Le royaume du waalo, le Sénégal avant la conquête

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le royaume du waalo

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boubacar barry

le royaume du waalo le Sénégal avant la conquête

préface de samir amin

FRANÇOIS MASPERO i, place paul-painlevé, 5*

PARIS 1972

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Pt 5 4 9 .9 ^ 3 4

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Librairie François Maspero, 1972.

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09 s

OWS-c

Préface

I. Sous-développem ent et dépendance en A frique noire. Les origines historiques et les form es contemporaines

1. Unité et diversité de l’Afrique noire L’Afrique noire contemporaine se partage en grandes régions visiblement distinctes. Mais il est plus difficile de situer la distinc­ tion, d’ en analyser la nature, l’origine et la portée que de la voir. L’ unité de l’Afrique noire n’ est pourtant pas non plus sans fondements. A u contraire, au-delà de la « race » — qui n’ est ni plus homogène n i moins métissée, et ce depuis les âges préhistoriques, que ne le sont les autres t races » (blanche, jaune ou rouge, au singulier ou au pluriel) — un fonds culturel d’ origine, commun ou parent, et une organisation sociale qui présente encore beaucoup d’ analogies frappantes font de l’Afrique noire une réalité. Certes cette réalité vivante, vaste et riche n’a pas attendu la conquête coloniale pour emprunter et donner aux autres grands ensembles de l’ ancien monde, méditerranéen surtout, mais européen et asiatique également. L’image d’ une Afrique ancienne isolée, fermée sur elle-même, n’ est plus celle de notre époque : l’ isolement — associé naturellement à un prétendu caractère « primitif * — correspondait seulement à une exigence idéologique du racisme colonial. Mais ces échanges n’ont pas brisé l’ unité de la personnalité africaine. Ils l’ont au contraire aidée à s’affirmer et à s’enrichir. La conquête coloniale de la presque

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totalité de ce continent a renforcé ce sentiment d’ une unité de l’Afrique noire. Vue de Londres, Paris ou Lisbonne, l’Afrique noire apparaissait à Vobservateur européen comme une réalité homogène, comme les Nord-Américains considèrent le continent « latinoaméricain » qui s’ étend au sud du Rio Grande. Vue de l’ autre pôlet c’ est-à-dire de l’ intérieur; l’Afrique noire apparaît à l’ évidence même comme extrêmement variée, tout comme l’Amérique latine. Certes, presque aucun des États actuels, résultats d’ un découpage artificiel, ne constitue la base unique, ou même essentielle, de cette diversité. Encore que l’on aurait tort de penser que cette réalité, fût-elle récente, ne se marque pas déjà dans le visage de l’Afrique et ne sera pas appelée — pour le meilleur comme pour le pire — à se renforcer, au moins en ce qui concerne l’ avenir visible. Plus visibles encore apparaissent quelque 100 à 200 régions, plus ou moins vastes, franchissant encore souvent allègrement les fron­ tières d’ État. Ces régions constituent un autre plan de la réalité ; elles se définissent non pas par leur géographie seulement, mais aussi et surtout par l’homogénéité de leurs conditions sociales, culturelles, économiques et même encore politiques. Entre ces deux pôles — l’ unité africaine et la variété micro­ régionale — apparaît le partage du continent en quelques macrorégions très vastes. Nous proposons d’en distinguer trois et nous verrons sur quels arguments se fonde cette distinction. L ’Afrique de VOuest conventionnelle (ex-A O F, Togo, Ghana, Nigeria, Sierra Leone, Gambie, Liberia et Guinée Bissao) , le Cameroun, le Tchad et le Soudan constituent ensemble une première région vaste que nous définissons comme Z’Afrique de l’économie de traite. Nous aurons à préciser la nature exacte de ce concept, malheureusement trop souvent banalisé. Cet ensemble se partage visiblement en trois sous-ensembles : 1) la sous-région côtière, d’ accès facile par Fextérieur, qui en constitue la partie mriche », 2 ) la sousrégion intérieure, qui apparaît largement comme la réserve de maind’œuvre pour la côte et le marché d’écoulement des industries qui commencent à s’ établir sur cette côte, et 3 ) le Soudan dont on verra plus loin les raisons de la particularité. Le bassin conventionnel du Congo (Congo-Kinshasa, Congo populaire, Gabon et R .C .A .) constitue une seconde macro-région que nous définissons comme /’Afrique des compagnies concession­ naires. Nous aurons ici encore à expliquer comment, par-delà la différence des politiques française et belge et des formes de ces politiques, des similarités réelles dans le mode de mise en valeur colonial ont marqué l’ensemble de la zone et justifient sa définition.

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préface U ensemble oriental et austral du continent (Kenya, Ouganda, Tanzanie, Rwanda, Burundi, Zambie, Malawi, Angola, Mozam­ bique, Zimbabwé, Botswana, Lesotho et Afrique du Sud) constitue la troisième macro-région que nous appellerons VAfrique des réserves. Là encore, nous verrons que, par-delà la variété des pays, rensemble a été façonné autour de la politique de Vimpérialisme colonial qui a opéré ici par le moyen de ce que nous verrons avoir été des enclosure acts à l'échelle de peuples entiers. L'Ethiopie et la Somalie, Madagascar, la Réunion et Maurice, comme les îles du cap Vert, à l'autre extrémité du continent, n'entrent pas dans ces macro-régions, encore que sous tel ou tel aspect on y retrouve quelques éléments de l'un ou de l'autre des trois systèmes en question, ici cependant combinés avec un autre système qui a été dominant dans le façonnement actuel : le système esclavagistemercantiliste des îles du cap Vert, la Réunion et Maurice, les systèmes « pseudo-féodaux » de l'Ethiopie et de Madagascar. Evidemment, des questions de frontière entre les régions existent : le Katanga appartient à l'aire des réserves, l'Erythrée à celle de réconomie de traite, etc.

2. Pour une périodisation de l'histoire africaine La distinction proposée est délibérément fondée sur les effets de la dernière période de l'histoire de l'Afrique : celle de la colonisation. On aura donc à examiner comment s'est organisée la dialectique entre les grandes politiques coloniales ainsi définies en trois groupes et les structures héritées des périodes antérieures. Pour ce faire, nous aurons à opérer une autre coupe, celle-ci dans le temps, en dis­ tinguant quatre périodes. La période prémercantiliste s'étend des origines au X V I I e siècle Au cours de cette très longue histoire, des rapports se nouent entre l'Afrique noire et le reste de l'ancien monde, particulièrement de part et d'autre du Sahara, entre la savane (de Dakar à la mer Rouge) et la Médi.erranée. Des formations sociales apparaissent que l'on ne peut pas comprendre sans les situer, ici comme ailleurs, dans la constellation de toutes les formations sociales en rapport les unes avec les autres. A cette époque, l'Afrique dans son ensemble n'appar ralt pas comme inférieure, plus faible que le reste de l'ancien monde, considéré dans son ensemble également. Les inégalités de développe­ ment à l'intérieur de l'Afrique répondent aux inégalités de dévelop­ pement au nord du Sahara, de part et d'autre de la Méditerranée.

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La période mercantiliste s'étend du X V I I e siècle à 1800. Cette période est marquée par la traite des esclaves ; et c'est à cette époque que remonte le premier recul de l'Afrique noire. Cette traite négrière ne touche pas que les zones côtières : elle propage ses effets sur l'ensemble du continent, se traduisant par une régression des forces productives. On distinguera ici deux zones de traite esclavagiste : d'une part, celle de la dépendance atlantique, de très loin la plus dévastatrice par son ampleur, qui touche tout le continent à partir de ses côtes, de Saint-Louis du Sénégal à Quelimane en Mozambique ; d'autre part, celle de la dépendance orientale, qui opère à partir de VÉgypte, de la mer Rouge et de Zanzibar en direction du Soudan et de l’Afrique orientale. Cette seconde traite mercantiliste se prolonge au-delà de 1800, parce que la révolution industrielle, qui bouleverse les fondements de la société en Europe et en Amérique du Nord, ne touche pas l’Orient turco-arabe. La troisième période s'étend de 1800 à 1880-1890. Elle est caractérisée par la tentative, au moins en ce qui concerne certaines régions de l’aire du mercantilisme atlantique, de façonner une nouvelle forme de la dépendance entre ces régions et cette partie du monde où le capitalisme a pris sa forme industrielle achevée. Tentative dont les moyens sont très lim ités; on verra pourquoi. L'aire du mercantilisme oriental ignore cette période. La quatrième période, celle de la colonisation, parachève l’œuvre de la troisième à « l'ouest », se substitue au mercantilisme oriental à « l’est », et développe, avec des moyens décuplés, les formes actuelles de la dépendance du continent, selon chacun des trois modèles énumérés plus haut. Le présent éclaire le passé. Les formes achevées de la dépendance, qui n'apparaissent que lorsque l’ Afrique est véritablement intégrée comme périphérie dans le système capitaliste mondial parvenu à l’ époque impérialiste, et mise en valeur comme telle, permettent de comprendre, par comparaison, la signification des systèmes antérieurs de rapports sociaux et les modes d’ articulation des formations sociales africaines à celles des autres régions de l’ ancien monde avec lesquelles elles étaient en rapport. 3. La période prémercantiliste (jusqu’au X V I I e siècle) Des formations sociales complexes, parfois étatiques, presque toujours fondées sur des différenciations sociales visibles qui témoi­ gnent de l’ancienneté du processus de dégradation de la communauté villageoise primitive, caractérisent déjà l’Afrique noire qui, à cette époque, n'est pas dans l’ensemble plus arriérée que le reste du monde.

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préface Si la confusion la plus grande domine les débats sur la société africaine traditionnelle, c'est pour de nombreuses raisons, au moins au nombre de quatre, principales, qui sont : 1 ) la pauvreté des documents et des vestiges, réduits presque uniquement aux témoi­ gnages des voyageurs arabes, 2 ) la confusion entre le concept de mode de production et celui de formation sociale, qui appelle des éclaircissements et une distinction fondamentale sur laquelle nous insisterons une fois de plus, 3 ) la confusion entre les différentes périodes de l'histoire africaine, notamment entre cette période pré­ mercantiliste et la période mercantiliste qui suit, le souci légitime des historiens de rendre compte de l'histoire concrète, qui est continue, favorisant cette confusion, et 4 ) last but not least, les préjugés idéologiques défavorables à l'Afrique, en relation évidente avec le racisme colonial. C'est pourquoi, pour voir clair dans cette histoire, sans prétendre la restituer dans son mouvement, mais dans l'intention avouée de marquer les différences essentielles entre cette Afrique, la seule véri­ tablement « traditionnelle * (mais ni isolée, ni primitive) , et ce qui suivra, nous formulerons les trois ensembles de propositions qui suiventK Premièrement, une formation sociale n'est pas réductible à un mode de production. Le concept de mode de production est un

concept abstrait qui n’implique aucun ordre de succession his­ torique en ce qui concerne toute la période de l'histoire des civilisa­ tions qui s'étend des premières formations différenciées jusqu'au capitalisme. N ou s avons proposé de distinguer cinq modes de production : 1 ) le mode de production communautaire primitif, le seul qui soit antérieur à tous les autres, pour des raisons d'évidence, 2) le mode de production tributaire qui juxtapose la persistance de la communauté villageoise et d’un appareil social et politique d’exploi­ tation de celle-ci sous la forme de la ponction d'un tribut ; ce mode de production tributaire est la forme la plus courante, la plus géné­ rale, qui caractérise les formations de classes précapitalistes ; nous proposons d’ en distinguer a ) les formes précoces, et b ) les formes évoluées, comme le mode de production féodal (où la communauté1 1. P our plus de détails, voir L ’Accumulation à l’échelle mondiale, Anthropos I.F.A.N ., 1970, notam m ent p. 31, 165 à 168 et 341 à 372. V oir égalem ent nos articles « Le D éveloppem ent du capitalism e en Afrique noire », En partant du Capital, A nthropos, 1968, et « La Politique coloniale française à l’égard de la bourgeoisie com m erçante sénégalaise », The Development o f Indigenous Trade and Markets in W est A frica, ed. by Claude Mbillassoux , O xford, 1971 ; voir également dans cet ouvrage les développem ents que nous avons faits dans la discussion su r le thème du colloque de Freetown rapporté.

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villageoise perd la propriété éminente du sol au profit des maîtres féodaux, la communauté persistant comme communauté de familles) , 3 ) le mode de production esclavagiste qui constitue une forme relar tivement plus rare, quoique dispersée, 4 ) le mode de production petit-marchand simple qui constitue une forme fréquente mais qui ne caractérise pratiquement jamais une formation sociale dont elle serait le mode dominant, et enfin 5 ) le mode de production capital liste. Nous avons déjà insisté sur Vidée que les formations sociales étaient des structures concrètes, organisées, caractérisées par un mode de production dominant et une articulation autour de celui-ci d'un ensemble complexe de modes de production qui lui sont soumis. Ainsi peut-on voir le mode de production petit-marchand simple articulé sur un mode de production tributaire (précoce ou évolué — féodal) dominant, sur un mode de production esclavagiste ou même sur un mode de production capitaliste. De même, le mode de pro­ duction esclavagiste peut-il être non dominant, ce qui est la règle lorsqu'il s'articule à un mode tributaire dominant (ou même au mode capitaliste, comme aux États-Unis jusqu'en 1863), et exceptionnel lement constituer le mode dominant (comme dans les formations de l'antiquité classique). Si les modes de production ne constituent pas des catégories historiques (au sens d'une succession historique nécessaire de leur apparition), les formations sociales en revanche ont un âge et celui-ci est donné par le niveau de développement des forces pro­ ductives. C'est pourquoi il est absurde de faire une analogie quel­ conque entre le même mode de production intégré dans des formations d'âge différent, par exemple entre l'esclavage africain ou romain et celui des États-Unis au XJX® siècleî8. Deuxièmement, les formations sociales ne peuvent pas toujours êtres comprises dans leur isolement. Si les rapports que différentes formations entretiennent sont parfois marginaux, très souvent ceux-ci sont décisifs. La problématique du commerce lointain est donc essentielle. Le commerce lointain n'est évidemment pas un mode de production, mais le mode d'articulation entre des formations autonomes. C'est en cela qu'il se distingue du commerce intérieur, c'est-à-dire intérieur à une formation sociale donnée. Ce commerce2 *

2. Cette idée du caractère cum ulatif du progrès technologique et de l'im por­ tance de l’àge de la form ation sociale pour Juger de la signification d’un mode de production qui lui appartient est soulignée par Hector Silva Miohblbna, The Economie Formation : Notes on the Problem of its Definition, doc. ronéoté, I.D .B .P ., oct. 1971.

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préfacé intérieur est constitué par les échanges marchands caractéristiques des modes de production petit-marchand simple ou esclavagiste (dans ce cas, esclavagiste-marchand) qui sont des éléments de la formation en question. Mais il peut être aussi le prolongement du commerce lointain, le mode par lequel les marchandises qui font robjet de celui-ci pénètrent en profondeur au sein de la formation. Le commerce lointain mettant en rapport des sociétés qui s'ignorent, c'est-à-dire des produits pour lesquels chacune des sociétés ignore le coût de production chez l'autre, des produits « rares », non substi­ tuables, les groupes sociaux qui s'y livrent occupent une position de monopole dont ils tirent leur profit. Ce monopole justifie très souvent le caractère « spécial » de ces groupes — castes ou ethnies commer­ çantes étrangères spécialisées, etc. — si fréquent dans l'histoire (Juifs en E urope, comme Dioula en Afrique de l'Ouest, etc.). Nous aoons montré que, dans ce commerce, la théorie subjediviste de la Dateur — qui perd son sens lorsque le coût de production des mar­ chandises est connu des partenaires à l'échange, comme c'est le cas dans les échanges capitalistes — conservait ici une signification*. Nous avons également montré que ce commerce lointain pouvait, dans certaines sociétés, devenir décisif. Il en est ainsi lorsque le surplus que les classes dominantes locales peuvent tirer des produc­ teurs, à l'intérieur de la formation en question, est limité, en raison du niveau d e développement moins avancé des forces productives et I ou de conditions écologiques difficiles, ou en raison de la résis­ tance que la communauté villageoise oppose avec succès au prélève­ ment de ce surplus. Dans ce cas, le commerce lointain permet, par le profit de monopole qu'il autorise, le transfert (et non certes la génération) d'une fraction du surplus d'une société à une autre. Pour la société qui en bénéficie, ce transfert peut être essentiel et constituer l'assise principale de la richesse et de la puissance de ses classes dirigeantes. La civilisation peut tout entière alors dépendre de ce commerce et le déplacement des circuits d'échanges faire tomber dans la décadence telle région ou au contraire créer les conditions (Tun épanouissement, sans qu'au niveau des forces productives on oit assisté à une régression ou à une progression notable. C'est ainsi que s'expliquent, à notre avis, les hauts et les bas dans l'histoire du monde antique et méditerranéen, notamment en ce qui concerne le « miracle » grec comme l'épanouissement et la décadence du monde arabe1.8 8. L’AcewnulaHon à VéehéUe mondiale, ohap. I. 4. Catherine Ooqtttot (« Recherche* but un mode de production afrioaln », La P m tét, «v r ll 1060) Jnetete avec raison sur le rôle décisif que le oommeroe

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Troisièmement, les formations africaines de l'époque prémercan­ tiliste sont autonomes, bien que leur développement soit en relation parallèle avec celui des formations du monde méditerranéen, oriental et européen. Comme on l'a montré* 56 , la zone semi-aride qui traverse 7 en écharpe l'ancien monde, des rives de l'Atlantique à l'A sie centrale, isole les trois régions d'écologie favorable pour une pro­ ductivité élevée dans l'agriculture dès son stade p rim itif: l'A sie des moussons, l'Afrique tropicale et l'Europe tempérée. Cette zone a vu naître des civilisations brillantes presque toutes fondées sur le commerce lointain, notamment la Grèce et l'Empire arabe*, dont les vicissitudes ont suivi celles des routes commerciales. D e part et d'autre de cette zone le développement des formations sociales autonomes (celles de l'Europe féodale comme certaines, au moins, de celles de l'Afrique tropicale, notamment de la zone soudanosahélienne située immédiatement au sud du Sahara) est parallèle, précisément à cause du commerce lointain qui les relie. D e cette manière, cette partie de l'Afrique est déjà pleinement intégrée dans l'histoire mondiale, autant que l'Europe. L e rôle du commerce transsaharien prend ici tout son reliep. Ce commerce permet à tout l'ancien monde, méditerranéen, arabe et européen, de se fournir en or auprès de la source essentielle de pro­ duction du métal jaune jusqu'à la découverte de l'Amérique : la région du haut Sénégal et de l'Ashanti. On n'insistera jam ais suffisamment sur l'importance de ce flux. Pour les sociétés de l'Afrique tropicale, ce commerce constituera une base essentielle de leur organisation. L'exploitation royale de l'or fournit aux classes dirigeantes des États un moyen important de se procurer, à travers le Sahara, d'une part, des produits de luxe rares (draps, drogues et parfums, dattes et sel), mais aussi et surtout des moyens d’asseoir et de renforcer leur pouvoir social et politique (chevaux, cuivre, barres de fer, armes). Ce commerce favorise donc le développement des différenciations sociales, la constitution des États et des Empires,

lointain a joué dans la constitution de certaines form ations africaines ; Ahm ad E l K odsy (« Nationalism and Class Struggles in the Arab W orld », M onthly Review, juil.-août 1070) en fait autant pour le m onde arabe. Antoine P k llbtie r et Jean-Jacques G o blo t (Matérialisme historique et histoire des civilisations, Paris, 1900) le suggèrent pour la Grèce. 5. V oir A . E l K odsy , op. oit. 6. A l’exception de l’Égypte et de la M ésopotam ie, (V oir A . E l K odsy , op. cii.) d ’où l ’erreur fréquente qui consiste à parler de « féodalism e arabe », critiquée par A . E l K odsy. 7. Ce rôle et la nature de ce com m erce ont été mis en relief pour la prem ière fois par E . B o v il l , Caravans o f the Old Sahara, Londres, 1988.

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Préface

comme il favorise le progrès des forces productives (T amélioration des instruments, F acclimatation des techniques et des produits, etc.). En échange, l'A frique fournit principalement de l'or, accessoirement quelques produits rares (la gomme et l'ivoire) et quelques esclaves. Cest seulement depuis peu que, mue par des objectifs politiques évidents, l'E u rope veut faire confondre ce commerce entre partenaires autonomes égau x et la traite négrière dévastatrice de la période mercantiliste. L e caractère modeste du peuplement noir du Sud maghrébin — quelques centaines de milliers d'hommes — compara­ tivement aux quelque cent millions de Noirs d'Amérique, démontre l'inanité de cette confusion. En revanche, le volume du stock d'or; constitué en Europe et en Orient au cours des siècles, en provenance de VAfrique tropicale, rappelle la nature principale de ce commerce. Cest pourquoi d'ailleurs les idées qui circulent avec les marchandises sont ici reçues facilement : ainsi l'Islam qui apparaît sur le fleuve Sénégal très tôt. L'importance de ce commerce, son caractère égal, et l’autonomie des formations africaines apparaissent scms ambiguïté dans la littérature arabe de l’époque. On comprendra mieux le ton admiratif des récits des voyageurs arabes si l'on admet que les for­ mations nord-africaines et les formations ouest-africaines sont sensi­ blement du même âge technologique, très analogues dans leurs structures comme par la place qu'elles occupent dans le système mondial de Vépoqueî8. L'articulation du monopole royal de l'exploita­ tion de l'or et du commerce —fonction des marchands musulmans qui en assurent l'écoulement — définit la structure de ces formations. Ces marchands sont, comme souvent, organisés en une sorte de caste, ici la minorité religieuse. Pendant des siècles, les formations sociales de la Méditerranée et celles de l'Afrique tropicale seront ainsi solidaires, pour le meilleur et pour le pire. Les vicissitudes des unes trouveront un écho rapide chez les autres, comme elles connaîtront simultanément la gloire el la richesse. A in si le déplacement progressif des routes de l'ouest vers l’est trouvera-t-il un reflet évident dans le déplacement parallèle de la civilisation et des Etats puissants tant en Afrique du Nord que dans la savane ouest-africaine (ce que traduit la succession Ghana-Malivilles haoussa-Bornou-Kanem-Dar F our...). C’est pourquoi aussi le déplacement du centre du capitalisme mercantiliste européen nais­ sant de la Méditerranée vers l'Atlantique va-t-il ouvrir une crise en Afrique. Ce déplacement, analysé par Braudel9 avec le talent et la 8. Voir A. El K o d sy , op. cit. 9. Fernand B baudkl, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe I I , Paris, Armand Colin, 1949.

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minutie que Von connaît, sonne, au X V I •sttc/e, le glas des ailles italiennes qui, depuis le X I I I • siècle, avaient ouvert la brèche en direction d'une évolution qui allait être décisive pour toute l'histoire future de l'humanité. Dans la même ligne d'analyse, nous affir­ merons que ce déplacement va du même coup ruiner le monde arabe et l'Afrique noire soudano-sahélienne. Quelques dizaines d'années plus tard, l’Europe atlantique fera son apparition sur les côtes d'Afrique. Le déplacement du centre de gravité du commerce en Afrique, de la savane intérieure vers la côte, reflète le transfert du centre de gravité en Europe de la Méditerranée vers VAtlantique. M ais les nouveaux échanges Europe-Afrique n'auront pas la même fonction que ceux de la période précédente car ils s'inscriront désormais dans le cadre du capitalisme mercantiliste.

4. La période mercantiliste (1600-1800) Nous avons déjà défini la période mercantiliste10 comme celle au cours de laquelle se constituent les deux pôles du mode de production capitaliste : d’ une part, la prolétarisation résultant de la dégradation des rapports féodaux et, d’autre part, l’ accumulation de la richesse argent. Lorsque, avec la révolution industrielle, les deux pôles se réuniront, la richesse argent deviendra capital et le mode de pro­ duction capitaliste prendra sa forme achevée. Durant cette longue période de trois siècles d'incubation, la périphérie américaine du centre européen atlantique mercantiliste remplira une fonction déci­ sive dans l’ accumulation de la richesse argent par la bourgeoisie marchande atlantique. L ’Afrique noire remplira une fonction non moins importante : celle que nous avons qualifiée de périphérie de la périphérie. Réduite au rôle de fournisseur de la main-d'œuvre servile pour les plantations d’Amérique, l'Afrique perd son auto­ nomie; elle commence à être façonnée en fonction , selon le m odèle d’articulation que nous développons plus loin (Le M odèle théorique de Vaccumulation dans le monde contemporain, centre d périphérie). D ’où aussi le caractère bureaucratique prononcé des « couches privilégiées ». 21. A insi, les structures mises en place en Gold Coast, dès 1890, qui vont caractériser le Ghana jusqu’à aujourd’hui (B . S ze r e sz e w s k i , Structurât Changes in the Econom y o f Ghana 1891-1911, Londres, 1965) feront leur appa­ rition en C ôte d ’iv oire, à partir de 1950 seulement, après l’abolition du travail forcé (Sam ir A m i n , Le Développement du capitalism e en Côte d'ivoire, Paris, 1967). 22. V oir R alph H orwitz , The Political Economy o f South A frica, Londres, 1967 ; R ich ard G r a y , The Tteo Nations, O xford, 1961 ; Serge TmON, Le Pouvoir p âle, P aris, 1969 ; et surtout G. A r r ig h i , The Political Economy o f Rhodesial, M outon, 1968.

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sède par la violence les communautés rurales africaines, les repousse dans des régions volontairement exiguës. D e plus, il les maintient dans des régions pauvres, sans moyens de moderniser et d*inten­ sifier leur exploitation. A insi oblige-t-il la société a traditionnelle » à se faire pourvoyeuse de migrants temporaires ou définitifs à une échelle immense, fournissant ainsi un prolétariat à bon marché aux mines, aux fermes européennes puis, plus tard, aux industries manufacturières d'Afrique du Sud, de Rhodésie et du K enya. Dès lors, on ne peut plus parler, dans cette région du continent, de société traditionnelle, car la société des réserves a une fonction qui n'a rien à voir avec la « tradition » : celle de fournir un pro­ létariat migrant. Déformées, appauvries, les formations sociales africaines de cette région perdent jusqu'à leur apparence d'autono­ mie : l'Afrique misérable des Bantoustans et de l'apartheid est née ; elle va être celle qui fournira le plus grand profit au capital central. La mythologie idéologique « économiste » des « lois du mar­ ché du travail * dans ces conditions, formulée par Arthur Lewis, a fait l'objet d’une critique impitoyable dans laquelle Giovanni Arrighi restitue à la violence politique sa place véritables*8. En Afrique de l’Ouest il n'y avait pas de richesses minières importantes connues pour attirer le capital étranger ju squ'à une date très récente, pas davantage de colonisation de peuplement. M ais, en revanche, la traite négrière, très active sur cette côte, avait engendré et développé les structures sociales complexes que nous avons analysées plus haut. Il était donc possible, pour le colonisateur, de façonner une structure permettant la production à grande échelle de produits agricoles tropicaux d’exportation aux conditions nécessaires pour intéresser le capital central à ces produits, c'est-à-dire à condition que la rémunération du travail qu’ elles permettent soit si basse que ces produits reviennent à meilleur compte que des substituts possibles produits au centre même. C’ est l’ ensemble de ces moyens et des structures qu'ils vont engen­ drer qui constitue l’économie de traite2 24. Les moyens seront autant 3 politiques qu'économiques d'ailleurs, comme toujours. Ces moyens

23. Arthur L e w is , Economie Development with unlimited Supplies o f Labour, The Manchester School, mai 1954 ; G. A r r iq h i , op. cit. 24. Nous avons analysé cette économ ie de traite dans L'A frique de l'Ouest bloquée, Paris, 1971. Voir également B . S ziîr k szk w sk i , op. cit ; notre Dévelop­ pement du capitalisme en Côte d'ivoire, Paris, 1967 ; Osende A f a n a , L'Économ ie de l'Ouest africain, Paris, 1966 ; et André V a n h a e v e r b k k e , Rém unération du travail et commerce extérieur, Louvain, 1970.

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préface principaux seront : 1 ) Vorganisation d'un monopole commercial dominant, celui des maisons coloniales d’ import-export, et la structuration pyramidale du réseau commercial qu'elles dominent, dans laquelle les Libanais occuperont les zones intermédiaires et les anciens marchands africains seront brisés pour occuper les fonctions subalternes, 2 ) l’ imposition des paysans en argent qui les oblige à produire ce qu’on leur offre de leur acheter, 3 ) le soutien politique à des couches et classes sociales qui sont autorisées à s’approprier de fait une partie des terres claniques et l’organisation de migrations internes à partir de régions que l’on abandonne volontairement à leur pauvreté pour servir de réserves de main-d’œuvre aux zones de plantations, 4 ) l’ alliance politique avec des groupes sociaux qui, dans le cadre théocratique des confréries musulmanes, ont intérêt à donner une forme commercialisable au tribut qu’ils perçoivent sur la paysannerie, et 5 ) enfin, last but not least, quand les moyens précédents se révèlent insuffisants, le recours pur et simple à la coer­ cition administrative : le travail forcé. La société traditionnelle, dans ces conditions, est déformée au point de n’ être plus reconnaissable ; elle a perdu son autonomie, elle a pour fonction principale la production pour le marché international dans des conditions qui, parce qu’ elles l’appauvrissent, lui ôtent toute perspective de moder­ nisation radicale. Cette société « traditionnelle » n ’est donc pas en transition (vers la « modernité *) ; elle est achevée comme société dépendante, périphérique, et en ce sens bloquée. Elle conservera donc, de ce fait, certaines apparences traditionnelles qui constituent son seu l moyen de survie. L ’ économie de traite définit l'ensemble des rapports de subordination Idomination entre cette société pseudo­ traditionnelle intégrée au système mondial et la société capitaliste centrale qui la façonne et la domine. Banalisé hélas trop souvent, le concept d ’économie de traite a été réduit à son apparence descriptive : l’échange de produits agricoles contres des produits manufacturés importésî*5. L e concept d’économie de traite est infiniment plus riche : il décrit analytiquement l’ échange de produits agricoles fournis par une société périphérique façonnée de cette manière contre les produits d’ une industrie capitaliste centrale (importés ou produits sur place par des entreprises européennes). Les résultats de l’économie de traite ont été variés selon les régions de cette Afrique de la traite. A tout seigneur tout honneur. C’est au capital anglais que revient l’ initiative d’ une formulation parfaite- 2 5

25. Com m e le fait S uret -Canale , L ’Afrique noire, l’ère, coloniale (chapitre aor l’économ ie de traite), Paris, I960.

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ment cohérente des objectifs et des moyens. Lorsque, aux débuts de la colonisation, Lever Brothers demande au gouverneur de la Gold Coast Voctroi de concessions destinées à lui permettre d'installer des plantations modernes, celui-ci refuse parce que « cela n'était pas nécessaire * : il suffira, explique-t-il, d'aider les chefs « traditionnels* à s'approprier les meilleures terres pour que, sans coûts supplémen­ taires d'investissements, ces productions d’exportation puissent être obtenues. Lever s'adressera aux Belges et obtiendra ces conces­ sions au Congo, on verra plus loin pourquoi. Nous avons en effet analysé les conditions de succès de l'économie de traite, qui sont 26: 1) un degré « optimal » de hiérarchisation de la société « traditionnelle », qui correspond précisément à celui des zones façonnées par la traite négrière, 2 ) une densité « optimale » de la population rurale — de 10 à 30 habitants au kilomètre carré —, 3 ) la possibilité d'amorcer le processus de prolétarisation par l’ appel à des immigrants étrangers aux ethnies de la zone de plantation, 4 ) le choix de cultures « riches » permettant de dégager un surplus par hectare et par travailleur suffisant, dès le premier stade de la mise en valeur, et 5 ) le soutien du pouvoir politique et la mise à la disposition de la minorité favorisée des moyens (politiques et économiques, notamment du crédit agricole) permettant l’appro­ priation et la mise en valeur des plantations. Le modèle achevé de l’économie de traite sera réalisé en Gold Coast et au Togo allemand dès la fin du X IX * siècle et reproduit, avec beaucoup de retard, en Afrique occidentale, puis en Afrique équatoriale françaises. Nous avons expliqué que ce retard, qui reflète celui du capitalisme français, rend compte des tentatives de quasi-colonisation de peuplement, même dans des conditions peu favorables ( planteurs français de Côte d'ivoire et d’Afrique équato­ riale...) et du maintien corrélatif du travail forcé jusqu'à l'époque contemporaine, après la Seconde Guerre mondialeî27. L ’économie de traite revêt deux formes principales. La * koulakisation », c'est-à-dire la constitution d'une classe de planteurs indi­ gènes d'origine rurale, la quasi-appropriation privative du sol par ces planteurs et l'emploi d’ une main-d'œuvre salariée, sont les formes d’exploitation dominantes dans le golfe de Guinée, là où les conditions ont permis le développement de l'économie de traite. En revanche, dans la savane, du Sénégal au Soudan, en passant par le Nigéria du Nord, les confréries musulmanes vont permettre un

26. L ’Accumulation à VécheUe mondiale, p. 847-348. 27. ISAfrique de l’Ouest bloquée, op. cil.

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préface autre type d'économie de traite : l’organisation de la production , op. oit., p. 840. 21. V. Montkcl, « Chronique sur le Wâlo... », op. oit., p. 44-45. 22. Azan, » Notioe sur le Wâlo », op. cii., p. 341.

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fin du dix-septième siècle : la lutte pour le pouvoir

Tyaaka, manquant de munitions, fut vaincu, et s’échappa avec quelques-uns des siens. Il s’enfuit de Ndyurbel et alla se réfugier chez son oncle Yatma Demba à Pum. Ce dernier, le recevant lui dit : “ Ce qui t’arrive aujourd’hui était fatal (Kham-on nya né lii da — na nyôw ), tu as laissé trop faire la linger Dyambur-Gel et tu n’as jamais voulu tenir compte de mes conseils28... ” » Mais sa femme Maram Ndyay, sœur de Vex-beetyo Maalixuri, imitant l’exemple de Tany Ngilê mit le feu à la poudrière, obli­ geant ainsi Bër Tyaaka et Yatma Demba à fuir au Dyolof pour se réfugier par la suite au Fuuta où ils demandèrent le secours du satigi Gaydi. Renforcés par le Fuuta, Yatma Demba et Bër Tyaaka trouvèrent tous deux la mort en tentant de reconquérir le Waalo. Leur allié, le satigi Gaydi, continua la guerre et repoussa par deux fois les Waalo-Waalo à Ndyô — feny, yaq. Sabaar Yêrim Mbanyik ne remporta la victoire que grâce au secours du beetyo Maalixuri qui, à la tête de sa vaillante armée, repoussa les soldats du satigi jusqu’au marigot de la Tawey « où ils furent massacrés avec une fureur et une cruauté telles que les cadavres de leurs morts servirent de pont aux guerriers du Waalo pour traverser le marigot2 242 3 6». 5 Les deux traditions, celle de Amadou Wade et celle de Azan, même si elles sont différentes dans le détail, nous montrent néanmoins les principaux rouages de ce conflit pour le pouvoir. Ils parlent tous deux de la mort du brak Bër Tyaaka, mais, une allusion dans le plan des Ormans, en novembre 1720, nous fait penser qu’il n’en fut pas ainsi. En effet, les Ormans réclamés par Alichandora, roi des Trarzas, avaient mission de «remettre sur le trône du Oualo, Kiaçafara, autrefois renversé par Yêrim Bagnic, et qui vivait réfugié auprès du Siratic28 ». Il est probable donc que ce Kiaçafara soit le brak Bër Tyaaka, qui, vaincu, alla vivre au Fuuta où il mourut d’une mort naturelle, car une dépêche du 24 mai 1721 nous dit que « le candidat d’Alichandora à la royauté du Oualo, l’ancien brac Kiaçafara étant venu à mourir deux mois avant le retour en Mauritanie du chef des Trarza, il fallut lui chercher un remplaçant28 ». Durant son long exil, il n’a cessé dont de tenter de reprendre le pouvoir du Waalo et sa mort naturelle concorde avec la relation d’Amadou Wade qui dit que Bër Tyaaka est mort dans une maison qui s’écroula sur lui « au 23. 24. 25. 26.

V. Monthel, « Chronique sur le Wâlo... », op. oit., p. 47-48, V. M ontbel, « Chronique sur le Wâlo... », op. oit., p. 49. A. D klooubt, L a France et les établissements français..., op. eit., p. 153. Ibid ., p. 154.

