L'Origine du monde 1783100125, 9781783100125

Lacan, dernier propri(r)taire de LOCOOrigine du monde de Courbet, aimait le tableau si fort quOCOil ne pouvait le regard

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Polecaj historie

L'Origine du monde
 1783100125, 9781783100125

Table of contents :
Sommaire
Cantique de Salomon
Cantique 3
Cantique 4
Cantique 5
Poèmes
Polissonnerie
Une Femme mÊattend
Les Bijoux
Musée secret
LÊOrchidée
Le Clitoris
Le Mont de Vénus
Phallus en France
L'Extase
Liste des illustrations

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L’Origine du monde

Page 4 : Gustave Moreau, Cléopâtre, 1887. Aquarelle et rehauts de gouache, 39,5 x 25 cm. Musée du Louvre, Paris. Auteurs : Jp. A. Calosse et Hans-Jürgen Döpp Mise en page : Baseline Co. Ltd 61A-63A Vo Van Tan Street 4ème étage District 3, Hô-Chi-Minh-Ville Vietnam

© Confidential Concepts, worldwide, USA © Parkstone Press International, New York, USA Image-Bar www.image-bar.com

Tous droits dÊadaptation et de reproduction, réservés pour tous pays. Sauf mentions contraires, le copyright des fluvres reproduites appartient aux photographes, aux artistes qui en sont les auteurs ou à leurs ayants droit. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible dÊétablir les droits dÊauteur dans certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison dÊédition. ISBN : 978-1-78310-012-5

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L

acan, dernier propriétaire de LÊOrigine du monde de Courbet, aimait le tableau si fort quÊil ne pouvait le regarder. Alors il le cacha derrière un tableau anodin.

Les Chinois lÊappelaient la ÿ vallée des roses Ÿ (attention aux épines !), les Perses ÿ la source du miel Ÿ (attention aux abeilles !), les Grecs ÿ le mont de Vénus Ÿ (attention à lÊescalade !). ¤ chaque époque ses fantasmes et son explication du mystère de la femme. Il nous reste le témoignage des poètes, des peintres et même de quelques psychiatres célèbres. LÊOrigine du monde, un ouvrage à mettre seulement entre les mains des amoureux du mystère.

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Sommaire

Cantique de Salomon, Ancien Testament

Poèmes :

e

XVIII e

XIX

e

XX

siècle siècle

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48 54, 72, 80, 100, 106, 110

siècle

LÊExtase, texte de Hans-Jürgen Döpp

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Cantique de Salomon Cantique 3 3.1 Sur ma couche, pendant les nuits, jÊai cherché celui que mon cflur aime ; je lÊai cherché, et je ne lÊai point trouvé.

Vénus endormie Giorgione, vers 1508-1510 Huile sur toile, 108,5 x 175 cm Gemäldegalerie Alte Meister Staatliche Kunstsammlungen Dresden, Dresde

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3.2 Je me lèverai, et je ferai le tour de la ville. Dans les rues et sur les places je chercherai celui que mon cflur aime. Je lÊai cherché, et je ne lÊai point trouvé. 3.3 Les gardes qui font la ronde dans la ville mÊont rencontrée : ÿ Avez-vous vu celui que mon cflur aime ? Ÿ.

Vénus sortie des eaux (« Vénus Anadyomène ») Titien (Tiziano Vecellio), vers 1520 Huile sur toile, 75,8 x 57,6 cm National Gallery of Scotland, Édimbourg

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3.4 ¤ peine les avais-je dépassés, que jÊai trouvé celui que mon cflur aime. Je lÊai saisi, et je ne lÊai point lâché jusquÊà ce que je lÊaie introduit dans la maison de ma mère, et dans la chambre de celle qui mÊa conçue. 3.5 Je vous en conjure, filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches des champs, ne réveillez pas, ne réveillez pas lÊamour, avant quÊelle le veuille.

La Nymphe à la source Lucas Cranach l’Ancien, vers 1530-1534 Huile sur bois, 75 x 120 cm Museo Thyssen Bornemisza, Madrid

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3.6 Qui est celle qui monte du désert, comme une colonne de fumée, exhalant la myrrhe et lÊencens, tous les aromates des marchands ? 3.7 Voici la litière de Salomon, et autour dÊelle soixante vaillants hommes, des plus vaillants dÊIsraël.

Vénus d’Urbin Titien, 1538 Huile sur toile, 119 x 165 cm Galleria deglia Uffizi, Florence

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3.8 Tous sont armés de lÊépée, sont exercés au combat. Chacun porte lÊépée sur sa hanche, en vue des alarmes nocturnes. 3.9 Le roi Salomon sÊest fait une litière des bois du Liban. 3.10 Il en a fait les colonnes dÊargent, le dossier dÊor, le siège de pourpre. Au milieu est une broderie, fluvre dÊamour des filles de Jérusalem.

Les Trois Grâces Pierre Paul Rubens,1630-1635 Huile sur bois, 220,5 x 182 cm Museo Nacional del Prado, Madrid

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3.11 Sortez, filles de Sion, regardez le roi Salomon avec la couronne dont sa mère lÊa couronné le jour de ses fiançailles, le jour de la joie de son cflur. Cantique 4 4.1 Que tu es belle, mon amie, que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes, derrière ton voile. Tes cheveux sont

Danaé Rembrandt, 1636 Huile sur toile, 185 x 202,5 cm Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

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comme un troupeau de chèvres suspendues aux flancs de la montagne de Galaad. 4.2 Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues qui remontent de lÊabreuvoir. Toutes portent des jumeaux, aucune dÊelles nÊest stérile. 4.3 Tes lèvres sont comme un fil cramoisi et ta bouche est charmante. Ta joue est comme une moitié de grenade, derrière ton voile.

Bethsabée avec la lettre du roi David ou Besthabée au bain Rembrandt, 1654 Huile sur toile, 142 x 142 cm Musée du Louvre, Paris

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4.4 Ton cou est comme la tour de David, bâtie pour être un arsenal ; mille boucliers y sont suspendus, tous les boucliers des héros. 4.5 Tes deux seins sont comme deux faons, comme les jumeaux dÊune gazelle qui paissent au milieu des lis. 4.6 Avant que le jour se rafraîchisse et que les ombres fuient, jÊirai à la montagne de la myrrhe et à la colline de lÊencens.

Jeune femme endormie Anonyme, XVIIIe siècle Miniature française peinte sur ivoire

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4.7 Tu es toute belle, mon amie, et il nÊy a point en toi de défaut. 4.8 Viens avec moi du Liban, ma fiancée, viens avec moi du Liban ! Regarde du sommet de lÊAmana, du sommet du Senir et de lÊHermon, des tanières des lions, des montagnes des léopards.

La Maja nue Francisco de Goya, 1797-1800 Huile sur toile, 98 x 191 cm Museo Nacional del Prado, Madrid

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4.9 Tu me ravis le cflur, ma sflur, ma fiancée. Tu me ravis le cflur par un seul de tes regards, par une seule des perles de ton collier. 4.10 Que de charmes dans ton amour, ma sflur, ma fiancée ! Comme ton amour vaut mieux que le vin, et combien tes parfums sont plus suaves que tous les aromates !

Femme aux bas blancs Eugène Delacroix, 1830 Huile sur toile, 26 x 33 cm Musée du Louvre, Paris

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4.11 Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée ; il y a sous ta langue du miel et du lait, et lÊodeur de tes vêtements est comme lÊodeur du Liban. 4.12 Tu es un jardin fermé, ma sflur, ma fiancée, une source fermée, une fontaine scellée. 4.13 Tes jets forment un jardin, où sont des grenadiers, avec les fruits les plus excellents, le cypre avec le nard.

Sans titre Henri Monnier, vers 1835 Lithographie en couleurs

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4.14 Le nard et le safran, le roseau aromatique et le cinnamome, avec tous les arbres qui donnent lÊencens ; la myrrhe et lÊaloès, avec tous les principaux aromates. 4.15 Une fontaine des jardins, une source dÊeaux vives, des ruisseaux du Liban. 4.16 Levez-vous, aquilons ! Venez, autans ! Soufflez sur mon jardin, et que les parfums sÊen exhalent ! Que mon

Scène lesbienne Peter Fendi, 1835 Lithographie en couleurs Collection particulière

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bien-aimé entre dans son jardin et quÊil en goûte les fruits délicieux ! Cantique 5 5.1 JÊentre dans mon jardin, ma sflur, ma fiancée ; Je cueille ma myrrhe avec mes aromates, je mange mon rayon de miel avec mon miel, je bois mon vin avec mon lait... Mangez, amis, buvez, enivrez-vous dÊamour !

