment pris connaissance que beaucoup 2lus tard: le 18 août 1947, il écrit à Roger Martin du Gard qu'il lit L'Ane d'or pour la première fois (Corr. GideMartin du Gard, t. II, p. 377). 51. En mars 1889, alors qu'il vient de quitter Madeleine, c'est Gide qui note: «Je ne peux me faire une idée de la vie sans toi» (]oumal, t. I, p. 50). 52. Le 26 mai 1 889, Gide projette de décrire « la figure énorme et

Notes des pages 2 2 à J 6

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multiple de l'autre, l'extatique, l'exalté, celui qui cherche plus que la vie ne lui peut donner et qui souffre, tantôt Luther [... ], tantôt Swedenborg» (Journal, t. I, p. 71). 53. S'agit-il de Pierre Louys? 54. Comme pour Apulée, Gide imagine peut-être ces leétures « audacieuses»; jusqu'en février 1889, son Journal ne mentionne Spinoza que pour l'inscrire dans un programme de leétures à faire. 55. Gide fait ici allusion au conte de Frédéric de La Motte-Fouqué (1777-1843), qui raconte les amours du chevalier de Huldbrand avec la nymphe Ondine, les deux amants n'étant vraiment unis que dans la mort. En août 1893, Gide envisagera de traduire ce conte (Journal, t. I, p. 169). 56. Baudelaire, Les Fleurs du mal (1868), «Recueillement», v. 14. 57. Ibid, LXV,« Tristesses de la lune», v. 1 (Gide cite ce vers lors de l'été de 1889, en Bretagne ;Journal, 15 août 1889, t. I, p. 102), et LXXIX, «Obsession», v. 9 (Baudelaire a écrit« sans ces étoiles»). 58. Jérémie, Lamentations, m, 7. Gide citait déjà ce verset le 18 février 1888 (Journal, t. I, p. 9). 59. Tout le passage (à partir de« Comprendre, cela n'est rien») développe une réflexion sur la sincérité et l'hypocrisie qui se retrouve, parfois mot pour mot et particulièrement la célèbre phrase sur le comédien dans le Journal à la date du 13 juillet 1889 (ibid, p. 76). 60. Lucrèce, De rerum natura, IV, v. 111o- 1111 : les amants pressent en vain le corps de leurs amantes « puisqu'ils ne peuvent rien dérober du corps qu'ils embrassent, non plus qu'y pénétrer et s'y perdre tout entiers» (trad. A. Ernout, Les Belles-Lettres, 1985). 61. Le Tireur d'épine est un bronze hellénistique du V' siècle, exposé à Rome; Gide ne le découvrira qu'en janvier 1896 (Journal, t. I, p. 213). 62. L'ApoUon saurotfone (tueur de lézards) est une statue attribuée à Praxitèle et dont un exemplaire (Saurotfone Bo,ghese, une copie romaine) se trouve au Louvre. 6 3. Des deux statues antiques de Diane exposées au Louvre, aucune n'est mutilée. 64. Lucrèce, De rerum natura, IV, v. 1102: « Ils ne peuvent rassasier leurs yeux du corps qu'ils contemplent». Gide citait déjà ce vers, et les deux suivants, le 20 juillet 1888 (Journal, t. I, p. 24). 65. Sully Prudhomme, Les Vaines Tendresses, «La Beauté», v. 1-2. Gide cite ces vers le 20 juillet 1888, en compagnie de ceux de Lucrèce ci-dessus (ibid., p. 24). Sully Prudhomme avait d'ailleurs traduit en vers le premier livre du De rerum natura. 66. Sully Prudhomme, Les Solitudes,« Caresses», v. 3 et 5. 67. Hugo, La Légende des sieèles, I, 1, « Le Sacre de la femme», v. 153. 68. Psaume CXLII, 5 : « Il n'y en avait pas un qui me connût. » Ce verset était déjà cité par Gide en oétobre 1888 (Journal, t. I, p. 37). 69. Pierre Louys. 70. Voir:« Les livres, c'est Verlaine» (p. 36). 71. « Avec acharnement», sans doute en référence au vers de Virgile, Géorgiques, I, v. 145-146: « Labor omnia vincit improbm» (« Un travail acharné vient à bout de tout»). 7 2. Des citations de Verlaine apparaissent dans le Journal dès mars 1889, et c'est en janvier 1890 que Gide et Louys le visitèrent à l'hôpital Broussais (Journal, t. I, p. 61et112). 7 3. Tout ce passage (à partir de « Ce soir») est repris d'une lettre à

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André Walter. Cahiers et poésies

Louys du 28 février 1890, écrite à Rouen, le ,rassage commençant ainsi: « Puis, quand Albert est parti, quelque avancee que fût l'heure, j'ai coupé, rangé le papier que je m'étais choisi pour emporter ici» (Corr. Gide-Loujs, p. 153·154). 74. Cantique des Cantique~, VI, 5-6. 7 5. Schumann est l'un des musiciens qui impressionnent le plus le jeune Gide : « Le Ende vom Lied m'a fait une impression profonde qui me durera longtemps»;« Il est aussi certaines sonorités étranges de Wagner ou de Schumann qui semblent vous découvrir je ne sais quels mondes inconnus» (Journal, 29 oél:obre 1888et11 mars 1889, t. I, p. 37 et 52). « Mes Notes sur Chopin, je les annonçais déjà en 1892, il y a bientôt quarante ans de cela. Il est vrai que j'annonçais alors : Notes sur Schumann et Chopin>\ (Notes sur Chopin, L'Arche, 1948, p. 5). 76. Echo de Verlaine: « L'inflexion des voix chères qui se sont tues» (Poe'mes faturniens, « Mon rêve familier»). 77. Evocation transposée de la mort d'Anna Shackleton; voir le Journal de janvier 1890 (t. I, p. 116). 78. Jean, VI, 6 3 : « C'est l'esprit qui vivifie; la chair ne sert de rien.» 79. Traduél:ion exaél:e de « plein de désir». 80. Tout ce passage (à partir de« La nuit, quand le corps ») est repris, parfois mot pour mot, du journal en date du 25 septembre 1888 (t. !, p. 32-3 3). Le dernier vers est une reprise du Cantique des Cantiques, vrn, 6 : « l'amour est fort comme la mort». 81. Terme d'origine médiévale: «assujettir», «brider». 82. Matthieu, XVII, 4. 8 3. Tout ce passage (à partir de « L'autre versant de la colline») est une reprise du début des Notes d'un voyage en Bretagne (Journal, juillet 1889, t. I, p. 79-80). 84. La Sorcie're (Die Zauberin) est un lied composé par Schumann sur un poème d'Eichendorff. 8 5. « Il est déjà tard ; il fait déjà froid. » Eichendorff a écrit: « es wird schon kalt ». 86. Il s'agit du Scherzo en si mineur, op. 20. Le 7 janvier 1939, Gide commente, en des termes similaires : « [... ] la dominante dans la partie ralentie (en majeur), si extraordinairement notlurne elle aussi, et si extatiquement belle, du Scherzo en si mineur. Fais qu'elle soit pareille à cette goutte de cristal que la rainette (ou le crapaud peut-être) laisse tomber au cœur des plus pures nuits de l'été (Journal, t. II, p. 637). 87. Cette phrase est reprise du cahier préparatoire (voir p. 150). 88. Pour ce paragraphe (à partir de« Nous cheminerons»), voir ibid, p. I 5 I. 89. Verlaine, La Bonne Chanson, IV, v. 1. 90. Tout ce paragraphe est repris du cahier préparatoire (p. 150-1 j 1). 91. Possible souvenir du soir du 1 5 mars 1889 (Journal, t. I, p. j j). 92. Ces indications semblent fantaisistes, sauf à supposer qu'elles renvoient au séjour que Gide fit sur la Côte d'Azur pendant l'hiver de 1882-188 3, peu après avoir découvert les causes de la tristesse de sa cousine (voir Si le grain ne meurt, S. V, p. 158-161). 93. Cantique des Cantiques, II, 7, III, 5 et vm, 4. 94. Sur ces œuvres, voir le jugement de Gide (Journal, z 5 septembre 1928, t. II, p. 90). 95. Voir la note 74, ci-dessus, et p. 37.

Notes des pages J7 à 56

I 2jI

96. Cet épisode est l'écho d'un souvenir évoqué pendant le voyage en Bretagne, mais antérieur de trois ans (Journal, 1 5 août 1889, t. I, p. 101). 97. Gide transpose ici ses souvenirs de l'agonie du père de Madeleine, mort le 1" mars 1890 (voir journal, janvier 1890, t. I, p. 115-116, et BAA.G., n° zo, oél:obre 1973, p. 4-8). 98. Période, au masculin, s'emploie au sens de «degré». 99. Reprise d'une phrase du début du « Cahier blanc» (p. 6). 100. Paul, Il' épître aux Corinthiens, v, 16. Cette citation est reprise en épigraphe du « Cahier noir», p. 52. 1 o 1. Reprise d'une phrase liminaire du « Cahier blanc » (p. 5). Le Cahier noir. a. Fin du paragraphe dans orig. : latente. / Wie Ipricht ein Geif! zum andern Geif!. •• b. sans penser que c'est soi qui souffre, orig. Corrigé en toi qui souffre en I 9 2 J et 19 J o, mair avec omirsion de l'accord •• c. Fin du fragment dans orig. : sommeil. / Le cœur de l'homme ne goûte le repos ni lejour ni la nuit. •• d Fin du .fragment dans orig. : navrantes. / Inquietum ef! cor nof!rum donec requiescat in te. 1. Le 23 juin 1890, Gide écrit à Louys (C°". Gide-Loujs, p. 214): «Je pourrais mettre au livre comme rubrique, et je l'y mettrai peut-être, la devise votive des cathédrales du moyen âge : "pro remedio animae meae". J'ajouterais seulement: "et ut meum cognosces amorem" (« Pour la guérison de mon âme et afin que tu connaisses l'amour»). On trouve la phrase latine çomplète en tête du cahier préparatoire (voir p. 1 38). 2. A la date du 8 mai 1890, Gide note: « Il faut faire AUain. Examen d'André Walter (Commencer dès à présent à rassembler des notes.) [... ] / Dire, pour André Walter, l'absence de conclusion qui déroute» (Journal, t. I, p. 119). 3. Gide ici paraphrase presque Taine qui, en introduél:ion à son étude "De l'idéal dans l'art», écrit: « l'œuvre d'art a pour but de manifester quelque caraél:ère essentiel ou saillant, plus complètement et plus clairement que ne font les objets réels. [... ] Cet objet, ainsi transformé, se trouve conforme à l'idée, en d'autres termes idéal» (Philosophie de l'art [1867], t. II, V' partie, Hachette, 1901, p. 224). Gide raconte que, séjournant à Menthon-Saint-Bernard durant l'été de 1890 pour écrire son roman, il apprit que Taine habitait dans les parages: «Je venais de dévorer sa Philosophie de l'art, son InteUigence, et sa littérature anglaire» (Si le grain ne meurt, S. V, p. 243). 4. Allusion à Pascal. 5. Le mot« ange» vient d'un mot grec d'origine inconnue (qui désigne le «messager» chez Homère). 6. Genèse, m, 19 (« Car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière »). 7. Voir la note 5, p. 8 (« Le Cahier blanc»). 8. Voir la note 56, p. J2 (« Le Cahier blanc»). 9. Ronsard,Q!!atrième livre des Odes, XX, v. 1-2 et 6. Gide cite aussi ce poème µans son Anthologie de la poésie .fran;aire (p. 13 3). 10. Evocation du« rêve» du 24 février 1889 (Journal, t. 1, p. 47). 11. Tout ce passage (à partir de « te souviens-tu») est repris fidèlement aux Notes d'un voyage en Bretagne (Journal, 1 5 août 1889, t. 1, p. 101) où est évoquée une nuit à La Roque. Une première version un peu

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différente figure dans une lettre à Louys du 16 août 1889 (Corr. GideLoujs, p. 84). 12. Gide lut Le Monde comme volonté et comme représentation très progressivement; commencée en juin 1890 (voir Subjetlij, p. 93), cette letl:ure ne fut terminée qu'à l'été de 1898 (voir Journal, t. I, p. 280). Il évoque dans Si le grain ne meurt l'importance qu'elle eut pour lui (voir S. V, p. 240). 13. « La Logique transcendantale» est une partie de la Critique de la raùon pure de Kant; le Traité du syllogùme est une ceuvre de Stuart Mill. 14. Le Syffème de logique dédutlive et indutlive de Stuart Mill, publié en 1843, avait été traduit par G. Baillière en 1880. Il n'est pas certain que Gide l'ait lu. 15. Citation de Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation (trad. Cantacuzène, Leipzig, Brockhaus, 1886, t. I, livre I, 2, p. 6). 16. Tout le passage placé sous cette date est recopié du Journal du début de 1890 (t. I, p. 116), à l'exception des deux citations. Il est curieux de voir Gide situer cette évocation du printemps en plein mois de juillet. 17. Verlaine, La Bonne Chanson, I, v. 4. 18. Paul, l" épître aux Corinthiens, x, 13. 19. Lucrèce, De remm natura, I, v. 9. Début de l'invocation à Vénus, à l'approche de qui « le ciel apaisé resplendit, tout inondé de lumière». zo. Ce vers et la réflex.ion qui le suit sont repris du Journal, en date du 30 mai 1889 (t. I, p. 7 2), à l'époque où Gide commence à travailler à son roman. 21. Goethe, Fauff, v. 11 86 : « Tiens-toi tranquille, barbet, ne cours pas de temps en temps. » Ce chien noir prépare l'appariti9n de Méphistophélès. Gide raconte comment il découvrit Goethe à l'Ecole alsacienne, grâce à Pierre Louys (voir Si le grain ne meurt, S. V, p. 22 5, et Le Retour du Tchad, ibid, p. 544). 22. Tout le passage placé sous cette date est une réécriture d'une page du cahier préparatoire (p. 147). 23. Voirlanote43,p. 25 («Le Cahier blanc»). 24. En janvier 1892, Gide inscrit dans un possible programme de lecture !'Origine des e.rpèces de Darwin (voir Journal, 2 janvier 1892, t. I, p. 148). 2 5. Gide lut au moins le premier tome des Mémoires de Berlioz en juillet 1890 (voir le Subjetlij, p. 36). 26. En juillet 1890, Gide note, à propos du dernier chapitre du deuxième livre de l'Hiffoire de France: « Emballement considérable» (ibid, p. 8 5). 27. Gide redonne cette phrase dans son Journal, Je 11 décembre 1921, en indiquant sa réfé~ence (Hiffoire de France, t. II, chap. 1x) et en restituant son début exatl: : « A chacun sa croix et ses stigmates. Les miennes [sic] datent du jour où ... » (Journal, t. I, p. 1145-1146). 28. Le 4 juin 1891, Gide note: «Je me retrouve maintenant dans le même état intelletl:uel qu'avant d'écrire André Walter: cette complexité inextricable des émotions, et ces systèmes de vibrations, que je notais déjà en janvier 1890 » (ibid, p. IZ8). 29. Variation de plus en plus personnelle à partir de divers versets des Psaumes (notamment VII, 2). 30. Rossetti, Song and Mtl.fic, v. 1-2 (Rossetti's Poems, Londres, Dent, 1968, p. 245). 31. Verlaine, Poe"mes saturniens, « Chanson d'automne», v. 10-1 2: «Je me souviens / Des jours anciens / Et je pleure. »

