L'éthique du vampire : de la guerre d'Afghanistan et quelques horreurs du temps présent
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Table of contents :
L'ÉTHIQUE DU VAMPIRE
Table des matières
À propos de l'auteur
Avertissement
Première partie - Le vampire part en guerre
Deuxième partie - La menace des « pacifistes guerriers »
Remerciements
Notes bibliographiques

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de la guerre d’Afghanistan et quelques horreurs du temps présent

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Sans doute, personne ne prendrait au sérieux un vampire qui prétendrait agir pour le bien de sa victime alors même qu’il la saigne à mort. Il serait très certainement reçu avec mépris et colère s’il affirmait, les crocs plantés dans une jugulaire, qu’il effectue “une incision chirurgicale” ou qu’il œuvre pour la liberté, l’égalité et la paix. [...] Il existe en politique des empires que l’on pourrait nommer vempires, tant il est vrai qu’ils puisent leur puissance du sang des peuples, le plus souvent en prétendant vouloir leur bien. » Cet essai propose une critique du discours militariste pour qui « la guerre, c’est la paix ». Dans ce plaidoyer à la fois viscéral et documenté contre la guerre, l’auteur brosse un portrait des lignes de force qui se dessinent de la guerre froide à la guerre au terrorisme, des manifestations de Seattle à celles du mouvement pour la paix.

Francis Dupuis-Déri est professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal. Chez Lux Éditeur, il a fait paraître Les Black Blocs. La liberté et l’égalité se manifestent.

L’ÉTHIQUE DU

VAMPIRE

de la guerre d’Afghanistan et quelques horreurs du temps présent L’éthique du vampire

L’ÉTHIQUE DU VAMPIRE

Francis Dupuis-Déri

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FRANCIS DUPUIS-DÉRI Licence enqc-142-1326871-PROD1002852788 accorde le 25 mars 2018 jean charles darrieux

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FRANCIS DUPUIS-DÉRI

L’ÉTHIQUE DU VAMPIRE De la guerre d’Afghanistan et quelques horreurs de notre temps

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Déjà parus dans la collection « Lettres libres » : – – – – –

Robert Lévesque, Près du centre, loin du bruit Pierre Mertens, À propos de l’engagement littéraire Pierre Vadeboncoeur, La justice en tant que projectile Pierre Vadeboncoeur, La dictature internationale Pierre Vadeboncoeur, L’injustice en armes

© Lux Éditeur, 2007 www.luxediteur.com Dépôt légal : 4e trimestre 2007 Bibliothèque nationale du Canada Bibliothèque nationale du Québec ISBN 978-2-89596-060-7 978-2-89596-602-9 (epub) 978-2-89596-802-3 (PDF) Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du programme de crédit d’impôts du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition (PADIÉ ) pour nos activités d’édition.

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Les notes de bas de page sont indiquées avec des lettres. Les notes bibliographiques sont numérotées en chiffres arabes et apparaissent en fin d’ouvrage, p.  et suivantes. Dans certains cas où il y a plusieurs sources dans le même paragraphe, un appel de note figure à la fin du paragraphe et les sources sont citées dans l’ordre d’apparition dudit paragraphe. Les adresses détaillées des sources Internet ne sont pas indiquées au long, en raison de la nature changeante de l’architecture du web. Les notes renvoient donc à la page d’accueil du site d’où provient la source.

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À propos de l’auteur

Professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal et membre de son Institut de recherches et d’études féministes. Il a enseigné à l’Université de Montréal et à l’Université de Sherbrooke et il a été chercheur en science politique au Massachusetts Institute of Technology et au Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal. Il a milité au Québec, aux États-Unis et en France dans plusieurs groupes politiques de sensibilité anarchiste, luttant contre le racisme, l’antiféminisme, le néolibéralisme, la guerre et la brutalité policière. Il est l’auteur du livre Les Black Blocs : la liberté et l’égalité se manifestent, ainsi que d’Identités mosaïques (codirection avec Julie Châteauvert), de L’Archipel identitaire (codirection avec Marcos Ancelovici) et de deux romans. Il a collaboré à divers journaux (Le Couac, Le Devoir, Le Monde libertaire) et signé des articles dans de nombreuses revues (Agone, Anarchist Studies, Les Ateliers de l’éthique, Argument, Conjonctures, Horizons philosophiques, Mouvements, New Political Science, Political Studies, Politix, Possibles, Réfractions, Revue des sciences de l’éducation). 

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Aux amilitantes et amilitants de la Coalition Guerre à la guerre de Québec. Militer à leurs côtés fut un privilège.

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« Les discours et les écrits politiques sont aujourd’hui pour l’essentiel une défense de l’indéfendable. [. . .] Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés dans les campagnes, leur bétail est mitraillé, leurs huttes sont détruites par des bombes incendiaires : cela s’appelle la pacification. » George Orwell, La politique et la langue anglaise, .

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Avertissement

Les réflexions proposées ici ont pris forme au fil des années, de la guerre froide à la guerre contre le terrorisme. Certaines ont été présentées lors de conférences, dont celle organisée par la revue Aspects sociologiques et le Département de sociologie de l’Université Laval, en novembre , ainsi que dans des articles parus dans des journaux et dans la revue Argument. Ces passages repris ici ont été remaniés et développés plus en profondeur. Pour le reste, cet ouvrage propose un texte totalement inédit.

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Première partie

le vampire part en guerre Les États-Unis ne sont pas intéressés à la paix en Afghanistan. Les gens qui ont tué par milliers, qui ont géré le trafic de la drogue, dirigent actuellement le pays. – Kathy Gagnon, première journaliste occidentale à entrer en Afghanistan après le  septembre .

ans doute, personne ne prendrait au sérieux un vampire qui prétendrait agir pour le bien de sa victime alors même qu’il la saigne à mort. Il serait très certainement reçu avec mépris et colère s’il affirmait, les crocs plantés dans une jugulaire, qu’il effectue « une incision chirurgicale » ou qu’il œuvre pour la liberté, l’égalité et la paix. Ce prédateur serait accusé à juste titre de chercher à justifier malhonnêtement un acte qui n’a qu’un objectif : lui procurer le sang dont il a besoin pour vivre une vie qui ne peut se maintenir qu’en mettant fin à d’autres vies. Si les vampires n’existent pas et que ces questions restent donc toutes théoriques, il existe en politique des empires que l’on pourrait nommer vempires, tant il est vrai qu’ils puisent leur puissance du sang des peuples, le plus souvent en prétendant vouloir leur bien.

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Les discours de justification des guerres menées aujourd’hui en Afghanistan et en Irak m’apparaissent relever de cette éthique du vempire. Ces discours d’une triste banalité reprennent les artifices rhétoriques et démagogiques propres au langage militariste qui a eu cours au xxe siècle. Déjà lors de la Première Guerre mondiale, les « alliés » se mobilisaient, laissait-on entendre, pour défendre la civilisation et la démocratie face à « l’invasion des Barbares » et des « hordes teutoniques » dirigées par le Kaiser Guillaume II, atteint d’une « maladie cérébrale ». La propagande est un art qui a ses partisans. Dans son ouvrage Propaganda publié au début du xxe siècle, le théoricien de la propagande Edward Bernays prétendait que toute population est composée de  % d’imbéciles à qui l’élite éclairée doit mentir pour que prévale le « bien commun a ». Tout juste avant que n’éclate la Deuxième Guerre mondiale, soit en , l’Institut pour l’analyse de la propagande, basé à New York, expliquait que : Le propagandiste utilise des mots comme vérité, liberté, honneur, justice sociale, service public, le droit de travailler, la loyauté, le proa. D’ailleurs, le titre du livre Manufacturing Consent (La fabrication du consentement) de l’intellectuel Noam Chomsky, critique acharné de la propagande du gouvernement des États-Unis, reprend une expression de Walter Lippmann, un autre intellectuel du début du xxe siècle, qui croyait au contrôle de la pensée de la population par la propagande pour assurer la stabilité et l’obéissance dans les régimes libéraux.

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grès, la démocratie, le mode de vie américain, la défense de la Constitution. Toute personne de bonne volonté croit en ces idéaux. Conséquemment, le propagandiste cherche à nous gagner à sa cause en identifiant à ces idéaux son groupe, sa nation, sa race, ses politiques, ses pratiques . Murray Edelman, spécialiste contemporain du discours et des symboles politiques, note pour sa part que « le langage politique a une grande influence dans le processus de légitimation des régimes et dans l’acceptation des gens à l’égard d’actions qu’ils n’ont pas participé à initier », comme les guerres . À l’inverse, expliquait encore l’Institut pour l’analyse de la propagande, l’utilisation des « mauvais noms » « permet de former des jugements sans examen de preuves sur lesquelles ils devraient être fondés ». Le propagandiste donne « des mauvais noms aux individus, groupes, nations, races, politiques, pratiques, croyances et idéaux qu’il voudrait que nous condamnions et rejetions ». C’est sans doute pour cela que « nos » soldats combattent aujourd’hui des « fous de dieu » en Afghanistan et en Irak. Dans les années , le sociologue Herbert Marcuse analysait lui aussi l’utilisation par le discours propagandiste de « mauvais mots » qui servent à qualifier et à condamner l’ennemi, mais qui aussi le « constituent ». Les qualificatifs négatifs accolés systématiquement à l’ennemi construisent

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peu à peu l’identité dans laquelle l’enferme le discours officiel. L’Ennemi perd toute ambiguïté et toute profondeur, si ce n’est celle, sans fond, du « mal » absolu . « Les talibans, on s’entend que c’est le mal », peut ainsi dire aujourd’hui un soldat canadien en Afghanistan . Quant aux dirigeants de la Maison Blanche, ils combattent l’« axe du mal » depuis l’attaque aérienne du  septembre  contre les États-Unis, après avoir lutté contre « l’Empire du mal », soit l’URSS, à l’époque de la guerre froide. Les termes ainsi définis, aucune nuance n’est possible au sujet de l’Ennemi, ni aucune réflexion sur les motivations des « taliban a » qui seraient uniquement animés par une force obscure et maléfique qui les pousserait à faire le mal contre le bien (nous et notre civilisation). Le réseau d’information continue Cable News Network (CNN) a même émis une directive interne pour ses correspondants de guerre en Afghanistan, précisant que tout reportage sympathique aux taliban, comme ceux indiquant la mort de civils ( !), devait être rééquilibré par des informations précisant à quel point les taliban sont mauvais . Quant à celles et ceux qui transgressent ces codes du discours, Herbert Marcuse note qu’on les accuse de manquer de rigueur et de pratiquer la propagande.

a. Note étymologique : le nom « taliban » est le pluriel de « talibe », mot d’origine arabe signifiant « étudiant ». Nous avons choisi de respecter l’étymologie arabe, quoique nous maintenions l’usage de « talibans » (avec un « s ») dans les citations où il apparaît ainsi dans le texte original.

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Avant de poursuivre plus à fond, je préfère annoncer mes couleurs. Je privilégie les principes de liberté, d’égalité et de solidarité. Le respect de ces principes implique selon moi un rejet de l’armée d’État. Considérant la stricte hiérarchie militaire, cette institution est fondamentalement inégalitaire. L’ex-soldat Martin Petit, après avoir servi  ans l’armée canadienne, explique qu’il sagit d’une « machine à détruire l’individualité et la pensée libre ». L’esprit de corps – la contrainte à la conformité – est si fort dans l’armée qu’il dit avoir vu de ses yeux ceux qui osaient briser l’esprit de corps être « sévèrement battus par de petits comités nocturnes constitués de lâches qui attendaient que leur victime soit endormie pour lui foutre une raclée. Ce rituel possède même un nom : passer à la couverte ». L’armée apparaît donc comme une organisation aux normes proches de celles de la mafia : elle repose sur des valeurs opposées à la liberté et à l’égalité et – comme la mafia – apprend à ses membres à garder le silence et à tuer. Or, tuer est sans aucun doute l’acte le plus grave et le plus lourd de conséquences morales qu’un être humain puisse poser. Celles et ceux qui tuent pour des raisons politiques devraient le faire de leur propre chef et en assumer la responsabilité éthique. L’armée, comme la mafia, impose à ses membres de tuer sur l’ordre de supérieurs hiérarchiques, et sans se poser de questions. Il s’agit d’un signe flagrant

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de reddition de la pensée et de profonde déresponsabilisation morale lorsqu’un soldat déclare, en toute candeur, que « [q]uand on porte l’uniforme, on n’est pas censé avoir d’opinion ». Dans l’armée d’État, personne en fait n’assume la responsabilité des meurtres : le soldat renvoie la responsabilité de ses assassinats à son supérieur, qui la renvoie à son tour vers le sommet de la hiérarchie militaire, qui la renvoie aux politiciens, qui la renvoient à des principes abstraits (Dieu, la justice, la démocratie. . . ) ou font porter le blâme aux simples soldats, bouclant la boucle de la déresponsabilisation. Emma Goldman, théoricienne et militante anarchiste, déclarait avec raison, au début du xxe siècle : [Il] est suffisamment horrible de tuer par colère, dans un moment de frénésie, mais il est encore plus horrible d’obéir aveuglément à l’ordre de vos supérieurs militaires de commettre un meurtre. Une ère doit survenir où le massacre et le carnage découlant d’une obéissance aveugle seront non seulement considérés comme la plus grande des horreurs et la plus grande honte d’une époque barbare, sanguinaire et obsédée par l’avidité, mais aussi comme une tache hideuse et sombre sur la civilisation . S’inspirer d’une anarchiste pour dénoncer la violence de la guerre, n’y a-t-il pas là un paradoxe évident puisque

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les anarchistes lancent des bombes et mangent les enfants ? Le philosophe britannique Bertrand Russel rappelle qu’on « peut trouver des hommes de toutes nuances d’opinion », dont les croyants en tel ou tel dieu et les divers nationalistes, « qui sont pour la projection de bombes si l’occasion est appropriée ». Or, « pour chaque bombe fabriquée par un anarchiste les gouvernements en fabriquent des millions, et pour chaque homme tué par la violence anarchiste, des millions sont tués par la violence des États ». L’anarchisme ne se distingue donc pas par sa violence, si ce n’est qu’elle est ici de très faible amplitude, contrairement à celle des partisans d’autres idéologies politiques ou religieuses. Ce qui distingue l’anarchisme, c’est qu’il propose que les organisations et les communautés fonctionnent, ici et maintenant, sans chef(s) ni postes d’autorité, soit de manière véritablement libre et égale. Ce qui mène l’anarchiste à rejeter la guerre d’État, car l’État et l’armée sont des organisations hiérarchiques qui impliquent nécessairement l’inégalité et qui entravent la liberté. Dans le même esprit, la philosophe Simone Weil déclarait tout de suite après la Deuxième Guerre mondiale qu’il faut se méfier de la prétendue protection qu’offrent un État et son armée à la population d’un pays : Sous tous les noms dont il peut se parer, fascisme, démocratie ou dictature du prolétariat, l’ennemi fondamental reste l’appareil administratif, policier, militaire ; non pas celui d’en

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face [. . .], mais celui qui se dit notre défenseur et fait de nous des esclaves. Dans n’importe quelle circonstance, la pire trahison possible consiste toujours à accepter de se soumettre à cet appareil et de fouler aux pieds, pour le servir, en soi-même et chez autrui, toutes les valeurs humaines . Il m’apparaît par ailleurs naïf de croire que la guerre menée en Afghanistan et en Irak par des soldats occidentaux aura pour conséquence l’établissement dans ces pays de la liberté et de l’égalité, ou plus modestement de régimes libéraux stables. Comme il était possible de l’anticiper dès le départ, tout porte à croire que les armées d’invasion ne parviendront pas même à maintenir l’ordre dans ces régions. L’invasion y a déclenché des mouvements de résistance nationaliste et anti-impérialiste, ce qui était aussi à prévoir. Dans un texte écrit quelques jours après la chute de Bagdad aux mains des militaires des États-Unis, l’intellectuel et militant antiguerre Gilbert Achcar explique que les forces étrangères n’auront pas de difficultés à renverser le régime de Saddam Hussein, mais que : Les véritables difficultés commenceront ensuite [. . .]. Ce que Washington et Londres n’avaient pas saisi, c’est que cette population qui a tant de raisons de haïr Saddam Hussein en a encore plus de les haïr : les Irakiens [. . .] subissent encore les conséquences de douze

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années d’embargo génocidaire imposé par Washington et Londres, avec la complicité de leurs partenaires au Conseil de sécurité de l’ONU ; et ils ne sauraient accueillir en libérateurs les États-Unis, principal oppresseur de la région et sponsor de l’État d’Israël, accompagnés du colonisateur britannique de la veille qui a laissé un souvenir exécrable. [. . .] [C]haque jour qui passe montre à quel point le mouvement antiguerre avait raison. Les morts innombrables, les destructions massives, le pillage des richesses nationales, représentent un énorme tribut que l’on a imposé au peuple irakien pour une « libération », qui débouche sur une occupation étrangère . La situation en Irak s’est aggravée pour la population depuis l’invasion de ce pays par l’armée des États-Unis et ses alliés, selon l’Irakienne Haifa Zangana qui est exilée à Londres après avoir été emprisonnée sous le règne de Saddam Hussein. L’amplitude de la violence a augmenté, ainsi que le nombre de victimes de la politique des envahisseurs. Or, « [q]uand les Américains défendent leur pays, ils sont patriotes. Quand les Irakiens font la même chose, on les traite de terroristes ». C’est une « farce coloniale », conclut Haifa Zangana. Sans penser naïvement que les faibles sont bons par nature, j’ai néanmoins tendance à prendre le parti des

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faibles contre les forts – le parti des vempirisés contre les vempires – considérant que les forts ne le sont très souvent que dans la mesure où ils vampirisent les faibles. De plus, les forts ont par définition plus de force que les faibles et provoquent donc en général plus de dégâts humains et matériels que les faibles. Un journaliste du Burkina Faso mentionnait avec justesse, après l’attaque aérienne contre les États-Unis du  septembre , que « la leçon de morale que l’on tire de cette affaire, c’est que le plus fort, même dans la détresse, reste le plus fort ». Si les faibles peuvent aussi commettre des injustices, ils me semblent généralement plus légitimes que les forts, surtout lorsqu’ils mènent des actions pour se défendre contre la volonté de puissance des plus forts. Haifa Zangana précise d’ailleurs que « [n]on seulement la résistance à l’occupation fait partie des droits humains fondamentaux, mais encore elle constitue une responsabilité morale. C’était le cas durant la guerre d’indépendance en Algérie, c’était le cas durant la guerre du Vietnam et c’est encore le cas en Irak aujourd’hui ». Quant aux valets des vempires, ces « experts », éditorialistes et intellectuels, ils répètent sans grande originalité que la guerre c’est la liberté, la justice et la paix, reprennant les mêmes déclarations mensongères que tant d’idéologues militaristes ont proféré avant eux pendant des siècles. Les militaristes peuvent évidemment renvoyer l’impolitesse aux intellectuels et aux activistes antiguerre, à moi y compris, en affirmant que nous ne répétons nous aussi que des poncifs

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énoncés depuis des siècles, cette fois contre la guerre. L’éditorialiste de La Presse Mario Roy ne s’en prive d’ailleurs pas. Il parlait d’une « confortable rébellion [. . .] conformiste, banale, connue et documentée » au sujet d’une manifestation contre la guerre à Québec en juin , sans doute parce qu’elle lui rappelait les mobilisations contre la guerre du Vietnam dans les années . Il est vrai que le discours antimilitariste d’aujourd’hui s’inscrit dans une longue tradition traversée par des arguments récurrents. La guerre est barbare et contraire à la morale et à la civilisation. La guerre est la négation du droit et de la justice. La guerre est un terrible gaspillage de biens matériels et de vies humaines. La guerre sert les intérêts des élites au détriment des peuples. La guerre est raciste, car elle condamne des étrangers à mourir au nom des intérêts nationaux. La guerre renforce le patriarcat, car elle est principalement menée par et pour les hommes et relègue les femmes aux rôles de protégées, de veuves ou de victimes. Mais à défaut d’être original, le discours du mouvement antiguerre d’aujourd’hui a tout de même la qualité de savoir nommer un chat un chat, et une guerre une guerre. Quant à la posture d’un va-t-en-guerre d’aujourd’hui, elle est également conformiste et banale et même connue et documentée par George Orwell dans une sorte d’étrange anticipation. L’éditorialiste Mario Roy affirme en  que la « mission » que mènent les soldats canadiens en Afghanistan « est morale et conforme [à leur] rôle histo-

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rique, à la fois de combat et de pacification . » « Pacification », voilà bien un mot dont l’utilisation est conformiste et banale chez les valets des vempires. Dans son texte La politique et la langue anglaise, publié en , Orwell écrivait : « Des villages sans défense subissent des bombardements aériens [. . .], cela s’appelle la pacification ». Le jour même où Mario Roy évoquait la « pacification », la coalition militaire occidentale reconnaissait avoir tué  civils dans le bombardement d’un village en Afghanistan. . . Pour être conformes avec la réalité sur le terrain, les propos de Mario Roy auraient dû se lire comme suit : la mission est conforme au rôle historique de l’armée, à la fois de combat et de massacre de civils. Car ces Afghans bombardés n’ont pas été pacifiés, ils ont été assassinés. Dire cela, ce n’est ni très subtil, ni très original, ni très poétique. C’est peut-être même banal, mais cela a le mérite d’appeler un chat mort un chat mort. Comme le soulignait déjà Orwell, utiliser des mots simples et précis « d’une brutalité insupportable à la plupart des gens [. . .] ne cadre pas avec les buts affichés des partis politiques. Le langage politique doit donc principalement consister en euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses », voire en mensonges purs et simples. C’est ainsi que pour le valet du vempire d’aujourd’hui, et pour reprendre l’un des slogans imaginés par Orwell dans son roman , « la guerre c’est la paix » ! Quant à « nos » militaires, ils sont présentés comme « hono-

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rables » et « courageux », mais jamais comme des assassins, même si tuer est leur métier. * *

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L’Afghanistan, paraît-il, est un pays aux paysages magnifiques dont la beauté appelle à la méditation. Depuis plus de  ans, pourtant, il attire peu de touristes, mais beaucoup d’assassins. On y tue et s’y fait tuer pour de multiples raisons : au nom de la libération du prolétariat ou de Dieu, du prestige d’un chef de clan et de l’autonomie d’une vallée, de l’émancipation des femmes et du triomphe du libéralisme. Certains, plus prosaïques, y tuent et se font tuer pour conserver leur part du marché de l’opium. Plusieurs, sans doute, y tuent maintenant par habitude, la guerre y sévissant depuis si longtemps, et surtout pour la solde car il faut bien manger pour vivre. Ceux-là sont de tout petits vampires. Ils vivent du sang des autres, un repas à la fois, alors que pour le grand vempire, le monde est un vaste buffet. Nombre d’Afghans n’ont connu de métier que celui d’assassin public, mais plusieurs n’ont jamais fait la guerre et rêvent de vivre en paix. Malheureusement, on vient de partout dans le monde pour mener des guerres dans leur pays. Au xixe siècle, ce sont les Britanniques et les Russes qui ont utilisé l’Afghanistan comme champ de bataille. Ils étaient encore là au xxe siècle, rejoints par les États-Unis et

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le Pakistan, puis au début du xxie siècle par des soldats de plus d’une trentaine de pays occidentaux, dont le Canada. Je n’étais pas encore adulte lorsque la guerre civile a éclaté dans ce pays lointain en , trois ans à peine après la fin de la guerre du Vietnam. En , alors que j’étudiais au baccalauréat en science politique à l’Université de Montréal, je décidai de rédiger un travail de recherche sur l’intervention militaire soviétique en Afghanistan. Ce conflit me fascinait. Je l’associais de façon romantique aux héroïques résistants afghans, dont les nouvelles télévisées nous montraient des silhouettes avançant au sommet d’une colline poussiéreuse sur fond de coucher de soleil, après une longue journée de combat contre les terribles soldats de l’Armée rouge. La guerre sévissant dans les années  suivait une révolution conduite en , au cours de laquelle le premier ministre Mohammed Daoud força le départ du roi et instaura une république. Dans les années , Daoud encouragea, lors d’une visite à Kandahar, les épouses des employés de l’État à retirer leur voile, ce qui justifia chez les chefs religieux et tribaux d’organiser une vaste contestation. Daoud utilisa l’armée pour écraser l’opposition, mobilisant des avions et des chars d’assaut pour attaquer des villages, emprisonnant et exécutant environ  chefs religieux et tribaux. Une fois président de la nouvelle république, Daoud désira concentrer les pouvoirs entre ses mains. Il convoqua une Loya Jirga – la grande assemblée tradi-

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tionnelle des chefs tribaux – composée de personnes qu’il choisit lui-même et qui décidèrent d’entériner la nouvelle constitution républicaine et d’élire Daoud à la fois président, premier ministre, ministre de la Guerre et chef des armées. Fort de tous ces pouvoirs, il emprisonna et exécuta ses opposants, qu’ils soient membres des courants religieux orthodoxes ou des partis marxistes révolutionnaires, mais géra si mal le pays qu’environ un million d’Afghanes et d’Afghans s’exilèrent à la recherche de meilleures conditions de vie. Des forces conservatrices religieuses associées aux seigneurs féodaux et des activistes marxistes s’agitèrent pour contester le pouvoir de Daoud. Alors que Daoud menaçait d’exécuter tous les cadres marxistes qu’il détenait dans ses prisons, des officiers de l’armée afghane, sympathisants de l’URSS et pour la plupart formés à Moscou, orchestrèrent une révolution qui mena les marxistes au pouvoir en . En plus d’exercer seul le pouvoir, le parti marxiste eut comme priorité déclarée la lutte contre l’obscurantisme religieux, la promotion des droits et des intérêts des petits paysans (par l’abolition des dettes et l’interdiction de l’usure) et l’émancipation des femmes. Les seigneurs féodaux réagirent avec brutalité au décret leur enlevant des terres pour les redistribuer aux petits paysans. Certains seigneurs tuèrent les paysans qui voulaient saisir leurs terres et disposèrent les cadavres dans des lieux

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publics pour décourager les autres paysans de faire valoir leurs droits. Les réformes les plus révolutionnaires concernaient l’émancipation des femmes. Les Afghanes obtinrent des droits égaux à ceux des hommes. Les filles durent aller à l’école comme les garçons. Le régime gouvernant l’Afghanistan, rebaptisé République démocratique d’Afghanistan, construisit en quelques mois environ  nouvelles écoles et lança une campagne d’alphabétisation des jeunes filles, en partenariat avec l’Organisation démocratique des femmes afghanes. Les Afghanes adultes eurent le droit de pratiquer la profession de leur choix. La vente des femmes par des hommes fut interdite, ainsi que le lévirat, soit l’obligation pour une veuve sans enfants d’épouser le frère de feu son époux a . Ces politiques émancipatrices pour les femmes furent la cause principale de la crispation violente des chefs religieux dogmatiques et autoritaires et de chefs de famille qui se liguèrent contre le régime de Kaboul. Des soulèvements se produisirent dans les campagnes, les pères sentant leur honneur bafoué de voir ainsi leurs filles quitter la maison pour se rendre à l’école. Quelques hommes assassinèrent toutes les femmes de leur famille pour éviter ce « déshona. Trois décrets étaient particulièrement importants : le no  abolissant les dettes des petits paysans, le no  donnant le droit aux femmes de choisir leur époux, auquel s’ajoutera bientôt le droit des femmes de divorcer, et le no  prévoyant l’expropriation des plus grands propriétaires terriens et une redistribution plus égalitaire des terres .

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neur » et des représentant-e-s du gouvernement central, responsables de mettre en place les nouveaux programmes scolaires, furent intimidé-e-s, expulsé-e-s des villages ou simplement assassiné-e-s. Un mouvement de fuite vers le Pakistan commença à prendre forme. Sa cause principale, selon des entrevues réalisées auprès de réfugiés, fut la campagne de scolarisation des jeunes filles, que les chefs de famille décidèrent d’éviter en quittant le pays. Rapidement, les chefs religieux et les seigneurs féodaux, dont les intérêts convergent, s’allièrent pour fomenter l’insurrection contre le régime marxiste. Le problème auquel le régime marxiste a fait face à la fin des années  est semblable, toutes proportions gardées, à celui qu’avait dû affronter le roi Amir Amanullah. Celui-ci avait conduit l’Afghanistan à l’indépendance en  par une guerre contre les Britanniques qui contrôlaient jusqu’alors le pays. Le roi avait voulu moderniser son pays en procédant à des réformes agraires et en proposant des lois émancipant les femmes. Son épouse, la reine Sorayâ, à qui le roi avait enlevé le voile lors d’une cérémonie officielle à laquelle avaient assisté les dignitaires du royaume, l’avait avec raison encouragé à promouvoir l’émancipation des femmes afghanes par la force de la loi. En , le roi proposa une réforme de la loi sur le mariage qui devait permettre de protéger plus adéquatement les droits des femmes, surtout à un très jeune âge, et faire en sorte que les veuves ne soient plus soumises à l’autorité de la famille de leur époux une

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fois celui-ci décédé. En , les Afghanes furent même déclarées libres de choisir leur mari, ce qui révolta les courants religieux orthodoxes. Le roi mit également sur pied des écoles pour filles et offrit de l’aide pour que plusieurs jeunes femmes puissent étudier à l’étranger, soit en Turquie, en France ou en Suisse. Sous son règne, les lois de l’Afghanistan des années  furent parmi les plus progressistes à l’égard des femmes de l’ensemble des pays musulmans. En plus des réformes juridiques, l’Association de protection des droits des femmes fut fondée et la reine Soraya lança le premier journal féminin de l’histoire du pays. Le roi Amanullah édicta également des réformes du Code du travail, y compris l’abolition du travail forcé, ce qui menaçait directement les intérêts des seigneurs féodaux, dont plusieurs étaient également des imams ou finançaient les imams. Ces deux groupes aux intérêts convergents s’allièrent alors pour soulever le peuple contre le roi, au nom de la défense de l’islam, avec l’aide de la Grande-Bretagne qui cherchait à retrouver son influence dans le pays et à contrer les objectifs de l’URSS, dont celui d’avoir un accès plus rapproché aux « mers chaudes a » . Le soulèvement contre le roi en  fut en partie financé et armé par la Grande-Bretagne. Contrairement aux marxistes des années , le roi refusa de se battre et préféra l’exil.

a. Un argument qui allait être repris dans la propagande antisoviétique lors de l’invasion de l’Afghanisatan par l’URSS en .

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L’histoire politique de l’Afghanistan est marquée par des gouvernements centraux qui à partir de Kaboul ont lancé des réformes heurtant les intérêts des pouvoirs locaux, terriens ou religieux, facilitant dès lors une alliance entre ces deux forces. Lors de chaque combat, l’islam a été mobilisé pour convaincre le peuple de se battre pour défendre l’intérêt des puissants. Au xixe siècle, un jihad – ou guerre sainte – a été lancé d’Afghanistan contre les Britanniques postés en Inde. Le roi Amir Amanullah a déclaré ce jihad pour mener la guerre qui aboutira à l’indépendance complète de l’Afghanistan, avant que les forces réactionnaires ne lancent à leur tour un jihad contre le roi Amanullah. Très souvent, toutefois, des puissances étrangères s’immiscent dans les conflits qui déchirent la société afghane, prenant en général le parti des forces les plus réactionnaires. De même, dans les années , c’est entre  à  milliards de dollars (selon les sources) qui ont été investis par les États-Unis et ses alliés dans l’armement et les munitions des forces insurrectionnelles en Afghanistan a . Le conseiller du président Jimmy Carter, Zbigniew Brezinski, a de plus admis que les États-Unis ont commencé à finana. Certaines sommes étaient octroyées à la suite de votes au Congrès, lequel décidait par exemple de prélever de  à  $ millions par année sur le budget de la Central Intelligence Agency (CIA) pour acheter des armes destinées aux milices afghanes anticommunistes .

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cer la guérilla anticommuniste dès les mois suivant la prise du pouvoir par les marxistes afghans. Selon un rapport de l’ambassade des États-Unis à Kaboul, la déstabilisation du régime marxiste servait alors « les intérêts supérieurs des États-Unis [. . .] en dépit de quelconques reculs que cela pourrait entraîner pour les futures réformes économiques et sociales en Afghanistan ». Les États-Unis et l’Arabie saoudite ont alors fourni l’argent qui permit d’acheter des armes principalement à l’Égypte et même à la Chine, un pays « communiste » rival de l’URSS. Le tout fut ensuite acheminé vers le Pakistan et l’Afghanistan. La ville de Peshawar, au Pakistan, devint rapidement le lieu central de l’encadrement et de l’entraînement des rebelles afghans, qui étaient recrutés dans les camps où affluaient des centaines de milliers de personnes réfugiées . Le Pakistan était à cette époque dirigé depuis peu par le général Zia-ul-Haq, un allié des États-Unis qui a fait pendre en mars  le premier ministre élu Ali Bhutto et a instauré la même année un régime de lois inspiré d’une interprétation rigoriste de l’islam. Contrairement à ce qu’a laissé entendre l’information propagée alors en Occident, le régime marxiste de Kaboul était bien vu par une partie de la population afghane, tout particulièrement dans les zones urbaines où les soldats imposaient le maintien d’un certain ordre public. Paradoxalement, les membres de la bourgeoisie urbaine, du moins ceux qui n’ont pas été brutalement liquidés dans le

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camp de concentration de Pol-é Tcharkhi, profitaient des politiques du régime communiste dans la mesure où ce dernier offrait l’éducation aux enfants et investissait dans les infrastructures sanitaires. Mais en réaction à l’insurrection qui gagnait en importance, le régime marxiste se fit de plus en plus répressif, procédant à des milliers d’arrestations et à plusieurs exécutions en prison. Les femmes qui se mobilisèrent et manifestèrent dans les rues pour obtenir la libération de leurs époux se firent répondre, au mieux, « de trouver un nouveau mari ». Au pire, elles furent harcelées et violentées. Selon Brezinski, l’aide à l’insurrection afghane par la Maison Blanche avait pour objectif d’attirer l’URSS dans un piège similaire à celui dans lequel étaient tombés les États-Unis au Vietnam. Dans le même esprit, Charles Witson, représentant texan du parti démocrate, a déclaré au sujet de l’aide financière des États-Unis aux rebelles afghans « qu’il y a eu   morts [Américains] au Vietnam et nous en devons une aux Russes, et vous pouvez me citer à ce sujet. Je suis un peu obsédé en pensant à l’Afghanistan, à cause du Vietnam. Je pense que les Soviétiques méritent leur dose de cette médecine. Je suis de l’opinion que cet argent est mieux dépensé lorsqu’il nuit à nos adversaires ». L’URSS s’est investi en Afghanistan pour y accroître son influence dès . Depuis les années , l’empire soviétique avait pavé à ses frais les rues principales de Kaboul, construit routes et tunnels, érigé des silos à grain

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et des barrages, fourni des autobus, équipé un hôpital, offert un transit gratuit par son territoire pour certains produits commerciaux et accordé des bourses aux jeunes d’Afghanistan voulant étudier en URSS. En , l’aide financière soviétique comptait pour  % du budget de l’État afghan . Le  décembre , c’était l’armée soviétique qui entrait en Afghanistan. L’élite soviétique prétendait agir en conformité avec le Traité soviético-afghan d’amitié, de bon voisinage et de coopération et intervenir « à la demande du gouvernement ami d’Afghanistan » (selon le président Leonid Brejnev ) aux prises avec une insurrection subventionnée par les États-Unis. Et ce, tout en respectant l’article  de la Charte des Nations Unies qui stipule le droit de légitime défense de la part des États membres. Cette intervention militaire aurait pu être applaudie en Occident comme un acte de défense des droits des femmes afghanes menacés par des insurgés islamistes, ou des droits des petits paysans face aux seigneurs féodaux. Le président Jimmy Carter désigna au contraire cette invasion comme étant la « plus grande menace pour la paix dans le monde depuis la Deuxième Guerre mondiale ». Le président Carter déclara également « que la sécurité de notre propre nation est directement menacée ». L’URSS a au final massé environ   soldats en Afghanistan. Des experts occidentaux des enjeux stratégiques pensaient alors que cette armée imposerait facilement sa domination sur

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ce pays pauvre a . Mais la présence soviétique justifia à son tour du côté des États-Unis et de leurs alliés une augmentation de l’aide militaire aux insurgés, dont certains étaient d’autant plus motivés à se battre qu’ils luttaient contre un envahisseur étranger. Des femmes se sont également jointes à la résistance. Selon une féministe afghane, des femmes enlevaient leur voile « et le [mettaient] autour de la taille pour prendre part à la guerre avec les hommes, comme eux, sans cacher leur visage, pour dire : “nous allons participer à la guerre !” ». Des résistantes pachtounes s’attachaient pour leur part des explosifs autour de la taille et se jetaient sous les chars soviétiques . La position la plus commune en Occident à l’époque consistait à considérer, avec raison, cette intervention comme une invasion, un acte d’agression. D’ailleurs, les discours justificatifs de Moscou dissimulaient mal une évidente volonté de puissance impérialiste. Thomas T. Hammond, un universitaire analysant au début des années  l’invasion soviétique de l’Afghanistan, se demandait pourquoi Moscou avait agi d’une manière si brutale, si ce n’était parce que « les Soviétiques ne voulaient pas dissimuler la puissance massive mobilisée pour leur invasion et qu’ils [voulaient] démontrer au reste du monde qu’ils étaient très puissants, déterminés et sans pitié lorsqu’un a. Gérard Chaliand écrivait en  : « D’ici quelques mois, il est fortement probable que l’URSS aura avec brutalité, détruit la capacité offensive de la résistance afghane . »

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dirigeant ou un État osaient les défier ». Le choix de l’URSS s’expliquait aussi dans le contexte de la guerre froide et dans la foulée de ses victoires récentes, dont celle des socialistes sandinistes au Nicaragua en juillet . L’URSS, entendait-on alors, cherchait surtout à sécuriser son « accès aux mers chaudes » et à se rapprocher des ressources pétrolières d’Iran, pays où les États-Unis venaient de perdre leur indéfectible allié le Shah au profit d’un mouvement révolutionnaire islamiste dirigé par l’ayatollah Khomeni qui avait pris le pouvoir en . En bref, selon le point de vue officiel de l’Occident – et selon le simple bon sens – l’URSS poursuivait des visées impérialistes et agissait comme un vempire. Le président des États-Unis Jimmy Carter déclara d’ailleurs que l’URSS avait envahi l’Afghanistan pour se rapprocher « des mers chaudes » et pour y sécuriser « une position stratégique qui représentait une menace grave pour le libre cours du pétrole du Moyen-Orient ». Dans le travail universitaire que j’ai rédigé à la fin des années  et que j’ai retrouvé dans une chemise fripée avec des dizaines de coupures de journaux que j’avais colligées à l’époque, j’expliquais l’intervention soviétique par une série de motivations pragmatiques dans le contexte de la guerre froide. Relisant ce travail, j’ai redécouvert avec étonnement que l’un des objectifs de l’empire soviétique, dont  % de la population était musulmane, consistait à endiguer l’influence de l’islamisme à la suite de la révo-

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lution islamiste d’Iran de . Cette invasion militaire concordait avec un changement d’attitude en URSS au sujet de l’islam, dont la reprise d’une forte propagande antimusulmane affirmant l’incompatibilité fondamentale entre l’islam et les valeurs marxistes. Des universitaires en sciences sociales en URSS, dont L. R. Polonskaya, expliquaient alors que « [l]es théories sociales et politiques du fondamentalisme sont aujourd’hui utilisées pour atteindre divers objectifs politiques : à la fois pour contester l’exploitation et comme une bannière de la contre-révolution. Toutefois, dans les deux cas, elles sont utilisées en appui aux segments de la population qui regroupent les propriétaires et non pas les prolétaires ». Face à la rébellion qui les ciblait, les marxistes afghans allaient à leur tour affirmer que les insurgés n’étaient que des fanatiques religieux qui voulaient brimer les droits des femmes. D’ailleurs, l’ex-sergent Nikolai Lanine qui a combattu dans l’Armée rouge en Afghanistan en  et qui est aujourd’hui un activiste du mouvement antiguerre à Victoria, sur la côte Pacifique du Canada, se rappelle qu’il pensait alors qu’il « accomplissait [s]on devoir international d’aider les peuples des autres pays ». Il se souvient du discours officiel de l’époque, en URSS : l’Armée rouge est en Afghanistan parce qu’elle y a été « invitée » par un gouvernement « légitime » pour « éradiquer les terroristes » et pour « stabiliser » et « reconstruire » le pays. En fouillant dans sa bibliothèque, Nikolai Lanine y a retrouvé de vieilles

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coupures des journaux soviétiques, comme la Pravda. Il s’est arrêté sur des passages où des éditorialistes et des journalistes soviétiques justifiaient l’intervention militaire dans des mots similaires à ceux que l’on peut lire et entendre aujourd’hui : « L’objectif de la nouvelle constitution de l’Afghanistan est d’établir la paix et de garantir les droits pour tous les Afghans. Malheureusement, voilà précisément ce contre quoi les terroristes se battent » ; « Les extrémistes fondamentalistes ont récemment brûlé une nouvelle école pour filles et assassiné les enseignants. Les terroristes ne reculent devant rien pour perturber le processus de stabilisation » ; « Œuvrant ensemble, les forces des gouvernements afghan et soviétique ont nettoyé avec succès ce mois-ci Kandahar, maintenant libérée de toute activité des insurgés. En conduisant à travers la ville, on constate aujourd’hui les travaux de reconstruction qui reprennent . » Déjà le  décembre , quelques jours à peine après l’entrée de l’armée soviétique en Afghanistan, on pouvait lire dans la Pravda : [I]l semble que la vie en Afghanistan est figée dans des traditions médiévales et que les gens y sont condamnés à vivre une existence misérable. [. . .] Pour maintenir le statu quo, [les seigneurs féodaux] propagent l’obscurantisme, maintiennent les gens dans la servitude et répriment toute tentative d’introduire un peu de lumière dans les ténèbres de ce régime

Licence enqc-142-1326871-PROD1002852788 accorde le 25 mars 2018 jean charles darrieux

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arbitraire et sans loi. En avril  [date de la révolution marxiste], le peuple afghan a dit « non » à ce système corrompu. Les travailleurs de ce pays ont pris leur destinée entre leurs propres mains . Entre deux combats, l’unité dans laquelle servait Nikolai Lanine effectuait les mêmes tâches que les Équipes provinciales de reconstruction de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), aujourd’hui actives en Afghanistan : distribuer à la population de la nourriture, des vêtements, des manuels scolaires et du bois pour le feu, installer des lignes électriques, protéger les médecins afghans dans les villages, prêter des camions pour construire des maisons. Comme aujourd’hui, l’objectif était de gagner les esprits et les cœurs de la population locale. Quand ils étaient pris en embuscade par des rebelles, des soldats de l’Armée rouge s’étonnaient : « Ils tuent des Russes ici, alors que nous sommes venus leur construire des écoles. Pourquoi ? » Aux yeux des Occidentaux libéraux, toutefois, la guérilla anticommuniste menait dans les années  une lutte juste et légitime contre l’« Empire du mal », comme le président Ronald Reagan appelait alors l’URSS. Les médias occidentaux identifiaient les Soviétiques comme des « occupants » et le régime de Kaboul comme « un gouvernement fantoche ». Les rebelles, pour leur part, étaient des « résistants » d’un « mouvement de libération nationale » menant

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un combat digne de David contre Goliath. Le président Ronald Reagan a même reçu à la Maison Blanche en  des rebelles afghans qu’il désignait comme « l’équivalent moral des pères fondateurs des États-Unis », rien de moins. C’était deux ans après que l’armée des États-Unis ait envahi la Grenade, un pays souverain situé sur une île des Antilles, pour renverser le régime militaire proche de Moscou et de Cuba. L’invasion de la Grenade menée par l’armée des États-Unis en octobre  eut pour effet d’établir un gouvernement proaméricain sur l’île. Personne ne se mobilisa alors militairement pour défendre le droit international et la souveraineté de la Grenade. * *

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Ceux que Ronald Reagan présentait comme « l’équivalent moral des pères fondateurs des États-Unis » étaient souvent de pauvres gens qui s’enrôlaient dans la guérilla pour y toucher la solde, des individus qui respectaient la tradition exigeant de venger par le sang l’assassinat d’un membre de sa famille, des nationalistes refusant de voir leur pays occupé, des membres de partis marxistes rivaux du parti communiste au pouvoir, des dirigeants régionaux ou locaux désireux de reprendre le pouvoir et des fidèles persuadés par les imams que l’islam exige qu’ils tuent et meurent pour réaliser la volonté de Dieu de vaincre les communistes athées . La mouvance insurrectionnelle

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afghane comptait environ  groupes plus ou moins autonomes, dont  % ne disposaient pas de plus de  combattants . Plusieurs groupes s’inscrivaient dans la mouvance révolutionnaire marxiste, dont l’Organisation pour la libération du peuple afghan, de tendance maoïste et proche des marxistes chinois, l’Organisation de libération du peuple d’Afghanistan, l’équivalent afghan de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et l’Organisation pour la libération de la classe des travailleurs qui se distanciait aussi bien du marxisme soviétique que du marxisme chinois et dénonçait à la fois l’impérialisme soviétique et américain. Chacun de ces groupes participait à la lutte armée contre le régime de Kaboul et contre l’envahisseur soviétique. Plus modéré mais aussi plus marginal, le Parti social-démocrate d’Afghanistan adoptait un discours plutôt nationaliste . Selon une Afghane engagée à l’époque dans la résistance, « [l]es femmes voient quels sont les partis qui leur laissent plus de liberté, protègent leurs droits ; les plus conscientes vont dans les partis les plus progressistes, qui sont pour la libération des femmes afghanes, et abandonnent les plus fanatiques ». Mais la CIA dirigea délibérément son aide financière et militaire vers les groupes les plus religieux, orthodoxes et dogmatiques. Environ  % de cette aide fut destinée aux milices de Gulbuddin Hekkmatyar, un chef de guerre connu pour avoir jeté de l’acide au visage des femmes

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refusant de porter le voile dans les années  a . Ce chef religieux déclara en  que « la démocratie et l’islam ne vont pas ensemble [. . .]. L’Afghanistan sera un État islamique strict. [. . .] L’alcool sera complètement interdit, les femmes resteront à la maison une fois de plus, et les imams auront plus de pouvoir ». Un officier de la CIA posté au Pakistan à qui l’on avait demandé de justifier l’aide massive destinée à de tels groupes avait expliqué que « [l]es fanatiques se battent mieux ». Aux yeux des stratèges des États-Unis, les forces religieuses avaient également un autre avantage : leurs chefs, qui provenaient en majorité des classes aisées, savaient bien utiliser l’islam à des fins politiques pour mobiliser les petites gens et pour unifier la lutte, ici contre le régime marxiste et les troupes soviétiques. Or, selon deux anthropologues spécialistes de la politique musulmane, la priorité accordée à l’aide aux factions les plus religieuses et autoritaires de l’insurrection a eu pour conséquence, bien évidemment, de renforcer l’oppression des femmes ainsi que « de marginaliser les voix modérées et laïques » en Afghanistan . a. En , des militantes avaient fondé l’Organisation démocratique des femmes afghanes ayant pour objectif d’éduquer les femmes, de bannir les mariages forcés et l’achat d’épouses. Quatre de ses membres ont été députées. En , des religieux intégristes ont protesté contre la présence des femmes en public, comme par exemple à l’école, en tirant des coups de feu dans les jambes de femmes vêtues à l’européenne et en les aspergeant d’acide – Gulbuddin Hekkmatyar était du nombre de ces militants sexistes .

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Selon la féministe française Christine Delphy, qui propose une analyse historique des jeux d’alliance des États-Unis dans leurs manœuvres à la fois contre le régime communiste de Kaboul puis contre celui des taliban, « les États-Unis ont sciemment et volontairement sacrifié les femmes afghanes à leurs intérêts ». Delphy conclut, avec ironie : Les droits des femmes ont été promus et défendus en Afghanistan entre  et  : mais par des gouvernements marxistes ou pro-soviétiques. C’est de cette époque [. . .] que l’on tire ces statistiques étonnantes sur le grand nombre de femmes médecins, professeures, avocates. Et c’est pas de chance pour les femmes d’Afghanistan : car puisqu’elles étaient défendues par des gouvernements alliés à un ennemi des États-Unis, il a bien fallu les sacrifier. On ne peut pas laisser les droits des gens, surtout quand ces gens ne sont que des femmes, interférer avec la poursuite de l’hégémonie mondiale. Les droits des femmes, c’est comme les enfants irakiens : leur mort est le prix de la puissance US, et les Américains le paient d’autant plus volontiers que finalement, ce ne sont pas eux qui le paient . À cette époque où il importe tant de vaincre l’Ours soviétique, l’élite occidentale ne s’inquiète pas de l’islam

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militant dogmatique qui gagne en puissance en Afghanistan. Selon les bons mots d’un politicien français interviewé par la revue Le Point après s’être rendu clandestinement en Afghanistan pour y rencontrer des « résistants » : « Tout le monde [dans la résistance] est musulman, mais ce ne sont pas des fanatiques, comme certains pourraient le croire . » Un journaliste nous met également en garde contre une critique trop hâtive de l’islamisme des résistants : « Nos concepts de progressisme, d’intégrisme, de féodalisme ne sont pas nécessairement à plaquer sans précautions sur la société afghane . » Le même article indique l’adresse de contact du Mouvement de soutien à la résistance du peuple afghan, qui apporte « un soutien politique et matériel » aux résistants. Même une féministe française proche de femmes afghanes minimise – au début de l’insurrection – la force de l’orthodoxie militante : « Fanatiques, les musulmans afghans le sont, au sens où ils sont “animés d’une foi intraitable et d’un zèle aveugle” ; mais sectaires et intolérants, ils l’étaient moins, en temps de paix, que beaucoup de Français. [. . .] Nous n’avons pas de leçons à donner aux musulmans afghans . » Dans un livre signé par l’Afghan Shah Bazgar, publié en  en France et coordonné par Régis Guyotat, journaliste pour Le Monde, on peut lire au sujet des insurgés que « [l]’islam est à la fois notre guide et notre force dans cette bataille. [. . .] Demain l’Afghanistan ne sera pas une république islamique pure et dure. » On s’y désole même que G. Hekkmatyar – celui qui a jeté de

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l’acide au visage de femmes non voilées – soit « boudé » par les journalistes occidentaux en raison d’une « réputation d’“intégrisme” » et on leur recommande « de juger de son action sur le terrain ». En bref, à cette époque, les Afghans étaient représentés comme des musulmans sympathiques qui avaient terriblement besoin de l’aide de l’Occident. Quant aux droits des femmes afghanes, le sujet n’était en général tout simplement pas abordé, alors que dans les zones qu’ils contrôlaient, les partis islamistes obligeaient les femmes à porter le voile et leur interdisaient de participer aux combats. Si la situation des femmes était finalement évoquée, c’était pour expliquer qu’il ne s’agissait pas d’un des « vrais problèmes » en Afghanistan . À la fin des années , alors que l’armée soviétique s’embourbait toujours plus profondément dans le bain de sang afghan, les médias occidentaux se délectaient d’images des sympathiques résistants appelés moudjahidin a , traduit par l’expression « combattants de la liberté ». Les médias diffusaient à profusion des images de ces valeureux « combattants de la liberté » maniant les fameux missiles antiaériens Stinger provenant des États-Unis et dont les journalistes vantaient le faible coût, le maniement aisé et l’efficacité a. Note étymologique : « moudjahidin » est le pluriel de « moudjahid ».

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meurtrière a . L’armée soviétique se retira d’Afghanistan en . Personne en Occident, si ce n’est quelques marxistes inféodés à Moscou, ne prétendait alors que l’Armée rouge devait rester en Afghanistan pour éviter que le pays ne sombre plus profondément dans la guerre civile. Le président Najibullah abandonné à Kaboul par Moscou tenta de sauver sa peau en proposant un plan de réconciliation nationale, incluant l’adoption de l’islam comme religion officielle, l’abandon de certaines politiques d’inspiration marxiste, le retour à la liberté commerciale et le multipartisme . Mais l’Afghanistan retomba dans l’oubli et ses réformes, vaines, ne furent pas publicisées en Occident. Les médias occidentaux s’entichèrent toutefois d’un chef de guerre charismatique, le commandant Ahmad Shah Massoud, un membre du Jamiat-i-islami (La Société islamique) qui se battait contre la laïcité et le progressisme depuis . Il est présenté comme le héros de la victoire des « combattants de la liberté » en , lorsque ceux-ci viennent finalement à bout du régime marxiste afghan abandonné de tous. a. Même dans les ouvrages plus sérieux, on parle de « l’efficacité redoutable des missiles américains Stinger et français Milan » et on y précise, au sujet des Stinger, « sa facilité d’usage » et « son coût peu onéreux ». Patriotisme militaroéconomique oblige, les médias français soulignaient surtout, pour leur part, l’utilisation des Milan, « ces missiles sophistiqués » antichars, de fabrication française, « capables de détruire les chars à une distance de deux kilomètres  ».

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Entre-temps, le Mur de Berlin était détruit à coups de pics et de pioches et l’empire soviétique – à bout de souffle en partie à cause du fiasco afghan – s’effondrait comme un château de cartes, sous la pression étonnante de mouvements populaires descendus dans les rues. Je suis donc un vétéran, un ancien combattant. C’est que j’ai fait la guerre froide, moi, et nous avons gagné ! Une guerre terrible, totale et permanente. J’étais à tous moments sur la ligne de front, des missiles soviétiques braqués sur moi, prêts à me pulvériser au cœur même de mon intimité. J’étais toujours dans leur mire alors que j’étudiais sur les bancs de l’université, finissais la vaisselle dans la cuisine ou faisais l’amour dans la chambre à coucher. Mais nous avons tenu bon et nous avons gagné. Et ce fût toute une expérience que d’avoir  ans ou presque en  au Québec et de regarder à la télévision la foule détruire à la masse le Mur de Berlin. Un mélange complexe d’émotions heureuses et malheureuses. Heureuses, car la joie de la foule était contagieuse, mais aussi parce qu’il fallait être sourd et aveugle pour ne pas savoir que la patrie des prolétaires était en réalité un système répressif et totalitaire. Malheureuses aussi, parce qu’il fallait être tout aussi sourd et aveugle pour ne pas savoir que le libéralisme était hégémonique en Occident, de par ses règles politiques strictement électoralistes, son idéologie nationaliste et impérialiste qui justifiait tant

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de mensonges officiels et d’injustices souvent meurtrières et ses normes économiques qui exigeaient de tout mesurer à l’aune de la valeur monétaire. J’avais alors le sentiment que les décennies à venir seraient calmes, très calmes, trop calmes. Je n’aurais pu me tromper plus totalement. Déjà, un voyage en Inde à l’hiver  m’avait laissé entrevoir les nuages noirs qui s’accumulaient à l’horizon. J’avais convaincu mes compagnons de voyage de monter de New Delhi jusqu’au Cachemire, à l’époque au seuil de la guerre civile. Étudiant en science politique, j’étais curieux de voir de mes propres yeux une telle tension politique. Pur voyeurisme. Je croyais que les étrangers n’y courraient aucun risque puisque les forces en présence se contentaient de se battre entre elles. À Srinagar, je me retrouvai par curiosité et insouciance dans une manifestation de dizaines de milliers de personnes qui réclamaient l’indépendance de leur province. Ce mouvement pour l’indépendance attendait que l’Inde accepte de se plier à une exigence de l’Organisation des Nations Unies (ONU) exprimée en , soit de tenir un référendum dans la province pour que la population en détermine le statut politique. L’Inde préférait gérer la région à coups de matraque et de fusil. Le mouvement indépendantiste subsistait malgré tout, avec l’aide plus ou moins clandestine du Pakistan. À l’époque de mon voyage, il y avait eu plus de  morts en quelques mois. En cette journée de manifestation, je m’étais retrouvé à marcher, devant un bloc de femmes voilées, bras dessus,

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bras dessous avec des jeunes hommes très heureux d’avoir dans leurs rangs un sympathisant d’Occident. Me retournant pour estimer l’ampleur de la foule, je découvris avec perplexité que deux hommes brandissaient derrière moi un immense portrait de l’ayatollah Khomeni, le dictateur islamiste de l’Iran. Je quittai la manifestation, gêné. . . Le soir, alors que mes compagnons de voyage et moi jouions calmement au poker dans notre chambre d’hôtel humide et glaciale, la ville encastrée dans une vallée résonna des appels à la prière des muezzins et des cris de foules se dirigeant vers les mosquées. Un silence lourd retomba sur la ville jusqu’à la fin de la prière. À la sortie des mosquées, les cris de foules reprirent, couverts bientôt par le bruit des tirs de mitraillettes et des explosions. Dans la nuit, des véhicules militaires sillonnèrent les rues munis de haut-parleurs, pour décréter un couvre-feu, soit l’interdiction de sortir dans les rues. Mes amis et moi devions prendre un avion le lendemain vers Bombay : une jeep de l’armée nous conduisit à l’aéroport avec d’autres voyageurs à travers une ville morte. Tous les volets étaient baissés et on ne croisait que des soldats, postés en faction à tous les dix mètres. Quelques mois plus tard, quatre touristes occidentaux furent enlevés à Srinagar. Quelques semaines après, j’appris par les journaux qu’on avait retrouvé leurs corps, sans tête. Comme quoi des études en science politique ne signifient pas être automatiquement doté des outils nécessaires pour bien évaluer les risques d’une situation complexe. . . Depuis lors,  

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Cachemiris ont été tués et des milliers sont portés disparus. Un massacre à grande échelle, dans la même région que l’Afghanistan et dans l’indifférence complète de l’Occident. En Occident, la victoire du « monde libre » face à « l’Empire du mal » suivait dix ans de matraquage idéologique commencé par Margaret Thatcher en GrandeBretagne et poursuivi par Ronald Reagan aux États-Unis. On nous répétait qu’il n’y avait pas d’alternative au libre marché, qu’il fallait privatiser les entreprises nationales, réduire les services sociaux offerts par l’État, couper dans les dépenses publiques et encourager le plus possible le libre marché de l’emploi, du commerce et des échanges. La fin de la guerre froide entre les deux blocs a été suivie par une intensification de la guerre entre les classes sociales (qui, prétendait-on, n’existaient plus a ). Les conditions matérielles et l’espérance de vie chutèrent de manière dramatique à l’Est, de larges pans de la société sombrant dans la pauvreté et l’exclusion alors que quelques privilégiés faisaient main basse sur les industries privatisées et amassaient d’immenses fortunes. L’instauration de régimes libéraux eut également des effets désastreux pour les femmes, tant pour leur participation à la vie politique et économique qu’en ce qui a trait au contrôle de leur corps. À l’Ouest, les a. Dans le film Un monde sans pitié, d’Éric Rochan (), une scène savoureuse montre un marginal discutant politique avec une poignée d’étudiants d’un milieu aisé et qui le narguent en lui demandant, avec cynisme, s’il en vient encore à distinguer un « prolétariat ». Le marginal réplique qu’il distingue à tout le moins encore très bien une bourgeoisie.

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vainqueurs de la guerre froide eurent droit à une « rationalisation » accélérée des entreprises et à une « flexibilisation » du marché de l’emploi. Il s’agissait pour la vaste majorité d’être plus productif et de travailler plus longtemps pour un salaire moindre et de moins bonnes conditions de travail, alors que les profits des patrons augmentaient sans cesse. L’écart entre les riches et les pauvres se creusa lentement mais sûrement. S’ils avaient gagné la guerre froide, bien des vétérans furent amèrement déçus par une victoire si paradoxale. À la suite de la chute de l’URSS, la droite à l’Ouest était triomphante et arrogante et les mouvements sociaux progressistes à bout de souffle, d’autant plus incapables de mobiliser sur une vaste échelle que l’idéologie libérale apparaissait à plusieurs comme une évidence relevant de la nature humaine. Dès l’hiver , le mouvement étudiant tenta tout de même au Québec de se mobiliser contre le « dégel des frais de scolarité ». L’élite au pouvoir proposait de rompre le pacte entre les générations – les frais de scolarité étaient « gelés » depuis les années  – et de faire payer les jeunes car l’éducation, comme tout le reste, devait maintenant être évaluée en termes de rentabilité monétaire. Une grève étudiante fut déclenchée et ponctuée de quelques coups d’éclat : plusieurs manifestations de rue, l’occupation des bureaux du Conseil du patronat et même du parquet de la Bourse de Montréal.

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J’avais participé à quelques-unes de ces actions. Quand nous avons réussi à pénétrer sur le parquet de la Bourse, des courtiers tout d’abord interloqués sont ensuite devenus comme fous, nous lançant des chaises, des tasses, des cendriers et nous attaquant à coups de poings et de pieds. Le vice-président des communications de la bourse expliqua par la suite que « pour les négociateurs, c’est leur salaire qui est en jeu. Manquer dix minutes de transactions, ça peut vouloir dire pour eux plusieurs centaines de dollars perdus ». Nous avons donc été rassurés par l’arrivée des policiers anti-émeute, puisqu’ils nous ont protégés des courtiers furieux. La police a tout de même procédé à  arrestations du côté des activistes, aucune du côté des courtiers. Mais la lutte semblait vaine, tant l’idéologie libérale apparaissait maintenant indépassable et les propositions progressistes périmées à jamais. Parmi le corps étudiant, plusieurs adoptaient dans leurs interventions en assemblée générale l’approche individualiste et clientéliste du libre marché, adaptée au système d’éducation : la société québécoise, malgré sa richesse collective évidente, n’avait plus les moyens – disait-on – de maintenir un système relativement généreux d’accessibilité à l’éducation. La mobilisation étudiante de  fut donc une défaite. Sur la scène internationale, la chute du Mur de Berlin semblait annoncer sinon des lendemains chantants, à tout le moins un avenir calme et plat. La paix fut de courte durée. Quelques semaines à peine après la destruction du

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mur, l’armée des États-Unis envahit Panama, un pays souverain. Elle y captura le président Manuel Noriega et le transfèra aux États-Unis pour qu’il soit jugé pour trafic de drogue. À la suite de cette invasion qui représentait une transgression évidente du droit international, une vaste coalition se forma et mobilisa des centaines de milliers de soldats. La coalition adressa aux États-Unis un ultimatum exigeant un retrait de leurs troupes de Panama. Face au refus des autorités des États-Unis de se plier au droit international, la coalition commença à bombarder les troupes stationnées à Panama ainsi que diverses installations stratégiques aux États-Unis (bases militaires, installations énergétiques, aéroports, bâtiments ministériels, etc.), avant de lancer une offensive terrestre au nom de la défense du droit international, de la justice et de la liberté. Mais non, c’est une blague. . . L’invasion de Panama par l’armée américaine n’entraîna aucune réplique militaire pour libérer Panama des troupes des États-Unis ou pour attaquer directement le territoire des États-Unis pour les punir d’avoir transgressé le droit international. La chute du mur fut aussi suivie par la guerre en Irak. En , l’Irak dirigé par le dictateur Saddam Hussein avait envahi le Koweït, un pays dirigé par une dictature monarchiste. Les États-Unis mobilisèrent alors une vaste coalition forte de   militaires et lancèrent un ultimatum exigeant que l’armée irakienne se retire du Koweït.