Odalisque à l’esclave Jean-Auguste-Dominique Ingres et Paul Flandrin, 1842 Huile sur toile, 76 x 105 cm The Walters Art Museum, Baltimore

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5.2 JÊétais endormie, mais mon cflur veillait. CÊest la voix de mon bien-aimé qui frappe : ÿ Ouvre-moi, ma sflur, mon amie, ma colombe, ma parfaite ! Car ma tête est couverte de rosée, mes boucles sont pleines des gouttes de la nuit Ÿ. 5.3 JÊai ôté ma tunique, comment la remettrais-je ? JÊai lavé mes pieds, comment les salirais-je ?

Bacchante Gustave Courbet, vers 1844-1847 Huile sur toile, 65 x 81 cm Fondation Rau, Cologne

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5.4 Mon bien-aimé a passé la main par la fenêtre et mes entrailles se sont émues pour lui. 5.5 Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aimé ; et de mes mains a dégoutté la myrrhe, de mes doigts, la myrrhe répandue sur la poignée du verrou.

Femme nue provocante Anonyme, vers 1850 Daguerréotype stéréoscopique teint à la main

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5.6 JÊai ouvert à mon bien-aimé ; mais mon bien-aimé sÊen était allé, il avait disparu. JÊétais hors de moi, quand il me parlait. Je lÊai cherché, et je ne lÊai point trouvé ; je lÊai appelé, et il ne mÊa point répondu. 5.7 Les gardes qui font la ronde dans la ville mÊont rencontrée ; ils mÊont frappée, ils mÊont blessée ; ils mÊont enlevé mon voile, les gardes des murs.

Nu allongé Alexis Gouin, vers 1850 Daguerréotype

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5.8 Je vous en conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé, que lui direz-vous ? Que je suis malade dÊamour. 5.9 QuÊa ton bien-aimé de plus quÊun autre, ô la plus belle des femmes ? QuÊa ton bien-aimé de plus quÊun autre, pour que tu nous conjures ainsi ? 5.10 Mon bien-aimé est blanc et vermeil ; il se distingue entre dix mille.

Mariée Auguste Belloc, vers 1855 Gravure sur papier salé à partir d’un négatif de collodion humide, 20,7 x 15,5 cm

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5.11 Sa tête est de lÊor pur ; ses boucles sont flottantes, noires comme le corbeau. 5.12 Ses yeux sont comme des colombes au bord des ruisseaux, se baignant dans le lait, reposant au sein de lÊabondance.

Le Bain turc Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1862 Huile sur toile, 108 x 110 cm Musée du Louvre, Paris

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5.13 Ses joues sont comme un parterre dÊaromates, une couche de plantes odorantes ; ses lèvres sont des lis, dÊoù découle la myrrhe. 5.14 Ses mains sont des anneaux dÊor, garnis de chrysolithes ; son corps est de lÊivoire poli, couvert de saphirs.

Femme nue, assise, de face Edgar Degas Mine de plomb, 31,3 x 27,6 cm Cabinet des dessins, musée du Louvre, Paris

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5.15 Ses jambes sont des colonnes de marbre blanc, posées sur des bases dÊor pur. Son aspect est comme le Liban, distingué comme les cèdres. 5.16 Son palais nÊest que douceur et toute sa personne est pleine de charme. Tel est mon bien-aimé, tel est mon ami, filles de Jérusalem ! Bible, Ancien Testament.

Femme nue, couchée, la tête à droite, le bras gauche écarté Edgar Degas Crayon noir, 23 x 35,8 cm Cabinet des dessins, musée du Louvre, Paris

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Poèmes Polissonnerie Je cherche un petit bois touffu, Que vous portez, Aminthe, Qui couvre, sÊil nÊest pas tondu Un gentil labyrinthe. Tous les mois, on voit quelques fleurs Colorer le rivage ; Laissez-moi verser quelques pleurs Dans ce joli bocage.

L’Origine du monde Gustave Courbet, 1866 Huile sur toile, 46 x 55 cm Musée d’Orsay, Paris

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- Allez, monsieur, porter vos pleurs Sur un autre rivage ; Vous pourriez bien gâter les fleurs De mon joli bocage ; Car, si vous pleuriez tout de bon, Des pleurs comme les vôtres Pourraient, dans une autre saison, MÊen faire verser dÊautres. - Quoi ! Vous craignez lÊévènement De lÊamoureux mystère ;

No 563 Gaudenzio Marconi, vers 1870 Gravure d’album, 21,8 x 16 cm

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Vous ne savez donc pas comment On agit à Cythère ; LÊamant, modérant sa raison, Dans cette aimable guerre, Sait bien arroser le gazon Sans imbiber la terre. - Je voudrais bien, mon cher amant, Hasarder pour vous plaire ; Mais dans ce fortuné moment On ne se connait guère.

Le Modèle du sculpteur (Vénus Esquilina) Sir Lawrence Alma-Tadema, 1877 Huile sur toile, 195,6 x 84 cm Peter Nahum at the Leicester Galleries, Londres

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LÊamour maîtrisant vos désirs, Vous ne seriez plus maître De retrancher de nos plaisirs Ce qui vous donna lÊêtre. Voltaire, vers 1730. Une Femme mÊattend Une femme mÊattend. Une femme mÊattend, elle contient tout, Rien nÊy manque ;

Impudence Félicien Rops, vers 1878 Crayon de couleur, 18 x 12 cm Royal Mariemont Museum, Morlanwelz

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Mais tout manquerait, si le sexe nÊy était pas, et si par la sève de lÊhomme quÊil faut. Le sexe contient tout, corps, âmes, Idées, preuves, puretés, délicatesses, fins, diffusions, Chants, commandements, santé, orgueil, le mystère de la maternité, le lait séminal. Tous espoirs, bienfaisances, dispensations, Toutes passions, amours, beautés, délices de la terre, Tous gouvernements, juges, dieux, conducteurs de

Femme agenouillée Edgar Degas, 1884 Pastel sur papier, 50 x 50 cm Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

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la terre, cÊest dans le sexe, comme autant de facultés du sexe, et toutes ses raisons dÊêtre. Sans doute, lÊhomme, tel que je lÊaime, sait et avoue les délices de son sexe. Sans doute, la femme, telle que je lÊaime, sait et avoue les délices du sien. Ainsi, je nÊai que faire des femmes insensibles, Je veux aller avec celle qui mÊattend, avec ces femmes qui ont le sang, chaud et peuvent me faire face.

La Grosse Maria ou Vénus de Montmartre Henri de Toulouse-Lautrec, vers 1885 Huile sur toile, 80,7 x 64,8 cm Von der Heydt Museum, Wuppertal

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Je vois quÊelles me comprennent et Ne se détournent pas. Je vois quÊelles sont dignes de moi. CÊest de ces femmes que je veux ¯tre le solide époux. Elles ne sont pas moins que moi, en rien ; Elles ont la face tannée par les soleils radieux et les vents qui passent, Leur chair a la vieille souplesse divine, le bon vieux ressort divin ;

Nu pensif Anomyme, vers 1885 Daguerréotype stéréoscopique teint à la main

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Elles savent nager, ramer, monter à cheval, Lutter, chasser, courir, frapper, Fuir et attaquer, résister, se défendre. Elles sont extrêmes dans leur légitimité, Elles sont calmes, limpides, En parfaite possession dÊelles-mêmes. Je tÊattire à moi, femme. Je ne puis te laisser passer, je voudrais te faire un bien ; Je suis pour toi et tu es pour moi,

Femme nue allongée Vincent van Gogh, 1887 Huile sur toile, 24 x 41 cm Kröller-Müller Museum, Otterlo

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Non seulement pour lÊamour de nous, Mais pour lÊamour dÊautres encore. En toi dorment de plus grands héros, De plus grands bardes. Et ils refusent dÊêtre éveillés par un autre homme que moi. CÊest moi, femme, je vois mon chemin ; Je suis austère, âpre, immense, inébranlable, mais je tÊaime ; Allons, je ne te blesse pas plus quÊil ne te faut,

Nu féminin allongé, étude pour l’autel de Dionysos Gustav Klimt, 1887-1888 Crayon noir avec rehauts blancs, 28,8 x 42,4 cm Graphische Sammlung Albertina, Vienne

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Je verse lÊessence qui engendrera des garçons et des filles dignes de ces États-Unis ; JÊy vais dÊun muscle rude et attentionné, Et je mÊenlace bien efficacement, Et je nÊécoute nulles supplications. Et je ne puis me retirer avant dÊavoir déposé ce qui sÊest accumulé, si longuement en moi. ¤ travers toi je lâche les fleuves endigués de mon être. En toi je dépose un millier dÊans en avant.

Jeune Femme se baignant Pierre-Auguste Renoir, 1888 Huile sur toile, 85 x 66 cm Collection privée

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Sur toi je greffe le plus cher de moi et de lÊAmérique, Les gouttes que je distille en toi grandiront en chaudes et puissantes filles, En artistes de demain, musiciens, bardes ; Les enfants que jÊengendre en toi engendreront à leur tour. Je demande que des hommes parfaits, Des femmes parfaites sortent de mes frais amoureux ; Je les attends, quÊils sÊaccouplent un jour avec dÊautres, comme nous accouplons à cette heure.

