Le problème de la subjectivité et de l’idéologie dans le contexte de la philosophie de la modernité

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Le problème de la subjectivité et de l’idéologie dans le contexte de la philosophie de la modernité

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Le problème de la subjectivité et de l’idéologie dans le contexte de la philosophie de la modernité

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Collection « La Philosophie en commun »

Dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren Nelson Guzmán

Le problème de la subjectivité et de l’idéologie dans le contexte de la philosophie de la modernité

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DU MÊME AUTEUR Ráfagas de Olvido (Rafales d’Oubli, sélection de poèmes). Edit. La Espada Rota. Venezuela Minerva está engaripolada Edit. La Espada Rota. Zerpa vivir desde una orilla más libre. Edit. La Espada Rota. Collaborateur permanent du Magazine culturel du journal Ultimas noticias. Venezuela Collaborateur de la revue Venezuela cultural (publication par Internet). Borges : poesía-hombre-angustia y palabra (Borges : poésie-hommeangoisse et parole). Editions de l’Université Centrale du Vénézuéla Sociología de la mirada o de la mirada de la sociología (Sociologie du regard ou du regard de la sociologie). Editions de l’Université Centrale du Vénézuéla Hegel : ética política y religion (Hegel : éthique politique et religion). Editions de l’Université Centrale du Vénézuéla Sous presse (Editions de l’Université Centrale du Vénézuéla) La crisis de la modernidad (La crise de la modernité) Œuvres inédites Contertulios (recueil de poèmes) Sombras del recuerdo (Ombres du souvenir, recueil de poèmes).

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Dédicace A mon indestructible ami Mohamed Hassen Zouzi, maître du genre épistolaire, compagnon des paroles lointaines. J’ai été l’exécuteur testamentaire de ses courriers anciens; ses paroles étaient pleines des jours non encore advenus. Que ces lignes aillent à toi dans la tempérance de notre vieille amitié. A Jacques Poulain, à qui je remercie pour sa patiente, son soutien et ses conseils A Patrice Vermeren, qui a cru en mon travail et a soutenu mon projet jusqu'au bout. A Victor Cordova Cañas, dit « le Ely Montes » des Sciences Sociales. Pour Pedro Llopiz, Caton ancien des jours bouillonnants de Cumaná. A María Isabel Maldonado Sotillo, depuis les rêves de ces années. A Inés Sotillo, pour toujours, pour l’assurance de l’affection. Pour María Couto, fidèle et permanente camarade de l’essai philosophique et sa charge épistolaire. Pour Hassattu Balde, avec l’affection et la reconnaissance de toujours.

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Remerciements Ce travail a été rendu possible grâce à l'encouragement et à l'aide financière que j'ai reçus du Conseil de Développement des Sciences et des Sciences Humaines, organisme chargé d'appuyer la formation scientifique, technologique et des sciences humaines, à l'Université Centrale du Vénézuéla. J'exprime également ma grande reconnaissance à Jacques Poulain, dont j'ai suivi les cours à l'université Paris VIII - Saint-Denis durant toutes ces années de formation doctorale. Je dois aussi remercier, pour leurs lectures attentives et suggestions sur mon travail, René Schérer et Arion Kelkel, pour qui j'éprouve le plus grand respect et beaucoup d'admiration. Je dois enfin remercier la force stimulante, l'appui et la compréhension que j'ai reçus de mes compagnons de la Cité Internationale Universitaire de Paris : Laura Pouso, Hassatou Balde, Laurent Berger. A eux, mon éternelle reconnaissance et amitié.

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Introduction

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La modernité a eu comme principal objectif, la consolidation l’histoire à travers un itinéraire parcouru par les fondements de la raison et de ses limites. Face à l’enchantement de l’ontologie traditionnelle et face aux croyances des systèmes religieux, elle a agi en conséquence avec l’idée de changement et de moralité publique. La modernité propose, comme substrat, le monde des principes et la possibilité de construire une idée de l’histoire homogène qui revendique le droit et le jugement controversé. Face à la possibilité de la diaspora et des jugements fermés, et face au changement permanent de l’histoire, des modèles et des principes d’interprétation ont été créés. Le jugement de J. Habermas et de L. Colletti sur Hegel et sur la modernité est que celle-ci représente le registre du dépassement dialectique d’un état d’organicité sociale qui a disparu. Non seulement l’histoire précédente avait disparue, mais aussi les figures conscientielles qui la soutenaient. Quand il s’attache à l’élaboration d’une théorie de la modernité, J. Habermas dit qu’il ne peut pas y avoir un fondement épistémologique sans un statut qui le garantisse, que ce soit une idéologie ou une vision du monde. Pour cet auteur, la modernité s’appuie sur le modèle criticiste kantien ou sur la critique de l’histoire soutenue par le modèle hégélien d’analyse. Le dialogue fondamental porte sur les limites inhérentes à des positions comme celle de l’objectivisme. Chacun se réclame d’un paradigme épistémologique. Certains considèrent que la vérité réside dans l’empirique tandis que d’autres voient le sujet comme étant le moteur de l’histoire. La modernité se réclame alors d’un univers de valeurs, et dans ce terrain s’entrecroisent différentes positions et des visions opposées du monde. Sur ces bases théoriques se joue un débat, où il est question de la construction d’une histoire, qui a commencé à s’éloigner des procédures avec lesquelles l’histoire avait été conçue par la pensée traditionnelle. La conscience psychologique individuelle avait considéré le monde comme le produit de son agir et l’objectif de ses appétits. En rupture avec le psychologisme, la conscience habermasienne se dresse sur un modèle théorique à partir duquel la conscience de l’agir communicationnel se présente dissociée des convictions spatio-temporelles d’une époque. A l’intérieur de cette lutte prennent place les tendances de l’herméneutique, comprise 7

comme un jeu d’interprétations, comme tentative de décodification d’un langage donné, ou comme l’interprétation d’un ensemble de codes qui acquièrent une unité symbolique ou une unité d’action. Dans cet itinéraire, nous trouvons les institutions avec leurs documents. Celui qui interprète les documents et les archives, malgré l’impossibilité dans laquelle il se trouve de réaliser une lecture neutre de ces textes, étant donné qu’il ne peut pas se dépouiller des lectures qui font partie de la tradition culturelle dans laquelle le chercheur est inséré, ne peut pas s’empêcher de pratiquer une lecture universaliste et mesurée du fait historique. La modernité s’est opposée à l’idée de particularisme ; avant d’être un individu, l’homme est un citoyen. L’homme était façonné par les lignes d’interprétation élaborées par l’histoire. Les interprétations offertes par la modernité sont basées sur l’idée d’universalité communicationnelle et de contextualité et, surtout, engendrées par le « rejet permanent de la culture » où a lieu le dialogue. Si la tradition arbore un discours philosophique tributaire de l’autorité des institutions et de l’infaillibilité du jugement syllogistique, la modernité, elle, engendre un discours et une position du savoir où tout est mis en doute. La fiabilité du chercheur ou de l’interprète ne réside pas dans leur capacité de justifier ou de censurer. Il est devant les données, face à des univers d’une très grande complexité psychologique à laquelle il ne peut pas se soustraire. Le sens avec lequel il construit le chemin de l’interprétation historique voue sa force à l’élaboration d’une ligne interprétative, où se déploie la subjectivité qui donne son caractère à la lecture des événements. La marque qui s’exprime du point de vue interprétatif de la théorie communicationnelle, est celle de l’univers de l’idéologie. L’histoire peut être reconstruite mais toujours dans une perspective, dans le cadre du «fondamentalisme de la raison » (nous mettons ce terme entre guillemets pour souligner le fait que J. Habermas, se référant à Kant et à Hegel, revendique le caractère critique de la modernité). J. Habermas enfonce son scalpel analytique dans l’idée suivante : il est possible de reprendre l’idée de modernité, car ses promesses ne sont pas épuisées. Dans ce sens, la réussite de la raison et son astuce résident dans le fait qu’elle a exploré, au-delà des théories naturalistes, la possibilité de situer la détermination dans l’homme. A ce sujet, dans l’affrontement entre J. Habermas et Richard Rorty, il semble important de signaler le fait que le conglomérat constitutif et le 8

tissu de relations dans lequel interagissent les individus, rendent possible la prédiction de l’éventuel et le fait d’être au courant de ce qui arrivera. Ce qui précède a lieu non pas comme la réalisation d’une prédiction, mais à l’intérieur des certitudes et des débats que pourrait créer l’univers communicationnel. Selon J. Habermas, la communication offre au locuteur l’espace privilégié de la compréhension, non seulement de l’univers d’interrelations dans lequel il s’exprime dans le monde, mais aussi de la réciprocité des relations existantes dans le monde social, ainsi que la volonté interprétative que met en évidence celui qui lit la réalité. Dans cette perspective, la différence entre vérité et interprétation devient manifeste. De ce point de vue, la constitution d’une théorie de la modernité remet en question une vérité qui prétend se présenter comme dogme, comme expression d’une forme de fondamentalisme. C’est dans cette direction que nous allons essayer d’établir les relations qui existent entre la lecture de la tradition, les fondements d’une ontologie à caractère totalisant et la modernité en tant que moment de grande crise. Au-delà des circonstances et des modes épistémologiques, cette crise s’exprime par l’instabilité d’un monde qui a commencé à sombrer de tous côtés. Ce n’est pas étonnant que Paul Feyerabend ait dit : adieu à la raison. Du platonisme jusqu’à la théorie falsaciste de Karl Popper, nous trouvons le problème de l’évidence. D’un côté, la remise en question permanente d’une théorie de la fixité des jugements et, de l’autre côté, la contrastabilité empirique. Les positions les plus opposées ont arboré leurs arguments avec toujours la même prétention de rechercher un soulagement, mais la trace des données était toujours là. Pour le falsacisme méthodologique poppérien, la crise s’est manifestée par l’impossibilité d’établir quoi que ce soit. Le marxisme, la psychanalyse et l’historicisme en général se présentent comme des théorisations ayant une base empirique pauvre. Les paradigmes épistémologiques précédents sont incapables de se maintenir face à l’évidence du changement. Compte tenu du nombre de vides épistémologiques, la psychanalyse présente pour K. Popper un visage métaphysique. Selon cet auteur, nous sommes face à la tentative de légitimer certaines croyances. L’impulsion du rêve critique de la raison aurait abandonné ces paradigmes épistémologiques et de nouvelles vérités se sont institutionnalisées. L’idée fondamentale que nous essayons d’analyser lorsque nous rendons compte du propos de J. Habermas, en ce qui concerne la 9

modernité, est relative aux espérances de l’auteur dans l’élaboration du futur en ce qui regarde les capacités de la raison et de la rationalité. L’aspiration à la construction d’un monde public s’appuie sur la constatation, dans un univers d’exactitude, de l’existence d’une normativité appropriée pour la reproduction du système social. Il s’agit d’un effort commun de légitimité et d’un monde réalisé grâce à la coopération de tous. L’argument consiste à dire qu’il existe une entité rationnelle qui rend les hommes capables de dialoguer sans être obligés d’avoir peur, et sans avoir à tenir compte du circonstanciel. La structure qui rend possible cette utopie, sont les universaux qui constituent des normes et des règles qui facilitent le consensus. Il est alors possible de construire une dialectique entre auditeurs et locuteurs, grâce à l’établissement d’une pragmatique de la discussion. Le scientifique du social et le scientifique du politique jouent un rôle très important dans la discussion et il leur est conféré le privilège de l’engagement avec la vérité. Dans ce sens, une théorie de l’agir communicationnel ne pourrait absolument pas renoncer, d’après J. Habermas, à l’engagement épistémologique de l’agir et c’est là une des différences entre la manière dont J. Habermas conçoit le rôle du scientifique social et la manière dont ce rôle est conçu par le positivisme. Le positivisme n’a jamais renoncé à l’idée de neutralité axiologique. A ce sujet, l’idée du scientifique développée par J. Habermas est intéressante : celui-ci doit réaliser l’effort de mettre en syntonie l’ordre historique et l’ordre logique de l’exposé, et cet effort signifie que sa proposition de lecture du social doit être le plus proche possible des opinions que les hommes expriment quotidiennement. Dans le cadre de la discussion historique, le problème consiste à revendiquer le pouvoir d’une éthique de l’argumentation. Celle-ci acquerrait ainsi dans la scène historique le pouvoir de se situer audessus des appétits du radicalisme émotif, du normatif et de la prescription. L’éthique de la discussion nous permettrait de reconstruire une vision de l’histoire éloignée du pessimisme, de l’incrédulité et de la conviction de la non-possibilité d’accord. Tout au long de ce texte, à l’occasion de l’analyse de ce que Edgar Morin appelle les sociétés complexes, nous essayons de mettre en contraste les visions différentes de l’histoire que peuvent avoir E. Morin et J. Habermas. E. Morin, dans une optique moins confiante par rapport à l’histoire, qualifie l’homme de homo demens (dans Amour, Poésie, Sagesse et dans Pour sortir du XXème siècle). L’argument 10

semble baigner dans une atmosphère de rhétorique et de séduction. A ce sujet, il serait important de signaler un point qui nous a semblé névralgique dans le déroulement de ce travail, et qui est en accord avec l’explication de l’histoire offerte par J. Habermas : les éthiques empiristes n’ont pas la capacité d’expliquer la sensibilité qui est celle de ceux qui portent les opinions de la vie courante. Dans leur développement systémique, ces éthiques signalent probablement une manière d’être qui n’est pas analysée dans sa relation causale. A cet égard, l’argumentation de J. Habermas pour ce qui est de l’histoire et de son déroulement part d’un raisonnement qui se présente sous forme de maillons. Un moment historique de l’agir peut représenter une plus grande plénitude qu’un autre. Une théorisation argumentative de l’histoire cherche, tout d’abord, à se délester de toute possibilité de compréhension subjectiviste, mais aussi du pessimisme radical qu’a représenté la théorisation heideggerienne de l’histoire avec sa représentation de l’Être. L’interprétation heideggerienne de l’histoire, même si elle ne s’est pas entièrement libérée de l’influence hégélienne, part des prétentions d’une analyse qui succombe à l’idée d’histoire comme finalité, à l’intérieur d’un cadre où la primauté de l’évolution conduirait naturellement à la maturation d’un « esprit » ou Être. Le destin de cet Être est sans aucun doute la maturation, en incorporant à partir de soi-même et sans autre auxiliaire que la raison historique, la réalisation en tant que processus. Face à cette possibilité, J. Habermas oppose l’idée de la praxis argumentative. L’existence du droit cultivera chez l’individu l’idée de révolte face à des situations spécifiques comme, par exemple, la violation des droits de l’homme. Les hommes connaissent l’existence de normes écrites, codifiées dans le droit international et sont informés du caractère universel de ces lois. Mais le problème face à cette situation pourrait bien se situer dans l’idée de R. Rorty sur le contextualisme et aussi par le savoir du relativisme, ce qui nous place face à des paradigmes épistémologiques opposés et à des morales qui, dans leur élucidation de l’idée de polémique, de droit, de différence, cherchent à se situer à l’intérieur du sens qui leur confère leur propre histoire et le développement de leurs propres traditions culturelles. Une bonne partie de ce travail est consacrée à commenter, et à opposer, les idées de science qu’ont utilisées les positivistes et le noyau argumentatif qui en découle. Comme le dit Alain F. Chalmers dans Qu’est-ce que la science?, on voit entrer dans les sciences sociales les 11

inductivistes naïfs, ceux qui sont attachés à l’évidence des données. Ces spécialistes sont éblouis par l’idée de preuve ; ils situent ce qui ne peut pas être démontré comme appartenant à une théorie métaphysique de l’histoire. Pour eux, la science provient de l’induction et le facteur essentiel en est la collecte de données. Les grandes classifications doivent rester dans une position axiologique neutre. L’objectivité de la science devrait avoir comme priorité, d’une part, la capacité d’objectivité, de manière à pouvoir suivre des traces et mesurer le fait social et, d’autre part, elle devrait avoir la capacité de prédire. A l’intérieur de ce schéma méthodologique, le charisme du leader et la capacité de maturation des idées et la sensibilité vitale –pour reprendre les termes de José Ortega y Gasset – n’ont pas beaucoup d’importance. Il faut alors faire entrer dans l’histoire le caractère herméneutique et interprétatif. Nous avons consacré une section de la première partie à commenter les lois que, selon le soviétisme, doit avoir l’histoire. A ce sujet, E. Morin, en adoptant un ton quelque peu cynique et moqueur, les montre annihilées par le deuxième principe de la thermodynamique : l’entropie. L’idée d’objectivité, non seulement envahit les paradigmes théoriques épistémologiques du positivisme, mais aussi les idées du marxisme, surtout celles qui correspondent à la IIè. Internationale. L’idée de loi historique, si valorisée à une certaine époque, commencerait à faire partie des archives de la pensée. De ce point de vue, les sciences sociales ont défini leur méthode par la collecte de données. L’histoire postérieure au positivisme classique sera, comme le dit Stephan Lukes, une histoire attachée aux vieux paradigmes épistémologiques. D’un côté, il y a la position weberienne avec sa théorie des modèles typiques idéaux et, de l’autre côté, sa position face à la force charismatique de l’histoire (le leader). Cette figure de leader réapparaît dans de nombreux représentants de la pensée allemande. D’un côté, M. Weber, avec une optique complètement opposée à celle de Heidegger, met en avant la figure du leader charismatique et, en cela, il essaye de rompre avec l’idée de l’existence de lois inamovibles et obligatoires dans l’histoire. La différence, entre le berger de l’être heideggerien et le leader weberien, réside dans le fait que le premier est lié à l’idée de nativité, à la pensée du traditionnel, à la force supra-historique qui permet de gouverner et de diriger une situation. Le leader weberien apparaît comme interprète d’une culture ; il confère un ordre à l’histoire et s’assume comme une 12

figure nécessaire porteuse de certains pouvoirs spéciaux qui imprimeront sa rationalité à l’histoire. Dans ce sens, l’intervention du sujet se présente comme la garantie de la modernité. Les vieux modèles des sciences sociales continuent à être présents et les idées syllogistiques restent à mi-chemin. Le fait qu’une prémisse majeure se prétende vraie ne signifie pas que les données des faits et leur vérification soient exclues. Jusque-là, l’idée de l’histoire s’est réalisée selon le schéma de la répétition ; le modèle qui subsiste est l’inductif ; ce dont il est question est la vérification empirique. Cependant, derrière ce modèle, existe l’idée d’universalisme, ce qui veut dire que tous les modèles se ressemblent. Le modèle inductif cherche une vérification où l’expérience est la médiatrice ; les hypothèses doivent être vérifiées. L’un des modèles à discuter dans ce parcours de la science occidentale est celui de Thomas Kuhn, avec sa catégorie de changement de paradigmes épistémologiques. Dans cette perspective, nous pouvons dire que c’est à la cité scientifique de réaliser le changement. Les paradigmes épistémologiques commencent à s’éroder, de manière qu’ils ne peuvent plus expliquer complètement les faits. Le modèle de T. Kuhn s’est caractérisé comme un modèle externaliste. Pour ce qui est de ce modèle, la résistance au changement est semblable à celle des groupes qui font l’histoire de la science. L’idéologie de la cité scientifique les rend réfractaires à l’innovation. Le modèle de T. Kuhn correspond à la nécessité et au point de vue des chercheurs qui dialoguent avec d’autres cités scientifiques. Ce modèle se définit en dialogue avec d’autres modèles, comme celui de Lakátos qui considère qu’il y a des modèles génératifs, et des modèles dégénératifs, et que ces derniers correspondent à des formulations théoriques incapables de rendre compte des nouveaux événements qui s’expriment dans le réel. L’objectif de ce travail de doctorat est d’analyser les fondements sur lesquels se sont construites les théories de la modernité. Il s’agit du problème de l’homme et du caractère qui donne ses fondements à un nouveau type social. Nous voudrions démontrer que les idéologies portent atteinte à une conception du savoir qui, traditionnellement, a trouvé son fondement dans la foi et qui, en général, a estimé qu’il était possible de produire l’équilibre. Le modèle de civilisation de l’Occident a parié sur la science. La société scientifico-technique en est devenue la panacée. Tout est planifiable et l’idée de rendement et d’ordre a largement dépassé les vieux schémas offerts par la tradition. 13

Mais le tout dépend de la stabilité. Les faits de l’histoire ont rendu insupportables les théories et plus personne ne sait sur quoi parier.

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Première partie

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Chapitre I La modernité LA MODERNITÉ COMME GENÈSE D’UN PROJET DE CHANGEMENT Un des thèmes fondamentaux qui a occupé la pensée de la modernité est le problème du sujet. Dans la philosophie grecque, le cadre représentationnel de référence se trouvait en dehors de l’homme : l’individu existait dissous dans la grammaire d’une praxis du social dans laquelle la frontière entre le politique et l’économique était nettement délimitée. Les hommes se pliaient à la force de l’intemporel et le mythe exerçait un pouvoir incontestable, immémorial, fixant la destinée dans une sorte de chaîne presque inaltérable. Dans la modernité, le problème se présente différemment. Les hommes modernes se situent dans la perspective du logos et l’existence devient un problème pratique. L’homme moderne commence à savoir que la nature est manipulable et adaptable aux exigences d’une raison pragmatique, qui annonce et promet la libération et le dépassement du malheur qu’entraîne le fait d’être prisonnier de la nature. Comme le dit Agnès Heller, les hommes prémodernes vivaient une vie dont la simplicité ne leur posait pas de grands problèmes, submergés comme ils l’étaient dans une sorte de charme syllogistique qui leur procurait la conviction que le changement était lent, et qui leur évitait d’être dévorés par l’angoisse du futur. Les hommes et les sociétés répétaient le même modèle de vie, et la technique était en accord avec l’état de la civilisation. A ce sujet, Jean-Marc Ferry signale que Hannah Arendt idéalise la suprématie de l’esprit des Grecs qui, pour le dire avec les termes utilisés par Martin Heidegger dans son Introduction à la métaphysique, pensaient l’univers comme physis. Celle-ci était englobante et sa divisibilité ne se présentait pas comme un problème de raison et de technique. La préoccupation de la pensée philosophique était l’unité totale de l’homme. Les institutions étaient chargées de rendre le bonheur aux hommes et non aux individus. La notion d’individu dans le monde grec doit être comprise dans le cadre de l’idéologie d’un monde qu’il fallait 16

défendre. A partir de ce sens, depuis cette époque-là, les hommes trouveraient leur référence dans cette belle époque. Il s’agissait de construire une idéologie intemporelle dont pourraient se réclamer les temps futurs. Dans ce sens, le logos grec, avec sa notion de force, cherchait à rétablir l’idéal de perfection. Tout indiquait un modèle d’histoire intemporel dont les axes préparaient une époque de splendeur et de plénitude. Ce n’est pas sans raison qu’une pensée comme la pensée heideggerienne, qui se réclame de la garantie de l’Être, maintient l’unité vivante dans une unité de l’homme où le plus important n’est pas le monde pratique. Le déroulement postérieur de l’histoire, submergée dans le monde de la pratique, laissera de côté la question sur l’Être, c’est-à-dire la garantie. La rupture, la querelle entre les anciens et les modernes, pour reprendre une expression de Luc Ferry, représentait la condition même de l’émergence du sujet. La conscience philosophique, l’idéal d’un moi historique, et d’une historialité de ce moi trouveraient leurs propres moyens. L’idée d’histoire ne commencerait pas à se construire à partir du passé. L’éthique et la cohésion du tout social ne se constitueraient pas à partir d’un tout de procédure, mais à partir des modèles que les hommes auraient trouvés pour définir leur histoire. C’est dans ce cadre quelque peu sinueux que nous rencontrons le problème de la crise et des lectures du social. D’une manière générale, on pourrait dire que le sujet semble exilé, aussi bien dans la pensée atomiste de certains penseurs présocratiques que dans les grandes systématisations de la philosophie antique. La réhabilitation du sujet dans la modernité ne semble pas plus simple. Un mode de lecture s’est imposé, celui de la réhabilitation et de l’objectivité. Il s’agit de situer le problème en faisant appel à une garantie capable d’éviter l’intervention d’une subjectivité plus grande, et de permettre la construction d’une science où sera présente l’idée d’universalité, exprimée en termes de raison. Cela mettait les passions en veilleuse. On pourrait peut-être dormir tranquille désormais, sans avoir peur de l’émergence de l’irrationnel. L’homme s’était déclaré l’architecte de la grande œuvre. Ces aspirations permettraient à l’histoire de retrouver un chemin sûr. La garantie d’une raison fondée sur l’équité du moi semblait laisser derrière elle toute une grande époque. Nous pouvons nous risquer à dire que Hegel a contemplé le surgissement d’un univers de réhabilitation et de construction d’une philosophie – la sienne – qui contient en elle, comme un sédiment, le 17

long développement de l’esprit. L’histoire se montrera traîtresse avec cette grande aspiration. Hegel représente l’idéal de la construction d’une philosophie qui, tout en contenant en elle la force du négatif, trace une idée de l’histoire et du monde où le début et la fin trouvent leur ligne syllogistique dans la notion de progrès, d’enchaînement, de relation causale et de potentialité. Puissance et acte ne sont pas un hasard, car la raison peut exercer le contrôle. Celle-ci sera la grande responsable. A la fin la liberté doit se montrer, non pas comme un accident mais comme un objectif atteint par la Révolution française, grâce à la non-conformité d’un esprit ayant rompu avec la causalité mécaniciste, et avec une volonté de connaissance attributive obtenue à partir de la technique des données, et de la casuistique du modèle de la science expérimentale. Le problème qui concerne l’élaboration d’une philosophie de la modernité est de savoir si le poids de la tradition continuera à se montrer comme garantie, comme un simple événement linguistique qui médiatiserait la conscience de l’époque et les visions du monde, ou si nous sommes face à une re-fondation de l’esprit. Les deux points délicats de la dispute nous placent à l’intérieur du caractère statutaire d’une ontologie historique ou en plein cœur de la rupture et de la crise. A ce propos, les thèses de J.-M. Ferry concernant le caractère fondateur et comparatif, entre la pensée de H. Arendt et celle de J. Habermas, nous portent à considérer la prééminence accordée par H. Arendt à la tradition dans le sens de la primauté de la conscience présente qui, même sans savoir d’une manière parfaitement claire ce que représente la marque du passé, accorde à la légitimité la vertu et le pouvoir de la fondation idéologique. Nous sommes face à la mise en place d’un fondement qui ne connaît pas son propre principe, mais qui s’est étendu dans le temps suivant la primauté de son statut, sans critiquer le principe de ses visions du monde et de ses interprétations. Le problème réside dans la possibilité d’établir ce que représente chaque moment de l’histoire. Nous sommes face à deux moments différents, celui de la réhabilitation et celui de la construction. Le dialogue devrait se nouer autour de la signification. Nous sommes face à l’incertitude du jugement d’un passé à l’abri de toute épreuve, et de celui d’une modernité dont les origines se trouvent dans le passé et qui est tronquée par la perte. Pour ce qui est de la pensée de la modernité, il est fondamental, du point de vue habermasien, de dresser la critique. Il 18

s’agit de la capacité évaluatrice qu’aurait la théorisation de la connaissance de soi et de la compréhension de soi dans ses limites, et ceci, dans le sens de l’ouverture de l’histoire. On serait en lutte contre la rupture de l’aliénation. Une praxis d’émancipation devrait déclarer la tradition passéiste comme un obstacle qui s’oppose au développement de la pensée. Selon cet angle d’analyse, il ne s’agit pas de réhabiliter l’engagement ontologique de la tradition. Celle-ci représente un moment d’objectivation, de fracture qui, selon J. Habermas, est irrécupérable dans le sens où, avec une nouvelle vision, l’histoire ne peut pas travailler avec les visions du monde traditionnel. La philosophie doit représenter un dépassement et la consolidation d’un espace humain et public créé sur d’autres fondations. Dans l’optique marxiste, le problème se pose du fait que la philosophie arbore ses arguments comme critique et qu’elle est animée par une attitude de radicalité. La philosophie ne va pas trouver le ton de ses changements dans le fondamentalisme d’une pensée hétéronome, pas plus que dans le langage d’une raison technologique gouvernée par le technicisme et les changements accélérés, n’ayant apparemment pas de sens, mais autosuffisants, et qui sont liés à une perspective d’intérêt conditionnée par l’historicité d’une histoire de la philosophie. Le changement surviendra par le pouvoir de l’activité modificatrice inspirée par l’instance de la conscience et par le réseau de relations dans lequel évoluent les hommes. Tout cela se ferait par la médiation du travail en tant que force constructrice d’une société. Le Habermas de : Après Marx suit la tradition du matérialisme historique qui accorde une grande importance au travail comme facteur de modification de la nature, tendu vers la recherche de la jouissance. A cet égard, il est important de rappeler les caractéristiques que J. Habermas détermine pour ce qui est de l’unité du moi. Il établit, en effet, le moi développé comme subjectivité et le différencie de l’unité uniformisante des critères sociaux. Ce moi se manifeste soit comme unité historique, morale et sociale, soit comme représentativité intersubjective en relation avec les évaluations du monde effectuées par les consciences. L’intention réflexive de J. Habermas semble importante du fait que ce moi différenciateur a pris comme référence le soi-même et, ce faisant, il s’est démarqué de la force qu’a pu exercer sur lui l’unité fermée des visions du monde. Ceci étant, le principe de rupture vient s’établir avec le monde des représentations. Dans le dialogue tradition19

modernité, il faudrait préciser que la pensée de la tradition constitue un espace non critique, transmissible par la coutume, objet de savoir pour les experts mais, en même temps, univers référentiel où les visions du monde sont exprimées par les principes. D’après J. Habermas, la modernité signifierait le décentrement du savoir. Nous ne parlons pas d’un contingent d’opinions engendrées dans l’extériorité et prenant force de cohésion, mais d’un « décentrement du système d’interprétation, dans le sens d’une démarcation distinguant toujours plus nettement la catégorie subjective de la nature interne et la catégorie objective de la nature externe… »1

Le problème que J. Habermas doit élucider est celui du pouvoir et la forme visible dont celui-ci se structure, que ce soit à l’intérieur de la ligne acritique des cultures traditionnelles – soumises à des règles bien établies où il y a une unité substantielle entre le social, le moral et l’individu – ou que ce soit à l’intérieur de la vision de rupture avec le dogmatisme et avec l’infaillibilité du normatif accomplie par la conscience moderne. De ce point de vue, alors que la tradition représente la religiosité, la soumission et les règles bien définies, la philosophie moderne revendique le caractère d’activité de la raison. Son unité créatrice et aperceptive apparaît avec le kantisme et représente la mise en situation permanente des ressources d’autorité. La situation commence à être vue autrement par d’autres courants de pensée. Kant soutiendra que Hume l’a réveillée de son sommeil dogmatique ; Hegel réactivera le pouvoir de la négativité, la nonconformité de la pensée avec ses propres représentations et la rupture avec l’unité de signification que la tradition avait constituée et Marx, pour sa part, représentera, à l’intérieur de la ligne du rationalisme, la possibilité de rupture avec une raison logocentrique, la raison hégélienne, considérée jusque-là comme le nœud gordien de l’histoire. En relation avec la modernité, il serait important de signaler qu’avec Marx surgit une autre possibilité de compréhension de l’histoire qui, reprenant l’héritage feuerbachien, revendique la matérialité dans la constitution de l’espace de la conscience, et l’activité que le rationalisme avait mise à l’ordre du jour comme effort de réflexion du sujet dans sa volonté d’histoire. Pour J. Habermas, la modernité représente la naissance d’une culture qui met en échec la tradition, le moi divisé, replié sur luimême, prisonnier d’une identité locale. Sa force naîtra grâce au 1

J. Habermas, Après Marx, p. 43. 20

rétablissement d’une culture où la primauté revient à la subjectivité. C’est dans cette situation que le mot crise prend tout son sens. Les anciennes certitudes de l’esprit humain n’étaient plus satisfaisantes. La possibilité de déployer une culture de l’universalité surgit à partir du renforcement de la subjectivité. Les hommes ont compris que la garantie – représentée dans les sociétés pré-modernes par le chef ou la communauté – sera désormais représentée par l’universalisme, illustrant ainsi le concept de possibilité d’unité du genre humain. Ce mythe représenterait la volonté des Lumières. Le développement et la technique se sont fortifiés grâce à des conjonctures qui ont permis un assemblage à partir de l’idée que la justice était possible, provoquant une commotion dans les ordres politiques et culturels traditionnels. J. Habermas associe ce processus non pas à la philosophie mais au développement du mode de production capitaliste, au surgissement de l’idée d’État et à tout un monde d’institutions qui venaient de surgir et qui trouveraient leur centre de volonté dans le moi, celui-ci étant compris comme capacité et comme la mort de la désagrégation. Pour sa constitution, pour réussir à s’imposer, ce moi irait chercher la volonté du consensus, la règle. La conscience a compris que c’est à partir d’elle, de son autonomie et de l’évidence qu’elle ne se plierait plus devant une force extérieure que l’histoire va se constituer. C’est à ce moment-là que prend corps la volonté délibérative, ce qui implique que les mondes légitimés par la tradition commencent à s’ébranler. La crise naît du fait que le rationalisme considère le passé comme irrationnel. A travers ces lunettes, le monde apparaît plus rationnel, non attaché au traditionalisme et décidé à enterrer la nostalgie du passé. Dans cette ligne antinostalgique, nous pouvons situer Hegel et Marx. Le premier parie sur la volonté constante de changement du rationnel et le deuxième parie sur la ligne structurelle annoncée dans le Manifeste du parti communiste, selon laquelle toutes les sociétés ont été médiatisées par la lutte des classes. Cette idée représente une nouvelle vision qui groupe la totalité du social, au point que l’idée de déterminisme réussira à s’imposer à l’intérieur du marxisme et de son histoire. J. Habermas a dit que le marxisme est une philosophie qui n’a pas pris conscience de sa propre portée épistémologique et qui s’est constituée comme une vision du monde, attachée au credo des promesses des États qui, comme la Russie, se sont réclamés de lui, 21

transformant cette expérimentation en l’un des événements les plus monstrueux de l’histoire moderne. A ce propos, la critique que H. Arendt réalise du totalitarisme indique clairement la mise en marche d’une idée qui a entraîné, dans le social, le sacrifice de l’individu et la recherche d’une substance sûre qui garantisse le futur. H. Arendt pense que les hommes auraient trouvé la sécurité dans la propagande politique du communisme, du fascisme et du nazisme. L’individu avait accordé la primauté au «cela », sacrifiant l’expression du « je » et du « nous » à l’idée de « l’autre ». Cette réflexion fonde sa critique sur le point de vue de la théorie critique de l’aliénation. On avait parlé d’un dialogue communautaire, mais celui-ci serait rompu, car la conscience s’était dissoute en tant que capacité de critique. Dans ce sens, il semble important de faire l’examen de processus comme celui du fascisme, du nazisme et du socialisme soviétique qui, dans le changement vertigineux de la modernité, réunissaient les hommes dans le sentiment exacerbé de l’unité du national. Les idées de race et de supériorité raciale correspondent à l’univers idéologique du nazisme. Tout cela paraît important, car une nouvelle religion semble s’installer. Les hommes commencent à s’unir, à avoir une idée communautaire du temps et de l’histoire, surgie d’un soubassement collectif animé par le délire et par une position militante devant l’histoire. A ce propos, ce qui semble légitimer l’homme est l’idée d’engagement. Il est inexplicable qu’à l’intérieur d’une culture universaliste où le plus important est la libre conscience, ces mouvements de masse expriment une idée d’histoire où, comme le dit H. Arendt, apparaît de nouveau le problème des décisions historiques qui ne sont prises ni par la volonté générale, ni par le mouvement délibératif des idées, mais par la volonté et par les caprices d’une élite attachée au providentialisme et au messianisme. De ce point de vue, l’idée d’éthique universelle du rationalisme devient l’impératif de certains intérêts qui se présentent comme portant la justice à bout de bras. Il est intéressant de signaler que cet espace de la société moderne, qui se montre intégrative et délibérative, a balayé l’idée syncrétique de la coexistence de différentes traditions culturelles dans un même espace public. La modernité signifierait la présence d’une société engendrée sur le mythe de la technique et de la certitude. L’esprit de contrôle y prend un relief très important. Le foisonnement de la technique et l’importance que prend l’aspect mesurable des 22

choses annoncent une nouvelle protection pour l’homme, celle de la certitude. La modernité, critique, à satiété, antireligieuse et libérale, continue à être travaillée par l’idée de vérité. Les contenus ne semblent pas changer mais, maintenant, les guerres, les assassinats et l’uniformisation ne sont pas réalisés au nom de Dieu, ou d’une volonté extérieure qui en serait la garante, mais au nom des droits de l’homme. Maintenant, c’est la propagande politique et la publicité qui exercent le contrôle définitif. Le plus compliqué des phénomènes est, peut-être, l’apparition d’un individu, jouant son rôle de citoyen qui vit, grandit et meurt sans prendre conscience que sa conscience est médiatisée en permanence et constamment incorporée à un projet politique et économique, où les ambitions des multinationales semblent passer avant les intérêts des États. La modernité et ses philosophies du changement nous situent à un carrefour, face à l’engagement que devrait prendre une raison transformatrice et créatrice d’un nouveau schéma de connaissance capable de se démarquer du modèle imposé par la tradition. A l’attitude systématique d’une tradition perpétuelle, en séquence, on opposera une praxis capable de construire ses propres prémisses de connaissance et une substantiation théorétique qui se résout dans la méthode de la science et dans la condition de possibilité de ses limites. La raison ne trouvera plus ses sources ni dans le religieux, ni dans la tradition, ni dans l’acceptation a-critique de l’historicité : « Cette connaissance philosophique, présupposée par Kant à son interrogation sur la connaissance scientifique, est typiquement une ‘‘connaissance critique’’. Kant appelait d’ailleurs ‘‘critique’’ cette fondation qui justifie la connaissance en même temps qu’elle énonce les limites de l’objectivité possible. La connaissance critique est alors spécifiquement une réflexion sur nos propres jugements et sur les conditions de leur validité qui sont posées dans la structure universelle d’un ‘‘sujet de la connaissance’’. Kant admettait, en effet, que nos jugements doivent leur objectivité au caractère de la structure catégorielle et formelle d’un ‘‘sujet’’ de la connaissance – et partant, au caractère pour nous nécessaire de la méthode par laquelle ce ‘‘sujet’’ constitue les ‘’objets’’. C’est là le sens de ce qu’il appelait sa révolution copernicienne. »2

2

J.-M. Ferry. L’éthique de la communication, p. 307. 23

Le monde a sans doute commencé à changer et il n’y aura pas de meilleur préalable pour la connaissance que la constitution de l’idée de raison. La crise pointe, non seulement par rapport aux idées passéistes, mais en rapport à l’univers référentiel et d’autorité que signifiaient la technique et la technologie de la modernité. La conscience qui collecte des expériences, attachée aux préjugés, va être assumée dans une perspective différente. Au-delà du paradigme classique de l’art auto-référentié dans l’idée parfaite platonicienne, la création se fera à partir d’une garantie différente: celle de l’universalité, et à partir de la constitution d’une raison beaucoup plus proche du «moi » que la raison platonicienne. La philosophie assumera la critique. Dans ce sens, l’idéalisme allemand représente une rupture épistémologique avec la tentative de définir le réel à partir des lignes sémantiques de la réalité. Réel et réalité adoptent deux statuts épistémologiques différents et la réalité est remise en question par la raison. Le caractère de la praxis de la connaissance, c’est la déconstruction. L’histoire humaine a été circonscrite et légitimée par le problème de la domination. Le passé a été constitué et traversé par la peur. Il s’agissait d’engendrer la possibilité du futur. L’unité de la promesse tournait autour de la vie heureuse. Les modernes ont découvert que cette vie heureuse pouvait être atteinte dans chaque histoire du particulier mais, pour cela, il faut conjuguer universalité et particularité. Alors, l’histoire basée sur le discours de la modernité consiste à chercher le moyen d’engendrer la loi et de re-fonder une grammaire de l’uniformisation. Ce discours doit être noué à l’État, à la loi et à la morale. Ce sont ces éléments qui feront comprendre aux hommes que l’ancienne idée de destin sera remplacée par l’idée de droit naturel. Cela laisse voir que les différences que l’on a acceptées en s’appuyant sur un discours légitimiste et différencialiste sont injustes. La particularité et les ambitions de pouvoir semblent avoir trouvé un contrefort à partir de l’univers argumentatif. Pour ce qui est de la modernité, cela vaudrait la peine d’évoquer le discours normatif et fonctionnaliste chargé de régler la reproduction du social. L’argument de ce discours est la nécessité de promouvoir l’ordre et d’éviter la confusion. Ayant peur du désastre, les hommes ont fait appel au discours de l’argumentation institutionnelle dans laquelle la loi n’est utile que dans la mesure où elle peut garantir la tranquillité. Ce discours trébuche contre l’obstacle de la continuité ; 24

la société doit se reproduire selon une chaîne causale dont la grammaire est médiatisée par l’ordre. Elle est liée au changement qui, lui, se fera par étapes. Cela veut dire que la cohérence et l’ordre ne seront pas altérés et que les hommes peuvent avoir confiance en leur destin. Tout se fera dans la pleine rationalité. L’éthique est devenue transcendantale. C’est pour cette raison que Habermas établit des niveaux d’analyse et qu’il différencie l’ordre idéal qui est là, dans le développement des idées, immanent, et l’ordre critique, en lutte permanente avec la conception de l’historicisme dont le critère de vérité semble attaché à la réalité. D’où son idée de critique, comme la capacité de remettre en question la vérité, ce qui se fait à partir de l’assomption des intérêts ou des jugements de valeur de la conscience. La conscience sera toujours une référence pour les hommes, et l’histoire se manifestera liée à l’univers du langage de l’élite, de la classe sociale ou du fonctionnariat qui exerce le contrôle. Ce n’est plus à l’Être – dans son immanence dans une histoire cachée, gardée – d’indiquer le futur ou d’assumer son rôle de résidence dans le langage. L’être habermasien se manifeste dans la praxis et dans le changement social. Le fait du consensus, unité d’affirmation d’une volonté d’ordre, n’indique absolument pas la justice mais la proclamation d’un état verbal capable d’obtenir l’unanimité de jugement. Dans la pensée de la modernité, le consensus se présente comme problématique, surtout parce qu’il s’agit d’un modèle de société basé, comme le dit Lipovetsky, sur l’Âge de l’individu et des lectures. Cette pensée bousculera la tranquillité que procurait l’existence d’une logique transcendantale et objectiviste dont la garantie résidait dans l’auto-mouvement de soi : « Du côté des ‘‘sciences exactes ’’ la situation semble s’inverser. Non que ces sciences ne donnent lieu, elles aussi, à discussions et à contestations. Une connaissance, même superficielle, des débats qui animent la recherche contemporaine devrait suffire à nous débarrasser de l’idée naïve selon laquelle le champ scientifique saurait par excellence celui du consensus. »3

L. Ferry décrit avec précision l’un des problèmes fondamentaux que se pose la modernité dans le domaine de la science et qui est spécialement aigu pour ce qui est de la constitution des Sciences Sociales, surtout à cause du foisonnement des lectures 3

L. Ferry, Homo Aestheticus, p. 25. 25

diverses de la réalité. Le principe qui gouverne le social, ses représentations et ses lectures semble pratiquement ingouvernable. Ce sont des visions médiatisées par différents points de vue, des arrangements paradigmatiques pour établir la vérité à partir de la médiation empirique ou, simplement, il s’agit de constructions épistémologiques réalisées dans le domaine de la logique du structuralisme classique qui établiront, comme référence de la vérité, un langage construit en accord avec un grand modèle qui décrit la constitution de principes universels de l’humanité à partir desquels se génèrent certaines clés interprétatives de validité qui, faisant appel à plusieurs sources épistémologiques, parfois opposées, suscitent un accord de lecture comme il est arrivé dans l’anthropologie lévistraussienne qui se sert de la psychanalyse et du marxisme. Il s’agit de chercher un principe de consensus et de validité pour réaliser un diagnostic de l’histoire humaine. Ce principe subira la séduction non pas de l’histoire de la quotidienneté à proprement parler mais du mode et du sujet de la construction. Dans cette perspective, le problème objet du débat est celui de l’objectivité. Dans cet espace, dans cette modernité, se conjuguent philosophie et sciences sociales, où l’anxiété de la recherche de la méthode continue à apporter la certitude subsidiaire de la diaspora, du chaos, qui ne sera certainement pas tolérée par un principe de scientificité construit dans cette perspective. Les arguments philosophiques de la modernité semblent médiatisés par l’ambivalence de deux lectures. La modernité, qui semble avoir laissé de côté le problème de la tradition, doit affronter désormais le problème du jugement, représenté dans la prétention du modèle kantien-hégélien d’élaborer une logique d’interprétation qui organise la lecture de la réalité. Et, en deuxième lieu, la modernité, qui est médiatisée par l’apparition d’une volonté de dérive, désire se délester de la tradition et rejeter les critères d’autorité et de force. Cette force est représentée par la volonté nietzschéenne de la mort de Dieu ou de la déconstruction de l’esprit métaphysique : « Si la vérité cesse de se définir comme identité (comme noncontradiction des propositions) ou adéquatium (du jugement à la chose), c’est peut-être qu’au nom d’une vérité plus profonde que celle de la philosophie le réel est conçu par Nietzsche comme

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multiplicité, brisure, adéquatement. »4

différence

que

seul

l’art

peut

saisir

LE SUJET ET LA CRISE Pour ce qui est de la crise de la modernité, on a insisté sur l’effort de construire un modèle interprétatif qui a essayé de rendre effective sa rupture avec le dogmatisme. A ce sujet, Edgar Morin dit que la différenciation qui surgit entre théorie et croyance, entre conviction, d’une part, et science et réflexion, de l’autre, consistent dans le fait que la science, dans son développement technologique, a perdu son souci de critique, son auto-réflexion, et a adopté un modèle technologique ignorant des buts vers lesquels il conduit. C’est pourquoi, pour Edgar Morin, ce qui est en jeu est la critique des nouvelles visions du monde. A ce sujet, le signal d’alarme exprimé par la publication de Pour sortir du XXème siècle est la crise de la pensée simple exprimée par le dogmatisme, par le nationalisme exacerbé et aussi par un type de réflexion habituée à la certitude. Ce qui est l’objet du débat est l’idée de perspectivisme. Chaque époque crée sa propre vision des faits historiques ; elle commet certaines omissions en accordant une plus grande valeur à certaines interprétations. Des événements qui avaient été laissés de côté jusquelà prennent de l’importance à cause du regard que l’on porte sur eux. Le regard change et les époques perdent ou trouvent différentes manières d’appréhender le réel. En tout cas, subsiste le dialogue comme recherche de l’objectivité conçue comme rationalisation. Cette idée sera attaquée par E. Morin. Elle est déclarée responsable d’avoir fondé une manière de penser symbolisée par le mythe sacrificiel et exprimée par la dissolution du sujet dans les socialismes réels disparus. Elle s’exprime également dans l’idée et la conception de la planification qui implique que l’homme ne s’est pas assumé comme une fin mais comme le moyen pour obtenir un haut degré de développement, de manière à ce que les sociétés puissent avoir le contrôle du futur. Il faut souligner à ce sujet les considérations d’Yves Boisvert dans L’analyse postmoderniste, où il déclare que l’idéal de l’État-providence dans la société postmoderne commence à décliner, ce qui indique que les services ont échoué. L’idée de contrôle de la 4

L. Ferry, Homo Aestheticus, p. 49. 27

natalité commence à être reconnue comme problème dans un monde où les lois établies par la pensée scientifico-technique n’ont pas réussi à exercer le contrôle. E. Morin, dans Méthode I, dit à ce propos que la nature commence à se révolter et qu’elle continue à exercer la résistance ancestrale ancrée dans la pensée de la thermodynamique et dans l’idée d’ordre et de désordre. Il est alors impossible d’arrêter la nature et, comme le pensent les postmodernistes, il ne serait même pas sensé de refuser la mutation. Dans ce sens, l’important est de savoir que toutes les possibilités ne sont pas épuisées. A partir de là, on pourrait, selon Y. Boisvert, établir les différences entre mutation, révolution et évolution. Selon ce schéma, c’est à partir de là que la quotidienneté semble manifester les problèmes qui lui sont inhérents. L’éthique devient un problème du faire au jour le jour, c’est-à-dire une affaire pragmatique. Les communautés résoudront leurs problèmes grâce à l’intervention précise, rapide et efficace de ses propres membres. D’après cette analyse, l’individu concerné directement par les problèmes assume une attitude active dans la recherche de solution ; c’est pourquoi les États sont de plus en plus obligés de consulter la volonté des groupes. E. Morin, dans sa vision de la crise, discute l’idée de subjectivité. Le sujet a été emprisonné et mis à l’écart à bien des égards. La rationalisation constitue une foi, une hallucination et une idée anticipée de l’histoire. E. Morin met en doute l’échelle de valeurs avec laquelle la science a prétendu discuter sur la pensée. Dans cette optique, la pensée qui valide est la pensée complexe qui a la possibilité de tout discuter sans laisser des zones d’ombre. De son point de vue, l’aventure consiste à dire adieu au totalitarisme et aux convictions en tant qu’états sévères de l’esprit. Le diagnostic se dresse autour des démarches qui ont alourdi la culture totalitaire faisant oublier ce qui met en échec le paradigme de la connaissance universelle. Le maintien de l’éthique exige alors de justifier l’injustifiable et d’étouffer l’esprit humain tant en maintenant fermement l’idée de contrôle. D’après E. Morin, ce qui précède est la plus perverse des fondations sur lesquelles peut s’appuyer l’histoire humaine. Le problème central est le sujet et sa capacité de se concevoir, non pas à partir de l’universalisation proposée par la science, en faisant appel aux idéaux de justice et de bien-être, mais à partir de soi-même et du dépassement de l’idée d’objectivité et de possibilité de vérification. La catégorie de centralisation commence à faire partie non pas du plan de l’histoire mais de son non-plan. Le sujet 28

a compris que les centres ne sont nulle part, ils n’appartiennent à aucun univers en particulier, la pensée doit douter d’elle-même et celui qui doute doit également se méfier de lui-même. Nous avons dépassé le recours à l’autorité de la science et de la rigueur. On commence à comprendre que la pensée a des lieux incertains, obscurs ; on revendique l’idée du hasard et de la dérive. Alors la pensée doit expérimenter une mutation, se soustraire au tribunal des vérifications et s’installer dans l’idée qu’il y a toujours quelque chose qui manque. Le risque continue à résider dans le fait que toute vision du monde est excluante, car elle part de zones spécifiques et exclut des zones non discutées ou non tolérées. L’âme apparaît alors fondée sur les hauteurs de la pensée centrique ; elle a cessé de douter parce que l’universel ne le permet pas ; ce qui est indiqué remet en question tout ce qui ne peut pas être mesuré. En ce qui concerne le couple catégoriel normal-pathologique, celui-ci se présente aux yeux de la quotidienneté comme dramatique. Le pathologique semble criminel parce qu’il porte atteinte à la convivialité. E. Morin affirme que les États justifient le crime et le massacre par des arguments d’honneur, de bien public, de patrie et de continuité historique. C’est ainsi que prennent du sens les purges mais aussi les dispenses. Ce qui est qualifié d’anormal, signalé comme un malaise de la culture, est attribué au pathologique, du point de vue individuel. Cependant, dans la perspective de rationalisation d’une volonté prophylactique d’État, la mort massive est qualifiée de normal alors que le crime politique, ce qui apparaît comme contraire au système, ce qui se présente comme une dérive, peut être réprimé ; on peut pratiquer l’euthanasie sans que l’éthique soit compromise et sans pour autant modifier les jugements de valeur. La rationalité prétend valider le non-rationnel avec la raison. Le politique sera pensé en termes de futur, d’utopie et d’élite scientifique qui s’incarne comme porteuse de vérité. Derrière l’argumentation et la dénonciation d’E. Morin reste son animosité contre le critère sur lequel a été fondée la science, conçue comme une sorte de tribunal, et les scientifiques conçus comme des législateurs fortuits auxquels appartient le rôle de garantir le futur au nom de la civilité. L’avis d’E. Morin est que la modernité a été gouvernée par le fanatisme et par les sentiments les plus profonds d’aveuglement : tel est le cas du nazisme et du fascisme qui tous deux, se caractérisent par l’engagement qu’ils ont pris vis à vis du futur. Dans ces idéologies, la 29

volonté individuelle, le sujet, se dilue dans la masse et dans le sentiment d’appartenance à un parti – c’est une des caractéristiques du stalinisme soviétique – mais aussi dans le délire du national. E. Morin souligne la finalisation de l’idée de révolution et de ses promesses, cherchant les élites jusqu’à les rendre unidimensionnelles, et accordant peu d’espace pour fonder le sentiment de liberté et pour déclencher la discussion démocratique. Dans cette optique, on peut dire que dans une société, comme l’Union soviétique déjà disparue, le dissentiment est dangereux, c’est pourquoi il ouvre la porte de la suspicion et de la persécution ; l’éternel tribunal inquisiteur n’a pas disparu, maintenu comme il l’est par l’intellectualité critique internationale qui, à en croire Morin, souffre d’aveuglement et de fanatisme. L’idée de révolution implique le paroxysme du renoncement à soi-même, le sacrifice de l’individuation, la dissidence avec ce qui est établi mais, en même temps, la démission devant la loi. La visée finale est l’équilibre d’une société dont le futur est planifiable. Pour traiter ce sujet, l’auteur part du fait que la révolution contient en elle-même le sentiment d’instrumentalité. Sacrifier l’aujourd’hui pour réussir demain sera le slogan du stalinisme. La conscience est constamment surveillée car elle est source de péché. Il suffit simplement d’établir que c’est le sommet du parti qui détient la vérité pour que la révolution devienne un credo. Pour ce qui est du futur, E. Morin commente les idées de Louis Althusser. Il considère que la pensée de cet auteur a été profondément imbue de l’idéal de la science et de l’idée qu’il est possible de coordonner et de planifier l’utopie du futur à travers le matérialisme historique, ce qu’Althusser appelle, en paraphrasant Marx, la science de l’histoire. Entre la réalité et les faits, Morin voit apparaître la force des circonstances : « l’effondrement du rêve du communisme libéral à l’Est après l’invasion de la Tchécoslovaquie ; l’effondrement du mythe sinmaoïste avec l’affaire Lin Piao, puis celle de la « bande des quatre », l’effondrement du mythe vietnamien avec la fuite en mer, la fuite en masse de Saigon, puis l’invasion du Cambodge, où venait de s’effondrer un autre mythe, le demi-effondrement du mythe cubain, qui, de mini-paradis tropical, devient enfer de poche ; la faible consistance mythologique des

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« révolutions » angolaise ou éthiopienne soutenues par le corset de fer extérieur… »5

La modernité aura comme principal obstacle le fait que la pensée scientifico-technique n’a pas été capable de garantir l’équilibre. La planète est de plus en plus compromise, les ressources écologiques ont sombré et la rationalité et les promesses qui découlent de cette ligne de pensée ont donné, comme résultat, un globe terrestre attaqué de partout ; la couche d’ozone est compromise et la pollution ainsi que le réchauffement accéléré que subit la planète nous placent non pas à la veille d’une catastrophe annoncée par une force toute puissante (Dieu), qui a dans ses mains notre avenir, mais face à une catastrophe promue par la science et la technique qui, avec leurs promesses de salut, galvanisaient un monde devenu, en fait, de plus en plus inhabitable. A cela s’ajoute le problème politique, l’éternel problème de la tyrannie, la tentative de la rationalité pour contrôler la barbarie de n’importe quel dictateur occasionnel. Le trait qui ressort partout est le danger imminent de destruction planétaire. E. Morin regarde le problème en se situant dans la perspective de ce qu’il appelle la pensée complexe. Un autre problème vient du fait que, dans le monde de la pensée, tout est possible. Les Lumières ou ceux qui se considèrent leurs représentants, menacés dans leurs intérêts dans leurs anciennes colonies, envoient leur artillerie lourde. Le bilan : une destruction monstrueuse. On cherche à anéantir tout ce qui ne se soumet pas. Comme le dit Jean Baudrillard, la machinerie télévisuelle a fait de la guerre et de la destruction un sujet médiatique, de raiting. Alors, au-delà de la philosophie de l’action, de l’avenir qui a été promis comme résultat d’un monde planifié, la planète se débat dans la guerre et gît au bord de l’abîme, comme le dit E. Morin. Le problème est que tout a échoué ; l’homme a désacralisé, gouverné et contrôlé tout ce qui semblait un rêve il y a des décennies, mais l’idée de salut continue à être une étrangère pour cet homo sapiens-dementis, pour reprendre les termes avec lesquels E. Morin caractérise les humains : « Il y a un autre événement qui marque cette fin de siècle : c’est la destruction, ou plutôt l’autodestruction de l’idée de salut terrestre. On a pu croire que le progrès était automatiquement garanti par l’évolution historique. On a cru que la science ne pouvait être que progressive, que l’industrie ne pouvait apporter que des bienfaits,

5

E. Morin, Pour sortir du XXème siècle, p. 250. 31

que la technique ne pouvait apporter que des améliorations. On a cru que des lois de l’histoire garantissaient l’épanouissement de l’humanité et, sur cette base, on a cru qu’il était possible de mettre sur terre le salut, c’est-à-dire ce règne du bonheur que les religions avaient promis dans le ciel… »6

Il est important de signaler que l’expression dément exprime, chez E. Morin, la tentative de se délester de l’idée de l’homme comme une entité rationnelle qui pense le futur selon un ordre imposé par la planification, dont la rigueur pourra nous rendre l’avenir plus certain. La démarche morainienne, pour caractériser le processus de la contemporanéité, fait appel à une ressource ethnologique – c’est-à-dire en comparant les simiens avec les humains. Il dit que tous deux ont la capacité de colère et la notion de famille mais, que c’est à partir de l’altérité, un point insuffisamment évalué jusqu’ici, qu’il faudrait aller à la recherche des passions que l’homme expérimente et que son congénère le chimpanzé ne possède pas, comme par exemple la haine et le désir d’annihilation. L’analyse morainienne cherche la rupture avec la détermination et elle statue comme approche analytique le processus de la complexité. L’argument est clair : discuter les prémisses scientifico-techniques au moyen desquelles l’Occident a établi sa culture ou l’idéal de certitude et du planifiable. La discussion morainienne se fait dans la perspective de la certitude. Les hommes, persuadés et fortement ancrés dans leurs convictions, attachés à une foi, succombent à la guerre. De ce point de vue, l’important est de discuter l’idée de conviction. Cela suppose que l’autre a aussi ses propres convictions et des raisons pour se battre à mort. L’irrationnel se présente à l’intérieur du rationnel et c’est ce que l’on retrouve dans les communismes réels européens déjà disparus. L’élite providentialiste, en possession de la vérité, est prête à se battre à mort pour sauvegarder et pour authentifier le mouvement de l’histoire. Le fanatisme de gauche représente la rupture avec le fanatisme de droite. Dans l’inventaire de la culture postmoderne, nous rencontrons des horizons analytiques comme celui de Lipotvesky et sa critique du paradigme de la modernité et d’une éthique qui prétend construire son paradigme en s’appuyant sur l’idée de progrès. Dans cette perspective, l’État et les institutions ont la tâche de garantir leur propre continuité. 6

E. Morin, Amour, poésie, sagesse, p. 46. 32

Cependant, comme le dit Y. Boisvert, dans cette éthique, qui a déjà clairement établi ses références, le dogmatisme est criant et l’idée d’universalisme se concrétise dans l’exclusion de tout ce qui ne lui ressemble pas, en se servant de la punition et de l’autoritarisme. Les hypothèses avancées à ce sujet conduisent à penser à l’affrontement d’une éthique totalitaire, ayant une conception pragmatique du débat. Les institutions de la postmodernité sont présentées d’une manière transparente, comme non répressives, rendant douteux pour l’opinion publique ce qui précédemment était gardé en secret dans les cénacles du parti et dans les congrès des nations. « La culture postmoderne nous convie donc vers une vision sociable profondément corporatiste et populiste. La société y est vue comme le lieu où les intérêts divergents se confrontent et se complémentent »7

Au dire de Y. Boisvert, pour ce qui est de l’idée d’État et d’éthique, les postmodernes ont pensé que le summum d’un monde fondé sur une éthique normative prend sa force dans l’importance accordée à des valeurs non discutées et à leur reproduction. Les hommes, persuadés par l’idée de contrat, ont trouvé ainsi une entité stabilisatrice, tel que l’État ou les institutions qui le représentent, à laquelle ils peuvent faire confiance pour s’occuper d’eux. A ce propos, nous pouvons dire avec Anthony J. Cascardi, dans Subjectivité et modernité, que la modernité est multiple car, s’il est vrai que sa force réside dans le sujet, dans sa capacité interprétative et dans l’établissement d’une Méthode qui le départage de la nature, son impulsion contradictoire acquiert son unité de synthèse dans l’idéologie en tant que force d’intégration. Ceci étant, le succès ou l’échec d’un projet dépendent de sa capacité de rendre possible l’ordre. L’État se manifeste comme entité complexe qui essaie d’amalgamer et de rationaliser les intérêts d’une classe sociale, pour l’exprimer dans les termes utilisés dont Marx se sert pour formuler le problème. Cependant, le totalitarisme semble non seulement découler du projet de la modernité comme étant la source idéologique mais aussi de la source méthodologique de l’unité de la méthode, chère à la pensée du positivisme, et dont la signification s’exprime surtout par la voie de la démonstration. A.-J. Cascardi insiste sur le fait que la modernité constitue une rupture avec le passé ainsi qu’avec la fondation et la mise à l’épreuve de nouveaux critères. D’après cet auteur, l’unité de méthode connaît son sommet avec Descartes et son idée du «moi » ; 7

Y. Boisvert, L’analyse postmodernité, p. 116. 33

c’est à partir de celui-ci que les hommes essayent d’établir la rationalisation. Les hommes avaient besoin de se séparer de la tradition et de sa manière de comprendre l’histoire ; celle-ci ne serait plus vue comme la casuistique des actions individuelles mais à partir du projet de la raison. A.-J. Cascardi nous présente deux mondes en opposition : l’univers de la tradition, fondé sur les opinions et sur la répétition de la normative et une unité constructiviste, globale, la raison assumée dans le scepticisme qui essaye de créer l’idée d’unité. Les hommes s’étaient sentis comme uniques devant la loi. Mais, plus importante que la tradition et que la loi, semble être l’unité systémique du moi qui impose la construction d’un individu moral qui, sans rejeter «l’autre », le différencie et finit par se le représenter et l’assumer comme unique et valable. Les sociétés avaient besoin d’un principe organisateur et celui-ci en est la raison. Les hommes quitteraient la dispersion des faits et le cumul d’événements pour essayer de stabiliser le monde. Avec Descartes, il s’agit d’utiliser les mathématiques comme garantie de la méthode. Les passions et les sens peuvent tromper et conduire vers une mauvaise perception du réel, mais ce n’est pas le cas pour les mathématiques : « Descartes établit la certitude absolue des représentations mathématiques en tant qu’exemples parfaits de l’activité rationnelle en conçut sa méthode philosophique sur leur modèle ; seuls les mathématiciens, écrivait-il, « ont pu trouver quelques démonstrations, c’est-à-dire quelques raisons certaines et évidentes »8

Dans son évaluation de la modernité, A.-J. Cascardi insiste sur le fait que la Phénoménologie de l’esprit se présente comme un récit qui totalise le monde. Percevant l’unité de l’histoire, la raison a saisi l’infatigable mouvement de l’esprit et celui-ci se manifeste comme source utopique, comme la possibilité que la raison trouve sa source en lui, en sortant de lui. Le sujet de l’histoire est l’esprit. C’est pour cette raison que la Phénoménologie est considérée comme l’un des traités clés qui incarnent la modernité. Le rationalisme bouscule le monde sacralisé en instaurant un type de conscience qui insiste sur l’éphémère et qui connaît l’anxiété de la recherche des manières pour sortir de soi. A.-J. Cascardi parle de la modernité comme d’une forme de comportement dans laquelle l’utopie et l’épopée sont réalisables dans 8

A.-J. Cascardi, Subjectivité et modernité, p. 44. 34

l’immédiat alors que, dans le récit de l’histoire classique, l’objet de la littérature est de chanter un monde de perception de modèles fixes. D’après cela, le roman, comme genre de la modernité, rend possible que le sujet, dépassant l’écriture, en syntonie avec l’actualité des personnages et attaché à un idéal de justice, cherche le changement dans le monde. Les hommes ont dans leurs mains la réalisation de ce changement. Don Quichotte avait sa Dulcinée comme idéal de beauté et, comme idéal de la vie, la possibilité de se battre et de s’immoler pour des causes nobles et utopiques, en s’associant à des hommes comme Sancho qui l’accompagneront et veilleront sur lui, animés par le principe de réalité. Le monde est transformable. Alors, les modèles antagonistes de rationalité et de folie se conjuguent dans l’effort, non seulement pour rendre le monde mathématisable, pour le faire coller aux exigences d’une méthode mais aussi pour l’orienter vers l’utopie et vers le sacrifice. Les héros de la modernité sont perçus par A.-J. Cascardi comme étant plongés dans la lutte contre leur désenchantement par rapport au monde, a fin d’y faire entrer un nouveau temps historique, en incorporant les valeurs de l’ici, alors que le héros grec obéit à des forces extérieures qui contrôlent sa conduite. L’homme moderne tire de lui-même l’histoire, poussé par l’idéal sacré de l’aventure du dire et sachant que cette mondanéité est à moi et aux autres, que j’agis comme le législateur des morales et que ma vie n’a de justification qu’à l’intérieur du sentiment communautaire. La modernité a discuté un idéal de morale universelle. L’éthique de l’extériorité ne plaît plus à l’homme ; celui-ci comprend qu’il peut sortir de soi le monde. Quant au monde de la prémodernité et de ses idéaux, Philippe Sassier dit, dans Pourquoi la tolérance, que celui-ci a compris qu’il est impossible de rester dans un monde dont les clés linguistiques ne sont pas forcément les siennes. La modernité cherchera la tolérance mais, pour le dire avec les termes du premier Pierre Bourdieu, la raison trébuchera sur l’obstacle de la méthode. La science aura ses vérités auxquelles il faudra obéir. L’idéal de méthode, qui a dominé la modernité, s’est exprimé dans les sciences sociales par la prédominance des données et par l’exclusion de ce qui n’est pas démontrable. Or, la modernité deviendra, elle aussi, intolérante. Philippe Sassier dira, à propos de la pensée religieuse, qu’alors qu’il y a des religions tolérées, d’autres suscitent un sentiment communautaire d’exclusion. La raison, obsédée par le démontrable, laissera de côté ce qui ne l’est pas et ce qui est incalculable. C’est ainsi que ce «soi35

même » dont parle E. Morin, qui représente le retour vers soi et l’exploration d’autres langages qui s’affrontent à des notions problématiques telle que la décision humaine, essaiera d’établir sa trace historique sociale et les déterminants de la culture ou, en tout cas, l’héritage biologique. E. Morin dit, à ce sujet, que ce que l’on discute à partir de ce paradigme est la notion d’homme utilisée par la science traditionnelle. Gaston Bachelard pense la même chose pour ce qui est de l’esprit scientifique et des doutes que celui-ci doit assumer sur les vérités obtenues jusqu’à ce moment-là. Voici l’opinion de P. Sassier concernant la science : « L’intolérance scientifique a une parenté avec l’intolérance religieuse : l’une et l’autre sont fondées sur la certitude. Si la démarche scientifique est aussi porteuse de tolérance, c’est dans la mesure où elle ne se perçoit pas uniquement comme une « fabrique » de vérités. Parce que le scientifique pratique le doute systématique à l’encontre des certitudes antérieures, il stigmatise le caractère toujours relatif des « vérités » nouvelles ; posant sans cesse de nouveaux problèmes, il découvre moins de vérités qu’il ne dévoile de « larges zones d’ignorance » cultivant et agrandissant le camp de l’incertitude »9

Avec la tolérance, la raison se pose la question du fonctionnement d’une éthique de l’efficacité. Il s’agit de préserver le bien et l’harmonie du public. Au-delà des clés avec lesquelles les églises avaient défendu l’ordre, l’État aurait dans ses mains la tâche d’administrer l’ordre au moyen de la loi. Cet ordre pourrait contrôler les passions et préserver la différence à l’intérieur de la légalité. Entre tolérance et ordre, le problème qui se pose est celui du fonctionnement. Pour que celui-ci soit efficace et pour que la société civile ne soit pas débordée, il fallait garantir un État de paix. La convivialité exigeait l’acceptation de la différence religieuse ou, en tout cas, on devait savoir qu’il fallait vivre avec ce qui ne ressemblait pas à l’ordre en vigueur. Le problème que l’on était en train d’élucider était peut-être celui de la guerre. L’ordre de droit réclamait une cohabitation pacifique et une volonté d’objectivité. Le problème fondamental de la modernité et de la gestation de son discours est que, entre le discours de l’État et le discours religieux, s’interposait une ligne de démarcation : il était impossible pour la religion d’accepter la 9

P. Sassier, Pourquoi la tolérance, p. 51. 36

dissidence et la différenciation mais l’État, lui, pouvait accepter la dispute et les opinions différentes pour rendre possible la cohabitation. Le principe à conserver était celui de l’ordre. La fonction de l’État sera de rendre possible la cohabitation et de se porter garant du corps et de son intégrité physique. Les hommes se savaient propriétaires de leur autonomie. Deux discours, chacun cherchant l’équilibre de l’ensemble, étaient en train de se disputer le contrôle : le discours religieux et le discours de la science. Le problème résidait dans le fait que la science, se réclamant des Lumières, niant la légitimité de l’opinion et de la superstition, n’aurait pas dans son propre code éthique la grandeur de l’acceptation. C’est pourquoi un des problèmes majeurs que souligne E. Morin pour ce qui est de la science est que toutes les expérimentations politiques du début du XXème siècle ont cherché à gouverner au nom de l’équité, du bonheur et de la justice. La science semblait traîner avec elle les mêmes maléfices du passé, l’opinion de la cité scientifique, l’idée de possibilité de vérification et de corroboration, toujours tendue vers un type de travail qui cherche à récolter, à ramasser les fruits, une ou deux générations après. Le paradigme avait changé, le ciel avait été remplacé par la terre mais les promesses subsistaient. Le point délicat continuait à être le même : on continuait à discuter sur la tolérance et sur le contrôle sage de la situation. Selon Friedrich August von D’Hayek, la meilleure manière de préserver ma liberté est de préserver la liberté et la libre opinion de l’autre. Ce que l’on proposait était un monde de convivialité, d’accord et de doute. Les vérités ne pouvaient pas s’éterniser et la logique dit que chaque vérité porte en elle-même son caractère périssable. Selon P. Sassier, le problème que l’on discutait était la construction de l’opinion publique. Vérité et efficacité seraient réunies. La vérité devenait telle dans la mesure où elle était tolérée mais, selon Herbert Marcuse, sa tolérance n’indiquait pas du tout la disparition de la répression ; en effet, celle-ci continuait à être permise, ce qui ne signifie pas la punition ou mettre l’autre en situation désavantageuse. Toute cette gamme d’opinions sur la tolérance et le consensus trouve son écho dans la philosophie habermassienne et, surtout, dans son idée de la nécessité d’un accord pour préserver le système social et spécialement le fonctionnement de l’ordre. La modernité sera alors au beau milieu d’un grand carrefour : elles est d’une part assiégée par l’éternel problème de l’autorité qui cherche à s’imposer face à la croissance démesurée de la force technologique et du pouvoir, et de 37

l’autre par les réclamations d’un principe de rationalité qui permette aux hommes et aux négociateurs médiatisés par différentes traditions culturelles de chercher un point de rencontre, le consensus, ce qui signifie, entre autres, l’approfondissement du dialogue intersubjectif. Cependant, comme l’affirme Arno Münster dans Le principe « Discussion », les points d’équilibre et la relation entre réalité et modèle peuvent être altérés sous la pression des circonstances et de l’obligation de parvenir à un accord. Finalement, l’accord n’est pas un accord objectif, car il est lié aux pressions et aux mandats qui sont exercés sur un dialogue forcé et soumis à un comportement normatif qui produit des altérations du rationnel par l’irrationnel. On pourrait ainsi parler de la raison du plus fort et, peut-être d’un sentiment d’exclusion auquel on doit accéder, non pas forcément parce qu’il est encadré dans une gestion logique, mais parce qu’il signifie la seule voie pour sauvegarder la dignité dans un chemin de négociation. Cette négociation n’a d’autre alternative que le sentiment éthique qu’il faut rester en accord avec les rythmes du partage du monde, à l’intérieur de principes de réflexions où l’éthique n’implique pas le respect de l’individu, ou des peuples mais la prudence à long terme pour ne pas être annihilés : « … ainsi l’action communicationnelle – tant qu’elle se limite seulement à « discuter » sans s’attaquer vraiment radicalement à la racine du mal, n’est donc pas forcément un « vaccin » contre l’injustice, tout simplement parce que le consensus peut bien être le résultat, dans la pire des hypothèses, de multiples pressions, plus ou moins dissimulées. En un certain sens, pourrait-on donc prétendre, la recherche du consensus, par la vraie de l’argumentation rationnelle, aboutissant à l’entente, barre même à Habermas la route à une critique radicale du système »10

Nous pensons que le problème devient accablant pour la conscience par le fait qu’on n’est pas seulement face à la faiblesse mais face au fait que, ce qui finalement est en jeu, dans le cadre de la sociologie du langage est la survie de la planète, la vie entière, qu’elle soit animale ou humaine. Le pouvoir, le vieux sentiment de l’ambition, semble avoir franchi toutes les barrières. Il ne s’agit pas seulement de discuter si l’avortement est possible ou non, si l’euthanasie est légitime ou non. Le problème le plus radical est réellement celui de 10

A. Münster, Le principe « discussion », p. 33. 38

l’extermination, justifié par les idéologies de la justice, qu’il s’agisse de la justice nationale ou internationale. Le modèle de discussion doit se baser aujourd’hui sur cette question : qu’entend-on par humanité ? L’inégalité, au-delà des frontières de ce qui pourrait être l’aide économique à des peuples qui meurent par manque d’assistance, remet sur la table de discussion le problème de la domination et de l’oubli, qui exprime les relations entre axe et périphérie, colonie et ex-colonie. A l’intérieur de ce cadre référentiel, on a parlé de la crise dans les discours et dans les récits, et de l’idée de dépassement de la société traditionnelle, profondément imbue d’un modèle d’État moins planifié que l’État moderne, où les décisions importantes sont prises par des groupes d’experts et de planificateurs. A propos de Habermas, Arno Münster soutient que les problèmes fondamentaux du dialogue dans la société capitaliste avancée, où le dialogue intersubjectif n’est pas transparent, sont simplifiés par l’intervention de l’État et par le sens de la planification dont fait preuve celui-ci. Il génère une éthique de la communication où la dispute, qui peut mettre en danger le contrôle, se dissout sur l’autel de la fiabilité de la planification. A ce sujet, le problème de la lutte des classes, du conflit irréductible entre bourgeoisie et prolétariat au sein de la société avancée, semble entrer dans un autre contexte, comme l’avait déjà vu H. Marcuse. S’il est vrai que les sociétés traditionnelles analysées par l’anthropologie classique se sont maintenues à travers le rite et le totem, pour adopter les termes de Pascal Michon lorsqu’il évoque Émile Durkheim et Marcel Mauss, les classiques de la science anthropologique, il est aussi vrai que le système de représentations dans la société capitaliste échappe au contrôle de la solidarité mécanique, de la tradition et de la conception du temps de ces sociétés. Selon J. Habermas, ce contenu fonde, en termes d’efficacité et de compétence, une action cohérente dont le but est le développement et le gain. Famille et société vont s’organiser autour de la planification du futur. Le but de la recherche est l’équilibre. J. Habermas semble dire que l’on cherche à étouffer n’importe quel type de crise. A propos du texte de J. Habermas, La technique et la science comme «idéologie », J. René Ladmiral commente qu’un des problèmes auxquels a été soumise la pensée habermassienne est sa critique de l’ordre scientificotechnique car, pour lui, la raison qui s’est déclarée au début comme critique, engagée dans un idéal de libération, a fini par se laisser modeler par un type de société d’efficacité, de réussites et de gains, où 39

le plus important commence à être le rendement. Sur ce point, les thèses de J. Habermas coïncident avec celles de H. Marcuse. La théorie du grand rejet revendique un type d’action sociale où d’autres acteurs entrent en scène : les minorités, les noirs nord-américains, les hippies, tous souscrivant à une praxis en rupture avec les idéaux du confort et avec le paradigme de la société bourgeoise. Cependant, la crise de la société avancée est imminente. Les anciens étendards de la contestation se sont affaiblis avec l’apparition d’une classe ouvrière intégrée, éloignée des considérations qui, selon la théorie classique du marxisme, doivent être les siennes ; elle aurait perdu son pouvoir de négativité. J.-R. Ladmiral, dans sa préface au livre de J. Habermas, La technique et la science comme «idéologie », évoque la tâche par laquelle devient effectif le mouvement des Lumières. Selon J. Habermas – qui se réclame des Lumières et qui considère que le projet de la modernité n’est pas fini – la modernité rend possible la remise en question de l’alliance entre l’église et le pouvoir, prédominante dans la société traditionnelle. Dans cette position, le pouvoir se manifeste comme technique de domination et de mise en soumission. La société traditionnelle et l’idéologie qui l’a façonnée représentaient la liquidation de la critique. La rationalité mènerait son projet avec une vocation décisionniste selon laquelle la planification correspond aux instances politiques. Il se formerait ainsi un imaginaire social réglé par ses finalités mais, dans cette perspective, les décisions, la planification et l’avenir ne semblent pas être une question qui puisse concerner tout le monde. Cela appartient aux décisions d’une élite qui agit gouvernée par ses passions et qui manque d’un sens du rationnel très différent de ce qui sera l’ordre de production capitaliste. L’idéologie gouverne pénétrée du sentiment de l’autorité et de la tradition, voulant reproduire le même modèle culturel. Le problème de la conscience est précisément qu’elle agit guidée par le schématisme du manque de maturité. Les hommes répètent la même façon d’agir dans un comportement qui, jusque-là, a donné ses fruits. Mais le problème se posera dans la relation entre tolérance et intolérance. La société traditionnelle semble s’être conduite à l’intérieur d’un schéma de pensée où le sujet accepte la soumission de l’individu au tout social, comme le dit E. Durkheim. La praxis philosophique reproduit un modèle politique et idéologique où les hommes doivent se soumettre aux ordres du Prince, de l’État ou, en tout cas, de celui qui porte sur ses épaules la responsabilité de la légitimité. 40

Selon J. Habermas, le problème dans la société industrielle ne se situe pas seulement dans ce que H. Marcuse critique durement : le modèle de rationalisation de la science et de la technique qui impose un système de rationalité, où l’idéologie et la reproduction de l’ordre social sont déjà incorporées au modèle de rationalité scientificotechnologique, dans le sens où tout obéit à un programme, qui détermine les buts et les moyens à utiliser pour systématiser un type de rationalité, qui ordonne vigoureusement la nature et l’homme en tant que moyens pour obtenir des buts. Il s’agit plutôt d’obtenir une soumission et une rentabilité maximum, sans s’occuper de rien d’autre que du gain et du rendement. Dans ce schéma, le problème qui se pose est celui du grand contrôle. Les conditions d’exploitation ont changé mais la situation de base reste la même. L’idée d’émancipation devient de plus en plus lointaine. Dans ce sens, en 1968, dans La technique et la science comme « idéologie », J. Habermas, reprenant H. Marcuse, trouve un problème à résoudre : celui du caractère de la science et de la technique. La technique est-elle dangereuse, s’agit-il de tomber dans le piège d’un retour au passé ? Ou, plutôt, doit-on repenser le processus de communication des hommes avec la nature ? La question semblait sans doute fondamentale, surtout pour des sociétés qui avaient fait des pas de géant et qui étaient bien loin des sociétés traditionnelles. La solution d’une communication avec la nature et d’une relation intersubjective avec la vie, qui avait été objectivée, pouvait conduire au mysticisme ou à une utopie rationaliste des buts. J. Habermas partage avec H. Marcuse la critique de la société scientifico-technique et de la rationalisation engendrée par ce processus. Il adresse sa critique à la pensée positiviste et à l’idée de validité qui avait été formulée. Il considère la loi comme un principe qui rend facile de penser systématiquement à la complexité de la vie humaine, mais la critique est orientée surtout vers la société traditionnelle. J. Habermas définit cette société comme étant orientée vers des buts stables et vers des systèmes de reproduction qui n’altèrent pas la reproduction du social.