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Ce n’est pas une blague. . . Nous nous sommes recueillis devant nos télévisions pour suivre en direct la première guerre contre l’Irak en . Nous écoutions et regardions, en toute passivité, des généraux et des experts nous décrire l’avancée foudroyante des troupes de la « coalition » sur des cartes d’état-major. Nous observions dans notre téléviseur des avions de guerre voler dans un ciel vide, des chars foncer à toute allure dans un désert vide et des éclairs d’explosions dans le ciel de Bagdad, une ville qui semblait déserte sur nos écrans de télévision. Des cadavres, nous n’en avons pas vu, ou si peu. J’allais être marqué à vie, dix ans plus tard, par ces images qui tordent le ventre d’Américains sautant du haut des tours en flammes du World Trade Center. Mais en  je ne vis aucun des Irakiens prisonniers du brasier de l’« autoroute de la mort », ni entendu le témoignage d’aucune des mères, épouses ou enfants d’une de ces victimes, montrant aux caméras des médias des photos de leur proche souriant et nous expliquant à quel point il avait été une bonne personne aimant la vie, un époux aimant et un père attentionné. J’ai dû mener des recherches pour trouver des comptes rendus détaillés de ce bombardement de masse. L’autoroute de la mort reliait le Koweït et l’Irak. Les autorités irakiennes venaient d’accepter, devant l’évidence du désastre militaire, de se conformer à la résolution  de l’ONU, soit un cessez-le-feu et un retrait de leurs troupes du Koweït. Cette décision fut annoncée sur les ondes de

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Radio Bagdad par un porte-parole du ministère des affaires étrangères puis par Saddam Hussein lui-même. Dans l’après-midi du  février , les troupes irakiennes commencèrent à se replier vers l’Irak, sans combattre, emportant avec elles bien des richesses qu’elles avaient pillées au Koweït. Il s’agissait d’un convoi de plusieurs dizaines de milliers d’Irakiens – la plupart de jeunes hommes conscrits pour servir les intérêts du dictateur Saddam Hussein – entassés dans deux mille véhicules militaires. Le convoi comptait aussi des voitures, des camions et des autobus qui transportaient des fonctionnaires et autres civils irakiens. Vers minuit, les bombes commencèrent à pleuvoir dans ce coin du désert. L’aviation américaine cibla d’abord la tête et la queue du convoi, qui finalement immobilisé fut entièrement bombardé pendant des heures. Le journaliste Randall Richard du Providence Journal, posté à bord du porteavions USS Ranger, expliqua que « les frappes aériennes contre les troupes irakiennes retraitant du Koweït étaient lancées dans une telle effervescence que les pilotes disaient qu’ils devaient prendre n’importe quelle bombe qui se trouvait le plus proche de leur aire de décollage ». Selon un pilote américain, « [c]’était comme tirer des poissons dans un baril ». Les reportages du Los Angeles Times ( mars ) et du Time Magazine ( mars ) menés sur les lieux du massacre quelques jours plus tard révélèrent que les carcasses de véhicules et de corps carbonisés couraient

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sur plusieurs dizaines de kilomètres. Les morts, parfois impossibles à distinguer des décombres, se comptaient par milliers, mais leur nombre exact ne fut jamais connu, d’autant plus que des cadavres furent mangés par des chiens errants . La journaliste spécialisée sur le Moyen-Orient Joyce Chediac expliqua devant la Commission of Inquiry for the International War Crimes Tribunal à New York, au sujet de ce bombardement :

Le massacre à sens unique, ce meurtre de masse raciste d’Arabes, est survenu alors que le porte-parole de la Maison Blanche Marlin Fitzwater promettait que les États-Unis et les partenaires de leur coalition n’attaqueraient pas les forces irakiennes quittant le Koweït. Il s’agit certainement d’un des crimes de guerre les plus odieux de l’histoire contemporaine. [. . .] Ce massacre de soldats irakiens en retraite violait l’article de la Convention de Genève de , qui interdit de tuer des soldats hors combat. [. . .] Les troupes retraitaient et se retiraient elles-mêmes du combat suivant des ordres directs de Bagdad qui admettait que la guerre était terminée, que l’Irak abandonnait le combat et se soumettait complètement aux résolutions de l’ONU. Attaquer des sol-

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dats qui retournent à la maison dans de telles circonstances est un crime de guerre . Tout cela, nous n’en avons rien su, ou presque, pendant cette guerre télévisée où les morts ne nous étaient pas montrés. La propagande militariste était si efficace que je me retrouvai pris dans des débats surréalistes avec d’autres étudiants en science politique à l’Université de Montréal qui déclaraient le plus sérieusement du monde que cette guerre était juste, car nécessaire pour préserver notre mode de vie. Un ami, à l’époque militant contre la guerre, avait organisé une table d’information dans les couloirs du pavillon des sciences humaines, y distribuant de la documentation qui proposait une perspective critique sur la guerre. Des étudiants s’arrêtaient régulièrement à la table pour lui reprocher de défendre la dictature de Saddam Hussein et le traiter d’Arab lover (« amoureux d’Arabes »). Le massacre de l’autoroute de la mort n’était que le point culminant et final de la destruction systématique d’un pays. L’offensive terrestre, qui ne dura que quelques heures, avait été précédée par  jours de bombardement aérien. L’armée des États-Unis admit avoir effectué   sorties aériennes contre l’Irak pendant ces journées.   tonnes de bombes tombaient sur l’Irak alors que nous assistions à la télévision à un défilé de journalistes et d’experts qui nous expliquaient avec enthousiasme que les bombes de la coalition étaient « intelligentes » et permettaient de réaliser des « frappes chirurgicales » et de minimiser les « dommages

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collatéraux ». Loin d’être « intelligentes »,  % des bombes furent larguées en chute libre, la plupart à partir d’une altitude de près de  kilomètres. Des  % de bombes dotées d’un système de guidage électronique, plus du quart ratèrent leur cible. L’armée américaine bombarda délibérément les centrales électriques ( parmi les plus importantes) et les relais de transmission (au moins ), les usines de pompage, de traitement et de distribution d’eau, les réservoirs, les barrages (au moins ), les installations de téléphone et de radio, les entrepôts de nourriture, les usines de lait et de boissons pour enfants, les installations ferroviaires, les ponts, les viaducs routiers, les autoroutes, les stations d’autobus, et les manufactures de textiles. Les bombardements détruisirent environ   résidences personnelles, des centres commerciaux, des restaurants et des hôtels, des écoles ( touchées dont  complètement détruites), des hôpitaux (, en plus de  cliniques communautaires), des mosquées ( pour Bagdad uniquement) et des églises. Selon Eric Hoskins, coordonnateur d’une équipe de recherche à l’Université Harvard, le bombardement a « effectivement éliminé tout ce qui était vital pour la survie humaine en Irak – l’électricité, l’eau, les systèmes d’égouts, l’agriculture, l’industrie et les soins de santé ». Résultat : plus de   civils irakiens furent tués . Les pétrodictateurs koweïtiens retrouvèrent leur trône, leur pays, leurs sujets et leurs femmes, qu’ils peuvent encore aujourd’hui opprimer sans que ne soit pour autant remise

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en question l’alliance politique et militaire qu’ils entretiennent avec l’Occident. Quelques années plus tard, on s’horrifia de la sauvagerie des Rwandais qui se massacraient à la machette, des armes dont aucun journaliste ne nous vantait le faible coût, le maniement aisé et l’efficacité meurtrière. Personne n’eut le mauvais goût de parler de « machettes intelligentes » ni de « frappes chirurgicales » pour désigner leurs coups meurtriers. * *

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Avec l’émergence du mouvement altermondialiste, qui attira l’attention lors de manifestations spectaculaires à Seeatle en , des voix horrifiées s’élevèrent pour dénoncer la « violence » de ces activistes qui ne maniaient pourtant que des bâtons et des cailloux. La faible sympathie des médias pour les actions de ce mouvement contestataire ne me surprit pas, car j’en avais déjà fait l’expérience en septembre , alors que je participais à l’organisation d’une manifestation contre des politiciens du Front national, parti français d’extrême droite, en visite à Montréal. L’éditorialiste à La Presse Alain Dubuc avait critiqué vertement le « brouhaha qui frise le ridicule » du « cirque antiraciste », tout comme le premier ministre britannique Tony Blair se moqua quelques années plus tard du « cirque anarchiste itinérant » suivant les grands sommets officiels .

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Alain Dubuc reprochait aux activistes « cette énergie gaspillée » qui devrait être, selon lui, « canalisée vers les vrais problèmes », mais certainement pas contre les « élus » frontistes envers qui « la courtoisie » est exigée, puisqu’ils sont des « membres en règle » de la vie politique en France, « soit dit en passant une démocratie ». En avril , ayant pris de l’âge et cumulé quelques diplômes, je fus embauché à titre de politologue et d’expert de l’anarchisme – l’université produit des experts sur tous les sujets ! – par le Réseau de l’information (RDI) de la télévision de Radio-Canada pour commenter en direct les manifestations contre le Sommet des Amériques, à Québec. Trente-quatre chefs d’État des Amériques s’approprièrent le centre-ville de Québec, qu’ils occupèrent retranchés derrière un périmètre de sécurité de  kilomètres de diamètre et protégés par   policiers qui pouvaient compter sur  militaires tenus en réserve à la base de Valcartier, en banlieue de Québec. Les policiers tirèrent des balles de caoutchouc par centaines contre les manifestantes et les manifestants et utilisèrent tant de grenades lacrymogènes qu’ils durent se réapprovisionner d’urgence aux États-Unis. Ils procédèrent enfin à plus de  arrestations. Je fus fasciné par l’insistance des réalisateurs à couvrir « la casse » et par les mots que les journalistes utilisaient pour parler des activistes. À la fin de cette saga, je demandai à un journaliste pour quelle raison il n’avait pas parlé, comme ses collègues l’avaient fait en  à l’occasion de l’inva-

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sion de l’Irak, de « frappes chirurgicales » (plutôt que de « casse ») et de « dommages collatéraux » (plutôt que de « vandalisme ») pour décrire l’action des manifestantes et des manifestants. Le journaliste me répondit que l’invasion de l’Irak était légitime puisqu’entérinée par le gouvernement canadien, contrairement à l’action des activistes. Il convenait donc d’utiliser deux registres de vocabulaire pour bien distinguer les deux phénomènes. Une telle candeur, doublée d’une réelle conscience du poids politique des mots, m’avait désarçonné. Bien sûr, quand des Berlinois saouls détruisaient le mur de la honte à coups de masse, aucun commentateur en Occident ne prétendit qu’il s’agissait d’un cirque anticommuniste, ni ne se scandalisa d’une telle violence, ni ne la minimisa en prétendant qu’elle était le fait de jeunes « casseurs » et de vandales irrationnels. En France, des experts en sondages notent d’ailleurs l’impact des mots sur l’impression de légitimité – ou de non-légitimité – d’opérations militaires. Lors des bombardements contre la Serbie par l’OTAN à la fin des années , deux sondages réalisés en même temps ont donné des résultats contradictoires, soit  % d’appui pour l’un et  % d’appui pour l’autre. Explication d’un expert : la question du premier sondage mentionnait les « bombardements aériens », évoquant une réalité brutale, alors que le deuxième sondage parlait de « l’intervention militaire », une expression neutre, voire positive. Selon un autre expert, « [b]ombardement donne un poids de chair et de sang à la

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question qui est posée. [. . .] Frappe, c’est plus chirurgical et aseptisé que bombardement » . Quelques mois après les manifestations contre le Sommet des Amériques à Québec, quatre avions furent détournés à l’aide de couteaux peu coûteux, au maniement aisé et à l’efficacité meurtrière. Ces bombes volantes – pilotées par des activistes à qui des imams avaient promis des femmes vierges une fois arrivés au paradis – prirent pour cible des symboles de la puissance économique et militaire des ÉtatsUnis, provoquant des milliers de morts. Cette attaque créa une onde de choc terrible au sein du mouvement altermondialiste. Plusieurs y exprimèrent de la joie à la suite de ce coup porté directement contre la tête de l’appareil militaire des États-Unis et contre « un symbole de la prospérité américaine », pour reprendre les mots de George Bush II évoquant le World Trade Center après l’attentat. Pour des activistes anticapitalistes et antimilitaristes, la joie pouvait alors sembler une émotion légitime. D’autres, au contraire, dénoncèrent cette attaque en soulignant qu’elle avait provoqué la mort de trop de victimes innocentes. Plusieurs sombrèrent tout de suite dans un profond pessimisme et prédirent que le mouvement altermondialiste s’effondrerait, au moins momentanément, aux États-Unis – « Le mouvement est mort, il l’est vraiment. » En effet, il serait très difficile de critiquer les politiques officielles du pays qui partirait sous peu en guerre. D’autres tentèrent d’appliquer leur cadre

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d’analyse habituel pour expliquer l’attaque : les États-Unis se projetaient dans le monde comme la plus grande puissance économique et militaire, agissant comme un vempire. Il n’était donc pas si étonnant que des groupes militants des pays pauvres cherchent à contre-attaquer. D’autres enfin voulurent tout simplement exprimer leur compassion pour les victimes innocentes de cette tragédie. Ainsi, les militants du Masquerade Project, de New York, se préparaient à cette époque pour des manifestations contre une réunion conjointe du Fonds monétaire international et la Banque mondiale qui devait avoir lieu à Washington D.C. en novembre . Des centaines de masques à gaz avaient été achetés et peinturés de couleurs chatoyantes pour distribution gratuite lors des manifestations. Les appartements des militants new-yorkais débordaient donc de masques à gaz en cette journée du  septembre. Il fut décidé de les nettoyer et de les apporter à Ground Zero pour aider les secouristes . Du côté des élites politiques et intellectuelles en Occident, la réaction fut beaucoup plus homogène. Presque tous serrèrent les rangs derrière les États-Unis, y allant de déclarations de sympathie et de solidarité à l’égard des ÉtatsUnis et de ses élites. « Nous sommes tous Américains », clamèrent ainsi des éditorialistes occidentaux pour exprimer leur sympathie et leur allégeance à l’empire. En France, par exemple, ce fut le cas du directeur du journal Le Monde (Jean-MarieColombani,  septembre ), du quotidien

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Le Figaro (l’écrivain Jean d’Ormesson,  septembre ) et du Journal du dimanche ( septembre ). Le slogan fut repris sur les ondes de France Musique ( septembre), d’Europe  ( septembre) et de la radio publique France Inter (par la politologue Nicole Bacharan,  septembre). Le journal Libération fit dans la nuance, déclarant que « nous sommes tous des New-Yorkais » ( septembre). Les allégeances furent moins claires hors de l’Occident. Le journal camerounais Le Messager expliqua ainsi que « cet attentat surprise a été à la mesure de l’arrogance avec laquelle le pays de George Bush tente aujourd’hui d’affirmer sur le monde une domination de mauvais aloi. » Le ton ne fut pas non plus au diapason du chœur des élites occidentales au Burkina Faso, l’un des pays les plus pauvres du monde. Dans l’édition de l’hebdomadaire Le Journal du Jeudi suivant l’attaque aérienne, l’éditorialiste indique : Ce désastre du terrorisme aveugle [. . .] découle du manque de sagesse et de clairvoyance de la politique internationale, notamment celle de l’administration Bush fils au ProcheOrient. Du reste, l’Égyptien Hosni Moubarak l’avait prédit : l’entêtement du gouvernement Sharon et la politique de l’autruche de l’Amérique ne pouvaient conduire qu’à un réveil brutal du terrorisme international . Toujours dans Le Journal du Jeudi, la chroniqueuse Chloé Roux rappela en septembre  quelques faits his-

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toriques d’importance, évoquant au passage les femmes afghanes qui allaient bientôt être instrumentalisées pour justifier une attaque militaire contre leur pays : Les États-Unis, force du Bien, déclarent la guerre à Ben Laden le terroriste et au régime afghan qui le protège, forces du Mal. Qui a armé les Talibans du temps où tout était bon pour contrer les Soviétiques ? Qui a formé au sein de ses services secrets l’actuel ennemi public no , alors qu’il n’était encore qu’un jeune – mais tellement prometteur ! – apprenti terroriste ? Ce n’est un secret pour personne. [. . .] Une minute de silence pour les victimes de l’attentat odieux de ce mardi  septembre , c’est bien. Combien de minutes de silence pour les femmes afghanes, opprimées, lapidées, enterrées, rayées du monde humain par ces mêmes Talibans, avec la complicité, puis l’indifférence américaines ? Dans certains journaux africains, on se permit même une touche d’ironie et d’autodérision : « Évidemment, la nouvelle technique des kamikazes est difficilement applicable en Afrique. Imaginez deux terroristes synchronisés qui attendent pendant  heures que Air Afrique confirme son décollage . » On s’y demanda, enfin, pourquoi les chefs d’État du continent le plus pauvre de la planète

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sentaient eux aussi le besoin de se déclarer fidèles vassaux de l’Empire dans sa « guerre contre le terrorisme » : [. . .] une bonne brochette de dirigeants africains se sont rencontrés au sommet pour joindre leur voix à celle des Occidentaux dans la condamnation du terrorisme. Les quelque trente pays qui participent à la rencontre de Dakar entendent élaborer un pacte contre le terrorisme. C’est, certes, une initiative louable pour mettre les terroristes en garde mais les dispositions envisagées ne sont-elles pas surréalistes par rapport aux besoins primaires des Africains ? Les considérations éthiques au sujet de la guerre ne sont donc pas toujours purement objectives. Celles du camp des plus forts ou des plus faibles sont très souvent influencées par la position qu’ils occupent dans le monde et dans la société. Les sondages indiquaient d’ailleurs clairement que les populations aux États-Unis et en Occident étaient majoritairement favorables à une riposte militaire, alors que l’opposition à cette guerre s’élevait à environ  % dans les pays plus pauvres, dont ceux d’Amérique latine . Il est peu probable, voire impensable, que les personnes d’Amérique latine s’opposant à la guerre américaine aient eu des sympathies fortes avec l’idéologie islamiste. Leur condamnation de la guerre américaine était certainement fondée sur d’autres considérations : peut-être sur un esprit critique

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développé suite aux interventions plus ou moins clandestines des États-Unis depuis les années  pour renverser des gouvernements élus ou soutenir des dictatures et des régimes autoritaires au Chili, au Guatemala, en Haïti, au Nicaragua, au Panama, au Salvador, au Venezuela, ou s’ingérer dans des guerres civiles comme en Colombie. Ou encore parce que les académies militaires des États-Unis ont formé de nombreux officiers des dictatures d’Argentine, du Chili, du Brésil et d’Uruguay a . * *

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L’attaque du  septembre  contre les États-Unis est en partie une conséquence de la première guerre contre l’Irak en . Ce conflit a dynamisé l’internationale islamiste contemporaine, qui a pris naissance dans les années  et . À l’époque, les mouvements anticoloniaux a. Des années après le début de la guerre en Afghanistan et celle en Irak, un sondage du World Public Opinion mené dans quatre pays à majorité musulmane (Égypte, Pakistan, Indonésie, Maroc) indique qu’entre  % et  % des répondants sont convaincus que la politique étrangère et militaire des États-Unis a pour objectif de « diviser et d’affaiblir le monde musulman » et espèrent que les troupes des États-Unis quittent le Proche-Orient. Ce sondage révèle un fort rejet des actions des activistes islamistes qui ciblent des populations civiles . En contrepartie, un autre sondage révélait six mois après l’attaque du  septembre , que seulement  % de la population aux États-Unis pensait que la politique étrangère de leur gouvernement puisse être un facteur aggravant de la crise et du terrorisme .

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de libération nationale au Maghreb et au Moyen-Orient se divisaient entre trois forces concurrentes : les nationalistes laïques de tendance socialiste (comme le parti Bass de Saddam Hussein ou le Front de libération nationale (FLN) en Algérie et l’Organisation de libération de la Palestine), les communistes plutôt internationalistes et les islamistes réactionnaires. En Algérie, en Égypte, en Irak et en Syrie, les nationalistes socialistes de tendance laïque ont pris le pouvoir et durement réprimé leurs concurrents. Communistes et islamistes se sont retrouvés en exil ou en prison, où plusieurs ont été exécutés. Les élites des pays nouvellement émancipés de la gouverne directe ou des protectorats des puissances coloniales se révélèrent rapidement arrogantes, corrompues et incapables de tenir leurs promesses. Ces élites s’acoquinaient aux puissances occidentales, alors que le reste de la population s’enfonçait dans le chômage, la pauvreté et le désespoir. Les communistes affaiblis par la chute de l’URSS n’ont jamais réussi à se relever de la répression qui les avait cassés. Les islamistes ont alors eu le chemin libre pour occuper l’espace de la contestation contre les régimes autoritaires qu’ils accusaient d’avoir trahi les principes d’un islam interprété de manière très rigoriste. Et puis, en certains endroits, comme en Afghanistan, ce sont les États-Unis qui ont directement et pendant des années financé et armé les islamistes, participant de leur montée en puissance.

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En , les forces islamistes ont dans un premier temps réprouvé l’invasion du Koweït par l’armée irakienne, considérant que deux pays musulmans ne devraient pas être ennemis. Mais l’arrivée de centaines de milliers de soldats occidentaux au Moyen-Orient, y compris en Arabie saoudite considérée comme la terre sainte de l’Islam, fut perçue comme une nouvelle croisade impérialiste contre le monde musulman. Plusieurs miliciens rejoignirent les rangs d’organisations prônant la lutte armée. Ces miliciens ne répondirent plus à aucun État et ils appliquèrent d’une certaine manière le principe néolibéral de la privatisation, dans ce cas la privatisation des organisations militaires. Certains avaient déjà combattu en Afghanistan ou ailleurs, d’autres étaient de nouveaux venus à la lutte armée. On allait les retrouver au fil des années  en Bosnie, en Tchétchénie, en Algérie et au Cachemire. Puis, une poignée d’entre eux organisèrent – selon toute vraisemblance a – une attaque aérienne contre l’empire lui-même et les symboles de la puissance occidentale, soit le World Trade Center et le Pentagone. a. Il y a dans les milieux de gauche et d’extrême-gauche plusieurs personnes persuadées que l’attaque du  septembre est en fait un coup monté par les autorités des États-Unis. Celles-ci ont déjà usé à plusieurs reprises de manipulation et de provocation. Dans le cas du  septembre , toutefois, je crois qu’il s’agit bien d’une attaque ennemie, même si les autorités ont une part de responsabilité dans le dynamisme des réseaux islamistes les plus radicaux (comme je l’ai montré au sujet de l’Afghanistan) et si elles ont su à leur manière tirer a posteriori des avantages de cette attaque.

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En cette journée du  septembre, j’étais à Vancouver où je venais de soutenir ma thèse de doctorat. Je devais prendre l’avion pour San Francisco le  septembre, soit le lendemain des frappes aériennes, puis rouler jusqu’à Los Angeles pour y retrouver un cousin de mon père que j’appelais mon oncle. Mon père m’avait accompagné à Vancouver pour assister à ma soutenance et je devais partir avec lui pour la Californie. Selon mon père, la guerre est un phénomène profondément nuisible et stupide. Il en fit les frais très jeune, en tant qu’enfant juif né à Paris de parents originaires de Budapest. Il avait six ans quand les nazis ont occupé la France, le forçant à vivre avec mes grandsparents dans une semi-clandestinité. La famille retrouva son appartement parisien vidé de tous ses meubles à la fin de la guerre. Les nouvelles en provenance de Hongrie étaient mauvaises, très mauvaises : la majeure partie de la parenté avait été exterminée par les nazis. À la fin des années , mon père préféra l’insoumission plutôt que le service militaire français. Il évita ainsi d’être du nombre des   soldats français tués pour maintenir – en vain – le statut français de l’Algérie, et d’être l’un des assassins ayant participé au massacre d’environ un million d’Algériennes et d’Algériens. Pour échapper à cette guerre, mon père migra à Montréal où il rencontra ma mère et où ma sœur et moi avons vu le jour. Tous les vols avaient été annulés à la suite de l’attaque de la veille. Mon père et moi avons donc loué une voiture

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et traversé la frontière après quatre heures d’attente, une fouille approfondie de la voiture et des bagages et un interrogatoire serré. Traversant les paisibles États de Washington et de l’Oregon, nous nous sommes laissés bercer par la voix de l’Amérique transmise par le poste radio sous deux formes : les émissions religieuses et les lignes ouvertes. Les émissions religieuses – chrétiennes – ronronnaient d’appels à la prière et au recueillement auprès du Christ, à grand renfort de références à tel ou tel passage de la Bible. Le ton de ces émissions était calme. Les prédicateurs encourageaient leurs concitoyens à se recueillir en famille et à prier pour le salut des victimes et pour la paix : « Lorsque j’ai entendu la terrible nouvelle, j’étais dans mon salon avec ma femme et mes enfants. Quel réconfort pour nous que d’avoir pu prier en famille. » Bientôt, George Bush II allait adopter une rhétorique mobilisant Dieu pour justifier ses projets militaires, déclarant que « même dans une tragédie – particulièrement dans une tragédie – Dieu est proche » et « la liberté que nous chérissons n’est pas un don des États-Unis au monde, c’est un cadeau de Dieu à l’humanité ». Sur les lignes ouvertes, nombre d’auditeurs juraient être prêts a s’enrôler pour partir à la guerre. D’autres préféraient les « analyses politiques », du genre « un bon Musulman est un Musulman mort ». Un auditeur, réagissant aux propos tenus plus tôt par Bush II, selon qui il fallait chercher « justice », déclara : « Je ne veux pas de justice, je veux une vengeance, je veux un génocide. » L’animateur lui expliqua

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qu’il ne devrait pas utiliser le mot « génocide » à la connotation trop péjorative, même s’il était d’accord avec l’esprit de cette proposition. . . Pour certains, il convenait de transformer l’Afghanistan, l’Algérie, l’Iran, l’Irak et la Palestine en « terrains de stationnement » (parking lots). Cette théorie du parking lot fut reprise par plusieurs participants aux nombreuses lignes ouvertes que nous avons écoutées en sillonnant les paisibles collines de l’Oregon. De nombreuses personnes proposaient tout simplement d’atomiser les divers pays musulmans (« let’s nuke them ! »). Selon un sondage,  % des Américain-e-s étaient en faveur de l’utilisation de la bombe atomique dans la « guerre contre le terrorisme ». On ne parlait pas alors d’exporter par les armes le droit de vote, la liberté de presse et l’émancipation des femmes. Au mieux proposait-on, comme Ann Coulter, du National Review On-Line, d’« envahir ces pays, tuer leurs chefs et les convertir au christianisme ». Arrivés le soir dans un motel, mon père et moi avons regardé la télévision jusque tard dans la nuit. Nous nous sommes endormis avec la certitude que bientôt, très bientôt, les États-Unis frapperaient fort. Mais frapperaient qui, pour servir quels intérêts et avec quels résultats ? Le lendemain, le New York Times lançait un vaste sondage qui allait révéler que  % des Américains accepteraient qu’une « riposte » militaire entraîne « plusieurs milliers de victimes innocentes ». Ils seraient bientôt servis, puisque les bombes américaines lancées sur l’Afghanistan allaient tuer environ

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  civils lors des deux premiers mois de la guerre uniquement, soit déjà plus que le nombre de civils morts lors de l’attaque du  septembre . Nous avons ensuite poussé jusqu’en Californie, toujours accompagnés par le même ronron radiophonique, constatant à quel point la poésie de Bush II trouvait écho chez les Américains : animateurs d’émissions de radio tout comme auditeurs reprenaient à perdre haleine des slogans tels que « la première guerre du xxie siècle ». Inspirés par leur rage et leur douleur, les Américains raffinaient leur analyse au fil des jours. Pour un commentateur radiophonique, ce défi devait forcer les États-Unis à en finir une fois pour toutes avec « cette merde sociale-démocrate, postmoderne et politiquement correcte ». Pour le pasteur Jerry Falwell, les États-Unis avaient été frappés en raison des « païens, gais, lesbiennes, féministes et avorteurs » qui y sévissent. . . Et Falwell de préciser : « Ce n’est pas directement de leur faute, mais Dieu nous a retiré sa protection en raison de la sécularisation tragique de notre société. » C’en est à se demander alors pourquoi les avions ont frappé des cibles militaires et financières, et non un club de drag queens au cœur du quartier homosexuel de San Francisco. Alors que certains blâmaient les féministes et les gais et lesbiennes, le président Bush II encourageait son peuple à réagir à l’attaque en s’engageant à soutenir le capitalisme. « Allez à Disney World en Floride ! Allez magasiner ! » Au Canada, le premier ministre Jean Chrétien déclarait : « C’est

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le temps de sortir et de contracter une hypothèque pour acheter une maison, d’acheter une voiture. » Un maire en Floride affirmait même qu’« il n’a jamais été plus patriotique d’aller magasiner ». On allait avoir droit à cette rhétorique de nouveau en , alors que George Bush II déclarait, en conférence de presse à la Maison Blanche : « Je vous encourage tous à magasiner plus encore . » Les drapeaux ont commencé à fleurir  à  heures après les « frappes chirurgicales » contre les États-Unis. Il en apparut sur les voitures d’abord (au bout des antennes de radio, sur les toits, dans les vitres) et sur les viaducs. À la radio, ces indications précieuses : « Le magasin X a écoulé tous ses drapeaux, mais vous pouvez vous en procurer au magasin Y. » Nous avons aussi croisé des caravanes de camions de pompiers qui roulaient en direction de New York, distante de plus de   kilomètres. Arrivés à San Francisco le vendredi  septembre, nous avons découvert la ville couverte de drapeaux : aux balcons, sur les portes de garage, dans les vitrines des magasins, sur les chandails, sur des macarons, en foulards et même en cravates. « Nous devrions torturer tous ces bigots enturbannés et n’importe lequel de ces merdeux qui les aiment », se fit expliquer un anarchiste américain par son voisin qui venait de planter un nouveau mat devant la maison pour y hisser un second drapeau a . a. Presque un an après l’attaque aérienne,  % des Américains avaient encore par fierté patriotique un drapeau devant leur maison, dans leur bureau ou sur leur voiture. En , le taux était encore de

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Il s’agissait là d’une longue tradition. Un observateur notait en mars  que « chaque pouce d’espace disponible semble être occupé par un drapeau » sur Wall Street, le cœur du système financier des États-Unis. À cette époque, les États-Unis n’étaient pas encore engagés dans la Première Guerre mondiale. Or, Wall Street avait parié sur les alliés, leur accordant des milliards de dollars sous forme de prêts avec intérêt. Il fallait bien que l’armée des États-Unis entre en scène pour aider les pays endettés et sécuriser le retour sur l’investissement. « Wall Street se drape dans le drapeau » pour fouetter l’ardeur patriotique du peuple américain et l’encourager à se lancer dans la guerre . Dans les magasins de San Francisco, j’ai pu acheter l’un des chandails commémoratifs qui étaient déjà en vente, frappé d’une image des ruines fumantes du World Trade Center sur fond de drapeau américain. Un curieux souvenir. . . Et j’ai vu ce graffiti à quelques reprises, lourd de promesses pour l’avenir : « Tuez tous les enfants arabes. » J’ai bien vu, accrochée à un balcon, une longue banderole frappée du signe multicolore de la paix. Mon père et moi avons croisé une dizaine de personnes manifestant devant l’hôtel de ville, brandissant des affiches qui disaient « Priez pour la paix, pas pour la guerre ». Mais dans les jours qui ont suivi le  septembre, des centres culturels musulmans et des mosquées ont été la cible de vandalisme, de tirs  %, avec une différence marquante :  % d’Euro-américain-e-s mais seulement  % d’Afro-américains .

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d’armes à feu et de bombes. Tout cela sans compter les abus quotidiens, les mises à pied par des employeurs racistes, les évictions par des propriétaires trop patriotes. Les autorités américaines ont interrogé environ   hommes de moins de  ans de la communauté musulmane et de   à   personnes ont été maintenues en détention. Au moins  étaient encore détenues  ans après le  septembre . Les États-Unis ont eu mal : ils ont pleuré, ils ont prié, ils ont beuglé. Ils ont choisi de faire mal en retour. La plus grande puissance militaire que le monde ait connue était maintenant prête pour sa nouvelle guerre. J’ai vu à la télévision les titres des émissions spéciales passer en quelques jours de « L’Amérique sous attaque » à « Amérique unie » à « La nouvelle guerre de l’Amérique ». God bless America ? Nous avons finalement retrouvé mon oncle, qui vivait en banlieue de Los Angeles dans un de ces quartiers très riches, retranché derrière un mur et des clôtures. J’avais prédit qu’il y aurait un drapeau à l’extérieur de la maison de mon oncle. Je m’étais trompé : il y en avait deux, un devant ainsi qu’un second à l’arrière. Mon oncle avait tiré une toute autre leçon que mon père de la Deuxième Guerre mondiale. Juif pratiquant, il ne pensait la guerre et la paix qu’en lien avec la sécurité d’Israël et il était fier d’avoir été dans la marine de guerre française et d’avoir participé à la guerre d’Indochine sur un porte-avions d’où s’envolaient des bombardiers – les plus belles années de sa vie, selon

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lui. Il est vrai que sur son porte-avions, il avait peu risqué d’être du nombre des   soldats français tués ou des   disparus pour préserver – en vain – les colonies françaises en Asie. Il était aujourd’hui persuadé qu’il n’y avait qu’une seule manière de lutter contre les terroristes : les traquer, les trouver et les tuer. Selon lui, c’est ce qu’avait fait Israël avec succès depuis des décennies, et les États-Unis devaient suivre cet exemple. Lorsque je lui ai fait remarquer qu’Israël n’en était pas moins en guerre contre ses voisins et contre les Palestiniens depuis des décennies, il s’est contenté de répondre qu’il suffisait de frapper plus vite et plus fort. Joli programme. L’attaque du  septembre allait justifier une riposte qui assurerait au gouvernement des États-Unis une crédibilité aux yeux de sa population. Une colère profonde se cherchait alors des justifications rationnelles pour légitimer la violence qui s’abattrait bientôt sur le monde musulman, de façon plus ou moins arbitraire, et surtout sur des innocents, puisqu’il semblait difficile de traquer, trouver et tuer des terroristes qui menaient la guerre en se tuant eux-mêmes. * *

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En juin , soit des mois après l’attaque aérienne du  septembre , le Federal Bureau of Investigation (FBI) admettait ne pas avoir de preuve que le complot contre les États-Unis ait été planifié en Afghanistan. En fait, les

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cours de pilotage avaient été suivis aux États-Unis mêmes et tout portait à croire que c’était aux Émirats arabes et en Allemagne que le complot avait été concocté. Aucun des militants ayant détourné les avions n’avait la citoyenneté afghane a . C’est néanmoins contre l’Afghanistan qu’allait tout de suite se tourner la furie des autorités des États-Unis. Celles-ci s’étaient désintéressées du sort de Kaboul et des exactions commises par leurs anciens protégés après le repli pathétique des militaires soviétiques d’Afghanistan, la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS. Selon Ahmed Rashid, auteur de L’ombre des taliban, « [a]ux yeux de l’Afghan moyen, le retrait américain était une trahison, aggravée lorsque Washington refusa de recourir à la pression internationale pour obtenir un accord entre les factions guerrières. D’autres Afghans étaient furieux que les États-Unis aient laissé au Pakistan les mains libres en Afghanistan ». Le chef du Parti islamique (Hezb-I Islami), Gulduddin Hekkmatyar, n’avait plus reçu d’aide de Washington et avait alors doublé son discours anticommuniste d’une rhétorique antioccidentale, soutenant même Saddam Hussein pendant la première guerre contre l’Irak en . a. Xavier Raufer, expert en terrorisme international, souligne que c’est une erreur de concevoir Al Qaïda comme une organisation centralisée et homogène. Selon lui, en fait, « Al Qaida n’est pas une organisation » mais un réseau « nomade ». Il rappelle que « près de   individus présentés comme ses “membres” ont [. . .] été interpellés dans  pays du globe ; eux-mêmes étant originaires d’autant de pays, sinon plus ».

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Après la chute définitive du régime marxiste afghan en , les chefs de clans qui dirigeaient les diverses factions des moudjahidin s’étaient affrontés pour le pouvoir, par miliciens interposés. Kaboul avait été réduite en ruines, des prisonniers avaient été exécutés et des centaines de femmes violées. Hekkmatyar était sorti vainqueur des affrontements et il était devenu le premier ministre du nouveau régime. Comme un journaliste l’indiquait au sujet de Kaboul après le renversement du gouvernement marxiste et la prise de pouvoir par les milices des moudjahidin, « [l]e signe le plus visible de changement dans les rues, à part les fusils, est la totale disparition des femmes portant des vêtements occidentaux . » Amnistie internationale publiait en  un rapport intitulé Women in Afghanistan : a Human Rights Catastrophe, qui dépeignait la situation des femmes sous le règne des chefs de guerre vainqueurs du régime marxiste, alors que le charismatique commandant Massoud était ministre de la Guerre. Les groupes armés ont massacré des femmes sans défense dans leur propre maison, ou les ont brutalement battues et violées. Plusieurs jeunes femmes ont été enlevées et puis violées, prises comme épouses par des commandants de milice ou vendues pour la prostitution. Certaines se sont suicidées pour éviter de tels sorts. Plusieurs femmes ont été rapportées

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« disparues » et plusieurs ont été lapidées à mort. [. . .] Les auteurs de ces violences sont des membres des principaux groupes de moudjahidin et des chefs de guerre, ou quiconque ayant établi son contrôle sur une parcelle du territoire. Quand un territoire change de mains, après de longs combats, la population en entier est sujette à de violentes punitions de vengeance par les forces victorieuses. Les conquérants célèbrent souvent leur triomphe en tuant et violant des femmes et en pillant. [. . .] La Cour suprême de l’État islamique d’Afghanistan a émis en  une « Ordonnance du voile des femmes » qui oblige les femmes à porter un voile qui leur couvre tout le corps. Il interdit aussi aux femmes de quitter leur maison . Cette violence contre les femmes n’était pas surprenante, considérant l’interprétation misogyne de l’islam adoptée par plusieurs chefs de guerre alliés des États-Unis dès les années . En , des chefs religieux afghans avaient énoncé un décret dans les camps du Pakistan interdisant aux femmes de porter des vêtements occidentaux ou du parfum. Des responsables de centres de femmes avaient été attaquées à l’arme à feu et des moudjahidin avaient enlevé des femmes qui œuvraient dans ces centres. Elles sont à jamais disparues .

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S’ils avaient eu l’intention de promouvoir les droits libéraux en Afghanistan, dont ceux des femmes, les dirigeants des États-Unis auraient dû rendre leur aide financière et logistique aux milices anticommunistes conditionnelle à certaines exigences éthiques et politiques. Ces exigences auraient été d’autant plus importantes que les fameux « combattants de la liberté » ne prétendaient nullement combattre pour l’instauration d’un régime électoral multipartiste et moins encore pour la liberté des femmes afghanes. Je ne sais si les autorités américaines ont exprimé de telles exigences, mais je crois qu’il est permis d’en douter. Au sujet des femmes afghanes, par exemple, les conseillers en marketing politique de la Maison Blanche n’ont pas jugé nécessaire de mobiliser Nancy Reagan ou Barbara Bush, l’épouse de George Bush père et la mère de George Bush fils, pour qu’elles lancent des déclarations bien senties au sujet de l’importance du respect des droits fondamentaux des Afghanes. Mais c’était l’époque de la guerre froide. Empêcher les Soviétiques de s’implanter dans l’un des pays les plus pauvres du monde était plus important, semble-til, que d’encourager la liberté de millions de femmes. Puis, ce fut l’époque de la « guerre au terrorisme ». Là encore, il convenait avant tout de discriminer entre les islamistes antiaméricains (les mauvais) et les islamistes proaméricains (les bons), indépendamment de leurs convictions au sujet du libéralisme, des droits de l’homme et, surtout, de la femme.

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L’excessivité de Hekkmatyar lui avait finalement fait perdre la sympathie des élites pakistanaises. De plus, selon les services de renseignement des États-Unis, l’explosion d’une bombe dans le sous-sol du World Trade Center en février  (avant l’ère des taliban) avait été planifiée dans des camps d’entraînement pour activistes islamistes mis sur pied en Afghanistan par Hekkmatyar, l’ancien allié des États-Unis. Ces derniers avaient donc cherché à le neutraliser en misant, de concert avec le Pakistan, sur une nouvelle puissance montante, les taliban. Plusieurs Afghans, surtout des jeunes, étaient en effet sortis dégoûtés de la longue guerre fratricide entre factions des moudjahidin et avaient décidé de s’isoler dans des écoles coraniques, pendant longtemps financées par les États-Unis et le Pakistan, pour y retrouver un peu de paix et un ressourcement spirituel. Souvent, ils y trouvaient aussi de l’aide matérielle (nourriture, vêtements, logement). Plusieurs y avaient été accueillis en tant qu’orphelins. Ils en étaient ressortis embrigadés dans des milices religieuses – les taliban – qui avaient conquis presque l’ensemble de l’Afghanistan, en promettant d’y ramener la loi, l’ordre et une certaine moralité. Le Pakistan, les États-Unis et même la pétrolière Unocal (Union Oil Company of California) s’étaient rangés derrière les taliban, dont les forces étaient passées de   miliciens en  à   un an plus tard . Les taliban avaient pour objectif non seulement de prendre le pouvoir, mais aussi d’imposer à la société afghane

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une conception très rigoriste et brutale de l’islam : la prière est devenue obligatoire sous leur gouverne, ainsi que le port de la barbe pour les hommes et de la burka pour les femmes, soit une chape les recouvrant de la tête aux pieds, dotée d’un petit grillage pour dissimuler les yeux. Les jeux de hasard, la télévision et la musique ont été interdits et  écoles pour filles ont été fermées par le ministère de la Répression du vice et de la promotion de la vertu. Cela importait peu pour les élites des États-Unis, car les taliban offraient un grand avantage en comparaison au Parti islamique de Gulduddin Hekkmatyar : ils ne désiraient pas mener pas une offensive contre l’Occident en général et les États-Unis en particulier. Les autorités aux États-Unis s’étaient même réjouies en  des victoires militaires des taliban, dont certaines s’étaient soldées par des exécutions sommaires et l’interdiction à des milliers de filles de fréquenter l’école. Aux yeux des dirigeants de la Maison Blanche, la puissance des taliban signifiait un revers pour l’Iran dans la région, ainsi qu’une opportunité rêvée pour faire avancer un projet d’oléoduc, envisagé par Unocal pour transporter le gaz naturel à travers l’Afghanistan vers le Pakistan. À la suite de la prise de Kaboul par les taliban en , un diplomate des États-Unis expliquait que « [l]es talibans évolueront probablement comme les Saoudiens. Il y aura Aramco [la compagnie nationale d’hydrocarbures d’Arabie saoudite],

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des pipelines, un émir, aucun parlement et beaucoup de charia [loi islamique]. Cela nous convient ». Les taliban étaient finalement parvenus à contrôler jusqu’à  % du territoire grâce à l’aide du Pakistan de Benazir Bhutto, qui avait remplacé au pouvoir le général Zia, mort en . Des membres de l’élite pakistanaise avaient pensé que l’aide aux taliban leur permettrait de neutraliser l’influence dans la région de leurs principaux rivaux internationaux, soit l’Iran, la Russie et surtout l’Inde. Ils avaient aussi espéré augmenter l’influence de leur propre pays en Afghanistan et au Cachemire, une province indienne où s’agitait un fort mouvement qui réclamait soit l’indépendance de cette province, soit son rattachement au Pakistan. En février , une délégation de taliban avait été reçue aux États-Unis par le ministre des Affaires étrangères et par des représentants d’Unocal qui avaient également rencontré le premier ministre pakistanais Nawz Sharif en octobre de la même année. Le projet d’Unocal de construire un oléoduc devait débuter en décembre . Les autorités des États-Unis étaient d’accord, car elles voulaient aider le Turkménistan à exporter son gaz. Cet intérêt pour le gaz avait été évoqué dans les années  pour expliquer les motivations du vempire soviétique à planter ses crocs dans le sol afghan. Quand les États-Unis à leur tour enfoncèrent leurs crocs en Afghanistan, après les attaques aériennes du  septembre , un hebdomadaire du Burkina Faso évoqua l’enjeu du gaz d’Asie et du pétrole du Moyen-Orient,

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tout en soulignant les liens organiques entre les dirigeants de la Maison Blanche et les compagnies pétrolières :

Choc des civilisations ? Guerre du bien contre le mal ? Et si la campagne militaire américaine en Afghanistan n’était qu’un bon vieux conflit d’ordre économique ? [. . .] Ainsi, pour ne pas froisser l’Arabie saoudite et d’autres puissances pétrolières, les diplomates de Washington auraient bridé l’activité du FBI qui enquêtait pourtant sur deux attentats commis par Oussama en Afrique orientale. Le pétrole plus fort que la sécurité intérieure en quelque sorte. Rien d’étonnant à cela. L’équipe Bush est, pour sa plus grande part, issue de l’industrie des hydrocarbures. Le vice-président Cheney fut longtemps dirigeant de Halliburton, leader mondial des prestataires de service de l’industrie pétrolière. Condoleeza Rice, responsable de la sécurité, a passé neuf ans chez Chevron. Donald Evans, le secrétaire d’État au commerce, a passé plus de  ans dans le secteur du pétrole, tout comme Spencer Abraham, secrétaire d’État à l’énergie, ou Kathleen Cooper, sous-secrétaire d’État au commerce et précédemment chef économiste du géant pétrolier Exxon. On se demande

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s’il s’agit d’un gouvernement ou d’un conseil d’administration . Le président Bush II lui-même avait œuvré dans le secteur pétrolier avant de se lancer en politique. Les élites des États-Unis ne faisaient pas exception, puisque des représentants du régime taliban étaient également reçus avec les honneurs diplomatiques en France, où les dirigeants espéraient obtenir un contrat aéronautique et négociaient un accord pour la pétrolière TotalFinalElf . À la fin des années , des activistes féministes des États-Unis commencèrent à se mobiliser contre Unocal en évoquant la triste condition des femmes sous le régime taliban. Un porte-parole de la compagnie a déclaré au sujet de cette mobilisation : Nous ne sommes pas d’accord avec certains groupes féministes américains quant à l’attitude que devrait adopter Unocal. Nous sommes invités dans des pays qui ont leurs propres lois et leurs propres croyances politiques, sociales et religieuses. Aucune entreprise ne peut à elle seule résoudre ces problèmes. Quitter l’Afghanistan, en abandonnant soit notre pipeline soit notre projet humanitaire, n’arrangerait rien . Il faut dire que la compagnie n’a pas l’habitude de se poser des dilemmes moraux quand vient le temps de brasser des affaires dans des pays contrôlés par des dirigeants san-

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guinaires. Après tout, la compagnie a été accusée de violation de droits humains lors de la construction d’un pipeline au Myanmar (Birmanie), où règne une dictature militaire. Unocal avait participé à ce projet comme membre d’un consortium avec l’armée, dont les soldats devaient – selon la compagnie – protéger le chantier contre des attaques d’insurgés. Or, des soldats ont été accusés de torture, de viols et d’assassinats. Unocal a finalement décidé en  d’offrir un dédommagement hors cour aux quinze paysans ayant déposé la plainte. La campagne des féministes mobilisées pour dénoncer Unocal et ses liens avec les taliban avait créé un certain malaise chez des dirigeants qui réalisaient de plus en plus que leur projet d’oléoduc ne verrait sans doute pas le jour tant que les taliban ne parviendraient pas à imposer leur contrôle sur l’ensemble du territoire afghan. Les taliban commençaient d’ailleurs à perdre la cote à Washington a . Unocal a progressivement abandonné son projet d’oléoduc. En août  l’armée des États-Unis avait bombardé un camp terroriste en Afghanistan pour tenter d’affaiblir l’organisation d’Oussama Ben Laden, qui obsédait de plus en plus la Maison Blanche. À partir de , l’objectif des États-Unis dans la région était de retrouver Ben Laden. Leur insistance a été telle qu’ils ont participé à mousser sa a. Une autre délégation de taliban s’est tout de même rendue aux États-Unis en novembre , visitant un zoo, des installations de la Nasa et des représentants du ministère des Affaires étrangères .

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popularité et à en faire un héros. Si bien, qu’il y a des chandails avec le visage de Ben Laden en vente jusqu’au cœur de l’Afrique, dans le marché de Ouagadougou. Selon Ahmed Rashid, auteur d’un ouvrage sur les taliban, « [l]a politique américaine se bornait à vouloir débusquer Ben Laden au lieu d’aborder le problème plus vaste du terrorisme afghan et du processus de paix. Apparemment, Washington avait une politique Ben Laden et non une politique afghane. Après avoir soutenu les taliban, les États-Unis les rejetaient désormais complètement ». Pendant ce temps, les ennemis des taliban perpétraient des attentats à la bombe dans la ville de Kaboul . * *

*

Le gouvernement des États-Unis devait réagir à l’attaque aérienne du  septembre . Selon la féministe Iris Marion Young, il aurait été possible d’appeler à une vaste conférence internationale de réconciliation intercivilisationnelle, lors de laquelle Washington aurait pu jouer de son influence pour forcer les autres pays riches à lancer un gigantesque programme de lutte contre la pauvreté dans les pays les plus pauvres, dont l’Afghanistan. Cette conférence aurait pu s’inspirer du Plan Marshall, un programme de reconstruction de l’Europe de l’Ouest après la catastrophe de la Deuxième Guerre mondiale. Mais en dépit de promesses maintes fois répétées, les pays les plus riches n’accordent toujours qu’une part minus-

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cule de leur budget à l’aide internationale. En fait, plus d’argent va des pays pauvres vers les pays riches par les remboursements de dette, que des pays riches vers les pays pauvres pour leur développement et l’aide humanitaire. Les États-Unis, par exemple, ne consacrent que , % de leur produit national net à l’aide au développement international . Certes, un équivalent du plan Marshall appliqué aux pays les plus pauvres aurait pu être condamné pour son esprit impérialiste, surtout que l’aide financière aurait sans doute été conditionnelle à certains choix politiques et économiques déterminés par les États-Unis ou la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Ce nouveau plan Marshall aurait pu favoriser les forces libérales dans les pays musulmans et marginaliser les islamistes dogmatiques, tout comme le plan Marshall avait pour objectif d’encourager les populations des pays d’Europe occidentale à adhérer au libéralisme et à rejeter le communisme de Moscou. Malgré cela, ce geste aurait tout de même pu marquer un changement radical dans les rapports entre les pays riches et les pays pauvres, en plus de répondre à des exigences de justice internationale en termes de redistribution de la richesse. Les États-Unis auraient également pu s’engager dans un processus de réflexion historique et politique pour évaluer en quoi la politique internationale de leur État avait des impacts néfastes dans plusieurs pays et encourageait des franges de la population à considérer l’Occident en général et les États-Unis en particulier comme des ennemis. Le

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spécialiste de l’islamisme militant Gilles Kepel a en effet bien démontré que ce n’est que de manière secondaire que l’Occident est ciblé par les islamistes radicaux. Leur ennemi principal reste le despote corrompu qui règne sur un pays musulman, soit le Shah en Iran dans les années , les marxistes en Afghanistan dans les années , le parti socialiste du FLN en Algérie dans les années , Hosni Moubarak en Égypte, Saddam Hussein en Irak, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et le Fatha en Palestine, Ben Ali en Tunisie, Pervez Mousharaf au Pakistan. Les islamistes radicaux critiquent ces despotes pour leur autoritarisme, leur corruption et pour leur abandon des principes de l’islam. Depuis les années -, les despotes et les islamistes se nourrissent mutuellement, les uns et les autres justifiant leurs politiques brutales en identifiant l’autre comme l’ennemi à abattre et la menace principale pour le bien commun du pays. Ces deux forces s’opposent de plus aux groupes libéraux et communistes qui présentent un danger imminent pour leur système autoritaire et inégalitaire. L’injustice et les inégalités sociales dont sont responsables les despotes et leurs amis favorisent les islamistes qui disposent d’organisations et de moyens économiques pour venir en aide à la part de la population qui se sent exclue de la vie économique et politique de son pays. Le Peshawar, par exemple, est aujourd’hui reconnu comme le bastion des islamistes actifs au Pakistan aussi bien qu’en Afghanistan. Les nationalistes progressistes diri-

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gés par Walie Khan y représentaient la force politique la plus importante jusque dans les années . Ils ont ensuite été marginalisés par la montée en puissance des groupes islamistes, rendue possible par l’aide financière et militaire en provenance des États-Unis. En Occident, on a souvent préféré s’étonner en s’exclamant « Mais pourquoi le reste du monde nous détestet-il tant ? » Cette question cherchait une réponse dans les débats sur l’incompatibilité des valeurs occidentales et celles de l’islam, plutôt que de chercher dans l’histoire politique et les rapports de force des fondements sur lesquels des leaders islamistes pouvaient élaborer une justification rationnelle des attaques contre l’Occident. Certes, les islamistes s’offusquent devant les femmes sans pudeur, les familles éclatées, le racisme, l’alcoolisme et la toxicomanie, la délinquance et l’homosexualité extravertie qui caractérisent, selon eux, l’Occident. S’il « faut prendre au sérieux l’idéologie qui a conduit aux attentats du  septembre », comme le conseille le philosophe Daniel Tangay qui parle de « guerre de religion » et d’un « problème théologicopolitique contemporain », il est possible de considérer que certains islamistes sont uniquement motivés par des considérations religieuses. Mais dire que « les idées mènent le monde » peut aussi signifier que les arguments religieux sont utilisés par les idéologues islamistes pour mobiliser des militants dont l’engagement sert aussi des intérêts matériels – volonté de pouvoir, de richesse, etc. –, surtout en ce qui

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concerne les frappes contre les États occidentaux. Ce qui est visé, c’est sans doute moins de détruire l’Occident à coups d’attentats ou de l’envahir pour le convertir à l’islam par les armes, que de miner les alliances entre les gourvernements occidentaux et les despotes au pouvoir dans des pays musulmans. C’est un problème de rapport de force injuste au sein des sociétés musulmanes, aussi bien ou même plus qu’un problème théologique entre l’Occident et l’Orient. Enfin, toujours selon Iris Marion Young, il aurait été possible pour celles et ceux qui croyaient nécessaire de réagir par la force à l’attaque du  septembre de la considérer comme un acte criminel mené par des agents privés, et non comme un acte de guerre qui justifiait une réaction d’État à État. C’est alors qu’il aurait fallu réagir par l’action d’une police internationale, plutôt que de mobiliser des armées. De vastes opérations policières auraient certainement entraîné des bavures. Des innocents auraient été appréhendés injustement et certains auraient sans doute été torturés. Young pense qu’il aurait néanmoins été possible par une opération policière internationale de démanteler les réseaux islamistes et de minimiser les risques d’attentats tout en maximisant les chances d’appréhender les criminels. Cette opération policière aurait peut-être permis d’atteindre certains des objectifs poursuivis par la « guerre au terrorisme » sans encourir les effets néfastes associés à la guerre : augmentation très importante du nombre de victimes civiles et des dommages matériels, flots de migration,

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détérioration des relations entre les peuples, justifications supplémentaires pour d’autres attentats. Le recours à des tribunaux internationaux pour juger les activistes islamistes aurait aussi peut-être permis de minimiser les tensions entre l’Occident et le reste du monde en donnant au processus une apparence plus cosmopolite. Des solutions comme une vaste opération policière, un tribunal international, un nouveau Plan Marshall, une réflexion historique sur les rapports inégalitaires entre les peuples et la suspension de l’aide aux despotes, ne sont pas parfaites et auraient toutes entraîné des effets négatifs et produit de nouveaux rapports de pouvoir inégalitaires. Les dirigeants des États-Unis ont finalement choisi la pire des solutions : la guerre. Ce choix allait alimenter à son tour le conflit entre l’Occident et l’Orient, dont le clivage n’est pas tant le résultat d’un débat moral au sujet de valeurs incompatibles, mais bien une question de lutte pour le pouvoir et de rapports de force. À peine quelques jours après le  septembre , l’Afghanistan était déjà dans la ligne de tir. Attaquer ce pays comportait plusieurs avantages. Premièrement, une grande part de la population des États-Unis espérait que leur gouvernement riposte par les armes, ce qui convenait tout à fait aux dirigeants. L’Afghanistan est un pays lointain, dont l’armée ressemblait plus à un regroupement de miliciens qu’à une organisation moderne et bien équipée. De plus, le pays était miné par une guerre civile entre les taliban

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et les milices de Front uni (FU) et par des sécheresses terribles ayant entraîné un effondrement de l’agriculture et des situations de famines, au point où des familles vendaient leurs filles en échange de nourriture. Bombarder et envahir ce pays ne représentait donc pas un très grand défi pour la plus forte armée du monde. Ce pays est également très bien situé en termes géostratégiques. Il est à la frontière de la Chine, avec qui les États-Unis avaient entretenu des relations tendues pendant l’été , déployant même une flotte au large du continent pour protéger Taiwan. Envahir et occuper militairement l’Afghanistan permettait de se positionner avantageusement face à la Chine. Cette invasion permettait également de prendre racine dans la zone d’influence de la Russie, avec qui les États-Unis entretenaient toujours une certaine rivalité malgré la fin de la guerre froide. Rien d’étonnant, d’ailleurs, à ce que les dirigeants des États-Unis aient saisi l’excuse de la guerre contre l’Afghanistan pour justifier l’installation de bases militaires au Kirghizistan et en Ouzbékistan. Par ailleurs, les taliban déplaisaient aux autorités américaines depuis quelques années. Pour intimider la population locale, les taliban avaient dynamité en mars  deux statues de Bouddha géantes à la suite de leur offensive contre la ville de Yakowlang, suivie par l’exécution sommaire de centaines de civils. L’attaque contre les statues géantes avait déclenché des protestations partout dans le monde. Les taliban ont alors reproché à l’Occident de por-

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ter plus d’attention à des statues de pierre qu’à la population afghane, rhétorique qui dissimulait mal le fait que les taliban eux-mêmes se souciaent bien peu de leur propre population. . . En mai , les taliban avaient fermé un hôpital de coopérants italiens à Kaboul et refusé de collaborer à un projet de vaccination des enfants coordonné par l’ONU. Mais surtout, les taliban fermaient les yeux sur les camps d’entraînement pour activistes islamistes qui continuaient à opérer dans le pays, et par lesquels étaient passés, semblaitil, les activistes responsables de diverses actions d’éclat : attentats contre des ambassades des États-Unis en Afrique en , importation d’explosifs en provenance du Canada pour attaquer l’aéroport de Los Angeles en . Les taliban et le réseau Al Qaïda avaient eu jusqu’alors des objectifs distincts et des relations distantes. Les premiers adoptaient une approche régionaliste et se limitaient à vouloir imposer leur autorité sur un seul pays alors que les seconds optaient pour une perspective internationaliste et se proposaient de mener la guerre contre l’Occident. C’est en quelque sorte l’arrêt de l’aide financière en provenance des États-Unis et d’ailleurs qui a rendu nécessaire, dans l’esprit des taliban, leurs rapprochements avec le réseau d’Oussama Ben Laden. Ce rapprochement avec les islamistes internationalistes a ensuite accentué la dégradation des relations entre les taliban et l’Occident. L’attaque aérienne du  septembre  contre les États-Unis allait donner l’occasion au président Bush II

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de lancer la « guerre contre le terrorisme », une notion qui comportait plusieurs avantages : le terrorisme est un phénomène complexe, mais qui désigne bien sûr toujours la violence des « autres », principalement d’acteurs politiques non étatiques. Même si la Maison Blanche est en principe pour la privatisation de l’économie, elle est contre la privatisation de la guerre. . . à moins que les entrepreneurs militaires ne soient des miliciens qui lui sont alliés, comme les moudjahidin en Afghanistan dans les années  ou les Contras au Nicaragua qui luttaient contre le régime sandiniste. Ou encore comme les mercenaires d’agences privées comme ArmorGroup, Dyncorps, Aegis Defence Services et Blackwater, qui prétendent « défendre et promouvoir la sécurité, la paix, la liberté et la démocratie partout », et que l’armée des États-Unis engage par milliers pour servir en Irak et ailleurs et qui y sévissent en toute impunité a . En fait, le président Ronald Reagan, alors même qu’il finançait les rebelles en Afghanistan et au Nicaragua, avait joué la carte rhétorique de la lutte contre le terrorisme, et George Bush père, qui était son vice-président, avait déjà développé en  une politique visant à « combattre le terrorisme » mais qui n’identifiait pas, bien entendu, les moudjahidin ni les Contras comme des organisations terroristes. En , la déclaration de guerre au terrorisme présageait un a. Le gouvernement irakien a déclaré qu’il expulserait les agents de Blackwater, en septembre , à la suite de l’assassinat de plusieurs civils. Il semble depuis être revenu sur sa décision

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conflit interminable entre l’Occident et l’Islam, ponctué d’attaques contre des États qui abritaient ou appuyaient des islamistes internationalistes. Suite au  septembre , Bush II a d’abord expliqué qu’il engagerait une guerre contre Oussama Ben Laden. Il exigeait d’ailleurs des taliban qu’ils le lui livrent, faute de quoi les États-Unis attaqueraient l’Afghanistan. Les taliban avaient répondu le  septembre en demandant des preuves permettant de justifier l’arrestation et l’extradition de Ben Laden. Bush II avait refusé de fournir la moindre preuve ; il préparait déjà l’invasion de l’Afghanistan, qui débuta le  octobre, soit moins d’un mois après les attaques du  septembre. Le er octobre, les taliban avaient décidé de ne plus exiger de preuves et proposé de remettre Ben Laden au Pakistan où il pourrait être jugé par un tribunal international. Il aurait donc été possible de s’entendre avec les taliban si l’objectif avait été de mettre la main sur Ben Laden. Ari Fleischer, porte-parole de la Maison Blanche, avait finalement déclaré qu’il « n’y aura ni discussions, ni négociations avec les taliban ». Les autorités des ÉtatsUnis avaient d’ailleurs annoncé que l’objectif n’était plus de capturer les terroristes, mais de renverser le régime des taliban parce qu’il abritait des terroristes a . Avant d’entrer dans la première salle de l’exposition sur la mission canadienne a. Six ans plus tard, les journaux parlent encore des « talibans expulsés du pouvoir en  par les États-Unis pour avoir refusé de livrer le chef d’Al Qaïda, Oussama Ben Laden ».

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en Afghanistan, au Musée de la guerre du Canada à Ottawa, on peut lire cette explication : « Le  septembre , des terroristes attaquèrent les États-Unis, qui réagirent en allant faire la guerre en Afghanistan, avec l’aide du Canada et d’autres alliés. Ils y renversèrent d’abord le gouvernement qui avait donné asile aux terroristes, puis participèrent à la reconstruction du pays. » Dans la première salle, l’exposition débute par cette explication : « Le refus des talibans de livrer Ben Laden et ses partisans, après le  septembre, a conduit les Nations Unies à autoriser une intervention militaire internationale qui a débuté le  octobre  . » C’était donc en quelque sorte l’ensemble de la population afghane qui allait être punie par le feu et l’acier pour les attentats du  septembre , planifiés hors de l’Afghanistan et perpétrés par une vingtaine d’individus, originaires en majorité d’Arabie saoudite et d’Égypte, deux pays dirigés par des alliés des États-Unis. Arundhati Roy, auteure indienne et militante altermondialiste, note que « la logique sur laquelle repose la guerre contre le terrorisme et le terrorisme est exactement la même. Dans les deux cas, on fait payer les citoyens ordinaires pour les actions de leur gouvernement ». Aux États-Unis même, des voix s’élevaient contre les préparatifs de guerre. Une femme, Barbara Lee, fut la seule membre du Congrès des États-Unis à voter contre le déclenchement d’une guerre en riposte à l’attaque du  septembre. La déclaration déposée le  septembre devant

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le Congrès stipulait que « le président est autorisé à utiliser toute la force nécessaire et appropriée contre les nations, les organisations ou les personnes qu’il identifiera comme ayant planifié, autorisé ou aidé les terroristes dans leur attaque du  septembre, ou ayant hébergé de telles organisations ou personnes ». « Je pense », disait Barbara Lee, que cette guerre « entraînera plus de risques pour la vie d’innocentes et d’innocents ». « Nous devons réagir, mais la nature de notre réponse déterminera pour nous-mêmes et pour nos enfants le monde que nous leur offrirons en héritage. » Il y a « plusieurs manières d’aller à la racine de ce problème – économique, diplomatique, juridique et politique, aussi bien que militaire. Se précipiter à lancer des contreattaques militaires nous fait courir un trop grand risque que plus d’hommes, de femmes et d’enfants innocent-e-s soient tué-e-s ». Tout de suite après le vote au Congrès, Barbara Lee reçut des messages l’accusant d’être une traîtresse, une communiste, ainsi que des menaces de mort . Dans un article du Washington Post publié le  septembre , et intitulé « Qui est Barbara Lee ? », elle était identifiée comme une « gauchiste », une « staliniste », une « trotskyste » et une « pacifiste ». Lors d’une conférence prononcée après cette turbulence, Barbara Lee expliqua son choix de voter contre la motion du Congrès : Comme tout le monde, j’étais en colère [à la suite de l’attaque du  septembre]. Mais cela ne voulait pas dire que je croyais que

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le Congrès des États-Unis, avec si peu de preuve et d’information, et sans aucun débat ou presque, devait accorder à l’exécutif cette autorité si grande lui permettant de mener potentiellement la guerre contre plus de  pays. [. . .] Le Congrès ne votait pas pour déclarer la guerre ; il votait pour donner des pouvoirs presque illimités au président pour poursuivre les responsables de l’attaque du  septembre et quiconque les aurait aidés. Je ne pouvais pas donner mon aval à un si grand pouvoir de faire la guerre . Amber Amundson, l’épouse d’un officier de l’armée des États-Unis tué lors de l’attaque aérienne contre le Pentagone, signait pour sa part, dans le Chicago Tribune du  septembre, une lettre à l’attention des dirigeants des États-Unis dénonçant les préparatifs de guerre : J’aimerais qu’il soit clair que ma famille et moi-même ne trouvons aucun réconfort dans vos mots de rage. Si vous décidez de répondre à cette brutalité incompréhensible en perpétuant la violence contre d’autres êtres humains innocents, vous ne pouvez le faire en prétendant que c’est pour faire justice à mon époux. [. . .] Craig [l’époux tué] croyait qu’en travaillant au sein du système militaire, il pouvait aider à maintenir le cap sur les planifications

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de maintien de la paix [. . .]. Il ne s’agissait pas d’une rhétorique vide ou d’une contradiction pour lui, mais cela participait de son rêve. Il croyait que son rôle dans l’armée pouvait faire avancer la cause de la paix dans le monde. [. . .] Nous ne pouvons résoudre la violence par la violence. Mahatma Gandhi a dit : « Un œil pour un œil rend tout le monde aveugle. » [. . .] Je demande aux dirigeants de notre nation de ne pas prendre la voie qui conduit à une plus grande propagation des haines – de ne pas faire de la mort de mon mari simplement une autre mort dans une spirale meurtrière sans fin . Bien sûr, l’Afghanistan a été bombardé. Non pas parce que le gouvernement afghan avait attaqué les États-Unis, mais parce que ce pays hébergeait des terroristes. À ce compte, l’aviation cubaine aurait eu la légitimité de bombarder les États-Unis dans les années  pour avoir hébergé et entraîné des exilés cubains cherchant à renverser Fidel Castro. Plus de   rebelles anticastristes débarquèrent, le  avril  à la Baie des cochons, avec le soutien de la CIA et de pilotes de guerre des ÉtatsUnis. Comme l’a fait Bush II après le  septembre , Fidel Castro aurait pu déclarer que « [s]i un gouvernement finance des hors-la-loi et des tueurs d’innocents, il devient alors lui-même un hors-la-loi et un tueur ».