Allégorie de la sculpture Gustav Klimt, 1889 Crayon et aquarelle, 44 x 30 cm Österreichisches Museum für angewandte Kunst, Vienne

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Je compte sur les fruits de leurs arrosements jaillissants, Comme je compte sur les fruits des arrosements jaillissants que je donne en cette heure. Et je surveillerai les moissons dÊamour, naissance, vie, mort, immortalité, que je sème en cette heure, si amoureusement. Walt Whitman, Feuilles dÊherbes, (Leaves of Grass, traduction de Jules Laforgue), 1855.

No 555 Anonyme, vers 1890 Gravure d’album, 20,7 x 13,7 cm

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Les Bijoux La très chère était nue, et, connaissant mon cflur, Elle nÊavait gardé que ses bijoux sonores, Dont le riche attirail lui donnait lÊair vainqueur QuÊont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures. Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur, Ce monde rayonnant de métal et de pierre Me ravit en extase, et jÊaime à la fureur Les choses où le son se mêle à la lumière.

Sans titre Anonyme, vers 1890 Gravure d’album, 20,7 x 13,7 cm

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Elle était donc couchée et se laissait aimer, Et du haut du divan elle souriait dÊaise ¤ mon amour profond et doux comme la mer, Qui vers elle montait comme vers sa falaise. Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté, DÊun air vague et rêveur elle essayait des poses, Et la candeur unie à la lubricité Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;

La Favorite du maharaja Anonyme, fin du XIXe siècle

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Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins, Polis comme de lÊhuile, onduleux comme un cygne, Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ; Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne, SÊavançaient, plus câlins que les Anges du mal, Pour troubler le repos où mon âme était mise, Et pour la déranger du rocher de cristal Où, calme et solitaire, elle sÊétait assise.

Aha oe feii ? (Et quoi ? Tu es jalouse ?) Paul Gauguin, 1892 Huile sur toile, 66 x 89 cm Musée Pouchkine, Moscou

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Je croyais voir unis par un nouveau dessin Les hanches de lÊAntiope au buste dÊun imberbe, Tant sa taille faisait ressortir son bassin. Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe ! Et la lampe sÊétant résignée à mourir, Comme le foyer seul illuminait la chambre, Chaque fois quÊil poussait un flamboyant soupir, Il inondait de sang cette peau couleur dÊambre ! Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857.

Aïta tamari vahine Judith te parari (Annah la Javanaise) Paul Gauguin, 1893-1894 Huile sur toile, 116 x 81 cm Collection privée

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Musée secret Des déesses et des mortelles Quand ils font voir les charmes nus Les sculpteurs grecs plument les ailes De la colombe de Vénus. Sous leur ciseau sÊenvole et tombe Le doux manteau qui la revêt Et sur son nid froid la colombe Tremble sans plume et sans duvet.

Les Trois Âges de la femme (Sphinx) Edvard Munch, vers 1894 Huile sur toile, 164 x 250 cm Collection Rasmus Meyers, Bergen Kunstmuseum, Bergen

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ł grands païens, je vous pardonne ! Les Grecs enlevant au contour Le fin coton que Dieu lui donne łtaient son mystère à lÊamour. Mais nos peintres tondant leurs toiles Comme des marbres de Paros, Fauchent sur les beaux corps sans voiles Le gazon où sÊassied Éros.

Baigneuse aux cheveux longs Pierre-Auguste Renoir, vers 1895-1896 Huile sur toile, 82 x 65 cm Musée de l’Orangerie, Paris

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Pourtant jamais beauté chrétienne NÊa fait à son trésor caché Une visite athénienne La lampe en main, comme Psyché. Au soleil tirant sans vergogne Le drap de la blonde qui dort, Comme Philippe de Bourgogne Vous trouveriez la toison dÊor,

Femme nue Anonyme, vers 1895 Épreuve argentée sur gélatine, 23 x 16,5 cm

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Et la brune est toujours certaine DÊamener autour de son doigt Pour le diable de La Fontaine Le cheveu que rien ne rend droit. Aussi jÊaime tes courtisanes Et tes nymphes, ô Titien, Roi des tons chauds et diaphanes, Soleil du ciel vénitien.

No 11664 Guglielmo Plüschow, vers 1895 Gravure d’album, 23 x 16,5 cm

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Sous une courtine pourprée Elles étalent bravement, Dans sa pâleur mate et dorée Un corps superbe où rien ne ment. Une touffe dÊombre soyeuse Veloute, sur leur flanc poli Cette envergure harmonieuse Que trace lÊaine avec son pli.

Après le Bain Edgar Degas, vers 1895-1898 Pastel, 70 x 70 cm Musée du Louvre, Paris

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Et lÊon voit sous leurs doigts dÊivoire Naïf détail que nous aimons Germer la mousse blonde ou noire Dont Cypris tapisse ses monts. ¤ Naples, ouvrant des cuisses rondes Sur un autel dÊor Danaé Laisse du ciel en larmes blondes Pleuvoir Jupiter monnayé.

Jardin des supplices Auguste Rodin, 1898 Mine de plomb, estompe et aquarelle sur papier crème Musée Rodin, Paris

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Et la tribune de Florence Au cant choqué montre Vénus Baignant avec indifférence Dans son manchon ses doigts menus. Maître, ma gondole à Venise Berçait un corps digne de toi Avec un flanc superbe où frise De quoi faire un ordre de roi.

Sang de Poisson Gustav Klimt, 1898 Illustration pour le journal Ver Sacrum Encre sur papier

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Pour rendre sa beauté complète Laisse-moi faire, ô grand vieillard, Changeant mon luth pour ta palette, Une transposition dÊart. Oh ! Comme dans la rouge alcôve Sur la blancheur de ce beau corps JÊaime à voir cette tache fauve Prendre le ton bruni des ors

Eau mouvementée Gustav Klimt, 1898 Huile sur toile, 52 x 65 cm Collection privée

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Et rappeler ainsi posée LÊAmour sur sa mère endormi Ombrant de sa tête frisée Le beau sein quÊil cache à demi Dans une soie ondée et rousse Le fruit dÊamour y rit aux yeux Comme une pêche sous la mousse DÊun paradis mystérieux.

Femme nue debout Henri de Toulouse-Lautrec, 1898 Huile sur carton, 80 x 53 cm Musée Toulouse-Lautrec, Albi

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Pommes authentiques dÊHespéride, Or crespelé, riche toison, QuÊaurait voulu cueillir Alcide Et qui ferait voguer Jason ! Sur ta laine annelée et fine Que lÊart toujours voulut raser ł douce barbe féminine Reçois mon vers comme un baiser

Nu allongé Lovis Corinth, 1899 Huile sur toile, 75 x 120 cm Kunsthalle Bremen, Brême

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Car il faut des oublis antiques Et des pudeurs dÊun temps châtré Venger dans des strophes plastiques Grande Vénus, ton mont sacré ! Théophile Gautier, 1864. LÊOrchidée Une fleur a mangé ton ventre jusquÊau fond Sa tige se prolonge en dard sous les entrailles

Salammbô Auguste Rodin, vers 1900 Mine de plomb et estompe sur papier crème piqué Collection privée

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Fouille la chair de sa racine et tu tressailles Quant aux sursauts du cflur tu lÊentends qui répond. CÊest une fleur étrange et rare, une orchidée Mystérieuse, à peine encore en floraison Ma bouche lÊa connue et jÊai conçu lÊidée DÊasservir sous ses lois lÊorgueil de ma raison.

Jeune Parisienne Anonyme, vers 1900 Photographie

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CÊest pourquoi, de ta fleur de chair endolorie, Je veux faire un lys pur pour la Vierge Marie Damasquiné dÊor rouge et dÊivoire éclatant. Corolle de rubis comme une fleur dÊétoile Chair de vierge fouettée avec des flots de sang Ta vulve rouge et blanche et toute liliale. Pierre LouÈs, extrait de La Femme, 2 juillet. (Poèmes érotiques rédigés entre 1889-1891).

No 192 Henri Oltramare, vers 1900 Épreuve argentée sur gélatine, 11,7 x 15,7 cm

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Le Clitoris Blotti sous la tiédeur des nymphes repliées Comme un pistil de chair dans un lys douloureux Le clitoris, corail vivant, cflur ténébreux, Frémit au souvenir des bouches oubliées. Toute la femme vibre et se concentre en lui CÊest la source du rut sous les doigts de la vierge CÊest le pôle éternel où le désir converge Le paradis du spasme et le cflur de la nuit.

No 3039 Anonyme, vers 1900 Gravure d’album, 10 x 13,5 cm

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Ce quÊil murmure aux flancs, toutes les chairs lÊentendent ¤ ses moindres frissons les mamelles se tendent Et ses battements sourds mettent le corps en feu. ł Clitoris, rubis mystérieux qui bouge Luisant comme un bijou sur le torse dÊun dieu Dresse-toi, noir de sang, devant les bouches rouges ! Pierre LouÈs, extrait de La Femme, 2 juillet. (Poèmes érotiques rédigés entre 1889-1891).

