PIERRE DE BLOIS (French Edition) 9782503518053, 2503518052

L'essor des villes au XIIe sicle s'accompagne de l'apparition d'un nouveau groupe social, les intell

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PIERRE DE BLOIS (French Edition)
 9782503518053, 2503518052

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Pierre de Blois Ambitions et remords sous les Plantegenêts

Témoins de notre histoire Collection dirigée par Pascale Bourgain

Egbert Türk

Pierre de Blois Ambitions et remords sous les Plantegenêts

F

© 2006, Brepols Publishers NV, Turnhout All rights reserved. No part of this publication may be reproduced, stored in a retrieval system, or transmitted, in any form or by any means, electronic, mechanical, photocopying, recording, or otherwise, without the prior permission of the publisher. D/2006/0095/112 ISBN 978-2-503-51805-3 Printed in the E.U. on acid-free paper

Introduction Pour se faire une première idée de l’intelligence d’un prince, il suffit d’observer son entourage. Machiavel

Le XIIe siècle offre à l’observateur une large gamme de clercs issus des écoles, qui se destinent à l’enseignement, font métier de penser ou envisagent de servir les puissants et qui réussissent souvent, grâce à leur formation, à monter dans l’échelle sociale pour rejoindre le cercle des décideurs de l’époque. Fils de petits nobles bretons, Pierre de Blois, magister Petrus Blesensis, s’est laissé entraîner, lui aussi, par ce mouvement culturel où le Moyen Âge a su voir la passion du juste, la soif du vrai, la quête du mieux. Si, des écoles du Val de Loire à Paris en passant par Bologne, les étapes de son cursus ont marqué l’homme, ce sont sans doute les auteurs classiques, héritage de Chartres, et leur souci de la formule élégante qui exercèrent la plus forte influence sur Pierre, poète fameux et, plus encore, auteur d’un Recueil de lettres qui assurera sa gloire tout au long du Moyen Âge et au-delà, jusqu’au XVIIe siècle, à la différence de beaucoup d’autres magistri, moins prompts à coucher sur parchemin ce qui les préoccupait. En dehors des chartes, des traités techniques, des ouvrages de fiction ou d’histoire, nombreux sous Henri II et son fils Richard Ier, la correspondance de Pierre de Blois, en dépit de son caractère partiel et malgré les contraintes du genre épistolaire, nous offre la possibilité plutôt rare de voir le monde des Plantegenêts à travers le regard en évolution d’un intellectuel qui a fréquenté les centres de décision de l’époque. Base du présent travail, ces lettres, destinées déjà du vivant de leur auteur à une large circulation, considérées dès le départ comme des modèles de style et adressées au roi d’An-

 Machiavel, Le Prince, ch. 22.   J. Le Goff, Les intellectuels au Moyen Âge, p. 4.    Ibidem, p. 5.  

pierre de blois

gleterre, à des papes, des prélats, des collègues ou des amis, contiennent de précieuses informations relatives aux événements politiques, intellectuels ou sociétaux du moment, glissées par-ci par-là, même si, aux yeux de l’auteur, l’objectif premier de leur rédaction fut souvent tout autre. En effet, si, pendant un temps, il pouvait sembler que Pierre suivît l’exemple d’un grand nombre de ses camarades d’étude pour se choisir une carrière curiale, force est de constater qu’en fin de compte, des moments de rupture ont réorienté sa vie et l’ont poussé, sous l’emprise progressive de préoccupations d’ordre spirituel, à abandonner cette voie. En parcourant les lettres, on découvre ainsi un changement de ton vis-à-vis du siècle sur lequel Pierre jette un regard de plus en plus critique, résultat de déceptions, mais aussi d’une prise de conscience des obligations que lui impose sa qualité de (archi)diacre – il a reçu les ordres majeurs – et, d’un autre côté, on se rend bien compte des difficultés pour l’auteur à trouver une solution moyennement satisfaisante entre son refus d’adhérer à une communauté monastique, sa décision très tardive d’accéder à la prêtrise et son désir de rester dans le monde sans se compromettre avec lui, ni en tant qu’enseignant, poète ou homme de lettres, ni en tant qu’acteur politique. D’où de nombreuses contradictions : il se mêle des affaires publiques et en éprouve des remords ; auteur de poèmes érotiques, il regrettera sur la fin de sa vie d’avoir consacré du temps à de telles futilités ; il rêve d’immortalité littéraire, mais tremble à l’idée du Jugement dernier. Acte de balance donc qui le fait souvent douter, croire par moments au mirage de l’idéal d’une vie contemplative et lui fait morigéner, on dirait sur un mode incantatoire, beaucoup de destinataires de ses lettres afin qu’ils réalisent ce qu’il peine à concrétiser lui-même : accorder les préceptes chrétiens et l’engagement dans le siècle. Sur un total de 251 lettres authentiques qui nous sont parvenues, 29 furent écrites pour des tiers, 222, au nom de Pierre lui-même. L’auteur, à partir de 1184 (et jusqu’aux environs de 1200), a procédé personnellement à plusieurs éditions successives de la majorité de ces lettres, en en corrigeant parfois la version antérieure et en se servant probablement soit de brouillons soit de copies des missives envoyées. À une exception près, la réponse du pape Innocent III, nous ne connaîtrons jamais directement les réactions des destinataires aux lettres de Pierre. Quant à la datation des lettres, plutôt que d’émettre des hypothèses, nous avons préféré, sauf mention spéciale, nous en tenir aux repères chronologiques proposés par 

introduction

R.Southern pour les différentes éditions de la correspondance qui ont vu le jour du vivant de leur auteur. Le présent ouvrage contient la traduction de 150 lettres dans leur intégralité (y compris trois lettres à double version) et s’articule sur la division de la vie de Pierre en cinq périodes comportant chacune, en plus des lettres respectives, une introduction qui leur fournit un cadre historique. Le cas échéant, il fut aussi fait appel à des extraits de lettres non retenues pour la traduction, aux poèmes de l’auteur ou à ses autres écrits, à thématique religieuse, destinés à rendre accessible, dans un style élégant, l’enseignement des écoles. Sans devoir s’attarder sur certaines redites, le lecteur pourra ainsi se familiariser avec l’univers de cet intellectuel ami d’Henri II Plantegenêt et mieux saisir les circonstances historiques et les raisons qui ont amené Pierre de Blois à prendre la plume.



  Medieval Humanism, p. 130-132.



Abréviations

BIHR Bulletin of the Institute of Historical Research CC Corpus Christianorum CSEL Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum DACL Dictionnaire d’Archéologie Chrétienne et de Liturgie DB Dictionnaire de la Bible DBF Dictionnaire de Biographie Française DBI Dizionario Biografico degli Italiani DDC Dictionnaire de Droit Canonique DHGE Dictionnaire d’Histoire et de Géographie Ecclésiastique DMA1 Dictionary of the Middle Ages DMA2 Dictionnaire du Moyen Âge DNP Der Neue Pauly – Enzyklopädie de Antike DS Dictionnaire de Spiritualité DTC Dictionnaire de Théologie Catholique EEA English Episcopal Acta EHR English Historical Review FEA Fasti Ecclesiae Anglicanae GC Gallia Christiana JEH The Journal of Ecclesiastical History LM Lexikon des Mittelalters MA Monasticon Anglicanum MGH Monumenta Germaniae Historica MTB Materials for the History of Thomas Becket ODNB Oxford Dictionary of National Biography PL Patrologie Latine PR The Great Roll of the Pipe RE Paulys Real-Enzyklopädie der klassischen Altertumswissen­ schaft RS Rolls Series RATM Recherches de Théologie ancienne et médiévale WB Wissenschaftliche Buchgesellschaft

À propos de la traduction

Pour rendre les lettres de Pierre de Blois en français, le traducteur s’est inspiré des réflexions de l’ESIT sur le passage d’un texte écrit en langue source à un autre, en langue cible, grâce à l’intervention d’un médiateur. L’acte traduisant, dans cette optique, est un acte de communication : […] un sens déverbalisé est transmis d’un interlocuteur à l’autre, il naît des mots mais ne se confond pas avec eux. La fidélité en traduction se définit selon trois objets : le vouloir dire de l’auteur, la langue d’arrivée, le lecteur. Ce triple rapport de fidélité au vouloir dire de l’auteur, à la langue d’arrivée et au destinataire de la traduction est indissociable. Si l’on ne reste fidèle qu’à un seul de ces paramètres et qu’on trahit les autres, on ne sera pas fidèle au sens. Les lettres traduites sont numérotées en continu. Dans l’attente d’une édition moderne complète de la correspondance de Pierre de Blois, les numéros entre parenthèses (en tête de chaque lettre) revoient soit à la Patrologie Latine de Migne, vol. 207 (numéro simple), soit à The Later Letters of Peter of Blois d’E. Revell (numéro suivi de R), ouvrage référencé op. cit., soit à la thèse de L. Wahlgren (numéro complété par W), soit, enfin, au texte établi par C. Wollin (numéro suivi de WO). Les notes en bas de page se limitent, pour des raisons d’espace, au strict minimum et concernent avant tout les auteurs classiques et patristiques (qui ne sont pas toujours cités avec exactitude), dans la mesure où les références explicites ont pu être identifiées. Pour les citations bibliques, témoins de l’emprise grandissante des pré-

 École Supérieure d’Interprètes et de Traducteurs (Paris).  M. Lederer, La traduction aujourd’hui, p. 23.    Ibidem, p. 85.  

pierre de blois

occupations spirituelles sur Pierre, le texte proposé par l’équipe de la Société biblique française (La Bible, 1997), traduction en français courant, a servi de point de repère, noms propres inclus, compte tenu des difficultés que peuvent présenter les Écritures, tout spécialement l’Ancien Testament. D’autre part, la présence d’une traduction dans la traduction reflète en quelque sorte un des caractères des lettres de Pierre, où le latin la Vulgate se démarque du latin de l’auteur. Cela dit, là où cette traduction moderne s’écarte trop des citations de Pierre de Blois, une version personnelle (signalée par V = Vulgate) garantit la fluidité et la cohérence des lettres, où Pierre recourt parfois aux deux Testaments uniquement dans l’intention de donner plus de poids à un mot (ou à un groupe de mots) qui charpente son raisonnement. Les abréviations des livres bibliques suivent l’usage de la collection Sources Chrétiennes – ce qui a pour conséquence la désignation du même prophète par deux noms : Isaïe (notes) VS Ésaïe (texte) –, alors que pour les auteurs classiques et patristiques furent adoptés les sigles utilisés par le Dictionnaire Latin-Français de F. Gaffiot (édition 2000, Paris : Hachette). Les citations directes, les titres d’ouvrages et les éléments appartenant à d’autres langues que le français apparaissent en italiques, conformément au choix arrêté pour l’ensemble de la présente étude. Les jeux de mots latins, dont Pierre se sert pour des raisons stylistiques, sont transcrits entre crochets et en gras lorsqu’il n’y a pas d’autres moyens d’en rendre compte. L’Apôtre (A majuscule) désigne toujours l’apôtre Paul, la numérotation des psaumes diffère selon le texte considéré : Vulgate ou traduction moderne. Des renvois en bas de page faciliteront le va-et-vient entre traduction et commentaire. Madame Pascale Bourgain, professeur à l’École des Chartes, a enrichi de ses remarques judicieuses le travail du traducteur. Qu’elle en soit ici vivement remerciée.



  La Bible, p. IX.

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Synopsis*

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 *

(36) (6R) (32) (34) (12) (57WO) (26AW) (26BW) (8) (9) (43) (48) (51) (101) (60) (67) (77) (76) (94) (90) (93) (22) (128) (72) (225) (85) (61) (24)

51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78

(52) (5) (100) (38) (158) (65) (39) (162) (114) (130) (70) (49) (156) (56) (37) (21) (3) (7) (11) (4) (159) (15) (20) (219) (232) (98) (27) (30AW)

Numérotation des lettres selon les différentes éditions.

101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128

(25) (133) (135) (105) (147) (111) (63) (123) (139) (79R) (80R) (126) (127) (8R) (151) (149) (11R) (7R) (4R) (142) (62) (75) (122) (113) (38R) (22R) (141) (76R)

pierre de blois

29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50

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(163) (45) (59) (92) (58) (46) (66) (10) 1W) (41) (95) (2) (71) (19) (79) (40) (44) (69) (14AW) (150W) (14BW) (6)

79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100

(30BW) (233) (10R) (116) (108) (31) (110) (109) (87) (89) (143) (124) (125) (121) (112) (18R) (119) (18) (131) (107) (120) (129)

129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150

(27R) (25R) (73R) (59R) (32R) (140) (51R) (19R) (5R) (42R) (33R) (45R) (34R) (54R) (23R) (9R) (21R) (31R) (13R) (20R) (24R) (75R)

PARTIE I

Avant 1166

Pierre de Blois, de l’avis général, est né entre 1130 et 1135, et cette imprécision chronologique prévaut aussi pour les décennies suivantes, où nous ne disposons que d’éléments biographiques épars. Si ses lettres nous fournissent quelques renseignements sur sa famille, elles ne nous aident guère à reconstituer ses années de formation ni à nous faire une idée claire de ses activités à la fin de ses études. Nous savons qu’il était d’origine noble par ses parents (petite noblesse) et que son père, après avoir quitté la Bretagne, s’était établi à Blois : un homme honnête, peu enclin, contrairement à d’autres correspondants de Pierre, à mettre en avant son lignage, propriétaire terrien, sans appartenir aux grosses fortunes de la région pour autant, un père auquel Pierre était très attaché. Nous connaissons le frère, maître Guillaume de Blois, moine bénédictin, auteur de pièces profanes appréciées d’abord de Pierre, avant d’être rejetées, des années plus tard, parce que jugées tributaires de l’esprit du monde. Les deux frères semblent avoir été très liés pendant un certain temps. À l’instar de Guillaume, une sœur, Christiane, choisit les ordres, et sur les trois neveux dont parle Pierre, l’un, Ernaud, formé en droit et attiré par les puissants du moment, a dirigé, après 1193, l’abbaye de Saint-Laumer de Blois, alors que les deux autres, Gérard et Pierre de Saint-Martin, dont Pierre avait financé les études, se sont fait connaître par des escro  DS, 12, col. 1510.   Ep. 3, 8A ; 10B.    Ep. 49, 146C-147A/B ; Ep. 34, 112B-113A ; Ep. 6R, p. 38.4.    Ep. 93, 29D ; Ep. 76, 235A.    Plus loin, p. 125 ; 128.    Ep. 36.    Ep. 131, 386B ; Ep. 132, 391C ; 392B. GC, 8, col. 1357-1358.  

pierre de blois

queries et par des intrigues contre leur oncle. Ainsi, ils remuaient ciel et terre pour s’approprier son patrimoine et mettre la main sur sa toute première prébende, celle de Rouen, oublieux des bienfaits de leur oncle, qui avait libéré, entres autres, de sa condition de serf maître Pierre de Saint-Martin, canoniste et théologien. L’évêque de Périgueux Pierre Minet (1169-1182) appartenait également à la famille10, de même que maître Simon du Puy, qualifié d’oncle, qui avait acquis, selon Pierre, du renom à l’école de Tolède, foyer principal des disciplines du ‘quadrivium’11 et qui l’aurait incité à parcourir dans ses jeunes années l’Introduction à l’Astronomie d’Albumasar (787-886)12. Enfin, nous trouvons le sous-prieur de Christ Church Cantorbéry, Guillaume, un autre moi-même, parmi les parents de Pierre13. On retiendra de ces quelques indications réparties par-ci par-là dans la correspondance que les études ont joué un rôle majeur dans la famille — Ep. 81, 250A évoque la dulcedo studiorum —, ce qui éclaire la remarque de Pierre lorsqu’il dit que si son père avait fait des études, il aurait pu aspirer à une position sociale très élevée14. Pierre établit donc un lien entre les études et l’ascension sociale. S’il a toujours été conscient de ses origines, il a su défendre son rang, notamment contre les chevaliers, contempteurs des clercs15 – qu’il se sentît appartenir au monde des intellectuels, son rejet du mariage le prouve de manière éloquente16. En dernière analyse, estime-t-il,   Ep. 6R ; Ep. 25R, p. 121.2 ; Ep. 27R, p. 124.2-125.3.   Ep. 6R, p. 40.8. Pour les serfs à Blois, Soyer, La communauté, p. 17-19 ; 2122 ; 35-36. 10   Ep. 34. 11  De Ghellinck, L’essor, p. 244. 12   Ep. 52R, p. 236.4 : […] precepto magistri Simonis Podiensis avunculi mei in libro Albumasor memoro me cursim et quasi in transitu quandoque legisse. Sane frequenter audivi a prefato magistro Simone avunculo meo, qui in studio Toletano magnam gloriam fuerat assecutus […]. Pour Albumasar, d’Alverny, Translations, p. 447. LM, 1, col. 69. 13   Ep. 32, 108C. D’après Cohn, The Manuscript Evidence, p. 60, il s’agirait du sous-prieur Guillaume le Breton. 14   […] si pater meus fuisset litteris imbutus, prudentia et sancta eius conversatio copiosissime suffecissent ad regimen eminentissimae dignitatis. Ep. 49, 147A. 15   Ep. 94, 293C. Libellus, p. 52.270-274. Sur la clergie et la chevalerie, Aurell, L’Empire, p. 80 sq. 16   Ep. 79. La lettre date du début des années 80. Elle est à rattacher à un courant hostile au mariage, qui, en passant par Jérôme (Adversus Jovinianum),  

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partie i – avant 1166

nous ne saurons jamais si l’humanité descend de Sara ou d’Agar, de la femme libre ou de l’esclave. La filiation des hommes reste à ses yeux quelque chose de flou et d’incertain17. Pierre lui-même a probablement entamé sa formation à l’abbaye de Saint-Laumer de Blois, réputée pour son école, avant de poursuivre ses études à Tours et à Orléans18. Jusqu’à un âge avancé, il est resté en contact avec ces hauts lieux de l’enseignement de la rhétorique et des auteurs classiques19, ces centres des artes dictandi qui auront marqué à vie ses goûts stylistiques, avec des maîtres comme Bernard Silvestre, dont on sait avec certitude qu’il fut un de ses professeurs20. Pierre défendra, devenu enseignant lui-même, la valeur de cette forme d’éducation contre l’opinion de ceux qui estiment qu’on peut fort bien se passer de l’étude de la grammaire et des auteurs et qu’il vaut mieux se lancer tout de suite dans les subtilités de la dialectique. Il y voit le risque de l’art pour l’art, en l’absence d’une base solide de connaissances. À l’appui de ses dires, il évoque le souvenir de ses jeunes années, l’apprentissage des rudiments de la versification, l’obligation de copier et d’apprendre par cœur certaines lettres d’Hildebert de Lavardin, modèles de style, l’utilité de la lecture d’ouvrages historiques ou les règles de grammaire découvertes en étudiant Donat et autres Priscien21. L’étude des œuvres classiques occupera Pierre longtemps et c’est à leur aune qu’il mesurera ses propres compétences de styliste et d’épistolier22. remonte à l’Antiquité. Southern, Medieval Humanism, p. 131. Delhaye, Le dossier, passim. Plus loin, p. 234 sq. 17   Ep. 3, 9B. 18  Davy, Un traité d’amour, p. 15. Ghellinck, op. cit., p. 283-285. L’abbaye de Saint-Laumer fut fondée par les comtes de Blois. Soyer, op. cit., p. 10-11. Thompson, Power and Border Lordship, p. 93. 19   Ep. 12, 36B ; 39A ; Ép. 117, 347D ; Ep. 112 ; Ep. 120 ; Ep. 129. Ghellinck, op. cit., p. 132-134 ; 283-285. Southern, Some New Letters, p. 416. Idem, The Necessity, p. 112. 20   Pierre cite le Mathematicus de Bernard à plusieurs reprises : Ep. 1W (sicut […] scribit […] magister meus), p. 137. 13-14 : Mathematicus, 717-718. Ep. 51, 156A : Mathematicus, 696. Compendium in Job, p. 34. 222-227 : Mathematicus, 673-674. Wollin, Petri Blesensis Carmina, p. 167. Sur Bernard Silvestre, DHGE, 8, col. 746-748. 21   Ep. 101. Delhaye, Grammatica, p. 78, cite à ce propos la liste des auteurs recommandés par Alexandre Neckam. De même, Glorieux, La Faculté, p. 2026. 22   Ep. 92, 290A/B.

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pierre de blois

Certaines lettres ont gardé la trace d’un séjour d’études à Paris, au début des années 40 d’abord23, où il a probablement connu Jean de Salisbury, toujours admiré, après son passage à Bologne ensuite, dans les années 50, lorsqu’il se consacre à la théologie, sans enthousiasme excessif, à vrai dire, même s’il a gardé des notes de cette époque jusqu’à un âge tardif24. Au fil des ans, il semble cependant s’être distancié des écoles de Paris et de leur enseignement de la théologie en leur préférant, dit-il, la simplicité d’un chartreux, Gérard, homme sans aucune instruction, qui, sous l’influence directe de Dieu, savait exposer la foi chrétienne mieux que les professeurs parisiens25. Comme d’autres jeunes gens poussés par la curiosité intellectuelle ou leur intérêt bien compris, Pierre s’est rendu à Bologne vers 1155, à un moment où l’enseignement du droit y connaissait son grand essor. En parlant de Bologne, il faut toutefois garder à l’esprit que la ville s’était d’abord fait un nom grâce à ses écoles de rhétorique – même une figure aussi emblématique qu’Irnerius enseignait dans un premier temps les arts –, ce qui a probablement motivé, autant que le droit, le choix de Pierre qui, au début des années 80, rédigera son Libellus de arte dictandi rhetorice, un ouvrage fortement tributaire de la Summa dictaminum de Bernard de Bologne, tout comme il a très vraisemblablement rédigé, dans les années 60, un autre traité (anonyme) sur le même sujet, les Flores rhetorici26. Cela dit, dans la cité émilienne, Pierre s’intéressait évidemment au droit romain et comptait parmi ses camarades d’étude Hubert 23   Ep. 5R, p. 33.6, Pierre parle de Geoffroi de Péronne (Galfridus Peronensis quem in scolis Parisius vidi), prieur de Clairvaux, mort en 1144 ou en 1147. Ceci nous permet de fixer la date de naissance de Pierre au début des années 30. Revell, The Later Letters, p. 33, n. 19. Le même Geoffroi est mentionné Ep. 102, 325A. Sur le personnage, DBF, 15, col. 1153. 24   Ep. 26W, p. 72-74 ; Ep. 37R, p. 183.11 : Hec de rememoratione veterum questionum, quas in adolescentia mea vel iuventute collegi, petitioni vestre communico […], écrit Pierre entre 1200 et 1211. 25   Compendium in Job, p. 182-188. Southern, Some New Letters, p. 416 ; 420421. 26  Sorbelli, Storia, 1, p. 33 ; 37. Southern, Medieval Humanism, p. 109 ; 115116. Idem, Towards an Edition, p. 929, n. 1. Idem, Peter of Blois, p. 244. Wollin, op. cit., p. 32 ; 105-108. L’éditeur du Libellus de arte dictandi rhetorice, Camargo, bien que moins affirmatif que Southern quant à l’attribution du traité, penche, lui aussi, pour Pierre de Blois comme auteur : Medieval Rhetorics, p. 3 ; 39-41 ; 44. Sur le dictamen médiéval (dictamen est litteralis editio), DMA², p. 412-413. De Ghellinck, op. cit., p. 278-292.

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partie i – avant 1166

Crivelli, le futur pape Urbain III (1185-1187) – conscholaris et socius –, et Conrad de Wittelsbach, futur archevêque de Mayence (1161-1165 ; 1183-1200) et cardinal, sous le tutorat de Baudouin, futur archevêque de Cantorbéry (1184-1190) qui l’appellera à son service des années plus tard27. S’il admire l’élégance des formules juridiques, s’il se complaît à souligner le caractère vénérable et honorable du droit romain, sanctionné par les Pères, Pierre se sert déjà à ce moment-là – il a entre 20 et 30 ans – de ses nouvelles connaissances à des fins pastorales, pourrait-on dire, en s’adressant, à leur demande, à ses condisciples pour leur parler du Jugement dernier, question qui le taraudera jusqu’à la fin de ses jours28. Très tôt, à ce qu’il semble, Pierre a donc eu des scrupules à s’engager franchement dans les affaires du siècle, et ces scrupules l’empêcheront aussi, en fin de compte, d’envisager une grande carrière ecclésiastique. Quoi qu’il en soit, il a quitté Bologne prématurément, à regret, sans nous expliquer les véritables raisons de sa décision29. Serait-ce la mauvaise conscience qui a motivé son départ et l’a incité à commencer des études de théologie à Paris ? Certes, il repassera à Bologne en 116930, glissera longtemps ça et là des citations du Code et du Digeste dans ses lettres, achètera des livres de droit pour un neveu31 et note au passage l’importance que Paris a acquise pour tout ce qui touche aux questions juridiques complexes32. Mais les années passant, l’admiration devant le droit romain cède le pas à la critique, et Pierre condamne finalement avec véhémence, dans une lettre tardive adressée à un clericus regis (Richard Ier ou Jean sans Terre) hésitant entre le droit et la théologie, l’intérêt qu’un clerc pourrait porter au droit romain, aux Pandectes, expression toute païenne de la vanité du siècle, qui favorise l’ambition et stimule une 27   Ep. 143, 429A ; Ep. 10R, p. 56.9. Revell, op. cit., p. 56, n. 35. Southern, op. cit., p. 928, n. 2. Haller, Das Papsttum, 3, p. 193-196. Pour Conrad de Wittelsbach, LM, 5, col. 1352-1353. Partisan d’Alexandre III et démis de ses fonctions par Frédéric Ier , en 1165, pour cause de schisme, Conrad a connu l’exil en France et ne retrouvera son siège de Mayence qu’en 1183, après un passage à Salzbourg (1177-1183). Plus loin, p. 428 sq. 28   Ep. 26AW, p. 74.9 ; Ep. 8, 23B-24A. 29   Ep. 26AW, p. 73.5. 30   Ep. 22, 81B. Cohn, op. cit., p. 59-60. 31   Ep. 37, 116C ; Ep. 101, 312B/C ; Ep. 123, 366B ; Ep. 132, 392C ; Ep. 6R, p. 40.8, sans parler de Ep. 71, véritable tissu d’emprunts à Justinien. 32   Ep. 19, 69C. Kuttner, Anglo-Norman Canonists, p. 228.

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curiosité intellectuelle malsaine33. Grâce aux recherches sur les différentes éditions du Recueil épistolaire de Pierre, nous pouvons déterminer à peu près le moment où le jugement positif sur le droit romain a définitivement basculé dans le rejet. C’est la lettre 26 qui nous éclaire à ce sujet. Elle existe en deux versions, une brève, intégrée à la première édition des lettres, en 1184, où Pierre garde un souvenir nostalgique de Bologne, et une version élargie34, retenue pour une édition postérieure (1189 ?) et envoyée à un autre destinataire, B. (Baudouin, archevêque de Cantorbéry ?), qui se greffe sur la version brève et souligne tous les dangers pour un clerc qui se laisserait séduire par l’attrait du droit romain et la perspective d’enrichissement matériel. Au moment d’écrire la version élargie de la lettre 26, Pierre s’est probablement souvenu de son expérience négative d’avocat au service de deux archevêques de Cantorbéry, de ses procès perdus à Rome, sans oublier sa connaissance des rouages de la curie papale35. Par ailleurs, il faut se rappeler que le concile de Reims, en 1131, avait interdit aux moines et aux clercs réguliers l’étude du droit (et de la médecine) et qu’en 1219, le pape Honorius III (1216-1227) étendra cette interdiction aux archidiacres, doyens, prévôts, archiprêtres, chantres et à tout le clergé prébendé, avant de bannir de Paris l’enseignement du droit romain purement et simplement36. Si lacunaire qu’il soit, ce tour d’horizon des années de formation de Pierre resterait incomplet si l’on n’évoquait pas la médecine, dont la correspondance a gardé quelques traces, notamment la lettre 43.

33   Ep. 140, 416D. Le texte parle, entre autres, de transalpinare et de maria transmeare, rappels de Bologne et de Paris. Les premiers signes critiques s’observent dans le Compendium in Job, p. 186.1177-188.1185. Dans son Invectiva, 1120B/C, publiée vers 1198 (Southern, Medieval Humanism, p. 132), Pierre souligne également l’incompatibilité du métier d’avocat avec le statut de clerc. 34  Il s’agit resp. de Ep. 26A et de Ep. 26B de Wahlgren, p. 72-74 ; 75-80. Le titre d’archidiacre de Bath de la version élargie pose problème pour des raisons chronologiques : la lettre, supposée être rédigée au moment où Pierre poursuivait des études de théologie à Paris, contredit le fait que son auteur ne fut promu archidiacre qu’en 1182, si tant est que l’intitulé remonte à Pierre luimême. Wahlgren, The Letter Collections, p. 97-98. 35   Ep. 39. Southern, Towards an Edition, p. 928-931. Wahlgren, op. cit., p. 69-70. 36   Baldwin, Masters, Princes and Merchants, 1, p. 86-87.

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Écrite probablement avant 116637 – l’auteur, simple magister, y parle d’Amboise (Val de Loire) et se montre sensible aux questions d’argent, une attitude qu’il abandonnera progressivement38 –, elle nous révèle un Pierre de Blois qui traite d’égal à égal avec un ami médecin, qui établit un diagnostic de la maladie à traiter (la malaria) et qui décrit la médication à appliquer avec une précision telle qu’à propos de cette lettre, on n’a pas hésité à parler de jalon de l’histoire de la médecine39. La démonstration détaillée de ses connaissances médicales par Pierre doit servir, bien sûr, à faciliter la tâche de l’ami médecin qui prendra la relève et à guérir le malade, un noble, mais elle permet en plus la mise en évidence des propres compétences face à une affection que Pierre appelle medium hemitriteum40 – la fièvre qui revient après un jour et demi – et, ironie du sort, pour laquelle il se fera soigner plus tard à Salerne41, haut lieu de la médecine au XIIe siècle, sans se douter probablement qu’elle assombrirait sa vie de bout en bout42. De là à conclure que la lettre 43 reflète la pratique des médecins de Salerne, apprise sur place, il y a un pas qu’il ne faudrait pas franchir, la durée du séjour de Pierre, malade, à Salerne ne permettant pas de savoir s’il a pu se familiariser sur place avec les méthodes des médecins salernitains43. Quant à l’enseignement de la médecine à Paris, il semble qu’il n’ait pris son essor qu’à partir des années 80, au moment où Gilles de Corbeil (env. 1140-env. 1224), formé à Salerne, commença à y donner des cours44. En dehors de la lettre 43, entièrement consacrée à la malaria et aux soins y afférents, Pierre, pour expliquer la mort d’Étienne du Perche, recourt à un terme technique, l’herpes est(h)iomenus, appelé communément lupus (la gangrène)45. Ailleurs, il parle du traitement d’une maladie biliaire, de la cause des abcès, qui se guérissent par l’exérèse et la saignée, ou il décrit l’effet de certains aliments, parle de pouls, 37  En 1166, Pierre s’est rendu en Sicile, et par la suite, nous le trouverons en Angleterre. Plus loin, p. 101 sq. ; p. 118. 38   Ep. 43, 126A/B. 39  Holmes/Weedon, Peter of Blois, p. 253. 40   Ep. 43, 126C. 41   Ep. 90, 282A. Plus loin, p. 122. 42   Ma faible chair si maltraitée, se plaindra-t-il, p. ex., dans Ep. 31, 108A. 43  Holmes/Weedon, op. cit., p. 255. 44   Baldwin, op. cit., p. 83. DHGE, 20, col. 1362-1363. 45   Ep. 93, 293A. Holmes/Weedon, op. cit., p. 253. Guy de Chauliac, Chirurgia Magna, 2.1.1, p. 65 sq. Plus loin, p. 128.

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d’urine, de manque d’appétit et se réfère à Galien et aux Aphorismes d’Hippocrate à propos de l’obésité46. Vers 1205, à la fin de la lettre qu’il envoie à Gérard et Pierre de Saint-Martin, il presse ses neveux de récupérer au moins un des livres de médecine, somptueusement relié, qu’un personnage peu fréquentable lui a volé47. Que savons-nous des années consécutives à la période de formation de Pierre ? À vrai dire, notre auteur laisse sur leur faim tous ceux qui chercheraient à retrouver un curriculum complet. Au fond, nous ne disposons que de deux types de renseignements (fragmentaires) : les remarques qui ont trait à l’activité enseignante de Pierre et les observations qu’il glisse çà et là sur son travail d’écrivain. Avant d’en dire plus, arrêtons-nous un moment à la lettre 48, envoyée, après la paix de Venise (1177) entre Frédéric Ier (11521190) et le pape Alexandre III (1159-1181), au cardinal Guillaume de Pavie48, jadis sévèrement critiqué par Thomas Becket pour avoir pris le parti d’Henri II49. Pierre s’y félicite des qualités de diplomate du cardinal, qui ont finalement amené l’empereur à reconnaître Alexandre III comme pape légitime et à mettre fin à un schisme de presque 20 ans50 ; il condamne les antipapes qui se sont succédé entre 1159 et 1177, tout en oubliant que les événements après la mort d’Adrien IV (1159) étaient tributaires d’une lutte d’influence entre plusieurs acteurs – l’empereur, le pape, les rois de France et d’Angleterre, le royaume de Sicile et les villes lombardes – et que l’origine de l’élection de deux papes, en 1159, devait se chercher dans la scission du collège des cardinaux en deux factions, une « sicilienne » et une « allemande », scission effective depuis 1156/5751. Si Pierre, dans cette lettre, s’attaque tout particulièrement à la mémoire de l’antipape Victor IV (1159-1164), cet Octavien, comme il dit avec mépris, Satan orgueilleux qui s’acharnait contre les clercs et les gens sans moyens, c’est pour se venger d’une mésaventure personnelle. En effet, en se rendant à la curie romaine, il se fit prendre par les sbires de Victor IV, fut battu et dépouillé de ses biens, mais, contrairement à ses compagnons d’infortune, il réussit à se   Ep. 31, 107C ; Ep. 85, 260B/C. Compendium in Job, p. 66 ; 68 ; 70.   Ep. 6R, p. 41.11. 48   Ep. 48. Sur Guillaume de Pavie, DHGE, 22, col. 982-983. 49   MTB, 6, Ep. 314, p. 212-213. 50   Ep. 48, 141B. 51   Ibidem, 142B-144A. Haller, op. cit., p. 111-146. 46 47

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sauver des geôles de l’antipape52. Étant donné qu’Alexandre III, avant de quitter l’Italie pour Montpellier au printemps 1162, a séjourné à Gênes (fin 1161)53, la rencontre malheureuse de Pierre dut se produire entre la fin de 1159 et l’automne 1161. On aimerait bien connaître le nom du mandant éventuel de Pierre ou les motivations de son déplacement en Italie. Au moment d’écrire la lettre 48 (fin 1177), Pierre semble avoir encore bien présents certains détails du conclave controversé de 115954 au point de se demander pourquoi les électeurs ont préféré le cardinal Octavien à des hommes de paix tels que Bernard de Porto55, Henri de Pise, Hyacinthe ou Hubald. La question a de quoi étonner lorsqu’on sait que ces quatre cardinaux ont voté pour le futur Alexandre III. Ce dernier ne fut-il alors pas un « homme de paix » ? Pourquoi Pierre attribuet-il, en passant sous silence le nom d’Alexandre III, le mérite de la paix de Venise à Guillaume de Pavie ? Enfin, que faut-il comprendre par exil56 ? Pierre a-t-il erré quelque part en Italie après s’être échappé des mains des partisans de Victor IV et avant d’être accueilli par Guillaume de Pavie, geste dont il gardera le souvenir reconnaissant ? Ceci étant, on retiendra que Pierre, de même que son frère Guillaume, a dû bénéficier de la sympathie d’Alexandre III tout au long du pontificat, comme le donnent à penser plusieurs passages de la correspondance qui témoignent du crédit dont jouissait Pierre à la cour papale57. Revenons-en à l’enseignement, incontournable pour Pierre, qui, en dehors d’un patrimoine partagé avec ses sœurs58, n’a pas disposé d’autres revenus pendant longtemps. Ainsi, dans la lettre 51, il rappelle à l’évêque de Salisbury, Jocelin de Bohun (1142-1184), sa promesse de renvoyer ses neveux à Paris avant Noël et de régler par la même occasion les honoraires pour l’année en cours, ce qui lui faciliterait le remboursement des dettes contractées entre-temps59.   Ep. 48, 144B-145A.  Haller, op. cit., p. 127-128. 54  Il reste difficile d’établir la répartition des votes du conclave de 1159. Pacaut, Alexandre III, p. 102-105. 55   Adrien IV, avant de mourir, avait recommandé le cardinal Bernard de Porto. Pacaut, op. cit., p. 104. 56   Ep. 48, 145A/B. 57   Plus loin, p. 117, p. ex. 58   Ep. 6R, p. 38.4. 59   Ep. 51, 154B, 155A. Pierre parle de ses dettes aussi dans Ep. 156. De plus, les Regesta Pontificum Romanorum, 2, no. 14963 (p. 460), nous apprennent 52 53

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Les soucis matériels sont encore présents lorsque Pierre reprend la critique d’un autre enseignant, maître R., qui reproche aux évêques leur pingrerie envers les professeurs60. Quant au rôle de l’enseignement et aux contenus à transmettre, Pierre pense qu’il faut stimuler les efforts de l’élève, qu’il soit débutant ou non, et que sans être passé par les arts libéraux, centrés sur la grammaire et les auteurs classiques, on ne peut envisager sérieusement des matières plus ardues61. Ce point de vue, Pierre l’a aussi exprimé avec force dans une lettre rédigée au nom de Rotrou, archevêque de Rouen, et adressée au roi Henri II en 1165 : les auteurs anciens offrent un condensé de solutions pour toutes sortes de problèmes en politique62. Quant à la progression des élèves, Pierre semble en avoir voulu assurer lui-même le contrôle dès le départ plutôt que de mener à terme un travail déjà mis en route par des collègues63. Il sait par ailleurs qu’enseigner les arts ne dure souvent qu’un temps et peut servir de tremplin pour monter dans l’échelle sociale, voire atteindre l’épiscopat64. Ainsi, sans les machinations d’adversaires jaloux, Pierre aurait pu abandonner, à la fin des années 60, son enseignement, améliorer par voie de conséquence sa situation matérielle et entrer au service de l’archevêque de Sens, Guillaume aux Blanches-Mains (1168-1176)65. Au fil des ans, toutefois, on observe chez Pierre, comme à l’égard du droit, le même mouvement de recul : il commence à juger défavorablement un enseignement des arts qui s’installerait dans la durée. Ainsi, dans une lettre tardive66, critique-t-il vivement un maî-

qu’au moment du concile du Latran de 1179, Pierre s’étant endetté auprès de créditeurs bolognais, il fallut une lettre comminatoire du pape Lucius III (11811185) pour que la somme de 15 marcs soit remboursée à maître Étienne qui s’était porté caution. Également Decretales, 3.12.3, col. 530-531. Sur les difficultés économiques des intellectuels, Smalley, The Becket Conflict, p. 11-13. 60   Ep. 60, 178D. Roger de Hoveden, Chronica, 2, p. 187, transcrit le texte d’un décret d’Alexandre III, ut praelati provideant magistris scholarum necessaria. 61   Ep. 9, passim ; Ep. 51, 156A ; Ep. 81, passim ; Ep. 101, passim. Libellus, p. 66.835. 62   Ep. 67, 211A/B. 63   Ep. 101, 312A/B. 64   Ep. 60, 180D ; Ep. 129, 381C/D. 65   Ep. 72, 221C ; 223B/C. Williams, William of the White Hands, p. 365-387. DHGE, 22, col. 857-859. Plus loin, p. 114 et p. 134-139. 66   Ep. 76. Cette lettre date probablement de 1198. Ep. 139, 415B, Pierre écrit : […] ab ineunte aetate semper in scholis aut curiis militavi. Scholasticus vero

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tre et ami homonyme, chanoine de Chartres longtemps admiré, dont on a voulu faire un personnage fictif, un alter ego, auquel Pierre de Blois aurait adressé deux lettres, mais qui fut probablement un parent (oncle ou cousin ?) dans le rôle de tuteur67. Pierre reproche à cet ami d’avoir passé son temps, jusqu’à un âge fort avancé, à étudier la littérature païenne, la philosophie et le droit romain, au grand dam de la théologie, et de composer encore des poèmes érotiques, des turpitudes qui éveillent le désir passionnel68. Qu’il prenne exemple sur Pierre qui, séduit par la théologie, a rejeté ses propres vers d’amour, des frivolités, qui a abandonné la sagesse du monde et qui a finalement réussi à amener son frère Guillaume à abandonner sa fierté d’antan, les comédies et les tragédies, occupations d’un esprit servile69. Et pourtant, le vénérable maître, brillant par son savoir mondain, juge le discours évangélique dur, insipide et puéril et continue d’écrire des poèmes, de se soucier de futilités, aucunement interpellé par sa situation familiale catastrophique : la mort de trois neveux et l’emprisonnement d’un frère70. Bien au contraire. À en juger par un passage de la préface du Speculum iuris canonici rédigé entre 1175 et 1190 par l’ami homonyme de Pierre, l’auteur, peu enclin à citer la Bible, se sentait mal à l’aise dans son rôle de chanoine de Chartres et d’archidiacre de Dreux. En fait, écrit-il, Prométhée, attaché au sommet du Caucase, a pu vaquer à l’observation des astres en dépit de ses souffrances causées par le vautour arrachant le foie, car l’esprit gardait sa liberté sans se soucier des chaînes du corps. ‘Mutatis mutandis’, j’ose me comparer à Prométhée, mettre en parallèle Chartres et le Caucase, établir un rapport entre le vautour et les soucis dont m’accable ma charge. Obligé d’abandonner mes habitudes, arraché aux délices des écoles et jeté dans les geôles de la cathédrale de Chartres, j’aurais pu mener une existence complètement inutile si je n’avais pas combattu énergiquement l’inactivité. Ainsi ai-je réussi à résoudre les contradictions de nombreux canons que j’avais pu relever au cours de mes lectures assidues du droit romain et du droit canonique, en labor licet sit inefficax ad salutem, quaedam tamen in eo mundana honestas est et innocentia saecularis. 67   Bezzola, Les origines, 3, p. 41. Dronke, Peter of Blois, p. 196. Southern, The Necessity, p. 103. Idem, Peter of Blois, p. 242. Wollin, op. cit., p. 16-18. 68   Ep. 76, 233A/B. 69   Ibidem, 234B ; 235A. 70   Ibid., 236B ; 237B/C.

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y apportant de l’ordre grâce à un meilleur classement71. En anticipant72, on dira que l’ami de Chartres, resté fidèle à son premier amour, n’a pas connu ce détachement progressif du monde, typique de Pierre de Blois, et qu’il fut par conséquent étranger aux préoccupations propres à notre dictator et poète : la croisade, la spiritualité cistercienne, la primauté des textes bibliques, la dévotion à la Vierge de Chartres, pour ne citer qu’elles. Le contraste entre les deux Pierre est d’autant plus saisissant que dans son réquisitoire tardif contre l’enseignement des arts, l’étude des auteurs et l’écriture profane, Pierre, l’ancien dictator, prend le contre-pied de ce qu’il a avancé dans une lettre écrite avant 1184 et adressée à Pierre le chanoine, qualifié de très cher maître73. Dans cette lettre, l’auteur de la correspondance, après s’être félicité de l’homonymie entre lui-même et le chanoine de Chartres, susceptible de promouvoir leur gloire commune, énumère des raisons de satisfaction : les biens que chacun possède, la faveur des puissants dont ils jouissent, leur notoriété et leurs écrits. Ce sont ces derniers qui, indestructibles, transmettront, grâce à une diffusion grandissante, le nom de leurs auteurs à la postérité74. Cette lettre respire apparemment le siècle et a dû être rédigée, par conséquent, à un moment où Pierre nourrissait encore (ou à nouveau) des ambitions bien mondaines. En mettant en avant les scripta, Pierre anticipe le mythe de l’immortalité cher aux humanistes75. Et lui de parler de son De prestigiis fortune, ouvrage perdu aujourd’hui, qui devait magnifier les actions d’Henri II d’Angleterre et garantir ainsi au roi une véritable survie, celle que les langues des flagorneurs s’avéraient incapables d’assurer76. Les œuvres littéraires que Pierre mentionne dans cette lettre englobent sans doute ses poèmes, amatoria iuventutis, lasciviores cantilene, comme il les appelle, et nous font remonter le temps. Versus et ludicra que feci Turonis, écrit-il, et il réclame à un correspondant ces mêmes vers pour les copier, un travail de jeunesse

71   Texte traduit d’après la citation du passage par Southern, The Necessity, p. 110, n. 12. 72   Plus loin, p. 210. 73   Ep. 77, 237D. Southern, op. cit., p. 109-112. 74   Ep. 77, 238A/B. Toutefois, cette lettre ne doit pas nous faire oublier la critique des arts libéraux, que Pierre expose dans Ep. 6, également écrite avant 1184 : signe du balancement qui caractérise l’auteur. Dronke, op. cit., p. 193. 75   Tenenti, Die Grundlegung, III, p. 124 sq. 76   Ep. 77, 239C.

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donc qui a vu le jour sur les bords de la Loire et dont la dernière édition de l’œuvre poétique de Pierre propose, avec les précautions d’usage, le début des années 50 comme date possible de composition77. Par ailleurs, il est fort probable que Pierre a persévéré dans son rôle de poète d’amour jusqu’à la fin des années 80, en s’affranchissant des contraintes de la tradition pour lui substituer sa propre conception de l’érotisme, sans égal, jusqu’au XVIe siècle, dans le domaine de la poésie érotique latine78. Si, au fil du temps, Pierre a délaissé les sujets érotiques, qui l’avaient rendu célèbre, sans abandonner la poésie complètement pour autant – nous possédons, p. ex., un poème sur la mort d’Henri le Jeune (1183) et deux autres sur la captivité de Richard Ier (1193)79 –, il en va tout autrement pour son travail d’épistolier, commencé au plus tard dans les années 60 et poursuivi pratiquement jusqu’à la mort. Plus que ses poèmes, souvent anonymes, qu’il ne cite d’ailleurs jamais, ce sont ses lettres qui ont assuré sa gloire pendant tout le Moyen Âge, comme en témoignent plus de 320 manuscrits80, qui rendent par ailleurs si difficile une édition critique de la correspondance. Cela dit, les recherches actuelles nous autorisent à affirmer que tout au long de sa vie, Pierre, en s’appuyant sur des brouillons ou des copies, a modelé et remodelé son Recueil épistolaire, en a procuré au moins deux éditions, en éliminant certaines lettres d’une édition à l’autre, en en rajoutant d’autres, ce qui a amené un connaisseur de la question à se demander si nous n’avons pas affaire à un tout, à l’œuvre majeure de Pierre81, dont la première édition remonte probablement à 1184, rappelons-le82. Pierre était bien conscient de sa supériorité intellectuelle, de la renommée dont jouissaient ses lettres83 – n’oublions pas qu’il s’agit d’une correspondance publiée du vivant de son auteur –, dont on

  Ep. 12, 39B. Wollin, op. cit., p. 160.93.   Ep. 57, 172C ; Ep. 76, 234B. Wollin, op. cit., p. 114. Godman, Literary Classicism, p. 163-169 ; 178. 79   Carmina 1.4 ; 2.3 ; 2.7. Wollin, op. cit., p. 257-262 ; 339-343 ; 367-370. 80   Wahlgren, The Letter Collections, p. 17. 81  Southern, Towards an Edition, p. 927-928. Idem, Medieval Humanism, p. 113-116. 82  Southern, op. cit., p. 131-132, distingue cinq étapes alors que Wahlgren, op. cit., p. 189-190, n’en retient que deux. 83   Ep. 23R, p. 117.2. 77

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demandait des copies jusqu’en Espagne et dont il comptait se servir pour couvrir à jamais de honte ses neveux indignes84. Taxé de compilateur par un Cornificius jaloux et présomptueux de l’entourage de Réginald, évêque de Bath, qui lui reproche justement de réunir en un seul volume les lettres éparpillées, Pierre réplique dans la lettre 92 que son Recueil, conçu, pourrait-on dire, comme une illustration de son Libellus de arte dictandi rhetorice, doit servir de modèle à tous ceux qui désirent s’initier à l’art épistolaire85. Par ailleurs, pour couper court aux critiques de plagiat avancées par le même détracteur, Pierre invoque le témoignage de l’archevêque de Cantorbéry et de l’évêque de Bath, ami et destinataire de la lettre : ces prélats pourront confirmer qu’il est bien capable de dicter plusieurs lettres à la fois86 – quitte à les retravailler ultérieurement, dirons-nous. S’inspirant des classiques, étudiant leurs œuvres sans relâche, Pierre se propose de les égaler, en accord avec les bases humanistes de sa formation, et conformément à l’esprit des écoles du Val de Loire, il fait sien le célèbre mot de Bernard de Chartres : Nous sommes tous des nains juchés sur les épaules de géants87 – sans se rendre bien compte que son activité littéraire l’éloignait finalement de ses modèles vénérés88 !

84   Ep. 9R, p. 51.6-7 ; Ep. 6R, p. 38.3. Par ailleurs, dans la lettre dédicatoire, adressée à Henri II, Pierre avertit : […] propter insufficientiam personarum quibus scribebatur, aut quae scribebant, inurbanius aut diffusius aut inconsultius me scribere oportebat. Ep. 1W, p. 138.6. 85   Ep. 92, 289C/D ; 290D. Southern, op. cit., p. 115. 86   Ep. 92, 290C. 87   Ibidem, 290A. Jean de Salisbury, Metalogicon, 3.4.44-50. Sur l’ambiguïté du propos de Bernard de Chartres, sorti de son contexte, Armogathe, Une ancienne querelle, p. 828-831. 88  Southern, op. cit., p. 128. Également, plus haut, n. 78.

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1 (36)* À sa très chère sœur Christiane, son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans celui en dehors duquel il n’y a pas de salut. De tout mon être je veux dire la grandeur du Seigneur, mon cœur est plein de joie à cause de Dieu, mon Sauveur : tu sais tenir ton corps pour vivre d’une façon sainte et agréable au Seigneur en te laissant guider par l’esprit salutaire. C’est pourquoi ton nom est comme un parfum raffiné. Devant Dieu et devant les hommes, ce n’est un mystère pour personne, tu as mérité les plus ferventes louanges parce que depuis le temps de tes vœux  solennels, tu as toujours su garder la chasteté et la pureté. Tu es donc célèbre jusqu’au bout du monde ; jusqu’au bout du monde aussi on te louera. Tu devais en principe épouser un mortel, mais le Fils du Très-Haut a bien voulu t’obtenir en mariage. Je t’obtiendrai en mariage, fait-il dire au prophète, par l’amour et la tendresse. Oui, je t’obtiendrai par la fidélité. Les vierges sont effectivement promises en mariage au Christ pour qu’elles puissent lui faire don de la chasteté. Je vous ai promis en mariage à un seul époux, le Christ, écrit l’Apôtre, et je désire vous présenter à lui comme une vierge pure. Car Dieu, en tant qu’époux céleste, s’unit de bon gré à celles qui n’ont pas été souillées par le siècle. Ayant choisi de naître d’une vierge, il apprécie forcément la virginité. Il a désiré naître tout spécialement d’une vierge pour que d’autres vierges puissent suivre l’exemple de sa mère, un exemple de pureté et d’humilité, et partager ainsi avec lui la gloire éternelle. À sa suite, dit le psalmiste, des jeunes filles, ses compagnes, sont introduites pour toi. On les conduit parmi les cris de joie, elles entrent au palais du roi.   Lc 1.46-47.   1Thess. 4.4 (V).    Cant. 1.2 (V).    Ps. 48.11.    Os. 2.21-22.    2Cor. 11.2.    Ps. 45.15-16.  

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Lettre publiée en 1184. Pour la datation des lettres, plus haut, p. 6-7.

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Ma sœur très chère, ne néglige donc pas la grâce que tu as reçue, je t’en prie : tu l’aurais reçue en vain et tu porterais une lampe vide si tu n’avais pas l’huile de la charité, autrement dit, si tu n’aimais pas le Christ de tout cœur. Car la chasteté brillera et conviendra au Christ dès l’instant que la charité lui tiendra compagnie. Quel éclat possède une génération chaste10 ! nous dit le livre de la Sagesse. Ma sœur, il faut donc posséder à la fois la charité et l’humilité, qui agrée à celui qui réside tout là-haut, mais regarde ici-bas11. Ce qui m’intéresse, dit le Seigneur, c’est l’humble, le bienveillant, celui qui écoute ma parole avec crainte et tremblement12. Le Seigneur a bien voulu abaisser son regard sur la Vierge Marie pour son humilité et non pas pour sa beauté, sa haute naissance ou son savoir. Il a bien voulu abaisser son regard sur moi, son humble servante13, lisonsnous chez Luc. Alors, sois humble, toi qui t’es abaissée pour le Christ, toi qui as choisi de rester plutôt au seuil de la maison de Dieu, que de vivre avec les gens sans foi ni loi14. Mais sans la persévérance, l’humilité ne sert pas à grand-chose. Si toutes les vertus aspirent à la couronne de la victoire, une seule l’obtiendra, la persévérance. La princesse, dit le prophète, resplendissante, fait son entrée dans sa robe à bordure d’or15. La bordure garnit le bord d’un vêtement. La gloire d’une religieuse se mesure par conséquent à l’aune de la bordure : si la fin n’est pas glorieuse, la gloire d’un début réussi dans la vie monacale ne sert à rien. La perspective de la récolte fait supporter au paysan son labeur, et l’espoir de vaincre aide un boxeur solide à mieux encaisser. Il en est de même pour toi : l’attente de la gloire éternelle relativise les désagréments de la vie claustrale et la servitude d’une soumission librement consentie. À la fin des temps, la colombe qui fut envoyée au bout d’une semaine [par Noé] ne reviendra plus à l’arche16, et, pour citer Job, les jeunes bouquetins grandissent dans les pâturages, quittent leur mère et ne reviennent plus17. Cela veut dire qu’à partir   2Cor. 6.1.   Matth. 25.3 sq. 10   Sag. 4.1 (V). 11   Ps. 113.5-6. 12   Is. 66.2. 13   Lc 1.48. 14   Ps. 84.11. 15   Ps. 45.14. 16   Gen. 8.12. 17   Job 39.1-4.  

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du moment où vous serez entrées dans la gloire des enfants de Dieu, votre pâturage, ni toi ni toutes celles qui ont opté pour ton style de vie ne reviendrez à cette existence misérable d’ici-bas. Voilà, ma sœur très chère, en peu de mots, quelques réflexions que j’ai voulu te soumettre, non que tu aies besoin d’un avertissement de ma part, mais parce que j’aimerais te voir remporter le prix de la course. Pour le dire avec les mots du poète : Éperonner un cheval lancé ne nuit en rien18.

 Ov., Pont., 2.6.38.

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2 (6R)* À ses neveux Gérard et Pierre, Pierre de Blois, archidiacre de Londres, salut – mais pas plus qu’ils ne le méritent. Je vous ai toujours considérés en quelque sorte comme mes fils, et la bien douce générosité dont vous pouviez très souvent faire l’expérience n’a rien eu à envier aux sentiments affectueux d’un père. En contrepartie, j’ai attendu de vous que vous me rendiez la pareille, que vous soyez, tels des fils fidèles, la consolation et le soutien de ma vieillesse. Cependant, les choses ont pris une autre tournure et je constate avec tristesse, comme le prophète : J’ai élevé des enfants, je les ai tirés vers le haut, mais ils se sont révoltés contre moi. Descendants de Canaan et non de Juda, fils d’Héli vauriens, compagnons de Datan et d’Abiram que la terre engloutit vivants, pensez-vous sérieusement que le Seigneur n’ait pas le bras assez long pour sauver de votre fourberie sournoise un innocent ? L’Écriture sainte l’atteste : Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui et pour toujours. Sans me prévenir, sans me rencontrer et oublieux de tous mes bienfaits, vous avez pillé scandaleusement mon patrimoine que, mu par un sentiment de compassion, j’avais laissé en garde, à titre précaire, à mes sœurs et nièces pour qu’elles en jouissent le temps qui me conviendrait. Ainsi par vos pratiques usuraires et par vos malversations, vous avez donné à mon détriment des objets d’ar-

  Jn 1.16 (V).   Tob. 10.4 (V).    Is. 1.2 (V).    Dan. 13.56.    1Sam. 2.12.    Nombr. 16.31-32.    Is. 59.1.    Hébr. 13.8.  

*  Lettre probablement écrite après 1205. Revell, op. cit., p. 37, n. 1, relève parmi les témoins d’une charte de Richard Ier de 1198 un Petrus de Sancto Martino clericus. Plus haut, p. 13-14.

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gent à la comtesse10, mais le sang de Naboth crie vengeance contre Achab et Jézabel, qui ont brutalement pris possession de sa vigne11, d’après l’Écriture. Mais sûrement, celui qui siège au-dessus des chérubins et qui plonge ses regards jusqu’au fond des abîmes12 vous apostrophe, vous les fourbes : Je vais tirer vengeance13, c’est moi qui paierai de retour14. Qui pourrait arracher quelqu’un de ma main15 ? De fait, ce crime ne restera pas impuni. Même si je ne viens pas personnellement chez vous, mes lettres témoigneront en grand nombre contre vous. Elles vont inonder la France et rendre fétide votre nom auprès de tout le monde, pour toujours. Ma bonté et votre méchanceté seront mises dans la balance de la justice, et mes lettres, impérissables, instruiront la postérité de la façon inique dont vous avez récompensé la grâce par l’ingratitude, le bienfait par le méfait, l’amour par la haine. Vous n’êtes pas sans savoir, si tant est que Votre Grandeur daigne s’y intéresser, qu’au départ, mon père ne possédait pas de terres dans le Blésois, mais que grâce à son travail assidu, il a réussi à devenir propriétaire terrien, ce qui lui a permis de marier toutes ses filles honorablement. Après avoir doté chacune d’elles de terres, dans la mesure du possible et en fonction de ce qu’il jugeait convenable, il m’a légué solennellement et publiquement tous ses biens restants, et jusqu’à votre époque, c’est moi qui en fus l’héritier et le propriétaire. Prenez donc bonne note, fils de perdition16 éternelle, du ver qui ronge17 votre conscience, de la vérité qui réduit à néant vos machinations, du dommage que subit votre abominable réputation. Oublieux de Dieu et de ses jugements, qui ne vous ont jamais particulièrement préoccupés, me semble-t-il, vous me traitez avec mépris, vous me donnez en spectacle, vous m’assaillez pour m’abattre, comme on abat un mur qui penche ou une clôture branlante18,   Ex. 3.22 ; 12.35-36. Rappel du dépouillement des Égyptiens par les Israélites. 10  Il peut s’agir soit de la comtesse de Blois, Catherine de Clermont, soit de la comtesse de Champagne, Blanche. Revell, op. cit., p. 38, n. 11. 11   1Rois 21.18-23. 12   Dan. 3.55 (V). 13   Deut. 32.35. 14   Hébr. 10.30. 15   Deut. 32.39. 16   Jn 17.12 (V). 17   Mc 9.45. 18   Ps. 62.4. 

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et vous vous hâtez de mettre fin à mes jours dans la honte et dans la douleur. Doux Jésus, que sont devenus la foi, l’amour et la vérité ? Où rencontre-t-on encore de la gratitude ? Qui se souvient des bienfaits qu’il a reçus et qui envisage une compensation, aussi modeste soit-elle ? Ciel, prête l’oreille à mes paroles, terre, écoute mes déclarations19 ! Progéniture mauvaise et vicieuse20, c’est tout ce que tu rends à ton oncle qui t’a fait fréquenter de nombreuses écoles pour que tu puisses t’y instruire ? Même ton pire ennemi n’aurait pas connu semblable traitement ! Maintenant, viens sur la sellette, mon cher Gérard ! Je vais dire devant tout le monde de quelle manière tu m’as honoré d’honoraires ou plutôt de tes pratiques impitoyables d’usurier. J’étais parti de Sens pour me rendre à Chartres21, et par écrit, j’avais prévenu mon Gérard bien-aimé, mon cœur et mon âme, pour qu’il vînt à ma rencontre et que nous pussions avoir un entretien en tête à tête. Il est venu, certes, tout en se cachant, car pour quelqu’un au visage ténébreux et à l’esprit plus ténébreux encore, il ne fut pas difficile de plonger dans les ténèbres. Cependant, quelques-uns parmi mes confrères chanoines de Chartres l’ont vu et lui ont parlé. Au fond, il avait peur d’être contraint à me prêter une partie du fruit de son usure, mais la veille du rendez-vous prévu, Dieu m’a permis de trouver ailleurs à foison ce qu’il me fallait. De même que Gérard est passé à Chartres sans que je le voie [non visus], de même il est reparti en ennemi [invisus] sans qu’on lui ait demandé de s’en aller. À quoi bon évoquer l’escroquerie et la roublardise de Pierre de Saint-Martin, un homme que j’ai tiré de sa condition ignoble de serf ? Sous une fausse identité et à l’aide du sceau contrefait d’un grand personnage, ce garçon m’a soutiré frauduleusement mes lettres et mes œuvres par une machination singulière et une rare fourberie. Si Gérard a brillé par son absence, ce Pierre s’est mêlé de mes affaires d’une façon absolument insupportable. À l’époque, je me trouvais en France et lui-même voulait me loger convenablement et se charger de mes dépenses. Paroles creuses et vaines promesses ! Le but de cette opération fut tout autre. Flatteur et traître à la fois, il s’efforçait, en sollicitant des lettres et des interventions de nombreux grands personnages, de faire pression sur moi pour m’amener à renoncer en sa faveur à tous mes revenus d’outre-Manche et à lui   Deut. 32.1.   Deut. 32.5 (V). 21  Plus loin p. 687 sq. 19 20

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remettre ce que Dieu, dans sa miséricorde, m’avait octroyé pour mon propre usage et pour les besoins des pauvres, ce qui lui aurait fourni des capitaux supplémentaires pour se livrer à l’usure. Évidemment, ce fils de l’avarice, cet idolâtre de l’argent, cet esclave du gain ne pouvait ni ne devait acquérir aucun de mes bénéfices, en raison de sa condition de serf. Certes, grâce à moi, il fut libéré du joug de son sort ignoble, mais il lui reste encore le vieux levain22 de sa faute originelle, et à la moindre occasion, s’il contrevient au droit de l’ancien maître23, il peut perdre sa position d’affranchi contre celle de serf24. Mais loué soit Dieu qui travaille en tout pour le bien de ceux qui l’aiment25 et qui, au moment de nos tentations, nous donne la force de nous en sortir26 avec le temps. J’avais, en effet, pour habitude de faire tous les ans des frais bien au-delà de mes capacités, dans le seul but d’aider les membres de ma famille, à l’occasion de mariages ou pour des raisons de promotion, et j’étais coutumier de dépenser sans compter pour leurs besoins. De plus, je les autorisais à se servir de mon héritage dès lors que leurs activités publiques l’exigeaient. Au total, si je tiens compte des dépenses et avantages provenant de l’héritage et que j’y ajoute tout ce que je donnais chaque année avec une grande générosité, mes largesses dépassaient, et de loin, les revenus que je tirais de mon patrimoine. Ainsi mes proches ont perdu le plus en convoitant le moins. En guise de post-scriptum, je voudrais rappeler qu’avec des moyens légalement acquis, j’ai obtenu deux prébendes dont j’ai confié la garde à mon frère. Jamais, cependant, je ne les ai résignées, jamais je n’ai eu l’intention de le faire. S’il vous les a cédées à titre précaire, sachez que cela s’est passé en mon absence, sans que j’en aie eu connaissance, et que je vais les récupérer par conséquent. Puisque, sans mon consentement, personne ne vous a investis ni n’a pu vous investir, je ne peux en aucun cas tolérer que vous continuiez à bénéficier plus longtemps de ces revenus. C’est le salaire de votre ingratitude et la conséquence de votre action : vous avez perverti

  1Cor. 5.7.   Dig. 37.14.1. Pierre de Saint-Martin aurait-il été fils de clerc ? Le synode de Pavie (1022) avait en effet réduit en servitude les fils et les filles de clercs, les mettant à la disposition des différentes Églises. MGH, Const.1, p.75 ;77. 24   Inst. 1.16 §1. 25   Rom. 8.28. 26   1Cor. 10.13. 22 23

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mes droits de propriétaire en vous appropriant une possession précaire27. Enfin, les membres de ma famille auront désormais beau me demander un soutien dans leur détresse matérielle, ils ne trouveront que des oreilles insensibles et impitoyables. Vos machinations comme celles de vos proches contre moi se solderont par des pleurs pour tout le monde. Cela dit, arrangez-vous pour que le plus sale, le plus immonde des hommes, je veux parler de Geoffroi, le fils de H., un homme dont le lit attestait quotidiennement la souillure, que ce Geoffroi donc, parmi les livres de médecine qu’il m’a volés, me rende au moins le volume qui est relié en cordouan rouge et dont les initiales sont dorées.

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  Dig. 43.26.1 ; 2 ; 8.

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3 (32)* À Guillaume**, son très cher parent, prieur de Cantorbéry, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut – à moins qu’il n’y ait quelque chose de plus précieux. La loi de l’amitié, qui est aussi la base de la charité, veut que les amis, lorsque la situation l’exige, extériorisent par des actes effectifs leurs liens affectifs intérieurs. Notre amitié ne date pas de loin, mais notre affection, débordante et pleine d’exubérance, a confirmé dans un laps de temps réduit l’existence d’un sentiment profond que n’auraient pu susciter ni de nombreux services rendus mutuellement ni une familiarité consolidée durant de longues années. C’est pourquoi notre bref entretien et notre rapide prise de contact m’ont soudé à vous dans la charité au point que j’estime vous appartenir totalement. Bien plus : je vous considérerais comme un autre moimême si ce transfert d’identité était physiquement réalisable, à l’instar de nos deux volontés qui n’en font qu’une. Peut-être que je me trompe et que vous ne sentez pas les choses avec autant d’affection que moi. Cependant, vous manqueriez d’élégance si, en tant qu’ami, vous étiez en reste, vous que vos paroles, vos actions, votre visage, votre démarche et que sais-je encore : bref, que tout désigne comme un ami fiable et efficace. Je vous envoie H., le porteur de la présente, et je confie à votre affection le différend qui l’oppose au couvent de Cantorbéry. En toute modestie, j’aimerais vérifier, dans ce cas concret, ce que signifie pour vous le lien de notre amitié. En effet, tout ce que le porteur de la lettre obtiendra grâce à votre intervention, je l’interpréterai comme un geste à mon égard, et le service que le nouvel ami absent rendra m’obligera encore beaucoup plus. Adieu !

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Lettre publiée en 1184. Plus haut, p. 14.

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4 (34)* Au très révérend père et seigneur Pierre, évêque de Périgueux**, Pierre de Blois, le plus insignifiant de ses parents – pour ne pas dire, de ses serviteurs – salut : puissent vos succès toujours combler vos vœux. L’amour est aussi fort que la mort : alors que la mort défait l’articulation des membres et qu’elle met fin au contrat amical entre le corps et l’âme, l’amour rassemble les diverses volontés pour n’en faire qu’une seule, et il consolide l’union d’âmes différentes grâce au lien de la charité. L’amour ne souffre pas des inconvénients de l’absence, et si une longue séparation affaiblit en général la plupart des choses, l’amour puise plutôt des forces dans l’éloignement temporel et spatial. Ces considérations s’appliquent, comme le démontre l’expérience, aux rapports qui existent entre vous et moi. Car en fin de compte, votre bienveillance m’a remarqué, moi qui figure parmi les membres les plus insignifiants de votre parentèle, j’emploierais presque le terme d’avorton. De fait, vous m’avez fait savoir, si j’ai bien compris, que vous aimeriez que j’aille vous rejoindre sans délai pour vivre auprès de vous comme familier et convive. Lorsque j’ai appris cette nouvelle, une immense joie s’est emparée de mon esprit. J’étais déjà résolu à me rendre chez vous et je m’impatientais de me mettre en route lorsque le seigneur que vous savez m’a fait abandonner mon projet : après avoir pris contact avec moi, il a réussi à jouer sur une certaine naïveté de ma part, en promettant monts et merveilles et en trouvant les mots pour me séduire. J’ai attendu patiemment et maintes occasions se sont déjà présentées pour que se réalisent toutes ses promesses. En dépit de mon insistance, en dépit de ma situation matérielle difficile, sa générosité se fait toujours attendre. Je m’obstine encore à croire que ma patience sera récompensée. Mais peut-être dois-je attendre le retour



  Cant. 8.6.

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Lettre publiée en 1184. Pierre Minet, évêque de Périgueux (1169-1182). Plus haut, p. 14.

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du roi Arthur, comme les Bretons, ou l’arrivée du Messie, comme les Juifs ! Les personnages haut placés devraient s’abstenir de faire des promesses et plutôt pressentir ce que les gens désirent, se montrer généreux avant qu’on ne leur soumette une demande. Actuellement, je préfère encore perdre quelque peu mon temps afin de connaître avec précision les intentions de ce seigneur et savoir pourquoi il m’a tant promis et pour quelle raison il fait durer le suspense. Il ne faudrait pas qu’il porte atteinte à sa réputation. Dans son propre intérêt et non pas à propos de mon avancement, il devrait souvent méditer la maxime de Salomon : Des nuages et du vent qui n’amènent pas de pluie : tel est celui qui se vante d’un cadeau qu’il n’offrira pas. Si d’ici quelques jours, il n’a toujours pas manifesté sa générosité, je me déchargerai de mon souci sur toi, Seigneur, et tu m’aideras : je compte de préférence sur ta compassion et je n’attends pas d’autre soutien. Pense à ce que tu as dit à ton serviteur et qui a éveillé ma confiance. Si vous maintenez toujours votre offre généreuse, si vous persistez à me voir auprès de vous, je vous serais reconnaissant de me le faire savoir rapidement par un courrier. Car les aléas de la vie ont enlevé d’entre les vivants mon père et ma mère, et la mort amère, apparemment, m’a privé des personnes dont j’avais le plus besoin. De ce fait, je suis devenu l’exemple même d’un extrême désastre et le jouet de la Fortune. Puisque j’ai une singulière confiance en vous, faites en sorte que je puisse respirer après une longue série de malheurs, grâce à vos mains généreuses.

  M. Aurell, L’Empire, p. 158-175.   Prov. 25.14.    Ps. 55.23 (V).    Ps. 119.49.  

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5 (12)* Le malheur que tu déplores, je le partage en compatissant, car il n’est que justice que de témoigner de mes sentiments amicaux dans l’adversité, puisque j’ai été ton ami lorsque tu connaissais des jours heureux. Une mort inattendue nous a enlevé ton oncle : si l’on pouvait le faire revenir au moyen de larmes, presque toute la ville d’Orléans fondrait en pleurs. Mais la mort étant quelque chose de définitif, la perte qu’elle cause reste irréparable. Tiens donc au moins pour une consolation ce qu’exige la courtoisie et ce qu’ordonne l’affection. J’ai beaucoup aimé ton oncle, qui m’était très proche, et à mes yeux, tu prends sa place et tu hérites de l’affection que j’ai éprouvée pour lui. La mort a ravi ton oncle, mais l’amour est aussi fort que la mort et il t’a restitué ton oncle en ma personne. Si l’occasion se présente de t’aider dans ton avancement, cet amour sera plus fort que la mort et la grâce plus puissante que la nature. Cependant, j’ai du mal à rester serein lorsque tu te dis inconsolable dans ta douleur et qu’en plus, tu affirmes que le Seigneur, pour accroître encore ta douleur, a permis que tu te sois luxé le pied et que ta maison ait pris feu. Car tous ces accidents te prouvent sans aucun doute que le Seigneur a pitié de toi : Le Seigneur corrige celui qu’il aime, il frappe celui qu’il reconnaît comme son fils. Les coups du Dieu juste et miséricordieux sont plus agréables que les paroles d’un flatteur. J’accepte, dit le prophète, qu’un homme de bien me frappe ou me corrige, mais non pas qu’un méchant m’honore. Si le Seigneur a mutilé ton pied, il remet debout tous ceux qui fléchissent et il panse leurs blessures. Puisque nous sommes destinés à subir le jugement de Dieu, pourquoi protestes-tu contre le Christ qui t’a frappé dans sa miséricorde ? Lorsque sa colère s’en-

  Cant. 8.6.   Ps. 68.27 (V).    Hébr. 12.6.    Ps. 141.5.    Ps. 145.14.    Ps. 147.3.    Éphés. 2.3.  

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Lettre publiée en 1184.

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flammera tout à coup, changera-t-il d’avis et vous comblera-t-il de bienfaits ? Personne ne le sait. Dieu n’a pas oublié d’avoir pitié de nous10 et il nous manifeste sa bonté même s’il a des raisons d’être en colère11. Si tu supportes avec philosophie ses punitions, sa colère se changera en grâce et il consolera ton cœur surchargé de soucis, et il te rendra la joie12. Peut-être te met-il à l’épreuve maintenant pour que cette punition t’épargne le feu d’une mort éternelle. Pour construire le temple, on utilisa des pierres déjà parfaitement taillées ; ainsi, pendant tout le temps de la construction, on n’entendit pas un seul coup de marteau13. De même les pierres vivantes qui doivent servir à construire la Jérusalem céleste, la ville bien bâtie14, se voient taillées au moyen de toute sorte d’infortunes avant d’être employées à l’élévation de la demeure céleste. Le blé ne peut être entreposé dans la grange du Seigneur sans qu’il soit d’abord battu au fléau ou foulé aux pieds par les moissonneurs. Quant au décès de ton oncle, sa vie irréprochable devrait te fournir un motif de consolation : tout en vivant dans le siècle, il a refusé d’adopter les mœurs du siècle, et il a échangé des jours transitoires contre des jours sans fin. Il est entré chez le Seigneur15, il a pénétré dans le trésor16 de la gloire impérissable, il a sa demeure dans la paix17. Nous, par contre, nous continuons péniblement notre vie lamentable dans les tribulations18, à la fois risée et honte19 pour les habitants de la ville du Seigneur de l’univers20. Ne sommesnous pas ridiculisés et méprisés21 aux yeux des citoyens de Jérusalem, cette ville qui forme un ensemble harmonieux22, où les gens communiquent entre eux, unis par le lien de la charité et le partage

  Ps. 2.13 (V).   Joël 2.14 (V). 10   Ps. 77.10. 11   Hab. 3.2. 12   Ps. 94.19. 13   1Rois 6.7. 14   Ps. 122.3. 15   Ps. 71.16. 16   Bar. 3.15. 17   Ps. 75.3 (V). 18   2Cor. 11.27. 19   Ps. 78.4 (V). 20   Ps. 48.9. 21   1Macc. 10.70. 22   Ps. 122.3.  

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des vertus, alors que toute notre existence tire à hue et à dia et que tous nos actes ne s’opposent pas seulement aux actes d’autrui, mais sont aussi contradictoires en eux-mêmes ? Regarde les jugements de tout un chacun, ses intérêts, ses désirs, ses conseils, ses obligations, ses paroles et ses mérites, et tu te rendras compte de cette dissonance profondément désagréable. Certains pourraient vivre sans s’exposer à des dangers, sans fournir des efforts, mais, pour se sentir exister, ils se lancent dans des entreprises à risque mortel et déploient une activité qui dépasse leurs forces. D’autres, à l’instar de Tantale, ont soif malgré la proximité de l’eau ou se privent de nourriture en pleine opulence. Certains, en dépit de leur vœu de chasteté, poussent, pour utiliser l’image du prophète, tels des étalons en rut, des hennissements vers la femme de leur prochain23. D’autres, après avoir amassé d’immenses trésors, estiment qu’il leur manque encore quelque chose. Certains recherchent avec application pourquoi leurs modestes ressources diminuent et ne trouvent pas de réponse. Tu as ceux qui briguent les honneurs, qui leur échappent, et, à l’inverse, ceux qui les refusent et en sont investis malgré eux. Tu trouves des personnes qui méprisent les éloges et qui méritent d’être loués pour cette raison. D’autres cherchent à tout prix à être fameux, mais ils restent toujours infâmes. Certains espèrent trouver leur quiétude au prix de grands efforts ; d’autres n’arrivent pas à atteindre la quiétude dans la quiétude. Certains, vénérés par le monde extérieur, se dénigrent intérieurement. Pour d’autres, la flagornerie à leur égard vaut plus que les rappels de leur conscience. Certains usurpent un pouvoir tyrannique et s’en vantent. D’autres se voient rabaissés en raison de leur bonté. Certains s’affolent sans raison24 ; d’autres, totalement confiants, se trouvent en danger de mort. Certains convoitent un objet par tous les moyens pour le jeter avec mépris dès qu’ils l’ont obtenu ; d’autres, à l’inverse, éprouvent un immense plaisir après avoir acquis un objet dont ils ne voulaient pas. Certains vivent avec simplicité et tout leur réussit ; d’autres recourent à des ruses et échouent sur toute la ligne. Certains vivent comme cela leur chante et restent en pleine forme, alors que d’autres observent scrupuleusement les préceptes d’Hippocrate et tombent toujours malades. Certains feignent d’être ignorants, mais possè-

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  Jér. 5.8.   Ps. 13.5 (V).

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dent un grand savoir ; d’autres, à cause d’un savoir trop vaste, ignorent tout. Certains se détournent de la philosophie pour devenir des guerriers. D’autres quittent le calme du cloître ou les études, mais par la suite, la fatigue quotidienne de leurs membres les ruine. Certains jubilent au milieu des procès et portent la contradiction ; d’autres seraient accablés à l’idée de devoir engager un procès. Certains restent circonspects tant qu’il s’agit de futilités, mais perdent pied lorsque les questions deviennent difficiles et sérieuses et demandent de la réflexion. D’autres se montrent durs envers leurs intimes et amis, mais s’abaissent devant leurs ennemis. Certains poursuivent avec sévérité, comme s’il s’agissait d’ennemis, ceux qui se révèlent être de véritables amis. Tu as ceux qui s’humilient avec orgueil, alors que d’autres se rehaussent avec humilité. Certains séduisent tout en étant des menteurs ; d’autres sont considérés comme des menteurs en dépit de leurs efforts pour défendre la vérité. Certains diffèrent toujours ce que l’on ne doit pas différer, mais se précipitent lorsqu’il faudrait d’abord réfléchir. D’autres mettent leur âme en danger, mais soignent leur corps avec plaisir, à l’opposé de ceux qui se soucient avant tout du salut de leur âme et négligent le pauvre corps affligé. Certains ne s’occupent pas du lendemain ; d’autres cherchent à anticiper le futur sans relâche. Certains accroissent le patrimoine du Christ par leurs offrandes ; d’autres suivent le Christ pauvre pour enrichir leurs neveux grâce à ce même patrimoine. Certains, intérieurement simples et francs, se montrent extérieurement austères et renforcent de la sorte les liens entre les frères ; d’autres, extérieurement affables, se révèlent intérieurement grognons et défont ainsi les liens qui unissent les frères. Certains, dans un accès de colère, ne se contrôlent plus sur le coup ; d’autres dissimulent l’atteinte à leur honneur et la cachent pour un temps. Certains pleurent tout en feignant de rire ; d’autres exultent, hypocrites, tout en se lamentant. Certains se tournent par ambition vers des honneurs funestes ; d’autres jugent sans valeur les honneurs qui ne rapportent rien. Certains offrent toujours avec plaisir des cadeaux à des ingrats ; d’autres prêtent volontiers de l’argent à des débiteurs qui ne pourront jamais rembourser le prêt. Certains consultent tous les livres sans rien apprendre. D’autres promettent tout sans tenir aucune promesse. Certains agissent imprudemment et tout leur réussit ; d’autres préparent leurs actions méticuleusement et échouent chaque fois. Certains se voient honorés pour leur noblesse ; d’autres sont rabais41

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sés, et, auprès des princes, le sot jouit parfois d’une plus grande estime, parce qu’il n’est pas noble, que le noble, parce qu’il est intelligent. Certains excluent l’idée même de souci. D’autres s’impliquent moins qu’il ne faudrait dans leurs propres affaires et dans celles des autres. Certains dépendent uniquement des conseils de tiers ; d’autres suivent en toute chose la décision de leur propre volonté. Certains ne s’émeuvent pas, même dans des situations difficiles ; d’autres se tracassent pour les choses les plus futiles. Certains, parce qu’ils désirent éviter des dépenses à des tiers, se ruinent eux-mêmes ; d’autres disposent, sans s’embarrasser, de ce qui ne leur appartient pas, mais se montrent avares dès qu’il s’agit de leurs propres affaires. Certains, passablement pauvres, se confectionnent des vêtements en grand nombre. D’autres, ce qui est encore pire, commencent à construire ici et là sans jamais achever ces constructions. Certains mangent pour jeûner ; d’autres jeûnent pour manger. À quoi bon allonger cette liste ? Supposons que je parle les langues des hommes et même celles des anges25, je n’arriverais pas à présenter un tableau complet des dissonances entre les habitants de cette terre de dissemblance, puisque chaque individu n’est pas seulement en désaccord avec tous les autres, mais également avec luimême. Réjouis-toi donc que Dieu ait enlevé ton oncle à ce siècle pernicieux pour empêcher que de mauvaises influences ne faussent ses idées26. Ton oncle a quitté un monde qui n’était pas digne27 de lui. Il fut enlevé à cette génération mauvaise et vicieuse pour habiter dans la gloire des saints, là où l’harmonie des vertus ordonne toute chose en fonction de la paix et de la consonance, là où l’existence n’est plus soumise aux variations et où règne la joie pour l’éternité. Quant à l’incendie de ta maison et à ton entorse, cesse de grogner. Car si tu imites les qualités de caractère dont pouvait se prévaloir ton oncle, ton pied se tiendra sur un terrain sûr28 ; et le Seigneur sera une lampe devant tes pas29. Il te guidera sur la bonne

  1Cor. 13.1.   Sag. 4.11. 27   Hébr. 11.38. 28   Ps. 25.12 (V). 29   Ps. 119.105. 25 26

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voie30 de sorte qu’à la place de ta maison périssable, tu possèderas au ciel une demeure qui ne sera pas l’œuvre des hommes, une demeure salutaire, agréable, incomparablement belle et que rien ne pourra détruire. Envoie-moi les poèmes et les textes plaisants que j’ai écrits à Tours31. Dès que j’aurai fait le nécessaire pour les copier, je te les retournerai sans délai.

  Ps. 23.3.  Plus haut, p. 15.

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6 (57WO)* À son très cher ami et compagnon G. d’Aulnay**, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : puise ta force dans l’union avec le Seigneur. Depuis notre jeune âge, il existe entre nous un lien affectif tel qu’il égale la relation que le sang et la nature créent entre les membres d’un groupe familial. Souvent, j’ai pu en faire l’expérience dans des situations difficiles de la vie. Ainsi, lorsque la maladie ou d’autres désagréments m’ont accablé, tu as toujours été à mes côtés, prompt à m’aider fidèlement et à me consoler. Moi, pour ma part, je n’ai jamais hésité à me sentir concerné à fond par les malheurs qui t’arrivaient, et, dans une réciprocité amicale, j’ai fait miens les coups que le hasard pouvait t’assener. Tu me dis avoir choisi un mode de vie plus élevé pour échapper tout spécialement aux tentations du siècle, mais tu te plains que ces mêmes tentations te poursuivent avec plus d’insistance maintenant que tu es entré dans les ordres, et tu déplores que ta chair rejette avec obstination la loi spirituelle en raison de son propre asservissement. N’as-tu jamais lu que la vie est rude pour les hommes sur la terre et soumise à la tentation ? Mon enfant, dit la Sagesse, si tu prétends servir le Seigneur, prépare-toi à être mis à l’épreuve. Le monde lutte avec force contre ses déserteurs, et lorsqu’on tourne le dos aux appas du siècle, on doit s’attendre à des combats plus farouches encore. Le Pharaon, après avoir laissé partir les Israélites, s’emporta avec véhémence, lui aussi, et l’esprit mauvais, en sortant du jeune garçon qu’il avait tourmenté depuis sa petite enfance, secoua sa victime avec violence. Elie fut enlevé au ciel dans

  Éph. 6.10.   Job 7.1.    Sir. 2.1.    Ex. 14.5 sq.    Mc 9.14 sq.  

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Lettre publiée vers 1189. Alnetum. Cottineau, Répertoire, vol. 1, col. 201-202 ; vol. 3, p. 291, énumère six communautés religieuses de ce nom, dont Aulnay-sur-Odon, abbaye cistercienne (du diocèse de Bayeux où Pierre était prébendé). **

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un tourbillon de vent, et c’est au prix de plusieurs milliers de morts que les Israélites sont parvenus à s’imposer et à punir le crime des Benjaminites. Il est normal que les tentations jalonnent notre existence ici-bas. Les descendants de Juda ne réussirent pas à chasser les Jébusites, qui habitaient Jérusalem et eurent ainsi l’occasion de pratiquer la vertu. L’Apôtre a dû souffrir de la présence de Satan, destinée à l’empêcher de s’enfler d’orgueil pour avoir reçu des révélations. Tu t’es décidé à livrer un combat dont l’issue reste incertaine, dans un stade où tu ne remporteras pas la couronne10 sans avoir couru, où le prix t’échappera si tu ne luttes pas11. Que le Seigneur t’entraîne à la bataille et te prépare au combat12, le Seigneur, la force de son peuple13, le Seigneur du courage14, le puissant héros, le Seigneur, le héros des combats15. Au moment où surviendra la tentation, Dieu te donnera le moyen d’en sortir16. Tu ne garderas pas plus de souvenirs de tes malheurs présents que de l’eau écoulée ; l’obscurité se changera en clair matin17. Ta faiblesse t’apportera la victoire, ta pusillanimité cèdera la place au triomphe. Pour soulager tes moments de découragement, tu voudrais que je t’envoie quelques-uns de mes poèmes d’amour parce que tu appréciais jadis ces compositions de jeunesse. Je déconseille toutefois ce type de lecture qui ne peut qu’exacerber les tentations. Je laisse donc de côté les vers licencieux et te fais parvenir quelques exemples de la production poétique de mes années de maturité, telle la cantilène que j’ai intitulée Combat entre la chair et l’esprit. Peutêtre t’apporteront-ils le soulagement espéré tout en contribuant à ton édification18.   2Rois 2.11.   Jug. 20.19-36.    Jos. 15.63.    2Cor. 12.7. 10   1Cor. 9.24. 11   2Tim. 2.5. 12   Ps. 144.1. 13   Ps. 28.8. 14   Ps. 23.10 (V). 15   Ps. 24.8. 16   1Cor. 10.13. 17   Job 11.16-17. 18  Pierre a fait suivre la lettre 57WO de Carm. 1, 1-5 : Cantilena de lucta carnis et spiritus (Wollin, Carmina, p. 74 sq. ; p. 231 sq.).  

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7 (26AW)* À son seigneur et très cher compagnon G., Pierre de Blois, salut. Je vous aurais manifesté par courrier mon attachement avec plus de ferveur si la distance géographique n’avait fait obstacle ou si la rareté des messagers ne m’en avait empêché. Mon affection, indéfectible et toujours présente, doit donc compléter ce salut épistolaire. Puisqu’aux yeux du droit civil, la propriété n’implique pas de présence physique, je suis assez proche de vous tout en étant ailleurs, et vous me possédez d’une façon certaine malgré mon absence. La force d’un sentiment ne peut être affecté ni par la distance, ni par le temps, ni par l’absence physique. Si vous vous reportez au livre 45 du Digeste, vous y apprendrez, à propos des obligations verbales, qu’un petit laps de temps ne met pas en cause la validité de l’obligation. Je vous appartiens et vous reste attaché, et bien que je me consacre aux études de théologie à Paris, je me rappelle avec nostalgie les cours de droit à Bologne, que j’ai abandonnés beaucoup trop vite et beaucoup trop tôt. Cependant, nous lisons au sujet du droit d’usage et de l’usufruit que l’usufruitier peut déjà disposer des fruits avant leur récolte, et cueillies vertes, les olives donnent en général une plus grande quantité d’huile. Je cours donc vers l’huile qu’Aaron était obligé d’offrir avec des galettes, et je dis adieu, pour le moment, aux lois du siècle afin que le pécheur ne verse pas son huile sur ma tête. Car la loi du Seigneur est parfaite, elle rend la force de vivre, et je trahirais la loi divine si je n’apportais pas en offrande aussi de l’encens, avec les quelques notions de théologie que je possède et avec la poignée de farine. Le droit civil, paré du prestige de ses formules et auréolé de la finesse et de l’élégance de son style,   Dig. 41.2.1 § 20.   Dig. 45.1.1 § 1.    Dig. 7.1.27.    Lév. 2.4.    Ps. 140.5 (V).    Ps. 19.8.    Lév. 2.1-2.  

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m’a sans doute séduit et attiré avec force et il m’a enivré à en perdre la tête. Mais le prophète rejette la coupe d’or de Babylone : elle symbolise le charme de l’éloquence, qui mène à l’enfer. Cela dit, peu accoutumé encore à la loi du Seigneur, je consacre mes moments libres à la lecture du Code et du Digeste.

 

  Jér. 51.7.   Ps. 17.37 (V).

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8 (26BW)* À son seigneur et très cher compagnon B., Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut. Je vous aurais manifesté par courrier mon attachement avec plus de ferveur si la distance géographique n’avait pas fait obstacle ou si la rareté des messagers ne m’en avait empêché. Mon affection, indéfectible et toujours présente, doit donc compléter ce salut épistolaire. Puisqu’aux yeux du droit civil, la propriété n’implique pas de présence physique, je suis assez proche de vous tout en étant ailleurs, et vous me possédez d’une façon certaine malgré mon absence. La force d’un sentiment ne peut être affecté ni par la distance, ni par le temps, ni par l’absence physique. Si vous vous reportez au livre 45 du Digeste, vous y apprendrez, à propos des obligations verbales, qu’un petit laps de temps ne met pas en cause la validité de l’obligation. Je vous appartiens et vous reste très attaché, et bien que je me consacre aux études de théologie à Paris, je me rappelle avec nostalgie les cours de droit à Bologne, que j’ai tant aimés et que j’ai abandonnés trop vite et trop tôt. Cependant, nous lisons au sujet du droit d’usage et de l’usufruit que l’usufruitier peut déjà disposer des fruits avant leur récolte, et cueillies vertes, les olives donnent en général une plus grande quantité d’huile. Je cours donc vers l’huile qu’Aaron était obligé d’offrir avec des galettes, et je dis adieu, pour le moment, aux lois du siècle afin que le pécheur ne verse pas son huile sur ma tête. Car la loi du Seigneur est parfaite, elle rend la force de vivre, et je trahirais la loi divine si je n’apportais pas en offrande aussi de l’encens, avec les quelques notions de théologie que je possède et avec la poignée de farine. Le droit civil, paré du prestige de ses formules et auréolé de la finesse et de l’élé  Dig. 41.2.1 § 20.   Dig. 45.1.1 § 1.    Dig. 7.1.27.    Lév. 2.4.    Ps. 140.5 (V).    Ps. 19.8.    Lév. 2.1-2.  

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Lettre publiée vers 1189. Réutilise la précédente. Plus haut, p. 18.

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gance de son style, m’a sans doute séduit et attiré avec force et il m’a enivré à en perdre la tête. Mais le prophète rejette la coupe d’or de Babylone : elle symbolise le charme de l’éloquence, qui mène à l’enfer. Cela dit, peu accoutumé encore à la loi du Seigneur, je consacre mes moments libres à la lecture du Code et du Digeste, non pas pour les appliquer, mais plutôt pour y trouver du réconfort. Pour un clerc, se servir du droit romain comporte beaucoup de dangers : il s’empare de vous au point de vous faire penser avant tout aux biens matériels, de vous faire oublier les choses spirituelles et de vous séparer du monde divin. C’est pourquoi Jean Chrysostome, à en croire l’Histoire tripartite10, n’a pas voulu suivre le conseil de ses amis et se faire avocat, en dépit de son grand savoir juridique et de son éloquence parfaite. Il est dangereux de s’absorber dans les lois humaines à tel point que l’esprit ne trouve plus le moindre moment à consacrer à la méditation de la loi divine. Personne n’arrive en même temps à prier et à plaider, à solliciter le Seigneur et à défendre quelqu’un en justice, à servir le Christ et à exercer le métier d’avocat : si l’on s’implique dans les deux, l’on ne s’acquitte ni de l’un ni de l’autre d’une façon satisfaisante. Je ne conteste absolument pas que ce soit une bonne chose que d’être versé dans le droit civil, mais cette connaissance ne doit pas servir à en tirer profit ou à s’enrichir en déformant la justice. Au contraire, elle doit uniquement nous fournir le moyen de rechercher la vérité et de trouver des jugements équitables. De toute façon, cela serait ma règle de conduite au cas où je devrais assumer le rôle de juge ou celui d’assesseur et j’attends des autres qu’ils se comportent de même. Aujourd’hui, les avocats se démènent exclusivement pour leur enrichissement, et le nom d’avocat, jadis vénérable, perd sa réputation en raison de la vénalité de toute la profession : pervertis, ces méprisables vendent leur langue, achètent les querelles, annulent des mariages légalement conclus, détruisent des amitiés, ressuscitent de vieilles polémiques, violent des conventions, rejettent des transactions, ruinent des privilèges, bref, pour se procurer de l’argent, ils tendent leurs pièges et leurs filets de façon à mettre le droit sens dessus dessous.

  Jér. 51.7.   Ps. 17.37 (V). 10   Cassiod., Hist., 10.3.10.  

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C’est pourquoi une constitution impériale exclut de la fonction d’avocat tous ceux qui se font payer par les parties. Le droit prétorien, confirmé par les commentateurs juridiques, prévoit des peines très graves à l’endroit des prévaricateurs ou des coupables d’autres manquements11. Un avocat devrait donner gratuitement ce qu’il a reçu gratuitement12, se faire fort de défendre la veuve et l’orphelin, penser au bien commun, lutter pour la liberté de l’Église, ne pas demander de l’argent, se satisfaire de ce qu’on lui donne spontanément ; il devrait délivrer le pauvre des adversaires trop forts pour lui et le malheureux de ceux qui le dépouillaient13. Il vaudrait mieux lui proposer un salaire décent et honnête au lieu de permettre que le gouffre d’une cupidité sans fin s’élargisse par tous les moyens, licites et illicites. Car le peu que possède le fidèle vaut mieux que les richesses de tous les méchants14. Si l’avocat se sert gratuitement du savoir dont le Seigneur l’a pourvu, le bras du Seigneur sera assez long15 pour le rétribuer, voire pour lui donner plus qu’il n’espérait. Qu’il confie donc, sans s’inquiéter, ce don au père de l’orphelin et au justicier qui défend la veuve16 : Dieu promet grandement et généreuses sont ses récompenses.

  Dig. 47.15.1 § 1.   Matth. 10.8. 13   Ps. 35.10. 14   Ps. 37.16. 15   Is. 59.1. 16   Ps. 68.6. 11 12

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9 (8)* Tu ergotes et tu montes sur tes grands chevaux sous prétexte que l’autre jour, en m’adressant à tes frères réunis en chapitre pour leur parler de la tenue variée de l’Épouse, je me suis servi de quelques éléments empruntés à la philosophie classique, ce qui, à tes yeux, convient plus à un païen qu’à un chrétien. Or, je maintiens ce que j’ai dit et toi-même, tu ne l’as pas oublié : tu n’y trouveras que des idées conformes à l’orthodoxie, à moins de déformer exprès des paroles simples ou d’en pervertir la souvenance. En traitant des différentes étapes de l’Église militante, j’ai adapté à l’Église visible quelques particularités de la lunaison, étant donné que la Bible désigne fréquemment l’Église par l’image de la lune. Que l’on compare : Martianus Capella, dans son Astronomie, appelle la nouvelle lune ménoïdès, la demi-lune, dichotomos, la lune au premier quartier, amphicyrtos et la pleine lune, resplendissante, pansélénos. Or, l’Église de Dieu qui, à l’instar de la lune, reçoit sa lumière du Soleil de justice, peut, à l’époque d’Abel et des patriarches, être comparée à ménoïdès ; à l’époque des prophètes, elle est dichotomos, à l’arrivée du Christ, amphicyrtos ; après la résurrection et la confirmation de la foi, on peut tout à fait parler de pansélénos. Que l’Église n’ait atteint son plus haut degré de perfection et d’organisation qu’au moment de l’ascension du Christ, cela a déjà été affirmé par le prophète, qui s’est servi également de l’exemple lunaire : Le soleil s’est levé et la lune n’a pas quitté sa trajectoire. En d’autres termes, le Christ est monté au ciel et par l’œuvre des apôtres, il a ancré l’Église dans la sainteté. Au fait, si tu étudies attentivement les Écritures, tu admettras sans difficulté que la doctrine chrétienne peut parfois recourir à la philosophie et à la science du monde, surtout lorsque la raison l’exige. Écoute ce que Job dit du Seigneur : Il ordonne au soleil de ne pas se lever, et il enferme à clé les étoiles du ciel. Il a tracé les constellations : la Grande Ourse, Orion, les Pléiades et les Chambres du Sud. Le prophète Jérémie, comme s’il avait étudié le droit   Capel., De nuptiis, 8, p. 327.7-9.  Pierre écrit : Elevatus est sol, et luna stetit in ordine suo. À rapprocher peutêtre de Hab. 3.11 : Sol et luna steterunt in habitaculo suo.    Job 9.7 ; 9.  

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romain, décrit l’achat du champ de son cousin dans une langue qui n’est pas sans rappeler le style élégant des légistes : J’ai donc acheté à Hanaméel le champ situé à Anatoth et payé le prix : dix-sept pièces d’argent. J’ai rédigé l’acte de vente en double exemplaire. Devant témoins, j’ai fermé l’un des deux exemplaires avec mon cachet personnel et vérifié le poids de l’argent sur une balance. Puis j’ai pris l’exemplaire cacheté de l’acte de vente, comme la loi l’exige, ainsi que l’autre resté ouvert. On peut, bien sûr, prendre pour femme légitime une prisonnière, comme le note le Deutéronome, si on la trouve jolie : il faudra simplement qu’elle se rase la tête, se coupe les ongles et change son vêtement de prisonnière contre un autre. Lorsque, dans un texte classique, païen, je tombe sur un passage qui me plaît, mais qui me heurte en tant que théologien, je pourrai toujours l’exploiter à mes fins, pourvu que j’en efface la forme. Ainsi, ce passage me servira à procréer des fils spirituels dans la foi. La loi prescrit, effectivement, que si on trouve sur un arbre ou par terre un nid d’oiseaux avec la mère couvant ses œufs ou protégeant ses petits, on doit laisser la mère s’en aller et se contenter de prendre les petits. L’on ne s’arrêtera pas à la forme lorsqu’on peut tirer profit du fond. Tu me reproches d’avoir utilisé, parfois, dans les exhortations que j’ai rédigées à Bologne, à la demande de nos condisciples, des termes tirés du droit romain. Sache que le droit romain est quelque chose d’honnête et de sacré que les Pères de l’orthodoxie ont approuvé dans leurs constitutions. Je m’adressais, en effet, dans ces exhortations, à des légistes pour attirer leur attention sur le verdict terrible du Juge impitoyable à la fin des temps. Je leur remémorais qu’il n’y aurait plus d’appel ni moyen de supplication ni recours contre les faits établis et qu’ils seraient privés de la possibilité de tirer avantage d’une restitution. Je leur disais également que le fameux vieillard partagerait le patrimoine parmi ceux qui sont destinés au Royaume et qui sont appelés, selon leurs mérites, à toucher leur part de l’héritage éternel10. Enfin, je disais que tous   Jér. 32.9-11.   Deut. 21.11-13.    Deut. 22.6-7.    Dig., 49.4.1 ; 7.    Dan. 7.9 ; 13.    Matth. 8.12. 10   Ps. 77.54 (V).  

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ceux qui repoussaient la confession de leurs péchés, par honte ou par mépris, seraient doublement punis11 : le droit romain, en cas de désaveu de dette, condamne à payer deux fois la valeur réclamée, lui aussi12. Il faut que tu saches, à la fin, que je ne demande jamais de quel domaine provient telle ou telle formule dès qu’elle me permet d’œuvrer pour le salut. On ne se pose pas non plus des questions sur l’origine des herbes – qui les a fait pousser et dans quel sol ? –, pourvu qu’agisse leur force curative.

  Jér. 17.18 (V).   Cod. Just., 4.5.4 ; 4.21.17.

11 12

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10 (9)* Profitant d’une mission pas très régulière ni convenable, tu as, tel un transfuge et un déserteur, abandonné les études pour troquer un travail dans le calme contre une inaction pleine de contraintes. Je t’avais pourtant enjoint comme à un élève, je t’avais conseillé comme à un ami de ne pas relâcher tes efforts pour combler toutes tes lacunes et d’être ainsi admis au grade de professeur. Tu me réponds que tu as consacré assez de temps aux arts libéraux et que tu veux souffler pendant deux ans avant d’attaquer les difficultés de la théologie. Pourquoi ne pas avoir prévu d’emblée vingt ou trente ans pour satisfaire ton désir [desiderium], mieux, ta paresse [desidia], et pour faire durer ta défection ? Je parle de défection, car cet abandon concerne ton salut, et il me semblerait plus logique qu’une personne qui fait fausse route écarte complètement l’option honnête au lieu d’en différer le choix : reporter un projet louable et saint est dramatique. À présent, tu es encore ouvert et capable d’apprendre ; avec l’âge, tu perdras cet avantage. Ce qui est donc reporté dans l’état actuel des choses sera hors d’atteinte. Les gens de ce peuple affirment que ce n’est pas le moment de rebâtir mon temple, écrit le prophète. Malheureux, pourquoi veux-tu attendre deux ans avant de te lancer dans une entreprise recommandable ? Demain, tu seras peut-être mort. Comme le dit le sage : Utilise ta force à réaliser tout ce qui se présente à toi. Qui n’est pas capable de prendre une décision aujourd’hui ne le sera pas davantage demain. Je lis dans ta lettre : « Je veux avoir du temps pour moi et mes livres, et dans ma chambre, je serai mon élève et mon professeur à la fois. Toujours actif, je n’ai jamais fait de pause. À partir de maintenant, je disposerai de mon temps comme je l’entends et je prendrai du repos. » Mon frère, si seulement tu pouvais comprendre, si seulement tu faisais travailler ton intelligence ! Tu distinguerais alors entre loisir et repos. Si tu as appris que le Seigneur s’est reposé – il se reposa de tout son travail de Créateur –, tu n’as pas entendu   Ps. 118.81 (V).   Aggée 1.2.    Eccl. 9.10.   Ov., Rem., 94.    Gen. 2.3.  

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parler de son loisir. Nous lisons que l’oisiveté est l’ennemie de l’âme : l’inaction te ronge par des soucis oiseux. Comme le constate Salomon : Le paresseux se ronge de ne pas pouvoir réaliser ses désirs. Ailleurs, le même auteur nous dit : Le paresseux doit être couvert de fumier de bœuf, c’est-à-dire qu’il mérite un blâme sévère. L’oisiveté détruit un corps inactif, comme tu vois, et des eaux stagnantes s’altèrent. Si tu ne demandes pas un livre et une lampe dès avant le lever du soleil, écrit Horace, si tu ne tournes pas tes pensées vers l’étude et les occupations louables, la jalousie ou l’amour te tourmentera en plein jour10. En veux-tu un exemple ? L’on se demande pourquoi Égisthe est devenu adultère. La réponse est simple à trouver : il paressait11. Aux yeux de Jérôme, le péché des habitants de Sodome fut le rassasiement et l’abondance de pain12. De même, le rituel des sacrifices prévoit que le taureau soit tué à l’entrée de la tente13, car ceux qui travaillent dans le champ du Seigneur accèdent librement à la tente céleste. Pourquoi invoques-tu l’effort que te demandent les études et qui te fait tant aspirer au loisir ? Cet effort est un loisir, mais un loisir qui ne permet pas de rester inactif et qui ouvre l’esprit aux choses nobles. Pour devenir un sage, est-il écrit, un maître de sagesse, il faut avoir beaucoup de moments de loisir. Qui est peu occupé pourra devenir sage14. C’est pourquoi, un jour de sabbat, les disciples, tiraillés par la faim, frottaient les épis dans leurs mains15. Il faut voir dans ce passage la confirmation qu’à tête reposée, une discussion sur des sujets profitables peut être menée avec plus de sérieux. Ainsi, l’homme pourra mourir quand sa vie sera pleine16 parce que, hors de portée des intrigues humaines17, il décline, certes, extérieurement, mais intérieurement, le fruit de ses occupations   Sir. 33.29.   Prov. 21.25.    Sir. 22.2 (V).   Ov., Pont., 1.5.5-6. 10   Hor., Ep., 1.2.34-37. 11  Ov., Rem., 161-162. 12   Hier., Jovin., 2.15, 308 B ; 16, 310 A. 13   Lév. 1.5. 14   Sir. 38.24. 15   Lc 6.1. 16   Job 5.26. 17   Ps. 31.21.  

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intellectuelles le réconforte et l’enrichit de manière inestimable. Cela rappelle le passage d’Ézékiel : Le porche de la cour intérieure située à l’est reste fermé pendant les six jours où l’on travaille, mais est ouvert le jour du sabbat18. Car ceux qui se sont libérés des préoccupations terrestres accèdent plus facilement au monde spirituel. Prenez du recul, dit le Seigneur, et reconnaissez que je suis Dieu19. C’est pourquoi Marthe s’agite pour beaucoup de choses20, Léa voit mal à cause de ses yeux chassieux21, mais Marie, avec Rachel, a choisi la meilleure part22, et Jacob, pendant son sommeil à Béthel, saisit les mystères divins23. Voilà donc ce que j’appelle un loisir saint, un loisir studieux. Pour toi, par contre, le loisir consiste dans le refus de veiller et de lire, signifie faire ripaille, céder aux tentations de la chair, s’assoupir dans le sommeil et s’adonner à la boisson. Tu devrais craindre la voix du Seigneur qui se met en colère pour ce type de loisir : Cessez vos célébrations de nouvelles lunes ou de sabbats ; je déteste vos jours de repos et vos fêtes24. Le prophète plaint également l’âme oisive : Ses vainqueurs se sont moqués de ses sabbats25. Aux yeux de saint Jérôme, ne pas consacrer son temps de loisir à la lecture signifie que l’on est déjà mort et que l’on s’enterre vivant26. Malheureux, tout ce que tu as appris pendant de longs mois aura disparu après un arrêt de deux ans, et cette loquacité fumeuse de la dialectique, dont tu t’enorgueillis, s’envole tel un rêve et s’évanouit comme une vision nocturne27. Crois-tu que l’esprit trouve la paix lorsque le corps se détend et se repose ? Tu as peut-être raison, mais cela sera une paix bien amère. Je sais ce que tu entends par le mot de paix : vivre dans la solitude, vivre dans l’inquiétude de la chair qui s’exhibe. Mais c’est ainsi que dans ta paix, l’amertume atteint son paroxysme28. Qui se laisse entraîner par sa propre nature pour

  Éz. 46.1.   Ps. 45.11 (V). 20   Lc 10.41. 21   Gen. 29.17. 22   Lc 10.42 ; Gen. 30.22-23. 23   Gen. 28.10 sq. 24   Is. 1.13-14. 25   Lam. 1.7 (V). 26   Citation de Sen., Ep., 10.82.3. 27   Job 20.8. 28   Is. 38.17 (V). 18 19

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en satisfaire les désirs29 s’expose aux tourments d’une conscience qui accuse, et il se trouve toujours en compagnie d’un ennemi, selon le mot du sage : la solitude à laquelle tu aspires détruit la vertu et celui qui est seul est bien à plaindre, car s’il tombe, il n’y a personne pour le relever30. La solitude permit au fils de David, Amnon, de violer sa sœur Tamar dans un acte incestueux31. C’est encore la solitude qui incite un homme fort aux pires méfaits : à cause d’elle, l’honnêteté cède à la débauche, l’intention de mener une vie plus conforme à la sainteté est vouée à l’échec, et l’éclat d’une réputation exemplaire se ternit honteusement. Lorsqu’à Paris, tu te consacrais aux études, l’on disait de toi publiquement que dans cette activité humaine, tu apparaissais comme un ange. À l’heure actuelle, je crains que tu ne redeviennes un homme. Car la Vérité nous prévient : Un esprit mauvais va et vient dans des espaces déserts et ne trouve pas un lieu où s’établir (il le trouve tout à fait chez un oisif !). Alors il s’en va prendre sept autres esprits encore plus malfaisants que lui. Ils trouvent une maison vide, balayée (grâce à la mortification) et s’y installent. Finalement, l’état de cet homme est pire qu’au début32. Pendant longtemps, je t’ai invité à te mettre aux services des études, longtemps j’ai crié, je n’en peux presque plus33 ; j’ai vraiment tout fait pour que tu ne recules pas devant cet effort. Conseiller sans réussir à convaincre : voilà mon problème. Tu n’aurais pas dû te dérober aux difficultés et aux efforts que comporte la théologie : le travail, pour un homme d’études, se situe sur le plan de la parole, non pas sur celui de l’action pratique. Pour citer Salomon : L’effort de cet homme s’exprime uniquement par la voix34. Sans doute, le Seigneur veut que nous apprenions ses préceptes en fournissant un effort et que nous les observions avec application. Car c’est lui-même qui lie en apparence ses préceptes à l’effort35. Et puisque le juste désire connaître les paroles et les préceptes du Très-Haut pour les garder, le prophète dit : À cause de tes paroles, je suis resté sur le chemin difficile36.

  Rom. 13.14.   Eccl. 4.10. 31   2Sam. 13.10-14. 32   Matth. 12.43-45. 33   Ps. 68.4 (V). 34   Eccl. 6.7 (V). 35   Ps. 93.20 (V). 36   Ps. 16.4 (V). 29 30

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Je réitère ma demande : ne crains pas cet effort, ne le diffère pas. En effet, se ramollir dans l’inaction, s’engourdir dans la paresse revient à suffoquer la vertu, à favoriser l’orgueil, à paver le chemin de l’enfer. Ces gens-là, écrit le psalmiste, ne connaissent pas l’effort des hommes ; les peines sont pour les autres, pas pour eux. Ils portent l’arrogance comme une décoration37. Ceux qui ne connaissent pas les coups durs ici-bas les connaîtront, sans l’ombre d’un doute, dans l’éternité, en compagnie des démons ; ceux qui refusent l’effort ici-bas devront le fournir avec les démons. Adieu !

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  Ps. 73.5-6.

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11 (43)* À Pierre, son ami très cher, maître Pierre de Blois, salut dans le salut véritable. L’autre jour, en me rendant à Amboise, je suis tombé sur le châtelain, qui m’a instamment et humblement prié d’aller voir un noble du nom de Godwin, gravement malade. Il pensait que ma visite apporterait un soulagement, sinon le rétablissement. D’autres seigneurs s’étant joints à cette supplique, je me suis résolu à rester trois jours à Amboise. Cependant, compte tenu de mes obligations que vous connaissez et qui m’interdisaient de prolonger mon séjour, j’ai conseillé à l’entourage du malade de vous appeler et de s’assurer vos soins moyennant de substantiels honoraires. Je m’adresse à un expert, bien entendu, muni d’une longue expérience. Mais puisqu’aux yeux d’Hippocrate, l’expérience peut être trompeuse et que le Seigneur, parfois, révèle à l’un ce qu’il cache à l’autre, je me permets de vous dire de quel type de maladie il s’agit, de vous en décrire les symptômes pour que vous puissiez voir plus clair et de vous indiquer les moyens de la combattre. Avec les médecins, il y a en général cette difficulté qu’ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le diagnostic. On a beau faire venir trois ou quatre médecins, jamais on ne trouvera d’avis convergents, ni sur l’origine de la maladie ni sur la façon de la traiter. Mais nous deux qui souhaitons la même chose, nous devons également coordonner notre action et parler d’une même voix. Ayant apporté les premiers soins, je suis convaincu que le malade guérira rapidement s’il se trouve quelqu’un qui veut bien suivre, avec prudence, la voie que j’ai tracée. Sachez que Godwin est affecté d’une fièvre demi-tierce moyenne : il souffre beaucoup du fait que la fièvre se manifeste régulièrement après un jour et demi. Dans le cas d’une fièvre demi-tierce bénigne, vous le savez, ce rythme n’existerait pas, étant donné que la fièvre résulte d’un flegme purulent dans les vaisseaux et à l’extérieur. Mais

   Hpc., Aphor., 1.1. Pierre écrit experimentum fallax, leçon qui se trouve dans le Cod. Par. Lat. 7099 = A, alors que Müller-Rohlfsen, Übersetzung, p. 5, propose experimentum fallens.

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Lettre publiée en 1184. Plus haut, p. 19.

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si l’on avait affaire à une fièvre demi-tierce maligne, le malade perdrait la faculté de bouger et de se servir de ses membres en raison de la putréfaction de la bile noire dans les vaisseaux et à l’extérieur, à la suite d’un mouvement de la matière dans le corps. Il n’arriverait pas non plus à desserrer les dents. Puisque l’on constate l’absence de tous ces symptômes, on se trouve effectivement en face d’un cas de fièvre demi-tierce moyenne, qui tire son origine de la putréfaction de la bile jaune dans l’estomac et dans les vaisseaux. Car si la putréfaction avait affecté le foie, ce qui arrive parfois, l’urine, pour le moment rouge et à faible jet, provoquerait une inflammation et tournerait au noir. Comme cela ne se produit pas, vous voyez que la matière se trouve dans l’estomac et dans les vaisseaux. Le jour de mon arrivée, Godwin eut un accès de fièvre et j’ai fait saigner l’artère hépatique. Puisqu’il ne faut pas purger tant que la maladie s’aggrave (on le voit à la couleur rouge de l’urine et au faible jet), j’ai utilisé des répercussifs et j’ai frotté d’huile violette le cœur, le foie et le front. Dès que l’urine coulera avec plus de force, signe que le malade aura repris sa digestion normale, vous lui donnerez plutôt un liquide froid mélangé à de la cendre de scammonée, ce qui est plus sûr que le vin miellé ou quelque chose d’autre : la décoction aura évacué tous les éléments nocifs de la plante. Ce qui serait également excellent, ce serait une décoction de cinname, de noix aromatiques et de cédrats, le tout mélangé avec du cheveu-deVénus, de grains de courge, de citrouille et de melon – dans la mesure où le corps affaibli du malade pourra supporter une telle médication. Son régime, vous le savez, doit être assez rigoureux : de l’orge mondée et des morceaux de pain trempés trois ou quatre fois dans de l’eau. Il faudra appliquer aux pieds, où se concentre la plus forte chaleur, des compresses avec des extraits de mauves, de violettes et de pavot. Si, par contre, la chaleur affecte la tête, ce qui arrive d’habitude, il faudra couper les cheveux et frictionner la tête, le front, et les tempes avec un tissu trempé dans de l’eau de rose, dans du suc de morelle noire, de joubarbe, de crassule, de vermiculaire et de plantain. Vous savez qu’en raison de la forte soif, on doit laver la langue avec du persil et la nettoyer avec du bois. En ce qui concerne les insomnies, appliquez aux pieds une décoction de pavot noir, de

  Sur le rôle de la scammonée comme plante purgative, Guy de Chauliac, Chirurgia Magna, p. 373-375.



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mauve, de violette et de jusquiame, à la tête, une décoction d’herbes. Contre la paresse intestinale, il n’y a que les suppositoires ou les lavements. Je vous écris tout cela non pour vous instruire, mais pour faire en sorte que le traitement que nous envisageons en commun vous donne plus d’assurance et qu’il soit mieux accepté par le malade. Car souvent, un corps affaibli reprend des forces grâce à la compétence bienvenue du médecin et grâce à la confiance que cette compétence inspire au malade. Dans le cas de Godwin, il vous faudra donc montrer une grande circonspection et beaucoup d’empressement : s’il guérit, votre réputation en sortira grandie et le profit que vous saurez tirer de votre savoir-faire comblera vos vœux.

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12 (48)* Au révérend père et seigneur Guillaume de Pavie**, cardinal-prêtre de la sacro-sainte Église de Rome, Pierre de Blois, son fils très dévoué, salut et affection du fond du cœur. Loué soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui a enfin considéré ses engagements en vous choisissant, de préférence à d’autres, pour que vous mettiez un terme au schisme grâce à la circonspection et à la faconde dont le ciel vous a doté et qu’ainsi, l’Église de Dieu puisse retrouver la paix après avoir souffert tant de peines. En effet, pendant une très longue période, la barque de Pierre fut secouée par les tempêtes. Mais la houle avait beau être stupéfiante, l’œuvre du Seigneur fut plus stupéfiante encore : il a transformé la bourrasque en brise. Alors que les puissants, engloutis dans leurs conflits, erraient dans un désert sans routes, celui qui commande au vent et aux flots a donné ses ordres à l’empereur, qui, récemment encore, s’était déchaîné contre l’Église de Dieu, mais qui, aujourd’hui, mu par la grâce du Christ, se montre moins dur et préfère que sa colère cède la place à la mansuétude. Aujourd’hui, la grâce du Sauveur, qui justement dans ce but vous avait donné une éloquence persuasive, a fait en sorte que le persécuteur se soit changé en fils de l’Église, que le loup se soit transformé en agneau et que l’ennemi soit devenu un ami dévoué après avoir renoncé à son orgueil. Celui qui est roi depuis toujours l’a humilié : il humilie tout ce qui se dresse orgueilleusement contre la connaissance de Dieu. Les représentants du siècle ont beaucoup trop opprimé l’Église du Christ, l’ont foulée aux pieds, mais aujourd’hui, elle se dresse contre l’orgueil du monde, c’est elle qui piétinera dorénavant   2Cor. 1.3.   Ps. 74.20.   Allusion à la paix de Venise (1177).    Ps. 106.40 (V).    Matth. 8.26 (V).    Ps. 55.20.    2Cor. 10.5.  

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Lettre publiée en 1184. Cardinal depuis 1158 ; légat pontifical ; mort en 1178. Plus haut, p. 20-21.

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l’orgueil des puissants, selon le mot du prophète : Je ferai de toi un sujet de fierté pour toujours, on ne te nommera plus « la ville abandonnée »10, mais bien « la Sainte ». Octavien11, à l’origine du schisme, avait ramassé, sa vie durant, des richesses afin de troubler la paix de l’Église. Au moyen de ses dons généreux, il a réussi à séduire les adeptes de la sagesse du monde, et c’est ainsi qu’il a gagné la faveur des puissants et induit en erreur une grande partie de la curie. Mais, à en croire Jérémie, une perdrix qui a couvé des œufs qu’elle n’avait pas pondus, tel est celui qui s’est enrichi en violant les lois ; sur la fin de sa vie, ses biens l’abandonnent et il reste là comme un sot12. Octavien, outrage vivant de l’Église du Christ, est tombé : Satan a chassé Satan et un fléau mortel l’a consumé, comme l’écrit Job13, car l’orgueil originel mène à la mort. Après Octavien, ce fut le tour de Guy de Crème14, mais lui aussi, il s’est écroulé. Ensuite Jean de Strumi15, élevé à la dignité pontificale, a également disparu, brisé et chassé de son trône. Ainsi, l’idole de Dagon, qu’on avait placée à côté du coffre sacré de Dieu, après s’être étendue par terre une première fois, fut relevée à deux reprises pour se voir complètement mise en pièces à la fin. Poussé par son orgueil et coupable d’abus, Octavien s’est approprié le sacerdoce suprême, provoquant par son action un schisme dramatique, créant des troubles dans les villes et mettant à mal les royaumes : il devra subir le sort de Coré, de Datan et d’Abiram16, ses modèles. Ésaïe déjà a prédit la fin des gens de cette trempe : Estce bien ça, l’homme qui faisait trembler la terre, mettait à mal les royaumes, changeait le monde en désert et rasait les villes17 ? Sa superbe a été jetée au fond du monde des morts ; sa dépouille s’est écroulée. Son matelas, ce sera la pourriture et sa couverture, la vermine18.

  Deut. 33.29.   Is. 60.15. 10   Is. 62.12. 11  Victor IV (1159-1164). 12   Jér. 17.11. 13   Job 18.13. 14  Pascal III (1164-1168). 15   Calixte III (1168-1178). 16   1Sam. 5.1-5. Nombr. 16.16 sq. 17   Is. 14.16-17. 18   Is. 14.11.  

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Je me rappelle l’autosatisfaction qu’il affichait, le style pompeux qu’il affectionnait. J’ai pu constater personnellement qu’il se faisait adorer comme une idole. Car en route pour la curie romaine, avec d’autres, je me suis fait prendre par ses sbires, qui m’ont battu et dépouillé. Alors que mes compagnons sont restés en prison, enchaînés, moi, grâce à la miséricorde du Christ, je ne me suis pas agenouillé devant Baal, j’ai évité les chaînes et après avoir tout perdu et abandonné le drap19, par une fenêtre de la muraille, on m’a descendu à l’extérieur dans une corbeille, et c’est ainsi que je lui échappai20. Dieu sait que je ne mens pas, et depuis ce jour-là, je n’ai pas cessé de supplier le Très-Haut, qui humilie les orgueilleux, de mettre un terme à la superbe d’Octavien. Le mot qu’a eu Job à propos du roi de l’orgueil s’est enfin appliqué à lui : Même s’il est de taille à monter jusqu’au ciel, même s’il a la tête au niveau des nuages, il finira comme ses propres excréments. « Qu’est-il donc devenu ? » demanderont alors ceux qui le connaissaient. Tel un rêve, il s’envole, et sa trace est perdue comme s’évanouit une vision nocturne21. Sa mémoire, de même que celle de ses complices, sera proscrite pour l’éternité. Ce sont eux, les étrangers qui s’étaient proposé de faire main basse sur le coffre sacré du Seigneur22, mais Dieu frappa ses adversaires en fuite et les humilia définitivement23. De toute évidence, ils furent frappés en fuite, eux qui ont couru à leur perte24 et qui seront privés de postérité, car dans l’Église de Dieu, personne ne leur succèdera dorénavant. Le crime des parents hantera toujours la mémoire, et rien n’effacera le péché25 d’Octavien. C’est lui qui sévissait plus que d’autres contre le clergé, en persécutant des gens sans ressources et soumis à la mendicité, en rabaissant ceux qui éprouvaient de la componction. Qu’il est aveugle et plein de furie, l’œil de la jalousie ! Je me demande où les cardinaux avaient égaré leur bon sens au moment d’élever à la dignité pontificale ce fils de l’orgueil, cette idole de l’abomination. Comment n’ont-ils pas prêté attention au seigneur Bernard de Porto, au seigneur Henri de Pise, au seigneur   Mc 14.52.   2Cor. 11.33. 21   Job 20.6-8. 22   1Sam. 5.1. 23   Ps. 78.66. 24   Phil. 3.19. 25   Ps. 108.14 (V). 19 20

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Hyacinthe ou au seigneur Hubald, évêque d’Ostie26 ? Et je ne parle pas de vous pour ne pas me faire taxer de flatteur. En rejetant les hommes de paix, ils se sont prononcés pour l’homme de la discorde et du scandale. Cela me fait penser à Yotam, le plus jeune des fils de Gédéon, parmi lesquels les enfants d’Israël voulaient choisir leur roi avant de se décider pour un juge cruel, le bâtard Abimélek. Yotam raconta alors [aux gens de Sichem] l’histoire des arbres, qui, désirant un roi, élirent le buisson d’épines, l’olivier, le figuier et la vigne ayant décliné l’offre de leurs semblables. Au bout du compte, le feu jaillit du buisson d’épines et brûla les cèdres du Liban27. La méchanceté a jailli d’Octavien et a gravement ébranlé la terre, mais en définitive, la main de Dieu, aidée de votre éloquence, a ramené le calme par son ineffable puissance, contre toute attente et au-delà des vœux de chacun. Je suis à vous et je souhaiterais que l’occasion se présente pour que vous puissiez vérifier cette affirmation. Je me rappelle encore avec quelle bonté avec quelle bienveillance vous m’avez accueilli à mon retour de l’exil, lorsque j’errais sans lieu fixe. Vous m’avez habillé lorsque j’étais nu, vous m’avez donné à manger lorsque j’avais faim, en un mot, vous n’avez accompli les six actes qui compteront au moment du Jugement dernier28. Qu’à ma place vous rétribue celui qui rétribue chacun selon ses actes et qui se porte garant pour les pauvres.

