Grammaire de la langue innue 9782760539600

L’innu, une langue « imagée » à la structure simple et aux moyens réduits? Rien de plus faux! Cette grammaire de référen

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French Pages 644 Year 2014

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Grammaire de la langue innue
 9782760539600

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LYNN DRAPEAU

Grammaire

INNUE DE LA LANGUE

kanue`nitameku kie tshis

Tshima nanitam mi`nu-

n ­` niunuau kie tshitaimunuau.Tshima nanitam mi`nu- ka u u t ­ shiti` nniunuau ue`nitamek kie tshishpeuatamek u tshitaimunuau. Tshima nanitam mi`nu-kanue` n itamek kie u kie peuatamek ­tshiti`nniunuau tshitaimu nanitam Tshima mi`nu-kanue`nitameku kie tshishpeuat Presses de l’Université du Québec

Grammaire

INNUE DE LA LANGUE

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Grammaire

INNUE DE LA LANGUE

LYNN DRAPEAU

Presses de l’Université du Québec

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Drapeau, Lynn, 1948Grammaire de la langue innue Comprend des références bibliographiques. ISBN 978-2-7605-3960-0 1. Innu (Langue) – Grammaire. I. Titre. PM1922.D72 2014

497’.3235

C2013-942272-2

Les Presses de l’Université du Québec reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada et du Conseil des Arts du Canada pour leurs activités d’édition. Elles remercient également la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) pour son soutien financier. Conception graphique Richard Hodgson Mise en pages Info 1000 mots

Dépôt légal : 2e trimestre 2014 › Bibliothèque et Archives nationales du Québec › Bibliothèque et Archives Canada © 2014 – Presses de l’Université du Québec Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés Imprimé au Canada

À Laurence

Remerciements La réalisation du présent ouvrage n’aurait pas été possible sans l’appui d’un grand nombre de personnes et d’organismes envers lesquels je suis immensément redevable. Je mentionne en tout premier lieu Yvette Mollen et Hélène St-Onge de l’Institut Tshakapesh qui ont été des collaboratrices extraordinaires depuis 2005. Travailleuses infatigables, elles ont organisé la tenue des sessions de travail sur la grammaire, assisté à de nombreuses réunions de discussion sur plusieurs thèmes, fourni des exemples et expertises sur un grand nombre de sujets, lu certains chapitres à plusieurs reprises et, plus récemment, procédé à une révision globale du document afin de s’assurer que les transcriptions de l’innu étaient conformes à l’orthographe adoptée par l’Institut Tshakapesh. Je ne saurais trop les remercier de leur patience et de la qualité de leur travail professionnel. Je remercie tout particulièrement Hélène St-Onge qui a passé une grande part de son été à procéder à une lecture minutieuse de l’orthographe innue et des traductions de l’innu au français. Je reste toutefois responsable des analyses et de toute erreur, de quelque nature, dans le document final. Aucun défaut dans cet ouvrage ne peut leur être imputé. Ceci m’amène à mentionner l’apport d’un groupe de femmes innues (I`nnashtishkuessat) qui s’est réuni périodiquement à l’Institut Tshakapesh de Sept-Îles entre 2010 et 2012, sous l’égide d’Yvette Mollen. Je leur ai présenté de nombreux points de la présente grammaire ; les discussions et débats sur ces sujets m’ont permis de rectifier certaines analyses et de parvenir à une meilleure compréhension. Comme ces femmes provenaient de plusieurs communautés différentes, j’en ai tiré une idée plus précise de ce qui est commun à tous les dialectes, ainsi que des points de divergences. De plus, leur présence et leur appui m’ont grandement aidée à franchir l’étape de la rédaction du présent livre. Je remercie donc Anne-Marie André de Uashat mak Mani-utenam, Louise Canapé de Pessamit (Betsiamites), Philomène Jourdain de Uashat mak Mani-utenam, Alice Lalo de Pakut-shipu (Saint-Augustin), Madeleine Menicapu de Unaman-shipu (La Romaine), Judith Mestokosho de Nutashkuan (Natashquan), Anne Tetaut de Nutashkuan (Natashquan) qui, avec Yvette Mollen d’Ekuanitshit (Mingan) et Hélène St-Onge de Pessamit (Betsiamites), faisaient partie de ce comité. Je remercie également d’autres collaboratrices innues, comme Adélina Bacon, Évangéline Canapé et Louise Canapé, de leur disponibilité et de leur patience. Leur amitié de longue date est très précieuse pour moi. Merci à Louise de m’avoir gentiment aiguillonnée à livrer au plus tôt le produit final. Merci à Évangéline de m’avoir persuadée que ce que je faisais était important pour elle et pour les siens. Merci à Adélina pour son assistance et sa contribution à l’avancement de plusieurs projets.

X

Grammaire de la langue innue

J’ai eu la chance d’avoir à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) au cours des dernières années une équipe de recherche composée d’étudiants d’études de cycles supérieurs et de chercheures chevronnées avec qui j’ai pu discuter de nombreux points de cette grammaire. Je leur suis reconnaissante de leur intérêt et de l’apport de leurs propres travaux à ma compréhension de l’innu. Ce sont Sophia Stevenson (UQAM, 2006), Magali Lachapelle (UQAM, 2008), Kevin Brousseau (UQAM, 2009), Fanny York (UQAM, 2010), Nicholas Vaughan (UQAM, 2010), Émilie Renaud (UQAM, 2011) et Jonathan Dionne. Je remercie aussi mes collaboratrices Renée Lambert-Brétière et Jimena Terraza de leur soutien pour nombre de discussions enrichissantes. Enfin, j’ai une dette de reconnaissance envers mon ami et collègue Robert Papen qui a épluché une version antérieure du manuscrit et fourni de nombreux commentaires et suggestions. Au chapitre des organismes, je remercie d’abord l’Institut culturel et éducatif montagnais (ICEM) et ses responsables, tels Carmen Rock et Luc André qui m’ont encouragée au cours des années 1990 à la production d’une grammaire. Plus récemment, Denis Vollant, directeur de l’Institut Tshakapesh, a fait preuve d’une grande ouverture, et son appui a été déterminant pour la réussite de ce projet. Il importe également de souligner que le présent ouvrage n’aurait pas été possible sans le CRSH (Conseil de recherche en sciences humaines du Canada) dont j’ai bénéficié du soutien financier à plusieurs reprises au cours de ma carrière. Il a permis mes premiers pas sur le terrain, au milieu des années 1970, et la réalisation de ma thèse de doctorat. L’appui du CRSH s’est maintenu par l’octroi de diverses subventions par la suite. Plus récemment, les deux derniers cycles de subvention ont été déterminants depuis 2005 (no 856-2004-1068 et no 856-20090073). Ils ont permis mes séjours à Sept-Îles et rendu possible les réunions du groupe de travail I`nnashtishkuessat. Je dois également remercier l’UQAM qui, par son ouverture aux collectivités traditionnellement non desservies par les universités, a permis la poursuite de mes travaux de recherche et rendu possible mon parcours atypique. Plus particulièrement depuis 2003, je suis reconnaissante au Département de linguistique, à la Faculté des Sciences humaines et au Service de la recherche d’avoir soutenu, de diverses manières, la poursuite de mes travaux de recherche. Je salue en dernier lieu mon mari et mes filles qui ont eu à composer au cours des dernières années avec une épouse et une mère rivée à son écran d’ordinateur, entièrement absorbée à l’écriture de ce livre. Je suis persuadée qu’ils pensent comme moi que le sacrifice en valait la peine. Lynn Drapeau Montréal, le 9 septembre 2013

Avant-propos Cet ouvrage s’adresse à tous ceux qui s’intéressent aux langues autochtones et, plus particulièrement, à celle des Innus. Il ne vise donc pas un public composé uniquement de linguistes avertis, mais également tous ceux qui ont à cœur de connaître et comprendre le fonctionnement de cette langue dont les origines remontent à plus de 2 500 ans. Au sens technique du terme, il s’agit d’une grammaire de référence, c’està-dire d’un ouvrage de description qui consigne le plus rigoureusement possible les régularités et les spécificités de la langue décrite. En tant que grammaire de référence, ce livre est conçu pour servir d’ouvrage de consultation. Il s’attache à répertorier les faits de langue, à les décrire et à les expliquer tout en les reliant entre eux de manière à en élucider la logique. Les pédagogues pourront s’en inspirer pour la confection d’outils pédagogiques. Les langues algonquiennes, dont la langue des Innus fait partie, sont bien connues des spécialistes puisqu’elles ont fait l’objet d’études poussées par quelques-uns des plus illustres fondateurs de la linguistique moderne. Le présent ouvrage ne se limite toutefois pas à rapporter les faits déjà connus. Il fournit une description de plusieurs phénomènes jusqu’ici non décrits (telles les propositions à noyau nominal, le pluriel associatif, les applicatifs, etc.). Sous plusieurs aspects (tels les démonstratifs, le système de la voix, les modalités, la formation des mots, etc.), il présente une analyse originale de phénomènes déjà connus en mettant de l’avant leur logique interne plutôt que l’énumération de détails décousus. Enfin, il rassemble en un tout cohérent un ensemble de faits qui n’avaient jusqu’ici été décrits que de manière incomplète ou éparse. Le cadre conceptuel utilisé pour la description s’inspire de la basic linguistic theory, à laquelle souscrivent un nombre croissant de linguistes qui s’emploient à la description de langues moins connues. Il s’agit d’un cadre de description qui s’est constitué cumulativement au cours des quelque cent dernières années au fur et à mesure que les linguistes amélioraient leur technique et leur connaissance des langues typologiquement éloignées des langues indo-européennes. Il s’inscrit dans le courant connu sous le nom de linguistique empirique. Il importe toutefois de préciser les limites et les lacunes du présent ouvrage. Compte tenu qu’il s’agit d’un ouvrage de référence, l’appareillage conceptuel nécessaire à la description linguistique a été réduit dans toute la mesure du possible, tout en cherchant à maintenir les distinctions et concepts indispensables à la description. De surcroît, l’orthographe de la langue innue est utilisée comme outil de représentation de la langue, plutôt qu’une transcription phonétique ou phonologique. Contrairement à la pratique contemporaine, les exemples ne sont pas glosés, car cela aurait alourdi considérablement la présentation, nous forçant à réduire le nombre d’exemples fournis. Il a donc été décidé de présenter un grand

XII

Grammaire de la langue innue

nombre d’exemples, mais sans les gloser. Mentionnons en dernier lieu que certains sujets plus complexes, telle la réduplication, n’ont pu être décrits que de manière succincte. D’autres, telle la structure des constituants, sont ignorés dans le présent ouvrage, car leur description aurait fait appel à des notions trop spécialisées. Le présent ouvrage est resté en gestation depuis plusieurs années. Une première ébauche avait été faite au début des années 1990 avec la collaboration d’Anne-Marie Baraby. Pour toutes sortes de raison, Anne-Marie et moi n’avons pu mener ce premier projet à terme. Depuis mon retour à l’enseignement universitaire en 2004, j’ai effectué plusieurs nouvelles analyses, et repris les faits connus pour les développer dans un cadre contemporain inspiré des avancées des trente dernières années en matière de description des langues. Ayant pris officiellement ma retraite à l’été 2011, j’ai pu me consacrer entièrement à ce projet de grammaire que j’ai alors repris depuis le début. Le présent ouvrage est donc bien différent de ce qui avait été conçu il y a vingt ans. Il s’attache bien entendu aux faits « grammaticaux » qui mettent en jeu la morphologie grammaticale ; mais il va bien au-delà en intégrant également la syntaxe au sens large et la formation des mots. De plus, les analyses présentées sont plus détaillées que ce que prévoyait le projet initial. J’ai la conviction que tous ceux qui auront le courage et la patience de s’immerger dans cet ouvrage, passé les premiers moments de vertige, en ressortiront éblouis, comme je le suis moi-même, par la complexité, la diversité, la radicale « altérité » des phénomènes linguistiques qui y sont décrits. Toute langue naturelle est une manifestation de l’esprit humain ; la présente grammaire de la langue innue représente un monument en hommage aux dizaines de générations d’ancêtres inconnus qui l’ont parlée et perfectionnée au cours des siècles, jusqu’à en faire le joyau décrit dans ces pages. J’espère que les Innus y verront une source de fierté et que les non-Innus y prendront autant de plaisir qu’à la découverte d’un trésor d’une richesse insoupçonnée. Avec la parution en 1991 du Dictionnaire montagnais-français, et aujourd’hui cette grammaire, je rembourse en quelque sorte la « dette d’honneur » que j’ai contractée auprès des Innus qui m’ont si généreusement accueillie parmi eux, pour me faire découvrir leur culture et les richesses de leur langue. Ce fut un long investissement ; je les remercie de leur patience et de la confiance qu’ils m’ont témoignée.

Table des matières

Remerciements

IX

Avant-propos

XI

Liste des tableaux

XXVII

Liste des tables de conjugaison verbale

XXXI

Abréviations et symboles

XXXVII

Chapitre 1 Introduction 1.1 Qui parle l’innu ? 1.2 L’approche généalogique 1.2.1 La famille algique 1.2.2 L’innu et les autres dialectes du cri 1.3 L’approche typologique 1.3.1 Une langue polysynthétique 1.3.2 Une langue de type « marquage sur la tête » 1.4 Autres traits de l’innu 1.5 Trois éléments saillants de la grammaire 1.5.1 Le genre 1.5.2 La hiérarchie des personnes 1.5.3 L’obviation 1.6 L’organisation de l’ouvrage

1 1 2 4 5 9 9 10 11 12 12 12 13 13

XIV

Grammaire de la langue innue

Chapitre 2 Le système des sons, les dialectes et l’écriture 2.1 Le système phonologique en innu 2.2 La dialectologie phonologique de l’innu 2.2.1 Les dialectes en l 2.2.2 Les innovations et autres spécificités des dialectes de l’Ouest 2.2.3 Les innovations et autres spécificités des dialectes de Mamit 2.3 Le système d’écriture 2.3.1 L’évolution du système d’écriture 2.3.2 Les caractéristiques du système d’écriture 2.3.3 Le l et le n 2.3.4 Le rôle du système d’écriture dans la description d’une langue

15 15 16 17

PARTIE 1 LA GRAMMAIRE DES NOMINAUX

25

Chapitre 3 Le nom 3.1 Les types de noms 3.1.1 Les noms indépendants 3.1.2 Les noms dépendants 3.1.3 Les participes 3.2 Le genre 3.2.1 Peut-on prédire le genre d’un nom ? 3.2.2 Le double genre 3.2.3 La variation entre les dialectes 3.3 Les marques grammaticales du nom : le nombre 3.3.1 Le pluriel des noms animés 3.3.2 Le pluriel des noms inanimés 3.3.3 Les noms toujours utilisés au pluriel 3.3.4 Les noms non comptables 3.4 Les marques grammaticales du nom : l’obviatif 3.4.1 L’obviatif des noms animés 3.4.2 L’obviatif des noms inanimés 3.4.3 Exclusion des marques du pluriel et de l’obviatif 3.5 Synthèse des flexions nominales du pluriel et de l’obviatif 3.6 Les marques grammaticales du nom : le locatif 3.6.1 Les ajustements à la forme du suffixe

27 27 28 28 28 28 29 30 31 31 31 32 33 33 34 35 35

17 19 20 20 21 22 23

37 38 39 39

Table des matières

3.6.2 3.6.3 3.6.4 3.7 3.8 3.9 3.10

Les ajustements à la forme du nom hôte Les humains et le locatif Exclusion des marques de pluriel, obviatif et locatif Le vocatif et les formes d’adresse La construction plurielle associative Les marques de temps et de mode sur les noms Les participes

XV

40 41 42 42 43 44 44

Chapitre 4 Les constructions possessives 53 4.1 Le schéma des constructions possessives 54 4.2 Les préfixes et les suffixes qui se rapportent au possesseur 55 4.2.1 La forme du préfixe 56 4.2.2 Le possesseur obviatif 57 4.3 La forme possessive 58 4.3.1 Les ajustements à la forme possessive 60 4.3.2 Les formes de possession irrégulières 61 4.4 Les suffixes de l’élément possédé 61 4.4.1 Le pluriel 61 4.4.2 L’obviatif 62 4.4.3 Le locatif 63 4.4.4 Exclusion mutuelle des suffixes de l’élément possédé 63 4.5 Phrases exemplaires 64 4.6 Les noms dépendants 66 4.6.1 Le nom dépendant utilisé comme nom libre 67 4.7 Les verbes dérivés d’une construction possessive 70 4.7.1 Les verbes de possession 70 4.7.2 Les verbes de transfert de possession 71 4.7.3 Les verbes d’association 71 Chapitre 5 Les pronoms 5.1 Les pronoms personnels indépendants 5.2 Les pronoms de priorité 5.3 Les pronoms personnels à la forme modale 5.4 Les pronoms indéfinis 5.5 Les pronoms indéfinis et la négation 5.6 Les pronoms interrogatifs

85 85 88 89 89 91 92

XVI

Grammaire de la langue innue

5.6.1 5.6.2 5.6.3

Les pronoms indéfinis interrogatifs Les pronoms indéfinis interrogatifs à la forme modale Les pronoms interrogatifs dérivés de tan

92 93 94

Chapitre 6 Les démonstratifs 6.1 Les pointeurs démonstratifs 6.1.1 La distribution des pointeurs démonstratifs 6.1.2 Les formes emphatiques 6.1.3 L’emploi des pointeurs démonstratifs 6.1.4 Les démonstratifs dans le discours 6.2 Le démonstratif d’absence 6.3 Les démonstratifs locatifs 6.4 Les démonstratifs identificateurs 6.4.1 L’identificateur au 6.4.2 L’identificateur an 6.5 Le pronom-focus eukuan 6.6 Les marqueurs d’hésitation 6.7 L’autre : kutak

97 99 100 104 105 107 108 111 114 115 116 117 119 123

PARTIE 2 LA GRAMMAIRE DU VERBE

129

Chapitre 7 Les classes de verbes et la voix de base 7.1 L’accord 7.1.1 Les participants centraux 7.1.2 L’accord 7.2 L’absence d’infinitif 7.3 Les marques pronominales 7.3.1 L’expression du sujet 7.3.2 L’expression de l’objet direct 7.3.3 La logique des marques pronominales 7.4 Les verbes intransitifs 7.5 Les verbes transitifs 7.6 La valence des verbes 7.7 Les classes de radicaux (VTA, VTI, VAI, VII) 7.8 Les classes de verbes et leur valence 7.8.1 Les VTI sans objet 7.8.2 Les VAIT 7.8.3 Les VAI ambitransitifs 7.8.4 Les VAI+O