LE PROBLÈME DE LA SOCIÉTÉ TRADITIONNELLE La société traditionnelle a eu la sagesse de sauvegarder la légitimité en créant un sous-système pour se préserver contre les changements accélérés. J. Habermas établit une différence substantielle entre les sociétés traditionnelles, attachées à l’État et à des systèmes de 41

mythes stables qui évoluent avec une grande lenteur, et les sociétés capitalistes dont le mode de production ébranle tout le système social. Alors que la société traditionnelle s’attache à l’honneur et au passé et préserve ses croyances, la société capitaliste, faisant irruption au cœur de la modernité, a besoin de changements brusques et organise un système social où l’organisation juridique n’entrave pas le développement. Les sous-systèmes, comme la famille et les organisations en général, devront parvenir à la perméabilité : « Ce n’est qu’alors qu’apparaissent les idéologies au sens étroit du terme : elles remplacent les légitimations traditionnelles de la domination en même temps qu’elles se présentent en se réclamant de la science moderne et se justifient en tant que critique de l’idéologie. Les idéologies sont indissociables de la critique d’idéologies. En ce sens, il ne saurait y avoir des « idéologies » prébourgeoises. »11

Dans la comparaison qu’il fait entre société traditionnelle et société capitaliste, J. Habermas décrit l’apparition d’un type de rationalité où le plus important est l’obtention des buts, définis comme résultant de la rationalisation. En plus, la société capitaliste se présente avec l’esprit de corps qui cultive un système social, dans lequel l’intersubjectivité est le critère fondamental pour définir une relation de communication, où les actions et le domaine des ambitions prennent l’aspect communicationnel de l’accord et de la définition d’une ligne culturelle fixe. Le monde se définit comme monde de marchandises. Selon ce schéma analytique, l’éthique est médiatisée par ses relations avec l’économie, sans ignorer pour autant la force que possède l’idéologie : « Par activité communicationnelle d’autre part, j’entends une interaction médiatisée par des symboles. Elle se conforme à des normes en vigueur de façon obligatoire, qui définissent des attentes de comportements réciproques et doivent être nécessairement comprises et reconnues par deux sujets agissant au moins. Il y a un renforcement de ces normes sociales par un certain nombre de sanctions… »12

Il faut préciser que, lorsque J. Habermas réalise l’analyse de la société traditionnelle, qu’il appelle société précapitaliste, il se réfère 11 12

J. Habermas, La technique et la science comme « idéologie », p. 34. J. Habermas, La technique et la science comme « idéologie », p. 22 42

aux sociétés étatiques qu’il considère comme des sociétés plus avancées que les «sociétés primitives », sans s’engager pour autant dans une analyse qui prétendrait définir ces autres modèles de vie. L’analyse part du développement de la société capitaliste, des sociétés industrielles avancées et, comme il le dit, il ne part jamais de sociétés différentes de celles-ci. Dans le capitalisme, le problème de la subjectivité est compris comme une affaire stratégique ; ce qui est en jeu est la production. Alors que dans la société traditionnelle la domination était définie comme une affaire politique, dans la société capitaliste le problème est économique. Le développement de la science est marqué par l’union entre science, technologie et entreprise capitaliste qui nouent une relation solide. Les buts de l’éthique sont tels que la maladie, la santé, la rentabilité et la recherche spatiale n’ont pas d’autre objectif que le Dieu-marché. Les rôles et les morales traditionnelles commencent à s’ébranler justement à l’âge de la cybernétique dans une société où, selon Gianni Vattimo, tout est possible. Cependant, le problème qui intéresse J. Habermas dans l’ordre de la société technocratique se réfère à l’influence qu’exercent les jeux du langage qui ont lieu à l’intérieur des systèmes. Dans la relation entre normativité et stimulations, les comportements de l’homme de la société technocratique avancée dépendent certainement de la stimulation, ce qui induit J. Habermas à penser que nous sommes face à un nouveau type de jeu de langage qui est certainement celui de la modernité. L’analyse insiste sur l’effet et sur la marque que ce type d’ordre exerce sur la conscience. Dans un effort comparatif sur les signes de ce qui a été le développement du capitalisme, il nous dit que nous sommes face à un modèle de société où la personnalité autoritaire et le processus de manipulation directe cèdent leur place à un autre type de manipulation : l’idéologique. L’ordre de l’être habermassien commence à résider dans la trace du langage et dans la reproduction d’un système social où, ce dont il est question dans les sociétés capitalistes avancées, est le rendement maximum : « …Les sociétés industrielles avancées semblent se rapprocher d’un modèle de contrôle du comportement commandé par des stimuli externes plutôt que par des normes. La manipulation indirecte grâce à des stimuli donnés de l’extérieur s’est développée principalement dans des domaines jouissant apparemment d’une certaine liberté subjective (comme le vote, la consommation,

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l’utilisation des loisirs). La marque psycho–sociologique de l’époque se caractérise moins par la personnalité autoritaire que par une déstructuration du surmoi… »13

Il ne s’agit pas d’entrer dans un système de dénégation mais, au contraire, de se situer à l’intérieur d’un modèle de domination où la symbolique traditionnelle, les codes d’interprétation et les lectures commenceront à converger à cause de la publicité et de l’incorporation de l’individu au système social. Lorsque J. Habermas expose cette thèse et qu’il se réfère aux modèles intégratifs du capitalisme, il est dépendant de la conception de H. Marcuse lorsque celui-ci affirme que la reproduction du système social, contrairement au capitalisme du début du siècle, compte sur l’accord de l’individu qui sent avoir conquis un ordre de relations quotidiennes et qui assume, jusque dans son aspect physique, le confort comme un fait qui influence sa vie. L’argument utilisé est celui de la rationalisation dans le système des valeurs de la société capitaliste avancée, obtenu par l’union entre science, technique et système politique. Il n’y a aucun ingrédient laissé au hasard ; le politique prend une nouvelle dimension et l’État apparaît comme une entité qui investit et planifie dont l’objectif fondamental est, non seulement de maintenir le système social, mais aussi de créer un engrenage social de résolutions et d’efficacité qui lui permette, aidé par l’école et par les corporations capitalistes qui investissent dans des projets de recherche, de relever le défi du contrôle total de l’espace de son propre sol mais aussi du marché, de la gestion de la planète et même de la conquête du futur. Le modèle d’analyse de la société capitaliste avancée qu’offre J. Habermas montre le trait de la rupture. Ce qui avait été source d’interprétation traditionnelle et de compréhension de l’histoire trouvera dans la société nord-américaine l’obstacle de la nonréconciliation des parties du système. L’histoire hégélienne de la lutte à mort entre les termes jusqu’à ce que l’un d’eux liquide l’autre et trouve une nouvelle dimension, une issue inédite, une nouvelle manière de vivre l’histoire. Il ne s’agit pas de la non-réconciliation des classes classiques mais de la complexité d’une structure qui subsiste dans un système qui échoue. La non-réconciliation n’est pas finie ; ce qui arrive est qu’elle possède des mécanismes de contention qui évitent la catastrophe. Pour cette manière de poser le problème, l’idéologie est 13

J. Habermas, La technique et la science comme « idéologie », p. 49. 44

entrée dans le système social mais à l’intérieur de l’intentionnalité du discours d’un État qui se donne une façade tranquillisante et qui garantit l’ordre. La complexité provoque l’irruption d’autres problèmes : les immigrants illégaux, les prostituées, les noirs, les homosexuels, etc. L’histoire semble prendre un autre sens : celui du sujet transformateur. Le prolétariat gît médiatisé par le surgissement d’autres langages et par le déséquilibre permanent d’un ordre qui se reécrit. Les textes ont changé et l’intérêt de la crise est de faire chercher l’équilibre et de pouvoir compter sur la force de l’État comme organisme de contrôle. Alors, le problème du politique prend un intérêt substantiel. La domination technocratique s’assurera la loyauté à travers la répétition et l’établissement d’un dialogue communicationnel, où le problème de la bonne vie se présente comme un problème pragmatique, dont la solution est garantie par l’État, par les partis politiques du moment ou par le type d’insertion de l’individu dans l’appareil social. J. Habermas pose, à ce sujet, le problème de la légitimité comme un problème de langage, en faisant attention non précisément au fait que l’idéologie masque la réalité, mais à l’accès de l’individu aux moyens qu’il doit posséder pour obtenir les objectifs et pour pouvoir utiliser ces moyens. Selon l’idéologie technocratique, le tableau résolutif se présente comme un problème d’opportunités. Il est important de signaler le grand virage qu’accomplit J. Habermas en 1968 avec La technique et la science comme «idéologie », par rapport au marxisme traditionnel. Les vérités traditionnelles du marxisme (plus-value, tension entre prolétariat et bourgeoisie) passeront par le tamis critique d’une société technique dont le souci est d’obtenir le maximum d’efficacité. Pour ce faire, il faut engendrer un discours d’équilibre, de dialogue et de compréhension entre les parties qui savent que chacune joue un rôle social déterminé. Les médiations du discours de la société moderne ont créé «… l’illusion tout à fait particulière de la post-histoire… »14. C’est pour cela que le discours technocratique se présente comme réconciliateur, aseptisé contre les pressions et fortement rationalisé. Les individus et les problèmes commencent à être vus à partir de l’inventaire des feuilles de calcul ou des systèmes de comptabilité. Par rapport à la vie heureuse, ce dont on parle, ce n’est pas l’émancipation mais la construction d’un monde fonctionnel et efficient. 14

J. Habermas, La technique et la science comme « idéologie », p. 54. 45

TEMPS MODERNES ET RATIONALISATION Dans la structuration de la société moderne, J. Habermas accorde une importance primordiale à la capitalisation de la culture. Cette rationalisation structurera les sous-systèmes sociaux au bénéfice de la productivité, du stockage du produit et de la prévisibilité. La culture constituée dans cette perspective, par la force de l’État, par rapport aux sous-systèmes sociaux, est en train de créer un ordre intrasubjectif où le maintien social a besoin du principe d’ordre, et de l’accord d’une entité qui prévoie et qui agisse comme marge de régulation du hasard et du comportement non prévu par la loi, non coordonné, des individus et des groupes sociaux. Le problème se pose à l’intérieur d’un ordre de rationalisation qui sait que non seulement, la nature est un obstacle mais qu’il faut aussi tenir compte de la relation avec d’autres États, du problème de la guerre et, à longue échéance, du fait de détenir le pouvoir et le leadership. C’est à l’intérieur de ces coordonnées que l’État, en tant que machine idéologique, essaiera d’organiser le principe d’ordre. Pour cela, il créera une rationalité contenant des principes qui deviendra postérieurement un système d’interaction et de pratiques sémiologiques. La possibilité de reproduction de ces pratiques s’appuie sur l’accord, le consentement et l’intention d’un sujet technologique qui se représente l’espace de vie comme conquête d’une série d’objectifs. Leur réalisation lui vaut d’être reconnu par le monde selon le prestige, l’importance et la reproduction d’un espace de savoir et d’un mode de vie. J. Habermas est préoccupé pour la rationalisation et trouve que, dans les sociétés industrielles avancées, le système politique, scientifique et technologique a une tendance de plus en plus forte à créer une opinion publique moins politisée, insouciante de l’agir quotidien, des manœuvres des États et du futur. Il regarde probablement l’état monstrueux du pragmatisme nord-américain typé par H. Marcuse comme société unidimensionnelle. En regardant la société capitaliste avancée, liée à la technique et aux expérimentations, H. Marcuse et J. Habermas trouvent que nous habitons dans un type de culture dont le contrôle, le pouvoir de prévision et le futur sont à l’ordre du jour. Pour ce qui est de la relation entre mythe et technologie, les temps modernes sont en train d’en finir avec les espaces aveugles, incontrôlés, non rationalisés, par lesquels l’homme 46

traditionnel noue ses liens avec la nature. Toutes les interactions auront un pourquoi ; il est possible de prédire, de savoir, de combiner et de produire un jeu de langage qui mettra le futur dans nos mains. Le temps de l’expérimentation est en éclosion, « … la technique et la science ne sont pas seulement devenues, dans les pays les plus avancés sur le plan industriel, la force productive première qui fournit le potentiel d’une existence pacifiée et satisfaite, mais aussi une nouvelle forme d’idéologie qui légitime une violence administrative coupée des masses. »15

J. Habermas propose l’idée non négligeable d’un paradigme de discussion lié au Aufklärung dans lequel les hommes et la société, à l’intérieur d’un mécanisme d’adaptation nécessaire, mèneront ce processus, non pas suivant un modèle inconscient mais dans un espace de conscience, qui leur permette de relever les nouveaux défis avec leurs dangers et qui permette la participation de ce sujet dans l’espace d’expérimentation. Le problème qui se pose est que, dans le modèle scientifico-technique engendré par les sociétés du capitalisme avancé, les hommes du quotidien se présentent comme de simples consommateurs de technologie, comme des objets d’étude que l’on ne consulte pas et qui ont vu émerger une rationalité nouvelle où leur participation est réduite au minimum. C’est sans doute un processus de l’aliénation, non pas celui du modèle classique, tel qu’il a été conçu par les fondateurs du marxisme, mais celui de l’individu qui a confondu l’utilisation des techniques que l’on emploie et l’appareillage scientifico-technique dont on dispose avec la bonne vie. Il confond l’agilité et l’efficience du système bancaire ou du système de santé avec ses propres buts individuels. Le problème se pose lorsque les schémas de la société postindustrielle sont tenus pour valables, dans une société où, comme le signale G. Lipovetsky, la validité est associée aux représentations fragmentaires des groupes, à leur vécu et à leurs modes de vie associés au modèle d’éthique qui est à l’ordre du jour. Il ne s’agit pas d’un problème de normativité mais plutôt de l’individu et de ce qu’il a considéré comme important. Cependant, la société qu’analyse J. Habermas est conçue dans d’autres perspectives. En mai 68, la contestation trouve sa source dans d’autres éléments non traditionnels, comme les étudiants, considérés comme ambigus par le discours traditionnel du marxisme soviétique et par les catéchismes 15

J. Habermas, Profils philosophiques et politiques, p. 226. 47

dogmatiques de toute espèce. Le secteur étudiant appartenait à un groupe sans identité propre, hésitant. Tels étaient au moins les registres à partir desquels on brandissait ce schématisme. Il suffirait qu’émerge le mouvement de mai 68 français, le printemps de Prague et la vigueur du conflit déclenché dans le monde par les propositions des étudiants pour que les dogmes soient bousculés. La complexité était grande et il y avait plusieurs sujets de changement social. J. Habermas évoque le comportement du mouvement étudiant des années 60 aux États-Unis, un comportement anti-bureaucratique, anti-traditionnel, en rupture permanente avec les normes, avec la tradition et, surtout, avec l’idéal de vie technocratique. Pour les étudiants des années 60, la vertu et la réussite n’est probablement pas dans les villes, dans l’industrialisation croissante, dans les progrès de la science, dans cet avenir rendu possible par la société scientifico-technique, mais dans la contestation, dans le grand rejet avec lequel H. Marcuse résume la situation. D’où sa thèse : on ne peut répondre à la violence que par la violence. A propos des étudiants et des noirs du Sud de États-Unis, il dit dans la Tolérance répressive : « Si elles usent de violence, ce n’est pas pour inaugurer une nouvelle chaîne d’actes de violence, mais pour briser celle qui existe. Comme on veut les abattre, elles savent ce qu’elles risquent, et si elles sont décidées à assumer ce risque, nulle tierce personne, et moins que tout autre l’éducateur ou l’intellectuel, n’a le droit de leur prêcher l’abstention. »16

Le problème qui commence à se poser est plutôt celui de l’ennui qui s’exprime par un rejet décidé de la famille et du schéma de réussite sociale. A propos de ce mouvement aux États-Unis, il faut signaler que J. Habermas pense qu’il a commencé dans les classes sociales aisées. Rossana Rossanda, dans la revue Protagonistas del siglo XX, N°21, 1999, rappelle qu’un des slogans du mai 68 français était « demandons l’impossible ». En accord avec J. Habermas, l’intérêt de tout cela réside dans le fait que, contrairement aux révolutions traditionnelles ou aux secousses sociales qui précipitent le changement, les idéologies estudiantines de la fin de la décennie des années 60 présentent la radicalité des idées qui, ne s’étant pas produites à proprement parler dans la base économique, essaient de montrer leur 16

H. Marcuse, Tolérance répressive apud. J. Habermas, Profils philosophiques, p. 228. 48

désaccord avec la manière de concevoir la vie. Le modèle technocratique se présente comme un bénéfice et il légitime la course à l’effort et à l’ascension sociale. Les critères qui mobilisent les comportements tout au long de ces années-là sont ceux de la mobilité sociale. La philosophie semble ne pas avoir de domaine. Au totalitarisme de la raison et à sa suffisance on a opposé une possibilité, une utopie face à ce combat acharné et quotidien pour être à jour dans un monde de nécessités provoquées par les besoins du marché. Les sociétés se sont définies comme indifférentes et apolitiques. Selon J. Habermas, la planète est secouée par la guerre du Vietnam et par l’assaut des impérialismes, que ce soit l’impérialisme soviétique -c’est le cas à l’époque- ou l’impérialisme nord-américain. Le problème de la crise n’est pas seulement la convulsion qu’ont subie les propositions sociales dominantes mais la décomposition profonde qui commence à creuser le marxisme, secoué par les vents de la contestation. Le fait de prendre des distances par rapport au marxisme n’est plus considéré d’une manière absolue comme un vice petit bourgeois, comme c’était le cas avant pour les socialistes de tout genre. Il s’agit alors d’inventer le monde comme l’avait proposé mai 68. Et non seulement cela ; il faut aussi commencer à reconnaître que toutes les utopies modernes ont été pénétrées d’autoritarisme, ce qui, dans l’aventure de la modernité, va de pair avec la transformation du savoir, de la science et de la technique et avec la compréhension de la spécialisation comme un savoir du nécessaire. Dans un monde qui a besoin de fonctionner à toute vitesse et dont l’axiome fondamental est le risque et l’expérimentation, ce système d’idées entre en crise parce que l’on considère que le savoir traditionnel constitue une entrave, un obstacle justement parce qu’il est formulé et tracé en accord avec les principes d’autorité, de loi et de tradition. La science commence à se donner de nouveaux défis car les anciennes hypothèses sont devenues insoutenables. La recherche a changé d’espace social ; on ne parle plus de recherche dans le sens adopté par les scientifiques du XIX ou du début du XXème siècle, encore tributaires d’une idée romantique, qui considéraient que la science pourrait servir d’instrument pour la libération de l’homme. La planification vise la productivité dans le travail : « l’application de la science à la technique et l’application en retour des progrès techniques à la recherche

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sont maintenant à la base même de toute l’organisation du travail »17.

Dans ce jeu de langage, les sciences disposent de la nature et de l’homme au nom d’une éthique qu’elles déterminent elles-mêmes. Non seulement les scientifiques proclament le droit à l’expérimentation mais encore ce droit est auto-attribué par consensus. Le problème est celui du pouvoir, la conviction d’une élite de recherche investie de la rationalité qui prétend faire « un effort au bénéfice de tous » sans pour autant consulter l’autre. Les décisions sont prises dans les cénacles institutionnels, dans les instituts et elles sont aux mains des élites politiques des pays hautement industrialisés qui connaissent le coût et les risques, mais qui ne mènent pas le processus de discussion dans la ligne de la Aufklärung. A l’intérieur des artifices du langage, cet argument pourrait être comparé aux présupposés du postmodernisme qui considèrent qu’il y a un débat délibératif, et que les congrès et les médias sont ouverts face au problème qui est discuté, celui de la continuité de la civilisation. J. Habermas se trouve face au problème de l’éthique. Pour lui, dans les sociétés du capitalisme avancé, l’élite scientifique a adopté des mécanismes pour faire tourner, à son profit, ce qui est profitable et leurs prises de position deviennent des jugements apodictiques qui ne servent qu’à la cité scientifique où sont menées les actions. La thèse de J. Habermas à propos du langage porte sur le degré de continuité qui existe entre le passé et le futur. La science est très loin de cesser d’être une science de l’intérêt. La figure continue à être celle de l’arbitrage. La différence réside dans le fait qu’aujourd’hui, grâce à la sophistication du langage de la science, la prédictibilité n’est plus un secret. On utilise le langage de la négociation qui parle de coût et de bénéfices, et qui est prospectif, et c’est là que devient possible la réconciliation et l’évitement de la débâcle. La technique possède des instruments pour mesurer le futur et pour prédire le comportement. Elle a cessé de se soucier uniquement des résultats immédiats pour devenir prospectiviste. J. Habermas considère que le principe de la rationalité est étroitement lié à un fait politique de réflexion, et de négociation, qui tend à éviter l’irrationalisme et la mise en pratique d’une science pouvant transformer l’adaptation de la vie, et de la dialectique de l’agir, en quelque chose de négatif et dangereux qui peut compromettre l’avenir. C’est pourquoi, pour lui, la démocratie et la 17

J. Habermas, La technique et la science comme « idéologie », p. 84. 50

politique comme fonction délibérative peuvent atteindre le point d’équité qui permet d’éviter la catastrophe. Cette considération pourrait être vue comme une conception romantique dans un monde de plus en plus médiatisé par l’abondance, par la rationalité des buts et par les pratiques des investisseurs dont le principe d’utilité, appliqué à l’espace public, ne leur permet pas de supposer, de vaticiner ou même de soupçonner le début de la fin. Le problème a pris des dimensions disproportionnées au point que la sophistication de l’industrie des armes, non seulement, a mis en danger les démocraties et la cohabitation mais aussi l’habitabilité de la planète et la possibilité de profiter de ses ressources. La volonté de domination est telle que les interlocuteurs sont réduits au silence par toute sorte de techniques coercitives dont dispose l’appareil juridique et politique. A. Münster, en se référant à J. Habermas, affirme que, parmi ses prétentions épistémologiques, il n’y a pas seulement la lutte contre le positivisme et le dogmatisme, mais aussi la lutte contre un type séculier de raison totalitaire qui a envahi une bonne partie de la modernité et qui diffère de la raison habermassienne, médiatisée par l’action communicationnelle, par l’accord et par l’idée que les moyens de la rationalité ne sont pas épuisés. A notre avis, c’est là que se situe sa tentative de réhabilitation du projet des Lumières. Un objectif toujours important dans le discours habermassien est celui d’atteindre la communication et de parvenir à des décisions sans obligation, différentes de celles imposées par une classe bureaucratique qui a déjà fixé préalablement le chemin de l’histoire. Cette pensée singulière nous place dans une nouvelle histoire, aux antipodes de l’ancienne, et nous fait voir des procédés qui se démarquent des rythmes imposés par les politiques des États, toujours régies par leurs intérêts, rendant les décisions difficiles et les problèmes sans issue. Le raisonnement que l’on brandit est le meilleur argument, celui de la raison et celui de la recherche d’une issue honorable pour la conscience, de plus en plus éloignée de la ligne argumentative du discours habermassien sur les nationalismes, sur les intérêts égoïstes territoriaux et celui de la marque d’une seule histoire. Le grand tribunal semble être là en train de reprocher à l’homme la manière dont s’est déroulée l’histoire, la violence, les catastrophes, en un mot, l’hécatombe. Une histoire ainsi construite, depuis l’inaudible, telle a été la ligne adoptée par l’Occident pour la construction de son discours. 51

L’intérêt du discours habermassien est que son objectif est de définir la modernité et de décrire les rythmes du capitalisme avancé, fortement liés à une société où l’utilisation de la technique tend, de plus en plus, à déplacer le modèle décisionnel à travers lequel s’est structurée la politique. Ce qui est en jeu est la légitimité, la sécurité et la continuation de l’ordre. Dans la modernité, le maintien de l’ordre ne surgit plus comme une affaire de décision passionnelle ou de harangues politiques faites au Parlement pour exalter le nationalisme. Le problème est la prédiction et, à ce propos, l’opinion de la société d’experts est importante. Il est évident qu’ils se placent du point de vue de la société scientifico-technique par exigence de leur métier. Cependant, J. Habermas analyse bien le problème. Ce n’est pas que les scientifiques détiennent le pouvoir. Il s’agit plutôt du mariage entre différentes instances du spectre social dans le but de maintenir la légitimité. La politique devient de plus en plus une affaire de science, de calcul froid et rationnel. C’est pourquoi la proposition habermassienne de dialogue communicationnel et du choix de la scène de l’argumentation, et non pas des disputes, présente la possibilité de discuter sur la construction d’un nouveau type d’histoire, qui ne serait pas basée sur la procédure classique de la dispute entre le maître et le serviteur, ou sur des discours non réconciliés qui trouveraient leur résolution dans la guerre. La proposition et la condition de la politique seraient la création de scènes de dialogue et d’argumentation, car ce dont parle J. Habermas est la construction d’un modèle pragmatique de société, où il y aurait un mariage entre politique et technoscience pour chercher à établir des modèles efficaces de développement, créateurs de nouveaux besoins, entravés jusqu’ici par les règles et les valeurs des sociétés traditionnelles. Dans le problème du changement social et de la concurrence entre scientifiques et politiques, on doit tenir compte de la conservation des règles et du maintien de l’équilibre. J. Habermas décrit l’existence d’un modèle rationnel d’être. Il ne s’agit pas de disloquer les anciennes structures mais d’établir le fait que, finalement, le changement constitue un processus auto-régulé. Ce processus de légitimité doit être appuyé et entériné par les citoyens. « … la fonction politique assumée par l’opinion publique (öffentlichkeit ) représentée par l’assistance des citoyens ne peut servir qu’à légitimer l’autorité du groupe au pouvoir… »18 J.

Habermas prend, comme base d’analyse, le modèle politique nord18

J. Habermas, La technique et la science comme « idéologie », p. 108. 52

américain et situe sa description dans une analytique compréhensive qui signale, clairement, que le modèle pragmatique doit respecter, non seulement l’accord entre les groupes d’élite, mais qu’il doit compter sur la base pré-scientifique de l’opinion publique, souvent manipulée par un système d’opinions préétablies. Le poids de cette opinion publique viendrait de la diversité de valeurs qu’elle contient « Il est vrai qu’en elle-même cette relation n’a pas été explicitement thématisée dans le cadre de la tradition du pragmatisme… »19

Le problème que l’on discute est l’avenir, le fonctionnement et le mouvement de systèmes technico-politiques qui ont l’obligation de conserver le contrôle, et de réguler la voracité que peut susciter le nationalisme extrême, ou même de réguler la démesure d’un exercice politique, qui joue à la démagogie et au maintien circonstanciel d’un ordre politique. Sur cette analyse plane un problème fondamental concernant le futur, celui de responsabilité, une qualité que J. Habermas place à la base de l’émancipation. En 1963, J. Habermas affirme dans Scientifisation de la politique : «…Une société scientificisée ne pourrait se constituer comme société émancipée (mündig) que dans la mesure où, passant par les esprits des hommes, il y aurait une médiation entre la science et la technique d’une part et la pratique quotidienne d’autre part. »20

Le problème réside dans l’exercice de la découverte et dans la résistance du chercheur à mettre ses résultats à la portée de l’irrationalisme, car il craint qu’une utilisation éventuelle de ces résultats ait des buts différents de ceux pour lesquels ils ont été obtenus. L’enjeu est la vie et le futur. Malgré la grande vitesse des expérimentations, le chemin est ouvert vers une discussion interdisciplinaire qui exige de plus en plus l'exercice de la prudence. Les scientifiques sont témoins du court-circuit qu’il y a entre la réalité et l’univers des recherches. Bien des fois, les trouvailles scientifiques sont utilisées à des buts qui ne sont pas précisément au bénéfice de l’homme. Ce qui joue dans la société scientifique industrielle est, non seulement l’univers des valeurs des sujets engagés dans la recherche mais aussi la résistance des sectes et des groupes religieux qui, comme le christianisme, adoptent des politiques morales contraires à l’innovation. Les inventions, la décodification du génome humain et le 19 20

J. Habermas, La technique et la science comme « idéologie », p. 111. J. Habermas, La technique et la science comme « idéologie », p. 31. 53

domaine de la biochimie ouvrent un univers inattendu qui rend de plus en plus difficile le dialogue entre dogme et science ; cette difficulté se manifeste par des restrictions, des interdictions et par le maintien d’un discours empreint de totalitarisme qui met des obstacles à la permissivité responsable de la science. Il y a un problème dans les discours et, surtout, une lutte féroce entre l’homme et la nature. Il faudrait avancer vers le consensus et vers la formation des opinions. Le problème semble encore plus aigu : comment la science déstabilise-telle le système de croyances traditionnelles ? J. Habermas critique la tradition positiviste dont les réussites scientifiques le portent à méconnaître ou à cacher l’intérêt qui se niche derrière n’importe quel paradigme scientifique. Il succombe au modèle du calcul, de la vérification et de la recherche de concordance entre les échelles de valeurs, qui présupposent le comportement de la nature, et les échantillons collectés par ceux qui mettent en pratique ces modèles d’analyse. J. Habermas affirme que la tradition de la sociologie, de la politique et de l’économie a adopté ce type de méthodologie, ce qui implique une science sans conscience (E. Morin). Dans la proposition analytique habermassienne, nous trouvons la critique qu’il fait d’un modèle de science qui, dans sa recherche de sens et dans ses clés de lecture, n’est pas encore parvenu à la compréhension d’un système critique, même s’il présuppose d’autres langages, s’il se situe dans le perspectivisme du langage, s’il mime l’objet d’étude et s’il incorpore d’autres valeurs aux études qu’il réalise. Ce système critique sait à l’avance qu’une société construite sur un vrai dialogue, entre civilisations, aura besoin de dépasser la domination, d’établir une relation de dialogue et de communication où les valeurs ne seront pas imposées comme obligatoires, légitimant ainsi une dialectique entre dominateurs et dominés. Il s’agit bien d’une relation d’émancipation. Ce présupposé implique l’acquisition d’un nouveau langage dans lequel la résolution des problèmes et l’équité ne seront pas une affaire concernant un système éthique et rationnel. La communication et l’éthique seront intersubjectives. Les sciences émanciperont l’homme dans la mesure où celui-ci sera le garant de la conquête de sa propre liberté. Cela signifie la rupture avec un vieux modèle de science. Dans ce vieux modèle, la science et la philosophie semblent porteuses de neutralité axiologique compatible avec un modèle de science qui a besoin de la rigueur des jugements, et non pas d’idéologie, car celle-ci 54

pourrait faire perdre le chemin précis du résultat qui ne peut pas être médiatisé par le jugement subjectif mais construit, seulement, à partir d’une théorie pure possédant la justesse de l’énoncé et la possibilité d’engendrer le processus. J. Habermas propose, comme norme de validité d’une théorie communicationnelle, d’abord l’interaction humaine et, après, l’unité intersubjective qui doit faire partie de la composante organisationnelle de ces hommes qui établissent la communication. Tout cela suppose que dans la relation du « moi » avec «l’autre », dans l’interaction avec l’égoïté, se manifeste la mienneté de l’autre. La relation apparaît alors comme action interactive du « moi » avec le « tu » qui ne diffère pas complètement de lui. La composante de ses organicités s’est construite avec un critère universaliste. Les « moi », qui ont derrière eux différentes histoires et qui ont une relation avec leurs respectifs « nous », trouvent la médiation du dialogue au moment même où la discussion a rendu possible l’accord grâce aux règles d’une unité éthique. Les réflexions que J. Habermas fait dans son Après Marx indiquent que le moi, en rupture permanente avec un moi dogmatique, enfantin, attaché à la tradition, sera capable de remettre en question la vérité ou les coordonnées de la légitimité. La rupture de la domination a comme condition indispensable la création d’un nouvel espace d’interactions. A propos de la constitution du sujet et des manières diverses dont celui-ci lit le social, J. Habermas établit une différence radicale entre les sociétés du mythe et les sociétés étatiques : les premières sont profondément attachées au passé et à la lenteur des changements ; les secondes ont unifié et légitimé la volonté collective. Cette soudure s’est produite, dans le cas des sociétés capitalistes, en se basant sur la persuasion et sur la conviction éthique que l’individu a vis-à-vis du futur et de la société dans laquelle il habite. Dans le cas des sociétés du mythe, la compréhension serait un phénomène lié à la foi et à la tradition. Le modèle communicationnel qui serait produit par l’éthique capitaliste, qui valorise l’universalisme, l’avidité et la concurrence, est planifié en termes prospectivistes et dirigistes ; il sait où il va et compte pour cela sur la volonté politique de l’individu qui vit dans ce type de société. J. Habermas analyse le problème de l’élaboration d’une identité culturelle, étroitement attachée à une moralité : ce n’est pas seulement la moralité du gain, mais celle de l’appartenance à une culture déterminée et le fait d’avoir comme référence certaines valeurs 55

pour lesquelles l’individu serait prêt à la lutte et au sacrifice. A propos du mode de développement capitaliste, J. Habermas dit dans Après Marx : « … il apparaît que les projections d’identité deviennent de plus en plus universelles et de plus en plus abstraites jusqu’au moment où, pour finir, c’est le mécanisme de projection lui-même qui devient conscient en tant que tel et où la formation d’identité prend une forme réflexive allant de pair avec la connaissance que ce sont les individus et les sociétés qui, en quelque sorte, produisent euxmêmes leurs identités. »21

Le modèle communicationnel habermassien a comme base référentielle le consensus. Cela implique que, dans les modèles prospectifs, on est d’accord sur ce qui est la définition du futur. Sans cette base référentielle, sans cet accord, on ne peut pas engager le destin d’un peuple. Selon le rôle qu’ils jouent, les groupes présupposent les limites de leur projet et les forces dont ils disposent pour mener cette entreprise. Pour J. Habermas, qui adopte à l’occasion un terme hégélien, cela implique une dialectique de reconnaissance. Ainsi, il établit la différence entre une action réglée par ses finalités et une action proprement communicationnelle. L’action par rapport à un but se préoccupe surtout de la réussite. Les individus et les sociétés ont un programme à respecter ; celui-ci les intéresse, il est soumis à leur modèle décisionnel et il n’est pas élaboré en discussion démocratique avec « l’autre » « Quant à l’action rationnelle par rapport à une fin, elle présuppose seulement que chaque sujet de l’action suit de son côté (c’est-à-dire de façon monologique) certaines options, sans se soucier aucunement de savoir s'il agit ainsi conformément aux autres sujet de l’action, ou pas… »22

Ce type d’action est bien des fois bloqué et ce blocage vient des décisions des groupes qui doivent prendre des mesures. En revanche, le modèle de communication qui sert de référence à J. Habermas pour concevoir la discussion implique une volonté éthique des parties ainsi, que le critère de rationalisation, ce qui passe nécessairement par une dialectique de coûts et de bénéfices où se situe le problème de l’argumentation. 21 22

J. Habermas, Après Marx, p. 60. J. Habermas, Après Marx, p. 65. 56

Pour J. Habermas, la rationalisation signifie l’élimination des relations de domination. Celles-ci se structurent et se maintiennent d’une manière cachée dans les groupes. Tant que l’individu et le groupe travaillent dans la certitude, le contenu linguistique ne permet pas les doutes. Cette idée de critère de vérité intra-psychique rend possible la structuration d’un code de lecture unidirectionnel dans lequel, suivant les traditions, les modèles anciens et les opinions tenues pour vraies, apparaît l’obstacle de l’imaginaire. Mais la discussion et la compréhension sont impossibles dans une perspective de dialectique communicationnelle. La vérité se présente comme un modèle linguistique, les parties se trouveront dans la difficulté de se comprendre à cause des intérêts normatifs qui ont décidé certaines formes de comportement, choisies par des individus ayant un code éthique préétabli qui pourrait être considéré comme un aveuglement face à la vérité et comme résistance à l’accord. En effet, ce n’est pas à partir de la vérité du tout, et du critère de la totalité linguistique et de la pluralité causale, que l’on doit évaluer une situation mais à partir d’un angle perspectiviste où la conscience se trouve prisonnière d'une certaine volonté de lecture et prisonnière d’intérêts qui lui sont étrangers, mais qui lui apparaissent comme certains et indiscutables. J. Habermas remet en question ce type de savoir. A l’omniscience de la conscience, à la vérité de la tradition et à la norme tenue pour vraie, il oppose les critères de discussion de la praxis communicationnelle et des accords et des issues qui correspondent à une volonté éthique. Un autre problème que J. Habermas étudie dans Après Marx est en relation avec la technique et avec son incidence dans le changement social. La technique et la mise en ouvre de ses systèmes possèdent des formules potentielles de changement et de bonne gestion face aux obstacles que l’homme rencontre dans son développement. En relation avec ce problème, J. Habermas étudie la distribution du savoir, son incorporation et les obstacles et les résistances qu’il trouve. Le fait réel est la vision du monde, les codes de lecture et les intérêts pour l’extension du savoir qui agissent comme des freins à l’expansion, à la discussion et au consensus. Selon cette vision, nous sommes face à un problème péremptoire au niveau planétaire : celui de l’inégalité, qui se manifeste dans une dialectique régionale entre le degré maximum de développement et le degré minimum. Ce problème ne trouve pas de solution à cause de l’intérêt sémantique qu’a acquis la science et la technologie ; elle se développe, apparaît comme importante dans la 57

planification ; on vise l’obtention de richesses mais c’est à partir d’une décision préconçue qui vient du marché et de la soif de domination, chaque jour plus éloignée du dialogue rationnel extensif, de la cohabitation planétaire et de l’aide humanitaire. « …des niveaux d’apprentissage nouveaux qui sont déjà atteints dans le cadre des visions du monde et y sont disponibles de façon latente, mais qui n’ont pas encore été intégrés dans les systèmes d’action et ne sont donc pas encore opératoires sur le plan institutionnel. »23

L’extension de la science apparaît comme un problème. Nous ne sommes pas face à l’insuffisance de ressources techniques pour résoudre des problèmes immédiats, mais face au manque d’intérêt des centres du capitalisme avancé pour des régions pauvres, en minéraux et en ressources naturelles, et qui succombent à la violence des guerres intestines ou simplement au pouvoir de la nature. Malgré tout, leur résidence humaine, leur habitat dans la planète deviennent indifférents pour les centres du pouvoir car ils ne sont pas dans la région qui les intéressent. Ce problème est intéressant dans l’optique habermassienne en ce qui concerne le concept d’homme, conçu par les Lumières dans une perspective universelle. Les conséquences tacites que l’on peut extraire de la lecture de J. Habermas font penser non seulement au problème de l’inégalité, déjà ancien dans le discours politique, discuté et rediscuté dans le contexte des offres utopiques et, dans certains cas, des offres démagogiques. Ce problème prend de l’importance dans certains domaines d’intérêt. Le capitalisme semble avoir trouvé son développement maximum grâce à la planétarisation et à la mondialisation. Ce que l’on appelle la conquête de nouveaux marchés et la domination de nouvelles zones semble être plutôt une reconquête, car cela se fait en concurrence entre les grands centres ayant une puissance économique considérable qui leur permet de contrôler la production et les échanges planétaires. Aux antipodes, il y a les régions oubliées parce qu’elles ne présentent pas d’intérêt économique, dévastées par les leurs et par les étrangers. Elles ont été un jour dévastées par la colonisation et, plus tard, par les oligarchies créoles et par le capital international. Et, lorsqu’elles n’en peuvent plus, elles sont abandonnées et laissées à leur sort. Selon le modèle habermassien, ce type de sociétés souffrent, non 23

J. Habermas, Après Marx, p. 70-71. 58

seulement, de l’inégalité sociale mais aussi de l’enfermement et de l’utilisation d’un modèle répétitif, peu changeant, contraire au modèle universaliste. Dans Après Marx, J. Habermas essaye de rendre compte de toutes les interprétations historiques et sociales qui ont tenté de fixer le cours de l’histoire. Il reconnaît à la théorie du fonctionnalisme le mérite d’avoir accordé la primauté et la plus grande importance aux rôles sociaux et à l’idée de système, mais cela l’éloigne de la constitution d’une grille interprétative qui prenne en compte la totalité du social. Selon son point de vue, c’est ce qui est arrivé aussi au néoévolutionnisme, qui a essayé de construire une notion de lecture du social basée sur le critère de complexité. Dans son article Pour une reconstruction du matérialisme historique, J. Habermas affirme que la croissance de la population, l’efficacité de la reproduction physique et le maintien de l’espèce ne sont pas des éléments suffisants pour mesurer le grade d’adaptation et d’équilibre d’une société. A ce sujet, il reprend la notion de vie bonne, ou vie heureuse, mais il situe l’évolution de la société dans le développement des forces productives. L’analyse habermassienne se réclame d’une sémiotique de l’interprétation qui, depuis la réhabilitation de Karl Marx, considère les autres paradigmes épistémologiques comme insuffisants pour expliquer les voies de développement qu’a empruntées l’histoire. J. Habermas discute le terme de mode de production. Il redéfinit cette notion mais, non pas à partir d’une tentative dogmatique qui l’établit comme élément essentiel de la formation de la conscience pour indiquer ensuite, par dérivation, les expectatives, les actions et les directions que prendront les hommes et les sociétés, mais ce qui l’intéresse est d’analyser le critère de complexité de la conscience. La conscience est pour lui une volonté constructrice, intra-subjective, sophistiquée tout au long de l’histoire des techniques, par l’action sur la nature et par l’investissement du travail sur les objets. La conscience est capable d’engendrer la production d’un monde technologique auquel les hommes et les groupes auraient besoin de s’adapter d’une manière interactive. Le concept d’histoire apparaît chez J. Habermas non pas comme ayant un caractère linéaire, mais soutenu par une raison matricielle et produite par les relations sociales de production. J. Habermas essaye de rendre compte du développement social dans une perspective de lecture médiatisée par différents paradigmes épistémologiques, et par l’incorporation de différents paradigmes du 59

langage, dont le centre fondamental est la production d’idées, le langage et les interactions que celui-ci permet. J. Habermas, dans sa tentative d’établir l’histoire à partir d’un critère matérialiste, caractérise le développement de l’humanité en utilisant une analyse phylogénétique, et fait appel à l’idée que la distance qui sépare les sociétés humaines des humanoïdes c’est le travail. Alors que les primates ont des formes d’organisation sociale en fonction des récoltes et de la chasse, les sociétés humanoïdes orientent leur système selon des stratégies symboliques qui leur permettent d’assurer d’une manière prospective le maintien du groupe et de l’espèce. Cette même caractéristique se trouve chez les primates, d’après J. Habermas. La différence pourrait résider dans le système symbolique ou dans la construction d’un espace d’interaction où d’autres variables de lecture, liées au sacré, au respect des traditions et aux normes établies seraient chargées de la reproduction du social. En 1975, année de la publication de : Après Marx, J. Habermas se consacre à commenter les modes d’interprétation de l’histoire. Certaines lectures accordent la primauté à l’esprit, d’autres à l’interaction de l’homme avec la nature et d’autres à la structure de reproductibilité des sociétés. Ce qui intéresse J. Habermas est la reconstruction du matérialisme historique et, surtout, l’idée d’une conscience de l’intérêt. Celle-ci ancre son comportement dans la réalité en obéissant ainsi au projet de l’environnement social. A la lumière du matérialisme historique, J. Habermas commente la constitution des mécanismes de la subjectivité, et trouve que la place importante que prennent les commotions et les crises que vivent les sociétés, est étroitement liée au changement économique et de rénovation des structures de production. L’optique habermassienne est, du point de vue conceptuel, éloignée des prétentions du marxisme orthodoxe et du déterminisme économique. L’idée qui l’habite est que le changement superstructurel – terme qu’il emprunte à Marx – est médiatisé par la nécessité que telle situation se produise, ce qui lui imprime sa force, son mouvement et son intérêt interactif. L’auteur parle des multiples variables qui peuvent produire la commotion d’un mode de vie : cela va des causes économiques jusqu’aux causes proprement juridiques ou politiques, ces dernières dépendant de l’intérêt des mouvements sociaux à chercher l’équité, la justice et le bien-être. 60

Pour ce qui est des normes et des réglementations d’un système social, il part de l’idée du caractère argumentatif que présentent celles-ci pour expliquer l’existence. La justification d’une norme est strictement liée à une manière d’être et à un modèle de fonctionnement du tout social où elle enracine son existence. D’où le problème de la validité des discours, de leur institutionnalisation et de la relation explicative que trouve J. Habermas. Cet auteur se situe dans la ligne argumentative qui essaye de reformuler le matérialisme historique, et se penche sur la relation et les liens de la subjectivité qui émerge et se constitue selon l’ordre de la nécessité historique « …Il apparaît que les normes et les rôles ont besoin de justification ; leur validité peut être contestée ou fondée par référence à certains principes… »24 J. Habermas propose

la voie consensuelle comme unité d’intermédiation d’une société soumise à la crise et au conflit. Dans ce sens, c’est au droit et à la médiation rationnelle que revient le droit de maintenir les barrières de contention qui évitent le désordre. Cette analyse nous fait voir la capacité de régulation que possède une société. La valeur de démonstration tient à la profondeur de l’argument, et à la soumission à la morale et au droit en tant qu’éléments qui provoquent ou facilitent le maintien de l’interactivité sociale. Il s’agit de la recherche d’un point d’équité, d’un argument moral universel autour duquel on pourrait préserver le système et l’ordre. L’espace public ne doit pas se montrer seulement comme la motivation inhérente aux consciences particulières, ou comme lieu des expectatives, que les règles d’action pourraient générer chez l’individu. L’unité normative prendra une signification surtout par rapport à la justice sociale. C’est à ce niveau que se situe J. Habermas pour reconstituer ou exposer la possibilité de re-assimilation que le corps social trouve pour maintenir la cohérence. A propos de l’univers des interprétations et des structures linguistiques des sociétés modernes, il parle de la dissonance et de l’exclusion qui peut exister entre le droit écrit ou norme conventionnelle – légitimée par l’État et devenue incohérente par le fait que sa légitimité est transformée en entrave – et la réponse linguistique, sous-jacente dans l’imaginaire et dans la pratique de l’action, qui, même si elle n’est pas légitimée, agit en facilitant l’issue des entraves de la crise. Même si les solutions proviennent souvent de l’extérieur de la structure institutionnelle, leur validité linguistique présente un caractère 24

J. Habermas, Après Marx, p. 128. 61

simplificateur, apporte un arrangement et évite l’approfondissement de l’anomie et l’éventualité que la crise empêche toute possibilité de dialogue. Cela indique la présence et l’influence de forces opposées au dialogue et résistantes au changement social ; leurs discours décrivent et exploitent la possibilité de maintenir intacte l’unité de croyance, même si le tableau sociologique a débordé la situation. J. Habermas se préoccupe de définir le problème de l’ordre. Il s’agit, entre autres, de l’intervention des forces du mythe ou, en tout cas, de l’ingérence du politique pour contrôler et pour affronter une nature qui semble débordée et incontrôlée. Le langage de la magie intervient comme garantie de contrôle et cherche à faire réapparaître la possibilité de l’ordre. Pour J. Habermas, la trace la plus parlante de l’intervention de la culture se présente au néolithique. Deux références sont en jeu : d’un côté, l’homme, créateur de culture et utilisateur d’appareils et, de l’autre côté, la force qui, pour la première fois dans l’histoire, rend possible l’apprivoisement de la nature, la prévision et le futur. Les hommes apparaîtraient ainsi, face à la contingence, à la nécessité de leur reproduction et à la continuation de leurs unités sociétaires. La politique et l’unité culturelle prennent la marque du pouvoir auto-régulateur : « Avec l’introduction d’un ordre politique d’ensemble, c’est le problème de l’autorégulation du système de société qui se pose. Les mesures d’ordre prises par l’État deviennent un besoin central au plus tard dans les grandes civilisations évoluées… »25

Cet argument conduit au langage. L’État surgit avec la force et la capacité de gouverner et de liquider n’importe quelle altération de l’ordre. On évite ainsi la dislocation de la structure et l’on crée en même temps un ordre de légitimité et de formalisation dans lequel l’essentiel est la capacité de créer, de montrer et de rendre possible un langage qui permette la continuité de l’ordre. J. Habermas a défini cette tentative en partant des bases symboliques de celui qui a déjà acquis tout un acquis grammatical et un savoir accumulé qui permet de réaliser l’expérimentation selon l’ordre de la tradition mais jamais comme continuité linéaire. Ce n’est pas le langage qu’essaye d’utiliser J. Habermas. Il prétend exprimer les bases de l’unité qui existe entre le droit, l’État et la culture en tant qu’unité reproductrice de l’ordre social. Mais, à l’intérieur de l’ordre de maintien du social, apparaissent 25

J. Habermas, Après Marx, p. 143. 62

les mouvements sociaux qui, sans réussir à briser l’unité systématique du tissu du social, arrivent à établir des relations tendues à l’intérieur d’un ordre inégal déjà tendu mais dont la possibilité d’équité s’organise sur la base de la pression. A grands traits, cela pourrait être une unité de différence entre la tradition et la modernité. Dans les sociétés traditionnelles, attachées aux normes, l’espace de la dissidence est soumis à la sanction et à l’intervention de l’intermédiation de l’État. L’ordre s’obtient avec de la répression. La revendication du système est le maintien d’une seule unité linguistique. La pluralité significative du langage crée la possibilité de l’anomie. Dans ce sens, J. Habermas soutient que les sociétés modernes reproduisent l’ordre social essentiellement sur la base de l’idée de normativité et de fonctionnement et que, pour ce faire, ils disposent des moyens administratifs nécessaires. Entre tradition et innovation, le problème qui se présente est celui du changement social ; celui-ci deviendra réel avec l’émergence subite d’une nouvelle culture dont la règle d’or est l’expansion et le maintien de la domination attachée au consensus. Les individus seront toujours sous le contrôle des symboles et la publicité créera un registre à imiter. Les sociétés doivent garder leur équilibre dans la mesure même où elles sont prêtes à la rénovation. J. Habermas, préoccupé pour la définition de la structure, propose comme unité d’analyse les systèmes d’interaction de la vie quotidienne. La recherche doit tenir compte des traces que l’on retrouve dans l’histoire et, à partir de là, reconstituer le processus. Celui-ci se manifeste dans l’unité. J. Habermas considère que le modèle phonologique retient le plus important de ce qui se manifeste avec évidence. C’est le cas de l’histoire. C’est à partir d’une unité symbolique d’action que le langage manifeste la structure qui, en tout cas, est absente dans les apparences. C’est pour cela que la psychanalyse et l’analytique linguistique rompent avec l’empirique à cause du présupposé duplicité d’une structure qui reste à conquérir. Cette structure serait empirique et se manifesterait dans l’unité de l’action. Elle se présente comme technique ou comme mécanisme social coercitif au bénéfice de la reproduction de la vie sociale. Cependant, J. Habermas signale les limites de l’analyse structuraliste classique et souligne le fait que le structuralisme, en tant que méthode d’analyse, ne va pas jusqu’à la base même de la structuration des représentations. Cela renvoie à plusieurs instances d’étude ; l’une d’elles porte sur la systématique linguistique, sur le langage comme unité de représentation, sur la 63

reproduction synchronique d’une structure, sur la manifestation d’une représentation qui se maintiendra, seulement, dans la mesure où l’analyse la signale symétriquement comme unité qui sustente un ordre de langage. Dans un langage ainsi médiatisé, la substance représentative centrale est constituée par l’ordre et la fonction. Cependant, l’analyse habermassienne considère le structuralisme comme une technique analytique superficielle : « …enfin, dans le domaine de l’analyse structuraliste des visions du monde qui, en ce qui concerne les traditions complexes, ne parvient que rarement à aller au-delà de la superficie des choses… »26 J. Habermas insiste encore sur cet aspect : « Le structuralisme s’en tient pour l’essentiel à la logique des structures existantes et ne va pas jusqu'à théoriser les processus de structures »27. Mais les choses n’en restent pas là. Non

seulement on considère que l’analyse structuraliste est ancrée dans le niveau des représentations mais, en plus, J. Habermas reconnaît à l’analyse piagetienne la capacité d’approcher une structure analytique plus sérieuse. Dans le cadre analytique du problème, selon l’opinion habermassienne, le matérialisme historique possède lui aussi une capacité supérieure d’analyse. J. Habermas exprime clairement son opinion sur la structure de l’histoire ; il ne s’agit pas d’une systématique technique ou de la recherche d’organicisme. Nous sommes alors face au rôle capital que jouent les visions du monde. A partir de ces unités interactives du système des besoins et des relations des hommes, la trace du processus historique est médiatisée par la subjectivité, par les aspirations, par la dynamique et par les ambitions sociales des groupes qui régulent le processus et ceux qui commandent l’idéologie. J. Habermas en 1975 – c’est l’époque où il effectue ces analyses – marque ses distances par rapport au marxisme soviétique ou de n’importe quelle vision mécaniciste de l’histoire et, pour se faire comprendre, il utilise la métaphore de la force du langage. J. Habermas part de l’idée que le développement s’organise en fonction du degré de maturité du processus cognitif. La complexité nerveuse dans les organismes est symétrique à la capacité de manipuler les systèmes techniques complexes sur lesquels doit agir l’homme. J. Habermas renvoie la discussion, non pas au simple espace de la mutation génétique qui cherche l’adaptation des organismes à leur milieu, mais ce qu’il commente est le déroulement d’un processus complexe : la 26 27

J. Habermas, Après Marx, p. 149-150. J. Habermas, Après Marx, p. 150. 64

tradition. Elle implique, non seulement, les compétences d’un mécanisme adaptatif mais aussi l’intersubjectivité en tant que processus. Le processus auquel il s’intéresse est celui de la formation de la conscience. Notre auteur souligne également ses différences avec le modèle parsonnien d’analyse qui se penche sur la manière dont ce processus a lieu dans les organismes biologiques. Dans ceux-ci, le processus en question est l’adaptation au milieu ou bien la mort. Pour J. Habermas, le processus d’intégration sociale dépend des critères pratiques de la communication, dans le sens de la reproductibilité dans l’apprentissage de la tradition et, d’autre part, de la croissance de la base matérielle (les techniques) que l’homme a obtenue. Il est alors en mesure de léguer le mécanisme d’application et d’explication de son fonctionnement. Il ne s’agit pas d’un individu qui est en situation d’adéquation au milieu mais de systèmes de reproduction sociale.

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Chapitre II Le problème de l’engagement et les tâches de la recherche. HISTOIRE, RÉCITS ET TRADITION Si on se penche sur le concept d’histoire, il faudrait se demander où se situe la pensée de J. Habermas. La notion fondamentale qu’il utilise est celle d’engagement social. Ce qu’il reproche à la tradition est le fait que, familiarisée avec une longue histoire de recherche, connaissant les sources et les perspectives de ses techniques de recherche, elle a oublié la fonction de l’écrivain, son utilité et sa position épistémologique par rapport au savoir qu’il possède. Dans le déroulement de la recherche, notre auteur considère essentielle l’obligation qu’a le scientifique social d’expliciter les conditions dans lesquelles elle se déroule. Cela équivaut à dire que les contextes sociaux, les cadres inter-subjectifs de l’action, les institutions et le langage en général sont des éléments fondamentaux. Le langage est effectivement le véhicule de la tradition ; à travers lui, l’histoire fait passer ses valeurs et lègue ses univers d’interprétation auxquels appartient l’historien lui-même. Celui-ci ne formule pas sa théorie en dehors de la réalité dans laquelle il vit. Il a reçu comme legs du monde où il vit les traditions du passé. La culture ne devient pas dans ses mains un univers répétitif, mais créateur, et il ne pourra pas faire l’histoire sans comprendre l’histoire qu’il connaît. Le cadre de l’histoire qu’il fait est médiatisé par le caractère interprétatif et par la dimension temporelle qu’acquiert cette histoire qu’il réalise. C’est dans la recherche d’objectivité ou de modération du jugement à propos de la construction du modèle, et médiatisé par la subjectivité qui s’interpose, qu’il connaîtra l’histoire qu’il réalise. C’est ainsi qu’apparaissent les catégories d’élite, de rôle, de fonction, d’intersubjectivité qui sont toutes orientées selon une ligne interprétative. Entre le narrateur et le récepteur de la narration la différence est inévitable car le point de vue s’interpose nécessairement. Le point de vue aura toujours son unité de mesure dans la perspective de la lecture. Dans cette perspective, les unités de lecture sont multiples car il y aura toujours les capacités linguistiques de compréhension ou l’appartenance à une époque déterminée qui entreront en jeu. Le fait de posséder un certain code invite à un certain type de reconstruction. Comme le dit J. 66

Habermas, il faudrait comprendre le phénomène du déplacement, que l’on pourrait appeler changement de perspective. Cependant, à l’intérieur du cadre causal de l’explication, les effets biographiques et les positions d’un acteur social à un moment donné pourraient en quelque sorte être prévus à l’avance, si toutefois continue à exister la même perspective, la même vision du monde. Voyons comment J. Habermas définit l’idéologie et le cadre approximatif des lectures de l’histoire. « …le présent, le passé et le futur révolus (d’un état biographique antérieur) définissent une autre perspective narrative que le présent, le passé et l’avenir actuels de l’auteur rédigeant son autobiographie. La perspective du récit se déplace en fonction du changement d’horizon temporel… »28

Lorsque J. Habermas définit la base constitutive d’une théorie générale des systèmes sociaux, il évalue la fonction de l’univers politique et fait une comparaison analytique avec les autres structures sociales avec lesquelles il devra entrer en interaction, ce qui met en évidence la nécessité d’adaptation au système. L’adaptation et l’intégration est, en effet, la première condition pour s’incorporer au progrès. L’intérêt de la fonction du sociologue est non pas dans la reconstruction du fait fortuit et donc particulier, mais dans la prise en compte des interactions, présentées à l’intérieur d’une théorie générale du modèle historique qui ne doit pas nécessairement coïncider avec le plan empirique. Contrairement au positivisme, les cadres d’interprétation et l’établissement des fondements d’une analytique de la subjectivité se caractérisent chez J. Habermas par le fait que l’historien, deouis le début jusqu’à la fin, est conduit par le fil de la procédure de l’analyse. Cette ligne détermine la lecture dans la tradition dans laquelle il baigne, sans que l’on puisse appeler cela subjectivisme. Les faits n’ont pas d’intérêt en soi ; et l’objectivation, qui constitue le style d’analyse vérifiable du positivisme, ne joue pas dans la reconstruction habermassienne le rôle accordé à la scientificité. Son modèle est lié au fil historique de la valeur. Au cœur des problèmes que nous 28

J. Habermas, Après Marx, p. 174. 67

venons de signaler, nous trouvons un cadre référentiel de lecture où jouent un rôle important des théories, comme celle de Jean Piaget et la psychanalyse, pour ce qui est de la reconstruction des faits. Ces théories permettent de comprendre le cadre constitutif de la subjectivité, l’univers des motivations et l’espace de la maturité logico-ontologique qui ont rendu possible la compréhension d’une situation, l’explication de sa cohérence et l’interprétation du cadre référentiel qui a animé certains individus insérés dans des circonstances de base qui ont été source de leur action. A propos de l’unité constitutive de l’analyse historique et de l’inspiration des théories, J. Habermas commente la notion de perspectivisme. A son avis, l’univers des procédures d’analyse ne tient pas seulement au point de vue, à l’angle de la perspective mais aussi à l’ensemble global des facteurs. C’est précisément cela qui a forgé la modernité, le changement et la diversité des univers interprétatifs. Face à un monde en changement, la fonction subjective et intersubjective des espaces sociaux a impérativement besoin de prendre position vis-à-vis de la mutation. Une bonne partie du parcours théorique de son exposé est consacrée à l’analyse de l’univers interprétatif de Talcott Parsons et de sa théorie de l’action sociale qu’il définit comme une théorie non historique, dont les facteurs confluents conduisent à expliquer l’évolution à partir des interactions des individus qui sont à l’intérieur du système, ce qui rend celui-ci dynamique et actuel. D’après J. Habermas, il ne s’agit pas de structurer une base explicative en prenant comme point de référence l’histoire ou les traditions d’un contexte historique déterminé. Ce dont il s’agit, c’est sa capacité d’adaptation. Cet auteur expose les limites d’une théorie sociale fonctionnaliste qui, à son avis, est incapable d’expliquer la genèse de la structure ; son action est concernée par le présent, surtout dans le maintien du système social. La théorie sociale qui manque de radicalité devra expliquer la marche de cette histoire. En tout cas, sa fonction est d’élaborer un modèle universaliste d’analyse qui prend comme présomption l’expression et les rôles sociaux, joués par les acteurs sociaux, ou la capacité régénératrice du système basée sur la symbolique des organismes à la recherche d’adaptation. J. Habermas discute la notion d’évolution et, surtout, l’idée de causalité et il rejette la notion de causalité contingente utilisée par Luhmann parce que ce dernier laisse de côté des structures nécessaires à la formation de la conscience qui ont une grande 68

importance dans l’explication du cadre historique. Notre auteur critique la version structuraliste du matérialisme historique étant donné que, dans ce modèle, les événements sont congelés dans la tentative modélique d’expliquer l’histoire. L’histoire y est conçue comme un processus, un changement, une évolution et une structure ; et il y a une séparation qui subsiste entre modèle et réalité. J. Habermas étudie également la constellation théorique à partir de laquelle se construit l’analyse hégélienne et trouve que le modèle, comme tel, est trop abstrait pour rendre compte du processus de l’histoire. Il s’agit alors d’expliquer le mécanisme d’émergence d’une nouvelle forme de conscience en faisant appel à de multiples variables qui interviennent dans les processus de maturation de la conscience et en faisant référence aux mécanismes d’interaction avec les événements. Ces derniers émergent parce que les faits sollicitent les mécanismes de maturation de la conscience. « …comme nous l’avons suggéré, les structures de la conscience sont considérées comme les conditions universelles de possibilité des processus d’apprentissage, et si, d’autre part, nous interprétons les événements comme des processus qui sont comme autant de sollicitations, donc de problèmes posés à des capacités nécessairement limitées de résolutions… »29

J. Habermas définit la modernité comme un moment où les particularismes des sociétés traditionnelles sont substitués par les principes d’une éthique universelle. Les sociétés sont capables d’emprunter la voie du développement. Des catégories telles que le droit, la justice et l’individu prennent un relief tout spécial. Les sociétés sentent ou présentent une disposition au changement. Les hommes commencent à trouver leurs références dans des perspectives universalistes. La liberté de conscience, ainsi que le conflit entre les classes sociales prennent force dans ce développement. Ce conflit se manifeste comme une opposition de classes, au sein d’une société dans laquelle existent les inégalités mais aussi le droit. Les crises constituent un élément qui semble 29

J. Habermas, Après Marx, p. 220. 69

très intéressant à J. Habermas ; celles-ci s’expriment comme faisant partie de la dynamique propre au mode de production capitaliste, médiatisée par la dynamique et par le développement de la science. D’après cet auteur, le critère auquel est liée la science moderne est essentiellement ancré sur la nécessité de transformer l’objet, de le signaler, de mesurer ses relations avec la nature, d’en faire un objet d’expérimentation et d’orienter son comportement vers la recherche de buts déterminés. La pensée moderne (mais il faudrait dire plutôt le développement du mode de production capitaliste) a comme principal objectif l’accroissement du gain. La notion de temps est mesurée en prenant comme paramètre le critère de la productivité. La philosophie de la modernité s’enracine dans un ordre calculable dans lequel tout est prévisible ; elle se meut à l’intérieur de la marge d’une pensée de la certitude. « La science moderne n’a pu apparaître que grâce à la combinaison imprévisible d’une pensée formée à la discussion rationnelle et des mathématiques, combinaison renforcée par un rapport de type expérimental à la nature et une attitude instrumentale à l’égard des objets… »30

La discussion qu’entretient J. Habermas, à propos de la théorie de l’évolution sociale, le conduit à préciser que l’évolution ne peut pas être comprise comme un simple processus de maturation de la conscience, qui enchaînerait l’histoire comme un processus nécessaire de développement, allant du simple au complexe, à la manière dont pourrait le comprendre une lecture narrative. Pour J. Habermas, il y aura toujours une lecture de l’histoire, une compréhension du processus. Le récit ne fait qu’aller à la rencontre d’une manière de comprendre, de ce complexe de réflexivité où les hommes ont vécu. Dans ce sens, le cadre de lecture est médiatisé par une optique d’interprétation et par une continuité de l’analyse. La lecture est assumée comme une forme non critique du processus ; elle part du critère d’interaction dans le processus d’apprentissage, ce qui, selon J. Habermas, dépouille l’histoire de sa possibilité de faire appel à une méthodologie de lecture responsable. D’après cet auteur, les méthodes se sont développées tout au long du lent cheminement des sciences sociales. On comprend sa critique sur la banalité interprétative de l’histoire. Les canons qui valident la vision habermassienne sont liés aux critères 30

J. Habermas, Après Marx, p. 237. 70

de réflexion théorique-critique de l’histoire et à ses méthodes. J. Habermas considère les interprétations narratives de l’histoire comme naïves, comme soumises à l’engouement pour les dates, propre à une vision qui s’attache aux processus. C’est-à-dire qu’elles assument une certaine manière de raconter l’histoire. « Mais en tant qu’exposé de forme narrative, l’écriture de l’histoire est toujours positive (affirmative) : elle ne dit pas ce qui eût pu se produire, mais raconté ce qui s’est passé… »31 La caractérisation de l’histoire que J. Habermas réalise est

importante, surtout parce qu’il sait que celle-ci ne vise pas seulement l’analyse du passé ou l’exposé de la séquence des faits. Ce qui précède indique une rupture avec le concept traditionnel d’histoire. Il comprend que l’histoire doit prévoir. Les lignes des circonstances ne se présentent pas comme un ensemble de faits isolés qu’il faut assembler ; elles sont soumises à la détermination herméneutique de celui qui fait l’histoire ou de celui qui la lit. Cela indique la rupture avec un critère comparatif de l’agir de l’histoire et aussi avec un critère objectiviste de l’histoire. Pour J. Habermas, ce qui compte dans l’histoire, ce sont les tâches fondamentales de la formation de la subjectivité et le sentiment d’identité d’une culture. Tout est dans les mains de l’historien, qui est la mémoire d’une époque et le forgeur des opinions et des idéologies qui vont façonner le futur. Cet auteur insiste sur le fait qu’il est impossible de dissocier le savoir historique et l’action ; le premier devient un type de la dernière. Peut-être pourrait-on penser avec Hegel que les hommes ne peuvent pas sortir de l’histoire qu’ils font et vivent. J. Habermas propose la construction d’une histoire critique ; il pense que sa théorie pourrait être adoptée pour jouer un rôle référentiel qui consiste à montrer l’incomplétude des autres visions du monde. Dans son travail analytique, il est éloigné du marxisme de la Seconde Internationale et il signale que celle-ci serait très près du positivisme, du point de vue de sa conception théorique, dans la mesure où ses bases de réflexion privilégieraient la science par rapport à la philosophie. Le résultat serait une action dogmatique et l’oubli de l’autonomie de la politique. Pour J. Habermas, l’immanence de l’esprit de validité du marxisme soviétique prétendait cultiver un certain état d’esprit en faisant appel au développement d’une théorie métaphysique. Le marxisme soviétique, avec ses louanges à la science, a essayé d’expulser la 31

J. Habermas, Après Marx, p. 239. 71

réflexion idéaliste mais, en même temps, il a entamé son chemin animé par l’esprit d’autorité de la science, comme s’il s’agissait d’un corps blindé. Le marxisme soviétique a consommé sa rupture avec la philosophie et il n’a fait qu’approfondir la supercherie du stalinisme. La réflexion habermassienne souligne le fait que, avec cette manière d’agir, la science devient dogmatique. Il discute le rôle qui revient à la philosophie : il la voit comme assumant une critique des valeurs de la tradition. C’est la philosophie qui nous met en syntonie avec l’universalité des valeurs et qui nous guide dans une pratique rationnelle de la vie. Le fait qu’elle se soit développée dans la culture occidentale ne l’autorise pas à imposer les valeurs et les modes de vie des sociétés capitalistes. Il ne s’agit pas de légitimer avec la philosophie le caractère universel d’une pensée, comme si elle se situait au-delà des frontières des civilisations. Ce point présente un grand intérêt pour le développement de la théorie de la communication, surtout, si l’on tient compte que la philosophie met le doigt sur la complexité critique face aux prétentions eurocentristes dans le cadre du développement universaliste. La forme de vie capitaliste et sa pensée seraient considérées comme étant supérieures à la tradition, « … mais ce n’est pas une raison suffisante pour les considérer comme des caractéristiques propres à une culture singulière qui imposerait à toute la terre le diktat de ses formes de vie particulières. Ce qui d’ailleurs s’est produit. La seule critique justifiée des modèles intellectuels européanocentristes et de la contrainte impérialiste imposée aux cultures non européennes ne doit cependant pas s’en prendre aux fondements d’une pensée et d’un mode rationnel de vie qui sont universels et au-delà des frontières civilisationnelles… »32

Cet aspect est important dans la discussion habermassienne, surtout parce que les principes de la raison continueront à se présenter comme des issues à la complexité de la domination. La critique et l’issue de la domination dépendent étroitement de la recherche d’un principe de validité, affirmé à partir de la raison et de sa capacité critique pour chercher une éthique rationnelle valable ; elle surgit de l’affirmation de la raison théorique et de la raison pratique. Ce thème est repris dans La pensée postmétaphysique où il caractérise la pensée de la modernité comme étant un dépassement

32

J. Habermas, Après Marx, p. 309. 72

du logocentrisme incarné par la pensée de la tradition. Ce virage implique un changement de langage. « …les mots-clés qui les définissent sont les suivants: pensée postmétaphysique, tournant linguistique, raison située et inversion du primat de la théorie par rapport à la pratique, autrement dit dépassement du logocentrisme. »33

La modernité se définit comme un processus de changements accélérés et de recherches. L’esprit a acquis la capacité de se voir, de comprendre son changement en se situant face à un processus complexe et sceptique, dans la mesure où le scepticisme permet de comprendre radicalement la complexité du langage. La modernité est présentée comme un processus dans lequel tout est remis en question. Les crises des paradigmes épistémologiques se produisent lorsque la compréhension resitue sa critique, non seulement pour ce qui est de la raison instrumentale mais aussi pour ce qui est de la raison en général. Cette critique se radicalise lorsqu’elle met en relation raison et répression, ceci dans le cadre général de la société moderne. Mais la tâche de la philosophie va au-delà de la pensée assertorique et de la simple formalité. La philosophie a décidé de travailler à la recherche d’un nouveau langage, la clôture des vieux paradigmes, la compréhension que la philosophie a une tâche pratique et la restitution de son fondement à un langage qui semblait confiné aux cercles académiques. « Enfin, le fait d’être instruite sur les rapports entre théorie et pratique préserve la pensée philosophique d’illusions quant à son indépendance et lui ouvre les yeux sur tout un éventail de prétentions à la validité qui dépassent la seule prétention à une validité assertorique… »34

L’un des points que J. Habermas s’intéresse à définir est l’univers de la constitution de la pensée métaphysique. La réflexion est délimitée par la relation entre être et étant. Le point à préciser est le fondement de la relation de causalité. L’apparition et la constitution de la conscience auront comme axe référentiel la substance établie dans la ligne où se fait la jonction entre être et étant. Cela établit une relation dialectique d’équité entre le constitué et le constituant. La substance a comme fondement l’existence et celle-ci se réalise 33 34

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 12. J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 15. 73

dans la nécessité et dans la permanence de ce qui est, comme c’est le cas des entités mathématiques. En suivant J. Habermas, nous pourrions dire que, avec la modernité, s’impose le critère de l’universel et du nécessaire. En faisant référence au paradigme classique, les hommes ont cherché une forme d’adéquation à la vérité dans laquelle l’existence et la permanence, dans leur autonomie, prendraient de l’importance par rapport aux formes. La vérité réside dans les formes et en relation à leurs étants ; sans eux, il est impossible d’établir le critère d’universalité. La science présente la totalité par opposition à la particularité. L’unicité subsiste comme problème à l’intérieur de l’aspiration au tout. Le schéma du développement est résolu dans la continuité d’une dialectique coextensive dans laquelle le plus important est la définition de l’être. Celui-ci, dans une unité contenante qui ne laisse pas d’issue pour la constitution de l’individualité, s’installe dans sa capacité de résolution. Le problème de la définition des institutions et de la créativité de l’ontique ne joue pas le rôle indépendant qui est celui d’une heuristique de l’action, ou qui est propre à un paradigme de l’action, comme mécanisme constitutif d’un logocentrisme immanentiste. La pensée verra, dans sa rencontre avec la modernité, un logocentrisme non immanentiste où le discursif acquiert la splendeur de la différence et de la génération d’un discours constitué dans un monde qui se définit exactement au point de bifurcation entre l’étant et l’être. On ne parle pas ici d’un être plein, comme aurait fait Martin Heidegger, mais d’un être tel qu’il a été pensé par l’hégélianisme où l’unité fondamentale se définit par les fondements d’une pensée logique. Dans la pensée moderne, la constitution de l’ontologie tient au caractère nécessaire qu’a la conscience dans sa référence à l’objet. C’est sur le système référentiel, sur la complexité de la vie quotidienne que s’appuie la base de l’univers de réflexion. Cet univers se constitue, soit en référence au passé, soit lié au présent, en adoptant les formes linguistiques propres au système social et constitutives de ce système. C’est ainsi que la pensée moderne s’oppose à n’importe quelle interprétation reconstitutive de l’histoire dans le cadre d’un paradigme éloigné du langage ; elle encadre la mobilité ou le phénomène du changement dans les intentions d’un guide linguistique qui, d’une manière multiforme, indique aux faits le chemin. Ce qui précède introduit une difficulté analytique : les faits. Ceux-ci restent alors aux mains de la 74

communauté scientifique, des tribunaux éthiques. Ils sont donc soumis aux calculs de ceux qui imposent l’obéissance et qui veulent naturaliser l’histoire. Dans son article La métaphysique après Kant, J. Habermas s’oppose à cette conception. Son idée se fonde sur le fait que la réciprocité, l’accord entre locuteurs et interlocuteurs, se fait toujours en fonction de la position que chacun occupe dans ce lien. Le rôle représente la priorité et il faut le comprendre à partir de l’activité ou à partir de l’écoute, mais les deux restent dans l’interaction, dans l’action de communication, prêts à agir. Seulement la relation tient compte de la médiation de l’appartenance. « … les interlocuteurs ne doivent pas seulement comprendre la signification des propositions qu’ils emploient dans leurs énonciations, il faut qu’ils puissent en même temps se rapporter les uns aux autres à travers les rôles de locuteurs et d'auditeurs, tout en se situant au milieu des membres de leur (ou d'une) communauté de langage qui ne prennent pas part à l’échange. »35

L’importance d’une théorie du monde dépend de la capacité de l’individu à revenir sur lui, et à comprendre que le système de sa réflexion est important à cause de l’incidence qu’il a sur les structures symboliques et à cause de l’emprise qu’il exerce sur la subjectivité. C’est à partir de là qu’il peut atteindre une profonde compréhension de soi qui serait impossible sans le processus d’insertion dans le langage, dans les actes de parole et dans les accords qui s’établissent entre les individus. Ces accords lui permettent d’être attentif et d’avoir une référence claire à l’intérieur de la structure d’individuation où il évolue. Il ne s’agit pas seulement du processus de la conscience de compréhension de l’autre, ou de jeux linguistiques élaborés d’un point de vue formel où le monde pourrait être parfaitement encadré par une théorie systémique du langage. Ce dont il s’agit, c’est la compréhension et la participation du sujet à une structure qui l’admet comme entité réflexive. Le sujet apparaît comme élément constitutif en revendiquant une pragmatique de la constitution de la forme « mais en tant que sujet se constituant à travers la participation à des interactions langagières et se manifestant dans la capacité de parler et d’agir. »36

