Mileva et Albert Einstein: L'impossible formule 9782759829279

De nombreux livres ont été consacrés à Mileva Einstein, la première épouse d’Albert, dont il a divorcé en 1919 après avo

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Mileva et Albert Einstein: L'impossible formule
 9782759829279

Table of contents :
Avant-propos
Sommaire
Introduction La controverse
L’histoire d’Albert et de Mileva
Les années de jeunesse, 1896-1905
L’enchaînement tragique, 1905-1919
Mileva, l’oubliée de la science
Les dernières années de Mileva, 1935-1948
Conclusion
Appendice Esterson, the real story ?
Appendice scientifique
Les articles de 1905
Remerciements

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Mileva et Albert Einstein L’impossible formule Suzy Collin-Zahn

Avertissement J’ai écrit cet essai en tentant de limiter mes remarques au strict minimum afin de laisser le lecteur tirer lui-même ses conclusions. En conséquence, pour que l’intention du texte puisse se dégager, chaque phrase nécessite d’être lue et pesée avec attention.

Illustrations de couverture : Photographie de Mileva et Albert Einstein.

Imprimé en France ISBN (papier) : 978-2-7598-2926-2 ISBN (ebook) : 978-2-7598-2927-9 Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction par tous procédés, réservés pour tous pays. La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage prive du copiste et non destinées à une utilisation collective », et d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, «  toute représentation intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (alinéa 1er de l’article 40). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du code pénal. © EDP Sciences, 2023

  Avant-propos J’ai longuement hésité avant de me décider à écrire ce livre. Il ne pouvait être question d’en ajouter un nouveau à la multitude existant sur Albert Einstein, auxquels ont contribué les plus grands scientifiques et historiens des sciences. Ni même de contribuer à l’élaboration d’une biographie venant s’ajouter à celles déjà publiées sur Mileva Einstein, la première épouse d’Albert Eistein. De plus, en tant qu’astrophysicienne, ayant passé l’âge de la reconversion à une discipline complexe, je n’envisageais pas de faire œuvre d’historienne. L’idée d’écrire sur Mileva me taraudait pourtant. J’avais lu les lettres d’amour qu’avaient échangées Albert et Mileva lorsqu’ils étaient ensemble à l’École Polytechnique de Zurich et pendant les trois années suivantes, ainsi qu’une partie de leur correspondance plus tardive avec leurs amis. J’avais découvert les lettres qu’Albert avait écrites quinze ans plus tard lorsqu’il voulait divorcer, dans lesquelles il dénigrait Mileva auprès de ses amis et de sa cousine qu’il allait épouser en secondes noces. Cette histoire fascinante me révélait une intimité d’Albert qui contrastait avec l’image d’humaniste que lui procura son engagement public. J’ai également pris connaissance de la vie de Mileva, restée seule après leur divorce avec leur fils cadet malade et schizophrène, obligée de 5

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donner des cours de mathématiques et de piano pour subvenir à leurs besoins. J’ai alors tenté de comprendre comment avait pu se produire cette terrible cassure dans un amour qui semblait indéfectible, au point que plus jamais Albert ne mentionne l’existence de cette compagne qu’il avait tant aimée et avec qui il avait travaillé durant de si nombreuses années.

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  Sommaire Avant-propos....................................................................................................

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Introduction. La controverse............................................................

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L’histoire d’Albert et de Mileva......................................................

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Les années de jeunesse, 1896-1905.........................................

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Une histoire d’amour et de collaboration scientif ique, 1897-1901..............................................................................................................

27

Les années noires, 1901-1903....................................................................

40

Les années de réflexion, 1903-1905.......................................................

43

L’enchaînement tragique, 1905-1919.......................................

47

La lettre.................................................................................................................

50

Le divorce, 1914-1919.......................................................................................

51

Mileva, l’oubliée de la science........................................................

55

Mileva, l’inconnue de l’équation ?...........................................................

62

Pourquoi Albert n’a-t-il pas cité Mileva dans ses remerciements en 1905 ?................................................................................................

70

Les dernières années de Mileva, 1935-1948....................

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  MILEVA ET ALBERT EINSTEIN  

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Conclusion............................................................................................................

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Appendice. Esterson, the real story ?.......................................

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Appendice scientifique............................................................................

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Les articles de 1905....................................................................................

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Remerciements...............................................................................................

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  Introduction La controverse C’est en 1987 qu’est publiée la première partie de l’anthologie dédiée à Einstein 1 contenant les lettres entre Mileva et Albert de 1897 à 1902. Un embargo de trente ans avait suivi la découverte de ces lettres en 1955, embargo établi par ses héritiers qui craignaient que la mémoire du grand homme en fût ternie. Elles révélaient en effet l’amour qu’ils s’étaient portés pendant plusieurs années, leur collaboration, mais aussi l’existence d’une fille née avant leur mariage, enfant acceptée puis rejetée par Albert et qui fut donnée à l’adoption pour disparaître des registres par la suite. Après la publication de ces lettres, l’attention des historiens et du public s’est cristallisée sur la place que Mileva avait pu avoir dans le travail d’Albert entre 1898 et 1905 (année de la publication des articles révolutionnaires d’Einstein). Une violente controverse a éclaté, essentiellement étayée par leur 1. « The collected papers of Albert Einstein: the Early Years, 1879-1902 », Volume 1, édité par John Stachel, David C. Cassidy, et Robert Schulmann, 1987. Voir aussi « Albert Einstein, Mileva Marić, the love letters », Jürgen Rennard et Robert Schulmann, traduit par Schawn Smith, Princeron University Press, 1992, dans lequel ont été rajoutées trois lettres de 1903.

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correspondance. Il faut noter que la plupart des lettres de Mileva à Albert n’ont pas été retrouvées (entre 1897 et 1903, il y en a seulement 10 sur 54), tandis que Mileva a conservé de son côté presque toutes les lettres de son époux. Il est donc indispensable de s’en souvenir lorsque l’on discute de leurs apports scientifiques respectifs. La controverse s’est construite autour de deux tendances. L’une, assez minoritaire, prône que Mileva a participé aux recherches d’Albert, et pour quelques auteur(e)s, les a même conduites. Cette position est notamment relayée aux ÉtatsUnis, mais reste peu représentée en France. Certains vont jusqu’à supposer qu’Albert a éliminé une partie des lettres de Mileva pour éviter qu’elle ne puisse être créditée de l’avoir aidé dans son travail. L’autre courant soutient que Mileva a seulement joué le rôle de « caisse de résonance ». Cette deuxième version est la plus partagée par les historiens, du moins ceux qui parlent d’elle. La faute en revient à certaines féministes (surtout américaines) qui ont décrété que Mileva était un génie et que c’est elle qui aurait dû recevoir le prix Nobel. Du coup, cela est venu amoindrir les arguments plus nuancés d’autres auteurs. Certains commentateurs vont jusqu’à reléguer Mileva au rang d’oie blanche ayant voulu s’approprier les découvertes de son époux auxquelles elle ne comprenait strictement rien (nous verrons des exemples plus loin). Ces contempteurs refusent de considérer que le fait de soutenir Einstein dans son travail et dans ses difficultés morales au cours des premières années de leur relation a pu avoir des conséquences sur la genèse de ses idées. Ils font fi du caractère très particulier d’Albert et négligent les problèmes spécifiques à la condition féminine de Mileva (on ne doit pas oublier qu’il y a cent vingt ans, le travail des femmes n’était pas encore reconnu en tant que tel). On voit aussi souvent  10 

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ses détracteurs reprocher à Mileva d’avoir été recalée à un examen intermédiaire à l’École Polytechnique, pour lequel il lui manquait un semestre complet d’études pendant lequel elle était partie à l’université d’Heidelberg (semestre rattrapé l’année suivante), et surtout d’avoir échoué à son examen de sortie de l’École, où elle a obtenu les plus mauvaises notes de sa vie d’étudiante. Outre les raisons politiques qui pourraient expliquer cet échec – la liaison d’Albert et de Mileva était connue et n’était pas chose admise, en particulier par son professeur principal, membre influent de l’Académie prussienne des sciences et très anti-féministe – il y en a une qui prime probablement sur les autres : Mileva était enceinte de trois mois dans des conditions psychologiquement difficiles, puisque les parents d’Albert refusaient le mariage. L’abandon de ses études et de sa thèse après son accouchement s’explique certainement par sa fatigue et par les illusions qu’elle entretenait sur sa vie future avec Albert, dont elle n’imaginait pas qu’elle pût être séparée un jour. Face à la controverse, j’ai adopté une position intermédiaire. Je pense que Mileva, loin d’être le génie du siècle comme Albert, était cependant très intelligente, scientifique dans l’âme, et qu’elle a joué un rôle déterminant pour Albert dans les premières années de leur vie commune en l’aidant à canaliser ses idées. Sa contribution scientifique est très difficile à établir, car elle ne l’a jamais revendiquée et il manque la plupart de ses lettres en réponse à celles d’Einstein. Leur intense collaboration date des années où ils étaient à l’École Polytechnique de Zurich. Mileva y a moins participé à partir de 1902, et les grandes idées d’Einstein sont venues après. Lui a toujours affirmé que, comme beaucoup d’autres personnes à l’époque, Mileva ne lui avait servi que de « caisse de résonance ». Sans aller jusqu’à reconnaître à Mileva une participation importante dans les articles d’Einstein de 1905, je m’étonne toutefois qu’aucun des articles précédents ne  11 

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porte aussi sa signature, ou qu’elle n’ait pas eu droit au moins à un remerciement d’Albert pour l’aide qu’elle lui a apportée. J’en propose ici une explication. Il m’a fallu plusieurs années pour me décider à écrire cette histoire, après les célébrations du centenaire de la relativité générale en 2015, coïncidant avec la détection presque improbable des ondes gravitationnelles 2 prédites par Einstein, les multiples articles sur lui et les hommages dithyrambiques en sa mémoire. Il m’a fallu assister à la pièce de théâtre d’un auteur connu prétendant que c’était à cause de la douleur excessive qu’il en éprouvait qu’Albert n’avait jamais revu son fils schizophrène après 1933 3. Pour moi, ce fut simplement de l’indifférence et de l’égoïsme, comme il en a fait preuve à plusieurs occasions dans sa vie. Il m’a fallu me convaincre que ce que j’écrirais en suivant la réalité au plus près et en tenant compte de ma sensibilité féminine pourrait servir à la réhabilitation de Mileva. Je pense en effet que sa vie et sa carrière auraient été différentes si elle avait vécu avec un autre homme, moins narcissique et moins soucieux de sa renommée (en dépit des déclarations réitérées d’Albert, mais alors que sa réputation était déjà bien acquise). Il est certain qu’il fut le plus grand scientifique du vingtième siècle, et qu’il fit preuve de beaucoup d’humanisme après son prix Nobel et surtout après son arrivée aux États-Unis. Mais comme je le montrerai dans cet ouvrage, il est possible d’être un grand humaniste tout en étant un véritable goujat en privé. Une autre que Mileva, moins entière, se serrait ressaisie et s’en serait peut-être relevée...

2.  Voir l’appendice scientifique 3.  Le cas Éduard Einstein, Laurent Seksik, pièce tirée de son livre, Éditions Flammarion, « J’ai lu », 2013.

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 INTRODUCTION 

Je me suis nourrie de plusieurs sources, en particulier du livre de Radmila Milentijević, qui est incontestablement la meilleure biographe de Mileva 4. Radmila a grandi en Serbie puis a émigré aux États-Unis où elle a obtenu un doctorat d’histoire à l’université Colombia de New York et est devenue en 1986 professeure au City collège de l’université de New York, dont elle a présidé le département d’histoire. Elle a exercé de nombreuses activités, en particulier dans l’action humanitaire. Pour la biographie de Mileva, elle a pris soin de consulter une énorme quantité de sources, aussi bien à l’université hébraïque de Jérusalem qu’en Serbie et dans les archives de Zurich, ville où Mileva a passé le reste de sa vie après son divorce. C’est dire si la compétence et l’honnêteté de sa démarche ne peuvent être mises en doute. De ce travail est né un livre dense et extrêmement documenté, mais dont la lecture peut paraître ardue à une personne désirant se renseigner sur la vie de Mileva sans trop s’investir. C’est pourquoi j’ai pris la liberté de proposer ce petit essai. À l’opposé de cette biographie relativement impartiale, je citerai des exemples d’un véritable acharnement contre Mileva. J’avais écrit sur elle un petit article dans la revue Science et pseudo Sciences (SPS) 5, à la suite de quoi l’historien des sciences canadien Yves Gingras m’a proprement étrillée dans un numéro suivant 6. J’ai choisi de ne pas répondre, d’autant que la crise de la Covid s’était installée et m’avait entraînée vers d’autres problèmes. Puis j’ai décidé d’attaquer la question sur des bases plus solides, et espère montrer ici que les arguments de certains historiens qui se sont prononcés sur la foi de biographes très discutables sont biaisés. 4.  Mileva Marić Einstein: vivre avec Albert Einstein, Radmila Milentijević, traduit de l’anglais par Pierre Guguelmina, Éditions L’âge d’homme, 2013, publié en anglais en 2012. 5.  « La vie tragique de Mileva Einstein », numéro 324 de SPS d’avril 2018. 6.  « L’histoire réelle de Mileva Einstein-Marić », Yves Gingras, numéro 332 de SPS d’avril 2020.

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Par  exemple, Gingras cite principalement un spécialiste d’Einstein, Allen Esterson. Celui-ci a inondé Internet d’articles proprement injurieux à l’encontre de tous ceux qui avaient une opinion positive de Mileva (articles qui ont mystérieusement disparu après 2018). Puis, il a récemment publié en collaboration avec deux autres auteurs un livre où sa participation – la plus longue – est exclusivement à charge 7, sous couvert d’une étude approfondie de sources qu’on sait être douteuses puisque datant d’une époque où les lettres entre Mileva et Albert n’étaient pas encore connues. Ce débat, assez bien connu dans les pays anglo-saxons, l’est beaucoup moins en France. J’ai fait une première tentative pour le révéler, mais elle a tourné court : j’avais écrit plusieurs pièces de théâtre sur Mileva avec pour chacune, un déroulé différent (plus ou moins long, chronologique ou non…), mais j’avais échoué à en faire jouer une par des acteurs professionnels ou amateurs. Après mes envois, j’avais reçu des réponses polies mais dilatoires, ou bien je n’avais reçu tout simplement aucune réponse. Dans quelques cas, on m’a fait comprendre que mon texte n’était pas crédible, car il ne donnait pas de preuves de la situation que je décrivais. Il se trouve qu’un metteur en scène m’a récemment proposé de monter l’une de mes pièces. J’ai cependant compris que ni une pièce de théâtre ni un court article n’étaient le bon moyen pour réhabiliter Mileva. Montrer une face peu connue d’un génie encensé mondialement depuis un siècle non seulement pour ses extraordinaires qualités scientifiques, mais également pour son humanisme, ne pouvait se faire en un tour de main. Il fallait un ouvrage plus complet qui apporterait les fameuses preuves. Et c’est ce que je tente ici. 7. « Einstein’s Wife: The Real Story of Mileva Einstein-Marić », Allen Esterson, David C. Cassidy, Ruth Lewin Sime, MIT Press, 2019.

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Comme je l’ai dit, je ne prétends pas faire œuvre d’historienne. Je donnerai les références de certaines lettres que je cite, mais pas toutes les références historiques, car elles rendraient la lecture de mon texte trop pesante. Je vais simplement essayer d’être la plus sincère possible, de ne pas embellir les faits en les laissant parler d’eux-mêmes, faits avérés entre autres par les écrits de l’époque. Il y eut sans conteste des erreurs commises par Mileva : son rêve d’amour, exacerbé par les déclarations passionnées de son compagnon, son aveuglement plus tard devant les velléités de celui-ci à s’échapper de son couple et à s’éloigner d’elle, sa jalousie extrême envers ses frasques réelles ou supposées, puis sa tristesse, et sa vision pessimiste de l’existence après l’abandon de sa fille, se heurtant à la vision d’Albert, joyeuse et insouciante… Ses plaintes l’ont certainement rendue assez rapidement insupportable aux yeux d’Albert qui lui, continuait à lui déclarer son amour. On peut d’ailleurs reconnaître à Albert un certain sens du devoir puisqu’il s’est probablement plié au mariage contre sa volonté profonde pour finalement se détacher affectivement de Mileva, minimiser puis faire disparaître complètement ce qu’elle lui avait apporté. La révélation du caractère d’Albert a joué un rôle important dans la construction de mes convictions. En effet, on peut se demander pourquoi le destin de cette jeune étudiante si prometteuse s’est transformé en sombre tragédie. Deux des biographes d’Einstein, Highfield et Carter 8, répondent en partie à cette question : « Einstein était un homme chez qui la combinaison de lucidité intellectuelle et de myopie émotionnelle provoqua bien des déboires dans les vies de ceux qui 8.  The Private Lives of Albert Einstein, Roger Highfield et Paul Carter, London : Faber and Faber, 1993.

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l’entouraient ». Ce fut le cas pour Mileva qui, tout au long de sa vie, a follement aimé cet homme immature, ce « cœur en hiver ». Cet amour lui a brûlé les ailes et l’a consumée à petit feu...