131 132 132 132 133 134 134 135 136 137 138 139 140 141 141 142 143 145

Table des matières

7.8.5 Les VII sans sujet logique 7.8.6 Les VTA à double objet 7.9 La voix de base des verbes

XVII

146 147 148

Chapitre 8 L’organisation des conjugaisons verbales 8.1 Les ordres de conjugaison 8.2 La structure des conjugaisons 8.2.1 La conjugaison des VII 8.2.2 La conjugaison des VAI et VTI 8.2.3 La conjugaison des VTA 8.3 Les préfixes et les suffixes de personne 8.3.1 Les préfixes de personne 8.3.2 Le choix du préfixe de personne dans la conjugaison des VTA 8.3.3 Les suffixes de personne des VAI et des VTI 8.3.4 Les suffixes de personne des VTA 8.4 La forme du radical verbal 8.4.1 Les radicaux des VTA 8.4.2 Les radicaux VTI 8.4.3 Les radicaux VAI 8.4.4 Les radicaux VII 8.4.5 La forme changée du radical verbal

151 151 152 153 153 154 155 155

Chapitre 9 Les modalités : forme et fonction 9.1 Généralités sur l’expression du temps 9.2 Généralités sur l’expression des modalités 9.2.1 Les modalités exprimées par un préverbe 9.2.2 Les modalités exprimées par des suffixes 9.3 Synthèse de l’organisation des conjugaisons 9.4 Les modes de l’indépendant 9.4.1 L’indicatif de l’indépendant 9.4.2 Le futur simple 9.4.3 Le passé 9.4.4 Le mode indirect de l’indépendant 9.4.5 Le mode dubitatif 9.4.6 Le mode subjectif 9.4.7 Le mode conditionnel 9.4.8 Le mode irréalisé de l’indépendant

169 170 171 171 171 172 174 174 176 176 177 181 184 188 190

156 157 157 158 159 160 161 166 166

XVIII

Grammaire de la langue innue

9.5 Les modes du conjonctif 9.5.1 Le mode indicatif du conjonctif 9.5.2 Le mode indirect du conjonctif 9.5.3 Le mode subjonctif du conjonctif 9.5.4 Le mode hypothétique du conjonctif 9.6 Le temps et les modes de l’impératif 9.6.1 L’indicatif neutre de l‘impératif 9.6.2 Le futur de l‘impératif 9.6.3 L’impératif indirect 9.7 Les modalités exprimant la nécessité et la potentialité 9.7.1 Le préverbe ui 9.7.2 Le préverbe tshi 9.7.3 Le préverbe tshipa tshi 9.8 L’autonomie des préverbes modaux 9.9 Le pluriel et l’obviatif selon les divers temps et modes 9.9.1 Le pluriel animé de 3e personne à l’indépendant (VAI et VTI) 9.9.2 Le pluriel animé de 3e personne au conjonctif (VAI et VTI) 9.9.3 L’obviatif animé à l’indépendant (VAI et VTI) 9.9.4 Le pluriel inanimé à l’indépendant (VII) 9.9.5 L’obviatif animé au conjonctif (VAI et VTI) 9.9.6 Le pluriel inanimé au conjonctif (VII) 9.9.7 La troisième du pluriel à l’indépendant (VTA) 9.9.8 Le pluriel et l’obviatif animé dans la conjugaison des VTA Chapitre 10 L’expression de la voix 10.1 Retour sur la voix de base 10.2 Modifier le genre d’un participant 10.2.1 Les VTA avec sujet logique inanimé 10.2.2 Les acteurs inanimés de VAI 10.3 Ajouter un participant sujet : les causatifs 10.3.1 Préambule sur l’ajout d’un participant central 10.3.2 Le causatif de VAI 10.3.3 Le causatif de VTI sans objet 10.3.4 Le causatif de VTI avec objet

192 192 192 195 200 200 200 201 201 201 202 205 208 211 212 212 213 214 214 215 215 215 216 217 218 219 220 221 221 221 222 223 223

Table des matières

XIX

10.4 Ajouter un participant objet : les applicatifs 10.4.1 L’applicatif bénéfactif 10.4.2 L’applicatif commitatif 10.4.3 L’applicatif instrumental 10.4.4 L’applicatif circonstanciel 10.5 Supprimer le sujet logique : la voix passive 10.5.1 Le passif d’un VTA 10.5.2 Le passif des VTI et des VAIT 10.5.3 Le passif d’un VAI 10.5.4 Le passif d’un ambitransitif ou d’un VAI+O 10.5.5 Conclusion sur la voix passive 10.6 Un participant en deux personnes : la voix moyenne 10.6.1 Le réfléchi 10.6.2 Le réciproque 10.7 Supprimer l’objet direct : la voix antipassive 10.7.1 Les antipassifs en -itshe 10.7.2 Les antipassifs en -ue 10.8 Conclusion

224 224 228 229 229 230 231 233 234 235 236 237 237 237 237 238 240 241

Chapitre 11 Les relationnels 11.1 Les relationnels de VTI et de VAIT 11.2 Les relationnels de VTA à sujet logique inanimé 11.3 Les relationnels de VAI 11.4 La conjugaison relationnelle 11.5 Les relationnels de VTA

243 244 246 247 248 251

PARTIE 3 LA GRAMMAIRE DE LA PHRASE

253

Chapitre 12 Les propositions à noyau verbal 12.1 La proposition indépendante 12.2 Les indépendantes coordonnées 12.3 Les propositions subordonnées 12.3.1 Les subordonnées circonstancielles 12.3.2 Les subordonnées complétives 12.3.3 Les relatives restrictives et non restrictives 12.3.4 Les subordonnées à l’indépendant 12.4 La cosubordination 12.5 L’apposition et le discours rapporté

255 256 257 257 257 259 261 264 264 266

XX

Grammaire de la langue innue

12.6 L’insubordination 12.7 Les subordonnants 12.7.1 La forme changée comme subordonnant 12.7.2 Le subordonnant ka 12.7.3 Le subordonnant tshe 12.7.4 Le subordonnant e 12.7.5 Le subordonnant zéro 12.7.6 Le préverbe tshi et le subordonnant zéro 12.7.7 Le subordonnant katshi 12.7.8 Le subordonnant logique etshi 12.7.9 Le subordonnant tshetshi

267 267 268 269 271 272 273 274 276 277 277

Chapitre 13 Les propositions sans noyau verbal 13.1 Les propositions à noyau nominal 13.1.1 Les identificationnelles 13.1.2 Les propositions équationnelles 13.1.3 Les équationnelles de possession 13.1.4 Les présentationnelles 13.1.5 Les phrases clivées 13.1.6 Les propositions avec copule 13.1.7 Les propositions introduites par eukuan 13.2 Les propositions à noyau adverbial

279 279 280 282 284 284 285 285 290 294

Chapitre 14 La topicalisation et la focalisation 14.1 L’ordre des mots dans la phrase de base 14.2 La topicalisation 14.3 La mise en focus

295 296 297 299

Chapitre 15 Les interrogatives et la négation 15.1 Les propositions interrogatives 15.1.1 Les interrogatives fermées 15.1.2 Les interrogatives ouvertes 15.1.3 Les interrogatives indirectes 15.2 La négation 15.2.1 Les particularités de l’innu 15.2.2 La distribution de apu 15.2.3 La distribution de atut 15.2.4 La distribution de eka 15.2.5 La distribution de ma

301 301 301 303 306 306 306 307 309 311 314

Table des matières

15.2.6 La distribution de mauat 15.2.7 La distribution de nama/namaieu

XXI

315 315

Chapitre 16 Les fonctions grammaticales 16.1 L’expression des participants 16.2 La hiérarchie des fonctions grammaticales 16.3 L’accès hiérarchique aux fonctions grammaticales 16.4 Les propositions transitives directes et inverses 16.5 La fonction sujet 16.5.1 Dans une proposition intransitive 16.5.2 Dans une proposition transitive à objet logique inanimé 16.5.3 Dans une proposition transitive à objet logique animé 16.6 La fonction objet direct 16.7 L’objet direct et l’objet secondaire dans les verbes ditransitifs 16.8 La fonction des participants dans les propositions relationnelles 16.8.1 Les relationnels de VTI 16.8.2 Les relationnels de VAI 16.8.3 Les relationnels de VTA à sujet logique inanimé 16.9 La fonction objet circonstanciel 16.10 Conclusion

317 317 318

Chapitre 17 L’obviation 17.1 La préséance hiérarchique 17.2 Le participant animé d’avant-plan 17.3 L’obviatif caché 17.4 L’ordonnancement entre les troisièmes personnes 17.4.1 Les deux participants sont animés 17.4.2 L’un des deux participants est inanimé 17.4.3 La préséance dans une construction possessive 17.5 L’obviation dans le syntagme nominal 17.5.1 Dans les constructions possessives 17.5.2 Dans les nominaux coordonnés

333 335 335 337 339 340 340

318 319 323 323 324 324 325 326 326 327 328 329 329 331

341 341 342 343

XXII

Grammaire de la langue innue

17.6 L’obviation dans la phrase simple 17.6.1 Les verbes transitifs simples 17.6.2 Les VAI+O et les ambitransitifs 17.6.3 Les verbes à double objet 17.6.4 Les constructions relationnelles 17.6.5 Les compléments circonstanciels 17.7 L’obviation dans les phrases complexes 17.7.1 Dans les propositions complétives 17.7.2 Entre une principale et une circonstancielle 17.7.3 Entre une principale et une circonstancielle impersonnelle 17.8 L’obviation dans le discours 17.9 Le changement de centre d’attention 17.10 Conclusion

343 343 345 345 347 347 348 349 349 350 352 353 355

PARTIE 4 LA FORMATION DES MOTS

357

Chapitre 18 Définitions 18.1 Un mot 18.2 Un radical 18.3 Une racine 18.4 Une préforme 18.4.1 Les préformes lexicales 18.4.2 Les préformes grammaticales 18.4.3 La couche externe de composition 18.5 Une médiane 18.6 Une finale 18.7 Les types de processus de formation de mots 18.7.1 La composition 18.7.2 La dérivation primaire et secondaire

359 359 360 361 361 361 362 362 362 363 363 363 363

Chapitre 19 La formation des noms 19.1 Les noms composés 19.1.1 La tête à droite et le modificateur à gauche 19.1.2 Le u de composition 19.1.3 La tête à gauche et le complément à droite 19.1.4 La productivité du mécanisme de composition 19.2 Les noms pseudocomposés

365 365 366 369 370 371 372

Table des matières

XXIII

19.2.1 Les pseudocomposés dont la tête est à droite 19.2.2 Les noms d’animaux en composition 19.3 Les noms complexes dérivés 19.3.1 Les noms dérivés avec un suffixe à sens concret 19.3.2 Les noms dérivés à partir d’un verbe 19.3.3 Le diminutif 19.4 Les emprunts 19.4.1 Les emprunts intégrés 19.4.2 Les emprunts partiellement intégrés 19.4.3 La création néologique 19.4.4 La mixité des codes Chapitre 20 La formation des adverbes 20.1 Les types d’adverbes en innu 20.2 Les adverbes composés 20.2.1 La tête à droite et le modificateur à gauche 20.2.2 La tête à gauche et le complément à droite 20.2.3 Les adverbes de mesure 20.3 Les adverbes pseudocomposés 20.4 Les adverbes dérivés 20.5 La forme atténuative de l’adverbe

372 373 375 375 377 380 382 382 384 384 385 387 387 388 389 389 390 391 393 394

Chapitre 21 La formation des verbes 395 21.1 Les verbes composés 395 21.1.1 Le modificateur est un nom 396 21.1.2 Le modificateur est un verbe 396 21.1.3 Le modificateur est un adverbe 397 21.1.4 Le modificateur est une préforme 397 21.1.5 Le modificateur est une racine 397 21.2 Les verbes pseudocomposés 398 21.2.1 Par suppression de la première voyelle du verbe de tête 399 21.2.2 Par ajout d’une voyelle 401 21.2.3 Par suppression de la première consonne 402 21.2.4 Autres cas 402 21.3 Les verbes formés par dérivation secondaire 403 21.3.1 De la voix de base à la voix dérivée 403

XXIV

Grammaire de la langue innue

21.4 21.5

21.6 21.7

21.8

21.9

21.3.2 De nom à verbe 21.3.3 Les évaluatifs La dérivation primaire Les finales verbales 21.5.1 Les finales intransitives 21.5.2 Les finales transitives L’ajout d’une médiane Les classificateurs 21.7.1 Le rôle du classificateur 21.7.2 Cooccurrence des classificateurs avec le nominal 21.7.3 Le rôle de la hiérarchie des fonctions 21.7.4 La connaissance partagée du monde Les médianes communes 21.8.1 Les liens entre la médiane commune et le nom 21.8.2 Le rôle de la médiane commune 21.8.3 Le rôle de la hiérarchie des fonctions 21.8.4 Les médianes et l’incorporation nominale 21.8.5 Les similitudes entre classificateur et médiane commune 21.8.6 L’inventaire des médianes communes L’initiale des verbes en dérivation primaire

Chapitre 22 La réduplication 22.1 Le domaine de la réduplication 22.2 Les types de réduplication 22.2.1 La réduplication dissylabique 22.2.2 La réduplication lourde 22.2.3 La réduplication légère 22.3 Les formes hybrides de réduplication 22.4 Les racines rédupliquées 22.5 La réduplication des particules 22.6 La productivité de la réduplication 22.7 La triplication 22.8 Le sens de la réduplication 22.9 La pluractionalité interne ou externe 22.10 La pluralité collective

404 407 409 409 412 423 432 432 435 439 439 440 440 441 441 447 447 448 449 471 473 474 474 474 475 475 475 476 476 476 476 477 478 479

Table des matières

PARTIE 5 GUIDE COMPLET DES CONJUGAISONS Préambule Synthèses Les VII Les VAI Les VTI Les VTA Les VTA à sujet logique inanimé La conjugaison du passif Le passif des VTA Le passif des VTI et des VAIT Le passif impersonnel des VAI Le réfléchi et le réciproque Les paradigmes relationnels Le relationnel des VTI Le relationnel des VAI Le relationnel des VTA à sujet logique inanimé Références

XXV

481 483 485 486 498 516 530 563 567 567 570 582 586 591 591 594 597 599

Liste des tableaux

Tableau 1 Tableau 2 Tableau 3 Tableau 4 Tableau 5 Tableau 6 Tableau 7 Tableau 8 Tableau 9 Tableau 10 Tableau 11 Tableau 12 Tableau 13 Tableau 14 Tableau 15 Tableau 16 Tableau 17 Tableau 18 Tableau 19 Tableau 20 Tableau 21 Tableau 22 Tableau 23 Tableau 24 Tableau 25 Tableau 26 Tableau 27

Synthèse des flexions nominales (1) Liste d’objets familiers de genre animé Exemples de na au pluriel et à l’obviatif Exemples de ni au pluriel et à l’obviatif Exemples de noms au locatif Liste de participes Liste de termes de parenté Liste de parties du corps humain Liste de termes d’association Liste de noms avec et sans -(i)m La déclinaison des na sans -(i)m : teueikan ‘tambour’ La déclinaison des na sans -(i)m : aǹapi ‘filet’ La déclinaison des ni sans -(i)m : massin ‘soulier’ La déclinaison des ni sans -(i)m : assi ‘terre’ La déclinaison des ni sans -(i)m : ush ‘canot’ La déclinaison des na avec -(i)m : pitshu ‘gomme’ La déclinaison des ni avec -(i)m : tshiman ‘allumette’ La déclinaison des ni avec -(i)m : pimi ‘graisse’ La déclinaison des ni avec -(i)m : meshkanau ‘chemin’ La déclinaison des ni avec -(i)m : putai ‘bouteille’ La congugaison des naD : -kaui ‘mère’ La congugaison des naD : -shakai ‘peau’ La déclinaison des niD : miush ‘boîte’ La déclinaison des niD : -itsh ‘maison’ La déclinaison des niD : mitash ‘bas’ La déclinaison d’un naD libre : termes de parenté La déclinaison d’un naD libre : ushakai ‘peau de fourrure’

39 45 47 48 48 49 72 73 76 77 78 78 78 79 79 79 80 80 80 81 81 81 82 82 82 83 83

XXVIII

Grammaire de la langue innue

Tableau 28 Tableau 29 Tableau 30 Tableau 31 Tableau 32 Tableau 33 Tableau 34 Tableau 35 Tableau 36 Tableau 37 Tableau 38 Tableau 39 Tableau 40 Tableau 41 Tableau 42 Tableau 43 Tableau 44 Tableau 45 Tableau 46 Tableau 47 Tableau 48 Tableau 49 Tableau 50 Tableau 51 Tableau 52 Tableau 53 Tableau 54 Tableau 55 Tableau 56 Tableau 57 Tableau 58 Tableau 59 Tableau 60 Tableau 61 Tableau 62 Tableau 63 Tableau 64 Tableau 65 Tableau 66 Tableau 67 Tableau 68 Tableau 69

La déclinaison d’un niD libre : ushtikuan ‘timbre’ Les pronoms personnels indépendants Les pronoms personnels de priorité Les pronoms personnels à la forme modale Les pronoms indéfinis et interrogatifs Les pointeurs démonstratifs Le démonstratif d’absence Les démonstratifs locatifs L’identificateur an Eukuan et ses dérivés Kutak Liste de vait La structure de la conjugaison des vii La structure de la conjugaison des vai et des vti La structure de la conjugaison des vta La forme changée des verbes Synthèse des temps et des modes de l’indépendant Synthèse des modes du conjonctif Synthèse des temps et modes de l’impératif Récapitulation du sens des préverbes ui et tshi Synthèse des opérations de voix Comparaison entre relationnel et vta de base (1) Comparaison entre relationnel et vta de base (2) La structure de la conjugaison relationnelle Ordre, mode, temps et la négation apu Ordre, mode, temps et la négation atut Synthèse des flexions nominales (2) Schéma de base du radical en dérivation primaire Les finales intransitives de posture Les finales intransitives de déplacement Les finales intransitives d’action par le corps Les finales intransitives : autres actions Les finales intransitives où le sujet subit une action Les finales intransitives où le sujet est expérienceur Les finales intransitives de perception Les finales intransitives de forces naturelles Les finales intransitives de phénomènes météorologiques Les finales intransitives géographiques Les finales intransitives : moment de la journée Les finales transitives : positionner un objet Les finales transitives : transporter, déplacer Les finales transitives d’action par le corps