35 36

J. Habermas, La pensée postmétaphysique p 32 Ibidem. 75

Lorsque J. Habermas fait de l’histoire à propos de la constitution de l’être, il affirme que la rupture avec l’idée de la philosophie selon laquelle universales in rerum, accomplie aussi bien par le nominalisme que par l’empirisme, peut se résumer en disant que le concept est dans les choses. Cela indique un changement de paradigme. La constitution de la subjectivité semble avoir ouvert une discussion dont le centre est l’activité du sujet empirique qui agit comme garant et comme assembleur du monde. Le virage copernicien situe la vérité dans une autre relation : l’activité de la conscience. C’est à partir de cette prémisse constitutive que la discussion prend une autre magnitude car, avec cette inversion, de nouvelles possibilités de connaissance surgissent. Celle du scepticisme représente non seulement la méfiance, vis-à-vis de ce qui est considéré comme vérité, mais encore, elle introduit la possibilité de se méfier des nouvelles formules métaphysiques que la modernité a consacrées avec le positivisme. La relation conduit vers d’autres chemins : vers la discussion de l’idée de vérité et de certitude. Si la philosophie platonicienne a conservé les universales in rebus et si l’aristotélisme a introduit la possibilité des universales in rerum, c’est avec l’idéal de vérité du positivisme que les entités du langage cèdent leur place à l’explicitation et à la possibilité de vérification. Mais le problème est celui des noms ; la connaissance ne se présentera pas enfermée dans les formules d’un modèle analytique capable de rendre compte du monde en général. Il s’agit plutôt d’étudier la proximité entre la raison et les étants sur lesquels porte la réflexion de la raison, et de mettre au point un système de connaissance proche, dans le sens que les hypothèses peuvent être vérifiées et expérimentées. Il s’agit d’être capables d’exercer le pouvoir de contrôle et de posséder une forme de savoir. Au-delà du retard que peut entraîner une connaissance éloignée de l’empirique, qui trouve son fondement dans les choses, et au-delà des choses dans l’esprit non inhérent, cette formulation ne se soumet pas à une formule logique mais historique. C’est là le problème qui est au centre de la discussion que J. Habermas prétend provoquer. D’un côté, il veut exorciser la charge de mythe qui pèse sur les théories traditionnelles de la connaissance, et d’un autre côté, il souhaite prendre de la distance par rapport à la foi en l’empirisme. En plus, il veut rénover la capacité copernicienne de la connaissance, à condition que ce sujet qui connaît soit capable de se connaître, et de se définir en tant qu’interlocuteur en relation avec un interlocuteur 76

qui possède une grammaire linguistique, chargée de significations historiques et théorétiques. Dans ce cadre de discussion, il faudrait étudier le point où se situent les sujets comme porteurs de la critique des idéologies, des formes de contrôle, de la manière dont se manifeste et se préserve une unité de connaissance ou une vision du monde déterminée. A propos de la modernité, J. Habermas insiste sur l’apparition du sujet et sur la signification qu’a le changement de paradigme. Ce changement a comme garantie la vie de l’esprit et a lieu dans l’expérience de la conscience, pour le dire en termes hégéliens. La radicalité consiste en ce que « Les entités idéales se changent alors en déterminations catégorielles d’une raison productrice… »37. La raison métaphysique se sait toute-puissante, capable de rendre compte et d’en finir avec un monde qui ne correspond plus à ses intentions. La différence réside dans le fait que la raison a la capacité de donner aux choses vie et mouvement ; elle n’est pas une entité dépendante de quelque chose d’extérieur à elle, d’un historialisme unilatéral qui l’influencerait car son dynamisme lui appartient. Comme la pensée antique rend un culte aux formes, la vérité devient accessible par le contact avec celles-ci. Le langage fournit la perspective de l’éternité dans laquelle la vie philosophique doit s’ajuster à la recherche de l’idéal du bien et la philosophie aux recommandations des lois et au pouvoir de la synthèse de la pensée. L’homme d’État (Temison) doit toujours avoir le philosophe à ses côtés pour lui montrer les chemins vers la vie heureuse, pour discuter de la justesse des faits ou pour chercher dans l’Académie le savoir nécessaire et universel concernant l’équilibre de la vie. Les systèmes philosophiques de l’antiquité considèrent que la polis peut jouir du pouvoir de leurs pensées. L’acte philosophique apparaît plutôt comme un geste initiatique par lequel la contemplation acquiert la garantie la plus sublime. En revanche, dans la modernité, s’ouvre la possibilité de l’expérimentation ; les hommes savent que la pensée est influencée ; on accorde une importance capitale au pouvoir des sensations, à la grammaire de la pensée et de sa fonction pour passer ensuite à la non-conformité avec cette façon de formuler les problèmes, ce qui équivaut à dire que la pensée n’est plus d’accord avec certaines vérités qui lui ont apparu comme telles dans la quotidienneté. 37

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 39. 77

Le problème qui semble capital à J. Habermas fait référence à la constitution des productions sociales de la connaissance qui sont modelées en permanence par la lecture et par l’interprétation. Dans cet ordre des choses, un facteur de base dans l’élaboration du modèle de science est le lieu de l’interprétation, les opinions qui se génèrent et les positions adoptées pour ce qui est de la construction de l’objet. La différence que voit J. Habermas, par rapport aux sciences naturelles, est que celles-ci soumettent leurs arguments au caractère hypothétique de l’univers des présomptions. Mais, en plus, la vérifiabilité joue le rôle de support pour la définition de la scientificité. Dans ce sens, le rôle de la philosophie devient la génération d’un savoir qui a le courage de se resituer au-dessus de la production de savoirs, pour ce qui est du droit, de la technique et de la science. C’est à partir de là que l’on peut générer la discussion contextuelle, sur la base des décisions et des lignes d’orientation d’experts qui s’affrontent à des problèmes urgents. Il s’agit d’un rôle acquis qui dépasse le vieux métier de la métaphysique et de la pragmatique aveugle pour se situer à un niveau de discussion qui justement fait face aux problèmes décisionnels et aux intérêts vitaux qui, dans la continuité d’une culture, sont en relation avec la survie. Le fait d’intervenir dans les argumentations des experts peut redonner à la philosophie un caractère décisionniste if dans des domaines d’intérêt à partir desquels l’équilibre peut être maintenu. Les décisions sortent de la vieille armoire, où la polis les avait gardées, pour se montrer aux yeux de l’opinion d’une communauté philosophique de moins en moins ésotérique. Entre le secret qui se rapporte aux décisions de l’État concernant le bien de tous et la notion de secret des sociétés postindustrielles, la notion de discussion et de communication joue un grand rôle, « …la philosophie peut jouer un rôle en deçà du système des sciences : rôle d’interprète, de médiateur entre, d’une part, les cultures d’experts développés par la science et la technique, le droit et la morale, et, de l’autre, la pratique quotidienne de la communication, et ce d’une manière analogue à celle dont la critique littéraire d’art servent de médiatrices entre l’art et la vie… »38

J. Habermas se trouve au carrefour de la modernité. La pensée commence à sombrer. L’utopie hégélienne, l’existence d’une raison 38

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 47. 78

intelligente à la recherche de l’infini dans le fini trouve l’obstacle qui se présente à la vérité. On sait que l’habileté de l’intelligence trébuche sur l’obstacle de projets historiques qui ne sont pas parvenus à se concrétiser et qui, finalement, ont été soumis à l’éventualité du hasard, victimes de l’imprévisible. La politique commence à montrer le côté tortueux du chemin de l’éventuel. Les chemins de la modernité semblent se disperser dans la diversité. L. Feuerbach, K. Marx et S. Kierkegaard, tous représentent la recherche du dépassement de la raison hégélienne. Le problème de la crise, l’inversion de la situation, le coup de gouvernail devient évident dans la mesure où ce virage fait surgir une radicalité différente. Cette radicalité montre en grande partie la crise d’un type de métaphysique et l’affirmation d’une métaphysique moins spéculative : celle du marxisme et du feuerbachisme. A partir de là une certaine raison prend de la valeur : celle où la matérialité a une fonction d’ingérence et où se déploie une subjectivité concrétisée dans l’histoire, armée de ses propres moyens, de ses visions et des intentions concrètes des hommes. Pour ce qui est de la pensée de Kant et de Heidegger, la différence essentielle est que la pensée kantienne ne se construit pas dans l’horizontalité de l’expérience. La conscience s’assume dans sa condition de possibilité. La raison a cessé absolument d’être une raison à l’empirique. Si l’on enlève son caractère fondamentaliste à l’empirique on élabore un modèle de possibilité pour toute expérience. Quant à Heidegger, J. Habermas pense que les lignes constitutives de possibilité que donne le Dasein assument la fonction de projet. L’étant s’assume dans cette condition sans abandonner sa signification transcendantale. Le problème que formule J. Habermas vis-à-vis de cette position, situe la pensée heideggerienne dans une fonctionnalité et dans une armure qui ne sont pas, à proprement parler, celles du monde factuel où l’étant déploie son activité mais, étant donné qu’il est en lui, en train de cohabiter avec lui dans cet itinéraire monde-homme, il n’a pas renoncé à la possibilité de refaire le monde. Si nous suivons la thèse habermassienne, cette reconstruction, ce caractère de l’ambivalence rattache M. Heidegger aux lignes constitutives de la métaphysique de la subjectivité qu’il a prétendu quitter. D’après J. Habermas, le langage post-métaphysique coexiste avec une pratique religieuse : 79

« C’est pourquoi la pensée postmétaphysique coexiste encore avec une pratique religieuse. Et cela non pas au sens d’une contemporanéité de réalités noncontemporaines… »39. Cette affirmation fait allusion à la réflexion de

Heidegger sur l’être et renvoie à l’intention de cet auteur, de définir cette entité comme une unité médiatrice qui fonde l’histoire, toujours en rupture avec l’histoire empirique et avec la ligne fondatrice de la métaphysique classique. Mais l’idée fondamentale dont on discute est celle du virage linguistique. La possibilité cognitive présente le problème de la manière suivante: face aux limites du conscientialisme de l’idéalisme ou face au cercle d’évidence construit à partir d’un fondement matérialiste de la connaissance, il y a une autre voie fondamentale offerte par les paradigmes épistémologiques soutenus par S. Freud et F. de Saussure. Ceux-ci ouvrent la possibilité de discuter du langage et de sa consistance par la constitution de l’autre et par son influence sur la vie publique et sur la constitution de la subjectivité. D’autre part, grâce à F. de Saussure, nous pouvons incorporer la thématique de la constitution de la vie publique, la force du signe linguistique, son indépendance et sa vigueur, non seulement au plan des schématisations de la structure subjective mais au plan de la constitution d’une symbolique qui rend possible une infinité de lectures. Il ne s’agit pas seulement d’un binarisme linguistique, des difficultés que pourraient enfermer les déterminismes ; ce dont il s’agit, c’est l’infinité et l’indépendance du langage et ses tournures. Au-delà d’une théorie signalative du langage qui le considère comme un élément constituant et comme un guide, la possibilité infinie de la combinaison est offerte. Pour la constitution d’une théorie du langage, J. Habermas cesse de tenir compte uniquement de l’aspect sémantique. En tout cas, le plus important est la combinatoire structurelle, idéologique et fonctionnelle par rapport à laquelle se constituent les mécanismes de la subjectivité. Les hommes participent à ses acquis, à ses histoires, à ses projections et produisent un monde d’échanges référentiels dans lesquels les jeux du langage et leur combinatoire à l’intérieur d’une grammaire possèdent la capacité de la rénovation et celle de la continuité. En tout cas, une théorie sémantique du langage reflète une position de la conscience prise et constituée à partir d’un caractère signalatif, fixé à l’avance, historique mais médiatisé par l’idée de 39

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 60. 80

gouvernabilité, selon laquelle les hommes savent où ils vont. Vue dans cette perspective, l’histoire est circonscrite à un plan rigide et prédictif. La formulation génère le comportement. Entre histoire et comportement, entre langage et être, entre référence constitutive et matérialité, tout est fixé. L’acte créateur de la vie publique, l’incarnation de la subjectivité dans la discussion ouverte, fondatrice mais sans fondements rigides, trouve l’obstacle de l’histoire statuée. C’est là que nous trouvons la tentative habermassienne de rupture avec le dogmatisme, avec la planification à outrance, avec la présomption conservatrice de la prévision, avec l’ouverture et l’identification avec les coordonnées de la discussion. J. Habermas critique la présomption sémantique du langage en argumentant que la proposition du contenu fondamental à prendre en compte est vide : l’histoire, les actes de parole. Ceci étant, l’intérêt réside dans l’émission de la conceptualisation. Il y a une relation entre forme et contenu qui n’aurait pas été prise en compte. Pour J. Habermas, le plus important est, en tout cas, le contenu dialogique du langage qui, dans le dialogue, émerge de la position et de l’adéquation avec le monde des sujets qui dialoguent. Les hommes sont médiatisés par une charge linguistique référentielle qui trace le chemin de la discussion et qui se nourrit de la référence contextuelle, des inclinaisons, des appartenances culturelles et des situations psychologiques. Mais, dans le dialogue, cette charge fait partie d’un univers d’acceptations et de rejets où le plus important, dans le domaine public, c’est le débat sans obligations, médiatisé par un contenu éthique qui s’est constitué dans le partage d’une subjectivité où l’objet de discussion est la liberté, la tolérance et le choix libre. Quant à la théorie de la subjectivité du structuralisme et la manière dont celui-ci conçoit le monde, J. Habermas fait remarquer que, pour ce courant, la compréhension de l’action, le déploiement du sujet et la médiation de la subjectivité exigent la compréhension de l’intuition. Entre structure et réalité empirique, il y a la médiation du langage qui facilite l’explication des comportements que les individus assument dans le monde. Le monde n’apparaît pas formulé comme un acte élémentaire empirique ayant une constitution fonctionnelle et manipulatrice que les hommes auraient à leur charge. Les hommes apparaissent contrôlés par la structure, par un langage de base référentiel fondamental qui n’est accessible 81

que par l’intuition ; c’est elle qui rend aux hommes la possibilité d’émettre une approximation linguistique et signalative des choses. Le modèle structuraliste construit ses bases logiques à l’intérieur de la réflexion et de l’accord. Contrairement au modèle prédictif, qui se maintient dans une ligne descriptive, le structuralisme fonde ses bases épistémologiques sur la sémiotique. Alors, la problématique de la subjectivité, toujours attachée au sens psychologique, cède sa place à une construction référentielle sémiotique, infinie, médiatisée par la condition humaine et par les capacités de lecture des hommes. Dans cette perspective, l’élément fondateur pourrait résider dans la structure absente, c’est-à-dire celle qui n’est pas accessible directement à travers la rationalité dialectique. La structure absente est réélaborée par un discours logique où l’histoire apparaît dans le langage ou dans l’inconditionnalité des paroles, des mythes, des systèmes de pensée conservés à travers le temps ou dans un temps, qui ne fait pas référence directement à un temps logique mais à un temps mythique. Lorsque l’on va dans cette direction, il y a un problème qui se pose : celui de la durée. « Sous les prémisses du structuralisme, celui qui s’efforce néanmoins de leur rendre justice est obligé de situer toute réalité individuelle et novatrice dans une sphère prèlinguistique qui n’est accessible qu’à l’intuition. »40

Pour ce qui est de la communication entre les hommes, J. Habermas fait référence au fait que ceux-ci sont réunis à l’intérieur du substrat d’une théorie de l’identité. Nous sommes liés à l’intérieur de structures de communication qui orientent la réalité et l’agir. Cet agir et ces hommes qui se médiatisent et qui gardent leur différence en s’accrochant au principe de l’individuation, sont situés dans un espace communicationnel dont ne pourrait pas rendre compte une théorie classique du langage, appuyée sur la base de la cohérence des éléments communs. Les hommes individualisés et garants d’eux-mêmes sont capables d’assumer leurs actions, comme leur étant propres, et de garder le caractère de leur responsabilité. Il ne s’agit pas de l’élaboration d’une théorie linguistique générale ou de l’élaboration d’un paradigme d’analyse comme l’a fait la théorie logocentrique qui, elle, pouvait rendre compte du monde. Pour J. Habermas, les différences entre le quotidien des hommes s’affirment comme des éléments qui ressortent au plan de M. Frank, Qu’est-ce que le néo-structuralisme, apud J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 56. 82 40

l’empirique, dans l’élaboration des fondements des différentes pratiques, psychologiques et sociales, que les individus adoptent par rapport au monde, ce qui le situe de nouveau face au problème des lectures. Pour ce qui est du structuralisme, il s’agit de briser le modèle classique qui conduit à expliquer la place de l’homme dans le monde à partir d’une grammaire ou, en tout cas, des structures linguistiques de l’action. Avec cela, l’action est enchaînée aux buts que s’est donnés l’explication linguistique. Les hommes seraient donc enchaînés à la pertinence de la sémantique et de la sémiotique. Leurs langages interactifs ajoutent, comme base structurelle, la nécessité du langage au produit de la communication. Mais J. Habermas, adoptant une attitude assez proche de l’explication pragmatique en ce qui concerne les actions, les pratiques et les lectures des hommes, porte son attention sur les constituants des jeux de mots, sur la linguistique comme agir et sur l’expression comme besoin, où l’aspect conditionné de l’un humain a comme expression la spécificité du soi-même. J. Habermas revendique pour la philosophie la fonction de la pratique, vu la nécessité qu’a celle-ci de surmonter la claustration à laquelle elle a été réduite au long de l’histoire. Au-delà du logos classique de la contemplation, de la recherche des fondements d’une théorie épistémologique et de l’élaboration d’une méthodologie, il s’agit de voir et de critiquer la position «localiste» assumée par les commissions d’experts, en situant la vérité dans la perspective de certaines lectures qui relèvent de certains types privilégiés de langage et de certains jeux locaux. Du point de vue de la pratique, J. Habermas revendique la discussion sur la justice, sur le goût, etc., comme étant des tâches de la philosophie. Au-delà de la réflexion d’un logos enfermé en lui-même, tournant autour de ses propres spéculations, il s’agit de revenir vers le langage de l’insertion de la philosophie dans le monde. Pour ce qui est du problème de la vérité, J. Habermas se situe par rapport aux manières dont elle s’est exprimée en prenant comme base la démonstration et la capacité de représentation. « On finit par ne plus reconnaître comme rationnel que le traitement méthodique des questions de vérité ; en revanche, les questions de justice et de goût, de même que celles relatives à la

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présentation de soi authentique, sont exclues de la sphère du rationnel. »41

Il s’agit de dépasser la ligne de démarcation établie par la pensée logocentrique en identifiant la philosophie à la méthodologie ou au savoir scientifique. De ce point de vue, la revendication dont il est question pour la philosophie est le retour nécessaire vers le monde vécu ; grâce à ce retour, la philosophie commencerait à se constituer par le recours au langage de la quotidienneté, à la sincérité de l’accord et à la recherche de sens et de nouvelle vie. Avec cela on remet en question le sentiment de la certitude engendré par le langage propositionnel de la philosophie classique «…n’étant plus en possession d’une théorie affirmative de la vraie vie.» 42 J. Habermas, suivant en cela K. Marx, dit que tout le contenu d’idées et d’images religieuses ne s’assemblera que dans le contexte de la praxis vécue. Sans doute que le contenu fondamental et revendicatif de l’auteur continue à être la théorie critique ou l’assomption de la philosophie comme un savoir de dépassement, construit et en construction, au-delà des limites de l’expérience empirique. A propos de la relation entre locuteurs et interlocuteurs et de l’élaboration d’une théorie de l’accord linguistique, J. Habermas affirme que la réalisation de l’accord suppose l’existence d’un agent et d’un patient. Le caractère de l’activité d’un discours et la génération d’un acte de parole dépendent de l’acceptation que celuici trouvera dans le contexte où il s’insère. La présomption et la continuité d’un acte de parole indiquent une prédisposition à le suivre et signale l’acceptation rationnelle de cet acte, ainsi que l’identification dans l’accord à propos des tournures et l’itinéraire vers lequel doit conduire une théorie de l’action. Une chose est sûre : pour J. Habermas, l’histoire dépend de l’existence d’un actif et d’un passif et de la capacité de ce dernier en tant qu’illocuteur de changer de rôle, ce qui le place sémantiquement du point de vue d’un acte créateur et le situe comme générateur d’idées, comme producteur de contenus. Il s’assume ainsi comme générateur et comme continuateur du système dans lequel il est inscrit. C’est l’acte à suivre du point de vue de la rationalité,

41 42

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 59 J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 60 84

« Le locuteur ne peut viser la fin constituée par l’entente comme quelque chose qu’il s’agit de produire causalement, parce que le succès illocutoire (…) dépend de l’assentiment rationnellement motivé de l’auditeur ; c’est pour ainsi dire de plein gré qu’un auditeur doit sceller son accord sur le fond, en acceptant une prétention à la validité critiquable. »43

J. Habermas commente le concept de rationalité et il croit que celleci dépend moins du savoir, de sa possession et de son développement que de l’utilité que l’on en tire de lui. La rationalité serait alors inhérente à l’accord linguistique et démocratique entre les deux parties. La rationalité mènerait vers l’accord, sans que cela suppose que l’accord comme tel est une obligation. Chez J. Habermas, le concept de rationalité est lié à la différence que l’on fait avec le savoir, à l’équilibre de son utilisation, à l’attente d’un accord logique, sociologique et historique où cet accord peut se régénérer. La rationalité ne dépend pas de l’accumulation de savoir mais de son instrumentation. Celle-ci doit se réaliser en sachant que les accords peuvent être compris comme stratégiques et communicationnels. L’accord stratégique est en rapport avec l’idée de l’après, du demain. On serait en train de jouer à l’idée de l’avenir, de restitution. Il s’agit de préserver les forces et de développer d’autres possibilités au plan historique. En général, cet accord stratégique correspond, dans la table de discussions, aux conseils que la communauté d’experts peut suggérer en pensant au lendemain. En tout cas, J. Habermas établit une différence entre l’accord stratégique et l’interaction communicationnelle, cette dernière ayant lieu dans une relation de médiation avec l’autre. L’écoute de la parole est liée au consensus. L’acte de parole implique, au plan historique, l’élément de la réconciliation ainsi que la faculté et l’intervention d’autres mécanismes, comme par exemple l’existence des tribunaux internationaux ou d’organismes extra-territoriaux qui cherchent le consensus pour générer, à travers lui, la possibilité de discussion. Pour ce qui est actes de parole, J. Habermas, en faisant référence à la relation entre le locuteur et l’interlocuteur, montre qu’il existe un engagement ontologique entre les deux. L’interlocuteur est gagné pour l’accord. Le locuteur obtient l’assentiment de l’autre. Pour cela, il s’assume lui-même et prend sa parole comme garantie. Dans le mécanisme communicationnel, la référence la plus plausible réside dans le fait 43

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 68 85

que l’autre part de la prémisse de la crédibilité. La certitude et la continuation de l’acte historique impliquent en tout cas une volonté communicative et, dans ce processus, la persuasion joue un rôle déterminant. Selon J. Habermas, le processus de communication se verra interrompu ou ne commencera même pas si une des deux parties n’admet pas que le langage soit utilisé en vue de l’accord. Ce processus est intéressant à cause du mécanisme décisionniste que présente la relation. Dans cette perspective, l’important est le fait que, dans la communication, plus que de l’acceptation pure et simple de ce que manifeste un locuteur, il s’agit de l’accord, du point de vue et de la réflexion de l’auditeur. Dans ce sens, l’engagement ontologique est pris dans un but de civilité, en vue de la discussion et de l’analyse, comme une garantie de rationalité et comme une preuve de respect de la parole et du langage, à l’encontre de la continuité en tant qu’élément consubstantiel de la communication. Le problème réside dans le fait, que le processus communicatif ne se réalise pas uniquement dans l’ordre rendu possible par les mécanismes grammaticaux et les fonctions sémantiques. La communication se réalise comme un acte de sagesse, comme une synthèse du sujet face au monde et comme une mise en risque de sa subjectivité. La communication consiste aussi à avoir la capacité de dire non et d’assumer ses propres revendications linguistiques, qui sont historiquement traditionnelles mais non en dehors du mécanisme de la raison. Communiquer signifie comprendre le mécanisme d’expression de l’autre, établir avec lui une relation de décodage du code linguistique dans lequel il s’exprime. Celui-ci, pour être compris, a besoin de la compréhension préalable de l’auditeur qui pourra ainsi déchiffrer le caractère de la signification, vu le contexte dans lequel le message est exprimé. Ce qu’exprime ce contexte est lié à l’acte motivationnel, exprimé dans le mécanisme de l’agir, dans la mise en œuvre d’une intention. Mais dans le processus communicatif apparaît aussi le processus de la dispute, des perceptions différentes, du désaccord, ce qui entrave le consensus qui, pour parvenir à exister, a besoin de consentement. Il ne s’agit pas d’un mandat unilatéral ou d’une imposition à la conscience de l’autre, par le biais d’un mécanisme de menace qui devient unidimensionnel, du moment que l’action acquiert le caractère répressif d’une obligation morale. Cette dernière engendre l’engagement de la subjectivité vis-à-vis de l’acte qu’elle accomplit 86

et projette cette activité même dans le futur. A long terme, cette activité n’est médiatisée que par le besoin de se conserver en ellemême, dans sa propre tranquillité, dans la certitude que j’ai, que ma propre perception est la plus adéquate. H. Arendt, à propos du mécanisme de la subjectivité, est d’accord pour dire que la tranquillité que l’on a vis-à-vis de la propre conscience, la relation au jugement moral de l’homme, n’a pas sa garantie stricto sensu en dehors de soi-même, en dehors de la capacité du moi de s’évaluer, de ne pas pouvoir se libérer de soi, ce qui garantit la morale. C’est bien la raison pour laquelle Socrate affirme qu’il vaut mieux souffrir de l’injustice que la commettre. Pour H. Arendt, en évoquant Socrate, la maïeutique met l’individu face à la possibilité de réviser ses arguments à l’infini, elle ouvre la perspective du dialogue, elle ouvre à la perspective d’une nouvelle naissance qui donne à la pensée une orientation différente de celle que l’on possédait avec certitude. Socrate n’enseigne aucune vérité ; il donne seulement la possibilité de réduire l’argument à l’absurde. La vie de l’esprit, selon cette proposition, a incorporé la possibilité de la discussion et de soumettre à la critique la certitude des arguments. Socrate, sceptique vis-à-vis de la validité de l’enseignement, s’assume en rupture avec la tradition. Il a incorporé le système de la critique ; il ne se satisfait pas des vérités de la ville, il ne suit pas la tradition qui enferme les hommes dans leurs croyances. Comme l’a montré H. Arendt, ce que Socrate prêche est le doute, la prise de distances par rapport à soi-même, la prise de conscience. Les coordonnées par rapport à la vérité ont changé ; celle-ci devra s’assumer sans le pouvoir tranquillisant de la parole. De ce point de vue, la vérité n’est pas quelque chose à apprendre aux autres, à défendre avec une intention alors que l’on est face à l’incertitude. Il faut alors savoir, que ce qui est en doute, c’est la philosophie et les traditions sur lesquelles s’est constitué le monde public. H. Arendt dit à ce sujet dans la Vie de l’esprit : « Socrate, taon, sage- femme torpille, n’est pas philosophe (il n’est enseigne rien et n’a rien à enseigner) et n’est pas sophiste car il ne prétend pas doter les hommes de sagesse. Il leur fait seulement remarquer qu’ils sont dépourvus de sagesse, que tout le monde l’est- entreprise qui l’occupe tellement qu’il se défend vigoureusement de corrompre les jeunes, il ne se targue nulle part de les rendre meilleurs. Cependant, il soutient que l’apparition à

87

Athènes de la réflexion et de l’examen critique est la meilleure chose qui soit jamais arrivée à la cité »44

En ce qui concerne la problématique de la raison et par rapport à la différence entre connaissance et raison, Catherine Vallée affirme que la différence réside dans le fait que ce que la connaissance cherche c’est connaître, assembler le monde, apporter une idée de vérité. En revanche, la pensée ne s’attache à aucune de ces possibilités. Pour elle, il s’agit d’accorder à l’esprit la possibilité de penser au-delà de lui-même. Ce qui est en question est le monde empirique. Le formalisme du systématisable succombe devant l’idée du renoncement à la vérité. Il faut alors préciser la différence entre vérité et pensée, entre engagement vis-à-vis des jugements et la capacité de les mettre en doute. La pensée s’assume comme telle dans la tâche de la critique : « Lorsque É. Weil écrit ‘‘Kant qui dénie à la raison la possibilité de connaître et de développer une science, lui reconnaît en revanche celle d’acquérir un savoir qui au lieu de connaître pense’’. »45 Le

problème fondamental sur lequel porte le débat à propos de l’Occident a trait à la tolérance, à l’acceptation de la différence, à la participation dans la vie de la polis d’une diversité d’opinions qui ouvrent la possibilité du dissentiment et qui rendent possible le désaccord avec la règle commune. Si, avec la tradition, la politique a montré la possibilité de marquer une différence par rapport à un corps commun d’opinions délibératives, cette même tradition porte en elle le besoin de la norme ou la capacité d’affirmer la primauté du public et les règles institutionnelles. C’est ainsi que l’on impose à la politique le frein de la tradition et une certaine pratique du langage : la persuasion qu’exerce quelqu’un qui possède la vérité, qui l’a assumée et établie mais qui, cependant, a besoin du leader et des entités de l’État pour se maintenir dans l’accord ou pour légitimer sa praxis, animé comme il l’est par le sentiment de la certitude. En tout cas, dans l’analyse proposée par H. Arendt pour redéfinir la condition et la position de la politique en reprenant la pensée de Socrate, ce dont il s’agit c’est la liberté d’opinion. Audelà de la règle et du court-circuit que peut provoquer l’adoption d’une seule manière d’évaluer, ce dont on discute est l’opinion et la 44 45

H. Arendt, Vie de l’esprit, p. 198. E. Weil, « Penser et connaître : la chose en soi », in Problèmes kantiens, apud C. Vallée, Hannah Arendt Socrate et la question du totalitarisme, p. 39. 88

règle fondamentale de la constitution de la subjectivité qui est laissée de côté par la tradition de la métaphysique de l’Occident. La débâcle du logos et de ses exigences aboutiraient à la reformulation de l’opinion. On cherche dans le dialogue le mécanisme de la capacité de engendre ou de valider la subjectivité. Au-delà de la pensée objective, on admet la possibilité d’avoir une position contradictoire. Le point de vue et la fonction de l’acteur social prennent alors tout leur sens. Le problème étudié par la philosophie grecque était celui de la théorie en tant que contemplation et celui de la recherche d’une méthode et d’une technique pour parvenir à posséder la vérité. La discussion sur la préexistence ou nonpréexistence de la vérité faisait partie du modèle linguistique. Ce problème subit une inversion avec la théorie marxiste. Il prend de l’importance à partir du moment où la maïeutique (méthode socratique) ouvre le chemin de l’analyse du monde à partir de la subjectivité. Comme le fait remarquer H. Arendt, les hommes des dialogues socratiques apparaissent toujours mis face à leurs propres arguments et toujours en train de défendre leurs opinions. Socrate l’emporte toujours ; en général, il réfléchit et juge les opinions de l’autre, toujours prêt à les déclarer non universels, discutables, méritant d’être soumises à un nouvel examen. H. Arendt soutient que, dans le monde où Socrate a vécu, la subjectivité était impossible. Comme le dit W. Jaeger, Socrate ne pouvait pas être le continuateur de l’enseignement de l’État vu qu’il avait renoncé à poursuivre la ligne morale de son époque ; il avait pris de la distance et avait établi la différence entre connaissance et pensée. Ses jugements étaient soumis à la critique, ils étaient falsables. Si nous utilisons les arguments de K. Popper, ce dont il s’agissait c’était de trouver la possibilité et la non-accessibilité. Les hommes s’affrontaient à travers le pouvoir de l’argument. L’argumentation pouvait liquider le dialogue et, comme le dit C. Vallée, la dispute pouvait anéantir le raisonnement car d’autres arguments étaient là. Il ne s’agissait pas d’une obligation face à la demande de l’autre. Il ne s’agissait pas d’une menace de l’irrationnel, mais de la recherche des formes de la relation publique. L’enjeu était le problème de la légitimité et celle-ci ne pouvait pas avoir une haute estime de ce qui la contrariait. Entre l’ordre de la vérité et l’argument, il y avait le risque de perdre l’équilibre. Le monde s’était lancé à la conquête de l’espace public et, dans celui-ci, le plus important était le succès ou, au moins, ce que la cité ou la tradition avaient considéré comme tel. 89

Socrate surgit comme une menace pour une jeunesse qu’il n’encourage pas à suivre la tradition, car tout est remis en question par lui. Les institutions ne sont pas vertueuses parce qu’elles ont liquidé la capacité de subjectivité. Le logos statué ne peut pas cohabiter avec le soupçon. Il s’agit de donner des normes pour la santé publique. Socrate et son aventure maïeutique constituent un danger pour la communauté. Ancré dans la sérénité du jugement, placé dans la perspective du renoncement à la vie active, le Socrate de H. Arendt revient à la place publique et reprend la délibération. En tout cas, ce qui nous intéresse d’aborder est l’élaboration de la subjectivité dans la modernité. Celle-ci prend comme point de référence empirique la culture des médias. Les médias déterminent l’apparition d’une culture fonctionnelle dans laquelle l’univers de la subjectivité, et ses clés linguistiques, sont enchaînées au processus de production du savoir et au surgissement d’une idéologie de la consommation, où la raison qui l’emporte est la raison pratique. Il s’agit de ne pas penser pour le lendemain mais de penser pour aujourd’hui : « les interactions régulées par des media n’incarnent plus une raison instrumentale, localisée dans la rationalité finalisée mise en oeuvre par des sujets décideurs, mais une raison fonctionnaliste, inhérente aux systèmes autoréglés. »46

La construction de la modernité se fait dans l’espace public. La publicité est la source où naissent tous les discours. Dans la modernité, le discours trouvera ses sources argumentatives en luimême. En tout cas, il s’agit de l’espace d’élaboration du discours d’une société organisée où trouve sa certitude non seulement un modèle de vérité, mais la norme génératrice de nouveaux espaces de signification. Or, l’élaboration d’une théorie des significations trouve un franc accueil chez des auteurs comme T. Parsons, étant entendu qu’il ne s’agit pas uniquement de résoudre un problème ontologique de vérité qui pourrait être attribué à l’action, à des structures générales ou à des spécificités psychologiques. Il doit être attribué aux systèmes de l’action sociale. D’après J. Habermas, la théorie de l’émancipation doit affirmer la capacité de se libérer de la volonté constitutive de la théorie de la connaissance. Il ne s’agit pas de donner un fondement à des actions, de les considérer comme un état de fait, d’établir un sens, mais de comprendre que le savoir est concerné par différentes constitutionnalités qui font 46

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 84. 90

référence à la matrice épistémologique qui le fonde. Aussi bien le savoir co-thématisé que le savoir thématisé trouvent pour J. Habermas leur unité synthétique dans le langage. Dans une perspective pragmatique du langage, il s’agit de savoir quelles sont les médiations constitutives auxquelles cède le langage et qui fondent l’action, « …il faut que la théorie de la société s’émancipe, dans ses bases mêmes, d’une théorie de la connaissance fondée sur l’idée de constitution, pour emprunter l’aiguillage d’une pragmatique linguistique qui, par sa nature même, s’étend aux interactions médiatisées du langage. C’est pourquoi nous introduirons le « monde vécu » en tant que concept complémentaire de celui d’agir communicationnel. »47

Dans sa tentative de donner un virage pragmatique à sa théorisation, J. Habermas accorde un poids important à l’argumentation. Dépassant un langage logocentrique, celle-ci rendra possible la médiation grâce au langage de l’accord et à la reprise pratique du fondement d’habitabilité dans le monde. C’est un langage non médiatisé par les récits et les métarécits, mais engendré dans l’accord et dans l’examen des perspectives. Le monde centre son action dans les actes de parole et ce qui est en question, ce sont les grands modèles d’interprétation. Cependant, il est possible d’établir les fondements d’une théorie de la reconstruction de l’histoire qui trouverait sa source dans le croisement des arguments, dans la réciprocité de l’examen et dans le monde vécu. La quotidienneté serait ainsi assumée comme pratique linguistique critique. « L’idée d’honorer des prétentions à la validité critiquable requiert des idéalisations qui, descendues du ciel transcendantal au sol du monde vécu, déploient leur action dans le médium du langage naturel ; s’y manifeste également la résistance rusée d’une raison inhérente à la communication contre les déformations cognitives et instrumentales de formes de vie soumises à une modernisation sélective. »48

Le fond habermassien est construit sur la base de l’émancipation par rapport à un certain type de savoir. Il s’agit de la rupture avec la manière de comprendre le langage propre à la science. Le concept 47 48

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 88. J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 89. 91

qu’introduit J. Habermas est celui de monde vécu. Avec ce concept, il fait référence aux tentatives de rapprochement qu’il y aura avec l’horizon pro-occidental où se dresse un savoir pré-théorétique. De ce point de vue, le point d’intersection est dans la quotidienneté où se crée un univers de locutions dont l’intention devient patente à l’intérieur du contexte. Il renvoie, de cette manière, au cadre des expectatives linguistiques qui entrent en contradiction avec le modèle traditionnel ayant servi à construire le langage de la science. Le sens se produit dans le cadre d’intérêt des locutions, du pragmatisme des actions ou dans les orientations qu’elles prennent dans le monde. J. Habermas s’intéresse à préciser la différence entre connaissance de deuxième plan et connaissance de premier plan. Ces deux éléments, constitutifs de la dimension historique culturelle et vécue d’une époque, montrent la possibilité de définir l’homme grâce à l’ensemble d’éléments intersubjectifs et sémantiques

qui

engendrent

la

possibilité

d’une

telle

compréhension. Ceci étant, le monde que j’habite n’est pas étranger à l’autre, je suis en lui avec « l’alter ». Le moi qui se constitue au plan de l’histoire et l’expérience des significations que celui-ci 92

génère nous présente, non pas l’existence de deux consciences opposées, l’une face à l’autre, mais ce que je découvre en moi, ce sont les plans de l’intersubjectivité, de l’incorporation sémantique et de l’interprétation du monde que je partage. Pour ce qui est du deuxième plan, considéré comme savoir non systématique et prénotionnel, et à propos d’une théorie de la connaissance, J. Habermas trouve intéressant le fait que l’élaboration de la connaissance et les systématisations qui se sont produites à travers la science, l’art et la recherche des fondements des discours ont comme référent linguistique la pré-notion. Ceci étant, le statut épistémologique, la constitution du savoir et les générations de celui-ci dans l’histoire trouvent leur grammaire dans le fait vécu. Un acte de parole est assumé comme valable dans la mesure où deux ou plusieurs sujets intervenant dans une interaction ont la capacité et le désir de s’engager symboliquement dans l’accord du respect d’une structure de discussion, « Moi, dans mon corps, je me trouve toujours déjà dans un monde intersubjectivement partagé, où les mondes vécus, habités de manière collective, s’enchevêtrent, se superposent et se constituent en réseaux. »49

49

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 93. 93

Quant à l’homme, J. Habermas souligne que celui-ci est le produit de la tradition et des processus de socialisation et d’apprentissage intersubjectifs auxquels il est soumis. Cet aspect nous semble présenter un très grand intérêt si nous tenons compte du fait que l’analyse habermassienne part de la tentative de reconstruire l’homme, médiatisé par une histoire dont le processus de création ne surgit pas seulement de sa faculté d’exercer une intermédiation sur le monde. L’intermédiation linguistique, ou ensemble d’opérations avec lesquelles les sujets composent et lisent le texte de la vie, ont lieu sur une plate-forme symbolique à partir de laquelle se produit l’action. C’est alors que l’on peut procéder à la lecture ou à la détermination de la tournure linguistique habermassienne. Cette tournure n’abandonne pas l’histoire ; il l’a comme référence et forme la grammaire de la lecture dans un monde d’attentes et d’opinions qui fondent, encore une fois, la volonté de connaissance, non pas à partir du simple pragmatisme aveugle ou de l’insertion dans le monde, mais à l’intérieur des coordonnées d’un savoir-faire où les générations, les groupes linguistiques, les localités et aussi le langage universel jouent un rôle important. La discussion a la force de se resituer au-delà de l’intérêt traditionnel qui est celui du structuralisme linguistique lorsqu’il établit le critère d’universalité, et l’unité synthétique du comportement et de l’âme humaine, dont le référent général est ce que l’on appelle l’histoire logique, inconsciente, linguistique ou en tout cas modèle de compréhension. Pour le structuralisme, la réalité se constitue par une opération qui est différente de celle de la logique du langage, ce qui permet d’établir la différence entre langage empirique et langage logique. Pour J. Habermas, les actes de parole ont le pouvoir de reproduire le monde vécu, de diriger les accords ontologiques qui ont lieu en lui, de remettre en question l’argument de l’autre et, en tout cas, de créer toute une grammaire communicationnelle qui, comme substrat conscientiel reposant sur l’imaginaire intra-subjectif, est capable de reproduire le monde. Il est important de remarquer que la vision du monde de J. Habermas est très loin de n’importe quelle perspective ontologique, qui aurait comme centre la raison et le chemin qu’elle suit ou l’autonomie obtenue par la réflexion de la métaphysique de la subjectivité, lorsqu’elle détermine le mécanisme indépendant de la vie de l’esprit dans le cadre de la reproduction du système social. Chez J. Habermas, au contraire, l’idée de système et de tournure 94

linguistique implique l’accord et le désaccord. Le monde est conçu comme un substrat dont la base est constituée par les actes de parole. Sans la médiation des locuteurs et des interlocuteurs, des analyses performatives, des tournures symboliques, l’histoire semblerait liée à un fondamentalisme sous-jacent. Ce fondamentalisme serait compris comme esprit ou selon la matérialité banale du déterminisme du contextualisme, il serait exercé selon la relation que les sujets entretiennent avec le monde. Il ne s’agit pas seulement d’une analyse linguistique, mais de l’exercice d’une réflexion qui aspire à soumettre à la critique le long chemin de l’histoire, et celui de la représentation générale décidée à partir des sentences des croyances. J. Habermas s’oriente vers la création intersubjective, vers l’ordre du nécessaire et vers la création de buts, d’accords et de distances qui surgissent dans un monde médiatisé, soit par la responsabilité, soit par les critères totalitaires imposés par des justifications empiriques, et par des jeux du langage qui aspirent à la validité, grâce à l’utilisation de la force qu’ils exercent et qui médiatisent la praxis de reproduction du savoir culturel. L’acte de parole entrecroise un univers de significations et d’accords et la reproductibilité de l’action trouve écho dans l’action, située bien au-delà de l’univers psychologique ; elle prend force dans l’espace de la communication. En tant que signe, l’acte de parole engage plusieurs volontés autour d’une réflexion. Il devient différenciateur dans le sens qu’il situe les représentations à distance et en opposition, en fonction de la place qu’elles prennent dans cette réflexion, mais il donne continuité aux fonctions de transmission et de développement du savoir culturel. Dans ce sens, l’idée que discute J. Habermas porte sur le fait que les actes de parole préservent la continuité de l’identité culturelle. Le problème est complexe, surtout si l’on tient compte que les actes de parole n’accomplissent pas une fonction neutre, mais qu’elle se situe à l’intérieur de la fonctionnalité de l’engagement du langage. Pour J. Habermas, l’agir communicationnel a le pouvoir de se générer dans l’interaction de la factualité, dans la subsistance de l’ordre linguistique, ce qui entraîne immédiatement la nécessité de considérer que la communication ne part pas de zéro ; elle est insérée dans un tissu de représentations où peuvent s’engendrer le succès ou l’échec. Il s’agit alors des interactions communicationnelles du savoir à condition que, à l’intérieur du spectre symbolique où se génère la discussion, il soit possible 95

d’enregistrer l’accord. Il faut comprendre en plus que, pour la conception du social adoptée par J. Habermas, bien éloignée de la sociologie classique, le social n’est pas le résultat de l’addition des parties. Le social ne se réduit pas non plus à l’interaction des éléments qui forment la structure. A l’intérieur du social et de sa reproduction, il y a une place importante pour l’action génératrice de la nouveauté, et pour l’incorporation du jeu linguistique dans une action qui n’est pas répétitive, mais qui ne peut pas être considérée comme la continuité d’une tradition ou la reproduction d’un ordre d’idées donné. Pour J. Habermas, le sens de l’action est médiatisé non seulement par l’école et la famille mais aussi par les traditions. Nous sommes donc insérés dans un niveau de codification qui prend comme point de référence la réciprocité et la mise en pratique de la réflexion sur le dialogue interactif. Ce dialogue a un substrat : l’horizon symbolique. C’est à partir de cet horizon que l’action prend du sens. L’ordre de cette réflexion est important, car le social n’est pas abordé selon un ordre de complexité soutenu et reproductif dans lequel l’élément superstructure exerce une autorité directe sur la conscience. Ce que J. Habermas privilégie, comme facteur intéressant de l’accord et de la compréhension du social, c’est l’univers symbolique, sa hiérarchie et son indépendance. Dans l’univers de la compréhension de l’homme, J. Habermas prend le social comme point de référence privilégié. Nous pourrions faire une comparaison avec M. Heidegger. Pour ce philosophe, l’Être et son activité occupent une place irremplaçable quant à la garantie et au mouvement qui sort de soi, et qui se conserve dans le langage en tant que sens d’appropriation. Quant à J. Habermas, nous devrions dire que sa philosophie n’est pas orientée à soutenir une ontologie à caractère englobant, mais à établir que le social est le critère d’intérêt pour l’homme, « Il n’est possible de décrire des organismes comme des personnes que dans la mesure où ils sont socialisés, c’est-à-dire pénétrés et structurés par des ensembles cohérents de sens à caractère social et culturel… »50

Pour M. Heidegger, au contraire, il s’agit d’évaluer l’être-là, l’être au monde, plongé dans la frénésie d’un monde qui a confectionné la vie à l’unisson de la technique et des privilèges qu’elle accorde 50

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 101. 96

mais qui, en même temps, engagent la responsabilité humaine et sont à l’unisson des rythmes qui altèrent le mode de vie. « Cette même frénésie sans issue de la technique déchaînée et de la organisation déracinée de l’homme normalisé. »51

Dans le binôme langage-pratique, et par rapport au succès du sens que l’on réussira à instaurer dans le monde, J. Habermas considère que la pratique est l’élément capital du succès. Cela pose de nouveau la question de l’interrelation, si appréciée par cet auteur, entre théorie et praxis. Selon l’opinion de J. Habermas et « quoiqu’il s’appuie sur M. Heidegger » lorsqu’il dit que la réalité est simple langage, c’est à l’intermédiation de la praxis que revient la tâche de donner une continuité à l’histoire. L’histoire devient coextensive du langage qu’elle pénètre. Tout au long de l’histoire, des traditions se manifestent, une symbolique particulière peut décliner, ou tout un univers de significations peut changer à cause de la cassure du lien qui existait avec l’univers de l’agir. Ceci explique pourquoi l’homme participe en adéquation avec la circonstance et son agir fait irruption, car il n’est pas simplement reproductif. Les groupes sociaux sont à l’origine de nouveaux comportements, ils se disputent sur la place publique, là où tradition et modernité ne pourront pas résister aux changements sociaux. Pour J. Habermas, tout en tenant compte de la désontologisation du savoir, il faut accorder une place importante à l’idée qu’ : « Il ne faut pas hypostasier, avec Heidegger ou Foucault, les innovations créatrices intervenues dans la vision du monde langagière, en en faisant une histoire « immémoriale » et profonde de l’ontologie ou des formes du savoir… »52

Il s’agit plutôt de chercher les coordonnées sociologiques et les espaces d’explication où ces langages ont été engendrés, sans céder la place à l’autonomie ou aux fondements d’une pensée philosophique qui donnerait une explication du monde. Ce à quoi il faut céder, c’est à une règle de comportement qui engendrerait la subjectivité dans l’histoire. La praxis sur laquelle se penche J. Habermas est systématisée en dehors du champ de la création poétique ou de la création ex-nihilo. Elle se structure plutôt en fonction de certains antécédents historiques qui prennent le monde vécu comme centre d’intérêt. A ce propos, notre auteur évoque le 51 52

M. Heidegger, Introduction à la métaphysique, p. 49. J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 103. 97

rôle décisif de l’apprentissage dans la transmission, dans la mutation et dans le changement des codes du langage. Au-delà de la révélation heideggerienne du langage et de l’intention autonome du langage hégélien faisant figure de métaphysique de la subjectivité, l’univers de l’appropriation invoqué par J. Habermas est l’apprentissage. Celui-ci permet non pas la simple continuité du monde mais la position herméneutique, la praxis des subjectivités et les changements des visions. Dans les interactions des codes du langage, les hommes ont comme référence, non seulement la charge sémantique du langage et sa signification, mais la structure sociale. Les propositions sont structurées. J. Habermas, reprenant Ludwig Wittgenstein, dit que le jeu propositionnel confère au langage son unité interactive, ses fondements et ses bases d’accord dans les multiples manières dans lesquelles il peut se combiner. Grâce à l’unité thématique, aux possibilités et aux interactions, il est possible de déployer l’acte linguistique et de confectionner des unités d’entendement et d’accord. Les dispositions de lecture ne dépendraient pas seulement d’un substrat épistémologique, dans lequel auraient lieu les interprétations, mais de la capacité interprétative des locuteurs et de leurs visions du monde. L’acte de parole est considéré comme l’unité communicationnelle. Celle-ci doit intervenir dans le processus de la communication comme dans un fait qui tendrait vers la sincérité. La sincérité est la base indissociable du consensus. La subjectivité confère la structure normative de l’accord qui, lui, est médiatisé par l’intentionnalité. La validité se déploie comme différente de la vérité ; elle a lieu dans l’acte normatif qui régit, ou structure, une relation systémique établie par le processus de communication ou qui prétend asseoir les bases de la discussion. J. Habermas parle du processus de la justice normative, ce qui signifie avant tout fonder la base communicationnelle de l’accord. L’accord n’apparaît pas seulement régi par l’impératif propositionnel, ou par les normes de fonctionnement du système, mais il cherche aussi à comparer les jugements au bénéfice de l’unité communicationnelle. Ce concept est différent de celui de vérité qui a été utilisé comme instrument utile dans la vérification et dans les normes qui régissent une époque, ou les composantes structurelles du logos. Pour J. Habermas, un élément qui présente un intérêt essentiel dans l’agir communicationnel est la force des actes de parole. Ceux-ci doivent assurer une communication sans obligations. L’agir 98

communicationnel s’exprime comme force rationnelle qui détermine la rationalité des opérations sociales et la projection de la rationalité dans le futur. L’acteur, générateur d’un mécanisme de significations et, en même temps, inséré en lui, acquiert un engagement ontologique de validité dans l’acte de parole. C’est en fonction de cet engagement que se structurent les bases de la continuité de demain et la garantie et la validité du réseau que l’on essaye de préserver. Ceci étant, ce qui est en discussion, c’est le contenu des actions de l’homme dans le monde et la véracité et la continuité de celui-ci. L’acte de parole donne la capacité de s’orienter vers certains buts, il porte en lui, implicite, un engagement ontologique vers lequel convergent un ou plusieurs acteurs ayant comme garantie la subjectivité d’une action déterminée, ce qui veut dire que, entre «l’ego » et «l’alter », il y a un entrecroisement de plans et d’actions à réaliser. En conséquence, ce qu’il faut examiner c’est la pratique, le monde, la vérification des actions accomplies dans le plus simple acte de parole qui ont réussi à se posséder comme certitude, et à prendre force comme mécanisme de garantie où fonctionne la dynamique communicationnelle. Cette dynamique est différente de l’unité synthétique, de l’action non médiatisée par le consensus et différente de l’obligation que l’on impose sans que l’accord intervienne, ce qui imprime sur la conscience un certain mécanisme de fonctionnement. LA MODERNITÉ REPRESENTATIVITÉ

ET

LA

CRISE

DE

LA

L’intention de J. Habermas est d’étudier le noyau fondateur de la modernité. Ses représentations renvoient à la crise d’une pensée unifiée jusque-là par les credos que l’on avait construits et décidé d’assumer. Le Dieu, indivisible, était une bonne garantie pour l’utopie. Le problème commence avec le virage radical des langages de la contemporanéité où apparaissent de nouveaux éléments de support social : les nouvelles pratiques religieuses et une nouvelle pratique de la foi. Elles pénètrent les interstices de la vie sociale, envahie par le scepticisme et le pessimisme. Tout semble annoncer un virage radical. Le futur n’est pas planifié en pensant à demain mais en pensant à aujourd’hui. Les fondations de l’édifice commencent à chanceler. La pratique de la foi et de 99

l’espérance se débattent au centre d’un cataclysme provoqué par la naissance de nouvelles relations humaines, et par un changement qui ne se présente pas comme le résultat naturel d’une maturation. Ce qui est en train de se faire c’est la société de l’expérimentation, ce qui indique un changement radical dans l’élaboration de la subjectivité. Les hommes, qui ne croient pas au lendemain, attendent tout de lui. La crise ne tient pas seulement à l’échec de la métaphysique de la subjectivité, comme nous pourrions le dire en reprenant les termes heideggeriens, mais aussi à la fracture de la pensée scientifico-technique, avec les doutes, qu’elle d’après J. Habermas, elle suscite. En faisant référence à E. Husserl, cet auteur affirme que la grande commotion n’est pas provoquée par le fait d’emprunter le chemin de l’empirique, c’est-à-dire d’aller vers les choses elles-mêmes. Ce n’est pas en utilisant un langage « technique » que se constitue la base sur laquelle pourra se dresser l’édifice de la science. Il ne sera pas bâti, non plus, en faisant appel aux langages naturels mais grâce à la conscience et à son intuition. C’est à partir de là que l’on crée la possibilité de retenir le monde dans l’univers phénoménologique de la conscience. D’après J. Habermas, dans Profils philosophiques et politiques, M. Heidegger accomplit le retour de la philosophie en situant le problème de la constitution du langage dans l’ouverture de l’homme à Être. Sans l’homme, sans l’intermédiation de sa conscience, les lignes d’interprétation et de sens sont bloquées par l’histoire offerte par la tradition. Le problème de la constitution de la subjectivité dans la modernité se pose, pour M. Heidegger, dans le temps. «… l’existence humaine, telle qu’elle est en tout cas, ne maîtrise pas sa propre fondation ontologique : et par là même se dévoile le caractère de part en part historique de la vérité qui, en tant qu’horizon ouvert, naît du monde de l’homme – la vérité a pour ainsi dire un noyau temporel. Ainsi donc, pour Heidegger aussi, la

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philosophie en tant que philosophie des origines était devenue impossible. »53

A propos de la philosophie du sujet, J. Habermas considère que la construction de la raison est opposée à la donnée empirique ou à la simple sensation. Ce dont il s’agit c’est de découvrir les lignes de sens que crée la pensée de la modernité. Cette pensée ne se présente pas comme la simple relation à la réalité. Elle se structure en tâches syntagmatiques et paradigmatiques à partir du langage, comme l’a fait le structuralisme. Celui-ci aura comme livre de référence le Cours de linguistique générale de F. de Saussure. C’est à partir de là prend force l’idée de l’indépendance du signe linguistique et de son pouvoir créateur structurel décrit dans son œuvre, cerné par des règles fixées mais non fixes. Ces règles rendent possible l’interprétation sémiologique des faits, pris non pas comme des réalités finies mais en construction. La richesse créatrice du langage et la rupture de la subjectivité rationalisée pourront montrer le chemin à la pensée freudienne. Grâce à la symbolique du langage, on récupérera toute une charge enfouie qui rendra possible la lecture de « l’autre ». « L’autre » n’est pas présent d’une manière manifeste, mais il rayonne et construit l’histoire à travers la tournure linguistique créatrice de l’interaction entre les sujets. En termes lévi-straussiens, ces sujets partagent la même tranche de mémoire, en tant qu’acteurs et donneurs d’un langage non rationalisé dont la charge infinie dépasse le simple niveau de la signalisation et, par conséquent, la tentative d’une lecture unique. Dans ce sens, le langage crée parce qu’il manifeste la possibilité et donne le pouvoir créateur. Au-delà de la logique référentielle se présente le problème de la construction de la subjectivité. Le tournant philosophique de la modernité part de la question sur le langage et sur l’interprétation. Il ne s’agit pas de la simple dispute philosophique entre le rationalisme philosophique et le matérialisme mais de l’incorporation du désir, de l’univers symbolique de la création et de la séduction du langage. Il manifeste son autonomie, son non-cloisonnement, son prolongement dans la littérature comme jeu de la pensée et de la sensibilité. C’est pourquoi J. Habermas dit : « Derrida ne travaille pas 53

J. Habermas, Profils philosophiques et politiques, p.180. 101

Husserl ou Saussure autrement qu’Artaud… »54

Ceci nous met de nouveau face au problème de la rupture avec les classifications, au problème de l’indépendance de la pensée et de la mise en marche d’une création non contournée et libérée des classifications. La philosophie du langage considère que la simple rationalisation n’est pas capable de rendre compte du monde ; c’est pourquoi elle incorpore la métaphore, le projet et l’être, se rendant ainsi tributaire, selon J. Habermas, non seulement de M. Heidegger mais aussi du structuralisme. La métonymie et le registre non empirique prennent force. Le langage, comme le dit F. de Saussure, se dissocie de la langue et engendre ainsi la plurisubjectivité. L’épaisseur de la représentation ainsi que le discours structuraliste indiquent la possibilité, en littérature, de faire référence au fait fictif, non pas à la vérification mais à la monstration des étants du langage et de son pouvoir créateur destinée aux lecteurs. Les récits racontés par un tiers prennent de l’importance. L’intérêt ne porte pas précisément sur la pratique mais sur d’autres éléments du vécu : la symbolique et la subjectivité. C’est à partir d’elles que les hommes nouent des liens entre eux. Elles saisissent le passé, le présentent, le mettent là, plus que comme des faits certains, comme chimères, poésie, rêve, etc. J. Habermas affirme que la critique de M. Heidegger du savoir objectif vise à essayer d’échapper à la relation pratique du langage « telle qu’elle est développée dans Être et Temps, permet à Heidegger d’échapper à ce cercle. Il comprend, en effet, la pensée théorique ou objetivante comme mode dérivé d’un rapport pratique au monde… »55 Il s’agit de chercher les

fondements d’un style et d’un ordre de discussion, où les bases du concept d’homme ne soient pas tributaires de la définition d’homme comme animal pratique. En tout cas, il serait déplacé de considérer l’homme uniquement comme homo sapiens, car cela éloignerait toute possibilité de pensée par rapport à lui et à sa relation avec ce que l’on appelle monde. C’est là la réponse que la pensée déconstructiviste donne au mécanicisme concernant l’effort rationaliste de la pensée pour engendrer le concept uniquement par la force du langage. Dans son texte La philosophie et la science, J. Habermas, à propos des actes de parole, établit la différence entre réalité et fiction. Il considère que c’est dans la quotidienneté, dans 54 55

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 244 J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 246. 102

l’engagement de la subjectivité, dans les rôles que chacun doit jouer, que le sujet prend un caractère dynamique. Celui-ci assume la responsabilité de ses actions, il est présent aux décisions et aux accords pris concernant l’avenir et le présent. En tout cas, il est affronté à la vie argumentative. La scène dans laquelle évolue son comportement rend possible la manifestation de l’accord, du désaccord et du point de vue. J. Habermas commente ce problème en faisant appel à la fiction. A propos du roman de Italo Calvino, Si par une nuit, il dit que le lecteur, quoiqu’il ne soit pas dispensé des émotions et du parcours argumentatif des personnages qui évoluent dans le roman, ne sent pas en lui la responsabilité directe des actions au déroulement desquelles il assiste. Le concept de monde est ici en jeu, différent pour chacun des deux : pour le lecteur et pour le sujet qui vit directement dans ce monde. Les lecteurs créent leur propre trame de lecture ; le texte leur appartient en quelque sorte ; cependant, la fonction de l’auteur, son pouvoir et son intentionnalité ne les laissent pas seuls dans leur choix. Le libre arbitre se présente comme un choix médiatisé dans lequel prennent de l’importance la responsabilité morale, l’action, le dénouement et l’enchaînement d’une séquence. Celui qui lit attend, juge, est lié à un texte qui le crée. La lecture ne devient pas un événement neutre car la fascination intervient ; comme le dit J. Habermas, l’écriture de celui qui lit lui donne une ouverture certaine au monde et à chacun des personnages qui apparaissent dans la trame du récit. Le niveau de différenciation des mondes place de nouveau l’argument au-delà des simples actes de parole quotidiens ; ceux-ci sont médiatisés par l’effort sémantique de retrouver un autre type de vie ou de définir un autre type de monde. Le monde se donne comme création. L’œuvre supporte le poids des différentes lectures et des diverses relations des lecteurs avec la chose lue. C’est pourquoi J. Habermas reprend la phrase de I. Calvino selon laquelle le livre ne vit que durant l’instant de la lecture. Mais le développement de l’argumentation et du langage présente différents chemins. D’un côté, ceux qui ont trait à l’argumentation et à la discussion et, de l’autre, ce qui sont liés au dénouement ; la préoccupation de celui qui lit est orientée par la curiosité qui le pousse à savoir ce qui s’est passé. C’est ainsi que sa parole devient complice de celle de l’auteur. Ce dont il s’agit, c’est de la compréhension du monde. La pensée métaphysique est en crise et le paradigme physiciste a sombré. Il y 103

a lieu de se demander devant quelles coordonnées de l’histoire nous sommes. Ce qui est en jeu c’est le monde, la vision que nous en avons et l’appropriation que nous en ferons. J. Habermas rappelle la force qu’a eue la pensée métaphysique. Celle-ci a eu, depuis ses origines, la capacité de rassembler dans l’Unité la tranquillité du mouvement. La source du logos stabilise le multiple. La philosophie est considérée émancipatrice à cause de sa capacité de se resituer par rapport au mythe ou aux forces non contrôlées par l’homme qui gouvernent le cours de la nature. Le rationalisme porte aussi en lui le mythe, car il possède le pouvoir de l’enchantement et abrite l’espoir de gouverner le multiple. La raison a fait irruption avec sa carte de citoyenneté et a montré la possibilité de s’affirmer dans la mesure où elle engendre la possibilité du «pour soi ». Reconstruire le futur, le planifier et posséder la mesure des possibilités, voici l’enchantement de l’histoire. Le rationalisme a sa propre manière de formuler le problème. Il a gardé la foi dans le modèle du rationalisme classique, incarné dans les grands systèmes. C’est un modèle plus proche du monde que celui de la philosophie platonicienne qui avait accédé à la théorie de la divisibilité et de l’Unique (idées pures) contenant les choses. Cette relation est différente dans la philosophie hégélienne qui montre, au contraire, la relation entre le négatif et le positif, entre le fini et l’infini, chaque pôle étant l’unité de lui-même et la possibilité de devenir «l’autre ». Dans ce sens, ce que le rationalisme classique signale est que le tout est l’Unique. Mais cet Unique est différent du tout dans son unité de perfectibilité. La syllogistique contient dans son raisonnement la possibilité de suivre les traces du monde et la diversité peut être lue et interprétée. Comme le dit J. Habermas, cette différence devient évidente avec M. Heidegger qui établit la différence entre l’Être et l’étant. L’homme habite parmi les étants. On « est » dans le monde, il n’est pas une unité définie préalablement, il a son unité (substance) d’interprétation dans un langage qui le fait être parmi les êtres du monde. L’ontique garde sa particularité, celle-ci ne lui est pas étrangère, elle incarne le pouvoir de l’Être qui se conserve dans le langage. Comme le dit M. Heidegger dans les Lettre sur l’humanisme, l’Être habite dans le langage et c’est de là qu’il extrait sa voix. J. Habermas trouve dans la tâche heideggerienne, nietzschéenne et derridienne une critique radicale de la raison. Cette critique avoue sa propre impossibilité 104

d’emprisonner l’Être, qui est profond et distant, dans le cadre étroit des catégories rationnelles: « … Ce concept négativement ontologique de l’Un posé comme réalité d’exaltation et se refusant à tout discours justificateur, ouvre à vrai dire la voie à une critique autoréférencielle de la raison, qui fait que la pensée de Nietzsche, de Heidegger et de Derrida reste sous l’emprise de la métaphysique. Chaque fois que l’Un pensé comme négativité absolue, comme retrait et absence, comme résistance à tout discours propositionnel, le fondement de la rationalité se révèle être le sans- fond de l’irrationnel. »56

J. Habermas se propose d’expliquer les grandes crises de la pensée du point de vue des fractures qui sont survenues, depuis le platonisme, avec le monde torrentiel de ses idées, jusqu’à la crise qu’entrevoit Schelling avec la notion d’esprit humain. A partir de ce paradigme de connaissance, il s’agit de revendiquer la notion de négativité, de force qui engendre la nouveauté. Nous voyons l’écroulement de la vieille théologie de l’Unique, qui embrasse tout, qui aboutit à la notion d’esprit humain, avec sa valeur de synthèse, « Mais déjà les réflexions de Schelling se placent sous les prémisses d’une philosophie de la conscience ne pensant plus l’unité du multiple comme un tout objectif antérieur à l’esprit humain, mais comme le résultat d’une synthèse réalisée par l’esprit lui-même… »57

Le problème dont il est question, c’est l’esprit humain et sa capacité active. La représentation synthétique signifie la possibilité égologique d’affirmer le multiple (J. Habermas). Il ne s’agit pas des représentations ou du monde introduit d’une manière mécanique dans la conscience de celui qui connaît, ni de l’activité de l’entendement et de la sensibilité où l’entendement serait la synthèse créatrice. Dans la pensée kantienne, cette synthèse est la capacité de l’imagination et aussi celle de l’intuition. Il s’agit de connaître et cela se fait en mettant en rapport la réalité et la possibilité. C’est le virage copernicien qui représente la synthèse de l’ordre, le pluriel effectué dans son unité aperceptive transcendantale. Nous nous référons à la synthèse de la conscience. Hegel, lui, parle de la synthèse de l’expérience de la conscience, sachant que la réalité est la projection de la force de la conscience qui, comme absolu, n’est pas différente de la réalité. Le problème 56 57

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 160. J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 162. 105

dont il est question est l’autonomie. Une nouvelle possibilité est apparue : celle d’une pensée qui constitue le monde. Les limites que présente l’empirisme tiennent au fait que l’autonomie n’a pas été conquise. Un nouvel ordre de causalité et de production de connaissances s’est fait jour, la loi morale agit comme mécanisme régulateur du monde, c’est la revendication du principe universel. Les hommes peuvent se rassembler sous l’autorité de la raison pratique. La réflexion et l’action pratique situent le monde dans un cadre général qui réunit pensée et action. Lorsque J. Habermas signale que «L’absolu, c’est le processus de médiation de la relation à soi se produisant indépendamment de toute condition. »58, il considère que la modernité tire de la subjectivité hégélienne son contenu normatif d’autoréférenciation. L’idée de liberté et de déterminisme indique la mort d’une période et la fin de la subordination de l’homme à une raison transcendante qui agit au-dessus de lui. Le concept de responsabilité ne peut que suivre. L’histoire est régie par une pensée qui a compris qu’elle a dans ses mains la capacité de s’autojuger et de se connaître. L’homme a tiré la subjectivité de son exil et l’histoire se forgera comme une impulsion et comme une passion. Comme le signale J. Habermas, ces contenus existent chez le sujet qui sait, dans « l’unité de la raison au sein de la pluralité de ses voix », que l’histoire est soumise à une exigence de transmutation et qu’elle doit liquider le présent et retenir le passé tout en le dépassant. L’histoire ne se limite pas au simple acte créatif synthétique de la raison, à se recréer dans l’imagination car elle doit se repenser quand elle prend conscience que le monde est éphémère et qu’il obéit à la fureur de la destruction. Le fini a en lui l’infini et vice versa. L’histoire n’est pas en dehors des hommes. Un des problèmes capitaux discutés est celui de l’universalisme, considéré comme un des fondements par rapport à d’autres modèles avec lesquels on a construit l’expérience de la science. L’effort contextualiste a donné bien du mal à la réflexion universalisante de la raison, en revendiquant les contextes, nœud des interactions linguistiques qui unissent une communauté. Le texte sera lu et joué par les sujets qui participent, qui jouent leurs impressions dans un cadre où il n’y a pas qu’une seule manière de définir la vérité. Le poids de la tradition est essentiel pour comprendre le problème ; les lectures sont soumises à ces correspondances ; on pourrait dire que 58

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 169. 106

moi et ma société lisons d’une certaine manière, ce qui n’invalide pas l’argument mais l’insère dans une normative. Selon cet argument, la vérité universelle renonce à sa prétention pour rentrer dans l’idée d’une vision du monde. On pourra discuter alors comment deux traditions différentes s’approprient les faits sociaux. Là s’entrecroisent, les logiques d’explication relativistes qui ne donnent une nouvelle dimension à la conscience, que dans la mesure où celle-ci participe aux expériences de la quotidienneté. Apparaissent également les valeurs du groupe. Les intérêts des segments sociaux jouent aussi un rôle important. La science ne se présente pas à partir de l’agir de l’universalité mais à partir des particularismes. Le concept de vérité universelle évolue vers la définition de l’individuel, vers ce qui s’adapte à sa condition spécifique. Si l’on tient compte des affirmations de Richard Rorty, la condition de vérité de l’objectivisme à outrance cède sa place au caractère particulier de la vérité. L’universalisme cesse d’être la règle pour mesurer la vérité et le principe est celui de l’incertitude. La vérité surgit comme un processus d’argumentation, de monstration de la validité locale, pratique. Nous pouvons dire que, dans cette perspective, le concept d’histoire devient autre. L’universalisme et l’objectivisme donnent lieu à un contextualisme où s’impose l’argumentation et où la discussion apparaît comme un processus démocratique, sans obligations. J. Habermas dit que Putman interroge sur le contexte et sur les différences de l’accord ; c’est là que le concept de validité devient important ; il y a une différence entre l’argumentation, ce que l’on impose et ce qui est accepté. De ce point de vue, ma vérité n’est peut-être pas la vérité de l’autre. R. Rorty n’accorde pas assez d’importance à la discussion sur le pouvoir du langage, à son mécanisme de domination et au pouvoir d’une élite qui décide que son argumentation est la seule valable et que, par conséquent, elle doit être celle de l’autre. On ne peut pas appeler cela processus démocratique : moi, membre de l’élite, je ne crois pas à l’argument universalisant mais je l’impose et j’exige qu’on accepte cet argument, chargé des valeurs de mon groupe, comme seul patron de référence. Il est impossible d’appeler cela contextualisme ou discussion sans obligation et sans impulsion. J. Habermas propose son schéma de raison communicationnelle qui prend distance par rapport aux grands récits de la raison par le fait que les supposés avec lesquels on travaille, élaborés et obtenus dans un débat, sont 107

soumis à critique et ils ont acquis la capacité de se maintenir, non pas par l’ethos d’une raison attachée à ses principes d’autorité mais en vertu de la capacité délibérative. La raison n’est pas sans appel et elle vit au milieu de l’opposition. L’argument de J. Habermas concernant la raison est que celle-ci a pris le chemin de la consolation et qu’elle a mis son dernier espoir dans les prophéties de rédemption. La raison s’assume comme rédemptrice. L’argument est symptomatique une fois terminés les grands systèmes de l’antiquité et que la raison de la modernité se fait jour. La raison s’assume comme garantie de la loi morale, et comme une sorte de législation extra-historique qui contient en elle tous les instants et qui serait porteuse d’une discussion animée par la sagesse. J. Habermas propose un modèle de communication où la raison privilégie un absolu et abdique de ses motifs devant l’argumentation. Le modèle logocentrique est détrôné par la notion de respect communicationnel. Le principe de la cohérence et de la croyance en quelque chose de privilégié au-delà de l’homme et du temps historique qu’il incarne cède le pas aux sensibilités et à la notion d’accord. Les parties auront sans doute des raisons d’argumenter, de soutenir et de défendre quelque chose. Une notion beaucoup plus relative se fait jour, ancrée dans l’aujourd’hui, dans le contexte d’une époque, près des sensibilités qui ont commencé à boycotter les vieux arguments. La notion habermassienne n’est pas sceptique, elle a les yeux rivés sur le développement de la philosophie. A notre avis, la notion de raison communicationnelle est en dette avec le concept hégélien de reconnaissance. Chez Hegel, dans cette lutte à mort entre le maître et le serviteur, le serviteur brise le monopole de la vérité que le maître avait exercé parce que celui-ci était incapable de reconnaître la synthèse de cette vérité. Pour J. Habermas, les subjectivités participantes se reconnaîtront parce qu’elles se respectent et qu’elles tiennent compte de l’argument de « l’autre » : « L’intersubjectivité intacte est l’anticipation de relations symétriques permettant en toute liberté une reconnaissance réciproque… »59 Cependant, le concept de force

qu’utilise la philosophie habermassienne prend distance par rapport à l’argumentation hégélienne étant donné que, chez J. Habermas, l’argument est dirigé à trouver l’accord. La force de la discussion a confiance maintenant dans la capacité régulatrice de la 59

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 185 108

communication. S’il est vrai que l’hégélianisme a créé sa métaphysique en faisant appel à la force de la raison comme régulatrice, la théorie habermassienne trouve sa force dans l’équilibre que pourrait produire non pas la lutte à mort mais l’argument. Chez Hegel, nous trouvons l’enthousiasme de la raison qui se bat pour exister. La raison, assumée comme désir, aspire à satisfaire ses ambitions et, pour se faire, elle doit sortir de l’histoire telle qu’elle est et s’incarner comme un Dieu ayant des ambitions qui doivent être couronnées légitimement par la victoire. De fait, la raison se déréalise en permanence dans l’histoire. Chez J. Habermas, cette raison ne se bat pas en duel sinon qu’elle se réalise à l’intérieur de principes consacrés par les tribunaux, par les groupes de délibération, etc. La raison a confiance en l’argument, en la possibilité séductrice d’une nouvelle voie. Il est possible que J. Habermas se soit laissé séduire par l’idée que nous vivons maintenant le moment le plus mûr de l’histoire de la factualité, rendue possible par des siècles d’expérience. Or, l’argument a comme contrepartie le fait que l’histoire semble avoir abouti, dans sa maturation, à l’échec du dialogue sans domination. Quand J. Habermas traite de l’élaboration de l’individualité, il reconnaît que, dans le processus de la formation du moi, il y a l’intermédiation des éléments biographiques. L’individu, son individuation et le processus de formation de sa subjectivité trouvent leur support dans la marque intersubjective, dans la formation d’une symbolique qui est propre à cet être qui n’a pas réussi à se démarquer du passé parce que celui-ci lui est sous-jacent comme langage. Pour cet auteur, c’est à partir du langage que les hommes étudient leurs possibilités, forgent leurs projets et tracent les lignes de leur vie commune. Le langage indique la piste à parcourir par un être en formation, il lui permet de discuter les possibilités et les préceptes sous lesquels il évolue. Le langage constitue chez l’homme la source de conformité et de nonconformité avec un monde habité par d’autres êtres pénétrés d’autres charges symboliques et dominé par elles. Ces hommes partagent le monde comme intermédiation. Le langage me donne l’opportunité de me rencontrer dans ce que je suis, de comprendre mon itinéraire ; les clés de mon évaluation résident en lui ; la symbolique me met en permanence en capacité de me posséder et 109

de me comprendre : « la structure du langage explique pourquoi l’esprit humain est condamné à l’Odyssée, autrement dit pourquoi c’est seulement le détour par une aliénation complète à autrui et à autre chose qui lui permet de se trouver. »60

J. Habermas s’intéresse à définir le caractère constitutif des sciences sociales et des sciences naturelles. Il souligne sa critique du caractère nomologique de ces dernières en disant que les structures de classification avec lesquelles elles essayent d’appréhender le réel, ne diffèrent pas beaucoup de celles des contes et des mythes, vu la dissemblance entre réalité et construction linguistique. Ce qui a été pris pour évident se dédouble dans la capacité du langage, dans son indépendance lors de la construction du système. Le référent théorique, dont on part, est la présomption de Ernest Cassirer qui établit la différence entre raison et symbole. Mais, dans la construction linguistique, l’histoire joue un rôle déterminant ainsi que les valeurs qui sont à l’origine des symboles. Ceci nous met face à un problème qui demande une solution : Les symboles, ont-ils le même poids que la raison ? Leur caractère d’historicité, vient-il de la charge intrasubjective à partir de laquelle opère chaque réalité symbolique ? Faut-il comprendre ce concept d’une manière extensive ? Ce qui est en jeu, est-ce la possibilité de définir la réalité ? Et cette réalité, est-elle compréhensible ? Le positivisme a essayé d’identifier la réalité aux classifications, la rendre mesurable selon le calcul des probabilités ou, simplement, offrir un champ de démarcation qui trouve sa garantie dans l’empirique. Comprendre de la manière dont M. Weber comprend les processus mènerait à d’autres registres : la création d’un modèle typique idéal qui permette de rendre compte de la possibilité des faits, ou de pénétrer leur sens, et le cadre de lecture où ils se déroulent. Cela indique clairement la variation du cadre du sens en proposant une orientation qui est soutenue par la référence axiologique de celui qui interprète, de celui qui fait la science. Avec l’instrumentation naît la possibilité de la certitude et c’est par la nécessité de la vérification, et par l’importance des données, que la sociologie est devenue constructive. Avec la théorie compréhensive de Max Weber, une possibilité se met en place, une manière de comprendre les phénomènes de la culture. La relation de 60

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, p. 192. 110

causalité est soumise à l’intentionnalité et la lecture des données est précédée de certains présupposés, ce qui rend impossible la neutralité axiologique lorsque l’on choisit l’objet d’étude. C’est par la récupération du sens et du savoir que le scientifique du social peut trier les moyens en fonction des buts, en vue d’obtenir un résultat déterminé. La rupture avec l’objectivisme conduit à se poser de nouveau le problème de la subjectivité. Au-delà de la notion de loi, ce qui est en jeu c’est la notion de comportement. Une réalité complexe comme la réalité sociale ne peut pas modifier mécaniquement, d’une manière normative, l’horizon d’analyse à l’intérieur duquel ont évolué les sciences naturelles qui sont construites sur l’idée que l’objectivité s’obtient en excluant le sujet. Cela suppose que la science est unique et qu’elle a un langage transcendantal capable d’exprimer la complexité des phénomènes. Cependant, M. Weber ne renonce pas au langage empirique car il y a des réalités à contrôler, on peut prédire et anticiper avec une relative certitude ce qui va arriver. « Un savoir techniquement exploitable de ce type repose sur la connaissance de régularités empiriques ; une telle connaissance fonde des explications causales permettant sous la forme de pronostics conditionnels, de contrôler techniquement certains processus objectifs… »61

La différence entre les sciences sociales et les sciences naturelles réside dans le fait que ces dernières peuvent contrôler l’expérimentation. Le langage des sciences naturelles est susceptible d’une plus grande rigueur et d’un meilleur contrôle des variables concernant les objets à construire. En tout cas, ce sont des sciences qui se sont développées au sein de la société scientificotechnique et qui montrent clairement, d’après J. Habermas, l’indépendance du développement par rapport à la tradition. L’instrumentalité est au service d’un projet de vie : celui de la société capitaliste avancée. En dehors du sujet et de son bien-être, ce qui se joue c’est la logique d’un langage qui, d’un seul coup, a altéré l’ordre du progrès du savoir et de sa maturation. Il s’agit de l’efficacité et de la mise au point d’une société qui, au-delà des intentions et des visions bucoliques du passé, a comme défi la conquête de l’indicible, ce qui pose de nouveau un problème capital, celui de la conception de l’homme. La place de l’homme 61

J. Habermas, Logique des Sciences sociales et autres essais, p. 21. 111

prend sa référence dans l’univers d’un langage transmué. Au-delà du machinisme, on peut observer l’apparition de registres insoupçonnés qui ont vu entrer en crise l’idée de révolution et de non-conciliation. Les hommes semblent de plus en plus attachés à la certitude du réel. Avec cette caractérisation, J. Habermas critique l’idéologie et son espace de production du savoir. L’illusion permet d’entrevoir un monde indépendant où la conscience est lancée et projetée vers le futur en oubliant l’univers où elle a pris ses sources. « Le fait de croire que les contraintes objectives de la technique sont devenues autonomes relève de l’idéologie. D’où le problème suivant l’utilisation pratique du savoir technique peut-elle ellemême élucidée de façon rationnelle dans le contexte d’une situation historique ? … »62

L’apparition de la planétarisation et d’un seul type de rationalité doit être comprise historiquement du fait qu’elle défend la pertinence de la conscience, et qu’elle manifeste le projet d’une classe et de certains intérêts. Alors que M. Heidegger situe la responsabilité dans l’Être, faiseur de l’histoire, faisant émerger le futur à partir de lui-même, J. Habermas affirme : « Mais les transformations du système de référence de l’histoire elle-même ne peuvent être comprises que de façon historique… »63 Dans ce contexte d’analyse et de

mise en doute, apparaissent également les opinions de G. Vattimo qui considère que le problème des théories sociales dans la modernité réside dans le fait que les opinions se décontextualisent, ce qui, selon l’interprétation de certains mouvements politiques, conduit à penser que le retour au passé, la revendication du mythe entraîne la réapparition de la stabilité qui représente l’opposé du malaise de la science et de la technologie. Dans La sociedad transparente (La société transparente), G. Vattimo affirme que cette récapitulation ne porte en elle aucune réponse qui puisse être considérée comme une issue, mais elle fait dépendre l’espoir du salut de modes de vie déjà abandonnés. G. Vattimo critique les positions archaïques, ainsi que les tentatives pour construire une anthropologie relativiste, étant donné que celle-ci perd de vue le contexte historique où se produisent les phénomènes. Elle construit ainsi le mythe de la société dans une perspective intemporelle, inspirée par une vision passéiste : 62 63

J. Habermas, Logique des Sciences sociales et autres essais, p. 31. J. Habermas, Logique des Sciences sociales et autres essais, p. 32. 112

« Describiré como arcaísmo una posición que se podrá llamar también « actitud apocalíptica ». Se trata de una hoy muy difundida desconfianza en la cultura científico tecnológica occidental, considerada como modo de vida que viola y destruye la autentica relación del hombre consigo mismo y con la naturaleza, y que está vinculada también inevitablemente al sistema de explotación capitalista y a sus tendencias imperialistas »64.