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village d’Anyam87 », mais pendant la campagne contre Yêrim Mbanyik. Toujours est-il qu’au terme de cette guerre civile, Yêrim Mbanyik prit le pouvoir et le brak, nous dit Amadou Wade, « ramena ses troupes à Ndyanay, dont il fit désormais sa capitale (pêêy), à la place de Ndyurbel2 282 7 9». Yoro Dyaw rapporte à ce propos que « N’Diourbel, vraie capitale du Oualo était dépeuplée, depuis 1697, à la suite des nombreuses guerres de famille à la plupart desquelles les Maures trarzas prirent part8* ». Azan aussi, lie le transfert de la capitale de Dyurbel sur la rive droite à « Nguianguie » sur la rive gauche, aux conséquences de la pression des Maures trarzas30. Il est possible, en effet, que la destruction des villages de la rive gauche, qui furent le théâtre de la guerre civile, ait favorisé la poussée des Maures trarzas dont la puissance sera plus marquée dans le premier quart du xvm e siècle, en relation avec l’importance grandissante du commerce de la gomme. Mais, déjà, ces luttes intestines révèlent l’existence de facteurs de dissensions qui seront permanents dans l’histoire du Waalo. Il s’agit de la lutte pour le pouvoir des familles, Loggar , Teedyekk et Dyoos. En effet, le conflit est né du fait que Bër Tyaaka avait donné les postes les plus importants à ses neveux maternels pour favoriser la succession dans sa famille meen. Ce processus entraînait toujours la réaction des autres candidats, donnant lieu à d’interminables guerres civiles qui affaibliront le royaume du Waalo. Dans ce conflit permanent, l’importance de la famille meen nous apparaît nettement. Tout d’abord par l’attitude du dyawdin Tanny Ngilê qui se jeta dans la flamme qu’il avait lui-même allumée par fidélité à sa famille meen. Il avait dit notamment à la linger Dyambur-Gel qui avait surpris son geste, qu’elle qualifia de trahison, « d’autant plus criminel qu’il était le conseiller le plus intime et le mieux du brak » : « Je ne suis pas fils de noble (du ma doom u garm i), mais je suis digne d’être le fils d’un seb ak baor (Y ellôô naa di doom u Seb ak B aor)... Quand la ville aura complètement brûlé, fouillez dans ses cendres, vous y trouverez mes os. Les biens, les honneurs sont bons ( alal, têranga, bakh — nayu : dôga-la) : mais pour rien au monde, je ne laisserai massacrer mes parents mater­ nels (W aaendê dara tyi aal-dina, du takh ma bayinyu dyêkhal sa

27. 28. 29. 30.

V. M ontetl, « Chronique sur le W âlo...... op. oit., p. 48. Ibid., p. 49. R . R ousseau , « Étude sur le Oualo », op. eit., p. 148. A zan , « Notice sur le WAlo », op. cit., p. 341.

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fin du dix-septième siècle : la lutte pour le pouvoir mbook-i ndey*1. » Ensuite par Maram Ndyay qui, trahissant son mari, détruisit la poudrière en disant « qu’elle mourrait contente (danaa dêê ak banekh) de savoir que cette poudre ne serait pas utilisée contre son frère et ses cousins82 ». Ce conflit met aussi en évidence un autre aspect des tensions politiques au Waalo : le pouvoir pour les membres du seb ak baor d’intriguer en suppor­ tant tel ou tel candidat au trône. Ainsi Bër Tyaaka ne réussit pas à contenir les membres du seb ak baor, malgré les multiples cadeaux, du fait que Yêrim Mbanyik se trouvant à la source de l’or leur en donnait davantage et s’était assuré dès lors leur soutien. Les cadeaux aux différents dignitaires joueront ainsi un rôle important dans la course au pouvoir. Enfin, il apparaît nettement que le changement de brak est très souvent suivi de changement au niveau des responsabilités politiques dans les provinces reflétant les différentes alliances contractées pendant les élections. En l’occurrence, le beetyo Maalixuri fut écarté en même temps que son cousin Yêrim Mbanyik. Mieux, l’interven­ tion décisive de Maalixuri qui, en définitive, décida de l’issue de la compétition entre Yêrim Mbanyik et Bër Tyaaka nous montre que sa province, fief du beetyo, occupe une place impor­ tante dans le Waalo. La proximité de Saint-Louis explique la puissance du beetyo dont le rôle sera plus marqué dans le premier quart du x v m e siècle avec la guerre de la gomme. Mais d’ores et déjà, on peut penser, malgré l’absence de documents d’archives pour cette période, que le comptoir de Saint-Louis a joué un rôle certain dans ce conflit. En effet, l’attachement par la suite de Brüe au beetyo Maalixuri, partisan de Yêrim Mbanyik nous suggère l’alliance de Saint-Louis avec son parti et on sait que l’intervention du beetyo a été déterminante. En tout cas, la participation de Saint-Louis à la victoire de Yêrim Mbanyik est confirmée par une dépêche de 1717 qui dit notamment qu’« un roitelet du pays d’Oual, contre la bonne foi des traités, la sincère correspondance avec laquelle il (Brüe) vivait avec lui et la recon­ naissance qu’il (le brak) devait au secours que la compagnie lui a donné pour monter sur le trône, vient de lui enlever une double chaloupe chargée de marchandises qu’il (Brüe) envoyait au haut de la rivière à la traite de la gomme83 ». C’est la preuve que le rôle du comptoir de Saint-Louis est désormais déterminant dans3 2 1

31. V. Montbit., « Chronique sur le W âlo... », op. cit., p. 47. 32. Ib id ., p. 48. 33. A. D elcourt, La France et les établissements français, op. cit., p. 140 ou col. CV 0 ju in 1720.

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toute crise de succession au Waalo qui est la clef du commerce du fleuve. Ainsi, la fin du x v i i ® siècle marque une étape importante dans le jeu des institutions politiques du Waalo : les rivalités familiales ont déclenché une longue guerre civile qui devait détruire la puissance militaire du Waalo acquise après la guerre des mara­ bouts. Le transfert de la capitale, de la rive droite à la rive gauche, fut le signe du déclin du Waalo qui sera désormais constamment sous la pression maure. Dès lors, le Waalo ne sera plus qu’un petit royaume, pris comme dans un étau par deux impérialismes : celui des Maures trarzas au nord et celui des Français à l’embouchure du fleuve Sénégal. La rivalité de ces deux impérialismes sera constante dans l’histoire du Waalo et se manifestera, dès le début du xvm e siècle, avec la guerre de la gomme.

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4 Le règne du brak Yêrim Mbanyik (Teedyekk) dans le premier quart du XVIII* siècle : la guerre de la gomme

Le règne du brak Yêrim Mbanyik, qui succéda après une longue guerre civile à Bër Tyaaka, correspond à une phase importante de l’histoire du Waalo. Le transfert de la capitale, Dyurbel, de la rive droite à la rive gauche, à Ndyaw, coïncide en effet avec le début de la pression des Maures trarzas qui sera désormais cons­ tante, en liaison avec l’importance croissante de la gomme. Le monopole de la gomme, devenue indispensable aux manufactures d’Europe, déclencha pendant tout le xvm® siècle une sévère rivalité entre la France, l’Angleterre et la Hollande. L’émirat des Trarzas sera ainsi au centre de la poütique coloniale de la France qui tentera, à défaut de pouvoir éliminer ses concurrents de la côte mauritanienne, d’attirer aux escales du fleuve Sénégal le commerce de la gomme. Pour réaliser cet objectif, les différents directeurs du commerce de Saint-Louis tenteront, selon les cir­ constances, de s’allier avec le brak Yêrim Mbanyik ou avec le beeiyo Maalixuri, puissant chef de province qui marqua par son indépendance à l’égard du pouvoir royal un aspect de la vie in­ terne du Waalo. En plus de la pression trarza, l’invasion des Ormans va, pendant quelques années, troubler la paix au Waalo. Tels sont les différents aspects du régne de Yêrim Mbanyik que nous allons suivre. 173

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I. La guerre de la gomme

Comme le dit André Delcourt, « dans la première moitié du xviii® siècle, la mainmise sur la partie de la côte de Mauritanie comprise entre le cap Blanc et l’embouchure du fleuve Sénégal, a été en matière de politique coloniale africaine, l’un des objectifs principaux des trois puissances européennes qui se partageaient alors le grand commerce maritime et l’industrie textile : France, Hollande et Grande-Bretagne1 ». La gomme, suc végétal, était en effet à cette époque une matière première indispensable dans presque toutes les teintures et toutes les fabriques de toiles peintes entrant « dans l’apprêt des soieries, des rubans, des gazes, des batistes et des chapeaux, dont on se sert aussi dans la préparation de la médecine et dans celles des confiseurs, dont la peinture fait usage, ainsi que la dorure qui sert encore dans beaucoup d’autres occasions et qui à tant d’utilité joint aussi le précieux avantage d’être une nourriture saine et très substantielle1 2 ». On peut dire qu’au x v i i i 6 siècle la gomme était devenue, avec les esclaves achetés de plus en plus dans le Galam, la principale activité du commerce dans le fleuve Sénégal. C’est pour s’assurer son mono­ pole que la France appliquera de 1713 à 1763 la « doctrine de l’exclusivisme, forme la plus outrée de ce qu’on a appelé le pacte colonial3 », et s’opposera ainsi constamment aux ambitions des autres puissances européennes. Cette rivalité fut à l’origine de la guerre de la gomme dont la première phase se situe de 1717 à 1727, période pendant laquelle les Français cherchèrent par tous les moyens à écarter de Portendik et d’Arguin les interlopes anglais et surtout hollandais qui venaient traiter la gomme. Ainsi, dès le 29 juillet 1717, Brüe signa avec Alichandora, émir des Trarzas, un traité d’amitié qui devait confirmer à la Compagnie du Sénégal le privilège exclusif du commerce européen à la côte de Mauritanie. Mais Brüe fut néanmoins obligé d’inaugurer une série de croi­ sières à la côte de Mauritanie pour écarter les concurrents. Ce fut un échec, car la prise d’Arguin par Salvert, en février 1721, ne

1. A. D klooubt, La France et les établissements..., op. eit., p. 180. 2. Memard Xavier Colbkrry , Fragments d'un voyage en Afrique pendant les années 1786, 1786 et 1787, Paris, 1802, p. 106. 3. A. D eloourt, La France..., op. cit., p. 179.

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la guerre de la gomme

chassa pas de la côte de Mauritanie les Hollandais qui construi­ sirent un autre fort à Portendik, et surtout, les Français se heurtèrent à l’hostilité des Maures trarzas45 . Le Waalo, par sa position géographique, joua un rôle important dans cette guerre de la gomme. En effet, l’objectif de Brüe et de ses successeurs fut, à défaut de la mainmise sur la côte de Mauritanie, d’attirer sur les borde du fleuve Sénégal tout le commerce de la gomme. C’est ce qui explique le déploiement d’une véritable offensive politique et militaire à l’égard des chefs du Waalo.

11.

L a politique de B rüe à l ’égard du W a a lo

La politique de Brüe à l’égard du Waalo a consisté à opposer le brak Yêrim Mbanyik au puissant chef de province, le beetyo Maalixuri qui, par sa position géographique à proximité de SaintLouis, pouvait jouer un rôle d’intermédiaire entre lui et l’émir des Trarzas, Alichandora, et surtout parce qu’il pouvait s’opposer aux prétentions du brak et du damel sur Saint-Louis. 1. Les relations entre Brüe et le brak Yêrim M banyik Nous avons vu que Brüe était intervenu en faveur de Yêrim Mbanyik dans la lutte pour le pouvoir qui l’avait opposé au brak Bër Tyaaka. Ce fut, en dernière analyse, cette aide du comptoir de Saint-Louis qui contribua le plus à assurer son arrivée au pouvoir. Mais les relations amicales établies par la suite, en guise de reconnaissance pour faciliter la traite dans le Fleuve, furent très tôt rompues. En effet dès le printemps 1717, Brüe annonçait que Yêrim Mbanyik avait enlevé une double chaloupe chargée de marchandises qu’il avait envoyée dans le Haut-Fleuve pour faire la traite de la gomme6. Brüe demanda à cette occasion au conseil de la marine un vaisseau porteur de 200 soldats pour ramener le brak à la raison8. Ce n’est qu’en 1720 que Brüe, accusé par Saint4. A . D hlooubt, La F rance..., op. cit., p. 170*299. 5. Colonies O» 6, 1 " août 1720. 6. Marine, B l. 21.

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Robert d’avoir provoqué cette attaque par le commerce galant qu’il avait eu avec une des femmes de Yêrim Mbanyik, s'expliqua en rejetant la responsabilité sur Alichandora. En effet, d’après Brüe, Alichandora avait incité Yêrim Mbanyik à «interromprela traite de la gomme que je fesois en rivière et la faire passer à Portendic aux interlopes7 ». Brüe ordonna des représailles et fit faire un pillage sur les terres du brak qui devait indemniser largement les pertes de la chaloupe, La Curieuse. Yêrim Mbanyik confiera par la suite à Saint-Robert que, pour manifester son hostilité vis-à-vis de Brüe, il était prêt à se passer de ses coutumes « mais que jamais il n’auroit fait aucun commerce avec les Blancs, ni soufert qu’on eût fait aucune traite de gomme dans son pals ni de tout autre chose8 ». C’est ce qui explique d’ailleurs le refus du brak Yêrim Mbanyik de s’acquitter de sa dette qui s’élevait, d’après les comptes de Brüe, en janvier 1718, à « 56 captifs 10 /50 qui font 2810 livres9 ». En 1719, Yêrim Mbanyik n’avait donné qu’un acompte de 13 captifs 10 /50, soit 660 livres, tout en promettant de s’acquitter régulièrement de sa dette pour pouvoir bénéficier de sa coutume annuelle qui s’élevait à près de 2000 livres101 . Mais en avril 1720, Brüe tenta un coup de force pour 2 récupérer les 40 captifs sur une cargaison de 68 captifs que le brak avait l’intention de lui vendre. Bataille, chargé de cette mission à bord de L'Union, ne put exécuter son plan à cause du refus des laptots, sujets du brak, d’assurer le service. Le navire rentra à vide et malgré les efforts déployés par la suite pour acheter en marchandises ses captifs, Yêrim Mbanyik, irrité, résolut de ne plus faire aucun commerce avec Brüe11. Il semble que Brüe incita alors Alichandora, qui était parti demander des secours au sultan du Maroc, à châtier son ennemi Yêrim Mbanyik1*. Brüe s’était tout simplement aliéné définitivement le concours de Yêrim Mbanyik, certainement en raison de son alliance avec le beetyo Maalixuri.

7. Colonies, C* 0, 1 " août 1720. 8. Colonies, C* 0, 1 « août 1720. 9. Ibid., C* 0, 0 juin 1720. Addition au Mémoire instructif pour M. St-Robert directeur et commandant général de la concession du Sénégal. 10. Ibid., C« 0, 0 juin 1720. 11. Ibid., C» 0, 1 " août 1720. 12. Ibid., C« 0, 28 mars 1721.

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2. Les relations entre Brüe et le beetyo Maalixuri Au Waalo, Brüe avait choisi comme maître-pion de sa politique, le puissant beetyo Maalixuri, kangam de la plus importante pro­ vince, à proximité de Saint-Louis. Sa position, entre les terres du brak et du damel du Kadyoor, faisait du beetyo Maalixuri un partenaire intéressant pouvant contrebalancer les prétentions de ces deux rois. En effet, pour Brüe, Maalixuri avait « tant de bons sentiments, de la valeur, de la bravoure » qu’il avait fortement attaché au service de la Compagnie un homme « rare parmi les Nègres18 ». C’est ainsi que, depuis la première visite du beetyo Maalixuri à Saint-Louis, en février 1716, il ne cessa d’apporter son secours à Brüe. Il délivra tout d’abord un certain Jean de Booth fait prisonnier par les Maures et, en 1719, quand les forbans menacèrent Saint-Louis, Maalixuri prêta à Brüe 150 hommes pour défendre l’île en cas d’agression*14. En récompense, Brüe avait favorisé le mariage du beetyo avec Famiguiau, nièce d’un certain Bourié Bergame, et avait donné à son protégé une certaine quantité de mil pour le festin, une douzaine de barriques de chaux pour crépir la demeure nuptiale, deux perriers et quatre boîtes à feu pour les réjouissances151 . Cette bonne entente 6 faillit être rompue lorsque le beetyo Maalixuri restitua aux Maures des bœufs que Brüe leur avait pillés en guise de représailles. Il fut contraint de rembourser sur son propre troupeau. En réalité, d’après Saint-Robert, la belle femme de Maalixuri avait obtenu simplement un remboursement simulé pour justifier la clémence de Brüe aux yeux de l’opinion18. D’ailleurs, c’est cette bonne entente entre les deux hommes qui explique d’après Saint-Robert que Maalixuri et sa femme fai­ saient après le départ de Brüe « un commerce considérable de captifs, d’or et de pagnes dans le païs d’Oual, parce qu’ils sont bien pourvus de marchandises les plus belles et les plus néces­ saires, surtout du fer dont les nègres se trouvent afamés pour faire leurs lougans, étant dans la saison où ils sèment leur mil17 ». Malgré les réfutations de Brüe, on ne peut que constater avec Saint-Robert l’ascension de la puissance du beetyo. En effet, 15. 14. 16. 16. 17.

Ookmiea, C» 6, 1*' août 1720. Ibid. Ibid. Ibid. Ibid.

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Maalixuri jouait admirablement un double jeu. C’est ainsi qu’après avoir conseillé Yêrim Mbanyik de piller la chaloupe, La Curieuse, le beetyo « ne voulut pas se trouver à cette expédition quoi qu’il n’eût pas moins sa part du pillage, il fit plus car il dépê­ cha son alquier nommé Bona à M. Brüe pour luy dire qu’il étoit fâché de l’affront que Brac luy faisoit181 0». Ainsi pour Saint-Robert, 2 9 beetyo « s’est conduit avec tant d’artifice qu’il conseilloit l’un et l’autre et que tous les deux étoient ses dupes, car il vouloit usur­ per le royaume de Brac avec les secours que Mr Brüe luy offroit, et s’enrichissoit en même tems du bien de la Compagnie qu’il luy prodiguoit...10 ». Cette conclusion est d’autant plus probable que quelques années après, en 1724, le beetyo Maalixuri, fort de sa puissance acquise à la suite de son alliance avec Brüe, prendra les armes contre son propre souverain, le brak Yêrim Mbanyik*0. Mais entre-temps, après le départ de Brüe, Saint-Robert tentera de prendre le contre-pied de sa politique en s’alliant avec le brak Yêrim Mbanyik.

111.

L a politique de S ain t-R obert à l'égard du W aalo

La politique de Saint-Robert à l’égard du Waalo n’est pas fondamentalement différente de celle de Brüe, car elle consiste également à diviser les chefs entre eux pour mieux assurer la sécurité de son commerce. 1. Tentative d’alliance de Saint-Robert avec Yêrim M banyik En effet, dès le départ de Brüe, Yêrim Mbanyik fit part de son intention de renouer avec le nouveau directeur et surtout de lui rendre visite à Saint-Louis, contre tous les usages. SaintRobert accueillit cette nouvelle avec joie et le brak Yêrim Mbanyik fut ainsi son hôte dans l’île de Saint-Louis, du 4 juillet au 8 juillet 1720. Le brak lui apporta 19 captifs et 80 bœufs et ce fut l ’occasion pour lui de faire état de toutes les tracasseries de Brüe,

18. Ibid. 19. Ibid. 20. Ibid., O* 6, 28 mars 1724.

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et il ne tarda pas à gagner ainsi sa sympathie. Saint-Robert devait faire part dans ces termes de son impression : « J’ai trouvé ce roi si raisonnable que je lui ai promis d’attendre les ordres de la Compagnie à ce sujet et j ’ai cru devoir lui payer en entier tout ce qu’il m’avait confié sur ma parole. Je lui ai promis de plus sa coutume pour l’année 1720, telle que M. Brüe la lui paya l’année dernière, sans lui rien faire payer sur ce qu’il (Brüe) prétendait que Brac devait21. » En tout cas, les relations s’améliorèrent car en 1721, Violaine, directeur de Galam, paya au brak la coutume annuelle au mieux des intérêts de la Compagnie. En effet, il fit accepter à Yêrim Mbanyik de «mauvaises pagnes et des coupons de toile bleue de rebut qui traînaient dans le magasin depuis trois ans à la place de toile du Rouen, du pesant à la place de fer ». Il fit encore accepter au brak de retrancher du paiement la valeur de quatre captifs qui lui avaient été prêtés en marchandises. Le brak se déclara satisfait bien que ce qu’il avait reçu « ne vaille pas la moitié de ce qu’on lui a payé les années précédentes22». Mais le rétablissement de bonnes relations entre Saint-Louis et le brak Yêrim Mbanyik coïncidait avec l’apparition d’une menace extérieure due aux bandes ormans qui envahirent à ce moment toute la région du fleuve. 2. U invasion des Ormans Depuis le début du xvm e siècle, des bandes de guerriers pil­ lards, appelés Ormans ou Saletins, sillonnaient le Sénégal et le Sahel malien pour rançonner les populations. Ces troupes d’ori­ gine marocaine envahirent par vagues successives la région du fleuve. C’est ainsi qu’en 1716 Bubakar Siré avait demandé, par son fils Gaku, des secours au shérif du Maroc pour détrôner Gelajo Jegi. En 1720, ce fut le tour d’Alichandora, émir des Trarzas, chassé de son pays par les Oulad Delim, de demander des renforts au sultan du Maroc. Alichandora avait aussi pour but, sous l’instigation de Brüe, de remettre sur le trône du Waalo Kiaça Fara (certainement Bër Tyaaka) réfugié au Fuuta. Buba­ kar Siré, satigi du Fuuta, envoya à cette occasion Gaku en ambas­ sade pour dissuader le sultan de donner tout secours à Alichandora qui pourrait se heurter à un véritable front des royaumes wolofs.

21. Colonies, C» 0, 1 « août 1720. 22. Colonies, C* 0 , 1 " août 1720.

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En effet, « brac ayant épousé une sœur du damel, roi de Cayor et de Thin, roi de Baol, joint à ce qu’il était parent de BourbaYolof, que ces trois rois qui sont puissants, et dont les royaumes confinent à celui de brac, ne manqueront pas de joindre leurs forces aux siennes pour combattre l’armée qu’il pourrait donner à Alichandora, que damel et Thin venaient de partager beaucoup de poudre et de fusils à la mort de damel Latir Fal Soucabé leur père, que ces quatre roys pouvaient armer plus de 50 000 hommes ; que si les Bambaras qui ne sont pas en si grand nombre et qui n’ont pour toutes armes que des flèches et des sabres ont deffait par deux fois son armée, qu’il ne doit pas espérer que ceux qu’il envoyerait ayent un meilleur sort28... ». Mais Alichandora obtint gain de cause auprès du sultan du Maroc qui lui envoya un secours de 9 000 hommes2 24 que Saint-Robert réduit à 5 000 seulement25. 3 Alichandora chassa les Oulad Delim et battit les Braknas à plu­ sieurs reprises. Seulement Vexrbrak Bër Tyaaka mourut avant son retour et il fallut chercher un remplaçant. Le Waalo n’échappa pas au danger car Bubakar Siré, remis à nouveau sur le trône, dirigea les Ormans dès le 13 février 1722 sur le Bas-Fleuve26, « parce qu’il y a sept ans que brak Yerim Bagnic refuse de luy payer une coutume qu’il a toujours payée à ses prédécesseurs27 ». L ’existence de cette coutume est confirmée par le père Labat qui dit notamment en parlant du satigi : « Ce prince est puissant, le roy brac et tous les grands du royaume d’Oüal sont ses vassaux

23. Colonies, C 6, 28 mars 1721. Lettre de Saint-Robert. 24. Colonies, C* 0, Sénégal, 28 mars 1721. 25. Colonies, C* 0, 1720. Observation de Saint-Robert. 20. Il pent y avoir une confusion entre les troupes envoyées au secours d ’Alichandora et des troupes plus anciennes, d ’origine marocaine, qui sil­ lonnaient depuis la fin du x v n e siècle le Sahel malien. Il n ’est pas exclu que les descendants des Arm a de Tom bouctou, attirés par le commerce atlantique, aient pu se diriger de plus en plus vers l ’ouest, renforcés par des vagues suc­ cessives de guerriers plus ou moins indépendants du roi du Maroc. Ce qui expli­ querait le changement de partenaires au gré des circonstances. E n tou t cas, G. B o y e r , dans son histoire des Diawara, note le siège de Diara par les Armas en 1598 dont le souvenir est resté vivace ainsi que l ’intervention des Armas fixés dans le Bakhounou occidental dans la guerre civile du royaume du Diara à la fin du x v n * siècle. Mieux, l’allusion du messager de Bubakar Siré à la défaite marocaine contre les Bambara confirme leur présence dans cette région du Sahel malien et nous amène à formuler- l ’hypothèse selon laquelle il y aurait des rapports entre Ormans et Armas et cela d ’autant plus qu’à la suite de leur défaite sur le Bas-Fleuve, ils se dirigèrent à nouveau vers l’est, dans le Galam. C’est aussi l’hypothèse de Mohamed El Chennafl que nous avons renoantré à Nouakchott. 27. Colonies, G* 7, 8 m ai 1722. 180

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et lui payent tous les quatre ans un tribut de quarante trois captifs et d’un nombre de bœufs*8. » Mais Labat, qui écrit en 1728, ne donne pas la date du payement de cette coutume qui devait certainement exister sans pour autant réduire le Waalo à un État vassal. Disons que Bubakar Siré a orienté ses alliés, trop gênants dans son pays, vers la conquête du Bas-Fleuve sans compter que les Ormans, attirés uniquement par l’appât du gain, changeaient constamment de partenaires. C’est ainsi que, le 13 février 1722, Julien Dubellay apprit que « les Hormans au nombre de 200 à 250 avec environ autant d’Ara­ bes du Fouta qui s’étaient joints à eux étaient dans le pays d’Oüal, qu'ils s’étoient déjà rendus maîtres du panier foule dis­ tant de 36 lieües du Sénégal. Quelques temps après le roy brak nous envoya dire que les Hormans l’avaient surpris à Enguiane, qu’il s’était bien battu avec eux et qu’il avait tué Barena, du monde qui consistait à 40 hommes ou environ, mais en perdit bien deux ou trois fois autant des siens et fut obligé de leur aban­ donner son village où ils séjournèrent quelques jours, et de se retirer avec ses valets sur l’fle de Bissèche appartenant à Bequio Malikoury2®». Il a fallu la formation d’un véritable front wolof, composé du bourba Dyolof, du tagne, et du damel, pour que les Ormans, refusant le combat, se retirent vers le Galam. Mais leur bref passage avait « causé du désordre affreux partout où ils ont passé et le pays de foute et d’oüal s’en souviendront longtemps parce qu’ils ont enlevé une partie des femmes et enfants et par la plus grande partie des bestiaux qu’ils ont détruits, tout y est en consternation jusqu’à brak à qui ils ont enlevé deux de ses femmes et pris beaucoup de son monde80 ». Les Ormans ne restèrent pas longtemps car quelques mois après, profitant de la guerre entre les Trarzas et les Braknas, leurs alliés, ils firent à nouveau irrup­ tion dans le Bas-Fleuve. En effet, Fleury rapporta que « 100 Ormans ou marroquins avec 1 200 braquenets ou environ, Maures du pays des foulles avaient esté cherché Alichandora qu’ils l’avoient forcé de fuir avec ses Maures jusqu’aux maringoins distant de 10 lieües du Sénégal81 ». Alichandora demanda alors le secours du brak Yêrim Mbanyik et du beetyo Maalixuri dont les forces mirent en déroute les Ormans et leurs alliés. Ils « prirent la fuite à bride abattue après avoir perdu beaucoup de leurs gens,2 0 3 9 8 28. 29. 30. 31 .

J JB. L abat, op. HL, t. II, p. 196. Colonies, C« 7, Saint-Louis, 3 mai 1722. Ibid. Ibid., 16 juillet 1722.

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Alichandora, Brae et Bequio ont aussi perdu beaucoup de monde, mais ils se sont rendus maîtres du champ de bataille, des tentes, bagages, chevaux et armes dont Alichandora a fait part du butin à Brac et Bequio82 ». Cette victoire permettait surtout au brak Yêrim Mbanyik d’échanger ses deux femmes contre trois chefs braknas faits prisonniers au cours des combats. La paix ainsi rétablie, Yêrim Mbanyik fit annoncer à Saint-Louis par son alkati Dimbouguay le rétablissement de la traite dans tout le Waalo38. En fait, cette victoire devait donner à Yêrim Mbanyik de nouvelles prétentions qu’il allait tenter de faire prévaloir au cours de sa seconde visite à Saint-Louis. 3. La seconde visite du brak Yêrim M banyik à Saint-Louis. Yêrim Mbanyik, accompagné de 300 hommes, se rendit à l’île de Saint-Louis du 24 août au 3 septembre 1722 malgré l’opposition de Saint-Robert qui ne put se dispenser de le rece­ voir. Son séjour devait d’ailleurs inquiéter la Compagnie qui soupçonna le brak de vouloir attaquer le fort. En effet, « quelques Blancs avaient oüy en langue nègre plusieurs des gens de Brak qui se disaient entre eux sans se méfier des Blancs qu’Alichandora avait épousé une sœur du roy brak auquel il avait fait des pré­ sents considérables et qu’ils allaient en même temps engager de parolle de s’emparer par surprise du fort du Sénégal pour le remettre aux Hollandais de Portendic avec lesquels ils commerceroient ensemble à cette coste84 ». Le brusque départ du frère de Yêrim Mbanyik avec une trentaine d’hommes chez les Maures et la conduite suspecte d’un transfuge hollandais Jean de Booth renforcèrent les soupçons ; Saint-Robert, dans la panique, prit aussitôt des mesures de sécurité. Ces préparatifs de défense durent amener le brak à cacher ses intentions, car au cours de deux longues palabres, Yêrim Mbanyik assura Saint-Robert qu’il ne nourrissait aucun mauvais dessein contre lui. Mais cela n’empêcha pas Yêrim Mbanyik de demander à porter le prix des captifs de la rivière à 10 barres au lieu de 8 et l’eaude-vie de traite à 2 livres au lieu de 3. Cette exigence fut repoussée par Saint-Robert. Julien Dubellay, qui devait lui succéder, pria3 * 4 2

32. Ibid., 16 juillet 1722. 33. Ibid. 34. Ibid., C» 7, 28 décembre 1722.

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la Compagnie de renforcer la garnison de Saint-Louis, car il était difficile d’interdire les visites du brak sans interrompre la traite86. C’est ce qui explique d’ailleurs la tentative de Saint-Louis de renouer avec le beâyo Maalixuri. 4. L es relations entre Saint-Robert et fe beetyo Maalixuri. Dès le début de sa direction, l’hostilité de Saint-Robert à l’égard de la politique de Brüe s’était manifestée par le refus de coopérer avec son allié au Waalo, le beetyo Maalixuri. En effet, Saint-Robert informa aussitôt le beetyo de son intention de ne plus le recevoir à Saint-Louis avec 50 ou 60 hommes d’escorte, comme au temps de Brüe. Il devait en plus amener des captifs à traiter, n’avoir pas plus de cinq ou six hommes avec lui et repartir dès le lendemain de son arrivée. Il pensait aussi le priver d’eau-de-vie pour lui imposer ses conditions, mais Maalixuri s’abstint pendant deux ans de rendre toute visite à Saint-Robert86. Cependant la visite suspecte du brak Yêrim Mbanyik, en septembre 1722, obligea Saint-Robert à renouer avec le beetyo Maalixuri qui vint à Saint-Louis quelques jours après le départ du brak avec une escorte de 15 hommes. Il venait offrir à la Compagnie « ses services auprès du darnel qui luy a donné une bonne partie de son royaume de Cayor à commander, et une de ses tantes Nouissiné pour femme, autant auprès du brak auprès duquel il commande légitimement après luy87 ». L’influence de Brüe sur le comité du Sénégal de la Compagnie des Indes et la présence de Dubellay, successeur désigné et créature de Brüe, ont dû contribuer à ce revirement. Car en fait c’est Julien Dubellay lui-même qui explique le retour à la politique de Brüe et la justifie en ces termes. Pour Dubellay, en effet, « Bequio est le seul sei­ gneur du pays capable de maintenir la paix avec les deux rois, et de servir de médiateur auprès d’eux en cas de trouble ou de guerre et c’est par son moyen que M. Brüe a soutenu honorable­ ment six ans et demy de sa dernière administration sans aucune deffence de traite avec ses rois, ainsy on doit le conserver toujours dans le parti de la Compagnie qu’il n’a jamais abandonné88 ».3 8 7 6

36. 36. 37. 38.

Colonies, C 7, 28 décembre 1722. Ibid ., C* 6, 1 « août 1720. Ib id ., C• 7, 28 décembre 1722. Ibid ., C* 7, 28 décembre 1722.

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Cette alliance était d’autant plus nécessaire que l’hostilité du brak Yêrim Mbanyik à l’égard de Saint-Louis était de plus en plus grande. Elle se manifestera d’ailleurs à l’occasion de sa troisième visite à Saint-Louis. 5. La troisième visite du brak Yêrim M banyik et son hostilité à l'égard de Saint-Louis

Au début de l’année 1723, une guerre avait éclaté entre le darnel du Kadyoor et son frère le tagne du Baol. Yêrim Mbanyik était de retour le 30 janvier 1723, après la défaite du darnel son allié. Mais le darnel, pour conserver certainement Yêrim Mbanyik

dans son camp, lui fit présent du Bétoubé (Tuubé) à proximité de Saint-Louis. Yêrim, devant aller visiter ses nouveaux sujets, annonça son intention, le 4 février 1723, de se rendre pour une troisième fois dans l’île de Saint-Louis. Saint-Robert s’opposa par tous les moyens à cette visite en lui envoyant régulièrement des rations d’eau-de-vie. Mais le 9 février, après avoir reçu son présent journalier d’eau-de-vie, Yêrim Mbanyik exigea d’être reçu en menaçant de « faire passer tous les laptots à la grande terre et rompre la traitte à quoy l’on consentit plutôt que de le laisser venir sur l’ Isle89 ». Rien n’ébranla la décision de Yêrim Mbanyik, car il pénétra à la faveur de la nuit dans l’île et obligea, par sa présence avec une centaine d’hommes, Saint-Robert à user de douceur. Yêrim Mbanyik demanda une barque pour traiter à son escale d’Enguiane sans succès parce qu’il avait abusé la Compagnie « 3 ou 4 fois de même pour ce prétexte sans envoyer aucun captif, on luy promit cependant que lorsqu’on serait certain qu’il avoit fait un pillage, on luy en envoyeroit avec les marchandises de traitte qu’il demanderait*40 ». Il obtint alors de se saisir de neuf de ses sujets réfugiés à Saint-Louis dont il vendit six à la Compagnie qui les avaient extradés auparavant. Yêrim Mbanyik revint le 12 et le 13 février : «1. Demander la valeur de 10 captifs en prest. 2. Qu’on lui paya en avance sur les coutumes de Guiongo et de Betoubé, deux de ses grands gens du pals que Darnel lu y a donné comme il est déjà fait mention. 3. Qu’on aug­ menta le tarif de la coste, c’est-à-dire de payer les captifs en rivière à 10 barres au lieu de 8 comme il l’avoit déjà proposé à sa 80. Colonies, C* 7, 27 avril 1723. 40. Ibid.

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visite précédente414 . » Yêrim Mbanyik ne put obtenir qu’un prêt 3 2 de la valeur des captifs pour se débarrasser de lui et le paiement de la coutume car il se trouvait être toujours débiteur de la Compagnie. Il quitta l’île le 13 février et sa visite avait coûté 4 à 500 livres4*. L’hostilité de Yêrim Mbanyik allait ramener le beetyo Maalixuri dans les vues de la Compagnie à l’occasion du voyage de Brtie en mai 1723. 6. L'expédition de La Rigaudière et le retour à la politique de B rüe à V égard du beetyo Maalixuri

En 1722, les Maures d’Alichandora avaient contraint les Français à abandonner le fort d’Arguin. Booth avait ainsi quitté Arguin le 11 janvier 1722 pour rejoindre Saint-Louis avec vingtsix survivants de la garnison française. Les Hollandais étaient désormais maîtres incontestés des deux escales mauritaniennes de la traite de la gomme. Cette fâcheuse situation amena le conseil de la Marine à préparer une expédition de reconquête. Ainsi, « l’expédition coloniale qui eut à sa tête La Rigaudière et Brüe fut une des mieux préparées de toutes les opérations de ce genre faites sous l’ancien régime4* ». On ne dépensa pas moins d’un million de livres et cinq bâtiments partirent de France le 13 janvier 1723. La Rigaudière assiégea sans succès Arguin du 17 au 22 février 1723 par manque d’eau. L’échec de l’expédition navale donna lieu à une tentative de négociation pour amener Alichandora à remettre le fort aux Français. Brüe profita de son séjour en mai 1723 au Sénégal pour confier cette mission à son allié le beetyo Maalixuri. En effet, Maalixuri suggéra à Julien Dubellay de se saisir de Omar Ayba et Ely Ahmed, chefs maures braknas, qui étaient en guerre avec Alichandora. Ce dernier promettait « de donner ses enfants en otage au Sénégal jusqu’à ce qu’il eût remis le fort d’Arguin à la possession de la Compagnie44 ». Julien Dubel­ lay devait alors leur payer la valeur de « 300 captifs en marchan­ dises, savoir 200 pour Alichandora et 100 pour Bequio45 ».