83 95 95 95 96 126 126 127 127 128 128 143 153 154 154 167 173 173 173 202 242 249 249 250 309 311 337 409 414 415 416 417 418 418 419 420 422 422 422 424 425 426

Table Liste des matières tableaux

Tableau 70 Tableau 71 Tableau 72 Tableau 73 Tableau 74 Tableau 75 Tableau 76 Tableau 77 Tableau 78 Tableau 79 Tableau 80 Tableau 81 Tableau 82 Tableau 83 Tableau 84 Tableau 85 Tableau 86

XXIX

Les finales transitives d’action avec un outil Les finales transitives : autres actions directes Les finales transitives d’action au moyen des forces naturelles Les finales transitives de perception Les classificateurs Sommaire comparé des fonctions des médianes Les médianes d’anatomie Les médianes d’animaux Les médianes de géographie et d’environnement Les médianes référant aux humains Les médianes de mesure et quantité Les médianes de nourriture Les médianes de technologie de la chasse Les médianes : autres objets utiles Synthèse des temps et des modes de l’indépendant Synthèse des modes du conjonctif Synthèse des temps et des modes de l’impératif

428 429 430 431 433 449 450 457 459 464 465 467 468 468 485 485 485

Liste des tables de conjugaison verbale

vii

Indépendant indicatif présent Indépendant indicatif passé Indépendant indicatif futur Indépendant indirect présent Indépendant indirect passé Indépendant indirect futur Indépendant dubitatif présent Indépendant dubitatif passé Indépendant dubitatif futur Indépendant subjectif indicatif présent Indépendant subjectif indicatif passé Indépendant subjectif indirect présent Indépendant subjectif indirect passé Indépendant conditionnel présent Indépendant conditionnel passé Indépendant futur de conséquence Indépendant futur prophétique Conjonctif indicatif Conjonctif indirect Conjonctif subjonctif neutre Conjonctif subjonctif itératif Conjonctif hypothétique

486 487 487 488 488 489 489 490 490 491 491 491 492 492 492 493 493 494 495 496 497 497

vai

Indépendant indicatif neutre (présent) Indépendant indicatif passé Indépendant indicatif futur Indépendant indirect présent Indépendant indirect passé Indépendant indirect futur

498 500 501 502 503 504

XXXII

Grammaire de la langue innue

vti

vta

Indépendant dubitatif présent Indépendant dubitatif passé Indépendant dubitatif futur Indépendant subjectif indicatif présent Indépendant conditionnel présent Indépendant conditionnel passé Indépendant conditionnel contrefactuel Conjonctif indicatif Conjonctif indirect Conjonctif subjonctif Conjonctif subjonctif itératif Conjonctif hypothétique Impératif indicatif neutre Impératif indicatif futur Impératif indirect

505 506 507 507 508 508 508 509 510 511 512 513 514 514 515

Indépendant indicatif neutre (présent) Indépendant indicatif passé Indépendant indicatif futur Indépendant indirect présent Indépendant indirect passé Indépendant indirect futur Indépendant dubitatif présent Indépendant dubitatif passé Indépendant subjectif présent Indépendant conditionnel présent Indépendant conditionnel passé Indépendant conditionnel contrefactuel Conjonctif indicatif Conjonctif indirect Conjonctif subjonctif Conjonctif subjonctif itératif Conjonctif hypothétique Impératif présent Impératif futur Impératif indirect

516 517 517 518 519 519 520 521 522 522 523 523 524 525 526 527 528 528 529 529

Indépendant indicatif présent Indépendant indicatif passé Indépendant indicatif futur Indépendant indirect présent Indépendant indirect passé Indépendant indirect futur Indépendant dubitatif présent Indépendant dubitatif passé

530 532 534 536 538 540 542 544

Liste des tables de conjugaison verbale

vta Sujet logique animé

vta Passif

vti et vait Passif

XXXIII

Indépendant subjectif présent Indépendant conditionnel neutre (présent) Conjonctif indicatif Conjonctif indirect Conjonctif subjonctif Conjonctif subjonctif itératif Conjonctif hypothétique Impératif présent Impératif futur Impératif indirect

546 549 551 553 555 557 559 561 561 562

Indépendant indicatif présent Indépendant indicatif passé Indépendant indirect présent Indépendant indirect passé Indépendant dubitatif présent Indépendant dubitatif passé Indépendant subjectif Conjonctif indicatif Conjonctif indirect Conjonctif subjonctif Conjonctif subjonctif itératif Conjonctif hypothétique

563 563 563 564 564 564 565 565 565 566 566 566

Indépendant indicatif présent Indépendant indicatif passé indépendant dubitatif présent Indépendant dubitatif passé Conjonctif indicatif Conjonctif indirect Conjonctif hypothétique

567 567 568 568 568 569 569

Indépendant indicatif présent Indépendant indicatif passé Indépendant indirect présent Indépendant indirect passé Indépendant dubitatif présent Indépendant dubitatif passé Indépendant subjectif Conjonctif indicatif Conjonctif indirect Conjonctif subjonctif Conjonctif subjonctif itératif Conjonctif hypothétique

570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581

XXXIV

Grammaire de la langue innue

vai

Indépendant indicatif présent Indépendant indicatif passé Indépendant indirect présent Indépendant indirect passé Indépendant dubitatif présent Indépendant dubitatif passé Indépendant subjectif Conjonctif indicatif Conjonctif subjonctif Conjonctif indirect Conjonctif hypothétique

582 583 583 584 584 584 584 585 585 585 585

vta

Indépendant indicatif présent Indépendant indicatif passé Indépendant dubitatif présent Indépendant dubitatif passé Indépendant indirect présent Indépendant indirect passé Indépendant subjectif Conjonctif indicatif Conjonctif indirect Conjonctif subjonctif Conjonctif subjonctif itératif Conjonctif hypothétique Impératif indicatif présent Impératif indicatif futur Impératif indirect

586 586 586 587 587 587 588 588 588 589 589 590 590 590 590

vti

Indépendant indicatif présent Indépendant indicatif passé Indépendant dubitatif présent Indépendant dubitatif passé Conjonctif indicatif Impératif neutre

591 591 592 592 593 593

Indépendant indicatif présent Indépendant indicatif passé Indépendant dubitatif présent Indépendant dubitatif passé Conjonctif indicatif Impératif neutre

594 594 595 595 595 596

Passif impersonnel

Réfléchi et réciproque

Relationnel

vai Relationnel

Liste des tables de conjugaison verbale

vta Indépendant indicatif présent Sujet logique Indépendant indicatif passé inanimé Conjonctif indicatif Relationnel

XXXV

597 597 597

Abréviations et symboles

ABRÉVIATIONS DES PARLERS mam oue

dialectes de Mamit dialectes de l’Ouest

ABRÉVIATIONS DES PERSONNES 1 2 3 4 1pe 1pi 2p 3p

1re personne (singulier) 2e personne (singulier) 3e personne (singulier) 4e personne 1re personne du pluriel exclusif 1re personne du pluriel inclusif 2e personne du pluriel 3e personne du pluriel

ABRÉVIATIONS DES CATÉGORIES GRAMMATICALES a api att c conj Dem fposs i inDép inDf na naD ni niD

animé alphabet phonétique international attribut consonne conjonctif démonstratif forme possessive du nom posséDé inanimé indépendant indéfini nom de genre animé nom dépendant de genre animé nom de genre inanimé nom dépendant de genre inanimé

XXXVIII

Grammaire de la langue innue

o o1 o2 obv oD og oL pap pap3 pL ppi pposr prop s sg sL sLi sposé sposr sug sobv vai vai+o vaia vait vii vta vti

objet objet primaire objet secondaire obviatif objet direct objet grammatical objet logique participant d’avant-plan participant d’avant-plan de 3e personne pluriel pronom personnel indépendant préfixe du possesseur proposition sujet singulier sujet logique sujet logique inanimé suffixe du nom posséDé suffixe du possesseur sujet grammatical surobviatif verbe intransitif à sujet de genre animé vai toujours employé avec un objet vai ambitransitif (pouvant prendre ou non un objet) vai transitif (comparable à un vti) verbe intransitif à sujet de genre inanimé verbe transitif à objet de genre animé verbe transitif à objet de genre inanimé

ABRÉVIATIONS DANS LES TRADUCTIONS EN FRANÇAIS inex. qqch qqn

inexistant quelque chose quelqu’un

SYMBOLES Ø *

zéro expression agrammaticale, erronée

Chapitre 1

Introduction

Il se parlait près de 300 langues autochtones au Canada et aux États-Unis avant l’arrivée des Européens en Amérique. De ce nombre, plusieurs sont éteintes aujourd’hui, souvent sans laisser de traces. La langue des Innus, en revanche, a la chance de figurer parmi les mieux conservées. Cela rend possible et nécessaire d’en faire une description grammaticale complète. Bien qu’il existe beaucoup de travaux sur les langues autochtones d’Amérique du Nord, peu d’entre elles ont été décrites de façon détaillée. Cela tient à plusieurs raisons : d’abord au fait que ce sont des langues complexes qui présentent une structure radicalement différente de celle des langues d’origine européenne. Jusqu’aux années 1980, la linguistique ne possédait pas les outils conceptuels nécessaires pour permettre d’en faire une description adéquate. Cette différence radicale les rend également difficiles à maîtriser. Cela a entraîné un mythe : ce serait des langues « imagées » qui auraient une structure simple et des moyens réduits par rapport aux langues d’origine européennes qui nous sont familières. La description contenue dans le présent ouvrage devrait suffire à démontrer que cette légende urbaine est sans fondement. Ce chapitre trace un bref portrait de la place de la langue innue parmi les autres langues autochtones d’Amérique du Nord. Il décrit tout particulièrement la famille linguistique à laquelle l’innu appartient et se penche également sur ses caractéristiques principales.

1.1 QUI PARLE L’INNU ? La langue innue regroupe tous les dialectes parlés par les Innus. Elle est parlée dans les communautés suivantes :

2

Grammaire de la langue innue

ƒ à Mashteuiatsh au Lac-Saint-Jean où la pratique de la langue est en voie de se perdre (Drapeau et Moar, 1996) au profit du français ; ƒ à Pessamit (Betsiamites) sur la moyenne Côte-Nord ; la langue y est encore transmise entre les générations, mais les dernières générations de monolingues sont remplacées par des bilingues (innu/français). Le point sur la situation sociolinguistique a été fait par Oudin et Drapeau en 1992 ; ƒ à Uashat mak Mani-utenam (Sept-Îles) et à Matimekush (Schefferville) ; les dernières générations de monolingues y sont remplacées par des bilingues (innu/français) et on rapporte qu’à Uashat mak Mani-utenam les enfants qui entrent à l’école ne parlent que le français ; ƒ dans les quatre villages innus de Mamit (la Basse Côte-Nord) : Ekuanitshit (Mingan), Nutashkuan (Natashquan), Unaman-shipu (La Romaine) et Pakut-shipu (Saint-Augustin). La langue y est encore transmise entre les générations, mais les générations de moins de cinquante ans sont bilingues (innu/français) ; ƒ à Sheshatshit (North West River) au Labrador. La situation sociolinguistique a été décrite par Thorburn (2006). Les Innus de Sheshatshit ont l’anglais comme langue seconde. Au moment de décrire les variations entre ces diverses communautés, on désignera les trois premiers comme les DiaLectes De L’ouest (abréviation oue) et les quatre dialectes de la Basse Côte-Nord comme les DiaLectes De mamit (abréviation mam). On ne peut pas à proprement parler d’un dialecte de Sheshatshit car cette communauté est le résultat de la fusion de plusieurs groupes (un groupe de la Bande de Sept-Îles, un autre de Mamit et des Naskapis), chacun avec un dialecte différent (Clarke, 1987).

1.2 L’APPROCHE GÉNÉALOGIQUE Il existe autour de 7 000 langues distinctes dans le monde et les linguistes ont depuis le xixe siècle développé une méthode permettant de les classer selon un principe généalogique. La généalogie linguistique, comme la généalogie tout court, permet d’organiser les parentés entre les langues en identifiant leur ancêtre commun. On utilise la méthode comparative pour reconstruire des familles complètes de langues qui remontent à un ancêtre commun et on représente cette filiation au moyen d’un arbre généalogique. Faute de documents écrits, l’ancêtre commun doit être reconstruit à partir des caractéristiques de ses descendants. On appelle cet ancêtre la « proto-langue ». C’est ainsi qu’un grand nombre de langues de l’Europe et du sous-continent indien sont reliées génétiquement, car il a été démontré qu’elles relèvent toutes de l’ancêtre commun reconstruit sous le nom de « proto-indo-européen ».

Introduction

3

Selon la même logique, l’Amérique du Nord comporterait plus de 50 familles linguistiques autochtones différentes1. À l’intérieur d’une même famille, on trouvera des branches (ou sous-groupes) distinctes qui rassemblent des langues individuelles, lesquelles sont elles-mêmes composées de divers dialectes. Ces familles ne comportent pas toutes le même nombre de langues : certaines ont une vaste dispersion géographique et regroupent un grand nombre de langues ; d’autres ont peu de descendants et se répartissent sur un plus petit territoire ; d’autres encore constituent des isolats (une famille = une langue). L’aire de diversité géographique la plus grande se situe à l’ouest des Rocheuses, où se déploient un très grand nombre de langues appartenant à 36 familles différentes. ƒ

ƒ

ƒ

ƒ

ƒ ƒ

1.

Parmi ces 36 familles linguistiques, les plus connues sont : la famille aLgonquienne (ou aLgique) qui comprend une trentaine de langues dispersées depuis le Labrador et le long de la côte est américaine jusqu’en Caroline du Nord et, vers l’Ouest à travers l’Ontario, le Mid-Ouest américain, et les Plaines, jusqu’aux Rocheuses et même en Californie (voir plus de détails en §1.2.1) ; la famille iroquoienne qui était parlée dans l’est de l’Amérique du Nord au moment du contact. Elle comprend le cherokee (jadis parlé dans le sud-est des États-Unis), le tuscarora (la sixième nation de la Ligue des Iroquois), le huron-wendat (jadis parlé dans la baie Georgienne du lac Huron en Ontario), un groupe de cinq langues iroquoises parlées par les nations de la Ligue des Iroquois (le seneca, le cayuga, l’onondaga, l’oneida et le mohawk). Une dernière langue, le susquehannock est éteinte aujourd’hui ; la famille des langues athapascanes (plus les langues eyat et tlingit) qui comporte une quarantaine de langues. Elle couvre un vaste territoire qui s’étend du nord de l’Alaska à travers le Yukon et les Territoires du Nord-Ouest canadien, les quatre provinces de l’Ouest, puis, plus au Sud, les États de Washington, de l’Oregon et de la Californie. Les langues de cette famille comprennent, entre autres, l’apache, le koyugon, le slavey, le dogrib, le carrier, le beaver et le chipewyan ; la famille uto-aztèque qui regroupe une trentaine de langues couvrant le nord de la Californie et la région du Grand Bassin et à l’est jusqu’à l’intérieur des Plaines, puis au Sud, jusqu’au centre du Mexique ; la famille des langues saLish qui compte 23 langues différentes localisées surtout en Colombie-Britannique et en Oregon ; les langues esquimo-aLéoutes qui sont parlées depuis le Groenland à travers l’Arctique canadien, l’Alaska, les Îles Aléoutiennes et jusqu’en Sibérie. Elles comprennent le Yupik et les divers dialectes de l’inuktitut et du groenlandais. Voir Mithun (2001) pour une présentation détaillée des diverses familles linguistiques indigènes d’Amérique du Nord.

4

Grammaire de la langue innue

Cette énumération ne donne qu’un bref aperçu de la diversité linguistique autochtone en Amérique du Nord. Tournons-nous maintenant vers les langues algiques auxquelles appartient la langue innue.

1.2.1

La famille algique

La famille algique comporte deux branches : les langues algonquiennes et les langues ritwan. La branche ritwan comprend deux langues de Californie, le wiyot et le yurok. La première est éteinte, alors que la seconde n’a plus que quelques locuteurs. Les langues algonquiennes, de leur côté, comprennent deux sous-groupes : la branche de l’Est et le groupe du Centre. Trois autres langues des Plaines complètent l’inventaire. Ces langues remontent à un ancêtre commun, le protoalgonquien, qui aurait été parlé dans la région des Grands Lacs à une époque remontant autour de 2 500 à 3 000 ans. Toutes les langues algonquiennes sont issues de la langue parlée par ces premiers ancêtres. La branche de l’Est comprenait plusieurs langues, dont certaines sont éteintes aujourd’hui. Les plus connues sont : ƒ le micmac, parlé en Gaspésie, au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse, et à l’Île-du-Prince-Édouard ; ƒ le malécite-passamaquoddy parlé par les Malécites du Nouveau-Brunswick et les Passamaquoddy du Maine ; ƒ l’abénaki de l’Est, aussi connu sous le nom de Penobscot, est aujourd’hui éteint ; ƒ l’abénaki de l’Ouest est en voie de disparition à Odanak ; ƒ un grand nombre d’autres langues étaient parlées dans les États de la Nouvelle-Angleterre : le massachusett (parlé dans le Massachussets) ; le narragansett (encore parlé dans le Rhode Island) ; le mohican ; le munsee et l’unami (au Delaware), etc. Le groupe des langues algonquiennes du Centre est géographiquement très étendu. Il comprend : ƒ le shawnee (aujourd’hui parlé en Oklahoma) ; ƒ le fox (renard) aussi appelé meskwaki (parlé en Iowa, en Oklahoma, et au Kansas) ; ƒ le kickapoo est relié étroitement au fox ; il est parlé en Oklahoma, au Kansas et à Coahuila au Mexique ; ƒ le miami et l’illinois sont deux dialectes de la même langue, aujourd’hui éteinte. Elle était parlée dans un territoire qui recouvre plusieurs États, dont l’Indiana et l’Illinois ;

Introduction

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ƒ le potawatomi est encore parlé dans divers États du Mid-Ouest américain (le Wisconsin, le Kansas, l’Indiana, le Michigan) et en Oklahoma ; ƒ l’ojibwé, aussi connu sous le nom de (a)nishinabemwin, constitue un vaste ensemble dialectal parlé par plusieurs dizaines de milliers de personnes au Canada et aux États-Unis. Il est parlé au Québec par les Algonquins, en Ontario par les Odawa, jusqu’au Michigan, au Wisconsin, au Minnesota et plus au nord, dans le sud du Manitoba et de la Saskatchewan, où on le désigne sous le nom de saulteux ; ƒ enfin, les dialectes du cri s’étendent du Labrador jusqu’aux Rocheuses (Alberta) et couvrent ainsi tout le nord du Québec, de l’Ontario, le Manitoba, la Saskatchewan et l’Alberta. Les liens entre ces divers dialectes sont décrits en §1.2.2. Les langues du groupe des Plaines sont au nombre de trois : l’arapaho, le cheyenne et le blackfoot (pied-noir). Ce regroupement est disparate, car ces trois langues sont aussi éloignées l’une de l’autre qu’elles le sont des autres langues algonquiennes : ƒ le cheyenne est parlé au Montana et en Oklahoma ; ƒ l’arapaho est parlé au Wyoming et en Oklahoma ; ƒ le blackfoot est parlé en Alberta et au Montana.