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  L’histoire d’Albert et de Mileva Albert Einstein est né le 14  mars 1879 en Allemagne. D’une famille juive non pratiquante, il est éduqué à Munich puis en Italie et intègre en 1896, à l’âge de dix-sept ans, la section de physique et mathématiques de l’école, appelée plus tard École Polytechnique Fédérale de Zurich (EPFZ), l’une des plus prestigieuses d’Europe. Mileva Marić est née le 19 décembre 1875 en Voïvodine (aujourd’hui province autonome de Serbie) dans une famille aisée de chrétiens orthodoxes. Elle suit de brillantes études dans différentes écoles et lycées serbes puis suisses, et à vingt ans, en 1896, elle intègre elle aussi la section de physique et mathématiques de l’EPFZ. Elle est la seule femme de sa classe et fait alors la connaissance d’Einstein. Une amitié forte naît entre eux, mais au bout d’un an, en 1897, Mileva quitte l’EPFZ pour s’inscrire à l’université d’Heidelberg. Les raisons de ce revirement ne sont pas tout à fait claires puisqu’elle revient à Zurich au bout de six mois, à la demande d’Albert. À partir de là, une relation fusionnelle se met en place. Pendant les années suivantes, et même séparés, ils discuteront ensemble et ce, jusqu’à la naissance de leur fils,  17 

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Hans Albert, en 1904. Ce n’est qu’en 1903 qu’Albert trouve un emploi de simple technicien à Berne alors que ses collègues ont déjà obtenu des postes académiques à leur sortie de l’EPFZ en 1900. Dans la préface des « Collected papers » de 1987, il est dit que les « documents publiés découverts par les éditeurs incluent un groupe important d’une cinquantaine de lettres qu’Einstein a échangées avec Mileva Marić, sa camarade de classe et future femme ». Ce n’est pas exact. Ces lettres ont été trouvées par Hans Albert à la mort de son père en 1955, lorsqu’il a ouvert un coffret qui avait appartenu à sa mère. Il en a découvert le contenu avec stupéfaction puisque ces lettres permettaient de jeter un regard tout à fait neuf sur la relation qu’Albert avait entretenue pendant cinq ans avec Mileva. Mais par crainte de quelque révélation, les exécuteurs testamentaires d’Einstein et sa belle-fille se sont opposés à leur publication. Une action en justice contre Hans Albert a d’ailleurs été intentée en 1958 à propos de la divulgation de ces lettres, par Otto Nathan, Helen Dukas et Margot Einstein 9, lesquels ont gagné leur procès. En effet, ces documents mettent en lumière non seulement l’existence d’échanges continuels entre Albert et Mileva (malheureusement très peu de lettres écrites par Mileva ont été conservées par Albert) mais également le fait que Mileva a donné naissance en Serbie en janvier 1902 à une petite fille illégitime, Lieserl. Albert, pourtant consentant et même enthousiaste durant la grossesse de Mileva, n’a en définitive jamais vu sa fille. Dans le plus grand secret, il a exigé qu’elle soit donnée à l’adoption. Le secret a été tellement bien gardé que malgré les recherches entreprises par plusieurs historiens, il n’a pas été possible 9.  Otto Nathan, proche ami d’Einstein, et Hélène Dukas, sa secrétaire pendant presque toute sa vie, étaient les curateurs de ses papiers. Margot Einstein était la fille d’Elsa, deuxième épouse d’Einstein, dont le nom de jeune fille était également Einstein.

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  L’histoire d’Albert et de Mileva  

de retrouver le moindre renseignement concernant la vie de cette enfant. Mileva et Albert se sont mariés en 1903, lorsque le père d’Albert a enfin donné son consentement sur son lit de mort. Mais, en 1912, Albert tombe amoureux de sa cousine, Elsa, et décide de quitter Mileva. Après leur séparation en 1914, Mileva traverse une période d’intense dépression, qu’Einstein n’hésitera pas à qualifier de maladie imaginaire destinée à lui soutirer de l’argent. D’aucuns attribueront cette attitude au divorce en lui-même, rupture souvent difficile où tous les coups sont permis. Il faut toutefois noter que Mileva reste digne et n’est à l’origine d’aucune traîtrise. Par la suite, elle préférera en effet se consacrer exclusivement à ses deux fils. Le cadet, Eduard, né en 1910, surdoué mais très sensible et maladif, se révélera schizophrène à l’adolescence, et Mileva supportera seule cette maladie pendant plus de vingt ans. Elle donnera des cours de mathématiques et de piano tout en s’occupant de lui. Einstein lui, ne reverra jamais sa femme et son fils malade après son départ pour les États-Unis en 1933. Bien que Mileva bénéficiât d’une partie de la somme touchée pour le prix Nobel d’Albert en 1922, elle eut à résoudre des problèmes financiers tout au long de sa vie en raison de la maladie de son fils, de la grande crise de 1929 et de la Seconde Guerre mondiale. Sa mère disparue en 1935, sa sœur Zorka en 1938, son frère Miloš disparu en Union soviétique pendant la guerre, son fils Hans Albert émigré aux États-Unis en 1938 avec sa femme et ses deux fils, Mileva terminera sa vie très seule, après plusieurs maladies qui la conduiront à l’hôpital où elle mourra en 1948, tandis qu’Eduard survivra à sa mère et à son père pour mourir à son tour en 1965.  19 

  Les années de jeunesse, 1896-1905 Si l’on veut démontrer l’influence que Mileva a exercée sur Albert, il faut décrire en détail leur jeunesse et leur relation dans les années qui suivirent leur rencontre. Ce sont elles qui donnent la mesure de leur amour et de leur collaboration, et qui permettent de mesurer l’impact qu’a pu avoir Mileva sur le travail d’Albert jusqu’en 1905, « l’année miraculeuse d’Einstein ». La vie de Mileva a pourtant basculé en 1901, avec la naissance de sa fille. Par la suite, en 1902, sa relation avec Albert n’aurait jamais dû reprendre. Mais son amour pour lui était (trop ?) intense… En ce qui concerne la question de l’influence de Mileva, les évènements qui se dérouleront après 1905 présentent moins d’intérêt. En fait, par la suite, elle se consacrera surtout à son rôle d’épouse et de mère, délaissera en partie la science, ne contribuant qu’à aider Albert dans plusieurs de ses entreprises. Le feu scientifique qui brûlait en elle s’est probablement éteint, en même temps que ses illusions sur l’amour d’Albert. Mileva Marić est née le 19  décembre 1875 à Titel, en Voïvodine, alors province de l’empire austro-hongrois, qui  21 

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se trouve actuellement en Serbie. Elle avait une sœur, Zorka, de huit ans sa cadette, et un frère, Miloš, de dix ans son cadet. Elle vécut donc une grande partie de son enfance comme une fille unique, ce qui détermina probablement en partie son destin. Sa mère et son père, Marija et Miloš Marić, étaient des chrétiens orthodoxes plutôt aisés ; Miloš occupait un poste important à la Cour royale de justice. Deux ans après la naissance de Mileva, Miloš avait acheté une grande propriété dans les environs de Kać, à Novi Sad. Il y avait fait construire une maison d’été dans le style tyrolien comprenant une coupole qu’on appelait la Tour, entourée d’un jardin fleuri et d’un verger. Mileva y passa une partie de son enfance et elle y revint souvent plus tard. Elle pouvait s’y resourcer en observant les plaines qui semblaient s’étendre à l’infini, écoutant les bruits de la nature ponctués des appels lointains des paysans travaillant sur la propriété. Comme sa sœur Zorka, Mileva boitait légèrement – Albert dira plus tard que sa famille souffrait d’une tuberculose génétique que Mileva avait léguée à son fils Eduard – ce qui entretenait sa timidité auprès de ses camarades. Elle se réfugiait souvent dans sa chambre. Pourtant, elle restait une enfant très gaie, chantant et dansant souvent en jouant de la tamburitza, un instrument traditionnel semblable à la mandoline. Miloš s’occupait beaucoup de sa fille, lui apprenait l’allemand, lui faisait découvrir toutes sortes de lectures, lui récitait des poèmes serbes, et lui enseigna le calcul avant même qu’elle n’entre à l’école primaire. Il ne tarda pas à lui apprendre les mathématiques, dont il était expert, tandis que sa mère lui enseignait le métier de maîtresse de maison, qu’elle-même maitrisait parfaitement. En suivant une telle éducation, il est clair que si Mileva possédait des qualités, intellectuelles ou pratiques, elles ne pouvaient que les développer. Ce fut le cas, au-delà de  22 

  Les années de jeunesse, 1896-1905  

toute espérance ! Elle se fit tout d’abord remarquer à l’école primaire, puis à l’école secondaire pour filles de Novi Sad, établissement d’excellente réputation qu’elle commença à fréquenter en 1886. Mais Mileva ne s’en satisfit pas et désira être inscrite l’école secondaire royale de la ville de Sremska Mitrovica, où son père venait d’être nommé. Cette école était mixte, chaque classe ne comptait pas plus de neuf élèves, et elle possédait des laboratoires de physique et de chimie réputés. Mileva excellait dans presque toutes les matières, dont le chant et le dessin, ainsi qu’en physique et en mathématiques. Son brevet en poche, elle ne tarda pas à être confrontée à un délicat problème : au-delà du brevet, l’empire austro-hongrois réservait l’éducation aux garçons ! Mileva décida donc de se rendre en Serbie, à Šabac, où le Lycée royal de Serbie acceptait les filles. Elle y fit la connaissance d’une jeune fille de très modeste condition, Ruzika, particulièrement intelligente et passionnée de biologie. Cette dernière deviendra plus tard l’amie de Mileva à Zurich où elles se retrouveront toutes deux étudiantes. En 1892 le père de Mileva fut nommé à Zagreb. Au vu de ses résultats scolaires, Mileva obtint l’autorisation de s’inscrire au Lycée royal classique de Zagreb, exclusivement masculin, et devint ainsi la première fille de l’empire austrohongrois à suivre des cours de physique avec des garçons. En septembre 1894, elle réussit les examens finaux du lycée, obtenant les meilleures notes de la classe en mathématiques et en physique. Mileva prit alors la décision de partir pour la Suisse où l’éducation supérieure était particulièrement réputée. Les filles étaient admises dans certains lycées pour y passer ce que l’on appelait alors la « maturité » étape préalable à leur inscription à l’université. Ses parents étaient évidemment  23 

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prêts à financer ses études et Mileva fut admise en 1895 à la Höhere Töchterschule (lycée pour filles) de Zürich. Mileva arriva donc à Zurich, coupée de sa famille adorée et bien décidée à acquérir ses galons de physicienne. Comme le montre une photographie de l’époque, Mileva était une jolie jeune fille, aux cheveux épais et bouclés, à l’air déterminé, au regard intelligent et pénétrant. Ses parents, confiants, l’installèrent à la pension Bachtold, située au sein du quartier étudiant de Zurich. Zurich était alors une ville en plein essor, recélant une future intelligentsia multi-culturelle, peuplée d’étudiants qui s’entassaient dans les cafés bourdonnant de discussions politiques, artistiques et littéraires. On y parlait également de la psychanalyse qui naissait tout juste à Vienne, sous la houlette de Freud. Mais il est probable que Mileva, sage et solitaire, soit restée en marge de ces débats.

Mileva à son arrivée à Zurich.

En 1896, Mileva passa avec succès sa « maturité » et fut acceptée en médecine à l’université de Zurich. La médecine était en effet considérée – et par son père en particulier – comme la voie naturelle pour une femme de sciences.  24 

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Mileva se plia à l’usage pendant un semestre mais très vite, à l’automne 1896, elle demanda à être admise à l’École Polytechnique fédérale suisse de Zürich, connue plus tard sous le nom d’Eidgenössische Technische Hochschule (ETH) et considérée comme l’une des meilleures d’Europe. C’était aussi l’une des rares où les femmes étaient admises comme étudiantes. Elle préparait ses étudiant(e)s à enseigner en lycée, mais possédait également des laboratoires de recherche de physique et de mathématiques où il était éventuellement possible de parfaire ses études grâce à un doctorat sous la direction de l’un des professeurs de l’école (équivalent de l’École normale supérieure en France). Sans doute était-ce ce que Mileva avait en tête. Elle passa l’examen d’entrée avec succès et s’inscrivit pour quatre ans dans la section de mathématiques et de physique où elle était la seule femme avec cinq autres étudiants… dont Einstein. Elle allait avoir 21 ans. Albert Einstein naquit le 14 mars 1879 à Ulm, en Souabe, dans le sud de l’Allemagne. Fils de Pauline et Hermann Einstein, il avait une sœur de trois ans sa cadette, Marie, surnommée Maja. La famille Einstein, très unie, était juive mais non pratiquante. Parce que les affaires d’Hermann ne prospéraient pas, les Einstein déménagèrent à Munich en 1880. C’est là qu’Hermann fonda avec son frère Jacob une usine de fabrication électrique (basée sur le courant continu) qui implanta l’électricité dans plusieurs petites villes italiennes à partir de 1887. Albert avait du mal à parler dans sa petite enfance, au point d’être considéré comme arriéré. À l’âge de six ans, il fréquenta une école primaire catholique, puis un lycée catholique jusqu’à seize ans. Parallèlement, il prenait des cours de violon et jouait souvent, accompagné au piano par sa mère.  25 

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L’entreprise d’électricité d’Hermann se développa jusqu’en 1894, mais s’effondra brutalement à cause du développement du courant alternatif. La famille se déplaça alors en Italie, à Pavie, où le jeune Albert la rejoignit en décembre 1894. En 1995, il passa les examens d’entrée à l’École Polytechnique fédérale de Zurich, où il fut refusé, n’ayant pas le niveau requis dans la partie générale de l’examen, et ce malgré d’excellentes notes en physique et en mathématiques. Des amis lui recommandèrent alors de fréquenter l’école cantonale d’Argovie dans la ville d’Aarau près de Zurich. Son père ruiné, ce fut une riche tante dont Albert détestait la sévérité qui accepta de financer ses études. En 1896, il obtint son diplôme de l’école d’Aarau, avec les meilleures notes en mathématiques, physique et allemand. Il s’inscrivit alors pour le programme de quatre ans à l’École Polytechnique fédérale et entra dans la section de mathématiques et de physique… où venait d’être admise Mileva. Il avait tout juste 17 ans. Au cours de son enfance, Albert avait manifesté à plusieurs reprises son intérêt pour la physique. Tout le monde connaît l’histoire de la boussole que son père lui offrit à l’âge de six ans et dont les mouvements de l’aiguille le fascinèrent. Plus tard, à seize ans, il émerveilla sa famille en établissant des calculs pour une invention de son oncle Jacob, concernant le déplacement de la lumière dans l’éther. Albert arrivait à Zurich avec un passé d’élève séditieux, railleur et imbu de lui-même ; il s’était d’ailleurs fait beaucoup d’ennemis parmi ses camarades et professeurs. Contrairement à Mileva, Albert avait déjà vécu une histoire d’amour. L’année précédente, il avait en effet été très amoureux de Marie Winteler, la plus jeune fille de la famille qui l’hébergeait à Aarau. Il était allé jusqu’à lui demander de laver son linge et de le lui renvoyer propre à Zurich.  26 

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Albert ne correspondait pas exactement au modèle du gendre idéal que sa mère voyait pourtant en lui, convaincue des qualités exceptionnelles de son rejeton ! Elle s’était donc empressée d’approuver cette idylle avec Marie. Dès son arrivée en Suisse, Albert décida de renoncer à la citoyenneté allemande. De ce fait, il devint apatride jusqu’en 1901, où il demanda finalement la nationalité suisse.

