Les Réseaux de l’anticléricalisme en France

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French Pages 252 Year 1997

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Les Réseaux de l’anticléricalisme en France

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Les Réseaux de l'anticléricalisme en France

François David

LES RÉSEAUX DE L'ANTICLÉRICALISME EN FRANCE Préface par Paul-Marie Coûteaux

BARTILLAT

À Thierry B. et Xavier de M., compagnons de route.

Tous droits réservés pour tous pays. © 1997, Éditions Bartillat.

« Sije vous choque, c'est lefait que je sois chrétien qui vous choque. Alors, messieurs et chers camarades, proscrivez-moi!» Maurice Clavel

Préface Le rationalisme français, irascible irrationnel

« Une messe est possible»: au Nouvel An 1996, se voyant près de mourir, François Mitterrand traçait d'une écriture tremblante une phrase qui allait s'avérer fort riche de résonances; une discrète Providence ins­ tallait ainsi la permanence de la chrétienté française à l'orée d'une année que la nation se préparait à consa­ crer au quinze-centième anniversaire du baptême du premier de ses Rois. Non seulement François Mitterrand eut une messe, mais il en eut deux : l'une à Jamac autour du corps de François, l'autre à Notre-Dame, autour du corps poli­ tique du Roi. On éprouva bien, dans quelques cercles, le sentiment d'une trahison; tel celui qu'exprima Danièle Sallenave regrettant d'avoir à entendre les grandes orgues « le jour où l'on enterrait le seul prési­ dent de gauche que la France ait connu depuis la Libé­ ration»; le même jour, à Jarnac, un ancien ministre demeurait ostensiblement à la porte de l'église, en la compagnie du chien présidentiel Baltique, en exprimant à qui voulait l'entendre son regret qu'eut été écarté in

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extremis un projet d'obsèques d'allure moins cléricale autour d'un mausolée sur le site gaulois de Bibracte; or si la République avait ainsi organisé elle-même des obsèques, la véritable laïcité, qui est la distinction du religieux et du politique, aurait été bien autrement mise à mal. On passa, par compassion, sur ces curieuses approximations... Elles ne tardèrent pas à revenir en scène. Quelques jours plus tard, un autre épisode vint malencontreuse­ ment redoubler l'ire naissante de quelques cercles qui confondaient la séparation des deux ordres spirituel et politique en une sorte de guerre permanente que l'un devait fatalement mener à l'autre : fraîchement élu, le nouveau président de la République s'en alla à Rome pour une visite d'État au cours de laquelle il déclara au Saint-Père que la France se considérait toujours comme «la fille aînée de l'Église ». L'expression, qui n'avait jusqu'alors été employée que par des ultramontains du x1xe siècle, était sans doute excessive; encore eOt-on pu remarquer que, comme il est naturel, la fille aînée pouvait bien avoir deux parents et qu'une religion qui, pendant des siècles, défendit contre vents et marées l'humanité de l'homme pouvait bien, au moins dans les faits, se marier avec une tradition rationaliste, humaniste et républicaine qui prenait pour devise un triptyque déjà décrit par Bossuet comme le résumé du message biblique. Ou bien fallait-il croire que la mys­ térieuse Raison comme sa fille aînée la République étaient ensemble tombées du ciel, ou que la Révélation des Tables des Droits de l'Homme avait été faite aux Républicains sur quelque secrète montagne - peut-être Valmy ? On aurait aisément pu suivre Michelet («depuis les premiers siècles, toutes les veines de l'histoire de France coulent vers 1789 ») et voir dans la

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tradition républicaine le prolongement d'une culture multiséculaire chrétienne qui, la première, avait affirmé la Liberté de l'homme et son impérissable dignité, tracé un signe d'Égalité entre tous les êtres, misé sur la Fraternité et la non-violence. Mais comme toujours la division l'emporta sur la concorde, tandis que la haute couture se chargeait de monter bien haut le col du tchador laïc, qui ne voulut voir dans la visite au pape qu'une seule chose: à Rome, le président de la République avait porté atteinte à la laïcité; un certain Pierre Statius écrivit dans Libération que la France était en train « d'oublier les Lumières» et sacrifier à une«perception ethnique­ généalogique de la France»; on parla même d'adoube­ ment... Ces excès n'eurent guère d'échos - sauf dans une partie plus conséquente et modérée du courant laïc : dans un remarquable numéro de la revue Panora­ miques consacré à l'actualité des religions (n ° 23), Charles Comte, ancien secrétaire général de La Libre Pensée, reconnut: «l'anticléricalisme exclusivement anticatholique est dépassé», admettant même que l'in­ tégrisme est le fait de bien des religions (et de certains «laïcards»?), et, remarque qui allait loin, que«l'indif­ férence religieuse progressait aussi vite que... le scepti­ cisme à l'égard des valeurs républicaines»: nouvelles déconvenues. La commémoration du baptême de Clovis appro­ chait: se trouvant fort isolé après ces deux épisodes manqués, le combat laïc ou plutôt anticlérical (il faudrait dire plus précisément antichrétien, car l'ire militante ne vise guère toutes les cléricatures), pensa tenir sa revanche. Dans la grande nuit des idées, on vit alors paraître toutes sortes de lunes, les vieilles et les moder­ nes: Mme Suzanne Citron expliqua que «l'ensemble