1.2.2

L’innu et les autres dialectes du cri

On vient de voir que l’innu fait partie de la branche centrale des langues algonquiennes et qu’elle appartient à un grand complexe dialectal (une suite de dialectes) que l’on regroupe sous le nom de cri et qui s’étend du Labrador jusqu’en Alberta. L’étendue géographique et la subdivision dialectale est illustrée à la figure 1. On distingue les divers dialectes à la façon dont le son l y est prononcé. On se rappelle que les regroupements de langues sur une base génétique présupposent un ancêtre commun à ces langues. On suppose donc que tous les dialectes du cri remontent à un ancêtre commun, le proto-cri. Dans la même veine, on suppose que les langues algonquiennes remontent toutes à un ancêtre unique : le proto-algonquien tel que reconstruit par les spécialistes. On utilise le son l du proto-algonquien pour distinguer les divers dialectes du cri entre eux. Il se trouve que ce l est aujourd’hui prononcé variablement l, n, y, r, ou θ (comme le th de l’anglais) selon les divers dialectes. On dira donc qu’il existe des dialectes en l, des dialectes en n, des dialectes en r, des dialectes en y et des dialectes en θ. Ainsi, dans le pronom niǹ ‘moi’, le `n final correspond au l proto-algonquien. Ce pronom sera donc prononcé différemment selon les dialectes : nil (ou nîla) dans les dialectes en l, nin (ou nîna) dans les dialectes en n, nîy (ou nîya) dans les dialectes en y, nîra dans les dialectes en r, et nîθa dans

Cri des Plaines Cri des bois Cri des marais Cri de Moose Cri atikamekw Cri de l’Est

Hobbema

Wabasca

Montagnais de l’Ouest Montagnais de l’Est

Naskapi de l’Ouest Naskapi de l’Est

N N

Norway House

Shamattawa

L N

La Ronge

Stanley Mission

South Indian Lake

Les dialectes du « cri » au Canada

Moose Factory

Ft. Albany Kasechewan

Attawapiskat

Ft. Stevern

Peawanuck

Sheshatshit Pakut-shipu

Unaman-shipu Nutashkuan Ekuanitshit Uashat mak Mani-utenam

Wemotaci Manawan

Obedjiwan

Eastmain Nemaska Waskaganish Mistissini Oujougmau Pessamit Mashteuiatsh Waswanipi

Wemindji

Chisasibi

Whapmagoostui

Matimekush

Kawawachikamach

Utshimassits/Natauahish

Source : Traduit de Marguerite MacKenzie, Memorial University, Terre-Neuve. Nous la remercions de son autorisation à reproduire cette carte. Nous avons modifié la graphie des toponymes innus en conformité avec la pratique actuelle.

Y θ N L R Y

Figure 1

6 Grammaire de la langue innue

Introduction

7

les dialectes en θ. Comme ces correspondances sont généralement systématiques, on peut prédire à quoi correspondra un mot comportant le son l dans les autres dialectes. ƒ ƒ ƒ ƒ ƒ ƒ ƒ

La figure 1 illustre ce découpage dialectal : à l’extrême ouest, le cri des Plaines est un dialecte en y ; plus à l’est, dans le nord de la Saskatchewan et du Manitoba, le cri des bois est un dialecte en θ ; plus à l’est, au Manitoba et sur le pourtour de la baie d’Hudson en Ontario, le cri des marais est un dialecte en n ; adjacent au cri des marais en Ontario, au fond de la baie de James, le cri de Moose est un dialecte en l ; au Québec, les dialectes cris sont des dialectes en y ; plus au sud, en Haute-Mauricie, les parlers atikamekw sont des dialectes en r ; le naskapi occupe la portion à l’est du cri du Québec et au nord de l’aire innue. On distingue le naskapi de l’Ouest et celui de l’Est. Les deux sont des dialectes en n.

Selon la même logique, les dialectes de l’innu (Montagnais sur la carte) se divisent en deux zones dialectales : les dialectes les plus à l’Ouest sont en l (Pessamit, Mashteuiatsh) et les autres (parfois désignés sous le nom de « dialectes de l’Est ») sont en n (Uashat mak Mani-utenam, Matimekush, Ekuanitshit, Nutashkuan Unaman-shipu, Pakut-shipu, Sheshatshit, tels qu’ils figurent sur la carte). On vient de voir une façon de classer les dialectes appartenant au cri, mais on peut également invoquer d’autres traits qui permettent de faire des classements plus précis. Ainsi, au Québec, les dialectes cris, innu (montagnais) et naskapis, à l’exception de l’atikamekw, ont tous subi un changement historique important : le son k change à tsh devant les voyelles i (longue ou brève, y compris le phonème /y/) et e. Ce changement important permet de distinguer les dialectes cri-innunaskapi du Québec de ceux de l’Ontario et de l’Ouest canadien. On dira des premiers qu’ils sont les dialectes « palatalisés » et les autres « non palatalisés »2. On prononcera donc le pronom de 2e personne : innu naskapi cri Du

québec

atikamekw cri De

moose

cri Des marais cri Des bois cri Des

2.

pLaines

tshiǹ tshin tshîy kîra/kîr kîla kîna kîθa kîya

Voir à ce sujet les auteurs suivants : Michelson, 1939 ; Ford, Drapeau et Noreau-Hébert, 1975 ; MacKenzie, 1980.

8

Grammaire de la langue innue

Ce changement a eu des conséquences importantes dans les dialectes palatalisés car il a provoqué l’apparition de plusieurs autres changements. Il va sans dire que l’accumulation dans le temps de ce type de changement a pour effet de rendre les dialectes mutuellement inintelligibles. Toutefois, si on met de côté ces différences de prononciation, on s’aperçoit que l’organisation grammaticale et lexicale de tous les dialectes du cri est passablement homogène. Il demeure que la différence entre les dialectes « palatalisés » du Québec et les dialectes « non palatalisés » à l’Ouest de la baie de James a entraîné de nombreux linguistes à considérer les dialectes du Québec (à l’exception de l’atikamekw) comme un sous-groupe distinct. Certains ont utilisé le terme montagnaisnaskapi (Michelson, 1939) pour les désigner, d’autres ont tout regroupé sous le vocable de montagnais (Pentland, 1979). La pratique s’est toutefois stabilisée dans les vingt dernières années et on désigne maintenant la langue des Cris du Québec sous le nom de cri de l’Est (East Cree en anglais), celle des Naskapis comme naskapi, et celle des Montagnais (Innus) sous le nom de langue innue ou innuaimun. Il n’est plus de mise de désigner ces trois groupes de dialectes au moyen d’une seule étiquette avec ou sans trait d’union. Il reste néanmoins que ces trois termes recouvrent une réalité sociopolitique davantage qu’une réalité linguistique, ce que MacKenzie (1980) décrivait dans les termes suivants : « Les termes montagnais et naskapi, de même que tête-de-boule (atikamekw) sont un héritage de l’histoire qui a malheureusement occulté le fait que ce sont tous des dialectes d’une même langue et qu’ils font partie d’un continuum dialectal » (notre traduction). La thèse du continuum dialectal est parfaitement défendable, mais comme on le verra au prochain chapitre, à condition de faire abstraction des nombreuses différences phonologiques entre les dialectes. On constate néanmoins qu’en dépit des écarts de prononciation, le système grammatical est resté fondamentalement le même et que les différences de prononciation ne sont que des phénomènes de surface qui n’altèrent pas l’unicité du système. Il est d’usage chez les linguistes d’utiliser le critère d’intelligibilité mutuelle pour tracer la ligne entre une situation où deux variantes font partie d’une même langue et une autre situation où on a affaire à deux langues différentes. Toutefois, ce critère est très difficile à appliquer lorsqu’il s’agit d’un continuum de dialectes. À la limite, si on devait l’appliquer de façon stricte, on devrait conclure que les Innus de Mamit et ceux de l’Ouest ne parlent pas la même langue. À moins d’y être habitué, un locuteur de Pessamit ne comprend pas une conversation entre locuteurs de Mamit et, inversement, un locuteur de Mamit peine vraiment à comprendre une conversation en dialecte de Pessamit. Par contre, personne ne pourrait invoquer que les Innus de Uashat mak Mani-utenam ne parlent pas la même langue que ceux de Pessamit, en dépit des écarts entre les deux. Le chapitre 2 examinera plus en détail les différences entre les dialectes de l’innu.

Introduction

9

1.3 L’APPROCHE TYPOLOGIQUE Dans les sections précédentes, on a identifié les familles linguistiques d’Amérique du Nord et relié la langue des Innus à la famille linguistique algonquienne et à ses proches cousins, les Cris et les Naskapis. La présente section envisage la question des affinités de structure entre l’innu et les autres langues du monde. Plutôt que de classer la langue innue parmi une famille de langue, le classement de type typoLogique vise plutôt à identifier son appartenance à un groupe de langues sur la base des similitudes dans l’organisation interne. De ce point de vue, l’innu se range du côté des langues poLysynthétiques (1.3.1) et, du point de vue du marquage des constituants, elle fait partie des langues dites « à marquage sur la tête » (1.3.2).

1.3.1

Une langue polysynthétique

Les langues dites polysynthétiques se retrouvent surtout en Amériques du Nord et centrale (les langues algonquiennes, iroquoiennes, wakashan, salish, sioux, athapascanes, l’inuktitut et autres dialectes de l’esquimau, le nahuatl, etc.), en Sibérie (chukchi, nivkh, ket, etc.) et en Océanie (yimas, lenakel, etc.). On en retrouve aussi en Amérique du Sud, en Australie et dans le Caucase. Les langues polysynthétiques présentent un ensemble de traits communs de structure. La plus frappante est la présence de verbes complexes qui tiendraient lieu de phrases complètes dans les autres langues. Par exemple, en innu, le verbe tshikakunishkueuneshinu signifie ‘il est couché avec son chapeau’. On y trouve la référence au sujet ‘il’ (le -u final), la référence à son chapeau (akunishkueun), le fait qu’il le porte (tshik-) et, enfin, le fait qu’il (le sujet) est étendu (-shin-), plutôt que debout ou assis. Cette phrase française tient donc tout entière en un seul verbe en innu. Certaines des caractéristiques de l’innu se retrouvent fréquemment dans les langues polysynthétiques, d’autres lui sont propres. Parmi les caractéristiques répandues dans plusieurs autres langues polysynthétiques, on retrouve : ƒ le caractère holophrastique (verbes complexes équivalant à une phrase complète) ; ƒ la possibilité d’incorporation de certains noms à l’intérieur du verbe ; ƒ l’absence de distinction entre adjectifs et verbes ; ƒ la possibilité d’incorporation de certains adverbes dans le verbe ; ƒ la présence de marques pronominales sur les verbes ; ƒ une certaine latitude dans l’ordre des mots ; ƒ le marquage de la personne du possesseur sur le nom possédé ;

10

Grammaire de la langue innue

ƒ un système complexe de dérivation des verbes permettant de modifier (d’ajouter ou de diminuer) le nombre de participants qu’il encode ; ƒ l’absence de copule (être/avoir) ; ƒ le grand nombre de pièces différentes qui s’emboîtent dans la formation des mots.

1.3.2

Une langue de type « marquage sur la tête »

Johanna Nichols (1986) a introduit les notions de marquage sur La tête et de marquage sur Le DépenDant pour décrire deux types distincts d’organisation grammaticale, selon le site de marquage du rapport entre les constituants dans une phrase. Dans un groupe de mots formant un constituant, la tête est le mot qui détermine les propriétés de l’ensemble du constituant et le DépenDant est celui qui modifie la tête. Ainsi, dans un groupe verbal, le verbe constitue la tête ; dans un groupe nominal, c’est le nom qui est à la tête ; l’adjectif est à la tête du groupe adjectival ; et ainsi de suite. Les dépendants du verbe sont ses compléments (ouvrir la porte ; demander une question à ma mère ; parler à mon fils) ; les dépendants du nom sont les compléments du nom (la porte de la cuisine ; un homme à tout faire) ; les dépendants de l’adjectif sont les compléments de l’adjectif (content de son cadeau ; fou à lier) ; et ainsi de suite. Une langue avec marquage sur le dépendant est une langue qui appose un marqueur spécifique sur le dépendant pour indiquer la nature de son rapport avec la tête du constituant dans lequel il apparaît. On réfère souvent à ce type de langue comme étant des langues à cas, car la marque sur le dépendant nominal est un marque casuelle. Le latin est une langue de type marquage sur le dépendant. Ainsi, dans un groupe verbal, c’est le nom qui porte une marque, et dans le groupe nominal, c’est le complément du nom (l’élément possédé) qui porte la marque de dépendance. L’anglais marque aussi la possession sur le dépendant dans les constructions possessives (Mary’s book ‘le livre de Marie’). Les langues du continent européen ont, dans la majorité des cas, une organisation grammaticale de type marquage sur le dépendant. En revanche, dans une langue avec marquage sur la tête, ce sera le verbe qui porte une marque spécifiant la nature de son complément et, dans une construction possessive, ce sera le possesseur. L’innu est une langue avec marquage systématique sur la tête. C’est pourquoi le verbe porte toujours la marque de ses compléments, avec lesquels il s’accorde en genre et en nombre (nuapamauat ‘je les [animés] vois’ ; nuapaten ‘je vois qqch’), alors que dans les constructions possessives, c’est l’élément possédé (le complément du nom) qui porte la marque du possesseur (Mali uminushima ‘le chat de Marie’). Cette caractéristique de l’innu

Introduction

11

a comme corollaire que les dépendants, eux, ne sont pas marqués de façon spécifique et c’est pourquoi l’organisation grammaticale de l’innu ne comporte pas de marques casuelles sur les noms. Les langues autochtones d’Amérique du Nord ont, pour la majorité, une organisation grammaticale de type marquage sur la tête. C’est pourquoi le verbe y occupe une position aussi centrale et cela explique aussi la complexité des constructions possessives dans cette langue.

1.4 AUTRES TRAITS DE L’INNU D’autres traits de la langue innue sont partagés par plusieurs autres langues, mais sans être nécessairement reliés au caractère polysynthétique ni à l’existence du marquage sur la tête des constituants. ƒ un système de marques grammaticales verbales de type « direct/ inverse » ; ƒ un système permettant de distinguer grammaticalement plusieurs participants distincts de 3e personne (l’obviation) ; ƒ une distinction entre deux types de 1re personne pluriel, selon qu’on inclut ou non l’interlocuteur dans le nous ; ƒ un système de modalités faisant appel à l’évidentialité (la spécification de la source d’une affirmation) ; ƒ la possibilité de réduplication de la première syllabe des verbes et des adverbes pour marquer la pluralité d’événements et la pluralité collective ; ƒ l’existence de classificateurs verbaux ; ƒ une bonne variété de propositions sans noyau verbal. Parmi les caractéristiques propres à l’innu (parfois à toutes les langues algonquiennes), on retrouve : ƒ un système de sons assez simple (une dizaine de consonnes, incluant la pré-aspirée /h/ ; un système à sept voyelles, dont quatre longues et trois brèves ; deux semi-consonnes) ; ƒ un système complexe de marques grammaticales sur le verbe où le sujet et l’objet sont encodés s’ils sont tous les deux de genre animé (la conjugaison des verbes transitifs animés) ; ƒ l’existence d’une hiérarchie des personnes qui régit l’attribution des fonctions et des marques grammaticales sur le verbe ; ƒ la possibilité d’encoder sur le verbe des participants de 3e personne qui ne jouent aucun rôle actif dans l’événement (les verbes relationnels) ; ƒ la possibilité d’utiliser des marques de modalité sur les pronoms.

12

Grammaire de la langue innue

Tous ces sujets seront décrits en détail dans le présent ouvrage.

1.5 TROIS ÉLÉMENTS SAILLANTS DE LA GRAMMAIRE 1.5.1

Le genre

Les noms se divisent en deux classes en innu : les animés et les inanimés. Il s’agit d’une distinction basée sur les propriétés des référents, selon qu’ils sont animés (comme les personnes et les animaux) ou inanimés (comme les objets, les plantes et les concepts abstraits), mais sans toutefois les épouser parfaitement. Ainsi, plusieurs noms inanimés se retrouvent, plus ou moins arbitrairement, dans la catégorie des animés (comme le soleil, les arbres, les mitaines, les rames, le tabac, les raquettes, etc.). La division des noms en genre animé et inanimé est reflétée dans la grammaire du nom (chapitre 3), des démonstratifs (chapitre 6) et elle sert de base à l’organisation des conjugaison des verbes (chapitre 7).