UNE HISTOIRE D’AMOUR ET DE COLLABORATION SCIENTIFIQUE, 1897-1901 La classe était donc constituée de Mileva et de quatre jeunes hommes : Albert Einstein, Marcel Grossman, Louis Kollros, Jakob Ehrat. Il y avait à l’origine un cinquième garçon, mais il disparut rapidement. Parmi eux, Marcel Grossman jouera un rôle de premier plan pour Albert, puisque c’est lui qui l’aidera à formuler la partie mathématique de la relativité générale en 1915. Mileva a trois ans de plus qu’Albert. Pas de quoi dérouter l’impétueux jeune homme  qui épousera d’ailleurs en deuxième noce sa cousine Elsa, également de trois ans son aînée. De même, alors qu’il n’était encore qu’un adolescent, sa précédente amoureuse, Marie Winteler, avait deux ans de plus que lui. Un psychanalyste verrait sans doute là une quête de la mère, ce qui fut surement le cas avec Mileva. En cours et lors de conférences, Albert ne tarde pas à remarquer cette jeune femme studieuse et déterminée et va tout tenter pour la conquérir. D’autant que ce rebelle, en cette fin de xixe siècle, ne peut manquer d’être troublé par la présence d’une femme étudiant la physique théorique ! Albert louait une chambre près de la pension de Mileva, et les deux jeunes gens devinrent amis dès leur première  27 

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année d’étude. Ils discutaient, se rendaient ensemble à la bibliothèque, ou se promenaient en tout bien tout honneur à la sortie des cours  : ils se vouvoyaient et s’appelaient « Mademoiselle Marić », ou « Monsieur Einstein ». Albert, conscient de l’attirance qu’il éprouvait pour Mileva, rompit brutalement (et par lettre !) sa relation avec Marie, ce qui dévasta littéralement la pauvre jeune fille. Préfiguration de ce qui allait arriver à Mileva qui à l’époque, méprisait quelque peu cette jeune fille dont Albert lui racontait qu’elle ne comprenait rien à la science. Albert était l’exact opposé de Mileva, aussi brouillon qu’elle était ordonnée, aussi excentrique qu’elle était sage, aussi incapable de suivre une pensée qu’elle savait demeurer ferme dans ses convictions, aussi prolixe et sociable qu’elle était silencieuse et solitaire. Les contraires ne sontils pas censés s’attirer  ? C’est peut-être là que réside le secret de leur entente. En outre, Albert était soumis chez lui à l’autorité pointilleuse de sa mère et Mileva la remplaçait avantageusement lorsqu’ils étaient ensemble. Ils partageaient pourtant des points communs  : l’attirance profonde pour la physique, l’amour de la musique, le goût des promenades en campagne et en montagne. De quoi remplir toute une vie… Tous les deux faisaient partie de familles unies où ils tenaient une place importante. Mais c’étaient des familles très différentes. D’un côté l’aisance financière, le calme, le sérieux et le sens du devoir, un père omniprésent, une religion prégnante. De l’autre, une pauvreté certes relative, une ambiance probablement assez électrique, un père quelque peu absent, une mère autoritaire et convaincue qu’elle-même et son fils étaient d’essence supérieure, pas de religion mais un fort sentiment communautaire (on le voit en particulier dans les différents mariages de la famille).  28 

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Pauline Einstein, la mère d’Albert, qui exerça une forte influence sur son fils.

À l’École Polytechnique, l’année se divisait en deux semestres, celui d’hiver et celui d’été. À la fin de la première année d’études, Mileva affichait une moyenne générale de 4,3 sur l’échelle des notes de 1 à 6, sa moyenne étant de 4,5 dans toutes les matières sauf en géométrie dans l’espace où elle n’avait que 3,5. La moyenne d’Albert était de 4,6. Ils étaient donc à peu près du même niveau. En juillet, chacun repartit dans sa famille, où Mileva n’était pas retournée depuis trois ans. On peut imaginer la joie qu’elle éprouva à retrouver tous les siens. Elle raconta son existence à Zurich, et parla apparemment beaucoup d’Albert à son père. Et c’est là que tombe l’énigme mentionnée plus tôt  : pourquoi Mileva n’est-elle pas retournée après les vacances à l’École Polytechnique de Zurich, préférant s’inscrire à l’université d’Heidelberg ? On ne peut que spéculer. L’université d’Heidelberg était l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses d’Europe. En particulier, la physique expérimentale y était enseignée par un professeur connu,  29 

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Philipp Lenard, qui reçut un peu plus tard le prix Nobel de physique. Or Mileva regrettait de n’avoir eu que très peu de cours de physique à l’École Polytechnique. Il était donc assez naturel qu’elle préférât Heidelberg. Elle s’y inscrivit en tant qu’auditrice libre car les femmes n’étaient pas admises comme étudiantes et ne pouvaient passer les examens. Il est étrange que Mileva, qui tenait pourtant à une consécration académique, ait accepté cette situation. Elle passa rapidement à Zurich annoncer sa démission, mais ne rencontra pas Albert qui n’était pas encore rentré de vacances. Ou je me trompe, ou tout cela ressemble fort à une fuite… C’est probablement ce qui a poussé plusieurs des biographes de Mileva à penser qu’elle se dérobait : peut-être inconsciemment avait-elle pressenti le danger de cette relation avec Albert  ? Personnellement, j’aurais tendance à le croire… Il est aussi probable que son père, qui n’approuvait pas complètement la relation de Mileva et d’Albert, ne craignit qu’elle ne la détournât de ses études, au point de pousser sa fille à intégrer Heidelberg (bien que dans une lettre écrite à Albert quelques mois plus tard, Mileva parlât du tabac que son père lui avait donné pour Albert). Mais je pense surtout que confrontée pour la première fois à l’amour, elle avait bien du mal à croire à cette histoire avec Albert qu’elle savait, par ses professeurs et condisciples, désinvolte et peu digne de confiance. Je l’imagine donc en pleine confusion, préférant s’échapper. Albert lui-même en était apparemment convaincu, car il lui reprocha son départ en la surnommant « petite fugueuse ». Après avoir appris son départ pour Heidelberg, Albert lui écrivit immédiatement mais elle ne répondit que deux mois plus tard, sur un ton enjoué et même moqueur, probable parade à des sentiments plus profonds. Évoquant ses cours à Heidelberg, elle faisait part de son admiration pour le professeur Lénard et décrivait avec enthousiasme son  30 

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enseignement de la théorie cinétique des gaz. Elle écrivait que le professeur calculait avec des équations mathématiques, la vitesse de déplacement des molécules et la trouvait de plus quatre cents mètres par seconde bien que ces molécules se déplacent sur des distances infimes ! 10 Ne peut-on voir là les prémices du mouvement brownien 11, sujet d’un des articles mythiques de 1905 ? Mileva annonça qu’elle ne resterait pas définitivement à Heidelberg. Albert répondit par une longue lettre où il essayait de la convaincre de revenir à Zurich le plus rapidement possible. Une chambre était libre à la pension Bachtold ; il lui promettait de l’aider à rattraper le retard pris par son absence grâce aux notes qu’il avait prises ; il lui décrivait les caractères de différents professeurs et ne tarissait pas d’éloges sur Weber qui faisait un cours magistral sur la chaleur 12. Bref, il se montra tellement persuasif qu’à peine quelques jours après la réception de cette lettre, Mileva quittait Heidelberg où elle avait passé presque six mois. Elle venait se jeter dans la gueule du loup… Elle ne reprit pas une chambre à la pension Bachtold, où les visites d’Albert étaient mal vues, mais à la pension Engelbrecht, où elle retrouva son amie Ruzika ainsi qu’une autre étudiante serbe, Milana. Mileva s’inscrivit en avril pour suivre le semestre d’été à Polytechnique, et se mit à travailler dur afin de rattraper son retard. Bien entendu, les cours qu’elle avait reçus à Heidelberg, aussi intéressants qu’ils aient été, ne correspondaient pas à ceux dispensés pendant le troisième semestre du programme de sa classe à Zurich, ni d’ailleurs à ceux de tout le cursus. Elle passa avec succès 10.  Lettre de Mileva à Albert, automne 1897. 11.  Voir l’appendice scientifique. 12.  Lettre d’Albert à Mileva, 16 février 1898.

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l’examen du quatrième semestre. Puis, au début du mois d’août, le semestre étant achevé, chacun partit en vacances : Novi Sad pour Mileva qui y rejoignait ses parents et Milan pour Albert qui devait y retrouver sa mère et sa sœur. Mileva aurait bien aimé rencontrer ces deux dernières, de même que ses parents auraient désiré faire la connaissance de ce jeune homme qui tenait tant de place dans la vie de leur fille. Il faudra attendre de nombreuses années avant que ce souhait soit exaucé… En octobre  1898, Mileva retourna à Zurich pour le semestre d’hiver et sa troisième année d’études. Mais l’obtention du diplôme de fin d’études deux ans plus tard dépendait du succès à un examen oral intermédiaire au début de la troisième année. Les quatre hommes de sa classe, dont Albert, le passèrent avec succès. Mileva estimait qu’elle n’avait pas encore rattrapé son troisième semestre et préféra remettre cet examen à l’année suivante. Cependant, elle continua comme par le passé à suivre tous les cours du cinquième semestre (tandis qu’Albert les séchait allègrement). On sait grâce aux lettres que ses amies envoyaient régulièrement à leurs familles, qu’Albert venait souvent retrouver Mileva dans sa chambre, et qu’ils y travaillaient ensemble. En particulier, ils lisaient de concert des livres qui n’étaient pas au programme de la classe et en discutaient. Sur le plan intellectuel, elle essayait de canaliser les idées d’Albert, de lui éviter de trop se disperser, et sur le plan pratique, elle tentait de lui inculquer un certain sens de l’ordre, de le faire manger à heures régulières  ; Mileva le conseillait même sur la manière de dépenser son argent. Naturellement, par son calme et sa pondération, elle endiguait les émotions d’Albert, tout en lui manifestant une grande amitié. Albert supportait d’ailleurs bien ses reproches, qui lui rappelaient ceux de sa mère dont Mileva jouait probablement le rôle.  32 

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Comme une mère, Mileva était très possessive, et avait dû détecter chez Albert cette propension à s’intéresser aux jeunes femmes. Elle devint ainsi jalouse de Milana qui l’accompagnait au piano lorsqu’il jouait du violon. L’amitié entre les deux jeunes filles en souffrit un moment. Puis Milana, Ruzika et Mileva firent connaissance d’Helen Kauffer, qui se maria bientôt et devint Helena Savic. C’était l’ainée d’une famille juive aristocratique de Vienne, elle parlait plusieurs langues et faisait des études d’histoire. Les amies, accompagnées souvent d’Albert, fréquentaient les concerts et les théâtres et faisaient fréquemment de la musique ensemble. Helena restera la meilleure amie de Mileva tout au long de sa vie et bien qu’elles aient la plupart du temps habité loin l’une de l’autre, elles se rencontreront à peu près tous les deux ans. Entre 1898 et 1899, le lien entre Albert et Mileva se resserra encore. Ils se retrouvaient maintenant presque chaque jour chez Mileva et lisaient ensemble des livres qui traitaient de sujets qui ne faisaient pas partie de leur cursus. C’est ce que nous apprennent leurs lettres : Bolzmann, Drude, Helmholtz, Hertz, Kirchhoff, Mach, des physiciens très connus à l’époque. Albert trouvait en effet que les cours de l’École Polytechnique étaient de très faible niveau et ne se privait pas de le dire, voire de manquer les cours qu’il trouvait trop ennuyeux. En cela, il se rendit vite antipathique aux yeux de certains professeurs et comme nous le verrons par la suite, ce ne sera pas sans conséquences sur sa carrière. Mileva essayait de l’empêcher de s’éparpiller mais Mileva et Albert avaient une conception très différente de la science et de la recherche. Mileva était une élève appliquée soucieuse d’assimiler tous les cours, estimant certainement que la recherche ne pouvait se bâtir sans le savoir, tandis qu’Albert commençait déjà à chercher dans les livres des réponses à  33 

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ses questionnements, jugeant que l’intuition et l’imagination pouvaient faire plus que l’accumulation de connaissances ! 13 En 1899 l’amitié entre Mileva et Albert se transforma en relation sentimentale. En mars, pour les vacances de Pâques, Albert se rendit à Milan en emportant une photo de Mileva afin de la présenter à sa famille. Sa mère répondit en envoyant ses meilleurs vœux. Puis de nouveau les vacances d’été les séparèrent, et Mileva partit à Novi Sad préparer l’examen intermédiaire qu’elle n’avait pas présenté l’année précédente. Albert lui écrivit fréquemment en la couvrant de mots doux (il l’appelait souvent « ma poupée » – « Doxerl » – ou « mon petit chat »), en la comparant à son avantage à sa mère et sa sœur (qu’il estimait être des « philistins », comme la plupart des gens, une expression méprisante à ses yeux) 14, en lui parlant de son travail sur l’électrodynamique des corps en mouvement, et en se montrant impatient de pouvoir en discuter avec elle. Il voulait qu’ensemble, ils proposent un sujet de recherche commun à mener dans le laboratoire de Weber. Mais il annonçait aussi qu’il devait accompagner sa sœur à Aarau, assurant Mileva qu’il ne retomberait pas amoureux de Marie s’il la revoyait... Cela la fâcha au point que début octobre 1899, elle vint passer son examen intermédiaire sans revoir Albert. Elle fut reçue avec une moyenne de 5,05 sur 6. Albert avait obtenu au même examen l’année précédente une note de 5,6. Mileva avait la même note de 5,5 qu’Albert en physique, mais sa note moyenne était plus faible à cause de la géométrie où elle n’avait que 4,75. En dépit de cette note, elle réussissait brillamment l’examen pour lequel elle avait manqué un semestre sur quatre. 13.  C’était une opinion bien connue d’Einstein qu’il a répétée à de nombreuses reprises. 14.  Lettre d’Albert à Mileva, août 1899.

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Le semestre d’été 1900, le dernier avant le diplôme, débutait en avril pour se terminer en juillet. On peut imaginer la densité des cours qui devaient compenser la faible durée de ce « semestre ». Mileva et Albert s’inscrivirent aux mêmes cours. Les quatre hommes furent reçus, Albert ayant la moins bonne note de 4,91 remontées à 5 pour qu’il obtienne son diplôme. Mileva eut 4, à cause de la théorie des fonctions où elle n’avait obtenu que 5 sur 20. Elle échoua donc à l’épreuve qu’elle craignait le plus devant un vieux professeur qu’elle détestait, Wilhelm Fiedler. Elle le prit assez mal, mais elle avait encore la possibilité de repasser l’examen l’année suivante. De plus, il était maintenant fortement question de mariage avec Albert. À mesure qu’Albert montrait la ténacité de son amour à Mileva, sa mère en faisait une maladie, qu’elle accompagnait volontiers de véritables crises de nerfs 15. Albert donnait parfois à Mileva l’impression que leur cause progressait auprès de ses parents. Pourtant, d’autres fois, il semblait prendre un malin plaisir à lui répéter mot pour mot ce que sa mère lui disait, à savoir qu’elle ne voulait pas entendre parler de la petite slave boiteuse et qu’elle prédisait qu’aux trente ans d’Albert, Mileva serait devenue une vieille sorcière. Pour Mme Einstein, son fils était en train de gâcher son avenir et sa carrière avec cette Mileva qui n’avait pas sa place au sein d’une famille convenable. Tout cela était devenu « l’affaire Poupée », à laquelle Maja, la sœur d’Albert, ne semblait heureusement pas participer. Albert tenait absolument à ce que ce soit lui qui gagne l’argent du couple. Sur le plan social, Albert semblait s’être rallié à un certain conformisme. Parallèlement, ses idées devenaient de plus en plus novatrices sur le plan scientifique. 15.  Lettre d’Albert à Mileva, 29 juillet 1900.

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Alors que les trois autres étudiants qui avaient comme lui réussit leur examen de sortie de Polytechnique recevaient un poste académique, lui restait sur le carreau. Il se mit en chasse d’un poste, et ce ne fut qu’au bout de presque trois ans, qu’il dénicha un emploi qui allait lui assurer une relative autonomie financière tout en lui permettant de poursuivre ses réflexions révolutionnaires sur la physique. Mileva et Albert passèrent l’été 1900 chacun dans leur famille, et se retrouvèrent à Zurich au mois d’octobre. Ils avaient échangé de nombreuses lettres durant l’été à propos de leur travail, et avaient entre autres, préparé un article sur la capillarité 16 qu’ils comptaient soumettre à publication. Le 3 octobre 1900, Albert écrivait à Mileva : « Quand nous serons de retour à Zurich nous essaierons d’obtenir quelques données empiriques sur le sujet de la part de Kleiner [leur professeur]. Si nous obtenons une loi de la nature nous enverrons le résultat aux Annales de Physique ». En arrivant à Zurich au mois d’octobre 1900, Albert apprit qu’il n’avait pas été sélectionné pour l’un des deux postes d’assistant qu’il espérait. La cause en était clairement qu’il ne s’était jamais privé d’afficher ostensiblement son mépris pour l’enseignement dispensé à Polytechnique. Néanmoins Albert et Mileva espéraient pouvoir s’inscrire pour mener une thèse au sein du laboratoire de thermodynamique du professeur Weber et Mileva comptait profiter de l’année pour se préparer à nouveau à son examen de fin d’étude. Au fond, elle n’avait qu’une seule matière à rattraper. Elle aurait aussi pu chercher un poste d’enseignante en lycée, sans pour autant partir favorite puisqu’elle ne possédait pas le diplôme nécessaire de Polytechnique. En revanche, elle 16.  Voir l’appendice scientifique.