 Pour tous ces cardinaux, Pacaut, Alexandre III, passim.   Jug. 9.1-15. 28   Matth. 25.35-36. 26 27

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13 (51)* Au vénérable père et seigneur Jocelin, par la grâce de Dieu évêque de Salisbury, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut et vérité. Votre bonté m’a fait la promesse irrévocable d’envoyer vos neveux pour Noël à Paris afin que je me charge de leur formation et qu’ils me règlent par la même occasion mes honoraires pour l’année. J’ai compté fermement sur le Seigneur, il ne s’est pas penché vers moi. Au moment où j’écris, j’attends toujours la faveur promise, un peu comme les Bretons attendent le roi Arthur ou les Juifs le Messie. Si, dans un premier temps, ma rémunération dépendait de votre appréciation et n’avait rien de contraignant, vous l’avez rendue obligatoire en promettant, Écritures à l’appui, de l’annualiser. Si seulement il n’avait jamais été question de cet argent ! L’attente me procure des casse-tête depuis un bon moment, d’autant plus qu’entre-temps, j’ai engagé des dépenses au-dessus de la normale en m’endettant jusqu’au cou. J’aurais pris garde de ne pas trop m’avancer s’il s’était agi d’une promesse faite à la légère et je n’aurais pas tenu compte d’une remarque inconsistante. L’expérience m’apprend ainsi à quel point la sainte sagesse de la vérité évangélique reste d’actualité : Si c’est oui, dites « oui », si c’est non, dites « non », tout simplement ; ce que l’on dit en plus vient du Mauvais. Je subis maintenant les torts qui ont pour origine un mot écrit et le ferme engagement d’un évêque. Les paroles des évêques, fils et héritiers des apôtres, ont force de serment : ce qui, chez un particulier, ne saurait être qu’une simple parole se change, chez un évêque, en serment, et un simple mensonge de la vie de tous les jours se transforme, chez un évêque, en parjure ou en sacrilège. Écoutez à ce propos le docteur de l’Église : Ai-je fait preuve de légèreté ? Les plans que j’établis sont-ils inspirés par des motifs purement humains, de sorte que je serais prêt à dire « oui » et « non » en même temps ?   Ps. 40.2.  Plus haut, p. 37, n. 2.    Matth. 5.37.    2Cor. 1.17.  

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Lettre publiée en 1184. Plus haut, p. 21.

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Aux promesses non tenues s’applique le mot d’Esaïe : Mais vous êtes moins que rien, et ce que vous faites est nul. Il faut faire très attention lorsqu’on fait une promesse : souvent, en raison d’une promesse inconsidérée, des amis et familiers deviennent des ennemis. Mais si en fait vous ne voulez pas manquer à votre parole donnée, cette attente n’est pas acceptable pour moi ni honorable pour vous. Je cite le poète : Ajourner est quelque chose de désastreux : celui qui retarde son geste généreux se rend grandement coupable. Ne dis pas à ton prochain, nous conseille Salomon, de revenir le lendemain lorsque tu peux lui donner immédiatement ce qu’il demande. Votre cras, cras [demain, demain] évoque trop le croa-croa des corbeaux : ni Dieu ni les hommes n’apprécient que l’on renouvelle la même promesse à plusieurs reprises. Je pense que là encore, Salomon a vu juste : Mon enfant, quand tu parles ne rabâche pas. Faites donc en sorte, révérend père, que votre voix soit une voix honnête et que votre affection entraîne des effets généreux, afin qu’un écrit conçu comme témoignage de vérité ne puisse pas incriminer de mensonge votre bouche destinée à l’Évangile. Ce que je reproche avec véhémence, c’est le fait que vous permettez à vos neveux toute sorte de jouissances, que vous les choyez au lieu de les inciter à s’instruire et à suivre des cours. Il faut que vous sachiez que de tels comportements détruisent les valeurs morales et minent l’honnêteté. Actuellement, ces jeunes ne se sont pas encore déterminés à choisir un mode de vie précis, ils n’ont pas encore atteint la fameuse bifurcation que Pythagore a symbolisée par la lettre Y. Il conviendrait donc de les réprimander plutôt que de les choyer. Il est écrit : Qui refuse de frapper son fils ne l’aime pas. Dieu a puni les fils d’Héli et leur père parce que ce dernier avait refusé de sévir : Tu as honoré tes fils plus que moi-même10, lui reprocha le Seigneur. De nos jours, on tolère qu’à la place des fils, dont les prélats de l’Église sont privés par décision divine, les neveux dilapident le patrimoine du Christ au grand dam de leur salut. La démission des   Is. 41.24.   Walther, Initia, no 31951e.    Prov. 3.28.    Sir. 7.14.    Prov. 13.24. 10   1Sam. 2.29.  

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aînés, agréable, aux yeux des jeunes gens, certes, se révèle néfaste à la génération montante. Comme dit le sage : As-tu des filles ? Ne sois pas trop indulgent pour elles11. Bienveillant, vous avez lâché la bride à vos neveux séduits par les attraits du monde. Je crains donc que, tout jeunes, ils ne dégénèrent. Il sera touché comme la vigne qui perd ses fruits encore verts, ou l’olivier qui voit tomber toutes ses fleurs12, peut-on lire dans le livre de Job. De plus, qui ramollit de très jeunes gens par une trop grande familiarité et par trop de compliments commet un grand péché et se rend gravement coupable de nuire à la vie d’autrui. Le roi des Perses Cyrus, qu’Esaïe avait annoncé 210 ans auparavant – le Seigneur déclare à Cyrus, l’homme qu’il a consacré : « Je te donne mon appui pour te soumettre les nations »13 –, Cyrus donc, après avoir asservi plusieurs royaumes et vaincu Crésus près du fleuve Halys et après s’être rendu célèbre grâce à ses multiples victoires, fut vaincu à son tour et tué par la reine des Massagètes Tomyris, parce qu’il avait affaibli à dessein l’esprit guerrier et batailleur des Lydiens en les incitant aux orgies, aux jeux et à la débauche. Tomyris plongea la tête coupée de Cyrus dans une outre pleine de sang et eut ces mots : « Bois ce sang dont tu fus tant assoiffé »14. Soumettez-vous avec respect au Seigneur, reconnaissez en tremblant son autorité de peur qu’il ne se fâche15, nous conseille le prophète David. Raisonnez et instruisez vos neveux consciencieusement pour écarter tout prétexte d’arrogance que pourrait leur fournir une trop grande intimité et trop de prévenance. Il faut leur apprendre, j’y insiste, ce que sont les actions honnêtes pour qu’ils évitent l’expérience du péché, et il faut étouffer dans l’œuf toute occasion de bassesse. Les gens des tribus Juda et Siméon, nous raconte le livre des Juges, coupèrent les pouces des mains du roi Adoni-Bézec16 qui avait harcelé les Israélites. De cette façon, il nous incombe de prévenir l’agitation de l’âge pubertaire et de couper court aux premiers signes d’une mauvaise action. Vos neveux sont ces jeunes de Babylone que l’on doit écra  Sir. 7.24.   Job 15.33 (V). 13   Is. 45.1. 14  Val.-Max., Dicta et facta, 9.10.ext.1. 15   Ps. 2.11-12. 16   Jug. 1.2-6. 11 12

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ser contre le rocher, qui est le Christ. Heureux, en effet, ceux qui saisirent leurs jeunes enfants – de Babylone – pour les écraser contre le rocher17. Car il est écrit : Dès leur jeunesse, les êtres humains n’ont au cœur que de mauvais penchants18. Dès le plus jeune âge, éliminez la méchanceté qui affleure, à l’instar des boutures d’épines que l’on arrache plus facilement tant qu’elles n’ont pas encore grossi19.

  Ps. 137.9.   Gen. 8.21. 19   Ces propos sur l’éducation des jeunes rappellent la lettre 74 (publiée en 1184) où l’auteur fustige un père coupable du dévoiement de son fils, hôte de Pierre. La solution proposée consisterait dans la suppression des ressources pécuniaires (burse dispendium ; ablatio pecunie : 229B). 17 18

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14 (101)* À son très cher seigneur et ami R., archidiacre de Nantes, Pierre de Blois, salut – à moins qu’il n’y ait quelque chose de meilleur. Tu m’as confié, cela fait un bon moment déjà, deux de tes neveux, l’un encore enfant, l’autre en pleine puberté, pour que je me charge de leur éducation. Or, dans ta lettre, tu fais l’éloge des capacités intellectuelles de l’aîné en affirmant que tu n’as jamais rencontré un esprit plus fin. C’est pourquoi tu me demandes instamment de veiller tout particulièrement à sa formation. À ton avis, il ne devrait pas s’avérer difficile de mettre la dernière main à une entreprise que d’autres, grâce à leur empressement, ont fait grandir et qui n’attend que son achèvement. La réalité se présente pourtant sous un jour tout différent : j’estime mieux réussir à instruire le cadet de tes neveux, dont l’éducation reste à faire, que l’aîné, moins disponible parce que marqué par son premier professeur. L’argile, la cire et d’autres matières pétrissables se prêtent plus aisément à l’inspiration créatrice du plasticien si elles sont encore informes. Quintilien, dans son Institution oratoire, raconte qu’un certain Timothée, célèbre flûtiste, doublait ses honoraires lorsqu’un élève avait déjà suivi les cours d’un autre instrumentiste. Dans ces cas-là, on demande effectivement du professeur un double effort : d’une part, il lui faut effacer les traces d’un enseignement qu’il juge peu recommandable, d’autre part, il doit faire valoir son propre savoir, qui lui rapporte de l’argent et garantit sa réputation. Car on désapprend difficilement ce que l’on a appris dans sa tendre enfance : Une cruche nouvelle en grès garde longtemps l’odeur du premier liquide qu’elle a contenu. Par ailleurs, le Digeste cite un édit des édiles curules où l’on met en garde contre l’achat de vieux esclaves, habitués aux coutumes de leurs anciens maîtres, et où l’on apprend que parfois, la question s’est posée de savoir si le premier propriétaire ne devait pas reprendre ces personnes. Par contre, les jeunes

  Quint., De institutione oratoria, 2.3.3.   Hor., Ep., 1.2.69-70.    Dig. 21.1.37.  

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esclaves étaient recherchés : ils étaient considérés comme plus faciles à former au service de l’acheteur. Admiratif, tu juges plus fine, plus pénétrante l’intelligence de Guillaume parce que, sans s’arrêter à l’étude de la grammaire et des auteurs, il s’est tout de suite plongé dans les artifices des logiciens. Chez eux, il a appris la dialectique, non pas dans les livres, comme cela se pratique normalement, mais à l’aide de fiches et d’abrégés. Je te fais remarquer cependant que de tels exercices manquent de la base solide que fournit le savoir acquis grâce aux livres, et cette subtilité que tu vantes s’est avérée pernicieuse pour beaucoup. Aux yeux de Sénèque, rien n’est plus odieux que la subtilité lorsqu’elle devient une fin en soi. À quoi sert de consacrer tout son temps à des occupations qui, en dehors de l’école, ne profitent ni à la paix, ni à la guerre, ni à la vie publique, ni à la vie claustrale, ni à la cour, ni à l’Église, ni à qui que ce soit ? Qu’est-ce qui est plus pointu que le bout d’un épi et en quoi cela est-il utile ?, se demande Sénèque dans une de ses lettres à Lucilius. Une intelligence qui se passionne uniquement pour ce genre d’arguties manque de rigueur. Icare, dans son insouciance juvénile, s’est élevé au ciel avant de s’abîmer dans la mer. Le même sort attend ceux qui pensent pouvoir progresser trop vite dans les arts libéraux. Certains jeunes, avant de se familiariser avec les matières de base, apprennent à s’enquérir du point, de la ligne, de la surface, du volume de l’âme, du destin, de l’inclination de la nature, du hasard et du libre arbitre, de la matière et du mouvement, de l’origine des corps, du développement des ensembles, de la division des grandeurs. On leur parle du temps, du vide, du lieu, du même et de l’autre, du segment, du divisible et de l’indivisible, de la forme et de la substance du son, de l’essence des universaux, du commencement, du rôle et de la finalité des vertus, de la raison des choses, des marées, de la source du Nil, de différents secrets cachés de la nature, des formes multiples des causes, qui ont pour origine des contrats ou des quasi-contrats, des sortilèges ou des quasi-sortilèges. On leur parle encore du commencement de toutes les choses et de beaucoup

  Sen., Ep., 11.88.43. Pierre n’a jamais modifié son point de vue critique sur les dialecticiens, comme il résulte de la lettre très tardive 3R, p.191 ; p.25.31.    Sen., Ep., 10.82.24.   Ov., Tr., 1.1.89-90. 

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d’autres sujets qui exigent une large base de connaissances et des capacités intellectuelles bien développées. Au départ, on abordait les études par le biais des règles de la grammaire, de l’explication des analogies, des barbarismes, des solécismes, des tropes et des figures. Des hommes comme Donat, Servius, Priscien, Isidore, Bède ou Cassiodore ont beaucoup travaillé sur ces questions : ils auraient sûrement agi autrement si l’on pouvait acquérir le savoir de base sans passer par là. Quintilien défend une position identique et estime qu’il faut persister dans cette voie. Il va jusqu’à affirmer en toute clarté que sans cette base, parler de savoir revient à un non-sens. Jules César rédigea un traité sur l’analogie, parce qu’il était bien conscient qu’en dehors de ce savoir, ni la sagesse, qu’il possédait à la perfection, ni l’éloquence, un de ses points forts, ne pouvaient être atteintes. Cicéron, cela ressort de beaucoup de ses lettres, a encouragé son fils, qu’il aimait avec tendresse, à se pencher sur l’art de la grammaire. Personnellement, je ne vois pas l’utilité de consulter ses fiches, de copier littéralement des sommes, d’inverser les artifices des sophismes, de condamner les auteurs anciens et de rejeter tout ce que les fiches de ses professeurs ne contiennent pas. Il est écrit : Le savoir est le privilège des anciens10. Jérémie n’a pu être remonté de la citerne qu’en mettant de vieux vêtements usés sous les cordes qui le soutenaient11. Car nous n’arrivons pas à remonter des ténèbres de l’ignorance vers la lumière de la connaissance sans une étude approfondie des auteurs classiques. Jérôme s’est félicité d’avoir attentivement étudié les ouvrages d’Origène12, et Horace se vante d’avoir relu Homère : Mieux que Chrysippe et Crantor et avec plus de détails, Homère nous explique ce qui est beau ou laid, ce qui est utile ou inutile13. Je me rappelle tout le bénéfice que j’ai pu en tirer lorsque, sur le conseil de mon professeur qui m’apprenait dans ma jeunesse les rudiments de la versification, j’ai choisi des histoires vraies comme point de départ et non pas des contes. Plus tard, il m’a beaucoup   Quint., op. cit., 1.5.5.   Suet., Vitae, Caes., 56, p. 29.5.    Quint., op. cit., 1.7.34. 10   Job 12.12. 11   Jér. 38.11-13. 12   Hier., Ep., 84.3 ; 55, p. 124.1-12. 13   Hor., Ep., 1.2.3-4.  

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servi d’être obligé de copier celles des lettres d’Hildebert de Lavardin qui excellent pour l’élégance du style et leur ton policé et de les apprendre par cœur. Outre tant de livres dont on se sert en général dans les écoles, la lecture fréquente d’auteurs comme Trogue Pompée, Flavius Josèphe, Suétone, Hégésippe, Quinte-Curce, Tacite, Tite Live, des historiens donc qui contribuent à l’édification des mœurs et qui favorisent le progrès dans les arts libéraux –, ces lectures m’ont aidé à avancer. J’ai également lu de très nombreux livres dont les auteurs ne s’intéressent pas à l’histoire. Si nos contemporains voulaient bien leur prêter quelque attention, ils y trouveraient de quoi faire leur miel, telles des abeilles qui butinent les arômes des fleurs d’un jardin, et ils pourraient embellir leur style au contact de maîtres de l’élégance. Ne me parlez donc plus de l’intelligence fine de votre neveu Guillaume, et ne cherchez pas la faute chez moi s’il ne progresse pas, en peu de temps, autant que vous le désirez. Car avant de guérir, le malade doit être purgé, et pour revenir à Timothée, qui doublait ses honoraires lorsqu’il reprenait les élèves de ses collègues, il faut faire table rase avant de substituer l’utile à l’inutile. Dans Les noces de Philologie et de Mercure [de Martianus Capella], Philologie vomit le contenu des livres inutiles, et c’est seulement par la suite qu’elle se voit élevée à la dignité qu’elle désire14. Au fond, je crains que Timothée n’ait raison : Jean devance déjà Guillaume parce qu’il assimile plus vite. Les termes du rapport entre les deux jeunes gens se trouvent ainsi renversés : si Jean maintient le cap, le cadet supplantera l’aîné, tout comme Jacob a pris la place d’Ésaü15.

14 15

  Capel., De nuptiis, 2.134-138.   Gen. 27.18 sq.

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15 (60)* À son ami et compagnon très cher, maître R., Pierre de Blois, salut : qu’il ne se laisse pas démoraliser. Tu formules de très sévères critiques à l’égard des évêques dévoyés qu’obsède une seule idée : promouvoir les membres de leur famille. À tes yeux, ils ne connaissent pas d’autre objectif et ne rêvent de rien d’autre au point d’oublier la situation pénible des professeurs, qu’ils pourraient redresser en faisant un petit geste. De leur côté, estimes-tu, les proches de ces évêques se montrent vêtus de pourpre et, pleins d’arrogance et de mépris, ils profitent à cœur joie de tous les agréments d’une vie dans le siècle grâce aux biens du Crucifié. Ils ne respectent rien, pourvu qu’ils puissent arriver à leurs fins. Tu te plains que la divine providence semble se désintéresser de ce qui se passe ici-bas, voire dormir, puisque tout réussit à ces gens, alors que pour les autres, qui ont pour unique règle l’honnêteté, tout n’est qu’échec. Mon ami, tu reprends là une vieille plainte, bien connue naguère du roi et prophète David qui en fut troublé. Considérant les malheurs des justes et constatant, d’autre part, avec quelle aisance les méchants cédaient à toutes les convoitises de cette vie, il s’est effectivement demandé si les justes auront leur récompense et si, sur la terre, il y a un Dieu qui juge les méchants. Dans un premier temps, David doute, il hésite, mais en se référant aux jugements cachés de Dieu, il arrive à éclaircir méticuleusement le fond de cette question embrouillée. J’ai bien failli faire un faux pas, dit-il, il s’en est fallu d’un cheveu que je tombe. J’ai vu en effet ceux qui ont renié Dieu, j’ai vu que tout leur réussit, et j’ai envié ces insolents. Ils ne connaissent pas la peine des hommes ; les coups durs sont pour les autres, pas pour eux. Aussi l’arrogance les domine-t-elle. Regardez-les, ces gens sans foi ni loi : toujours à l’abri des ennuis, ils améliorent leur situation. C’est donc pour rien que je suis resté honnête, et que j’ai

  Ps. 31.19.   Ps. 58.12.    Ps. 73.2-3.    Ps. 73.5-6.  

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lavé mes mains en signe d’innocence. Tous les jours, j’endure toutes sortes de peines, chaque matin, je suis au supplice. J’ai voulu y réfléchir, pour comprendre ; mais tout cela m’a paru trop difficile, jusqu’au jour où, entrant dans ton sanctuaire, j’ai compris quel sort les attendait. En fait, tu les mets sur une pente glissante, tu les fais tomber dans un piège, car en peu de temps, ils sont réduits à rien, finis, anéantis pour leur méchanceté. Nous pourrions approfondir encore la question, mais le passage cité ne laisse pas de place au doute : il indique de quelle manière la richesse, traîtresse et trompeuse, dupe ses partisans qui, après avoir été élevés par la ruse, se retrouvent déchus dans la douleur. Si ces gens étendent leur influence à l’infini, ils courent à leur perte sans fin. Le bienheureux Job, travaillé par un doute identique, énumère toute une série de succès remportés par les riches, mais finalement, il évacue ses hésitations parce qu’il y voit le signe d’une sagesse supérieure qui juge et d’un plan divin qui rend la justice. Pourquoi donc les méchants sont-ils encore en vie, dit-il, pourquoi accroissent-ils leur pouvoir avec l’âge ? Ils voient leurs descendants s’installer auprès d’eux, ils peuvent contempler tous leurs petits-enfants. Chez eux tout va très bien, on ignore la peur, et le bâton de Dieu ne les frappe jamais. Chaque fois, leur taureau rend leur vache féconde ; celle-ci fait son veau sans jamais avorter. Ils laissent leurs gamins courir comme un troupeau et leurs petits-enfants s’ébattre en liberté. Tambourin et guitare accompagnent leurs chants ; ils prennent du plaisir à écouter l’orgue. Après avoir passé leur vie dans le bonheur, ils descendent en un instant dans le monde des morts. Mais voici comme en peu de temps ils sont réduits à rien et le plan du Très-Haut les fait tomber au moment où ils se sentent à l’aise10. Leurs biens deviendront pour eux des pièges11, les jouissances un traquenard. Le commerce qu’on entretient avec le plaisir éphémère et la mort éternelle comporte d’énormes risques. En témoigne le poète : Le plaisir que l’on a acquis dans la souffrance ne peut que

  Ps. 73.12-14.   Ps. 73.16-19.    Phil. 3.19.    Job 21.7-13.    Ps. 72.18 (V). 10   Ps. 73.18. 11   Jos. 23.13.  

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nuire12. Cependant, ce qui est pire encore, c’est éterniser la vie dans la mort et la mort dans la souffrance. Tu peux constater toi-même que David et Job, s’ils présentent les multiples aspects de la gloire des riches, insistent sur la fin désastreuse, une fois passée la brève période heureuse. C’est pourquoi le pauvre, malgré toute sa misère, doit être tenu pour plus chanceux que le riche dans son luxe raffiné et sa gloire séductrice : l’extrême félicité basculera dans l’extrême misère, et celui qui s’est habitué pour un temps aux plaisirs et aux douceurs de cette vie aura beaucoup plus de mal à supporter les souffrances que procure ce changement. Dans l’Évangile, le riche qui demandait le bout du doigt de Lazare pour rafraîchir sa langue brûlante eut pour réponse : Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu beaucoup de biens pendant ta vie, tandis que Lazare a eu beaucoup de malheurs13. Ne penses-tu pas que le riche aurait préféré à ce moment-là avoir beaucoup souffert dans sa vie, pourvu que les flammes de l’enfer le martyrisent moins ? Cependant, après la mort, la douleur éternelle ne s’estompe pas par une peine passagère : en enfer, il n’y aura pas de rédemption. Ce lieu bloque l’accès au mérite et exclut par là même la possibilité d’une compensation. Ne cherche donc pas à gagner des biens, qui t’échapperont, et là où ils affluent, comportent plus d’aloès que de miel14, pour finir par t’entraîner à une mort sans fin. Considère la pauvreté comme une consolation : dans la vie, elle te rendra complètement libre, au moment de mourir, elle t’offre une sérénité totale. Peu nombreux sont les riches qui, au moment de leur décès, n’auraient pas préféré avoir vécu dans le dénuement pendant leur vie. Pour cette raison, beaucoup parmi eux regardent vers l’avenir et, entourés de tout leur luxe, ils mènent spirituellement une existence de pauvre. Ainsi David, assis sur son trône royal, a pu s’exclamer : Seigneur, tends vers moi une oreille attentive, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux15. Ailleurs, il écrit : Depuis mon enfance, je suis pauvre et habitué aux labeurs16. La pauvreté est un don exquis et insigne de Dieu, si tant est qu’on veuille bien la compter parmi les dons de Dieu, en dépit de notre impatience et de notre ambition téméraires. Le neveu de Sénèque,   Hor., Ep., 1.2.55.   Lc 16.24-25. 14   Juv., Sat., 6.181. 15   Ps. 86.1. 16   Ps. 87.16 (V). 12 13

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Lucain, a bien vu l’avantage de ce don lorsqu’il parle du sentiment de sécurité qu’éprouve l’âme du pauvre en pleine guerre civile : La demeure étroite du pauvre offre la garantie d’une vie en sécurité. C’est un don des dieux dont on n’a pas encore saisi la vraie valeur. Quels sont les temples, quels sont les remparts qui produiraient le même effet : ne pas s’angoisser devant les troubles qui éclatent à l’approche de César17 ? Au moment de détruire Jérusalem, Nebouzaradan déporta seulement les habitants riches et laissa les pauvres en paix18. Le Christ déclina l’invitation d’un haut fonctionnaire du roi [Hérode Antipas] pour ne pas donner l’impression qu’il honorait l’opulence19. Bien que tu t’emportes actuellement contre les évêques, dans peu de temps, avec l’aide du Seigneur, tu feras partie de leur collège, et tel que je te connais, tu donneras aux professeurs d’alors l’occasion de te dénigrer publiquement. En effet, ceux qui touchent au but si recherché ont, comme toi, aiguisé leur langue insolente contre les évêques, tant qu’ils exerçaient encore leur profession d’enseignants, et pendant longtemps, ils ont tissé leur toile, ce que tu viens tout juste de commencer à faire. De toute façon, je suis sûr d’une chose : dès que tu occuperas un siège épiscopal, le souvenir de tes années d’enseignant s’estompera ; tout à coup, tu te soucieras de tes neveux et tu t’inquiéteras du mariage de tes nièces. Tu ne te poseras plus la question de savoir si le bénéficiaire d’une prébende la mérite vraiment et tu t’efforceras de trouver des maris qui tiennent un rang social plus élevé. Persistant dans cette voie absurde, pour combler tes vœux, tu déshonoreras le titre de noblesse d’autrui par la vulgarité de femmes indignes, et tu empesteras la maison de Dieu en y introduisant des personnes ignobles. Adieu !

  Luc., Bellum civile, 5.527-531.   Jér. 52.12-16. 19   Jn 4.46 sq. 17 18

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16 (67)* À Henri, son seigneur bien-aimé, roi très illustre d’Angleterre, duc de Normandie et d’Aquitaine, comte d’Anjou, son Rotrou, par consentement divin archevêque de Rouen, salut dans celui grâce à qui les rois règnent. Votre prudence se suffit à elle-même et n’a pas besoin d’instructions d’un tiers, mais nous ne pouvons ni ne devons taire ce que nous considérons comme utile pour vous et comme source d’honneur. L’expérience nous a en effet montré tout le bénéfice que votre royaume a pu tirer de l’enseignement des arts libéraux que vous avez reçu dans votre jeunesse. Alors que d’autres rois ont l’esprit mal dégrossi et inculte, vous, instruit dans les lettres, vous êtes prévoyant lorsqu’il s’agit de régler d’importantes affaires, vous portez des jugements subtils, vous faites preuve de prudence dans vos consignes et vous vous montrez circonspect lorsque vous donnez des conseils. C’est pourquoi l’épiscopat de votre royaume exprime unanimement le vœu de voir votre fils et héritier Henri suivre votre exemple et s’attacher aux lettres : c’est pour nous la garantie que votre fils héritera à la fois votre royaume et votre prudence. Vous le savez, les lettres offrent un condensé de solutions pour toutes sortes de problèmes : qu’il s’agisse de la manière de gouverner un État, de mener une guerre, de fixer l’extension d’un camp militaire, de construire des machines de guerre, de refaire des chaussées ou d’ériger des remparts, chaque fois, la connaissance des lettres s’avère utile. Par ailleurs, les livres nous éclairent parfaitement sur la manière d’assurer la liberté dans le calme, d’exercer la justice, d’imposer le respect des lois et de nouer des alliances avec les voisins. Un roi inculte ressemble effectivement à un navire sans gouvernail ou à un oiseau sans plumes. Les historiens retiennent tous les avantages que Jules César a su tirer de sa culture littéraire, qui l’avait rendu si habile qu’il pouvait dicter quatre lettres à la fois. Les lois romaines sont témoins de ses connaissances approfondies en droit. Le jour intercalaire garde le souvenir de son esprit puissant, qu’il a 

  Prov. 8.15.

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Lettre publiée en 1184. Plus hauat p. 22.

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en permanence entraîné grâce à la philosophie. Le grand Alexandre a pu s’élever au-dessus des autres parce qu’il se nourrissait de la doctrine d’Aristote et qu’il s’exerçait sans cesse à la vertu sous la direction du philosophe. J’ajouterai qu’acquérir à fond les arts libéraux forme le caractère et rend les hommes civilisés. Aux yeux de Salomon, la sagesse vaut mieux que les perles. Aucun trésor n’a autant de valeur. Ce même roi pacifique avoue l’avoir plus estimée que la santé et la beauté et se félicite qu’en même temps que la sagesse, tous les biens lui aient été accordés. Un roi à qui incombe de juger son peuple selon la loi du Seigneur pourra-t-il s’acquitter de sa tâche sans connaître cette loi ? D’ailleurs, au sujet du roi, la loi du Seigneur dissipe l’équivoque : Quand le roi aura pris place sur le trône royal, il fera copier pour lui, dans un livre, la présente loi. Ce passage dit clairement qu’un roi doit être instruit dans les lettres, autrement, il ne pourra aimer l’enseignement du Seigneur ni le méditer jour et nuit. Dans l’Ancien Testament, le roi se consacrait pleinement à cette méditation, il suivait les directives du Seigneur et cherchait à trouver des voies justes. J’ai médité ta loi, écrit le psalmiste, elle est l’objet de ma réflexion10. Je suivais tes directives et je m’appliquais à trouver une justification devant toi11, etc. Sans parler de David, on peut évoquer les noms d’Ézékias, de Josias et d’autres saints rois qui ont tous respecté l’alliance conclue avec le Seigneur et qui ont gardé ses commandements. L’on raconte du roi Josias que dès qu’il eut entendu ce que contenait le livre de la loi12, il s’est humilié et a versé des larmes devant le Seigneur pour ne pas avoir obéi à la loi divine13. Il a renouvelé l’alliance avec le Seigneur en s’engageant à lui rester fidèle dorénavant, et il a tenu sa promesse14. Par ailleurs, on peut également évoquer les noms   Suet., Vitae, Caes., 40, p. 20.  Ov., Pont., 2.9.47-48.    Prov. 8.11.    Sag. 7.10.    Sag. 7.11.    Deut. 17.18.    Ps. 1.2.    Ps. 118.70 (V). 10   Ps. 118.77 (V). 11   Ps. 118.23 ; 78 (V). 12   2Rois 22.11. 13   2Rois 22.13. 14   2Rois 23.3.  

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d’empereurs chrétiens, tels que Constantin, Théodose, Justinien, Léon et d’autres princes très chrétiens : tous, ils ont dirigé leurs peuples selon la loi du Seigneur, s’appuyant sur la force de leurs armées autant que sur leur connaissance des lettres. Je ne vois pas comment un prince pourrait garder son pouvoir ou être un juge équitable de son peuple sans les conseils que lui prodigue la prudence, fille des lettres. La Sagesse nous le rappelle : Un gouvernant sage éduque son peuple ; s’il est intelligent, il aura l’autorité15. Ailleurs, nous lisons : Un roi qui juge avec équité les peuples et ceux qui manquent de sagesse consolide à jamais son pouvoir16. David ayant demandé à Dieu de l’instruire dans la sagesse et la science, le Seigneur a pu affirmer avoir trouvé en David l’homme qui correspondait à son attente17. Une fois installé sur le trône royal, David reçut la promesse d’un règne sans fin. C’est un de tes fils que je choisirai pour en faire le roi qui te succèdera18, dit le Seigneur ; je lui assurerai toujours un descendant, sa dynastie durera autant que le ciel19. Et de poursuivre : Si tes fils respectent mes prescriptions pour l’alliance et la règle que je leur donne, alors leurs propres fils, eux aussi, siégeront à leur tour comme rois sur ton trône, et ainsi pour toujours20. Mais si tes descendants abandonnent ma loi, etc., alors je prendrai un bâton pour punir leur désobéissance, et j’userai de coups pour châtier leur faute21. De ce qui précède je tire la conclusion que des royaumes puissants passent sous la tutelle des étrangers si les fils des rois manquent de prudence. La Sagesse nous prévient en effet : C’est l’injustice, la violence, l’outrage et d’autres actes blâmables qui font passer le pouvoir d’un peuple à l’autre22. Considère la lignée des rois d’Israël, en commençant par le premier d’entre eux : la vie de Saül, de Jonatan et de tous leurs successeurs s’est déchirée telle une toile d’araignée. Plus ils s’opposaient dans leur orgueil à la science de Dieu, plus le Seigneur précipitait leur chute23. Aucun avis ne tient

  Sir. 10.1.   Prov. 29.14. 17   1Sam. 13.14. 18   Ps. 132.11. 19   Ps. 89.30. 20   Ps. 132.12. 21   Ps. 89.31 ; 33. 22   Sir. 10.8 (V). 23   Ps. 72.18 (V). 15 16

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devant la sagesse du Seigneur24. En vain l’on fait appel aux armées, en vain l’on s’abrite derrière les remparts. Le Seigneur juge les rois de la terre et il dégonfle l’orgueil des princes25. Qui pourrait arracher quelqu’un de sa main26 ? Le Seigneur parle par la bouche du prophète : Laissez-vous avertir, souverains de la terre27. Le bienheureux Job invite, menaçant, les rois à écouter cette voix : Si les rois veulent écouter la voix du Seigneur, dit-il, ils finiront leur vie dans le plus grand bonheur. Mais s’ils n’écoutent pas, ils devront traverser le couloir de la mort, et ils expireront faute d’avoir compris28. Voilà la fin terrible des rois qui refusent de se faire instruire par le Seigneur, et voilà comment la folie, c’est-à-dire leur inculture, conduit les rois à leur perte, souvent l’imprudence des dirigeants cause la ruine des peuples. David, dans son outrecuidance de recenser les Israélites, fut à l’origine de la grande peste qui a coûté la vie à soixante-dix mille personnes. Sur le mont Guilboa, le peuple trouva la mort à cause du péché de Saül ; la faute de Jéroboam a entraîné la punition des gens d’Israël29. L’opinion du clergé est unanime : votre fils ne pourra occuper le trône royal que si, auparavant, il a été initié aux arts libéraux et instruit sérieusement dans la loi du Seigneur. La puissance du Seigneur peut faire passer un royaume extrêmement puissant sous la domination des étrangers, comme elle peut détruire la masure d’un pauvre. Qui, en Grèce, a dépassé la puissance d’Alexandre ? Pourtant, son successeur ne fut pas son fils, mais l’enfant d’une danseuse. Jules César s’est trouvé un successeur grâce à l’adoption, non pas par la voie naturelle30. Suis le parcours des Césars, et tu constateras que leur mémoire fut de courte durée : ayant rejeté la science de Dieu, ils furent rejetés à leur tour et ce sont des ennemis, des inconnus ou des étrangers qui leur ont succédé. Prince très cher, veillez à ce que votre fils se consacre pendant ses jeunes années aux arts libéraux pour que, fort de ce soutien, il puisse désapprendre la méchanceté innée et se familiariser avec les exemples d’actions recommandables. Adieu !   Prov. 21.30.   Ps. 76.13. 26   Deut. 32.39. 27   Ps. 2.10. 28   Job 36.11-12. 29   1Sam. 31 ; 2Sam. 24 ; 1Rois 14. 30   Suet., Vitae, Aug., 68, p. 86. 24 25

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17 (77)* À Pierre de Blois, son maître très cher, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : que notre amitié persévère dans la sincérité. Je me réjouis que nous portions le même nom, et je ne crois pas que cette identité nominative soit un coup du hasard, puisque depuis notre jeune âge, nos deux volontés n’en font qu’une seule. J’y verrais plutôt une disposition divine. Si quelqu’un de moins actif, quelqu’un de moins connu portait notre nom, il devrait compenser par une charge élevée ce qui lui manque par rapport à nos titres de gloire : l’éclat que j’apporte à ce nom qui nous appartient en commun, par mes revenus, par la fréquentation des puissants, par la faveur du public ou par mes écrits – cet éclat trouve en vous un défenseur identique par les mêmes moyens, ou de plus distingués encore, et notre nom finit par connaître une plus grande célébrité encore, Déjà, ce nom parcourt la terre entière, il est perçu jusqu’au bout du monde. De même nos écrits, qui sont publiés et diffusés partout, survivront aux ravages de l’eau, du feu, de la destruction, voire du temps. Seuls les écrits assurent aux mortels une sorte d’immortalité, et en transmettant les exploits des anciens aux générations futures, ils les sauvent de l’oubli. Les gens me liront, écrit Ovide, et si les prédictions des poètes contiennent un fond de vérité, ma gloire survivra à travers les siècles. Au moment où Antoine s’apprêtait à couper la langue de Cicéron pour se venger des nombreuses invectives contre sa personne, le célèbre orateur lui aurait lancé : « Cela ne te sert à rien, Antoine, mes écrits continueront de parler ». Qui connaîtrait encore aujourd’hui Lucilius sans les lettres de Sénèque qui l’ont rendu fameux ? Virgile et Lucain ont fait plus pour la gloire de César que toutes les richesses qu’il avait accumulées dans les différentes provinces de l’Empire romain. Personne ne parlerait aujourd’hui de la   Ps. 19.5.  Ov., M., 15.878-879.    Source inconnue. Selon Plutarque, notre source la plus fiable, Cicéron, sur ordre de Marc Antoine, fut tué d’un coup d’épée par le centurion Herennius. Plutarque, Vitae, vol. 12, 48.6, p. 123.  

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Lettre publiée en 1184. Plus haut, p. 24.

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prudence d’Ulysse ni des prouesses d’Achille sans l’entremise du génie divin d’Homère. C’est pourquoi les puissants de la terre et tous ceux qui se penchent sur les problèmes du monde ou qui les gèrent, pour s’assurer la gloire, devraient toujours s’entourer de familiers et d’amis capables de transmettre, grâce à leurs écrits, les hauts faits de leurs seigneurs à la postérité. Pourtant, si je me réfère à l’élégant poème que vous venez de publier, la flagornerie bannit des palais la vérité. Les seuls à y trouver refuge sont ceux qui flattent les puissants, dont ils étanchent la soif de gloire en leur servant, jusqu’à l’ivresse, la coupe d’or de Babylone. En récompense, les flagorneurs se voient comblés de bénéfices au lieu de subir des tortures et des supplices qui les dissuaderaient de céder à leur penchant. Valère Maxime nous raconte que les Athéniens ont condamné à mort Timagoras parce que, envoyé officiel d’Athènes à la cour du roi de Perse, il s’était laissé aller à la flatterie. Le sénat de Sparte prononça également une sentence capitale, à l’égard de Charistolos, qui préférait calomnier les gens en cachette au lieu d’avancer à découvert des arguments conséquents. Ainsi réduisirent-ils au silence aussi bien les flatteurs que les détracteurs. Mais aujourd’hui, le méchant se vante de ses ambitions et le maudit est loué. Plus quelqu’un se plaît à calomnier, plus il agit dans l’ombre, il ne se montre en plein jour que lorsqu’il estime que ses propos coïncident avec ce que les gens désirent entendre : tout ce qu’il dit n’est que mensonge et tromperie. Car il a fait siennes les paroles du Gnathon de Térence : Si quelqu’un dit ‘non’, je dis ‘non’ aussi. Si quelqu’un dit ‘oui’, je fais pareil. En fin de compte, c’est moi qui donne le la et tous se rangent à mon avis. Rome ressemble à des comédiens, constate Umbricius : Que tu ries, et on éclate de rire ; on pleure si l’on s’aperçoit des larmes d’un ami, sans éprouver de douleur. Si, en hiver, tu demandes un petit feu, on n’hésite pas à mettre un manteau et si tu dis ‘quelle chaleur’, on transpire. Nous ne sommes donc pas égaux : est meilleur celui qui, nuit et jour, sait s’adapter à ce qu’exprime le visage d’autrui,   Jér. 51.7.  Val.-Max., Facta et dicta, 6.3.ext.2.    Ps. 9B.3 (V).    Ps. 36.4.   Ter., Eun., 2.2.253-254.   Personnage mis en scène par Juvénal.  

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prêt à applaudir, à complimenter si l’ami a bien fait des rots – et tout le reste10. Le moqueur, écrit Horace, a plus de chances de plaire que la personne dont les compliments sont sincères. Il fait penser à quelqu’un qui suit un cortège de funérailles et qui, tout en pleurs, parle et s’agite beaucoup plus que les proches du défunt, qui éprouvent véritablement de la douleur11. Les grands de ce monde seraient bien avisés de distinguer entre propos flatteurs et propos approbatifs. Mais dans leur recherche effrénée de gloire, qui les rend tributaires de l’opinion d’autrui, ils acceptent tout indistinctement. Ce qui favorise dans les milieux de la cour essentiellement l’esprit de flagornerie, c’est le fait que personne ne repousse les compliments flatteurs, personne n’y renonce, même si l’on peut dire que tout le monde ne cherche pas forcément à être complimenté. Je ne sais si vous formez le projet d’écrire un livre à la gloire d’un de nos grands personnages. En ce qui me concerne, dans l’ouvrage que j’ai intitulé Les mirages de la Fortune et que je vous demande de bien vouloir corriger, je glorifie les exploits du roi d’Angleterre, Henri II, autant que mes modestes possibilités le permettent. Je fonde ma confiance sur le Seigneur et espère que les lecteurs sauront apprécier mon travail, à condition de refuser l’envie. Je souhaite, en effet, que le seigneur roi survive à sa mort grâce à mon apologie et que sa gloire perdure encore lorsque la bouche de tous les flagorneurs se sera tue. Quant à vous, j’aimerais que ce que vous écrivez puisse toujours édifier vos lecteurs et rendre agréable la mémoire de votre nom auprès des fidèles. La première partie de mon livre fut revue par mon frère, maître Guillaume. Mais dans la crainte qu’il ne soit pas assez sévère s’il relève des passages critiquables, je vous demande de reprendre le tout à zéro afin qu’il n’y subsiste rien qui puisse choquer le lecteur, l’induire en erreur, l’empêcher de pratiquer la vertu, desservir sa foi, nuire à l’édification de sa vie et ne pas sentir l’honnêteté.

  Juv., Sat., 3.100-107.   Hor., P., 431-433.

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18 (76)* À maître Pierre de Blois, son très cher compagnon, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans la source du salut. Beaucoup plus d’une fois, par écrit aussi bien qu’oralement, je t’ai exhorté à renoncer aux amusements et aux bouffonneries et, pour parler comme l’Apôtre, je t’ai annoncé tout le plan de Dieu, sans rien te cacher. Voyant que mes efforts sont restés vains jusqu’à maintenant, il ne m’est pas pénible, selon le conseil de Paul, de te répéter ce que j’ai déjà écrit. Comme l’a formulé un sage : L’on ne répétera jamais assez ce que les gens n’apprennent pas pour de bon. Ainsi, en dépit de mes nombreuses occupations qui me laissent peu de loisir d’écrire des lettres, je vais rédiger, mu par le zèle et la charité, cette missive de désapprobation. Le zèle a poussé Pinhas à tuer le couple qui faisait l’amour ; par zèle, Moïse a exterminé les idolâtres, Samuel a éliminé le roi des Amalécites, Élie les cinquante soldats, Mattatias égorgea le Juif qui avait offert un sacrifice sur l’autel païen de Modine, et Pierre fut responsable de la mort d’Ananias et de Saphira. Le zèle du Seigneur chassa hors du Temple tous ceux qui vendaient ou qui achetaient à cet endroit10 : Le zèle pour ta maison, ô Dieu, disait-il, me consume comme un feu11. Malheur à moi qui me suis tu, qui suis resté muet si longtemps, qui ai renoncé à dire quelque chose12. Je crains fort que le sang du

  Act. 20.27.   Phil. 3.1.    Sen., Ep., 3.27.9.    Nombr. 25.7.    Ex. 32.25 sq.    1Sam. 15.1 sq.    2Rois 1.9-10.    1Macc. 2.23 sq.    Act. 5.1-10. 10   Matth. 21.12. 11   Jn 2.15-17. 12   Ps. 39.3.  

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Lettre publiée vers 1198. Plus haut, p. 22-24.

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frère répandu au sol ne réclame vengeance13 au Seigneur contre moi. J’appelle frère celui qui est devenu fils du Christ, comme moi, grâce à l’eau du baptême14. Que le Seigneur maudisse tous ceux qui privent son épée de sang15 : ceux qui faillissent à leur mission de rappeler ses obligations au pécheur. Car qui réprimande se sert de sa langue comme une épée. La langue du flatteur, par contre, regorge de lait et de miel16. Je ne te ménage pas afin que Dieu nous ménage, toi et moi. Le roi Achab ayant épargné la vie du roi Ben-Hadad, le Seigneur s’adressa à lui par la bouche du prophète Michée : Puisque tu as laissé échapper l’homme que j’avais condamné à mort, tu payeras cela de ta vie17. De même Saül, qui avait épargné le roi des Amalécites, fut rejeté par le Seigneur comme roi d’Israël18. Je regrette de devoir employer des mots plus durs que d’habitude, plus durs aussi qu’il ne le faudrait. Aussi mes mots exprimentils ma peine. Grâce à tes études, tu as pu atteindre une très grande réputation, et toi qui aurais dû donner l’exemple aux autres, leur montrer le chemin de la vertu et de l’intégrité, tu as provoqué la chute de beaucoup parce que tu leur as exposé les futilités inconsistantes et les fictions bavardes des auteurs païens. Qu’est-ce que tu as à voir avec la vanité et les extravagances trompeuses ? Quelle peut être la valeur des amours des dieux de la mythologie païenne pour quelqu’un comme toi qui devrais être un instrument de la vérité ? Doux Jésus, Vérité vraie, comment les hommes ont-ils pu écorner la vérité ? Seigneur, avant tout ta parole est vérité19. La vérité t’entoure, tes commandements sont tous pleins de vérité20. Il est complètement absurde de célébrer des figures de la mythologie tels qu’Hercule ou Jupiter et de se détourner de Dieu qui est le chemin, la vérité, la vie21. Les méchants, dit le psalmiste, me racontent des histoires sans égard pour ta loi22. Car ta loi, Seigneur, est parfaite, elle convertit les âmes23 parce qu’elle veut les empêcher de courir   Gen. 4.10.   Tite 3.5. 15   Jér. 48.10. 16   Ex. 3.8. 17   1Rois 20.42. 18   1Sam. 15. 19   Ps. 119.160. 20   Ps. 119.86. 21   Jn 14.6. 22   Ps. 118.85 (V). 23   Ps. 18.8 (V). 13 14

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à leur perte. Il est écrit à propos du juste : La loi de son Dieu lui tient à cœur, et il reste à l’abri des faux pas24. Malgré les pièges que m’ont tendus les méchants, dit le psalmiste, je ne me suis pas écarté de tes exigences25. Tu as fait fausse route : Tes ordres sont mon bien précieux pour toujours26, s’exclame le même auteur, pour ne pas être coupable envers toi27. Des méchants guettent l’occasion de m’abattre28, mais ils n’ont rien pu contre29 moi parce que je reste attentif à tes ordres30. Jusqu’à un âge fort avancé, tu as passé ton temps à étudier la littérature païenne, les philosophes et le droit civil, et contrairement à l’avis de tous tes amis, tu as répugné à t’atteler à la théologie, ce qui constitue un acte condamnable. Écoute le prophète : Vous avez espéré de grosses récoltes et voyez le peu que vous avez obtenu31. Après toute la peine que tu t’es donnée, tu crois pouvoir affirmer : « Voilà le fruit de mon travail », mais, dit le Seigneur de l’univers, je l’ai dispersé de mon souffle32. Désormais chenu, tu dédies ton temps encore à des matières futiles. La Sagesse crie dans les rues : « Vous, les ignorants, combien de temps vous plairez-vous dans votre ignorance ? Vous, les sots, combien de temps refuserez-vous de comprendre33 ? » Je crains fort que le mot du sage ne te concerne : Des étrangers sucent ses forces, et lui ne s’en aperçoit pas. Il a déjà les cheveux blancs mais ne s’en rend pas compte34. Au lieu de diriger tes réflexions vers le Seigneur avec droiture35 et de faire l’expérience, dans les Écritures vivifiantes, de sa glorieuse majesté36 et de sa douceur, tu composes des poèmes d’amour. Ces fictions profanes suscitent en toi et chez le lecteur le désir passionnel et provoquent l’indignation du Créateur. Tu publies ces turpitudes et c’est ainsi que les meurtres succèdent   Ps. 37.31.   Ps. 119.110. 26   Ps. 119.111. 27   Ps. 119.11. 28   Ps. 119.95. 29   Jér. 1.19. 30   Ps. 119.95. 31   Aggée 1.9. 32   Aggée 1.7 ; 9. 33   Prov. 1.20-22. 34   Os. 7.9. 35   Sag. 1.1. 36   Ps. 145.12. 24 25

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aux meurtres37, et que celui qui est impur continue à être impur38. Comme les gens de Sodome ils commettent leurs crimes au grand jour39, écrit le prophète. Osée, de son côté, met en garde: N’allez pas au lieu saint du Guilgal, ne montez pas à Béthel-l’enfer40. En d’autres termes, ne proclamez pas votre infamie publiquement. Chanter les amours interdites, se vanter de séduire les jeunes femmes sont des attitudes qui relèvent d’une tête dérangée. Écoute ce qu’en dit Job : J’avais un pacte avec mes yeux, m’interdisant tout regard de désir sur une jeune fille41. Et pour le sage, il faut éviter d’énoncer des turpitudes : les paroles effacent peu à peu la pudeur42. Il n’est pas convenable, écrit l’Apôtre, que vous prononciez des paroles grossières43. Et dans sa deuxième lettre aux Thessaloniciens, il dit à propos des pitres et des personnes avides de savoir profane : Frères, nous vous le demandons au nom du Seigneur Jésus-Christ : tenez-vous à l’écart44 de ces gens. Dis-moi quel bénéfice tu tires de ce verbiage creux et comment tu peux consacrer aux œuvres de fiction cette intelligence que le Seigneur t’a confiée. Il va te réclamer son bien avec les intérêts45. C’est lui, l’homme dur de la parabole, qui moissonne où il n’a pas semé46. Jusqu’ici, le trésor que tu gardes dans un vase d’argile47, tu l’as pour ainsi dire mis sur un coup de dé. Et si le jugement du Seigneur, qu’exprime le prophète, te concernait également : De ton argent, il ne reste que des scories48 ? Ailleurs, nous lisons : C’est moi qui l’enrichissais de l’argent et de l’or dont elle s’est servie pour Baal49. Qu’as-tu à voir avec Jupiter ou Hercule ? Tu t’arroges le droit d’aménager à côté de l’autel du Seigneur un bois consacré aux idoles, en outrepassant la loi. Malheur à nous, le prince de ce monde   Os. 4.2.   Apoc. 22.11. 39   Is. 3.9. 40   Os. 4.15. 41   Job 31.1. 42   Source inconnue. 43   Éphés. 5.4. 44   2Thess. 3.6. 45   Matth. 25.14 sq. 46   Matth. 25.24. 47   2Cor. 4.7. 48   Is. 1.22 (V). 49   Os. 2.10. 37 38

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a été expulsé50 et, à l’aide de chants de sirènes et de rythmes délirants, nous le ramenons. Sous ta conduite, des étrangers ont envahi le domaine51 du Seigneur. Autrement dit, tu as introduit dans le sanctuaire de Dieu les mœurs des païens. Pourtant, le Seigneur leur avait interdit qu’ils prennent place dans son assemblée52. Moi aussi, autrefois, j’ai consacré mes efforts aux frivolités et aux vers d’amour, certes , mais la grâce de celui qui m’a choisi avant même que je sois né53 m’a fait rejeter tout cela dès le sortir de ma jeunesse. Le serpent de Moïse a englouti en moi les serpents du Pharaon54 lorsque le charme de la théologie m’a séduit, en me libérant d’un savoir futile. La théologie rappelle le geste d’Élisée qui a rendu saine l’eau de Jéricho en y jetant du sel55. Arrivé à la source, il a eu ces mots : Cette eau ne causera plus la mort des êtres vivants ni la stérilité de la terre56. La sagesse d’en haut, affirme Jacques, est pure tout d’abord ; ensuite, elle est pacifique57. Dégage-toi donc de l’étreinte adultérine de la sagesse mondaine, tourne-toi vers l’étude de la sagesse du salut et emploie-toi, puisque tu es supérieur au monde, à présenter cette sagesse au Christ comme une vierge pure58. En pensant à elle, le sage a pu dire : C’est la Sagesse que j’ai aimée et recherchée dès ma jeunesse. Je suis devenu amoureux de sa beauté et j’ai désiré faire d’elle mon épouse59. De fait, le Seigneur, par la loi de Moïse, a interdit au peuple d’Israël de prendre des femmes parmi les Cananéens60. Rébecca, de son côté, a déclaré : Je suis déjà assez dégoûtée de la vie à cause de mes bellesfilles hittites. Si Jacob épouse à son tour une fille de ce pays, je perdrais ma dernière raison de vivre61. Je ne suis pas ta mère, mais je t’assure par affection fraternelle que mon âme sera dégoûtée de la vie si tu ne te détournes pas rapidement de la frivolité. Certes,   Jn 12.31.   Ps. 79.1. 52   Lam. 1.10. 53   Gal. 1.15. 54   Ex. 7.12. 55   2Rois 2.19-20. 56   2Rois 2.21. 57   Jac. 3.17. 58   2Cor. 11.2. 59   Sag. 8.2. 60   Ex. 34.15-16. 61   Gen. 27.46. 50 51

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tout ce que tu écris témoigne d’une admirable sophistication et traduit une extrême élégance de style, une grande finesse de pensée. Mais l’Apôtre condamne ce qui a une apparence de sagesse, parce que fondé sur des enseignements purement humains62, donc inopérants pour le salut. J’ai réussi, grâce à mes exhortations salutaires, à faire revenir de ses occupations futiles et néfastes mon frère Guillaume, qui avait laissé aller à la dérive sa grande intelligence en écrivant pendant un certain temps, captif du monde, des comédies et des tragédies. Au bout d’une brève période, il a pleinement su récupérer tous ses jours perdus : en tant que théologien, il excelle grâce à son activité fructueuse de prédicateur. Cesse donc de parler comme auparavant, car le Seigneur est un Dieu qui sait tout. Il juge toutes les pensées des hommes63. Le Seigneur connaît tes pensées, il sait qu’elles ne valent rien64. Ceux dont tu prétends être le portier connaissent Dieu, mais ils ne l’honorent pas. Au contraire, leurs pensées sont devenues stupides et leur esprit insensé a été plongé dans l’obscurité. Ils se prétendent sages mais ils sont fous65. De plus, la sagesse de Dieu se révèle juste par ses fils66, qui réprouvent la sagesse du monde. En effet, les gens de ce monde sont bien plus habiles dans leurs rapports les uns avec les autres que ceux qui appartiennent à la lumière67. Ils considèrent comme une bêtise la sagesse de la prédication qui doit sauver les croyants selon le dessein de Dieu. Tu dois choisir entre la sagesse du monde, ennemie de Dieu68 et mort de l’âme, et la sagesse divine. Tu ne peux marcher sur deux voies à la fois69 ni servir deux maîtres70. La couverture est trop étroite pour envelopper deux personnes71. Combien de temps vas-tu encore boitiller dans deux directions différentes ? Je te demande une chose : de la même manière qu’auparavant, tu avais mis ton cœur et ta langue comme esclaves au service de l’impureté et du mal qui produisent la révolte contre Dieu, de même,   Col. 2.8 ; 22-23.   1Sam. 2.3 (V). 64   1Cor. 3.20. 65   Rom. 1.21-22. 66   Matth. 11.19. 67   Lc 16.8. 68   Rom. 8.7. 69   1Rois 18.21 (V). 70   Matth. 6.24. 71   Is. 28.20 (V). 62 63

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maintenant, mets ces membres tout entiers comme esclaves au service de ce qui est juste pour mener une vie sainte72. Pour toi, il est déjà midi : pourquoi restes-tu tout le jour sans rien faire73 quoique le Seigneur t’engage à travailler ? Utilise ta force, nous explique le sage, à réaliser tout ce qui se présente à toi. En effet, on ne peut pas agir ni juger, il n’y a ni savoir ni sagesse là où sont les morts que tu iras rejoindre74. Bientôt, ce sera le sabbat, le jour où tu n’auras pas le droit de ramasser la ration qui t’est nécessaire, ton « gomor »75, et où il sera interdit de travailler. Tu te consacres à tes études avec beaucoup de subtilité, mais tu te fatigues pour rien. Peine perdue ! Si seulement tu avais montré pour le service de Dieu le même zèle que celui dont tu fais preuve pour capter les faveurs des hommes ! Paul croyait ne rien savoir d’autre que Jésus-Christ et, plus précisément, Jésus-Christ crucifié76 : s’il est vrai que nous sommes insensés, c’est pour Dieu que nous le sommes ; mais si nous sommes dans notre bon sens, c’est pour vous77. Par conséquent, tout son dévouement a été focalisé sur Dieu et il n’a eu de cesse de soumettre son intelligence au service du Seigneur. Toi, par contre, vénérable maître, tu as brillé jusqu’à maintenant parmi tous tes contemporains par ton savoir mondain. Cependant, aujourd’hui, le mot du prophète est devenu une maxime commune et une honte pour toi : Il a fleuri avant la moisson, mais il a produit de gros raisins immangeables, par manque de perfection78. Certes, sera coupé l’arbre dont les fruits sont vraiment mauvais, mais l’arbre qui ne produit pas de bons fruits79 doit s’attendre au même sort. La hache est déjà prête à te couper, comme un arbre inutile, et tu seras jeté au feu80. Mais si tu changes de terrain pour être planté près de l’eau81 de la régénération, c’est-à-dire l’étude des Écritures, tu t’épanouiras chez le Seigneur notre Dieu82 et tu don  Rom. 6.19.   Matth. 20.5-6. 74   Eccl. 9.10. 75   Ex. 16.16 ; 23. 76   1Cor. 2.2. 77   2Cor. 5.13. 78   Is. 18.5 (V). 79   Matth. 7.19. 80   Matth. 3.10. 81   Jér. 17.8. 82   Ps. 92.14. 72 73

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neras des fruits agréables et durables. Heureux qui médite l’enseignement du Seigneur jour et nuit, est-il écrit, il produit ses fruits quand la saison est venue83. Les fruits de l’Esprit Saint, d’après l’Apôtre, ce sont l’amour, la paix, la patience, la bienveillance84, etc. Quel genre de fruits te procure ton activité actuelle, qui te ferait rougir de honte, que tu regretterais si tu pouvais goûter aux délices de la douceur de la théologie ? Rejette l’odeur repoussante des porcs et nourris-toi de ce que la maison de Dieu t’offre d’exquis : la table des saintes Écritures est mise pour toi, pour te protéger contre tout dérèglement de l’esprit. C’est pourquoi on nous dit que la table fut placée du côté nord de la demeure85 sacrée. Face à ceux qui me veulent du mal, écrit le psalmiste, tu prépares la table pour moi86. Ce qui m’a énormément choqué en lisant la fin de ta lettre, ce fut le passage où tu qualifies de dur, d’insipide et de puéril le discours de l’Évangile. J’aimerais reprendre ces trois adjectifs un à un. Ce n’est pas l’Évangile qui est dur, mais bien toi, homme de ce monde, sujet à la chair, à tes penchants naturels. Ce sont des aveugles, les gens qui vivent selon les règles du monde et de la chair. L’homme qui ne compte que sur ses facultés naturelles est incapable d’accueillir les vérités communiquées par l’Esprit de Dieu : elles sont une folie pour lui ; il lui est impossible de les comprendre87. Lorsque le Seigneur évoquait le sacrement de l’eucharistie, quelques-uns de ses disciples se sont détournés de lui en disant : C’est trop dur ! Comment admettre un tel discours88 ? En qualifiant le discours du Seigneur de dur, tu le déformes en même temps que tu te conformes à l’apostasie des disciples. Le diamant, l’hyacinthe et les autres pierreries sont, certes, durs, mais pas moins précieux pour autant. Ce n’est pas le discours du Seigneur qui est dur, mais toi : le Seigneur, dans sa colère, t’a gratifié, si je puis dire, d’un ciel dur comme du bronze et d’une terre dure comme du fer89, selon le mot du prophète. En d’autres termes, Dieu a durci ta raison et ton intelligence.   Ps. 1.1-3.   Gal. 5.22. 85   Ex. 26.35. 86   Ps. 23.5. 87   1Cor. 2.14. 88   Jn 6.60. 89   Deut. 28.23. 83 84

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En ce qui concerne le qualificatif insipide, tu t’éloignes beaucoup de celui qui affirme : Quand je savoure tes instructions, je leur trouve un goût plus doux que le miel90. Les décisions du Seigneur sont plus attirantes que l’or, qu’une quantité de métal précieux, et plus agréables que le miel, que le miel le plus doux91. Quant à puéril et simple, je ne conteste pas que les paroles de la Vérité le soient : la simplicité est toujours amie de la vérité. Elle est le soc de Chamgar, qui tua six cents Philistins92, la bave qui coula dans la barbe de David93. Car la folie apparente de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes94. Ailleurs nous lisons : Si l’un d’entre vous pense être sage du point de vue de ce monde, qu’il devienne fou afin d’être réellement sage95. Dieu a opéré le salut de la terre en s’appuyant sur la folie de la prédication. Transforme-toi donc par l’esprit et la réflexion. Jusqu’ici, tu t’es comporté comme un homme de la terre, comporte-toi dorénavant comme un homme du ciel. Rejette totalement les poètes inutiles, les histoires pour vieilles femmes, les refrains puérils. Ce qui m’étonne au plus haut degré, c’est de voir que tu trouves encore matière à écrire des vers en dépit ta situation plus qu’oppressante. Le Seigneur t’a percé de ses flèches et tu as absorbé le poison qu’elles portent96. Alors, comment peux-tu te consacrer au badinage tandis qu’une profonde douleur t’obsède l’esprit ? Il y a un temps pour rire et un temps pour pleurer97. Tu n’aurais pas dû oublier la cruelle douleur de la mort récente de Jean, le fils aîné de ton frère. Et le décès de Gérard rappelle une douleur encore plus aiguë : tout en étant plus jeune, il occupait une place plus grande dans ton cœur. Je ne parle pas de ton neveu Nicolas, un garçon de beaucoup de talent, qu’une mort amère a arraché de tes mains. Je passe sous silence la détresse de ton frère Amon, incarcéré, qui aimerait mettre un terme à ses souffrances par la mort. Je te le demande : au milieu de tant de deuils, comment peux-tu encore avoir le cœur à composer des chants ? Une musique en temps

  Ps. 119.103.   Ps. 19.11. 92   Jug. 3.31. 93   1Sam. 21.14. 94   1Cor. 1.25. 95   1Cor. 3.18. 96   Job 6.4. 97   Eccl. 3.4. 90 91

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de deuil est une leçon déplacée98. Je sollicite une seule chose : abandonne les poésies ineptes ; écris un texte qui s’inspire du sérieux de la théologie, un texte qui puisse promouvoir l’honnêteté auprès d’un lecteur à la recherche d’édification.

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  Sir. 22.6.

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19 (94)* À l’archidiacre Jean, son très cher seigneur, Pierre de Blois, salut dans l’auteur du salut. Je ne peux supporter cet air dédaigneux qu’affichent vos neveux chevaliers. Imbus de la supériorité de leur rang social, ils sont toujours prompts à décrier la vie et le travail des clercs, cible de leur mépris et de leurs sarcasmes. En dénigrant notre classe, ils ne se grandissent évidemment pas. S’ils étaient de véritables chevaliers, s’ils savaient ce qu’implique l’appartenance à la chevalerie, ils traiteraient les clercs avec respect et avec une retenue de jeune fille et ils mettraient un frein à leurs propos ridicules. Mais aujourd’hui, chez les chevaliers, c’est le règne du désordre. En effet, celui dont la bouche dit le plus de grossièretés, celui qui profère des jurons abominables, qui craint Dieu le moins possible et méprise ses serviteurs, celui qui fait peu de cas de l’Église – celui-là, de nos jours, est considéré par les siens comme quelqu’un de fort et de fameux. Je pourrais encore accepter que d’autres que vos neveux se permettent de tels abus et se laissent aller à cette morgue. Mais depuis le berceau, vos neveux ont eu sous les yeux votre exemple, votre modestie et votre honnêteté. Cependant, l’homme, dès sa jeunesse, n’ayant au cœur que de mauvais penchants, vos neveux se sont conformés aux mœurs exécrables de leurs compagnons d’armes. Les manuels de rhétorique tirent d’ailleurs argument du rôle de l’entourage : En touchant de la poix, tu te salis les mains. Ou encore : Les raisins d’une grappe noire ont tous la même couleur. L’ancienne discipline militaire, telle que Végèce et la plupart des autres auteurs l’ont enseignée, a cédé aujourd’hui la place à la liberté de commettre des délits et est devenue une espèce de bouffonnerie. Jadis, les militaires s’obligeaient par un serment à s’engager pour la république, à ne pas déserter et à faire passer l’intérêt général avant leur propre vie. Maintenant, les futurs chevaliers reçoivent, certes,

  Ps. 118.22 (V).   Gen. 8.21.    Sir. 13.1.    Juv., Sat., 2.81.  

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Lettre publiée en 1184. Plus haut, p. 14.

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leur épée de l’autel, se disent fils de l’Église et promettent d’utiliser leurs armes pour honorer le sacerdoce, pour protéger les pauvres, pour punir les malfaiteurs et pour libérer la patrie. Malheureusement, c’est juste le contraire qui se produit : dès qu’ils sont décorés du ceinturon de chevalier, ils s’élèvent contre les oints du Seigneur et sévissent contre le patrimoine du Crucifié. Ils dépouillent les pauvres et, de façon déplorable, sans aucune pitié, ils accablent les malheureux pour assouvir, en faisant souffrir les autres, leurs désirs illicites et pour satisfaire leurs plaisirs hors norme. Luc nous raconte que des soldats se sont adressés à Jean-Baptiste pour savoir ce qu’il fallait faire : « Et nous, que devons-nous faire ? ». Il leur dit : « Ne prenez d’argent à personne par la force ou en portant de fausses accusations, mais contentez-vous de votre solde ». Ceux qui devraient se mesurer avec les ennemis de la croix du Christ luttent avec l’alcool, passent, ivres morts, leur temps dans l’inaction et par leur existence indigne et immonde, ils déshonorent le nom et le rôle de la chevalerie. Pour un soldat, il n’y a rien de pire que l’oisiveté : il oublie de se servir de ses armes, il devient frileux, perd ses forces, préfère la paresse et songe à des actes ignobles. C’est la raison pour laquelle P. Nasica, à la tête d’une armée qui avait pris ses quartiers d’hiver, a fait construire des navires à ses soldats, tout en disposant d’une flotte. Il a ainsi empêché la troupe de croupir dans le désœuvrement, de s’adonner à la boisson ou de sortir du rang par trop de liberté. L’on raconte aussi que l’empereur Trajan, chaque fois que son armée n’était pas en campagne, imposait aux soldats des exercices physiques – il leur fallait courir, sauter, nager, frapper d’estoc et de taille, lancer des pierres, à la main ou avec une fronde, jeter des javelots. Ainsi, en cas de guerre défensive ou offensive, l’empereur pouvait compter sur des hommes pleinement entraînés. D’après Salluste, Pompée luttait au saut avec les plus lestes, à la course avec les plus rapides, à la barre avec les plus forts. Mais du moment où lui-même, le sénat et le peuple romain ont commencé à préférer l’inaction et le délassement, ceux-là mêmes qui, jadis, dans des contrées lointaines, avaient su repousser les assauts ennemis avec peu de soldats ont renoncé à défendre la ville la plus forte et n’ont vu qu’un seul moyen de se sauver à l’approche de la petite troupe de   Lc 3.14.   Frontin., Strat., 4.1.15.    Source inconnue.   Veg., Epitoma, 1.9, p. 22.8-9.  

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César : la fuite. César s’est vu encouragé dans son audace parce qu’en face de lui, il trouvait une armée affaiblie par l’inaction, et un général dépassé qui avait oublié, après une longue période de paix, ce que commander voulait dire. Chez Trogue Pompée, on peut lire que le dernier roi des Assyriens, Sardanapale, fut détrôné honteusement parce qu’il avait mené une vie dissolue. Comment les Romains ontils acquis leur rang éminent ? Qu’est-ce qui leur a permis de dominer tous les peuples, si ce n’est l’usage des armes et l’entraînement dans les combats, à l’origine de leur renommée et de leur gloire ? Selon Végèce10, est absolument inapte au service militaire, qui s’est habitué à une nourriture délicate et aux douceurs de la vie. L’auteur estime que les soldats combattent beaucoup mieux s’ils vivent en plein air, en plein soleil, s’ils savent endurer l’effort sans se soucier de l’ombre ni connaître les bains, s’ils restent insensibles à l’eau froide aussi bien qu’à l’eau chaude et étrangers aux arguties, ou si, simples dans leurs actions, ils se contentent de peu de nourriture, n’hésitent pas à creuser des fossés, à réparer les ouvrages de terrassement, à transporter des pierres, du ciment et du bois de construction. Végèce nous apprend également que la jeunesse de Rome, jadis, plongeait dans le Tibre pour enlever la sueur, après la course ou l’exercice dans les champs, et qu’elle avait horreur des bains publics et des eaux amollissantes de Salmacis11. Sans parler du mystère des symboles, à l’époque des Juges, sur ordre du Seigneur, Gédéon Yeroubaal se vit empêché d’attaquer les Madianites avec une foule inexpérimentée, languissante et peureuse. Gédéon ayant alors donné l’ordre à ceux qui tremblaient de peur, de rentrer chez eux12, vingt-deux mille personnes s’en retournèrent et il en resta dix mille. Parmi ce nombre, Gédéon, après un nouveau tri, ne garda comme aptes au combat que ceux qui avaient pris l’eau du torrent dans leur main pour la laper comme des chiens et la porter rapidement à la bouche. Les autres, ceux qui s’étaient agenouillés

 Pomp.Trog., Fragmenta, 22b, p. 25 (Just., Historiae, 3).  Veg., Epitoma, 1.3.1-2. 11   Ibidem, 1.3, p. 12.4 ; 1.10, p. 23.3. Salmacis est le nom d’une source près d’Halicarnasse, aux eaux amollissantes, lieu de naissance d’Hermaphrodite (Ov., M., 4.285-388). Les effeminatrices aqu[e] Salmacis figurent également dans une lettre tardive, Ep. 14R, p.81.7, envoyée à l’evêque de Salisbury, Herbert Poore (1194-1217). 12   Jug. 7.3. 

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pour boire, furent renvoyés chez eux13. Avec trois cents hommes en tout et pour tout, Gédéon a finalement pu libérer le peuple, et je ne pense pas que ces combattants aient appris à laper l’eau au cours de banquets raffinés et de repas exquis. Le Seigneur les avait choisis d’avance pour leur capacité de s’adapter humblement aux exigences de la situation. Aujourd’hui, nos jeunes sont élevés dans un esprit hédoniste propice aux désirs charnels. Comme l’écrit le poète : [À la cour d’Alcinoüs] les jeunes s’affairaient plus que de raison à apporter des soins à leur peau14. Le jour où nos chevaliers devront partir au combat, ils ne chargeront pas de fer leur bêtes de somme, mais de vin, non pas de lances, mais de fromages, non pas d’épées, mais d’outres, non pas de javelots, mais de broches. L’on dirait qu’ils se rendent à une invitation, non pas qu’ils partent à la guerre. Plus avides de butin qu’intéressés par les combats, ils portent des boucliers dorés, qu’ils ramènent pour ainsi dire vierges et intacts. Néanmoins, ils se font dessiner sur leurs selles et sur leurs boucliers des scènes de guerre et d’affrontements équestres pour se délecter de combats virtuels qu’ils n’oseraient regarder, encore moins engager, s’ils étaient réels. Jules Frontin, dans ses Stratagèmes15, a conservé une remarque élégante de Scipion l’Africain qui, voyant un bouclier orné d’or et serti de pierres précieuses, déclarait ne pas s’étonner que celui qui se méfiait de la protection par l’épée appliquât tant de soin au bouclier. Nous savons qu’Énée a fait incruster des pierres de sa bague son épée, alors que Virro en a paré ses coupes16. Pour Périclès, la parure des soldats, ce n’étaient pas l’or ni les pierreries, mais un bouclier tordu, un casque fissuré, une épée émoussée et un visage couvert de blessures17. Par contre, lorsque nos chevaliers reviennent d’une expédition sans blessure ni cicatrice, exhibant, grâce à Dieu, leurs armes en parfait état, ils ne songent qu’à se mesurer avec l’alcool. Pleins de joie, ils posent les cratères et mettent des couronnes autour du vin18. Ils chantent la fin de la terrible guerre : Achille se dirigeait par-ci, Ulysse par-là. Le vin cou-

  Jug. 7.5-8.   Hor., Ep., 1.2.29. 15   Frontin., Strat., 4.1.5. 16   Jean de Salisbury, Policraticus, 6.19, p. 55. Juv., Sat., 5.43-45. 17   Source inconnue. 18  Virg., En., 7.147. 13 14

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lant à flots, ils brossent un tableau complet de Troie19. Ils bavardent donc, lâchent leurs langues insolentes pour dénigrer des innocents, se défoulent sur les oints du Seigneur et comparent leurs fatigues et leurs efforts à l’oisiveté des prêtres, ce qui explique pourquoi a pu germer dans leur esprit l’idée, sanctionnée par la coutume, qu’ils peuvent s’approprier les dîmes, qu’ils ne sont pas tenus au respect de l’Église et du clergé, qu’ils n’ont pas à s’inquiéter de l’excommunication, qu’ils n’ont pas besoin de craindre Dieu, qu’ils peuvent commettre des injustices à l’égard des prêtres et annuler les largesses et les libéralités de leurs pères et aïeux envers l’Église. Mais le Seigneur puissant et terrible qui humilie tout ce qui se dresse orgueilleusement contre la connaissance de Dieu20 sera le sauveur des malheureux et écrasera leurs oppresseurs21 ; il supprimera le pouvoir des pécheurs sur le destin des justes22 ; il sera juste pour les pauvres du pays23, réduira les menteurs au silence24 et brisera l’arrogance des orgueilleux. Que dit le Seigneur à ses prêtres ? Celui qui vous rejette, me rejette25. Quiconque vous attaque, s’attaque à ce que j’ai de plus précieux26. Si vous aimez vos neveux et que vous vouliez leur épargner le sort d’Ouza, qui a péri parce qu’il avait essayé, de sa main imprudente, de retenir le coffre sacré27, prodiguez-leur des conseils salutaires pour qu’ils respectent l’Église et les serviteurs du Christ. En effet, vous aussi, vous êtes concerné, puisque vous les invitez à votre table et que vous les considérez comme vos familiers : vous ne pouvez tolérer que vos commensaux déblatèrent en permanence contre le clergé et agissent avec impudence contre l’Église. Votre neveu S., je le concède, a pu acquérir un jour, peut-être une seule fois, un véritable titre de gloire chevaleresque en défendant vaillamment Béthune. Toutefois, cet exploit n’est pas une raison pour se laisser emporter par l’orgueil contre l’Église de Dieu. S’il y a une chose susceptible de réduire la valeur d’un acte glorieux, c’est

 Ov., H., 1.28 ; 31 ; 32 ; 35.   2Cor. 10.5. 21   Ps. 72.4. 22   Ps. 124.3 (V). 23   Is. 11.4. 24   Ps. 63.12. 25   Lc 10.16. 26   Zach. 2.8 (V). 27   2Sam. 6.6. 19 20

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de se vanter en permanence de ses succès et de vendre pour ainsi dire une seule journée tout au long de l’année, quotidiennement. L’on dit que Marius a anéanti toute sa gloire pour s’en être vanté une seule fois, et à force d’avoir voulu s’attribuer lui-même un titre que d’autres auraient dû lui reconnaître, il a perdu l’opinion favorable du public28. Des exemples de vantardise ostentatoire, nous en trouvons également parmi les nôtres. Ainsi du roi Ézékias : plus que tous les autres rois, il fut honoré de l’intervention du Seigneur, qui avait mis en fuite Sennakérib et fait reculer de dix marches l’ombre [sur l’escalier d’Ahaz], en signe de la guérison et de la prolongation de la vie du roi29. Cependant, après avoir montré, pour se faire valoir, aux ambassadeurs de Mérodak-Baladan, roi de Babylone, les parfums, les huiles aromatiques et le bâtiment où il entreposait les objets précieux et ses trésors, Ézékias fut averti par Ésaïe, fils d’Amots, que tous ses trésors seraient emportés à Babylone et que l’on emmènerait ses fils, captifs, pour en faire des eunuques au service du roi de Babylone30. Pour avoir fait recenser le peuple d’Israël par vantardise, David eut le choix entre trois châtiments proposés par Dieu31. Nabucodonosor, fier de sa grandeur, de sa puissance et de son glorieux pouvoir, fut humilié au point de devoir vivre parmi les animaux sauvages, ravalé au rang de bétail32. Je souhaite ardemment que vos neveux ne se gonflent pas d’orgueil pour attaquer le Christ et ses oints. Au contraire, soumis et en toute humilité, ils devraient méditer le fait que grâce à Dieu, plutôt grâce à vous, ils ont été tirés du ruisseau et de l’ordure pour depuis être remis debout33. Abraham, lui aussi, fut élu et appelé par le Seigneur sans qu’il oubliât sa condition pour autant : J’ose te parler, Seigneur, moi qui ne suis qu’un peu de poussière et de cendre34. Le Lévitique ordonne, si un oiseau est offert en sacrifice, de jeter le jabot et les plumes là où se trouve la poussière35 : celui que Dieu

  Source inconnue.   2Rois 19.36 ; 20.9-11. 30   2Rois 20.13-18. 31   2Sam. 24.1-12. 32   Dan. 4.27 ; 29 (V). 33   1Sam. 2.8 (V). 34   Gen. 18.27. 35   Lév. 1.14-16. 28 29

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Scripserat [regina] enim avunculo suo Rothomagensi archiepiscopo, ut aliquem de consanguineis suis, vel Robertum de Novo burgo si fieri posset, vel Stephanum comitis Perticensis filium, sibi transmicteret. Quorum […] sperabat alterum sine dilatione venturum […]. La décision de Marguerite († 1183), régente du royaume de Sicile pendant la minorité de Guillaume II (1166-1189), de se tourner vers sa famille pour mettre un terme aux luttes de pouvoir incessantes à la cour de Palerme a probablement ouvert des perspectives inattendues pour Pierre de Blois qui, la trentaine passée, n’avait pas encore obtenu un poste de quelque relief, tel que pouvaient l’ambitionner les nombreux magistri sortis des écoles et désireux de promotion sociale. La demande, attrayante à première vue, de la reine-mère braque la lumière sur une des grandes familles du XIIe siècle, les comtes du Perche. En effet, Marguerite, veuve de Guillaume Ier (1156-1166), était la fille du roi de Navarre García V Ramírez et de Marguerite, nièce de Rotrou II, comte du Perche (1099-1144) et père d’Étienne dont on réclamait l’aide à la cour   Falcand, Liber, 33, p. 109.9-13.  Pour la mort de Marguerite, Stürner, Friedrich II, vol. 1, p. 31.    Southern, Medieval Humanism, p. 108 ; 110. Türk, Nugae curialium, p. 43.   Thompson, Power and Border Lordship, p. 71-78. Schramm, Der König von Navarra, p. 115 ; 122-129. Lourie, The Will of Alonso I, p. 642 ; 644 ; 649651.    Le nom d’Étienne, inhabituel dans la famille du Perche, devait rappeler le souvenir d’Étienne de Blois, adversaire d’Henri II, que Rotrou II avait soutenu pendant un temps dans sa lutte pour la succession d’Henri Ier Beauclerc au trône d’Angleterre. Thompson, op. cit., p. 80. Pour une étude détaillée de Rotrou II, ibidem, p. 54-85. Pour les liens entre les familles de Blois et du Perche, ibid., p. 91-95. Arbres généalogiques, ibid., p. 6-7 ; 95 ; 110.  

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de Palerme. L’autre nom avancé par la régente évoque la branche anglaise de la famille de Beaumont, Robert de Neubourg, neveu de Rotrou II et cousin d’Étienne, étant le fils du comte Henri de Warwick et frère de Rotrou, évêque d’Évreux (1139-1165) et archevêque de Rouen (1165-1183), cousin d’Étienne lui aussi. Par quel cheminement Pierre de Blois, issu de la petite noblesse du Blésois, a-t-il pu entrer en contact avec ces aristocrates de haut lignage ? Nous savons que le successeur de Rotrou II, son fils Rotrou III (1144-1191), frère d’Étienne, avait pour épouse Mathilde, fille de Thibaud IV de Blois, et que les deux familles étaient étroitement associées dans les années 50 et 60 du XIIe siècle. D’autre part, nous savons également qu’un des neveux de Pierre, Ernaud, fut abbé de Saint-Laumer de Blois, une fondation de la maison thibaudienne, après un passage à Moutiers-au-Perche (Orne), comme prieur. Pierre de Blois lui-même, maître ès arts, comptait parmi les poètes les plus célèbres de l’époque et avait acquis une grande notoriété comme dictator dans les écoles du Val de Loire10. Il est donc tout à fait concevable que Pierre, par l’intermédiaire de la cour comtale de Blois, soit entré en contact avec l’archevêque Rotrou, au nom duquel il a écrit une lettre à Henri II en 116511 et à qui il dut pro-

  Ibid., p. 81 ; 94.   Ibid., p. 93-94.    Ep. 131 ; Ep. 132. Thompson, op. cit., p. 21. Cottineau, Répertoire, 2, col. 2004.   On connaît les vers de Gautier de Châtillon : Inter artes igitur que dicuntur trivium/ fundatrix grammatica vindicat principium/ sub hac chorus militat metrice scribentium ;/ inter quos sunt quattuor rithmice dictantium/ qui super hoc retinent sibi privilegium :/ Stephanus flos scilicet Aurelianensium/ et Petrus qui dicitur de castro Blesensium ;/ istis non immerito Berterus adicitur ;/ set nec inter alios quartus pretermittitur/ ille, quem Castellio latere non patitur,/ in cuius opusculo Alexander legitur. Raby, A History, 2, p. 324. Dronke, Peter of Blois, p. 190 ; 193. Wollin, Carmina, p. 29-30. Par ailleurs, le Dialogus clerici et laici contra persecutores ecclesiarum, écrit en 1206 à Cologne (ou aux environs de la ville), atteste le rayonnement poétique de Pierre au-delà des frontières des domaines Plantegenêt et capétien. Isti sunt, lisons-nous, et vos estis de quibus dictator ille egregius magister Petrus Blesensis dixit […]. Et l’auteur de citer le poème 1.8 de Pierre (Wollin, op. cit., p. 301. 4a). Maier, Der Dialogus, p. 15 ; 64. Sur Gautier de Châtillon, Aurell, L’Empire, p. 250-251. 10  Plus haut, p. 15. 11  Plus haut, p. 22 et 78. Il s’agit de la lettre 67, adressée au roi Henri II, miles litteratus (Aurell, op. cit., p. 106), où Rotrou (= Pierre de Blois) insiste sur la nécessité d’instruire dans les littere le jeune Henri (III), né en 1156. Si Pierre  

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bablement sa toute première prébende, avant de rejoindre, des mois plus tard, un groupe de 36 personnes qui allaient suivre en Sicile le cousin du prélat, Étienne du Perche, chanoine de Rouen12. Aux dires d’Hugues Falcand, notre principale source pour les événements de la cour palermitaine pendant les années 60, Marguerite attendait avec impatience son oncle qui, après une halte sur le continent chez le comte de Gravina, son neveu, arriva au début de l’été 1166 à Palerme13, accueilli en grande pompe par la régente, écrit pour les autres, estime en substance Southern, Peter of Blois and the Third Crusade, p. 207, les pensées qu’il exprime sont aussi les siennes. Pour la date de la lettre, Bezzola, Les origines, vol. 3.1, p. 45. Robinson, Peter of Blois, p. 103. 12  Pour le nombre et le sort des compagnons d’Étienne du Perche, Ep. 46, 133B. Maître Roger le Normand, seul rescapé, avec Pierre, de l’aventure sicilienne, chanoine de Rouen avant 1181 et doyen du chapitre vers la fin du siècle, a enseigné les arts à Paris, après des études de droit à Bologne. Kuttner, AngloNorman Canonists, p. 289. Baldwin, Masters, p. 165. Pour le canonicat d’Étienne, Thompson, op. cit., p. 94. Pour la prébende de Pierre à Rouen, Ep. 25R, p. 121-122. 13   Chalandon, Histoire, 2, p. 320. Dans son édition récente d’un recueil de 17 lettres concernant probablement Alain de Lille, F. Hudry, par hypothèse, attribue deux de ces lettres, les numéros 3 et 4, à Pierre de Blois (l’auteur « B »), compagnon de longue date de Becket, qui aurait précipitamment quitté l’abbaye du Bec pour gagner la Sicile, par crainte de se trouver pris dans l’affaire Becket [Hudry, Alain de Lille ( ?), p. 24-25]. Outre que F. Hudry, à l’appui de ses dires, se contente de quelques extrapolations à partir de son corpus de lettres anonymes, rien ne permet d’affirmer que Pierre de Blois a quitté la France à la fin de 1167 ou qu’il fut impliqué, lui, proche du « royaliste » Rotrou de Beaumont, dans le conflit entre Henri II et Becket (plus loin, p. 198-201). Si « B » évoque dans la lettre 3 un scriptum quod de caritatis excellentiam compendiose dictavi, il ne faut pas en déduire non plus qu’il s’agit du De amicitia christiana de Pierre (Hudry, op. cit., p. 92, n. 3), ouvrage tardif et tout autre que compendiosum (plus loin, p. 304-305). Il n’a donc pas pu voir le jour à Cantorbéry du vivant de Becket, pas plus que Pierre n’en aurait retardé la publication en raison des démêlés de l’archevêque avec le roi (Hudry, op. cit., p. 24-25). Par ailleurs, on voit mal comment Pierre de Blois, Français qui qualifiait l’Angleterre de pays d’exil (plus loin, p. 203 ; 303), aurait pu se sentir concerné par l’appel de Becket, chancelier d’Henri II, encourageant le retour en Angleterre d’Anglais de bon renom vivant en France (Hudry, op. cit., p. 25). Du même coup, la difficulté s’estompe que pose la prêtrise très tardive de Pierre et l’état sacerdotal de « B » en 1167 : inutile de jouer sur les mots en opposant presbytérat et sacerdoce, le premier, applicable à Pierre (pour pouvoir l’identifier à « B ») et désignant la fonction de prêtre, le second évoquant la

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les évêques et les familiers du roi. À cette occasion, Marguerite, rappelant les vastes terres conquises autrefois par Rotrou II dans ses combats contre les Sarrasins en Espagne et données à García à titre de dot de sa nièce, déclarait qu’elle considérait Étienne comme un frère et qu’elle désirait le voir traité en conséquence14. Il semble cependant qu’il y ait eu des divergences dès le début. D’une part, à Palerme, tout le monde ne voyait pas d’un bon œil cette nouvelle arrivée d’étrangers qui ne pouvait que renforcer l’influence des « Transalpins » au détriment des « Lombards »15. D’autre part, Étienne lui-même ne paraissait pas avoir prévu un séjour prolongé en Sicile, ce qui obligeait la reine à insister sur le contraste entre l’opulence du Sud et le dénuement des gens du Nord (transmontani)16. L’effort de persuasion ayant porté ses fruits, Étienne fut nommé chancelier du royaume en novembre 116617 et, consacré sous-diacre par Romuald de Salerne (1153-1181), il s’est vu élu archevêque de Palerme un an plus tard, avec toutes les voix du chapitre, et confirmé par le pape18. Deuxième personnage du royaume, Étienne fut très vite confronté aux groupes d’intérêt qui avaient nécessité sa venue, à des factions promptes à générer des conflits, à des ambitieux qui cherchaient à se créer des partisans et à se procurer des places et des honneurs19, en somme, une situation que le manque d’expérience d’Étienne rendait difficile à gérer20 et charge d’évêque, que Pierre n’aurait jamais briguée (Hudry, op. cit., p. 26-27) – le tout en contradiction avec les explications détaillées de Pierre lui-même (plus loin, p. 501 sq.). Enfin, Pierre de Blois, fier de son renom de dictator, aurait-il écrit, comme le fait « B », ne in verbis nostris rhetorici venustatem eloquii ex arte quam non didici requiras ? (lettre 3, op. cit., p. 96). En somme, l’auteur « B » ne peut se confondre avec Pierre de Blois. 14  Thompson, op. cit., p. 75. Falcand, op. cit., 34, p. 109-110. 15   Ibidem, 26, p. 93. 16   Ibid., 34, p. 110. 13-20. 17   D’après Chalandon, op. cit., p. 321, Étienne prit ses fonctions en novembre 1166. 18   Falcand, op. cit., 36, p. 111 ; 40, p. 114.20 sq. Pour ce qui est des compétences du souverain normand en matière de nominations, Enzensberger, Der ‘böse’ und der ‘gute’ Wilhelm, p. 396-412. Jean de Salisbury, Historia Pontificalis, 32, p. 65. 19   Chalandon, op. cit., p. 313. 20  Très instructive à cet égard est la remarque de Richard, évêque élu de Syracuse, un familiaris de la cour, à l’adresse du chancelier : […] in Francia forsitan ita solere decerni, sed in Sicilia nequaquam hoc iudicium obtinere ; non levis esse auctoritatis notarios curie, nec eos oportere tam facile condempnari. Fal-

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qu’aggravait la méconnaissance des données culturelles et politiques du royaume de Sicile, où depuis le temps de Guillaume Ier, les feudataires se sentaient exclus du pouvoir au profit des familiares du roi et d’une bureaucratie centralisée, sans parler de l’hétérogénéité de la population où cohabitaient Grecs, Arabes et Latins21. Sans retracer par le menu les complots et tentatives d’assassinat à répétition qui visaient Étienne, chancelier mal conseillé par un entourage français friand de biens et d’honneurs aux dépens des autochtones22, nous retiendrons qu’en fin de compte, c’est un proche qui a fait échouer les efforts d’Étienne pour venir à bout de la situation insurrectionnelle. En effet, Eudes Quarrel, chanoine de Chartres, personnage inculte et uniquement porté sur son enrichissement personnel, au lieu d’exécuter l’ordre d’Étienne d’emmener en France le frère naturel de la reine, Henri de Montescaglioso, comploteur infatigable23, s’attardait à Messine pour rançonner les bateaux en partance pour la Palestine. La conduite méprisante de ses hommes y aidant, les Messinois se sont finalement soulevés contre les pilleurs étrangers, et c’est au cours de cette émeute qu’Eudes a trouvé la mort, lynché par la foule24. Les événements de Messine eurent l’effet d’un signal pour tous ceux qui, à Palerme, supportaient mal la présence des Français et qui, dès le début, avaient intrigué contre Étienne et jalousé son rang prééminent à la cour. En se révoltant ouvertement, ils étaient décidés à forcer Étienne à quitter le pays. Le chancelier, sur le conseil de quelques proches qui ne comprenaient rien aux mœurs locales, préférait rester à Palerme au lieu de se retirer momentanément de la ville, de réunir des troupes et d’attendre dans une position de force que la situation se décante. cand, op. cit., 38, p. 113.15-17. Romuald de Salerne, Annales, p. 436.43-45, écrit à propos d’Étienne : Stephanus autem cancellarius […] postmodum vero in superbiam elatus, consilio pravorum hominum, indigenas terre cepit habere odiosos pariter et suspectos. Guillaume de Tyr, Chronicon, 20.3.20, qualifie Étienne d’adolescens bone indolis, ce qui souligne l’inexpérience du chancelier. Pour le personnage de Romuald, Kamp, Soziale Herkunft, p. 106-107. 21  Après le roi, les familiares constituaient le premier cercle du pouvoir. Takayama, Familiares regis, passim. Idem, The Administration, p. 123-124. Tramontana, Le roi face aux barons, p. 89-100. Cuozzo, L’unificazione normanna, p. 667. 22  Pour un récit détaillé, Chalandon, op. cit., p. 320 sq. 23   Falcand, op. cit., 53, p. 143.2-7. 24   Ibidem, 55, p. 147 sq.

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Étienne, retranché dans le clocher de la cathédrale, a dû finalement accepter les conditions des conjurés pour avoir la vie sauve, et s’embarquer, au printemps 116825, sur une galère armée à destination de la Syrie, suivi d’un petit groupe de fidèles. Dans leur précipitation, les conspirateurs faillirent oublier qu’Étienne occupait aussi le siège de Palerme : contraint et forcé, le chancelier destitué, déjà à bord, a dû également renoncer à sa dignité d’archevêque, délier de leur serment de fidélité les chanoines de la cathédrale et lever ainsi l’hypothèque qui aurait pu entraver l’élection d’un successeur26. En mer, la galère menaçant naufrage, Étienne et sa suite furent obligés de changer de bateau dans le port de Licata, et c’est sur un navire marchand génois que les Français chassés de l’île gagnèrent la Palestine, le pays où Rotrou II, lors de la première croisade, s’était distingué27. La parenthèse ouverte par l’arrivée d’Étienne du Perche une fois fermée, les conspirateurs et leurs sympathisants remanièrent la cour (curie statum innovant) : un conseil de dix membres exercerait le pouvoir à l’avenir – un avenir assez limité, à vrai dire28. Dans un premier temps, Marguerite, qui avait probablement dû laisser faire29, gardait l’espoir que le pape n’accepterait pas l’élection du successeur d’Étienne au siège de Palerme, compte tenu du coup de force et des menaces de mort dont le fils de Rotrou II avait été victime, et pour se faire plus persuasive, la reine confia sept cents onces d’or à un représentant de la curie romaine, de passage à Palerme. À sa grande déception, cette démarche resta vaine : Alexandre III valida, peu de temps après, l’élection du nouvel archevêque,

25   Ep. 90. Takayama, op. cit., p. 118. Chalandon, op. cit., p. 345, n. 1, retient le début de l’été comme date de départ. Guillaume de Tyr, op. cit., 20.3.19, écrit : Estate igitur sequente vir nobilis dominus Stephanus […] ad nos navigio pervenit. Cette remarque ne contredit pas un départ au printemps, compte tenu de la relative imprécision des sources. 26   Falcand, op. cit., 55, p. 160.11-19. 27   Licata est située dans la province d’Agrigente. Pour le déroulement du départ, Falcand, op. cit., 55, p. 159-161. Romuald, op. cit., p. 437.12-17. Pour Rotrou II et la croisade, Thompson, op. cit., p. 54 ; 83. 28   Falcand, op. cit., 55, p. 161.16. À partir de 1170, et jusqu’en 1184, la cour est dominée par trois familiares, sorte de triumvirat : l’archevêque de Palerme, Mathieu le notaire, vice-chancelier, et l’évêque d’Agrigente (ou celui de Syracuse). Takayama, op. cit., p. 120-122. 29   Guillaume de Tyr, op. cit., 20.3.23, estime qu’Étienne a dû quitter la Sicile invito rege puero et matre eius reniti non valente.

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intrus par la force, estime Hugues Falcand30. Aux yeux des adversaires d’Étienne, qui ne reculaient pas non plus devant un effort pécuniaire, le pape ne pouvait faire autrement et passer outre aux coutumes en vigueur dans le royaume31. Le 28 septembre 1169, le successeur d’Étienne, Gautier, précepteur de Guillaume II et membre du conseil des dix, fut consacré par ses suffragants archevêque de Palerme32. La veille de la Sainte-Agathe, le 4 février de la même année, un terrible séisme avait ravagé la partie orientale de la Sicile et complètement détruit la ville de Catane33, faisant craindre le pire à la camarilla palermitaine qui voyait dans cette catastrophe un mauvais présage34. En effet, on redoutait à la cour qu’Étienne, avec l’aide de l’empereur de Byzance, favorable au chancelier expulsé, ne cherchât à reprendre sa place perdue, d’autant plus qu’une partie de la noblesse souhaitait son retour. Par ailleurs, Becket, dans une lettre adressée à son ami Richard, évêque élu de Syracuse et membre, lui aussi, du conseil des dix, exigeait le rétablissement d’Étienne dans ses fonctions35, et le roi de France Louis VII, écrivant à Guillaume II, parle du « noble Étienne » (nobilis vir Stephanus), évoque son haut lignage, fustige les intrigues qui, au su du monar-

30   Gualterius […] metu compulsis canonicis, consentiente curia, non tam electus quam violenter intrusus Panormitanae regimen suscepit ecclesie. Falcand, op. cit., 55, p. 163.4-7. 31   Le concordat de Bénévent (1156) entérina le rôle prépondérant du roi en cas d’élections épiscopales. Plus haut, n. 18. Falcand, op. cit., 55, p. 163.18-25. 32   Kamp, Kirche und Monarchie, 1.3, p. 113. 33   Viri ac mulieres circiter XV milia cum episcopo eiusdem civitatis maximaque parte monachorum sub ruina sunt edificiorum oppressi. Falcand, op. cit., 55, p. 164.7-9. Pierre de Blois, Ep. 46, 135B, et Romuald, op. cit., p. 437.40-41, nous indiquent le jour du séisme : in vigilia beate Agathes. 34   Falcand, op. cit., 55, p. 164.27-165.9. 35   Unum tamen est, quod in aure vestra secretius consuluisse, rogasse et obtinuisse desideramus [Becket], ut nobilis viri Stephani, Parormitani electi, revocationem diligenter procuretis apud regem et reginam, tum ob causas quas in praesenti de industria reticemus, tum ut praefati regis [Louis VII] et totius regni Francorum gratiam vobis aeternaliter comparetis. PL, 200, Ep. 150, 625A. En 1167, dans une lettre adressée au chancelier Étienne, Becket recommande son neveu Gilbert, exilé avec d’autres partisans de l’archevêque, et demande une intervention en sa faveur auprès du pape. Dans une autre lettre, datée de 1169, il prie Marguerite de plaider sa cause à la cour de France. MTB, 5, Ep. 138, p. 247-248 ; 7, Ep. 595, p. 142-143. Que Becket soit intervenu après le départ d’Étienne n’a donc rien d’exceptionnel.

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que sicilien, ont entraîné son départ dans l’infamie et n’hésite pas à dire que la réintégration d’Étienne, caro et sanguis noster, est dans l’intérêt de la couronne de France36. En fin de compte, c’est la nouvelle de la mort d’Étienne, survenue quelque temps après son arrivée en Palestine, qui a dénoué la situation incertaine à la cour de Palerme et mis fin à des années de tension37. Dorénavant, l’ambitieux archevêque de Palerme, Gautier (1169-1190), jouera le premier rôle dans le royaume, de concert avec quelques-uns des acteurs que Marguerite, en appelant Étienne, avait pensé pouvoir neutraliser38. Et Pierre de Blois ? Nos sources restent muettes à son endroit, et c’est uniquement grâce à ses lettres39 que nous savons qu’il a accompagné Étienne du Perche en Sicile. Garde des sceaux et, lui aussi, précepteur du jeune roi Guillaume II, Pierre se décrit comme le troisième personnage du royaume, après la reine et le chancelier, ce qui n’a pas dû être du goût de toute la cour, centre du pouvoir depuis Guillaume Ier, ne l’oublions pas40, et la résistance n’a pas tardé à se manifester. En effet, maître Guillaume de Blois, moine bénédictin et frère de Pierre, qui, à l’instar d’autres Français, avait également pris le chemin de la Sicile dans le sillage d’Étienne du Perche et qui s’était aussitôt porté candidat à l’évêché de Catane41, sans doute avec le soutien de Pierre et de la reine, a dû déchanter et céder aux manœuvres du notaire Mathieu, figure emblématique de l’administration centrale sous les deux Guillaume et âme de la

36   Nobilis vir Stephanus […] caro et sanguis noster est, et clarissimos proceres regni Francorum cognomine vel affinitate contingit. PL, 200, Ep. 508, 1057C. 37   Guillaume de Tyr, op. cit., 20.3.25, nous apprend qu’Étienne non multum postea, valida correptus egritudine, mortuus est et Ierosolimis in Templi Domini capitulo honorifice sepultus est. 38   Falcand, op. cit., 55, p. 163-165. Plus haut, n. 28. 39   Ep. 66 ; Ep. 131. 40   Delugo, Potere, p. 198. 41   À Catane, Roger II (1130-1154) avait fondé un monastère cathédral. Caspar, Roger II., p. 616 sq. Houben, Roger II., p. 22. Sur les possibilités d’accéder à la charge d’évêque dans le royaume de Sicile, Kamp, Soziale Herkunft, p. 105.

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résistance aux étrangers42, qui a su imposer comme évêque son propre frère Jean, en novembre 116743. Cet épisode montre, si besoin en était, que Pierre et Guillaume de Blois, comme tant d’autres magistri, pouvaient éprouver à l’occasion l’attrait de la gloire et du prestige social et céder à l’instrumentalisation de leur savoir44. Si une telle attitude de la part d’un moine bénédictin a de quoi surprendre à première vue, elle cadre assez bien avec un certain état d’esprit dans beaucoup de monastères45, mais aussi avec les activités littéraires de Guillaume, qui a profité du séjour en Sicile pour écrire son Alda, une pièce étonnamment obscène citée par Pierre46, en s’inspirant, pense-t-on, de la version latine d’une comédie perdue de Ménandre, trouvée sur place47. Contrairement à son frère, Guillaume savait donc être réceptif à l’ambiance culturelle qui prévalait au pays d’Henri Aristippe, archidiacre de Catane et célèbre traducteur d’ouvrages grecs48. Consacré par Alexandre III en août 1168, l’évêque Jean périt dans le séisme de Catane en février 116949, tandis que Guillaume de Blois, à l’instigation de la reine, fut nommé abbé de Matina en

42  Pour Romuald, op. cit., p. 437.10-11, Matheus homo erat sapiens et discretus, et in aula regia a puero enutritus, et in agendis regiis probate fidelitatis inventus. Après la mort de Guillaume II, au moment où l’empereur Henri VI s’apprêtait à revendiquer l’héritage de sa femme, Constance de Hauteville, Mathieu s’est rangé du côté du parti antiallemand. Stürner, op. cit., p. 94. Kamp, op. cit., p. 108. Takayama, op. cit., p. 116 ; 120-121. Enzensberger, Beiträge, p. 54-57 ; 69 ; 122-123. 43   White, For the Biography, p. 488. 44  Aurell, op. cit., p. 63-64, rappelle d’autres exemples, qui concernent la cour d’Henri II. 45  Pierre de Blois, Compendium, p. 30.187-203 ; p. 66-70.406-435 ; p. 252254.1540-1549. 46  Plus haut, p. 13 ; 23. Pierre, sans nommer sa source et en modifiant quelque peu l’original, comme souvent, cite l’Alda de son frère dans son Libellus de arte dictandi rhetorice, p. 73.1090-1097 (= Alda, 129-136). Wollin, Carmina, p. 106, parle d’un emprunt de 12 lignes, sans autres précisions, et fait remarquer que l’éditeur du Libellus, Camargo, n’a pas vu l’utilisation de l’Alda par Pierre. Également, Camargo, Medieval Rhetorics, p. 87. 47   La comédie perdue serait l’Androgynos de Ménandre. Guillaume de Blois, Alda, 9-20. White, op. cit., p. 487. Manitius, Geschichte, 3, p. 1022. 48  Pour Henri Aristippe, DBI, 4, p. 201-206. D’Alverny, Translations, p. 433435. Rashed, Les traducteurs, p. 110-117. Houben, op. cit., p. 104. 49  Alexandre III avait confirmé l’élection de Jean le 26 juillet 1168. Pour la date de la consécration, Siragusa, Liber, p. 120, n. 2. White, op. cit., p. 488.

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Calabre50, et à titre de consolation, le pape lui accorda le droit de porter les insignes épiscopaux et l’exempta de la juridiction de l’évêque local51. La chute brutale d’Étienne du Perche au printemps 1168 a traumatisé Pierre de Blois, à en juger par ses propos virulents52. Miné par la fièvre au moment du départ forcé d’Étienne et confié, sur ordre du roi, à l’archevêque Romuald de Salerne pour se faire soigner53, Pierre, une fois rétabli, ne trouva pas de mots assez durs pour condamner la Sicile, île maudite et mangeuse d’hommes, où il se voyait partout cerné de traîtres et d’empoisonneurs – exception faite de Romuald –, où tout devenait suspect, le projet de son élection au siège archiépiscopal de Naples aussi bien que le souhait du roi de le voir reprendre ses fonctions à la cour. Méfiant et obsédé par l’idée de sauver sa vie, il obtint finalement la permission de quitter le royaume, et après avoir passé un mois en mer par manque de vent, il débarqua à Gênes en compagnie d’une quarantaine de personnes, reçu avec les honneurs dus à son ancien rang à Palerme54. La peur de la maladie et des dangers lui fit aussi répondre par la négative aux sollicitations de l’influent évêque Richard de Syracuse, qui, quelques années plus tard, désirait encore le retour de Pierre : la Sicile, estimait Pierre, était devenue une terre d’exil au climat détestable, un guet-apens pour les gens candides du Nord, un univers agité55. L’expérience des deux années passées au centre du pouvoir normand en Italie du Sud et l’échec d’Étienne ont sans doute appris à Pierre que dans un environnement désormais sans repères, les luttes

50   Chalandon, op. cit., p. 321, n. 6, identifie Matina à Santa Maria di Maniaco, au nord-ouest de l’Etna, identification réfutée par Robinson, op. cit., p. 104, n. 2, dont l’opinion s’est imposée en fin de compte. L’abbaye de Matina fit partie du diocèse de San Marco Argentano, province ecclésiastique de Cosenza. Cottineau, Répertoire, 2, col. 1788. Kamp, Kirche und Monarchie, I. 2, p. 837. 51   Ep. 90, 283B sq. ; Ep. 93. 52   Ep. 93, 293A. 53   Ep. 90, 282A. Il s’agit probablement d’une crise de malaria. Plus haut, p. 19. 54   Ep. 90, 282B-283A ; Ep. 131, 390B ; Ep. 72, 224B. 55   Ep. 46, 133A-136A ; 137B. Cette lettre fut probablement écrite en 1171/72, après la mort de Becket (1170). Évêque élu pendant douze ans, l’Anglais Richard Palmer se vit consacré par Alexandre III en mars/avril 1169 et promu, en 1182, archevêque de Messine. Takayama, op. cit., p. 122. Kamp, Soziale Herkunft, p. 105. Plus loin, p. 172.

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d’influence, les rivalités, le jeu des alliances, l’esprit de domination le dépassaient et qu’au lieu d’evisager un rôle politique de premier plan, il valait mieux regagner la douce France, le pays où il était né et où il désirait mourir56. Plus étonnant pour l’observateur est le fait que Pierre, fin lettré et styliste remarquable, ait passé complètement sous silence tout ce qui pouvait stimuler la curiosité intellectuelle dans ce royaume aux trois cultures qu’était la Sicile, si proche des auteurs classiques, qu’il se targuait volontiers de cultiver, où même un homme politique de premier plan, l’émir des émirs (magnus admiratus) Maion de Bari (†1160), commentait l’oraison dominicale à l’intention de son fils57. L’on serait presque tenté d’adresser à ce clerc du Nord la question qu’Henri Aristippe, familier de Guillaume Ier, a posé à Roboratus, destinataire de sa traduction du Phédon : Pourquoi rentrer en Angleterre ? Tu trouves tout ici, la bibliothèque de Syracuse et ses ouvrages grecs aussi bien que la philosophie latine. Un pan entier de la civilisation normande en Italie du Sud semble avoir ainsi échappé à Pierre de Blois, qui contraste complètement avec Jean de Salisbury58. La fin calamiteuse d’Étienne a probablement renforcé un sentiment d’incompréhension chez Pierre pour qui les Français, sans qu’il le dise, étaient dans leur droit. Compte tenu de son état d’esprit, peut-on le croire sur parole lorsqu’il écrit que l’évêque Jean a obtenu le siège de Catane par simonie59 ? Le ciel s’est d’ailleurs chargé de ce scélérat, de cet impie, et l’a détruit, rappelle-t-il quelques années plus tard à l’évêque de Syracuse, collègue du frère de cet infâme, Mathieu, promu vice-chancelier en 116960. Avec moins de retenue et plus de haine, Pierre écrira à son frère, qu’il vouvoie d’ailleurs, que c’est par la fraude que ce fils de l’orgueil l’a supplanté, mais qu’enseveli sous les décombres de Catane, il a craché son âme qu’il avait mise au service de Satan. Le tremblement de   Ep. 93, 293B.   Matthew, Maio of Bari’s Commentary, passim. Pour le rang de Maion, Falcand, op. cit., p. 8.1-2. Sur Maion bâtisseur, Neveux, Histoire, p. 57. 58  Pour la lettre d’Henri Aristippe à Roboratus, Plato Latinus, 2, Phaedo, p. 89-90. Pour le passage cité, ibidem, p. 89.9-12. Sapienti omne solum patria est, estime Aristippe, qui énumère toute une liste d’auteurs classiques et chante les louanges de Guillaume Ier : cuius [Guillaume] curia scola, comitatus cuius gignasium, cuius singula verba philosophica apofthegmata. Ibidem, p. 90.2-3. Pour le séjour de Jean de Salisbury en Italie du Sud, Türk, op. cit., p. 85-86. 59   Ep. 46, 135B. 60  Enzensberger, op. cit., p. 56. 56 57

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terre a donc vengé Étienne61 ! Par contre, convaincu de la justesse de son point de vue, Pierre ne nous dit pas qui a appuyé la candidature de Guillaume et ne s’offusque pas du soutien actif de la reine qu’a reçu Étienne pour être élu archevêque62. Par ailleurs, nous ne savons pas dans quelle mesure Pierre connaissait les termes du concordat conclu entre Guillaume Ier et Adrien IV (1154-1159), en 1156, à Bénévent, qui fixait le cadre des rapports entre l’Église et la couronne normande et qui laissait beaucoup de liberté au roi en matière de nominations épiscopales63. Autant Pierre avait approuvé, sur place, la candidature de son frère à l’évêché de Catane, autant il a désapprouvé, rentré en France et jugeant la situation de loin, la fonction abbatiale de Guillaume à la tête de la communauté de Matina. Sa mésaventure en Sicile semble lui avoir fait redécouvrir son côté rigoriste de clerc qui distribue les bons et les mauvais points, et il a dû mal supporter que son frère restât en Italie. Ainsi prend-il prétexte d’une lettre de Guillaume pour le déstabiliser. Dans sa réponse aigre-douce64, Pierre dit se féliciter de la faveur accordée à Guillaume par le pape, tout en critiquant le geste d’Alexandre III, qui, au fond, n’est qu’un homme, et il dénie tout simplement à l’abbé le droit de porter les insignes épiscopaux, qui ridiculisent Guillaume, puisqu’il ne peut s’en servir, n’étant pas évêque. Au lieu de renforcer le prestige de l’abbaye de Matina, comme le pense Guillaume, le privilège papal favorise l’insoumission et l’orgueil du moine, qui a fait vœu d’humilité – et c’est dans les monastères que l’on pèche le plus par orgueil. Guillaume doit donc résigner sa charge, sans provoquer de scandale, bien sûr. Nous sommes loin de la coutume en vigueur à Palerme selon laquelle les membres du haut clergé devaient même rester à la cour si le roi jugeait leur présence nécessaire65.   Ep. 93, 293A/B.   […] Stephanus […] clericus in Siciliam ad regem venit, quem rex et regina primo cancellarium, posthec in Panormitana ecclesia eligi fecerunt. Romuald, op. cit., p. 436.12-14. Falcand, op. cit., p. 111.2-7. 63   Delogu, op. cit., p. 200. Plus haut, n. 18. 64   Ep. 90. 65   […] regina mutato consilio respondit : electi [Siracusani] presentiam curie necessariam esse, nec eum ad presens posse quopiam proficisci ; alias iturum, cum temporis oportunitas pateretur. Falcand, op. cit., 28, p. 105.7-10. Dans la lettre 84 (= Ep. 96, 1461B, PL, 200), adressée à Alexandre III au nom de l’archevêque Richard, Pierre rappellera cette coutume palermitaine : Porro archiepiscopi vel episcopi, qui in curia regis Siculi conversantur, per septennium 61 62

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Guillaume s’est finalement plié aux exigences de son frère, a renoncé à son abbaye et gagné, en contrepartie, l’estime de Pierre, qui parle de grandeur d’âme et, compréhensif, excuse la faiblesse de Guillaume : comme tant d’autres, ébloui un moment par les trésors de Sicile, le frère s’est laissé séduire par les dons de la Fortune, les richesses et le prestige social, qu’il a eu la force de rejeter. En guise de consolation, Guillaume s’entend dire par l’ancien garde des sceaux que son véritable titre de gloire est son œuvre littéraire, qui le rendra plus célèbre que quatre abbayes à la fois et que Pierre, de toute évidence, ne juge pas contraire à l’humilité monacale66 ! Si Étienne du Perche avait réussi dans son entreprise, Pierre aurait-il tenu le même discours ? Revenu sur les rivages de la Loire (probablement vers la fin de la décennie), Guillaume, soit dit en passant, semble avoir eu du mal à trouver un monastère pour l’accueillir, à en juger par les versus Wilhelmi, un poème anonyme du XIIe siècle67. Dans les années 70, nous rencontrons l’ancien abbé de Matina en Angleterre, dans l’entourage de son frère68. Quant à Pierre, nous disposons d’indices qui permettent d’affirmer qu’entre 1169 et 1170, il s’est trouvé à la cour papale69, où il aut decennium a curia non recedunt […]. Ab hac equidem curialitate nostros quandoque voluimus episcopos prohibere, sed consiliosis et prudentibus viris visa est expediens eorum cohabitatio circa regem ; quos si extraheremus a familiaritate illius, subtraheremus […] ecclesiis libertatem. 66   Ep. 93. Des années plus tard, Pierre a pourtant critiqué le travail littéraire de Guillaume comme une activité servile et s’est félicité d’avoir amené son frère à se consacrer aux questions théologiques. Ep. 76, 235A. Cette lettre appartient à la 4e édition du Recueil, publiée vers 1198. Plus haut, p. 24. 67   Quero nec invenio ; peto, nil datur. Hostia pulso,/ Pulsa sed introitum ianua surda negat (= 1-2). […] Et timor omnis abest : Quid enim timuisse potestis,/ Qui modo vester erat, si mage vester erit (= 25-26) ? Meerseman, Anecdota, p. 292 ; 294. Pour la carrière ultérieure de Guillaume, plus loin, p. 548-549. 68   Ep. 65, 190B (magister Wilhelmus Blesensis monachus [!] frater meus). 69   Un témoignage manuscrit atteste que l’Instructio fidei catholicae, datée de 1169, fut rédigée par Pierre à la cour papale – dum essem in curia eius – et envoyée par Alexandre III au sultan. Mathieu Paris, Chronica, 2, p. 250 sq. Cohn, The Manuscript Evidence, p. 59. D’autre part, la lettre 22, 81B nous apprend qu’à une date postérieure au couronnement d’Henri (III) le Jeune (14 juin 1170), mais avant la fin de 1170, Pierre accompagna des légats du pape de Rome à Bologne. Nous savons également que des émissaires du pape furent présents à l’entrevue de Fréteval entre Henri II et Becket (10 juillet 1170) et qu’Alexandre III a envoyé une lettre où il exige le rétablissement des droits de Becket, le 10 septembre 1170. Haller, Das Papsttum, 3, p. 161-162. Aubé, Thomas Becket, p. 289.

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a pu se rendre après son débarquement à Gênes. En tout état de cause, sa situation matérielle difficile, son âge, la mort de ses parents l’obligeaient à reprendre son activité d’enseignant et à dénicher une prébende substantielle. À l’en croire, il reçut plusieurs offres, dont une de Pierre Minet, évêque de Périgueux, un prélat apparenté qui aurait volontiers accueilli Pierre comme familier et convive70. Celuici, sans dire non tout de suite, préférait cependant attendre le résultat de ses démarches auprès de Guillaume de Blois-Champagne, archevêque de Sens, rencontré vraisemblablement à Rome en 1169, car il avait bon espoir de se voir attribuer une prébende à Chartres, dont Guillaume avait occupé le siège entre 1165 et 1168 et conservé l’administration. Une réponse positive aurait alors permis à Pierre de rester dans sa chère région natale71. Hélas ! un ancien ami et compagnon, poussé par la jalousie, fit échouer tout le projet en faisant reconsidérer sa décision au prélat72. Privé de deux prébendes et supplanté comme prévôt par son ex-compagnon, qui s’en glorifiait par-dessus le marché, Pierre, victime de sa naïveté, a dû revivre les moments pénibles de Palerme : à l’évidence, les adeptes d’Ahitofel, ce conspirateur jadis au service d’Absalom73, peuplaient pratiquement toutes les cours. Pierre s’est rappelé à cette occasion les chausse-trappes de ses rivaux en Sicile, les tentatives de le faire évêque, son élection au siège archiépiscopal de Naples, dans le seul but de le séparer du roi pour mieux se débarrasser de lui ensuite74. Ce coup dur a obligé Pierre à tout reprendre à zéro, et lui, si attaché au Val de Loire, s’est finalement tourné vers l’Angleterre dès le début de la nouvelle décennie. Deux lettres écrites au début de son épiscopat à Eudes de Sully, élu évêque de Paris en 1196, nous fournissent quelques repères chronologiques. Dans la lettre 160, Pierre évoque son séjour en Angleterre pendant 26 ans, ce qui nous   Ep. 34. Plus haut, p. 36-37.   Ep. 72, 222D. 72   Ep. 72, 221C. 73   2Sam. 15.12 ; 31. 16.23. 17.1-3. 74   Ep. 72, 224A/B. Par ailleurs, à l’adresse de Guillaume de Blois-Champagne (aux Banches-Mains), Pierre a composé son premier poème datable, Carmen 1.10 : […] Caro prenobilis,/ ancilla spiritus,/ […] mundi decus unicum (3a). Carnoti gloria,/ lucerna Senonum,/ […] homo, sed plus homine (3b). Wollin, op. cit., p. 313-317. Pour la datation (1170/71), ibidem, p. 158. Sur le personnage, DHGE, 22, col. 857-859. Williams, op. cit., p. 366 ; 377. Plus haut, p. 22. 70 71

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ramène à 1170/71. La lettre 127 nous apprend que Pierre s’est rendu en Angleterre à la suite d’un appel du roi Henri II, monarque dont la munificence, tout au long du règne, a facilité son existence. Là encore, nous ne savons pas grâce à quelle intervention Pierre a pu entrer en contact avec la cour royale. Fut-ce à l’initiative de l’archevêque Rotrou, pour qui Pierre a repris la plume et écrit plusieurs lettres datables de 1172/7375 ? Faut-il y voir la main de Réginald de Bohun (Fils-Jocelin), archidiacre de Salisbury et personnage de premier plan à la cour, que Pierre avait défendu contre les foudres de Becket et qui semble l’avoir tiré d’une misère noire, comme le rappelle Pierre en 1173 à ce même Réginald76? Nous savons que l’archidiacre fut envoyé par Henri II à la cour papale en 1169, où il a fort bien pu rencontrer Pierre de Blois77. Le nom de ce clerc et familier du roi nous invite à introduire une parenthèse. Si nous tenons compte des deux lettres où Pierre a pris la défense de Réginald contre les partisans de Becket78, qui le suspectaient d’être l’un des instigateurs de l’assassinat de l’archevêque, si nous prenons en considération la lettre adressée au père de Réginald, Jocelin de Bohun, évêque de Salisbury, dont Pierre devait éduquer les neveux79, et si nous y ajoutons les sept lettres envoyées à Réginald lui-même80, nous arrivons à un ensemble épistolaire, plutôt rare dans le Recueil, qui fait présumer qu’entre la famille de Jocelin de Bohun81 et Pierre de Blois, il existait des rapports assez étroits, des rapports d’amitié, qui n’empêchaient d’ailleurs nullement Pierre de formuler des critiques à maints égards. Ainsi il mettait l’archidiacre Réginald en garde contre son penchant pour la

75  Il n’y a pas de raison de suivre Köhn, Magister, p. 46-52, qui conclut de ces quelques lettres (28 ; 33 ; 153 ; 154 ; 155 ; 173) à un rattachement de Pierre au service de Rotrou. 76   Ep. 163, 458B. 77   Et quoniam singula negotia nostra difficile sub scripto comprehendentur, mittimus [Henri II] ad pedes paternitatis vestrae [Alexandre III] clericos nostros familiares Reginaldum archidiaconum Salesberiensem […] qui plenius vobis cuncta quae gesta sunt et alia negotia nostra exponunt. Mathieu Paris, op. cit., p. 249. Cohn, loc. cit. 78   Ep. 24 ; Ep. 45. 79   Ep. 51. 80  Il s’agit des lettres 30 (deux versions ; plus loin, p.108) ; 58 ; 59 ; 61 ; 85 ; 163 ; 225. 81   Sur la famille de Jocelin, Knowles, The Episcopal Colleagues, p. 17-22 ; 158159.