Femme nue Vincenzo Galdi, vers 1900 Photographie, 16,4 x 22,5 cm

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Le Mont de Vénus Sous la fauve toison dressée en auréole, ¤ la base du ventre obscène et triomphant, Le Mont de Vénus, pur ainsi quÊun front dÊenfant, Brille paisiblement dans sa blancheur créole. JÊose à peine le voir et lÊeffleurer du doigt ; Sa pulpe a la douceur des paupières baissées Sa pieuse clarté sublime les pensées Et sanctifie au cflur ce que la chair y voit.

No P194 Anonyme, vers 1900 Épreuve argentée sur gélatine, 10 x 13,7 cm

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Ne tÊétonne pas si ma pudeur mÊempêche De ternir lÊépiderme exquis de cette pêche, Si jÊai peur, si je veux lÊadorer simplement Et, penché peu à peu dans les cuisses ouvertes, Baiser ton Vénusberg comme un saint sacrement Tel que Tannhäuser baisant les branches vertes. Pierre LouÈs, extrait de La Femme, 25 mars 1890. (Poèmes érotiques rédigés entre 1889-1891).

Nu à la serviette blanche Henri Matisse, vers 1901-1903 Huile sur toile, 80,7 x 59,2 cm Collection privée

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Phallus en France Cécile s´était complètement abandonnée à un vertige du plaisir. Ses petits cris aigus suffoqués, ses morsures, l´ardeur avec laquelle elle l´accueillait, tout cela correspondait entièrement à ses sentiments à lui. Maintenant ils gisaient tous les deux nus dans le grand lit à colonnes. Didier, qui avait ce même après-midi cité

Carte postale érotique victorienne

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Ronsard devant Cassandre, se souvint de ces vers assez libres que le poète avait voués au sexe divin de la femme dans son Livret de Folâtreries :

ÿ Je te salue ô vermeillette fante, Qui vivement entre ces flancs reluis : Je te salue ô bienheuré pertuis, Qui rens ma vie heureusement constante.

Amazone blessée Franz von Stuck, 1903 Huile sur toile, 65 x 76 cm Musée Van Gogh, Amsterdam

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C´est toi qui fais que plus ne me tourmante L´archer volant, qui causoit mes ennuis. T´aient tenu seulement quatre nuis, Je sens sa force en moi desjà plus lente.

ł petit trou, trou mignard, trou velu, D´un poil folet mollement crespelu,

Nu assis Kees van Dongen, 1905 Huile sur toile, 65 x 54 cm Collection privée, courtesy Didier Imbert, Paris

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Qui à ton gré domtes les plus rebelles, Tous vers galans devoient pour t´honorer ¤ beaus genous te venir adorer, Tenans au poin leurs flambantes chandelles. Ÿ

Didier pensa à toute cette chaîne de merveilleux hasards qui lui avait permis de tenir entre ses bras, l´espace de quelques heures, trois êtres aussi charmants

Baigneuse Henri Manguin, 1906 Huile sur toile, 61 x 49 cm Musée Pouchkine, Moscou

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quÊAline, Lola et Cécile. Avec Aline il n´avait pu goûter qu´à un plaisir incomplet. Son doigt seulement avait fait la connaissance de la fente rose. Avec Lola, tout fut mieux posé, pourtant manquant un peu de raffinement. Avec Cécile il pouvait maintenant se laisser aller à tous les caprices ... Anonyme, 1971.

Au Bordel Maurice de Vlaminck, vers 1906 Bois, 22,5 x 18 cm Collection privée

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LÊExtase Texte de Hans-Jürgen Döpp Il n´y a rien de plus excitant pour un homme que le visage empreint de passion d´une jolie femme. La beauté représente, surtout pour l´être masculin, un appât irrésistible. Transmise par l´flil, elle peut enflammer ses désirs et l´exciter jusqu´au plus profond de son être.

Rosa Meisser à l’hôtel Rohn, Warnemünde Edvard Munch, 1907 Épreuve argentée sur gélatine, 8,7 x 7,3 cm

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ÿ La beauté, dit Bataille, est cette partie de l´objet qui le recommande aux désirs. Ÿ Petronius dépeint dans son roman Satyricon de quels artifices raffinés il fallait faire office pour stimuler la volupté d´un Romain. Même une déesse s´applique en vain à ranimer les braises exténuées de la passion :

ÿ Ses cheveux tombaient en boucles naturelles sur ses épaules ; son front peu élevé était orné de ces

Intérieur d’été Edward Hopper, 1909 Huile sur toile, 61 x 73,7 cm Legs de Josephine N. Hopper Whitney Museum of American Art, New York

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pointes dÊor. Au-dessous, ses sourcils se tendaient jusqu´à la borne des joues et disparaissaient en une ligne de plus en plus fine, entre ses yeux qui luisaient d´une clarté que l´on ne pouvait même pas observer dans un ciel sans lune. De son front descendait, dans une légère inclinaison, son nez et elle avait une bouche comme le sculpteur Praxitèle en avait déjà contemplé, dans la plus douce extase du visage de la déesse des dryades. Son menton,

Femme nue assise Henri Matisse, 1908 Huile sur toile, 80,5 x 52 cm Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

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sa nuque, sa main et son pied dépassaient les plus beaux produits du marbre sculpté. Ÿ

L´image de ce que l´on nomme ÿ beau Ÿ est assujettie à lÊévolution du temps. L´idéal de la beauté au Moyen ˜ge se retrouve dans la figure de la Sainte Vierge. Un Père de l´Église du

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IV

siècle décrivit les beautés imaginaires

de la mère du Christ en un tableau saisissant :

Jeune Fille nue dans un pré en fleurs Ernst Ludwig Kirchner, 1909 Huile sur toile, 89 x 63 cm Collection Lothar-Günther Buchheim, Feldafing

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ÿ Bien faite de corps, elle fut la plus belle des femmes, bien blanche, pas trop courte et longue de bonne mesure. Son corps était blanc, d´une jolie couleur et sans faute. Ses cheveux étaient couleur d´or ; ses tresses longues et lisses. Sa bouche était douce et plaisante à voir. Ses lèvres, rouges et de couleur rose, étaient sans défauts. Ses dents siégeaient toutes ensemble bien droites, blanches et pures elles aussi comme la neige sitôt tombée.

Nu féminin Egon Schiele, 1910 Crayon noir, aquarelle, gouache et rehauts de blanc sur papier, 44 x 30,5 cm Graphische Sammlung Albertina, Vienne

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Ses joues arboraient une couleur de lilas où était mêlée la couleur de rose rouge et de neige pure, de sorte que ses joues paraissaient ornées dÊun brin de lilas et dÊune rose. Sa gorge était blanche et lisse, son cou pas trop épais et de bonne longueur. Ÿ

La manière, profane et pieuse, dont ce saint homme voit les charmes de la Vierge Marie et comment il en

Sans titre Attila Sassy, vers 1910

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parle, avec tout ÿ l´amour intérieur d´un chanteur Ÿ, est très étonnant. Dans cette image de la Sainte Vierge, l´idéal de beauté de toute une époque est préfiguré. La plupart des cultures s´accordent sur la désignation d´une jolie bouche. Déjà au Moyen ˜ge, l´opinion était répandue que de jolies lèvres devaient être ÿ douces, mignonnes, petites et souriantes, agréables au toucher et d´une couleur rouge Ÿ.

Femme nue au chapeau Anonyme, début du XXe siècle Photographie

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L´idéal de la poésie française nous est dévoilé par le poète-vagabond François Villon dans son Grand Testament. La femme d´un forgeron de casques se plaint de ses charmes fanés et chante la louange de sa beauté passée :

ÿ QuÊest devenu ce front poly, Cheveux blons, ces sourciz voltiz, Grant entreuil, ce regard joly Dont prenoie les plus soubtilz,

Femmes dans un jardin Anonyme, début du XXe siècle Aquarelle

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Ce beau nez droit, grant ne petiz Ces petites joinctes oreilles, Menton fourchu, cler viz traictiz, Et ces belles levres vermeilles ? Ces gentes espaulles menues, Ces braz longs et ces mains traictisses, Petiz tetins, hanches charnues, Eslevées, propres et faictisses ¤ tenir amoureuses lices,

Nana, nu féminin Lovis Corinth, 1911 Huile sur toile, 121,3 x 90,8 cm Saint Louis Art Museum, St Louis

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Ces larges reins, ce sadinet Assiz sur grosses fermes cuisses Dedens son petit jardinet ? Ÿ

Pourquoi certains visages nous paraissent-ils beaux ? George Bataille mentionne qu´un homme ou une femme étaient considérés comme beaux dans la mesure où leurs silhouettes s´éloignaient du règne animal.

ÿ Il existe un certain dégoût pour tout ce qui peut ressembler, chez un être humain, à lÊanimal.