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Cuba aurait aussi eu la légitimité de bombarder et d’envahir les États-Unis, suite au refus des autorités américaines de condamner, à l’hiver , Luis Posada Carriles, qui avait planifié l’explosion en plein vol d’un avion de Cubana en octobre , provoquant la mort de  personnes. D’ailleurs, la rhétorique officielle cubaine désigne les ÉtatsUnis et George Bush comme des « terroristes ». Et si Cuba avait bel et bien bombardé et envahi les États-Unis, au nom de la défense du droit international et de la lutte contre le terrorisme, comment aurait-il fallu nommer les groupes s’opposant par les armes à cette attaque du territoire américain ? Des « résistants » ou des « terroristes » ? Cuba n’a jamais bombardé les États-Unis pour répliquer aux attaques en provenance des États-Unis, ni pour contester l’embargo imposé par les États-Unis contre Cuba depuis plus d’une génération. D’ailleurs, aucun des pays d’Amérique latine n’a bombardé les États-Unis pour les punir d’avoir fomenté des coups d’État et commandité des assassinats politiques dans les années -, ou pour avoir miné ses ports, comme au Nicaragua, ou pour l’avoir tout simplement envahi comme la Grenade et le Panama. On ne pourra donc jamais savoir si des dirigeants et des intellectuels occidentaux auraient trouvé légitime que l’ensemble du territoire des États-Unis soit ciblé par des bombardements de masse. Ce que l’on sait, toutefois, c’est que les élites politiques et médiatiques d’Occident ont applaudi alors que commençaient les bombardements

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contre l’Afghanistan, candidement nommés « frappes chirurgicales ». Selon un témoin, pourtant, « [l]es explosions étaient si grandes et si massives que cela ressemblait à un tremblement de terre, à une bombe atomique larguée sur Kaboul ». La revue Newsweek y allait pour sa part d’un texte d’analyse au titre prometteur : « Il est temps d’envisager la torture : c’est un monde nouveau, et survivre pourrait bien requérir d’anciennes techniques qui semblaient impensables . » Pendant ce temps, quelques centaines d’Afghans – chefs de guerre, universitaires, etc. – opposés aux taliban étaient réunis à Peshawar, au Pakistan. Ils ont demandé à l’unanimité que cessent les frappes aériennes qui tuaient tant d’innocents. Selon Abdul Haq, l’un des opposants aux taliban, l’invasion ne pouvait permettre la capture de Ben Laden. Il fallait plutôt aider les forces politiques d’opposition actives en Afghanistan à renverser les taliban, dont le régime n’était pas si solide. Abdul Haq affirmait de plus que les États-Unis démontraient par leur attaque meurtrière qu’ils se « moquaient de la souffrance des Afghans » et ne cherchaient qu’à réaliser une « démonstration de force, remporter une facile victoire et faire peur au monde entier », c’est-à-dire semer la terreur. Les bombes, bien sûr, continuaient à pleuvoir, alors qu’en Occident des intellectuels débattaient pour savoir si l’attaque du  septembre était la conséquence inévitable de l’impérialisme du vempire ou plutôt le résultat d’une

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culture islamique incompatible avec les valeurs du libéralisme, voire d’une démence fanatique et barbare a . Comme ils étaient loin, alors, ces discours complaisants des années  au sujet des « résistants » afghans, répliques des pères fondateurs des États-Unis et véritables « combattants de la liberté » qui se tenaient, tel David contre Goliath, en première ligne contre l’impérialisme et qu’il ne fallait surtout pas associer à nos conceptions « d’intégrisme et de féodalisme ». * *

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La Maison Blanche a ensuite lancé une campagne de marketing politique pour expliquer que la guerre était menée pour le bien des femmes afghanes, sans doute très étonnées de savoir que la plus grande puissance militaire du monde les bombardait pour leur bien. Voilà qui constituait la troisième justification énoncée en quelques semaines de la guerre contre ce pays lointain. L’équipe de conseillers en marketing politique de la Maison Blanche demanda à Laura Bush de sortir momentanément de son rôle officiel de potiche pour évoquer, un trémolo dans la gorge, le malheur des femmes afghanes. Le  novembre, Laura Bush fut donc la première épouse de président à prononcer le message radiophonique présidentiel hebdomadaire a. Jacques Pelletier a proposé une analyse des débats entre intellectuels au Québec à la suite de l’attaque aérienne du  septembre  .

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du samedi matin. Elle y présenta la guerre des États-Unis contre l’Afghanistan comme un moyen juste pour mettre un terme à « la guerre des taliban contre les femmes ». La défaite rapide des taliban était présentée comme une victoire pour les femmes afghanes. Ainsi, dans son discours sur l’état de l’Union du  janvier , George Bush II déclare que « [l]e drapeau américain flotte de nouveau audessus de notre ambassade à Kaboul [. . .]. Aujourd’hui, les femmes sont libres ». Il ajoute que « [l]es mères et les filles d’Afghanistan étaient captives dans leurs propres maisons, interdites de travail ou d’étude – aujourd’hui, les femmes sont libres ». Le  mars , Laura Bush prenait de nouveau la parole, cette fois à la Commission des Nations Unies sur le statut des femmes, pour insister que la guerre contre l’Afghanistan fût nécessaire pour libérer les Afghanes du joug des taliban a . Depuis la légendaire guerre de Troie menée par les Grecs pour reprendre la belle Hélène et le rapt des Sabines par les fondateurs de Rome, on sait que les hommes livrent des guerres pour les femmes, c’est-à-dire pour s’en emparer à leur profit. Cependant, je crois bien qu’il s’agissait là de la première fois qu’une superpuissance politique, économique et militaire prétendait envahir un pays pour en libérer les femmes. a. La féministe Laura J. Shepherd indique que Laura Bush a souvent parlé dans ses discours des « femmes et enfants » d’Afghanistan, une association qui tend à infantiliser les femmes .

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Paradoxalement, le discours officiel présentant la guerre comme une opération de sauvetage des femmes afghanes paraît crédible en partie parce que les féministes avaient travaillé si fort pour faire connaître le sort tragique des Afghanes sous le règne des taliban. En d’autres mots, les dirigeants des États-Unis instrumentalisent à la fois les féministes occidentales, dont ils se réapproprient les analyses critiques des taliban hier encore reçus avec honneur par les élites aux États-Unis et en France, et les femmes afghanes, en prétendant œuvrer à leur libération après avoir financé et armé ceux qui les ont opprimées. Ainsi, la campagne Feminist Majority mobilisa aux États-Unis dès le milieu des années  des vedettes de la télévision et des arts et spectacles pour demander d’« arrêter l’apartheid sexiste en Afghanistan », alors que les dirigeants de la Maison Blanche sympathisaient avec les taliban. Certaines personnalités témoignèrent en vain, à cette époque, devant le Comité sénatorial des relations étrangères pour dénoncer les politiques talibanes à l’égard des Afghanes. Feminist Majority répondit favorablement à la demande de féministes afghanes, comme Zeiba Shorish-Shamley, de former une coalition exigeant du président Bill Clinton (qui accordait une grande importance à l’électorat féminin) qu’il durcisse sa position face aux taliban. Trois cents organisations, certaines féministes, d’autres syndicales et de défense des droits de la personne emboîtèrent le pas. Des porte-parole rencontrèrent le président Clinton et des

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centaines de lettres furent envoyées à la Maison Blanche pour plaider en faveur des Afghanes. En mars , Mavis Leno, l’une des porte-parole de la coalition, déclara que les « États-Unis sont en partie responsables des conditions de vie des femmes en Afghanistan. Depuis des années, notre pays fournit des armes aux moudjahidin pour combattre les Soviets ». Malgré cette précision, les analyses que cette campagne produisit comportaient peu de perspective historique qui aurait permis de constater que les actions du gouvernement des États-Unis des dernières décennies en Afghanistan avaient directement participé à la dégradation progressive des droits des Afghanes. La campagne entretint de plus l’idée fallacieuse que les femmes afghanes avaient la possibilité de travailler, d’étudier et de se déplacer librement avant l’arrivée au pouvoir des taliban. Or les diverses milices qui se succédèrent au pouvoir après la chute des communistes afghans, dont celle du charismatique commandant Massoud, imposèrent toutes des mesures discriminatoires très dures à l’égard les femmes. Un musicien afghan explique d’ailleurs que c’est avec l’accession au pouvoir des marxistes afghans que « les possibilités de concerts se sont multipliées, et il m’est même arrivé d’aller faire des démonstrations dans les classes de musique des écoles de filles. . . Les difficultés ont commencé lorsque les moudjahidin sont arrivés en  ».

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Lorsque les bombardements débutèrent en octobre , Feminist Majority ne s’y opposa pas a , contrairement à Afghan Women’s Mission, une autre organisation féministe des États-Unis qui entretient des liens avec des féministes afghanes et demanda l’arrêt des bombardements pour permettre aux organisations humanitaires de distribuer de la nourriture. Les militantes de l’Association révolutionnaire des femmes afghanes (RAWA) avaient diffusé quant à elles un communiqué une semaine avant le début des bombardements qui condamnait le recours « au fléau de la guerre de destruction » et qui proposait « le recours à l’insurrection générale » pour « se débarrasser des talibans et d’Al Qaïda ». La Marche mondiale des femmes (MMF), une organisation à laquelle sont associés des milliers de groupes de femmes dans des dizaines de pays, émit aussi une déclaration quelques jours après le début des bombardements pour dénoncer la guerre contre l’Afghanistan. La coordonnatrice de la MMF, Diane Matte, précise que « [c]ette guerre est non seulement inhumaine, mais inefficace pour régler la crise du terrorisme ». Enfin, alors que les dirigeants occidentaux se félicitent d’avoir vaincu les taliban et libéré les Afghanes avec l’aide des milices de l’Alliance du Nord, la RAWA déclarait que « [l]es peuples a. En , Feminist Majority propose une pétition demandant à la Maison Blanche de mettre sur pied un Plan Marshall d’aide financière massive à l’Afghanistan, mais aussi d’augmenter les forces militaires. Certaines féministes des États-Unis sont plutôt critiques du manque de réserve de Feminist Majority face à la guerre.

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du monde doivent savoir qu’en termes de viols de masse de fillettes et de femmes de  à  ans, le bilan des taliban n’est en rien comparable à celui des partenaires de l’Alliance du Nord », actuellement au pouvoir. L’opinion publique n’a rien su ni rien entendu des féministes opposées à une guerre prétendument menée pour libérer les femmes afghanes : leurs voix furent passées sous silence, leurs mobilisations et leurs actions laissées dans l’ombre. À l’inverse, ce sont des femmes militaristes comme Laura Bush qui eurent le privilège de se faire entendre, ainsi que beaucoup d’hommes, dont le président des ÉtatsUnis George Bush II et son secrétaire de la guerre Donald Rumsfeld, le premier ministre de la Grande-Bretagne Tony Blair et le premier ministre du Canada Jean Chrétien, en plus de tous les intellectuels mâles (moi y compris) qui étalèrent dans les médias leurs réflexions plus ou moins savantes a . Quelques années plus tard, les caméras des médias se massaient pour croquer sur le vif des Afghanes – toujours a. La féministe Madeleine Bunting a évalué la place des plumes féminines dans cinq grands journaux britanniques avant et après l’attaque du  septembre pour constater que les hommes monopolisent plus encore la parole publique durant les jours suivant l’attentat : « Les hommes dominent le débat, modèlent notre compréhension de ce qui est survenu, comment cela est survenu et ce qui doit survenir à l’avenir. » Or les hommes sont plus que les femmes favorables à la guerre : en Grande-Bretagne,  % des hommes étaient en faveur de bombardements contre l’Afghanistan (contre  % pour les femmes) et  % étaient favorables à une guerre terrestre ( % pour les femmes) .

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silencieuses et si possible en burka – en file pour aller voter aux élections présidentielles ou législatives. Ces images se voulaient la preuve que les Afghanes étaient libres, puisque la liberté se résume comme chacun le sait en Occident à déposer un bulletin de vote marqué d’un X dans une urne électorale. Des féministes afghanes désabusées notaient pourtant après les premières élections « libres » que les candidats avaient été principalement d’anciens membres du régime marxiste et des chefs de guerre aux mains pleines de sang, ainsi que des trafiquants de drogue a . Ce sont eux qui gouvernent maintenant cette « démocratie » à la suite d’élections minées par de multiples irrégularités . Pourquoi s’attendre à plus de la part des dirigeants la Maison Blanche, membres d’un Parti républicain qui encourage l’antiféminisme aux États-Unis ? La féministe Meghana Nayak, professeure de science politique à l’Université Pace, à New York, dénonce ce qu’elle nomme « la guerre de Bush contre les femmes », rappelant que la condition des femmes états-uniennes s’est dégradée dans plusieurs domaines depuis qu’il est au pouvoir. Les femmes n’y comptent que pour  % des membres du Congrès. La politique étrangère du président Bush II à l’égard des femmes est également désastreuse. L’Afghanistan est le pays dont le taux de mortalité infantile et de mortalité à l’aca. En plus des diverses intimidations et même d’assassinats ciblés, BBC News rapportait que le frère du président Hamid Karzaï avait menacé de brûler les maisons des gens qui ne voteraient pas pour son frère et  % des femmes mariées ont voté selon le choix de leur mari.

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couchement est le plus élevé. Pourtant, le gouvernement de Bush II a décidé de couper l’aide financière internationale aux programmes de planification des naissances diffusant de l’information et offrant des services d’avortement, même dans les cas où il s’agit de fillettes enceintes des suites d’un viol. Dans le discours de justification du vempire, la présidence des États-Unis utilise néanmoins les Afghanes pour se protéger contre les critiques selon lesquelles elle n’en ferait pas assez pour les femmes aux États-Unis et ailleurs. Certes, les anciens moudjahidin qui reprirent le contrôle de Kaboul avec l’aide des États-Unis en  concédèrent à leurs alliés occidentaux l’insertion dans la nouvelle Constitution d’une référence à l’égalité entre les femmes et les hommes. Le responsable de la Haute cour de justice déclara toutefois ne pas vouloir tenir compte de ce principe pour des raisons religieuses. L’Afghanistan reste soumis à une loi islamique sous le nouveau régime officiellement nommé République islamique d’Afghanistan. À titre d’exemple, le juge Ahamat Ullha Zarif explique que « les exécutions publiques et les amputations continueraient en accord avec la loi islamique ». Il y a, cela dit, quelques améliorations en comparaison avec le régime taliban. Sous les taliban, le corps des personnes pendues restait exposé publiquement pour quatre jours. Le corps des pendus n’est plus exposé publiquement, en théorie, que  minutes dans la nouvelle République islamique d’Afghanistan. Les taliban

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perpétraient leurs exécutions dans le stade, tandis qu’il est maintenant réservé au sport et les exécutions ont lieu ailleurs a . Et « [l]es personnes adultères seront lapidées avec des pierres plus petites pour leur donner une chance de s’échapper ». À peine quelques jours après la « libération » de Kaboul par les États-Unis en , un porte-parole des moudjahidin avait expliqué sur les ondes de BBC World que le port de la burka n’était plus imposé aux femmes. Elles n’avaient plus qu’à porter l’équivalent du tchador iranien, soit un tissu enveloppant le corps, la tête et même le visage, mais laissant les yeux découverts. Pour une fois qu’une guerre est menée au nom de la liberté des femmes, on aurait pu espérer un résultat plus fulgurant. . . « Mais eût-ce été plus », demande la féministe Christine Delphy, « est-ce que cela justifierait la guerre ? Et si la défense des droits des femmes était la vraie raison des bombardements américains, est-ce que cela justifierait les bombardements ? » La réponse qu’elle donne pointe en direction d’une éthique qui n’est plus celle d’un vempire : Je voudrais proposer une règle simple de morale internationale qui peut valoir aussi entre les personnes : on n’a pas le droit de prendre des décisions, surtout héroïques, quand d’autres que vous vont en supporter les conséquences. La seule population qui peut a. En septembre ,  détenus ont été fusillés dans une prison de Kaboul .

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décider qu’une guerre vaut le coût, c’est celle qui subit ce coût. Or ici, celle qui a décidé la guerre ne subit pas la guerre, et celle qui subit la guerre n’a pas décidé la guerre . Si la Maison Blanche juge que l’émancipation des femmes mérite une guerre, alors Delphy propose « que Rumsfeld [secrétaire de la guerre de Bush II] par exemple dise : “Je préfère mourir plutôt que de voir les femmes afghanes une minute de plus sous la coupe des Talibans” ; que les Occidentaux mettent leurs vies dans la balance, et non pas celles des Afghanes . » Par ailleurs, ce discours au sujet d’une guerre menée pour libérer les Afghanes relève de l’idéologie patriarcale qui présente les femmes comme des victimes et permet de glorifier des hommes protecteurs (les bons) combattant des hommes prédateurs (les méchants) a . En règle générale, comme l’indique l’Israélienne Nurit Peled Elhanan : « Le soi-disant monde libre a peur de l’utérus musulman. » Dans la dynamique entre l’Occident et l’Orient, marquée par le néocolonialisme et le racisme, on apprend en Occident aux femmes « à croire que leur utérus est un atout national, tout comme on leur apprend à croire que l’utérus musulman est une menace internationale ». On invente même des concepts comme « la bombe démographique », arme a. Merci à Mélissa Blais pour m’avoir la première fait comprendre ce rapport dynamique entre l’homme sauveur et l’homme prédateur, et son effet de légitimation de la domination masculine.

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par laquelle les Palestiniennes parviendraient à détruire l’État d’Israël en l’inondant de leurs enfants . Dans cette construction imaginaire, les femmes musulmanes représentent un danger. Or dans le discours de légitimation de la guerre contre l’Afghanistan, les femmes afghanes représentent plutôt la faiblesse féminine absolue face aux prédateurs ultimes – les taliban. La guerre pour sauver les femmes en Afghanistan prend alors l’apparence de la mission ultime de l’homme occidental sauveur et protecteur. Cette perspective est d’ailleurs revendiquée par un historien de la guerre plutôt misogyne, Martin Van Creveld, qui déclare que « la protection des femmes (et des enfants, naturellement) est l’une des principales raisons pour lesquelles on fait la guerre et pour lesquelles les hommes sont censés donner leur vie. [. . .] La propagande, pour être efficace, doit insister sur la faiblesse physique des femmes et leur incapacité relative à se battre . » Il y a pourtant en Afghanistan des femmes actives qui s’organisent et résistent aux diverses élites politiques qui cherchent à dominer les femmes. Ainsi, les femmes de l’organisme Humanitarian Assistance for Women and Children in Afghanistan (HAWCA), fondé sous les taliban en , offre aux filles et aux femmes des programmes d’éducation, de la nourriture, de l’aide médicale et des thérapies en Afghanistan et dans les camps de réfugié-e-s au Pakistan. Une membre de cette organisation, Orzala Ashraf, affirme que « les gens ne devraient pas penser que tout

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en Afghanistan est sans espoir et déprimant », indiquant qu’un vieux chef de clan d’une région très reculée était venu la chercher à Kaboul pour qu’elle fonde une école pour filles dans son village . C’est le cas aussi des militantes de la RAWA qui offrent des services similaires à HAWCA mais dans une perspective laïque et révolutionnaire. Selon la RAWA, le peuple afghan doit se libérer des taliban par une révolution. Certes, la RAWA est problématique pour l’élite occidentale puisqu’elle déclare que tous les régimes tyranniques ayant opprimé l’Afghanistan depuis une génération ont pris le pouvoir grâce à de l’aide de pays étrangers et insiste pour que cesse cette ingérence. Mais quel bel exemple de femmes actives dans un contexte si difficile. Dans cette organisation fondée à la fin des années , les femmes prennent seules les décisions. Les hommes n’ont pas le droit d’y détenir le statut de membres et ne participent donc pas aux prises de décision, afin d’éviter que la domination masculine ne mine de l’intérieur l’autonomie des femmes de ce groupe. Comme l’explique Nargis, une militante de la RAWA : Un homme aussi peut être féministe. [. . .] Mais nous sommes conscientes de la société dans laquelle les hommes ont toujours eu le rôle dominant et où c’est encore la mentalité, même parmi certains de nos sympathisants masculins. [. . .] Je crois personnellement que si nous laissons les hommes devenir membres,

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ils tenteront d’imposer leur manière de faire les choses, leurs opinions, et au final ils vont s’emparer des postes de direction et prendre les décisions. Parfois, cela peut même être une manière pour eux de démontrer leur masculinité. [. . .] Un autre problème dans une société soumise à la domination masculine, c’est que les hommes – particulièrement dans nos sociétés – ont des privilèges que les femmes n’ont pas. Ils savent bien que la lutte pour les droits des femmes peut aussi leur faire perdre certains de leurs privilèges. Consciemment ou non, ils peuvent donc dans certains cas être moins dédiés à la lutte des femmes . Cela dit, la RAWA a de nombreux hommes alliés, que ce soient des pères, frères ou maris des militantes qui sont sympathiques à leur cause, ou encore des gardes du corps, des médecins, des enseignants, des traducteurs et des chauffeurs, ce qui est important dans un pays où l’ont interdit aux femmes de conduire des véhicules dans certaines régions. L’élite des États-Unis choisit d’ignorer ces modèles de femmes actives qui s’organisent et luttent pour leur dignité et leurs droits, leur préférant l’image de l’Afghane victime et passive. Comme le mentionne Sonali Kolhatkar, de l’organisme Afghan Women’s Mission aux États-Unis, « [à] quoi servirait-il de diffuser des images de femmes

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afghanes militantes marchant le poing en l’air, brandissant des bannières évoquant la liberté, la démocratie et un gouvernement laïque ? Ces femmes n’auraient pas besoin d’être sauvées ». La féministe Sunera Thobani, professeure à l’Université de Colombie-Britannique et ancienne présidente du Comité national d’action sur le statut de la femme, note dans le même esprit que les féministes en Occident et en Afghanistan n’ont pas été écoutées, car il est préférable pour les élites de préserver une image des femmes passives, attendant avec impatience que des mâles sauveurs viennent les libérer de leurs mâles oppresseurs. Quand les groupes de femmes afghanes ont signalé [le] soutien de la part des États-Unis comme étant un facteur majeur de la prise de pouvoir par le régime des taliban, nous ne les avons pas prises au sérieux. Nous n’avons pas reconnu que les groupes de femmes afghanes étaient sur le front de la résistance contre le taliban et ses prédécesseurs islamistes, y compris les milices actuelles de l’Alliance du Nord. Nous avons plutôt choisi de les voir comme étant des victimes de la culture islamique que le monde occidental devrait « prendre en pitié » et « sauver ». Sans relâche, les féministes du tiers monde nous ont souligné les dangers de rendre invisibles le travail et la résistance des femmes du Sud et de réduire l’oppression

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des femmes à diverses « cultures » du tiers monde. Nous continuons en grand nombre à ne pas tenir compte de cette perspective. Maintenant, l’administration américaine soutient l’Alliance du Nord même quand les groupes de femmes afghanes s’opposent à l’action militaire des États-Unis en Afghanistan et soulèvent des questions inquiétantes concernant le fait que l’Alliance du Nord perpétue les abus en matière de droits de la personne et la violence contre les femmes dans ce pays. Si nous écoutons les voix de ces femmes, nous nous rendrons rapidement compte que l’intervention militaire des États-Unis ne va pas aboutir à l’émancipation des femmes de l’Afghanistan. [. . .] Comment peut-on justifier ces bombardements au nom de l’émancipation des femmes ? Selon la féministe Iris Marion Young, qui dit hommes protecteurs dit femmes protégées, prises nécessairement dans un rapport subordonné avec leurs protecteurs. En échange de cette protection masculine, les femmes devraient exprimer leur gratitude et leur admiration à l’égard des hommes sauveurs, mais aussi accepter que ces hommes soient responsables des affaires publiques, prenant seuls – ou presque – les décisions face à l’adversité, au nom du bien des familles et des femmes . Le journal Adsum, qui

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s’adresse aux militaires canadiens de la région de Québec et à leur famille, explique aux épouses qu’elles vivront d’autant mieux la séparation d’avec leur conjoint militaire parti libérer les Afghanes qu’elles trouveront à s’occuper et à demeurer actives, et précise : « [b]ien sûr, si vous avez des enfants, vous n’aurez aucune difficulté à vous tenir occupée a . » Voilà donc une reprise dans la vie réelle du scénario que proposent la plupart des films d’action hollywoodiens. Le héros mâle identifie la menace, que ce soit des criminels, des terroristes, un tyrannosaure géant ou des extraterrestres. Il passe ensuite à l’action alors que la femme reste en retrait. Le héros doit souvent réparer au passage une gaffe ou deux commises par cette femme qui les a mis dans le pétrin par un geste maladroit. Après tant de péripéties et d’exploits, le héros défait l’ennemi, sauvant ainsi ses amis, sa ville, son pays ou même l’humanité, avant de retrouver la femme qui l’accueille avec admiration et amour. Ces films se terminent avant de nous montrer le couple vivant heureux avec beaucoup d’enfants dans un monde enfin pacifié, mais on peut facilement imaginer que telle est la morale. Dans le discours sur « la guerre contre le terrorisme », il y a deux images de femmes passives : d’une part, les Afghanes devant être libérées et, d’autre part, les femmes occidentales qui doivent être protégées (contre le barbare venu de loin), attendant sagement le retour de leur époux a. Ce journal précise dans son bloc technique qu’il est publié « avec la permission du Commandant du e groupe de soutien de secteur ».

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parti se battre pour la liberté et. . . l’égalité. Il y a aussi deux figures d’hommes agissants et qui s’affrontent alors que les femmes restent spectatrices : celle de l’homme dominateur et ouvertement misogyne (le taliban) qui incarne une masculinité brute et primitive, face à qui se dresse l’homme sauveur et protecteur qui incarne une masculinité virile, mais chevaleresque. Cette deuxième masculinité est représentée par la figure du président Bush II qui débarque d’un avion de guerre sur un porte-avions pour annoncer en souriant que « la mission est accomplie » après la déroute des taliban, par celle des pompiers et policiers qui sont « les héros de New York » en cette journée du  septembre , ainsi que celle des soldats-bons-pères-de-famille. Bush II s’enthousiasme d’ailleurs qu’une fillette lui ait dit, au sujet de la guerre : « Même si je ne veux pas que mon père fasse la guerre, je suis prête à vous le donner. » Dans le même esprit, Bush II explique qu’un « garçon a dit aux voisins que “Papa sauve le monde” [. . .]. Il y a beaucoup d’hommes comme son papa qui combattent dans cette guerre ». Cette guerre confirme donc les patriarches dans leur rôle traditionnel. Si cette critique féministe de la guerre est toujours pertinente, elle n’est pas nouvelle. Alors que la Deuxième Guerre est sur le point d’éclater, la féministe Virginia Woolf suggère aux femmes de rester indifférentes face à l’excitation guerrière des hommes, car la guerre est presque exclusivement une affaire d’hommes. Dans ce monde d’hommes, les femmes sont en fait des « étrangères » :

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Quand il [l’homme] dit, comme l’histoire le montre qu’il a dit et qu’il pourrait dire encore : « Je me bats pour protéger notre pays » et cherche ainsi à provoquer chez elle une émotion patriotique, elle devrait se demander : « Qu’est-ce que l’expression “notre pays” signifie pour moi en tant qu’étrangère ? » Pour trouver une réponse, elle devra analyser le sens du patriotisme en tenant compte de son propre intérêt. Elle s’informera sur la position de son sexe et de sa classe dans le passé de son pays. Elle s’informera de la quantité de terre, de richesse et de propriété que possède présentement son propre sexe. Les femmes constateront alors rapidement que les hommes défendent en fait un pays qui leur appartient à eux, et non aux femmes. Encore aujourd’hui en Occident, les hommes occupent en grande majorité les postes de pouvoir dans le domaine politique, économique et financier, médiatique et culturel, scientifique, religieux, militaire et policier. Les hommes ont en général plus d’argent que les femmes, et donc plus de prestige, d’autonomie et de pouvoir. Virginia Woolf conclut : Si vous [les hommes] insistez pour prétendre que vous combattez pour me protéger, ou pour protéger « notre » pays, qu’il soit bien entendu entre nous, sobrement et rationnellement, que

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vous combattez pour valoriser un instinct de sexe que je ne peux partager ; pour obtenir des bénéfices pour lesquels je n’ai pas part et que je ne vais pas partager ; mais non pas pour valoriser mes instincts, ou pour me protéger ou pour protéger mon pays. Car l’« étrangère » dira : « en réalité, en tant que femme, je n’ai pas de pays. En tant que femme je ne veux pas de pays. En tant que femme mon pays est le monde entier . » Cette idée que les hommes mènent la guerre pour sauver ou protéger les femmes est d’autant plus curieuse que des soldats profitent toujours de la guerre pour s’approprier le corps des femmes étrangères, soit en les achetant (prostitution salariée), soit en les violant. Selon l’historien militaire Martin Van Creveld, « [l]e viol, qui fait la preuve de la domination exercée sur les femmes et de l’humiliation ultime infligée aux ennemis, est l’essence même de la guerre ». Des cas de viols par des militaires des ÉtatsUnis à la suite de l’invasion de l’Irak en  sont maintenant documentés, dont au moins un cas de viol de plusieurs filles mineures par un groupe de soldats qui les assassinèrent par la suite, ainsi que tous les membres de leur famille . Une enquête auprès de membres des marines indique que  % des répondants admettent avoir commis un viol, que ce soit ou non en contexte de guerre . En Afghanistan, les miliciens de l’Alliance du Nord, mainte-

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nant alliés des États-Unis et de l’OTAN, sont connus pour avoir perpétré de très nombreux viols. Des miliciens de Rachid Dostom, membres de l’Alliance du Nord, enlèvent des jeunes femmes pour les épouser de force et plusieurs chefs de guerre ont épousé des adolescentes alors qu’ils ont eux-mêmes plus de  ou  ans. La guerre est aussi un formidable stimulateur des réseaux internationaux de prostitution. Je n’ai pas trouvé, au fil de mes recherches, de données spécifiques au sujet du tourisme sexuel des militaires engagés dans la guerre ayant présentement cours en Afghanistan. Il y a fort à craindre toutefois qu’il soit très actif, puisque ce sont les diverses guerres en Asie qui encouragèrent l’apparition dans cette région du monde d’une prostitution directement destinée aux soldats étrangers. La Deuxième Guerre mondiale, la guerre de Corée, la guerre du Vietnam et la présence permanente de troupes des États-Unis en Corée du Sud et au Japon justifièrent le développement de la prostitution qui, d’abord destinée aux soldats des États-Unis, put ensuite se recycler dans le tourisme sexuel pour les civils. Les étatsmajors, la police militaire et des membres d’organisations internationales comme l’OTAN participent régulièrement à la mise en place et au financement de zones d’exploitation sexuelle. Aux Philippines, les propriétaires des lieux de prostitution sont d’ailleurs souvent d’anciens militaires. Pendant la guerre du Vietnam, le gouvernement des ÉtatsUnis négocia avec les autorités thaïlandaises l’ouverture de

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zones de « détente et loisir » pour ses soldats. À la suite de la guerre contre l’Irak en , des soldats des États-Unis furent envoyés en Thaïlande pour se « reposer » dans ce pays qui est le principal pôle de prostitution en Asie, avec environ  millions de prostituées, dont   enfants. Cette dynamique est à l’œuvre également lors des missions de maintien de la paix. Dans les années , par exemple, Amnistie internationale rapportait que  % des clients des réseaux de prostitution au Kosovo étaient des soldats et des policiers membres de la mission des Nations Unies. L’ONU n’a pas de tribunaux militaires pour juger les soldats qui sévissent sous son drapeau en Bosnie, au Cambodge, en Haïti, au Liberia, au Mozambique, en République démocratique du Congo et au Sierra Leone. Dans ces pays, des « gardiens de la paix » se sont adonnés à divers trafics sexuels, exigeant parfois des services sexuels en échange de nourriture ou de place dans les camps de réfugié-e-s. Plusieurs centaines de casques bleus sont soupçonnés d’avoir entretenu des rapports sexuels avec des fillettes lors de leur mission en Côte d’Ivoire. Pour excuser ses hommes, le chef de la mission des Nations Unies au Cambodge expliqua que « des soldats de  ans au sang chaud ont quand même bien le droit de s’envoyer deux, trois bières et d’aller à la chasse des jeunes beautés locales ». Des soldats sous ses ordres au Cambodge ont dépensé  dollars pièce pour de « jeunes beautés »

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vierges, dont la valeur monétaire chute à  dollars après la défloraison a . Il semble plus que probable qu’après avoir « libéré les femmes afghanes », de nombreux soldats du Canada, des États-Unis et d’ailleurs profitent de leurs permissions pour visiter – grâce aux billets d’avion défrayés par l’armée – ces zones de prostitution si proches géographiquement de la zone de combat. Pendant ce temps, en Afghanistan, la loi exige des policiers – à la formation desquels participe l’État canadien – d’arrêter les prostituées, qui peuvent être condamnées à dix ans de prison pour avoir marchandé leur sexe. Malgré cette répression, la prostitution est en croissance en Afghanistan à la suite de la chute des taliban . La féministe américaine Catharine A. MacKinnon note d’autres faits troublants dans la rhétorique des autorités officielles après l’attaque aérienne du  septembre . La guerre est lancée contre l’Afghanistan sous prétexte qu’il « hébergeait des terroristes ». Or qui menace le plus les femmes aux États-Unis ? Les « terroristes islamistes » ou les hommes dont elles sont proches, soit leur père et leur conjoint ? Aux États-Unis,   femmes ont été assassinées en  selon le FBI. Ce nombre est presque identique à celui des victimes de l’attaque du  septembre . Le FBI a. L’historien militaire Martin Van Creveld justifie lui aussi le viol de femmes par des soldats, dans une perspective misogyne, en expliquant que « [l]e viol est causé en partie par le besoin de soulagement physique – quiconque a été soldat connaît l’effet d’une période prolongée en campagne, sans femme ».

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dénombrait plus de   viols aux États-Unis pour l’année . Or, les viols sont en majorité perpétrés contre les femmes par des hommes qu’elles connaissent. Si l’homme prétend défendre « ses » femmes en temps de guerre, qui défend ces femmes contre leurs mâles protecteurs ? Évoquant les propos du président des États-Unis selon qui « [n]ous ne ferons pas de distinction entre les terroristes qui ont commis ces actes et ceux qui les hébergent », MacKinnon se demande quand les institutions internationales et les États se mobiliseront pour lutter contre le « terrorisme contre les femmes » et pour lutter contre les États, comme celui des États-Unis, qui hébergent des milliers de tueurs et de violeurs de femmes. . . Certes, des femmes se défendent et parfois même ripostent en tuant leurs agresseurs. Elles ne sont pas alors perçues comme des « combattantes de la liberté », mais plutôt traitées d’irresponsables et de folles, reconnues coupables de meurtre et condamnées à la peine de mort dans plusieurs États a . a. À noter que les femmes tuant leur époux sont en général des femmes qui ont d’abord été la cible de sa violence. Il y a en Occident une longue tradition de deux poids, deux mesures dans la répression informelle et formelle (juridique) de la violence des hommes contre les femmes et des femmes contre les hommes. Dans le royaume anglais, par exemple, l’acte de trahison de  identifiait deux types de trahison : la « grande trahison » d’un sujet face au roi et la « petite trahison » d’une épouse face à son époux, désigné comme « son seigneur immédiat ». L’épouse traîtresse qui avait attenté à la vie de son époux – son maître – était brûlée. Ce n’est qu’en  que la loi fut abrogée.

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En termes de violence contre les femmes, la guerre semble d’ailleurs accentuer les tensions même dans les pays épargnés par les combats militaires. Sunera Thobani rappelle ainsi que la guerre envoie au front des milliers d’hommes et qui ne sont plus toujours, lorsqu’ils reviennent, les conjoints aussi doux et tendres qu’ils avaient pu être avant leur départ. L’impérialisme et le militarisme ne font pas avancer la cause de la libération des femmes dans les pays occidentaux non plus. On s’efforce de convaincre les femmes de soutenir des objectifs, des pratiques impérialistes et racistes, et elles doivent vivre avec les hommes qui ont été brutalisés dans le cadre de la guerre [. . .]. Les hommes qui à l’étranger tuent des femmes et des enfants reviendront probablement à la maison sans avoir été guéris des effets de ces actes brutaux . La féministe Alice Shalvi note pour sa part que lors de la guerre contre l’Irak en , le nombre de plaintes déposées par des Israéliennes en raison de la violence de leur mari à leur égard a été multiplié par trois. Ces agressions contre des femmes survenaient alors que les autorités d’Israël ordonnaient à la population de rester cloîtrée chez elle en raison de tirs de missiles irakiens vers des villes israéliennes . Enfin, mener la guerre pour libérer les femmes afghanes n’empêche pas de pratiquer les blagues misogynes. Le chef

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d’état-major de l’armée canadienne, Rick Hillier, termina une allocution devant le Forum national des gestionnaires au sujet de la guerre en Afghanistan en exploitant le vieux stéréotype de la femme bavarde et en déplorant que son épouse parle tellement que « le seul moment où j’ai l’occasion de parler, c’est au travail, pas vrai ? » Pauvre Rick ! Heureusement qu’il est invité à parler devant le Forum national des gestionnaires, l’Economic Club de Toronto, la Fédération canadienne des municipalités et en ouverture de colloques universitaires, ainsi que par des journalistes qui lui consacrent des articles entiers . Il n’y a donc pas d’un côté des hommes sauveurs et protecteurs et de l’autre des hommes prédateurs et agresseurs. Ces icônes patriarcales de la masculinité sont en fait les deux faces de la même médaille. Chaque homme ou groupe d’hommes peut à la fois être sauveur et agresseur. Quant à l’élite des États-Unis, si elle se préoccupait sincèrement des droits des femmes dans le monde, Bush I aurait dû agir pour promouvoir l’intérêt et les droits des femmes koweïtiennes lorsque l’armée américaine a libéré le Koweït en  après son invasion par l’armée irakienne. Pourtant, la Maison Blanche remit immédiatement le pouvoir aux émirs, sans exiger que les Koweïtiennes obtiennent enfin quelques droits élémentaires, elles qui ne pouvaient pas même voter sous cette dictature « amie ». Qui des moralisateurs justifiant aujourd’hui la guerre contre l’Afghanistan

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au nom de la démocratie et de l’émancipation des femmes prit alors la défense des Koweïtiennes ? Personne. Prétendre qu’il faut faire la guerre pour instaurer le libéralisme politique en général, ou libérer les femmes en particulier, signifie qu’il faut envahir de dizaines de pays, y compris le Vatican dont les lois et l’idéologie rejettent explicitement l’égalité des femmes. Mais qui prétendrait qu’il serait légitime de bombarder le Koweït, les Émirats arabes unis et bien d’autres pays pour y « libérer » les femmes ? Qui propose d’envahir l’Arabie saoudite pour renverser son élite patriarcale qui offrit aux taliban son modèle de police religieuse et ses politiques de répression des femmes ? Les femmes n’y ont pas même le droit de conduire une voiture, de voter, de travailler ou de voyager à l’extérieur du pays sans la permission d’un parent mâle. Si l’émancipation des femmes n’est pas importante, peut-être qu’au moins l’établissement du libéralisme politique pour les hommes serait une juste cause de guerre. Cela tombe à merveille : l’Arabie saoudite n’a pas de parlement, ni de partis politiques, ni de liberté d’expression, ni de droit d’assemblée. Il faudrait donc bombarder ce pays, l’envahir et renverser ses dirigeants, ce qui permettrait à la fois d’émanciper les hommes et les femmes. Qui propose de lancer cette juste guerre ? Personne. La Maison Blanche proposait plutôt, à l’été , d’offrir des armes d’une valeur de  milliards de dollars américains à l’Arabie saoudite et aux autres

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pétrodictatures du Golfe Persique a . La Grande-Bretagne vendra pour sa part  avions de guerre à l’Arabie saoudite, à l’automne , dans le cadre d’une entente générale qui consiste, selon un porte-parle de l’entreprise britannique BAE Systems, à parfaire « la modernisation des forces armées saoudiennes, dans le cadre des étroites relations de défense qui lient les deux pays ». Les femmes saoudiennes doivent se réjouir d’une telle modernisation de leur défense. * *

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Une quatrième justification à la guerre contre l’Afghanistan consiste à la présenter comme une mission de défense de la civilisation contre la barbarie, ce qui permet aux États-Unis de constituer des alliances politiques et militaires pour leur lutte contre le terrorisme islamiste. Les vempires savent s’entourer d’alliés, soit en s’attirant la sympathie, soit en leur forçant un peu la main. Tout de suite après le  septembre , Bush II lance à l’attention des autres chefs d’État un message très clair : ils doivent choisir d’être avec ou contre les États-Unis, soit « avec le monde civilisé ou avec les terroristes ». Si un hebdomadaire du Burkina Faso peut exprimer un certain cynisme devant des chefs d’État africains qui se réunissent pour a. Ce qui inquièta Israël et déboucha donc sur une aide de  milliards de dollars supplémentaires en matériel militaire des États-Unis pour ce pays, soit une augmentation de  %.

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déclarer qu’ils se joignent à la lutte contre le terrorisme, le ralliement rapide de plusieurs gouvernements occidentaux, dont le gouvernement du Canada et d’une large part de son élite intellectuelle, semble moins surprenante. D’un point de vue géostratégique, les élites occidentales partagent plusieurs intérêts. Le Canada étant situé en Amérique du Nord, on peut s’y convaincre que l’attaque contre les États-Unis est également une attaque contre le Canada et contre ses intérêts. Le premier ministre du Québec, Bernard Landry, déclara d’ailleurs à l’Assemblée nationale que ce « qui se passe à New York est ressenti directement au Québec. Cet attentat contre les tours jumelles, c’est aussi, d’une certaine manière, chez nous qu’il a lieu ». Presque  % de la population canadienne se déclare en faveur d’une opération militaire multinationale ayant pour objectif de démanteler le réseau Al Qaïda . Du côté des intellectuels au Québec, plusieurs voix s’élèvent pour condamner sans nuance aucune les auteurs de l’attaque aérienne contre les États-Unis. Selon le professeur Jocelyn Létourneau, de l’Université Laval à Québec, « désormais, un rat doit être appelé un rat, reconnu comme tel et distingué des autres espèces », ce qui laisse entendre que les auteurs de l’attaque aérienne sont d’une race inférieure ou, pire encore, étrangers à l’espèce humaine . Ce professeur a eu l’honneur d’être cité par Bill Graham, ministre des Affaires étrangères du Canada, lors d’une allocution devant la Société des relations internationales du

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Québec. Le ministre se déclare impressionné par la « lucidité, [la] justesse et [le] courage » du professeur qui a décrit « le sens premier de cet acte ignoble », et il le cite : « Cet acte terroriste est un affront pur, de la barbarie à l’endroit de la civilisation, une morsure profonde de la bête sauvage à la poitrine de l’homme sensé, une gifle magistrale de la pulsion primaire au visage de la raison complexe, une victoire de la culture de la haine et du fanatisme contre la culture de la générosité et de la délibération. » Le ministre ajoute que « [t]uer délibérément son prochain est un acte qui ne se justifie pas », oubliant de mentionner que « nos » soldats allaient bientôt poser un tel geste en Afghanistan . Gilles Kepel, spécialiste de l’islam militant, considère pour sa part que l’attaque du  septembre  « n’a rien d’irrationnel » et qu’il est possible d’en « restituer la logique » politique si l’on se donne la peine d’analyser les rapports de force qui se sont tissés depuis deux générations dans les sociétés musulmanes et entre l’Occident et le monde musulman . Dans le même esprit, le politologue et spécialiste des relations internationales Jean-Pierre Derriennic souligne qu’il est tout à fait possible de supposer un « calcul stratégique rationnel » de la part des kamikazes. Il rappelle que d’« [a]ccepter de tuer un grand nombre de non-combattants dans une opération de guerre n’est pas [. . .] complètement exceptionnel », à preuve « les dirigeants alliés [pendant la Deuxième Guerre mondiale qui] voyaient les civils allemands ou japonais [comme] une population

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ennemie qu’il faut faire souffrir pour gagner la guerre ». En guise d’hypothèse, Jean-Pierre Derriennic avance que le calcul stratégique des kamikazes a pu être d’espérer fragiliser la puissance du gouvernement des États-Unis et de le convaincre de ne plus s’ingérer dans les affaires du monde musulman, ce qui aurait privé certains despotes en Orient de ressources nécessaires pour se maintenir au pouvoir, ou de punir les États-Unis pour leur impérialisme. Des kamikazes ont pu aussi être motivés par un désir de gloire personnelle. Dans tous les cas, leurs motivations étaient sans doute multiples, mais pas nécessairement d’« une perversité ou d’une irrationalité exceptionnelles » si l’on se place dans la perspective de l’histoire des guerres humaines, riche en sacrifices, massacres, génocides et bombardements atomiques. Sunera Thobani, professeure au programme d’Étude des femmes à l’Université de Colombie-Britannique, a réagi de manière critique face aux mots – comme « rats », « barbarie », « bête sauvage » – mobilisés en Occident pour parler du drame du  septembre et de ses suites. Lors d’une conférence le er octobre  dans le cadre d’un congrès sur la violence contre les femmes, elle expliquait que « [t]oute personne de couleur, et j’aimerais dire aussi toute personne autochtone, reconnaîtra ce langage » qui consiste à identifier « les prédateurs » comme « des êtres maléfiques, irrationnels, les appeler les forces des ténèbres, non civilisés, voulant détruire la civilisation, voulant détruire la

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démocratie ». C’est le « langage du nous contre eux, de la civilisation contre les forces des ténèbres, ce langage prend racine dans l’héritage colonial. Il a été utilisé pour justifier notre colonisation par l’Europe qui a colonisé le monde au nom [. . .] de la civilisation ». Cette professeure n’aura pas l’honneur d’être citée en exemple de lucidité et de courage par un ministre du gouvernement canadien. Bien au contraire. À la suite de sa conférence, des universitaires demandèrent qu’elle soit expulsée de l’Université de Colombie-Britannique et interdite d’obtenir un poste permanent dans le réseau des universités du Canada. Elle a aussi été insultée dans les médias et la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) a mené une enquête à son sujet en vertu de la loi interdisant l’incitation à la haine, parce qu’elle aurait utilisé des expressions haineuses à l’égard de l’Occident et des États-Unis . Sunera Thobani offrira par la suite sa propre analyse de la persécution dont elle est la cible : J’ai été accusée de manière répétée de soutenir les régimes islamistes extrémistes simplement parce que j’avais critiqué la politique extérieure des États-Unis et le colonialisme occidental. [. . .] Je le répète, mon choix de mots a été délibéré. Je voulais souligner la tendance de droite, intégriste, de Bush, et les pratiques néocolonialistes/impérialistes de son administration. Les mots « sanguinaires » et « désireux

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de revanche » sont des étiquettes que la plupart des gens n’ont aucun problème à attribuer aux « sauvages » et aux peuples non civilisés, alors que les États-Unis représentent le drapeau de la démocratie et de la civilisation . Pour sa part, le gouvernement du Canada, alors dirigé par le Parti libéral de Jean Chrétien, décida de participer à l’opération Liberté immuable (Enduring Freedom) lancée par les États-Unis contre l’Afghanistan. Cela dit, Jean Chrétien lui-même ne partait pas faire la guerre, ni aucun de ses ministres et députés. Ils préféraient ordonner l’envoi de soldats qui se battraient au nom du Canada. Cette opération n’avait aucune légitimité légale en termes de droit international, même si Washington se targuait d’exécuter le vœu exprimé par la résolution  du Conseil de sécurité des Nations Unies de « redoubler d’efforts pour prévenir et éliminer les actes terroristes ». Le  octobre , le premier ministre canadien Jean Chrétien déclarait néanmoins que « les États-Unis ont demandé au Canada d’apporter sa contribution à une coalition militaire contre le terrorisme international. J’ai immédiatement donné pour consigne au ministre de la Défense nationale d’accepter ». Deux mille soldats canadiens à bord de navires de guerre s’engagèrent alors dans le conflit, ainsi que  soldats supplémentaires déployés auprès des troupes des États-Unis quelques mois plus tard sur le champ de bataille en Afghanistan . Curieusement, des commentateurs militaristes canadiens

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insisteront pour dire, plusieurs années après, que l’armée canadienne n’est pas en Afghanistan pour servir les intérêts des États-Unis, contrairement à ce que laisseraient entendre les pacifistes antiaméricains. La rhétorique de Jean Chrétien évoquait alors le « rétablissement de la paix », le « maintien de la paix », un engagement « inébranlable envers les valeurs de la démocratie, les droits de la personne » et la « reconstruction » (la moindre des choses, après des semaines de bombardements). Jean Chrétien justifiait également l’envoi de soldats canadiens par un désir de « règlement pacifique des conflits ». Les premières semaines de la guerre contre l’Afghanistan provoquèrent au moins   victimes civiles innocentes, soit déjà plus de morts que lors de l’attaque aérienne du  septembre . En novembre , une mutinerie de taliban ou présumés tels, emprisonnés à Mazar-e-Charif, se soldait par des centaines de morts chez les insurgés. Des milliers de prisonniers taliban ou présumés tels n’ont pas survécu à leur transfert dans des conteneurs de la forteresse Kalai Zeini à la ville de Sheberghan. Un milicien admet avoir « tiré sur les conteneurs pour percer des trous d’aération et il y a eu des morts ». L’un des camionneurs ayant transporté les conteneurs confirme qu’il « y avait des talibans qui avaient perdu connaissance parce qu’ils étaient blessés ou trop affaiblis. Ceux-là, on les a emmenés à cet endroit qu’on appelle Dasht-e Leili, et on les a achevés. Je suis revenu ici trois fois et à chaque fois j’ai amené

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 prisonniers. Ils criaient et pleuraient pendant qu’on leur tirait dessus. On était dix ou quinze chauffeurs à faire le même voyage ». Les estimations du nombre de victimes oscillent entre   et   morts, soit une fois de plus l’équivalent, ou plus, du nombre de victimes de l’attaque du  septembre . Seulement dans ces conteneurs. Le magazine Newsweek a ébruité l’affaire aux États-Unis. Le gouvernement américain a même admis qu’un massacre avait eu lieu, mais que ses militaires présents à la prison de Sheberghan n’auraient rien vu. S’ils n’ont réellement rien vu de ce qui sortait des conteneurs alors que « le sang coulait de partout », dira un témoin, à tout le moins ont-ils sans doute vu ce qu’ils ont eux-mêmes fait aux prisonniers ? Un milicien afghan assigné à la prison indique avoir vu un soldat des États-Unis tuer d’un coup de feu un prisonnier pour effrayer les autres, et « un soldat américain briser le cou d’un prisonnier. [. . .] Les Américains faisaient tout ce qu’ils voulaient, nous n’avions aucun pouvoir pour les en empêcher, tout était sous contrôle du commandant américain ». Un officier supérieur de l’Alliance du Nord en poste à Sheberghan dit avoir vu des soldats des États-Unis « donner des coups de couteau dans les jambes, leur couper la langue, leur couper la barbe. Parfois, on avait l’impression qu’ils faisaient ça pour le plaisir. Ils emmenaient un prisonnier à l’extérieur, ils le tabassaient puis ils le ramenaient. Mais parfois le prisonnier ne revenait pas ».

Licence enqc-142-1326871-PROD1002852788 accorde le 25 mars 2018 jean charles darrieux

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Peut-on encore en toute décence parler de « civilisation » lorsque l’on traite ainsi des êtres humains comme des rats ? Outre ces massacres de prisonniers à grande échelle, combien de taliban, ou d’individus présumés tels et tombés aux mains des milices adverses, ont été passés par les armes, liquidés ? De plus, c’est par centaines que des prisonniers ont été transférés à la base américaine de Guantanamo Bay, sur l’île de Cuba. En , certains y sont encore, attendant dans des cages, comme des rats, d’être formellement accusés d’un crime quelconque. Et puis, cette guerre est marquée par de malheureux « dommages collatéraux ». Le  décembre , le bombardement du village de Ghazni entraine la mort de  victimes innocentes. « Une barbarie », s’indigne le chef tribal Abdul Samad, reprenant le même concept que Jocelyn Létourneau, mais dans un autre contexte . Le  décembre, c’est au tour du village de Niazi Kala d’être pris pour cible, avec comme résultat  victimes civiles. Un journaliste témoigne : « Au milieu d’immenses cratères, des lambeaux de chair, des flaques de sang et ce qui semble des lambeaux de cheveux humains . » Pour toutes ces victimes, nous n’avons pas eu droit à des témoignages touchants de proches parents nous exhibant des photos souriantes et rappelant à quel point il s’agissait de bonnes personnes, aimantes et attentionnées. Aucun ministre canadien n’a repris les propos de Bill Graham selon qui tuer délibérément son prochain est un acte qui ne se justifie pas.

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Au mieux avons-nous vu des mères et des veuves hurler dans les rues, comme ces mères palestiniennes que nous voyons si souvent sur nos écrans de téléviseurs. Cette mise en spectacle de la douleur ne nous incite-t-elle pas à voir une fois de plus les musulmanes comme des barbares, incapables de se contenir dignement et ne pouvant qu’émettre des cris insensés, au contraire des parents des victimes occidentales qui apparaissent généralement dans une posture digne et calme, au milieu d’un salon bien ordonné ou d’une cuisine proprette ? * *

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Alors que les discours officiels célèbrent la libération de l’Afghanistan en général et des femmes afghanes en particulier, des rapports d’organisations indépendantes présentent un portrait moins glorieux de la situation. Dès , soit l’année suivant la libération de l’Afghanistan, Amnistie internationale indique que « la police a fait un usage excessif de la force et a tiré sur une foule d’étudiants non armés de l’Université de Kaboul qui réclamaient de meilleures conditions de vie. Au moins deux étudiants auraient été tués et plus de  autres ont été blessés ». En fait, « [l]es violences n’ont pas cessé, des luttes de factions opposant des commandants régionaux et des milices armées. Des charniers ont été découverts. [. . .] Un nombre accru de civils ont trouvé la mort en raison de la poursuite des bombardements menés par les États-Unis et leurs alliés et des

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opérations au sol ». Amnistie internationale souligne également que « [l]’impunité restait généralisée. De nouvelles informations ont fait état de violences, d’actes de torture, notamment de viols, et de mauvais traitements imputables aux milices armées et aux commandants régionaux ainsi qu’à l’armée et à la police », dont plusieurs financés directement par les États-Unis a . Quant aux femmes afghanes déclarées enfin libres, Amnistie internationale précise : Des représentants de l’État et des agents non gouvernementaux ont perpétré des actes de violence envers des femmes. On peut citer, entre autres, des viols, des mariages forcés, des enlèvements et des pratiques traditionnelles, discriminatoires envers les femmes, pour le règlement de conflits tribaux. [. . .] La plupart des prisonnières étaient incarcérées pour avoir enfreint les codes sociaux, religieux ou de conduite. a. Les policiers et soldats qui commettent ces atrocités sont sous les ordres d’officiels comme le ministre de la Guerre Mohammad Qasim Fahim, le chef d’armée de la région de l’Est Hazrat Ali, le ministre de l’Éducation Younis Qanooni, l’ex-président de l’Afghanistan Burhanuddin Rabbani (ancien chef du parti dont était membre le commandant Massoud), le gouverneur et ancien chef des moudjahidin Ismail Khan, de la ville d’Herat, et Abdul Rabb al-Rasul Sayyaf (un ancien ami du commandant Massoud), un chef de guerre encore très puissant auquel restent loyaux plusieurs officiels de la ville de Kaboul et de diverses régions .

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L’organisation Human Rights Watch rend public à son tour en décembre  un rapport qui porte spécifiquement sur la situation des femmes afghanes et qui confirme les conclusions d’Amnistie internationale. Selon Zama Coursen-Neff, coauteure du document, « [b]eaucoup de gens en dehors du pays pensent que les femmes et les filles ont recouvré leurs droits. C’est tout simplement faux. Les femmes et filles sont toujours victimes d’abus, de harcèlements, et menacées partout en Afghanistan, souvent par des troupes gouvernementales et des officiels », financés et appuyés par les forces occidentales. Ces crimes impunis sont commis en zones « libérées » où « la police locale et les troupes gouvernementales appliquent les restrictions datant des talibans, interdisant notamment la musique et obligeant les femmes et les adolescentes à continuer à porter les burquas ». Toujours selon l’organisation Human Rights Watch, des membres de la police et de l’armée enlèvent des Afghanes et des Afghans pour les rançonner, pénètrent de force dans des maisons pour dévaliser et violer des femmes et des enfants, filles et garçons. Zama CoursenNeff conclut que « la coalition menée par les États-Unis a justifié la guerre contre les talibans en partie par la promesse de libérer les femmes et les filles afghanes. En réalité, en soutenant les chefs de guerre répressifs, la communauté internationale a brisé cette promesse et a négligé les droits des femmes ».

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C’est dans ce contexte pour le moins maussade que le gouvernement du Canada décida de déployer   militaires à Kaboul, pour protéger le gouvernement du souriant Hamid Karzaï qui dirige un État composé de tortionnaires et d’assassins corrompus. L’élite d’Ottawa profite de la création par l’OTAN de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) qui impose son contrôle sur Kaboul. Le passage des soldats canadiens sous le commandement unifié de l’OTAN donne un certain verni de légitimité à la guerre et permet de prétendre que le Canada n’est pas en Afghanistan pour faire plaisir au vempire, les États-Unis. Pourtant, des analystes de la situation géostratégique ainsi que Paul Heinbecker, ancien ambassadeur du Canada aux Nations Unies, notent que cet envoi de renforts est une manière de s’excuser face aux autorités des États-Unis de ne pas s’engager à leurs côtés dans la guerre contre l’Irak (qui débuta en mars ), très peu appréciée par l’électorat de plusieurs pays occidentaux . Au fil des ans, le même ronron démagogique se poursuit au sujet de la guerre en Afghanistan. En , Paul Martin qui avait succédé à Jean Chrétien à la direction du Canada parle de « maintien de la paix » et déclare que « [l]’Afghanistan et Haïti ne sont que les exemples les plus récents, où les Canadiens et les Canadiennes membres de nos Forces armées défendent la cause de la démocratie a avec courage et compassion ». La même année, Bill Graham, a. Je souligne.

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devenu ministre de la Guerre a , ne disait plus que tuer délibérément son prochain est un acte qui ne se justifie pas. Il prétendait plutôt que « pour être efficaces dans les opérations robustes de maintien de la paix b d’aujourd’hui, il est évident que nos troupes doivent être à la fois des guerriers, des diplomates et des travailleurs humanitaires ». Mais la région de Kaboul restait encore trop calme, trop « pacifiée », alors que les élites d’Ottawa avaient envie de sentir l’odeur du sang, à tout le moins de loin. Le gouvernement de Paul Martin décida donc en  de déplacer les « guerriers-diplomates-humanitaires » canadiens vers le sud de l’Afghanistan, soit dans la zone de combat de la région de Kandahar. Sans avoir leur mot à dire, les militaires se mettent en mouvement. À cette époque, Bill Graham parlait encore du « maintien de la paix » qui est « une partie intégrante de notre héritage national ». Il prétendait, en insistant lourdement, que les soldats canadiens « contribuent fièrement à l’héritage de plus de   militaires des forces terrestres, maritimes et aériennes qui, depuis près d’un demi-siècle, servent notre pays dans diverses missions de paix c ». La guerre, c’est la paix ! a. Le titre officiel est ministre de la « Défense nationale », mais cette dénomination est clairement trompeuse puisque le Canada n’a pas été attaqué depuis . Il a pourtant participé à de nombreuses guerres à l’étranger. Martin Petit, qui a été soldat dans l’armée canadienne pendant  ans, indique d’ailleurs que dans le cas de l’opération en Afghanistan, il conviendrait de changer « le nom du ministère de la Défense en ministère des Agressions extérieures ». b. Je souligne. c. Je souligne.

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Ce discours sur la paix est d’autant plus efficace que l’opinion publique au Canada entretient en général une image de « ses » soldats comme principalement dédiés au maintien de la paix, même s’ils ont participé à la répression des rebelles Mowhaks lors de la crise d’Oka en  et parfois utilisé leurs armes en Bosnie dans les années . Cette fois, le gouvernement du Canada a demandé à ses soldats d’être des assassins publics. Ces meurtres en service commandé étaient justifiés, nous disait-on, pour protéger la population afghane (mais ne tuait-on pas des Afghans, précisément ?), pour faciliter la reconstruction du pays (détruit par qui ?) et surtout pour maintenir au pouvoir le régime élu du président Karzaï. Un document fédéral de promotion de l’intervention canadienne en Afghanistan se réjouissait qu’en « décembre , le Parlement afghan [se soit] réuni pour la première fois en plus de  ans, donnant une voix aux Afghans et posant les bases d’un Afghanistan stable et prospère ». Or, les rapports d’organismes indépendants continuaient année après année de dépeindre une situation beaucoup moins reluisante. En fait, depuis les rapports parus en , la situation semblait ne s’être améliorée que pour l’élite afghane. À Kaboul, la pauvreté était si terrible que les privilégiés enrichis par le narcotrafic et le détournement des fonds de l’aide humanitaire se sont retranchés dans le quartier de Wazir Akbar Khân, derrière des fils de fer barbelé et des patrouilles de vigiles (tiens, cela me

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rappelle mon oncle à Los Angeles !). Un business center a été construit dans le quartier de Shar-e-Naw de Kaboul. On y trouve des escaliers mécaniques, des boutiques de téléphones cellulaires, de cosmétiques de luxe, de montres, un hôtel avec salle sportive d’entraînement, protégé par des agents de sécurité en armes. La majorité de la population quant à elle n’a ni l’électricité, ni l’eau courante. Quant aux dirigeants politiques, ce sont encore et toujours des individus peu recommandables. Ainsi, le chef d’étatmajor Rachid Dostom est un ancien seigneur de la guerre qui exécutait des voleurs, et dont d’anciens miliciens sont aujourd’hui dans l’armée afghane et reçoivent un entraînement par des soldats canadiens . Le gouverneur de la province Nigrahar Gul Agha Sherzai avait régné en despote sur la ville de Kandahar au début des années . Abdul Sayaf, un autre ancien chef de guerre connu pour sa brutalité meurtrière, est maintenant président de la commission des affaires internationales . Quant aux femmes, les féministes afghanes de la RAWA notent bien quelques améliorations, comme la présence de femmes députées au parlement, la création d’une station de radio gérée par des femmes, un centre d’emploi pour femmes à Kaboul et même un centre de gymnastique. Mais elles s’indignent surtout de constater qu’il y a encore des mariages forcés, des meurtres d’honneur, du trafic de femmes, des femmes lapidées pour attitude « immorale » et d’autres emprisonnées pour avoir quitté le domicile conjugal . Dans une

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prison où des femmes sont détenues, parfois même avec leurs enfants s’ils y sont nés, une prisonnière condamnée pour avoir quitté son époux explique : « Quand les Américains sont venus, j’ai cru que ce serait mieux, mais rien n’a changé . » En bref, les militaires canadiens partaient tuer et se faire tuer pour assurer le pouvoir et les privilèges de criminels, de violeurs et d’assassins de masse ainsi que d’une clique de privilégiés qui s’enrichissent aux dépens d’une population laissée pour compte. * *

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Pendant ce temps, le mouvement altermondialiste continuait à contester l’effet néfaste du capitalisme et à exiger une plus grande équité économique, la solidarité entre les peuples, la justice pour les femmes et des actions en faveur de l’écologie et de la paix. Secoué lui aussi par l’attaque du  septembre contre les États-Unis, le mouvement fut traversé d’intenses débats. Plusieurs avançaient l’hypothèse que nous étions les témoins bien impuissants d’un conflit provoqué par des volontés de puissance et de profondes inégalités transnationales découlant du colonialisme et du néocolonialisme, et dont diverses élites – libérales comme musulmanes – tiraient parti pour accroître leur prestige et leur pouvoir. En bref, du point de vue des ÉtatsUnis, il s’agit de prendre conscience que « si nous sommes une nation arrogante, le monde aura du ressentiment à

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notre égard », comme le dit non pas un jeune gauchiste, mais George Bush II lors d’un débat pour l’élection présidentielle de  . Après le  septembre , dire cela signifiait déjà, pour plusieurs, cautionner le terrorisme (des islamistes) et pactiser avec l’« axe du mal ». Le premier ministre socialiste français Lionel Jospin prétendait que « le terrorisme ne s’explique pas, et se justifie encore moins, par les inégalités qui divisent le monde et par les conflits qui le bouleversent ». Il y a donc d’un côté une force juste, qui s’explique et se justifie par la nature bienfaisante libératrice et égalitariste de la morale libérale et humaniste de l’Occident (accessoirement la région la plus puissante du monde économiquement et militairement, mais cela ne semble avoir aucune signification). De l’autre côté, on trouve une violence terroriste totalement inexplicable, qui n’a d’autre cause que le Mal absolu (accessoirement associé aux régions les plus pauvres et les plus faibles du monde, comme l’Afghanistan, mais cela ne semble avoir aucune signification). En janvier , je me suis retrouvé à New York à l’occasion de manifestations contre la tenue du Forum économique mondial, une réunion annuelle des personnes les plus riches du monde. Cet événement se déroule généralement à Davos, en Suisse, mais les organisateurs ont décidé de déménager exceptionnellement dans la métropole américaine pour lui exprimer leur sympathie, suite au drame du  septembre précédent. La mobilisation altermondialiste

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était bien timide, car la gauche aux États-Unis était alors paralysée par la peur d’apparaître antipatriotique. Seulement quelques milliers de manifestantes et manifestants défilent dans le calme, brandissant des pancartes et des marionnettes géantes représentant des monstres sanguinaires, assoiffés de pouvoir et de richesse. La manifestation était littéralement encadrée par des milliers de policiers et tout s’est déroulé dans le calme. Une chroniqueuse déclara néanmoins que les « anticapitalistes aux têtes creuses et qui lancent des pierres aujourd’hui sont les John Walker Lindhs de demain », en référence à ce jeune Américain qui a joint les rangs des taliban sous le nom d’Abdul Hamid et que l’armée des États-Unis a capturé lors de l’invasion de l’Afghanistan. Cette déclaration en apparence farfelue fait écho à plusieurs affirmations du même ton, dont plusieurs énoncées à peine quelques jours après le  septembre  . Dans le Figaro Magazine, l’éditorialiste Alain-Gérard Slama établit un lien entre l’attaque du  septembre contre les États-Unis et les Black Blocs, ces manifestants vêtus et cagoulés de noir qui lancent parfois des frappes contre des vitrines de McDonald’s ou de succursales de banques à coups de cailloux et de bâtons (et dont aucun journaliste ne vante le faible coût, le maniement aisé et l’efficacité spectaculaire) . « Il est difficile de ne pas établir une relation entre le coup qui vient d’ébranler la Mecque du capitalisme mondial et le durcissement des mouvements antimondialistes [. . .] tous adversaires de

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l’État démocratique libéral . » Cet amalgame est même utilisé pour discréditer des actions moins « violentes », comme le « démontage » d’un restaurant McDonald’s organisé en plein jour par le paysan José Bové, militant pour l’agriculture biologique. Max Clos, du Figaro, amalgame cette action et les attaques du  septembre, avant de préciser : « Ce n’est pas la même échelle que les attentats de New York, certes, mais cela procède du même esprit. » Le défenseur du fromage au lait cru José Bové en clone d’Oussama Ben Laden, rien de moins ? Cela dit, les activistes altermondialistes n’ont tué personne, mais cela semble pour leurs détracteurs n’avoir aucune importance. Pas plus d’ailleurs que le fait que la police italienne ait tué à bout portant un manifestant à Gênes en juillet . Ou encore que des dizaines de personnes protestant contre les politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international aient été tuées depuis les années  dans les pays en voie d’industrialisation . Or, non seulement les actions des islamistes et des altermondialistes ne sont pas similaires, puisque les premiers tuent des milliers de civils et que les seconds ne tuent personne, mais leurs motivations ne sont pas les mêmes. Les premiers veulent établir des théocraties autoritaires, alors que les autres rêvent de promouvoir la justice socioéconomique, l’égalité entre les femmes et les hommes et la défense des écosystèmes.