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pouvait facilement obtenir un poste à Zagreb, mais Albert s’y opposa : « N’entreprends rien concernant un poste à Zagreb […] Tu es mille fois plus importante pour moi que tu pourrais l’être pour tous les habitants de Zagreb » 17. De toute façon, il estimait que c’était à lui de subvenir aux besoins du couple. Au grand désespoir de Mileva – à qui il avait promis de passer Noël à Zurich – Albert décida de retourner chez ses parents à Milan, où il pensait être en position favorable pour obtenir un poste grâce à l’entremise de son ami Michele Besso 18 dont le père dirigeait une compagnie d’assurances. Ce fut un triste Noël pour Mileva. Elle apprit par Helena que son amie Milana était enceinte. Finalement, Albert revint à Zurich au début du mois de janvier, et l’on peut se demander pourquoi il avait jugé indispensable de partir à ce moment crucial de l’année. Il est vrai que Pauline, la mère d’Albert, écrivait à Marie Winteler, son ancienne fiancée : « Quand Albert est là je ne peux rien entreprendre : il y a tant de rires, de plaisanteries et de musique à faire ensemble que je n’ai le temps pour rien d’autre. ». Mileva se dévouait pourtant corps et âme à « son chéri », comme elle l’appelait dans ses lettres à Helena. Elle rédigeait pour lui des actes de candidature pour de nombreuses universités d’Europe… mais sans succès. Il était clair que la réputation d’esprit frondeur d’Albert le précédait partout. Pour lui, il était victime d’antisémitisme et subissait la malveillance de Weber. Il en profita d’ailleurs pour demander la nationalité suisse. 17.  Lettre d’Albert à Mileva du 30 avril 1901. 18.  Michele Besso était un physicien juif d’origine italienne qui avait précédé de quelques années Einstein à l’École Polytechnique. Il devint ingénieur et fut un ami très proche d’Einstein pendant toute sa vie. Au moment du divorce d’Albert et Mileva, Besso prit fait et cause pour Mileva. Il reprocha aussi, beaucoup plus tard, à Albert qui était aux États-Unis de ne pas s’occuper de son fils schizophrène.

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Le 27 mars 1901, Albert écrivait « comme je serai heureux et fier quand NOUS deux ensemble nous aurons amené NOTRE travail sur le mouvement relatif à une conclusion victorieuse ! » (les majuscules sont de moi). Le 1er avril, l’article sur la capillarité auquel il avait travaillé avec Mileva fut publié sous son seul nom. Albert écrivait à Mileva le 4 avril 1901 : « la veille, il [Michele Besso] est allé voir son oncle le professeur Yung, l’un des plus influents professeurs en Italie, pour lui donner NOTRE papier [il s’agit de l’article sur la capillarité] ». 19 À propos d’un autre travail, le 10 avril 1901 : « La théorie des électrons de Drude est une théorie cinétique du phénomène thermique électrique dans les métaux … si seulement NOUS pouvions nous débrouiller sans ce stupide magnétisme dont NOUS ne savons que faire ! ». Et aussi : « Je suis vraiment curieux de savoir si NOTRE force moléculaire conservative tiendra bon aussi pour les gaz. » etc. Lorsqu’on voit la somme d’idées agitées dans cette courte période, on peut en deviner ce qui se passait lorsqu’Albert et Mileva étaient constamment ensemble. La raison pour laquelle l’article sur la capillarité avait été publié sous le nom d’Albert seul était claire : il s’agissait d’augmenter ses chances d’obtenir un poste dans la recherche, et il aurait été très mal perçu à l’époque qu’il fût publié par eux deux sans que cela n’impacte la possibilité pour Albert d’obtenir un poste académique. Mileva fit donc croire à son amie Helena que cet article était uniquement l’œuvre d’Albert. On peut supposer qu’elle voulait ainsi donner à Helena une bonne image d’Albert. D’ailleurs elle disait aussi dans cette lettre « nous en avons envoyé un exemplaire à Boltzmann et nous sommes curieux de savoir ce qu’il en pense. J’espère qu’il va nous répondre » ce qui était contradictoire avec le début 19.  Plus tard, dans son autobiographie, Einstein a dit que cet article ne valait rien ! Mais c’est assez normal pour un premier article, tous les jeunes chercheurs le savent…

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de la lettre. En effet, un commentaire très désobligeant d’Albert concernant son mariage était parvenu à Helena. On y retrouvait son caractère moqueur et insensible : dans une lettre à Mileva, il écrivait : « Pauvre petite Helena qui a fini par s’éprendre de lui en raison de sa louable insistance ; son esprit raffiné va maintenant suffoquer dans la graisse du mari, c’est vraiment dommage pour elle ! », opinion qu’il fit connaître largement autour de lui. Albert avait été obligé d’envoyer une lettre d’excuse à Helena. Les amies de Mileva, Ruzika et Milana, étaient également bouleversées et fâchées contre Mileva à cause d’un poème très méchant qu’Albert avait écrit sur elles et que Mileva, poussée par Albert, avait commis la bêtise de leur donner. De manière générale, l’impression est que souvent dans ses lettres à Helena, Mileva tente d’idéaliser ses relations avec Albert. Réaction assez naturelle envers ses amis proches ou parents, mais qui vous condamne au silence lorsque les choses tournent mal. Pour preuve, lors de son divorce, Mileva n’écrivit pas une seule fois à Helena et ce, pendant quatre ans… Dans une lettre de Mileva à Helena, rédigée durant les années de vaches maigres, elle affirmait que les professeurs étaient remontés contre Albert en raison de ses idées non conformistes sur la physique. Elle ajoutait qu’ils ne le comprenaient pas, et qu’elle était décidée à le soutenir envers et contre tous. C’est à partir de là qu’Albert aurait dû manifester à Mileva toute sa reconnaissance. Que serait-il devenu si elle ne s’était pas engagée corps et âme à ses côtés ? Il était bel et bien son soleil, mais un soleil noir qui lui sera fatal. Albert repartit immédiatement à Milan, tandis que Mileva resta à Zurich, seule une fois de plus. À cette époque, leurs lettres prouvent qu’ils travaillaient sur l’électrodynamique des corps en mouvement, prélude à la relativité restreinte.  39 

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Une bonne nouvelle arriva enfin pour Albert. D’une part, on lui proposait de remplacer pour deux mois un professeur dans un lycée de Zurich, d’autre part, le père de son ami Marcel Grossmann avait trouvé un poste permanent qui devait être disponible pour Albert l’année suivante au Bureau des brevets à Berne. Ce n’était certes pas le Pérou mais cela allait tout de même assurer les revenus du couple. Enchanté, Albert insista alors pour que Mileva le retrouve près de Côme en Italie pour une escapade de quelques jours dans la montagne. Après avoir hésité (d’autant que son père y était opposé), elle finit par accepter et partit le samedi 4 mai retrouver son compagnon le dimanche matin à Côme. Ce voyage symbolise la quintessence même du bonheur pour Mileva, et peut-être aussi pour Albert. Ils se promenèrent d’abord au bord du lac de Côme et louèrent le lendemain un traîneau tiré par un cheval pour monter au col du Splügen, à la frontière de la Suisse et de l’Italie. Ils descendirent ensuite presque en courant dans la neige. L’escapade de trois jours resta à jamais gravée dans la mémoire de Mileva comme une parenthèse enchantée qui l’avait rendue « heureuse d’une façon incommensurable ». Malheureusement, les conséquences en seront dramatiques et pèseront sur tout le reste de sa vie…

LES ANNÉES NOIRES, 1901-1903 Quelques semaines après son retour à Zurich, Mileva découvre qu’elle est enceinte. Elle écrivit à Albert, qui accueillit la nouvelle avec joie : « sois heureuse ma chère petite poupée, et ne te fais pas de soucis ». Mais son attention reste davantage focalisée sur la science. Il écrivit à Mileva : « Comment va notre petit garçon [Car il était persuadé qu’ils allaient avoir un garçon] ? Et comment va ta dissertation ? […] Regardes si tu peux utiliser d’une manière ou d’une autre les tables [de Weber sur la théorie de la chaleur] ». Le problème pour Mileva était alors  40 

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d’affronter ses parents qu’Albert n’avait toujours pas rencontrés depuis trois ans qu’ils étaient ensemble. Cette grossesse hors mariage serait une honte pour eux. Elle supplia donc Albert d’aller leur rendre visite avec elle ; ce dernier préféra rester avec sa mère et sa sœur, toujours et soi-disant, dans le but d’essayer d’amener ses parents à accepter son mariage. Mileva passa son examen de fin d’étude et échoua, pour les raisons évoquées au début de ce livre. Très affectée, elle partit donc passer ses vacances en Voïvodine, après avoir, une fois encore, supplié Albert d’écrire à ses parents afin de les prévenir de la situation avant son arrivée. Albert ne fit rien. Mileva écrivit à Helena qui était elle aussi enceinte. Dans sa lettre, Mileva ne lui annonce pas sa grossesse mais l’informe que Ruzika est morte de la tuberculose. On peut imaginer le désespoir de Mileva d’autant que les Marič ont finalement reçu une lettre très malveillante de Pauline et Herman Einstein qui, ayant appris la grossesse de Mileva, la couvrent d’injures. Mileva passa presque toute sa grossesse chez ses parents, retournant épisodiquement à Zurich pour voir Albert. Le 27 janvier 1902, elle accoucha d’une petite Lieserl. Elle trouvait encore le moyen d’écrire à Albert tout juste avant son accouchement : « Quels bons livres tu m’as envoyé […]. As-tu lu celui de Planck ? Il paraît intéressant… ». Albert ne vint pas la voir en Voïvodine. Elle le lui reprocha et il lui répondit : « Je savais que tu travaillais jour et nuit en attendant ton accouchement, et je savais aussi que ma petite poupée est très forte, qu’elle fait tout ce qu’elle décide » ! Elle resta ensuite plusieurs mois chez ses parents. Durant cette période, Albert resta en contact avec Mileva en lui demandant des nouvelles de Lieserl ; il voulait tout savoir de ce bébé, de quelle couleur était ses cheveux, ses yeux, demandant même une photo ! Il écrivait le 4 février 1902, « je l’aime tellement et je ne peux même pas encore la connaître ! » Dans le même temps, il était  41 

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aussi « fou de joie » car le professeur Kleiner avait accepté de parrainer sa thèse : « Ton professeur Lenard a écrit un article formidable que je viens de lire sur la production de rayons cathodiques par la lumière ultraviolette. Il faut absolument que tu le lises. ». Mileva laissera finalement son bébé à ses parents pour rejoindre à Zurich Albert qui ne cesse de lui manifester son impatience à reprendre le travail avec elle. Il lui répète à l’envie qu’elle lui manque affreusement, qu’il a besoin d’elle, de sa présence à ses côtés… Paraphrasant la jeune héroïne de Queneau, Albert « écrit, écrit, c’est tout ce qu’il sait faire » … 20 Lors de ce retour à Zurich en juillet 1902, Albert signifie à Mileva qu’il ne désire pas que Lieserl vive avec eux et sous le sceau du secret, il envisage de la donner à l’adoption. Les raisons de cette décision étaient claires : il ne voulait pas que la naissance d’une petite bâtarde vienne entacher sa future carrière. Il écrivit à Mileva que le fait de n’avoir jamais vu sa fille lui rendait sans doute l’épreuve moins douloureuse. Mileva accepta (c’était apparemment la condition à leur mariage) et demanda à Helena de s’occuper de trouver une mère adoptive. Trois mois auparavant, Helena avait accouché d’une petite Julka qui avait de graves problèmes de santé. L’affaire fut compliquée et reste aujourd’hui mystérieuse. Il est probable qu’un accord entre Mileva et Helena ait stipulé un secret absolu et l’on suppose qu’après la mort d’Helena, sa famille ait brûlé volontairement les lettres concernant Lieserl pour se conformer à cette clause. Seules quelques lettres de Mileva font allusion plus tard à la fille d’Helena, Julka, née pratiquement en même temps que Lieserl. Mileva pense évidemment à Lieserl en parlant de Julka, nous y reviendrons. Finalement, le père d’Albert finit par consentir au mariage d’Albert et de Mileva sur son lit de mort, à l’automne 1902. 20.  Zazie dans le métro, Raymond Queneau, 1959.

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LES ANNÉES DE RÉFLEXION, 1903-1905 En cet automne 1902, Mileva arriva assez sombre à Berne. Dans les mois qui suivirent, elle se rendit à Novi Sad où elle put revoir sa fille et régler les détails de l’adoption. Elle avait élevé son bébé pendant six mois et l’avait revu plusieurs fois ensuite pendant un an. On ne peut la suspecter de ne pas avoir aimé cette enfant, lorsque l’on voit comme elle s’est occupée de ses deux fils, nés par la suite. Si l’on ajoute au désespoir d’avoir eu à se séparer de sa fille la culpabilité d’avoir elle-même accepté cette décision, on peut imaginer son traumatisme, et supposer qu’il allait se répercuter tout au long de sa vie. Albert et Mileva se marièrent le 3 janvier 1903 au cours d’une cérémonie intime où l’existence de Lieserl ne fut pas évoquée, conformément au désir d’Albert. En octobre 1903, ils s’installèrent dans un appartement au cœur du quartier médiéval de Berne. Albert se rendait tous les jours au Bureau des brevets, tandis que Mileva s’occupait du foyer et travaillait sur leurs projets en physique.

Le jour du mariage.

Mileva paraissait avoir trouvé un modus vivendi. Les Einstein semblaient former un couple modèle. Ils recevaient le soir deux jeunes hommes, Maurice Solovine et Conrad Habicht, avec qui Albert avait formé « l’Académie Olympia ».  43 

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Ce cercle pompeusement baptisé n’était en fait qu’un moyen pour Albert de leur donner des cours de physique pour lesquels il se faisait payer. Quand elle était présente, Mileva intervenait peu, bien qu’une solide amitié s’établît avec eux. Les Einstein organisaient aussi des réceptions où Albert jouait du violon, se moquait gentiment de Mileva, et finissait par déclarer son admiration pour elle. Le meilleur ami d’Albert, Michele Besso – major à Polytechnique quelques années plus tôt – s’était également installé à Berne avec son épouse Anna. Cette dernière faisait partie de la famille qui avait hébergé Albert à Aarau. Quelques années plus tard, la sœur d’Albert, Maja, épousera le frère d’Anna. Les deux couples vont beaucoup se fréquenter. Small world… Le 14  mai 1904, Mileva donna naissance à un garçon appelé Hans Albert. Comme pour la naissance de Lieserl, l’accouchement fut très pénible et Mileva dut se reposer ensuite pendant plusieurs semaines. Le père de Mileva vint alors à Berne et donna à son gendre la dot de Mileva, soit 10 000 francs suisses, une grosse somme à l’époque, qui fut placée dans une banque et que Mileva aura bien du mal à récupérer lorsqu’Albert aura émigré aux États-Unis. Cet aspect de sa personnalité est peu connu, bien qu’il soit apparu à plusieurs reprises, en particulier pendant les années de divorce comme nous le verrons plus loin. Quelle vie menait Mileva depuis son mariage en 1903 ? On peut le deviner grâce à deux lettres. L’une envoyée par Albert à son ami Michele Besso : « Elle prend soin de tout, cuisine bien et est toujours de bonne humeur ». On peut douter de sa bonne humeur, si on lit l’autre lettre envoyée par Mileva à Helena : « Nous avons un gentil petit ménage, dont je m’occupe pratiquement seule ; donc vous pouvez vous imaginer qu’au moins au début jusqu’à ce que je devienne habituée, je n’ai pas eu beaucoup de loisirs ».  44 

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Albert et Mileva avec leur fils Hans Albert en 1904. © DR.

À cette époque, Miloš, le frère de Mileva, vint aussi rendre visite aux Einstein, et il décrivit la vie studieuse du couple qui se poursuivait par des discussions tard le soir. Cette activité intense se concrétisa par la publication en 1905 de quatre articles signés par Albert dans les Annalen der Physik, articles qui allaient produire une révolution scientifique et le faire connaître dans le monde entier. Ce fut « l’annus mirabilis ». Le premier article traitait des propriétés énergétiques du rayonnement. Il décrivait ce qu’on appela « l’effet photoélectrique », en postulant qu’un rayon de lumière est composé d’un flux de particules minuscules, les «  photons  ». Publié le 9 juin 1905, c’est lui qui valut à Albert Einstein le prix Nobel de physique en 1922. Le deuxième article était une détermination de la taille des atomes et contenait une nouvelle définition des dimensions moléculaires. Cet article constituait sa thèse, et il le dédiait à Marcel Grossman pour  45 

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le remercier d’avoir trouvé par son intermédiaire le poste au Bureau des brevets. Le troisième article expliquait le mouvement de particules minuscules dans les liquides et prouvait que les molécules et les atomes existaient vraiment (explication du mouvement brownien). Le quatrième article discutait de l’électrodynamique des corps en mouvement reposant sur une modification de la théorie de l’espace et du temps. C’était le premier exposé concernant ce qui allait être appelé « la relativité restreinte » 21. Le texte ne faisait référence à aucune source mais Einstein remerciait Michele Besso qui « l’avait assisté dans le travail sur le problème discuté » et mentionnait qu’il lui était «  redevable de nombreuses et précieuses suggestions ». Le nom de Mileva n’était mentionné nulle part. En juillet 1905, Albert obtint son doctorat à l’université de Zurich, évènement que les époux célébrèrent en s’enivrant 22… Puis, épuisés par cet intense travail (même Mileva, pour avoir relu maintes fois les articles avant qu’ils ne soient soumis à la publication), ils partirent se reposer chez les parents de Mileva. Albert s’y rendit célèbre par son allure de « gendre un peu fou ». Il se lia avec la communauté juive du village voisin de Kać, et fit la cour à la jolie femme de l’épicier du village. C’était la première fois qu’Albert se rendait en Voïvodine, après une liaison de sept ans avec Mileva...

21.  Pour les personnes non-physiciennes désirant se renseigner un peu plus sur ces théories, voir l’appendice à la fin. 22.  Carte postale envoyée par Albert le 20 juillet 1905 à leur ami Conrad Habicht.