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gloutonnerie ou son addiction à la chasse aux faucons82. Il rappelait à l’évêque de Salisbury sa promesse non tenue de régler rapidement les honoraires pour les cours donnés à ses neveux, et il reprochait au prélat d’habituer ces jeunes gens au luxe83. Il jugeait inconvenante la récompense de son long engagement pour l’Église de Salisbury, compte tenu de sa propre précarité, et n’hésitait pas, en s’adressant à Réginald, à évoquer un possible recours au pape ou au roi – il avait donc l’oreille d’Henri II assez tôt –, menace qui semble avoir porté ses fruits84. D’autre part, Pierre se félicite de voir Réginald élu évêque de Bath (1173), digne récompense d’un bienfaiteur qui s’est tant dévoué pour la cause de son roi, mais dont la consécration (1174) se heurtait dans un premier temps au refus des partisans de Becket et semble avoir mobilisé aussi les énergies de Pierre, sans parler des manœuvres d’Henri (III) le Jeune qui s’efforçait de contester la régularité des élections épiscopales de 1173, les élus étant tous des proches d’Henri II85. Grâce à Gautier Map, nous savons que Réginald obtint finalement gain de cause en suivant le conseil cynique de son père : « Pauvre naïf, va à Rome ; avec une bourse bien remplie, donne un bon coup au pape, et il tombera là où tu le désireras !86 » Comparé à des

  Ep. 61 ; Ep. 85.   Ep. 51. Plus haut, p. 66-69. 84   Ep. 225. Si le nom du destinataire manque, il s’agit bien de Réginald, archidiacre de Salisbury. Cette lettre n’a jamais fait partie du Recueil et peut être mise en rapport avec l’élection de Réginald au siège de Bath, que Pierre a dû défendre auprès d’Alexandre III, à en juger par la lettre 58 (173C). Wahlgren, Peter of Blois, p. 1203 ; 1211. Ep. 59, 176B/C. Plus loin, p. 140-141. 85   La consécration de Réginald a finalement eu lieu à Saint-Jean-de-Maurienne, le 23 juin 1174. Dans une lettre au roi, Réginald avait évoqué les obstacles à franchir à la cour papale : Noverit vestrae prudentia majestatis, nos in curia domini papae duros de regno Francorum et de terra vestra duriores adversarios invenisse. Ideoque nos ibi multa pati, et moram oportuit facere taediosam. Roger de Hoveden, Chronica, 2, p. 59. Avant d’être consacré par Richard de Cantorbéry, le futur évêque de Bath dut témoigner sous serment qu’il n’y était pour rien dans l’assassinat de Becket, neque verbo, neque facto, neque scripto. Raoul Diceto, Ymagines, 1, p. 391. 86   ‘Stulte, velox ad papam vola, securus nichil hesitans, ipsique bursa grandi paca bonam alapam, et vacillabit quocumque volueris’. Ivit ergo ; percussit hic, vacillavit ille ; cecidit papa, surrexit pontifex ; scripsitque statim in Deum menciens in omnium brevium suorum principiis, nam ubi debuisset scribi ‘burse gracia’, ‘Dei gracia’ dixit. Quecumque voluit, fecit. Gautier Map, De nugis curialium, 1, p. 114. 82 83

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gens de cette trempe, Pierre reste en retrait lorsqu’il veut que la joie qu’il éprouve lors de l’élection de Réginald soit désintéressée et qu’il dit ne pas spéculer sur son avancement personnel, à moins que nous ne devions comprendre cette dernière remarque au 2e degré87. Par la suite, les rapports entre Pierre et Réginald semblent s’être tendus, et si Pierre, comme il le dit, n’a cessé de se démener pour Réginald et de lui rester attaché contre vents et marées, l’évêque, à cause d’une dette de 20 sous, a laissé la situation s’envenimer au point qu’il a suspendu Pierre, son propre archidiacre, lors d’un synode provincial, en contradiction avec les décrets du (3e) concile du Latran (1179) et en contrevenant à un privilège papal accordé à Pierre au cours de ce même concile88. La brouille avec Réginald a beaucoup affecté Pierre, de telle sorte qu’il envisageait de quitter l’Angleterre et de rendre toutes ses prébendes anglaises. Les choses se sont probablement arrangées par la suite, car Pierre a gardé son archidiaconat de Bath jusqu’à la fin du XIIe siècle, voire jusqu’à sa mort. En tout état de cause, Pierre a pu s’adresser directement au roi pour solliciter son aide, dans un poème authentique que son dernier éditeur aimerait dater du début des années 117089, un texte où Pierre nous fournit une explication des événements qui l’ont contraint à quitter le royaume du Sud. Dans ce poème, l’auteur reprend les arguments qui lui ont déjà servi à excuser son frère. Il y évoque, en effet, les opes Sicule, il parle de la gloire trompeuse et futile qu’offre la Fortune, de son aveuglement dont il s’est rendu compte dès que la Fortune l’a laissé dans le dénuement, après lui avoir permis de troquer l’indigence originelle contre une place auprès des rois. Sa chute lui paraît d’autant plus dure qu’elle fut   Ep. 163, 458C.   Ep. 58. Pierre de Blois assistait au 3e concile du Latran en tant que représentant de l’archevêque de Cantorbéry, tandis que l’évêque de Bath s’y trouvait avec trois autres prélats anglais. Pierre a probablement pensé au décret Qualiter praelati debeant proferre sententiam in subjectos. Roger de Hoveden, op. cit., p. 171-172. 89  Il s’agit de Carmen 1.9. Post dubiam,/ post nugatoriam/ Fortune gloriam,/ post opes Siculas/ convertor anxius/ frequentius/ in voces querulas [1a]. Sophistico/ Fortune lubrico/ collisus claudico ;/ que, dum se prosperat,/ vincit improvidum,/ quem rigidum/ tristis invenerat [1b]. Sortis adverse pelago/ portum indulge naufrago,/ regum ducumque gloria,/ rex insignis,/ digna dignis [!] /conferens suffragia,/ cui favore/ proniore/ summitti volunt omnia [3b]. Wollin, op. cit., p. 307 ; 309. Pour la datation, ibidem, p. 83-86. 87 88

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précédée d’une ascension remarquable. Son existence étant devenue invivable, Pierre souhaite mourir, à moins qu’ Henri II, rex insignis, ne lui indique un port, à lui, le naufragé, à moins qu’il ne vienne en aide à ceux qui le méritent. Si les aléas de la Fortune et le naufrage reviennent à plusieurs reprises sous la plume de Pierre, s’il a même intitulé un de ses ouvrages, qui est perdu aujourd’hui et auquel il tenait beaucoup, De prestigiis Fortune90, pour mieux cerner la personnalité de l’auteur, il est instructif d’observer que Pierre commente rétrospectivement son échec manifeste en Sicile en invoquant une instance qui échappe à tout contrôle, le hasard, dont il se voit le jouet. Cela lui permet de relativiser sa part de responsabilité dans la mésaventure sicilienne, quitte à rebondir après ce coup dur, à renouer avec la chance à la cour anglaise, puisqu’il mérite, lui, la générosité des grands ! Désapprobation de la vie de cour en Sicile, approbation de la vie de cour en Angleterre : sic et non, une chose et son contraire, pourrait-on dire avec Dronke, qui voit dans cette ambivalence un trait caractéristique des poètes latins du XIIe siècle, de Pierre de Blois en particulier91. Une fois dans l’orbite d’Henri II, Pierre s’est vite familiarisé avec son nouvel entourage, sans mettre un terme à ses contacts avec la Sicile pour autant, et, d’après ce que nous pouvons conclure de sa correspondance, il a continué de s’informer auprès d’anciens amis (il en restait donc !) de ce qui se passait à la cour de Palerme, prêt à intervenir, le cas échéant. Ainsi, mis au courant, lors de la vacance du siège d’Agrigente en 1171, d’un projet visant à nommer évêque le frère du comte de Loritello (1154-1179), Pierre s’est lancé dans une diatribe contre le destinataire de sa lettre92, un prélat anonyme proche du roi, qu’il juge trop lâche, contre le comte, qu’il regrette de ne pas pouvoir chapitrer personnellement, enfin (et surtout) contre le jeune roi Guillaume II, qui venait tout juste de débuter son règne à la fin de la régence (mars 1171). Il qualifie le roi de branche morte, de malheur pour son pays, de garçon pitoyable et trop léger, d’immature qui écoute deux traîtres de basse extraction   Ep. 4, 12B.   Dronke, op. cit., p. 189-190. 92   Ep. 10. Robert de Loritello, fils de Geoffroi de Hauteville, était un cousin de Guillaume Ier. Roger II l’avait désigné pour lui succéder sous certaines conditions. Falcand, op. cit., 2, p. 11. Chalandon, op. cit., p. 200 ; 791. Takayama, op. cit., p. 206. 90 91

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(mépris de l’intellectuel !), que Pierre semble encore connaître. Confondant spirituel et temporel, le roi, impie qui néglige l’avis des personnes religieuses, est sensible aux cadeaux ; laïc, il touche aux biens de l’Église ; ambitieux, il juge aberrant tout discours qui devrait l’édifier ; lâche, il se défausse sur le comte de Loritello. Ce réquisitoire surprenant contre le roi avait-il pour but, compte tenu de l’inexpérience de Guillaume II, d’infléchir la politique ecclésiastique en vigueur dans le royaume de Sicile depuis Roger II et, comme nous l’avons déjà vu, son fils Guillaume Ier, même si Pierre essaie de faire croire le contraire93 ? L’on dirait que rétrospectivement, Pierre, (re)devenu rigoriste, désapprouve une coutume, sanctionnée par le concordat de 1156, qui aurait permis pour un peu à son frère de s’élever au rang d’évêque de Catane. Nous ignorons si les remontrances de Pierre, à grand renfort de citations bibliques, ont entraîné un changement ou si les recommandations des oncles du roi, Romuald de Salerne et Roger d’Avellino (1152-1183), ont pesé dans la balance : le successeur de Gentil d’Agrigente fut Barthélemy (1171-1191)94, frère de Gautier, archevêque de Palerme et personnage-clé du règne, celui-là même qui a élaboré une idéologie royale peu conforme au point de vue de Pierre95. La vacance fut donc raisonnable, et l’Église bafouée, pour parler comme Pierre96, n’a pas eu trop à en souffrir. Ce qui frappe l’observateur, c’est qu’en dépit de sa rupture avec la cour de Palerme, Pierre se soit permis, trois ans après son départ de l’île « maudite », de s’immiscer dans les affaires intérieures du royaume, de désigner son ancien élève Guillaume II par le nom que Jean de Salisbury avait réservé, entre

  Ep. 10, 27B ; 29A. Plus haut, n. 18.  Pour le comte Roger d’Avellino, consanguineus regis [Guillaume Ier], Falcand, op. cit., 32, p. 108.23. Chalandon, op. cit., p. 62, n. 2. Cuozzo, op. cit., p. 671. Takayama, op. cit., p. 206. Pour Barthélemy, Kamp, op. cit., 3, p. 1147-1151 (Agrigente) ; p. 1119-1122 (Palerme). L’évêque Gentil, membre influent de la cour, occupa le siège d’Agrigente de 1154 à 1171. Gams, Series, p. 943. 95  En voici quelques éléments : le roi entretient un rapport direct avec Dieu. La gloire qu’il a reçue de Dieu l’empêche d’être pécheur. L’Église accroît le salut du roi, elle n’en est pas le fondement. La royauté comprend toutes les vertus ; chaque vertu est innée à la personne du roi, implantée par Dieu. Delogu, op. cit., p. 212-214. Sur le personnage de Gautier, Loewenthal, For the biography, p. 75-82. Kamp, op. cit., p. 1112-1119. Idem, Soziale Herkunft, p. 106. 96   Ep. 10, 28B. 93 94

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autres, au grand-père du roi, Roger II, en l’appelant tyran97, et de présenter, avec des accents grégoriens, le jeune roi sous un jour plus que défavorable, en contraste total d’ailleurs avec ce que l’Histoire aura retenu de ce monarque98, fondateur, en 1174, de la cathédrale ‘royale’ de Monreale99. Cette antipathie de Pierre à l’endroit du roi de Sicile se donne encore libre cours dans la lettre qu’il a adressée à l’archevêque Gautier de Palerme, son ancien compagnon, comme il dit, que Dieu a tiré du ruisseau100 et qui, par conséquent, a le devoir, en signe de gratitude, de subvenir aux besoins des nécessiteux en provenance d’Angleterre ou de France et en partance pour la Palestine – c’est encore le moraliste qui parle, simple maître ès arts, mais sûr de lui, et qui rappelle au dignitaire le plus puissant du royaume de Sicile ses obligations ! Dans cette lettre où, à la demande de Gautier, Pierre brosse un portrait d’Henri II Plantegenêt, qu’on a considéré comme le premier portrait réaliste d’un roi anglais101, il est reproché à Guillaume II d’avoir abandonné les livres et préféré la vie facile de la cour dès que Pierre, son précepteur, avait quitté la Sicile102. Comparé à Henri II, Guillaume est donc beaucoup moins instruit, moins

97   Ibidem, 31B : […] et ab hac inhumana tyrannide hominem avertisses. Pour Jean de Salisbury, Historia Pontificalis, 32, p. 65 : Non ferens dominus papa vexationem Romanorum Anagniam profectus est, de pace cum rege Siculo per nuncios tractaturus. Rex enim aliorum more tirannorum ecclesiam terre sue redegerat in servitutem […]. D’autres ‘tyrans’ furent l’empereur Barberousse, soutien des antipapes, et la famille d’Henri II, normannici tyranni, selon la formule de Giraud de Barri (De principis instructione, 3, p. 302). Également, Aurell, op. cit., p. 81-83. Türk, op. cit., p. 72-75 ; 117. 98   Delogu, op. cit., passim. Enzensberger, Der ‘böse’ und der ‘gute’ Wilhelm, p. 406-431. Dante, La Divina Commedia, Par. 20.62 ; 64-65, soit dit entre parenthèses, a réservé à Guillaume II une place au Paradis : E quel che vedi nell’ arco declivo/ Guiglielmo fu, cui quella terra plora […]/ ora conosce come s’innamora/ lo ciel del giusto rege. 99   Krönig, Palerme 1070-1492, p. 81. 100   Ep. 66, 196A : […] Dominus […] de pulvere egenum vos erigens […]. La formule, tirée de 1Sam. 2.8, rappelle la remarque d’Orderic Vital, Historia, 11.2, vol. 6, p. 16 : Alios e contra […] de pulvere ut ita dicam extulit [Henri Ier Beauclerc]. 101   Southern, Medieval Humanism, p. 127. 102   Ep. 66, 189B/C. N’oublions pas que l’autre précepteur du jeune roi fut Gautier lui-même. Un coup fourré ! D’une manière générale, nous retrouvons ici l’idéal de Pierre, le roi chevalier lettré (Aurell, op. cit., p. 106-110), opposé à « l’âne couronné ».

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studieux aussi. Rappelons, pour mémoire, qu’à la date probable de la lettre (1174/75), Guillaume avait à peu près vingt ans de moins qu’Henri et qu’il recevait à sa cour des poètes arabes, dont il parlait et écrivait la langue103 ! S’agissant d’élections épiscopales, d’après Pierre, Henri II prouve également sa supériorité sur Guillaume II, le roi d’Angleterre ne connaissant ni vénalité, ni parti pris, ni préférences personnelles104. L’évidente mauvaise foi qui perce dans cette comparaison des deux monarques s’explique sans doute encore par l’échec de l’entreprise d’Étienne du Perche, dont Pierre a dû tenir pour responsables, en fin de compte, la régente et son jeune fils105. Cela montre à quel point la mésaventure sicilienne a pesé sur Pierre : ce qui avait commencé sous de bons auspices, s’est achevé dans la rancœur.

  Bezzola, op. cit., p. 508.  Pour la partialité d’Henri II, dès qu’il s’agissait de pourvoir un siège épiscopal, Pacaut, Alexandre III, p. 284-285. 105  Rappelons à ce propos le passage de Romuald de Salerne, op. cit., p. 437.1217 : Quo audito populus Panormi similiter in sedicionem versus, insultum in cancellarium fecit, et eum cum omnibus suis in turri campanarum per diem unum obsedit, altera autem die ex mandato regis et regine cum quibusdam de suis galeam intravit. 103 104

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20 (90)* À son frère très cher, maître Guillaume de Blois, abbé de Matina, Pierre de Blois, salut et santé chez les Siciliens. Les menées barbares des traîtres siciliens visant à anéantir le seigneur Étienne, archevêque élu de Palerme et chancelier du roi, ont été largement commentées. Vous devez en être informé et avez sans doute eu connaissance d’événements plus féroces encore. Au moment de la révolte et du départ de mon seigneur, qui s’ensuivit, je luttais contre la fièvre. C’est pourquoi, sur ordre du seigneur roi, on m’a remis aux soins et à la protection de l’archevêque de Salerne, un personnage tellement attentionné qu’on aurait pu penser que j’étais son seigneur ou son fils. Après mon rétablissement, j’ai présenté au seigneur roi et aux magnats de la cour une requête pour quitter la Sicile. Par l’intermédiaire de l’archevêque de Salerne et de Richard, évêque élu de Syracuse, le roi s’efforçait, cependant, de me retenir à la cour en tant que garde de son sceau. Toutefois, ni sa sollicitation ni ses promesses ni ses présents n’ont pu venir à bout de mon refus : la Sicile engloutit ceux qui y vivent, et par peur de la malveillance de ses habitants, mon but suprême fut d’avoir la permission de partir, mais de partir sous protection. Quitter l’île à cheval pour traverser la Calabre nous paraissant, à moi et à mon équipe, plus que suspect, le seigneur roi mit à notre disposition un bateau génois avec son équipage et son chargement, capturé par des pirates siciliens, et il nous fournit tout genre de ravitaillement en plus des draps, des couvertures et des matelas. Pour échapper à la mort sur la terre ferme, j’étais donc prêt à risquer ma vie en mer, non sans avoir d’abord fait jurer fidélité aux Génois en les obligeant ainsi à répondre de ma sécurité et de celle de la quarantaine de personnes qui m’accompagnait. Toutefois, dans la douceur printanière, les vents n’arrivant pas à se lever, notre bateau s’est pratiquement immobilisé, et le trajet qui aurait dû se faire en cinq jours nous a pris plus d’un mois. À mon arrivée à Gênes, je reçus un accueil fastueux de la part des autorités et plus particulièrement de ceux qui m’avaient rencontré dans la splendeur de la cour

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Lettre publiée en 1184. Plus haut, p. 13 ; 109 ; 112-113.

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palermitaine. Il m’est difficile d’expliquer en paroles avec quels égards on m’a traité. J’ai appris de la bouche d’un de vos messagers que le seigneur pape vous a distingué par l’envoi de sa propre mitre et les autres insignes épiscopaux. Si je me félicite de cette faveur, je ne peux que désapprouver le fait qu’un abbé exhibe les symboles du rang prééminent réservé aux évêques : la mitre, l’anneau et les sandales traduisent, chez toute personne autre que l’évêque, la marque d’un orgueil démesuré et d’une liberté empreinte d’arrogance ostentatoire. L’évêque se sert de ces insignes lors de la dédicace d’une église, de la consécration de moniales ou de l’ordination de prêtres. Dans ces conditions, comment celui qui n’a pas le droit de porter les insignes épiscopaux en ferait-il usage, je devrais dire, en abuseraitil ? Posséder ces insignes sans pouvoir s’en servir tourne au ridicule, constitue un fardeau plutôt qu’un honneur. Les animaux hybrides ne se reproduisent pas, à en croire Hippocrate. Ce qu’entraîne l’appareil génital chez le mulet est donc comparable à l’effet des sandales chez un abbé. Cet abus des insignes épiscopaux émane-t-il de la Règle de saint Benoît ? Ou l’évangile et les prophètes justifient-ils de tels passe-droits ? Je vous prie, mon très cher frère, ne rejetez pas le joug de l’obéissance : c’est par la désobéissance que la mort a fait son entrée dans ce monde. Et cette même désobéissance ne cesse de fournir l’occasion de querelles et de scandales entre évêques et abbés. Elle a ruiné Adam et à cause d’elle, Saül a perdu son royaume. Il ne faut pas tirer prétexte d’un privilège de l’Église de Rome pour persévérer dans l’insoumission. Dieu, qui aime mieux l’obéissance que les sacrifices d’animaux, déteste l’insoumission, quels que soient les faveurs ou les passe-droits que l’homme puisse accorder. Par conséquent, si Dieu prescrit une chose et si l’homme, de son côté, en concède ou tolère une autre, il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Vous savez que le prophète Abdon fut envoyé par le Seigneur chez le roi Jéroboam et qu’en route, à l’invitation d’un autre prophète, qui se disait dépêché par Dieu, il s’arrêta pour manger quelque chose, en dépit de l’ordre formel du Seigneur de ne pas toucher à la nourriture. Il avait beau se prévaloir de l’autorité d’un autre prophète, en rentrant, il fut tué par un lion parce qu’il avait   1Sam. 15.   1Sam. 15.22 (V)    Act. 5.29.  

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désobéi. Chargé d’une mission particulière par Dieu, il ne pouvait pas se soustraire à cet ordre sur l’initiative d’un homme, fût-il prophète. Le pontife romain vous a, certes, exempté de la juridiction de votre évêque, mais j’aimerais que vous ne profitiez pas d’un privilège susceptible de fournir des occasions d’insoumission. Ouza fut frappé par le Seigneur parce que, de la main, il essaya de retenir le coffre sacré. Miriam fut frappée de lèpre parce qu’elle n’avait pas craint de critiquer Moïse. Le sol se fendit sous les pieds de Datan et d’Abiram : ils avaient agi avec orgueil contre Moïse et Aaron. Une flamme vengeresse brûla également leurs complices : le feu jaillit au milieu de leur rassemblement et anéantit les pécheurs. D’une manière générale, l’orgueil est quelque chose de détestable, mais il est pire encore chez une personne ayant fait vœu d’humilité. Ce qu’est la rouille pour le fer, la mite pour le vêtement, la bile pour le lait, le poison pour le miel, tel est l’orgueil pour le moine. Vous croyez avoir fait un maximum pour le prestige de votre monastère en acceptant la mitre, l’anneau et les sandales. À mes yeux, en revanche, il n’y a là que funeste désobéissance, matière à haine, esprit prétentieux, souffle d’orgueil. L’orgueil, d’origine céleste, tend sans cesse à s’élever avant de s’effondrer avec violence. De nos jours, le premier fils de l’orgueil, ce Lucifer, porteur de ténèbres plutôt que de lumière, trouve ses imitateurs et disciples dans les monastères, lui qui voulait siéger sur la montagne à l’extrême nord et être l’égal du Dieu très-haut. À quel endroit ce misérable s’apprêtait-il à siéger et à se reposer ? Tous les autres anges consentaient à servir, pleins d’humilité et attentifs aux ordres du Créateur. Des millions, des dizaines de millions de personnages se tenaient devant lui pour le servir10, dit l’Écriture. Lucifer, en revanche, se dressait un trône sans avoir fourni des efforts méritoires. Je siègerai à l’extrême nord, disait-il, et je serai l’égal du Dieu très-haut11. Il aspirait à être l’égal du Très-

  1Rois 13.1-30.   2Sam. 6.6-7.    Nombr. 12.8-10.    Nombr. 16.31.    Nombr. 16.35.    Is. 14.13-14. 10   Dan. 7.10. 11   Is. 14.13-14.  

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Haut, et en s’arrogeant ce qui ne lui appartenait pas, il a perdu, à juste titre, ce dont il jouissait. Seul le Fils de Dieu possédait depuis toujours la condition divine, mais il n’a pas voulu demeurer de force l’égal de Dieu12. Sa nature exige qu’il ne soit pas aux pieds, mais à la droite de Dieu. Il faut donc pousser vers l’abîme le fils de l’orgueil, renverser son siège pestiféré et lui enlever la robe de joie dont le Créateur l’a vêtu de ses propres mains. Privé de la munificence de Dieu, qu’il soit jeté dehors, dans le noir13, dans les flammes sans fin, ces mêmes flammes qui attendent tous ceux qui, dans leur orgueil et leur outrance, refusent de se soumettre à l’autorité de leurs évêques. Établir son siège à l’extrême nord, vouloir être l’égal de Dieu, est-ce autre chose, pour un abbé, que ne plus reconnaître la juridiction de son évêque et acquérir les symboles du pouvoir épiscopal ? Par le salut de notre père à nous deux, par le sein de notre mère qui nous a nourris, je vous implore instamment, frère unique, de vous ressaisir en toute humilité et de renoncer aux insignes épiscopaux. Si cela ne devait pas se faire sans déclencher un scandale, remettez entre les mains du seigneur pape l’administration du monastère. Dès qu’on aura installé, à votre demande, un pasteur digne de vous remplacer, retrouvez le calme de la vie monacale et reprenez votre activité salutaire. Adieu !

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  Phil. 2.6.   Matth. 8.12.

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21 (93)* À son frère très cher, maître Guillaume de Blois, abbé de Matina, Pierre de Blois salut et persévérance dans l’honnêteté. Je me félicite de votre grandeur d’âme : vous avez suivi mon modeste conseil de rendre les insignes épiscopaux que le seigneur pape, dans sa bonté, vous avait octroyés, et, de votre plein gré, vous avez remis entre les mains du pontife l’administration de l’abbaye de Matina. Que vous ayez renoncé à une position pourvue de tant d’avantages témoigne de la noblesse de votre cœur, d’autant plus que beaucoup, poussés par l’ambition, aspiraient à se mettre à votre place. Le dédain des marques de distinction vous honore plus que leur recherche : la Fortune vous a élevé en rang, mais c’est votre courage qui motive votre refus des honneurs. Prétendre à la réussite sociale, accumuler des biens matériels pour y trouver satisfaction, ce sont des vices largement répandus qui indiquent aux ambitieux la voie à suivre. À l’inverse, ceux qui triomphent des vanités du monde et qui foulent aux pieds les richesses du siècle, avec le dénuement comme seul bien, ceux-là marchent véritablement sur le chemin de la perfection. Le Seigneur de l’éternité nous a enseigné comment fuir les honneurs de ce monde. En effet, après avoir restauré cinq mille personnes avec cinq pains, nous raconte l’évangéliste, il se retira, sur la colline, tout seul, sachant que la foule, impressionnée par le miracle, voulait le faire roi. Après sa victoire salvatrice, remportée au nom du Seigneur, les Israélites dirent à Gédéon : « Sois notre chef et que ton fils puis ton petit-fils te succèdent, car tu nous as délivrés des Madianites ». « Non », répondit-il, « je ne serai pas votre chef et mon fils pas davantage. C’est le Seigneur qui sera votre chef ». Chez Valère Maxime, on peut lire que le manteau impérial et le diadème furent proposés à quelqu’un de qualités morales avérées. La personne en question, une fois inspecté le manteau, estima qu’il s’agissait d’un vêtement noble, certes, mais qui ne rendait pas for-

 

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  Jn 6.15.   Jug. 8.22-23. Lettre publiée en 1184.

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cément heureux. Si les gens, poursuivit-il, portaient leur attention sur tous les soucis, tous les dangers et toutes les misères rattachés à ce morceau de tissu, personne ne le ramasserait par terre. Cet homme a bien saisi à quel point les riches étaient rongés par une angoisse secrète. Et c’est justement ce côté oppressant de l’opulence et des honneurs qui a amené le Seigneur à les comparer à des épines. Ainsi, la sagesse de ce monde se trouve admirablement tournée en dérision : la richesse des fils du siècle constitue en permanence une source d’angoisses obsédantes, alors que les fils de la lumière s’aperçoivent sans cesse que l’absence de biens matériels rend libre et heureux. O Père, Seigneur du ciel et de la terre, je remercie d’avoir révélé aux petits ce que tu as caché aux sages. Quelqu’un de pauvre et de juste méprise la richesse sans qu’il lui manque quoi que ce soit : il possède Dieu. À l’inverse, le riche, ce fils de l’avarice qui vénère l’argent, son maître, rencontre le plus de soucis, de peurs et de peines là où il s’attendait à un maximum de plaisir. Si vous voulez passer vos jours en religieux et dans la pauvreté, qui est d’or, la gloire des rois n’arrivera jamais à égaler votre félicité. Le peu que possède le fidèle vaut mieux que les richesses de tous les méchants. Certes, tu as perdu du temps, engagé dans toutes sortes d’activités. À l’avenir, un seul jour dans les cours de ton temple vaut mieux que mille autres passés ailleurs. Tant que vous séjourniez en Sicile, vous étiez comme un objet hors d’usage, car à cause de cette île, un enfer qui dévore ses propres habitants, je désespérais de vous revoir un jour. Mais par la grâce de Dieu, vous respirez maintenant à nouveau l’air du sol natal, vous buvez les vins de Loire, alors qu’en Sicile, si vous y aviez prolongé votre séjour, on ne vous aurait servi qu’un vin vipérin, conformément aux usages locaux. On vous mettrait bientôt, mon frère, dans un tombeau en marbre qui porterait peut-être, clin d’œil à la vaine gloire, cette inscription : CI GÎT GUILLAUME DE BLOIS ABBÉ DE MATINA.

 Val.-Max., Facta et dicta, 7.2.ext.5.   Matth. 13.22.    Matth. 11.25.    Ps. 37.16.    Ps. 84.11.    Ps. 31.13.  

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Mon frère, perdre sa sépulture ne tire pas à conséquence, estime Virgile. Ce qui gardera vivante votre mémoire auprès de la postérité, ce sont votre tragédie Flora et Marcus, vos vers sur le Puceron et la Mouche, votre comédie Alda, vos sermons et les autres œuvres à contenu théologique, qui mériteraient une diffusion beaucoup plus large. Votre travail intellectuel a mieux servi votre réputation que quatre abbayes. C’est la brillance de l’or qui vous a trompé, et quelques-uns des nôtres ont payé de leur vie les trésors de Sicile. Le seigneur chancelier, d’après les nouvelles qui me sont parvenues de Jérusalem, est décédé, lui aussi : atteint d’un lupus vulgaire (herpes esthiomenus) à la cuisse, il a rendu, sous les yeux des médecins impuissants, son dernier soupir dans la ville sainte de Dieu, entouré du roi et des grands, éplorés. Une source digne de foi m’a fait également savoir que la ville de Catane a été secouée et dévastée par un tremblement de terre pour venger le seigneur Étienne. C’est à Catane encore que ce fils de l’orgueil, le frère de Mathieu le notaire, celui-là même qui vous a empêché frauduleusement d’être élevé à la dignité épiscopale et qui a dressé une faction de traîtres contre des innocents, cet évêque donc, surpris par le désastre, a péri dans le tremblement de terre : il a craché son âme qu’il avait mise au service du crime et de Satan. Mon frère, nous sommes dans la douce France, seul endroit, selon Jérôme, où l’on ne trouve pas de monstres10 : il est bon que nous soyons ici11. Que restent en Sicile tous les suppôts de la trahison et de l’empoisonnement, occupés à caresser la vanité des puissants en leur chuchotant les mots flatteurs dont ils sont tellement friands. Qu’ils continuent à vivre là[-bas], Artorius et Catulus, et tous ceux qui transforment le noir en blanc12. À moi, il me suffit de vivre et de mourir dans le pays où je suis né. J’accepte que la vie forme une sorte de boucle, qu’elle se termine, en d’autres termes, là où elle a commencé. Adieu !

 Virg., En., 2.646.   Hier., Vigil., 339A. 11   Matth. 17.4. 12   Juv., Sat., 3.29-30. 

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22 (22)* À son très cher ami, maître Jean de Salisbury, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans la source de notre salut. Chaque fois que me viennent à l’esprit les malheurs de l’Église d’Angleterre et l’exil de votre seigneur Thomas, je me console en me disant que l’archevêque de Cantorbéry se dresse tel un rempart au nom de la justice de Dieu et au nom de la liberté de l’Église et que cette persécution lui réservera une fin glorieuse. Je vois bien que vous êtes entre le marteau et l’enclume et que les pécheurs s’activent inlassablement sur votre dos. Mais si vous luttez dans le Christ et pour le Christ, il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces, au moment où surviendra la tentation, il vous donnera la force de la supporter. Le Seigneur retirera la cravache des mains des pécheurs ; autrement les justes seraient tentés de prendre part au mal. Si la Vérité ne ment pas, votre persécution aboutira à une béatitude sans fin : Heureux ceux qu’on persécute, parce qu’ils agissent comme Dieu le demande. Qu’aucun d’entre vous, estime l’apôtre Pierre, n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur ou malfaiteur, ou pour s’être mêlé des affaires d’autrui. Car ce n’est pas la peine qui décide du martyre, mais la cause. Ou, pour citer encore l’apôtre Pierre : Si vous avez à souffrir parce que vous faites ce qui est juste, vous êtes heureux. La foi en Dieu est un don du ciel de même que le fait d’endurer des insultes à cause du Christ. Dieu vous a accordé la faveur, écrit l’Apôtre, de servir le Christ, non seulement en croyant en lui, mais encore en souffrant pour lui.

 Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry (1162-1170).   Ps. 128.3 (V).    1Cor. 10.13.    Ps. 124.3 (V).    Matth. 5.10.    1Pierre 4.15.   Aug., Ep., 147.    1Pierre 3.14.    Phil. 1.29.  

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Lettre publiée en 1184.

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Je me réjouis donc de vous voir transformer la justice en jugement en punissant par l’excommunication la révolte et l’esprit d’insoumission de certains – à condition que vous agissiez sous l’emprise de la raison et dans un souci de justice et non pas pour assouvir votre vengeance ou pour porter atteinte à autrui. Ne vous laissez surtout pas entraîner par la haine ou la rancœur, mais agissez en tout avec amour10. En effet, si le mobile de vos actions ne s’enracine pas au tréfonds de l’amour, vous ne tirerez aucune gloire de vos mesures judiciaires. D’autre part, les Écritures, pour parler de colère ou de persécution, recourent à l’image du four. Or, le Lévitique nous apprend que l’offrande cuite au four, pour ne pas brûler, doit d’abord être arrosée de l’huile11 de l’amour. En fait, il faut calmer, en se servant de l’huile de l’amour, l’esprit de celui qui se voit confronté à la persécution en l’empêchant ainsi de manquer à l’amour dans l’adversité et de s’en prendre, animé par un désir de vengeance ou de haine, à son frère et prochain. Vous y gagnerez d’être agréables aux yeux de Dieu et des hommes si vous arrivez à réprimer la désobéissance de vos sujets en respectant la justice. Heureux ceux qui observent le droit établi par Dieu et font toujours ce qui est juste12. Ne doivent entrer en ligne de compte, lorsqu’on rend la justice, ni la sympathie ni des choix personnels. Qu’il s’agisse d’un frère ou d’un fils, qu’il soit question d’un notable ou d’un simple quidam : ceux qui jugent l’univers13 ont le devoir de rechercher les bienfaits de la justice et de dire le droit, toujours. Car Moïse, en s’adressant aux membres de la tribu de Lévi, qui, pour laver le péché de l’idolâtrie, avaient tué leurs frères et leurs fils, leur dit : Aujourd’hui, vous avez été consacrés au service du Seigneur, puisque vous n’avez pas hésité à tuer vos fils ou vos frères. Que le Seigneur vous accorde donc sa bénédiction en ce jour14. Salomon, de son côté, estime que ceux qui condamnent le coupable s’en trouvent bien et sont récompensés par la reconnaissance de chacun15.

  1Cor. 16.13.   Lév. 2.4. 12   Ps. 106.3. 13   Ps. 9A9 (V). 14   Ex. 32.29. 15   Prov. 24.25. 10 11

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Ce qui joue en faveur de votre seigneur, c’est le fait de s’être dressé seul afin d’élever un rempart pour la protection d’Israël16 et de rendre justice aux pauvres du pays17. À nos yeux, il représente aujourd’hui quelqu’un d’exceptionnel parmi les fils dans la force de l’âge18. À la place de nos pères, nous trouvons un fils19 qui, à l’instar des apôtres, tire vengeance des nations et administre aux peuples une correction méritée20. Et à l’image de ces princes des nations qui, jadis, se sont joints au peuple du Dieu d’Abraham pour la justice du Christ et qui tels des dieux puissants de la terre furent élevés au-dessus de tout21, votre seigneur verra son honneur grandir immensément, à condition de faire preuve de justice. S’il arrive à s’armer de patience, il tirera gloire de son exil et des affronts qu’on lui fait subir. La détresse que nous éprouvons en ce moment est légère, nous dit l’Apôtre, en comparaison de la gloire tellement plus abondante qu’elle nous prépare22. Cherchez en toutes circonstances à vous présenter comme de vrais serviteurs de Dieu, avec beaucoup de patience23. Car sans la patience, la vertu reste défaillante. Est-ce que l’Église primitive aurait triomphé sans la patience ? Certes, votre seigneur possède un grand courage, mais on raconte que le couronnement du jeune roi par l’archevêque d’York ainsi que l’usurpation subreptice de quelques privilèges concédés au siège de Cantorbéry l’ont tellement ébranlé que par faiblesse d’esprit et en plein tourment, il a bien failli faire un faux pas : il s’en est fallu d’un cheveu qu’il tombe24. Mais vous, le bras droit et l’œil de l’archevêque, revigorez, par des remontrances bien inspirées, ses mains sans force et ses genoux chancelants. Rien d’étonnant à ce qu’il soit troublé par tant d’adversité, par tant de malheurs. Cependant, s’il s’appuie à fond sur celui qui prend racine dans ses élus, le tourbillon de la tentation ne l’emportera pas.   Éz. 13.5.   Is. 11.4. 18   Ps. 126.4 (V). Jérôme, en commentant ce verset (Ep. 34.3-4), met en avant l’idée de jeunesse, de force qu’exprimerait le mot d’excussor (filii excussorum), appliqué également à ceux qui battent le blé (acception retenue par le Thesaurus Linguae Latinae). 19   Ps. 44.17 (V). 20   Ps. 149.7. 21   Ps. 46.10 (V). 22   2Cor. 4.17. 23   2Cor. 6.4. 24   Ps. 73.2. 16 17

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Il est vrai que nos pères, jadis, lorsqu’ils se trouvaient dans des situations critiques, éprouvaient souvent un sentiment de lassitude, et leur attachement fervent au Seigneur pouvait, un temps, donner l’impression de fléchir jusqu’à ce qu’intervienne la grâce consolatrice du Très-Haut, qui leur permettait de s’armer de courage et de retrouver leur force morale. Élie, en fuite devant Jézabel et dégoûté de la vie, alla s’asseoir sous un genévrier. Il souhaitait mourir et dit : ‘Reprends ma vie, Seigneur, j’en ai assez’25. L’Apôtre, lui aussi, a connu ce même sentiment de découragement lorsqu’il a écrit : Le poids de nos détresses a été si lourd pour nous que nous désespérions de conserver la vie26. Je n’en peux plus des coups que ta main me porte, écrit le psalmiste, tu fais croupir mon âme comme une araignée27. De plus, leur amour, en raison de leur abattement, ne tardait pas à faiblir. Mais, ce qui pourrait sembler incroyable, leur courage a puisé un nouvel élan dans cette faiblesse. C’est encore l’Apôtre, grand expert en ces états d’âme, qui nous renseignera là-dessus : Lorsque je suis faible, écrit-il, c’est alors que je suis fort28. Ma puissance se manifeste précisément quand tu es faible : tel fut le message qu’il reçut du Seigneur29. Par conséquent, si vous vous apercevez que votre seigneur montre des signes d’abattement, soit que les malheurs fondent sur lui, soit qu’il voie la détresse des siens, soit que son exil dure depuis trop longtemps, remontez-lui alors le moral afin qu’il ne désespère ni ne trébuche, car le moment de l’intervention divine est proche. Dominant le fracas des grosses vagues, là-haut tu en imposes à tous, Seigneur30. En effet, le Seigneur transforme la tempête en brise et convertit le courroux du roi en grâce. J’ai appris de la bouche des légats du siège apostolique, mes compagnons de voyage de Rome à Bologne, que très prochainement, le roi d’Angleterre va se réconcilier avec l’archevêque. Sinon, votre seigneur sera élevé à la dignité éminente d’un patriarcat. Quelle que soit la façon dont disposera le Seigneur dans toute cette affaire, le fait est que si l’archevêque ne change pas de cap, s’il reste   1Rois 19.1-4.   2Cor. 1.8. 27   Ps. 38.12 (V). 28   2Cor. 12.10. 29   2Cor. 12.9. 30   Ps. 93.4. 25 26

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tel qu’en lui-même, il pourra envisager la fin de ce combat en toute sérénité. Il ne devra donc pas écouter les flatteurs, mais suivre l’esprit de Dieu qui l’habite : que là où se déplace l’esprit, les roues se déplacent également31. Car je sais que son combat mènera à la gloire, pourvu qu’il persévère dans son intrépidité et sa fermeté habituelles. Qui participe à une compétition ne peut gagner le prix que s’il lutte selon les règles32. Parmi les vertus qui aspirent à la victoire, seule la persévérance recevra la couronne. À vous qui êtes en quelque sorte mon seigneur et maître, je vous demande de me donner plus souvent de vos nouvelles et des siennes. Je n’ai aucun moyen d’agir, sinon celui de prier sans relâche afin que vous puissiez gérer librement tout ce qui ressortit au siège de Cantorbéry. J’ai lu votre livre sur l’aliénation du monde de la cour33, qui m’a réconforté à merveille : j’y ai trouvé le reflet de votre grande érudition, et la tournure des phrases selon les règles de l’art m’a procuré un réel plaisir. Adieu !

  Éz. 10.16.   2Tim. 2.5. 33   Policraticus sive de nugis curialium et vestigiis philosophorum. 31 32

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23 (128)* Au vénérable père et seigneur Guillaume, par la grâce de Dieu archevêque de Sens, Pierre de Blois, salut et entière soumission. J’ai compté fermement sur mon seigneur et il ne s’est pas penché vers moi. J’espérais que sa parole serait suivie d’effet et qu’il concrétiserait la grâce qu’il m’avait fait annoncer par l’entremise de maître Gérard [Pucelle]. Je me trouvais dans une situation bien amère lorsque maître Gérard m’a transmis ce message agréable à entendre, et au moment où j’avais le cœur surchargé de soucis, il m’a consolé, il m’a rendu la joie. Car l’attente et l’incertitude concernant mon avenir m’étaient devenues insupportables. Au cas où l’on continuerait à me traiter de la sorte, au cas où l’état de mon esprit ne changerait pas, il me serait plus doux, et de loin, de mourir pour ne plus avoir à endurer, tout en vivant, les tourments d’une mort sans fin. Si tu n’as pas oublié d’avoir pitié, si tu penses encore vouloir de moi, attache à ton service les années de vieillesse qui me restent. Rappelle-toi qu’il est temps que tu accordes ton appui, oui, il est grand temps. Le jour baisse déjà pour moi et la nuit de ma vie approche. Les rides qu’il m’a faites, explique Job, témoignent contre moi et ma tête chenue annonce la vieillesse. De nombreux grands personnages me font des promesses et des dons pour m’engager, mais votre promesse et la douceur de l’air du sol natal m’attirent davantage, et plus encore mon souhait de recevoir une prébende à Chartres, dont vous avez évoqué la concrétisation. C’est pourquoi j’ai préféré votre simple promesse à de gros revenus réels. Comme l’a dit Gédéon : Votre intervention, gens d’Éfraïm, même   Ps. 40.2.   Ps. 94.19.    Ps. 77.10.    Ps. 77.8.    Ps. 102.14.    Lc. 24.29.    Job 16.8.  

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Lettre publiée en 1184. Plus haut, p. 22.

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limitée, n’a-t-elle pas plus de valeur que les succès obtenus par mon propre clan, le clan d’Abiézer ? Un seul jour dans les cours de ton temple vaut mieux que mille autres passés ailleurs. Je juge préférable d’avoir une modeste place chez vous, plutôt que de disposer de richesses à profusion chez les autres. Puisque jusqu’à maintenant, vous m’avez laissé en proie à l’incertitude et que, d’autre part, mon messager n’a pu me donner de réponse précise au sujet de votre choix, j’irai voir celui que j’aime10, pour savoir à quoi m’en tenir. Que le Seigneur, qui a pris soin de moi depuis toujours11, couronne de succès ma démarche, et qu’il fasse en sorte que je trouve une joie pleine en ta présence12, car je la recherche, cette présence, seigneur ! Adieu !

  Jug. 8.2.   Ps. 84.11. 10   Cant. 3.3. 11   Gen. 48.15. 12   Ps. 16.11.  

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24 (72)* À G., autrefois son ami et compagnon, maître Pierre de Blois, salut – dans la mesure où il le mérite. Lorsque l’archevêque de Sens m’a fait quitter l’enseignement pour que j’entre à son service et qu’il m’a fait entrevoir fort à propos l’attribution d’une prébende, tes insinuations l’ont amené à reconsidérer sa décision et à choisir quelqu’un d’autre à ma place – et par-dessus le marché tu t’en es vanté publiquement. Mais je loue Dieu qui m’a enlevé l’espoir tout en m’apportant un élément de bonheur : il n’a eu de cesse, par la suite, d’accabler de remords ta conscience. Comme l’écrit Juvénal : L’auteur d’un acte répréhensible est en désaccord avec lui-même : la première vengeance, c’est qu’aucun coupable ne trouve grâce devant sa propre conscience. Ce qui me comble d’aise, c’est de constater que je n’y suis pour rien dans la décision de l’archevêque, fruit de ta jalousie, et que tout le monde le sait. Tes remords me donnent pleine satisfaction. Les tyrans de Sicile n’ont pas trouvé de supplice plus raffiné que la jalousie, estime Horace. Il existe un châtiment beaucoup plus dur que ceux imaginés par le sévère Caedicius ou par Rhadamante : vivre conscient de ses propres méfaits jour et nuit. La jalousie a poussé Caïn au crime contre son frère. Par jalousie, Joab a assassiné Amassa, Saül a persécuté David, les Juifs ont traduit le Christ devant Pilate et les fils de Jacob ont vendu Joseph aux Ismaélites. Évidemment, tu n’aurais jamais jalousé un homme dans le besoin si tu possédais un brin de noblesse de caractère ou de race. L’envie, dit Ovide, est un vice mou qui ne favorise pas une conduite élevée. Tel un serpent, elle se cache et frôle le sol. Je ne me considère plus comme un nécessiteux, puisque je suis victime de la jalousie d’autrui : on pense en général que seul le dénuement protège contre   Juv., Sat., 13.1-3.   Hor., Ep., 1.2.58-59.    Juv., Sat., 13.196-198.    1Rois 2.31-32.    Gen. 37.27.   Ov., Pont., 3.3.101-102.  

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Lettre publiée en 1184.

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l’envie. Je sens que jusqu’au moment de ma mort, je serai en butte aux attaques des envieux. Nous lisons en effet chez Horace que celui qui avait soumis les monstres et qui avait su éviter leur emprise s’est bien rendu compte qu’il ne pouvait échapper à la jalousie tant qu’il restait en vie. Certes, si mon ennemi m’avait outragé ou s’il m’avait nui, je l’aurais encore supporté. Mais, au lieu de cela, c’est un adversaire inattendu qui m’a blessé, et pour cette raison, j’ai du mal à l’accepter. Écoutons toujours Ovide : Il te faut subir sereinement ce qui t’arrive par ta faute. À l’inverse, une peine imméritée te plonge dans la douleur. Ce qui m’a surtout causé du tort et accru par là même mon indignation, c’est de m’être rendu odieux auprès d’un personnage puissant qui peut, d’un simple geste, condamner et anéantir quelqu’un d’insignifiant comme moi. Macrobe raconte dans ses Saturnales qu’on incitait Asinius Pollio, victime d’un libelle satirique d’Auguste triumvir, à répondre à l’expéditeur sur le même ton. Pollio refusa toutefois : Moi, je ne dis rien, déclara-t-il, car il n’est pas simple d’écrire contre celui qui peut vous proscrire sans autre forme de procès10. Je souhaite instamment que le seigneur archevêque me délivre de sa main qui m’accable et ne laisse plus peser son pouvoir sur moi11. Frappé par Jupiter, on se sent gravement atteint. Même Achille dont la lance provoqua de terribles blessures s’en trouverait affaibli12. J’aimerais que l’archevêque, vu le poids de son rang, ne m’écrase pas, car j’arrive à endurer avec assez de flegme le tort que m’a causé un ennemi caché. La douleur que ressent une personne doit être conforme à la blessure et ne pas dépasser les limites de l’équitable13. Je garde toujours l’espoir que les choses iront mieux. Mon destin n’est pas désastreux au point que je ne devrais plus relever la tête : un juste sort attend ceux qui le méritent14. Parmi mes nombreux souhaits, un seul éclipsait tous les autres : obtenir une prébende dans mon pays natal, car le sol natal exerce sur tous

  Hor., Ep., 2.1.12.  Ov., H., 6.42.   Ov., H., 5.7-8. 10   Macr., Sat., 2.4.21. 11   Job 13.21. 12  Ov., Pont., 1.7.50-52. 13   Juv., Sat., 13.11-12. 14   Luc., Bellum civile, 8.268.  

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son attrait et interdit qu’on l’oublie15. Or, pour expier mes fautes, je suis un déraciné, toujours vagabond sur la terre16. Où que la tempête m’emporte, je débarquerai partout en étranger17. Mais face à la méchanceté qui a mis à mal mon innocence, je me tourne vers le Christ en espérant qu’il vaincra par la sagesse la malveillance et qu’il arrangera au mieux ce que je dois péniblement endurer dans l’attente de sa compassion. Une forte personnalité trouve sa patrie partout, pareille aux poissons dans l’eau ou aux oiseaux dans l’air18. Si la Fortune me mettait pour ainsi dire dans une situation critique, je ne craindrais rien : L’acharnement du sort est une garantie, car si vous avez touché le fond, plus rien ne pourra vous arriver19. De toute façon, pour le moment, je ne peux parler de dénuement. N’est pas démuni qui a suffisamment de biens matériels à sa disposition20. Il ne convient pas de demander plus lorsqu’on possède ce qu’il faut21. Si tu n’as pas faim, si tu jouis d’une bonne santé et que tu puisses marcher, alors même les richesses d’un roi n’y ajouteront rien de plus22. Ceux qui portent des habits magnifiques se trouvent dans les palais des rois23. Si moi, j’habitais dans un palais royal, je ne mangerais pas pour autant d’une manière plus saine ni ne porterais de vêtements plus élégants. Je souhaite que pour le reste de mes jours – si tant est qu’il en reste –, je puisse jouir de tout ce dont je profite actuellement, même de moins24. Car les plaisirs ne bénéficient pas uniquement aux riches, et on n’aura pas forcément mal vécu si on naît et meurt inaperçu25. Je ne possède rien d’autre que mon héritage qu’en plus, je répartis entre les membres de ma famille. Je serais peut-être plus avare, peut-être aussi plus généreux, si la Fortune voulait bien me sourire. Mais si le Seigneur l’accorde, elle le fera et tu seras couvert de honte, toi, l’homme de cour qui a trompé un homme d’école, toi, personnage retors qui a abusé de ma naïveté. Je m’en serais vengé sur toi,  Ov., Pont., 1.3.35-36.   Gen. 4.12. 17   Hor., Ep., 1.1.15. 18  Ov., F., 1.493-494. 19  Ov., Pont., 2.2.31-32. 20   Hor., Ep., 1.12.4. 21   Hor., Ep., 1.2.46. 22   Hor., Ep., 1.12.5-6. 23   Matth. 11.8. 24   Hor., Ep., 1.18.107-108. 25   Hor., Ep., 1.17.9-10. 15 16

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comme il se doit, bien sûr, mais je répugne à exercer ce droit contre quelqu’un d’abject et d’ignoble comme toi, même si tu te crois supérieur. En effet, seul un esprit mesquin, faible et sans envergure jubile en se vengeant26. Il suffit à ma vengeance de savoir qu’avec le temps, la bonté du Très-Haut pourvoira à ma promotion et que toi, en t’en apercevant, tu suffoqueras de jalousie27. Sans que je lève le petit doigt, ta ruine est annoncée. Le sort de l’homme, atteste le poète, reste suspendu à un fil mince. À l’improviste, ce qui semblait solide pourra s’écrouler28. Il faut que toi aussi, tu éprouves de l’inquiétude. Considère que ce qui se présente sous des apparences plaisantes pendant que tu parles, pourra se changer en son contraire29. Tu estimes m’avoir blessé à mort parce que tu as réussi à éloigner de moi un seigneur, un ami, un proche en recourant aux conseils d’un Jannès, d’un Jambrès30 et d’un Ahitofel31 dont les héritiers occupent toujours presque toutes les cours. Je me rappelle encore combien de chausse-trappes mes rivaux me tendirent à la cour du roi de Sicile Guillaume II. Après avoir tenté à plusieurs reprises, sans succès, de m’écarter du roi, ils eurent l’idée de me placer à la tête de différents évêchés avant de réussir à me faire réclamer et élire solennellement archevêque de Naples. Cependant, j’ai su éviter le piège conçu au moyen de tant de machinations frauduleuses. Je savais, en effet, que leurs manœuvres ne visaient qu’à un seul but : m’isoler de la cour pour m’anéantir au grand jour. Toi, en revanche, après m’avoir évincé en fraude d’une prébende d’abord, d’une autre ensuite, tu m’as également supplanté dans la dignité de prévôt. Mais Dieu dont les jugements sont redoutables a châtié les traîtres siciliens d’une façon terrifiante, comme j’ai pu le constater moi-même. Que le Seigneur t’épargne, moi, de toute façon, je n’envisage nullement de me venger sur toi.

  Juv, Sat., 13.189-191.  Ov., M., 2.780. 28  Ov., Pont., 4.3.35-36. 29   Ibidem, 57-58. 30   2Tim. 3.8. 31   2Sam. 17.23. 26 27

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25 (225)* À son révérend seigneur…, archidiacre de Salisbury, son Pierre de Blois, salut : qu’il se penche sur moi plein de compassion. J’ose parler à mon seigneur, moi qui ne suis qu’un peu de poussière et de cendre. Connaissant sa bienveillance innée, je m’adresse à lui avec confiance, en dépit de ses nombreuses occupations ecclésiastiques. Car si je devais manquer de précaution et dire un mot susceptible d’assombrir le front généreux de mon seigneur, je sais qu’il a lu les paroles du prophète : Le Seigneur m’a enseigné ce que je dois dire, pour que je sache avec quels mots je soutiendrai celui qui faiblit. Père très bienveillant, Votre Révérence n’a sans doute pas oublié avec quel dévouement j’ai servi pendant longtemps votre Église et que mon engagement n’a été que faiblement récompensé. Et pourtant, aux yeux de l’Apôtre, le cultivateur qui s’est chargé du travail pénible doit être le premier à recevoir sa part de la récolte. A-t-on jamais entendu dire, se demande ailleurs l’Apôtre, qu’un soldat serve dans l’armée à ses propres frais ? Et celui qui a décidé de retenir le salaire de son ouvrier jusqu’à la tombée de la nuit, n’enfreint-il pas la loi ? Tu es bienheureuse, Sion, pour tes récompenses, affirme Ésaïe, car dans ton enceinte, les moutons paîtront comme dans leur pâturage. Quant à Grégoire, il estime que ceux qui peinent pour le bien de l’Église méritent aussi d’être rémunérés par l’Église. Après avoir été durement éprouvé par les aléas de la Fortune, après avoir réussi à échapper à la tempête grâce à Jésus-Christ et à regagner le port, je vous supplie de me regarder avec des yeux plus cléments : en tenant compte de la compassion et de la bonté du Seigneur, tendez votre main généreuse vers moi, votre serviteur, dès   Gen. 18.27 (V).   Is. 50.4.    2Tim. 2.6.    1Cor. 9.7.    Is. 5.17.    Grat., Decr., C.12.q.2.c.67.  

* Lettre adressée à Réginald de Bohun, archidiacre de Salisbury (1161-1173). Pour cette lettre et les suivantes plus haut, p. 115-117.

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qu’une prébende deviendra vacante. Ce que je vous demande avec une telle insistance signifie peu de chose pour Votre Grandeur, mais revêt une importance capitale pour mon humble personne. Un tel geste vous attirera la compassion divine, la reconnaissance de la curie romaine et la faveur des hommes. Pour citer l’Apôtre : Ce qui ne dure ici-bas qu’un certain temps nous prépare la gloire abondante de la vie éternelle, car nous portons notre attention non pas sur ce qui est visible, mais sur ce qui est invisible. Augustin se dit convaincu que ce que quelqu’un a donné par compassion lui sera rendu par Dieu à un degré qu’on a du mal à imaginer. Évidemment, je pourrais solliciter une lettre contraignante du seigneur roi d’Angleterre ou, moyen plus coercitif encore, obtenir un mandement du seigneur pape, mais envers mon seigneur, je préfère agir en douceur et avec humilité : je voudrais atteindre mon but grâce à la compassion, non pas recourir à la force. Ainsi la hache aura de quoi se vanter plutôt que celui qui s’en sert, et la scie fera la fière devant celui qui la manie. Je m’offre, je me donne à vous totalement : à vous appartient ce que je suis, ce que je vaux et ce que je peux.

  2Cor. 4.17-18 (V).  Aug., Psalm., 68.14 ; 39, p. 927.15.16.    Is. 10.15.  

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26 (85)* Maître Pierre de Blois, archidiacre de Bath, à R[éginald] de Salisbury, salut en Dieu notre salut. Si je te fais des remontrances, si je te rudoie plus que d’habitude, il te faudra t’en prendre à ton insolence et te rappeler que tes nombreuses réactions injustes n’ont fait aucun cas des critiques que je t’avais adressées fréquemment, en toute amitié et sur un ton affectueux. Si tu tenais compte du salut de ton âme ou du moins de l’intégrité de ton corps, tu te consacrerais plus à ton âme et moins à ton corps, tu penserais moins à ton ventre et plus à ton esprit. Tu t’es décidé à ruiner ton âme et pour y réussir, tu implores l’aide de ton ventre : son insatiabilité et sa voracité, qui le poussent à vivre en avalant tout, entraînent la mort de l’âme et obscurcissent la lumière de l’homme intérieur. Je pourrais encore tolérer avec patience l’accroissement de ton embonpoint s’il ne mettait pas en danger ta propriété, qui imite le propriétaire et le suit de près : tandis que tu prends du ventre, les murs de ta demeure font de même pour ainsi dire. Malheureux, ne comprends-tu pas que tu détruis les fameux bâtiments que ton prédécesseur a généreusement construits ? Pourvu que tu puisses enfler ton ventre, tu plaisantes, chauve, bien que tes dehors dépassent la mesure. Pourtant, la loi interdit l’existence de murs bombés, parce qu’ils ne résistent pas à la force du vent ni aux dommages causés par la pluie. Au vu de l’état délabré de ta demeure, tout le monde met en cause ta paresse, non pas la vétusté ; en s’apercevant que tu t’abandonnes aux délices de la chair et que tu soignes outre mesure ton corps, tous se moquent de ce porc du troupeau d’Épicure. Les composants spirituels de ta personnalité ont complètement disparu sous l’influence de ton penchant pour la chair, qui t’empêche de partager en deux tes journées ou de passer agréablement le temps limité de ton existence, car dans un corps obèse, l’âme, comme emprisonnée, ne reçoit plus la lumière du

 Pers., Sat., 1.56-57.   Dig. 8.5.17.    Hor., Ep., 1.4.16.  

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monde spirituel. Tes membres, qui ne remplissent plus leurs fonctions normales, doivent s’attendre à des maux graves en raison de leur manque d’activité et de leur torpeur. Beaucoup de gens tombent effectivement malades à la suite de leur engouement sans mesure pour la nourriture, et ils cherchent un remède à leurs excès en vomissant : ils rendent ignominieusement ce qu’ils ont ingurgité avec ignominie. D’après Jérôme, Galien, l’interprète le plus fidèle d’Hippocrate, raconte que les athlètes, dont la vie et l’activité exigent qu’ils s’engraissent, ne peuvent vivre longtemps ni rester en bonne santé et que leur âme, trop enveloppée de sang et de graisse comme d’une gangue de boue, reste étrangère aux choses subtiles ou célestes, concentrée qu’elle est en permanence sur les rots et la gloutonnerie. Selon Hippocrate, un corps gras et obèse doit obligatoirement être soumis à des saignées fréquentes et à d’autres formes d’atténuation si l’on veut éviter la paralysie, la goutte ou d’autres maladies pernicieuses. C’est pourquoi Galien s’est imposé tous les dix jours, en guise de soins médicaux, un temps d’abstinence : quelqu’un qui fait régulièrement abstinence ou qui suit un régime ne tombe pas facilement malade. L’on peut lire que des personnes souffrant de maux articulaires ou de goutte ont retrouvé l’usage de leurs membres après avoir réduit leurs dépenses alimentaires et opté pour une nourriture moins riche. Trogue Pompée raconte que Denis, l’odieux tyran de Sicile, a perdu la vue à force de trop manger et d’engloutir. Rien ne nuit plus aux yeux que la voracité et, comme le dit Postumien, la goinfrerie émiette les aliments et dévore les yeux. C’est pourquoi Lucius Syllla, le consul Lépidus et beaucoup d’autres ont fait adopter des lois sur les dépenses alimentaires, appelées lois somptuaires par Caton10 le Censeur, qui précisent les modalités d’une vie   Hier., Jovin., 2.11.   Ibidem.    Jean de Salisbury, Policraticus, 8.6, p. 256 (Webb).    Hier., op. cit., 2.12.    Jean de Salisbury, op. cit., 8.6, p. 256.    Ibidem. Webb, Policraticus, vol. 2, p. 254, voit dans le nom de Pontinianus chez Pierre de Blois (Portunianus chez Jean de Salisbury) une déformation de Postumianus (nom retenu pour la traduction), avocat mis en scène par Macrobe. Tout le passage correspondrait alors à une partie perdue des Saturnales. Également, Marinone, I Saturnali, p. 30. Pour les parties perdues, ibidem, p.362. 10   Jean de Salisbury, op. cit., 8.7, p. 263.  

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conforme aux besoins de la nature. Car dès que l’on mange trop, on passe outre à ce que demande la nature, pour se soumettre au vice de la volupté. Paul a respecté les lois somptuaires, lui qui dit : Si nous avons la nourriture et les vêtements, cela doit nous suffire11. Scipion Émilien avait l’habitude de se nourrir de pain tout en se promenant avec ses amis afin de ne perdre aucun moment de la journée dans l’oisiveté, et Alexandre le Grand, d’après ce que nous en savons, a fait de même12. Auguste mangeait avec simplicité et peu, et il trouvait du plaisir à se nourrir de pain de ménage, de petits poissons et d’un bout de fromage de vache pressé à la main ; il appréciait avant tout les figues vertes13. Socrate disait qu’il existait des gens qui vivaient uniquement pour manger et pour boire, alors que lui, il mangeait et buvait pour se conformer à la nature et pour supporter le cours d’une vie fragile14. Le poète écrit : Considère comme le pire des sacrilèges que de préférer sa vie à son honneur et de perdre ainsi les raisons de vivre à cause de la vie15. De Paul : Le Royaume de Dieu n’est pas une affaire de nourriture et de boisson16. Les aliments sont pour le ventre et le ventre est pour les aliments, cependant, Dieu détruira les uns comme l’autre17. Certaines personnes sont pure gloutonnerie, de véritables œsophages. Toute leur pensée tourne autour du ventre, se situe dans le ventre ou sous le ventre. Nul ne pourra les satisfaire tant que l’effervescence du ventre n’aura pas transformé le plaisir de manger en désir sexuel. Une fois chassés le respect et la crainte du terrible Jugement, ils cèdent à toutes les tentations et se vautrent dans toutes sortes de voluptés singulières. Lorsque la goutte aura durci les mains et transformé les articulations en branchages de vieux hêtres, ils vont se plaindre sur le tard d’avoir stupidement passé leurs jours dans une lumière de marécage et gâché leur vie18. Ainsi la douceur devient amertume, le désagréable se substitue à l’agréable, le plaisir se change en douleur, et la persistance des douleurs, le désir de   1Tim. 6.8.   Frontin., Strat., 4.3.9. Jean de Salisbury, op. cit., 5.7, p. 313, a repris cette notice, alors que Pierre de Blois présente une version plus élaborée. 13   Suet., Vitae, Aug., 76, p. 91.31-92.2. Jean de Salisbury, op. cit., 5.7, p. 313. 14   Macr., Sat., 2.8.16. Jean de Salisbury, op. cit., 8.8, p. 276. 15   Juv., Sat., 8.83-84. Jean de Salisbury, op. cit., 8.8, p. 277. 16   Rom. 14.17. 17   1Cor. 6.13. 18  Pers., Sat., 5.58-61. 11 12

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mourir rappelleront l’enfer ou le début des peines infernales. Ce qui renforce le sentiment de douleur au plus haut point, c’est que certains individus, trop gloutons, cherchent à tout prix à se faire un nom creux, à acquérir une gloire stérile, convaincus que manger et boire avec excès ne pourra qu’accroître leur réputation auprès du public, parce qu’ils voient que des personnes honnêtes, auxquels ils ferment leur cœur, subissent toutes sortes de défaillances dans leur existence et sont forcées de mendier au grand jour. Ils estiment que leur propre façon de vivre témoigne au plus haut point de leur condition libre, alors qu’il s’agit en fait d’une liberté de pécher qui rend l’âme esclave de la volupté du corps. Aux yeux de Cicéron, d’Apulée et surtout d’Augustin et de Jérôme, l’âme est plus importante que le corps19. Pourtant, les goinfres négligent le préjudice de l’âme et se comportent comme des esclaves soumis à la chair misérable, conformément à ce que nous lisons : Ces gens ont maltraité la femme qui ne pouvait avoir d’enfants, ils n’ont pas montré de bonté à la veuve20. Le bienheureux Job, par contre, mérite tout à fait le nom de généreux, lui qui a banni l’ivresse et la gloutonnerie, lui qui a rejeté les vanités de cette vie et ses folies trompeuses pour se consacrer entièrement aux besoins des pauvres. Il n’entretenait ni lions, ni ours, ni singes. Il n’était pas le point de ralliement pour mimes, discoureurs onctueux ou experts en futilités de tous genres. Mais conscient de sa générosité désintéressée, de sa sincérité et de son amour, il a pu dire : Que mon épaule s’arrache de mon dos, et que mon bras se casse à la hauteur du coude si jamais j’ai dit non aux demandes des pauvres et laissé les yeux de la veuve attendre en vain, si j’ai mangé tout seul un morceau de mon pain sans laisser l’orphelin en avoir une part, si ma porte n’était pas ouverte au voyageur, si je n’ai pas aidé un passant privé de vêtements ou un malheureux qui n’avait rien pour se couvrir et s’ils ne m’ont pas remercié d’avoir mis sur leur dos un tissu chaud de la laine de mes moutons21. Voilà un type de générosité sobre et modeste qui crée les conditions de la vie éternelle et qui, pour cette raison, est de loin supérieur et plus à recommander que cette autre générosité qui pervertit l’esprit, émousse la raison, détruit le corps et prépare la voie de l’enfer. Si tu t’étais imposé des jeûnes, si tu avais allégé les jeûnes et les  Aug., Psalm., 145.3 ; 40, p. 2106.   Job 24.21. 21   Job 31.16-17 ; 19 ; 20 ; 22 ; 32. 19 20

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peines des pauvres, tu aurais pu profiter d’une telle démarche, et ni le gouffre de ton ventre, ni l’abîme engloutissant de ton gosier de Scylla n’auraient ruiné ta propriété. Si je plains ton âme, je ne regrette pas moins que le vent et la pluie puissent pénétrer partout dans ta demeure, que les chauves-souris entrent et sortent à leur gré, que ces maisons soient plongées dans l’horreur de la solitude, qu’elles menacent ruine, qu’il n’y ait plus rien, ni sièges, ni ustensiles, ni serrures, ni entrées, ni fenêtres. Pourtant, elles retrouveraient leur ancienne splendeur si tu voulais bien te détourner de l’abîme de ton gosier et juguler la gloutonnerie désastreuse de ton ventre.

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27 (61)* À R[éginald], son très cher seigneur, archidiacre de Salisbury, Pierre de Blois, salut en Dieu notre salut. La voix, à en croire Jérôme, transmettant une sorte d’énergie secrète, je me suis d’abord adressé à vous de vive voix et vous ai exhorté avec déférence à modérer votre passion de la fauconnerie ; par la suite, je vous ai déconseillé cette occupation futile en vogue dans les milieux de la cour. L’Apôtre nous l’enseigne : Toute la création est tombée sous le pouvoir de la futilité sans le vouloir. C’est pourquoi le prophète s’exclame et se lamente : Vous autres, jusqu’où serez-vous pénibles ? Pourquoi aimez-vous la futilité, pourquoi cherchez-vous le mensonge ? En effet, il vous sied mal, à vous qui portez déjà l’armure de la pénitence et qui tâchez d’atteindre la sainteté, d’ambitionner les futilités et les extravagances trompeuses. Le faucon ne s’accorde guère avec le cilice et la mortification de la chair admet difficilement l’emprise de la jouissance. Les rois et les dirigeants païens, incapables ou empêchés de chercher du réconfort dans les livres, ont recours aux oiseaux pour trouver ainsi de temps en temps un soulagement, si bref soit-il, à leurs soucis immenses. Ce sont ces gens-là qui, au dire du prophète, s’amusent à dresser les oiseaux. L’on raconte qu’Ulysse a introduit en Grèce des oiseaux apprivoisés pour consoler tous ceux dont les parents avaient péri pendant la guerre de Troie ; toutefois, prudent, il ne désirait pas que son fils Télémaque consacrât du temps à une telle futilité. Avec quelle audace un disciple et un adepte du Christ exigera-t-il pour lui ce qu’un païen a refusé à son fils ? Certains racontent que si Judas Maccabée a apprivoisé des faucons pour chasser des oiseaux, il a totalement renoncé à cette activité futile, il   Hier., Ep., 53.2 ; 54, p. 446.1-2.   Rom. 8.20 (V).    Ps. 4.3 (V).    Ps. 39.5 (V).    Lc 22.25 (V).    Bar. 3.17 (V).    Jean de Salisbury, Policraticus, 1.4, p. 33 (Keats-Rohan).  

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s’est lancé dans les combats et il s’est exposé à la mort pour rétablir les lois anciennes, donner un souffle nouveau aux cérémonies, purifier les sanctuaires, rendre l’honneur dû au temple, restaurer la gloire de son peuple et sa liberté perdue. La fauconnerie exige un intense travail et les dépenses qu’il faut engager ne seront pas compensées par les agréments qu’elle procure en cas de réussite. Virgile, voyant Marcellus, le neveu d’Auguste, s’adonner à la chasse aux oiseaux, lui demanda s’il préférerait dresser un oiseau pour en chasser d’autres plutôt que de dresser une mouche capable d’exterminer ses congénères. Ayant parlé de cette question à son oncle, Marcellus choisit la mouche qui débarrasserait Naples de toutes ses mouches et le résultat lui a donné raison10. J’aimerais mieux que vous ayez la mouche de Virgile que ces oiseaux coûteux que la loi du Seigneur a exclus du sacrifice11 et qui, par un défaut de la nature, ont cette particularité que la femelle est plus puissante que le mâle. Par conséquent, si vous êtes un disciple et un adepte du Christ, arrêtez surtout de courir, en lançant des cris, derrière ces oiseaux qui procurent tant de plaisir ; lancez vos cris et courez plutôt derrière celui qui guide les coureurs, qui exauce ceux qui l’implorent assidûment. Sans sa grâce, l’intention de mener une vie religieuse, voire une vie marquée de sévères mortifications, n’aura aucune valeur. Je connais des personnes qui s’adonnent corps et âme à la chasse au faucon, un plaisir qui les consume totalement. Ne rappellent-elles pas le géant Tityos dont les poètes nous disent que son foie fut constamment dévoré par les vautours12 ? Les passionnés de fauconnerie, eux aussi, se sentent comme dévorés par des vautours. Par ailleurs, en même temps que le Seigneur vous a pourvu de larges bénéfices ecclésiastiques, il vous a fait prendre en charge des brebis [ovium], non pas des oiseaux [avium], et si vous donnez la préférence aux oiseaux en négligeant les brebis, le jour du Jugement, vous serez placé à gauche, avec les béliers13, et séparé du troupeau du Seigneur. Certes, vous n’occupez pas encore de siège épiscopal, ce qui, grâce à Dieu, ne saurait tarder, mais vous avez des devoirs   Ibidem, 1.4, p. 36.   Ibid., 1.4, p. 33. 10   Ibid., 1.4, p. 34. 11   Lév. 11.13-19. 12  Virg., En., 6.595-600. 13   Matth. 25.33.  

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de berger vis-à-vis des âmes dont le danger vous concerne directement ; le Juge sévère vous en demandera des comptes et il vous réclamera les cent pièces d’or14 qu’il vous a remises, intérêts compris, et si vous êtes fidèle dans des choses qui ont peu de valeur, il vous confiera celles qui ont beaucoup de valeur15. Abandonnez donc cette occupation futile qu’est la fauconnerie, et consacrez-vous à la lecture afin que le Seigneur ne vous surprenne pas dans l’ignorance de sa loi, car qui est dans l’ignorance sera ignoré16. Et dire qu’ils sont les bergers ! s’étonne le Seigneur. Ils n’ont aucun discernement17. Personne ne repoussera la connaissance de Dieu avec plus d’obstination que celui qui est esclave d’un amour interdit ou qui se délecte de la fauconnerie. Il vous faut donc rompre avec cette imprudence, autrement je crains que le Seigneur ne vous dise un jour : Tu n’as pas voulu me reconnaître. C’est pourquoi je ne veux plus de toi, tu ne seras plus mon prêtre18. Les oiseaux du ciel, de même que les poissons de la mer, furent concédés à l’homme pour ses besoins, non pas pour qu’il en fasse son objet de plaisir. S’il y a des raisons de compter ces rapaces parmi les oiseaux du ciel, ils ferment l’accès du ciel au chasseur et lui ouvrent le chemin de l’enfer. Puisqu’aux yeux du clergé et du peuple, le jour de votre visitation s’approche, préparez-vous à subir et à porter le joug du Seigneur ; troquez la fauconnerie, entreprise téméraire, et la méchanceté de cette vie contre l’engagement pour le Christ et pour l’honnêteté.

  Matth. 25.24-28.   Matth. 25.23. 16   1Cor. 14.38 (V). 17   Is. 56.11. 18   Os. 4.6. 14 15

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28 (24)* Vous déplorez que je me sois rendu chez l’archidiacre de Salisbury. Faute à vos yeux, cette visite se justifie par la nécessité. Que Dieu soit mon témoin : je n’ai ni su, ni entendu que votre seigneur éprouvait de la rancœur et de la haine contre l’archidiacre. En revanche, je sais pertinemment que ce dernier désire se réconcilier de tout cœur avec votre seigneur. N’était quelqu’un d’hostile pour l’en empêcher, il se serait déjà prosterné aux pieds de l’archevêque, contrit et prêt à donner satisfaction en tous points. J’attends encore qu’il s’amende, qu’il se convertisse et je m’emploie à le faire évoluer en ce sens. Mais dans son entourage, il existe des individus qui sèment de la mauvaise herbe et lui interdisent carrément de se réconcilier avec votre seigneur parce qu’autrement, il mettrait en danger son père, qu’il aime outre mesure, et risquerait la tranquillité de sa famille. Vous le savez bien, c’est un homme circonspect et actif qui pourrait être très utile, à vous et à votre seigneur, s’il se mettait de votre côté, s’il partageait la persécution qui vous frappe. Je sais également qu’un petit mot d’encouragement de la part de l’archevêque de Cantorbéry pourrait le faire céder. Insistez, je vous le demande, que votre seigneur lui adresse une lettre à ce sujet. Si vous n’y voyez pas d’utilité, faites-le au moins pour lui, qu’il se convertisse et qu’il trouve son salut. Moïse, dans l’intention de détourner Hobab des erreurs du paganisme, tenait à l’avoir à ses côtés comme guide indispensable. Nous partons, disait-il, pour le pays que le Seigneur a promis de nous donner. Viens avec nous, nous te ferons participer aux bienfaits que le Seigneur veut accorder à Israël. Je t’en prie, ne nous abandonne pas. Tu connais les endroits du désert où nous pourrons installer notre camp ; tu seras notre guide. Si Moïse a choisi comme son guide un païen, pourquoi votre seigneur, qui n’arrive pas à la  Réginald de Bohun.   1Thess. 4.14 (V).   Thomas Becket. Plus haut, p. 116, n. 85.    Matth. 13.25.    Jocelin de Bohun, évêque de Salisbury.    Nombr. 10.29.    Nombr. 10.31.  

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cheville de Moïse, éprouverait-il de la honte d’associer un archidiacre à ses peines, à son expérience douloureuse ? En lisant récemment le Livre des Rois, nous sommes tombés sur le passage où Ittaï, chef des soldats de Gath, s’adresse à David qui, tout en fuyant Absalom, affirme revenir à Jérusalem : Par le Seigneur vivant, je le jure : là où sera le roi, je serai, pour y vivre ou y mourir avec lui. L’archidiacre (en fermant le livre) soupira : Que Dieu m’inflige la plus terrible des punitions si, avant de mourir, je n’arrive pas à parler sur ce même ton au seigneur archevêque pour exprimer ce que je ressens, si je n’arrive pas à accorder mes intentions et mes actions. Conseillez donc au seigneur archevêque de ne pas provoquer verbalement son clerc, de ne pas l’exaspérer : il évitera ainsi que le fer de la hache ne se détache du manche et n’atteigne le compagnon avec qui il coupe du bois dans la forêt10. Car d’après Grégoire11, nous coupons du bois chaque fois que, par nos remontrances, nous nous attaquons aux péchés de notre prochain. Mais le fer de la hache se détache et tue notre prochain lorsqu’une correction outrageante blesse la conscience de l’autre en transformant de la sorte l’esprit de charité en une haine mortelle. Le Très-Haut dédaigne, en effet, des admonestations qui ne se réclament pas d’un véritable esprit de charité et de modération. Écoutons les paroles d’Élie : Aussitôt un grand vent souffla, avec une violence telle qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers devant le Seigneur ; mais le Seigneur n’était pas présent dans le tremblement de terre. Après le tremblement de terre, il y eut un feu ; mais le Seigneur n’était pas présent dans le feu. Après le feu, il y eut le bruit d’un léger souffle12 ; et le Seigneur était présent dans le souffle. Cette image du léger souffle symbolise l’admonestation amicale et douce, alors que le fer de la hache dont parle le Deutéronome correspond à la réprimande qui effraie. L’une se fait dans le silence, l’autre dans le fracas de la colère. Les eaux du canal de Siloé coulent tout doucement. Les eaux de Ressin, en revanche, sont violentes, lisons-nous chez le prophète13. De plus, le seigneur archevêque qui   2Sam. 15.21.   1Rois 2.23. 10   Deut. 19.5. 11   Greg.-M., Ev., 2.31.5, 1229C/D. 12   1Rois 19.11-12. 13   Is. 8.6-7.  

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aspire à une vie plus astreignante et plus spirituelle, à ce qui me semble, n’a pas reçu l’esprit de ce monde, mais l’esprit de Dieu. Qu’il transmette donc à son prochain cet amour que Dieu a répandu dans son cœur14, comme il sied à quelqu’un épris de sainteté. Par conséquent, si l’archidiacre de Salisbury persiste dans sa soumission et dans son intention de donner satisfaction, comme il promet de le faire, il faut l’accueillir le cœur compatissant. Personnellement, j’estime que rallier à sa cause un personnage aussi important ne peut être que positif : si l’archidiacre se range du côté de l’archevêque, il apportera juste au bon moment un soulagement pour l’Église de Dieu. Au cas où subsisteraient encore des soupçons à l’encontre de l’archidiacre, l’archevêque n’aura qu’à le mettre à l’épreuve avant de l’accepter comme familier. Josué ne s’est-il pas méfié de l’ange tant qu’il ne savait pas qu’il s’agissait d’un ami, qui n’était donc pas du côté des ennemis15 ? J’affirme sans hésiter que si l’archevêque veut réellement sa conversion, il constatera que chez l’archidiacre, Saul a cédé la place à Paul16. Cette conversion, partant le salut de l’archidiacre m’angoissent et me donnent des soucis : je ne peux ne pas aimer celui qui a souvent pris les devants en disant du bien de moi.

  Rom. 5.5.   Jos. 5.13. 16   Act. 9. 14 15

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29 (163)∗ À son très cher seigneur Réginald, par la grâce de Dieu, évêque élu de Bath, Pierre de Blois, salut dans le salut des élus. De tout mon être je veux dire la grandeur du Seigneur : il a manifesté sa merveilleuse bonté à celui qui a fait preuve de bonté à mon égard. Puisque ma gratitude n’était pas à la hauteur du bénéfice reçu, le Christ, garant des pauvres, a bien voulu, en mon nom, décerner une récompense plus adéquate, en élevant à la dignité épiscopale celui qui m’a tiré du puits de la misère. Je me sens comblé de joie, une joie que personne ne pourrait amplifier, car je constate qu’il a gagné un port sûr, celui qui me faisait craindre qu’il ne fût le jouet de la Fortune ou la victime du hasard, celui pour qui j’étais tiraillé entre espoir et angoisse. Louons les œuvres du Seigneur : son amour s’étend à tous ceux qu’il a créés. Dans toutes mes difficultés, j’ai toujours ressenti sa bonté, mais cette fois-ci, il est allé encore beaucoup plus loin, car ce que j’avais souhaité de tout mon cœur depuis longtemps s’est réalisé et fut mené à terme. Que Dieu et ma conscience me soient témoins : si je me félicite de votre élection, ce n’est pas parce que j’entreverrais une quelconque promotion personnelle, mais parce que mes vœux sont comblés. Désormais, je pourrai vivre ou mourir en toute tranquillité. En effet, la seule chose que j’aie désirée, c’est de voir récompensés votre générosité, votre grandeur d’âme et vos efforts. Que le Seigneur m’accorde encore un peu de vie afin que je vous voie dans votre dignité d’évêque, vous que Dieu a choisi pour que vous deveniez son prêtre !

  Lc 1.46.   Ps. 39.3 (V).    Ps. 145.9.    1Sam. 2.28.  



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30 (45)* Vous accusez et vous condamnez Réginald, l’évêque élu de Bath, comme s’il avait persécuté et assassiné le bienheureux martyr Thomas. Vous n’êtes pourtant pas sans savoir qu’il est dangereux d’imputer un tel crime à un innocent et de jeter l’opprobre sur quelqu’un qui ne se sent pas coupable : même si vous voulez arrêter vos infamies détestables, vous n’arriverez pas à vous rattraper. Pour ma part, je sais que l’élu a aimé sincèrement le martyr, et un de ses souhaits les plus chers fut de se voir un jour admis au cercle des familiers pour le servir. Il ne faut pas s’étonner qu’après l’excommunication, par le bienheureux martyr, de l’évêque de Salisbury, père de Réginald, le fils ait pu avoir des mots parfois trop durs et imprudents à l’égard du saint martyr : ce fut la réaction d’un fils pris de pitié pour son père affligé. Car nous aussi, insensés que nous étions, nous pensions que sa manière de vivre était une folie, et sa mort nous a semblé déshonorante. Et maintenant, le voilà placé parmi les enfants de Dieu, il participe à la gloire des élus. Quoi qu’il fît par souci de charité ou par zèle pour la justice, le bienheureux se voyait accusé d’agir par haine et par jalousie. À l’inverse, tout ce que la méchanceté humaine pouvait concevoir, tournait à son avantage grâce à l’intervention du Seigneur. Ésaïe, à propos de notre chef Jésus-Christ, a ces mots : Nous pensions qu’il était lépreux et que c’était Dieu qui le frappait et l’humiliait. Nous de même, quant au membre très précieux de la communauté du Christ, nous pensions qu’il était lépreux et avili. C’est une lèpre qui atteint les saints du Seigneur, et si je me souviens bien, je crois avoir lu à ce propos dans le Lévitique : Si [le prêtre] constate que les boutons s’étendent effectivement sur tout le corps, il déclare que ce mal ne rend pas impur. Alors qu’en général, la lèpre est impure, la lèpre du déshonneur qui affecte l’innocence des saints est pure : l’opinion défavorable reste quelque chose d’extérieur, de même que les mensonges que se raconte à elle-même l’iniquité manquent leur

  Sag. 5.4-5.   Is. 53.4 (V).    Lév. 13.13.  

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cible, puisque les âmes des saints sont entre les mains de Dieu et que les justes, sûrs du trésor que renferme leur conscience, méprisent les paroles ignominieuses, qui ne les touchent pas. Tu pourras découvrir chez le Christ les traces de cette lèpre qui s’attaque aux membres, une fois affectée la tête, et qui passe du père aux fils. Ainsi le Seigneur, après avoir soigné des malades qui souffraient, se vit accusé de violer le sabbat : Celui qui a fait cela ne peut pas venir de Dieu, car il n’obéit pas à la loi du sabbat. Il chassait les démons, et l’on affirmait qu’il recourait aux maléfices : Cet homme ne chasse les esprits mauvais que parce que Béelzébul, leur chef, lui en donne le pouvoir. Tantôt ils l’appelaient Samaritain, tantôt, fils du charpentier. C’est pourquoi Zacharie le présente vêtu d’habits sales. Ceci convient au maître aussi bien qu’à ses disciples : la beauté de leur esprit ne tiendra pas compte de l’habit sale, et en dépit de la lèpre sur leur peau, leur cœur restera pur, et au milieu des insultes de leurs détracteurs, les saints garderont leur conscience intègre et sans taches. La fiancée du Cantique des Cantiques peut donc dire d’elle-même : J’ai beau avoir le teint sombre, je suis belle. Dans ces conditions, si l’élu de Bath – comme nous tous, d’ailleurs – a parfois tourné en dérision la vie du martyr, s’il s’est employé à obtenir la levée de l’excommunication pour son père, on ne peut en faire un criminel. Et même s’il a commis des fautes à l’égard du bienheureux, l’ignorance le rend excusable. J’ai persécuté l’Église de Dieu, écrit l’Apôtre, mais il a eu pitié de moi, parce que je ne savais pas ce que je faisais10. À mon avis, si le sang d’Abel dans le sol a réclamé vengeance11, le sang du martyr très doux réclame plutôt la rémission des péchés, en premier lieu pour ceux qui se repentent humblement et avec piété. Je sais cependant, dans la mesure où la fragilité humaine peut en juger d’après des signes extérieurs, que l’élu de Bath a expié les possibles offenses faites au martyr, par le port d’un rude cilice, par la distribution généreuse

  Sag. 3.1.   Jn 9.16.    Matth. 12.24.    Matth. 13.55.    Zach. 3.3.    Cant. 1.4 (V). 10   1Tim. 1.13. 11   Gen. 4.10.  

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d’aumônes, par des larmes versées en abondance et par l’observation d’une discipline assez sévère. Vouloir suspecter d’agissements funestes un innocent comporte des risques. C’est pourquoi l’Apôtre a pu écrire aux Romains : Accueillez celui qui est faible dans la foi, sans critiquer ses opinions12. De nos jours, très peu de personnes, et encore ! savent ce qui se passe dans la conscience de leur prochain pour se permettre de reprendre les paroles qu’Élisée a adressées à Guéhazi : Crois-tu que je n’ai pas pu voir en esprit que tu as accepté de Naaman l’argent et les beaux habits13 ? À vouloir dissimuler son propre délit tout en jugeant le délit d’autrui on agit d’une façon inconsidérée. Pour citer un satirique : Personne, absolument personne ne se livre à l’introspection, mais chacun fixe du regard la besace sur le dos de celui qui le précède14. Il ne faut donc pas accuser l’homme ni juger le serviteur du Seigneur : qu’il demeure ferme dans son service ou qu’il tombe, cela regarde son maître15. Celui qui voit dans les cœurs16, celui qui prend une lampe et fouille la ville de Jérusalem17, celui à qui la pensée des humains se fait connaître18, celui-là se réserve le jugement. Pour ma part, affirme l’Apôtre, peu importe que je sois jugé par les hommes ou par un tribunal humain19. Cela rejoint ce qu’a dit le Seigneur par la bouche d’Ésaïe : N’ayez pas peur des outrages des hommes, ne cédez pas à leurs insultes20. Que soit seul juge celui à qui le Père a donné tout le pouvoir de juger21. S’il supporte actuellement beaucoup de choses avec patience, il rendra son jugement le moment venu. Au moment que j’aurai fixé, moi, je rendrai une vraie justice22, dit le Seigneur. Alors les bénis seront séparés des maudits23. Dieu, Dieu le Seigneur a parlé, son appel retentit sur la terre24 ; il tient en

  Rom. 14.1.   2Rois 5.26. 14  Perse, Sat., 4.23-24. 15   Rom. 14.4. 16   Rom. 8.27. 17   Soph. 1.12. 18   Ps. 75.11 (V). 19   1Cor. 4.3. 20   Is. 51.7. 21   Jn 5.22. 22   Ps. 75.3. 23   Matth. 25.32. 24   Ps. 50.1. 12 13

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sa main la pelle à vanner25 pour assister au jugement de son peuple26. En attendant, les Jébusites vivent encore à Jérusalem avec les gens de Juda27, et dans le jardin du maître de maison poussent à la fois les épines et le cyprès, les orties et le myrte28. Le troupeau de Jacob est constitué d’animaux blancs et foncés, d’agneaux et de boucs29, dans les filets de Pierre se trouvent de bons poissons et ceux qui ne valent rien30, l’arche de Noé rassemble des animaux purs et des animaux impurs31. Dans le champ du Seigneur poussent des lis parmi les ronces32, des mauvaises herbes et du blé33 ; dans le grenier du Seigneur, la paille se mêle aux grains, dans le cellier du Christ, on trouve du vin et des pépins de raisins, de l’huile et du marc. Il ne nous appartient pas de juger les autres34, car le Seigneur connaît les siens35. J’estime donc, mon frère, que nous devons cesser de dire des choses qui, de surcroît, n’ont pas de raison d’être, et je souhaiterais dans le Christ que ce soit notre ligne de conduite. Puisque ceux qui sont les premiers seront les derniers et que ceux qui sont les derniers, les premiers36, je crois que celui-là vous précédera sur le chemin de la vie, que vous tenez pour le dernier.

  Matth. 3.12.   Ps. 50.4. 27   Jos. 15.63 (V). 28   Is. 55.13. 29   Gen. 30.33 sq. 30   Matth. 13.47-48. 31   Gen. 7.8. 32   Cant. 2.2 (V). 33   Matth. 13.26 sq. 34   Matth. 7.1. 35   2Tim. 2.19. 36   Matth. 20.16. 25 26

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31 (59)* Au révérend père et ami Réginald, élu de Bath, son Pierre de Blois, salut et modération. L’on m’a demandé de vous transmettre la requête ci-après. Même au cas où d’autres que moi auraient déjà fait une démarche identique, je me sens obligé d’intervenir auprès de vous, en toute humilité, pour mon ami. Si vous teniez compte de ses mérites, il n’aurait pas besoin de mendier mon aide ou celle de quelqu’un d’autre. Combien de fois il s’est exposé aux dangers de la mer pour défendre vos intérêts ! N’a-t-il pas surmonté son effroi en traversant les Alpes malgré la fermeture du col du Mont-Cenis ? Et pourtant, des conditions météorologiques épouvantables nous avaient bloqués dans le royaume des nuages et des brouillards, au milieu des corps qui jonchaient les chemins de montagne. Mais lui, tel un homme libre parmi les morts, pensait d’abord à la mission dont nous étions chargés, et une fois vos affaires réglées, il a rebroussé chemin en compagnie du comte de Maurienne et affronté à nouveau les intempéries délirantes, avant d’utiliser des moyens de transport rapides pour s’en retourner chez vous. Le souvenir de tant de dévouement n’aurait pas dû s’effacer, ni avec le temps, ni pour cause d’outrage, ni, à plus forte raison, par les insinuations déloyales de votre Simon qui n’a qu’une seule idée en tête : vous isoler du reste du monde pour mieux se servir de votre personne. Je me demande comment, à l’instigation d’un vulgaire flagorneur, vous avez pu vous mettre en colère contre quelqu’un qui jouit d’une bonne réputation et dont la loyauté ne connaît pas de faille. À croire que la bouche d’un flatteur qui répand toujours le mal arrive à tout bouleverser : Tout ce qu’il dit n’est que mensonge et tromperie. Avec son bagout de vendeur, ce Simon essaie de vous

   Samivel / Norande, Les grands cols des Alpes occidentales, p. 69-70. Les propos de Pierre rappellent le récit qu’a laissé Lambert de Hersfeld du passage du Mont-Cenis par l’empereur Henri IV pendant l’hiver 1076-1077. Lambert de Hersfeld, Annales, p. 286-287 (année 1077).    Ps. 87.6 (V).    Ps. 36.4.

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charmer en répétant ce que vous aimez à entendre, et il ose reprocher à maître Henri, avec insolence et imprudence, d’avoir ébruité vos délibérations. Mais maître Henri l’a traité de menteur et lui aurait donné un coup de poing en pleine figure si le respect pour vous qui assistiez à la scène ne l’avait pas retenu. À cette occasion, il a également lancé quelques sarcasmes à votre adresse, emporté plutôt par un sentiment de justice que par un mouvement de colère. À son avis, vous tolérez quelqu’un d’abject qui couvre de honte votre maison et qui fait injure à tout le monde. C’est pourquoi vous avez éconduit maître Henri, et une offense passagère a ainsi annulé la récompense qu’il pouvait espérer après un long service. Celui que Dieu a choisi pour qu’il devienne son prêtre n’aurait pas dû réagir de la sorte, d’autant moins que conformément à sa charge, il doit promettre patience et compassion. Certes, maître Henri, pendant un moment d’exaspération, a eu une réaction imprudente et des mots trop durs, mais vous savez que l’homme ne contrôle pas les mouvements de l’âme, et on ne doit pas retenir ce qu’une personne a fait ou a dit sous l’emprise de la colère, à moins qu’elle n’ait agi d’une façon délibérée. Mettons que quelqu’un de bonne réputation ait outrepassé les limites de la modération, soit qu’il n’ait pas su tenir sa langue, soit qu’il ait donné un conseil irréfléchi, soit qu’il ait parlé en colère – vous ne devriez pas vous formaliser, mais l’accepter sereinement. L’Apôtre nous enseigne que les parties du corps que nous estimons le moins, nous les entourons de plus de soin que les autres. Une mère consacre plus de temps à son enfant malade, et le père [dans l’Évangile] a accueilli généreusement le fils prodigue. Dieu tient l’huile de charité et son amour avant tout à la disposition de ceux dont il a pitié. Le droit romain, lui non plus, ne prévoit pas de sanctions graves pour le cas qui nous occupe : si de tels faits se sont produits par légèreté, il faut les mépriser ; s’ils sont le résultat de la folie, ils

  Ps. 140.5 (V).   1Sam. 2.28.    Sen., Ir., 1.7.4.    1Cor. 12.23.    Lc 15.11 sq.    Rom. 9.23.  

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méritent notre pleine compassion ; s’ils ont eu pour origine l’insulte, il faut pardonner10. Jules César, le premier et le plus puissant des empereurs, supportait mal sa calvitie, qui l’obligeait à ramener vers l’avant les quelques cheveux qui lui restaient. Un soldat en colère lui ayant lancé : César, tu retrouveras tes cheveux avant que de me voir manquer de pugnacité au combat, l’empereur a passé au militaire sa remarque, sans broncher11. Lorsque l’on reprochait à César Auguste d’avoir été adopté par son oncle Jules César uniquement parce qu’il s’était honteusement prostitué, il a réagi par un éclat de rire. D’Auguste encore : traité de nain à cause de sa petite taille, il répliqua, sans se démonter, que dans ce cas-là, il fallait compenser par le choix de chaussures adaptées12. Aristippe, en quittant un médisant, eut cette réplique : Je contrôle mes oreilles comme tu contrôles ta langue13. De même Antisthène, réagissant avec mépris aux reproches d’un adversaire, a estimé que l’ouïe devait être plus solide que la langue : Chacun de nous n’a qu’une seule langue, mais deux oreilles14. Si donc une personne d’une loyauté totale envers vous s’est exprimée trop librement, soit qu’elle ait présumé de l’amitié, soit qu’elle ait éprouvé le besoin de réprimander, il vous fallait l’accepter sereinement en vous rappelant le mot du sage : Il est difficile de punir une langue qui a échappé au contrôle15. Qui, en Grèce, fut plus puissant ou plus célèbre qu’Alexandre ? Et pourtant, Antigonus, après lui avoir cassé sa cithare, l’a jetée en disant : Il sied mieux à ton âge de gouverner. N’as-tu pas honte qu’un sentiment de luxure envahisse le corps d’un roi16 ? Scipion l’Africain, général victorieux, fut critiqué par quelqu’un qui le trouvait trop peu combatif. Ma mère, répondit Scipion, m’a fait naître stratège, non pas guerrier17. Maître Henri n’avait-il pas totalement raison de se mettre en colère contre Simon, ce personnage odieux, et de le désigner comme

  Cod. Th., 9.7.1.   Jean de Salisbury, Policraticus, 3.14, p. 224 (Keats-Rohan). 12   Ibidem, p. 226. 13   Ibid., p. 222. 14   Ibid., p. 222. 15   Source inconnue. 16   Jean de Salisbury, op. cit., 3.14, p. 223. 17   Ibidem, p. 223. 10 11

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traître ? J’ai du mal à croire qu’un homme aussi sensé a pu se laisser aller à une telle maladresse et trahir les secrets dont il était porteur. Comme le dit Ovide : C’est peu de chose que de garder le silence sur une information. En revanche, qui ébruite ce qui doit rester secret commet une faute grave18. Cependant, les secrets des puissants ne se laissent pas dissimuler. Un oiseau, dit Salomon, pourrait répandre tes paroles et répéter ce que tu as dit19. Par conséquent, assister au conseil d’un grand personnage comporte des risques. Si, par négligence, des éléments d’une discussion transparaissent, on accusera celui (ou ceux) qui a (ont) participé aux délibérations, et tu apprendras un peu partout, au marché ou au troquet, ce que tu croyais savoir tout seul. Écoute le témoignage de Juvénal à ce propos : Corydon, mon Corydon, penses-tu vraiment qu’un secret d’un grand puisse rester caché ? Les esclaves ont beau se taire, ce seront les bêtes de somme qui trahiront, ou un chien, ou la porte, ou le marbre. Tu peux fermer les fenêtres, rembourrer les fentes, rapprocher les battants de l’entrée, supprimer la lumière et évacuer tout le monde : le gérant du bistrot d’à côté saura le lendemain matin ce qui s’est passé dans la maison, lorsque le coq aura chanté pour la deuxième fois20. Le serviteur qui coiffe le roi Midas a beau enfouir son secret en cachette : des roseaux pousseront à cet endroit et feront savoir à tout le monde21 que le roi Midas a des oreilles d’âne22. Pallas cherchait à cacher son Erichthon, mais la corneille bavarde a révélé la présence du nouveau-né23. Pourquoi alors, sur la base des insinuations d’un détracteur, ennemi de Dieu24, faites-vous un procès d’intention à un innocent dont vous avez expérimenté tant de fois la loyauté et l’engagement ? Il me paraît plus probable que le vrai fautif est votre délateur qui a divulgué le contenu des délibérations secrètes pour mieux impliquer maître Henri, qui était également au courant, occasion pour lui de semer la zizanie et de provoquer un scandale. Vous devriez passer outre à votre rancœur et rétablir maître Henri dans votre grâce.  Ov., A.A., 2.603-604.   Eccl. 10.20. 20   Juv., Sat., 9.102-108. 21  Ov., M., 11.182-193. 22  Pers., Vita, 10, p. 12.5. 23   Jean de Salisbury, op. cit., 3.12, p. 213. 24   Rom. 1.30. 18 19

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Vous savez parfaitement que sa compagnie est agréable, sa vie recommandable et le contact avec lui fructueux. Sans mes efforts pour le calmer, il aurait déjà cherché un autre seigneur, quelqu’un qui récompenserait ses mérites d’une façon plus prompte et plus généreuse. Mais je désire vérifier personnellement si vous écartez de votre compagnie les gens qui déclarent ‘bien’ ce qui est mal et ‘mal’ ce qui est bien25 et si vous voulez vous entourer de personnes d’une intégrité confirmée. En touchant de la poix, tu te salis les mains, dit le Siracide26. Les mauvaises compagnies sont la ruine d’une bonne conduite27. Josaphat, roi de Juda, fut loué pour les hauts faits de son règne, mais sévèrement blâmé par le Seigneur pour son alliance avec Achab, le roi injuste d’Israël : Pourquoi, dit le prophète Yéhou, as-tu porté secours à un homme malfaisant ? À cause de ce que tu as fait, le Seigneur est en colère contre toi. Pourtant, il y a encore du bon en toi, car tu as brûlé, dans ton pays, les bois sacrés de la déesse Achéra28. C’est ce même reproche qui vous est fait : vous avez admis parmi vos intimes un homme qui n’a que malédictions à la bouche, propos menteurs et violents29, qui, au moyen de sa langue pleine d’un poison mortel30, a déjà éloigné de vous un grand nombre de personnes et qui, à ce que l’on raconte publiquement, n’a pas hésité à en éliminer plusieurs. Au fond, ses inventions n’auraient pas dû vous impressionner, mais par une étrange défaillance de la nature, les oreilles délicates des puissants préfèrent s’ouvrir aux flatteries d’une langue mensongère et courtisane plutôt que d’écouter un témoignage de vérité. Comme le dit le satiriste à propos d’un flagorneur retors : Car dès qu’il aura glissé dans une oreille complaisante un tout petit peu du poison qui le distingue et qui caractérise son pays natal31, il fait immédiatement chasser ceux qui disent la vérité. Les dents des hommes sont pointues comme la lance ou la flèche32, leur langue leur

  Is. 5.20.   Sir. 13.1. 27   1Cor. 15.33. 28   2Chr. 19.2-3. 29   Ps. 10.7. 30   Jac. 3.8. 31   Juv., Sat., 3.122-123. 32   Ps. 57.5. 25 26

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sert à flatter. O Dieu, déclare-les coupables33. Ces hommes sont les grenouilles qui envahissent même les appartements royaux34, engeance bavarde et volubile dans les palais des puissants. Ce sont encore eux, ces mouches et ces moustiques35 qui piquent en cachette. Je me rends compte que la langue trompeuse a fait des ravages dans votre cœur. Si seulement cette langue-là était punie par une volée de flèches de guerre36, par le jugement du Seigneur, s’entend, afin que les langues dans votre entourage s’abstiennent de faire le mal et se gardent de médire37. Le jugement de Dieu fut d’une justice absolue lorsqu’il a chassé du paradis le premier homme, qui avait méprisé l’ordre divin en écoutant l’ennemi flatteur. Rappelez-vous, seigneur et ami très cher, que selon le témoignage de Salomon, mieux vaut une critique franche et les reproches d’un ami38 que le flatteur qui vous dupe. C’est pourquoi vous devriez manifester à nouveau votre bienveillance à l’égard de maître Henri. Tenez bon, nous enseigne l’Évangile, c’est ainsi que vous sauverez votre vie39, et ne nourrissez pas de rancœur pour un épisode du passé. Car la vertu qui ne se fonde pas sur la patience reste comme une coquille vide. Je puis vous assurer que maître Henri sera un serviteur loyal et un ami véritable, prêt à vous obéir et à vous donner des conseils judicieux. Que mon seigneur se porte bien, de même que tous ceux qui l’aiment sincèrement.

  Ps. 5.10-11.   Ps. 105.30. 35   Ps. 105.31. 36   Ps. 120.3-4. 37   Ps. 34.14. 38   Prov. 27.5-6. 39   Lc 21.19. 33 34

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32 (92)* À son seigneur, l’évêque Réginald de Bath, Pierre, son archidiacre, salut et soumission dans un sentiment d’affection dévouée. Je viens d’apprendre que dans votre entourage se cache un détracteur qui s’est proposé de dire du mal de mes écrits. Je m’en réjouis d’autant plus que cet envieux se torture l’esprit et qu’il se consume misérablement. Tous mes ouvrages s’appuient sur la Pierre-du-secours, qui réduira les menteurs au silence et sur laquelle les envieux mordants se casseront les dents. Mon rival me traite de compilateur parce que dans mes lettres et dans mes livres, il se trouve toujours des passages tirés d’œuvres historiques ou empruntés aux Écritures. Or, en cela, j’imite les Pères, qui, eux aussi, intercalent dans leurs écrits des extraits du Nouveau et de l’Ancien Testament pour donner ainsi plus d’autorité et plus d’élégance à leurs affirmations. Pourquoi m’en veut-on de refondre les différentes citations de mes multiples lectures et d’en faire un moyen pour favoriser la vertu et pour inciter à la sagesse ? Dans les Saturnales de Macrobe et dans les lettres de Sénèque à Lucilius, nous lisons que nous devons imiter les abeilles : elles butinent de nombreuses fleurs, déposent le nectar dans les alvéoles et, grâce à un habile mélange, elles confèrent aux différentes substances une homogénéité qui est en quelque sorte le résultat de leur propre apport. Mon rival me reproche de réunir en un seul volume mes lettres, qui se trouvent éparpillées un peu partout : il y voit un signe de présomption. Il critique que je montre à des esprits peu instruits l’art d’écrire des lettres et désapprouve que je fasse profiter tout le monde d’un don qui ne devrait pas dépasser le cadre d’un travail d’abnégation charitable. Je conseillerais à cet individu de s’abstenir de m’injurier : s’il continue à dire ce qu’il veut, il va entendre ce qu’il ne veut pas. Je ne garde aucun secret, je fuis de toutes parts. Il vaut  Plus loin, p. 194.   1Sam. 7.12.    Ps. 63.12.    Macr., Sat., pr. 5. Sen., Ep., 11.84.3 ; 5.   Ter., Eun., 1.2.25.  

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mieux que celui qui m’exaspère ne s’approche pas de moi. Autrement il s’en mordra les doigts : son nom sera dans toutes les bouches. J’aimerais bien que mon détracteur démontre son talent en rédigeant, à partir d’extraits de la Bible, un ouvrage comparable à ce que je fais. Au cas où, convaincu que c’est extrêmement facile, il s’y déciderait, je crains qu’il ne peine beaucoup et que ses efforts ne restent vains. Il sera déçu de son œuvre : il n’aura pas réussi à y mettre la dernière main. Il pourra toujours essayer, mais, à en juger par ses capacités, il finira lamentablement dans la honte. Que les chiens aboient, que les cochons grognent, moi, je ne cesserai de me mesurer à l’aune des Anciens ; j’étudierai leurs œuvres et, tant qu’il me sera possible, le soleil ne me surprendra jamais dans l’oisiveté. Nous ressemblons, nous, à des nains juchés sur les épaules de géants, ce qui nous permet de voir plus loin qu’eux. Ainsi, en étudiant les Anciens, nous ressuscitons et nous rénovons en quelque sorte leurs sentences élégantes, que le temps ou l’indifférence des hommes ont vouées à l’oubli. Macrobe nous raconte qu’Afranius, auteur de pièces à sujet romain, a répliqué, dans ses Compitales, à ses critiques qui le blâmaient pour ses nombreux emprunts à Ménandre : « Si j’ai effectivement utilisé Ménandre, c’est aux endroits où moi-même, j’ai été incapable de le dépasser ». Un peu plus loin, nous lisons chez le même Macrobe : Qui oserait reprocher à Virgile d’avoir puisé dans Homère ou quelques autres poètes pour embellir son Énéide ? Au contraire, il faut lui savoir gré d’avoir intégré à jamais dans son œuvre des passages d’auteurs négligés et brocardés. Et Macrobe d’ajouter : Enfin, grâce à son transfert judicieux et sa façon d’imiter ses modèles, Virgile a réussi à faire en sorte que ce que nous reconnaissons chez lui comme un emprunt, nous l’admirions parce qu’il se trouve mieux à sa place chez lui que dans le texte d’origine. Nous savons que les apôtres ont repris les pensées, voire les paroles des prophètes ; les docteurs de l’Église ont fait de même par rapport aux apôtres et ils furent imités par d’autres docteurs. Jérôme a puisé dans l’œuvre d’Origène, Augustin et Bède ont cherché chez Ambroise, Ambroise s’est inspiré de Cicéron et de Sénèque, Grégoire a mis à contribution Augustin et Jérôme.

  Hor., S., 2.1.45-46.   Hor., P., 34-35.    Jean de Salisbury, Metalogicon, 3.4.44-50. Plus haut, p. 26.    Macr., Sat., 6.1.4-6.  

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J’affirme sans hésitation, plusieurs témoins à l’appui, que j’ai toujours l’habitude de dicter mes lettres plus vite que mes secrétaires ne peuvent suivre. Ce rythme rapide exclut tout soupçon de plagiat. Je le dis pour rétablir la vérité, non pas pour m’en vanter. Parfois, le seigneur archevêque10, vous-même en sa compagnie et beaucoup d’autres personnes ont pu vérifier que j’étais capable de dicter à la fois trois lettres à sujet différent, de satisfaire la plume rapide de chacun des secrétaires, de dicter et d’écrire une quatrième lettre, un exploit que l’on attribue uniquement à César11. Au cas où quelqu’un mettrait en doute ces affirmations, il pourra se convaincre de la justesse de ce que je dis, en vérifiant ce que je fais. Je sais d’où votre Cornificius tire son arrogance, pourquoi il se gonfle de présomption. Mais de même que l’on peut dégonfler une vessie remplie d’air en la perçant avec une aiguille, de même, avec un simple mot, je couperai le sifflet à ce bavard ignare. Je lui ferai monter la honte au front12, car il existe mille raisons pour le couvrir d’opprobre : Ses fesses sont célèbres parmi les jeunes gens socratiques13. Si mes écrits devaient se trouver un jour par malchance entre les mains de mon détracteur, on pourrait s’attendre à une réaction du type suivant : « Il n’y aurait rien à objecter si les citations correspondaient au sujet ou si elles étaient à propos ». En guise d’illustration de l’opinion des Anciens, qui, dans la plupart de leurs ouvrages, parlent de l’envie et de la méchanceté vénéneuse des détracteurs, on pourrait citer ces vers : Pélée fut heureux comme père, il fut heureux comme mari, et tout aurait pu lui réussir sans le crime perpétré contre Phocus14. Ou encore : « Je dois dire que Jules Fortunat est quelqu’un de courageux et de solide, mais je me demande comment il a fait pour échapper à son procès pour concussion »15 ; « Publius Antonius pourrait faire valoir ses talents oratoires devant les tribunaux s’il n’y avait pas sa collusion dans le procès de Lucilius ». Voilà le mécanisme de l’envie : elle empoisonne le miel et, torturée par la vertu d’autrui, elle descend en flammes le bien qu’elle  Richard de Douvres. Plus loin, p. 195.  Plin., Naturalis historia, 7.25, p. 71. 12   Ps. 83.17. 13   Juv., Sat., 2.10. 14  Ov., M., 11.266-268. Jean de Salisbury, Policraticus, 7.24, p. 215 (Webb). 15   Jean de Salisbury, ibid. 10 11

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chercherait en vain chez elle. Dénigrer la réputation des autres revient à grandir sa propre renommée, pense l’envieux, et il estime qu’il lui manque toutes les qualités du voisin. Mais je souhaite à mon détracteur ce que Martial a souhaité au sien : Toi, l’envieux à la mine allongée, toi qui n’aimes pas lire ces mots : envie tout le monde, mais que personne ne t’envie16 !

  Mart., Epigr., 1.40. En choisissant le nom de Cornificius, Pierre a probablement pensé au personnage homonyme, détracteur prétentieux sans instruction, mis en scène par Jean de Salisbury et combattu dans le Metalogicon (1.1-6).

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33 (58)* À son cher, son très cher seigneur et père Réginald, par la grâce de Dieu évêque de Bath, Pierre de Blois, son archidiacre, salut et obéissance assidue. J’ai lu votre lettre où vous fulminez plein d’indignation. Cela m’a profondément troublé et je fus complètement abasourdi. Mais, et je parle comme le prophète, ton serviteur a repris ses esprits pour te solliciter. Je te demande donc, comme si j’étais autorisé à parler, de me laisser avaler ma salive et de me laisser pleurer un petit peu sur ma douleur. De cette manière, j’éviterai d’invoquer des arguments hautains, et je répondrai avec dévouement, même si l’intensité de ma douleur va m’entraîner parfois à faire des remarques quelque peu critiques. Soyez donc compréhensif si, de temps à autre, ma bouche exprime ce dont mon cœur est plein et qu’elle dépasse les bornes de l’humilité : le sage nous dit que l’homme reste impuissant lorsqu’il laisse exploser sa colère ou lorsqu’il se trouve aux prises avec l’indignation. Pardonnez, compatissant, le côté excessif de ma réponse, que je reconnais volontiers, car vous avez appris parmi les rudiments du droit que de par sa fonction sacrée, l’évêque doit revendiquer la gloire du pardon. Je sais que vous cherchez des prétextes contre moi, et sous l’emprise des insinuations d’un traître, vous voulez en découdre avec moi. Père très cher, pour parler comme Job, je n’aimerais pas que tu uses de ta force pour m’affronter ou que tu m’écrases du poids de ta puissance. Traite-moi équitablement ! Combien je voudrais que l’on pèse ma peine, et que tout mon malheur soit mis sur la balance ! Si tu te montrais plus juste à l’égard de celui que tu

  Ps. 39.13 (V). Jn 12.27 (V).   1Chr. 17.25.    Job 7.19.    Job 10.20 (V).    Matth. 12.34.    Sen., Ir., 1.8.    2Rois 5.7 (V).    Job 23.6 (V).    Job 6.2.  

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Lettre publiée en 1184.

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accuses d’un délit, tu aurais des remords d’avoir commis une faute grave parce que, d’après Salomon, il ne faut pas déshonorer un ami en cas de litige : faire marche arrière deviendrait alors très difficile10. Vous savez par expérience combien de dangers, combien de peines j’ai acceptés pour vous et à quel point je me suis engagé pour votre avancement, avec application et efficacité. Si vous repensez à toutes nos discussions confidentielles, vous devrez être absolument convaincu que rien n’a jamais pu me séparer de l’affection que je vous porte, ni le danger de mort, ni la menace de l’épée, ni l’occasion d’un quelconque trouble11. Toutefois, quoique l’amour soit aussi fort que la mort12, la flagornerie s’est avérée plus forte que l’amour et vous a éloigné de moi, si tant est qu’elle ait pu éloigner quelqu’un qui n’a jamais été proche, comme le démontre l’affaire qui m’occupe. Pendant mon absence et au mépris de l’usage du droit, vous avez prononcé à mon encontre, lors d’un synode, une sentence de suspension bien peu synodale, une suspension susceptible de m’irriter parce qu’elle est simplement le résultat de votre colère et de l’excès de votre pouvoir d’évêque. Vous avez suspendu mon adjoint quoiqu’il fût prêt à se mettre à la disposition de la justice et à donner satisfaction : il fallait outrager mon nom ! Réfléchissez si votre jugement s’accorde avec la justice, souverain de la terre13, sans oublier que celui qui juge l’univers14 jugera également les juges. Car le concile du Latran15 vous a enseigné autre chose. Une de ses résolutions prévoit, en effet, que toute excommunication ou toute suspension doit être précédée d’un préavis en trois phases. Votre Bienveillance devrait se rappeler de même le privilège de l’Église de Rome, qui me protège, que j’ai obtenu grâce à vous et qui, au moment dudit concile, fut solennellement confirmé dans sa totalité. Ce privilège m’accorde, à moi et aux miens, que ni un archevêque ni un évêque ne pourront nous excommunier, sauf en cas de culpabilité reconnue publiquement et avouée devant la justice. Mais, comme le dit Job : Même si j’ai raison, je ne

  Prov. 25.8.   Rom. 8.35. 12   Cant. 8.6. 13   1Sam. 14   1Sam. 2.10. 15   1179. 10 11

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peux rien répondre, et je dois demander la grâce de mon juge16. Que Dieu me tue, s’il veut, j’espère en lui17. Ce qui exacerbe ma douleur, c’est le fait de constater que ce conflit remonte à une dette de 20 sous que j’ai contractée envers vous. Si je vous avais dû 200 marcs ou plus, je les aurais remboursés avec l’aide de Dieu. Maintenant, je vous pose la question : étaitce vraiment cette somme d’argent qui a éloigné de moi un proche et un ami18 ? J’accuse plutôt la méchanceté des flagorneurs qui, en instillant leur fiel, sont parvenus à transformer les bonnes grâces de mon seigneur en haine et en rancœur. Sachez, cependant, que j’ai chargé Arnaud de Bath et Azo de Patern, dont je me félicite de l’avancement, de régler cette dette à ma place. Certes, si j’avais engagé ma parole dans cette affaire ou établi une reconnaissance de dette19, cela aurait suffi. Car fort de l’autorité du concile de Chalcédoine, du pape Gélase et d’Augustin, je puis affirmer qu’on ne court pas de risque pour sa parole donnée ou pour sa promesse si on a pris ses précautions pour s’acquitter de sa dette. Vous cherchez des prétextes contre moi20, pour parler comme le roi d’Israël. Mais ne cherchez pas si loin ! Moi qui, afin de ne pas vous froisser, vous ai laissé, avant même la brouille actuelle, ce qu’un destin moins sévère m’avait offert de précieux et de glorieux, je suis prêt à quitter l’Angleterre, à renoncer à toutes mes prébendes anglaises et à rompre les liens qui m’attachent à l’ambition, qui, à vrai dire, ne devrait pas avoir de prise ni sur moi ni sur vous. Je ne crains pas la pauvreté : démuni, je me sentais plus riche, plus heureux aussi, qu’au moment où j’ai connu la richesse maudite. Vous allez peut-être regretter mon départ et avoir du mal à supporter l’absence de celui dont vous ne savez pas mettre à profit le dévouement maintenant, à moins que vous ne l’ayez décidé ainsi. Avec vous, tout me réussit de travers : pendant que je me démène pour votre honneur et votre avancement, pendant que je me tue à remplir ma tâche, vous ne cessez de remuer le couteau dans la plaie. Mais j’endurerai tout cela avec sérénité ; je n’ouvre pas la bouche pour m’attaquer au ciel21 et je ne me concerte pas contre le Seigneur   Job 9.15.   Job 13.15. 18   Ps. 87.19 (V). 19   Grégoire Ier évoque la même question dans Ep. 9.40 ; 2, p. 68. 20   2Rois 5.7 (V). 21   Ps. 73.9. 16 17

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et contre le roi qu’il a consacré22. Je terminerai cette lettre plutôt par ces mots de Job, humblement : Que celui qui me frappe me tue pour de bon23 ! Qu’il consente enfin à m’écraser pour de bon, qu’il laisse aller sa main et qu’il tranche le fil. Je sauterai de joie, dans ma peine sans fin24. Adieu !

  Ps. 2.2.   Job 9.23 (V). 24   Job 6.9-10. 22 23

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34 (46)* À Richard**, par la grâce de Dieu évêque de Syracuse, père très cher et seigneur, Pierre de Blois, salut dans le Christ sauveur. Je suis très sensible aux vœux que vous formulez de me voir de retour parmi vous et j’apprécie vos sollicitations. Mais je dois vous avouer que je n’aime pas à mettre en jeu ma vie et je ne songe nullement à troquer ma tranquillité contre des peines ni à remplacer ma sécurité par des dangers. Je ne désire pas non plus voir la maladie prendre le pas sur la santé, et je m’interdis d’abandonner la patrie pour l’exil ou le bonheur pour des tribulations. Au fond, votre pays dévore ses habitants, sans tenir compte ni de l’âge ni du sexe, sans égards pour les individus, leur rang ou leur dignité. Sur les 37 personnes qui avaient accompagné le seigneur Étienne dans son expédition en Sicile, deux seulement ont survécu, moi-même et maître Roger le Normand, un homme cultivé, plein de dévouement et de modestie. Nous seuls avons été sauvés par la bonté du Seigneur, qui, de sa main forte, nous a arrachés à la mort. Et puisque tous ceux qui ont mis leurs pieds sur votre île se sont vu interdire ensuite la sortie, à quelques exceptions près, je me refuse à y aller. Pour le dire avec les mots d’Horace : ce qui m’effraye, ce sont toutes ces traces qui mènent vers toi. Pourquoi n’y en a-t-il pas une en sens inverse ? Son climat et la méchanceté de ses habitants me rendent détestable la Sicile, où je m’imagine mal m’établir : j’ai horreur des fortes chaleurs, et les nombreux empoisonnements constituent dans leur cruauté un danger qui guette en permanence la naïveté des gens du Nord. Qui, je vous le demande, peut vivre de confiance dans un pays où les montagnes crachent sans cesse leur feu et où une odeur de soufre pestilentielle remplit l’air ? Et je n’évoque même pas les autres états passionnels ! La Sicile, il n’y a pas de doute, est cette porte de l’enfer, dont parle l’Écriture : Arrache mon âme de la porte  

  Hor., Ep., 1.1.74-75.  Ps. 88.49 (V).

Lettre publiée en 1184. Richard Palmer, évêque de Syracuse (1157-1183), archevêque de Messine (1183-1195). Plus haut, p. 110-111.

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de l’enfer. Les montagnes de Sicile, je le répète, sont la porte de la mort, la porte de l’enfer. Les hommes y sont fauchés et les vivants envoyés au royaume des ténèbres. L’air doux de votre Angleterre natale, tout ce que nous offre le sol anglais, vous l’abhorrez en mettant ainsi en danger votre vie. Ce que nous mangeons, ce que nous buvons sert à notre santé, convient à notre corps. Vous, en revanche, vous vous trompez de régime : votre base alimentaire, le céleri et le fenouil, reste trop légère. Ces légumes sécrètent, en effet, des humeurs qui provoquent, en s’altérant, des maladies aiguës pouvant entraîner la mort. J’ajouterai ce que nous enseignent l’expérience et les livres : les insulaires appartenant en général à une engeance perfide, les Siciliens, amis fallacieux et traîtres secrets et maudits, surclassent tout le monde. Je n’évoquerais pas ces choses, si je ne savais pas pertinemment que vous en avez souvent fait l’expérience vous-même. C’est pourquoi Dieu, s’il punit les autres peuples fidèles à son nom avec bonté et bienveillance, frappe la Sicile tantôt à l’instar de Sodome, tantôt à l’image de Datan et d’Abiram, tantôt par un déluge de feu. Vous n’êtes pas sans savoir que l’Etna déverse ses flots de lave incandescente alentour et que l’on peut marcher une journée entière à travers des paysages brûlés et dévastés. Les habitants, quand ils ne sont pas chassés par le feu, périssent avec leurs biens dans le tourbillon des flammes. Pour le dire autrement : le feu, le soufre, les tempêtes font partie de leur misérable sort. Le monde entier a su la nouvelle du désastre qui a frappé récemment les gens de Catane, à la veille de la Sainte-Agathe. Lorsque l’évêque de la ville, le frère scélérat de Mathieu le notaire, s’apprêtait à offrir l’encens de l’abomination, le Seigneur, du haut du ciel, envoya son tonnerre et fit fortement trembler la terre : l’ange du Seigneur se déchaîna contre l’évêque qui s’était arrogé la dignité épiscopale grâce à l’argent, au mépris des règles canoniques, et détruisit la ville et les Catanais. C’est bien la preuve que, par leurs péchés, ils avaient offensé la bienheureuse Agathe.

  Gen. 19.   Nombr. 16.31-35.    Is. 1.13 (V).    Ps. 17.14 (V).    Matth. 28.2 (V).    Sainte Agathe, patronne de Catane.  