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Qu’importe, il est possible dans des journaux considérés sérieux de critiquer, du même souffle et selon la même logique, les actions et les motivations des uns et des autres. La guerre a donc aussi comme utilité d’offrir des armes rhétoriques efficaces – quoique fallacieuses – contre les ennemis intérieurs du vempire en les associant aux ennemis extérieurs. Déjà dans les années , à l’époque des turbulences associées au mouvement étudiant et à la lutte contre la guerre contre le Vietnam, Herbert Marcuse expliquait : [. . .] la traditionnelle distinction entre violence légitime et violence illégitime devient problématique. [. . .] Peut-on raisonnablement traiter de criminelle l’action de manifestants qui interrompent l’activité des universités, des conseils de révision, des supermarchés, ou qui bloquent la circulation automobile, pour protester contre les forces armées de la Loi et de l’Ordre, lesquelles interrompent, de façon bien plus efficace, un nombre immense d’existences humaines ? [. . .] [L]e vocabulaire établi exerce une discrimination a priori au préjudice de l’opposition – il protège l’ordre établi . Cette stratégie rhétorique de dénonciation par jeu d’amalgame se poursuit aujourd’hui encore. Ainsi, quatre bombes ont explosé à Londres alors que se déroulait le Sommet du G en Écosse en juillet . L’attaque avait

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été planifiée par des activistes islamistes. Le directeur du Département de science politique à l’Université d’Exeter, Tim Dunne, en profita pour signer un texte intitulé « Anarchistes et Al Qaïda », dans lequel il critique fermement les manifestations qui se sont déroulées contre le Sommet du G. Il se demande ainsi ce « qui distingue la violence qu’utilisent les anarchistes anticapitalistes d’Écosse des tactiques dont se sert Al Qaïda dans ses attentats ». Les actions altermondialistes contre le G en Écosse n’ont pourtant provoqué la mort de personne. Il y a bien eu un Black Bloc qui a ciblé quelques vitrines et s’est confronté avec les policiers. Mais l’un des groupes anticapitalistes les plus radicaux se nommait l’Armée clandestine des clowns rebelles et se composait de quelques dizaines de membres défilant et s’allongeant sur les routes pour bloquer des autobus de délégués officiels. Quand la nouvelle des attentats à la bombe a commencé à circuler, les assemblées militantes ont été suspendues, des militantes et des militants ont allumé des bougies en mémoire des victimes, alors que d’autres quittaient les mobilisations pour retourner vers Londres réconforter leurs proches et participer au deuil collectif . Au-delà des mots, les pratiques de la guerre « juste » sont elles aussi reprises contre le mouvement altermondialiste. À la « guerre préventive » qui allait être lancée contre l’Irak en mars  correspond maintenant l’« arrestation préventive », expression utilisée par un officier de la police montréalaise pour justifier une arrestation de

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masse d’environ  personnes, avant même le départ d’une manifestation contre une réunion ministérielle du G le  avril  à Montréal. Aux journalistes intégrés (embeded) aux unités militaires en Irak correspondent maintenant les journalistes intégrés, à l’automne , aux unités de police lors des manifestations violemment réprimées à Miami contre un Sommet de négociation pour l’instauration d’une zone de libre-échange panaméricaine. En Écosse, en , les policiers ont procédé à plus de  arrestations d’activistes altermondialistes non violents, dont certaines menant à des détentions de plusieurs jours, justifiées par la loi antiterroriste. Lors du Forum social européen de Florence à l’automne , le mouvement altermondialiste lança un appel pour l’organisation de manifestations contre la guerre en Irak le  février , soit quelques semaines avant le début de l’offensive. Environ  millions de personnes défilèrent dans les rues de diverses villes autour du globe. À Montréal,   personnes ont défilé par grand froid, tout à fait paisiblement. Déjà en janvier,   avaient manifesté pour s’opposer à la guerre. Ce sera   en mars, et   en avril. Le mouvement altermondialiste n’est pas Al Qaïda, et de ces millions de personnes, aucune n’a pris les armes pour défier l’empire. Nous nous sommes contentés de marcher et de scander des slogans contre la guerre. À Montréal, seul un petit groupe d’affinité a bloqué pour un court moment le consulat américain . Mais les protestations des pacifistes

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n’ont pas suffi à arrêter la guerre et les bombes ont commencé à pleuvoir sur l’Irak. * *

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L’Irak. Ce pays mena dans les années  une guerre de  ans contre la République islamique d’Iran, grâce à l’aide de l’Occident. Ce conflit provoqua la mort de centaines de milliers de personnes. Le pays subit en  une offensive militaire massive à la suite de la décision de Saddam Hussein de faire main basse sur le Koweït. L’Irak fut ensuite soumis à des bombardements hebdomadaires menés par les aviations américaine et britannique, ainsi qu’à un embargo de  ans qui aurait entraîné la mort de   enfants. Au sujet de cette estimation, l’ambassadrice des États-Unis aux Nations Unies, Madeleine Albright, déclara à la télévision de CBS que ce « prix à payer est justifié ». C’est ce pays, de toute évidence exsangue, que la Maison Blanche présentait en  comme une menace militaire imminente pour le « monde libre ». Les ÉtatsUnis et leurs alliés justifiaient leur guerre « préventive » en évoquant la nécessité de neutraliser les « armes de destruction massive » de Saddam Hussein qui entretenait – nous disait-on – des liens avec le réseau Al Qaïda. Pour accentuer la peur, le secrétaire d’État Colin Powell brandit devant les caméras, en pleine séance du Conseil de sécurité des Nations Unies, une fiole qu’il prétendit contenir de

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l’anthrax, qui aurait pu être produit en Irak. L’image a fait le tour du monde. Or, de deux choses l’une. Ou bien Colin Powell se promenait réellement dans les bâtiments des Nations Unies avec une fiole d’anthrax dans ses poches. Il est donc un individu irresponsable et dangereux. Ou alors il exhibait une fiole qui ne contenait en fait qu’une poudre blanche inoffensive. Dans ce cas, c’est un menteur. Les deux hypothèses impliquent de toute façon qu’il a manipulé l’opinion publique de belle façon, puisque l’Irak ne produisait pas d’anthrax. Le secrétaire de la guerre Donald Rumsfeld demandait pour sa part d’« imagine[r] que Saddam Hussein prenne ses armes de destruction massive et les transfère à Al Qaïda et que d’une manière ou d’une autre Al Qaïda lance une attaque contre les États-Unis ou contre les forces américaines stationnées à l’étranger. Avec de telles armes de destruction massive, on ne parle plus de  morts, ou même de   morts, mais de   ou de   ». Cent mille morts, ce sera la conséquence pour l’Irak des deux premières années de guerre et d’occupation étrangère . Le mouvement contre la guerre se mobilise le jour suivant le début de la nouvelle guerre contre l’Irak, pour être aussitôt discrédité par les médias. Alors que les bombes ensanglantent l’Irak, le correspondant de TF à Londres explique, au sujet d’une manifestation de   personnes, que « la tornade pacifiste s’est transformée en vaguelette ». Quant à la manifestation à Paris le même jour,

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un reporter souligna que « [l]a tentation de s’en prendre aux symboles américains est encore forte. Mais c’est le fait de quelques individus qui ont oublié le sens du mot paix ». Il déclara de plus, comme pris d’une vision, qu’à « la même heure, des soldats américains tombent dans une embuscade et sont tués dans le désert irakien », ce qui relevait de la pure fantaisie. À San Francisco, des dizaines de milliers de manifestantes et de manifestants prirent la rue et bloquèrent de nombreuses intersections, paralysant le centre-ville. Certains groupes saccagèrent des centres de recrutement de l’armée. « Les États-Unis ne peuvent être à la fois un empire et une démocratie », affirme le collectif Direct Action to Stop the War. En fin de journée, la police annonça qu’elle avait procédé au plus grand nombre d’arrestations de son histoire. La paix sociale revenue, la guerre militaire pouvait se poursuivre. Habités d’un sentiment d’impuissance, nous reprenions donc place devant nos télévisions, comme dix ans plus tôt. Une fois de plus, nous n’allions rien voir de la guerre en direct, sinon les mêmes images de chars d’assaut américains fonçant dans un désert vide. Ou encore des images de nuit de Bagdad, illuminée par d’immenses explosions qui, nous expliquait-on, détruisaient des cibles politiques (comme le palais présidentiel) et des installations publiques (comme des centrales électriques). Bagdad, cette ville où le professeur de droit Abu Hanifa avait fondé en l’an  une école qui enseignait pour la première fois l’interdiction de

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tuer des non-combattants en temps de guerre. Comme en , des journalistes et des experts commentaient les explosions en direct des salles de nouvelles à Washington ou de la tour de Radio-Canada à Montréal, nous expliquant que les bombes étaient encore plus précises que celles utilisées lors de la première guerre contre l’Irak. Les personnes laissant alors entendre que les États-Unis cherchaient à prendre le contrôle du pétrole irakien furent présentées comme des gauchistes « antiaméricains » qui ne reconnaissent pas les bienfaits de la démocratie libérale pour laquelle il faut faire front contre la menace islamiste. Que l’Irak possède l’une des plus importantes réserves de pétrole au monde, ce liquide qui constitue le sang même de l’économie mondiale, ne semble être qu’une pure coïncidence qui ne peut en rien avoir influé sur le déclenchement d’une guerre juste. Pourtant, il était généralement admis – y compris par le président Jimmy Carter luimême – que l’armée soviétique avait envahi l’Afghanistan en  pour sécuriser son approvisionnement en gaz et en pétrole . Mais c’était une autre époque. À l’automne , Alan Greenspan, qui a été à la tête de la Réserve fédérale (Banque centrale des États-Unis) de  à , lance ses mémoires et souligne à cette occasion qu’il faut « reconnaître ce que chacun sait : la guerre en Irak est largement une question de pétrole ». Les compagnies américaines ont d’ailleurs rapidement tenté de mettre la main sur les puits de pétrole (nationalisés jusqu’alors), protégés en prio-

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rité par les troupes de la « coalition » et par des mercenaires, et l’Irak devait payer à même son pétrole une part du coût de sa « libération ». Selon la revue The Economist, le plan de privatisation de l’économie irakienne discuté lors d’un congrès à Londres avec  multinationales, représentait, « un rêve capitaliste » répondant « aux souhaits des investisseurs internationaux ». Le sabotage de pipelines par des résistants a rapidement dissipé ce rêve . Le projet législatif de déréglementation du pétrole irakien a de toute façon été bloqué par la résistance de certaines franges parlementaires en Irak, la mobilisation de mouvements sociaux et l’opposition de certains fonctionnaires travaillant au ministère du Pétrole. En , un nouveau projet de loi sur les hydrocarbures a été proposé par le gouvernement irakien, qui l’a concocté avec l’aide d’experts britanniques associés aux ministères irakiens du Pétrole et de la Planification et financés par des sommes puisées dans l’enveloppe d’aide internationale de l’État britannique. Le Fonds monétaire international précise pour sa part qu’une déréglementation – dénationalisation – des hydrocarbures irakiens serait suivie d’une annulation de  % de la dette internationale irakienne. L’adoption de la loi est cette fois repoussée à la suite d’une mobilisation des syndicats irakiens, appuyés par le mouvement des femmes et les associations étudiantes. Ces trois forces considèrent que les ressources pétrolières nationalisées sont essentielles pour assurer des emplois en Irak et permettre le financement de programmes nationaux

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de lutte contre la pauvreté, dont les pensions destinées aux veuves, qui sont les plus pauvres parmi les pauvres . Au final, on n’a trouvé en Irak ni armes de destruction massive, ni liens avec Al Qaïda, ce que plusieurs gauchistes prévoyaient depuis le début a . Qu’à cela ne tienne, ces deux justifications, que le président Bush II s’est entêté à rabâcher jusqu’à ce que cela devienne réellement obscène b , ont été remplacées par deux autres justifications : l’Irak est tout de même mieux sans Saddam Hussein qu’à l’époque de sa dictature et on ne peut pas retirer les troupes de la « coalition » maintenant, sans risquer que le pays ne sombre dans la guerre civile. En bref, une invasion provoquant des dizaines de milliers de morts avait été justifiée par des mensonges. Il faut tout de même la poursuivre selon l’argument qu’il serait plus dommageable de l’interrompre. Or, Jean Bricmont, auteur du livre L’impérialisme humanitaire, rappelle que « le fait qu’une société soit démocratique sur le plan intérieur n’implique nullement qu’elle aura une attitude altruiste par rapport au reste du a. Avant le début de la guerre, en mars , la CIA et la DIA (renseignement militaire) considéraient que Saddam Hussein n’avait pas de liens avec Al Qaïda, ce qui a été confirmé à nouveau dans un rapport du Pentagone en avril  . b. Une commission parlementaire américaine a répertorié lors de quelques dizaines d’interventions publiques du président et de ses acolytes pas moins de  déclarations mensongères, divisées en trois thèmes : l’Irak représentait une menace militaire à éradiquer d’urgence ; l’Irak avait des capacités nucléaire, chimique et biologique ; l’Irak entretenait des liens avec les réseaux terroristes islamistes .

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monde ». Ainsi, en termes de droit international, les États-Unis n’ont pas daigné participer à l’accord sur l’interdiction des mines antipersonnel et ils n’ont pas adhéré au traité de désarmement des missiles antimissiles balistiques (ABM), ni au traité de la Cour pénale internationale, ni au protocole de Kyoto pour lutter contre le réchauffement de la planète, ni au pacte de Rio sur la protection de la biodiversité. Alors que  pays ont signé la Convention sur l’élimination de toutes formes de discrimination à l’égard des femmes, les États-Unis n’ont toujours pas daigné s’y associer . Dans le même esprit, l’historien Howard Zinn, qui a participé à titre de volontaire à la Deuxième Guerre mondiale, et qui a par la suite développé une perspective critique à l’égard de la guerre, explique :

L’argument selon lequel certaines guerres sont justes repose le plus souvent sur la nature du système social de la nation en guerre. On pense généralement qu’une guerre menée par un État « libéral » contre un État « totalitaire » est forcément juste. La nature bienveillante d’un gouvernement est censée conférer un caractère moral aux guerres qu’il mène. [. . .] [U]ne nation peut très bien être libérale en politique intérieure et néanmoins impitoyable vis-à-vis des nations étrangères. En outre, ses chefs sont toujours prêts à prétexter la défense

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de la patrie et de sa gloire pour inciter les citoyens à traiter l’ennemi avec cruauté . En Irak, l’armée américaine est une armée d’occupation, c’est-à-dire qu’elle procède à des arrestations arbitraires, elle torture et tire souvent à l’aveugle dans des foules ou des quartiers résidentiels. En Afghanistan, les troupes étrangères effectuent des fouilles en défonçant les portes des maisons, tuant parfois les personnes qu’elles y trouvent. Par ailleurs, les puissances coloniales et impérialistes mettent souvent en place des gouvernements fantoches, composés des membres de l’élite locale qui s’engagent à servir les intérêts de la métropole et à participer au maintien de l’ordre, c’est-à-dire à écraser les insoumis. Ceux que l’on nommait les « rois nègres » à l’époque coloniale sont souvent perçus par une bonne partie de la population locale comme des traîtres qui cherchent avant tout à tirer profit de leur position privilégiée, au détriment de leur propre peuple. Si l’Occident considérait le régime marxiste de Kaboul comme un tel gouvernement fantoche dans les années , comment ne pas penser que les régimes prooccidentaux en Afghanistan et en Irak ne sont pas eux aussi perçus comme tels par leur peuple ? Saddam Hussein était bien évidemment un dirigeant despotique, comme le sont à leur manière les dirigeants en Égypte, en Tunisie, au Maroc, en Libye, en Syrie, en Arabie saoudite, au Koweït et au Pakistan (dont plusieurs sont des pays alliés des États-Unis). Il s’était mis à dos une partie de la population

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irakienne, dont des Kurdes par exemple, et avait assassiné et emprisonné de très nombreux opposants. Saddam Hussein méritait peu de sympathie, mais son peuple ne devait pas payer pour les crimes qu’il avait commis précisément contre lui. En tant que dictateur populiste, Saddam Hussein avait investi massivement dans les services sociaux, dont les systèmes de santé et d’éducation, qui auraient mérité d’être préservés des bombes, car ils « faisaient envie à tous leurs voisins arabes », comme le rappelait Dennis Halliday, coordinateur des Nations Unies pour l’aide humanitaire à l’Irak en  . Des services sociaux, il ne reste rien, dans un pays dont les infrastructures ont été détruites par deux invasions en  ans. Un Irakien qui a été arrêté, torturé, puis relâché sans accusation résume la situation de manière brutale : « Les Américains m’ont mis du courant électrique dans le cul avant de le rétablir dans ma maison . » Quant aux femmes irakiennes, elles jouissaient de droits inégalés dans la région, si ce n’est en Israël pour les citoyennes juives. Elles ont déjà perdu bien des droits à la suite de l’effondrement du régime de Saddam Hussein et plusieurs ont été sexuellement violentées et violées par les diverses forces armées en présence, dont celles de l’armée américaine . Elles risquent de voir leurs droits définitivement déniés lorsque surviendra ce qui semble inévitable, à savoir le départ en catastrophe des troupes de la « coalition », suivi d’une guerre civile qui aboutira très probablement à

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l’éclatement du pays et à la prise du pouvoir par des forces islamistes fondamentalistes. À entendre ainsi les uns et les autres modifier au gré des évènements tragiques leurs arguments pour justifier la guerre, en affirmant au final qu’il vaut mieux continuer de mener une mauvaise guerre que de l’interrompre, j’en suis venu à me demander s’ils n’aiment pas la guerre, s’ils ne ressentent pas une sorte de frisson grisant devant ce déploiement de force. Se grisent-ils d’être de cet Occident qui peut, selon son bon vouloir, décapiter des pays tout en prétendant défendre et promouvoir la civilisation jusque dans les ruines des pays bombardés ? Sont-ils conscients que leurs conditions de vie dépendent en grande partie de ces guerres dont l’un des objectifs est le contrôle des ressources et des routes commerciales ? D’ailleurs, ne sommes-nous pas tous des vampires profitant des guerres pour le pétrole, qui est à l’économie d’aujourd’hui ce que le charbon était à l’économie d’hier ? George Orwell, qui a visité les mines de charbon et les quartiers de mineurs en Grande-Bretagne dans les années , expliquait alors : Nous savons tous que « le charbon est primordial », mais nous ne pensons jamais, ou presque jamais, à tout ce qu’implique l’extraction de ce charbon. Je suis là, à écrire confortablement installé devant mon poêle à charbon. On est au moins d’avril, mais j’éprouve encore le besoin d’allumer le feu. [. . .] C’est simple-

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ment du charbon – une substance dont je ne puis me passer. Un combustible noir qui m’est livré magiquement, venant de nulle part, une sorte de manne pour laquelle il suffit d’ouvrir son porte feuille. [. . .] Vous, moi – le rédacteur en chef du Times Literary Supplement, les poètes délicats, l’archevêque de Canterbury, le camarade X, auteur du Marxisme expliqué aux nourrissons, tous nous devons notre vie relativement douillette aux pauvres diables qui triment sous terre, couverts de noir jusqu’aux yeux, la gorge pleine de poussière de charbon, maniant la pelle avec l’acier de leur bras et de leur ventre . La situation est la même avec le pétrole, ou pire encore. Pour que je puisse être assis devant mon ordinateur, un objet que je considère indispensable à mon bien-être et qui est produit à partir de composites de pétrole, puis livré dans des camions fonctionnant au pétrole, des gens triment dans les puits et les raffineries où l’air est saturé d’émanations toxiques. Et d’autres tuent et se font tuer pour que leurs chefs ou leurs patrons conservent ou s’approprient un peu plus d’or noir a . a. Selon Norman Spector, ancien chef de cabinet du premier ministre Brian Mulroney, la guerre en Afghanistan a pour objectif principal de sécuriser les routes d’approvisionnement en pétrole dans la région .

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J’ai passé plusieurs mois par année à Boston, de  à , où je menais des recherches universitaires sur le mouvement altermondialiste. J’ai pu constater à quel point la guerre n’a pas affecté les habitudes de consommation des personnes ayant des moyens financiers. J’ai même vu apparaître une aberration, des limousines hybridées avec la carrosserie allongée d’un véhicule prétendument tout terrain. J’ai aussi constaté à quel point le mouvement contre la guerre peinait à se relever, malgré l’enthousiasme d’un Noam Chomsy qui s’émerveillait en conférence de voir que des gens s’étaient mobilisés avant même le début de la guerre contre l’Irak, alors qu’il avait fallu attendre des années avant qu’émerge un mouvement d’opposition à la guerre du Vietnam. L’attaque du  septembre  et la guerre contre l’Afghanistan avaient provoqué de forts clivages dans la gauche des États-Unis. Plusieurs y considéraient que l’attaque du  septembre  avait été un acte si épouvantable qu’il était légitime que les États-Unis réagissent militairement contre « le fascisme à visage islamique », selon l’expression de Christopher Hitchens dans la revue de gauche The Nation. Richard Falk, habitué à critiquer le militarisme des États-Unis, y était allé – lui aussi dans The Nation – d’un appui à la « guerre juste » menée contre le terrorisme « apocalyptique ». Il s’est ravisé quelques mois plus tard, pour conclure que si la guerre

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contre l’Afghanistan était juste en principe, la violence meurtrière qui la caractérise et les conséquences désastreuses pour la population afghane l’ont transformée en « guerre injuste ». La guerre contre l’Irak a éclaté trop rapidement après l’attaque du  septembre pour que les forces progressistes aux États-Unis aient eu le temps de se ressaisir. Seuls continuaient à se mobiliser les activistes d’extrême gauche et celles et ceux qui trouvaient, d’un point de vue moral ou religieux, toute forme de meurtre injustifiable. À ce titre, des quakers ont lancé des actions directes contre des bases militaires, endommageant à coups de marteau du matériel de l’armée. Face à la guerre contre l’Irak, une grande partie de la gauche aux États-Unis misait sur les élections présidentielles de , croyant qu’un candidat démocrate victorieux saurait réduire les dégâts. Les deux congrès d’investiture des candidats aux élections présidentielles se sont tenus à la fin de l’été . Le Parti démocrate a choisi la ville de Boston pour y tenir son congrès au mois d’août. En prévision de ce cirque médiatique et politique, j’ai joint brièvement un collectif d’anarchistes qui planifiait l’organisation de manifestations contre ce congrès. La Bl(a)ck Tea Society n’était pas très difficile à trouver, puisqu’elle annonçait ses réunions sur Internet. La première réunion à laquelle j’espérais assister devait avoir lieu dans un local du campus où je travaillais. Je m’y présentai, pour me heurter à trois policiers en faction devant la

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porte verrouillée du local de réunion. Il ne s’agissait pas de simples agents de sécurité du campus, mais bien de policiers, deux en uniforme et armés et le troisième en civil. Ce dernier nous expliqua que l’administration de l’université avait décidé d’annuler la réservation du local. Nous avons finalement tenu la réunion dans l’appartement d’un membre du collectif. Le militant qui avait réservé la salle nous révéla que l’administration lui avait téléphoné dans la matinée pour lui poser des questions sur le groupe et l’informer qu’elle avait reçu un appel inquisiteur du FBI au sujet de cette réunion. Belle ambiance. Finalement, les manifestations paisibles auxquelles ont participé à peine quelques dizaines de personnes étaient étroitement surveillées par des policiers à pied, à vélo, en moto, en voiture, à cheval et en hélicoptère. Il y avait en fait plus de policiers mobilisés que de manifestantes et de manifestants. L’attitude du candidat qui a remporté la course à l’investiture, John Kerry, démontra bien à quel point se trompaient celles et ceux qui misaient sur le Parti démocrate pour enrayer la guerre. Kerry déploya pendant ce congrès des efforts considérables pour démontrer qu’il serait un meilleur chef de guerre que Bush II. Il évoqua constamment ses exploits comme officier de la marine au Vietnam, comme si d’avoir piloté un petit bateau sur les rivières asiatiques faisait de lui un meilleur stratège pour conquérir un pays du Moyen-Orient. Il a même convié plusieurs de ses anciens camarades d’armée à le rejoindre à Boston. Ils

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ont fièrement posé avec lui devant les caméras, de larges sourires de vampires illuminant leurs visages. Et lorsqu’il est apparu sur la tribune pour célébrer son élection à titre de candidat démocrate pour les élections présidentielles, il a déclaré qu’il était prêt, en faisant un salut militaire devant la foule et les caméras des médias. Kerry ne proposait donc pas d’arrêter la guerre, mais de mieux la mener que son opposant Bush II. La militante et auteure indienne Arundhati Roy note à ce propos que « dans cette élection, nous avons deux diplômés de l’Université Yale, tous deux membres de la même société secrète nommée Skull and Bones, tous deux millionnaires, tous deux jouant au soldat, tous deux parlant de guerre et se disputant de manière presque infantile pour déterminer lequel pourrait conduire le plus efficacement la guerre contre la terreur ». À la fin du mois d’août , les manifestations contre la convention républicaine à New York, où Bush II a été confirmé dans son rôle de candidat pour un second mandat, ont attiré des centaines de milliers de contestataires. La police a procédé à   arrestations, soit environ quatre fois plus que lors des manifestations de Seattle en  ou de Québec contre le Sommet des Amériques en . Les personnes ont été détenues sans accusation plus de  heures, ce qui est illégal. Les médias n’ont consacré qu’une ou deux lignes à évoquer cette répression au cœur même du vempire. Malgré tous ses mensonges, deux guerres injustes et la fronde populaire, Bush II a finalement été reconduit au

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pouvoir. Une défaite amère pour le mouvement antiguerre. Mais ce dernier allait bientôt relever la tête à l’occasion de l’attaque d’Israël contre le Liban. Les militaristes allaient alors le critiquer avec une force renouvelée, une charge qui prendrait de l’ampleur au gré des mobilisations organisées pour dénoncer la guerre.

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Deuxième partie

la menace des « pacifistes guerriers » Personne ne parle jamais et ne sait rien des héros de la guerre contre la guerre. – Léon Tolstoï, « Les deux guerres », .

e mouvement contre la guerre, qui était à genoux, presque sans souffle, sans voix, s’est redressé, chancelant, à l’occasion de la guerre du Liban (la troisième en  ans), pendant l’été . L’enchaînement des évènements meurtriers semble étrange, à y regarder de près. Sur des frontières depuis longtemps gorgées de sang, des miliciens musulmans prennent en otage un simple soldat israélien à partir de la bande de Gaza, récemment libérée par le retrait des colons et des militaires israéliens. Deux soldats israéliens sont également capturés à partir du Liban. Israël réagit avec rage et bombarde massivement à la fois Gaza et le Liban. Tanya Reinhart, une juive israélienne auteure de l’ouvrage critique Détruire la Palestine, explique ainsi la dynamique de cette guerre :

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Quel que soit le sort du soldat captif Gilad Shalit, l’armée israélienne ne fait pas la guerre pour lui [. . .]. [L]’armée se préparait depuis des mois à une offensive et poussait constamment dans ce sens, avec l’objectif de détruire l’infrastructure du Hamas et son gouvernement. [. . .] Puis l’enlèvement du soldat a libéré le cran de sûreté et l’opération a été engagée le  juin avec la destruction des infrastructures à Gaza et l’arrestation massive de dirigeants du Hamas en Cisjordanie . Le premier ministre israélien a plus tard admis au journal Haaretz que l’attaque contre le Liban avait été planifiée dès mars , soit quatre mois avant que quelques soldats israéliens ne soient pris en otage . Tanya Reinhart conclut que « [l]’armée israélienne est assoiffée de guerre. Elle ne se soucie pas des soldats prisonniers ». Les morts se comptent rapidement par centaines au Liban et dans la bande de Gaza, par dizaines en Israël a . L’État dénonce les miliciens du Hezbollah pour leur utilisation de lance-roquettes RPG-, de fabrication russe, dont aucun journaliste ne nous vante le faible coût, le maniement aisé et l’efficacité meurtrière. Cette arme est a. Le conflit au Liban aura coûté la vie à plus de   Libanais, pour la plupart des civils (sans compter les Palestiniens morts à Gaza). Les chiffres pour Israël sont contradictoires, certaines sources indiquant  Israéliens, dont  civils et d’autres  civils et  soldats . Le ratio semble environ de une victime israélienne pour  à  victimes libanaises.

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une version améliorée des RPG- que la CIA fournissait aux rebelles afghans dans les années  pour les aider à tuer des Soviétiques. Israël dénonçait aussi depuis des années l’utilisation par des activistes de la bande de Gaza de roquettes Qassam. Tanya Reinhart propose une analyse de ce choix tactique : Les Palestiniens de Gaza, emprisonnés, ont trouvé un moyen de perturber la vie des Israéliens qui sont à proximité de la bande avec les tirs de Qassam, roquettes artisanales qui passent au-dessus du mur de Gaza pour finir sur les villes israéliennes frontalières. Ces roquettes primitives manquent trop de précision pour atteindre leurs cibles, et elles ont rarement fait des victimes israéliennes. Elles provoquent cependant des dommages physiques et psychologiques et perturbent gravement la vie dans les quartiers israéliens visés. Aux yeux de beaucoup de Palestiniens, les Qassam sont une réponse à la guerre qu’Israël leur a déclarée. Comme le disait au New York Times un étudiant de Gaza : « Devrions-nous être les seuls à vivre dans l’anxiété ? Avec ces roquettes, les Israëliens ressentent eux aussi ce qu’est la peur ; nous devons vivre ensemble dans la paix ou vivre ensemble dans la peur . »

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L’intellectuel français Bernard-Henri Lévy signe en cette période de guerre un article dans le journal Le Monde dont le titre est à lui seul un programme politique : « La guerre vue d’Israël ». Lévy s’y indigne de l’utilisation de l’expression « roquette » pour parler des Qassam, un mot qu’il ne « faudrait [. . .] plus dire » parce qu’il « implique une vision biaisée, mensongère de cette guerre. » Pourquoi donc ? Parce qu’« [o]n dit salade de roquette. . . Ou croquette pour chiens. . . [. . .] Alors, pourquoi ne pas dire obus ? Ou missile ? Pourquoi ne pas rendre, en utilisant le juste mot, toute sa dimension de violence barbare à cette guerre voulue par les Iranosaures du Hezbollah et par eux seuls ? Politique des mots. Géopolitique de la métaphore. La sémantique, dans cette région, est plus que jamais une affaire de morale ». Une morale sémantique bien plus tatillonne aujourd’hui que dans les années , alors que l’on vantait l’efficacité sophistiquée des missiles français Milan et américains Stigner, maniés à cette époque par de sympathiques « combattants de la liberté » qui résistaient contre le vempire soviétique. D’ailleurs, le Bernard-Henri Lévy qui s’insurge contre le Hezbollah en  accueillait au printemps  le commandant Massoud à l’aéroport de Paris, ce chef de guerre afghan, membre de La Société islamique et qui avait été ministre de la Défense à Kaboul dans les années , participant à un régime qui discriminait les femmes et commettait un grand nombre d’exactions.

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Une manifestation contre la guerre a été organisée à Montréal au mois d’août , à laquelle ont participé environ   personnes, dont beaucoup d’Arabes et de Libanais. Cette manifestation a rapidement été déclarée immorale. Pourquoi ? Parce qu’on y avait repéré, flottant au-dessus de la foule, quelques drapeaux du Hezbollah, cette organisation « terroriste a » pour les uns, d’autodéfense pour les autres. Soyons précis : cette manifestation se déroule alors même que les bombes pleuvent sur le Liban. Cette manifestation est un cri d’indignation contre l’attaque d’une ampleur démesurée de l’État israélien contre le Liban. Cette manifestation calme et paisible n’a aucune chance de modifier en quoi que ce soit le rapport de force au Liban. Il y a bien quelques drapeaux du Hezbollah flottant ici et là dans la manifestation, qui n’est pas une manifestation par et pour le Hezbollah. Mais le Hezbollah est en ce moment précis la seule force ayant une capacité minimale de résister aux assauts de l’armée israélienne. Et quoi ? Il aurait fallu dissoudre la manifestation de milliers de personnes et rentrer chez-nous en raison de quelques drapeaux, ou effectuer un boulot de flic en expulsant des partisans très calmes qui brandissaient les couleurs d’une des seules forces à même de minimalement ralentir l’armée israélienne assoiffée de sang ? Plus de dix ans de mobilisations plutôt vaines contre la mondialisation du a. Elle venait d’être ajoutée sur la liste officielle des organisations terroristes par le gouvernement de Stephen Harper.

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capitalisme, après des manifestations regroupant autour de la planète  millions de personnes contre l’invasion de l’Irak et qui n’ont pas infléchi la course de la mort, après des milliers d’arrestations d’activistes non violents en Occident dans l’indifférence générale a , les miliciens du Hezbollah représentaient – malheureusement – les seuls grains de sable à même d’enrayer la machine de guerre israélienne emballée dans sa folie destructrice. Bien sûr, le Hezbollah n’est pas légitime à l’aune de mes valeurs de liberté et d’égalité. Cette organisation encourage une idéologie autoritaire et misogyne et elle fait habituellement le jeu de l’impérialisme syrien et des intérêts des élites iraniennes et ses miliciens ciblent des populations civiles en Israël . Mais en cet été , l’armée israélienne ne respectait pas elle non plus les droits les plus élémentaires des femmes, des hommes et des enfants qu’elle déchiquetait par centaines de ses crocs de fer et d’acier, et provoquait au final beaucoup plus de morts et de dégâts matériels que le Hezbollah. Dénoncer le Hezbollah au cours de cette manifestation aurait donné une prime de légitimité aux bombes israéliennes, alors que « notre » premier ministre Stephen Harper proclamait le droit d’Israël de se « défendre ». Relia. Au Québec seulement, il y a eu plus de   arrestations lors de manifestations depuis une dizaine d’années. Le Comité des droits de l’homme de l’ONU a d’ailleurs blâmé la police de Montréal en novembre  pour ses pratiques d’arrestations de masse. Le comité a exigé la tenue d’une enquête publique. . . qui n’a toujours pas été annoncée.

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sant l’histoire de l’Amérique, faut-il mettre sur le même pied les autochtones qui attaquent des villages de colons et les armées coloniales anglaises, espagnoles et françaises qui massacrent des peuples entiers ? La violence de celui qui se défend contre le vempire doit-elle être dénoncée au même titre que celle du vempire ? Dans les faits, la violence de notre vempire est souvent excusée ou oubliée, tandis qu’on dénonce la violence de ceux qui osent lui résister. C’est ainsi que j’ai appris à l’école à m’horrifier des actes des « sauvages » qui scalpaient mes ancêtres européens et brûlaient les missionnaires catholiques. J’ai aussi appris à être fier de mes ancêtres qui avaient résisté aux attaques sournoises, comme Dollard des Ormeaux et ses quelques compagnons repoussant des centaines d’Iroquois en route vers Montréal et Madeleine de Verchères qui défendit courageusement « sa » terre à coups de mousquet, deux modèles d’héroïsme immortalisés sous la forme de statues de bronze. Pendant les guerres de décolonisation, fallait-il crier « Ni parachutistes français, ni FLN ! » ou « Ni G.I.s, ni Viêtcongs ! » parce que les rebelles avaient eux aussi du sang sur les mains ? Quels intérêts auraient été servis par une dénonciation du Hezbollah lancée dans les rues de l’Occident alors que cette milice était la seule force en mesure de freiner l’armée d’Israël ? Comme le souligne avec une terrible lucidité Jean Bricmont, en « temps de guerre, dénoncer les crimes de l’adversaire [officiel – comme le Hezbollah] même en supposant que l’on soit correctement informé,

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ce qui n’est souvent pas le cas, revient à stimuler la haine [contre l’ennemi] qui rend la guerre acceptable. » Bricmont ajoute, au sujet de l’Irak : [un] minimum de modestie devrait nous amener à penser que, loin de soutenir une résistance qui ne nous demande rien, c’est en fait elle qui nous [les pacifistes] soutient. Après tout, elle est beaucoup plus efficace pour bloquer l’armée américaine, au moins temporairement, que les millions de manifestants qui ont défilé pacifiquement contre la guerre et qui n’ont malheureusement arrêté ni soldats ni bombes . La violence meurtrière déchaînée à ce moment par Israël contre le Liban et la bande de Gaza était clairement illégitime et totalement disproportionnée en comparaison de l’enlèvement des trois soldats israéliens. Le Hezbollah jouit d’ailleurs dans certaines régions du Liban d’une grande sympathie de la part de la population. Pour contribuer financièrement à l’organisation, des gens achètent des chandails et des casquettes aux couleurs du Hezbollah. « Je fais partie de la résistance », déclarent avec fierté certains vendeurs de ces « souvenirs ». La résistance du Hezbollah me semblait donc à ce moment précis minimalement légitime, même s’il ne s’agit pas ici de proposer une apologie de cette organisation ni de la glorifier en prétendant qu’elle valorise les droits des femmes, la démocratie libérale et une

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conception sympathique de l’islam. Je ne veux pas dissimuler mes calculs stratégiques sous de nobles prétentions. Tout ce que j’espérais, c’est que la poussée israélienne soit bloquée le plus rapidement possible. Aharon Shabtaï, juif israélien, poète et militant qui rêve d’un État binational palestinien et juif, déclarait d’ailleurs au sujet de l’engagement militaire de son pays contre le Liban : « Je prie pour une défaite dans cette guerre puante [. . .]. Dans cette guerre je suis avec les villages [et] avec les mosquées . » En plus de l’accusation d’être des supporters d’une organisation terroriste que serait le Hezbollah, les manifestantes et manifestants défilant dans les rues de Montréal seraient « antisémites », à en croire leurs détracteurs. Cette accusation – comme celle d’« antiaméricanisme » – a l’avantage pour qui la professe d’éviter de se poser trop de questions au sujet d’Israël (ou des États-Unis). Or, en Israël même, plusieurs Juives et Juifs s’opposent avec ferveur à la politique militariste que mène leur gouvernement depuis si longtemps ; on peut difficilement les accuser d’être antisémites. . . Cette stratégie de dénigrement du mouvement contre la guerre n’est pas nouvelle. Dès les années , des intellectuels aux États-Unis accusaient la gauche d’être antisémite. En  encore, des intellectuels militaristes avaient discrédité le mouvement contre les armes nucléaires en l’accusant d’être motivé par l’antisémitisme. Selon l’intellectuel Noam Chomsky, lui-même un juif ayant subi des brimades dans sa jeunesse, le problème de

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l’antisémitisme en Occident est pourtant « peut-être à la millième place sur la liste des problèmes » d’aujourd’hui . Moi-même d’origine juive par mon père, je sais qu’il y a aujourd’hui encore en Occident de l’antisémitisme un peu partout et même dans les universités où je circule. J’y entends par exemple le même vieux cliché au sujet de l’avarice des Juifs. Mais cet antisémitisme d’aujourd’hui est bien faible en comparaison du racisme contre les « Arabes » et contre les autochtones au Canada ou encore du sexisme contre les femmes, qui tous s’expriment par la discrimination et la violence. Il y a évidemment des antisémites dans le mouvement contre la guerre, comme ailleurs dans la société. La question est toutefois de savoir s’il est antisémite de critiquer le militarisme de l’État israélien. Or, il est tout à fait possible et légitime de critiquer les décisions militaires du gouvernement israélien sans être antisémite. C’est ce qui explique que beaucoup de Juives et de Juifs d’Israël ou d’ailleurs critiquent les décisions militaires des gouvernements successifs de l’État israélien. Tout comme il est possible de critiquer les élites des États-Unis sans être antiaméricain, c’est-à-dire raciste envers le peuple des États-Unis. Par ailleurs, le rapporteur spécial de l’ONU sur le racisme a présenté en septembre  son rapport devant le Conseil des droits de l’homme, indiquant une montée marquée de l’islamophobie dans les pays occidentaux. « Dans le contexte actuel, l’islamophobie représente la forme la

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plus courante de discrimination religieuse », précise le rapport. La politicienne française Simone Veil, une rescapée du camp nazi d’Auschwitz-Birkenau, dit également qu’« en France, actuellement, il vaut cent fois mieux être juif que musulman ». Alors que des intellectuels s’inquiètent des tendances antisémites dans le mouvement altermondialiste et les mobilisations pour la paix, le rapporteur de l’ONU indique que le racisme à l’égard des musulmans est répandu parmi les politiciens et chez les intellectuels en Occident. Noam Chomsky souligne que « [d]’éminents professeurs de Harvard font des assertions qui seraient considérées comme étant hideusement racistes si elles étaient dirigées vers toute autre cible – les Juifs, impossible ; les Noirs, les Italiens, tout autre groupe, inacceptable – mais si elles concernent les Arabes, c’est bien ». L’islamophobie s’exprime dans les représentations des « Arabes » au cinéma, dans le profilage racial des policiers et des douaniers ciblant les « Arabes », dans la discrimination dont sont victimes les « Arabes » qui cherchent un logement ou un emploi, dans les analyses savantes qui présentent l’islam en particulier et la culture musulmane en général comme étant barbare par essence, soit antilibérale et violente. Le politologue Gilbert Achcar rappelle de plus que plusieurs personnes « en Occident ne comprennent pas qu’il n’y a rien de “naturel” ou d’atemporel dans le fait que l’intégrisme islamique est aujourd’hui le courant politique le plus visible chez les peuples musulmans. Elles ignorent

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ou oublient que la situation était tout à fait différente à d’autres périodes de notre histoire contemporaine ». Dans les années , le plus important parti communiste d’opposition se trouvait en Indonésie, soit le pays comptant le plus de musulmanes et de musulmans. Ce parti, qui véhiculait une doctrine athée, a finalement été écrasé en  par l’armée indonésienne appuyée par les États-Unis. De même, c’est le parti communiste qui a été le principal parti d’opposition en Irak jusqu’au début des années  et les groupes marxistes constituent encore aujourd’hui une part active dans la résistance contre l’occupation du pays par les armées étrangères. L’Afghanistan, enfin, considéré comme un pays fondamentalement religieux, a aussi été dirigé par un parti marxiste athée. À la suite de la manifestation, on nous rappela qu’Israël est le seul pays libéral de la région, confondant encore une fois les actions meurtrières d’une politique étrangère militariste et les principes incarnés par un pays à l’intérieur de ses frontières (aux délimitations d’ailleurs floues, dans le cas d’Israël). À ce titre, le largage des bombes atomiques sur des villes japonaises pendant la Deuxième Guerre mondiale aurait été juste, puisqu’exécuté par les États-Unis. Dans le même esprit, en quoi est-il réconfortant pour un Palestinien de savoir que la bombe qui le tue provient d’un régime libéral qui pratique les élections, le multipartisme et la liberté de presse ? Je ne l’ai jusqu’à ce jour toujours pas compris. De même, une Libanaise tuée dans son village

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bombardé n’a plus de droits, même si le pilote israélien qui l’a tué a le droit de voter. L’Israélien Avraham Burg est d’ailleurs critique de cette rhétorique justifiant le militarisme de l’État d’Israël en l’associant à la démocratie libérale. Lui-même juif pratiquant, fils de ministre, membre du Parti travailliste et ancien président du Parlement et de l’Agence juive, il déclarait en  qu’il est incorrect de « croire que nous [Israël] sommes la seule démocratie du Proche-Orient, parce que nous ne le sommes pas. Sans égalité complète pour les Arabes, il n’y a pas de démocratie. [. . .] C’est soit la discrimination ethnique pratiquée par des juifs, soit la démocratie ». Il ajoute, désabusé, que la « nation israélienne n’est plus aujourd’hui qu’un amas informe de corruption, d’oppression et d’injustice ». Poursuivant sur sa lancée, Avraham Burg explique qu’il croyait que la « vocation » de l’État d’Israël, fondé par le mouvement sioniste en , « était de devenir un modèle, la “lumière des nations” », mais « nous avons échoué », confesse-t-il. Il évoque enfin les effets délétères de la guerre permanente contre les Palestiniens sur l’éthique entre Juifs : Parce que nous restons indifférents à la souffrance des femmes arabes retenues aux barrages routiers, nous n’entendons plus la plainte des femmes battues derrière la porte voisine de notre demeure, ni celle des mères célibataires luttant pour leur dignité. Nous avons cessé de dénombrer les cadavres des femmes assassinées

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par leur conjoint. Indifférent au sort des enfants palestiniens, pourquoi sommes-nous surpris de les retrouver, un rictus de haine à la bouche, se faire exploser en martyrs d’Allah là où nous venons nous amuser ? C’est que leur vie est un tourment dans nos centres commerciaux parce qu’ils n’ont même pas l’espoir de faire, comme nous, des emplettes. Ils versent le sang dans nos restaurants pour nous couper l’appétit. Chez eux, à la maison, enfants et parents souffrent de la faim et de l’humiliation. Même si on tuait mille terroristes par jour, rien ne changerait . Pour plusieurs, une telle explication n’est pas recevable : il conviendrait toujours de distinguer la violence meurtrière perpétrée par des militaires en uniformes, et donc légitime, et celle perpétrée par des civils et donc illégitime car « terroriste ». Que l’armée israélienne ait tué depuis deux générations beaucoup plus de civils arabes que ces derniers n’ont tué de civils israéliens avec leurs armes artisanales ne semble avoir, pour plusieurs, aucune influence sur leur jugement moral de la légitimité des uns et des autres. J’avais constaté ce biais en faveur des militaires en uniforme lors d’un voyage en Israël en . Un recueil d’entretiens sur l’identité culturelle des Québécois juifs, que j’avais codirigé, venait d’être publié. Plusieurs Juifs qui y prenaient la parole, dont des ultraorthodoxes peu portés à l’antisémi-

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tisme, jugeaient très sévèrement la politique militariste de l’État israélien à l’égard des Palestiniens. Pierre Throuin, Juif orthodoxe, s’inquiète « de l’attitude des sionistes qui veulent garder un État d’Israël “fort” au péril de leur vie et de celle de leurs enfants. Il y a un verset dans la Torah qui dit : “Par mes commandements vous vivrez.” Que faut-il en déduire ? Que le Juif doit vivre pour mettre en pratique l’enseignement de la Tohra. Or, vivre en Israël n’est pas un commandement biblique. Ainsi, celui qui met sa vie en danger pour l’État d’Israël commet une infraction biblique grave ». Dans la mesure où la planète est divisée en États et qu’Israël existe maintenant depuis deux générations, cet État peut avoir autant le droit d’exister que les autres États contemporains, tous au final fondés par la force et la guerre. Mais ses dirigeants devraient prendre acte des injustices qui ont participé de sa fondation et s’engager dans un processus de pardon, de dédommagement et de paix avec les Palestiniens et les pays voisins. Cette responsabilité est d’autant plus grande qu’Israël est clairement le pays le plus riche et le plus puissant militairement de la région. Le Comité Québec-Israël, qui organise chaque année des voyages en Israël avec des députés, des journalistes et des « leaders d’opinion » du Québec, m’avait invité à participer à l’un de ces voyages avec une dizaine d’autres Québécoises et Québécois. En dix jours, nous avons rencontré une trentaine de personnalités israéliennes : des journalistes, des députés, des intellectuels et des universitaires, des

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ex-diplomates et des bureaucrates. Il était déprimant de constater combien il est aisé, dans une guerre si longue, de faire porter le blâme à l’adversaire en choisissant avec soin le moment où débute l’analyse du conflit. Ainsi, les Juifs apparaîtront sans doute justes si le récit débute avec la destruction de leur temple par les légions romaines en l’an , ou avec l’antisémitisme médiéval, ou avec l’Holocauste perpétré par les nazis, ou avec les prises d’otages meurtrières pratiquées par l’OLP, ou avec les tirs de roquettes Qassam et les attaques kamikazes contre des civils israéliens. Mais que dire, si l’histoire débute plutôt par les attaques à la bombe contre les autorités britanniques par des activistes juifs combattant le protectorat anglais dans les années , la guerre d’indépendance de  marquée par l’expulsion et les massacres de villages palestiniens, par l’appropriation et l’occupation de vastes territoires au fil des guerres israéloarabes, par l’invasion du Liban de , par l’imposition aux Palestiniens de permis de circuler et de couvre-feu, par les arrestations arbitraires et la torture, par la naissance d’un bébé palestinien dans un camp de réfugiés où sa famille est parquée depuis deux générations ? Un psychologue né à Montréal et qui vivait depuis les années  dans une colonie implantée en territoires occupés a reçu chez lui la délégation du Comité QuébecIsraël dont je faisais partie. Il nous a parlé de la guerre et a dénoncé le terrorisme palestinien, en se disant horrifié – à juste titre – par les attaques suicides à l’explosif contre des

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civils dans des espaces publics, en plein territoire israélien. Mais quand il a commencé à parler des actions de l’armée israélienne, ce fut pour nous expliquer que les pilotes d’avions de guerre ciblaient avec soin les dirigeants palestiniens qu’ils cherchaient à éliminer, tirant par exemple en plein quartier résidentiel des missiles aériens directement à travers la fenêtre de leur appartement. Quelle délicatesse, en effet ! À croire que le missile se glissait même sous l’oreiller de la cible pour exploser sans déranger les voisins. En l’écoutant, je me rappelais cette scène inspirée d’une situation réelle, dans le film La Bataille d’Alger a , lors de laquelle le leader idéologique du Front de libération nationale (FLN) à Alger, qui vient d’être fait prisonnier, répond à des questions de journalistes qui lui reprochent des attentats à la bombe dans des cafés, qui provoquaient plusieurs victimes civiles. Il expliquait, en substance : nous serions heureux que l’armée française accepte d’échanger ses avions de guerre contre nos bombes artisanales dissimulées dans des landaus. C’est alors avec plaisir que nous renoncerions à nos méthodes barbares de faire la guerre pour bombarder à notre tour des villages – en France, cette fois – du haut des airs et de manière civilisée. Pendant que les intellectuels au Canada et au Québec s’enflammaient contre l’antisémitisme et l’appui aux bara. Dans le contexte de l’invasion de l’Irak, le Pentagone avait organisé une projection privée de ce film pour son personnel, ce qui a fait dire à Tariq Ali que le « Pentagone comprend au moins que la résistance en Irak suit un modèle anticolonial habituel ».

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bares du Hezbollah que représentait, semblait-il, la manifestation, le Liban et Gaza étaient bombardés par des avions de guerre qui ciblaient divers bâtiments publics et des infrastructures, provoquant au passage la mort de centaines de civils a . Gaza était privée d’électricité depuis le  juin, la centrale électrique ayant été ciblée par des bombes israéliennes dès le premier jour de cette offensive de grande ampleur. Le  octobre, soit près de quatre mois plus tard, une dépêche perdue dans les journaux nous apprenait qu’une entente avait été conclue entre l’autorité palestinienne et Israël, qui acceptait d’approvisionner les Palestiniens de Gaza en électricité. . . qui leur serait facturée . Tout ça pour trois soldats israéliens pris en otage. Quand les États-Unis s’emparent d’un combattant ennemi et le transfèrent au camp de Guantanamo, cela justifie-t-il que des bombes pleuvent sur l’ensemble des États-Unis et que la population soit privée d’électricité pendant plus de quatre mois ? En plus des conséquences dramatiques de la guerre, la population palestinienne des territoires semi-autonomes (Gaza) ou occupés (Cisjordanie) subit au quotidien un grand nombre de vexations. Amira Hass, journaliste israélienne, répertorie tous les interdits qui frappent les Palestiniens des territoires occupés de Cisjordanie : interdiction de circuler sur certaines routes, d’entrer dans cera. Durant l’année suivant la guerre, les mines larguées par l’aviation israélienne ont tué  civils et  membres des équipes de déminage .

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taines villes, de prendre l’avion à l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv, obligation d’avoir un permis spécial pour passer certains barrages routiers, pour travailler et se faire soigner en Israël. En Cisjordanie seulement, il y avait  points de contrôle fixes tenus par des soldats en janvier  et plus de  points de contrôle mobiles. La situation est si dramatique que trois femmes juives israéliennes a ont décidé de fonder en janvier  l’association Machsom Watch, qui compte uniquement des femmes. Ses  membres ont pour objectif d’observer les agissements des soldats israéliens aux postes de contrôle et de rapporter au public les entraves aux droits de la personne. Les propos de l’ancien politicien israélien Avraham Burg font écho à cette mobilisation : « Une route pour l’occupant, une route pour l’occupé. Pour le sioniste, le temps est rapide, efficace et moderne. Pour l’Arabe “primitif ”, manœuvre sans permis en Israël, le temps est d’une lenteur éprouvante [. . .] les Arabes courbent la tête et avalent leur humiliation . » La journaliste Amira Hass a évalué l’impact de l’érection du mur et de la prolifération de points de contrôle sur le temps nécessaire pour effectuer certains trajets entre les territoires occupés et Israël. Dans certains cas, il ne fallait que  minutes aux Palestiniennes et Palestiniens pour se rendre d’un lieu à un autre, alors qu’il faut aujourd’hui parfois une a. Ronnee Jaeger, une militante des droits de la personne qui œuvre au Guatemala et au Mexique, Adi Kuntsman, une universitaire féministe, et Yehudit Keshet, une juive orthodoxe .

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heure et demie, voire toute une journée, perdue en attente d’être « contrôlé ». Avant , il fallait  minutes pour se rendre du village de Katana à Jérusalem, aujourd’hui, « personne ne va plus à Jérusalem ». * *

*

À l’automne , le Canada était maintenant gouverné par le Parti conservateur. Le premier ministre Stephen Harper parlait moins de « paix » au sujet de l’Afghanistan que de « reconstruction ». Son ministre de la Guerre, Gordon O’Connor, s’enthousiasmait au sujet de l’Afghanistan, car « partout au pays, des édifices sont reconstruits. Des réfugiés retournent à la maison. Des marchés sont établis. Et des petites filles vont à nouveau à l’école ». La guerre, c’est l’éducation. Devant l’Assemblée générale des Nations Unies, le premier ministre Harper insiste : Le Canada prend part à des travaux tels que la reconstruction des écoles de fillettes, détruites par les talibans ivres de haine. Voilà pourquoi nous avons augmenté au printemps dernier notre aide au développement, portant la contribution totale du Canada à près d’un milliard de dollars sur dix ans, afin d’aider le peuple d’Afghanistan. Ces deux actions –

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reconstruction d’une société éclatée et environnement sécuritaire stable – vont de pair . Un milliard de dollars pour  ans, c’est-à-dire  millions de dollars par année, soit bien moins que les sommes englouties dans l’armée à faire la guerre. À la suite d’un faux débat à la Chambre des communes, le gouvernement conservateur a annoncé que l’armée canadienne serait présente en Afghanistan jusqu’en . En septembre , le président Hamid Karzaï est venu avec son charmant sourire visiter le Canada avant de descendre vers les États-Unis pour y parader devant le Congrès et les journalistes. C’était à peine quelques semaines avant que la Maison Blanche n’annonce que les États-Unis investiraient, en , pas moins de  milliards de dollars dans la guerre. Ce gouvernement des États-Unis ne consacre que  milliards de dollars à l’éducation et  milliards à la santé, même si  millions d’Américaines et d’Américains n’ont pas d’assurance maladie, dont près de  millions d’enfants. Depuis le  septembre ,  milliards de dollars ont été engloutis dans la guerre en Irak,  milliards en Afghanistan,  milliards dans les diverses mesures de sécurité et  milliards dont les autorités ont perdu la trace . L’annonce de ces milliards de fonds publics dépensés en armement a dû réjouir les compagnies privées comme Bechtel et Halliburton, ainsi que Lockheed Martin, Boeing et les autres entreprises qui engrangent des sommes fabuleuses en échange de la production de machines à tuer

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de plus en plus coûteuses et sophistiquées. Quel investissement excessif de fonds publics, pour un État dont le discours économique reprend généralement les poncifs néolibéraux les plus classiques pour justifier des coupes dans les dépenses publiques destinées aux services sociaux ! À l’occasion du passage de Karzaï à la Chambre des communes, des centaines de Canadiennes et de Canadiens étaient devant le parlement à Ottawa pour exprimer leur soutien à la guerre. Stephen Harper a stipulé que le personnel du gouvernement fédéral avait l’autorisation d’arborer la couleur rouge, signifiant l’appui à la guerre. Selon le premier ministre, même les journalistes ne devaient plus se retenir d’exprimer leur sympathie pour l’entreprise militaire, alors que le responsable du code de déontologie avait indiqué aux journalistes de Radio-Canada à Montréal en  qu’il leur était interdit pour des raisons d’éthique professionnelle de participer aux manifestations pour la paix. Le lendemain, je me trouvais avec quelques dizaines d’activistes devant l’Hôtel Hilton, à Montréal, où le président Karzaï prenait la parole. Nous répondions à l’appel du collectif Bloquez l’empire. Un cordon de policiers nous a forcés à rester sur le trottoir, sous la pluie. Un étudiant à la maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), né en Afghanistan, a été expulsé de l’hôtel où il était entré bien avant le début de la petite manifestation ; il n’avait pas de carton d’invitation. Dehors, le militant Jaggi Singh a été arrêté alors qu’il essayait de tra-

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verser le cordon de sécurité pour poser quelques questions au sénateur et ministre conservateur Michael Fortier que les policiers venaient de laisser passer. Quelques jours plus tard, Malalai Joya, une députée du parlement afghan invitée à prendre la parole à Québec, lors du congrès du Nouveau parti démocratique (NPD), a rappelé que les ministres du souriant président Karzaï ressemblaient « aux talibans sur le plan des croyances, et [qu’]ils sont aussi brutaux et antidémocratiques que les talibans. Parfois encore pires ». L’organisme Human Rights Watch estimait d’ailleurs que  % des députés au parlement afghan sont des criminels de guerre ou des trafiquants de drogue et qu’ils appartiennent tous, ou presque, à des milices qui ont imposé la charia aux femmes et qui en ont violé plusieurs en « libérant » des régions des mains des clans adverses. Malalai Joya a également déclaré que « [l]es États-Unis travaillent avec des extrémistes proaméricains, et [qu’]ils s’opposent uniquement aux extrémistes antiaméricains a ». La députée afghane a ajouté : « Lorsque le pays tout entier vit à l’ombre de l’arme à feu et des seigneurs de guerre, comment [l]es femmes peuvent-elles jouir des libertés les plus fondamentales ? » Elle a continué en évoquant les divers malheurs affligeant les Afghanes : mortalité en couches, violences psychologique, physique et a. Une féministe afghane de la RAWA disait, dans la même veine, que « les États-Unis travaillent avec les fondamentalistes proaméricains, et s’opposent aux fondamentalistes antiaméricains ».

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sexuelle. Le plus récent rapport d’Amnistie internationale sur l’Afghanistan confirmait les propos de la députée en indiquant que la situation des femmes restait catastrophique, plusieurs années après leur prétendue libération . Quelques mois plus tard, Malalai Joya critiqua vertement les autres députés afghans lors d’une entrevue télévisée, déclarant que le Parlement est « pire qu’une étable ». « Dans une étable, il y a des vaches qui donnent du lait et des ânes qui portent des fardeaux. Mais eux, ils sont pires que des vaches et des ânes, ils sont comme des dragons. » Cette sortie lui vaudra d’être la cible d’insultes particulièrement violentes et misogynes de la part de députés – « Putain ! Prenez-la et violez-la ! » – puis d’être tout bonnement expulsée de la chambre législative . En bref, d’année en année, les enquêtes sur le terrain d’organismes indépendants révèlent que la guerre en Afghanistan n’a pas les effets escomptés par celles et ceux qui la justifiaient et qui s’entêtent à répéter depuis le début que tout va bien. « Je n’ai jamais été aussi déprimé », avouait en juin  un diplomate occidental en poste en Afghanistan depuis trois ans, parce que « l’insurrection est triomphante ». L’aide internationale tarde à arriver malgré les promesses énoncées après le  septembre  et l’argent qui atteint le pays est massivement détourné par des jeux de corruption. «  % de l’aide internationale est détournée », selon Hamidullah Farooqi, président de la Chambre de commerce de Kaboul . Un Afghan pré-

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cise d’ailleurs que « le peuple ne fait confiance à personne occupant des fonctions gouvernementales ». Selon l’armée américaine elle-même, l’année  a été marquée par une forte augmentation des attaques des résistants :  attaques suicides (contre  en ),   explosions de bombes en bordure des routes (contre  en ),   tirs d’armes à feu, grenades, etc. (contre  en ) . Et depuis le début de la « guerre contre le terrorisme », des dizaines de milliers de personnes ont été saignées à mort par des militaires et des miliciens alors que les attentats n’ont fait que se succéder : Bali (octobre ), Riyad (mai ), Casablanca (mai ), Djakarta (août ), Istanbul (novembre ), Madrid (mars ), Tachkent (printemps ), Taba (octobre ), Londres (juillet ), Charm El-Cheikh (juillet ), encore Bali (octobre ), Delhi (octobre ), Amman (novembre ), Dahab (avril ), Alger (avril ), Yémen (juillet ), Glasgow (juillet ) et Batna (septembre ), sans compter la série d’attentats au Pakistan à l’été  et, bien sûr, les attentats en Irak et en Afghanistan. Selon le commandant de l’OTAN en Afghanistan, il y aurait eu  attentats suicide dans le pays en  et  uniquement pour les six premiers mois de l’année  . La « guerre au terrorisme » a accru plutôt que diminué les risques d’attaques contre l’Occident, selon les services secrets occidentaux, dont le Service canadien de renseignement et de sécurité (SCRS), ainsi que des groupes

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de recherche en sécurité internationale a . Les services de renseignement des États-Unis ont pour leur part déposé un rapport indiquant que la nébuleuse Al Qaïda se renforce régulièrement. Une conclusion que Bush II a réfutée, comme il a réfuté depuis le début de la guerre tous les rapports de son administration qui présentent une réalité différente des mythes auxquels il cherche à nous faire croire . Il semblait de plus en plus évident – comme il l’était pour plusieurs depuis le début – que ni l’Afghanistan ni l’Irak ne seraient « pacifiés » par les forces d’occupation, dont la présence même justifiait la résistance antiimpérialiste. Mais il fallait bien que « nos » soldats continuent à tuer en Afghanistan et en Irak, entendait-on, car ils y livraient « [u]ne bataille pour des valeurs globales », comme le prétendait le premier ministre britannique Tony Blair . Pessimiste, le chef d’état-major de l’armée britannique a toutefois déclaré que « [l]’intention initiale était de mettre en place une démocratie libérale [en Irak], qui serait un exemple pour la région. [. . .] C’était l’espoir. Était-il a. Selon le SCRS, « [p]arce qu’il participe activement et ouvertement à la lutte internationale contre le terrorisme, qu’il est voisin des ÉtatsUnis et entretient des relations avec eux, le Canada risque d’être pris pour cible directement ou indirectement par un réseau terroriste ». Un rapport de l’Oxford Research Group intitulé Au-delà de la terreur, la réalité sur les vraies menaces contre notre monde indique que « La “guerre contre le terrorisme” ne marche pas et est en fait en train d’augmenter les risques d’autres attaques terroristes  . »

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sensé ou naïf, l’histoire en jugera. Mais je ne pense pas que nous ferons cela ». * *

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Si la visite du souriant président Karzaï a été bien couverte par les médias, ceux-ci n’ont pas diffusé dans le détail les propos de la députée afghane Malalai Joya. Il y avait plus urgent, puisque de plus en plus de soldats canadiens mouraient en mission et qu’une séance de débat se déroulait à la Chambre des communes à propos de l’engagement du Canada en Afghanistan. Il importait donc de fouetter l’ardeur patriotique et l’esprit militariste et d’éviter d’ébruiter les mauvaises nouvelles. L’enjeu était de taille, soit réaffirmer la légitimité de l’opération aux yeux de la population canadienne. Celle-ci semblait de plus en plus indisposée par la mort d’une quarantaine de soldats bien de chez nous, quoique plutôt indifférente à la mort pour la seule année  d’environ   victimes afghanes, dont il est vrai que les médias n’avaient pas fait grand cas. C’est alors qu’une batterie d’éditorialistes et d’« experts » y sont allés de textes pour justifier le maintien des troupes canadiennes en Afghanistan. Le discours canadien de justification de la guerre s’est enrichi d’un nouvel argument : retirer les soldats canadiens d’Afghanistan minerait nos liens politiques avec nos alliés, au premier chef les États-Unis, soit le vempire lui-même.

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L’objectif de cette tuerie de masse à l’autre bout du monde était donc maintenant réduit à faire copain-copain avec le vempire, et sans doute à en tirer quelque profit commercial. Notre diplomatie a donc un prix, celui du sang de nos soldats et de victimes afghanes anonymes. Bernard Descôteaux, éditorialiste et directeur du Devoir, déclarait ainsi que « le Canada ne peut pas [. . .] se retirer d’Afghanistan tout de go en laissant les autres pays membres de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) seuls aux prises avec le problème afghan a ». Descôteaux s’inquiétait à l’idée que « le Canada perdrait toute crédibilité » en abandonnant sans l’achever ce projet d’invasion militaire à prétention civilisatrice. Et dire que depuis les années , le Canada se bâtissait une solide crédibilité diplomatique en prétendant ne pas participer à des opérations militaires offensives. Cette approche semblait dépassée, à en croire André Pratte, rédacteur en chef et éditorialiste à La Presse. Il présentait les adversaires de la guerre comme des « alliés des talibans », pour bien les discréditer, et déclarait à son tour que « rien ne serait plus néfaste pour la crédibilité du Canada que de se retirer d’une telle mission. Qui prendra le gouvernement canadien au sérieux, ensuite ? » a. L’expression « problème afghan » est une belle formule, qui ressemble à l’expression « problème juif » utilisée dans l’Allemagne hitlérienne, ou « problème noir », utilisée aux États-Unis dans les années  par des Blancs qui n’allaient tout de même pas dire qu’il y avait dans leur grand pays un « problème blanc ».