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  L’enchaînement tragique, 1905-1919 En 1905, Albert publia donc quatre articles qui allaient bientôt l’imposer comme l’un des plus grands scientifiques du siècle. Mais il fallut tout de même attendre quelques années difficiles durant lesquelles Mileva fut là pour le soutenir. C’est en 1908 qu’Einstein reçut pour la première fois la reconnaissance de son travail, avec une nomination à un poste d’enseignant à l’université de Berne. Cette mission restait, à ce stade, non rémunérée. Plus tard, en 1909, après un vif marchandage à propos de son salaire, il fut nommé professeur de physique théorique à l’université de Zurich, où la famille s’installa. Se produisit alors un évènement peu glorieux tant pour Albert que pour Mileva. En effet, Mileva intercepta une lettre écrite par une amie d’Albert, qui sous-entendait un début de liaison ; elle prévint le mari de la dame… C’est également à cette époque que Mileva écrivit à Helena en se plaignant qu’Albert était devenu célèbre et n’avait plus beaucoup de temps à lui consacrer. Elle ajoutait : « Mais que voulez-vous faire ? L’un obtient la perle et l’autre n’a que la coquille ». Cette phrase souvent disséquée prouve qu’elle estimait prendre largement part au travail d’Albert.  47 

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Et effectivement, nous détenons la preuve qu’elle y participait grâce à huit pages de notes de cours d’Albert écrites de sa main et par le brouillon d’une réponse à une demande de Max Planck. Le 28  juillet 1910, Mileva donna naissance à un fils nommé Eduard, qui fut bientôt surnommé Tete, en raison de sa grand-mère maternelle qui le serrait dans ses bras en l’appelant en serbe « moje Dete », « mon enfant ». Là encore, l’accouchement se passa mal, et la mère de Mileva, venue l’assister pendant les mois précédents, dut rester pour la soulager de son travail. L’année suivante, la famille déménagea de nouveau, cette fois de Zurich à Prague, où Einstein venait d’être nommé professeur à l’université, pour un salaire supérieur à celui de Zurich. Il fut alors possible pour le couple de s’adjoindre les services d’une femme de ménage à temps plein, remplaçant la mère de Mileva qui put retourner à Novi Sad 23. Puis Albert reçut une proposition intéressante de l’École Polytechnique de Zurich et la famille déménagea de nouveau, au grand soulagement de Mileva à qui la vie praguoise déplaisait. Pendant tout ce temps, elle avait continué à assister son mari dans la mesure de ses moyens, puisque très prise par ses nombreuses tâches ménagères et par leur vie mondaine, laquelle avait pris une certaine ampleur avec la célébrité d’Albert. Si l’ascension de la carrière d’Albert était rapide, la situation de Mileva elle, se dégradait. Albert se consacrait de plus en plus à son travail et à ses nombreux amis pour négliger complètement son épouse. Ses frustrations augmentaient. 23.  La jeune femme devint enceinte et accoucha d’un enfant que les Einstein gardèrent chez eux avec elle.

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Albert voyageait beaucoup et elle ne l’accompagnait que rarement. Mileva vivait en fait de plus en plus isolée. Le couple n’était plus « ein stein » (une pierre) comme elle le disait souvent par le passé. Il se disloquait peu à peu. En 1912, Albert tomba amoureux de sa cousine, Elsa, qui habitait Berlin. En fait, Elsa, avec qui il avait joué étant enfant, était doublement sa cousine : elle était sa cousine germaine par leurs mères qui étaient sœurs, mais également par leurs pères, qui étaient cousins. Elsa avait divorcé quelques années plus tôt de son mari Max Lowental dont elle avait eu deux filles, Ilse et Margot ; elle avait alors repris son nom de jeune fille, Einstein. Elle avait la réputation d’une mondaine peu au fait des questions scientifiques. Pour Einstein, dans une lettre à un ami, c’est une femme « très gentille » et sur les photos où elle figure avec lui, elle est en général souriante. Surtout, elle ne montrera par la suite aucune jalousie face aux frasques d’Albert, étant même prête à accueillir ses amantes chez elle. Bref, Elsa était l’antidote de Mileva. Il est probable que Mileva, surveillant de près la correspondance d’Albert, eut connaissance de cette liaison. La vie du couple était devenue intolérable au point que, lors d’une rencontre, des amis voyant un jour Mileva le visage tuméfié, soupçonnèrent Albert de l’avoir battue ! Le fait que Mileva souffrait de plus en plus de sa hanche n’arrangeait rien (un mal psychosomatique, dirait-on aujourd’hui) et elle regrettait amèrement de ne pouvoir se joindre aux sorties en montagne qu’Albert aimait toujours. C’est ainsi que lors d’un séjour de Marie Curie et de ses filles à Zurich en 1913, elle ne put les accompagner dans leurs excursions. De nombreuses scènes de ménage très violentes éclataient, subies par le petit Eduard, âgé de quatre ans et déjà très mature pour son âge. Il est probable que ces débordements furent à l’origine de sa « schizophrénie », si tant est  49 

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que ç’en fut une et non pas une autre maladie. En effet, les descriptions faites par Mileva à Helena font plutôt penser à des troubles autistiques. La situation se dégrade chaque jour davantage. Einstein suit une double vie entre sa femme et ses enfants d’un côté, sa maîtresse de l’autre. Voici dans des lettres retrouvées, ce qu’il écrit à Elsa à propos de Mileva : « Elle est comme une employée que je ne peux pas renvoyer ; j’ai une chambre à moi et j’évite d’être seul avec elle », « c’est une créature antipathique dépourvue d’humour qui ne tire rien de la vie et qui par sa simple présence tue la joie de vivre des autres », « Mileva est la plus grincheuse des grincheuses qui ait jamais existé […] elle comprend que c’est elle qui est la cause de cette atmosphère de cimetière. » Finalement Albert décida d’accepter un poste prestigieux qu’on lui proposait à Berlin : la direction de l’institut Kaiser Guillaume, et malgré ses préventions contre les Prussiens, il loua un appartement à Berlin et quitta Zurich. Il aurait voulu en profiter pour se séparer de Mileva, mais dans un double jeu, il lui envoyait parallèlement des cartes chaleureuses, probablement avec l’idée de l’inciter à rester à Zurich ! Derechef, la famille déménagea et s’installa à Berlin le 19 avril 1914. En juillet, Albert essaya de sous-louer l’appartement sans consulter Mileva. Exaspéré par sa résistance, il quitta le domicile conjugal et alla s’installer chez son oncle.

LA LETTRE Le 18 juillet 1914, Albert écrivit la lettre suivante à Mileva. A) Tu dois t’assurer : 1. que mes vêtements et mon linge soient lavés et repassés, 2. que mes trois repas me soient servis à des heures régulières dans ma chambre,  50 

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3. que ma chambre et mon bureau soient toujours propres et que, en particulier, mon bureau soit réservé à moi seul. B) Tu renonces à toutes relations personnelles avec moi pour autant qu’elles ne sont pas absolument nécessaires d’un point de vue social. En particulier tu t’accommodes du fait : 1. que je ne partage pas de pièce avec toi à la maison, 2. que je ne sors pas ou ne voyage pas avec toi. C) Dans tes rapports avec moi tu t’engages explicitement à respecter les points suivants : 1. tu n’attends de moi aucune intimité et tu ne me le reproches en aucune façon, 2. tu dois renoncer immédiatement à t’adresser à moi si je le requiers, 3. tu dois quitter ma chambre et mon bureau immédiatement sans protestation si je le requiers. D) Tu t’engages à ne pas me dénigrer en parole ou en acte devant mes enfants. Einstein avait alors atteint le sommet de sa carrière, tandis que c’était le début de la fin pour Mileva. Comme le résume le biographe d’Einstein, Walter Isaacson, à propos de Mileva : « Sa nature méfiante était d’une certaine façon due au détachement d’Einstein, mais elle en était aussi une cause » 24.

LE DIVORCE, 1914-1919 Le 29 juillet 1914, Mileva repartit vivre à Zurich seule avec ses enfants alors âgés de 4 et 10 ans. Einstein écrivit à sa cousine : « La plaie qui a rendu ma vie si difficile depuis ma jeunesse est partie » La veille, l’Allemagne était entrée en guerre avec la Serbie après l’attentat de Sarajévo, et Mileva 24.  Einstein : His Life and Universe, Isaacson, Walter, New York : Simon & Schuster, 2007.

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se trouva isolée de ses parents. Bientôt la Grande Guerre déferla sur l’Europe, mais Zurich était en territoire neutre. Le 25 novembre 1915, Albert soumit son manuscrit sur la théorie de la relativité générale à l’Académie des sciences de Prusse. Albert ne donnait pas suffisamment d’argent à Mileva pour payer son loyer. Elle fut donc obligée de donner des cours de musique et de mathématiques, ce qui l’empêcha de s’occuper de ses enfants autant qu’elle l’aurait voulu. En juillet 1916, elle tomba dans une grave dépression nerveuse, qui s’accompagna de problèmes cardiaques. Albert écrivit à Michele Besso qu’il s’agissait d’une maladie imaginaire, destinée à retarder le divorce. Michele lui répondit que Mileva était bel et bien malade, et que son état s’aggravait en raison de la surcharge de travail à laquelle elle devait faire face. Albert répondit : « Elle a une vie sans souci, elle a ses deux beaux garçons avec elle, elle vit dans un endroit charmant, elle peut faire ce qu’elle veut de son temps, elle baigne dans un halo d’innocence et d’abandon. ». Lorsque Mileva entra à l’hôpital pour y être soignée, Albert, grandiloquent, écrivit à Michele : « C’est la misère partout ! Ma femme frappée par la maladie ! Mes enfants isolés ! Le triste sort de ma femme m’affecte profondément. » Il regrettait d’avoir eu des enfants avec elle pour ajouter : « une fin rapide serait plus souhaitable qu’une longue souffrance » … Tete tomba lui aussi malade. En février 1917, Albert écrivait à Michele : « Punition bien méritée pour avoir accompli l’acte le plus important de ma vie sans réfléchir : j’ai engendré des enfants avec une personne moralement et physiquement inférieure et je ne peux pas me plaindre si cela prend cette tournure 25. 25.  C’est une phrase typique à propos de la maladie de Mileva et de celle de son fils. Ce thème des « mauvais gènes » de Mileva – qui boitait – était l’un de ceux que sa mère avait utilisé pour s’opposer au mariage.

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Qui sait s’il ne vaudrait pas mieux pour lui qu’il nous quitte avant qu’il ne connaisse vraiment la vie ! » Il ajoutait : « Mileva ne doit à aucun prix commencer à s’occuper de nouveau d’un foyer indépendant. Elle ne pourra probablement pas être suffisamment rétablie pour le faire ; il faut que ce foyer soit abandonné complètement et le mobilier vendu ». Tete partit pour le sanatorium. Albert se plaignit à ses amis que la dépense était excessive. Il écrivit à son fils Hans Albert : « Je suis fermement convaincu que ce n’est pas bien de le chouchouter ainsi pendant si longtemps. Plus il restera là-haut, plus il lui sera difficile de tolérer le climat de Zurich quand il va redescendre. À cela s’ajoute l’infortune d’une dépense astronomique qui fait que toutes mes économies sont en train de s’envoler. Un jour je vais mourir et il ne restera plus rien pour vous tous. Mes amis à Zurich, Michele et Monsieur Zangler, sont irresponsables à cet égard et sont à blâmer de cette calamité. » Hans Albert répondit à son père « Tu ne peux pas juger de ce qui doit être fait pour Tete, parce que tu n’as aucune idée de ce par quoi il est passé. Monsieur Zangler 26 est meilleur juge parce qu’il a pu examiner Tete constamment. Nous pouvons nous estimer heureux qu’il ait fait tant pour nous. Que se serait-il passé s’il n’avait pas été là quand maman est tombée malade ? Tu n’as pas la moindre idée de ce dont nous avons besoin, de ce que nous attendons ; je ne sais rien de toi. Je connais Monsieur Zangler ou n’importe qui d’autre ici mieux que toi, voilà la véritable infortune. » En février  1918, Albert, poussé par Elsa, réitéra sa demande de divorce. Il insista pour que ses deux fils soient confiés à sa sœur Maja, ce que refusèrent ses amis Besso et Zangler. Albert écrivit alors que Mileva était incapable de s’occuper d’un foyer pour le restant de ses jours.

26.  Zangler était médecin.

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Dans le même temps, Albert hésitait à épouser Elsa, car il était tombé follement amoureux d’une autre femme, après avoir d’ailleurs voulu épouser Ilse, la fille d’Elsa, plutôt que sa mère. Elsa, toujours accommodante, y était prête ! Mais pas Ilse… Après de nombreuses tractations financières, Mileva, voulant assurer l’avenir de ses enfants, signa en juillet 1918 la demande de divorce. Celle-ci contenait une clause stipulant qu’Albert devait lui remettre l’argent de son prix Nobel, s’il l’obtenait. Le divorce fut prononcé le 14 février 1919. Depuis 1914, Albert n’avait passé – en dépit de ses promesses – que quelques jours avec ses enfants en 1916 et 1917, au prétexte que Mileva refusait de les lui confier à Berlin, et qu’elle les montait contre lui. Il tenta de s’en expliquer devant Helena : « La séparation d’avec Mitsa [surnom affectueux donné à Mileva par ses amies] était pour moi une question de vie ou de mort. Notre vie commune était devenue impossible, même déprimante, mais je ne peux pas dire pourquoi. Je suis donc obligé d’abandonner mes garçons que j’aime tendrement. »

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  Mileva, l’oubliée de la science Après le divorce en 1919, Mileva organisa essentiellement sa vie autour d’Eduard qui multipliait les maladies, tout en continuant à donner des cours de piano et de mathématiques. Elle-même était de santé fragile. Aux dires de tous, c’était une femme discrète et silencieuse. Elle ne revendiqua qu’une fois avoir pris part aux découvertes d’Einstein, en 1925, peut-être avec l’intention d’écrire des mémoires qui lui auraient rapporté quelques droits d’auteur, ou bien pour justifier la remise de l’argent du prix Nobel. Elle se vit rétorquer dans une lettre d’Albert « T’est-il jamais venu à l’esprit, ne serait-ce qu’une seconde, que personne ne prêterait la moindre attention à tes salades… Quand une personne est quelqu’un de complètement insignifiant, il n’y a rien d’autre à dire à cette personne que de rester modeste et de se taire. C’est ce que je te conseille de faire. ». Mises à part quelques disputes dues à des questions financières et aux perpétuels retards de paiement d’Albert, les relations entre les deux époux s’apaisèrent après leur divorce. Libéré d’un mariage dont il ne voulait plus, Albert passa progressivement de l’animosité à la tolérance, et même à l’amitié.  55 

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Au cours des années suivantes, il rendit plusieurs fois visite à ses enfants à Zurich, séjournant même chez Mileva au grand dam de la bien-pensance zurichoise. Toute à sa joie, Mileva ne se préoccupait pas des « on-dit ». Quant à Albert, il était visiblement parfaitement heureux de la situation. Il n’était décidément pas fait pour le mariage. Étrangement, malgré cette apparente bonhomie, Albert continua toute sa vie à dénigrer Mileva auprès de sa nouvelle famille et de sa secrétaire Helen Dukas. Celle-ci haïssait Mileva et passait son temps à l’accuser de mille crimes ainsi que son fils Hans Albert car il avait tenu à publier la correspondance de ses parents. Albert se sentait-il coupable visà-vis de Mileva et avait-il ainsi besoin de se justifier devant les siens ? Albert souhaitait que Mileva et les enfants viennent vivre en Allemagne, où la vie était moins chère qu’en Suisse, mais Hans Albert s’y opposa farouchement, désireux de poursuivre ses études à Polytechnique. Albert revoyait maintenant ses fils plus régulièrement, bien qu’il leur ait fait faux bond à plusieurs reprises, malgré ses promesses. Une fois, il les amena sur la mer Baltique pendant les vacances d’été. Il avait pris sa femme de chambre de Berlin pour s’occuper de l’intendance ; les enfants avaient donc pu profiter complètement de leur père, et ils en avaient été ravis. Albert avait alors eu de bonnes relations avec eux, ce qui ne l’empêcha pas d’écrire à Elsa qu’il ne pouvait les considérer « comme ses successeurs temporels », car ils « avaient de grandes mains potelées » et qu’il remarquait « quelque chose de vaguement quadrupède chez eux » 27. Probablement une allusion aux problèmes physiques de leur mère…