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de l'histoire de France était un mythe, reconstitué après coup par des historiens intéressés, notamment catholiques», et qu'une république moderne, engagée de surcroît dans la vaste entreprise européenne, n'avait nulle raison d'organiser une telle commémoration. Délaissant l'élégance, Pierre Bergé opina que la récep­ tion officielle d'un pape engageait pour l'État de lourdes dépenses- n'ayant jamais fait le compte, quant à lui, de certaine gabegie d'un Opéra sis en place de Bastille qu'il avait sans doute déjà oublié; que le roi mérovingien n'était qu'un trancheur de crâne - aucun républicain n'ayant sans doute coupé des têtes; et de surcroît polygame - chose au reste moins avérée que pour d'autres princes plus proches... L'irrationnel fleu­ rit ainsi sans mesure chez les rationalistes en colère. L'argument le moins incohérent était encore que la République ne pouvait célébrer un baptême, mais c'était oublier les dimensions politiques de l'acte de Reims, dont, une fois encore, la République avait bien des raisons de retrouver le sens, d'ailleurs propre à ras­ sembler toutes les sensibilités de l'opinion, comme il se devait, semble-t-il, pour une célébration nationale - et comme l'avaient fait les manuels scolaires de la Ille République assumant, eux, l'ensemble de l'histoire nationale. À Reims, Clovis choisit avant tout une culture, celle qu'avait depuis longtemps adoptée le peuple qu'il prétendait gouverner - quête d'une légiti­ mité en somme «démocratique» infiniment préférable à l'ancien cujus regio, ejus religio, pur reflet de la force... De surcroît, en mettant un terme à la pratique des dépouilles, sens fort moderne du fameux épisode de Soissons, il crée l'embryon d'un État dont l'un des effets est de relever les Évêques des pouvoirs civils qu'ils exerçaient de fait... D'ailleurs, lorsqu'en 511 le

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roi convoque un concile national, il en fixe le lieu à Orléans, non à Paris, et s'abstient d'y paraître : c'est déjà, en germe, la distinction du spirituel et du tempo­ rel qui va courir tout au long de notre histoire - et la nourrir de sa plus précieuse source, la distinction de la sphère privée et de la vie publique. En somme, l'ambi­ valence de l'acte de Reims est tel que la République aurait eu ses raisons propres de le célébrer... Organisée à grands renforts d'articles de journaux, d'émissions de radio et de télévision, de livres aussi, en attendant les manifestations de rue, la contre-offen­ sive eut quelque effet - deux exactement, qui d'ailleurs n'allèrent ni l'un ni l'autre dans le sens attendu: le premier fut de faire promptement reculer un État plus poltron que jamais, . qui révéla à cette occasion une curieuse ignorance de l'histoire nationale. Discrète­ ment mis en place en mars par un Premier ministre qui n'y montra nulle passion excessive, le comité officiel se borna à organiser en catimini dans un recoin de la Sorbonne, et sous un des ponts du mois de mai, un colloque dit scientifique où, de surcroît, une bonne partie des notabilités intellectuelles annoncées man­ quèrent à la tribune - ce qui du moins permit qu'elle ne parut pas mieux garnie que l'assistance -, Madame le Recteur Chancelier des Universités de Paris sup­ pléant au pied levé, pour le meilleur et plus souvent pour le pire, aux éminences absentes. Il y eut mieux : apostrophé peu après, dans les colonnes du Monde, par l'auteur de ces lignes, sur l'in­ capacité que révélait ainsi la République à célébrer des symboles fondateurs sans lesquels elle ne reposait plus sur rien, le prudent Président de la Commission natio­ nale, M. Marceau Long, répondit dans les mêmes colonnes que l'on avait en haut lieu pris une audacieuse

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initiative, l'édition de rien moins qu'un... timbre-poste (dont en effet on trouva quelques exemplaires chez certains buralistes, mais qui devint si rare qu'il est aujourd'hui une pièce de choix pour les philatélistes) et, mieux encore, nia que «l'événement (pût) faire l'objet d'une lecture officielle»! M. Marceau Long, vice-Président d'un«Conseil d'État» en effet décidé à débarrasser la République de tout souci des fins der­ nières, à commencer par les siennes propres, a-t-il jamais songé à l'incongruité d'une célébration dont on se refusait par avance à trouver le moindre sens ? Quoi qu'il en soit, le silence de l'État eut pour effet de délé­ guer l'ensemble de la commémoration nationale, sous ses deux aspects religieux et politique, à l'Église et à son chef, dont la visite s'annonçait pour le mois de septembre, et sur lequel se concentrèrent dès lors tous les feux, comme d'ailleurs, toutes les espérances. Le pape chargé de la célébration : ce résultat, obtenu par la seule maladresse du clan antichrétien, ne fut pour lui qu'une déconvenue supplémentaire. Couronnant le tout, la violence des réactions « ratio­ nalistes» monta progressivement jusqu'à l'odieux (notamment d'abondantes allusions à la santé du Sou­ verain Pontife, reprises par la presse nationale le jour même où la France l'accueillait... ), au point de provo­ quer en retour une mobilisation jusqu'alors inédite des Français, qui alla bien au-delà des prévisions des orga­ nisateurs - dont l'esprit de charité était tel qu'ils n'au­ raient certes jamais osé tabler sur l'incomparable «opération de communication» que lui assurait ainsi la balourdise des détracteurs. Partout, de Tours à Reims, le Saint-Père fut accueilli par une foule « nom­ breuse et recueillie», comme l'écrivirent en chœur des journaux pourtant fort sarcastiques quelques jours plus

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tôt, soulignant l'équilibre remarquable des allocutions du Saint-Père, qui étaient d'un grand politique autant que d'un chef