41. 42. 43. 44. 46.

Ibid. Colonie», C* 7, 27 avril 1723. A. D klooubt, op. oit., p. 240. Colonie», O* 7, Sénégal, 18 mai 1723. Colonie», C* 7, Sénégal, 18 mai 1723.

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Brüe est plus explicite dans sa relation sur le rôle du beetyo et sur son intention de prendre possession d’Arguin à tout prix. Il voulait le renouvellement de l’alliance faite avec Alichandora le 29 juillet 1717 et il était prêt à payer les mille écus pour la valeur des 300 captifs et même de « doubler volontiers cette offre s’il ne tenait qu’à cela pour se rendre maître d’Arguin*4 48 ». Mais 7 le beetyo Maalixuri ne réussit pas à tenir ses engagements et, le 26 juin 1723, il annonçait qu’il n’avait pas pu joindre Alichan­ dora. Son échec est dû certainement à la réticence du brak Yêrim Mbanyik et surtout au refus de ses sujets de le suivre dans cette guerre qui opposait Braknas et Trarzas. Mais, en réalité, Alichan­ dora était toujours du parti des Hollandais, car une dépêche du 18 décembre 1723 dit que ce dernier sollicitait * fortement le roy Yêrim Bagnic et les nègres du pays d’oual à chercher des occa­ sion favorables de s’emparer de ce fort par surprise47 ». Ainsi, malgré quelques difficultés survenues entre Julien Dubellayet le brak Yêrim Mbanyik qui accepta difficilement sa coutume en août 1723, menaçant de s’allier au damel pour interrompre le commerce48, et surtout après le regroupement sur l’île de 150 guer­ riers par son frère49, la Compagnie préféra renouer avec le brak. L’échec du beetyo dans sa mission a dû contribuer à ce changement. L’abandon de la politique d’alliance de Brüe à l’égard du beetyo Maalixuri allait se manifester à l’occasion de la guerre civile qui éclata au début de mars 1724 entre lui et le brak Yêrim Mbanyik. 7. La tentative de sécession du beetyo M aalixuri Nous avons déjà vu le rouage des différentes alliances des directeurs de la Compagnie avec les chefs du Waalo. Cette politique a été notamment à l’origine de la puissance grandis­ sante du beetyo Maalixuri qui, tout en faisant un commerce consi­ dérable, avait joué un rôle politique important entre le damel et le brak dans leurs relations avec Saint-Louis d’une part, et entre les Maures trarzas et Saint-Louis d’autre part. Cette position lui conférait ainsi une réelle puissance, sans compter que sa contribution à l’avènement de Yêrim Mbanyik lui avait

40. 47. 48. 49.

B.N., P. Fr. Colonies, C‘ Colonies, C* Colonies, C*

2422, 14 avril 1723. 7, 18 décembre 1723. 7, 18 août 1723. 7, 18 décembre 1728.

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valu une place de choix dans le royaume. De ce fait, il ne tarda pas à vouloir profiter de cette situation pour s’emparer du pou­ voir du brak , ou du moins pour tenter d’obtenir l’autonomie de sa province. La tradition orale a conservé intact le souvenir de la rébellion du beetyo Maalixuri contre le brak Yêrim Mbanyik. Amadou Wade nous dit notamment que Maalixuri « grisé par le pouvoir (nguur-gi yobuko bê mu-fatê bop-am), oubliant ce qu’il devait à Yêrim Mbanyik et les souffrances qu’ensemble ils endurèrent (dans le Waalo, le Fouta et le Wul), resta à Pum, sa capitale, pendant trois années, sans rendre visite au brak. Il s’abstint d’ assister aux Gamu de ces trois années et, chose plus grave, n’envoya même pas au brak et à son conseil les parts du môyal (pillage) desdites années60 ». Le seb ak baor obligea le brak Yêrim Mbanyik à destituer son cousin du titre de beetyo. C’est Yêrim Bakar, devenu plus tard dyawdin , qui fut chargé de la délicate mission d’annoncer au puissant beetyo sa déchéance81. « Arrivé à Pum, Yêrim Bakar trouva le bêtyô assis sous un grand arbre, causant avec les principaux dignitaires de son État. Après les salutations d’usage, le bêtyô demanda à Yêrim s’il y avait encore un brak dans le Wâlo. Devant la réponse affirma­ tive de Yêrim Bakar, le bêtyô se retourna et lui dit : “ S’il y en a encore un, ce doit être le brak gu n'aka ( brak du bas), car je suis le brak gu ka 5 52 (brak du haut Waalo). » Le beetyo déclarait ainsi 1 0 officiellement sa volonté d’indépendance vis-à-vis du pouvoir du brak53. Sans descendre de son rapide coursier, Tikri-Bomdi, Yêrim Bakar annonça le message du brak et partit au galop, en direction de Ndyany. Mais, les lueurs de l’incendie de Rosso annoncèrent, avant le messager du brak, la colère du beetyo et les débuts des hostilités. Le brak Yêrim Mbanyik prit aussitôt les armes et chassa Maalixuri de Rosso, de Tyaggar et même de Pum, sa capitale, qu’il incendia pour venger Rosso54. Cet épisode de la guerre civile correspond certainement à la fuite de Maalixuri vers le Kadyoor, fuite dont parlent les archives. 50. v. M ontetl, op. cit., p. 40-50. 51. Amadou W a d e se trompe en attribuant cette mission à Yêrim N dyay. Une chanson populaire chante effectivement la bravoure de Yêrim Bakar, père de Yêrim Ndyay, qui, seul, osa aller annoncer au beetyo sa destitution. 52. V. M ontexl, op. cit., p. 51. 53. Nous avons eu personnellement à constater cette attitude d ’indépen­ dance chez le descendant actuel du beetyo, rencontré à Boos Beetyo. Il se consi­ dérait simplement comme un souverain, au même titre que le brak e t n ’enten­ dait pas qu’on parle de leurs liens de « vassalité ». 54. V. MONTElt., op. cit., p. 52.

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En effet, une dépêche du 28 mars 1724 nous apprend que le beetgo Maalixuri qui servait d’intermédiaire entre Saint-Louis et Alichandora devenu hostile «t a esté chassé il y a trois semaines de son pays par le roy brack Yerim Bagnic, il est à présent errant et vagabond en Caÿor avec 300 hommes armés qui pillent par­ tout65 ». Cette défaite ne mit pas fin aux hostilités car la dépêche du 18 juin 1724 signalait que « la guerre estoit fort allumée avec le roy Brack, Alichandora et Bequio Malicoury, que ce roy a chassé Bequio et les Maures d’Alichandora de TIsle de Poume, a taillé les nègres en pièces, car les Maures les ont abandonnés dans le fort de la bataille et a poursuivi très loin les fuyards dont il en a fait noyer une partie dans la rivière. Cette guerre pourra nous procurer quelques captifs, d’une part, mais de l’autre elle nous sera très nuisible, et pour les bâtiments qui monteront en Galam, quoy que je les armeray bien et pour les bœufs dont nous sommes toujours en disette66 ». Ainsi dès le début de la guerre civile, Maalixuri s’était allié à Alichandora, de plus en plus hostile à Saint-Louis. Julien Dubellay, pour sauvegarder le commerce de Galam, avait pris le parti du brak Yêrim Mbanyik. Il s’expliqua en décembre 1724, et justifia sa politique en ces termes : « La Compagnie me dis­ pensera s’il luy plaît de répondre à l’article de la ruine de Bequio avec le roy brak ny de la continuation de la guerre entre le roy Thin et damel en m’attribuant des fautes où je n’ai jamais eu de part. Car sans Brak qui m’a soutenu de tout ce qu’il y a eu dans son pays, je n’aurois pû faire ny le commerce de Galam, ny faire subsister cette garnison de mil et de bœufs, et si j ’avais secouru secrettement Bequio qui estoit desjà soustenu par les Maures comme les mauvais conseils de la Compagnie luy ont inspirés de m’écrire, je perdais entièrement le commerce de Galam et de cette rivière parce que le roy Siratique estoit du party de Brack67. » Cette guerre avait néanmoins privé Saint-Louis de bœufs en raison de la fermeture des passages aux Maures qui avaient en outre « pillé une grande partie des bœufs des nègres du pays d’Oual pendant la dernière action de Brak avec Bequio Malicoury qui est réfugié auprès d’Alichandora68 ». Nous n’avons rien sur la suite du conflit entre le beetyo Maalixuri et le brak5678

55. 56. 57. 58.

Colonies, O* 8, Saint-Louis, 28 mars 1724. Ibid., O* 8, Sénégal, 28 juin 1724. Colonies, C* 8, 18 décembre 1724. Ibid., C* 8, 18 décembre 1724.

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Yêrim Mbanyik. D’après Amadou Wade et Azan, Maalixuri fut tu é au combat à Bêkhar et Fara Tyoro fut nommé à sa place69. Néanmoins, quelle que fût l’issue de ce conflit qui aboutit, selon la tradition orale, à la défaite et à la mort du beetyo Maa­ lixuri, nous sommes là en présence d’une constante dans l’histoire politique du Waalo. Il s’agit en effet de l’opposition perma­ nente des kangam, puissants chefs de province exclus de la noblesse royale, au pouvoir centralisateur du brak. Dans ce cas précis, la puissance du beetyo vient de la position géographique de sa province et surtout de son alliance avec le comptoir français de Saint-Louis, notamment avec Brüe. La Compagnie du Sénégal a utilisé ainsi au mieux de ses intérêts cette division entre les chefs du Waalo : la défaite de Maalixuri est due, en fait, à son abandon par Julien Dubellay. C’est la preuve que le comptoir de Saint-Louis intervenait directement dans la vie interne du royaume du Waalo, et que l’équilibre politique dépendait étroi­ tement des alliances des chefs avec les directeurs de la Compagnie.

8. La fin du règne du brak Yêrim M banyik Après le conflit qui opposa Yêrim Mbanyik à Maalixuri, il devient difficile de suivre les événements jusqu’à la fin du règne du brak. La tradition orale nous dit que Yêrim Mbanyik mourut de maladie quelques années après la défaite de Maalixuri5 60. 9 Les archives sont muettes sur la date de sa mort et sur celle de l’avènement de son successeur. On peut cependant attribuer au règne de Yêrim Mbanyik, dont le nom est mentionné pour la dernière fois le 18 juin 1725, les faits allant jusqu’en 1733-1734. En effet, une note du 9 juillet 1730 parle d’un certain Kiaka, frère du brak. Or ce Kiaka paraît bien être Ndiak Aram Bakar, le frère, qui succéda à Yêrim Mbanyk, et dont le règne se termina à peu près vers octobre 175761. Ainsi, en prenant les vingt-cinq années de règne que lui donne Fara Penda comme référence, nous situons approximativement en 1733 la fin du règne de Yêrim Mbanyik62. On peut noter d’après les renseignements fournis par les archives que la fin de ce règne est dominée par les relations avec

op. cit„ p. 58 et A zan , op. ciL, p. 344. op. oiL, p. 63 et A zan , op. cit., p. 344. O .O ., 207 /1 2 , 31 m ars 1768. A z a n , op. oit., p . 344.

59. V . M onteil , 60. V. M onteil, 61. 02.

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le darnel et le comptoir de Saint-Louis. En effet, on apprend, en février, que le brak aida le damel à repousser les forces du BurbaBa Dyolof jusqu’aux confins de son royaume. Le 20 juin 1730, le brak annonçant que sa femme Gonè Latir88 avait rejoint son frère, le damel du Kadyoor, mieux placé que lui pour la satisfaire en marchandises de toutes sortes, « envoya demander un présent exorbitant en pataquès, fusils à deux coups, poudre, toiles noires et pour avoir un prétexte sur le refus qui lui serait fait de deffendre la traitte6 64*». Pour obtenir satisfaction le brak obligea 3 les laptots à abandonner l’île au moment où la Compagnie avait le plus besoin d’eux pour l’expédition de Galam. Cette hostilité du brak était en réalité motivée par le souci d’obtenir les mêmes avantages économiques que son voisin le damel du Kadyoor. Son alkati se plaignit en effet du « peu de considération que l’on avait pour la personne de leur roy, que Damel outre qu’il vendait ses captifs 30 barres recevoit grand nombre de présents lorsque Brac pouvait à peine avoir ses coutumes66 ». La paix fut rétablie moyennant 6 pintes d’eau-de-vie et un fusil donnés au brak. Mais, dès le 8 juillet 1730, usant du même privilège que le damel, le brak pilla une chaloupe en naufrage et le comptoir de SaintLouis incendia le 15 juillet un village sur les bords du fleuve pour l’obliger à demander la paix66. L’hostilité subsistait encore le 11 septembre 1730 entre Saint-Louis et le brak. Entre-temps, le damel pilla les présents que le brak envoya à la sœur du lagne qu’il avait répudiée, car Gonè Latir refusait toujours de retourner chez lui67. L’éventuel conflit entre les deux n’empêcha pas le brak de maintenir son hostilité vis-à-vis de Saint-Louis qui tentera en vain de persuader Amar, chef des Maures, de piller le Waalo68. Le brak persista dans son opposition à Saint-Louis et, en août 1733, il accepta difficilement sa coutume et cela « après force contestations et menaces d’arrêter tous les batteaux en défendant à ses sujets de nous servir. Brac l’a forcé de luy donner une augmentation assurant l’avoir reçu l’année dernière de

63. D.F.C., Carton 1, Sénégal, n° 30. Journal historique concernant tout ce qui B’est passé dans la concession du Sénégal depuis le 1er septembre 1729 jusqu’au 1er septembre 1730, février 1730. 64. D.F.C., carton 1, Sénégal 30, Journal historique, 20 juin 1730. 66. D.F.C., Carton 1, Sénégal 30, Journal historique, 20 juin 1730. 66. D.F.C., Sénégal 30, Journal historique, 8 juillet 1730. 67. Colonies, C* 10, Suite du journal historique depuis le 1er septembre 1730 jusqu’au 7 septembre 1731. 11 septembre 1780. 68. Colonies C 10, Suite du journal historique, 9 novembre 1780.

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la guerre de la gomme

Sieur Pelay et il a fallu encaisser tout ce qu’il a voulu89 ». Cette hostilité vis-à-vis de Saint-Louis doit avoir certainement pour prétexte une relative puissance du brak que nous suggère d’ail­ leurs un mémoire sur la concession du Sénégal du 8 octobre 1734. Il dit notamment que le « Roy Brak est le plus voisin du fort de Saint-Louis du Sénégal, ses forces consistent en deux ou trois cents cavaliers et en trois mille fantassins dont la moitié portent des armes à feu6 70 ». 9

IV.

B ilan du règne de Y ërim M banyik

Le règne de Yêrim Mbanyik, qui occupe tout le premier quart du xviii® siècle, a été particulièrement agité sans apporter néanmoins de changement fondamental dans les rapports avec Saint-Louis dont le commerce est toujours prépondérant. Mais ce commerce est de plus en plus dominé par la gomme, qui commande désormais en grande partie la politique dans le fleuve Sénégal. Cette importance croissante fut aussi à l’origine de la puissance des Maures qui commencèrent, dès cette époque, à peser, par une pression constante, sur les populations du fleuve Sénégal. Le Waalo, fournisseur secondaire de quelques esclaves en plus du ravitaillement de Saint-Louis en mil et en bétail, ne conserva son importance que par l’avantage de sa position géogiaphique. Le brak restait en effet, malgré sa faiblesse, le portier du fleuve et le commerce de Galam dépendait encore en grande partie de sa bonne volonté. Ainsi, à la suite des échecs de la Compagnie dans l’élimination des autres puissances européennes de la côte de Mauritanie, les chefs du Waalo ont joué un rôle non négligeable dans la tentative de Saint-Louis d’attirer vers le fleuve Sénégal tout le commerce de la gomme. Ce fut dans ce cadre que le comptoir de Saint-Louis voulut s’associer les chefs du Waalo et contribua largement à modifier l’équilibre politique dans le pays. Cette politique, notamment, favorisait la rébellion du beetyo Maalixuri contre le pouvoir centralisateur du brak. Son échec marque peut-être le début du renforcement du pouvoir du brak qui s’appuie de plus en plus sur une armée de tyeddo, largement 69. Colonies, C* 10, Sénégal, 80 août 1733. 70. Colonies, O* 11, 8 octobre 1784, Mémoire sur le Sénégal.

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pourvue d’armes à feu. C’est ce qui permettra d’ailleurs au Waalo d’intervenir régulièrement dans les guerres qui opposeront entre eux ses voisins du Kadyoor, du Dyolof et du Bawol. Mais cette relative puissance reste toujours liée aux fluctuations du com­ merce de Saint-Louis et de la politique changeante des directeurs. L’aristocratie est de plus en plus attirée par les marchandises européennes dont la possession constitue désormais un élément fondamental de sa puissance et de son maintien au pouvoir. Ainsi le règne de Yêrim Mbanyik fut marqué par ses multiples visites dans le fort de Saint-Louis, visites au cours desquelles il tenta toujours d’obtenir de nouveaux avantages. Mais ses faibles moyens militaires l’empêchèrent d’attaquer le fort de Saint-Louis ; son endettement permanent vis-à-vis de la Compagnie limita ainsi largement ses prétentions. On va nettement vers la formation d’un État militaire, de plus en plus solidaire du commerce atlantique, pour qui la guerre constituera la principale activité.

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5 Le règne du brak Ndyak Aram Bakar (Teedyekk), 1733 ( ? ) - 1757

Le règne de Ndyak Aram Bakar sera essentiellement marqué par sa politique extérieure. En effet, du côté des Maures trarzas, le Waalo sera constamment sur la défensive tandis que le brak interviendra militairement à plusieurs reprises dans les affaires du Kadyoor et du Bawol en lutte pour l’hégémonie. Sur le plan du commerce de Saint-Louis, la concurrence franco-anglaise consti­ tuera la toile de fond de cette période dominée par de multiples guerres qui seront à l’origine de l’affaiblissemént définitif des États wolofs.

1.

L ’ avèn em en t de N dyak A ram Bakar

L’avènement de Ndyak Aram se fit sans difficultés après la mort de son frère Yêrim Mbanyik. Azan nous dit en effet que « Ndiak Aram, deuxième fils de Aram Bakou (Tediek) et de Fara Coundama ou Fara Counba Dama (djeuse) remplaça son frère Yêrim Mbanyik. Ce fut le premier brak qui alla s’établir à Nder ; il en fit la troisième capitale du Oualo1 ». 1. Azan, op. cii., p. 344.

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La tradition orale et les sources d’archives ne nous donnent aucun fait relatif à l’histoire interne, à l’exception d’une guerre qui éclata en août 1742 entre Ndyak Aram et un de ses sujets qui lui disputait la couronne*. Mais, en revanche, le transfert de la capitale de Ndyaw au bord du fleuve, à l’intérieur des terres, ne peut s’expliquer que par la pression des Maures au nord et par le besoin d’intervenir au sud dans les affaires du Kadyoor. Voyons donc ces deux aspects du règne de Ndyak Aram dont les actions sont souvent confondues par Amadou Wade avec celles de son frère et successeur Naatogo Aram à cause de la participa­ tion de ce dernier à toutes les campagnes de son aîné.

II.

R elation s avec les M aures

La pression des Maures qui pesait déjà sur le Fuuta se fit sentir au Waalo à l’occasion des rivalités entre les chefs. Ainsi, en août 1742, Ndyak Aram eut à affronter la révolte d’un de ses sujets qui fit appel au secours des Maures. Ces derniers « ont fait beaucoup de pillage dans le pays. Nous voyons avec peine que cette nation devient bien puissante, et nous craignons qu’elle ne se rende maîtresse du pays du brack comme elle a fait de celuy des foules qu’elle a totalement ruiné. Ce qui ne peut qu’apporter un grand préjudice à notre commerce* ». Ndyak Aram a dû écarter son concurrent dans la mesure où il régna jusqu’en 17572 4 et où il intervint régulièrement dans les 3 affaires du Kadyoor.

III.

R elation s avec le K adyoor

Pendant ce règne, le nord de la Sénégambie est dominé par la tentative d’hégémonie des damel du Kadyoor sur le Bawol. Ce sera l’occasion pour le Waalo d’intervenir régulièrement, car 2. Colonies, C* 12, Sénégal, 1er août 1742. 3. Colonies, C« 12, 1er août 1742. 4. C.O., 267 /12, 31 m a » 1768.

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le règne du brak ndyak aram bakar

de multiples guerres civiles pour la conquête du pouvoir accom­ pagnent cette politique d’annexion des damel. En effet, en 173756le Bawol était sous la direction du damel Maïsa Teindde Ouédji qui réunit les deux couronnes jusqu’à sa mort, en 1748. Sa succession donna lieu à une âpre compétition entre le frère du défunt Ma Haoua et son neveu Maïsa Bigé. « Ma Haoua voulut se faire reconnaître Roy, une partie du pays le reconnut, il y entra avec ses troupes, son neveu avec la sienne fut au devant de lui et le battit, il se sauva chez Brack qui est actuellement en guerre avec Damel. Mais cette guerre n’avait eu d’autres suites que de se piller quelques villages les uns des autres® ». En fait, la lutte pour le pouvoir ne prit pas fin, car la tradition orale nous apprend que Maïsa Bigé pour venger l’offense faite à sa mère, Bigé Ngoné, épouse du brak, fit la guerre à Ndyak Aram. Selon Amadou Wade et Azan, Ndyak Aram pourchassa les forces de Maïsa Bigé jusqu’à Ndyamsil au Bawol. «Le brak Ndyak Aram victorieux voulut, avant de quitter le Kayor, proclamer son frère Naatogo, damel de ce pays. Le seb ak baor s’y opposa, pour la bonne raison que le Wâlo, trop faible pour défendre sérieusement sa propre frontière, ne devait pas se charger de la sécurité d’un pays aussi vaste que l’était le Kayor. Le brak se rallia à l’avis de cette assemblée et reconnut damel le Dorobê Mawoo Mbat yô Samb, lequel, exilé du Kayor, était réfugié au Wâlo, sous la protection du brak (Lakhy si tyi Brak-bi) depuis de longues années78». 11 s’agit là certainement de Ma Haoua qui, d’après une note du 25 juin 1752, était mal assis sur le trône car « son neveu qu’il a chassé du trône il y a trois ans ne cesse de le quereller® ». Toute cette période fut ainsi dominée par la guerre civile qui favorisa les activités du commerce des esclaves en même temps que l’ascension de la puissance du Waalo. La conséquence de ces guerres a été effectivement une recru­ descence du commerce des esclaves. Le damel en vendit 400 en 1753, traite exceptionnelle et abondante par rapport à celle de ses prédécesseurs. Mais ces guerres furent surtout à l’origine d’une grande famine généralisée qui s’étendit « depuis Bisseau jusques en Galam* », limitant paradoxalement le commerce même des 5. 6. 7. 8. 0.

Colonies, O* 11, 31 mai 1737. Ibid., C* 20, document non daté. V. Monteil , op. oit. Colonies, O» 13, 26 juin 1762. Colonies, O* 14, 20 juin 1763.

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esclaves, faute de grain pour les nourrir. Ainsi, en novembre 1753, « le manque de vivres a empêché le sieur Ansseno de traiter plus de 100 captifs qui luy ont été présentés par les roys du Cayor et du Sin qui sont en guerre101». C’est cette nécessité de trouver des grains à tout prix qui favorisa, pendant ces années, la pré­ pondérance du Waalo que cette famine généralisée avait épargné. En effet, dès juin 1753, la Compagnie faisait remarquer que la « misère générale du pays a rendu le roy Brack voisin et tous les gens du pays d’oüal plus importuns et la crainte de nous brouiller avec luy nous a rendu plus faciles, jamais la concession n’avait vu une famine si générale. Elle s’étend depuis Bisseau jusques en Galam11». Cette famine sévissait encore en juin 1754 et le Waalo devint à cette occasion le refuge de tous les affamés des pays voisins, donnant ainsi la possibilité au brak de tirer parti de la calamité générale. En effet d’après Estoupan de la Brüe, « la famine qui continue de régner dans ces royaumes de Cayor et Dyolof ayant contraint les pauvres gens de ce pals, de venir chercher à vivre dans celuy de Brak, ce roy s’est saisi de tous ces misérables et nous les a vendus. La certitude où ils sont d’être faits captifs n’a pas pu encore les détourner de venir dans le seul endroit où ils peuvent soulager leur misère et comme ils n’ont d’autre alternative que la mort ou la captivité, il est à présumer que la traite ne discontinuera pas jusqu’à la récolte du petit mil, c’est-à-dire jusqu’à la fin de septembre ; celle du gros mil que l’on fait actuellement le long de notre rivière attire tous les peuples des environs12*». Cet avantage permettra de nouveau à Ndyak Aram d’intervenir dans les affaires du Kadyoor et de ruiner complètement le pays. C’est ainsi que, dès août 1754, Ndyak Aram remit au pouvoir Ma Haoua chassé par son neveu Mafsa Bigé. Estoupan de la Brüe rapporte à ce propos que « le pays de Cayor vient d’essuyer des secousses dont il se ressentira longtemps. Le roy régnant a été chassé par son neveu et son concurrent s’est rétabli un mois après par les secours de Brak. 11 en a coûté peu de sang mais beaucoup de ravage dans le pais et ce qu’il y a de plus fâcheux, la destruction d’une partie des grains qui promettaient cette année une récolte abondante, ces guerres produisent apparemment beaucoup de captifs, mais Gorée ne sortira pas de la misère forcée de bœufs et de grains18». 10. 11. 12. 18.

Ibid., Ibid., Ibid., Ibid.,

0« 14, 25 novembre 1753. C« 14, 20 juin 1753. O* 14, 3 juin 1754. O* 14, 20 septembre 1754.

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le règne du brak ndyak aram bakar

Donc la misère, qui fut le lot du Kadyoor pendant ces dernières années, se prolongea d’autant plus que la guerre civile se pour­ suivit plus âpre que jamais. En effet, au mois de novembre 1756, on apprend que Ma Haoua a été assassiné par un de ses captifs et que son successeur Biram Kudu fut à son tour défait après un mois et quelques jours de règne par Maïsa Bigé aidé par les Maures trarzas. Cette guerre civile eut pour conséquence la séparation du Kadyoor et du Bawol141 , et l’affaiblissement certain du 5 damel au profit du brak. Mais Ndyak Aram ne devait pas profiter longtemps de cet avantage, car il mourut un an après en 175716.

IV.

B ila n du règne de Ndyak A ram B akar

Le fait dominant de ce règne a été incontestablement la guerre civile au Kadyoor qui, en ruinant ce pays, a donné au Waalo la possibilité d’asseoir sa prépondérance sur les royaumes voisins. Cet avantage sera surtout mis à profit par son successeur Naatogo Aram Bakar dont les efforts seront ruinés par la double interven­ tion des Anglais et des Maures. En effet, le règne de Ndyak Aram se termina quelques mois avant l’occupation de Saint-Louis par les Anglais qui, pendant toute cette période, n’avaient cessé de menacer le commerce français de la gomme. Les rapports entre Ndyak Aram et les Français de Saint-Louis furent traversés seulement par quelques orages, et on peut se demander si « cette parfaite intelligence16 » qui a prévalu n’a pas contribué à assurer cette paix relative au Waalo dont l’ascension constituera le fait dominant pendant la période de la première occupation anglaise.

14. Ib id ., C* 14, 10 novembre 1750. 15. O.O., 207 /12, 31 mars 1758. 10. Colonies, O» 12, 1 " août 1742.

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La guerre civile et le déclin définitif du Waalo pendant la première occupation anglaise de Saint-Louis, 1758-1783

La concurrence franco-anglaise sur la côte de Mauritanie aboutit, à la suite de la guerre de Sept Ans, à l’occupation de Saint-Louis par les Anglais. Cette période d’occupation anglaise de 1758 à 1783 sera marquée par un processus irréversible de désagrégation du Waalo après un bref moment de redressement. En effet, l’échec de la tentative d’hégémonie sur le Kadyoor sera suivi par une longue guerre civile entretenue par les Anglais et les Maures. La domination des Maures de plus en plus pesante dans toute la région du fleuve aura aussi pour conséquence de susciter la révolution toorodo au Fuuta et d’affaiblir à jamais le royaume du Waalo.

I. L ’occupation anglaise de Saint-Louis

Nous avons vu que toute la première moitié du xvm® siècle avait été dominée par la lutte entre les trois puissances euro­ péennes pour le monopole de la gomme sur la côte de Mauritanie. 199

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L’élimination des Hollandais en 1727, au traité de La Haye, mit désormais face à face Anglais et Français. En effet, de 1730 à 1740, les Français s’opposèrent sans succès aux « interlopes » anglais et se heurtèrent aussi à l’hostilité des Maures. « En 1739-1740, l’accord conclu entre les deux Compagnies de France et d’Angle­ terre ouvrit une trêve qui semblait régler le différend, et qui dura une dizaine d’années. Mais la crise provoquée dans les manufac­ tures anglaises par le prix élevé de la gomme française provoqua outre-Manche un mouvement en faveur de la reprise de la traite directe de la gomme aux escales de la côte : en 1753, l’antago­ nisme franco-anglais reprit vigueur1. * La nouvelle « Company of Merchants trading to AJrica », créée en 1752, trouva dès l’ouver­ ture des hostilités en 1756 l’appui du gouvernement anglais qui conquit le Sénégal isolé de la métropole en 1758. La Compagnie des Indes perdit ainsi les deux forts de Saint-Louis et de Gorée qui étaient la double clef de la possession française au Sénégal. Le traité de Paris de 1763 devait consacrer la mainmise anglaise sur la rivière du Sénégal avec les forts et comptoirs de Saint-Louis, Podor et Galam, tout en restituant à la France Gorée, qui fut réoccupée aussitôt par le premier gouverneur pour le roi, Poncet de La Rivière. La France conserva aussi le droit de traiter sur la côte de Mauritanie et c’est cette clause qui lui permettra, à partir de Gorée, de menacer constamment la présence anglaise à SaintLouis. Cette occupation anglaise ouvrit une nouvelle période dans la politique coloniale, car la Sénégambie, au même titre que les colonies d’Amérique, fut sous le contrôle directe de la Couronne*. Mais elle ne fut pas fondamentalement différente de l’occupation française, dans la mesure où la Company of Merchants devait avoir les mêmes activités commerciales. Seulement, les Anglais, préoccupés davantage par le commerce de la gomme à la côte de Mauritanie, délaissèrent en quelque sorte le trafic dans le HautFleuve. Cette absence d’activité commerciale devait permettre le retour en force des Maures au Fuuta et, paradoxalement, la recrudescence de la traite négrière dans le Bas-Fleuve, considéré jusque-là comme zone secondaire, allait ruiner complètement le Waalo. Pourtant, les Anglais tentèrent d’inaugurer en Sénégambie une nouvelle politique coloniale reposant non pas sur la traite négrière, mais sur une économie de plantation. En effet, dès 1763, un plan1 2 1. A. Delcoubt, La France et les Etablissements français, op. cit., p . 34 5. 2. Eveline C. Martin, The British W est African Settlements, 1750-1821, Londres, 1027, p. 74.

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la guerre civile et le déclin définitif du waalo

fort précis fut présenté à la commission des Lords pour assurer le développement du commerce dans la nouvelle colonie du Sénégal. Ce plan constatait l’échec de l’économie esclavagiste dans les Antilles en montrant que la paresse et la cruauté dont on accusait les Nègres procédaient simplement de leur état d’esclave. L’escla­ vage étant par conséquent contraire à l’industrie, il proposa le Sénégal pour la formation d’une nouvelle colonie où les esclaves amenés à Saint-Louis seraient affranchis, pour se consacrer librement aux cultures du coton, du tabac et du sucre8. Sur place, à Saint-Louis, en 1766, le gouverneur O’Hara, reprendra plus en détail ce plan, pour montrer que le Sénégal était propice à toutes les cultures des Amériques. Il tentera surtout de convaincre les planteurs des Antilles que la vente à bon marché de ces produits allait accroître la consommation jusque-là réservée aux seuls riches. Les Anglais pourraient ainsi conquérir les marchés im­ menses de l’Allemagne et de la Russie qui achetaient très peu de sucre, de coton et de riz en raison de leur coût élevé4. Mais, comme le plan de 1763 lui-même le constatait, il était presque impossible, à cette période, de songer à supprimer la traite négrière ou de bouleverser le mode de production esclava­ giste aux Antilles6. C’est ce qui explique la non-réalisation de ce plan au Sénégal que les Anglais occupèrent d’ailleurs trop peu de temps pour faire œuvre durable. Ce projet aurait certainement rencontré une vive résistance de la part des planteurs européens des îles et aussi de la part des États militaires de la côte africaine. Ces derniers, dont la puissance reposait en grande partie sur le commerce des esclaves, n’allaient pas manquer de s’opposer à l’implantation des Anglais sur le continent. Cependant, cette idée qui allait faire difficilement son chemin en Europe devait trouver, pour d’autres raisons, des défenseurs chez les promoteurs de la révolution toorodo qui tenteront en 1776 de s’opposer à la traite négrière. Mais les relations entre le Waalo et les Anglais seront dominées par une recrudescence de cette même traite négrière qui anéantira définitivement la puissance de ce royaume.

8. A k o n t k i , A Plan for Improving the Trade at Senegal Addreeeed to the Lords Commieionnerfor Trade and Plantation, Londres, 1763, p. 3-6-16-18.

4. O.O., 267, A. Port-Louis, 25 juillet 1766. 6. A w onym h , A Plan..., op. oit., p. 6.

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IL Lé règn e de N aatogo A ra m (T eodyok k), 1 7 5 7 -1 7 6 6 ?

Une lettre du 31 mars 1758 nous apprend qu*« un mois après le départ du bateau, le Succès, Brack Guiaq Roy du pals d’Oual est mort et son frère Natogolui a succédé sans opposition6». Dans la mesure où la note précise que le même jour de la mort du brak Ndyak Aram Bakar, le damel Malsa Bigé chassé du Kadyoor, sollicite depuis six mois l’aide de Naatogo Aram, on peut situer la mort de Ndyak Aram au mois d’octobre 17577. La tradition orale confirme, en effet, que Naatogo Aram, troisième fils de Aram Bakar, succéda à son frère Ndyak Aram8. Son avènement coïncide avec l’expulsion de Malsa Bigé du Kadyoor par le buurba dyolof qui pourrait bien être Biram Yamb dont le passage est signalé, dans la chronologie des damel, entre 1759 et 1760, par Yoro Dyaw9. En décembre 1758, la menace que ce marabout faisait peser sur le commerce de Gorée dépendait encore de l’aide que le brak apporterait à Malsa Bigé, réfugié au Waalo. Il reprit en effet le pouvoir, d’après Adanson, quelques mois après son départ de Gorée, le 28 décembre 1758, à la suite d’un combat au cours duquel le buur-ba dyolof trouva la mort10. L’intervention de Naatogo Aram a du être déterminante comme le précise la notice sur le Cayor de Faidherbe11. Car si l’on s’en tient à une note du 30 novembre 1762, on constate l’ascension de la puissance du brak qui, ne l’oublions pas, héritait exception­ nellement des biens de sa famille meen accumulés depuis le début du x v m e siècle par le passage successif de trois frères au pouvoir. La note précise en effet que le brak reçoit 2 000 livres de cou­ tumes... Ce « roy est des plus puissants du pays, il peut avoir 4 à 5 000 hommes capables de porter les armes dont près de la moitié en cavalerie. Ce roy est fourbe et grand amateur de présents12 ».

6. C.O., 207.12, Sénégal, 31 mars 1758. 7. Ibid. 8 . Azan , op. cit., p. 345. 9. R. R ousseau, « Le Sénégal d ’autrefois. Étude sur le Oualo », Cahiers de Y oro Dyâo, B.C.E.HJS., avril-juin 1933, p. 285. 10. Colonies, C* 15, M ém oire sur Gorée, par M. A danson en mai et juin 1703. 11. F aidherbe , « Notice historique sur le Cayor », Bulletin de la Société de géographie 4e trimestre 1883, p. 548. 12. F. fr. 9557, B.N., 30 novembre 1702, M émoire sur les m ine» du Bambouk.