1.5.2

La hiérarchie des personnes

De nombreux aspects de la grammaire de l’innu dépendent de ce qu’on appelle la hiérarchie Des personnes. Cette hiérarchie définit une préséance grammaticale entre les nominaux dans la phrase. Elle accorde la préséance selon l’ordre suivant : la 2e personne a préséance sur toutes les autres, puis la 1re personne, puis la 3e, la 4e (voir §1.5.3 sur l’obviation) et enfin, les inanimés. Cela signifie que toutes les personnes grammaticales ne sont pas sur le même pied. Elles sont plutôt organisées en fonction d’une hiérarchie de préséance dont voici une version simplifiée : hiérarchie des personnes

2 > 1 > 3 > 4 > inanimé

La hiérarchie des personnes détermine le choix des préfixes de personne sur le verbe, le choix des suffixes dits de direction, de même que l’utilisation de l’obviatif (chapitre 17). Elle contrôle également l’accès aux fonctions grammaticales de sujet et d’objet tel qu’expliqué au chapitre 16. Enfin, la préséance des animés sur les inanimés détermine ce qui constitue la voix De base dans la langue. Il est aussi à noter qu’un participant de genre inanimé ne peut occuper la fonction sujet dans une construction transitive (c’est-à-dire comportant un sujet et un objet).

Introduction

1.5.3

13

L’obviation

L’obviatif est une des catégories grammaticales la plus surprenante de la langue innue : elle permet de distinguer grammaticalement deux, et même trois, nominaux différents de 3e personne, dès lors que l’un d’eux est de genre animé. La particularité de l’innu (et des langues algonquiennes en général) est que sa grammaire distingue parmi les participants de 3e personne en mettant automatiquement à l’avant-plan le participant animé. Il aura grammaticalement préséance sur l’autre qui sera obviatif. La distinction entre participant d’avant-plan et participant obviatif est une dimension grammaticale réalisée sur les nominaux de 3e personne (plus précisément, les noms, les nominalisations et les démonstratifs), ainsi que sur les verbes. Le chapitre 17 fournit une description détaillée de ce phénomène.

1.6 L’ORGANISATION DE L’OUVRAGE Il y a trois principales parties du discours en innu : les noms, les verbes et les aDverbes. Les noms et les verbes peuvent prendre des marques grammaticales, alors que les adverbes sont invariables. Les catégories mineures sont les démonstratifs et les pronoms et d’autres catégories invariables comme les conjonctions. Divisée en cinq parties, l’organisation de la grammaire reflète l’existence de ces diverses catégories. La première partie porte sur la grammaire Des nominaux : elle présente la grammaire du nom (chapitre 3), des pronoms (chapitre 5) et des démonstratifs (chapitre 6), de même que des constructions possessives (chapitre 4). Les participes sont également une catégorie mineure qui affiche certaines propriétés des noms et d’autres qui sont plus verbales. Ils sont présentés dans le cadre du chapitre sur les noms (§3.10). La deuxième partie décrit la grammaire Du verbe. Elle présente les catégories grammaticales pertinentes et les classes de verbes (chapitre 7), l’organisation des conjugaisons verbales (chapitre 8), l’expression du temps et les modalités (chapitre 9), et le système permettant de passer de la voix de base à une voix dérivée lorsque le nombre et la nature des participants centraux sont modifiés (chapitre 10). Enfin, cette partie se termine sur un chapitre traitant des constructions dites relationnelles (chapitre 11). La troisième partie décrit la grammaire De La phrase. Cette description s’articule autour de deux axes : les types de proposition et leur articulation d’une part (du chapitre 12 au chapitre 14) et, d’autre part, les fonctions grammaticales et leur conséquence sur la grammaire. On explique d’abord les diverses notions utiles à l’analyse des propositions dont le noyau est un verbe (chapitre 12). Ensuite, le chapitre 13 décrit les propositions sans noyau verbal, qui s’articulent

14

Grammaire de la langue innue

le plus souvent autour d’un noyau nominal. On présente ensuite les questions qui ont trait à l’ordre des mots et en particulier les constructions dites de topicalisation et de focalisation, lesquelles ont pour effet de mettre en évidence certains constituants de la phrase (chapitre 14). Le chapitre 15 fait état des interrogatives et de l’emploi de la négation sous ses diverses formes. On examine ensuite la question des fonctions grammaticales de l’innu (sujet, objet direct, objet secondaire, complément circonstanciel, etc.). Cette partie se termine par un chapitre sur l’obviation (chapitre 17). La quatrième partie décrit la formation Des mots. Après un court chapitre de définitions (chapitre 18), on commence par la formation des noms (chapitre 19), puis la formation des adverbes (chapitre 20), pour ensuite terminer sur la formation des verbes (chapitre 21), laquelle est la plus complexe. Un dernier chapitre sur la réduplication (chapitre 22) vient compléter cette description de la formation des mots. Enfin, les conjugaisons verbales sont présentées dans la cinquième partie.

Chapitre 2

Le système des sons, les dialectes et l’écriture

Ce chapitre passe d’abord en revue le système des sons en innu (§2.1), pour ensuite décrire la variation entre les dialectes de la langue (§2.2). Puis, on fait état des propriétés du système d’écriture utilisé dans le présent ouvrage et on en justifie la pertinence (§2.3).

2.1 LE SYSTÈME PHONOLOGIQUE EN INNU Le premier niveau de description linguistique est celui où on décrit le système de sons d’une langue (aussi appelé système phonologique). Il est important de saisir que le système des sons n’est pas la même chose que l’alphabet. L’alphabet concerne les lettres utilisées pour écrire la langue. Le système phonologique, pour sa part, recouvre l’inventaire et la nature des sons distinctifs de la langue. L’alphabet (et le système d’écriture) d’une langue obéissent à une logique qui tient à des facteurs historiques, socio-politiques autant que linguistiques, comme on le verra en §2.3. Par contre, analyser le système phonologique suppose que l’on s’en tienne uniquement à la sphère des faits linguistiques. Dans la description du système phonologique, les sons sont généralement représentés entre barres obliques en utilisant les conventions de l’alphabet phonétique international (API). Pour marquer la longueur des voyelles, on utilisera l’accent circonflexe, bien que cette convention ne soit pas apppliquée en API. Un même élément peut être prononcé différemment selon le contexte ; la convention veut que l’on représente la prononciation entre crochets carrés au moyen de l’API. Comme les symboles phonétiques et les représentations entre barres obliques et crochets carrés sont lourds, ils ne seront utilisés dans cet ouvrage que lorsqu’il est nécessaire.

16

Grammaire de la langue innue

Une description complète de la phonologie de la langue innue nécessiterait une étude de grande envergure passant en revue les caractéristiques propres à chaque dialecte. Dans le cadre du présent ouvrage, la présentation est plus modeste. La première constatation d’importance est que tous les dialectes de l’innu ne partagent pas un système phonologique unique. Il existe des divergences tant dans le nombre de voyelles distinctes que le nombre de consonnes distinctes. Au chapitre des voyeLLes : ƒ les dialectes de Mamit ont 7 voyelles : 4 d’entre elles sont longues (/â/, /î/, /û/, /ê/) et 3 sont brèves (/a/, /i/, /u/) ; ƒ les dialectes de l’Ouest ont six voyelles : 4 longues (/â/, /î/, /û/, /ê/) et 2 brèves (/ə/, /u/) ; ƒ la voyelle /ə/ correspond grosso modo à la prononciation du e du français. Il s’agit d’une voyelle dite « centrale », mais non arrondie. Au chapitre des consonnes : ƒ les dialectes de Mamit ont 8 consonnes : /p/, /t/, /k/, /m/, /n/, /h/, /t/ et la consonne labialisée /kw/ ; ƒ les groupes de consonnes permis dans les dialectes de Mamit sont : /hp/, /ht/, /hk/, /hkw/, /ht/ ; ƒ les dialectes de l’Ouest ont 9 consonnes dans le dialecte en n : /p/, /t/, /k/, /m/, /n/, //, /s/, /t/ et la consonne labialisée /kw/ ; quant au /h/ historique, il a une distribution très restreinte1 ; ƒ auquel on ajoute /l/ à Pessamit et Mashteuiatsh, pour un total de 10 consonnes dans les dialectes en /l/2 ; ƒ les groupes de consonnes permis dans les dialectes de l’Ouest sont : /p/, /t/, /k/, /kw/ et /ss/ qui est prononcé comme un /s/ appuyé. Le /ss/ est le résultat de du changement historique du groupe de consonnes /k/ devant les voyelles /i/, /î/ et /ê/. Tous les dialectes ont également deux semi-consonnes : /w/ et /y/.

2.2 LA DIALECTOLOGIE PHONOLOGIQUE DE L’INNU On vient de voir que l’inventaire phonologique des dialectes est différent. Cette section présente les principales variations et souligne aussi quelques processus qui contribuent à éloigner les dialectes les uns des autres du point de vue de la 1. 2.

Par exemple, le suffixe -he des démonstratifs emphatiques (6.1.2). Selon Drapeau (1979), la perte de la pré-aspiration des consonnes (/ht/, /hk/, /hp/ ont perdu le /h/) a entraîné à Pessamit l’émergence d’une série de consonnes prononcées « fortis » et toujours sourdes, d’où le contraste entre /mətê/ ‘seul après le départ des autres’ et /məttê/ ‘bois de chauffage PL’. Nous n’en tiendrons pas compte dans le présent exposé.

Le système des sons, les dialectes et l’écriture

17

prononciation. Rappelons que le terme de DiaLectes De L’ouest réfère au parler de Mashteuiatsh, Pessamit, Uashat mak Mani-utenam et Matimekush ; alors que les DiaLectes De mamit sont ceux des quatre communautés de la Basse Côte-Nord. Les points de comparaison sont présentés en trois blocs : d’abord, les points qui séparent Pessamit et Mashteuiatsh des autres dialectes ; ensuite, les innovations qui rapprochent les dialectes de Pessamit et celui de Uashat mak Mani-utenam/ Matimekush, les séparant de ceux de Mamit ; en troisième lieu, les innovations qui ne s’appliquent qu’aux dialectes de Mamit et les isolent davantage des dialectes de l’Ouest. Les limites de cet ouvrage imposent de laisser de côté les changements qui n’opèrent que dans une seule communauté. On doit se rappeler également qu’il est question ici de variation phonologique entre les dialectes ; il n’est pas tenu compte de la variation au niveau du vocabulaire ou de la syntaxe. Au chapitre de la morphologie, la variation existante sera décrite dans les chapitres subséquents au fur et à mesure de la présentation des processus morphologiques pertinents.

2.2.1

Les dialectes en l

ƒ Le /l/ de Pessamit et Mashteuiatsh est prononcé /n/ ailleurs. Comme le /n/ existe de façon indépendante dans tous les dialectes, il s’ensuit que les locuteurs du dialecte en l distinguent entre /l/ et /n/, alors que ceux du dialecte en n n’ont qu’une seule consonne (/n/) qui fusionne les deux. ƒ Le son /t/ est prononcé [ts] à Mashteuiatsh et Pessamit et [t] ailleurs. ƒ Le /t/ final du pluriel animé et de la 3e personne du conjonctif est prononcé [ts] à Mashteuiatsh (ishkueutsh ‘femmes’). Cette prononciation, plus proche du cri de l’Est, est en voie de disparaître à Pessamit où on prononce maintenant [t] comme on le fait partout ailleurs dans l’aire innue.

2.2.2

Les innovations et autres spécificités des dialectes de l’Ouest

ƒ L’accent tonique tombe sur la dernière syllabe du mot dans les dialectes de l’Ouest, alors qu’il tombe plutôt sur l’avant-dernière syllabe (la pénultième) dans les dialectes de Mamit. La plupart des linguistes s’entendent pour y voir le résultat du contact avec le français où l’accent tonique tombe aussi sur la dernière syllabe. ƒ À la suite du passage de /k/ à /t/ devant /i/, /î/ et /ê/, les groupes de consonnes /t/ ont été réduits à /ss/ : /assi/ ‘pays’, /massin/ ‘soulier’. Par contre, dans les dialectes de Mamit, le passage à /ss/ ne s’est pas effectué dans ce contexte et on y entend plutôt [ht] ou [ht] (ex. : [ahti] et [mahtn].

18

Grammaire de la langue innue

ƒ Les voyelles brèves /i/ et /a/ ne sont plus contrastives dans les dialectes de l’Ouest, où elles ont été neutralisées en /ə/, une voyelle brève centrale, non arrondie. Ce changement ne s’est pas produit aussi clairement dans les dialectes de Mamit, où plusieurs voyelles brèves se trouvent allongées et, par conséquent, soustraites à la possibilité de neutralisation. ƒ Les voyelles brèves /a/ et /i/ en position initiale absolue de mot sont élidées à Pessamit, Uashat mak Mani-utenam/Matimekush, mais non à Mashteuiatsh : akup [kup], auass [wâss], auen [wên], ishkuteu [kutêw], etc. Pendant longtemps, il ne s’agissait que d’un phénomène de surface et on pouvait récupérer la voyelle en ajoutant un préfixe de personne (akup [kup], nitakup [nt-əkup]). Toutefois, les jeunes d’aujourd’hui traitent un nombre grandissant de ces mots comme s’ils commençaient par une consonne [nə-kup]. On doit aussi noter que ce processus ne s’est pas répandu uniformément dans tout le lexique. Ainsi, dans le dialecte de Uashat mak Mani-utenam/ Matimekush, certains noms conservent une voyelle initiale autrement supprimée à Pessamit (Uashat mak Mani-utenam [ikwew], Pessamit [kwew]). Il en va de même pour le préverbe ishi-/iti- qui conserve son i initial partout à l’Ouest, malgré que la voyelle ne soit pas réanalysée comme une voyelle longue : ishinakushu [iənakuu], mais nitishinakushin [ntəənakuən]. Les dialectes de Mamit ne semblent pas être affectés par ce processus d’élision des voyelles brèves en position initiale de mot. ƒ Les voyelles brèves en finale absolue de mot sont également élidées dans le dialecte de l’Ouest. Ce processus a d’abord affecté les pronoms et les adverbes dans toute l’aire des dialectes « palatalisés » du Québec (cri de l’Est, naskapi et innu). Mais seuls les dialectes de l’innu de l’Ouest ont poussé ce changement jusqu’à affecter aussi les voyelles qui sont des marques grammaticales (le pluriel inanimé, l’obviatif animé, la marque du mode subjonctif, etc.)3. La perte de la voyelle finale est compensée par un « ton » plus bas sur la syllabe finale, ce qui permet de maintenir les contrastes grammaticaux. Les dialectes de Mamit ne sont pas affectés par la chute des voyelles brèves finales. ƒ Les suites /wa/ et /aw/ sont abrégées à /û/ ou /w/ dans les dialectes de l’Ouest : /mêkənû/, /ûnwîw/, /ûtu/. Les locuteurs de Mamit ne réduisent pas ces diphtongues : /mehkanaw/, /wanawîw/, /watu/. ƒ Les suites /t/ en fin de mot sont réduites à [ss] : kutuasht = [kutwâss] ; usht = [ûss] ; kapiminuesht = [kâpmənwêss].

3.

Ces changements sont décrits en détail dans les chapitres sur la grammaire du nom (chapitre 3), des démonstratifs (chapitre 6) et des verbes (partie 2).

Le système des sons, les dialectes et l’écriture

2.2.3

19

Les innovations et autres spécificités des dialectes de Mamit

ƒ Contrairement au naskapi et au cri de l’Est, l’innu a perdu la pré-aspiration des consonnes4 ainsi que les /h/ entre deux voyelles (dit « h intervocalique »). À cet égard, les dialectes de Mamit se démarquent sous deux rapports : – ils conservent le /h/ lorsque la consonne pré-aspirée est à la fin du mot /atîhkw/ ‘caribou’, mais /atîkwat/ ‘caribous’ ; – les voyelles brèves ont été allongées devant /h/ et le sont restées même après la disparition du /h/ : /atîhkw/ ‘caribou’ et /atîkwat/ ‘caribous’ ; /tâkâw/ ‘c’est froid’. ƒ La consonne // est prononcée /h/ dans les dialectes de Mamit ; selon MacKenzie, ce changement serait le plus avancé à Nutashkuan et le moins avancé à Ekuanitshit (Mingan) où les suites de consonnes /C/ sont prononcées [sC] : shash [hâh], ishkueu [ihkwew], ishpish [ihpih], ushtikuan [uhtikwân], uapush [wâpuh], mais à Ekuanitshit : [iskwêw], [ispih], [ustikwân]. Le dialecte de Pessamit adopte également la prononciation /h/ pour la consonne // (à l’exception du groupe /t/ qu’on prononce [st]), mais il y a encore beaucoup de variations et les deux prononciations y sont admises. En revanche, Mashteuiatsh et Uashat mak Mani-utenam/ Matimekush maintiennent le // tel quel. ƒ À Mamit, l’allongement des voyelles brèves devant /h/ opère aussi dans les cas où /h/ provient historiquement de // : Ouest /îtətâw/ ‘il pose qqch ainsi’, Mamit [itâhtâw]. ƒ Les syllabes de type C1VC2 où a) les deux consonnes sont prononcées au même lieu d’articulation et b) la voyelle est brève, sont prononcées /hC/ dans les dialectes de Mamit. Ainsi, /tit/, /tat/ et /tut/ deviennent /ht/, /pip/ devient /hp/, /kuk/ devient /hk/, /tutsh/ devient /htsh/, et ainsi de suite. ƒ La finale abstraite /-i-/ des vai est prononcée /-î-/ dans les dialectes de Mamit. ƒ Les suites /um/ et /mu/ sont prononcées /umu/ dans les dialectes de Mamit : ume [umwê], umassin [umwassin], mueu [umwêw], muaku [umwâkw]. ƒ Il y a une forte tendance, dans les dialectes de Mamit, à nasaliser les voyelles /â/ et /ê/ lorsqu’elles sont suivies de /n/, puis à faire chuter le /n/. Ce phénomène est sporadique à Uashat mak Mani-utenam/Matimekush, mais inexistant à Pessamit. Tous ces changements contribuent à rendre la prononciation des dialectes de l’Ouest et celle des dialectes de Mamit suffisamment divergente pour compromettre l’intelligibilité mutuelle. 4.

La perte de la pré-aspiration n’affecte pas tous les locuteurs à Mashteuiatsh où certains, plus proches des Cris, la maintiennent.

20

Grammaire de la langue innue

2.3 LE SYSTÈME D’ÉCRITURE Le présent ouvrage utilise le système d’écriture uniforme adopté par l’Institut Tshakapesh (anciennement icem) pour représenter la langue innue. Cette section retrace l’évolution de ce système d’écriture, en souligne les traits saillants, autant que les limites, et présente le problème du l et son traitement dans le présent ouvrage.