27.  Lettre à Elsa du 19 octobre 1920.

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Mileva de son côté avait toujours des ennuis de santé et tomba malade à plusieurs reprises, forcée de rester couchée. Cet état réduisait sa capacité à travailler. Elle continuait à coudre les vêtements des enfants (journal de son amie Lisbeth Hurwitz), à donner des leçons de piano et de mathématiques, mais s’épuisait. Hans Albert était furieux de cette situation et écrivit plusieurs fois à son père pour lui demander de leur donner plus d’argent, ou tout du moins, de ne pas l’envoyer en retard. Albert répondit qu’il ne pouvait faire mieux, que le mark avait perdu beaucoup de sa valeur, et que son salaire n’avait pas augmenté… Difficile à croire puisqu’il était considéré à cette époque comme le meilleur scientifique allemand, qu’il voyageait souvent pour des tournées à l’étranger – aux États-Unis, au Japon – où on ne lui payait certainement pas ses prestations en marks. Mileva était obsédée par Julka, la fille d’Helena. Celle-ci lui rappelait certainement sa propre fille Lieserl, qui aurait eu exactement le même âge. Mileva écrivit à Helena en 1920, lui demandant des nouvelles de Julka qui devait s’inscrire à l’université, lui proposant que celle-ci « vienne vivre avec elle à Zurich, ce qui me ferait tant plaisir ». En 1921, elle écrivit encore à Helena que Julka, qui commençait des études de médecine, « avait une intelligence exceptionnelle ». On devine qu’elle avait quelque chose en tête. J’ai parlé plus tôt des tractations mystérieuses qui avaient préludé à « l’adoption » de Lieserl en 1903. Radmila Milenticevic laisse entendre que Julka était probablement la fille de Mileva. Très malade, sa propre fille était sans doute morte en 1903, et Helena l’aurait discrètement remplacée par Lieserl… Mais pouvons-nous nous immiscer dans cette histoire que la famille d’Helena a toujours voulu garder secrète, même après sa mort ? Mileva eut l’intention de se rendre à Novi Sad durant l’été 1922 pour voir ses parents. Malheureusement, son père  57 

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mourut d’une crise cardiaque le 24 février 1922 à 76 ans avant qu’elle ne pût le revoir. Sans doute a-t-il été terrassé par tant de problèmes familiaux douloureux : Mileva avec son divorce et son abandon de toute carrière académique, sa sœur Zorka qu’elle avait ramenée à Novi Sad au cours d’un voyage très pénible et qui était tombée folle au point de brûler, sans doute volontairement, tout l’argent que son père avait économisé, son jeune frère, qui s’était engagé dans l’armée russe pendant la guerre et qui avait disparu… La mort de ce père qu’elle adorait causa à Mileva un immense chagrin qu’elle confia à Helena et même à Albert. Le seul phare de son existence restait Hans Albert. C’était un jeune homme indépendant, sain et équilibré, très mature pour son âge. L’antithèse de ce qu’Albert était à vingt ans ! Il faut dire que Hans Albert s’était occupé de Tete comme un père pendant toute sa jeunesse, ce qui l’avait fait évoluer rapidement. Il travaillait très bien et était entré à Polytechnique. On aurait pu croire qu’il marcherait sur les traces de ses parents, mais la théorie ne l’intéressait pas. Il avait l’esprit pratique, était manuellement très habile et voulait devenir ingénieur. Son père en était mécontent car il estimait que seule la théorie importait ; sans doute ne pouvait-il pas concevoir qu’Hans Albert désirait tout simplement se démarquer de lui.

Hans Albert s’occupait d’Eduard comme un véritable père. ©DR.

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Tete demeura le grand souci de Mileva. De santé fragile, souvent malade, il était aussi un enfant d’une intelligence supérieure à la moyenne. Il entretenait une admiration sans borne pour son père. Ainsi avait-il décidé de faire des mathématiques et réussissait très bien. Il écrivait des poèmes, lisait beaucoup, adorait le piano. Malheureusement, il ne parvenait pas à se lier aux autres enfants et restait très seul, au fond assez indifférent au monde qui l’entourait. Sans doute avait-il été profondément marqué dans sa petite enfance par les violentes disputes de ses parents. Aujourd’hui, il serait devenu l’objet de l’attention des psychologues qui tenteraient de le comprendre et de le soigner pendant qu’il en était encore temps. En novembre 1922, Albert obtint le prix Nobel, non pour la relativité générale ni pour l’ensemble de son œuvre, mais pour l’effet photoélectrique qu’il avait expliqué en 1905. La remise de l’argent du prix Nobel à Mileva, comme il était stipulé dans le protocole de divorce, fut de nouveau une cause de disputes homériques. Einstein voulait déposer la somme dans une banque à New York puisque les taux d’intérêt y étaient plus élevés qu’en Suisse. Ses amis de Zurich ainsi que son fils Hans Albert en étaient ulcérés et ils sommèrent Albert de respecter les dispositions du divorce. Finalement, au bout de deux ans de tergiversations, Mileva put acheter avec la moitié de la somme un immeuble à Zurich, pour vivre avec Tete et Hans Albert, et dégager à son profit plusieurs loyers. Malheureusement, le plan tomba à l’eau : la crise de 29 vint s’abattre sur l’Allemagne et plus généralement, sur l’Europe. En 1927, Hans Albert épousa Frieda Knecht, dont il avait fait la connaissance quelques années auparavant en faisant de la musique avec elle. Elle avait neuf ans de plus que lui, et était très petite. Durant des années, Albert s’opposa à ce mariage auquel il finit par consentir à la condition que le  59 

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couple n’eût pas d’enfant ! Il était une fois de plus persuadé, comme il l’avait été pour Mileva, que cette « femelle » portait de mauvais gènes dont ses enfants pâtiraient. À Hans Albert : « une femme n’est pas censée avoir un grand sens des responsabilités, mais toi tu le dois », et à Tete : « la détérioration de la race est certainement une chose répugnante, une des pires qui soit. » Nous restons littéralement stupéfaits à la lecture de ces extraits écrits par un homme qui dénonça plus tard le nazisme, au point de prôner la construction d’une bombe atomique pour en venir à bout ! Quoi qu’il en soit, le couple partit s’installer à Dortmund où Hans Albert avait trouvé un poste d’ingénieur. Faisant fi des mises en garde d’Albert, Frieda mit au monde en 1930 un garçon nommé Bernhard Caesar qui ne présentait aucune tare. Mileva se faisait, elle aussi, du souci pour Hans Albert, estimant qu’il travaillait trop et que Frieda ne prenait pas assez soin de lui. On le comprend, Mileva peinait à « se réjouir des bonnes choses », comme d’avoir « des beaux enfants, la maison, et même le fait de ne plus être mariée avec moi ! » ainsi que le lui disait Albert. Lui, répétait que vivre à deux était l’assurance d’avoir deux fois plus de problèmes… D’ailleurs, Albert aurait sans doute continué sa vie de travail et d’insouciance, ponctuée d’amours multiples, si le nazisme n’avait pas déferlé sur l’Europe. Il fallait donc envisager d’émigrer aux États-Unis, où on lui proposait un poste de professeur dans un institut dans la petite ville de Princeton, au sud de New York. Quant à la vie de Mileva, elle s’assombrissait. La dépression de Tete devint chronique à partir de 1931, et les médecins finirent par diagnostiquer une schizophrénie. Albert pensait que c’était un problème génétique dont Mileva était la cause. Il avait toujours trouvé que Tete s’écoutait trop, que sa mère le surprotégeait, et il refusait catégoriquement le traitement que proposait le directeur de la clinique Burghölzli où Tete séjourna épisodiquement à partir de 1932.  60 

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Cette clinique psychiatrique, fondée en 1870 et rattachée à l’université de Zurich, était célèbre depuis le début du xxe siècle pour sa diffusion de nombreuses théories psychanalytiques. Le nom de Carl Gustav Yung – que fréquenta Eduard lors de ses séjours au Burghölzli – lui était plus particulièrement lié. Albert, avait développé une totale aversion pour la psychanalyse (bien qu’il fût en contact pendant un temps avec Sigmund Freud), et s’opposa fermement à l’entrée d’Eduard dans cette clinique. Évidemment, les séjours y étaient très coûteux, et peut-être était-ce l’une des raisons de son refus… Mileva fut donc obligée de lui demander régulièrement une contribution à ces séjours. Albert s’apprêtait à émigrer aux États-Unis  ; les nazis avaient incendié sa maison de campagne, il était menacé de mort et avait même été agressé en pleine rue. Avant son départ, il désira modifier son testament en faveur de sa cousine et des enfants de celle-ci, au détriment des siens. Les disputes financières reprirent donc entre Mileva et Albert, pour atteindre leur paroxysme en 1932. Albert accusait Mileva de cupidité et de vouloir faire main basse sur l’ensemble de ses biens 28 ; malgré la terrible conjoncture économique, il n’admettait pas qu’elle eût besoin d’argent à cause de la diminution des loyers qu’elle percevait. Il ne supportait plus non plus de participer au règlement des séjours de Tete au Burghölzli. Au point que Michele Besso écrivit à « son vieil et bon ami » en lui reprochant de s’occuper davantage des enfants d’Elsa que des siens et il lui suggéra de prendre Tete avec lui lors de ses prochains voyages. Non seulement Albert ne suivit pas ces conseils, mais en dépit de plusieurs promesses et des demandes réitérées de Tete, il ne vint à Zurich qu’une seule fois, juste avant son départ pour les États-Unis 28.  Il en possédait pourtant d’importants dans différents pays, dont les États-Unis.

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en 1933. C’est là qu’il vit pour la dernière fois Tete et Mileva. Quelque temps plus tard, Besso mettra carrément en doute auprès de son ami Zangler le fait qu’Albert ait fait tout ce qui lui était possible pour son fils. Afin de tenter un rapprochement avec son fils, par la suite, Einstein échangea plusieurs lettres avec Tete. Ce dernier se vantait même d’avoir réussi à convaincre son père des bienfaits de la psychanalyse. Peu probable 29… puisqu’Einstein a souvent répété que son fils était le seul problème dans sa vie dont il n’avait pas trouvé la solution 30… Mileva fonda alors tous ses espoirs sur la cure miracle du Docteur Sakel à Vienne. Il s’agissait d’un traitement très douloureux à base d’électrochocs et de piqûres d’insuline. Malgré les injonctions d’Albert – qui avait cette fois-ci raison – Mileva amena en 1935 son fils à Vienne pour ce traitement qui s’avéra désastreux pour tous les deux. Albert à son fils aîné : « Je suis absolument certain que cette affaire avec le docteur de Vienne relève du vol pur et simple et je suis surpris que personne à Zurich n’empêche ta mère de tomber dans ce piège et par conséquent d’aggraver sa situation financière plus encore ».

MILEVA, L’INCONNUE DE L’ÉQUATION ? La première question que l’on peut se poser, c’est de savoir pourquoi Albert a mentionné Michele Besso et pas Mileva dans ses remerciements à propos de l’article sur la relativité. Nous allons essayer de comprendre.

29.  Albert a exprimé son désaccord lorsque Hans Albert a voulu également faire une psychanalyse. 30.  Albert a répété cette phrase à de nombreuses reprises. L’une des solutions, prônée par Besso, était qu’il prenne son fils avec lui.

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Notons d’abord que l’article ne contenait aucune référence à d’autres auteurs, comme Lorentz, Fitzgerald, ou Poincaré (dont Albert ne connaissait d’ailleurs peut-être pas les publications). Il n’y a là rien d’étonnant, car il n’était pas habituel à l’époque de donner une liste bibliographique à la fin d’un article comme on le fait aujourd’hui (au point que certaines bibliographies et listes d’auteurs sont plus longues que l’article proprement dit !). En effet, les chercheurs faisaient souvent œuvre de pionniers dans leur domaine, et le principe des « droits d’auteur » n’était pas encore entré en vigueur, en science tout du moins. Songeons que dans son article fondamental de 1929 – prouvant l’expansion de l’Univers – sur la relation entre les vitesses d’éloignement des galaxies et leurs distances, Edwin Hubble ne citait ni Vesto Slipher, qui avait mesuré la majeure partie des vitesses, ni Milton Humason, qui en avait déterminé les distances avec lui 31 ! Cette façon de procéder avait pour effet de focaliser à tort les découvertes sur un seul individu. Comme je l’ai dit plus tôt, on ne peut évaluer avec pertinence la contribution de Mileva qu’à la lumière des lettres qu’elle a échangées avec Albert pendant les années précédant 1905, et toute publication sur la contribution de Mileva antérieure à la publication de leur correspondance (c’est-àdire avant 1987) me semble sujette à caution. Mais ils ne s’écrivaient que lorsqu’ils étaient éloignés l’un de l’autre, ce qui fait qu’en ce qui concerne leurs relations scientifiques à proprement parler, il n’existe que des rumeurs et des lettres écrites à leurs amis. Ces dernières ne sont pas nécessairement l’expression de la réalité car elles peuvent chercher à l’enjoliver comme ce fut certainement le cas pour les lettres de 31.  Edwin Hubble, “A Relation between Distance and Radial Velocity among Extra-Galactic Nebulae”, Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 15, 168-173 (1929).

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Mileva à son amie Helena, ou au contraire à l’abîmer, comme on l’a vu de la part d’Albert au moment du divorce. De surcroît, il manque presque toutes les lettres de Mileva à Albert durant cette période. Entre 1898 et 1903, 54 lettres ont été retrouvées dont seulement 10 de Mileva à Albert. En supposant que Mileva ait écrit autant qu’Albert, cela signifie qu’il manque 34 lettres d’elle. Sans aller – comme certains – jusqu’à accuser Albert de les avoir volontairement détruites afin de dissimuler l’ampleur de leurs discussions, on peut se demander quel était précisément leur contenu. Nous avons vu que la plupart des lettres d’Albert à Mileva mentionnaient des questions scientifiques. Il est probable que celles de Mileva y faisaient également allusion. Et comme on l’a aussi vu, de nombreuses lettres d’Albert parlaient de « nos » recherches. Dès la publication du premier volume des «  Collected Papers », les éditeurs ont immédiatement imputé l’usage de ce « nous » et de « notre travail » chez Einstein à l’amour qu’il éprouvait pour Mileva, avec qui il se serait senti tenu de partager ses idées. Ils en déduisirent que Mileva avait seulement permis à Einstein de tester ses idées en jouant un rôle de « caisse de résonance », à l’instar de beaucoup d’autres scientifiques par qui Einstein a aimé se faire écouter tout au long de sa vie. Ils ont fait autorité et leur théorie a été acceptée dans la littérature de référence consacrée à Einstein. Dans L’imagination scientifique, l’historien et physicien Gérald Holton s’appuie sur l’exemple d’Einstein pour montrer la place de l’imagination dans le processus de découverte et dénie tout rôle positif à Mileva. De plus, de nombreux admirateurs d’Einstein dans le monde ne supportent pas que l’on puisse attaquer leur héros. Ainsi voit-on par exemple Galina Weinstein, une jeune chercheuse israélienne, auteure de plusieurs livres sur lui, se déchaîner contre Mileva, tout en publiant sa photo enlaçant amoureusement la statue d’Einstein dans un jardin public !  64 

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Cela n’a pourtant pas empêché la « Mileva story » de faire son chemin. D’une part – notamment après la révolution culturelle des années soixante – grâce à des auteur(e)s qui ont commencé à consacrer des livres ou des articles aux femmes épouses de l’ombre. D’autre part, grâce aux lettres de jeunesse ayant été découvertes dans le courant des années quatre-vingt-dix, certains ont également commencé à mentionner une possible et importante contribution de Mileva aux articles fondateurs d’Einstein. Notons que ces derniers ont été fortement influencés par des écrits antérieurs à la publication même des lettres. En effet, déjà, dans l’idée de certains biographes des années soixante à quatre-vingt, Mileva avait largement contribué au travail d’Albert. Par exemple, pour Peter Michelmore 32, journaliste et biographe australien qui a interviewé Hans Albert dans les années soixante, Mileva est du même niveau en mathématiques que Marcel Grossman. Michelmore oublie toutefois que Grossman, qui certes était le grand spécialiste en mathématiques de la promotion à Polytechnique, connaissait tout de même les aspects mathématiques de la relativité générale, bien plus complexes que ceux de la relativité restreinte. De son côté, une des biographes de Mileva, la serbe Desanka Đurić-Trbuhović, affirmait déjà que Mileva avait fourni la formulation mathématique de la théorie quantique et de la théorie de la relativité restreinte, proposées dans les articles de 1905 33. Pour Evan Harris Walker, physicien et parapsychologue américain, Albert aurait même volé les découvertes de Mileva concernant la relativité restreinte 34. Je précise ici 32.  Peter Michelmore, Einstein, Profile of the Man, New York: Dodd, Mead & Company, 1962. 33.  Desanka Đurić-Trbuhović, Dans l’ombre d’Albert Einstein (titre traduit du serbe), Belgrade, 1966. 34.  Evan Harris Walker, “Did Einstein Wife Contribute to His Theories?” The New York Times. 1990-03-27.