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la guerre civile et le déclin définitif du waalo

C'est probablement cette puissance qui explique les prétentions du brak vis-à-vis de Saint-Louis, et surtout la tentative d’hégé­ monie sur le Kadyoor miné par la guerre.

III.

L es relations de N aatogo A ra m avec les A n glais et le K ad yoor

Les relations, entre Naatogo Aram et les Anglais installés à Saint-Louis, furent constamment perturbées. Ainsi, le 6 mai 1764 Naatogo Aram, avec 1 500 hommes, interrompit à l’escale du Désert la traite de la gomme18. Cette hostilité du Waalo est relatée avec tous les détails dans la lettre de John Barnes du 17 février 1765, révélant les différents aspects du conflit avec Saint-Louis et la tentative d’hégémonie sur le Kadyoor1 14. En 3 effet, les Anglais étaient en conflit ouvert avec le brak du Waalo à propos des coutumes annuelles payées au damel du Kadyoor. Naatogo Aram profitait de la faiblesse du Kadyoor, miné depuis sept ans par une guerre civile permanente, pour revendiquer la possession de tout le territoire à proximité de la Barre. Cette conquête devait lui permettre de mettre les Anglais sous sa dépendance exclusive pour confisquer, en coupant les communica­ tions avec le Kadyoor, les coutumes du damel. Le damel fut ainsi trois ans sans recevoir ses coutumes annuelles, le brak l’ayant isolé de Saint-Louis. Il fallut, en 1763, que le capitaine Bumbury paye effectivement à Naatogo Aram la coutume du damel pour que la paix entre Saint-Louis et le Waalo soit rétablie jusqu’au début de septembre 1764. Les hostilités reprirent d’ail­ leurs peu après, à la suite du refus des Anglais de payer de nouveau la coutume du Kadyoor au brak15. L’avènement au Kadyoor du damel Makuudu Kumba Diaring, décidé à prendre sa revanche, encouragea les Anglais à persister dans leur refus, à la fin de septembre 1764, quand le brak tenta de faire prévaloir ses droits. Le brak bloqua aussitôt le commerce de Saint-Louis dans le Fleuve avec le ferme désir de priver la garnison de toute provision. Dès la fin d’octobre 1764, le damel 13. T . 70/37, Sunday 0th may 1764. 14. C.O., 388 /52, Copy o f a Letter from John Barnes, Esqr. Oov. the Council of Senegal to the Committee o f the Company of Merchants trading to A frica, dated 17 feb. 1765. Voir annexe. 15. C.O., 388/52, Letter from John Barnes, 17 february 1705.

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commença les hostilités contre Naatogo Aram. Ce dernier se porta au début de janvier 1765 au-devant des forces du damel, secouru par le buur-ba dyolof et fut obligé de se retirer six semaines après, ayant subi des pertes considérables. Naatogo Aram vint alors aux environs de Saint-Louis demander la réconciliation en promettant de rendre aux Anglais tout ce qu’il leur avait pris. Il ne put réaliser sa promesse et, en février 1765, son hostilité menaçant toujours de compromettre la traite dans le Fleuve, les Anglais envisagèrent une politique vigoureuse à l’égard du brak. En revanche, les relations étaient bonnes entre les Anglais et le nouveau damel qui promettait de visiter le fort après les fêtes du Ramadan16. Cette hostilité dura jusqu’au mois de mars 1765, date à laquelle John Barnes annonça la fin de la querelle. Mais le brak n’avait pas encore osé réclamer sa coutume annuelle due depuis janvier, parce qu’il n’avait pas pu rendre les cinq ou six canots et les nombreux esclaves pillés aux habitants de SaintLouis. Il s’attendait à la réouverture complète des communica­ tions avec le Kadyoor dans la mesure où Naatogo Aram avait déjà abandonné la plus grande partie du territoire qu’il disputait au damel17. Donc, en août 1765 déjà, le Waalo était pratiquement vaincu par le damel qui avait bénéficié pendant toutes les hostili­ tés de l’appui des Anglais. Yoro Dyaw nous dit en effet, à propos de Naatogo Aram, qu’« une révolte éclata dans la partie occiden­ tale de ses États. Les habitants de Toubé, de Ngangouné, de M’Pal et de N’Gaye se soulevèrent pour venger la destruction des quatre villages de Gandiole, de N’Diol, de Mouïte et de N’Djélène. Ils avaient pour allié le damel, teigne Macoudou Coumba Diaring qui profita de cette révolte pour annexer ces territoires au Cayor18». Sur ce point Yoro Dyaw confirme largement le gouverneur anglais O’Hara, qui, ayant débarqué à Saint-Louis le 19 avril 1766, écrit le 21 septembre 1766 que, quelque temps avant son arrivée, « le brak avait pillé et brûlé trois grands et riches villages dans le Kadyoor, à proximité de la Barre. La plus grande partie des habitants de ces villages, au nombre de 1 500, vinrent demander refuge au fort où ils sont restés depuis16 ». On peut donc dire qu’au moment de l’arrivée de O’Hara le Kadyoor avait repris ses territoires, et si l’on s’en tient à Yoro Dyaw, Naatogo Aram mou­ rut peu après, probablement vers 1766, et sa mort « marqua le dé-1 0 10. 17. 18. 19.

Ibid. T. 70 /37, Senegal, 21 angost 1706. B. R ousseau, « Étude sur le Oualo >, op. eii., p. 147. C.O., 207/13, Sénégal, 1*' septembre 1760.

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but d’une période de guerres qui durèrent vingt-neuf ans, rui­ nèrent la prépondérance du Oualo et détournèrent les braks de la politique antérieure visant à l’abaissement du Cayor20 %. L’inter­ vention des Anglais avait été déterminante et, comme on le verra, O’Hara inaugura dès 1766 une politique vigoureuse à l’égard du Waalo dont la puissance sera définitivement anéantie.

IV .

L ’action de O ’H a ra et le déclin d éfin itif du W a a lo , 1 76 6 -1 7 7 6

Dès son arrivée à Saint-Louis comme gouverneur, O’Hara cher­ cha de nouveaux moyens pour assurer la sécurité du commerce. Tout d’abord, il préconisa, dans une lettre du 28 mai 1766, de désarmer complètement les populations noires par la prohibition de la vente des armes et munitions21. Il se préoccupa aussi de la concurrence des Français installés à Gorée, qui traitaient annuel­ lement près de 350 à 500 esclaves, au détriment de Saint-Louis. Il suggéra donc la construction d’un block-house, à proximité de la Barre, qui aurait pour but de protéger les communications entre Saint-Louis et le Kadyoor contre la menace constante du brak qui avait interrompu le commerce à plusieurs reprises, avant son arrivée222 . Ce danger pesait encore sur Saint-Louis en février 3 1769, dans la mesure où O’Hara écrivait toujours pour attirer l’attention du gouvernement sur la nécessité de construire le block-house. Il rapportait notamment que le brak, puissant chef, pillait souvent les populations qui apportaient à Saint-Louis des esclaves, du coton, des bœufs, et coupait ainsi régulièrement les communications entre l’île et le continent pendant plusieurs jours28. En août 1772, O’Hara, confronté au problème aigu du ravitaillement de l’île, proposa la formation d’une colonie, sur le continent, au bord du fleuve Sénégal, qui serait protégée par un petit fort. Les habitants du Sénégal pourraient ainsi cultiver du mil, du riz, du coton et assurer leur propre ravitaillement en vivres dont la pénurie était préjudiciable au commerce même des esclaves24. Mais, à défaut de pouvoir réaliser son projet de cons20. 21. 22. 23. 24.

B . R ousseau , « Étude sur le Oualo », op. cit., p. 147. O.O., 267 fl, Fort-Louis, Sénégal, 28 mai 1706. C.O., 207 /18, Sénégal, 1«* September 1706. O.O., 267/14, Fort-Louis, 26 february 1769. C.O., 267 /15, Fort-Louis, 1* august 1772.

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tmction d’un fort, O’Hara va entreprendre de briser la puissance du Waalo avec la complicité des Maures, profitant alors de la guerre civile qui faisait rage dans ce pays, depuis la fin du règne de Naatogo Aram. 1. La guerre civile au Waalo, 1766-1786 Après la mort de Naatogo Aram, nous assistons à une période de guerre civile qui, selon Yoro Dyaw, dura vingt-neuf ans et ruina complètement la prépondérance du Waalo25. Lamiral, qui était à Saint-Louis en 1779, et qui écrit en 1789, nous dit qu’elle dura vingt ans et plus26. Malheureusement, seule la tradition nous donne des détails sur cette guerre civile dont l’étude est nécessaire pour comprendre le processus du déclin du Waalo. Ainsi, d’après Amadou Wade, Azan, Bubu Sal et Yoro Dyaw, six brak se succédèrent qui ne restèrent pas plus d’un an et demi au pouvoir, et qui furent tous éliminés physiquement par leurs concurrents. Voyons donc brièvement le règne de ces diffé­ rents brak qui succédèrent à Naatogo Aram. 1°) Yêrim Adatê Bubu ( Teedyekk) régna un an et demi d’après Buubu Sal. Pour Amadou Wade, il ne régna qu’un an et fut tué par les Dyoos, dirigés par Mô Mbody Kumba Khedy, dans la célèbre bataille de Talaata i Nder ou Mardi de Nder27. Pour Azan, Yêrim Ndatê, fils de Momboye-Menguey-Turm et de Ndaté Mboje (Teedyekk), eut, un an après son avènement, à affronter les prétentions de Yêrim Kodé, fils de Mbarika Mbodje, à la tête de dix-sept princes Dyoos. Yêrim Ndatê fut tué, et les Dyoos, voulant détruire complètement les Teedyekk, éventrèrent la sœur du brak, Feyor, l’une des plus belles femmes du Waalo28. Il s’agit visiblement de l’opposition des Dyoos à la famille meen des Teed­ yekk qui avait gardé le pouvoir depuis le début du x v i i i ® siècle, dans les mains des trois fils de Aram Bakar. 2°) M ô M boody Kumba Khedy (Dyoos) succéda ainsi à Yêrim Ndatê Bubu. Amadou Wade, qui est le seul à nous relater ce règne, nous dit que le dyogomaay Madiaw Xor, outré par l’assassi­ 25. B . R oussbau , « Étude sur le Ouata », op. cit., p. 147. 26. M. L amtbal, L'Afrique et le peuple africain considérés sous tous les rapporta avec notre commerce et nos colonies, Paris, Dessenne, 1780, p. 171. 27. V. Monte:il , op. cit., p. 56. 28. A zan , « Notice sur le WAlo » op. cit., p. 346.

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nat de la linger, Kô Ndama, organisa un complot contre Mo Mboody Kumba Khedy qui fut tué par un Maure, Salamôno, payé à cet effet, juste après la cérémonie de son couronnement. Il ne fut brak que de nom, n’ayant pas eu le temps d’en exercer les fonctions29. 3°) Y êrim M banyik Anta D yop ( Teedyekk). Il régna un an et demi d’après Bubu Sal, confirmant Azan qui nous dit qu’il était fils de la Teedyekk Anta Diop et de Tiébo-Dia Fama, briok et kaddy à la fois. Il prit les armes aussitôt pour venger la mort de Yêrim Ndatê. Mais il fut assailli par Yêrim Kodê Mbunê ( Dyoos ) qui le défit complètement à Buur Diak303 . Pour Amadou Wade, 2 1 Yêrim Mbanyk Anta Dyop fut attaqué un an après par Yêrim Kôdé Fara Mbunê, allié aux Trarzas et au vaillant guerrier, le kaddy Ndyak Xuri ( Loggar ), qui espérait prendre le pouvoir. Yêrim Mbanyk Anta Dyop fut tué avec un grand nombre de princes teedyekk. Yêrim Kodê se fit couronner brak et Ndyak Xuri, écarté du pouvoir, se réfugia au Dyolof81. Saugnier qui assista à la fin du règne de Ndyak Xuri dit bien que « le roy de ce pays avait été ministre de l’ancien qu’il avait fait assassiner par les Maures d’Alikoury82 ». C’est dire que cette phase de la guerre civile est dominée par l’alliance des Dyoos et des Loggar contre la prépon­ dérance de la puissante famille meen des Teedyekk. 4°) Y êrim K odê M bunê (Dyoos). Il régna un an seulement, d’après Bubu Sal. Pour Azan, son règne dura deux ans, mais Ndyak Xuri, réfugié au Dyolof, ne cessa de le menacer. Ndyak Xuri battit, une première fois, Yêrim Kodé à Mbuden, mais ne trouva aucun dignitaire pour célébrer les cérémonies de son couronnement ; le Waalo « se trouvait désert par suite de cette interminable série de guerres, de pillages et de dissensions intestines ». C’est sous ce règne que les Maures commencèrent à dominer réellement la rive gauche et à exiger des tributs des Waalo-Waalo. Yêrim Kôdé fut tué l’année suivante, auprès de Mbuden, dans une bataille que Ndyak Xuri lui livra entre ce point et l’île de Thionk. « Un grand nombre de princes djeuss trouvèrent la mort dans ce combat qui porta à cette famille un

29. V. Monteur op. oit., p. 57. 30. Azan , op. oit., p. 840. 31. V. Monteii., op. oit., p. 58. 32. SAtroNZER, Relation de plusieurs voyages à la côte d’Afrique, au M aroc, au 8énégal, à Gorie, à Galam, etc., Paris, 1791, p. 189.

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coup mortel** (1775) >. Amadou Wade nous dit aussi que Ndyak Xuri, exilé au Dyolof, s’allia au lam toro et au bum trarza pour supprimer Yêrim Kôdé*34*. On peut, grâce aux archives anglaises et aux témoignages de Lamiral de Villeneuve et de Saugnier, situer cette phase de la guerre civile qui correspond à la fois à une pression accrue des Maures trarzas et à l’intervention des Anglais notamment dans la guerre qui opposera Ndyak Xuri (Loggar) à Mambodje Kumba ( Dyoos). 2. U intervention de O*H ara dans la guerre civile et la domination marne au Waalo.

Après l’élimination de Yêrim Kôdé, Ndyak Xuri eut aussitôt à se battre contre un autre prétendant de la famille Dyoos, Mambodje Kumba qui s’était réfugié chez les Maures trarzas. Azan précise que, pendant neuf années consécutives, il ne cessa d’inquiéter Ndyak Xuri86. Cette version est largement confirmée par les sources écrites. En effet, le tableau des coutumes payées au Waalo entre le 5 novembre 1775 et le 5 mai 1776 montre nettement que les Anglais versaient des présents de valeur égale, à la fois « au roi brak et au prétendant à la couronne du brak, Jack Courre86 ». Cela s’explique par l’hésitation des Waalo-Waalo à choisir entre les deux prétendants ; Ndyak Xuri, obligé de courir constamment entre Keur Mbaye et Gédé, n’avait pas pu se faire couronner87. Il n’est pas exclu que Mambodje Kumba ait pris le pouvoir pendant un certain temps. Lamiral, qui était à SaintLouis en 1779 et qui écrit en 1789, nous dit en effet : « La première guerre que j ’ai vue et la plus ancienne est celle du royaume du Wâlo dont un usurpateur s’était emparé, étant favorisé par plusieurs grands vassaux du royaume et Elikawri, chef des Maures trarzas ses voisins. Cette guerre opposait l’usurpateur Mamboué Coumba au légitime héritier Ndja Koury Phara Penda38. » C’est justement au début de cette guerre civile que se situe l’inter­ vention du gouverneur anglais O’Hara. En effet, Lamiral, qui 83. 84. 36. 36. 1776. 37. 38.

Azan , op. cit., p. 347. V. Monteil, op. cit., p. 61. A zan , op. cit., p. 848. C.OM267 /2, The Following Présenta between 5 November 1775 and 5 A zan, op. cit., p. 848. TiAMTRAT^ op. oit., p. 171.

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may

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tentait de montrer que les guerres entre les différents rois n’avaient pas toujours pour but d’alimenter la traite négrière, ne mentionne pas cette dernière pendant laquelle l’action des Anglais fut déter­ minante. « Le gouverneur O’Hara était d’accord avec Elikawri pour lui fournir des secours afin de ravager le royaume de brak, parce que ce gouverneur avait en rade plusieurs vaisseaux où il était intéressé88. » Dans une lettre du 18 août 1775, O’Hara lui-même écrivait que les Maures avaient totalement submergé toutes les nations des Noirs habitant les bords de cette rivière, dans le voisinage du Sénégal. Ils avaient tué et vendu plusieurs milliers de personnes et avaient obligé les autres à fuir le pays. Les Maures devenaient, par ce moyen, les maîtres des deux rives du Sénégal. Le pays, sur plusieurs lieues autour de Podor, était dans la même détresse et les Maures, qui menaçaient constamment Saint-Louis, avaient obligé les Anglais à abandonner le fort de Podor3 40. Cette description officielle de O’Hara aux autorités 9 anglaises était exacte, mais passait sous silence sa participation effective dans le ravage du Waalo et du Fuuta par les Maures. En effet, dès le 22 août 1775, les habitants du Sénégal envoyèrent une pétition pour dénoncer les activités commerciales per­ sonnelles du gouverneur qui ruinaient leur commerce. O’Hara faisait lui-même la chasse à l’homme sur le continent et avait ainsi brûlé tous les villages du brak situés sur les bords du fleuve41. Une autre pétition, du 10 juin 1776, reprend les mêmes accusa­ tions contre O’Hara accusé de se livrer à un commerce privé d’es­ claves, pour alimenter en main-d’œuvre ses plantations des îles Dominicaines, ou pour les vendre en Amérique et aux Indes occi­ dentales42. Le rôle déterminant de O’Hara dans la destruction du Waalo est incontestable, car un Mémoire, publié vers 1783, nous dit aussi que « jusqu’en 1775, les Maures n’ont fait que peu de captifs qui ont toujours été employés à leurs lougans ou culture de leurs terres. MM. O’Hara et Le Brasseur leur ayant fait con­ naître qu’il étoit de leur intérêt de les vendre, ils ont à plusieurs reprises fait les plus grands ravages dans différents royaumes, notamment dans celui de Brac où ils ont fait plus de 8 000 captifs en moins de six mois ; on vendait un esclave pour un pagne dans

39. Ib id ., p. 177. 40. C.O., 268/4, Fort-Lewis, Senegal, the 18“ o f august 1775. 41. O.O., 267 /l , A Petition Present by the Inhabitant» o f Senegal Request fo r the Redress o f the Injustice Done to them by his Excel Governor Ohara at Different times, Senegal 22 th august 1775. 42. C.O., 267 /17, 10 juin 1776.

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les rues du Sénégal. Ce qui les a déterminés à faire cette incursion, ce sont des avances en fusils et toiles bleues que leur ont fait les Anglais43 ». De Gorée où les Français sont installés, nous avons un écho, en avril 1777, de l’invasion du Waalo par les Maures. Les Français qui voulaient ruiner la trop grande puissance du damel ayant alors réuni les deux royaumes du Kadyoor et du Bawol exprimaient ainsi leur plan : « Les Maures, qui viennent de dévaster le royaume de Brack et d’en faire la campagne la plus déserte, ont résolu de détrôner Damel et si j ’en crois les ambassadeurs d’Alikoury et de Sidy Moctar, ils prendront les armes cette année, et les Français auraient plus de 3 000 captifs à acheter en moins de deux ans et les Anglais deux fois davan­ tage. Il est certain que les royaumes de Cayor et de Baol sont extrêmement peuplés et qu’on n’y veut plus faire aucun pillage. Alikoury m’a déjà fait demander des armes pour cet objet444 .» 5 Il apparaît donc nettement qu’il y eut une recrudescence de la traite négrière tant à Saint-Louis qu’à Gorée et que Anglais et Français armèrent les Maures pour détruire la puissance des royaumes noirs. Dans le cas précis du Waalo, la guerre civile avait largement favorisé l’invasion des Maures qui abaissèrent ainsi définitivement sa puissance. L’action de O’Hara avait été déterminante ; le témoignage de Maxwell, gouverneur pendant la deuxième occupation anglaise, est probante. Il écrit notamment en 1811 : « Pendant la période où le Sénégal était en notre pos­ session après la paix de 1763, les habitants du Waalo, devenant alors de plus en plus puissants, étaient gênants pour la colonie et menaçaient de couper les communications avec le Haut-Fleuve. Le général O’Hara conclut un traité avec les Maures trarzas et le damel pour attaquer cette nation. Ils s’exécutèrent le plus efficacement et le pays du Waalo reçut un coup dont il ne s’est jamais relevé depuis. Ses villages sur les bords du Sénégal sont encore maintenant déserts et abandonnés, ses habitants ayant été emmenés en captivité et ceux qui restent sont constamment exposés au pillage des Maures qui les traitent comme un État dépendant et tributaire. Le nom de O’Hara est encore utilisé par les mères waalo-waalo pour effrayer leurs enfants en pleurs46. » 43. Colonies, G* 18, date présumée 1783. Remarque*. État* en apperçv des esclaves que peuvent retirer les nations de l'Europe à la côte occidentale . 46. C .O ., 268 /4, Fort-Lewis, Senegal, 1 st July 1776. 47. O.O ., 267 /4, L ondon, 20 th novem ber 1776. 48. O.O ., 267 /3, D uplicate, Fort-Lewis, 26 th July 1777.

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venoit de faire sur les terres de Mambouy Comba son frère, roy de Brac49 ». Saugnier, qui débarqua au Sénégal le 13 juin 1785, assista à la fin de cette longue lutte qui se termina par la mort des deux concurrents. « Le roi de ce pays avait été ministre de l’ancien et l’avait fait assassiner par les Maures d’Halicory... Ce fut sous le spécieux prétexte du bien public qu’il s’empara du trône ; mais il paya sa perfidie par sa mort, car ayant eu quelque différend avec Halicory, il le fit étrangler quelques mois après mon départ60. » De même Lamiral nous dit qu’après la mort de « Mamboué Comba Ndja Koury Phara Penda n’a pas joui longtemps de ses succès, Elikawry l’ayant fait assassiner par un Maure qui lui tira un coup de fusil dans l'estomac dans sa case au milieu des grands officiers de la couronne qui laissèrent échap­ per l’assassin, ce qui les a fait soupçonner d’être complices de ce meurtre61 ». La tradition orale confirme les circonstances de cet assassinat de Ndyak Xuri. Azan rapporte ainsi que Ndyak Xuri « après avoir si chèrement acheté la souveraineté, il n’en jouit que quelques mois et mourut assassiné. Ce crime est attribué aux Tiédieks, mais il n’y a pas de preuves certaines que ce soit eux plutôt que les Djeuss69 ». On peut donc dire que, vers la fin de 1785, la guerre civile qui durait depuis 1766 venait de prendre fin, et ce sont les voyageurs après la réoccupation française qui vont nous donner les détails sur les conséquences de cette âpre lutte pour le pouvoir.

V I.

Conséquences de U guerre civile

L’occupation anglaise a été marquée par une série de guerres civiles entre les trois matrilignages royaux pour la conquête du pouvoir. Les Dyoos et les Loggar, écartés depuis le début du xviii® siècle par la puissante famille meen des Teedyekk, avaient, par l’intermédiaire des Maures et des Anglais, tenté tour à tour de s’emparer du pouvoir. L'intervention intéressée des voisins*5 2 1 0

40. 50. 51. 52.

Colonies, G* 17, 10 *vril 1781. M. Saugnubb, op. oit., p. 189. Lamibai„ op. e*L, p. 171. A zan , op. oiL, p. 348.

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eut ainsi pour conséquence d’abaisser à jamais la puissance du Waalo, et favorisa la mainmise des Maures trarzas sur le pays. Le témoignage de Geoffroy de Villeneuve qui séjourna au Sénégal de 1785 à 1787 est à ce propos significatif : « Le petit État du Oualo à la suite de ses fréquentes guerres, etoit tombé dans un état d’avilissement entretenu par les Maures qui le pilloient sans cesse68». Cette lourde domination maure qui va désormais peser de tout son poids sur les Waalo-Waalo est amplement décrite par Lamiral. Les Maures « n’ont point d’habitations fixes et leur seul métier est de faire la guerre... Ces Maures ont parmi eux quelques castes qui sont voleurs de profession et en portent le nom : les Assoumas. Ils ne font autre chose que d’aller ravager le pays des Nègres, incendier les villages, enlever les troupeaux, les hommes, les femmes et les enfants, enfin tout ce qui peut tomber sous leurs mains. On voit quelquefois un seul cavalier emmener cinq à six esclaves à la fois, les uns en croupe, d’autres attachés à la queue du cheval et de chaque côté de la selle. Le chef le plus redoutable qu’aient eu les Assoumas se nommoit Samba Fall... Son nom répandait l’effroi à plus de cinquante lieues à la ronde. J’ai beaucoup traité avec lui : il m’a fait acheter plus de cinq cents Noirs5 54 ». Pour éviter le pillage, les Waalo3 Waalo payèrent aux Maures un tribut de plus en plus important ; ils ne cessèrent pas pour autant leurs déprédations, car ne subissant pas les effets de la traite négrière, les Maures conser­ vaient toujours leur supériorité. Le Waalo affaibli ne pouvant opposer aucune résistance, le pays fut constamment en proie à une triple crise économique, politique et sociale. En effet, sur le plan politique, la guerre civile a consacré l’émiettement du pouvoir centralisateur du brak qui devait faire face aux prétentions d’autonomie de la plupart des kangam, ou chefs de province. Lamiral, pour expliquer les raisons de la supé­ riorité des Maures sur les Noirs, nous dit que le « pays des Nègres est soumis à une espèce de régime féodal, qu’il contient une infinité de grands vasseaux presque toujours divisés entre eux et qui souvent font la guerre à leurs propres souverains. Ils sont hors d’état d’opposer aucune résistance aux entreprises des Maures qui ne craignent point la représaille parce qu’ils changent de demeure aussitôt qu’ils ont fait quelques coups et parce que les Blancs ne veulent pas les acheter55 ». La traite néjgrière est 53. B. Geoffroy de V hxbnkttvb, op. cit., t. III, p. 26. 54. L amiral, op. cit., p. 288-240. 65. Ibid., p. 242.

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par conséquent la cause profonde de la supériorité des Maures sur le Waalo. L’absence d’un pouvoir central fort et l’indépen­ dance des chefs de province sont attestées aussi par Geoffroy de Villeneuve : « Chaque État est divisé en plusieurs gouvernements. Ceux qui en sont revêtus ne tiennent point leur autorité du prince ; ils n’en sont que les vassaux, le pouvoir est héréditaire dans chaque famille. Chez les Ouolofs on les appelle les lamanes, titre fort ancien et qui remonte avant la fondation des principau­ tés. Chaque lamane entretient à son service un certain nombre de soldats qu’il fournit d’armes et de chevaux. Plusieurs demeurent auprès de sa personne et sont nourris alors aux dépens du maître ; les autres restent dans les villages et sont obligés de marcher à la première réquisition. Aucun n’a de solde régulière, mais tous reçoivent des présents et ont une part dans le butin qui se fait à la guerre. La fidélité de ces soldats fait souvent des lamanes autant de petits tyrans qui oppriment les peuples66. » Cette indépendance des kangam est marquée, pendant cette période de trouble, par l’ascension de la puissance des tgeddo recrutés parmi les captifs de la couronne pour qui la guerre était devenue la principale occupation. Les guerriers tyeddo constitueront désor­ mais l’élément perturbateur, la force avec laquelle le brak devra compter pour se maintenir au pouvoir. Le brak avait d’ailleurs perdu une grande partie de son autorité, ainsi que le dit Geoffroy de Villeneuve : « La pauvreté de ce pays toujours désolé fait que le souverain n’a d’autre revenu que les dépréda­ tions qu’il commet lui-même tous les jours et les coutumes ou redevances que lui paie tous les ans le gouvernement du Séné­ gal67. » Les coutumes du brak s’élevaient en 1785 d’après JeanBaptiste-Léonard Durand à 4 915 1. 19 s. 8 deniers68. Le Waalo était donc dans sa période de déclin au moment où la menace du Fuuta Tooro, qui avait entre-temps opéré une révolution théocratique au nom de l’ Islam, se fit sentir sur la frontière est du pays. Voyons donc quelle est l’importance de cette révo­ lution toorodo qui modifia profondément dès 1776 la situation politique de cette région du fleuve.5 * 8 7 6

56. 57. 58. 1802,

R.G. de V ille neuve, o p . r i t ., t. IV, p. 28-29-30. Ibid., t. III, p. 27. Jean-Baptiste-Léonard D urand , Voyage au Sénégal 1785 et 1786, Paris, t. II, p. 62.

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V II.

L a révolution toorodo do 1 77 6 et ses conséquences a u W a a lo

Nous avons vu que la pression des Maures au Waalo fut de plus en plus marquée au cours du x v i i i ® siècle. Le Fuuta Tooro, par sa position géographique, n’échappa pas à cette loi. Dès 1720, Saint-Robert disait que le satigi Bubakar Siré était l’esclave des Maures et l’étude récente de Oumar Kane sur la chronologie des s a tig i au x v i i i ® siècle montre bien que ce règne inaugura « une période d’un demi-siècle de guerres civiles, d’anarchie, d’insécurité et de misère. Des démarches de Bubakar Siré de 1716 et de l ’ intervention maure naîtra la révolution de 177659 ». En effet, cette domination, qui fut dès lors permanente, avait obligé les Anglais, en 1775, à évacuer le fort de Podor dont les environs avaient été détruits par les Maures qui avaient emporté des centaines d’esclaves606 . En fait, tout comme au Waalo, le gouver­ 1 neur O’Hara avait développé une intense activité de traite des Noirs dans le Fuuta. Le témoignage de Mac Namara, du 26 janvier 1776, nous montre bien que O’Hara avait envoyé beaucoup de « pooles ou fullas » dans les Indes occidentales. Cette nation étant devenue indépendante s’opposa en conséquence au commerce des Anglais dans le Fleuve81. C’est dire qu’en janvier 1776, déjà, la révolution toorodo, dirigée par le marabout Suleymaan Baal, avait eu lieu. Notre but n’est pas de traiter dans le détail la révolution toorodo, mais de dégager son sens historique pour mieux mesurer la portée de son action dans l’évolution des États de la Sénégambie. Ainsi, près d’un demi-siècle après la révolution islamique des Peuls au Fuuta Dyaloo, le parti maraboutique ou parti toorodo prenait, au nom de l’ Islam, le pouvoir au Fuuta Tooro. En effet, le parti maraboutique fort ancien, constitué par des hommes de toutes les classes de la société, renversa le régime des deenyanke pour instaurer un régime théocratique. Mais, à la lumière des archives, cette révolution nous apparaît maintenant moins comme un mouvement exclusivement religieux, en raison de

59. B ull., 60. 61.

Oumar K a n s , < Basai de chronologie des Satigi du x v i ii ® siècle », I.F .A .N ., série B, juillet 1970, p. 768. O.O., 268/4, Senegal, the 18 th o f august 1775. C.O., 268/4, Fort-Lewis, 26 January 1776.

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l’ancienneté de l’ Islam, que comme un mouvement d’indépen­ dance nationale. La révolution toorodo fut avant tout dirigée contre la domination des Maures et par conséquent contre les satigi, désormais incapables d’assurer l’intégrité du pays. Elle fut aussi dirigée contre le commerce atlantique, notamment la traite négrière, qui, par l’action conjuguée des Maures et des Européens, avait réduit le pays à la misère. C’est ainsi qu’après avoir brisé le mudo horma, tribut payé annuellement en grains aux Maures à Mboya à la suite de la défaite des Ulad Abdallah62, les Toorobe s’insurgèrent contre le commerce anglais. En juillet 1776, se rappelant encore le pillage fait en 1775 par O’Hara, les nouveaux maîtres du Fuuta interdisaient tout commerce anglais vers Galam65 L’opposition farouche du premier almamg, Abdel Kader, contre la vente des musulmans est attestée dans une lettre au gouverneur Blanchot, en date de mai 1789. Parlant au nom des rois des mu­ sulmans, il disait : « Nous vous prévenons que tous ceux qui viendront chez nous y faire la traite seront tués ou massacrés, si vous ne nous renvoyez pas nos enfants. Quelqu’un qui aurait grande envie de manger ne se retiendrait-il pas s’il fallait qu’il mange une chose accommodée de son sang ? Nous ne voulons point absolument que vous achetiez des musulmans de près ni de loin... Je vous répète que si votre intention est d’acheter tou­ jours des musulmans, vous n’avez qu’à rester chez vous et ne plus revenir dans notre pays. Car tous ceux qui y viendront peuvent être assurés d’y perdre la vie #4. » D est vrai que la révolution toorodo eut des limites précises et ne supprima pas l’esclavage de case à l’intérieur de la nouvelle société. Celle-ci fut très vite bloquée par l’apparition d’une nouvelle caste, celle des Toorobe qui, se substituant aux anciennes couches dominantes, vint se superposer à l’ancienne organisation sociale. Mais son opposi­ tion à la vente des musulmans aux chrétiens procédait d’une ferme volonté d’arrêter cette hémorragie en hommes qui avait ruiné toute cette partie de l’Afrique. Dans ce sens, le résultat fut probant car le Fuuta devint aussitôt une zone relative de paix où le peuple, désormais protégé, pouvait se consacrer en sécurité aux cultures. Ainsi Maxwell, en 1811, parlant de la possibilité de supprimer la traite des Noirs pour la remplacer par une économie de plantation, sur place en Afrique, suggère qu’il serait facile de0 * 4 3 2 02. 03. 04. à M.

Oumar K awe , Le» Rapport» du Fuuta avec le» M aure», inédit. C.O., 208/4, Port-Lewis, 1st july 1770. Colonies, F3 /02, fo 255, copie de la traduction de la Lettre du R oi Almamy Blanchot en date du mois de mars 1789.

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la guerre civile et le déclin définitif du waalo

négocier avec Yalmamy sur ce point, dans la mesure où ce prince s’était toujours opposé à la traite négrière comme étant contraire au principe de sa religion*5. Le baron Roger dira dans ce sens que « rien ne pourrait ôter de l’idée des Foulhes, qu’en défendant la traite des Noirs, les Européens ont été déterminés par leur exemple. Ils sont fiers de nous avoir devancés dans la carrière de la raison, de la justice et de l’humanité*66 ». C’est ce sentiment d’indépendance qui expliquera la fierté et l’hostilité croissantes des Toorobe à l’égard des Blancs et aussi leur mépris vis-à-vis des autres populations noires non islamisées. Les témoignages ne manquent pas qui montrent l’attraction du Fuuta sur les populations voisines venues chercher là la paix nécessaire aux activités productives. Un grand nombre de Waalo-Waalo émigra alors au Fuuta. A ce propos Schmaltz dira, en 1819, qu’une « très grande quantité de la population actuelle de l’île à Morphil... consiste en individus émigrés du royaume du Wâlo et ils n’y sont pas assez bien traités pour ne pas revenir travailler avec nous dans leur pays natal dès qu’ils seront sûrs d’y trouver plus de justice, de protection et de ressources67 ». Ainsi, la révolution toorodo, mouvement à la fois politique, social et religieux, eut un grand retentissement dans cette région du Nord de la Sénégambie, et constitua longtemps pour les royaumes voisins un modèle dans tous les domaines. Le récit de Kélédor rapporté par le baron Roger traduit bien l’influence de cette révolution musulmane au Waalo. Il dit notamment : « Lorsque ces événements se passaient, je n’avais guère plus de quatorze ans. Quoique né dans le Wâlo, j ’habitais au village de Fouta Toro. Mon père, marabout zélé, mais peu instruit, car sa science se bornait à réciter tous les jours ses cinq prières, et à lire tant bien que mal sans comprendre les quatre premières surates du Koran, mon père qui m’aimait très tendrement, croyait que la plus grande des richesses qu’il pût me laisser était une éducation religieuse. En effet, considération, respect, influence, pouvoir, biens de toutes espèces sont assurés au serign qui sait lire, écrire et qui remplit exactement les pratiques de la dévotion. Peutêtre mon père pensait-il que le Wâlo devait bientôt opérer une révolution analogue à celle du Fouta ; il espérait sans doute que son fils pourrait y jouer un rôle et devenir un des principaux du pays68. » 86. 66. 67. 88.

O.O., 267 /29, Answer to the questions..., Fort-Lewis, 1** January 1811. Baron R oger, Kélédor, histoire africaine, Paris, 1829, p. 209. 3 B 4, Saint-Louis 4 septembre 1819, Réponses de Schmaltz à M elay. Baron B oobb , K élédor..., op. cit., p. 57-58.