Notes des pages 56 à 67

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32. Baudelaire, Les Fleurs du mal, LXIX, « La Musique», v. 1. 33. Allusion à la parabole des vierges folles et des vierges sages (Matthieu, xxv, 1-12). 34. Dans son cahier préparatoire (p. 1 53), Gide écrit le vers complet: « Surgit du/ce aliquid de mediofente dolorum » (« De la source des douleurs une douceur jaillit»), ce qui est une reprise inversée de Lucrèce, De rerum natura, IV, v. 11 34: « Surgit amari aliquid de medio fente» (« Une amertume jaillit (... ] »). 3 5. Gide n'est pas allé en Auvergne à cette date ; il transpose ici son voyage en Bretagne de l'été de 1889. 36. Une première version de ce passage se trouve dans une lettre à Louys du 17 juillet 1890 (Corr. Gide-Loujs, p. 248). Gide évoque ici le début de son installation à Menthon-Saint-Bernard; le 3 juin 1890, il décrit à sa mère une excursion à Saint-Pierre-de-Chartreuse: «Je suis revenu complètement emballé; je me propose d'y revenir souvent, car j'y trouverai de belles et puissantes notes pour mon livre. L'impression du désert de la Chartreuse Qe n'ai pas été jusqu'au couvent) - gardé (pour ne pas déflorer en une fois) pour lorsque je serai lancé dans mon livre - dépasse tout ce que j'imaginais» (Corr. Gide-me're, p. 76). Une autre évocation de cette excursion, beaucoup plus descriptive, figure à la même date dans le journal (t. I, p. 119-120). 37. Plus loin (p. 97), André Walter annonce son intention d'écrire un « poème du Juif Errant». En mai 1889, Gide inscrivait déjà ce poème dans son programme de travail (voir journal, 26 mai 1889, t. I, p. 71 et 72). 38. Gide nomme ici diverses localités de la région, impossibles à rassembler en un seul paysage. Si Bluffy est proche de Menthon-SaintBernard, La Giettaz et surtout Sallanches en sont très éloignés. Il repartit le 4 juillet 1890. Rentré à Paris, il note, le Il juillet: «Bluffy: un nom de glacier, d'avalanche./ Une chute bleue sur de la neige» (journal, t. I, p. 120). 39. Paraphrase du poème de Rossetti (voir la note 30, ci-dessus et

p. 61). 40. Georges Cuvier (1769-1832) fut le créateur de l'anatomie comparée, en posant deux principes essentiels, celui de la subordination des organes et celui de la corrélation des formes, grâce auxquels il put déterminer des espèces inconnues d'après quelques fragments d'os. 41. «Jérusalem,Jérusalem, [qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés,] combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l'avez pas voulu!» 42. Allusion au deuxième commandement du Décalogue (Exode, XX,

4).

4 3. « Credo quia absurdum » («Je crois, parce que c'est absurde ») : paroles attribuées abusivement par Tertullien à saint Augustin (abbé Migne, Patrologie latine, t. II, p. 806). 44. Luc, VI, 37 et Matthieu, vn, 1. 4 l. Verlaine, JadiI et naguere, « Art poétique», v. 1 et 29. 46. Dante, au chant V de !'Enfer, évoque l'histoire de Paolo Malatesta et de Francesca de Rimini, amants tués par le mari jaloux avant d'avoir pu se repentir. Voir ce que Gide notait à ce propos dans son cahier préparatoire (p. 141). 47. « En me forçant » ; sens vieilli, attesté encore chez Balzac. 48. Bach eut pour Gide un prestige croissant ; en mars 1916, par

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exemple, il note : « Réétudié les quelques préludes et fugues du Clavecin bien tempéré que je sais par cœur » (Journal, 9 mars 1916, t. I, p. 937-938). 49. C'est ainsi que, le 16 juin 1890, Gide raconte à sa mère l'escalade qu'il a faite d'un sommet en emportant Schopenhauer « pour en lire tout en haut», et son désintérêt total à l'égard du panorama ... (Corr. Gide-mère, p. 85-86). 5o. Flaubert, La Tentation de saint Antoine, chap. VII. Le 28 février 1888, Gide notait : « Les évocations de La Tentation m'ont fait frissonner ce matin quand je les lisais à haute voix, comme une liqueur trop forte. Le dialogue de la Chimère et du Sphinx» (Journal, t. I, p. 49). 51. Goethe, Fauf!, v. 3456-3458: « Le sentiment est tout, le nom n'est que bruit et fumée qui nous voile l'éclat des cieux» (trad. Gérard de Nerval). 52- Jean, x, 24-2 553. Psaume LVII, 8-9 et 2; LIX, 18. Voir aussi le cahier préparatoire, p. Ij6. 54. Jean, I" épître, II, 16-17. 55. Matthieu, xxv1, 41 : « L'esprit est ardent, mais la chair est faible.» 56. Gide avait d'abord écrit «continuellement» (éditions de 1891 et 1925) mais a ensuite corrigé par cohérence avec le débat philologique du 26 août (voir p. 8 3). 57. Paul, I" épître aux Corinthiens, VII, 9: « Il vaut mieux se marier que de brûler. » 58. Ce paragraphe est repris, à quelques changements près, du ]011mal du 10 mai 1889 (t. I, p. 68). 59. Psaume LXIX, 1 5 : « Retire-moi de la boue. » Gide citait déjà ce verset en février 1888 (Journal, t. I, p. 9). 60. Matthieu, vm, 2 5 : « Au secours, Seigneur, nous périssons!» (Voir déjà, au 22 otèobre 1888,]ournal, t. I, p. 37.) 61. « Conduis-moi sur le rocher que je ne puis atteindre!» (Psaume LXI, 3). 62. Référe,nce erroné~; en fait, Paul, I" épître aux Corinthiens, m, 13. 6 3. Paul, Epître aux Ephésiens, v, 14. « Te relève» est un impératif. 64. « Comme un forcené » ; ce mot est une création de Gide. 6 5. Flaubert, La Tentation de saint Antoine, chap, 1v. 66. Jean, v1, 63. 67. Gide fonde son projet de roman sur ce constat initial (voir Je cahier préparatoire, p. 139), 68. J?aul, Il' épître aux Corinthiens, xu, 11. 69. Echo de Musset: « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux» (« La Nuit de mai», v. 151). 70. Voir la note 36, p. zz (« Le Cahier blanc»). 71. L'Imitation de]ésw-Chrif!, III, XII, 23. 72. On peut voir ici un écho de Nerval qui, dans Aurélia, décrit « l'épanchement du songe dans la vie réelle». Malgré son dédain affiché envers ce livre qu'il lut en avril 1890 (Subjetlif, p. 35), Gide dut sans doute en subir l'influence. 73. Paul, I" épître aux Corinthiens, xv, 55. 74. Paul, Il' epître aux Corinthiens, IV, 11 : « Car nous qui vivons, nous sommes sans cesse livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre chair mortelle.» 7 5. Cette injontèion paulinienne, Gide va en faire sa devise per-

Notes des pages 67 à 83

I 2j j

sonnelle; voir Si le grain ne meurt, S. V, p. 262, et Le Traité du Narcirse, , 76. Allusion à un épisode de l'Evangile de Jean (XXI, 4-8), Pierre se jetant à l'eau pour aller au-devant de Jésus apparu sur les bords du lac de Tibériade. C'est évidemment à l'usage de sa cousine que Gide confond Marie, la sœur de Marthe, avec Marie de Magdala. 77. Passage recopié du Journal du 17 mars 1889 (t. I, p. 56). 78. En fait, Genese, IV, 7. 79. Passage recopié du Journal du 28 février 1889 (t. I, p. 48). 80. Matthieu, v, 13 : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on? » 81. Passage repris d'une variante du Journal du 31 août 1888 (t. I, p. 1348). Gide avait écrit: « Les flatteries des autres». 82. Journal, 26 août 1888 (t. I, p. 29) : « Mon cri serait si désespéré qu'il faudrait bien que Dieu l'entende.» 8 3. La seconde partie de cette phrase sera reprise dans la notice attribuée à Pierre C*** (voir En marge d'André Walter. Cahiers et poésies,

p. 174.

p. 137). 84. Tout ce passage (à partir de « Qge ne donnerais-je pas») est la reprise condensée d'un passage du 28 février 1889 (journal, t. I, p. 48-49). 85. Matthieu, xvn, 21, et Marc, IX, 29. 86. Matthieu, XXVI, 41. 87. La légende veut que Luther, alors moine à Wittenberg, ait vu apparaître le démon, à qui il aurait lancé son écritoire. Gide avait lu une biographie de Luther en mars 1887 (voir Co". Gide-Loujs, 17 juillet 1890, p. 246). 88. Ce passage daté du 23 août est repris du Journal (t. I, 28 février 1889, p. 48). 89. Alexandrin d'inspiration mallarméenne (voir le dernier vers de «L'Azur»). 90. C'est sur cette image que s'achève le cahier préparatoire (p. 166). 91. Jérémie, Lamentations, m, 41. Cette exhortation est reprise dans le rituel, catholique, 92. Echo possible du Psaume XII, 2. 9 3. Ultime réflexion du cahier préparatoire (p. 166, faisant suite au paragraphe précédent (note 90 ci-dessus, p. 82). 94. Paul, l" épître aux Corinthiens, I, 27-28. Gide condense le texte originel. Thécla ne saurait être ici sainte Thècle, vierge et martyre, véritable modèle de chasteté, mais la Tékla imaginée par Strindberg dans Créanciers. Cette femme, l;'assée d'un homme à un autre dont elle a vampirisé l'énergie, est prête a se donner à nouveau au premier, avec un tranquille amoralisme. Cette pièce fut jouée à Copenhague en 1889 ; Gide ne pouvait l'avoir vue ni lue, mais au moins la connaître par le résumé donné par René Fleury dans son article « Un théâtre libre scandinave. M. Auguste Strindberg» publié en 1889 dans la Revue d'art dramatique, t. XV, p. 3 59-366. Notons que l'édition Perrin donne Tlécla, cette coquille étant reprise, sans doute par jeu, par Marcel Drouin, l'ami et futur beaufrère de Gide, comme titre d'un poème (publié dans La Conque du 1"avril 1891,p. 16). 9 5. Ce débat philologique figurait déjà sur un feuillet du cahier préparatoire (p. 156).

André Walter. Cahiers et poésies 96. Verlaine,«Artpoétique»,v. 14. 97. « Froid jusqu'au fond du cœur » (Goethe, « Der Fischer», v. 4).