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Je veux croire que notre martyr à nous, le bienheureux Thomas, ne s’emportera pas de la sorte. Si sa colère s’enflamme tout à coup, j’espère qu’il ne s’écartera pas de sa patience coutumière, qu’il n’oubliera point sa bonté. Je souhaite, confiant, que notre martyr intervienne en notre faveur chaque fois que le Seigneur, dans sa colère, pense nous punir, en implorant par ses gémissements sans fin la clémence du Juge. Réjouis-toi, Angleterre, réjouis-toi, Occident, car le Seigneur a fait briller sur nous une lumière d’en haut, semblable à celle du soleil levant10. Si l’Inde, si l’Orient pouvaient longtemps se flatter de la présence de l’apôtre Thomas, celui qui réside tout là-haut, mais regarde ici-bas11 s’est souvenu de son Église en Occident et a offert notre Thomas à l’Angleterre. Loin de nous de jalouser l’Inde. Que l’apôtre reste en Inde et que Thomas, notre martyr, reste en Angleterre. C’est ainsi, à travers ces deux témoins du Christ, que le nom du Seigneur sera loué, d’une extrémité de la terre à l’autre12. Que ceux qui le désirent se rendent en Inde prier le bienheureux apôtre. Quant à moi, je renonce à un pèlerinage aussi long et pénible et me contente de mon Thomas à moi. L’apôtre, après avoir mis la main dans le côté du Seigneur et le doigt à la place des clous, a cru. Heureux celui qui a cru sans avoir vu13 et qui s’est sacrifié pour le Christ. Je ne tiens pas, évidemment, à comparer l’apôtre et notre martyr, puisque le premier dépasse le second. Mais j’estime que, pour nous, c’est un titre de gloire que de détenir un martyr qui porte le même nom que l’apôtre, qui fait autant de miracles que l’apôtre sinon plus. L’apôtre n’en prendra pas ombrage, car le Seigneur des apôtres et des martyrs consent parfois qu’à travers l’Esprit saint, une personne réalise plus de miracles qu’une autre. Celui qui croit en moi, dit le Seigneur, fera aussi les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes14. L’amour de Thomas m’a éloigné quelque peu de mon propos. Je reviens donc à ce que je disais plus haut et réaffirme, père bien-aimé, que je ne reprendrai pas le chemin de la Sicile. L’Angleterre me choie désormais, moi qui me sens déjà âgé, celle-là même qui vous avait   Ps. 2.11-12.   Lc 1.78. 11   Ps. 113.5-6. 12   Mal. 1.11. 13   Jn 20.27-29. 14   Jn 14.12. 

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choyé quand vous étiez jeune. Si seulement, père, vous pouviez vous décider à quitter cette île, montagneuse et monstrueuse à la fois, pour retrouver l’air si doux du sol natal ! Que ce soit la durée de la vie, que ce soit votre sécurité, qu’il s’agisse de l’amour de son pays, des lois de la nature ou des conditions alimentaires : tout cela devrait faciliter votre décision. Mais plus encore, c’est l’affection du roi d’Angleterre qui devrait vous inciter à partir, un roi qui vous accueillera les bras ouverts. À moins de refuser la faveur que l’on vous accordera dans votre terre natale, sachez que le roi a prévu de vous élever à un rang d’honneur singulier. Vous êtes né en Angleterre : choisissez un lieu anglais pour votre sépulture, là où reposent vos ancêtres. L’Angleterre, qui vous a vu naître, est en droit d’accueillir vos cendres. Il est doux de s’éteindre entouré d’amis, de se voir accompagné par les larmes d’êtres chers, de se trouver enterré auprès de ses aïeux. Les saints patriarches, d’après ce que l’on lit, ont observé cette coutume tout particulièrement. Fuyez donc, père, ces montagnes qui crachent le feu, méfiez-vous de l’Etna tout proche, afin que l’enfer sicilien ne vous voie pas mourir.

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35 (66)* À son ancien compagnon, son seigneur, à présent, et ami dans le Christ, le très cher Gautier, par la grâce de Dieu archevêque de Palerme, Pierre de Blois, salut et succès durable. Loué soit le Seigneur, le Dieu du peuple d’Israël, parce qu’il est intervenu en votre faveur et qu’il vous a manifesté sa bonté en vous relevant de la poussière pour que vous puissiez siéger avec les puissants sur un trône de gloire. Les jugements du Seigneur sont redoutables, mais il sait se montrer également compatissant et mérite bien qu’on l’acclame : son amour s’étend à tous ceux qu’il a créés. Ayez donc toujours en mémoire ses bienfaits envers vous et n’encourez pas le reproche adressé au peuple juif : Ils avaient oublié ses exploits et les merveilles qu’il leur avait fait voir. Plus que tout autre chose, c’est l’ingratitude qui provoque l’indignation du Très-Haut. L’ingratitude est source de malheur, elle détruit les bienfaits, elle anéantit les fruits des services rendus. Par respect pour celui qui a effacé le souvenir de la misère infamante que vous connaissiez auparavant, vous devez montrer un visage humain aux nécessiteux venus de France et d’Angleterre. Il est, en effet, en votre pouvoir de heurter de multiples façons les pèlerins pour la Terre Sainte, tout comme vous êtes susceptible, à l’instar de vos prédécesseurs, de leur apporter une aide lorsqu’ils se trouvent dans le besoin. Sachez aussi ceci : le Père de l’orphelin et du pauvre renverse les rois de leur trône et place les humbles au premier rang. C’est pour ses pauvres pèlerins qu’il vous a relevé afin qu’ils trouvent auprès de vous soutien et bienveillance, comme de coutume. Il faut donc prendre garde que les cris et les plaintes

  Lc 1.68.   1Sam. 2.8 (V).    Ps. 144.3 (V).    Ps. 145.9.    Ps. 78.11.    Lc 1.52.  

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Lettre publiée en 1184. Plus haut, p. 107 ; 108 ; 120.

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des pèlerins ne parviennent pas aux oreilles de celui qui est redoutable pour les rois de la terre : Il défendra la cause des indigents et sera juste pour les pauvres de la terre. J’ai reçu la ceinture en or, le caleçon de soie, le tissu de velours et les autres présents que le porteur de cette lettre m’a transmis de votre part. De tout cœur, je vous en remercie, quoique ce mot soit faible. Je reconnais là fort bien votre générosité, toujours intacte, que ni l’espace, ni le temps, ni votre nouvelle charge n’ont réussi à affecter, sans parler des autres circonstances néfastes à l’amitié. En revanche, vos instances de vous fournir une description précise du physique du roi d’Angleterre et de parler de son caractère dépassent, au fond, mes forces, et même le génie d’un Virgile aurait échoué dans cette tâche. Cela dit, je vais m’efforcer de vous communiquer ce que je sais, le plus objectivement possible. On dit de David, en guise de compliment, qu’il avait les cheveux roux10. Or, si la chevelure de notre roi a longtemps été de la même couleur, elle commence, sous l’effet de l’âge, à perdre de son éclat et à virer au blanc. De taille moyenne, le roi ne se signale par son physique ni dans un groupe de gens petits ni parmi des personnes de haute stature. La forme de sa tête fait penser à une sphère, gage de sagesse et de puissante réflexion. D’une manière générale, on note une juste proportion entre la tête, le cou et le corps tout entier. Les yeux, en forme de cercle, rappellent ceux d’une colombe, pleins de candeur, tant que le roi reste serein. En revanche, dès qu’il se met en colère et qu’il change d’humeur, son regard jette des étincelles, foudroyant. Une coupe astucieuse cache la chute de ses cheveux, une expression qu’on dirait léonine habite son visage quelque peu anguleux. Le nez s’accorde fort bien avec son physique avenant. Ses pieds cambrés, ses mollets de cavalier, sa large poitrine et ses bras musclés évoquent quelqu’un de fort, d’actif et de hardi. Malheureusement, l’ongle d’un doigt de pied rentre dans la chair et continue de pousser, ce qui défigure tout le pied. Ses mains plutôt calleuses laissent entrevoir un manque de soins : à moins de porter des faucons, il ne met jamais de gants.

  Ps. 76.13.   Prov. 22.23.    Is. 11.4. 10   1Sam. 16.12.  

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Qu’il assiste à la messe, qu’il préside son conseil ou qu’il intervienne dans les affaires publiques, le roi reste debout du matin au soir – et ceci en dépit de ses jambes blessées par des coups de sabot et couvertes de bleus. Les seules fois qu’on le voit assis, c’est quand il monte à cheval ou quand il mange. S’il le faut, il peut faire quatre à cinq sorties en une seule journée pour devancer de la sorte les machinations de ses ennemis, dont il déjoue souvent les ruses par sa présence inopinée. Il utilise des jambières sans repli, des couvrechefs discrets et des vêtements sans apprêt. Il adore le plein air : lorsqu’il n’est pas pris dans des combats, il s’entraîne avec ses faucons et ses chiens. Pour juguler sa tendance à l’embonpoint, il jeûne et fait de l’exercice. Grâce à ses nombreuses chevauchées, il garde la forme d’un jeune homme, et, par ses sorties presque quotidiennes, il épuise même les plus endurcis de ses compagnons. Si les autres rois languissent dans leurs palais, Henri, en revanche, parcourt les différentes provinces du royaume, contrôle tout ce qui s’y passe et juge notamment ceux qu’il a investis d’un pouvoir judiciaire. Pendant les réunions, personne n’est ni plus ingénieux ni plus volubile que le roi. Au milieu des dangers, personne n’inspire plus de confiance que lui, et lorsque le destin semble sourire, il reste plus circonspect que tout autre. Dans l’adversité, il ne se dément jamais. Celui qui a gagné une fois l’amitié du roi ne risque guère de la perdre. À l’inverse, celui qui s’est attiré sa haine a peu de chances de se retrouver parmi ses familiers. Il manie en permanence soit des arcs, soit des épées, soit des épieux de chasseur, soit des flèches, excepté le temps qu’il destine au conseil ou aux livres. En effet, dès que les soucis des affaires publiques le laissent souffler, il se plonge, à l’insu de tous, dans la lecture, à moins qu’il ne soulève un problème épineux pour en discuter avec un groupe de clercs. Votre roi est, certes, cultivé, mais le nôtre le dépasse de loin. À ce sujet, j’ai eu l’occasion de les tester l’un comme l’autre. Le roi de Sicile, vous le savez, fut, une année durant, mon élève : après avoir été initié par vous à l’art de la versification et à l’étude des auteurs, avec mon aide et grâce à mon engagement, il a pu approfondir ces connaissances de base. Et pourtant, dès que je m’en suis retourné, il s’est débarrassé des livres pour jouir des facilités de la vie de cour. En revanche, le roi d’Angleterre s’instruit tous les jours en compagnie de gens extrêmement cultivés avec qui il aborde des questions ardues. Je ne connais personne dont la conversation soit aussi brillante que la sienne, dont les manières à table soient aussi délicates ou qui 178

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boive avec autant de modération. Ses cadeaux, d’une splendeur sans pareille, et sa générosité envers les nécessiteux lui ont acquis un grand renom. C’est pourquoi son nom se répand comme un parfum raffiné11, et l’on détaillera publiquement ce qu’il a fait de bien12. Notre roi aspire à la paix ; victorieux dans les batailles, il se couvre de gloire une fois les hostilités terminées. Ce qu’il cherche à obtenir avant toute chose, c’est la paix pour ses sujets. Ses pensées, ses paroles, ses actions : tout reste subordonné à cet objectif. Il n’hésite pas à payer sans cesse de sa personne pour que les gens puissent mener une existence paisible. Ces mêmes considérations le guident lorsqu’il convoque des assemblées, qu’il conclut des alliances, qu’il noue des amitiés, qu’il humilie les orgueilleux, qu’il menace par la force ou qu’il frappe d’effroi les puissants. C’est toujours de paix qu’il s’agit, lorsqu’il reçoit, lorsqu’il amasse ou qu’il dépense des sommes colossales. Personne ne déploie plus de goût que lui pour bâtir des ouvrages militaires, pour aménager des réserves de pêche et de chasse, pour construire une résidence. Personne n’est plus somptueux. Son père, le comte d’Anjou, personnage très puissant et de haut lignage, avait déjà agrandi son domaine, mais le fils, grâce à sa bravoure, a dépassé le père et accru les titres de gloire de façon appréciable en acquérant les duchés de Normandie, d’Aquitaine et de Bretagne ainsi que les royaumes d’Angleterre, d’Irlande, d’Écosse et du pays de Galles. Comme personne d’autre, le roi se montre bienveillant envers les désespérés et accueillant pour les pauvres, mais carrément insupportable pour les orgueilleux : telle une divinité, il s’est toujours appliqué à faire fléchir les dédaigneux, à élever les opprimés et à combattre par une action persistante la gangrène de la morgue. Si la coutume du royaume d’Angleterre reconnaît au roi un rôle central dans le choix des évêques, Henri ne s’est jamais entaché de vénalité. Toutes ces qualités morales autant que physiques dont la nature l’a comblé plus que nul autre, je ne fais que les esquisser, sans entrer dans le détail : je me sens incapable de fournir plus de précision, et j’estime que même un Cicéron ou un Virgile peineraient s’ils devaient traiter un tel sujet. S’agissant de la façon d’être du roi et de son apparence, le peu que j’ai évoqué, sur vos instances, ne manquera

  Cant. 1.3.   Sir. 31.11.

11 12

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pas d’être taxé de témérité par certains. En effet, je donne l’impression de m’être attaqué à une œuvre qui dépasse mes forces ou d’avoir amoindri, par jalousie, un tel personnage. Toutefois, je fais ce que je peux pour me montrer sensible à votre affection, et pour accéder à votre demande, je vous communique bien volontiers et le plus objectivement possible tout ce que je sais. Comparé aux esprits illustres qui publient des louanges de mon seigneur le roi, je ressemble plutôt à la veuve pauvre de l’Évangile, qui mettait deux petites pièces de cuivre dans le tronc à offrandes du temple13. Quant à la question que vous posez sur la mort du bienheureux martyr Thomas, je peux vous assurer – j’en appelle à Dieu et je l’affirme sur mon honneur de diacre – qu’à ma connaissance, le roi ne s’est rendu coupable de rien dans cette affaire : l’évêque de Porto, le seigneur Théodwin, et le chancelier de l’Église de Rome, le seigneur Albert, pourront pleinement attester mes dires. Envoyés par le pape en Normandie pour mener une enquête, les deux légats ont conclu à l’innocence du roi. Il paraîtrait que certains éléments de l’épiscopat ont tramé le crime en se servant du nom du roi. Les légats pontificaux, en tout cas, après avoir accepté la pénitence d’Henri selon le droit canon, proclamèrent publiquement, au nom du pape, son innocence devant Dieu et les hommes. À l’inverse, ils réprouvèrent le comportement de certains personnages puissants dont la malfaisance s’était révélée patente au cours de l’enquête. Il faut que vous sachiez aussi que le seigneur roi se prévaut de la protection du glorieux martyr dans toutes les situations difficiles. Ainsi, le jour où il rendit visite au tombeau du martyr la première fois, il réussit à s’assurer d’un ennemi redoutable, le roi d’Écosse, pour l’écrouer aussitôt. Par la suite, la protection permanente du martyr permit au roi de triompher brillamment de tous ses ennemis dans une série de combats victorieux. Vous voyez donc que l’affection mutuelle qui avait lié jadis le roi et le martyr se perpétue audelà de la mort, et en dépit de la violence : c’est que l’amour est aussi fort que la mort14. Si tout passe, l’amour est éternel15. L’amour est cette porte admirable qui a échappé, intacte, à la destruction de Jérusalem. Tout s’efface devant la mort, excepté l’amour : il soumet même la mort.

  Mc 12.42.   Cant. 8.6. 15   1Cor. 13.8. 13 14

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Pour bien comprendre, il faut se rappeler que les princes royaux, poussés et soutenus par les rois et les barons du voisinage, avaient profondément troublé par leur révolte le royaume d’Angleterre, un royaume qu’Henri, jeune et méprisé, avait péniblement dû conquérir contre un batailleur tel que le roi Étienne. Abandonné des siens, attaqué par les étrangers, Henri a, cependant, su triompher de tous avec l’aide de celui dont la force permet à un seul de pourchasser dix mille de ses ennemis16. Le Seigneur lui a livré ses adversaires : ils enchaîneront leurs rois et mettront aux fers leurs ministres17. Que celui qui réconcilie les enfants avec leurs pères18 suscite des sentiments filiaux dans le cœur des fils du roi, qu’il consolide pour longtemps le trône du père et qu’il arrange la paix. Je suis convaincu que si les enfants se révoltent à nouveau contre le père, le Seigneur les anéantira. En effet, le jugement de Dieu et une loi inéluctable font en sorte que ceux parmi les proches qui envisageraient d’entrer en guerre contre le roi n’iront pas jusqu’à mi-chemin de la vie19. Les livres nous en fournissent de nombreux exemples, et mon expérience personnelle ne me dit pas autre chose.

  Deut. 32.30.   Ps. 149.8. 18   Mal. 3.24. 19   Ps. 55.24. La fin de la lettre évoque l’écrasement de la rébellion de 1173/74 par Henri II. 16 17

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36 (10) * Ce qui fut longtemps une simple rumeur commence à être de notoriété publique : ton maître, le roi de Sicile, envisage, en accord avec le comte de Loritello, la ruine et la destruction de l’Église d’Agrigente, oublieux de son salut et oublieux des usages qui avaient cours sous le règne de son père. Il projette, en effet, de promouvoir évêque le frère du comte et veut l’installer de force en écartant les protestations véhémentes du chapitre. Mais toi qui sais que ce monarque est une espèce de statue et une branche morte, pourquoi ne vas-tu pas réparer les brèches de la muraille, pourquoi ne construis-tu pas de mur pour vous protéger ? Malheureusement, il m’est impossible d’interpeller personnellement le comte et d’agir de la sorte quelque peu sur cet homme insensible. Je dirais son fait à cet impie et si je n’arrivais pas à le ramener dans le droit chemin, j’assumerais au moins le rôle de missionnaire. L’amour que j’ai pour ta maison me consume comme un feu. Je suis pris de colère quand je vois tes adversaires oublier ce que tu as dit. Ils l’ont effectivement oublié, puisque c’est toi, Seigneur, qui as dit : On appellera ma maison « Maison de prière » et non « Maison de l’intrus ». Le temple est la maison qui t’est réservée à toi, non à l’intrus. Considère tes engagements, Seigneur. Défends l’honneur et la gloire de ta maison, le lieu où demeure ta présence glorieuse. Que les étrangers et les impurs n’y mettent pas les pieds ! Console cette Église que l’on bafoue et dis-lui : N’aie pas peur ville de Sion10, Jérusalem, ne pleure pas11. O cité de Dieu, ce qu’il dit de toi est tout chargé de gloire12. Je vais briser l’orgueil de ceux qui t’ont ridiculisée et humiliée. Je ferai de toi un sujet de fierté pour

  Lettre publiée en 1184. Plus haut, p. 118-120.   Éz. 13.5.    Ps. 69.10.    Ps. 119.139.    Is. 56.7.    Ps. 93.5.    Ps. 74.20.    Ps. 26.8.    Is. 52.1. 10   Jn 12.15. 11   Lc 7.13. 12   Ps. 87.3.  * 

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toujours13. Quelle action exécrable, quelle jeunesse lamentable ! Pourquoi un fils de l’Église se tourne-t-il contre sa mère ? Pourquoi passe-t-il outre à l’avis de ceux qui préconisent le respect du sacré, pour suivre les conseils des gens sans foi ni loi14 ? Du jour au lendemain, leurs projets sont enterrés avec eux15. Mais les plans du Seigneur sont pour l’éternité16. Quel malheur pour un pays d’avoir un roi trop jeune17 ! Je suis affligé de voir qu’à peine couronné roi, il débute son règne par un méfait. La force du sacre aurait dû empêcher un tel acte, car il est considérable, le pouvoir de ce sacrement. Nous lisons, en effet, à propos de David qu’après son onction par Samuel, l’Esprit du Seigneur s’empara de lui, et fut avec lui dès ce jour-là18. Et le jour où Samuel prit le flacon d’huile et le versa sur la tête de Saül, Dieu le transforma profondément : lorsque Saül et son serviteur rencontrèrent un groupe de prophètes, l’Esprit de Dieu s’empara de Saül qui fut saisi de la même excitation prophétique19. Caïphe, s’adressant à ses collègues du Sanhédrin lors de la réunion fatale pour la vie du Seigneur, estimait qu’il était dans leur intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple. Or, selon l’évangéliste, ce n’est pas de luimême qu’il disait cela ; mais comme il était grand-prêtre cette annéelà, il prophétisait20 [la mort de Jésus]. En revanche, rien n’a pu venir à bout de l’entêtement de ce roi, ni la force de l’onction, ni les fréquentes remontrances de personnes religieuses, ni la crainte de Dieu, ni le respect de l’Église, ni la perte de son renom, ni l’exemple d’un père bienveillant. Tu m’as communiqué les noms de deux de ses familiers intimes, des individus ignobles et de basse extraction, avec qui il s’est lié d’amitié de son plein gré. Ce sont eux qui le poussent et qui l’encouragent dans son comportement inconsidéré. Effectivement, chacun a pour ennemis les membres de sa propre famille21.

  Is. 60.15.   Ps. 1.1. 15   Ps. 146.4. 16   Ps. 32.11 (V). 17   Eccl. 10.16. 18   1Sam. 16.13. 19   1Sam. 10.1 ; 9-10. 20   Jn 11.50-51. 21   Mich. 7.6. 13 14

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Le jeune homme, dans une totale légèreté, a préféré suivre les conseils de ces traîtres au lieu d’écouter les recommandations de ses oncles, l’archevêque de Salerne et le comte d’Avellino, dont la loyauté et le savoir-faire l’ont souvent sorti d’un mauvais pas. L’un comme l’autre se sacrifieraient pour laver l’affront du jeune monarque. Ils verseraient même leur sang et supporteraient l’exil à perpétuité pour empêcher que le royaume soit humilié. Mais les péchés du peuple ont fait en sorte que le roi a chassé ses amis et ses proches et qu’à l’instar de Roboam22, il a dédaigné les conseils que des personnes respectables et réfléchies lui avaient prodigués. Mais l’Époux de l’Église veillera sur elle : il ruinera les méchants et quant aux arrogants, il leur rendra largement la monnaie de leur pièce23. Maintenant que ce garçon pitoyable et mal conseillé a fait main basse sur les biens de l’Église, je crains que le Seigneur ne s’emporte et que ne s’accomplisse le mot de Job : Le méchant doit vomir les biens qu’il avait pris aux autres, Dieu lui fait recracher ce qu’il a englouti. Il rendra tous ses gains avant d’en profiter24. En tant que laïc, le roi n’avait pas le droit de toucher aux choses sacrées. Tu aurais dû lui rappeler encore et encore comment le Seigneur a frappé Ouza qui avait essayé, de la main, de retenir le coffre sacré ‑ un geste parti d’une bonne intention, mais un geste indigne tout de même25. Tu aurais dû lui dire également qu’aux temps de Jason, la flamme perpétuelle qui avait brûlé depuis l’époque de Jérémie jusqu’à celle de Néhémie s’est éteinte à la suite du pillage du temple de Jérusalem par Antiochus, provoqué en raison des menées de Jason26. Et que le royaume de Baltazar fut détruit par les Perses, comme l’avait annoncé la main vengeresse en écrivant MENÉ, MENÉ, TEKEL, et PARSIN27 : le roi avait profané les coupes d’or et d’argent prises au temple de Jérusalem par son père28. Voilà les événements que tu aurais dû évoquer pour l’effrayer. Mais la parole du Seigneur reste prisonnière de ta bouche et l’accablement de Joseph ne t’émeut pas. Tu crains le roi, un homme, et tu te sens aussi peu concerné par l’amour du Seigneur que par les   1Rois 12.8-14.   Ps. 31.24. 24   Job 20.15 ; 18. 25   2Sam. 6.6-7. 26   2Macc. 1 ; 5. 27   Dan. 5.24. 28   Dan. 5.2. 22 23

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malheurs de l’Église. Celui qui redoute les gelées blanches devra affronter la neige, nous fait savoir Job29. Endurer des tourments à cause du Christ constitue un titre de gloire pour tout chrétien. Qu’aucun d’entre vous, écrit l’apôtre Pierre, n’ait à souffrir comme voleur30, mais si quelqu’un souffre parce qu’il fait le bien et qu’il implore la bénédiction divine, il trouvera grâce devant Dieu. C’est pourquoi les apôtres quittèrent le Conseil, tout joyeux de ce que Dieu les ait jugés dignes d’être maltraités pour le nom de Jésus31. Si le roi ne fait aucun cas de tes reproches, ce mépris-là te grandira. L’homme irréprochable, pour les puissants, n’est qu’une sorte de petite lampe dérisoire, mais qui sera prête le moment venu32. Et quel est ce moment sinon celui dont parle le psalmiste : Au moment que j’aurai fixé, dit Dieu, moi, je rendrai une vraie justice33. Il faut que tu saches une chose : si tu refuses de blâmer la mauvaise conduite de cet impie, il mourra à cause de ses fautes34, mais c’est toi qui seras tenu pour responsable de sa mort. Il est ta brebis et tu as accepté de veiller sur lui avec les risques que cela comporte. N’imite surtout pas ceux qui s’intéressent au lait et à la laine des brebis, mais qui se moquent de leur salut. Tu courrais un danger si tu devais abandonner tes obligations pastorales au profit d’une activité de tondeur. Absalom a tondu ses brebis et tué par la même occasion son frère35 : un prélat qui couvrirait de son silence les méfaits de son prochain ou qui les dissimulerait pour quelques avantages éphémères, ce prélat-là, lui aussi, vouerait à la mort l’âme d’autrui. Pour moi, il n’y a pas l’ombre d’un doute que si tu avais vraiment insisté, tes efforts auraient été couronnés de succès et le roi se serait détourné de sa conduite despotique et inhumaine. Tu t’exprimes avec élégance36, et ta parole, ou plutôt la parole de Dieu, est vivante et efficace. Elle est plus tranchante qu’aucune épée à deux tranchants37. C’est elle, le soc de charrue avec lequel Chamgar tua

  Job 6.16 (V).   1Pierre 4.15. 31   Act. 5.41. 32   Job 12.5 (V). 33   Ps. 75.3. 34   Éz. 3.18. 35   2Sam. 13.23-29. 36   Ps. 45.3. 37   Hébr. 4.12. 29 30

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six cents Philistins38, elle encore, la mâchoire de l’âne dont Samson se servit pour massacrer mille hommes39. Elle est à la fois le piquet de Yaël40, le poignard de Pinhas41, l’épée de Gédéon42. Si tu t’employais du fond du cœur pour la cause du Christ, il transformerait ta voix en un instrument de force morale, il rendrait moins pénible le message désagréable que tu dois transmettre, et le roi se soumettrait ainsi à ton jugement grâce à celui qui dirige l’esprit des rois là où il veut43. Car les paroles que vous aurez à prononcer ne viendront pas de vous, mais l’Esprit de votre Père parlera en vous44. Il a le pouvoir de faire trouver le mot juste à ceux qui annoncent la bonne nouvelle. Et c’est lui encore qui t’assisterait à propos [opportune] si toi, d’une manière suivie, tu insistais mal à propos [importune]. Tu écris dans ta lettre qu’au début, tu as fait remarquer son erreur au roi en toute gentillesse et en ami et qu’il t’a répliqué que le vrai coupable était le comte de Loritello. Tu poursuis en disant que, rappelé de nouveau à l’ordre, il t’a traité d’insensé. Pour cette raison, tu as préféré le silence et le roi s’est retrouvé seul avec son jugement à lui. Que tu aies opté d’abord pour la douceur, je l’attribuerais à ton habileté. En effet, mieux vaut ne pas exaspérer les puissants et agir avec ménagement si l’on veut les corriger. L’apôtre Paul le faisait remarquer déjà à Timothée : Or, un serviteur du Seigneur ne doit pas se quereller. Il doit être aimable envers tous, capable de supporter les critiques, il doit instruire avec douceur ses contradicteurs45. En revanche, tu n’aurais pas dû t’arrêter au bout de deux fois. Peut-être un troisième avertissement aurait-il fait effet : jamais deux sans trois. Goliath s’écroula après avoir été touché par la troisième pierre46, et Moïse convainquit les magiciens du Pharaon après avoir provoqué le troisième fléau47.

  Jug. 3.31.   Jug. 15.15. 40   Jug. 4.21. 41   Nombr. 25.7. 42   Jug. 7.14. 43   Prov. 21.1. 44   Matth. 10.19-20. 45   2Tim. 2.24-25. 46   1Sam. 17.48-50. 47   Ex. 8.14-15. 38 39

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Ce que je trouve affligeant c’est que le roi se défausse de son geste méchant48 sur quelqu’un d’autre, alors qu’il devrait avouer en toute humilité sa faute et faire amende honorable. Le fait de cacher sa propre méchanceté pour lui donner libre cours par personne interposée constitue une grave offense à l’égard de Dieu : à coup sûr l’homme mauvais n’évitera pas la punition49. Je ne veux pas me débarrasser moi-même de David, disait Saül, ce sont les Philistins qui s’en chargeront50. Tout en affirmant qu’ils n’avaient pas le droit de condamner quelqu’un à mort51, les Juifs ont crucifié le Seigneur oralement : coupables par procuration, ils ont laissé exécuter les basses œuvres par la soldatesque. Quant au fait qu’il t’ait traité de fou, ne t’en étonne pas : il est dans l’ordre des choses que quelqu’un de fou qualifie les autres d’insensés. Lorsqu’un jeune membre d’un groupe de prophètes avait versé l’huile sur la tête de Jéhu pour le sacrer roi, les autres officiers royaux lui demandèrent : Que te voulait cette espèce de fou52 ? C’est ainsi que la parole du Seigneur se trouve vilipendée chez tous ceux que l’ambition ou la jalousie ont rendus aveugles et qui taxent d’aberrant un discours qui devrait les édifier. Je sais à quoi rêve ton maître, je sais ce qu’ambitionne Dagon53 en se dressant ainsi pour parvenir à ses fins despotiques. Que j’aimerais qu’il fasse montre de plus de maturité, de plus d’intelligence et qu’il sache mieux faire la différence entre le spirituel et le temporel ! Il est destructeur pour un prince de se laisser enivrer par l’air des cadeaux ou de se mettre en quête des faveurs de quelques personnes. Le prophète nous a prévenus : ceux dont les mains ont trafiqué dans l’horreur, ils les ont pleines de cadeaux pour corrompre54. Mais le crime trouvera sa punition et les cadeaux entraîneront la douleur. Job nous rappelle que le feu dévorera les maisons de ces gens, foyers de corruption55. Loué soit le Seigneur qui a empêché jusqu’à ce jour qu’Henri, le roi d’Angleterre, soit mêlé à des affaires de cette nature ; il n’a pas

  Ps. 141.4.   Prov. 11.21. 50   1Sam. 18.17. 51   Jn 18.31. 52   2Rois 9.6 ; 11. 53   1Sam. 5.1 sq. 54   Ps. 26.10. 55   Job 15.34. 48 49

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sali sa réputation en acceptant des cadeaux. En ce qui concerne les nominations d’évêques, jamais des manœuvres de corruption ni des préférences personnelles n’ont pu l’influencer. C’est pourquoi le Seigneur lui donnait de l’autorité face aux rois56 et parmi les grands de la terre, il l’a couvert57 de gloire et d’honneur. Mon très cher ami, porte-toi bien et ne cesse de réprimander ton maître jusqu’à ce qu’il sorte de l’impasse où son erreur l’a conduit pour retrouver le chemin de la justice.

56 57

  Sir. 45.3.   Sir. 15.6 (V).

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Après avoir touché le fond, victime de sa naïveté d’homme d’école face à un homme de cour retors, après s’être résigné à compter désormais parmi les déracinés, Pierre s’est donc retrouvé, au début de la nouvelle décennie, en Angleterre dans l’orbite d’Henri II, bien conscient qu’il aurait préféré une autre solution à ses difficultés matérielles, l’Angleterre demeurant toujours une terre d’exil où lui-même, contrairement à d’autres, ne pourrait rencontrer la stabilité. Cet état d’esprit se reflète dans les vers d’Ovide qu’il cite après son échec à Sens et auxquels il recourt encore en 1196 lorsqu’il pressent de nouveau que la possibilité de rentrer en France s’éloigne : le souvenir de la douceur du sol natal reste à jamais gravé dans la mémoire de tout un chacun. Cela dit, les rapports de Pierre avec le roi semblent avoir été cordiaux. Des années plus tard, Pierre nous rappellera que c’est Henri II qui l’a fait venir en Angleterre et qui l’a comblé de largesses.   Ep. 72, 223C. Fourberie et naïveté (versutia/simplicitas) opposent deux milieux, la cour (épiscopale ou royale) et l’école. Ep. 130, 385D ; Ep. 139, 415B.    Ep. 72, 223A.    Ibidem, 222D ; Ep. 80R, p. 337.3. Ov., Pont., 1.3.35-36.    Ep. 149, 439B. Parmi ces largesses figure tout d’abord la prébende de Rouen (bonorum meorum primitie), à mettre en rapport avec les liens entre Rotrou de Beaumont et Pierre de Blois. Ep. 25R, p. 121.2 ; p. 122.4 ; Ep. 27R, p. 124.2. En outre, Pierre fut prébendier à La Mare (diocèse de Bayeux), probablement aussi grâce à l’intervention de Rotrou. Dans une lettre tardive, Ep. 76R, p. 320.1, il se dit lui-même chanoine de Bayeux. Dans la lettre 58, 174A, adressée à Réginald Fils-Jocelin avant 1184, Pierre pense omnia beneficia anglicana relinquere, sans autre précision. Enfin, la charge de doyen de la chapellenie libre de Wolverhampton est peut-être due à un geste de Richard Ier (vers 1990). Revell, The Later Letters, p. 25, n. 1. Robinson, Peter of Blois, p. 131. Nous savons aussi, soit dit en passant, que Pierre appartenait au chapitre de Chartres sans 

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Toujours affable, bienveillant et généreux, Henri II, aux yeux de Pierre, est le modèle du bon prince, le meilleur roi depuis Charlemagne, que Pierre ne cessera d’aimer et à qui il appartiendra à jamais et dont il sait épouser à l’occasion l’opinion sur les évêques « insoumis ». Son Pierre de Blois s’adresse au roi dans les quelques lettres qu’il a destinées au souverain, son Pierre de Blois, vers la fin des années 70, dédie à Henri le Compendium in Job (Commentaire sur Job), écrit sur les instances du monarque et conçu comme un miroir du prince, et nous fait savoir que c’est encore le roi qui se trouve à l’origine de la publication de son œuvre majeure, celle qui lui assurera la gloire durant des siècles, le Recueil épistolaire. Par ailleurs, son De prestigiis fortune, perdu aujourd’hui, mais mentionné à plusieurs reprises, devait glorifier les exploits d’Henri II, et le Dialogus inter regem Henricum et abbatem Bonevallis nous autorise à conclure que Pierre, qui a toujours condamné les révoltes des princes royaux10 et qui a même demandé, au nom du monarque, l’intervenqu’il y fût chanoine résident, sans qu’il touchât des émoluments substantiels. Ep. 70, 217C. Southern, The Necessity, p. 110.    Ep. 14AW, p. 148.13.5 ; Ep. 44, 129C. Ce jugement élogieux aura disparu dans la deuxième version de la lettre, Ep. 14BW, publiée après la mort du roi.   Il s’agit de Ep. 1 ; 2 ; 41 ; 95 ; 233 (sans le nom du destinataire).    Compendium in Job, p. XIX ; XX. Certains manuscrits parlent de basiligeruntichon id est ludus (Henrici) senioris regis. Op. cit., p. XIX, apparat critique. Le traité fut écrit avant 1182, date à laquelle Pierre accéda à l’archidiaconat de Bath, et après son entrée au service de l’archevêque de Cantorbéry (seconde moitié des années 70 ; plus loin, n. 26) : Pierre, ibidem, se désigne comme Cantuariensis archiepiscopi clericus. Également, EEA, 2, p. XXVI.    Ep. 1W, p. 137.2. Sur les différentes éditions de ce Recueil, Southern, Medieval Humanism, p. 107 ; 131-132. Wahlgren, The Letter Collections, p. 189-191.   Pierre parle de cet ouvrage dans Ep. 4 ; 14AW ; 19 ; 77. Très révélatrice aussi la remarque de Ep. 66, 202A : […] atque inter ceteros magnificos viros, qui de laudibus domini mei scribunt, ego cum paupere vidua minutum devotionis in gazophylacium mitto. 10   Ep. 66, 209A/B ; Ep. 69. Il faut y ajouter trois lettres écrites au nom de Rotrou de Beaumont (Ep. 33, à Henri le Jeune ; Ep. 153, à Henri II ; Ep. 154, à Aliénor), Ep. 47, envoyée, au nom de l’archevêque Richard, à Henri le Jeune, le menaçant d’excommunication de la part du pape, et le Compendium, p. 4244 ; 280. La lettre 153, compte rendu de la mission de Rotrou et d’Arnoul de Lisieux auprès de Louis VII en 1173, laisse à penser que Pierre a accompagné les deux prélats. Par ailleurs, dans Carmen 2.3, Pierre déplore la disparition précoce d’Henri (III) le Jeune. Wollin, Carmina, p. 339-343. Pour une présentation succincte des révoltes de 1173-1174, de 1183 et de 1189, Gillingham, The Angevin Empire, p. 29-33. Warren, Henry II, p. 591 sq. Sur la collusion de

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tion du pape (Ep.136), fut très proche du roi pendant la période troublée qui a précédé la mort d’Henri II en juillet 118911. Autant d’indices d’une proximité que ne dément ni la lettre à Richard de Syracuse ni celle expédiée à Gautier de Palerme. Comment Pierre aurait-il pu dire sinon que le roi accueillerait Richard les bras ouverts et qu’il l’élèverait à un rang d’honneur particulier12 ? Si Gautier de Palerme n’avait pas su que Pierre disposait d’informations de première main, lui aurait-il demandé de tracer le portrait du roi13 ? D’un autre côté, avec Giraud de Barri, Pierre, qui se dit témoin de la scène, est le seul à évoquer une délégation qui aurait proposé le royaume d’Italie à Henri II ou à l’un de ses fils14, et il se vante de connaître le caractère du roi, ses colères mémorables, tout en affirmant savoir l’aristocratie territoriale avec les fils du roi dans leurs révoltes contre le pouvoir central, Aurell, L’Empire, p. 203-206 ; 219. Quant à la lettre 136 (= Ep.32, PL, 200), présente dans le Recueil dès 1184, elle a fait dire à R.Foreville (L’Église, p.349-356) qu’il s’agissait d’un faux en raison d’un passage incompatible avec l’idée qu’Henri II se faisait de la royauté : Vestre [Alexandre III] iurisdictionis est regnum Angliae, et quantum ad feodotarii iuris obligationem, vobis dumtaxat obnoxius teneor [Henri II], experiatur Anglia quid possit Romanus pontifex, et quia materialibus armis non utitur, patrimonium beati ­Petri spirituali gladio tueatur. L’éditeur des actes d’Henri II, N.Vincent (Université d’East Anglia, Norwich), voit, lui, dans cette lettre plutôt une production fictionnelle, pour plusieurs raisons : absence de la formule Dei gratia dans le titre royal, de nombreuses citations bibliques (procédé inhabituel pour les actes du roi), menace de déshériter les fils rebelles, parallèles entre la lettre, le Compendium et le Dialogus de Pierre [communication personnelle].Ces arguments deviennent cependant moins prégnants dès que l’on considère la lettre comme l’expression d’une démarche officieuse. Que Pierre, qui jouissait de la sympathie du pape, ait eu recours à des formules semblables en traitant des sujets semblables (en l’occurrence le conflit entre le roi et ses fils) ne peut étonner. Enfin, l’on peut voir dans le passage incriminé par Foreville une interpolation de l’époque de Jean sans Terre : après la levée de l’interdit par Innocent III, le roi dut effectivement reconnaître la suzeraineté du pape. Plus loin, p. 552. Somme toute, l’on retiendra qu’Henri II, à un moment délicat, fit appel à Alexandre III. 11   Dialogus, p. 93-94. Southern, Peter of Blois and the Third Crusade, p. 209. Aurell, op. cit., p. 46 ; 78, estime que dans le cas du Dialogus, il s’agit simplement d’un scénario inventé par Pierre. Plus loin, p. 211. 12   Ep. 46, 137B. Plus haut p. 172. 13   Ep. 66, 197A. Plus haut, p. 176. 14   Ep. 113, 340C. Carmen 1.9 [4b] : Regnum querens tercium,/ iuniorem filium/ Ibernie preponis,/ subdens uni Lacium,/ ut sic terror omnium/ sint catuli leonis [4b]. Wollin, op. cit., p. 311. Pour la datation de cette ambassade (ca. 1177), ibidem, p. 84 et n. 109. Warren, op. cit., p. 220-221. Pour le terme de regnum Italiae, p. 587, n. 2.

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s’y prendre avec le personnage, agneau et lion à la fois15, le critiquer à l’occasion et intervenir auprès de lui – bonae memoriae rex Henricus16 – pour de multiples raisons. Dans ces conditions, on serait tenté d’appliquer à Pierre la formule de Gautier Map qui se définissait comme carus et acceptus regi17. Toutefois, vers le milieu des années 70, on observe un brusque changement chez Pierre de Blois. Un clerc qui a reçu les ordres (majeurs) n’a pas d’excuse s’il s’occupe des affaires du monde, affirme-t-il, presqu’en écho à 2Tim. 2.4 et aux critiques qu’avait formulées, au XIe siècle, Pierre Damien (1007-1072) dans sa lettre Contra clericos aulicos, les clercs de l’entourage de l’empereur Henri IV (1056-1106)18. Ce jugement péremptoire résulte de la réflexion que Pierre a menée sur les clercs qui fréquentaient les cours princières, notamment celle du roi, et qu’il a exposée dans deux lettres antérieures à 118419. Participant du fameux sic et non d’Abélard, les lettres 14AW et 150W, adressées aux amis de la chapelle royale, expriment cependant des positions contraires : rejet de la vie de cour (Ep. 14AW), acceptation de la vie de cour (Ep. 150W)20. Conscient de l’évidente antinomie, Pierre, pour se tirer d’embarras, s’abrite derrière le précédent du grammairien Didyme d’Alexandrie, qui approuvait dans un livre ce qu’il avait désapprouvé dans un autre, et estime qu’une interprétation bienveillante

  Ep. 75, 230B.   Invectiva, 1116D. 17  Türk, Nugae, p. 165. En raison de sa position, Pierre, à l’instar de Map, pouvait se permettre de dire son fait au roi – Ep. 2. Invectiva, 1115D-1116A ; 1116D-1117A –, en respectant certaines règles, bien entendu. Par ailleurs, il savait aussi défendre le roi contre ses détracteurs : Ep. 40. 18   Les ordres majeurs concernent les diacres, les prêtres et les évêques. À l’époque, Pierre appartenait à l’ordre des diacres. Ep. 66, 202B. Pour la lettre de Pierre Damien, PL, 145, 463-472. Pour un autre critique des clercs de cour et partisan de la réforme grégorienne, le cardinal Deusdedit, DTC, 4.1, col. 647651. Köhn, Militia curialis, p. 248-250. 19   Ep. 14AW, p. 145-151 ; Ep. 150W, p. 169-173. Southern, Medieval Humanism, p. 131. Plus loin, p. 249 sq. ; 255 sq. 20  Pour le sic et non, Dronke, Peter of Blois, p. 189. Pierre parle de clerici de capella domini regis (Ep. 14AW, p. 145.1) et de clerici de curia domini regis (Ep. 150W, p. 169.1). Pour le terme de capella, Cheney, English Bishop’s Chanceries, p. 9 sq. 15 16

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de la part du lecteur sera susceptible de lever les difficultés21. On pourrait être tenté de voir dans les deux lettres un exercice de rhétorique, n’étaient des éléments biographiques qui s’y opposent. En effet, la lettre 14, célèbre pour sa description de la misère des gens de cour22, a vu le jour, dans sa première version, après une période de convalescence, ce qui nous rappelle une donnée de base de la vie de Pierre de Blois, ses problèmes de santé. Tout au long de son existence, Pierre a souffert de graves attaques de fièvre, séquelles d’une primo-infection par la malaria contractée probablement en Sicile23, qui lui ont parfois fait entrevoir la mort et l’ont plongé dans une angoisse profonde. Il interprétait ces phénomènes comme des punitions, des messages douloureux du ciel destinés à le détacher des vanités du monde. Une fois rétabli, il dénonçait ses actions censées avoir provoqué les troubles de santé. Ainsi condamne-t-il, dans les deux versions de la lettre 14, le temps passé à la cour royale, et utilisant une métaphore biblique, il affirme avoir détruit, une fois pour toutes, la ville de Jéricho et demande à Dieu d’en rendre impossible la reconstruction24. Pierre se reproche donc de s’être laissé séduire par l’attrait de la cour d’Henri II, à l’instar de tant d’autres magistri, à l’exemple des destinataires de ses deux lettres, oublieux de sa condition de diacre. Stimulé par les promesses flatteuses du roi, il a succombé à l’ambitio, ce désir, répréhensible chez un clerc, d’ascension sociale, de prestige, de biens matériels, qui oblige les individus à se soumettre à toutes sortes de contraintes et d’humiliations et qui les rend esclaves de la vanité. Son rejet violent du siècle ayant scandalisé ses amis clercs, Pierre a dû reprendre la question pour nuancer ses propos (Ep. 150W). Loin de lui, la haine des gens de cour ! S’il estime toujours qu’un clerc ayant reçu les ordres majeurs ferait mieux de se consacrer à des tâches ecclésiastiques, il conçoit fort bien qu’un membre du clergé puisse vivre à la cour royale ou qu’un évêque assiste le roi, thaumaturge grâce au sacre, par ses conseils, action souvent souhai-

  Ep. 150W, p. 172.21-173.22. Pour Didyme, DNP, 3, col. 550-552.   Quanta sit miseria curialis est le titre de la version 14BW, p. 152. 23   Ep. 90, 282A. Le rappel des attaques de fièvre traverse toute la correspondance : Ep. 31, 105B/C ; 107C ; Ep. 41, 121B ; Ep. 57, 171C ; Ep. 87, 273A ; Ep. 109, 332D-333A ; Ep. 110, 333C/D ; Ep. 153, 453D ; Ep. 233, 535A ; Ep. 76R, p. 322.6. 24   Ep. 14AW, p. 151.25 ; Ep. 14BW, p. 154.6. La même métaphore se rencontre encore dans l’Invectiva, 1116C. 21 22

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table dans l’intérêt commun. Plaire aux puissants n’est pas le moindre des compliments, affirme-t-il, en citant Horace25. Libre donc à chacun de faire le choix qui lui convient. Pierre n’est jamais revenu sur sa décision de quitter la cour du roi26 – il a même composé un poème à ce sujet27 –, et sa carrière s’est finalement interrompue après son accession à l’archidiaconat de Bath, dignité dans laquelle il a succédé, en 1182, à Jean Cumin, clerc royal consacré archevêque de Dublin28. Il ne semble donc pas qu’Henri II ait bloqué quoi que ce soit ou qu’il ait manqué de sensibilité à l’activité littéraire de Pierre, qu’il a au contraire encouragée29. C’est plutôt Pierre qui a hésité à aller plus loin – rappelons son double refus de l’évêché de Rochester30 –, lui, l’intellectuel pris par le doute face   Ep. 150W, p. 170.10 ; 172.18. Hor., Ep. 1.17.35. Sur la sacralité de l’onction, Aurell, op. cit., p. 126-128. 26  Pour cerner la date du départ de Pierre, il faut tenir compte de plusieurs éléments. Il y a d’abord la iactura perditi temporis qu’évoque Pierre dans Ep. 14AW, p. 148.13, changée en iactura annorum dans Ep. 14BW, p. 164.25. Il y a ensuite, dans Ep. 160, 455C, le rappel de 26 années passées en Angleterre. Eudes de Sully, destinataire de cette lettre, ayant été élu évêque de Paris en 1196, Pierre a dû se trouver à la cour d’Henri II au début des années 70 (plus haut, p. 114-115). Par ailleurs, la publication des chartes de Richard, archevêque de Cantorbéry, nous permet de relever une trentaine de fois le nom de Pierre de Blois parmi les témoins. Les éditeurs soulignent cependant (EEA, 2, p. LXXVI) que très peu de ces documents sont datés, ce qui fait qu’en ce qui concerne Pierre, la première charte datable avec plus de probabilité est de mars 1176 (ibidem, p. 194, n° 225). À l’automne 1177, Pierre se trouve en mission à Rome (ibid., p. 38, n° 58), en compagnie de son collègue Gérard Pucelle, pour y défendre les droits de l’archevêque contre l’abbé de Saint-Augustin de Cantorbéry, et Alexandre III considère les deux envoyés comme des clercs de Richard (clerici tui – Ep. 1345, 1169A). Enfin, il faut rappeler le prologue du Compendium in Job (plus haut, n. 7). L’on peut donc avancer, comme date du départ de Pierre, les années 1176-1177 (Cohn, The Manuscript Evidence, p. 51, a proposé 1180, sans donner d’arguments). 27   Carmen 1.5. Wollin, op. cit., p. 263 sq. 28   Millor/Brooke, The Letters of John of Salisbury, 2, p. 482, n. 11. Robinson, op. cit., p. 114, n. 3. Réginald Fils-Jocelin, évêque de Bath, a probablement favorisé la promotion de son ami Pierre. En revanche, à en croire une lettre d’Alexandre III, Ep. 415, MTB, 6, p. 422-423, Jean Cumin n’a pas respecté les normes canoniques en accédant à la dignité d’archidiacre de Bath. 29   Southern, op. cit., p. 110. 30   Ep. 131, 390B : […] honorem ex onere metiens motus ambitiosos ad sobrios mediocritatis terminos limitavi. Il ne s’agit donc ni d’une question de fierté personnelle en raison des faibles revenus de cet évêché, ni d’un manque d’intérêt pour le droit, contrairement à ce qu’en a pensé Southern, op. cit., p. 107 ; 25

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au stress, à l’agitation qui régnaient à la cour et face au rôle déterminant qu’y jouait la Fortune, lui, le clerc en proie à des remords et conscient des risques que comportait la charge épiscopale de se compromettre, de succomber aux attraits du siècle et de trahir la mission confiée à son titulaire. Extreme dementie est estimare honorem et non onus, gloriam et non periculum, prelationem et non precipitium, rappellera-t-il, en 1207, à Guillaume, évêque élu d’Auxerre31. Son vœu le plus cher, après son retour de Sicile, ne fut-il d’ailleurs pas de bénéficier d’une prébende dans son pays natal plutôt que d’obtenir un poste équivalent à celui qu’il venait d’abandonner32 ? Si Pierre, une fois parti de la cour d’Henri II, s’est retrouvé à Cantorbéry, dans l’entourage du successeur de Becket, l’archevêque Richard de Douvres (1173-1184), c’est sans doute aussi grâce à l’intervention du roi. Cela dit, après la mort d’Henri II, Pierre a modifié la lettre 14AW. La nouvelle version (Ep. 14BW), plus longue, brosse un tableau de la cour encore plus sombre que la première et reproche au roi défunt, entre autres, sa façon désinvolte de traiter son entourage immédiat. On a voulu voir dans ces remarques critiques l’expression de frustrations retenues trop longtemps, en oubliant que Pierre a souligné à plusieurs reprises son franc-parler vis-à-vis du roi. Et si les nouvelles charges contre le milieu qui fut le sien pendant quelques années avaient simplement pour but de souligner rétrospectivement la justesse de son départ de la cour royale ? En revanche, la suppression du passage très élogieux à l’égard d’Henri II (nouveau Charlemagne !) que contient la première mouture de la lettre peut être mise sur le compte du changement à la tête du royaume : il valait mieux attendre comment allait évoluer le nou-

109-110 ; 127. Ses adversaires considéraient Pierre comme legis peritus (Gervais de Cantorbéry, Opera Historica, 1, p. 356), et lui-même, dans le Compendium, p. 188, 1181-1182, se plaint d’avoir consacré trop de temps au droit civil, illae principum leges, quibus ego infelix aliquando militavi. 31   Ep. 43R, p. 197.7. Également, Ep.124, 397A ; 398C ; 399A, lettre adressée à Guillaume, abbé de Sainte-Marie de Blois (publiée vers 1198). Episcopalis sane promotio semper cum onere impartitur, écrit Pierre à l’évêque élu de Cambrai, Robert : Ep. 42,123A. Sur les considérations morales qui ont pu dicter le choix de Pierre de Blois, également Delhaye, Grammatica, p. 96-109. 32   Ep. 72, 221C.

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veau règne, en considération de la vive hostilité de Richard Ier envers son père33. Autant servir un prince laïc pouvait tourner au cas de conscience pour un clerc scrupuleux, autant l’engagement auprès d’un prélat méritait d’être encouragé. Dans sa lettre 6, Pierre de Blois, par contraste, met en parallèle ce service et l’activité de son destinataire, un enseignant des arts, qui s’en était violemment pris à lui et aux gens de cour en général, qualifiés d’engeance damnée qui vit à la charge d’autrui34. Après avoir distingué entre les clercs qu’on croise dans l’entourage du roi (clerici curiales) et ceux qu’on rencontre auprès des évêques (clerici pontificum)35, parmi lesquels se recrutent de futurs prélats – on pense à Gérard Pucelle, collègue de Pierre à Cantorbéry, devenu évêque de Coventry36 –, Pierre se défend contre le reproche de parasitisme et explique pourquoi il a quitté l’enseignement des arts : c’est une question de maturité. La réflexion lui a fait abandonner les Anciens et les erreurs de la philosophie païenne. Son école, estime Pierre, se trouve désormais à la cour de l’archevêque, où vivent des hommes d’une grande culture, des personnes qui dominent les arts et les sciences. Et Pierre d’évoquer le besoin constant de lecture qu’éprouve l’entourage du prélat ou l’obligation qui est faite à ces clercs de résoudre, de concert avec le primat, les problèmes complexes du royaume, de juger des cas litigieux, toujours dans un esprit de respect mutuel37. 33  Pour l’hostilité entre Henri II et son fils Richard, Warren, op. cit., p. 620 sq. À noter qu’Herbert de Bosham, pourtant très proche de Becket et auteur d’une Vita de l’archevêque, nous a laissé des passages élogieux sur Henri II. MTB 3, p. 540. 34   Ep. 6, 17A. Giraud de Barri, De principis instructione, p. LVII-LXIII, s’il a également opposé école et cour, insiste sur les aspects positifs et la valeur de la schola (deliciarum). 35  Pierre Damien, de son côté, op. cit., 472C, distingue deux types d’évêques : qui Ecclesiae militando promoti sunt, vocantur ex more pontifices […] qui famulando principibus fiunt, dicantur a curia curiales. Pour la définition du terme de curialis par les canonistes et la question de savoir si un curialis peut accéder au rang d’évêque, Baldwin, Masters, Princes and Merchants, 2, p. 118, n. 25 ; p. 119, n. 28. 36   Gérard Pucelle fut élu évêque de Coventry en 1183. […] consecravit Ricardus archiepiscopus ad altare Christi magistrum Gerardum Pulcellam clericum suum ad regimen Cestrensis ecclesiae […]. Gervais de Cantorbéry, op. cit., p. 307. Ce n’est qu’à partir d’Henri VIII qu’existera officiellement un évêché de Chester. DHGE, 12, col. 643. Sur Gérard Pucelle, DHGE, 20, col. 787-788. 37   Ep. 6, 17B/C.

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Après 1178, Pierre se qualifie lui-même de modeste chancelier du primat d’Angleterre dans une lettre adressée au cardinal Albert de Morra, chancelier de l’Église de Rome et futur pape (Grégoire VIII)38. Si nous manquons de précisions quant au rôle de Pierre auprès de Rotrou de Beaumont39, son rattachement officiel au siège de Cantorbéry ne laisse planer aucun doute. Sept lettres écrites au nom de Richard ont trouvé une place dans la première édition du Recueil épistolaire40, celle de 1184, dont la lettre 84, envoyée à Alexandre III41, où Pierre, pragmatique, justifie, sur l’ordre de l’archevêque, la présence de membres du haut clergé à la cour royale pendant une période prolongée, selon l’usage en vigueur en Sicile, une décision prise après avoir été refusée dans un premier temps et qui n’est pas sans rappeler la position que Pierre avait adoptée dans son correctif adressé aux clercs de la chapelle du roi42. À l’égard de l’archevêque, Pierre semble avoir été partagé. S’il défend le prélat contre les reproches de mollesse, d’avarice ou de népotisme, dans la mesure où ils émanent de tiers43, il ne prend pas de gants avec lui lorsqu’il parle en son nom propre. Ainsi, la lettre 5 constitue une sorte de réquisitoire contre la torpeur de Richard qui a le don d’exaspérer le roi par son inaction en tant que légat apostolique44. Ailleurs, évoquant une traversée épouvantable de La Manche, Pierre n’hésite pas à faire des remontrances à l’archevêque en raison de sa façon inéquitable de traiter ses collaborateurs : ceux qui se dépensent pour le siège de Cantorbéry se sentent victimes d’un grand

38   Ep. 38, 117A. Dans cette lettre, Pierre souligne que l’archevêque, homme simple, étranger aux subtilités du droit, n’a pas ambitionné le siège de Cantorbéry. Albert de Morra fut nommé chancelier de l’Église de Rome en 1178. Haller, Das Papsttum, 3, p. 382. Cheney, op. cit., p. 34. Plus loin, p. 286 sq. 39   Köhn, Magister, p. 47, défend un point de vue contraire. 40  Il s’agit des lettres 47 ; 53 ; 68 ; 73 ; 82 ; 84 ; 88. Köhn, op. cit., p. 57, n. 73. Southern, op. cit., p. 131. Foreville, L’Église, p. 517-532. 41   La lettre est imprimée dans PL, 200, 1461B, Variorum Epistolae ad Alexandrum III, Ep. 96. 42   La Sicile est donc toujours présente à l’esprit de Pierre et elle le restera au moins jusqu’à la rédaction du Canon episcopalis (1196-1198). Plus loin, p. 402. Pour les difficultés déontologiques que pouvaient éprouver les clercs au service du roi, Köhn, Militia curialis, p. 253-257. 43   Ep. 38 ; Ep. 100 ; Ep. 164. 44   Ep. 5.

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nombre d’oisifs qui prennent du bon temps et profitent des largesses du prélat45. Cela étant, l’affectation de Pierre au siège de Cantorbéry n’empêchait nullement le roi de disposer de lui à sa guise – comme un prolongement du temps où Henri II s’était attaché les services du clericus curialis Pierre de Blois. Rappelons à ce propos la lettre 41, écrite au moment de l’arbitrage d’Henri II entre les rois de Castille et de Navarre (1177) – Pierre se trouve alors sur le continent, à Nieuwpoort, en mission pour le roi46 –, la lettre 5, dans laquelle Pierre nous dit qu’Henri le retient à la cour jusqu’à nouvel ordre47, ou la lettre 71, où il est question d’une mission de Pierre auprès du roi de France au nom d’Henri II48. Affecté au service du primat d’Angleterre, mis à contribution par Henri II, Pierre a donc servi tantôt l’archevêque, tantôt le roi, activité qui comportait des séjours de durée variable à la cour royale, même après le départ officiel de Pierre49. L’un des événements perturbateurs majeurs du règne d’Henri II fut la querelle du roi avec son ancien ami Thomas Becket, une querelle qui s’est terminée par la mort violente de l’archevêque à la fin de 117050. Depuis la promulgation des Constitutions de Clarendon (1164), deux partis s’affrontaient en Angleterre, l’un, au nom de l’honneur du roi, l’autre, pour défendre l’honneur de Dieu51. Sans retracer les péripéties du conflit, ce qui nous importe dans cette présentation de Pierre de Blois, c’est de connaître la position de l’archidiacre de Bath en la matière. Dans deux lettres, écrites du vivant de Becket, Pierre semble plutôt s’efforcer de modérer les ardeurs de l’archevêque et de prôner la conciliation. Ainsi, on l’a déjà rappelé52, dans la lettre 24, il assume son amitié pour une des   Ep. 52. Le nom de Pierre en bas de nombreuses chartes de l’archevêque Richard témoigne des services rendus au siège de Cantorbéry. EEA, 2, p. 28202. 46   Ep. 41, 121B. Roger de Hoveden, Chronica, 2, p. 120-131. Schramm, Der König von Navarra, p. 131-132. Warren, op. cit., p. 603. 47   Ep. 5, 13B. 48   Ep. 71, 219C. 49   Compendium, p. XIX : Pro negotiis etenim Cantuariensis Ecclesiae milito ad tempus in castris et curiam sequor. 50  Türk, op. cit., p. 8-25. Aubé, Thomas Becket, p. 297 sq. 51   Les Constitutions de Clarendon limitaient, entre autres, les prérogatives du clergé. Türk, Les intellectuels, p. 55-56. Aurell, op. cit., p. 265-266. 52  Plus haut, p. 150. 45

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bêtes noires du parti clérical, Réginald Fils-Jocelin, archidiacre de Salisbury, ancien membre du cercle de Becket53, homme de confiance du roi et futur évêque de Bath, en se portant garant de la volonté de soumission que manifesterait Réginald, pourvu que Becket renonce à toutes sortes de provocations, qu’il se montre moins dogmatique et qu’il fasse preuve de charité. L’entourage de l’archevêque devrait s’employer en ce sens, suggère Pierre. Cet appel est malheureusement resté sans écho. Au contraire, Becket a excommunié sur la fin (en 1169 et en 1170) le père de Réginald, l’évêque Jocelin de Bohun54. Dans la lettre 22, adressée au bras droit et à l’œil de Becket exilé, Jean de Salisbury55, Pierre déconseille toute réaction dictée par la vengeance, la haine ou la rancœur, même si le couronnement d’Henri (III) le Jeune par l’archevêque d’York (juin 1170), rival et ennemi de Becket, a mis le primat hors de lui56. Sans l’amour, poursuit Pierre, des mesures judiciaires telle que l’excommunication restent contreproductives : la justice ne se rend pas sur la base de sympathie ou de choix personnels. On doit donc modérer la rage d’un homme au bout de ses forces, conclut-il, et l’armer de patience, s’il désire que son exil tourne à sa gloire. Après la mort de l’archevêque, Pierre a continué à défendre son ami Réginald57 et s’en est tenu à la version officielle – pro ipso [Henri II], non per ipsum –, en répondant à une question posée par Gautier de Palerme : à Avranches (1172), les légats pontificaux ont imposé au roi une pénitence canonique et proclamé son innocence 53  Aubé, op. cit., p. 273 ; 292. Herbert de Bosham, dans sa Vita de Becket, MTB, 3, p. 524-525, compte Réginald parmi les eruditi du cercle de l’archevêque : […] Reginaldus, natione Anglus, sed sicut educatione et cognomento Lumbardus, pro aetate prudens et industrius, animosus et efficax in agendis, qui extra patriam aliquanto tempore nobiscum fortiter stans, cito doloris nostri fuit principium ; ob causam tamen propter quam a nostro agone et paupertate ad aulam confestim se transtulit, ut ibi militans principi fortius praeliaretur contra nos. Iste tamen […] ad quondam dominum suum et patrem conversus est et reversus. Qui etiam postea […] probitate ipsius promerente, ab aula ad ecclesiam adsumptus, in bathoniensem episcopum promotus est. 54   Le nom de l’évêque de Salisbury figure sur la liste des excommuniés de 1169, en dépit de l’appel du prélat au pape. Mitiget Deus erga nos animi vestri motum, ne gravia, quae intenditis, effectu prosequente compleatis, avait écrit Jocelin à Becket. MTB, 6, Ep. 478, p. 541 ; Ep. 507, p. 601. Knowles, op. cit., p. 111114. 55   Ep. 22, 80B. Plus haut, p. 129. 56   Couronner le roi était un privilège des archevêques de Cantorbéry. 57   Ep. 45.

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dans le meurtre de Becket58. D’autre part, l’enquête a révélé une machination de certains membres de l’épiscopat59. Par ailleurs, Pierre épouse l’opinion des milieux cléricaux : Becket est un nouveau martyr. En Occident, il rivalise avec l’apôtre Thomas, mort en Inde60, et protège l’Angleterre de la colère divine. Le roi se sait sous la protection du martyr, signe que les sentiments d’affection qu’éprouvaient jadis Becket et Henri l’un pour l’autre ont survécu à la disparition de l’archevêque. L’amour est éternel, conclut Pierre en citant l’épître aux Corinthiens de Paul61. En somme, dans cette affaire ultra-sensible, Pierre de Blois s’est montré compréhensif à l’égard des partisans du roi, parmi lesquels il comptait des amis62, ce qui lui a probablement facilité ses débuts en Angleterre après 1170. Il était hors de question de froisser le roi, son bienfaiteur – donc pas de panégyrique de Thomas Becket63 –, et si Pierre a défendu certaines convictions du primat assassiné quant aux droits de l’Église, il avoue que du vivant de Becket, il a tourné en dérision, comme tant d’autres, la vie de l’archevêque, dont il rejetait le comportement extrême64. L’on pourrait classer Pierre, concernant le conflit entre le regnum et le sacerdotium en Angleterre, dans le

  Ep. 66, 202B-205A. Plus haut, p. 180. Pour la formule pro ipso/ per ipsum, Herbert de Bosham, Liber melorum, MTB, 3, p. 542 : […] mors haec domini mei pro ipso [Henri II] fuisset et per ipsum. Ipse [Henri II] vero, in nullo ut notari posset motus, in omni tranquillitate respondit, et ut ipsis verbis eius utar, « Tuum », inquit, « ‘pro’ dolens concedo, sed tuum ‘per’ audacter renuo ». 59  Parmi les évêques hostiles à Becket, on trouve, entre autres, Gilbert Foliot, évêque de Londres (1163-1187), l’Antéchrist, et l’archevêque d’York, Roger de Pont-l’Évêque (1154-1181), le Satan. Türk, Nugae, p. 22. FEA, 1, p. 2. Smalley, The Becket Conflict, p. 238. Aurell, op. cit., p. 252-253. 60   Dans son De principis instructione, 2.3, p. 161, œuvre tardive, Giraud de Barri, à propos de Becket, évoque également l’apôtre Thomas. 61   Ep. 46, 136A ; Ep. 66, 206A. Plus haut, p. 180. 62  Outre Réginald de Bohun, on peut citer l’archidiacre de Cantorbéry, Geoffroi Ridel, excommunié par Becket en 1169, mais élu évêque d’Ely en 1173. Ep. 156. MTB, 6, n° 507, p. 601. Par ailleurs, les Pipe Rolls nous apprennent que vers la fin du règne d’Henri II, le grand adversaire de Becket, Gilbert Foliot, évêque de Londres, versait une certaine somme à Pierre. Plus loin, p. 535-536. 63   C’est l’archevêque Richard qui avait demandé à Pierre d’écrire sur le triomphe du martyr Thomas Becket, proposition que Pierre pouvait écarter en renvoyant à l’« élégante » Vita S.Thomae martyris de Jean de Salisbury (MTB, 2 p. 301-322). Ep. 114, 342C-343A. 64   Ep. 45, 131C. 58

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groupe des partisans de la double loyauté65, loin du jugement tranché de son ancien compagnon de Palerme, Roger le Normand, maître à Paris, qui estimait que Becket avait mérité la mort66. Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, sa nouvelle position en Angleterre n’a pas amené Pierre à tirer un trait sur le passé et à organiser sa vie en fonction des changements survenus depuis son séjour en Sicile, tant s’en faut. Sans quitter le service de l’archevêque Richard, Pierre, proche de la soixantaine, a dû entamer des pourparlers avec son ami d’autrefois, Jean de Salisbury, dès que ce dernier eut accédé au siège de Chartres (1176)67. Dans un premier temps, sa démarche semble avoir réussi en dépit des manœuvres de ses adversaires montés au front pour faire croire à Jean que Pierre s’était procuré contre lui un document de la curie romaine. Pierre, toujours concerné par l’Église de Chartres (ecclesia nostra), où il dit avoir reçu tous les sacrements de la foi catholique, appelle Jean son sauveur qui a effacé le déshonneur de son exil et il s’adresse à l’évêque en tant que son chanoine68. Pourtant, à Chartres, l’hostilité envers Pierre n’avait rien perdu de sa virulence, et, comble de malchance, parmi ses adversaires, il découvrait très probablement aussi le demi-frère de l’évêque, Robert de Salisbury, fils d’Egidia, rival victorieux dans la course à la prévôté, en dépit d’une intervention antérieure de Pierre en sa faveur auprès de Jean69. La situation que Pierre avait connue une dizaine d’années auparavant s’est donc produite à nouveau : il dut faire face aux faux amis, à la fourberie, au mensonge, à la calomnie, et il constata avec chagrin que ses

65  Aurell, op. cit., p. 254-255. Dans la lettre 218, 508A, Pierre s’attribue le rôle d’intermédiaire entre Reginald de Bohun et Jean de Salisbury. 66   Eadem quaestio [Becket martyr ou traître] Parisiis inter magistros ventilata est. Nam magister Rugerus iuravit illum [Becket] dignum fuisse morte, et si non tali, beati viri constantiam iudicans contumaciam. Césaire de Heisterbach, Dialogus, 8.89, p. 139. 67   Ep. 114, 342B ; Ep. 158, 452C ; Ep. 218. 68   Ep. 70, 217C ; Ep. 130, 385B/C ; Ep. 218, 507A; 508A.. Pierre restera chanoine non-résident de Chartres (Ep. 6R, p. 39.6). 69   Ep. 49, 146B/C ; Ep. 130, 385A ; Ep. 70. Sur Robert, Barlow, John of Salisbury and His Brothers, p. 96-100. N. Vincent, (Université d’East Anglia, Norwich), n’exclut pas que Robert de Salisbury (nepos vester : Ep. 70, 219B) soit un demi-frère de Jean de Salisbury (communication personnelle). Plus loin, p. 302 sq. ; 306 sq. ; 310.

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ennemis n’épargnaient même pas la mémoire de son père70. Nul n’est prophète en son pays : en tirant cette conclusion, Pierre a vu juste. Il ne lui resta plus qu’à souhaiter que la terre d’exil puisse devenir une autre patrie, grâce à une charge de remplacement, plus substantielle que la prévôté de Chartres et susceptible d’effacer la honte et l’humiliation vécues en France71. Cela dit, ce nouvel échec remplit Pierre d’amertume : déçu par les hommes, chassé du giron de la patrie, il se compare à un prisonnier, obligé de se créer ailleurs un pays de substitution. Homme de cour, il continuera de mener une existence instable, dominée par l’imprévu72. Le bénédictin Richard de Douvres décéda le 16 février 1184, son successeur, le cistercien Baudouin de Forde, entra en fonction au mois de décembre de la même année, contre la volonté des moines de Christ Church qui s’étaient prononcés pour le cardinal Thibaud d’Ostie73. Encore une fois, le roi semble avoir veillé sur le sort de l’archidiacre de Bath en favorisant son affectation auprès du nouveau prélat. Par ailleurs, Pierre a dû profiter de la vacance du siège primatial pour mettre au point la première édition de son Recueil épistolaire, base de sa future gloire littéraire74. Il n’est pas exclu non plus que dans cet intervalle se situe un épisode dont parle Pierre dans une lettre écrite vers 1188 – évocation de la dîme saladine, prélevée par Philippe Auguste (1180-1223) sur les biens de l’Église de France –, publiée vers 119675, qui concerne l’évêque de Chartres, Renaud de Monçon (1183-1217), neveu de Guillaume, archevêque de Sens (1168-1176) et de Reims (1176-1202), et cousin du roi de France76. Pierre s’était déjà adressé à Renaud en envoyant au prélat à peine élu ce que l’on pourrait qualifier de « miroir de l’évêque », où il estimait que Renaud, jeune, du grand lignage thibaudien77, avait encore besoin des recommandations 70   Ep. 49, 146C ; 147A/B ; Ep. 130, 385A/D (pagination erronée !). Plus loin, p. 310. 71   Ep. 49, 148B/C. 72   Ep. 162. La lettre se trouve dans la première édition, elle fut donc écrite avant 1184. 73   Köhn, Magister, p. 68, n. 100. 74   Southern, op. cit., p. 107 ; 113. 75   Ep. 20. 76  Adèle de Blois-Champagne, mère de Philippe Auguste, était la sœur de l’archevêque Guillaume. Williams, William, p. 365. DHGE, 22, col. 857-859. Sur Renaud de Monçon, GC, 8, col. 1152-1156. 77   Ep. 15, 56A/B. Plus loin, p. 347.

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d’un ami sincère qui cherchait à l’aider à se retrouver dans un milieu où la sainteté n’était pas toujours la préoccupation première78. Et de compléter, sous forme de poème, les conseils prodigués au prélat79. S’il témoigne de l’attachement de Pierre à la maison comtale de Blois, le « miroir » ne fut cependant pas le fruit d’un esprit totalement désintéressé, comme le suggère la lettre de 1188, adressée à des amis très chers de la familia de Renaud, qui nous apprend que Pierre a tenté de profiter du changement à la tête du diocèse de Chartres survenu en 1183, le nouvel évêque ayant promis de mettre un terme à l’exil de notre auteur et de le rappeler à son pays natal80. Hélas ! à sa grande déception, Pierre a vu se dérouler le scénario de la fin des années 60 : des rivaux jaloux avaient encore réussi à lui barrer la route en le privant de l’amitié et de la compagnie d’un évêque pourvu, estime-t-il, de grandes qualités, qu’il aurait aimé faire avancer sur le chemin de la perfection chrétienne81. À partir de ce moment-là, probablement avant d’entrer au service de l’archevêque Baudouin (1184-1190), Pierre abandonna définitivement l’idée de s’établir à Chartres – même s’il a dû y garder une prébende jusqu’à la fin de ses jours82 – et renonça à une démarche qu’il avait entreprise, au fond, écrit-il, en pensant à ses proches, qui ne méritaient absolument pas tant d’efforts ni tant de risques. Un diacre, à plus forte raison un archidiacre, doit rompre les liens de parenté, nous apprend-il. Et de recommander au jeune évêque de Chartres les bons conseils des deux amis, destinataires de ce constat d’échec83. Son “exil” continua donc. Deux faits ont marqué les années que Pierre a passées au service de Baudouin84, le projet de la collégiale de Hackington et la troisième croisade. Dans une longue lettre d’explication et de justification, rédigée au début des années 90 et adressée à l’évêque Nivelon de Soissons et à deux abbés cisterciens, Pierre expose quelques élé  Ep. 15, 55A/B ; 58A/B.   Carmen 2.2 : Non te lusisse pudeat,/ set ludum non incidere,/ et que lusisti temere,/ ad vite frugem vertere [1.1-4]. Wollin, Carmina, p. 333. Dans les manuscrits, le poème suit Ep. 15. Ibidem, p. 78-79. 80   Ep. 20, 72A. 81   Ep. 20, 72B ; 73B. 82   Ep. 70 ; Ep. 6, 6R ; Ep. 13, 2R. 83   Ep. 20, 73A/B. 84   Sur Baudouin de Forde, FEA, 2, p. 5. DS, 1, col. 1285-1286. ODNB, 3, p. 442-445. Smalley, op. cit., p. 216-220. Foreville, L’Église, p. 533 sq. 78 79

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ments de l’affaire Hackington et évoque une lutte qui l’a vu défendre à Rome les intérêts du roi et de l’archevêque contre les moines de la cathédrale, qui lui inspiraient peu de sympathie, une lutte étroitement liée à une particularité de Cantorbéry, le primat exerçant à la fois les fonctions d’archevêque et d’abbé de Christ Church (monastère cathédral)85. À en croire Pierre, Baudouin, après des années de relâchement – on se souvient des reproches de mollesse faites à Richard de Douvres –, s’attachait à rétablir la discipline dans sa province ecclésiastique et à lutter contre l’inconduite du couvent de Christ Church, ce qui irritait les religieux, habitués depuis longtemps à prendre des libertés incompatibles avec leur état. Par ailleurs, Baudouin projetait de constituer un groupe de clercs appelés à l’assister et à le conseiller dans les multiples tâches que comportait sa fonction de primat, de les réunir dans un collège de chanoines et de construire à cet effet une collégiale. Eu égard à la position délicate des archevêques de Cantorbéry, qui juraient à la fois fidélité au pape et au roi et qui, tiraillés entre le Christ et César, devaient trancher sans cesse une quantité de cas difficiles sans pouvoir recourir à des experts, Pierre soutenait ce projet, conçu déjà bien avant 1184 par Anselme de Cantorbéry, et il comparait le futur collège à la curie romaine, où les cardinaux assistaient le pape dans l’exercice de ses fonctions. À première vue, rien ne semblait donc s’opposer aux plans de Baudouin, et fort de l’aval du roi comme de l’accord d’Urbain III (1185-1187), l’archevêque mettait en route le chantier de Hackington, dans la banlieue de Cantorbéry. Cependant, compte tenu des enjeux matériels et politiques pour les religieux – les futurs chanoines auraient ainsi dû recevoir des prébendes assises sur les biens du couvent de Christ Church et la perte d’influence des moines se serait fait sentir dès l’entrée en fonction du collège –, le prieur et ses confrères se sont mobilisés contre le projet de l’archevêque, et se servant d’un privilège papal de 1179, ils firent appel contre Baudouin et réussirent à gagner Urbain III à leur cause. Les Epistolae Cantuarienses et les Chronica de Gervais de Cantorbéry, entre autres, nous permettent de suivre l’évolution d’une procédure riche en rebondissements, émaillée de coups bas, entachée de corruption et couvrant trois pontificats. Pierre de Blois savait qu’il prendrait des risques en se lançant dans cette contro-

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verse qui l’obligerait à passer huit mois (juin 1187-janvier 1188) à la cour papale pour y faire prévaloir les arguments de l’archevêque et d’Henri II, mais il comptait sur le facteur personnel, Urbain III ayant été un camarade d’étude à Bologne86. Aux yeux de Gervais de Cantorbéry, le concepteur éhonté de toute cette entreprise malintentionnée fut Pierre de Blois, un homme très proche, dit-il, de Baudouin et dépêché par l’archevêque avec d’autres spécialistes en droit, malveillants et versés dans la ruse87. Arrivé à Vérone, où se trouvait la cour papale, en compagnie du préchantre de Wells, Guillaume de Sainte-Foi, Pierre, en tant que chef de la délégation de Cantorbéry88, essaya d’expliquer le bienfondé de la démarche de l’archevêque, en présence du pape et du représentant des moines, maître Pileus, un des grands noms parmi les romanistes de l’époque, avocat, enseignant à Bologne et à Modène, auteur de nombreux ouvrages de droit, qui s’efforçait de ramener le débat à des considérations purement juridiques89. Sans suivre en détail les plaidoyers, nous retiendrons que ni l’engagement de Pierre de Blois, ni les lettres de l’épiscopat anglais, ni le soutien de personnages haut placés en France n’ont pu faire pencher la balance en faveur de l’archevêque et vaincre l’hostilité du pape90. Baudouin se souciait d’ailleurs fort peu des discussions de Vérone et passait outre à l’appel des moines, ce qui n’a pas manqué d’exacerber la hargne du pape au point qu’il envisageait de déposer l’archevêque, au dire même de Pierre91. Une remarque du secrétaire de Baudouin, maître Henri Pigon, à l’adresse des moines donne une idée de l’ambiance qui régnait alors à Cantorbéry : Vous, bande de misérables, vous avez beau interjeter appel, nous en ferons autant aussi souvent qu’il le faudra92.   Ep. 10R, p. 56.9, Pierre désigne Urbain comme conscholaris et socius.   […] Petrus Blesensis totius fere malitiae huius artifex impudicus […]. Gervais de Cantorbéry, op. cit., 1, p. 354 ; 356. Warren, op. cit., p. 549. 88  Revell, The Later Letters, p. 55, n. 27. 89  Pileus faisait ainsi remarquer que Baudouin, en tant qu’abbé de Christ Church, ne pouvait procéder à des changements du statut ou aliéner des biens des moines sans le consentement du couvent. Gervais de Cantorbéry, op. cit., p. 368. Sur le personnage de Pileus, DDC, 6, col. 1499-1502. 90   Quod Petrus Blesensis in spiritu tanto affuit, et quod contra vos [Christ Church] Anglicani scripserunt episcopi, non vobis obfuit sed profuit. – Epistolae Cantuarienses, 90, p. 75-76. Roger de Hoveden, op. cit., 2, p. 325. 91   Ep. 10R, p. 55.7. 92   Epistolae Cantuarienses, n° 95, p. 80. 86 87

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L’on comprend alors le soulagement et la joie qu’ont éprouvés Pierre et les siens en apprenant la mort d’Urbain III (21 octobre 1187). Ils louèrent le Seigneur d’avoir délivré la terre d’un adversaire pernicieux et plein de morgue, d’autant plus que le successeur, Grégoire VIII, ami de Baudouin et de Pierre, annula toutes les décisions de son prédécesseur concernant la collégiale de Hackington93. Par malchance, le nouveau pape décéda au bout de quelques semaines (17 décembre 1187), et si les envoyés retors de l’archevêque jouissaient de beaucoup de sympathie parmi la noblesse romaine, s’ils gagnaient même la faveur du roi de Sicile94, le successeur de Grégoire VIII, Clément III (1187-1191), revint à la position d’Urbain III et, cédant aux pressions et à l’argent des moines, il ordonna l’envoi d’un légat. C’est finalement Jean d’Anagni, nommé au printemps 1189, après la mort de deux autres légats, qui imposa la volonté papale à la fin de 1189, rendant par là vains les efforts d’Henri II et de Richard Ier de trouver une solution « anglaise » d’un conflit où Pierre de Blois était même allé jusqu’à briser le sceau royal pour que son archevêque puisse modifier le contenu d’une lettre adressée aux moines de Christ Church (février 1189)95. En fin de compte, Baudouin fut contraint d’abandonner son projet, et, vilipendé par les descendants de Canaan, pour utiliser la formule de Pierre, il semble s’être désintéressé de son siège et s’enfuit bien loin, blessé par l’outrage subi96. Dans sa lettre à Nivelon, Pierre caractérise, entre autres, Baudouin de gloriose opinionis homo, qui semper fuerat Christi bonus odor in omni loco97. Ces termes cadrent fort bien avec la description d’un archevêque décédé qui s’imposa, dès son jeune âge, des disciplines, un guide pour ses fidèles, généreux, porté au pardon, étranger à toute sorte de corruption, un homme qui prit la croix (propositum et signum peregrinationis arripiens de torrente in via   Ibidem, n° 135, p. 107-108 ; n° 139 ; n° 140, p. 112.   […] nuncii domini Cantuariensis […] confingere sunt subtiles et adinventiones suas periti proponere […] etiam regem Apuliae, quem dominus papa inter principes magis diligit, propitium habent. – Ibid., n° 211, p. 196. 95   Le prieur Honorius de Christ Church parle plein de mépris de Petrus ille. – Ibid., n° 238, p. 210 ; n° 297, p. 283. Foreville, op. cit., p. 539-540. 96   Ep. 10R, p. 62.20. Il s’agit d’une allusion au départ de Baudouin pour la (3e) croisade. Plus loin, p. 213. 97   Ibidem. On peut y ajouter une autre réflexion de Pierre : Pensandum est quantus fuerit in operibus suis, qui in omni tempore vite sue vas suum in sanctificatione et honore custodivit […]. Ibid., p. 53.3. 93 94

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bibit) et qui partit loin98. Ces détails, contenus dans une lettre qui appartient à l’édition de 1196 du Recueil, Ep. 27, ont fait dire à Cohn, pour des raisons d’évidence interne des manuscrits, que le prélat en question était Baudouin99, non pas Becket, suivi en cela par Wahlgren100 – l’on pourrait d’ailleurs difficilement affirmer que Becket a primitivis adolescentiae moribus, coepit morum maturitate senescere101. Sans se contenter d’un éloge funèbre de Baudouin, Pierre aborde également la question de l’élection du successeur du prélat, qui ne fut autre que l’ancien ami Réginald Fils-Jocelin, recommandé à la fois par l’empereur Henri VI et par Philippe Auguste102. L’élection de l’évêque de Bath au siège de Cantorbéry, le 27 novembre 1191, a reproduit le schéma de celle de son prédécesseur, avec des rôles inversés. Si, en 1184, les moines de Christ Church ont dû se plier au vote des suffragants, en 1191, c’est le candidat des religieux qui s’est imposé, même si Réginald a voulu donner l’impression d’avoir simplement cédé à leur insistance103. Pierre se fait l’écho des querelles entre les évêques et le couvent de Christ Church, qu’il juge scandaleuses, parce que dommageables à la liberté de l’Église, fustige l’attitude des moines et craint que cette élection n’entraîne l’abaissement de la personne nominée104, l’ami Réginald, décédé le 26 décembre 1191, avant que le pape ne pût se prononcer sur l’appel interjeté par les parties, les suffragants et Christ Church105. Il n’est pas exclu que Pierre, vu ses multiples contacts, eût connaissance de l’unique document, poignant, rédigé par l’élu de Cantorbéry : Réginald, par la grâce de Dieu, évêque de Bath et élu indigne de la sacro-sainte Église de Cantorbéry, au prieur Geoffroi et au couvent de Christ Church, ses bien-aimés dans le Christ, salut, grâce et bénédiction. Il me semble que Dieu ne souhaite pas que je devienne votre archevêque, mais je veux, je désire être moine comme   Ep. 27, 93D ; 94D.   Cohn, op. cit., p. 58. Plus loin, p. 366 sq. 100   Wahlgren, Peter of Blois, p. 1211, n. 1. 101   Ep. 27, 93D. 102   Ibidem, 95A-96A. ODNB, 49, p. 92. 103   Wahlgren, op. cit., p. 1204-1205. Giraud de Barri, Vita Galfridi, p. 408. Pour la rivalité entre les moines de Christ Church et les suffragants de Cantorbéry au moment d’élire un nouveau primat, Foreville, op. cit., p. 374-377. 104   Ep. 27, 95B. Sur cette rivalité entre moines et évêques, également Nigel de Longchamp, Tractatus, p. 46-53. 105   FEA, 2, p. 5. 98 99

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vous. Je vous demande donc de m’apporter le plus vite possible l’habit monacal à Dogmersfield, seigneur prieur et seigneur sousprieur, accompagnés de tous ceux qui voudront se joindre à vous. Adieu, et de grâce, priez pour moi, sans relâche, sans relâche106 ! Quoi qu’il en soit, Pierre a sûrement compté parmi les descendants de Canaan son ancien ami, partisan des moines de Christ Church et hostile, dès le début, à la collégiale de Hackington107. Dans sa lettre à Nivelon, Pierre évoquera d’ailleurs simplement l’ombre d’un grand nom qui a miné le projet de Baudouin. Décédé à la SaintÉtienne, Réginald fut mis en terre à la Saint-Thomas : les deux saints patrons de la collégiale s’étaient vengés, semble-t-il, acsi unus peremisset eum [Réginald] et alius tumulo infodisset108 ! Une fin déplorable donc d’un ami à qui fut destinée la curieuse lettre 30 dont existent deux versions, la première, Ep. 30AW109, publiée en 1184, s’adressant à Réginald Fils-Jocelin, élu de Bath (1173), pour lui signaler, par le truchement d’une vision nocturne, que grâce aux efforts de Pierre, il réussira à vaincre les obstacles et à obtenir, à la fin, la consécration épiscopale, la seconde, Ep. 30BW110, incluse dans l’édition de 1198 du Recueil, modifiant un seul passage de Ep. 30AW111 et exhibant encore le même destinataire, l’élu de Bath ! À la suite de Cohn, Wahlgren établit un rapport entre Ep. 30BW et l’élection de Réginald au siège de Cantorbéry112. Certes, dit le texte (la vision), l’évêque de Bath obtiendra un anneau plus grand et des sandales plus précieuses – pretiosiora vero sandalia et maiorem anulum sua mater (l’Église de Cantorbéry ?) ei tandem datura est –, mais sa promotion (au siège primatial) se réalisera par l’en-

  Reginaldus dei gratia Bathoniensis episcopus et sacrosanctae Cantuariensis ecclesie electus indignus dilectis suis in Christo Gaufrido priori et conventui ecclesie Christi Cantuariensis salutem, gratiam et benedictionem. Michi non videtur quod velit deus quod vester sim archiepiscopus. Vester autem volo et desidero esse monachus. Vos ergo cum habitu veniatis ad me quantocius apud Dokemeresfeld, domine prior et supprior, cum aliis quos volueritis. Valete, et gratia vestri incessanter, incessanter, oretis pro me. – EEA, 2, Appendix 1, p. 276. 107   Ep. 10R, p. 53.2. 108   Ibidem. 109   Wahlgren, The Letter Collections, p. 180-182. Plus loin, p. 371. 110   Wahlgren, op. cit., p. 183-185. Cette version fut imprimée par Migne, 100C105A. Plus loin, p. 373. 111   La modification concerne le paragraphe 6 (Ep. 30BW, p. 184). 112   Cohn, op. cit., p. 57. Wahlgren, Peter of Blois, p. 1204. 106

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tremise d’un jeune homme rusé – per astutiam adolescentis (le futur Jean sans Terre ?) – à qui le prêtre (Réginald ?) promet la couronne (royale ?), sans que leurs vœux soient comblés, en fin de compte – uterque sua exspectatione fraudabitur –, le prêtre mourant et le jeune homme essayant d’arriver à ses fins par l’argent113. Si le passage reste difficile, sinon impossible, à déchiffrer114, on a l’impression que Pierre, quelques années après la disparition de Réginald, voulut dire adieu à une amitié qui s’était délitée, en choisissant Ep. 30AW, témoin des débuts prometteurs, pour y mettre une note pessimiste : machinations, déception, corruption et mort. Cela dit, même si Pierre ne l’a pas incluse dans une des éditions du Recueil (prudence ?)115 – elle figure, en revanche, parmi les Epistolae Cantuarienses ! –, l’on peut voir dans la lettre à Nivelon une mise au point. En effet, à son retour de Palestine en 1191, Pierre eut à nouveau une attaque de malaria qui l’a fait souffrir huit mois durant – il parle de son lit de douleur116. Réfléchissant sur les causes de tant de souffrance, il bute sur l’affaire de Hackington. Dans une lettre au prieur de Christ Church – elle n’existe que dans la collection des Epistolae Cantuarienses117 –, Pierre, le cœur contrit, s’accuse. Il se voit en victime d’Henri II, à qui il reproche, par-delà la tombe, de l’avoir utilisé et contraint de passer huit mois à la curie romaine, à ses propres frais, pour y défendre les intérêts de la couronne contre ceux des moines, mission illicite qui s’est heureusement soldée par un échec et dont Pierre se repent profondément. Nous reconnaissons là le schéma comportemental qui a fait quitter à Pierre la cour du roi, une vingtaine d’années auparavant. Mais contrairement à ce qui s’était passé alors, en ce qui concerne Hackington, Pierre est pour ainsi dire revenu à de meilleurs sentiments et a pris la défense d’un projet cher à son cœur, conscient de s’attirer de la sorte l’inimitié de certains milieux (Christ Church ?) – scio tamen quod aliqui michi propter hoc offendentur118. Une fois rétabli, Pierre ne tenait donc pas à donner de la publicité à un désaveu formulé sous l’emprise de la maladie, contrairement aux moines de   Ep. 30BW, p. 184.6.1.   Cohn, op. cit., p. 58. Wahlgren, op. cit., p. 1214. 115  Revell, op. cit., p. XVI. Southern, Towards an Edition, p. 928, n. 2. 116   Ep. 87, 273A ; Ep. 31. 117   Epistolae Cantuarienses, n° 355, p. 335. Migne a imprimé cette lettre sous le numéro 233. Cohn, op. cit., p. 50. Plus loin, p. 375. 118   Ep. 10R, p. 62.21. 113 114

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Christ Church, ce qui expliquerait pourquoi l’on n’en trouve pas de trace parmi ses lettres. Le combat, probablement pas désintéressé, que Pierre a mené aux côtés de l’archevêque Baudouin, avec le soutien du roi, contre les religieux de Christ Church, leur luxe, leur esprit d’indépendance, leur relâchement, leur manque d’intérêt pour l’étude, bref contre une inconduite qui s’était progressivement établie au cours du XIIe siècle et que la mollesse de Richard de Douvres n’avait pas su redresser – ce combat coïncida avec un événement qui allait bouleverser les esprits en Occident : le désastre de Hattîn, en juillet 1187, suivi de la chute de Jérusalem en octobre de la même année. Pierre, après la visite du patriarche Héraclius en Angleterre (1185), avait déjà écrit, au nom de Baudouin, une lettre aux suffragants de Cantorbéry pour leur demander la levée d’une taxe spéciale en faveur de Jérusalem, notre mère119. Deux ans plus tard, en pleine affaire Hackington, Pierre, sous l’effet des nouvelles en provenance de Palestine, reprit la plume pour décrire, dans une lettre à Henri II, les réactions observées à la cour papale de Ferrare. Pénitence, retour à l’humilité, abandon des richesses, refus de toute vénalité, tels sont les mots-clés qui définissent, selon Pierre, l’état d’esprit du pape et des cardinaux, qui lancent un appel pressant à l’unité des royaumes chrétiens120. On a relevé que l’idée de pauvreté, de changement de conduite personnelle se retrouve dans tous les écrits de Pierre inspirés par la croisade, qu’il s’agisse de la Passio Raginaldi (principis Antiochie), rédigée encore à la cour papale, ou du Dialogus (inter regem Henricum et abbatem Bonevallis), revu en 1190/91, où la croisade apparaît comme un moyen de racheter ses péchés121. Un troisième texte à considérer, la Conquestio (de dilatione vie Ierosolimitane), s’inspire de la bulle Audita tremendi de Grégoire VIII, début officiel de la 3e croisade, une bulle centrée sur l’idée de pauvreté et de conver119   Ep. 98, 308B. Giraud de Barri, op. cit., 3.3, p. 234-236 ; 4, p. 236-239. Plus loin, p. 364. 120   Ep. 219. [Benoît de Peterborough], Gesta regis Henrici secundi, p. 15. Markowski, Peter of Blois, p. 263. Un passage de Carmen 1.2 (Wollin, op. cit., 3b, p. 245) semble faire allusion à la croisade : Pierre y fustige l’inaction d’un clergé épris de biens matériels et lui oppose l’engagement des laïcs pour la Palestine. Plus loin, p. 354. 121  Pour la Passio, Huygens, Tractatus duo, p. 31-64. Markowski, op. cit., p. 265. À propos des pauperes dans le Dialogus, Granata, Un problema, passim.

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sion personnelles. Les liens entre Pierre, Grégoire VIII et Henri, abbé de Cîteaux, promu cardinal-évêque d’Albano en 1179122, également auteur d’un traité sur la croisade, expliquent le rôle que Pierre a joué dans la diffusion de ce qu’on appelle l’idéologie de croisade du XIIe siècle finissant. C’est cette idée d’une vie plus dépouillée qui traversera les siècles et inspirera les lecteurs de la Conquestio123, ce qui a par ailleurs fait dire à certains que Pierre, de concert avec d’autres, a préparé l’action future d’Innocent III, voire de François d’Assise124. Pour compléter l’aperçu des années qui ont vu Pierre servir à la fois deux archevêques de Cantorbéry et le roi, arrêtons-nous encore au Dialogus, que l’on date du début de 1189 et qui s’adresse à Henri II125. Sans être un verbatim, l’entretien présenté par Pierre remonte à un fait réel et nous montre le roi à la fois révulsé par la trahison de son fils Richard, homme lige de Philippe Auguste depuis novembre 1188, révolté contre Dieu et gravement affecté par l’ignominie de la situation dans laquelle il se trouve126. Lorsqu’on lit le Dialogus dans la version publiée par Huygens, on ne peut que s’étonner de la brusque fin du texte. Or, cet étonnement perd sa raison d’être dès que l’on examine le seul manuscrit à avoir intégré le Dialogus dans un ensemble plus large qui comporte en deuxième partie la Conquestio127. Cette dernière, où l’auteur déplore le peu d’empressement des princes chrétiens à accomplir leur devoir de croisés et où il prône un changement de conduite de tout un chacun, reprend et approfondit, si l’on veut, les deux idées que l’abbé de Bonneval évoque à la fin du Dialogus128. Par conséquent, pour Pierre, le Dialogus et la

 Pacaut, Alexandre III, p. 271. Henri d’Albano est mort en 1188. Markowski, Peter of Blois, p. 267. 123   Markowski, op. cit., p. 266-268. À propos de Grégoire VIII et l’idéal de pauvreté, Musumeci, Le lettere, passim. 124   Granata, Un problema, p. 432. 125   Dans son Invectiva, 1115C, Pierre écrit : […] in dialogo meo ad regem Henricum […]. L’auteur a bien pu assister à l’entretien : n. 11 ; n. 126. 126   L’abbé de Bonneval (entre Chartres et Châteaudun) s’appelait probablement Christian. Southern, Peter of Blois, p. 208. Également, Bourgain, Petrus Blesensis. Pendant le premier semestre de 1189, Baudouin se trouvait en France. EEA, 2, p. 282-283. 127  Il s’agit du ms Oxford Bodl. Lat. Misc. fol. 14. Southern, op. cit., p. 207. Pour le texte, Huygens, op. cit., p. 75-95. 128   Le roi demande, en effet : Nonne via Ierosolimitana posset vere confessis et penitentibus pro omni satisfactione sufficere ad salutem ? Huygens, Dialogus, p. 112.453-454. 122

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Conquestio formaient au départ un tout cohérent, et si la tradition manuscrite a presque complètement perdu de vue l’intention originelle de l’auteur, il faut en chercher les raisons sans doute dans la mort d’Henri II (6 juillet 1189) : insister sur la bassesse des princes royaux, comme le fait Pierre dans le Dialogus, devenait pour le moins imprudent sous le nouveau règne, et condamner l’attitude dilatoire face à l’obligation de prendre la croix s’avérait désormais inutile, Richard Ier (1189-1199), croisé depuis 1187129, partant pour la Palestine en 1190. Pierre semble donc avoir séparé assez vite le Dialogus de la Conquestio, le premier ayant survécu dans deux manuscrits seulement, la seconde se trouvant soit sous forme de lettre, soit sous forme de traité130. Avant de conclure, l’examen d’un cas parallèle s’impose. Chargé de plaider la cause de Baudouin, Pierre, nous le savons, a passé huit mois à la curie romaine. À la fin du mois de janvier 1188, impuissant face à l’hostilité de Clément III, il vit l’échec de sa mission et s’apprêta à rentrer en Angleterre131. Encore sous l’impression des événements de Palestine, il se met alors à écrire la Passio Raginaldi, à la gloire d’un prince intrépide, d’un croisé qui a sacrifié sa vie pour la cause du Christ, alors qu’en Occident règnent torpeur et indifférence132. Le manuscrit qui a préservé l’unité du Dialogus et de la Conquestio nous apprend également que la Passio Raginaldi était suivie à l’origine d’un deuxième texte, dont elle fut séparée par la suite, un appel (Dicite, pusillanimes) adressé à un prélat (venerabilis pater)133 pour qu’il prêche la croisade, et qui, avant l’édition de la Passio par Huygens, figurait simplement parmi les lettres de Pierre de Blois134. Conçu pour être présenté à l’archevêque de Cantorbéry après le retour de Pierre en Angleterre (mars 1188), l’ouvrage 129   D’après Giraud de Barri, De principis instructione, 3.5, p. 239-241, Richard fut le premier en Occident à prendre la croix. 130   Southern, op. cit., p. 211. 131   Cet échec a dû rappeler à Pierre sa déconvenue dans le procès contre l’abbé de Saint-Augustin de Cantorbéry, en 1177-1178. Par deux fois, ni ses talents oratoires ni ses relations personnelles n’ont prévalu contre la connivence entre les moines de Cantorbéry et la curie romaine. Southern, op. cit., p. 212. 132  Il s’agit de Renaud de Châtillon, prince d’Antioche, capturé à la bataille de Hattîn et exécuté par Saladin. Pour la datation du texte de Pierre, Southern, op. cit., p. 213-214. Huygens, op. cit., p. 17. Sur Renaud, également LM, 7, col. 416-417. 133   Huygens, op. cit., p. 69.950. 134   Ep. 232, 529C-534C (= Huygens, op. cit., p. 64-73).

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a fait long feu : Baudouin avait déjà pris la croix et s’était mis à prêcher la croisade135. À un an d’intervalle, les deux écrits que Pierre avait rédigés avec tant de soin et destinés à ses deux patrons ont donc raté leur cible, victimes de contingences que l’auteur ne pouvait prévoir, mais dont la tradition manuscrite a gardé la trace136. L’homme qui s’était tellement dépensé pour amener les grands à s’engager dans la croisade a pris lui-même la route pour la Palestine en compagnie de Baudouin. Parti avec Richard Ier en décembre 1189, il a rejoint la suite de l’archevêque quatre mois plus tard à Marseille avant d’arriver en octobre 1190 à Acre137. Après la mort de Baudouin (19-20 novembre 1190), Pierre est rentré en Angleterre en faisant probablement une partie du chemin en compagnie d’Aliénor138. Dès son retour, il corrigeait les ouvrages consacrés à la croisade, et c’est la révision de la Passio Raginaldi qui nous autorise à conclure à sa présence en Palestine139. Si le Dialogus et la Conquestio évoquaient, entre autres, la désunion des princes chrétiens et s’adressaient au roi, la Passio Raginaldi et l’appel consécutif (Dicite), empreints d’un souci pastoral, étaient destinés à l’archevêque de Cantorbéry. Il n’est pas exclu, comme le suggère R. Southern, qu’aux yeux de Pierre, il se soit agi de deux lettres140, de facture soignée et de longueur inhabituelle, écho de la double appartenance qui a marqué la vie de Pierre pendant presque deux décennies.

  Giraud de Barri, De rebus a se gestis, 2.17, p. 73-74. Plus loin, p. 364.   Southern, op. cit., p. 214-217. 137   Ep. 87, 273A. 138   Mathieu Paris, Historia Anglorum, p. 18. Itinerarium regis Ricardi, 1, p. 123-124. Après un bref séjour en Sicile où elle avait accompagné Bérengère, future épouse de Richard Ier, Aliénor est repartie au printemps 1191. Roger de Hoveden, Chronica, 3, p. 100. Itinerarium regis Ricardi, 2, p. 175-176. 139   Southern, op. cit., p. 215-216. La version révisée comporte le passage suivant : Circa verba principis nichil inmuto, sed in illa simplicitate, in qua domino papae et multis, qui tunc aderant, relata et scripta sunt, tandemque a fratre regis Ierosolimitani, qui ibidem captus est, Cantuariensi archiepiscopo et nobis, qui pariter aderamus, vivae vocis officio apertius declarata, eadem memorie et scripture commendo. Huygens, op. cit., p. 51.510-517. Également, Ep.109, 332C. S’il partage l’avis de Southern quant à la présence de Pierre en Palestine, Huygens relativise le travail de révision que Pierre aurait effectué. Ibidem, p. 19. 140   Southern, op. cit., p. 218, n. 30, renvoie à deux passages : Huygens, op. cit., p. 46.377 et p. 84.223. 135 136

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37 (1W)* À Henri, par la grâce de Dieu roi illustrissime des Anglais, duc de Normandie et d’Aquitaine, comte d’Anjou, son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans celui à l’aide de qui les rois règnent. Vous m’avez demandé de recueillir les nombreuses lettres que j’ai adressées aux uns et aux autres et de réunir en un seul volume ce qui pourrait apparaître comme des éléments disparates. À vrai dire, cette demande me met dans l’embarras : d’un côté, il m’est difficile d’écrire, compte tenu de mes multiples occupations et des hauts et des bas qui marquent la vie de cour. De l’autre côté, il me paraît encore plus difficile de résister à votre ordre : je considère votre souhait comme un ordre en me souvenant de la formule élégante d’un de mes professeurs : La requête des grands est une espèce d’ordre impérieux, et les puissants vous supplient pour ainsi dire l’épée dégainée. Si, au départ, j’avais su que mes lettres trouveraient un jour un tel écho, sachez que je me serais astreint à plus de vigilance afin d’effacer tout ce qui peut offenser des oreilles sensibles. À défaut de correction, ces lettres osent se présenter à vos yeux dans leur état d’origine, mal dégrossies, en attendant un blâme plutôt qu’un compliment. Qu’elles ne soient ni rejetées ni répudiées, cela constituera leur suprême récompense, et qu’on leur réserve un regard plein de compréhension comblera, au fond, leur attente. Vous le savez fort bien, notre inspiration ne s’accorde pas toujours avec notre volonté, et il nous arrive parfois de choisir par hasard des formules plus plaisantes que celles qu’une étude plus poussée et une réflexion laborieuse pourraient nous fournir. De plus, Votre Éminence a sûrement dû remarquer que la quasi-totalité de mes lettres étaient dictées par le souci de me conformer mieux aux différents destinataires. J’ai été ainsi amené à écrire des lettres moins soignées parce que rédigées sous l’emprise de l’urgence, des lettres plus insignifiantes par réaction au sujet traité, des lettres sans

 

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  Prov. 8.15.   Bernard Silvestre, Mathematicus, 717-718. Lettre publiée en 1184 et datant probablement de la même année.

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grande élégance ou trop prolixes ou trop maladroites en fonction de l’insuffisance de mes correspondants. Il faudrait donc que mes imperfections soient jugées avec indulgence par vous, et si vous découvrez des éléments utiles à votre salut, retenez-les, car le Seigneur révèle parfois aux petits ce qu’il a caché aux sages : les lépreux ont annoncé le salut à la Samarie, et l’ânesse de Balaam a ramené son maître sur le droit chemin. Par ailleurs, ne vous formalisez pas si vous tombez sur des citations d’auteurs de l’Antiquité : elles figurent dans les lettres pour témoigner de ma culture classique. À ce propos, il convient de se souvenir de David, qui a placé sur sa couronne royale une pierre précieuse qui se trouvait sur la tête de la statue du dieu ammonite Milkom. D’autre part, l’apôtre Paul, pour blâmer les Galates, a su adapter, avec bonheur, des vers d’Homère. Enfin, je demanderais à votre auguste personne de ne pas s’offusquer si dans une des lettres que je vous ai adressées ma plume a pu s’écarter des limites de la critique admise : ce que j’ai écrit, je l’ai fait par affection. Je suis jaloux à votre sujet, d’une jalousie qui vient de Dieu. Je souhaite ardemment, avec la profonde affection du Christ et un amour sincère, le salut de votre âme, loin de toute simulation. En effet, je n’ai pas souvenir de vous avoir envoyé des lettres pour vous flatter : je ne suis pas un vendeur d’huile. Je sais aussi qu’à chaque sacrifice, le Seigneur admet le sel de la réprimande, alors qu’il rejette le miel. Je pourrais citer à ce propos Salomon : Si un magistrat dit au coupable : « Tu es innocent », les foules et les peuples le poursuivent de leur haine. Par contre, ceux qui condamnent le coupable s’en trouvent bien et sont récompensés par la reconnaissance de chacun10. Sur cette réflexion, je termine ma première lettre. Servant à introduire toutes les autres, elle ne doit pas dépasser une certaine longueur. Autrement, je commettrais une faute de style.

  Lc 10.21.   2Rois 7.3 sq.    Nombr. 22.22 sq.    1Chr. 20.2.    2Cor. 11.2.    Phil. 1.8.    2Cor. 6.6. 10   Prov. 24.24-25.  

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38 (41)* Au seigneur roi d’Angleterre, son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans celui qui donne le salut aux rois. J’ai cherché longtemps celui que j’aime sans le trouver ; je vous ai suivi longtemps sans pouvoir vous joindre. Tout ce que les gens racontent à propos de vos déplacements reste, en effet, contradictoire. Ainsi, on m’a indiqué une fausse piste au moment même où j’étais sur la bonne voie. Comme le dit Salomon : Il y a trois choses que je ne parviens pas à comprendre et une quatrième qui me dépasse : le chemin de l’aigle dans le ciel, le chemin du bateau en pleine mer, le chemin du serpent sur la pierre et le chemin d’un homme dans sa jeunesse. Je pourrais y ajouter une cinquième : le chemin du roi d’Angleterre ! Jusqu’ici, mon seigneur, j’ai couru dans l’incertitude et je ne sais toujours pas où j’arrive ni où je vais. Fatigué par le voyage et, en plus, victime d’une grave dysenterie à Nieuwpoort, j’ai dépêché plusieurs éclaireurs qui me renseigneront sur vos déplacements. Prince très bienveillant, je vous demanderais de me communiquer où et quand je pourrai vous joindre afin que je coure sur le chemin que vous m’ordonnez et afin que votre parole soit une lampe devant mes pas. Car l’intérêt public exigeant que je m’acquitte assez vite de la mission dont vous m’avez chargé, je n’accorderai pas de repos à mon pauvre corps accablé jusqu’à ce que je voie votre face désirée. Mais toi, Seigneur, sois mon guide sur le chemin que tu m’appelles à suivre. Vos envoyés sont revenus de la curie romaine, délestés de l’argent, lestés du plomb [des bulles papales], à peine honorés par des vêtements précieux ou des facilités de transport. De plus, les messagers des rois de Castille et de Navarre ont débarqué au milieu d’un grand cortège pour vous soumettre la vieille controverse entre   Cant. 3.1.   Prov. 30.18-19.    Ps. 119.32.    Ps. 119.105.    Ps. 5.9.  

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Lettre publiée en 1184.

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les deux royaumes, qui a déjà causé la mort et la ruine de tant de personnes. Que Dieu soit loué : à l’instar de la reine de Saba qui, désireuse d’entendre les paroles de sagesse de Salomon, avait quitté l’extrémité de la terre, aujourd’hui, des rois lointains en appellent à votre jugement dans cette grave et inextricable affaire et vous pressent d’en trouver la solution grâce à votre discernement. Adieu, mon seigneur très cher ! Puissiez-vous longtemps vivre heureux et gouverner !

 

 Rappel d’un événement de 1177. Warren, op. cit., p. 603.   1Rois 10.

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39 (95)* À son très cher seigneur Henri, par la grâce de Dieu roi illustrissime des Anglais, duc de Normandie et d’Aquitaine, comte d’Anjou, son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : que le règne d’ici-bas n’efface ni la souvenance ni l’amour du royaume des cieux. J’appréhende de parler et pourtant, la discrétion n’est pas de mise, quoiqu’il me semble plus sûr de passer sous silence les mouvements d’une âme tourmentée. Je vais donc parler pour que mon esprit ne coure pas de danger, car d’après Job, en gardant le silence, ma bouche me donnerait tort. J’aborderai donc une question susceptible à la fois de vous faire honneur et d’intéresser votre salut et qui devrait toucher la tranquillité de ceux qui vivent sous votre autorité. À l’inverse des autres rois, vous connaissez, certes, le comportement de vos sujets et vous êtes renseigné sur l’état du royaume. Il dépasse toutefois les forces d’une seule personne que de saisir tous les détails de ce qui arrive dans chaque province d’un domaine aussi étendu que le vôtre. Prêtez donc attention à ces quelques remarques que je ne peux pas garder pour moi sans me rendre coupable et dont vous devez tenir compte si vous désirez prévenir un danger. Beaucoup de choses qui n’ont pas de secret pour les serviteurs restent cachées aux yeux des maîtres. Pour parler comme Juvénal : L’empereur sera le dernier à apprendre les turpitudes qui déshonorent son palais. Puisqu’il arrive fréquemment dans les maisons de particuliers que le maître de céans ignore ce qui s’y passe, on ne peut pas vous imputer une quelconque négligence ou incurie si, dans le vaste royaume que le Seigneur vous a confié, il existe des écarts dont vous mesurez mal l’étendue. En effet, ceux que nous avons l’habitude d’appeler juges itinérants enquêtent, certes, avec application sur les infractions de certaines personnes, mais, cela faisant, ils deviennent fautifs à leur tour. En règle générale, on couvre un délit soit par amour, soit par

 

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  Job 9.20 (V).   Juv., Sat., 10.342. Lettre publiée en 1184.

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crainte, soit pour des raisons de parenté ou de sympathie, soit pour des motifs de corruption : on prononce alors des sentences acquises au moyen de procédés illicites, et le coupable obtient ainsi le pardon, à l’encontre du sénatus-consulte de Turpilianus. Le personnel innombrable des shérifs et des forestiers, âpre au gain et cupide, il faut le savoir, dépouille les pauvres, cherche à piéger les gens simples, accorde ses faveurs aux personnes sans religion, opprime les innocents. Ils s’amusent à mal faire, ils prennent plaisir à la méchanceté, ils se nourrissent des fautes du peuple. Ils mènent la belle vie aux dépens des veuves en larmes, des orphelins affamés, des miséreux démunis et des naïfs dans le malheur. Nous lisons dans le livre de la Sagesse que dans la brousse, le gibier des lions, ce sont les ânes sauvages. De la même manière, les pauvres, dévorés pour ainsi dire et ingurgités par les shérifs ou les juges des forêts et leurs adjoints, fournissent l’occasion publique d’actes de pillage. Les justes deviennent ainsi la proie des criminels, les ruraux sont sacrifiés aux gens de cour, les innocents aux officiers chargés du recouvrement de l’impôt et les personnes crédules tombent dans le piège des fraudeurs. L’immense foule des officiers royaux rappelle les essaims de sauterelles. Ils se succèdent par vagues et ce que les uns auront laissé sur place, d’autres l’engloutiront. Par leur entremise, le mot du prophète s’accomplit, qui dit : Ce que les chenilles laissent de la récolte est dévoré par les sauterelles ; ce que laissent les sauterelles est dévoré par les hannetons ; ce que laissent les hannetons est dévoré par les criquets. Ce genre d’individus ressemble aux oiseaux plongeurs, qui capturent les poissons pour les entasser dans leur jabot : le bienheureux Martin a chassé ces animaux en les comparant à une manifestation de démons.

  D’après Dig., 48.16.1. §1, ce sénatus-consulte prévoyait une action publique visant à amnistier (abolitio, terme repris par Pierre) un coupable de tergiversatio (désistement d’une accusation calomnieuse). Petronius Turpilianus fut consul en 61 apr.J-C. Berger, Encyclopedic Dictionary, p.699. Tac., An., 14.29.    Prov., 2.14.    Mich. 3.3.   Il s’agit plutôt de Sir. 13.19.    Joël 1.4.    Sulp. Sev., Ep., 3.7, p. 147. 

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Les officiers sont les sangsues des princes, toujours assoiffés du sang des autres. On nous dit que Samuel, pour rendre la justice, se mettait en route chaque année et passait par Béthel, le Guilgal et Mispa et qu’il rentrait ensuite chez lui, à Rama. Nous pouvons en déduire que pour son activité de juge, il ne s’est pas fait rétribuer en nature. Il pouvait donc s’adresser aux fils d’Israël la conscience tranquille : Je vous ai dirigé depuis ma jeunesse en présence du Seigneur et du roi qu’il a choisi, portez vos accusations contre moi. Ai-je volé le bœuf de quelqu’un ? Ou l’âne de quelqu’un ? Ai-je exploité quelqu’un ? Ou causé du tort à quelqu’un ? Ai-je accepté un cadeau de quelqu’un pour fermer les yeux sur ses agissements ? Si c’est le cas, je vous rendrai ce que je vous ai pris10. Ces propos évoquent le mot de Job : Ai-je poussé mes champs à se plaindre de moi11 ? En d’autres termes, celui qui était placé sous ses ordres n’avait aucune raison de lui adresser des reproches. De nos jours, les gens simples et innocents se voient traînés en justice sous de multiples prétextes : pour avoir coupé du bois dans la forêt royale, pour ne pas avoir empêché la chasse au gibier, pour avoir tu les droits de la couronne, pour ne pas avoir acquitté leurs impôts, pour ne pas avoir assisté aux plaids présidés par le centenier ni à la cour de justice seigneuriale ou encore, pour ne pas avoir reçu les officiers conformément à leur rang – et pourtant, les victimes de telles mesures arbitraires n’avaient souvent même pas de quoi nourrir femmes et enfants. Tout cela serait plus supportable si l’on se montrait accessible aux arguments que les gens avancent pour prouver leur misère. Malheureusement, aux yeux des officiers de justice, ce que dit un pauvre n’est que du vent, même s’il l’affirme sous serment. Le pauvre est toujours censé mépriser les dieux et la foudre, dussent les dieux mêmes le lui pardonner. L’influence dont jouit chacun se mesure à l’aune de sa fortune, pense Juvénal12. Alors qu’il est écrit que heureux sont ceux qui ont faim et soif de justice13, les juges de vos pauvres, méconnaissant la justice aussi bien que la sagesse, n’ont faim et soif que d’argent. Les supérieurs hiérarchiques de ce personnel ne choisissent pour représentants que des individus avides de gain ou des personnes que recommandent   1Sam. 7.6-17.   1Sam. 12.2-3. 11   Job 31.38. 12   Juv., Sat., 3.143-146. 13   Matth. 5.6 (V). 

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des liens familiaux, des affinités de caractère ou des situations de dépendance. C’est pourquoi la Sagesse fait entendre sa plainte pathétique : Les spécialistes de la loi m’ont ignoré14. Ils nomment des ministres, mais sans me mettre au courant15. Le pouvoir judiciaire, au fond, et les actions au service de l’équité ne doivent pas être entachés de penchants personnels pour tel ou tel, mais, bien au contraire, ils ne connaîtront qu’un seul critère pour être véritablement exercés : l’amour des hommes et de Dieu. Il est vrai que si Moïse eut un doute quant à la requête des filles de Selofad16, à l’instigation du Seigneur, il leur donna une part de l’héritage de leur père. L’héritier se prévaut des liens du sang, le juge, par contre, procède d’une élection, et il faut choisir des personnes d’une vie irréprochable, dotées d’une sagesse supérieure, lorsqu’on installe de futurs juges, car les vices des sujets restent fonction du respect qu’inspirent les dirigeants et de l’autorité que ces derniers savent incarner. Sa rigueur morale et son intégrité ont permis à Scipion l’Africain de donner publiquement l’impulsion à plus de retenue en matière sexuelle. Selon Tite Live, en effet, Scipion, après la débâcle d’Hannibal et d’autres ennemis des Romains en Espagne, a rendu aux barbares les jeunes gens qu’il avait faits prisonniers, dont quelques femmes d’une beauté exquise, qu’il refusa de voir pour ne pas leur causer du tort en les regardant17. On raconte aussi que Fronton exprimait dans sa conduite et dans son visage une force morale telle qu’il empêchait ses contemporains de commettre des actions illicites ou même d’éprouver des sentiments coupables18. Job, de son côté, se souvient : Lorsque je sortais vers la porte de la ville et que j’allais siéger au conseil sur la place, les jeunes gens, en me voyant, se retiraient, les vieillards se levaient et ils restaient debout. Les personnalités arrêtaient leurs discours, s’imposant le silence, le doigt sur la bouche19. Les hommes d’origine noble et distingués s’indignent de se voir soumis à la juridiction de roturiers, de gens incapables de se prévaloir du moindre titre de sagesse ni d’une quelconque qualité morale : leur choix s’explique uniquement   Jér. 2.8.   Os. 8.4. 16   Nombr. 27.1-7. 17   Frontin., Strat., 2.11.5. 18   Source inconnue. 19   Job 29.7-9. 14 15

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par le fait qu’ils soient apparentés, d’une manière plus ou moins proche, à vos familiers, ou par le fait qu’ils se soient mis au service, dûment rétribués, de ce même groupe de personnes. Ces choses-là, prince bien-aimé, ne remontent que difficilement jusqu’à vous. Quand bien même vous daigneriez écouter avec bienveillance et pitié les clameurs des pauvres, ces derniers n’oseraient dénoncer la méchanceté des officiers chargés de collecter l’impôt, pour ne pas souffrir davantage et se trouver finalement dans une situation pire qu’auparavant20. À l’inverse, si quelqu’un s’apitoie sur le malheur des pauvres et qu’il s’apprête à révéler les extorsions tyranniques des officiers, ses supérieurs le prennent très mal et lancent, parmi les gens de cour, des campagnes haineuses contre celui qui vous a informé du sort des miséreux. Bien sûr, le milieu curial se caractérise généralement par l’envie qui y règne et par des inimitiés, mais dès qu’un membre de ce groupe se voit décrié en raison d’une affaire comme celle dont je viens de parler, même ses ennemis se mobilisent pour le défendre. Si, à la cour, chacun poursuit ses propres intérêts et cherche ses propres satisfactions, l’esprit de corps se réveille chaque fois qu’il faut se défendre contre une menace externe. Les courtisans sont comme les écailles du grand dragon, une carapace étroitement soudée. Chacun d’eux est si bien lié à son voisin que pas un souffle d’air ne pourrait s’y glisser21. Lorsque les causes sont plaidées devant le conseil de Votre Altesse ou en présence du grand justicier, ni les pots-de-vin ni la considération des personnes ne sont de mise. Tout se déroule selon les règles de la procédure et le respect de la justice, et vos jugements ne s’écartent pas tant soit peu des limites tracées par l’équité22. Mais lorsque des actions en justice impliquant des pauvres relèvent de la compétence de juges itinérants ou de juges de rang subalterne, les criminels obtiennent gain de cause grâce à leur argent : pour déformer un jugement, on tend des pièges aux gens démunis, en ergotant sur les syllabes et en recourant à des arguties de langage. Parmi ces juges, il s’en trouve même qui refusent de notifier par écrit le jugement, à moins qu’il ne leur soit promis le paiement d’une   2Pierre 2.20.   Job 41.7-8. 22   Ep. 50,149A, nous lisons: Nam et dominus rex qui huiusmodi excessus (homicides) prae cunctis hominibus districte et terribiliter punit, eum (l’accusé) ad gratiam suam […] restituit. 20 21

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certaine somme d’argent. Il faut cependant que ceux qui vendent ces notifications sachent qu’ils rabaissent au niveau d’une marchandise la justice de Dieu, dont ils dépendent eux-mêmes et qu’ils ont l’obligation de rendre gratuitement. L’autorité des saints Pères a, en effet, établi que celui qui vend un élément d’un ensemble vend le tout. Aux yeux de Dieu, la justice prime la prébende. L’une et l’autre pouvant être exposées à des pratiques simoniaques, le Seigneur réprouve beaucoup plus le commerce de la justice que la vente de dîmes ou de prébendes. Prince très juste, il faut enquêter méticuleusement sur ces abus afin de les corriger, si vous voulez éviter que Dieu vous demande de rendre compte des agissements de vos officiers. Il arrive effectivement souvent que les errements du peuple rejaillissent sur le prince parce qu’ils sont le fruit d’une négligence de sa part. Nous lisons dans le livre des Nombres que, les Israélites se livrant à la débauche avec des femmes moabites, le prêtre Pinhas saisit une lance et tua un Israélite et la Madianite qui l’accompagnait dans sa tente. Aussitôt la colère du Seigneur s’apaisa et il dit à Moïse : Prends les chefs du peuple et fais-les pendre en ma présence, face au soleil23. À l’inverse du peuple, les chefs n’ont rien commis de répréhensible. Et pourtant, ce sont eux qui ont expié les péchés du peuple. Le prêtre Héli fut puni pour la faute de ses fils24. Prince invaincu, écoutez patiemment ce que je vous conseille par un dévouement total, car votre salut, que je souhaite ardemment, m’importe au plus haut degré. Opprimer les pauvres n’est pas un jeu : ni l’argent ni les aumônes n’arrivent à réparer un tel forfait. Offrir un sacrifice avec les biens d’un pauvre, c’est égorger un fils sous les yeux de son père25. Ne dis pas : « Le Dieu très-haut prend au sérieux les nombreux dons que je lui fais26 ». Dieu n’a vraiment pas besoin de nos biens : celui qui offre les richesses de la terre aux rois ne leur demande en retour ni l’or ni l’argent. En revanche, il attend d’eux qu’ils défendent la cause de la veuve et de l’orphelin et qu’ils rendent justice aux défavorisés et soient justes pour les pauvres du pays27. Il est dans votre intérêt, prince illustrissime, de vous pencher sérieusement sur ces problèmes et de   Nombr. 25.1-8.   1Sam. 4.17-18. 25   Sir. 34.24. 26   Sir. 7.9. 27   Is. 11.4. 23 24

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nommer juges publics des hommes qui, à l’instar de vous-même et du grand justicier, craignent Dieu et qui ne se préoccupent ni de l’argent ni de la condition des plaignants. À l’avenir, il devrait être exclu que l’on puisse se prévaloir des liens de parenté avec vos familiers pour rester à l’abri des châtiments et pour persévérer dans des agissements néfastes. Les Anciens, à en croire Cicéron, disaient qu’il y avait changement de rôle selon que quelqu’un mettait le masque de juge ou le masque d’ami28. Effectivement, l’équité, qui doit commander le juge, se place au-dessus de la haine et de l’amour. Le serviteur du droit doit être d’une telle trempe que la main qui tient la balance de la justice ne tremble pas un instant sous l’emprise de qui que ce soit. Ainsi, devant un tribunal militaire, Alexandre le Grand fut débouté par ses compagnons d’armes sans que la peur pût s’emparer d’eux. Le célèbre Pythagore, connu pour son éloquence, avait un contentieux avec un de ses disciples et demandait avec insistance un jugement : l’affaire ne connut pas de suite. Ni la peur d’Alexandre ni l’autorité de Pythagore ne réussirent à faire pencher la balance en faveur des plaignants29. Qu’un prince aime la justice et qu’il la rende sans tenir compte du rang social des personnes en présence, cela constitue un véritable titre de gloire. À Locres [en Italie du Sud], le fils de Zaleukos30, le législateur de la cité, fut arrêté pour adultère et, selon la loi en vigueur, il aurait dû perdre les deux yeux. Or, eu égard au rang du père, toute la population réclamait la rémission de la peine. Dans un premier temps, Zaleukos hésita, puis il se laissa persuader par les habitants de Locres, non sans s’être crevé un œil et avoir éborgné son fils. L’un et l’autre ayant ainsi gardé la possibilité de voir, Zaleukos, par un acte d’équité étonnant, rendit la justice en tant que père et fit preuve de pitié en tant que chef de la cité. Alors, si vous désirez amener les officiers de justice devant le grand Juge sévère, il vous faudra juger impitoyablement tous ceux qui s’occupent de justice dans votre royaume pour que la peur et le respect de Votre Majesté les obligent à choisir un comportement plus salutaire, puisque le feu de l’enfer et les peines sans fin qui attendent les juges prévaricateurs ne les impressionnent point. Adieu !