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Mais le Waalo, à défaut de procéder à cette révolution musul­ mane, ou à défaut de trouver une autre solution à sa crise, continuera à subir la domination maure et les conséquences néfastes du commerce atlantique. L’aristocratie traditionnelle, abondamment fournie en armes et en alcool pour ses guerres intestines, sera d’ailleurs de plus en plus hostile à l’ Islam que les nouveaux maîtres du Fuuta tente­ ront d’imposer par les armes dans tous les royaumes voisins. Cette période coïncide avec le retour des Français à Saint-Louis.

VIII.

B ilan de l ’occupation anglaise

L’occupation anglaise marque ainsi une phase importante de l’histoire du Waalo. Les Anglais, qui ne restèrent pas assez long­ temps pour modifier la nature du commerce atlantique, contri­ buèrent, par leur commerce intense des esclaves dans le BasFleuve, à abaisser la puissance du Waalo. Le Waalo, ruiné par la guerre civile et par l’occupation maure, renonçait ainsi définitive­ ment à sa tentative d’hégémonie sur le Kadyoor. A l’intérieur, la faiblesse du pouvoir du brak allait favoriser les multiples ten­ dances à l’autonomie des kangam, et assurer la prépondérance des guerriers tyeddo, vivant de pillage dans le royaume. Le Waalo, doublement ruiné par le commerce atlantique et par la domination maure, sera-t-il en mesure de résister au vent de la guerre sainte dirigée par les marabouts du Fuuta Tooro contre les royaumes wolofs ?

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7 La réoccupation française de Saint-Louis (1 7 8 3 -1 8 0 9 ) et la menace Toucouleur au Waalo

La France, qui n’avait jamais abandonné ses prétentions sur le commerce du fleuve Sénégal, devait reprendre Saint-Louis aux Anglais en 1779. Cette inoccupation, qui coïncida avec la période révolutionnaire en France, sera marquée par la recherche de nouvelles méthodes pour une meilleure administration et une exploitation plus rationnelle de la colonie qui conserva néanmoins, dans les échanges commerciaux, les traits de la période précédente. Le Waalo, toujours opprimé par l’infiltration des Maures sur la rive gauche, va connaître en plus la menace du Fuuta Tooro qui tentera de convertir de force les États voisins à l’ Islam. L’échec du Jihâd sera cependant compensé par un net progrès de l’ Islam, dont les adeptes, de plus en plus nombreux parmi le peuple, vont essayer de résoudre la crise politique, sociale et économique. Celle-ci était devenue permanente par suite des effets de la traite négrière et des guerres intestines de l’aristocratie qui continuait à se disputer âprement le pouvoir.

I.

L e problèm e de la euppreesion de la traite négrière

Les Français, pendant toute l’occupation anglaise de SaintLouis, n’avaient cessé, à partir de Gorée, de tenter de reconquérir 219

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ce domaine qui, depuis 1659, avait été leur monopole exclusif. Le 30 janvier 1779, l’escadre dirigée par le duc de Lauzun et Eyries, conquit Saint-Louis. L’expédition se dirigea ensuite vers le sud, et s’empara du Fort-James, en Gambie, le 11 février, des comptoirs des Ues de Loos, le 9 mars, des établissements anglais dans la rivière de Sierra-Leone le 14 mars et enfin, le 24 mai, du fort de Sukondi sur la côte d’Or1. Il s’agissait d’une politique systématique visant à éliminer les Anglais de la côte d’Afrique, mais, au traité de Versailles, le 30 septembre 1783, la France, renonçant à l’objectif de l’expédition de 1779, se contenta de la rétrocession du Sénégal et de ses dépendances (c’est-à-dire des forts de Saint-Louis, Galam, Arguin et Portendik), et de la restitution de Gorée. De ce fait, la France garantissait à l’Angle­ terre la possession de Fort-James et de la rivière de Gambie. Les Anglais conservaient aussi le droit de traiter la gomme depuis la rivière Saint-Jean jusques y compris la baie de Portendik, mais sans pouvoir faire aucun établissement permanent1 2*. Cette période sera caractérisée par le tâtonnement dans le domaine de la doctrine coloniale, notamment à propos des compagnies à privilège, critiquées par la nouvelle doctrine du libre-échangisme, et à propos de la suppression de la traite négrière dont la rentabilité économique était déjà remise en question par les Anglais. En effet, nous assistons à cette époque au passage de l’économie mercantiliste au capitalisme industriel. Cette phase charnière, liée à la suppression de l’économie escla­ vagiste, est surtout visible en Angleterre qui a été le moteur principal de la révolution industrielle. Comme nous l’avons noté, les xvn9 et xvm e siècles avaient vu le triomphe du mercan­ tilisme commercial sous lequel le commerce triangulaire, dominé par le sucre et les Noirs, constituait la toile de fond des rivalités coloniales. Éric Williams, dans son ouvrage, Capitalisme et esclavage, a mis en lumière le « rôle joué par l’esclavage noir et la traite des Noirs dans la constitution du capital qui (finança) la révolution industrielle et celui que le capitalisme industriel, parvenu à maturité, (tint) ensuite dans la destruction de ce même système esclavagiste8*. En effet, quelques philosophes du siècle des Lumières, épris du « Noble Nègre » et du « Bon Sauvage » mis à 1. Christian Schbfer , Instructions générales données de 1763 & 1870 aux gouverneurs et ordonnateurs des établissements français en Afrique occidentale Paris, 1921, p . 103. 2. Ibid., p . 103-110. 8. Éric W illiams , « Capitalisme et esclavage », op. oit., p . 6.

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part, l’esclavage fut considéré fut considéré, par l’ensemble de l’opinion publique, comme une institution normale. Il fallut de nouvelles conditions économiques, coïncidant avec les premières étapes de la révolution industrielle, pour voir triompher les idées d’Adam Smith, théoricien du libre-échangisme. Ce processus allait s’accélérer par la révolution américaine qui marqua « la première étape du déclin des colonies de la canne à sucre4*». Le déclin du mercantilisme va précipiter celui de l’esclavage que les humanitaristes anglais, Clarkson, James Stephen, Wilberforce, vont combattre avec une telle passion qu’ils réussiront « à susciter des sentiments anti-esclavagistes au point d’en faire une véritable religion en Grande-Bretagne6». Mais, à propos de la suppression de la traite négrière, l’Angleterre, acquise au libreéchangisme en raison de son avance technique et commerciale, rencontrera la résistance des autres puissances européennes qui vont, pour un certain temps, s’accrocher au mercantilisme qui reste encore l’épine dorsale de leur économie. Ce fut le cas de la France qui, «pendant la dernière décennie qui précéda 1789, avait vu presque doubler la population nègre de Saint-Domingue, en même temps que sa production6 ». La montée de SaintDomingue qui donnait à Ja France le contrôle du marché sucrier européen reposait encore sur la vieille loi de la production escla­ vagiste7. Face à cette concurrence, William Pitt, pour assurer le contrôle de l’Angleterre sur le marché sucrier européen, tenta sans succès de développer la production en Inde, et surtout d’obtenir la suppression de la traite des Noirs qui causerait la perte de Saint-Domingue. Il échoua, en raison de la résistance du monopole antillais qui frappait de droits élevés toute la production sucrière autre que celle des Antilles britanniques, et aussi en raison de l’opposition des Français, des Hollandais et des Espagnols à la suppression de la traite négrière8. En effet, malgré le flot d’idées nouvelles véhiculées dans la France avant et pendant la Révolution, notamment par le canal de la société des Amis des Noirs, la suppression de la traite négrière fut rejetée. «Aussi, l’esclavage, aboli en France le 28 septembre 1791, fut-il maintenu aux colonies, sa disparition lésant les intérêts des grands planteurs représentés à l’assemblée, 4. 6. 0. 7. 8.

Ibid., p . 150. Ibid., p. 252. Ibid., p. 161. Ibid., p. 190. Ibid.

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en particulier par les Lameth® ». Le système esclavagiste avait trouvé des défenseurs acharnés, notamment au Sénégal, où s’éleva un véritable chœur pour dénoncer cette politique hasar­ deuse. Le représentant de cette tendance fut incontestablement Lamiral, qui vécut au Sénégal de 1779 à 1789, et qui exposa ses principales idées dans son ouvrage, L ’A frique et le p eu p le A friquain, publié en 1789. 11 commença son ouvrage par un extrait des « Doléances et remontrances des habitants du Sénégal aux citoyens français tenant les États Généraux », dans lequel les traitants de Saint-Louis protestèrent contre le monopole exclusif de la Compagnie de Guyane sur le commerce de la gomme et des esclaves et s’opposèrent résolument à la suppression de la traite négrière. «L e commerce maritime est menacé d’éprouver la révolution la plus alarmante si les projets anti-patriotiques et désastreux de la société des Amis des Noirs pouvaient aveugler l’Assemblée nationale au point de sacrifier, à l’enthousiasme frénétique de cette société, les intérêts précieux d’une multitude de citoyens*101 . * En effet, pour lui, « le sucre et le café sont des jouissances dont il ne nous est plus possible de nous priver. Devons-nous et pouvons-nous renoncer aux précieuses colonies qui nous les procurent ? Laisserons-nous passer en des m a in s étrangères les avantages d’un commerce annuel d’environ 300 millions et le bénéfice d’une balance de 70 à 80 millions, consé­ quences nécessaires de la suppression de la traite des Noirs et de la paralysie dont nous frapperions ces riches moissons plus pré­ cieuses que les mines du Potose, si nous rendions les Nègres libres11 ? ». Ainsi, face au développement de Tanti-esclavagisme et surtout face au désintéressement à l’égard du problème colonial dont témoigne une France préoccupée par des problèmes internes, Lamiral, dans une lettre de 1791, défendra le maintien de la colonie du Sénégal dans ces termes : « Ce pays n’est pour la France de quelque intérêt que par rapport au commerce dont une partie doit nécessairement s’anéantir à mesure que les lumières de la philosophie feront quelques progrès. Mais sous un autre rap­ port, en considérant ce pays comme la clef qui doit nous intro­ duire au centre de l’Afrique et nous découvrir les immenses trésors que renferme la terre entre les deux tropiques, de l’aveu de tous les voyageurs ; cette clef doit ouvrir de nouvelles sources à notre industrie et à notre commerce, procurer de nouvelles 0. A lbert S o b o u l , H istoire de la Révolution fronçai*e, Gallim ard, C ollection Idées, p . 200.

10. I jAm ikaj ,, op . 11. I b id ., p. 375.

oit.,

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découvertes aux sciences et aux arts et sous ce point de vue ce pays est digne de la plus haute considération12. » Cependant, il se trouva à la même époque de nombreux écrits pour condamner la traite négrière, et proposer des solutions nouvelles en vue de développer le commerce avec l’Afrique. Ainsi, pour Pruneau de Pomme-Gorge qui écrit en 1789, après vingt-deux ans de séjour : « La rivière du Sénégal est à la portée de l’Europe ; elle offre autant et plus de richesse à la France que l’Amérique aux Espa­ gnols et aux Portugais. Elle peut s’en assurer la jouissance en très peu d’années en protégeant les naturels du pays au lieu de les détruire13. » Jean-Baptiste-Léonard Durand, qui voyagea en 1785 et 1786, parlant des rives du Sénégal nous dit que la nature n’a « rien refusé à son sol, et surtout à celui des îles placées dans son cours. Elles sont propres aux plus riches cultures et ne demandent qu’à être mises en cultures. Cependant l’étranger a détourné ses regards de cette mine féconde pour ne les fixer que sur les produits du commerce141 5». Pour lui, il appartient à l’État, mieux placé que le commerçant, prisonnier des intérêts particu­ liers du moment, « de prévoir l’avenir et d’exciter les Noirs à la culture par l’attrait des jouissances et du bonheur ». Ainsi, « le tabac, le coton, l’indigo, le café, le sucre, toutes les productions des Antilles couvriront un sol jusqu’à présent hostile et fourni­ ront à la France des ressources inépuisables16 ». Nous voyons donc que le débat est intimement lié à des objectifs économiques qui, plus que l’élan passionné des humanitaristes, détermineront le maintien ou la suppression de la traite négrière. Car nul mieux que Lamiral n’a décrit avec autant de compassion les horreurs de la traite négrière. Il devait, avec une franchise déconcertante, dégager la responsabilité des Blancs dans l’anéantissement des peuples riverains du Sénégal, notamment du Waalo où les Maures constituaient un fléau pire que la peste. « Dans ce moment même ne leur mettons-nous pas tous les jours les armes à la main, ne fournissons-nous pas des moyens de destruction, soit à l’un ou à l’autre selon que notre intérêt nous le dicte ? N’est-ce pas pour nous livrer des esclaves qu’ils vont porter le fer et le fléau chez ces malheureux Nègres dont ils embrasent les habitations, dont ils ravagent les récoltes ?.. Et nous osons appeler barbares des peuples que nous traînons 12. 13. 14. 15.

Colonies, C* 20, Sénégal, 1791, Lettre de M . Lamiral, député du Sénégal. P rünkàu dk P omme-G orge , op. oit., p. 81-82. Jean-Baptiste-Léonard D urand , op. oit., t. II, p. 19. Ib id ., p . 827, 886.

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dans les fers16. » Mais Lamiral, tout imbu des idées de liberté qu'il a ardemment défendues dans les cahiers de doléances, était avant tout un esclavagiste conscient des intérêts économiques de ce système. C’est pourquoi, après avoir professé la nécessité de la traite, il se confesse pour dire : « J*ai peint avec franchise toute l’horreur que m’inspire le commerce des Noirs et ses funestes effets. C’est malgré moi que je l’ai fait pendant longtemps ; mais nous ne sommes pas toujours maîtres du choix de l’état que nous embrassons17. >Rejetant alors la responsabilité de cette situation sur le « despotisme des rois », Lamiral fait remarquer l’impossi­ bilité de faire travailler les Nègres quand ils seront libres, et dans l’intérêt des cultures aux colonies et du commerce maritime, il conclut que « la question de la liberté des Noirs est au moins prématurée si elle n’est pas indiscrètement hasardée18». D’ailleurs, les Anglais, qui furent le fer de lance du mou­ vement abolitionniste, vont voler au secours des planteurs de Saint-Domingue qui, effrayés par la vague du mouvement révolu­ tionnaire hostile à l’esclavage, feront appel à l’Angleterre en 1791. Dès le début des hostilités, en 1793, l’Angleterre, à la tête de la coalition contre la France, va tenter sans succès d’arracher la précieuse colonie aux Français d’abord et aux Noirs ensuite19. Mais, la suprématie coloniale de la France fut néanmoins anéantie ; Saint-Domingue allait être bientôt le théâtre d’une révolte des esclaves qui prirent le pouvoir et proclamèrent la Répubüque en 1804. L’Angleterre anti-esclava­ giste ne continua pas moins de profiter du commerce avec le sud des États-Unis, le Brésil sucrier et Cuba, employant toujours une main-d’œuvre d’esclaves noirs, et qui prirent dès cette époque la relève des Antilles françaises et anglaises en déclin. Au Sénégal, le décret du 18 janvier 1791, en supprimant le privilège de la Compagnie du Sénégal, donnait satisfac­ tion aux revendications des négociants, mais la colonie se trouvait bouleversée sans aucune organisation nouvelle. Ce fut le début d’une période chaotique, et dès le commencement de la guerre avec l’Angleterre, en 1793, la colonie fut abandonnée à elle-même. Entre-temps, en réaction à la trahison des colons des Antilles, la loi du 16 pluviôse an II supprima l’esclavage, par­ tant la traite, ôtant ainsi aux établissements de la côte d’Afrique 10. 17. 18. 19.

TiAMIKAT,, o p . o it. , p . 145. Ibid., p. 177. I b id ., p . 222. Éric W illiams, o p . d i ., p . 192.

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leur raison d’être. Les instructions données à Blanchot lors de sa première mission, le 23 Ventôse an VII, rappelleront que «le commandant du Sénégal saisira toutes les occasions de rappeler l’article XV de la déclaration des droits de l’homme ». « Tout homme peut engager son temps et ses services, mais il ne peut se vendre, ni être vendu, sa personne n’est pas une propriété aliénable20. » Mais, après la paix d’Amiens du 27 mars 1802, sous le Consulat, Napoléon, qui avait des velléités d’expansion coloniale, rétablit par les articles I, II et III de la loi du 30 floréal an X la traite, conformément aux lois et règlements antérieurs à 178921. De ce fait, le Sénégal retrouvait sa raison d’être, et le bilan de son commerce annuel, entre 1784 et 1799, peut nous indiquer l’importance de ses transactions avec la France. « Ainsi le Sénégal fournissait 70 125 livres de gommes qui coûtaient 493 587 francs et produisaient 1 767 812 francs à leur arrivée en France. Il fournissait 1 500 nègres qui coûtaient à la Compa­ gnie 273 francs au total 409 500 francs ; ils étaient vendus sur les lieux 1 200 000 francs au commerce libre, à raison de 800 francs chacun. Si elle les vendait aux Antilles, elle en obtenait une somme de 2 184 000 francs, sur le pied de 1 456 francs, terme moyen du prix du nègre dans nos colonies. 21 000 francs d’or et de morphil donnaient 68 670 francs. « Ainsi, 924 087 francs produisaient à la Compagnie 3 036 482 francs ou 277 % sur les opérations immédiates de France au Sénégal, sans compter les bénéfices du commerce de circuit sur les Antilles, lorsque cette compagnie y portait ses Nègres. « Si, de ce produit nous déduisons 302 161 francs représentant les dépenses du gouvernement et les frais d’administration que la Compagnie avait pris à sa charge, nous trouvons un bénéfice net de 196 % 22. » Ce tableau montre nettement la prépondérance du commerce des esclaves, venant pour la plupart de Galam,et dont le nombre pouvait atteindre parfois 3 000, peut-être en raison de la concurrence des Anglais qui détournèrent une grande partie de la gomme vers Portendik. Cependant, la révolution des esclaves à Saint-Domingue sonna le glas des colonies françaises à sucre, et dès lors on chercha, au Sénégal, les moyens de compenser cette perte. Ainsi, le plan 20. O. Scheper , op. oit., p . 171. 21. Ib id ., p . 180. 22. A nontme, « Un plan de colonisation du Sénégal en 1802 », Annuaire et mémoires du comité d'études historiques et scientifiques de l’Afrique occidentale française, 1916, p. 188.

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de colonisation agricole du Sénégal, rédigé en 1802 par un auteur anonyme, tentera de suggérer une solution à la crise du commerce colonial. Suivant l’exemple des Anglais qui se proposèrent en 1794 de fonder des colonies agricoles à l’embouchure des fleuves (en Gambie et en Sierre-Leone), l’auteur du plan dém ontra que les colonies d’alors ne sauraient donner à la France la supériorité commerciale qu’elle avait perdue. Cela est d’autant plus évident que « nous ne pouvons plus voir dans Saint-Domingue qu’une arène ouverte entre les Nègres et les Français jusqu’à la dépo­ pulation absolue de cette île malheureuse23 ». Il se demande en effet « pourquoi ne pas laisser cette espèce d’hommes sur leur terre natale ? Avec infiniment plus d’économie, ils auraient donné des résultats plus utiles24*». Les rives du Sénégal, pareilles aux plaines alluviales de l’Égypte, étaient en effet propices à une colonisation agricole dont le centre d’essai allait être l’île à Morphil. Mais, pour lui, la nouvelle colonie reposera aussi sur l’emploi d’une main-d’œuvre servile, car « vouloir y porter la liberté serait le comble de l’extravagance ; elle y blesserait les intérêts de tous les dépositaires du pouvoir..., la terre du Sénégal ne peut être cultivée que par des esclaves, mais nous pouvons faire en sorte que, dans notre colonie, ces esclaves ne soient plus la propriété mobiliaire de l’homme, qu’il forment avec la terre un tout inséparable : c’est un premier pas vers la liberté26 ». Tel est, en gros, l’objet de ce plan fort détaillé dont le but final était d’utiliser, sur place, en Afrique, pour des travaux agricoles, la main-d’œuvre des esclaves qu’on transportait aux Antilles. Avec l’île à Morphil comme centre, c’est une véritable Antille qui devait être transportée au milieu des terres, pour servir d’exemple au reste de l’Afrique. Un réseau de comptoirs s’y implantera pour alimenter le commerce de la France. La faiblesse de son plan tient justement au fait qu’il voulait reproduire, dans un contexte différent, le système économique des colonies de plantations et même leurs procédés de culture. La seule innovation consistait dans le projet de constitution d’une compagnie privilégiée, « association capitaliste » qui n’est qu’un compromis entre le monopole et la libre entreprise. Mais ce projet de colonisation agricole du Sénégal, qui sera l’œuvre de la Restauration, ne verra pas le jour avant 1819. Car entre-temps, Saint-Louis fut réoccupé, en 1809, par les Anglais qui, ayant supprimé 23. A nonyxh , « Un P lan... », op. oit., p . 184. 24. Ibid. 26. Ibid ., p . 189.

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officiellement la traite négrière en 1807, tenteront de l’imposer a u x autres puissances européennes, et ouvriront ainsi une ère nouvelle dans les rapports entre l’Afrique et l’Europe. Mais avant d ’ aborder cette colonisation agricole dont le Waalo sera le centre, voyons quelques aspects qui ont dominé son histoire interne pendant cette période.

II.

L ’évolution du W aalo ot la m enace Toucouleur

Pendant cette période de réoccupation française qui va de 1779 à 1809, le Waalo est dominé, sur le plan externe, par les rapports avec Saint-Louis, la présence maure et la menace toucou­ leur et sur le plan interne, par la poursuite des luttes intestines de l’aristocratie pour la conquête du pouvoir. 1. L'avènement de Fara Penda Têg-Rel ( Loggaar), 1785-1795(?), et la guerre sainte dirigée par Abdul Kader, almamy du Fuuta

Fara Penda Têg-Rel avait succédé à Ndyak Xuri tué par les Maures vers 1785 et, presque un an après son avènement, il eut à affronter la menace du Fuuta Tooro. En effet, la révolu­ tion toorodo était à peine affermie que le premier almamy du Fuuta, Abdul Kader, proclama la guerre sainte contre les royaumes voisins. Nous avons différents témoignages, notamment ceux de Lamiral et de Durand, contemporains des événements, ainsi que la relation romancée du baron Roger dont le héros, Kélédor, Waalo-Waalo d’origine, participa à cette expédition aux côtés des forces de Yalmamy. Abdul Kader profita de la guerre qui opposa vers 1785 les Braknas aux Trarzas, pour intervenir en faveur des premiers. Ali El Kory, chef des Trarzas, qui avait pour allié le brak Fara Penda Têg-Rel et le darnel du Kadyoor, fut battu et tué au cours des combats, vers octobre 1786*®. Une note du 8 sep­ tembre 1786 précise d’ailleurs que « les habitants du Sénégal, intimidés par les succès d’Amet Moctard et d’Almamy contre2 6 26. M. Xavier Qolbhrry, op. oit., 1 .1 , p. 263.

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Alikoury dont la mort a terminé la guerre, n’ont pas marqué cette année le même empressement pour le voyage de Galam87 ». Abdul Kader profitera de cette victoire pour tenter de faire la « loi non seulement aux Trashaz, mais aussi aux Braknaz, aux Dramanko, aux rois nègres ses voisins et même aux Français du Sénégal2 282 7 1». En effet, l’intervention de Abdul Kader, dans 0 3 9 la guerre qui opposa Braknas et Trarzas n’avait pas pour but, à la façon des Maures, de ravager et de faire le plus d’esclaves pos­ sible, mais de convertir à l’ Islam les populations voisines. Se donnant pour mission de libérer les peuples, Abdul Kader avait « envoyé des ambassadeurs ordonner au roi Darnel et à Brak de se faire raser et de porter le turban, de leur imposer l’obligation de renoncer à l’eau-de-vie et que dans huit jours, il viendrait en personne recevoir leur serment8®». C’est ce qu’il fit dès après la défaite de Ali El Kori. Amadou Wade nous dit à ce propos que « l’Almâmi Adul Khâdir, passant par l’ouest, franchit sans résistance les Etats des Rikê, Tyaaka Fatim Borso, traversa le fleuve et rencontra le brak à Saftu, entre Gi Dakhaar et Kôr-Mbay80 ». Mais devant la défaite imminente des WaaloWaalo, le seb ak baor obligea Fara Penda Têg-Rel à capituler. On lui conseilla en effet « de feindre pour le moment, une fausse conversion à l’islamisme (tuub-tuub-lu), conversion qu’il reniera dès que les circonstances le lui permettront81 ». Ainsi, Fara Penda Têg-Rel profitera aussitôt de la guerre d’Abdul Kader contre le damel Amari Ngonê Ndella pour se rebeller et renoncer à l’ Islam. Les forces du brak, mises à la disposition d’Abdul Kader sur sa demande, changèrent de camp, et réunies à celles du damel, battirent complètement Yalmamy**. Cette défaite nous est décrite avec force détails par le baron Roger. En effet, l’armée d’Abdul Kader, au nombre de 30 000 sol­ dats d’après Lamiral, armés pour la plupart de bâtons, fut décimée par la soif, la dysenterie et surtout par suite du système de la terre brûlée qu’utilisa le damel Amari Ngonê Ndella. L’armée tout entière, ayant Abdul Kader à sa tête, se retrouva prison­ nière du damel qui garda Yalmamy en otage jusqu’à ce que tout danger venant de Fuuta fût écarté83. 27. 28. 29. 30. 31. 32. 33.

Marine, Colonies, FS. 00, Sénégal, 8 septem bre 1780. M. X avier Golbbrry , op. cit., 1 .1 , p . 203. L ak d u j ^ op. cit., p . 173. V . Monter , op. cit., p . 03. Ibid. V . Monter , op. cit., p. 03. Baron R oger , K élédor..., op. cit., p. 100-124.

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la réoccupation française da saint-louis

Cette victoire du darnel est due à la supériorité de son arme­ ment et de ses méthodes de guerre. En effet, Yalmamy se trouva en face du damel qui « avait une troupe de cavaliers déterminés dévoués à sa personne qu’il entraînait constamment sous les armes et à ses frais, contre l’usage de ces contrées où l’on ne connaissait pas de corps militaires permanents34 ». La cons­ titution de cette armée de tyeddot de ces mercenaires à la solde du damel et qui constituaient un objet de terreur constant pour le peuple, était la conséquence directe du commerce atlantique qui profita davantage aux pays de la côte. Lamiral nous dit justement à ce propos que « sur les côtes, ils sont mieux armés parce qu’ils ont des relations plus directes avec les Européens et que c’est eux qui font tout le profit du commerce35 ». En fait, il n’est pas exclu que les négriers ne soient pas intervenus en faveur des royaumes wolofs, comme le suggère le baron Roger. « Quand les négriers de Saint-Louis, de Gorée, de Rufisque apprirent qu’une guerre allait éclater entre Caïor et le Fouta, ils s’en réjouirent car quelque dût être le vainqueur des captifs seraient faits de paît ou d’autre et la traite ne pouvait qu’y gagner. Damel leur demanda de lui fournir des armes, des munitions pour l’aider à se défendre, il contracta l’obligation de livrer, en remboursement de ces avances, les premiers prisonniers qui tomberaient entre ses mains. Tel était en pareil cas, l’usage du pays8 86 ». Dans le contexte d’alors, en raison de l’opposition 5 8 4 de Yalmamy à la traite des musulmans, on peut comprendre le conflit désormais permanent entre le Fuuta et Saint-Louis qui considère de plus en plus l’islam, comme une idéologie hostile aux Blancs et à la colonisation. Mais cette défaite militaire d’Abdul Kader, qui élimina pour un certain temps le danger toucouleur, devait être suivie néan­ moins par un fort courant de conversion à l’islam dans le Waalo. D ’après Amadou Wade, « après cette victoire, le brak, revenu à Dagana, fut encore en butte à d’autres difficultés. Ceux des habitants de ce village qui, en même temps que les brak, s’étaient convertis à l’islamisme, refusèrent de se séparer de l’Almâmi, déclarant que leur conversion, qui n’était qu’une feinte à l’origine était devenue une réalité et qu’ils étaient maintenant des musul­ mans sincères, des fidèles et fervents adeptes du marabout tou­ couleur qui, seul était leur maître, après Dieu et le Prophète. Le 84. Ibid ., p . 49. 85. IiAMTRAT,, O p . C Ü ., p. 165. 86. B aron B o o m , Kélédor..., op. cit., p. 129.

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brak fut bien obligé de reconnaître la sincérité de leur foi et Dagana fut divisé en deux villages très distincts (dont les vestiges existent encore) : le Dagana des musulmans et le Dagana des tyeddo. Le premier commandé par le Sêriny Dagana, relevait de l’autorité de l’Almâmi du Fouta, et le second, administré par le Dyombé Nakh, Kaangam du brak, restait à ce dernier87 ». Cette conversion à l’islam constituera désormais le courant irréversible qui s’opposera de plus en plus au parti de l’aristocratie soutenu par les guerriers tyeddo. Nous n’avons rien pour déterminer la durée du règne de Fara Penda Têg-Rel qui, ayant commencé vers 1785, se termina cer­ tainement en 1794-1795, si nous prenons comme référence les neuf ans proposés par Bubu Sal. En effet, en 1795 nous avons écho par Tardieu, citant Raffennel, que les Dyoos ont été complè­ tement détruits près du village de Ntiank sous le brak Maderbi88. Or aucune tradition orale n’a gardé le souvenir du règne de Maderbi. Seul Azan fait cas de lui mais pour dire que sous le règne de Fara Penda Têg-Rel, Maderbi, prince dyoos, était le guerrier le plus brave du pays3 394 8 3 7 . Il n’est pas exclu que ce dernier, 0 ayant déjà demandé le secours de Yalmamy contre Fara Penda, ait tenté à sa mort de prendre le pouvoir au nom des Dyoos qui furent alors défaits alors en 1795. En tout cas, c’est un Teedyekk, Ndyak Kumba Khuri Yaye, qui succéda à Fara Penda Têg-Rel. D’ailleurs, le règne des successeurs de Fara Penda Têg-Rel jusqu’à Amar Faatim Borso, dont l’avènement coïncide avec la colonisation agricole, est à peine relaté dans les archives. Seule la tradition orale, donnée par Azan, Yoro Dyaw et Bubu Sal, fait mention des brak de cette fin du xvm e siècle qui semble dominée, d’après tous les récits de voyage, par la présence maure au Waalo. Voyons donc brièvement ces différents règnes. 2. Ndyak Kumba Khuri Yaye (Teedyekk) Il est fils de Fara Penda et de Khuri Yaye (T eedyekk) et Azan lui attribue les actions de Fara Penda Têg-Rel contre YalmamyA0. D’après Bubu Sal, il régna dix ans et devint fou. 37. V . Monthil, op. rit., p. 03-04. 38. Amédée T abdeeu, Histoire et description de tous les peuples : Sénégambie, Guinée, N ubie, 1807, p. 45. 39. A zan , op. rit., p . 349-350. 40. Ibid., p. 350.

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la réoccupation française de saint-louis

3. Sayoodo Yacine Mbodj (D yoos) Fils de Yacine Mbodje et de Diabo Douba-Ali, Sayoodo, il paya, d’après Azan, régulièrement un tribut aux Maures pendant les cinq ans de son règne. En effet, le « Oualo ravagé ruiné ne pouvait soutenir la guerre contre les Maures41 ». 4. K u u ly M baba (Teedyekk) Fils de Mbaba (Teedyekk) et de Ladior (de la branche des Gueidje du Cayor), Kuuly tenta de s’affranchir des coutumes payées aux Maures. Mais après avoir pillé certains camps maures, Amar Ould Mokhtar, père de Mohamed El Habib, traversa le fleuve et commença « sur la rive gauche, une guerre de massacres et de dévastations. Les Trarzas étaient les maîtres partout, la terreur était à son comble. Kuuly était pendant ce temps à Saint-Louis42. Le beetyo Sakura résssit à libérer les rives du fleuve où les gens de Rosso n’osaient plus venir prendre de l’eau et les WaaloWaalo, encouragés par cet exemple, repoussèrent sous la conduite du dyawdin Tyaaka les Maures sur la rive droite43. Kuuly avait régné six ans d’après Azan et cinq ans six mois d’après Bubu Sal. La succession de Kuuly Mbaba devait donner lieu à une compétition serrée entre les trois familles royales. Les Teedyekk s’allièrent aux Dyoos pour écarter les Loggar. Monserat nous dit à ce propos, dans son mémoire de 1839, « qu’après la mort du brak Couly, Fatim Yamar princesse de la branche des Theyes resta héritière de la couronne, des troubles commençèrent à s’ourdir, elle ne perdit pas de temps, elle fit proposer à Amar Bouye de la famille des Guios de partager sa couronne44 ». Ce brak n’est autre qu’Amar Faatim Borso qui signa en 1819 le traité de colonisation agricole du Waalo. Mais avant d’aborder ce règne qui débute avec l’avènement d’une ère nouvelle dans les

41. A zan , op. eit., p. 361. 42. Ibid., p. 362. 43. Ibid. 44. Boubacax B a r r y , « Mémoire inédit de Monsérat sur l’histoire du Nord du Sénégal de 1810 à 1830 », Bull. I.F .A .N ., t. X X X II, Série B ., n° 1, 1070, p . 11.

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rapports entre l’Europe et l’Afrique, voyons quelles furent les relations entre Saint-Louis et le Waalo pendant cette période.

III.

L ’évolution des rapports ontro Saint-L ouis et le W a a lo

Cette période de la Révolution et de l’Empire est assez trouble et nous n’avons guère de documents pour déterminer l’action de Saint-Louis dans le Waalo. En effet, dès leur installation, les Français reprirent leur ancien circuit commercial, avec le pays de Galam comme principal fournisseur d’esclaves. Ainsi, le Waalo redevint, comme auparavant, le grenier à mil de Saint-Louis. Saugnier qui arriva au Sénégal en juin 1785 dira « que le com­ merce que l’on fait avec ces peuples est très peu de chose. On ne tire de tous ces pays que le mil nécessaire à la colonie du tabac et quelque peu de morphil. En cas de guerre de nation à nation, on y exporte d’excellents et superbes esclaves45 ». Ainsi le payement des coutumes, pour le commerce de la gomme à l’escale du Désert, constituera le seul objet de discorde entre Saint-Louis et le Waalo. En effet, le comptoir de Saint-Louis fera constamment pression sur le Waalo par la menace de suspension des coutumes ; ce fut le cas le 9 floréal an VI quand Blanchot fit suspendre les coutumes du Waalo jusqu’à ce que les soixante bœufs pillés aux habitants de Saint-Louis soient rendus. Le Waalo subira ainsi la loi, car comme le dit Blanchot, le brak « était le prince le plus facile à contenter dans les arrangements pour les coutumes45 », en raison de sa faiblesse. La liste des coutumes payées au brak en 1817 montre bien la précarité de ses revenus pendant cette époque. Il recevait en effet chaque année, pour « entretenir l’harmonie et faciliter le commerce » les coutumes suivantes : 57 barres et demie de fer longues 15 pièces de guinée 2 pièces de pastilles 100 pintes de rhum 37 fusils de traite*4 6 46. M . Sauqnihb , op. eiL, p . 189. 46. J . M ontjstlhkt, « Les finances et le oommarce du Sénégal pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire », Annuaire et mémoire» du CÆ&J8., 1917, p. 388.

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la réoccupation fmçaise de saint-louis

3 paires de pistolets ou 3 paires de fusil de traite 12 livres de poudre 400 balles 400 pierres à feu 1 aune 1 /4 d’écarlate 30 piastres goemdet 1 coffre ferré et un cadenas47. Ces coutumes, établies une fois pour toutes, étaient stables et leur valeur ne suivaient pas l’évolution du cours des marchandises en diminution constante. D’ailleurs l’essentiel de l’opposition que rencontrera Saint-Louis viendra de la part du Fuuta Tooro dont Valmamy, voulant avoir le droit de visite sur les bateaux transportant des esclaves, tentera, à plusieurs reprises, d’inter­ rompre le commerce de Galam. En 1803, Blanchot lui déclara la guerre et fut obligé de faire la paix en 1806 sans avoir obtenu des avantages pouvant améliorer les relations commerciales. Ainsi devant la menace de disette qui fut l’état permanent de la colonie de 1793 à 1807, Blanchot fit, le 30 brumaire an VIII, l’acquisition des îles Babagué Safal, et Gueoba. L’acte d’acquisi­ tion précisait que « Mayout Guiab dit Jean Barre, nègre de la grande terre, chef et propriétaire des îles de Saure, Babagué, Safal et Gueba, fait abandon et cède en toute propriété à la République française pour y faire tel établissement qu’elle jugera convenable et en disposer comme bon lui semblera, moyennant une coutume annuelle égale et semblable à celle qui lui est attribuée pour la possession de l’ Isle de Saint-Louis, laquelle coutume qui consiste en trois pièces de guinée, 1 /3 d’aulne de drap écarlate, sept barres longues et dix pintes d’eau de vie48 ». Ce traité, qui avait aussi pour but de refouler sur l’île de Babagué le surcroît de la population de Saint-Louis, constituait le signe précurseur de la tentative d’installation sur le continent qui se fera seulement en 1819, avec la colonisation agricole du Waalo. Mais, entre-temps, Saint-Louis fut de nouveau reconquis et, le 13 juillet 1809, le commandant Lavasseur, après avoir capitulé, remit l’île à l’amiral anglais Colombine.