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qu’il convient de rester prudent quant à la théorie de Walker, les publications de ce dernier en tant que parapsychologue étant considérées comme des non-sens scientifiques. Le physicien Dord Krstic, né et élevé à Novi Sad, pour avoir étudié durant cinquante ans la vie et le travail de Mileva, affirmait à l’époque que les articles scientifiques publiés sous le seul nom d’Einstein étaient le résultat d’une collaboration absolument conjointe, ajoutant même que selon les critères en vigueur aujourd’hui, Mileva serait la co-auteure des 22 articles scientifiques publiés de 1901 à 1910 sous le nom d’Einstein 35 ! Personnellement, j’en doute fort, même si l’on tient compte de la façon de procéder à l’heure actuelle, où il est courant de faire signer des co-auteurs ayant peu collaboré à une publication. Plusieurs autres auteurs sont arrivés à des conclusions similaires en se fondant en partie sur des textes ou des témoignages de seconde main et non sur des sources rigoureuses et identifiables. En 2003, il y eut également la sortie du film Einstein’s wife, produit aux États-Unis par une cinéaste australienne. Ce film plutôt grand public toucha beaucoup de spectateurs. Mais n’oublions pas que si l’histoire de Mileva est un sujet depuis longtemps abordé par différents spécialistes, écrivains et même scénaristes, elle comporte également sa part de d‘ombre et de fantasme. Je pense par exemple à son amie de jeunesse, Milana Bota, qui s’est autorisée en 1929 à donner une interview où elle affirmait que Mileva avait largement contribué aux grandes découvertes de son époux. Totale invention ! Mileva préféra d’ailleurs classer cette affaire sans suite, sans doute pour ne pas embarrasser son amie alors très malade et qui mourut peu de temps 35.  Dord Krstic, Mileva & Albert Einstein: Their Love and Scientific Collaboration, Paperback, éditeur Didakta, traduction anglaise de son article, 2004.

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après. On peut aussi imaginer qu’à ce moment-là, elle voulait définitivement tirer un trait sur sa vie avec Einstein. Elle eut peut-être tort… Après la publication des « Collected Papers » en 1987, il a enfin été possible de séparer le bon grain de l’ivraie. En 2012, l’ouvrage de Radmila Milentijević que j’ai déjà mentionné répond aux critiques : même si elle a repris certains arguments des auteurs d’avant la publication des « Collected papers », elle n’a jamais manqué de mentionner ses sources. Mais ce livre n’empêcha pas la grande controverse de se développer. En 2019, paraît un autre livre, rédigé par Allen Esterson et déjà cité 36 sur sa partie la plus importante, qui selon moi, atteint le paroxysme de ce qui a pu être écrit de plus indigne contre Mileva. Auprès d’historiens de sciences, il a pourtant servi à accréditer la thèse d’une Mileva qui n’aurait été qu’une oreille pour Albert, simple réceptacle de son génie. Mon projet n’est pas de récuser l’ensemble de ces écrits ! Mais je me permets tout de même un commentaire général. Esterson utilise la stratégie bien rodée des communicants ou de certains avocats qui consiste à « noyer le poisson », en mélangeant bons et mauvais arguments, de manière à submerger le lecteur par une profusion d’éléments en faveur de sa thèse. De surcroît, dans sa plaidoirie, Esterson répète ad nauseam les mêmes raisonnements à propos de chaque nouvel avocat de la défense (de Mileva bien entendu). Ainsi réfutet-il au cours de dizaines de pages les écrits de biographes comme Desanka Trbuhović-Gjurić’s, Senta Troemel-Ploetz’s, ou Evan Harris Walker. Un peu facile, non ? Puisqu’il est bien 36.  Einstein’s Wife: The Real Story of Mileva Einstein-Marić, Allen Esterson, David C. Cassidy, Ruth Lewin Sime, MIT Press, 2019.

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évident que ceux-ci, ayant été publiés avant la parution des lettres de Mileva et Albert, ne sont pas fiables dans leurs affirmations. Toutefois, insidieusement, ces charges répétées finissent par donner l’impression que tout est faux. Du coup, pour en finir, le lecteur ne demande qu’à croire Esterson, d’’autant qu’il répète en permanence qu’« il n’y a pas un seul élément de preuve [a piece of evidence] », qu’« il n’y a pas une seule mention de contribution », comme s’il voulait d’ailleurs s’en convaincre lui-même ! Le livre se compose de trois parties. La première, de David Cassidy, est un résumé bien documenté de la vie d’Albert et Mileva pendant leurs années de jeunesse et ce, jusqu’à leur divorce. Il donne une analyse fine et pleine d’empathie de la situation de Mileva mais émet néanmoins l’idée qu’elle n’aurait pas contribué aux recherches d’Albert. La deuxième partie, très courte, est de Ruth Lewin Sime, historienne qui s’est intéressée à Lise Meitner, physicienne très connue de la génération de Mileva. Elle met en regard les vies de plusieurs femmes scientifiques au tournant de xxe siècle, mais il n’est pas question de Mileva. Cette partie m’est apparue comme artificiellement ajoutée. La troisième partie, la plus longue, est celle d’Allen Esterson. Elle se donne pour but « d’examiner en profondeur les origines et les affirmations de “l’histoire de Mileva“basées sur les évidences disponibles, en montrant ce qu’elle n’a pas fait, tel que l’indiquent les évidences ». Le principe est donc clair : il va montrer « ce qu’elle n’a pas fait », mais pas « ce qu’elle a fait ». Dans l’appendice « Esterson », je reprends certains de ses arguments sans donner les références des lettres qui ont déjà été citées. Notons également qu’il a tout de même éprouvé le besoin de manifester un peu d’honnêteté. Il a rappelé en effet que « son analyse n’exclut pas entièrement la possibilité que Marić  68 

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ait fait des contributions verbales pendant les moments où il [Einstein] discutait ses idées périscolaires directement avec elle. […] Mais a-t-elle contribué beaucoup ou peu, nous ne le saurons jamais [souligné par moi] sauf si de nouveaux documents sont trouvés qui jettent une lumière supplémentaire sur le sujet. » Alors s’il ne le sait pas, pourquoi répéter sans cesse qu’elle n’y a pas contribué ? Parlons maintenant de l’affaire Abraham Joffe qui fut l’objet de nombreux débats. Joffe, qui fut plus tard un excellent scientifique, avait effectué sa thèse avec le grand physicien Wilhelm Röntgen (premier prix Nobel en 1901) dont il était devenu l’assistant. En tant que spécialiste des rayons X, Röntgen avait reçu à relire les trois « grands » articles publiés en 1905 dans les Annalen der Physik, dont celui sur l’effet photoélectrique qui a valu plus tard le prix Nobel à Einstein. Il les avait lui-même donnés à relire à Joffe. Celui-ci a écrit qu’ils étaient signés du nom « Einstein-Marity » dans la version soumise à la revue, Marity étant la traduction en hongrois de Marić. La mention « Marity » a disparu à la publication. Les inconditionnels d’Einstein répondent qu’il n’en existe aucune preuve écrite, et que cette affirmation est venue un demisiècle plus tard. Ces mêmes inconditionnels expliquent en même temps que c’était une habitude suisse pour un homme de signer sous son nom et celui de son épouse. Dans le cas présent, cette interprétation est peu crédible car Einstein n’a jamais utilisé ce nom. D’ailleurs, cette clause devait être déclarée au moment du mariage, ce qui n’a pas été fait pour Albert, mais bien pour Mileva qui voulait porter comme nom d’usage « Einstein-Marity ». Il est donc possible que dans un premier temps, les époux aient considéré que ces articles étaient issus de leur travail commun. Ou plutôt que Mileva l’ait pensé et que c’est elle qui ait envoyé les articles aux Annales, comme souvent. En tout cas, la plupart des auteurs s’accordent à penser que Joffe a réellement vu cette  69 

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signature, dont il pensait d’ailleurs qu’elle était celle d’une seule personne, «  un bureaucrate au Bureau des brevets de Berne », comme il disait. On se demande pourquoi il aurait inventé cette histoire, et qui aurait pu lui souffler le nom de Marity. Le seul problème est en fait d’expliquer sa disparition. Personnellement, je pense que c’est Einstein lui-même qui l’a effacé, estimant que ces articles étaient le fruit de ses réflexions des deux dernières années et qu’ils n’avaient plus grand-chose à voir avec les ébauches que Mileva et lui avaient élaborées au cours des années précédentes.

POURQUOI ALBERT N’A-T-IL PAS CITÉ MILEVA DANS SES REMERCIEMENTS EN 1905 ? On peut penser que lorsqu’Albert a enfin obtenu un emploi en 1903 et que leur fille a été donnée à l’adoption, il a commencé à éprouver de fortes réserves par rapport au mariage (on sait qu’il y fut opposé toute sa vie, même lorsqu’il se remariera avec sa cousine en 1919), et qu’il ne l’a accepté que par devoir. Quant à Mileva, la perte de sa fille, en même temps que son échec à la sortie de l’École Polytechnique et la fin de sa carrière académique, ont aggravé sa tendance à la mélancolie, pour finalement avoir des effets désastreux sur sa relation avec son époux. Albert, lui, insouciant comme à son habitude, était heureux de son travail au Bureau des brevets, mission qui lui permettait de continuer à réfléchir à sa recherche. Il détestait certainement aussi l’attitude agressive de sa femme qui se plaignait de ses nombreuses tâches ménagères (voir sa lettre à Helena). Si l’on regarde d’ailleurs les photos de Mileva, on constate que l’image de la jolie jeune fille de 1897 dont Einstein est tombé amoureux s’est beaucoup dégradée dans les années suivantes. En 1904, sur la photo qui la montre avec Albert  70 

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et leur fils Hans Albert, son air est triste et elle paraît déjà vieille. Il est certain qu’après la révélation de l’amour physique qui a dû se produire en 1900 ou en 1901 lors de leur escapade montagnarde, les désirs d’Albert se sont peu à peu éteints, d’autant que Mileva s’est mise à souffrir de plus en plus de sa hanche ainsi que d’un goitre dont on trouve la mention dans ses lettres. Pour toutes ces raisons, on peut donc imaginer le rejet physique et moral d’Albert envers Mileva. Je pense qu’il existe également une autre raison à cette absence de remerciements. Einstein tenait à détenir la paternité absolue de ses découvertes de 1905 qu’il savait fondamentales. Or, qui pouvait la lui disputer  ? Certainement pas son ami Michele Besso, qui n’était pas chercheur mais ingénieur, et qui, de surcroît était un homme très généreux. Pas même ses anciens étudiants Habicht et Solovine, partis faire carrière ailleurs, et qui n’avaient sans doute pas eu un grand impact sur ses idées, ni même l’étudiant qui avait remplacé plusieurs fois Mileva lorsqu’elle était absente pour faire des calculs à sa place. S’il pouvait remercier Besso sans crainte, Mileva, en revanche, pouvait revendiquer une part de ces articles. Mon hypothèse est qu’elle l’en avait peut-être menacé dans sa colère, et sans doute craignait-il qu’elle ne le fît. Il préféra donc prendre les devants en se gardant bien de tout remerciement et en l’effaçant par la suite de tous ses écrits. Dans la bataille, Mileva avait des atouts mais elle ne les utilisa pas. Rappelons par exemple qu’Einstein avait eu l’imprudence de faire plusieurs fois allusion dans ses lettres à LEUR théorie moléculaire, qui a sans doute été l’embryon de sa théorie du mouvement brownien. Quant à l’effet photo-électrique qui lui a valu le prix Nobel, il est probable que Mileva ait participé à ses premières réflexions sur la question,  71 

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car elle avait suivi seule à Heidelberg en 1897 – et avec passion – six mois de cours du professeur Lenard sur les rayons cathodiques, lesquels ne sont pas étrangers à la découverte de l’effet photo-électrique 37. Enfin, nous avons vu qu’ils ont travaillé ensemble sur la capillarité (premier article d’Einstein publié dans les Annalen der Physik en 1901 sous son nom seul). On peut donc penser que Mileva aurait dû pour le moins être remerciée en 1905, à l’égal de Michele Besso. Enfin, sans aller jusqu’à suspecter Einstein d’avoir volontairement fait disparaître un certain nombre de lettres de Mileva contenant des idées intéressantes sur le plan scientifique, il faut se rappeler qu’il manque 34 lettres d’elle sur les 44 de la correspondance de 1897 à 1903. On a vu que celles d’Albert mentionnaient fréquemment ses idées sur différents problèmes. Est-il plausible qu’une personne comme Mileva, intelligente, passionnée de physique, ne participe pas à ces réflexions, et ne fasse jamais aucun commentaire à leur propos ? Nous avons également compris à quel point Einstein a fait preuve de malhonnêteté au moment de son divorce. Son égoïsme, son insensibilité et son arrogance étaient bien connus, même de ses amis. Il n’avait pas pour habitude de retenir sa haine. Par exemple, il s’est ostensiblement réjoui du décès de Weber, son professeur. Sur le plan scientifique et dans un domaine que je connais, à savoir l’astronomie et la cosmologie, il supportait difficilement que l’on puisse remette ses idées en cause. Il s’est comporté dans les années vingt très désagréablement avec les deux grands scientifiques qu’étaient Alexander Friedmann et Georges Lemaître, dénonçant le premier auprès du journal auquel il 37.  Einstein lui-même y a fait allusion dans l’une des lettres que nous avons citées. Voir aussi l’appendice scientifique.

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avait soumis un article, prétendant qu’il était faux, et répondant au second que « sa physique était détestable ». Dans les deux cas, Einstein avait tort. On connaît aussi l’épisode où, ayant soumis en 1933 un article à une revue scientifique, celle-ci le lui renvoya après l’avoir soumis à un « rapporteur » comme on le fait maintenant dans toutes les bonnes revues. Le rapporteur avait trouvé une faute, ce qui eut pour effet de rendre Einstein absolument furieux : « je ne vous ai pas permis de montrer mon article à quelqu’un », et il retira l’article de la revue. Einstein était donc loin d’être le bon samaritain imaginé par ses admirateurs, ceux-là mêmes qui louent ses travaux scientifiques, mais aussi ses belles idées. Sa vie entière semble avoir été guidée par la recherche de la vérité et l’amélioration du sort de l’humanité. Et pourtant, il n’a probablement jamais éprouvé d’empathie véritable pour quiconque, sauf peut-être pour Elsa, Michele Besso et sa belle-fille Margot. Seule l’immédiateté de ses désirs lui importait. Et son travail… Surtout son travail ! Il méprisait les femmes se vantant souvent d’avoir survécu au nazisme et à deux épouses… Mileva n’avait pas les atouts scientifiques de Marie Curie et il n’est pas possible de comparer les deux femmes. Rendre hommage à l’une est plus difficile qu’à l’autre ; si Pierre Curie s’est chargé lui-même de remercier son épouse, Einstein lui, a contribué à effacer jusqu’au souvenir de la sienne.

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  Les dernières années de Mileva, 1935-1948 Mileva a continué à se battre pour sa survie financière tout le reste de sa vie. Sa mère mourut en 1935. N’ayant pu se rendre à ses obsèques, elle écrivit à son parrain qui l’avait informée : « Je suis comme un chien au bout d’une laisse. Tete est malade depuis deux ans et demi à présent […] Je ne peux pas le laisser seul et du fait de cette crise effroyable nos moyens financiers ont décliné à tel point que je n’ai plus les moyens de le placer dans un sanatorium. Sinon il y a bien longtemps que je serais venue. » Puis ce fut sa sœur Zorka qui mourut en 1938. Son frère Miloš, revenu après la Première Guerre mondiale, disparut en Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale. Hans Albert émigra aux États-Unis en 1938 avec sa femme et ses deux fils. Leur fils cadet mourut brutalement de la diphtérie en 1939. Peu de temps après, lui et sa femme adoptèrent une fillette, Evelyn, possiblement pour certains biographes, fruit d’une des liaisons d’Albert. Après la signature du pacte germano-soviétique, Mileva envisagea d’émigrer en France, pour finalement y renoncer après la défaite de mai  1940. Lors de l’invasion de la  75 

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Yougoslavie par les Allemands, elle perdit tout contact avec sa famille. En raison de son statut de demi-juif, Tete était en danger si la Suisse, même neutre, était envahie par les nazis. En 1942, Mileva demanda donc à Albert de l’aider à émigrer aux États-Unis avec Tete. Elle reçut une réponse dans laquelle Albert ne parlait pas de ce voyage, et lui donnait essentiellement de ses nouvelles. Il lui assurait en fait que tout allait très bien pour lui. Il est pourtant certain que s’il l’avait voulu, il aurait pu obtenir la faveur de faire venir les siens aux États-Unis. Après cette lettre, plus aucune autre nouvelle d’Albert et de Hans Albert ne parviendra à Mileva jusqu’à la fin de la guerre. L’état de Tete ne cessait d’empirer, avec de violentes crises au cours desquelles il cassait tout et pouvait même s’attaquer à sa mère. Mileva elle-même fut hospitalisée à la suite d’une chute malencontreuse sur le verglas. La jambe cassée, elle ne put voir Tete pendant plusieurs mois, ultime étape de son désespoir. Après la guerre, la situation financière de Mileva s’aggrava encore ; couverte de dettes, son immeuble – son lieu même de résidence – fut saisi puisqu’hypothéqué. Albert sut se monter généreux en rachetant l’immeuble après l’avoir libéré d’une partie de ses hypothèques. Mais finalement, il fallut tout de même le vendre, sans quoi le gouvernement l’aurait saisi avec toutes les affaires de Mileva. L’argent de la vente fut l’objet de tractations compliquées, loin d’être toutes claires. Normalement, Mileva aurait dû négocier de pouvoir rester chez elle, mais apparemment, les choses n’avaient pas été réglées correctement et Mileva fut mise en demeure de quitter son appartement. C’est probablement pour cette raison qu’en janvier 1948, elle sombra dans une folie paranoïaque pour être bientôt hospitalisée tandis que Tete était lui de nouveau interné au Burghölzli. En dépit des lettres envoyées par des connaissances de Mileva demandant à Einstein de venir la voir, ni lui ni Hans Albert ne jugèrent nécessaire de se  76 