  Cic., Off., 3.43.   Jean de Salisbury, Policraticus, 5.12, p. 335 (Webb). 30  Val.-Max., Dicta et facta, 6.5.ext.3. 28 29

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40 (2)* À Henri, par la grâce de Dieu illustre roi des Anglais, duc de Normandie, comte d’Anjou, son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut et l’Esprit qui donne vaillance dans l’adversité. J’entends tout ce tumulte et je suis profondément bouleversé : mes lèvres frémissent de crainte. Le récit de vos familiers m’a, en effet, appris que vous dont la grandeur d’âme jouissait jusqu’à présent d’une renommée considérable, vous vous morfondiez en raison du décès de votre fils. Vous vous abaissez à gémir et geignez comme une faible femme, et, oublieux de la majesté de votre rang, vous vous minez, tel un jeune immature, par de vaines douleurs. Je ne vous reproche pas d’être accablé par le chagrin, mais de lui accorder trop de place. Bien sûr, il est de votre devoir de pleurer un mort, et éprouver de la tristesse me semble tout à fait naturel. Ainsi Job, à l’annonce de la mort de ses fils, déchira son manteau et se jeta à terre, le front dans la poussière, pour donner libre cours à sa douleur. Abraham célébra le deuil de sa femme Sara et la pleura. Jacob, croyant Joseph dévoré par une bête féroce, pleura son fils pendant longtemps. De même Joseph, accompagné de ses frères et des anciens du palais au service du Pharaon, escorta son père défunt et, arrivé à l’Aire de l’Épine, au-delà du Jourdain, il observa durant sept jours le deuil de son père. Après la mort du roi Josias, tous les habitants de Jérusalem et de Juda pleurèrent le monarque disparu, selon l’Écriture. Mais le plus affecté par cette mort fut le roi Hadad-Rimmon, à l’origine d’ailleurs de la locution proverbiale ‘prendre le deuil

  Is. 11.2.   Hab. 3.16.    Henri (III) le Jeune est mort en 1183.    Job 1.20.    Gen. 23.2.    Gen. 37.33-34.    Gen. 50.6 sq.    2Chr. 35.24.  

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comme Hadad-Rimmon’. Le Siracide nous apprend que pour un mort, on compte une semaine de deuil10, et plus loin, nous lisons : Mon enfant, pleure celui qui est mort11. Le Christ pleura Lazare12. Je ne m’étonne donc pas que vous versiez des larmes d’affection face à cette disparition déplorable, car vous ne faites pas partie de ce type de personnes dont parle le Seigneur par la bouche du prophète : Tu les as frappés, mais cela ne leur a rien fait13. Vous ressembleriez plutôt à Job qui se demande : Suis-je une pierre, moi, pour résister à tout ? Mon corps est-il de bronze14 ? Ceci dit, il convient de modérer la douleur afin qu’elle ne vous entraîne pas trop loin. Vous devriez montrer plus de retenue à l’égard de votre fils décédé, qui a quitté ce monde en bon chrétien : sa souffrance lui a fourni l’occasion de faire pénitence et d’échapper ainsi aux tourments sans fin. Pétri de certitude, il s’adresse à nous pour nous consoler : Ne pleurez pas à mon sujet ! Pleurez plutôt pour vous15. David se lamenta sur son fils parricide : Oh, mon fils Absalom, oh, Absalom, mon fils, mon fils16. Et ce même David composa une complainte à l’occasion de la disparition de Saül et de Jonatan, enlevés à jamais au monde des vivants17. Mais s’il est conforme aux convenances de pleurer votre fils, il n’est pas non plus hors de propos de se réjouir. L’apôtre Pierre et Marie-Madeleine ont versé des larmes de repentir, conscients de leurs fautes18. En revanche, votre fils, malgré son jeune âge et en dépit d’un entourage poussant aux mauvaises actions, telle une anémone parmi les ronces19, s’est abîmé dans la mortification : les pleurs ont remplacé les joies de ce monde, et aux plaisirs s’est substituée la douleur. Sa plainte a été changée en danse de joie20 : qu’il en soit de même pour vous !

  Zach. 12.11.   Sir. 22.12. 11   Sir. 38.16. 12   Jn 11.35. 13   Jér. 5.3. 14   Job 6.12. 15   Lc 23.28. 16   2Sam. 19.5. 17   2Sam. 1.17 sq. 18   Matth. 26.75. 19   Cant. 2.2. 20   Ps. 30.12. 

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Vous feriez bien de vous réjouir à fond d’avoir procréé un fils pourvu par la nature de toutes les qualités imaginables, un fils craint par de lointaines peuplades, un fils qui inspirait de l’affection même aux ennemis et aux envieux. Lui, le célèbre chevalier couvert de gloire, a trépassé en tant que soldat du Christ, après avoir rejeté les pompes de ce monde pour s’humilier par la pénitence. Il vous a laissé un exemple afin que vous suiviez les traces21 du pénitent. Humble en se confessant, contrit en s’accusant, pieux en s’amendant, cruel en se châtiant, ardent en réparant ses fautes : personne n’a su l’égaler. Conseillé et incité par des traîtres factieux, il a pris les armes et a dirigé ses flèches contre vous de manière inconsidérée, mais le Seigneur a tendu son arc contre lui et a préparé des armes de mort22 parce qu’il voulait donner, à vous et aux autres, le signal de la fuite sous le tir des archers. Ainsi vous serez sauvés, vous ses amis23. Nous avons le ferme espoir que votre fils aura trouvé le salut, car heureux sont ceux qui dès maintenant meurent au service du Seigneur24. L’Apôtre, de son côté, a consolé les Thessaloniciens au sujet de ceux qui sont morts, afin qu’ils ne soient pas tristes comme les autres, ceux qui n’ont pas d’espérance25. Votre fils, en se jugeant lui-même, a fait de sorte qu’il restera désormais hors de la portée des juges. Mon très cher prince, nous aussi, nous devrions nous juger tant que s’écoule ce siècle : le monde est traître et brève est notre vie. Notre fin reste incertaine, la mort sera horrible et le Juge terrifiant, les peines ne connaîtront pas de terme. Transformez donc vos plaintes destinées au mort en un moyen de faire pénitence. Par un renversement de l’ordre naturel, votre fils vous a précédé vers la mort : à vous de précéder les autres vers la vie par le dénouement dûment préparé de votre condition de mortel.

  1Pierre 2.21.   Ps. 7.13-14. 23   Ps. 60.6-7. 24   Apoc. 14.13. 25   1Thess. 4.13. 21 22

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41 (71)* À maître Ernaud de Blois, son très cher compagnon et ami, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut. Chargé récemment par le roi d’Angleterre d’une mission officielle auprès du roi de France, j’ai profité de mon déplacement pour me procurer à Paris des livres de droit que B., le libraire bien connu, mettait en vente. Estimant que ces ouvrages pourraient être utiles à un de mes neveux, j’ai proposé un prix, et après avoir réglé la facture, j’ai laissé les livres chez le vendeur. Survint C., le prévôt de Sachsenburg, qui offrit, d’après ce que j’ai entendu dire, une plus grosse somme, poussa les enchères et s’appropria les livres de force. Étant donné que je dois retourner rapidement chez mon mandant et que, d’autre part, vous resterez un bon moment à Paris, je vous signe une procuration pour régler cette affaire à ma place, puisque vous êtes une personne avisée qui mérite toute ma confiance. Au cas où vous ne feriez pas une halte à Paris, je vous demanderai de vous adresser à maître Hugues de Gênes en lui montrant ma lettre. En droit civil, les affaires d’un tiers requièrent une attention toute particulière : je sais que si vous utilisez votre procuration avec le sérieux nécessaire, votre intervention aboutira à un résultat positif, conformément à l’équité. Car en dépit du fait qu’un bien vendu, donné ou dû en raison d’un legs ne peut, en général, changer de  Pierre écrit Saxeburgum. Une localité anglaise de ce nom n’entrant pas en ligne de compte pour des raisons onomastiques (communication personnelle de N. Vincent, Université d’East Anglia, Norwich), il a fallu chercher dans l’aire germanique, où l’on trouve effectivement le toponyme de Sachsenburg, en Allemagne du Nord et en Autriche (Carinthie). Pierre parle probablement de la localité carinthienne, compte tenu des liens entre cette région et le royaume de France : la femme de Thibaud IV de Blois-Champagne (1120-1152) s’appelait Mathilde de Carinthie (Thompson, Power, p. 95), et Conrad de Wittelsbach, ami de Pierre et de Becket, exilé en France pour des raisons de schisme, fut chanoine de Salzbourg avant d’y occuper le siège archiépiscopal (1177-1183). Or, Sachsenburg, intégré au domaine de l’Église de Salzbourg depuis 1142, fut l’une des places fortes destinées à promouvoir l’influence des archevêques dans le sud-est de l’Autriche : vallée de la Drave, région du lac de Millstatt (Dopsch/ Brunner/Weltin, Österr. Geschichte, p. 321-325 ; 352).



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propriétaire sans acte de cession, ma démarche pour récupérer les livres est une action utile, c’est-à-dire qu’elle est fondée sur l’équité. À l’appui de mon raisonnement, je vous renvoie au Digeste où vous lirez ce qui est écrit à propos des municipes et des droits de tous leurs habitants ou sur l’entretien des enfants. En me référant à ces dispositions légales, je peux aussi réclamer mon affranchi, qui ne m’a jamais appartenu, ou mon fils, par une procédure selon le droit romain. De leur côté, un citoyen, une ville ont également la possibilité d’agir de la sorte au sujet de leur décurion, d’après les Institutes au paragraphe sur les actions préjudicielles, d’après le Digeste au titre sur la réclamation d’un bien. Le Code, lorsqu’il parle des agriculteurs et des personnes astreintes au cens, aborde la même question. J’y ajouterai ce qui est dit à propos des ouvriers agricoles de Palestine et de Thrace, des ouvriers agricoles déserteurs, des agriculteurs et des esclaves. Toutes ces dispositions me permettent de réclamer un bien dont je ne fus jamais propriétaire. Par ailleurs, nulle part on ne parle de cession ou de propriété. Car je peux réclamer un affranchi sans qu’il me soit cédé, sans qu’il m’ait appartenu. Dans le cas contraire, que se passera-t-il s’il se considère, dès sa manumission, comme un homme né libre ? Et si j’achète les droits de son ancien maître, est-ce que je n’exerce pas une action sans avoir été le propriétaire de l’affranchi ? Au cas où mon père m’aurait assigné l’affranchi, je le réclamerai après la mort de mon père sans m’embarrasser des questions de propriété ou de cession10. Je vous donne encore un autre exemple. Le Digeste11, au titre sur les créances, envisage le cas d’un débiteur bien décidé à rembourser sa dette, mais qui, après accord, garde l’argent pour le transformer en créance ; on a alors affaire à un emprunt parce que le créditeur est censé avoir recouvré son argent et l’avoir donné au   Dig. 13.5.5 § 9.   Dig. 50.1.37.    Dig. 43.30.3.   Pierre utilise la formule ex iure Quiritum pour signaler une procédure établissant le droit de propriété (Cod. Just. 7.25.1).    Inst. Just. 4.6.13.    Dig. 6.1.1 § 3.    Cod. Just. 11.48.3 ; 6.    Cod. Just. 11.51 ; 52 ; 68.2 ; 3. 10   Dig. 38.4.1. 11   Dig. 12.1.15.  

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débiteur. Par analogie, l’on dira que j’ai reçu les livres de la part de l’acheteur pour les laisser en dépôt. Ensuite, la cession véritable se produit lorsqu’il y a action réelle. C’est pourquoi le Code, au titre sur les conventions, nous apprend que le droit de disposer des biens s’acquiert par cession et par usucapcion12. L’autre type de cession passe par la fiction légale, une triple fiction. Il y a d’abord la constitution telle que la prévoient le Code au titre sur les donations13 et le Digeste au titre sur la réclamation d’une chose14 et au titre sur l’acquisition de la propriété15. Il y a ensuite l’accomplissement d’un acte qui invalide un acte antérieur, prévu par le Digeste au titre sur les donations entre époux16. Enfin, il y a le dispositif de surveillance dont parle le Digeste au titre sur la prise de possession17. J’ai eu recours à ce rapide survol, non pas pour vous apprendre quelque chose, puisque vous êtes un brillant connaisseur du droit romain, mais pour vous inciter à aller encore plus loin dans la recherche des subtilités. Ainsi, cet aperçu informe vous fournira l’occasion d’optimiser votre formation. Car il est écrit : Ce que tu dis à un sage développe sa sagesse18. Les petits ruisseaux font souvent les grandes rivières, et une étincelle peut se transformer en un immense brasier si le vent se lève. Adieu !

  Cod. Just. 2.3.20.   Cod. Just. 8.53.28. 14   Dig. 6.1.77. 15   Dig. 41.2.21. 16   Dig. 24.1.3.10. 17   Dig. 41.2.51. 18   Prov. 9.9. 12 13

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42 (19)* À R., son cher compagnon et ami, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut – à moins qu’il n’y ait quelque chose de meilleur. L’autre jour, lors d’un débat entre étudiants, certaines des questions abordées t’ont laissé dans le doute, comme tu dis. Tu me les exposes et tu attends de moi une solution. Mais puisque tu vis, toi, dans l’enseignement, alors que moi, je me trouve à la cour, et que, d’autre part, tu t’occupes depuis deux ans de droit civil et de droit canon, je te soupçonne de vouloir me mettre à l’épreuve pour ensuite me surprendre dans ma candeur. En guise de réponse, je serais donc presque tenté de reprendre les termes que cette femme sage a employés à l’adresse de Joab, le commandant qui recherchait Chéba l’insurgé : On avait coutume de dire autrefois : « Que l’on procède à une consultation à Abel-Beth-Maaka, et l’affaire sera réglée ! » Autrement dit, que ceux qui ont des questions à poser le fassent à Paris : c’est là que les questions les plus ardues ont leur dénouement. La solution de tes problèmes se trouve, en effet, plus facilement chez des gens dont l’art d’argumenter est le métier. Cela dit, je ne veux pas me dérober et garder pour moi ce que je sais. Que le Seigneur fasse en sorte que tu puisses accepter la réponse que je te donne bien volontiers en proposant une solution qui, si elle ne satisfait pas la raison, satisfera peut-être l’homme. À mes yeux, il suffit par ailleurs de citer une seule loi ou un seul canon à l’appui de mon avis. Ta première question concerne le cas d’une femme qui, forte du témoignage de personnes dignes de foi, croit son mari mort en voyage et qui décide de prendre le voile. Tu veux savoir si elle peut quitter d’autorité son couvent pour rejoindre son mari, inopinément de retour, sans que ce dernier exige qu’elle revienne. Tu demandes encore si, en tant que professe, elle doit être rendue à son époux et si, après le décès de celui-ci, elle est à nouveau obligée d’observer son vœu, étant donné que la raison de la suspension n’existe plus.

 

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  2Sam. 20.18.   Ps. 118.108 (V). Lettre publiée en 1184.

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Pour répondre à ta première question, je dirai que le vœu de chasteté n’entraîne aucune obligation pour elle, puisqu’elle l’a fait sans le conseil et sans le consentement du mari. À l’appui de ma réponse, je te renvoie au huitième synode, au synode du pape Eugène, à la lettre de Grégoire à Urbicus, à la lettre de Nicolas et à l’avis d’Augustin. Jérôme, dans son commentaire sur l’épître à Tite, défend constamment le même point de vue. Dans ses remarques sur le Nouveau et l’Ancien Testament, Ambroise critique le vœu de la femme, à moins que le mari n’approuve la décision. Augustin partage clairement cet avis dans ses réflexions sur le livre des Nombres. Certes, le concile de Compiègne interdit à la femme de quitter son couvent sans le rappel exprès du mari, mais tu dois savoir qu’elle ne peut le faire non plus si, de son côté, le mari a fait également vœu de chasteté. Autrement, si le mari refuse ce vœu ou s’il n’invite pas sa femme à le rejoindre, l’Église doit l’obliger soit à rappeler son épouse, soit à observer, lui aussi, la chasteté, comme l’explique Augustin dans son commentaire sur le psaume 149. Tu pourras m’objecter que la femme a pu renoncer à l’acte charnel dans le mariage et de ce fait se sentir liée par son abstinence volontaire. Je te citerai alors l’Apôtre : Le mari ne peut pas faire ce qu’il veut de son corps : son corps est à sa femme, de même que le corps de la femme est à son mari. Elle ne peut donc observer la chasteté sans l’accord du mari. Ceci ressort de la lettre d’Alexandre II à Landulphe10. De plus, puisque l’épouse a prononcé le vœu de chasteté par erreur, ce vœu est nul ; à vrai dire, elle n’y a même pas consenti. Car d’après le droit civil, rien n’empêche le consentement autant que l’erreur, qui révèle l’ignorance11. En admettant que la femme désire être mère, qu’elle quitte au nom du Seigneur le couvent et qu’elle se donne à son mari si ce dernier refuse pour luimême le vœu de chasteté ou s’il ne fait rien pour rappeler sa femme.   Grat., Decr., C.27.q.2.c.22-26.   Hier., Tit., 617 A/B.    Le titre que cite Pierre, Quaestiones novi et veteris testamenti, ne figure pas parmi les ouvrages d’Ambroise ni parmi ceux du Pseudo-Ambroise.   Aug., Hept., 4.59, p. 272-273.    Capitulaire de Pépin le Bref, Compiègne (757), 5 (MGH, Legum 1, p. 28).   Aug., Psalm., 149.15 ; 40, p. 2189.28-41.    1Cor. 7.4. 10  Alexandre II, Ep., 112. 11   Cod. Just., 4.65.23.  

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Mais si, plus tard, l’époux paie son tribut à la mort, la femme sera affranchie de la loi du mari et elle pourra épouser qui elle voudra, dans le Seigneur12 : il n’y aura plus d’obligation pour elle de se sentir liée par un vœu qu’elle n’a pas observé dès le début. L’on peut comparer ce cas de figure à celui d’un esclave que son maître aurait fait sortir d’un couvent. Si cet esclave acquiert plus tard la liberté, il n’aura pas l’obligation de vivre en moine, quoique rien ne l’empêche de le faire13. Voilà mon avis tel que le Dieu si bon l’a préparé pour le malheureux14. Si une réponse plus élégante t’était donnée d’en haut, fais-le-moi savoir : je suis tout à fait disposé à apprendre de mon élève, comme je le suis lorsqu’il s’agit d’un professeur. Car je juge exécrable ce sentiment de honte qui empêche de se laisser instruire par plus jeune que soi. Tu voudrais mon ouvrage Les mirages de la Fortune. Avant de te l’envoyer et de le rendre public, il faut le relire attentivement et éliminer tous les passages mal formulés ou qui manquent de raffinement : ni les yeux ni les oreilles du lecteur ne doivent être offusqués. Quant au choix du titre, dont tu t’enquiers par lettre et par l’intermédiaire de ton clerc et qui t’étonne parce que l’ouvrage emprunte exclusivement à la Bible, je t’en dirai la raison. Le premier livre explicite clairement pourquoi la Fortune n’est rien, et il réfute avec assez de probabilité l’opinion de ceux qui pensent pouvoir évaluer les événements d’ici-bas à partir des changements trompeurs de la Fortune. Ils oublient que cette instabilité est l’œuvre de la providence divine qui, elle, ne connaît pas de changement. D’où le titre de l’ouvrage : ni la Fortune ni ses mirages ne revêtent la moindre importance. Au contraire, l’élévation et l’abaissement des humains, que beaucoup considèrent comme imprévisibles et aléatoires, correspondent bien à un plan divin. Pour t’en convaincre toi-même, je t’expédie cinq cahiers. Lis-les sans les copier et rendsles le plus vite possible au porteur de la présente. Adieu, très cher ami dans le Christ !

  Grat., Decr., C.28.q.1.c.9 (§ 6, col. 1058).   Decretal. 3, tit. 32, cap. 3 ; 12. 14   Ps. 68.11. 12 13

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43 (79)* À son cher ami R., maître Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : qu’il manœuvre avec beaucoup d’habileté. Qui ne mêlerait pas le ciel à la terre et la mer au ciel ? L’on dirait qu’il s’en faut de peu que n’arrive ce que l’on déteste d’ordinaire et ce qu’interdit la nature. L’homme qui, dès sa tendre enfance, a abhorré le sexe féminin, dont la langue a toujours été prête à dire pis que pendre des femmes, cet homme-là vient de tomber dans la trappe qu’il a su éviter jusqu’à ce jour, et celui qui, imbu d’arrogance, avait insulté autrefois les femmes d’une manière abusive, s’est laissé attirer dans leurs filets sans la moindre résistance. Quelle joie pour les femmes qui ont eu la main heureuse et ont su triompher de leur persécuteur ! Les agneaux ont capturé le loup et une simple poule a su déjouer les ruses du renard. Ton cas est absolument désespéré. Quelle Hécate t’a charmé, quelle Furie a dérangé ton cerveau pour que tu te mettes irrévocablement la corde au cou et que tu choisisses la servitude dans la honte après avoir rejeté les agréments de la liberté ? Dieu, dans sa grande justice, t’a puni par où tu as péché : aujourd’hui, les femmes, qui ont si souvent dû souffrir des injures de ta langue impudente, selon le mot du bienheureux Augustin, pourront réduire au silence leurs détracteurs. Tu as navigué, tu t’es marié : l’exil t’aurait été plus profitable que ce mariage qui, à sa manière, n’est rien d’autre qu’un exil pour ta réputation et pour ta paix intérieure. Le lien conjugal comporte de très nombreux inconvénients, et vivre avec une épouse, estime-t-on, ne favorise guère la quiétude de l’âme. D’après ce que rapporte Valère Maxime, Socrate, en réponse à la question d’un jeune homme désireux de savoir s’il fallait se

 

  Juv., Sat., 2.25.   Ps. 62.12 (V).

Lettre publiée en 1184. Plusieurs des anecdotes rapportées par Pierre de Blois se trouvent également dans la Dissuasio Valerii, pamphlet misogyne de Gautier Map (De nugis curialium, 4.3), sans que l’on puisse toujours dire avec certitude si Pierre a puisé dans le texte de Map (antérieur à 1181) ou dans l’une des sources de son auteur (italiques : correspondances textuelles). Plus haut, p. 14, n. 16.

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marier ou non, aurait dit qu’il regretterait les deux : « Si tu ne te maries pas, tu sera seul, tu n’auras pas d’enfants, ton nom s’éteindra et quelqu’un d’étranger héritera de tes biens. Par contre, si tu te maries, tu connaîtras en permanence des soucis et tu baigneras dans des querelles ; on t’accableras de reproches au sujet de la dot et les membres de la famille vont t’importuner ; tu devras supporter les commérages d’une belle-mère qui se mêlera de ce qui ne la regarde pas et tu ne sauras pas comment tes enfants évolueront ». L’on raconte que le roi Phoronée, fameux pour sa grande fortune, qu’il n’hésitait pas à distribuer, aurait avoué, le jour de sa mort, à son frère Léonce que sans sa femme, il aurait été un homme parfaitement heureux. Léonce, qui lui en demandait la raison, eut pour seule explication : « Tous les maris savent cela ». Théophraste, dans son livre « À propos du mariage », se pose la question de savoir, nous dit Jérôme, si le sage doit prendre femme. Après avoir précisé dans quelles conditions le sage peut se marier – la femme doit être belle, de bonnes mœurs, d’une famille honorable et lui-même, sain et fortuné –, l’auteur ajoute : « Il est extrêmement rare que l’on trouve réunis tous ces éléments. Une épouse a besoin de beaucoup de choses. Il lui faut des vêtements coûteux, de l’or, des pierres précieuses, de l’argent à dépenser, du personnel, toute sorte de vaisselle, des litières et des voitures dorées. Pendant des nuits entières, elle ne cesse de se lamenter sur des futilités : une telle était mieux habillée en public ; telle autre se voyait plus honorée. ‘Et moi, dit-elle, je me sens méprisée lorsque je me retrouve en compagnie d’autres femmes. Pourquoi as-tu regardé la voisine ? Qu’est-ce que tu as dit à la bonne ? Qu’est-ce que tu ramènes du marché ?’ Nous ne pouvons plus avoir d’amis ni de compagnons. L’épouse interprète comme de la haine à son égard l’affection que l’on éprouve pour quelqu’un d’autre. S’il est difficile de nourrir une femme pauvre, supporter une riche devient carrément une torture ». Lorsque Marius voulait proposer à Métellus sa fille, une femme très bien dotée, belle, célèbre et d’une illustre famille, Métellus objecta : « Je préfère disposer de moi-même plutôt que d’être à elle ». « Mais », répliqua Marius, « elle sera à toi ». Et Métellus de répondre : « L’époux est forcément à son épouse. Aux yeux des  Val.-Max., Facta et dicta, 7.2.ext. 1.   Gautier Map, De nugis curialium, p. 298 (Brooke/Mynors).    Hier., Jovin., 1.47.  

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logiciens, tout ce dont on peut prédiquer est sujet ». Cette formule élégante a permis à Métellus de décharger ses épaules du fardeau. N’oublions pas non plus qu’on ne peut pas véritablement choisir son épouse. On doit la prendre telle qu’elle se présente, qu’elle soit atrabilaire, sale, orgueilleuse, vaniteuse ou laide. Un cheval, un âne, un bœuf, un vil esclave, un siège, une cruche, une marmite – tout cela s’essaie avant d’être acheté. Seule la femme n’est pas montrée, de peur qu’elle ne déplaise avant le mariage. Ceux qu’elle aime, même s’il s’agit de personnes désagréables, il faut que tu les aimes aussi et que tu les honores. Si tu la laisses commander toute la maison, tu dois la servir, si tu gardes un petit domaine pour toi, elle va croire que tu te méfies d’elle. Elle commence à te haïr et, si elle peut, elle envisage de t’empoisonner. Si tu laisses entrer chez toi les diseuses de bonne aventure, les voyants ou les colporteurs de pierreries et de vêtements de soie, tu risques de mettre en danger la réputation de ta femme; si tu l’interdis, tu t’attires injustement le reproche de la soupçonner. Livie a tué son mari par trop de haine, Lucilia a agi de même, mais par trop d’amour. L’une s’est servie d’un philtre, l’autre d’un poison. Déjanire, par un poison monstrueux, a pu dompter le dompteur des monstres : elle a porté atteinte à la vie et au sang d’Hercule en se servant du sang de Nessus que ce même Hercule avait tué. C’est pourquoi l’empereur Valentinien, aspirant à une vie plus austère, a fait vœu de chasteté et s’est interdit de céder aux pulsions de sa chair. Apprenant au moment de mourir, à l’âge de 80 ans, que l’on s’apprêtait à commémorer les triomphes qui l’avaient rendu célèbre, il a précisé qu’il se vantait, lui, d’une seule victoire : « J’ai toujours combattu mon pire ennemi, ma chair, et je suis sorti vainqueur10 ». Se marier pour avoir des enfants, qui perpétueraient notre nom, soutiendraient notre vieillesse et nous éviteraient de chercher des héritiers fiables, est totalement stupide. Prenons, p.ex., le soutien de notre vieillesse : quelle folie que d’élever chez soi celui qui mourra peut-être avant vous ou qui mène une vie indigne ou qui, une fois atteint l’âge adulte, trouve que votre vie a assez duré ! Les meilleurs   Gautier Map, op. cit., p. 302.   Ps. 81.7.    Hier., op. cit., 289B/290A.    Gautier Map, op. cit., p. 304 ; 306. 10   Ibidem, p. 300.  

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héritiers, les plus fiables, restent ceux que l’on a choisis après mûre réflexion, les amis et les proches, non pas ceux qu’on est forcé de choisir11. Aussi honnête et vertueuse que puisse être une femme, dès qu’elle est en mesure d’ôter ses vêtements, elle tourne d’ordinaire le dos à l’honnêteté. D’après Hérodote, une femme renonce à la pudeur aussitôt qu’elle ôte ses vêtements12. Si tu avais lu plus souvent la satire de Juvénal, qui commence par les mots : Je crois que la déesse de la Pudeur13 etc., la méchanceté traîtresse des femmes n’aurait jamais réussi à te plonger dans cette misère. Le poète Canius, un homme charmant et d’une éloquence agréable, fut blâmé par Livius de Carthage, un rigoriste marié, pour ses très nombreuses aventures amoureuses. « Tu ne pourras partager notre philosophie tant que tu te partages entre toutes ces personnes, car Tityos n’aime pas Junon en raison de ce foie que beaucoup de vautours déchirent dans tous les sens ». À quoi Canius répondit : « Si je trébuche parfois, je me relève avec plus de précaution ; si je suis accablé, je respire l’air avec plus de fougue. Les jours prennent le relais des nuits et me rendent plus gai, mais les ténèbres perpétuelles sont comme l’enfer14 ». Je ne mets pas en question le mariage, un grand mystère qui se rapporte au Christ et à l’Église15, mais que tu te sois marié dépasse mon entendement, et ce qui m’étonne encore plus, c’est te voir en époux, toi qui as toujours montré un goût très prononcé pour les études, toi, le professeur de philosophie connu. Cicéron, divorcé de Térentia, s’est vu proposer la sœur d’Hirtius. Rejetant l’idée même de mariage, il a estimé qu’il lui serait impossible de se partager entre une épouse et la philosophie16. Le bienheureux Jérôme écrit que toutes les tragédies d’Euripide maudissent les femmes17 et qu’après le mariage de son disciple Métrodore avec Léontia, Épicure aurait dit : « Le sage ne devrait que très rarement contracter mariage parce qu’aux brefs plaisirs des noces, succèdent de nombreux et de graves

  Hier., op. cit., 290C/291A.   Ibidem, 292B (Hérodote, Histoires, 1.8). 13   Juv., Sat., 6.1. 14   Gautier Map, op. cit., p. 300. Canius (de Cadix) fut un ami de Martial (Epigr., 1.61). 15   Éphés. 5.32. 16   Gautier Map, op. cit., p. 300. 17   Hier., op. cit., 292A. 11 12

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inconvénients18 ». Pacuvius, raconte-t-on, s’est adressé en larmes à son voisin : « Ami, dans mon jardin, il y a un arbre absolument maudit : ma première femme s’y est pendue et ma deuxième femme a fait de même. La troisième, elle aussi a choisi de se donner la mort de la sorte ». Le voisin eut alors cette réplique : « Je ne comprends pas que tu puisses pleurer devant un tel succès ». Et d’ajouter : « Grands dieux, combien de dépenses [dispendiis] cet arbre-là t’a fait éviter [suspendit] ! Donne-m’en quelques greffes que je les plante, qu’elles poussent et qu’elles accélèrent ainsi la mort de mon épouse19 ! ». Il te faudrait un arbre de ce type. Tu devrais savoir que votre intimité, pour ne pas dire votre mariage, aboutit à des résultats désastreux. Tout ce qui s’y passe contrarie Dieu et contrevient aux sanctions apostoliques. En effet, destiné au Seigneur, tu avais reçu le diaconat. Mais peut-être as-tu pris femme avec l’arrière-pensée qu’une fois assouvie ta passion charnelle, tu pourrais divorcer en prétextant l’incompatibilité du mariage avec ton état de diacre. Cependant, mis à part le risque pour ton âme, te moquer ainsi des parents de ta femme comporte des dangers pour toi, d’autant plus que la famille s’est déjà plainte à plusieurs reprises de voir son nom terni et de se sentir humiliée pour t’avoir accepté parmi ses membres. Je te vois sur la corde raide. Marié, tu risques ta renommée, divorcé, tu mets ta vie en danger. Il te faudra donc manœuvrer avec beaucoup d’habileté. Adieu !

  Hier., op. cit., 292C/D.   Gautier Map, op. cit., p. 302. Cic., De Or., 2.69.

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44 (40)* À son ami H., Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : qu’il apprenne à mieux surveiller ses paroles. Je serais comblé si vos propos étaient plus modestes et plus convenables, si votre langue ne vous jouait pas en permanence des tours. De toute évidence, vous provoquez la haine de beaucoup de monde par votre incapacité à mieux contrôler vos pensées et parce que vous ne vous retenez pas de médire et de dénigrer – à tort d’ailleurs. Sans entrer dans le détail : quelle idiotie de calomnier le seigneur roi et de s’attaquer à sa réputation par des discours venimeux ! D’une manière générale, le dénigrement, quel qu’il soit, sied mal à un prélat et lui fait du tort dans la plupart des cas : personne ne reste indifférent aux ravages des détracteurs, et les princes, à qui nous devons du respect, y sont encore plus sensibles et se sentent très souvent animés à sévir contre ceux qui les harcèlent. L’apôtre Jean réfute les réflexions malveillantes de son détracteur par ces mots : Mais Diotrèphe, qui aime à tout diriger, ne tient aucun compte de ce que je dis. C’est pourquoi, quand je viendrai, je dénoncerai le mal qu’il commet, lui qui profère des propos malveillants à notre sujet. Cela prouve qu’une langue trop encline à déblatérer déplaît également à ceux qui mènent une vie sainte et parfaite dans le Seigneur. Les calomniateurs ressemblent aux moustiques : ils piquent et font mal sans crier gare. Ils font également penser à la rouille et aux serpents parce que leur médisance détruit les biens d’autrui. Salomon le dit très justement : Le détracteur, qui opère dans l’ombre, rappelle le serpent, qui mord en silence. Ou encore : Qui écoute les mauvaises langues ne trouve plus de tranquillité et ne peut plus vivre en paix. Je me trouve parmi des gens féroces : leurs dents sont pointues comme des armes ou des flèches. Ailleurs, nous lisons :

  3Jn 9-10.   Eccl. 10.11 (V).    Sir. 28.16.    Ps. 57.5.  

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Lettre publiée en 1184.

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Leur bouche est pleine de malédictions amères. Devant Dieu et les hommes, leurs actions répandent une mauvaise odeur : Leur bouche est une tombe ouverte et fétide, c’est du venin de serpent qui sort de leurs lèvres. C’est pourquoi l’Apôtre s’est adressé aux Corinthiens en ces termes : À ces gens-là nous demandons, nous recommandons ceci au nom du Seigneur Jésus-Christ : que la paix règne entre eux, sans doléances ni propos malveillants. Les paroles qui déforment la vie des princes se répandent effectivement au su de tous, suscitant de la sorte l’indignation des puissants et entraînant des conséquences désastreuses pour leurs auteurs. Je cite Salomon à nouveau : Ne critique pas le roi dans son dos. Un oiseau pourrait répandre tes paroles et répéter ce que tu as dit. Quant à l’indignation des puissants, le même auteur affirme qu’un roi en colère peut envoyer quelqu’un à la mort10. La loi du Seigneur, pour sa part, prévoit que celui qui maudit son prince doit être mis à mort11. D’une façon générale, il sied fort mal à un prélat de tomber dans le ridicule et de profaner par des paroles insolentes, impures et condamnables ses lèvres consacrées à l’Évangile du Christ. Mais si le besoin de médire vous démange tant, exercez votre langue vipérine contre des gens d’un rang plus simple. N’ouvrez pas votre bouche pour vous attaquer au ciel et évitez que votre langue n’épargne rien sur terre12. D’après l’apôtre Pierre, l’on doit respecter le roi, qui a le pouvoir suprême13. N’oubliez pas que vous avez juré fidélité au roi : soyez attentif à ce que vous faites ; que votre vie ne tienne pas qu’à un souffle14 et que votre langue écarte les situations hasardeuses. Surveillez cette langue, conformément à votre rang, et empêchez-la de nuire. Écoutons l’apôtre Jacques : Si quelqu’un croit être religieux et ne sait pas maîtriser sa langue, il se trompe lui-même : sa religion ne vaut rien15.   Rom. 3.14.   Ps. 5.10.    Rom. 3.13.   Il s’agit plutôt de 2Thess. 3.12.    Eccl. 10.20. 10   Prov. 16.14. 11   Ex. 21.17. 12   Ps. 73.9. 13   1Pierre 2.13. 14   Is. 2.22. 15   Jac. 1.26.  

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Que celui qui recourt à la calomnie ne puisse pas subsister dans le pays16. La langue est, certes, une très petite partie du corps, mais souvent, elle infecte notre être tout entier17. L’on s’attendrait en vain que celui qui ne sait préserver sa langue de toute impureté recule devant d’autres turpitudes. Salomon en témoigne : Une ville sans défense devant une attaque : tel est l’homme qui ne contient pas sa langue18. La loi du Seigneur n’énonce pas autre chose : S’il y a là un récipient non fermé par un couvercle, son contenu devient impur19.

  Ps. 140.12.   Jac. 3.5-6. 18   Prov. 25.28 (V). 19   Nombr. 19.15. 16 17

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45 (44)* Au révérend père et seigneur Arnoul**, par la grâce de Dieu évêque de Lisieux, Pierre de Blois, salut et l’esprit qui donne aptitude à décider et vaillance. Je m’étonne que vous, un homme dont la finesse et le discernement ne sont plus à démontrer, vous adressiez à moi et à quelques autres personnes de rang modeste pour demander conseil dans une affaire grave, à moins que ce ne soit encore un signe de prudence que de chercher à connaître, dans une situation difficile, l’opinion de gens d’un milieu plus humble. En effet, le Seigneur révèle souvent aux petits ce qu’il cache aux puissants. Vous désirez résigner votre charge épiscopale et vous consacrer à la contemplation, si vos amis vous le conseillent et qu’ils soient d’accord avec vous. Il serait présomptueux de ma part de vouloir donner mon avis avec précipitation dans une affaire aussi dangereuse et délicate sans en connaître d’abord tous les tenants et aboutissants. Je sais bien que vous vieillissez et que votre corps, malmené par les efforts et par l’âge, vous signale ses défaillances, mais je vous rappelle que pour gérer ce type de situation, les Pères ont institué la fonction de coadjuteur, une charge au service des évêques vieux et malades. Ainsi, Augustin s’est vu nommé auxiliaire de Valère, évêque d’Hippone, Grégoire a désigné un coadjuteur pour aider l’évêque de Rimini, et le pape Zacharie a agi de même dans le cas de Boniface, archevêque de Mayence, qui, lui aussi, connaissait des problèmes de santé. En revanche, si vous envisagez de chercher la paix et le calme parce que vous appréhendez le courroux du prince, le harcèlement de votre chapitre ou d’autres désagréments de cette vie, vous risquez   Is. 11.2.  Possid., Vita, 1.8, 39-40. Greg.-M., Ep., 9.140. Zacharie, in Bonifatii Epistulae Selectae, 80, p. 179-180.  

Lettre publiée en 1184. Arnoul, évêque de Lisieux (1141-1181). Sur ses rapports compliqués, souvent conflictuels, avec Henri II, Türk, Nugae curialium, p. 56-57. La question de la résignation de l’évêque fut soulevée en 1177, dans un entretien entre le roi, le cardinal Pierre de Pavie et Arnoul. Ibid., p. 63.

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qu’on vous reproche un esprit ignoble, avili et un comportement indigne de vous, car plus que d’autres, vous êtes connu pour la noblesse et la générosité de votre cœur. Vous ne trouverez sûrement pas le calme auquel vous aspirez, et votre tranquillité se changera en grande amertume dès que vous vous serez rendu compte, l’esprit angoissé et plaintif, que vous avez failli à votre devoir au lieu de vous montrer courageux et que la pusillanimité et une légère tempête ont pu vous désarçonner, une fois abandonné l’esprit qui donne aptitude à décider et vaillance. Si vous désirez mon avis : aucune humiliation ne devra vous pousser à la démission, car le Seigneur provoque peut-être tout cela pour que les vexations vous ouvrent l’esprit. L’on bat le blé pour garder les grains dans le grenier ; l’on taille les pierres pour que l’on n’entende pas un seul coup de marteau pendant tout le temps de la construction du temple ; le vent se lève pour qu’un tourbillon emporte Élie au ciel. Par ailleurs, si vous souhaitez obtenir la grâce de votre prince, vous y réussirez sans difficulté : il vous suffira de vous présenter devant lui avec humilité et un esprit de soumission. Le roi est quelqu’un qui, chez un évêque, ne déteste rien de plus que la rébellion et l’insoumission. Lui-même obtient gain de cause grâce à son humilité et c’est par l’humilité que l’on obtient sa bienveillance. Cependant, il peut y avoir une raison légitime de résigner. Il est écrit que dès leur jeunesse, les hommes n’ont au cœur que de mauvais penchants, et l’on dit que, jeune, vous avez déjà commencé à vous intéresser aux honneurs ecclésiastiques et que pour occuper la charge qui vous pèse aujourd’hui, vous avez offert vos services, vous avez fait appel à des interventions et à d’autres moyens développés par l’ambition humaine. Faites alors votre examen de conscience, et si vous deviez constater que vos débuts n’ont pas été tellement conformes aux règles canoniques, occupez-vous au moins de la fin de votre carrière : la résignation aurait ici effectivement une raison d’être. À en croire Grégoire, celui qui s’introduit dans la bergerie autrement que par l’entrée se fatigue en vain à gagner la   Is. 38.17 (V).   Sag. 5.3 (V).    Is. 11.2.    Is. 28.19 (V).    1Rois 6.7.    2Rois 2.11.    Gen. 8.21.  

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couronne du salut éternel, à moins d’abandonner la charge qu’il a usurpée. Il relève donc d’une réflexion salutaire que de choisir la vie privée et de se retirer de la charge épiscopale si vous constatez que votre conscience, ne fût-ce que légèrement, a subi un dommage en raison de votre accession à la dignité d’évêque. Si vous acceptez mon modeste conseil, ne gardez absolument rien de ce que vous avez acquis par le péché. Le soir tombe et les jours de votre vie déclinent. L’ennemi est constamment sur vos talons10 et il vous attend pour le dernier combat. Coupez les liens avec l’injustice, secouez le joug du rançonneur. Abandonnez ce que votre ambition vous a fait amasser, pour que le lutteur caché vous trouve sans bagages. Un athlète nu combat avec plus de force ; un nageur ne porte rien sur lui pour mieux traverser le fleuve et un marcheur, pour être plus à l’aise, se débarrasse de tout fardeau. Ainsi préparé, vous pourrez bientôt traverser le torrent de la mort et vous battre contre celui qui ne se donne pas pour vaincu d’avance, qui fait que la confrontation comporte des risques, que le rétablissement reste difficile et que la victoire arrive rarement et ne puisse jamais vraiment être acquise. Rien de ce qui lui appartiendrait ne doit être trouvé chez vous. Au contraire, après vous avoir parfois vaincu lorsque vous étiez dans la force de l’âge, il doit subir une défaite, même si c’est un malade décrépit qui la lui inflige. Adieu !

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  Ps. 56.7.

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46 (69)* Au révérend père et seigneur Raoul**, par la grâce de Dieu évêque d’Angers, son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut pour son âme, santé pour son corps. De même que votre maladie m’a profondément affligé, de même votre rétablissement me remplit de joie. Loué soit le Seigneur qui vous a châtié sans vous abandonner à la mort : en vous gardant en vie dans sa miséricorde, il a voulu donner à son peuple une leçon de salut. Effectivement, il est temps de ceindre l’épée et de brandir la punition pour tirer vengeance des nations et administrer aux peuples une correction méritée. Votre peuple s’est gravement rendu coupable, et il est à craindre que le Seigneur se mette en colère contre vous et le peuple et que vous deviez répondre d’une faute commise par d’autres si vous n’infligez pas à point nommé la punition requise de tant de méchanceté. Pourquoi d’ailleurs ces agissements criminels d’une faction de traîtres qui a poussé l’armée angevine à quitter son maître, à l’instar des transfuges et des déserteurs, et à l’exposer aux bataillons de ses ennemis ? L’on pourrait encore admettre cette fuite si les vivres avaient fait défaut, s’il n’y avait plus eu d’armes, si l’ennemi avait montré trop de force, si le prince avait été fait prisonnier ou s’il avait perdu la vie au combat. Mais dans le cas présent, l’armée s’est enfuie sans raison – elle n’avait pas peur, elle ne comptait pas de blessés, il n’existait ni danger ni ennemis –, si ce ne fut la volonté de s’assurer la bienveillance du camp adverse aux dépens de son propre prince malheureux. Mais leur méchanceté a pu largement se développer en raison de la bienveillance du roi, qui les avait gouvernés avec clémence et indulgence. Ils ont abusé de ce bienfait et ils ont préféré l’insolence rebelle. Je sais que, déloyaux, ils désirent voir régner le

  Ps. 44.4.   Deut. 32.41.    Ps. 149.7.    Ps. 72.7 (V).  

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Lettre publiée en 1184. Plus haut, p. 190, n. 10. Raoul de Beaumont, évêque d’Angers (1178-1197).

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fils. Pour le dire avec les mots du poète : La foule nombreuse se trouve en désaccord avec le prince, et en général, les peuples aiment un régime qui doit encore s’établir. Ils sont tous convaincus que sous un nouveau roi, leur royaume connaîtra un sort des plus agréables. Les guerriers qui, en rupture de leur serment prêté au père, ont choisi clandestinement le parti du fils devraient subir la même punition que le peuple, car le crime met sur un pied d’égalité ceux qu’il a souillés. Par ailleurs, puisque le fils vivra plus longtemps et qu’il faut s’attendre à une domination assez brutale, les esprits vils prennent peur et ruminent un désastre plus grave encore. Moïse, pris de colère à cause du veau d’or, a fait exécuter 23 000 Israélites10, un nombre limité de personnes, comme l’écrit Augustin11, expiant la faute de beaucoup. Jules César, pour mater une révolte d’envergure de son armée, a châtié quelques meneurs12. Instruit par ces exemples, le seigneur roi ne devrait pas ignorer le forfait des Angevins ou passer outre, mais, au contraire, il lui faudrait sortir l’épée de la vengeance contre l’insolence d’un petit groupe et répandre ainsi la terreur pour empêcher le crime de se reproduire à l’avenir. Le Seigneur dit par la bouche du prophète : Si je suis votre Seigneur, pourquoi ne me craignez-vous pas ? Si je suis votre Père, pourquoi ne m’aimez-vous pas13 ? De fait, le très noble roi, qui avait tempéré les rigueurs de son règne par sa mansuétude paternelle, n’a récolté chez ce peuple félon ni amour ni crainte. Frontin cite dans ses Stratagèmes les propos du général lacédémonien Cléarque : Une armée doit craindre son chef plus que ses ennemis14. Je souhaite que la crainte rende leur humilité à ceux que la clémence du prince a gonflés d’orgueil et incités à se rebeller. Pour les déserteurs, les transfuges et les permissionnaires qui dépassent le temps de leur congé, le droit romain prévoit comme peine habi-

  Allusion à la révolte d’Henri le Jeune en 1183 (Warren, Henry II, p. 591 sq.).    Stat., Th., 1.168-170.    Luc., Bellum civile, 8.452-453.    Ibidem, 5.290.    Ibid., 6.417. 10   Ex. 32.28. La Bible parle de 3 000 morts. 11  Ps.-Aug. Quaest. test., 102. 1, p. 199.15-20. 12   Frontin., Strat., 4.5.2. 13   Mal. 1.6 (V). 14   Frontin., op. cit., 4.1.17.

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tuelle la fourche ou les animaux sauvages du cirque15. L’on dit qu’Appius Claudius a fait tirer au sort un soldat sur dix parmi ceux qui avaient quitté leur poste, avant de les exécuter à coups de bâton16. Pour les mêmes raisons et selon le même procédé, le consul Fabius Rullus, commandant deux légions, a fait périr par la hache du licteur, devant tout le monde, un soldat sur vingt17. Q. Fabius Maximus a coupé la main droite des transfuges18 et Caton l’Ancien a agi de même envers les soldats coupables de vol19. Chez un guerrier, il n’y a rien de plus détestable que la traîtrise. Joab a eu beau faire montre de force, il ne figure pas sur la liste des généraux forts de David parce qu’il a nui à sa réputation de fort par sa trahison d’Abner et d’Amassa20. Je ne vous dis pas de proposer ou de conseiller au seigneur roi de faire sentir à votre peuple toute la rigueur du glaive matériel – je sais que le roi jouera dans cette affaire le rôle d’un juge sévère –, mais respectez vos obligations. Fortifiez les mains débiles et les genoux flageolants, confortez les esprits inquiets et ramenez les cœurs déloyaux à la fidélité envers leur prince ou châtiez-les par le glaive spirituel. Vous devez savoir que le seigneur pape a transmis un nouveau mandement qui prévoit que tous ceux qui troublent la paix du seigneur roi tombent sous le coup de l’excommunication, sans la possibilité d’interjeter appel. Fort de cette autorisation, l’archevêque de Cantorbéry a récemment à Caen excommunié tous les coupables de la rébellion contre le seigneur roi, sans exclure personne, pas même le jeune roi21. Sachez aussi qu’il n’a jamais excommunié quelqu’un qui ne serait pas mort peu de temps après ou qui ne se serait pas couvert de honte et de déshonneur. Tirez donc le glaive de Pierre et ramenez le peuple, malgré qu’il en ait, dans le droit chemin de la fidélité qu’il doit au roi et qui l’aurait dû amener à subir de son propre gré la mort et la prison pour sauver son prince. Seule la fidélité rend un peuple glorieux, consolide la paix et effraie les ennemis. Les noms des peuples

  Dig., 49.16.3-4.   Frontin., op. cit., 4.1.34. 17   Ibidem, 4.1.35. 18   Ibid., 4.1.42. 19   Ibid., 4.1.16. 20   2Sam. 3.22 sq. ; 20.4 sq. 21  Excommunication prononcée par l’archevêque Richard au nom de Lucius III (1181-1185), en 1183. EEA, 2, p. 280. 15 16

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fidèles trouvent encore maintenant leur place dans les livres d’histoire, où ils seront consignés pour toujours. Frontin raconte que les habitants de Casilinum, assiégés par Hannibal, sont restés fidèles aux Romains au point que ni la faim ni les combats ne réussirent à les pousser à la reddition. La famine dans la ville fut telle que quelqu’un a vendu une souris au prix de 200 deniers, et que seul l’acheteur a pu survivre alors que le vendeur a succombé à la mort22. Les habitants de Petelia, assiégés, eux aussi, par les Carthaginois, ont chassé de la ville leurs enfants et leurs parents par manque de vivres, et ceux qui restaient, se nourrissant de peaux humidifiées et séchées au feu, ont pu résister pendant onze mois23. Mithridate, pour humilier les Romains, a mis le siège devant Cyzique et a fait défiler les prisonniers sous les yeux des assiégés, convaincu qu’il pourrait obtenir la reddition de la ville en jouant sur la pitié des habitants. Pourtant, ces derniers encouragèrent les captifs à ne pas craindre la mort et sont restés fidèles à Rome24. Mais vos Angevins, célèbres plus que d’autres pour leurs exploits guerriers, se sont comportés comme les gens de la tribu d’Éfraïm, qui, armés pour le tir à l’arc, ont tourné le dos, le jour du combat25, et ils ont pris honteusement la fuite, impuissants et indignes, alors qu’ils auraient dû aider leur prince, avec courage et loyauté. Mais nous espérons que celui qui est notre espoir26, qui met la mer à sec27, réconciliera bientôt les fils avec leur père28, adoucira l’amertume de cette discorde et, souverain juge de la terre, rendra la victoire à notre roi et augmentera le pouvoir de son oint29. Adieu !

  Frontin., op. cit., 4.5.20.   Ibidem, 4.5.18. 24   Ibid., 4.5.21. 25   Ps. 78.9. 26   Ps. 90.9 (V). 27   Ps. 66.6. 28   Mal. 4.6 (V). 29   1Sam. 2.10 (V). 22 23

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47 (14AW)∗ Aux très chers seigneurs et amis, tous les clercs de la chapelle du seigneur roi, leur Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans le véritable salut. Je vous remercie de votre amitié autant que je peux : le temps de mon séjour parmi vous, je me suis toujours senti entouré de votre affection fraternelle. Votre disposition amicale envers moi a eu un effet comparable à celui que, dans d’autres cas, engendre la nature ou que l’on constate lorsque quelqu’un donne régulièrement de la nourriture. Lors de nos chevauchées, vous étiez une lampe devant mes pas, vous facilitiez ma route. Si, le jour du Seigneur, nos montures prenaient du repos – je n’ai, en revanche, jamais observé que les hommes à la cour s’accordaient un jour de détente : sous cet angle-là, les animaux ont plus de chance que nous –, nos conversations agréables entre toutes choses m’épargnaient le cafard, qui affecte si souvent les gens de cour. Que ce soit sur la route, que ce soit au logis ou à la chapelle, partout, vous me procuriez soulagement et joie. C’est par ambition que je me suis laissé entraîner dans les affaires du monde, après avoir tourné le dos à Dieu et à son Église, oublieux de ma condition. Je cherchais à savoir comment accumuler les richesses par mes propres moyens, négligeant tout ce que le Seigneur m’avait déjà donné. En d’autres termes, j’avais effacé la mémoire du passé pour me projeter dans l’avenir, mais pas de la même manière que l’Apôtre. Par la suite, il est vrai que le Seigneur m’a corrigé, mais il ne m’a pas laissé mourir. En effet, s’il a manifesté son indignation en obligeant mon pauvre corps vil et misérable à souffrir terriblement et en me menant au seuil de la mort, où le corps se sépare de l’âme, il a retenu, plein de compassion, sa colère, voyant que mes tourments allaient m’ouvrir les yeux. Par là même, il délivra mon esprit de toute ambition.

  Ps. 119.105.   Phil. 3.13.    Ps. 118.18.    Hab. 3.2 (V).  



Lettre publiée en 1184.

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Pourquoi ai-je aspiré à de plus grosses richesses, moi, poussière pourrie que le vent devrait emporter ? Mon petit ventre se contente tous les jours d’un seul pain de petite taille : le Seigneur m’avait pourtant comblé au point que j’aurais pu nourrir quotidiennement beaucoup de ventres. Pourquoi, malheureux, m’étais-je cru obligé de chasser et de me comporter à la cour comme un jeune, au détriment de mon âme, avec, pour unique but, l’idée de nourrir ma nombreuse suite et de pourvoir mes montures du nécessaire ? Les aliments sont pour le ventre et le ventre pour les aliments, estime l’Apôtre, cependant, Dieu détruira les uns comme l’autre. Au fond, tous ces serviteurs dont le nombre fournit aux puissants un prétexte pour se vanter ne font que chasser et guetter à leur tour leurs seigneurs, toujours à la poursuite d’une proie, au mépris de l’homme. J’en veux pour preuve le fait que tous ceux que la Fortune a comblés de richesses, tous ceux qu’elle a élevés en rang n’étaient pas entourés par autant de gens lorsqu’ils vivaient encore dans le dénuement, et ils se retrouveraient vite bien seuls s’ils devaient perdre leur place dans la société. Nos courtisans, aujourd’hui, se dépensent à la poursuite de cette vanité consommée : ils connaissent des travaux pénibles et de dures épreuves, sont privés de sommeil, affrontent les dangers dus à la mer, les dangers dus aux rivières, sont en danger parmi de faux frères. Les fréquentes situations extrêmes, la fatigue, l’épuisement – sans parler des autres tracas de leur existence – leur procureraient la gloire du martyre s’ils s’engageaient avec autant de ferveur pour le nom du Christ. Mais hélas ! ce ne sont que des martyrs du siècle, dont ils professent les valeurs, des disciples de la cour, des combattants d’Herla. Si les justes doivent passer par beaucoup de souffrances pour entrer dans le Royaume de Dieu, ceux-là gagnent l’enfer à travers beaucoup de souffrances. Quel malheur de voir ces gens attelés au crime par les cordes du mensonge, s’exclame le prophète. À quoi servirait-il à un homme de gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Il vaudrait mieux être juste plutôt que riche, car au jour du jugement, nous dit Salomon, la richesse est

  1Cor. 6.13.   2Cor. 11.26-27.    Act. 14.22.    Is. 5.18.    Matth. 16.26.  

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inutile. Seule la pratique de la justice préserve de la mort10. Malheureux, quand pourrons-nous profiter, en paix et dans la joie, des biens que la bonté divine nous a accordés sans que nous les méritions vraiment ? Bien sûr, nous aimerions nous en servir, mais l’ambition qui nous domine nous l’interdit : elle nous pousse, bien au contraire, à entasser des richesses encore et encore, sans fin. Mais Salomon n’a-t-il pas dit que celui qui aime l’argent n’en a jamais assez et celui qui aime la richesse n’en profite pas11 ? Je sais que tous ceux qui fréquentent la cour du roi – je devrais dire, qui y laissent leur vie – se réjouissent à l’idée de profiter des largesses du monarque, et parfois leurs espoirs se réalisent généreusement. Chacun souhaite donc que se produise pour lui-même ce qu’il a vu se produire chez les autres. Dans l’attente de cet événement heureux, bien qu’incertain, ce qui est pénible se change en source d’agrément, ce qui pèse devient léger, ce qui a un goût amer retrouve la douceur. Nos martyrs restent insensibles aux fatigues et aux dépenses, en dépit de leur pingrerie. Personnellement, je pourrais regretter les dommages causés par les dépenses énormes et, plus encore, par tout ce temps perdu. J’estime, cependant, que grâce à mon engagement à la cour, j’ai obtenu que notre prince se fût toujours comporté à mon égard en homme aimable et bienveillant, affable et généreux – de par son obligeance et avec l’aide de Dieu. Jamais je ne me suis adressé au roi sans qu’il accédât à ma demande. Plus d’une fois, en m’accordant sa faveur, il a agi avant que je me sois exprimé. Je l’ai aimé, je l’aime encore et je l’aimerai toujours de tout mon cœur. Que Dieu me repousse si, un jour, je devais cesser d’aimer le roi : par ses bienfaits, il m’a attaché à lui définitivement. Ce que je pense, ce que j’écris, ce que je suis, ce que je vaux, ce que je peux : tout appartiendra au roi à jamais. C’est pourquoi, tant que je vivais en votre compagnie, chaque jour où il m’était impossible de parler au roi me paraissait un jour triste et sombre. En revanche, lorsqu’il daignait m’adresser la parole, j’avais l’impression de vivre un jour de fête, presqu’une ambiance de noces. Je le dis sans crainte et je prends à témoin la majeure partie du monde : depuis Charlemagne, il n’y a eu, sous nos latitudes, aucun prince aussi bienveillant et réfléchi, aussi large et

  Prov. 11.4.   Eccl. 5.9.

10 11

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énergique. Je ne retiens que ces quatre qualificatifs pour faire son éloge, qui résument parfaitement l’essence du bon prince. Cela dit, si nous devons de toute manière obéissance aux puissants, si nous devons les honorer et tout spécialement le roi, qui a le pouvoir suprême, pour citer l’apôtre Pierre12, j’estime que les gens de notre condition, pour jouer un rôle plus efficace dans l’intérêt même des puissants, feraient mieux de ne pas s’établir à la cour, mais de vivre en hommes d’Église. En effet, s’il ne me paraît pas hors de propos que quelqu’un d’une moindre formation théologique, quelqu’un de plus simple, puisse se proposer de servir le roi, il en va tout autrement pour un clerc qui a reçu les ordres majeurs, qui possède les Écritures à fond, qui se voit de la sorte obligé de faire connaître cette richesse spirituelle au monde et qui doit rendre compte au Seigneur du trésor dont il est dépositaire : ce clerc-là n’a pas d’excuses s’il s’occupe des affaires du monde. Écoutez ce qu’en dit le Seigneur par la bouche du prophète : C’est moi qui l’enrichissais de l’argent et de l’or dont elle s’est servie pour Baal13. En effet, ceux qui ont reçu de la part de Dieu sagesse et éloquence pour faire savoir à son peuple qu’il vient le sauver14 ne confectionnent-ils pas une idole, Baal ? Ils rappellent les pierres de Jérusalem éparpillées à tous les coins de rue15. Par leur savoir, leurs paroles, leurs actions, ils se lancent à fond dans l’acquisition de choses matérielles. À bien y réfléchir, il se pose pour moi une question centrale : comment quelqu’un qui a l’habitude des écoles et de l’enseignement peut-il supporter les désagréments de la vie de cour ? Prenons, à titre d’exemple, la distribution de la nourriture, les déplacements à cheval ou les gardes de nuit : on y chercherait en vain un semblant d’ordre. Partout règnent déraison et démesure. Qu’il soit chevalier ou clerc, l’homme de cour a droit à du pain lourd comme du plomb, un pain qui contient de l’ivraie, à peine cuit. Le vin, de son côté, est gâté par l’acidité ou la moisissure. Trouble et pâteux, il a un goût infect, il sent la poix et a perdu son parfum. J’ai observé qu’on servait à des personnages haut placés un vin qui contenait une telle quantité de lie qu’il fallait fermer les yeux et serrer les dents pour cribler ce breuvage plutôt que de le boire. En raison de la foule qui se presse à la cour, on y vend des animaux sans tenir compte de leur   1Pierre 2.13.   Os. 2.10. 14   Lc 1.77. 15   Lam. 4.1. 12 13

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état de santé, et on livre des poissons pêchés quatre jours auparavant. Mais il ne faudrait pas croire pour autant que la puanteur de ces produits avariés en fasse baisser le prix. La mort ou les malaises des malheureux convives ne préoccupent en rien les serveurs, pourvu que les tables de leurs maîtres soient mieux garnies. On absorbe donc du poisson, et le ventre d’un grand nombre de personnes provoque leur élimination physique. On dénombrerait sûrement moins de décès pour intoxication alimentaire sans cette voracité de gens affamés, sans ce gouffre, Scylla abyssale, qui engloutit tout : le corps absorbe n’importe quoi en raison des très grands efforts physiques fournis par tout un chacun. C’est pourquoi on compte toujours des morts parmi vous si vous restez plus longtemps que prévu à un endroit. Sans entrer dans le détail, je n’arrive pas à supporter les tracasseries des maréchaux. C’est une race de flatteurs exquis, de détracteurs abominables et de profiteurs impudents. Intraitables tant qu’ils n’auront rien reçu, ils deviennent ingrats dès qu’on les a soudoyés, avant de se transformer en véritables ennemis si vous mettez un terme à vos dépenses. À plusieurs reprises, j’ai pu observer leurs agissements. Je me souviens de soirées où j’ai vu arriver des gens qui, après un long trajet fatiguant, avaient enfin trouvé, non sans peine, où se loger. Parfois, ils attendaient leur repas en train de cuire, parfois, ils s’étaient déjà mis à table ou ils étaient carrément allés se coucher. Survinrent alors les maréchaux pleins de morgue et, abusant de leur pouvoir, ils coupèrent les licols des chevaux, jetèrent les bagages pêle-mêle dehors, sans se soucier des dégâts, et chassèrent de l’auberge, d’une façon scandaleuse, les propriétaires. Ces derniers, une fois perdues les affaires qui auraient dû leur assurer une nuit de détente, se retrouvèrent à la rue sans savoir où aller, misérables malgré leur fortune. Et pourtant, tout ce monde avait bien graissé la patte aux maréchaux. Seigneur Jésus, si c’est cela, la vie, si c’est cela, l’état d’esprit16 de ceux qui suivent la cour, alors je m’interdis à jamais d’y retourner. Je sais que j’ai détruit Jéricho, pour employer une métaphore, et je me rappelle que le successeur de Moïse, Josué, a prononcé cet avertissement solennel : Maudit soit-il par le Seigneur, l’homme qui tentera de reconstruire cette ville17. Moi, de toute manière, j’ai pris

  Is. 38.16 (V).   Jos. 6.26.

16 17

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de l’âge, et, pour parler comme Job, les rides qu’il [Dieu] m’a faites en sont témoins18. Ou encore : Mes jours sont comptés, je pars sur un chemin d’où l’on ne revient pas19. Je vais donc réfléchir, le cœur amer20, aux jours que j’ai gaspillés, et le temps qui me restera à vivre sera consacré aux études et à la quiétude. Par ailleurs, il faut que vous sachiez que j’ai très bien avancé dans la rédaction d’un livre qui se veut une glorification des actions du seigneur roi et que je soumettrai, le moment venu, à votre jugement fraternel. Pour l’instant, je suis en train de corriger et de retoucher le texte afin d’éviter que le jour de sa sortie, il puisse prêter le flanc aux détracteurs ou aux insinuations venimeuses des jaloux. Que nos compagnons et amis se portent bien ! Qu’ils sachent tous que je serai à eux !

  Job 16.8.   Job 16.22. 20   Job 10.1. 18 19

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48 (150W)* Aux clercs de la cour du roi, ses très chers seigneurs et amis, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans la source de notre salut. À un moment où je me trouvais dans une situation critique au point d’envisager la mort, je vous ai adressé une lettre qui a pu donner l’impression que je déconseillais vivement l’engagement à la cour, où je voyais quelque chose comme une activité malfaisante. Affecté d’une grave maladie et en proie, par conséquent, à de terribles remords, je considérais, à vrai dire, comme abjects et condamnables la cour, le monde et tout ce qui regarde le monde. Vous le savez par expérience, la maladie rappelle le naufrage : lorsque le navire est projeté contre les rochers ou qu’il est ballotté par la houle et les vents déchaînés, les choses précieuses du monde s’avilissent et tout ce qui fut source de plaisir provoque des remords. Vous n’auriez donc pas dû vous scandaliser que ladite lettre vous soit parvenue, pleine de reproches : elle fut l’œuvre d’un cœur contrit et humilié. En effet, je vous aime tous avec la profonde affection du Christ, et ce que j’ai écrit pour vous faire progresser dans la foi fut l’expression d’un amour sincère, dépourvue de toute haine des gens de cour. Mourir à la cour comporte des dangers, à vrai dire, et quiconque s’attache à la cour, quiconque s’égare dans ce dédale aura du mal à parvenir à un degré supérieur de la perfection. Mais je ne condamne pas pour autant la vie de ceux qui vivent à la cour : s’il leur manque le temps de prier, de méditer, ils s’emploient à se rendre utiles au bien public et, souvent, ils réalisent des actions salutaires. Tout le monde ne peut opter pour un mode de vie austère, la voie du Seigneur étant étroite et difficile. Toutefois, il est méritoire que ceux qui n’atteignent pas le sommet de la montagne accompagnent au moins Loth et trouvent ainsi leur salut dans la petite ville de Soar.

 

*

  Ps. 50.19 (V).   Gen. 19.17 sq. Lettre publiée en 1184.

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Je sais bien que les personnes que le roi admet à vivre comme familiers en son auguste présence peuvent exercer une grande influence et sont capables d’indiquer les moyens de rendre moins lourd le lot des pauvres, de favoriser la religion, d’assurer l’équité et de contribuer à l’épanouissement de l’Église. Par de tels exemples, par de tels discours, les gens de cour se ménagent la possibilité de tendre vers leur destinée véritable, à condition de se refuser à médire et à jalouser, de se garder de la corruption, de ne pas rendre le mal pour le mal. Car c’est un des défauts répandus en milieu courtisan que de s’emporter outre mesure dès que se commet un écart, fût-il minime. Le groupe s’impatiente lorsque l’un de ses membres a failli par erreur et, incapable d’apprécier les torts, il brûle de se venger. Servir le roi est quelque chose de sacré, j’en conviens tout à fait, puisque le roi est l’oint du Seigneur, qui a reçu le sacrement de l’onction royale bien à propos : si quelqu’un ne le sait pas encore ou qu’il en doute, les tumeurs à l’aine ainsi que la guérison des écrouelles seront là pour le lui rappeler. Voici ce que le Seigneur déclare à Cyrus, l’homme qu’il a consacré : « Je te donne mon appui, pour te soumettre les nations. » Dans ce passage, le Seigneur appelle le roi Cyrus son oint. C’est pourquoi David a refusé de laisser en vie le jeune Amalécite qui avait tué Saül à la demande expresse de celui-ci : le téméraire avait levé la main sur l’oint du Seigneur. À moi, il ne me paraît pas du tout hors de propos que vous honoriez par votre service le roi, qui a le pouvoir suprême, selon l’apôtre. J’estime même qu’il faut servir aussi bien les rois bons et bien disposés que ceux qui sont pénibles, en toute humilité et avec tout le respect qu’on leur doit. Ainsi fut-il ordonné aux Hébreux de prier pour les Babyloniens : lorsque les puissants se trouvent en paix, leurs peuples jouissent inévitablement de la tranquillité. Le Christ lui-même a demandé à ses fidèles de payer l’impôt à l’empereur. Pour toutes ces raisons, il ne peut s’agir de tolérer simplement

  L’idée du roi thaumaturge, défendue par Pierre avant 1189, va à l’encontre des conceptions grégoriennes. Aurell, op. cit., p. 125-128.    Is. 45.1.    2Sam. 1.1-16.    1Pierre 2.13.    1Pierre 2.18.    Jér. 29.7 (V).    Matth. 22.21. 

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la présence de clercs dans l’entourage des princes. Bien au contraire, cette présence, dans la plupart des cas, est souhaitable. Nous lisons, en effet, que les prêtres et les prophètes ont vécu dans une grande familiarité avec les rois : la vie des rois se déroule d’une façon salutaire lorsqu’ils tiennent compte des recommandations des personnes religieuses et lorsqu’ils suivent l’avis des sages. S’il est utile que les évêques et les autres qui se consacrent au troupeau du Seigneur assistent souvent aux conseils du roi, il importe que, conscients toujours de leur état, ils ne négligent pas leur tâche pastorale, même en présence du monarque. Il ne faut pas qu’ils quittent la barque de Pierre, dont ils ont la charge, au milieu des courants tempêtueux de la cour. Les barres du coffre sacré de l’alliance, elles non plus, ne devaient pas être sorties de leurs anneaux, même si elles servaient à transporter le coffre d’un endroit à un autre10. Les Écritures préfigurent ainsi clairement le fait que les prélats de l’Église peuvent, pendant un certain temps, s’engager dans le monde, lorsque les affaires publiques l’exigent, sans pour autant renoncer à l’enlacement de l’Épouse ni relâcher l’attention pour leur peuple qui leur est confié. Depuis toujours, on s’est employé à rechercher la bienveillance du prince. Plaire aux puissants n’est pas le moindre des compliments, pour citer le poète11. Je considère donc comme louable, voire comme un titre de gloire le fait d’assister le roi, de se dépenser pour le bien public, de s’effacer pour être à la disposition de tous. Toutefois, moi, je n’incite personne à s’engager à la cour, pas plus que je ne déconseille à quiconque de renoncer aux liens qui l’y attachent. Que chacun décide en son âme et conscience. Josué a laissé choisir par le peuple les dieux auxquels Israël voulait rendre un culte – ceux que leurs ancêtres avaient adorés de l’autre côté de l’Euphrate ou ceux des Amorites ou Dieu le Seigneur –, en se refusant à imposer une quelconque servitude émanant d’une volonté extérieure12. On pourra me reprocher d’avoir exposé, dans la présente lettre et dans celle qui l’a précédée, des arguments changeants, voire contradictoires – ce qui est également arrivé à Didyme dans certains de ses innombrables ouvrages, qui condamnait telle histoire dans tel livre après en avoir fait l’éloge dans tel autre. Sûrement, lorsque Salomon met presque côte à côte ces deux sentences : Réponds au   Ex. 37.1-5.   Hor., Ep., 1.17.35. 12   Jos. 24.14 sq. 10 11

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sot comme le mérite sa bêtise et ne réponds pas au sot en imitant sa bêtise13, si on interprète le texte avec suffisamment de bienveillance, tant dans ses proverbes que dans mes lettres, il n’apparaîtra pas de contradiction dans les paroles, ni chez votre Ecclésiaste, ni chez votre ami Pierre de Blois.

13

  Prov. 26.4-5.

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49 (14BW)* À ses chers seigneurs et amis, les clercs de la chapelle du seigneur roi, leur Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans le véritable salut. Je vous remercie de votre amitié autant que je peux : le temps de mon séjour parmi vous, je me suis toujours senti entouré de votre affection fraternelle. Votre disposition amicale envers moi a eu un effet comparable à celui que, dans d’autres cas, engendre la nature ou que l’on constate lorsque quelqu’un donne régulièrement de la nourriture. Lors des chevauchées, vous étiez une lampe devant mes pas, vous facilitiez ma route. Si, le jour du Seigneur, nos montures prenaient du repos – je n’ai, en revanche, jamais observé que les hommes à la cour s’accordaient un jour de détente : sous cet anglelà, les animaux ont plus de chance que nous –, nos conversations agréables entre toutes choses m’épargnaient le cafard, qui affecte si souvent les gens de cour. Que ce soit sur la route, que ce soit au logis ou à la chapelle, partout, vous me procuriez soulagement et joie. C’est par ambition que je me suis laissé entraîner dans les affaires du monde, après avoir tourné le dos à Dieu et à son Église, oublieux de ma condition. Je cherchais à savoir comment accumuler des richesses par mes propres moyens, négligeant tout ce que le Seigneur m’avait donné. En d’autres termes, j’avais effacé la mémoire du passé pour me projeter dans l’avenir, mais pas de la même manière que l’Apôtre. Par la suite, il est vrai que le Seigneur m’a corrigé, mais il ne m’a pas laissé mourir. En effet, s’il a manifesté son indignation en obligeant mon pauvre corps vil et misérable à souffrir terriblement et en me menant au seuil de la mort, où le corps se sépare de l’âme, il a retenu, plein de compassion, sa colère, voyant que mes tourments allaient m’ouvrir les yeux. Par là même, il délivra mon esprit de toute ambition.   Ps. 119.105.   Phil. 3.13.    Ps. 118.18.    Hab. 3.2 (V).  

Lettre publiée vers 1189, remaniement de la lettre 47 (14AW). Plus haut, p. 195.

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À vrai dire, je connaissais fort bien le mot de Salomon qui estime que d’aller de maison en maison est une triste vie, et je savais pertinemment que mener une existence de courtisan signifiait condamner son âme. J’étais conscient du fait que, pour un clerc, s’occuper des affaires de la cour ou se mêler de ce qui regarde le monde était chose répréhensible. Je n’avais pas oublié non plus cette réflexion du Siracide, qui aurait dû nous écarter des soucis de la cour, moi-même et mes semblables : Ne demande pas au Seigneur le pouvoir ni au roi un poste honorifique. Devant le Seigneur, n’essaie pas de te justifier, ni devant le roi de jouer au sage. Ne souhaite pas devenir juge si tu ne peux pas supprimer l’injustice. Ne nuis pas aux intérêts de tes concitoyens. Ne commets pas deux fois la même faute. Mais l’ambition me tenait comme enivré, et les promesses flatteuses du roi m’avaient troublé au point que je donnais l’impression de courir sciemment et avec obstination à la perte de mon corps et de mon âme. La punition que le Seigneur m’a infligée d’une main paternelle m’a tout de même fait comprendre où était mon intérêt, et j’ai passé la nuit à réfléchir, j’ai médité et j’ai cherché à comprendre. C’est ainsi que je me suis décidé à rejeter la cupidité, à changer radicalement de cap, à l’instar de quelques illustres figures bibliques : Joseph laissa sa tunique à la femme de Potifar, Matthieu quitta le bureau des impôts, Jean abandonna le drap [et s’enfuit tout nu]10 et la femme (de Samarie) laissa là sa cruche d’eau11. Le Seigneur m’a exaucé et la compassion divine, telle une rosée, a éteint le feu qu’entretenait en moi l’ambition et que des torrents d’or et d’argent n’arrivaient pas à étouffer auparavant. Mon Dieu, donne un ordre à la mesure de ta force, ta force divine, qui a tant fait pour nous12. Ne tolère pas que je retourne à ma vomissure13, ne permets pas que je reconstruise jamais ma Jéricho que j’ai détruite14.

  Sir. 29.24.   Sir. 7.4-8.    Ps. 77.7.    Gen. 39.12.    Matth. 9.9. 10   Mc 14.52. 11   Jn 4.28. 12   Ps. 68.29. 13   2Pierre 2.22. 14   Jos. 6.26.  

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Pourquoi ai-je aspiré à de plus grosses richesses, moi, poussière pourrie que le vent devrait emporter ? Mon petit ventre se contente d’un peu de pain tous les jours : le Seigneur m’avait pourtant comblé au point que je pouvais nourrir quotidiennement beaucoup de ventres, de gaieté de cœur et en toute tranquillité. Pourquoi, malheureux, m’étais-je cru obligé de chasser, de me comporter comme un jeune à la cour, au détriment de mon âme et de mon corps, avec, pour unique but, l’idée de nourrir ma suite nombreuse et de pourvoir mes montures du nécessaire ? L’homme pourrait-il tirer gloire du fait qu’il assure la nourriture de ses équipages, tout en négligeant la parole de Dieu, réconfort de l’âme ? Les aliments sont pour le ventre et le ventre pour les aliments, estime l’Apôtre, cependant, Dieu détruira les uns comme l’autre15. Et le pain de vie durera pour toujours16. Au fond, tous ces serviteurs dont le nombre fournit aux puissants un prétexte pour se vanter ne font que chasser et guetter à leur tour leurs seigneurs, toujours à la poursuite d’une proie, au mépris de l’homme. J’en veux pour preuve le fait que tous ceux que la Fortune a comblés de richesses, tous ceux qu’elle a élevés en rang n’étaient pas entourés par autant de gens lorsqu’ils vivaient encore dans le dénuement, et ils se retrouveraient vite bien seuls s’ils devaient perdre leur place dans la société. Nos courtisans, aujourd’hui, se dépensent à la poursuite de cette vanité consommée : ils connaissent des travaux pénibles et de dures épreuves, sont privés de sommeil, affrontent les dangers dus à la mer, les dangers dus aux rivières, aux ponts ou aux montagnes, sont en danger parmi de faux frères17. Les fréquentes situations extrêmes, la fatigue, l’épuisement – sans parler des autres tracas de leur existence – leur procureraient la gloire du martyre s’ils s’engageaient avec autant de ferveur pour le nom du Christ. Mais hélas ! ce ne sont que des martyrs du siècle, dont ils professent les valeurs, des disciples de la cour, des combattants d’Herla. Si les justes doivent passer par beaucoup de souffrances pour entrer dans le Royaume de Dieu18, ceux-là gagnent l’enfer à travers beaucoup de souffrances. Quel malheur de voir ces gens attelés au crime par les cordes du mensonge19. À quoi servirait-il à   1Cor. 6.13.   Jn 6.35 ; 51. 17   2Cor. 11.26-27. 18   Act. 14.22. 19   Is. 5.18. 15 16

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un homme de gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie20 ? Au jour du jugement, la richesse est inutile21, affirme Salomon. Quand le riche mourra, il n’emportera rien, ses biens ne le suivront pas dans la tombe22. Malheureux, quand pourrons-nous profiter, en paix et dans la joie, des biens que la bonté divine nous a accordés sans que nous les méritions vraiment ? Bien sûr, nous aimerions nous en servir, mais l’ambition qui nous domine nous l’interdit : elle nous pousse, bien au contraire, à entasser des richesses encore et encore, sans fin. Mais celui qui aime l’argent n’en a jamais assez et celui qui aime la richesse n’en profite pas23. Auprès des hommes, la pauvreté a mauvaise presse. Devant Dieu et ses anges, en revanche, elle constitue un titre de gloire. Je sais que tous ceux qui fréquentent la cour du roi – je devrais dire, qui y laissent leur vie – se réjouissent à l’idée de profiter des largesses du monarque, et parfois leurs espoirs se réalisent généreusement. Chacun souhaite donc que se produise pour lui-même ce qu’il a vu se produire chez les autres. Dans l’attente de cet événement heureux, bien qu’incertain, ce qui est pénible se change en source d’agrément, ce qui pèse devient léger, ce qui a un goût amer retrouve la douceur. Nos martyrs restent insensibles aux fatigues et aux dépenses, malgré la faiblesse de leur corps et en dépit de leur pingrerie. Ainsi, pour éviter de perdre, le joueur ne cesse de perdre, et le dé rappelle souvent les mains avides24. Je dirais qu’ils tournent et retournent, en paroles et dans leur désir, ces vers de Perse : ‘Le ciel me comble à l’instant, dès maintenant…’, jusqu’à ce que l’argent soupire, désespéré et déçu, dans le fond de la bourse, mais en vain25. Ou, comme le dit le philosophe : Celui qui se décide trop tard à faire des économies passe à côté du but recherché26. Ce que je honnis à la cour, c’est le fait que plus on montre son affection, plus on se sent repoussé. De même, des gens sans expérience et, pour tout dire, inutiles, se voient décerner des récompenses flatteuses, et ceux qui jouissent déjà de leur fortune accumulent   Matth. 16.26.   Prov. 11.4. 22   Ps. 49.18. 23   Eccl. 5.9. 24  Ov., A.A., 1.451-452. 25  Pers., Sat., 2.50-51. 26   Sen., Ep., 1.1.5. 20 21

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les richesses. Mais aucun ne tient compte ni des personnes démunies ni des mendiants. Le prophète Élisée remplissait les récipients vides de la veuve et lorsqu’il n’y en avait plus, l’huile s’arrêta de couler27. À la cour, en revanche, les récipients vides ne suscitent que du mépris et l’on remplit ceux qui sont déjà pleins. Cela me fait penser à quelqu’un qui voudrait apporter du bois à la forêt ou verser de l’eau à la mer. D’autre part, si nous devons obéissance et déférence aux puissants et tout spécialement au roi, qui a le pouvoir suprême28, j’estime que les gens de notre condition, pour jouer un rôle plus efficace dans l’intérêt même des puissants, feraient mieux de ne pas s’établir à la cour, mais de vivre en hommes d’Église. En effet, s’il ne me paraît pas hors de propos que quelqu’un d’une moindre formation théologique, quelqu’un de plus simple, puisse se proposer de servir le roi, il en va tout autrement pour un clerc qui a reçu les ordres majeurs, qui possède les Écritures à fond, qui se voit de la sorte obligé de faire connaître cette richesse spirituelle au monde29 et qui doit rendre compte au Seigneur du trésor dont il est dépositaire30 : ce clerc-là n’a pas d’excuses s’il s’attache à la cour. Écoutez ce qu’en dit le Seigneur par la bouche du prophète : C’est moi qui l’enrichissais de l’argent et de l’or dont elle s’est servie pour Baal31. En effet, ceux qui ont reçu de la part de Dieu sagesse et éloquence pour faire savoir à son peuple qu’il vient le sauver32 se confectionnent avec l’or et l’argent du Seigneur une idole, Baal : ils creusent un trou dans la terre et y cachent l’argent33 du Seigneur. Âpres au gain, ne mettent-ils pas en danger leur vie et leur âme sur un coup de dés ? Ce sont eux qui placent le coffre sacré du Seigneur à Asdod34, un nom qui signifie « désir brûlant » : à travers leur ambition nourrie de convoitise, ils nuisent à la gloire de notre état. Le Seigneur a changé l’eau de leurs canaux en sang et il l’a rendue imbuvable35. Le ciel leur sera dur comme du bronze et la terre dure comme du fer36. Au   2Rois 4.3-6.   1Pierre 2.13. 29   Prov. 5.16 (V). 30   Matth. 25.19-21. 31   Os. 2.10. 32   Lc 1.77. 33   Matth. 25.18. 34   1Sam. 5.1-7. 35   Ps. 78.44. 36   Deut. 28.23. 27 28

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lieu de pluie, il n’y aura que de la poussière et du sable37 sur leurs terres. Ils périront en pleine conscience, lucides : le Seigneur a jeté parmi eux le désarroi38. Le Seigneur qui, dans sa sagesse, éparpille les impies comme de la paille39 les frappe d’un malheur sans fin. Ces gens mènent une existence dépravée où ils peinent, où ils se consument de soucis et où ils se ruinent par leurs dépenses. On dirait des araignées qui tissent leur toile pour capter des mouches vulgaires. Est-ce autre chose qu’une vulgaire mouche, cette vaine gloire tant recherchée, une mouche bourdonnante, ignoble et qui fait souffrir ? Lorsqu’on demande à certains de ces gens-là pourquoi ils suivent la cour tout en sachant qu’elle se trouve en désaccord avec Dieu et qu’elle est incompatible avec le salut, ils avancent, ces pécheurs qui préfèrent le pagne en feuilles de figuier d’Adam40, des exemples des temps anciens pour défendre et justifier leur ambition. À les entendre, Moïse fut envoyé chez le Pharaon41, Jérémie chez Sédécias, roi de Juda42, Élie chez Achab43 : chaque fois, il s’agissait d’instruire un roi et de le rappeler à l’ordre. Mais toi, clerc courtisan, qui t’a envoyé chez le roi ? Sûrement pas le Seigneur. C’est ton ambition qui se trouve à l’origine de ta soumission et qui t’a poussé à la cour. Moïse, lui, chercha à se soustraire à la mission dont le Seigneur comptait le charger après l’avoir appelé du milieu du buisson ardent et après lui avoir révélé sa puissance grâce aux miracles du bâton transformé en serpent et de la main guérie de la lèpre44. Toi, au contraire, si le roi te confie une mission, fût-elle impossible, tu l’acceptes spontanément, tu plastronnes et tu promets la lune. Rien ne fait reculer un esprit intéressé, rien ne semble difficile à qui est habité par l’ambition. On dira que l’ambition singe en quelque sorte l’amour chrétien. Qui aime est patient45 pour atteindre l’éternité, l’ambitieux, lui, supporte tout pour un monde qui périra. Qui aime s’ouvre aux pauvres,

  Deut. 28.24.   Is. 19.14. 39   Jér. 51.2. 40   Gen. 3.7. 41   Ex. 3 ; 4. 42   Jér. 34. 43   1Rois 18.16-19. 44   Ex. 3.2-6 ; 4.3-7. 45   1Cor. 13.4. 37 38

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l’ambitieux, lui, n’a d’yeux que pour les riches. Qui aime accepte tout pour la vérité, l’ambitieux, lui, se sacrifie pour la vanité. L’un comme l’autre gardent en toute circonstance la foi, l’espérance46, mais pas de la même manière : l’ambitieux aspire à la gloire ici-bas, qui aime prétend à la gloire éternelle. L’or éclatant, en effet, résiste autrement à l’épreuve du feu que la paille qui part en fumée. L’amour est éternel47, l’ambition ne ressuscitera jamais, car ellemême est la méchanceté sur le couvercle de plomb dont parle Zacharie48. Les gens de cour n’ont d’yeux que pour elle49, mais ils ne voient le monde qu’à travers l’œil gauche. Ceux qui se dévouent au service de l’ambition ressemblent en effet aux prisonniers de Nahach, roi des Ammonites, privés de l’œil droit50. Perspicaces dès qu’il s’agit d’acquérir des biens terrestres, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils gâchent leur vie, déjà brève, et oublient que les tourments d’une mort éternelle les attendent. Face au bien, leur vue se trouble, le mal seul mérite leur lucidité. Ils ne sont experts que pour mal faire, affirme le prophète. Mais pour ce qui est de bien faire, ils n’y comprennent rien51. Regardons de plus près la vie des gens de cour et prenons, à titre d’exemple, la distribution de la nourriture, les déplacements à cheval ou les gardes de nuit : on y chercherait en vain un semblant d’ordre. Partout règnent déraison et démesure. Qu’il soit clerc ou chevalier, l’homme de cour a droit à du pain mal préparé, sans fermentation, à base de lie de bière. C’est un pain lourd comme du plomb, un pain qui contient de l’ivraie et qui se digère mal. Le vin, de son côté, est gâté par l’acidité ou la moisissure. Trouble et pâteux, il a un goût infect, il sent la poix et a perdu son parfum. J’ai observé parfois qu’on servait à des personnages haut placés un vin qui contenait une telle quantité de lie qu’il fallait fermer les yeux et serrer les dents pour cribler ce breuvage plutôt que de le boire, en frissonnant et en se raclant la gorge. La bière que vous buvez à la cour a un goût détestable et un aspect repoussant. En raison de la foule qui se presse à la cour, on y vend des animaux sans tenir compte de leur état de santé, et on   1Cor. 13.7.   1Cor. 13.8. 48   Zach. 5.7. 49   Zach. 5.6 (V). 50   1Sam. 11.1-2. 51   Jér. 4.22. 46 47

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livre des poissons pêchés quatre jours auparavant. Mais il ne faudrait pas croire pour autant que la puanteur de ces produits avariés en fassent baisser le prix. La mort ou les malaises des malheureux convives ne préoccupent en rien les serveurs, pourvu que les tables de leurs maîtres soient mieux garnies. On absorbe donc du poison, et le ventre d’un grand nombre de personnes provoque leur élimination physique. On dénombrerait sûrement moins de décès pour intoxication alimentaire sans cette voracité de gens affamés, sans ce gouffre, Scylla abyssale, qui engloutit tout : le corps absorbe n’importe quoi en raison des très grands efforts physiques fournis par tout un chacun. C’est pourquoi on compte toujours des morts si l’on reste plus longtemps que prévu à un endroit. Sans entrer dans le détail, je n’arrive pas à supporter les tracasseries des maréchaux. C’est une race de flatteurs exquis, de détracteurs abominables et de profiteurs impudents. Intraitables tant qu’ils n’auront rien reçu, ils deviennent ingrats dès qu’on les a soudoyés, avant de se transformer en véritables ennemis si vous mettez un terme à vos dépenses. À plusieurs reprises, j’ai pu observer leurs agissements. Je me souviens de soirées où j’ai vu arriver des gens qui, après un long trajet fatiguant, avaient enfin trouvé, avec toutes les peines du monde, où se loger. Parfois, ils attendaient leur repas en train de cuire, parfois, ils s’étaient déjà mis à table ou ils étaient carrément allés se coucher. Survinrent alors les maréchaux pleins de morgue et, abusant de leur pouvoir, ils coupèrent les licols des chevaux, jetèrent les bagages pêle-mêle dehors, sans se soucier des dégâts, et chassèrent de l’auberge, d’une façon scandaleuse, les propriétaires. Ces derniers, une fois perdues les affaires qui auraient dû leur assurer une nuit de détente, se retrouvèrent à la rue sans savoir où aller, misérables malgré leur fortune. Et pourtant, tout ce monde avait bien graissé la patte aux maréchaux ! J’ajouterai un autre élément révélateur de la situation lamentable où se trouvent les gens de cour. En effet, si le roi promet de rester deux jours à tel endroit – surtout s’il l’annonce par la voix de son héraut –, on peut être absolument sûr qu’il reprendra la route le lendemain à l’aube, quitte à bousculer par sa précipitation les plans de tout le monde. D’où il arrive fréquemment que ceux parmi les courtisans qui se font une saignée ou qui se soignent par des médicaments interrompent tout traitement pour suivre le roi. Ils risquent de la sorte, presque sur un coup de dés, leur vie, sans craindre leur ruine, pour ne pas risquer de perdre ce qu’ils ne possèdent ni ne posséderont un jour. On assiste alors à des départs 266

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délirants : les animaux de trait se bousculent, les équipages, en plein désordre, n’arrivent pas à s’éviter, tout le monde se trouve pris dans la cohue au point qu’à travers ce tumulte, l’observateur croit entrevoir l’enfer. Si, au contraire, le roi annonce qu’il pense partir tôt le matin pour se rendre à tel ou tel endroit, il changera d’avis sans l’ombre d’un doute. En d’autres termes, il dormira jusqu’à midi : les bêtes de somme, bien chargées, attendent, les équipages sont à l’arrêt, les éclaireurs sommeillent, les marchands de la cour s’angoissent et chacun gronde. On consulte alors les prostituées et les gardes de la tente royale pour savoir où le roi pense aller. En effet, ce genre de courtisans est souvent au courant des secrets du palais : en permanence, on rencontre à la cour des bouffons, des blanchisseuses, des joueurs de dés, des confiseurs, des gargotiers, des chenapans, des mimes, des barbiers – bref, une engeance méprisable52. J’ai souvent vécu des situations où en pleine nuit, pendant que le roi dormait, la parole surgit du trône royal53, non pas une parole toute-puissante, mais une parole qui fit se lever tout le monde, en désignant la ville ou la bourgade que le roi désirait visiter. Après les désagréments d’une attente incertaine, l’idée de faire une halte à un endroit pourvu de suffisamment de logements et de nourriture nous donnait chaud au cœur. Le brouhaha et le va-et-vient des cavaliers et des gens à pied étaient tels qu’on aurait pu croire assister à une éruption du fond de l’enfer. Toutefois, au dernier moment, le roi changea d’avis et de direction, sans tenir compte du fait que les éclaireurs avaient déjà parcouru une partie, voire la totalité du chemin prévu initialement, et sans que l’on sût si on allait trouver sur place plus d’une maison et assez de nourriture. Je crois – si je puis me permettre cette réflexion – que le roi jubilait en voyant notre détresse. Après avoir erré quelque temps au milieu de forêts inconnues, souvent privés de visibilité, nous nous estimions heureux si nous tombions sur une cabane délabrée. Fréquemment, les gens de cour en venaient aux mains pour ces minables huttes, et ils défendaient avec leur épée une masure pour laquelle même les porcs ne se seraient pas battus. Vous devinerez sans peine l’état d’esprit qui nous habitait à ces moments-là, moi et mon équipage. De toute

  Hor., S., 1.2.2.   Sag. 18.15.

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façon, j’ai été séparé des miens et, pour les rassembler tous, j’ai dû mettre presque trois jours. Dieu tout-puissant, Roi des rois et Seigneur des seigneurs54, toi qui dégonfles l’orgueil des princes, toi qui es redoutable pour les rois de la terre55 et qui donnes aux rois ton aide56, puisque l’esprit du roi est comme un ruisseau que la main du Seigneur dirige là où il veut57, dirige l’esprit de notre roi pour qu’il abandonne cette satanée habitude et qu’il prenne conscience qu’il n’est qu’un homme. Il faut qu’il apprenne à se montrer généreux et plein de compassion envers ceux qui le suivent non pas par ambition, mais par nécessité. Il faut qu’il s’habitue à cette manière d’être, royale et humaine à la fois. Cesse donc – je te prie – tes attaques, laisse-moi enfin jouir tranquillement de ce peu qui me reste58 pour m’éviter un retour à cette cour harassante, une cour recouverte de l’ombre la plus sombre59, une cour où la nuit règne sur le désordre60. Pour revenir aux officiers de la cour : à force de cadeaux, on peut arriver à s’assurer la grâce des huissiers de l’antichambre pendant deux jours tout au plus. Au-delà, il faudra corrompre en permanence, faire montre de déférence. Autrement, ils vous sortiront des mensonges : le roi dort, le roi ne se sent pas bien, le roi tient conseil. Si quelqu’un d’honnête ou de religieux a oublié la veille ses dessousde-table, il sera obligé d’attendre longtemps dehors, dans la boue, sous la pluie. Pour te faire enrager de manière encore plus sentie et pour donner libre cours à leur cruauté, ils laissent entrer au premier signe les coiffeurs et les pendards, sans rien demander en contrepartie. Que le Très-Haut anéantisse les huissiers de la chambre royale, qui ne se gênent pas pour jeter le trouble et pour faire rougir les personnes de bien. Tu as beau échapper à la férule : si tu oublies l’huissier, tout est à recommencer. On te mettra dehors, mon cher Homère, si tu arrives les mains vides61. Après le premier Cerbère, en voilà un second qu’il te faudra vaincre, plus terrible que le géant Briarée, plus infâme que Pygma-

  1Tim. 6.15.   Ps. 76.13. 56   Ps. 144.10. 57   Prov. 21.1. 58   Job 10.20. 59   Job 10.21. 60   Job 10.22. 61  Ov., A.A., 2.280. 54 55

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lion, plus cruel que le Minotaure. Que tu joues ta vie, que tu risques de perdre ton héritage, tu ne seras pas admis devant le roi. Au contraire, pour accroître tes angoisses – ce qui arrive fréquemment – ou, si je puis dire, pour faire éclater les flancs de Codrus62, on autorise ton adversaire à présenter sa requête, alors que toi, tu restes exclu. Seigneur Jésus, si c’est cela, la vie, si c’est cela, l’état d’esprit63 de ceux qui suivent le roi, alors je m’interdis à jamais de retourner à la cour, où j’ai perdu d’incalculables années en balivernes, comme un aliéné. Je vous salue, vous et le service à la cour, un service néfaste. Il existe un autre type de service, de combat, qui m’est proposé par l’Apôtre dans sa lettre à Timothée : Que ces paroles soient ta force dans le bon combat que tu as à livrer : garde la foi et une bonne conscience64. Lorsqu’il évoque le bon combat, il rejette de toute évidence le « combat » à la cour, ce service qui donne mauvaise conscience, empreint de malhonnêteté, réprouvé et maudit. Vous aussi, amis très chers, vous devriez méditer, le cœur amer65, sur tant de jours que vous avez perdus à la cour. Le moment est venu de vous réveiller de votre sommeil66. Sortez de votre torpeur67, sinon vos yeux se fermeront pour le sommeil de la mort68. La vie s’en va et la mort se profile à l’horizon. L’ennemi vous guette pour vous emporter et personne n’est là pour vous sauver. Je suis jaloux à votre sujet, d’une jalousie qui vient de Dieu69. De tout mon être, je désire votre salut, avec la profonde affection de Jésus-Christ70. Vous voyez que la cour est pleine d’embûches mortelles. La mort est inéluctable, même si nous ne connaissons pas son heure, et un Juge terrifiant nous attend. Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant71 et de se voir livré à des supplices sans fin.

 Virg., B., 7.26.   Is. 38.16 (V). 64   1Tim. 1.18-19. 65   Job 10.1. 66   Rom. 13.11. 67   Ps. 126.2 (V). 68   Ps. 13.4. 69   2Cor. 11.2. 70   Phil. 1.8. 71   Hébr. 10.31. 62 63

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50 (6)* À maître Raoul de Beauvais, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut et, en son âge plus que mûr, moins d’immaturité. J’ai reçu en toute sérénité votre lettre truffée d’invectives et je vous en remercie. J’interprète toutes ces critiques comme le signe de l’affection que vous me portez : plutôt que de me voir encensé par certains, je préfère être fustigé par vous. J’accepte toujours qu’un homme de bien me frappe ou qu’un fidèle me corrige, mais non pas qu’un méchant verse sur ma tête de l’huile parfumée. À vos yeux, les clercs de cour mènent une vie de damnation, et pour illustrer votre réprobation, vous vous appuyez sur une satire entière de Juvénal, qui commence par ces mots: Si tu n’as pas ancore honte de ton projet. Cher maître, si, malgré votre âge avancé, vous attachez toujours de l’importance à ces dérivations ridicules qui rapprochent l’étymologie de cour [curia] de celle de sang [cruor], alors les clercs qui vivent dans l’entourage des prélats de l’Église ne sont pas des gens de cour, des curiales, car ils ne jugent pas les crimes de sang. Le Seigneur choisit souvent ses serviteurs parmi les clercs d’un évêque, tandis que le droit canon interdit aux clercs d’une cour princière l’accès à la prêtrise. Vous nous reprochez de vivre toujours à la charge d’autrui. Mais si les évêques nous appellent pour que nous partagions leurs soucis, pour que nous préparions la moisson du Seigneur et que nous foulions le blé, je ne vois pas pourquoi nous ne devrions pas également profiter de leurs biens, en accord, d’ailleurs, avec la loi divine : Vous ne mettrez pas une muselière à un bœuf qui foule le blé. Ou, pour citer Paul à nouveau : Avez-vous jamais entendu dire qu’un soldat serve dans l’armée à ses propres frais ? Dans la mesure où il devra   Ps. 141.5 (V).   Juv., Sat., 5.   Ailleurs, Pierre distingue entre le materialis gladius du roi et le gladius Ecclesiae : Ep. 5o,149B.    1Tim. 5.18.    1Cor. 9.7.  

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vivre de l’autel, celui qui sert l’autel, il ne paraît pas absurde que moi-même ou quelqu’un d’autre appelé à préparer la table du Seigneur puisse s’asseoir aux côtés du pontife et partager ses repas. À vous entendre, on dirait que je passe mes journées en futilités au lieu de faire profiter le plus grand nombre de mon enseignement. Mon cher maître, l’école est ici, c’est un camp de Dieu, l’endroit où nous demeurons, et il vous faut savoir que ce n’est rien de moins que la maison de Dieu et la porte du ciel. Auprès de mon seigneur, l’archevêque de Cantorbéry, cher maître, vivent des hommes d’une grande culture qui possèdent un sens aigu de la justice, qui sont d’une extrême précaution, qui dominent les arts et les sciences. Après la prière et avant de se mettre à table, ces personnes vaquent en permanence à la lecture, échangent des arguments ou jugent des cas litigieux. Tous les problèmes complexes du royaume qui demandent à être résolus nous sont soumis. Présentés à notre équipe, ils appellent chacun d’entre nous à donner son avis selon son rang, loin de tout esprit de dénigrement ou de querelle, et à avancer, de façon bien argumentée, ce qui lui paraît le mieux convenir à la situation et au point de droit soulevé. Et s’il arrive que Dieu fournisse la réponse appropriée à un membre plus modeste du groupe, tout le monde se range à l’avis de ce confrère, sans donner prise au moindre mouvement de jalousie, sans rien déformer de ce qui a été proposé. Chez vous, en revanche, dans une ambiance houleuse qui n’est pas sans rappeler le vacarme des marins, on discute à longueur de journée de futilités et vous ne faites que brasser du vent. Encore et toujours, vous employez votre intelligence à parler de lettres, de syllabes et d’autres aspects élémentaires de l’enseignement. À la fois enfant de cent ans et vieillard penché sur l’abécédaire, si je puis dire, vous transmettez les rudiments du savoir. Cela me fait de la peine et j’éprouve même quelque honte de constater que tous vos anciens condisciples ont réussi à parvenir à un niveau de connaissances supérieur, alors que vous, vous restez à la traîne avec les ânes, l’esprit mal dégrossi. Priscien, Cicéron, Lucain et Perse, voilà vos dieux. Je crains fort qu’à l’article de la mort, sur un ton de reproche, on ne vous pose la question de savoir où sont les dieux auprès desquels tu cherchais refuge ? Eh bien,   Gen. 32.3.   Gen. 28.17.    Sen., Ep., 4.36.4.  

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qu’ils se manifestent pour te sauver et te protéger. Vous passez toujours aux alentours de la région montagneuse de Séir10 sans pouvoir gagner la terre promise. Maître, pour vous et tous vos semblables, le Seigneur a changé l’eau des canaux en sang et il l’a rendu imbuvable11. Le ciel sera dur comme du bronze au-dessus de vos têtes, et la terre dure comme du fer sous vos pieds12, pendant que le Seigneur convertira en péché ce savoir terrestre qui vous tient tellement à cœur. Ne vous flattez pas, maître, d’énoncer des choses sublimes. Renoncez à tout ce qui rappelle les Anciens, car Dieu, le Seigneur de la connaissance, exècre les erreurs de la philosophie païenne, objet de votre idolâtrie. Ce qui, en revanche, trouve grâce aux yeux du Seigneur, c’est la conscience pure du chrétien. L’Apôtre condamne, en effet, ce qui a une apparence de sagesse selon les prescriptions et les enseignements purement humains13 si nous n’en tirons pas profit pour notre salut. Maître, j’aimerais tant que tu puisses comprendre, que tu aies plus de discernement et de jugement, que tu réfléchisses à la fin de ta vie – une démarche intellectuelle qui, à ton âge déjà avancé, te manque cruellement, une démarche que l’on décrit souvent dans les écoles et que l’on prescrit encore plus fréquemment, je veux parler de la méditation continue de la mort. Comme le dit le prophète, Seigneur, fais-moi savoir quand finira ma vie14. Mon enfant, écrit Salomon, en tout ce que tu fais, pense à ta fin et tu ne commettras jamais de faute15. Le prophète Jérémie, de son côté, se désole et constate, attristé, que l’âme pécheresse se désintéresse de sa finalité. Sa robe porte les traces de sa souillure. Elle n’avait pas prévu ce qui arriverait et, ajoute-t-il, la voilà surprise d’être ainsi déchue, sans personne pour la réconforter16. Méditez sur le jour de votre décès, maître. Car si la mort guette les jeunes, elle attend pour ainsi dire les personnes âgées au seuil de la maison. Elle vous talonne, infatigablement, tandis qu’un piège se

  Deut. 32.37-38.   Deut. 2.1. 11   Ps. 78.44. 12   Deut. 28.23. 13   Col. 2.22-23. 14   Ps. 39.5. 15   Sir. 7.36. 16   Lam. 1.9. 

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creuse pour les méchants17. Je vous demande donc en toute charité chrétienne de vous engager pour Dieu, du moins pendant le peu de temps qui vous reste, et de mettre fin à votre dépendance à l’égard de l’inconstance de ce siècle, dont vous comptiez parmi les serviteurs fervents. Offrez au Très-Haut les cendres d’une existence vouée aux futilités quand vous étiez à la fleur de l’âge.

  Ps. 94.13.

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51 (52)* À son très cher seigneur Richard, par la grâce de Dieu archevêque de Cantorbéry, primat de toute l’Angleterre et légat du siège apostolique, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans celui en dehors duquel il n’y a pas de salut. L’autre jour, je m’apprêtais à obtempérer à votre ordre, j’avais déjà pris congé et reçu la grâce de votre bénédiction lorsque vous m’avez rappelé pour régler certaines affaires qui s’étaient présentées par hasard. En même temps, vous m’avez enjoint avec fermeté de vous tenir régulièrement au courant de mon état et de tout ce qui pouvait m’arriver en route. Eh bien ! j’avais atteint le bord de la mer et embarqué, nous avions exposé les voiles au vent et nos vies aux dangers lorsque la neige, la grêle, la pluie et la tempête ont obscurci le ciel et transformé la surface plane de la mer en une succession de vagues hautes comme des montagnes. Le fracas des grosses vagues nous stupéfiait : les flots étaient projetés vers le ciel, puis ils dévalaient dans le creux. Moi-même, j’étais la proie du mal de mer. Pris de vertige, l’équipage titubait comme des gens ivres. Tout son savoir-faire était tenu en échec. Le barreur avait abandonné le gouvernail et laissait dériver le bateau au gré des vents. Autour de moi, rien que désarroi, abomination et haut-le-cœur. Personne ne tendait les mains vers le ciel, personne ne disait une prière ni ne pensait à faire pénitence : privés de la maîtrise de nos membres et complètement égarés, nous jonchions le sol du bateau, comme morts. Jamais nuit ne m’a paru plus longue, en dépit du solstice d’été, qui aurait dû donner au jour son étendue maximale. Usurpatrice d’un temps étranger qu’elle avait soumis à la tyrannie de la tempête, cette nuit-là, après avoir transformé la lumière en ténèbres, a débuté à midi. Nuit maudite encore et encore, à exclure du cycle de l’année, nuit de tourbillon, de colère, d’horreur et de mort ! Pendant toute cette nuit affreuse, nous nous sommes trouvés au fond de la mer,   Ps. 92.4 (V).   Ps. 107.26-27.    Is. 19.14.  

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Lettre publiée en 1184.

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presqu’en enfer, avant que le lever du soleil, tant désiré, nous annonce – quel soulagement ! – une brise plus clémente. Celui qui parla sévèrement au vent et à la mer calma les flots. Il changea l’ouragan en brise légère, et les vagues s’apaisèrent. Nous pûmes nous réjouir du calme revenu, et le Seigneur nous conduisit à bon port. Moi-même, ressuscitant d’entre les morts et écœuré par toute nourriture, je n’ai pas touché le moindre aliment dans la journée. J’ai donc attendu le lendemain. J’étais encore trop sous le choc du fracas des vagues, ce qui rendait ma respiration difficile. De tels aléas que nous subissons pour vous nous affectent profondément. Vous devriez y penser attentivement, en être toujours conscient et mettre du baume au cœur de tous ceux qui, pour votre tranquillité, affrontent les pires difficultés. Or, il est de notoriété publique que, dans votre entourage, il se trouve des gens qui, oisifs, passent leur temps à satisfaire leurs désirs et à chercher le plaisir, mais qui bénéficient amplement de vos largesses et profitent des peines de ceux qui ont supporté la fatigue d’une journée entière de travail sous le soleil brûlant pour défendre vos intérêts. Moi toutefois, que je sois absent ou présent, je me suis toujours vu récompensé par votre admirable munificence, et, comme si vous pressentiez mes désirs, vous m’avez constamment, au-delà de mes mérites, ouvert votre main généreuse. C’est pourquoi, chaque fois que vous avez besoin de mon concours, je ne recule devant aucune tâche, et j’envisagerais tout à fait d’aller en prison ou de subir la mort pour défendre votre honneur. Le seigneur roi se dirige vers la Gascogne : je vais le suivre sans tarder en choisissant le moyen de transport le plus rapide. J’espère pouvoir le joindre de la sorte. Mais vous, père, priez le Très-Haut que le roi soit bien disposé à mon égard et qu’après avoir réglé vos affaires rapidement et à souhait, je puisse retourner chez vous pleinement satisfait. Je salue nos grands mufles, maître G. et l’archidiacre de Bayeux, et je salue nos autres compagnons : je suis à tous et à tout un chacun.   Matth. 8.26.   Ps. 107.29.    Ps. 107.30.    Ps. 107.18.    Matth. 20.12.  Il s’agit de Gérard Pucelle et de Waléran, futur évêque de Rochester (11821184). FEA, 2, p.76. Robinson, Peter of Blois, p.113.  

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52 (5)* Au révérend père et seigneur Richard, par la grâce de Dieu archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre et légat du siège apostolique, Pierre de Blois, archidiacre, salut : que vous puissiez, pour mieux faire, sortir de votre torpeur. L’autorité du roi m’empêche à ce jour de retourner chez vous, en dépit de ma ferme intention de vous voir le plus rapidement possible. Mille fois, j’ai demandé la permission de quitter la cour sans obtenir de réponse précise : on ne me laisse pas partir, mais on ne m’oppose pas non plus une fin de non-recevoir. Chaque fois que je mets en avant le retard que je prends, chaque fois que je rappelle que vous insistez pour me voir revenir, j’entends la même réponse : ‘Demain, nous verrons’. Or, je n’ai pas trouvé ce ‘demain’ tout au long de l’année. On a beau chercher, il reste caché. Et qui sait, ce sera au moment où personne ne le cherche qu’il se présentera ! Cependant, mon cœur est troublé et vous me rongez comme un ver dans le fruit. Car me voilà complètement brisé par les insultes de mes ennemis, quand ils me disent sans cesse : « Ton seigneur, que fait-il donc ? Où se cache-t-il ? Combien de temps va-t-il encore paresser ? Réveille-toi, toi qui dors, relève-toi d’entre les morts ! Ce serait juste le moment pour lui de se réveiller de son sommeil, de prêter attention à ce que fait le troupeau qui lui a été confié et de tenir compte des qualités du pasteur qui l’a précédé. Aurait-il reçu la grâce de Dieu pour la gâcher et pour ternir la gloire de son prédécesseur ? En partie, il a déjà réussi à le faire, et nous voyons mal à quel moment il pourrait réparer les dommages ou redresser une situation qu’il a créée lui-même. » On vous reproche donc que le coffre sacré est pris par les étrangers, que l’Église de Dieu est piétinée par les laïcs, que la rouille   Jn 12.27.   Ps. 39.12.    Ps. 42.11.    Éphés. 5.14.    Rom. 13.11.    1Sam. 4.11.  

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Lettre publiée en 1184.

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ronge le glaive de Pierre, que les sacrements du Christ se dévalorisent, que le nom terrifiant de Dieu se voit inutilement invoqué et que le parjure sert de prétexte pour dissoudre des mariages légitimes. On vous reproche encore que Malchus porte ses mains sacrilèges sur le Christ, que Pachehur gifle le prophète Jérémie et que Baltazar fait apporter les coupes du Seigneur, que son père avait prises au temple de Jérusalem. Chaque fois que j’insiste sur les côtés avenants de votre personnalité, sur votre intégrité, votre humilité, on me réplique que l’on attend plus de quelqu’un qui occupe un rang aussi élevé, qu’il ne suffit pas de s’abstenir du mal si on ne fait pas en même temps le bien. Ce n’est donc pas seulement l’arbre qui ne produit pas de bons fruits qui va être coupé et jeté au feu10, mais également l’arbre qui ne produit rien du tout. L’on me dit aussi : « Ton archevêque a trouvé l’Église dans un état parfait. Pourtant, il l’a abandonnée et abaissée. Trop frileux, il n’a pas su préserver le rang prestigieux de l’Église de Cantorbéry, pour lequel le glorieux martyr n’avait pas hésité à verser son sang et qu’il avait voulu perpétuer grâce à sa mort et la dispersion de son cerveau11. Ton seigneur, au contraire, a ramené le siège de Cantorbéry, qui jouissait d’une totale liberté, à l’époque de l’asservissement honteux. Pourquoi », me dit-on, « foule-t-il encore le sol ? Quand disparaîtra-t-il, qu’on n’entende plus parler de lui12 ? Que ne se réveille-t-il pas enfin ? Il s’est mis au lit : se relèvera-t-il encore13 ? ». Confronté à ces reproches, je suis tous les jours face à mon humiliation, et la honte me monte au visage, quand j’entends la voix des censeurs14. Jour et nuit, j’ai ma raison de larmes15, et au lieu de me voir magnifié et honoré à cause de votre nom, l’insulte m’a brisé le cœur16. Car les gens se moquent de vous, et pratiquement tous n’ont qu’une idée en tête : donner libre cours à leur détestable médisance. Lorsque j’essaie de les contrer pour souligner l’attention que   Jn 18.10.   Jér. 20.1-7.    Dan. 5.2. 10   Matth. 3.10. 11   Détail se référant à l’assassinat de Thomas Becket. 12   Ps. 41.6. 13   Ps. 41.9. 14   Ps. 44.16-17. 15   Ps. 42.4. 16   Ps. 69.21.  

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vous portez à l’amélioration de l’état des bâtiments, à la mise en culture des domaines et à tant d’autres tâches administratives dont il faut s’acquitter en permanence, vos détracteurs déforment tous ces aspects positifs de votre action. « Peut-on se vanter », demandent-ils, « d’aménager des viviers ou des parcs à gibiers, si, au même moment, le clergé se voit exécré et si l’absence de discipline dans les monastères ouvre la porte à toute sorte de débauche ? Quelle est l’utilité de fumer et de marner la terre pour les semailles, si, dans le champ du Seigneur, on laisse pousser épines et chardons, si on oublie de semer la parole de Dieu ? Le Seigneur se soucierait-il des bœufs et des ânes au point qu’il faille autant prendre soin des bœufs et des ânes17 ? Pourquoi l’archevêque n’exerce-t-il pas le rôle de légat qui lui fut confié ? Plus qu’un légat [legatus], c’est un homme lié [ligatus]. Le Seigneur », poursuivent-ils, « au moment de le charger d’une mission, ordonna au prophète Jérémie de déraciner et de renverser, de détruire et de démolir, mais aussi de reconstruire et de replanter18. À l’inverse, ton seigneur s’en tient à la lettre en ce qui concerne sa conception de son rôle spirituel – et encore ! ». Mais, pour comble de tristesse, je vois le seigneur roi dénoncer souvent votre négligence et votre inaction, même s’il ne vous critique pas publiquement ni outre mesure. Et pourtant, mon expérience quotidienne me le dit, le roi vous apprécie sincèrement, et il s’est révélé comme votre protecteur inébranlable contre les agissements de vos adversaires à la curie romaine. Par ses lettres et ses messagers, il essaie fréquemment de vous relancer, parce qu’il ne peut tolérer que des malfaiteurs, sûrs de l’impunité que vous leur accordez, causent d’énormes dégâts à ses terres. Je crois que vous vous rappelez fort bien ce qu’il vous a écrit tout récemment dans un style amical et ce qu’il vous a demandé. Moi qui ai participé aux délibérations préalables, je peux rendre publique une remarque du roi, qui mérite d’être retenue. « Le seigneur archevêque doit savoir », disait-il, « que, si le prince héritier ou un évêque du royaume ou un comte ou un autre grand personnage s’arrogeait le droit de s’opposer à sa volonté, à ses dispositions, ou s’il l’empêchait de remplir, conformément à sa mission, le rôle de légat – que j’interviendrais alors pour punir les

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  1Cor. 9.9 (V).   Jér. 1.10.

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coupables, comme s’il s’agissait d’un acte de trahison à l’égard de la couronne. » Je sais, mon père, que le seigneur roi a longtemps souhaité – et le souhaite toujours – que, par votre conseil et avec votre aide, soit administrée aux peuples une correction méritée19, que votre main empoigne le jugement20 et que soit rendue justice aux pauvres du pays21. Père bien-aimé, je vous ai rapporté des faits et des propos très durs, et plus d’un pourra me traiter de téméraire parce que je m’abstiens de flagornerie, parce que je ne vous prodigue pas de louanges et parce que je ne verse pas l’huile du pécheur sur la tête22 d’un archevêque vénérable. Que les porcs immondes grognent ! Moi, dans l’amour du Christ et conscient des liens qu’ont créés vos bienfaits, je vous exhorte et continuerai à le faire, jusqu’à ce que vous remplissiez votre tâche de pontife au point d’être irréprochable. Vous connaissez le passage de Jérémie : Que le Seigneur maudisse tous ceux qui font son travail avec mollesse23. Dieu vous a fait quitter votre état monacal et le monde contemplatif pour vous investir des fonctions sacerdotales. Prenez garde de ne pas achever maintenant par vos propres forces ce que vous avez commencé par l’Esprit de Dieu24. Il ne faudrait pas que vous justifiiez le passage de la Genèse qui dit : Je ne peux pas laisser les hommes profiter indéfiniment du souffle de vie que je leur ai donné ; ils ne sont après tout que des êtres mortels25. Pensez-vous peut-être qu’au jour du Jugement, il ne vous sera pas demandé de rendre compte des âmes qui vous ont été confiées ? Pourquoi le méchant se moquerait-il de toi, mon Dieu, en se disant que tu le laisseras faire26 ? Bien au contraire, avec une extrême sévérité, le Juge va demander des comptes, jusqu’au dernier centime27. Je crains fort d’ailleurs que ce ne soit plus dur et que cela n’arrive plus vite que nous ne voulons bien l’admettre. Rappelez-vous les menaces du Très-Haut qui nous ont dévoilé avec une parfaite clarté le verdict de son indi-

  Ps. 149.7.   Deut. 32.41 (V). 21   Is. 11.4. 22   Ps. 140.5 (V). 23   Jér. 48.10. 24   Gal. 3.3. 25   Gen. 6.3. 26   Ps. 10.13. 27   Matth. 5.26. 19 20

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gnation : Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant28, car sa colère a pris feu29. Si vous avez pu vous imaginer parfois cette colère, vous ne l’avez encore jamais expérimentée dans votre chair.

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  Hébr. 10.31.   Jér. 15.14.

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53 (100)* À son très cher seigneur et ami R., son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut et le fruit de la patience. Tu accuses un innocent, et un homme fort, tu l’appelles tiède et mou. Citant le Lévitique qui prescrit qu’on n’utilisera jamais de miel dans la préparation d’une offrande qui sera consumée pour le Seigneur, tu bannis effectivement le miel, puisque tu laisses entendre qu’un homme dont l’engagement pour la religion n’est plus à prouver reste étranger à la préparation des sacrifices offerts au Seigneur. Cependant, convaincu que l’Esprit de Dieu lui rendra témoignage, il lui importe peu d’être jugé par un homme ou par une instance humaine. Mais qui es-tu pour juger le serviteur d’un autre ? Qu’il demeure ferme dans son service ou qu’il tombe, cela regarde son maître. Si tu voulais te donner la peine d’analyser l’état de son esprit, tu constaterais qu’il n’a pas changé, qu’il n’y a pas de flottement. Au contraire, les objectifs qu’il s’est fixé après mûre réflexion, il cherche à les atteindre à tout prix. Tu affirmes que le miel est exclu du sacrifice offert au Seigneur, mais le Seigneur refuse tout aussi bien ce que symbolise le miel : la douceur des prélats qui va trop loin et où se mêle la flatterie. Mon ami, il n’existe pas qu’un seul type de douceur : il y a celle qui s’avère nécessaire et il y a l’autre, qui dépasse les limites. Si le miel est proscrit des sacrifices – ce que tu déclares sans cesse en faisant tes reproches –, l’on peut néanmoins en offrir lorsqu’on apporte les premiers produits de la nature. D’un côté, le miel n’entre donc pas dans la préparation de l’offrande, de l’autre, on prescrit d’en offrir avec les prémices. Toi et ceux qui déraisonnent avec toi, vous préféreriez que mon seigneur, par des sautes d’humeur, rompe le pacte entre le temporel et le spirituel et qu’il trouble la paix au lieu d’offrir les prémices   Lév. 2.11.   Rom. 14.4.    Lév. 2.12.   Il s’agit de l’archevêque Richard, soucieux de dépasser le climat conflictuel créé par la lutte entre Henri II et Thomas Becket et de pourvoir les sièges épiscopaux vacants.  