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Pour Descôteaux, le Canada « a mis un doigt dans un engrenage dont il ne peut plus s’extirper sans se blesser ». Perdre le doigt, admettons-le, est très embêtant en temps de guerre, car alors comment presser la gâchette ? Pour éviter cette blessure, mieux vaut donc laisser les soldats être broyés en entier par « l’engrenage » de la guerre, avec en prime quelques milliers de victimes afghanes. Le Devoir proposa également en page « Idées » celles de Marc André Boivin, coordonnateur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix [sic] de l’Université de Montréal, qui revenait d’Afghanistan avec une belle certitude. « Une chose est claire : se retirer maintenant porterait un coup dur à la crédibilité internationale du Canada . » Crédibilité aux yeux de qui ? Des Afghanes et des Afghans ? Des gens de la rue au Pakistan, en Irak, en Iran, en Palestine, et ailleurs dans les pays musulmans, aux yeux des pacifistes, ou plutôt aux yeux des chancelleries occidentales, de la Maison Blanche et des salles de rédaction ? La même rengaine sera reprise dans les mois suivants. L’analyste Jocelyn Coulon, candidat malheureux du Parti libéral du Canada lors des élections partielles de septembre  (et ministre de la Guerre pressenti), déclarera en toute candeur que ce « que nous défendons en Afghanistan, c’est d’abord les relations avec les États-Unis, les intérêts de la communauté occidentale, les intérêts du Canada, la sécurité dans cette région, puis après la reconstruction de l’Afghanistan, et dans cet ordre-là ». L’ancien

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membre du cabinet du gouvernement conservateur de Brian Mulroney, Norman Spector, déclarera également que quitter l’Afghanistan « porterait un sérieux coup à notre réputation mondiale [. . .] nous serions perçus dans le monde comme celui qui s’excuse pour aller aux toilettes au moment où la facture arrive ». Ces leaders d’opinion parlent le même langage que le gouvernement, le ministre des Affaires étrangères Maxime Bernier expliquant que « le Canada ne peut pas [retirer l’armée] sans perdre toute crédibilité à l’échelle internationale ». Dans cette vision diplomatico-militariste, la population afghane n’a pour ainsi dire plus aucune importance. Elle n’est au mieux qu’un instrument dans le marchandage diplomatique qui se joue entre les politiciens à Ottawa et à Washington. Ce qui compte, c’est que le Canada ait la cote aux yeux du vempire. Pour cela, rien de mieux que de lui verser des litres de sang frais. C’est à se demander si Maxime Bernier, Bernard Descôteaux, André Pratte et les autres, qui ont sans doute passé l’âge de porter l’uniforme unifolié, aimeraient que leurs enfants – s’ils en ont – soient présentement en Afghanistan à bombarder des Afghanes et des Afghans et à se faire canarder en retour. Mais à chacun selon ses compétences, soit faire couler le sang pour les soldats, et l’encre pour les éditorialistes et autres experts si empressés de nous expliquer la valeur diplomatique du sang qui coule.

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Ce chœur, qui encourageait l’opinion publique à bien évaluer la crédibilité que le Canada tirait aux yeux des ÉtatsUnis à faire la guerre, se faisait l’écho d’une campagne publicitaire lancée par l’État canadien et qui consistait à disposer des panneaux dans la station de métro desservant le Pentagone, à Washington D.C. Sur un panneau, une photo de soldats canadiens déployés en Afghanistan et ce slogan : « Des bottes sur le terrain – les relations États-Unis–Canada : la sécurité, c’est notre affaire. » Sur un autre panneau, le drapeau des États-Unis flottant aux côtés de celui du Canada. Chaque panneau indiquait le lien Internet au site www.CanadaAlly.com, par lequel l’État canadien expliquait tout ce que le Canada fait de bien pour les États-Unis : Le Canada est le plus important fournisseur de pétrole, de gaz, d’hydroélectricité et d’uranium des États-Unis. Le Canada est le premier partenaire commercial des États-Unis. Le Canada a engagé plus de   soldats dans la guerre contre la terreur. Le Canada a affecté plus de  navires de guerre à la guerre mondiale contre le terrorisme. Aucun des terroristes impliqués dans les attentats du  septembre n’est entré aux États-Unis à partir du Canada. Le commerce entre les ÉtatsUnis et le Canada =  millions d’emplois aux États-Unis. La totalité des bagages transportés

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dans les avions et du fret ferroviaire en provenance du Canada est vérifiée avant d’entrer aux États-Unis. Ce site aurait reçu des centaines de milliers de visites depuis son lancement en novembre  . Le problème de fond restait toutefois que des soldats revenaient d’Afghanistan dans des cercueils, ce qui indisposait une part de plus en plus importante de l’opinion publique canadienne. Il faut être prêt à payer ce « prix de vies humaines », a expliqué la chroniqueuse Denise Bombardier dans Le Devoir, tout comme André Pratte pour qui « [l]e tribut en vie humaine est lourd. [. . .] Mais osons le dire : à la cruelle échelle des guerres, c’est peu de chose ». Ces leaders d’opinion ne paient pourtant rien du tout et sont même payés pour pontifier loin du champ de bataille sur les bienfaits de la guerre. Ce sang perdu a une valeur diplomatique, certes, mais surtout pour celles et ceux qui ne risquent pas de perdre le leur. Même Gil Courtemanche, la voix de gauche des chroniqueurs du Devoir, s’est mis de la partie. Il a signé le  octobre  une chronique vantant les mérites de la guerre, soit le jour même où avaient lieu de modestes manifestations pacifistes dans une trentaine de villes au Canada. Il expliquait que le Canada « mène trois guerres justes en Afghanistan » : une guerre contre Al Qaïda, une guerre contre les taliban, qui proposent une « théocratie médiévale », et une guerre pour la « construction d’un État

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viable ». Consolider un État viable, c’est aussi ce que propose Barnett R. Rubin, directeur d’études du Centre de coopération internationale de l’Université de New York . Mais à quoi bon consolider l’État lorsqu’il est dirigé, selon une féministe afghane, par « les fondamentalistes les plus cruels, misogynes, antidémocrates et réactionnaires » et de « distingués trafiquants de drogue » ? Consolider l’État équivaut alors à consolider une théocratie non seulement médiévale, mais également mafieuse. Courtemanche évoque enfin avec lyrisme une guerre qui « relève de la générosité et de la solidarité » et contre laquelle il ne faut pas évoquer le « prix humain du combat pour échapper à nos responsabilités de solidarité ». Un « prix humain » que Courtemanche, pas plus qu’André Pratte et les autres, ne paie de sa personne. . . Peut-on reprocher de la même façon aux pacifistes et autres gauchistes d’adopter la posture moralement confortable du critique qui n’a ni décisions à prendre, ni responsabilités à porter, ni rien à perdre ? Rien à perdre, vraiment ? Et ces heures passées en réunions, à manifester dans la rue et parfois à croupir en prison puis à se défendre devant les tribunaux ? Le militant Jaggi Singh avait été arrêté pour avoir voulu poser des questions au ministre Michael Fortier lors de la visite du souriant président Karzaï. Il a été arrêté de nouveau pour avoir voulu poser quelques questions au premier ministre Stephen Harper, en visite à Montréal. Les policiers l’ont interpellé avant même l’arrivée du politicien.

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Il a passé trois jours en prison et a dû payer une caution de   dollars pour retrouver la liberté. À quoi sert-il d’envoyer des soldats à l’autre bout du monde pour y instaurer la démocratie quand au Canada même, un citoyen est arrêté et puni parce qu’il aurait voulu s’adresser au premier ministre lors d’un événement public ? Qu’à cela ne tienne, dans le milieu militant de Montréal et de Québec l’idée commençait à circuler d’organiser des manifestations pendant l’été  pour protester contre le départ vers l’Afghanistan des militaires postés à Valcartier. Sans doute une idée relevant de l’anticanadianisme. . . Ou plutôt de l’antiquébécisme, puisqu’avec le déploiement du e régiment, « [c]’est le Québec qui part en guerre cet été. C’est le petit gars de Chicoutimi et le petit gars de Trois-Rivières qui s’en vont », comme l’expliquait sur un ton de patriotisme de pacotille le lieutenant Gendron, du Bureau des affaires publiques de l’armée. Cet officier précisait, au sujet des contacts avec les médias : « On ne le fait pas dans des buts de propagande.[. . .] On le fait parce qu’on a envie que les familles de ces gens-là soient fières d’eux, qu’ils soient reconnus par leur communauté . » Et ce n’est pas de la propagande ? Quels assassins peuvent se réjouir de bénéficier ainsi du travail d’un porte-parole payé à même les fonds publics pour leur attirer la sympathie publique et médiatique ? Quant à moi, je n’ai certes pas trop à perdre à critiquer la guerre. En rendant mon opposition publique, je

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peux même y gagner une certaine notoriété qui me flattera l’ego. Mais par la guerre elle-même, je peux perdre ma sœur que j’aime et qui est majore dans l’armée canadienne. Elle a servi un an en Bosnie et elle débarquera en Afghanistan avec le contingent de Valcartier. Elle a fait cette annonce lors d’un souper de famille en octobre , à l’occasion de l’anniversaire de notre mère. Quelque temps plus tard, au souper de Noël, ma sœur nous a expliqué qu’elle irait en Afghanistan parce qu’elle était membre de l’armée et que c’était son devoir, parce que cette opération servait la paix, parce qu’il fallait protéger la population afghane contre des incursions de rebelles étrangers. Elle nous a aussi dit qu’elle aurait besoin de notre appui psychologique et émotif, car ce serait dur pour elle. J’imaginais ma sœur à bord d’un hélicoptère abattu en zone contrôlée par la résistance afghane, prise vivante, soumise à divers sévices sur un tas de cailloux ou dans une vallée de sang. Je me suis imaginé que des officiers de l’armée canadienne sonnaient à ma porte pour m’annoncer sa mort. Puis je me suis imaginé annonçant cette funeste nouvelle à mes parents. Puis nous trois, participant, défaits, à la cérémonie de retour du corps, descendu d’un avion militaire par des assassins en uniforme portant une boîte recouverte du drapeau canadien, l’État voulant jusque dans la mort capitaliser symboliquement sur le sang de ses victimes. Rien à perdre et confortables, vraiment, ceux qui critiquent la présence canadienne en Afghanistan ?

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En parallèle avec la guerre, l’automne  a été l’occasion d’un débat pour le moins surréaliste sur les « accommodements raisonnables » au Québec. Plusieurs politiciens, intellectuels et journalistes ont jeté avec insistance de l’huile sur la flamme identitaire de la société québécoise. La majorité franco-catholique serait si mollassonne, nous disait-on, qu’elle plierait systématiquement devant les exigences des masses immigrantes cherchant à lui imposer leurs us et coutumes. Quelle est la source de cette peur ? Quelques scandales, qui ont pris des dimensions d’affaires d’État : une famille a demandé que leur fils puisse aller à l’école avec son kirpan, un couteau rituel sikh ; le YMCA du MileEnd, quartier multiethnique de Montréal, a givré les vitres d’une salle d’entraînement physique pour ne pas que des femmes en tenue de gymnastique puissent être vues par les Juifs hassidiques dont l’école est située de l’autre côté de la rue ; une juge de la région de Toronto a demandé que le sapin de Noël placé dans le hall d’entrée du Palais de justice soit déplacé pour ne pas offusquer les immigrantes et les immigrants. . . Il y avait bien matière à scandale dans certains cas en matière de droits des femmes. Certaines se sont d’ailleurs mobilisées pour dénoncer des décisions injustes – comme celle de la direction du YMCA. Elles étaient sans doute surprises de se découvrir tout à coup beaucoup de défen-

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seurs dans les rangs de la droite conservatrice, généralement peu prompte à se prétendre féministe. Mais celle-ci trouvait alors avantage à se présenter comme protectrice des droits des femmes contre le sexisme des « autres », des barbares. Au Québec, les chefs des trois principaux partis politiques, dont le premier ministre, ont jugé pertinent de se prononcer sur la question des accommodements raisonnables. « Ça n’a plus de bon sens », a déclaré en novembre  Mario Dumont, le chef du parti populiste de l’Action démocratique du Québec, alors marginal. En partie grâce à l’utilisation démagogique qu’il fit du débat sur les accommodements raisonnables, Dumont allait rafler des dizaines de sièges à l’Assemblée nationale lors des élections provinciales de mars . « Qu’une majorité de citoyens défende les valeurs qui lui sont propres n’est ni une attitude raciste ni une singularité dans le monde moderne », a-t-il ajouté. Il a même prétendu qu’il n’était plus possible de prononcer « le mot Noël dans une salle de classe » ! Plusieurs intellectuel-le-s se sont lancé-e-s dans la bataille, dont le sociologue Mathieu Bock-Côté, pour qui une masse issue de l’immigration demanderait « au majoritaire de s’incliner, de désinvestir le domaine public de ses marques distinctives, pour l’aménager désormais dans la reconnaissance des différences. [. . .] C’est contre cette doctrine avariée que s’est levé il y a moins d’un mois Mario Dumont dans une belle défense de l’identité québécoise ». Selon le sociologue, « la religion multiculturelle

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est désormais la chambre d’incubation d’un autoritarisme liberticide ». À défaut de s’élever contre le terrorisme par les bombes, le sociologue s’élevait contre « un certain terrorisme a idéologique [. . .] qui accuse nos sociétés de racisme, de xénophobie, dès qu’elles manifestent quelque velléité d’affirmation collective ». L’intellectuel et auteur Jacques Godbout a profité de cette panique identitaire pour évoquer le policier sikh de la GRC de la Colombie-Britannique à qui la Cour suprême du Canada avait autorisé le port du turban dans l’exercice de ses fonctions il y a de cela environ quinze ans . Ce fameux turban qui a marqué l’imaginaire identitaire canadien est régulièrement évoqué depuis lors. Il a provoqué bien plus de discussions passionnées et d’inquiétudes identitaires que les scandales qui secouaient en  la GRC, accusée d’avoir participé à la déportation du citoyen canadien Maher Arar vers la Syrie. Il y avait été emprisonné et torturé pendant des mois, pour une collusion jamais démontrée avec des réseaux terroristes. Pour ma part, je n’avais toujours vu aucun policier portant un turban parmi les milliers de policiers auxquels j’ai fait face depuis des années lors de manifestations politiques et qui nous arrêtaient souvent par centaines dans l’indifférence générale. Après avoir couru dans les magasins pour y dépenser des millions de dollars en cadeaux pour souligner la naissance de Jésus Christ, nous avons passé les fêtes de Noël a. Je souligne.

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à débattre de la menace qui planait sur le Canada et le Québec. Nous avons conspué avec vigueur le prétendu interdit qui frappait le sapin de Noël. Or, des millions de ces sapins avaient été vendus et achetés au pays et des sapins égayaient par milliers les rues et les parcs des villes. Plusieurs de ces discussions familiales au sujet de la menace contre le sapin de Noël avaient d’ailleurs lieu dans des salons au milieu desquels trônait. . . un sapin ! Que nous avions peur, et que nous étions frileux face à l’étranger ! L’universitaire Pierre Nepveu a heureusement apporté certaines nuances à ce débat, soulignant « la méconnaissance effarante de la condition immigrante ». On en vient à prétendre, sans sourciller, que c’est toujours nous, Québécois d’origine, qui aurions à supporter la pression des accommodements ! Comme si être immigrant, ce n’était pas dès le premier jour de l’arrivée, avoir dû s’accommoder de multiples manières, se conformer à d’innombrables demandes imposées par la bureaucratie, les institutions, les manières de faire et de dire, les règles qui régissent la vie quotidienne. Pierre Nepveu rappelle : [que les immigrants sont souvent] des gens qui ont tout laissé derrière eux et qui se fraient difficilement un chemin dans la société québécoise, dans son système d’éducation, son

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marché de l’emploi, ses conditions de logement. Plusieurs, même avec une jeune famille, travaillent le jour et étudient le soir, parce que leurs diplômes ne sont pas reconnus et qu’ils espèrent améliorer leur condition. [. . .] Quand ceux-là entendent des. . . Québécois se plaindre de devoir toujours s’accommoder, et même d’être les seuls à le faire, il auraient toutes les raisons de sourire, et un peu amèrement . En janvier , le conseil municipal du village d’Hérouxville, en Mauricie, a adopté à l’unanimité un code de conduite destiné aux immigrantes et aux immigrants, interdisant la lapidation des femmes, l’excision, le port du kirpan à l’école et du voile dans les lieux publics. Cette municipalité de   habitants ne compte aucun immigrant. Lapidation ? Port du voile ? N’y a-t-il pas là une évocation des taliban et comme un écho des discours de justification de la « guerre contre le terrorisme » ? C’est d’ailleurs ce que la chroniqueuse du Devoir Denise Bombardier confirme en se lançant dans le débat pour s’inquiéter que le Québec puisse « accueillir tous les talibans francophones ». La politologue Laurie Duguay a raison lorsqu’elle souligne que « la guerre au terrorisme s’est transformée en hostilité contre les étrangers et ce qui les caractérise : religion, valeurs, habitudes de vie, etc. Le débat actuel autour des accommodements raisonnables fait partie

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intégrante de cette peur de l’étranger, comme s’il y avait menace d’assimilation ». La « guerre contre le terrorisme » avait, comme toutes les guerres, produit une montée de la peur de l’« autre » et une recrudescence du racisme, dans ce cas-ci surtout de l’islamophobie, avec ses conséquences prévisibles : harcèlement individuel et collectif, profilage racial de la part des policiers et douaniers, emprisonnement préventif et déportation vers la torture, sans compter les massacres de masse en Afghanistan et en Irak. Mais que vaut la vie d’un musulman à côté de la valeur civilisationnelle d’un sapin de Noël ? La panique face aux accommodements raisonnables laissait libre cours aux envolées rhétoriques les plus délirantes : La population a atteint sa limite dans sa capacité à ingurgiter trop de nouveauté en si peu de temps. [. . .] Et ces accommodements effriteront la paix sociale par la faute de ceux qui accusent le peuple de racisme alors qu’il n’est tout simplement plus capable de cumuler l’ampleur de ces changements culturels. Laissez-nous donc le temps de digérer au lieu de nous faire perdre notre propre identité dans cette immense vague d’immigration a [. . .]. Laissez-nous donc le droit de résister ! Et voyez donc dans cette résistance, non pas un a. Je souligne.

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manque d’intelligence ni du racisme, mais le simple instinct de ne pas mourir  . Pour un autre commentateur de l’actualité, les accommodements raisonnables représenteraient une « forme subtile de dictature ». Un syndicaliste prétendait, enfin, que « [l]e peuple fondateur est devenu la troisième classe dans notre société. Il y a les Indiens, les immigrés et nous », intégrant au débat les quelques milliers d’autochtones disséminés dans des réserves où les conditions de vie sont déplorables . Nous en étions donc là : à résister pour ne pas mourir à une domination double, d’un côté de la part des autochtones et de l’autres des masses immigrantes, comme si nous vivions sous une dictature pas si différente de celle des taliban. Mais au fait, pendant ce Noël de , qui envahissait qui ? Qui tuait qui ? Qui résistait à qui ? Le dernier recensement indiquait que le Canada ne comptait que  % de Musulmans et  % de Juifs, Hindous, Sikhs et Bouddhistes confondus . Pour leur part, les militaires canadiens envahissaient des régions de l’Afghanistan et y tuaient des résistants. À l’occasion de Noël, ces militaires canadiens célébraient la naissance de Jésus Christ dans leur camp de Kandahar autour d’un sapin illuminé. Selon le site Internet de l’armée canadienne, les militaires avaient déjà fait, l’année précédente, « un réel effort pour faire régner l’esprit des Fêtes que nous connaissons au Canada en installant des arbres de Noël, des lumières et des

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décorations partout dans le camp ». Les militaires avaient également déballé leurs cadeaux de « l’opération Santa Claus, un programme mené par l’Agence de soutien du personnel des Forces canadiennes. Les cadeaux étaient des dons faits par des entreprises et des citoyens canadiens ». Si, comme le laissait entendre avec ridicule Mario Dumont, il était impossible de prononcer le mot « Noël » dans une salle de classe au Québec, à tout le moins pouvait-on le prononcer avec fierté en Afghanistan. Les militaires canadiens à Kandahar recevaient, toujours aux frais des contribuables, une belle brochette d’invités qui venait célébrer Noël en leur compagnie : le chef d’état-major Rick Hillier, le président du Conseil du Trésor John Baird, les députés Laurie Hawn et Jay Hill, les humoristes Rick Mercer et Mary Walsh, le présentateur de nouvelles télévisées Max Keeping, la chanteuse Damhnait Doyle et le groupe de musique rock Jonas. Pendant ces festivités, aucun soldat canadien ne portait de turban. Ils s’en tiennent aux kilts écossais et à la cornemuse, des artefacts tellement plus civilisés, et un animateur était déguisé en Père Noël, pour amuser la troupe et ses invités . Le communiqué décrivant les festivités de Noël de l’armée expliquait que « [l]a présence canadienne en Afghanistan, de même que celle de  autres pays, répond à la demande du gouvernement élu démocratiquement, pour l’aider à bâtir une société afghane stable, démocratique et autosuffisante ». Il y avait donc en simultané un scandale

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face à des vagues d’immigration imaginaires qui menaceraient la société québécoise et une célébration de « nos » soldats à l’étranger, chaleureusement invités à participer à la construction de la société afghane. Profitant d’un peu de temps libre à l’occasion de la fête de Noël en , les militaires jouaient au hockey et défilaient dans les succursales de chaînes de restauration rapide Tim Hortons, Burger King, Pizza Hut, Subway. Le chef d’état-major de l’armée canadienne, Rick Hillier, s’émerveillait d’ailleurs de la présence de Tim Hortons a à la base militaire de Kandahar : « [q]uoi de plus canadien qu’un café deux crèmes deux sucres, pas vrai ? Et si vous n’avez jamais vu un char avancer dans une allée de service au volant d’un restaurant Tim Hortons, c’est que vous n’êtes jamais allé à l’aérodrome de Kandahar. C’est quelque chose d’incroyable . » Après avoir bu leur café deux crèmes deux sucres à la mode canadienne, les militaires peuvent stationner leur char d’assaut devant le supermarché du camp où ils trouveront des revues aux couvertures montrant des « filles pratiquement nues, jambes écartées, seins siliconés ». Une sorte de repos du guerrier pour ces militaires sans doute épuisés après avoir libéré les femmes afghanes ? Pendant que ces militaires étaient à la fête, certains de leurs camarades menaient l’opération « Faucon du sommet », qui avait causé depuis une semaine « au moins a. Dont le coût d’opération en  a été de plus de  million de dollars .

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 morts dans les rangs des talibans ». Avec l’aide du Christ, tout allait donc pour le mieux à la fois dans le camp militaire et sur le champ de bataille. Un curé québécois dira d’ailleurs, en parlant d’un de ses paroissiens, soldat et mort en Afghanistan, que ce qu’il y avait fait était « très proche de l’évangile ». Comme quoi les valeurs de la majorité franco-catholique sont encore bien vivantes au Québec – elle les exporte même en Afghanistan, au bout du fusil. * *

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À la Maison Blanche aussi, il y avait un sapin de Noël. On a dû y savourer d’autant plus le Champagne que l’année  s’est terminée en beauté avec la pendaison de Saddam Hussein, condamné pour la répression meurtrière d’environ  Irakiens habitant un village où il avait été la cible d’un attentat raté alors qu’il était encore au pouvoir. Cette pendaison était associée par la Maison Blanche à une victoire de la « démocratie ». Soit. Mais qui imaginerait en Occident que George Bush II, par exemple, puisse un jour être pendu pour sa responsabilité dans la mort de milliers de civils innocents tués en réponse aux attentats du  septembre ? Personne. Or, l’Organisation des Nations Unies estime que pour la seule année ,   civils ont été tués en Irak et   policiers assassinés en trois ans, ce à quoi il faut ajouter les   victimes irakiennes de  à  . Bush II n’a-t-il pas une petite part de responsabilité dans cette hémorragie ?

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En janvier  avait lieu à Québec une première assemblée publique en vue de former une coalition qui organiserait une mobilisation contre le départ du e régiment de Valcartier vers l’Afghanistan. Je me suis rendu à Québec avec d’autres activistes et une amie de Montréal dotée d’une voiture. Lorsque je suis monté dans le véhicule à  h du matin, encore mal éveillé, j’ai tout d’abord remarqué son fils de  ans assis sur la banquette arrière et qui jouait à la guerre avec des soldats de plastique. Cela m’a ramené à mes jeux d’enfant et laissé songeur : le travail à faire pour éradiquer la guerre était titanesque. Il y avait environ une vingtaine d’activistes à l’assemblée, des membres de la gauche et de l’extrême gauche œuvrant dans divers milieux : le mouvement étudiant, le droit au logement, les médias alternatifs, les syndicats, les services communautaires, le réseau anarchiste. C’est d’ailleurs un mode d’organisation anarchiste qui a rapidement été adopté. Il n’y avait pas de président d’assemblée, mais une animatrice qui s’assurait que la parole circule de la manière la plus égalitaire possible. L’ordre du jour a été décidé collectivement et toute personne pouvait en principe s’exprimer librement. Bien sûr, l’anarchie n’est pas un système parfait et certaines personnes parlaient plus que d’autres, avec plus de confiance et d’une voix plus forte. Notamment les hommes qui, en général, ont une plus grande aisance que les femmes à parler en public, en particulier les militants bien connus du milieu. Malgré cela,

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le mode de fonctionnement exprimait déjà une vision des rapports humains diamétralement opposée à celle qu’incarne l’armée, une institution hiérarchique et répressive où l’individu ne peut parler et s’exprimer que lorsque son grade le lui permet, sinon il se tait et obéit. Nous n’avions pas alors une idée très précise de ce qui pouvait être entrepris pour perturber le départ des militaires, puisque la date du début de leur déploiement n’était pas connue, pas plus que le moyen de transport qui serait utilisé. Des actions de blocage de routes avaient été évoquées, mais simplement à titre d’hypothèse. Des comités ont été formés, auxquels se sont greffés des volontaires sur une base d’intérêts et de compétences. Il s’agissait d’assurer le suivi entre les personnes et les groupes intéressés dans les mois à venir, de lancer un site Internet pour se faire connaître et de consacrer l’hiver à diffuser de l’information pour préparer les réseaux militants à se mobiliser au printemps et à l’été. L’organisation naissante s’appellerait Coalition Guerre à la guerre, reprenant sans le savoir un slogan qu’avaient adopté toutes les revues antimilitaristes de l’extrême gauche française de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle ainsi que certaines féministes. Un comité devait s’attarder à développer l’analyse critique de la guerre, en effectuant de la recherche ciblée et en produisant des documents d’information. L’analyse serait radicale, c’est-à-dire critique des fondements des systèmes politiques, économiques et militaires.

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Pour l’extrême gauche en général et les anarchistes en particulier, la guerre d’État est injuste parce qu’elle est décidée par les élites pour servir leurs intérêts, et parce que ce sont de « simples citoyens » qui en subissent les conséquences les plus directes. Une guerre d’État reste donc injuste même si elle a reçu l’aval des Nations Unies ou d’un parlement ou qu’elle a respecté telle ou telle règle d’engagement. Cette perspective impliquait, pour plusieurs activistes à l’assemblée publique, que le discours et les actions de la nouvelle coalition devaient cibler, dans la mesure du possible, les politiciens et les officiers supérieurs, et non les simples soldats dont plusieurs se sont enrôlés pour se sortir d’une situation socioéconomique difficile. La coalition reprenait à son compte la thèse du poverty draft, ou « l’enrôlement de la pauvreté » selon laquelle les armées d’État recrutent principalement parmi les segments pauvres et défavorisés de la population. Cette idée est régulièrement reprise dans les réseaux anarchistes. La Fédération libertaire japonaise affirmait ainsi au début des années  que « [l]a guerre apporte des blessures et la mort aux jeunes hommes pauvres, et la faim et le froid à leurs vieux parents et à leurs jeunes frères et sœurs. Mais pour les riches elle apporte d’énormes richesses et l’honneur ». La notion de poverty draft est aussi utilisée dans les analyses des organisations antimilitaristes aux États-Unis, dont l’armée compte une proportion d’Afro-américains plus élevée que la proportion nationale précisément parce qu’il s’agit d’une des com-

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munautés les plus pauvres du pays. De même, selon une étude produite pour le ministère canadien de la Guerre, les segments de la population canadienne les plus susceptibles de répondre positivement aux campagnes de recrutement sont les jeunes sans emploi ou « sous employés », dont les autochtones . D’ailleurs, les avantages fiscaux et les primes financières accordés aux militaires de l’armée canadienne en Afghanistan peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers de dollars . Dans l’absolu, il conviendrait donc d’abolir l’État et le capitalisme pour que cessent les guerres, comme le déclarait un anarchiste italien du début du xxe siècle, Errico Malatesta : « Quand les gouvernements seront abolis et que la richesse sociale sera mise à la disposition de tous, tous les antagonismes entre les différents peuples disparaîtront rapidement et la guerre n’aura plus sa raison d’être . » Cette vision est quelque peu naïve. Il y a eu des guerres entre des peuples sans État et qui ne connaissaient pas d’inégalités de richesse, à tout le moins entre les mâles, comme les autochtones en Amérique du Nord avant l’invasion européenne. De plus, des milices non étatiques peuvent aussi mener des guerres meurtrières et injustes. Mais il reste vrai que la plupart des grandes guerres du xxe siècle ont été menées dans l’intérêt des politiciens, des bourgeois et des militaires, et rarement dans celui des peuples. Et ce, même si elles ont été déclenchées au nom de l’intérêt de la nation, du prolétariat ou de la démocratie.

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Dans cette perspective, plusieurs solutions sont pensées pour enrayer la guerre : l’objection de conscience et l’insoumission individuelle face à l’armée, la grève générale qui paralyserait l’État et le système économique, et conséquemment la machine de guerre, et enfin une révolution globale qui abolirait l’État et le capitalisme. L’objection de conscience et l’insoumission consistent à refuser de porter l’uniforme, quitte à être jeté en prison. Les milieux anarchistes et certaines organisations religieuses orthodoxes ont souvent compté de nombreux objecteurs de conscience, même en temps de paix, dans les pays pratiquant le service militaire obligatoire. L’insoumis français Patrick Aguiar déclara ainsi, devant le tribunal où il était accusé de refuser l’enrôlement : Je refuse de servir toutes les armées qui sont des forces de destruction. Je refuse le service militaire qui prépare à la guerre, apprend à tuer et à obéir aveuglément. Je suis pour la suppression des armées et des armes. [. . .] Ma vie m’appartient et je revendique la liberté de penser et d’agir selon mes idées. Je suis pour une société anarchiste s’opposant à toute forme de pouvoir et basée sur la paix et la liberté. [. . .] Action individuelle difficile aujourd’hui, l’insoumission gagnera demain quand les hommes n’auront plus peur et décideront de leur destin. Elle est l’étincelle .

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L’insoumission permet en principe d’initier un mouvement de masse de désertion de l’armée. Dans la pratique, toutefois, elle relève fondamentalement d’une approche politique individualiste – d’un « homme qui pense librement » – et elle n’a que très rarement miné la capacité globale d’une armée à mener la guerre, si ce n’est dans les cas de désertions en masse de soldats déjà embrigadés. Une autre approche, adoptée au Québec à l’été  par des associations étudiantes et le Centre de ressources sur la non-violence, consiste à se mobiliser pour empêcher le recrutement de l’armée sur les campus. La grève générale est aussi une solution imaginée pour enrayer la guerre. Ainsi, Helen Keller (-), connue pour avoir été sourde et aveugle, mais également militante pour les droits des femmes et des ouvriers et à ce titre surveillée par le FBI, proposait au peuple des ÉtatsUnis de faire « la grève de la guerre car, sans vous, pas de batailles possibles ! La grève contre la production d’obus et de gaz mortels et contre toutes les autres armes meurtrières qui n’apportent que mort et malheur à des millions d’êtres humains ! Refusez d’être des esclaves passifs et obéissants d’une armée de destructions ! » Le déclenchement d’une grève générale fut également proposée par plusieurs éléments de l’extrême gauche en France pour éviter la Première Guerre mondiale qui apparaissait imminente. Au Québec, Tancrède Marcil proposa la grève générale comme juste réaction à la nouvelle loi de la conscription votée à

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Ottawa en mai , ainsi que de récupérer les dépôts des comptes personnels dans les banques, et même la révolution si ces moyens n’étaient pas suffisants . Aujourd’hui, la militante et auteure indienne Arundhati Roy affirme que « les manifestations colorées et les marches de fin de semaine sont vitales mais ne sont pas suffisamment puissantes pour arrêter les guerres à elles seules. Les guerres seront arrêtées seulement si les soldats refusent de se battre, si les travailleurs et les travailleuses refusent de charger des armes sur des navires et des avions, si les gens boycottent les postes avancés de l’Empire ». Les mobilisations en faveur de la grève générale lancées par les syndicalistes révolutionnaires avant la Première Guerre mondiale ont malheureusement été un échec. Une grande partie du peuple – et plusieurs leaders révolutionnaires – se rangèrent avec enthousiasme derrière les drapeaux . Ce n’est qu’à la suite d’années de guerre que commencèrent des mouvements de désertion brutalement réprimés, ainsi que des révoltes ouvrières avec occupations d’usine, comme en Allemagne à l’automne . Reste donc comme solution radicale la révolution qui renverserait l’État et le capitalisme. Les révoltes ouvrières en Allemagne ont ainsi encouragé les élites allemandes à accepter l’armistice, précisément pour concentrer leurs forces pour écraser les insurgés . Pour leur part, de nombreux déserteurs de l’armée du Tsar se sont joints à la révolution russe de , qui a marqué le retrait de la Russie

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de la Première Guerre mondiale. Mais les révolutions du xxe siècle n’ont malheureusement pas été de grands succès en termes d’abolition des privilèges et des pouvoirs et de l’émergence d’une juste paix, comme le démontrent les exemples de la Russie, de Cuba et du Cambodge. Dans tous ces cas, les nouveaux régimes ont pris des décisions d’ordre économique réduisant certaines inégalités. Mais la nouvelle élite de type marxiste-léniniste qui s’est emparée du pouvoir a conservé les privilèges associés aux membres de l’État et du gouvernement et a lancé « son » peuple dans des guerres au nom de l’internationalisme prolétarien. D’ailleurs, les anarchistes d’aujourd’hui n’ont pas en général cette certitude qui habitait les radicaux de la génération de Mai  et des groupes marxistes-léninistes des années , qui croyaient la révolution possible de leur vivant, voire à portée de main. La révolution est toujours nécessaire, mais elle semble moins probable que jamais, du moins en Occident a . Ce réalisme ou ce fatalisme, c’est selon, ne signifie pas que les anarchistes n’ont pas raison d’affirmer que la guerre d’État est injuste, ni que seule une révolution globale pourrait au final accoucher d’une société à peu près juste et égalitaire. Sans jamais parvenir à réaliser leur révolution globale, les anarchistes ont milité dès la fin du xixe siècle a. Ce qui n’empêche pas d’entretenir un imaginaire romantique au sujet des grandes tragédies révolutionnaires, comme la guerre d’Espagne de - et la Commune de Paris pour ce qui est du passé ou des zapatistes pour ce qui est du temps présent .

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pour l’éducation libre et gratuite pour tous, contre le travail des enfants, pour l’égalité entre les femmes et les hommes, pour les droits des femmes à contrôler les naissances, pour une alimentation saine et la préservation de la nature et contre les prisons, contre la peine de mort et le service militaire obligatoire, contre le colonialisme et l’esclavagisme et pour de meilleures conditions de travail. Chaque fois on les a traités d’idéalistes et de dangereux rêveurs, leur enjoignant d’être plus réalistes et raisonnables, d’abandonner leurs idéaux et leurs camarades pour suivre plutôt le doux flot de la réforme. Or, comme le souligne Don Herzog, un philosophe des États-Unis qui se déclare sociodémocrate, l’anarchisme propose des idées qui ne devraient pas être rejetées du revers de la main comme n’étant pas « raisonnables ». Herzog, qui se présente lui-même comme un individu « raisonnable », se désole que contrairement à la majorité des anarchistes, « les gens raisonnables ont été persuadés que les Noirs, les femmes, les Juifs et les travailleurs étaient des sous-humains ; que les gais et les lesbiennes souffrent d’une maladie de laquelle on pourrait les guérir ; [. . .] et que l’athéisme est une sorte de démence. [. . .] Il est donc tentant d’en déduire que raisonnable ne signifie rien d’autre que le préjugé qui domine à une certaine époque, aussi stupide et indéfendable soit-il ». Même si leurs idéaux semblent une fois de plus trop élevés, il n’est pas surprenant que des anarchistes se mobilisent, avec d’autres, pour dénoncer la guerre du temps présent.

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La puissance des forces de droite et la faiblesse des rangs progressistes rendent peu probable, voire impossible pour l’instant, l’insoumission de masse, une grève générale ou la révolution. Si cela ne suffit pas à enrayer la guerre, il reste néanmoins possible et nécessaire de produire et de diffuser des analyses critiques de la guerre et des institutions qui la fomentent et s’en nourrissent, comme l’État, le capitalisme et le patriarcat. Il est aussi possible d’organiser des actions directes et des manifestations qui permettent d’attirer l’attention du public sur cette analyse sans concession de la guerre. Insuffler ainsi une perspective radicale dans le débat public peut participer à faire bouger un tant soit peu les rapports de force et miner au moins minimalement la puissance militariste aujourd’hui si puissante et arrogante. * *

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Si les forces progressistes sortent du xxe siècle très affaiblies, les forces de droite nationalistes et capitalistes sont pour leur part triomphantes. Il est de bon ton aujourd’hui d’ironiser sur l’archaïsme apparent du discours révolutionnaire, mais la classe des bourgeois n’a aucune honte à maximiser ses profits et à exiger de pouvoir en faire plus encore. Cette exigence se double d’encouragements à l’égard des politiciens pour qu’ils réduisent les dépenses publiques à vocation sociale. Cette attaque contre l’État-Providence, appelé en anglais le welfare state, s’est accentuée avec la chute de l’URSS.

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Certains analystes de l’histoire militaire et de l’économie ont troqué l’expression anglaise welfare state pour warfare state, qui évoque l’idée d’un État-Providence pour l’industrie militaire . Les guerres et la préparation à la guerre permettent aux politiciens de justifier le transfert de milliards de dollars de fonds publics aux entreprises privées. Celles-ci oublient alors de vanter les mérites du libre marché et de dénoncer les dépenses de l’État. L’idée d’un warfare state fait écho à la notion de complexe militaroindustriel, soit le réseau dans lequel se rencontrent et s’associent des représentants de l’État, de l’armée et de compagnies privées spécialisées en matériels militaires. Comme le mentionnait déjà en  un sociologue analysant la vie politique et le pouvoir aux États-Unis, l’élite « est composée d’acteurs économiques, politiques et militaires dont les intérêts coïncident de plus en plus ». Est-il possible d’observer dans la pratique le warfare state et le complexe militaro-industriel, ou ne s’agit-il que de concepts abstraits ? En avril , le ministre de la Guerre, Gordon O’Connor, a prononcé une conférence dans le très luxueux hôtel Reine Élizabeth. L’événement était organisé par le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM) et commandité par diverses grandes entreprises privées, dont LCommunications, SNC-Lavalin et Bell hélicoptère, ces firmes ayant obtenu en  des contrats d’une valeur de ,  et  millions de dollars respective-

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ment . Alors que le collectif Échec à la guerre manifestait devant l’hôtel, quelques activistes de l’organisation Bloquez l’Empire qui avaient réussi à se mêler à l’assistance ont crié des slogans pour perturber l’ambiance, avant que des policiers ne les expulsent. Réagissant au brouhaha, le ministre O’Connor a simplement dit : « Je suis habitué, c’est pas grave. C’est pire à la chambre des communes en ce moment surtout avec ce bouffon Denis Coderre [le député libéral responsable des questions de la guerre] a . » La salle a répondu à cette boutade par des rires et des applaudissements. Le ministre a ensuite prononcé un discours dont une copie écrite avait été distribuée aux personnes présentes et dans lequel il vantait le courage des soldats canadiens qui « figurent parmi les meilleurs combattants au monde » et qui « démontrent de l’empathie pour le peuple afghan », tout en luttant contre des « extrémistes » qui « ont soif de pouvoir ». Le plus original dans ce texte reste tout de même l’enthousiasme du ministre de la Guerre a. En septembre , le ministre des Affaires étrangères Maxime Bernier était chahuté à son tour alors qu’il prononçait la conférence d’ouverture d’un colloque universitaire sur la guerre en Afghanistan. Orchestrée par Bloquez l’Empire, l’action a été bien menée. Un activiste ayant payé sa place se levait et criait des slogans contre la guerre, avant d’être expulsé par la police. Deux minutes plus tard, une activiste prenaît le relais, et ainsi de suite durant une trentaine de minutes, déconcentrant le conférencier et son auditoire. La Presse a publié l’allocution du ministre deux jours plus tard, arguant « qu’en démocratie, il n’est pas admissible qu’on tente d’empécher quelqu’un de s’exprimer et d’être entendu ». Le discours justifiait le militarisme canadien .

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à l’évocation de l’installation de « deux guichets automatiques bancaires : un guichet destiné à la ville de Kandahar – une première pour cette capitale – et un autre devant être installé à l’aérodrome de Kandahar. [. . .] Sachez que ces guichets fournissent des devises afghanes. Cela veut dire que les soldats alliés peuvent dépenser sur place des billets afghans plutôt que d’utiliser des dollars américains. [. . .] En fin de compte, le simple fait d’installer deux guichets automatiques qui traitent en devises afghanes favorise le développement économique du pays ». Le chef d’état-major, Rick Hillier, s’enthousiasmera lui aussi de l’installation de guichets bancaires à Kandahar, lors d’une allocution présentée devant le Forum national des gestionnaires . C’était sans doute la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’un pays faisait la guerre pour exporter des guichets automatiques bancaires. L’évocation joyeuse de billets de banque circulant en Afghanistan grâce à nos soldats-consommateurs ouvrait la voie à l’annonce, par le ministre, d’achats de matériel militaire par le gouvernement canadien, explicitement justifiés par l’engagement en Afghanistan. La salle a applaudi à l’annonce de millions de dollars accordés à l’industrie de l’armement. Voilà le warfare state en action. Cette guerre apporte aux entrepreneurs privés des contrats très lucratifs, financés évidemment à même les fonds publics par un gouvernement qui répète pourtant qu’il faut réduire les dépenses sociales de l’État et laisser libre cours au marché.

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Selon les estimations de l’armée canadienne énoncées au printemps , la guerre en Afghanistan coûterait aux contribuables , milliards de dollars pour la période allant de  à  (soit une hausse de , milliard de dollars par rapport aux estimations de septembre ). Selon le ministre de la Guerre, « cette prévision ne tient pas compte d’équipement majeur » acheté en plus . En quelques mois, les politiciens canadiens avaient annoncé l’achat de  avions de transport au coût de , milliard de dollars, de  hélicoptères de transport au coût de , milliards de dollars, de  avions de transport supplémentaires au coût estimé de , milliards de dollars, de  bateaux de ravitaillement pour le coût de , milliards de dollars, de  véhicules blindés de patrouille au coût estimé de  millions de dollars, de  véhicules de déminage au coût de  millions de dollars, d’un nombre indéterminé de camions pour le coût de , milliard de dollars et de  chars d’assaut usagés au coût de , milliard (qui n’inclut pas la location de  chars d’assaut à l’Allemagne), sans oublier la rénovation de  frégates au coût de , milliards de dollars. Le premier ministre Stephen Harper annonça également en juillet  l’investissement de  milliards de dollars pour des navires de guerre qui patrouilleraient dans l’Arctique. Nombre de ces contrats sont octroyés sans appels d’offres, ce qui permet plus facilement au gouvernement d’être généreux envers ses amis. De plus,  millions de dollars allaient aussi être

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dépensés en recherche et développement pour étudier comment faire face aux bombes artisanales du type qu’utilisent les résistants en Afghanistan contre les militaires canadiens et  millions de dollars engloutis pour un programme de recherche et développement militaire, intitulé Initiative stratégique pour l’aérospatiale et la défense (ISAD). C’est en fait un total d’environ  milliards de dollars tirés des fonds publics que le gouvernement canadien investit pour moderniser l’armée . Devant de telles dépenses, le chef d’état-major Rick Hillier a déclaré devant le Forum national des gestionnaires qu’en « ce moment même, nous nous rééquipons comme nous ne l’avons jamais fait probablement en  ou  ans ». Et c’est sans compter tous les voyages en Afghanistan de dignitaires canadiens, aux frais des contribuables, pour bien s’y faire voir par les caméras des médias a . Le Canada est dans l’air du temps, puisque les dépenses militaires mondiales en  dépassaient les budgets milia. Dont le voyage de la gouverneure générale Michaëlle Jean qui a profité de la fête internationale des femmes du  mars  pour se faire photographier à Kaboul aux côtés de deux Afghanes en burka. Elle a été heureuse de rencontrer le président Karzaï qui lui aurait dit considérer que les femmes sont une ressource importante en Afghanistan. Devant des militaires du Canada à Kandahar, Michaëlle Jean a demandé en blaguant aux hommes de s’agenouiller pour rendre hommage aux femmes soldates. Les femmes ne représentent qu’un minuscule  % du corps de l’armée canadienne. Mais c’est « une honte » qu’il y ait des femmes dans l’armée, selon Yves Randon, dans une lettre au courrier des lecteurs du Devoir  .

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taires de l’époque de la guerre froide, pour dépasser les   milliards de dollars américains, soit  fois plus que l’aide internationale a . Au Québec, les politiciens se mobilisent, mais pas pour critiquer ce gaspillage d’argent public. Ils réclament plutôt des investissements pour le Québec, qui soient proportionnels à la population et au poids des secteurs industriels québécois dans l’économie canadienne. À la Chambre des communes à Ottawa, le Bloc québécois a ainsi réclamé la « juste part » des contrats militaires pour le Québec. Le premier ministre provincial Jean Charest a déclaré que le Québec « va continuer à se battre » pour obtenir sa part de la manne financière . Le Québec reprend ainsi l’air du bon vieux nationalisme économique, oubliant de mentionner que cet argent pousse à même un sol irrigué par le sang d’étrangers, aujourd’hui des victimes afghanes b . Pendant l’été , le gouvernement fédéral de Stephen Harper a lancé deux a. Les dépenses militaires mondiales ont connu une hausse de  % depuis  ans, pour revenir au seuil de l’époque de la guerre froide, avec en tête les États-Unis qui comptent pour  % du total mondial en . C’est ainsi que  milliards sont gaspillés par les pays du G, alors que l’aide au développement international n’était que de  milliards en   . b. Du côté du Canada anglais, le débat portera sur la prétendue faveur accordée aux militaires francophones du e régiment déployés en Afghanistan. Ceux-ci seraient épargnés par les combats pour laisser l’armée afghane prendre le relais et pour éviter des morts dans leurs rangs qui pourraient déplaire à l’électorat du Québec et nuire aux ambitions électorales du Parti conservateur .

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annonces militaristes pour redorer son image au Québec, où la guerre contre l’Afghanistan obtenait des records d’impopularité au sein de l’électorat. Le collège militaire de Saint-Jean, en banlieue de Montréal, sera à nouveau ouvert à la formation d’élèves officiers et la base militaire de Bagotville, au Saguenay, accueillera une nouvelle unité expéditionnaire aérienne. En référence aux  millions de dollars pour le collège militaire, le maire de Saint-Jeansur-Richelieu déclara : « Pour notre économie, c’est souhaitable . » Quant aux  millions de dollars associés au projet à Bagotville, le député de la région du Saguenay-LacSaint-Jean se réjouit que de « nouveaux jeunes militaires et leurs familles vont contribuer à l’essor économique en s’installant dans la région ». La guerre, c’est la prospérité ! L’armée canadienne a aussi lancé une campagne de recrutement au coût de  millions de dollars et qui lui a permis d’augmenter de  % le nombre de recrues en haussant le salaire au départ à   $, puis à environ   $ après  ans. Une coiffeuse de la base militaire de Valcartier disait, au sujet des soldats en partance pour l’Afghanistan : « Tout ça, ça fait rouler l’économie. Quand ils vont revenir, ils vont s’acheter une maison, une auto . » Un haut fonctionnaire canadien expliquait, au sujet du manque de fonds pour la promotion d’événements culturels canadiens à travers le monde, qu’il « faut maintenant orienter l’argent à la promotion des soldats canadiens en Afghanistan ». L’aide prévue pour le développement de l’Afghanistan est

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estimée pour sa part à , milliard pour la période allant de -, mais seulement  millions de dollars ont été investis en développement de  à , alors que , milliard de dollars a été englouti dans l’armée. Au total, cela fait  fois plus d’argent pour la destruction que pour la reconstruction. Marc André Boivin explique que « [c]’est un raccourci habituel de faire la comparaison entre le militaire et l’humanitaire, mais c’est comme comparer des pommes et des oranges. Les outils militaires coûtent extrêmement cher ». Il ajoutait que de « mettre en parallèle les dépenses en matière de défense et de développement frise la démagogie ». S’il est démagogique de comparer des pommes et des oranges, peut-être est-il louable de comparer des grenades et des oranges. Pour un peuple qui meurt de faim, les oranges sont plus importantes que les grenades. Or, si les grenades coûtent plus cher que les oranges, voilà une raison de plus pour ne pas gaspiller d’argent pour des grenades. Le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies indiquait qu’en , « environ , millions d’Afghanes et d’Afghans n’avaient pas accès à un niveau de nourriture minimal » pour être en santé. Ces personnes n’ont pas le loisir de comparer des pommes et des oranges, n’en ayant tout simplement pas. Quelques semaines après que Marc André Boivin ait signé un article nous encourageant à ne surtout pas comparer des pommes et des oranges, l’ONU rendait public un rapport évaluant les progrès des

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Objectifs du millénaire pour le développement visant à enrayer la pauvreté et la faim dans le monde d’ici , un projet issu de la Déclaration du millénaire énoncée en septembre  lors de e session de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies. Les conclusions sont très pessimistes en raison du manque de volonté politique des pays riches à aider les pays pauvres. Selon l’ONU, un demi-million de femmes meurt en couches chaque année en Afrique subsaharienne, à la suite de complications qui pourraient « être soignées et évitées » ;  % des enfants de moins de  ans des pays pauvres souffrent d’un déficit de poids, et  % des enfants d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud souffrent de malnutrition. Quant au paludisme,  milliards de dollars seraient nécessaires pour lutter contre ce fléau qui décime des populations. Selon Stephen Lewis, ancien ambassadeur du Canada à l’ONU, « le Canada est le seul pays du G qui recule en matière d’aide étrangère, le seul. C’est une tragédie ». Mais il faut des militaires pour protéger celles et ceux qui viendront aider la population afghane. Sans militaires, pas d’aide au développement. . . Cet argument est doublement fallacieux. Si l’on considère la construction d’écoles, par exemple, un rapport de l’UNESCO en  révélait que  millions d’enfants à travers le monde n’ont pas d’école. Le Canada pourrait investir son milliard de dollars pour construire des écoles à travers le monde sans avoir à en dépenser dix de plus pour financer une guerre meurtrière

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en Afghanistan. Ces milliards de dollars sauvés à ne pas faire la guerre en Afghanistan pourraient être directement investis dans des écoles ailleurs dans le monde. Mais si l’on insiste pour construire des écoles en priorité en Afghanistan plutôt que dans d’autres pays qui ne sont pas touchés par la guerre, faut-il alors des soldats ? Joseph Giguère, qui a déjà été engagé dans la coopération internationale, considère « au contraire [que] la présence militaire crée un rapport qui rend impossible le véritable travail humanitaire et de reconstruction » parce que « chaque rafale de mitraillette, chaque assaut blindé, chaque roquette empire et envenime la situation, faisant monter le niveau de violence. » Sa solution ?

Si on mettait autant de milliards, de conviction, d’astuce stratégique, de force diplomatique, de génie de négociation, d’énergie de persuasion auprès des pays partenaires, du gouvernement afghan et de ses voisins, pour développer en Afghanistan une vaste mobilisation humanitaire, en ayant sur le terrain des milliers et des milliers d’ONG et de projets d’éducation, de développement et de prise en main locale, qu’on en met pour l’œuvre militaire, cela ne serait-il pas une bonne façon de remplir notre devoir de responsabilité et de solidarité auprès du peuple afghan et peut-être

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même de contribuer à changer un peu la face du monde ? Le problème n’est donc pas de savoir si une pomme peut se comparer à une orange ou si une grenade coûte évidemment plus cher qu’une orange. . . Le problème, c’est que le gouvernement canadien juge opportun d’engouffrer des milliards de dollars dans une guerre injuste alors que ces milliards de dollars pourraient faire des miracles s’ils étaient dépensés pour promouvoir la vie plutôt que la mort. Selon Justine Lesage, de l’organisme Oxfam-Québec, pour chaque dollar consacré dans le monde au développement international,  dollars sont gaspillés dans l’armement . Combien d’écoles de par le monde auraient pu être construites avec ces sommes folles, combien de puits creusés et de médicaments distribués – en bref : combien de vies sauvées ? Même au Canada, on se demande pourquoi gaspiller tant d’argent dans des grenades qui coûtent si cher, alors que de plus en plus de personnes ont besoin d’oranges. Selon Statistique Canada, un organisme qui ne peut être accusé d’être gauchiste, l’écart entre riches et pauvres s’accroît depuis une vingtaine d’années et s’est encore creusé au début des années . L’organisme canadien note la même tendance aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne. La cause ? « Le marché a toujours généré des inégalités », expliquait un statisticien de l’organisme, mais c’est surtout les modifications apportées au régime d’im-

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pôts qui favorisent de plus en plus les riches, alors que les sans-emploi et les pauvres sont défavorisés par des restrictions de plus en plus rigides à l’admissibilité à l’aide sociale . Les gouvernements successifs ont mis en place des mesures d’austérité réduisant la part de l’aide sociale aux personnes dans le besoin, alors que la guerre justifie aujourd’hui de dépenser des milliards de dollars de fonds publics, empochés par des entreprises privées ; c’est le warfare state. Quant aux personnes qui travaillent, leur productivité a augmenté de  % de  à  en raison d’une meilleure formation, de la mécanisation et de l’informatisation, mais le salaire moyen n’a pratiquement pas évolué. Plutôt que de faire une priorité de la qualité de vie de ses citoyennes et citoyens, le gouvernement préfère aujourd’hui flamber  milliards de dollars pour des navires qui patrouilleront dans l’Arctique, le long des côtes où des autochtones vivotent dans des villages misérables et alors que   enfants vivent dans la pauvreté au Canada . La guerre profite toujours à certaines personnes et si l’écart entre riches et pauvres s’accroît, c’est que les riches sont de plus en plus riches. Aux États-Unis, l’État fédéral est en principe un ardent partisan des réductions des dépenses publiques, ce qui ne l’empêche pas de flamber des centaines de milliards de dollars en armements. Certains semblent en tirer profit : les  principales compagnies privées liées à l’industrie de l’armement ont vu leurs ventes bondir de  % depuis le début de la « guerre contre le

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terrorisme ». L’argent est le nerf de la guerre, dit l’adage. Et si c’était plutôt la guerre qui était le nerf du capitalisme ? L’historien et politologue Jacques R. Pauwels considère que la « guerre contre le terrorisme » offre une justification parfaite au warfare state après la fin de la guerre froide. Une guerre contre un ennemi mal défini, une guerre sans limites géographiques, une guerre qui durera aussi longtemps que le président nous dira qu’elle devra durer, une guerre qui exige le soutien inconditionnel de tous ceux qui ne veulent pas être perçus comme étant du côté du terrorisme, une telle guerre est en effet la panacée ultime, parce qu’elle garantit que le warfare state subsistera indéfiniment, à la grande satisfaction de cette élite du monde des affaires qui y gagne des fortunes. [. . .] Le capitalisme américain pourrait-il survivre [au] « déclenchement » de la paix ? En pleine « guerre contre le terrorisme », la moitié des  patrons les mieux payés aux États-Unis avaient empoché en  plus de  millions de dollars individuellement, sans compter les cadeaux gratuits : maisons, vacances, voitures, affiliation à des clubs privés, etc. La guerre n’est pas seule responsable, car il s’agit d’une tendance lourde de distanciation entre la richesse des patrons et celle de leur personnel salarié. Il y a  ans, un président directeur général aux États-Unis gagnait en moyenne  fois plus

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d’argent que le salaire moyen d’un travailleur dans le secteur industriel. En , il en empoche  fois plus . Et combien de femmes profitent ainsi de l’économie d’une guerre qui prétend libérer les femmes afghanes ? Selon la revue Fortune, des   compagnies privées les plus rentables,  % sont dirigées par un homme et les hommes occupent  % des sièges des conseils d’administration des plus grandes compagnies au monde. En , la revue Forbes recense  milliardaires, dont plus de  % sont des hommes, y compris les détenteurs de  fortunes les plus importantes . La guerre est une fois de plus une affaire d’hommes et une affaire d’hommes d’affaires. Le gouvernement canadien est également généreux à l’égard des grandes compagnies d’armement. Oerlikon Rheinmetall, commanditaire de la conférence du CORIM, qui s’affiche sur son site Internet comme « partenaire de la transformation de l’armée », a obtenu un contrat de  millions de dollars pour participer à la fabrication de véhicules blindés en  a . Oerlikon n’en est pas à sa première bonne affaire liée à la guerre en Afghanistan, puisque la CIA lui avait déjà commandé  canons antiaériens destinés aux rebelles luttant contre l’armée soviétique en , a. La compagnie se vante aussi sur son site d’être « le principal fournisseur de systèmes de défense antiaérienne basés au sol de la Force terrestre canadienne » et « Rheinmetall Canada est déterminé à être le chef de file qui fournit aux Forces canadiennes et à la communauté internationale des solutions technologiques de pointe qui sauront répondre à tout type de besoin opérationnel et de stratégie de combat ».

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au coût de  millions de dollars . Le président et chef de la direction de CAE (une des compagnies associées à la conférence du CORIM), Robert E. Brown, expliquait d’ailleurs lors d’une allocution prononcée en avril  qu’il est « primordial » que les contrats militaires « soient structurés pour permettre aux entreprises canadiennes de l’aéronautique d’obtenir des retombées économiques ». Il précise qu’il essaie d’« inspirer » les militaires et qu’il « fait la même chose avec les politiciens » . Les revenus que son entreprise tire des services de formation militaire ont augmenté de  % au début de l’année  et la vente de simulateurs militaires a rapporté , millions de dollars . Convaincre le ministre de la Guerre Gordon O’Connor ne doit d’ailleurs pas être très difficile, puisqu’il est lui-même un ancien général de l’armée, recyclé comme lobbyiste pour des compagnies d’armement, dont Airbus, United Defense, General Dynamics Canada and BAE Systems. Conscient du problème d’image que le passé de son ministre de la Guerre pouvait entraîner, le premier ministre Stephen Harper a candidement déclaré que « d’avoir travaillé dans une industrie dans le passé ne constitue pas un conflit d’intérêt dans le présent ». Qu’un ancien général devenu lobbyiste pour les compagnies d’armement soit maintenant ministre de la Guerre n’a rien d’étonnant : c’est dans la logique même du complexe militaro-industriel. La dynamique peut aussi aller dans le sens inverse. Par exemple, lorsqu’il était premier ministre,

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Jean Chrétien a fait participer l’armée canadienne à l’invasion de l’Afghanistan. Les taliban rapidement défaits, il était possible de relancer le projet éventuellement très lucratif de construire un oléoduc. En , une entente signée dans la capitale du Turkmenistan prévoyait la construction d’un oléoduc de   kilomètres qui passerait en Afghanistan et irait jusqu’au Pakistan. Lors d’une seconde rencontre en septembre , le président du Turkmenistan a invité le Canada et Oman à participer au projet de l’oléoduc trans-afghan. Or, qui était négociateur pour les intérêts du Canada ? Jean Chrétien, maintenant consultant pour Bennett Jones, une firme d’avocats de Calgary spécialisée dans l’énergie et pour Petro Kazakhstan Inc., également basée à Calgary . * *

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Des manifestations contre le Sommet du G se sont déroulées en juin  en Allemagne quelques semaines avant le départ du e régiment de Valcartier pour les zones de combat en Afghanistan. Ces manifestations ont marqué un certain retour, dans le mouvement altermondialiste, à la tactique de confrontation avec les policiers . Le G a finalement accouché d’une promesse d’aide de  milliards de dollars pour l’Afrique, mais sans présenter aucun échéancier . Voilà des années que les grands de ce monde prétendent vouloir aider l’Afrique et invitent à leurs

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réunions quelques chefs d’État africains pour y faire de la figuration. Peu avant le Sommet du G au Canada en , Jean Chrétien s’était même payé une tournée en Afrique. Nous l’avions vu dans nos téléviseurs traverser la brousse dans de grandes limousines noires pour débarquer dans des petits villages sans électricité ni eau courante et annoncer le lancement d’un programme canadien d’envoi d’ordinateurs pour que l’Afrique soit branchée sur le réseau Internet. Posant pour les caméras au milieu des dignitaires d’un de ces villages de maisons en terre séchée, il avait expliqué le sourire aux lèvres qu’il comprenait ce qu’était la vie de ces gens, puisque il y a dans son pays des Inuits qui vivent dans des conditions similaires. Or les promesses maintes fois répétées d’ajouter des milliards de dollars à l’aide à l’Afrique n’ont jamais été tenues . Un professeur algérien de science politique, Ismaïl Maaref Ghalia, se désolait d’ailleurs en  que l’Occident soit « occupé à d’autres problèmes internationaux comme l’Irak, le Liban et l’Iran » et en oubliait d’aider l’Afrique. Selon l’organisme African Monitor, l’aide des  pays de l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) vers les pays pauvres a même régressé de quelques milliards de dollars de  à . Quant aux pays du G, leur aide vers l’Afrique pour la même période a chuté de plus de  % . Des manifestations contre le Sommet du G, les médias ont plutôt retenu la « violence » des manifestants qui avaient

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lancé divers projectiles en direction des policiers. Comme d’habitude, ces actions ont été dénoncées publiquement par des porte-parole de groupes institutionnalisés du mouvement altermondialiste et les médias ont relayé leurs propos avec complaisance. « [N]ous avons tout de suite vivement condamné ces violences intolérables », signalait ainsi un représentant de Greenpeace, alors que le porte-parole de l’Association pour la taxation des transactions financières pour l’aide aux citoyennes et citoyens (ATTAC) en Allemagne déclarait que les manifestants doivent prendre « très clairement » leur distance des activistes « violents ». Ces déclarations dénotent un manque de solidarité flagrant, viennent légitimer la répression policière et les arrestations par centaines, et détournent l’attention loin de la violence des dirigeants du G lui-même. * *

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Au Québec, l’information commençait à circuler dans le réseau militant du mouvement antiguerre que l’armée canadienne prévoyait faire parader les militaires du e régiment dans les rues de la ville de Québec pour célébrer le départ vers l’Afghanistan. Il y eut rapidement un consensus au sein de la Coalition Guerre à la guerre que le défilé serait l’occasion parfaite de se faire voir et entendre. La parade étant prévue pour le  juin, la Coalition Guerre à la guerre décida d’appeler à manifester en cette même journée.

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À quelques semaines de la parade et de la manifestation, des militantes et militants, avec l’appui de plusieurs coalitions antimilitaristes a , ont envoyé aux militaires de la base de Valcartier une lettre les encourageant à reconsidérer leur engagement dans l’armée et à éventuellement démissionner. La lettre rappelait les origines douteuses de la guerre à la suite de l’attaque aérienne du  septembre , insistait sur la corruption des dirigeants actuels de l’Afghanistan et sur les nombreuses victimes civiles tuées lors d’opérations de militaires de la coalition. La lettre indiquait également un numéro de téléphone et une adresse électronique où les militaires pouvaient communiquer pour obtenir plus d’information ou de l’aide. Le site Internet de la coalition proposait plusieurs textes d’information et d’analyse, dont un signé par Abdulhadi Qaderi, étudiant à la maîtrise en science politique à l’UQAM né à Jalalabad en Afghanistan, et porte-parole de l’Observatoire de l’Asie centrale et du Moyen-Orient. Ce dernier déclarait : « Entendez, pour une fois, la voix d’un Afghan qui, à l’instar des autres, n’a pas de voix dans les médias. » Il poursuivait : Les Américains et leurs alliés pakistanais, ce sont eux qui ont invité les taliban à prendre le pouvoir à Kaboul en . Et maintenant, vous allez mettre ce pays sens dessus dessous pour chasser ces mêmes taliban, alors que a. Bloquez l’Empire-Montréal, Coalition Guerre à la guerre, Coalition Québec pour la paix, Rassemblement Outaouais contre la guerre.