  Les dernières années de Mileva, 1935-1948  

déplacer en Europe. À l’une de ces lettres, Einstein répondit : « Frau Mileva a toujours été une personne inhibée, à la limite de la pathologie au point que je n’ai jamais su ce qui se passait en son for intérieur. La famille entière est pathologique, ce que je n’ai appris toutefois que des années après notre mariage. La maladie mentale de Tete est aussi imputable à cela. » Tete, lui, rendit visite à sa mère tous les jours. Mileva, hémiplégique après un accident cérébral, mourut seule le 4 août 1948 à la clinique Eos de Zurich. Survient alors un fait troublant dont la réalité n’a jamais été démontrée. Frieda, l’épouse de Hans Albert, venue pour ranger l’appartement de Mileva, découvrit en coupures sous son matelas 85 000 francs suisses. Cette somme correspondrait à une partie de la vente de l’immeuble que Mileva n’aurait pas rendue à Albert. Rien d’impossible : on peut facilement imaginer qu’elle ait voulu mettre Tete à l’abri de la pauvreté après sa mort. Mais ce peut être aussi une pure invention d’Helen Dukas, celle qui fut la fidèle secrétaire d’Einstein tout au long de sa vie, et qui trouvait Mileva folle et malfaisante. Après la mort de sa mère, Tete vécut alternativement dans plusieurs familles d’accueil et au Burghölzli où il termina sa vie en 1965 comme jardinier, un travail qui lui plaisait beaucoup. Son père ne lui écrivit jamais après la disparition de Mileva. La veille de sa mort, Tete envoya des poèmes à Margot, la bellefille d’Albert, dont le dernier se terminait ainsi : Sans destin, sans force intérieure, tous les talents sont vains. Tous les feux d’artifice explosent sans la moindre étincelle Dans sa notice nécrologique, Tete est présenté comme « le fils de feu le professeur Albert Einstein ». Mileva n’est pas mentionnée.  77 

  Conclusion Ces quelques pages auront-elles réussi à réhabiliter Mileva  ? À montrer que sa vie a été un long calvaire, en grande partie par la faute de cet époux qu’elle a trop aimé et qui l’a si totalement rejetée ? J’ai la conviction qu’Albert s’est efforcé toute sa vie de minimiser ce que Mileva lui avait apporté. J’en veux pour preuve son caractère narcissique, son égoïsme, son absence d’empathie (« sa myopie émotionnelle ») et le regard qu’il portait en général sur les femmes. Et surtout, son besoin d’affirmer qu’il avait eu seul les grandes idées qui ont pris corps en 1905, époque où il s’était déjà détaché de Mileva, rongée sans doute par la perte de sa fille. Je n’ai volontairement pas abordé la question de l’apport de Mileva aux théories d’Einstein, qu’il me semble impossible à trancher en l’absence d’éléments factuels. Il est peu probable que Mileva n’ait pas réagi aux idées qu’Albert lui soumettait et n’ait pas abordé des problèmes scientifiques dans les lettres d’elle qui manquent – de loin la majorité. Je n’attache pas une importance particulière à l’utilisation dans les lettres d’Albert de ce « nous » qui a déclenché tant de polémiques. Selon moi, l’influence de Mileva fut surement  79 

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diffuse, en particulier pendant les premières années de leur relation où ils travaillèrent ensemble, où Mileva permit à Albert de canaliser ses idées et son énergie. De ce point de vue-là, elle lui aura été indispensable. Que serait-il devenu sans elle ? Peut-être aurait-il fini par émettre ses théories révolutionnaires… ou pas …

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  Appendice Esterson, the real story ? Qui est Esterson ? Dans son introduction au livre dont nous parlons, lui-même se qualifie de « scholar » (savant). C’est en fait un « Bachelor of science », degré qui correspond au premier cycle universitaire en France. Avant sa retraite, il était « lecturer » en mathématiques et physique au Southwark College de Londres. Les collèges sont des établissements où les élèves étudient après seize ans et avant d’entrer à l’université. Esterson n’a donc jamais publié d’articles scientifiques, et son unique ouvrage est le livre qu’il consacre à Mileva. Toutefois, ce n’est pas ce qui le disqualifie ; c’est ce qu’il écrit qui le déshonore. Si l’on se penche sur cet argument apparemment fondamental des pronoms possessifs « nos » et « mon » dans les lettres d’Albert, Esterson remarque que presque tous les pronoms sont pluriels dans la période allant de mars à décembre 1901. Or, dit-il, en 1901, Mileva est enceinte ; il fallait la soutenir moralement, ce qui explique qu’Albert ait employé les pronoms pluriels. Mais soyons précis au sujet des dates : Mileva n’apprend sa grossesse qu’en juin 1901. Il n’y avait donc aucune raison de la soutenir avant, ce qui  81 

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n’explique pas plusieurs lettres à pronoms pluriels avant cette date. Notons aussi que les années 1901-1902 sont celles durant lesquelles Mileva et Albert ont été séparés pendant de longs mois et se sont donc beaucoup écrit, contrairement aux périodes précédentes. Concernant ses remarques sur le « non-travail » de Mileva, comme nous allons le voir, il s’agit de suppositions, et pas de « non-faits » avérés. • À propos de la lettre où Einstein apprend à Mileva que Michele Besso a donné « notre papier au professeur Jung », Esterson remarque que Besso vient de passer QUATRE heures à discuter avec lui, ce qui prouve qu’il s’agit bien de « son papier » et non de « leur papier » : comme si quatre heures pouvaient compter au regard des dizaines d’heures pendant lesquelles Mileva a pu discuter la question avec Albert ! Esterson ajoute que « dans ce contexte, l’usage de “notre” doit être vu comme un exemple d’Einstein s’efforçant d’attirer Marić dans la large gamme de ses recherches théoriques ». Notons que quelques jours plus tard, Einstein écrit de nouveau sur « notre théorie moléculaire ». Et tout ceci avant la grossesse de Mileva… • À propos de l’article sur la capillarité, Esterson ne comprend pas pour quelle raison Mileva «  aurait caché une contribution qu’elle aurait faite à sa meilleure amie près de qui elle venait de déverser son cœur. » Il rappelle que Radmila Milentijević attribue ce geste à la modestie de Mileva dont « elle n’a aucune preuve », alors que cette modestie est reconnue par de nombreuses lettres d’amis du couple. Il ajoute : « il est inconcevable que Marić ait écrit en ces termes si elle avait joué un rôle actif et important dans le travail scientifique d’Albert.  » Esterson ne connaît décidément pas le cœur d’une femme amoureuse ! Car, rappelons-le, cette lettre fut envoyée un mois avant son accouchement,  82 

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Mileva tenant à ce que son amie ait une bonne opinion d’Albert… • À propos de la lettre où Einstein affirme  : «  Comme je serai joyeux et fier lorsque tous les deux nous aurons amené notre travail sur le mouvement relatif à une conclusion victorieuse ! ». Elle date du 27 mars 1901, et il n’y avait à ce moment aucune tristesse à soulager. Esterson ajoute qu’« en août 1899, Einstein avait rapporté avec enthousiasme à Marić ses idées sur l’éther et l’électrodynamique des corps en mouvement et elle n’avait pas montré son intérêt dans sa réponse, ayant écrit seulement sur des questions personnelles ». Est-il besoin de rappeler qu’en août 1899, Mileva est plongée dans la pénible préparation de son examen afin de rattraper son absence de six mois à Polytechnique, et qu’elle demandait même à Albert des renseignements concernant les professeurs qui l’interrogeraient ! • En septembre 1899, Einstein écrit que lorsqu’ils seront de nouveau ensemble à Zurich, ils « démarreront immédiatement sur la théorie électromagnétique de la lumière de Helmholtz », ce qu’Esterson interprète en disant «  qu’ils vont lire ensemble, mais non faire de la recherche ensemble ». • Esterson rédige aussi un chapitre entier visant à démontrer que Radmila Milentijevic s’est lourdement trompée sur Mileva (son livre représente certainement un énorme clou dans sa chaussure…), mentionnant des phrases qu’elle reprend de travaux précédents qu’elle cite. Esterson en profite donc pour critiquer longuement une énième fois, toujours pour les mêmes raisons. • À propos de la fameuse note à Planck, écrite de la main de Mileva, Eterson remarque qu’elle est pleine de fautes. Notez qu’il s’agit d’un brouillon… Quant aux huit pages de notes de Mileva sur la relativité, retrouvées au milieu des cours d’Einstein en 1909-1910, Esterson souligne  83 

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qu’Einstein dit « passer beaucoup de temps sur leur préparation » mais ne fait pas mention dans une lettre à un ami de l’aide que sa femme lui a apportée. Est-ce une preuve et de quoi ? Arrêtons ici, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Mais notons que cette partie du livre – ouvrage soi-disant si respectueux de l’histoire – est truffée d’erreurs sur les noms et les dates.

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  Appendice scientifique De nombreux termes scientifiques et savants, parsèment ce texte, Einstein ayant accompli en 1905 des révolutions dans plusieurs domaines peu accessibles au grand public : la relativité dite restreinte, la mécanique quantique, la théorie cinétique des gaz. Les explications données ici décrivent les phénomènes de façon simplifiée. Les scientifiques intéressés, s’ils ne maîtrisent pas le sujet, auront besoin de se documenter à l’aide de cours ou d’ouvrages spécialisés à même de leur faire comprendre la question avec des équations. Ils pourront également se reporter aux articles initiaux d’Einstein. Les ondes gravitationnelles ont été mentionnées ici dans le contexte de la célébration des cent ans de la relativité générale, mais elles ne font pas partie du corpus des articles de 1905. Elles ont été prédites par Einstein, et sont l’équivalent pour la gravité des ondes lumineuses pour le rayonnement. Elles sont émises lorsque deux masses se déplacent l’une par rapport à l’autre, de même que de la lumière est émise lorsque deux particules chargées se déplacent l’une par rapport à l’autre. Dans les deux cas, les ondes se déplacent avec la vitesse de la lumière, 300  000  km/s. Les ondes  85 

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gravitationnelles ont été observées pour la première fois en 2015, juste cent ans après la découverte de la relativité générale ! La capillarité est le phénomène qui se produit à l’interface entre deux liquides qui ne se mélangent pas, ou entre un liquide et une surface solide. On la voit à l’œuvre lorsque le buvard aspire l’encre, ou lorsque le café monte dans un morceau de sucre qui s’imbibe peu à peu. Elle provient du fait que les forces de cohésion moléculaires du liquide (qu’on appelle « tension superficielle ») sont plus fortes que la gravité ou que les forces d’adhésion entre le solide et le liquide. C’est ce qui fait par exemple monter le liquide le long d’un tube en verre qui le contient. À l’inverse, s’il s’agit de mercure, la force d’adhésion entre le verre et le mercure est plus faible que la force de cohésion entre les molécules de mercure et le mercure descend sous l’effet de la gravité. Ces forces de cohésion dépendent donc de la composition du liquide. L’article sur la capillarité a été publié en 1901 par Albert Einstein seul, bien que Mileva ait participé à ce travail. Dans leur article, Albert et Mileva font l’hypothèse intéressante mais fausse que chaque élément chimique est caractérisé par un coefficient spécifique qui joue vis-à-vis des forces moléculaires le même rôle que la masse pour la gravitation. Ils déduisent les valeurs de ces coefficients pour plusieurs éléments à partir des tensions superficielles d’une quarantaine de composés organiques, en utilisant la méthode des moindres carrés.

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  Les articles de 1905 17 mars 1905 : L’effet photoélectrique L’article correspondant s’intitule « Un point de vue heuristique concernant la production et la transformation de la lumière. » » C’est en fait un article sur l’effet photoélectrique qui désigne l’émission d’électrons par un matériau soumis à l’action de la lumière. À la fin du xixe siècle, on ignorait la cause de ce que l’on appelait « les rayons cathodiques ». Le physicien Philipp Lenard – dont Mileva avait suivi les cours à Heidelberg – s’intéressait aux particules qui constituaient ces rayons et fabriquait des tubes permettant de les étudier. Mais c’est le phénomène inverse qui intéressa Einstein : la production d’électrons lorsqu’on envoie de la lumière sur une cathode. À la suite d’une supposition théorique de Planck, Einstein explique que la lumière peut seulement être absorbée ou émise en quantités discrètes appelées « quanta » qui voyagent à la vitesse de la lumière. Il explique : « Même si la bière est toujours vendue en bouteilles d’une pinte, cela n’entraîne pas que la bière soit constituée de parties indivisibles d’une pinte chacune ». Les particules arrachées à une cathode ne le sont  87 

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que si la fréquence des photons dépasse un certain seuil, et même si l’on augmente l’intensité de cette lumière sans changer la fréquence des photons et qu’elle est inférieure à ce seuil, il ne se produit rien. Einstein reçut en 1922 le prix Nobel pour cet article. Des physiciens, comme Planck en personne n’acceptèrent pas cette explication. Notons que l’idée des quanta de lumière était en contradiction avec la théorie ondulatoire de la lumière. Il fallait donc réconcilier les deux théories, ce que la mécanique quantique parvint à faire quelques années plus tard. 11  mai 1905  : «  Sur le mouvement de particules en suspension dans un fluide au repos impliqué par la théorie cinétique moléculaire de la chaleur » C’est l’explication du mouvement brownien. Il s’agit des mouvements irréguliers d’une « grosse » particule immergée dans un fluide sous l’effet des chocs avec les « petites » molécules du fluide environnant. Il a été décrit pour la première fois en 1827 par le botaniste Robert Brown observant des mouvements de particules à l’intérieur de grains de pollen. En 1905, Einstein donne une description quantitative du mouvement brownien qui obéit aux lois suivantes : – entre deux chocs, la grosse particule se déplace en ligne droite avec une vitesse constante ; – la grosse particule est accélérée lorsqu’elle rencontre une molécule de fluide ou une paroi. Il indique notamment que des mesures faites sur le mouvement permettent d’en déduire leur dimension moléculaire, démontrant par là même l’existence des molécules.  88 

  Les articles de 1905  

30 juin 1905 : « Sur l’électrodynamique des corps en mouvement » C’est l’article qui fonde la relativité restreinte en en tirant les conséquences : – du principe selon lequel les lois de la physique restent inchangées dans des référentiels dénommés « galiléens », c’est-à-dire animés d’un mouvement de glissement rectiligne uniforme, ou au repos, donc avec une vitesse constante ou nulle ; – du fait que la vitesse de la lumière est la même dans tous les systèmes galiléens. La théorie de la relativité restreinte a établi des formules permettant de passer d’un référentiel galiléen à un autre. Les équations correspondantes conduisent à des prévisions de phénomènes comme le ralentissement des horloges, qui a permis de concevoir l’expérience de pensée souvent appelée paradoxe des jumeaux (celui qui part dans l’espace revient sur terre en ayant moins vieilli que son frère jumeau qui y est demeuré). Des formules pour passer d’un observateur à un autre avaient été établies par Hendrik Lorentz avant 1904. Mais personne ne savait interpréter ces formules avant Einstein. Il montra ainsi qu’un observateur attribue à un corps en mouvement une longueur plus courte que la longueur attribuée à ce même corps au repos, et la durée des phénomènes qui affectent le corps en mouvement est allongée par rapport à cette durée mesurée par des observateurs immobiles par rapport à ce corps. Einstein a également réécrit les formules qui définissent l’énergie de mouvement de manière à rendre son expression invariante dans une transformation de Lorentz.  89 

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27 septembre 1905 : « L’inertie d’un corps dépend-elle de son énergie ? » En utilisant l’énergie de mouvement qu’il avait déterminée pour deux systèmes de coordonnées en mouvement uniforme et parallèle, et en postulant que les lois qui régissent les systèmes physiques sont les mêmes dans ces systèmes, Einstein démontra la fameuse loi disant que l’énergie E contenue dans un corps de masse m est égale à sa masse multipliée par la vitesse de la lumière c au carré : soit E = mc2…

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  Remerciements Je tiens à remercier ici les personnes qui ont lu attentivement la première mouture de mon essai et dont les commentaires m’ont permis de l’améliorer : James Lequeux et Claire Wagner-Rémy ; puis ceux qui m’ont aidé à améliorer la suivante : Silvano Bonazzola, François-Marie Bréon, et Marie-Paule Manach, et enfin Monique Joly et Nathalie Deruelle qui ont soigneusement relu et corrigé cette dernière version, me permettant d’être beaucoup plus neutre. Je remercie également Anne Berthellemy qui a corrigé quelques fautes de français et donné de la fluidité à mon texte. Je suis aussi redevable à Claire Wagner-Rémy de m’être intéressée à Mileva, ayant lu un ouvrage qu’elle lui a consacré, Le pari de Madame Einstein (Books on Demand) et qui attribue à Mileva une partie des idées révolutionnaires d’Albert… ce je n’ai pas fait ici, vous l’aurez compris.

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