2.3.1

L’évolution du système d’écriture

Les Innus ont été alphabétisés très tôt par les missionnaires dans le but de les évangéliser. Le système d’écriture utilisé par ces missionnaires a donné ses couleurs au système actuel. Les Innus sont d’autant plus attachés à ce système que l’habitude de la lecture des livres de prières et de cantiques s’était répandue très vite chez eux. Depuis les toutes premières transpositions de la langue innue orale à l’écrit, aux xviie et xviiie siècles, la prononciation a beaucoup changé, surtout dans les communautés plus au sud. Sous l’impulsion du ministère des Affaires indiennes et de son projet d’amérindianisation des écoles amérindiennes, la question de l’orthographe innue s’est imposée au milieu des années 1970, mais plusieurs communautés ont opposé une résistance à l’idée de « standardiser » la langue écrite. Au cours des dix années qui suivirent, la volonté de développement de matériel pédagogique en innu, la création de programmes d’enseignement de la langue dans les écoles des communautés, la formation des enseignants, l’élaboration de dictionnaires, le développement des connaissances sur la grammaire ont vite fait de remettre à l’ordre du jour la question d’une orthographe commune pour toutes les communautés. En vue d’élaborer une orthographe unique pour tous les Innus, une première ronde de discussions entre linguistes et représentants des diverses communautés s’est déroulée de 1985 à 1989 sous l’égide de l’ICEM (voir Drapeau et Mailhot, 1989). Le dictionnaire compilé à Pessamit (Betsiamites) (Drapeau, 1991) reflétait les résultats de ces discussions. Les pourparlers ont repris au printemps 1997, toujours sous l’impulsion de l’ICEM et sur le modèle des ateliers antérieurs, afin de régler plusieurs points laissés en suspens lors de la rond’Antérieure, surtout au chapitre de l’orthographe grammaticale (Mailhot, 1997). Enfin, depuis août 2006, l’opération d’uniformisation s’est poursuivie dans le cadre des travaux entourant la constitution d’un nouveau dictionnaire de l’innu (Mailhot et MacKenzie, 2012) en partenariat avec l’Institut Tshakapesh.

Le système des sons, les dialectes et l’écriture

2.3.2

21

Les caractéristiques du système d’écriture

On abordera succinctement ici les caractéristiques du système d’écriture de la langue innue, tel qu’il a été développé au cours des diverses étapes décrites dans le paragraphe précédent. L’uniformisation de l’orthographe touche à la fois l’orthographe des mots et l’orthographe des marques grammaticales. Comme dans n’importe quel système d’écriture uniformisé, ƒ les particularités locales n’y trouvent pas leur expression ; dans toutes les communautés, la langue écrite est éloignée de la prononciation ; ƒ les décisions quant à l’orthographe des mots sont consignées dans le dictionnaire (Mailhot et MacKenzie, 2012) ; ƒ les décisions quant à l’orthographe grammaticale sont consignées dans la grammaire. Compte tenu de l’étendue de la variation dans la forme des démonstratifs, ceux-ci ne sont pas standardisés complètement. Il en va de même pour les formes changées des verbes (voir §8.4.5) qu’il est impossible d’uniformiser d’un dialecte à l’autre, compte tenu de la variation dans la prononciation des voyelles initiales des verbes. En fait, plusieurs aspects de la langue ne sont pas uniformisés : le choix des mots, certains aspects de la grammaire, comme la réduplication (voir le chapitre 22), la prononciation, etc. L’uniformisation touche la représentation écrite de la langue et non son utilisation orale dans la vie quotidienne. Les particularités les plus remarquables du système d’écriture sont les suivantes : ƒ comme dans les écrits des premiers missionnaires, l’écriture ne reflète pas l’opposition entre les voyelles longues et les voyelles brèves : – a long et a bref sont écrits par la lettre a ; – i long et i bref sont écrits par la lettre i ; – u long et u bref sont écrits par la lettre u ; ƒ en conséquence, le son correspondant à la lettre e du français (comme dans je le relève) n’est jamais écrit avec la lettre e en innu. On utilise plutôt les voyelles « historiques » a, i, u ; ƒ en revanche, le son correspondant au français é est écrit par la lettre e en innu ; ƒ les /l/ des dialectes de Pessamit et Mashteuiatsh sont transcrits par la lettre n ; ƒ le son // est transcrit par sh, même quand il est en fait prononcé [h] ; ƒ le groupe de consonnes historiques /k/, aujourd’hui prononcé [ss] ou [ht] ou encore [ht] selon les dialectes et les contextes, est toujours noté ss. Le suffixe de diminutif nominal est également transcrit avec un ss final minushiss ‘petit chat’ ;

22

Grammaire de la langue innue

ƒ en raison de la difficulté de transcrire les oppositions de hauteur « tonale », l’orthographe grammaticale (marques de pluriel, obviation, personnes, temps, mode, etc.) correspond surtout à la prononciation des dialectes de Mamit, où les voyelles finales ne sont pas élidées ; ƒ on utilise un trait d’union pour unir les mots qui sont composés de deux parties dont au moins une est une forme libre.

2.3.3

Le l et le n

Une remarque s’impose au sujet de la graphie du son correspondant au /l/ utilisé à Pessamit et à Mashteuiatsh. On a vu plus haut que les dialectes en /l/ font, à l’oral, la distinction entre un /l/ et un /n/ ; en revanche, les dialectes en /n/ (Uashat mak Mani-utenam, Mamit, Sheshatshit) prononcent /n/ dans les deux cas. Il s’agit d’un problème extrêmement difficile à régler pour une orthographe uniforme. Le problème est le suivant : ƒ si on choisit de garder le /l/ dans l’orthographe commune, il n’y a aucun moyen pour un locuteur d’un dialecte en /n/ de savoir où, au juste, mettre les l. À chaque fois qu’il prononce le son /n/, il devra se demander si c’est un vrai n ou s’il doit l’écrire l. En revanche, les locuteurs de Pessamit et Mashteuiatsh n’éprouveraient aucune difficulté ; ƒ si on choisit de ne jamais écrire le /l/ et d’écrire n partout dans l’écriture commune, les locuteurs des dialectes en /n/ n’ont pas de difficulté. En revanche, les locuteurs de Pessamit et Mashteuiatsh devront alors accepter de faire abstraction de ce qui constitue pour eux une différence fondamentale entre deux sons (phonèmes) distincts. Dans le cadre du processus de standardisation, il avait été décidé depuis quelques décennies de noter par la lettre n les sons qui correspondent à /l/ et à /n/. Plus récemment, il a été décidé de marquer les sons /l/ par le symbole `n. Le présent ouvrage adopte donc cette convention. Ce choix permet de savoir quels /n/ sont en fait des /l/ dans les dialectes qui utilisent cette consonne. Il s’agit d’un compromis qui évite de perdre définitivement la trace des /l/ historiques5. Il n’est pas possible de savoir à l’heure actuelle si cette pratique sera adoptée

5.

On doit noter que les premiers missionnaires avaient, eux aussi, été confrontés à ce problème insoluble. Mais à l’époque, la prononciation des Montagnais variait entre r, l et n. On trouve encore aujourd’hui le r dans les livres de prières des Oblats. Le r apparaît aussi dans les vieux dictionnaires du montagnais (Fabvre, 1970 ; Silvy, 1974). Les missionnaires du début de la colonie rapportaient qu’il existait un dialecte en r du montagnais qui serait aujourd’hui éteint (voir à ce sujet l’introduction au dictionnaire du père Silvy, 1974).

Le système des sons, les dialectes et l’écriture

23

par les usagers. Son adoption dans le cadre du présent ouvrage est cohérente avec la logique descriptive6 d’un ouvrage de référence à l’opposé de la logique prescriptive des grammaires pédagogiques.

2.3.4

Le rôle du système d’écriture dans la description d’une langue

L’utilisation d’un système uniforme de représentation d’une langue comme l’innu permet justement d’en faire ressortir les propriétés grammaticales communes. Les différences de prononciation sont des différences de surface ; elles font écran aux vraies généralisations, au système sous-jacent commun à tous les locuteurs de la langue, quelle que soit leur origine dialectale. On le verra à la lecture de l’ouvrage, les différences de prononciation sont pour la plupart des épiphénomènes et un système grammatical sous-jacent est commun à tous les dialectes.

6.

À cet égard, la distinction entre les vrais n et les l fait partie de l’histoire de la langue innue et caractérise encore le parler de plus du quart de ses locuteurs.

PARTIE 1

LA GRAMMAIRE DES NOMINAUX

CHAPITRE 3

LE NOM

27

CHAPITRE 4

LES CONSTRUCTIONS POSSESSIVES

53

CHAPITRE 5

LES PRONOMS

85

CHAPITRE 6

LES DÉMONSTRATIFS

97

Chapitre 3

Le nom

Ce chapitre constitue une présentation de la grammaire du nom. Un nom réfère à une entité qui peut être concrète (une personne, un animal, une chose) ou abstraite (le nom d’une idée, d’une organisation, d’un état d’esprit ou de la température, par exemple). Le nom occupe une fonction grammaticale dans la phrase : il peut être sujet (§7.3.1) ou objet (§7.3.2) d’un verbe ; il peut être compLément d’un autre nom, etc. L’exposé commence en différenciant trois types de noms différents (§3.1) : les noms indépendants, les noms dépendants et les participes. Ensuite, il sera fait état du genre (§3.2). L’innu, comme les autres langues algonquiennes, distingue entre genre animé et genre inanimé. Les marques grammaticales varient selon le genre du nom. La catégorie du nombre, singulier ou pluriel, affecte tous les types de noms (§3.3). Alors que le singulier n’est pas exprimé par une marque particulière, le pluriel est marqué, et ce, de façon différente selon le genre. Tous les noms peuvent aussi porter une marque d’obviation (§3.4) lorsque le contexte le requiert. Un nom peut aussi porter la marque du Locatif (§3.6) et, plus rarement, celle du vocatif, qui est utilisée pour interpeller quelqu’un (§3.7). Enfin, l’innu connaît une variété de pluriel, dite pLurieL associatif, dont les propriétés sont décrites en §3.8. Il est également possible, bien que plus rare, d’employer sur les noms des marques de temps (§3.9). Enfin, on présentera plus en détail les particularités de l’utilisation des participes, qui constituent un moyen privilégié de création néologique (§3.10).

3.1 LES TYPES DE NOMS On décrira dans ce qui suit trois types de noms différents. Pour en faire état, on fera appel à la notion d’affixe. Un affixe est une partie de mot. Aux fins de la description, on distinguera deux types d’affixes : les préfixes et les suffixes. Un

28

Grammaire de la langue innue

préfixe est placé au début du mot ; le suffixe est placé à la fin du mot. L’exposé des différents types de noms fournira l’occasion de présenter de nombreux exemples de préfixes et de suffixes.

3.1.1

Les noms indépendants

Les noms inDépenDants sont ceux qui peuvent apparaître comme forme libre dans une phrase, c’est-à-dire sans qu’il soit nécessaire d’y ajouter des préfixes ou des suffixes. Le mot peut être employé tel quel dans une phrase : napeu ‘homme’, massin ‘soulier’, Piǹip ‘Philippe’.

3.1.2

Les noms dépendants

Les noms DépenDants, par contre, ne peuvent pas apparaître comme forme libre dans une phrase. Ils s’emploient toujours avec un préfixe qui réfère à un possesseur, ce qui signifie qu’ils sont toujours à la forme possessive. Les constructions possessives et l’emploi des noms dépendants sont présentés au chapitre 4.

3.1.3

Les participes

Les participes sont nombreux en innu (kanataut ‘un chasseur’ ; kamanitushit ‘un sorcier’ ; kaishkuatemitshesht ‘celui qui dort à l’entrée de la tente’ ; kanishushiht ‘les jumeaux’ ; kapeikussit ‘un veuf, une veuve’ ; katakuaitshet ‘celui qui dirige le canot’, ‘un dirigeant’ ; etc.). Ils sont formés en utilisant le préverbe ka [kâ] suivi d’un verbe qui décrit ce que fait une personne ou les propriétés d’une personne, d’un animal ou d’une chose. Les propriétés grammaticales des participes avec ka- sont décrites plus en détail en §3.10.

3.2 LE GENRE Le genre est une propriété grammaticale des noms dans plusieurs langues du monde. Dans certaines langues, comme le français, les noms sont classés selon le genre masculin ou féminin. D’autres langues, comme l’allemand, ont également un genre neutre. La langue innue ne fait pas de distinction grammaticale entre le masculin et le féminin. Cela ne signifie pourtant pas que la notion de genre soit absente de la langue. Les noms en innu sont classés en deux groupes selon le genre : l’animé et l’inanimé. Le genre des noms a des répercussions sur l’ensemble de la grammaire de la langue. Ainsi, les propriétés grammaticales, comme le nombre et l’obviation, sont réalisées différemment selon le genre. De plus,

Le nom

29

la formation du verbe varie selon que le sujet et, le cas échéant, l’objet sont de genre animé ou inanimé. C’est pourquoi il est important de bien connaître cette dimension de la grammaire de la langue. Le genre animé regroupe les noms désignant les humains, les animaux et d’autres organismes vivants, comme les arbres et plusieurs sortes d’arbustes. De plus, un grand nombre d’entités sont de genre animé, de façon apparemment arbitraire. Le tableau 2 présenté en fin de chapitre fournit une liste restreinte de ces entités dont le sens est inanimé, mais dont le genre grammatical est néanmoins animé. La liste ne fournit que les mots les plus courants. On y retrouve des mots comme ‘pipe’, ‘rame’, ‘raquette’, ‘pantalon’, ‘mitaines’, etc. Mis à part ces exceptions, les noms de choses sont de genre inanimé.

3.2.1

Peut-on prédire le genre d’un nom ?

À première vue, on ne comprend pas pourquoi un nom d’objet prend le genre animé et, en effet, ils doivent être appris par cœur. Néanmoins, il existe une logique à ces exceptions qui permet, dans une certaine mesure, de prédire le genre des noms. Comme on l’a vu plus haut, tous les êtres vivants (humains et animaux) sont de genre animé. Le problème est de prédire le genre des ‘choses’, dont plusieurs se retrouvent du côté des noms animés. Si l’on connaît le genre des exceptions les plus courantes, on peut déduire le genre de plusieurs autres noms selon la logique de la catégorisation : si le prototype d’une catégorie est de genre animé, les objets qui appartiennent à la catégorie seront également de genre animé. Ainsi : ƒ Le nom pour ‘arbre’ mishtiku étant de genre animé, les noms des sortes d’arbres seront également animés. Par extension, les objets longs plantés dans la terre le sont également : les noms pour ‘mât’ ǹakashtimunashku, ‘poteau’ ǹeputu, ‘balise’ pushtinau, ‘croix’ tshipaiatiku, etc. ƒ Le nom kun ‘neige’ étant animé, les autres noms qui désignent les sortes de neige seront du même genre : ushashush ‘neige folle’, mitaǹui ‘amoncellement de neige sur un conifère’, ǹekauakun ‘neige granuleuse’, kassauan ‘neige humide’, etc. ƒ Comme ushakai ‘peau, fourrure’ est animé, toutes les sortes de peaux et fourrures seront aussi de genre animé : atikuian ‘une peau de caribou’, mushuian ‘une peau d’orignal’, atshakashuian ‘une peau de vison’, atai ‘une peau de castor’, etc. ƒ Tous les astres sont de genre animé : pishimu ‘le soleil’, la lune, les étoiles, les constellations d’étoiles et, comme le nom pishimu signifie également ‘mois’, les mois de l’année sont également tous de genre animé.

30

Grammaire de la langue innue

ƒ Les aliments fabriqués à partir de la farine forment une classe sémantique invariablement de genre animé. D’abord, le nom ǹushkuauat qui désigne ‘la farine’ est lui-même animé ; il en va de même pour pakueshikan ‘le pain’ et les pains de toutes sortes, les beignes, les gâteaux, les crêpes, les rôties, les ‘grands-pères’ (shipai/pakakan), les tartes, les biscuits et toutes les sortes de pâtes. ƒ Asham ‘raquette’ est animé et, par conséquent, toutes les sortes de raquettes. Le même type de raisonnement s’applique pour les noms de genre inanimé. Si un objet de type générique est de genre inanimé, alors tous les membres de la même classe seront de genre inanimé. Ainsi, sachant que tetapuakan ‘chaise’ est de genre inanimé, on peut prédire que tous les types de sièges seront inanimés. Puisque le nom désignant les ‘pièges’ (tishuǹakan ou assikuman) est de genre inanimé, tous les types de pièges le seront aussi, et ainsi de suite. Cette logique s’applique également dans l’attribution du genre aux noms d’emprunts et aux néologismes. ƒ Puisque les graines sèches comme l’avoine, l’orge, les fèves, le café en grain, les pois, le maïs, le riz sont de genre animé, si les Innus devaient traduire ou inventer des termes pour couscous et quinoa, il est quasi certain que leur nom en innu serait de genre animé. Il y a des limites à utiliser ce type de raisonnement pour déduire le genre des objets, mais il reste utile car il permet d’expliquer une grande partie des régularités dans l’attribution du genre des noms d’origine, ainsi que des créations et emprunts plus récents.