G. Vattimo reprend ce même problème dans Las aventuras de la diferencia (Les aventures de la différence). Il y fait référence au sens nietzschéen de l’histoire comme s’il s’agissait d’une maladie liée au passé et aux visions que l’on a du monde. La marque interprétative se produit dans l’idée de continuité et de progrès. Pour G. Vattimo, la proposition heideggerienne de la modernité se présente comme un cri d’angoisse qui exprime la rupture avec la métaphysique de la subjectivité. L’homme serait soumis à un univers référentiel où les choses apparaissent pour être manipulées. Le sens s’offre comme signe. Lorsque G. Vattimo compare la pensée de Heidegger à celle de Hans-George Gadamer, il soutient que la différence ontologique découle, chez H.-G. Gadamer, de la capacité du langage à produire le fini en se réinterprétant jusqu’à l’infini. Cette relation semble présente dans la pensée de M. Heidegger, quoique à partir d’autres contenus : l’Être habite le langage et produit tout ce qui est dans le monde. La ligne d’interprétation n’est pas tracée par la capacité infinie du langage de générer du sens, ce qui permet de fonder un nombre infini de lectures possibles. Nous ne sommes pas dans le cadre d’une éthique normative mais dans une perspective substantialiste liée à la tradition et aux espaces d’interprétation. Selon l’opinion de G. Vattimo, ce dont il s’agit, chez Nietzsche et Heidegger, c’est de dépasser les fondements de l’identité. Celle-ci a marqué la pensée occidentale mais la relation s’est établie par contraste. La différence signifie opposition entre Être et étant, entre logos et inconscient, entre identité et différence, entre langue et parole. Il s'agit de se « J’appellerai archaïsme une position qui pourrait également être appelée «attitude apocalyptique ». Il s’agit d’une méfiance très répandue vis-à-vis de la culture scientifico-technologique, considérée comme un mode de vie qui viole et détruit l’authentique relation de l’homme avec lui-même et avec la nature et qui est aussi inévitablement liée au système d’exploitation capitaliste et à ses tendances impérialistes. » G. Vattimo, La sociedad transparente, p. 116. 113 64

soumettre à la souveraineté du sujet. Le chemin a disparu en se présentant radicalisé dans le projet du logos, avec les affirmations de la philosophie selon laquelle il est possible d’établir des lois et statuer des normes pour le processus de la connaissance. De ce point de vue, l’ontologie s’est constituée avec les garanties du mesurable. Heinz Wismann appelle cela les fictions de la raison (débat avec Alain Badiou dans la Maison Henri Heinz, Paris, le 15 novembre 1999). Nous pourrions appeler ce processus «la crise de la pensée objective » qui s’est donnée elle-même comme garantie en oubliant, pourtant, de réfléchir sur elle-même et en s’inclinant devant le poids des données. Dans La logique des sciences sociales, J. Habermas reprend cette discussion en se penchant sur le caractère scientiste d’une certaine sociologie qui, oubliant les positions, les lectures et les opinions des sujets, s’incline devant la force des données et les incorpore comme raison de méthode. On prend les données statistiques comme démonstration des hypothèses soutenues. Le problème se pose à partir de l'existence possible de lois d’interprétation de l’histoire, qui autoriseraient à faire des prédictions, et à partir de l’observation qui permet de saisir la fréquence de certains événements vidés de leurs prétentions historiques, et des intentions des acteurs qui font partie du sujet social. La notion traditionnelle de sujet est ainsi rejetée, en soumettant l’histoire à l’analyse des intentions des groupes et des dispositions de lecture que les sujets assument dans leur interprétation historiographique. J. Habermas étudie la tentative de l’économie pour formaliser une analyse des faits sociaux qui lui fait perdre le contact avec l’empirique en faisant appel au formalisme mathématique. Dans cette optique, la réalité se manifeste comme construction, pour essayer d’adopter une position analytique constructiviste non viciée par les contenus de valeur. La tentative habermassienne adopte la perspective webérienne pour laquelle l’intérêt de la compréhension prend du sens par l’intérêt de l’action. Celui qui comprend a déjà délimité l’espace constructif qu’il devra analyser ; il lui faudra savoir que la définition d’une science ne peut pas être faite par une conscience captive stimulée dans son action par les références et les contextes, ce qui correspondrait à une vision de l’homme comme produit. L’activité du social n’emprunte pas cette position car elle est inspirée par des facteurs subjectifs qui aiguisent sa motivation : 114

« L’approche praxéologique a déjà été définie par Max Weber qui comprend l’activité sociale comme un comportement ayant un sens subjectif, c’est-à-dire guidé par un sens subjectivement visé qui le motive. Il ne peut être adéquatement appréhendé qu’en fonction des objectifs et des valeurs qui guident le sujet de l’action… »65

L’analyse, la structuration de la question, le sondage de la source et le dialogue que l’on mène avec un autre sont toujours médiatisés par la valorisation qu’accorde au modèle celui qui l’élabore. On pourrait dire dans cette optique que la connaissance se joue dans la biographie car les hommes ne sont pas insensibles à leur histoire. Le modèle formel engendre compulsivement une proximité à l’objet et l’histoire ne se présente alors qu’en termes formels. La compréhension intéresse plus que le sens de l’histoire, et le concept d’histoire serait vide des intentions de ses acteurs. La perspective assume un style d’analyse constructive. J. Habermas rejette le modèle de Skinner qui explique la conduite humaine par le comportement, en réduisant le langage à la stimulation et à la capacité de l’homme à accumuler des expériences. De ce point de vue, l’unité intra-subjective (B. Skinner) dépend de la capacité d’adaptation des organismes à leur milieu. Ce qui est évalué est la capacité adaptative des organismes et leur signification reproductive. Dans cette perspective, ce qui explique l’homme est sa quotidienneté, son être-là, son interaction. Sa conduite dépend des récompenses et des punitions de son milieu. L’expérimentation de Walden Dos et de Par-delà la liberté et la dignité (B. Skinner) ressemble davantage à un essai de laboratoire qu’à une communauté humaine, avec ses explications et ses croisements de significations : « B. Skinner dans son livre Par-delà la liberté et la dignité : face à la catastrophe qui menace le monde, il substitue en quelque sorte à l’exigence de responsabilité solidaire d’une communauté de sujets autonomes l’exigence scientiste d’un conditionnement responsable, de masses- conditionnement qui serait assuré par les scientifiques… »66

65 66

J. Habermas, Logique des sciences sociales et autres essais, p. 74. K.-O. Appel, Discussion et responsabilité, p. 144. 115

Cette tentative sera discutée dans une perspective d’élaboration de significations par le pouvoir créateur du symbole, et non seulement par son pouvoir reproducteur. La signification qui se dégage est que l’homme n’est pas une unité de lecture comme le prétend le béhaviorisme. Il n’est pas non plus une unité de stimulations et de réponses, comme si l’humain pouvait être compris en termes de satisfaction de besoins, de punitions et de récompenses. La pensée est constamment soumise à des significations différentes et à des réponses diverses et individualisantes. Au-delà de la clause concernant le milieu culturel qui a influencé la vie des hommes, on ne peut ignorer la synthèse infinie de lecture qui s’impose, les perceptions individualisantes empreintes de son sceau personnel, les lectures possibles devant la diversité des stimulations ou la synthèse qui se produit lors de leur installation dans le monde. « … et il est clair que les locuteurs du même langage ou du même dialecte peuvent avoir des dispositions relativement à la réaction verbale extrêmement différentes, selon leur personnalité, leurs croyances et d’innombrables autres facteurs extralinguistiques. »67

67

J. Habermas, Logique des sciences sociales et autres essais, p. 93. 116

Deuxième Partie

117

Chapitre 1 Connaissance et structure SENS, TEMPS ET HISTOIRE DANS LA MODERNITE Un des thèmes capitaux dans la réflexion de G. Vattimo est celui de la différence. Il établit la différence entre signifiant et signifié. Pour ce qui est de la constitution de la pensée objective, créatrice du fait historique dans sa facticité, il affirme la primauté de la valeur et du texte en tant que lecture. La primauté revient à l’événement qui est susceptible d’interprétation. Reprenant le sens heideggerien de l’histoire, il oppose Être et étant car cela représente un problème fondamental pour la métaphysique. Pour les réflexions antimétaphysiques comme celle de Heidegger, cela suppose la rupture avec la définibilité, et la constitution, et la fondation d’une ontologie qui refuse de répondre à une lecture de l’homme située et mûrie dans les règles de l’interprétation. G. Vattimo revendique l’argument de la différence, capable de se manifester non pas comme historique mais comme historisante. Car ce qui est en jeu c’est la pensée créatrice, l’être en tant qu’aventure et en tant que sujet de l’appropriation d’une histoire qui a été écrite dans la perspective de l’appartenance. L’homme a toujours dû s’en remettre à une force créatrice, fondée à l’avance, qui possède le pouvoir de l’histoire et sa grammaire ; il a toujours vécu une relation de dépendance avec elle. L’histoire a été définie comme écriture et non comme texte de parole et cela donne à G. Vattimo un élément clé pour approcher Heidegger : « Ya Sein und Zeit, al distinguir los existenciales de las categorías (estas últimas se aplican al ente intramundano, aquéllas al ser-ahí, al hombre), se niega a considerar al hombre como definible en términos de naturaleza, esencia, estructuras estables. »68

Il est important de faire deux remarques à ce sujet suivant la ligne d’analyse de G. Vattimo. La première porte sur le fait que 68

« Déjà Sein und Zeit, en faisant la distinction entre les existentiels et les catégories (ces dernières s’appliquent à l’étant intramondain et les premières à l’être-là, à l’homme) refuse de considérer l’homme comme définissable en termes de nature, essence et structures stables » G. Vattimo, Las aventuras de la diferencia, p. 76. 118

l’objectivité n’existe pas, elle ne se fonde sur aucune classification. G. Vattimo, tirant les mêmes conclusions analytiques que M. Weber, considère que la lecture est une forme d’ingérence du sujet car le sens de la lecture n’est pas nominatif puisqu’il correspond à une intention. La deuxième remarque porte sur le fait que, dans la pensée heideggerienne (qui connaît la volonté de la philosophie de la représentativité de concrétiser la domination sur la terre et qui assiste à l’échec des promesses faites par l’utopie), cette autre forme de lecture, qui revendique la différence, découle de l’intention et de l’intérêt qui a présidé à l’histoire de l’Occident et qu’il a considéré comme étant possible : la cohabitation, le repos et l’entreprise humaine soutenue par le droit. G. Vattimo reprend l’idée nietzschéenne de la volonté de pouvoir et revendique un type de lecture qui confère une signification à la pensée heideggerienne. Cette pensée assimile la volonté fonctionnelle, l’ordre du système et la garantie du fonctionnement systémologique, selon la manière d’être propre à l’Etre, qui signifie l’association de l’Etre à une forme d’exercice du pouvoir et à son expression à travers ce pouvoir. La pensée de la science serait un stabilisateur et elle donnerait des fondations solides. L’assaut à la métaphysique de la subjectivité s’explique comme une nécessité de détruire ce qui a prétendu rompre avec la pensée régionale, avec la certitude de l’étant, pour s’installer dans l’attente, dans la lecture du registre profond de la voix. Cette voix réside finalement chez l’homme, elle lui appartient ; c’est pourquoi elle signifie une rupture avec l’hétéronomie. Il ne s’agit pas seulement de conquérir le passé, de le reproduire dans l’histoire, dans des croyances ou dans des systèmes d’idées mais de rester avec l’être-là, qui n’a d’autre possibilité que celle d’être au monde dans une relation intramondaine ; le sens de l’être-là ne vient pas d’une histoire incarnée dans la culture, tracée avec ses règles, mais de la décision immédiate. Cette situation tient, plus qu’à un problème anthropologique médiatisé par la culture, à la décision d’être à soi, d’habiter cet être que nous sommes et de se révéler : « … es la condición de revelar como acontecimiento lo que constituye el ser-allí, aquello que el es y tiene… »69. L’idée de G. Vattimo porte sur la notion de jeu infini de l’ontologie heideggerienne, ce qui veut dire que « …c’est la condition de révéler comme événement ce qui constitue l’êtrelà, ce qu’il est et a… » G. Vattimo, Las aventuras de la diferencia, p. 119. 119 69

ce « se montrer » dépend des événements, de la dynamique et des effets de l’histoire. La monstration n’est pas la présence du passé en vertu d’une ligne causale, mais une création et une lecture comme Andenken ou comme remémoration. Or, le problème commence à se poser avec la revendication des paradigmes de la connaissance. Comme le dit Manfred Frank, ces paradigmes n’ont pas la capacité d’indiquer la ligne de connaissance de ce dont il est question. A ce propos, on évoque le cas de Freud et de Heidegger : alors que le premier parle de l’univers de l’inconscient, le deuxième parle de l’Etre. Le référent dont on parle semble réfractaire à la conceptualisation. La critique de M. Frank et de Paul Ricoeur est que cet esprit, dont parlent certains penseurs comme Lévi-Strauss, instaure ses propres règles et a sa propre grammaire animée de son propre souffle, qui s’autogénère et qui a ses règles préétablies. La langue, l’univers d’orientation que propose le signe linguistique trace les lignes de l’histoire. Dans ce sens, la critique s’appuie sur le fait que l’on parle d’une langue sans sujet, et d’un déplacement de l’esprit à l’intérieur d’une unité interactive, où c’est le système qui dessine le chemin linguistique à suivre. La critique insiste justement sur le fait que cette tentative de lecture, qui s’est annoncée comme une méthodologie ou comme une unité qui faciliterait la compréhension ethnographique, est devenue une forme d’interprétation. Ne s’écartant pas du sens, la lecture s’est donné un sens qu’elle n’avait jamais supposé avoir. Le problème est celui de l’objectivité du système ; la reconstruction linguistique dans le modèle donne la capacité d’interprétation, sans que cela porte atteinte au caractère de la légalité. Entre la linguistique et le monde donné, le problème qui se pose est celui de l’ordre. La linguistique structurelle a alors rendu possible d’établir les différences entre parole et langue, mais l’ordre de la parole, à la dérive, indifférencié, n’a pas acquis la légitimité nécessaire à l’interprétation. M. Frank, à propos du Cours de linguistique générale, dit que l’interprétation de la langue comme fait n’a pas besoin de l’histoire ou, en tout cas, qu’elle n’en a pas un besoin impératif : « [Saussure] Il se distingue ensuite de la parole en ce qu’il ne se déploie pas dans le temps, mais est rigoureusement « synchronique » ; enfin, le système de la langue se distingue de la

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parole par son mode d’être qui est pure possibilité (puissance) et non pas réalité (acte)… »70 Le problème fondamental autour duquel commence à se montrer la signification est en relation non pas avec une interprétation naturaliste du signe linguistique, mais avec une référence à la valeur ou, en tout cas, avec l’automouvement de la force d’impulsion chargée de sens. Cette force se remaniera tout au long de l’histoire. D’après F. de Saussure, le signe linguistique n’apparaît pas seulement comme une unité de sons ; il n’est pas médiatisé seulement par la charge de signification que le référent acquiert comme fruit de son temps. Il est aussi médiatisé par ses jeux, par les recompositions que ceux-ci subissent tout au long de l’histoire ; d’où son caractère arbitraire. Un des éléments fondamentaux avec lesquels travaille le néo-structuralisme est le caractère universel du mythe, lié à l’universalité de l’esprit humain et à l’unité d’ensemble d’une forme d’interaction ; c’est-à-dire que nous sommes dans l’ordre de la langue. La langue a son auto-mouvement en elle-même, elle porte en elle une unité de création pour laquelle un élément fondamental est l’inconscient qui se génère et s’auto-génère dans le tissu social.

« C’est ce « travail de l’esprit inconscient » qui fait surgir la ressemblance entre les mythes par-delà la diversité de leurs contenus …»71

La question qui continue à se poser à propos des mythes est liée à la grammaire et à la structuration d’un système de significations auto-contrôlées et régulées par elles-mêmes. Cela implique non pas de renoncer à la tâche que la subjectivité avait décidée d’assumer, mais le déploiement d’un certain regard dans lequel la pensée logique va se trouver affrontée à une structure de pensée qui est intemporelle, dont l’histoire semble éloignée et dont les origines ne semblent pas avoir besoin d’être précisées : c’est le cas du mythe. Le sens dans lequel il met un ordre est inconscient « à savoir le caractère inconscient des règles du code, comme une découverte capitale de Saussure et Troubetzkoy… »72 Ce qui est en discussion c’est la base substantive à partir de laquelle prend forme le structuralisme linguistique ; il est constamment médiatisé par l’idée de forme et non pas par celle de substance, ce qui fait dépendre l’acte créateur et le pouvoir générateur de sa grammaire de la capacité du signe de se re-combiner. Le signe linguistique semble être concerné non seulement par une unique dynamique de signification, mais aussi par son pouvoir de transposer le mythe à l’histoire, comme le dirait Lévi-Strauss. Le mythe se manifeste comme unité vivante. Les hommes vivent sous le pouvoir de sa force ; il pénètre la capacité adaptative du monde, en maintenant comme invariante la force du langage et la structure de la persistance de l’univers social. En dehors M. Frank, Qu’est-ce que le néo-structuralisme, p. 31. M. Frank, Qu’est-ce que le néo-structuralisme, p. 42. 72 M. Frank, Qu’est-ce que le néo-structuralisme, p. 54 121 70 71

de l’expérience et des plans de l’histoire, les mythes créent la possibilité de la persistance d’un langage et de sa reproduction. Il ne s’agit pas seulement de comparer deux sociétés ; ce qui est en jeu c’est leur continuité ; le temps vaut non pas comme temps historique, mais comme structure logique et comme acte de parole. Dans ce sens, malgré l’effort d’éradication de la centralité, dans le sens que l’analyse lévistraussienne est incorporée à la psychanalyse, la tentative continue à avancer avec confiance vers la logique et vers les sciences naturelles. Un exemple de cela est constitué par l’importance que Lévi-Strauss accorde à la géologie pour sa capacité qu’elle a d’étudier les étapes chronologiques. Le modèle mathématique a la spécificité de mettre la déduction au cœur de l’inférence du processus causal qui a besoin de principes comme lignes d’orientation. Jacques Derrida donne à cette confiance le nom de pensée logocentrique. La clause principale de cette pensée est l’imposition d’un modèle phonique, l’écoute d’un principe, celui de la voix qui parle comme voix qu’elle est. La conscience génère la possibilité de construire un itinéraire de connaissance, la gravitation d’une épistème, le sol sur lequel l’Occident a bâti son modèle de vérité. Les principes saussuriens ont construit leurs lignes de connaissance en se basant sur l’idée d’obligation de la norme : « Sans doute elle s’impose aux individus par la contrainte de l’usage collectif… » (F. de Saussure). Le jeu linguistique a une structure codifiée par la tradition, et par l’utilisation que les exécutants font du code et des jeux de fonctions qui expriment une réciprocité du donné. Dans ce panorama, le problème du sens devient pertinent. Il est dépassé par d’autres exercices d’approche de la chose comme expression du jeu libre du langage, dont la limite et le référent linguistique se manifestent dans l’acte de parole créateur. C’est le cas de la littérature qui invente la réalité et des images non thématisées produits a partir de l’expérience par l’intermédiaire de l’acte créateur. L’acte de la construction n’est pas strictement attaché au temps historique et au système de ses significations. L’histoire agit comme référent, comme lieu de la différence, comme gestation de cette différence. L’élément qui en découle est un élément de rupture avec la tâche qu’a eue une conception réaliste en faisant dépendre la conscience de ses interactions, de son environnement ou de son temps historico-culturel. Il s’agirait de rendre éventuel l’acte de donner du contenu à la conscience et à la convivialité du langage avec sa propre prétention d’être. Cette expression se fait à partir de ses propres clés 122

linguistiques, non pas comme une obéissance désobéissante à la norme mais comme se laissant aller à la possibilité de l’apparition des interprétations. Il y a là une différence substantielle avec le concept hégélien qui fait de la raison le moment de l’élan du départ et le point d’arrivée de l’histoire. La raison est le mouvement, un processus où rien n’est confié au libre arbitre, rien n’est laissé à la dérive. Le chercheur aurait comme tâche la compréhension. La raison peut tout pénétrer, elle peut s’approprier la synthèse. Or, ce processus d’interprétation a lieu quand le fait a lieu, lorsque l’époque historique qui vient de s’écouler se l’approprie. La compréhension réclame un processus logique déductif de reconstruction, mené à terme avec l’accord du propre esprit qui perd de sa complexité au cours de l’histoire et qui trouve sa référence dans une évolution par rupture, un processus génétique qui est, en tout cas, différent d’un processus archéologique. Dans ce processus, la subjectivité implique la construction à partir d’aujourd'hui, ce qui ne correspond pas nécessairement au processus complexe de l’histoire universelle ; c’est une construction en angles, en perspective, ayant une certaine différentiation qui est la différenciation de l’histoire et de ses composantes. C’est là que prend du sens l’histoire en tant que capacité de celui qu’Heidegger appelle l’étant. La différenciation montre la possibilité de sortir de l’illusion de la Méthode. La rupture avec le sens de l’universalisant, pour céder le passage au particularisant permet d’engendrer les histoires particulières et d’évacuer l’anxiété en revendiquant la voix des vaincus, pour le dire en termes d’histoire politique. Une archéologie du savoir n’est pas une histoire de la mémoire mais une histoire des histoires, un métalangage qui mettrait en fonction ce qui n’a pas été dit et qui l’actualiserait. Tout contribuerait à cet effort : le silence, la dérive, les filaments, l’impulsion, les allusions lointaines, somme toute la complexité de l’agir du langage. Histoire et langage seraient un. La mémoire sera reléguée au musée des choses caduques ; il s’agit de rendre vivante la symbolique et le poids de la tradition de la parole. Il faut récupérer l’incontournable tradition dont les clés résident dans la parole, dans les signaux, dans la peinture, dans les histoires insignifiantes des modes de vie de ces personnages anonymes de l’unicité de chaque pays. M. Frank signale en faisant référence à Foucault: « Concevoir les événements historiques dans leur spécificité signifie ne pas les concevoir comme des cas subsumables sous un

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concept d’universel, mais dans leur unicité et individualité irréductibles. L’individuel est en effet le contradicteur le plus opiniâtre de l’universel dans la mesure où, à la différence du particulier, il n’est pas l’élément d’un système. Ce qui est individuel ou singulier ne saurait être subsumé ou déduit à partir de principes… »73

Ceci fait naître un autre moment, celui de la rupture avec une manière d’être, celui de l’ouverture vers la non-garantie. C’est ainsi que M. Frank étudie la langue des Lumières, insérée dans le système de représentation de l’universel : « Par-delà les langues singulières et ordinaires, le système de désignation des lumières vise une grammaire universelle, c’est-àdire un système de signifiés représenté arbitrairement par différents signifiants dans les différentes langues, sans que puissent surgir des problèmes de traduction insurmontables. »74

Les signes et les symboles du particulier doivent avoir une référence dans ce langage, ce qui recentre le problème en le situant hors de l’expression. Les notions d’esprit objectif et de négativité sont assumées en tant que conditions de l’entreprise humaine. Il s’agit exactement de conférer à la rationalité le pouvoir de constitution ; d’où l’idée que toutes les institutions antérieures étaient irrationnelles et qu’elles étaient divorcées de la dialectique existante entre l’universel et l’individuel, entre l’infini et le fini. Le problème du sens que l’esprit donne à l’histoire est devenu anodin car il est divorcé de l’univers de la science ; il reste dans le domaine du particulier ; c’est pourquoi la construction de la structure est impossible ; derrière tout cela il y a une conception bien précise de la science. Un des problèmes capitaux que M. Frank commente à la lumière de M. Foucault est celui du processus de formation du discours, son poids sémantique de domination et sa volonté de s’imposer par l’établissement de règles, telles que le respect de l’autorité et de la tradition et par une formation discursive qui aurait du sens seulement dans la mesure où elle produirait un sens, celui de créer une méthode de coercition et de systématisation du multiple. Ce discours, présent dans le cadre des sciences sociales comme structurel, donne la priorité à l’idée de système. Il s’exprime comme fonctionnel, c’est-à-dire 73 74

M. Frank, Qu’est-ce que le néo-structuralisme ?, p. 125. Ibidem, p. 99. 124

intéressé seulement au pragmatique et à la détermination de règles de jeu claires pour dominer la nature, pour mesurer les comportements ou, simplement, pour s’emparer du monde en termes d’utilité ; avec cela, on créerait un système de références et de sérieux linguistique qui éliminerait l’inexplicable. En Occident, la volonté de connaître a toujours prétendu au droit de gouverner, d’imposer l’ordre et d’indiquer le possible. L’impossible est impossible parce qu’il a été défini comme tel ; il est donc inexistant puisqu’il n’est pas élaboré ni institutionnalisé et par le fait qu’il manque de règles linguistiques qui le définissent. Par conséquent il est dénué de valeur. Ceci pose un problème capital : la définition de l’homme comme un être ayant confiance en l’avenir qu’il projette à la mesure de ce qu’il prévoit. La critique que M. Frank fait à Foucault est que le regard se maintient comme représentativité et comme une praxis qui nous enveloppe tous dans la même aspiration au monde. Il est important de signaler l’obstacle sur lequel trébuche la conscience en rapport au « moi ». La conscience, qui se croit porteuse du futur, opprimée par le carcan linguistique de la science, rencontre la difficulté d’être elle-même idéologique ; elle construit ses clés d’interprétation à partir de présupposés épistémologiques qu’elle croyait avoir dépassés. Dans cette optique, la critique de la conscience ne semble pas avoir un point de départ suffisant pour la critique du monde. En faisant appel à une catégorie hégélienne, on pourrait dire que ceux qui ont utilisé le moyen terme se sont représenté le monde sans se rendre compte des limites que cette forme de science présentait par rapport à l’idéologie. La conscience ne peut pas concevoir le monde comme une substance intentionnelle mais comme une appropriation. La volonté de conscience n’a pas décidé de réfléchir sur elle-même et de se connaître dans son intentionnalité. L’acte de conscience est alors une action intentionnelle que la volonté ne peut pas fuir sans prendre le risque de rester comme une action préréflexive. Pour adopter les termes de M. Frank, la conscience se concrétise comme différence, comme volonté d’auto-exclusion et d’abandon, au-delà de la conscience psychique et se présente en termes de totalité. La conscience trahirait le monde historique dans lequel elle s’est forgée. La conscience ne peut pas poursuivre son agir, elle ne se limite pas à se voir dans une seule optique et à se saisir dans l’indifférence. La conscience a un objet : le monde, dont elle-même 125

fait partie. Les choses l’intéressent dans la mesure où elles sont sa propre production. E. Husserl dit à ce propos, « …que toute la vie universelle, dans ses fluctuations, dans son flux héraclitéen, est une unité synthétique universelle ( l. c. 18) » « Si tel n’était pas le cas, l’ego ne pourrait pas en même temps savoir son unité, c’est-à-dire « être pour lui-même ce qu’il est. »75

LE REFUGE ONTOLOGISATEUR D’UNE PENSÉE SOUMISE A LA MÉTAPHYSIQUE Pour comprendre ce que J. Habermas appelle crise, il faut évoquer les diverses sources, souvent opposées, dans lesquelles la pensée a cherché ses certitudes : dans la philosophie kantienne, avec sa vision du développement transcendantal du sujet, dans la perspective hégélienne de la raison comme totalisation ou encore dans la vision heideggerienne de l’Etre. De ce point de vue, l’histoire prend force et pertinence. Il s’agit de trouver un sens, une origine et un indicateur causal qui permette de comprendre quel est le pouvoir qui déclenche le mouvement de l’histoire. Pour J. Habermas, le pouvoir de l’accord et la possibilité de trouver un point de rationalité résident dans l’argumentation. C’est à partir d’elle que se produit la force d’Archimède qui rendra possible la discussion. Cela rendra possible de dépasser l’unicité de la subjectivité d’un premier argument ; tout l’effort de la discussion serait orienté à la recherche de la convergence et à rendre possible le processus de la communication. Le processus tend vers l’accord. Il s’agit en tout cas de construire les bases d’un monde d’accords qui établisse l’ordre et la rationalité par l’intermédiaire de la parole. La réussite que l’on obtiendra est l’accord, validé par le meilleur argument. Il faut préciser qu’il s’agit d’un accord démocratique, libéré des obligations du totalitarisme. On y parvient par l’exercice du jugement qui sait qu’il est permis d’être sceptique vis-à-vis de l’argument de l’autre sans pour autant provoquer la crise de l’ordre systémique. Lorsque J. Habermas commente le concept de monde, il part de la présomption qu’il y a un monde commun aux sujets qui l’habitent, un monde identique pour la pluralité des sujets de l’action. L’argument est risqué car il présuppose

75

Husserl apud M. Frank, Qu’est-ce que le néo-structuralisme ?, p. 186. 126

une marque commune l’appropriation :

et

une

intervention

paritaire

dans

« Le monde gagne l’objectivité seulement par le fait qu’il vaut comme un et même monde pour une communauté de sujets capables de parler et d’agir. Le concept abstrait de monde est une condition nécessaire pour que les sujets qui agissent communicationnellement puissent s’entendre entre eux ce qui advient dans le monde ou sur ce qui doit s’y produire. »76

Le concept de monde que J. Habermas prétend utiliser dans sa théorie se base sur la certitude de la possibilité que tous puissent faire la même lecture. Sa proposition part de l’expérience et celle-ci peut devenir une. On généralise et l’on établit les conclusions en relation à un monde donné qui offre certains codes de lecture qui ne se dispersent ni s’estompent. Le monde est emblématique dans le sens qu’il crée la possibilité. Les hommes marchent dans un temps et dans un espace. C’est là, d’après J. Habermas que l’on trouve la marque de l’objectivité. La subjectivité et le développement de ses contours n’a pas seulement besoin de cela, mais aussi du surgissement des individuations et des marques particulières. Pour préserver la certitude d’une théorie du consensus, J. Habermas préfère parler de la sincérité, d’un certain état d’esprit et, surtout, de la possibilité de la rationalité. Celle-ci se construit et s’obtient par le fait qu’elle se développe au sein d’une théorie normative. La rationalité se constitue en se développant à l’intérieur d’un sens des idées communautaires, soumises à la discussion et à vérification. Les sujets qui participent à la recherche de la rationalité se soumettent à la critique, les arguments s’affrontent, ils résistent à l’examen et réussissent à exprimer une dynamique de connaissance. La recherche du consensus présuppose une scène de dispute. J. Habermas considère que les hommes qui s’y débattent sont obligés par l’éthique à se soumettre à un code de discussion. Les arguments se résolvent dans le débat et dans la prise de positions. Il s’agit d’arracher à la vérité une position, de sortir de la surdité et d’abandonner le dogmatisme. Le danger est de maintenir une ligne de comportement aveugle par rapport aux convictions. L’éthique habermassienne est habitée par les convictions et les croyances mais, en même temps, elle affirme une position de victoire dans le débat. Les arguments sont toujours soumis à la possibilité d’être contrés par 76

J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, p. 29 127

d’autres arguments. La possibilité du discours se résout dans l’argument ; on présuppose l’existence d’un pouvoir supra-factuel qui est capable de générer la possibilité du dialogue, c’est-à-dire l’éthique des certitudes. Les hommes qui se disputent sur cette scène sont poussés par leur ambition de vérité. L’éthique habermassienne est médiatisée par la capacité d’autocritique. Les hommes ont besoin de réviser en permanence leurs certitudes et de tirer de nouvelles leçons de leurs échecs. Les hypothèses et les discours sont là pour être controversés. Le discours ne peut pas parcourir un itinéraire de vérité préalablement établi : « Ainsi nommons-nous rationnelle une personne qui, dans le domaine cognitif-instrumental, exprime des opinions fondées et agit avec efficacité. Mais cette rationalité reste contingente si elle n’est pas raccordée à l’aptitude à apprendre en tirant parti des fautes commises, du démenti des hypothèses et de l’échec de certaines interventions. »77

Le discours habermassien porte en lui une exigence de vérité. Lorsque l'on travaille avec des valeurs standard, la réflexion demande une position commune mais, en même temps, une capacité critique et la prise de distance par rapport à ce que l’on perçoit et par rapport au monde donné. Le dogmatisme implique une position d’autoconviction. C’est une réflexion de la conviction. Celui qui pense se persuade de sa vérité et légitime son argument en faisant appel à la séduction et à l’auto-conviction. C’est pourquoi la réflexion sur la discussion perd la médiation de l’intersubjectivité. Ainsi, la vérité se réduirait à la ratification et le code de l’affrontement avec les autres perdrait sa spécificité. L’argument deviendrait irrationnel parce qu’il prendrait une seule direction, celle de sa permanence, ce qui signifie la perte du référent linguistique où cet argument s’établit comme vérité. Par conséquent, la valeur démocratique de la discussion se fissurerait : « Se comporte irrationnellement celui qui emploie dogmatiquement ses propres moyens d’expression symbolique… »78 J. Habermas soutient clairement les

bases de sa théorie de l’agir communicationnel. Pour lui, contrairement à la logique aristotélicienne du langage, la logique de la communication implique une action pragmatique et des actes de langage qui déclenchent le processus de communication. 77 78

J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, p. 35 ibidem, p. 38 128

Un aspect important de l’analyse communicationnelle est pour J. Habermas le fait qu’elle se déroule à l’intérieur de certaines conditions d’analyse théorique où la compréhension implique l’existence de deux pôles. D’un côté, le sujet qui propose et, de l’autre, l’opposant. Dans cette interaction pragmatique, la vérité se maintient dans une certaine direction. La prétention finale est la possibilité de créer un argument susceptible d’être universalisé. Dans ces contextes argumentatifs intervient l’expérience ; les hommes discutent médiatisés par certaines hypothèses dont il faut débattre. Chez J. Habermas, le problème de la reconnaissance de la validité est spécialement important dans la scène expérimentale. Le processus de la vérité semble soumis aux arguments que brandit l’art du discours. La vérité passe pour être un problème d’académies, de tables de discussion ou de jeux de langage. La procédure est sans doute une procédure pratique rationnelle qui implique la confiance dans l’accord. Ce qui est en jeu est la possibilité de la certitude et la capacité que doit avoir la vérité scientifique de rassasier les appétits, et de congeler les haines viscérales liées à la tradition. En tout cas, l’argumentation doit aller de pair avec la contreargumentation. Elles se battront dans un duel à mort au milieu d’un monde d’opinions controversées où ce qui prend le dessus, c’est le point de vue et les lignes interprétatives. Cependant, l’argumentation et la contre-argumentation pourront subsister sur la même scène grâce à une volonté de tolérance et d’accord et, dans ce cas-là, la validité sera soumise à modification. La proposition se fortifiera ou s’affaiblira dans l’histoire et la tournure pragmatique atteindra les résultats. Pour J. Habermas, la validité d’une présomption devra compter sur la voix des organismes qui sont compétents dans la matière, sur les groupes d’experts, sur les expertises médico-légales et aussi sur les circonstances, ce qui bannit l’idée de vérité dans l’abstrait, attendue comme le verdict de l’histoire ou comme mécanisme formel qui dicte les sentences sur le fait social. La certitude de l’impératif du devoir faire et les lignes d’argumentation développées par la tradition sont soumises aux tournants des circonstances (Toulmin), à la force des institutions scientifiques, aux universités, aux décisions parlementaires, aux conférences d’ingénieurs, etc. Pour J. Habermas, il n’y a pas de cadre invariable de rationalité. Dans ce contexte argumentatif, le problème du relativisme peut paraître important. La distance qui sépare l’absolu et le non-absolu a été franchie par les circonstances, par la scène et par les motifs qui ont fait qu’une action soit valable par 129

rapport à une autre. C’est peut-être là la règle et la leçon fondamentale qui nous a donné la vérité. La modernité n’est pas devenue un amas de dogmes ou un legs de vérités à défendre et, d’après Toulmin, c’est grâce à ce pouvoir de trouver le contraste que la science peut trouver le chemin vers l’établissement d’une méthode soumise à l’histoire et capable de s’affronter sur la scène du particulier. J. Habermas est clair sur ce point : il ne s’agit pas du falsacisme poppérien - universellement valable pour ce qui est de ses prémisses- qui cherche à soumettre l’universel à la rigueur des faits qui prouvent la vérité ou l’erreur. La rationalité, dans ce cas-là, n’est pas seulement une question de présupposés épistémologiques ou de décision de la cité scientifique ; elle se trouve dans le registre du particulier. J. Habermas considère que c’est sur la scène du social que l’on trouve deux registres interprétatifs : la volonté de consensus et le conflit. La vocation de la vérité implique, avant tout, l’existence de la justesse de l’action et l’intelligibilité comme critère universel, qui peuvent être soumises à la critique lors de la discussion. On part, d’après J. Habermas, d’un modèle idéal de parole ; l’argumentation se fait en tenant compte surtout des exigences de la vérité et du langage qui établissent un modèle universel de discussion et de conception de la vérité. La vérité n’est pas possible à partir de registres particuliers ; elle correspond à la recherche de l’accord et à la participation délibérative. C’est pour cela que le problème de la validité culturelle dépasse la particularité de chacune des références culturelles. Les hommes ont décidé de se régir par un langage explicatif universel ; les idéologies des sociétés modernes, contrairement aux sociétés archaïques soutenues par le mythe, supposent une action rationnelle prospective tournée vers le futur. Dans les sociétés archaïques, le mythe a une fonction de réunification du divers, il est la force autour de laquelle se solidifie non seulement le passé mais aussi l’avenir social. Le mythe incarne une action intemporelle dans les sociétés où les changements n’ont pas lieu d’une manière radicale. Dans le langage de la sociologie classique, les sociétés modernes sont des sociétés innovatrices. La possibilité devient réalité parce que les hommes vivent dans le risque. La notion d’équilibre est constamment violée. La modernité restera plus près du monde que le mythe. Les sociétés modernes sont en processus de construction permanente. La scientificité et la possibilité de calcul seront les ressorts sur lesquels elle engendrera ses changements : 130

« ... à l’intérieur des traditions culturelles qui nous sont accessibles, ces mythes forment le contraste le plus aigu avec la compréhension du monde qui domine dans les sociétés modernes. Les images mythiques du monde sont loin de rendre possibles les orientations rationnelles de l’action au sens où nous l’entendons. » 79

Le concept de société sur lequel J. Habermas formule sa problématique analytique est celui d’une société de la complexité, dominée par la fonctionnalité. La création et la reproduction de ce type de société est une affaire d’aujourd’hui et non d’hier. Il s’agit de s’installer dans une société qui crée et développe son langage en termes d’efficacité. Le passé est aujourd’hui, les groupes se reproduisent et formulent leurs besoins en fonction d’un mode de vie qui a chaque jour moins à voir avec le temps écoulé, dans un langage recréé, établi et fortifié par la publicité et par l’industrie culturelle. J. Habermas, suivant les traces de Lévi-Strauss, caractérise ce mythe comme étant un langage capable de rendre compte de la géographie, des relations de parenté et du monde naturel et social. Dans le mythe se recrée une manière de voir et apparaît une pertinence de la lecture. Le mythe garantit la continuité sociale et fait partie du substrat de la mémoire d’un espace social. Les sociétés du mythe ont le souci d’un changement systématique et prolongé, non médiatisé par le besoin de la technique. Le mythe ne permet pas qu’on le lise d’une manière plate. Sa fonction est d’être un miroir, la réfraction de l’inconscient exprimée dans l’agir. Le tissu du mythe enveloppe tout et fait que l’habitabilité ne peut pas être prorogée. Habiter le mythe, être engendré en lui implique purement et simplement que l’on ne peut pas en sortir. L’extérieur ne trouve pas son expression dans des types de langages fermés sur eux-mêmes. L’unicité du miroir implique la multiplicité linguistique de la lecture. Il y a ici une possibilité de sens, une distribution et une compréhension de l’espace social. J. Habermas précise que le mythe n’a pas son origine dans la copie du monde naturel ni dans une interprétation logique du social. La relation entre nature et mythe est duale. Le mythe n’altère pas le sens du naturel ni l’intervention des hommes qui vivent en lui et qui créent leurs unités interprétatives sous l’influence de sa médiation. Il ne déséquilibre pas le rythme que suit le monde naturel. La distance qui 79

J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, p. 60 131

sépare la culture et la nature ne fait pas disparaître l’un ou l’autre de ces termes. C’est pour cela que le rythme interprétatif des divers types de société est différent. Les sociétés archaïques vivent pour reproduire le savoir de la tradition ; la relation avec l’altérité est déjà établie, la nouveauté est déjà là. Pour elles, l’invention et le changement représentent l’hécatombe et la rupture de leur système linguistique. Elles n’établissent pas une dichotomie entre l’imaginaire et le réel. Les changements qui se font à l’intérieur d’elles n’ont pas une très grande ampleur J. Habermas dit à ce propos : « On observera dans ce contexte comme un trait caractéristique le fait que les membres des sociétés archaïques lient dans une large mesure leur identité propre aux détails du savoir collectif inscrit dans les mythes ainsi qu’aux modalités formelles des prescriptions rituelles… »80

Le problème dont il s’agit est associé à la catégorie du moi. Dans ce sens, d’après E. Durkheim, dans les sociétés archaïques, le moi est dissout dans le tout social. La force de l’agir ne vient pas de la volonté mais de l’influence de la tradition. Les hommes, immergés dans une culture et déterminés par ses règles, héritiers d’une culture, se tournent vers elle à la recherche de leur identité. Les limites de l’individuel ne sont pas fixées car la notion d’individu est subsidiaire de la notion de groupe. La notion de monde, aussi bien pour les sociétés archaïques que pour les sociétés de la modernité, est en rapport avec le concept de légitimité et de relation. Les hommes partagent le fonctionnement d’un univers public fortifié par les croyances. Ils sont persuadés de l’existence d’une tradition, de liens certains, d’un univers référentiel et d’une manière commune de comprendre et de développer le monde. Mais le choix d’un objet et sa construction correspond à un signe prescriptif, à une lecture et à certains codes. La construction d’un objet implique certains présupposés. La construction de l’objet n’est pas effectuée dans une innocence absolue car la science se place toujours sous la bannière d’une époque d’où surgissent les visions du monde, les lignes d’interprétation et les manières de sentir et de comprendre l’univers qui préfigurent le langage, celui-ci n’étant que l’écho de cet itinéraire. L’anthropologie sait en tant que science que les anthropologues ne peuvent pas réduire la complexité du réel historique au langage de la 80

J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, p. 67. 132

science ; ils ne peuvent pas juger à partir de leur univers culturel qui représente une autre manière de voir. Si l’on tient uniquement compte du langage de la science, tous les événements deviennent symétriques. L’universalité trouve une difficulté dans le fait qu’on ne peut pas établir une méthode d’interprétation unique, une seule vision, un univers commun de lecture et qu’on ne peut pas réduire le processus de compréhension à une seule dimension de la conscience, à une seule vision du monde et à la seule notion d’appartenance à un groupe. Pour J. Habermas, les images du monde établissent un sens, fixent une direction et dirigent l’action. Ces manières de voir expriment un processus identitaire et déterminent la législation du cadre interprétatif. Les images établissent une relation pragmatique avec l’environnement de la vie ; elles manifestent une assomption, garantissent la légitimité et fournissent le cadre d’orientation et de solution des problèmes ; elles appartiennent au monde dans la mesure où elles sont autosuffisantes en tant que mécanismes d’auto-compréhension, d’interprétation et d’action. « … les images du monde portent une lumière sur les thèmes existentiels qui se retrouvent dans toutes les cultures, thèmes de la naissance et de la mort, de la maladie et de la détresse, de la culpabilité, de l’amour, de la solidarité et de l’isolement… »81

Pour J. Habermas, ces images sont sous-jacentes au langage et ne peuvent pas être reformulées ou repensées sans influencer sérieusement le processus identitaire. Elles font partie de l’automatisme du langage et consacrent une manière de voir. Le présupposé épistémologique à partir duquel J. Habermas réfléchit et formule sa théorie de l’agir communicationnel implique une théorie de l’évolution, ce qui ne veut pas dire que celle-ci soit linéaire et nécessaire. Il parle d’un processus d’évolution qui peut avoir lieu en discontinuité. Dans ce sens, il se dissocie d’une théorie réductionniste qui établit un seul référent linguistique, le philosophique et un paradigme théorico-méthodologique à partir duquel une culture est prête à se remettre en question, à se soumettre aux critiques du scepticisme et à douter de ce qu’elle entreprend. La théorie de l’apprentissage de la culture en tant que processus cumulatif entraîne une conception différente du temps. Le temps comme accélération pourrait être lié au développement de l’esprit du 81

J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, p. 75. 133

capitalisme. Les hommes se définissent comme des êtres capables d’activité et capables de quitter la tradition, de se lancer à la vie et de la comprendre comme un processus d’expérimentation. La modernité réveille également la capacité de s’éloigner d’une «interprétation égologique » du monde. Il s’agit alors d’établir une capacité de discernation du monde d’où pourrait sortir une matrice commune d’interprétation de façon à générer, à partir de ces clés, des réponses efficaces qui nous conduisent à nous débarrasser d’une interprétation subjective, centriste et intérioriste du monde dans lequel nous vivions. Alors, être-au-monde offrirait la possibilité d’être-à-nous dans les accords, dans l’établissement de critères de rationalité et dans les négociations concernant la gestation et la mise en forme du futur. « L’autre » occuperait une place importante, non pas comme altérité soumise aux décisions que nous désirons lui imposer mais comme quelqu’un qui prend la place qui est la sienne dans le processus démocratique. « L’autre » se présente comme un générateur d’opinions, en train de débattre sur des scènes auxquelles il ne peut pas accéder où dont il a été exclu. La scène de l’accord et le monde comme déploiement de volontés trouve sa médiation, non pas dans les subjectivités mais dans un tiers. Il s’agit d’une médiation dans le débat qui rend possible que le jugement se fasse dans l’équité de l’entendement. On saurait que la recherche de la vérité intéresse l’un ou l’autre des partenaires. Pour J. Habermas, les accords se font seulement dans cette solennité que représente le monde vécu, où la vérité passe pour une conception pragmatique des faits et par une décision volontaire des acteurs sociaux de rendre possible l’accord. Celui-ci devient possible parce qu’il y a des registres communs et des codes de lecture qui pourraient amener les participants à s’écouter mutuellement. Ce registre de la vérité habermassien dépend de la décision et de la bonne volonté des partenaires de rendre concret le dialogue. Les parties doivent comprendre le caractère transcendantal de ce dont elles discutent. Ce n’est pas à partir de la dispute que s’établit l’accord, ce qui impliquerait une autre connotation de la validité et une scène différente. J. Habermas établit la décentration comme condition minimum de la discussion. Ceux qui participent à la discussion doivent être prêts à décentrer, à vaincre les résistances et à approcher le monde à partir d’une autre vision. « …Cet équilibre change avec la décentration des 134

C’est à partir de là que peut se créer le processus d’émancipation ou la capacité de rupture avec le logocentrisme. On démolit ainsi une vision monolithique. Lorsque J. Habermas commente la signification que le concept d’objectivité a prise dans l’histoire de la connaissance, il reprend la tradition webérienne de la connaissance, liée à la valeur, à la tradition culturelle et à la construction du substrat épistémologique où la construction du réel joue un rôle important. Cette conception de la participation est différente de celle de K. Popper. Celui-ci, dans sa théorie du monde trois, toujours à la recherche d’objectivité, isole l’art, les théories scientifiques et le savoir en général. C’est une scène non contaminée par les jugements de valeur qui serait le pendant de l’univers des théories scientifiques qui doivent rester non contaminées vis-à-vis du premier et du deuxième monde. De ce point de vue, la ressource de la connaissance renonce à l’explication de la réalité comme possibilité de vérification et comme recherche de l’évidence. On a dit, à ce sujet, que le monde trois est poppérien, qu’il essaye de se délester de l’engagement ontologique de la quotidienneté et qu’il est en relation étroite avec la théorie platonicienne des idées. Le premier monde est constitué par le factuel, par le monde des convictions où les hommes déploient leur regard et leur agir. C’est un monde où on ne doute pas, où on accepte les épiphénomènes dans lesquels on est inséré et au milieu desquels on évolue ; dans ce monde, je vérifie ma culture et je me soumets à des normes qui, en tant que telles, ne posent aucun problème pour ce qui est de leur validité ou non-validité. Dans cet univers culturel, le monde empirique est le monde de l’habituel, lié à une vision technique de la lecture et de l’agir, lié au monde des résolutions pragmatiques et de la conformité. Du point de vue de l’insertion des sujets dans un réseau de normes, J. Habermas établit que la légitimité d’une norme est en rapport avec son acceptation. La norme joue un rôle mais, en même temps, elle signifie l’imposition de la primauté des croyances sur l’agir. La légitimité de la norme signifie que le sujet qui l’accepte lui confère un caractère d’universalité. Dans ce sens, la validité d’une norme est une validité à caractère intersubjectif. Dans cette réflexion, il est nécessaire de souligner un élément qui n’est pas relevé par J. Habermas : celui de trait culturel. L’éventualité d’une norme se définit images du monde.»82

82

J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, p. 86. 135

par la médiation d’un patron de légitimité qui lui donne du sens et qui permet le maintien de la tradition. Les normes sont un élément essentiel de l’analyse de J. Habermas. Elles sont pour lui l’entité de la cohésion sociale. Les normes évitent l’anomie, pourrions-nous dire en utilisant les termes du fonctionnalisme. Elles établissent les marques fondamentales et le sens de régulation que les sociétés utilisent dans leur reproduction sociale. Elles évitent le désordre et régissent l’agir de l’action comme principes pragmatiques qu’elles sont. Les sujets sociaux préparent leur action imprégnés de structures de motivation créés lors du processus d’apprentissage auquel ils ont été soumis. En prolongeant la même réflexion, nous pourrions dire que la continuité d’une culture est en relation étroite avec la capacité d’auto-conviction que l’on a par rapport aux autres. Il faudrait analyser la capacité de séduction que les acteurs sociaux les plus représentatifs déploient en vue de la reproduction des normes. J. Habermas essaye également de définir le problème de la constitution de la conscience et de la formation de la subjectivité, en soulignant que les visions du monde et les présupposés des lectures ne dépendent pas seulement dans leur détermination de l’intermédiation de la conscience, car celle-ci a le monde comme élément central de sa constitution. C’est dans ce monde que se forment les opinions qui naissent et se constituent à partir d’autres opinions et d’autres expressions du comportement. C’est pour cela que J. Habermas affirme : « Certes, les cognitions comme les opinions où les intentions appartiennent également au monde subjectif. Mais elles entretiennent un rapport interne au monde objectif. Les opinions et les intentions ne viennent à la conscience en tant que subjectives, que si dans le monde objectif ne leur corresponde aucun état de choses existant ou porté à l’existence. »83

J. Habermas considère le langage comme un élément essentiel du monde des interactions grâce auxquelles les hommes se lient entre eux et poursuivent des buts déterminés. Le caractère de l’interaction intersubjective suppose l’existence de coordonnées culturelles communes autour desquelles va s’effectuer l’interprétation. Pour cet auteur, toute action sur le monde implique une modification physique de ce monde. L’univers qui est donné à l’homme est modifiable dans la 83

J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, p. 107 136

mesure où il est soumis à sa détermination. L’homme entre en relation avec un univers de significations à propos de la modification de ce monde qui n’est pas dissocié de l’homme mais en interaction avec lui. Ceci signifie que l’homme est encadré en permanence dans une position à l’intérieur d’un acte de langage. A l’intérieur de ce monde, il aura toujours la possibilité d’interagir avec un autre. Il y a un univers d’intercompréhension où les décisions et les actions communes ne sont pas acceptées d’une manière automatique car elles sont susceptibles d’être discutées. Ces décisions peuvent être remises en question et peuvent donner lieu à des systèmes de pensée qui diffèrent de l’intention qu’on a eue au départ. Dans ce contexte, le cas de la dysfonctionnalité n’est pas rare, lorsque la norme diffère de son actualisation étant donné qu’elle a perdu sa signification. Cependant, dans le langage des actions, il y en a qui subsistent même si elles ont perdu leur signification première « … l’action langagière est juste par rapport à un concept normatif en vigueur ( ou encore que le contexte normatif auquel elle doit répondre est lui-même légitime). »84 En tout cas, ce qui intéresse J. Habermas

est de préciser que tout acte ne correspond pas nécessairement à un modèle de communication. Ce modèle existe dans la mesure où il y a volonté de communication et une attitude ouverte pour respecter le désir des autres de se faire entendre, et dans la mesure où chacune des parties est prête à étudier, dans une attitude de dialogue les positions de chacun. Le modèle habermassien présuppose l’existence d’une scène commune et d’un intérêt de tous pour atteindre l’objectif. La construction de l’objet social et son étude présuppose une base d’appréciations partagées. L’objet social et sa caractérisation présuppose des buts. On part de l’idée de standardisation. Le scientifique social doit reconstruire un spectre des expectatives qui ont guidé l’action. Dans ce sens, écrire et faire de la biographie, c’est s’introduire dans l’action. De notre point de vue, il n’y a pas de meilleur exemple en littérature que celui de Stefan Zweig, dans son œuvre Balzac, le roman de sa vie. L’auteur imagine Balzac et se glisse dans ses rôles, comme dans une sorte de dédoublement de la conscience où l’autre se présente en accord avec ses désirs. C’est un fait reconstructif puisqu’il suppose que l’on quitte les données avec lesquelles on travaille, et que l’on avance dans le chemin de la reconstruction rationnelle des valeurs et des caractéristiques 84

ibidem, p. 115. 137

psychiques qui expliquent la réussite de quelqu’un dans son œuvre. On imagine le personnage, on emprunte sa voix, on le possède et on suit ses traces en ayant comme référent un univers linguistique déjà inexistant. Beaucoup des mobiles sur lesquels on travaille ne sont plus présents et ils font déjà partie des traits qui ne sont plus fonctionnels pour la nouvelle époque. Ce critère découle de la prétention d’objectivité et l’action de l’homme dont on fait de la biographie l’action de tous. Les personnages littéraires incarnent et représentent une culture et ils constituent des modèles typiques idéaux, pour utiliser l’expression de M. Weber. J. Habermas dit que ce type de tentative fait référence à une certaine identité, à une certaine manière d’interrelation et d’identité qui englobe l’acteur et l’interprète. Ce qui intéresse J. Habermas en reprenant le modèle weberien, c’est le rôle que joue la compréhension à l’intérieur des sciences sociales. Pour cela, il utilise la sociologie sachant que ses axes de référence se structurent en fonction de la charge symbolique que portent les acteurs. Contrairement à la sociologie positiviste, J. Habermas se situe au-delà des plans descriptifs des objets et au-delà de la scientificité. Faisant appel à un modèle phénoménologique et à la logique de l’herméneutique, plaçant les acteurs dans leurs scènes et dans leurs rôles, il comprend et détermine la charge d’émotivité qui accompagne l’action, qu’elle soit rationnelle ou irrationnelle. Ceci implique l’ouverture vers certaines coordonnées de l’action, la mise au clair des situations intra-psychiques qui conduisent un homme, un groupe ou une culture à adopter certaines décisions qui peuvent éventuellement être considérées plus tard comme incompréhensibles. Les sujets de l’action ne sont pas capables de se voir et de connaître clairement le motif de leurs actions ; ils agissent en accord avec une norme établie ou, au contraire, ils sont des sujets fondateurs de normativité. Ces sujets se situent dans le temps comme portant en eux l’expérience vécue d’une proximité et d’une manière d’agir. Les sciences sociales trouveront dans les opinions un terrain fertile de lecture. La base empirique est l’ensemble de références symboliques avec lesquelles les hommes incarnent le monde de tous les jours. Ceci implique l’éloignement et l’établissement d’une différence méthodologique entre la description et la compréhension. Ce type de méthodologie suppose que les hommes qui vivent leur histoire et qui effectuent des tâches ne sont pas en position de comprendre ce qu’ils font. Ce qui permettrait d’établir la situation de l’action, ce serait une capacité 138

technique et un plan de perspective. Ce qui précède rendrait possible de mesurer la bonne dimension de la relation entre action et agir. Il nous faut nous rappeler que les hommes ne sont pas de simples machines. Bien au contraire car ils gèrent l’histoire qui sera. Cela présuppose, pour J. Habermas, que la pertinence de l’homme dans le monde a un caractère pragmatique. L’homme est présenté comme faiseur de sens. La conception des sciences sociales adoptée par J. Habermas diffère de celle de la tradition positiviste : « … Au contraire, la théorie empiriste de la science a défendu le concept unitaire de la science déjà développé dans le néo-positivisme de Vienne… »85

Il est important de préciser que la notion de monde qu’utilisée par J. Habermas ne devient claire que si l’on tient compte de la compétence qu’a le sujet de l’action. Les sociologues n’enregistrent pas des faits purs sans fondements épistémologiques ; ils se placent, au contraire, devant des faits chargés de sens. Cela dépendra des intérêts des chercheurs qui réalisent l’interprétation. Le locuteur doit avoir une attitude performative vis-à-vis du monde où il habite, ce monde qu’il ordonne ; il donne un sens interprétatif à des événements qui pourraient bien être considérés comme irrationnels. Pour ce qui est de l’insertion de l’acteur dans le monde, son succès dépendra de sa capacité d’interpréter l’action, de sa capacité communicationnelle qui s’exprime en termes de langage pratique. Elle se manifeste, par exemple, comme capacité de capter des adhérents. Quand il y parvient, cela signifie que son processus de communication et sa tentative d’engager des volontés pour son projet ont eu du succès. Le sociologue ne peut pas bien accomplir sa fonction s’il est en rupture avec les phénomènes de la réalité. Il faut remarquer qu’on ne parle pas ici de faits purs. J. Habermas signale que la différence entre Husserl et Schütz réside dans le fait que ce dernier ne prône pas la suspension du jugement (époché) dans le processus de la compréhension. Ceci étant, la fonction la plus claire d’une analyse ethnométhodologique est sa compréhension du processus et non celle des contenus de la science. Plus que des contenus du langage où l’on peut invoquer une tradition, il s’agit d’examiner les positions que les acteurs adoptent face à une situation et les lectures qu’ils en font. Dans ce cas-là, le plus important est de définir la perception et l’insertion dans le processus d’une manière coopérative. Ceci fait qu’une tradition 85

J. Habermas,Théorie de l’agir communicationnel, p. 125 139

peut être analysée de manières différentes. Dans cette perspective, un des facteurs importants est la marque de la renégociation, comme le dit J. Habermas ; pour les ethnométhodologues cela tend à oblitérer une conception universelle de la science. Dans ce sens, nous sommes face à deux approches de la réalité. D’un côté, une conception formaliste du réel et, de l’autre, la possibilité de comprendre que ce que dit le profane est enraciné dans le même genre de langage que ce que dit celui qui est enraciné dans le même genre de celui qui élabore le langage de la science ; c’est-à-dire que nous sommes face à un observateur qui participe. Dans ce cas-là « …la vérité n’est concevable que comme le résultat socialement organisé des déroulements contingents de comportements linguistiques conceptuels et sociaux. La vérité d’une proposition n’est pas indépendante des conditions de sa formation… »86 Le problème qui se pose à

l’ethnométhodologie en ce qui concerne l’élaboration de son paradigme du savoir est, entre autres, la rupture avec un paradigme universel. Il s’agit de réinventer l’approche de la réalité et la caractérisation de l’objet en sorte que le circonstanciel n’efface pas la trace de la particularité, sans succomber au diktat de ceux qui voudraient imposer des contours fortuits. S’il est vrai que l’universalisme, en s’immunisant contre les risques qu’entraîne le changement, offre une certaine tranquillité d’analyse, il est aussi vrai que la pragmatique d’une définition et les représentations de la subjectivité de groupe rendent la vérité factorielle. Un problème capital qui occupe la réflexion habermassienne est celui de la compréhension. Son intérêt vient du fait qu’il est impossible de comprendre si on n’a pas une vision claire du contexte dans lequel le fait se produit. La réalité en tant que texte a besoin de certaines clés d’interprétation qui vont au-delà des pratiques quotidiennes. Le texte se cache à l’interprète ; sans l’interprète, le texte n’aurait ni langue, ni connaissance des motifs de la langue ni des raisons herméneutiques qui sont à l’origine de ce fait. Il se pose aussi le problème de l’acceptabilité ; le changement dans les interprétations et le variable temps historique a une importance décisive. Le changement dans les motivations implique un changement de sens au point que des jugements sages et des actions justes deviennent incompréhensibles à une autre époque. Nous sommes face à la difficulté de la lecture et à la nécessité de contextualiser le document. Les données deviennent 86

J. Habermas,Théorie de l’agir communicationnel, p. 143. 140

valables, à l’intérieur de la certitude possible, dans la mesure où elles se présentent insérées dans un ensemble de conditions spirituelles. Un autre problème à résoudre dans le processus de la connaissance de « l’autre » est, d’après J. Habermas, la supériorité du participant. Le chercheur établit des codes de participation avec l’autre car il vit dans sa culture. Grâce au critère de la rationalité ou à la force méthodologique, il peut établir, en vue de la compréhension, le parallélisme entre les sociétés du mythe et celles de la modernité. Ce qui précède implique bien posséder le processus, sans absolutiser la rationalité et sans se soustraire à son emprise. La compréhension pose le problème de l’intercompréhension. Le reconstructeur doit être capable d’établir, de comprendre et d’interpréter le dialogue des intersubjectivités et, également, d’étudier l’histoire des théories. Cette compréhension immunise contre les privilèges accordés aux intérêts particuliers. Dans le domaine des sciences sociales, la ligne de revendication habermassienne est la ligne critique et la compréhension de l’actualité de certaines théories comme les courants marxistes, weberien, durkheimien, etc., qui continuent à exercer une influence certaine. « L’originalité des grands théoriciens de la société, tels que Marx, Weber, Durkheim et Mead, comme dans le cas de Freud et de Piaget, réside dans le fait que les paradigmes qu’ils ont introduits sont aujourd’hui encore d’une certaine manière en concurrence avec une égale légitimité. »87

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J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, p. 156. 141

Chapitre II L’histoire comme problème UNIVERSALISME ET RATIONALISATION Pour le marxisme, savoir et rationalisation s’identifient. Pour lui, le projet de la modernisation a son origine dans l’idée de développement. On évolue de la société élémentaire vers la société complexe par un processus rationnel. Les facteurs qui rendent possible ce projet se situeraient dans la base économique, avant le projet de rationalisation. Derrière le projet de rationalisation et derrière la rationalité instrumentale il y a une décision de classes qui se manifesterait. De ce point de vue, l’histoire se construit à partir de la prétention de certains intérêts dans lesquels l’État et l’économie jouent un rôle fondamental. Ce dont on discute est le concept de modernité. Il y a deux langages et deux optiques qui s’opposent : la tradition et la modernité. La première incarne, en Europe, les idées de l’Église et les préjugés des habitudes, et la seconde incarne le paradigme naissant de la science où l’observation, l’expérimentation et le calcul jouent un rôle essentiel. A ce sujet, il faut dire que la position des Lumières incarne dans l’histoire la force de la volonté. Face aux lois éternelles de la nature, il y a un parcours qui s’impose : l’apprentissage, le développement et la radicalisation d’un modèle de science où l’homme a une place fondamentale : « Dans le combat qu’elles mènent contre les forces de la tradition représentées par l’Église et l’État, les Lumières réclament des hommes qu’ils aient le courage de se servir de leur propre entendement, ce qui implique l’autonomie ou l’état adulte. Au surplus, le pathos de l’Aufklärung peut s’appuyer sur une expérience qui est celle d’un ébranlement effectif des préjugés moraux- pratiques par la force critique des sciences. »88

Les Lumières croient au progrès, à l’égalité et à la fonction dynamisante de la politique et contribuent ainsi à créer un ordre d’égalité et de libre opinion. L’idéal que l’on essaie d’affirmer est l’idéal scientifique. On tente de montrer qu’il est possible de venir à bout des opinions et de construire avec la raison une histoire planifiée. L’idée de raison universelle est associée à la conception d’un esprit unique et à la maturité que celui-ci est censé avoir. La pensée sous88

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jacente à cette conception de l’histoire est celle d’une humanité unique à laquelle on parviendra à travers la maturation de l’esprit de la science. Cela entraînera la rupture avec les particularismes et les localismes. L’homme est conçu comme une substance unique. Cet idéal universaliste doit pouvoir engendrer les Lumières. L’idéal qui surgit de cette perspective est démocratique et les idéologies qui naissent comprennent l’histoire comme ne découlant pas forcément de la nature. Les hommes doivent savoir que leur destin n’est pas définitivement dépendant de la providence, mais que ce sont eux qui impriment leur marque particulière à l’histoire. A partir de là s’impose un modèle de science qui caractérisera l’Occident. Les paradigmes épistémologiques des sciences sociales du XIXème siècle ont été marqués par l’idée de progrès et de civilisation. On présuppose que l’esprit est descendu sur certains peuples qui représentent la proue du progrès. Etant donné que le progrès est une question d’apprentissage, la maturité de la culture doit conduire les hommes vers ce progrès. Nous devons souligner que, dans la révision que fait J. Habermas de l’idée de philosophie, il situe Marx comme un théoricien dont la prétention est de rendre compte de l’histoire. Marx rend compte du passé comme représentant une manière dogmatique de comprendre et cette vision relie la philosophie aux problèmes fondamentaux de l’histoire. Il prétend ainsi démontrer que la rationalisation est liée au pouvoir et à la nécessité de reproduire un certain type de société. Dans la société capitaliste, l’éthique va de pair avec l’attrait du gain. K. Marx a été clairvoyant en essayant d’étudier le processus social comme un tout. M. Weber croit que les sociétés modernes commencent à adopter un langage où le développement est devenu « indépendant des valeurs éthiques », ce qui redéfinit la science en la situant au plan instrumental, liée à la solution de problèmes et cherchant à modifier la nature. Le problème est dual. D’un côté, la technique est née pour soumettre la nature à l’homme, pour faciliter l’adaptation de celui-ci et l’immuniser contre la tyrannie de la nature. Mais, d’un autre côté, le processus a pris des caractères tératologiques et a conduit l’homme à altérer la manière d’être de la nature. Cette nouvelle façon de concevoir le monde signifie que les moyens de résolution importent peu car seuls les fins comptent, ce qui amène la science et la technique à élaborer un langage qui exprime le souci de résoudre les problèmes immédiats. On pourrait dire probablement que la modernité a vaincu la modernité. 143

L’expérimentation généralisée se déclare source inépuisable de progrès. La science commence à s’éloigner de l’éthique, des codes écrits et des traditions et elle se construit au-delà de toute possibilité imaginable. Du point de vue sociologique, ceci pose d’autres problèmes. Les communautés scientifiques ont pris conscience de leur pouvoir et leur langage fait abstraction de toute possibilité offerte par Dieu. Un nouveau mage est né : le scientifique, capable de déterminer les causes des processus. C’est ce cadre de réflexion qui permet de comprendre le désenchantement du monde dont parle M. Weber. Ce désenchantement indique que de nouveaux codes rationnels dominent la scène : l’expérimentation, la prédiction et le calcul. On ne s’étonne plus de ce que font les dieux, désormais on s’étonnera devant les œuvres de la science et devant son désir de tout connaître. La science est le nouveau thaumaturge. La religion en tant que pouvoir et le rationalisme, qui avait entrevu à une certaine époque la possibilité d’un homme unique et d’un langage unique et qui a ensuite claudiqué devant une anthropologie relativiste, se heurtent à un obstacle : la puissance d’un nouveau langage qui, au-delà des mythes anciens, crée ses propres clés. Le psychisme s’est en quelque sorte mondialisé à cause de la séduction exercée par le langage, des médias, par les nouveaux archétypes et par des préoccupations très répandues, celles auxquelles fait référence Gilles Lipovestky : la mode, le corps, les gymnases, et les régimes ont imposé leurs propres lois. En reprenant les termes de Michel Maffesoli, nous pourrions dire que la société postmoderne a vu apparaître de nouvelles tribus et de nouvelles lignes de pensée qui, faisant fi de l’ancien souci d’unité, imposent une pluralité d’éthiques parfois disparates. L’impératif d’une éthique universelle a fait place à une éthique orgiaque et la séduction exercée par les plaisirs. On dirait que l’intérêt social s’est inversé. L’ordre du systémique et de la continuité historique a cédé la place, non pas à l’éthique de la responsabilité et de la conviction mais à une éthique de l’éphémère. Si l’on reprend l’idée de Jean Baudrillard, la conception du monde est devenue passagère. Pour G. Vattimo, ce phénomène pourrait être considéré comme l’imposition d’une éthique faible. Le développement de tels phénomènes implique que le sens de la rationalité traditionnelle (qui a servi à Max Weber de référence pour étudier le processus de développement social de la modernité, où l’action économique est pénétrée des principes d’efficacité, de 144

planification de la part de l’État et de défense du type de famille restreinte) a été remplacé par un nouveau type d’ordre, qui ne suit pas le modèle classique de reproduction matérielle sur lequel s’est installé le capitalisme. Les hommes vivront dans la schizophrénie de l’aujourd’hui, dans l’idée que tout est possible, de plus en plus décidés à en finir avec les modèles idéologiques imposés par la tradition. Il ne s’agit pas seulement de la vieille tradition mais aussi de la tradition de la modernité, ce qui implique un nouveau type d’insertion de l’homme : certaines fonctions ont disparu et d’autres sont apparues pour lui permettre de s’adapter à son milieu. Comme le dit J. Derrida dans Heidegger et la question, la vieille relation homme-machine, main-papier a disparu pour laisser s’instaurer une action impersonnelle, en l’occurrence un type d’écriture de plus en plus éloigné de l’action physique. Ceci indique que l’ancien monde et l’ancienne rationalité sont ébranlés. Les manières de reproduction des anciennes formations capitalistes sont garanties par la relation qui existe entre la culture et l’économie. Selon M. Weber, la religion et l’éthique serviraient de catalyseur pour un processus d’extension. La motivation du travail est bien une idéologie de l’efficacité, de l’obligation d’agir, du besoin de l’épargne, de la systématicité et de la prudence. Les hommes ont entamé un type de vie où le plus important est la reproduction de la structure sociale. Le futur a été conçu en termes de mesurabilité. Avec l’apparition de la société moderne surgit une éthique autosuffisante qui n’aura pas besoin de s’appuyer sur la religion. La biologie, le clonage, la cybernétique et tant d’autres pas en avant faits par l’homme font entrevoir un monde de possibilités infinies. Le développement de la subjectivité est le résultat de l’expérience que l’individu a de luimême. L’homme installé devant son ordinateur est devenu capable de satisfaire ses désirs grâce au virtuel sans nécessité de faire appel à d’autres. L’inconscient s’est laissé apprivoiser et ce qui avant restait caché puisqu’il ne se laissait approcher que par les techniques de l’analyse psychologique et ne se manifestait qu’à travers les actes de parole, peut aujourd’hui se laisser voir et se recréer. L’homme devient un assassin par choix, un cybernaute du sexe installé dans son appareil télématique, un aventurier sans aventures qui n’a jamais abandonné sa propre mansarde dans les villes cosmopolites, et il est peut-être aussi un avorton démoniaque, qui a été capable de construire tous les 145

systèmes et tous les langages. L’homme commence à apparaître dans les sociétés postmodernes comme un distributeur de rêves. J. Habermas, en reprenant M. Weber dans Théorie de l’agir communicationnel, étudie le développement de la société moderne en relation aux sociétés traditionnelles et il trouve que ces dernières sont en général attachées à l’éthique de la conviction. Les hommes s’appuient sur une foi et sur un monde de valeurs auxquelles ils ne sont pas prêts à renoncer car, comme le dit A. Heller, elles font partie de leur quotidienneté et les ont accompagnés tout au long des années. L’éthique de la conviction est une éthique du sacrifice. Les groupes sociaux sont prêts à donner une continuité au patron culturel dans lequel ils se sont développés, ce qui fait que l’insertion sociale, les techniques de manipulation, pour reprendre les termes de J. Habermas, et les techniques de continuité de l’espace public et de la reproduction de la vie matérielle se maintiennent sans qu’il y ait un changement accéléré. Les hommes n’ont pas le souci de l’universalisme, ni du changement, ni du progrès. L’anthropologie classique a été précise à ce propos, surtout l’anthropologie britannique, et spécialement l’œuvre d’ Evans Pritchard qui s’est chargé de faire un portrait des sociétés non occidentales. Même à l’intérieur des sociétés occidentales, le degré de changement diffère. C’est pourquoi J. Habermas, s’inspirant de M. Weber, fait la distinction entre une rationalité formelle et une rationalité matérielle. La rationalité formelle s’attache à l’utilisation du calcul, à la prévision de l’avenir et à la prospection. Un système ou un monde d’action est choisi dans la mesure où les scientifiques, chargés de réaliser la planification, sont convaincus que ce système, ou cette action, apportera un changement positif aux structures de vie de cette communauté pour laquelle ils planifient. Cet exercice s’oppose au discours de la rationalité matérielle, de nature résistante, lente au changement et revendicatrice de la tradition. Ces réflexions nous mènent aux oppositions de logiques qui existent dans les sociétés, à leurs disputes pour le pouvoir et à leurs tentatives pour imposer une rationalité, une idéologie et une manière de structurer le monde. Ce problème a été signalé, maintes fois, par l’anthropologie lorsqu’elle se réfère au discours ethnocentrique qui prétend effacer les particularités et décider d’un certain développement, en adoptant une idée de progrès, et convaincu de sa supériorité technologique et de sa rationalité. Dans cette perspective, la vision du monde est pragmatique et fonctionnelle ; on peut résoudre des problèmes urgents grâce à 146

l’efficacité de la technique ; on s’inspire d’une idéologie au-delà de l’idéologie et on vise l’intégration du monde en mettant tous les éléments qui le composent sur un plan d’égalité. Nous voyons là les signes de la mondialisation. La question que l’on doit poser est peutêtre la suivante : qu’est-ce que l’authenticité ? Est-il possible de conserver la pureté dans un monde de plus en plus médiatisé par le langage et par l’imposition d’une ligne de pensée, ou d’un type d’efficacité qui va de pair avec la culture universelle des appareils ? Ce dont il est question, c’est de l’imaginaire et le risque d’uniformisation de la planète dans ce monde de plus en plus unidimensionnel. Ce monde a échappé à l’éthique normative et commence à douter de sa responsabilité ; il entre dans l’éthique de la pratique. Dans cet espace public s’affrontent différentes volontés ou différentes opinions qui s’approprient la réalité à leur manière et selon leurs propres intérêts. Cela a engendré une praxologie de l’action. Cette réalité convulsionnée a vu l’irruption de groupes de pression et de groupes d’opinion en franche polémique avec certaines décisions scientifiques qui sont clairement dangereuses pour la continuité humaine. Dans les sociétés postindustrielles se font jour des sens antagonistes et irréconciliables. Certains se vouent à la nostalgie et voudraient rééditer le passé. Le cauchemar qui ronge l’homme contemporain est la dégradation de la planète. L’âge actuel du monde est conçu comme l’âge de l’expérimentation, comme le dit J. Poulain. La peur semble avoir envahi la vie de l’homme sur terre. On dirait que l’on commence à concevoir le monde comme pratique de destruction de la nature. Tous les risques sont là, tout proches, entre autres, les déchets atomiques. Même la biochimie, avec son agriculture et son apiculture transgénique commence à transformer l’activité la plus instinctive de l’homme, la nourriture, en un cauchemar. Face à ces menaces se dresse un autre monde formé d’individus qui revendiquent le naturel, les rythmes sacrés de la nature, qui sentent le risque inévitable et qui ne renoncent pas à leur responsabilité. On dirait que nous vivons dans la boîte en acier dont parle M. Weber. Le totalitarisme de l’idéologie semble l’emporter dans un monde qui échappe au contrôle et dans lequel, pendant que le libéralisme se développe, l’État se voit obligé à renoncer à ses prétentions de surveillant et de responsable de l’élaboration d’un monde auquel il croit pouvoir imposer ses orientations. 147