Ce vers était déjà cité dans le cahier préparatoire comme illufüation du désir de Gide de« Montrer le physique et le moral» (p. 140). Le poème d'où il e$l: tiré évoque la noyade d'un pêcheur attiré dans l'eau par une oncline. Goethe a écrit: « ans Herz hinan ». 98. Verlaine, Poèmes saturniens, VI,« Mon rêve familier», v. 14. 99. Paul, dans son épître, vient d'énumérer la li$l:e de tous ceux qui ont eu foi en Dieu, pour inciter à les imiter. Le 9 août 1888, Gide notait: «Je veux éçrire une sorte de nouvelle à la Tourgueniev sur le motif des Hébreux "Etant entouré d'une grande nuée de témoins" quelque chose de brumeux mais pas emphatique en prose» (journal, t. I, p. 26). 100. Possible écho de Hugo:« Savez-vous, voyageur, pourquoi, dissipant l'ombre,/ D'innombrables clartés brillent dans la nuit sombre?,, (Odes et baUades, I, vm, v. 1-2). 101. Autre écho hugolien: « Les anges souriants se penchent sur son livre» (Les Contemplations, I, xxrv, v. 12). 102. D'après Job, xxx, 20. 103. Psaume LXXVII, 3-4. 104. « Il lui tend les bras, mais sans rien saisir » (Homère, Iliade, XXIII, 99-IOo). 1o 5. Jean, xx, 17. « Ne me touche pas », parole de Jésus à Marie de Magdala, qui obsédait Gide; elle nourrit sa réflexion le 18 février r888 (journal, t. I, p. 7) et hante le cahier préparatoire (p. 142, 15 3 et 161). 106. Baudelaire,« Obsession», v. 14. Voir n. 57, p. 3 3 (« Le Cahier blanc»). 107. Jean, vr, 39. 108. Variation sur certaines paroles bibliques, en particulier la Il' épître à Timothée, IV, 7: «J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé la course, j'ai gardé la foi. » 109. Gide va retrouver peu après l'expression de la même obsession chez Poe (qu'il n'a pas encore lu) et Wilde (dont Le Portrait de Dorian Grtry n'a pas encore paru). II0. C'eSl: au début de 1889 que Gide lut De l'inteUigence de Taine (Hachette, 1870), et particulièrement les deux chapitres du livre II relatifs aux« Images,, (voir Journal, t. I, p. 41). C'e$1: la que Taine proposait d'assimiler l'imagination eSl:hétique à l'hallucination, proposant sa formule « la perception e$l: une hallucination vraie». Gide avait prévu de faire passer son héros par cette doél:rine, comme chemin vers la folie, en prolongement de l'« hallucination créée dans la glace» (cahier préparatoire, p. 140). 111. Le Roman de la Rose, v. 3460-347 5. Passage repris par Gide dans son Anthologie de la poésiefranfaÙe (p. 14). 1 r 2. La cuculle eSl: le scapulaire des Chartreux. 1 r 3. Leconte de Llsle, Poèmes barbares, « Qaïn ,,, v. 340. 114. Création de Gide pour« remémoration». 1 r 5. Voir la note 99, ci-dessus. 116. L'Imitation de ]ésur-Chrif!, III, LV, 2. Ce passage décrit l'état de la raison humaine, privée de la grâce clivine. 1 1 7. Voir la note 55, ci-dessus. II8. Exode, xvr, 3. 119. Cette phrase e$l: un résumé des réflexions de Kant contenues

Notes des pages 84 à ro6 dans sa Critique de la rairqn pure, au début de la première partie, « Esthétique transcendantale». A défaut d'avoir lu ce livre, Gide en connaissait la substance, comme le montrent ses allusions à « la colombe de Kant» dans son Journal. 120. Assemblage de deux citations de Paul, Il' épître aux Corinthiens, m, 1 5 et I« épître, XIII, 1 2. 121. Yoir la note 37, ci-dessus. 1 22. A cette époque, Gide est encore loin de l'aversion qu'il déclarera plus tard éprouver pour Wagner (voir Journal, 2 5 janvier 1908, t. I, p. 588). Mais il a déjà évolué par rapport à mars 1889, quand il louait « certaines sonorités étranges de Wagner ou de Schumann» (ibid, 11 mars 1889, p. 52). 12 3. Gide dépeint ici un trouble qu'il reconnaîtra plus tard éprouver lui-même (journal, 17 août 1924, t. I, p. 1256). 1 24. Ce poème, portant l'indication« En Bretagne.Juillet 89 », avait été envoyé à Pierre Louys le 16 août de la même année (Corr. Gide-Loujs, p. 82). 1 2 5. S cherz_o en ut diese mineur, op. 39, de Chopin (voir Notes sur Chopin, p. 107-109). 1 26. Tout ce passage (à partir de « Cette nuit») est recopié des Notes d'un vqyage en Bretagne (journal, t. I, p. 8 5-86). 1 27. Il s'agit du Pouldu, que Gide a gagné, partant de Q...uimperlé, en traversant une forêt, ses impressions ayant donné lieu au texte qui précède (ibid, p. 8 5). 1 28. Tout ce passage (à partir de « Tout le jour») est repris, légèrement modifié, d'un autre passage des Notes d'un vqyage en Bretagne (ibid, 1 5 août 1889, p. 100-101). Gide l'avait déjà recopié dans son cahier préparatoire (p. 165). Mais ce texte apparaît d'abord, intégralement, dans une lettre à Pierre Louys du 16 août 1889, précédé d'une précision importante: « Les deux derniers jours du voyage se sont coules auprès de sept cousins tous plus jeunes, d'une génération dont mes enfants seront, et toute la journée je les faisais rire[ ... ]» (Corr. Gide-Loujs, p. 8 3). 129. Gide appréciait le peintre Albert Besnard (1849-1934), sans doute sous l'influence de Pierre Louys ; il eut la possibilité de le rencontrer à Talloires, où il séjournait pendant que Gide était à Menthon-SaintBernard (voir Corr. Gide-me're, 6 juin 1890, p. 81). 1 30. ];'assage de !'Apocalypse, déjà cité p. 21. 131. Echo de Paul, Il' épître à Thintothée, IV, 7. 132. Isaïe, VIII, 6. Yahve punit Israël pour avoir méprisé ces eaux. 133. Il pourrait s'agir d'Elsa de Brabant, héroïne du Lohengrin de Wagner, dont la curiosité entraîne l'échec de son amour. Mais compte tenu du contexte, et malgré l'absence du m:!11uscrit, nous émettons l'hypothèse d'une erreur déformant le nom d'Eloa, héroïne éponyme du poème de Vigny, où elle est un ange qui se laisse attendrir par le désespoir de Satan. Gide connaissait ce poème (voir Journal, t. I, p. 40). 134. Marceline Desbordes-Valmore, Poésies poffhumes, « Les Roses de Saadi». On lit au vers 1 : « J'ai voulu ce matin» et au vers 5 : « Dans le vent». 1 3 5. C'est également le cas de Gide au moment où il écrit son roman (voir Subjetlif, p. 93). 1 36. Les Mémoires de Berlioz évoquent souvent le recours à la musique comme langage destiné à l'âme (voir Walter Geerts, Le Silence sonore, p. 111).

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André Walter. Cahiers et poésies

137. L'expression correél:e est« ritardando», «en retardant». 1 38.

« Avec gaieté » ; indication de mouvement imaginée par Gide. 13 9. Ces deux vers furent écrits par Gide à La Roque, le 16 juillet 1890 (Journal, t. I, p. 120). 140. Voir la note 56, p. 32 (« Le Cahier blanc»). 141. Voir la note 38, ci-dessus. Gide recopie ici une note du 1 5 juillet 1890, alors qu'il repasse par Paris au retour de Menthon (Journal, t. !,

p. 120). Poème recopié du cahier préparatoire (p. 163). Broderie d'or d'un vêtement liturgique. Latinisme pour« attirantes». Première évocation de ce personnage mythique qui fera carrière dans l'œuvre de Gide ; Protée, divinité marine, avait le pouvoir de revêtir de multiples apparences pour échapper à ceux qui voulaient le contraindre à dire l'avenir. 146. Origène (185-254), exégète et martyr, passa pour s'être volontairement émasculé. Il est mentionné dans Louit Lambert, roman de Balzac relu par Gide en juillet 1890 (voir 5 ubjetfif, p. 54). 147. Verlaine, Sagesse,« Les faux beaux jours ... », VII, v. 4: « Une tentation des pires. Fuis l'infâme. » 148. Genès~, xxxu, 24-32. Voir n. 36, p. 22 (« Le Cahier blanc»). 149. Paul, Epître aux Romains, VI, 7. Dans les «Feuillets» de 1890, Gide avait noté cette citation, précédée de la mention : « Pour Alain novirsima verba » (Journal, t. I, p. 107). 1 50. Matthieu, vm, 22. 1 p. 5ic. « Douloureuse » à partir de 19 32. 1 52. Matthieu, x1, 29. 1 53. Paul, l" épître aux Corinthiens, VI, 3. 142. 143. 144. 14 5.

Lettres refues. 1. Marcel Schwob (1867-1905) occupait un rôle central dans le monde symboliste, et Gide devait bientôt prendre ses distances avec l'un et l'autre (voir E.C., p. 85 5 et 1216-1217). 2. En mai 1889, Eugène Guyesse, le meilleur arni de Schwob, s'était suicidé à l'âge de vingt ans. 3. Henri de Régnier (1864-1936) était déjà un poète reconnu, fréquentant les salons de Mallarmé et de Heredia; c'est Louys qui en avait fait l'éloge à Gide, l'incitant à lui envoyer son livre. 4. Pierre Louys venait de lancer La Conque, revue littéraire qui publiera de jeunes poètes comme Gide et Valéry, de mars 1891 à janvier 1892. Gide avait publié « Nuit d'Idumée » dans le numéro d'avril. 5. Régnier va donner un compte rendu du livre de Gide dans La WaUonie de mars-avril 1891, revue belge qu'il dirige avec Albert Macke!. 6. Gide avait rencontré Mallarmé pour la première fois le 2 février 1891, au banquet Moréas où il avait été emmené par Barrès. Il devint alors un fidèle des « mardis de Mallarmé», rue de Rome. 7. De Huysmans (1848-1907), Gide avaitlu  rebours, mais pour s'en démarquer, et il ne devait pas avoir de relations suivies avec son auteur. 8. Il s'agit du passage de la page 28 suivi de la mention « (à faire)». 9. Paul Bourget (1852-1935) fut d'abord un maître pour Gide avec ses Essair de psychologie contemporaine, avant de devenir un repoussoir au même titre que Barrès.

En marge d'« André Walter. Cahiers et poésies!!

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10. Sic. La date exaé1:e de la lettre est le 8 mars 1891. 11. Héros éponyme d'un roman de Balzac, qui est l'un des modèles

possibles d'André Walter. 1 2. Barrès venait de publier Le Jardin de Bérénice, où le héros, Philippe, voit lui échapper la femme de sa vie. Les mots illisibles sont signalés comme tels par Gide. 13. Gide fit connaissance du poète belge Albert Mockel (1866-1945) dans le salon de Mallarmé (voir Si le grain ne meurt, S. V, p. 263). Il devait rencontrer Maeterlinck à Gand en juillet 1891 (voir Journal, t. I, p. 1 3 5). Poésies. 1. Dans l'édition originale figurait un sous-titre,« L'Itinéraire symbolique», jamais repris ensuite. , 2. Allusion au roman de Chamisso, L 'Etrange Hifloire de Peter Schlemihl ou l'Homme qui a vendu son ombre.

En marge d'« André Walter. Cahiers et poésies J> Notice de l'édition Perrin (I891). Cette notice figure dans l'édition originale (Librairie académique Didier-Perrin et C", 1891); elle n'apparaît pas dans les autres éditions. Signée« P.C.» (Pierre Chrysis, pseudonyme de Pierre Louys), on peut supposer qu'elle fut rédigée par Louys avant que Gide ne la recopie (voir la Notice, p. 1239). Cahier préparatoire. Alors qu'il tient son Journal depuis un an et demi (dans le carnet qu'il nomme « le cahier gris»), Gide va commencer à noter, sur un cahier séparé, des réflexions sur son livre à venir, rapportant tantôt ses propres idées, tantôt celles qu'il veut prêter à son personnage, lui-même chargé d'écrire un livre. Gide continue d'utiliser ce cahier, commencé au printemps de 1889 Oe nom du héros n'est pas encore arrêté), en juin 1890, lorsqu'il s'installe à Menthon-Saint-Bernard; il va alors se nourrir en partie de fragments du Journal des années précédentes. Ce cahier (conservé à la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet) se présente de deux manières : - le début du carnet, utilisé de façon fragmentaire et discontinue : des pages ont été arrachées, d'autres sont blanches, les passages rédigés sont d'encres et d'écritures différentes, les pages de gauche servant souvent à des notations isolées. - la fin du carnet, utilisée à l'envers, où l'on trouve un réservoir de citations bibliques, et 36 feuillets volants, de format et d'écriture divers, impossibles à ordonner chronologiquement. Nous avons donc choisi de séparer chacun de ces fragments, afin de ne pas donner l'illusion d'un enchaînement logique'. 1. Illusion que donnait la transcription de Daniel Moutote publiée par Claude Martin en appendice à son édition des Cahiers d'André Walter (Gallimard, coll.> 6. Si le grain ne meurt, S. V, p. 266. 7. Corr. Gide-Valéry, 26 janvier 1891, p. 46. 8. Gide avait envoyé à Mallarmé Les Cahiers d'André Walter en accompagnant son livre d'un mot qui débutait par: 1( J'hésitais, Monsieur, à vous laisser ce livre, tri:ne enfant d'une "nuit d'Idumée" )>, faisant allusion au premier vers du poème« Don du poème >1 de Mallarmé («Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée ! ))). 9. Voir Remy de Gourmont, dans Jules Huret, Enquête sur l'évolution littiraire [ 1891),José Corti, 1999, p. 166 : 1< Si l'on dénommait cette littérature nouvelle l'idéalisme, je comprendrais mieux et tout à fait bien. >>

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Le Traité du Narcirse

De Carlyle à Schopenhauer. Ce n'est pas un hasard si Gide choisit de confier à Paul Valéry son enthousiasme pour le symbolisme de Mallarmé. Les discussions et les échanges épistolaires qu'entretiennent les deux hommes accompagnent cette découverte du symbolisme et de soi-même, comme l'écriture du Traité du Narcirse, dont elle est indissociable. Ces échanges féconds commencent en décembre 1 890, à Montpellier, où Gide est venu pour faire connaissance avec le jeune Valéry, dont Louys lui a chanté les louanges. ~elques mois plus tard, Gide rappellera à son ami le moment où,« assis tous deux sur une tombe ancienne, sous les cyprès, nous mangions des pétales de roses, en causant de choses immortelles 1 », avant d'évoquer ces instants privilégiés dans Les Nourritures terreftres: il fait alors allusion aux discussions tenues près d'une tombe où, selon la légende locale, reposerait Narcissa, la fille naturelle du poète anglais Edward Young, et dont l'épitaphe,« Narcirsae placandir manibur » (« Pour apaiser les mânes de Narcissa »), sera reprise par Valéry en exergue à son poème Narcirse parle. Cette rêverie à deux aide Gide à mûrir un certain nombre d'idées qui, plus ou moins diretl:ement, trouveront leur expression dans Le Traité du Narcirse. Au moment d'en commencer la rédatl:ion, il rend hommage à son ami en lui présentant Le Traité du Narcirse comme un livre« dont je vous ai vaguement parlé et que sans vos paroles des soirs, je n'eusse peut-être pas écrit - ou _pas vu tel au moins'». ~elques mois auparavant, à la mi-février, Valery lui a envoyé Narcirse parle, destiné à paraître dans La Conque du 1 5 mars. Publié le même mois et dédié conjointement à Gide et à Louys, son Paradoxe sur l'architetfe professe un idéalisme esthétique comparable à celui du futur Traité du Narcirse; certaines idées de ce petit livre, transformées en images par le verbe de Valéry - « les universels, les magiques symboles» comparés à « des fruits de !'Arbre de la science'»-, peuvent être rapprochées de celles du traité gidien. Le 30 mai, dans une autre lettre, Valery a évoqué les « jardins obscurs où de l'eau rêve seule» et les« rêves [qui] se déposent et s'endorment dans l'éclat ultime des cristaux», autant d'images présentes dans Le Traité du Narcirse, avant d'ajouter: « Puis des choses prennent dans le souvenir la figure des paraboles évangéliques, et parlent. Vous songerez donc que nous avons dû, quelque soir, manger des roses et nous asseoir sur une tombe vide. Tout est là. Suprême autel de la religion qui nous demeure, sous les arbres, en prononçant des paroles mortes•. » Sans doute la relatioq entre les deux écrivains est-elle particulièrement stimulante pour Gide. A proprement parler, il n'emprunte pas ses idées à Paul Valéry; celles du Traité du Narcirse étaient déja formulées, en substance, voire explicitement, dans Les Cahiers d'André Walter. En revanche, ils s'abreuvent conjointement aux sources d'une littérature qui renforce leurs penchants idéalistes et tend à les rapprocher, en les aidant à prendre conscience d'eux-mêmes. En mars 1891, Gide a lu Le Traité du Verbe de René Ghil, précédé d'un «Avant-dire» de Mallarmé resté célèbre, 1. Con: Gide-ValérJ·, , juin 1891, p. 89. Ibid., 2.3 juin 1891, p. 99+100. 3. Valéry, Paradoxe sur l'architetle, Œlfvœs, Bibl. de la Pléiade, t. II, p. 1404; le Paradoxe

2..

surl'architedea paru dans L'Ennitage, n" 3, mars 1891, p. 12.9-133. 4.