Fille aux cheveux noirs et jupe relevée Egon Schiele, 1911 Crayon et gouache sur papier, 21,8 x 14,74 cm Léopold Museum, Vienne

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Particulièrement méprisée est la similitude avec les singes. La valeur érotique des formes féminines est, me semble-t-il, liée à l´estompement de cette lourdeur naturelle qui suggère un usage purement matériel et nécessaire des membres ou du squelette. Lorsque les formes s´éloignent de la réalité physique animale et qu´elle deviennent irréelles, ne semblant plus être adaptées à des besoin de la forme

Vu en rêve Egon Schiele, 1911 Aquarelle et crayon sur papier, 48 x 32 cm The Metropolitan Museum of Art, New York

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humaine, elles correspondent alors à l´image plus ou moins universelle d´une femme désirable. Ÿ

Le côté ÿ mignon Ÿ de la femme lui donne alors son charme majeur. Le poète allemand Johann Georg Scheffner décrit dans son Catalogue des charmes de Dore, l´image anacréontique de la beauté : un ÿ nez légèrement retroussé Ÿ, des yeux ÿ bleus comme des violettes Ÿ, les petits ÿ fossés des joues Ÿ et les ÿ lignes de perles Ÿ des dents, un ÿ sein élastique Ÿ, des ÿ genoux

Femme aux bas noirs (Valerie Neuzil) Egon Schiele, 1913 Gouache, aquarelle, et crayon, 32,2 x 48 cm Collection privée

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ronds Ÿ et des ÿ cuisses lisses et douces Ÿ ; jusqu´au lieu de ÿ l´indulgence amoureuse Ÿ, tout est décrit avec un vif plaisir de la beauté nue. Mais l´image de la femme désirée à elle seule ne pourrait pas engendrer le désir si elle ne montrait pas en même temps un aspect animal caché. ÿ La beauté de la femme désirée, écrit Georges Bataille dans son livre capital sur la philosophie érotique, L´Érotisme (1957), indique ses parties génitales, surtout les parties poilues,

Femme aux bas noirs Egon Schiele, 1913 Gouache, aquarelle et mine de plomb, 48,3 x 31,8 cm Collection privée

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les parties animales. L´instinct nous inspire le désir de ces parties. La beauté qui nie l´animal et réveille le désir, débouche sur la grande excitation et lÊexaltation des parties animales ! Ÿ. Ainsi, on ne désire pas la beauté pour elle-même, mais pour la jouissance que nous procure la certitude de sa profanation prochaine. ÿ La beauté, qui dans son accomplissement réduit l´animal au minimum, est désirée très intensément pour être mieux souillée par

Intérieur de bordel parisien Début du XXe siècle Photographie

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l´animal au moment de la possession. La beauté semble désirée pour être salie. Ÿ Spécialement dans l´instant extatique de l´orgasme, l´animal se manifeste violemment. Chacun connaît des personnes réputées pour leur beauté, sans que s´éveille un désir instinctif pour leurs parties intimes. Même lÊimage de certains mannequins contemporains semble sculptée dans une matière plastique stérile. Leur beauté manque d´être. Il n´y a rien de mystérieux en eux qui

Nu allongé aux jambes écartées Egon Schiele, 1914 Crayon et gouache, 30,4 x 47,2 cm Graphische Sammlung Albertina, Vienne

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pourrait inspirer la fantaisie érotique. Ainsi les femmes photographiées par Helmut Newton sont des beautés froides, parfaites mais ne procurant aucune émotion. Est-ce la conscience de cette partie différente, autre et répudiée qui fait de la femme un appât ? Ce savoir de soi-même est transmis à l´autre dans un moment subtil qui active l´instinct. Le but secret de la beauté se révèle dans un regard mutuel et ÿ argenté Ÿ,

Demi-nu allongé de droite Gustav Klimt, 1914 Crayon bleu, 37 x 56 cm Wien Museum, Vienne

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selon la célèbre expression de Franz von Baader, qui désigne un regard qui vient en même temps de l´extérieur et de l´intérieur. Ce regard ÿ argenté Ÿ enflamme la beauté comme une étincelle. Plus qu´assujetti à ses désirs, l´homme est attiré par eux. Ainsi, les surréalistes furent particulièrement sensibles à l´exaltation expressive de l´hystérie. André Breton définissait, dans son roman Nadja, la beauté comme un paramètre : ÿ La beauté sera convulsive,

Sans titre Anonyme, 1915 Photographie

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ou elle ne sera pas. Ÿ Dans ce mot-clé ÿ convulsif Ÿ, nous entendons clairement la désignation psychiatrique d´un état de crampe. Cette ÿ beauté au service du désir Ÿ est une réminiscence des ÿ attitudes passionnelles Ÿ de l´hystérie et de son langage du corps qui, selon la psychanalyse, constituent un équivalent du coït. Dans lÊouvrage de Breton, L´Amour fou, lÊauteur élargit la thèse centrale de la beauté, la folie et lÊamour : ÿ La beauté convulsive sera érotique-cachée, explosante-fixe, magique-circonstancielle, ou elle ne sera pas. Ÿ

Femme nue Amedeo Modigliani, vers 1916 Huile sur toile, 92,4 x 59,8 cm The Courtauld Gallery, Londres

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La notion dÊÿ explosante-fixe Ÿ peut inspirer une comparaison avec le convulsif, qui est typique de la phase épileptoïde de la ÿ grande attaque hystérique Ÿ, autrement dit dÊune crise dÊépilepsie. Le raidissement et la tension musculaire sont suivis, dans le stade le plus avancé, de mouvements brusques, de tressaillements et de tremblements du corps. L´image paradoxale de la convulsion hystérique se compose alors de mouvements et dÊabsence de mouvement. Cette beauté antagoniste n´est, comme on

Femme assise aux cuisses écartées Gustav Klimt, 1916 Mine de plomb, rehauts blancs, crayon rouge, 57 x 38 cm Collection privée

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peut le lire dans Nadja, ni dynamique ni statique. Il n´y a point de sculpture qui exprime plus puissamment cet instant convulsif du désir que LÊExtase de sainte Thérèse du Bernin. Se faisant transpercer par une flèche en or, ses sentiments sont exactement ceux d´un coït même si l´église catholique s´est toujours obstinée à croire que la motivation pure de ses actes était privée de tout élément sexuel.

La Sultane jaune Léon Bakst, 1916 Fusain, aquarelle et gouache, rehauts d’or sur deux feuilles de papier, 46,5 x 68 cm

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Le moment de l´extase est difficile à décrire. Il nargue la représentation linguistique, il se situe au-delà du langage. Décrire l´instant de l´orgasme est comme essayer d´attraper un lézard. Au mieux, on attrape sa queue et pourtant le reptile s´éloigne déjà d´un pas rapide. Néanmoins nous voulons essayer d´établir les expériences intérieures qui sont caractéristiques de la ÿ petite épilepsie Ÿ du coït.

Femme couchée portant de la lingerie Gustav Klimt, 1916-1917 Mine de plomb, 37 x 56,4 cm Vienne

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C´est précisément à ce moment que l´antagonisme entre beauté et animalité s´écroule. Les effets des mouvements psychiques sur le corps se laissent plus facilement capter. Ces mouvements sont le sujet des arts plastiques. Dans les fluvres les plus subtiles, la représentation de gestes corporels permet, presque par une intuition mimétique, de déduire les ÿ mouvements de l´âme Ÿ. On connaît bien les changements expressifs du visage dus à des états d´excitation involontaires de

Nu couché aux bras ouverts (Nu rouge) Amedeo Modigliani, 1917 Huile sur toile, 60 x 92 cm Collection privée

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certains muscles. Ces changements peuvent être provoqués par une stimulation sexuelle, mais aussi soumis à lÊinfluence de la peur, de la douleur ou de la fureur. Jamais avant Masters et Johnson les réactions corporelles dûes à l´activité sexuelle comme la masturbation ou le coït ne furent si systématiquement observées, décrites et étudiées. En tant que mesure

Nu couché aux cheveux dénoués Amedeo Modigliani, 1917 Huile sur toile, 60 x 92,2 cm Osaka City Museum of Modern Art, Osaka

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directe de la tension sexuelle féminine, ils établissent le sexflush ou rougissement (chez l´homme, ce rougissement ne se manifeste que très tard dans la ÿ phase de plateau Ÿ et non dans la phase de l´excitation). Ce sexflush atteint son plus haut point d´intensité au moment de l´orgasme. C´est pourquoi le visage tendu et tordu exprime, en image, la tension musculaire du corps entier. Contrairement à l´homme,

Femme nue assise en tailleur Auguste Rodin, avant 1917 Crayon graphite, estompe et aquarelle sur papier beige, 31,3 x 20 cm Musée Rodin, Paris