J. Habermas étudie le concept de rationalité weberienne. En lignes générales, la rationalité consiste à imposer des buts aux choses ; la raison adopte une pragmatique réglée par ses finalités. Mais cette conception de la rationalité enferme toutes les variantes possibles car le concept de valeur nous met face à des points de vue différents et, par conséquent, face à des manières différentes de construire le monde. J. Habermas affirme que ce qui est en discussion est la légalité abstraite des idées. Pour lui, une discussion importante est celle qui porte sur les éthiques de conviction. Celles-ci ne sont pas attachées à la vérité, et la différence entre vérité et croyance ne les intéresse pas. Le thème du débat serait le sens commun (sensus communis). Dans ce schéma d’analyse, les éthiques de la conviction représentent un processus postérieur à celui qui a son origine dans les sociétés traditionnelles, attachées à la normativité. Les éthiques de la conviction ont une scène historique et correspondent à des hommes qui utilisent cette scène, et qui donneraient tout pour assurer la continuité de leur manière de penser. Le problème des éthiques de la conviction est que celles-ci ne parviennent pas à se relativiser ; elles attirent les masses et engagent des volontés grâce à une promesse : la continuité et la défense de l’identité. Le processus apparaît comme légitimiste. Le modèle idéal impose une raison théorique qui, d’une certaine manière, prend un caractère autarcique. A ce propos, un problème capital surgit : la place du sociologue dans la reconstruction du réel. La tâche du sociologue ne serait pas seulement empirique et son action ne se limiterait pas à la description d’un espace social et de sa normative éthique ; sa fonction serait de réactualiser et d’expliquer la pertinence des nouvelles normes par rapport aux anciennes. La fonction de la valeur est inhérente à la lecture des faits sociaux. La neutralité axiologique, telle qu’elle a été comprise par le positivisme classique, n’est pas possible. Le concept qui est l’objet du débat est l’histoire. L’histoire et sa séquence ne dépendent pas d’une action impersonnelle de changement, d’adaptation ou de réadaptation du système social. Elle dépend, selon Max Weber, du charisme d’un leader, de son pouvoir de conviction et de sa capacité de générer un mode de vie ou une adhésion. Le processus de production d’une idéologie est en lien avec deux relations qui sont structurellement importantes pour expliquer les faits sociaux : d’un côté, l’insertion du leader dans la structure et, de l’autre, le fait qu’entre l’agent et le patient il y a une relation duale. Le leader devrait être le leader d’une 148

époque, il agirait comme médiateur, comme trait d’union, comme interprète de certaines valeurs et c’est dans ce contexte que sa parole prend du sens. Le leader manipule la représentation de la même manière que le chaman perd conscience de son objet, et il parvient à être lui-même quand il impulse et catalyse le processus. Suivant l’optique weberienne, nous pourrions dire que l’explication prend de l’importance dans la mesure où le leader construit une histoire à partir de l’imaginaire ; il est l’interprète d’une époque et déclenche la production d’actions. Dans les grandes religions, cette fonction de leadership revient aux prophètes, chargés d’être les catalyseurs d’un monde et de rendre possible l’agir. Cela n’est pas possible à partir d’un paradigme épistémologique comme celui que représente l’orthodoxie marxiste. L’histoire a été divisée en déterminismes économiques et superstructures juridico-politiques. Les lois sociales opéreraient comme les lois naturelles. L’activité économique constitue l’axe autour duquel est construite la culture capitaliste. Alors que K. Marx parle de structure économique, M. Weber parle du système social et, pour lui, la culture protestante et la personnalité instrumentale sont les facteurs actifs qui expliquent le passage de l’ordre traditionnel vers la société moderne. Dans l’élaboration d’un mode de vie et d’une manière de penser, ce sont les motivations qui rendent possible l’arrivée d’un nouveau système et leur contenu s’explique par leur enracinement dans une culture. Le développement a une genèse, il correspond aux intentions et aux intérêts d’une structure. Pour parvenir à ce développement, l’action sociale de l’éthique protestante exige, selon M. Weber, que le croyant, qui est un citoyen profondément attaché à sa foi, ait du succès. L’activité s’oriente vers le salut mais la terre est aussi le terrain de ce salut. Il s’agit de l’opposition idéologique de deux types de rationalité. L’éthique protestante sera plus propice que l’éthique catholique au développement du capitalisme. Du point de vue idéologique, il s’agit de parvenir non seulement à la rationalité mais à l’efficacité et à l’instrumentalité. La situation pourrait être évaluée en termes de coût-bénéfice. L’éthique protestante est moins propice à entrer en conflit avec le développement industriel. Quand il fait référence à M. Weber, J. Habermas dit que l’éthique de la fraternité est susceptible d’entrer en conflit avec une perspective de recherche de la rationalité totale. Pour la sociologie compréhensive de M. Weber, ce qu’il faut conceptualiser c’est le fonctionnement du système social. Dans les sociétés archaïques, le sens et la représentation des faits et 149

l’influence de ce qui arrive dépendent des forces occultes qui dominent tout. Pour adopter les termes de Steven Lukes lorsqu’il paraphrase E. Durkheim, ce sont des sociétés où le tout social s’impose aux parties. En termes de solidarité, il s’agit ici d’une solidarité mécanique. La figure du chaman, décrite par Lévi-Strauss dans Anthropologie structurelle, peut exercer le métier de guérisseur parce qu’il est l’interprète du tout. Il est entendu que l’autre voit ce qu’il voit. Le monde est représenté par une structure où la discursivité a une fonction. Du point de vue de l’efficacité, la religion, comme la magie et la sorcellerie, constituent des unités structurantes du groupe et ont du sens en termes de culture. Nous pourrions dire que l’efficacité de Don Juan - le sorcier yaqui que décrit Carlos Castaneda - vient du fait qu’il est inséré dans une unité structurante de valeur dans laquelle s’inscrit la nature. Les provisions de peyote que la nature offre au sorcier rendent possible la mesure du temps mythique. Celui-ci n’est pas le temps des sociétés modernes mais il s’écoule dans l’unité d’un espace différencié, l’espace public de sociétés différentes, ces réalités qui vivent le texte à partir d’un imaginaire où la magie et l’onction du temps préparent pour entrer dans le quotidien. Des œuvres telles que Pedro Páramo, de Juan Rulfo, et Cent ans de solitude, de G. García Márquez, déroulent dans le récit un espace quotidien, « celui de l’irréel », un irréel profond et différent. La réalité appartient à l’horizon des sentiers culturels, aux interactions inconscientes et constantes dans lesquelles on constate le vécu, et elle appartient aussi au temps comme sémantique d’une création et d’une re-création. Les hommes apparaissent et réapparaissent dans une rationalité construite dans le croisement des cultures par des prétentions premières qui sont dépassées par l’apparition de nouveaux événements. C’est le cas du roman latino-américain où la réalité se confond avec l’irréalité. Dans cette œuvre romanesque, on voit apparaître des rats qui ont la fonction de messagers. C’est le cas de Yo el supremo (Moi, le suprême), de Augusto Roa Bastos. Ce sont eux qui rendent possible la communication. La description nous porte à imaginer des réalités irréelles en plein XXI ème siècle. Enfermée dans l’espace de sa mémoire, Eduviges, à Comala, se croit vivante et conserve vivaces ses souvenirs. Elle donne à son fils l’ordre de chercher cette ville perdue dans les rêves. C’est la ville d’un texte espace où les voix traditionnelles d’Amérique latine se montrent dans leur non-conclusion. Cet acte de se montrer prend son origine dans 150

l’espace immense de la mémoire. De cette tradition de la mémoire coulent les fleuves d’encre (le Manzanares) de José Antonio Ramos Sucre, dans ses œuvres Torres de timón et Cielos de esmalte qui construisent un espace et un temps qui fait violence à la dynamique des sociétés modernes et à leur tendance vers le mesurable. On pourrait peut-être parler d’un temps de synthèse. Reprenant la caractérisation de la modernité faite par J. Habermas, en référence à la position weberienne sur les relations entre société traditionnelle et société moderne, il qualifie le droit de la société moderne comme positif. Le monde des représentations a un caractère légal abstrait et arbitraire et son trait fondamental est l’utilité. En revanche, dans les sociétés traditionnelles, il s’agit d’un droit en continuité avec les valeurs de la tradition. L’individu de la société moderne se reconnaît dans son droit au choix. A l’intérieur d’un ordre complexe normatif, on peut choisir une forme de comportement qui satisfait les besoins personnels, et on peut rejeter d’autres types d’interaction et d’autres formes de développement qui ne s’accordent pas au psychisme de l’individu. Ce qui précède nous permet de caractériser la société moderne comme la société de l’individu. Par contre, dans les sociétés traditionnelles, le droit et l’insertion de l’individu semblent restreintes. La modernité pourrait être caractérisée comme la société du calcul et de la prévision. Les acteurs sociaux réfléchissent sur les conséquences de leurs actions. Les registres de l’action se situent ainsi dans un cadre d’intentionnalité vis-à-vis du monde. Le monde pourrait être défini comme une scène où se déroulent des actions réciproques. Les actions intramondaines sont médiatisées par un cadre normatif qui sert de support à l’être-aumonde. C’est à partir de l’action que l’on peut définir les contenus normatifs qui permettront d’établir un mécanisme éthique. J. Habermas appelle action communicationnelle celle qui est régie par la volonté d’inter-compréhension. A l’intérieur de l’ensemble social, les individus exécutent leurs actions sur une scène pratique qui est contraignante. Dans cette unité intra-mondaine, ils sont capables d’avancer des arguments, de débattre des points de vue et de rendre possible le surgissement de l’accord sur la base d’une unité rationnelle. L’accord devient possible parce que les actions se sont déroulées sur un sol culturel commun, sur la base de l’intérêt illocutoire, qui implique la possibilité de communication. Il ne s’agit pas uniquement de décrire le monde comme un mécanisme référentiel ou comme un 151

lieu d’intersections linguistiques fonctionnelles. Celles-ci sont médiatisées par d’autres facteurs plus déterminants, comme ceux de la culture, et par des mécanismes producteurs de signification au centre desquels a lieu le dialogue : « … je parle d’actions communicationnelles, lorsque les plans d’action des acteurs participants ne sont pas coordonnés par des calculs de succès égocentriques, mais par des actes d’intercompréhension. Dans l’activité communicationnelle, les participants ne sont pas primordialment orientés vers le succès propre, ils poursivent leurs objectifs individuels avec la condition qu’ils puissent accorder mutuellement leurs plans d’action sur le fondement de définitions communes des situations…»89

Ce concept fait clairement allusion au monde pratique et s’établit à partir du caractère nécessaire de l’action sociale. C’est là que pourrait se produire une possibilité d’équilibre, sur la scène où se déroule cette action. En tout cas, ce qui intéresse c’est l’efficacité de la ligne de conduite adoptée. Les références de l’éthique sont pragmatiques. Ce qui est en jeu ce sont les coordonnées de l’accord et non pas la totalité du cadre où celui-ci se produit. L’accord engage uniquement un moment. J. Habermas ne décrit pas avec cela un mécanisme d’imposition éthique ou l’imposition d’un système de valeurs préétablies mais le libre jeu des volontés qui se sont mises d’accord sur certains points bien déterminés. L’une des règles du jeu est que l’accord ne soit pas le résultat d’une imposition, mais le résultat du simple mécanisme pratique de la conscience mobilisée par le seul exercice rationnel de la volonté. Nous ne sommes pas face à des règles fixes de l’agir mais face à la possibilité de discuter, pour rediscuter ensuite sur une autre scène. Il y a des cas où l’accord est obtenu par imposition. Ceci signifie, pour J. Habermas, que, dans la relation locuteur-interlocuteur, l’interlocuteur a décidé d’accepter la force de l’autorité, la culture et la tradition ainsi qu’un message qui s’inscrit dans un contexte précis ou sur une scène objectivement particulière. Tel est le cas d’une situation d’obligation ; l’interlocuteur accepte parce qu’il connaît la médiation linguistique de l’acte de parole qui lui est proposé : j’accepte de me soumettre à tel ou tel traitement médical dans la mesure où je connais le langage, l’intention qui l’inspire et le contexte dans lequel la recommandation s’est produite. Pour le sujet, J. Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, p. 295. 152

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ces interactions impliquent une prise de position et un accord, ainsi que la reconnaissance intersubjective véhiculée par la médiation de l’acte de parole. La volonté illocutoire espère exercer un contrôle, garantir certaines conditions objectives et se maintenir au plan de la normativité. Une fois que cela a été obtenu, le consensus suit. D’après J. Habermas, celui-ci s’obtient par la garantie que le jugement linguistique du locuteur offre au lecteur. Ce dernier consent, motivé par l’espoir d’obtenir un bénéfice ou par la peur d’une sanction. Cette description explique à grands traits les lignes rationnelles qui rendent possible la reproduction du système social. Ce qui est en jeu n’est pas simplement l’acte linguistique mais aussi les conditions contextuelles à l’intérieur desquelles s’affirme la validité. Celle-ci s’affirme sur une scène historique, médiatisée par la tradition. L’aspiration sous-jacente est celle de créer un ordre de motivation qui rende possible que les sujets empiriques, animés par une volonté pragmatique, convertissent en réalité l’aspiration de garder l’équilibre et de réussir le processus de la communication. Il est clair que celui qui parle, celui qui exécute un acte perlocutoire, a besoin de se servir des mécanismes de séduction pour faire passer ce qu’il propose ; il a besoin de satisfaire les attentes linguistiques de ceux qui écoutent et de répondre aux aspirations historiques des sujets qui agissent sur une scène déterminée. Ceci implique que l’on fait confiance à l’autre. L’autre apparaît comme la promesse du succès. La promesse que l’autre fait est médiatisée par le mécanisme pratique qui rend possible de mettre en fonctionnement la volonté d’atteindre ce qui a été promis et ce qui est désiré. Pour J. Habermas, la prétention de l’acte de parole est de rendre possible la rénovation des relations interpersonnelles et le réveil des expériences vécues. L’acte de parole s’insère dans la scène du social par sa capacité de prédire, d’affirmer et de réaliser la soudure autour de la normativité qui lie les sujets de l’action dans une relation intramondaine. Selon J. Habermas, cet acte de parole et son caractère positif peuvent être rejetés, dans la mesure où les interlocuteurs considèrent que les conditions de possibilité de leur agir, ne correspondent pas aux expectatives et aux motivations autour desquelles s’est construite la scène du vécu d’une communauté. Les actes de parole sont chargés de prétentions qui peuvent compromettre négativement la scène de lecture, et les codes émotionnels subjectifs qui se sont développés dans certains contextes normatifs. Ceci étant, l’universalité linguistique d’un 153

acte de parole doit, pour J. Habermas, se fonder sur la sincérité, la seule qui puisse établir une scène commune de validité universelle. La condition fondamentale pour remplir ces exigences est le respect intersubjectif que recherchent les membres de cette communauté. Ils participent à la recherche d’une issue pour les problèmes qui se posent comme historiques ou traditionnels, sur des scènes où ils n’ont pas encore trouvé de solution parce que les contenus de la discussion autour de leur validité, ont conduit à présenter les propositions linguistiques comme impératives. J. Habermas dit que l’accord autour de certaines thèses dépend de la solvabilité morale des participants. Les actes de parole doivent être, dans leur intention, expressifs et régulateurs de l’agir social et maintenir ouverte la possibilité du dialogue. Toute proposition sera considérée alors comme stratégique et comme susceptible d’être dépassée et d’être relativisée dans le temps. Elle sera toujours en attente d’être révisée. Le point culminant n’est jamais complètement atteint ; la discussion est un recommencement permanent. Elle est réussie dans la mesure où elle permet d’atteindre une situation de régularité, de maintenir une tradition éthique et d’éviter l’irrationalisme ou la praxis individuelle, en adoptant une position pragmatique dans le cadre d’un système social. En se situant dans le cadre d’analyse des discours avec lequel l’Occident a abordé le problème de la modernité (Horkheimer, T. Adorno, Lukács et Weber, entre autres), J. Habermas se propose d’établir les mécanismes explicatifs qui permettent de comprendre le passage d’une société traditionnelle vers la société de la modernité, marquée par la subjectivité. Il souligne l’importance qu’a, pour la pensée weberienne, l’idée du leader, le charisme des chefs et la force de personnalités marquantes capables de dynamiser certains systèmes économiques. En revanche, M. Horkheimer et T. Adorno expliquent le développement de la société moderne par l’apparition du libéralisme, par l’extension de la bureaucratisation, par l’instauration du libre choix du sujet, et par la capacité de celui-ci de s’écarter d’une règle morale et de se situer dans une heuristique particulière, et de produire des concepts avec lesquels il entre presque toujours en conflit avec les mécanismes éthiques et avec les principes de la société traditionnelle. Dans la société capitaliste, la technique est réglée par ses finalités. Il s’agit d’obtenir la plus grande rentabilité possible et de faire naître un monde complètement administré. Dans le monde naissant, le plus important 154

est le système et ses prospections, les lignes de communication qui en découlent et l’imposition d’une culture pratique empirique qui, presque toujours, est en opposition avec le mécanisme d’interprétation que l’éthique traditionnelle a du monde. Ce point est capital pour J. Habermas. Pour lui, le problème éthique de la société occidentale vient de la bifurcation d’une culture répressive qui s’acharne à supprimer les instincts vitaux, à présenter un projet d’individu qui, inspiré par l’éthique du christianisme, tente d’imiter l’action sacrificielle du Christ. On pourrait voir là un manque de sincérité ou de cohérence car l’homme, lorsqu’il essaye de réguler son comportement par rapport au monde dans lequel il est inséré, n’est pas capable de critiquer le modèle éthique qui régule et qui vivifie ses actions. Deux chemins alternatifs se présentent : celui du renoncement à soi-même, dont nous venons de parler, et celui de la construction d’un modèle de société moderne où le mécanisme de la raison instrumentale qui, selon la position de l’Ecole de Francfort, propose la liquidation de l’individu soumis à un ordre donné de planification et de reproduction du système social. L’État et l’économie contribuent à ce projet de suppression en étant les garants de la pérennité d’un type de discours, où l’idéologique submerge la subjectivité dans un modèle acritique. Ce qui précède nous ramène à l’analyse des Lumières. Celle-ci part de l’idée que la raison, grâce à son activité critique, peut ouvrir le chemin et libérer l’homme de la pression et de la domination de la subjectivité. De ce point de vue, la modernité, la naissance du libéralisme et l’ordre d’un monde planifié continueront à être le moyen pour maintenir une domination qui, depuis l’époque des sociétés prémodernes jusqu’à la modernité, n’a fait que changer de visage. J. Habermas consacre beaucoup de pages de son discours sur la modernité à analyser les positions des théories traditionnelles concernant l’interprétation du tout social. Elles vont de G. Lukács jusqu’à l’Ecole de Francfort. G. Lukács, pour comprendre le processus d’élaboration des conceptions de la modernité, utilise les catégories de réification en tenant compte du travail aliéné, de l’écrasement de la conscience par les idéologies qui sont générées dans la société capitaliste, contrecarrées par la force contestataire de la subjectivité de la classe ouvrière. Les interprétations de la première École de Francfort ont été médiatisées par un fait empirique clair, surtout dans la société américaine : la conscience contestataire s’est modérée et s’est homogénéisée au point de devenir une conscience aliénée, ce qui 155

implique une exploitation idéologique qui a lieu dans les marges mêmes de l’insertion de la subjectivité dans le processus de la rationalisation. Les critiques que G. Lukács et l’École de Francfort font à la raison et à la science objective, se basent sur le fait que les lignes d’interprétation qui ont contribué à la configuration de la raison et de la science objective, sous l’emprise du rêve de la scientificité, ont oublié le processus du tout social. Une bonne partie du travail de l’École de Francfort est consacré à préciser la distinction entre essence et apparence ce qui suppose, que l’on met au clair, que les faits empiriques décrits par le positivisme traditionnel trouvent leur fondement et leur causalité, dans un monde qui ne se montre pas directement à celui qui perçoit. La confiance que l’on peut accorder à ces premières interprétations critiques de la modernité, qui reprennent l’idée de totalité sociale, est basée sur le pouvoir que l’on reconnaît à la raison comme faculté qui peut tout saisir. Par conséquent, cette raison permet d’élaborer un cadre d’interprétation des phénomènes sociaux. La catégorie qu’utilise G. Lukács est celle de possibilité historique. La raison, fille du Aufklärung, possède le pouvoir de dissoudre le monde des représentations dans lequel est insérée la logique du vécu. La critique de la société capitaliste et le processus de formation de la conscience dans la philosophie lukácsienne sont prisonniers, d’après J. Habermas, du problème de l’extériorité, de la formation des idéologies et du processus de la réification. Le travailleur vend sa force de travail au capitaliste mais, qui plus est, le processus de production de la connaissance est médiatisé par l’insertion de celle-ci dans l’imaginaire social, qui a besoin d’un cadre d’interprétations culturelles et d’instruments linguistiques orientés à reproduire un mode de production déterminé. En conséquence, la conscience est médiatisée par le tout social. Ce phénomène de la production des concepts, appartenant non seulement à la superstructure idéologique mais aussi à la superstructure juridique et à la science, à utiliser le terme si usé de « science prolétaire », catégorie qui s’oppose à celle de science bourgeoise, considérée quelque peu compromettante. Malgré son Histoire et conscience de classe, il continue à être considéré en continuité avec la philosophie du stalinisme. Le processus de formation de la subjectivité ne pouvait pas échapper à la rationalisation de la société capitaliste. C’est pourquoi il y a un espoir que la conscience de classe puisse rendre compte d’un type d’histoire, qui n’est rien d’autre que la préhistoire de l’humanité. Malgré Histoire et conscience de 156

classe, le registre linguistique lukácsien n’abandonne pas l’idée de science car c’est d’elle que dépend la libération de l’humanité. L’utopie est que le prolétariat libérera l’humanité dans la mesure où il se libérera lui-même. Cette ligne d’interprétation lukácsienne de la modernité s’oppose à l’interprétation de l’École de Francfort qui a décrit le processus de la rationalisation, de l’automatisation et de la rationalisation vécue selon la reproduction du monde capitaliste. La rationalisation devait supprimer les pulsions chez l’homme et les ingrédients hédonistes qui le forment pour pouvoir approcher le monde autrement. Ceci présente un nouveau type d’individu qui naîtra grâce à l’affirmation de la culture, un individu rationalisé non seulement dans le travail mais aussi dans son monde spirituel, dans les appétits et dans ses jouissances. Ce qui précède avait été obtenu par les nouveaux mécanismes de domination propres aux sociétés avancées : les moyens de communication, un instrument des mécanismes du pouvoir. L’homme intériorise la normativité parce que celle-ci permet d’ordonner et d’élaborer le processus de la rationalité. Le projet de la raison annonce d’autres moyens d’expliquer l’histoire. D’autres facteurs s’offrent à l’interprétation ; la répression de l’altérité annonce l’apparition de la culture et son accentuation. La libération de « l’alter » présente l’alternative d’une nouvelle histoire qui s’exprime non pas à travers les mécanismes de la raison instrumentale en tant que raison de domination, mais à travers les mouvements éroticoesthétiques qui montrent ce qui a été réprimé jusque-là. Le langage serait remplacé par le métalangage et une nouvelle alternative s’ouvre à la raison : la critique. La raison, qui est devenue contestataire, aspire à désensorceler les individus et à les soustraire à la séduction exercée par l’idéologie qui a entraîné un mode de vie non critique. Cette raison représente une nouvelle alternative car, à côté des facteurs objectifs de changement, il faut que des facteurs subjectifs interviennent. J. Habermas comprend la raison communicationnelle dans une perspective utopique dans laquelle la communication est capable de rompre avec le savoir fondé, statué. Les positions du « moi » l’emportent sur les interprétations de la conscience. Ce « moi » sera compris non pas à partir d’un soi-même qui interprète la réalité, mais dans la perspective d’une gestion liée au contexte fonctionnel. A la philosophie du sujet, J. Habermas oppose la raison communicationnelle. Pour cette raison, la nécessité de l’accord s’impose, malgré les intérêts antagonistes, malgré le croisement d’informations et malgré les « moi » qui s’opposent dans le contexte historique. L’histoire de la pensée a été tracée dans la perspective d’un ego qui se représente les choses. Comme le dit notre auteur, situé dans une perspective de pleine objectivité, les fondements ne sont pas ébranlés, ils sont liés à la culture et aux facteurs sémantiques d’interprétation. C’est de ce point de vue que la raison instrumentale devient une raison de type pratique fonctionnel qui garantit la continuation du niveau symbolique des significations. La philosophie s’est maintenue comme sujet, comme un moyen de lecture

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encadré dans une analyse non violente, enfermée dans son langage, comme l’expression d’une raison conservatrice. Dans cette histoire des théories et dans le développement des lectures, l’École de Francfort représente un essai pour mener à bien la tâche de désacralisation. Cette raison est pour J. Habermas une raison sans « moi ». De ce point de vue, la philosophie a sa scène garantie ; d’où son incapacité à revenir sur elle-même. La philosophie est devenue une tâche pratique dans laquelle aussi bien la conscience que le savoir représentent la continuité par rapport au monde donné, ce qui signifie que la philosophie est devenue l’histoire de la philosophie, ou un type d’idéologie, ou de lecture qui ne secoue pas le monde du donné. J. Habermas fonde cette tâche de mise en doute du savoir sur le fait que l’objectif de la raison communicationnelle est de créer un espace de communication libre, de faire apparaître les conditions pour que la conscience fasse son propre examen, et de faire triompher l’idée qu’il est possible d’atteindre une intersubjectivité sans violence et une socialisation sans répression. Ces tâches sont celles de la théorie critique qui conduit à la désarticulation d’un modèle de compréhension centraliste, à la possibilité de parvenir à une communication sans formalismes préconçus, et à la recherche d’issues possibles pour une mode de vie relationnelle basée sur la domination et l’autoritarisme, et cherchant à imposer des charges linguistiques et à prolonger un modèle de compréhension. L’épuisement des cadres d’interprétation éthiques et la remise en question d’un modèle de civilisation ouvrent la possibilité de recommencer une discussion moins centralisée et plus participative. En lignes générales, J. Habermas garde sa foi en la raison et dans le paradigme des Lumières et, face au pessimisme, il garde l’espoir que la réconciliation est possible et que l’on peut développer un paradigme du politique, ou une proposition sur l’agir, qui permette l’échange d’opinions divergentes. Il s’agit donc d’un modèle de tolérance dont la mise en pratique se ferait sur la propre scène des faits.

FONDEMENTS ET NORMATIVITÉ Pour ce qui est des modèles normatifs de validité et du surgissement des théories et des interprétations du monde, Karl Otto Apel soutient l’idée qu’il faut que, à l’intérieur de la communauté des chercheurs, il y ait une argumentation partagée, afin d’éviter la crise du réductionnisme et la confiance excessive qui découle du fait d’interpréter l’histoire d’une seule manière. Cette communauté argumentative à propos de l’existence d’un substrat transcendantal, face aux théories relativistes, permettrait d’affronter la diaspora d’interprétations qui pourrait se engendrer à cause du relativisme culturel. Le risque réside dans le fait que le relativisme, par sa critique de l’eurocentrisme et par sa conception de l’être, accorde la légitimité à une pratique de la lecture et de l’action qui est l’origine d’un anti-modèle, l’appartenance du « en-soi » à « soi-même » et l’impossibilité de la stabilisation. K.-O. Apel, dans son œuvre Discussion et responsabilité, combat l’idée heideggerienne de la pertinence d’une histoire ancrée sur l’Être ou d’un Être producteur d’histoire. J. Poulain commente cette même idée comme exprimant le comportement métaphysique de M. Heidegger. C’est un comportement non loin du chamanisme. Il fait de l’histoire une voix ou une représentation essentielle dans laquelle apparaît le non158

essentiel. L’idée heidegerienne pourrait nous conduire à la vision platonicienne d’un être qui ne se situe pas dans les idées ou au plan temporel, mais dans le langage comme forme magique de représentation. C’est pourquoi, dans toute la tradition métaphysique heideggerienne, le langage apparaît comme anticipation, comme poésie et comme fondateur du monde. K.-O. Apel combat également l’idée de reconstruction. Pour lui, il ne s’agit pas de lier les séquences historiques, ou d’exposer les apparitions et les expressions à travers lesquelles se manifeste une situation ou s’engendre une culture. Il ne se place pas du point de vue ethnographique ou ethnologique par rapport à l’histoire, car le caractère de l’histoire, qu’il veut construire, est déjà donné et développé à partir de la possibilité des intersubjectivités de se mettre d’accord. Dans un monde de la multiplicité, cette mise en accord ou en syntonie devient possible par la médiation du logos, exprimé dans des registres d’argumentation et de discussion qui rendent possible le pluralisme des critères. Au-delà de l’élaboration d’une éthique de la normativité, d’une éthique qui peut être expérimentée et de l’historicisme conçu comme progrès, ce dont il s’agit, c’est de la fondation d’une éthique rationnelle qui rende possible la compréhension et le dépassement de la crise. Le problème vient du fait qu’il ne s’agit pas seulement de l’étape de « l’homo faber ». L’histoire montre l’homme comme constructeur et comme dessinateur d’un monde à venir. La crise se manifeste non seulement dans cela mais aussi dans la relation qui existe entre le culturel et le naturel, dans l’abandon d’un mode de vie par le fait qu’il a perdu sa légitimité. Face à la crise, il faut proposer un modèle consensuel pluraliste soumis à certaines conditions éthiques qui permettent la continuité de la civilisation au milieu d’un monde qui, de toute évidence, est en faillite. L’argument semble solide : l’histoire, son dépassement, la recherche d’un point d’équilibre face à la crise évidente ne tolère pas que l’on brandisse seulement des principes. Les tableaux théoriques ne semblent pas suffisants face à un modèle de civilisation qui a rendu compte de l’histoire et de sa propre continuité. La crise a radié les mécanismes qui pourraient établir un principe de rationalité et d’accord : « dans le fait que les défenseurs de ce système sont dans l’incapacité – faute d’un concept de rationalité consensuelle et

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communicationnelle – de reconnaître le lien nécessaire qui existe entre la morale de conscience à caractère privé et une rationalité axiologiquement non neutre… » 90

Face à la crise de la contemporanéité, K.-O. Apel fait la distinction entre ce qu’il appelle le comportement stratégique et l’activité non stratégique, ou niveau pratique d’échange de solidarités, et d’argumentations communautaires où se déroule la vie de l’individu. La crise et les comportements qui en découlent exigent que le comportement stratégique et les lignes perspectivistes qui s’ensuivent poussent vers l’accord. Cet accord est parfois obtenu en dehors des cadres idéologiques dans lesquels a lieu la discussion, car le comportement stratégique en fonction des buts et des règles, dans son souci de validité et de calmer la crise, cherche l’accord avec acharnement. Or, cet accord qui se génère dans la quotidienneté par consensus implique que, dans le cadre du comportement stratégique, les élites ou les représentants du niveau politique et technique aient, comme garantie, une base éthologique. Cela fait que la stratégie doit être commune et provenir de la base empirique, et des valeurs qui inspirent la réflexion sur laquelle se fonde la pensée stratégique. Nous pourrions dire que, dans ce cadre, la politique est considérée comme le bien suprême, comme une responsabilité et comme la source des décisions qui, non seulement, engageront une polis déterminée mais aussi toute une structure et une vie, en l’occurrence la vie de l’homme sur la planète. K.-O. Apel reprend l’idée de phronèsis de la réflexion d’Aristote sur le comportement stratégique. Ce dernier doit conduire à raffermir au niveau moral les idées d’appartenance à un groupe, à un État et à une famille. Les bases sur lesquelles il s’appuie, ne proviennent pas d’un critère technique qui pourrait mesurer mathématiquement le tout social. Pour K.-O. Apel, ce comportement stratégique doit être fondé sur le principe de la transsubjectivité éthique. Le comportement stratégique, qui s’élabore au plan moral, confère une dimension humaine à la politique et la libère de la vieille idée du libéralisme, de considérer les individus comme des individualités pratiques qui s’acharnent à obtenir des réussites particulières. Dans l’éthique du libéralisme, l’idéal individuel de la 90

K.-O. Apel, Discussion et responsabilité, p. 29. 160

conscience personnelle est séparé de l’idéal d’éthique communautaire, ce qui donne une morale de l’intérêt privé. Lorsque K.-O. Apel se réfère à Hegel et à Marx, il parle de la constitution d’une éthique du devoir-être dans l’histoire. La conscience réclame sa réalisation et, convaincue de cette possibilité, elle prend corps (selon K. Marx) dans l’opposition irréconciliable des projets de classe. La conscience historique aurait donc choisi un principe de réalité : la révolution. C’est celle-ci qui permet de conquérir une morale plus authentique. Nous pourrions faire un parallélisme entre l’idée d’authenticité heideggerienne et l’idée hégélienne-marxiste. Heidegger, convaincu du fait que l’homme est un être pour la mort, parle d’une rédemption dans l’histoire qui « se réalise justement par la mort » alors que Marx et Hegel parlent d’une utopie réalisée. Il s’agit d’une réalisation pleine et cette vision fondamentaliste mène, dans les socialismes réels, à une foi en une providence et à la conviction de la nécessité d’un guide situé dans une instance supérieure. Le führer du nazisme et le guide révolutionnaire du stalinisme ont la même essence : ils sont en possession de la vérité et ils déchiffrent le chemin à suivre. La subjectivité a été élaborée en partant de soi. Ces leaders sont convaincus que la subjectivité de l’époque précédente doit être abandonnée, car elle ne correspond pas à un moment extraordinaire de l’histoire comme celui qu’ils représentent. C’est un moment de religion civile, et la morale de l’Église s’habille en morale idéologique. Ce sont des formes déguisées de l’institutionnalisme. La vérité devient quelque chose que l’on possède ; elle est déclarative et se trouve aux mains de ses interprètes. Les pères de l’Église se sont transformés en pères de l’État. Par l’idée pratique de fondement, on cherche à persuader et à exercer un type de domination nécessaire. Il ne s’agit pas d’éradiquer l’inauthentique comme si cette éradication était le moyen d’enlever le naturel de la subjectivité, mais de sortir de soi le fondement et d’exorciser un style d’interprétation erroné avec lequel a fonctionné la subjectivité dans la pratique. La morale est devenue un fait de création. La justice n’est pas dans la continuité de l’impératif catégorique, mais dans la revendication d’un apport individuel pratique qui maintient la possibilité d’une compromission ontologique dans l’action, comme le dirait Heinz Wismann. Les phénomènes ne se maintiennent pas seulement comme l’expression du simple mouvement de la pratique, en 161

gardant un certain mouvement dans leur propre histoire, mais ils correspondent à l’intervention du sujet, à ses lignes interprétatives et à ses approches compréhensives et herméneutiques qui donnent son caractère à une histoire, non pas naturalisée mais devenue action de la raison. Selon K.-O. Apel, un problème subsiste dans le kantisme à cause de l’obstacle du dualisme et de la division entre le phénoménal et le «moi en soi », ou à cause des limites du «moi» face au défi de tout connaître. Le tout-connaître du béhaviorisme, dans le sens que l’ordre de la légalité a une explication causale à partir de laquelle on peut déterminer les actions et la possibilité de l’action, expliquant ainsi l’homme à partir d’une ingénierie du social, s’oppose, selon K.-O. Apel, au tout moral kantien. Celui-ci se présente comme problématique. Nous supposons l’impératif catégorique, nous connaissons ses possibilités et nous avons l’intuition des mécanismes de l’action qui en découlent. Le problème se pose dans le cadre des sciences humaines et face à la possibilité de connaître le caractère de la légalité coercitive du tout social. L’interprétation dans l’analyse weberienne est compréhensive. Comme le béhaviorisme, elle devient factuelle et l’on pourrait prévoir les mécanismes causaux qui provoquent l’action. L’ordre de la motivation est encadré dans une microhistoire. Le comportement est lié à des facteurs empiriques qui permettraient d’expliquer l’héritage, le milieu, les mécanises socioculturels, le tempérament et les situations. Dans ce discours, tout est prévisible et un comportement peut être mesuré. La connaissance se présente comme un problème pratique. Le psychologue et le scientifique social décrivent des actions et classent le caractère utilitaire d’un comportement. La psychologie n’est pas conçue comme une notion problématique. La construction de la subjectivité se présente dans l’hégélianisme avec la garantie de l’action de la conscience dans l’histoire, ce qui pose le problème de la médiation de la volonté dans la question de la détermination : « … sur un plan supérieur, se produit, d’après Hegel, la médiation et l’intégration de la liberté subjective et de la substance éthique, qui perd ainsi sa naturalité pour être dépassée dans la conscience

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de soi. C’est –d’après Hegel toujours- le domaine de l’« État », domaine où peut se manifester l’idée morale. »91

Les individus auront la possibilité de mettre en cohérence un ordre légal avec la morale de l’individu, et ceci, dans un cadre où l’individu ne sera pas exclu de l’action pour cause de soumission à des règles qui le transgressent. La morale se présente comme solidarité d’un moment et comme moment de réconciliation avec le non-réconcilié. Ici nous sommes de nouveau dans ce que Apel reproche à Hegel, la domination de l’État et de sa moralité sur l’individu, ce qui bannit la possibilité d’existence d’une volonté libre. De notre point de vue, nous sommes ici face à la dichotomie qu’il y a entre la philosophie du droit et la philosophie de la praxis, où l’inquiétude prend une place importante. Le problème de la construction d’une histoire à dimension universelle se pose de nouveau. C’est une histoire qui dépend de la participation de l’État. Dans le cadre de la formation et de la légitimation de la société civile, l’État se manifeste comme la plus haute possibilité de connaissance et comme le constructeur des unités historiques. L’historique, comme mécanisme constitutif du constituant trace son plan avec la force d’une volonté infinie, une histoire et une légitimité qui s’appuient finalement sur la volonté du concept. Le concept a un plan et c’est là, une différence radicale avec une conception postmoderne de l’histoire. Dans la conception postmoderne de l’histoire, la morale devient contingente et le factuel prend force parce qu’il est fondateur. Le particulier a acquis la légitimité que lui donne le fait de revendiquer, qu’il représente une volonté de science qui ne se pose pas comme nécessaire. D’où l’importance du local et des histoires de vie. Au grand discours fondateur de la subjectivité, a succédé le débordement des subjectivités et du pulsionnel. En reprenant Hegel, nous pouvons dire que, en Occident, l’histoire s’affronte à la nécessité de dépasser la raison grecque, qui fondait son espoir utopique sur la polis grecque ou sur l’État platonicien, et de dépasser l’idée chrétienne du Tout Créateur, ce qui confère son sens à l’histoire. Elle doit aussi dépasser la raison moderne déifiée et exprimée dans ses grands projets de libération. La raison moderne aspire à fonder un nouveau type de liberté. La raison s’exprimera chez Marx dans sa 91

K.-O. Apel, Discussion et responsabilité, p. 50. 163

critique à l’idéologie, surtout dans son Idéologie allemande, et dans son aspiration à l’émancipation universelle de l’homme, ce qui suppose de nouveau une notion problématique : l’histoire comprise comme universelle. Cela rend possible la compréhension de la liberté comme un besoin humain, dans un modèle qui, en tant que science, considère la raison comme la source de la liberté. Karl Marx continue le modèle des Lumières en pensant que la raison rend les hommes libres et que les droits sont universels. La notion d’individu est substituée par la notion de citoyen. Dans l’histoire les deux notions ne font qu’un. Il ne s’agit pas de tel ou tel sujet, mais de l’universalité du droit et de rendre possible une histoire en tenant la règle dans ses mains : la notion de mode de production. Cette catégorie permettrait de comprendre le processus «d’évolution sociale ». Ces notions problématiques ont un trait commun avec l’hégélianisme : c’est l’idée de progrès mais aussi le rejet dans l’histoire de la notion d’individu dans le sens que tel ou tel sujet posséderait la volonté facultative d’engendrer le changement. Les hommes continuent à être des marionnettes de l’universel, de l’esprit dans le cas de Hegel et des facteurs économiques dans le cas de Marx. Ce programme amène Marx à dire, dans un texte circonstanciel, que Simón Bolívar n’était qu’un aventurier petit bourgeois, engagé dans l’idée de révolution en Amérique du Sud. Si nous nous situons dans la perspective ortéguienne de l’histoire et dans son idée de génération - car Ortega pense que le temps qui sépare deux générations est de 14 ans et que l’avènement d’une génération dépend de la «sensibilité vitale » et de la «raison vitale » - l’arrivée d’hommes comme Napoléon ou Simón Bolívar dépend «de l’homme et de ses circonstances ». Cela nous place face à deux concepts différents de l’histoire. L’universalisme existentialiste ortéguien, médiatisé sans doute par sa notion de «l’homme et ses circonstances », s’oppose à l’idée hégélienne-marxiste de la raison comme force qui a le pouvoir de tout comprendre. En conséquence, les hommes ne comptent pas dans l’histoire et ce qui compte sont les conditions économiques. Le problème de l’éthique et du fondement de la raison trouve différents obstacles. Les prétentions de constituer une éthique solide qui provoque un attachement fort de l’individu à la norme et à sa non-liberté et qui, en général, entraîne une certaine façon d’être, 164

sont contrecarrées par la tentative sartrienne. Dans L’existentialisme est un humanisme, celui-ci pose le problème de la liberté pleine. Jean-Paul Sartre pense que, même lorsque l’homme ne choisit pas, il a la possibilité de le faire, il a un engagement avec soi-même et la possibilité de fonder son éthique individuelle. Ces idées lui valent les attaques de Louis Althusser et des moralistes gauchistes de l’époque. On pense que son argumentation est une astuce parmi d’autres de l’idéologie bourgeoise. L’idée sartrienne de l’homme comme «passion inutile » submerge son époque dans un pessimisme et dans un humanisme anti-révolutionnaire. En réalité, à ce moment-là, Sartre est médiatisé par l’idée de clôturer une manière de comprendre l’histoire et de rompre avec une certaine moralité. L’idée d’un Dieu sauveur se développe et retrouve sa vigueur avec l’indépendance du sujet et ses positions déchirantes face au monde. Le salut suppose l’aporie d’un cogito préréflexif et l’abandon des grandes perspectives de salut proposées jusque-là par les grandes religions universelles. Ce qui était remis en question, c’était le monde et son importance. La conscience historique présente de nouveau une autre de ses grandes crises. Cette nouvelle crise a conduit à l’inversion de la certitude cartésienne et le nouveau slogan est : j’existe, donc je suis. Le langage va être jugé dans d’autres perspectives. Les idées de difficulté, de limite et d’authenticité ont engendré une autre radicalité. Ce n’est pas notre objectif d’exposer ici les conséquences que cette situation aura pour Sartre ou ses positions dans la Critique de la raison dialectique (1960) ou encore sa tentative de réconcilier marxisme et existentialisme. Cependant, il est important de souligner que l’idée d’universalité met l’homme devant l’obstacle de la conscience, de l’idée d’être séparé, l’idée de «l’autre » comme non-réconciliation. C’est-à-dire, ce qui est devant lui c’est le monde comme difficulté, avec la nécessité incontournable de devoir choisir et d’être constamment en situation. Ces idées vont récupérer une notion importante, celle d’individu et celle de son libre choix, ce qui met en difficulté les paradigmes épistémologiques religieux, et même les idées du marxisme et son explication extérioriste de la conscience. Cependant, comme l’a dit Rudolf Burger dans son article Petit commentaire historicophilosophique pour contribuer à la phénoménologie de l’altérité chez Husserl, Hegel et Sartre, le problème du sartrisme semble 165

résider dans l’immanence. L’homme ne sort pas de soi-même, « l’autre » est enfermé en lui-même. La conscience ne se présente pas comme un projet de communication mais comme un projet de solitude, de limites et de choix incontournables. Je ne peux pas connaître «l’autre » dans son intériorité et c’est seulement l’intériorité de l’autre qui se connaît elle-même. L’acte de connaître est alors un problème d’existence et il est lié au projet d’être. On est soi-même avec l’autre tout en sachant que «l’autre » ne peut pas me transmettre ce qu’il est : «On rencontre autrui, on ne le constitue pas… »92 Le problème que pose le sartrisme concerne la relation qu’ont les consciences entre elles. « L’autre » m’oblige à m’accepter et à me reconnaître. K.-O. Apel, en se référant à Hegel, dit que, dans la pensée de ce philosophe, la réconciliation entre être et devoir être est impossible. La morale d’une époque, les institutions dans lesquelles un individu doit se reconnaître et les lignes d’argumentation pratique autour desquelles l’État élabore son discours normatif, trébuchent sur la difficulté que «tout le réel est rationnel », comme le dit Hegel, ce qui montre clairement une position de non-conformité et le besoin de l’esprit de s’ignorer soi-même à un moment donné du processus. Ceci étant, l’éthique de la réciprocité, qui est une condition nécessaire pour la continuité d’une culture, trouve dans le fini l’obstacle de la non réconciliation, ce qui brise l’harmonie communicationnelle entre la communauté et l’homme. Le droit s’est construit comme espace linguistique pour le maintien de l’ordre et de la répression de l’instinct naturel. La raison fait sortir l’homme de l’influence de l’état naturel et il trouvera la nonréconciliation à partir du moment où le consensus n’est pas atteint, comme le dit K.-O. Apel. Cet auteur comprend le consensus comme le sommet de la communication linguistique qui maintient l’unité d’intérêts et atteint toutes les personnes qui appartiennent à une communauté linguistique. L’acte de médiation entre le théorique et la pratique consiste, non pas à élaborer une méta-éthique conçue comme une J.-P. Sartre, L’être et le néant, p. 295. apud R. Burger, «Petit commentaire historico-philosophique pour contribuer à la phénoménologie de l’altérité chez Husserl, Hegel et Sartre» Critique de la raison phénoménologique, p.146. 166 92

normativité définitive, mais comme la recherche du moyen terme pour obtenir une certaine unité de normes. Dans cette optique, l’éthique agit d’une manière pragmatique ; elle rend possible la continuité et engage linguistiquement, dans un ensemble d’argumentations et de jugements partagés, des sujets qui s’attachent à certains projets ayant la capacité de les motiver et de donner cohérence à leurs intérêts. Ceci implique une unité de reconnaissance. La morale est devenue un fait pratique. L’argument et la discussion permettent de se mettre d’accord sur un certain ensemble d’idées, ce qui permet d’inférer la validité et la fonctionnalité de ces idées ou, au contraire, leur non-validité et leur non-fonctionnalité. Pour que cela se déroule bien, il faut des principes et des règles pratiques qui permettent d’être en syntonie avec un monde qui est en mouvement perpétuel : « … la norme fondamentale de l’élaboration d’un consensus portant sur des normes renvoie à la nécessité d’une entente herméneutique à propos de la « préhistoire » des traditions et institutions existantes. »93

L’idée de K.-O. Apel conduit à penser à deux solutions de médiation dans l’interprétation de l’histoire : d’un côté, l’éthique transcendantale et, de l’autre, la production vivante d’une herméneutique heuristique de l’avenir qui est en train de se construire. C’est ce que K.-O. Apel qualifie comme l’opposition existante entre le kantisme formaliste et l’hégélianisme historiciste. Le fond de cette problématique est la validité et la garantie que peut avoir la construction d’une éthique universelle totalisante qui procure le bonheur à tous. Le bien-être, pour adopter les termes de K.-O. Apel, et ses limites semblent dépendre des limites de la raison. Il faudrait s’interroger sur l’efficacité de celle-ci dans la construction du discours classique de l’Occident. La primauté du critère d’universalité mettra les particularités en position d’infériorité. On partira de l’idée de supériorité d’une histoire, d’une philosophie et du légalisme de la rationalité qui, en tant que progrès, aura comme base une forme de vision supérieure à la diaspora des conceptions diverses de l’histoire ou des sensibilités. Cela pourrait susciter une question fondamentale sur la possibilité d’universalisation d’autres discours différents de celui de l’Occident. Cette question nous submergerait de nouveau dans 93

K.-O. Apel, Discussion et… p. 68. 167

l’idée de l’empirique et de la mise en pratique réelle de cette prétention d’universalisme, dans une culture et une vie de plus en plus mondialisées qui manifestent la dispersion d’une manière de penser qui commence à échouer. Selon J.-F. Lyotard, le tableau présenté dans l’argumentation s’affronte au langage des méta-récits et aussi au désenchantement vis-à-vis de la technique, de la science, des lois et de la révolution. On pourrait dire qu’il s’agit d’un désenchantement vis-à-vis de l’utopie en général. Le problème fondamental se situe dans l’affrontement de deux visions : d’un côté, l’idée consensuelle de J. Habermas et, de l’autre, l’idée de dispute et de dispersion de J. Derrida et celle de la validité du «moi » soutenue par J.-F. Lyotard. Il faut faire l’examen des prétentions du sujet, de ses limites et de ses oublis. Le risque d’un paradigme du consensus pourrait résider dans le fait qu’il serait prisonnier des limites qu’a imposées à la discussion, le développement de l’éthique classique. Le point fort serait de continuer à croire à la force de l’idée d’universalité. La culture officielle s’imposerait comme mécanisme prédictif de l’universalité. L’obstacle que présente une autre façon d’être constituerait une solution non identitaire, la désaliénation comme l’appelle M. Foucault, ce qui rendrait la problématique plus compliquée, car ce dont il est question, c’est le problème de la tolérance face auquel l’éthique messianique était prête à résister. On considère «l’autre » » comme dément, sujet d’une aspiration et d’une radicalité compromettantes et qui démolit un modèle pour lequel il faut se battre. La critique que fait K.-O. Apel de cette position (qu’il appelle esthético-herméneutique) est qu’elle supprime la force de l’obligation. Ceci amène à considérer autrement le politique et la politique. Devant le désenchantement et devant les formes discursives, il faut se demander quel est le caractère de la création, et quelle est la situation à partir de laquelle on peut chercher des solutions. Ceci nous met face au problème des sphères de création et du dissentiment, et incorpore au processus fédératif de la production de connaissances le pouvoir de la philosophie, ou les philosophies d’un pouvoir, qui produit d’une manière herméneutique des solutions qui, pour être valables, ne devraient pas passer par l’approbation de l’État. Face au cadre uniformisant et face à une situation de légalité, s’impose l’aventure herméneutique du subjectif. Face à l’impératif des idéologies, on 168

pourrait suggérer la catharsis. K.-O. Apel considère que les conceptions françaises de la morale manquent de compréhension vis-à-vis de la morale kantienne car, avec l’impératif catégorique, il ne s’agit pas uniquement de soutenir une structure morale, mais de rendre possible la construction d’une éthique de l’universalité intersubjective à l’intérieur d’un principe universel. Comme le dit H. Marcuse, il ne s’agit pas seulement d’une tolérance répressive mais des présupposés d’une ligne de pensée à l’intérieur de laquelle se pose le problème de la particularité des intersubjectivités, ce qui n’exclut pas la normativité. Dans ce sens, la révolution kantienne consiste à présupposer un sujet qui élabore et qui construit une rationalité reconnaissant les normes comme issues de lui-même. C’est pour cela que la tradition des Lumières est révolutionnaire, car elle prend comme héritage le critère de la volonté du sujet de participer à la création. La construction de l’espace public est soumise aux besoins du citoyen. La critique que fait K.-O. Apel à Foucault est que ce dernier se centre sur un discours de «la construction de ». Foucault oubliait le mécanisme social de la cohérence qui était pertinente dans l’espace public. Le discours apelien devient fondamentaliste, car il part du présupposé de la garantie. Pour le maintien de l’ordre, il faudrait chercher un mécanisme de consensus, c’est-à-dire qu’il faudrait donner une cohérence structurelle au social. K.-O. Apel veut chercher les paradigmes de la construction philosophique avec lesquels a fonctionné l’Occident. A ce propos, il caractérise la philosophie hégéliano-marxiste comme une première rupture avec les positions fortes de l’éthique traditionnelle. Cet auteur pense que le marxisme ne prétend pas créer un programme utopique, car les conditions de possibilité adoptées par Marx et Engels et manifestées dans Idéologie allemande, Manuscrits parisiens et Manifeste communiste écartent cette possibilité. Il commente que, guidés par la confiance qu’ils font à l’idée historique de changement, ils accordent la primauté à une éthique supérieure de l’histoire, celle qu’écrivent les messianismes réels. Le problème qui se pose alors, c’est que la raison critique ne peut pas réaliser une critique de la raison. La réflexion apelienne pourrait définir comme « utopiste » toute réalité occidentale qui trouve son inspiration dans l’idée d’État chez 169

Platon : la synthèse de la volonté du logos qui cherche à donner une unité rationnelle à l’espace public. C’est une idée utopique, dans le sens que l’État sert de garant et de mécanisme de régulation d’une réalité diverse. Le fait de soumettre l’homme à l’idéal d’un mécanisme régulateur, de créer les coordonnées de la morale publique ou de définir l’homme comme un animal politique, comme le fait Aristote, montre la nécessité d’utiliser la raison dans la politique comme mécanisme de réconciliation. L’argument de K.-O. Apel nous conduit vers un autre chemin : celui de la définition de philosophie. La philosophie ne se définit pas comme un mécanisme de réalisation de la possibilité, mais comme le lieu de l’unité entre le réel et le rationnel (Hegel). Ceci conduit vers la philosophie de la praxis (Marx) ou vers la non-séparation signalée par K.-O. Apel entre le réel et le rationnel, ce qui rend possible de se comprendre, non seulement dans une logique du devoir-être mais dans la participation du fini qui devient la voix du fini et de son projet. L’histoire prendrait du sens à l’intérieur de l’histoire. Face à une morale non réalisable, la justice des hommes, en rendant viables les mécanismes du réel, incarne un monde de l’individu dans le sens que la négativité serait la porte ouverte sur une histoire qui, loin d’être le bien suprême platonicien, trouve son unité de résolution dans une éthique de création infinie. « Hegel était, certes, capable de montrer, aussi pertinemment que Karl Popper, que la liberté et l’égalité des droits des individus – en particulier la liberté de la conscience, déjà défendue par Socrate – ne trouvent pas leur compte dans « l’État idéal » de Platon. Il voyait par ailleurs très justement que l’État moderne était à même à la fois de respecter dans une mesure bien plus large (que ne le faisaient les États antérieurs) les exigences des individus en matière de liberté et d’égalité… »94

Le problème dont il est question est celui de la formation de la subjectivité. L’éthos ancien a une notion de l’individu qui le montre soumis à tout. La responsabilité se trouve dans le silence et elle implique de suivre la tradition et d’accepter les normes de l’historicité. C’est moral tout ce qui est susceptible de faciliter la continuation d’un projet culturel. L’enseignement de la Paideia 94

K.-O. Apel, Discussion et responsabilité, p. 94. 170

grecque signifie l’accomplissement d’un processus de rationalité. La force réside dans l’argument. Les poètes ont été chassés de la République, ce qui signifie que certaines formes de vie ne sont pas admises. L’imaginaire des dieux prend une autre importance avec la régulation par la Déesse Raison et la captivité du philosophe roi. Les thèses de K.-O. Apel font penser que l’utopique chez Hegel cesse d’être tel avec l’intervention de certaines volontés, comme celle de Napoléon qui rend possible l’histoire parce qu’il est une marionnette de la volonté infinie. Comme nous l’avons dit précédemment, si l’on compare cette thèse à ce que dit Ortega y Gasset dans El tema de nuestro tiempo, cela fait penser que le réseau de l’histoire se refait de temps en temps ; quatorze ans c’est le temps qu’il faut, d’après cet auteur, pour préparer ce changement. « L’homme est l’homme avec ses circonstances ». Ce sont des personnages illustres, ayant tous reçu un don spécial, qui font l’histoire selon la «raison vitale » et la «sensibilité vitale ». Il s’agit là de deux concepts que nous n’allons pas commenter ici. Un des problèmes principaux à définir est, pour K.-O. Apel, celui de la position de l’homme par rapport aux mécanismes qui fondent l’éthique. Ceci nous met face à une dualité. Il y a d’abord le fait d’être au monde, de résider en lui. C’est là un problème traité par le heideggerianisme. D’autre part, il y a la discussion sur cet être qui est. Pour élaborer un modèle éthique consistant, on peut agir en accord avec le monde de manière à ce que l’action soit réglée par ses finalités, soit on peut penser le monde à partir du «cogito ergo sum » (Descartes), ce qui nous met face à l’argument du discernable, ou au discernement d’un argument, dans le domaine de la possibilité de la connaissance. Cet argument est structuré par le pouvoir de la raison qui permet de s’orienter dans le monde, dans la mesure où le rêveur peut distinguer ce qui est un rêve et ce qui ne l’est pas. L’épreuve de la cire, qui apparaît dans les Méditations métaphysiques, est un exemple déterminant utilisé par Descartes. Ainsi la raison échappe à l’assaut des sens trompeurs qui falsifient le réel. Dans cette optique, l’argument philosophique est de suppression. « Je pense donc j’existe » signifie que le caractère de mon existence ne peut être cerné que par ma faculté universelle de connaître. Cet argument de la radicalité de la raison est soutenu par l’idée de la limitation du corps et de ses imperfections, ce qui n’autorise pas à construire un jugement universel valide. Mais le 171

caractère ontologique d’un logos de la normativité semble s’opposer à l’emprise des sens, car le logos contient en lui le planning du particulier et les raisons de la norme. Le monde communautaire idéal s’oppose au monde réfractaire du réel empirique où la normativité matérielle trouve sa place. Ceci constituerait un modèle d’interprétation et un registre de la validité de l’action qui rendrait possible d’évaluer le sens, et de régler dans la discussion les chemins éthiques du monde historique. L’impératif catégorique kantien est le fait de la normativité ; il est porteur de la morale de la responsabilité et d’une éthique de l’argumentation qui trouvera le caractère de l’histoire. Le problème semble se situer dans les chaînes avec lesquelles la raison semble emprisonner l’histoire. Le problème que commente K.-O. Apel est celui d’une histoire particulière qui implique aujourd’hui la destruction de la planète, de ce milieu naturel où la vie semble de plus en plus compromise par des règlements sans règles véritables. C’est aux hommes d’assumer la continuité et d’affirmer leur responsabilité. Il y a une validité de la responsabilité qui s’impose dans ce monde en crise. Dans ce monde s’affrontent une éthique fondatrice et le scepticisme de ceux qui savent que tous les discours sont épuisés. Le désenchantement vient du fait que l’on sait qu’il n’y a plus d’astuces de la raison s’y opposant, tout semble déjà dévoilé. Le langage a rendu possibles toutes les explications. Même la vie et la mort semblent calculables. Au désenchantement vis-à-vis de la technique a succédé l’enchantement provoqué par les sciences sociales. Une science naturelle de plus en plus prédictive fait son apparition. L’homme est un inventeur de discours et un maître de la politique qui obéit au langage émané des directions technologiques. La magie «disparue » a cédé le passage à la possibilité définitive de la disparition de la différence entre essence et réalité, et un réalisme excessif commence à se manifester. La réalité voilée de l’être des philosophes apparaît comme sacrificielle. La contemporanéité est la scène dantesque de toutes les tentatives ; elle présente un échantillon de toutes les possibilités. D’après K.-O. Apel, le problème chez J. Habermas est qu’il essaye de résoudre la dualité existante entre morale conventionnelle et les discours de la pré-modernité. Ce sont des discours attachés à une éthique de la conviction idéologique, dans le sens que les discours pré-modernes constituent une tentative d’engager les volontés en 172

faisant appel aux croyances religieuses, compte tenu du fait que la subjectivité et l’éthique du scepticisme s’appuient sur des principes faibles. La modernité représente un changement de stratégie. Cela nous met face à un problème à résoudre : la définition habermasienne et sa conviction que le discours des Lumières représente un moment supérieur qui, à l’intérieur d’un contexte historique déterminé, rend possible de fonder une éthique de la négociation. Le discours a acquis d’autres exigences étant donné le pacte social. Le renforcement du discours argumentatif est en train de se produire dans une histoire qui commence à s’universaliser, et dans un monde où la subjectivité de «l’autre » permet d’affirmer ses intérêts et de discuter des points qui étaient indiscutables auparavant. L’argument philosophique semble être dépassé par un autre plus fort, l’argument économique. Le développement du capitalisme a rendu possible d’incorporer aux instances de décision des hommes, et des nations qui étaient en dehors de tout discours communicationnel. L’autorité de la raison a fait taire le discours communicationnel. Les Lumières représentent un moment supérieur : la possibilité de trouver une issue à l’histoire et de s’orienter dans la nouvelle voie vers le progrès. On pense alors que les hommes ont trouvé un principe universel (la raison), capable d’équilibrer la lutte égoïste et locale des intérêts d’une société statique soutenue par des valeurs d’inégalité. La notion de citoyen apporte aux peuples la possibilité d’avoir un État plus fort et plus imposant. Comme l’a soutenu l’anthropologie classique, ces efforts oublient la particularité et la possibilité de l’étude inductive de l’empirique. La notion d’histoire s’est unifiée. Le problème semble plus aigu dans la société actuelle, selon K.-O. Apel. Les principes de l’éthique de la discussion génèrent une capacité d’affrontement et une capacité pratique argumentative, et non pas des jugements dogmatiques. On sait que les principes d'orientation échappent à la responsabilité individuelle. Nous sommes face à une nouvelle histoire où celui qui aspire au succès, doit faire preuve d’une solide capacité de discussion et d’écoute de la parole de l’autre. Ce que l’on doit élucider, c’est de savoir si l’histoire a d’autres dimensions. On sait que ce qui est en jeu n’est pas seulement le mécanisme éthique mais la vie et sa possibilité de continuation. L’éthique correspond à un mécanisme pratique institutionnel. Le monde, de plus en plus unifié, a besoin de trouver 173

une morale pratique de l’action. Il ne s’agit pas d’engager des volontés face à l’éventualité de la guerre. Tout ce cadre réflexif semble problématique lorsque l’on observe le plan historique dans lequel on essaye de résoudre les problèmes. On exhibe des principes qui ne peuvent pas être respectés ou devant lesquels les normes du respect ne semblent pas pertinentes, car ce qui est en jeu ce sont les principes économiques et les principes de survie. La difficulté majeure est de savoir si nous sommes effectivement devant l’imminence d’un monde affaibli, qui peut être effacé par le simple geste de pousser un bouton. L’éthique semble avoir dépassé l’éthique. La civilité a pris le chemin de la non-civilité. Les discours et les formes d’argumentation ont trouvé toutes les formules possibles pour justifier l’injustifiable. Le problème se situe dans le fait qu’il n’y a pas de victimes éternelles, car les victimes sont devenues bourreaux. Malgré tout, le discours continue : la nation, la religion, l’honneur, etc. Tout cela fait penser à la catastrophe et au désenchantement, à la schizophrénie et à la maladie mentale. Le discours a trouvé une modalité : la dissuasion, c’est-à-dire que je vaincs l’autre et je le fais rentrer dans mes vues. Dans le cadre de la post-modernité, le problème de l’unification semble rencontrer les contours du vouloir être. Tout ce qui a été nié semble trouver l’accord de la raison. Le plan rationnel de la géopolitique semble altéré pour acquérir la rationalité du plan. De nouveaux États et des principes de rationalisation différents font comprendre que l’éthique est devenue différente : l’éthique se retrouve en crise. K.-O. Apel considère que, à l’intérieur de l’espace d’élaboration de l’éthique, le rôle que jouent les contextes de discussion est extrêmement important. D’un côté, la discussion juridique et, de l’autre, la discussion qui a lieu au niveau parlementaire. Et il faut ajouter à cela les opinions des citoyens dans la société civile. De ce point de vue, la polis publique dans les sociétés actuelles a une fonction décisive, puisque le social est l’espace qui permet de donner une référence aux critères, et de soumettre à critique la validité du noyau de complexité. La discussion, qui était réalisée par des tiers (la communauté des experts), quitte cet espace indirect et revient désormais à ceux qui vivent la loi, à ceux qui subissent ses décisions. Le citoyen commun prend de l’importance dans la prise de décisions, ce qui met en évidence une différence considérable avec les sociétés précédentes. La moralité publique a 174

ses veilleurs dans la communauté d’individus qui savent quelle est la ligne la plus pertinente de la culture. Il y a un problème capital qu’il faut relever ici : la fonction des idéologies et leurs promesses. Une idée de base qui nous vient de la démocratie grecque est celle de rédemption et la nécessité d’être attentifs à elle. Sa concrétisation revient aux élites dont le principal représentant est le philosophe roi. Dans le cas du communisme, avec son idéal de mise en pratique de l’égalitarisme prôné par Lénine, la responsabilité revient au prolétariat qui aurait trouvé dans le marxisme, la règle sur laquelle peut se fonder la moralité. On a pu préciser qui étaient les responsables de l’enterrement de l’ancien type de société. Le parti politique incarne la politique et la nouvelle foi représente un moment supérieur par rapport à la morale du passé. Tout est remis en question sauf la nouvelle morale qui est en train de fonder la nouveauté sociale. Le nouveau ne peut pas présenter d’autres nouveautés. La critique que l’on fait, de H. Arendt à K.-O. Apel, part du fait que depuis l’époque de l’État antique, la coutume et la loi sont plus importantes que les individus pour l’idéal pédagogique qui s’est imposé. L’ordre de participation à la polis est bien établi. Une éthique de la règle s’est imposée à la morale de la communication. Si nous comparons la morale traditionnelle à la morale d’aujourd’hui, nous pouvons dire que, dans les sociétés prémodernes, les hommes sont prêts à se battre pour une éthique et à lutter pour que les normes soient respectées. Comme l’a dit toute la tradition sociologique du positivisme, de Saint-Simon à Durkheim, l’éthique implique l’honneur. E. Durkheim parle du suicide altruiste pour désigner l’acte de volonté et de sacrifice de celui qui, appartenant à une institution, lui consacre tout. L’éthique de la rigidité est dépassée par le raidissement de l’éthique, car les stratégies de survie l’exigent ainsi. Dans le couple individu/société, la société est tout et l’individu n’est rien. La différence avec le moment actuel est la stratégie et la négociation. Face à l’imminence du danger et de l’horreur, et à la possibilité de disparition physique et d’extermination, le logos est engagé dans la recherche d’une nouvelle stratégie. Mais nous sommes tous engagés dans cette lutte. Ce dont il est question, c’est l’idée de continuité. K.-O. Apel caractérise les sociétés pluri-segmentales de la modernité dans l’espace de la convenance. L’issue est la recherche d’une morale de la cohabitation car « l’autre » n’a jamais été aussi 175

impliqué. « … aujourd’hui plus que jamais il faut une morale qui permette aux nombreuses et diverses formes de vie de coexister. »95 La difficulté réside dans le fait qu’il faudrait valider les normes, du point de vue d’une éthique de la responsabilité, en fonction de la situation historique où celles-ci sont appliquées. La différence avec la morale conventionnelle est que, dans celle-ci, l’individu est vu selon un schéma et son agir est dirigé par certaines règles. Dans cette perspective, être vertueux signifie que l’individu est devenu un bon interprète de la moralité. La relation entre l’universel et l’individuel fait que le critère de la bonne vie soit adapté aux valeurs et aux idéologies de la tradition. Les hommes élaborent leur subjectivité en dépendance stricte de l’éthos. Pour K.-O. Apel, le problème se pose différemment avec l’apparition de l’éthique postconventionnelle : la bonne vie se trouve dans la réussite et dans le soin porté à l’individuel. L’homme est capable de réfléchir à sa destinée, à sa place dans l’univers, et continuer à respecter la morale traditionnelle, ce qui compromet l’action de l’homme. C’est pourquoi le caractère de la crise et ses fondements commencent à changer. Mais la solution doit être atteinte dans le cadre de l’institutionnalisation. K.-O. Apel est clair lorsqu’il dit que, pour la modernité avancée, l’accord ne signifie pas l’attachement à la phronèsis aristotélicienne mais à ma propre responsabilité. Le « moi » prend ses distances par rapport aux institutions et aux normes où il s’est développé. Pour le monde classique, être heureux signifie l’attachement à la norme, et le sacrifice du «moi » n’est pas du tout perçu comme étant un renoncement à soi-même ou un sacrifice. Les grandes religions ont imposé des systèmes éthiques, où les individus atteignent leur sens et leur plénitude en tant que réalisateurs de ces principes. La vie est menée selon ces principes et en accord avec les coordonnées qu’ils imposent. La loi et la tradition sont l’homme ; les mécanismes de l’agir sont animés par des convictions qu’il faut mettre en pratique. La vie n’est pas considérée comme un risque puisque tout est établi. La critique de la raison ne peut être que le résultat du prolongement de la raison. Les hommes sont censés respecter des normes. Probablement, on ne soupçonne pas encore le risque du futur ni de « l’animal dément ». Comme le dit E. Morin, la démence de l’homme est encore 95

K.-O. Apel, Discussion et responsabilité, p. 114. 176

tolérable. La guerre est simplement une question de civilité et de progrès. L’histoire a été écrite dans plusieurs perspectives : à partir d’une interprétation technique, guidée par le souci de vaincre la nature et de naturaliser le droit naturel, ou à partir de la perspective de l’utopie armée. Au milieu de cette complication, la négociation semble faible. L’histoire qu’il faut élucider est l’histoire de l’être. Celui-ci est intelligent, capable d’agir et de synchroniser ses mouvements. Ce processus s’explique par la volonté intelligente hégélienne de l’histoire, par le conflit de classes, jugé nécessaire et inexorable, qui a servi aux marxistes de la Seconde Internationale pour interpréter l’histoire, ou par un Être comme volonté intelligente (sans sujet) qui est à la base de l’explication heideggerienne de l’histoire. Jacques Poulain affirme que le totémisme et l’animisme ont pris l’histoire. A notre avis, l’idée de prophètes et de prophéties n’a jamais cessé. Cet ensemble d’idées nous situe face à une problématique qui semble radicale : d’un côté, l’éthique formelle et, de l’autre, l’éthique sociale. J. Habermas cherche à définir le problème en prenant comme point de référence essentiel, le fait que l’éthique doit avoir un caractère pratique. K.-O. Apel pense que J. Habermas oublie constamment les conditions historiques dans lesquelles ont eu lieu des discussions, qui ne sont pas exactement celles d’une communauté idéale. L’accord exige l’existence de certaines conditions propices. L’une d’elles est la maturité de la conscience, c’est-à-dire la capacité d’évaluer efficacement une situation donnée. D’après K.-O. Apel, cela pose de sérieux obstacles au moment des négociations, car la friction entre l’idéal typique - pour adopter un terme weberien - et la communauté sociale emportée par les passions, conduit en permanence au conflit. Cette communauté n’a pas pris ses distances par rapport au conflit parce qu’elle ne peut pas le faire, car elle vit ses passions, ses nationalismes ou, simplement, qu’elle est motivée par ses propres intérêts. La conscience est prise par d’autres besoins. Une idée qui a marqué l’Occident est celle qui provient de l’analyse hégélienne : les hommes qui font l’histoire ne savent pas quelle est l’histoire qu’ils font. On pourrait dire que l’histoire est, simplement, le produit de l’astuce de la raison.