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Lettre publiée vers 1189.

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de miel en signe de paix. Les lois et les coutumes à travers le monde prévoient qu’on propose d’abord la paix, même à ses ennemis, et cela vaut encore plus pour les fidèles du Christ : la foi ne tolère pas de précipitation et exclut que quelqu’un occupe subitement la première place. Il te faudra donc bien réfléchir, parce qu’une certaine douceur prudente reste indispensable si l’on veut témoigner de la déférence aux puissants de ce monde, avant tout au roi qui a le pouvoir suprême, car toute autorité vient de Dieu. Cette douceur unit le temporel et le spirituel, et grâce à elle, on obtient des résultats que l’on n’arracherait jamais aux princes par la menace ou par la violence. Ni Dieu ni les hommes ne se sentent lésés par une telle attitude parce que le prélat qui agit de la sorte reste fidèle à Dieu sans renier les hommes. À ce propos, il est écrit : Moïse était un homme fidèle et doux ; c’est pourquoi il l’a consacré. Qu’un prélat veuille réprimander avec sévérité et en colère est indigne et aberrant. En témoigne l’Apôtre dans sa lettre à Timothée : Un serviteur du Seigneur ne doit pas se quereller. Il doit être aimable envers tous, capable de supporter les critiques, il doit instruire avec douceur ses contradicteurs. Nous lisons que les eaux du canal de Siloé coulent tout doucement, alors que les eaux de Ressin sont violentes. Lorsque, dans le Cantique, la fiancée dit : Mon ami boit du vin et du lait10, elle désire exprimer qu’il associe rigueur et douceur. Le fiancé, qui donne la préférence à la douceur, se tourne vers la fiancée pour lui répondre : Ton sein est plus enivrant que le vin11. Le prophète, après avoir décrit en détail le passage du Seigneur – Un grand vent brisa les rochers, mais le Seigneur n’était pas présent dans ce vent. Après le vent, il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n’était pas présent dans le tremblement de terre. Après le tremblement de terre, il y eut un feu, mais le Seigneur n’était pas présent dans le feu. Après le feu, il y eut le bruit d’un léger souffle12 –, conclut : Et le Seigneur était dans le souffle. Si Dieu n’apprécie ni le souffle de la colère, ni le souffle qui secoue, ni le souffle du feu,

  1Pierre 2.13.   Rom. 13.1.    Sir. 45.4.    2Tim. 2.24-25.    Is. 8.6-7. 10   Cant. 5.1. 11   Cant. 1.1 (V). 12   1Rois 19.11-12.  

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il approuve, en revanche, un blâme en douceur et sans aspérité. Cependant, cette façon d’agir, l’on serait tenté de dire, ce miel, dissimule le fiel d’un blâme fructueux : la douceur ressortit au zèle et l’affabilité cache des dards. La douceur et le calme comportent une forte dose d’amertume pour les ignorants et ceux qui commettent des erreurs13. À un blâme plus sévère correspond un amour plus sincère, sans que l’on s’en aperçoive. Une douceur de colombe produit des effets plus durables sur les princes qu’une sévérité ostentatoire, qu’un air indigné. D’après Jérémie, le pays des méchants n’est plus qu’un désert, du fait de la colère de la colombe14. Cette douceur comporte l’Esprit qui donne vaillance15. Pour citer Job : Elle seule peut dire au roi : « Espèce de vaurien ! » et aux princes : « Vous n’êtes que des criminels ». Elle n’a pas pour les chefs d’égards particuliers, elle ne fait pas passer le riche avant le pauvre16. Sois donc attentif, car il faut bien distinguer entre un blâme en douceur et un blâme sévère, qu’on fait alterner avec précaution en vue du but recherché. Ézékiel parle de l’un et de l’autre : Son centre embrasé scintillait comme de l’électrum17. L’électrum étant un métal [brillant et] ductile, il symbolise le blâme en ce qu’il a de plus léger et acceptable. Au sujet de la sévérité, le même prophète écrit : Entre les êtres vivants, on apercevait comme des braises enflammées. Le feu était éblouissant et des éclairs en jaillissaient18. La sévérité doit donc parfois perdre de sa rigueur. Sur les lions sculptés du Temple, on avait peint des lanières pour rappeler que la sévérité d’un châtiment doit être adoucie par les lanières de l’indulgence. Toutefois, le laxisme réduit les prélats au silence19, les abaisse, les transforme en flatteurs et en marchands d’huile, leur fait éviter les conflits, les incite à s’attirer les faveurs du prince et, partant, les honneurs, et les précipite, en fin de compte, dans la fosse à scandales. C’est là que le démon Lilith prend un moment de repos : il y trouve où se reposer20, nous dit le prophète. C’est là, d’après Job,

  Is. 38.17 (V) ; Hébr. 5.2.   Jér. 25.38 (V). 15   Is. 11.2. 16   Job 34.18-19. 17   Éz. 1.4 (V). 18   Éz. 1.13. 19   Ps. 62.12 (V). 20   Is. 34.14. 13 14

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que les animaux se mettent à l’abri, au fond de leur tanière21. L’un construit un mur et l’autre se contente de le recouvrir de badigeon22 : c’est cela, le laxisme. Il fait en sorte que le méchant se vante de ses ambitions et se voie loué23 et que les chiens muets, incapables d’aboyer24, ou plutôt opposés à l’aboiement, ressemblent de plus en plus aux pécheurs en raison de leur communauté d’idées. Il est écrit : Jusqu’à quand jugerez-vous avec parti pris, en acquittant les coupables25 ? Par laxisme, des prélats misérables annulent le bénéfice de la pénitence, qu’ils observent chez les princes : ils les amadouent en leur promettant à l’infini une plus grande miséricorde du Christ. Le prophète, plein de colère, en parle sous couleur d’Éfraïm : Des étrangers sucent ses forces, et lui ne s’en aperçoit pas. Il a déjà les cheveux blancs, mais ne s’en rend pas compte26. C’est ce vent de flatterie, un vent extrêmement néfaste, brûlant, qui encourage beaucoup de personnes à se gonfler d’orgueil27, qui les détourne avec force de leur objectif et de leur désir d’atteindre la sainteté et qui leur fait dire par la bouche de Job : Tu as balayé mon désir comme un coup de vent ; tu m’emportes au grand galop avec le vent, et la tempête me secoue dans tous les sens28. De toute évidence, tu le sais parfaitement bien, l’on ne peut soupçonner mon seigneur de flatterie ni de laxisme. Il agit sans acception de personne, et sa parole, pour parler à l’exemple de Jérémie, est comme un feu, comme un puissant marteau qui brise le rocher29. Il a de bonnes raisons de ne pas infliger de blâme pour l’instant. Il est nouvellement promu et s’occupe depuis peu de l’administration dont il a la charge. Vous savez qu’on ne retourne pas un champ avec le premier-né du bœuf et qu’on n’apporte pas en offrande des épis verts sans les avoir grillés auparavant30. Son objectif est donc actuellement de pourvoir les sièges épiscopaux vacants pour se créer des soutiens, car celui qui est seul est bien à plaindre31.   Job. 37.8.   Éz. 13.10. 23   Ps. 9B.3 (V). 24   Is. 56.10. 25   Ps. 82.2. 26   Os. 7.9. 27   Jér. 18.17 (V) ; Job 11.12 (V). 28   Job 30.15 ; 22. 29   Jér. 23.29. 30   Lév. 2.14. 31   Eccl. 4.10. 21 22

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Une personne seule ne suffit pas à la tâche qui incombe à ceux qui portent l’univers32. Aux reproches que certains lui adressent entretemps, prétendument par amour, il pourra toujours répliquer avec le bienheureux Job, sachant que Dieu connaît ses intentions : Tandis que mes amis verbeux me traitent sans respect, je regarde vers Dieu, les yeux remplis de larmes33. C’est devenu une habitude que d’exercer sa langue aux dépens des prélats, qui sont là pour supporter patiemment les injures des langues calomnieuses, à l’instar de Paul qui déclare à propos de ses détracteurs : Vous le savez vous-mêmes, de telles persécutions font partie du plan de Dieu à notre égard34. Si vous regardez le Christ, notre chef, vous constaterez qu’il n’a jamais porté atteinte à l’innocence de personne par une médisance quelconque, qu’il n’a jamais dénigré les autres, alors que les Juifs ont craché leur venin, le qualifiant, dans leur aveuglement, tantôt de fils de charpentier35, tantôt d’homme qui ne pense qu’à manger et à boire du vin36, tantôt de serviteur de Béelzébul37, tantôt d’ami des païens, tantôt de transgresseur de la loi du sabbat38.

  Job 9.13 (V).   Job 16.20. 34   1Thess. 3.3. 35   Matth. 13.55. 36   Matth. 11.19. 37   Matth. 12.24. 38   Jn 9.16. 32 33

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54 (38)* À son très cher seigneur Albert, par la grâce de Dieu cardinal-prêtre et chancelier de l’Église de Rome**, son Pierre de Blois, modeste chancelier de l’archevêque de Cantorbéry, salut dans notre véritable salut. J’ose vous parler, seigneur, moi qui ne suis qu’un peu de poussière et de cendre, comme si l’on m’avait autorisé à le faire. Je vous prie toutefois de vous montrer indulgent à mon égard : je me suis aventuré à exprimer ma pensée en posant que nous assumons une tâche identique. Je remercie Dieu et je vous sais gré d’avoir abordé certaines questions relatives à mon seigneur dans un esprit de mansuétude et sans vous départir de votre manière plaisante de vous exprimer, presqu’accommodant. Je sais que l’homme qui a l’Esprit de Dieu peut juger de tout, mais personne ne peut le juger. Pour cette raison, j’accepte avec gratitude vos reproches, qu’ils concernent ma personne ou mon seigneur. Car il est écrit : Je corrige tous ceux que j’aime. J’accepte qu’un homme de bien me frappe ou qu’un fidèle me corrige, mais non pas qu’un méchant m’honore. À moins de mentir, je n’irais pas jusqu’à affirmer que mon seigneur n’ait pas commis de péché et que dans sa bouche, il n’y ait jamais eu place pour le mensonge. En effet, si nous prétendons être sans péché, nous nous trompons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous. D’un autre côté, vous ne devez pas céder à trop de sévérité si l’homme, dans sa fragilité, succombe aux impulsions de la tentation. Dieu ne se fie pas à ses anges eux-mêmes et il trouve à critiquer ses propres serviteurs. Cependant, il a plu à celui qui fait   Gen. 18.27.   1Cor. 2.15.    Apoc. 3.19.    Ps. 141.5.    1Pierre 2.22.    Apoc. 14.5.    1Jn 1.8.    Job 4.18.  

Lettre publiée en 1184. Albert de Morra, cardinal en 1156, chancelier de l’Église de Rome en 1178, pape (Grégoire VIII) en 1187.

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exister ce qui n’existait pas de choisir comme métropolitain mon seigneur sans que ce dernier se soit attribué un tel honneur : il est devenu archevêque seulement par l’appel de Dieu, comme ce fut le cas pour Aaron10. Mon seigneur n’a pas oublié son passé de moine et tel Efraïm, il est devenu cette génisse bien dressée qui aimait travailler à battre le blé11. Loin de prendre des allures de dominateur parmi son clergé, il fut un modèle pour le troupeau12, a su tenir son corps pour vivre d’une façon sainte et honorable13 et a interdit à sa bouche consacrée les bavardages vides14. Ses habitudes alimentaires et vestimentaires de même que tous ses actes se sont réglés sur une discipline sévère : après s’être dévoué, dès sa prime jeunesse, à Dieu dans le cadre de l’institution monastique, il a voulu apparaître, à l’âge adulte, non plus comme un moine, mais comme un ange. Personnage humble, il baisse les yeux plus que quiconque et fait penser à Moïse, un homme très humble, plus humble que tout autre homme sur la terre15. De bonne grâce, il prête attention aux faibles16, il s’identifie dans son cœur compatissant aux souffrances des pauvres, et comme s’il pressentait les besoins de la veuve et de l’orphelin, il leur rend courage17 en ouvrant sa main généreuse avant qu’ils n’en fassent la demande. Si, à propos de Job, il est dit que cet homme était simple, droit, fidèle à Dieu18, comment peuton reprocher à mon seigneur, juste et fidèle à Dieu, cette même simplicité ? D’après ce que nous savons, le Christ Jésus, pour annoncer le salut ici-bas, a choisi Pierre, André et les autres parmi les simples pêcheurs, non pas parmi les tenants de Justinien. Car la sagesse du siècle rend l’homme prétentieux19 et le droit, bavard et creux, aboutit au même résultat. Mieux vaut donc ne pas avoir une opinion de soi-même plus haute qu’il ne faut et exprimer des pensées modestes20.   Rom. 4.17.   Hébr. 5.4. 11   Os. 10.11. 12   1Pierre, 5.3. 13   1Thess. 4.4 (V). 14   2Tim. 2.16. 15   Nombr. 12.3. 16   Ps. 41.2. 17   Ps. 10.17. 18   Job 1.1. 19   1Cor. 8.1. 20   Rom. 12.3. 

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Certes, mon seigneur cherche l’humilité, ne s’enorgueillit pas21, ne vise pas la grandeur, ni ce qui est trop haut pour22 lui ; il ne sait prendre au dépourvu les autres en jonglant avec les subtilités du droit, mais il connaît parfaitement la loi du Seigneur et, pénétré de la sagesse d’en haut23, il se trouve sur la route qui conduit à la justice24. Chaque fois qu’il doit statuer sur une affaire, il cherche la transparence pour que tous puissent se rendre compte de sa façon de prendre des décisions. Car sa justice apparaîtra comme le jour qui se lève et son jugement comme le soleil en plein midi25. Je sais cependant que certaines personnes dont la bouche est pleine de malédictions amères26 ont attaqué l’innocence de mon seigneur en le diffamant. Ils l’ont marqué pour ainsi dire au fer de l’avarice parce qu’il ne gâche pas les biens des pauvres et la propriété du Crucifié en les distribuant aux chasseurs de primes. Il se passe effectivement des compliments de gens dont il considère l’éloge comme un reproche, de même qu’il ne quête pas les louanges d’autrui : le témoignage de sa conscience, voilà la raison de sa fierté27. Bien que je lui aie souvent suggéré de mieux soigner son image et de réduire les menteurs au silence28 par des cadeaux, je me suis toujours attiré la même réponse : « Si je cherchais encore à plaire à ce groupe de personnes, je ne serais pas serviteur du Christ29. S’il faut que je plaise aux hommes, j’aime autant que ce soient les humbles et les justes qui m’apprécient dans le Seigneur », comme s’il voulait dire avec le prophète : Le Seigneur est toute ma fierté. Vous, les humbles, réjouissez-vous de m’entendre le louer30. En effet, ce n’est pas celui qui a une haute opinion de lui-même qui est approuvé – ni celui dont les hommes vantent les mérites –, mais celui dont le Seigneur fait l’éloge31. D’autres blâment mon seigneur pour les avantages excessifs dont il s’attache à faire bénéficier sa famille : ce n’est pas l’Esprit du   Rom. 11.20.   Ps. 131.1. 23   Jac. 3.17. 24   Prov. 8.20. 25   Ps. 37.6. 26   Rom. 3.14. 27   2Cor. 1.12 (V). 28   Ps. 63.12. 29   Gal. 1.10. 30   Ps. 34.3. 31   2Cor. 10.18. 21 22

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Père qui lui a révélé cela, estiment-ils, mais un être humain32. Pourtant, s’il fait jouer ses sentiments en faveur des siens, il ne s’écarte pas pour autant des limites fixées par la charité. D’après l’Apôtre, si quelqu’un ne prend pas soin de sa parenté et surtout des membres de sa propre famille, il a trahi sa foi, il est pire qu’un incroyant33. À vrai dire, mon seigneur traite les étrangers avec autant de générosité que ses proches, s’ils sont honnêtes, il les avantage même. Ses détracteurs, ennemis de Dieu34, selon l’Apôtre, ont fait un pas de plus dans leur méchanceté en semant le trouble chez vous et en éloignant ainsi de lui un proche ami. Je souffre, me sens affligé ! Depuis que vous avez fait de lui une cible pour vous, je suis devenu une charge pour moi-même35. Je sais fort bien que vous lui avez retiré votre bienveillance, un geste qu’il n’a pas mérité du tout : Montre-toi plus propice, Seigneur36, et même si tu as des raisons d’être en colère, manifeste-nous encore ta bonté37. Le Seigneur révélera en fait toutes les qualités et les mérites dont il a doté mon seigneur, il déjouera la perfidie38 et prouvera que ses accusateurs étaient des menteurs39. De toute façon, il est de l’intérêt de Votre Sainteté de soutenir mon seigneur avec la profonde affection du Christ40, puisqu’il vous aime sincèrement et véritablement. Substituez-vous à mon insuffisance, je vous le demande, et faites progresser avec bienveillance et efficacité ses affaires, qui se fondent sur l’équité et la raison. Adieu !

  Matth. 16.17.   1Tim. 5.8. 34   Rom. 1.30. 35   Job 7.20 (V). 36   Ps. 76.8 (V). 37   Hab. 3.2. 38   Ps. 30.19 (V). 39   Sag. 10.14. 40   Phil. 1.8. 32 33

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55 (158)* À son très cher père et seigneur, Jean, par la grâce de Dieu évêque de Chartres**, son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : que vous puissiez vous souvenir de votre promesse pleine de compassion. Vous vous souciez du sort des églises de votre diocèse, je le sais. Par conséquent, je serai bref pour que Votre Sainteté puisse continuer à prêter une oreille attentive à ce qu’exige l’intérêt public. Après avoir accompli avec succès et au-delà de toute attente la mission que m’avait spécialement confiée mon seigneur, après avoir reçu la bénédiction du seigneur pape et obtenu son congé et après avoir salué les cardinaux, je m’apprêtais, tout content, à prendre la route lorsque le pape m’a rappelé, moi et maître Gérard [Pucelle], à la suite de l’arrivée inattendue de l’abbé élu de Saint-Augustin. Ce dernier a effectivement reçu un bon accueil auprès de ce type de personnes qui, comme vous savez, sont très sensibles aux cadeaux qu’on leur offre, mais qui regardent beaucoup moins les qualités d’un être. De ce fait, ces gens espéraient que la nomination de l’abbé serait l’occasion d’une querelle qui entraînerait des pots-de-vin plus substantiels encore : s’étant fait graisser la patte une première fois, ils pensaient, confiants, pouvoir en redemander. De fait, il s’en est suivi un débat au cours duquel maître Gérard, imperturbable et avisé, défendait la position de l’archevêque. Moi, je faisais de même, dans la mesure où Dieu, dans sa bonté, fournissait des arguments à son modeste serviteur. Pourtant, tout ce que nous avancions à l’appui de notre thèse ‑ les lois, les canons, les Écritures ‑ fut rejeté par les responsables de la commission comme désastreux et sacrilège. Ils nous reprochaient de vouloir essayer, par notre démonstration, de soumettre au siège de Cantorbéry l’abbaye de Saint-Augustin, qu’ils considéraient comme leur propriété, et ils nous traitaient publiquement d’ennemis de l’Église de Rome, à moins que nous n’abandonnions notre position. La collusion entre  Roger, abbé de Saint-Augustin de Cantorbéry (1175-1213). Plus haut, p. 194, n. 26.



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Lettre publiée en 1184. Jean de Salisbury, évêque de Chartres (1176-1180).

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ces milieux romains et l’abbaye se traduit effectivement par le fait que, sans égard pour les dommages qui affectent les âmes des moines, on autorise la communauté monastique, au mépris de l’idée même de discipline, à faire tout ce qui est interdit. Vagabonds et effrontés, les moines s’adonnent aux plaisirs de la chair et rachètent les excès qu’ils commettent tout au long de l’année par le versement d’une forte somme d’argent. Nos adversaires nous ont donc publiquement défendu de tirer argument, dans cette affaire, des canons et des lois. Tout ce qu’ils étaient prêts à nous concéder, c’était de faire valoir d’éventuels privilèges dont ils savaient pertinemment que nous n’en possédions pas à ce moment. Il semblait bien qu’humainement parlant, nous manquions d’atouts et que le parti adverse fût décidé à nommer à la tête d’une abbaye qu’il avait déjà achetée par simonie, non pas secrète, mais publique et notoire, un laïc illettré, mais versé dans l’art d’acheter les honneurs, un simoniaque œuvrant à visage découvert et par voie procédurale. J’ai pris alors l’offensive et je me suis porté accusateur contre l’abbé élu. Tandis que je présentais mon réquisitoire, ses amis qu’il s’était achetés avec de l’argent sale s’efforçaient, en bons Samaritains, d’atténuer la dureté de mes propos, pour sauver sa réputation et pour cacher la bassesse du personnage. Lui-même, se rendant compte qu’il avait épuisé tout l’argent des marchands flamands, s’est tourné vers les Romains afin de leur emprunter une énorme quantité d’or. De cette manière, les ailes argentées de la colombe et sa queue étincelante d’or ont atteint leur cible : nos adversaires ont carrément refusé d’écouter notre plaidoyer en faveur des libertés et de la dignité du siège de Cantorbéry, des libertés pour lesquelles le bienheureux martyr a lutté jusqu’à la mort, qu’il a confirmées, en mourant, par la dispersion de son cerveau et qu’il a signées de son propre sang. Persistant dans leur refus, les amis de l’abbé élu lui enjoignirent de se faire tonsurer et raser pour recevoir la bénédiction du seigneur pape le dimanche suivant. Ballotté entre difficultés et tourments, souffrant mille morts, j’ai dû me rendre à l’évidence que notre juste cause ne serait pas confirmée par un jugement. J’ai eu alors recours à des arguments que me

 

  Ps. 67.14 (V).  Plus haut, p. 277.

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dictait ma raison, et j’ai réussi à repousser la bénédiction envisagée, sans promettre quoi que ce soit, sans distribuer le moindre cadeau. Après avoir recommandé la cause de l’Église de Cantorbéry à Dieu et à notre martyr, j’ai quitté la curie romaine début juillet, avec une très forte poussée de fièvre. Adieu !

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56 (65)* À Pierre, son très cher compagnon et ami, son Pierre de Blois, salut et s’il y a quelque chose de meilleur que le salut. L’autre jour, en quittant son logis, maître G. le Beau a rencontré mon frère, le moine maître Guillaume de Blois, qui lui a conseillé de rebrousser chemin et qui a voulu l’empêcher de prendre la route parce qu’autrement, il courrait un danger ce jour-là. Toutefois, maître G., parfait chrétien, considérant comme parole en l’air tout ce qui n’était pas profondément enraciné dans la foi, est parti rejoindre la suite de l’archevêque de Cantorbéry, qui le comptait parmi ses familiers. Cependant, peu de temps après, lui et son cheval sont tombés dans un fossé très profond où coulait de l’eau à grand débit. L’animal et son cavalier se débattaient autant qu’ils pouvaient, mais sans l’intervention de maître Guillaume et sans l’aide de beaucoup d’autres personnes, ils n’auraient pas pu se sauver. Comme tous ceux qui suivaient l’archevêque, tu fus témoin de ce malheureux accident ; par la suite, tu as commencé de te poser des questions précises à ce sujet, et tu as surtout voulu connaître mon opinion sur ces faits étranges, les songes, les lémures, les oiseaux, les éternuements. Je t’aurais répondu bien volontiers dans la mesure du possible, mais, tu te souviens, j’ai été alors chargé d’une mission auprès du seigneur roi et je me concentrais sur les préparatifs de mon voyage. Je vais donc me rattraper par le biais de cette lettre, de sorte que l’explication détaillée et écrite pallie les carences de la parole. Lorsqu’on lit dans l’Écriture que le moyen de remporter la victoire sur le monde, c’est notre foi, on comprend que l’ennemi du genre humain, pour détruire cette foi, recoure à de multiples subterfuges afin de camoufler sa méchanceté. Comme le dit l’Apôtre : Nous connaissons en effet fort bien les ruses de Satan. Il trompe les humains par des illusions visuelles. Il se sert du vol des oiseaux, de la rencontre de personnes ou d’animaux sauvages, des songes ou

  Gérard Pucelle (pulcher = Pulchella)?   1Jn 5.4.    2Cor. 2.11.  

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Lettre publiée en 1184.

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d’autres moyens pour nous promettre la connaissance de l’avenir, et il annonce des événements heureux ou malheureux pour troubler la paix des cœurs par une curiosité futile, affaiblissant ainsi peu à peu l’intégrité de la foi. Sous l’inspiration du diable, certaines femmes pétrissent des statuettes en cire ou en glaise et s’en servent comme moyen de torturer ou de brûler les ennemis ou les amants, un procédé qui rappelle Virgile : De la même façon que durcit cette glaise ou que fond cette cire, etc. Quelques-unes de ces figurines ont des yeux qui vous hypnotisent. Je ne sais quel œil fascine mes tendres agneaux, écrit encore Virgile. Il y a des personnes qui cherchent à deviner l’avenir d’après le vol des oiseaux. Ni ton Mœris ni même Ménalcas ne vivraient si, perchée sur son chêne creux, la funeste corneille ne m’avait pas prévenu que de nouvelles querelles allaient m’attendre d’une manière ou d’une autre, pour citer toujours Virgile. Nous lisons qu’un aigle s’est accroché au bouclier d’Hiéron au moment où celui-ci s’apprêtait à partir pour la guerre : ce fut le signe prémonitoire de sa victoire et de son avènement comme roi. Il existe des personnes qui consultent les astrologues, les numérologues, les devins et les voyants, dont les prédictions s’avèrent parfois exactes, ce qui amène les imprudents à se fier à ce genre de procédé. Le père du mensonge transmet effectivement souvent une vérité opaque jusqu’à ce qu’il emporte avec lui en enfer les fils de l’infidélité. Ainsi Saül, après avoir consulté une voyante, apprit que lui et ses fils allaient trouver la mort au mont Guilboa. Ahazia, désireux, après une chute par la fenêtre, de savoir s’il se rétablirait à la suite de cet accident, perdit sa vie, comme si elle était un morceau de tissu qu’on coupe. L’oracle d’Apollon a piégé Alexandre ; Crésus, en raison d’une fausse interprétation du terme ‘perdre’, a connu le désastre après la traversée du fleuve Halys10. Un chrétien doit avoir pour règle de ne pas scruter l’avenir, mais d’obéir humblement à ce que dispose celui qui dispose tout en douceur et qui n’a pas besoin de conseillers. Nous ne pouvons pas lui

 Virg., B., 8.80.  Virg., B., 3.103.   Virg., B., 9.14-16.    Jean de Salisbury, Policraticus, 1.13, p. 64 (Keats-Rohan).    1Sam. 28.19.    2Rois 1.2 ; 17. Job. 7.6. 10   Jean de Salisbury, op. cit., 2.27, p. 149.  

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demander : Que fais-tu donc11 ? Il est le Seigneur ! Qu’il fasse ce qu’il juge bon12. Ne cherchons pas à savoir quand viendront les temps et les moments, car le Père les a fixés de sa seule autorité13. Vouloir connaître l’avenir à l’aide d’augures ou d’autres moyens illicites n’est qu’une tentation du diable et l’occasion d’une damnation éternelle, comme l’indique la bouche du Seigneur, qui s’est adressé ainsi à son peuple pour l’instruire : Lorsque vous aurez pénétré dans le pays que le Seigneur votre Dieu vous accordera, vous ne vous mettrez pas à imiter les pratiques abominables de ses habitants actuels. Qu’on ne trouve parmi vous personne qui offre son fils ou sa fille en sacrifice, ni personne qui s’adonne à la magie ou à la divination, qui observe les présages ou se livre à la sorcellerie, qui jette des sorts ou qui interroge d’une manière ou d’une autre les esprits des morts. Le Seigneur a en horreur tout cela14. Un jour peut-être un prophète ou un visionnaire se manifestera parmi vous et vous annoncera un prodige extraordinaire. Si le prodige se réalise conformément à la prédiction, n’écoutez pas ce qu’il vous dit15. Il arrive fréquemment, mon très cher ami, que certaines prévisions se concrétisent, mais il ne faut pas leur accorder un quelconque crédit : si elles disent souvent vrai, elles mentent encore plus souvent et comportent des dangers. Ne sois pas déconcerté que selon un plan divin, des personnes recommandables aient recouru à de telles pratiques. Car Daniel, saint personnage, a amené le roi Nabucodonosor, angoissé par un cauchemar, à racheter ses péchés en donnant des aumônes et, pour un temps, il a ajourné l’exécution de la sentence divine16. L’interprétation des songes a rendu célèbre Joseph en Égypte17. Grâce à la beauté du style de leurs visions, nous admirons Ézékiel et Jean l’évangéliste. Mettre son espoir dans les visions témoigne de superstition et est contraire au salut : lorsqu’on a pris l’habitude de ces pratiques, on ne peut plus s’en passer. Il arrive ainsi que si on leur demande où elles vont, certaines personnes, sur le point de partir, abandonnent leur projet, se souvenant peut-être du mot de Judith qui, en quittant Bétulie assiégé par Holo  Job 9.12.   1Sam. 3.18. 13   Act. 1.7. 14   Deut. 18.9-12. 15   Deut. 13.2-4. 16   Dan. 4.24. 17   Gen. 41.14 sq. 11 12

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pherne, et espérant la libération de la patrie par le Seigneur et la défaite du tyran, n’a pas voulu qu’on l’interroge sur ses intentions18. Ces gens supposent qu’une question comporte un présage qui pourrait annuler le succès d’un déplacement. Le bienheureux évangéliste Marc, se dirigeant vers Alexandrie par bateau pour y apporter la bonne nouvelle, s’est abîmé la chaussure au moment de quitter le navire, et il a remercié Dieu parce qu’il savait que sa route serait dégagée19. Indépendamment de ce que pensent d’autres, moi, sans l’ombre d’un doute, j’estime que le saint évangéliste s’est exprimé ainsi loin de toute curiosité superstitieuse. Même sans la détérioration de la chaussure, le Seigneur lui aurait révélé par l’intermédiaire du Saint-Esprit que le chemin était libre et que sa mission connaîtrait le succès. Ces prédictions prodigieuses se concrétisent dans la plupart des cas par des résultats variés, contraires même. Lorsque César, un homme qu’aucune superstition, aucun augure n’avaient jamais pu dissuader d’un projet, en débarquant en Afrique, a glissé au moment de fouler le sol, il a transformé cet incident en un présage positif. Je te tiens, Afrique20, s’est-il exclamé, et effectivement, il conquis cette province. Guillaume le Conquérant, après son arrivée sur les côtes anglaises, s’étant mis à galoper, son cheval, en tombant, l’a projeté à terre. Elle m’appartient, cette terre, trancha le roi, et la suite lui a donné raison21. Le prophète Joël écrit au sujet des visions et des songes : Je parlerai par des songes à vos vieillards et par des visions à vos jeunes gens22. Si je voulais donner la liste complète des visions et songes des anciens, je surchargerais ma lettre. Joseph, l’époux de la bienheureuse Vierge, fut instruit à plusieurs reprises dans ses songes par un ange23 qui lui a surtout interdit de retourner chez Hérode24. À l’aide de la nappe remplie de reptiles, Pierre a appris qu’il fallait rassembler la multitude des peuples25. Constantin eut une vision des apôtres et déclara publiquement, lui, le maître de

  Judith 8.34.   Jean de Salisbury, Policraticus, 2.1, p. 73. 20   Suet., Vitae, Caes., 59, p. 30-31. 21   Mathieu Paris, Chronica, 1, p. 539 (année 1066) rapporte une anecdote similaire. 22   Joël 3.1. 23   Matth. 1.20 sq. 24   Matth. 2.13-22. 25   Act. 11.5-18. 18 19

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l’empire, que son règne et son pouvoir appartenaient au Christ26. La vision de Scipion l’Africain27, l’Apocalypse de l’apôtre Jean, les oracles de Daniel et d’Ézékiel, les songes du Pharaon et de Joseph28 reviennent régulièrement lorsqu’on se plonge dans la lecture. Par ces moyens, le Seigneur permet aux siens de connaître l’avenir dans la mesure où il désire révéler sa volonté. Cependant, aucun songe ne m’entraînera à m’y fier. Je veux bien admettre que l’âme se crée souvent des images du futur à partir d’un travail sur la mémoire ou grâce à la perspicacité qui lui est propre, mais elle se trompe fréquemment, comme j’en ai fait l’expérience moi-même. Effectivement, une vision qui m’avait annoncé une fois un événement joyeux s’est révélée par la suite comme son contraire. Mon très cher, ne t’occupe pas des songes, ne te laisse pas prendre par l’erreur de tous ceux qui ont peur du lièvre qui croise leur chemin, qui craignent une femme aux cheveux ébouriffés, qui redoutent un homme privé de ses yeux ou de son pied ou qui porte un capuchon. Néglige la réaction de ceux qui se flattent de trouver un gîte agréable parce qu’ils ont vu un loup ou une colombe, que le martin-pêcheur a volé de gauche à droite, qu’en sortant de chez eux, ils ont entendu de loin gronder le tonnerre ou qu’ils ont rencontré un bossu ou un lépreux. Pour me résumer, j’estime que maître G. aurait couru le risque de se noyer même si aucun moine n’avait croisé son chemin.

  Liber Pontificalis, Intr. 4.51, p. CXI-CXII.   La vision concerne Scipion Émilien. Cic., Rep., 6.9-29. 28   Gen. 37.5-7 ; 41.1-7. 26 27

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57 (39)* À E., son ami et compagnon, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : que les choses aillent toujours mieux. Un amour sincère peut se passer des entrées en matière ampoulées et n’a pas besoin d’un style fleuri. Sûr des liens de notre affection mutuelle, je serai donc bref, je renonce dans la présente à solliciter la bienveillance du destinataire et j’évite tout ce qui, parce que trop prolixe, pourrait être source d’ennui. Je vous remercie de nous avoir bien informés, par l’intermédiaire de vos serviteurs, sur les moyens à votre disposition. Sachez, cependant, que la curie romaine, selon son habitude, m’a obligé vis-à-vis d’elle de multiples façons. Donc, si j’arrive à me libérer de Scylla, de grâce, ne me faites pas la proie de Charybde !

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Lettre publiée en 1184.

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58 (162)* À E., son ami intime, salut : si seulement je pouvais être présent en chair et en os. J’éprouve souvent le désir de revoir le sol natal pour la seule raison que j’aimerais vous rencontrer. Je ne suis pas bien reçu dans ma ville natale : mes frères ne m’ont pas reconnu et le lieu de ma naissance s’est changé en abri de vipères et en demeure de scorpions. Rejetés et exclus du giron compatissant de la patrie, moi et mes coprisonniers, nous avons dû créer ailleurs un pays de substitution. Toi seul, parmi les frères et les amis, tu t’es révélé un véritable frère et ami, un ami que je n’arriverais pas à remercier de ses bienfaits, même si je brillais d’or et d’argent. Car les hommes : rien de plus décevant. Sur la balance, à eux tous, ils ne pèseraient pas lourd. En effet, ils acceptent bien volontiers que l’on fasse preuve de déférence à leur égard, mais par la suite, ils oublient de récompenser une telle attitude. Le Seigneur vous comblera à ma place, et la dette que mes moyens limités m’interdisent de régler sera prise en charge par la munificence sans bornes de celui dont la grâce, sous de multiples formes, prodigue ses richesses à nous tous. De mon dévouement pour votre personne, le ciel et la terre m’en sont témoins, pour paraphraser un mot de l’Apôtre. Dieu et ma conscience le savent pertinemment et je juge superflu d’en faire la démonstration : les mots laisseraient un arrière-goût de flatterie et dépasseraient de loin toute vraisemblance. Saluez tous nos amis. Je ne peux pas vous indiquer avec précision le moment où j’arriverai parce que les gens de cour dépendent des conditions de voyage, imprévues, et restent tributaires de divers flottements. Faites en sorte que le porteur de la présente soit accompagné jusqu’à Londres.

  Lc 4.24.   Matth. 17.12.    Ps. 62.10.    1Thess. 2.5.  

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Lettre publiée en 1184.

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59 (114)* À Jean, son très cher père et seigneur, par la grâce de Dieu évêque de Chartres, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut – à moins qu’il n’existe quelque chose de meilleur. Béni soit le Seigneur qui vous a dressé et consacré à sa gloire. Il vous a planté comme un olivier florissant dans sa maison afin que vous instruisiez son peuple de la voie du salut, que vous le sauviez après sa dispersion, que vous rameniez ses fils des contrées lointaines. Le clergé de Blois, par décision divine chassé, déraciné et vagabond sur la terre, a trouvé en vous un évêque pour son âme, quelqu’un capable de comprendre les souffrances : votre propre expérience de l’exil vous a appris à quel point il était humain de compatir aux exilés. Appelé par le Seigneur comme le fut Aaron, tu as donc refusé de penser tout d’abord aux membres de ta famille, tu n’as pas voulu que ta parentèle soit la première à profiter des largesses du nouvel évêque et tu t’es interdit de rebâtir Sion sur les liens du sang. Bien au contraire. Le premier à jouir de votre munificence fut celui que je considère comme un autre moi-même, de par sa façon d’être, sa physionomie, son nom et prénom, sa taille. Sa vie, ses mœurs, son érudition plaident pour lui et le rendent digne de vos marques de préférence.

  Gen. 28.22.   Ps. 52.10.    Is. 43.6 (V).    Gen. 4.12.    Dans une lettre datée d’avant 1184 et envoyée au doyen et au chapitre de Saint-Sauveur de Blois, Pierre évoque les mêmes vicissitudes et le rôle positif joué par Jean de Salisbury (Ep. 78,240A/C). Il faut se rappeler qu’entre 1168 et 1176, le diocèse de Chartres était administré par Guillaume, archevêque de Sens.    Mich. 3.10 (V).    Le personnage décrit ici ressemble beaucoup à l’ami homonyme de Pierre. Plus haut, p. 22sq.  

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Lettre publiée en 1196.

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Après que la myrrhe a perlé de vos mains, je garde l’espoir que vous accorderez généreusement le baume d’une distinction substantielle. Et souviens-toi de ce que ta bouche m’a confié en tête-àtête au sujet de l’avancement de mes compatriotes, cette bouche au service de la vérité et de l’Évangile. Je garde cette confidence pour moi, bien sûr. Mais concrétisez ce qui n’est pour le moment qu’une promesse, et que votre cœur ne balance pas entre oui et non, pour que la gloire de votre nom se propage dans la région de Gath et dans les rues d’Ascalon10, où il n’y a pas si longtemps encore, la honte de votre exil s’étalait au grand jour. Adieu ! Post-scriptum. À la demande de mon maître, l’archevêque, j’ai failli écrire un livre sur le triomphe du bienheureux martyr Thomas. J’ai failli, car par hasard, j’ai mis la main sur un texte où l’élégance du style signalait au lecteur l’esprit et la langue de Jean de Salisbury. Impressionné par l’aisance qui caractérise votre écriture, j’ai abandonné mon projet : il fallait éviter à tout prix que l’ouvrage élogieux dû à votre plume érudite soit victime de l’expression inculte d’un savoir purement humain ou qu’il soit altéré par un style abâtardi. J’offusquerais le martyr si ma pensée indigente, parce que mal dégrossie, défigurait votre imposant panégyrique. Adieu !

  Cant. 5.13.   Is. 24.16 (V). 10   2Sam. 1.20.  

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60 (130)* À son père très cher et son sauveur après Dieu, Jean, par la grâce de Dieu évêque de Chartres, Pierre de Blois, chancelier de l’archevêque de Cantorbéry, salut dans le véritable salut. L’on m’a appris que certains qui disent du mal des autres et sont ennemis de Dieu, pour reprendre les paroles de l’Apôtre, ont essayé de troubler nos sereines relations, ce qui m’a plongé dans le plus grand désarroi. Partant du constat que la compassion du Très-Haut vous avait déterminé à me prêter de temps à autre une oreille bienveillante sans autre forme de procès, ces individus s’imaginaient pouvoir vous inciter avec autant de facilité à me haïr, je devrais préciser et dire, avec une facilité dissemblable. Les chuchoteurs et ceux qui tiennent un double langage ont osé me soupçonner de tractations infâmes, convaincus, à tort, que je leur ressemblais. À tort, car si vraiment je me suis engagé dans des tractations en matière ecclésiastique, je n’entrerai pas chez le Seigneur, qui ne se souviendra que de ma faute et me refusera sa pitié. Le Christ sera le témoin de mon innocence au ciel, ma conscience le sera sur la terre : que toute affaire soit réglée sur le témoignage de deux ou trois personnes. Pour connaître la vérité, vous pourrez vous renseigner auprès du seigneur prévôt, votre neveu Robert, qui est au courant de tout. J’invoque son témoignage contre moi parce qu’il est de notoriété publique que je me suis attiré sa défaveur, quoique j’aie mérité autre chose. Ceux qui font de faux serments ont, en effet, attaqué mon nom de plusieurs manières et éloigné de moi un proche et ami. Le Seigneur va cependant être le sauveur du malheureux en abaissant le

  Rom. 1.30.   Ps. 6.11.    Sir. 28.13.    Ps. 71.16.    Matth. 18.16.    Ps. 51.6 (V).    Ps. 87.19 (V).  

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Lettre publiée en 1184.

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calomniateur et il prouvera que les accusateurs de l’innocent étaient des menteurs. Ce qui me laisse perplexe et, plus encore, me peine, c’est de constater que la fourberie humaine a réussi à persuader quelqu’un d’aussi précautionneux que vous de croire que, bafouant l’honnêteté, j’ai pu tremper dans une manœuvre pour me procurer un document de la curie romaine contre vous. Est-ce que la hache a de quoi se vanter plutôt que celui qui s’en sert ? C’est comme si le gourdin, simple morceau de bois, s’élevait contre celui qui le brandit10. Ce serait le cas si moi, être faible, vendu comme esclave au péché11, je me dressais contre le Seigneur et contre celui qu’il a consacré roi12 ainsi que contre la personne qui m’a libéré du déshonneur en mettant un terme à mon exil. Je sais ce que vous avez fait pour moi et je ne l’oublierai jamais. Aussi pour moi qui me sens comme en exil, votre pitié sera-t-elle toujours le thème de mes chants13. Ce n’est pas par réaction que vous avez éprouvé de l’affection pour moi. Bien au contraire. Je vous ai aimé parce que, en m’accordant votre faveur, vous avez manifesté en premier de l’affection à mon égard. Je sais tout le bien que vous m’avez fait, à moi et à toute la terre ; je sais ce que vous avez fait aux ennemis de votre entourage, qui sont également les miens, ce qui me permet de vous appliquer les paroles du prophète : Si le Seigneur de l’univers ne nous avait pas laissé quelques saints descendants, nous serions devenus comme Sodome, nous aurions été semblables à Gomorrhe14. En attendant, je m’efforce de ne pas perdre patience jusqu’à ce que le Seigneur ait emporté et anéanti les projets de ceux qui appellent le mal, bien et qui qualifient de mal le bien : lorsque les méchants sont détruits, plus rien d’eux n’existe15. Mais je souhaite que votre sagesse surmonte la méchanceté, et au cas où les voix de mes adversaires enflammeraient tout à coup votre colère16, songez à vous montrer encore mieux disposé à mon égard et ne me retirez pas

  Ps. 71.4 (V).   Sag. 10.14. 10   Is. 10.15. 11   Rom. 7.14. 12   Ps. 2.2. 13   Ps. 119.54. 14   Rom. 9.29. 15   Is. 5.20. Prov. 12.7. 16   Ps. 2.13 (V).  

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votre bienveillance, à moi qui suis votre serviteur. En effet, si j’ai pu vous offenser en quoi que ce soit, je serai prêt à me faire punir et à subir votre correction. J’accepte qu’un homme de bien me frappe ou qu’un fidèle me corrige17. Et même si, en me corrigeant, vous deviez dépasser la mesure, je ne m’en plaindrai pas du tout. Avec Job, je m’exclamerai : Que Dieu me tue, s’il veut, j’espère en lui18. Selon la Sagesse, mieux vaut la méchanceté d’un homme que la bonté d’une femme19. Vos coups me seront plus agréables que le sein de ceux qui vous nourrissent au lait de chacal et qui m’ont parfois offert à boire dans la coupe d’or de Babylone20. Je supporterai tout cela avec plaisir, je le souhaiterai même, si vous pouvez vous réconcilier avec votre neveu sans toutefois affaiblir ma position : les liens naturels aussi bien que la charité exigent de votre part un geste de bienveillance. À ce propos, je citerai l’Apôtre : Si quelqu’un ne prend pas soin de sa parenté et surtout des membres de sa propre famille, il a trahi sa foi, il est pire qu’un incroyant21. J’y ajouterai humblement ceci, si tant est que vous daigniez tenir compte d’un conseil de votre serviteur : oubliez les excès passés de votre neveu. Car il vous plaira là où il vous a déplu, et là où le péché s’est multiplié, la grâce de Dieu a été bien plus abondante encore22. Je résumerai mes souhaits et mes désirs en rappelant que je vous appartiens, que je vous appartiens même totalement, croyez-le. De fait, si Dieu le veut, je me dévouerai bientôt complètement au service de la Sainte Vierge et me tiendrai à votre disposition. Tel Efraïm, je serai une génisse bien dressée, qui aimera travailler à battre le blé23. Mon trésor et ma gloire, je les entreposerai chez celui qui a le pouvoir de garder jusqu’au jour du Jugement ce que je lui ai confié24. Je les remettrai également à vous dont la vie, le commerce et les paroles sont pour moi ce qu’il y a de plus précieux. Quel trésor aurait plus de valeur que les paroles et les discours avisés de celui qui, grâce à ces discours et par ses œuvres, contribue

  Ps. 141.5.   Job 13.15. 19   Sir. 42.14. 20   Jér. 51.7. 21   1Tim. 5.8. 22   Rom. 5.20. 23   Os. 10.11. Ep. 218, 508A. 24   2Tim. 1.12. 17 18

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à édifier la vie et dont les paroles sont l’esprit et la vie, conformément aux dires de la Sagesse : C’est un précieux trésor25 que renferme la bouche de l’homme à l’esprit sage26. Ce trésor, je le désire ardemment, comme une biche soupire après l’eau du ruisseau27. Il est mon but, auprès de lui, je cherche à vivre et à mourir. Que les porcs immondes grognent et grincent des dents, que mes détracteurs abjects concoctent leurs plans venimeux ! J’arriverai bientôt, avec Jésus-Christ comme guide. Ma simplicité vaincra la fourberie, ma mansuétude, l’impatience. La vérité surmontera la perfidie, l’humilité anéantira l’orgueil et la bonté triomphera de la méchanceté. Lisez, je vous prie, cette lettre deux ou trois fois. Fruit d’un esprit angoissé, elle fut rédigée avec l’encre de la douleur. Adieu, mon seigneur très cher, adieu, vous tous qui l’aimez véritablement !

  Prov. 21.20 (V).   Prov. 16.23. 27   Ps. 42.2. 25 26

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61 (70)* À Jean, par la grâce de Dieu évêque de Chartres, à son cher seigneur qui mérite d’être aimé plus que d’autres, son chanoine Pierre de Blois, salut : que la colère ne vous fasse pas oublier la compassion. Je m’attendais à trouver chez vous ce degré de maturité et de prudence qui permet d’éviter de tomber dans les pièges de la flagornerie trompeuse. Car en guise de proverbe, on dit qu’il est absurde de salir de la vaisselle propre. Salomon exprime par ailleurs la même idée différemment : Lorsque l’oiseau voit le chasseur, il est inutile que celui-ci pose un piège pour le capturer. Vous n’êtes pas sans savoir que Robert de Salisbury est de votre chair et de votre sang. Or, ceux qui n’ont à la bouche que des propos menteurs et violents, qui déclarent bien ce qui est mal, et mal ce qui est bien, éloignent de vous un ami et un proche. Confiants dans le poison de leur langue, ils s’efforcent de l’arracher de votre cœur, et ils annulent du même coup, au moyen de leur flatterie plaisante, la loi de la nature, l’injonction du sang et le bienfait d’avoir été élevé. Je vous demande de ne pas préférer à votre neveu honnête quelqu’un d’étranger, une personne moins intègre que lui, moins digne de recevoir des prébendes. Ne lui refusez pas votre générosité, que les liens de parenté justifient aussi bien que ses mérites. À l’évidence, lorsqu’on évalue les facultés, ce qui résulte de la nature se révèle être plus fort que ce qui provient de l’extérieur, et l’affection que vous porte votre neveu, parce que c’est dans la nature des choses, sera plus sincère que celle qui reste soumise aux aléas du hasard. Vous vous rappelez la remarque d’Aristote : Toute chose qui est telle par nature dépasse celle qui ne l’est pas. Pourquoi, dans le droit romain, l’obligation verbale revêt-elle une importance moin  Hor., S., 1.3.55-56.   Prov., 1.17.    Ps. 10.7.    Is. 5.20.    Ps. 87.19 (V).    Arist. Lat., Top., 3.1, p. 51.18-52.1.  

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Lettre publiée en 1184.

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dre que le pacte, sinon pour indiquer que le pacte établit un lien naturel basé sur l’équité, alors que la stipulation constitue une obligation du droit civil, un droit moins contraignant que le droit naturel, qui s’impose parfois au droit civil ? Dure et sévère est votre attitude envers ceux qui devraient s’attendre à vous voir bienveillant en raison des liens naturels. Comme l’écrit l’Apôtre : Si quelqu’un ne prend pas soin de sa parenté et surtout des membres de sa propre famille, il a trahi sa foi, il est pire qu’un incroyant. Les animaux sauvages élèvent leurs petits pour les abandonner dès qu’ils auront grandi. Semblable comportement ne sied pas à l’homme, supérieur au reste de la création parce que doué de raison et d’intelligence. Méfiez-vous, j’y insiste, de ceux qui plaisent aux hommes, mais seront humiliés10, qui disent ce que l’on veut entendre, mais qui méprisent la vérité. La flagornerie est une peste odieuse : si le pauvre la déteste sur le champ, elle s’insinue en cachette chez les riches et tend ses pièges même aux personnes circonspectes et prudentes. La flagornerie sait s’abriter astucieusement derrière un sentiment d’affection simulée, un comportement obséquieux ou un autre artifice pour mieux passer : l’on administre un poison en l’enrobant de miel. Il est tout à votre gloire, suggère le flagorneur roué, de pourvoir de prébendes des personnes pauvres, mais honnêtes, au lieu et place de vos neveux : c’est l’œuvre de Dieu, que ni la chair ni le sang ne peuvent vous révéler11. Qui ne saisirait pas toute la ruse d’un tel encouragement ? De cette manière, les pharisiens et les membres du parti d’Hérode s’approchèrent de celui en qui il n’y avait rien de faux12. Maître, lui demandèrent-ils, nous savons que tu dis la vérité : tu enseignes la vérité sur la conduite que Dieu demande ; tu n’as pas peur de ce que pensent les autres et tu ne tiens pas compte de l’apparence des gens : notre loi permet-elle de payer des impôts à l’empereur romain13 ? Si le propos est flatteur, la question distille du fiel. Cependant, aussitôt examinée la pièce de monnaie qui servait à

  Dig., 2.14.1.   Dig., 45.1.1 sq.    1Tim. 5.8. 10   Ps. 52.6 (V). 11   Matth. 16.17 (V). 12   Jn 1.47. 13   Matth. 22.16-17.  

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payer l’impôt14, la méchanceté et son piège furent neutralisés : [Payez à l’empereur, dit Jésus], ce qui lui appartient, et à Dieu ce qui lui appartient15. Votre sagesse sait fort bien que s’il faut effectivement pourvoir de prébendes des personnes extérieures lorsqu’elles sont honnêtes, cela ne peut se faire au détriment de neveux honnêtes. La plus grande injustice à l’égard de la nature consiste à rejeter un neveu pauvre et honnête pour pousser ainsi à mendier honteusement en public son propre sang, sa propre chair. L’ourse et la lionne aiment leurs petits et nourrissent aussi ceux d’autres animaux. Même les chacals, nous apprend le prophète, ont l’instinct maternel et allaitent leurs petits16. L’homme, en revanche, serait-il d’une cruauté inhumaine au point de ne plus se soucier de celui qu’il a instruit et d’abandonner celui qu’il a élevé ? Les gens qui vous suggèrent cela, révérend père, construisent un mur qu’ils recouvrent de badigeon17. Mais Dieu vous a donné un cœur, vous a doté de jugement pour que ni le mensonge ni la flagornerie ne puissent vous égarer, pour que vous démasquiez les flatteurs et leurs machinations et que la fourberie des autres n’efface pas en vous ce que vous devez à vos proches. Si l’évangéliste Jean, en dépit de ses liens de parenté avec le Christ, fut plus aimé du Seigneur que les autres disciples, cette parenté en ligne paternelle n’a pas empêché l’autre fils de Zébédée ou Jacques le Mineur ou Joseph le Juste ou Jude et Simon de vivre en compagnie du Christ18. Si votre neveu est une personne honnête et avisée, il vous faudra alors apprécier chez l’homme avisé, la nature, chez le consanguin, l’honnêteté. Au cas où le degré de parenté se révélerait insuffisant à vos yeux pour que votre neveu mérite votre clémence et votre bienveillance, tenez au moins compte de son honnêteté et de sa culture : l’une et l’autre l’autorisent à faire appel à votre générosité, indépendamment de toute considération de parenté.

  Matth. 22.19.   Matth. 22.21. 16   Lam. 4.3. 17   Éz. 13.10-12. 18   Matth. 13.55. 14 15

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62 (49)* À ses amis et compagnons très chers, G[eoffroi], doyen de Chartres, et G.**, archidiacre de Blois, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : que votre cœur sache compatir. Je souffre, je souffre même énormément, et personne ne compatit, personne n’éprouve de la pitié pour un homme accablé. Pitié pour moi, pitié pour moi, vous mes amis, car c’est la main de Dieu qui m’a porté ces coups. Je suis fatigué de soupirer et, devant tout le monde, je vais expliquer la raison de mes soupirs. C’est pourquoi mes paroles se chargent de douleur. Je pleure toutes les larmes de mon corps, je verse de véritables torrents. C’est vrai, le Dieu TrèsGrand m’a percé de ses flèches et j’en ai absorbé le poison qu’elles portent. L’iniquité d’autrui m’a effrayé comme un torrent. Pourquoi les vannes de ma misérable tête ne s’ouvrent-elles pas ? Pourquoi le flot de mes larmes ne me balaie-t-il pas ? Les larmes apportent en effet un soulagement à beaucoup de gens et elles diminuent considérablement le poids de la douleur. Par certains côtés, la douleur ressemble au feu : plus on la cache, plus elle se ravive. J’aurais pu supporter en toute sérénité que le Seigneur me punisse par la perte de mes biens, par la mort d’amis ou par la maladie. Mais je ressens une blessure tout enfouie en moi, comme si quelqu’un m’arrachait les entrailles. Car au fond, mes entrailles, ne sont-ce pas mes amis ? Mes amis à qui je veux du bien et qui, eux aussi, me veulent du bien, dans une chaleureuse réciprocité, dans un sentiment d’affection partagée. Sans eux, chaque pensée ne serait qu’ennui, chaque action deviendrait pénible, la terre entière ressemblerait à un exil et toute la vie se résoudrait en tourments. Est-ce   Job 19.21.   Jér. 45.3.    Ps. 119.136.    Job 6.4.    Ps. 18.5 (V).  

Lettre publiée en 1184. Geoffroi de Bérou, doyen de Chartres (env. 1165-1201). Revell, op. cit., p. 70, n. 2. Le Cartulaire de Notre-Dame de Chartres mentionne à plusieurs reprises un archidiacre de Blois du nom de Gilo (1, p. 187 ; 211 ; 2, p. 288 ; 323 ; 412 ; 3, p. 18 ; 25 ; 125). *

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que la vie vaudrait la peine sans les amis ? Sans leur réconfort, autant mourir. Les tourments, mes amis très chers, qui accablent votre ami, les tracas que je déplore, les voilà : mes amis sont devenus comme un arc dont la corde lâche et j’ai pour ennemis les membres de ma propre famille. Ceux dont je présumais, confiant, que leur affection m’était acquise et à qui je prodiguais toute ma tendresse sont devenus mes ennemis et ont eu le dessus. Nos seigneurs de Chartres dont je fus le frère et dont j’ai partagé la dignité de chanoine se sont rassemblés pour chuchoter à mon sujet et combiner mon malheur – et pourtant, je leur avais voué une totale amitié. Ils me rendent le mal pour le bien, la haine pour l’amitié10. En effet, dans le différend qui m’opposait à Robert de Salisbury au sujet de la prévôté de Chartres, que je revendique toujours comme une charge qui me revient, ils ont adressé une lettre ignoble à nos juges, dans l’intention de souiller mon nom en dénigrant la vie de mon père d’une façon inqualifiable. De faux témoins accusent un mort, un innocent, et cherchent à m’intimider11. J’en appelle à Dieu, à l’innocence du Christ : mon père a vécu de façon inattaquable et honnête. C’était un homme irréprochable, droit et fidèle à Dieu12, quelqu’un d’humble, de calme et de doux, ennemi des querelles et des ruses. Je ne l’affirmerais pas avec autant de conviction si vous ou toute la région l’ignorait. Vous savez parfaitement bien que si mon père avait suivi des études, il aurait été largement qualifié pour tenir un rang très élevé, en accord avec sa façon d’être réfléchie et honnête. Je fais l’éloge de mon père sans crainte, je le vante et préfère être son fils à lui plutôt que le fils de ce traître noble dont notre concurrent, comme vous le savez, se glorifie de descendre. Ma conscience, il est vrai, ne me reproche rien13, et vous non plus, vous ne sauriez pas dire en quoi mon père aurait pu faire parler de lui, à part sa non-appartenance au cercle des seigneurs fortunés de la région. Si la vertu se passe des

  Ps. 78.57.   Matth. 10.36.    Lam. 1.5.    Ps. 41.8. 10   Ps. 109.5. 11   Ps. 27.12. 12   Job 1.1. 13   1Cor. 4.4.  

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richesses – regardez-les, ces gens sans foi ni loi : toujours à l’abri du besoin, ils améliorent leur situation14 –, j’estime que mon père ne fut pas une personne démunie, puisque ses biens lui permettaient de pourvoir à l’entretien de sa famille et de prendre soin des pauvres du Christ, qu’il traitait toujours avec un grand dévouement. Propriétaire d’un bon nombre de fermes, de terres, de prés et de vignobles, il n’avait aucune raison d’éprouver de la honte. S’il avait été d’une pauvreté extrême, il n’aurait, bien évidemment, pas pu porter un titre de noblesse. Il est de notoriété publique que mes parents ont appartenu à l’aristocratie bretonne. En rappelant cela, je ne désire nullement me glorifier moi-même, mais réduire les menteurs au silence15, qui s’enhardissent, sans se gêner, à dénigrer le lignage noble de mon père. Je pense que la véritable noblesse, dont on n’a pas à rougir, est celle qui allie lignage et vertu. Cette dernière fait défaut à tous ceux qui reprochent à mon père sa pauvreté à la suite de son exil. Est-ce que Brutus n’a pas connu l’exil ? Ou Énée ? Pourtant, l’exil n’entamait en rien leur lignage troyen ! Je suis sûr d’une chose : si mon concurrent avait pu relever quoi que ce soi de sordide nous concernant, mon père ou moi-même, il ne se serait pas privé de le faire connaître publiquement. Mais moi, la conscience tranquille et ne me doutant de rien, c’est un adversaire insoupçonné qui m’a blessé16. Dans la maison de Dieu, dans l’Église de Notre-Dame de Chartres, dont j’étais chanoine, on me prenait pour l’ami de celui dont les projets étaient tous dirigés contre moi17 et dont la bouche renfermait un poison de vipère, malgré son discours flatteur. Il n’était pas un ennemi, celui qui m’insulte aujourd’hui ; autrement je le supporterais. Mais c’est toi, quelqu’un de mon propre milieu, mon ami et mon compagnon ! Ensemble nous mangions des douceurs, d’un même pas nous marchions dans la maison de Dieu18. Tu n’étais pas sincère, ce que tu me disais n’était pas vrai19, tu t’es tourné contre moi20 et par ta trahison, tu as sali un innocent. Seigneur, regarde et

  Ps. 73.12.   Ps. 63.12. 16  Ov., H., 6.82. 17   Ps. 56.6. 18   Ps. 55.13-15. 19   Ps. 78.36. 20   Ps. 41.10. 14 15

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vois21, écoute les propos de ceux qui m’accusent22 et défends ma cause23. Dans ton omniscience, tu sais que je suis innocent et qu’ils m’ont haï sans raison24. Tu sais comme on m’insulte, tu connais ma honte et mon humiliation ; tu vois devant moi tous mes adversaires25. Qu’ils reculent26, tous ceux qui m’ont persécuté, homme pauvre, malheureux 27, et qui ont abreuvé d’insultes mon âme accablée. En tout cas, j’avais nourri le projet de m’établir à Chartres et, après une vie consacrée au service de la Sainte Vierge, d’y mourir. J’avais souhaité affronter les difficultés de cette Église, m’engager pour elle, être à la disposition de tout le monde, payer de ma personne en acceptant des désagréments au bénéfice de tous. En fin de compte, tout cela a été vain. Doit-on rendre le mal pour le bien ? Or mes amis m’ont préparé un piège28 pour me faire tomber, et mes proches se sont dressés contre moi29 lorsque j’étais dans le besoin. Je suis devenu un étranger pour mes frères, un inconnu pour ma famille30. La maison où je suis né, pour citer un autre prophète, s’est changée en un antre de lionnes, en une demeure d’autruches31. Effectivement, aucun prophète n’est bien reçu dans sa ville natale32. Que le Seigneur me prépare une patrie, à moi, l’expatrié, et que celui qui a guidé Joseph comme une brebis33 me conduise lui-même sur la voie34 de sa miséricorde dans mon exil35. Tu es bon, Seigneur, pour qui compte sur toi, pour qui se tourne vers toi36. Mes ennemis sur place ont ourdi leur complot pour me supplanter, pour

  Lam. 1.11 (V).   Jér. 18.19. 23   Ps. 74.22. 24   Jn 15.25. 25   Ps. 69.20. 26   Ps. 35.4. 27   Ps. 109.16. 28   Jér. 18.20. 29   Ps. 37.12 (V). 30   Ps. 69.9. 31   Jér. 50.39 (V) ; Os. 13.7 (V). 32   Lc 4.24. 33   Ps. 79.2 (V). 34   Ps. 22.3 (V). 35   Ps. 118.54 (V). 36   Lam. 3.25. 21 22

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m’écarter définitivement de la prévôté de Chartres. Mais toi, Seigneur, par l’attribution d’une prébende plus importante et d’un meilleur rapport, tu as effacé mon échec et mon déshonneur afin qu’un opprimé ne reparte pas humilié37. C’est ainsi que Jacob reçut Léa à la place de sa sœur moins féconde, Rachel38, c’est ainsi que David reçut Mikal, amoureuse de lui, à la place de Mérab qui fut donné à Adriel, d’Abel-Mehola39. Moi, de toute façon, j’accepte le don du Dieu Très-Grand avec gratitude, j’accepte ce que sa bonté a arrangé pour moi, et j’estime qu’il aura exaucé pleinement mes vœux dès lors qu’il aura humilié ceux dont l’orgueil est sans mesure40 et qu’il aura confondu les menteurs qui ont déshonoré un innocent. Vous, en revanche, seigneurs et amis très chers, si vous ne pouvez pas venger le tort que j’ai subi, conservez-moi, sans faiblir, votre affectueuse compassion.

  Ps. 74.21.   Gen. 29.23 sq. 39   1Sam. 18.17 sq. 40   Job 20.6 (V). 37 38

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63 (156)* À son très cher seigneur G[eoffroi]**, par la grâce de Dieu, évêque d’Ely, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : qu’il ouvre grand sa main généreuse. Une pressante nécessité me contraint à me rendre à Cantorbéry pour m’y faire crucifier par les Juifs perfides, qui me soumettent à la torture en raison de mes dettes et qui m’écrasent sous le poids de leurs taux usuraires. La croix m’attend aussi à Londres, à moins que vous ne me rachetiez : je compte sur votre compassion et votre généreuse délivrance. Alors, père et ami très cher, éloignez de moi cette croix et déboursez à ma place les six livres que je dois à Samson le Juif ! En me délivrant, vous convertirez mon obligation en obligeance et ma dette en gratitude. Adieu !

Lettre publiée en 1184. Geoffroi Ridel, évêque d’Ely (1173-1189), partisan d’Henri II, excommunié par Thomas Becket en 1169. *

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64 (56)* Au révérend père et seigneur Gautier**, par la grâce de Dieu évêque de Rochester, Pierre de Blois, salut et patience. Je ne sais plus de quel côté me tourner, tellement ma position est délicate. Si je vous parle avec franchise, je crains, en effet, de provoquer votre indignation et d’encourir votre disgrâce. À l’inverse, si je me tais, ce que je pourrais dire me donnera tort, pour citer Job, et ceci d’autant plus que mon silence risque d’aggraver votre honte et de vous déstabiliser. Soucieux de votre réputation, je préfère donc vous offenser : me taire serait un acte aussi condamnable que vouloir vous cacher votre ignominie. Vous savez sûrement que certains ont signalé au seigneur pape que vous négligiez les fidèles confiés à votre sollicitude, que vous passiez vos journées à pratiquer la chasse à courre, au mépris de la dignité qui sied à un évêque, et qu’avancer en âge ne corrigeait en rien votre nonchalante légèreté. Depuis longtemps, le pape et les cardinaux vous auraient adressé un blâme sévère, mais ils ont préféré mener d’abord une enquête. Un légat ne tardera pas à se présenter et à se charger d’exécuter la sentence. Père très cher, s’il ne convient pas qu’un octogénaire s’adonne à de tels passe-temps, pour un évêque, fût-il jeune, il n’y a aucune excuse. Nous lisons que le pape Nicolas a suspendu et excommunié l’évêque Lanfred, qui adorait chasser, alors qu’il aurait pu tirer argument de son jeune âge. Faites le tour des saints Pères depuis le début du monde. Que vous preniez les patriarches, les chefs de guerre et les juges, que vous examiniez la vie des rois saints, des prophètes et des prêtres, vous ne trouverez personne qui se soit adonné à la chasse. J’ai lu qu’il y avait un saint pêcheur, affirme Jérôme, je n’ai pas entendu parler d’un saint chasseur. Certes, le bienheureux Eustache fut à un   Job 9.20.  Nicolas Ier (858-867), Ep. 116 (MGH, Epistolae aevi carolini 4, p. 632-633. Également Gratien, Decr., D.34.c.1).

 

Lettre publiée en 1184. Gautier, frère de l’archevêque Thibaud de Cantorbéry, évêque de Rochester (1148-1182). *

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moment chasseur, tout comme Matthieu fut collecteur d’impôts ou Paul ennemi de l’Église. Nemrod fut un fameux chasseur aux yeux du Seigneur, mais au pays de Chinéar, où il avait fondé la ville de Babel, après l’éclatement de la langue unique, le désordre fut mis dans le langage des hommes. Ésaü, en allant à la chasse, s’est laissé duper deux fois : il a perdu son droit d’aînesse et la bénédiction paternelle. Si nous cherchons les origines de l’art de chasser, nous nous apercevons qu’il s’agit d’une invention condamnable. L’on dit que cette activité plutôt funeste fut introduite par les gens de Thèbes, des gens souillés par des parricides, détestables pour leurs incestes, célèbres pour leurs fraudes et connus pour être parjures. Les Athéniens se sont moqués d’eux en inventant l’histoire du chasseur Dardanus qu’on aurait enlevé pour le soûler et le pousser ensuite à une étreinte défendue et ignoble. Sans parler des saints Pères, vous ne trouverez quasiment personne parmi les hommes illustres qui ait exercé l’art de la chasse pour le simple plaisir. Que ce soit le victorieux Alcide, qui a atteint de sa flèche la biche aux pieds d’airain ou qui a pacifié la montagne de l’Érymanthe, que ce soit le fondateur du peuple romain, qui a chassé les cerfs, que ce soit Méléagre, qui a mis fin aux ravages du sanglier de Calydon10, chaque fois, ces chasseurs ont rendu un service à la communauté sans penser à leur propre plaisir. Toutefois, peut-on comparer les païens avec un prêtre du Christ, qui aurait dû choisir les souffrances de la mort plutôt que de se laisser entraîner à de telles activités ? À vrai dire, votre charge exigeait de vous un autre type de chasse, une chasse qui se propose le salut des fidèles et dont l’évêque peut se glorifier, car le Seigneur dit par la bouche du prophète : Je vais envoyer de nombreux chasseurs pour les traquer partout, sur les montagnes11. Les prélats de l’Église chassent effectivement sur toutes les montagnes, et, forts de leur savoir et garants de la vraie doctrine, ils ramènent au service du Christ les

  Jean de Salisbury, Policraticus, 1.4, p. 37 (Keats-Rohan).   Matth. 9.9 sq.    Act. 9.1-2.    Gen. 10.9.    Gen. 10.10 ; 11.6-9. Également Jean de Salisbury, op. cit., 1.4, p. 35-36.    Gen. 27.33-36.    Jean de Salisbury, op. cit., 1.4, p. 29. 10  Virg., En., 6.802-803. Jean de Salisbury, op. cit., 1.4, p. 30. 11   Jér. 16.16.  

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âmes en errance, telles des proies. Les apôtres envoyés dans le monde lançaient leurs menaces aux bêtes des roseaux12 lorsqu’à l’instar de leur maître, ils condamnaient l’hypocrisie des pharisiens et une observation formaliste des cérémonies. En une seule journée, ils ont ainsi gagné, produit de leur chasse, des milliers de personnes pour la foi. J’aimerais que vous pratiquiez ce type de chasse et que vous contrebalanciez par le fruit d’une vie plus convenable et par l’instruction des fidèles la perte d’un temps sacrifié outre mesure aux vanités. Reprenez-vous, je vous en prie, et adoptez une forme de vie plus sérieuse avant que le légat n’arrive. Il surviendra tel un vent violent13, non pas pour reconstruire et pour replanter, mais pour renverser et pour déraciner14. Sachez que le dimanche des Rameaux, avec la permission du seigneur pape et de ses frères, je me suis retiré et que le lendemain, j’ai pris la route du retour. Quant au légat15, il s’apprêtait à réunir tout ce qu’il lui fallait pour le voyage et sa mission. Je me dépêche de rejoindre la cour du seigneur roi, où, après ce périple plein de dangers et de fatigues, m’attendent sans doute d’autres tâches bien pénibles. Adieu !

  Ps. 68.31.   Act. 2.2. 14   Jér. 1.10. 15  Plusieurs légats furent dépêchés en Angleterre dans les années 70 : Nicola (1173), Hugues Pierleoni (1175-1176), Vivien (1176-1177), Pierre de SaintChrysogone (1176-1177). Tillmann, Die päpstlichen Legaten, p.73; 77. 12 13

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65 (37)* À son très cher compagnon et ami, maître Alexandre**, prieur de Jumièges, son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans le salut véritable. Je vous avais promis de vous rendre votre livre samedi dernier, et je ne l’ai pas fait, comparable en cela à l’Apôtre qui, en dépit de sa promesse, n’a jamais mis les pieds en Espagne, parce que le Seigneur en avait disposé autrement. Un moment, j’avais cru pouvoir lire le livre en entier avant le jour convenu, mais après coup, je n’ai pu me libérer pour me consacrer à sa lecture. Fort de votre affection, je me permets donc de garder encore ce livre. Dans d’autres circonstances, la possession abusive rend coupable, dans mon cas, elle plaide pour l’excuse. En effet, si, selon le droit romain, celui qui ne rend pas, à la date et au lieu prévus, le cheval qu’on lui a prêté s’expose à être qualifié de voleur, agissant de la sorte sur la base de l’affection mutuelle, il n’est reconnu coupable ni de vol ni de mensonge. Que mon ami se porte bien et qu’il prie pour moi !

  Rom. 15.24.   Dig. 13.6.5 §8.

 

Lettre publiée en 1184. Alexandre, élu abbé de Jumièges en 1198, mourut en 1213 (GC, 11, col. 196).

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66 (21)* À H., jadis son cher fils et ami, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : qu’il montre plus d’humilité. J’ai beau scruter, j’ai beau passer au crible tout ce dont la nature et la grâce t’ont comblé, je n’arrive toujours pas à expliquer d’où te vient cette morgue qui sied si peu à quelqu’un qui, pour plusieurs raisons concordantes, devrait adopter un profil bas. Lorsque je t’ai rencontré récemment à Rouen et que je t’ai adressé la parole en pensant aux liens de notre amitié, je n’ai pas réussi à te faire prononcer un seul mot aimable ou plaisant, malgré mon souci d’éviter le moindre soupçon de prétention. Au lieu de cela, dans un mouvement de superbe excessive, dédaigneux, tu as levé les yeux au ciel, l’air niais ; sur ton visage présomptueux et gonflé de vanité, on pouvait lire le mépris total, et dans la pose de celui qui croit pouvoir commander à l’univers, tu as, plein d’indignation, daigné jeter un coup d’œil hautain à un ami qui n’aura jamais besoin de toi, mais dont le soutien te sera toujours nécessaire. Car l’unique motif de ton geste fut la démonstration de ce mépris et la possibilité de détourner ton regard orgueilleux de la personne qui t’aimait sincèrement. J’ignore les raisons de ton attitude, à moins que tu n’aies voulu te grandir à tes yeux à toi, parce qu’aux yeux des autres, tu ne comptes peut-être pas pour grand-chose. Le fou qui se prend pour quelqu’un de sensé exprime à mon avis le comble de la folie, et je porte le même jugement sur l’imbécile de basse extraction qui se gonfle d’orgueil. Ce qui serait déjà assez insupportable chez un fils de roi, le devient encore beaucoup plus chez toi dont tout le monde sait que tu n’es pas fils de roi, même si celui qui t’a donné le jour portait une couronne ! Ton attitude orgueilleuse me laisse pantois : cette superbe s’expliquerait-elle par le fait que tu es affecté au service des forestiers afin de consigner leurs exactions, qui écrasent les pauvres ? Mais tous ceux dont tu notes les noms, parce qu’ils furent



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 Il s’agit de la tonsure. Lettre publiée en 1184.

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condamnés à une amende par les forestiers, écriront ton nom à toi dans le livre de mort auprès du Seigneur pour te proscrire. Tu n’es pas sans savoir que les lettres de l’ami, que tu as déshonorées, t’ont procuré le canonicat, en dépit de ton manque total d’instruction. Sache que ces mêmes lettres pourraient te priver facilement de ta charge : il suffirait de signaler au pape tes activités actuelles, qui sont défendues, sans parler de toutes tes autres irrégularités. Mais il fut dit à Daniel : Toi, Daniel, garde secret ce message, ne révèle pas le contenu de ce livre avant le temps fixé. De même moi, je prendrai patience, et je ne laisserai pas libre cours à mon indignation envers toi sans avoir vérifié auparavant si ma critique amicale et confidentielle a porté des fruits. Personnellement, j’attribue à la sottise ma volonté d’instruire un sot orgueilleux. En effet, Salomon affirme : Qui blâme un méchant se fait insulter. Vouloir enseigner un imbécile, c’est remettre une pièce à un pot cassé. Car la réprimande tourne à vide lorsqu’elle concerne un obstiné incorrigible. Je cite encore Salomon : Même si l’on écrasait un imbécile avec un pilon, comme des graines dans un mortier, on n’arriverait jamais à le débarrasser de sa bêtise. Scrute donc les profondeurs de ton être, je t’en prie, et perce le mur de ta conscience: tu y découvriras alors toutes sortes d’horreurs qui te montreront à quel point tu es malheureux. Car le Seigneur s’est adressé à Ézékiel par ces mots : « Toi, l’homme, perce le mur ». Une fois le mur percé, le prophète vit une multitude de reptiles répugnants. Ayant percé ce même mur, un autre prophète s’est exclamé face à sa condition misérable : Je suis l’homme qui a connu la misère. Mais toi, tu ne peux prendre le chemin de l’humilité parce que tu vises la grandeur et ce qui est trop haut pour toi, et qu’emporté pour ainsi dire par le vent de ta superbe, tu essaies d’atteindre les nuages et un monde inaccessible. Le Seigneur sup-

  Dan. 12.4.   Prov. 9.7.    Sir. 22.9.    Prov. 27.22.    Éz. 8.8 ; 10.    Lam. 3.1.    Ps. 131.1.  

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primera les flatteurs et ceux qui parlent haut. Dieu, fais que je n’aie pas un regard effronté10. Prends garde que tes projets grandioses n’entraînent ta chute. Car il est écrit : L’arrogance conduit à la ruine11. J’ai vu le méchant s’élever au-dessus de tout, affirme le psalmiste, pour ajouter aussitôt : En repassant par là : plus personne12. Sache une chose : ni Dieu ni les hommes ne pourront tolérer ton orgueil, pas plus que l’on ne peut offrir un oiseau en sacrifice au Seigneur sans en avoir d’abord jeté le jabot et les plumes13.

  Ps. 12.4.   Sir. 23.4. 11   Prov. 16.18. 12   Ps. 37.35-36. 13   Lév. 1.14-17. 

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67 (3)* À son très cher seigneur et ami G., Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : qu’il se connaisse luimême. Angoissé et en larmes, ton chapelain m’a rapporté les graves, énormes et injurieux reproches dont tu l’as accablé d’une façon assez grossière et, à ce qu’il dit, totalement injustifiée. Je connais l’orgueil de Moab et je sais que ma critique amicale, que je formule en toute sincérité, me fera un ennemi. Je me rappelle avoir lu quelque part : Lorsqu’un homme intelligent est critiqué, il comprend la leçon ; lorsque l’on critique un imbécile, il devient insolent. Si j’ai donc renoncé à donner un intitulé à cette lettre, c’est pour voir ta réaction à un blâme discret qui reste entre nous. Au cas où tu te montrerais insensible aux calmants, je devrais cependant tailler dans le vif. Dis-moi ce que tu as gagné en gloire lorsque tu as reproché sa basse extraction à un homme honnête et recommandable ? Pourquoi te vantes-tu de ton lignage ? Pour qui te prends-tu ? La filiation des hommes reste quelque chose de flou et d’incertain, et parfois, la personne que l’on prend pour le fils d’un prince se révèle être le rejeton d’un aide cuisinier bouffon. Ton atrium a beau être décoré des bustes des ancêtres partout, c’est la vertu seule qui te confère la noblesse, écrit le poète. Les hommes : rien de plus décevant. Sur la balance, à eux tous, ils ne pèseraient pas lourd. Ils se croient importants malgré leur insignifiance, leur nullité. Pourquoi te juges-tu plus grand que ne le fait l’opinion générale ? Jauge-toi en ton for intérieur et ne te donne pas plus de poids que celui qu’indique la balance de la vérité. Le Seigneur déteste les poids inexacts, estime l’Écriture. Celui qui perce le secret des consciences est au   Is. 16.6.   Prov. 19.25.    Jn 8.53.    Juv., Sat., 8.19-20.    Ps. 62.10.    Prov. 20.23.    Ps. 7.10.  

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Lettre publiée en 1184.

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ciel. Garde-toi donc de tricher et, en accord avec la raison, respecte la juste mesure devant Dieu et les hommes. Coupable de tromperie, écrit le psalmiste, le méchant ne peut détester sa faute. Malheureux, quelle fut l’utilité de glorifier avec vantardise ta noblesse fictive et de ravaler un ami dans le besoin, comme si sa pauvreté était un crime ? Du moins, aux yeux du Christ pauvre, la pauvreté est un titre de gloire. Le Christ pauvre, fils de la Vierge pauvre, a choisi des pauvres comme apôtres. Le Christ n’a pas daigné entrer dans la maison du haut fonctionnaire royal pour ne pas donner l’impression d’honorer la richesse10. Nebouzaradan déporta toutes les personnes fortunées pour ne laisser que les gens les plus pauvres en terre promise11. Dans ta morgue, tu essaies de tirer abusivement gloire des qualités de tes ancêtres, mais tu entaches leur réputation par ton attitude ignoble, et tu déshonores la mémoire célèbre de ta famille parce qu’entouré de gens indignes, tu t’écartes de la dignité et de la magnanimité de ton lignage. Pour quelle raison fais-tu les louanges d’une souche généreuse qui n’existe plus ? En général, la branche indique la qualité de la racine et le fruit renvoie à la souche. Un vieux tronc flétri garde-t-il encore une quelconque utilité, avec des fruits impropres à la consommation ? Écoute, misérable, écoute, descendant du vieil Adam, tesson fragile, argile soluble, peau morte, boîte à ordures et pâture pour vers et mites : qu’est-ce que tu as à faire avec tes ancêtres ? De la même manière que les enfants n’auront pas à payer pour les fautes de leurs parents12, de même il est indécent qu’un fils réprouvé évoque la mémoire de ses pères pour en tirer gloire. Quels arguments vas-tu avancer pour démontrer que tu es vraiment le fils de celui dont tu exaltes la magnifique mémoire ? Au fond, pour brouiller en quelque sorte les pistes, le Seigneur a voulu qu’Abraham ait des descendants par Sara et par Agar à la fois et que, d’autre part, deux épouses et leurs servantes donnent des enfants à Jacob13. Toutes les générations suivantes, ignorant leur véritable origine, se sont ainsi trouvées dans l’impossibilité de se vanter d’une haute naissance. Si certains pensent parfois pouvoir   Ps. 35.3 (V).   Jac. 2.5. 10   Jn 4.46 sq. 11   2Rois 25.11-12. 12   Éz. 18.20. 13   Gen. 29.28 sq.  

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revendiquer la filiation de Sara ou de Rachel, ils annulent cette prétention par leurs mœurs infâmes et une vie soumise au péché, démontrant par là même qu’ils ne sont que des enfants de servantes, qui cherchent ailleurs des qualités dont ils savent qu’ils ne les possèdent pas. D’un autre côté, dans la maison de Jacob, les enfants illégitimes ont hérité autant que les enfants légitimes, et les uns comme les autres ont décidé en commun du partage de leur patrimoine. Pourquoi établis-tu des différences dans la filiation de chacun ? Nous descendons tous d’un seul et même père. Bien sûr, le Christ Jésus est plus beau que tous les fils des hommes14. De lui, il est écrit : C’est un homme noble honorablement connu15, et le prophète glorifie encore et encore la noble filiation du Christ16. Lui, l’unique source de notre haute naissance, a voulu être l’égal des justes et des injustes, des grands et des petits. Car les traducteurs de la Septante affirment que l’agneau pascal pouvait être choisi parmi les brebis aussi bien que parmi les chèvres, ce qui te montre qu’auprès du Christ, tout destin, toute condition se voient acceptés. Pourquoi te réfères-tu alors aux qualités d’un tiers ? Pourquoi toute cette mise en scène de ton lignage contre un pauvre ? Si quelqu’un veut se vanter, qu’il se vante de ce que le Seigneur a fait17. En effet, ce n’est pas celui qui a une haute opinion de lui-même qui est approuvé, mais celui dont le Seigneur fait l’éloge18 : le Seigneur supprimera tous les flatteurs et ceux qui parlent haut19. Si tu savais ce que signifie l’humilité, tu agirais autrement. Le Fils de Dieu a choisi l’humilité de la Vierge bienheureuse, non pas sa noblesse, quoiqu’elle appartînt à une lignée sacerdotale et royale. Il a bien voulu abaisser son regard sur moi, son humble servante20, dit l’évangéliste. Il est écrit : Dieu traite les humbles avec bonté21 ; il donne son amitié aux hommes droits22. Qu’est-ce que tu as à faire avec ton chapelain pauvre, sot orgueilleux ? Par ton attitude

  Ps. 44.3 (V).   Prov. 31.23 (V). 16   Is. 53.12. 17   1Cor. 1.31. 18   2Cor. 10.18. 19   Ps. 12.4. 20   Lc 1.48. 21   1Pierre 5.5. 22   Prov. 3.32. 14 15

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dévoyée, tu malmènes, tu foules aux pieds l’excellence de ton lignage, alors que lui, il brille au milieu des siens, grâce à son comportement honnête et irréprochable. Je sais que tu supportes très mal mes remontrances, qui heurtent tes vieux préjugés23, mais ton salut me regarde. Car je crains que l’orgueil ne te pousse vers l’abîme. L’arrogance conduit à la ruine24, peut-on lire. Celui qui réside tout là-haut, mais regarde ici-bas25 déteste l’orgueil plus qu’autre chose. L’orgueil est comme cette prostituée sanguinaire qui enivre les hommes en leur faisant boire la coupe d’or de Babylone26. L’orgueil est comme la fameuse reine Athalie qui a fait mourir presque toute la famille royale27. L’orgueil est comme cette forme de lèpre qui se développe sur la cicatrice du furoncle28 ; il est comme la bête des forêts qui dévore les troupes d’Absalom29 ; il est comme la rouille et les mites30 qui déforment la noblesse de l’esprit pour le détruire ; il est comme la tour de Siloé qui s’est écroulée sur les bâtisseurs ; il est comme l’éléphant du livre des Maccabées qui écrasa Élazar par sa masse31. Enfin, l’orgueil est comme la femme sicaire dans la Psychomachie de Prudence, qui assassina l’une des vertus32. Fais donc ton examen de conscience et vérifie pour ainsi dire si tu y trouves matière à être fier. Notre fierté, c’est le témoignage de notre conscience33. Méfie-toi des flatteurs, qui te leurrent. Le peuple qui te porte aux nues, t’induit en erreur. Qu’ils soient immédiatement confondus, ceux qui te disent : « Bravo, bravo !34 ». Chacun a pour ennemis les membres de sa propre famille35. Ce sont eux dont parle Jérémie lorsqu’il s’adresse à Sédécias : Ils t’ont bien mystifié, tes excellents amis36. Leurs propos sont plus onctueux que l’huile,  Pers., Sat., 5.92.   Prov. 16.18. 25   Ps. 113.5-6. 26   Jér. 51.7. 27   2Rois 11.1-3. 28   Lév. 13.20. 29   2Sam. 18.6-8. 30   Jac. 5.1-3. 31   1Macc. 6.46. 32  Prud., Psych., 670 sq. 33   2Cor. 1.12 (V). 34   Ps. 39.16 (V). 35   Mich. 7.6. 36   Jér. 38.22. 23 24

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mais ce sont des poignards prêts à frapper37. De cette façon, Joab a tué Abner et Amassa38 à l’aide d’une épée qu’il avait forgée tranquillement, c’est-à-dire par ses paroles de traître et flatteur. Alors, forme ta conscience ! Elle est le champ que le Seigneur a béni39 et dont il est écrit : La beauté du champ m’entoure40. Plante donc dans ce champ les vertus, fais-les fructifier pour que tu vives et que l’on puisse apprécier, comme un parfum, une réputation sans faille. Car la loi divine te met en garde. Si tu offres un de tes enfants en sacrifice au dieu Molok, c’est-à-dire au roi orgueil, tu dois être mis à mort41. La façon la plus élégante de rehausser ton lignage consiste toujours à rejeter l’esprit d’orgueil et à t’approcher des humbles. Adieu !

  Ps. 55.22.   2Sam. 3.27 ; 20.10. 39   Gen. 27.27. 40   Ps. 49.11 (V). 41   Lév. 20.2. 37 38

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68 (7)* À maître Alexandre**, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : qu’il n’oublie jamais l’honnêteté. L’autre jour, j’ai rencontré sur la voie publique maître P., qui venait de sortir de votre maison et de votre table, euphorique, et nettement plus que de raison. Il a dû encore rencontrer chez vous le souffle de désarroi et d’égarement, et la bière ou le vin lui était monté à la tête. Il saisit mon cheval par le mors, faillit faire tomber la monture et le cavalier et me dévia de mon chemin. J’ai pu éloigner ses mains de moi, ma suite l’a rabroué sans ménagement, mais lui, l’élocution confuse et rapide, se mit à déclamer tel un possédé : « Il va venir, c’est sûr, il va venir, qu’il le veuille ou non, mon très cher maître, et le Fils de Dieu lui donnera à boire ». Contre mon gré, j’ai dû le suivre et me laisser tirer. Finalement, mes serviteurs, indulgents pour tant de témérité, réussirent, non sans difficulté, à lui faire lâcher le mors, et lorsqu’il s’aperçut que nous avions fait faire demitour à nos chevaux pour reprendre notre route, il nous a longtemps harcelés en lançant des pierres et des mottes de terre et en me couvrant d’obscénités. J’avais toujours considéré maître P. comme une personne active, modeste et douée de discernement, mais là, il avait bu avec vous qui ne connaissez, on le sait, aucune modération en la matière. Estce pour vous un titre de gloire, mon ami, de faire boire un homme jusqu’à ce qu’il désapprenne qu’il est un homme et devienne comme une bête ? Il n’y a pas de quoi être fier lorsqu’on immerge pour ainsi dire les amis dans le vin, troublant leur esprit de la sorte. Nous lisons chez Habacuc : Malheureux ! Vous versez à vos amis une boisson pour qu’ils deviennent ivres et se montrent nus. Les buveurs invétérés, assis devant leur coupe, sont très souvent maudits dans la Bible. Ainsi, le Seigneur parle par la bouche du prophète Ésaïe : Quel malheur de voir ces gens qui sont des champions pour

 

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  Is. 19.14 (V).   Hab. 2.15.

Lettre publiée en 1184. Alexandre Neckam (1157-1217).

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boire, des virtuoses pour préparer des boissons corsées ! Salomon, élégamment, résume les conséquences néfastes de l’ébriété : Pour qui s’écrie-t-on ‘malheur’ et ‘hélas’ ? Qui se dispute sans cesse et se plaint sans arrêt ? Qui reçoit des coups sans raison ? Qui a la vue trouble ? C’est l’homme qui s’attarde à boire du vin et essaie sans cesse de nouveaux mélanges d’alcool. Effectivement, comme le dit le sage : Cette boisson se changera en vomissements et le plaisir de boire en nausée. Réveillez-vous, les ivrognes, et pleurez ! Lamentez-vous tous, les buveurs de vin, s’exclame le prophète. L’Apôtre réprouve à plusieurs reprises l’ébriété, et les clercs adonnés à l’alcool encourent la censure spirituelle. Car là où règne l’ébriété, la raison se voit bannie, l’intelligence s’émousse, les conseils vont de travers, les jugements sont bouleversés. Si, pour l’Apôtre, s’abstenir de boire du vin est bien, j’ai du mal à comprendre pourquoi le contraire le serait également. C’est pour cette raison d’ailleurs que la sage mère du roi Lemouel a prévenu son fils en songe : Le vin, Lemouel, n’est pas bon pour les rois. Ils risquent d’oublier d’appliquer les lois de Dieu et de trahir les droits des pauvres gens. De plus, il n’y a plus de secret lorsque règne l’ébriété. Loth, qui avait résisté à Sodome, succomba au vin10. De même, la vigne qu’avait plantée Noé n’a pas ménagé son auteur, et en raison du crime du père, ses descendants subissent l’opprobre de l’esclavage jusqu’à ce jour11. Le bienheureux Jean-Baptiste jouissait d’une réputation d’autant plus grande qu’il ne buvait ni vin ni aucune autre boisson fermentée12. Le Seigneur a ordonné à Aaron et à ses fils de s’abstenir, avant d’entrer dans la tente de la rencontre13, du vin et de toute autre boisson alcoolisée. Yonadab, fils de Rékab, avait interdit à ses enfants de boire du vin14 ou des boissons suscep-

  Is. 5.22.   Prov. 23.29-30.    Source inconnue.    Joël 1.5.    Rom. 13.13 ; 1Cor. 5.11.    Rom. 14.21.    Prov. 31.4-5. 10   Gen. 19.31-35. 11   Gen. 9.18-27. 12   Lc 1.15. 13   Lév. 10.8-9. 14   Jér. 35.14.  

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tibles de rendre ivre. Or, contrairement aux autres tribus, le clan des Rékabites échappa à la captivité15. En revanche, toi qui avais tout délaissé autrefois pour l’enseignement et les livres, tu as substitué entre-temps les coupes [calices] aux manuscrits [codices], d’après ce qu’on me dit, écrire [scribere] est devenu boire [bibere], et ce qui me fait de la peine, c’est que maintenant, on considère comme un buveur [potator] émérite celui qui fut jadis un célèbre dialecticien [disputator]. J’aimerais ajouter encore cette dernière remarque : soit tu corriges ton vice, soit je te rejette, et en rompant le lien de notre amitié, je mettrais un terme à une longue relation de sympathie et de familiarité. Adieu !

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  Jér. 35.18-19.

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69 (11)* À son très cher compagnon et ami R., Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : qu’il reste dans le droit chemin. Tu t’es proposé de rompre avec les pompes et les tentations d’une vie dans le siècle et d’acquérir, pauvre dans le sillage du Christ pauvre, un trésor éternel. Cependant, ton amour inconsidéré de la chair, un amour traître qui te flatte et, faux ami, te trompe, te fait dévier de ton projet : la pusillanimité de ton esprit te trouble et te fait reculer devant cette nouvelle étape marquée par l’entrée en religion, début de la sainteté. Ayant été, jusqu’ici, comme immergé dans les plaisirs du monde, tu juges absolument insupportable de changer de régime alimentaire, de porter des vêtements peu commodes, de te soumettre au joug de l’obéissance, d’accepter le silence imposé et la discipline austère. La Vérité, qui ne connaît pas le mensonge, le proclame : Le joug que je vous invite à prendre est facile à porter et le fardeau que je vous propose est léger. Si tu crois le Christ, si tu crois au Christ, pourquoi considères-tu comme lourd ce qu’il juge léger ? Si tu es en contradiction avec le Christ, tu deviens une charge pour toi-même : Tu m’as mis en contradiction avec toi et je suis devenu une charge pour moi. Comme le dit le poète : Ce que tu as du mal à supporter, tu n’as qu’à t’y habituer, et cela te sera léger. Toi, si tu souhaites t’habituer au joug du Seigneur, tu ressembleras à Efraïm, que le prophète compare à une génisse bien dressée qui aimait travailler à battre le blé, tu goûteras ce que tu appréhendes, tu désireras ce que tu crains. Celui qui quitte l’obscurité cille des paupières pour protéger ses yeux de la lumière, mais après s’y être habitué au bout d’un moment, il trouvera agréable ce qui gênait ses yeux auparavant. Certes, dis-tu, le désir de faire le bien existe en moi, mais non la capacité de l’accomplir. Mais si tu veux   Matth. 11.30.   Job 7.20 (V).   Ov., A.A., 2.647.    Os. 10.11.    Rom. 7.18.  

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Lettre publiée en 1184.

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te libérer d’un poids ancré en toi depuis longtemps, tu dois t’appliquer à cette tâche. Suis alors celui auquel tu as promis de le faire : sa compassion va te soutenir et rendre ton vœu efficace. Venez à moi vous tous qui êtes fatigués de porter un lourd fardeau, dit le Seigneur, et je vous donnerai le repos. Commence donc, je t’en prie, et Dieu assurera la réussite de ce début. Celui qui se lance sous des auspices favorables a déjà à moitié réussi. Si, durant la nuit, tu te sens assailli par la peur qu’on observe au début d’une vie monacale, le Seigneur te donnera la force de supporter la tentation. La vie est une tentation pour les hommes sur la terre. C’est pourquoi tu ne seras pas du tout à l’abri si tu te proposes de servir celui qui fait en sorte que servir devienne régner. La Sagesse nous prévient : Mon enfant, si tu prétends servir le Seigneur, attache-toi à la justice, crains le Très-Haut et prépare-toi à être mis à l’épreuve10. Mais l’épreuve purifie l’homme, comme le feu purifie l’or. Avec l’aide de Dieu, l’épreuve te permettra d’affronter l’adversité avec plus de force et les dangers avec plus de circonspection. Alors, je te prie, mon frère, choisis la voie de la vie, suis-la, toi qui n’as connu, jusqu’à présent, que la voie de la mort. Tu vois bien que sur notre chemin, l’accablement et l’infortune nous accompagnent, qu’ici-bas, tout n’est que labeur et affliction. La trajectoire de notre vie est comme de la fumée, un léger brouillard qui apparaît pour un instant et disparaît ensuite11. Je sais que tes parents te poussent à abandonner ton projet salutaire : puisse leur amour, par sa séduction trompeuse, ne pas réussir à entraver ton plan d’une vie nouvelle. Il ne faut pas aimer, en s’opposant au Christ, les proches que, en suivant le Christ, tu dois haïr. Nombreux sont ceux qui ont effectivement perdu leur âme en raison de leurs parents. Par ce biais, le monde, bien qu’écarté dans un premier temps, a pu reprendre ses droits. Ces personnes destinent à d’autres les biens et tout ce qui fait obstacle au salut, dont elles se sont dégagées, comme si ce qu’elles ont jugé néfaste pour elles-mêmes pouvait s’avérer utile à des tiers. Ce qui reste condamnable dans un cas, comment pourrait-il être recommandé   Matth. 11.28.   Hor., Ep., 1.2.40.    1Cor. 10.13.    Job 7.1. 10   Sir. 2.1. 11   Jac. 4.14.  

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dans l’autre ? Les joies des vivants peuvent-elles consoler les morts ? Est impie celui qui se montre cruel pour son âme à cause de ses parents. Il n’y a pas de témérité plus grande que celle qui incite quelqu’un à mettre en danger son âme pour ses amis12. Tu avais choisi de vivre humble et effacé dans la maison du Seigneur : pourquoi alors te vantes-tu à nouveau de ce qui préfigure la honte éternelle ? La gloire du monde désabuse, perfide parce que séduisante, tous ceux qui la recherchent. Ce qu’elle fait miroiter pour le futur, ce qu’elle veut atteindre dans le présent éclate comme une bulle. Ne donne pas ton accord à la chair stupide, qui te précipite dans l’abîme de l’enfer où elle te suivra13, comparable à Zimri qui mit le feu au palais royal et mourut dans l’incendie14. Où que nous allions, nous portons notre ennemi en nous, et Salomon nous prévient : Gardez-vous d’ouvrir la bouche, même devant celle qui vous touche au plus près15. La pire des pestes, à notre grand dam, c’est l’ennemi familier et intime en nous : c’est comme du feu dans le cœur, comme une vipère dans la poitrine, comme une épouse querelleuse : bref, c’est notre propre chair détestable. Elle a beau être affligée de douleurs, se faire beaucoup d’illusions, être salie et frappée par les infirmités, être soumise aux passions, écrasée par les peines et vouée finalement à la mort – elle ne cesse de tramer la perte de l’âme et la sienne propre, rébarbative parce qu’agitée par les aiguillons de la contradiction, rebelle, orgueilleuse, protestataire, chagrine, récalcitrante et inquiète. Seule sa chute et celle de l’âme dans l’abîme de la damnation éternelle pourront la satisfaire. Pourquoi cette chair malheureuse ne prête-t-elle pas attention à l’hôte qu’elle abrite, un hôte noble et indispensable qui la soutient grâce à son action bénéfique, qui la dirige et lui confère de la grandeur ? Qu’elle entende, voie, sente, comprenne, parle ou bouge, elle doit tout à cet hôte ; sans lui, la chair deviendrait une terre aride, impure, comme un corps mort, une nourriture pour les vers, une pollution pour l’atmosphère. Son injustice, c’est la haine16 : elle hait injustement ce qu’elle aurait dû aimer de toutes ses forces. Je parle de haine : Qui aime l’injustice hait son âme17.   Jn 15.13.   Is. 14.15. 14   1Rois 16.18. 15   Mich. 7.5. 16   Ps. 35.3 (V). 17   Ps. 10.6 (V). 12 13

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Ressaisis-toi, ami très cher, j’y insiste, ne poursuis pas le chemin que la chair stupide t’a indiqué. Elle est aveugle, et si elle se présente à toi comme guide, vous tomberez ensemble dans le précipice de la mort. Tu sais ce que tu as fait : Tu t’es rendu responsable – je cite Salomon – de la dette d’un ami en tapant dans la main d’un autre homme. Tu t’es engagé par tes paroles et lié par tes promesses18. Tu m’en voudras pour mon insistance à te faire choisir la voie d’une vie plus austère, une voie que, pour ma part, j’écarte, comme tu dis, et que je fuis obstinément. Tu oublies seulement une chose : je ne me suis jamais lié par un quelconque vœu. Toi, par contre, tu as émis solennellement le vœu de vivre en moine. Il est, en fait, écrit : Faites des promesses au Seigneur et accomplissez-les19. Tu as transformé en contrainte un choix fait librement, et maintenant, tu ne peux te dédire ni différer ta décision sans mettre en danger ton âme ou risquer ta réputation. Celui qui ne t’a rien demandé exige de toi que tu lui donnes ce que tu as promis. Ajourner une promesse revient à faire fi du Christ20. Car le Seigneur n’accepte une promesse qu’à condition qu’elle soit suivie d’effet. Alors, ne tarde pas : une mort inopinée pourrait empêcher l’exécution de ton vœu. Quitte le siècle avant qu’il ne te quitte à son tour. Sors de la région de dissemblance21, abandonne cette génération mauvaise et vicieuse22, laisse derrière toi les ténèbres pour aller vers la lumière, échange la misère contre la joie, la peine contre le repos, l’exil contre la patrie, la mort contre la vie. Il faut que tu t’occupes de ton salut tant qu’il n’est pas encore trop tard : une occasion perdue ne se rattrape plus. Déjà, tes rides témoignent largement contre toi23. La onzième heure a sonné pour toi et le Seigneur t’invite à travailler24. Si tu refuses cet effort tant qu’il est encore temps, le juste jugement de Dieu te l’interdira lorsque tu voudras le faire. Tu constates toi-même comment, dans cette vallée de larmes, un nuage sombre nous enveloppe presque tous, et nous sommes donnés

  Prov. 6.1-2.   Ps. 76.12. 20   1Tim. 5.11 (V). 21   Courcelle, Témoins nouveaux « de la région de dissemblance », passim. 22   Deut. 32.5 (V). 23   Job 16.9 (V). 24   Matth. 20.6. 18 19

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en spectacle à Dieu et aux anges25. C’est triste à voir et déplorable : les uns titubent sur leur chemin, en plein désarroi26, et se heurtent à ceux qui errent à gauche et à droite ; d’autres font la chasse aux nuages et au vide27 ou se vautrent avec volupté dans des lieux bourbeux et dégoûtants. D’autres encore s’attirent la mort à cause de leur convoitise, captent le vent, entassent des biens dans un sac troué28, dévorent avec avidité tout ce qu’ils attrapent, sans parler de ceux qui amassent des charbons ardents dans leur cœur ou qui s’enfoncent dans l’eau profonde, sûrs de périr. Cependant, il s’en trouve qui se dégagent du brouillard et respirent un air plus pur. Ils louent Dieu, qui ne les a pas fait descendre au fond de la tombe29, qui les a retirés du puits infernal, de la boue sans fond30. Quitte donc, je t’en prie, les ténèbres pour la lumière, choisis le repos plutôt que la peine, délaisse la perdition pour le salut. Saisis les armes de la sainteté, range-toi sous la bannière du Christ, soumets-toi à la discipline et jouis, dans une paix totale, des fruits de la justice, prémices d’un bonheur éternel. Tes jours ont passé31 et il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant32, de mettre en jeu une vie qui durera toujours et de s’infliger sciemment des tourments pour l’éternité.

  1Cor. 4.9.   Is. 19.14. 27   Hor., P., 230. 28   Aggée 1.6 (V). 29   Ps. 55.24. 30   Ps. 40.3. 31   Job 7.6 (V). 32   Hébr. 10.31. 25 26

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70 (4)* À R., prieur cistercien, compagnon très cher et ami bien-aimé, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : qu’il continue de progresser dans le Christ. Quelle joie, lorsque j’ai appris la nouvelle : des visiteurs m’ont raconté par le menu comment, de jour en jour, de vertu en vertu, tu as remporté le trophée de la milice du cloître. Tu as atteint le sommet de la montagne de l’abnégation, alors que moi, j’attends encore dans cette vallée bourbeuse en compagnie de l’âne. Tu t’élèves au-dessus de ce monde, porté par les ailes de la contemplation, alors que moi, je n’arrive pas à voler, englué que je me sens par les affaires terrestres. Quel malheur pour moi d’avoir encore à vivre dans le monde ! mais Dieu le veut ainsi. Ah ! si je pouvais avoir des ailes comme la colombe ! Je pourrais m’envoler et me poser ailleurs. J’ai cherché un lieu où m’arrêter, mais je n’ai rencontré que douleurs et peines. Il n’y a d’autre lieu que celui que possèdent en héritage les saints : Voilà pour toujours le lieu de mon repos, écrit le psalmiste. Mais moi, je suis un être faible, vendu comme esclave au péché ; j’enfonce tout au fond de la boue, incapable de respirer l’air de la liberté des enfants de Dieu. Aide-moi par tes prières, ami très cher. Ma vie aura passé et, pour rappeler un passage de Job, je pars sur un chemin d’où l’on ne revient pas10. Je m’approche du terme qui est fixé à tous les humains ; mes rides témoignent contre moi11, mes cheveux ont déjà blanchi, signe de l’heure finale. Comme

  Ps. 121.1 (V).   Ps. 83.8 (V).    Ps. 119.5 (V).    Ps. 55.7.    Sir. 24.11 (V).    Ps. 132.14.    Rom. 7.14.    Ps. 69.3.    Job 7.6. 10   Job 16.22. 11   Job 16.9 (V).  

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Lettre publiée en 1184.

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l’écrit l’Apôtre : Ce qui devient ancien et qui vieillit est près de disparaître12. Prie donc pour moi, mon frère, afin qu’à l’article de la mort, je ne sois pas surpris, faute de préparation. Parmi tes larmes secrètes, aie une pensée pour moi et présente-la comme offrande au moment où le Fils est immolé au Père. Je sais que la prière fervente d’une personne juste a une grande efficacité13, et ce que la prière pour soi-même n’arrive pas à obtenir s’acquiert grâce à l’intercession d’autrui. J’ai reçu la lettre du seigneur abbé et la tienne avec respect et je les ai lues. Mais je m’étonne que tu relèves dans mon Les mirages de la Fortune, surpris et stupéfait, l’emploi fréquent de tournures telles que ‘cela se produisit, autrement dit, cela put se produire’ ; ‘parfois, cela se réalisera, autrement dit, parfois il n’est pas exclu que cela se réalise’. J’ai choisi à dessein cette façon de présenter les choses, car dans la mesure où les pièges de la Fortune sont en jeu, le résultat final des événements reste indécis, et même dans les cas où la fin est certaine, voire nécessaire, nous trouvons souvent de telles tournures. Ainsi nous lisons dans le Lévitique : Si, le troisième jour, quelqu’un a mangé de la viande provenant du sacrifice, celuici est tenu pour nul14. ‘A mangé’, écrit l’auteur, autrement dit, ‘voulut manger’. Il faut comprendre le passage ainsi : le troisième jour symbolisant la vie future, un jour où l’on ne doit pas travailler, le fait de manger s’applique nécessairement à l’intention de passer à l’action, non pas à l’action elle-même. Dans Job, nous trouvons une formule comparable : Qui résista à Dieu sans être inquiété par la suite15 ? ‘Résista’ signifie ‘voulut résister’. À propos des magiciens du Pharaon, tu as dû lire : Les magiciens égyptiens recoururent à leur pouvoir pour chasser les moustiques, mais ils ne réussirent pas16. ‘Recoururent’, lit-on, autrement dit, ‘ils voulurent recourir’. Tu ne dois donc pas être surpris que j’aie parfois employé, à propos de la contingence, cette façon de m’exprimer, presque sur le mode affirmatif et pour introduire un exemple. Souvent l’on trouve aussi la formule lorsqu’il s’agit, d’une certaine manière, de nécessité. Encore une fois, je te prie de prier pour moi : je suis chargé de péchés, mon corps me pèse, je suis absorbé par des soucis, entaché   Hébr. 8.13.   Jac. 5.16. 14   Lév. 7.18. 15   Job 9.4 (V). 16   Ex. 8.18 (V). 12 13

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de désirs impurs, faible, angoissé, peiné ; je ne trouve pas de soulagement17, en dehors de celui qui remet debout tous ceux qui fléchissent18 et guérit ceux qui ont le cœur brisé19. Adieu !

  Lam. 3.28 (V).   Ps. 145.14. 19   Ps. 147.3 17 18

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71 (159)* À Henri**, qui doit être aimé plus que tout, par la grâce de Dieu évêque de Bayeux, Pierre de Blois, salut, et mieux encore si cela existe. Je vous aurais écrit très souvent, mais je crains qu’un détracteur ne parle de contretemps si je vous dérange dans votre travail pour le bien de l’Église. Toutefois, je dédaigne les éternelles critiques et je m’adresse à mon seigneur, moi qui ne suis qu’un peu de poussière et de cendre. Certes, vous êtes placé au-dessus des hommes, mais vous n’oubliez pas pour autant qu’ils sont vos semblables, et pendant que vous passez sur cette terre de dissemblance, entouré d’officines d’astrologues, vous observez la pureté et vous vous conformez à la vie des anges sans vous laisser émouvoir par l’éclat de la gloire, sans vous laisser griser par les ferveurs de la foule, que tant d’autres s’acharnent à gagner. Que mon seigneur offre donc en sacrifice la tête et la queue de l’animal et qu’il accomplisse avec bonheur ce qu’il a commencé sous d’heureux auspices ! Que celui dont le nom se répand telle une essence odorante soit, pour la vie, comme un parfum à l’odeur agréable offert par le Christ : qu’il stabilise ce qui est changeant, qu’il transforme en céleste ce qui appartient au monde, qu’il prépare pour l’éternité ce qui participe encore du temps. J’ouvre ma bouche pour m’attaquer au ciel, et moi, tellement ignorant, j’enseigne la sagesse ; ma conscience grouille de vers immondes et j’ose exhorter celui qui est citoyen des cieux, qui, comme un sachet de myrrhe odorante repose entre les seins de la   Gen. 18.27.  Plus haut, p. 333. Dans une autre lettre, Pierre écrit à l’évêque de Bayeux: Vos qui viam perfectionis et inceditis et docetis [..]. Ep. 50,154A.    Cant. 1.2 (V).    2Cor. 2.15.    Ps. 73.9.    Phil. 3.20.    Cant. 1.12 (V).  

Lettre publiée en 1184. Henri, évêque de Bayeux (1164-1205). Passe Noël à Caen en compagnie d’Henri II (1173), assiste au concile du Latran en 1179 (GC, 11, col. 264366).

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fiancée. Il vit dans le monde sans succomber à ses attraits ; il persécute sa propre chair et il chante en répandant une odeur de parfum : Sa main gauche soutient ma tête, son bras droit m’enlace la taille. J’aurais imposé un silence absolu à ma bouche, mais j’ai trouvé ce mot : Critique le sage et il t’aimera, mais ne critique pas le sot, car il te haïrait10. Nous lisons que Nabal resta insensible à l’appel de David11 et que le Pharaon s’obstina face à Moïse et Aaron12. Manassé reconnut ses fautes13, Balaam, tenant compte des paroles de son ânesse, s’est abstenu de maudire14 ; Moïse a suivi les conseils de [son beau-père] Jéthro pour réorganiser les charges administratives15. Que mon seigneur écoute donc l’âne qui brait16 et qui lui rappelle le mot de l’Apôtre : Nous tous qui sommes spirituellement adultes17, nous manquons toujours de perfection. L’Évangile nous dit : Quand vous aurez fait ce qui vous est ordonné, dites : « Nous sommes de simples serviteurs »18. Job affirme : Dieu trouve à critiquer ses propres serviteurs et il ne se fie pas à ses anges eux-mêmes19. Élie s’est pris pour le seul juste et s’est adressé au Seigneur en ces termes : Ils ont démoli tes autels, ils ont tué tes prophètes ; je suis resté seul et ils cherchent à m’ôter la vie20. Cependant, le Seigneur a rectifié ces propos : Il restera sept mille hommes qui ne se sont pas mis à genoux devant le dieu Baal21. Pierre trébucha là où, sûr de lui, il avait promis de se tenir debout22. Que celui qui pense être debout prenne garde de ne pas tomber23 ! Je vous aurais écrit encore davantage, mais je ne voudrais pas que cette lettre devienne un sermon. Très cher, revêts la belle tunique

  Cant. 8.3.   Ps. 39.2 (V). 10   Prov. 9.8. 11   1Sam. 25.2-13. 12   Ex. 11.10. 13   2Chr. 33.12. 14   Nombr. 22. 22 sq. 15   Ex. 18.13-26. 16   Job 6.5. 17   Phil. 3.15. 18   Lc 17.10. 19   Job 4.18. 20   1Rois 19.10. 21   1Rois 19.18. 22   Matth. 26.31 sq. 23   1Cor. 10.12.  

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de Joseph24, persiste dans ta volonté d’arriver à tes fins, comme tu l’as fait jusqu’ici, mène ton combat par des moyens légaux jusqu’au triomphe ! Que Dieu, commencement et fin25 de toute chose, te permette de conclure comme tu as débuté, qu’il te préserve pour lui dans la sainteté et qu’il te garde pour nous sans dommage ! Adieu !

24 25

  Gen. 37.23.   Apoc. 1.8.

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72 (15)* À l’appel de l’illustre Église de Chartres, tu as changé d’état : autrefois simple fidèle, fils et disciple, tu es devenu évêque, père et maître. Si tu veux vraiment remplir ton nouveau rôle et être compté parmi les élus du Seigneur, qui s’établit au milieu de ses élus et qui a appelé ceux qu’il a choisis d’avance, alors abandonne la façon dont tu as vécu jusqu’à maintenant, et après avoir dit adieu à ta vie antérieure, revêts-toi de ta nouvelle nature. Lorsque tu étais enfant, tu parlais, pensais et raisonnais comme un enfant ; mais une fois devenu adulte, il te faut abandonner tout ce qui est propre à l’enfant : que rien, en tout ce que tu fais, ne rappelle plus tes jeunes années, et que tu te rendes spirituellement adulte dans l’union avec le Christ. Avant tout, revêts-toi d’humilité et bannis l’arrogance de tes paroles, de ton visage, de tes gestes. Tes frères t’ont chargé de présider, dit la Sagesse, sois simplement un frère parmi les autres, n’exige pas de rôle à part, ne joue pas au maître. Ne cherchez pas à dominer ceux qui ont été confiés à votre garde, écrit le bienheureux apôtre Pierre, mais soyez des modèles pour le troupeau. Celui qui rend la vie aux morts et fait exister ce qui n’existait pas t’a appelé à la prêtrise pour que tu gères la maison de sa mère avec loyauté et prudence et que, serviteur, non pas seigneur, tu veilles sur ses biens et que tu défendes le peuple. Le Seigneur t’a chargé de corriger les puissants, d’instruire les petits, de consoler les affligés, de faire peur aux méchants, d’assurer la liberté du clergé, d’humilier les orgueilleux et de protéger les humbles. Considère, je t’en prie, qui tu es, toi que Dieu a appelé10. Car le Seigneur ne t’a pas choisi afin que tu retournes à l’impureté,

 Renaud de Monçon, évêque de Chartres (1183-1217).   Sir. 24.13 (V).    Rom. 8.29-30.    Col. 3.10.    1Cor. 13.11.    Col. 1.28.    Sir. 32.1 (V).    1Pierre 5.3.    Rom. 4.17. 10   1Cor. 1.26.  

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Lettre publiée en 1184. Plus haut, p. 202-203.