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la femme peut maintenir cet état d´orgasme pendant une assez longue période. Le sentiment d´accélération du cflur, décrit comme des ÿ pulsations vaginales Ÿ, est souvent lié à lÊorgasme. Le désir sexuel et sa satisfaction peuvent être accompagnés par différents modes de sensibilité. Mais pour répondre à la question d´une efficacité de la stimulation sexuelle, nous devons quitter le point de

Extrait de la série Anita Berber Charlotte Berend, vers 1919

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vue sexologique de la vivisection et réintégrer l´espace de l´imagination. Nancy Friday observe dans son livre, Les Fantasmes sexuels des femmes (1973), que les grands fantasmes sont secondés par une multitude de petits fantasmes qui contribuent au développement de l´excitation. En même temps elle refuse la théorie selon laquelle les fantasmes seraient uniquement des frustrations en mutation :

Modèle près du fauteuil en osier Edvard Munch, 1919-1921 Huile sur toile, 122,5 x 100 cm Munch-museet, Oslo

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ÿ Une partie des femmes tout à fait heureuses et comblées sexuellement, développe néanmoins des fantasmes. Elles sont pour autant des partenaires sexuelles encore plus satisfaisantes. Car ce n´est pas uniquement le manque, mais le sexe en lui-même qui peut inspirer ces fantasmes. Pour certaines femmes, il existe même une sorte de réaction en chaîne entre la réalité sexuelle et les fantasmes qu´elles développent. L´un nourrit l´autre. Ÿ

Femme nue agenouillée (Anna) Edvard Munch, 1920 Huile sur toile, 150 x 106 cm Sarah Campbell Blaffer Foundation, Houston

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C´est que l´imagination attribue même aux objets les plus banals de notre quotidien une sorte de plus-value. Ce ne sont pas seulement les godemichés qui servent d´instruments auxiliaires à la masturbation, mais aussi, selon Friday, des concombres, des tuyaux d´aspirateurs, des brosses à dents électriques, des manches argentées de brosses à cheveux ou, tout simplement, de l´eau qui coule. L´anonymat du partenaire sexuel semble être

Libre et facile Rudolf Schlichter, années 1920

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un stimulant comparable. L´importance des fantaisies violentes pour l´excitation est démontrée dans une étude dÊIsabelle Azoulay, Abîmes fantastiques. La violence dans l´imaginaire sexuel féminin. Désir et douleur peuvent s´amalgamer et ainsi accroître l´intensité de l´acte sexuel. Faut-il rappeler que l´imagination de la violence n´a rien à voir avec la violence réelle ? Dans tous ces fantasmes sont intégrés des scénarios spécifiques. Chaque description d´un coït raconte une histoire et chaque coït possède sa propre dynamique.

L’Heure exquise Marcel Vertès, 1920 Eau-forte

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Chaque femme, comme chaque homme, vit le coït dans un contexte entièrement personnel avec les problèmes et les espérances qui lui appartiennent. Le point central de cette perspective est pourtant l´orgasme. Tous les fantasmes précédents pâlissent dans cet instant paradisiaque. Ce qui fut bâti par des techniques variées et qui a permis de construire ce complexe unique d´excitations et de tensions, s´écroule au moment de la ÿ petite épilepsie Ÿ. Il se peut que l´on voie le coït comme

Les Trois Déesses Athéna, Héra et Aphrodite Franz von Stuck, 1922 Huile sur toile, 73,5 x 74 cm Collection privée

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une possibilité d´unir intimité et relation harmonieuse avec son partenaire. Le contact avec la peau de l´autre est une expérience apaisante qui diminue les peurs lors de l´accouplement. Pour la plupart, c´est pourtant d´abord l´orgasme qui constitue une expérience presque hallucinante. Conjugué au sentiment d´abolissement momentané de la personnalité et de l´identité, il peut même être vécu comme une expérience mystique ou religieuse.

Trois Nus dans un paysage Otto Mueller, 1922 Détrempe sur carton, 119,5 x 88,5 cm Brücke-Museum Berlin, Berlin

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L´insuffisance de la langue qui est pourtant toujours conscience de soi-même, nous incite à consulter des descriptions littéraires. Ainsi nous trouvons un très joli passage chez la poètesse Sappho (environ 630 à 570 avant J.-C.) :

ÿ J´aime une jolie fille, elle n´en sait rien, et j´éprouve un fort besoin de le lui dire ; mais dès que je la vois et que je veux lui parler en regardant son visage,

Sans titre Léon Baskt, 1925

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je sens une tension dans mes sens sans que je le veuille, un feu sauvage s´allume au-dessous de ma peau, je ne vois plus rien avec mes yeux, mes oreilles bourdonnent, à travers le cflur et les membres s´agite une pulsation effrénée, je respire violemment et très vite, et je m´écroule, car dans mon engouement je me suis évanouie. Ÿ

Femme nue Anonyme, 1925

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L´expérience de la perte, même de l´abolissement du monde, se retrouve aussi dans La Légende de Tristan et Iseult :

ÿ ł couche-toi, nuit d´amour, donne l´oubli, que je vis ; prends-moi dans tes limbes, détache-moi du monde ! Ÿ

No 3117 Lehnert & Landrock, vers 1925 Héliogravure, 23 x 16,5 cm

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Les fantaisies sexuelles de femmes tout à fait ordinaires, comme Seymour Fischer les a collectionnées dans son livre L´Orgasme de la femme (1973), nous montrent les mêmes éléments. Il questionnait les femmes de la manière suivante : ÿ Pourriez-vous nous décrire précisément comment vous atteignez l´orgasme ainsi que les sensations corporelles et les pensées qui vous traversent la tête, vos sentiments, votre comportement,

No 103 Yvélaw, vers 1925 Épreuve argentée sur gélatine, 24 x 18 cm

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vos difficultés éventuelles. Ÿ Il put ainsi établir des descriptions impressionnantes des états subjectifs dont se compose l´excitation : ÿ Je planais au-dessus d´un pré fleuri, je me sentais toute légère comme si je ne devais jamais plus toucher le sol. Dans un certain sens, je me sentais comme une déesse. C´était comme s´il n´y avait qu´un seul corps et que le monde entier nÊétait que ce corps. Ÿ

Sans titre Feodor Rojankovsky, dit Rojan, 1925 Aquarelle

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ÿ Je m´imaginais être la plus fameuse catin de toute l´histoire. Ÿ ÿ Je n´ai aucune conscience des mouvements corporels ou même de l´orgasme, je me sens uniquement dérivée vers une sensation voluptueuse. La seule représentation que j´avais pendant ces moments ou pendant l´orgasme, fut une obscurité floue, tachetée de petits points rouges ou blancs. L´orgasme me donne la sensation dÊun vertige, je me perds, c´est presque

Nostalgie Jules Pascin, 1928 Dessin au crayon, 47 x 62 cm Collection M. et Mme Abel Rambert

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comme si je n´existais plus en tant que corps mais seulement en tant que sentiment. Ÿ La légèreté et la sensation de lévitation, le sentiment d´immortalité, de grandeur, d´abolition de la conscience, de la perte de soi et du monde, la sensation de se fondre et de s´unir avec l´univers : il faut presque envisager ÿ que le but, c´est l´origine Ÿ. Ces impressions semblent nous ramener à l´état intra-utérin dÊavant la naissance qui nous a été légué comme une dot pour le reste de notre vie. Ce sont à partir de ces

Sans titre, extrait d’Histoire des yeux André Masson, vers 1928 Lithographie

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mêmes sentiments narcissiques que les religions se sont développées. La vie après la naissance exige de chacun de pouvoir résister aux tensions. L´impulsion sexuelle tend ainsi à rétablir une situation antérieure, dans laquelle régnait une certaine absence de tension. Depuis les premiers temps, lÊhomme recherche, lors du coït, ÿ le bonheur d´un instant éphémère Ÿ. Ferenczi,

Sans titre Mario Tauzin, vers 1928 Dessin peint à l’aquarelle

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l´enfant terrible de la psychanalyse, met en parallèle notre origine dans le liquide amniotique avec le commencement de toute vie dans la mer. Ainsi l´ontogenèse reproduirait les catastrophes de la phylogenèse, et nous pouvons alors considérer notre développement sexuel, à l´âge pubère, comme une tentative de rétablir non seulement la vie intra-utérine mais aussi la vie sous les océans.

Sans titre Anonyme, vers 1930 Épreuve argentée sur gélatine, 18 x 24 cm

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Le but de l´acte sexuel n´est, selon Ferenczi, rien d´autre qu´une tentative d´abord incertaine et maladroite, puis de plus en plus assurée et finalement partiellement réussie de réintégrer avec son ÿ moi Ÿ le corps maternel où pour l´être venu au monde il n´existait pas encore cette scission douloureuse entre le ÿ moi Ÿ et le ÿ monde Ÿ . Dans cette régression thalassale, nous exprimons une nostalgie du monde sous-marin

Nu de Frida Kahlo Diego Rivera, 1930 Lithographie, 44 x 30 cm Museo Dolores Olmedo Patiño, Mexico

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que nous avons quitté depuis la nuit des temps. Le but de l´acte sexuel devient ainsi lÊabolition de la différence, la reconstruction d´un environnement pauvre en stimulants et dépourvu d´inconvénients. Ferenczi se réfère ainsi à un potentiel de désirs narcissiques qui nÊest pas entièrement expliqué par la doctrine des pulsations sexuelles de la psychanalyse. Le coït dans le stade génital est imprégné d´un double désir : l´assouvissement des pulsations sexuelles et l´union narcissique.