Corr. Gide-Valéry, p. 87.

Notice véritable charte de l'idéalisme esthétique: «Je dis: une fleur! et, hors de l'oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d'autre que les calices sus, musicalement se lève, idée rieuse ou altière, l'absente de tous bouquets 1. » Au mois de mai, le Suijet!if, cahier dans lequel Gide notait ses impressions de Jeél:ure, mentionne les Contes en prose de Mallarmé et L 'Idéali.rme anglai.r. Etude sur Carlyle de Taine'. En juin, Gide annonce aussi à Valéry qu'il« n'ose [s1approcher de Kant» mais qu'il a« repris Schopenhauer'». Dans la première des lettres où il déclare en avoir fini avec son traité, il fait encore référence à Schopenhauer, jugé désormais « trop sémillant, trop habile»; il reconnaît pourtant dans l'auteur du Monde comme volonté et comme représentation, si souvent cité dans Les Cahiers d'André Walter, «l'initiateur'». Par-delà l'œuvre de Schopenhauer, Gide nourrit son œuvre des souvenirs qu'il a pu conserver de ses leél:ures de Platon. Comme le rappelle Réjean Robidoux: « La description du jardin des Idées, dans le traité, intègre nombre de données empruntées par Platon lui-même à ses prédécesseurs : celle de l'unité éliminant toute pluralité, de l'être parfait et sphérique, du mouvement circulaire du grand ensemble, de l'harmonie mathématique d'esprit pythagoricien et de la stabilité opposée au devenir héraclitéen. Si l'on joint à ces références la doél:rine d'une androgynie originelle et la conception d'une connaissance qui soit le ressouvenir d'un état antérieur, les allusions foisonnent à des passages de La République, du Banquet, du Phédon, du Phùlre et du Ménon 5. » Reste qu'il est évidemment difficile d'établir un net départ entre ce qui relève des leél:ures personnelles de Gide et ce qu'il a pu trouver dans l'œuvre de Schopenhauer, elle-même nourrie par ces réferences à Platon. Dans ce contexte, on se doute que Le Traité du Narcirse ne doit plus grand-chose au mythe de Narcisse, tel qu'il est développé notamment par Ovide dans ses Métamorphoses'. Gide n'a finalement retenu que l'image du personnage, penché sur l'eau, capable d'y découvrir sa propre image et, du même coup, celle du monde. La posture de Narcisse, dans le traité, évoque la philosophie de Schopenhauer ; elle symbolise le « passage de la connaissance commune des choses particulières à celle des Idées » par le sujet« absorbé [... ] dans la contemplation profonde de l'objet qui s'offre à lui, affranchi de toute autre dépendance'». Plus précisément, le personnage illustre la définition proposée au livre III du Monde comme volonté et comme représentation:« Le poète [... ] embrasse l'Idée, l'essence de l'humanité, en dehors de toute relation, en dehors du temps[ ... ] 8 . » Gide fait de Narcisse un mythe de l'artiste, capable de livrer la seule vraie réalité qui ne soit pas contingente; en quoi Gide rejoint aussi Baudelaire, modèle tutélaire cité à plusieurs reprises dans Les Cahiers d'André Walter, t. Mallarmé, (( AvanHlire au Traité du Verbe de René Ghil )>, Œuvres comple'te1, Bibl. de la Pléiade, t. Il, p. 678. , 2.. Le Sul!Jttlif fait référence, de façon imprécise, à une (< Etude sur l'idéalisme en Angleterre» (voir p. 39). l · Corr. Gide-Valéry, il juin 1891, p. 100. 4. Ibid,; novembre 1891, p. 134. , 5. Réjean Robidoux, « Le Traité du Narcir.re (Théorie du symbole) J> d'Andri Gide, Ottawa, Editions de l'université d'Ottawa, 1978, p. 66, 6. L'hi~oire de Narcisse occupe les vers 3 39 à 512 du livre III des Mêtamo,phose1. 7. Schopenhauer, Le Monde romme volonté el comme représentation, trad. A. Burdeau [18881890], revue par R, Roos, P.U.F., 1966, livre III, p. 230. 8. Ibid., livre III, p. l 14.

Le Traité du N arciue qui définissait le poète comme « un traduéèeur, un déchiffreur», en faisant référence à Hugo 1• Même si l'élaboration par Gide du mythe de Narcisse a principalement été influencée par les idées de Schopenhauer, Le Traité du NarciJse doit aussi beaucoup à la découverte de Carlyle 2, dont le Subjetlif mentionne les œuvres suivantes : Le Héros Dieu (8 juin 1891 ), Le Héros prophe'te (9 juin 1891), enfin Le Héros poe'te (28 juin 1891)'; autant de leéèures qui ont elle~-mêmes été préparées et entraînées par celle de L'Idéalirme anglair. Etude sur Carlyle de Taine, lu le 17 mai 1891, d'après le Subjetlif Figure du poète, Narcisse illufüe les conceptions de Carlyle: il est bien « l'œil voyant», celui qui « déclôt l'harmonie intérieure des choses», doué d'une « faculté qui le rend capable de distinguer le cœur intérieur des choses, et l'harmonie qui habite là 4 ». Q!!ant à la théorie du symbole elle-même, sans préjudice de la leéèure du chapitre « Des symboles» dans le Sartor Resartu.r de Carlyle, elle provient aussi de Taine, qui reprenait lui-même celle du poète anglais. Au demeurant, c'est vraisemblablement Taine qui, conduisant Gide vers Carlyle, l'a poussé ensuite à revenir à Schopenhauer et à illustrer l'idée, devenue une sorte de scie, sinon un signe de ralliement pour les tenants d'une littérature idéaliste, suivant laquelle « le monde est ma représentation 5 ». « Fleur de cristal éclose dans la caverne de Platon», suivant le mot de Marcel Schwob', Le Traité du Narcirse paraissait donc voué à occuper une place centrale dans la constellation des écrits théoriques de Ja mouvance symboliste, entre le Traité du Verbe de René Ghil (1886) et Eleu.ri!, de Camille Mauclair ( 1892). Le Traité du Narcirse, qui laisse résonner diverses influences, engendra à son tour une série d'échos parmi les littérateurs de son temps. En juillet 1892, Camille Mauclair publia Narcirse, ensemble de quatre-vingt-dixhuit vçrs dédiés à Gide 7 ; quant au chapitre intitulé encore «Narcisse», dans Eleu.ri!, cau.reries sur la cité intérieure 8, il évoquait immanquablement le traité de Gide, tant par les ima~es que les idées. En écrivant: « Celui qui a figuré le symbole y a cache une vérité, mais il ne faut pas qu'il la manifeste, ou alors, pourquoi la symboliser?», dans Uda ou la Louange des bienheureu.res téne'bres, Pierre Louys donna l'impression de faire réponse aux sentences professées par son ami Gide. Trois ans plus tard, Saint-Georges de Bouhélier, bientôt appelé à prendre la tête d'un mouvement naturiste, en réaéèion contre l'école symboliste, développa dans son Dircours sur la

1. Baudelaire, 6. Lettre à Gide de juin 1892, citée par Jean Delay, L, Je1111use d'André Gide, t. 11, Gallimard, 1957, p. 125. 7. Le poème de Camille Mauclair a été publié dans La &lJ/le bla11che, juillet 189z, p. 45-4_6. 8. Eleu.rù, catuelies mr la cité intélieure, Paris, Librairie académique Perrin, 1894, p. 1-37-

Notice mort de Narcùse ou l'Impériewe métamorphose des vues cfueél:ement opposées à celles de Gide: son Narcisse à lui délaisse la contemplation Stérile pour se métamorphoser en fleur et participer de la nature !

"Â partir du Narcùse,j'ai commencé d'écrire mes œuvres comple'tes." Particulièrement dense, la toile formée par les liens divers qui rattachent Le Traité du Narcùse à l'imaginaire d'une époque ou d'une genération ne doit pourtant pas masquer son originalité. Celle-ci tient à la capacité manifeftée dès ce moment par Gide à donner à son œuvre une profondeur singulière, grâce au procédé qu'il présentera peu après comme analogue à celui « du blason qui consifte, dans le premier, à en mettre un second "en abyme"'.» Non seulement le traité d'efthétique de Gide eft aussi un poème, ou un récit poétique, qui met direél:ement en application les idées qu'il expose, mais encore, dans une subtile conftruél:ion spéculaire, il fait se correspondre plusieurs hiftoires et plusieurs personnages. Le poète, ou l'auteur, se reflète en Narcisse, dont J'image et la pofture sont elles-mêmes réfléchies dans celles d'Adam et du Chrift. De même, prologue et épilogue se répondent, tout en offrant l'explication théorique de ce qui trouve une expression littéraire dans le corps même du récit. La« note sur les rapports de l'efthétique et de la morale» porte peutêtre plus encore la marque propre de Gide. Ces quelques lignes juftifient à elles seules qu'il ait pu déclarer à Paul Valéry, au moment d'achever son Traité du Narcùse: «[ ... ]il m'a débrouillé toute mon efthétique, ma morale et ma philosophie. Et l'on ne m'empêchera pas de croire qu'il faut que tout auteur ait une philosophie, une morale, une efthétique particulie'res. On ne crée rien sans cela. L'œuvre n'eft qu'une manifeftation de cela 2. » Vingt ans plus tard, dans la droite ligne du Traité du Narcùse, il définira encore la morale comme « une dépendance de l'efthétique 3 ». Le lien qu'il noue alors entre la morale et l'efthétique, jusqu'à établir entre elles un rapport de subordination, conftitue en effet la pierre angulaire sur laquelle il bâtira son œuvre, tout en se façonnant lui-même comme le « plus irremplaçable des êtres•». Véritable clef offerte au leél:eur de bonne volonté, l'affirmation suivant laquelle le point de vue efthétique eft Je seul où il faille se placer pour juger de son œuvre témoigne de l'importance de ces vues exposées dès le début des années 1 890. Le Traité du Narcùse fixe certains principes que les Réftexions sur quelques points de littérature et de morale ( 1 897) vont ensuite réaffirmer explicitement: « L'œuvre d'art, c'eft une idée qu'on exagère. / Le symbole, c'eft autour de quoi se compose un livre. 7 La phrase eft une excroissance de J'idée 5• » Dans ce même opuscule, il reprend d'ailleurs presque mot pour mot la déclaration faite à Paul Valéry concernant la nécessité pour l'artifte d'avoir « une philosophie, une efthéticiue, une morale particulières'». Le Traité du Narcùse définit aussi la litterature comme une tra1.

]011ma/, septembre 1893, t. I, p. 171.

z. Corr. Gide-Valéry, 3 novembre 1891, p. 134. 3. « Chronique générale. Première visite de l'interviewer)), E.C, p.

132..

>, Gallimard, 1948, p. 44-46. 4. Joumal, fin avril 1893, t. I, p. 161. 5. Ibid.

6. Gide effeél:uera son premier voyage en Afrique du Nord en compagnie de PaulAlbert Laurens, l'un des fils du peintre Jean-Paul Laurens, comme il le raconte dans Si le grain ne meurt.

Con-. Gide-mère, p. J 84. 8. Con: Gide-Valéry, ,4 août 1893, p. 184.

7.