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les religieux et les seigneurs de guerre sont présents jusqu’aux plus hauts postes du gouvernement de Karzaï. C’est ce régime extrêmement corrompu, qui livre son pays aux trafiquants d’héroïne (premier producteur mondial) et laisse la population vivre dans l’extrême misère, qu’on vous demande d’aller défendre. Vous voulez donner votre vie pour ça ? N’y allez pas ! Déposez les armes ! Démissionnez pendant qu’il en est encore temps . C’est dans cette ambiance que j’ai visionné le film Sir ! No Sir !, un documentaire qui brosse le portrait du mouvement de milliers de militaires des États-Unis qui ont refusé de combattre au Vietnam dans les années  et . Un des anciens soldats interviewés dans le film explique qu’être vétéran est un honneur seulement quand vous avez participé à une guerre honorable, ce qui n’était pas le cas au Vietnam. Un autre admet qu’il a été un bon combattant au Vietnam, précisant toutefois que « si je faisais bien ce que je faisais, cela ne veut pas dire que je faisais le bien ». Ces paroles font écho à des citations de soldats d’aujourd’hui qu’avaient colligées les activistes responsables de l’envoi de la lettre aux militaires de Valcartier. Perry O’Brien, technicien médical de l’armée américaine en Afghanistan, a été choqué de voir des « enfants mutilés, civils traumatisés, soldats morts » défiler à la clinique de

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Kandahar. Il est devenu objecteur de conscience quand il a compris que cette guerre tuait plusieurs milliers de civils par année. Katherine Jashinski, membre de la Garde nationale au Texas, a refusé d’être envoyée au Moyen-Orient : « [M]on obligation morale envers moi-même et envers le monde était plus importante que n’importe quel contrat que j’aurais pu signer. » Ivan Brobeck, un membre des marines états-uniennes, a quitté l’armée après une mission en Irak : « Je me suis trouvé à faire partie du problème plutôt que de la solution. J’étais le problème d’une ville ordinaire, dans la vie de gens ordinaires [. . .]. Tous ces insurgés, comme on les appelle, ce ne sont pas des insurgés. Ce sont des gens qui n’ont plus rien. Il y avait cet homme qui était en colère parce que nous avions tué sa famille. [. . .] Il voulait une revanche, j’imagine. Cet homme n’est pas un insurgé, il est tout simplement désespéré . » Il y avait d’ailleurs de plus en plus de désertions – des milliers – au sein de l’armée des États-Unis a . J’avais aussi, chez des amies qui militaient à Victoria contre la guerre, retracé Nikolai Lanine, ce vétéran de l’armée soviétique qui avait combattu en Afghanistan, et avait joint le mouvement antiguerre au Canada . Lorsqu’il était en Afghanistan, Nikolai Lanine avait manié un lance-grenades d’une portée de  kilomètres. « Souvent, vous ne savez même pas sur quoi vous tirez. Vous apercevez des fusées éclairantes là où il ne devrait pas y en avoir, a.   désertions en  .

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alors vous tirez. Vous ne savez pas qui vous tuez ou ne tuez pas. » Comme les militaires canadiens d’aujourd’hui, les Soviétiques percevaient les insurgés qui les attaquaient comme « les mauvais, les terroristes, les bandits. Et pourtant leur droit, le droit des peuples de résister à la présence d’une armée étrangère, n’était pas même considéré [par les soldats soviétiques]. Il était entendu que quiconque nous résistait devait être mauvais. [. . .] Mais ils n’étaient que des gens ordinaires ; plusieurs d’entre eux avaient perdu des membres de leur famille ». Il se rappelle des discussions vers la fin de la guerre : « Plusieurs personnes criaient : “Quand vous serez partis, ce sera la fin pour nous !” » Plusieurs Afghans avaient travaillé et collaboré avec le gouvernement prosoviétique et avec l’armée soviétique, ou avaient simplement vécu en paix. Ils étaient maintenant exposés à la revanche des groupes de résistants. Certains, en effet, ont été exécutés, souvent par des miliciens qui sont aujourd’hui soldats de l’armée afghane régulière, formée par les États-Unis et le Canada. Cette armée comprend aussi aujourd’hui des soldats afghans ayant servi aux côtés des Soviétiques et ayant reçu des médailles de l’Armée rouge . Nikolai Lanine croit tout de même que les forces de l’OTAN devraient se retirer d’Afghanistan. « Je ne suis pas certain de ce que nous devrions faire. Je sais seulement que ce que nous faisons maintenant a été essayé avant, et ce fut un échec. Les Afghans se sentent-ils mieux d’être bombardés par l’OTAN qu’ils l’étaient sous les Soviétiques ? »

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Quand Nikolai Lanine entend les odes funéraires aux soldats canadiens morts, lui reviennent en échos les mots prononcés à la même occasion pour ses camarades morts au combat. Ces soldats sont les victimes de « mauvaises décisions prises par des personnes incompétentes avec de très lourdes conséquences pour tout le monde, sauf ellesmêmes ». Après avoir visionné le film Sir ! No Sir !, encore ému par tous ces témoignages d’objecteurs de conscience et par ces images d’archives qui les montrent s’organiser et manifester contre la guerre, je me suis mis à tourner en rond dans ma cuisine et à rêver que ma sœur refusait de partir pour l’Afghanistan, quittait l’armée, et que nous marcherions ensemble à Québec le  juin, contre la guerre. Sous cette impulsion, j’ai commencé à écrire une lettre aux journaux, adressée à ma sœur . À première vue, je semblais avoir marqué un bon coup, à tout le moins d’un point de vue politique. Les médias s’étaient emparés de ma lettre, qui les intéressait d’autant plus que j’y adoptais un ton personnel et que je présentais le débat dans un cadre familial. Les deux quotidiens qui ont publié la lettre m’ont demandé une photo de ma sœur et de moi. Les médias qui m’ont demandé des entrevues à la suite de la publication de la lettre voulaient organiser un débat entre nous deux. Il y avait là du human interest, de la personnalisation d’un enjeu politique, ce qui le rendait d’autant plus spectaculaire. Après discussion avec ma sœur, nous avons décidé

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de ne pas participer à des face-à-face médiatiques. C’était d’ailleurs ce qui semblait le plus étrange : isolé à Montréal des autres membres de la Coalition Guerre à la guerre basée à Québec, ayant pris l’initiative d’agir individuellement en rédigeant cette lettre publique, je me retrouvais à gérer avec ma sœur militaire, et de façon consensuelle, la dynamique politique que j’avais déclenchée. Pour la première fois de ma vie, je lui parlais tous les jours au téléphone, pour gérer les demandes des médias, puis discuter avec elle de sa réaction, car elle avait décidé d’écrire une réplique après discussion avec des officiers affectés aux relations publiques de l’armée. Ma lettre constituait, selon leur jargon, une « opportunité d’intervention publique pour les forces armées canadiennes », rien de moins. Les choix stratégiques et tactiques des activistes se heurtent souvent, tout comme ceux des militaires, à la complexité des réalités politiques. On choisit d’avancer un pion dans une direction, mais voilà que vos adversaires bougent d’autres pièces sur l’échiquier et votre déplacement n’a plus du tout l’effet escompté. Votre manœuvre peut même avoir pour conséquence d’affaiblir votre position plutôt que de la renforcer. La réponse de ma sœur était particulièrement efficace et donnait une touche sympathique à l’argumentaire militaire de la guerre en Afghanistan : « [J]e respecte la passion que tu démontres pour tes convictions et je t’encourage à faire plein usage du principe de liberté d’expression pour les communiquer. Cet

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acte démocratique est une des valeurs chéries par la population canadienne. C’est une liberté fondamentale qu’on souhaite à tous les habitants des pays où les membres des Forces canadiennes sont déployés. [. . .] Je suis fière de faire partie de cette équipe, [composée de]   militaires qui voudront faire   actes de bonté pendant leur séjour en Afghanistan. » Orwell aurait dit : la guerre c’est la liberté d’expression ; la guerre c’est la bonté. Ma sœur expliquait également qu’elle allait en Afghanistan avec « le consentement du gouvernement afghan » et parce qu’elle était « invitée par les Afghans », comme l’avaient prétendu les Soviétiques en . Le gouvernement de Kaboul serait composé, à en croire ma sœur, d’une « majorité d’individus dont les intentions sont nobles ». Ma sœur soulignait aussi :

Les progrès sont palpables en Afghanistan. [. . .] Dix aéroports régionaux et nationaux ont été remis en service ;  % de la population a maintenant accès à des services de santé ; plus de cinq millions d’enfants (dont un tiers de filles) fréquentent à nouveau l’école ; plus de   écoles ont été construites et emploient   professeurs qualifiés ; des femmes siègent aux comités de développement communautaire de   villages ;  % des routes ont été asphaltées et  %

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du réseau routier est ouvert au trafic a ; un million de mines antipersonnel ou antichar ont été détruites ; des milliers d’arbres ont été plantés à Kandahar afin de redonner vie à cette ville. Des milliers d’arbres pour redonner la vie ? Un rapport interne du gouvernement canadien sur la situation en Afghanistan pour l’année , obtenu par un journaliste grâce à la Loi d’accès à l’information, indique que « la situation se détériore en termes de sécurité ». Au moins   personnes sont mortes en Afghanistan en  en raison de la guerre. Le gouvernement canadien admet dans ce rapport que « la répression politique et les abus aux droits humains perpétrés par les chefs de guerre, la police, les milices » et d’autres protagonistes posent des enjeux sérieux . À l’été , des porte-parole du gouvernement canadien ont réagi à la discussion publique de leur rapport sur l’Afghanistan, en répliquant que le document ne portait que sur l’année , et qu’en , tout va nettement mieux, car « la situation a grandement changé en un an ». Pourtant, le président Hamid Karzaï lui-même déclarait à Washington en août  que la sécurité s’est « détériorée de façon définitive » dans son pays . a. À noter que des routes sont construites avec des millions de dollars venant de l’Occident, mais plusieurs en fonction des intérêts des armées étrangères pour faciliter les manœuvres de leurs troupes, selon Darmal Mukamil, directeur de projet pour les Nations Unies  .

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Pour sa part, le Conseil de Senlis, un groupe de recherche indépendant doté de bureaux à Kaboul, Londres, Paris, Bruxelles et Ottawa, produisait en août  un portrait peu reluisant de l’aide que le Canada envoie en Afghanistan. Le Conseil de Senlis commence par souligner le manque de précision qui caractérise le programme d’aide à l’Afghanistan. L’Agence canadienne de développement international (ACDI) prétend avoir offert à l’hôpital de Mirwais, le seul de Kandahar,   dollars pour la construction d’une résidence pour les femmes enceintes. Mais les membres du Conseil de Senlis en visite sur les lieux n’ont trouvé aucune trace de cet établissement. Des centaines de milliers de personnes vivent encore,  ans après l’invasion d’octobre , sans emploi, sans domicile fixe et plusieurs souffrent de la faim et de diverses maladies. L’ACDI prétend avoir fourni des milliers de tonnes de nourriture dans la région de Kandahar, mais l’équipe de recherche du Conseil de Senlis a été incapable de valider cette affirmation sur le terrain. L’équipe du Conseil de Senlis n’a retracé qu’un seul projet d’envergure financé par l’ACDI, soit un pont en construction à Kandahar. Sur ce chantier financé par l’État canadien, les normes minimales de droit du travail ne sont pas respectées : les employés n’ont aucune protection sociale, ni assurance santé ni assurance contre les accidents de travail, et plusieurs enfants travaillent sur le chantier, certains charroyant de très lourdes charges .

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Plus catastrophique encore est le rapport d’Amnistie internationale sur la situation dans la République islamique d’Afghanistan pour l’année . Des gouverneurs provinciaux transgressaient – cinq ans après la défaite des taliban et l’instauration de la « démocratie » – les droits humains en toute impunité et des « atteintes au droit international humanitaire et relatif aux droits humains ont été commises en toute impunité par toutes les parties en conflit, que ce soit les forces de sécurité afghanes et internationales ou les talibans. » Le rapport ajoute : Les forces de sécurité afghanes, notamment la police et la Direction nationale de la sécurité, ont été accusées de détentions illégales, de tortures et d’autres mauvais traitements. [. . .] Des commandants régionaux continuaient de gérer des prisons privées. [. . .] Les réformes législatives en vue de protéger les droits des femmes n’ont pas été mises en application. Des femmes continuaient d’être emprisonnées pour avoir transgressé certaines coutumes sociales. Les crimes « d’honneur » et les cas d’auto-immolation touchant les femmes se sont multipliés. Pour les six premiers mois de l’année  seulement,  cas de femmes s’étant suicidées par le feu ont été enregistrés à l’hôpital Mirwais à Kandahar. Selon la Commission indépendante des droits humains en Afghanistan, les causes

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principales de ce choix désespéré sont les mariages forcés et les mariages multiples, en plus de diverses entraves à l’autonomie financière auxquelles font face les Afghanes et la peur de la violence des hommes, dont leurs époux. Pour minimiser les risques et offrir un espoir aux femmes, Ruma Tareen, la responsable des femmes de la province de Kandahar, a demandé en vain pendant des mois des fonds aux Occidentaux pour ouvrir un refuge pour femmes . Amnistie internationale déplorait aussi la mort d’au moins   victimes afghanes dans les combats, souvent provoquées par l’action des forces étrangères. Les bombardements aériens dans le cadre de l’opération Liberté immuable ou des actions menées par la FIAS ont, dans certains cas, été disproportionnés. [. . .] Ces opérations ont également contribué au déplacement d’environ   personnes qui ont fui leurs maisons en raison de la violence. La procédure de détention actuellement en usage au sein de la FIAS permet la remise de ressortissants afghans aux mains des forces de sécurité afghanes, connues pour pratiquer la torture et les mauvais traitements . Amnistie internationale soulignait qu’au-delà des abus dans les prisons afghanes, « les personnes détenues sur la base aérienne de Bagram, gérée par l’armée américaine, restaient privées de certains de leurs droits fondamentaux ».

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Dans la même veine, un rapport du ministère canadien des Affaires étrangères portant sur le (non) respect des droits humains en Afghanistan pour l’année  précisait que « les exécutions sommaires, les disparitions, la torture et les emprisonnements sans procès sont chose commune ». Le ministre Peter MacKay est intervenu personnellement pour faire biffer ce passage du rapport, un geste douteux qui n’a heureusement pas échappé à l’attention de journalistes. Quant au rapport de février  du Comité sénatorial de la sécurité nationale et de la Défense, composé de représentants de divers partis politiques canadiens, il précisait que « l’OTAN se félicite de la tenue d’élections nationales, mais dans les faits, celles-ci n’ont aucune signification pour les Afghans dans des endroits comme Kandahar ». Il ajoutait que les « fonctionnaires afghans sont notoirement corrompus à tous les niveaux, y compris au sein de la police et de nombreuses administrations régionales ». Alors que le discours officiel repris par plusieurs, dont ma sœur, continuait d’année en année à laisser entendre que la situation s’améliorait en Afghanistan, les rapports d’enquête sur le terrain, diverses sources indépendantes ainsi que des documents internes du gouvernement du Canada présentaient des conclusions diamétralement opposées, déprimantes et révoltantes. Il restait toutefois ces fichus taliban, ce « groupe extrémiste » qui incarne le mal absolu, tellement ténébreux qu’il jette dans l’ombre tous les chefs de guerre, miliciens et

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autres zélés de l’islam qui règnent en Afghanistan grâce à l’aide militaire de l’Occident. « Et les talibans dans tout ça ? », demandait d’ailleurs ma sœur dans sa lettre publique : « Les soldats canadiens se trouvent dans la région la plus troublée de l’Afghanistan. La difficulté d’instaurer la sécurité dans la province de Kandahar est un défi de taille. Nos soldats ont donc été impliqués dans des opérations de combat contre ce groupe extrémiste qui menace grandement les efforts de stabilisation. » Peu de personnes en Occident, surtout à l’extrême gauche, s’étaient désolées que ces miliciens autoritaires et misogynes soient évincés du pouvoir à Kaboul. Leur défaite avait été telle que pendant quelques années, ils n’avaient pas semblé en mesure de se réorganiser pour mener de sérieuses offensives contre les forces gouvernementales de Kaboul et contre les armées étrangères. Mais depuis deux ou trois ans, les voilà qui redeviennent de plus en plus actifs dans le sud du pays. Ils semblent éviter le plus possible les affrontements directs avec les militaires étrangers, car ces derniers restent beaucoup mieux armés et peuvent appeler à la rescousse, à la moindre escarmouche, des avions qui bombardent les positions des taliban, laissant au passage quelques victimes innocentes a . Les taliban n’ont pas d’aviation. Ils sont néana. Selon Human Rights Watch, « l’OTAN utilise très largement “l’appui aérien rapproché” pour attaquer les positions des insurgés. [. . .] En juin , le Commandement central des États-Unis a rapporté qu’il

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moins de retour un peu partout et même dans la région de Kaboul, organisant des coups de main contre des postes de police, des points de contrôle, des écoles et posant des bombes aux abords des routes qu’empruntent les militaires étrangers . Les soldats canadiens, dont les politiciens et les journalistes du Canada vantent le « courage », meurent donc rarement au combat, mais plutôt par surprise, lorsque le véhicule qui les transporte est soufflé par une bombe. Les informations les plus récentes et les plus précises au sujet des taliban provenaient d’une étude menée par le Conseil de Senlis, qui avait réalisé  entrevues en janvier  et un sondage auprès de   Afghans en mars de la même année, dans le Sud et l’Est du pays, soit les régions où les combats sont les plus intenses. Un rapport sur l’Afghanistan du Center for Strategic and International Studies, diffusé en mai  et s’inspirant de   entrevues menées en Afghanistan, de sondages et de rencontres avec  experts, offrait également un portrait précis de la situation. Selon les conclusions de la recherche du Conseil de Senlis, le nom « taliban » serait attribué aujourd’hui en Afghanistan à tous les insurgés combattant les forces gouvernementales et étrangères, mais il y aurait en réalité deux courants distincts dans le vaste mouvement de résistance. Le premier serait composé des vrais taliban, soit des miliciens porteurs d’une conception dogmatique et avait lancé  frappes aériennes en Afghanistan, soit plus du double que les  menées en Irak ».

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autoritaire de l’islam, reprenant à leur compte l’idéologie des taliban des années . Ces miliciens proviennent souvent du Pakistan. Certains sont de citoyenneté pakistanaise, d’autres sont des Afghans réfugiés au Pakistan et qui reviennent se battre dans leur pays. D’autres enfin sont membres de groupes ethnoculturels et linguistiques dont le territoire s’étend à la fois en Afghanistan et au Pakistan et n’est divisé que par une frontière politique artificielle. Plusieurs Afghans considèrent que ces taliban sont principalement motivés par un désir de puissance et cherchent à reprendre le contrôle sur certaines régions du pays, utilisant le discours religieux pour dissimuler leurs objectifs politiques a . Dans le Sud et l’Est du pays, les groupes de cette mouvance sont généralement liés aux taliban officiels, soit l’organisation politico-religieuse qui s’est constituée dans les années  avec l’aide des États-Unis et du Pakistan et qui avait réussi à prendre le pouvoir à Kaboul avant d’en être chassée en . Cette mouvance comprend aussi le Parti de l’islam et son chef Gulbuddin Hekkmatyar, également un ancien allié des États-Unis et du Pakistan, qui avait été vaincu par les taliban. Hekkmatyar serait le principal responsable des attaques dans le Nord du pays et il utiliserait la religion comme arme politique pour mobiliser ses partisans et justifier ses actions. Ayant pris le contrôle a. Selon un sans-emploi de Lashkar Gah, les taliban « ne forment plus maintenant un mouvement religieux. Maintenant, ils se battent pour le pouvoir et de bonnes positions pour faire de l’argent . »

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de certaines localités, il empêcherait l’entrée d’équipes gouvernementales et d’organisations non gouvernementales accompagnées d’Occidentaux. Même dans ces groupes à l’idéologie fortement teintée de références religieuses,  % des miliciens s’enrôlent pour la solde a . La faction religieuse de la résistance – les taliban ou le Parti de l’islam – n’est pas la plus nombreuse ni la plus importante. Le second courant, de loin le plus dynamique, regroupe une grande diversité d’individus et d’organisations. On y trouve des chefs de guerre, des trafiquants de drogue et de simples individus motivés par une volonté de puissance, des intérêts économiques, une frustration et une désillusion à l’égard de la situation économique, sociale et politique, ou encore par un désir de vengeance contre les forces gouvernementales et étrangères. Là encore, toutefois, la solde serait la principale motivation des miliciens à se lancer dans la guerre. Ainsi, un vieil homme de Kandahar explique que « plusieurs individus joignent les taliban seulement parce qu’ils ont besoin de nourrir leur famille ». Le poverty draft existe donc aussi en Afghanistan, l’un des pays les plus pauvres de la planète. De plus, après trente ans de guerre civile, plus de  % des hommes afghans se disent capables de manier une arme à feu et nombreux sont ceux qui posa. Le rapport du Conseil de Senlis indique que « en général, les éléments des forces antigouvernementales ont été recrutés au sein de la masse croissante d’individus mécontents et sans emploi qui se trouvent de plus en plus nombreux à combattre aux côtés des taliban même s’ils peuvent ne pas partager leurs principes et valeurs fondamentalistes ».

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sèdent une arme semi-automatique pour afficher leur masculinité et pour se défendre. Le choix de s’enrôler dans une milice qui a les moyens d’offrir un bon salaire est alors d’autant plus tentant . Les miliciens sont en très grande majorité des gens pauvres, ayant perdu leur parcelle de terre ou leur emploi ou dont le salaire « civil » ne parvient pas à combler les besoins vitaux ou ceux de leurs proches a . Les groupes de résistants ont l’image d’organisations pouvant offrir la sécurité et même protéger la culture du pavot contre les opérations d’éradication. Cela dit, certaines milices d’insurgés ont aussi recours à la menace et au chantage pour forcer des hommes à joindre leurs rangs. Dans un tel contexte, on jugera peut-être peu utiles les panneaux disposés par les autorités aux abords de Kandahar pour dissuader la population (en majorité analphabète) d’avoir recours aux attentats suicide, et sur lesquels il est expliqué que « [l]e suicide est interdit par l’islam. Dieu a dit dans le Coran sacré : ne vous tuez pas vous-mêmes ». Les messages sur les panneaux précisent également que « [s]i vous vous tuez brutalement, vous n’êtes pas loin d’aller en enfer, et de vous jeter en enfer est très facile pour Dieu. Jihad ne signifie pas tuer, le but du Jihad est l’amélioration personnelle ». a. Les « taliban » ont la réputation de payer leurs miliciens l’équivalent de  à  dollars américains par mois, alors que le salaire des policiers et des soldats de l’armée régulière de la République islamique d’Afghanistan oscille entre l’équivalent de  à  dollars américains .

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Les motivations des miliciens sont également liées à des enjeux politiques. La plupart considèrent que leurs proches ou eux-mêmes ont été traités injustement par les forces gouvernementales de Kaboul ou les armées étrangères. D’autres miliciens s’enrôlent dans la résistance pour protester par les armes contre les déplacements forcés de milliers de personnes hors des zones instables et contre l’éradication de la culture du pavot qui entraîne la faillite des cultivateurs. Un villageois de la province de Kandahar explique ainsi que « les étrangers ont amené l’éradication, mais pas l’irrigation ni les cliniques médicales ». Un résident de Kandahar dira pour sa part que « [l]’enjeu de cette guerre n’est pas les taliban, mais le pavot. [. . .] Les seigneurs de la drogue mènent la guerre contre le gouvernement. Le vrai problème, c’est l’opium », dont l’Afghanistan fournit  % de la production mondiale . Lorsque l’équipe de recherche du Conseil de Senlis demandait aux Afghans ce qu’ils pensent du gouvernement du président Hamid Karzaï à Kaboul, plusieurs répondants ne comprenaient pas de quoi il était question ou n’avaient aucune idée de ce que faisait réellement le gouvernement, sinon envoyer des soldats et des policiers pour contrôler les régions du sud du pays. Dans les provinces du sud, plus de  % des hommes considèrent que le gouvernement central du président Hamid Karzaï ne les aide en rien. Pire, plusieurs Afghans dénoncent les exactions de la police à leur égard, dont Salim Ahmad, chef d’un petit village dans

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la région de Kandahar, où les policiers débarquent après les récoltes et « extorquent de l’argent aux fermiers ». Les hôpitaux publics sont dans un état de délabrement pitoyable. L’oxygène pour les opérations chirurgicales n’y est parfois disponible que quelques jours par semaine. Dans la salle pour enfants souffrant de malnutrition sévère, il n’y avait en août  que  lits pour  patients. De plus, il n’y a aucun système de climatisation ou même de ventilation et la température atteint parfois les  degrés Celsius à l’intérieur des murs de l’établissement. La morgue est un simple conteneur où les corps pourrissent, ce qui rend impossible toute autopsie . La population afghane sait toutefois que les hôpitaux de campagne des forces étrangères disposent de matériel de haute technologie et sont très bien approvisionnés en médicaments. Lorsqu’il y a des civils atteints au cours de combats impliquant les forces étrangères, ces dernières ne s’occupent pas pour autant des personnes blessées qui doivent trouver un moyen de transport pour rejoindre l’hôpital civil le plus près. Il n’y a que deux hôpitaux civils dans cette zone de combat, un à Kandahar et l’autre à Lashkar Gah, tous deux considérés comme des mouroirs par la population locale a . Considérant que la région est plutôt vaste et que les routes sont en très mauvais état et peu sécuritaires, plusieurs victimes des combats ne parviennent pas à atteindre un hôpital et meurent en route, a. La situation ne semble pas plus reluisante à l’hôpital de Spin Boldak .

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ou tout simplement à l’endroit où elles ont été blessées. Les militaires canadiens ont décidé d’adopter une politique informelle qui consiste à abandonner les civils blessés lors des combats, mais de soigner les personnes qui parviennent à atteindre le camp de Kandahar. Ces blessés civils ne sont toutefois soignés qu’après tous les blessés militaires . Le gouvernement central est aussi perçu comme un régime fantoche, une marionnette aux mains des puissances étrangères. D’ailleurs, les bombardements perpétrés par les forces étrangères, au premier chef par les États-Unis, ne diminuent pas en nombre et en intensité malgré des appels à la retenue, répétés par le président Karzaï suite aux nombreuses pertes de civils. Le ministère de la Lutte contre les narcotiques est par ailleurs en grande partie financé par la Grande-Bretagne, celui de l’Intérieur par les États-Unis et c’est sans surprise que leurs décisions et leurs politiques concordent avec les vœux des pays contributeurs. L’armée afghane est pour sa part entièrement financée par les ÉtatsUnis. Le rapport du Conseil de Senlis explique que c’est « une erreur de croire que parce que l’Afghanistan a un président élu et un parlement, ce pays est une démocratie fonctionnant parfaitement. La plupart des Afghans dans le sud de l’Afghanistan ne perçoivent pas notre forme de démocratie comme ayant amélioré leur vie. Le gouvernement de Kaboul est souvent très éloigné de la réalité quotidienne des gens qui s’identifient plutôt aux centres de pouvoir locaux ». Dans plusieurs régions, ce sont

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d’anciens chefs de guerre et des commandants militaires ou politiques locaux, plus ou moins mafieux, qui imposent leurs décisions personnelles et gèrent la région, ce que confirme l’étude du Center for Strategic and International Studies. D’ailleurs, les Afghans continuent à articuler leur loyauté et leurs liens sociaux d’abord avec leur famille, leur village, puis le chef local. Au sujet des élections législatives de septembre , un Afghan avait déclaré que « [l]es dépenses des candidats sont choquantes, alors que nous vivons encore dans la grande pauvreté », tout en soulignant que ces « élections sont biaisées, c’est de notoriété publique, et personne n’a une idée claire sur ce scrutin ». En mars , le parlement afghan a voté une loi amnistiant tous les criminels de guerre actifs depuis , date de l’invasion des Soviétiques. Or, selon Ahmed Fahim Hakim, vice-président de la Commission indépendante des droits humains d’Afghanistan, « [l]a majorité des membres du gouvernement et du parlement ont violé des droits fondamentaux » et cette loi est une forme d’autoamnistie. Pour de très nombreux Afghans, la « démocratie » est en fait associée à la faim, au chômage, à la corruption et à une augmentation de l’insécurité et de la violence . En raison de cette complexité, certains analystes et commentateurs considèrent que le conflit afghan relève de la logique d’une guerre religieuse ou d’une guerre économique pour le contrôle du pavot. Pour certains, il est question d’une guerre de vendetta, menée par désir de ven-

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ger un membre de la famille ou du clan. Pour d’autres il s’agit d’une lutte de résistance à un régime autoritaire, d’un combat pour la libération d’une région du contrôle du gouvernement central ou encore d’une guerre anti-impérialiste contre des forces étrangères. Plusieurs des Afghans interrogés par le Conseil de Senlis ne parviennent pas à distinguer entre les différents contingents militaires étrangers, les désignant tous sous le nom d’« Américains a ». Les théories des dynamiques insurrectionnelles et contre-insurrectionnelles indiquent que plus la population locale croit que les insurgés vont au final remporter la guerre, plus grandes sont les chances que des volontaires affluent vers les forces insurgées. Plus grandes sont alors leurs chances réelles de gagner la guerre. Or dans certaines régions cruciales de l’Afghanistan, plus de la moitié des hommes pensent que les taliban vont gagner la guerre contre les forces gouvernementales et leurs alliés étrangers. Par ailleurs,  % des hommes dans les provinces du Sud et  % dans l’Est pensent que les troupes étrangères ne les aident en rien en termes de sécurité et de condition de vie. Les militaires des États-Unis et du Canada sont critiqués pour passer dans les villages et promettre ici de creuser un puits, là de construire une école, pour ensuite partir et ne jamais revenir . a. Cela dit, une foule criait « Mort au Canada ! Mort aux étrangers ! » dans les rues de Kandahar lors d’une manifestation tenue en septembre . La manifestation se déroulait à la suite d’une opération coup de poing, menée par des Canadiens dans des maisons privées, pour trouver – et tuer – de prétendus résistants .

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Selon le rapport du Center for Strategic and International Studies, les Afghans se sentent moins en sécurité en  qu’en , en grande partie en raison des combats menés de part et d’autre . L’ONU révélait pour sa part que dans les six premiers mois de l’année , les troupes étrangères avaient provoqué la mort de centaines de victimes civiles, plus que n’en avaient tué les milices des insurgés. Un fermier de la province d’Urugzan explique que « [l]e bombardement aérien des villages est la raison pour laquelle des gens normaux rejoignent l’insurrection. Si quelqu’un perd un frère ou un fils dans une frappe aérienne menée par les étrangers, il va joindre les taliban pour combattre les étrangers ». Dans l’est de l’Afghanistan,  % des hommes interrogés considèrent que les troupes étrangères réagissent mal lorsqu’elles sont attaquées. Ainsi, des soldats des États-Unis ont tiré à l’aveugle dans une foule en mars , tuant au moins  civils, après que leur convoi ait été ciblé par une bombe. Des étudiants universitaires ont alors organisé des manifestations antiaméricaines qui se sont transformées en émeutes. Or, les manifestations antiaméricaines en Afghanistan se soldent souvent par la mort de civils, dont des enfants, ce qui alimente l’hostilité de la population face aux militaires étrangers . À cela il faut ajouter la colère contre les « soldats privés ». Ces mercenaires, au service de dirigeants locaux ou d’autres clients en mesure de les payer, sont reconnus pour leur brutalité envers la population locale et leur parfaite

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impunité. La situation est si chaotique que des policiers afghans s’engagent même des gardes du corps ! Dans un tel contexte, que les armées étrangères, dont celle du Canada, se vantent d’empêcher le retour des taliban semble pour le moins sujet à caution. Les victimes des armées étrangères sont généralement des civils pris par erreur pour des taliban, ou des miliciens engagés pour des raisons plutôt légitimes dans la résistance contre des forces étrangères. Pourtant, des commentateurs canadiens cherchent partout, sauf dans la présence des troupes canadiennes, une explication à la continuation de la guerre civile en Afghanistan. Keith Martin a été secrétaire parlementaire pour le ministre canadien de la Guerre de  à  et il est député libéral d’Esquimalt-Juan de Fuca. Selon lui, divers problèmes expliquent que l’Afghanistan soit en crise, le premier résidant dans le fait que les insurgés ont des bases à l’extérieur du pays. Cela signifie que « si ces influences extérieures [des insurgés, pas des forces canadiennes] ne sont pas endiguées, il y aura une guerre sans fin ». Martin identifie également l’opium comme un problème puisqu’il représente une manne financière pour les insurgés. Enfin, l’aide humanitaire est trop limitée et devrait être accrue . Il s’agit là effectivement de problèmes réels qui ne facilitent pas la résolution du conflit en cours. Cette analyse omet toutefois un problème de taille, soit la présence des forces canadiennes et des autres contingents occidentaux. On laisse entendre qu’ils participeraient de la solution,

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alors qu’ils participent du problème et alimentent la guerre civile. Bel exemple d’aveuglement volontaire a . * *

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Le jour de la manifestation contre la parade militaire approchait. Pour beaucoup d’activistes, moi y compris, la ville de Québec est associée aux grandes manifestations contre le Sommet des Amériques de . Lors de la Première Guerre mondiale, Québec a aussi été la scène d’une lutte acharnée d’un mouvement populaire contre la conscription et d’une répression brutale et meurtrière de ces contestataires. Cette grande guerre durait depuis près de quatre ans et il apparaissait pour plusieurs qu’il s’agissait d’une abominable boucherie, alors que les militaristes continuaient à souffler sur la flamme patriotique. Aux États-Unis, qui ne se lancèrent dans la guerre qu’en , des « parades de préparation » se tenaient dans plusieurs grandes villes, généralement organisées par des patrons et des associations patriotiques. À San Francisco, alors que des dizaines de milliers de personnes paradaient au son des fanfares, une bombe explosa, fauchant une dizaine de personnes. Deux chefs du mouvement ouvrier révolutionnaire furent arrêtés, rapidement jugés et pendus. Le gouvernement canadien avait retardé le recours à la conscription a. Dans la même perspective, l’AFP explique que les taliban – et non les forces étrangères – constituent le « principal facteur de déstabilisation de l’Afghanistan ».

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dans la mesure où l’affluence de volontaires pour la guerre ne se tarissait pas, aussi bien du côté des Canadiens anglais que du côté des Canadiens français. Quatre cent vingtquatre mille hommes avaient joint l’armée depuis , alors que la population totale du Canada était de  millions d’habitants. Le volontariat commença à montrer des signes d’essoufflement vers la fin de l’année , même si la guerre en Europe exigeait de plus en plus de sang pour bien huiler sa mécanique. Au printemps , le premier ministre Robert Borden participe à la Conférence impériale de Londres. Il y est soumis à une forte pression des impérialistes britanniques pour imposer la conscription au Canada et la rumeur commence à circuler que la conscription sera adoptée. En mai déjà, des manifestations contre la conscription ont lieu à Montréal et les vitres de bâtiments abritant deux journaux qui y sont favorables, La Patrie et La Presse, volent en éclats. À Québec, c’est une foule de   personnes qui se rassemble pour dénoncer l’éventuel recours à la conscription et les vitres des bâtiments du Chronicle et de L’Événement, deux autres journaux favorables à la conscription, volent à leur tour en éclats. Seul le quotidien Le Devoir, dirigé alors par Henri Bourassa, s’oppose avec ferveur à la conscription. Pour leur part, les sergents recruteurs se montrent depuis quelques mois plus agressifs et insultent les passants qui négligent de s’enrôler. En résultat, des militaires marchant

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dans Québec sont criblés de glaçons, cailloux et légumes avariés. De retour au pays, le premier ministre Borden dépose un projet de loi prévoyant la conscription, qui est approuvé par la Chambre des communes le  juillet, par  voix contre  . À Montréal, l’été est ponctué par des manifestations contre la conscription, la foule scandant des slogans hostiles au premier ministre et laissant parfois échapper un « Vive la révolution ! » En août, alors que la foule écoute des discours l’enjoignant à se doter de fusils pour résister, la police charge et tue un manifestant. À Shawinigan, plusieurs manifestations comptant environ  personnes ont lieu à l’automne . Une foule croise l’officier recruteur Léo van Borren, et menace de le lyncher. Il parvient à se sauver à la course, à la suite d’une bagarre tumultueuse, et envoie un télégramme au Major Légaré stipulant que c’est l’« anarchie » à Shawinigan . À Sherbrooke, la foule saccage des bureaux d’avocats partisans de la conscription. Une résidence du propriétaire du Montreal Star, un journal qui prône la conscription, est dynamité à Cartierville par un groupe clandestin (infiltré par la police). Cette opposition agitée à la conscription s’abreuvait à plusieurs sources. Premièrement, un refus pur et simple d’être forcé d’aller à la guerre, car comme le rappelle avec ironie l’anarchiste Alexander Berkman, la conscription est un processus coercitif par lequel « des hommes libres font la guerre contre leur volonté ». La fronde

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était également alimentée par la frustration contre un premier ministre qui avait promis en  de ne jamais avoir recours à la conscription, doublée d’une colère contre un gouvernement fédéral qui ne respectait pas l’opposition canadienne-française à l’idée de conscription. À cela s’ajoutait le mécontentement contre une armée qui discriminait en faveur des anglophones au détriment des francophones : des insultes étaient régulièrement adressées par les Canadiens anglais aux Canadiens français, qu’ils accusaient d’être des lâches. Au Québec, des chefs d’entreprise, des anglo-protestants et des catholiques anglophones tels que l’évêque Fallon, critiquaient également les Canadiens français pour leur manque d’ardeur militariste. Pour amadouer les mécontents, Borden annonce à l’automne  diverses dispositions qui se voulaient populaires : droit de vote à tous les militaires quel que soit leur sexe, ainsi qu’aux épouses, mères et sœurs des soldats. Les femmes n’avaient toujours pas le droit de voter à cette époque, et certaines s’offusquent de ce droit de vote restreint, accordé seulement à quelques-unes. Marie GérinLajoie écrit au premier ministre pour demander le droit de vote pour toutes les femmes « au même titre qu’aux hommes dans les élections fédérales, afin de reconnaître les immenses services qu’elles ont rendus pendant la guerre ». Elle déclare dans un autre de ses textes que « pendant qu’ils [les hommes] luttent là-bas pour le triomphe des principes démocratiques et pour délivrer les nations asservies,

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on enchaîne ici la liberté ». Toutes les femmes adultes obtiennent finalement le droit de voter et de se porter candidate aux élections fédérales a . Le Parti conservateur de Borden remporte les élections fédérales de décembre , mais seulement trois de ses candidats sont élus au Québec . La conscription est finalement imposée le er janvier . Au cours de l’hiver, le gouvernement fédéral engage des policiers – surnommés les spotters – spécialement chargés de chasser les nombreux conscrits insoumis passés dans la clandestinité. Le  mars , des spotters interpellent des jeunes hommes dans la salle de quilles du Cercle Frontenac situé sur la place Jacques-Cartier, en plein cœur du quartier Saint-Roch à Québec, et les conduisent au poste. La nouvelle court dans la ville et environ   personnes s’assemblent devant le poste de police rapidement criblé de projectiles divers. Les policiers parviennent à s’enfuir par une porte arrière, mais une foule maintenant grosse d’environ   personnes se lance à leur poursuite, en vain. Le lendemain soir, soit le Vendredi saint, la police est sur les dents, car plusieurs notables partisans de la conscription disent avoir reçu des menaces de mort. Une foule d’environ   personnes rassemblées dans le quartier Saint-Roch monte vers la haute-ville de Québec et attaque à coups de projectiles les immeubles du Chronicle a. Mais on retire le droit de vote aux Canadiens nés dans des pays ennemis et qui avaient obtenu leur citoyenneté canadienne après .

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et de L’Événement. La foule, qui compte maintenant environ   personnes, dont beaucoup de femmes, poursuit sa marche jusqu’à l’Auditorium (aujourd’hui le Capitole) au premier étage duquel sont situés les bureaux de l’armée et les dossiers des appelés. Quelques policiers sont postés en faction, mais ne posent aucun geste pour empêcher la foule immense de forcer les portes, d’entrer dans le bâtiment, de monter à l’étage et de lancer les documents militaires par les fenêtres, puis de quitter les lieux après y avoir déclenché un incendie. Les boyaux d’arrosage des pompiers arrivés sur place sont lacérés à coups de couteau. Lors d’une enquête à la suite de ces événements, le major Barclay demande à Émile Trudel, chef de la police de Québec, pourquoi il n’a pas ordonné à ses hommes de tirer sur la foule puisque « vous avez le droit de tirer simplement pour sauver la propriété. [. . .] Pourquoi avoir choisi de protéger des vies plutôt qu’une propriété ? » Le chef de police répond : « Parce qu’on peut rebâtir une propriété. Vous ne pouvez pas rebâtir une personne . » Vers  h, une foule à présent forte de   personnes se heurte à des militaires, baïonnette au fusil. Devant cette menace, la foule décide de se disperser. Le  mars, les rapports se crispent entre les autorités militaires cantonnées à Québec et le maire de la ville. L’armée prend le contrôle de la situation et demande au premier ministre Borden d’envoyer en renfort des unités militaires d’Ontario et de Nouvelle-Écosse qui ne risquent

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pas de sympathiser avec la population puisque les officiers et les soldats ne parlent pas français. C’est le major-général François-Louis Lessard, en poste à Halifax, qui reçoit le commandement de cette troupe. Lessard est habitué à mater des mouvements populaires, puisqu’il a participé à la répression d’ouvriers en grève à Québec en , à l’opération militaire contre le soulèvement métis dans les prairies en  et aux combats en Afrique du Sud en - au sein du Royal Canadian Dragoons. En cette soirée du Vendredi saint, une foule s’est à nouveau formée dans la basse-ville pour ensuite monter en haute-ville et s’arrêter en face du Manège militaire, sur la Grande-Allée. L’ambiance est festive et plusieurs enfants sont présents. La cavalerie charge : plusieurs manifestants sont blessés alors que d’autres ripostent en lançant des projectiles contre les soldats. Face à un tel déploiement militaire, un passant anglais s’exclame, offusqué : « [S]ommesnous en Prusse, qu’on ne peut pas sortir dans les rues ? » La cavalerie chasse pendant des heures la foule dans les rues avoisinant la Grande-Allée et sur la rue Saint-Jean.  mars , journée de Pâques. Les églises sont bondées. Le cardinal de la ville de Québec, monseigneur Bégin, dénonce les troubles populaires et appelle au calme. Des curés de paroisse, dont celui de l’église Saint-Jean-Baptiste, lisent la lettre pastorale du cardinal, mais la commentent en déplorant le zèle des spotters qu’ils accusent d’avoir provoqué les désordres. Dans l’après-midi, une confrontation

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se produit à nouveau entre une foule de   personnes et des militaires qui ouvrent le feu, blessant deux hommes et une fillette. Des délateurs envoient des lettres aux autorités dans lesquelles ils prétendent identifier les leaders de l’agitation populaire. Le vice-président de la Laurentian Power, une entreprise d’électricité de la Gaspésie, écrit quant à lui directement au premier ministre Borden pour mettre en cause Le Devoir. Il demande « quand l’on va sévir contre ce journal qui prêche à pleines colonnes la sédition et la trahison » et précise qu’il a interdit cette publication dans sa maison. Il conclut en proposant ni plus ni moins la suppression de « cet immonde journal ». L’officier François-Louis Lessard et   soldats envoyés en renfort débarquent à Québec dans la journée. Craignant une autre émeute, le lieutenant-colonel Harold Machin négocie avec un orateur populaire de la ville de Québec, l’avocat Armand Lavergne, en lui promettant de retirer les spotters et les soldats des rues de la ville en échange d’un appel au calme de sa part. L’avocat accepte, rejoint un rassemblement populaire à la place Jacques-Cartier et calme une foule de   personnes en lui présentant les promesses de l’officier Machin. Le er avril, l’armée se déploie dans les rues dès le matin. La journée est ponctuée de turbulences. À l’avocat Lavergne qui court reprocher aux officiers d’avoir trahit l’entente de la veille, le général Joseph Landry répond : « J’ai la force et je m’en sers. Je vais disperser tout

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rassemblement . » La cavalerie charge de nouveau la place Jacques-Cartier. D’autres accrochages ont lieu dans le quartier Saint-Sauveur. En soirée, un brouillard épais tombe sur la ville. Vers  heures, des régiments sortent de la citadelle, accompagnés d’équipes maniant des mitrailleuses, et descendent vers la basse-ville par la côte d’Abraham. Les militaires repoussent de petits rassemblements qui commencent à se former, et vident les salles de quilles et de billard de la place Saint-Jacques, ainsi que le Club national. La cavalerie chargea, sabre à la main, pour être reçue par une pluie de projectiles. Il est difficile de distinguer la foule manifestante des passantes et passants qui circulent. Les uns et les autres s’engueulent, les soldats traitant – en anglais – les gens de « bâtards » et se faisant répondre « Parlez français ! » Le gros de la foule est assemblé dans le quartier Saint-Sauveur et continue à cribler les soldats de glaçons et de cailloux. Au coin des rues Bagot, Saint-Joseph et Saint-Vallier, à portée de tir d’une foule assemblée, un officier ordonne – en anglais – la dispersion. La foule ne bouge pas. Soit qu’elle n’a rien compris de l’ordre de dispersion, soit qu’elle veuille continuer à fronder. L’officier ordonne d’ouvrir le feu et un homme est mortellement atteint. D’autres salves sont tirées dans le brouillard. Des lignes de soldats retentissent des cris, toujours en anglais : « Venez, Français fils de putes ! On va vous trimmer ! » ; « Rentrez chez vous, Français suceurs de queues et lécheurs de chattes ! » Puis ce sont les mitrailleuses

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qui entrent en scène. Une première salve est tirée, d’environ  balles. Des portes et des fenêtres de maisons sont atteintes. Un autre homme est touché à mort. À la fin de la soirée, il y a environ  blessés et  morts, frappés par des balles explosives, selon le coroner.  arrestations ont lieu au cours de la nuit. Le mouvement populaire est d’autant mieux cassé que dès le lendemain, environ   soldats sont déployés dans les rues. La Loi des mesures de guerre est proclamée pour la ville de Québec le  avril, un tribunal militaire est institué. Les autorités procèdent à des perquisitions et à  arrestations pendant le mois d’avril. Aucun soldat ne sera inculpé et les proches des victimes ne seront jamais indemnisés . * *

*

Près de  ans après la crise de la conscription, le e régiment se proposait de parader dans les rues de la ville de Québec, le vendredi  juin . Je suis arrivé à Québec la veille vers midi. J’ai rejoint des membres de la coalition et des sympathisantes et sympathisants qui préparaient de la nourriture pour accueillir et sustenter la foule tant attendue le lendemain. L’opération cuisine avait lieu dans la cour d’une coopérative d’habitation dans la basse-ville de Québec. Des militants avaient visité les commerces d’alimentation pour récupérer des fruits et légumes qui, encore beaux et bons, étaient destinés par les lois du

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marché à finir à la poubelle. Il y avait là une dizaine de personnes et pendant tout l’après-midi, des gens partaient et d’autres arrivaient, pour aider aux préparatifs. À Montréal le même soir, environ   militaires de Valcartier assistaient à un match de l’équipe de football de Montréal, les Alouettes. Cette activité, bien planifiée par les experts en relations publiques de l’armée, s’inscrivait dans la continuité de la présence de représentants de l’armée à Montréal : au Grand Prix Champ Car en août , au Marathon international de Montréal en septembre  et même à la Fête des neiges à l’hiver . Au printemps , l’armée avait aussi installé dans le parc Lafontaine de Montréal des Jeeps et des chars d’assaut que les enfants escaladaient joyeusement, pendant que des militaires encourageaient les passants à joindre l’armée canadienne. Le chef d’état-major Rick Hillier avait d’ailleurs souligné qu’il s’agissait là d’une campagne de relations publiques qui portait fruit. « Nous profitons de chaque occasion pour mettre les Forces canadiennes en évidence », se félicitait-il, ajoutant que « [n]ous avons transporté la Coupe Grey des locaux du Winnipeg International jusqu’au stade dans un des hélicoptères Griffin du e Escadron de Valcartier ». [N]ous avons pu stimuler [avec de telles opérations de séduction] l’appui de la population d’une façon que nous n’aurions jamais imaginée, même si ce n’était qu’un aspect de notre

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stratégie de mobilisation ; cela nous a permis d’obtenir ces recrues, ainsi qu’une partie de l’investissement et certaines des décisions politiques dont nous avons besoin. Mais, surtout, je pense qu’elle a sensibilisé les Canadiens [. . .] à la richesse nationale que représentent ces hommes et ces femmes en uniforme . Comme l’indiquait fort à propos Raymond Legault, du Collectif Échec à la guerre : [T]out ce racolage n’apporte aucune lumière sur les véritables enjeux de l’intervention militaire canadienne en Afghanistan, qu’on cherche à nous faire avaler par simple association, en détournant le capital de sympathie dont jouissent les vedettes sportives et la convivialité des activités pour toute la famille. Le public est ainsi pris en otage, se retrouvant de facto associé à un scénario d’appui à la guerre . À Québec, une fois la nourriture préparée pour le lendemain, des bouteilles de bière ont été débouchées et nous avons discuté pendant quelques heures. J’observais ces activistes, certains proches des syndicats, d’autres membres d’organisations anarchistes ou œuvrant dans le milieu communautaire ou le réseau féministe. Toute la journée, le groupe avait fonctionné sans chef, comme le

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proposent l’anarchisme et le féminisme radical. Les tâches avaient été accomplies et nous étions prêts. « Ah ! Je déteste donner des ordres : fais ce que tu vois qu’il y a à faire ! » avait répondu pendant l’après-midi une militante à quelqu’un qui lui demandait ce qu’il devait faire. Quelle différence d’avec l’armée ! J’ai pensé, une fois de plus, aux étudiantes et aux étudiants de mes cours de science politique. Leur occupation consiste à lire des traités de science politique et de sociologie, à effectuer des recherches et à produire des analyses sur la politique et sur le pouvoir. Année après année, lors des séances où j’aborde la question de l’anarchie ou de la démocratie directe, des mains se lèvent et on m’explique : « Mais monsieur, c’est impossible ! S’il n’y a pas de chef, rien ne peut fonctionner. De toute façon, il y aura toujours un chef qui va émerger. C’est la nature humaine ! » Pour ces étudiantes et ces étudiants, l’armée ou l’État semblent des institutions conformes à la nature humaine. L’armée va de soi, alors que l’anarchie est généralement inconcevable, hors de l’imaginable. L’anarchie n’est certes pas un système parfait. D’ailleurs, aucun système politique ne peut atteindre la perfection et s’élever à la hauteur de ses principes déclarés. Pour la simple raison que chaque communauté humaine compte certaines contradictions et que l’humain est un être imparfait. Je n’ai pas été très actif dans la Coalition Guerre à la guerre et je ne peux témoigner de toutes les dynamiques qui en ont découlé. Il y a certainement eu des personnes y exer-

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çant plus d’influence que d’autres. Certaines se sont senties exclues injustement parce qu’elles étaient déconsidérées en tant que nouvelles arrivées dans le milieu, ou en tant que femmes. Il y a certainement eu des frictions dans les communications, des personnes qui se sont retrouvées avec un excédent de tâches à accomplir et d’autres monopolisant des responsabilités plus prestigieuses. Il y aura toujours des inégalités de pouvoir informel ou d’influence, que ce soit en anarchie ou dans d’autres systèmes politiques. Dans un régime parlementaire et dans l’armée, il existe à la fois un pouvoir formel (des chefs, des sous-chefs et des subordonnés), des pouvoirs informels et des jeux d’influence. C’est pour cette raison que des personnes y sont déconsidérées là aussi en tant que nouvelles arrivées dans le milieu, ou en tant que femmes. Cette journée passée avec ces activistes, à les voir fonctionner et à les écouter délibérer, m’a rappelé la sagesse qu’apporte le militantisme. Depuis la fameuse bataille de Seattle en , et même avant, combien de mobilisations ont été organisées par des réseaux décentralisés, sans chef ni sous-chef ? Une idée de mobilisation est lancée et circule, une assemblée est convoquée, des comités se forment, un site Internet apparaît, un peu d’argent est amassé, des autobus sont loués, de la nourriture est préparée et un jour, vous vous retrouvez des centaines ou des milliers à manifester. Ces activistes, toujours volontaires ou très très mal payé-e-s, ont aidé des milliers de personnes à se déplacer,

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à être hébergées et nourries, puis à manifester et résister aux assauts des policiers. Ces activistes ont aussi lancé des journaux, organisé des spectacles de musique pour lever de maigres fonds, imprimé et collé des milliers d’affiches, mis sur pied des comités juridiques, des centres de convergence, des centres de médias alternatifs et des centres de premiers soins. Tout cela dans un contexte de provocation et de répression policière et tout en étant dénigrés systématiquement par les médias et dépeints comme des individus irrationnels, sans motivation politique et uniquement animés par une pulsion destructrice. J’espérais pour le lendemain des milliers de personnes. J’ai été déçu. Je m’attendais à ce que nous soyons vertement pris à parti par les médias. . . Je n’ai pas été déçu. * *

*

Vendredi  juin, ville de Québec. À mon réveil, je me précipite pour acheter les journaux. Un observateur objectif aurait pu s’attendre à ce que les médias critiquent la parade militaire comme une vulgaire opération de propagande militariste. Après tout, les médias avaient traité deux jours auparavant et de façon critique d’une vidéo diffusée sur Internet qui montrait «  talibans lors d’une cérémonie marquant la fin de la formation de recrues terroristes » écoutant un commandant leur dire : « Ces Américains, Canadiens, Allemands et Britanniques viennent de loin

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pour occuper l’Afghanistan, pourquoi n’irions-nous pas chez eux ? » Les services de renseignements des États-Unis avaient identifié cette vidéo comme « un autre exemple de la propagande agressive et efficace » des taliban. Pour Marc André Boivin, il s’agissait « d’une propagande simple et directe ». Au sujet de la propagande agressive, efficace, simple et directe de l’armée canadienne, peu ou pas de critique ni d’analyse négative dans les médias en cette journée du  juin, si ce n’est dans un éditorial de Marie-Andrée Chouinard dans Le Devoir. Dans les semaines qui ont précédé la parade, quelques articles avaient traité explicitement d’« une vaste offensive de relations publiques », dont des « cérémonies de départ, des échanges de drapeaux avec une dizaine de villes, des barbecues familiaux, un grand rassemblement, une marche et une forte présence au match des Alouettes de Montréal ». Un des chargés des relations publiques de l’armée canadienne avait même expliqué candidement que l’objectif de toute cette mise en scène était de « demander le soutien de la population » et d’« expliquer que la mission en Afghanistan est noble ». En bref, l’armée faisait de la politique ou, plus précisément, de la propagande a . En ce matin du  juillet, plusieurs manchettes de journaux proposaient une photo d’un militaire donnant un coup de pied dans un ballon de football. a. Ce qui provoqua quelques critiques dans la section du courrier des lecteurs des journaux .

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La stratégie de propagande de l’armée avait fonctionné : les médias avaient adoré les images de ces soldats assistant au match des Alouettes. Plus significatifs, mais tout aussi prévisibles, étaient les « éditoriaux préventifs » critiquant à l’avance la manifestation qui n’avait pas encore eu lieu. Le Devoir, La Presse et Le Soleil proposaient tous un éditorial affirmant à la fois qu’il est légitime de manifester contre la guerre, mais que c’est une très mauvaise idée de manifester alors que les militaires paradent, car ces derniers ont droit à notre respect. Mario Roy, de La Presse, se demandait : « N’est-ce pas auprès de l’État canadien qu’il faut protester ? [. . .] Or, les organisations pacifistes d’ici ciblent maintenant nos soldats et leurs familles. [. . .] Plaidons tout juste pour un peu de décence. Pour que, avant de partir risquer leur vie pour de vrai, les hommes et les femmes de Valcartier n’aient pas à subir, chez eux, l’assaut de pacifistes guerriers . » Des « pacifistes guerriers » ? Orwell est mis pieds par-dessus tête et voici que la paix, c’est la guerre ! Le lendemain de la manifestation et de la parade, le chroniqueur au Journal de Québec J. Jacques Samson écrivait, après avoir rappelé que les manifestantes et manifestants « ont choisi le mauvais moment, le mauvais endroit, et les mauvaises cibles », qu’il est « bien connu » qu’il « n’y a pas plus agressifs que des pacifistes patentés ». Jean-Marc Salvet, du Soleil, expliquait lui aussi dans son éditorial du  juin que le « droit de manifester ne souffre

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aucune discussion. Mais le lieu et l’heure choisis par les coalitions antiguerre posent problème. [. . .] Les lieux pour se faire entendre sont nombreux. Elles ont malheureusement choisi le pire, le plus controversé ». Salvet enfonçait le clou : « [L]a manifestation qu’ils tiendront est légitime, mais ne vise pas les bonnes personnes. Les hommes et les femmes du Royal e Régiment croient profondément en leur mission, bien qu’elle soit périlleuse. Eux et leurs familles ont droit au respect. » Salvet, sans doute fier de la liberté de presse dont prétendent jouir les médias en Occident, proposait de reprendre à son « compte les mots de la motion adoptée mercredi à l’Assemblée nationale. Elle souligne “le courage, l’abnégation et le sens du devoir des   soldats” ». Ces éditorialistes répétaient, en le modernisant quelque peu, le vieux cliché de la fierté patriotique et de l’admiration devant le courage viril des soldats. Lors de la Première Guerre mondiale, une affiche de propagande encourageait l’enrôlement dans le e bataillon canadien-français, « pour le roi, pour la patrie, pour l’humanité », de « purs canayens » qui seront « l’honneur et l’orgueil des Canadiens français ». Ce discours, en apparence archaïque, émerge à nouveau près d’un siècle plus tard dans ces éditoriaux et dans de nombreuses lettres de lectrices et lecteurs qui exprimaient leur sympathie et leur admiration pour les militaires et critiquaient le mouvement antiguerre au passage : Nous appuyons les soldats qui y vont [en Afghanistan] dans un but de paix [. . .]. C’est

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déjà terrible pour ces soldats de partir dans ces conditions, mais si, en plus, ils ont leur population contre eux, alors, dans quel état psychologique partiront-ils ? La manifestation risque d’affaiblir leur moral et leur force [. . .]. Foutez-leur la paix. La paix ils en ont besoin avant de partir et de risquer leur vie . Un autre prétend que « le travail de ces soldats [. . .] est un noble et grand défi. [. . .] Bonne chance à nos courageux soldats ». Un autre, encore : « Nous pouvons porter une très haute estime à ces jeunes filles et garçons, porteurs de liberté et défenseurs de l’État de droit au détriment du terrorisme (ne vous y trompez pas, je ne suis pas endoctriné), qui s’engagent ainsi [. . .] : soyons reconnaissant envers eux pour cet immense sacrifice . » La Coalition avait aussi reçu par son site Internet des dizaines de messages d’épouses de militaires en partance pour l’Afghanistan et qui critiquaient le choix militant de « défier le défilé ». L’une d’elles nous sermonnait durement : « Votre Coalition Guerre à la guerre est la chose la plus stupide que j’ai jamais vue. Je suis conjointe de militaire et j’appuie à  % la mission que nos hommes mènent là-bas. Le départ de nos militaires est déjà suffisamment difficile sans que vous n’alliez faire votre manifestation [. . .]. [F]aites-la ailleurs votre manifestation. » Une autre s’offusquait que notre manifestation allait « gâcher les belles images de mon homme fier de lui » et qu’il nous fallait

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« penser à toutes les personnes que ce jour-là vous allez blesser. Pensez-vous que ce que vous faites n’est pas une forme de guerre ? » Un citoyen responsable nous expliquait pour sa part que « c’est parce que nos braves soldats canadiens se sont battus dans le monde pour la démocratie » que les activistes organisant la manifestation ont « le droit de diffuser » un « baratin [. . .] caractéristique des lâches brigands gauchistes [. . .]. Je vais continuer à vous traiter et à vous désigner comme des idiots aussi longtemps que vous agirez comme des idiots [. . .]. Vous êtes tous de vrais traîtres lâches et vous ne méritez pas de vivre dans le même pays que ces soldats que vous traitez de criminels de guerre ». Les politiciens se sont eux aussi relayés pour exprimer leur admiration pour les militaires. « On doit respecter tous ceux et celles qui portent les couleurs du Canada dans les situations de combat », affirma Jack Layton, le chef du NPD et la voix de la gauche à la Chambre des communes. Pour Stéphane Dion, chef du Parti libéral, il faut « faire une distinction claire entre l’appui à la mission et l’appui aux troupes. Appuyer les troupes, c’est manifester notre solidarité pour ces jeunes gens de chez nous qui vont risquer leur vie. C’est montrer notre admiration pour leur courage et leur sens de l’honneur. [. . .] On peut très bien appuyer les troupes et être contre la mission canadienne de combat dans le sud de l’Afghanistan ». Le premier ministre du Canada, Stephen Harper, se montrait pour sa part plus affirmatif : « Je ne veux pas envoyer des gens en mission en

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sachant que l’opposition va dénigrer le dangereux travail qu’ils font sur le terrain . » Enfin, les militaires n’hésitaient pas à s’ingérer dans le débat politique, même s’ils s’en défendaient. Le caporalchef André Laberge, par exemple, déclarait qu’« [i]ls ont le droit de manifester, mais le faire devant nous, je pense que ça ne donne rien, parce que ce n’est pas nous qui pouvons décider de ne pas aller en Afghanistan, ça se décide au-dessus de nous », donnant une leçon de responsabilité politique aux activistes tout en se déresponsabilisant luimême de ses actions futures en Afghanistan. Marie-Andrée Chouinard, du Devoir, ouvrait son éditorial du  juin en exprimant un peu plus de distance face aux autorités politiques et militaires, affirmant que « l’opération de charme des Forces armées canadiennes pour rallier à sa cause une population réticente est rebutante ». Elle évoquait même une « forme de propagande ». D’ailleurs, selon Robert Bernier, spécialiste de marketing politique à l’École nationale d’administration publique, la parade militaire « est une opération de relations publiques, c’est certain ». Serait-il alors possible que des citoyennes et des citoyens puissent légitimement tenter de perturber le spectacle de la parade militaire dans les rues de Québec, pour miner l’effort de propagande de l’armée ? Non. L’éditorialiste du Devoir, le seul quotidien indépendant du Québec, ne disait rien d’autre à ce sujet que ses concurrents La Presse et Le Soleil : « En décidant de “confronter” l’armée cana-

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dienne qui paradera à Québec ce soir, la Coalition Guerre à la guerre n’attaque pas la bonne cible et prêche drôlement par l’exemple pour un groupe pacifiste. . . [. . .] [C]e message doit être relayé au gouvernement, qui porte l’odieux de cette présence, plutôt qu’à ces jeunes gens qui font leur travail avec honneur et courage . » Les éditorialistes des trois plus grands quotidiens du Québec ne faisaient, somme toute, qu’emboîter le pas de la parade militaire dans le sillon des politiciens, reprenant au besoin les mots prononcés à l’Assemblée nationale et paraphrasant les dires des militaires eux-mêmes, tout en conspuant les activistes et en leur donnant des conseils stratégiques : soyez contre la guerre soit, mais discrètement. Ne faites pas de bruit et, surtout, sachez honorer le courage des soldats qui ne font que leur devoir. Ces éditoriaux révélaient pourtant, à leur corps défendant, que les activistes avaient choisi la bonne stratégie ! Avant même le début de la manifestation, la coalition avait eu à répondre en deux semaines à des dizaines d’entrevues et trois quotidiens lui consacraient un éditorial le jour de son déroulement. Voilà une stratégie ayant une belle résonance médiatique. Quel média aurait accordé autant de visibilité à la contestation de la guerre si les activistes avaient retenu un autre lieu et une autre heure pour se faire voir et entendre ? Ces éditorialistes, qui ont le privilège de pouvoir – et sont payés pour – s’exprimer dans un quotidien diffusé à des milliers d’exemplaires, ne semblaient pas comprendre

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l’importance de prendre la rue pour les sans-voix. Prendre la rue, manifester, c’est précisément un bon moyen pour celles et ceux qui n’ont pas un accès direct aux médias et aux politiciens de se faire voir et entendre. Les études universitaires sur les mouvements sociaux et les manifestations confirment les unes après les autres qu’une manifestation a plus de chance d’être couverte par les médias et d’avoir de l’écho auprès de l’opinion publique si elle a un effet, même minimal, de perturbation de la loi et de l’ordre. Dans aucun éditorial il n’y eut de salut respectueux envers l’honneur et le courage des activistes antiguerre qui font leur devoir, soit, minimalement, chercher à perturber l’œuvre de propagande de l’armée. Aucun éditorial n’a évoqué que parmi ces militaires qui allaient parader se trouvaient des hommes et quelques femmes qui deviendraient bientôt des assassins. L’homme de lettres russe Léon Tolstoï écrivait au sujet des parades militaires, en  : La foule est si hypnotisée qu’elle voit ce qui se déroule sous ses yeux mais n’en comprend pas la signification. [. . .] [L]es gens voient les prises d’arme, les parades et les manœuvres que les gouvernants organisent [. . .] et le peuple se rassemble pour voir leurs propres frères, vêtus de manière éclatante dans des uniformes d’idiots, être transformés en machines au son d’un tambour et d’une trompette, tous au cri d’un seul homme, effectuant tous le

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même mouvement au même moment ; mais la foule ne comprend pas ce que cela signifie. Mais le sens de cet entraînement est pourtant très clair et simple ; ce n’est rien d’autre qu’un entraînement à tuer. Tolstoï insistait, encourageant au réalisme plutôt qu’à l’idéalisme naïf qui nous fait penser que les militaires sont autre chose que des assassins en puissance : « Il est nécessaire que les gens comprennent les choses comme elles sont, qu’on les nomme par leurs véritables noms, et qu’on sache qu’une armée est un instrument pour tuer . » Non seulement les militaires tuent, mais certains aiment tuer. « Pour moi, c’est la cerise », admettait candidement un militaire canadien à l’automne , ajoutant : « Je ne veux pas passer pour un tueur, mais c’est mon métier . » Or, en cette journée du  juin , il apparaissait que presque tout le monde voyait marcher dans les rues de Québec des gens honorables et dont il fallait être fier et respectueux, et non une machine de destruction et de mort avançant d’un pas rythmé comme un grand robot. Quant aux politiciens à qui les activistes auraient dû, selon les éditorialistes et les militaires eux-mêmes, s’adresser directement, ils étaient nombreux à participer aux festivités organisées par l’armée. Certes, le chef du Bloc québécois Gilles Duceppe avait déclaré « qu’il y a là un exercice de propagande conservatrice. On ne s’associera pas à ça ». Mais le premier ministre Stephen Harper avait délégué son

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ministre de la Guerre, Gordon O’Connor, accompagné de la ministre responsable de l’ACDI, Josée Verner. Le Parti libéral du Canada était représenté par son chef, Stéphane Dion, accompagné du député Denis Coderre, porte-parole libéral en matière de guerre. L’ex-général et sénateur Roméo Dallaire était également présent. Enfin, le premier ministre du Québec Jean Charest a prononcé un discours devant les militaires, citant même des extraits de la lettre de ma sœur, et il était accompagné par les ministres Philippe Couillard et Christine St-Pierre, qui avait versé quelques larmes d’émotion lorsqu’elle était journaliste pour RadioCanada en suppliant les militaires canadiens de ne pas abandonner leur mission en Afghanistan. Aucun éditorial ne déplorait que les politiciens eux-mêmes participent aux festivités militaristes et cumulent ainsi du capital politique à bon compte sur le dos des militaires. Mais puisque les politiciens étaient présents en si grand nombre à la parade, les activistes s’adressaient donc aussi aux autorités politiques, comme l’exigeaient leurs détracteurs. Justifiant pour sa part le choix des activistes, le porteparole de la coalition Québec pour la paix Sacha Calixte expliquait que « [l]e défilé n’aurait jamais dû avoir lieu. Ce n’est pas une façon, dans un sujet aussi important, avec des implications aussi profondes que l’entrée en guerre d’un pays, de tenir un débat démocratique sain ». Pour le manifestant Nicolas Lefebvre Legault, la manifestation aura permis « une polarisation de notre société consensuelle » en

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démontrant qu’il « n’y a pas d’unanimité » au sujet de la guerre. Il ajoute que « les soldats me semblent une cible tout à fait légitime. S’il est vrai qu’ils ne choisissent pas les missions de l’Armée canadienne, ils ont quand même choisi de s’enrôler ! À ce que je sache, il n’y a pas de conscription et les gens qui portent l’uniforme ont choisi en toute connaissance de cause le métier de militaire. Par ailleurs, y a-t-il meilleurs symbole du militarisme et de la guerre que les soldats ? » Quelques semaines plus tard, alors que plusieurs s’offusquaient encore du manque de respect aux militaires de la part des critiques de la guerre, Maryse Azzaria indiquait, dans une lettre au Devoir :

[J’ai] de la difficulté à comprendre qu’on puisse « soutenir les troupes sans appuyer la mission » [. . .] Pour moi, il est évident qu’on ne peut être contre la mission et en même temps pour son exécution. Et ce n’est pas manquer de respect envers les militaires que de ne pas les encourager dans les offensives militaires en territoire afghan. Ce n’est pas leur manquer de respect que de leur dire que les opérations militaires ne sont dans l’intérêt ni de la population afghane ni de la population canadienne. Ce n’est pas leur manquer de respect, au contraire, c’est faire

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appel à leur intelligence et à leur sens des responsabilités . Enfin, si beaucoup d’encre et de salive ont été dépensées à critiquer le manque de respect aux militaires du Canada, personne dans les médias n’a souligné que les festivités militaires se déroulaient quelques heures après que la coalition militaire occidentale en Afghanistan reconnaissait avoir tué plus de  civils dans le bombardement d’un village. Il aurait sans doute été respectueux à l’égard des familles des victimes afghanes que l’armée canadienne annule sa fête familiale et sa parade militaire. Mais aucun commentateur ne s’est offusqué de ce manque de goût, si ce n’est quelques activistes qui manifestèrent avec des chandails sur lesquels était tracé à la peinture rouge : « Aujoud’hui,  morts de plus ! » * *

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La condamnation du mouvement contre la guerre pour son agressivité et sa violence était d’autant plus étrange qu’il était caractérisé par une absence presque totale de toute action de perturbation, se limitant à organiser des marches dans les rues et des conférences proposant une analyse critique de la guerre. Le militantisme radical en Amérique du Nord, surtout depuis la Bataille de Seattle en  et les manifestations contre le Sommet des Amériques à Québec en avril , avait pratiqué l’action directe, y compris la

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confrontation sporadique avec les policiers et la destruction de certains symboles du capitalisme, comme la vitrine d’une banque ou d’un McDonald’s. Le mouvement qui se mobilisait contre la guerre, soit l’activité humaine la plus violente et destructrice qui soit, était resté dans le symbolique, à quelques exceptions près, dont la journée d’actions de perturbation à San Francisco au premier jour de l’offensive contre l’Irak en mars . Comment penser contrer un vempire en restant ainsi cantonné dans des actions symboliques ? Si l’on en croit la légende des vampires, il n’y a d’autres solutions que de lui planter un pieu dans le cœur pour l’empêcher de nuire. Ou, peut-être peut-on lui limer les dents ? Mais je n’ai certainement pas entendu parler, dans cette légende, de gens qui croyaient sincèrement convaincre un vampire de cesser de tuer en lui adressant une pétition ou en organisant une vigile aux chandelles ou une manifestation avec bannières et pancartes devant son donjon. Un intellectuel et activiste radical, Ward Churchill, a signé un petit livre il y a quelques années au titre provocateur : Le pacifisme comme pathologie : réflexions sur le rôle de la lutte armée en Amérique du Nord  . Ward Churchill se déclare en faveur d’un monde où règne la paix, l’harmonie et l’entraîde. Il déplore tout de même que le mouvement contre la guerre en Amérique du Nord soit composé presque exclusivement d’individus qui ont la certitude d’être purement justes parce que non violents,

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au contraire de l’État qui serait immoral parce qu’il est violent. Churchill rappelle les quelques milliers de Juifs qui ont décidé de prendre les armes pour résister aux nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale et demande si l’on peut sérieusement en conclure qu’ils étaient aussi dégénérés moralement que les nazis qu’ils combattaient, simplement parce qu’ils avaient choisi eux aussi d’être violents, soit de se battre les armes à la main a . Si la violence est en principe moins valable que la non-violence, toute violence n’est pas équivalente en termes éthiques. « Le principe de légitime défense n’est pas mystérieux : quand une personne est l’objet d’une agression, c’est le prédateur, et non la victime, qui dicte les règles de l’engagement » et la personne qui se défend, même par la violence, reste moins immorale que celle qui l’agresse. La violence mesurée des uns peut être relativement justifiable face à la violence démesurée des autres. Pour Ward Churchill, la posture pacifiste qui permet d’adopter une attitude en apparence progressiste, mais sans prendre aucun risque, est politiquement nulle car elle n’affecte en rien la dynamique d’une guerre dans laquelle meurent des personnes par milliers ou par millions. Le pacifisme nord-américain, selon Churchill, reste donc trop a. À l’époque du mouvement des droits civiques pour la communauté afro-américaine aux États-Unis, un juge déplore qu’une simple manifestation ait été trop bruyante, alors que les Juifs, sous les nazis, ont été « brûlés dans des fours crématoires, et ils sont restés dignes jusqu’au bout. Jamais ils ne se sont laissés aller à des manifestations ».