Jeune Fille allongée Otto Schoff, vers 1930 Crayon et aquarelle

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L´extase est donc à la fois lÊentrée et la sortie d´un monde divin. Dans le point culminant de l´extase amoureuse, toutes les fixations projetées sur le monde extérieur sont abandonnées. Elles sombrent dans la ÿ nuit d´amour Ÿ qui n´est perceptible qu´à yeux clos. Les yeux tournés vers le ciel de certaines statues de saints peuvent alors suggérer l´expression d´un érotisme refoulé. Osons interpréter le cri animal de jouissance qui accompagne l´orgasme chez les femmes comme un

Sans titre Otto Schoff, vers 1930

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ÿ phénomène de seuil Ÿ. ¤ lÊimage du cri du nouveauné quittant son habitacle maternel, ce dernier s´écrie à nouveau, à lÊage adulte, lorsquÊil replonge pour un instant dans le monde paradisiaque de ses origines. En contredisant l´hypothèse de la frustration, Nancy Friday refuse que chaque être humain soit construit sur l´antithèse satisfaction-refus qui se développe pendant le processus d´individuation. C´est de cette dialectique que la nostalgie du paradis perdu apparaît.

Dormeuse George Grosz, vers 1930 Aquarelle sur parchemin

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Sans de pareilles régressions qui servent les intérêts cachés du moi, la vie humaine serait insupportable. Pas de jouissance sans refus ou délai. ÿ La nature ne connaît pas vraiment la jouissance : elle s´arrête à l´assouvissement de la nécessité Ÿ écrivent Adorno et Horkheimer. ÿ La jouissance est un phénomène social, aussi bien dans les affectations sublimées que non sublimées. Elle prend son origine dans l´aliénation. Ÿ

Voyeur Feodor Rojankovsky, dit Rojan, 1930

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ÿ Après un orgasme je me sens très détendue, paisible, libérée Ÿ, confesse une interlocutrice de Seymour Fisher. ÿ Je m´endors presque toujours. Ÿ Une autre ajoute : ÿ Quand nous avons fini, je gis dans ses bras. Je suis très détendue, de bonne humeur et je ressens de l´amour pour mon homme, mais pas forcément de l´amour sexuel. Ÿ Dans ces phrases nous retrouvons l´écho d´un ancien modèle de satisfaction.

Sans titre Feodor Rojankovsky, dit Rojan, 1930

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La première jouissance de l´enfant est le sein de sa mère pendant l´allaitement. L´activité sexuelle, remarque Freud, est d´abord basée sur une fonction conservant la vie, ce n´est que beaucoup plus tard qu´elle se libère et devient indépendante. ÿ Qui voit un nourrisson se retirant rassasié du sein maternel pour sombrer, les joues rougies et le sourire placide, dans le sommeil, doit se dire que cette image reste à la mesure de la satisfaction sexuelle d´un adulte. Ÿ

Sans titre Feodor Rojankovsky, dit Rojan, vers 1930 Dessin en couleurs

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Dans le baiser survit encore le réflexe archaïque de l´embrassement du téton maternel. Ainsi, l´action même de sucer a déjà familiarisé l´enfant avec la jouissance. Jusqu´à présent, les circonstances de la réactivité sexuelle ou de la capacité d´avoir un orgasme nous ont que très peu intéressées. Il est donc temps de sÊinterroger sur les raisons du ralentissement de l´excitation chez la femme. Comme montrer, obtenir un

Femme nue allongée les jambes ouvertes Anonyme, vers 1930 Photographie

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orgasme signifie pour la plupart des hommes un développement dramatique de tensions et dÊexcitations. L´orgasme est une expérience unique qui débouche sur une perte momentanée de la conscience et de la valeur du moi. Seymour Fisher a très bien réfuté, dans son livre intitulé L´Orgasme de la femme, toutes les opinions courantes qui concernent l´incapacité d´arriver à un orgasme. Ni la religion - catholique ou protestante -,

Nu se reposant Anonyme, vers 1930 Photographie

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ni l´éducation, ni même les expériences traumatisantes dans les premiers stades de la sexualité ne sont en réalité capables d´influencer sur la réussite d´un orgasme. Toutefois, la capacité d´avoir un orgasme se réduit considérablement chez les femmes marquées par des histoires de renoncement, de refus et d´expériences de séparation. Nous avons remarqué que toutes les femmes à faible capacité d´orgasme nous parlaient

Danse des couleurs II Ernst Ludwig Kirchner, 1932-1934 Huile sur toile, 195 x 148,5 cm Collection privée

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très souvent de pertes qu´elles avaient subi dans leur enfance. ¤ lÊinverse, les femmes à forte capacité d´orgasme font souvent référence à la présence marquée de leur père durant l´enfance. Apparemment, la capacité d´avoir des orgasmes pour une femme est contrainte par la présence ou le manque de croyance en la constance des choses. Le pouvoir de conserver les objets et les personnes qu´une femme aime est aussi un facteur favorable à lÊorgasme. L´oblitération des choses

Le Petit Chat est mort Édouard Chimot, 1932

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dans l´expérience orgiaque peut alors tellement bouleverser une femme, déjà sensible à la possibilité d´une perte, que dès lors toute excitation devient impossible. Le souci de la perte de l´objet fait accroître l´angoisse intérieure jusqu´à un degré insupportable. Nous devons aussi nous interroger sur les conséquences, sur certains adultes, dÊune fragilité de la relation parents-enfants et du vide émotionnel quÊelle peut engendrer. L´expression extatique appartiendrait-elle à

Le Chat noir Édouard Chimot, 1932

226

un autre temps ? Serait-elle le privilège des hystériques et des saints ? L´intimité orgiaque est un risque, une aventure qui suppose une forte personnalité. Seul celui qui a surmonté sa peur de pouvoir perdre son identité peut risquer de s´abandonner entièrement et de se laisser dériver. Mais l´intimité peut aussi soutenir l´identité. Comme lÊécrit E. H. Erikson :

Le Chat sauvage Édouard Chimot, 1932

228

ÿ Le fait que deux êtres unis dans l´acte sexuel vivent au moment même de l´orgasme une expérience de régulation mutuelle, peut aussi adoucir ou amoindrir les inimitiés et la rage potentielle contenue dans l´antagonisme masculin-féminin, réalité-imagination, amour-haine Ÿ.

L´intimité réduit le potentiel destructeur, même si elle menace l´unité de l´individu ou la cohérence d´une

Nu assis Anonyme Photographie

230

231

société. Ainsi l´amoureux utilise l´intimité contre l´isolement et l´aliénation. Finalement, chaque manifestation de l´éros n´est rien d´autre qu´une révolte contre la douleur ou la séparation, et en dernier lieu contre la mort. Ceci peut expliquer l´expression de douleur dans l´instant de l´orgasme. Dans le visage de la femme excitée, nous ne lisons pas le désir, la jouissance ou le bonheur, mais plutôt

Femme avec jambes croisées Monsieur X, vers 1935 Épreuve argentée sur gélatine, 24 x 18 cm

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233

la peine, le labeur et la douleur. Et ce qui fut la beauté nous apparaît maintenant comme une invitation à ce jeu qui abîme tout. Dans l´instant convulsif de l´orgasme tout est beau et laid à la fois ! Pour une seconde, la nature a triomphé de la culture. Pourtant, même l´expression de la passion, comme nous la connaissons dans l´art européen, est conditionnée culturellement. Ainsi, ce qui se dit naturel ne dépend en réalité que des licences d´expression auxquelles nous consentons.

Lithographie en couleurs pour une édition de Fanny Hill Paul-Emile Bécat, 1935

234

235

Contrairement à l´art occidental dans lequel nous retrouvons très souvent, soit dans l´art religieux soit dans l´art érotique, l´expression de l´extase, les visages des shungas japonais restent sans expression comme des masques. Uniquement une morsure dans un mouchoir ou des doigts de pieds cramponnés trahissent une excitation

intérieure.

Les

cultures

tibétaines

et

népalaises excellent dans lÊart de la représentations de lÊacte sexuel. Les yeux largement écarquillés des

Illustration réalisée pour Vers libres, de Radiguet Feodor Rojankovsky, dit Rojan, 1936

236

personnages évoquent lÊélargissement de la conscience, lors du coït. Ainsi, loin d´être une pratique animalière, il devient la marque dÊune culture plus développée. Retournons à Bataille. Pour lui, la beauté d´une femme participe à la révélation du contenu animal d´un acte sexuel.