47. 18 G ., 16, État général de» coutume», 1817. 48. Colonies, C* 20, Acte d’acguieition de» üe» d» Babagué Safal et Guiebair par B lanchot , 80 brumaire de l’an V III.

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IV. La deuxième occupation anglaise à Saint-Louis (1809-1817)

Cette réoccupation anglaise ne fut pas de grande importance, dans la mesure où elle fut de courte durée, et surtout elle coïncida à une période de transition dans le commerce d’Afrique, à la suite de la suppression de la traite négrière en 1807 par les Anglais. Les Anglais vont désormais tenter de trouver de nouveaux pro­ duits en Afrique, et une commission royale, réunie à ce propos, demandera à tous les gouverneurs sur la côte d’Afrique de dresser un tableau complet de la situation économique, politique et sociale de leur colonie et des perspectives de leur développement. C’est dans ce cadre que Maxwell fera un long rapport sur le Sénégal. Ses remarques porteront sur la possibilité réelle de développer sur place la culture des denrées coloniales, comme le coton et l’indigo. Il assura qu’il n’aurait aucune difficulté à obtenir le concours de l ’almamy pour la suppression de la traite négrière qui pourrait favoriser le retour à la paix en même temps que la formation d’une confédération de tous les États minés, à l’exemple du Waalo, par leurs guerres intestines49. C’est déjà l’objectif que les puissances européennes réaliseront seulement par les armes, à la fin du xix® siècle, au moment de la conquête coloniale. Mais les Anglais n’eurent guère le temps de mettre en pratique ce plan de rénovation au Sénégal. En effet, l’acte final du congrès de Vienne du 9 juin 1815 et le traité de Paris du 20 novembre, confirmèrent la rétrocession du Sénégal à la France, déjà reconnue par le traité de paix du 30 mai 1814, avec l’obliga­ tion de supprimer la traite des Noirs50. C’était la fin d’une ère, celle de la traite négrière qui, pendant près de deux siècles, avait constitué le fondement des rapports entre Saint-Louis et les royaumes noirs. Ce fut alors le début d’une nouvelle ère qui devait voir la colonisation agricole du Waalo. Voyons donc les grandes lignes de cette révolution économique, voulue par l’Europe, dont les essais au Waalo constitueront le prélude à la conquête coloniale.*6 0

49. C.O., 267120, Answer to the Questions Proposed to Lieutenant Colonel M axwell... by M ajesty Commissionner for Investigating the Forts and Settle­ ments in A frica, Saint-Lewis, 1st January 1811. 60. C. Schefer , op. cit., t. I, p. 208-228.

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La colonisation agricole et la conquête du Waalo (1 8 1 9 -1 8 5 9 )

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1

La colonisation agricole du Waalo (1 8 1 9 -1 8 3 1 )1

Dès la reprise en main de la colonie du Sénégal en 1817, les gouverneurs, selon les vues du baron Portai, vont œuvrer à la transformation du commerce des comptoirs en une colonisation agricole. Le 4 mai 1819, le gouverneur Schmaltz, en signant avec le brak Amar Fati Mborso le traité de cession de terrains au Waalo pour recevoir des établissements agricoles, rompit ainsi avec le traditionnel commerce de la gomme, des esclaves et du morfil. Ce plan, destiné à sauver le commerce du Sénégal, au bord de la faillite, pour l’adapter aux nouvelles conditions créées par la suppression de la traite négrière, devait mettre fin à l’ère des comptoirs de commerce sur la côte. L’installation des Français sur le continent ouvrait de nouveaux rapports entre Saint-Louis et les États le long du fleuve Sénégal et engageait la colonie dans la voie de la conquête. Cette colonisation agricole allait surtout mettre à jour la triple crise économique, politique et sociale du Waalo.

1. Ce su jet a été am plem ent traité par Georges H a r d y dans La M ise en valeur du Sénégal de 1817 à 1854, Paris, 1921. Nous nous contenterons de reprendre seulem ent certains aspects de la colonisation agricole qui perm ettent d’expliciter ses conséquences économ iques, politiques et sociales au W aalo.

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I. La réalisation du plan do colonisation agricole

Pour des raisons multiples, la reprise de possession de la colonie du Sénégal ne s’effectuera en fait que le 27 janvier 1817. Mais le traité de paix, en imposant à la France la suppression de la traite des Noirs, entraînait la ruine des établissements français du Sénégal et de ceux des Antilles, désormais privés de la maind’œuvre nécessaire aux cultures tropicales. Aussi, ne pouvant transporter les ouvriers là où se trouvait le travail, la solution idéale fut, comme le dit Schefer, de transporter le travail là où se trouvaient les ouvriers*. Ce fut le point de départ de la colonisa­ tion agricole du Waalo que la Restauration tentera de réaliser pour sauver la colonie. Ainsi, les instructions du 31 décembre 1818 approuvèrent le projet présenté par le gouverneur Schmaltz qui sera le pionnier de la colonisation agricole au Sénégal. Pour sa réalisation, le ministre accorda un crédit de 11 233 358 F pendant la période qui va de 1818 à 1824, date à laquelle le Sénégal devra se passer de tout secours pécuniaire de la part de la métropole*. Schmaltz, dès son arrivée à Saint-Louis, le 13 mars 1819, s’empres­ sa de signer des traités pour la réalisation du plan de colonisation agricole, et son choix se porta sur le Waalo. 1. Le traité du 8 mai 1819 à Ndyaw avec le brak Amar Faatim Mborso ( Dyoos) , 1816-1825

Schmaltz avait tout d’abord porté son choix sur le Fuuta Tooro, et plus particulièrement sur l’île à Morphil pour recevoir les premiers établissements agricoles. Mais les troubles dont le Fuuta était le terrain et surtout l’hostilité constante des almamy , vis-à-vis de Saint-Louis pendant la Révolution et l’Empire, l’obligèrent à porter ses regards sur le Waalo. Le Waalo offrait apparemment les mêmes possibilités agricoles et se prêtait mieux, en raison de sa proximité avec Saint-Louis, à un contrôle que le haut pays.2 3

2. O. Sohhfer, op. oit., t. I, p. 288. 3. Ibid ., p . 282-283.

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la colonisation agricole

C’est ainsi que le traité en vue de la cession de terrains au Waalo fut signé après deux jours de pourparlers entre le gouver­ neur Schmaltz et le bëkknëg dyurbel, Biram Kura, par le brak Amar Faatim Mboiso, en présence des principaux dignitaires : le dyawdin Madyaw Xor, le beetyo Sakura, le maalo Giak Danko, le dyogom aay Giak Gio, etc4. De ce traité, ratifié le 8 mai 1819, à Ndyaw, nous n’ avons que la version officielle de Schmaltz qui prétend avoir suffisamment expliqué aux chefs les avantages que le Waalo, désormais protégé contre la menace constante des Maures, pouvait tirer de la colonisation agricole5. Le brak Amar Faatim Mborso devait « céder au roi de France en toute propriété et pour toujours les îles et toutes autres portions de terres du Waalo qui paraîtront convenables à présent et par la suite aux cultures6 ». Il s’engageait en même temps à faciliter l’emploi de la main-d’œuvre sous son autorité et acceptait la construction dans son pays de forts pour assurer la défense des établissements agricoles78 . Aussi, pour s’assurer la collaboration des différents chefs pour le respect des clauses du traité, le gouverneur s’enga­ geait à payer une coutume annuelle de 10 358,64 F exigible à partir du premier janvier 1820®. Ces coutumes qui venaient s’ajouter aux anciennes faisaient ainsi la somme globale de 11 715,70 F et triplaient le revenu des chefs du Waalo. Réparties entre 28 dignitaires, selon le rang qu’ils occupaient dans l’appareil politique, ces coutumes se présentaient comme suit en 1819 : le Waalo connaissait depuis deux ans une accalmie, la guerre civile occupant entièrement à cette date les Trarzas, leurs enne­ mis irréductibles. Il est donc possible que les chefs du Waalo, qui avaient été intimidés par l’appareil militaire de l’expédition de Fleuriau, en avril 1818, tentés par la promesse de Schmaltz de les protéger contre les pillages des Trarzas, et enfin séduits par l’appât de nouvelles coutumes aient accepté de signer ce traité. Dès lors, le Waalo devenait simplement une sorte de protectorat économique et avant d’aborder les implications politiques, économiques et sociales de ce traité, voyons dans les faits la réalisation de cet essai de colonisation agricole.

4. 13 G .2, Traité du 8 m ai 1819 à N gio avec le brak du W aalo, article 2. 5. J . Montetlhbt, « Docum ents relatifs à l’histoire du Sénégal », « Une tournée diplom atique du gouverneur Schm altz sur le Sénégal », m ai 1810, A nnuaire et M ém oires du C .E .H .S ., 1910, p . 72-78. 6. 13 G . 2, Traité du 8 mai à N gio avec le brak du W aalo, article 2. 7. 13 G . 2, ibid., article 0. 8. 18 G . 2 , ibid ., articles 11 et 12.

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ÉTAT GÉNÉRAL DBS OOUTUMB8 BN 1810 Anciennes coutumes

Traité du 8 mai 1819

37 1/2 47

96 91 33 4 1 2 160 2 150 2 — 101 25 1 94 4 4 26 422 12

Total

Valeur totale

Nature des articles

I.

S 700 660 11/2 2 24

104 1/2

30 670 2

1 2

1 1 1 4

138 1/2 138 33 4 4 2 850 2 800 3 1/2 2 125 25 1 198 1/2 4 4 55 1.092 12 2 1 1 1 4 2

Pièces de guinée bleue Fusils de traite Fusils fins à 1 coup n° 1 « « à 2 coups n° 2 Paires de pistolets Balles de plomb Pierres à feu Aunes d’écarlate Pièces platillet de poudre à feu Sucre 1 /2 pièce de mousseline Barres de fer Onces d’ambre n° 4 Onces de corail n° 4 Piastres Pintes de rhum Pintes de vin Coffres ferrée Chapeau galonné en faux Sabre de traite Malette Fusil 1 /2 fin 4 1 coup Barres

4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 à 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4

42 11 39 80 14 2 10 10 10 1 1 27 7



— — — — — — — — — —

— — — — — 10 56 6 33 47 50 60 121 198

6 50

4

30 20 12 6 12 18

4

4

pièce — — — — — — oo joo — — — —

— — —

— —



— —





Les coutumes du Waalo s’élèvent à 11 71S L 70* * 18 G. 16 dossiers, 3 et 3, État général des coutumes en 1919.

S.

— — — —

80

5 607 1618 1287 320 66 61 28 41 21 166 36 27 1 488 30 49 275 546 3 40 12 6 12 78 9

I. — — — — — —

S. — — — — — 84

— — — —

36 30 25 75 60 76 25 50

— — — — —

60

60

la colonisation agricole

2. Les différents essais de colonisation agricole au Waalo de 1819 à 1831.

Le but de la colonisation agricole a été clairement exprimé par Schmaltz dans une lettre du 4 septembre 1819 au ministre : « 11 consiste à s’introduire dans un vaste pays peuplé de plusieurs millions d’hommes, à les déterminer au travail par les avantages qu’ils ne peuvent y trouver sans nous, à les y attacher par l’augmentation graduelle de leurs besoins présents, à les diriger utilement pour nos intérêts par des exemples tendant à perfection­ ner leur agriculture à les ranger insensiblement sous de la domi­ nation française9. * Mais la réalisation de ce projet, pour lequel Schmaltz avait promis monts et vallées au ministre, devait connaître de nombreux déboires jusqu’à son abandon complet en 1831. En effet, Schmaltz choisit aussitôt Dagana comme centre de la colonisation agricole, et il entreprit la construction de blockhaus sur les bords du fleuve, pour assurer la protection des établisse­ ments. Mais, dès juillet 1819, les Maures trarzas menacèrent le Waalo et les chefs du Fuuta revendiquèrent la propriété des terrains de Dagana. Ces difficultés qui surgirent brusquement de toutes parts amenèrent ainsi la Chambre à voter avec une certaine réticence les crédits nécessaires au projet agricole. Le rapport de Melay, qui avait constaté sur place la menace d’inondation, l’insalubrité, et l’opposition des peuples voisins à l’égard du projet, avait fait part de ses doutes sur les possibilités de succès de l’entreprise agricole101 . Alors le ministre décida de réduire les dépenses et n’accorda que 1 200 000 au lieu 2 000 000 pour l’exercice 1820, tout en proposant à Schmaltz de substituer des essais prudents à l’entreprise de grande envergure qu’il avait projetée11. Seulement, Schmaltz n’ayant pas réussi à contenir la menace des Trarzas, le ministère, effrayé par sa politique belliciste, envoya à nouveau la mission Mackau pour s’informer sur place

9. 2 B 4, C.G, au M. Saint-Louis, 4 septem bre 1819. Critique» et observations de M . de M elay extraites littéralement de la dépêohe du 18 ju in . 10. Ibid. 11. G. H a r d y , La M ise en valeur du Sénégal de 1817 à 1854, Paris, Laxose, 1921, p . 80.

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de la situation. Le 3 juillet 1820, Schmaltz était rappelé en France et remplacé au Sénégal par le capitaine de vaisseau Le Coupe, avec des instructions qui réduisaient nettement le plan de colo­ nisation. Il fallait orienter la colonisation vers la production du coton pour lequel la France était le plus tributaire de l’extérieur12, Le ministère préconisait surtout une politique indigène pacifique et l’achat de la neutralité des Trarzas, des Braknas et des Peuls par le payement des redevances annuelles13. Le Coupe se manifes­ ta au Sénégal par son inaction, la mise en ordre des archives, et sa volonté d’obtenir la paix à n’importe quel prix. Il délaissa ainsi l’œuvre de colonisation agricole commencée par Schmaltz et, le 8 mars 1821, il fut bien obligé, devant les exigences des peuples voisins, de dire au ministère : « Nos projets de culture sont ajournés, l’exportation du coton est presque nulle, en un mot la colonisation est arrêtée et la colonie aux abois ; elle ne peut sortir de là que par la paix et s’il faut le dire elle n’aura la paix qu’après une secousse violente14. » Face à cet aveu d’échec, le ministère nomma Roger qui débarqua à Saint-Louis le 28 février 1822. De 1822 à 1827, le baron Roger allait être l’âme de la colonisation agricole au Waalo en lui donnant une nouvelle impulsion et en assurant son développement effectif. Premier gouverneur civil du Sénégal, il a voulu fonder une puissante colonie, à « coups de pioche » pour servir d’exemple au reste de la Sénégambie. Le baron Roger s’attaqua à cette œuvre avec toute la vigueur et l’expérience qu’il avait acquises pendant son séjour au Sénégal comme directeur de l’habitation royale de Koëlel. Roger commença tout d’abord par organiser des cadres spé­ ciaux et par recruter et former les agents destinés à étudier les aptitudes agricoles du pays et à le mettre en valeur. Le jardinier Richard qui donna son nom au jardin d’essai de Richard-Toll fut le personnage le plus remarquable de ce personnel technique constitué alors par un agent spécial de la colonisation pour assurer la bonne marche de l’entreprise, par des jardiniers agriculteurs du Gouvernement, d’arpenteurs, d’indigotiers, de botanistes, de chimistes et de comptables, etc. Pour assurer le développement des cultures, Roger orienta son œuvre vers la recherche technique, et créa ainsi le jardin d’essai de RichardToll où, dès 1824, il envisagea une expérimentation à grande échelle des cultures. C’est ainsi qu’il tenta d’acclimater certaines 12. Schhfeb , op. cit., t. I, p . 345. 18. G . H a b d y , op. eit., p . 07. 14. Ibid ., p . 107-108.

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plantes européennes (pomme de terre, salade, choux, cerisiers, pommiers, poiriers, oliviers, figuiers, vignes). Mais celles-ci ne pouvant pas toujours convenir au climat du Sénégal, Roger s’emploiera surtout à acclimater les plantes tropicales exotiques, notamment le coton d’origine asiatique et égyptienne. Il orienta ses efforts vers l’adoption de certaines plantes tinctoriales et plantes alimentaires de Gambie et vers la culture de plantes oléifères (sésame, ricin) et il créa à Richard-Toll une vaste pépinière forestière. Il tenta aussi d’améliorer le coton local et étudia toutes les variétés de l’indigo qui, à partir de 1825, commençait à prendre de l’importance. Il s’intéressa aussi à l’amélioration des patates, du melon, des manguiers et du riz pour la satisfaction des besoins du pays et, dès cette époque, l’arachide, qui allait devenir plus tard le produit d’exportation par excellence du Sénégal, attira son attention, en même temps que le caoutchouc et le caïlcédrat, etc. A cette expérimentation de plantes, il faut ajouter les nom­ breuses études qu’il consacra aux opérations culturales, à l’amé­ lioration des terres, des outils et du labourage. Il envisagea même un début d’industries de transformation par l’installation d’un moulin à égrener le coton et, à partir de 1825, après avoir mul­ tiplié les essais de fabrication méthodique de l’indigo, il construi­ sit une grande indigoterie à Saint-Louis. L’élevage ne fut pas oublié, mais il se contenta d’organiser l’exportation du gros bétail pour concentrer ses efforts sur l’élevage du ver à soie et de la cochenille. En l’espace de cinq ans, Roger tenta tout au Waalo et expé­ rimenta toutes les plantes possibles par une recherche scienti­ fique appropriée au service de la mise en valeur effective. Pour cela, il créa des établissements du gouvernement pour servir de centres d’essai et d’orientation à Richard-Toll, à Dagana et à Faf. L’habitation royale de Koëlel et l’habitation de la Société agricole et commerciale, ou « Sénégalaise * devaient en même temps que la propagande agricole assurer une exploi­ tation à grande échelle. Mais à part Richard-Toll, ces différents établissements manquèrent leur but et Roger devait fonder ses espoirs sur le développement des concessions agricoles dont la distribution sur le territoire qui va du marigot du Four-à-Chaux jusqu’à Dagana fut réglementée par l’arrêté du 15 mai 1822. Dès septembre 1822, on comptait dans le Waalo quinze conces­ sions dont l’aménagement était fort avancé15. D’année en année 16. O .

H a r d y , o j >.

oit., p . 108.

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le nombre des concessions gérées par les habitants augmenta et, le 14 mai 1824, Roger notait que, malgré l’absence de conces­ sionnaires venant de France, il s’établissait à ce moment plu­ sieurs grandes plantations et que près de trois millions de coton­ niers existaient réellement et commençaient à produire. Tous les essais qui avaient été faits sur diverses plantes cultivées dans les autres colonies avaient prospéré et le Sénégal possédait l'un des plus beaux jardins de naturalisation1 18. 7 1 6 Ainsi, l’occupation agricole était dès 1824 un fait accompli au point que Roger, par un arrêté du Ie* avril 1824, imposa au protectorat économique du Waalo un cadre administratif de quatre cantons avec Dagana, Richard-Toll, Faf et Lampsar comme chef-lieu. En 1826, il annonçait l’existence de 42 plan­ tations de près de 1 200 hectares et le projet de concession de 10 000 autres hectares17. Pour encourager les cultures, l’amélio­ ration des procédés de transformation et des méthodes générales de culture, il institua le système des primes. Mais de l’aveu même de Roger, en 1826, la colonisation agricole traversait une crise dans le passage de la culture extensive à la culture intensive, malgré le système de vulgarisation agricole qu’il mit sur pied pour élever le niveau intellectuel des planteurs au sein de la Société agricole et commerciale du Waalo créée en 1824. Vers la fin de 1826, Roger, convaincu d’avoir donné à la France une riche colonie agricole dont il fallait seulement assurer le développement, demanda son remplacement pour raison de santé. Le départ de Roger devait donner l’occasion au ministère de faire le bilan de son œuvre. Ses successeurs, Gerbidon en 1827, Jubelin de 1828 à 1829, et Brou de 1829 à 1831 vont, tout en constatant l’échec de Roger, se charger de liquider la coloni­ sation agricole. Le chiffre de production ne correspondait pas aux promesses de Roger et, de 1822 à 1825, l’exportation du coton qui avait occupé toutes les énergies n’atteignait pas 50 000 kg et l’ensemble des exportations n’avait pas rapporté 188 000 francs pour une dépense de 1 250 000 francs18. A son arrivée, Gerbidon constata que l’expérience n’avait pas confirmé les espérances que le ministère avait placées dans la colonisation agricole et que le Sénégal ne paraissait pas destiné à devenir jamais une colonie à culture19. Jubelin, qui succéda à Gerbidon, arriva aux 16. 17. 18. 19.

2 B 9, C.G., au M ., Saint-Louis, 15 m ai 1824. 2 B 10, C.G., au M ., Saint-Louis, 28 septem bre 1826. G. H a b d y , op. rit., p . 286. 2 B 11, O.G., au m inistre, 25 août 1827.

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mêmes conclusions, et le gouverneur Brou reçut en quelque sorte l’ordre de liquider la colonisation agricole, à la suite des troubles causés par la guerre civile qui fit rage au Waalo de 1829 à 1831. «Le projet de budget, pour l’année 1831, constitua une liquida­ tion en règle de l’entreprise80. * Voyons donc les causes de l’échec de cette colonisation agricole dont la réalisation avait rencontré de nombreux obstacles.

I I.

L e s causas de l'échec du plan de colonisation

La réalisation du plan de colonisation agricole ne connut que des déboires, car des difficultés insoupçonnables avaient surgi devant ceux qui avaient rêvé faire du Sénégal une seconde Antille. Parmi ces multiples causes, on note la pression des peuples voisins à laquelle s’ajoutent la difficulté de cession des terres, de l’emploi de la main-d’œuvre et enfin la résistance de l’ancien commerce de traite du comptoir de Saint-Louis.

1. L a pression des peuples voisins Le Waalo, devenu centre de colonisation agricole, suscita la convoitise des peuples voisins qui virent d’un mauvais œil la présence française, à leur détriment, dans ce pays. En effet, le brak Amar Faatim Mborso tenta de profiter de cette occasion pour se débarrasser de la tutelle maure par le refus de payer les tributs imposés au Waalo depuis de longues années. Morenas nous dit à ce propos que Schmaltz avait persuadé le brak que « le traité par lequel il venait de céder son royaume au roi de France le libérait entièrement de cette coutume d’une valeur de 4 000 F81 ». Mais à défaut de payer cette coutume, Schmaltz provoqua immédiatement la réaction des Maures trarzas qui attaquèrent, le 21 septembre 1819 avec la complicité de Pelligrin, mulâtre de Saint-Louis, le village de N’Tiaggar où se2 1 0 20. G. H a r d y , op. oit., p . 245. 21. J. M orenas , Seconde Pétition contre la traite des N oirs qui se fa it au Sénégal, Paris, 1821.

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trouvaient le brak et ses principaux dignitaires, f En peu de temps, les gens de Brak ont été mis en déroute complette. Brak a eu une jambe fracturée près du genou, son ministre a été blessé au bras, l’un des principaux chefs du pays a été blessé à la jambe et six autres ainsi qu’une vingtaine d’habitants ont été tués. Le village a été brûlé par les Maures qui ont ensuite repassé le fleuve avec un grand nombre de captifs222 . » Le 20 novembre 3 1819, le lam Tooro, de son côté, éleva des prétentions sur Dagana qui fut choisi pour recevoir le siège des établissements agricoles28. Schmaltz, voulant profiter de la guerre civile chez les Trarzas, s’empressa de signer le 15 novembre 1819 avec Mohamed El Koury un traité par lequel ce dernier reconnaissait la souveraineté du Waalo sur la rive gauche et s’engageait à ne plus en exiger de tribut moyennant une aide dans la guerre qui l’opposait à l’usur­ pateur Amar Ould Moctar24*. Mais, cela n’empêcha pas la for­ mation, dès le 19 février 1820, d’une coalition de tous les peuples voisins, composée des Braknas, des Trarzas, des Toucouleurs et des Kadyooriens contre la présence française au Waalo26. Cette coalition était en réalité dirigée par l'imam Boubakar qui, sous le prétexte de lutter contre les infidèles, avait entraîné les Maures dans le but d’obtenir le départ des Français de Bakel et de Dagana, et de s’assurer ainsi le monopole du commerce dans le Fleuve. Schmaltz voyait aussi, dans cette soudaine levée en masse des peuples voisins, le résultat des intrigues anglaises menées par le major Gray qui, depuis deux mois, répandait à profusion des marchandises dans le pays des Wolofs2*. Ainsi, le 5 mars 1820, Nder, la capitale, était prise, malgré la défense organisée par le briok Yêrim Mbanyik, prince héritier du Waalo, en l’absence du brak Amar Faatim Mborso blessé à la cuisse, qui se trouvait à Saint-Louis27. Yoro Dyaw nous rap­ porte que cette guerre fut atroce et qu’un grand nombre de femmes de la linger Awo, Fati Yamar, préférèrent se brûler vives dans une grande case plutôt que de tomber aux mains des Maures et des Toucouleurs28. Toujours d’après Yoro Dyaw, le briok Yêrim 22. Sénégal IV , 16 C., Saint-Louis, 24 septem bre 1819. 23. 2 B 4, C.G., au M ., Saint-Louis, 20 novem bre 1819. 24. 13 G, 2., 16 novem bre 1819, Traité de paix entre les chefs du W aalo et Hamdoul K oury héritier légitime des Trarzas. 26. 2 B 4, C.G., au M ., Dagana, 24 février 1820. 20. 2 B 6, C.G., au M ., Saint-Louis, 27 mars 1820. Causes présum ées des événements survenus depuis 1819. 27. Ibid. 28. R. R ousseau , « Étude sur le Oualo * op. cit., p. 149.

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Mbanyik s’allia à l’héritier légitime des Trarzas, Mohamed el Koury et, avec le concours de Schmaltz, appela aux armes les débris des armées battues à N’Tiaggar et à Nder ; Yêrim Mbanyik secondé à droite par le dyawdin et à gauche par le bëkknëg dyurbel Biram Kura, traversa le village de Ronk. « Renforcé d’un petit contingent de Maures El Guebba, partisans de Mohamet Ould El Kewri, il pénétra dans le pays trarza et le ravagea jusqu’aux dunes centrales29. > Amar Ould Moctar, battu à Ouara Ouar, gagna précipitamment l’Adrar, laissant près de 150 morts sur le champ de bataille. L ’almamy et le roi des Trar­ zas ayant levé une nouvelle armée furent battus à Dialoowali30. En réalité, cette série de victoires était due à l’intervention de Schmaltz qui avait fait cannonner certains villages du Fuuta Tooro, et avait ainsi réussi à intimider les coalisés, d’ailleurs affaiblis par des dissensions internes pour le partage du butin31. Mais la colonisation agricole était néanmoins compromise et, le 19 août 1820, Schmaltz ne manqua pas de préciser : « La guerre que les Waalo-Waalo soutiennent avec nous pour la défense de leur dépendance leur fait beaucoup de peine en ce qu’elle les empêche de se livrer au défrichement de leurs lugan et à la culture de leurs terres32. * Mais Schmaltz, incapable de faire la paix avec les Trarzas, est rappelé en juillet 1820. Son successeur Le Coupe, après la mort de El Koury, héritier légitime, voulant la paix à tout prix, négocia avec l’usurpateur Amar Ould Moctar le traité du 7 juin 1821, par lequel il reconnaissait en quelque sorte la souveraineté des Trarzas sur le Waalo. La France achetait seule­ ment, moyennant une coutume annuelle, le droit de fonder des établissements agricoles au Waalo33. Ce traité, qui allait être suivi dès le 21 août 1821 d’une convention par laquelle la France verserait à la place du Waalo le tribut de 100 bœufs que ce der­ nier avait l’habitude de payer aux Trarzas, devait consacrer la reconnaissance, par la France, de la mainmise des Trarzas sur le pays34. Les différents traités signés avec les Toucouleurs, les Braknas, et les Trarzas faisaient ainsi de la France la garante de la paix dans le Fleuve. Mais le résultat de cette politique des traités fut, 20. 30. 31. 32. 33. 7 ju in 34.

Ibid ., p . 150. Ibid ., p. 150-151. 2 B 5, C.G., au M ., 27 mars 1820. 2 B 5., C.G., au M ., 19 août 1820. 13 G 2, Traité de paix avec Amar Ould Moctar concernant le W aalo, 1821. 13 G 16, Dossier 5, 25 août 1821.

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en réalité, de soumettre désormais le Waalo à la double sujétion des Maures trarzas et du comptoir de Saint-Louis, et de compro­ mettre largement le succès du plan de colonisation agricole. En effet, dès 1822, les Maures dissidents, ayant à leur tête le jeune Moctar, fils d’El Koury, trouvèrent asile au Waalo ; Amar Ould Moctar ne tarda pas à recommencer ses déprédations dans le pays86. Il se cantonna d’ailleurs du côté de Portendik, d’où il pouvait menacer le commerce de la gomme sur les escales du Fleuve, avec la complicité des Anglais qui firent une traite de 100 000 à 115 000 kg de gomme39. Le briok Yêrim Mbanyik qui avait succédé au brak Amar Faatim Mborso vers 1825 a voulu alors profiter de la guerre civile chez les Maures trarzas pour se débarrasser de leur tutelle. Le brak Yêrim Mbanyik qui s’était déjà fait remarquer par sa bravoure et son hostilité vis-à-vis des Maures ne cessait de répéter, d’après Monserat : « Rappelez-vous, Waalo, qu’il vaut mieux être toute la vie en guerre avec les Maures, que de leur accorder une seule journée de paix, n’oubliez jamais que si vous les laissez entrer sur votre territoire, vous deviendrez tous non seulement leurs tributaires mais encore leurs plus vils esclaves, vous voudrez alors vous rappeler de ce que je vous dis aujourd’hui mais il ne sera plus temps, vous serez sacrifiés et vous n’aurez plus de patrie87. » C’est pourquoi le brak Yêrim Mbanyik « avait pris sous sa pro­ tection le jeune Moctard et lui servait de mentor88 ». En effet « les Maures qui n’avaient jamais abandonné son père, et le brak de Waalo le proclamèrent roi des Trarzas, le Sénégal le reconnut également en raison des grands services que son père avait rendus aux Français ». Mais, face à cette alliance qui profitait surtout au brak au détriment du commerce de la gomme, et en raison de la puissance réelle de Amar Ould Moctar, le gouverneur écrira à Berton pour demander à Moctar de différer d’être roi. En effet pour lui «Mocktar roi sera le vassal de Brak et l’ennemi d’Amar... Roi en herbe des Trarzas, fantôme de roi, il nous nuit s’il sépare ses intérêts des nôtres : je ne suis plus rien pour lui et si le bien du Sénégal l’exige je deviens son ennemi. Brack qui voit les choses sous un autre aspect, le poussera aveuglément au trône ; c’est tout simple, il aime à traîner à sa suite un vassal couronné, son3 8 7 6 5

35. 36. 37. 38.

2 B 13, C.G., au M ., Saint-Louis, 10 août 1828. 2 B 13, O.G., au M ., Saint-Louis, 11 avril 1823. B . B a r r y , « M émoire inédit... », op. ciL, p. 18. Ibid ,, p . 16.

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esprit de haine et de vengeance veut la guerre avec Amar, la désunion entre les Trarzas ; il veut tout ce qui lie Moctar et les siens tout ce qui les empêche de pactiser avec Amar89». D’ailleurs, le 16 janvier 1827, les habitants de Saint-Louis s’inquiétèrent que les Waalo-Waalo alliés aux Maures de Moctar « ne se portent à des excès contre les caravanes qui apporteront des gommes sur les bords du fleuve*40 ». Malgré la menace du gouverneur, Moctar et les Waalo-Waalo firent évacuer violemment l’escale de Gale en février 182741. Quelques mois après, l’hostilité de Yêrim Mbanyik vis-à-vis de la colonisation agricole et la coupure des digues par les Waalo-Waalo, amenèrent Gerbidon à adopter une politique d’alliance avec Amar Ould Moctar. En effet, après la mort de Yêrim Mbanyik, vers le 17 décembre 182742, le jeune Moctar se trouva abandonné. D’après Monserat : « Le brak Fara Penda qui venait de remplacer Yrim Bagnic ne lui offrait plus de sécurité, et s’étant trouvé vexé par les nègres dans plusieurs circonstances, prit le parti de se livrer à son cousin43. » Ainsi, l’invasion des forces de Amar Ould Moctar en mai 1828 qui pénétrèrent au Waalo entre Gale et Bokol, ôta tout espoir de voir la réalisation du projet agricole44, et amena Gerbidon à signer le traité de paix du 15 avril 1829 avec son fils et successeur, Mohamed el Habib. Pour lever la menace qui pesait désormais sur le commerce de la gomme, Gerbidon reconnut à nouveau la souveraineté des Trar­ zas sur le Waalo45. Au Waalo, le bëkknëg dyurbel, Biram Kura, fidèle à la politique hostile de Yêrim Mbanyik à l’égard des Maures, refusa tout rapprochement avec les Trarzas46. Mais sa mort mit fin à la politique de redressement et le Waalo fut encore livré aux exactions des Maures, les clauses du traité ne prévoyant aucune protection du pays. On peut donc dire qu’à défaut de protéger efficacement le Waalo contre ses voisins, la colonisation agricole fut compromise en raison de l’état d’insécurité. Ainsi Yêrim Mbanyik échoua dans sa tentative de profiter de cette colonisation agricole pour écarter la domination maure. Mais la cession des terres avait aussi joué un grand rôle dans l’insuccès de l’entreprise agricole. 30. 40. 41. 42. 43. 44. 43. 46.

8 B 42, Lettre à M . Berton, 7 janvier 1827. 3 B 42, Lettre à Brunet, 16 janvier 1827. 8 B 42, Ibid., 1 » mare 1827. 3 B 42, Ibid., 29 décem bre 1827. B . B a r r y , « Mémoire inédit... », op. cit. 2 B 12, C.G., au M ., Saint-Louis, 12 mai 1828. 1362, Traité avec Mohamed E l Habid, 15 avril 1820. 2 B 18, O.G., au M ., Saint-Louis, 25 avril 1829.

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2. L e problème de la terre Le traité de 1819 stipulait la cession en toute propriété et pour toujours des îles et de toutes autres portions de terres du Waalo qui paraîtront convenables pour le présent et pour l’avenir aux cultures. Cette clause qui, aux yeux des autorités françaises, constituait un achat en règle des terrains du Waalo, rencontra dans son application de sérieuses difficultés, en raison de l’ambi­ guïté du traité lui-même. Il était difficile en effet de concilier l’appartenance de la terre à la communauté et la vente à perpé­ tuité dans un pays où le droit de propriété était encore inaliénable. En effet, l’interprétation du traité par le baron Roger qui affirma en 1822 que le brak avait cédé à la France non pas précisément un territoire, mais le droit de former des établissements partout où elle le jugerait convenable, nous laisse prévoir d’éventuels conflits pour l’acquisition des terres47. D’ailleurs, en 1857, Faidherbe devait dire que si le prétendu achat du Waalo en 1819 avait pu être pris au sérieux en France, il ne l’avait jamais été pour personne au Sénégal48. En 1862, Jaureguiberry faisait remarquer aussi que : « La terre, au Kayor comme dans le Walo, appartient au souverain à titre de représentant de la nation, il peut en concé­ der la jouissance, mais non la propriété telle que nous la compre­ nons en Europe, c'est-à-dire avec la faculté d’en disposer comme on l’entend, en d’autres termes de la vendre49. » La terre, propriété indivise d’une famille, appartenait effectivement à l’ensemble des descendants de celui qui avait le premier mis le champ en valeur80. La double interprétation du traité constituera une source constante de conflits entre les Waalo-Waalo pour qui le payement des coutumes est une simple location des terres et les Français qui vont de plus en plus prétendre avoir acheté les terrains du Waalo. En définitive, Schmaltz a dû, pour faire accepter son projet de colonisation agricole par le ministre, envoyer un traité avantageux et nous ignorons les conditions dans lesquelles il fut signé. Car, ainsi que le dit Faidherbe, il ne faut pas exclure que la concession des terres en Afrique était

47. J. Monteilhet , op. cil., p. 66. 48. 2 B 32, C.G., au M ., Saint-Louis, 6 avril 1867. 49. 2 B 33, C.G., au M ., Saint-Louis, 8 mars 1862. 60. Jacqueline Boisons, « Les Hommes du W alo », Mission d’aménagement du fleuve Sénégal, Bull., n° 122, p. 11.