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En tout cas, pour K.-O. Apel, une chose est claire : le principe de l’argumentation est capable de vaincre les guerres d’intérêts et les obstacles qui apparaissent au moment des négociations. Dans le monde factuel, les intérêts interviennent du fait que les négociateurs entretiennent une ligne de continuité avec leur culture, car ils ont assumé sa représentation. Les décisions qu’ils doivent prendre sont obligeantes. Le négociateur est désigné pour négocier au nom d’une histoire. L’obstacle principal est celui de la susceptibilité. L’idée d’engagement rétrécit les possibilités de l’accord. K.-O. Apel soutient que la bonne vie, et la garantie d’y accéder, n’est pas basée sur une sorte d’engagement téléologique qui permet aux individus d’être heureux, si toutefois le bonheur est compris comme l’établissement d’une direction universelle. L’idée de bonne vie se situe dans les registres des décisions communautaires, ce qui signifie que l’État n’a plus la direction et le commandement de l’éthique et que celle-ci n’a pas non plus un caractère universel totalitaire. Il faudrait faire appel à un principe réflexif pour caractériser la contemporanéité. Au-delà de l’argumentation, il faudrait mettre l’heuristique au niveau de l’histoire. Il faudrait choisir un modèle créateur qui, en déterminant le « cela », puisse réfléchir sur lui parce que l’on sait que l’accord devient vital pour la continuité de la vie. L’éthique de la discussion s’oppose à celle de l’identité. La première porte en elle le propos de dévaster la vieille utopie de la tranquillité. L’éthique de la discussion laissait sans fondement les vieilles raisons qui prétendaient s’imposer par leur caractère téléologique et qui aspiraient à revendiquer une raison formaliste. Cette raison perd ses fondements face à l’impératif catégorique ou à l’histoire de l’esprit objectif. Il s’agit d’une éthique de ce que l’on peut atteindre pour laquelle les raisons ultimes ne sont pas l’essentiel. Pour K.-O. Apel, qui utilise le langage kantien, la critique de la faculté de juger introduit le moment de l’indifférenciation, celui du support de la mienneté et de la construction d’une histoire, dont la colonne vertébrale se situe dans les espaces historiques et dans les besoins communautaires. A propos de cette discussion et de la polémique avec l’hégélianisme, K.-O. Apel commente un argument qui peut devenir colonne vertébrale : pour Hegel, l’histoire est compréhension après l’événement, ce qui rend «inutile » la négociation. Dans un cadre 178

passionnel, les hommes ne peuvent pas trouver le temps et la sérénité nécessaires pour parvenir à l’accord. L’histoire prend son caractère par la fureur de la destruction. Ceci étant, la responsabilité de l’éthique de la discussion ferait honneur à la discorde. Elle partirait de la possibilité d’attiser le feu, de rendre possible le lendemain parce qu’il n’y aura plus de lendemain pour honorer la capacité que donne la raison. La raison, devenue instrument de critique, arrive à la possibilité de l’accord. K.-O. Apel, reprenant le langage hégélien, dit que l’universel concret ne peut pas remplacer la force et l’efficacité de l’universel abstrait. Ceci nous met face à un cadre d’analyse extrêmement complexe. Nous nous trouvons devant le fait que l’éthique de la discussion n’est pas formulée à partir d’un horizon pragmatique, ou à partir de la capacité de vision des idéologies qui interprètent le monde. Le principal argument pour éclairer le problème se situe dans la radicalité de la raison ; il met en échec n’importe quelle tentative de faire de l’histoire à partir de l’opinion. C’est une histoire qui se réalise bien au-delà des principes. K.-O. Apel se concentre sur la possibilité de développer une éthique de la solidarité et de la conscience. L’intersubjectivité du moi réclame la subjectivité de la compréhension. L’éthique est présentée, non pas comme dirigée à refonder la morale, ou comme une instance qui assumerait la faculté de juger l’histoire, mais comme le résultat d’une nécessité péremptoire. Ce que critique K.-O. Apel, c’est le masque des idéologies rendu possible par le développement scientifico-technique. La science a fait comme si ses fondations rationnelles-irrationnelles s’étaient développées à l’abri des conflits. Le paradigme objectif aurait donc dissimulé une position compromise du point de vue axiologique avec le destin : la soumission. Le monde, fort de ses intentions, présente ses buts couverts d’un masque. « …la nécessité d’une éthique de la responsabilité solidaire ayant une force d’obligation intersubjective et engageant toute l’humanité quant aux conséquences que peuvent engendrer les activités et des conflits humains, n’a jamais été aussi urgente qu’actuellement… »96

96

J. Habermas, Discussion et responsabilité, p. 134. 179

Pour K.-O. Apel, comme pour H. Arendt, dans la scène où se déroulent les conflits actuels, il y a des situations qui dépassent toute interprétation ou qui laissent la conscience dans une sorte d’état de non-réalisation. Pendant la guerre, les hommes prémodernes étaient directement devant la «possibilité de choisir » entre tuer ou ne pas tuer. Cette situation ne semble pas être celle d’un pilote, un bombardier. La différence se situe dans l’éloignement ou la proximité du regard du criminel. L’homme prémoderne pouvait accepter la trêve. Le pardon était plus proche. La relation entre la main et l’instrument, entre le corps et l’autre corps rendait cela possible. La volonté et la conscience morale jouent un rôle capital alors que, grâce à la technique avancée, l’objectif que l’on détruit est très lointain. La haine, comme ingrédient de la lutte corps à corps, est absente. Le bombardement, comme l’a dit à maintes reprises le gouvernement nord-américain à l’occasion de la guerre du Golfe, était un bombardement chirurgical. Un problème fondamental est celui de l’épuisement de l’énergie, et le danger qu’encourt la planète, à cause de l’exploitation sans discernement des ressources renouvelables et des ressources nonrenouvelables. L’éthique de la responsabilité doit affronter également le problème de l’eau et du réchauffement de la planète. Nous sommes donc face à deux problèmes : d’un côté, celui de la gouvernance et, de l’autre, celui de l’épuisement des ressources. Il y a un troisième problème qui s’ajoute : les damnes de la terre (Frank Fanon), c’est-à-dire ceux qui, ayant été saccagés par les pays développés, n’ont pas d’autre alternative que celle de demander de l’aide en permanence. Ces réflexions soulèvent toute une série de questions à la veille de la naissance d’un monde nouveau : l’universalisation de la justice, la relation à la loi et les tribunaux internationaux à la recherche de la paix, vu que la justice devient internationale. Dès lors, deux discours coexistent : d’un côté, la guerre, lorsque les pays développés ne se résignent pas à perdre d’anciens territoires, vu que le « tiers-monde » fournit des matières premières, et de la main d’œuvre bon marché et que, de surcroît, ils assurent un contrôle géopolitique important. Face à la volonté d’émancipation, il n’y a pas d’autre réponse que le bruit des canons et, de l’autre côté, il y a le discours de la rationalité, la peur de la fin et l’idée qu’il est encore possible de construire un monde en 180

équilibre, plus proche de l’homme et de plus en plus éloigné de toute forme de fanatisme. K.-O. Apel identifie plusieurs des facteurs qui interviennent dans la contemporanéité. Un des problèmes est la relation entre des pays égaux, entre des nations ayant le même pouvoir. Il évoque la métaphore hégélienne de la lutte pour la reconnaissance, qui semble présenter un problème plus aigu, ayant la guerre comme solution finale. Face à un problème de cette magnitude, se présente la dialectique d’une éthique argumentative de la solidarité. L’éthique de la solidarité signifie que les problèmes de la terre nous reviennent à tous, ce qui serait certainement une menace pour la survie de l’espèce. K.-O. Apel dit, en paraphrasant M. Weber, qu’il ne s’agit pas de la survie de l’éthique de la conviction mais d’une éthique de la responsabilité, car le fondamentalisme s’est avéré inopportun. Les vieilles maximes du discours politique qui criaient «patrie ou mort » et qui évoquaient la défense du passé, en soutenant qu’il y avait des valeurs non négociables, ont sombré. On entrevoit qu’au-delà des principes, il faut un air nouveau, c’est-àdire qu’il faut fonder une nouvelle éthique. Face aux pénombres d’un moment où on ne peut pas négocier avec l’autre, soit parce qu’il est très fort, soit parce qu’il n’a pas d’oreilles capables d’entendre, car il se sait triomphant et qu’il est convaincu de posséder des armes et des relations internationales, il faut simplement savoir attendre l’opportunité. Cette thèse, sans doute vieille, a été caractérisée par le marxisme en pensant aux moments clés de la construction de l’édifice social : les arguments utilisés sont ceux de la tactique et de la stratégie. Seulement, dans ce paradigme, les arrangements passent pour un messianisme de classe, pour une volonté historique et pour la construction d’une volonté révolutionnaire en méprisant toutes les autres composantes sociales différentes du prolétariat. Si on ne suit pas ces présupposés épistémologiques, la condamnation est immédiate : culture bourgeoise, science bourgeoise. La naissance d’une nouvelle morale devait être incarnée dans les intellectuels du parti (thèse de Lénine). Les thèses de l’existentialisme sartrien, avec ses idées sur l’absurde, sont également empreintes de fondamentalisme. L’homme comme passion inutile ne projette une résolution que dans la solitude, dans la catastrophe de l’existence, dans le sentiment de nausée et de pourriture que le personnage central 181

d’Albert Camus ressent dans La peste. Son éthique de médecin, qui est l’éthique de la responsabilité, ne lui permet pas d’abandonner la ville d’Oran. Le problème de la présomption d’une éthique doit se poser dans le cadre de situations inexprimables, l’ouragan. Devant la catastrophe de la mort, il fallait choisir entre rester à Oran ou quitter la ville. La conscience se sent perturbée par son immobilisme. C’était laisser dans la solitude les autres personnages avec leurs propres tatouages (Sartre). Ce qui est évident c’est le désespoir d’Antoine Roquentin, le passage des jours, ses visites à la bibliothèque où il trouverait des lieux qu’il ne reverrait plus et des sons qu’il n’entendrait plus jamais. Une série de problèmes commencent à marquer le discours : le regard de l’autre qui m’envoyait le message de mon inutilité. La mort était l’expression de la dernière non-réconciliation. Le protagoniste de L’étranger de Camus, regardant la mort de sa mère comme un acte inutile, sans rien remarquer d’autre que le passage du temps ou le souvenir de l’assassinat commis contre un autre, ressent la banalité de toutes les actions. Ces actes qui altéraient sa quotidienneté, n’avaient pas une influence transcendantale sur lui, ils ne touchaient pas sa conscience pour lui signaler sa non-réconciliation avec le monde. C’est qui est en jeu, c’est la responsabilité. L’éthique est une question de solidarité et de réconciliation dans la non-réconciliation de la vie. Au milieu de la catastrophe, au milieu de ce vide de l’existence, le bonheur pourrait peut-être résider dans la décision. Comme il n’y a pas de bonheur à l’état pur, la possibilité qui reste est de résider avec l’autre et, dans ce déroulement simple de la vie, les petites satisfactions sont peut-être l’essentiel. L’argument se présentait dans son horreur : quelque part, dans un lieu sûr, la mort attendait. On pourrait peut-être faire le rapprochement avec le thème de la faute chez Heidegger où l’homme apparaît comme un être non conclu, fracturé et jeté dans la déréliction. Le paradoxe apelien par rapport à ce type de construction de la morale situe l’angoisse dans une autre perspective, c’est-à-dire à partir de la responsabilité que l’on a visà-vis du temps. La responsabilité vient du fait que nous sommes tous engagés. Il ne s’agit pas d’une conscience en particulier mais de la destinée d’une civilisation. L’obligation morale se résume dans la responsabilité. Ce qu’il faut faire, c’est refonder un avenir non hypothéqué. Au-delà de la refondation d’une nouvelle morale, 182

la construction d’une éthique de la responsabilité pose le problème de «l’homme » et celui d’une civilisation. A ce sujet, un des jugements qu’a dû affronter l’existentialisme est la critique sévère de L. Althusser, qui considère la pensée de l’homme et l’humanisme socialiste comme une interprétation bourgeoise dans le style de Erich Fromm. K.-O. Apel parle non pas d’intérêts particuliers mais d’intérêts communs qui nous concernent tous comme membres d’une civilisation. L’ouragan semble s’être attaqué à tous, qui qu’ils soient. La crise touche non seulement le modèle technique mais aussi la politique. A propos du paradigme marxisme-léninisme, K.-O. Apel insiste sur le dépouillement que l’on voit en ce qui concerne l’avenir. En dépouillant les masses de leur responsabilité politique, qui revient seulement aux sages, et en accordant aux fonctionnaires la responsabilité d’interpréter l’histoire, le pouvoir revient à ces derniers. Il y a là une ressemblance avec l’Église catholique où la responsabilité correspond au Pape et à ses acolytes. Ce dont il est question, c’est le problème du futur et les effets que l’obéissance a sur les individus. Les collectivités sont obligées d’accepter une éthique de l’obéissance imposée comme un poids sur la conscience. L’acceptation de la phronèsis peut impliquer l’oubli et la négligence face à l’avenir. Et cette décision pragmatique de l’acceptation peut hypothéquer le monde à venir. Comme le dit Jonas : « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie ». K.-O. Apel revendique le consensus qui s’obtient par la résolution de tenir bon, face aux menaces faites au nom de la tradition. Le consensus ne peut pas se passer de la diatribe, car tous les principes sont discutables. La faiblesse vient du fait que ce qui est en jeu est la possibilité de continuité, plus que l’idée du fondamentalisme de l’être historique. Ceci étant, il est clair qu’existe l’obligation d’incarner une raison responsable de la communication qui, depuis ses hauteurs, est la seule qui puisse nous placer dans la possibilité d’anticiper l’histoire. Les responsabilités individuelles doivent être remplacées par la responsabilité planétaire. Au-delà des codes déontologiques, il s’agit de savoir que l’éthique de la communication doit créer la possibilité de la communication de l’éthique. C’est dans cette perspective que Hans Jonas parle de progrès. A l’âge du calcul, s’imposait le calcul de l’âge. Il s’agissait 183

de prévoir ce qui pouvait arriver. Le futur serait surprenant pour tous. Les principes de procédure pour régler les affaires des hommes seraient emportés par les événements. L’éventuel non légiféré a fait son apparition dans cette humanité qui va briser toute possibilité prévue. La proposition de K.-O. Apel est de régler ce qui va arriver, et de discuter la direction et la vitesse du changement pour parvenir au consensus, en respectant les limites que la raison peut accorder. A la possibilité de succomber à l’éventuel, l’éthique devrait opposer un principe et une volonté d’agir qui empêche la mutilation et qui permette la continuation du genre humain. C’est-àdire que seule l’éthique peut créer les conditions pour que l’espèce humaine ne disparaisse pas, détruite par tout ce qui peut advenir. C’est dans ce contexte d’analyse que K.-O. Apel établit l’opposition entre morale et éthique : une fois que l’argument moral envahit la scène de la politique, le risque de la catastrophe s’accentue, car cet argument moral devient fondamentaliste. Porté par sa soif d’utopie, l’argument méprise la réalité et la force de l’autre. La relation devient alors semblable au lien qui existe entre les amis-ennemis : « la morale ayant tendance, ou bien à voir dans l’adversaire un ennemi, qu’il faut anéantir parce qu’il est l’incarnation même du mal, ou bien alors à traiter cet adversaire, sans tenir compte de la réalité des choses, c’est-à-dire en anticipant une utopie du royaume de Dieu, en frère et ami… »97

Les paroles de K.-O. Apel évoquent encore une fois un des problèmes qui se posent à propos des fondements d’une nouvelle morale. Il évoque également la question du discernement : il faut avoir la capacité de reconnaître quand on est installé dans la raison stratégique, quand on est dans la raison argumentative comme voie de sortie de la répression, et quand on agit seulement pour répondre à la nécessité. Le critère apelien semble conduire à une hyperrationalité et à établir une base d’accords. Ce modèle idéal semble rencontrer l’obstacle de l’histoire. Il faudrait peut-être se demander ce qu’il y a d’utopique dans un modèle comme celui-ci. Il faudrait peut-être dire, avec André Compte-Sponville dans Le bonheur désespérément, que le bonheur semble être la radicalité idéal de la philosophie. Cette argumentation a comme vocation certaine la 97

J. Habermas, Discussion et responsabilité, p. 41. 184

recherche de la vérité. Le fondamental de la réflexion réside dans la question sur l’utilité de la philosophie. Devons-nous succomber à une éthique de l’argumentation ? A une éthique de la vérité ? Cette pensée nous conduit encore une fois à nous demander : Où est la vérité ? Dans les universales in rebus ou dans les universales in rerum ? Une autre question fondamentale est : A quoi sert la parole ? Que pouvons-nous négocier à travers elle ? Dans la modernité, s’agit-il de la négociation ou plutôt de se réclamer du pouvoir et de l’existence d’un autre ? Ces questions seront toujours un casse-tête, car l’autre nous est toujours donné par des médiations et par des influences. Chacun semble vouloir vivre dans l’authenticité mais l’authentique paraît plutôt une utopie. Dans la tradition occidentale, la vérité semble avoir toujours résidé dans la cité, dans la position privilégiée des lois, dans l’opinion des philosophes et dans les argumentations qui ne se sont jamais résignées à la radicalité et à l’implantation d’un argument. Le langage est le fils du pouvoir, il enchante, fait des élucubrations, contient le vécu et lie les hommes à leurs traditions. L’éthique de la négociation, qui peut conduire au bonheur momentané, peut aussi déclencher postérieurement une vraie tristesse. La négociation stratégique est peut-être une vraie tristesse mais cela pose un autre problème. Qui possède la vérité aujourd’hui ? Qui peut la connaître ? Si nous allons plus loin, nous pouvons nous demander : La vérité, existe-t-elle ? Les arguments peuvent sembler radicaux. Plus que de la vérité, il s’agit de la possibilité de la continuation ou de la vérité de ce qui approche. Un des soucis de la modernité est que les philosophes sont bannis de la cité, expulsés du cadre des négociations, et condamnés comme Platon l’a fait avec les poètes ; ils restent en silence et en attente. Au milieu du malaise que produit la vanité, dans les régions obscures du langage, la philosophie a une nouvelle tâche en dehors de la politique : celle de se «déphilosopher » et de devenir une science pratique. C’est ce qu’a essayé le marxisme avec son rejet du naturalisme fuerbachien. Là apparaissait de nouveau le bonheur radicalisé « …et d’abord de ne pas se mentir. Ne pas se mentir sur la vie, sur nous-mêmes, sur le bonheur.»98 Mais c’est une histoire située dans la détermination de la conscience.

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A. Comte-Sponville, Le bonheur désespérément, p. 17. 185

Il s’agit de l’avenir. La radicalité s’est crue près de la vérité. La catharsis lui fait prendre conscience qu’il faut ne pas continuer à se mentir à propos de l’histoire. La possibilité de fonder une éthique de l’argumentation ne se présente pas à l’esprit. Le langage a pris le chemin de la dialectique : « L’essentiel, c’est de ne pas mentir. Ne pas se mentir sur la vie… »99 Aux morales de la résignation stoïque s’opposeraient les éthiques de l’ambition. Dans la modernité, le destin semble s’affronter à la volonté. Face à l’impossibilité de continuer dans laquelle se trouve la philosophie ancienne, l’alternative serait la philosophie du changement. Au nonvolontarisme de l’éthique heideggerienne s’oppose le caractère ineffable de la conscience comme volonté d’être, de la conscience comme volonté de se transcender. Je me connais alors dans la mesure où je suis conscient, que c’est moi qui peux écrire cette histoire. Je peux et je dois être l’artisan du futur et celui-ci ne peut pas être sans moi. Un autre problème à l’intérieur de l’histoire est le pessimisme réaliste de la conscience. « L’autre », qui m’apparaît comme limite, rend-il possible que je puisse mener à bien mon projet ? « L’autre » se constitue comme un obstacle par nécessité ontologique. La vie se constitue par la lutte d’intentionnalités et par l’affrontement des volontés et des traditions et jamais à partir de l’idée que l’histoire est fabriquée par un autre, que ce soit un superhomme, Dieu, l’Être ou la nature. Lorsque l’on pense au bonheur à partir de son manque et de l’angoisse de la relation avec un autre, on pourrait trouver différentes solutions, soit dans la satisfaction de la mort individuelle, soit dans le plaisir, soit dans la fuite de l’univers vide et inexact, soit encore dans les projets de la quotidienneté. J.-P. Sartre résout ce problème en optant pour le choix extrêmement libre de l’homme. Dans L’existentialisme est un humanisme, le cogito apparaît comme liberté infinie et indéterminée, en rupture avec les normes de la culture et avec la tradition, se prouvant lui-même dans un essai inédit, différent de ce que la vie a été jusqu’à ce moment-là « L’homme est fondamentalement désir d’être (…) le désir est manque… »100

Dans la tradition constitutive de la modernité et dans ce processus de lutte pour sa conquête, apparaît aussi la psychanalyse comme un 99

Idem. J.-P. Sartre, L’être et le néant, p. 652. 186

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effort pour sortir l’homme de la détermination, que ce soit la détermination par les instincts ou que ce soient la détermination par les forces extérieures qui l’aliènent. La catharsis apparaît comme une forme de liberté. Face à la volonté de l’éthique de la tradition, la psychanalyse se situe comme une possibilité de fonder une nouvelle volonté d’être par la force de la pulsion libérée et grâce à la lutte contre la soumission. La gestation de la psychanalyse commence à partir de l’idée de répression ; les mécanismes de domination engendrent une certaine forme de production d’idées et déclenchent chez l’homme tout un imaginaire. L’homme a compris une histoire. La psychologie empiriste présente un homme en lien étroit avec son milieu et avec les mécanismes chimiques. C’est le monde de la facticité. Le travail de la psychologie se présente comme celui d’une machine à calculer et cette médiation impose un comportement. Une autre grande tendance de la modernité est représentée par l’étude des actes de langage manqués que l’on structure dans une volonté de compréhension. Le symptôme n’est qu’une protestation du corps ou un cri exprimant que quelque chose manque. Nous touchons ici une autre problématique : celle de l’homme dans son caractère de non-conclusion. Mon moi se libère par la volonté de mon thérapeute et par ma décision personnelle. Mais cela pose encore le problème du fondamentalisme du dualisme : l’homme continue à être pensé comme une dualité et c’est bien cette division qui déclenche la névrose. La morale conventionnelle désapproprie l’homme de lui-même, c’est-à-dire qu’elle l’aliène dans le sens de la perte de soi. La culture aurait engendré l’impossibilité de vivre la vie et d’approcher le bonheur authentique. C’est pour cela que H. Marcuse, dans Eros et civilisation, parle de la nécessité de construire une culture libertaire et non répressive. Une nouvelle position, née de ce mélange, est représentée par freudo-marxisme qui découvre la possibilité de construire la tolérance non répressive. La violence culturelle devait se déclarer ennemie de la tradition judéo-chrétienne qui brimait le désir. Pour ce type de discours, la caverne a été l’imposition d’une éthique punitive qui blâmait ce qui était différent. La culture n’a trouvé dans l’histoire ni le moyen ni les motifs pour sortir de la prison imposée par les livres sacrés. L’Occident s’est soumis aux proverbes. 187

La bonne vie et la vie heureuse semblent avoir un itinéraire et une destination fixés préalablement. La modernité a donné lieu à un autre type de discours qui est une combinaison de marxisme et de freudisme, acharné à trouver une autre issue. La radicalité d’une éthique comme celle qui prend sa source dans la contemplation des formes ou de la vie en tant que catastrophe ne permet pas d’aborder la vie réelle, puisque les hommes sont enchaînés aux ombres, pour reprendre la célèbre métaphore platonicienne. Dans cette philosophie, la bonne vie trouve sa solution dans les formes et non dans l’affirmation d’un nouveau genre de vie, représenté dans les années 60, aux États-Unis, par les hippies et les minorités raciales. La contestation est devenue mélancolique et la paix a trouvé le langage des fleurs et de la marijuana (c’est une éthique pacifiste selon K.-O. Apel). Le discours de la force est remplacé par la volonté de la raison. L’histoire a peut-être trouvé avec les hippies les nouveaux artisans du changement, pas du tout engagés vis-à-vis des valeurs et des finalités de la société opulente, selon H. Marcuse. Tout cela indique une nouvelle volonté de comprendre la politique : la dissuasion. La parole, les fleurs et la nature proposent un autre chemin. La nostalgie bucolique est possible au milieu des gratteciel américains. La schizophrénie est possible sans pour cela faire appel au psychiatre. Le jeu esthétique aspire à se constituer en nouveau langage face aux lourdeurs de la culture judéo-chrétienne. Tous semblent prendre les armes contre la métaphysique et contre la soumission de l’homme à la morale. La possibilité de la liberté semble dépendre du rejet de la culture occidentale et de ses paradigmes. La culture a été déclarée hypocrite. La philosophie semblait complètement vaine et, non seulement elle était incapable d’encourager l’entreprise humaine mais encore elle l’empêchait. La révolution kantienne n’a pas été suffisante, et la radicalité de la force de changement s’est installée dans un langage qui se plie aux circonstances et qui croit à la possibilité du raisonnable. C'est peutêtre là que se situe la prétention habermasienne de restaurer la modernité, et de rendre pensable la possibilité infinie engendrée par les Lumières, pour ce qui est de la conquête du paradigme de la liberté. Mais une autre radicalité s’est imposée : la nostalgie de ce qui nous manque, comme le dit A. Compte-Sponville. Octavio Paz, dans El arco y la lira, trouve la solution de l’homme dans la parole poétique. Au moment même où la poésie recrée l’instant, elle ouvre 188

vers d’autres possibilités : la peau, le goût, la géographie, le chemin qui mène vers l’extérieur ou les ombres des chemins inédits. Ces chemins, Pedro Páramo (Juan Rulfo) les refait grâce à la radicalité d’un langage raconté mais non vécu. Eduviges est là, avec son vécu, en train de transmettre à «l’autre », son fils, une nostalgie, la récupération de Comala, perdu dans l’horizon de l’impossibilité. Le rêve et l’imagination, rejetés par Descartes dans ses Méditations métaphysiques à cause de la confusion entre rêve et réalité à laquelle ils peuvent entraîner le rêveur, et rejetés également par Spinoza dans une des scolies de son livre d’Ethique, retrouvent leur valeur parce qu’ils fondent une autre réalité : celle de la mémoire. La possibilité de récupérer le passé est dans l’imagination, comme le dit J.-P. Sartre. Le signe n’est pas effacé et je peux reproduire par l’image ce qui n’est pas là, je peux faire l’expérience d’un vécu qui est absent à ce moment-là. Les réflexions de A. Compte-Sponville lorsqu’il fait référence au «principe d’espérance » nous semblent intéressantes. L’histoire est mue par la possibilité et par l’attente de quelque chose : le bonheur ou le succès. D’après Hegel, le succès a une limite, lorsqu’il voit la réalisation du désir comme un moment proche ; une fois qu’il est réalisé, il resurgit. L’histoire apparaît comme surgie du désir de s’auto-engendrer et de surmonter la frustration provoquée par ce qui n’a pas été réalisé et qui, une fois accompli, voit apparaître de nouveau le besoin de s’accomplir. Dans ces va et vient de l’éthique et de la fondation d’un sol ferme pour la société moderne, il arrive que la peur de l’inconnu s’impose à la conscience et que la manière de vivre l’expérimentation fasse échouer le projet humain (J. Poulain). Aux vieilles certitudes de l’État qui, comme un grand Léviathan peut dévorer la guerre et supprimer la violence au moyen de l’abstinence, s’est imposé un modèle qui admet les idéologies à l’intérieur des idéologies. Le nord n’est pas dans la boussole ou dans les théories scientifiques, car on apprend la nage en nageant (P. Feyerabend). Le principe de la raison selon lequel il est possible de tout mesurer et de tout prévoir commence à échouer. Ceci mènerait à la crise qui est en rapport avec le dépassement de la philosophie. La réalité semble être engendrée dans les concepts et dans les possibilités que ceux-ci octroyent au réel. C’est le sens des paroles de Hegel : le rationnel est réel et le réel est rationnel. 189

La solution prendrait du sens dans la confusion d’une vie antiphilosophique qui oscille entre le hamburger et le chewing-gum, entre le chewing-gum et le cédérom, entre le cédérom et la réalité virtuelle. Tout semble submergé. La morale et l’éthique semblent s’affronter à la possibilité scientifique qui nie dans le quotidien les anciennes vérités. C’est pour cela que P. Feyerabend, faisant appel à un principe méthodologique anarchiste dit, en se référant à son doute à l’égard du rationalisme et des critères d’autorité : «De même qu’un animal domestique bien dressé obéit à son maître, quels que soient la situation extrêmement confuse dans laquelle il se trouve et le besoin urgent qu’il peut éprouver d’adopter de nouveaux modes de comportement, de même le rationaliste bien dressé obéira à l’image mentale de celui qui est son maître et se conformera aux règles d’argumentation qu’il a apprises, quelle que soit la situation confuse dans laquelle il se trouve…»101

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P. Feyerabend, Contre la méthode, p. 22-23. 190

Troisième partie

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Chapitre I La crise du sens

ÉTHIQUE, CRISE ET PLURALISME C’est à P. Feyerabend qu’est revenue la tâche d’établir une interprétation capable de détruire l’argumentalisme et sa rigidité. Les théories sont capables de tout expliquer et l’objet de leur recherche est le fait total. C’est à partir de cette procédure épistémologique qu’a été fondé le mythe de la science. En adoptant le langage popperien, nous pourrions dire que les théories scientifiques sont parvenues à être vérificatrices. Tout ce qui est réel est familier aux théories scientifiques et la science agit en faisant appel aux arguments d’autorité traditionnels. Dans cette perspective, le problème réside dans la conception de l’homme qui est celle de la rationalité stratégique ou rationalité du contrat. Les décisions rendues possibles par l’accord sont remplacées par l’appétit égoïste du gain, en utilisant les paradigmes de la société capitaliste moderne (Apel). Les interprétations du monde que les hommes se sont données sont à cette image ; l’économie élabore des schémas de compréhension sans éthique ; le vieux principe de la solidarité humaine imposé par les grandes religions commence à être oublié. La scène du contrat est donc complexe à cause de toutes les compétences exigées. D’abord à cause du dérèglement dans lequel ce contrat est conçu et ensuite pour la facilité avec laquelle il peut être rompu au détriment d’une des parties. On se situe donc sur des plans différents : d’un côté, il y a le principe d’universalisation de l’éthique kantienne et, de l’autre, il y a les sectorisations imposées par les intérêts individuels et les intérêts collectifs. Si nous comparons l’éthique marxiste, son modèle d’interprétation et sa démarche vers la vérité, à l’éthique kantienne, avec son impératif catégorique, on pourrait dire que, dans la perspective du marxisme, l’intérêt est l’homme, toujours en référence à sa classe sociale, porteuse des intérêts de la totalité. En revanche, pour Kant, la justice est une question d’équité et de respect. J. Habermas dit à ce propos que le kantisme est médiatisé par les principes d’une éthique formaliste dépouillée du cadre empirique du social. Nous pourrions alors opposer l’équité et le respect à son antagoniste, la fureur de la destruction (Hegel) ou à la lutte de classes (Marx) et cela situerait la 192

discussion dans un cadre différent de moralité : la moralité formaliste dont nous avons parlé plus haut, et l’éthique d’une conscience critique qui balaye les traditions parce qu’elle les considère insuffisantes. Mais le problème est plus large, étant donné qu’il est en relation avec la construction de l’éthique de l’utilité. Pour celle-ci, l’intérêt égoïste devient le facteur moral qui explique le succès. Sa force d’obligation vient d’un certain type de moralité qui considère l’accumulation d’argent, de biens et d’objets comme essentielle. Face au danger de la débâcle et au beau milieu de la crise de l’humanité, le plus intéressant de l’apport apelien est l’éthique de l’argumentation qui accueille dans l’univers de discussion, non seulement le petit groupe d’experts chargés des décisions vitales mais aussi d’autres voix. La discussion devient coextensive. « Cette personne sait toujours déjà que la discussion est l’unique possibilité pour faire ressortir qui, dans le monde vécu, a raison … »102 K.-O. Apel soutient Kant dans son entreprise éthique et affirme que, avec lui, on essaye pour la première fois en Europe d’affirmer la possibilité de la cohabitation. Cet argument fait probablement référence au pluralisme constitutif de la morale de l’époque. K.-O. Apel insiste sur l’idée que l’éthique kantienne permet la morale de la reconnaissance. L’obligation rend possible la continuité. L’éthique déclare être au-dessus des éthiques. Et le principe fondamental pour garantir le maintien de la vie est la coresponsabilité. La réalité appartient à tous. Il ne s’agit pas de fonder une éthique contraignante et exclusive qui déclare sa validité d’une manière impérative, soit à partir de la science, soit à partir de la force. En partant de ces fondements, le centralisme cède sa place à l’argumentation. Dans les espaces d’opinion et autour des tables de délibération, la stratégie accorde une place à l’incertitude et commence à compter sur le point de vue de l’autre. L’épistémologie centriste à caractère figé est remplacée par la volonté de la discussion. A partir de là, l’effort épistémologique des sciences sociales, basé sur la différenciation et sur le démarquage culturel scientifique, trouve sa pertinence dans l’idée d’un concept de supériorité culturel qui a échoué. Les vertus du christianisme qui ont constitué une force supérieure d’unification à travers la morale se sont affaiblies comme 102

K.-O. Apel, Discussion et responsabilité, Vol II, p. 67. 193

raison historique. K.-O. Apel montre un inconvénient sur lequel trébuche la société actuelle : le fait que la rationalité stratégique des entreprises, avec leurs bénéfices et leurs nécessités, commence à assimiler les critères qui ont servi de base à la conception de l’ordre moral. Cela provoque une distorsion à partir du moment où le particulier commence à assimiler l’universel, ce qui va à l’encontre du principe déontologique qui préside à l’élaboration d’une éthique normative et restrictive, qui exprime la volonté de planification et régule le futur. K.-O. Apel lui oppose l’éthique de la discussion ou l’éthique de la responsabilité. Cet auteur critique sévèrement les idées de Hayek à cause du pouvoir qu’il accorde à la force du marché. Au principe de la responsabilité et de la nécessité de l’agir, au besoin impératif d’agir en conscience face à un monde qui ne doit pas céder à l’évidence des données empiriques et à l’idée du marché comme régulateur de l’économie, K.-O. Apel oppose l’idée centriste de l’ordre et de la responsabilité des facteurs stratégiques qui conduisent au développement et qui, par conséquent, ont une influence causale sur l’avenir. De ce point de vue, la philosophie deviendrait pragmatique. Au-delà des conceptions de Heidegger, exposées par R. Rorty dans son article La philosophie comme science, comme métaphore et comme politique, il ne s’agit pas d’ôter toute autorité aux mécanismes sur lesquels s’est fondée la raison mais, au contraire, d’une recherche presque désespérée pour se libérer du fondement, pour trouver un nonfondement dans le langage comme outil et dans la métaphore comme usage. A ce sujet, R. Rorty indique la différence entre l’utilisation du langage métaphorique comme signification ou comme usage. S’il est permis de faire le rapprochement entre Heidegger et la psychanalyse, on peut dire que, dans les deux cas, le langage parle et son utilité déploie une possibilité qui se réalise dans le monde historique, mais cette possibilité ne se réalise pas comme histoire de soi, ou comme conscience en soi selon le style hégélien, sinon comme existence. Le langage donne la possibilité de faire référence à l’humain ou de parler de cette dualité incomprise qu’est l’homme. Le rationalisme a trouvé son gouvernail dans la raison ; les mathématiques sortent d’ellesmêmes l’histoire. La philosophie de l’existence introduit la médiation entre l’homme, la substantiation de l’homme et quelque chose de lui qui est en lui-même : le langage. Le langage n’est pas compris comme quelque chose d’extérieur, ou comme universalité qui crée la 194

possibilité d’un sommet, et qui détermine l’expulsion de l’homme de sa propre demeure, « l’existence ». Le rationalisme ancien était ancré sur l’équité et la garantie du langage du concept, compris comme divisibilité et comme séparation. Le rationalisme moderne, pour reprendre les termes dans lesquels s’exprime H. Arendt, crée la « vie de l’esprit ». Celui-ci pénètre les intentions de l’homo, « l’animal vivant », comme le dit J. Poulain dans L’âge pragmatique. Selon cet auteur, l’homme trouve sa référence dans le « moi », dans un « moi » de procédure, performatif, installé dans le langage, créateur d’un langage qui ne se conçoit pas comme extériorité puisque le moi est l’extériorité même. L’histoire est sortie d’un « avortement de la nature », d’un dépouillement de celle-ci. L’homme est en rupture avec les références. Dans cette non-référence, il trouve son unité d’être dans la symbolique, dans le langage, dans l’attente, dans la communication et dans l’action communicationnelle avec l’autre. Tout cela implique l’élaboration d’une dialogique philosophique dans le cadre d’un monde fondé sur l’utilité. Il y a dans tout cela quelques problèmes capitaux qui sont repris par R. Rorty à propos de l’élaboration de la connaissance et de la possibilité de la construction d’une éthique. L’un de ces problèmes réside dans la compréhension de l’exactitude et de la philosophie comme science exacte. L’autre est le langage de l’Être (Heidegger). Et le dernier est la pragmatique. Or, les questions qui se posent sont les suivantes : Quelle est la manière de concevoir l’utilité qui permet la continuité d’un certain type de croyances ? De quel point de vue l’éthique, en tant que bien universel, est-elle possible ? De quel point de vue la philosophie, comme possibilité des possibles, comme créatrice d’un langage universel, est-elle possible ? Ou s’agit-il de la discussion sur l’élaboration d’une éthicité dont le caractère est directement en relation avec les circonstances et avec l’histoire ? Dans le heideggerianisme, à part les principes abstraits et le dialogue abstrus avec la philosophie de la métaphysique, il n’est pas possible de construire une éthique capable de remettre en question la valeur et l’horizon à l’intérieur duquel se gère la conscience politique. La préoccupation de Heidegger après 1934 est plutôt d’effacer toute référence à une possible trace de relation avec le monde des passions. En 1934, l’intention dans les écrits politiques heideggeriens est devenue sans doute évidente et il est difficile de nier leur caractère. Nous n’allons pas discuter ce point. Des intellectuels de tout genre se 195

sont rabattus sur cet aspect névralgique et ont considéré comme antiphilosophique la pensée politique de Heidegger. R. Rorty, faisant une critique radicale de la philosophie du point de vue méta-sémantique, fait comprendre que Heidegger est un penseur lié à la prophétie des paroles. La poésie engendrerait une capacité de rupture avec la tradition et avec les penseurs qui la défendent. D’un côté, on pourrait dire que la métaphysique traditionnelle s’est confiée à la force de la raison et à sa capacité d’ordre mais, d’un autre, on pourrait affirmer que Heidegger privilégie la force et le contenu de la substance poétique. La prophétie, le radicalisme et le non-conformisme sont présents dans la mesure où Heidegger fait preuve de non-conformité avec un type de savoir. A ce propos, il est intéressant de tenir compte de ce que dit Rorty : « Selon Heidegger, notre époque ne peut pas être bénéficiaire d’une redistribution, au sein des propositions courantes de notre répertoire, des valeurs de vérité. Toutefois, il laisse percer un espoir, d’un nouvel âge prophétique où des mots nouveaux seront prononcés qui donneront des perspectives inattendues à notre répertoire, et par là l’entendront. »103

R. Rorty dit que la radicalité heideggerienne provoquera son affrontement d’une part aux aspirations des démocraties libérales et au langage de la technique et, de l’autre, au langage totalitaire. Il s’agit de revendiquer la capacité métaphysique. Dans la notion heideggerienne d’homme se manifeste un nouveau sens de la philosophie. Face au guide conducteur de la raison hégélienne ou à la force de la raison historique exprimée par le marxisme, s’impose le langage de l’être, cerné par une nouvelle métaphysique qui affirme la capacité de pouvoir être de l’être. Malgré les affirmations de R. Rorty selon lesquelles il n’y a aucun totalitarisme dans l’œuvre de Heidegger et malgré son rejet de P. Lacoue-Labarthe dans sa tentative de lier, du point de vue de l’analyse historique, Heidegger avec la raison historique qui a guidé sa philosophie, nous pourrions dire que nous observons chez Heidegger la dictature de l’Être. Pour ce qui est du totalitarisme, nous pourrions faire quelques considérations. S’il est vrai que la métaphysique de la subjectivité a été influencée par les déterminismes de l’être, exprimés soit par la voie du 103

R. Rorty, Critique de la raison phénoménologique, p. 108. 196

développement de la raison (Hegel), soit par l’imposition des relations historiques sur la conscience, dans la perspective marxiste, il est aussi vrai que, chez Heidegger, la variation historique n’intervient pas. Les vieux unilatéralismes se trouvent face à une autre position unilatérale, celle de l’être : sa voix, sa manifestation et son écoute semblent laisser indifférentes les oreilles sourdes de l’homme et la société capitaliste qui a succombé devant la raison économique, laissant de côté la raison humaine. Ce panorama porte Heidegger à avoir une idée fixe : la restauration des philosophies présocratiques. L’idée d’histoire serait rejetée. Dans la modernité, il ne s’agit pas du conscientialisme. Le problème de l’homme est éternel : l’errance. La question platonicienne du contact avec l’être est peut-être la base de la pensée heideggerienne. La différence réside dans la manière d’entrer en contact avec l’Être ou dans sa nouvelle vision du monde. Dans le platonisme, les hommes voient leurs chances dans l’État et dans la capacité de l’homme de s’adapter à l’universel. Dans le heideggerianisme, la tentative est d’établir un contact parlant avec l’Être. Selon R. Rorty, le langage de la poésie s’impose à l’homme historique, car il s’agit d’effacer les traces des pas de l’homme occidental. Heidegger revendique les poètes expulsés de la République platonicienne. On pourrait dire qu’au-delà de la douleur et de l’ostracisme, Heidegger revendique une nouvelle forme d’existence de la philosophie : celle de l’être. Quelque chose de semblable pourrait être dite à propos de S. Freud. En tout cas, l’idée que Heidegger se fait du bonheur se concrétise dans l’idée d’être. A propos de cet Être heideggerien et de « l’être étant » de la recherche nord-américaine, nous devrions rappeler que, dans la modernité, le problème réside dans le contrôle, la manipulation et la capacité de savoir quels sont les effets que cela produit sur l’homme. Le problème est que, malgré tout, les hommes exigent des scientifiques qu’ils possèdent la faculté de prédiction qu’ils attendent d’eux. Mais, justement, l’être n’a pas réussi à rendre compte de cette exigence. Deux problèmes principaux différencient l’antiquité et la modernité. D’un côté, nous avons une pensée construite sur la métaphore et qui est validée par une longue tradition : c’est l’idée d’être et d’existence. D’un autre côté, nous avons une pensée où l’on essaye de construire la vie à partir des données sensibles : je peux soutenir mes hypothèses, convaincu que l’idée d’efficacité est liée au monde pratique, à l’être des résolutions. On soutiendrait l’apparition d’un moi déployé, le moi de la 197

vérification ; je peux en effet vérifier chacune des affirmations que je soutiens. Le langage métaphysique est remplacé par le monde des résolutions ; c’est une charge éthique qu’il faut résoudre et qui est en train de naître dans le cadre des grands projets de la modernité. La philosophie prend de l’importance dans un monde qui a besoin de montrer que les grandes interactions du passé font partie des musées ou des arguments du langage. Pour R. Rorty, la culture occidentale se caractérise par des règles du jeu claires, par le pragmatisme, par l’efficacité et par le langage de la technique. Le pessimisme heideggerien, qui considère la science et la technologie comme diaboliques, pourrait être remplacé par une idée non démoniaque de la science. Face à un argument négatif, apparaît le positif « et un pragmatisme technocratique anti-métaphysique, voilà les scènes sur lesquelles se joue le destin de la pensée occidentale. »104 La critique que R. Rorty fait à Platon,

porte sur la manière dont celui-ci produit les arguments. D’après R. Rorty, Platon prépare ses arguments, en général, hors de la place publique. Platon ne fait peut-être pas confiance à l’homme mais à une force qui lui est extérieure : la raison, les mathématiques et l’exactitude avec laquelle on peut tout mesurer. L’argument contient la vie et l’immobilise, comme le dit Popper. Il s’agit là d’un langage en dehors du monde, d’une dialectique du « monde trois ». La vérité reste obscure, à dévoiler. C’est là une coïncidence entre les paradigmes classiques et les modernes. La vérité est quelque chose qui s’éloigne, que je dois dévoiler et qui m’impose une tâche. Ceci se manifeste chez Heidegger par la présentation qu’il fait d’un monde où l’homme est absent ; il n’y a qu’une sorte de simulacre. Alors que les formes platoniciennes contiennent la vérité, chez Heidegger la vérité est dans l’Être. L’engagement et la responsabilité ultime lui reviennent. Les théories des formes ont permis à la métaphysique de garantir le monde des possibles et l’ont préservée des équivoques. M. Heidegger sauve une entité, presque un Dieu, l’Être qui a sa vérité en lui et qui ne peut pas se tromper. La thèse de R. Rorty conduit dans la direction de la défense de l’idée de la co-appartenance. Cette vieille idée heideggerienne, revendiquée par R. Rorty, soutient que le principe de la vérité se manifeste, et que cette vérité se situe dans la ligne qui divise le monde sensible et le monde intelligible (Platon), ou dans la dialectique entre être et étant (Heidegger), mais qu’elle reste toujours 104

R. Rorty, Essais sur M. Heidegger, et autres écrits, p. 49. 198

extérieure à l’homme, pour trouver enfin la solution dans des formules aussi métaphysiques que celles de la métaphysique. L’idée rortyenne sur Heidegger nous semble extrêmement discutable lorsqu’il assimile certaines de ses positions au pragmatisme. Exprimer le monde de la pratique, témoigner de lui, exprimer l’univers de l’utile et accorder une place à l’homme dans cette synthèse de vie et d’œuvre, n’est pas la même chose que considérer cette action comme non doxographique mais comme situationnelle, et de lire ainsi la pensée de Heidegger comme une philosophie de l’immanence et du monde irrésolu de l’homme. L’idée de R. Rorty est que Heidegger cherche, par tous les moyens, à rompre avec l’idée d’universalité et avec la prétention logocentrique de croire que l’homme trouve son point de résolution dans l’oubli. Oubli de l’être signifie oubli de moi et de mon appartenance à un contexte, à un espace, à certaines coordonnées et à une tradition. Nous avons oublié les universels et, à partir de là, la métaphysique de la subjectivité a cherché l’homogénéité et l’oubli de la différence. Tout se résume en disant que l’Occident a oublié : il a oublié le langage originel, celui de la poésie. Nous sommes devant la catastrophe de l’autre. La pensée a accepté une seule manière de dire, celle de la raison. Mais l’oubli - et, en cela, il faut reconnaître la force de la ligne herméneutique de R. Rorty par rapport à Heidegger - est de déclarer le monde inutile ; les mots les plus élémentaires ont été laissés de côté malgré leur capacité de comprendre et d’exprimer l’existence. Pour ce qui est de l’homme, Heidegger dit que « il est un poème que l’Être a commencé ». Le problème principal continue à être le fait que Heidegger pense que, pour que la philosophie soit une œuvre achevée, elle doit être ontico-ontologique. C’est bien là la crise des temps modernes où les étants ont été hiérarchisés. Dans ce sens, la critique que la tradition fait à Heidegger semble intéressante, car elle souligne l’utopisme qu’a entraîné le pré-penser du philosophe. Il a cru que l’homme grec était au sommet de la relation avec l’étant. Les moments de changement, le tracé d’une autre histoire et la perte de l’orientation, par rapport à ce problème, ont submergé la pensée de la modernité dans la contingence et dans les vicissitudes du renoncement à l’Être. Heidegger donne un fondement à ce qui a perdu ce fondement. Le problème est qu’une autre métaphysique se fait jour, la voix de la légitimité : l’Être. Dans une perspective herméneutique, cela pourrait nous conduire à une autre interrogation : Qui ne s’est pas trompé de 199

chemin ? Qui est prêt à le reconquérir avec le plus grand acharnement ? Selon R. Rorty, deux problèmes se posent à ce sujet : Le premier est la manière de faire face à l’histoire. Nous pourrions rejoindre la prétention de Heidegger, en considérant que la possibilité de faire face à l’histoire est offerte par la compréhension de l’Être. Dans cette optique, c’est un problème de connaissance, de modification du comportement par rapport à la philosophie et de prise de conscience que nous n’avons pas compris l’Être, ce qui explique le fait que nous nous en sommes éloignés. Le deuxième problème est celui de l’historicisme. Comment comprendre l’histoire ? Comment privilégier la fonction du Dasein ? Cela nous met face au privilège de l’agir et de l’être au monde. L’être au monde est tributaire de sa mondanité et il dépend des décisions, du langage et du déblocage des croyances engendrées par la pensée de la représentation. La réflexion sur ce problème et sa bissection, qui apparaît chez R. Rorty, ne semble pas être présente dans Être et temps. Si nous nous rappelons les premières pages de cet ouvrage, nous constatons qu’elles nous mettent en contact très proche avec la pensée du philosophe. Il dit que « la pensée est ontique et ontologique ». Dans ce cadre d’analyse nous trouvons un faux dilemme qui se présente à R. Rorty lorsqu’il s’interroge sur ce que privilégie Heidegger. Le problème n’est pas d’établir que sa pensée est historique mais, plutôt, de fonder un autre type d’historialité, celle qui cherche un pouvoir originaire, une passion, un Être passionné et il prend ses références dans l’histoire. Il faut rompre avec les visions du monde, celles des arts et de la science et des idéologies en général. C’est justement l’obstacle qu’a rencontré la pensée de l’Occident : son engagement avec les interprétations. D’après celles-ci, l’être serait quelque chose de «plus neutre », capable de rendre compte du monde auquel il appartient. M. Heidegger ne dit pas que l’on arrive à cet Être à travers l’intuition ou la raison, mais que l’on y parvient à travers la poésie. Avec lui naît un type de discours qui croit que la volonté de connaître qu’a eue la science a dévitalisé la pensée. Mais c’est Heidegger lui-même qui va nous éclairer : «… que la formation d’une Weltanschauung ne peut précisément pas constituer une tâche pour la philosophie, ce qui n’exclut pas, mais implique au contraire que la philosophie est elle-même une forme originaire (Urform) insigne de Weltanschauung. La philosophie doit peut-être, entre beaucoup d’autres choses, montrer que quelque chose comme une Weltanschauung appartient

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à l’essence du Dasein. La philosophie peut et doit définir ce qui constitue la structure d’une Weltanschauung en général. Mais elle ne peut jamais donner telle ou telle configuration à une Weltanschauung déterminée ni l’instituer. »105

La tâche de la philosophie ne peut pas être d’instituer un système de pensée. Dans le cadre de la rupture et de l’appartenance à une pensée phénoménologique, la philosophie devrait rendre réelle la possibilité de construire le monde mais aussi avoir celle de détruire. La pensée craint ce qui est soumis à un statut et à la grammaire d’un savoir qui se présente comme un dogme. Mais, dans la pensée, il y a la fonction de l’Être. Celui-ci, par l’astuce et la sagacité avec lesquelles il se présente, pourrait être comparé à la raison hégélienne engendrant une histoire qui se sent évanescente. Dans la critique que fait R. Rorty de l’Être heideggerien, il remet en question une pensée qui accorde à l’Être plus de plénitude que celle qui lui avait été reconnue par les présocratiques. Selon R. Rorty, cela met à nu l’illusion de la conscience sur le monde moderne dans lequel l’homme a acquis la capacité de manipulation et d’instrumentation. Le problème se présente lorsque l’on cherche un fondement, un « arché », «une substance première ». Le moyen de construction de cette pensée serait alors la métaphore, car on est saturé du type d’interprétation adoptée par l’Occident dans l’approche de l’être. Face au vérificationnisme et à l’ordre contraignant imposé par la science, ce qui cherche à s’imposer est une pensée libre et un devenir ontique de l’ontique. Le singulier prend force par sa singularité, non prisonnière de la règle, non soumise à la loi qu’impose la réflexion pour parvenir à la vérité. Heidegger dit : « L’essence de la vérité se révèle elle-même comme liberté. Celle-ci est ek-sistance ; elle est le laisser-être-dévoilant de l’étant. »106 Ne pas laisser être l’Être, voici l’impasse vers lequel ont conduit l’Occident la métaphysique de la subjectivité et la pensée de la science. Le problème perd de sa gravité grâce aux limites qu’impose cette interprétation ; ces limites ont une direction et certains présupposés à partir desquels on interprète. Les limites relèvent du chemin choisi ; cette entrave a été imposée à la liberté en Occident par la subjectivité. 105

M. M. Heidegger, , Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie, p. 27. 106 M. M. Heidegger, , Sur l’essence de la vérité, p. 177. Apud R. Rorty, Essais sur M. Heidegger, … p. 72. 201

A partir de ce moment-là, ce dont il est question est le poids imposé par la culture occidentale qui agit comme une suppression. La culture occidentale s’est forgée par une volonté d’accord. La répression était presque attirante. A vrai dire, emprunter le chemin de la culture occidentale signifiait être capable de démontrer, d’équilibrer et de prévoir. C’étaient là les qualités qui marquaient la direction de cette culture. La conséquence de cela serait : « Parce que la vérité est liberté en son essence, l’homme historique peut aussi, en laissant être l’étant, ne pas le laisser être en ce qu’il est tel qu’il est. L’étant, alors, est travesti déforme... »107

Contrairement à Heidegger, R. Rorty défend certains présupposés épistémologiques qui nous tireraient de l’insularité dans ce monde qui a pris le chemin de l’expérimentation. Dans son article Heidegger, le pragmatisme et la question de la contingence, R. Rorty utilise le concept de la diversité culturelle. La culture qui est née d’une volonté de manipuler, ouvre la porte à toute possibilité. Selon cet auteur, pour Heidegger « le cosmopolitisme, la technologie et l’universalisme sont les ennemis de la pensée … »108 R. Rorty reprend la pensée de Dewey pour raffermir le sens de l’espérance, convaincu que la philosophie peut nous donner un monde meilleur. La pragmatique doit briser les chaînes qui nous lient à la nature, mais aussi l’irrationalité du totalitarisme politique. Le philosophe pragmatique devrait avoir l’espérance comme principe d’action et collaborer et participer aux événements. Situé dans cette optique, le philosophe pragmatique met en doute l’espérance de la manifestation de l’Être. Les hommes et les philosophes devraient revenir à la polis et à la délibération. Loin du silence, l’homme a un espace revendicateur qui se trouve dans la fonction publique. Nous voyons là deux manières bien distinctes de comprendre la philosophie : l’une cherche la solution du problème dans la philosophie, avec ses prétentions et ses carences, et l’autre dans l’action, là où l’homme devient un sujet qui participe au monde, capable de sortir de la crise grâce à la subjectivité. Le pragmatisme ne connaît pas les limites et l’idée de fatalité n’entre pas dans son cadre d’interprétation. L’histoire et son développement tiennent à un ensemble de facteurs qui l’ont rendue possible. On peut se demander quels sont ces facteurs qui ont permis la réalisation du grand rêve de 107

idem M. M. Heidegger, , Sur l’essence de la vérité, p. 177. Apud R. Rorty, Essais sur M. Heidegger, … p. 75. 202 108

quitter le passé. L’établissement d’un nouveau mode de vie ne dépendait pas de la raison ou d’une force supérieure. R. Rorty affirme que Heidegger se laisse entraîner par une interprétation philosophique de l’histoire et que c’est également le cas pour Hegel et Marx. Sa version est un peu étrange en ce qui concerne Marx, surtout si l’on pense à la célèbre thèse XI de la philosophie marxiste. Il est important de signaler la distinction que fait R. Rorty, à propos de Heidegger, entre trace et signification. Le langage de la trace signale et indique une provenance et un événement. Il est lié à l’eksistence, il se révèle dans l’instantané (la poésie) et dans la récupération que l’homme fait d’un moment ou d’un événement. Le langage de la signification cerne l’objet, le définit et l’anticipe dans sa présentation. L’objet est représenté dans la mesure où «je » possède une intentionnalité, je la dirige, je rends abordable ce qui est exprimé, je donne une continuité à la possibilité de discussion. Dans la signification subsiste l’aventure de la pensée. La crise se présente du fait que les récits guident et possèdent une boussole qui oriente vers la connaissance. Les récits rendent présente la mer, possèdent sa carte et agissent sous l’influence de la tradition. Comme la pensée ne s’est pas aventurée à grandir au-delà du prévu, le non-pensé n’existe pas comme possibilité. C’est pour cela que la notion de découverte est une catégorie difficile à comprendre et à analyser en partant de la métaphysique de la subjectivité. Pour R. Rorty, il s’agit encore une fois de la rupture avec l’empirique et avec la notion de causalité qui lui est attachée. Mais cela nous situe devant un problème capital. Qu’est-ce que philosopher et à quoi sert la philosophie? Cette question a sa réponse dans l’empirisme qui s’installe dans une infra-causalité (l’empirique). R. Rorty rejette l’action et la stratégie de la connaissance qui consiste à naturaliser la conscience, et offre ainsi un panorama où la possibilité hypothétique de penser devient une possibilité réelle. De ce point de vue, les explications sur l’homme ouvrent un chemin : le soma, la vie de l’esprit a été oubliée au bénéfice d’une conception instrumentale : « …et nous devons admettre avec Kant et Husserl que Locke et Wundt opéraient à un niveau infra- philosophique… »109

R. Rorty voit dans Être et temps, surtout dans la première partie, une conception instrumentale. L’être à portée de main (le M. M. Heidegger, , Sur l’essence de la vérité, apud R. Rorty, Essais sur M. Heidegger, , p. 90. 203 109

Zuhanden) indique une condition qui met l’homme, à chaque instant, en situation de résoudre et la solution est atteinte dans les choses. Les choses ont pris un caractère d’événement de l’être-là ; celui-ci est médiatisé par un intérêt : le monde. Les phénomènes provoquent la nécessité d’agir dans le monde et de le transmuer ; je le transmue à l’intérieur de l’ordre qui est nécessaire et je la fais dans la condition de l’ek-sistence. L’être-là est alors celui qui assume la responsabilité ; il habite en elle et ne peut pas l’éluder. Comme le dit Heidegger dans Être et temps, l’être-là crée le caractère du nécessaire. L’homme se présente comme un vivant qui a une capacité utile, celle de modifier. A ce sujet, R. Rorty, suivant la tradition des commentateurs de Heidegger, parle d’une deuxième position qui marque une différence avec la première : celle de l’être-sous-la-main (Vorhanden). Cette position est caractéristique d’une façon de voir proprement logocentrique et traditionnelle ; elle plonge ses racines dans la raison et a comme centre la connaissance : « … ainsi que le caractère indissociable du Dasein, de ses projets et son langage – peut être interprété comme une première tentative pour trouver une façon de considérer les choses étrangère au logocentrisme et à l’ontothéologie… »110

La thèse de R. Rorty est que Heidegger a précisé clairement que l’être-là a une capacité de relation ; c’est lui qui crée son itinéraire, à partir de cette relation et non pas à partir d’une rationalité immaculée. Cela nous conduit de nouveau à poser la question de ce qui a la primauté chez Heidegger. A qui revient la responsabilité ? L’homme, est-il libéré de sa responsabilité face à la présence de l’être ? Ou, au contraire, cette responsabilité, revient–elle à l’étant ? Si nous suivons la suggestion de R. Rorty, la réponse pourrait être formulée dans la perspective de la construction d’une ontologie d’ordre pragmatique. L’homme est habité par le monde et il le modifie par nécessité. Il ne peut pas éluder cette tâche. Il doit élaborer un savoir et une conscience à laquelle il ne peut pas échapper : la conscience de l’homme et du monde. Au-delà des représentations, la guérison est dans le monde et dans le choix qu’il faut nécessairement réaliser. La responsabilité n’est donc pas celle de la conscience en tant que responsable de la possibilité, mais celle de résider, ce qui est différent de la dialectique M. M. Heidegger, , Sur l’essence de la vérité, apud R. Rorty, Essais sur M. Heidegger, , p. 96. 204 110

de la durée. Être au monde en tant que durée est probablement ne pas se en rendre compte. Heidegger se rend compte qu’il a trouvé une maxime sensée, ce qui lui permet de réaliser qu’il ne s’est pas rendu compte jusque-là que l’homme a vécu les yeux bandés. Les vieilles métaphores concernant la philosophie semblent ne pas avoir laissé en paix Heidegger ; en effet, cette possibilité de lumière n’est pas étrangère à Platon. Toute cette polémique a comme axe l’homme. Quel est l’élément essentiel pour la définition de sa conscience ? Quels sont les points clés autour desquels doit tourner la discussion ? L’histoire de la philosophie est révélatrice à ce sujet. Le nœud gordien de la philosophie aurait toujours été l’être et, à partir de son historialité et de son historisation, le problème annonce des conséquences inattendues qui pourraient annoncer un sens ou le sens des lectures possibles. Les écoles et les traditions ont essayé de trouver une explication. M. Heidegger constitue un référent dans sa polémique contre l’empirisme, contre l’atomisme, contre la tradition humaniste, contre le pragmatisme sévère de rationalités sociales et contre le marxisme, selon ce qui est manifesté dans la Lettre sur l’humanisme. M. Heidegger, avec ses questions, conduira l’angoisse de la philosophie jusqu’à ses dernières conséquences. Nous pourrions alors nous poser la question de la condition relationnelle du langage dans le monde. L’homme et le monde constituent le référent d’une possibilité linguistique où le langage se manifeste, non seulement comme l’Être qui est mais comme étant à lui-même, s’élaborant lui-même et en train de construire la possibilité. Mais il vaut mieux porter notre attention sur les paroles de Heidegger elles-mêmes : « L’homme se comporte comme s’il était le maître et le créateur du langage, alors que c’est celui-ci qui est et demeure son souverain (…) Car au sens propre des termes c’est le langage qui parle. L’homme parle seulement pour autant qu’il répond au langage en écoutant ce qu’il lui dit. »111

Les thèses rortiennes à propos de Heidegger semblent intéressantes et confirment l’effort fait par ce penseur pour se départager des visions du monde. Il ne s’agit pas de réduire le langage à un mécanisme de la conscience, c’est-à-dire à la possibilité M. Heidegger, « l’homme habite le poète ». Essais et conférence, p. 227228. 205 111

d’authentification, mais d’effectuer une lecture permettant de trouver un autre sens à la pertinence de l’homme lié aux pratiques sociales. C’est une lecture faite dans un langage qui, n’étant pas le langage de la tradition, mais ancrée dans son langage propre, sans sortir de luimême, permet de trouver un autre sens à la pertinence de l’homme. Il s’agit de choisir une vision qui voit et qui se ne consacre pas seulement à représenter. L’enjeu est clair en Occident. La libération de l’homme dépend de la prise de conscience. Pour se soustraire à n’importe quel type d’influence, que ce soit intra-mondaine, intra-psychique ou extrapsychique, il fallait entamer un combat. Il nous fallait ainsi combattre le côté obscur de nos pensées, ce qui était possible à la lumière de la naissance de la conscience comme utopie. Cet effort permettrait de vaincre en même temps la nature et le processus hégélien de la conscience. L’annihilation de la nature que nous sommes et les caractéristiques de notre culture portaient les traces de cette victoire, de même que, chez Marx, le passage du singe à l’homme et les degrés de développement portaient les traces du processus de maturation de la conscience. Quelque chose de la sorte arrive avec la psychanalyse. Elle signale la possibilité, donne à la conscience le droit d’être écoutée et donne droit herméneutique aux interprétations. La conscience comme intentionnalité apparaît comme libératrice. Le problème en est la validité, comme le dit R. Rorty. Jusqu’à quel point les lignes d’interprétation sont-elles capables de résister à la commotion ? Cette commotion est propre, non seulement à la modernité mais à tous les moments de crise inévitable. La remise en question faite à partir de cette ligne est une remise en question du langage, des principes ultimes de fondation et des systèmes. La piété, la protection, la vie sous la protection d’une déité ne semblent plus avoir de signification. Nous pourrions dire avec F. Nietzsche, que nous assistons à une transvaluation de toutes les valeurs et à la rupture du principe de certitude, et que les certitudes de la pensée de la tradition ont subi une érosion. Imaginons le dialogue de ces deux forces que sont le «moi » et «l’inconscient ». Un monde qui avait été fondé sur les principes de la raison constatait du jour au lendemain que l’édifice commençait à se lézarder. De l’autre rive, on pouvait expliquer l’existence d’une force qui agissait, qui montrait ses traces et qui était «responsable ». Le décentrement de la responsabilité est le commencement d’un processus d’explication, qui permet d’étudier la force et la certitude que l’histoire avait eues par rapport au principe de 206

responsabilité. Face à la clarté de l’histoire se dresse la clarté du sang inutilement versé. A partir de ce moment-là, commence à se montrer une autre histoire, une histoire cachée jusque-là : l’histoire du sang versé, du crime, de la haine politique, de la guerre. Ce qui se fait entendre c’est, comme le dit E. Morin, «la voix de l’autre ». S. Freud est clairvoyant en disant que, lorsque l’on connaît l’autre (l’inconscient), il est possible de tout connaître. On a trouvé enfin une méthode pour expliquer. Le doute comme obstacle ne disparaît pas, mais il trouve ses limites dans la clarté que l’on commence à entrevoir. L’histoire devient claire par la pulsion, par la force du caché imposant son langage. La responsabilité retombera parfois directement sur les pulsions ou, parfois, sur la trace que le naturel laisse sur le sujet. C’est à partir de là que l’idée de structure prend de la force. La subjectivité des hommes a un facteur conditionnant clair (l’inconscient), non étranger aux hommes, mais caché dans des arcanes d’accès difficile. Au-delà de l’idée que l’Occident s’est faite de la raison, il s’agit, encore une fois de connaître l’altérité ; désormais c’est le patient et ses associations qui auront la parole. Le psychiatre apparaît comme interprète et comme celui qui confère un ordre de lecture au fleuve de l’exposé du patient qui se livre dans un langage absout à l’avance (Elias Canetti). L’idée qu’expose R. Rorty, dans son article Freud y la reflexión moral (Freud et la réflexion morale) est la possibilité de construire la bonne vie. Les hommes ont probablement trouvé dans la psychanalyse une voie d’interprétation, une méthode pour expliquer ce qui était inexplicable jusque-là et ils ont trouvé dans la catharsis une source de soulagement. La question qui se poserait est : est-il encore possible de gouverner l’homme ? La position de Freud à l’égard des pulsions est pessimiste à cause de la force qu’il leur reconnaît et de l’alliance inévitable entre l' éros et le thanatos. Ce sont peut-être des forces qui portent inévitablement la responsabilité de la guerre. Ce qu’il faut rechercher, c’est la manière d’établir un principe d’ordre et qui explique l’inévitabilité de l’inévitable. Nous pensons que la psychanalyse fait figure de science anti-empirique qui cherche à exercer le contrôle en libérant l’homme du malaise de la répression ou du poids répressif de la culture, comme le dirait l’École de Francfort. Cela nous mènerait vers un autre problème : les effets pervers de la culture répressive. De ce point de vue, la tolérance répressive proscrit les instincts mais, en même temps, elle les tolère. 207

La critique rortyenne de l’inconscient freudien est capitale. Il voit cet inconscient comme quelque chose qui se sert de nous et qui nous montre une voie, en nous disant constamment ce qu’il faut que nous fassions et agissant comme une force à laquelle il est impossible d’échapper. R. Rorty centre sa critique sur le fondamentalisme. Du point de vue de la construction de la subjectivité, nous sommes face à un sujet qui n’a pas d’option, car il subit un déterminisme exercé par le passé. Ce déterminisme est exercé aussi à partir de la non-conditionnalité puisque l’inconscient structure un langage et une manière d’être. Le sujet élabore sa symbolique à partir de cette détermination et de cette influence. Le modèle de la construction de la subjectivité interprète et comprend le modèle de l’explication causale, mais il ne peut pas l’éviter. Dans cette perspective, l’inconscient apparaît comme un mal nécessaire : « Il ressemble à quelqu’un qui se glisse dans nos pantoufles, et qui se sert de nous, plus qu’à une chose dont nous pouvons nous servir … »112 La méthode

psychanalytique de Freud, qui met en pratique le vieux conseil socratique «connais-toi toi-même », ouvre la possibilité de création de l’homme, de cet homme qui devient et qui sort progressivement de lui-même. Il ne s’agit donc pas de la simple découverte de ce qu’enferment les clés linguistiques. La tâche est la décentration. Aussi bien le patient que le psychiatre font un véritable travail de création, en validant et en donnant du poids à des contenus d’interprétation qui sont des éléments de cette structure houleuse, alors qu’ils pourraient passer inaperçus. R. Rorty, dans sa vision de la psychanalyse, essaye de projeter de la clarté sur cet être qui nous habite et que nous habitons, mais que nous n’avions pas remarqué (l’inconscient). De ce point de vue, la psychanalyse permet la revendication d’un sujet qui a besoin des métaphores, des rêves et tout ce qui a été ignoré ou mis de côté. C’est un sujet qui se voit, non pas à partir de l’extériorité d’un autre mais à partir de luimême, et qui revendique sa propre histoire d’individu. Cette histoire de l’aléatoire, contingente, à laquelle on n’avait pas accordé assez de poids, prend du sens à travers un processus houleux tout au long duquel les instincts, la passion et la sexualité prennent leur place. R. Rorty explique la décentration telle qu’elle est exposée par S. Freud en disant que ce n’est pas la conscience qui décide de 112

R. Rorty, Essais sur Heidegger…, p. 201. 208

l’agir. Ce n’est pas tout à fait l’inconscient non plus. La voix de la raison n’est pas ce qui est purement raisonnable. La raison a ses fissures, ses vides et ses arbitraires. Elle s’est acharnée à dissimuler. En cachant sa véritable portée, la raison a construit un monde de respectabilité et de certitudes où ce qui est fortuit ne jouit pas de poids nécessaire. La critique est dirigée à combattre le monde de croyances du logocentrisme qui croit à la transparence du signe linguistique, comme si le signe et la réalité ne faisaient qu’un. Dans ce sens, la qualité principale du langage devrait être la lisibilité. Voyons l’attitude opposée de cette lecture : « Le logocentrisme n’est que l’essentialisme appliqué aux énoncés et aux croyances. Dès que l’on abandonne la conception essentialiste qui attribue aux choses à la fois des propriétés intrinsèques et des propriétés relationnelles… »113

HISTOIRE ET LOGOCENTRISME Un des points fondamentaux dans la discussion de la modernité est la rupture avec le logocentrisme, ce qui fait penser immédiatement à la fin d’un type de philosophie et d’un type de savoir qui correspond à l’essentialisme. Les vérités fortifiantes de l’histoire sont bouleversées, non pas dans l’histoire de la philosophie mais dans la praxis constructive d’un nouveau savoir. R. Rorty oppose sa notion de pluralisme démocratique à l’idée centriste. Les possibilités de la discussion, de la différence culturelle et de l’acceptation de pratiques culturelles diverses s’opposaient au totalitarisme de la raison. Dans ce sens, les institutions doivent rester neutres pour imposer un critère culturel uniforme. L’idée de la vérité ne peut être que l’idée de certitude, ce qui ouvre la porte à l’idée de pluralité et à la validation de l’esprit de l’individualisme. Selon Charles Taylor dans Le malaise de la modernité, l’individualisme a fondé les caractéristiques de l’esprit moderne. Cet esprit est subsidiaire de la raison instrumentale et le bienêtre est à chercher dans l’utilité, l’efficacité et la croissance économique. Dans ce sens, le progrès est équivalent à la croissance économique. Le problème réside alors dans le fait que ce que l’on valorise ce n’est pas la rationalité d’un système, mais la capacité de engendrer un certain ordre de richesses, dans une société inégale qui pourrait être définie comme la société de l’éphémère, de la 113

R. Rorty, Essais sur Heidegger …, p. 177. 209

marchandise et du changement inégal, soumise à l’obligation perpétuelle de prendre des décisions irrationnelles à l’intérieur de la cage de fer (Max Weber). La thèse de C. Taylor en évoquant Tocqueville est que, dans le cadre tutélaire de la société moderne, l’individu a limité sa participation à l’espace public, en laissant la responsabilité à l’autre, à l’État, et à une caste de politiques qui exercent un contrôle doux mais ferme sur la conscience. Cela a provoqué chez l’individu une démission vis-à-vis des problèmes qui le concernent. Taylor, qui s’insurge contre le relativisme culturel, croit que celui-ci plonge ses racines dans l’individualisme. Une société composée d’individus ayant des codes éthiques bien implantés dans leur conscience peut présenter des disparités qui sont le résultat de l’agir libre, ce qui va peut-être audelà de la liberté qu’avait réclamée la modernité pour se situer à l’intérieur des codes qui régiraient sa manière de vivre. La modernité avancée bannit toute possibilité de responsabilité collective pour affirmer la responsabilité individuelle. Ceci pourrait nous conduire à affirmer que le bien-être passe par l’acceptation de l’idée selon laquelle, ce qui me convient c’est ce qui me concerne, ce qui m’interpelle en tant qu’individu : «Il est exact que la culture de l’épanouissement personnel amène les gens à perdre de vue les préoccupations qui les transcendent. Et semble évident qu’elle a pris des formes futiles et égocentriques. »114

Cependant, Taylor critique l’idée de Bloom selon laquelle nous vivons submergés et enorgueillis à l’intérieur du totalitarisme du narcissisme. Ce relâchement conduirait à l’idée que les sociétés modernes auraient renoncé à l’idéal d’héroïsme, d’authenticité et d’attachement au national. Taylor affirme qu’il ne faut pas confondre ce qui est un phénomène de masse avec une culture généralisée ; celui-ci est marqué par la disparition de l’unité culturelle au bénéfice de l’individualisme exacerbé. Comme le dit le même auteur, une des différences entre le traditionalisme et la modernité est que, dans les sociétés traditionnelles, la communauté exerce une influence prépondérante sur la vie sociale alors que, dans les sociétés modernes, l’individu se déploie presque sans limites. Si nous comparons cette vision avec celle de l’Être heideggerien, égaré dans les chemins de l’errance, loin de sa voix intérieure, nous pourrions dire que, chez Heidegger, la raison de la confiance est dans « l’autre ». L’histoire est dans la voix, avec sa 114

C. Taylor, Le malaise de la modernité, p. 23. 210

force qui cherche à s’imposer. Lorsque l’être bifurque, cela veut dire que la pensée n’a pas accueilli cette voix révélatrice. C’est un modèle déconstructif qui est enfermé dans la construction systématique d'une certitude. Si nous suivons Taylor, c’est à nous-mêmes que revient l’effort et la revendication, au contraire de ce qu’affirment d’autres positions pour lesquelles la certitude est «l’autre », c’est-à-dire une extériorité qui régenterait nos décisions. Si nous comparons Taylor à Heidegger, nous devons dire que le modèle de Taylor, le modèle du soi-même et de la sincérité, est extrêmement moderniste, car il est élaboré à partir de ma propre pertinence. Je suis l’auteur de la construction de moi-même. Cela donne la possibilité d’autodétermination dans la construction d’un type d’histoire où l’historialité dépend de mon intervention et de ma subjectivité. Or, il faudrait préciser que la discernation de cette voix intérieure effectuée, à partir des présupposés de la métaphysique de la subjectivité, est différente de l’écoute patiente d’un événement qui se présente et qui se révèle. Il y a une différence substantielle entre le concept de révélation et celui de création. Révéler est manifester. Il s’agit d’un moment mystique très particulier. Ce serait faire entendre une voix de création architecturale où la volonté de l’homme se manifesterait à partir d’ellemême. Elle acquerrait ainsi sa valeur suprême, indépendante de l’extériorité. : « ..mais je ne peux même pas trouver de modèle de vie à l’extérieur. Je ne peux le trouver qu’en moi... »115 Nous sommes contraints de nouveau par le caractère d’une argumentation qui conduit directement au langage. Si « être sincère » signifie «être fidèle à ma propre originalité », comme le dit Taylor, nous sommes en permanence enfermés dans un masque et dans l’impossibilité de communiquer. Nous pouvons nous demander : Qui est complètement sincère ? A quoi sert la sincérité ? Nous pourrions imaginer que celle-ci est une source de frictions, de bagarres et de disputes. La situation nous fait penser au Carnaval, avec ses masques, sa fatuité, l’impossibilité pour l’homme de se réconcilier avec lui-même, ses disputes intérieures, son remords comme angoisse. Comment exprimer le sentiment qui s’empare de nous, lorsque nous nous rendons compte que nous avons traversé la vie sans finir de dire la vérité ? La question est délicate, surtout si l’on songe à l’éventuelle inexistence de la vérité. Le fait de mettre entre parenthèse le «nous-même » manifeste un problème de civilisation. 115

C. Taylor, Le malaise de la modernité, p. 37. 211

C’est ce que R. Rorty a essayé de revendiquer en analysant l’inconscient freudien et ses perturbations. Dans cette perspective, la cure est le lieu rêvé ; elle n’est ni plus ni moins que le fait de savoir et de pouvoir parler. Taylor pense qu’un des problèmes principaux de la modernité se situe dans le «soi-même ». On ne peut comprendre le «soi-même » que par rapport à la différence qui me sépare de «l’autre » mais, dans cette relation, j’incarne une volonté de détermination qui me différentie de «l’autre ». Je partage avec lui un monde, le monde, mais je suis différent de lui dans l’exercice de ma liberté et dans la vision que j’ai des choses. De ce point de vue, il critique l’idée d’établir le «soimême » d’une volonté qui cherche en soi-même, oubliant ainsi la relation avec «l’autre », avec la communauté et avec la tradition. D’après cela, un moi autosuffisant, capable de tout engendrer à partir de lui-même, qui se contente de la satisfaction onaniste de ce type de création, fondera sa réflexion sur une image narcissique de soi-même. C. Taylor réfère cette position relativiste douce à un cadre de valeurs qui rendent problématique le cadre relationnel, car je m’arroge par-là la faculté de juger «l’autre ». Dans le cadre de la culture, je ne pourrais pas prendre distance vis-à-vis des décisions de «l’autre ». L’interprétation devient difficile. Ce type de moi est un moi qui réside dans le monde, qui accepte la différence mais qui garde le silence dans tout ce qui concerne le désaccord avec «l’autre ». « je ne peux pas découvrir isolément mon identité: je la négocie dans un dialogue, en parti extérieur, en parti intérieur, avec l’autre. C’est pourquoi le développement de l’idéal de l’identité dépend essentiellement de mes relations dialogiques avec les autres. »116

La critique concerne le caractère instrumental de la culture moderne. Le « moi » entre en relation avec « les autres » en fonction de ses envies et selon son imaginaire. C’est le monde des idées qui détermine la validité d’une manière de vivre. Ce type d’imagination qui prend son pouvoir à partir du «moi», et dans son effort de compréhension, pourrait nous conduire au sommet de la grande banalité et du narcissisme conduisant à la négation de «l’autre» et au manque du respect qui lui est dû. Le concept d’inégalité passe par la prise de distances de l’égoïté vis-à-vis du sentiment communautaire. 116

C. Taylor, Le malaise de la modernité, p. 57. 212

Le trait principal de la modernité est, pour Taylor, l’approfondissement de la subjectivité et, par conséquent, la diminution progressive du sentiment d’autorité. « Les questions auxquelles une autorité apportait naguère une réponse indiscutable, il nous faut maintenant y réfléchir par nousmêmes. La liberté et l’autonomie modernes nous centrent sur nousmêmes et l’idéal de l’authenticité exige que nous découvrions et formulions notre propre identité. »117

C. Taylor critique également ceux qui considèrent que la civilisation technique est un égarement, du fait qu’elle a fait perdre à l’homme les rythmes naturels du passé. Il pense probablement à Heidegger ou à S. Freud (pour ce qui est de l’opposition entre culture et nature). Le conflit est intense, intérieur et extérieur. Sa critique se dirige contre le discours naturaliste quelque peu exacerbé et contre la prétention techniciste de la raison instrumentale. Cet auteur pense que nous sommes face à l’imminence d’un problème politique, où l’autorité d’un État disciplinaire et l’abus des marchés qui suivent les règles du capitalisme sauvage pourraient finir par réduire la liberté. Ceci étant, et face au danger que représente la raison instrumentale pour la rationalité, de plus en plus menacée, c’est la démocratie, avec les moyens dont elle dispose, qui a la tâche d’être aux aguets des alternatives qui pourraient procurer un moyen d’écarter ce danger. Cela implique le libre jeu des opinions et des discussions ouvertes, en dehors des cénacles scientifiques et des instances de planification. Les groupes d’opinion, les mouvements écologistes, les sociétés protectrices des animaux, etc., devraient avoir leur mot à dire. D’une manière générale, on pourrait dire que cela permettrait de dépasser le mythe de la science. La discussion semble se prolonger et atteindre une plus grande ampleur. Le problème touche tout le monde, car personne n’est à l’abri du danger et des effets nocifs que laisse prévoir l’éventuelle destruction de la planète. Cela met de nouveau sur la table le problème de la responsabilité. Que doit-on faire pour bien gérer l’avenir ? Qui sont concernés par cette tâche ? Dans l’analyse que C. Taylor fait de la modernité, il insiste sur le sentiment de désenchantement qu’a provoqué aux États-Unis la banalité du discours politique. Les masses sont désenchantées et les actions entreprises

117

Ibidem, p. 87. 213

sont, dans la plupart des cas, des actions isolées, sans coordination, ce qui pourrait difficilement aboutir à un grand projet. L’analyse approfondit le problème de la différence. Une société vraiment démocratique ne peut pas échapper à la reconnaissance de la différence. La dignité apparaît comme un enjeu fondamental dans le langage des sociétés modernes. Tout individu a le droit de choisir son propre destin et de participer avec ses propres opinions aux délibérations de la polis, avec l’assurance que donne le fait de jouir d’une vraie liberté de presse et de culte. Tout individu sait que les traditions de son groupe ethnique seront respectées, ainsi que les différences liées au sexe. Le droit apparaît ici comme un moyen de défendre les spécificités liées à l’appartenance. En contraste avec les positions monologiques, C. Taylor affirme que la construction de la conscience de l’homme moderne se fait à partir d’une position dialogique, en dialogue et en échange permanents avec «l’autre». Dans ce sens, l’authenticité n’est pas quelque chose que nous devrions aller chercher ailleurs, ou qui se trouve dans une voix venant du dehors du lieu social de l’homme. La réalisation de la démocratie passe par la conquête que «je » fais de cet espace vital de définition. Dans ce sens, le dialogue est une unité co-formative qui a lieu dans «mon » dialogue intérieur avec la conscience de «l’autre », de l’absent. Ce n’est pas que je me réalise par ce moyen, mais que c’est là que commence mon développement. La différence, entre l’écoute monologique et le dialogue, réside dans le fait que, dans le monologue, je ne parle pas de la manière propre à la communication. Simplement, je me contente d’écouter et d’interroger sur les questions qui me préoccupent, car je suis sûr que j’obtiendrai une réponse. La substance du dialogue est ma capacité d’échanger et d’écouter la voix de l’autre qui m’interpelle. Je conserve cette voix d’une manière créatrice dans les actes de la quotidienneté, je la transmets, je pousse d’autres à la vivre. Cette voix n’est pas seulement celle de «l’autre», mais elle est aussi ma propre voix dans le temps. Nous passons d’une position rigide à la possibilité d’ouverture de l’histoire, à une histoire humaine, à une histoire où je soumets à vérification la possibilité d’existence de la voix humaine. Dans le cadre de cette historicité, définir l’identité est accepter que celle-ci se constitue dans le changement permanent, dans le dialogue et dans la négociation. Voici ce que dit C. Taylor « … Ainsi, ma découverte de ma propre identité ne signifie pas que je l’élabore dans l’isolement, mais que je la négocie

214

par le dialogue, partiellement extérieur, partiellement intérieur, avec d’autres… »118

D’après C. Taylor, cela pose de nouveau le problème de la jouissance de l’espace public. C’est un espace qui, en opposition à la culture basée sur l’honneur propre aux sociétés prémodernes, exclut l’humiliation. Perdre le trophée ne signifie pas que le vainqueur jouit de tous les privilèges au détriment du vaincu, et que l’échec constitue une honte éternelle pour ce dernier. La reconnaissance dans les sociétés modernes signifie la possibilité de s’affirmer. Mais C. Taylor généralise à propos du couple maître-serviteur de la dialectique hégélienne. Il oublie que ce type de dialectique débouche dans l’histoire sur la victoire d’un des termes sur l’autre. Il soutient l’argument du multiculturalisme en disant que, dans les sociétés modernes, il ne suffit pas d’accepter les différences (cette tâche a été déjà réalisée par le libéralisme), mais qu’il faut les reconnaître et être capable de les vivre tout en partageant le même espace avec un autre. Il est évident que le multiculturalisme devient une réalité de plus en plus concrète et de plus en plus étendue dans la planète. Le postulat de C. Taylor est radical pour ce qui est de la non – acceptation de la différence. En critiquant Bellow, il affirme que le fait d’attendre que les Zoulous puissent donner naissance à un Tolstoi, poserait le problème dans le cadre de valeurs de la culture occidentale, et que cela suppose que je peux continuer à mesurer en continuant à utiliser les classifications que je possède, acceptées depuis longtemps comme valables. Cela renvoie de nouveau à la présomption d’universalité et à la forme de cette universalité. C. Taylor voit essentiellement dans ce problème un reflet du monde des valeurs de l’eurocentrisme. C. Taylor focalise le problème en affirmant une différence disséminée qui pourrait être prise comme référence, et il rapproche cela de nouveau de la particularité dans le discours. A ce sujet, Susan Wolf signale, dans son article Commentaire que, lorsque Bloom se propose de déterminer quelles sont les grandes figures de l’intelligence humaine, en l’occurrence les figures européennes, ce qu’il fait c’est appauvrir la perception d’un problème nettement plus compliqué qui nécessiterait, comme le dit C. Taylor, une évaluation minutieuse d’autres cultures et de leurs productions. Le raisonnement eurocentriste part du présupposé d’une supériorité manifeste des productions de l’esprit qui sont incarnées dans l’art, la littérature et les 118

C. Taylor, Multiculturalisme, p. 52. 215

œuvres de l’espace technique. Comme le dit Paul Mercier, si nous nous rappelons le long chemin parcouru par l’anthropologie, nous trouvons un discours qui commence avec l’anthropologie britannique, qui essaye d’élaborer des comparaisons et des descriptions fonctionnelles. Cela s’exprime dans des monographies et dans des recherches participatives. L’anthropologie s’intéressait à connaître, à classifier et à approcher grâce aux langues, l’univers spirituel de «l’autre». Il était donc possible d’élaborer une science de «l’autre» et de le prendre comme objet. Cependant, la mémoire de «l’autre» intéresse pour mieux le dominer, pour l’historiser et pour démontrer l’existence d’une culture supérieure, l’européenne, avec ses limites, ses différences et ses discriminations internes. Le problème qui se pose de nouveau est celui de la solidarité, selon R. Rorty. Il ne s’agit pas seulement du fondement de la raison, en abstrait, mais des accords qui sont établis autour de certaines aspirations. L’opinion de Jean-Pierre Cometti, dans son article Quelle rationalité ? Quelle modernité ? est que R. Rorty représente le rejet d’une condition fondatrice de la raison pour parvenir à l’accord et pour mettre en marche une idée. Gilbert Hottois, faisant un bilan de ce qu’a été le développement de la science, décrit le panorama suivant : selon le discours traditionnel, la nature s’est maintenue attachée aux canons aristotéliciens ; on a fait des spéculations sur elle mais on n’a pas réussi à la modifier. La différence avec la modernité est que celle-ci, tout en profitant du langage métaphorique, n’est pas au service de la théorie mais de la pratique, de l’usage pratique, d’une mise en application qui vise la transformation : « La naissance de la science moderne et son développement ne sont pas un simple changement de paradigme ou logothéorie. Il s’agit d’une mutation bien plus profonde et toujours en cours dans laquelle le langage lui-même n’est qu’un élément, où il est en jeu et cesse de mener le jeu. C’est le rôle, la fonction, le poids, l’image du langage pour l’humanité, pour l’être-au-monde qui change… »119

G. Hottois soutient que les perspectives dans lesquelles R. Rorty étudie la modernité semblent correspondre plutôt au schéma classique de la science textualiste, livresque et herméneutique. Le problème continue à être celui de l’espace du public et celui de la construction de la subjectivité. Entre le limité et l’illimité, le discours semble avoir pris le raccourci du tout est possible. L’adéquation symbolique des besoins 119

G. Hottois, « La science postmoderne » La modernité en questions, p. 27. 216

et des appétits des individus a trébuché sur la difficulté de se situer face à une liberté difficile ; ce sont les individus capables de décisions qui ont la parole. Si nous suivons G. Hottois, le problème prend une dimension inespérée. Les réussites de la techno-science ont brisé ou lézardé les certitudes et les registres traditionnels : Dieu, la morale, les coutumes traditionnelles et l’univers de reproductibilité du social. Pour reprendre G. Vattimo, l’éthique a perdu sa vieille force et nous sommes face à une éthique faible. « … [le réel] est indéfiniment plastique, malléable, reconstructible à l’infini. Cet impératif refuse toutes les contraintes a priori que le symbolique cherche à lui imposer : ontologie, métaphysique, vérités révelées, axiologies, cadres transcendantaux, cadres linguistico–sémantiques, lois universelles… »120

Le problème philosophique est que, avec l’émergence d’un nouveau type de pensée, surtout la pensée moderne, il est possible de tout créer. La nature a été désacralisée et même inventée. Entre la découverte et l’invention les vagues sont houleuses. L’homme, ou la volonté des grands instituts de recherche, semblent avoir pris la parole, sûrs qu’on peut inventer, qu’il n’y a pas de cogouvernement d’une loi à respecter, qu’il n’y a pas de lois données.