9. Con: Gide-Fignier, fin août 1893, p. 98.

La Tentative amoureuse

1288

Dans la même lettre, il fait allusion à la réaél:ion d'Albert Mockel avec qui il vient d'effeél:uer un voyage en Bretagne: « Si vous trouvez mon œuvre aussi fiicheuse qu'il l'a pu trouver par mon récit je J'anéantirai je crois quant à la forme 1• » Le livre n'en est pas moins achevé le 1" septembre 1893. Marqué au coin de l'ambiguïté qui caraél:érise tous les livres de Gide, il apparaît pleinement ironique. La Tentative amourewe laisse entrevoir la possibilité d'une vie hors d'une cellule conjugale et permet de désacraliser le couple idéal André / Madeleine. S'il met en balance l'idéal et le réel, ce traité donne aussi une expression au désir, sans pour autant le célébrer; il prolonge la réflexion sur la possibilité et la valeur d'« autre chose», d'une autre vie, ouverte par le «Prélude» du Vl!)'age d'Urien. On n'aura garde pourtant d'oublier que le récit de cette «tentative» a d'abord pour fonél:ion d'exorciser une tentation réelle. Au moment de présenter ce qui n'était encore qu'un projet, dans sa lettre à Drouin, Gide pouvait déjà annoncer: «Je vais écrire mon essai de l'amour pour me guérir de ces pensées'.» Le sous-titre, Le Traité du vain désir, confirme cette dimension critique, ou mieux : il instaure une sorte de balancement entre l'accomplissement de la tentative et son échec. La dimension cathartique de l'écriture est explicitée dans un passage du Journal, dans lequel Gide a théorisé la notion de mise en abyme. Il prend exemple des tableaux de Memling et de ~entin Metsys (dont il vient de voir les originaux au musée d'Anvers'), pour célébrer les œuvres exploitant le « procédé du blason qui consiste, dans le premier, à en mettre un second "en abyme"» et, du même coup, expliquer Je sens de son livre: «J'ai voulu indiquer, dans cette Tentative amouretae, l'influence du livre sur celui qui l'écrit, et pendant cette écriture même•. » La consommation du désir est clairement présentée comme une expérience vaine : « Luc et Rachel aussi veulent réaliser leur désir; mais, tandis que, écrivant le mien, je le réalisai d'une manière idéale, eux, rêvant à ce parc, [... ]veulent y pénétrer matériellement; ils n'en éprouvent aucune joie 5 • » Ainsi ce livre, qui peut démontrer la supériorité du rêve sur la réalité, présente une coloration idéaliste assez caraél:éristique du début des années 1 890. Les réaél:ions des amis littérateurs de Gide reflètent bien l'ambiguïté de cette œuvre imprégnée par l'air du temps, produite pourtant par un écrivain sur le point de rompre avec les salons fin de sieèle. Henri de Régnier réagit en esthète face à « la si triste, si charmante et si douteusement apoc;ryphe histoire» dont il déclare sentir« le charme têtu et las 6 ». JacquesEmile Blanche, sensible au charme suranné de l'œuvre, attend pourtant de Gide qu'il devienne vraiment lui-même: « La Tentative amourewe e,lt une fort jolie chose. [... ] Vous avez, vous aussi, des tics littéraires, ces malheureux tics qui démodent une œuvre au bout de peu d'années; mais néanmoins, vous avez un fonds d'excellente langue. Vous aimez l'obscurité et vous êtes plein de lumière! Je crois que vous serez un grand littérateur, mais non de ceux qui produisent soixante volumes avant trente 1. Con: Gide-Rignier, fin août 1893, p. 98. z. Lettre à Marcel Drouin, 18 mars 1894, citée par Yvonne Davet, Autour des t11re.s lerreflres )>, p. 44-46. }- Voir Claude Martin, André Gide 011 la Vocation du bonheur, p. 148. 4. Journal, septembre 1893, t. I, respeébvement p. 171 et 170. 5. Ibid, p. 171.

6. Con: Gide-Régnier,

29

novembre ou 6 décembre 1893, p.

112-113.

rimé, un personnage nommé Stanislas développe des thèmes propres a un certain discours conservateur de l'époque - la terre, les générations qui passent, la tradition -, dont Maurice Barrès devait bientôt devenir le parangon. Dans le troisième fragment supprimé, c'e:ft le narrateur lui-même qui s'exprime; sa syntaxe, notamment vers la fin, pa:ftiche o:ftensiblement celle de Mallarmé.

E!Ha4J

1311

Poffface pour la nouveUe édition de «Paludes" et pour annoncer« Les Noumtures temifres" (,S9 6). Sous le titre « Po:ltface pour la nouvelle édition de Paludes et pour annoncer Les Noumtures temifres», Gide inséra, à la fin du volume de 1896 (Le Vl!Jlage d'Urien suivi de Paludes), la préface publiée initialement dans le Mercure de France en novembre 1 89 j sous le titre « Préface pour une seconde édition de Paludes» (p. 199-204).

EL HADJ NOTICE

La rédaél:ion d'EI Hadj a été menée presque entièrement, semble+il, durant l'été de 1896. Au printemps de la même année, le projet était déjà suffisamment mûr pour que le premier numéro du Centaure, qui contenait « La Ronde de la grenade 1 », pût annoncer sa publication dans la prochaine livraison. En septembre, El Hadj figurera elfeél:ivement dans le second (et dernier) numéro du Centaure, contrairement aux autres contributions promises par Gide, mécontent des allures de manife:lte données au premier numéro, où son texte voisinait avec des pièces qui, trop oftensiblement à ses yeux, faisaient rupture avec le symbolisme. Cette petite œuvre eft donc née en marge des Noumtures temifres, dont Gide poursuit la rédaél:ion, en cet été de 1896. Dans une lettre à Henri de Régnier, à la fin d'août, il présente El Hadj comme une sorte de pis-aller littéraire, non sans exprimer toutefois sa satisfa8:ion : « Morte saison pour mes "nourritures"; il faut, pour les écrire, beaucoup jeûner ... mais j'achève laborieusement un petit conte assez mal venu, plein de lyrisme et d'embêtement, où tout se passe sur le désert, ce qui fait que j'en suis assez satisfait'. » Cet «embêtement», c'e:lt ce qu'il avait mis en avant dans une lettre adressée à Paul Valéry:« Excuse mon silence, signe de convalescence mentale; pourtant j'ai travaillé et j'ai à peu près achevé un conte (" où se manife:ltent mes tendances") sur cet [sic] épigraphe : "Dans l'Orient désert quel devint mon ennui !". Parce qu'il n'y a pas qu'à Paris ou qu'à Montpellier qu'on peut s'embêter, seulement je crois que c'eft toujours à cause des souvenirs'. » Il devait se montrer plus négatif encore dans une lettre à Francis Jammes: «J'écris un conte où il n'eft queftion de rien que du désert. Tu juges si ce sera embêtant à lire. Eh bien! c'e:lt encore plus embêtant à écrire; j'en ai le cerveau courbatu'», bientôt suivie d'une autre: « J'ai écrit une espèce de conte si embêtant qu'il n'y eft queftion que du désert 5• » L'ennui d'écrire El Hadj retombe à peine une fois le livre achevé, semble-t-il, puisque le 19 août, il le présente comme un « conte qui ~Je rase un peu car il eft rétrospeél:if' ». t.

Cette poésie prendra place dans Les Nourritures temllre.r, voir p. 388-392.

Con". Gide-Rignier, fin août 1896, p. 2.2.1-2.2.2.. 3. Con: Gide-Valéty, juillet 1896, p. 2.71. 4. CoTT. Gide-Jammes, 2. août 1 896, p. 80. 2..

5. Ibid., 18août 1896,p. 81. 6. Coff. Gide-Valéry, z9 août 1896, p. 274.

1312

El Hat/j

Motivée par le souvenir d'émotions passées, la création d'EI Hadj prend cependant racine dans les mêmes expériences qui vont donner lieu à une célébration lyrique dans Les Nourritures terreflres. Cet ennuyeux désert qui sert de cadre et même, s'il faut en croire Gide, de sujet à son traité, est bien l'espace découvert lors de ses voyages en Afrique du Nord. D'oél:obre 1893 à avril 1894, puis de janvier à avril 1895, enfin en mars-avril de l'année suivante, Gide passe plusieurs mois « près d'un peuple qui s'invétère, d'une religion différente, d'une morale parfois contraire et pourtant belle 1 ». Il en rapporte des images et des émotions propres à nourrir son œuvre ; lors de leur voyage de noces, en 1896, Gide et Madeleine, dans leur périple vers le Sud algérien, ont notamment pu contempler le chott El Melrir, proche de M'Reyer, dont la description consignée alors dans les FeuiUets d'automne évoque certaines descriptions d'EI Hadj: « Chotts prestigieux liserés de mirages. Du haut d'une colline sablonneuse, après l'immense étendue du désert, on pense: "Tiens! la mer!" Une vaste mer bleue avec des esquifs et des îles, une mer qu'on imagine profonde, et notre âme en est rafraîchie. On approche, on touche le bord, et ce bleu brusquement disparaît, qui n'était qu'un reflet du ciel sur une blanche croûte salée, brûlante aux pieds, douloureuse aux regards, splendide d'éblouissements ; qui cède sous les pas, fragile, car ce n'est rien que la mince surface d'une mer de mouvante boue où s'engloutissent des caravanes 2. » Plus profondément, Si le grain ne meurt, dont la seconde partie lèvera le voile sur les événements marquants des deux premiers séjours algériens, et L 'Immoralifle, dans lequel Gide s'inspirera de son propre voyage de noces pour raconter celui de ses deux personnages, témoignent du rôle décisif joué par l'expérience algérienne dans son évolution, sur le double plan de l'éthique et de l'esthétique. Le désert est le lieu d'une tentation consentie, celui de la rencontre avec le diable, où Gide se découvre tel qu'en lui-même enfin, en fai. sant l'expérience du plaisir homosexuel. Or cette expérience motive, au moins en partie, l'écriture d'EI Hadj: au leél:eur d'aujourd'hui, ce petit conte sur le désert peut apparaître comme le premier récit gidien d'un amour homosexuel. Les leél:ures mêmes qui ont pu contribuer à donner son ton si particulier à El Hadj ne doivent pas faire voir dans le livre un exercice de style un peu vain. Les deux épigraphes, tirées, l'une du Coran, l'autre de la Bible, mettent en valeur le travail sur le rythme d'une prose généralement lyrique, tout en indiquant la volonté de proposer dans ce «traité» une réflexion d'ordre moral, voire métaphysique. Sans doute ce traité porte-t-il aussi la marque, indireél:ement, de l'intérêt de Gide pour la poésie orientale, celle d'Hafiz ou de Sadi, à laquelle il consacrera l'une des Lettres à Angeïe, en 1899 3, l'année où il fait enfin paraître El Hadj· en volume. Aussi a-t-il pu souligner l'importance de ce modèle poétique en choisissant rapidement de substituer a la dédicace à Paul-Albert Laurens, de portée plus générale, une dédicace à Fédor Rosenberg, orientaliste qui lui a permis de mieux se familiariser avec cette littérature. Cette référence 1. « Postface pour la nouvelle édition de Paludes et pour annoncer Lu No11rrilt1reJ terredres)), p. ,zz+,zG.

z. Feuilles de ro11le (189 J-1S96),}011mal, 11 avril 1896, t. I, p. 23 1. 3. Cette Ùtlre à Angèle, la dixième, porte sur « Les Mille N11ils et une nuit, Galland et Mardrus. - Omar Khayyâm, Hâfiz » (voir E.C., p. 60-64).

Notice à l'Orient implique cependant certains enjeux éthiques autant qu'elle a la valeur d'un programme esthétique ; plus tard, Gide fera encore allusion à Hafiz dans Corydon, son livre-plaidoyer, destiné à réhabiliter la pédérastie comme une norme sexuelle valable sur le double plan de la morale sociale et individuelle. Plus généralement, El Hadj traduit aussi la prédileél:ion de Gide, souvent affirmée, pour Les MiUe et Une Nuits; or dans Si le grain ne meurt, il ne cessera de faire référence aux MiUe et Une Nuits pour rendre compte de la palingénésie vécue sur la dionysiaque terre algérienne. Pourtant, si les modèles littéraires convoqués par Gide peuvent éclairer l'inquiétude, à la fois morale et spirituelle, dont résonne El Hadj, ils contribuent peut-être davantage à la voiler qu'à lui donner une véritable expression littéraire. « Style, tout de même, un peu étranger à ce qu'il dit. Tu chloroformises les mots avant de les mettre en place», écrivit Valéry, après avoir vanté la perfefüon formelle de l'œuvre: « Proportions excessivement observées, ordonnance très agréable'.» L'argument du conte présente la même ambiguïté'. Il s'agit d'une anecdote, rapportée par les journaux de l'époque, en mars 1896. ~nze ans auparavant, un ancien marchand d'esclaves, Mohamed ben Ahmed, s'était proclamé Mahdi,« envoyé de Dieu», et avait fomenté une révolte contre les autorités anglaises au Soudan. Avant de mourir, en 1885, il avait transmis son autorité à son protégé Abdullah, qui avait continué à commander ses armées sans révéler la mort du chef. Gide a donc repris la trame générale de cette aventure, telle qu'il avait pu la découvrir dans la presse. ~el que fût son fondement historique, l'anecdote avait de quoi retenir l'attention de Gide, parce qu'elle faisait écho à certaines de ses préoccupations religieuses, mais aussi en raison de la nature trouble des relations entre le Mahdi et son jeune confident. Le personnage du faux prophète, l'homme qui a perdu la foi, même s'il continue à chanter Dieu, introduit dans l'œuvre gidienne le thème de la vaine croyance et exprime la perte de la foi vécue par Gide trois ans plus tôt: sans doute est-ce la raison pour laquelle il peut parler d'E/ Hadj, au moment de sa rédaél:ion, comme d'un « conte [... ] rétrospeél:if ». Il reste que le sujet de ce conte se raccorde aussi à des préoccupations qui sont bien les siennes en 1896. Dans Si le grain ne meurt, il évoquera le projet, caressé dès avant son deuxième séjour algérien, d'écrire un essai sur Je christianisme, en accord avec la révolution morale dont il fait luimême l'expérience: « E\ je me désolais et m'indignais tout à la fois de ce qu'en avaient fait les Eglises, de cet enseignement divin, qu'au travers d'elles je ne reconnaissais plus que si peu. C'est pour n'avoir point su l'y voir, ou point consenti de l'y voir, que notre monde occidental périt, me redisais-je; telle devint ma conviél:ion profonde, et que le devoir de dénoncer ce mal m'incombait. Je projetai donc d'écrire un livre que j'intitulais en pensée: Le ChriJfianùme contre le Chriff 3 [ ••• ].»Or cet essai, s'il ne l'a jamais écrit, en tout cas jamais achevé, il y pense au moment même où il est occupé à rédiger El Hadj. Il donne alors à la revue L 'Art et la Vie quelques Réflexions sur quelques points de fa morale chrétienne, précédées d'une lettre au direél:eur dans laquelle il expose les idées direél:rices d'un 1. Con: Gide-Va/é,y, 1er janvier 1897, p. 284. Cette lettre comporte une assez longue appréciation de l'œuvre sous le titre« Note sur El Hacfj i,. z. Voir Raymond Tahhan, André Gide et l'Orient, Abécé, 1963, p. 16z. 3. Si le grain ne 111eurl, S. V, p. 32.2..