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ordinairement faite à la suite de l’enivrement des chefs*1. Dans tous les cas, le conflit était inévitable dans un pays anciennement occupé où toutes les bonnes terres au bord de l’eau étaient déjà le patrimoine inaliénable d’une famille. En effet, le comptoir de Saint-Louis comptait sur l’appât des coutumes pour obtenir des concessions et surtout sur la force, car, comme dit Fleuriau : « Dès que nos forts seront établis, la propriété nous est assurée5 525 1 . * Mais 4 3 dans un mémoire écrit en 1823, Pichon fit part de ses doutes dans ces termes : « Dans l’état actuel des choses nous semons et nous édifions sur le terrain d’autrui qui nous en cède pour le moment la jouissance moyennant une forte rente annuelle. C’est le roi et les princes qui reçoivent le prix des champs qui ne leur appartiennent pas. Les naturels se sont déjà plaints ; des planteurs ont été insultés au milieu de leurs cotonniers... Que diront d’ailleurs, dans quatre ans, si l’on continue, les Nègres qui se plaignent déjà de l’accroissement des plantations et de la perte de leur lougan ? 58 » Tout le problème de la colonisation agricole résidait dans la possibilité d’obtenir facilement des concessions. Ainsi, en 1821, Le Coupe, face à la réticence des Waalo-Waalo, avait été obligé de signer un traité pour indemni­ ser les personnes qui avaient des portions de terrains défrichés dans les concessions accordées aux Européens64. Mais cela n’avait pas empêché le gouverneur de rencontrer les mêmes difficultés à propos des terrains qu’il avait demandés dans les environs de Mbilor, malgré ses menaces de rompre les clauses du traité565 . En mars 1824, le refus de céder les concessions porta sur 7 des terrains en friche à Khouma et à Ndombo5*. Pis, en août 1824, le serigne Ndombo fit des difficultés à Carpentier pour des terres pour lesquelles Brunet et Pellegrin avaient « payé dernière­ ment une valeur trop considérable67 ». Devant la panique des planteurs, effrayés par tant d’hostilité, Roger devait pour les apaiser leur dire de prendre patience. « C’est une crise, il fallait bien vous attendre à en avoir et nous devions croire même que nous en aurions de bien plus sérieuses que l’a été celle-ci jusqu’à 51. 2 B 32, C.G ., au M ., Saint-Louis, 9 avril 1857, au sujet du territoire du D iaw dine. 62. 8 B 4, Saint-Louis, 4 septem bre 1819, Réponses de Schmalts à M elay. 53. Sénégal I I , 2, A perçus statistiques sur le Sénégal colonie française sur la cflte occidentale d'Afrique, par P ichon , 1823. 54. 13 G 1., Traité de février 1821. 55. 8 B 23, Saint-Louis, 17 ju in 1822. 56. 3 B 23, Lettre à M . Sibert, 24 mars 1824. 57. 3 B 41, 6 août 1824.

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présent*. » Mais cet apaisement fut démenti, car quelques années après, en août 1827, Perrottet informa le gouverneur que les Waalo-Waalo avait coupé la digue qui fermait le marigot de la Tawé pour faire parvenir de l’eau à leur lugan, au risque d’inonder les meilleurs terrains de la « Sénégalaise *5 59*6 8 . Face à la 4 3 2 1 recrudescence des hostilités, Brunet devait constater amèrement dans une dépêche du 26 août 1827 l’échec de cette politique de concessions de terrains. « Les Walos veulent décidément nous nuire, nous insulter et c’est le moment où nous sommes désarmés par la saison qu’ils ont choisi pour nous prodiguer des outrages dans un but avoué depuis longtemps, celui de nous forcer à quitter leur pays. L’expérience nous apprend que pour exécuter ce projet de colonisation agricole, la première chose à faire, était de refouler la population à l’intérieur80. » Ainsi, malgré la menace de suspen­ sion des coutumes, le même Brunet, inspecteur des cultures, tirera les mêmes conclusions à la suite de la destruction de la digue à Doukik par les gens du dyawdin qui avait « reçu de M. Roger des présents qu’il n’accordait pas aux autres chefs81 ». « Ils ont voulu manifester dans cette occasion l’intention qu’ils ont déjà plus d’une fois laissé entrevoir de ne pas souffrir l’extension de nos cultures, et enfin, qu’ils sont tout prêts à employer la force contre nous si nous voulons le moindrement continuer à exiger l’exécu­ tion du traité conclu avec eux le 8 mai 18198*. » Mais Gerbidon, pour mettre fin à la guerre sans merci que les Waalo-Waalo avaient déclarée aux digues, refusa de payer au brak Yêrim Mbanyik et aux principaux chefs leurs coutumes, et il envoya en rivière un bateau à vapeur pour réprimer toute révolte88. Devant le danger, les chefs du Waalo furent obligés de signer, le 5 décembre 1827, une nouvelle convention pour préve­ nir toute contestation entre cultivateurs européens et WaaloWaalo et pour réaffirmer les clauses du traité du 8 mai 181984. Cela n’empêcha pas l’abandon du projet de colonisation agricole en raison de l’exiguïté du sol fertile qui posait le problème de l’irrigation à grande échelle. Le climat, avec son vent d’est brûlant, était aussi un handicap au développement des cultures. 58. 8 B 41, Saint-Louis, 14 août 1824, Lettre à M . Richard. 60. 8 B 42, 1*' août 1827, Lettre de M . Brunet. 00. 8 B 42, 26 août 1827, Lettre de M . Brunet. 61. Sénégal IV , 16. O., Doukik, 16 septembre 1827. 62. Sénégal IV , 16. C, Doukik, 16 septem bre 1827. 63. 2 B 12, C.G., au M ., Saint-Louis, 14 déoembre 1827. Envoi de ta conven­ tion qui a terminé le différend avec le W âlo. 64. 13 G. 2, Convention avec les chefs du W aalo, 5 décem bre 1827.

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la colonisation agricole

Ainsi, à défaut d'avoir conquis le pays, ou d’avoir refoulé les populations comme le feront plus tard les Anglais au Kenya, le problème de la concession des terres constitua un obstacle sérieux à la réalisation du projet agricole. Mais, à l’insécurité créée par la pression des peuples voisins et aux difficultés nées de la cession des terres, s’en ajoutait une autre, aussi grave, celle de l’emploi de la main-d’œuvre. 3. L e problème de la main-d’œuvre Le traité de 1819 avait stipulé aussi que le brak et les principaux chefs du Waalo s’engageaient à fournir la main-d’œuvre sous leur autorité. Le salaire des ouvriers devait ainsi être fixé librement par les propriétaires et les engagés. Les chefs de village qui four­ niraient des travailleurs devaient recevoir en contrepartie une coutume de quatre barres de fer par individu et par an, mais avec l’obligation de remplacer dans les quinze jours les déserteurs, les malades, les morts sous peine de perdre l’allocation®5. Pour tous les défenseurs de la colonisation agricole, le recru­ tement de la main-d’œuvre ne devait pas poser de difficultés, en raison de l’existence d’une large population servile à qui on offrait la possibilité de se libérer, par le travail salarié. Mais, dès sep­ tembre 1819, Valentin devait montrer la difficulté de faire « travailler des gens libres, indépendants, comme des esclaves », lorsqu’on connaît surtout la faiblesse du pouvoir de contrainte du brak sur ses sujets*66. Le baron Roger arrivera à la même conclusion ; écartant le préjugé établi sur la paresse des WaaloWaalo, il dira en 1820 que « c’est précisément de cette habitude que les Nègres ont de travailler pour eux-mêmes que naît la diffi­ culté de les employer à nos cultures. Ces hommes ont une grande indépendance dans les mœurs ; ils disent fort bien nous sommes libres comme vous, leurs chefs n’ont que très peu d’autorité67 ». C’est dire que, dès le début, l’emploi de la main-d’œuvre constitua un handicap très sérieux à la réalisation du plan de colonisation agricole. Alors, on songea à faire venir au Sénégal une maind’œuvre étrangère des îles Canaris ou les bannis de Martinique 05. 18 G 2, Traité du 8 mai à N gio, article* 5, 6 et 7. 66. Sénégal II, 2, M émoire sur l’état de la colonie du Sénégal jusqu'au 10 sep­ tembre 1819 par Valentin habitant de Saint-Louis. 67. Sénégal II, 2, Copie d’une Lettre écrite de la rivière du Sénégal le 12 jan­ vier 1820 par Roger.

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et de France. Mais, face à l’échec de cette tentative, on se con­ tenta du système des engagés à temps. Ce régime intermédiaire entre l’esclavage et l’affranchissement consistait à libérer des esclaves, confisqués pour traite clandestine, qui seraient employés pendant quatorze ans dans les concessions agricoles du Waalo. Ainsi, dès novembre 1823, on passa systématiquement au rachat d’esclaves, et il fut recruté sur le seul marché de Bakel 100 engagés à temps avec la prévision de s’en procurer cinq fois plus68. Cette forme de recrutement, très proche de la traite négrière, devait amener des abus, car les négociants de Saint-Louis, sous prétexte de recouvrer leurs anciennes dettes, demandèrent à faire venir en contrepartie des engagés à temps des différents points de com­ merce sur le fleuve et sur la côte6*. Il y aurait eu un total de 3 077 engagés à temps entre 1818 et 184470. Malgré le refus du ministère, cette pratique favorisa le développement d ’une cer­ taine forme de traite clandestine. D’ailleurs la suppression officielle de la traite négrière n’ avait pas mis fin au commerce des esclaves qui s’est poursuivi tout au long de la première moitié du xix« siècle, en raison de l’inefficacité des lois et de l’absence de moyens pour l’imposer. Morenas publia en 1820 et 1821 deux pétitions pour dénoncer la traite des Noirs qui continuait, comme par le passé, à se faire au Sénégal. « Le 5 octobre 1817, un négrier de Saint-Louis fit attaquer le village de Diman dans le pays de Oualo, par un prince maure de la tribu des Trarzas auquel il avait fourni un bateau, des armes, des munitions et ses propres laptos. Ce village fut incendié et dans une nuit quarante sept noirs devinrent captifs, et soixante cinq péri­ rent en défendant leurs chaumières et leurs libertés71. » Le damd, pour satisfaire aux demandes des négriers, avait vendu environ trois mille de ses sujets78. En 1821, dans une lettre au ministre, le gouverneur lui-même fait part de son incapacité à prévenir et à réprimer le tiafic des négriers en direction des colonies étran­ gères73. « Les juges ne sont pas exempts de passion et d’intérêts, composés en grande partie par des négociants de Saint-Louis,

68. a B 7, G.G., « a M ., Saint-Louis, 11 novem bre 1823. 69. 2 B 10, C .G ., « a M ., Saint-Louis, 21 janvier 1826. 70. Z uccarktjj, F ., « Le Régim e des engagés 4 tem ps au Sénégal d e 1817 à 1848 », Cahiere d'étude africaine, 1962, p . 434. 71. J . Morknab, Pétition contre la traite dee Noire fu i m fa it ea Sénépat, Patis, 1820, p . 4. 72. Ibid., p . 5. 73. 2 B 6 , Saint-Louis, 16 ju illet 1821, sur la traite dm N one.

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la colonisation agricole

presque tous intéressés à éluder les intentions des lois74. * Dans une lettre du 15 juillet 1828, le gouverneur signala que les Iles du cap V ert étaient devenues le centre des opérations de traite des Noirs par cabotage75. Par ailleurs, à la suite de la dénonciation dans un journal de Paris de l’activité illicite du sieur Piecentin qui apportait annuellement 600 Noirs sur le marché de Saint-Louis, le gouverneur, pour se justifier, fit remarquer que « l’esclavage règne partout en Afrique, dans les pays qui avoisinent SaintLouis, il est dans les mœurs... dans les habitudes, dans les besoins de la population. Ce contact favorise l’introduction de quelques captifs, quelle que soit la surveillance de l’autorité76 ». Les témoi­ gnages sur la poursuite de la traite clandestine ne manquent pas et la colonisation agricole ne mit pas fin au commerce des esclaves. Et, paradoxalement, nous assistons à une recrudescence du commerce des esclaves vers l’ancien circuit transsaharien. En 1818, Mollien faisant remarquer que l’abolition de la traite n’ était pas prête de produire d’heureux résultats, souligne qu’elle sera « illusoire jusqu’à ce que l’on puisse forcer les Maures d’y souscrire. Je m’explique : les nègres vendent à ceux-ci les captifs qu’il est défendu au Blanc d’acheter et tel roi qui avait un revenu suffisant pour l’entretien de sa cour avec deux cents prisonniers vendus six cent francs pièce aux Européens, fait à présent de plus fréquentes incursions chez ses voisins et chez ses sujets mêmes pour doubler le nombre de ses esclaves et avoir toujours le même revenu puisque les Maures ne paient un captif que la moitié du prix que donnait un Européen77 ». Ainsi, le pillage des Maures au Waalo à la suite des guerres dont ce pays fut le théâtre pendant la colonisation agricole prolongea les effets de la traite négrière de la période précédente. Le baron Roger avait d’ailleurs constaté en 1823 que le pillage des tyeddo était « une persistance de l’atroce politique des négriers qui consistait à faire opérer des pillages d’un pays sur un autre78 ». De ce fait, par un sort vengeur de l’histoire, au moment où on songea à utiliser la main-d’œuvre sur place, après trois siècles de traite négrière, il n’y avait plus de bras dans ce vaste réservoir qu’on avait cru inépuisable. La population du 74. 2 B 0, Saint-Louis, 16 novem bre 1821. 76. 2 B 18, C .G ., au M ., Saint-Louis, 1 « avril 1820. 76. 2 B 18, O.G., au M ., Saint-Louis, 1 » avril 1829. 77. Gaspard Théodore M ollien , L 'A frique occidentale en 1818 vue par un explorateur français, Présentation de H ubert Descham ps, Paris, 1907, p . 76-70. 78. J . M ontbilhet , « Docum ents relatifs à l’histoire du Sénégal >, « Une exploration du gouverneur R oger en Sénégam bie fin m ars 1823 », But. Co et H iet. 8 c., 1016, p . 86.

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Waalo avait particulièrement été décimée par les guerres, la traite, la famine, et l’absence de bras constitua un handicap sérieux à la réalisation du projet agricole. En mars 1862, Jaureguiberry devait préciser dans ce sens : « Les excursions que je viens de faire dans le Wâlo, le Kayor, le Diander, m’ont donné la conviction qu’un des obstacles au développement des industries agricoles qui peuvent seules faire la prospérité de la colonie, réside dans le manque de bras. On ne voit en effet partout que des terres incultes et de vastes solitudes, les rares habitants groupés dans certains centres se contentent de demander au sol les produits indispensables à la satisfaction de leurs besoins annuels. Une situation aussi triste s’explique naturellement par les guerres continuelles qui, depuis des siècles ensanglantent le continent africain et dont le commerce des esclaves ou les mœurs barbares ont été le mobile. * Il préconisa, comme remède, de faciliter l’immigration de 20 000 familles chinoises pour assurer le développement agricole du Sénégal79. Dès lors, on comprend la répugnance des Waalo-Waalo à se consacrer aux cultures d’expor­ tation au détriment des cultures vivrières. En 1827, Gerbidon qui n’avait pas compris ce phénomène justifia cette résistance par la paresse naturelle des indigènes. « Notre présence n’a pas fait cultiver aux indigènes un arpent de plus. Ils sont restés étrangers à nos cultures au point de n’y avoir fourni qu’à peine depuis cinq ans, trois ou quatre travailleurs, lesquels poursuivis, mal­ traités par les leurs, ont bientôt été obligés de quitter les tra­ vaux80. * Dans ces conditions, le travail ne pouvait s’organiser spontanément, tout au moins dans ce qu’il a de plus pénible et de moins rémunérateur ; la crainte de manquer de bras a donc favorisé l’institution des engagements à temps, et plus tard l’instauration du travail forcé81. Ainsi tout comme dans le problème de la terre, on ne pouvait imposer sans conquête, à des hommes libres, le travail forcé ; l’absence de main-d’œuvre contribua à précipiter l’échec de la colonisation agricole, accentué en plus par la résistance de l’ ancien commerce de traite du comptoir de Saint-Louis.

79. 2 B S3, O.G., au M ., Saint-Louis, mars 1862. On sait à ce propos que la culture de l’arachide au Sénégal sera effectivem ent faite par des navetanes, m ain-d’œuvre venant du M ali et de la Guinée. 80. 2 B 11., G.G., au M ., Saint-Louis, 26 août 1827. 81. F . Z uccarklli, op. oü., p. 469.

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la colonisation agricole

4. R ésistance du commerce traditionnel Le succès de la colonisation agricole devait perturber les habi­ tudes du commerce de Saint-Louis, et rencontra de ce fait une vive résistance de la part des petits négociants et des mulâtres. En effet, malgré l’euphorie provoquée par les belles promesses de Schmaltz et de Roger, les occupations commerciales gardèrent leur importance dans l’économie de la colonie du Sénégal. Valentin, négociant de Saint-Louis, devait, dès septembre 1819, s’opposer au système des concessions pour proposer que le com­ merce serve de support à la colonisation agricole. « Il était plus simple, ce me semble, plus économique pour le gouvernement, plus avantageux pour le commerce de la colonie de faire le sacri­ fice d’une somme de 400 mille francs en espèces pour encourager pendant trois ans les habitants de Saint-Louis et ks Nègres de la grande terre à cultiver le coton et l’indigo qui sont indigènes dans ce pays... Laissez donc des Nègres indépendants, maîtres chez eux qu’ils ne voient pas leur liberté menacée, qu’ils ne soient point effrayés par ces grands préparatifs. Laisser le commerce agir, accordez lui la protection qu’il mérite et nul doute alors qu’on ne réussisse au moins en partie dans les projets qu’on a formés82. » Mais l’ hostilité à la colonisation agricole se manifesta surtout au niveau des négociants et des mulâtres. C’est ainsi que Pellegrin, qui se disait à Saint-Louis roi des Mulâtres, avait participé activement à l’invasion du Waalo par les Maures parce qu’il avait prévu que les vues nouvelles allaient attirer au Sénégal des hommes supérieurs et le dépouiller d’une partie de sa considé­ ration83. Mais si, dans son rapport, Mackau essaya de disculper Pellegrin, Morenas et Roger ne manquèrent pas de relever son opposition effective à la colonisation agricole. Pour Roger, « les mulâtres, très influents sur les chefs des peuples voisins, ont soufflé la guerre parce qu’ils avaient lieu d’être mécontents et inquiets de notre projet de colonisation848 5». En effet, l’opposition même des Trarzas et des Braknas avait pour raison principale l’attachement à leurs anciens privilèges, notamment le monopole de la gomme86. 82. Sénégal II , 2 ., M ém oire sur l’état de la colonie du Sénégal jusqu’au 10 sep­ tembre 1819 par Valentin, habitant de Saint-Louis. 83. Sénégal IV ., 16 C, Paris, 19 ju in 1820, rapport M ackau. 84. Sénégal II, 2, N otes demandées par le Sénégal par Roger en 1821. 85. Sénégal I I , 2, Notes demandées par le Sénégal par Roger en 1821.

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Mais, malgré cette opposition, de nombreux négociants se précipitèrent pour prendre à grands frais des concessions agricoles, attirés par le système des primes qui fut institué dès le début pour encourager le développement des cultures. Cette pratique donna d’ailleurs lieu l bien des abus et à des spéculations, rien que pour toucher la prime sur le nombre de plants ou les indemnités sur les travailleurs. Ainsi, les négociants de Saint-Louis, pour qui la culture au Sénégal exigeait de la persévérance et des dépenses préalables, préférèrent s’accrocher au vieux commerce tradition­ nel de la gomme, du morfil, aux différentes escales du fleuve. Mal­ gré les nombreux aléas que ce commerce comportait, avec son ré­ gime ruineux de libre concurrence, et surtout avec la rivalité des Anglais installés à Portendik, les négociants se refusèrent à favoriser cette révolution économique, voulue par Schmaltz et Roger et qui consistait à étendre le commerce à partir du dévelop­ pement agricole. C’est ainsi que, face à cette résistance du com­ merce, Roger associa les deux branches d’activité en fondant, en 1824, la Société commerciale et agricole de Galam et du Waalo, avec obligation, pour celle-ci, de créer des établissements agri­ coles. Mais devant l’échec de la « Sénégalaise », Roger devait, pour assurer le développement des cultures en 1826, lancer en vain un appel pressant aux capitalistes de France86. L’échec de la colonisation agricole devait assurer le triomphe du commerce et, vers 1830, une véritable fièvre de la gomme s’empara de la population de Saint-Louis. La gomme est devenue h. le palladium de l’industrie et du commerce sénégalais » ; elle veut « un culte exclusif » et toute autre conception de l’enrichis­ sement du Sénégal passe pour une « hérésie87 ». La colonisation agricole avait donc rencontré, à tous les niveaux, des difficultés insurmontables qui furent la cause de son échec. Mais cette tentative qui, de 1819 à 1831, avait eu pour but de faire du Waalo un protectorat économique, n’eut pas moins de conséquences énormes dans l’évolution économique, politique et sociale du pays.

86. 2 B 11, C.G., au M ., Saint-Louis, 28 septem bre 1826. 87. Q. H a r d y , op. ci*., p. 256.

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La colonisation agricole et la crise économique, politique et sociale au Waalo

La vie interne du Waalo a été dominée pendant cette période de colonisation agricole par la pression des peuples voisins, par les dissensions internes qui s’envenimèrent à propos du partage des coutumes. Le projet de colonisation agricole, qui avait inauguré ainsi de nouveaux rapports entre le Waalo et Saint-Louis, devait modifier profondément la vie politique, économique et sociale et justifier par son échec la conquête coloniale.

I.

L 'im p a ct des coutum es sur la vie politique

Le payement des coutumes avait pour but avoué de s’assurer la collaboration des chefs du Waalo dans la réalisation du plan de colonisation agricole. Saint-Louis inaugura, à une échelle plus grande que par le passé, une politique systématique de division et de pression par le moyen des coutumes. En effet, la suspension des coutumes constituera, pour Saint-Louis, un instrument efficace pour faire respecter les clauses du traité tandis que leur accroissement suscitera désormais chez les chefs 259

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une convoitise plus âpre des dignités et fonctions auxquelles elles sont attachées. Les coutumes devaient tout d’abord rehaus­ ser l’autorité des chefs du Waalo. Ainsi, le 1er septembre 1820, après le retour triomphal du brak Amar Fatim MBorso dans son pays, Schmaltz confia à Vire, commandant de Dagana, qu’il était « essentiel de l’environner de considération et de rendre son autorité aussi prépondérante et aussi respectable que possible1 >. Le rôle des chefs du Waalo comme intermédiaires est en effet important et le gouverneur l’affirmera avec force dans sa lettre du 16 novembre 1823 à Monery : « Nous ne pouvons agir sur les Nègres du Walo que par l’intermédiaire de leurs chefs naturels. C’est là notre seul moyen d’influence, de police et de gouvernement, mais si nous nous aliénons ces chefs, si ce qui n’est pas moins dangereux, nous les humilions, nous les discréditons devant leurs gens, alors nous détruisons toute espèce de hiérarchie et de discipline et nous livrons le pays à l’anarchie et nous privons nous-mêmes du premier élément politique de notre force*. » Cette politique de cadeaux donna ses fruits car, le 29 décembre 1822, le mangas fut destitué par le brak pour avoir tenté de troubler les cultures. Le brak Amar Faatim Mborso, voulant profiter de cette occasion pour confis­ quer les coutumes du mangas, trouva l’appui du gouverneur : « C’est une prétention qu’il est dans notre intérêt de faire pré­ valoir*. » C’est par ce biais que Saint-Louis parviendra à s’atta­ cher directement le concours de certains dignitaires influents. A la suite d’un conflit entre Néron et un Waalo-Waalo de Ndyange, Roger écrira, le 20 juillet 1824, à Ziegler, pour lui demander de faire « intervenir Diawdine et aussi le nouveau diogomaay, auquel vous direz que de sa conduite dans cette affaire dépendront la considération et les présents qu’il attend de moi1 4 ». Dans le cadre de cette politique, le dgawdin Madyaw 3 2 Xor bénéficia particulièrement des cadeaux de Saint-Louis, ce qui expliquera sa révolte contre le brak Fara Penda Adam Sal en 1830. En effet, après avoir promis au dyawdin une ration alimentaire, Roger précisera : « Je vous prie de lui faire bien comprendre que ce n’est pas là une coutume que j ’établis mais seulement un secours que je lui donne et qui n’aura de durée

1. 2. 3. 4.

3 B 0, Saint-Louis, 21 septem bre 1S20 à M. Vire, com m andant de Dagana. 3 B 23, Saint-Louis, 16 novem bre 1823, Rapport avec les chefs locaux. 3 B 40, Saint-Louis, 20 décem bre 1822. 8 B 41, Saint-Louis, 20 ju illet 1824.

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la crise économique, politique et sociale

qu’autant qu’il le méritera5. » Après la mort du brak Amar Faatim Mborso, vers janvier 1826, son successeur, Yêrim Mbanyik, qui s’était opposé à la domination maure, tentera sans succès de rehausser les coutumes. Dès le 6 février 1826, son avènement avait suscité quelque inquiétude chez Roger qui profitera de la contestation autour des terres de Carpentier pour sonder les intentions du brak. « C’est un moyen de le faire expliquer sur ses intentions relativement aux traités. S’il réclame un présent pour son avènement, vous lui répondrez que mon intention est de lui en adresser un dès qu’il aura montré qu’il veut rester mon ami en jurant le maintien du traité conclu avec son prédécesseur6. » Cette politique réussira plus ou moins jusqu’au moment où les Waalo-Waalo feront la guerre aux digues en 1827 et obligeront Gerbidon à user de la force pour faire signer à Yêrim Mbanyik la convention du 5 décembre 1827, réaffirmant le respect des clauses du traité de 1819. Mais c’était la fin de la colonisation agricole, en même temps que la reconnaissance de l’échec de la politique des coutumes comme moyen de réalisation du projet. Néanmoins, le payement des coutumes à l’aristocratie de plus en plus divisée devait mettre à jour la crise politique, écono­ mique et sociale, la colonisation agricole n’ayant pas réussi à rétablir la paix au Waalo qui connut comme par le passé la pression des peuples voisins et la guerre sur son territoire.

II.

É volu tion des institutions politiques et sociales

La colonisation agricole n’a pas apporté au Waalo de change­ ment qualitatif dans la production et elle accentua paradoxale­ ment par son échec les conflits politiques et sociaux entre l’aristocratie, toujours dépendante de Saint-Louis, et le reste du peuple. Voyons quelques aspects de l’évolution politique et sociale du Waalo à cette période. Le baron Roger, qui vécut assez longtemps au Waalo et qui a participé effectivement à la réalisation du plan de coloni­ sation, est bien placé, en raison de sa connaissance du pays et de la langue, pour décrire cette évolution. Il a en effet beau5. 3 B 41, Saint-Louis, 14 août 1824. 0. 3 B 41, Saint-Louia, 6 février 1820.

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coup écrit sur la langue wolof, et publié de nombreux contes philosophiques. Sa Notice sur le gouvernement, les m œ urs et les superstitions des nègres du pays du Wâlo, écrite en 1827, constitue un témoignage important sur la crise politique et sociale. Tout d’abord, il décrit avec une émotion à peine contenue les maux dont souffraient les Waalo-Waalo sous le poids de « l ’odieux esclavage, la féodalité avec toutes ses conséquences ridicules et absurdes, la dîme partagée entre des chefs paresseux et des prêtres imposteurs, enfin par surcroît de maux, le voisi­ nage des Maures du désert7 ». En effet, au Waalo, la prépondéiance des garmi ou nobles est toujours réelle. « La suite du brak se compose ordinairement d’une vingtaine de nègres qui se prétendent nobles et qui sont guerriers de profession. Ces gens vivent aux dépens du public et considèrent toute espèce de travail comme avilissant8. * La constitution de cette aristocratie militaire est le résultat le plus caractéristique des conséquences du commerce atlantique. Le déplacement du brak et de sa suite, à travers le pays, donne toujours lieu à des pillages : « On enlève de toutes parts les poules, les moutons, les chèvres, le lait et les provisions des pauvres habitants9. » Si les institutions politiques n’ont pas, dans l’ensemble, changé par rapport aux siècles précédents, elles sont de plus en plus vidées de leur contenu. Comparant l’organisation politique du Waalo au régime féodal en France au Moyen Age, le baron Roger dit que « les grandes dignités ne sont pas précisément héréditaires d’après des règles fixes mais elles sortent rarement de la famille qui les possède. Ces chefs cèdent une partie de leur territoire à des vasseaux qui leur payent des redevances annuelles ; ceux-ci tirent une contribution des chefs de villages qui souvent en perçoivent à leur tour sur les habitants. Une chaîne féodale et fiscale descend ainsi, d’anneau en anneau depuis le brak jusqu’au dernier captif10 ». Quant à l’administration du royaume, Roger distingue deux espèces de villages : « Les uns, et remarquons que ce sont les plus petits, sont soumis à des seigneurs dont l’ordre de succession est le

7. Baron R o g e r , Recherches philosophiques sur la langue oulofe, Paris, Dondé Dupré, 1829, p. 7. 8. Ibid., « N otice sur le gouvernem ent, les mœurs et les superstitions des nègres du pays du W âlo », Bull, de la Soc. de Oéog., p . 861. 0. Baron R oger, < N otice sur le gouvernem ent... », op. cil., p . 351. 10. Ibid., p. 352.

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la crise économique, politique et sociale

même que pour la couronne. Les autres, en moins grand nombre, mais plus peuplés, forment de véritables communes qui ont leurs officiers civils chargés de la mesure des terres, de la per­ ception de l’impôt, de la police et du jugement des procès. Dans quelques-unes de ces bourgades on trouve, à la tête d e la magistrature municipale, un marabout, qui prend le titre d e serign ou prêtre, auquel il ajoute le nom de son village. Là ordinairement, les habitants sont obligés de payer le dixième d e leurs récoltes, et cette dîme qu’on voit partout à côté de la féodalité, se partager entre le prêtre et un chef à la nomination du Brak11. » Le baron Roger, disciple du siècle des Lumières, veut retrouver au Waalo une évolution analogue à celle de l’ Europe et c’est ce qui l’empêche de voir la particularité du Waalo où les hommes ne sont pas liés à la teire. Il n’y a pas de paysans rivés à la glèbe et la colonisation agricole, dont les essais furent limités, n’a pas modifié profondément la répartition des terres, les Waalo-Waalo s’étant opposés très tôt à leur acca­ parement. Les chefs politiques en ont tiré quelque profit par le biais des coutumes dont le payement, en revalorisant la terre, aiguisa seulement la compétition pour le pouvoir. Mais Roger a bien saisi, par contre, le phénomène de l’échec du pouvoir centralisateur du brak en raison de l’insécurité permanente qui favorisait la naissance de communes plus ou moins indépen­ dantes, assurant leur propre protection. Mieux, certaines de ces communes ont de plus en plus des marabouts, à leur tête, qui groupent de nombreux adeptes et de qui l’adhésion à l’ Islam est souvent synonyme de refus de la société traditionnelle en crise. En effet, le progrès de l’ Islam constitue le fait fondamental de cette première moitié du xixe siècle. Nous avons vu que l’échec au Waalo des multiples guerres saintes dirigées par les Maures ou les Toucouleurs avait néan­ moins été suivi par de multiples conversions, au niveau du peuple, au point que nous assistons au début du x ix e siècle à un clivage net entre musulmans et non-musulmans. En 1818, la remarque faite par Mollien sur les progrès de l’ Islam au Kadyoor est valable pour le Waalo. Il disait notamment : « Le mahométisme fait chaque jour des progrès, et deviendra la seule religion du Kayor. » Selon lui, l’inviolabilité des marabouts, respectés aussi bien par les princes païens que par les adeptes de l’ Islam, la circoncision et les écoles publiques étaient les trois causes

11. Ibid.

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fondamentales du progrès de cette religion chez les Wolofs. H a assisté, en effet, à un renouveau de l’ Islam qui se tradui­ sait au moins par une observation scrupuleuse des pratiques exté­ rieures de la religion par la plus grande majorité121 . Le progrès 3 de l’ Islam était tel qu’en 1827 le baron Roger notait l’existence de deux classes distinctes dans la société du Waalo : I e) celle « des marabouts ou lettrés entourés de leurs femmes et enfants, possesseurs indolents et paisibles d’un cheval et d’un petit troupeau. Le chef de famille développe un caractère ferme, indépendant et qui n’est pas sans dignité. On rencontre des villages dans lesquels il existe plus de nègres sachant lire et écrire l’arabe qu’on ne trouverait encore aujourd’hui dans beaucoup de campagnes de France, de paysans sachant lire et écrire le français ». 2e) celle des non-musulmans, « les seuls ayant des relations avec les Européens, violents, ivrognes. Il n’est pas inutile de remarquer que le brak et les autres chefs ne participent pas au développement intellectuel et moral d’une partie de la popu­ lation. Ils se livrent à l’ivTOgnerie que les marabouts ont en horreur et se font gloire de ne pas savoir écrire. Ce pays est sous ce rapport au même point que la France à l’époque où les com­ munes s’affranchissaient, lorsqu’une classe de citoyens se dis­ tinguait par sa bonne conduite tandis que la noblesse faisait parade de son ignorance et du désordre de ses mœurs18 ». Ainsi, les guerres incessantes dont le Waalo fut l’objet, à l’occasion de sa rivalité avec ses voisins et surtout par suite des effets de la traite atlantique, modifièrent profondément la place du marabout dans cette société en état de violence. Le marabout faisait de plus en plus figure de censeur de la société, montrant vis-à-vis de l’aristocratie traditionnelle une attitude généra­ lement critique fondée sur les valeurs de l’ Islam. Cette situa­ tion se traduisait dans les faits par une réaction anti-islamique de l’aristocratie qui s’accrochait à ses anciennes croyances devant la vague envahissante du réformisme musulman. La société du Waalo, au début du xix® siècle, connaît bien une crise dans tous les domaines. Les guerres, en détruisant les récoltes, favo­ risèrent la lassitude des paysans et des artisans qui se tour­ nèrent ainsi de plus en plus vers l’ Islam, unique rempart contre l’arbitraire de l’aiistocratie traditionnelle, constamment divi-

12. M oi.ijk n , op. eit., p. 82. 13. Baron R ogeir, « N otice sur le gouvernem ent... », op. eit., p . 354-355.

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sée, dont le pouvoir était miné par la place prépondérante qu’occupaient les tyeddo, et par l’ampleur de la pression exté­ rieure. Cette crise politique et sociale accentuée par la colo­ nisation agricole, sera marquée par la rébellion du dyawdin Madyaw Xor contre le brak Fara Penda, et par la tentative du marabout Diile Faatim Tyam qui, canalisant le mécontentement populaire, profitera des troubles pour tenter d’instaurer un régime théocratique au Waalo.

III.

L a guerre civile et l'éehec de la révolution islam ique

La conséquence majeure de la colonisation agricole a été l’ac­ centuation de la crise politique concrétisée par la rébellion du dyawdin Madyaw Xor contre le brak Fara Penda et la tentative de Diile de fonder un royaume théocratique à l’image du Fuuta. 1. L a guerre civile entre Zebrak Fara Penda Adam Sal (Teedyekk) et le dyawdin Madyaw X o r

A la mort de Yêrim Mbanyik, au mois de décembre 182714, Fara Penda Adam Sal ( Teedyekk) monta sur le trône avec l’appui de sa nièce, la linger Ndyômbôt. Monserat nous dit que Fara Pen­ da, qui devait être roi de bon droit avant ses prédécesseurs, « était reconnu inhabile, on l’avait toujours éloigné de la couronne, et sans la mort de Yrim Bagnic, il n’eut sans doute jamais été roi. Brak Fara Penda n’ignorait pas que les circonstances seules l’ avaient appelé au trône, et qu’il ne le devait à personne qu’au hasard, aussi il ne les ménagea pas à son tour, il changea entière­ ment sa cour, et renvoya tous les anciens ministres. Deux partis commencèrent à se former et Madiawcord N ’ Diawdine influent prit les armes contre Fara Penda son souverain qui venait de le destituer, et l’avait presque chassé du pays quand le prophète parut15 ». Pour Yoro Dyaw, petit-fils du dyawdin Madyax Xor, la querelle a pour cause les multiples abus de pouvoir du brak

14. 3 B 42, Saint-Louis, 29 décem bre 1827, Lettre à M . Brunet. 15. B . B a r b y , i Mémoire inédit... >, op. cit.