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souvent cantonné dans une « zone de confort », cherchant à se convaincre et à convaincre les autres que les tactiques non violentes sont moralement pures et irréprochables et qu’elles parviennent à influer sur le cours de la guerre. En bref, Churchill identifie une telle posture morale et politique à un état pathologique, les individus souffrant de mythomanie et de fausses perceptions quant à la réalité qui les entoure et à la portée de leurs propres actions. Cette tendance du pacifisme entretient une série de mythes historiques qui la confortent dans sa certitude d’être moralement supérieure. Par exemple, que Mahatma Gandhi et Martin Luther King soient parvenus par la nonviolence à vaincre le colonialisme britannique en Inde, pour l’un, et la ségrégation raciale aux États-Unis, pour l’autre. Ward Churchill rappelle pourtant que des groupes armés attaquaient des militaires britanniques et des policiers en Inde et que des dizaines d’émeutes ont enflammé des banlieues à majorité afro-américaines aux États-Unis. Il n’est pas certain que Gandhi et King auraient réussi à remporter leur combat à eux seuls et sans l’aide de ces activistes ayant recours à la force a . a. Le mythe d’un Gandhi victorieux seul par la non-violence a été repris par le chroniqueur Pierre Légaré dans une « critique préventive » à l’endroit des manifestations qui n’avaient pas encore eu lieu contre le Sommet de Montebello, lequel réunissait les chefs de gouvernement du Canada, des États-Unis et du Mexique et les représentants de dix entreprises de chaque pays : « C’est à cause de Gandhi que je ne serai pas avec vous autres [les manifestantes et manifestants]. Je n’y serai pas parce

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Le pacifisme pathologique entretient aussi le mythe historique que le mouvement contre la guerre du Vietnam, aux États-Unis, a joué un rôle important dans la décision de la Maison Blanche de mettre un terme à cette boucherie. Or, la guerre du Vietnam a pris fin en , soit plusieurs années après que le mouvement contre la guerre aux ÉtatsUnis ait atteint son apogée pour ensuite décliner rapidement au début des années . Par contre, le mouvement contre la guerre des soldats engagés au Vietnam prenait de l’ampleur mais ne se limitait pas à la non-violence. De plus en plus d’officiers étaient assassinés à la grenade. Dans le cas des régimes libéraux, les idées pacifistes peuvent avoir un effet sur l’électorat et faire craindre au parti au pouvoir d’être vaincu aux élections si la guerre tourne mal. Mais selon Ward Churchill, ce ne sont pas les pacifistes aux États-Unis qui ont forcé par leurs discours et leurs manifestations leur gouvernement à cesser les hostilités. Ce sont plutôt les miliciens Vietcong et les militaires de l’armée rouge du Vietnam du Nord qui ont tué tant de soldats des États-Unis qu’ils ont convaincu les décideurs et que vous utilisez la violence pour dénoncer la violence . » Comme si la violence des activistes pouvait se comparer qualitativement et quantativement à celle d’un George Bush II ? Au final, les activistes n’ont lancé que quelques bouteilles de plastique et des cailloux sur les policiers. Ceux-ci ont décoché  grenades lacrymogènes et de nombreuses balles de caoutchouc. Le lendemain éclatait un scandale : trois agents provocateurs de la Sûreté du Québec avaient été surpris encourageant des activistes à attaquer les policiers, et un des agents avait même une roche dans les mains.

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l’électorat des États-Unis que l’approche militaire était sans issue. Ward Churchill suggère que des activistes reprennent le concept du militant allemand Rudi Dutschke « de la longue marche à travers les institutions », soit de s’engager dans des réseaux officiels et d’y semer les graines de la sédition. Churchill propose aussi, dans une perspective radicale, que les activistes contre une guerre ne limitent pas leurs moyens d’action et acceptent de considérer un large éventail de tactiques, allant des pétitions aux attaques armées contre des installations et du personnel de l’État, de l’armée et du complexe militaro-industriel, en passant par les vigiles à la chandelle, les manifestations et des actions de désobéissance civile . Mais si le recours à la force par de nombreux éléments en lutte pour la liberté et l’égalité en Inde et aux ÉtatsUnis a eu une certaine efficacité politique, d’autres expériences ont été plus malheureuses. C’est le cas du Weather Underground et de Direct Action, deux groupes qui ont posé des bombes pour lutter contre la guerre, le premier aux États-Unis dans les années  et le second au Canada dans les années , mais dont les résultats ont été plutôt décevants, dans la mesure où ils ont eu peu d’impact sur le ralentissement de la machine militaire. Assurément, le mouvement contre la guerre mobilisé pour contester la propagande de l’armée entourant le départ du e régiment de Valcartier vers l’Afghanistan était

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loin d’un quelconque recours à la force, même minimale. Cela dit, la réflexion radicale de Ward Churchill révèle par comparaison à quel point sont exagérées les reproches d’agressivité et de violence décochés par ses détracteurs au mouvement contre la guerre d’aujourd’hui. Aussi bien lors des discussions formelles qu’informelles, les activistes de la Coalition Guerre à la guerre insistaient lourdement sur l’importance de respecter les simples soldats. Cela devenait presque une obsession qui laissait entendre que les simples soldats n’avaient pas d’autonomie de choix moral et que seuls les officiers supérieurs et les politiciens étaient responsables de la boucherie afghane. Plus le temps passait et plus je sentais qu’il n’était pas si nécessaire de « respecter » les simples soldats. Je me persuadais au contraire qu’il fallait leur dire à eux aussi que des citoyennes et des citoyens s’opposaient à leur départ et donc à leur choix de s’engager dans cette guerre en Afghanistan. Confronter directement les militaires, c’était aussi les prendre au sérieux, les respecter en tant qu’individus en principe dotés d’une conscience et d’une responsabilité éthique et politique. * *

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Le rassemblement pour la manifestation antiguerre du  juin  avait lieu à  heures dans le parc des Plaines d’Abraham. Au même moment, les militaires et les membres de leurs familles, en plus d’une belle brochette

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de politiciens, se trouvaient au Centre des congrès pour y écouter des discours complaisants. J’ai passé la journée au bar l’Agitée à recevoir avec d’autres les activistes débarquant de Montréal et d’ailleurs, à confectionner des pancartes, à participer à des réunions, à boire beaucoup de café et à fumer des cigarettes, pour gérer maladroitement l’anxiété montante. Je craignais par-dessus tout l’agressivité des policiers et d’éventuels contre-manifestants, puisque des radios populistes de la région de Québec avaient appelé leurs auditoire à former des chaînes humaines pour protéger les militaires des activistes antiguerre. Québec était connue comme un bastion de la droite conservatrice québécoise et la ville où le taux d’appui à la guerre était le plus élevé de la province, comme l’attestaient les nombreux autocollants « Supportons nos troupes/Support our troops » sur les voitures. Le Restaurant Kaboul, à Québec, a même décidé de changer de nom parce que les clients annulaient leur réservation dès qu’il y avait des soldats canadiens tués en Afghanistan. Le propriétaire, Ahmad Nasranee, recevait alors des coups de téléphone du type : « Vous avez tué trois soldats canadiens a ! »

a. Le propriétaire, dont le père a été abattu par les taliban devant ses yeux alors qu’il avait  ans, considère comme tant d’Afghanes et d’Afghans que la présence des soldats canadiens en Afghanistan est injustifiée, parce qu’ils aident à maintenir au pouvoir un gouvernement corrompu composé de criminels de guerre coupables de meurtres, de viols et de tortures ayant accédé au pouvoir en volant les élections . Plusieurs

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J’ai été quelque peu déçu quand je suis arrivé au lieu de départ de la manifestation. Des mois d’efforts de mobilisation, des sondages annonçant que plus de  % de la population au Québec se positionnait contre le guerre en Afghanistan ( % des hommes et  % des femmes ), et voilà que nous n’étions pas des milliers, mais seulement quelques centaines. Certes, le milieu de l’été n’est pas un moment propice aux grandes mobilisations : il est impossible d’activer le réseau étudiant, puisque les étudiantes et les étudiants sont en vacances ou au travail, tout comme plusieurs autres personnes. Des semaines de critiques virulentes sur les ondes des radios populistes contre la manifestation, en plus des « éditoriaux préventifs » des quotidiens parus en matinée, avaient aussi sans doute découragé plusieurs à se mobiliser. Peut-être enfin que certaines personnes opposées à la guerre réprouvaient notre choix de manifester au même lieu et en même temps que le défilé militaire. On retrouvait au sein de la foule des bannières et des banderoles de plusieurs organisations et groupes politiques : le parti Québec solidaire et des partis communistes, des organisations anarchistes comme la Fédération des anarcho-communistes du nord-est (NÉFAC) et des groupes antimilitaristes tel que Bloquez l’empire de Montréal. L’Unité théâtrale d’intervention loufoque (UTIL) était là, représentant par ses mises en scène l’absurdité de la guerre en Afghanistan s’opposent également à la présence militaire étrangère par la voix de communiqués et de poèmes .

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et l’obéissance aveugle des militaires. Après quelques discours, la foule s’est mise en marche. Toujours dans l’esprit de conscientiser la population, des activistes distribuaient aux passantes et passants des tracts et des journaux et scandaient des slogans. Par exemple, le tract du collectif de féministes radicales Les Sorcières s’inspirait de féministes afghanes pour expliquer que la situation générale des femmes en Afghanistan s’est détériorée depuis le début de la guerre. Comme prévu, la Coalition pour la paix ouvrait la marche et devait dans la mesure du possible éviter tout contact avec les policiers et les militaires, suivie par le cortège de la Coalition Guerre à la guerre qui devait éventuellement bifurquer pour tenter de rejoindre la parade militaire. La tension est montée d’un cran quand les deux cortèges se sont séparés et que la Coalition Guerre à la guerre a pris la direction du Centre des congrès et s’est retrouvée à quelques coins de rue derrière la parade des militaires. Le cortège a effectué des détours par les rues de Québec, cherchant à croiser la parade, pour se heurter à un barrage de policiers. Certains sympathisants de l’armée s’agitaient derrière le cordon des policiers, les encourageant à « gazer » les manifestants. La manifestation est enfin parvenue à rejoindre la parade et les centaines de badauds qui l’acclamaient. S’en est suivie une situation tout à fait surréaliste : les sympathisants de l’armée et ses critiques se retrouvant mêlés les uns aux autres, les fanions canadiens

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flottant au vent sous l’ombre des drapeaux rouges et noirs. Cette foule bigarrée encadrait   soldats en tenue de combat qui marchaient silencieusement dans la rue d’un pas martial. Qu’ont alors fait les pacifistes « agressifs » et « guerriers » ? À portée de main des soldats, ils se sont contentés de lancer divers slogans : « Désertez ! Refusez de servir de chair à canon ! », « Ne devenez pas des criminels de guerre ! », « Gardons les soldats ici, envoyons les politiciens là-bas ! », « Non à la guerre ! ». Les organisatrices et les organisateurs de la manifestation avaient d’ailleurs encouragé les activistes antiguerre à ne pas s’en prendre physiquement aux soldats et à leurs sympathisants. À la toute fin, le cri « Assassins ! Assassins ! » a fusé. Si ce n’était pas très gentil, il s’agissait tout de même de rappeler l’évidence, soit que plusieurs soldats paradant ce soir-là allaient devenir des assassins dans quelques semaines ou quelques mois en Afghanistan. Il faut savoir appeler un chat un chat. Les sympathisants des soldats argumentaient sur un tout autre registre, déclarant par exemple que « [c]’est ces soldats-là qui protègent notre liberté ici ! » Comme si les miliciens afghans avaient déjà vraiment menacé la liberté au Canada, comme si les élites occidentales n’avaient pas utilisé la « guerre au terrorisme » comme excuse pour limiter ici même les libertés individuelles. Les sympathisants des soldats reprenaient également des insultes peu subtiles entendues sur les ondes radiophoniques : « Vous ne com-

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prenez rien, rentrez chez vous ! », « Bande de fous, allez vous faire soigner ! », « Hippies ! », « Trouvez-vous un travail ! », « Lâches ! » Des manifestantes se sont fait traiter de « salopes » et quelques activistes au teint basané se sont fait dire de retourner dans « leur pays ». Enfin, des sympathisants militaristes ont agressé physiquement des activistes antiguerre en les bousculant plus ou moins rudement ou en leur décochant des coups de poing a . Quelques jours plus tard, nous apprenions que l’armée avait demandé à  militaires d’assister en civils à la parade. Ces soldats s’en sont-ils pris aux vrais civils ? Dans tous les cas, et contrairement à ce qu’avaient laissé entendre les éditorialistes, ce n’était pas du tout les antimilitaristes qui étaient les « plus agressifs ». La manifestation s’est terminée devant le Centre des congrès où les militaires s’étaient engouffrés après leur parade. Antimilitaristes et militaristes étaient encore faceà-face et débattaient plus ou moins rudement. J’ai vu des militants expliquer à des sympathisants que la guerre était injuste et se faire accuser d’être des adolescents attardés. On nous suggérait de déménager en Afghanistan si nous aimions les taliban, précisant que nous y serions décapités, ce qui serait au final un bon débarras pour l’humanité. Je me suis retrouvé dans cette foule à errer le regard vide, épuisé maintenant que la tension retombait, mais encore fébrile à cause de ce que je venais de vivre. Mes mains a. Les attaques à coups de poing sont confirmées par les médias .

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tremblaient et je cherchais à retrouver mon amoureuse, féministe militante des Sorcières que j’avais perdue de vue dans la cohue. Quand je l’ai finalement retrouvée, je me suis blotti dans ses bras, la tête contre son épaule, et j’ai sangloté pour évacuer l’anxiété, par émotion devant la belle détermination des activistes, par dégoût devant la bêtise violente des sympathisants des militaires, mais aussi parce que malgré mes efforts individuels, malgré cet effort collectif, ma sœur – que je n’avais pas vu parmi les   militaires en uniforme – allait partir en Afghanistan. En marchant avec mes amilitantes et amilitants vers le bar l’Agitée, j’ai retrouvé une certaine joie. Nous avons porté jusque tard dans la nuit plusieurs toasts parce qu’après réflexions, nous considérions que la manifestation avait dépassée nos espérances. Nous avions finalement pu dire directement à des soldats – nos concitoyens – que nous étions en désaccord avec l’entreprise à laquelle ils participaient. Peut-être avions nous semé les graines d’une future mutinerie, ou de quelques désertions ? Puis nous avions quelques peu gâché la mise en scène de l’armée, opposant à sa propagande militariste notre propagande antimilitariste. Il était permis d’espérer que la direction militaire des relations publiques hésiterait la prochaine fois à faire parader l’armée dans les rues d’une ville. Notre propre mise en scène militante, intitulée « Défions le défilé », avait su s’attirer l’attention des médias qui nous avaient accordé depuis quelques semaines des dizaines d’entrevues,

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nous permettant ainsi de diffuser nos idées et nos analyses. Dans un tout autre registre, nous avions démontré une fois de plus qu’une organisation égalitaire et sans chef pouvait fonctionner. Nous avions également créé un espace de rencontre entre divers réseaux, en particulier entre des militantes et militants de Montréal et de Québec. Peutêtre serait-il possible dans les mois et les années à venir de maintenir vivantes ces nouvelles alliances ? Et puis, n’avions nous pas à notre façon fait preuve d’un courage honorable en maîtrisant notre peur des policiers, des sympathisants agressifs de l’armée et des militaires eux-mêmes ? * *

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Les militaires du e régiment de Valcartier ne sont pas partis en Afghanistan tout de suite après la parade. On leur a d’abord octroyé quelques semaines de vacances, après plusieurs mois d’entraînement intensif. Puis, c’est par groupes de quelques centaines que l’armée les a envoyés à la guerre. Une forme particulière de propagande s’est intensifiée dans les jours précédant les premiers départs, soit la présentation des militaires sous leur jour le plus sympathique. Selon Robert Bernier, spécialiste de marketing politique à l’École nationale d’administration publique, « le meilleur message de propagande, c’est de montrer le côté humain de ces hommes et de ces femmes » qui participent dans les rangs de l’armée canadienne à la guerre en Afghanistan.

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Ainsi, le soldat Sylvain est un individu qui aime « rire », et Guy a un « sourire engageant » et il adore les « sports », dont « la course à pied, le vélo et le parachutisme ». Il faut dire que ces soldats ont de qui tenir, puisque le chef d’étatmajor Rick Hillier est lui aussi présenté comme un amateur de hockey et de jogging qui court en écoutant la musique pop de Abba et qui a un « humour contagieux ». On se rappellera d’ailleurs sa blague désopilante au sujet de son épouse qui parle tant qu’il ne pourrait placer un mot à la maison. Il a d’ailleurs d’autres blagues dans son répertoire. Soulignant qu’il est le seul garçon d’une famille comptant cinq filles, il explique : « [J]e dis souvent pour blaguer que je suis entré dans l’armée pour enfin porter des vêtements de gars ! » Ha ! Ha ! En plus d’informer le public sur le sourire et le sens de l’humour contagieux de « nos » soldats, les journalistes nous font également partager leurs confidences au sujet de leur famille et de leurs passions. Philippe est un « célibataire » dont le père sait qu’il sert « une noble cause ». Marie-Christine fait preuve d’un « rare appétit pour la découverte » et elle est une « adepte du théâtre de Victor Hugo », une « professionnelle en karaté » et une amatrice « de chasse, de pêche et de camping ». Dany, pour sa part, possède un catamaran sur lequel elle fera une croisière avec sa famille en revenant d’Afghanistan. Trina a « prénommé sa fille, Athena, le même nom que l’opération de l’armée

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canadienne menée à Kaboul en - a ». Pour elle, partir en Afghanistan, « c’est palpitant ». Une fois en Afghanistan, les militaires canadiens sont tout aussi sympathiques. Marie-Josée aime le triathlon, les sauts en bungee et le vol en deltaplane, mais se permet tout de même une des rares réflexions significatives qui a filtrée dans les médias : « est-on jamais vraiment prêt à tuer des gens ? » Même un journal étudiant comme le Montréal Campus de l’Université du Québec à Montréal propose ce type de présentation sirupeuse, voire obscène, qui n’a d’autre sens que de développer des liens de sympathie avec des tueurs d’État. L’article intitulé « Aux armes, étudiants ! » présentait deux étudiants en science politique, réservistes de l’armée canadienne, qui exprimaient leurs impressions sur leur service en Afghanistan, d’où ils revenaient enthousiastes. « J’ai fait ce que j’aime », explique François, qui envoyait à sa mère deux fleurs par semaine . Le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) diffusait pour sa part une brochure annonçant les programmes de subventions destinées aux universitaires pour  et , et dont la couverture était frappée de l’image d’une militaire en uniforme embrassant un bébé . a. Les journalistes canadiens ne manquent pas une occasion pour mentionner que les militaires ont des enfants et insistent souvent en précisant le sexe, l’âge et parfois le prénom des enfants (les articles sont de plus souvent accompagnés de photos où apparaissent les conjointes et enfants des militaires).

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Enfin, les militaires canadiens sont encore une fois dépeints comme des êtres sympathiques lorsque la mort les rattrape. Celui-là « chérissait sa famille – il avait deux enfants – et adorait le plein air » et celui-ci « était le type de gars qui pouvait faire rire tout le monde ». La mère d’un autre soldat mort en Afghanistan déclarera, pour sa part, que « Dieu a choisi de le prendre et d’en faire un ange . » En bref, l’armée canadienne est une organisation tout à fait exceptionnelle ne comptant que des gens exceptionnels a . Rien à voir avec tous les autres lieux de travail, dont l’Université où je travaille, par exemple, ou encore les organisations où je milite, et où l’on retrouve à tout le moins quelques individus peu souriants et sans grand sens de l’humour, qui n’ont pas l’esprit familial, n’aiment ni le plein air ni le sport et qui sont en conflit avec quelques collègues ou camarades. L’armée est une organisation où on vous apprend pourtant à tuer, mais avec le sourire et la bonne humeur, comme s’il s’agissait d’un sport ou d’une activité de plein air. Pour sa part, le vétéran soviétique de la guerre en Afghanistan, Nikolai Lanine, se rappelle aujourd’hui son ami Sergi, un ancien camarade mort en Afghanistan : « Sergi participait à quelque chose de très a. Pour l’instant, les témoignages transmis par les médias des proches des militaires sont presque unanimement favorables à l’engagement de l’armée canadienne en Afghanistan. Une exception, ce père d’un soldat qui n’accepte de parler que sous couvert de l’anonymat et qui déclare qu’il est contre cette guerre en Afghanistan, qui n’est selon lui qu’un service commandé des États-Unis .

Licence enqc-142-1326871-PROD1002852788 accorde le 25 mars 2018 jean charles darrieux

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gros et de très mal. Le simple fait qu’il était un si bon gars ne signifie pas que ce qu’il faisait était bon . » Nous chercherions en vain des portraits aussi sympathiques et complaisants des rebelles afghans. Il y en a bien quelques-uns, mais ils ont été publiés dans les années , alors qu’ils combattaient les méchants Soviétiques, comme le commandant Massoud, présenté comme le Che Guevara afghan, et qui à ce titre a eu droit à plusieurs ouvrages élogieux, dont un album de photos, mais qui était en fait un chef de guerre brutal et misogyne. Seuls les Afghans que nos soldats ne combattent pas, c’est-à-dire qui ne sont pas membres de la résistance, peuvent être présentés par des soldats eux-mêmes comme « des gens extrêmement accueillants et sympathiques. Ils souhaitent pouvoir vivre, tout simplement. Ils sont épuisés par l’insécurité ». Mais nous ne saurons rien sur la personnalité de tel ou tel « terroriste » ou « taliban », sinon qu’il est l’incarnation du mal et la représentation de l’ennemi ultime. Selon le chef d’état-major de l’armée canadienne, Rick Hillier, les « taliban » sont de « détestables meurtriers », des « ordures » et des « sacs à foutre » (scumbags). Un brigadier général de l’armée canadienne précise même que « [l]’ennemi utilise des tactiques vicieuses » et qu’il est « hypocrite », selon le ministre des Travaux publics et des services gouvernementaux du Canada, Michael Fortier , comme si « nos » militaires envoyaient poliment des messages aux résistants pour leur dire où et quand ils les attaqueront et

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leur laissaient le temps de se cacher ou de fuir avant que ne viennent frapper les bombardements aériens a . Les forces de la résistance comptent pourtant certainement dans leurs rangs des gens souriants, aimant leurs enfants et peut-être même le sport et démontrant de la bravoure et du courage. Le chroniqueur du Devoir François Brousseau fait exception lorsqu’il indique avec raison que « sur ces registres “héroïques”, ce sont bien les terroristes, Al Qaïda et autres talibans, qui sont à des années-lumières devant nous ». De la même manière, nous ne savons rien ou presque des tribulations des taliban ou présumés tels, qui sont pris et déportés à Guantanamo, ou enlevés et détenus dans des prisons secrètes administrées par la CIA ou l’armée des États-Unis b . Des organismes des droits humains ont pourtant documenté des cas d’enlèvements, d’emprisonnements, de torture et de mauvais traitements dans les « prisons secrètes » des États-Unis. Dans une de ces prison a. L’éditorialiste du Devoir Marie-Andrée Chouinard évoque le « caractère perfide des attaques talibanes ». Déjà lors de la guerre du Vietnam, les commentateurs américains reprochaient à la guérilla vietnamienne d’attaquer « par surprise » et « en pleine nuit ». Herbert Marcuse ironisait alors sur le sujet : « Sans doute sont-ils censés l’annoncer [l’attaque] préalablement et agir à découvert » et « apparemment, les Américains n’attaquent qu’au grand jour, respect[a]nt le sommeil de l’ennemi ». b. La prison de Guantanamo, ouverte en janvier , compte à l’été  environ  détenus, dont environ  que les autorités des États-Unis ne veulent ni juger, ni libérer .

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à Kaboul, les détenus sont enchaînés à des murs, privés de nourriture et d’eau potable, dans l’obscurité totale, forcés d’écouter de la musique rap et heavy metal pendant des semaines. Certains de ces détenus ont été enlevés dans leur pays, comme l’Allemagne, et emmenés en Afghanistan a , ou encore faits prisonniers par des militaires canadiens et remis à des gardiens afghans qui les torturent b . Mais nous suivons au jour le jour dans les médias l’histoire de  marins britanniques capturés le  mars  et détenus par l’Iran, ou celle d’otages sud-coréens enlevés par les taliban, et dont nous savons qu’à leur libération, « [i]ls ont pleuré. Ils se sont serrés dans les bras ». Cette sympathie a évidemment des causes profondes : en dépit de principes de justice et de droits universels et de déclarations réaffirmant que tous les êtres humains sont égaux, certains restent plus égaux que d’autres, pour reprendre la boutade de George Orwell. Nos concitoyens et ceux des pays alliés ont en général une valeur plus grande que les étrangers. En mars , le journaliste italien Daniele Mastrogiacomo a été pris en otage en Afghanistan. Le gouvernement italien a. Selon un rapport du SCRS, les autorités aux États-Unis pratiquent aussi la sous-traitance de la torture : « Lorsqu’ils veulent qu’une personne-cible soit interrogée de façon musclée, ils la restitue à un pays acceptant de le faire . » b. Le gouvernement conservateur a géré ce débat en se contredisant en de multiples occasions, en accusant les critiques d’être des alliés tacites des taliban et en affirmant, bien sûr, qu’il ne faut pas avoir de pitié pour les taliban qui seraient tous des meurtriers barbares et sanguinaires.

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a exercé des pressions sur le président Hamid Karzaï pour qu’il négocie avec les ravisseurs sa libération. Il a été finalement libéré en échange de résistants prisonniers. Le guide interprète Ajmal Naqshbandi – un Afghan – a pour sa part été sacrifié et retrouvé décapité . Nous n’aurons jamais droit non plus aux confessions et aux états d’âme d’un chef taliban ou d’Oussama Ben Laden, qui se feraient réveiller en plein milieu d’un rêve pour se faire annoncer la triste nouvelle de la mort de certains de leurs miliciens. Mais on nous encourage, en première page d’un quotidien national, à nous attendrir à l’égard du sympathique et jovial chef de l’armée canadienne : Il était un peu plus de h du matin hier, heure du Canada, lorsque le téléphone a sonné chez Rick Hillier, le chef d’état-major de la Défense nationale. Dans le noir complet de sa maison à Orléans, en banlieue d’Ottawa, le grand patron des Forces canadiennes s’est dressé sur son lit, tentant de reprendre ses esprits et de sortir de ses rêves. [. . .] « Aucune bonne nouvelle n’arrive à h du matin », dit-il. « Ce que je déteste, c’est que je ne suis pas le seul à me faire réveiller. Partout au pays, je sais que la chaîne téléphonique est en marche. Des officiers se font réveiller, des meilleurs amis se font sortir du lit et des familles complètes reçoivent un appel ou une visite à la maison qui va chan-

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ger leur vie à jamais. C’est horrible. Notre profession, c’est d’être soldat. On est dans une mission à haut risque. On sait que ça peut arriver, mais ça fait mal chaque fois . » Pauvre Rick. . . En avril , cet homme sensible avait expliqué devant l’Empire Club de Toronto que « notre travail est d’être en mesure de tuer ». * *

*

Les premiers cadavres de soldats québécois ont semé la consternation au Québec. Les militaristes ont alors redoublé d’effort pour convaincre l’opinion publique de l’importance de cette guerre, en passant à l’offensive et en accusant les antimilitaristes d’être « extrêmement naïfs », d’exprimer des « vœux pieux » et de proposer une « vision fleur bleue » du monde politique . Mais il n’y a pas que mes camarades anarchistes – qui selon les stéréotypes à la mode seraient de jeunes idéalistes – qui croient que la guerre d’État est par essence injuste. Dans l’antiquité déjà, l’écrivain Plutarque déclarait que « les pauvres se battent et meurent à la guerre pour défendre les plaisirs, les richesses et le luxe des autres ». Au xvie siècle, le philosophe Erasme écrivait pour sa part qu’il « n’est rien de plus infect, de plus désastreux, de plus terriblement destructeur, de plus profondément tenace, de plus méprisable » que la guerre. Il

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ajoute qu’« [u]ne fois que la guerre est déclarée, les affaires de l’État se retrouvent à la merci des appétits d’une poignée d’individus ». Au xixe siècle, l’auteur Mark Twain indiquait qu’en temps de guerre, « les responsables politiques inventeront de minables mensonges [. . .] dont tout le monde se réjouira et que les individus goberont pour apaiser leur conscience. Ainsi se convaincront-ils petit à petit de la légitimité de la guerre ». Avant la Deuxième Guerre mondiale, Albert Einstein pensait pour sa part que « la guerre ne peut pas être humanisée, elle ne peut être qu’abolie ». Même des généraux et des maréchaux développent une analyse radicalement critique de la guerre. Le général de Larminat a commandé des troupes françaises lors de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il n’est ni naïf, ni fleur bleue, au sujet des bombardements incendiaires ayant entraîné des milliers de victimes civiles. Il reconnaît que « [t]outes les guerres sont le théâtre de douloureuses erreurs. [. . .] C’est la rançon, terrible mais inévitable, de la guerre. [. . .] Si on ne s’attarde pas sur les causes de ces malheureux événements c’est qu’en vérité il n’y en a qu’une : la guerre elle-même. Et les seuls vrais responsables sont ceux qui ont voulu la guerre ». Du côté britannique, le maréchal Sir Robert Saundby, qui n’est certainement pas un jeune anarchiste naïf, concluait après la Deuxième Guerre mondiale : [C]e n’est pas tel ou tel moyen de mener la guerre qui est immoral ou inhumain. Ce

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qui est immoral, c’est la guerre elle-même. Une fois qu’une guerre totale a éclaté, elle ne peut jamais être civilisée ou humanisée. [. . .] Tant que nous nous en remettrons à la guerre pour régler les différends entre nations, nous devrons endurer les horreurs, la barbarie et les excès que la guerre porte en elle . « Je déteste l’expression “Il a donné sa vie pour son pays.” Personne ne donne sa vie pour quoi que ce soit. Nous volons les vies de ces mômes. Nous les leur volons. Ils ne meurent pas pour l’honneur et la gloire de leur pays. C’est nous qui les tuons », explique pour sa part Gene Laroque, amiral de la marine de guerre des États-Unis. Martin Petit, un vétéran de l’armée canadienne, explique que « [l]es politiciens fédéraux qui dépêchent nos troupes [. . .] n’enverront pas leurs propres fils au foutoir. Trop risqué. Trépasser au combat ou en revenir tout croche, c’est l’affaire de la plèbe ». L’historien des États-Unis Howard Zinn, volontaire pour combattre le fascisme lors de la Deuxième Guerre mondiale, se rappelle qu’il bombardait des villes du haut de son avion « sans même me demander si ce que je faisais avait le moindre rapport avec l’éradication du fascisme dans le monde ». Il admet qu’il s’est « conduit en robot programmé » lors de ces missions aériennes et qu’il a ressenti « immédiatement une joie profonde » en apprenant qu’une bombe atomique avait détruit Hiroshima . La Deuxième

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Guerre mondiale reste néanmoins, dans l’imaginaire collectif occidental, l’exemple ultime de la guerre juste, d’une guerre qu’il fallait mener pour vaincre le mal absolu, soit Adolf Hitler et le nazisme. Le nazisme et Hitler sont régulièrement évoqués par les militaristes pour convaincre de la légitimité des guerres contre ces nouveaux Hitler qu’étaient le Serbe Slobodan Milosevic et l’Irakien Saddam Hussein ou Oussama Ben Laden et les taliban, qui seraient des « fascistes islamistes ». Howard Zinn est aujourd’hui plutôt dubitatif à l’égard de la Deuxième Guerre mondiale, aussi bien à l’égard des motivations des alliés à la mener que des moyens qu’ils ont utilisé et des conséquences de leurs gestes. Zinn participe ainsi d’un courant d’historiens qui proposent une analyse critique de l’engagement des alliés dans la Deuxième Guerre mondiale. En effet, les gouvernements alliés n’ont pas décidé de participer à la Deuxième Guerre pour de nobles raisons, comme vaincre le fascisme ou sauver les populations juives. Avant la guerre, des dizaines de gouvernements, dont celui du Canada, savaient que les nazis discriminaient les Juifs. L’Allemagne était au centre de l’Europe et les journaux faisaient état des lois officielles contre les Juives et les Juifs : expulsion de l’armée et des universités, interdiction de pratiquer certaines professions libérales, mises à sac de leurs commerces et de leurs temples. Ces informations étaient connues et c’est par dizaines de milliers que des Juives et des Juifs d’Allemagne ont fait la

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file devant des ambassades pour demander à émigrer. Des  pays assemblés à la Conférence d’Évian en  pour discuter de la question juive en Allemagne, tous sauf la République dominicaine ont refusé d’augmenter leurs quotas d’immigration pour la population juive d’Allemagne contre la Pologne. Des navires transportant des Juifs en exode ont été bloqués dans des ports – dont Halifax, au Canada – et renvoyés vers l’Allemagne dans les mois précédant le déclanchement de la Deuxième Guerre mondiale. Quand les pays comme la France, la Grande-Bretagne et le Canada sont entrés en guerre contre l’Allemagne nazie en , ce n’était pas pour sauver des Juives et des Juifs dont personne ne voulait, mais par simple réaction à l’offensive militaire lancée par l’Allemagne. Par deux fois en  et , le Sénat des États-Unis a rejeté une proposition d’accorder à   enfants juifs d’Allemagne le statut de réfugiés. Il faut dire qu’à l’époque, les États alliés maintenaient tous des politiques raciales discriminatoires, soit envers les Afro-américains comme aux États-Unis, les autochtones au Canada, ou les populations locales dans les colonies de la France et de la Grande-Bretagne. Les Juifs étaient interdits dans plusieurs hôtels chics aux États-Unis, où l’industriel multimillionnaire Henry Ford avait signé un ouvrage antisémite intitulé Le Juif international. Le fascisme méritait d’être enrayé et vaincu, et c’est parce que cette cause était juste que des centaines de milliers d’anarchistes et de communistes espagnols, ainsi

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d’ailleurs que des dizaines de milliers de volontaires des Brigades internationales, se sont mobilisés lors de la guerre d’Espagne en -. C’est que les armées de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie étaient venues en renfort du général Franco, qui avait tenté de prendre le pouvoir par un coup d’État et qui a fini par s’emparer du pays. Les gouvernements alliés occidentaux ont tous décrétés qu’ils ne s’ingéreraient pas dans le conflit espagnol, laissant le front antifasciste être systématiquement massacré. Il faut dire que des membres influents de l’élite catholique en Amérique du Nord étaient des admirateurs déclarés du fascisme italien et de l’autoritarisme espagnol et portugais. Le statisticien italien Corrado Gini, idéologue du fascisme, était invité dans les années  à prononcer des conférences à l’Université Harvard . Comme le rappelle le politologue et historien Jacques R. Pauwels, plusieurs grandes entreprises des États-Unis ont fait des affaires lucratives en Allemagne nazie, jusqu’à l’éclatement de la Deuxième Guerre mondiale, et même après. C’est le cas de Coca-Cola, Du Pont, Ford, General Electric, General Motors, IBM, Kodak, Singer, Standard Oil, Union Carbide, Westinghouse. Plusieurs de ces compagnies profièrent de lucratifs contrats liés directement à la politique d’armement de l’État nazi. Les entrepreneurs des États-Unis étaient favorablement impressionnés par Adolf Hitler, qu’ils félicitaient d’avoir éliminé les partis communistes et socialistes et les syndicats indépendants, dont les membres se

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sont retrouvés les premiers dans les camps de concentration des . Certaines de ces entreprises état-uniennes finançaient directement le parti nazi allemand et des organisations fascistes aux États-Unis, comme la Black Legion. Plusieurs magnats de l’industrie aux États-Unis ont reçu des décorations de la part d’Hitler, dont Henry Ford, le président d’IBM et un dirigeant de General Motors. Ce dernier était présent à la fête organisée à New York par le délégué commercial de l’Allemagne en juin  pour célébrer les victoires militaires nazies et la conquête de la Belgique, de la France, du Luxembourg et des Pays-Bas. Quelques jours plus tard, une autre fête est organisée à New York, cette fois par le patron de Texaco, pour célébrer les mêmes victoires militaires. Sont présents des dignitaires Allemands et des représentants du milieu des affaires des États-Unis . Les puissances alliées qui entrent en guerre en  ne veulent pas tant vaincre le fascisme qu’endiguer l’expansion territoriale de l’Allemagne et de l’Italie. Quant aux élites industrielles et financières, elles vont se ranger derrières les alliés pour s’assurer un bon retour sur l’investissement des prêts avec intérêt consentis à l’effort de guerre de la GrandeBretagne. Pour sa part, l’URSS marxiste avait scellé un pacte de non-agression avec l’Allemagne nazie et elle n’est entrée en guerre que lorsque l’Allemagne a rompu le pacte et attaqué son territoire. Il s’agissait donc à cette époque d’une guerre bien ordinaire : les puissances alliées libérales et marxistes étaient animées de motivations pragmatiques

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de protection des frontières nationales, de défense d’intérêts commerciaux et de visées impérialistes, comme la défense des colonies en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie. Les États-Unis ne vont se lancer dans la guerre que lorsque le Japon bombardera Pearl Harbor, un territoire américain. Une fois en guerre, les alliés n’ont pas utilisé des moyens justes pour mener la guerre contre l’Allemagne, l’Italie et le Japon – qui, il est vrai, n’utilisaient pas non plus de moyens nobles. Les alliés ont pratiqué les bombardements en masse de cibles civiles, dont des villes entières détruites par des bombes incendiaires, provoquant plus de   morts à Dresde en Allemagne et à Tokyo au Japon a . Pour l’Allemagne seule, les pertes civiles lors des bombardements de villes se seraient élevées à   morts . Les troupes soviétiques ont pratiqué le viol de masse lorsqu’elles ont envahi le territoire allemand. La présidence des États-Unis a ordonné le largage de deux bombes atomiques sur des villes japonaises. Mais ces moyens horribles étaient peut-être justes dans la mesure où ils ont permis d’arrêter la guerre et donc de sauver les Juives et les Juifs ? a. Le Musée canadien de la guerre, à Ottawa, expliquait d’ailleurs dans un court texte que « [l]es bombardements massifs de l’Allemagne causèrent de grandes destructions et d’immenses pertes de vies humaines. Le bien-fondé et la moralité de l’offensive de bombardement stratégique contre l’Allemagne demeurent vivement contestés ». L’Association des anciens combattants a fait pression avec succès pour que cette explication soit retirée, prétendant qu’elle leur portait préjudice .

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Non, répond Howard Zinn. La gestion des opérations militaires de la part des alliés n’a pas eu pour objectif de sauver les populations juives, abandonnées à leur sort jusqu’à la toute fin de la guerre, tout comme les gais et lesbiennes, les anarchistes et les communistes ayant trouvé la mort dans les camps nazis. Le bilan de la guerre menée par les États est donc catastrophique. Le totalitarisme fasciste a été vaincu en Allemagne, en Italie, en France (Vichy) et ailleurs, mais il a subsisté en Espagne et la France comme la Grande-Bretagne ont maintenu leurs colonies, et les ÉtatsUnis la ségrégation raciale. Les puissances victorieuses de la Deuxième Guerre mondiale, au premier plan les ÉtatsUnis et l’URSS, se sont engagées dans la guerre froide, accumulant les bombes atomiques et clivant le monde en deux blocs, qu’elles ont organisé pour servir leurs intérêts matériels selon les principes les plus brutaux du patronage politique et économique. Les deux superpuissances si fières d’avoir abattu le fascisme se sont alliées à des dictateurs sanguinaires en Amérique latine, au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie et ont mené des guerres directement ou par le biais de leurs alliés un peu partout sur la planète, broyant en ces occasions des millions de vies humaines : guerre de Corée ( millions de morts), du Vietnam, Laos et Cambodge ( millions de morts), d’Indonésie ( million de morts). Dans les  années suivant la défaite du fascisme et le prétendu sauvetage des populations juives, il y a eu au moins  guerres et une vingtaine de millions de morts,

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sans compter des dizaines de dictatures meurtrières soutenues diplomatiquement, financièrement et militairement par Moscou et Washington . Howard Zinn s’est engagé dans l’armée des États-Unis pour combattre le fascisme et il croit aujourd’hui encore que le fascisme devait être combattu et vaincu. Mais il ne pense pas qu’il faut pour cela glorifier une guerre étatique déclenchée pour de mauvaises raisons, menée avec de mauvais moyens et aux funestes conséquences. Zinn pense que d’autres moyens auraient dû être envisagés pour vaincre le fascisme et sauver les Juives, les Juifs et les autres victimes des nazis, à qui le statut de réfugié-e-s aurait dû être accordé avant la guerre par les pays qui se sont vantés après la guerre d’avoir voulu les sauver. Partout où le fascisme plantait ses crocs, la résistance s’organisait, soit sous forme de désobéissance civile, de grève et de guérilla armée, moins meurtrière et plus démocratique que n’importe quelle guerre menée par un État. Il aurait été possible de laisser les peuples se défendre contre le fascisme. Bien sûr, la lutte aurait été longue et il y aurait eu des milliers de victimes. Mais il est fort possible que le total de destruction de vies humaines et de biens matériels aurait été moins élevé qu’avec l’entrée en guerre d’armées d’État. Et le conflit n’aurait peut-être pas été instrumentalisé par des élites politiques, économiques et militaires pour servir leurs intérêts. Aujourd’hui encore, contre l’autoritarisme d’islamistes dogmatiques et le militarisme libéral au verni « humanitaire », il convient de penser

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la résistance autrement que par des guerres menées par des États. Il est tout simplement cynique d’évoquer une prétendue similitude entre l’Afghanistan et l’Allemagne nazie pour justifier des bombardements de villages afghans au nom de la lutte contre le « fascisme islamique ». Dans tous les cas, Scott Taylor, du Halifax Chronicle Herald, rappelle au sujet de l’Afghanistan que « [c]ontrairement aux Allemands en France, les insurgés talibans ne sont pas des envahisseurs étrangers. Ils sont des Afghans ». Ce sont les militaires du Canada, des États-Unis et de Grande-Bretagne qui sont les envahisseurs et les occupants, et les Afghans qui sont les résistants. * *

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La guerre menée par les États occidentaux en Afghanistan n’est pas juste car les motivations ne sont pas nobles, les moyens sont brutaux et les conséquences désastreuses. Que faire, alors, pour sauver l’Afghanistan qui s’enfonce dans la misère, pour enrayer l’islamisme autoritaire et misogyne et pour réduire les risques d’attaques contre des cibles civiles en Occident ? Les contradicteurs du mouvement contre la guerre le somment d’avancer des propositions, et de ne pas se limiter à la posture de la critique. Pour Arundhati Roy, la solution n’est pas la guerre, mais la justice. Elle rappelle que les idéologues néolibéraux aiment répéter qu’« il n’y a pas d’alternative » au libre marché et

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que les militaristes prétendent qu’il n’y a pas d’alternative à la guerre, tout comme un vampire affirmerait sans doute qu’il n’y a pas d’alternative à son obligation de tuer pour vivre. . . Et alors, des ruines de l’Afghanistan, des décombres de l’Irak et de la Tchétchénie, des rues de la Palestine occupée et des montagnes du Cachemire, des collines et des plaines de Colombie, et des forêts d’Andhra Pradesh et d’Assam, vient cette réplique glaciale : « Il n’y a pas d’alternative, sauf le terrorisme. » Terrorisme. Lutte armée. Insurrection. Appelez cela comme vous le voulez. Le terrorisme est vicieux, laid et il déshumanise aussi bien ses auteurs que ses victimes. Mais telle est aussi la guerre. Vous pouvez dire que le terrorisme est la privatisation de la guerre. Les terroristes sont les partisans d’un libre marché de la guerre. Ce sont des gens qui ne pensent pas que l’État a un monopole de l’utilisation légitime de la violence. La société humaine avance vers des temps terribles. Mais bien sûr, il y a une alternative au terrorisme. Elle s’appelle justice . Plusieurs ont suggéré que cette justice pourrait prendre la forme d’un nouveau plan Marshall, évoqué précédem-

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ment, pour équilibrer la richesse mondiale a . On peut aussi s’organiser pour accorder une aide financière massive aux organisations féministes afghanes qui existent présentement ou offrir le statut de réfugiée à toute femme afghane et à ses enfants. Mais l’Occident pourrait être accusé d’« acheter » ou de « voler » les femmes afghanes. Pourquoi ne pas désarmer les hommes afghans et distribuer des armes aux femmes et les entraîner à leur maniement ? Lorsqu’on lui a demandé pourquoi les Afghanes choisissaient de se suicider en s’immolant plutôt que de se tuer à l’aide d’une arme à feu, un Afghan explique : « Si nos jeunes femmes avaient accès aux fusils, elles se feraient respecter et ne se suicideraient pas. Je veux dire qu’elles tireraient sur leur mari, pas sur elles-mêmes . » Déjà en , une féministe française en visite en Afghanistan pour y rencontrer des femmes déclarait que « [s]i elles avaient des fusils les femmes s’en serviraient ». Les femmes, après tout, ont démontré en de très nombreuses occasions qu’elles savaient elles aussi manier les armes et participer à titre de combattantes à des révolutions et à des guerres b . Mais là encore, il a. Une proposition énoncée par plusieurs féministes et le président Bush II lui-même, bien qu’il ne l’ait jamais réalisée. b. L’anthropologue féministe Paola Tabet a démontré comment le patriarcat (la domination des hommes sur les femmes) dépend en grande partie du monopole que les hommes exercent sur les outils et surtout sur les armes . La féministe Butch Lee explique pour sa part : « Les femmes ont toujours combattu dans les guerres des hommes. Ont été militaires. [. . .] Mais avoir un rôle dans leurs armées n’est pas la même chose qu’être

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s’agirait d’ingérence de la part de l’Occident en Orient, et cela serait certainement perçu comme tel, ce qui entraînerait un mouvement anti-impérialiste. Jean Bricmont conclut, pessimiste : « Il serait beaucoup plus réaliste d’admettre que nous n’avons pas de solution aux problèmes des autres et que, par conséquent, nous ferions mieux de ne pas nous mêler de leurs affaires . » Selon Bricmont, les mouvements d’opposition à la guerre en Occident ne devraient être tenus de proposer d’autres solutions que le retrait des troupes occidentales des zones d’engagement où elles sévissent de par le monde. Zoya, une féministe afghane, rappelle pour sa part que « [l]a libération doit être atteinte par le peuple d’un pays et il doit se battre pour sa propre libération. L’évolution de la situation en Afghanistan et en Irak démontre la véracité de cette thèse ». Cette idée est reprise en avril  par la députée afghane Malalai Joya, qui déclare qu’aucune « nation ne peut libérer une autre nation. Une libération n’est pas comme de l’argent qu’on donne ; elle doit être obtenue dans un pays par le peuple lui-même ». La meilleure solution serait donc que les puissances étrangères cessent leurs activités en Afghanistan, elles qui ont si bien déstabilisé le pays par leurs interventions depuis maintenant presque deux siècles. guerrières dans une armée de femmes. Nous n’avons rien tant que nous n’agissons pas pour nous-mêmes. [. . .] Voilà pourquoi c’est uniquement [. . .] ce que font les Amazones qui déterminera le futur de toutes les femmes . »

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Il est absurde d’exiger du mouvement contre la guerre des solutions à la guerre, comme celle qui sévit présentement en Afghanistan. Le mouvement peut bien dire qu’il faut répartir la richesse plus équitablement dans le monde en général et en Afghanistan en particulier. Et après ? Ou qu’il faut faire participer les femmes afghanes de façon paritaire à la gestion politique du pays. Et après ? Les propositions que le mouvement antiguerre peut avancer n’ont au final aucune importance, car il n’a pas les moyens de les mettre en application. Et les élites qui ont le pouvoir n’ont pas d’intérêt à les appliquer. Ce n’est pas par manque d’une solution de rechange que les élites font présentement la guerre, mais par intérêt. Quand les élites politiques, militaires et économiques n’auront plus intérêt à faire la guerre, celle-ci cessera. Les élites n’auront plus intérêt à faire la guerre quand le rapport de force sera tel que ce sera trop coûteux politiquement ou économiquement de poursuivre le massacre. Le mouvement contre la guerre n’a donc pas à trouver des solutions pour l’Afghanistan et l’Irak, même s’il peut bien certainement en lancer quelques-unes inspirées des idées provenant des populations afghane et irakienne ; il doit avant tout se mobiliser pour influer les rapports de force et accroître le coût politique et économique (par un boycott, par exemple) de la guerre que mènent les élites militaristes. En Occident, le mouvement contre la guerre n’a pas même tenté de blesser ou de tuer le vempire.

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Au mieux a-t-il manifesté en sa présence, pour dénoncer son appétit pour le sang. Cette attitude a été jugée trop agressive, condamnée comme un manque de respect à son honneur et son courage, et même décriée comme un encouragement aux taliban à tuer « nos » souriant soldats a . Mais le front militariste commence néanmoins à se fissurer, alors que depuis longtemps l’opinion publique s’oppose en majorité à cette guerre, les femmes encore plus que les hommes b . Au Canada, les partis d’opposition, attentifs aux sondages pré-électoraux, commencent à réaliser qu’il est peutêtre avantageux politiquement de se ranger du côté de la paix, ou à tout le moins de critiquer la politique militariste du Parti conservateur. Le premier ministre Stephen Harper a d’ailleurs laissé entendre un peu confusément que le mandat de combat des forces canadiennes ne serait pas prolongé après , espérant ainsi amadouer la part de l’électorat opposée à la guerre . À la fin de l’été , Jean-Robert Sanfaçon, du Devoir, a été le premier éditorialiste à déclarer que « le Canada doit partir » de l’Afghanistan. Mais a. Selon la théorie de Marc André Boivin, qui déclarait au sujet des discours critiques de la guerre : « C’est vrai que cela peut avoir un impact sur le terrain. Je peux vous dire que les talibans et les autres insurgés suivent de très près ce qui se passe dans les médias. Ils vont avoir tendance à cibler davantage les contingents dont le soutien à la mission est plus tiède . » b. Au Québec, en août ,  % des hommes et  % des femmes sont contre l’envoi du e régiment en Afghanistan .

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son patron, Bernard Descôteaux, a saisi l’occasion de l’anniversaire de l’attaque du  septembre contre les États-Unis pour réaffirmer en éditorial que l’armée canadienne devrait rester en Afghanistan . Rien n’est joué : une élection et le Canada peut basculer du côté de la paix ou plonger plus avant dans la guerre. Les élites canadiennes calculeront de plus leurs intérêts en fonction des signaux envoyés par la Maison Blanche. Si les débats font rage au sujet de la guerre en Irak, républicains comme démocrates décrivent encore la guerre en Afghanistan comme une « bonne guerre ». Dans tous les cas, les féministes de la Marche mondiale des femmes ont raison lorsqu’elles évoquent avec sagesse « la construction longue, patiente et inlassable de la paix, de la justice, de la démocratie et de l’égalité entre les femmes et les hommes comme alternatives aux actes terroristes et aux interventions armées ». Il n’y a pas de solution magique et rapide pour atteindre une certaine harmonie correspondant à la justice dans une région comme l’Afghanistan où la guerre sévit depuis plus d’une génération. La guerre n’est en tout cas certainement pas la meilleure façon d’y arrêter la guerre. . . * *

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Face à l’opinion publique qui s’entête à être en majorité contre cette guerre, les militaristes du ministère des Affaires étrangères du Canada n’ont trouvé d’autre solution

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au début de l’été  que de faire appel à une firme de marketing : Strategic Counsel. Celle-ci a proposé au ministère un changement de discours qui permettrait de mieux « vendre » la guerre à la population, notamment en ne mentionnant plus la « guerre au terrorisme » ou le  septembre , mais plutôt de toujours parler de « reconstruction », d’« amélioration du sort des femmes et des enfants » et de « maintien de la paix ». Les mots, toujours les mots. Bien des partisans du militarisme n’ont pas attendu ces bons conseils pour dire que la guerre, c’est la paix en Afghanistan. « Vous êtes le bras agissant du pacifisme des Québécois », a déclaré le premier ministre du Québec, Jean Charest, à l’intention des soldats réunis au Centre des congrès du Québec le  juin, et qui partiraient bientôt faire la guerre en Afghanistan. Des journalistes et des éditorialistes comme Mario Roy, de La Presse, utilisent aussi l’expression « pacification » pour désigner les opérations militaires de l’armée canadienne en Afghanistan. De même, Bernard Descôteaux explique que la mission de l’armée canadienne dans la région de Kandahar « en est une de combat, non de paix », ce qui ne l’empêche pas de parler dans le même texte de « la mission de pacification ». Ailleurs, il rappelle que « le Canada participe aux opérations de pacification [. . .] de ce pays ». Nous avons même droit à un coordonnateur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix qui réclame que le Canada envoie plus de militaires en Afghanistan ! L’arrimage des opérations de recons-

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truction avec les opérations militaires renforce la puissance rhétorique de ce discours sur la pacification. Le meilleur moyen pour arriver à la pacification est d’employer l’action combinée de la force et de la politique. Il faut nous rappeler que nous ne devons détruire qu’à la dernière extrémité, et, dans ce cas encore, ne détruire que pour mieux bâtir. Chaque fois que les incidents de guerre obligent l’un de nos officiers à agir contre un village ou un centre habité, il ne doit pas perdre de vue que son premier soin, la soumission des habitants obtenue, sera de reconstruire le village, d’y créer un marché, d’y établir une école. C’est de l’action de la politique et de la force que doit résulter la pacification du pays et l’organisation à lui donner plus tard. Voilà ce que disait, en , le général français Gallieni , au sujet de la colonisation de Madagascar et de la rébellion malgache. L’armée française tua – « pacifia » – environ   Malgaches. Quant à l’Afghanistan, Béatrice Pouligny, chercheuse au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) à Paris, déclare que « la mission a tellement basculé que je ne vois pas comment les militaires peuvent prétendre faire la paix ».

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Au final, ce sont les militaristes qui sont des idéalistes « extrêmement naïfs », puisqu’ils semblent croire que la guerre, c’est la paix. Ils ne voient pas la réalité. Mais croientils vraiment à leurs mensonges ? Pensent-ils qu’environ   militaires occidentaux viendront à bout de la rébellion afghane, alors que ce pays n’a jamais été totalement conquis ? Pas même par les   soldats de l’armée soviétique, alors une des plus puissantes au monde. « Personne n’a jamais vaincu les Afghans », explique d’ailleurs un colonel canadien en référence aux soldats de l’armée afghane qu’il a mission de former. Il est apparemment inconscient que ses propos signifient aussi que les militaires canadiens ne parviendront jamais à vaincre la résistance . . . Ce discours sur la paix n’est qu’un leurre, car c’est la guerre qui intéresse le vempire. Pour dissimuler une simple soif du sang, le discours éthique du vempire révèle toute l’ingéniosité de la pensée humaine. En  ans à peine, le gouvernement canadien et ses partisans ont excusé une guerre en disant qu’elle était menée par « nos » militaires souriants et sportifs pour venger les  victimes canadiennes des attaques aériennes du  septembre , pour écraser les terroristes d’Al Qaïda, puis les extrémistes taliban, pour sauver les femmes et protéger la démocratie, parce que le Canada a été invité par le gouvernement ou le peuple afghan, pour reconstruire des écoles, paver des routes, planter des arbres, pour « stabiliser » le pays et pour y assurer la sécurité, pour installer des guichets bancaires

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automatiques, pour éventuellement acheter la récolte de pavot à des fins thérapeutiques , pour respecter l’esprit de l’Évangile chrétien, pour faire plaisir aux États-Unis et à nos alliés et préserver l’image respectable et responsable du Canada, toujours au nom de la paix en Afghanistan ou dans le monde, et en espérant – au Québec – que nos industries provinciales touchent leur part des contrats militaires. Voilà de bien nombreuses justifications éthiques pour une seule et même guerre. Les militaristes sont à ce point empétrés dans leurs mensonges que Michael Fortier, ministre du gouvernement canadien, en arrive à déclarer que « ce n’est pas une guerre ». Le vempire et ses partisans font preuve, dans leur discours, d’un esprit inventif. Dommage qu’au final, le vempire ne fasse toujours que la même chose : tuer pour vivre.

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Remerciements

L’auteur tient à remercier Elsa Beaulieu, Marc-André Cyr, Thomas Déri, Barbara Legault, deux évaluateurs anonymes de la revue Argument et Claude Rioux, des éditions Lux, qui ont lu ce manuscrit ou des versions préliminaires, et m’ont encouragé à mener à terme ce projet par leurs idées, leurs commentaires, leurs conseils et leurs critiques. Merci également aux professeurs Marcos Ancelovici, Michel Fortmann et Frédéric Mérand pour leurs informations et leurs suggestions de pistes de recherche, ainsi qu’à Abdulhadi Qaderi, candidat à la maîtrise en sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal et spécialiste de la politique afghane, qui a bien voulu accepter de relire ce manuscrit et qui s’est assuré que je ne véhicule pas trop d’erreurs au sujet de son pays d’origine. Merci à Stéphanie Godin et Olivier Amiot pour leur hospitalité chaleureuse à Québec dans le cadre de la manifestation contre la guerre du  juin  et pour les discussions stimulantes au sujet de la guerre et du mouvement antiguerre, ainsi qu’à Michèle Barrière-Dion pour son aide à la recherche au sujet 

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des prises de position de conjointes de militaires canadiens. Un remerciement tout particulier à Mélissa Blais, pour ses encouragements, sa relecture attentive du manuscrit et nos nombreuses discussions au sujet de la guerre et du mouvement contre la guerre. Si cet ouvrage doit beaucoup à toutes ces personnes, les idées qu’il contient n’engagent que son auteur.

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Notes bibliographiques

. Institute for Propaganda Analysis, « How to detect propaganda », R. Jackall (dir.), Propaganda, New York, New York University Press, , p. . . Murray Edelman, Constructing the Political Spectacle, Chicago, University of Chicago Press, , p. . . Institute for Propaganda Analysis, op. cit., p. . . Marcuse, Vers la libération, Paris, Minuit, , p. . . Paul Roy, « Journée pour les familles des militaires à Valcartier avant le grand départ : “Les talibans, on s’entend que c’est le mal ?” », La Presse,  juin , p. A. . Tel que rapporté par le Washington Post,  octobre , p. C (repris dans Howard J. Ehrlich, « No way to peace : the first six months of the War Against Terrorism », Social anarchism, no , , p. ). . Martin Petit, « Une machine à détruire la pensée », La Presse,  août , p. A (extrait du livre Quand les cons sont braves : Mon parcours dans l’armée canadienne, Montréal, VLB, ). . Marie-Christine Bonzom, « Ottawa et Washington, même combat : offensive publicitaire pour redorer l’image du Canada dans la capitale américaine », Le Devoir, - décembre , p. A.