El Hac!J possible Chriffianirme contre le Chrif/ 1• Il n'est pas indifférent que ces réflexions soient nées en marge d'EI Hadj: à défaut d'exprimer ses idées sur le c];iristianisme, Gide peut y faire le point sur son évolution religieuse. A le considérer ainsi, ce traité rend moins compte d'une situation passée, en évoquant la crise ouverte par la perte de la foi, que d'une réflexion, appelee à se poursuivre, sur la nécessité de substituer à l'amour de Dieu celui des hommes. De ce point de vue, El Hadj constitue une étape significative dans l'itinéraire de Gide, à défaut d'être une œuvre majeure. Le thème de la vaine foi sera décliné plus tard, sous différentes formes, dans Les Caves du Vatican, cependant que la nécessité de trouver le sauveur de l'homme en soi-même et de cultiver l'amour des hommes sera affirmée dans Le Prométhée mal enchaîné. Ce Traité du faux prophe'te, qui est aussi le récit d'une ferveur perdue, fait écho aux Nourritures temffres par le décor, par certains thèmes et par le ton, tout en constituant une sorte de contrepoint ironique à ces Nourritures. Comment ne pa_s penser à El Hadj en lisant telle lettre à Marcel Drouin de 1 899 : « A présent que mes Nourritures sont écrites et que tout cela, servi brûlant, a achevé d'être vécu, que la joie ne m'est plus imposée comme un port d'armes - je peux m'abandonner à la tristesse qui monte en moi depuis longtemps "comme une mer" 2 ... »? De manière insistante, dans le prolongement de Paludes, El Hadj exprime aussi une interrogation sur le rapport de !'écrivain à AUTRUI, dont le nom est écrit en lettres capitales dans Les Nourritures temffres. Dans Paludes, le personnage du littérateur, uniquement soucieux de faire son œuvre et de dégager de la liberté', est accusé par Barnabé le moraliste d'influencer nécessairement son leél:eur. El Hadj, de ce point de vue, propose un portrait de !'écrivain en prophète, ou pis: en faux prophète, qui reflète de manière symbolique la situation de Gide lui-même. N'écrit-il pas, dans sa « Postface pour la nouvelle édition de Paludes et pour annoncer Les Nourritures temffres » : « car il faut aujourd'hui, et c'est une fiicheuse alternative, crier comme à des sourds ou risquer de n'être pas entendu. L'œuvre d'art répugne à ces cris. N'être pas entendu c'est comme parler au désert; dût-elle éclore dans le désert, moi je préfère l'œuvre d'art•»? Imprégné d'un idéal esthétique intransigeant, hérité de Mallarmé, l'auteur des Nourritures temffres devine qu'en clamant sa ferveur nouvelle, il se condamne à adopter la posture d'un maître, sinon d'un prophète, au risque de galvauder la nature de l'œuvre d'art, en la lestant d'une signification morale. Juste avant de rédiger El Hadj; il s'inquiète de voir sa « Ronde de la grenade» récupérée par la rédaél:ion du Centaure. En ce premier semestre 1 896, le voilà aussi engagé dans une polémique plus ou moins amicale avec Francis Jammes, qui prétend opposer une autre attitude morale à celle qu'incarnerait son Menalque. La figure du prophète malgré lui, simple « conteur des places'» investi d'une mission à son corps défendant, répond ainsi à celle du littérateur 1. Voir Claude Martin, A11dri Gide 011 la Vocatio11 du bonheur, Fayard, 1998, p. 2.92.-1.93. i. Lettre de 1899, citée par Yvonne Davet dans la notice d'Ei Hatfj pour le volume Ro1nans1 récits el soties, auures /yriques, Bibl. de la Pléiade, 195 8, p. t 509. 3. Voir p. 288. 4. P. 326. 5. P. 330.

Bibliographie de Paludes, artiste enfermé dans sa tour d'ivoire tout étonné et fort gêné de se découvrir une responsabilité envers son Jeél:eur. Inclassable, El Hadj l'est plus encore que les autres premières œuvres de Gide, même si son sous-titre, Le Traité du faux prophe'te, l'inscrit dans un ensemble générique défini. On a pu évoquer plus tard le « symbolisme» de ce livre souvent présenté comme un conte dans la correspondance de Gide, ou, au contraire, souligner Je réalisme des descriptions 1, inspirées par ses périples algériens. Il est vrai que pour décrire ces paysages, Gide n'hésite pas à reprendre des images dont le leél:eur attentif aura repéré l'apparition dans les œuvres antérieures. La plaine monotone, mer de sable où l'on s'enlise, rappelle certains paysages paludéens qui apparaissent dès Les Poésies d'André Walter et dont la seconde partie du Vi~yage d'Urien, notamment, reprend les éléments majeurs. L'écriture mêle l'imaginaire ftn de sieèle à des eléments orientaux, conjugue impressions intimes et réminiscences littéraires, déclinées dans un style qui a frappé les premiers commentateurs, en contribuant peut-être à les déconcerter. Henri de Régnier déclarera aimer « l'exaltation monotone, la frénésie et la sonorité'» d'EI Hadj. Relisant le livre en 1899, lors de la parution en volume, Paul Valéry qui, deux ans plus tôt, observait que« les personnages et le sujet sont fondus dans la prose lyrique au point d'être difficilement di.dingués» et « sont comme noyés dans quelque enflure'», se montrera à nouveau laudatif, non sans réserves : «J'ai pris sur moi de me lire à haute voix, le prélude de Néoptole'me et peut-être un peu d'EI Hadj. C'était fort bien - malgré l'instrument. Dans ces morceaux, je suis content, car j'aime, au fond, le style "debout". Mais je te chicanerai toujours un peu sur: 1° Les complications de phrase - inutiles - dans certains cas. 2° Les jeux de mots. » Paul Claudel déclarera à Gide avoir « trouvé un grand plaisir à étudier [son] style, où les mots et les phrases s'assemblent, non par un concert logique ou par la nécessité de l'harmonie qu'ils recèlent, mais par une sorte d'attraél:ion humide de circulation secrète qui anime tout l'ouvrage et qui semble faire de lui tout entier la métamorphose d'un même mot•.» Ces jugements sont en eux-mêmes révélateurs de la difficulté, surtout à l'époque, d'apprécier le contenu de cette œuvre, annonciatrice de nombreux thèmes appelés à devenir majeurs, mais qui reste malgré tout l'une des moins commentées d'André Gide. JEAN-MICHEL WITIMANN.

BIBLIOGRAPHIE

(Pierre),« El Hadj ou la Démystification», BAA.G., n° 71, juillet 1986, p. 33-44. WITIMANN (Jean-Michel), Symboli.fte et déserteur, Champion, 1997, p. 27 2291.

LACHASSE

1.

Renée Lang, notamment, dans Andri Gide et la pensée aUemande (Egloff, 1949, p. 7 3), a

présenté ce livre comme

« la

dernière borne dans l'exploration symboli~e de Gide,,,

cependant que Claude Martin, dans La Mah,tité d'André Gide, a souligné con te » (Klincksieck, 1977, p. 1 l 6). z. Con-. Gide-Rignier, 6 août 1899, p. 239. 3. Corr. Gide-Valéry, 1" janvier 1897, p. z83. 4. Corr. Gide-Claudel, z8 août 1899, p. 45.

de Virgile, u;ad. E. Van Rysselberghe, Prétexte, 195 3. HoY (Peter G.), « A propos d'un fragment ignoré des Nounitures terreffres», Revue des Sciences humaines, n° 116, décembre 1964, p. 497506. Numéro spécial de la Revue des Lettres modernes. André Gide, n° 2: Sur« Les Nounitures terreffres », Minard, 1971. POULET (Georges), « L'Iniltant et le Lieu chez André Gide», Revue des Lettres modernes. André Gide, n° 3, 1972, p. 57-66. WALKER (David), « Notes pour une étude de la composition des Nourritures terreffres», BAA.G., n° 39, juillet 1978, p. 71-74. SPACAGNA (Antoine), « Présence de la musique dans Les Nounitures terreffres », BAA.G., n° 109, janvier 1996, p. 21-28. Retour aux , Gallimard, Co". Gide-I...olljs, p. 744> (Con-. Gide-Valéry, 6 juillet 1899, p. 347). 5. Voir la Notice de Phi/odète, Œ11vre1 comple'tes, t. III, p. vm. 6. EmSl Robert Curtius, Die literariuhen Wegberâter des neJ1en Frankreich, Potsdam, Gustav Kiepenheuer Verlag, 1919, p. i6. 7. Voir Claude Martin, La Maturité d'André Gide, p. 267. 1

1 344

Phifoéfe'te

au comportement d'Ulysse, qui recourt au mensonge pour assurer la victoire de sa patrie, il invite davantage au rapprochement: on songe à ceux qui falsifiaient la vérité pour sauver l'honneur de l'armée, et les intérêts de la nation. Face au salut de la patrie, face à la raison d'Etat, Gide met en balance son sens aiguisé de la vérité et sa défense des droits de l'individu. Encore ne condamne+il pour autant ni Ulysse ni sa morale et il reste que Philotfe'te est loin d'être une œuvre engagée, s'inscrivant dans l'aél:ualité ou dans un contexte politique défini, Un drame insolite. Dans l'avertissement placé en tête des premières éditions, on peut lire:« Philotfe'te n'a pas été écrit pour le théâtre. C'est un traité de morale, que je joins à ces autres traités, pour mieux montrer qu'il n'a pas de prétentions scéniques 1 ». Pourtant, le 31 oél:obre 1946, au moment où Richard Heyd préparait l'édition du Théâtre complet, Gide lui écrit: «Je ne comprends pas que vous laissiez tomber Philotfe'te. Si quelque jour, comme je l'espère, un théâtre se propose de le mettre en scène, que direz-vous 2 ? » Mais déjà Léon Blum, en 1899, s'était demandé si l'œuvre « ne produir:Jit pas à la scène une grande impression de beauté 3 », tandis qu'en 1902, Emile Faguet, dans Le Journal des débats, lui consacre un article sous le titre « Théâtre non joué». Il n'est d'ailleurs pas certain que Gide ait écrit Philotfe'te sans nul souci de représentation. Le traité est divisé en aél:es et en scènes et contient un certain nombre d'indications scéniques. C'est bien de théâtre qu'il s'agit 4 ; et Gide ne se trahit-il pas quand il indique à la fin de la première scène: « Philoél:ète entre ; il aperçoit le casque et les armes posés au milieu du théâtre » ? Philotfe'te se joue dans un décor polaire, « une plaine de neige et de glace'», bien éloignée de l'île de Lemnos évoquée par Sophocle. Bon nombre d'éléments descriptifs dans le discours des personnages en donnent avec plus de précision les caraél:éristiques. Ils fonél:ionnent comme autant de didascalies internes, auxquelles le pouvoir du langage dramatique donne une matérialité que pourraient exploiter un peintre ou un décorateur. Gide multiplie les images poétiques 9ui, certes, parlent à l'imagination du leél:eur, mais qui sont aussi destinees au speél:ateur. Ce décor est fortement imprégné de la tradition symboliste: il dépasse le simple pittoresque et des correspondances entre lui et les états d'âme du héros ne cessent de s'établir. Cette île déserte, ce paysage glacial est un espace mental illustrant le mal intérieur qui ronge Philoél:ète et dont la blessure fétide n'est que l'apparence. Sa vertu solitaire est marquée par un vide intérieur aussi désole que l'espace qui l'entoure, L'interpénétra· tion est telle qu'il déclare : « Et mes aél:es, Ulysse, et mes paroles, comme 1. Cet avertissement ne figure ni dans les ŒHvres co111plètes ni a fortiori dans le Théâtre ,011,plet. Gide le redira en 1904 à son traduéteur Franz Bleî au sujet d'une représentation envisagée à Munich : > (André Gide.

L'insairi.uable Protée, p. 1 zz). 1- P. 447.