3.2.2

Le double genre

Certains noms ont des acceptions de genre différent. On relève les mots suivants dans le dictionnaire de Drapeau (1991). ni est l’abréviation pour nom inanimé et na pour nom animé. aiamieun : ‘prière, religion’ (ni) ; aiamieunat : ‘chapelet’ (na) ashini : ‘une roche, une pierre’ (ni) ; ‘du minerai’ (ni) ; ‘un plomb’ (ni) ; ‘un bloc de granit, une pierre taillée’ (na) ; ‘de la roche utile’ (na) assiutaku : ‘un arbre sec à moitié pourri’ (na) ; ‘du bois sec à moitié pourri’ (ni) iǹnashtitaku : ‘un sapin sec’ (na) ; ‘du bois de sapin’ (ni) atinakan : ‘une dame [dans le jeu de dames]’ (na) ; ‘le jeu de dames’ (ni) ; ‘un damier’ (ni) kape/kapi : ‘du café en grains’ (na) ; ‘un café liquide’ (ni) mishtiku : ‘un arbre’ (na), ‘un bâton’ (ni) ǹakashtimun : ‘Pégase [constellation d’étoiles]’ (na) ; ‘voile [de bateau]’ (ni)

Le nom

31

piuashikuaikan : ‘un jeune conifère dépouillé à la hache’ (na) ; ‘un sous-plancher de rameaux d’épinette’ (ni) shiutakan : ‘du sel’ (ni) ; ‘atout aux cartes’ (na) tapishkakan : ‘un fichu, un foulard, une étole’ (na) ; ‘un mouchoir, une cravate’ (ni) tshikashkashku : ‘un arbre vert’ (na) ; ‘du bois vert’ (ni) uapiminakashi : ‘un pommier’ (na) ; ‘de la pelure de pomme’ (ni) ushkuai : ‘un bouleau [générique], bouleau blanc’ (na) ; ‘de l’écorce de bouleau’ (ni) takuaikan : ‘le gouvernail, le guidon, le volant’ (ni) ; ‘le gérant, la direction dans une entreprise’ (na) mishkumi : ‘glace’ (na) ; ‘lac gelé’ (ni) (dans le dialecte de Mamit)

3.2.3

La variation entre les dialectes

Dans un petit nombre de cas, il existe une différence d’attribution du genre entre les dialectes. En voici des exemples : emikuan ‘une cuillère’ est ni à Pessamit et na ailleurs ishkuteu-ush ‘un bateau à vapeur, à moteur’ est na à Mamit et ni ailleurs uikupishakan ‘un arc-en-ciel’ est ni à Mamit et na ailleurs ushkun ‘son foie’, ‘du foie’ est généralement ni/niD, mais aussi na/naD ushkuna pour certains locuteurs de Mamit

3.3 LES MARQUES GRAMMATICALES DU NOM : LE NOMBRE Le singulier est la forme non marquée, c’est-à-dire qu’elle ne comporte pas de suffixe particulier. Le pluriel est marqué par un suffixe qui varie selon le genre du nom auquel il est attaché.

3.3.1

Le pluriel des noms animés

Au pluriel, les noms animés prennent le suffixe -at. Les noms qui se terminent en ku ou mu forment leur pluriel comme s’ils se terminaient par un u final. On trouvera plus d’exemples au tableau 3 en fin de chapitre. singulier

pluriel

aǹik ashtish maikan iǹnasht atiku atimu

aǹikat ashtishat maikanat iǹnashtat atikuat atimuat

32

Grammaire de la langue innue

ishkueu utshimau apui

ishkueuat utshimauat apuiat

Quelques processus altèrent la prononciation, mais non l’écriture, du -at pluriel des noms animés. ƒ Les locuteurs des dialectes de Pessamit, Uashat mak Mani-utenam/ Matimekush remplacent le -at du pluriel à l’oral par un ton bas sur la syllabe finale d’un nom se terminant en n et `n. Ainsi, maikan ‘un loup’ et maikanat ‘des loups’ sont prononcés de la même façon, ne se distinguant que par la hauteur du ton sur la syllabe finale. ƒ Les locuteurs des dialectes de Pessamit prononcent le pluriel des noms animés en sh comme un [ss] : minushat ‘les chats’ est prononcé [mînûss]. ƒ Les locuteurs des dialectes de l’Ouest ne prononcent pas la voyelle du suffixe -at lorsque le nom se termine par une voyelle. On entendra donc [pwît] pour apuiat ‘des rames’, [ûtəmâwt] pour utshimauat ‘les chefs’.

3.3.2

Le pluriel des noms inanimés

Au pluriel, les noms inanimés prennent le suffixe -a. ƒ Cette voyelle est clairement prononcée dans les communautés de Mamit. Toutefois, elle n’est pas prononcée, mais plutôt remplacée par un ton bas chez les locuteurs des dialectes de l’Ouest1. ƒ Les noms qui se terminent en ku ou mu forment leur pluriel comme s’ils se terminaient par un u final : assiku ‘un seau’, assikua ‘des seaux’. ƒ Les noms ush ‘un canot’ et miush ‘boîte, valise, caisse’ changent leur sh final en t devant un suffixe : uta ‘des canots’, utiss ‘un petit canot’, utiǹu ‘un canot (obviatif)’ ; miuta ‘des boîtes’, miutiss ‘une petite boîte’, miutiǹu ‘une boîte (obviatif)’. Le changement dans la forme du radical n’a pas d’impact sur la prononciation (ou non) de la voyelle au pluriel ; comme mentionné plus haut, les dialectes de Mamit prononcent ce -a final alors qu’à l’Ouest, il est remplacé par un ton bas. Les noms dérivés observent la même configuration : ishkuteu-ush ‘bateau à vapeur’, kakutshiu-ush ‘sous-marin’, etc., et massimuteush ‘sac’, ‘poche’, ateush ‘ballot de fourrure’, shuǹiau-miush ‘porte-monnaie’, etc. Voici quelques exemples de la formation du pluriel des inanimés. On trouvera plus d’exemples au tableau 4 en fin de chapitre.

1.

Ceux-ci doivent donc apprendre à écrire le -a du pluriel des noms inanimés.

Le nom

pluriel

massin akup akupiss assiku utenau ush ishkuteu-ush miush

massina akupa akupissa assikua utenaua uta ishkuteu-uta miuta

3.3.3

singulier

33

Les noms toujours utilisés au pluriel

Certains noms ne sont jamais utilisés au singulier. Ce sont, par exemple : aiamieunat (na) : ‘un chapelet’ (on ne peut pas dire peiku aiamieun) ǹiuaikanat (na) : ‘de la viande séchée réduite en poudre’ ǹushkuauat (na) : ‘de la farine’ nanimissuat (na) : ‘le tonnerre, la foudre’ kaǹatshitishiht/kaiakutshimakaniht (na) : ‘des céréales’ katassishiht (na) : ‘de l’orge’ utshikana (ni) : ‘les provisions du castor’ uǹimaumishkua (ni) : ‘des retailles de bois du plancher de la cabane du castor’

Ainsi, on dira : miǹamushiuat niǹushkuamat ‘ma farine est humide’ (litt. ‘mes farines sont humides’) pikupaǹuat nitaiamieunat ‘mon chapelet est brisé’ (litt. ‘mes chapelets sont brisés’) tshituat nanimissuat ‘le tonnerre tonne’ (litt. ‘les tonnerres tonnent’)

3.3.4

Les noms non comptables

Certains noms ne peuvent jamais prendre de marque de pluriel, car ils ne sont pas comptables. Comme en français, les noms désignant des concepts abstraits comme kakueǹitamun ‘jalousie’, shakueǹimun ‘timidité’, nanekateǹitamun ‘chagrin’, etc., ne s’emploient pas au pluriel. Par contre, plusieurs noms qui sont normalement non comptables peuvent s’employer au pluriel. Cet emploi signifie que la chose (normalement non comptable) est divisée en unités qui, elles, peuvent être comptées. On utilise le nom au pluriel sans spécifier le type d’unité dont il s’agit et on doit le déduire selon le contexte. Les deux emplois (comptables et non comptables) se distinguent par

34

Grammaire de la langue innue

l’emploi de verbes différents. On dira mishau ‘il y a beaucoup de’, dans le cas des entités non comptables, et mitshena ‘il y a plusieurs’ quand on parle de choses divisées en unités. Ainsi, on contraste : singulier

pluriel

mishau nipi ‘de l’eau’

mitshena nipia ‘des flaques, des bouteilles d’eau’ ; ‘des lacs’ (mam) tutushinapuia ‘des cartons, bouteilles de lait’ nipishapuia ‘des tasses de thé, des théières pleines’ tutush-pimia ‘des contenants, des livres de beurre’ pimia ‘des contenants de graisse’ ǹekaua ‘des tas de sable’ shiutakana ‘des pots/boîtes/sachets de sel’ tapuepaǹa ‘des pots /boîtes/sachets de poivre’ mitshima ‘des tas, des parts, des sortes de nourriture’ shuǹiaua ‘des tas, des sortes, des pièces d’argent’ uiasha ‘plusieurs sortes, plusieurs paquets de viande’

tutushinapui ‘du lait’ nipishapui ‘du thé’ tutush-pimi ‘du beurre’ pimi ‘de la graisse’ ǹekau ‘du sable’ shiutakan ‘du sel’ tapuepaǹ2 ‘du poivre’ mitshim ‘de la nourriture’ shuǹiau ‘de l’argent’ uiash ‘de la viande’

3.4 LES MARQUES GRAMMATICALES DU NOM : L’OBVIATIF L’obviatif est une catégorie grammaticale qui sert à départager les nominaux de 3e personne, à partir du moment où l’un d’eux est de genre animé. L’un des participants, toujours un animé de 3e personne, est considéré comme participant D’avant-pLan (aussi appelé proche). Celui-ci est réalisé par un nominal simple, ne portant pas de suffixe particulier, alors que le nominal qui représente l’autre participant de 3e personne sera obviatif. La réalisation des marques de l’obviatif est décrite dans les sections qui suivent. Le chapitre 17 est consacré à expliciter les règles en vertu desquelles un nominal sera grammaticalement obviatif.

2.

Ce mot est prononcé takuepan dans les dialectes de Mamit.

Le nom

3.4.1

35

L’obviatif des noms animés

À l’obviatif, les noms animés prennent le suffixe -a. Cette voyelle est clairement prononcée dans les communautés de Mamit. Toutefois, elle n’est pas prononcée, mais remplacée par un ton bas, par les locuteurs des dialectes de l’Ouest3. Les noms qui se terminent en ku ou mu forment leur obviatif comme s’ils se terminaient par un u final. Dans la plupart des dialectes du cri et de l’innu, il n’y a pas de différence orale entre le singulier et le pluriel à l’obviatif. Toutefois, dans les dialectes de l’Ouest de l’innu, on fait, à l’oral, la distinction entre le singulier et le pluriel. L’obviatif singulier est porté par un ton bas et bref alors que l’obviatif pluriel est réalisé par un ton bas et plus long. Cela n’a toutefois pas d’incidence à l’écrit et on écrit -a partout, quel que soit le dialecte. singulier

obviatif

aǹushkan ashtish ishkuess amishku nishk

aǹushkana ashtisha ishkuessa amishkua nishka

On trouvera plus d’exemples au tableau 3 en fin de chapitre4.

3.4.2

L’obviatif des noms inanimés

Un nom inanimé doit porter une marque d’obviation si, par exemple, il est l’objet d’un verbe dont le sujet est de 3e personne. Comparez : nimitshin min mitshu minǹu

‘je mange un fruit’ ‘il mange un fruit’

Le suffixe de l’obviatif des noms inanimés est -(i)ǹu. Cette marque d’obviatif ne s’emploie que si le nom inanimé est au singulier. S’il est au pluriel, il portera la marque du pluriel et non celle de l’obviatif. Comparez les phrases suivantes : mitshu minǹu mitshu mina

3. 4.

‘il mange un fruit’ ‘il mange des fruits’

Ceux-ci doivent donc apprendre à ajouter le -a aux noms animés employés à l’obviatif. L’emploi de l’obviatif est obligatoire dans les constructions possessives lorsque le possesseur est de 3e personne et que le nom du « possédé » est animé. Il est également obligatoire dans plusieurs autres contextes, entre autres lorsque un nom animé est objet direct d’un verbe (voir le chapitre 17 pour plus de détails).

36

Grammaire de la langue innue

La forme Du suffixe La forme du suffixe de l’obviatif varie (-iǹu ou -ǹu) selon le contexte : ƒ on ne prononce ni n’écrit la voyelle entre deux n : si le nom se termine par n ou `n, on ajoute -ǹu : utapanǹu, natukuǹǹu ; ƒ autrement, on ajoute -ǹu après un nom qui se termine par une voyelle (pimiǹu) ; ƒ et -iǹu après un nom qui se termine par une consonne.

Les ajustements à La forme Du nom hôte L’ajout du suffixe de l’obviatif entraîne un ajustement à la forme du nom hôte dans certains contextes : ƒ Les noms inanimés qui se terminent en ku forment leur obviatif comme s’ils se terminaient par un u final. Par exemple : neutre

obviatif

assiku ‘seau, casserole’ mishtiku ‘bâton’

assikuǹu mishtikuǹu

ƒ Les noms inanimés qui se terminent par ai, au, eu forment leur obviatif en aǹu, aǹu et eǹu respectivement. Par exemple : neutre

obviatif

putai ‘bouteille’ utukai ‘oreille’ utenau ‘village’ ǹekau ‘sable’ uiau ‘son corps’ ishkuasseu ‘tison’ ishkuteu ‘feu’

putaǹu utukaǹu utenaǹu ǹekaǹu uiaǹu (aussi niaǹu, tshiaǹu, etc.) ishkuasseǹu ishkuteǹu

ƒ Les noms utei ‘cœur’, mei ‘crotte’ et uau ‘œuf’ ne perdent pas la dernière voyelle devant -ǹu. Par exemple : neutre

obviatif

utei ‘son cœur’ mei ‘crotte’ uau ‘œuf’

uteiǹu (aussi niteiǹu, tshiteiǹu, etc.) meiǹu uauǹu

ƒ Les noms qui se terminent par le suffixe -apui ‘liquide’ perdent leur i final devant le suffixe -ǹu. Par exemple : neutre

obviatif

minapui ‘confiture’ nipishapui ‘thé’

minapuǹu nipishapuǹu

Le nom

37

ƒ Certains noms qui se terminent par la voyelle u précédée d’une consonne changent le u pour un i (prononcé î) devant le suffixe -ǹu de l’obviatif. Par exemple : neutre

obviatif

utshu ‘montagne’ shipu ‘rivière’ mashkushu ‘herbe’

utshiǹu shipiǹu mashkushiǹu

Il existe toutefois une certaine variation entre les individus et même entre les mots. On entendra donc chez certains : shipuǹu, mashkushuǹu, utshuǹu. ƒ Les noms ush ‘canot’ et miush ‘boîte, valise, caisse’ prennent la forme ut- et miut- devant le suffixe de l’obviatif. Cela s’applique à tous les noms dérivés de ush et miush. Par exemple : neutre

obviatif

ush ‘canot’ miush ‘boîte’

utiǹu miutiǹu

Les mêmes ajustements à la forme du nom de base s’appliquent aussi lorsqu’un nom reçoit la marque du locatif et du possessif, comme on le verra dans les sections suivantes.

3.4.3

L’exclusion des marques du pluriel et de l’obviatif

Pour tous les types de noms, les marques du pluriel et de l’obviatif sont en distribution complémentaire, c’est-à-dire qu’elles s’excluent l’une et l’autre. Un nom ne peut donc pas recevoir à la fois la marque du pluriel et celle de l’obviatif5. La question est alors de savoir quelle marque l’emporte sur l’autre. On verra en §3.6 que le suffixe du locatif est également complémentaire aux suffixes de pluriel et d’obviation. Dans le cas des noms animés, la distinction entre singulier et pluriel est neutralisée à l’obviatif6. Ainsi, mueu uapimina signifie ‘il mange une pomme’ ou ‘il mange des pommes’. En d’autres mots, si les conditions grammaticales sont réunies pour qu’un nom animé soit obviatif, la marque de l’obviation apparaîtra sur le nom indépendemment du fait qu’il soit singulier ou pluriel. Cela signifie pour les noms animés que la marque obviative (-a) a préséance sur la marque du pluriel. Les exemples qui suivent illustrent cette priorité.

5. 6.

Cette restriction opère pour les noms inanimés, mais pas pour les pronoms et les démonstratifs (chapitre 6), ni pour les verbes intransitifs à sujet inanimé (§8.2.1). Toutefois, la distinction est maintenue à l’oral dans les dialectes de l’Ouest au moyen de deux contours d’intonation différents.

38

Grammaire de la langue innue

nimuauat uapiminat mueu uapimina mueu uapimina

‘je mange des pommes’ ‘il mange une pomme’ ‘il mange des pommes’

Les noms inanimés opèrent à l’inverse : la marque du pluriel l’emporte sur celle de l’obviatif. C’est pourquoi le nom inanimé portera une marque d’obviation seulement s’il est singulier, comme on a pu le voir dans la section précédente. nimitshin min nimitshin mina mitshu minǹu mitshu mina

‘je mange un fruit’ ‘je mange des fruits’ ‘il mange un fruit’ ‘il mange des fruits’

Les noms inanimés ayant un possesseur obviatif sont une exception apparente à cette règle, car ils peuvent porter à la fois la marque de l’obviatif et celle du pluriel. Ils seront décrits au prochain chapitre (§4.2.2). Il est à noter que même quand il ne porte qu’une marque de pluriel (-a), le nom inanimé obviatif pluriel reste grammaticalement obviatif (en plus d’être pluriel), comme il sera démontré en §17.3. Il est donc important de faire la distinction entre les propriétés grammaticales d’un nom et la réalisation de ces propriétés sous la forme de suffixes. Bien que les marques du pluriel et de l’obviatif s’excluent mutuellement, les propriétés grammaticales (pLurieL, obviatif), elles, ne sont pas mutuellement exclusives. C’est pourquoi, dans les tableaux de noms présentés à la fin de ce chapitre, les noms inanimés sont déclinés sous cinq catégories : singulier, pluriel, obviatif singulier, obviatif pluriel et locatif. Une dernière constatation : le pluriel inanimé et l’obviatif animé ont la même forme. Cette forme est -a pour les noms, comme on vient de le voir. On trouvera le même parallélisme pour les pronoms et les démonstratifs (chapitre 6) et pour les verbes (§9.9 et chapitre 7).

3.5 SYNTHÈSE DES FLEXIONS NOMINALES DU PLURIEL ET DE L’OBVIATIF Le tableau 1 illustre ce qui précède sous forme synthétique.

Le nom

Tableau 1

39

Synthèse des flexions nominales (1) animé sg

pL

neutre obviatif

inanimé sg

-at -a

pL

-a

-a

-iǹu

-a

3.6 LES MARQUES GRAMMATICALES DU NOM : LE LOCATIF Les noms à la forme Locative sont construits en ajoutant le suffixe -(i)t au nom. La marque du locatif est employée7 lorsqu’on utilise un nom comme complément de lieu. aiamieutshuapit ituteu nikaui ǹekat metueu tshitauassim ǹashietit ashtau neǹu ǹekaǹu

‘ma mère va à l’église’ ‘ton enfant joue dans le sable’ ‘il met le sable dans l’assiette’

La forme du suffixe de locatif est la même indépendamment du genre du nom.