120

Ibidem, p. 33. 217

Chapitre 2 Le monde émergent TECHNO-SCIENCE ET PHILOSOPHIE La techno-science a consacré la primauté de l’agir. La critique est orientée vers le décentrement de la philosophie traditionnelle. La base épistémologique de certaines notions (sujet, vérité, objectivité et réalité, etc.) a subi une sorte de convulsion. Ainsi, à propos du problème de la philosophie, G. Hottois affirme que nous sommes passés au décentrement. Les anciens langages de la métaphysique, l’hétéroclite, le Méta, trouvent leur but dans l’idée de l’homo loquax. Cela pose un nouveau problème, celui de la manipulation de la réalité et celui de l’incapacité dans laquelle se trouve la philosophie de prévoir les changements, contrairement à ce que peut faire la technoscience. La bioéthique entre comme nouvel élément de discussion et tout l’univers du savoir précédent est bouleversé. D’après G. Hottois, la contemporanéité a engendré un monde où la poésie décentrée est audessus du décentrement de la poésie. Les risques planent sur les hommes qui n’ont plus de certitudes et voient s’effondrer les anciennes constructions. Face au désenchantement du logos, la parole serait retombée de nouveau dans un langage, celui de l’homme qui fait en se faisant, dans un univers où le langage est assumé comme poésie, comme possibilité infinie et comme clé de lecture. Ce n’est pas comme chez Heidegger, où la poésie est la poésie de l’Être. Il s’agit des registres de la parole, de la manipulation et de la modification de la nature malgré le risque que cela implique. La question semble intéressante parce qu’il s’agit de la fondation par l’homme de sa propre nature en quittant les anciens fondements. La nature ne m’est pas donnée, je ne la porte pas en moi ; je peux la créer par clonage dans le laboratoire sous le regard admiratif que suscite l’avènement d’une nouvelle réalité. Il ne s’agit pas seulement de rénover et de mettre à jour la notion d’homme, comme le fait la philosophie classique ; désormais, il y a une nouvelle notion qui se fait jour, celle d’un être humain qui ne se résigne pas à ses limites et à ses manques et qui, par conséquent, s’adonne à la tâche de parfaire sa nature et celle de l’autre. La décentration est manifeste. Le langage de la métaphysique, et de l’expérimentation prudente, est remplacé par un langage produit dans les cabinets de recherche d’un laboratoire. Les rêves ne sont plus réservés aux dormeurs. Ils font même partie de la sagesse de l’homme 218

moderne, rêveur mais conscient, gouverné non pas par l’autorité d’une altérité mais par sa propre subjectivité. De ce point de vue, la continuité de la philosophie est en danger, si toutefois l’on entend la philosophie comme la répétition de versets ou comme offrant des contenus qui s’appuient sur des critères d’autorité. Mais la nouvelle philosophie pourrait constituer un danger pour la continuité des religions. Les arguments de la mauvaise conscience et de la mauvaise foi semblent s’être écroulés face à l’apparition de l’expérimentation, à la non-excuse, et à la fondation d’un monde non conforme à la tradition, en lutte permanente avec elle, ayant enfin réussi à surmonter les entraves et les interdictions que les dogmatismes de toutes sortes ont essayé d’imposer, pendant des siècles, au langage de la science ou à la fonctionnalité qui était la nouvelle légitimité de la marche de l’homme sur la terre. L’homme refuse de se soumettre et de se rendre devant l’autorité de la raison de l’autre, car il veut juger à partir de lui-même, de sa culture et de ses propres traditions. Cet état de choses met en danger l’universalisme, et l’ébranlement est détectable du fait qu’il n’y a plus de norme valable qui, d’une manière a-historique, pourrait s’arroger le droit de tout juger, comme c’était le cas des tenants du langage logocentrique. C’est ici que nous pourrions évoquer de nouveau la polémique entre J. Habermas et R. Rorty. Lorsque Richard Bernstein rappelle cette dispute, il affirme que le problème de J. Habermas dans la construction de sa pragmatique universaliste, consiste à essayer de fonder un argument qui rende possible le principe de solidarité. La raison proprement dite n’aurait pas échoué. Le problème réside dans les tournures qu’on lui prête, dans les interprétations, dans les lectures tendancieuses et dans les applications que l’on en a fait. R. Rorty signale à ce propos le pouvoir de la contingence. Au-dessus de l’idéal général de la raison, apparaissent les cadres particuliers concrets de la raison, concernés par des conditions historiques précises et qui engendrent la possibilité de la recherche de solutions pluralistes, démocratiques et progressistes. Dans ce sens, on peut parler davantage des fondements, que du fondement car il s’agit des particularités. Le relativisme culturel est opportun quand il s’agit de délibérer sur des problèmes qui touchent la moelle épinière de sociétés qui sont en changement perpétuel. R. Rorty analyse la proposition du rationalisme classique de construire une science dont les fondations se situent dans 219

l’univers supra-empirique, ce qui garantit l’objectivité, la vérité, la rationalité et la validité. Toutes ces aspirations sont inversées dans la pensée rortyenne puisque la science se développe dans le contingent et le particulier. Voici ce que dit R. Bernstein : « Il est certainement vrai que Rorty semble allergique à toute mention d’ « universaux » ou d’ « universalisme ». Il lui arrive de tellement mettre l’accent sur la contingence historique, sur la particularité et sur l’ethnocentrisme de nos pratiques sociales que l’on a l’impression que l’idée de validité universelle est une pure absurdité. »121

D’après R. Rorty, le combat de Heidegger est une tentative pour libérer la pensée des grandes fantaisies sur lesquelles s’est basée la raison. L’idée d’objectivité ne lui semble offrir aucune certitude. C’est pourquoi, R. Rorty, dans son article «la philosophie comme science, comme métaphore et comme politique », affirme que la philosophie doit dépasser la condition scientiste héritée de la tradition et faire appel à la solution poétique. Certaines des affirmations de R. Rorty contenues dans l’article auquel nous nous référons, nous semblent propices à déclencher la polémique, surtout lorsqu’il soutient que, aussi bien chez Heidegger que chez Davidson, la philosophie apparaît comme une série d’efforts pour mettre à jour une tradition souvent méconnue, mais qu’il faut révéler et réaliser. Dans cette tâche, les ruses de la raison jouent un rôle important. En utilisant une pensée analogique comme le fait R. Rorty, on pourrait concevoir la ruse de la raison comme une réalisation de l’être et comme la manifestation de celui-ci dans sa propre poésie. L’argument semble séduisant, mais nous devons signaler que nous sommes face à deux problèmes complètement opposés, quoique proches, puisqu’il ne faut pas comprendre la réalisation du concept menée par la tradition hégélienne comme si ce concept était préexistant, n’ayant pas d’autre motivation que celle de se réactualiser dans une succession d’efforts. Les efforts de l’hégélianisme sont engendrés non pas exactement dans la succession, mais dans l’interaction négative et dans l’affrontement d’une histoire qui a lieu par nécessité. L’Être heideggerien, au contraire, émerge à partir du langage. Il tolère et même a besoin de

121

R. Bernstein, La modernidad en questions, p. 15. 220

l’apparition de cet Être qui est, qui est là caché et prêt à apparaître. Il s’est égaré mais son égarement est dû à l’errance de l’homme. Pour R. Rorty, le projet de la métaphysique doit conduire à se libérer d’un langage qui rend les choses plus difficiles. Il s’agit de conquérir un jargon de la résolution qui concernerait le pratique. La philosophie apparaît en interaction dans le cadre du militantisme du travail social qui a la tâche de rendre possible la démocratie, le pluralisme, la participation et la discussion sur le monde social. L’inversion rortyenne du heideggerianisme porte sur la conquête d’un langage, celui de la politique. Il éclaire ce langage et l’actualise en donnant une autre interprétation à des termes et à des tendances que Heidegger a affronté avec une certaine appréhension : « En formulant ainsi que je l’ai fait le point de vue pragmatiste, il apparaît clairement que je recours à des notions heideggériennes telles que Lichtung [éclaircie, N. d. T], das Offene [ l’ouvert, le manifeste, N.d.T.], Erschlossenheit [ouverture, N. d. T.], Eigentlichkeit [authenticité, N. d. T.] à des fins non heideggériennes. En effet, je veux mettre ces notions au service d’une position politique dont Heidegger se méfiait. Pour lui, la vie politique tant des démocraties libérales que des États totalitaires relevait de la « frénésie technologique » dans laquelle il voyait l’essence du monde moderne. »122

L’opposition de R. Rorty à l’univers habermassien consiste surtout en l’opposition à l’idée générale de l’universalisme. Il considère, entre autres, que le discours de la négociation est pénétré de mensonges, de manipulations et du besoin historique de convaincre. C’est pourquoi l’invitation habermassienne à la sincérité et la capacité de négociation deviennent difficiles à mettre en pratique. Dans son article Les assertions expriment-elles des prétentions à une validité universelle ?, R. Rorty propose de récupérer la possibilité de négociation, de dispute et d’accord. Ce sont des moments forts dans les relations des groupes d’intérêt et ils permettent de fonder une société démocratique et pluraliste. L’auteur fait cette proposition, non pas à partir de l’universalisme mais à partir du contextualisme méthodologique. Comme il fallait s’y attendre, il trouve dans les universités le point aleph pour la réalisation de cette idée. C’est sans 122

R. Rorty, « La philosophie comme science, comme métaphore et comme politique », Critique de la raison phénoménologique, p. 111. 221

doute parce que, dans ces lieux, les consciences qui discutent savent bien faire la différence entre opinion et connaissance. Pour R. Rorty, le problème est que nous avons vécu cramponnés à une idée générale de philosophie qui, à l’instar de la philosophie grecque et des autres grands systèmes, a dû valider la certitude et l’universalité et, par conséquent, rejeter la contingence. Alors que J. Habermas essaye, dans la structuration de son discours, de dépasser le factuel et trouver un principe de cohérence à partir de la rationalité, et de la négociation encadrée par la loi morale et influencée par l’impératif catégorique kantien qui cherche à soumettre les passions, R. Rorty part d’une position pragmatique et non coercitive, en tenant compte de la possibilité de la discussion, du débat ouvert et de la maturation démocratique, et croit possible une société où le libre jugement pourra être exercé. Cette sorte d’utopie s’oppose à certaines idées qui prétendent que l’homme est un loup pour l’homme et aussi à la volonté générale en tant qu’imposition, permettant une authentification sélective de la conscience et de l’agir qui peut bénéficier aux groupes humains. Ce jargon n’est pas loin du grand rêve américain et, malgré son scepticisme vis-à-vis de l’universalisme, il croit à la possibilité de créer une société globale et cosmopolite. Pour R. Rorty, l’universalisme reste limité, car il prétend imposer comme nomo l’idée d’un accord extra-linguistique, produit et validé sur la base de l’existence d’un être rationnel capable de contenir les passions, et de réconcilier dans la vie de l’esprit ce qui semble irréconciliable. Or, nous trouvons dans la tentative rortyenne un éloge de la particularité, de même que nous trouvons chez Taylor, la possibilité de maintenir la différence sans que celle-ci implique pour autant la destruction du système social. R. Rorty, en donnant le coup de grâce à l’idée de vérité, formule une question cynique : où est la vérité ? « Mais parce que je ne sais pas comment on peut viser la vérité comme un but, je ne pense pas que la vérité constitue un but de ce genre. Je sais comment on vise une plus grande honnêteté, une plus grande charité, une plus grande patience, une plus grande capacité d’inclusion… »123

123

R. Rorty, « La prétention des assertions à la validité » Modernité en question, p. 82. 222

Il est clair que la pensée rortyenne est proche de celle des penseurs anti-métaphysiques, en dispute et séparée de l’idée d’universalisme et de légitimité comme nécessité. L’histoire est un libre jeu d’opinions et les arbitres extra-historiques n’y ont pas leur place. Si nous laissions la vérité hors du jeu, nous serions plus prêts à écouter sans résistance ni règles préétablies, nous travaillerions sans le schéma imposé par le fondamentalisme selon lequel il faut définir la réalité par des couples d’opposition, entre le cohérent et l’incohérent. L’idée de la discussion rortyenne est une idée co-extensive, qui va audelà du cénacle des négociateurs. C’est l’idée de consultation permanente, de délibération et de débat. La notion du public a pris force et base de sustentation dans le tissu social. Pour R. Rorty, la culture est fondamentale dans le processus de délibération et la tradition impose une marque décisive à l’argument universel. La culture est plus près de l’idéal de la particularité que de l’idéal du modèle, elle connaît la force qu’ont l’opinion et les croyances dans la discussion. Pour R. Rorty, le problème de la tradition universaliste réside dans le concept d’histoire et dans l’imposition de son caractère universel. Cet auteur lutte contre le piège linguistique qui consiste à croire que nous pouvons réaliser une histoire coextensive à tous les hommes, comme cela a été le cas pour l’argument des Lumières. L’histoire des Lumières s’est basée sur un idéal de centre, de progrès et de science qu’il faudrait atteindre pour se mettre en syntonie avec la maturation de l’esprit. Ce serait une histoire qui se fonderait sur le rationnel, et qui effacerait comme résiduel et inintéressant tout ce qui est en dehors des paradigmes. Le paradigme épistémologique a un intérêt : la centralité, l’historialité d’une histoire, le progrès, les Lumières, l’esprit, la raison et la loi morale. Cependant, cette centralité retranchée avec toute sa négativité n’est pas capable de se posséder elle-même, de se voir et de voir ses propres limites. Pour R. Rorty, la discussion ne peut pas être conduite comme un processus fondamentaliste dans lequel le « moi » doit être capable de défendre ses croyances quel que soit l’auditoire et les circonstances. Ce qui précède pose un problème ardu, celui des limites de la vérité et celui de la trahison que l’expérience commet vis-à-vis de ce qui m’a paru être la vérité. A ce sujet, R. Rorty tombe dans la polémique entre validité universelle et contextualisme. Son risque est celui du dogmatisme de la vérité. Proclamer la vérité comme une évidence, indicative, universelle, capable de tout contenir à partir de la prémisse 223

majeure, implique un retour à Aristote et à la croyance que l’on peut faire seulement de la science du rationnel et de l’universel. Dans ce sens, la philosophie est la discipline de « l'être en tant qu’être », ce qui n’est pas le cas pour R. Rorty, pour qui faire de la philosophie signifie souligner l’importance du contingent. En conséquence, des concepts tels que vérité, rationalité, etc., portent la trace de la culture et enferment un nombre infini de lectures possibles. Dans ce sens, les limites de l’universalisme deviennent évidentes. La conception de la philosophie comme science rigoureuse a changé, et on a accepté le point de vue d’une tradition et l’émergence d’une forme de lecture et de jugement qui suscite le respect. La discussion s’élargit pour étudier les limites de l’obligation. A partir de R. Rorty, on pourrait admettre la rupture avec le centrisme universalisant d’une certaine manière de voir. Je vois ce qui m’appartient, ce qui me semble important, et ce qui me valide dans l’authentification de mon historicité et dans ma lutte pour une certaine histoire. De ce point de vue, R. Rorty pense probablement que la morale de la tradition démocratique est devenue immorale et que les jugements d’autorité prennent force. C’est pourquoi il dit : « Mais, bien que, si j’ai raison, nous n’ayons pas réellement besoin par contre d’un narratif de maturation… »124 Dans ce sens, le monde de la discussion mûrit

à l’intérieur de sa propre histoire, dans l’univers du devenir et dans les limites que peuvent rencontrer les opinions dans le libre jeu démocratique. Dans sa philosophie, R. Rorty critique l’idée de récit. La recherche du fondement ultime a été associée à l’idée de vérité et à la nécessité d’avoir une garantie. La vérité a été associée à une relation de correspondance entre l’énoncé et le fait, ce qui a conduit à établir un concept de monde vérificationniste. D’autre part, il y a eu la tendance à enfermer la vérité. Dans le cas de l’essentialisme platonicien, le langage serait un outil pour atteindre certains objectifs. Le pragmatiste disposera des conditions à partir desquelles il peut déterminer la vérité ou la fausseté d’un énoncé, au-delà d’un énoncé a-historique, ou déterminer la volonté comme un universel au-delà de la tradition, des coutumes et des croyances. Le pragmatiste exhibe un concept d’homme qui n’est ni réaliste ni intuitionniste, où le sujet se définit selon ce que Ortega y Gasset appelle «l'homme et ses circonstances». 124

R. Rorty, « La prétention des assertions à la validité » Modernité en questions, p. 87. 224

Pour Platon, la culture découle de principes éternels alors que, pour les positivistes, il s’agit de l’imposition du temporel. R. Rorty souligne un principe qui lui semble capital pour ce qui est de la culture philosophique. Ce principe est la critique en tant que fonction de la subjectivité et le passage vers une nouvelle forme d’écriture qui, comme l’essai littéraire et philosophique, va d’un thème à l’autre, d’une réalité fondamentale à un personnage d’époque ou aux acteurs de l’histoire. La philosophie est, plus qu’une tâche qui revient à un spécialiste, un changement. D’après R. Rorty, nous avons fait un pas de géant à l’intérieur de la culture du pragmatisme, par rapport à la manière dont le positivisme a compris la vérité, comme une question de certitude ultime : «Car la notion positiviste de la science (et sa notion de philosophie scientifique) abrite un dieu : l’idée d’un secteur de la culture où nous serions en contact avec quelque chose qui n’est pas nous-même, où se rencontrerait la vérité nue, celle qui ne dépend d’aucune description. A la culture du positivisme, on peut associer l’image d’un pendule oscillant sans fin entre la conviction que les valeurs sont purement ‘relatives’ (ou ‘émotives’ et ‘subjectives’) et la conviction que l’application de la «méthode scientifique» à des questions portant sur des choix d’ordre politique et moral est la solution de tous nos problèmes… »125

L’idée de R. Rorty, inspirée du kantisme, est que les concepts, différents entre eux, selon le changement linguistique et selon l’ordre de leur apparition, nous procurent des unités de compréhension différentes et nous conduisent directement au problème de la rupture philosophique. Par exemple, le monde grec, où la subjectivité est dépendante d’un monde trois - comme le dit Popper- représente un comportement : celui de la polis, attaché aux formes et aux modèles idéaux. La notion d’individu qui clôture l’histoire avec sa marque personnelle n’est pas encore apparue et le comportement des hommes est préétabli. « Mon » insertion dans la place publique n’a pas de garantie. Le concept de citoyenneté n’existe pas encore et les hommes obéissent à une loi, celle de la République, qui apparaît comme éternelle. L’idée de la liberté comme un don supérieur qui revient à l’homme, comme réalité supérieure à celle de l’esclavage, est déjà 125

R Rorty « Pragmatisme et philosophie » Conséquences du pragmatisme p. 63 225

présente. Dans ce sens la philosophie des Lumières joue un rôle important pour ce qui est de l’affirmation de la raison. Nous pourrions évoquer les sociétés du commencement de la modernité, fondées sur ces bases. Les sociétés modernes postérieures continuent à se réclamer des principes démocratiques. Agnès Heller, dont nous parlerons dans la dernière partie de ce travail, établit la différence entre modernité et prémodernité. Elle considère la modernité comme le moment où se réalise la rupture totale avec les sociétés pré-modernes. LA PHILOSOPHIE COMME POSSIBILITE La préoccupation centrale d’un pragmatiste comme R. Rorty est le concept de monde. Une fois discutée la position de complémentarité du réalisme en tant que position de connaissance, R. Rorty étudie les clés avec lesquelles l’idéalisme a évalué ce problème. Pour lui, la différence substantielle entre la pensée de Hegel et celle de Kant tient à la position du kantisme qui déclare que la chose en elle-même est inconnaissable. Cette position fixe une limite à la raison. On continue avec l’idée forte de l’existence d’une hétéronomie capable de tout administrer et de tout voir. A cet argument, R. Rorty en ajoute un autre : la différence fondamentale entre Kant et Hegel est que rien n’est à l’abri de l’horizon culturel et de la force historique de l’esprit, même pas les a priori. Dans ce duo propositionnel infini/fini la philosophie ne peut être comprise sans l’intervention de l’esprit. Lorsque R. Rorty évoque Dewey à propos de la crise des paradigmes épistémologiques, il avance l’idée que les crises sont engendrées par l’ébranlement des idées quotidiennes. Une manière de voir et de concevoir se termine, et une nouvelle théorie naît qui n’est rien d’autre qu’une nouvelle solution pour une nouvelle manière de dire. Face à la crise du réalisme, se produit une logique du dire qui établit le langage comme possibilité dans ses multiples manières d’attribuer du sens. C’est pourquoi Wittgenstein affirme que les limites de mon langage sont les limites de mon monde, et les limites de mon monde sont les limites de mon langage. Pour R. Rorty, l’idée wittgenstenienne de mettre fin à la philosophie et d’affiner l’interprétation grâce aux possibilités infinies du langage, trouve son obstacle dans l’idée que la philosophie appartient à un espace et à un temps. Il ne s’agit pas seulement du langage circonscrit à un espace et à un temps, car le 226

problème réside dans le fait qu'aussi bien le langage philosophique, que le langage théologique ont été fondés par la théologie conçue comme pouvoir suprême : « Notre siècle n’assistera pas à la fin de la philosophie comme héritière de la théologie, cette discipline «pure» (…) Nul ne sait, en effet si cela se produira jamais, ou pour parler comme Comte, si ‘l’âge positif’ sera jamais atteint… »126

Un autre problème que nous rencontrons est que la philosophie s’est bornée à l’opposition d’arguments, selon la critique de Heidegger. Le problème réside dans le fait qu’elle a renoncé à une pensée fondatrice (l’Être) pour s’attacher à la gymnastique de l’argumentation. L’argument montre un totalitarisme, car la voix de la vérité est indicative et non pas objet de débat comme l’a fait la tradition. D’une manière générale, nous pourrions dire que, pour R. Rorty, Heidegger poursuit la destruction de la raison. C’est une destruction qui passe par la difficile discussion sur le réalisme, le fondamentalisme des grands systèmes, la prétention d’élaborer une philosophie transcendantale et la richesse accumulée par le concept d’histoire propre à l’hégélianisme. Il s’agit plutôt de redéfinir une stratégie qui conduira à accorder de nouveau la parole aux poètes. Cela représente l’éloignement de la pensée empirique, avec sa soif de tout contrôler et de tout expérimenter. Pour l’expérimentation, le fondement est aussi la voix, mais non pas une voix lointaine, venue d’ailleurs, comme c’est le cas pour la métaphysique et la religion, mais la voix d’une substance indiscutable qui me rapproche de moimême. De son point de vue, la philosophie a tendu vers la déhistorisation des problèmes ; elle est devenue la pensée totalisante – c’est le cas de la métaphysique occidentale – mais elle a oublié le caractère de la plénitude. Deux éléments restent alors en suspens : la totalisation et la plénitude. La métaphysique est restée attachée à la totalité. La philosophie heideggerienne marche sur les traces des Grecs. Pour Heidegger, la philosophie présocratique représente un temps perdu, et un chemin erroné et égaré dans l’histoire. R. Rorty évoque la position de Dewey pour qui la métaphysique, qu’elle soit chrétienne, idéaliste ou matérialiste, n’a pas éclairé le chemin et n’a pas aidé à résoudre la crise que vivait l’Europe à ce moment-là. Les effets de la crise semblent même toucher le futur. Lorsque R. Rorty 126

R. Rorty, « Garder pure la philosophie », Conséquences du pragmatisme, p. 112. 227

réalise cette comparaison, il pense au livre de M. Heidegger, Introduction à la métaphysique, où l’auteur analyse la crise que vit l’Europe en 1935. Il considère alors que le destin de l’Allemagne se trouve coincé quelque part entre la Russie et l’Amérique du Nord. M. Heidegger semble pressentir le conflit quand il dit, dans le même ouvrage : « Cette Europe qui, dans un incurable aveuglement, se trouve toujours sur le point de se poignarder elle-même… » D’autre part, M. Heidegger pense que le désenchantement de l’homme trouve son explication bien précise dans la dictature du « on ». Partout, nous nous affrontons à la destruction de la terre, à la fuite des dieux et à la grégarisation. Le monde a éclaté à cause de la trace que laisse la domination exercée par une sagacité malsaine. L’homme s’est séparé de soi-même. Partout règne la barbarie de l’industrie et l’appauvrissement de l’esprit est monnaie courante : «Nous avons dit : sur la terre pro-vient un obscurcissement du monde. Les événements essentiels de cet obscurcissement sont : la fuite des dieux, la destruction de la terre, la grégarisation de l’homme, la prépondérance du médiocre… »127

Pour revenir au thème de l’interprétation et de la compréhension, le problème qui se présente à nous est, selon R. Rorty, que la recherche doit abandonner, non seulement le totalitarisme de l’objet mais aussi les hypothèses générales. Il devient alors pertinent de demander à celui qui mène la recherche ce qu’il perçoit de luimême, ce qui ne rend pas vraie la procédure dans le cas ou le sujet interrogé posséderait déjà la vérité. De ce point de vue, la vieille aspiration à l’objectivité est irréalisable. Toute recherche suppose une lecture et une gamme de significations. La construction de l’objet rend nécessaire un cadre interprétatif et aussi un cadre constructif. L’explication de l’autre de soi-même, rend la tâche de la recherche plus facile et contribue à diminuer l’obstacle des préinterprétations. Il faut alors que, dans la tâche d’interprétation, nous appartenions à une communauté morale et que nous soyons attachés à certaines bases liées à l’histoire. D’après R. Rorty, aussi bien le textualisme que les explications qui partent de l’esprit doivent composer leur cadre explicatif en partant de cette situation. Sur ce 127

M. Heidegger,, apud R. Rorty, Conséquences du pragmatisme, p. 136. 228

point, R. Rorty rediscute et s’éloigne de nouveau de l’idée d’un univers philosophique fondé. Les cadres interprétatifs doivent partir de l’histoire, des changements et de l’objectivité et leur construction ne présente pas un problème pour R. Rorty. Le fait que nous possédions une méthode de compréhension ne lui semble pas intéressante et il trouve même que cette méthode agit comme une entrave dans la recherche. L’idée de posséder une méthode de recherche est, d’après Taylor, chère aux positivistes. Il s’agit d’imposer une mécanisation aux processus. La conscience se réfugie dans la passivité et devient réceptive. Encouragé par l’environnement, le sujet répond d’une manière déterminée : « La connaissance repose alors sur une certaine relation entre ce qui est ‘‘là dehors’’ et certains états internes que cette réalité externe. La connaissance repose alors sur une certaine relation entre ce qui est ‘‘là dehors’’ et certains états internes que cette réalité externe produit en nous… »128

Le modèle positiviste de science correspond à une position qui privilégie l’évidence et la rupture avec les préjugés. La raison est capable de délimiter les données et de quitter les préjugés de la tradition. Nous pouvons dire avec Taylor que la modernité a fondé le concept d’autonomie. La vérité était au prix d’un combat à mener contre les préjugés de la tradition. Avec cela, la philosophie revient au sujet et se rend subsidiaire de la volonté de connaître. Ni la tradition, avec son concept de substance, ni les données empiriques ne constituent une bonne base sur laquelle on pourrait fonder une conception anthropologique de la philosophie. Un élément central, rejetant le résiduel, commence à faire partie du discours. La raison se présente comme étant opposée à l’imagination résiduelle ; l’être peut se construire, non pas à la manière de la science objective mais à partir de l’heuristique d’un discours, qui connaît les limites et les obstacles des opinions auxquelles il doit s’affronter dans la lutte pour la vérité. Les concepts de révélation et de grâce semblent problématiques. L’homme est la résidence, le monde est en lui, non pas selon le style solipciste mais selon le style représentatif. Tout cela représente une utopie et l’on a le sentiment d’avoir conquis un nouveau monde. C. Taylor, « Le dépassement de l’épistémologique » Critique de la raison phénoménologique, p. 118. 229 128

« Son identité ne doit plus être alors définie en fonction de ce qui se trouve hors de lui dans cet environnement. La seconde, qui en découle, est une conception ponctuelle du moi idéalement disposé, de par son autonomie et sa rationalité, à traiter cet environnement – et même certains traits de son propre caractère – de façon instrumentale, comme sujet disponible au changement ou au réagencement de lui-même pour mieux assurer son propre confort et celui d’autrui… »129

On aborde ainsi un problème de déconstruction. La possibilité de restaurer une philosophie qui oppresserait le sujet n’est pas admissible. L’homme s’est battu contre des géants ou, plutôt, contre une triade épistémique qui, commençant dans les grands systèmes de l’antiquité, passe par le Moyen Age et débouche sur l’idéal de science positiviste. L’homme a réussi à conquérir sa souveraineté. L’être est constituable et non constituant. Les fondationnalismes ont échoué. Il faut récupérer un élément de la tradition : l’idée d’intentionnalité. C’est pour cela que C. Taylor fait référence à une conscience qui s’oriente dans le monde, qui sélectionne et qui décide de l’importance des choses. Il ne s’agit pas de toute l’expérience mais de ce que j’ai constitué comme tel, et c’est là mon engagement épistémologique. C’est à partir de là que je construis une notion de monde ; c’est moi qui ai hiérarchisé, qui ai sélectionné, qui ai accordé de l’importance à ceci ou à cela. Ce dont il est question c’est le monde ordinaire, simple doxa, élément résiduel d’une manière de percevoir dans laquelle les coutumes et les croyances nous offrent le monde de la répétitivité. C’est là que je fais mien le point de vue de tous, que j’assume les habitudes et les coutumes et que, comme le dit B. Russell dans Principes de philosophie, je considère évident que, derrière la porte que j’ouvre, je vais trouver un sol. Le monde de l’ordinaire n’est pas mis en doute ; ceci est la base objective sur laquelle j’évolue. Je ne dois pas vérifier chacune de mes actions et de mes comportements ; je les assume comme sûrs. J’ai l’intuition que dans l’acte d’aujourd’hui et dans celui qui viendra après, les choses respecteront un ordre logique. La mémoire me fournit les lignes du fonctionnement de ce qui arrive. Dans le texte cité ci-dessus, B. Russell signale, à propos des perceptions, les différences qu’elles présentent en ce qui concerne le C. Taylor, « Le dépassement de l’épistémologique » Critique de la raison phénoménologique, p. 122. 230 129

processus de l’individuation. Ces perceptions diffèrent selon les sujets, ce qui pose un problème épistémologique radical, celui du monde : Combien de mondes possédons-nous ? Celui que nous vivons, est-il uniforme ? Qui lui confère cette uniformité ? B. Russell, dans Problèmes de la philosophie, signale comme problème important celui du point de vue, de la perspective, essentiel dans la définition et dans la construction de l’objet. Dans la ligne de recherche de l’empirisme logique, le cadre dans lequel se situe ce problème est encore plus subtil, car il concerne l’infinitude de l’appropriation qui continue à être une référence dans la dualité objet/sujet. La capacité du moi n’apparaît pas encore, avec sa possibilité de subjectivité, de se tourner vers lui-même. Il s’agit plutôt de réfléchir directement sur l’objet et non sur mon expérience personnelle. B. Russell dit : « Lorsque je sais l’expérience d’un objet, j’entretiens avec lui une relation de familiarité ; il ne m’est pas nécessaire de réfléchir sur mon expérience pour avoir cette relation de familiarité, mais, au contraire, l’objet lui-même quant à ses propriétés et ses relations, m’est connu sans l’aide d’aucune réflexion de ma part. »130

Le problème de la crise des sciences concerne tout le monde. Les bases des statuts de la tradition, censés être bien élaborées, se sont effondrées. Il ne s’agit pas seulement de la crise du marxisme mais de la crise de la subjectivité. Les paradigmes épistémologiques causaux, qui avaient déclaré leur réussite convaincus d’avoir dominé la réalité, ont connu leur fin, non seulement par l’échec des socialismes réels mais aussi par l’échec de l’aspiration à construire une notion de science susceptible de mener à un monde heureux. Mais la question devient plus radicale avec l’aspiration à constituer un autre type de réalité, avec une vision qui rend possible la révision et qui projette un regard ironique sur ce qu’a été le modèle occidental de la résignation. Nous entrons alors dans un autre âge : celui de l’homme modifié. Nous sommes passés de la décadence des religions aux ambitions de la subjectivité et au virage linguistique. Le langage a montré son pouvoir infini de combinaisons ; l’illimité nous a été donné, ce qui implique la modification de la nature et la modification de notre propre nature. La société actuelle, poussée par la tendance libertaire de cette fin de B. Russell, Logic and Knowledge, apud M. Frank, L’ultime raison du sujet, p. 40. 231 130

siècle, a commencé par désacraliser l’idée biblique du socialisme et a cru, d’une manière arrogante, que le paradis aurait été atteint sur terre. Les sociétés contemporaines ont commencé à se demander quels sont les bénéficiaires de cette forme de vie supérieure proposée par le socialisme. Les manifestations de la crise sont diverses : crise de la notion de parti, crise dans la classe rédemptrice et porteuse de la liberté, crise du modèle technologique, crise exprimée par le scepticisme le plus total qu’ait connu la planète, crise de la raison, etc. Cependant, on a continué à défendre la raison comme raison critique. La notion kuhnienne de science normale est apparue en faisant le diagnostic de la crise à partir des changements de paradigmes. La crise de la science correspond au besoin qu’a la cité scientifique et les groupes de chercheurs de rompre la continuité du développement de la science. Dans ses thèses sur la fin de la subjectivité, C. Taylor accorde un rôle central aux lignes de lecture du post-structuralisme. Dans cette perspective, le plus intéressant est la rupture avec les principes d’autorité, porteurs de l’idée qu’il y a une seule interprétation correcte : « [le post-structuralisme] Complètement désentravée de tout ce qui constituerait l’interprétation correcte ou la signification irrécusable d’une expérience ou d’un texte, pour effectuer ses propres mutations ou inventer une signification. L’autoconstitution est de nouveau à la première place. »131

En lignes générales, ce qui est en jeu selon ce que dit M. Frank dans L’ultime raison du sujet c’est la fausse perception de la raison en réduisant le réel au principe de raison et en assimilant l’homme à un pouvoir qui le schématise. Cette raison, détachée du monde politique, fragilise la conception que l’on doit avoir de l’homme, car on oublie les autres charnières qui articulent le pouvoir à la vie. Dans la discussion sur la modernité, M. Frank trouve différents points problématiques. D’un côté, il y a l’idée de raison systémique, qui présente l’inconvénient que ce type de rationalité est incapable d’être auto-référentielle. Le monde de la technique est assumé comme continuation et comme déploiement d’un discours. D’un autre côté, apparaît la raison comme constructrice et critique, ce qui constitue l’une des lignes de sens suivies par la modernité. La raison s’assume C. Taylor, « Le dépassement de l’épistémologie » Critique de la raison phénoménologique, p. 132. 232 131

comme la capacité de réalisation et comme l’éloignement du pathos du social. L’action de l’individu est considérée comme étant l’expression d’une volonté de créer et de transformer. Finalement, elle se montre disolutoire avec la métaphore de la force dans sa plénitude. Pour M. Frank, cela constitue la différence qui caractérise la position nietzschéenne. Or, les lignes de force précédentes signifient la rupture avec la rationalité classique. Contrairement à l’homme de l’antiquité classique occidentale, l’homme moderne n’a pas peur de la notion d’individu et il ne se laisse pas envahir par les pathos publics. Il a une entreprise : celle de transformer. Nous croyons que, dans le discours ancien, il y a eu plusieurs moments d’émergence de la discursivité. Un de ces moments est celui de Socrate qui, avec ses décisions, a assumé la Paideia d’une manière différente ; il la comprend comme « cynisme et scepticisme ». L’homme socratique cherche en lui-même ; il a en lui la source de l’expérimentation. Mais, il y un obstacle à surmonter : celui de l’espace public et celui de la tyrannie du devoir être. La différence avec la philosophie moderne est radicale. Même dans un discours comme celui de M. Heidegger, la compréhension devient possible par le fait que cet étant qui est sujet de lui-même est capable de s’ouvrir sur lui-même ; il n’est pas simple existence mais eksistence. La différence réside dans le fait que l’existence, dans son propre dynamisme, trouve son ouverture dans « l'autre ». Comme le dit Hegel à propos de la raison, dire fait partie de moi-même. Hegel appelle la raison l’autre de soi-même ; je suis son sujet parce qu’elle m’appartient et le sens d’appartenance m’est donné par le fait que je vis en elle et non en dehors d’elle. Cela est différent de la conception heideggerienne de l’histoire car l’être hégélien construit à l’intérieur de son appartenance à telle ou telle réalité. Avec cela, nous ne prétendons pas considérer Hegel comme un contextualiste ou comme quelqu’un de proche au contextualisme. La difficulté du dualisme réside dans le fait que l’image conçue comme texte et la liberté, qui pourraient constituer le fondement de création, se perdent ou s’estompent à cause d’un logos qui semble ouvert mais qui, en réalité, cache sa propre condition : « La réflexion, dans le sens d’un retour sur soi (Rückwenddung) n’est qu’un mode de la saisie de soi, mais non pas à la manière d’une constitution primaire de soi. On peut appeler très justement réflexion la façon dont le soi se dévoile à lui-même dans l’être-là ; on ne doit toutefois pas comprendre par cela ce que l’on entend ordinairement : un dévisagement se penchant sur le moi, mais un

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ensemble, tel que la signification optique de l’expression réflexion nous le donne à entendre. Réfléchir signifie ici : se briser contre quelque chose et rayonner en retour, c’est-à-dire se montrer dans le reflet renvoyé par quelque chose (Gesamtausgabe, Bd. 24). »132

A propos du problème de la modernité, M. Frank, voulant établir la différence entre particularité et individualité, prend le raccourci schellingien en faisant appel au soi-même structuré dans le cadre d’une tradition d’appartenance universelle. C’est-à-dire que le moi substantiel correspond à tous et à chacun de la même manière ; l’agent informateur se situe dans l’hiatus qui existe entre universalité et particularité. C’est-à-dire que ce moi qui est, c’est un moi complètement différent de celui de l’individuation ; celle-ci se réfère plutôt à l’effort que fait chacun à l’intérieur de lui-même pour construire le monde. Je le construis et je me reflète en lui en tant que singularité. Mais, d’après Schelling, le moi oublie le monde qu’il est dans le parcours de l’invidualité : « …car la conscience ne se constitue justement qu’à la fin du chemin ; devenu maintenant individu… »133 C’est peut-être là que se situe la différence entre Hegel et Schelling. Alors que ce dernier établit la relation philosophique entre l’universel et le particulier en excluant l’individuation, Hegel reconnaît le poids spécial qu’a dans cet hiatus la force du fini ; celle-ci n’est pas simplement passivité mais création et prise de position. La conscience contient en elle un subjectum : l’individualité, capable de structurer le monde en se structurant elle-même. Mais, comme le dit M. Frank, il ne s’agit pas seulement d’un sujet qui cogite ; il ne s’agit pas d’une faculté de simple représentation qui a gagné du terrain dans le domaine de la connaissance et qui a découvert qu’il est possible de connaître et de démontrer que lui, le sujet, existe puisqu’il réfléchit. La preuve de la solidité d’une construction ne se trouve pas dans le passé, dans la tradition ou dans l’assimilation des expériences mais dans les cogitations ad infinitum et dans le doute que celles-ci peuvent introduire dans le discours. Il est important de signaler que lorsque M. Frank fait des commentaires sur la conscience, il dit qu’il est impossible d’établir un registre de différenciation – ou de démarcation de la conscience – sans le « soi-même ». C’est à partir de là que le « moi » peut certifier que cela est un souvenir par rapport à autre chose. M. Heidegger, apud M. Frank, L’ultime raison du sujet, p. 16-17. F.W.J Schelling, apud M. Frank, L’ultime raison du sujet, p. 21. 234

132 133

La réflexion a lieu à partir de l’idée que je sais mais que je ne connais pas ; la connaissance se fait au moment où je suis capable de revenir à moi. Ce retour temporalise la conscience et la sort de son indifférenciation. Le « moi » retient le passé et reconstruit une forme de conscience. Cela implique que le « moi » doit se connaître ; son savoir s’est érigé sur un autre savoir ou, plutôt, sur de multiples savoirs qui ont eu lieu. « Un présent non distingué d’un passé immédiat n’aurait aucun passé, ce qui implique en même temps qu’il ne disposerait d’aucun critère pour connaître sa propre présence. »134 Il faut signaler l’importance de cette

remarque qui reconnaît le poids épistémologique de l’activité d’une conscience qui sait et qui fait sa propre histoire, d’une conscience qui connaît à l’intérieur de l’intentionnalité du connaître, nécessaire dans la distinction que fait « l'ego » dans ses représentations. Cette conscience devient conscience historique. Dans le cadre de la philosophie idéaliste allemande, elle a engendré la possibilité de séparer l’interprétation de la conscience comme continuum. Dans cette ligne de pensée, M. Frank, en faisant référence au préréflexif et au conscientiel, signale le fait que cette première manière de prendre conscience de voir ne s’est pas perçue elle-même dans sa vision ; le fait apparaît à la conscience. C’est la seconde conscience qui pourrait être considérée comme égologique, celle qui prend conscience d’un dire qui ne lui est pas étranger, car c’est elle qui l’a créé dans l’histoire. Alors le problème réside dans le fait que la conscience préréflexive est une conscience sans « moi » ou une conscience de la circum-mondanité, ce qui veut dire que ce processus qui consiste à se rendre compte est reçu ou perçu comme un processus naturel, même s’il n’est pas la synthèse de l’aperception transcendantale. Pour M. Frank, le problème dans une conception épistémologique telle que celle du structuralisme réside dans le fait que l’idée de transubjectivité rend possible la synchronisation et la référence à la vérité dans un processus linguistique. Les mathèmes universels de la langue résident dans une conception circulaire de la connaissance. Ceci est inspiré par une prétention d’objectivité qui renonce aux jugements de valeur en tant que structurants fondamentaux du discours. Par conséquent, pour une vision opposée, le plus important est l’action herméneutique et l’élaboration d’un discours dans lequel les marques d’interprétation de la subjectivité 134

F.W.J. Schelling, apud M. Frank, L’ultime raison du sujet, p. 54. 235

confèrent la primauté à l’historique, en opposition à une autre histoire où le plus important sont les critères d’universalité et de scientificité. Dans une conception herméneutique de l’interprétation, on parlerait d’un sens de la procédure de lecture, où la force de la métaphore et des émotions retrouve une importance «à laquelle ont renoncé les formes discursives classiques ». La fonction de l’individu serait donc l’interprétation, ce qui relativise l’importance de l’idée de création exnihilo du langage. L’extériorité fait apparaître l’homme dans ses propres projections ; apparaissent ses lieux et ses visions. Cette façon de voir va à l’encontre de l’idée d’objectivité. On pourrait plutôt parler du sujet de la particularité : « …l’interprétation individuelle du monde des interlocuteurs doit être mise en jeu ; elle interrompt cependant le sommeil herméneutique du structuralisme qui interprète la langue comme un code, ainsi que le rêve analytique d’une identité sémantique prédéterminée des termes par lesquels, en réalité, non seulement nous exprimons notre monde mais nous le schématisons activement (et toujours différemment). »135

Voilà la limite du discours structuraliste : sa prétention d’établir et de régenter la vie au moyen d’une conception linguistique, « oubliant ainsi le caractère de la particularité et de la diversité ». Avec l’infinité des interprétations on passe de la normativité à un état d’esprit plurilinguistique. Cela met en échec la notion de centrisme épistémologique ; la particularité prend force à travers le discours des sensations et d’une conscience non égologique. Le code exprime la vérité, et le concept d’unité de l’esprit humain porte en lui le renoncement à faire de la science à partir du particulier. La science continue à être en quelque sorte aristotélicienne et elle est élaborée en faisant appel à une conception de l’être du général. L’idée de l’unité de l’esprit humain sacrifie les particularités. L’individu est soumis à une culture. Dans ce sens, la tradition de la sociologie classique n’est pas étrangère à l’anthropologie lévi-straussienne. La conception de l’individu est sacrifiée à la notion du tout social. Les vieilles notions d’Emile Durkheim selon lesquelles le tout social l’emporte sur les parties, apparaissent maintenant surdéterminées par l’idée de la force que contiennent les sociétés froides ou sociétés sans écriture, caractérisées par l’habitude et la répétition. La seule chose qui pourrait 135

F.W.J. Schelling, apud M. Frank, L’ultime raison du sujet, p. 89. 236

distinguer les classiques et une anthropologie, comme celle de LéviStrauss, est le concept de sauvagisme qui apparaît décrié dans son discours au bénéfice de l’idée de monde immémorial. Le monde immémorial est celui d’un temps long, comme celui des mythes qui subsistent dans la mémoire, qui perdurent même si la réalité matérielle qui les a fait naître a déjà disparu. La durée et le temps mythique correspondent au temps du sacré et ils continuent à durer même à travers les changements qu’expérimente l’empirique comme tel. M. Frank commente le caractère de ce qui est vrai et il le circonscrit à ce qui est conjectural. « Je » présuppose que ceci ou cela va arriver et c’est à partir de là que je crois aux possibilités du vrai comme tel et que je détermine la fiabilité. Tout ce qui précède est circonscrit à la présomption du sujet et à ses lignes interprétatives. Comme le dit R. Rorty, cela indique l’échec du concept de rigueur. C’est-à-dire, je m’aventure dans l’espace public à propos de ce sujet, je le tiens pour vrai, je déclare à propos de lui et je crée un ensemble d’opinions qui cherchent à le présenter, à discuter sur lui et à savoir que le vrai exprime de plus en plus le caractère du variable et la non fixité de la croyance. De plus en plus, on sait que l’attribut de vrai c’est « moi » qui le confère. Dans la reconstruction épistémologique, un moment qui présente grand intérêt est la prise de conscience, que la reconstruction ne peut pas être faite en partant des motifs vécus qui correspondent à des étapes déjà dépassées par la conscience et qui font partie des dispositions biographiques du passé. Une émergence pareille lorsque l’on veut retrouver une soi-disant identité perdue, trébuche sur les limites du temps et sur les changements qui surviennent en lui. Cela situerait la conscience dans le centrisme providentialiste qui forge une conception de l’histoire dans laquelle le passé est un être d’où surgit une force de réconciliation. Ce qui précède introduit le problème historique du temps présent qui, dans ses détours, connaît ce temps conscientiel vécu par le sujet mais aussi qui se connaît lui-même. Il ne se connaît pas comme une conscience étrange à lui-même, car cela signifierait évaluer un spectre - la conscience -, un moi auquel on a refusé d’appartenir par le fait qu’il ne s’assume pas comme créateur. H. Arendt présente ce même problème en disant que l’homme n’est pas seulement un être du monde mais un être dans le monde, ce qui crée une relation problématique entre celui qui perçoit et le moi en tant que perçu. 237

Quatrième partie

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Chapitre 1 Les modèles de la vie heureuse LE BONHEUR ET LE PROBLÈME DE L’AUTHENTICITÉ Agnès Heller, dans son article « Los modelos de la vida feliz o de la buena vida en la actualidad » (Les modèles de la vie heureuse ou de la bonne vie dans l’actualité), mène une réflexion capitale sur la situation dramatique de l’homme tout au long du développement de la culture occidentale. L’auteur se penche sur une question qui est indissociable de la vie humaine : qu’est-ce que le bonheur ? Les Grecs se sont acharnés dans cette recherche ; les habitudes et aussi la routine leur ont fait penser que le destin de l’homme sur terre est indissociablement lié à l’État. Les grands modèles systématiques de la philosophie politique, aussi bien les platoniciens que les aristotéliciens, considèrent l’État comme le grand rationalisateur capable de garantir une vie équitable aux citoyens. A. Heller commente l’ensemble des lois d’une société en décadence. Cette inquiétude est partagée par des théoriciens comme G. Lipovestky et J-F. Lyotard. Le premier parle de l’âge de l’individu, de l’identité du sujet dans l’histoire, de la naissance d’une nouvelle éthique, de la culture de l’éphémère, du biodégradable et du dynamisme incontrôlable de l’existence. Le second, dans son livre Le post-moderne expliqué aux enfants, expose les grandes différences qui se sont dessinées et les ruptures qui ont été consommées par la pensée de la modernité :

« Il ne s’agit là non pas d’un ‘‘abandon’’ du projet moderne, comme le dit Habermas à propos de la post-modernité, mais de sa ‘‘liquidation’’. Ce qui s’inscrit alors dans la conscience européenne, sinon occidentale, avec cet anéantissement, c’est 239

de façon irréparable le soupçon que l’histoire ne conduit pas sûrement ‘‘vers le mieux’’ comme disait Kant, ou plutôt que l’histoire n’a pas nécessairement une finalité universelle. »136 L’auteur parle du savoir narratif qui s’assume comme continuité de la tradition, comme un langage qui influence le destinataire, le destinateur et les autres et dont les fondations ne sont nullement remises en question. Il s’agit de la coexistence de logiques différentes qui guident la réflexion sur la légitimation et l’altérité. L’altérité ne peut pas être respectée par la pensée unificatrice de la modernité qui s’est considérée comme la garante de tout savoir. Dire moderne a toujours été synonyme de lumière. La modernité suppose qu’on la compare à la pré-modernité qui, elle, signifie un moment ou un événement de la raison qui n’est pas parvenu à éclore. Pour J-F. Lyotard, le problème se présente, non seulement à propos de la constitution d’autres épistèmes considérées comme non vraies mais aussi à propos de la science. Celle-ci, avec ses arguments, ses projets, ses travaux et ses règles générales et spécifiques, ne se préoccupe que de ce qui est en discussion dans la cité scientifique. Cette catégorie est utilisée par Pierre Bourdieu quand il fait référence aux cercles du savoir où, grâce à des systèmes de codes qui leur sont propres, on débat à satiété toute sorte d’hypothèses, pour les appuyer ou pour les attaquer. Le principe de changement et de corruptibilité, qui a constitué une découverte capitale dans le monde grec, est devenu, à l’époque moderne, le cauchemar de l’évanescence, du mutable, de ce qui ne finit pas de se construire. Et, à l’époque post-moderne, cela aboutit au scepticisme total. Dans la recherche du démembrement des argumentations de valeur, ce dont il est question c’est l’axiologie. La post-modernité se réclame du nihilisme nietzschéen qui représente la remise en question de toutes les valeurs : l’esthétique, l’art et, en général, tous les principes qui inspirent les normes. Dans cette optique de pensée, on n’a absolument pas besoin du rationalisme qui a déjà échoué. Nietzsche lui-même, dans Crépuscule des idoles, se moque de la figure de Socrate, de sa laideur, de son origine et de la falsification qu’il a faite de l’homme occidental. Pour Nietzsche, le rationalisme a essayé de calmer d’autres forces importantes et d’autres éléments qui sont à l’intérieur de l’homme mais qui restent oubliés par cette tentative d’analyse. La base constitutive de la pensée de Nietzsche il 136

J-F. Lyotard, Le post-moderne expliqué aux enfants, p. 78. 240

faut la chercher dans la remise en question de l’Occident. Ce philosophe revendique, pour l’histoire de l’Occident, la figure d’un héros comme Zarathustra, capable d’arriver au sommet du savoir par ses propres moyens. Pour ce qui est de l’homme occidental, il évoque un autre comportement : le manque de foi dans le savoir conventionnel qui fait que l’homme commence son entreprise de savoir à partir de lui-même, puisqu’il a osé se démarquer du troupeau, comme le dit Nietzsche. Sans doute que la contemporanéité, héritière du passé, représente l’époque du contre-temps et du manque de crédibilité. C’est ce que A. Heller a exprimé clairement au séminaire de Caracas : « ...estamos en los vértices del relativismo, nunca antes en la historia del hombre y de las sociedades se había presagiado tanto cambio y relativismo. Momentos de grandes crisis. La fría tranquilidad y sosiego que las sociedades pretecnológicas habían asegurado al hombre, parecen un sueño ...»137

Dans les sociétés pré-modernes, la morale de l’homme est extérieure. Elle est le résultat de la réflexion du groupe, des coutumes et des normes établies dont l’évolution est lente. Comme le dit A. Heller, l’idée d’universalisme n’était pas inquiétante. Nous naissions quelque part et c’est là que nous restions toute notre vie. L’illustration, le capitalisme, l’aiguillon de l’aventure, la découverte de nouveaux mondes et l’œcuménisme commencent à envahir l’âme du savant européen et, avec cela, commence à s’effriter l’idée logocentrique du progrès. A. Heller est une fille des Lumières caractérise par un relativisme culturel considérable ; c’est pourquoi elle ne croit pas à l’idée du progrès comme une manne dont serait dépositaire le continent européen. « On peut (…) affirmer que de nombreux modes de vie peuvent promouvoir l’émergence de cet homme riche en besoins. Ce n’est pas tout : ce type d’homme ne peut être généralisé que si chaque homme a la possibilité de choisir, entre plusieurs modes de vie,

« Nous sommes au sommet du relativisme. Jamais avant, dans l’histoire de l’homme et des sociétés, on n’avait envisagé autant de changement et de relativisme. Ce sont des moments de grande crise. La tranquillité froide et le calme que les sociétés pré-technologiques assuraient à l’homme semblent aujourd’hui un rêve » A.Heller, Los modelos de la buena vida y de la vida feliz, Seminario del Centro de formación post-doctoral, Universidad Central de Venezuela, mai 1995. 241 137

celui qui est le plus adapté à sa personnalité. En conséquence, je ne propose pas un seul mode de vie mais le pluralisme de formes de vie. Différents modes de vie qui satisfassent le besoin fondamental qu’a l’homme des autres hommes… »138

A. Heller considère que la culture européenne, comme elle est relativement récente, ne peut pas se constituer en juge et en paradigme du développement. Les villages reculés de l’actuel continent européen ont été facilement décimés tout au long de la période du Moyen Age par les maladies endémiques, par les guerres et par la foi dans le surnaturel. Les hommes pré-modernes croyaient avoir un destin à accomplir, les sociétés étaient lentes et calmes et seulement le vacarme des guerres, les cris des soldats et le fracas des armes annonçaient qu’une nouvelle époque était en train d’advenir. Comme l’indique G. Lukács dans La destruction de la raison, l’Allemagne était divisée et l’idée d’unité nationale n’était qu’un rêve. Comme l’exprime Hegel dans ses écrits de jeunesse, il fallait faire revivre les vieux sarcophages des dieux pour que se forme l’État national, et pour qu’apparaisse dans cette terre montagnarde la sagesse de la raison et même le bonheur. Les hommes se sont acharnés sur le chemin de la recherche du bonheur ; l’esprit a été obligé de mitiger la violence de la nature humaine, de faire en sorte que l’homme ne soit pas un loup pour ses semblables et de démontrer la fausseté de la prétendue méchanceté originaire de l’individu. Ils ont cherché des formes contractuelles capables de limiter la douleur des fuites devant l’envahisseur. Ils ont lutté pour construire un droit plausible avec l’espoir d’un retour du paradis perdu mais, comme le dit A. Heller, qui partage l’idée habermassienne selon laquelle la modernité est un projet inachevé, plus rien n’est évident. La discussion sur ce qui est valable et sur ce qui ne l’est pas n’est pas garantie. Nous sommes face aux libertés de conscience et au relativisme culturel. Pour A. Heller, le problème réside dans la superbe avec laquelle l’esprit européen a incarné le progrès : « … d’autre part, les européens ont régulièrement leur culture à la mise en question de l’universalité et non de leurs universels… »139

Les moments des grandes résignations semblent déjà lointains. Les stoïciens acceptaient le destin avec une certaine joie ; la nature contrôlait la vie ; l’homme n’était que le monde du naturel et il faisait 138 139

A. Heller, Marxisme et démocratie, p. 263. A. Heller y F. Feher, Políticas de la postmodernidad, p. 150. 242

partie de la nature préexistante. Avant cela, la pensée des stoïciens était centrée sur la recherche des présupposés moraux capables de conférer un sens à la politique et à l’État. Ils font réapparaître l’idée du bien suprême, de l’obéissance et de la vertu. Le sage voulait en quelque sorte supprimer le monde des inclinaisons du sujet ; les appétits devaient être relégués. Dans ce sens, le christianisme sera, dans l’histoire de la culture, la dernière résignation. Comme le dit A. Heller dans son livre Crítica de la ilustración (Critique des Lumières), le kantisme imposait aux hommes un mandat rationnel ; l’individu devait établir des normes et des lois a priori capables de donner un sens moral à sa vie. Pour certains penseurs, comme Kant, le plus important dans la recherche du bonheur est la sincérité. L’impératif catégorique proscrit les mensonge. Selon A. Heller, la morale kantienne est bien au-dessus du fortuit et de l’occasionnel et elle fixe les règles du bien vivre à travers l’impératif catégorique. Spinoza, qui cherche les règles pour la bonne vie, dans son livre Traité de la réforme de l’entendement, exprime un programme de pensée qui cherche l’éthicité et qui est en rupture permanente avec les valeurs de son époque. Spinoza considère qu’une exigence de la vie et de l’équité est d’accéder à Dieu par la raison. Avec cette idée, il combat la conviction judéo-chrétienne d’une nature divine irascible et soumise aux passions. Face au nihilisme croissant de la contemporanéité, les penseurs post-modernes pensent qu’il n’y a rien à défendre. G. Vattimo affirme qu’il n’y a plus de mer et de terre sûres, faisant ainsi allusion à la réflexion nietzschéenne selon laquelle Dieu est mort. Cela indique que la gloire pour laquelle les hommes ont sacrifié leur vie n’est plus valable. Le vrai, pour lequel Socrate a donné sa vie, ne semble pas garantir un monde rassurant. L’authenticité dont il est souvent question dans le livre de G. Vattimo La fin de la modernité, se pose comme un problème à élucider à l’époque contemporaine. Pour Nietzsche, l’authenticité, c’est commencer l’histoire à partir de soi-même, tâche impossible pour les rationalistes anciens et modernes, du fait que les raisons de la rationalité passent avant les attentes des sujets qui souhaitent écrire l’histoire. Vattimo affirme que l’éthique nietzschéenne en elle-même s’oppose au dogme de la modernité qui s’acharne à construire une éthique qui garantit les modèles de la bonne vie. L’éthique nietzschéenne ne se déclare garante d’aucune valeur pré-existente, comme l’ont fait Platon, Aristote, Kant, Hegel et Marx. D’après Nietzsche, ce qui doit s’imposer dans l’histoire est la volonté de 243

pouvoir. Les religions ont dévitalisé la force des hommes. Nietzsche classe le christianisme comme la religion des faibles et comme platonisme pour le peuple. Pour lui, l’aspect le plus vigoureux et le plus fondamental de l’esprit humain a été sacrifié par le platonisme et le christianisme. Indépendamment de l’idée que les philosophes se font de l’histoire, le monde contemporain a fondé une civilisation pragmatique. Pour caractériser le discrédit actuel de l’idée d’immortalité, Lipovestky dit que la culture des masses détourne son attention de l’avenir et s’occupe des aspects élémentaires de la vie quotidienne, sans faire d’effort et attaché uniquement au phénomène éphémère de la mode. LE SUCCÈS DU RATIONALISME Pour A. Heller, la modernité indique un chemin clair. C’est à partir des objets historiques de l’individuation que l’on détermine « le bon et le mauvais ». La tradition est moins importante que l’éthique fonctionnelle qui, elle, a le privilège de légiférer à partir d’elle-même. A partir de Kant, le principe objectivant de la causalité subit une modification. La conscience aspire à construire sa propre transsubstantiation et sa propre utopie. Le monde du donné est banal et incertain et la conscience fonde de nouvelles possibilités. L’homme se sait libre et, en plus, il sait comment parvenir à cette utopie. Le destin n’est plus en dehors du sujet comme dans les philosophies de l’antiquité. Une nouvelle dialectique est en train d’être fondée et la conscience ne finit pas de s’en convaincre. C’est une dialectique de l’aventure spirituelle et de l’engagement vis-à-vis de la vie. C’est pourquoi Hegel dit que la conscience se développe. Selon les postmodernes, Hegel, comme tous les millénaristes des Lumières, a prétendu que le mouvement historique du donné apporterait en permanence une nouvelle rédemption pour l’homme. A. Heller, dans ses commentaires sur la culture moderne et postmoderne, relativisant la morale, s’étend sur la plausibilité de la continuité ou de l’arrêt du projet historique de l’Occident. C’est un moment historique de crise et d’incertitude dans lequel le logos ou la raison a commencé à s’écrouler. Les socialismes réels ont pris fin, le marxisme est remis en question et la société libérale connaît la contradiction. Le scepticisme semble pénétrer la conscience des hommes. 244

Selon A. Heller, nous vivons une époque de frénésie et d’écroulement des grands discours. A chaque instant on fait appel aux jeux du langage, à la satyre et à l’ironie pour exprimer que tout est fini. Comme le dit cet auteur, il est difficile aujourd’hui de défendre la certitude, car tout est devenu mouvant. Les grands changements ont entraîné «la mort des idéologies ». La modernité constitue vraiment un moment unique dans l’histoire. Dans le passé, les hommes ont cherché des points d’appui pour leur émancipation : certains ont fixé leur regard sur le monde grec et ont fait de la justice leur idéal ; d’autres se sont tournés plutôt vers les bénéfices que la Révolution française pouvait procurer à la société. Comme le dit A. Heller, l’homme de la modernité hallucinait et rêvait d’un futur plein de promesses. Aujourd’hui, les certitudes sont autres et elles viennent de la technologie, de l’industrie culturelle et du marché. L’Ecole de Frankfurt a critiqué sévèrement la société de masses nord-américaine, produit du développement vertigineux du capitalisme et du confort, qui a unifié la conscience des masses à tel point que, à l’époque où les frankfortiens font ces commentaires, le citoyen nord-américain semble sérialisé ; il vit immergé dans une culture de conformité et il semble satisfait d’incarner le grand rêve américain. A cette époque-là, le modèle d’analyse marxiste ne trouve pas aux États-Unis une bonne base empirique pour appuyer ses hypothèses. Le problème réside dans le fait qu’une idéologie persuasive est née : elle contient ses propres modèles de reproduction à l’intérieur de l’industrie culturelle et de la culture marchande. Tout est devenu une valeur de change. Un modèle de vie tranquillisant s’est fait jour et il est assez puissant pour castrer toute révolution. Selon l’auteur que nous commentons, le logos de l’époque contemporaine succombe devant le désir de tout remettre en question : le sujet moral, la personnalité, etc. Pour ce logos de la crise, il n’y a plus de territoires à respecter. Les modèles théoriques ont cessé de représenter l’essence des hommes. Pour A. Heller, la crise de la contemporanéité concerne la religion, la science et toute autre forme de savoir. A. Heller critique les métarécits car, à son avis, ils ont mis trop de foi dans l’avenir. Cet auteur valorise le fait que la post-modernité tienne compte de la pluralité des cultures et de la diversité des coutumes et des habitudes. Cette défense est loin d’être une adhésion aveugle aux thèses radicales des penseurs modernes. La postmodernité ouvre la porte au discours relativiste et les cultures locales 245

prennent de l’importance. Pour la pensée rationaliste, cette diversité constitue un problème, car le penseur défend ses convictions fondamentales pour ce qui est du système et de l’universalisme. Dans Política de la post-modernidad (Politique de la post-modernité), A. Heller affirme que la culture européenne, qui a été sans aucun doute téléologiste et progressiste, a eu le courage de se remettre en question. Il faudrait parler plutôt de négociation de l’histoire dans le sens antiuniversaliste que de fin de l’histoire. La culture post-moderne souligne la spécificité de chaque peuple et de chaque individu. L’Europe, dans son histoire, a abusé de sa soi-disant supériorité culturelle ; elle a cru que, si certains peuples n’ont pas obtenu les succès de la culture universelle, c’est parce qu’ils n’avaient pas vu descendre l’esprit sur eux. Si nous nous arrêtons à faire une analyse de la réalité décrite précédemment, nous observons qu’il y a un discours duel, subreptice et ambivalent, qui connaît ses limites. C’est un discours croisé, complexe, qui porte sur le progrès et qui se croit propriétaire absolu de la vérité. A. Heller remet en question le discours d’un soi-disant bonheur absolu fixé à l’avance : «"... esto quiere decir que toda persona es feliz en su propia manera; justamente como uno no puede discutir los distintos gustos que se refieren a lo que es agradable, así también uno no puede discutir los gustos que se refieren a la felicidad de la vida." »140

Selon A. Heller, l’actualité post-moderne a vu surgir de nouveau des mouvements nationalistes montrant le visage du racisme et de la lutte ethnique. Certains accidents historiques qui semblaient contrôlés sont réapparus. La religion civile de l’État n’a pas été capable de vaincre la violence et la folie. Les vieilles horreurs et les haines séculaires sont de nouveau présentes et nous sommes de plus en plus éloignés du modèle de vie heureuse et de la bonne vie. La vieille pensée politique systématique et théorique a succombé devant la banalisation de la culture pratique. Les institutions dont on attendait qu’elles soient garantes de la liberté n’ont pas rempli leur mission. Le mythe et la promesse de la modernité de satisfaire les besoins des 140

« Cela veut dire que toute personne est heureuse à sa façon ; justement, de la même façon qu’on ne peut pas discuter les différents goûts pour ce qui est agréable ou non, on ne peut pas discuter non plus les goûts qui ont trait au bonheur de la vie ». A. Heller, Los modelos de la buena vida y de la vida feliz, Seminario Universidad Central de Venezuela, mayo 1995. 246

hommes et d’éradiquer la douleur de la terre « ont manqué de solidité ». Pour A. Heller, le futur n’a pas été atteint et il reste à faire. Cet auteur considère que son modèle théorique ne peut pas souscrire à l’imposition du totalitarisme de la morale. L’individu n’a pas le droit de se proclamer porte-parole de la loi morale. Agir ainsi signifie que l’on est intolérant, qu’on ne comprend pas les attentes multiples dont est porteuse chaque personne, car ces attentes sont vraies et respectables même si elles sont individuelles. Dans la société moderne, les hommes ont des buts propres. Leur bonheur ne correspond pas nécessairement à celui qui est déterminé par les croyances imposées par l’ethos de la société où ils habitent. Pour adopter les termes de Ortega y Gasset, l’âme typique d’une époque ne se fait pas avec des idées de sacrifice imposé sans réflexion, mais avec l’intérêt de ce qui individualise. La société moderne représente, pour la première fois dans l’histoire, la validation de l’intérêt privé.