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. Emma Goldman, « The promoters of the war mania », Mother Earth, vol. , no , mars  (repris dans Peter Glassgold [dir.], Anarchy ! An Anthology of Emma Goldman’s Mother Earth, Washington, D.C., Counterpoint, , p. ). . Bertrand Russel, Le Monde qui pourrait être, Paris, Denoël/Gonthier, , p. -. . Cité dans Howard Zinn, « Guerre juste et guerre injuste », Howard Zinn, « Nous, peuple des États-Unis ? », Marseille, Agone, , p. . . Gilbert Achcar, « Lettre à un/e militant/e antiguerre passablement déprimé/e », Passant, no -, juin-septembre . . Haifa Zangana, « Pendaison de Saddam Hussein : une farce coloniale », Alternatives, février , p. . . Isaac Baaldé, « Le malheur des uns ne fait pas toujours le bonheur de leurs ennemis », Journal du jeudi, no  du  au  septembre . . Haifa Zangana, op. cit., p. . . Mario Roy, « La double parade », La Presse,  juin , p. A. . Ibid. . George Orwell, « La politique et la langue anglaise », Essais, articles, lettres, vol. IV (-), Paris, Ivrea/Encyclopédie des nuisances, , p. . . Christine Delphy, « Une guerre pour les femmes afghanes ? », Nouvelles questions féministes, vol., no ,  ; François Lafargue, Opium, pétrole et islamisme : la triade du crime en Afghanistan, Paris, Ellipses, , p.  ; Valentine M. Moghadam, « Women, the Taliban, and the politics of public space in Afghanistan » dans Susan Hawthorne, Bronwyn Winter (dir.), After Shock : September ,  – Global Feminist Perspectives, Vancouver, Raincoast Books, , p. . . Valentine M. Moghadam, op. cit., p. .

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. Robert Minor, « Why not burn the Declaration of Independence », Alexander Berkman (dir.), The Blast, Edimbourgh-Oakland, AK Press,  [], p. . . Anonyme, « Aide aux rebelles afghans », Le Devoir,  octobre . . Document du Département d’État,  août , Documents from the Den of Espionage (Spynest Documents), vol. , no , cité dans Steve Galster, « Destabilizing Afghanistan », Ellen Ray, William H. Schaap (dir.), Covert Action : The Roots of Terrorism, MelbourneNew York, Ocean Press, , p.  et -. . Hafizullah Emadi, State, Revolution, and Superpowers in Afghanistan, New York, Praeger, , p. . . François Lafargue, op. cit., p.  . Hafizullah Emadi, op. cit., p. . . Steve Galster, op. cit., p. . . Hafizullah Emadi, op. cit., p. . . Gérard Chaliand, « Aperçus stratégiques sur l’Asie antérieure », Hérodote, no , , p. . . Isabelle Delloye, Des femmes d’Afghanistan, Paris, Des femmes, , p. . . Thomas T. Hammond, Red Flag Over Afghanistan : The Communist Coup, the Soviet Invasion, and the Consequences, Boulder (CO), Westview Press, , p. . . Hafizullah Emadi, op. cit., p. . . Rob Wipond, « The de-indoctrination of Sgt. Nikolai Lanine », Focus, janvier , p. . . Hafizullah Emadi, op. cit., p. . . Rob Wipond, op. cit., p. . . Cité dans Thomas T. Hammond, op. cit., p. . . Selon le témoignage du journaliste Robert Fisk, présent en Afghanistan dans les années  et lui-même pris dans une telle

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embuscade. Cité dans le dossier « L’Afghanistan pour les nuls », Alternatives, juillet-août , p. . . Thomas T. Hammond, op. cit., p. . . François Lafargue, op. cit., p. . . Hafizullah Emadi, op. cit., p. . . Cité dans Isabelle Delloye, op. cit., p. . . Valentine M. Moghadam, op. cit., p. -. . Hafizullah Emadi, op. cit., p. . . Cité dans Diego Cordovez et Selig Harrison, Out of Afghanistan : The Inside Story of Soviet Withdrawal, Oxford, Oxford University Press, , p. -. . Charles Hirschkind, Saba Mahmood, « Feminism, the Taliban, and politics of counter-insurgency », Anthropological Quarterly, vol. , no , , p. . . Cité dans Delphy, op. cit. . Ibid. . « Jean-François Deniau », op. cit., p. . . François Camonin, « La résistance tient bon », Croissance des jeunes nations, no , décembre , p. . . Isabelle Delloye, op. cit., p. . . Shah Bazgar, Afghanistan : La résistance au cœur, Paris, Denoël, , p. . . François Lafargue, op. cit., p.  . AFP et Reuters, « Moscou reconnaît avoir perdu   soldats en Afghanistan », La Presse,  mai , p. B. . François Lafargue, op. cit., p. . . André Pratte, « Une manifestation fort mal accueillie à la Bourse de Montréal conduit à l’arrestation de  étudiants », La Presse,  mars , p. A.

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. Robert Fisk, La grande guerre pour la civilisation : L’Occident à la conquête du Moyen-Orient (-), Paris, La Découverte, , p. . . Joyce Chediac, « The Massacre of Withdrawing Soldiers on “The Highway of Death” »,  mai  (http ://deoxy.org/wc/wcdeath.htm) ; voir aussi : Ramsey Clark et al., « War Crimes : A Report on United States War Crimes Against Iraq to the Commission of Inquiry for the International War Crimes Tribunal » (http ://deoxy.org/wc/warcrime.htm). . « Initial complaint » : Ramsey Clark et al., op. cit. ; David Edwards et David Cromwell, Guardians Of Power, Londres, Pluto, . . Karen Goaman, « The anarchist travelling circus : Reflections on contemporary anarchism, anti-capitalism and the international scene », dans Jonathan Purkis, James Bowmen (dir.), Changing Anarchism : Anarchist Theory and Practice in a Global Age, Manchester, Manchester University Press, , p. . . Alain Dubuc, « Le cirque antiraciste », La Presse,  septembre , p. B. . Cité dans S. Halimi, D. Vidal et H. Maler, « L’opinion, ça se travaille ? » Les médias et les « guerres justes » : Kosovo, Afghanistan, Irak, Marseille, Agone, , e éd., p.. . Cité dans Meghana Nayak, « Orientalism and “saving” US State identity after / », International Feminist Journal of Politics, vol. , no , , p. . . Jen Couch, « So the party is over ? The Global Justice Movement after September  », dans Susan Hawthorne, Bronwyn Winter (dir.), op. cit., p. -. . Tous cités dans S. Halimi, D. Vidal et H. Maler, op. cit., p. ,  et -. . Ibid.

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. Anonyme, « Terrorisme international : la “Barak” s’effondre », Journal du Jeudi, no ,  au  septembre . . Chloé Roux, « Humeur : With God on our side », Journal du Jeudi, no  du  au  septembre . . Damien Glez, « Terrorisme aérien : War Trade Center », Journal du Jeudi, no ,  au  septembre . . A. Congo, « Terrorisme : l’engagement des Africains », Journal du Jeudi, no ,  au  octobre . . « G- Countries Find Their Public Supportive of U.S. Military Action in Afghanistan but Serious Opposition Appears in Other Countries », Ipsos-Reid Media Center,  décembre . . Guy Taillefer, « Un sondage dans quatre pays musulmans : le “oui, mais” des musulmans à Al Qaïda », Le Devoir,  avril , p. A. . Howard J. Ehrlich, op. cit., p. . . Cité dans Meghana Nayak, op. cit., p. -. . Howard J. Ehrlich, op. cit., p. . . Ibid., p. . . S. Halimi, D. Vidal et H. Maler, op. cit., p. . . Jill Vardy, Chris Wattie, « Shopping is Patriotic, Leaders Say », National Post,  septembre . . Kingsley Widmer, « An old veteran salutes : some dialogue around nonallegiance », Social Anarchism, no , , p. . . Carroll Doherty, « Who Flies the Flag ? Not Always Who You Might Think », Rapport du Pew Research Center for the People & the Press,  juin . . Robert Minor, op. cit., p. . . Ibid. . Xavier Raufer, « Menaces terroristes, criminelles, hybrides, la perspective large », conférence prononcée le  mai  dans le cadre

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du colloque organisé par l’Université de Sherbrooke, « Le terrorisme : une perspective canadienne ». . Ahmed Rashid, L’ombre des taliban, Paris, Autrement, , p. . . Texte du journal britannique The Guardian ( mai ) cité par Valentine M. Moghadam, op. cit., p. . Voir aussi Marilyn French, La guerre contre les femmes, Paris, L’Archipel, , p. -. . Amnistie internationale, Women in Afghanistan : A Human Rights Catastrophe, Londres, . . Marilyn French, op. cit., p. . . François Lafargue, op. cit., p. . . Ahmed Rashid, op. cit., p. . . R. D., « Brut », Journal du Jeudi, no ,  au  novembre . . Françoise Causse, Quand la France préférait les taliban : Massoud in memoriam, Paris, Éditions de Paris, , p. - (attention : ce livre est particulièrement complaisant à l’égard du commandant Massoud). . Ahmed Rashid, op. cit., p. . . Ibid., p. -. . Ibid. . Selon Amnistie internationale, Bulletin Peine de mort, octobre . . Iris Marion Young, Global Challenges : War, Self-Determination and Responsability for Justice, Cambridge (GB), Polity, , p. . . Daniel Tangay, « Le  septembre en regard du problème théologicopolitique contemporain », dans Stéphane Courtois (dir.), Enjeux philosophiques de la guerre, de la paix et du terrorisme, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, p.  (texte paru précédemment dans la revue Argument, vol. , no , -). . Comme l’affirme le site de l’agence (www.blackwaterusa.com). . Christopher Simpson, « The uses of “Counterterrorism” », dans Ellen Ray, William H. Schaap (dir.), op. cit., p. .

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. Cité dans Delphy, op. cit. . Jérôme Bernard, « Washington va dévoiler un nouveau plan pour l’Afghanistan : dix milliards supplémentaires seront injectés pour accroître la sécurité », Le Devoir,  janvier , p. B ; voir aussi Saeed Ali Achakzai, « Les talibans s’apprêtent à intensifier leur campagne d’attentats suicide en Afghanistan : “Nous sommes sur le point de déclencher la guerre”, affirme un chef de guérilla », Le Devoir,  février , p. B . Musée de la guerre du Canada, Ottawa, exposition « Afghanistan : chroniques d’une guerre », été . . Arundhati Roy, Public Power in the Age of the Empire, New York, Seven Stories Press, , p. . . Nancy Snow, Information War : American Propaganda, Free Speech and Opinion control Since /, New York, Seven Stories Press, , p. . . Barbara Lee, « Why I voted against war », dans Susan Hawthorne, Bronwyn Winter (dir.), op. cit., p. -. . Nancy Snow, op. cit., p. . . Ibid., p. - et . . Amber Amundons, « A Pentagon widow pleads for non-violence », dans Susan Hawthorne, Bronwyn Winter (dir.), op. cit., p. -. . Cité dans Laura J. Shepherd, « Veiled references : Constructions of gender in the Bush administration. Discourse on the attack on Afghanistan post-/ », International Feminist Journal of Politics, vol. , no , , p. . . Arundhati Roy, op. cit., p. . . National Post,  novembre . . S. Halimi, D. Vidal et H. Maler, op. cit., p. . . Cité dans Noam Chomsky, De la guerre comme politique étrangère des États-Unis, Marseille, Agone, , p. -.

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. « Le  septembre des intellectuels québécois », dans Jacques Pelletier, Question nationale et lutte sociale : la nouvelle fracture, Québec, Nota Bene, , p. -. . Iris Marion Young, op. cit., p. . . Cité dans Delphy, op. cit. . Cité par Ramita Navai, « Afghan Women Still in Chains Under Karzaï », Sunday Herald,  janvier . . Laura J. Shepherd, op. cit., p. . . Ahmed Rashid, op. cit., p. . . Télérama, no ,  janvier , p.  ; cité dans Delphy, op. cit. . Cité dans Chomsky, op. cit., p. -. . Voir le site www.marchemondiale.org. . Cité par Charles Hirschkind et Saba Mahmood, op. cit., p. . . Madeleine Bunting, « Women’s voices silenced in the enthusiasm for war », dans Susan Hawthorne, Bronwyn Winter [dirs.], op. cit., p. -. . Mehmooda Shekiba, « The “Miracle” or a Mockery of Afghanistan ? », The Seattle Times,  octobre  (www.rawa.org) et Rousbeh Legatis, « Was Women’s Vote a Roar, or a Whisper ? », Inter Press Service,  septembre  (www.rawa.org) . Susan Faludi, Backlash : la guerre froide contre les femmes, Paris, des femmes/Antoinette Fouque,  ; Diane Lamoureux, « Les nouveaux visages de l’antiféminisme en Amérique du Nord », dans Josette Trat, Diane Lamoureux, Ronald Pfefferkorn (dir.), L’autonomie des femmes en question : antiféminismes et résistances en Amérique et en Europe, Paris, L’Harmattan. , p. -. . Associated Press, « Afghanistan :  détenus exécutés », Le Devoir,  octobre , p. B. . Australia’s ABC News Online et AFP,  décembre . . Cité dans Delphy, op. cit.

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. Ibid. . Nurit Peled Elhanan, « Victime de la violence d’État ? », dans Michel Warschawski (dir.), La révolution sioniste est morte : voix israéliennes contre l’occupation, -, Paris, La Fabrique, , p. -. . Martin Van Creveld, Les femmes et la guerre, Paris, Du Rocher, , p. -. . Huma Ahmed-Ghosh, « Voices of Afghan women : Human rights and economic development », International Feminist Journal of Politics, vol. , no , , p. . . Citée dans Anne E. Brodsky, With All Our Strength : The Revolutionary Association of the Women of Afghanistan, Londres, Routledge, , p. -. . Cité dans Laura J. Shepherd, op. cit., p. . . Sunera Thobani, « Le délire guerrier »,  octobre  (diffusé sur le site Internet de l’Association canadienne des centres contre les agressions à caractère sexuel : www.casac.ca). . Iris Marion Young, op. cit., p. . . « Petits trucs pour renforcer les liens amoureux pendant un déploiement », Adsum, vol. , no ,  août , p. . . Laura J. Shepherd, op. cit., p. ,  et . . Virginia Woolf, Three Guineas, New York, Harcourt,  [], p. -. . Martin Van Creveld, op. cit., p. . . « Plus d’un siècle de réclusion »,  août , site de Radio-Canada (www.radio-canada.ca). . Patrizia Romito, Un silence de mortes : La violence masculine occultée, Paris, Syllepse, , p. . Au sujet des liens entre le viol et la guerre, voir aussi : Susan Brownmiller, Le Viol, Paris, Stock/l’Étincelle, .

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. Voir la section « Le soldat, le Casque bleu et le touriste sexuel », dans Patrizia Romito, Un silence de mortes : la violence masculine occultée, Paris, Syllepse, , p. - ; la section « Les conflits armés et l’essor de la prostitution », dans Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe : prostitution, pornographie, traite des femmes et des enfants, Ottawa, L’Interligne, , p. - et, du même auteur, « Occupations militaires – La prostitution érigée en système », Le Devoir,  mai  ; Antoine Char, « Les faux pas des casques bleus », Métro (Montréal), er août , p. . . Martin Van Creveld, op. cit., p. . . Michèle Ouimet, « La prostitution, un tabou absolu en Afghanistan », La Presse,  mars , p. A. . Cité par Catharine A. MacKinnon, « State of emergency » dans Susan Hawthorne, Bronwyn Winter (dir.),op. cit., p. . . Sunera Thobani, op. cit. . Marilyn French, op. cit., p. . . Rick Hillier, « Allocution présentée lors du Forum national des gestionnaires », Terre-Neuve,  avril . . Alec Castonguay, « La guerre de Rick Hillier », L’Actualité, vol. , no , er septembre , p. . . AFP, « Riyad achète  avions Eurofighter », Le Devoir,  septembre , p. B. . Cité dans Laura J. Shepherd, op. cit., p. . . La présente section s’inspire largement, en ce qui a trait aux décisions et déclarations officielles des autorités canadiennes, de la recherche de Charles Létourneau, présentée dans un document de travail intitulé Pourquoi la mission canadienne en Afghanistan est-elle si impopulaire ?, . L’auteur est adjoint au directeur du Centre d’études des politiques étrangères et de sécurité (CEPES) de l’Université du Québec à Montréal. À voir aussi, du même

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francis dupuis-déri auteur : L’influence canadienne à travers les opérations de paix,  à , Montréal, CEPES, Série Mémoires, no , novembre .

. Cité dans Anne Legaré, Le Québec otage de ses alliés : les relations du Québec avec la France et les États-Unis, Montréal, VLB, , p. . . Lane Anker, « Le maintien de la paix et l’opinion publique », La revue militaire canadienne, vol. , no , été , p. . . Jocelyn Létourneau, « Un affront pur de la barbarie », Le Devoir,  septembre . Voir aussi : Daniel Jacques et Antoine Robitaille, « Le sophisme de la culpabilité de la victime », Le Devoir,  septembre  ; Jacques Lanctôt, « Au nom de toutes les victimes innocentes, je crie vengeance », Le Devoir,  septembre  ; Marc Fournier, « Pour en finir avec l’anti-américanisme primaire », Le Devoir,  octobre . Pour une analyse de discours, voir Jacques Pelletier, op. cit., p. -. . Allocution du  mars . . Gilles Kepel, Fitna : guerre au cœur de l’islam, Paris, Gallimard, , p. . . Jean-Pierre Derriennic, « Violence instrumentale et violence mimétique : L’estimation des effets politiques des actions terroristes », dans Stéphane Courtois, op. cit., p. -. . Sunera Thobani, « It’s bloodthirsty vengeance », Susan Hawthorne, Bronwyn Winter (dir.), op. cit., p. . . Susan Hawthorne, Bronwyn Winter, « Introduction », Susan Hawthorne, Bronwyn Winter (dir.), op. cit., p. . . Sunera Thobani, « Le délire guerrier », op. cit. . Information colligée au Musée de la guerre du Canada, Ottawa, exposition sur l’Afghanistan, juillet . Voir aussi : Joël-Denis Bellavance, « Le Canada participera à la coalition militaire : Chrétien ordonne la mobilisation de certaines unités des forces armées », La Presse,  octobre , p. A ; Alex Castonguay, « Afghanistan :

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Comment le Canada a-t-il atterri à Kandahar ? », Le Devoir,  août , p. B. . Jean Chrétien, « Notes pour un discours du premier ministre Jean Chrétien à l’occasion du caucus national du Parti libéral du Canada », Discours, North Bay, Bureau du Conseil privé du Canada,  août  ; Jean Chrétien, cité dans Nahlah Ayed, « Le Canada serait prêt à envoyer des Casques bleus en Afghanistan », Le Devoir,  octobre  ; Jean Chrétien, « Discours du premier ministre Jean Chrétien à l’occasion du dîner du premier ministre de (sic) Calgary », Discours, Ottawa, Bureau du Conseil privé du Canada,  mai  ; Jean Chrétien, « Le Président de l’Afghanistan effectuera une visite au Canada », Communiqués, Ottawa, Bureau du Conseil privé du Canada,  septembre . . Jean Chrétien, « Discours du premier ministre Jean Chrétien à l’occasion du dîner du premier ministre de (sic) Calgary », op. cit. . Jamie Doran, « Ces charniers afghans si discrets. . . », Le Monde diplomatique, septembre  ; Jamie Doran, « Massacre en Afghanistan », émission Zone libre du  juin . . Ibid. . Afghan Islamic Press,  décembre . . Associated Press, dépêche du  décembre . . Human Rights Watch, « Afghanistan : Warlords Implicated in New Abuses : Report Details Threats to Women’s Rights, Freedom of Expression », New York,  juillet . Voir aussi le rapport intitulé : « “Killing You Is a Very Easy Thing for Us” : Human Rights Abuses in Southeast Afghanistan ». . Human Rights Watch, « Afghanistan : les femmes ne sont toujours pas “libérées” : Abus par la police, tests de chasteté forcés, et restrictions des Talibans à Herat », New York,  décembre . Voir aussi le rapport complet « Nous voulons vivre comme des êtres humains : répression des femmes et des filles dans l’ouest de l’Afghanistan » (http ://hrw.org).

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. Justin Massie et Stéphane Roussel, « Le dilemme canadien face à la guerre en Irak, ou l’art d’étirer l’élastique sans le rompre », dans Alex Macleod et David Morin (dir.), Diplomaties en guerre – Sept États face à la crise irakienne, Outremont, Athéna Éditions, , p. - ; pour le point de vue de P. Heinbecker, voir le documentaire de Jean-François Lépine, Mission Kandahar : Le Canada en guerre, télédiffusé sur les ondes de Radio-Canada,  septembre . . Paul Martin, « Allocution du premier ministre Paul Martin à l’occasion de la visite de son Excellence le Secrétaire général M. Kofi Annan », Discours, Ottawa, Bureau du Conseil privé du Canada,  mars , cité dans Charles Létourneau, « Pourquoi la mission canadienne en Afghanistan est-elle si impopulaire ? », . . Alexandre Sirois, « Entrevue avec l’ex-soldat Martin Petit : Contre les “agressions” en Afghanistan », La Presse,  septembre , Cahier Plus, p. A. . Bill Graham, « Notes d’allocution à l’intention de l’honorable Bill Graham, C.P., parlementaire, ministre de la Défense nationale, en vue de son discours à l’occasion de la conférence se tenant au Royal Canadian Military Institute », Archives du discours du ministre, Ottawa, ministère de la Défense nationale du Canada,  septembre , cité dans Charles Létourneau, op. cit. . Ibid. . « Les Canadiens contribuent à un monde meilleur en Afghanistan » (www.canada-afghanistan.gc.ca). . Catherine Pappas, « La pauvreté, l’alliée des talibans en Afghanistan », Alternatives, septembre , p. . . Hugo Meunier, « Un thé au milieu de la misère », La Presse,  août , p. A. . Michèle Ouimet, « Le pouvoir des riches : des voix s’élèvent pour dénoncer l’immunité dont jouissent les corrompus, les assassins et

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les criminels en Afghanistan », La Presse,  mars , Cahier Plus, p. . . R. Legatis, « Was Women’s Vote a Roar, or a Whisper ? », op. cit., et R. Navai, « Afghan Women Still in Chains Under Karzaï », op. cit. . Cité dans R. Navai, op. cit. . Cité dans Nancy Snow, op. cit., p. . . Dans Le Monde,  octobre  ; cité dans S. Halimi, D. Vidal et H. Maler, op. cit., p. . . Michelle Malkin, « Invasion of the Anarchists : The “AntiCapitalist Convergence” », Capitalism Magazine,  février  (www.capitalismmagazine.com). . S. Halimi, D. Vidal et H. Maler, op. cit., p.  et -. . F. Dupuis-Déri, Les Black Blocs : la liberté et l’égalité se manifestent, Montréal, Lux,  (e éd.). . Figaro-Magazine du  octobre . . Le Figaro,  septembre , p.  ; cité dans « Haro sur l’ennemi intérieur : “l’antimondialisme” »,  août  (www.acrimed.org). . Voir Naomi Klein, The Shock Doctrine. The Rise of Disaster Capitalism, Toronto, Knopf Canada, ,  p. . Marcuse, op. cit., p. . . Tim Dunne, « Anarchistes et Al Qaïda », La Presse,  juillet , p. A. Pour d’autres exemples de ce type de discours, voir F. Dupuis-Déri, « Broyer du noir : manifestations et répression policière au Québec », Les ateliers de l’éthique, vol. , no ,  (www.creum.umontreal.ca). . Anonyme, « Anti-summit mobilizations : after the end of the world – opposing the G in Scotland, July  », Rolling Thunder, no , , p. . . Tamara Herman, Cracks in the Pavement : The Short « Life », Quick « Death » and Possible « Reincarnation » of the Montreal Antiwar

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Movement in the Era of the « War on Terror », Victoria, Université de Victoria, avril , p.  (document de recherche – non publié). . Cité dans S. Halimi, D. Vidal et H. Maler, op. cit., p. . . Ibid., p.  et . . Ibid., p. . . Amory Starr, Global Revolt : A Guide to the Movements Against Globalization, Londres-New York, Zed Books, , p. . . Hafizullah Emadi, op. cit., p. . . « Mémoires : Greenspan écorche les républicains », site de nouvelles de Radio-Canada,  septembre . . Herbert Docena, « Mourir pour McDo en Irak », dans collectif, Mourir pour McDo en Irak : colonisation américaine – résistance irakienne, Bruxelles, Aden, , p.  et . . Adam Novak, « Après la guerre, la privatisation du pétrole irakien ? », Alternatives, avril , p. -. . AFP, « L’absence de liens entre Al Qaïda et Saddam est de nouveau confirmée », Le Devoir, - avril , p. A. . Halimi, Vidal et Maler, op. cit., p.-. . Jean Bricmont, L’impérialisme humanitaire, Montréal, Lux, coll. « Futur proche », p. . . Ellen Chesler, « Les femmes et la politique de G.W. Bush », dans Christine Ockrent (dir.), Le livre noir de la condition des femmes, Paris, XO Éditions, , p. . . Cité dans Howard Zinn, op. cit., p. - et . . Cité dans J. Bricmont, op. cit., p.  . Dahr Jamail, « The devastation of Iraq », Asia Times,  janvier . . Ghali Hassan, « How the US Erase Women’s Rights in Iraq », Global Research, October ,  (www.globalresearch.ca). . George Orwell, Le Quai de Wigan, Paris, Ivrea, , p. -.

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. « Pourquoi le Canada est en Afghanistan », Le Devoir,  avril , p. A. . Voir Jim Cohen, « Que signifie “lutter contre la guerre” aux ÉtatsUnis ? », Mouvements, no , , p. -. . Arundhati Roy, op. cit., p. . . Tanya Reinhart, « Une armée israélienne assoiffée de guerre », dans Michel Warschawski (dir.), op. cit., p. . . Hoda Asmar, « La tentative d’hégémonie américaine au MoyenOrient », Le Devoir,  juillet . . Tanya Reinhart, op. cit., p. . . Respectivement, Dan Williams, « Si tu veux la paix, prépare la guerre : après la guerre du Liban, Tsahal retourne à ses “idées de base” », Le Devoir,  juillet , p. B et Associated Press, « Human Rights Watch critique Israël pour ses bombardements lors de la guerre du Liban », Le Devoir,  septembre , p. B. . Nurit Peled Elhanan, « Victime de la violence d’État ? », dans Michel Warschawski (dir.), op. cit., p. -. . Bernard-Henri Lévy, « La guerre vue d’Israël », Le Monde,  juillet , cité dans Halimi, Vidal et Maler, op. cit., p. -. . Comme le rappelle fort à propos l’article « Fuck le Hezbollah » paru dans un petit journal anarchiste de Montréal, Libre & Autonome, no , , p. . . J. Bricmont, op. cit., p.  et . . Jérôme Bellion-Jourdan, « Are Muslim charities purely humanitarian ? : a real but misleading question », dans Michel Feher, Gaëlle Krikporian, Yates McKee (dir.), Nongovernmental Politics, New York, Zone Books, , p. -. . Michel Warschawski (dir.), op. cit. . Gilbert Achcar et Noam Chomsky, La poudrière du Moyen-Orient : Washington joue avec le feu, Montréal, Écosociété, , p. .

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. « L’Islamophobie en hausse », site de nouvelles de Radio-Canada,  septembre  (www.radio-canada.ca) ; Stéphane Baillargeon, « Mémoires vives », Le Devoir,  octobre , p. A. . Gilbert Achcar et Noam Chomsky, op. cit., p. . . Ibid., p. . . Avraham Burg, « La révolution sioniste est morte », dans Warschawski (dir.), op. cit., p.  et -. . Ibid. . Julie Châteauvert, Francis Dupuis-Déri (dir.), Identitiés mosaïques, Montréal, Boréal, , p. . Voir aussi Yakov M. Rabkin, Au nom de la Tohra : une histoire de l’opposition juive au sionisme, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, . . T. Ali, « La résistance comme première étape vers l’indépendance de l’Irak », dans collectif, Mourir pour McDo en Irak, op. cit., p. . . Mouna Naïm, « Les sous-munitions israéliennes continuent de tuer au sud du Liban », Le Devoir, - octobre , p. A. . AFP et Reuters, « Tsahal bloque le passage entre l’Égypte et Gaza », Le Devoir,  octobre , p. B. . www.machsomwatch.org. . Avraham Burg, op. cit., p. . . Amira Hass, « Impossible voyage », dans Michel Warschawski (dir.), op. cit., p. . . Gordon O’Connor, « Notes de discours pour l’Honorable Gordon O’Connor, C.P., député, ministre de la Défense nationale à l’assemblée générale annuelle de l’Institut de la Conférence des associations de la défense », Discours du ministre, Ottawa, Ministère de la Défense nationale du Canada,  février  (cité par Charles Létourneau, « Pourquoi la mission canadienne en Afghanistan estelle si impopulaire ? », ). . Ibid.

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. AFP, « Le Pentagone disposera en  de  milliards, dont  milliards réservés à l’Irak », Le Devoir, er octobre , p. A ; AFP, « La pauvreté se maintient aux États-Unis :  millions d’Américains n’ont pas d’assurance médicale »,  août , p. A ; André Duchesne, « Le coût des guerres américaines atteindra  milliards en  », La Presse,  août , p. A. . Zoya, « Five Years Later, Afghanistan Still in Flames », discours prononcé aux États-Unis le  octobre  (www.rawa.org). . Son discours est reproduit dans Union libre, octobre , p.-, dans un dossier présenté par Abdulhadi Qaderi, et sur le site Internet du Centre des médias alternatifs du Québec (www.cmaq.net). . http ://web.amnesty.org. . Rima Elkouri, « Le vernis à ongles des Afghanes », La Presse,  juillet  ; Michèle Ouimet, « Le pouvoir des riches : des voix s’élèvent pour dénoncer l’immunité dont jouissent les corrompus, les assassins et les criminels en Afghanistan », La Presse,  mars , Cahier Plus, p. . . Cité dans Barnett R. Rubin, « Saving Afghanistan », Foreign Affairs, janvier-février . . Michèle Ouimet, op. cit.. Voir aussi : Zoya, op. cit., et M. Shekiba, « The “Miracle” or a Mockery of Afghanistan ? », op. cit.. Au sujet de la corruption, se référer à « Manifestations pour le retrait des troupes »,  octobre , et « Afghanistan : corruption et impatience »,  novembre  (www.radio-canada.ca). . Cité dans Rubin, op. cit. . Voir G. Smith, « Talibans Plot New Offensive on NATO », The Globe and Mail,  janvier , p. A. . AFP, « Violence à la frontière : Moucharraf boude la jirga afghopakistanaise », Le Devoir,  août , p. A. . Joël-Denis Bellavance, André Duchesne, « Le Canada prend au sérieux les menaces de Ben Laden », La Presse,  novembre ,

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p. A ; AFP, « Un rapport de l’Oxford Research Group : la guerre contre le terrorisme encourage la violence », Le Devoir,  avril , p. A. . AFP & Reuters, « Al Qaïda se renforcerait : Bush nie les affirmations des services secrets », Le Devoir,  juillet , p. A. . Tony Blair, « A Battle for Global Values », Foreign Affairs, janvierfévrier . . Brigitte Dusseau, « Le chef de l’armée britannique évoque un retrait de l’Irak », Le Devoir, - octobre , p. A. . Bernard Descôteaux, « Le malaise afghan », Le Devoir,  septembre . . André Pratte, « Les alliés des talibans », La Presse,  septembre , p. A. . Marc André Boivin, « Que fait le Canada dans cette galère ? », Le Devoir,  septembre . . Propos tenus lors de l’émission radiophonique animée par Michel Lacombe Ouvert le samedi, Radio-Canada,  juin . . Norman Spector, « Rester en Afghanistan », Le Devoir,  juillet , p. A. . Maxime Bernier, « Les défis afghans », La Presse,  septembre , p. A. . Marie-Christine Bonzom, « Ottawa et Washington, même combat : offensive publicitaire pour redorer l’image du Canada dans la capitale américaine », Le Devoir, - décembre , p. A et A. . Respectivement, Denise Bombardier, « Rude été », Le Devoir,  septembre  et André Pratte, « Dallaire a raison », La Presse,  avril , p. A. . Gil Courtemanche, « Rester et se battre », Le Devoir, - octobre , p. A . Rubin, op. cit.

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. M. Shekiba, op. cit. . Isabelle Porter, « “C’est le Québec qui part en guerre cet été” : les militaires de Valcartier multiplient les relations avec les médias pour gagner l’appui de la population », Le Devoir,  janvier , p. A. L’idée que c’est le Québec qui part en guerre est reprise régulièrement dans le médias : Hugo Meunier, Martin Tremblay, « Albertistan : les Québécois en guerre », La Presse,  juin , Cahier Plus p.  ; Isabelle Porter, « Afghanistan : le tour des soldats québécois est venu », Le Devoir,  juillet , p. A. . Presse Canadienne, « Mario Dumont – Accommodements raisonnables », LCN,  novembre . . Mathieu Bock-Côté, « Joyeux Noël ! », Vigile,  décembre , et Mathieu Bock-Côté, « La religion multiculturelle contre la démocratie », Le Devoir,  mars . . Jacques Godbout, « Le multiculturalisme est une politique généreuse devenue discriminatoire », Le Devoir,  avril . . Pierre Nepveu, « Accommodements raisonnables : l’autre bout de la lorgnette », Le Devoir,  novembre . . Denise Bombardier, « Accommodements dans la confusion », Le Devoir, - septembre , p. B. . Laurie Duguay, « L’ennemi aux mille visages », Le Devoir,  juin , p. A. . Sylvie Bergeron, « Accommodement raisonnable : quel mal à ce que le peuple décide ? », Le Devoir,  décembre , p. A. . Ghislain Devroede, « Il n’y a pas d’accommodement “raisonnable” à la séparation entre l’État et les Églises », Le Devoir,  décembre , p. A. . Caroline Touzin, « Le maire affirme ses valeurs religieuses : Commission Bouchard-Taylor à Saguenay », La Presse,  septembre , p. A.

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. AFP, « Selon une juge canadienne : un arbre de Noël offensant pour les non chrétiens », La Presse,  décembre . . www.army.forces.gc.ca. . Communiqué de l’armée canadienne, « Des députés et des artistes célèbrent Noël avec les soldats canadiens à Kandahar », le  décembre , document no NR-CEFCOM COMFEC - (www.forces.gc.ca) ; pour les artéfacts écossais, voir Hugo Meunier, « Des adieux émouvants aux deux compagnons d’armes », La Presse,  août , p. A ; pour le père Noël, voir la photo dans Radio-Canada, « Le Noël des troupes »,  décembre . . Communiqué de l’armée canadienne, op. cit. . Dossier « L’Afghanistan pour les nuls », Alternatives, juillet-août , p. . . Rick Hillier, « Allocution présentée lors du Forum national des gestionnaires », Terre-Neuve,  avril  (www.managersgestionnaires.gc.ca). . Michèle Ouimet, « Sous la poussière du Kandahar Airfield », La Presse,  février , p. A. . Radio-Canada, « Le Noël des troupes »,  décembre , site Internet des nouvelles de Radio-Canada (www.radio-canada.ca). . Lia Lévesque, « Premier militaire du Royal e Régiment tué en Afghanistan : Dernier hommage au soldat Longtin », Le Devoir,  août , p. A. . Voir Guy Taillefer, « Irak :   civils tués en  », Le Devoir,  janvier , p. A, et « La face cachée de la violence :   civils tués en Irak », La Presse,  janvier , p. A. . Fédération libertaire japonaise, « What to do about war » [], Robert Graham (dir.), Anarchism : A Documentary History of Libertarian Ideas, vol. I, Montréal, Black Rose Books, , p. . . André Noël, « Jeunes chômeurs recherchés : Les jeunes des milieux défavorisés, notamment les autochtones, sont plus susceptibles de

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s’enrôler, selon un sondage de la Défense », La Presse,  août , p. A et A ; André Noël, « Tout un défi à relever », La Presse,  août , p. A. . Alec Castonguay, « Prime de risque pour les soldats du e : Les soldats déployés en Afghanistan rentreront avec plus de   $ en poche », Le Devoir,  septembre , p. A. . Errico Malatesta, L’anarchie, Montréal, Lux, coll. « Instinct de liberté », , p. . . « Déclaration de Patrick au tribunal », Le Monde libertaire, no ,  janvier  (texte repris dans Collectif, Et pourtant ils existent : -. Le Monde Libertaire a  ans, Paris, Cherche midi, , p. ). Pour des débats entre anarchistes au sujet de l’insoumission, voir : Maurice Joyeux, « L’objection de conscience : attitude ou combat ? », dans le même ouvrage, p. . . Dr. H. Hersovici, « L’objecteur de conscience et la guerre », op. cit. . Cité dans Howard Zinn, op. cit., p. . . Jean Provencher, Québec sous la loi des mesures de guerre. , Montréal, Boréal express, , p. . . Arundhati Roy, op. cit., p. . . Marc Angenot, « L’antimilitarisme : idéologie et utopie », Discours social, vol. , . . Jean-Paul Musigny, La révolution mise à mort par ses célébrateurs même. Le mouvement des conseils en Allemagne, -, Paris, Nautilus, . . J’ai abordé cet enjeu dans un article publié en France (« En deuil de révolution ? », Réfractions, no , ) qui est une version plus développée d’un texte paru précédemment au Québec : « Révolte au cœur de l’Empire : Pourquoi ? », Argument, vol. , no , . Voir aussi : Comité invisible, L’insurrection qui vient, Paris, La Fabrique,  et John Holloway, Changer le monde sans prendre

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le pouvoir. Le sens de la révolution aujourd’hui, Montréal, Lux, coll. « Instinct de liberté », . . Don Herzog, « Romantic anarchism and pedestrian liberalism », Political Theory, vol. , no , , p. . . Voir, dans le cas de la Grande-Bretagne, David Edgerton, Warfare State : Britain -, Cambridge, Cambridge University Press,  ; pour les États-Unis, Jacques R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre : Les États-Unis et la Deuxième Guerre mondiale, Bruxelles, Aden, , p. -. . C. Wirght Mills, The Power Elite, Oxford, Oxford University Press, , p. . Voir aussi Steven Staples, « Le complexe militaroindustriel », Relations, no , mars , p. -. . Steven Staples, op. cit., p. . . Claude Lévesque, « Le Canada en Afghanistan après  : O’Connor laisse la porte ouverte à un prolongement de la mission », Le Devoir,  avril , p. A et A. . Lia Lévesque, « Afghanistan : Des protestataires perturbent le discours de Bernier », Le Devoir,  septembre , p. A ; Maxime Bernier, « Les défis afghans », La Presse,  septembre , p. A . . Gordon J. O’Connor, « Afghanistan outreach speech », Montréal,  avril , p. , p. , p. , p. -. . Rick Hillier, op. cit. . Alec Castonguay, « Les coûts de la mission en Afghanistan explosent : après deux révisions en six mois, les militaires haussent leurs projections de , milliard », Le Devoir,  mars , p. A et A. ; Alec Castonguay, « Afghanistan : les chars d’assaut coûteront deux fois plus cher qu’annoncé – O’Connor confirme que la mission canadienne coûtera , milliards au bas mot », Le Devoir, - mai , p. A. . Alec Castonguay, « L’avion C-J : des problèmes récurrents – Harper achètera  de ces appareils », Le Devoir,  mars ,

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p. A et A ; Alec Castonguay, « Achat de Boeing C- : deux hauts gradés de l’armée sur le gril », Le Devoir,  février , p. A ; Alec Castonguay, « Achat d’avions tactiques : Airbus refuse de s’avouer vaincu – la nouvelle proposition ferait épargner deux milliards aux Canadiens », Le Devoir, - juin , p. A ; Radio-Canada, « Dépenses militaires : Première escale de près de  milliards »,  juin  (www.radio-canada.ca) ; Murray Brewster, « Afghanistan : encore des problèmes avec des véhicules blindés », Le Devoir,  avril , p. A ; Murray Brewster, « Afghanistan : Ottawa n’a pas eu le choix de faire l’acquisition de véhicules démineurs », Le Devoir,  juin , p. A ; Alec Castonguay, « Afghanistan : les chars d’assaut coûteront deux fois plus cher qu’annoncé – O’Connor confirme que la mission canadienne coûtera , milliards au bas mot », op. cit. ; Hélène Buzzetti, « Ottawa ajoute  millions pour la reconstruction », Le Devoir,  février , p. A ; Presse Canadienne, « Ottawa : , milliards à la rénovation des frégates », Le Devoir,  juillet , p. A ; Dirk Meissner, « Ottawa investit  milliards pour défendre l’Arctique : achats de navires de patrouille », Le Devoir,  juillet , p. A. ; Presse Canadienne, « Comment protéger les soldats contre les bombes artisanales ? », Le Devoir, - juillet , p. A ; Jules Dufour, « À qui profite la guerre d’occupation en Afghanistan ? », Le Devoir, - avril , p. B ; Alec Castonguay, « La guerre de Rick Hillier », L’Actualité, vol. , no , er septembre , p. . À ces milliards doivent s’ajouter des millions perdus en détournement de fonds (André Duchesne, Patrice Gaudreault, « Fraudes de  millions : un ex-fonctionnaire de la Défense se reconnaît coupable », La Presse,  juillet , p. A et A). . Rick Hillier, op. cit.. . John Cotter, « Visite surprise de Michaëlle Jean en Afghanistan », Cyberpresse,  mars  ; Yves Randon, « Un malaise ? », Le Devoir,  juillet , p. A.

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. AFP, « Les dépenses militaires augmentent encore », Le Devoir,  septembre , p. B ; Laurent Zecchini, « Un réarmement mondial : depuis , le total des dépenses militaires annuelles de la planète a de nouveau franchi les   milliards de dollars », Le Devoir,  juin , p. B. . Alec Castonguay, « Charest réclame une juste part des contrats militaires », op. cit. ; Alec Castonguay, « Que des miettes pour le Québec – retombées économiques militaires : Ottawa supprime les dernières obligations », Le Devoir, - avril , p. A ; Alec Castonguay, « Contrats militaires : le Québec pourrait perdre gros – Ottawa refuse de garantir une juste part de nouvelles retombées de , milliards », Le Devoir,  février , p. A ; Alec Castonguay, « Contrats militaires : Bachand réclame son dû », Le Devoir,  août , p. A. . Martin Ouellet, « Les soldats du Royal e régiment en Afghanistan : le général Laroche nie tout traitement de faveur envers les francophones », Le Devoir,  août , p. A. . Valérie Dufour, « Une réouverture accueillie avec joie », Le Journal de Montréal,  juillet, p. . . Radio-Canada, « Bagotville accueillera un corps aéroporté d’élite », site Internet de nouvelles de Radio-Canada,  juillet  (www.radio-canada.ca). . Isabelle Porter, « Valcartier, un monde à part », Le Devoir, - septembre , p. G. . Anne-Christine Loranger, « Pol Pelletier : Mendiante extatique », Le Devoir,  mars , p. B. . Marc André Boivin, « Des pommes et des oranges », La Presse,  juin , Cahier Plus, p. . . PAM, « Where we work – Afghanistan » (www.wfp.org). . Alexandre Shields, « Objectifs du millénaire : des résultats mitigés, selon l’ONU », Le Devoir,  juillet , p. A ; Alexandre Shields, « Objectifs du Millénaire : Stephen Lewis n’est pas tendre avec les

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pays riches – “Nous sommes à des millions de milles du succès” », Le Devoir,  août , p. A. . Joseph Giguère, « Afghanistan : sortez les militaires et rentrez les humanitaires ! », Le Devoir,  juillet , p. A. . Alexandre Sirois, « Des sommes qui font rêver les travailleurs humanitaires », La Presse,  août , p. A. . Fabien Deglise, « Les riches sont plus riches, les pauvres plus pauvres : et la classe moyenne est une espèce en voie de disparition », Le Devoir, - mai , p. A. . Mathieu Dufour, « Produire avant de redistribuer : combien de temps ? », Le Devoir, er août , p. A ; Sue Bailey, « Le Canada compte   enfants pauvres », Le Devoir,  septembre , p. A. . AFP, « Les dépenses militaires augmentent encore », op. cit. . Jacques R. Pauwels, op. cit., p -. . Paul Bernard, « Redistribuer la richesse dans le but d’en créer », Le Devoir,  août , p. A ; Sylvie Halpern, « Le monde est à elles ! », Châtelaine, avril , p. . . Ellen Simon, « Les patrons américains roulent sur l’or : aux ÉtatsUnis, la moitié des PDG ont touché plus de , millions de dollars l’an dernier », Le Devoir,  juin , p. B. . www.oerlikon.ca ; Raymond Legault, « Le Canada au garde-àvous », Relations, no , mars , p. . . Steve Galster, « The Afghan pipeline », dans Ellen Ray, William H. Schaap (dir.), op. cit., p. . . Presse Canadienne, « CAE compte sur les militaires canadiens », Le Devoir,  avril , p. C. . Marie Tison, « Bon départ pour CAE », La Presse,  août , cahier Affaires, p. .

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. Presse Canadienne,  février , cité dans Canadian Peace Alliance/L’Alliance canadienne pour la paix, The Truth about Canada in Afghanistan, mars  (www.acp-cpa.ca). . BBC News,  décembre  (http ://news.bbc.co.uk) ; News Central Asia,  septembre  (www.newscentralasia.com). Voir Canadian Peace Alliance/L’Alliance canadienne pour la paix, op. cit. . Kathleen Harris, « Le G en Allemagne – Manifestations : On se prépare », Le Journal de Montréal,  juin , p. . Pour une réflexion militante au sujet des actions qui ont ponctué les mobilisations contre le Sommet du G , voir : Deux [email protected] de la Brigade Câlisse ! « A. . .Anti. . .Anticapitalista ! », Berlin,  juin  (www.anarkhia.org). . Anonyme, « G : l’Afrique rassemble, le Kosovo divise –  milliards sont promis pour la lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose », Le Devoir, - juin , p. A. . Pascal Fletcher, « L’Afrique n’attend plus de promesses du G, mais des actes. De Tunis au Cap, le message est le même : “tenez parole !” », Le Devoir,  juin , p. B. . Ibid. ; Alexandre Shields, « Objectifs du Millénaire : Stephen Lewis n’est pas tendre avec les pays riches – “Nous sommes à des millions de milles du succès” », Le Devoir,  août , p. A. . AFP, « Plus de   manifestants au sommet du G :  personnes interpellées », Le Devoir,  juin , p. A. . Abdulhadi Qaderi, « Un message aux militaires de Valcartier » (www.valcartier.ca). . Toutes ces citations proviennent du site www.valcartier.ca. . Associated Press, « De plus en plus de désertions au sein de l’armée américaine », La Presse,  juillet , p. A. . Merci à Tamara Hermann et Barbara Legault pour cette piste. . Rob Wipond, « The de-indoctrination of Sgt. Nikolai Lanine », Focus, janvier , p. .

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. Hugo Meunier, « L’école de la guerre », La Presse,  août , p. A. . Rob Wipond, op. cit., p. . . F. Dupuis-Déri, « Lettre à ma sœur militaire qui part en Afghanistan », Le Devoir,  juin  (cette lettre est également parue dans La Presse le même jour, amputée de plusieurs passages). . Catherine Déri, « Réponse à mon frère qui s’oppose à mon déploiement en Afghanistan », Le Devoir,  juin . . Selon Feroz Medhi, « Les Afghans pris entre deux feux », Alternatives, avril , p. . . Gouvernement du Canada, « Afghanistan  », p. ,  et . . Joël-Denis Bellavance, « Il y a de réels progrès, soutient Ottawa », La Presse,  août , p. A. . David Rohde, David E. Sanger, « Les ratés de la guerre aux talibans », La Presse,  août , p. A (texte tiré du New York Times). . Conseil de Senlis, The Canadian International Devlopment Agency in Kandahar : Unanswered Questions, Ottawa, août . . Serge Michel et Paolo Woods, American chaos : retour en Afghanistan et en Irak -, Paris, Seuil, , p. - ; Commission indépendante des droits humains en Afghanistan (aihrc.org.af ) ; Presse Canadienne, « De plus en plus d’Afghanes en détresse s’immolent par le feu », Le Devoir,  juillet, p. A. . Amnistie internationale, « Afghanistan : l’OTAN doit veiller à ce que justice soit rendue aux civils décédés ou victimes de torture », novembre  (http ://web.amnesty.org). . Hélène Buzzetti, « MacKay a examiné le rapport sur l’Afghanistan avant sa diffusion », Le Devoir,  juin , p. A. . Alec Castonguay, « Le Canada devrait se retirer si les choses ne changent pas : un comité mixte du Sénat suggère de lancer des ultimatums à l’OTAN et à l’Afghanistan », Le Devoir,  février , p. A.

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. Human Rights Watch, « Afghanistan : NATO should do more to protect civilians »,  octobre . . Conseil de Senlis, Countering the Insurgency in Afghanistan : Losing Friends and Making Ennemies, février , p. . . Ibid. . Ibid., p. iii et p. . . Ibid., p. . . Conseil de Senlis, On a Knife Edge : Rapid Assessment Field Survey Southern and Eastern Afghanistan, Londres, Senlis, mars , p. . . Ibid., p. . . Conseil de Senlis, Countering. . ., op. cit., p. . . Ibid., p. . . Ibid. . Alec Castonguay, « La production d’opium a augmenté de  % en Afghanistan en un an : Cette culture est à  % concentrée dans quelques provinces le long de la frontière avec le Pakistan », Le Devoir,  août , p. A. . Martin Ouellet, « Afghanistan : Les Canadiens essuient des critiques », La Presse,  août , p. A. La corruption et brutalité des policiers sont confirmées par plusieurs autres sources, dont les recherches d’Andrew Wilder, professeur de science politique à l’Université Tufts, à Boston, qui a dirigé l’Afghanistan Research and Evaluation Unit de  à  (voir Agnès Gruda, « De troublants doutes sur les policiers afghans », La Presse,  septembre , p. A). . Conseil de Senlis, The Canadian. . ., op. cit., p.  ; Conseil de Senlis, War Zone Hospitals in Southern Afghanistan : A Symbol of Wilful Neglect, Londres, février . . Hugo Meunier et Martin Tremblay, « Un puits à sec ? un hôpital aussi », La Presse,  septembre , Cahier Plus, p. .

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. Conseil de Senlis, The Canadian. . ., op. cit., p.  ; Conseil de Senlis, Canada in Afghanistan. . ., op. cit., p. -. . Conseil de Senlis, Countering. . ., op. cit., p. . . Cité dans Anne Nivat, op. cit., p. . . Claude Lévesque, « Difficile démocratie », Le Devoir, - septembre , p. G. . Conseil de Senlis, On a Knife Edge. . ., op. cit., p. . . Presse canadienne, « Manifestation à Kandahar », Le Devoir,  septembre , p. B. . Martin Ouellet, « Afghanistan : Les Canadiens essuient des critiques », op. cit.. . Center for Strategic and International Studies, Breaking Point : Measuring Progress in Afghanistan, Washington, . . Conseil de Senlis, Countering. . ., op. cit., p. . . Conseil de Senlis, On a Knife Edge. . ., op. cit., p. - ; Associated Press, « Manifestation antiaméricaine en Afghanistan », Le Devoir,  avril , p. B. . Keith Martin, « A plan for achieving success in Afghanistan : the mission depends on our troops being seen as helpers, not conquerors », Times Colonist,  avril , p. A. . AFP, « Violence à la frontière : Moucharraf boude la jirga afghopakistanaise », Le Devoir,  août , p. A. . Jean Provencher, op. cit., p. . . Ibid., p. . . Alexandre Berkman, op. cit. . Marie Gérin-Lajoie, « Le ’War Election Act’ de  », dans Micheline Dumont, Louise Toupin (dir.), La pensée féministe au Québec : anthologie [-], Montréal, Remue-ménage, , p. -.

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. Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain, I (« De la Confédération à la crise [] »), Montréal, Boréal Express, , p. . . Jean Provencher, op. cit., p. . . Ibid., p. . . Ibid., p. . . Ibid., p. . . Ibid., p. . . Ibid., p. . . Rick Hillier, op. cit. . Raymond Legault, « Sport, guerre et commandites : Les soldats de Valcartier à la partie des Alouettes », Le Devoir,  juin . . Alec Castonguay, « Terrorisme : Propagande ou menace réelle ? Un chef militaire taliban invite des apprentis terroristes à servir de kamikazes au Canada », Le Devoir,  juin , p. A. . Alec Castonguay, « Grande offensive au Québec – visite d’une dizaine de villes, barbecues familiaux, grand rassemblement : l’armée veut faire accepter sa campagne en Afghanistan », Le Devoir,  juin , p. A. . Ibid. . Voir Jacinthe Deault, « L’armée à l’avant-plan », Le Devoir,  juillet , p. B. . Mario Roy, « La double parade », La Presse,  juin . . J. Jacques Samson, « Une armée de volontaires », Le Journal de Québec,  juin , p. . . Jean-Marc Salvet, « Le respect », Le Soleil,  juin . . Collection d’art militaire Beaverbrook, reproduit sous forme de carte postale par le Musée de la guerre du Canada. . Marcel Landry, Michèle Renault, « Viser le gouvernement, pas les soldats », Le Soleil,  juin , p. .

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. André Michaud, « Bonne chance à nos braves ! », Le Soleil,  juin , p. . . Marc-André Beauchemin, « Pacifiste et fier », Le Devoir,  juillet , p. A. . Merci à Guillaume, Olivier et Stéphanie, de la Coalition Guerre à la guerre, pour m’avoir retransmis ces messages. . Stéphane Dion, « La clarté pour l’Afghanistan », Le Soleil,  juin , p. . . Presse Canadienne, « Harper veut l’appui de ses adversaires », Le Soleil,  juin , p. . . Rémi Nadeau, « Les militaires trouvent regrettable la manifestation des opposants :   soldats défilent dans les rues de Québec », Le Devoir, - juin , p. A. . Patricia Cloutier, « La guerre des relations publiques », Le Soleil,  juin , p. . . Marie-Andrée Chouinard, « Opération de charme », Le Devoir,  juin . . Léon Tolstoï, « Stupidity + profit = preparedness » [], dans Alexander Berkman (dir.), op. cit., p. . . Jean-François Nadeau, « L’art de tuer », Le Devoir, - septembre , p. F. . « Parade du RR de Valcartier : “Un exercice de propagande” », site Internet des nouvelles de Radio-Canada,  juin  ; Patricia Cloutier, « Partis du bon pied. . . malgré tout », Le Soleil,  juin , p. . . « Parade du RR de Valcartier : Un exercice de propagande », op. cit. . Nicolas Lefebvre Legault, « Oui, il fallait contre-manifester ! », site Internet Le Soleil,  juillet . . Maryse Azzaria, « Être ou ne pas être », Le Devoir,  août , p. B.

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. Ward Churchill, Pacifism as Pathology : Reflections on the Role of Armed Struggle in North America, Winnipeg, Arbeiter Ring, . . Herbert Marcuse, Vers la libération, Paris, Minuit, , p. . . Ward Churchill, « Who’s the Terrorist ? »,  mars . . Pierre Légaré, « Cérémonies de clôture », La Presse,  août , p. A . Ward Churchill, Pacifism as Pathology. . . Op. cit., p. . . François Bourque, « Les bruits de la guerre », Le Soleil,  juin , p.  . Voir, par exemple, le site www.afghana.net. . « La capitale plus militariste : non à  % à l’envoi de Québécois en Afghanistan », Le Journal de Québec,  juin , p. . . Anne Drolet, « Choc des mentalités », Le Soleil,  juin , p. . . Patricia Cloutier, « La guerre des relations publiques », op. cit. . Pour des exemples de portraits sympathiques de militaires, voir Pierre-André Normandin, « Caporal-chef Sylvain Gagnon : six mois dans une chambre de jockey », Le Soleil,  juin , p.  ; André Duchesne, « Capitaine Guy Noury : le diplomate en treillis », La Presse,  juillet , p. A ; Pierre-André Normandin, « Capitaine Charles Deogratias, aumônier : payez au suivant », Le Soleil,  juin , p.  et André Duchesne, « Capitaine Luong Phuc Nguyeng : changement de vision », La Presse,  juillet , p. A ; Alec Castonguay, « La guerre de Rick Hillier », op. cit.. Un anthropologue note par ailleurs que Rick Hillier a une attitude très paternaliste à l’égard de la population. Voir André Campeau, « Un nouveau père canadien ? », Le Devoir,  août , p. A. . André Duchesne, « Soldat Philippe Martin : “Mon père sait que je sers une noble cause” », La Presse,  juillet , p. A ; André Duchesne, « Lieutenant Marie-Christine Alamy : le défi de la fiancée », La Presse,  juillet , p. A ; André Duchesne, « Major Dany Giguère : “Chéri, j’ai reporté notre tour du monde” », La

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Presse,  juillet , p. A ; André Duchesne, « Caporal Trina Gaumond : de la dentelle aux fourneaux », La Presse,  juillet , p. A. . Daniel Chrétien, « De Valcartier à Kandahar », L’Actualité, vol. , no , er septembre , p. . Voir aussi Richard Johnston, « Final chronicles of crisis, chaos in Afghanistan », National Post,  juillet , p. A. . François Richard, « Aux armes, étudiants ! : Des étudiants de l’UQAM déployés en Afghanistan », Montréal Campus,  février , p. . . Programmes -, Ottawa, Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, mai  (no de catalogue : CR-/-). . Chris Morris, « Afghanistan : Les familles des six soldats canadiens tués dimanche rendent hommage à leurs disparus », Le Devoir,  avril , p. A ; Katherine Harding, « Fallen comrades remembered : three soldiers were due home in August », The Globe and Mail,  juin , p. A. Voir aussi : Murray Campbell, Timothy Appleby, Graeme Smith, « Soldier’s death the first among those leading “next evolution” », The Globe and Mail,  mai , p. A ; Unnati Gandhi, « I’m still in shock, mother says », The Globe and Mail,  mai , p. A ; Hugo Fontaine, « Rapatriement de Simon Longtin tombé en Afghanistan : Les soldats disent adieu à leur camarade », La Presse,  août , p. A et Mario Mercier, « La mort d’un bon vivant », La Presse,  août , p. A. . André Duchesne, « Mort du sergent Christos Karigiannis en Afghanistan : “Dieu a choisi de prendre mon fils et d’en faire un ange” », La Presse,  juin , p. A. Voir aussi : Katherine Harding, « Fallen comrades remembered : three soldiers were due home in August », op. cit. . Isabelle Porter, « Valcartier mis à l’épreuve », Le Devoir,  août , p. A. À voir, aussi, le documentaire de Claire Coriveau, Les épouses de l’armée, .

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. Rob Wipond, op. cit., p. . . François Richard, « Aux armes, étudiants ! : Des étudiants de l’UQAM déployés en Afghanistan », op. cit. . Alec Castonguay, « La guerre de Rick Hillier », op. cit. ; Martin Petit, op. cit., p. . . Hugo Meunier, « Valcartier perd deux autres soldats », La Presse,  août , p. A. . Débat télévisé suite au Téléjournal, Radio-Canada,  septembre . . Marie-Andrée Chouinard, « Rappel à la réalité », Le Devoir,  août , p. A ; Herbert Marcuse, op. cit., p. . . François Brosseau, « De Vimy à Kandahar », Le Devoir,  avril , p. B. . Fanny Carrier, « États-Unis : la Cour suprême se penchera de nouveau sur le cas des détenus de Guantanamo », Le Devoir,  juin-er juillet , p. A . Isabelle Rodrigue, « Le SCRS savait que Maher Arar serait torturé : Selon de nouveaux extraits du rapport d’enquête, les méthodes américaines étaient connues du service de renseignement », Le Devoir,  août , p. A. . AFP, « Séoul critiqué pour ses négociations avec les talibans : Des médias soulèvent l’hypothèse d’une rançon », Le Devoir, er - septembre , p. A . François Brousseau, « De Vimy à Kandahar », op. cit. . Alec Castonguay, « Journée noire à Kandahar : une bombe talibane fauche six soldats canadiens et leur interprète de retour d’une mission », Le Devoir,  juillet , p. A. . Martin Petit, op. cit., p. . . André Pratte, « Dallaire a raison », La Presse,  avril , p. A ; André Pratte, « Mission terminée ! », La Presse,  juillet , p. A.

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. Cité dans Howard Zinn, op. cit., p. . . Ibid., p. ,  et . . Ibid., p. -. . Ibid., p. . . Martin Petit, op. cit., p. . . Howard Zinn, op. cit., p. -. . Jean-Guy Prévost, « Une pathologie politique : et la critique de la démocratie libérale », Revue française d’histoire des idées politiques, no , , p. -. . Jacques R. Pauwels, op. cit., p. -. . Stéphane Baillargeon, « La bataille des mémoires : Le Musée canadien de la guerre se soumet à la pression des anciens combattants », Le Devoir,  août , p. B. . Ibid. . Howard Zinn, op. cit., p. . . Cité dans Manon Cornellier, « De la guerre aux élections », Le Devoir, er - septembre , p. B. . Arundhati Roy, op. cit., p. . . Serge Michel et Paolo Woods, op. cit., p. . . Isabelle Delloye, op. cit., p. . . Paola Tabet, La construction sociale de l’Inégalité des sexes : des outils et des corps, Montréal/Paris, L’Harmattan, . . Butch Lee, The Military Strategy of Women and Children, Chicago/Montréal, Stoopsale Books/Kersplebed, , p. , p.  et p. . . Bricmont, op. cit., p. . . Membre de la Revolutionary Association of the Women of Afghanistan, la RAWA (cf. Zoya, op. cit.).

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. Malalai Joya, « The US has returned fundamentalism to Afghanistan », conference prononcée à l’Université de Los Angeles, avril  (http ://canadiandimension.com). . Isabelle Porter, « Afghanistan : Soutenir les troupes sans appuyer la mission », Le Devoir,  août , p. A. . André Duchesne, « Écart hommes-femmes », La Presse,  août , p. A. . Manon Cornellier, « (En)jeu afghan », Le Devoir,  août , p. A. . Jean-Robert Sanfaçon, « Le Canada doit partir », Le Devoir,  août , p. B. . Bernard Descôteaux, « Pour les bonnes raisons », Le Devoir,  septembre , p. A. . www.marchemondiale.org . Alan Freeman, « Change tune on war, PM told : adopt softer vocabulary to reassure skeptical public, report says », The Globe and Mail,  juillet . Voir aussi : Justin Massie, « La guerre des mots », La Presse,  juillet , p. A. . Bernard Descôteaux, « À son corps défendant », Le Devoir, - mars . . Bernard Descôteaux, « La réalité afghane », Le Devoir,  juillet , p. B. Voir aussi : Bernard Descôteaux, « Le malaise afghan », Le Devoir,  septembre . . Alexandre Sirois, « Réclamons plus de troupes », La Presse,  février , p. A. . Cité dans Benoît Coutu, De l’intervention d’humanité à l’intervention humanitaire : considérations sociologiques à propos des transformations fondamentales de la nature du politique à partir d’une analyse des discours gouvernementaux et militaires entourant l’intervention « militaro-humanitaire » canadienne en Afghanistan, Montréal, Uni-

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versité du Québec à Montréal, département de sociologie, document de travail pour projet de thèse, ronéotypé (non-publié), . . Lisa-Marie Gervais, « Le risque québécois : Ottawa regrettera-t-il l’embarquement des soldats de Valcartier pour l’Afghanistan ? », Le Devoir,  juillet , p. A. . Hugo Meunier, « “On prend soin d’eux” », La Presse,  août , p. A. . André Duchesne, « Afghanistan : David Fraser termine un mandat difficile à la tête des forces de l’OTAN », La Presse, jeudi  novembre , p. A . Alexandre Shields, « Moins de militaire, plus d’humanitaire : “L’Afghanisthan ne doit pas devenir un autre Irak”, plaide le chef bloquiste Gilles Duceppe », Le Devoir,  janvier , p.A. . Affirmation énoncée lors d’un débat télévisé à la suite de la présentation du documentaire Mission Kandahar : Le Canada en guerre (réalisé par Jean-François Lépine), Téléjournal, Radio-Canada,  septembre .

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Table des matières

À propos de l’auteur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Avertissement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . I. Le vampire part en guerre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . II. La menace des « pacifistes guerriers » . . . . . . . . . . . . Remerciements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Notes bibliographiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     

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cet ouvrage a été imprimé en novembre 2007 sur les presses des ateliers de l’imprimerie gauvin pour le compte de lux, éditeur à l’enseigne du chien d’or

Il a été composé avec LATEX, logiciel libre, par Claude Rioux. La révision du texte et la correction des épreuves ont été réalisées par Elsa Beaulieu, Thomas Déri et Marie-Eve Lamy.

Lux Éditeur c.p. , succ. de Lorimier Montréal, Qc HH V Diffusion et distribution au Canada : Flammarion Tél. : () - - Fax : () -

Imprimé au Québec sur papier recyclé  % post-consommation

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Sans doute, personne ne prendrait au sérieux un vampire qui prétendrait agir pour le bien de sa victime alors même qu’il la saigne à mort. Il serait très certainement reçu avec mépris et colère s’il affirmait, les crocs plantés dans une jugulaire, qu’il effectue “une incision chirurgicale” ou qu’il œuvre pour la liberté, l’égalité et la paix. [...] Il existe en politique des empires que l’on pourrait nommer vempires, tant il est vrai qu’ils puisent leur puissance du sang des peuples, le plus souvent en prétendant vouloir leur bien. » Cet essai propose une critique du discours militariste pour qui « la guerre, c’est la paix ». Dans ce plaidoyer à la fois viscéral et documenté contre la guerre, l’auteur brosse un portrait des lignes de force qui se dessinent de la guerre froide à la guerre au terrorisme, des manifestations de Seattle à celles du mouvement pour la paix.

Francis Dupuis-Déri est professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal. Chez Lux Éditeur, il a fait paraître Les Black Blocs. La liberté et l’égalité se manifestent.

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L’ÉTHIQUE DU

VAMPIRE

de la guerre d’Afghanistan et quelques horreurs du temps présent L’éthique du vampire

L’ÉTHIQUE DU VAMPIRE

Francis Dupuis-Déri

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FRANCIS DUPUIS-DÉRI

L'thique du vampire Francis Dupuis-Dri ISBN: 9782895968023

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