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Fara Penda1*. Mais Amadou Wade, moins enclin à excuser le» actes de Madyaw Xor, précise que c’est effectivement le dgawdin qui, abusant de son titre, avait voulu évincer du pouvoir (d a ga ko tga nguur-ga) Naatago Biti Kôr Tyam pour faire nommer ses frères Mégonë Boli et Yêrim Mbanyk Boli, le premier dgogom aag et le second brigof1617. En fait, nous avons là un exemple de crise politique à la suite de l’avènement d’un nouveau brak. Celui-ci tentait à cette occasion de placer autour de lui les dignitaires qui avaient le plus contribué à son élection. Dans ce cas parti­ culier, il y avait aussi la réelle volonté du dgawdin Madyaw Xor qui avait été le véritable bénéficiaire des subsides de SaintLouis, de contrebalancer le pouvoir du brak. En tout cas, le brak ayant maintenu le dgogomaag, Madyaw Xor, mécontent, se retira près du fort français de Dagana. Une dépêche du 19 février 1830 précise à cet effet que Madyaw Xor, « ancien dgawdin, ministre du brak, pour se venger de la perte de sa place, tua le dgogomaag , oncle de son successeur qui avait le plus contribué à ce changement181 9». Il se forma dès lors deux partis : — l’un, composé en grande partie des captifs de la couronne, les tgeddo, soutint le nouveau ministre ; — l’autre, bien plus fort, parce qu’ il avait pour appui les chefs les plus puissants et presque indépendants du brak, sans approuver la conduite de Madyaw Xor, demandait le ienvoi de son rem­ plaçant qui n’avait ni la force, ni la fermeté nécessaire pour conduire le pays18. Le conflit était ouvert et, comme d’habitude, seules les alliances extérieures pouvaient régler cette crise poli­ tique. Madyaw Xor ne tarda pas à faire appel aux Maures20. Devant cette menace, le brak Fara Penda envoya en vain Berton auprès de Madyaw Xor pour l’engager à revenir près de lui afin de rétablir la paix, avec la promesse de lui restituer tous ses biens21. Le 17 février 1830, Berton annonça que les Maures, commandés par Ouldou Leighat en personne, avaient l’intention d’attaquer avec Madyaw Xor, le village de Khuma qui avait été évacué par le brak. Richard-Toll était devenu le refuge de la princesse Ndyômbôt et des femmes des principaux chefs. Berton refusa 16. 17. 18. 1830. 19. 20. 21.

B. R ousseau, « É tude sur le Oualo », op. cit., p. 152. V . M ourrai., op. cit., p . 66. 3 E 8, Proche verbal de la séance du conseil du gouvernement du 19 février Ibid. Ibid. 3 E 8, Lettre de M . Girardot du 16 février 1830.

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tout secours en armes et en munitions à Fara Penda Adam Sal dont les forces diminuaient chaque jour face à celles de Madyaw Xor qui reçut en plus le concours de Elimane Boubakar du Dimar. D'après Yoro Dyaw, cette guerre civile fut une suite de vic­ toires du dgawdin qui battit le brak à Ndiange, puis à la sanglante bataille de N’Tohla sur le lac de Guiers. Le brak poursuivi jusqu’à Mal n’arrêta sa fuite qu’à Mouï près de Marinaghen. L’intervention des deux principales puissances étrangères, rivales du comptoir français de Saint-Louis, devait susciter l’inquiétude du gouverneur qui essaya d’abord d’adopter une attitude neutre dans ce conflit. Mais on sait que Berton avait refusé tout secours à Fara Penda Adam Sal tandis que Madyaw Xor trouvait asile à Dagana, près du fort français. Dans une lettre au dyawdin, Brou, tout en lui faisant part de son refus de satisfaire la demande d’extradition faite par le brak, lui reprocha son alliance avec les Maures dans ces termes : « Je n’approuve pas plus cette action que je n’approuverais celle d’un enfant qui non content de déchirer de sa main le sein de sa mère, prendrait une arme étrangère pour achever de l’épuiser. Pense à ce que tu as fait, repens-toi s’il en est temps encore et si tu tiens à mon estime22. » La sympathie de Brou pour la cause de Madyaw Xor était amoindrie par le danger de la menace maure, plus difficile à contenir que les Waalo-Waalo. Voulant attendre la fin de la traite pour mettre fin à l’intervention maure, le conseil du gouver­ nement décida d’envoyer Berton pour négocier la paix avec les différents partis. Mais cette mission devait à peine descendre en rivière, qu’un danger insoupçonné menaçait plus gravement la position fran­ çaise dans le Fleuve. Le Waalo fut brusquement envahi dans sa totalité par le prophète Diile qui faillit mettre fin au régime des brak.

2. L ’ invasion du Waalo par le « prophète » Diile Faatim Tyam Kum ba Djombos

Nous avons vu dans les chapitres précédents que l’ Islam, malgré les échecs du jihâd, n’avait pas cessé de faire de nombreux

22. 3 E . 8, Séance du 19 février 1820, Lettre du gouverneur à Madyaw X or.

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prosélytes au Waalo. La crise politique et la pression extérieure, accentuant le désordre dans le pays, devaient favoriser la prise du pouvoir par un parti musulman autochtone. Ce fut l’invasion brusque, le 5 mars 1830, du marabout Diile Faatim Tyam Kumba Djombos qui, avec la complicité de tous les adeptes de l’ Islam tenta de mettre fin au régime des brak pour instaurer un régime théocratique. En effet, une année auparavant, en février 1829, un certain Mohamed Amar avait suscité une révolution religieuse dans la région de Podor. Selon Berton, Mohamed Amar, doué de toutes les qualités qui font les hommes supérieurs, avait eu d’ardents prosélytes jusqu’à Saint-Louis. Sa puissance était telle qu’il avait ébranlé le pouvoir religieux et politique de Yalmamy, et il avait fallu les forces réunies de Yiman Boubakar, de Yalmamy Youssouf et celles des Braknas pour le forcer à la retraite auprès de la tribu religieuse des Oulad Ymar23. Dans le même temps, le pouvoir du darnel du Kadyoor était menacé, depuis 1827, par le grand marabout de Koki, Niaga Issa, chef politique et religieux de la province musulmane du Dyambuur. Le Dyambuur, fief musulman, était presque une province indépendante du Kadyoor. Nous n’avons pas de précision sur le processus de la formation de cette enclave musulmane. Mais comme nous l’avons remarqué au Waalo, la constitution de communes plus ou moins indépendantes ayant à leur tête un marabout qui partage le pouvoir avec un officier royal, était de plus en plus fréquente. Le Dyambuur a dû certainement regrouper très tôt des hommes de toutes les catégo­ ries sociales, liés par leur adhésion à l’ Islam et par leur refus de la société traditionnelle, minée par la violence et l’insécurité consé­ cutives à la traite négrière. Comme le suggère Boubacar Ly, il y a là une analogie certaine entre le nom de cette province et la signification sociale dans la hiérarchie des valeurs du mot Dyam ­ buur qui désigne désormais une nouvelle éthique propre à une classe, en dehors de l’ancienne structure sociale24. En 1786, déjà, lors de l’invasion d’Abdul Kader au Kadyoor, les musulmans du Dyambuur s’étaient révoltés contre le darnel. Les dissidents, battus par le darnel Amari NGoné Ndella, furent vendus comme esclaves, à l’exception de ceux qui purent se retrancher dans la presqu’île du cap Vert où ils contribuèrent à fonder un autre fief2 8 28. 2 B 18, O.G., an M ., Saint-Louis, 25 février 1829, Rapport de M . Berton du 30 décem bre 1828. 24. Boubacar L y , L'Honneur dans les sociétés xoolof et toucouleur, thèse de doctorat.

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musulman, la république Lébou. En 1827, donc, Niaga Issa, profitant de son influence religieuse, prit les armes contre le damel qui l’obligea à se réfugier à la frontière du Waalo, dans le village de Ndimbe, où jusqu’en 1829, il continua à faire de nom­ breux prosélytes25. Le Waalo n’échappa pas à l’influence reli­ gieuse dont l’effervescence avait gagné tous ses voisins. En effet, d’après Monserat, en 1829, « la guerre civile s’alluma plus terrible que jamais, Yagayassa (Niaga Issa) profita de cette désunion pour conquérir le royaume de Waalo, il fit venir de Cayor un nommé Dilëy, forgeron qu’il élut prophète, il fit venir ensuite ses autres partisans de Cayor et lorsqu’il eut quelques forces, il tomba sur les premiers villages de la frontière de Waalo, les força par la voix de son prophète de combattre pour la religion et d’ embrasser le mahométisme26 ». Monserat, hostile à l’ Islam, ne rend pas bien compte du phénomène, car Desgranges, annonçant, le 7 mars 1830, l’invasion du Diile, précise que l’invasion était projetée depuis longtemps avec la complicité de tous les mara­ bouts du pays272 . Il s’agissait bien d’une lévolution religieuse dont 9 8 le but précis était de profiter des troubles au Waalo « pour s’emparer du pays et établir un gouvernement théocratique28 ». La rapidité de la conquête par surprise rend compte en effet d’une longue préparation à la frontière du Waalo où, de 1827 à 1829, le marabout Niaga Issa n’avait cessé de faire des prosélytes28. Ainsi, le i apport du conseil du gouvernement nous dit que son aimée de plus de 3 000 guerriers, grossie des malfaiteurs proscrits de tous les pays avait paru et tout envahi en un instant. « Appelé, par les vœux et les trahisons de tout ce qui tenait au maraboutage, Diile fondit et dévasta sans opposition les villages si riches et si populeux du Paniefoul. La terreur qu’il inspirait était telle, le secret si bien gardé par les complices qu’il avait partout, que nous n’apprîmes son arrivée dans le Waalo que lorsque ce pays lui était soumis, qu’il menaçait déjà nos établissements et par l’ordre à tous, Blancs, Jaunes ou Noirs de venir se faire raser et de le reconnaître comme second Moïse30. » Le 7 mars 1830, Berton annonçait en effet la défaite du brak Fara Penda Adam Sal venu en vain solliciter de l’aide à Richard-Toll. Le même jour, Des-

25. 26. 27. 28. 29. 30.

B . B a b b y , « Mémoire inédit... », op. rit., p . 7. Ibid ., p . 8. 3 E 8, Séance du conseil du gouvernem ent du 8 mars 1830. Ibid. B . B a b b y , « Mémoire inédit... », op. rit., p. 7. 2 B 14, C.G., au M ., Saint-Louis, 15 mars 1830.

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granges annonçait de son côté l’incendie de l’établissement agricole de Doukitt avec son indigoterie par Diile qui avait envahi le Waalo dans sa totalité81. Pendant ce temps, le brak et le dgawdin Madyaw Xor refusaient toujours de se réconcilier pour faire face à leur ennemi commun. En effet, chacun d’eux voulait tirer profit de la victoire sur Diile, en recherchant l’alliance de Saintr-Louis. C’est ainsi que lorsque Fara Penda était à Saint-Louis pour demander l’aide du gouverneur, Madyaw Xor était cantonné près du fort de Dagana, jouissant encore de la supériorité morale de n’avoir pas été vaincu par Diile. Lors du conseil du gouvernement, Brou hésitait encore à prendre parti pour l’un ou pour l’autre, car il craignait de voir le brak demander aide au Kadyoor ou le dyawdin faire encore appel aux Maures. Mais après l’attaque par Diile des établisse­ ments agricoles, surtout des forts de Richard-Toll et de Dagana, clefs du commerce dans le Fleuve, le gouverneur Brou prit alors la décision de mettre fin à l’invasion du Prophète. Brou disait notamment : « Le pays du Waalo est envahi, on a osé porter la main sur un de nos établissements, les autres sont gravement menacés par cette agression directe. Notre devoir est tout tracé ; je vais agir3 323 1 . » Mais il semble que Brou était toujours 4 porté à aider Madyaw Xor, car les commissaires, envoyés pour négocier, avaient reçu l’assurance de Yeliman Boubacar et de Ould Leighat de faire la paix avec le Waalo à condition que Fara Penda en serait chassé83. Le gouverneur avait donc intérêt à ménager ces alliés puissants du dyawdin Madyaw Xor, d’autant plus que Far Penda, chassé par Diile du Waalo, était arrivé le 8 mars 1830 à Saint-Louis, pour implorer sa protection84. D’ailleurs, la victoire de Brou sur Diile profitera effectivement à Madyaw Xor. Le 10 mars 1830, Diile était à Ndiange avec ses 3 000 guerriers et s’apprêtait à aller prendre Dagana, l’un des piliers de la présence française dans le fleuve. Il passa la nuit dans le village de M’Bilor, ne rencontrant aucune opposition de la part des chefs du Waalo. Le 11 mars au matin, Brou se dirigea vers M’Bilor, où ses canonniers firent merveille; le village fut entièrement brûlé. Chef des opérations, Brou précise que, par la suite, « eliman Boubacar el les gens de Dagana arrivèrent enfin, et firent à leur 31. 32. 33. 34.

3 3 3 3

B E E E

8, Séance du conseil du gouvernem ent du 8 mars 1830. 8, Séance du conseil du gouvernem ent du 9 mars 1830. 8, ibid., Lettre de Deagrange» du 7 mare 1830. 8, Séance du conseil du gouvernem ent du 9 mare 1880.

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tour un carnage affreux de ce qui nous avait échappé, cruelles mais trop justes représailles86 ». En effet, peu de soldats du Prophète échappèrent au passage du gué de la Tawe ; le serigne Niaga Isa s’enfuit pour se réfugier dans la république Lébou du cap Vert. Diile, fait prisonnier, fut jugé et pendu au pied du grand tamarinier placé devant Richard-Toll. Le gouverneur, voulant le sacrifier autant au repos présent qu’à celui à venir, obligea Diile à déclarer à haute voix qu’il n’était qu’un impos­ teur86. 3. Causes et conséquences de /’ échec de Diile Le souvenir du bref passage de Diile est resté vivace dans la mémoire des Waalo-Waalo, tant furent grandes les conséquences de son action qui menaça jusque dans son existence le régime des brak. Mais malheureusement, les différentes veisions sont marquées par la querelle qui opposait alors le brak Faia Penda Adam Sal au dyawdin Madyaw Xor. Pour certains, Madyaw Xor triompha tout seul de Diile et n’avait pas manqué de préciser au brak à l’issue de sa victoire que « le brak n’est rien sans le dyaw­ din », pour faire valoir son importance dans le royaume. Mais Yoro Dyaw lui-même reconnaît l’alhance de Madyaw Xor avec Yelimane Boubacar et le gouverneur Brou87. Pour d’autres, surtout parmi les Tyam, descendants du « Prophète », Diile fait leur fierté au point que la relation de ses actes se rapproche de l’épopée. Pour eux, U canalisait tous les espoirs des hommes de caste contre l’endogamie et le mépris dont ils faisaient l’objet. Cependant, il nous a été donné de rencontrer à Dagana un bijou­ tier dont le récit sur la bataille de M’Bilor coïncidait parfaitement avec la version officielle du gouverneur Brou88. L’attitude géné­ rale de l’aristocratie traditionnelle actuellement islamisée est encore empreinte d’hostilité vis-à-vis de Diile. C’est bien la preuve que l’aristocratie au pouvoir, contemporaine du Prophète, a dû encore plus vivement réagir contre cet homme de caste qui avait failli mettre fin au régime des brak, dont l’existence ne semble pas avoir été remise en question depuis Ndyaadyaan*3 7 6 85. 2 B 14, O.G., an M ., Saint-Louis, 15 mars 1880. 36. Ibid. 37. R . R ousseau, « Étude sur le Oualo », op. eit., p. 155. 88. Mais l’hostilité de l’aristocratie traditionnelle vis-à-vis de D iile est encore telle que ce dernier n ’a pas voulu nous dire son nom .

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Ndyaay. La course au pouvoir avait été jusque-là circonscrite aux seuls membres des trois grandes familles royales. Aussi la tenta­ tive de Diile d’instaurer un nouveau régime, à l’image de la théocratie religieuse du Fuuta Tooro, constituait en soi une triple révolution religieuse, sociale et politique. Révolution religieuse, le mouvement de Diile concrétisait le triomphe de l’ Islam au Waalo. Le parti des marabouts était devenu si puissant qu’il osait maintenant prendre les armes pour imposer sa religion. L’ Islam ne sera plus imposé du dehors par une quelconque guerre sainte, mais du dedans par ceux-là mêmes qui, tolérés au début, avaient fini par transformer la société en profondeur, en répandant l’ Islam. Révolution sociale, c’était en effet la première fois qu’un homme de caste, mettant en avant l’égalitarisme musulman, remettait en question la hiérarchie sociale traditionnelle d ’ordre et de caste. L’ Islam, pratiqué même superficiellement, apparaît comme un souffle libérateur qui canalise le méconten­ tement des basses classes de la société face au désordre politique et moral de l’aristocratie au pouvoir. Révolution politique enfin, car Diile poussant son analyse jusqu’au bout, ne voyait dans la prise du pouvoir politique que le moyen d’instaurer la société nouvelle dont le régime théocratique du Fuuta était l’exemple. C’est pourquoi, lorsque nous examinons les causes de la défaite de Diile, il ne faut pas s’attarder sur son échec retentissant, mais plutôt retenir le fait que loin d’avoir été battu par l’aristocratie au pouvoir, il a été vaincu par le gouverneur Brou. En effet, l’aristocratie au pouvoir, minée par les querelles intestines et les guerres extérieures, n’opposa aucune résistance aux forces de Diile. Les dissensions politiques étaient telles que l’aristocratie ne réussit même pas à s’unir pour faire face au danger commun, C’est bien la preuve de la décomposition du système politique, con­ crétisée dans ce cas par la rupture d’équilibre entre le pouvoir du brak et celui des membres du seb ak baor. Face à cette faiblesse, Brou, vainqueur de Diile, ne manquait pas de dire qu’« il fallait tirer tout le fruit possible de l’impression profonde que causait notre victoire ». Du coup, Brou somma Mohamed El Habib de ne plus faire d’incursions au Waalo pour y lever des impôts ; il était désormais maître du Fleuve. Mais Diile, malgré son échec, est à beaucoup de points de vue un précurseur lointain de la société wolof sans caste, un propa­ gateur de l’ Islam et enfin un homme politique de grande enver­ gure dont le succès aurait changé peut-être le destin du Waalo. 272

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la crise économique, politique et sociale

Il échoua, parce, d’une part, il était venu trop tôt pour pouvoir rompre les rigueurs de l’endogamie et vaincre la résistance de l’aristocratie païenne au pouvoir, et parce que, d’autre part, il était venu trop tard pour s’opposer aux intérêts de la France qui ne pouvait plus tolérer la présence d’une force hostile dans le Fleuve. La révolution sociale, religieuse et politique, incarnée alors par l’ Islam qui servira partout ailleurs de tremplin à la résistance coloniale, aura ainsi fait défaut au Waalo. Ce n’est pas un hasard si le Waalo fut effectivement dans cette région le premier État à subir la conquête coloniale en 1855. L ’échec de la révolution de Diile coïncida ainsi avec l’échec de la colonisation agricole et l’intérêt que Saint-Louis portait au Waalo diminua en conséquence. En effet, pour les raisons que nous avons vues, le budget de 1831 constitua une liquidation en règle de l’entreprise agricole. Dès lors, le commerce traditionnel de la gomme, du morfil aux différentes escales du fleuve, prit le pas sur les projets agricoles. Ce retour aux anciennes activités commerciales de Saint-Louis relégua subitement le Waalo au second plan. A ce propos, Brou, en mai 1831, devait préciser: « Les affaires de ce pays qui touchent de si près le Sénégal, ont bien perdu de leur importance pour nous, depuis qu’on a reconnu qu’il n’était pas susceptible d'une seule culture avantageuse. Aussi, si les rives du fleuve dans le Waalo sont toujours ornées d’établissements magnifiques, de coûteux bâtiments d’exploita­ tion, on n’y rencontre plus ni plantations, ni gens attachés à la glèbe[...] «La Sénégalaise» [...] vient de renvoyer le seul jardinier gérant et de vendre tous les Noirs. Nous n’avons donc plus à protéger au Waalo que des pierres qui se dégradent d’ellesmêmes et je ne pense pas que ce soin nous donne moralement le droit d’intervenir autrement que comme conciliateur dans les affaires de ce malheureux pays, habitué à la retraite des eaux, à être plus ou moins pillé par les Maures et les Peuls88. » Il ajoutait que le commerce qui se faisait aux escales de la rive droite était protégé contre les troubles du Waalo. Ainsi, dans l’intérêt de la colonie, Brou laissait le commerce du Sénégal dans les meilleurs termes avec les Trarzas tandis que le Waalo, miné par la triple crise économique, politique et sociale, était abandonné à luimême sous les coups d’une nouvelle guerre de succession, encore plus âpre que les précédentes.3 9

39. 13 G. 22, « Situation générale du Sénégal 1785-1845 », Saint-Louis, 31 mai 1881, M ém oire de M . Brou, Saint-Germain.

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4. Bilan de la colonisation agricole Les essais de colonisation agricole faits au Waalo de 1819 à 1831 se soldèrent par un échec total. Destinée à sauver la colonie du Sénégal au bord de la faillite après la suppression de la traite négrière, l’entreprise agricole ne réussit pas à vaincre l’attache­ ment des négociants de Saint-Louis à l’ancien commerce de traite dans le Fleuve et surtout manqua son but qui consistait à faire cultiver les plantes coloniales pour l’exportation par les WaaloWaalo. Le Waalo, menacé constamment par la guerre, ne pouvait être un lieu favorable pour le développement d’une économie de plantations. Paradoxalement, tout comme la puissance relative des États de la côte au début du xvie siècle avait interdit toute implantation européenne à l’intérieur des terres, la faiblesse et l’anarchie consécutives à la traite négière constituèrent, au xix® siècle, un handicap sérieux au développement d’une colo­ nisation agricole durable. Une fois encore, le contexte économique, politique et social s’opposait à toute entreprise de ce genre dans le cadre d’un simple protectorat économique. L’abandon de l’entreprise agricole allait accentuer, au Waalo, la crise dans tous les domaines tandis que les autorités de Saint-Louis allaient orienter de plus en plus leurs efforts vers la conquête du pays.

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3 La période des troubles : 1830-1840 après l’abandon de la colonisation agricole

La fin de la colonisation agricole ne mit pas fin à la guerre civile qui se pouisuivit plus âpre que jamais. Le Waalo, laissé à lui-même, fut dominé par la lutte entre Fara Penda Adam Sal (T eed yek k ) et Khêrfi Xari Daaro (D yoos), et par le mariage de la lin ger Ndyômbôt avec Mohamed El Habib, roi des Trarzas, qui faillit annexer le pays à son royaume.

I . L a lutta pour la pouvoir entra Fara Penda A dam Sal (Teedyekk) et K h ê rfi X ari D aaro (Dyooe)

La défaite de Diile avait favorisé le retour en force du dyawdin Madyaw Xor qui avait tiré tout le profit de la victoire de Brou sur le Prophète. En effet, d’après Monserat, le gouverneur Brou tenta en vain de ramener l’harmonie au Waalo et de faire cesser la guerre civile. Mais « N’Diawdine était irréconciliable, il tenait pour ainsi dire les rênes du royaume, il ne lui fallait pas un souverain opiniâtre, il voulait un roi de son choix pour qu’il ne lui fût pas hostile, et comme il ne pouvait monter sur le trône 275

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lui-même, il voulait du moins gouverner à son gré1 >. Madyaw Xor imposa de ce fait la nomination de Khêrfi Xari Daaro de la famille rivale des Dgoos. Dès lors, c’était la porte ouverte à la guerre civile. Il se forma deux partis : le premier, constitué par Madyaw Xor et Khêrfi Xari Daaro, avait pour allié les Français de Saint-Louis. Le second, constitué par Fara Penda, réfugié dans le village de N’Guik Cayor à la frontière du Waalo, avait l'appui de la linger Ndyômbôt que les Français avaient en vain tenté d’attacher au parti de Khêrfi®. Mais Khêrfi Xari Daaro « n’eut pas plus de talent que son prédécesseur pour s’ attirer l'amitié de ses sujets, il fut bientôt abandonné des chefs et du peuple1 3 ». Fara Penda canalisa alors tous les mécontents qui 2 vinrent nombreux le rejoindre et, au « commencement de 1831, il fit une descente dans le Waalo. Il conquit la majeure partie du pays et il se serait emparé du reste s’il avait voulu s’opiniâtrer à faire la gueire en partisan, quoique N’Diawdine eût appelé les Maures en force pour l’en chasser4 ». En effet, Brou précise dans son mémoire du 31 mai 1831 que les Maures et les Toucouleurs profitaient encore de la division des chefs du Waalo pour interve­ nir dans le pays. Mohamed El Habib avait répondu à l’appel du brak Khêrfi Xari Daaro et du dyawdin Madyaw Xor56 . L ’inter vention des Maures dans le conflit amena, d’après Monserat, Fara Penda à quitter le pays pour éviter sa destiuction. « Le peuple l’engagea donc de retourner dans le Cayor, lui promettant tous de le suivre et c’est ce qu’ils firent®. » Mais la guerre éclata bientôt entre Saint-Louis et Mohamed El Habib après l’assassinat de Jacques Malivois, le 19 juillet 1831 près de Richard-Toll. La livraison du jeune Moktar qu’il accusa du meurtre pour se débarrasser définitivement de l’héritier légitime des Trarzas ramena la paix entre Mohamed El Habib et les Français, paix qui fut garantie par le traité d’août 18317. Le gouverneur de SaintGermain, n’ayant rien prévu dans ce traité pour assurer la protection des Waalo-Waalo qui avaient combattu à ses côtés, livra le pays à la pression constante des Maures. Monserat nous dit « qu'ayant réussi dans leurs projets et ayant mis les Waalos

1. B. B abht , « Mémoire inédit... », op. rit., p. 12. 2. Ibid., p. 18. 3. Ibid. 4. Ibid., p. 18. 6. 18 O 22, Mémoire de Brou au 91 mai 1831. 6. B. B abht , « Mémoire inédit... », op. rit., p. 13. 7. Ibid., p . 15.

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dans l’impossibilité de se défendre désormais contre leurs inva­ sions, les Maures tombèrent sur plusieurs villages, qui jusques là avaient été neutres, les pillèrent et jetèrent dans l’esclavage tous ceux qui ne pouvaient se sauver. Le village de N’Dombo que le prince Bethio habitait dans ce moment eut à déplorer la perte de plus de 1 200 de ses sujets qui furent pris ou massacrés sous le vain prétexte que ce prince n’avait pas voulu se ranger de leur côté8*». La misère qui a suivi l’intervention des Maures a dû contribuer à discréditer le parti de Khêrfi Xari Daaro et à favoriser ainsi le retour en force de Yex-brak, Fara Penda. Monserat nous dit à ce propos que Fara Penda et ses partisans, « ayant passé la saison rigoureuse dans le Cayor, cherchèrent de nouveau de prendre les rênes de leur pays, cette fois ils réussirent et en 1832 ils se virent de nouveau possesseurs de leur royaume* ». Khêrfi Xari Daaro, abandonné par son allié le dyawdin Madyaw Xor, se réfugia dans le Gandyol, près de Saint-Louis101 . Amadou 3 2 Wade confirme largement Monserat et nous dit que le règne de Khêrfi Xari Daaro n’avait été qu’une suite de famine et de misère pour le peuple. Les notables exigèrent le retour de Fara Penda et le dyawdin Madyaw Xor, abandonnant son allié, accepta en précisant qu’il avait lutté contre lui « simplement dans le but de lui prouver que lui, Madyaw Xor, n’était pas à comparer avec ceux que le brak avait choisis et nommés à la place de ses frères11». Khêrfi Xari Daaro, battu, alla rendre compte de ses revers à Madyaw Xor qui lui répondit : “ J’ai pu mettre un pays entre tes mains, mais je ne puis, à cause de toi, recevoir des balles1* ” ». Abandonnés de tous, Khêrfi Xaari Daaro quitta le Waalo. Mais Mohamed El Habib, menacé par la révolte des Amar Bouchanouns à la suite de la livraison de Moktar aux Français, chercha, à partir d’avril 1832 à s’attacher le Waalo pour lui servir de refuge en cas de besoin18. Il tenta aussi d’opposer le Waalo aux Français en faisant comprendre aux chefs qu’une alliance offensive et défensive avec lui serait bien plus avanta­ geuse, que leurs forces réunies, ils pourraient exiger des Français de plus fortes coutumes. Cependant, Saint-Louis, qui n’avait

8. O. 10. 11. 12. 13.

Ibid., p. 14. Ibid., p. 18. Ibid. V. Montbil, op. oit., p. 68. Ibid. B. B abky , « Mémoire inédit... >, op. oit., p. 18.

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plus aucun intérêt au Waalo après l’échec du projet agricole, ne fit rien pour détacher ce pays de l’emprise maure. En août 1832, un certain nombre de dignitaires dont le beetgo Sakura, le dgaw~ din Madyaw Xor, le briok Mambodje Fanta, déclarèrent n’avoir fait aucune alliance offensive contre Saint-Louis. Mais les WaaloWaalo n’obtinrent aucun secours du gouverneur, « ils furent comme auparavant livrés à leurs propres forces et à l’oppression continuelle des Peuls et des Maures14 ». C’est alors qu’il se forma un autre parti, en faveur de l’alliance avec les Maures, pour sauver le pays de la destruction. Monserat nous dit que les « nommés Natago Boutiquer (Ndiawdine), Mafaly (Geyque), Alidoune (Boukenegue Nguieurbel) et Yaly Gaye, Natago NDyaye ne voyant que le présent et ne considérant nullement l’avenir décidèrent entre eux de proposer à la princesse Nuimbot de donner sa main au loi des Trarzas ; cette fille sans expérience se voyant oubliée par la guerre civile, et par les puissances voisines coalisées contre son pays, crut aux conseils qu’on lui donnait et consentit à cette négociation15 ». Le mariage fut célébré le 18 juin 1833, et le gouverneur Saint-Germain, devant le fait accompli, se rendit aussitôt compte du danger qui menaçait désormais Saint-Louis si Mohamed El Habib réunissait les deux couronnes du Waalo et des Trarzas. Saint-Louis, effrayé par cette perspective, déclara alors une guerre sans merci au Waalo pour rompre ce mariage.

II.

Conséquences du m ariage de la linger du W aalo N dyôm bôt, avec M oham ed E l H abib, roi des Trarzas

Le mariage de la linger Ndyômbôt a donné lieu à de multiples interprétations et aujourd’hui encore les avis sont partagés quant aux motivations de cette alliance. Pour certains, Ndyômbôt a accepté ce mar.iage afin de satisfaire son ambition démesurée ; elle voulait dit-on porter le nom de kumba linger et laisser au fils qui naîtrait de cette union les deux royaumes du Trarzas et du Waalo en héritage. Pour d’autres, notamment les griots, Ndyômbôt se sacrifia pour sauver son pays de la misère de la 14. B. Barry , « Mémoire inédit......op. rit., p. 21, 15. Ibid., p. 20.

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guerre que Mohamed El Habib menait au Waalo. Cette épreuve nationale, incarnée par le don de la plus belle perle du Waalo, est ainsi longuement évoquée par les griots dont le récit n’est pas loin de l’épopée. En fait, ces différentes interprétations reflètent la position des partis en présence à cette époque au Waalo, car ce mariage entraînait d’énormes conséquences. T ou t d’abord, d’après Monserat, il n’y avait au Waalo que les quatre dignitaires, dont le bëkenkk dyurbel, qui approuvèrent ce mariage. « Tous les autres chefs et le peuple désapprouvaient la démarche de leur princesse ; plusieurs princes du pays s’atten­ daient à l’épouser, ils ne virent pas sans douleur qu’elle s’était donnée à leur mortel ennemi, le roi des Trarzas16. » Ensuite, ce mariage comportait surtout d’énormes conséquences pour l’ave­ nir du commerce de Saint-Louis. Relatant cet incident qui venait de détruire la paix dans le Bas-Fleuve, Renault de SaintGermain disait : « Ce mariage qui devait mettre un jour la couronne de ce pays sur la tête d’un roi maure, et qui l’y mettait dès à présent, mine la base fondamentale sur laquelle la colonie est assise, la neutralité de la rive gauche durant nos fréquentes querelles avec les Maures17. » Il ajouta que la mainmise des Maures sur le Waalo aurait été suivie par celle sur les mines de sel du Gandyole, et Saint-Louis, ainsi entouré de tous côtés, périrait irrémédiablement18. L’intervention française était donc inévi­ table. Dès le 21 juillet 1833, Saint-Geimain déposa le brak Fara Penda pour nommer à sa place son concurrent Khêrfi Xari Daaro19. Monserat nous dit à ce propos que Saint-Germain « rappela le brak Kerfi qui avait été déjà couronné roi de Waalo lors de l’invasion de ce royaume par le faux prophète et le remit en place, il déposséda le brak Fara Penda et le força de quitter sa capitale sans vouloir entendre ni les chefs, ni le peuple, leur ordonnant de reconnaître immédiatement le nouveau roi qu’il leur donnait ou de quitter le pays20 ». Les chefs du Waalo, même ceux qui étaient hostiles au mariage, blessés dans leur orgueil national, se retirèrent avec Fara Penda dans l’intérieur des terres et se joignirent aux Maures contre Saint-Louis. SaintGermain détruisit tous les villages au bord du fleuve et son successeur Quemel, après avoir en vain tenté de rompre le 16. B . B a r r y , « Mémoire inédit... », op. cit., p . 21.

17. 18. 19. 20.

2 B 15, C.G., au M., Saint-Louis, 7 août 1833. 2 B 15., C.G., au M., Saint-Louis, 7 août 1833. 2 B 15, C.G., au M., Saint-Louis, 7 août 1833. B. B arry , « Mémoire inédit... », op. cit., p. 21,

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mariage, s’allia à Yeliman Boubakar pour réduire complètement le Waalo. Cette guerre, entre Fara Penda allié à Mohamed El Habib et Khêrfi Xari Daaro soutenu par Saint-Louis, devait durer plus de trois ans. Ainsi, le 11 septembre 1833, Quernel détruisit Khouma d’où Fara Penda et les principaux chefs maures étaient en position d’inquiéter Richard-Toll212 *. Le 8 novembre, la situation n’ayant pas changé, il prépara une grande expédition pour mettre fin au plus vite à cette guerre qui ruinait Saint-Louis82. Dès le 14 décembre 1833, les villages de Khouma, de Ndombo et de Ntiago tombaient entre ses mains avec tout le troupeau et les réserves de mil. Quittant pour la première fois, à la grande surprise des Waalo-Waalo, les bords du fleuve, Quernel poussa son expédition jusqu’à Foss qui subit le même sort, avec trois autres villages situés dans l’île de Ghieulu (Yalen), au centre du Paniéfoul28. * C’est là que la destruction du pays fut complète, tout fut ravagé et brûlé jusqu’aux récoltes qui étaient encore dans les champs, il ne resta plus un seul grenier, ni habitation dans toute la contrée que nous parcourûmes, Fara Penda se retira dans les villages les plus reculés de la frontière du Cayor au Waalo242 . » Au début de 1834, il y eut une trêve pendant laquelle 5 Quernel envoya Monserat, agent du gouvernement, Jean Demeville et Charles André, habitants de Saint-Louis, pour négocier la paix avec les partisans de Fara Penda. Lors de l’entrevue, le 20 janvier à Bénard, les chefs du Waalo accusèrent Saint-Louis d’avoir livré le pays aux Maures et d’être responsable de leur alliance avec Mohamed El Habib. « Monsieur le gouverneur n’était-il pas prévenu de notre faiblesse ? Ne connaissait-il pas notre position, n’é*ait-il pas de son devoir et de son intérêt de nous secourir à temps ? Devait-il sans vouloir nous entendre déposséder notre roi et nous forcer de reconnaître celui qu’il nous donnait26 ? ». Après ce long réquisitoire contre la politique de Saint-Louis à l’égard du Waalo, les chefs consentirent néan­ moins à envoyer une ambassade composée du beetyo Sakura, du maalo Mbarrik Diagne et du bërty Aly Thiam pour faire la paix avec Saint-Louis. Cette délégation quittait à peine Saintr Louis, le 28 janvier 1834, que les Maures, ayant appris l’intention

21. 22. 28. 24. 25.

2 B 15, O.G., au M., Saint-Louis, 3 octobre 1888. 2 B 15, O.G., au M., Saint-Louis, 8 novembre 1838. 2 B 15, O.G., au M., Saint-Louis, 25 déoembre 1883. B. Barby,