Chapitre 2 Culture et phénoménologie du social INDIVIDU ET SOCIETE Les discours de la modernité et son logos sont constamment remis en question. Comme le dit Lipovestky, la nouvelle époque affronte de nouveaux problèmes : l’un d’eux est l’hédonisme. L’esprit de sérieux semble être resté derrière nous ; les hommes d’aujourd’hui semblent avoir des besoins plus superficiels : le gymnase, la culture physique, les régimes, etc. D’une manière générale, on pourrait dire que la vie de l’homme, dans cette dernière étape de la modernité, est orientée vers la recherche du plaisir éphémère que l’on se procure par tous les moyens. On juge les événements de la modernité à partir d’optiques bien différentes. A propos du mal, Jean Baudrillard dit qu’il semble avoir été exorcisé. Nous vivons dans une société de grand pluralisme de la vie bionique et même l’impossible a été conquis. Le monde est devenu cybernétique et l’homme défie les lois de la nature. L’univers de la 247

communication qui est ouvert aujourd’hui était hier encore imprévisible. Le monde se définit par la théorie des systèmes et la science des sociétés post-modernes semble tout éclairer. Aujourd’hui l’homme vise à créer une société insoupçonnée où tout est possible. Des laboratoires sortent des êtres humains, des organes et même l’espoir d’une vie longue et heureuse. Mais le mal continue à injecter son poison dans le cœur de la planète : la destruction écologique, la réduction de la couche d’ozone, etc. Tout est en danger, selon Lipovestky. Cet auteur nous met face à une post-modernité qui a rendu possible l’émancipation des femmes et qui assiste aux revendications des minorités sexuelles qui assument leurs différences. Dans ce monde, le logos et les grands textes qui avaient servi de support à la morale de l’homme dans la planète gisent maintenant abandonnés. A. Heller considère que le marxisme, dans son aspiration au logos de la vie heureuse, a échoué dans sa tentative d’expliquer le destin de l’homme et des sociétés par les lois de l’histoire. Dans sa Critique des lumières, cet auteur récupère le concept de vie quotidienne qui, d’après elle, n’est qu’un cadre de significations. Les lois historiques qui prétendent tout expliquer deviennent peu de chose lorsque l’on laisse de côté, comme le dit Hegel, l’expérience de la conscience. Même si cela semble contradictoire, A. Heller définit le projet de la philosophie moderne, déclare la guerre au négativisme et au pessimisme historique et n’accepte pas l’idée que tout peut arriver. Elle ne partage pas l’idée d’échec, d’état d’abandon de l’humanité, de négation totale, de recherche sans nord, cynique et satanique. Les masses privées de nord sont des proies faciles pour la première secousse émotionnelle de l’histoire. Cet auteur considère que les valeurs ont une responsabilité ponctuelle dans l’acte de déterminer ce qui est important et ce qui ne l’est pas dans nos vies. Pour elle, les besoins sont liés à l’ensemble des valeurs de la civilisation. Contrairement aux post-modernes, elle présente une axiologie claire et montre le problème de l’engagement historique si cher aux penseurs modernes. A. Heller fait une critique sévère du discours gauchiste, car elle considère que celui-ci élude la satisfaction de certains besoins qu’il considère liés à la société opulente. Le drame est que la morale gauchiste traditionnelle condamne l’homme aux privations, car il faudrait sacrifier la vie sur l’autel du mythe du bonheur, piège de la raison historique. C’est ce que A. Heller exprime dans Anatomía de la izquierda occidental (Anatomie de la gauche occidentale). 248

L’idéologie de la gauche traditionnelle croyait que le destin heureux et la bonne vie pouvaient sortir du chapeau d’un magicien et que le sage ou le leader du parti, représentant du prolétariat, pouvait obtenir le bonheur des hommes par des moyens presque rituels. A. Heller croit qu’il n’y a plus de certitudes aujourd’hui. Elle fait une critique sévère à la conception dictatoriale de la politique. C’est une conception messianique selon laquelle, c’est l’État qui doit décider quels sont les comportements que les citoyens doivent adopter pour parvenir à une vie heureuse. Lorsque cet auteur étudie la justice sociale, elle dit que les sociétés modernes seront bloquées du fait qu’elles ne peuvent pas mettre pleinement en pratique le principe social de la justice. Marx était convaincu que, avec l’avènement du communisme, chacun recevrait selon ses besoins. A. Heller, en revanche, ne croit pas que cela soit possible car, à son avis, il n’y a pas assez de ressources économiques pour réaliser cette aspiration. L’idée des penseurs de la modernité est la rationalisation. Ils ont cru pouvoir créer une société juste à partir de la discipline. Il s’agit, entre autres, de bannir le travail réifié et de créer une conscience de la nécessité de l’émancipation. La liberté était un fait historique. Dans les Manuscrits parisiens, Marx parle de l’essence humaine à la manière hégélienne. La prétention de cet auteur est d’en finir avec l’aliénation du travail. La catégorie d’essence humaine utilisée par le jeune Marx est indiscutablement un héritage de Hegel. Chez Marx, toute essence est rendue possible par l’insertion de l’homme dans le processus historique et cette médiation renvoie à l’aliénation de l’homme dans le travail. La notion de conscience est chez Marx une catégorie historicosociale. La réalisation de la conscience devient possible grâce à la force de l’idéologie. Althusser parle de l’idéologie du prolétariat, mais d’autres auteurs parleront plutôt de la conscience du prolétariat. Selon Karel Kosik, l’essence et l’apparence ne coïncident pas dans le marxisme. Le capital est pour beaucoup un livre de science qui prétend faire la radiographie de la société capitaliste en utilisant les catégories de travail aliéné, de marchandise, de travail abstrait et de relations sociales. Ceci étant, la raison de la dispute théorique qui fait s’affronter Hegel et Marx à propos de l’élaboration de l’histoire est que, pour le premier, l’histoire est le résultat de l’activité du concept déployé alors que, pour le second, l’histoire est l’activité et le combat entre les classes sociales. Depuis ses premiers textes de jeunesse (Les 249

Manuscrits parisiens, L’idéologie allemande) cet auteur a fixé ce qui serait le fil conducteur de son analyse. En accord avec son développement contextuel et épistémologique, A. Heller, dans sa conception de la modernité, présente la culture occidentale à partir de la Seconde Guerre mondiale en utilisant le terme « génération ». Pour elle, à partir de cette guerre apparaissent dans le monde occidental trois grandes générations : 1- La génération existentialiste, qui remet en question les modèles de vie heureuse universalisés par la bourgeoisie. Les existentialistes remettent en question le confort, le luxe et la marche rectiligne du monde et succombent aux postulats de la philosophie de l’absurde. Pour les existentialistes, la raison de la loi historique et naturelle n’est pas possible. Si nous pensons à La nausée, nous voyons que son personnage central, Antoine Roquentaine, n’est qu’un cri de désespoir et d’angoisse. Roquentaine trouve que tout est absurde. Il est persuadé que les expériences vécues ne peuvent pas être reproduites. C’est la tragédie de l’homme face au temps. Pour Sartre, l’homme est le seul maître de sa liberté. A propos de cet auteur, on parle d’un cogito préréflexif. L’homme est pour lui élection ex-nihilo. 2- La génération de l’aliénation, qui critique férocement le monde du donné. Cette génération croit à l’utopie et adopte l’idée de liberté rationnelle et historique. Pour elle, c’est le prolétariat qui a la responsabilité historique d’émanciper les hommes. Les individus de cette génération de l’aliénation pensent que la bonne vie est réalisable. Ils assument la liberté comme un projet politique, ils croient au pouvoir du négatif et à la construction d’un monde nouveau. Ils arborent le mythe du socialisme et du communisme comme panacée de l’histoire. A la fin, ils ont compris que le pouvoir et le contrôle sont les seuls remèdes efficaces pour guérir une société insatisfaite. Cette génération était profondément amoureuse de la science. Elle a cru au pouvoir de la raison, au calcul, au prévisible et à la planification sociale. L’État avait le droit d’exhorter les hommes pour qu’ils essayent d’obtenir le bonheur à travers le travail et l’effort. Cependant, les grands sacrifices consentis par les peuples dans les socialismes réels, en vue de promouvoir une société libre qui garantisse le bien-être de l’individu, n’ont pas été suffisants. Les socialismes ont fini par être des lieux de despotisme et par ressembler de plus en plus au capitalisme. Les idéologies critiques de la génération de l’aliénation ne prétendaient que désacraliser les individus. C’était la guerre déclarée à la 250

consommation. Cette génération voit émerger de ses entrailles des mouvements comme les hippies qui prônent le retour à la vie artisanale, simple et paisible. Les hippies représentent le renoncement à la domination du monde objectal que le capitalisme propose en guise de salut. Dans ce mouvement, il y a une conception bucolique, romantique et communautaire de la vie. La génération de l’aliénation n’est pas encore désenchantée parce qu’elle n’a pas encore fait l’expérience de l’échec des socialismes réels. 3- La génération post-moderne : Elle représente, aussi bien pour A. Heller que pour F. Feher, le désenchantement et la perte de la foi dans ce qui a constitué les grandes clés de la culture occidentale. Pour cette génération, tout est possible. Le monde s’est laissé entraîner par les appétits d’une société où la consommation s’est généralisée et s’est diversifiée : des goûts, des plaisirs et des pratiques diverses. Il n’y a pas une morale rigide qui décide de ce que les individus doivent faire, de ce qui est éthique ou non, de ce qui ne peut pas être remis en question. Les idoles sont tombées et le scepticisme semble envahir le monde de l’absolu. C’est la crise totale des valeurs. En lignes générales, nous pouvons dire que A. Heller s’engage avec la modernité et non pas avec ses conséquences perverses. Comme Vattimo, cet auteur caractérise la dernière société contemporaine comme la société de l’éthique faible. En définitive, c’est l’individu qui «extrait de ses entrailles…» ses propres décisions, car il n’y a pas un terrain solide sur lequel on puisse déterminer ce qui bon ou mauvais. La liberté responsable semble être le mot d’ordre de la modernité. L’homme post-moderne a fait une croix sur l’idée de destin historique et affronte tout seul ses succès et ses échecs. L’éthicité est devenue la conscience supra-individuelle du monde et sa consistance semble surgir des mains magiques du sujet. LA MODERNITÉ ET LA POST-MODERNITÉ DEUX CULTURES ANTAGONISTES

La modernité constitue dans l’histoire l’intronisation d’une culture du devoir. L’éthique s’impose comme l’impératif du bien. Les hommes, dans leur effort de départager le bien et le mal, semblent être séduits par l’idée utopique d’un destin meilleur. Comme le pense Edgar Morin, les sociétés marchent vers la complexité. Pour les penseurs de la modernité, le principe d’ordre gouverne le monde et la pensée s’achemine vers la 251

systématicité. G. Lipovestky caractérise la culture moderne comme un spectre théorique et comme une pensée tributaire de l’idée du devoir. Les hommes offraient tout à l’État, à la Nation. On cherchait un principe d’organisation de la vie. La modernité peut être caractérisée comme un processus de lutte acharnée contre l’ethos féodal. Les hommes ont mis la raison à l’honneur et ils ont arboré par la suite les droits de l’homme et du citoyen. Nous pourrions dire, en reprenant les termes de Victor Raurich, que l’on luttait avec une logique de la passion qui a décrété et compris qu’il n’y a pas d’hommes inférieurs. Par conséquent, les institutions précédentes cessent d’avoir du sens dans l’histoire. La pré-modernité est empreinte d’une logique fermée qui privilégie la race, l’ethnie et le sang. A. Heller dit que l’homme prémoderne connaît à l’avance son destin. Les sociétés sont fermées et la possibilité de choix est relative. Pendant des siècles, les hommes ont été prisonniers de leurs espaces géographiques et condamnés à l’intolérance que pratiquaient sur eux leurs semblables. La raison n’a pas encore mûri et les êtres humains construisaient des sociétés simples, totalitaires dirigées dans la plupart des cas par le pouvoir implacable de la coutume. Être libre constituait une aspiration réservée à quelques-uns. La pensée localiste et absolutiste avait la primauté sur tout autre type de pensée. Depuis le Moyen Age, l’Europe se débat dans de nombreuses guerres de conquête et d’expansion. La situation des populations était plus que précaire : la peste et la famine déciment la population qui perd ainsi des mains si nécessaires au travail. Dans ce contexte le rationalisme trouve sa place au XVème siècle ; il cherche à discréditer l’idée du bon Dieu omnipotent qui tient le destin des hommes dans ses mains. L’un des auteurs importants de la modernité, Machiavel, a pensé à réunir la culture italienne sous une raison d’État qui rende possible la cohabitation des individus sous les mêmes lois, afin de chercher et d’atteindre des objectifs communs et concrets. La paix était indispensable et celle-ci ne pouvait être atteinte qu’à travers la force de l’État, incarné dans la volonté du souverain, le Prince. Nous devons signaler que la raison moderne est profondément différente du rationalisme des anciens. Elle cherche un principe universel qui facilite la cohabitation des hommes, égaux par droit et égaux devant la loi. Dans la démocratie grecque, les esclaves ne peuvent pas avoir les mêmes privilèges que les hommes libres. C’est une démocratie de force. La philosophie exhibait dans l’agora la majesté du savoir 252

suprême et elle poussait le citoyen commun à obéir aux dieux et aux institutions. La pensée des philosophes modernes a toujours cherché des sociétés de plus en plus parfaites, du point de vue culturel et technologique. Depuis les Lumières on a essayé de conquérir un état de bien-être permettant de surmonter les inégalités profondes de la nature. La certitude de conquérir un monde égalitaire et heureux se trouve dans les lois. Les philosophes du rationalisme ont compris que rien ne pourrait dominer leur volonté. La raison est devenue critique. Elle s’est acheminée vers la construction des fondements d’une anthropologie capable d’en finir avec les déterminismes. Il n’y avait pas de raisons pour légitimer les inégalités. Il était possible de dominer la nature ; il était possible de conquérir l’équilibre, car la science et la technologie permettaient d’espérer l’avènement d’un monde meilleur. Pour cela, il était indispensable de développer le logos technologique, car l’idée de progrès s’était emparée de la conscience des hommes. Le sens de la modernité est la recherche de la liberté. Celle-ci fait partie de l’homme, dès le début de son existence et elle constitue également le but vers lequel il se dirige. La justice était un autre devoir des hommes et il fallait parvenir à la faire exister. L’idée maîtresse et le but final étaient l’émancipation du genre humain. La raison égalitaire et démocratique devait l’emporter sur les différences. Les peuples les plus avancés, du point de vue technologique, devaient porter la lumière à d’autres races qui avaient pris du retard sur le chemin de l’histoire. C’est pour cette raison, que les philosophes postmodernes considèrent les penseurs des Lumières comme des partisans de l’uniformisation, dans la mesure où ils pensent que l’histoire est une, celle de l’Europe. Pour les post-modernes, les penseurs de la modernité se sont acharnés à chercher les lois générales de l’histoire. La tâche de la raison était d’établir cette taxonomie. La philosophie moderne a été séduite par l’idée de force et elle a été en rupture permanente avec les déterminismes. Chez Kant et Hegel, le démiurge est le mouvement même ; le mouvement de la raison est en elle-même et il se dirige vers un but : la conquête par l’homme de sa liberté et de sa moralité. Hegel considère que l’esprit est la force du négatif, que la raison est évanescente et que son parcours n’est jamais fini, même si elle obéit à un programme qu’est la liberté qui se conquiert dans le fini lorsque le cela disparaît nécessairement. 253

LE DISCOURS POST-MODERNE ET L’ÉTHIQUE DU SHOW G. Lipovetsky dit dans L’ère du vide que, contrairement à la modernité, la post-modernité est un savoir, un programme d’idées, une manière anti-théologique de comprendre le monde. Cela indique que nous sommes dans une époque extrêmement évanescente. La raison est devenue pessimiste et a commencé la revendication des localismes, des cultures différentes et d’une nouvelle manière d’être et de sentir qui se manifeste partout : « … une nouvelle façon pour la société de s’organiser et de s’orienter, nouvelle façon de gérer les comportements, non plus par la tyrannie de détails mais avec le moins de contrainte possible, avec le plus de choix privés possibles, avec le moins d’austérité et le plus de désir possible, avec le moins de coercition et le plus de compréhension possible… »141

La post-modernité s’accompagne de l’apparition d’une nouvelle éthique et, peut-être, d’une nouvelle moralité. La culture s’est étendue aux masses, la télévision joue un rôle insoupçonné et les milieux de communication ont fait du monde un village, des idoles, comme Madonna, Michael Jackson et d’autres ont fait irruption dans la société en se moquant de la religion d’une manière luxurieuse, et tout cela s’est universalisé à cause de l’industrie de la télématique. Les postmodernes considèrent que la science et la technologie ont déterminé l’émergence d’un nouveau moi pour lequel le plus important est la particularité de chaque individu ; la moralité est individuelle. Nous assistons au triomphe d’un monde esthétique et individualiste ; l’art fonctionne sans règles et c’est l’individu qui, enchanté devant la réalité, la rend suggestive. Les déchets et les matériaux résiduels sont entrés dans l’histoire ; l’art revendique une esthétique nouvelle et une manière différente de comprendre le monde. G. Lipovestky pense que la culture post-moderne affiche une immense tolérance. « Nous pouvons coexister dans l’hétérogénéité des points de vue parce qu’il règne dans les mœurs un relativisme pacificateur… »142 Pour lui, l’éthique a cessé d’être confessionnelle et un monde industriel télématique émerge dans lequel trouvent leur place des secteurs qui, auparavant, étaient exclus socialement : les homosexuels, les travestis, 141 142

G. Lipovetsky, L’ère du vide, p.11. G. Lipovetsky, L’empire de l’éphémère, p. 327. 254

les transsexuels, etc. Tout cela est permis et accepté dans ces sociétés qui voient mourir progressivement l’idée de Dieu. Pour cet auteur, l’idée de sacrifice et de devoir laisse peu à peu sa place à une moralité de la jouissance. Pour beaucoup d’hommes, demain est déjà aujourd’hui. Les post-modernes croient que nous sommes face à l’apparition d’un monde insoupçonné, où prédomine le relativisme culturel et où l’on peut choisir librement entre la vie et la mort. Il y a des technologies qui soulagent ou qui font cesser la douleur corporelle. Les grandes idéologies, telles que les religions fondamentalistes, sont obligées de céder leur place à de nouvelles propositions morales. De la même manière, l’Église catholique a brandi ses paradigmes pour lutter contre l’avortement, contre la conception in vitro, contre l’insémination artificielle, contre les pratiques médicales qui, soidisant, vont contre la nature (changement de sexe), etc., mais elle est impuissante face à une société qui a inauguré l’éthique du show et qui ne possède pas une moralité ferme attachée aux anciens principes. La moralité des individus de la société post-moderne semble accorder une grande importance à la culture du corps. Comme le dit G. Lipovetsky, les autres individus ne sont plus importants, car l’important désormais est soi-même. Il s’agit d’une culture écologiste qui inaugure un langage ayant décrété la mort de l’histoire. C’est une culture du désenchantement, du pessimisme, du scepticisme, qui a vu échouer les grands projets d’émancipation de l’histoire. Lorsque nous lisons les auteurs de la post-modernité, tout semble indiquer que la culture moderne a vu échouer les grands projets d’émancipation, entre autres les socialismes réels. La lecture des auteurs post-modernes nous fait penser que nous vivons actuellement une culture pragmatique, excessivement individualiste et que nous marchons vers la construction de nouveaux symbolismes dans l’histoire. Les générations actuelles semblent avoir tout essayé. G. Lipovestky essaye de nous dire que l’époque post-moderne n’est pas soumise au sacrifice ni aux impératifs catégoriques de la modernité. Les hommes adoptent des comportements qui ne sont bénéfiques que pour eux et pour le groupe dans lequel ils évoluent. C’est la mort absolue du principe d’autorité. Contrairement à ce qui est dit dans L’empire de l’éphémère, G. Lipovestky, dans Crépuscule des idoles, après avoir analysé la société post-moderne, affirme que, malgré la libéralisation vécue en Europe et aux États Unis, les hommes, après avoir été séduits par le libertinage, 255

tentent d’établir des relations de couple stables et à constituer une cellule familiale. De nouveaux ennemis sont apparus dans la constitution du logos de la contemporanéité. Le sida est l’un d’entre eux. De nouveaux manques font que, face au vide, la conscience commence à revendiquer la famille ainsi qu’une notion d’amour plus libre, loin d’une notion d’amour-devoir imposée par la modernité. Selon G. Lipovetsky, l’éthique post-moderne et la construction de son logos tentent dans les pays développés, d’instaurer un système d’entreprise dans lequel l’homme est plus important que les intérêts économiques. Il n’y a plus une religion mystique de l’entreprise. Le moi des hommes est attentif à la défense de ses droits. Dans la société actuelle, le droit est inaliénable et il ne peut pas être remis à plus tard. Nous sommes face à l’émergence de différentes formes de savoir et de différentes positions du moi : les féministes contre les machistes, les femmes au foyer contre les maires, etc. Le sujet social de la transformation n’est pas un mais multiple. Les post-modernes nous parlent d’une pluralité de morales et d’une éthique du show. Chaque soir, la télévision se plaît à nous renseigner sur les horreurs du monde. Selon J. Baudrillard, nous sommes à l’époque du spectacle et de la destruction du principe d’identité. D’une manière générale, ce qui fait la différence entre les univers de sens modernes et post-modernes est que la modernité est très attachée à la rigueur de la méthode, que ce soit en philosophie ou en sciences sociales. Il faut remarquer que, dans la constitution de la théorie structuraliste, le « moi » structuraliste est un «moi » mathématisant. Le structuralisme met sur pied une structure de science qui fait appel à l’idée d’esprit humain. Lévi-Strauss élabore un modèle mathématique pour comprendre les langages sociaux et les relations de parenté. Le moi du structuralisme est métaphysique. Entre le modèle et la réalité il doit y avoir un parallélisme ontologique. Il s’agit de découvrir l’essence ou la structure absente qui rendent possible le fonctionnement des groupes humains. Lévi-Strauss choisit un « moi » d’étude qui, jusque-là, avait été considéré comme solide et sûr par le discours anthropologique. Ce moi est celui des peuples différents.

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Conclusions

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Un des points fondamentaux qu’il nous a semblé nécessaire de souligner, en suivant les idées de H. Arendt, est la différence entre la pensée et la science moderne. La célèbre dualité entre essence et apparence maintenue à partir du platonisme, qui accordait de l’importance à l’apparence en tant que subsidiaire de l’être, a son origine dans la croyance en un monde supérieur, celui des idées. Cette relation s’inverse à l’époque moderne. Dans la modernité, la primauté est accordée aux phénomènes et au besoin de manipulation. L’important est l’efficacité, qui est liée au pouvoir. La différence radicale entre la dialectique platonicienne et la dialectique hégélienne vient du fait que, pour Platon, les formes ne sont pas capables d’être autres que ce qu’elles sont, car elles sont ancrées dans le principe d’identité. Pour ce type de pensée, le fait de sortir de soi-même et de comprendre que l’altérité ne fait qu’un avec ce moi n’est pas possible. L’idée qui est conservée est celle du caractère impérissable, alors que dans la dialectique de Hegel le plus important est le devenir et le caractère périssable. Le caractère périssable et le périssable ne sont que l’endroit et l’envers de la même médaille. Le périssable renvoie le problème vers les hommes ; on a découvert la possibilité de construire la perfection. Entre le monde de la contemplation (la théorie) et le monde de l’action pratique prend corps la contingence, la passion, le je fais. Je ne suis pas un simple contact avec l’autre ; celui-ci me réalise ; le contrôle commence à se centrer sur la subjectivité. La métaphysique a montré le chemin qui conduit à juger les apparences comme superficielles et sans intérêt. Dans cette perspective, la pensée comme unité supérieure situe la transcendance dans le caractère universel de la vérité. Le développement logique pouvait expliquer les relations et les enchaînements cause-effet. En 258

termes kantiens, on pourrait dire que la faculté de juger est constitutive de l’explication, alors que la faculté réflexive de juger va de pair avec la compréhension. La métaphysique a toujours supposé l’existence de quelque chose de plus fondamental qui harmoniserait et donnerait des fondements solides à l’explication. Une des tentatives de ce travail est de commenter l’idée si essentielle de fondement. M. Heidegger, qui croit avoir dépassé la lourde tâche d’établir les fondements, semble retomber dans le vieux problème que la métaphysique a eu à toutes les époques et dans tous les systèmes de chaque moment historique. Nous faisions référence ici à sa conception de l’Être comme parole car, pour lui, l’homme habite dans le langage. L’argument du logocentrisme prend corps de nouveau dans cette formulation heideggerienne. A ce sujet, il est important d’évoquer l’idée de H. Arendt, qui voit Hegel comme un philosophe, qui a montré que le monde moderne se construit à partir du moi et dans la densité de sa radicalité. La formule a été inversée. Ce n’est pas sur un fondement extérieur que je me construis, car j’ai une conscience face à laquelle je place un moi qui est sujet de son action et qui rend possible le monde créé, non découvert. Nous pourrions dire que l’intérêt de la modernité, en ce qui concerne sa construction d’un modèle scientifique, semble contradictoire. D’un côté, nous trouvons une philosophie qui récupère le moi comme activité et comme création et, d’autre part, nous voyons l’effort du positivisme, acharné à décrire sans cesse les faits, écartant ainsi le point de vue du chercheur « [le positivisme] qui croit avoir trouvé une base solide de certitudes en refusant de prendre en compte les phénomènes mentaux et s’accrochant solidement aux faits observables… »143

La tâche de la modernité a été de conférer un fondement à partir de la rationalité et de l’interprétation. Alors, ce « moi qui pense » et qui est à l’origine de la faculté transcendantale du connaître n’a pas d’enracinement biographique. Le modèle de science n’a pas été construit en fonction d’un intérêt lié à la culture et aux influences que celle-ci a exercées sur le modèle. Il ne s’agit pas d’un modèle élaboré à partir du statut des transcendantaux. Je connais parce que je connais la conscience, et je reçois des informations du monde et de l’autre placé comme je le suis dans « mon moi ». C’est ce qui fait la différence avec la simple représentativité. Le moi n’a pas élaboré un modèle de science 143

H. H. Arendt, La vie de l’esprit, p. 54. 259

en fonction des états d’âme. Dans ce sens, l’objectivité doit exprimer et modeler la subjectivité. Sans le fondement du « moi-même », le modèle ne fonctionnerait pas. Le fondement de la modernité est exprimé par le cartésianisme et par sa lutte pour se libérer des faussetés des sensations. Il fallait fonder la raison sur un statut plus stable. La raison me signale les limites de l’erreur dans laquelle je peux tomber. La raison a été leurrée par le malin génie mais elle a trouvé en Dieu, comme support du moi, une volonté radicale d’existence. A ce raisonnement s’oppose l’idée d’existence, qui détruit l’intentionnalité du moi et sa prétention de tout réduire au « moi pensant ». L’argument de H. Arendt concernant Descartes s’appuie sur l’idée selon laquelle, si je ne suis pas moi, je ne peux pas penser. On peut déduire de là que l’intérêt de Descartes est l’être, dans la mesure où celui-ci existe comme pensée. Ce qui est en dehors de ces possibilités ne l’intéresse pas. Les sensations, par exemple, ne l’intéressent pas, car leur intérêt dépend de l’existence d’une raison d’être qui les pense ; il s’agit du « moi ». La différence entre compréhension et intellect se maintient dans la mesure où les concepts « … rationnels servent à comprendre (begreifen) comme les concepts intellectuels servent à entendre (les perceptions) ... »144 Il est important de signaler la

différence entre vérités de faits et vérités mathématiques. Les premières trouvent leur fondement dans les données. Vérifier que deux plus deux font quatre relève de l’exactitude et la possibilité de vérification est évidente. Les vérités mathématiques sont des vérités modéliques, établies par la raison qui est chargée de tracer le parcours. La possibilité de connaître ne se situe donc pas dans l’apparence. A ce propos, il faut signaler la différence entre apparence et l’apparientiel La conquête ou le dépassement de l’apparence conduit vers la recherche d’une réalité plus stable. La limite réside dans le fait que cette forme d’apparence n’apparaît pas comme monstration totale, car elle continue à être apparence. Deux mondes sont en tension. D’un côté, il y a la capacité spéculative, comme le dirait Kant, et le désir de construire le réel. Et d’un autre, la nécessité d’approcher la réalité à travers l’expérience sensorielle. Nous sommes au centre de la philosophie, face à un problème qui semble être commun aux anciens et aux modernes : la nécessité de vérité et de connaissance. Nous ne I. Kant, Critique de la raison pure, apud H. H. Arendt, La vie de l’esprit, p. 74. 260 144

sommes pas situés à l’intérieur des formes, mais dans le registre des événements et du devenir. La philosophie classique a vu la différence entre le nécessaire (la vérité) et le contingent dont le caractère est précisément le changement. Nous pourrions approcher, à partir de là, la pensée heideggerienne qui a établi la primauté de l’Être et le rejet du contingent en tant que force impressionniste sur la conscience. En reprenant Kant, nous devrions parler de la raison et de ses fins, et préciser ce vers quoi la conscience est orientée. Son intérêt n’est rien d’autre que de se connaître, son objet est elle-même, non pas comme conscience ou comme moi qui perçoit le monde mais comme un sujet qui connaît. La différence entre ce moi et la conscience s’avère substantielle. En faisant appel aux idées de la philosophie stoïcienne, on pourrait penser que le comportement de l’acceptation - la conscience qui accepte, comme le dirait Hegel - correspond à un moment de l’esprit dans lequel le moi ne se perçoit pas comme la conscience qu’il est, mais il continue à se posséder soi-même. Pour ce qui est de la vie de l’esprit en tant que mouvement, les remarques de H. Arendt sont capitales, car le moi n’a pas encore compris que la conscience ne lui survivra pas en tant que mouvement. Comme le dit cet auteur, l’homme moderne transforme le désir en intentionnalité. J’essaye, je donne une configuration à ce contenu et j’assume sa monstration. L’histoire n’émerge pas, car c’est moi qui la pénètre et la suscite ; elle réside dans la volonté de mes intentions. Dé-sensorialiser signifie que je ne suis pas en accord avec mes sensations. Le cogito constitue un échec dans la mesure où il ne se présente que comme une négation abstraite et non pas comme négativité. Cette équation s’exprime dans la mesure où le moi ne se perçoit pas comme substance qui sait ou comme volonté qui contrôle. Nous pourrions voir un « certain platonisme » dans l’idée d’anticipation de la philosophie heideggerienne. La mort est perçue comme un état de réconciliation. La formule selon laquelle l’homme est un être pour la mort permet de classer cette position comme prônant la libération des sens ; pour elle, l’obstacle est le sens commun. Platon a pu considérer la transmigration des âmes (la mort) comme la réconciliation avec les formes, comme la libération du frein imposé par la doxa à la connaissance, comme séparation de l’âme et le corps et comme accès discret à la vérité. Cette forme argumentative ne 261

consiste pas en la nécessité de se souvenir pour prouver que l’on connaît à partir du souvenir, comme l’a fait Menon. Pour ce qui est des affirmations de Heidegger, sur la subsistance d’images dans le discours de la métaphysique de la subjectivité nous pourrions opposer un argument intéressant : les hommes de la caverne platonicienne ne voyaient pas, ne regardaient pas, ils étaient en contact avec le sens commun et vivaient prisonniers de la doxa. Ils n’avaient même pas atteint leur liberté, par le fait qu’ils étaient victimes du sens commun, et restaient enfermés dans les perceptions de la populace. Les formes leur avaient été refusées jusque-là, leur perception du monde était limitée. Quelque chose de semblable arrive à l’homme du « On » heideggerien : dominé par le discours de la publicité, il écoute mais il n’entend pas, il a raté les marches du savoir. Les hommes du « on » se limitent à la simple connaissance du particulier et de la substance imparfaite ; ils n’ont pas, non plus, un contact direct avec les formes, avec les essences. C’est ainsi que se présente l’argument heideggerien malgré les déclarations de son auteur qui prétendait avoir rompu avec la métaphysique de la subjectivité. Pour ce qui est du problème de la modernité, nous pourrions dire avec H. Arendt que l’invisible de l’esprit fait naufrage dans l’itinéraire de la connaissance. C’est la raison pour laquelle Heidegger attaque le sens commun. Il le qualifie de raisonnement doxographique. Il agit comme un obstacle au moment de saisir l’authenticité. Le problème devient tel parce que l’homme s’exprime comme origine de faute ; celle-ci est générée à une certaine période historique, probablement au moment de l’apparition des grands systèmes du savoir ancien. Elle se poursuit avec l’apparition d’une conscience réifiée, perdue, dénominative, attachée au quotidien. Cette condition de l’homme moderne met en évidence, comme le dit H. Arendt, le couple propositionnel sensorialité/dé-sensorialité. Les systèmes philosophiques se sont manifestés comme dominés par l’imagination qui rend l’homme prisonnier de ses appétits. En ce qui concerne la constitution de la conscience moderne, il est important de signaler la prémisse hégélienne selon laquelle, la raison est son propre produit. Dans une philosophie de l’agir, comme c’est le cas de la philosophie hégélienne, où l’esprit se présente comme activité, l’autre reste exclu, c’est-à-dire la possibilité de construction d’un être hétéronome qui exerce son pouvoir comme moteur immobile, 262

voué uniquement à être spectateur « [l’esprit] Il est son propre produit (…) il se fait lui-même ce qu’il est. »145

Avec la modernité, la philosophie incorpore un rôle déterminant, celui de l’acteur social. Avec cela, elle se libérerait de la narrativité et de son attachement aux formes. Le bien, la justice et la vérité sont imparfaits et sont moyennés par le couple propositionnel fini/infini, moyennés par l’action du fini, sans que cela donne à la philosophie hégélienne le caractère d’une églogue aveugle consacrée à la volonté de l’agir. Les modèles de la vie heureuse, pour adopter un terme cher à A. Heller, correspondent au caractère transitoire d’une époque. La permanence est devenue mutable. D’une période d’acceptation comme celle du stoïcisme où la conscience n’est qu’une manière d’être de l’être, on est passé à revendiquer une volonté de changement et d'intervention de l’homme. Le stoïcisme, par contre, marque la trace de la vie dans le sens où ce qui arrive doit arriver et nous ne devons pas essayer de le modifier. La différence entre le destin tragique fermé du stoïcisme et la volonté de dépassement de l’hégélianisme est évidente. Le sage stoïcien doit être prêt à toute éventualité. Il est le sujet de la résignation la plus radicale. Pour les stoïciens, l’homme n’est qu’un mode d’être de l’être. Face à la tempête, face au danger inéluctable, mieux vaut prendre une bonne coupe de vin et attendre le destin en haute mer. Lorsque la barque commence à couler, l’attitude du sage est l’acceptation. Dans le cadre de l’analyse hégélienne, le concept tragique ou pan-tragique, dont parle Hyppolite par rapport à Hegel, tient à d’autres raisons. La tragédie est le changement et la vie ne connaît pas un paradis fixé à l’avance. Les hommes ne donnent pas l’ordre pour se faire crever une jambe comme l’a fait Epictète ; l’histoire est formée de leurs passions et de leur subjectivité. La subjectivité ne connaît pas de repos, la morale ne s’est pas pliée à une volonté extérieure à elle ; le destin est inexorable. « Ne demande point que les choses arrivent comme tu les désires, mais désire qu’elles arrivent comme elles arrivent, et tu prospéreras toujours… »146 L’histoire ne pourrait pas avoir lieu

sans les passions. Comme nous l’avons dit dans une autre partie de ce travail, le problème réside dans le fait que « le moi de la philosophie » quitte la captivité d’une rationalité générale et de la théorie non A. Hegel, La raison dans l’histoire, apud H. H. Arendt, la vie de l’esprit, p. 107. 146 Manuel d’Epictète, apud H. Arendt. La vie de l’esprit, p. 178. 263 145

contaminée en incorporant un récit qui, sans se libérer de la séduction et du contingent, lui accordera une place dans le système. Nous pourrions évoquer le parcours de l’histoire occidentale en ce qui concerne un point névralgique : la transition qui mène de la dictature du logos dans l’antiquité à la dictature d'une raison englobante pour arriver finalement à la dictature du parti, de la technique, avec la prédominance de la centralité dans la définition et dans l’élaboration d’un savoir qui a prévu à l’avance la structure des événements. Nous pourrions contempler l’ensemble des faits d’une manière pragmatique. Nous pourrions nous poser des questions sur ce qui est susceptible d’être universalisé et nous demander aussi, à partir de quelles considérations cela s’est réalisé. Ce qui précède indique que l’on est passé de la vie contemplative à l’action du « moi pragmatique » qui se pose des questions sans cesse sur le caractère de sa participation. L’éthique apparaît comme relevant de la responsabilité individuelle. Le concept de masse rouvre un aspect plus décisif dans le champ de réflexion de la philosophie moderne. Entre sophistique et philosophie, la primauté revient à cette dernière. La sophistique se situe dans un cadre cognitif, son savoir se déclare comme doxa, il est attaché à l’opinion et l’être est en dehors de lui. Tout cela se situe à l’intérieur d’une réflexion où l’important est la possibilité de définition de l’être. Un autre aspect qui nous a semblé de grand intérêt pour la possibilité de la communication, et pour la recherche du consensus, c’est le dialogue entre vérité et signification. Une pensée qui se définit selon sa propre vérité est entraînée par la force des formes d’argumentation. Celles-ci sont réticentes au changement et elles tournent toujours autour de l’argumentation concernant la pertinence du soi. La vérité serait une affaire conférée ; la disposition ne garderait pas la pragmatique comme point central mais la déterminabilité. Dans ce sens, pour ce qui est du problème politique, H. Arendt accorde une grande attention à la nécessité de parler qui va de pair avec la nécessité d’écouter l’autre. D’après cet auteur, un des problèmes capitaux est le fait que Heidegger confère à l’ouï, à l’écoute silencieuse de l’être, une certitude, celle de la révélation, ce qui fait ressortir la différence fondamentale entre l’écoute et la représentation. La représentation au moyen de la métaphore essaye de mettre en syntonie la vision et la pensée. Le moi se perçoit à partir du tableau d’images qui s’offrent à lui comme un processus de conscience active immergée dans sa propre 264

activité. L’acte d’ouïr présente une différence fondamentale avec l’acte d’écouter qui fait référence à l’image acoustique. Le problème continue à être celui du regard et non celui de la disposition. La solidité du terrain de la connaissance se mesure par deux activités différentes : celle de la prison du logos et celle de la révélation, non pas d’un logos mais d’un inconnu : l’Être. La ligne de continuité entre la philosophie classique et la philosophie moderne réside essentiellement dans le mépris de l’opinion. Héraclite affirme déjà : « Il est une chose périssable ; mais la foule trouve la satiété à la façon des bêtes … »147

L’idée heideggerienne part de la prémisse que, plus que le néant, l’existence existe. Cela nous place face au problème de la trace et de sa magnitude. Le monde n’est pas le néant, il est l’expression dans le langage ou dans les langages de quelque chose qui se livre. Ces langages se livrent, non seulement à partir du caractère d’une transcendance que l’on appelle Être mais dans la fonction de l’être-là. L’être-là subsiste parmi les autres étants et prend son caractère de relation dans la relationnalité où il s’exprime « Pourquoi, somme toute, y a til-de l’existent plutôt que rien ? »148

La prémisse centrale de la modernité est l’existence d’une pensée duale dans laquelle aucun des termes n’a, depuis Hegel, la possibilité d’annihiler l’autre. Comme le soutient J. Poulain, le problème de la modernité est celui de l’expérimentation et l’existence d’un monde prêt à étendre son langage envahissant à toutes les actions de la vie courante. Cet auteur signale, entre autres, la guerre et la mondialisation de la spéculation. Cette fin de siècle se voit alors confrontée à la nécessité urgente d’un changement. Les distances entre le Dieu créateur et l’homme inventeur ont diminué. Les règles soidisant incontournables qui interdisent d’aller au-delà d’une voix hétéronome ont été enfreintes. Le langage présente l’attribut d’être et de nommer. J. Poulain affirme que «…l’acte de parole semble se différencier d’une réalité externe par son pouvoir performatif : par son pouvoir magique de ne nous faire être que ce que nous disons que nous faisons… »149

A propos de la modernité, J. Poulain commente dans L’âge de la pragmatique ou l’expérimentation totale, la manière dont se 147

Heraclite, Fragment, apud H. Arendt, p. 104. M. Heidegger, Qu’est ce que la métaphysique, p. 72. 149 J. Poulain, , « L’expérimentation pragmatique de la raison » Penser au présent. p. 266. 265 148

construisent et se croisent les discours communicationnels dans un univers d’attentes fondé sur les croyances, sur les intentions et sur les positions prises par rapport à l’objet qui se constitue et, surtout, sur le consensus. Il est important de signaler dans la société capitaliste moderne, la manière dont se constituent les jeux du langage. Le monde apparaît comme un univers de communication sans communication où la conscience s’expérimente comme blindée, indifférente vis-à-vis de l’autre. Cette indifférence n’indique pas l’échec de la communication mais une position et une intentionnalité. Dans un horizon discursif pragmatique comme celui de J. Habermas, le monde apparaît à la lumière du croisement socio-politique de consciences qui aspirent à l’argumentation et au respect pour parvenir, enfin à la médiation et au chemin qui mènera à la fin d’une crise qui s’exprime par le pragmatisme pour lequel le respect et l’équité semblent exclus de la polis. Comme le dit J. Poulain, un des points de la modernité qui est considéré comme ayant une grande importance est celui de l’espace de communication. Dans la relation interlocutoire et allocutaire il y a un sol commun : le sens. L’autre attend et suppose un comportement et il croit connaître les réponses qu’il obtiendra, car l’homme pragmatique est ancré dans un univers de réflexion et de croyances et dans la formation discursive du consensus, ce qui assure le contrôle, évite la diaspora et garantit le fonctionnement de la société moderne. Cette société est la scène d’un conflit qui s’exprime, d’un côté, par la crise de la pensée morale, des croyances et des visions du monde et, de l’autre, par la présentation de la pensée objective qui tend à manipuler et à construire un monde de réponses immédiates et instrumentales entraînant la perte de légitimité. Cela donne un conflit entre tradition et modernité. C’est pourquoi le discours et les lignes méthodologiques de la réflexion prennent du sens, et sont représentatifs dans la mesure où il y a un réseau institutionnel qui facilité la continuité et la reproduction du monde qui est là. Dans la définition de l’espace public, un élément fondamental est constitué par le fait que la légitimité du consensus, lorsque son référent linguistique est accepté sans discussion, détermine une règle de l’agir en relation avec l’acceptation inconditionnelle de la prescription. Le monde s’accepte, les hommes interagissent aveuglement, ils obéissent et leur conscience critique ne s’assume pas comme remettant en question la légitimité du niveau fondateur. Cette 266

description du public et cette ligne de lecture implique que l’on renonce à l’exercice d’une théorisation qui doute. Le monde est accepté comme légitime, l’ordre de domination n’est pas remis en question et la conscience continue à prendre, comme référence, les exigences du niveau pragmatique. Dans L’âge de la pragmatique, J. Poulain commente le problème de la perception et de la construction du monde. Il compare le comportement humain au comportement animal : contrairement à l’animal, l’homme peut se réprimer face à la stimulation et à la satisfaction immédiate. Ce que l’animal résout comme une pulsion qui déchaîne une suite d’actions, l’homme le résout en manipulant les mécanismes de l’instinct. L’homme entre en relation avec le monde à travers la culture et c’est cet enchaînement qui permet la reproduction de son monde. L’homme est un avorton de la nature, dans le sens où il est un être incomplet, qui n’est pas venu au monde pourvu des mécanismes nécessaires pour résoudre ses problèmes, comme c’est le cas de l’animal. Un autre élément important de l’analyse de J. Poulain est le fait que l’homme prête la parole au monde, car il fait parler la chose. Selon cet auteur, ce mécanisme se produit dans l’espace sensori-moteur. Dans cet espace, il y a le moi, qui reçoit son statut du monde de la communication, créé dans la relation avec « l’autre » et contenant « en soi » l’élément de vérité et il y a la relation de « l’autre » avec la vérité ; celle-ci est considérée comme quelque chose qui va de soi dans la croyance et dans l’argument de celui qui parle. Dans cette relation, la communication implique croyance et accord. L’expérience a besoin du lendemain pour être vérifiée mais, en plus, la continuité ou non de la crédibilité appartient à l’interlocuteur. La thèse ainsi ébauchée nous présente un monde comme parole et communication. Il y aurait une seule et unique essence : celle qui parle. L’acte illocutoire établit ainsi la relation normative de la communication qui est soumise à un processus de compréhension, et de mise en exécution d’un grand nombre d’énoncés de forces qui correspondent à l’acte performatif du conseil, de l’ordre, de la promesse, etc. Celui qui promet et affirme réussit à créer, chez son interlocuteur et chez d’autres, une action métapsychologique, une capacité de consensus grâce à laquelle se maintient le monde. L’action de communication implique un acte de reconnaissance, une action d’engagement ontologique entre le « moi » et « l’autre», engendrée par les actes de parole qui créent une action pratique et 267

rendent possible la communauté linguistique. C’est-à-dire que la reproductibilité du monde a besoin du partage d’un univers de croyances et d’habitudes à travers lesquels l’être quotidien, le vivant humain, s’accorde dans l’acte de parole, considéré non seulement comme un acte phonique mais comme une action qui engendre et enferme des intentions, des désirs et des sentiments. Il est important de signaler que cette action de communication, engendrée à partir de la subjectivité, entretient une relation avec le monde dans laquelle l’action perlocutoire n’engendre ni l’habitude ni la force car, malgré la pratique, dans le processus de relation avec les choses, elle ne possède ni cette capacité ni la capacité de démontrabilité ; elle ne peut pas engendrer des croyances chez l’autre. Les actions et les croyances ne suffisent pas à créer la volonté de croire. L’autre reste sceptique et l’acte phonique, sa discursivité et son action ne sont pas suffisantes pour le sortir de son scepticisme. De notre point de vue, cela entraîne comme conséquence que le sujet, ne voulant pas s’affirmer dans une volonté dogmatique, éloigné du système, peut produire la dérive, le fait créateur, le postulat d’une lecture pour laquelle le fait métapsychologique n’est pas suffisant, car il a besoin de la marge individualisante de son propre engagement. L’engagement du sujet est de produire la réalité ; en tout cas, cette production engendre l’accord et le désaccord. Dans le cadre de la possibilité de désaccord et de l’éloignement du monde des croyances, se s’établit la possibilité de discussion entre « moi » et « l’autre » et la caractéristique fondamentale de cette discussion est la dissension. Cette dissension produit par rapport au monde une position linguistique qui, n’étant pas soumise à la volonté de la conscience ni au référent d’une tradition, est énoncée par des propositions qui ne se fondent pas seulement sur le caractère apodictique, car elles sont engendrées à l’intérieur des lignes heuristiques de la création, où la vérité est un énoncé qui nous situe dans le monde de la relativité. De ce point de vue, la position kantienne exprimée dans La critique de la faculté de juger s’avère importante puisqu’il s’agit, non seulement de la reproductibilité de la représentation du monde dans la conscience mais de la mise en exécution d’une lecture interprétative, associée au goût et au plaisir, qui n’a pas un caractère universel, c’est-à-dire qui ne se situe pas dans le cadre de l’absolu du jugement universel, mais qui exprime une volonté de 268

lecture et revendique la possibilité de se libérer du totalitarisme du jugement catégorique. Nous devons signaler également que, pour ce qui est de la notion de monde, le modèle illocutoire a la possibilité de reconnaître le contexte externe et la manière dont se déclenchent les faits internes qui cherchent à se structurer, ce qui confère du sens à l’action. Cependant, un trait important de la vérité signalé dans L’âge de la pragmatique et de l’expérimentation est que, pour le pragmatisme ou pour la construction d’une théorie pragmatique, l’important semble être le fait qu’il n’y a pas une voie claire vers la vérité mais vers la certitude. En tout cas, ce qui importe, c’est l’expérimentation et la vérification de l’hypothèse. « La conscience illocutoire des actes de parole, laissée à ellemême ou confortée par les théories pragmatiques, peut donc se dispenser d’en juger la vérité tout en semblant combler l’appétit de certitude de l’expérimentateur des hypothèses de vie que sont les énonciations : en garantir-elles pas chaque promesse par un verdit infaillible. »150

Le problème dans la réflexion poulainienne sur la vérité, réside dans le fait que la conscience conçoit les perceptions du réel comme des faits indépendants et dont la certitude est seulement le fait de leur existence ; leur identité est indépendante des énonciations réalisées sur cette réalité. C’est pour cela que nous pouvons parler du dogme de la vérité ou de la confusion qui existe entre vérité et certitude. Nous pourrions dire en paraphrasant J. Poulain, que la pensée se présente comme radiographie et comme forme picturale du monde. Dans le discours de la modernité et pour ce qui est de la construction de la science et de la revendication de ses résultats, il est important de souligner que ces résultats prennent le caractère de science. Alors, dans le discours qui existe entre l’imagination et les hypothèses réelles, nous pourrions dire en adoptant les termes de K. Popper que, lorsque les hypothèses sont vérificationnistes, elles cherchent les faits qui les ratifient. Mais il y a un autre problème qui se présente : celui de la manipulation des faits. Ceux-ci ne sont 150

J. Poulain, , L’Age de la pragmatique, p. 49. 269

pas de simples tableaux que l’on lit, ils ne sont pas des propositions de connaissance où le jugement et l’intention n’auraient rien à faire. Une vision scientifique attachée à la quotidienneté, intéressée par son insertion dans le cadre de la tradition, deviendra descriptive, en isolant les faits, en établissant les relations de causalité et en rendant possible la prédiction scientifique. Mais, dans le contexte du développement de la science, il y a plusieurs hypothèses. Cellesci, dans leurs respectifs jeux de langage, tendront à être déplacées par d’autres hypothèses capables d’incorporer au paradigme explicatif d’autres faits qui, traditionnellement, étaient exclus du cadre de la théorie scientifique en vigueur. C’est dans ce cadre d’analyse que I. Lakatos dit qu’il y a plusieurs paradigmes épistémologiques qui coexistent à une époque donnée, ce qui implique que les théories sont satisfaisantes en leur temps mais elles finissent par vieillir. Malgré la relation étroite des théories scientifiques avec le consensus, il faut signaler que l’expérimentation joue un rôle décisif dans le devenir d’une idée. Elle n’est qu’une décision mais, en même temps, elle suppose l’existence de « l’autre » dans la réflexion et c’est à travers lui que je construis le monde. Le monde se présente comme un acte phonique, comme un espace commun de reconnaissance et comme un univers intersubjectif où l’espace public n’est pas nécessairement celui de la vérification. En revanche, il est l’espace de la discussion. A propos de l’élaboration de la morale de la communication, J. Poulain souligne l’idée selon laquelle la construction de l’espace du public dépend de l’effort de la parole et de la construction de celleci. Il s’oppose à l’idée d’un monde public existant en lui-même, ce qui entraîne une idée fondamentale : l’univers d’anticipations, de prédictions et de lectures n’est pas indépendant de l’agir performatif, de l’intérêt de celui qui construit et de la volonté d’action. « Un monde existant indépendamment des contenus de constats et échange de ces constats n’existe pas »151

La modernité suppose une organisation bureaucratique dans le sens weberien, une boîte de fer où les facteurs coercitifs manifestent une certaine retenue, non seulement dans la reproduction d’un ordre 151

J. Poulain, L’âge pragmatique, p. 80. 270

hiérarchique de soumission mais dans la distribution technique de l’agir. Nous sommes face à une organisation bureaucratique qui détermine et dirige sa reproduction en prenant comme guide fondamental la conscience de l’homme. Arion Kelkel signale que M. Weber doute de la possibilité d’adopter le « nihilismee héroïque », «ce type de domination qui repose au fond sur un radical scepticisme à l’égard de toutes les valeurs… » (Les malaises de la modernité ). Le problème réside alors dans ce que l’on a appelé la sphère des valeurs. Celles-ci sont soumises à une normative universelle et rendent possible l’apparition d’un type de société : la société capitaliste. Dans la société capitaliste, les valeurs acquièrent une certaine autonomie par rapport à la signification que pourrait avoir la structuration d’une éthique forte (G. Vattimo) capable d’unifier le corps social. Les problèmes dont il est question sont ceux de la légitimité et de la légalité ou, comme l’exprime Kortian, l’imposition de l’accord à la découverte de M. Weber d’une éthique instrumentale, dont le modèle de validité sert à l’adaptation et au fonctionnement du corps social. Il faudrait alors étudier dans ce parcours, le pouvoir unificateur qu’a eu la raison et signaler les limites que cette unification représente. La modernité a produit plusieurs discours mais, avant tout, elle déclenche une dispute qui est inhérente à une manière de penser qui accorde l’hégémonie au pratico inerte (J.-P. Sartre). Elle génère aussi une forme de penser déconstructiviste qui, en critiquant les idéologies, montre une autre vision de la crise. Cette crise s’exprime par l’imposition prolongée d’une logique et par l’imposition du fondamentalisme de l’être, qui ne s’exprime pas comme éventualité ou comme création. G. Vattimo dit à ce sujet, qu’un des points forts qui conduit Heidegger à penser à la décadence de la modernité, c’est que celle-ci développe un discours linéaire qui s’exprime comme technique, comme calcul et comme planification mais il s’agit, selon lui, d’une technique et d’un agir de l’homme qui ont presque entraîné la réalisation d’une utopie négative : la catastrophe. Dans ce sens, la compréhension de l’être comme événement et comme éventualité, entraîne l’infraction d’une logique et la récupération d’une faculté créatrice, celle de l’être-là qui s’exprime comme potentialité illimitée d’agir et d’interpréter le réel. A ce sujet, G. Vattimo récupère l’idée de l’herméneutique comme discours ayant la capacité de lire le texte du passé, non pas 271

comme une masse morte, soudée et finie, mais comme quelque chose de vivant qui reste encore latent en tant que possibilité. On part de la capacité infinie de création du discours, de l’ouverture des lignes interprétatives, de ce qui est à la limite bien signalé et déterminé. Il s’agit de passer à l’élaboration d’un discours qui revendique la notion de sujet ; ce n’est pas un sujet psychologique ou un sujet logique, mais un sujet qui se dresse sur l’individualité, qui fait preuve d’imagination mais, en même temps, lancé à l’horizon historico-culturel où il s’est formé. Rien ne serait définitivement interprété. Dans La limitation esthétique de la raison en tant que problème herméneutique, Günter Figal dit que les textes de la tradition sont des sujets de nouvelles lectures et d’interprétations inédites. Le texte ne se situe pas là, comme une brique porteuse d’une formation discursive rigide, car il y a un autre facteur qui entre en scène : la problématique de l’interprétation. C’est-à-dire qu’une lecture peut agir comme un coup de gouvernail et marquer ainsi un tournant, ce qui peut être compris comme une rupture par rapport à la tradition et à sa façon de comprendre. Dans ce sens, l’effort heideggerien pour quitter le filet dans lequel la métaphysique avait enfermé l’interprétation de l’être, ouvre la possibilité de produire un discours où la voix de la création, la révélation et la poésie, bannies jusque-là, retrouvent leurs lettres de noblesse. Face au développement d’une forme de logos modélique, qui a compris le monde d’une manière paradigmatique, une autre proposition se fait entendre, celle de comprendre l’être-là comme possibilité d’être à lui-même, de se faire lui-même et d’exprimer avec sa propre expression la déréliction et l’errance. Le problème que nous venons de poser nous conduit à commenter la liberté et ce qu’elle signifie pour l’homme. A ce sujet, G. Vattimo dit à propos de Heidegger que sa liberté comme projet, ne trouve pas une référence exacte dans la liberté chrétienne de l’homme qui retourne à la poussière dont il est issu et dont il fait partie. Il ne s’agit pas de la rédemption conquise par une mort audelà de laquelle il y a le paradis qui serait l’accomplissement d’une vie heureuse. Dans ce sens, la mort chrétienne est quelque chose à réaliser, fixée à l’avance. Dans l’horizon heideggerien, la mort est anticipation, résolution et possibilité de sortie mais non pas dans le sens que lui donne G. Vattimo dans Éthique de l’interprétation. Selon G. Vattimo, les hommes doivent se livrer à la mort comme à 272

une possibilité de sortie de l’inauthentique, du On, du monde de la publicité, comme l’exprime Heidegger dans Lettre sur l’humanisme. Dans ce sens, le fait de vivre a un caractère destinal. Nous vivons dans la dualité et dans l’errance, blindés par la cuirasse de la parole du logos. La vie est dépendante des idéologies, des manières de représenter la réalité. Comme le signale A. Kelkel, la théorie linguistique heideggerienne n’emprunte pas un parcours doxographique ; elle ne revendique pas une théorie de la signification psychologique, ou un ensemble de visions et d’images engendrées dans une phonologie qui se fonderait sur la matérialité de l’expérience. Comme le dit F. de Saussure, l’acte linguistique prend relief par le caractère arbitraire du signe linguistique ; non pas à partir de sa fondation logique, comme c’est le cas de la logique hégélienne, mais à partir de l’être-là qui s’exprime comme voix et non pas comme finalité, dans le sens où la conscience et la production de représentations seraient liées à une théorie de la causalité mécanique. A ce sujet, les commentaires de A. Kelkel, sur l’interprétation que fait Heidegger de l’acte de la connaissance, sont intéressants. Il ne s’agit pas seulement d’une action phonique, ou d’une structuration qui acquerrait un sens psychologique poussant l’historicité avec sa marque et son action. Les référents linguistiques ne se structurent pas à partir d’une dimension logico-rationnelle, qui permettrait de disposer d’une interprétation structurelle et de connaître la manière de se comporter dans la réalité, le il est, qui se constitue comme l’expression de la volonté d’être un signe ou comme l’expression d’une discursivité. Le langage heideggerien est alors création et volonté d’acte. Sont intéressantes à ce propos les thèses de A. Kelkel dans La légende de l’Être, lorsqu’il fait le rapprochement de la volonté de création heideggerienne et du langage de Humboldt qui s’exprime en termes d'esprit de création. La position heideggerienne rompt avec une manière de faire de la science, qui essaye de trouver le modèle d’interprétation dans la logique et dans les mathématiques. Tout cela reflète la recherche d’un critère d’objectivité qui empêche la subjectivisation de l’argument. On parlera ainsi d’un modèle scientifique qui permette de prendre des distances par rapport à l’objet comme tel.

273

La pensée heideggerienne s’affirme comme une tentative de définir l’étant, non pas à partir de son universalité matérielle mais par rapport à sa quiddité. D’après A. Kelkel, cela soulève le problème de la signification. C’est-à-dire que la distance qu’il pourrait y avoir entre une substance matérielle et la signification comme expression de « l'autre qui est » - mais dans un être qui est pour lui - est à l’intérieur du caractère objectivant de la langue. La signification actualise l’objet ; elle me permet de me l’approprier. Il ne s’agit donc pas d’un nominalisme ou d’un psychologisme ou d’un logicisme. Nous devrions parler des moments de l’appropriation. La tentative heideggerienne essaye de remettre en question la modernité et l’autoritarisme dans lequel les démocraties ont enfermé leurs citoyens. Mais cette tentative pourrait être interprétée comme une utilisation aristocratique du mot être. L’être apparaît «en train de régir la vie », en la mettant dans une carcasse, exactement comme l’a fait la métaphysique de la subjectivité dont Heidegger veut s’éloigner. La vie se pose comme une volonté de parole qui est la volonté d’expression d’une substance qui reste dans le va-et-vient circulaire de la relation entre la substance et les attributs. L’idée heideggerienne se dresse comme une critique de la modernité. Heidegger remet en question la domination de la totalité de la vie par la technique. Celle-ci cherche à offrir une vision de la nature comme étant une force susceptible d’être manipulée. L’idée de nature est comme expropriée d’elle-même. La source du problème est la mauvaise utilisation de la force, car l’homme moderne a consacré cette force à calculer, à garder et à voir l’avenir comme une capacité de réserve. C’est un monde dont on peut profiter pour le profit et pour la jouissance que procure le profit. L. Ferry, dans La déconstruction heideggerienne de la modernité politique, dit que l’ âge de la technique correspond à celle de la fin de la métaphysique, c’est-à-dire à une époque où la jouissance et l’ouverture de la nature en tant que lieu de rencontre restent inaccessibles. Nous pourrions faire un rapprochement avec la pensée de Hegel. Alors que celui-ci voit la nature comme répétitive, habituée à son mouvement circulaire, puisque la force réside dans l’esprit, Heidegger s’indigne contre le saccage de la nature. D’après ce que dit Nietzsche, une nature saccagée pourrait trouver son référent philosophique dans ce que le rationalisme a prétendu faire : 274

le contrôle des instincts, les interdictions freinant les tendances du corps, la phronesis imposée, la suppression de toute possibilité s’écartant de la règle de la raison. Nous sommes face à un monde régi, non seulement par les forces extérieures, mais qui prétend arriver à une technique de contrôle de soi-même et de domination de la subjectivité. C’est un monde, pour le dire en termes weberiens, réglé par des valeurs, où toute spontanéité a disparu. Les fondements monolithiques de la modernité se trouvent dans les grandes religions. C’est un monde de contrôle où la force lui est extérieure, car l’argument est hérité et le jugement n’est pas en activité créatrice permanente pour ce qui est des valeurs. L’individu se développe dans un monde donné et vit soumis à l’ordre, soit à l’ordre imposé par les régimes totalitaires, soit à l’ordre réalisé par des démocraties, dont la tâche principale semble être de cultiver l’individualisme, faisant fi du sens de la communauté : « Ce n’est que là où l’homme est déjà, par essence, sujet, qu’est donnée la possibilité de l’aberration dans l’inessentiel du subjectivisme au sens de l’individualisme. Mais ce n’est également que là où l’homme reste sujet que la lutte expresse contre l’individualisme et pour la communauté en tant que champ et but de tout effort et de toute espèce d’utilité a seulement un sens. »152

D’après l’analyse de L. Ferry, ce que Heidegger cherche dans le National Socialisme est une relation satisfaisante de l’homme avec la technique. Ce n’est pas une relation relevant de l’attitude grégaire, celle de l’homme influencé par la masse, mais une relation d’utilité, car il est indiscutable que la technique peut rendre de grands services à l’ordre, et elle peut même contribuer à cultiver l’idée d’appartenance à un peuple, fier de ses combats et de ses conquêtes. L’idée heideggerienne de patrie est constante lorsqu’il exprime ses positions politiques. Nous observons chez lui un comportement conservateur vis-à-vis de la technique et de sa diffusion dans le monde, et il y a aussi une volonté d’enracinement dans la tradition. Cette volonté d’enracinement s’oppose à l’idée d’universalisme créée par la technique. La technique, dominée par la métaphysique de la subjectivité, devient un étant gouverné par la M. Heidegger, « L’époque des conceptions du monde » Chemins qui ne mènent nulle part, p. 83-84. 275 152

logique et par un sens de la subjectivité qui ne tient pas compte de l’être. Cela nous conduit dans le chemin d’un autre grand égarement, celui qui découle du projet du capitalisme et de l’américanisation : effacer les frontières et rendre le monde impersonnel. C’est vers cette perspective que nous a conduits la métaphysique de la subjectivité, dans un projet sans fondements et sans fondations. Il est important de souligner l’analyse que L. Ferry fait de la description heideggerienne du nazisme, à son avis, insuffisante. En effet, c’est dans ces termes que le philosophe s’exprime sur la modernité : « L’agriculture est maintenant une industrie alimentaire motorisée ; quant à son essence, la même chose que la fabrication des cadavres dans les chambres à gaz et les camps d’extermination, la même chose que le blocus et la réduction de pays à la famine, la même chose que la fabrication de bombes à hydrogène. »153

Ces idées nous mettent face à une position qui ne s’est pas prononcée par rapport au drame de l’extermination. Probablement, la responsabilité a été mise sur le compte de la forme dont la technique s’est développée dans la modernité. Il n’y a pas eu de prise de distance éthique comme il n’y a pas eu de position bien spécifique. Mais on peut dire que, dans les arguments de Heidegger concernant la politique, la figure du Führer a toujours du relief, ce qui correspond aux lignes de force d’une idéologie antimoderniste et antidémocratique. La faille se trouve dans la manière dont la modernité a conçu le monde. Le danger réside dans la technique et dans l’impossibilité de son emprise sur l’âme humaine. A la substantialité de la métaphysique, M. Heidegger oppose la substantialité d’un principe de force : la force et la volonté du guide, l’irruption d’une volonté supra-historique capable de conduire les hommes et de prendre distance par rapport aux promesses de la modernité. Contrairement à Heidegger pour qui l’Être est le principe et le fondement ultime, J. Habermas pense à un fondement rationnel pragmatique et formaliste pour laquel la raison est une possibilité. C’est une raison qui a abandonné l’idée M. Heidegger, « L’époque des conceptions du monde » Chemins qui ne mènent nulle part,p. 86 276 153

que l’histoire peut se construire selon le principe de causalité. Il ne s’agit pas d’une histoire que l’on peut reconstruire selon une ligne de cause-effet, où les faits peuvent être prédits et assemblés selon une logique de l’agir qui a sa volonté en elle-même. L’histoire réside dans la volonté du sujet et dans ses perspectives de lecture. Le discours habermassien fait référence à la dualité interactive de l’histoire ; celle-ci peut être considérée d’abord comme histoire de l’objet, ou comme histoire de l’histoire. C’est une histoire qui a en elle-même sa propre résidence. Dans ce sens, l’histoire a un ancrage : la tradition. Il s’agit d’une tradition, où les sujets dépendent du mouvement de l’historialité qui n’a rien à voir avec les décisions du sujet. L’histoire habermassienne est une histoire critique. Il ne s’agit pas d’une éthique qui fait référence à une présomption formaliste car, ici, le principe est le sujet. Au-delà de la théorie hégélienne de l’interprétation de l’histoire, J. Habermas considère que, plus qu’élaborer une théorie axiologique de l’agir, il faut étudier la possibilité de définir une théorie dont les fondements se situent dans le contexte, et dont la source d’argumentation se trouve dans la capacité critique d’aller au-delà d’une raison, s’étant proclamée comme raison technique. La raison a été capable de s’étudier et de créer ses propres arguments, elle s’est montrée capable de suivre une causalité. La causalité a été interprétée selon le modèle des sciences naturelles. On a pensé que l’histoire suit un ordre selon un développement linéaire qui mène jusqu’à une limite déterminée. L’histoire habermassienne est fondée sur la légitimation ; elle part à la recherche du consensus universel. La raison peut déterminer les normes de l’action. La raison se connaît elle-même et cette raison qui se connaît ne peut pas exclure l’action. L’établissement de fondements ultimes n’est pas possible. L’existence d’une entité telle que l’Être appartient à la métaphysique de la subjectivité. Cette entité capable de tout contenir n’est qu’un modèle. Le modèle de science prétendant à la validité ne peut pas se structurer sans les jugements de valeur du chercheur. Il y a un substrat rationnel sur lequel on peut construire l’accord. Il ne s’agit pas de chercher dans les philosophies la garantie de la manière de vivre, il s’agit plutôt du perfectionnement du modèle moral. A côté de la morale conventionnelle et des 277

fondements établis par la tradition, se présentent les modèles pragmatiques formalistes, dirigés et élaborés par l’intérêt de l’accord. J. Habermas prétend que, à partir de la sincérité et de la construction d’un sol rationnel, il est possible de réussir la communication, si nécessaire lorsque l’on tient à un schéma de vie conviviale. Il est plausible d’opposer à l’irrationalité de « l'homme déments » d’E. Morin, la possibilité reconstructive de l’appartenance, et l’élaboration d’une science capable d’obtenir l’accord au-delà des particularités et des entraves des circonstances. Il faut exorciser les situations. Le projet habermassien a confiance dans la capacité d’atteindre le consensus. D’après ce que dit K.-O. Apel, cet auteur envisage la création d’une « situation de langage idéale ». L’idée rationnelle a prétendu fonder la possibilité de l’accord sur la normativité des actions. L’existence d’une base commune de valeurs reconnues universellement, constitue le lieu d’une grammaire et d’une langue universelle qui permettra de réussir le processus de la communication. Ce processus doit se fonder sur le respect. La raison critique doit s’assumer en tant que telle, en opposition au rôle assumé par la raison traditionnelle. J. Habermas, comme M. Weber, considère qu’un paradigme scientifique et reconstructiviste de l’action ne peut pas être élaboré à partir de la relation cause-effet (explication nomologique), car l’expression de l’historique ne peut pas suivre le modèle adopté par les sciences naturelles. Ce paradigme ne peut pas, non plus, être conçu selon un modèle rationnel, tel que l’hégélien, qui aurait tout prévu, car l’histoire ne peut pas être rapprochée de la métaphysique, comme si le concept contenait le futur. Pour J. Habermas, l’histoire s’exprime à travers la praxis. Tout modèle normatif d’interprétation est agencé selon des «valeurs » ; les usages correspondent à la nécessité d’efficacité. Nous sommes face à un modèle de discussion qui a conscience de ses limites et qui en assume la responsabilité. C’est un modèle qui croit à la raison et à la possibilité de poursuivre le projet des Lumières. Il se présente comme un modèle inachevé; les instrumentations du modèle ont échoué. Si nous reprenons l’idée du modèle conservateur et du modèle libéral dont parle L. Ferry dans le quatrième volume des Critiques de la modernité politique, nous devons préciser que le modèle 278

habermassien, bien qu’il renonce à un fondement ultime de la raison tel que l’Être heideggerien, renvoie à une histoire construite par la discussion porteuse et garante de la démocratie. L’argument se fonde sur l’existence du droit dans la discussion. L’idée que défend K.-O. Apel est celle de la prétention à la validité. Le modèle se fond sur la recherche du consensus. Je ne peux pas élaborer une thématique neutre du point de vue axiologique, en soutenant un modèle de connaissance qui exclue le sujet comme l’a fait le positivisme classique. Je comprends les principes et la direction des actions dans la mesure où les hommes qui participent à ces pratiques, animés d’un esprit de bon sens, savent vaincre les difficultés grâce à un modèle d’analyse rationnel qui permet la participation de tous les acteurs sociaux. Cela va de soi que les acteurs sociaux réussissent à déchiffrer les codes et à vaincre les entraves qui s’opposent aux accords. Pour J. Habermas, le processus de compréhension exige un engagement de la part du chercheur qui le place dans une position de médiation : celle de pouvoir comprendre l’autre. Pourquoi évalue-t-il comme il le fait ? Quelles sont les raisons historiques qui ont poussé à reconduire un processus de tel ou tel type ? Le chercheur est tributaire de son propre jugement et de sa propre position ; il a une certaine vision du monde et il sait qu’il n’a pas la garantie d’une science neutre. A ce sujet, K.-O. Apel, dans son livre Penser avec Habermas contre Habermas, dit que le modèle habermassien se situe dans une possibilité de compréhension que dépasse le modèle classique objet-sujet, grâce à l’apparition pertinente du sujet dans le cadre de la réflexion. La garantie de compréhension ne réside pas dans le fait de posséder une neutralité axiologique ou dans le fait d’effacer le sujet en le remplaçant par une possibilité technique de compréhension, mais dans le fait que les deux co-sujets apparaissent dans le cadre de l’action. L’idée habermassienne est celle de l’existence d’une raison avec des présupposés épistémologiques tels qu’ils rendent possible l’accord. Cet argument implique que l’on fait confiance à une rationalité qui peut se maintenir au-delà des circonstances de certains processus qui rendent l’accord difficile. Le processus argumentatif de l’histoire admet la critique. Nous pourrions dire que J. Habermas, en partant du vécu, en attaquant les fondements de l’historicité modélique considérée comme la vraie, donne à la raison 279

communicationnelle le statut d’instance supérieure. Cette raison communicationnelle est capable d’établir le sens de l’histoire. C’est un sens qui peut trouver ses bases factuelles empiriques. Pour J. Habermas, il faut dépasser toute prétention de construction inspirée par la rationalité stratégique. La rationalité stratégique serait déjà une claudication devant la supériorité de l’autre. Je n’ai qu’à consentir car l’argument contient en lui la brutalité du totalitarisme et la supériorité de la force. Du point de vue d’une raison instrumentale, je ne peux pas prétendre que le monde soit construit selon des buts ou qu’il soit compréhensible du point de vue d’une théorie systémique ou dans un cadre de compréhension des phénomènes sociaux. La position de K.-O. Apel vis-à-vis du scepticisme est intéressante à ce sujet. Il considère que celui-ci ne peut pas rester en dehors de la discussion argumentative. Le scepticisme implique une position, une lecture du monde et une disposition mentale de méfiance mais il garde, malgré tout, une lecture reconstructive. On conclut à l’impossibilité de la négociation et de l’argumentation. A ce propos, nous pourrions opposer scepticisme et foi en la négociation argumentative. Le scepticisme a le mérite de mettre en jeu la polysémie du langage, la non-croyance et la moquerie cynique. On contemple l’histoire à travers un panorama de non-réconciliation. Le sceptique, dont la caractéristique est l’incroyance, connaît, comme Diogène le Cynique, le pouvoir du langage ; il ne croit pas aux promesses ; le tannin du vin et le taux d’oxyde dans le sang lui sont indifférents car, de toute façon, il sait qu’il va mourir. Son rire récolte le sarcasme, la vérité ou la certitude. Rien ne semble le satisfaire et, de son tonneau, il s’écrie en s’adressant à Alexandre : écarte-toi, car tu me caches la lumière. La voix du sceptique est la plus forte et, à la fin, la certitude est dans ses paroles ; il a la certitude qu’il ne peut pas se méfier de la méfiance. A ce propos, K.-O. Apel, reprenant l’argument de J. Habermas, affirme qu’un sceptique ne peut pas être contré dans la discussion argumentative. Le problème se présente dans le cadre d’un monde vécu et à l’intérieur du problème de la moralité, dans les implications qu’a la position du sceptique. Ce « ne rien faire » entraîne des conséquences dans le monde du vécu. Deux univers semblent être en contraste : celui du vécu et celui des arguments. 280

A propos du sceptique, l’idée de K.-O. Apel est que celui-ci n’adopte pas le cadre d’argumentation qu’offre l’universalité. De son point de vue, la confiance dans la raison et dans la capacité de trouver une voie de concertation n’est pas possible, car l’histoire est devant lui. Le sceptique ne peut pas dire « chapeau! » devant l’utopie. La modernité et ses promesses lui semblent impossibles. Exorciser les démons et les forces dionysiaques est impossible pour cet homme qui, comme Socrate, se méfie de la discussion avec ses interlocuteurs et de leurs propositions au point de vouloir les réduire à l’absurde. L’argument du sceptique apparaît comme individualiste face à un monde dans lequel il n’a pas besoin de s’engager, car il n’est pas responsable de l’éthique de ce monde puisqu’il ne l’a pas construite. Le problème de la responsabilité surgit donc de nouveau, le discours du « moi » et de « l’autre ». Le discours de la co-responsabilité lui semble douteux ; il n’est pas du tout concerné par les phénomènes sociaux, par les entreprises collectives, par les créations millénaires et par le vieil axiome durkheimien selon lequel le tout social s’impose aux parties. Le sceptique se situe au-delà du jugement et des arguments de valeur adoptés par les sociétés de la solidarité mécanique décrites par Durkheim, comme il se situe en dehors de l’éthique de la responsabilité. La raison, la garantie de la Aufklärung, le Dieu de Leibniz, comme dirait J. Poulain, ont échoué. Pour le sceptique, l’idée de moralité contient peut-être l’espoir du salut. Il ne se sent pas concerné par les arguments moraux propres à une éthique de conservation de l’espèce. Il réagit comme le stoïque qui, ne se sentant pas concerné par le naufrage inévitable du bateau, exige encore une coupe de bon vin. Selon K.-O. Apel, le paradis est dans l’aujourd’hui ; la discussion et l’accord stratégique lui semblent impossibles. Ces arguments tiennent, peut-être, à la naïveté de croire que demain peut être meilleur. L’idée centrale est l’auto-fondation pragmatique transcendantale : « Je n’ai jamais fait appel à une « expérience de la certitude » antérieure au langage au sens de Descartes, Fitche ou Husserl, mais, au sens de Wittgentein, à la certitude ressortissant à un jeu de langage, certitude pragmatique déjà interprétée dans / par le

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langage qui selon Wittgenstein, est une condition de sens du discours… »154

L’argument de K.-O. Apel est que la pragmatique transcendantale diffère du dogmatisme et de son caractère de fondation ultime car, contrairement à la métaphysique et à son argumentation basée sur des principes irréfutables, comme la raison, Dieu, etc., la pragmatique transcendantale croit à la possibilité de discussion des principes, qui est une discussion argumentative où les jugements s’affrontent. Les hypothèses métaphysiques son liées à la foi et à l’argument d’autorité. Le caractère argumentatif de la pragmatique transcendantale est, au contraire, soumis en permanence à la discussion. Dans ce sens, celle-ci est la propriétaire de la critique. « L’argument se conserve en étant l’argument des Lumières. Seulement, la possibilité de la mise en contraste et de la discussion s’oppose à la force de la raison métaphysique et au Dieu-machine. Finalement, K.-O. Apel pense que la disparition de cette possibilité est un retour en arrière. C’est là qu’il reprend l’idée des stades primitifs dont la philosophie se défend avec acharnement : « à moins que la barbarie de la réflexion (Vico) ne conduise réellement à une régression de la culture humaine à des états primitifs… » Cet argument semble

intéressant à celui qui a dit : « Il faut souligner aussi que la reconstruction des processus de rationalisation, intégralement fondée par le principe d’autoalignement (à différence de la reconstruction hypothétiquement fondée de Max Weber qui, du point de vue du principe discursif, apparaît comme manifestement unilatérale et incomplète) ne peut plus être accusée d’eurocentrisme, à moins que l’on juge possible de critiquer la raison, dont il faut soi-même démontrer qu’on y fait appel, à partir de l’«autre de la raison» ou, ce qui revient au même, d’une « autre raison » qui sera déterminante plus tard… »155

Cette thématique devient vite discutable et sans fondement dans la manifestation de l’empirique. Dans la modernité et dans les sociétés postindustrielles, la guerre n’a pas été un rêve. La torture planifiée est au-dessus du droit. Le projet de l’homme des Lumières a pris 154 155

K-O.Apel, Penser avec Habermas contre Habermas, p. 50. Ibidem, p, 44. 282

des noms bien précis et s’est exprimé dans la guerre. L’utopie de la vieille aspiration à la tranquillité et à un monde heureux, semble encore se faire attendre. La raison prometteuse a laissé partout des ennemis et des peuples réduits au néant. La vieille idée du racisme ressuscite, masquée par la raison de l’appartenance. La raison historique devient carte de citoyenneté. C’est pour cela que R. Rorty, dans son article « Droit de l’homme, rationalité et sentimentalité » dit que l’on continue à faire dans l’histoire la même distinction que faisaient les croisés entre les êtres humains et les chiens. Cette distinction semble s’être reproduite lorsque les nazis ont déterminé la différence qui existe entre eux et les Juifs. On retrouve cette même différence entre les Espagnols et les habitants du nouveau monde. Seulement, les blessures semblent fermées sous le feu des baïonnettes, sous le chant des morts et sous l’horreur d’une guerre dont personne ne se réclame. Le monde civilisé de l’époque a échoué sous l’action de l’« homme démens », poussé par la soif de pouvoir et d’or. C’est la fièvre de possession effrénée de l’État colonial espagnol qui a liquidé l’idéal des Lumières dans les ex-colonies latino-américaines et, après, dans l’Espagne invertébrée de José Ortega y Gasset. La même folie et le même esprit primitif se sont fait sentir tout au long des siècles. Les hommes n’étaient pas des hommes : ils étaient « indiens ». Dans cette entreprise où l’État espagnol s’est discrédité, il considérait les Espagnols qu’il envoyait à la navigation d’outremer comme crapuleux. C’étaient des hommes assoupis et dégradés dans les prisons par la dysenterie, par la fièvre typhoïde, par le scorbut et par toutes les misères que l’on trouve sur la terre. C’était une bonne raison pour les lâcher dans la mer. La navigation est devenue ainsi une occasion pour se racheter et vivre dignement. C’était la force de l’histoire. Entre le Manchot de Lepanto et l’épopée de Guaicaipuro, il ne semble y avoir aucune différence. Partout c’est « l’homme démens ». Chacun lutte pour défendre son ambition. Il n’y a pas beaucoup de différence entre les fantômes du pouvoir et le pouvoir des fantômes. La différence entre Juan Preciado ou José Arcadio Buendía et les rêves d’Ezequiel Zamora, la différence ne semble être que le calibre des baïonnettes ou la solitude. Que l’arme soit une arquebuse, remplie de grosse poudre, ou qu’elle soit un missile silencieux, la mort reste la même. Qu’il s’agisse de la mort oubliée, circonstancielle ou de la mort glorifiée par « les grands historiens », 283

le problème reste le même, un problème de légitimité. Elle est revendiquée par les différents points de vue et par l’herméneutique de ce qu’ont été les faits historiques. Dans ce contexte, en polémique avec les idées de l’universalisme et avec l’existence d’une nature universelle de l’homme, R. Rorty fait valoir l’argument du relativisme culturel. L’existence d’une morale transculturelle lui semble une idée faible et réductrice du sens de la différence. L’argument transcendantal supposerait une unité fondatrice - la raison - à partir de laquelle on pourrait établir, prédire et en tout cas supposer le sens de l’histoire : un sens eurocentriste de supériorité culturelle. L’idée est établie sur l’obligation morale. R. Rorty soutient que ce dilemme apparaît dans l’histoire comme une manipulation des instincts. Sa critique à l’universalisme vise l’efficacité. Les masses européennes, attachées à la tradition morale du respect du prochain, ne peuvent pas avoir un sentiment de solidarité et de respect allant au-delà de leur communauté car, autrement, la situation échapperait aux mains du pouvoir. Dans ce sens, R. Rorty insiste sur le caractère de support unitaire que présuppose une idéologie qui, depuis le platonisme, trouve sa continuité dans la philosophie de l’histoire. L’idée kantienne du respect, dans le sens que lui donne R. Rorty, est liée à la vision chrétienne du respect et du sacrifice. C’est une idée qui, en devenant séculaire et instrumentalisée par le pouvoir de l’Eglise, bannit toute possibilité de revendiquer l’individu et ses émotions. La question sur ce qu’est l’homme reste circonscrite à un décalogue de commandements à suivre. A partir de là, la différence devient péché. Le droit, résidence universelle de tous les hommes ou, plutôt, l’exercice de ce droit n’est pas le même pour les homosexuels, pour les retardés mentaux, pour ceux qui sont touchés par une pathologie, c’est-à-dire, pour ceux qui n’ont pas la capacité d’adopter un mode de vie consacré par la tradition. R. Rorty revendique l’idée d’un homme aussi plein de « sentiment sensoriel » que l’animal, mais si pragmatique dans la pratique de sa vie qu’il est capable de « contrôler ses émotions » et de s’insérer dans le groupe, mais non à partir d’une méta-éthique qui fonde une rationalité autosuffisante. Dans ce sens, l’idée de vérité du platonisme reste comme une cause régulatrice et comme une patente qui peut garantir l’éthique. Les élus seraient alors les philosophes rationalistes et non pas les philosophes. C’est dans ce 284

sens que, tout au long du processus de gestation de la modernité, les philosophes dialoguent et se disputent, dans des optiques différentes. L’idée de force de Calliclès et le pouvoir du moi et de la volonté, rencontrent dans l’histoire le super-homme nietzschéen. Apparaît alors un homme qui fait référence à la force, au sentiment, à la souffrance et à l’assomption de la vie dans une autre optique. Face à l’idée domquichottesque qui établit comme fondement la différence entre ce qui est bon ou mauvais, surgit le sentiment d’hédonisme qui cherche le plaisir à tout prix. La proposition que fait R. Rorty dans Droit de l’homme, rationalité et sentimentalité se place plutôt dans le doute, et dans l’auto-remise en question à laquelle doit se soumettre celui qui participe à un contexte de rencontre des opinions, chacune avec ses clauses de vérité. C’est pourquoi toutes les scènes ne sont pas adéquates pour dé-apprendre une langue ou pour des-apprendre certains codes. Ce que juge R. Rorty ce sont les règles morales établies par l’Occident, ces règles avec lesquelles on prétend évaluer les groupes humains : les islamistes, les sociétés africaines, les danseurs de salsa, les homosexuels, etc. Les cultures différentes se maintiennent en défendant leurs règles de vérité et leurs idéologies. Chaque culture est rigide à sa manière, car chacune se sent en possession de la vérité, ce qui lui permet « d’exclure l’autre ». Ce qui est en jeu c’est l’idée de droit. Je représente ce droit, j’assume ma culture et je suis convaincu du bien fondé de ses patrons culturels. Les pratiques religieuses des indigènes, des tribus africaines, leurs pratiques sexuelles, la scission du clitoris, etc. sont des pratiques considérées par l’Occident comme étant incompatibles avec un modèle de civilisation qui prétend détenir la vérité. C’est pour cela que l’Occident croit pouvoir se permettre de juger les cultures à partir du modèle établi par les religions fondamentalistes. Pour R. Rorty, comme pour J. Habermas, le changement est possible par le truchement du consensus. Mais, à en croire l’enseignement de l’anthropologie classique de L. Levy-Brühl, de Durkheim, de Marcel Mauss et de Lévi-Strauss, cette idée du consensus est étrangère aux sociétés modernes. Nous pouvons évoquer ici la célèbre métaphore lévistraussienne qui signale que les sociétés, ayant un degré zéro de température, se caractérisent par 285

le fait qu’elles sont lentes au changement et qu’elles sont fortement attachées à la hiérarchie de la lignée totémique. Louis Dupré, dans son article Postmodernité ou modernité tardive, pense que « Positivisme logique, existentialisme, structuralisme, déconstructionnisme sont moins des tendances antimétaphysiques que des essais pour articuler une position postmétaphysique cohérente. »156 Ce jugement est discutable à l’intérieur

des lignes d’interprétation qu’ont adoptées les discours de la modernité. Pour ce qui est du positivisme logique et du structuralisme, nous pourrions admettre que leurs composantes sont anti-métaphysiques, qu’elles sont en rupture permanente avec l’élaboration d’une ligne interprétative en sciences sociales et que l’essentiel c’est la méthode. L’anthropologie de Lévi-Strauss, qui se définit à partir du modèle linguistique, a comme point de référence l’objet social et le cadre social où le scientifique social a son laboratoire. Lévi-Strauss accorde une grande importance à l’observation. Seulement, il s’agit d’une observation qui a comme fondement linguistique la psychanalyse, la géologie et le marxisme. Dans la ligne interprétative de Anthropologie structurale, LéviStrauss considère que la recherche doit respecter trois conditions essentielles : l’analyse ethnographique, la présence de l’ethnologie comme science utilisant la méthode comparative et l’anthropologie comme élément de synthèse. Mais, mettre dans le même paquet l’existentialisme nous semble téméraire, car celui-ci rejette la possibilité de considérer comme fondement l’observation sociologique, et juge que la connaissance est une action libre du sujet, exprimant ainsi sa rupture avec une théorie déterministe de la conscience.

156

L. Dupré « Postmodernité ou modernité tardive » Richard Rorty ambiguïtés et limites du postmodernisme, p. 57. 286

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Table des matières

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Introduction………………………………………………………...p. 9

Première partie Chapitre 1 : La modernité • La modernité comme genèse d’un projet de changement...p. 21 • Le sujet et la crise…………………………………………p. 31 • Le problème de la société traditionnelle ………………….p. 46 • Temps modernes et rationalisation………………………..p. 50 Chapitre 2 : Le problème de l’engagement et les tâches de la recherche • Histoire, récits et tradition……………………………..…p. 71 • La modernité et la crise de la représentativité……………p.100

Deuxième partie Chapitre 1 : Connaissance et structure • Sens temps et histoire dans la modernité………………...p.119 • Le refuge ontoligisateur d’une pensée soumise à la métaphysique…………………………………………p.127

Chapitre 2 : L’histoire comme problème • •

Universalisme et rationalisation………………………….p.143 Fondements et normativité……………………………….p.159

Troisième partie Chapitre 1 : La crise du sens • Éthique, crise et pluralisme……………………………...p.193 • Histoire et logocentrisme………………………………...p.209

Chapitre 2 : Le monde émergent • •

Techno-science et philosophie…………………………...p.219 La philosophie comme possibilité……………………….p. 227

Quatrième partie Chapitre 1: Les modèles de la vie heureuse • •

Le bonheur et le problème de l’authenticité……………...p.241 Le succès du rationalisme………………………………..p.245

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Chapitre 2 : Culture et phénoménologie du social • • •

Individu et société………………………………………..p.249 La modernité et la postmodernité : deux cultures antagonistes……………………………………...p.253 Le discours post-moderne et l’éthique du show…………………………………………………..p.255

Conclusions………………………………………………………p.259 Bibliographie……………………………………………………..p.289

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