Notice

1345

gelées, permanent, m'entourent comme un cercle de roches posées 1. » L'évolution intérieure du, héros s'accompagne nécessairement d'une transformation du décor. A la monotone grisaille succède la lumière. Les fleurs percent la neige et les oiseaux s'animent. Cette transformation symbolise la réconciliation de Philoél:ète avec lui-même, la conquête de la transparence longtemps souhaitée. Encore est-il nécessaire de tenir compte de l'ambiguïté de cet étrange dénouement. Le temps est aussi exploité comme une donnée théâtrale. Il est d'abord immobile, sans ouverture sur l'avenir: « Ici, rien ne devient, Ulysse : tout est, tout demeure'. » L'arrivée d'Ulysse brise cette stagnation à la fois par le retour du passé et du temps de l'attente vers un devenir possible. Au sein de cette attente coexistent un temps dramatique (à quel moment l'arc sera-t-il aux mains des Grecs?) et un temps intérieur (à quel rythme se fera l'évolution de Philoél:ète ?). Puis le temps finit de nouveau par se figer, comme suspendu, dans une immobilité ambiguë. Il n'est pas jusqu'aux silences qui n'ap~artiennent à une esthétique théâtrale, comme les silences de Philoél:ete hésitant à expliquer à Néoptolème la nature de sa vertu, ou surtout, cette étonnante scène muette (I, 11), étirant le temps en une durée lourde de sens. Pour autant, Philot!ète connaîtra très peu la scène. Le 3 janvier 1919, une leél:ure en est donnée par Arnold N avilie et ses fils Pierre et Jacques sur une scène privée. En 1920, une représentation envisagée a la Comédie-Française n'a pas lieu, sans qu'on en connaisse les raisons. Le 8 janvier 192 1, Louise Lara, avec son groupe Arlet at!ion, le propose en séance privée« en l'atelier de Jeanne Ronsay » et, le 30 janvier, au salon des Artistes indépendants. Le speél:acle est donné pour l'inauguration de son « Théâtre de chambre», comme un essai de « théâtre immobile'», une manière inattendue de promouvoir Gide auteur d'avant-garde. Philot!e'te est également joué en 1 9 37 dans le cadre des manifestations littéraires de !'Exposition universelle avec Jean Marchat, Marcel Herrand et Paul Œttly, et en novembre 1982 au Centre culturel suédois (nùse en scène d'Antoine Cazalas). La mise en scène la plus speél:aculaire a sans doute été réalisée à Milan, au Piccolo Teatro Studio en novembre et décembre 1987. Le metteur en scène, Walter Pagliaro, l'a envisagée comme un oratorio à la fois dramatique et didaél:ique, joué dans un décor polaire désolé, baigné d'une lumière grise et froide, au sol recouvert de sable cristallin suggérant une étendue glacée, lieu immatériel et poétique plutôt que lieu réel 4 • Un dénouement ambigu. Le dénouement de Philot!ète peut paraître « puéril et comique'», ou pareil à « une béatification inconsciemment comique'». En réalité, c'est une conclusion ambiguë, marquée du sceau de l'ironie et qui invite à une releél:ure de l'ensemble de l'œuvre. Le traité se termine sur un point d'orgue, une attente dont on ignore la nature du futur sur laquelle elle 1.

P. 416.

2.

Ibid.

3. Voir la description qu'en donne Michel Cgrvin, Le Théâtre de recherche entre les deux g#ems. LJ laboratoire «Artetadion )>, Lausanne, L'Age d'homme, 1976, p. ~4 et 2.~4. 4. Jean Claude,« Phi/oflète à Milan)), BAA.G., 0° 81, janvier 1989, p. wo-104. ~ . Germaine Brée, André Gide. L 'insairirsable Protée, p. 1 38. 6. Marcel Schwob, ù Vrai Drame d'.Andri Cid,, Grasset, 1932, p. 239.

Philoéfe'te débouche. Comment, du point de vue de la vraisemblance, Philoél:ète pourrait-il subsiilter sans son arc? Comment Gide aurait-il cru au pouvoir miraculeux des oiseaux qui viennent nourrir le héros ? Certes, un tel dénouement peut s'interpréter comme l'apothéose du héros, comme la glorification de son geilte et le triomphe de la vertu qu'il a atteinte. Mais on doit aussi se demander si Gide ne nous oblige pas à nous interroger sur la vanité de l'aél:e de Philoél:ète, si, dans le moment où il exalte le sacrifice du héros, il ne fait pas le procès de cette morale qui, malgré sa grandeur, eilt une morale du renoncement. Un certain nombre d'indices y invitent. L'aél:e de Philoél:ète n'eilt pas aussi désintéressé qu'il y paraît. Il peut passer pour une réaél:ion d'orgueil, ou de narcissisme exacerbé. Il eilt contaminé par l'admiration que le héros réclame à Ulysse, ou encore infléchi par la fascination qu'exerce sur lui la beauté de Néoptolème. Au bout du compte, Philoél:ète s'enferme dans un univers inhumain, désespéré, immobile, à l'opposé du vitalisme qui anime Les Nourritures terreJ!res. Il aboutit à une forme de bonheur, mais faél:ice, sans emploi. Gide, à travers Philotle'te, expérimente l'apologie du dénuement qu'il avait proposée dans Les Nourritures terreJ!res, mais en la poussant à l'extrême, jusqu'au point où il la suspend ironiquement, laissant au leél:eur ou au speél:ateur le soin de conclure. JEAN CLAUDE.

BIBLIOGRAPHIE LouruA (Yvette), « Le Contenu latent du Philotle'te gidien », The French Review, avril 195 2, p. 348-3 54. LARNAUDIE (Suzanne),« Philotlète: tragédie de Sophocle et drame gidien », Littératures (Annales de la faculté des lettres de Toulouse), juin 1969, p. 107-123. PoLLARD (Patrick), « The Date and Interpretation of Gide's Philotle'te », French Studies, vol. 24, 1970, p. 368-378. NOTE SUR LE TEXTE

La Revue sentimentale a publié deux fragments de l'aél:e II, scène I dans sa livraison d'août-décembre 1897, p. 209-213. Et en décembre 1898, La Revue blanche a publié l'ensemble du texte en préoriginale, p. 481-498.

Principales éditions. 1899: dans Philotle'te. Le Traité du J\farcùse. La Tentative amoureUJe. El Hadj, Mercure de France, p. 5-6 5. (Edition originale pour Philotle'te et El Hadj.) , 191 z : dans Le Retour de /'Enfant prodigue précédé de Cinq autres traités, Editions de la N.R.F., p. 111-163. 1921: dans André Gitfe. Pages choiries, Crès et C'', p. 237-276. 1922 : dans Le Retour de /'Enfant prodigue précédé de Cinq autres traités, Au Sans Pareil, p. 91-135. , 1933: dans Œuvres comple'tes, t. III, Editions de la N.R.F., p. 13-63.

Notesdespages445 à453

1 347

1947 : dans Théâtre complet, t. I, Neuchâtel et Paris, Ides et Calendes, p. 141-180.

Nous reproduisons ici le texte des Œuvres comple'tes. ]. C.

NOTES 1. Marcel Drouin, connu de Gide depuis 1890, est son beau-frère depuis son mariage avec Jeanne Rondeaux en 1897. Il est alors professeur de philosophie à Alençon et, sous le pseudonyme de Michel Arnauld, rédige de nombreux articles pour La Revue blanche, avant sa nomination au Prytanée de La Flèche et sa collaboration à L 'Ermitage. Il est sur le point d'entreprendre son essai sur La Sagesse de Goethe. z. On n'a pas manqué de rapprocher ce décor de certaines évocations du Vl!)'age d'Urien, d'autant plus que le fragment publié dans La Revue sentimentale en 1 897 portait déjà l'indication: « La scène représente une île polaire complètement blanchie par la neige ; ciel gris très bas ; glaces et banquises. » 3. C'est à son enfance que songe Néoptolème au moment où il croit 9u'on le conduit à la mort. Skyros est l'île du Péloponnèse où il a été elevé par son aïeul maternel, Lycomède. Mais c'est aussi l'île où son père Achille a vécu déguisé en fille sur l'ordre de Thétis et où il s'est fait reconnaître en choisissant les armes plutôt que les bijoux qu'offrait Ulysse, point de départ de sa participation aux combats des Grecs. 4- Pylos est une ville de la côte occidentale du Péloponnèse, évoquée à plusieurs reprises dans l'Iliade en ces termes: la« Pylos des sables», l'île « aux confins du pays sablonneux ». 5. Gide s'écarte de la description faite par Sophocle, et plus encore de celle d'Homère dans l'Iliade quand il parle de« Lemnos la divine» ou de « Lemnos la belle ». Lemnos était aussi l'île où était tombé Héphaïstos, chassé de !'Olympe par Zeus. Les grottes et cavernes dont il est question plusieurs fois peuvent rappeler les forges d'Héphaïstos. 6. On a pu voir dans ce paysage désolé un écho de la visite que Gide avait faite en juin 1897 à Berneval où Oscar Wilde s'était réfugié à sa sortie de prison. Wilde qui, en Algérie, ne voulait plus qu'adorer le soleil, avait choisi pour ses derniers jours, note Gide, « une très petite plage, [... ] où il fasse bien froid, où il n'y ait presque jamais de soleil»(« Oscar Wilde», E.C., p. 848). 7. Gide a pu se souvenir de l'Iliade, où est évoqué à peu près dans les mêmes termes le sort de Philoél:ète (II, v. 716-725). 8. Machaon, fils d'Asclepios-Esculape, était le médecin de l'armée grecque. Il avait appris son« art» auprès du centaure Chiron qui fut aussi le maître d'Achille. 9. L'Ulysse de Gid~ parodie les imprécations du Philoél:ète de Sophocle (v. 936-940). A moins que ne Je glisse un pastiche de la treizième strophe du Lac de Lamartine: « 0 lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure ! » rn. Gide, dans Le Prométhée mal enchaîné, va en donner une définition

Le Prométhée mal enchaîné plus explicite: « L'aél:e désintéressé; né de soi; l'aél:e aussi sans but; l'aél:e libre» (p. 472). 11. Par l'appellation Hellas, Philoél:ète désigne la Thessalie, sa patrie. 1 2. Cette affirmation préfigure la profession de foi en l'homme à l'aél:e II d'Œdipe (voir t. II de la présente édition, p. 698). 1 3. Philoél:ète déclame effeél:ivement le vers 90 du Prométhée enchaîné d'Eschyle que Paul Mazan traduit : « Sourires innombrables des vagues mannes». 14. À rapprocher de la définition de l'œuvre d'art que Gide donne dans Le Traité du Narcùse (p. 175): « l'œuvre d'art est un cristal-paradis partiel où l'Idée refleurit en sa pureté supérieure», d'autant plus que Gide ajoute : « de telles œuvres ne se cristallisent que dans le silence». Mais dans le propos de Philoél:ète, morale et esthétique sont plus étroitement imbriquées. 1 5. « Aussi beau que les dieux», avait écrit Homère (Iiiade, XIX, v. 327). Par sa beauté, Néoptolème exerce la même séduél:ion que David dans Saül. Et comme ce dernier, il a aussi la force (voir aél:e II, se. 11, le moment où Philoél:ète lui demande de bander son arc). 16. Ce terme rappelle Le Prométhée mal enchaîné et le« dévouement» de Prométhée à son aigle, d'autant plus que la gestation des deux œuvres a été plus, ou moins parallèle (voir la Notice du Prométhée, p. 1 3 5o). 17. Echo tronique de la manne du désert qui nourrit le peuple d'Israël à sa sortie d'Egypte (Deutéronome, vm, 3).

LE PROMÉTHÉE MAL ENCHAÎNÉ NOTICE

L'histoire de ce texte étrange, «saugrenu», est celle d'une liberté perdue et retrouvée, le saugrenu étant, comme à l'époque du Viryage d'Urien et de Paludes, le recours imprévu à l'imagination créatrice face à une situation apparemment inextricable. Qgand la figure de Prométhée se profile pour la première fois dans le paysage gidien, c'est sous la forme d'un champion de la liberté et de l'affirmation de soi, célébrée par Goethe et désiree par Gide, à l'âge où, s'éloignant de plus en plus du mysticisme paralysant d'André Walter, il découvrait le poète allemand comme un possible modèle. C'est ainsi qu'ayant lu en avril 1892 le petit drame de Goethe, il le reprend fin septembre à La Roque, le lisant en allemand en compagnie de Madeleine'. Ce Prométhée, Goethe ne l'envisage pas du tout dans la perspeél:ive du châtiment divin, mais comme un Titan révolté, rejetant tout assujettissement aux dieux et créant, avec l'aide de Minerve, une humanité heureuse; sa fille Pandora, en particulier, incarne le bonheur sensuel d'être au monde. Gide pouvait se sentir d'autant plus en harmonie avec lui que Goethe le présentait comme un rescapé de la dévotion soumise: « - Ah ! jadis. - Ne m'as-tu pas vu souvent, / En servitude volontaire, / Porter le fardeau qu'eux-mêmes, / D'un geste solennel, avaient 1.

Voir journal, t. I, p. qz; ibid, juillet 1931, t. II, p. 288; et Subj,thf. p. 73-

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posé sur mes épaules 1 ? » Et même, pour Gide qui vivait alors le désenchantement de ses amours myStiques, il y avait là comme une incitation à « tenter de vivre»: « Pensais-tu par hasard / Qge j'allais haïr l'existence, / Me retirer dans les déserts / Parce que toutes les fleurs de mes rêves / Ne venaient pas à fruit'?» Trente ans plus tard, Gide devait confirmer la nature du choc qu'il ressentit à cette leél:ure : « Ces vers du Prométhée de Goethe[ ... ] m'étant moi-même efforcé souvent de les traduire[ ... ] Il me semble qu'aucun coup de ciseau, pour dégager ma figure intérieure, n'a enfoncé plus avant (même ceux de Nietzsche par la suite) que ne firent, lorsque je les lus pour la première fois à vingt ans, ces vers admirables du Prométhée'. » Et il devait y revenir en 1942 dans sa préface au théâtre de Goethe : « rien de plus téméraire que le monologue de son Prométhée, qui figure isolé dans ses premiers recueils de vers, où le Titan s'oppose à Zeus, aux forces brutes qui l'écrasent et qu'il méprise de toute la force impie de son insubordination•». Cependant, c'esi: un autre visage de Prométhée - celui, plus traditionnel, du héros sacrifié - qu'il évoque, avec Philoél:ète, dans une lettre à sa mère, en septembre 1 894, pour refuser de s'identifier à lui 5. Et précisément, la figure de Philoél:ète va se présenter à lui, quatre ans plus tard, concurremment avec celle de Prométhée, lorsqu'il s'agira de mettre en scène le renoncement à l'individualisme. Il y a donc deux visages de Prométhée, qui se contredisent, et c'esi: autour de cette dualité que va, sous la pression de divers éléments, se transformer l'allégorie en sotie, c'eSt-à-dire en une conStruél:ion ironique. En effet, en 1895, l'étourdissante liberté que ses deux premiers séjours algériens, puis la mort de sa mère, lui avaient fait découvrir, se trouve sensiblement menacée. Le 25 mai 1895, Oscar Wilde esi: condamné à deux ans de travaux forcés. Le 7 oél:obre, Gide a épousé Madeleine. S'il continue de croire à ses possibilités de bonheur, il ne lui esi: plus permis de les affirmer ouvertement; aussi va+il le faire indireél:ement, en se moquant de ceux qui ne savent pas être heureux, faute de vouloir se libérer. Le 2 1 décembre 1 89 5, à Florence où il séjourne en voyage de noces, il répond à Henri de Régnier qui s'étonne de son nomadisme et lui parle de leur ami Hérold, qui naguère séjourna à Biskra sur les conseils de Gide : « Assez longtemps Tityre, je me veux un peu Mélibée; j'ai trouvé que Mélibée était proprement "Le monsieur qui a été à Biskra" de Hérold. Mais c'eSt aussi le Prométhée mal enchaîné que je me propose d'écrire, s'il ne me suffit pas de vous le raconter au retour. Cher poète, j'ai peur de devenir un "auteur gai"'.» Or Tityre, c'esi: Paludes, où s'illufüait l'impuissance de vivre liée à l'obsession de l'écriture. Gide l'emprunte de nouveau à Virgile, mais pour lui opposer son contraire: dans la première bucolique, à Tityre, heureux et sedentaire, répond Mélibée, contraint à l'exil. Dans le Prométhée, le nouvel avatar de Tityre esi: en progrès : comme Gide, il a été malade, et s'esi: marié sur les conseils d'un médecin; il eSt devenu maire (Gide le devient en mai 1896, au retour de son voyage de noces) et, comme Gide encore, 1.