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et il ne souhaite pas que tu passes ta vie dans le bonheur11 ou que tu te laisses entraîner par ta nature pour en satisfaire les désirs12. Tout cela ne doit plus occuper l’esprit d’un futur évêque. Il est écrit : La main qui nettoie la souillure des autres doit être pure13. Le livre de l’Exode nous informe d’une façon détaillée que lorsque Moïse, sur ordre du Seigneur, proposa de consacrer Aaron grand prêtre, il lui fit d’abord prendre un bain rituel avant de le revêtir de la tunique et de lui attacher sa ceinture14. Cela signifie que le futur évêque doit se purifier au préalable pour se préparer, après avoir renoncé à sa vie antérieure, à un nouveau départ placé sous le signe d’un renforcement des vertus. Si la tunique, symbole d’une vie irréprochable, est retenue par la ceinture, c’est pour nous faire comprendre que l’évêque doit veiller à préserver la pureté. La tunique de couleur violette dont parle encore l’Exode15 rappelle que l’évêque est citoyen des cieux16, qu’il doit cesser de parler comme les hommes et se préoccuper uniquement du Christ. Le pectoral, fixé sur le tablier sacré d’Aaron, contenait [l’Ourim et le Toummim], symboles de la doctrine et de la vérité17 : l’évêque, tel un maître de la loi qui devient disciple du Royaume des cieux, tire de son trésor, si besoin est, des choses nouvelles et des choses anciennes18. L’on attend de toi clairement qu’en gérant ton diocèse, tu ne t’écartes pas du chemin de la modestie et que ta fonction ne te fournisse pas de motif d’orgueil. De nos jours, la première question de maints candidats à l’épiscopat concerne le total des revenus et non pas la vie des fidèles. Mais on ne se moque pas de Dieu19. Il t’a appelé à cette dignité en raison des difficultés qui t’attendent, non pas pour te donner l’occasion d’élargir le cercle de tes familiers, d’augmenter le nombre de tes chevaux ou de promouvoir les membres de ta famille. Au contraire, il veut que tu instruises son peuple dans la recherche du salut. Il y aura plus de joie, chez Dieu et ses anges, pour un pécheur qui commence une vie nouvelle20 grâce à l’action de l’évêque, que pour le   Job 21.13.   Rom. 13.14. 13   Source inconnue. 14   Ex. 29.4. 15   Ex. 28.31. 16   Phil. 3.20. 17   Ex. 28.15-16 ; 29-30. 18   Matth. 13.52. 19   Gal. 6.7. 20   Lc 15.7. 11 12

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déploiement du faste épiscopal qui se manifeste, sous l’impulsion du prélat, par l’augmentation des équipages et par des suites de plus en plus nombreuses. Les anges ne peuvent se réjouir que tu ruines les maisons des pauvres, parce que tu exiges d’eux impitoyablement qu’ils te fournissent gîte et couvert. Les anges se plaignent plutôt en estimant que tu fais grandir la nation sans rendre pour autant sa joie immense21. Si tu prétends être le disciple de celui qui n’est pas venu pour se faire servir, mais pour servir22, il te faudra servir les pauvres afin que l’on ne puisse critiquer ta fonction23 et tu dois distribuer le patrimoine du Christ et de ses pauvres, qui t’a été confié, aux nécessiteux sans l’utiliser à des fins contraires à tes obligations. Le Seigneur surveille de très près ce patrimoine, il va régler ses comptes avec toi24 en toute sévérité et il te faudra payer ta dette jusqu’au dernier centime25. Si le méchant a exaspéré Dieu, c’est pour avoir dit : il laissera faire26. Mais Dieu ne laissera pas faire. Ni ta haute naissance ni ta nombreuse clientèle ne pourront plaider en ta faveur, pas plus que l’argument qu’en tant que fils de comte et cousin du roi, tu dois faire preuve d’une grande largesse : ce type de raisonnement ne concerne pas le patrimoine du Christ. Tes dépenses, tant qu’il s’agissait de tes propres biens, ont pu être considérables, compte tenu de ton rang, mais un évêque doit gérer avec modération le patrimoine de son Église. Tu as été choisi par le Christ pour le servir dans le sacerdoce, pour veiller à ce que le peuple lui appartienne en propre, à ce qu’il soit zélé pour faire des actions bonnes27 et puisse s’instruire grâce à ta parole et à ton exemple. Abandonne donc toute la vanité de ta vie antérieure, efforce-toi d’accorder tes mœurs avec le rôle d’évêque, et revêts la sainteté : ainsi tu pourras te consacrer au service du Très-Saint. Je te recommande de faire preuve d’un caractère pondéré, de montrer de la ferveur dans l’amour du prochain, d’être indulgent en société, de tenir tes promesses, de ne pas perdre patience, de rechercher l’entente et de rester inflexible lorsque la censure ecclésiastique est en cause. Que tes jugements soient impartiaux, tes   Is. 9.2.   Matth. 20.28. 23   2Cor. 6.3. 24   Matth. 18.23. 25   Matth. 5.26. 26   Ps. 9B.13 (V). 27   Tite 2.14. 21 22

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ordres circonspects, que ta parole soit modeste. Distribue avec zèle, agis avec empressement, prêt à aider, loyal dans tes conseils et prudent dans tes réponses. Montre-toi déférent envers les personnes plus âgées, vis-à-vis des plus jeunes comporte-toi avec douceur et sois indulgent avec les gens de ta génération ; poursuis de ta rigueur les orgueilleux, accueille les humbles avec bonté. Que les pénitents rencontrent ta miséricorde, les impénitents ta dureté. Que les incestueux trouvent en toi un nouveau Jean-Baptiste28, les apostats, un Jéhu et un Mattatias29, les débauchés, un Pinhas30, les idolâtres, un Élie31, les menteurs, un Pierre32, les blasphémateurs, un Paul33 et les marchands [du Temple], un nouveau Jésus34. La durée de notre vie ici-bas est extrêmement courte, la fin, horrible et incertaine. Si toi, descendant d’une grande famille de l’aristocratie, tu réussis également à dépasser les autres en sainteté dans ton ministère, tu atteindras le sommet de la gloire. La condition d’évêque n’admet pas de demi-mesure : soit tu voues ton existence au siècle, couvert d’opprobre, soit tu optes pour une vie dans la sainteté, couvert de gloire auprès de Dieu et auprès des hommes. Rien ne peut assombrir ou éclairer la vie d’un homme autant que l’exemple de l’évêque, qui aura rapidement l’opinion publique contre lui s’il ne devient pas comme un parfum agréable à Dieu. Certaines pierres précieuses possèdent plus d’éclat dans l’obscurité que dans la lumière. De même, il y a des personnes qui menaient une vie tout à fait recommandable avant d’accéder à une dignité. Cependant, une fois mises sur le candélabre de l’Église, elles ont transformé la lumière en ténèbres et leur bonne réputation en mauvaise. L’on dit en général que les honneurs changent les mœurs, rarement en bien. Pour beaucoup, il aurait été préférable de rester cachés sous le boisseau, protégés par leur bonne renommée, au lieu d’être vus de tout le monde, dans le déshonneur. Leur turpitude, couverte du voile de la pauvreté, serait passée inaperçue sans leur accession à un rang éminent. Ce qu’ils ont gagné en honneur a accru leur déshonneur. Pour le dire avec les mots de Juvénal : Plus le rang   Matth. 14.3-4.   2Rois 10 ; 1Macc. 2.23-26. 30   Nombr. 25.7-9. 31   1Rois 18.22 sq. 32   Act. 5.1-9. 33   1Tim. 1.13. 34   Jn 2.13-17. 28 29

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de celui qui commet un crime est élevé, plus le méfait que peut comporter chaque vice de caractère saute aux yeux35. Lorsque c’est un particulier qui se rend coupable, l’on se montre indulgent ; lorsqu’il s’agit d’un évêque, toutes les langues se délient pour le dénoncer. Beaucoup croient, confortés par leur entourage, qu’ils peuvent dissimuler leurs méfaits, mais ils se trompent dangereusement. Un prélat doit savoir que s’il ne fait pas preuve d’une véritable sainteté grâce à ses œuvres, il pourra toujours se voir accusé, d’une façon ou d’une autre. Il est écrit : La voix du peuple est la voix du Seigneur36. À mon avis, l’opinion publique n’exalte pas à la légère un évêque : pour mériter des louanges, il faut que le résultat de son action et l’expérience qu’on en fait en permanence plaident en sa faveur. Par conséquent, si tu aimes que tout le monde dise du bien de toi, efforce-toi de plaire au Christ et aux hommes, non pas en amassant des richesses, mais en recueillant des bénédictions, non pas en endossant des vêtements précieux, mais des vertus. Il existe des évêques dont on peut dire qu’ils mènent une vie détestable. Ce sont ceux qui se montrent richement vêtus, qui marchent la tête relevée, le visage menaçant, les yeux farouches et la mine redoutable, des évêques qui dominent leur clergé sans être un modèle pour le troupeau37. Le dieu de ce type d’évêques est leur ventre38. La mort a déjà englouti leur vie, ce sont des menteurs, des fanfarons, des orgueilleux, des compagnons des voleurs, des confrères de Simon le Magicien, pas de Pierre, des disciples de Néron, pas du Christ. En dépouillant les pauvres, en prélevant des taxes sur les monastères, en extorquant des fonds au clergé, en aspirant à agrandir leurs revenus, en rendant la justice contre de l’argent et en marchandant à l’image de Guéhazi39, ils accumulent un trésor de colère et de mort contre eux pendant qu’ils amassent l’argent, et le Christ qu’ils n’ont pas craint comme juge se vengera de cette injustice. Une chose est sûre : l’évêque qui s’est rendu coupable de tels actes une fois, à l’instar d’un chien, ne se détournera jamais de la peau graissée40. Englué par ses

  Juv., Sat., 8.140-141.   Is. 66.6 (V). 37   1Pierre 5.3. 38   Phil. 3.19. 39   2Rois 5.19-27. 40   Hor., S., 2.5.83. 35 36

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mauvais penchants, il ne pourra désormais plus souffler ni retrouver son innocence, sauf à se soumettre à une pénitence sévère. Il n’arrive que très rarement que l’entourage d’un évêque ne le flatte pas. Au contraire, il le leurre, l’adule et verse l’huile du pécheur sur sa tête41 : le pécheur se vante de ses ambitions et le méchant se voit loué42. Ce sont ces gens qui, tout en voyant leur seigneur déstabilisé par les tentations, étouffent en lui l’esprit vertueux par leurs discours flatteurs, en dépit de la possibilité qu’ils ont de le sermonner, de l’arracher au péché et de lui montrer la voie de la vertu. Il est pourtant écrit : Ne faites pas obstacle à l’action du Saint-Esprit43. De plus, ils rendent vains et impossibles ses efforts, si faibles soientils, de changer sa façon de vivre. Au cas où l’évêque choisirait la continence, au cas où il prônerait l’abstinence, ils ont leur conseil tout prêt : « Seigneur », disent-ils, « pense aussi un peu à toi ; tu es jeune, les jeûnes donnent des maux de tête, une trop grande sévérité à l’égard de son corps provoque des maladies ; il faut juste éviter que la corde ne se rompe ; tout cela doit être reporté aux années de maturité. Nous ne sommes pas meilleurs que nos pères. La femme fut créée pour rendre plus douce la vie de l’homme. À eux deux, à l’homme et à la femme, il fut dit : Ayez des enfants, devenez nombreux, peuplez toute la terre44. Tu n’es pas une pierre pour résister à tout, ton corps n’est pas de bronze45. Le Seigneur ne tient pas compte des fautes et des ignorances de jeunesse46. Le sommeil, le jeu, l’oubli des soucis correspondent parfaitement à notre nature. Celui qui prend soin de son corps surveille une place forte qui en vaut la peine47. Il est imprudent de s’affliger plus que nécessaire. Chez les jeunes, le scrupule religieux produit rarement des effets heureux : lorsqu’on aura atteint un certain âge, on pourra toujours amender la luxure des jeunes années. Le repentir avant le jour de la mort suffit largement. L’un des deux larrons s’est repenti sur la croix48. Nul ne fait péni-

  Ps. 140.5 (V).   Ps. 9B.3 (V). 43   1Thess. 5.19. 44   Gen. 1.28. 45   Job 6.12. 46   Ps. 24.7 (V). 47   Bernard de Clairvaux, In assumptione Beatae Virginis, Sermo, 2.2, p. 233.6. 48   Lc 23.40 sq. 41 42

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tence trop tard s’il se repent au moment de la mort. Les membres de ta famille ont la bride sur le cou durant leur jeunesse, ils sont habitués à assouvir leurs désirs un certain temps, quitte à se conformer plus tard aux exigences d’une morale plus stricte. » C’est à peu près de cette façon que l’ennemi sème de la mauvaise herbe49 et que l’iniquité profère des mensonges50. En effet, pour répondre aux derniers arguments, le grand comte Thibaud51 et la plupart de tes ancêtres se sont fait connaître par leur vie vertueuse avant même leur jeunesse. Ton oncle, l’archevêque de Reims52, recherchait, encore jeune homme, une gravité et un sérieux propres à l’âge mûr ; il s’était assigné pour but la vie parfaite, qu’il a atteinte grâce à l’influence grandissante de la vertu. Les gens qui te flattent t’induisent en erreur sans conteste. Ami très cher, crois Paul, le docteur des Gentils, et non pas les flagorneurs : Gardez-vous des passions humaines qui font la guerre à votre être53. Car si vous vivez selon votre propre nature, vous allez mourir54 d’une mort qui ne connaît pas de fin. Ceux qui sont dominés par leur propre nature sont ennemis de Dieu55. Examine attentivement ce que les flagorneurs te suggèrent pour mieux apprécier le profit que tu peux en tirer. De toute évidence, le côté plaisant de la volupté cède rapidement la place aux tourments sans fin. Qu’avez-vous gagné à commettre des actes dont vous avez honte ? demande l’Apôtre56. Une tendance à l’angoisse et à la déraison, des actes d’abomination et d’impureté, l’incapacité de se repentir et la perte du sentiment de honte : voilà le résultat des œuvres de la chair. Toutes nos offenses envers Dieu ne laissent que le souvenir de nos immondices et les remords du péché. L’Apôtre nous rappelle que le péché produit la mort alors que la justice mène à l’espérance et à la joie dans l’Esprit Saint57. Tu es devenu le disciple du Christ, pas celui d’Épicure, pour que tu portes dans ton corps la croix du Christ58 et que tu ne te laisses pas entraîner par ta propre nature   Matth. 13.25.   Ps. 26.12 (V). 51  Thibaud IV de Blois-Champagne (1102-1152). 52   Guillaume de Blois-Champagne. Plus haut, p. 22 ; 114 ; 134. 53   1Pierre 2.11. 54   Rom. 8.13. 55   Rom. 8.7. 56   Rom. 6.21. 57   Gal. 5.19 sq. 58   2Cor. 4.10. 49 50

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pour en satisfaire les désirs59. Tu as accepté de servir le Christ : sois en tout un serviteur de Dieu afin que personne ne fasse insulte au nom de Dieu60. Celui à qui tu consacres ton ministère est saint, sans défaut, sans péché ; il a été élevé très haut dans les cieux61. Comportez-vous comme des êtres saints, dit-il, car je suis saint62. L’Apôtre le souligne : Voici quelle est la volonté de Dieu : c’est que vous soyez saints et que vous vous gardiez, poursuit-il, de l’immoralité. Que chacun de vous sache tenir son corps pour vivre d’une façon sainte et honorable63. Tu dois donc te considérer comme un serviteur du Christ chargé de gérer les vérités secrètes de Dieu64. Tu touches juste si tu vis de façon ordonnée, sociable et humble : ordonnée quant à ta propre personne, sociable à l’égard de ton prochain, humble devant Dieu65. Plus tu juges difficiles les débuts d’une vie dans la sainteté, plus grande sera ta satisfaction au moment où tu constateras des progrès, et les difficultés du changement seront atténuées par l’attente d’une récompense certaine. En raison de tes paroles, dit le prophète, je ne me suis pas écarté du chemin difficile66. La détresse que nous éprouvons en ce moment est légère en comparaison de la gloire abondante qu’elle nous prépare, conclut l’Apôtre67. Car l’espérance se transformera en réalité, la peine trouvera sa récompense, la continence connaîtra la gloire, l’abstinence sera couronnée. La brièveté se résoudra à l’éternité et ce qui est soumis au changement ne verra plus de fin. Comme à un seigneur et ami, je te demande avant tout une chose, et j’y insiste humblement : accepte, sans perdre patience, mes recommandations, qui viennent du fond du cœur. Ne t’offusque pas que j’aie utilisé la deuxième personne du singulier en m’adressant à toi : l’emploi du pluriel, face à un seul interlocuteur, relève du discours flagorneur, un discours déplacé lorsqu’on traite des questions qui touchent la religion.

  Rom. 13.14.   1Tim. 6.1. 61   Hébr. 7.26. 62   Lév. 11.44. 63   1Thess. 4.3-4. 64   1Cor. 4.1. 65   Bernard de Clairvaux, In sollemnitate Apostolorum Petri et Pauli, Sermo, 1.4, p. 191.9-11. 66   Ps. 16.4 (V). 67   2Cor. 4.17. 59 60

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73 (20)* À ses très chers amis, le seigneur Crispin et maître Payen, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans la source de notre salut. Votre seigneur m’avait promis de mettre un terme à mon exil et de me rappeler à mon pays natal avec toutes les marques d’estime. Seulement il est prêt à dire « oui » et « non » en même temps. Combien j’aimerais qu’il ne manque pas à la fermeté digne d’un évêque ! Je sais que des détracteurs, qui sont ennemis de Dieu, pour citer l’Apôtre, se sont tourné(s) contre moi. On les rencontre chez les évêques et les rois, pareils aux dix fléaux d’Égypte, grenouilles pestilentielles, mouches, moustiques, mouches piquantes. Ce sont des flatteurs volubiles, bavards et menteurs. C’est à leur sujet que le psalmiste a écrit : Le pays fut envahi de grenouilles, jusque dans les appartements royaux. Ou encore : Leurs dents sont pointues comme la lance ou la flèche, et leur langue affilée comme un poignard. Ainsi donc la langue vénale des flatteurs et la jalousie des détracteurs ont détourné de ma personne le regard bienveillant de votre seigneur. L’air pourri qu’on respire aujourd’hui à la cour, cette ambiance corruptrice font en sorte que les hommes dignes d’estime restent à l’écart du monde des puissants, car la jalousie, dans ce qu’elle a de destructeur, ne tient aucun compte des qualités morales, et l’envieux, sourd aux remords, s’aveugle lui-même, emporté par son ambition et son désir d’avancer en grade. Mais je loue le Seigneur, qui a restreint mes exigences au point que mes propres moyens matériels me suffisent pleinement. Personne, à l’avenir, ne pourra m’objecter : J’ai enrichi Abram. Je ne boirai plus l’eau du  Renaud de Monçon.   2Cor. 1.17.    Rom. 1.30.    Ps. 41.10.    Ex. 7.26-29 ; 8.12 sq.    Ps. 105.30.    Ps. 57.5.    Gen. 14.23.  

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Lettre publiée vers 1196.

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puits de Samarie, qui ne fait qu’augmenter la soif. Je préfère jouir de biens modestes, en toute intégrité, plutôt que de profiter d’innombrables avantages, victime du remords. Grâce à Dieu, l’amour fallacieux et traître de mes proches n’arrivera plus à me rappeler au pays, cet amour qui m’a si souvent fait prendre des risques en m’obligeant à traverser la mer au péril de ma vie. Je me suis trouvé un endroit caché pour ne pas voir les agissements des membres de ma famille : le pays est tombé au pouvoir d’un criminel. Crois-moi, pour vivre heureux, il faut vivre caché et rester conscient des limites de la propre condition10. Il fut dit à Abram : Quitte ton pays, ta parenté11. Alors, pourquoi ne ferais-je pas de même ? Pourquoi retourner chez les miens ? Chez eux, tout n’est que mains de harpies, ruses de renards, aiguillons de scorpions, conseils d’Ahitofel12. Si, par les liens naturels, je dois de l’affection à mes proches, il est hors question de courir à ma perte ou de m’écarter pour eux du chemin de l’honnêteté. Les vaches qui tiraient le char où était déposé le coffre du Seigneur en direction de BethChémech ne se détournèrent ni à droite ni à gauche, en dépit de leur attachement aux veaux qu’elles allaitaient13. Beaucoup de personnes ont perdu leur âme pour leurs proches, poussés par des considérations charnelles plutôt que spirituelles. Ainsi, ils ont sacrifié leur âme à la légère, avec cruauté, dans l’intérêt de leurs amis. Je suis, moi, lévite, que dis-je, archilévite. Or il est écrit dans la loi du Seigneur que nul ne pourra revêtir la dignité de prêtre ni celle de lévite sans avoir fait auparavant ses adieux à son père et à sa mère14. En d’autres termes, il lui faudra rompre au préalable les liens de parenté. Je reviens à votre seigneur et je dois avouer que je regrette profondément d’avoir perdu son amitié et sa compagnie. J’espérais que ma présence le rendrait plus zélé et que grâce à mes avertissements, son noble caractère et le souvenir de tant de choses lui permettraient d’atteindre la perfection morale, pour le plus grand bien de l’Église de Dieu. Or, moi absent, c’est à vous de me remplacer, amis très chers, et de prodiguer sans cesse des conseils utiles à votre seigneur   Job 9.24.  Ov., Tr., 3.4.25-26. 11   Gen. 12.1. 12   2Sam. 15.31. 13   1Sam. 7.7-12. 14   Deut. 33.8-9. 

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pour qu’il abandonne son inconstance de jeune homme au profit de la fermeté digne d’un évêque, car un souci profond me remue à l’égard de cette noble âme. Je ne connais effectivement aucun autre évêque qui soit aussi sociable, aussi ouvert, aussi prompt à se montrer généreux et libéral : jamais il n’a dit non aux demandes des faibles. Dès son plus jeune âge d’ailleurs, on pouvait observer les prémices de cette attitude généreuse. La compassion et lui ne font qu’un au point qu’il peut affirmer avec Job, plein de confiance : Depuis ma jeunesse, j’ai été comme le père auprès duquel il [l’orphelin] grandissait, et j’ai toujours été un guide pour la veuve15. Cependant, j’aimerais que la raison contrôle mieux ses largesses et qu’il réduise les cadeaux qu’il fait aux chevaliers et aux bouffons. En revanche, ce que reçoivent les pauvres ne doit pas connaître de limites. D’un autre côté, plus les flatteurs, animés par ses libéralités, chantent ses louanges, encore que creuses, plus sa réputation d’homme généreux se voit entamée auprès des gens sérieux et qui méritent l’estime : il n’en restera que vapeur et fumée. Votre seigneur est tenu de distribuer les biens de l’Église aux pauvres, non aux chevaliers. Il ne peut en disposer à sa guise. Bien au contraire, il gère le patrimoine au nom de tous ceux qui sont dans le besoin. Il se trouve en quelque sorte dans le rôle d’un exécuteur testamentaire. J’ai observé parfois que ses énormes largesses avaient épuisé ses ressources au point qu’il se voyait dans l’obligation, malgré lui et à son grand regret, de recourir à des levées d’impôts et à des pillages. Il aurait mieux fait de se rappeler et de mettre à profit ce qu’écrit Paul dans sa seconde lettre aux Corinthiens : Il ne s’agit pas de vous faire tomber dans le besoin pour soulager les autres ; vous êtes dans l’abondance et vous pouvez donc venir en aide à ceux qui sont dans le besoin. C’est ainsi qu’il y aura égalité, conformément à ce que l’Écriture déclare : « Celui qui en avait beaucoup ramassé n’en avait pas trop, et celui qui en avait peu ramassé n’en manquait pas »16. Insistez, je vous prie, au moment opportun, pour qu’il ne ternisse pas la gloire de l’Église de Chartres ; incitez-le à la soutenir, à lui prodiguer ses conseils, à lui donner de l’éclat par des fréquentations dignes d’un prélat. S’il veut servir dans de bonnes conditions celui qui fait en sorte que servir soit régner, s’il cherche à s’attirer en son nom de la considération, qu’il s’engage en sens inverse et qu’il

  Job 31.18.   2Cor. 8.13-15.

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s’érige pour ainsi dire en mur afin de protéger la maison du Seigneur17. C’est lorsqu’il défend avec courage les libertés de l’Église qu’un évêque acquiert son véritable titre de gloire. L’amour qu’il a pour ta maison18, mon Dieu, et l’amour de la justice rachètent et réparent les erreurs qu’il a pu commettre et tout ce qui a pu obscurcir sa vie pendant un moment. Grâce à cet amour, on peut retrouver sa réputation perdue : celui qui, d’abord, était à la discrétion d’un doigt accusateur recouvre, pardonné, sa liberté sous les applaudissements de l’opinion publique et répand une odeur apaisante19. D’après ce que l’on entend dire, le roi Philippe [Auguste] donna l’ordre de recenser les habitants20 du royaume de France et de prélever à nouveau une dîme sur les biens de l’Église21. Peu à peu, cela deviendra une habitude, et l’abus ponctuel tournera à l’asservissement honteux de l’Église. Au fond, le ciel offre à notre seigneur l’occasion de réussir un coup d’éclat. Il a, en effet, le choix entre la soumission dans le déshonneur, signe d’un caractère lâche et méprisable – ce qui créerait d’ailleurs un odieux précédent pour ses successeurs –, et la conquête d’une gloire impérissable. Qu’il ne craigne surtout pas un mouvement de mauvaise humeur de la part du roi : par sa naissance l’égal du roi22, il ne lui cède en rien quant à son rang. Le prophète s’adresse au serviteur de Dieu par ces paroles : Les nations et leurs rois te serviront de nourrices23. Dans toute cette affaire, le seul critère restera Dieu, puisqu’il est plus grand que les hommes. Un bon évêque sème, persécuté, ce qu’il récoltera dans la joie : ses enfants seront influents dans le pays24. De l’épreuve naîtra la liberté, l’affliction se changera en allégresse, l’amertume débouchera sur la douceur. Si, au nom de l’Église du Christ, il se dresse contre la honte et le déshonneur, s’appliquera à lui la parole du prophète : Vous avez souffert le déshonneur, et même deux fois plutôt qu’une. Votre lot était l’humiliation. C’est

  Éz. 13.5.   Ps. 69.10. 19   Gen. 8.21. 20   Lc 2.1. 21  Pierre fait allusion à la dîme saladine prélevée en vue de la troisième croisade. 22  Renaud de Monçon était cousin de Philippe Auguste. 23   Is. 60.16. 24   Ps. 112.2. 17 18

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pourquoi vous recevrez double part dans le pays de ces gens-là25. Pourquoi un chrétien hésiterait-il ? Pour lui, la vie c’est le Christ, et la mort est un gain26. Quoiqu’il arrive, s’il aime vraiment le Christ, sa vie est cachée avec le Christ en Dieu27. J’aimerais tellement que le souffle de la bise enivrante le laisse indifférent et qu’il sache affronter le tourbillon de l’orage. Par le passé, Élie fut enlevé au ciel dans un tourbillon de vent28. Qu’il va mourir, votre seigneur le sait, mais il ne connaît pas l’heure de sa mort. Soumis à la nature, il lui paiera son tribut. Nous ne savons rien de ce que sera demain et nous ignorons ce qui se produira aujourd’hui29. Personne ne peut être sûr qu’il ne sera pas enlevé par une mort ignoble, une mort dégradante, une mort brusque, sans trouver quelqu’un pour le sauver. La mort amère intervient juste au moment où l’homme a pris un goût vif pour la vie. Pour citer encore l’Écriture : Quand les gens diront : « Tout est en paix, en sécurité », c’est alors que, tout à coup, la ruine s’abattra sur eux, comme les douleurs de l’accouchement sur une femme enceinte30. Par ailleurs, Job déclare : Après avoir passé leur vie dans le bonheur, ils descendent en un instant dans le monde des morts31. L’Apôtre, pour sa part, estime qu’il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant32. J’en conclus qu’il est conforme à la morale religieuse et salutaire de penser qu’on doit volontiers risquer sa vie ou sa réputation pour celui qui est source de vie et qui offre la gloire en contrepartie. Mieux vaut perdre sa vie pour le Christ afin de la garder que de la garder pour la perdre33. Pour me résumer, je dirai que votre seigneur doit agir avec circonspection et prévoyance pour ne pas se laisser effrayer par la perte d’un bien matériel. Que les faveurs des puissants ne le séduisent pas, que l’ambition n’épuise pas ses forces et surtout, qu’il ne se laisse pas charmer par l’espoir trompeur et traître, d’une vie plus longue.

  Is. 61.7.   Phil. 1.21. 27   Col. 3.3. 28   2Rois 2.11. 29   Prov. 27.1. 30   1Thess. 5.3. 31   Job 21.13 (V). 32   Hébr. 10.31. 33   Matth. 10.39. 25 26

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74 (219)* Nous avons appris comment Jérusalem fut détruite et comment l’on s’est emparé de la croix par laquelle le Christ nous a sauvés. Le roi de Jérusalem fut déporté à Babylone ; toutes les villes et places fortes, hormis Ascalon et Tripoli, furent conquises et l’on ignore si le royaume de Jérusalem pourra encore résister aux chiens immondes. Le seigneur roi de Sicile, en apprenant la nouvelle, a pris le cilice, et après s’être lamenté pendant quatre jours loin des membres de sa cour, a promis, plein d’angoisse, mais déterminé, de venir en aide à la Terre sainte selon ses moyens. Par ailleurs, les cardinaux, avec l’assentiment du pape, ont assuré rejeter toute richesse et tout confort et prêcher la croisade non seulement par la parole, mais en donnant l’exemple : ils se mettront en route en mendiant, se croiseront, prêcheront et partiront pour la terre de Jérusalem avant les autres. D’accord avec le pape, ils ont également imposé une trêve de sept ans à tous les royaumes chrétiens, de sorte qu’un prince qui guerroierait pendant cette période contre un autre prince chrétien tombe sous la malédiction de Dieu et du pape et qu’il encoure l’excommunication des prélats de toute l’Église. Ils sont aussi bien décidés à renoncer dorénavant à toutes sortes de cadeaux offerts par les plaignants dont l’affaire se trouve en instance à la curie et à n’accepter que ce dont ils ont besoin pour leur subsistance. Ils ne monteront pas à cheval tant que la terre qu’ont foulée les pieds du Seigneur est piétinée par les pieds des ennemis. Adieu !

Lettre transmise par [Benoît de Peterborough], Gesta regis Henrici secundi, p. 15 : Epistola magistri Petri Blesensis ad Henricum regem Angliae. Plus haut, p. 210.

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75 (232)* Dites, vous les pusillanimes, les timorés : pourquoi craignez-vous la mort passagère, celle qui ouvre la voie vers la vie et qui donne accès au royaume des enfants de Dieu ? Pourquoi avez-vous peur ? Comme votre confiance est faible ! Vous devriez plutôt craindre la mort éternelle avec laquelle, d’après ce que je constate, vous avez conclu un pacte. S’appliquera alors à vous le mot du prophète : Vous avez conclu une alliance, un pacte avec le monde d’en bas. Vous allez mourir, bien sûr, et vous n’échapperez pas à la mort ici-bas. Ne l’oubliez pas, la mort sera bientôt là, lisons-nous chez le Siracide, car la création est tombée sous le pouvoir de la vanité. Tous, nous sommes débiteurs de la nature, tous, nous sommes obligés de payer notre tribut à la mort. Qui peut se fier au jour qu’il vit ? Qui sait si la mort ignoble, la mort infâme, la mort soudaine ne l’emporte pas à l’improviste, sans que personne puisse l’en empêcher ? C’est au moment où l’homme juge la vie plus agréable, plus plaisante aussi, que la mort amère le frappe : Quand les gens diront : « Tout est en paix, en sécurité », c’est alors que, tout à coup, la ruine s’abattra sur eux, comme les douleurs de l’accouchement sur une femme enceinte. Personne ne pourra y échapper, écrit l’Apôtre. De Job : Après avoir passé leur vie dans le bonheur, ils descendent en un instant dans le monde des morts. À chacun est fixé son terme vers lequel il est poussé, qu’il le veuille ou non. Mes jours sont comptés, nous dit encore Job, je pars sur un chemin d’où l’on ne revient pas. Les yeux de l’homme ne reverront plus jamais le bonheur. Du psalmiste : La vie de l’homme périt dès que passe le vent brûlant, la voilà disparue sans laisser de trace10. La mort ne connaît   Matth. 8.26.   Is. 28.15.    Sir. 14.12.    Rom. 8.20.    Ps. 50.22.    1Thess. 5.3.    Job 21.13 (V).    Job 16.22.    Job 7.7. 10   Ps. 103.15-16.  

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Plus haut, p. 212-213.

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pas de préférence, elle frappe chez les pauvres comme chez les rois11. Tel est roi aujourd’hui et demain sera mort, nous rappelle le Siracide. Une fois que l’homme est mort, tout ce qui lui reste, ce sont les vers, les bêtes, les asticots12. Il ne peut donc être que salutaire de méditer en permanence notre dernier instant et de nous servir de la mort comme d’un bienfait qui nous permet de transformer une donnée inéluctable en vertu. Il est préférable de cacher sa vie dans celui qui a le pouvoir de garder jusqu’au jour du Jugement ce qui lui fut confié13. Gardien fidèle et plein de sagesse, il nous protège dans sa puissance et nous récompense avec générosité. Décharge-toi de tes pensées et de tes soucis sur lui14 sans hésiter, car sa sagesse est infaillible, sa puissance invincible et sa bienveillance ne connaît pas de limites. Le livre de la vie contient les noms de tous ceux qui ont pris le chemin de la croisade pour défendre le nom du Christ. Malachie l’affirme : Le Seigneur a écouté, il a entendu les propos de ceux qui se soumettent à lui. On a mis par écrit devant lui la liste de ceux qui reconnaissent et respectent son autorité15. À l’inverse, j’estime que sont consignés et proscrits dans le livre de la mort tous ceux qui montrent peu d’empressement à s’engager dans la sainte entreprise et qui, tout en profitant de la manne céleste, préfèrent rester, se réunir autour des marmites de viande16, être inactifs au lieu de s’activer pour le Seigneur et faire du gomor17, la mesure de la manne, l’étalon de leurs plaisirs. Sans tiédeur, pleins de fougue et de jubilation, ils auraient dû aller là où s’élève avec élégance, bâti sur des pierres vivantes, le mont Sion qui fait la joie de toute la terre18. Ceux qui rechignent à se soumettre au joug de Dieu et qui créent de la sorte un scandale pour la croix estiment peut-être pouvoir échapper à la punition du Seigneur en l’écartant. Qu’ils se souviennent toutefois d’Ésaïe : Vous dites que la catastrophe ne vous atteindra pas quand elle passera, car vous avez pris le mensonge comme refuge19.

  Hor., O., 1.4.13-14.   Sir. 10.10. 13   2Tim. 1.12. 14   Ps. 55.23. 15   Mal. 3.16. 16   Ex. 16.3. 17   Ex. 16.33 ; 36. 18   Ps. 48.3. 19   Is. 28.15. 11 12

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Croient-ils sérieusement que les villes qu’ils habitent seront à l’abri de la colère divine alors qu’ils s’aperçoivent que le Seigneur se déchaîne contre la ville sainte et la terre qu’il a sanctifiée par sa présence ? Comment épargnerait-il des villes étrangères s’il n’a pas ménagé la sienne propre ? Le Seigneur a commencé par son sanctuaire et si l’on n’arrive pas à calmer sa fureur, la coupe de sa colère sera présentée à ceux qui sont au loin, et qui s’est réfugié dans l’inertie sera rattrapé par une tempête identique, sinon pire. À propos de la coupe de l’indignation divine, nous lisons chez Jérémie : Vous y boirez de toute façon ; c’est le Seigneur de l’univers qui le déclare. Je n’épargne pas la ville qui m’est consacrée, et vous, vous voudriez être traités en innocents ? Non, je ne vous traiterai pas en innocents20. À l’époque où les anciens Pères offensaient le Seigneur, ceux qui voulaient échapper à l’épée périrent souvent par la faim ou par la peste. Mieux valait succomber victime de l’épée que mourir victime de la faim, nous dit-on21. Qui se déclare chrétien aujourd’hui ne doit pas seulement craindre l’épée ou la peste, mais l’enfer. Que ces incroyants méditent le jour terrible du Jugement, le tribunal terrifiant, le Juge en colère, le fleuve en feu, la vermine qui les rongera et qui ne sera pas près de mourir, le feu qui les dévorera et qui ne s’éteindra pas de sitôt22 ; qu’ils pensent à l’odeur nauséabonde, au grincement de dents, à l’ombre de la mort et à la douleur, la pire que l’on puisse s’imaginer. Tout cela attend ceux qui créent un scandale pour la croix, qui ont aménagé un lieu sacré, le Tofeth23, mais qui oublient que le Christ, en purifiant les pécheurs, a voulu que sa croix nous offre le moyen de faire pénitence et d’accéder au salut. Je me demande pourquoi ces gens détestent à ce point d’accepter la croix du Christ et pourquoi ces malheureux ont peur de se croiser. Ils ne craindraient pas la croix s’ils n’étaient pas des voleurs. Veux-tu savoir ce que c’est qu’un voleur ? Le Christ, en parlant de l’Église, a dit : Vous en faites une caverne de voleurs24. De nos jours, il faudrait parler de repaire de hérissons et de caverne d’hyènes. Tu répliqueras peut-être que tu ne sais pas quoi faire, en tant que clerc sans armes, parmi les soldats armés, en tant que non  Jér. 25.28-29.   Lam. 4.9. 22   Is. 66.24. 23   Jér. 7.31. 24   Matth. 21.13. 20 21

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guerrier, parmi les guerriers. Mais tu es un soldat du Christ et ne te crois pas désarmé. L’Apôtre écrit aux Corinthiens : Dans notre combat, les armes que nous utilisons ne sont pas d’origine humaine : ce sont les armes puissantes de Dieu qui permettent de détruire des forteresses. Nous détruisons les faux raisonnements, nous renversons tout se qui se dresse orgueilleusement contre la connaissance de Dieu, nous faisons prisonnière toute pensée pour l’amener à obéir au Christ25. Tu seras effectivement une honte parmi les soldats si tu restes inactif et si la parole de Dieu n’est pas enchaînée26 dans ta bouche. Écoute ce que dit l’Apôtre à Timothée : Depuis ton enfance, tu connais les saintes Écritures ; elles peuvent te donner la sagesse qui conduit au salut27. Toute l’Écriture est inspirée par Dieu, elle se prête à l’enseignement, elle fournit des arguments, elle forme pour la justice. Nous savons que dans les guerres, on utilise des trompettes d’airain et des cymbales : il faut à la fois encourager le cœur des hommes au combat et stimuler les chevaux. Les murailles de Jéricho s’écroulèrent au son des trompettes28. Quelle sera alors la force de la voix humaine si un métal qui résonne et une cymbale bruyante29 possèdent une telle puissance ? Jérôme l’affirme : La voix de l’homme transmet une sorte d’énergie secrète30. Si le son de la trompette réussit à rendre l’audace et le courage aux mains fatiguées et aux genoux flageolants, que dire de la parole de Dieu, vivante et efficace ? Elle est plus tranchante qu’aucune épée à deux tranchants. Elle pénètre jusqu’au point où elle sépare âme et esprit31. Rien n’incite mieux les soldats du Christ à l’exercice de la vertu, rien ne leur fournit un plus grand soulagement dans l’effort que le son permanent de la trompette salutaire qui les exhorte. Cette trompette, le jour du Jugement terrible, d’un seul coup, libérera une dernière fois des méchantes rumeurs et des paroles pénibles32 ceux qui l’entendent. C’est cette trompette que l’Apôtre a recommandée à son disciple : Prêche la parole de Dieu avec insistance, que l’occasion soit favorable ou non ; sois persuasif, adresse des reproches

  2Cor. 10.4-5.   2Tim. 2.9. 27   2Tim. 3.15. 28   Jos. 6.20. 29   1Cor. 13.1. 30   Hier., Ep., 53.2. 31   Hébr. 4.12. 32   Ps. 111.7 (V) ; 90.3 (V). 25 26

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ou des encouragements, en enseignant avec une patience parfaite. Travaille activement à la diffusion de la Bonne Nouvelle et remplis ton devoir de serviteur de Dieu33 ! Le Seigneur a fait de toi un guetteur pour alerter le peuple d’Israël34. Écoute donc ce qu’il dit, d’un ton menaçant, par la bouche d’Ézékiel à ton sujet et au sujet de tes semblables : Supposons que le guetteur voie venir l’armée ennemie et ne sonne pas l’alarme. Si un seul se laisse surprendre et tuer par l’ennemi, c’est le guetteur que je tiendrai pour responsable de cette mort35. Le Seigneur nous a offert le sacrement de la réconciliation et nous a rendu la confiance d’être sauvés par la croix. Réfléchis donc, père vénérable, si le refus de te croiser, de prêcher la croisade, de passer sous silence, honteusement et avec une négligence pleine de risques, l’injustice dont fut victime le Christ – si tout cela convient à ta réputation. Si tu réussis pour le moment à te soustraire aux désagréments et aux fatigues de cette croisade bien salutaire, sache que tu n’échapperas pas au jugement de Dieu. Écoute encore l’Apôtre au cas où tu ne me croirais pas : Comment pourrons nous échapper à la punition si nous négligeons un tel salut36 ? Père très cher, il faut savoir que Dieu t’a appelé et choisi pour que tu deviennes son prêtre37, que tu instruises et guides son peuple, que tu donnes l’exemple de la pénitence, que tu sois un modèle de sainteté pour faire savoir à son peuple qu’il vient le sauver38, que tu t’emploies à faire des fidèles un peuple purifié qui appartienne au Seigneur en propre et qui soit zélé pour faire des actions bonnes39 ; tu dois aimer la voie du Christ et former un peuple prêt pour le Seigneur40. Dieu t’a donné la sagesse : il faut t’en servir dans l’intérêt de tous, et en guidant les autres d’une main experte41, tu diras : Ce que j’ai appris d’un cœur sincère, j’en fais part aux autres sans réserve42. La grâce que Dieu t’a donnée se révélera comme un obstacle [obesse] pour toi si tu l’empêches d’être bénéfique [prodesse] aux autres.   2Tim. 4.2 ; 5.   Éz. 3.17. 35   Éz. 33.6. 36   Hébr. 2.3. 37   1Sam. 2.28. 38   Lc 1.77. 39   Tite 2.14. 40   Lc 1.17. 41   Ps. 78.72. 42   Sag. 7.13. 33 34

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Tu objecteras qu’il te suffit de te rendre utile [prodesse] à ceux que le Seigneur a confiés à ta direction [praeesse]. La parole du Seigneur est-elle enchaînée43 ou cloisonnée au point de ne pas franchir les limites d’un seul diocèse ? Il fut du devoir de l’Apôtre d’aller auprès de tous, les Grecs et les barbares, les gens instruits comme les ignorants44. Si au départ Dieu a souhaité rester en Judée, il a désiré à la fin que tous les peuples connaissent son nom. Ainsi s’est répandu le nom d’Abraham, qui a quitté sa terre et sa famille pour croître parmi les nations. De même celui qui, dans un premier temps, n’était envoyé qu’aux brebis perdues du peuple d’Israël45 a ordonné de baptiser toutes les nations46 au nom de la sainte Trinité. Selon son propre témoignage, la moisson à faire est grande, mais il y a peu d’ouvriers pour cela47. Si tu te retires de ce petit nombre, on peut t’accuser soit de négligence, soit d’un manque de loyauté, parce que tu diminues, en ce qui concerne ta personne, les chances de la moisson du Seigneur. Chargé de surveiller les vignes48, il t’incombe de prendre soin de l’expansion du vignoble du Seigneur, de greffer les oliviers sauvages et de remplacer la vigne sauvage par des plants de vigne. Il t’incombe, par tes admonestations salutaires, de faire abandonner leur erreur à ceux qui sont ignorants et qui errent; ceux qui dédaignent les noces célestes doivent s’y rendre grâce à ton ministère. Tu opposes encore un autre argument. « Qui tue les infidèles est un assassin », déclares-tu, « et je ne veux pas que les gens se rendent coupables d’un meurtre, car le Seigneur déteste l’homme couvert de sang ; c’est pourquoi il a empêché David de construire le temple ». Mon ami, la nature de l’homicide fait toute la différence. Si la loi prescrit de tuer, le crime d’homicide n’existe pas. Est-ce qu’il y a une loi plus contraignante que la constitution commune de l’Église, que l’ordre du souverain pontife, le zèle du Seigneur, ou l’amour du Christ ? Les chrétiens ont du mérite si, motivés par le zèle de l’amour, ils attaquent courageusement ceux qui blasphèment le Christ, qui souillent le sanctuaire du Seigneur et qui, dans leur orgueil sans mesure, rabaissent la gloire de notre Sauveur. Les blas  2Tim. 2.9.   Rom. 1.14 (V). 45   Matth. 15.24. 46   Matth. 28.19. 47   Matth. 9.37. 48   Cant. 1.6. 43 44

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phémateurs doivent être mis à mort et on ne doit pas laisser vivre les criminels, dit le Seigneur49. Je pense que Dieu aimerait fort bien que la Terre sainte soit débarrassée des chiens immondes. C’est aux hommes d’exécuter le souhait, c’est le Seigneur qui appuie l’action des hommes par son autorité et sa puissance. Voilà ce que fera l’amour pour le Seigneur de l’univers50. Est-ce que tu te prends pour quelqu’un de plus saint que Moïse, Samuel, Pinhas, Élie ou Pierre ? Moïse n’a-t-il pas tué environ vingt-trois mille Israélites pour punir ainsi leur péché d’idolâtrie51 ? Samuel a éliminé le roi Agag en le taillant en morceaux52, Pinhas, d’un coup de dague, a mis fin à la vie de l’Israélite qui avait fait l’amour avec une Madianite53, Élie exécuta les quatre cent cinquante prophètes de Baal après que le feu descendu du ciel avait brûlé le sacrifice54, et Pierre provoqua la mort d’Ananias et de Saphira d’une façon atroce55, sans parler de Josué et des autres juges ou des combats livrés par David et les rois de l’Ancien Testament. Les Maccabées vivent toujours dans nos mémoires parce qu’ils se sont battus pour les lois de leurs pères. A jamais, leurs noms sont inscrits au ciel, et toute l’Eglise des saints chante leurs louanges et leur gloire triomphale. Mais à cause de ta pusillanimité, le cœur de beaucoup a faibli et ton exemple les a même fait tomber dans le piège de la méfiance. Chez le Siracide, tu pourras lire ceci : Malheur à celui qui manque de courage parce qu’il ne fait pas confiance à Dieu ! Malheur à vous qui avez perdu la persévérance et quitté le chemin droit56 ! Ils affirment connaître Dieu, mais leurs actions prouvent le contraire, estime l’Apôtre57. Sans aucun doute, ceux qui refusent de faire un effort et de s’engager dans cette entreprise qu’exige leur foi de chrétiens n’ont aucune confiance en Dieu et semblent renier le Seigneur. Paul a le mot juste lorsqu’il s’adresse à Timothée : Si nous restons fermes, nous régnerons aussi avec lui ; si nous le rejetons, lui aussi nous rejette58.

  Lév. 24.16 (V) ; Ex. 22.18 (V).   Is. 37.32. 51   Ex. 32.28. 52   1Sam. 15.33 (V). 53   Nombr. 25.8. 54   1Rois 18.22 ; 38 ;40. 55   Act. 5.5. 56   Sir. 2.13-14. 57   Tite 1.16. 58   2Tim. 2.12. 49 50

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J’entends déjà les murmures de certains que je n’hésiterais pas à appeler ennemis de la croix du Christ, qui courent à leur perte59, qui, sans être encore partis, protestent et se plaignent déjà des dangers de la route. À leur propos, il est écrit : Ils ont protesté et moururent de la morsure des serpents60. Le mal se répandra à tel point que l’amour d’un grand nombre se refroidira, écrit l’évangéliste61, et il me semble entendre déjà les blasphèmes du peuple infidèle qui a provoqué le Seigneur dans le désert et exaspéré le saint d’Israël : N’y avait-il pas assez de tombeaux en Égypte ? Pourquoi le Seigneur nous a-t-il emmenés mourir dans le désert62 ? De même, le peuple infidèle se mit à protester à Mara à cause de la pénurie d’eau63 ; il se révolta à Élim parce qu’il manquait de pain64, et à Réfidim, où il ne trouvait pas d’eau, il chercha querelle à Moïse65. Aujourd’hui, il a trouvé des imitateurs parmi ceux qui méprisent la croix du Christ ou qui la portent contraints et forcés et qui, par leurs protestations, repoussent la grâce de Dieu. Je crains que le Seigneur ne répète ce qu’il a dit autrefois du peuple révolté : Je ne me laisserai pas fléchir en faveur de ce peuple66. De Jérémie : Ne faut-il pas que j’intervienne contre ces gens-là, déclare le Seigneur, et que je tire vengeance d’une pareille nation67 ? Tu es le Dieu grand et fort ; tu te nommes Seigneur de l’univers68. Tu as le pouvoir de faire infiniment plus que tout ce que nous demandons ou même imaginons, écrit l’Apôtre69. Seigneur, que ma parole atteigne70 les oreilles des personnes à qui je m’adresse : rends leur cœur moins dur ! Car ma parole est comme un feu, comme un puissant marteau qui brise le rocher, pour citer le prophète71. Si tu ouvres ta bouche pour moi, ma parole pourra agir sur les volontés, car ni un langage compliqué,

  Phil. 3.18-19.   1Cor. 10.9 ; Nombr. 14.2. 61   Matth. 24.12. 62   Ex. 14.11. 63   Ex. 15.22-25. 64   Ex. 16.1-4. 65   Ex. 17.1 sq. 66   Jér. 15.1. 67   Jér. 5.29. 68   Jér. 32.18. 69   Éphés. 3.20. 70   Ps. 118.108 (V). 71   Jér. 23.29. 59 60

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ni un discours empreint de la sagesse humaine72 ne pourront amener des hommes habitués aux jouissances, amollis et soumis à leurs plaisirs, à prendre à cœur les reproches qu’on leur fait73. Seule la puissance de Dieu74 est capable de les détourner des futilités et des folies trompeuses75 et de les faire renoncer aux plaisirs de la vie pour qu’ils suivent le chemin difficile conformément à la parole divine76. Oh Chemin, oh Vérité, oh Vie ! Oh Sagesse qui étend son pouvoir d’un bout du monde à l’autre77 ! Mon Dieu plein de miséricorde, mon cœur t’a dit : Tu vois bien ce que je désire, et tu n’ignores rien de mes soupirs78. Dieu de l’univers, dans ton ineffable tendresse sans bornes, rassemble, protège et guide les armées des chrétiens par la force de ta main79 ! Moi, j’ai confiance dans ta grande miséricorde80 et je garde l’espoir que je ne verrai pas la mort avant que la Terre promise, libérée de l’oppression des infidèles, ne reprenne son souffle, et que je vivrai le moment où mon Joseph, mieux, mon Jésus, régnera sur l’Égypte et dominera sur Jacob et la terre entière81.

  1Cor. 2.1 ; 4.   Sir. 21.6. 74   1Cor. 2.5. 75   Ps. 39.5 (V). 76   Ps. 16.4 (V). 77   Sag. 8.1. 78   Ps. 38.10. 79   Is. 10.13 (V). 80   Is. 54.7 (V). 81   Ps. 18.5 (V). 72 73

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76 (98)* Baudouin, par la grâce de Dieu, archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre, à ses suffragants vénérables et aimés dans le Christ, salut dans l’auteur du salut. Lorsqu’il s’agit d’une calamité publique et de dommages généralisés, il faut recourir au conseil et à l’aide de tous, de même que la douleur concerne tout un chacun, et dire avec Jérémie : Du côté de Sion, on entend une complainte et, pour citer un autre prophète, à Jérusalem, il y a une cérémonie de deuil. Ses ennemis ont eu le dessus, ses adversaires se sont enrichis. À cause de nos péchés, les ennemis de la croix du Christ ont acquis une telle force qu’ils essaient dans leur orgueil, au mépris du droit, de détruire la Terre sainte qu’ont foulée les pieds du Seigneur, d’anéantir l’héritage et le patrimoine du Crucifié, et, je reprends la plainte d’Ésaïe, parmi tous les fils que Jérusalem a mis au monde, aucun ne l’a guidée. Parmi tous les enfants qu’elle a élevés, aucun ne l’a soutenue. Jérusalem, notre mère, vous lance donc un cri d’alarme, elle nous expose sa détresse et réclame notre amour filial pour guérir sa douleur. Puisque vous êtes ses fils, montrez-vous sensibles aux douleurs de votre mère et, comme nous y exhorte Ésaïe, vous qui aimez Jérusalem, attristez-vous avec elle, souffrez avec elle, car des étrangers ont envahi le domaine du Seigneur pour souiller son temple, écrit le psalmiste. Ceux qui t’en veulent ont relevé la tête, les ennemis de Sion ont poussé leurs hurlements. Ils disaient à notre sujet : « Nous allons effacer10 le nom du Christ et détruire la ville avec ses   Jér. 9.19 (V).   Zach. 12.11.    Lam. 1.5 (V).    Is. 51.18.    Is. 66.10.    Ps. 79.1.    Ps. 83.3.    Ps. 129.5.    Ps. 74.4. 10   Ps. 74.8.  

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Lettre publiée vers 1196. Plus haut, p. 213.

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habitants. Allons, faisons disparaître11 par notre surnombre les chrétiens, inférieurs en hommes ! » Cela étant, nous espérons en celui qui reste notre espoir, car il considérera ses engagements12 et nous avons une ville forte. Pour la protéger, le Seigneur y a placé murailles et avant-mur13. L’ennemi a beau se déchaîner contre les lieux saints, le Seigneur a le bras assez long pour nous sauver14. Il nous met plutôt à l’épreuve et nous permet de montrer si nous aimons la maison de Jacob et le lieu où demeure sa présence glorieuse15, un lieu qu’il a acquis par son sang et auquel il a donné du lustre de multiples façons, grâce à sa naissance, sa vie, sa prédication, sa mort et sa résurrection. Aux termes du droit romain, nous serons coupables de trahison devant le Fils de Dieu si des apostats envahissent par la force la terre qui, don du Père, lui revient de toute éternité et qui lui appartient en tant qu’héritier de sa mère, et si le peuple qu’il a sauvé ne se lève pas pour défendre l’héritage du Seigneur. Puisque le Père lui a donné en propriété toutes les nations et un domaine qui s’étend jusqu’au bout du monde16, sa mère, descendant en ligne directe de la tribu de Juda et de la maison de David, nous réclame son royaume, qui est aussi celui de son Fils, et exige de nous sans ambages sa défense en vertu de la fidélité que nous avons promise au moment de notre baptême. C’est pourquoi le patriarche de Jérusalem et d’autres grands personnages furent envoyés auprès de notre très illustre roi, qui auraient refusé d’endurer les fatigues d’un aussi pénible voyage si la situation extrêmement précaire ne les y avait pas poussés. Notre prince très bienveillant a eu une réaction digne de son rang. Conscient de l’imminence du danger déplorable qui menace la ville sainte, il a puisé dans le trésor royal avec une générosité débordante et, sur le conseil unanime des évêques, des comtes et des barons, il a ordonné la levée d’une taxe spéciale. Je vous demande donc de collecter cet argent dans chaque paroisse de vos évêchés respectifs, selon les modalités indiquées plus loin, pour que Jérusalem, notre mère, accablée d’un deuil profond, puisse reprendre son souffle grâce au geste de ses enfants, inspirés par le devoir. Adieu !   Ps. 83.5.   Ps. 74.20. 13   Is. 26.1. 14   Is. 59.1. 15   Ps. 26.8. 16   Ps. 2.8. 11 12

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77 (27)* À ses très chers frères et amis, les chanoines de Belvoir**, maître Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut et affection. J’avais l’intention de pleurer le décès du berger de nos âmes, de me lamenter sur sa disparition. Mais au fond, il n’est pas décédé : il s’est simplement retiré ; il est parti, mais il n’a pas disparu. Car la mort par laquelle le Seigneur a glorifié son saint n’est pas une mort, mais un sommeil : le port de la mort donne accès à la porte de la vie, aux délices de la patrie céleste, à la puissance du Seigneur et au cœur de la clarté éternelle. Sur le point de se croiser, le saint a emporté sa bourse remplie d’argent, bien décidé à revenir en pleine lune, car si son âme, riche de ses mérites, a quitté son corps, elle retournera à son ancien habitacle au moment de la résurrection des morts. Ayant emmené avec lui au marché céleste un grand nombre de vertus comme un grand ballot de marchandises, le saint dut se soumettre à la fouille de ses affaires de la part d’une vieille, chargée d’années, symbole de son renoncement au siècle, une femme méchante, procédurière, querelleuse, intraitable, envieuse, hostile et fourbe qui se mit à vérifier si, parmi tous ces mérites, elle n’allait pas trouver quelque chose qui lui revenait à elle. Mais lui, en homme sur ses gardes et prudent, ne désirait pas mettre en jeu les mérites de sa vie. Car désireux depuis longtemps de quitter cette vie pour être avec le Christ, au moment de partir pour la Palestine, il aspirait tout particulièrement à se défaire de son corps voué à la mort. Il a donc jeté une poignée de poussière dans la bouche de la vieille comme s’il voulait s’acquitter d’une redevance, d’une taxe. C’est pour cette raison qu’une rumeur erronée commença à se répandre selon laquelle une bête féroce l’avait dévoré. Mais la tunique dont on l’avait  Il s’agit de l’archevêque Baudouin. Plus haut, p. 206-207.   Phil. 1.23.    Gen. 37.20.  

Lettre publiée vers 1196. Petit prieuré du Lincolnshire, fondé en 1076 par Robert de Belvedeir (ou de Totney). On connaît les noms de deux prieurs, Nicolas, qui a résigné en 1195, et Simon, mort en 1204. MA, 3, p. 284-293. Également, Cottineau, Répertoire, 1, col. 339. Pierre figure parmi les témoins d’une charte de l’archevêque ­Richard, destinée au prieuré de Belvoir. EAA, 2, p. 36/37. *

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dépouillé annonçait faussement sa mort. Car Joseph vit et a autorité sur toute l’Égypte. Son âme bienheureuse, libérée de son enveloppe corruptible, a rejoint le ciel après avoir laissé derrière elle la poussière de cette vie. Elle fut enlevée au ciel par celui qui dit : Après être allé vous préparer une place, je reviendrai et je vous prendrai auprès de moi. Cet homme parvint en peu d’années à une perfection qui le combla autant qu’une longue existence. Dieu l’enleva pour empêcher que de mauvaises influences ne faussent ses idées. Celui dont le monde s’était montré indigne fut appelé au ciel : cette flamme ne s’est pas éteinte pour autant, elle fut soufflée momentanément pour qu’elle donne plus d’éclat et qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison, une fois retiré le boisseau qui la cachait. Aux yeux des insensés, le saint passe pour bien mort, mais sa vie est cachée avec le Christ en Dieu10. Il a d’abord semblé que la mort l’eût vaincu et englouti, mais la mort est supprimée ; la victoire est complète11. Seigneur, tu lui as donné ce qu’il désirait12. Car il s’est longtemps appliqué à faire ce que tu avais dit, sur le chemin difficile13. Dès ses jeunes années, il s’est tourné vers un mode de vie auquel on se serait plutôt attendu de la part d’une personne d’âge mûr : il s’est efforcé de dominer le prurit de sa chair insolente par des veilles et des jeûnes, par la discipline et le cilice et en s’abritant derrière le rempart d’une continence permanente. Par conséquent, Dieu l’a appelé, comme ce fut le cas pour Aaron14, pour faire savoir à son peuple qu’il vient le sauver15 et qu’il veut le purifier afin qu’il appartienne en propre au Seigneur et qu’il soit zélé pour faire des actions bonnes16. Ainsi, il formera un peuple prêt pour le Seigneur17. Le Seigneur l’a choisi comme son prêtre, comme un guide et maître   Gen. 37.31-33.   Gen. 41.41.    Jn 14.3.    Sag. 4.11 ; 13.    Matth. 5.15.    Sag. 3.2. 10   Col. 3.3. 11   1Cor. 15.54. 12   Ps. 21.3. 13   Ps. 17.4. 14   Hébr. 5.4. 15   Lc 1.77. 16   Tite 2.14. 17   Lc 1.17.  

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pour son peuple, comme un miroir de vie, un modèle de pénitence, un exemple de sainteté. Dieu, un Seigneur qui sait tout18, l’a doté d’une langue érudite et lui a généreusement donné l’esprit de sagesse et de discernement19 pour qu’il soit plus docte parmi les doctes, plus sage parmi les sages, meilleur que les meilleurs, humble comme les humbles, plus grand que les plus grands. Héraut de la parole divine et messager de l’Évangile, il était l’ami de l’Époux, la colonne du clergé, l’œil de l’aveugle, la langue du muet, le pied du boiteux, le sel de la terre, la lumière de la patrie, le serviteur du Très-Haut, le vicaire du Christ et l’oint du Seigneur. L’on peut considérer sa vie ici-bas comme une école de l’honnêteté où l’édification des mœurs l’emportait et où se préparait le chemin du salut. Lorsqu’il rendait des jugements, il se laissait guider par la droiture ; zélé administrateur, il donnait des ordres avec discernement ; la modestie accompagnait ses paroles, ses conseils ne manquaient pas de prudence. Il se nourrissait de très peu de choses ; extrêmement généreux, il cherchait la paix même lorsqu’il se mettait en colère ; incarnation d’un ange, il ne se départait pas de la mansuétude lorsqu’on l’atteignait dans son honneur. Il se méfiait de la prospérité, mais dans l’adversité, il se montrait totalement confiant ; il prodiguait les aumônes par pure miséricorde. Il était la gloire du clergé et l’amour des fidèles ; il inspirait de la crainte aux puissants et était investi d’une autorité divine vis-à-vis du Pharaon20. Sans hésitation, nous pouvons dire de lui – et le faire savoir – qu’il n’a pas couru après l’or et qu’il ne s’est pas enrichi21 : il a refusé les cadeaux et il n’a favorisé personne. D’autres, une fois élevés à la dignité épiscopale, prennent immédiatement soin de leur corps, pensent à leur régime alimentaire, craignent la maladie autant que l’enfer et aspirent à prolonger la durée de leur vie par tous les moyens. Lui, en revanche, à peine promu archevêque, se sentit animé par un profond désir de dépasser la vie, je devrais plutôt dire qu’il a souhaité commencer la vie véritable. Comme l’affirme Salomon : Quand on croit en avoir fini, on n’a fait que commencer22. Après avoir quitté cette vie passagère, il est entré dans l’autre vie, qui ne connaît pas de fin. Il avait entamé,   1Sam. 2.3.   Is. 11.2. 20   Ex. 7.1. 21   Sir. 31.8 (V). 22   Sir. 18.6 (V). 18 19

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dans ses jeunes années, son travail de vigneron dans la vigne du Seigneur de l’univers, et en le poursuivant avec application à chaque étape de sa vie, semblable à un journalier23, il est resté fidèle à son engagement jusqu’au terme de cette existence transitoire qu’il a achevée à la manière des saints. De toute évidence, il vivait depuis longtemps déjà dans l’autre monde, et au moment d’abandonner son corps, il a sacrifié sa vie terrestre pour rejoindre les délices célestes. Il s’est donc saisi de l’emblème des croisés à bon escient et en chemin, il a bu au ruisseau24. C’est pourquoi il porte un grand nom25dans son pays. Ainsi privés de leur père, nos seigneurs et frères, les moines de la cathédrale [de Cantorbéry], sont devenus orphelins. Mais Dieu a ramené d’entre les morts notre Seigneur Jésus, devenu le grand berger des brebis grâce au sang de son sacrifice, qui garantit l’alliance éternelle26 : qu’il place donc, pour parler comme Moïse, à la tête du peuple un homme capable de le diriger27. Toutefois, la plupart des moines se plaignent et supportent très mal que la tunique sans couture du Christ28 soit déchirée entre eux et les évêques de la terre : la génisse et le bélier ne sont pas les seuls à être partagés par le milieu, la tourterelle et le pigeon29 le sont également. Car l’on observe, même parmi les défenseurs de la sphère religieuse, cette source de discorde, cette fomentation de haine, cette prétention de créer un scandale, je veux parler du droit usurpé d’élire un successeur séparément et isolément. En d’autres termes, l’on envisage une élection clandestine, au mépris total de la délibération commune des évêques et abbés, une élection contraire à la coutume, en contradiction avec les lois, condamnée par les décrets et réprouvée par l’usage. Tous ceux qui estiment maintenant que l’élection faite par les moines bafoue leur propre droit auraient bien volontiers et unanimement donné leur voix au candidat désigné, sans se diviser, sans provoquer de scandale. Mais je crains fort – que Dieu nous en garde ! – que cette élection n’aboutisse à un rejet et que la liberté   Matth. 20.1 sq.   Ps. 110.7. 25   Ps. 148.13. 26   Hébr. 13.20. 27   Nombr. 27.15-17. 28   Jn 19.23. 29   Gen. 15.9-10. 23 24

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acquise dans le secret ne se transforme pour l’Église du Christ en un motif de servitude. Évidemment, cette peste contamine aujourd’hui, avec tant d’autres, le corps de l’Église et le ruine. Les laïcs font irruption dans le Saint des Saints : les pierres du sanctuaire se sont éparpillées à tous les coins de rue30. Les monastères se transforment aujourd’hui en camps militaires et en places publiques ; les bergers se changent en loups, le lis devient une épine ; de l’or, il ne reste que des scories ; le blé dégénère en ivraie, le vin, en vinaigre, et l’huile, en simple marc. Que le Seigneur considère son alliance31 ; qu’il ne permette pas que la vigne que sa droite a plantée soit piétinée32, l’Église, s’entend, rachetée par son sang ! Qu’il insuffle de l’esprit à Moïse et qu’il redresse la corne [cornu]33 de ce personnage unicorne, je veux parler de cet unique candidat à la dignité d’archevêque, de ce candidat de tous, afin qu’il brandisse la punition34 et qu’à l’aide de son cor [cornu], il puisse écraser la Syrie35, tonner contre Édom et fulminer contre les veaux d’or à Béthel36, contre les idoles d’Égypte, contre les dames de Samarie, florissantes comme les vaches du Bachan37, contre les prêtres de Baal, contre les bergers qui ne prennent soin que d’eux-mêmes38, contre les juges qui font des lois iniques, contre les chiens muets, incapables d’aboyer39, contre l’amphore de Zacharie40, contre les récipients du berger stupide, contre l’ambition de Simon le Mage41, contre la tyrannie du siècle et l’ambition des moines, contre les prévaricateurs et les arrogants, contre les oppresseurs des pauvres, contre les perturbateurs de la paix dans l’Église et contre les fossoyeurs de la foi !

  Lam. 4.1 (V).   Ps. 73.20 (V). 32   Is. 5.5. 33   Ex. 34.29 (V). 34   Deut. 32.41. 35   1Rois 22.11. 36   2Rois 10.29. 37   Amos 4.1. 38   Éz. 34.2. 39   Is. 56.10. 40   Zach. 5.5-11 (V). Pour le prophète, l’amphore est l’habitacle de la Méchanceté. 41   Act. 8.9-13. 30 31

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partie III – pierre de blois entre deux pôles (1170-1190)

78 (30AW)* À son très cher seigneur et ami Réginald, évêque élu de Bath, Pierre de Blois, salut : que vos vœux puissent se réaliser. Partant du constat que la condition humaine reste tributaire de multiples changements, je ne vois qu’une seule chose capable de refléter ici-bas l’image de la vie céleste, l’amour. Lui seul se soustrait aux contingences, résiste à la séparation physique, ne connaît ni l’usure du temps ni la défaillance. Lui seul nous permet de voir nos seigneurs et amis absents, de leur parler, de les tenir dans nos bras. Véhiculé par l’imagination, il fait des allers et retours avec une agilité qui rappelle celle des anges, sans être concerné par la distance géographique, sans souffrir de l’absence corporelle. Si, dans mon imagination, je vous vois donc présent de jour, comme de nuit en songe, actuellement, je discerne mal les insignes de votre nouvelle dignité, que j’ai pourtant aperçus auparavant. Peut-être mon esprit s’inquiète-t-il de votre promotion et sent-il déjà ce qui s’est passé ou devine-t-il, parce qu’il le souhaite, ce qui va se passer. Dieu et ma conscience me sont témoins : le dimanche où l’on chante : Je suis le bon berger, j’ai rêvé qu’un homme vénérable te parait des ornements épiscopaux. Sa taille rappelait celle de l’évêque d’Évreux, son âge celui de l’archevêque de Rouen. Moi qui assistais à cette scène plein de joie et d’affection, je me suis aperçu que tu portais des chaussures ordinaires et qu’il te manquait l’anneau. M’enquérant en silence du pourquoi auprès de l’homme vénérable, j’ai eu pour réponse : « Dans l’immédiat, il n’aura pas d’anneau en or, mais simplement un anneau avec une pierre précieuse enchâssée, et c’est à toi, Pierre, d’aller lui chercher les sandales liturgiques ». Entré dans la sacristie de la cathédrale de Rouen, j’ai aperçu un jeune homme, un laïc vêtu de soie, exhiber les sandales, et contre deux pièces d’argent, j’ai réussi à les lui enlever, en dépit de sa réticence. Encore sous l’emprise de ce rêve et me laissant bercer par ces images fantasmagoriques, j’ai entendu sonner les matines, et la brutalité du son des cloches a chassé le mirage qu’avait engendré mon 

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  Jn 10.14. Lettre publiée en 1184. Plus haut, p. 208.

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agréable sommeil. La nuit d’après, le rêve s’est reproduit à l’identique, deux fois de suite. Lorsque j’ai essayé d’en savoir plus sur ce rêve, à l’aide de moyens divinatoires mis au point par la curiosité humaine et en feuilletant un psautier, je suis tombé sur le passage suivant : Moïse et Aaron parmi ses prêtres. J’ignore encore la signification de cette apparition nocturne. Toutefois, désirant que le roi apprécie enfin à leur juste prix vos services loyaux et dévoués, dont il a dû faire l’expérience en de nombreuses occasions pénibles et dangereuses, j’ai souffert en permanence de ne pas voir exaucé mon vœu. Je pense qu’à la suite de cogitations qu’un espoir incertain avait fait durer trop longtemps, l’âme du dormeur a dû donner naissance aux images du rêve que je viens d’évoquer. Que le Seigneur concrétise ce que je souhaite pour toi, et qu’en le réalisant, il fasse en sorte que l’affection de celui qui t’aime puisse en percevoir l’effet. Portez-vous bien !



  Ps. 99.6.

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partie III – pierre de blois entre deux pôles (1170-1190)

79 (30BW)* À son très cher seigneur et ami Réginald, évêque élu de Bath, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : que vos vœux puissent se réaliser. Partant du constat que la condition humaine reste tributaire de multiples changements, je ne vois qu’une seule chose capable de refléter ici-bas l’image de la vie céleste, l’amour. Lui seul se soustrait aux contingences, résiste à la séparation physique, ne connaît ni l’usure du temps ni la défaillance. Lui seul nous permet de voir nos seigneurs et amis absents, de leur parler, de les tenir dans nos bras. Véhiculé par l’imagination, il fait des allers et retours avec une agilité qui rappelle celle des anges, sans être concerné par la distance géographique, sans souffrir de l’absence corporelle. Si, dans mon imagination, je vous vois donc présent de jour, comme de nuit en songe, actuellement, je discerne mal les insignes de votre nouvelle dignité, que j’ai pourtant aperçus auparavant. Peut-être mon esprit s’inquiète-t-il de votre promotion et sent-il déjà ce qui s’est passé ou devine-t-il, parce qu’il le souhaite, ce qui va se passer. Dieu et ma conscience me sont témoins : le dimanche où l’on chante : Je suis le bon berger, j’ai rêvé qu’un homme très grand et vénérable te parait des ornements épiscopaux. Sa taille rappelait celle de l’évêque d’Évreux, son âge celui de l’archevêque de Rouen. Moi qui assistais à cette scène plein de joie et d’affection, je me suis aperçu que tu portais des chaussures ordinaires et qu’il te manquait l’anneau. M’enquérant en silence du pourquoi auprès de l’homme vénérable, j’ai eu pour réponse : « Dans l’immédiat, il n’aura pas d’anneau en or, mais simplement un anneau avec une pierre précieuse enchâssée. C’est sa mère qui lui offrira en fin de compte les sandales liturgiques et un anneau plus important, grâce à l’adresse d’un jeune homme à qui un prêtre aura promis une couronne. Mais l’attente de tous les deux sera déçue : l’un mourra très vite, l’autre fera usage de cadeaux à tort et à travers. Sache qu’une fois reçues les pièces d’argent, tu obtiendras par la force les deux sandales ». Encore sous l’emprise de ce rêve et me laissant bercer par ces ima

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  Jn 10.14. Lettre écrite après 1191, remaniement de la précédente.

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ges fantasmagoriques, j’ai entendu sonner les matines, et la brutalité du son des cloches a chassé le mirage qu’avait engendré mon agréable sommeil. La nuit d’après, le rêve s’est produit à l’identique, deux fois de suite. Lorsque j’ai essayé d’en savoir plus sur ce rêve, à l’aide de moyens divinatoires mis au point par la curiosité humaine et en feuilletant le psautier, je suis tombé sur le passage suivant : Moïse et Aaron parmi ses prêtres. J’ignore encore la signification de cette apparition nocturne. Toutefois, désirant que le roi apprécie enfin à leur juste prix vos services loyaux et dévoués, dont il a dû faire l’expérience en de nombreuses occasions pénibles et dangereuses, j’ai souffert en permanence de ne pas voir exaucé mon vœu. Je pense qu’à la suite de cogitations qu’un espoir incertain avait fait durer trop longtemps, l’âme du dormeur a dû donner naissance aux images du rêve que je viens d’évoquer. Que le Seigneur concrétise ce que je souhaite pour toi, et qu’en le réalisant, il fasse en sorte que l’affection de celui qui t’aime puisse en percevoir l’effet.



  Ps. 99.6.

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80 (233)* À son très cher seigneur et ami Geoffroi**, prieur de Christ Church, son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut et la promesse de défendre l’honneur avec sincérité. Le roi s’est toujours employé à chercher querelle à l’archevêque Baudouin pour avoir ainsi le moyen de l’humilier et de le priver de toute indépendance, et il m’a poussé et forcé à passer huit mois à la curie romaine, à mes frais et au risque continu de ma vie, afin d’y défendre ses intérêts contre vous, plutôt contre Dieu et contre ma volonté. Cependant, en raison de mes péchés, le Seigneur m’a fait perdre ma peine et mon argent à Rome, et il a permis que dans toute cette affaire, on se jouât de moi d’une façon dommageable, comme il permet, en considérant les péchés de son peuple, que règne un hypocrite. Je loue néanmoins Dieu que ma mission illicite se soit soldée par un échec, et je souhaite que le Seigneur m’offre l’occasion de me racheter par mon engagement de défendre votre honneur et de compenser de la sorte l’outrage dont je me suis rendu coupable, contraint et forcé, envers mes seigneurs. Je peux vous assurer – et je prends à témoin Dieu, mon espérance et ma vie – que personne n’aura l’occasion de voir en moi votre adversaire ou l’adversaire de votre Église ou de votre honneur. J’ai compris le châtiment du Seigneur : de même que je vous ai combattus pendant huit mois, de même le Seigneur m’a infligé une très grave maladie de durée égale. Ayez donc pitié de moi et priez pour votre fils qui se repent. Je vous promets satisfaction, je vais m’engager à défendre votre dignité et vos libertés et je suis prêt, du fond de mon cœur, à vous servir humblement en toute chose. Adieu et que chaque membre de votre communauté se porte bien !

  Les lettres 84 (31), 85 (110), 86 (109), 87 (87) évoquent le même problème.



* Partie intégrante du recueil des Epistolae Cantuarienses, la lettre 233 ne fut jamais publiée par son auteur. Plus haut, p. 209. ** Geoffroi, prieur de Christ Church (1192-1206). MA, 1, p. 112.

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81 (10R)* À Nivelon, évêque de Soissons, et aux abbés d’Igny et de Pontigny**, révérends pères et amis, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, leur très dévoué, salut dans celui sans qui il n’y a pas de salut. Vous demandez avec insistance pour quelle raison l’archevêque Baudouin de glorieuse mémoire a eu l’idée de construire une collégiale à Lambeth et, à en croire les balivernes de certains, de faire outrage à l’Église de Cantorbéry, comme s’il avait voulu dresser un autel contre un autre ou plutôt donner sa préférence à Dagon au détriment du coffre de l’alliance. Ce qui vous trouble, c’est de constater que l’archevêque, homme profondément religieux et une des lumières de l’ordre cistercien pour sa sainteté, sa dignité, sa sagesse, que cet homme donc, dans une sorte de déséquilibre mental, a érigé, tel un adepte du siècle, une collégiale de clercs séculiers qui passe aux yeux de certains moines pour une assemblée de Satan et pour un lieu de débauche. Les mauvaises langues ont beau répandre leurs rumeurs, l’église est consacrée à Étienne et à Thomas : le premier martyr et le martyr primat. Vous avez pu remarquer que l’ombre d’un grand nom a ruiné cette église des martyrs lorsqu’elle n’était qu’à ses débuts. Mais en très peu de temps, le jour de la Saint-Étienne, ce personnage est décédé pour être enterré le jour de la Saint-Thomas, comme si l’un des deux saints avait voulu l’anéantir et l’autre, le mettre en terre. Dans cette controverse, il faut tenir compte de la formation intellectuelle et spirituelle de Baudouin qui, sa vie durant, a su tenir son corps pour vivre d’une façon sainte et honorable. À Paris, dès son adolescence, il a su attirer l’attention des grands maîtres.   1Sam. 5.2.   Apoc. 2.9.    Luc., Bellum civile, 1.135. Il s’agit de Réginald de Bohun. Plus haut, p. 208.    1Thess. 4.4 (V).    Mart., Epigr., 2.61.1.  

La lettre fut écrite aux débuts des années 90. Nivelon de Chérisy occupa le siège de Soissons de 1176 à 1205. Igny (près de Soissons) et Pontigny (près d’Auxerre) étaient des abbayes cisterciennes. Revell, op. cit., p. 53, n. 2. *

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Nommé archidiacre d’Exeter, il n’a pas cherché une existence agréable, mais il a tout laissé pour consacrer sa vie au Christ en choisissant l’habit cistercien. Tout logiquement, bien qu’à contrecœur, il s’est vu élu abbé, et il n’a aspiré ni à la dignité épiscopale, ni au rang d’archevêque et de primat. Grâce à son expérience et à ses différentes épreuves, l’archevêque, moine et pontife à la fois, savait bien ce qu’il faisait en rassemblant des clercs sous la bannière d’une vie plus rigoureuse. Pour présenter mon sujet d’une manière plus compréhensible, je vais remonter quelque peu dans le temps et vous raconter de façon concise le début de la brouille entre les moines et l’archevêque. Appelé par le Seigneur au siège de Cantorbéry pour faire savoir à son peuple qu’il vient le sauver, Baudouin, habitué aux exercices spirituels, s’est trouvé confronté à une province ecclésiastique qui avait perdu la notion de discipline, et il s’apprêtait à y mettre de l’ordre, à commencer par le sanctuaire du Seigneur, par la tête du royaume : l’Église de Cantorbéry, jadis foyer de la foi dans le royaume, devait, en tant que siège du métropolitain, donner aux autres Églises l’exemple de la discipline. L’archevêque a donc interdit à ses fils de continuer à vivre à la campagne, empêchant ainsi certains des frères, en nombre limité je dois dire, de conclure une alliance sordide avec la chair10 et de porter atteinte à la pureté du cloître. Se servant des paroles qui donnent la vie éternelle11, il coupait court, une fois pour toutes, à ces abus et à d’autres vices qui foisonnaient en raison d’une longue période d’impunité, source de tant d’insolence. Aux yeux de Baudouin, le pire genre de captivité, c’était le droit pour les moines de circuler à l’extérieur comme ils l’entendaient, alors que le joug du service offert au Seigneur assurait la pleine liberté de l’âme. Pendant qu’il veillait sur le troupeau dont il avait la charge, les brebis se sont transformées en loups, et les fils de l’obéissance sont devenus comme des arcs dont la corde lâche12. Mais l’homme de Dieu, convaincu que le Royaume de Dieu n’est pas une affaire de   Gal. 1.16 (V).   Lc 5.11. Baudouin fut archidiacre de Totnes, diocèse d’Exeter. EEA, 11, p. XLI.    Lc 1.77.    1Pierre 4.17. 10   Is. 28.15. 11   Jn 6.68. 12   Ps. 78.57.  

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paroles mais de puissance13, ne s’est pas départi, par ses propos et par ses actes, de son attitude agréable, aimable et imitable pour amener les réfractaires à se ressaisir14 et à se soumettre à la volonté de leur père, soit par crainte, soit par amour. Pourtant, chez quelques-uns, au fond du cœur, il restait de la rancune qui, dissimulée provisoirement, ne cherchait que l’occasion de s’étaler au grand jour, ce que la suite des événements a effectivement confirmé. Au bout de quelque temps, parmi ce groupe de dissidents, certains ont cherché la contradiction15 : ils ont changé les eaux du canal de Siloé, qui coulent tout doucement, en eaux de Ressin16. Ils ouvrirent la digue et commencèrent la dispute17. Regrettant les marmites de viande d’Égypte18, ils sont retournés à leurs fermes à la campagne, et ils se sont fermement encouragés l’un l’autre à des méfaits19 : il fallait en appeler au siège apostolique, secouer le joug de leur archevêque et abbé, refuser l’obéissance et traiter avec lui d’égal à égal. Ils se sont donc mis en route à la rencontre du pape, mais le seul résultat auquel ils soient parvenus fut d’exacerber la haine du pape pour l’archevêque. Ce que j’ai vu et entendu20, je peux l’attester devant celui qui est la vérité ultime. Le pape Urbain ayant quitté Vérone pour se rendre à Ferrare, je me suis trouvé, monté à cheval, à ses côtés, et j’ai commencé à plaider la cause de l’archevêque avec insistance, tout en gardant la mesure. Je lui ai recommandé l’homme de Dieu, que Dieu avait choisi21. Je rappelais les vertus qui paraient Baudouin comme des pierres précieuses, sa foi solide, son humilité, sa prudence, son courage et son enracinement dans la charité. Cependant, le pape accueillit très mal mon plaidoyer : « Qu’il ne plaise jamais à Dieu », dit-il, « que je descende de ce cheval pour remonter sur lui ou sur un autre si, avant peu, je n’ai pas déposé l’archevêque dans la honte ! ». À peine prononcés ces mots, la croix dorée que portait devant le pape un sous-diacre a lâché et elle est tombée à

  1Cor. 4.20.   Is. 46.8 (V). 15   Nombr. 20.24 (V). 16   Is. 8.6. 17   Prov. 17.14. 18   Ex. 16.3. 19   Ps. 64.6. 20   1Jn 1.3. 21   Act. 9.15. 13 14

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terre. Pendant que tout le monde était frappé de stupeur, un Templier, le camérier Renaud, parvint à rattacher, tant bien que mal, la croix à la hampe en se servant de l’agrafe du pallium du pape. Ce jour-là, nous sommes arrivés à Ficarolo d’où le pape, victime d’une soudaine dysenterie, s’est fait transporter par bateau jusqu’à Ferrare. Sans plus être remonté sur un cheval, il y est décédé peu de temps après. Nous parlons de ce que nous savons, nous témoignons de ce que nous avons vu22, et nous invoquons comme témoin et juge de cet incident celui dont les témoignages inspirent une extrême frayeur et dont les jugements sont parfaitement fiables23. Si vous me demandez pourquoi je me suis rendu auprès du pape, je répondrai : « Par amour pour les deux ». Jadis compagnon et camarade d’étude du seigneur Urbain, je me suis trouvé par la suite promu à la première place parmi les commensaux, les familiers et les conseillers de l’archevêque Baudouin, qui éprouvait une affection particulière pour moi. Désirant me rendre utile à l’un par l’intermédiaire de l’autre, j’ai pris de grands risques pour ma vie en m’avançant dans le labyrinthe de cette controverse. Mais je savais que le maître de toutes grâces, le héraut de la parole divine, le clairon de l’Évangile, le sel du monde24, la lumière de la patrie, la gloire des religieux, la joie du clergé, le miroir des mœurs, l’école des vertus –, je savais que Baudouin, donc, veillait à la paix des moines et à l’intérêt bien compris du royaume. L’Esprit saint, qui nous conduit dans le bon sens, avait effectivement fait de lui son instrument au point que l’archevêque s’unit à Dieu et devint spirituellement un avec lui25 en cherchant à éviter, par ses actes et par ses paroles, tout ce qui ne renforcerait pas la charité. Afin que vous puissiez mieux saisir les tenants et les aboutissants de toute cette affaire, je profite de l’occasion et vous présente un petit aperçu historique. Des témoins oculaires encore en vie et des documents authentiques nous apprennent que lorsque le bienheureux Anselme a dû prendre le chemin de l’exil sous le roi d’Angleterre Guillaume II, il s’est retrouvé en France en compagnie de ses clercs qui, seuls, sont demeurés avec lui dans ses épreuves26. Aucun parmi ses suffragants,   Jn 3.11.   Ps. 92.5 (V). 24   Matth. 5.13. 25   1Cor. 6.17. 26   Lc 22.28. 22 23

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aucun de ses moines ne lui a apporté son soutien dans cette longue détresse. Après la mort du roi, que le ciel a révélée à l’homme de Dieu à Lyon le jour même du décès, le saint a regagné l’Angleterre où il fut accueilli dans la joie de toute la terre27. Il a construit à proximité des remparts de Cantorbéry une collégiale en l’honneur de saint Étienne. Occupé à régler la question des prébendes, assises sur les églises paroissiales, il fut rappelé auprès du Seigneur, lui dont le monde n’était pas digne28, et son projet resta inachevé. Plus tard, personne ne l’ignore, le bienheureux martyr Thomas, durant les sept ans de son exil, n’a plus existé aux yeux de ses suffragants et de ses moines : on l’avait oublié comme un mort29. Pire encore, la plupart de ceux dont il attendait le soutien n’a fait qu’augmenter ses souffrances30. Seuls les clercs qui étaient proscrits avec lui et pour lui l’ont assisté dans son combat, fidèlement et jusqu’au bout. C’est pourquoi, la paix de façade rétablie, il a pensé, une fois rentré en Angleterre, reprendre le projet inachevé de saint Anselme et instaurer l’église du bienheureux Étienne, comme l’attestent les témoignages oraux et écrits de son entourage. Cependant, son martyre consécutif à son retour l’a empêché de rendre effectif ce que son affection aspirait à réaliser. De son côté, le successeur du martyr, Richard de bonne mémoire, bien que moine de l’Église de Cantorbéry, fut animé du même désir que Thomas en ce qui concerne le projet de la collégiale. À vrai dire, son idée était de déplacer cette église à Maidstone, pour des raisons de commodité. Mais Richard, homme simple, paisible et facilement influençable, a finalement cédé aux injonctions du prieur et du couvent de la cathédrale et a bloqué tout le projet. C’est ainsi que l’enthousiasme s’est perdu et que le plan est tombé en désuétude. L’archevêque Baudouin d’heureuse mémoire, successeur de Richard, avait la ferme intention de reprendre l’œuvre de ses prédécesseurs que la mort malveillante, destructrice de toute action constructive, avait interrompue plus vite qu’un tisserand coupe la toile31. Mais voilà qu’un ennemi vint semer de la mauvaise herbe32 et a tourné en scandale ce que la charité avait conçu pour le bien de tous.   Ps. 48.3.   Hébr. 11.38. 29   Ps. 31.13. 30   Ps. 68.27 (V). 31   Job 7.6 (V). 32   Matth. 13.25. 27 28

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J’ai failli oublier un détail que ma conscience m’interdit de passer sous silence. Vous n’êtes pas sans savoir que l’archevêque de Cantorbéry, en raison de son rang éminent, a eu depuis toujours le privilège d’ériger des églises dans n’importe quel diocèse d’Angleterre. En dépit de cette prérogative, Baudouin, avec beaucoup de précaution, a demandé à Urbain III l’autorisation de construire la collégiale, et le pape a bien volontiers donné son accord et a confirmé solennellement sa décision plus tard. Le roi Henri II et son fils, le roi Richard, se montrèrent également très favorables à l’entreprise et établirent à ce propos des actes authentiques. C’est pourquoi les suffragants et une majorité de comtes et de barons du royaume ont appuyé le projet par leur conseil et ont même promis une aide efficace. De plus, il faut rappeler cette autre décision prise au vu et au su de tout le monde : le roi d’Angleterre et l’évêque Jean de Palestrina, légat du siège apostolique, les archevêques de Cantorbéry et de Rouen et tous les évêques anglais, réunis à Cantorbéry pour rétablir la paix entre l’archevêque Baudouin et les moines, s’en étaient finalement remis à un groupe d’experts qui, après une enquête approfondie, a rendu la sentence que rien n’empêchait l’archevêque de construire une église partout où cela lui convenait. L’acte officiel émanant du roi et de l’archevêque de Rouen existe toujours : il est signé d’au moins seize évêques qui y ont apposé leur sceau en présence du légat de l’Église romaine. Si je vais m’attarder sur les querelles que doivent affronter les archevêques et sur la nécessité d’avoir cette collégiale, c’est pour vous permettre, en prenant l’exemple de Baudouin et de ses prédécesseurs, de mieux saisir l’intention qui a déclenché la controverse, une intention simple et sans arrière-pensées, comme le prouve la pleine connaissance des faits. Tous ceux qui se voient promus au siège de Cantorbéry jurent fidélité au souverain pontife au moment de recevoir le pallium, mais ils jurent également fidélité à leur roi dès leur avènement. Qui prête de tels serments se trouve dans l’embarras : il est tiraillé entre le Christ et César, entre l’Évangile et les habitudes du monde, entre l’ignominie et la bonne réputation, entre la haine de Dieu et la faveur des hommes. Obligé de deux seigneurs, il haïra le premier et aimera le second, ou bien il s’attachera au premier et méprisera le second33 ; il est embarrassé parce que sa foi prend des risques des deux côtés. Si vous dites que l’on peut s’en

  Matth. 6.24.

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sortir sans mettre en danger l’âme à condition de choisir l’Évangile, quitte à mépriser le roi et les coutumes du royaume, force est de constater qu’il n’est pas sensé de faire un tel choix sans prendre conseil de quelques sages. Le bon sens m’accompagne, dit la Sagesse. Je sais agir avec réflexion34. On peut sans difficulté mettre un terme à la désunion entre les pouvoirs temporel et spirituel, mais elle se solde par des pressions sur l’Église, par la honte du clergé, par une enquête sur l’ordre spirituel, par des dommages irréparables pour les deux partis. On peut facilement souhaiter la paix, l’obtenir est beaucoup plus difficile. Nous avons vu plus d’une fois comment, en raison d’un conflit d’intérêts, le roi et les princes de la terre se sont concertés contre l’oint du Seigneur35. Les suffragants prêtaient alors au péché les armes de la méchanceté, soit en flattant hypocritement l’archevêque, soit en se rebellant ouvertement, et familiers de leur prince, ils lui indiquaient tous les moyens susceptibles de nuire à un innocent. Comment pourrait-on croire que l’archevêque puisse se passer de conseillers s’il veut se libérer des testicules de Léviathan noués par des tendons puissants36 et éviter ainsi qu’à cause de lui, l’Église ne soit opprimée, des gens inoffensifs ne soient proscrits, l’épée de Pierre ne soit méprisée, la religion foulée aux pieds, et s’il ne veut pas passer lui-même pour un parjure et un traître ? Par ailleurs, le pape donne à l’archevêque beaucoup d’ordres que lui-même, s’il se trouvait à sa place, n’exécuterait absolument pas : il dissimulerait telle affaire, la reporterait, en chargerait d’autres ou lui donnerait une toute autre tournure. N’oublions pas que le pontife romain n’est qu’un être humain qui peut se laisser influencer par la ruse des hommes, par les demandes des rois et, souvent, par les larmes des malheureux, et qui peut être également trompé. Pas de doute donc que l’archevêque a besoin d’un bon conseil s’il veut maîtriser des situations délicates et sauver sa conscience sans pour autant se rendre coupable de désobéissance. Mais il y a plus. De toutes parts, on lui soumet des problèmes difficiles et épineux et on attend de lui qu’il trouve une réponse appropriée. Il se voit également confronté à des questions insidieuses et spécieuses, et il doit, en dernière instance, imposer une décision juridique qu’à l’échelon inférieur, on n’a pas osé prendre par peur de froisser tel   Prov. 8.12.   Ps. 2.2 (V). 36   Job 40.12 (V). 34 35

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courtisan, tel familier du roi, sans parler des cas où l’on a travesti l’intention de nuire en acte d’humilité et d’obéissance. Ainsi, tout le poids de cette lutte pèse sur les épaules de l’archevêque et tous les scandales du royaume servent de prétexte pour le détester37. Si je parlais les langues des anges38, je n’arriverais pas à expliquer pleinement à quel point celui qui est pris comme cible39 a besoin de conseils précautionneux : s’il est bon, il provoquera de la jalousie sous toutes ses formes ; s’il se trompe, il sera hué et on se gaussera de lui. De plus, il a le souci de toutes les Églises40 du royaume, un souci grave et difficile à supporter, qui le contraint à diriger et à corriger les évêques. S’il tolère leurs écarts par pitié, il devra en rendre compte devant le Juge sévère et terrifiant. Qu’un danger répété, soudain, multiple ou énorme menace les âmes dont il a la charge, et celui qui compte les étoiles du ciel et les gouttes de la mer41 le retiendra contre lui. Dans toutes ces situations, ni ses suffragants, ni les abbés, ni les moines de Cantorbéry, ni d’autres sages du royaume ne peuvent l’assister personnellement, et même s’il devait les convoquer, les maladies qui exigent des remèdes rapides ne permettent pas d’attendre que vienne le moment des conseils longuement mûris et des délibérations. Cela démontre la nécessité d’un groupe de clercs rompus à42 la discussion des problèmes posés, des hommes qui sachent donner des conseils circonspects, qui soient versés en droit et qui fassent aboutir les procédures. C’est cela, l’urgence pour un archevêque de Cantorbéry, car à la différence des autres sièges métropolitains, à Cantorbéry, on ne trouve que des moines. Il faut y ajouter que les églises qui dépendent directement de l’archevêque sont séparées géographiquement les unes des autres, et les clercs qui en ont la charge mettraient probablement plus de trois jours si l’archevêque les convoquait. C’est pourquoi il a paru plus judicieux aux personnes ayant réfléchi sur la question, de réunir des clercs en un seul lieu, ce qui permettrait à ces derniers de sortir de leur isolement, d’abandonner une existence fort désordonnée et de rendre compte de leur vie, que le contact avec des clercs sérieux ne pourrait qu’amé  Gen. 37.8.   1Cor. 13.1. 39   Lam. 3.12. 40   2Cor. 11.28. 41   Jér. 33.22. 42   Hébr. 5.14 (V). 37 38

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liorer. Ainsi, soumis à la discipline, ceux qui faisaient fausse route s’habitueraient à l’honnêteté. Pour réussir, les archevêques devraient choisir leurs collaborateurs parmi les personnes réfléchies et honnêtes du royaume : ces derniers offriraient une garantie certaine de produire à temps de bons fruits43 dans l’Église de Dieu. De cette manière, les évêques, les abbés, les autres prélats, voire le roi et les grands, au fond tout un chacun pourrait s’adresser à ce groupe de spécialistes pour trouver une solution chaque fois que surviendraient des problèmes difficiles à résoudre. Ainsi retrouverait toute sa valeur l’ancienne maxime : Que l’on procède à une consultation à Abel-Beth-Maaka, et l’affaire sera réglée44. Enfin, les archevêques, qui jusqu’ici conféraient trois ou quatre églises à leurs neveux, se contenteraient désormais d’attribuer une seule prébende, et une observance plus stricte freinerait la générosité débordante qui était de mise dès qu’il s’agissait de la famille. D’autre part, les clercs pourraient servir le Christ avec un plus grand dévouement, perdre l’habitude de commettre des actes illicites ou de participer à des réunions interdites, et à leur place, dans leurs églises respectives, des prêtres dont la foi a fait ses preuves et dont la bonne formation est connue se chargeraient de leurs fonctions. Dans tout cela, il n’y a rien de vraiment nouveau, comme le montre la comparaison avec le Saint-Siège. Puisque les évêques de sa province ecclésiastique ne peuvent pas toujours être présents pour assumer une part des soucis du pape, ce dernier s’entoure de cardinaux, qui ne s’absentent qu’en cas d’extrême urgence. Les cardinaux ont également leurs églises paroissiales dont le nom apparaît accolé au titre de chaque cardinal. Bref, le collège des cardinaux suit le pape pratiquement en toute circonstance. Il est cependant fort à craindre qu’à cause des cardinaux, le souverain pontife ne consacre des évêques ailleurs qu’à Saint-Pierre de Rome, qu’il n’en fasse de même pour le chrême, qu’il ne révoque ainsi les libertés des serviteurs des autres Églises ou qu’il ne change leurs anciens privilèges. En raison de cette crainte, qui n’aurait jamais dû s’exprimer à l’égard d’un homme comme Baudouin – il n’a nullement dévié de sa ligne de conduite, il a toujours été, en tous lieux, comme un parfum à l’odeur agréable offert par le Christ à Dieu45 –, on a fait   Matth. 7.17.   2Sam. 20.18. 45   2Cor. 2.15. 43 44

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de l’archevêque, homme de glorieuse réputation, un objet de dérision46 et on a rendu répugnant son nom. Les descendants de Canaan47 ont voulu révéler le déshonneur de leur père48 dans les églises, sur les marchés, sur les places publiques, dans les comtés, bref, pour citer Samuel, dans la ville de Gath et dans les rues d’Ascalon49. Toutefois, il n’y avait rien à révéler, car les méchants ont proféré des mensonges50 contre lui en tous points. Même s’il importait peu à l’archevêque d’être jugé par un tribunal humain51 – et il n’a pas souhaité que vienne le jour de la catastrophe, tu le sais52, Seigneur –, la dent de la méchanceté a fait son œuvre : Baudouin se désintéressa de son siège, s’enfuit bien loin53 et estima qu’être méprisé comme le Christ, avait beaucoup plus de valeur que les trésors de l’Égypte54. J’invoque comme témoin celui qui lit dans les cœurs et j’affirme que tout ce que je viens d’affirmer sous forme d’apologie, je l’ai écrit en mon âme et conscience. Je sais bien que certaines personnes s’en offusqueront, mais selon Grégoire, il est plus acceptable de provoquer un scandale que de dissimuler la vérité55.

  Deut. 28.37 (V).   Dan. 13.56. 48   Lév. 18.7 (V). 49   2Sam. 1.20. 50   Ps. 26.12 (V). 51   1Cor. 4.3. 52   Jér. 17.16. 53   Ps. 55.8. 54   Hébr. 11.26. 55   Greg.-M., Ezech., 1.7.5, p. 85.88-90. 46 47

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Henri II s’était éteint, on l’a dit, le 6 juillet 1189, l’archevêque Baudouin avait disparu à Saint-Jean-d’Acre, le 19 novembre 1190, et l’ancien ami Réginald de Bohun, à peine élu archevêque de Cantorbéry, était décédé, le 26 décembre 1191. En l’espace de deux ans, Pierre a donc vu partir les trois hommes auxquels il devait en grande partie son rang dans le monde des Plantegenêts. Si l’on ajoute à cela l’absence presque continue de Richard Ier, engagé dans la troisième croisade ou lancé dans la défense de ses terres sur le continent, sans parler de sa captivité en Allemagne qui ne prit fin qu’en février 1194, on devine un désarroi certain de la part de Pierre qui, proche du roi défunt, ne se sentait pas très bien vu du successeur. Un nouveau Pharaon commença à régner, mais il ne savait rien de Joseph, constate-t-il amèrement. Il fallait donc se réorienter, chercher d’autres repères que le monarque. Rien d’étonnant alors de trouver le nom de Pierre associé à différents acteurs de premier plan du nouveau règne, qu’il s’agisse de Guillaume de Longchamp, évêque d’Ely (1189-1197), nommé grand justicier (6 juin 1190) au moment du départ de Richard Ier pour la croisade et institué, au même moment, comme légat apostolique pour toute l’Angleterre, le pays de Galles et l’Irlande, qu’il s’agisse du frère de Guillaume, Henri, abbé de Crowland (1190-1236), commanditaire d’une Vie de Saint Guthlac, qu’il   Gillingham, Richard I, p. 248.   Ep. 127, 379A.    Sur le personnage, DHGE, 22, col. 938-940. Nigel de Longchamp, Tractatus, p. 102-115.    Foreville, L’Église, p. 550-552.    Ep. 18R. La date probable de cette lettre est 1196. Revell, The Later Letters, p. 102, n. 1 ; 2. Plus loin, p. 455.  

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s’agisse du successeur de l’archevêque Rotrou de Beaumont, Gautier de Coutances (1185-1207), personnage-clé après la chute de Guillaume Longchamp en 1191, qu’il s’agisse enfin du nouvel archevêque de Cantorbéry, Hubert Walter (1193-1205), ou encore du fils naturel d’Henri II, l’archevêque Geoffroi d’York (11911212), destinataire d’une Vie de Wilfrid (perdue). S’il suggère une sympathie certaine, ce geste ne fut pas forcément du goût d’Aliénor d’Aquitaine, car la reine ne semble pas avoir porté dans son cœur le bâtard – Hubertus Walterus […] reginam matrem comitis [Richard] novercali forte natura ad malum pro more proniorem sibi iam allexerat […] –, et de 1192 à 1193, nous trouvons Pierre dans l’entourage d’Aliénor, qu’il a probablement rencontrée en Sicile, à son retour de Palestine, au printemps 1191. La fin de la 3e croisade coïncida avec un événement majeur qui mit en émoi les contemporains : la captivité de Richard Ier. En revenant du Proche-Orient, à l’automne 1192, le roi anglais fit naufrage près d’Aquilée, et conscient de la récente alliance entre l’empereur Henri VI (1190-1197) et Philippe Auguste contre sa personne10, il décida de gagner l’Angleterre par voie terrestre en passant par la Hongrie, royaume ami des Plantegenêts, la Bohème et le nord de l’Allemagne, zone d’influence de son beau-frère Henri le Lion, adversaire de l’empereur11. Toutefois, jouant de malchance, il fut capturé, en décembre 1192, dans les alentours de Vienne par des hommes du duc Léopold V d’Autriche (1177-1194), ennemi déclaré de Richard depuis la chute de Saint-Jean-d’Acre, en 1191. Sans donner des détails sur les visées du roi de France ou parler des objectifs de l’empereur en Sicile et évoquer ses démêlés avec ses adversaires en Allemagne, qui comptaient sur le soutien du roi d’Angleterre, retenons qu’en février 119312, le duc d’Autriche, au bout de longues négociations, se déclarait prêt à livrer Richard à l’empereur contre 50 000 marcs d’argent, la moitié de la rançon

  Foreville, op. cit., p. 554. DHGE, 20, col. 87-88.   DHGE, 25, col. 28-31. FEA, 2, p. 5.    Giraud de Barri, Vita Galfridi, p. 373. Hubert Walter revendiquait le siège d’York pour lui-même, contre Geoffroi.   Richardson, The Letters, p. 202. Russel, Dictionary, p. 97. Gillingham, op. cit., p. 227. 10   Csendes, Heinrich VI., p. 104. 11   Ibidem, p. 123. Gillingham, op. cit., 230-232. 12   Csendes, op. cit., p. 125.  

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fixée à 100 000 marcs, somme qui devait servir de dot à la petitefille d’Henri II, Aliénor de Bretagne, lors de son mariage projeté avec l’un des fils de Léopold. En plus du montant de la rançon, Henri VI exigeait de Richard, entre autres, la participation active à sa future campagne contre la Sicile dont il revendiquait la couronne en tant qu’époux de la fille posthume de Roger II, Constance. Après avoir pris l’engagement, à la diète de Spire (mars 1193), de réunir l’argent pour sa libération et d’envoyer 50 navires de guerre, Richard fut détenu au château du Trifels (Palatinat). Au terme de nouvelles négociations, le roi captif recouvra sa liberté le 4 février 1194, et le 13 mars, il débarqua en Angleterre13. Aliénor, soucieuse de préserver le royaume jusqu’au retour de Richard, n’était pas restée inactive en attendant la libération de son fils14. Elle avait regagné l’Angleterre au début de l’année 1192 (11 février) pour y prévenir toute collusion entre son fils Jean et Philippe Auguste. Pierre a dû rejoindre la cour de la reine, dont il a attesté une charte octroyée à Berkhampstead (1192 x 1194), dans le courant de l’année, après son rétablissement15. La forte personnalité de la veuve d’Henri II, femme d’exception16, aura marqué l’esprit de Pierre qui se souviendra des violentes altercations qu’il a eues avec elle, au point de recourir à des comparaisons peu flatteuses et de parler d’Hécate ou de Tisiphone17. Si le forfait commis à l’encontre du roi regardait d’abord l’empereur et son allié autrichien, il ne fallait pas négliger pour autant l’aspect religieux de l’affaire, s’agissant de la capture d’un croisé, acte sacrilège. Le pape Célestin III (1191-1198), après des atermoiements, avait, certes, mis au ban le duc Léopold, mais il n’avait rien entrepris qui pût contrarier l’empereur – dans l’intérêt supérieur de la papauté18. L’attitude du pontife souleva des protestations parmi les évêques normands et provoqua la colère de la reine, à en croire la correspondance de Pierre de Blois. En effet, dans une lettre écrite au nom du grand justicier Gautier de Coutan-

13   Ibidem, p. 128. Gillingham, op. cit., p. 251. Pour une vue d’ensemble, ibidem, p. 222-253. Csendes, op. cit., p. 115-130. 14   Epistolae Cantuarienses, 299, p. 362. 15   Gillingham, op. cit., p. 229. Richardson, op. cit., p. 202. Russel, op. cit., p. 97, n. 1. Vincent, Patronage, p. 60, no. 155. 16   Flori, Aliénor, p. 287. Matthieu Paris, Historia, 2, p. 102, parle de admirabilis domina pulchritudinis et astutiae. 17   Ep. 124, 369A. 18   Haller, Das Papsttum, 3, p. 206-208. Csendes, op. cit., p. 124.

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ces et des suffragants de Rouen19, Pierre relève quatre points qui rendent inéluctable l’action de Célestin III : Richard Ier, croisé, s’était placé sous la protection particulière du Saint-Siège ; le roi fut capturé en violation du droit ; le royaume est atterré par la nouvelle et inquiet pour son avenir ; par le passé, les rois d’Angleterre ont rendu de nombreux et précieux services à l’Église de Rome. Par conséquent, pour venger l’injustice, tous réclament l’intervention énergique du pape et attendent l’excommunication de l’empereur. En reprenant ces arguments et en les rehaussant rhétoriquement – c’est une mère âgée qui exprime sa douleur et manifeste son incompréhension face à l’inaction du pape –, Pierre a également rédigé trois lettres pour Aliénor20 dans lesquelles on a voulu voir, à tort, un simple exercice de style, à cause, entre autres, de leur répétitivité et de leur ton plaintif21. Mais qu’aurait dû faire la reine d’autre que reprendre les mêmes arguments, étant donné que Richard restait privé de liberté pendant plus d’un an sans que Célestin III n’intervînt ? Que, par la suite, Pierre ait pu retravailler ces trois lettres, comme il en a revu d’autres, ne signifie nullement que nous soyons en face d’un pur produit de dictator, sans implication pratique, et qu’Aliénor n’ait pas tenté, à plusieurs reprises, d’infléchir l’attitude du pape. Les trois textes ne figurant pas parmi les lettres traduites dans le présent ouvrage, nous avons voulu donner au lecteur des extraits d’au moins l’une d’elles22, vu l’enjeu de cette affaire où se sont mêlés les intérêts de l’Empire, ceux des rois de France et d’Angleterre et ceux de la papauté, où Pierre a prêté la plume à une mère en détresse, révoltée par l’injustice faite à son fils. Au révérend père et seigneur Célestin, par la grâce de Dieu, souverain pontife, Aliénor, reine malheureuse des Anglais, qui mériterait d’être plainte, duchesse de Normandie, comtesse d’Anjou :   Ep. 64.  Il s’agit des lettres 144-146 de Pierre de Blois, imprimées par Migne sous les numéros 2-4 dans Variorum ad Coelestinum III epistulae – PL, 206, 12621272. Cohn, The Manuscript Evidence, p. 52. Southern, Medieval Humanism, p. 132. 21   Lees, The Letters, p. 84-86. Owen, Eleanor, p. 87. Cet auteur attribue la formule par la colère de Dieu, reine d’Angleterre (PL, 206, 1262C) à un contemporain ! Ibidem, p. 88. Flori, op. cit., p. 231-232, et Wahlgren, The Letter Collections, p. 13-14, rejettent l’idée d’un simple exercice de style. Également, Aurell, L’Empire, p. 105, et, à propos du caractère officiel des lettres de Pierre, EEA, 2, p. XXXVIII. 22  Il s’agit de Ep. 146 (= 4, PL, 206). 19 20

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qu’il se montre comme un père pris par la pitié pour une mère dans le malheur. La distance géographique m’empêche de m’adresser directement à vous, très glorieux pape, j’éprouve cependant le besoin de donner libre cours à ma douleur […]. Moi, malheureuse, dont personne n’a pitié, pourquoi ai-je atteint la honte d’une vieillesse aussi détestable ? Je fus souveraine de deux royaumes, mère de deux rois, et à présent, j’ai l’impression que l’on m’a arraché les entrailles […]. Le jeune roi et le comte de Bretagne23 sont portés en terre, alors que leur mère, malheureuse entre toutes, doit encore vivre pour que le souvenir des deux disparus la tourmente sans relâche. Si, pour me consoler, il me restait toujours deux autres fils, ils ajoutent aujourd’hui au supplice d’une condamnée accablée de malheur : le roi Richard croupit dans un cachot, alors que son frère Jean détruit par le feu et par le fer le royaume du captif. Sous tous les rapports, le Seigneur « est devenu cruel à mon égard », il « met toute sa force à s’acharner sur moi »24. La colère de Dieu me frappe effectivement, ce qui explique pourquoi mes fils se combattent, si tant est qu’on puisse parler de combat lorsque l’un des deux languit en prison et que l’autre s’efforce, source supplémentaire de douleur, d’accaparer comme un cruel tyran le royaume de l’exilé […]. Dégoûtée de la vie, je désire disparaître, et tout en côtoyant la mort en permanence, je souhaiterais me voir engloutie par elle pour de bon et m’en aller : je dois vivre malgré moi pour que ma vie alimente la mort et maintienne le supplice. Heureux ceux qui ne furent jamais la risée de cette vie […] ! Quelle est la raison qui me fait rester sur place, moi, malheureuse femme, et qui m’interdit d’aller chercher « celui qu’aime mon âme, lui, un misérable enchaîné »25 ? Comment une mère a-t-elle pu oublier si longtemps le fils de ses entrailles ? […] J’hésite cependant. Si je pars, si j’abandonne le royaume de mon fils, un royaume en proie à l’hostilité générale, il n’y aura plus personne pour donner des conseils, personne qui puisse consoler les gens dans leur peine. Mais si je reste, je ne verrai pas le visage tant désiré de mon fils. Personne ne s’engage sérieusement à le libérer, et je crains avant tout 23   Henri (III) le Jeune est mort en 1183, son frère Geoffroi, comte de Bretagne, en 1186. 24   Job 30.21. 25   Cant. 3.1 ; Ps. 107.10.

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que ce jeune homme très sensible ne subisse la torture pour réunir cette rançon presqu’hors d’atteinte et qu’incapable de supporter un tel traitement, il ne périsse supplicié. Tyran sans pitié, cruel et brutal, tu n’as pas hésité à te rendre coupable d’un sacrilège et à t’emparer de l’oint du Seigneur ! Ni l’onction royale, ni le respect d’une vie sainte, ni la crainte de Dieu ne t’ont empêché de commettre ce crime inhumain. Mais le prince des apôtres règne et commande encore sur le trône apostolique […]. Il vous reste, père, à sortir le glaive de Pierre contre les malfaiteurs […]. Votre pouvoir vient-il de Dieu ou vientil des hommes […] ? Pourquoi refusez-vous depuis si longtemps, avec une telle indifférence, une telle cruauté même, de libérer mon fils ? Pourquoi n’osez-vous pas ? Vous direz que vous n’avez de pouvoir que sur les âmes, non pas sur les corps. Fort bien ! Il nous suffira de voir enchaînées les âmes de ceux qui ont enchaîné mon fils. Vous pouvez libérer mon fils sans difficulté, pourvu que la crainte de Dieu se substitue à la crainte des hommes ! Rends-moi donc mon fils, homme de Dieu, si tu es vraiment un homme de Dieu plutôt qu’« un homme de sang » : au cas où tu laisserais traîner les choses, le Très-Haut te « demandera compte du sang »26 de mon fils. Quel malheur de voir le berger suprême se transformer en mercenaire27 […] ! Puisse ton âme être sauvée, pourvu que tu t’engages à promouvoir la libération de ta brebis, que dis-je, de ton fils, par l’envoi fréquent de légats, par des remontrances salutaires, par le tonnerre de tes menaces, par l’annonce d’un interdit général et de terribles sentences […] ! Mon fils pâtit de ses chaînes et toi, tu ne te penches pas sur lui, tu n’envoies personne, tu restes insensible « à l’accablement »28 de Joseph […]. Trois fois déjà, on nous a promis l’arrivée de légats : ils n’ont jamais quitté Rome – des hommes liés [ligati] plutôt qu’envoyés [legati], à vrai dire. Si mon fils connaissait encore la prospérité, ces légats seraient accourus à son simple appel, attirés par sa grande munificence et mus par l’espoir de pouvoir toucher la récompense de leur mission et remplir leurs poches de l’argent public. Pourtant, ne serait-il pas plus gratifiant d’œuvrer pour la libération d’un roi captif, l’apaisement des peuples, la quiétude du clergé, bref, pour la joie de tout un royaume ? Mais aujourd’hui, « les gens de   Ps. 5.7 ; Gen. 9.5.  Rappel de Jn 10.11-12 (parabole du bon pasteur). 28  Allusion à Jér. 8.21. 26 27

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la tribu d’Éfraïm, armés pour le tir à l’arc, ont tourné le dos, le jour du combat »29, et dans les moments difficiles, pendant que le loup garde sa proie, ils se comportent comme « des chiens muets qui ne » veulent ou ne « peuvent aboyer »30. C’est donc cela, la promesse que vous nous avez faite à Châteauroux31 avec tant d’ostentation de bienveillance ! À quoi bon avoir abreuvé des naïfs de paroles et abusé des vœux de gens crédules en leur inspirant une confiance sans fondement […] ? De source sûre, nous avons appris qu’après la mort violente de l’évêque de Liège32, planifiée, à ce que l’on dit, de longue main par l’empereur, ce dernier menace de prison l’évêque d’Ostuni, avec quatre autres prélats de la même province, ainsi que les archevêques de Salerne et de Trani, et – l’autorité apostolique n’aurait pas dû s’en cacher – qu’il s’est rendu maître, tyran usurpateur, de la Sicile […], en dépit des supplications et des menaces du Saint-Siège, et a ainsi porté préjudice à l’Église de Rome pour toujours […]. Dans un avenir proche, vous pouvez vous attendre à pire encore, sans le moindre doute. Car ceux qui auraient dû être les piliers de l’Église se plient au gré du vent, tels des roseaux […]. « Les rois de la terre se préparent au combat, les princes se concertent contre » le Seigneur et « le roi qu’il a consacré »33, mon fils. L’un le maintient en prison, l’autre, animé d’une cruelle hostilité […], dévaste ses terres. Le souverain pontife voit tout cela sans tirer du fourreau l’épée de   Ps. 78.9.   Is. 56.10. 31  Rappel de la rencontre entre Henri II et Alexandre III en septembre 1162, au moment où le pape s’était réfugié en France. Haller, op. cit., p. 130. Lees, op. cit., p. 92. La rencontre de Châteauroux se trouve encore évoquée dans Ep. 144 (Ep. 2, PL, 206, 1264D) : […] Alors que le roi de France ne savait quel conseil suivre, le roi Henri […] se déclara le premier pour Alexandre et avec beaucoup de précaution, il réussit à entraîner dans sa démarche le roi de France […]. C’est ainsi qu’il a sauvé la barque de Pierre d’un naufrage certain [possible victoire de l’antipape Victor IV], comme nous avons pu le constater à Châteauroux […]. 32   Le passage évoque l’assassinat de l’évêque élu de Liège, Albert de Louvain, en 1192, perpétré par des chevaliers allemands à Reims. Les accusations portées contre Henri VI sont difficilement contrôlables. Innocent III retiendra plus tard le manque de sévérité à l’endroit des assassins, réfugiés à la cour impériale. Csendes, op. cit., p. 108-111. Gillingham, op. cit., p. 234. Sur les réactions des théologiens à cet assassinat (il y eut un changement d’attitude depuis la mort de Becket), Smalley, The Becket Conflict, p. 239. 33   Ps 2.2. 29 30

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Pierre […]. Son silence est interprété comme un consentement […]. Tout en n’étant ni prophétesse ni fille de prophète, j’aurais désiré en dire encore plus des troubles à venir. Mais ma douleur efface les mots mêmes qu’elle engendre. Les soupirs bloquent mon esprit, et les forces de l’âme sont paralysées par le deuil qui me plonge dans l’angoisse et me laisse sans voix. Adieu ! Cependant, Pierre de Blois ne s’est pas contenté du rôle d’un simple porte-parole de la reine : de sa propre initiative, il a composé, en 1193, deux poèmes très polémiques. Dans l’un34, il fustige le crime du duc d’Autriche qui, pour assouvir sa soif d’argent (pestis avaricie), a osé s’emparer de la fleur des rois, flos regum, et, nouveau Judas, a vendu Richard à l’empereur. L’autre poème35 attaque directement l’Allemagne, patrie d’un tyran où la perfidie, la morgue et la cupidité ont élu domicile. Pourquoi, demande Pierre, le pape hésite-t-il encore à intervenir pour venger la capture d’un croisé ? En des termes qui rappellent par endroits ceux des deux poèmes, Pierre s’est également tourné vers son ancien camarade d’études de Bologne, l’archevêque Conrad de Mayence36, cardinal de SainteSabine, de même âge que lui, pour que ce prélat influent tire l’épée de sa langue37 contre le duc d’Autriche coupable d’avoir capturé de ses mains sacrilèges un croisé protégé par l’Église. Pierre maudit aussi bien celui qui a vendu Richard Ier que celui qui l’a acheté, esclaves tous les deux de l’argent et à l’origine des exactions qui pèsent aussi sur l’Église d’Angleterre, mise à contribution, y compris par la fonte des vases liturgiques, pour réunir l’énorme rançon38. Si les vers d’un poète tel que Pierre de Blois n’ont sûrement pas rehaussé l’image de l’empereur auprès de l’opinion39, il n’est pas à 34   Carmen 1.4 : Quis aquam tuo capiti/ quis dabit tibi lacrimas/ ut laudes regis incliti/ fraudesque ducis exprimas ? […] te pestis avaricie, dux, duxit in flagicium […] dux regem vendit Angliae […]. Wollin, op. cit., p. 259 ; 261. Bourgain, Pierre de Blois. 35   Carmen 2.7 : Insurgant in Germaniam/ reges communi gladio !/ Armentur in iniuriam,/ quam presumpsit ambicio!/ […] Fraus, fastus et cupiditas/ innascuntur Germanie […]. Ha, quid Roma, quid nobiles,/ quid – ve ! – celestis gladius/ in ausus execrabiles/ penam suspendunt longius ? […].Wollin, op. cit., p. 369. 36  Plus haut, p. 17. LM, 5, col. 1352-1353. 37   Ep. 143, 432A. 38   Ibidem, 429C ; 430B ; 431B. 39   Sur la propagande et les événements des années 1191-1194, Gillingham, Royal Newsletters, p. 171-185.

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exclure non plus qu’une intervention de l’archevêque de Mayence40, ancien ami de Becket, dont l’archevêque exilé avait déjà demandé l’aide41, ait pu influer sur les tractations en cours, tout au long de l’année 1193, entre Henri VI, Léopold V et Richard Ier. En revanche, Célestin III, malgré les remontrances pressantes de la reine Aliénor – il y eut aussi des démarches comparables de certains secteurs de l’Empire42 –, n’a pas bougé. Âgé de 85 ans au moment de son élection, le vieux cardinal Hyacinthe, conscient du bilan mitigé de la lutte entre l’Empire et la papauté depuis Alexandre III, choisit une position attentiste, d’autant plus qu’une partie des États pontificaux se trouvait entre les mains d’Henri VI décidé, après son mariage avec Constance de Hauteville, à soumettre le royaume de Sicile et à priver en même temps le pape de son précieux appui dans sa défense contre l’emprise de l’empereur43. Nous ne saurons jamais dans quelle mesure Pierre de Blois a su discerner ce rapport de force entre puissances. Pour mieux saisir la situation du royaume pendant la longue absence de Richard Ier (presque quatre ans), il faut se rappeler qu’avant son départ pour la croisade, le roi, en juin 1190, avait désigné l’évêque d’Ely, Guillaume de Longchamp, comme son grand justicier en Angleterre – il occupait déjà le poste de chancelier – et obtenu pour lui, également en juin, la légation a latere. Représentant le roi et le pape à la fois, le nouvel homme fort, n’ayant que du mépris pour les Anglais, se rendit toutefois assez vite coupable d’abus de pouvoir, suscita des intrigues et des rancunes. Le pas de trop fut les brutalités de ses hommes à l’égard de Geoffroi Plantegenêt, consacré archevêque d’York en août 1191 à Tours, qui avait débarqué en Angleterre bravant l’interdiction de son demi-frère Richard. Rapidement, les évêques, les barons et les bourgeois de Londres se coalisèrent contre le grand justicier. Abandonné par Aliénor, excommunié par l’archevêque de Rouen, Gautier de Coutances, et les évêques anglais, Guillaume de Longchamp fut renversé lors d’une assemblée à Londres, en octobre 1191, et dut s’enfuir sur

  Csendes, op. cit., p. 139.   MTB, 6, Ep. 314, p. 311-313. 42   Haller, op. cit., p. 206. 43   Ibidem, p. 204-210. Csendes, op. cit., p. 52-55 ; 61-62. 40 41

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le continent, en dépit des protestations de Célestin III qui ne lui retirera la légation qu’en 119444. Pierre nous a laissé deux lettres destinées à Guillaume de Long­ champ, l’une45, adressée au grand justicier en fonction pour qu’il intervienne contre les menées du shérif de Stafford qui tyrannisait l’Église de Wolverhampton dont Pierre était doyen, l’autre46, envoyée au justicier déchu pour le consoler. Pierre, pratiquement seul à défendre l’ancien homme fort du royaume, voit dans cette disgrâce le résultat des intrigues de faux amis contre lesquels il avait mis en garde Guillaume avant de partir pour la Palestine et dont l’évêque d’Ely, au sommet de sa gloire, n’avait pas perçu la duplicité. Persuadé de l’innocence de Guillaume, Pierre pense que le roi le rétablira dans ses fonctions, et pour attendre le châtiment des comploteurs, il se rend, dit-il, à la cour de la reine. Une troisième lettre concerne l’âme des séditieux, le soi-disant évêque de Coventry et de Chester47, Hugues de Nonant (1185-1197), neveu d’Arnoul de Lisieux et partisan, pendant l’absence de Richard Ier, du futur Jean sans Terre, prince déloyal48. Pierre retire son amitié à l’évêque en raison de sa conduite inqualifiable de flatteur infâme et de comploteur : il a abusé de la confiance de Guillaume de Longchamp parce qu’il le voyait investi d’un pouvoir qu’il réclamait pour lui-même. La carrière du justicier déchu fait penser au mot de Gautier Map : Artes gladii sunt potentum49. Effectivement, Guillaume de Longchamp, fils de fermiers, donc de basse extraction, auteur d’un traité sur le droit civil, doit son ascension sociale aux études 50, méprisées, constate Map avec regret, par les enfants de l’aristocratie. Si, après coup, Pierre voit dans la fin désastreuse de l’évêque 44   Gillingham, op. cit., p. 227-229. Foreville, op. cit., p. 550-554. Roger de Hoveden, Chronica, 3, p. 151-152. Nigel de Longchamp, op. cit., p. 209. 45   Ep. 108. 46   Ep. 87. La lettre fut écrite avant octobre 1191. Southern, Peter of Blois, p. 215, n. 25. 47   Ep. 89. Pour le pamphlet sur la chute de Guillaume d’Ely, mis en circulation par Hugues de Nonant, Roger de Hoveden, op. cit., p. 141-147. Pour l’évêque de Coventry, DHGE, 25, col. 256-257. Pour l’évêché de Chester, DHGE, 12, col.641-643. Bien que certains évêques en aient assumé le titre, il n’y eut pas d’évêché de Chester avant 1541. Plus haut, p.196, n.36, plus loin, p. 424. 48   Gillingham, Historians, p. 26. 49   Gautier Map, De nugis curialium, 1.10, p. 48. 50   DHGE, 22, col. 938-940. Pour une présentation plus détaillée, Nigel de Longchamp, op. cit., p. 79-83 ; 102-115 ; 215. Plus loin, p. 418.