ÿ Il n´y a rien de plus déprimant pour un homme que la laideur d´une femme qui ne laisse plus apparaître la laideur des parties génitales et de

Girlie Show Edward Hopper, 1941 Huile sur toile, 81,3 x 96,5 cm Collection privée

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239

l´acte accompli. La première fonction de la beauté est de pouvoir être salie, tandis que la laideur empêche dÊêtre enlaidie ce qui est la substance même de l´érotisme. Plus éclatante est la beauté, plus grand sera lÊenlaidissement. Ÿ

La thérapeutique moderne de la sexualité tente de faire accepter à certaines femmes leur corps quÊelles jugent laid et ÿ sale Ÿ. Elle enseigne aussi que rien ne

Icône érotique contemporaine Anonyme

240

241

doit empêcher l´image de l´échange sexuel. Mais tout cela n´est qu´exorcisme thérapeutique pour mieux négliger l´antagonisme fondamental de la tension entre les sexes. Have sex to be fit for life ! Alors il se pourrait que celles qui désignent clairement la sexualité comme quelque chose de ÿ sale Ÿ posséderaient une compréhension plus juste de la sexualité. Mais ce que ces femmes ne sont pas capables d´accepter, dans leur

Dévergondages Feodor Rojankovsky, dit Rojan, 1948 Lithographie

242

fort

intérieur,

cÊest

justement

cette

expérience

paradoxale à laquelle elles se livrent. La notion centrale de l´érotisme chez Bataille est la ÿ transgression Ÿ. La neutralité d´une sexualité raisonnée

et

raisonnable

que

l´on

pratique

aujourd´hui est, selon lui, suspecte parce qu´il n´y a plus de limites à franchir. Il existe, aussi bien chez les femmes comme chez les hommes, une position

Scène érotique Pablo Picasso, 1971 Dessin tiré d’un carnet de croquis

244

245

ÿ économique Ÿ par rapport au sexe : le coït est un événement de routine, bien fait, qui procure, certes, du plaisir, mais qui n´est quÊune activité parmi dÊautres. Pure ÿ récréation Ÿ, il reste dans le sillage du travail. Dans cet acte clinique, toute transgression et tout enlaidissement est exclu de même que le beau visage de la convulsion.

Sans titre Grundworth, vers 1930 Épreuve argentée sur gélatine, 17,5 x 23,4 cm

246

247

Liste des illustrations A Aha oe feii ? (Et quoi ? Tu es jalouse ?), Paul Gauguin

77

Aïta tamari vahine Judith te parari (Annah la Javanaise), Paul Gauguin

79

Allégorie de la sculpture, Gustav Klimt

69

Amazone blessée, Franz von Stuck Après le Bain, Edgar Degas Au Bordel, Maurice de Vlaminck

117 89 123

B Bacchante, Gustave Courbet Baigneuse, Henri Manguin

35 121

Baigneuse aux cheveux longs, Pierre-Auguste Renoir

83

Le Bain turc, Jean-Auguste-Dominique Ingres

43

Bethsabée avec la lettre du roi David ou Besthabée au bain, Rembrandt

21

C Carte postale érotique victorienne

115

Le Chat noir, Édouard Chimot

227

248

Le Chat sauvage, Édouard Chimot Cléopâtre, Gustave Moreau

229 4

D Danaé, Rembrandt

19

Danse des couleurs II, Ernst Ludwig Kirchner

223

Demi-nu allongé de droite, Gustav Klimt

155

Dévergondages, Feodor Rojankovsky, dit Rojan

243

Dormeuse, George Grosz

211

E Eau mouvementée, Gustav Klimt Extrait de la série Anita Berber, Charlotte Berend

95 173

F La Favorite du maharaja, Anonyme

75

Femme agenouillée, Edgar Degas

57

Femme assise aux cuisses écartées, Gustav Klimt Femme aux bas blancs, Eugène Delacroix

161 27 249

Femme aux bas noirs, Egon Schiele

149

Femme aux bas noirs (Valerie Neuzil), Egon Schiele

147

Femme avec jambes croisées, Monsieur X

233

Femme couchée portant de la lingerie, Gustav Klimt

165

Femme nue, Amedeo Modigliani

159

Femme nue, Anonyme

85, 189

Femme nue, assise, de face, Edgar Degas

45

Femme nue, couchée, la tête à droite, le bras gauche écarté, Edgar Degas

47

Femme nue, Vincenzo Galdi

109

Femme nue agenouillée (Anna), Edvard Munch

177

Femme nue allongée, Vincent van Gogh

63

Femme nue allongée les jambes ouvertes, Anonyme

219

Femme nue assise, Henri Matisse

129

Femme nue assise en tailleur, Auguste Rodin

171

Femme nue au chapeau, Anonyme

137

Femme nue debout, Henri de Toulouse-Lautrec

97

Femme nue provocante, Anonyme

37

Femmes dans un jardin, Anonyme

139

Fille aux cheveux noirs et jupe relevée, Egon Schiele

143

250

G Girlie Show, Edward Hopper La Grosse Maria ou Vénus de Montmartre, Henri de Toulouse-Lautrec

239 59

H LÊHeure exquise, Marcel Vertès

181

I Icône érotique contemporaine, Anonyme

241

Illustration réalisée pour Vers libres, de Radiguet, Feodor Rojankovsky, dit Rojan

237

Impudence, Félicien Rops

55

Intérieur dÊété, Edward Hopper

127

Intérieur de bordel parisien

151

J Jardin des supplices, Auguste Rodin

91

Jeune femme endormie, Anonyme

23 251

Jeune Femme se baignant, Pierre-Auguste Renoir

67

Jeune Fille allongée, Otto Schoff

207

Jeune Fille nue dans un pré en fleurs, Ernst Ludwig Kirchner

131

Jeune Parisienne, Anonyme

103

L Libre et facile, Rudolf Schlichter

179

Lithographie en couleurs pour une édition de Fanny Hill, Paul-Emile Bécat

235

M La Maja nue, Francisco de Goya

25

Mariée, Auguste Belloc

41

Le Modèle du sculpteur (Vénus Esquilina), Lawrence Alma-Tadema (Sir)

53

Modèle près du fauteuil en osier, Edvard Munch

175

N No° 103, Yvélaw

193

No° 192, Henri Oltramare

105

No° 555, Anonyme

71

No° 563, Gaudenzio Marconi

51

252

No° 3039, Anonyme

107

No° 3117, Lehnert & Landrock

191

No° 11664, Guglielmo Plüschow

87

No° P194, Anonyme

111

Nana, nu féminin, Lovis Corinth

141

Nostalgie, Jules Pascin

197

Nu à la serviette blanche, Henri Matisse

113

Nu allongé, Alexis Gouin

39

Nu allongé, Lovis Corinth

99

Nu allongé aux jambes écartées, Egon Schiele

153

Nu assis, Anonyme

231

Nu assis, Kees van Dongen

119

Nu couché aux bras ouverts (Nu rouge), Amedeo Modigliani

167

Nu couché aux cheveux dénoués, Amedeo Modigliani

169

Nu de Frida Kahlo, Diego Rivera

205

Nu féminin, Egon Schiele

133

Nu féminin allongé, étude pour lÊautel de Dionysos, Gustav Klimt

65

Nu pensif, Anonyme

61

Nu se reposant, Anonyme La Nymphe à la source, Lucas Cranach lÊAncien

221 13 253

O Odalisque à lÊesclave, Jean-Auguste-Dominique Ingres et Paul Flandrin

33

LÊOrigine du monde, Gustave Courbet

49

P Le Petit Chat est mort, Édouard Chimot

225

R Rosa Meisser à lÊhôtel Rohn, Warnemünde, Edvard Munch

125

S Salammbô, Auguste Rodin Sang de Poisson, Gustav Klimt Sans titre, Anonyme

101 93 73, 157, 203

Sans titre, Attila Sassy

135

Sans titre, extrait dÊHistoire des yeux, André Masson

199

Sans titre, Feodor Rojankovsky, dit Rojan Sans titre, Grundworth Sans titre, Henri Monnier 254

195, 215, 217 247 29

Sans titre, Léon Bakst

187

Sans titre, Mario Tauzin

201

Sans titre, Otto Schoff

209

Scène érotique, Pablo Picasso

245

Scène lesbienne, Peter Fendi

31

La Sultane jaune, Léon Bakst

163

T Les Trois ˜ges de la femme (Sphinx), Edvard Munch Les Trois Déesses Athéna, Héra et Aphrodite, Franz von Stuck Les Trois Grâces, Pierre Paul Rubens Trois Nus dans un paysage, Otto Mueller

81 183 17 185

V Vénus dÊUrbin, Titien Vénus endormie, Giorgione Vénus sortie des eaux (ÿ Vénus Anadyomène Ÿ), Titien (Tiziano Vecellio)

15 9 11

Voyeur, Feodor Rojankovsky, dit Rojan

213

Vu en rêve, Egon Schiele

145 255