Goethe, Théâtn1 complet, Bibl. de la Pléiade, p. 196.

2. Ibid., p. 208. 3. ]011mal, 15 janvier 4- E.C., p. 757.

192.9,t.Il,p.110-111.

5. Voir Corr. Gide•mère, 2.3 septembre 1894, p. 476. 6. Corr. Gide+Régnier, p.

2.02..

Le Prométhée mal enchaîné il a été capable de s'arracher à son domaine 1• Tityre, tel que le présente Prométhée, c'est Gide lui-même au moment où il écrit. Et Mélibée qui arrive alors, nu et prestigieux, exprime le désir de Gide de recommencer, de repartir, comme El Hadj, pour une aventure qu'il vivrait cette fois à découvert ... Mais cet aveu, par le recours à l'enchâssement des récits, est placé dans la bouche de Prométhée, comme un apologue que chacun peut interpréter à sa guise. C'est donc autour de cette confrontation, placée en abyme dans le récit à venir, que va se construire l'histoire d'un Prométhée lui aussi dédoublé, ni libre comme le concevait Goethe, ni enchaîné selon l'imagerie mythique, mais, comme Gide lui-même, rêvant de liberté tout en redoutant ses conséquences. Cette dualité est le ressort de l'écriture ironique qui s'annonce alors. Le 2 3 décembre 1895, Gide note : « J'imagine, à la façon d'un conte de Voltaire, un Prométhée mal enchaîné'.» Et trois semaines plus tard, à Rome, nous le voyons occupé à lire le Prométhée délivré de Shelley. Pour autant, il ne va pas l'écrire aussitôt. Il en parle le 2 5 mars 1 896 à Valéry, mais comme d'une boutade: « Veux-tu jouer Prométhée dans mon prochain roman'?» Et il va falloir la pression de nouveaux événements pour que le recours à cette parade ironique s'impose. Il y a d'abord la question sociale. Elle court tout au long de l'œuvre de Gide, mais, dans la période 1895-1905, elle domine en partie ses pensées, tout comme elle domine la France, engagée par une majorité d'écrivains et de politiciens dans la voie d'un, réarmement moral qui exigeait de l'individu qu'il s'efface au profit de l'Etat. Pour Gide, qui venait, avec ses Nourritures terref/m, d'exalter l'individualisme, cette exigence pouvait le placer en position d'opposant, ce qu'il ne voulait à aucun prix, à la fois par conviélion et par stratégie: au moment où il découvrait sa différence, il souhaitait particulièrement afficher sa solidarité. C'est ce qu'il exprime à Ruyters, le 31 oél:obre 1 897, quand il lui affirme que ses Nourritures « enseignent déjà une forme nouvelle de dévouement. Les gens intéressés sont les seuls haïssables : et (vice, passion ou idée) il faut leur donner l'amour de leur vautour 4 ». Du Prométpée à L'Immoralifle se pose la même question: commentJ'eut-on servir l'Etat tout en restant soi-même? Et l'on compren dans ces conditions qu'il ait ressenti comme une trahison le revirement de Barrès qui, d'ancien promoteur de l'égotisme, devenait, avec ses Déracinés, comme Bourget avec son Disciple, l'ennemi déclaré de l'individualisme. Le 27 novembre 1897, il écrit à Eugène Rouart: «Je continue à lire Les Déracinés. Ces gens-là me suppriment; je n'ai de raison d'être qu'en leur étant hostile. Je cherche sous quelle formule religieuse ou morale je peux abriter mon opposition; et comment la légitimer. Je trouve celle de Prométhée: "Se dévouer à son aigle; et ... suffit!" L'autre dit: "C'est tout ce que vous avez trouvé?" On répond: "Ç)ui; ce que j'ai trouvé de mieux." Lassitude et tristesse. Vouloir servir l'Etat; sentir sa force et ne comprendre point quel service on peut lui rendre 5• » Dans cette perspeél:ive, c'est un Prométhée plus conventionnel auquel Gide fait ici retour, qui parvient à maintenir son «idiosyncrasie», mais au prix d'un sacrifice qui peut aller jusqu'au martyre. Déjà, le 28 août 1.

1..

Voir p. 5o~•sos. Journal, t. I, p. 2.01.

3. Cmr. Gide-Valéry, p. 261. 4. Con: Gide-Rllyters, t. I, p. 71.. 5. Con: Gide-Rouart, t. 1, p. 42. 5.

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1 351

1897, il exposait cette idée à Jammes, pour justifier l'individualisme triomphant du Ménalque des Nourritures: « O!!_'il soit de Prométhée ou du Christ, l'atèe de bonté est un atèe de protestation contre Dieu - que Dieu punit'.» Et c'est elle que va incarner Philotèète, qui renoncera même à tirer orgueil de son sacrifice à la patrie. Il faut dire que l'affaire Dreyfus était devenue, depuis l'été de 1897, avec l'idée d'une possible révision du procès, un débat national. Le 7 février 1898 s'ouvre le procès Zola. En Italie, Gide lit les journaux avec passion. S'il a signé, avec bien des hésitations, la pétition en faveur de Dreyfus, il n'en confie pas moins à Valéry sa désapprobation à l'égard de Zola. Dans ces conditions, son travail n'avance pas : le 7 janvier 1898, il écrit à Valéry:« Prométhée et Saül n'ont pas encore avancé d'une ligne» et le 1 2 février 1898, à Drouin: « O!!_ant à mon Prométhée, les préoccupations politiques lui nuisent 2• » Il va même, par désir de politiser davantage son conte, imaginer des pistes finalement abandonnées 3. L'été vient; le 24 août, Gide note : « Enfin Le Prométhée mal enchaîné» ; mais à la fin d'otèobre 1898, il résume son été: «Je pensais pouvoir finir Philot!e'te et Prométhée. Non4. » Il va falloir attendre encore un mois pour qu'il puisse proposer son conte à Ducoté, le direB:eur de L'Ermitage. Parallèlement, souterrainement même, une autre question le poursuit. En mai 1897, Oscar Wilde a été libéré, et s'est installé en Normandie, à Berneval. Le 19 juin, Gide lui rend visite. Et là, il constate la métamorphose de son ancien maître de vie: Wilde prétend renoncer à son attitude orgueilleuse, remerciant Dieu « chaque soir - oui, à genoux » de lui avoir fait découvrir la pitié comme « la plus belle chose qu'il y ait au monde »5• Cette transformation s'affirme quand paraît, le 13 février 1898, la première édition de La BaUade de la geôle de Reading, bientôt suivie en mai, dans le Mercure de France, de sa version française, par Henry-D. Davray. Gide fait silence sur cette œuvre, mais l'évoquant sept ans plus tard à l'occasion de sa reprise avec le De profundù, il parle encore de « palinodie» et reproche à Wilde d'avoir succombé « par défaut d'individualisme, non par excès'». Au lieu de revendiquer hautement sa nature et de devenir le martyr de l'homosexualité, Wilde avait, aux yeux de Gide, renié sa cause et transformé sa vie et son œuvre en échec. C'est ce que son hommage de 1902 suggérerait également 7. Prométhée se laissant dévorer par son aigle, c'est donc un peu Wilde se laissant détruire par sa vie au lieu de songer à cultiver son art, Wilde qui,« après avoir enseigné si magistralement que [... ) "la vie est le dissolvant qui détruit !'Art [... )", de sa propre vie fit comme la preuve par l'absurde de ses paroles 8 ». Wilde est donc bien celui qui, s'il ne résume pas la totalité des questions évoquées dans cette sotie, cristallise autour de sa figure leurs apparitions contrastées. Dans la première« Lettre à Angèle», écrite au début de l'été de 1898, à peu près en même temps que Le Prométhée, il appa1.

Con-. GideJammes, p.

300.

2. Voir Coff. Gide-Valéry, p. 303, et Claude Martin, La Maturité d'André Gide, Klincksieck, 1977, p. 262. 3. Voir]o"mal, 30 juillet 1935, t.11, p. 497· 4. Journal, t. !, p. 279 et 281. 5. « Oscar Wilde», E.C, p. 849. 6. Ibid, p. 142 er 145. 7. Voir ibid., p. 836-854. 8. Ibid., p. 148.

Le Prométhée mal enchaîné

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raît très clairement derrière le personnage de Ménalque en prônant un dévouement qui soit aussi une exaltation de soi'. Il n'est donc pas étonnant que Gide ait pris pour point de départ de sa sotie une anecdote dont Wilde fut le centre. Déjà, lisant Promethew Unbound de Shelley en janvier 1 896, et plus précisément la scène II de l'aél:e II, tout imprégnée de ferveur panthéiste, il évoquait Wilde avec des ?ropos qu'il reprendrait dans son hommage futur 2• Comme si, restant fidele à la leél:ure du Prométhée de Goethe, Gide se refusait à envisager le châriment du héros, pourtant longuement décrit par Shelley, et qu'il n'en veuille retenir que le libre hédonisme, situé avant ou après l'épisode du vautour, qui correspondait à son propre état d'esprit après sa rencontre de Wilde en Algérie. Après son séjour en Normandie, Wilde alla vivre à Naples avec Lord Alfred Douglas, et ne revint s'installer à Paris qu'en janvier 1898. Gide, lui aussi en Italie, rentra à Paris à la mi-mai. C'est là qu'en juin, il lui arrive de se promener en compagnie de son nouvel ami, Henri Ghéon. C'est donc a cette date qu'on peut situer la rencontre que Gide racontera en 1902 : « Un soir, sur les boulevards, où je me promenais avec G., je m'entendis appeler par mon nom. Je me retournai: c'était Wilde. [... ]Wilde était attablé sur la terrasse d'un café 1. » Plus tard, Ghéon reviendra sur cet épisode: « C'est moi, l'ami assis avec eux à la terrasse du Napolitain 4. » Ce qui signifie que cette rencontre, au Café-glacier Napolitain, situé boulevard des Capucines, eut bien lieu « sur le boulevard qui mène de la Madeleine à !'Opéra'». Autour de Wilde, délivré du bagne et pitoyable, deux compagnons, Gide et son alter ego ... Mais plutôt qu'une similitude, il faut voir ici une méthode de composition, qui repose sur un dédoublement systématique des fi~res et des questions qu'elles posent Si Wilde se devine derrière Promethée par ses chaînes et son goût du sacrifice, il est aussi présent dans le Miglionnaire dont il a la corpulence et l'insolence, en particulier le goût de «démoraliser» les hommes. Et si Zeus sème le premier le trouble avec ses cinq cents francs, Prométhée continue en inspirant à Damoclès le culte de sa dette, imaginant enfin le personnage de Ménalque qui « mit une idée dans le cerveau de Tityre' ». D'autre part, à Zeus, le « monsieur ~as», s'oppose d'emblée un« monsieur maigre», Coclès, qui va trouver a son tour son contraire en la personne de Damoclès, à la façon dont des cellules se reproduisent à l'infini en se dédoublant. Dans ce monde, tout est à double face, complémentaire et confüél:ueL Et s'il est diabolique de jouer sur les deux tableaux, comme fait Zeus, il est vain d'en élire un seul comme unique vérité. La seule ressource est de maîtriser cette division, en la mettant en scène, comme fait Prométhée qui répète sa propre histoire à travers celle de Tityre. On le voit ainsi reprendre l'initiative à l'égard du garçon, qui avait jusqu'ici tenu le rôle d'un agent de Zeus: Prométhée prend Coclès et le garçon par le bras, et les emmène au café où cette fois il décide lui-même du placement: «Garçon ... ne servez pas : en dernier souvenir de lui, prenez la place de Damocle 7 . » 1. (
, publié dans La N.RF. d'avril 1921, E.C., p. 541. Gide jugera cette nouvelle« une des œuvres les plus puissantes)> de son auteur (Dofloïevski, E.C., p. 594). z. « Cette poupée à présent me paraissait affreuse; j'étais gêné jusqu'à l'angoisse par son air de pretentieuse stupidité; on l'eût dite immobile, mais, tandis que je la regardais fixement, je la voyais lentement pencher de côté, pencher ... elle allait chavirer» (Isabelle,

p. 961). 3. P. 4. P.

1223. 1226.

5. Voir les allusions que l'on trouve dans le Journal (14 novembre 1910 et 6 janvier 1911, t. !, p. 663 et 669; et dans une lettre à Ghéon de mars 1911, C°". Gide-Ghéon, t. II, p. 778). Nous avons étudié cette question dans) (lvlichel Yell,