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d’Ely avant tout l’effet de l’ambiance délétère qui règne aux cours princières ou ecclésiastiques51 et que le grand justicier aurait sousestimée, en traitant Hugues de Nonant, personnage trouble, d’ancien ami, il se révèle encore victime d’une appréciation inadéquate de son entourage, erreur qui lui avait déjà coûté sa prébende de Chartres en 1169/70. Oubliant les aspects politiques de l’affaire et passant sur les fautes manifestes de Guillaume52 – lui, p. ex., le défenseur zélé du clergé, ne dit pas un mot du mauvais traitement subi par Geoffroi Plantegenêt –, Pierre aura attendu en vain à la cour de la reine que le grand justicier déchu retrouve son rang. Richard Ier, certes, gardera l’évêque d’Ely comme chancelier53 – il fut même impliqué dans les tractations avec Henri VI –, mais le nouvel homme fort s’appellera Gautier de Coutances, archevêque de Rouen, que Richard avait déjà chargé de surveiller les actions de Guillaume de Longchamp avant de s’embarquer à Messine, au printemps 119154. Gautier gouvernera l’Angleterre au nom du roi pendant deux ans, de 1192 à 119355, et c’est lui qui fut à l’origine des différents entre Aliénor et Pierre, contraires à la retenue qui sied aux femmes : Pierre avait pris la défense de l’archevêque, son ami, en butte à des machinations d’adversaires jaloux56. Prébendé à Rouen, Pierre, confronté à la malhonnêteté de son vicaire57, ne perdait pas de vue pour autant les vicissitudes qui touchaient l’archidiocèse, notre Église, à nouveau lourdement taxé en vue la future (= 4e) croisade58 – Pierre évoque la question en s’adressant au neveu de Gautier, Jean,

  Ep. 20, 72B.  Partisan du futur Jean sans Terre et de Hugues de Nonant pendant la captivité de Richard, Giraud de Barri, op. cit., p. 392-406 ; 418-424, descend en flammes la belua multiformis Guillaume de Longchamp. Gillingham, Royal Newsletters, p. 117. Ajoutons que Nigel de Longchamp, op. cit., p. 187-194, a soumis à un examen critique les vœux faits par l’évêque d’Ely, destinataire du Tractatus, le jour de sa consécration. 53   Gillingham, Richard I, p. 239. 54   Ibidem, p. 227. 55   Gillingham, Royal Newsletters, p. 178. 56   Ep. 124, 369A. Une lettre (Ep. 83) écrite au nom de Gautier, archidiacre d’Oxford (1173/74-1184) et adressée à Bathélemy, évêque d’Exeter, témoigne des liens anciens entre Pierre et Gautier de Coutances. DHGE, 20, col.87. ODNB, 4, p.162-163; 13, p.712-714. 57   Ep. 141. 58   Ep. 121, 355C. 51 52

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doyen de Rouen, ami de longue date et deuxième personnage dans la hiérarchie rouennaise59 – et victime des hostilités incessantes entre Philippe Auguste et Richard Ier pour la domination de la Normandie, au cours desquelles Gautier offrait sa médiation, se voyait obligé de jeter l’interdit sur le duché, voire de fuir à Cambrai (janvier-juillet 1196)60. Pierre approuve la décision du prélat de s’éloigner de son Église, lui conseille de se ressourcer à la lecture des Écritures et de garder la mesure au moment du règlement du conflit – survenu, provisoirement, en 119661. Gautier de Coutances, propriétaire d’une bibliothèque considérable, servira d’ailleurs de prélat modèle lorsque Pierre rédigera, vers la même époque, sous forme de lettre, son miroir de l’évêque, le Canon episcopalis, que Jean de Coutances, promu au siège de Worcester en 1196 († 1198), lui avait demandé – portrait à l’opposé du tableau repoussant que Pierre brosse d’un prélat dont il refuse la compagnie62. Si Pierre s’excuse de ne pas avoir suivi son ami Gautier sur le chemin de l’exil, tout en l’accompagnant par la pensée (anima mea vobiscum est)63, il se voit également dans une situation inconfortable vis-à-vis d’un autre familier du roi, le successeur de Gautier à la tête du royaume, Hubert Walter, archevêque de Cantorbéry depuis 1193, qui s’impatiente, écrit-il, de son absence64. En la personne d’Hubert Walter, Richard Ier réussit là où son père, en promouvant Thomas Becket, avait échoué. Neveu du grand justicier d’Henri II, Renouf de Glanville, compagnon d’armes de Richard Ier en Palestine et proposé au siège de Cantorbéry par le roi captif65,   Baldwin, The Government, p. 184.   Ep. 124, 368B. Depuis 926, Cambrai faisait partie de l’Empire, ce qui explique pourquoi Pierre parle d’Allemagne (Alemania). LM, 2, col. 1407. Gillingham, Richard I, p. 283 sq., consacre deux chapitres aux combats entre Philippe Auguste et Richard dont l’objectif fut la reconquête de la Normandie, envahie par le roi de France pendant la captivité de Richard. Également Powicke, King Philip Augustus, p. 112-114. ODNB, 13, p. 712-714. 61   Gillingham, op. cit., p. 300. Un des enjeux de la controverse furent les possessions de l’Église de Rouen aux Andelys, échangées, en fin de compte, grâce à l’entremise de Célestin III, contre le port de Dieppe et d’autres territoires. Également, Ep. 138 (spécialement 411A/B) et Ep. 214, où Pierre désigne l’Église de Rouen comme mater nostra (499A). 62   Canon episcopalis, 1097C ; 1099B/C. Ep. 18. 63   Ep. 124, 370A. 64   Ibidem, 369A. 65   Epistolae Cantuarienses, n° 399, p. 362-363 ; n° 400, p. 363 ; n° 403, p.364365. Gillingham, Royal Newsletters, p. 177. Idem, Richard I, p. 274-275. 59 60

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Hubert Walter, nommé à son tour grand justicier, à la fin de 1193, et légat papal, en mars 1195, exerça effectivement la fonction de vice-roi qu’avait imaginée Henri II pour Becket, et permit ainsi à Richard de se consacrer entièrement à la reconquête de ses possessions continentales, contestées par Philippe Auguste dès son retour de la croisade, en 1191. Une brève lettre à l’adresse d’Hubert Walter nous explique pourquoi Pierre tarde à assumer une mission dont l’archevêque l’a chargé : son état de santé pose problème. Sans cela, écrit Pierre, il se serait rendu auprès du primat d’Angleterre, comme il en avait l’intention après son retour d’un déplacement (post peregrinationem quam feci)66. C’est donc le paludisme, la fièvre quarte, qui le guette à nouveau après l’avoir tracassé deux années durant (1191-1192) – l’époque où il apprenait, sur son lit de douleur, la chute de Guillaume de Longchamp67. Les témoignages épars relatifs à ses contacts avec l’archevêque de Cantorbéry donnent à entendre que Pierre ne s’occupait plus régulièrement des affaires du siège primatial, qu’on faisait appel à lui par intermittence et que sa position ne ressemblait plus à celle qui fut la sienne sous Richard et Baudouin. Pierre lui-même se fait d’ailleurs l’écho du changement lorsqu’il évoque, dans une lettre des années 90, sa iuventus (40/50 ans)68 liée au souvenir de ses seigneurs, les archevêques de Cantorbéry69. Dans son Recueil, il a gardé deux lettres – il a pu en exister d’autres70 –, écrites au nom d’Hubert Walter, légat apostolique (1195-1198). L’une d’elles, même si elle concerne en premier lieu le chanoine Thomas de Hurstbourne71, peut être interprétée aussi comme une réponse à l’appel que Pierre avait interjeté de la décision des chanoines de Salisbury, destinataires de la lettre, de rendre obligatoire la résidence des membres du chapitre72 : l’archevêque y souligne son droit de choisir ses collaborateurs, à l’instar du roi, en fonction de leur compétence, sans tenir compte des devoirs de résidence. Dans la deuxième lettre

  Ep. 109, 332C.   Ep. 87, 273A. 68   Ghellinck, Iuventus, p. 54. 69   Ep. 123, 364B. 70  Nous ne connaissons pas les raisons qui ont pu amener Pierre à garder telle lettre et à détruire telle autre. EEA, 2, p. XXXIX. 71   Ep. 135. Thomas de Hurstbourne fut chanoine de Saint-Paul de Londres. La lettre a vu le jour entre avril 1195 et février 1198. EEA, 3, 605, p. 260. 72   Ep. 133. 66 67

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– on pourrait parler d’un juste retour des choses –, Pierre s’adresse à celui dont il avait sollicité, plus de 25 ans auparavant, le patronage, Guillaume aux Blanches-Mains, devenu entre-temps archevêque de Reims, pour le mettre en garde, de la part de son confrère anglais, contre les menées de Geoffroi d’York73. Une autre affaire a dû réveiller en Pierre, témoin de deux chartes la concernant, des souvenirs plus mitigés encore : le projet de la collégiale de Hackington. Bien que condamnée par plusieurs papes, cette entreprise a encore occupé le début du pontificat d’Innocent III, qui confirma les décisions de ses prédécesseurs et reprocha à l’archevêque Hubert Walter de rouvrir un débat clos (quaestionem suscitare sepultam) et d’ériger une collégiale de substitution à Lambeth, près de Londres, en dépit des injonctions papales74. Par ailleurs, Pierre, sensible aux valeurs cisterciennes au point de devoir s’en justifier75, contrairement à Gautier Map ou Giraud de Barri, fait montre, tout au long de la dernière décennie du XIIe siècle, de préoccupations d’ordre spirituel. Imprégné des idées de Grégoire VIII, chanoine augustin, et de son entourage, marqué par la croisade, Pierre, après son retour de Palestine, s’est mis à rédiger son Tractatus de fide, ouvrage inédit, hormis la lettre introductive, en s’inspirant du Liber de commendatione fidei de l’archevêque Baudouin76. Dirigé contre les Cathares (publicani, paterini, humiliati, cruciati)77 – l’ami Réginald de Bohun les avait combattus jadis à Toulouse78 –, le travail de Pierre, dont l’intention n’est pas sans rappeler l’Instructio de fide catholica de 1169, peut également être interprété comme un hommage posthume au prélat cistercien, primas Angliae Baldewinus79, que Pierre met sur un pied de quasi73   Ep. 122. EEA, 3, 655, p. 295. La lettre fut probablement rédigée en 1196 lorsque Geoffroi Plantegenêt, suspendu par le pape, se trouvait en France. ODNB, 21, p. 766-767. EEA, 27, p. XLIX-LI. 74  Innocent III, Regesta, 1, PL, 214, n° 357, 332D ; n° 432 ; n° 433 ; n° 434. Pierre est parmi les témoins de deux chartes de l’archevêque concernant Lambeth. EEA, 3, n° 369, p. 38 (avril 1195 x février 1198) ; n° 372, p. 44 (mars x mai 1197). Également, Cheney, From Becket to Langton, p. 36-37. 75   Ep. 97, 304B. 76  Revell, op. cit., p. 323, n. 1. Dans son Invectiva, 1115C, ouvrage rédigé à la fin du siècle, Pierre mentionne un opus novellum intitulé De assertione fidei (Tractatus de fide ?). 77   Ep. 77R, p. 326.8. 78  Revell, op. cit., p. 323, n. 1. 79   Ep. 77R, p. 325.7.

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égalité – vita, scientia, sanctitate – avec, entre autres, Hilaire, Jérôme et Augustin, tous également consultés pour la rédaction de l’ouvrage80. Pendant toutes ces années, la question du rapport des clercs au monde, qui hante Pierre depuis longtemps, continue d’occuper une place de choix. Si son aveu, dans l’Invectiva, d’avoir pris pour modèle un chanoine régulier qui, à l’imitation du Christ, a renoncé à ses biens et quitté le monde81, ne concerne que Pierre lui-même et fait penser à sa préconisation d’une vie dans le dépouillement, les lettres admonitrices qu’il a expédiées à son ami homonyme ou à son neveu Ernaud, fraîchement élu abbé de Saint-Laumer de Blois82, deux personnes proches, mais trop tournées vers le siècle et tentées par lui, témoignent de sa volonté de différencier clairement les modes de vie laïc et ecclésiastique. Ainsi, s’adressant à Ernaud, il écrit, entre autres83 : […] Je me félicite de ta gloire, je partage la joie des tiens, mais à toi de voir s’il y a vraiment une raison de se réjouir. Par l’amour du Christ miséricordieux, je te conjure de bien mesurer les risques de la place que tu occupes. Médite le mot de Salomon : « La conduite des puissants sera examinée avec rigueur »84. « Aie pitié de ton âme et plais à Dieu »85. « Conduis-toi et agis comme il faut »86, et tes proches pourront être fiers que tu sois « le serviteur fidèle et intelligent » à qui le Seigneur « a confié la charge de tous ses biens »87. « Plus tu auras un haut rang, plus tu dois rester humble »88. Écoute le Christ humble et terrifiant à la fois : « Le plus grand parmi vous doit être le plus petit »89. Tes confrères t’« ont chargé d’être à leur tête »90 : sois simplement l’un d’entre eux. Benoît […] et d’autres maîtres du monachisme sont d’un même avis : l’on ne peut revenir sur les vœux que l’on a prononcés une fois. Si le choix des moines, comme tu écris, et non pas ton ambition, a fait de toi leur chef, tu resteras toujours un des leurs. Jusqu’à   Ibidem.   Invectiva, 1112A/C. 82   Ep. 76 ; Ep. 132. 83   Ep. 132, 391D/392C. 84   Sag. 6.6. 85   Sir. 30.24. 86   Jér. 7.3. 87   Lc 12.42. 88   Sir. 3.20. 89   Matth. 23.11. 90   Sir. 32.1. 80 81

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ce jour, tu as porté le joug du Seigneur : il va te falloir le porter avec plus de patience encore, et tu devras vivre selon la Règle parmi ceux que tu auras à instruire dans la vie selon la Règle. Autrement, les paroles de l’Évangile s’appliqueront à toi : « Ils attachent de lourds fardeaux, difficiles à porter, et les mettent sur les épaules des hommes ; mais eux-mêmes refusent de bouger un doigt pour les aider à remuer ces fardeaux »91. Le fondateur de votre ordre, en rédigeant sa Règle, a voulu que « par » ton « exemple », tu « démontres que » tes « disciples doivent effectivement éviter ce que » tu « leur indiques comme contraire à la vie monastique »92 […]. Aucune élection, aucune dignité, et j’insiste, ne saurait te libérer des vœux que tu a prononcés autrefois […]. Auditeur, jadis, des cours de droit civil, tu te rappelleras sûrement la maxime de l’empereur : Nous désirons vivre selon les lois, tout en étant au-dessus d’elles93. Ou le passage du Code : « Se reconnaître tributaire des lois est l’expression digne de la majesté du prince »94. […] Si tes subordonnés t’honorent, ils t’imposent aussi une responsabilité accrue. […] Dieu, terrible dans ses jugements, te demandera des comptes de ta gestion, sans complaisance aucune95. […] La distinction que fait Pierre entre les modes de vie laïc et ecclésiastique se révèle tout aussi pertinente dès lors qu’il s’agit d’évêques, comme le martèle le Canon episcopalis, rédigé entre 1196 et 1198, où Pierre a réuni les observations qu’à travers sa correspondance il avait jugé nécessaire d’adresser aux différents destinataires en charge d’un diocèse. Parmi les exemples qui méritent la réprobation et qui montrent, au dire de Pierre, les effets néfastes de la confusion du spirituel et du temporel, l’on retiendra le sort misérable réservé, en Sicile, aux évêques de cour qui se sont consacrés à des tâches administratives – apparemment, le souvenir de Palerme n’a jamais quitté notre auteur – et l’impunité totale dont ont bénéficié les personnes concernées, de près ou de loin, par l’assassinat

  Matth. 23.4.   Benoît, Reg., 2, p. 50.35-37. 93   Dig., 32.1.1.23 : […] decet enim tantae maiestatieas servare leges, quibus ipse solutus esse videtur. 94   Cod. Iust., 1.14.4 : Digna vox maiestate regnantis legibus alligatum se prin­ cipem profiteri […]. 95   Lc 16.2. 91 92

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de Becket – la position de Pierre dans cette affaire a donc évolué depuis l’époque d’Henri II96. Cela dit, le changement le plus notable survenu avant 1200, sur le plan personnel du moins, fut l’accès de Pierre à la prêtrise, décision qu’il avait toujours repoussée, malgré les pressions exercées sur lui, comme en témoigne une lettre très détaillée97 où Pierre, s’appuyant sur de savants arguments, juge déplacée l’insistance avec laquelle l’évêque de Londres, Richard Fils-Néel (1189-1198), l’incite à se faire ordonner prêtre. Pierre explique son refus d’abord par sa crainte de ne pas être à la hauteur des exigences auxquelles un prêtre doit satisfaire, tout en se déclarant prêt à assister ceux qui, comme Becket, subiraient l’exil, voire la mort. D’autre part, pourquoi changer d’ordre ? Diacres et archidiacres sont canoniquement reconnus comme tels, sans que s’ensuive l’obligation de la prêtrise, et s’il peut envisager, un jour, en tant que chrétien, l’ordination, ce sera de son libre choix, jamais sous la contrainte98, conclutil, presque piqué au vif et fort de l’exemple de Célestin III, resté diacre jusqu’à son élévation au siège apostolique99. Cela étant, en fin de compte, l’évêque de Londres a probablement obtenu gain de cause, car dans une lettre postérieure, écrite vers 1198100 à l’abbé Richard de Cirencester (1187-1213), amicus carissimus101, Pierre affirme avoir franchi le pas tant redouté, parce que lourd de conséquences morales ; et conscient de ses faiblesses, de ce qu’il appelle son mode de vie pernicieux – en tant qu’enseignant et plus encore, en tant que membre de différentes cours, où règnent l’ambition, la flagornerie, le mensonge et l’impiété102 –, il s’en remettra, devenu archidiacre de Londres, à la prière des moines augustins de Cirencester103 sans laquelle il voit mal comment il pourrait remplir sa nouvelle fonction. L’angoisse d’être incapable de s’acquitter de sa tâche et de devoir rendre compte de ses défaillances devant le tri96   Canon episcopalis, 1110A ; B. D’autres remarques critiques concernent les prélats de l’Échiquier (1107B/C), le déni de justice dont est victime le clergé ou le mépris du roi pour l’immunité de l’Église (1110B). (1108B/D). 97   Ep. 123. La lettre appartient à l’édition de 1196. Southern, op. cit., p. 132. Plus loin, p. 501 sq. 98   Ibidem, 367B. 99   Ibid., 366D-367A. 100   Ep. 139. 101   Ep. 45R, p. 203.1. Revell, op. cit., p. 203, n. 1. 102   Ep. 139, 415B. 103   Ep. 45R. Revell, op. cit., p. 203, n. 1.

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bunal divin l’accompagneront d’ailleurs pendant les années à venir, jusqu’à sa mort. À la fin du siècle se situe encore une autre démarche qui témoigne de la ténacité de Pierre. En effet, à l’époque même où il attestait des chartes de l’archevêque Hubert Walter104, il a dû se tourner de nouveau vers la France pour mettre fin à ce qu’il considérait toujours comme un déshonneur, son exil en Angleterre, cause de moments de dépression105. Cette fois-ci, le destinataire de sa requête – Pierre pensait la présenter personnellement – fut Eudes de Sully, apparenté aux Plantegenêts par son arrière-grand-mère Adélaïde, fille de Guillaume le Conquérant, et élu évêque de Paris en 1196 († 1208). Pierre l’avait rencontré jadis à Paris avant de le revoir, des années plus tard, à la curie romaine, à l’époque où lui-même y défendait le malencontreux projet de la collégiale de Hackington, et il le tenait en haute estime, d’autant plus que l’élection d’Eudes au siège de Paris s’était déroulée sans recours à la simonie, pratique pourfendue par Pierre avec véhémence106. Cela dit, Pierre se désignant, après 1200, comme archidiacre de Londres107, son ultime tentative de retourner dans son pays pour y être au moins enterré108 s’est visiblement soldé par un échec. Eudes a-t-il suivi l’exemple des évêques de France pour qui Pierre n’existait déjà plus109, ou ses démêlés avec Philippe Auguste, son parent110, frappé d’interdit pour avoir répudié la reine Ingeborg – de 1199 à 1200, l’évêque fut absent, banni par le roi111 – ne lui ont-ils pas laissé le temps de don Plus haut, n. 74.   Ep. 80R, p. 338.5. Plus loin, p. 522. 106   Ep. 126, 376B ; 377A/B ; Ep. 127, 379A. DHGE, 15, col. 1330-1331. Le frère d’Eudes, Henri de Sully, fut archevêque de Bourges (1183-1199). DHGE, 23, col. 1233-1234. Pour le rejet de la simonie, également, Ep. 120 ; Ep. 129 ; Carmen 1.3 (Wollin, op. cit., p. 251-256). 107   D’après les FEA, 1, p. 10, Pierre de Blois apparaît comme archidiacre de Saint-Paul de Londres vers 1200, sans abandonner pour autant sa charge de Bath. Également, EEA, 10, p. XLIX ; 217. 108   Ep. 80R, p. 338.5. 109   Ibidem, p. 337.4. Cette remarque en rappelle une autre, écrite une dizaine d’années plus tard : Gravi quartana laborabam Turonis et exiit fama inter fratres meos per Angliam et Normanniam quod eram mortuus ; ego tamen iam in bona convalescentia eram – Ep. 76R, p. 322.6. Plus loin, p. 602. 110   Leurs grands-pères paternels étaient frères. 111   DHGE, 15, col. 1330. Sur le mariage de Philippe Auguste avec Ingeborg de Danemark, Baldwin, The Government, p. 82-87. Sur l’interdit qui frappait le roi de France en 1200 et les conséquences pour Eudes de Sully, ibidem, p. 178104 105

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ner suite à l’appel de Pierre ? Quoi qu’il en soit, ce dernier n’aura pas eu l’occasion de graver sur sa pierre tombale, évoquant un vers de Lucain : Pierre, l’intime d’Eudes – Petrus Odonis112.

179. Innocent III, op. cit., n° 348, 321B-322A. Pour les documents concernant Eudes de Sully, PL, 202 (Synodicae constitutiones : 57C-68D. Statuta et donationes piae : 69A-92D). 112   Ep. 80R, p. 338.5. Pierre s’est inspiré de Lucain (Bellum civile, 2, 341-344) – […] Da foedera prisci/ inlibata tori, da tantum nomen inane/ conubii : liceat tumulo scripsisse ‘Catonis/ Marcia’ nec dubium longo quaeratur in aevo – pour terminer sa lettre par la formule sic liceat mihi scribere « Petrus Odonis », jouant sur le rapport paronymique Catonis/Odonis.

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82 (116)* À son très cher seigneur et ami H[ugues], par la grâce de Dieu abbé de St-Denis, maître Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : vous serez le premier à lire mon nouveau livre. Je vous envoie un nouvel ouvrage, qui manque encore de perfection et qui demande à être revu à fond. Je vous saurais donc gré de le retourner, une fois lu, à son auteur pour qu’il puisse y apporter les corrections nécessaires. Ainsi, si vous voulez bien l’accepter, le livre vous sera réexpédié sous une forme plus présentable, de même que quelques autres de mes écrits, rédigés dans un style plus élégant, qui traitent de sujets plus agréables et dont le lecteur pourra tirer profit. En contrepartie j’aimerais que vous me fassiez parvenir, si possible, votre traité où vous décrivez vos expériences en Sicile, des expériences plutôt négatives. Ainsi, les beaux esprits se rencontrent et de plus, l’échange de livres constitue un geste sympathique entre vieux amis. Je suis au courant de vos difficultés, je connais vos peines, je sais qu’on a pillé vos biens, j’ai noté le tonnerre des menaces du roi et j’ai été présent au moment où il incitait vos domestiques à se révolter contre vous. Vous êtes testé par le feu du Seigneur, mais votre grandeur d’âme, dont vous avez fait preuve en maintes occasions difficiles, obtiendra gain de cause grâce à votre patience. Le roi vous promet la paix contre une somme d’argent énorme et il veut vous donner son baiser retors de réconciliation, lui qui s’est montré inaccessible aux demandes du souverain pontife, qui s’est fermé aux prières pressantes des évêques et des abbés de votre province et qui n’a tenu aucun compte de la clameur des moniales et des moines. Ce pacte fondé sur l’argent est quelque chose de répugnant, et une grâce achetée est une disgrâce aux yeux de Dieu et des hommes. J’espère que celui qui dégonfle l’orgueil des princes  Peut-être une allusion à la troisième croisade. L’on notera que Pierre a toujours gardé une image négative de la Sicile.    Prov. 27.21.    Ps. 76.13. 

* La lettre étant publiée vers 1196, son destinataire est Hugues V Foucaut, élu abbé en 1186, mort en 1197. GC, 7, col. 382-383.

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et dont la force vient à bout de la morgue des puissants, vous procurera une paix plus honorable. Pour éviter un simulacre de paix, beaucoup ont préféré une persécution ouverte : jadis, le roi d’Israël a conclu avec Ben-Hadad une alliance qui s’est soldée par un échec personnel et par un désastre pour son peuple. Ayez donc les yeux constamment tournés vers le Seigneur. Réfléchissez à ce qui vous arrive et laissez le Seigneur vous guider vers la paix. Dans les Proverbes, vous pouvez lire que lorsque le Seigneur approuve la conduite de quelqu’un, il réconcilie avec lui ses ennemis eux-mêmes. Il est encore écrit : La paix de Dieu, qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer, gardera votre cœur et votre pensée. Puisse cette paix-là faire en sorte que votre combat se termine par votre gloire et votre triomphe. Adieu !

  Jos. 10.24.   1Rois 15.16-22.    Ps. 25.15.    Aggée 1.5.    Prov. 16.7.    Phil. 4.7.  

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83 (108)* Au révérend père et seigneur G[uillaume]**, par la grâce de Dieu évêque d’Ely, légat du siège apostolique, chancelier du roi d’Angleterre, Pierre de Blois, archidiacre, salut : que le sacerdoce prestigieux s’exerce au bénéfice de tous. Votre nom se diffuse partout comme une huile parfumée, et la gloire de votre générosité se porte au loin à force de largesses. C’est pourquoi, avec tous les autres, j’accours m’approvisionner en huile, je me dirige vers la source intarissable de bonté et d’abondance. Moi aussi, comme les autres, j’apporte un récipient vide pour y verser de votre huile, qui s’arrêtera de couler, à moins que l’on n’amène des récipients à plusieurs reprises. Vous ne risquez d’ailleurs rien, avec votre geste généreux : la charité se renforce par sa propre faiblesse, elle se développe en s’épuisant, elle dépense sans compter, elle puise son énergie dans la prodigalité, elle se grandit quand elle défaille. Toutefois, je ne vous demande ni de l’or ni de l’argent. Ce que j’attends de vous, c’est plutôt une intervention auprès du roi. Car le Seigneur vous a dressé, telle une colonne du royaume, tel un point cardinal, tel un géant qui supporte le ciel, afin que vous soyez le soutien compatissant et serein des victimes d’une calomnie injurieuse. Exercez donc, comme vous me l’avez promis, au nom du roi votre coercition à l’encontre du shérif du comté de Stafford, qui tyrannise mes gens de manière funeste. Je vous demande de rendre justice aux pauvres, qui vous implorent dans leur détresse, pour que celui qui juge la terre entière se montre miséricordieux envers nous tous. Mes gens se sentent effectivement écrasés et soumis au joug d’une servitude implacable, en contradiction avec les anciens privilèges de notre Église de Wolver­ hampton. Or, pour reprendre le sens d’un mot d’Ésaïe, il faut la

 

  Cant. 1.2 (V).   2Rois 4.6.

Lettre publiée vers 1196. Guillaume de Longchamp, évêque d’Ely (1189-1197), chancelier de Richard Ier (1189-1197), légat apostolique (1190-1194). DHGE, 22, col. 939-940. *

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soulager du joug qui pèse sur elle. Puisse l’arrêt que vous prononcerez éloigner le fouet du collecteur d’impôts, qui frappe les pauvres. Adieu !



  Is. 10.27.

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84 (31)* Au révérend père et seigneur R[aoul]**, abbé de Fountains Abbey, son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans celui sans lequel il n’y a pas de salut. J’ai appris que dans votre bonté, vous compatissez à mes douleurs et qu’animé d’une profonde sympathie, vous partagez les maux dont je souffre, pour me réconforter en quelque sorte. Je remercie celui qui nous distribue sa grâce, de m’avoir frappé. Je visais, en effet, la grandeur, ce qui était trop haut pour moi, et les succès continus me faisaient perdre le sens de la réalité. C’est alors que le Seigneur m’a soulevé et jeté au loin ; il m’a humilié, lui qui est roi depuis toujours. Ne voulant pas comprendre et n’étant pas disposé à changer, j’ai attiré sur moi une punition encore plus grande pour le jour où Dieu manifestera son jugement terrifiant. Le Christ a transformé cette colère en grâce. Il a voulu que je tombe malade pour m’éviter une infirmité beaucoup plus grave. Prisonnier de ma négligence, je ne pensais plus à mon salut. Mais la maladie, sous de multiples formes, a remis dans la course un paresseux qui commençait à prendre du retard sur le chemin du Seigneur. Comme le dit le prophète : Le nombre de leurs maladies a augmenté ; c’est pourquoi ils se dépêchent. Quant à moi, je souffre encore énormément. Je souhaite ardemment pouvoir supporter avec patience mes souffrances. Sans la patience, n’importe quelle détresse psychique ou physique s’avère nulle et sans valeur pour le salut. Sans la base solide de la patience, même les vertus ne méritent pas leur nom et perdent leur fonction. La vertu reste, en effet, veuve sans le soutien de la patience.   Ps. 131.1.   Ps. 102.11.    Ps. 55.20.    Rom. 2.5.    Ps. 15.4 (V).   Prud., Psych., 177.  

Lettre publiée vers 1196. Il s’agit de Raoul Haget, abbé de Fountains Abbey (1190-1203). Revell, op. cit., p. 244, n. 1. Gilyard-Beer, Fountains Abbey, p. 9 ; 23-24. *

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Il existe des gens qui paraissent être forts lorsque tout leur réussit, qui font confiance au Seigneur tant qu’il leur est propice, mais qui perdent pied dans l’épreuve. La patience, il faut en convenir, court un grand risque lorsque des injustices la mettent à l’épreuve, car pour tenir le coup, la force morale de l’homme ne dépasse pas certaines limites. Sa capacité de résister dépend de la manière dont la grâce divine est répartie : parfois, la force se consolide, parfois, elle faiblit ; elle diminue ou elle s’accroît. Qui pourrait croire que la misère et la maladie ne soient pas des dons de Dieu, puisque le Christ a répondu à l’Apôtre : Ma grâce te suffit. Ma puissance se manifeste précisément quand tu es faible. C’est pourquoi le même Apôtre a pu expérimenter personnellement ce que son Maître lui avait prédit un jour : Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort, écrit-il. Ce que la sagesse du monde, pure folie aux yeux de Dieu, qualifie de détresse n’est que consolation pour les hommes au cœur droit10. Ce qui a fait dire à l’Apôtre : Quant à moi, je ne me vanterai que de ma faiblesse11. Job fut puni dans sa chair et par la perte de ses biens. Qui a connu la détresse, dit-il, retrouvera un prestige tout neuf12, et ce que l’impatience considère comme un supplice se change en soulagement pour celui qui endure patiemment. Car le fait que la patience pèse le pour et le contre de manière plus modérée apporte un répit, et en plein tourment, la détresse perd de son amertume par l’avant-goût d’une consolation à venir. Job, que je viens de citer, peut donc dire : Qu’il laisse aller sa main et qu’il tranche le fil ! Et que ma consolation soit qu’il ne m’épargne pas en ma souffrance13. Habacuc également a chanté dans son livre : Que la pourriture pénètre dans mes os et moisisse sous moi, pour qu’au jour du malheur je trouve le repos et rejoigne notre peuple en armes14. Lui, il savait qu’après le battage du blé viendraient les vendanges, que la joie suivrait l’affliction et que l’outrage fait au corps aboutirait au triomphe.

  Ps. 139.11 (V).   2Cor. 12.9.    2Cor. 12.10. 10   Ps. 32.11. 11   2Cor. 12.5. 12   Job 22.29 (V). 13   Job 6.9-10 (V). 14   Hab. 3.16 (V).  

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Dans sa lettre aux Corinthiens, l’Apôtre écrit : De même en effet que nous avons abondamment part aux souffrances du Christ, de même nous recevons aussi un grand réconfort par le Christ15. Et dans la lettre aux Hébreux, nous lisons : Certains d’entre vous étaient insultés et maltraités publiquement, tandis que les autres étaient prêts à soutenir ceux que l’on traitait ainsi ; quand on a saisi vos biens, vous avez accepté avec joie de les perdre, en sachant que vous possédiez une richesse meilleure, qui dure toujours16. De même Jacques, conscient de la grande douceur de Dieu, qu’il éprouve en dépit de ses souffrances, peut écrire : Mes frères, considérez-vous comme très heureux quand vous avez à passer par toutes sortes d’épreuves17. Car le Seigneur frappe celui qu’il reconnaît comme son fils18. Il vient l’inspecter matin après matin et il le met à l’épreuve à chaque instant19. Le Seigneur l’inspecte et le met à l’épreuve afin de préserver son esprit de l’esprit malin. Tu t’es occupé de me conserver la vie, estime un malade20. Les punitions du Seigneur secouent la poussière qui s’est accumulée à la suite d’actes répréhensibles commis en permanence, au grand dam de l’âme, et la blessure extérieure apporte la guérison de la plaie intérieure. Pour Salomon, des blessures douloureuses peuvent guérir de la méchanceté et les coups assagir le fond du cœur21. Si le Seigneur se met en colère, c’est pour montrer sa mansuétude, s’il frappe, il désire nous ménager, s’il nous terrasse, c’est pour nous relever. Qui reconnaît la force de ta colère22, Seigneur ? Car Dieu, en dépit de sa colère, est plein de bonté : les signes de tes châtiments qui touchent tout spécialement les tiens sont des indices infaillibles de ta compassion. Les âmes des justes sont évidemment entre les mains de Dieu23. C’est pourquoi les sages font bien la part des joies et des douleurs, de la colère du Seigneur et de sa bonté. Les filles de Juda s’émerveillent des décisions que tu as prises, Sei-

  2Cor. 1.5.   Hébr. 10.33-34. 17   Jac. 1.2. 18   Hébr. 12.6. 19   Job 7.18. 20   Job 10.12. 21   Prov. 20.30. 22   Ps. 90.11. 23   Sag. 3.1. 15 16

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gneur, écrit le psalmiste24. Toute correction est sur le moment bien amère ; mais dans l’avenir, elle donnera des fruits de paix25. Bien évidemment, qui ne peine pas avec les hommes, qui ne se voit pas châtié avec les hommes sera châtié avec les démons. Pour un juste, il vaut mieux souffrir ici-bas, être tourmenté ici-bas et échapper aux peines éternelles, après avoir connu des douleurs sur la terre. Nous avons dû traverser le feu et l’eau. Mais tu nous as tirés de là et soulagés26. À en croire Job, le juste ne gardera pas plus de souvenirs de ses malheurs présents que de l’eau écoulée. La vie lui deviendra plus radieuse encore que le jour à midi ; l’obscurité se changera en clair matin27. Pour le moment, je souffre toujours, plongé dans l’angoisse, les flèches du Seigneur me blessent encore au point que je perds le moral. Je sais cependant que le châtiment reste en deçà de la faute commise auparavant. Je considère ma maladie comme un don de Dieu et je tiens pour une grâce de sa part le fait de me trouver affligé de tourments. Un médecin ne prescrit pas toujours des médicaments agréables à son malade, souvent même il lui administre des potions amères. Une maladie biliaire, conséquence d’une alimentation trop recherchée, se traite fréquemment à coups d’absinthe. Les abcès, résultat de l’oisiveté et de l’abus d’alcool, se guérissent par l’exérèse et les saignées. Mes accès de fièvre avec leur alternance de chaud et de froid, je pourrai les déduire de mon temps de purgatoire. Mais j’espère que celui qui reste notre espoir ne me fera pas subir deux fois la même oppression28 ni ne me jugera encore pour la même faute. Si j’arrive à supporter les peines actuelles que j’endure dans ma chair, si je ne perds pas patience, le châtiment momentané rachètera une mort sans fin, et le temps de souffrir ici-bas effacera ma souffrance éternelle. Je souffre pour mes propres péchés : si seulement Dieu m’avait accordé de souffrir pour sa justice ! Heureux ceux qu’on persécute pour la justice29. Qu’aucun d’entre vous, dit l’apôtre Pierre, n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur ou malfaiteur. Mais si vous avez

  Ps. 97.8.   Hébr. 12.11 (V). 26   Ps. 66.12. 27   Job 11.16-17. 28   Nah. 1.9 (V). 29   Matth. 5.10 (V). 24 25

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à souffrir après avoir bien agi et que vous le supportez, c’est un bien aux yeux de Dieu30. Nous lisons fréquemment que des hommes célèbres, de grands vieillards, de jeunes gens élégants, voire de jeunes femmes gracieuses, tous ont enduré pour le Christ la flagellation, le feu, l’épée, les bêtes sauvages et beaucoup d’autres genres de supplices. Tous furent torturés parce qu’ils préféraient Dieu au monde. Moi, en revanche, je souffre en raison de mes propres péchés. La grâce du Christ me suffira pour ne pas perdre courage : j’ai à l’esprit l’exemple de sa patience et je souhaite que ma faible chair, si souvent maltraitée, ne lâche pas, en pleine tempête, par pusillanimité31.

30 31

  1Pierre 4.15 ; 2.20.   Ps. 54.9 (V).

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85 (110)* À l’abbé et aux moines de l’Aumône**, ses vénérables seigneurs et amis, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans celui qui décide le salut de Jacob. Parce qu’en vivant dans la sainteté, vous honorez le nom de votre maison, votre couvent jouit d’un prestige plus glorieux que d’autres abbayes. C’est pourquoi je me suis tourné vers vous dans un sentiment de profonde affection, et je me suis proposé de visiter cet endroit agréable plus souvent pour y trouver réconfort et mutuelle édification. Mais depuis que je vous ai quittés, la maladie n’a plus lâché prise : j’ai d’abord souffert des yeux pour ensuite tomber dans un état de fièvre aiguë qui s’est poursuivie sous forme de fièvre tierce avant de se muer, par une sorte de tour de passe-passe, en fièvre quarte, après m’avoir torturé très longtemps. Mon pauvre corps affligé brûle et grelotte de fièvre, mieux vaudrait parler de souffrances d’enfer, et puisque les médecins n’arrivent plus à susciter l’espoir de guérir, j’implore humblement l’intercession de vos prières. Grâce à mon expérience personnelle et par la lecture de l’Évangile, je n’ignore pas à quel point la foi ou la prière d’un tiers peut vous aider. Matthieu nous apprend, en effet, que celui qui est la vie pour les mourants, voire les morts, a supprimé les droits de la mort : rappelez-vous le paralysé couché sur une civière, qu’on a amené au Christ, l’officier romain qui a demandé de l’aide pour son esclave, la femme cananéenne dont la fille était tourmentée par un esprit mauvais, sans parler de Marie, de Marthe et de leur frère Lazare. Dans tous ces cas, le

  Ps. 43.5 (V).   Matth. 9.2.    Matth. 8.5-13.    Matth. 15.22.    Jn 11.1-44.  

Lettre publiée vers 1196. L’abbaye cistercienne de l’Aumône se trouvait au nord de Blois. Dans sa lettre, Pierre s’adressait probablement à l’abbé Réginald. GC, 8, col. 1398. *

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Christ a bien montré ce que la prière d’une tierce personne est capable d’accomplir. Fréquemment, je bous de fièvre et je suis tout en eau. Mais l’eau de votre dévotion une fois répandue devant Dieu pour moi, j’entrerai en convalescence et je pourrai rapidement retourner chez vous pour l’action de grâce. Laissez-vous toucher, mes très chers, par la condition humaine, par l’engagement communautaire que j’ai pris devant votre chapitre, par le lien de la charité, par l’angoisse du malade et par la piété du suppliant. Adieu !

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86 (109)* Au révérend père et seigneur Hubert, par la grâce de Dieu archevêque de Cantorbéry, primat de toute l’Angleterre et légat du siège apostolique, son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut et amour sincère dans l’obéissance filiale. J’avais l’intention de me rendre chez vous après mon récent déplacement et, obéissant, d’accepter votre mission, dans la mesure où l’amour filial pourrait s’en acquitter. Cependant, j’ai senti une température élevée, présage de la fièvre quarte qui me guette encore. Je crains, après avoir expérimenté deux années durant sa malfaisance, qu’elle ne m’attaque à nouveau, au cas où je reprendrais la vie tumultueuse des gens de cour en dérogeant à mon régime, en faisant des efforts ou en m’exposant au froid. Je demande donc à Votre Grâce d’excuser un retard qui s’explique moins par la peur de la maladie que tout simplement par la peur de la mort. Si pour l’Église de Cantorbéry, voire pour vousmême, ce que je ne souhaite nullement, surgissait, malgré tout, un grave danger qui nécessiterait ma présence, vous ne devriez avoir aucune espèce de pitié pour quelqu’un qui se meurt ou qu’accable la maladie. Si votre personne est en péril ou si l’état de l’Église l’exige, il est dans l’intérêt public d’obéir, sans chercher à se dérober, sans recourir à des subterfuges. Celui qui, dans de telles situations, transige avec l’obéissance ou commence à ergoter s’arroge en fait le droit, à ses dépens, de goûter au fruit de l’arbre qui donne la connaissance de ce qui est bon ou mauvais. Plaise à Dieu que l’obéissance mette un terme à mon existence, puisque nous souffrons toujours des suites de la désobéissance d’Adam. Adieu !  Peut-être une allusion à la mission évoquée dans la lettre 216 (écrite après 1193) : A domino Cantuariensi vocatus et tractus tempestive Northmanniam transfretare decrevi, longius forsitan profecturus. Pierre recommande ce voyage aux prières de la communauté de Crowland, parle de insufficientia corporis et espère récupérer sa santé (convalescat infirmitas).    Deut. 13.9.    Gen. 2.17. 

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Lettre publiée vers 1196.

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87 (87)* Au révérend père et seigneur Guillaume, par la grâce de Dieu évêque d’Ely, chancelier du roi d’Angleterre et légat du siège apostolique, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut et persévérance dans l’adversité. Lorsque, sur mon lit de douleur, les souffrances dues à la maladie m’accablaient, les nombreuses nouvelles que m’apportaient mes visiteurs ont augmenté mes peines : j’ai pu me rendre compte à quel point la traîtrise et la malignité de comploteurs factieux et rongés par la jalousie avaient attenté à votre innocence. Ce jour-là, Dieu m’a percé de ses flèches, et j’en ai absorbé le poison qu’elles portent. Aussi ma peine donne-t-elle libre cours aux larmes et, compatissant par sympathie, je n’arrive pas à retrouver mon calme. Pour le dire avec les mots du bienheureux Job : Dès que je me suis couché, je commence à me dire : « Quand me lèverai-je ? » Et le lendemain j’attends à nouveau le soir, assailli de douleurs, jusqu’à ce que la nuit tombe. Avant de quitter l’Angleterre en compagnie du roi, j’ai pu effectivement constater personnellement – et je vous ai mis en garde – combien vos rivaux, travaillés par leur jalousie, s’employaient à préparer leurs attaques iniques contre vous. Par jalousie, le Christ fut mis en croix ; la jalousie arma Caïn contre son frère, Saül contre David, Joab contre Abner et Amassa. C’est à cause de la jalousie du diable, nous informe Salomon, que la mort est entrée dans le monde. C’est encore elle, la bête de la forêt, qui a dévoré l’armée d’Absalom . Et toujours à propos de la jalousie, le Sage nous avertit : Fuis la compagnie d’un homme jaloux, ne partage pas le repas d’un jaloux. « Mange et bois », te dit-il, mais en réalité, il ne   Ps. 40.4 (V).   Job 6.4.    Job 7.4 (V).    Gen. 4 ; 2Sam 1.3 sq. ; 3.26 sq. ; 20.4 sq.    Sag. 2.24.    2Sam. 18.6-7.    Prov. 22.24.  

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Lettre publiée vers 1198. Plus haut, p. 396.

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te veut aucun bien. Devant toi, il va pleurnicher, dit le Siracide, et sous prétexte de t’aider, il te fera un croc-en-jambe. Ce fils de perdition10, au lieu de prendre Dieu comme refuge11, s’en est toujours remis aux paroles mensongères. Sa langue cachait un lait, parfumé de miel12, alors que son cœur abritait le dard venimeux d’un scorpion. Lui et ses complices, dont la bouche était pleine de malédictions amères, dont la langue avait toujours servi à tromper13, pouvaient ainsi intriguer à leur guise. Votre perspicacité aurait dû déjouer les agissements hostiles de ces sirènes au chant néfaste, mais tant que l’on connaît la prospérité, l’on ne se soucie guère de savoir qui est ami et qui ne l’est pas. Très révérend évêque, ces détracteurs, ennemis de Dieu14, ces marchands d’huile, n’étaient pas avares de leurs bravos, mais, je peux en témoigner, sous leurs traits de faux modestes, ils préparaient ta chute. On voit des gens se répandre en courbettes, mais leur cœur est rempli de ruse15, nous dit encore le Siracide. Grâce à leur langue flatteuse, ils ont réussi, toujours d’accord avec toi, à s’introduire dans ton entourage. Pourtant, à présent, leurs paroles sont des poignards16. L’expérience nous apprend que chacun a pour ennemis les membres de sa propre famille17. De la même manière, le feu qui couve dans la poche18, le serpent que l’on réchauffe dans son sein, la souris qui ronge la poire se montrent reconnaissants à l’égard de leurs hôtes ! Dès que l’occasion de nuire s’est présentée, les œufs de serpent se sont ouverts, comme dirait Ésaïe, et après le temps d’incubation, il en est sorti des vipères19. Ce n’est pas un ennemi, celui qui t’insulte aujourd’hui ; autrement tu le supporterais20. Mais ton meilleur ami, avec qui tu partageais ton pain21, qui marchait d’un   Prov. 23.6-7.   Sir. 12.18 (V). 10   2Thess. 2.3 (V). Pierre désigne ici Hugues de Nonant. 11   Ps. 52.9. 12   Cant. 4.11. 13   Rom. 3.13-14. 14   Rom. 1.30. 15   Sir. 19.26. 16   Ps. 59.8. 17   Mich. 7.6. 18   Prov. 6.27. 19   Is. 59.5 (V). 20   Ps. 55.13. 21   Ps. 41.10.  

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même pas22, s’est tourné contre toi23. De même que l’on commence à offrir le meilleur vin, puis, quand les invités ont beaucoup bu, l’on sert le moins bon24, les impies qui t’ont supplanté ont d’abord fait couler le vin de la douceur flatteuse, ensuite, ils ont servi le vin de la banlieue de Gomorrhe, un breuvage de vipères empoisonné qui n’admet pas de guérison. Et pourtant, père, j’avais cru que tu connaissais, après les avoir côtoyés tous les jours, ces descendants de Canaan25, cette bande de serpents26, cette génération indocile et rebelle, toujours de cœur inconstant et d’esprit infidèle à Dieu27. Pas plus qu’un Éthiopien ne peut changer la couleur de sa peau ou la panthère les taches de son pelage28, tes détracteurs, qui ont bu la méchanceté comme de l’eau depuis leur jeune âge, ne pourront oublier la malignité que leurs parents leur ont transmise. Écoutons Salomon : Même si l’on écrasait un méchant avec un pilon, comme des graines dans un mortier, on n’arriverait jamais à le débarrasser de sa méchanceté29. Hélas ! Où est la crainte de Dieu ? Où le souvenir de la mort ? Où la frayeur de l’enfer ? Où l’attente terrifiante du jugement terrible ? Comment le lien de la fidélité, le souvenir de tant de bienfaits, la promesse de l’allégeance et la contrainte du serment – comment tout cela n’a-t-il pas empêché ce lugubre fils de damnation de commettre son énorme crime ? Mais – je cite Jérémie – il s’obstine à se prostituer, il refuse de reconnaître ses torts30. Son cœur s’est endurci dans la méchanceté et son poing reste menaçant31. Seigneur Jésus-Christ, toi qui aimes la vérité, mieux, tu es amour et vérité, que les hommes ont écorné la vérité ! Sur la place du marché, écrit Ésaïe, justice et vérité restent inaccessibles32. Et Osée nous dit : Il n’y a plus sur terre ni vérité ni bonté. On maudit son prochain, on lui ment, les meurtres succèdent aux meurtres33. Par conséquent, maudit soit qui ne met sa confiance   Ps. 55.15.   Ps. 41.10. 24   Jn 2.10. 25   Dan. 13.56. 26   Lc 3.7. 27   Ps. 78.8. 28   Jér. 13.23. 29   Prov. 27.22. 30   Jér. 3.3. 31   Is. 5.25. 32   Is. 59.14 (V). 33   Os. 4.1-2. 22 23

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qu’en l’homme. Car rien n’est plus trompeur que le cœur humain, on ne peut rien y comprendre34. Ton rival faisait preuve d’une affection spécieuse à ton égard, mais du tréfonds bourbeux de sa conscience remontaient déjà les effluves de l’enfer, un vent brûlant, un air empesté et nuisible. D’après le témoignage de Job, l’homme de mauvaise foi, même s’il est de taille à monter jusqu’au ciel, finira comme de l’excrément. Il disparaîtra comme une vision nocturne35, et les maux qu’il a causés le rattraperont. Le méchant ne cherche qu’à nuire, estime Salomon, et déchaîne ainsi contre lui les forces du malheur36. Il te faudra de la patience, père, et tu dois te munir de courage. Si tu arrives à supporter ce contretemps dans un esprit de mansuétude, alors, en raison de cette mansuétude et de ta justice, celui qui est juste pour les humbles du pays37, qui honore les humbles en les sauvant38, va te libérer et élever. Celui qui se sent abattu et humilié connaîtra la gloire39, nous promet Job. Toi aussi, tu pourras plus souvent chanter et dire : C’est un bien pour moi d’avoir été humilié40, Seigneur. Le Seigneur t’a éprouvé comme l’or qui passe au creuset41. Car il n’existe pas de Jacob sans qu’un Ésaü le persécute ; il n’y a pas d’Abel sans qu’un Caïn le fasse souffrir. Le juste peut tomber très souvent sous les coups du sort, il s’en relève toujours plus fort42. Le juste endure de nombreux maux43. Plus d’une fois, le Seigneur te sauvera de l’angoisse, et à la fin, le mal ne pourra plus t’atteindre44, estime Job. N’abandonne donc pas la patience : L’espoir n’est jamais perdu pour les justes45. Les insultes qui te sont destinées46 ne doivent pas te perturber. Car, selon les Écritures, aucun accident n’attristera les hommes justes47.   Jér. 17.5 ; 9.   Job 20.5-8. 36   Prov. 17.11. 37   Is. 11.4. 38   Ps. 149.4. 39   Job 22.29 (V). 40   Ps. 119.71. 41   Sag. 3.6. 42   Prov. 24.16. 43   Ps. 34.20. 44   Job 5.19. 45   Ps. 9.19. 46   Ps. 69.10. 47   Prov. 12.21 (V). 34 35

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Les exemples des Anciens nous apprennent que la force d’un homme généreux s’accroît lorsque des injustices majeures l’accablent. Aucune difficulté, aucun obstacle ne peuvent affecter un homme valeureux. Il ne craint pas les difficultés parce que c’est la crainte qui les crée. Si la perte de tes biens te pèse, si tu supportes mal les dommages et les malheurs que subit ton entourage, rappelletoi le mot de l’Apôtre adressé aux Hébreux : Nous étions insultés et maltraités publiquement et, quand on a saisi nos biens, nous avons accepté avec joie de les perdre, en sachant que nous possédions une richesse meilleure, qui dure toujours48. Viendra un jour où il sera utile de se rappeler aussi ces choses-là49. Viendra un jour où tu auras de quoi répondre à ceux qui t’insultent50. Viendra un jour où tu chanteras, pleine de gratitude : À cause de toi, Seigneur, j’ai connu bien des angoisses et des malheurs. Mais tu viendras me rendre la vie51. Quand j’avais le cœur surchargé de soucis, tu m’as consolé, tu m’as rendu la joie52. Je suis comme une lampe que les riches méprisent, mais qui servira le moment venu53, pense Job. Alors le méchant s’en aperçoit et enrage54 : il faut que tu grandisses et que lui diminue55. Quant au prince, il se montrera digne de son rang, et une fois rétabli dans ta fonction, tu jouiras d’une gloire plus grande, d’une gloire surabondante. Alors, en apercevant le changement, tu rayonneras de bonheur56 : tu mesureras les tiens avec la mesure qu’ils ont employée pour toi57. Par la bouche d’Ésaïe, le Seigneur nous avertit : Je vais reprendre de tes mains la coupe de ma colère. Tu n’auras plus à y boire. Je la tends à tes bourreaux58. Car Dieu est trop puissant pour mépriser les puissants59, peut-on lire chez Job, il accorde son attention à chaque cas60. Je sais que le Seigneur appli  Hébr. 10.33-34.  Virg., En., 1.203. 50   Ps. 119.42. 51   Ps. 71.20. 52   Ps. 94.19. 53   Job 12.5 (V). 54   Ps. 112.10. 55   Jn 3.30. 56   Is. 60.5. 57   Matth. 7.2. 58   Is. 51.22-23. 59   Job 36.5 (V). 60   Job 35.13 (V). 48 49

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quera son jugement contre tes persécuteurs61, et cet espoir est fermement enraciné dans mon cœur62. J’attends le moment où Goliath périra par l’épée qui devait mettre à mort David63, et je suis dans l’expectative de voir Haman pendu au gibet qu’il a fait préparer pour Mardochée64. Mais il te sera indispensable, père, de tester tous ceux dont tu désires la compagnie tous les jours. Chez le Siracide, tu pourras effectivement lire qu’un ami fidèle est sans prix, d’une valeur inestimable65. Si tu as un différend avec ton ami, règle-le avec lui, mais ne révèle rien à un tiers66. Ne fais jamais confiance à ton ennemi, car sa méchanceté est un morceau de cuivre qui se couvre de vert-de-gris67, écrit encore le Siracide. Longue vie à toi, père très généreux ! Et que la paix de Dieu, qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer, garde votre cœur et votre pensée68 afin que vous puissiez servir le Seigneur tout au long de votre vie, dans la sainteté et la justice69. En ce qui me concerne, je me suis rendu auprès de la reine, le temps de voir le châtiment de tes ennemis et ton retour à ton rang antérieur, dans la gloire et l’honneur.

 Ps. 119.84.   Job 19.27 (V). 63   1Sam. 17.48 sq. 64   Esther 7.9-10. 65   Sir. 6.15. 66   Prov. 25.9 (V). 67   Sir. 12.10. 68   Phil. 4.7. 69   Lc 1.74-75 (V). 61 62

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88 (89)* À H[ugues], le soi-disant évêque de Coventry et de Chester, autrefois son seigneur et ami : qu’il se souvienne de Dieu et qu’il le craigne. La monstruosité de la faction des traîtres indique clairement l’objectif que vise la jalousie et le chemin que prend l’envie. Lorsque tu as dû te rendre à l’évidence que l’évêque d’Ely, selon le plan de la providence divine et en raison de ses propres mérites, avait été appelé aux plus hautes fonctions et chargé d’administrer le royaume, tu as conçu de la jalousie pour une personnalité aimée de Dieu et des hommes, quelqu’un d’une grande sagesse, un prélat aimable, généreux, bienveillant et doux qui donnait avec largesse. Cette jalousie fut la raison de ta colère, la source de ton chagrin et l’origine de ta méchanceté. Mais l’évêque, homme intègre, t’ayant choisi pour faire partie du cercle de ses familiers, pensait pouvoir sceller avec toi un pacte basé sur l’amitié. Son esprit était sans cesse avec toi, alors que tes projets étaient tous dirigés contre lui. Le Siracide nous prévient : Malheur aux lâches, aux bouches criminelles, aux pécheurs coupables de mener double vie ! Le mal qui t’habitait, tu l’avais caché en simulant une amitié qui n’existait pas, et ta langue séditieuse et impudente s’attaquait en secret à un homme innocent. Maudits soient les chuchoteurs, dit Salomon, et ceux qui tiennent un double langage ! Ils ont brouillé beaucoup de gens vivant en bonne entente. L’évêque avait une totale confiance en toi parce qu’il te considérait comme son alter ego, alors que toi, flagorneur et traître, tu attendais le moment opportun pour le pousser dans l’abîme. Quelle détestable traîtrise ! Judas a trahi le Fils de l’homme en l’embrassant, toi, hypocritement, tu jouais les serviteurs zélés, mais tes discours étaient un tissu de mensonges. Tu prenais position contre ton   Prov. 10.9 (V).   Is. 11.2.    Ps. 56.6.    Sir. 2.14 (V).    Sir. 28.13.    Lc 22.48.  

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Lettre publiée vers 1198. Plus haute, p. 396.

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prochain, tu traînais dans la boue ton propre frère ! Malheur à l’homme qui est la cause d’une action si scandaleuse ! Ce crime a noirci pour toujours ta réputation, et si la nature t’a doté de quelques qualités, ton méfait les a effacées toutes. Bien que Joab se soit révélé comme un chef militaire valeureux, sa trahison d’Abner et d’Amassa a réduit à néant ses titres de gloire. Oh lèvres prêtes à médire ! Oh langue maudite qui fait de faux serments ! Seigneur, quelle peine vas-tu infliger à cette langue-là ? Une volée de flèches de guerre, j’espère, qui la transperceront ; des braises10, qui la consumeront. Je souhaiterais, que toi, séraphin, qui as purifié les lèvres du prophète en les touchant de la braise11 céleste, tu détruises par le feu infernal sa bouche et sa langue en le purifiant, afin que nous puissions chanter : Par la purification, tu l’as détruit12. La bouche qui est consacrée à l’Évangile ne cesse de répandre des paroles mensongères ; prédestinée à la vérité, elle se voue entièrement à la vanité. Toutefois, celui qui recourt à la calomnie ne pourra pas subsister dans le pays13. Que celui qui se tient debout prenne garde à la chute ! L’arrogance conduit à la ruine14. Malheureux, tu jubiles, tu te vantes d’avoir fait tomber un innocent. Mais Dieu l’a destiné à causer la chute ou le relèvement de beaucoup15, autrement dit, lui et ses partisans récupéreront leur place perdue, alors que pour toi et tes complices, ce sera la chute et tu devras faire les frais des dégâts16 que tu as causés. Le propre de la perfidie, c’est qu’elle se retourne contre elle-même ; la tromperie ne te donnera pas d’autres fruits que ceux de la douleur. Tu as beau tisser une toile pour te mettre un manteau17, le mot d’Ésaïe n’a rien perdu de sa pertinence : Vous qui tissez votre toile, c’est à l’ombre de l’Égypte que vous cherchez un abri18 : préparez-vous pour le jour de l’amertume ! Tu te glorifies, tu te targues en public d’avoir mis   Ps. 50.19-20.   Matth. 18.7 (V).    2Sam. 3.26-27 ; 20.8-10. 10   Ps. 120.3-4. 11   Is. 6.6-7. 12   Ps. 88.45 (V). 13   Ps. 140.12. 14   Prov. 16.18. 15   Lc 2.34. 16  Ter., Eun. 2.3.381. 17   Ps. 108.29. 18   Is. 30.1-2 (V).  

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en branle cette foule, d’avoir abusé de son imprudence pour la pousser à prendre les armes contre un homme sans armes et à circonvenir un innocent. Toi le héros, pourquoi te vantes-tu de ta méchanceté19 ? Pourquoi claironner ta perfidie, puisque plusieurs provinces en sont déjà tenues au courant ? L’on dira de toi et de tes semblables : Ils s’amusent à mal faire, ils prennent plaisir à la méchanceté20. Par ailleurs, le mot du sage n’a rien perdu de sa justesse : Celui qui rit du malheur d’autrui ne sera pas impuni21, et Salomon de nous conseiller : Ne te réjouis pas lorsque ton ennemi tombe. Le Seigneur verrait cela d’un mauvais œil22 et il se mettrait en colère contre toi. De toute évidence, dans ta famille, on a toujours su fomenter la discorde, et la méchanceté s’est transmise de la racine aux branches de l’arbre. Quelle génération mauvaise23 ! Quelle maison récalcitrante24 ! Quelle bande de vipères ! Qui t’a enseigné à vouloir échapper au jugement de Dieu, qui est proche25 ? Crois-tu que le Seigneur ne voie pas tes agissements et qu’il ne te demande pas des comptes ? Pourquoi le méchant se moquerait-il de Dieu en se disant qu’il le laisse faire26 ? Il ne laissera pas faire, soisen sûr, pas plus d’ailleurs que celui dont l’actuelle disgrâce fait ta fierté : fort du soutien du Seigneur, un jour, il se remettra. Lorsqu’un juste est vendu, la Sagesse ne l’abandonne pas27 et le moment venu, il retrouvera la considération28. Il aurait convenu à la noblesse de ta charge de rechercher la paix parmi les peuples, de ramener à la raison les séditieux, surtout en Angleterre, pays qui t’a accueilli lorsque tu te trouvais sans grands moyens et qui t’a élevé aux plus hautes dignités. Dans sa lettre aux déportés, Jérémie dit : Cherchez à rendre prospère la ville où le Seigneur vous a fait déporter, car plus elle sera prospère, plus vous le serez vous-mêmes29. Je t’ai déjà écrit à ce propos, conseils salutaires à l’appui, en te suppliant d’en finir avec tes intrigues. Mais la   Ps. 52.3.   Prov. 2.14. 21   Prov. 17.5. 22   Prov. 24.17-18. 23   Ps. 77.8 (V). 24   Éz. 2.5 (V). 25   Matth. 3.7. 26   Ps. 10.13. 27   Sag. 10.13. 28   Sag. 3.6 (V). 29   Jér. 29.7. 19 20

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cithare de David n’a jamais réussi à soulager totalement l’esprit de Saül30 et son poing reste menaçant31. Rappelle-toi que tu es homme, si tant est que tu le sois, rappelle-toi, dis-je, ta condition, rappelle-toi que cette vie est brève ! Ne perds pas de vue qu’il y aura un Juge sévère et redoutable, et garde en mémoire la peine terrible et horrifiante, intolérable et sans fin qui t’attend pour l’éternité si tu ne cesses pas de faire le mal !

  1Sam. 16.23.   Is. 5.25.

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89 (143)* Au révérend père et seigneur Conrad**, par la grâce de Dieu archevêque de Mayence, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans l’auteur du salut. Plein de confiance, je m’adresse à vous, puisque nos liens amicaux remontent à l’époque où nous avons suivi les cours du même professeur et partagé le même logis. Le temps qui s’est écoulé depuis, de peu d’importance, n’a pas eu de prise sur notre affection mutuelle, pas plus du reste, en ce qui me concerne, que le changement intervenu dans votre statut. Depuis que j’ai vu pour la dernière fois votre personne tant désirée, la volonté divine, il est vrai, vous a élevé à la dignité archiépiscopale. Mais compte tenu de votre loyauté totale à mon égard et de votre amour inchangé jadis, je reste convaincu, à moins de me tromper, que votre nouvel honneur n’affectera aucunement notre amitié. Je table donc sur votre compréhension si ma lettre dépasse par-ci par-là les limites de la retenue et de la décence. Car ma bouche exprime ce dont mon cœur déborde : des sanglots douloureux ne me laissent pas d’autre choix que de gémir, de me lamenter et notre amitié m’encourage à vous en parler. Ainsi l’amertume que j’ai au cœur fournira ma plume de l’encre noire de la douleur tout au long de cette lettre. En fait, qui pourrait nier sa douleur lorsque partout, il n’y a que des pleurs, qui pourrait mettre fin aux lamentations lorsque le clergé souffre, que la religion est bafouée, que le peuple gémit et que la noblesse s’angoisse ? Celui que tout le monde aime et vénère ne peut pas ne pas être pleuré dans l’affliction générale. La couronne est tombée de notre tête, notre danse de joie s’est changée en deuil. Notre roi se trouve dans un chaudron et les répercussions de ce traitement inhumain font des ravages dans plusieurs provinces. Tous, nous dépérissons et mourons avec notre seigneur qui souffre et, par sympathie, les membres s’affligent du malheur de la tête.

 

  Matth. 12.34.   Lam. 5.15-16.

Lettre publiée vers 1198. Conrad de Wittelsbach, archevêque de Mayence (1161-1165 ; 1183-1200), archevêque de Salzbourg (1177-1183). Plus haut, p. 17. *

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Un homme cruel, à la conscience tachée de sang, le duc d’Autriche, a osé porter sa main sacrilège sur le roi que le Seigneur a consacré et l’humilier en mettant aux fers celui qui s’était proposé de défendre l’Évangile de la paix. Que Dieu, le juge terrifiant, le détruise pour toujours, qu’il l’emporte, qu’il l’enlève de chez lui et qu’il l’arrache de la terre où nous vivons, car cet individu n’a eu aucun souci d’agir avec bonté, mais il a persécuté un homme innocent, un croisé encore soumis au Crucifié et chargé de l’administration de son royaume. Après avoir enduré des tourments pénibles en raison de son alliance avec Dieu et après avoir épuisé ses forces et ses ressources, le roi se trouvait effectivement sur le chemin du retour et, comme preuve plus éloquente encore de sa foi, il envisageait une nouvelle croisade, préparée avec plus de circonspection et sous de meilleurs auspices. Eh bien, vous les rois, montrez-vous intelligents ! Faites appel à vos souvenirs, souverains de la terre : a-t-on jamais vu, depuis l’aube de l’Église, qu’un roi pacifique, loyal et innocent, un roi croisé, fût capturé avec autant de fourberie, arrêté d’une manière aussi perfide, vendu aussi cruellement, accablé d’autant d’abjection et rançonné, de même que ses peuples, pour des raisons détestables de cupidité ? Où est la loi de la nature ? Où est l’équité, où le respect dû aux pèlerins, que sont les croisés, dont ont fait preuve même les bourreaux du Christ qui achetèrent avec les trente pièces d’argent, le prix de la trahison de Judas, le champ du potier pour y établir un cimetière d’étrangers, donc de pèlerins ? Lorsque Abraham se déplaçait dans le pays de Canaan, le roi Abimélek s’est comporté avec lui avec bonté et bienveillance. Jacob a travaillé chez Laban, Moïse s’est installé chez Jéthro10, David s’est rendu chez Akich, le roi de Gath11 : eux trois, tout comme les autres Pères de l’Ancien Testament, n’ont pas reçu les biens que Dieu avait promis, mais ils

  Ps. 2.2.   Ps. 52.7.    Ps. 109.16.    Ps. 2.10.    Matth. 27.7.    Gen. 20.    Gen. 29. 10   Ex. 2.21. 11   1Sam. 21.11.  

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les ont vus et salués de loin. Ils ont ouvertement reconnu qu’ils étaient des étrangers et des exilés sur la terre12, et, sous de multiples formes, ils ont trouvé en pays barbare et païen un soulagement à leurs pérégrinations. Que le sort de Judas Iscariote frappe celui qui a vendu le roi et celui qui l’a acheté ! Que l’un et l’autre vivent sous la même malédiction que les Juifs perfides et que le diable les emporte, eux et leur argent ! Qu’à l’instar de Datan et d’Abiram, la terre les engloutisse vivants13, ces successeurs de Judas, ces fils de la cupidité, ces esclaves de l’argent, ces descendants de Canaan14, cette bande de vipères15, ces enfants du diable16, ces serviteurs de Satan, ces précurseurs de l’Antéchrist ! Tant que leur tyrannie s’exerce publiquement sur les peuples, le nombre de morts va augmentant, la population des villes diminuera, affaiblie par des épidémies et des famines, et cela devra survenir sur toute la terre17. Nous ne pouvons ni dissimuler ni taire que, selon le mot de l’Apôtre, la puissance de l’Antéchrist est déjà à l’œuvre de sorte qu’il n’apparaîtra qu’au moment prévu18 : le mal se répandra à tel point que l’amour d’un grand nombre de personnes se refroidira19. Qui n’est pas trop mauvais sera le meilleur. Lorsque nous voyons que le monde entier est au pouvoir du Malin20, que des épidémies font rage et que la famine s’installe, nous savons qu’apparaît le fils de perdition21. Il est écrit que la mort l’accompagne, que la disette le précède22. Pour nous tous, la Germanie, notre sœur germaine, fait germer ces maux. Princes du Nord, hélas ! trois fois hélas ! C’est du nord, en effet, que le malheur va jaillir23. Toutefois, si notre roi sait se servir de son malheur, il le changera en bonheur. Car Dieu, qui défend l’innocence, rendra bientôt justice à celui qu’accable l’injustice et le Seigneur révélera sa bonté au roi   Hébr. 11.13.   Ps. 106.17. 14   Dan. 13.56. 15   Matth. 23.33. 16   1Jn 3.10. 17   Lc 21.26. 18   2Thess. 2.6-7. 19   Matth. 24.12. 20   1Jn 5.19. 21   2Thess. 2.3 (V). 22   Job 41.13 (V). 23   Jér. 1.14. 12 13

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qu’il a consacré24. Voilà ce que fera le Seigneur de l’univers dans son ardent amour25, et tous sauront que l’avenir appartient à un homme pacifique26. Seigneur, le roi se réjouit de ta puissance27 et l’homme juste échappera à l’inquiétude28. Par contre, l’homme sans foi ni loi tombe dans son propre piège et la violence qu’il a conçue lui retombe sur le crâne29. Oh rapacité, rouille des âmes, oh cupidité, mite des cœurs, vous avez aveuglé les humains au point qu’ils ont perdu la mémoire de Dieu et de ses jugements, qu’ils négligent leur âme et qu’ils mettent en jeu leur réputation ! L’argent sera dépensé, mais la marque de la trahison demeurera, indélébile. La postérité apprendra l’énormité de ce crime qui sera gravé à la pointe de diamant30. Pour réunir la somme de la rançon qu’exigent ces lugubres fils de damnation, on ne se tourne pas vers le trésor public, on ne prend rien sur la cassette personnelle du roi, mais on fait main basse sur les biens du Crucifié, qui devraient servir à alléger la détresse des pauvres, à sécher les larmes des veuves, à permettre de vivre aux religieux, à nourrir les orphelins, à garnir la dot des femmes à marier. On a réquisitionné les vases sacrés, les croix, les calices. La somme ainsi amassée augmente d’autant la malédiction et les tourments sans fin de ceux qui les thésaurisent pour le jour de la colère31 terrifiante. Tout ce qui, par le passé, a été offert pour embellir la maison vénérable de Dieu se voit à présent englouti par leur voracité insatiable, de sorte qu’ils possèdent comme bien patrimonial le sanctuaire de Dieu, scandaleux responsables d’autant de sacrilèges qu’il y a, en Occident, d’églises ainsi profanées. Lève-toi donc, homme de Dieu, levez-vous, pères conscrits, vous qui avez reçu l’épée à deux tranchants32 ! Portez-vous au secours d’une Église en détresse, prononcez un jugement, tirez l’épée de votre langue et montrez votre zèle contre les pilleurs publics des églises, contre les envahisseurs sacrilèges, et prenez exemple sur

  Ps. 2.2 (V).   Is. 9.6. 26   Ps. 36.37 (V). 27   Ps. 21.2. 28   Prov. 11.8. 29   Ps. 7.16-17. 30   Jér. 17.1. 31   Rom. 2.5 (V). 32   Ps. 149.6. 24 25

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Pierre, qui a puni Ananias et Saphira, coupables d’avoir fraudé l’Église33. Notre très illustre roi souffre de son incarcération et ne mange pas à sa faim, la douleur lui a transpercé l’âme comme une épée34. C’est un misérable prisonnier enchaîné35 et personne ne s’émeut de l’accablement de Joseph. Son beau visage devient hâve par manque de nourriture, sa force physique se transforme en force de l’âme et l’affaiblissement de son corps se reflète dans ses traits flétris. S’il vous reste un brin de bienveillance, de consolation charitable, de respect du Christ, si vous éprouvez encore quelque pitié et qu’il vous souvienne des jugements de Dieu, alors compatissez et faites preuve d’une affection dévouée. Dressez-vous comme un mur et que votre autorité archiépiscopale mette un terme à ces agissements sacrilèges et odieux. Il faut empêcher vos princes de sévir contre l’Église, il faut éviter que les peuples d’Occident continuent à se consumer dans la douleur et les larmes, et surtout, il ne faudrait pas qu’on vous demande des comptes d’un sang innocent. Adieu !

  Act. 5.1-11.   Lc 2.35. 35   Ps. 107.10. 33 34

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90 (124)* Au révérend père et seigneur Gautier, par la grâce de Dieu archevêque de Rouen, son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut et courage dans l’adversité. Au moment des hostilités féroces entre les rois de France et d’Angleterre, vous vous êtes dépensé comme médiateur, comme ange de la paix, et vous avez entrepris plusieurs va-et-vient pénibles. À cette époque, il n’y avait pas un seul mot sur la situation de votre Église, ni en mal ni en bien. En fin de compte, vous avez triomphé des difficultés et grâce à votre engagement, vous avez réussi à sceller la réconciliation en temps de colère. C’est alors que sont apparues les premières rumeurs selon lesquelles votre Église souffrait encore des suites d’un conflit réglé entre-temps. D’autres voix se sont élevées ensuite pour affirmer que le seigneur roi avait lui-même pris soin d’aplanir les obstacles et difficultés. Il s’en est aussi trouvé qui affirmaient que vous aviez quitté la province de Rouen pour l’Allemagne. Enfin, certains parmi vos familiers m’ont informé en secret que le seigneur roi vous avait rappelé d’Allemagne et qu’il avait, tout dévoué, soumis à votre jugement des conditions de paix honorables pour vous et pour Dieu. Toutes ces rumeurs m’ont plongé dans un grand désarroi parce que je ne savais plus à quoi m’en tenir. Car il est écrit qu’il faut se fier aux rumeurs tout en s’en méfiant. Quoi que le ciel puisse décider de votre exil, j’aurais souhaité de tout cœur vous apporter quelque consolation sur votre chemin de désolation. Je sais que devant Dieu et les hommes, il est méritoire et recommandé de ne pas abandonner les amis dans le malheur. Ce constat s’impose avec plus de force encore lorsque ces amis sont en même temps nos seigneurs : compagnons de leurs jours fastes, nous devons également partager leurs jours néfastes. Ainsi Ruth, la Moabite, accompagna Noémi, l’Israélite, sur son chemin du retour au



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  Sir. 44.17 (V). Lettre publiée vers 1196. Plus haut, p. 398.

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pays natal. Jérôme, à ce propos, s’étant posé la question de savoir comment Dieu avait récompensé Ruth, conclut : Le Christ est né d’elle. Les messagers de notre Église, fréquemment en mission auprès de notre dame la reine, chez qui je séjournais à l’époque, connaissent ma disposition, et je pensais que vous aussi, vous saviez à quel point j’ai, plus d’une fois, fait échouer les machinations de vos rivaux, par mon zèle, par mon énergie. Les arguments que j’avançais pour la défense de votre personne et de votre cause mettaient la reine parfois tellement en colère contre moi qu’oublieuse de la retenue qui sied aux femmes, elle m’injuriait et m’accablait de ses reproches, telle une Hécate ou une Tisiphone. Son chapelain Pierre, notre confrère dans le canonicat, pourra d’ailleurs l’attester. À présent, l’archevêque de Cantorbéry a également du mal à supporter mon absence : il apprécie ma compagnie, qu’il juge digne et utile pour lui. Cependant, que je sois chez lui, chez le seigneur roi ou chez quelqu’un d’autre, mon âme est avec vous. Officiellement, Jonatan vivait dans la maison de son père Saül, mais dans son for intérieur, il s’était pris d’affection pour David. D’autre part, lorsque Houchaï, l’Arkite [le conseiller de David], a voulu accompagner le roi dans sa fuite devant Absalom, David l’a renvoyé en ville, en compagnie des prêtres Sadoc et Abiatar, qui résidaient près du palais royal et pouvaient ainsi se rendre plus utiles, ce que confirmera du reste la suite des événements. Votre prudence avisera à ce qui pourra être avantageux pour vous et pour moi. Personnellement, je suis arrivé au soir de ma vie, et je désire consacrer mes derniers jours au Très-Haut parce que j’ai perdu mes jours jusqu’ici en vivant dans un état de perdition. Mais vous, vous devriez courir les yeux fixés sur le but, semblable au boxeur qui ne frappe pas au hasard. Fortifiez-vous intérieurement dans le Seigneur pour que vous puissiez figurer parmi les fils dans la fleur de l’âge. Asseyez-

  Ruth 1.7 sq.   Hier., Ep., 39.5 ; 54, p. 305.2.    2Sam. 15.32 sq.    1Cor. 9.26.    Hébr. 13.9.    Ps. 126.4 (V). Pierre évoque les filii excussorum. La traduction tient compte des explications de Jérôme (Ep. 34.3-4) qui met en avant l’idée de jeunesse, de force qu’exprimerait le mot d’excussor. Plus haut, p. 131, n. 18.  

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vous d’abord, comme le conseille la parabole de l’Évangile, et calculez la dépense, examinez si vous pouvez, avec dix mille hommes, affronter un adversaire qui marche contre vous avec vingt mille hommes. Vous vous êtes lancé dans une action courageuse : fondez vos efforts sur la Pierre-du-secours, bâtissez sur les fondations de Sion10 et munissez solidement votre esprit contre les persécutions et injustices, d’où qu’elles viennent. Vous voyez que finalement, seul le Christ, justice parfaite, est en jeu dans une telle entreprise. Si vous avez à souffrir pour le Christ, vous êtes heureux11, nous enseigne le bienheureux Pierre, et d’ajouter : Qu’aucun d’entre vous n’ait à souffrir comme voleur ou pour s’être mêlé des affaires d’autrui12. La mort des confesseurs devient précieuse en raison de la vie qu’ils ont menée, celle des martyrs acquiert sa valeur en raison de la cause à laquelle ils l’ont sacrifiée. En toute chose, donnez donc la préférence à la bannière du Christ et évitez de vous rendre coupable. Je connais votre magnanimité et je sais que pour votre noble cœur, rien n’est trop grand, rien n’est trop difficile, rien n’est trop dur. Certes, notre mère l’Église est libre, mais actuellement, on l’oblige à assumer, à l’instar d’Agar, le rôle d’esclave13. Afin de ne pas voir les malheurs de votre Église, vous vous trouvez en exil. Accablée de misère et du pire esclavage, la tribu de Juda part en déportation, déplore le prophète14. Que la terre engloutisse Datan, Abiram et leurs partisans15 ! Que ceux qui s’arrogent le droit de provoquer Aaron, le fidèle serviteur du Seigneur16, ou qui se dressent contre le Seigneur et contre le roi qu’il a consacré17 – que tous ceux-là aillent vivants en enfer ! C’est à cause d’eux que la puissance secrète de la Méchanceté est déjà à l’œuvre18. Mais vous, soyez

  Lc 14.31.   1Sam. 7.12. 10   Is. 28.16. 11   1Pierre 3.14. 12   1Pierre 4.15. 13   Gal. 4.21 sq. 14   Lam. 1.3. 15   Nombr. 16.31. 16   Ps. 4.4. 17   Ps. 2.2. 18   2Thess. 2.7.  

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courageux et forts19 et n’oubliez pas ce qu’enseignent les Proverbes : Le nom du Seigneur est notre plus grand rempart20. L’homme juste échappe à l’inquiétude ; le méchant y est livré à sa place21. Ceux qui se vantent maintenant d’avoir eu gain de cause s’illusionnent, car leur joie, pour rappeler un mot de Job, est de courte durée22, ils courent à leur perte23, on les enterrera comme une bête24, leur récompense sera le feu et les vers25. L’on comprendrait difficilement que les persécuteurs de l’Église puissent échapper à la main vengeresse de celui dont la puissance punit les puissants et piétine l’orgueil26 des grands. S’il permet aux méchants de tracer de longs sillons sur le dos27 du juste, c’est pour tresser à ce dernier une couronne de gloire à partir de ses peines. Le prophète Amos écrit à propos de ceux qui se dressent contre les prêtres du Seigneur : Ta femme sera réduite à se prostituer dans la ville, tes fils et tes filles seront massacrés. Ta propriété sera partagée au cordeau. Toi-même tu mourras en pays païen, et la population d’Israël sera déportée loin de sa patrie28. Parmi les familiers de notre prince, il s’en trouve qui présentent votre fuite sur le mode diffamatoire et interprètent comme un acte d’orgueil ce qui vous dicte votre amour de la justice. Que leur santé bucco-dentaire soit calquée sur leur fausse affection filiale ! Personne de sensé ne discute votre départ : le Seigneur nous conseille d’ailleurs de fuir d’une ville à une autre29. Jésus lui-même se retira un jour devant les Juifs30, et l’Apôtre, imitateur de son Maître, pour échapper à ses poursuivants, fut descendu dans une corbeille de l’autre côté du mur de la ville31. Dieu sait apprécier la grandeur d’âme, le contraire d’un comportement orgueilleux, qui vous fait mépriser, au nom de la justice, les biens matériels, les honneurs et   Ps. 26.14 (V).   Prov. 15.6 (V). 21   Prov. 11.8. 22   Job 20.5. 23   Phil. 3.19. 24   Jér. 22.19. 25   Judith 16.21 (V). 26   Deut. 33.29. 27   Ps. 129.3. 28   Amos 7.17. 29   Matth. 10.23. 30   Jn 6.15. 31   Act. 9.25. 19 20

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la familiarité des princes. C’est un noble, un très noble orgueil qui permet de mépriser la honte sans un sentiment honteux, au nom du Christ qui, nous dit l’Apôtre, a accepté de mourir sur la croix, sans tenir compte de la honte attachée à une telle mort, parce qu’il avait en vue la joie qui lui était réservée32. Le Seigneur a annoncé aux apôtres et à leurs successeurs : Vous pourrez profiter de la fortune des nations et faire étalage de leurs richesses33. J’offre la richesse et l’honneur, lisons-nous dans le livre des Proverbes34. Devant certaines personnes, j’ai soutenu que vous possédiez cet état d’esprit, et puisqu’elles n’étaient que de passage, je leur ai adressé également un courrier – ces lettres existent toujours – où j’ai clairement expliqué les qualités de votre caractère, que n’ont réussi à troubler ni les tentations liées à votre rang élevé, ni les biens matériels qui s’y rapportent, ni les commentaires élogieux, bien que capricieux, à votre égard. Au contraire, comme le dit l’apôtre Pierre, vous étiez un modèle pour le troupeau35, et, sans le moindre doute, vous pouviez dire avec Paul à ceux qui vous étaient confiés : Nous ne cherchons pas à vous imposer ce que vous devez croire ; mais nous désirons contribuer à votre bonheur36. Ne visez pas la grandeur, ni ce qui est trop haut pour vous37. Vous avez effectivement trouvé un moyen élégant de servir les autres en toute humilité, au milieu de vos richesses et de vos honneurs, et vous n’avez pas misé sur la gloire dans l’exercice de votre pouvoir. Si donc les détracteurs, qui, d’après l’Apôtre, sont ennemis de Dieu38, vous rabaissent, souvenez-vous du mot d’Ésaïe : N’ayez pas peur des outrages des hommes, ne cédez pas à leurs insultes39. Celui qui réduit les menteurs au silence40 est tout proche. Et répliquez à vos détracteurs qu’un serviteur n’est pas plus grand que celui qui l’envoie41. Le Christ a accepté la honte pour nous, suivez son exemple et acceptez la honte pour le Christ.

  Hébr. 12.2.   Is. 61.6. 34   Prov. 8.18. 35   1Pierre 5.3. 36   2Cor. 1.24. 37   Ps. 131.1. 38   Rom. 1.30. 39   Is. 51.7. 40   Ps. 63.12. 41   Jn 13.16. 32 33

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Si la méchanceté, en sa perversité, cherche à miner la dignité de l’Église, Dieu prévoit l’exact contraire : il va renforcer sa position et sans aucun doute, c’est le plan divin qui s’imposera. Le Seigneur de l’univers a fait ce serment : Je le jure, ce que j’ai prévu, c’est ce qui arrivera ; ce que j’ai décidé, voilà ce qui se produira42. Même si la houle du siècle déferle sur l’Église avec violence, le Christ marche sur l’eau43, le vent et les flots lui obéissent44. Et si le Christ dort dans la barque, les prières le réveilleront : Seigneur, réveille-toi, pourquoi dors-tu ? À l’époque du déluge, l’arche, ballottée par les eaux, s’échoua sur le sommet45 [de l’Ararat]. Ballottée et secouée, elle s’éleva en même temps au-dessus des eaux dévastatrices. Pour employer les termes du bienheureux Hilaire, le propre de l’Église est justement de se grandir dans l’adversité, d’être mieux comprise lorsqu’elle se trouve incriminée, d’être tranquille en plein abandon et de gagner la partie46 lorsque tout semble perdu. Lorsque jadis les Philistins, s’étant emparés du coffre sacré de Dieu, le placèrent à côté de la statue de [leur dieu] Dagon, il a continué à faire sentir la puissance du Seigneur au point que les Philistins ont fini par renvoyer le coffre sacré à Jérusalem, à la grande joie des habitants47. Je vous demande donc de ne pas faiblir et de persévérer dans votre noble attitude, mais réfléchissez à ce qui vous arrive48. Lorsque vous entendrez parler de l’orgueil de Moab, sachez que son orgueil dépasse largement sa puissance49. Évidemment, chacun sera jugé comme il juge les autres, il sera mesuré avec la mesure qu’il emploie pour eux50. Comme le dit la Sagesse : On est puni par où l’on a péché51. L’eau recouvrit Pharaon, qui avait poursuivi les Hébreux52, Goliath fut tué par l’épée dont il pensait se servir contre David53, Haman fut pendu au gibet qu’il

  Is. 14.24.   Matth. 14.25. 44   Matth. 8.27. 45   Gen. 8.4. 46   Hil., Trin., 7.4, p. 263. 47   1Sam. 5.2. 48   Aggée 1.5. 49   Jér. 48.29-30 (V). 50   Matth. 7.2. 51   Sag. 11.16. 52   Ex. 14.28. 53   1Sam. 17.51. 42 43

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avait fait préparer pour Mardochée54. Si votre espoir s’enracine dans le Christ, vous remporterez la palme d’une victoire glorieuse. Que Dieu vous accorde le triomphe par son aide, par ses instructions, par son réconfort, puisqu’il vous a déjà donné la force morale pour mener la guerre ! Adieu !

  Esther 7.10.

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91 (125)* Au révérend père et seigneur Gautier, par la grâce de Dieu archevêque de Rouen, son Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut et soulagement dans la détresse. À plusieurs reprises, je vous ai exhorté par écrit à vous retirer de la vie de cour et à faire un bon usage de toute occasion qui se présente à vous, car les jours que nous vivons sont mauvais. Toutefois, j’ignore si ces avertissements vous sont parvenus : je n’ai reçu qu’une seule réponse de votre part, une réponse très courte d’ailleurs. Or, si je loue à présent le Seigneur, c’est que la nécessité a réussi là où l’humble demande d’un suppliant avait échoué. Vous étiez pris par l’administration de votre archidiocèse, vous deviez tenir compte de votre rôle de familier du roi, sans parler des autres entraves du siècle, dont parle l’Apôtre et qui, semblables à des chaînes dorées, nous nuisent bien qu’elles nous plaisent. Le Seigneur ne tolère pas que le temps imparti à la pénitence continue à être sacrifié à la curiosité mondaine, et la bonté divine rappelle violemment à l’ordre celui qu’elle a voulu voir se consacrer à la lecture et à la prière. Ainsi s’exprime le Seigneur par la bouche du prophète : Par ma vie je l’affirme, moi, le Seigneur Dieu, c’est avec puissance que j’agirai, je laisserai exploser ma colère et c’est ainsi que je régnerai sur vous. Je vous ferai passer sous mon bâton de berger et je vous introduirai dans le lien de l’alliance. Car c’est un don parfait de Dieu, qui vient du créateur des lumières célestes, que de pouvoir s’abstraire dès que l’occasion se présente et de constater combien le Seigneur est bon. Grâce à votre formation de théologien, vous trouverez consolation et soulagement à vos malheurs et douleurs dans les Écritures. La Bible nous fait penser à la cithare de David, qui calme la folie   Éphés. 5.16.   1Cor. 7.35.    Éz. 20.33.    Éz. 20.37.    Jac. 1.17.    Ps. 34.9.  

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Lettre publiée vers 1196.

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de Saül, elle est le soc de Chamgar, qui retourne la terre de notre cœur, qui tue six cents Philistins et qui met en fuite les autres. La Bible nous rappelle la mâchoire d’âne qui permet à Samson d’étancher sa soif et d’exterminer mille hommes. Que la lecture de la Bible vous serve donc de nourriture, d’épée, de remède et de repos. De nourriture, parce que l’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole que Dieu prononce10. Plus encore, la Bible est esprit et vie : Les paroles que je vous ai dites sont Esprit et vie, proclame la Vérité11. La Bible est la table de la demeure sacrée, du côté nord12, de sorte que chacun puisse s’abriter en toute sécurité des tentations, selon le mot du psalmiste : Face à ceux qui me veulent du mal tu dresses la table pour moi13. Si une armée vient vous assiéger, si la bataille s’engage contre vous14, munissez-vous de la parole de Dieu comme épée donnée par l’Esprit saint15. Si vous ne tenez plus debout16, si vos bras sont fatigués17, si vous avez failli faire un faux pas, s’il s’en est fallu d’un cheveu que vous tombiez18, ne perdez pas courage : D’un mot le Seigneur a créé le ciel19. Si les larmes de l’âme gèlent, si Dieu rend le ciel dur comme du bronze20 en empêchant la rosée spirituelle et la pluie de descendre21, un seul mot du Seigneur, c’est le dégel : il ramène le vent et les eaux ruissellent22. Bien plus : ses baumes odorants23 ruisselleront de sorte que votre conversation et celle des vôtres répande une odeur apaisante. Dans votre exil, ne soyez pas inactif, à moins de considérer comme inactivité le fait de se soucier de son âme. Jérôme nous dit   1Sam. 16.23.   Jug. 3.31.    Jug. 15.15-16. 10   Matth. 4.4. 11   Jn. 6.63. 12   Ex. 25.23 ; 26.20. 13   Ps. 23.5. 14   Ps. 27.3. 15   Éphés. 6.17. 16   Ps. 109.24. 17   Is. 35.3. 18   Ps. 73.2 19   Ps. 33.6. 20   Deut. 28.23. 21   2Sam. 1.21. 22   Ps. 147.18. 23   Cant. 4.10.  

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que l’inactivité, lorsqu’elle ne profite pas à l’étude, égale la mort, et ressemble à l’enterrement d’une personne vivante24. Ce que j’appelle inactivité, loisir, c’est la possibilité de se dégager des préoccupations du siècle. Pour devenir sage, maître de sagesse, il faut avoir beaucoup de moments de loisir. Qui est peu occupé pourra devenir sage, estime Salomon25. C’est pourquoi les disciples du Seigneur, un jour de sabbat, jour d’inactivité donc, en traversant des champs, se mirent à cueillir des épis et à en manger les grains26. Lorsqu’on arrive à s’abstraire des préoccupations du monde profane, on découvre des enseignements cachés dans les Écritures, véritables nourritures spirituelles. Le porche, chez Ézékiel, situé à l’est est resté fermé, sauf le jour du sabbat27. Car une âme qui se détache des convoitises du siècle nous permet d’accéder plus librement à la sagesse de Dieu : la contemplation et la prière nouent pour ainsi dire des rapports plus intimes. Car sous la pression de l’urgence, il faut se saisir courageusement de l’arme de la prière. Ainsi les Israélites se tournèrent vers la demeure sacrée28 de l’alliance dès lors que les dangers s’accumulaient. La prière possède un grand pouvoir : Dieu s’étant mis en colère contre son peuple, Moïse se tint sur la brèche29 et réussit à apaiser le Seigneur. Dans la bataille d’Israël contre les Amalécites, tant que Moïse tenait les bras levés, les Israélites étaient les plus forts, mais quand il les laissait retomber, les Amalécites l’emportaient30. Un juste, croyant pouvoir se libérer de la méchanceté de ses détracteurs grâce à ses prières, s’est exclamé : Ils répondent à mon amitié en m’accusant, et pourtant je ne fais que prier31. La prière d’Élie manifeste toute la force de la prière du juste. Il n’y aura ces prochaines années ni rosée ni pluie, sauf si je le demande32, disait-il au roi Achab. La prière assidue de l’Église pour Pierre a libéré l’apôtre de ses chaînes33. Restez éveillés et priez, dit le Christ aux disciples34.  Il s’agit plutôt de Sénèque, Ep. 10.82.3. Plus haut, p. 56, n. 26.   Sir. 38.24. 26   Matth. 12.1. 27   Éz. 46.1. 28   Ex. 26.1. 29   Ps. 105.23 (V). 30   Ex. 17.11. 31   Ps. 109.4. 32   1Rois 17.1. 33   Act. 12.5-7. 34   Matth. 26.41. 24 25

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Grâce à sa prière intense, une veuve obtint gain de cause contre son adversaire qui l’avait poursuivie en justice. Dans l’Évangile, l’ami a eu ses trois pains parce qu’il avait insisté sans se gêner35. Le Siracide nous dit à propos de la prière : Oui, la prière des humbles pénètre jusqu’au ciel ; jusqu’à ce qu’elle arrive à Dieu, elle ne prend aucun repos36. La prière a des satellites bien à elle : l’insistance, l’humilité, le jeûne et tout ce qui sert de rempart aux vertus. Ceci amène le prophète à dire : Mes cris sont perçants comme ceux de l’hirondelle, et mes gémissements plaintifs comme ceux de la tourterelle37. Sachez cependant une chose : C’est par la prière seulement qu’on peut faire sortir l’esprit mauvais38 qui nous tourmente39. Priez donc sans cesse, comme le veut l’Apôtre40, tant que la persécution n’a pas cessé. Au fur et à mesure que la prière s’affirmera, la tourmente perdra de sa force : le collecteur d’impôts descendra de l’arbre41, justifié, les péchés de la femme de mauvaise réputation seront pardonnés42, et l’on dira à la femme cananéenne : Dieu t’accordera ce que tu désires43. Quant à moi, j’irai implorer pour vous l’intercession de toutes les Églises auxquelles m’attache un lien de fraternité ou avec qui j’entretiens des relations familières.

  Lc 11.5-8.   Sir. 35.21. 37   Is. 38.14. 38   Matth. 17.21. 39   Matth. 15.22. 40   1Thess. 5.17. 41   Lc 19.1-6. 42   Lc 7.36-48. 43   Matth. 15.28. 35 36

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92 (121)* À son très cher seigneur et ami Jean, doyen de Rouen, maître Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut et affection sincère. Puisque les rapports des hommes entre eux, dans la mesure où ils sont basés sur la bonne foi, requièrent une attention toute particulière, je vous demande au nom de cette foi sociable et de cette amitié qui existe entre nous depuis longtemps de suivre avec vigilance l’affaire de notre seigneur, dont je vous ai déjà parlé par écrit, de manière à ce que votre prévoyance garantisse son intégrité physique et le salut de son âme. Le Seigneur vous a donné de l’autorité face au roi, et dans le duché, il vous a assigné la deuxième place, juste après celle de votre oncle. Assumez donc le rôle d’Éhoud, un juge très fort en Israël, un homme ambidextre capable de faire la même chose de la main droite ou de la main gauche. Guidez le roi à travers les vicissitudes temporelles de sorte qu’il ne perde pas de vue les choses éternelles. Salomon recommande de donner sept, voire huit parts, car il ne faut pas uniquement s’occuper du nombre sept, symbole de notre vie, mais également du nombre huit, qui va au-delà. Rappelle-lui avec fermeté de se soumettre à la volonté divine, dans la crainte et dans l’humilité, car c’est ainsi qu’il trouve la vie. Veillez à ce qu’il ne cède pas aux désirs de son cœur, qu’il ne succombe pas à la convoitise du monde, qu’il n’ait pas reçu en vain son âme, au cas où sa volonté deviendrait le point de référence de son action et où il prêterait son oreille à des conseils irréfléchis en négligeant l’avis d’esprits plus mûrs. Le royaume de Roboam, fils de Salomon, fut divisé parce que le roi, au lieu de suivre le

  Gautier de Coutances, archevêque de Rouen.   Sir. 45.3.    Jug. 3.15.    Eccl. 11.2 (V).    Ps. 29.6 (V).    Ps. 72.7 (V).  

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Lettre publiée vers 1196. Plus haut, p. 397-398.

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conseil des anciens, avait préféré écouter ce que lui suggéraient ses compagnons de jeunesse. En premier lieu, défendez courageusement la maison du Seigneur : il faut éviter qu’en raison d’une négligence de votre part, la dignité de l’Église ne puisse subir un quelconque dommage. Car depuis fort longtemps, l’Église est libre de même que ses enfants, qui bénéficient de la liberté que le Christ leur a donnée. Les enfants sont libres, dit-il dans l’Évangile. Par contre, si l’on prélève des taxes sur les biens de l’Église, si elle subit des actions violentes de la part des puissants, elle se voit rabaissée au rang d’esclave, telle Agar qui fut soumise à sa maîtresse avec ses fils. Mais que déclare l’Écriture ? Chasse cette esclave et son fils. Si vos princes projettent, pour financer leur nouvelle croisade, de recenser les habitants de leur royaume10 et de mettre à contribution l’Église du Christ en la traitant comme une esclave, alors celui qui est un fils de l’Église a le devoir d’élever sa voix pour protester et il devra préférer la mort à la servitude. Sénèque cite, en exemple à ne pas suivre, Catilina et L. Sylla : leur paix fut pire que la guerre et leur pression fiscale tyrannique a fait plus de mal au peuple dans leur sujétion que les batailles engagées par les ennemis11. En matière de collecte d’impôts et d’organisation de l’armée, votre prince sera bien avisé de ne pas suivre sa propre volonté, mais au contraire, avant de passer à l’action, de consulter les sages et d’écouter attentivement leur conseil. Dans les Tusculanes12, Cicéron fait dire à Panaetius que ni un général en temps de guerre, ni un prince en temps de paix ne sont capables de grandes réalisations, dans de bonnes conditions, s’ils se laissent aller au gré de leur cœur, sans d’abord soumettre leurs projets à une réflexion approfondie. Je demande et conseille une chose : évitez qu’une nouvelle fois, le travail de Dieu ne traîne en longueur à cause d’ajournements décevants. Il est écrit : Que le Seigneur maudisse tous ceux qui font son travail avec mollesse13. Dès que César eut connaissance de la révolte du Pont, il y dépêcha une armée, ce qui lui permit de remporter une   1Rois 12.12-17.   Matth. 17.25 (V).    Gal. 4.30. 10   Lc 2.1. 11   Sen., Ben., 5.16.1 ; 3. 12  Il s’agit plutôt du De officiis, 2.16. 13   Jér. 48.10.  

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victoire si fulgurante qu’il pouvait dire, lors de son triomphe : Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu14. Sémiramis, la reine des Assyriens, occupée à se coiffer, fut informée de la rébellion de Babylone. Les cheveux à moitié défaits, elle s’est lancée dans le combat et n’a terminé sa toilette qu’une fois soumis la ville et ses habitants15. Sans aller plus loin, je voudrais juste rappeler cette pression fiscale sur l’Église qui a duré deux ans lors de la dernière croisade, entreprise qui s’est soldée par une catastrophe pour toute la chrétienté16. N’oublions pas non plus que ladite expédition a commencé par des prélèvements d’impôts et que le pillage des pauvres, de même que la spoliation des églises, ont contribué à son financement. C’est pourquoi l’opération a tourné au scandale pour ses auteurs. Comme le remarque Salomon : Agir en juste est le début du bon chemin. Par ailleurs, Dieu distingue entre le chemin des justes et celui des impies : Le Seigneur connaît le chemin suivi par les justes, mais le chemin des gens sans foi ni loi mène au désastre17. Adieu !

  Suet., Vitae, Caes., 37.2.  Val.-Max., Facta et dicta, 9.3.ext.4. 16  Rappel de la 3e croisade, qui a vu la disparition de Frédéric Barberousse, s’est soldée par la captivité de Richard Ier et a déclenché les hostilités en Normandie entre Philippe Auguste et le roi d’Angleterre. 17   Ps. 1.6 (V). 14 15

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93 (112)* Au révérend père et seigneur Henri**, par la grâce de Dieu évêque d’Orléans, maître Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut et affection dans la sincérité. Il y a un temps pour se taire, dit l’Ecclésiaste, et un temps pour parler. J’ai longtemps gardé le silence et j’ai renoncé à dire une bonne parole, mais maintenant, je ne peux plus rester silencieux face aux injustices dont est victime la foi chrétienne. La barbarie effrénée sévit déjà aux confins de votre terre et la férocité des infidèles s’emploie à exterminer les chrétiens jusqu’au nom de chrétien. Alors, pourquoi restez-vous ici tout le jour sans rien faire ? L’ennemi a dégainé son épée pour frapper vos nuques et personne ne s’élève, personne, animé du zèle de la foi, ne s’oppose à ceux qui insultent le nom des troupes du Dieu d’Israël. Très révérend père, toi qui jouis d’un plus grand prestige parmi les colonnes de l’Église, témoigne donc de ta foi et cesse de relâcher tes efforts pour la cause du Christ. Il ne faut pas que tu enchaînes la parole de Dieu. De même que Dieu t’a donné de l’autorité face aux rois, de même tu es tenu d’exercer ta haute fonction d’évêque. Le Seigneur t’appelle par la bouche de Jérémie : Va te placer dans la cour du temple et adresse-toi à tous ceux qui viennent des villes de Juda. Répète-leur tout ce que je t’aurai ordonné de leur dire. Et de préciser le contenu   Eccl. 3.7.   Ps. 38.3 (V).    Matth. 20.6.    1Sam. 17.45.    2Tim. 2.9.    Sir. 45.3.    Jér. 26.2.  

Lettre publiée vers 1196. Henri, évêque d’Orléans (1186-1198). Fils du frère de Louis VII, Robert Ier, comte de Dreux. GC, 8, col. 1455-1457. D’après Migne, le nom du destinataire commencerait par « R ». Or, entre 1096 et 1258, on ne trouve pas d’évêque à Orléans dont le nom pourrait correspondre (Gams, Series, p. 593). Il doit donc s’agir d’une erreur de transcription. En raison de la situation qu’évoque la lettre, l’évêque en question fut le parent de Philippe Auguste, plutôt que Hugues de Garlande (1198-1206). *

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du message : Reviens, Israël-la-volage. Je ne te ferai pas mauvaise figure. Ézékiel s’adresse à toi dans le même esprit : Si le guetteur voit venir l’armée ennemie et ne sonne pas l’alarme, et si quelqu’un se laisse surprendre et tuer par l’ennemi, c’est le guetteur que je tiendrai pour responsable de cette mort. Il faut faire travailler le talent que le Seigneur t’a confié et, dans le commerce de l’Évangile, rendre l’argent et les intérêts du Seigneur. Prêche la parole de Dieu avec insistance, que l’occasion soit favorable ou non10, fais œuvre d’évangélisateur, remplis ta tâche et ne cherche pas à rivaliser avec les gens malfaisants11, je veux parler des évêques qui prodiguent à ton roi leurs paroles flatteuses, tels des chiens muets, incapables d’aboyer12. Dieu apprécie tout spécialement que les évêques disent la vérité. Ne crains pas de risquer ta vie au nom de la vérité afin que tu connaisses des jours heureux13, car de chaque mort, le Seigneur demandera les comptes à un prêtre muet. Dès lors que le prêtre cesse de corriger les fidèles, le coffre sacré est pris14 et le peuple tombe sous les coups de l’épée. N’aie pas peur non plus d’une réaction brusque du roi ni de son visage renfrogné : présente-toi devant lui et remémore quelques conseils salutaires, sans jamais oublier que là où l’Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté15. Dans son rôle d’envoyé de Dieu auprès d’Hérode et d’Hérodiade, Jean-Baptiste n’a pas hésité à mettre en danger sa vie, en rappelant la loi du Seigneur16 à l’instar d’Élie, qui avait transmis le message divin à Achab et Jézabel17. Évoquez donc le nom du Seigneur, ne faites aucune pause, ne laissez pas en repos18 votre bouche. Jean-Baptiste s’est vigoureusement dressé contre Hérode, Pinhas contre l’Israélite et la Madianite19, Samuel contre Agag20,   Jér. 3.12.   Éz. 33.6. 10   2Tim. 4.2. 11   Ps. 36.1 (V). 12   Is. 56.10. 13   1Pierre 3.10. 14   1Sam. 4.11. 15   2Cor. 3.17. 16   Matth. 14.1 sq. 17   1Rois 21.17 sq. 18   Is. 62.6-7. 19   Nombr. 25.8. 20   1Sam. 15.33.  

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Pierre contre Ananias et Saphira21, Paul contre Élymas22 : prends exemple sur leur vie. La loi de Dieu et la foi dans le Christ valent beaucoup mieux que tous les biens de ce monde, valent plus que l’honneur, la gloire et même la santé. Le roi Achab, menacé par le roi de Syrie, a été sommé de livrer à son ennemi ses serviteurs et ses servantes, ses fils et ses filles, sa femme et tous les objets précieux, mais obligé de violer la loi de Dieu, il n’a pas hésité à livrer bataille pour la défendre, même si, à d’autres égards, sa conduite reste critiquable23. Il vaut mieux tomber entre les griffes24 des hommes que d’abandonner la loi de Dieu. Si tu crains de te présenter devant le roi de France, choisis quelques-uns parmi tes confrères qu’anime l’Esprit de Dieu, pour trouver ce ton qui rendra tes propos à la fois fermes et agréables. La Sagesse, elle aussi, étend son pouvoir d’un bout du monde à l’autre et dirige tout d’une façon agréable25. Il ne faut surtout pas que ton discours soit entaché de flatterie et n’agis pas comme un enjôleur. Le miel de la flatterie n’est pas de mise pour les offrandes destinées au Seigneur26. Dans les palais, on rencontre souvent des personnes qui disent uniquement ce que les princes, devenus allergiques à la vérité, aiment entendre, qui applaudissent même aux turpitudes des puissants en leur mettant pour ainsi dire des appuie-tête et des coussins sous les bras27. Il ne se trouve que très rarement quelqu’un à la cour qui refuse de vendre de l’huile pour la verser sur la tête du pécheur28, car on approuve les désirs du pécheur et on complimente le méchant29. Mais il pourrait bien arriver au pécheur ce que Jérémie a dit à Sédécias : Ils t’ont bien mystifié, Sédécias, tes excellents amis30. L’armée de Xerxès comprenait tant de navires et de chars que les courtisans flatteurs se croyaient obligés de dire au roi que la mer ne pourrait jamais suffire à une flotte de cette taille, ni l’air à un tel nombre de javelots lancés, ni la terre ferme à autant de chars. Démarate seul a osé prendre la liberté d’objecter à Xerxès :   Act. 5.10.   Act. 13.8-11. 23   1Rois 20.2 sq. 24   Dan. 13.23. 25   Sag. 8.1. 26   Lév. 2.13. 27   Éz. 13.18 (V). 28   Ps. 140.5 (V). 29   Ps. 9B 3 (V). 30   Jér. 38.22. 21 22

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« Tu seras vaincu par toi-même et l’énormité de ton armée t’écrasera »31. Je te prie donc de réprimander le roi sans faiblir, même s’il renâcle sous l’influence de ses conseillers. Je sais très bien que Jannès et Jambrès32 incitent toujours le Pharaon à résister à Moïse et que les successeurs d’Ahitofel33 pervertissent le conseil des justes. Il y aurait encore beaucoup à dire à propos de la méchanceté des langues courtisanes, mais je ne voudrais pas m’étendre sur ce sujet et préfère aborder une autre question. À toi de voir ce qui conviendra le mieux à ta réputation. Toutefois, il te faudra veiller à ce que ton cousin, tel un primipilaire de l’Église, porte l’étendard de la foi devant les rois et les puissants de la terre et qu’en défendant la foi chrétienne, il soit aussi vigilant que dans ses actions guerrières. S’il s’est décidé à reprendre le chemin de la croisade34, il devrait tout de même éviter de financer son projet en dépouillant les églises ou en profitant de la sueur des pauvres : qu’il prenne l’argent sur sa propre cassette ou qu’il se serve du butin pour payer une guerre menée au nom du Christ. Le bras du Seigneur est assez long35 pour que celui qui fait des actions grandioses36 en Israël fasse de même en agissant envers vous, sa race choisie37. Certes, lorsqu’ils ont quitté l’Égypte, le Seigneur a enrichi les Hébreux des dépouilles des Égyptiens. Mais c’est en entrant dans le pays de Canaan qu’Israël a accumulé d’immenses richesses, butin pris aux ennemis. Il existe une loi de la guerre bien connue qui stipule que le prince paye ses compagnons d’armes avec l’argent du trésor de guerre. Pourquoi alors ceux qui combattent pour l’Église la dépouillent-ils au lieu de l’enrichir par le butin rapporté et par des dons, fruit de leur triomphe ? Croient-ils dans leur minable ignorance que le Christ, justice suprême, désire une offrande faite de torts sacrilèges ou qu’il accepte que puisse prospérer un butin provenant des biens de l’Église ? Si la Vérité menace du feu éternel celui qui ne donne rien de ce qu’il possède aux pauvres, comment faudra-t-il alors traiter quelqu’un qui a spolié les pauvres et l’Église ou qui est coupable de fraude ? Pour des raisons tout à fait comparables, les gens   Sen., Ben., 6.31.   2Tim. 3.8. 33   2Sam. 16.23. 34  Il s’agit des projets qui aboutiront à la 4e croisade. 35   Is. 59.1. 36   Sir. 50.22. 37   1Pierre 2.9. 31 32

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de la tribu d’Éfraïm, armés pour le tir à l’arc, ont tourné le dos, le jour du combat38. Jamais la spoliation des pauvres, jamais le pillage de l’Église n’ont connu de fin heureuse. C’est pourquoi, lors de la dernière croisade, le Seigneur a fait tomber le mépris sur les nobles et les a laissé errer dans un désert sans routes39. Ils n’ont rencontré que l’accablement et le malheur : le chemin de la paix leur était inconnu40. Le patrimoine du Christ et de son Église fait scandale aujourd’hui et il est motif de servitude. Si le Pharaon, jadis, a décrété qu’un cinquième des récoltes lui reviendrait, sa décision n’a pas grevé pour autant les terres des prêtres41. Dans le livre des Nombres, nous lisons que pour garantir à jamais la liberté d’action de la tribu de Lévi, le Seigneur a ordonné que cette tribu soit exemptée de toute taxe publique et qu’elle reste exclusivement soumise à l’autorité du grand prêtre42. Qu’est-ce que le roi peut ou doit demander aux évêques et au clergé, si ce n’est que l’Église prie Dieu pour lui sans cesse ? Tout grand prêtre, choisi parmi les hommes, a pour fonction de servir Dieu en leur faveur : il offre des dons et des sacrifices pour43 le roi et le peuple. Lorsque le Seigneur les menace de son courroux, le prêtre doit assumer son rôle de médiateur et, le jour de l’exaspération, jouer les conciliateurs44. Dieu parlait d’exterminer le peuple d’Israël, mais Moïse s’interposa pour le retenir de tout détruire dans sa colère45, et grâce à la prière, il a calmé le courroux divin. Le feu du châtiment céleste avait commencé à faire des ravages parmi le peuple lorsque Aaron se saisit d’un encensoir. Il se plaça entre ceux qui étaient déjà morts et ceux qui étaient encore vivants et le fléau prit fin46. De même, les Israélites remportèrent une victoire complète sur l’armée amalécite grâce aux prières et aux bras levés de Moïse47. Plus tard, à l’époque de Josué, les murailles de Jéricho s’écroulèrent avec l’aide des prêtres48.   Ps. 78.9.   Ps. 107.40. 40   Ps. 13.3 (V). 41   Gen. 47.23-26. 42   Nombr. 18.1-6. 43   Hébr. 5.1. 44   Sir. 44.17 (V). 45   Ps. 106.23. 46   Nombr. 17.11-13. 47   Ex. 17.8-13. 48   Jos. 6.4-5. 38 39

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Je sais que même si ton roi envisage d’imposer à l’Église des corvées de transport, simples et supplémentaires, des taxes, des capitations et, en plus, toute une série d’autres bas services, il pourra compter sur l’accord favorable d’une majorité d’évêques. Ces prélats ont, en effet, oublié la liberté de l’Évangile, qui nous rend à la fois enfants et amis de Dieu, et ils acceptent, signe d’un esclavage perpétuel et infâme, qu’on leur perce l’oreille au moyen d’un poinçon49. Ils rappellent l’époque où un grand nombre d’Israélites, animés par une volonté de flatter ou un sentiment de peur infondé, ont quitté leur pays et collaboré avec Antiochus, roi tyran qui avait interdit aux Juifs d’offrir des sacrifices dans le temple. Mais toi, très révérend père, dans l’intérêt d’Israël, oppose-toi à une telle attitude et au nom de l’engagement de Dieu, érige-toi en muraille infranchissable. Si tu ne relèves pas ce tort qu’on fait au Christ, si tu te tais, ton âme court un risque énorme et tu portes atteinte à ta réputation. Tu dois instamment rappeler au roi qu’il a reçu des mains de l’Église son épée, non pas pour opprimer les pauvres, mais pour protéger l’Église, et qu’après sa mort, il aura fortement besoin des prières de l’Église, qui l’accompagnent déjà de son vivant. Car il décédera un jour, et je souhaiterais qu’il prenne conscience des incertitudes qui entourent la mort et qu’en pensant à la fin, il se constitue un trésor dès maintenant pour contrebalancer sa misère future. Le Siracide nous dit : Tel est roi aujourd’hui et demain sera mort. Une fois que l’homme est mort, tout ce qui lui reste, ce sont les vers, les bêtes, les asticots50. La vie de l’homme périt dès que passe le vent brûlant, la voilà disparue sans laisser de trace51. Que le roi reconnaisse donc le lieu et le rôle que le Seigneur lui a assignés et qu’il ne prélève rien sur les biens de l’Église, qui servent exclusivement aux pauvres, mais qu’il puise dans le trésor du royaume pour financer les guerres à mener au nom du Seigneur et qu’il ne fasse pas confiance à la force et au nombre de ses troupes, mais qu’il s’en remette au Seigneur ! Aux yeux de Salomon, le nom du Seigneur est la plus grande force52. C’est le Seigneur qui est pour son peuple force et pouvoir53. Ceci ressort clairement des batailles du passé. Comment, en effet, un seul ennemi aurait-il pu poursuivre   Ex. 21.6.   Sir. 10.10-11. 51   Ps. 103.15-16. 52   Prov. 15.6 (V). 53   Ps. 68.36. 49 50

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mille Israélites, et deux ennemis en mettre en fuite dix mille, si Dieu ne les avait pas livrés à leurs adversaires, si le Seigneur ne les avait pas faits prisonniers54 ? Nos ancêtres ont conquis le pays, et ce n’est pas grâce à leur épée; ce ne sont pas leurs bras qui les ont sauvés. Mais c’est ton intervention en force, Seigneur, et ta puissance, et l’illumination de ton amour pour eux55. Le Seigneur aimera ceux qui56 ne trahissent pas leur engagement envers lui57. Or, personne ne peut plaire au Très-Haut sans la foi58. Le moyen de remporter la victoire sur le monde, c’est notre foi59. Je constate que presque tous les grands du royaume hésitent à s’aventurer sur le chemin du Seigneur, par pusillanimité et par une sorte d’aversion pour l’effort. Il vous faudra donc sans cesse prêcher avec insistance et rendre ainsi force aux bras fatigués et affermir les genoux chancelants60. Évidemment, puisque la croisade précédente s’est soldée par un échec, tout le monde estime que le Seigneur n’a plus le bras assez long61 et que la source inépuisable de la grâce céleste s’est tarie. Cependant, au lieu de justifier leur opinion par un quelconque plan divin, les puissants devraient se rappeler qu’à l’époque, ils étaient partis pleins d’arrogance et de mépris62 et ne pas oublier la défaillance de leur foi : mise à l’épreuve une fois, elle s’est révélée trop faible. Le Seigneur va l’éprouver à nouveau, et le sort de la victoire dépendra, en fin de compte, de la foi et de l’humilité des combattants : ce sont ces deux qualités qui décideront du triomphe ou de la défaite. La tribu de Benjamin ayant commis un crime contre la femme d’un lévite, les autres tribus, d’un commun accord, se sont associées pour venger le méfait63 : leur cause était plus juste, leur armée beaucoup plus nombreuse et forte. Le Seigneur leur désigna un chef et sur son ordre, elles se sont lancées dans la bataille. Pour les humains, l’exploit de Dieu fut impressionnant64 : il a permis qu’un petit nom  Deut. 32.30 (V).   Ps. 44.4 (V). 56   Prov. 3.12 (V). 57   Ps. 78.37. 58   Hébr. 11.6. 59   1Jn 5.4. 60   Is. 35.3. 61   Is. 59.1. 62   Ps. 31.19. 63   Jug. 20.4 sq. 64   Ps. 66.5. 54 55

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bre puisse remporter la victoire sur un grand nombre et que les impies prennent le dessus sur les justes. Ainsi, en une seule journée, vingt-deux mille Israélites périrent. Le Seigneur ordonne alors de livrer une autre bataille, mais les Israélites perdent à nouveau, le chiffre des tués s’élevant cette fois à dix-huit mille. Rien d’étonnant à cela : les Israélites ont trop présumé de leur force et de leur nombre. L’orgueil les a perdus et a entraîné leur humiliation, mais c’est pour avoir été humiliés qu’ils ont pu finalement remporter la victoire. Leur foi n’a pas souffert par les défaites successives. Au contraire, elle s’est affermie en raison du double danger et les a incités à se jeter de nouveau dans la bataille, avec plus d’humilité et, par conséquent, plus de force. En effet, lors du troisième affrontement, ils ont pratiquement exterminé la tribu de Benjamin, comme s’ils avaient été purifiés par tant de sang versé. Il faut que tu saches que nous pourrons évaluer les chances de réussite de cette nouvelle croisade en fonction de la foi du peuple. Il est donc nécessaire de l’instruire dans la foi et dans la crainte de Dieu, sans oublier pour autant celui qui guide ce peuple. Pour me résumer, mon très révérend et très cher père, je confie à ton discernement la tranquillité du clergé, la paix des gens simples, la cause du Christ et la liberté de l’Église.

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94 (18R)* Au très révérend père et seigneur Henri, abbé de Crowland, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut dans celui sans qui il n’y a pas de salut. Étant donné que les faits et gestes d’hommes célèbres, plus ils remontent dans le temps, plus ils s’obscurcissent généralement sans que l’on s’en rende vraiment compte, nous recourons, par mesure de précaution, à l’écriture pour qu’elle pallie l’inconvénient d’une mémoire qui fléchit. D’une certaine manière, le souvenir écrit rend la vie à un juste qui a quitté ce monde, car grâce à l’écriture, il revit en quelque sorte, libre parmi les morts, et sa gloire triomphe du temps. L’oubli injustifié, imputable à notre négligence, se trouve ainsi écarté, et la postérité, encline à chanter les louanges des Pères, pourra quotidiennement éprouver leur protection et, encouragée par le bon exemple, s’engager dans la voie des vertus. C’est pourquoi j’ai décidé d’écrire la vie de saint Guthlac, vie marquée par de glorieux miracles et la persévérance dans l’austérité monacale. En même temps, je prends en considération votre affectueuse pression, votre insistance à me voir attelé à cette tâche. J’ai laissé de côté les aspects de la tradition qui m’ont paru secondaires ; je me suis efforcé d’élucider certains éléments obscurs tout en respectant la vérité, et ce que j’apporte de neuf servira exclusivement à édifier le public. Nous voulons donc raconter les hauts faits du bienheureux confesseur qui tout au long de son pèlerinage sur terre a rejeté avec mépris les louanges et les faveurs des hommes afin que le Seigneur soit toute sa fierté. Car ceux qui exaltent quelqu’un de son vivant vendent l’huile de la flagornerie et la versent sur la tête du pécheur.

  Guthlac, d’origine noble, passa les quinze dernières années de sa vie en ermite à Crowland (Lincolnshire) où il mourut en 714. Revell, op. cit., p. 103, l. 3. Sur les liens étroits de Pierre avec l’abbaye de Crowland, également, Ep.216,504A : […] spiritualis obligatio promissionis olim in vestro capitulo factae […].    Ps. 34.3.    Ps. 140.5 (V). 

Lettre probablement écrite en 1196. Revell, op. cit., p. 102, n. 1. Plus haut, p. 387.

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Les compliments qu’on adresse ici-bas aux hommes n’ont rien de définitif : la vie des humains n’est pas sûre, le fond de leur cœur reste insondable, leur fin inconnue. Si donc celui qui ne tiendra pas bon ne peut être sauvé, si celui qui ne lutte pas selon les règles ne peut gagner le prix, si dans l’arène ensablée de ce siècle, si dans cette vie instable l’Apôtre dit à l’adresse des lutteurs : Que celui qui est debout prenne garde de ne pas tomber, il faut en conclure que la lutte comporte des dangers et que la victoire n’est pas acquise d’avance. Par conséquent, celui qui part au combat ne doit pas se vanter comme s’il revenait vainqueur, celui qui sème fera mieux de ne pas se prendre pour un moissonneur et qui lutte n’est pas assuré du triomphe. Tant que nous sommes des créatures d’argile et que nous gagnons notre pain à la sueur de notre front, nous n’avons aucune certitude, rien n’est stable ni parfait. Paul, enlevé jusqu’au plus haut des cieux10, écrit : Je ne pense pas encore avoir obtenu le prix11. Quel cœur peut se vanter d’être pur ? Qui sait s’il mérite l’amour ou s’il est digne de la haine ? Seul le Seigneur connaît les siens12. Beaucoup de ceux qui se sont mis à labourer ont regardé en arrière13, beaucoup ont pris un bon départ14 avant de tomber dans le stade des vertus. C’est pourquoi Jean affirme dans sa [première] lettre : Mes chers amis, nous sommes maintenant enfants de Dieu, mais ce que nous deviendrons n’est pas encore clairement révélé15. En revanche, le bienheureux Guthlac, le confesseur éminent du Christ, tel un soldat courageux qui revient du combat, tel un fidèle serviteur qui rentre du travail, peut dire avec le prophète, sans se tromper : Retourne à ton repos, mon âme, car le Seigneur t’a fait du bien. Oui, tu m’as arraché à la mort, Seigneur, tu as séché mes

  Matth. 10.22.   2Tim. 2.5.    1Cor. 10.12.    1Rois 20.11.    Job 4.19.    Gen. 3.19. 10   2Cor. 12.2. 11   Phil. 3.13. 12   2Tim. 2.19. 13   Lc 9.62. 14   Gal. 5.7. 15   1Jn 3.2.  

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larmes, tu m’as évité de faire le pas fatal16. Aujourd’hui, il est invité à se réjouir avec son Maître17 et sa demeure est dans la paix18. Aujourd’hui, on récompense sa peine et on chante ses mérites sur les places publiques19. Là-haut, chaque saint, parmi les enfants de Dieu, boit au fleuve de la béatitude20 éternelle, chacun y recevra de Dieu la louange qui lui revient21, et le Seigneur viendra les servir22. Là-haut, un mois suivra l’autre, un sabbat succédera à l’autre23, comme un jour de joie24, et ni l’immense jubilation ni l’éternité ne connaîtront de limite ou de fin.

  Ps. 114.7-8 (V).   Matth. 25.21. 18   Ps. 75.3 (V). 19   Prov. 31.31. 20   Ps. 35.9 (V). 21   1Cor. 4.5. 22   Lc 12.37. 23   Is. 66.23 (V). 24   Is. 58.13. 16 17

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95 (119)* Au chanoine R., Pierre de Blois, archidiacre de Bath, salut : qu’il apprenne à mieux surveiller ses paroles. Trop confiant en ta faconde et en ton discernement, je t’avais chargé de mener à terme auprès du roi mes affaires, que j’avais déjà bien pu faire avancer. Or, tu as réussi à tout bloquer. Par ton attitude irréfléchie, tu as ruiné, à la vue du but tout proche, les chances de voir mes vœux se réaliser. Tu as outrepassé les limites de ton mandat : la remarque malheureuse d’une seule personne t’a mis en rage, ton sang n’a fait qu’un tour et la retenue a cédé la place à des insultes. Éhonté et sans vergogne, tu as offensé l’assistance, et oublieux de ton rang, tu n’as pas tenu compte des évêques réunis ni même du roi. En outre, même si quelqu’un, comme tu le prétends, a eu un mot de trop contre toi ou fait une remarque trop dure à mon égard, tu n’aurais pas dû t’emporter de la sorte et permettre à ta fougue d’injurier les personnes en présence. Nous lisons dans le livre II de Valère Maxime que les envoyés du sénat de Rome, ayant subi à Tarente un terrible affront – l’un d’eux fut en effet aspergé d’urine –, poursuivirent leur mission comme si de rien n’était afin d’éviter des discussions qui auraient dépassé leur mandat. Les personnes que tu présentes comme mes détracteurs manifestes et à qui tu as voulu rendre la pareille pour cette raison sont au fond mes amis, que je n’arrive pas à soupçonner d’avoir eu l’intention de me dénigrer. Une longue expérience me démontre, en effet, qu’ils m’aiment sincèrement. Je ne dois ni ne peux croire que leurs propos ou leur attitude entraînent des conséquences négatives pour moi. L’affection mutuelle, souvent mise à l’épreuve, ne souffre pas la moindre suspicion. Écoutons encore Valère Maxime : Platon, averti des dénigrements à répétition de la part de son disciple Xénocrate, répliqua : « Je n’arrive pas à croire que me retire son affection celui que j’aime foncièrement ». Pour y ajouter aussitôt, voyant que l’accusateur insistait, serment à l’ap-



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 Val.-Max., Facta et dicta, 2.2.170-179. Lettre publiée vers 1196.

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pui : « Quand bien même il l’aurait dit, il savait que cela allait me rendre service ». De l’avis de tous les médecins, Philippe, médecin lui-même et ami d’Alexandre, devait administrer au roi malade un médicament qu’il avait préparé personnellement. À cet instant, survint une lettre de Parménion qui voulait mettre le roi en garde contre un piège de Darius qui aurait corrompu Philippe. Alexandre lut la lettre et après avoir pris le médicament sans aucune hésitation, il la tendit à Philippe pour qu’il la lise : le roi avait une confiance totale en son ami, et la force du lien affectif écartait la peur de la mort au moment même où celle-ci fut annoncée. Que tu me donnes maintenant des détails de ce qui a été avancé avec l’intention de me nuire, et je te répondrai en citant Suétone. Tibère, le neveu de César Auguste, s’étant plaint par écrit que de nombreuses personnes aient décrié l’empereur, reçut la réponse que voici : « Mon cher Tibère, que les gens exercent leur médisance à mon égard ne me touche pas, tant qu’ils ne dépassent pas le stade verbal ». Si seulement tu avais su te maîtriser pour éviter que ta loquacité inconsidérée mette en danger mon affaire ! Il est écrit : Que celui qui parle à tort et à travers ne puisse pas subsister dans le pays. C’est pourquoi le bienheureux Sérapion avait coutume de dire qu’il ne craignait aucun organe de son corps autant que la langue. À cause d’une remarque sans conséquence, tu t’es laissé aller à des injures outrageantes, indifférent à ta renommée, oublieux de ton âme, et tu as fait fi de la présence des évêques, des grands du royaume, voire même de la majesté du roi. De cette manière Callisthène, auditeur d’Aristote en mission auprès d’Alexandre, pour avoir dépassé le cadre de son mandat, a perdu tout le bénéfice de sa mission et s’est ruiné lui-même. Je me sens profondément choqué par ta façon d’agir et vais conclure ma lettre par un mot du bienheureux Jacques, qui me paraît être dans le vrai : Si quelqu’un croit être religieux et ne sait