3.6.1

Les ajustements à la forme du suffixe

On ajoute -it si le nom termine par une consonne. mitshuapit ashamit

‘dans la maison’ ‘sur la raquette’

On ajoute -t si le nom termine par une voyelle. pimit

Les noms qui terminent par par une voyelle. assikut pishimut

7.

‘dans le gras’

ku

ou

mu

sont traités comme s’ils se terminaient

‘dans le seau’ ‘dans le soleil’

Il ne s’agit toutefois pas d’une règle absolue, car il n’est pas rare qu’un complément de lieu soit traité comme un simple complément, sans la forme locative, surtout quand le sens du verbe implique nécessairement un complément de lieu. On entendra donc tetapu tetapuakanǹu ‘il s’asseoit sur une chaise’, utapanǹu pushu ‘il embarque dans une voiture’.

40

Grammaire de la langue innue

Les locuteurs des dialectes de l’Ouest ne prononcent pas le -it après un nom se terminant par n ou ǹ, mais il doit être écrit. À l’oral, la chute de la marque locative entraîne un ton bas sur la syllabe finale : utapanit, natukuǹit, napieǹit, mitshishuakanit.

3.6.2

Les ajustements à la forme du nom hôte

Le nom de base subit des ajustements devant le suffixe locatif. ƒ Les noms qui se terminent en k__u ou __ mu forment leur locatif comme s’ils se terminaient par un u final. Par exemple : neutre

locatif

assiku ‘seau, casserole’ mishtiku ‘arbre’

assikut mishtikut

ƒ Les noms qui se terminent par ai, au, eu forment leur locatif en at, at et et, respectivement. Par exemple : neutre

locatif

putai ‘bouteille’ utukai ‘oreille’ utenau ‘village’ ǹekau ‘sable’ uiau ‘son corps’ ishkuteu ‘feu’

putat utukat utenat ǹekat uiat (aussi niat, tshiat, etc.) ishkutet

ƒ Les noms utei ‘cœur’ et mei ‘crotte’ ne perdent pas la dernière voyelle devant le suffixe du locatif. Par exemple : neutre

locatif

utei ‘son cœur’ mei ‘crotte’

uteit (aussi niteit, tshiteit, etc.) meit

ƒ Les noms qui se terminent par le suffixe -apui ‘liquide’ perdent leur i final devant le suffixe du locatif. Par exemple : neutre

locatif

minapui ‘confiture’ nipishapui ‘thé’

minaput nipishaput

ƒ Certains noms qui se terminent par la voyelle u précédée d’une consonne changent le u pour un i (prononcé î) au locatif. Par exemple :

Le nom

neutre

locatif

utshu ‘montagne’ shipu ‘rivière’ mashkushu ‘herbe’

utshit shipit mashkushit

41

ƒ Les noms ush ‘canot’ et miush ‘boîte, valise, caisse’ prennent la forme ut- et miut- devant le suffixe du locatif. La même modification s’applique à tous les noms dérivés de ush et miush. Par exemple : neutre

locatif

ush ‘canot’ miush ‘boîte’

utit miutit

Les mêmes ajustements à la forme du nom de base s’appliquent également lorsque le nom reçoit la marque de l’obviatif inanimé (§3.4.2) et du possessif (§4.3).

3.6.3

Les humains et le locatif

Les noms qui désignent les humains s’emploient difficilement avec le suffixe de locatif. Dans les exemples suivants, les phrases incorrectes sont précédées d’un * (une notation courante en linguistique moderne). (phrase incorrecte) *nipunen nipi anite napet ‘je verse de l’eau sur l’homme’

Quand un humain est complément de lieu, il s’emploie avec la marque de l’obviatif dans le dialecte de l’Ouest (abrégé en oue dans les exemples). Le dialecte de Mamit (abrégé en mam dans les exemples) n’emploie la forme obviative que lorsque le sujet est de 3e personne ; autrement le nom s’emploie seul, sans marque d’obviation ni de locatif. Pieǹissa ituteu ‘il va chez Pieniss’ *Pieǹissit nitituten (phrase incorrecte) nikauia (oue)/nikaui (mam) nitituten ‘je m’en vais chez ma mère’ *nikauit nitituten (phrase incorrecte) Pieǹissa (oue)/Pienissa (mam) ituteu ‘il va chez Pieniss’ *Pieǹissit ituteu (phrase incorrecte) ninatshi-maniteupin anite ukauia ‘je vais en visite chez sa mère’ *ninatshi-maniteupin anite ukauit (phrase incorrecte)

Cette restriction ne s’applique pas dans le cas des choses de genre animé ; ainsi on peut dire : nipi anite nipunen ǹushkuat nipiǹu punamu anite ǹushkuat

‘je verse de l’eau dans la farine’ ‘il verse de l’eau dans la farine’

42

Grammaire de la langue innue

3.6.4

L’exclusion des marques de pluriel, obviatif et locatif

Pour les choses de genre animé ou inanimé, la marque du pluriel et celle du locatif s’excluent mutuellement et la marque du locatif aura préséance sur les autres. On interprète normalement le nom au locatif comme étant un singulier. Lorsque le nom au locatif a un sens pluriel (ex. : ‘dans les boîtes’), on doit recourir à un autre moyen pour l’exprimer : soit en mettant le nom de l’objet localisé au pluriel, ou encore en ajoutant un adverbe, comme dans les exemples qui suivent. shuǹiaǹu miutit ashtau shuǹiaua miutit ashtau (oue) nipiǹu putat punamu mitshetuait putat punamu nipiǹu

‘il met l’argent dans une boîte’ ‘il met l’argent (c.-à-d. ‘les argents’) dans des boîtes’ ‘il verse de l’eau dans la bouteille’ ‘il verse de l’eau dans plusieurs bouteilles’

3.7 LE VOCATIF ET LES FORMES D’ADRESSE Le vocatif est une catégorie utilisée pour interpeller quelqu’un. La forme du vocatif est e placé après le nom8. Notez que ce e n’est pas un suffixe puisque la dernière syllabe du nom reste accentuée ; c’est pourquoi il est noté à l’écrit comme un mot indépendant9. Shutit e ! Shapatish e !

‘Judith !’ ‘Jean-Baptiste !’

Une forme D’aDresse est une forme spécifique utilisée pour s’adresser à quelqu’un, comme en français Monsieur, Madame, Monsieur le docteur, ma Sœur (en s’adressant à une religieuse), Maître (en parlant à un avocat), etc. En innu, on évite normalement d’utiliser le nom de quelqu’un pour l’interpeller. On utilise plutôt une forme qui indique un lien de parenté (même si celui-ci n’est pas réel) ou autre avec la personne : kuei nimish ! ‘bonjour ma grande sœur !’, kuei nuitsheuakan ! ‘bonjour mon ami !’. À la limite, on peut aussi utiliser un titre : kuei utshimashkueu ! ‘bonjour madame !’ Certains noms de parenté ont des formes D’aDresse spécifiques. Ainsi, la forme d’adresse pour la mère est neka ! ‘maman !’ et celle pour le père est nuta ! ‘papa !’. Dans ce cas, le e vocatif peut être ajouté à la forme supplétive. nuta e ! neka e !

8. 9.

‘papa !’ ‘maman !’

Techniquement parlant, la marque du vocatif est un encLitique. Il s’agit d’un cas analogue à la forme a utilisée dans les interrogatives fermées (akushu a ? ‘est-il malade ?’). Techniquement, le e vocatif et le a interrogatif ne sont ni des suffixes ni des mots libres. Il s’agit plutôt de formes intermédiaires appelées « clitiques ».

Le nom

43

Il existe également une forme D’aDresse en -(i)tiku utilisée pour s’adresser avec déférence à un groupe. nikanishitiku ! nitsheuakanitiku !

‘mes (chers) parents !’ ‘mes (chers) amis !’

On retrouve de nombreux exemples de cette forme de politesse dans les légendes. Dans un passage du conte Auass ka natau-atusset, un Ogre s’adresse à des pics-bois et leur demande : « Pashpashtessitiku ! Ma tshut uapamauauat anite auassat tshetshi pimipaǹiht ? » ‘Eh ! les petits pics-bois ! N’avez-vous pas vu des enfants passer au vol ?’ Plus tard, il rencontre des becs-scies et leur demande : « Ushikussitiku ! Ma tshut uapamauauat auassat tshetshi pimipaǹiht ? » ‘Eh ! les petits becs-scies ! N’avez-vous pas vu des enfants passer au vol ?’ Extraits de Michel Adley, 1986, Pessamit

La forme d’adresse -(i)tiku peut aussi être utilisée avec le e vocatif. nikanishitiku e ! nitsheuakanitiku e !

‘mes parents !’ ‘mes amis !’

3.8 LA CONSTRUCTION PLURIELLE ASSOCIATIVE Il existe une construction dite de pLurieL associatif qui permet de référer à des groupes d’individus. Cette construction est fréquente dans le discours et les récits, bien qu’elle n’ait jamais fait l’objet d’une reconnaissance explicite. Le pluriel associatif permet de référer à un groupe en ne nommant que la personne qui, selon le locuteur, occupe une position centrale dans le groupe. La construction proprement dite se compose d’un nom propre de personne ou d’un terme de parenté qui représente la personne de référence ; les autres éléments dans la phrase qui réfèrent au groupe, tels les pronoms ou les démonstratifs, sont, pour leur part, au pluriel. Le cas échéant, le verbe sera aussi accordé au pluriel. Dans le premier exemple, le verbe est au pluriel, mais le sujet nana nikaui est au singulier. On comprend que nana nikaui ne réfère pas juste à la mère, mais à tout le groupe auquel appartient la mère. Le pronom uiǹuau ‘eux’ le confirme. Le même type de construction est utilisé dans le second exemple où Kupanishkuess (la personne de référence) est sujet, alors que les verbes et les pronoms sont au pluriel. Shash matapeshapanat utehe nana nikaui uiǹuau. ‘Ils étaient déjà arrivés ici ma mère eux-autres.’ Eukuan nika uitumikunanat anitshenat Kupanishkuess, apu nashipeht uiǹuau. ‘Kupanishkuess vont nous accompagner, ils ne descendent pas à la côte eux-autres.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

44

Grammaire de la langue innue

3.9 LES MARQUES DE TEMPS ET DE MODE SUR LES NOMS La présence de marques de temps et de modalité sur les noms est une option qui, bien que plutôt rare, reste néanmoins possible dans des contextes restreints. On ajoute la marque du passé verbal -(i)pan pour parler des personnes défuntes. Cette pratique n’est cependant pas obligatoire. Le suffixe du passé est utilisé avec la forme possessive de noms animés ou les noms propres. nikauipan10 umushumipana Shushepipan

‘ma défunte mère’ ‘son défunt grand-père’ ‘le défunt Joseph’

On peut ajouter une marque de modalité à un nom quand il est utilisé comme prédicat. Dans Shuǹi utakupitshe, le suffixe -(i)tshe est la marque du mode Dubitatif. Dans les deux autres exemples, le suffixe -(i)shapan est la marque du mode évidentiel inDirect et ne peut être utilisé en conjonction avec un nom que dans le dialecte de l’Ouest. Les suffixes modaux peuvent être utilisés sur des noms propres, des noms communs, ainsi que sur des constructions possessives. Shuǹi utakupitshe11 Shuǹi utakupishapan12 Shushepishapan ka tepuet

‘ça doit être le manteau de Julie’ ‘c’était le manteau de Julie’ ‘c’était Joseph qui avait crié’

3.10 LES PARTICIPES La formation des participes en ka- et leur fonction ont été décrits sommairement en §3.1.3. Ils sont formés à partir d’un verbe précédé du subordonnant ka (voir §12.7.2 pour la présentation de ce subordonnant). ƒ Le verbe d’un participe est conjugué à la forme conjonctive (voir §8.1), ce que requiert d’ailleurs l’usage du subordonnant ka. Le verbe se conjugue, au singulier, au pluriel et à l’obviatif, comme n’importe quel verbe. kaimisht nika aimiau kaimisht nika aimiauat kaimishiht tshika aimieu kaimishiǹiti 10.

11.

12.

‘un avocat’ ‘je vais appeler un avocat’ ‘je vais appeler des avocats’ ‘il va appeler un avocat/des avocats’ (obv)

Les formes pour père et mère sont généralement prononcées sans le i dans ce contexte (exemple : [nikaupan] ‘ma défunte mère’, [nutaupan] ‘mon défunt père’), toutefois, le i est nécessaire à l’écrit. Ces constructions sont distinctes des verbes correspondants, car le i euphonique entre le nom et le suffixe modal est une voyelle courte. Dans la forme verbale, ce i serait prononcé comme le son /î/. Selon nos informations, le suffixe -(i)sha/-(i)shapan ne s’emploie pas sur les noms dans les dialectes de Mamit.

Le nom

45

ƒ Toutefois, contrairement aux verbes, un participe peut être utilisé comme un nom dans une construction possessive et recevoir un suffixe de possession -im comme les autres noms de possession aliénable (voir §4.3). nika aimiau nikaimishim tshika aimieu ukaimishima

‘je vais appeler mon avocat’ ‘il va appeler son avocat/ses avocats’

Un participe peut également prendre une forme diminutive nominale. nika aimiau ne kamakunueshiss ‘je vais appeler ce jeune policier’ tshika aimieu neǹua kamakunueshissa ‘il va appeler le jeune policier’

Les participes constituent donc une catégorie mixte qui réunit des propriétés tant des verbes que des noms. Le participe constitue un moyen privilégié de création néologique en innu moderne. On l’utilise pour nommer les noms de métiers, et les nouveaux objets ou concepts. Le tableau 6 fournit une liste de ces participes dans leur forme de citation. La liste est tirée du dictionnaire de Drapeau (1991) et représente l’usage à Pessamit. Comme les participes sont souvent des néologismes, il existe beaucoup de variation entre les communautés. La liste n’est donc fournie qu’à titre illustratif.

Tableau 2

Liste d’objets familiers de genre animé

innu

français

genre

aiamieunat

‘un chapelet’

na pL

aǹakapeshakan

‘un pantalon’

na

aǹapi

‘un filet de pêche’

na

aǹushkan

‘une framboise’

na

asham

‘une raquette’

na

ashini

‘un bloc de granit, une pierre taillée, une roche utile’

na

ashissu

‘de la boue, de la vase’

na

ashtish

‘une mitaine’

na

apui

‘une rame, un aviron’

na

atinakan

‘une dame [dans le jeu de dames]’

na

atshapi

‘un arc’

na

eshkan

‘un panache, une corne’

na

kaǹakunass

‘un biscuit’

na

kaǹu

‘un billet, un ticket’; ‘une carte à jouer’; ‘une radiographie’

na

46

Grammaire de la langue innue

innu

français

genre

kashkan

‘une vague’

na

kashkuan

‘un nuage’ ; ‘une écharpe, un foulard’

na

kautshishu

‘un pneu’ ; ‘du caoutchouc’

na

kun

‘de la neige’

na

ǹamesh

‘une mèche’

na

ǹashinikan

‘une manche de vêtement’

na

ǹiuaikanat

‘de la poudre de viande séchée’

na pL

ǹushkuauat

‘de la farine’

na pL

matamin

‘du blé d’Inde, du maïs’

na

mishkumi

‘de la glace’

na

mishtiku

‘un arbre’

na

mishuiapunan

‘un cil’

na

mitish

‘une perle’

na

mitshishkapeu

‘une fesse [chez les humains]’

na

nanimissuat

‘le tonnerre’

na pL

pakan

‘une noix, une arachide’

na

pakueshikan

‘du pain’

na

papatshitaku

‘une planche’

na

peshaikan

‘de la peinture’

na

pishim

‘le soleil, la lune, un astre’ ; ‘un mois’

na

pitakan

‘de l’animal farci’; ‘de la farce’; ‘du baloney, un saucisson’

na

pitshu

‘de la gomme, de la résine’ ; ‘du papier collant’ ; ‘du diachylon’ ; ‘une gomme à effacer’

na

sheshtakuiapi

‘du fil à coudre’

na

(u)shikakussu

‘un oignon’

na

shiussimakan

‘de la levure’

na

shumin

‘un raisin sec’

na

tapishkakan

‘un foulard, une étole’

na

teshu/ǹeshu

‘un chou’

na

teueikan

‘un tambour’

na

tushkapatshikan

‘une longue-vue, des jumelles, un télescope, une mire’

na

tutush

‘un sein’

na

u

Le nom

47

innu

français

genre

tuan

‘une balle, un ballon, une boule, une bille’

na

‘du chocolat’

na

tshakuǹau u

tshishaikan(ashk ) ‘un balai’

na

tshishtapakun

‘une branche de conifère, du sapinage’ ; ‘un conifère’

na

tshishtemau

‘du tabac’

na

tshitshiku

‘une verrue’

na

uapekaikan

‘un savon’

na

‘une pomme’

na

‘un avion’

na

ushkuetui

‘un champignon’ ; ‘un cône de conifère’

na

ushpuakan

‘une pipe, un calumet’

na

utapanashku

‘un tabagane’ ; ‘une motoneige’

na

uapimin upashtamakan

Tableau 3

13

Exemples de na au pluriel et à l’obviatif 13 14 singulier

_k _m _ǹ _n _p _ss _sh _shk _sht _mu _ku _shku _u _i _ai _âi _âu _eu

13. 14.

aǹik asham namepiǹ 14 maikan missip auass ashtish nishk iǹnasht atimu atiku amishku innu aǹapi tshipai shipai utshimau napeu

pluriel

aǹikat ashamat namepiǹat maikanat missipat auassat ashtishat nishkat iǹnashtat atimuat atikuat amishkuat iǹnuat aǹapiat tshipaiat shipaiat utshimauat napeuat

obviatif

aǹika ashama namepiǹa maikana missipa auassa ashtisha nishka iǹnashta atimua atikua amishkua iǹnua aǹapia tshipaia shipaia utshimaua napeua

‘Avion’ se dit kapiminat dans le dialecte de Mamit. Ce mot est inexistant à Mamit et, comme il n’y a pas de l dans ce dialecte, l’exemple avec un ǹ final ne vaut que pour les dialectes en /l/ (Pessamit et Mashteuiatsh).

48

Grammaire de la langue innue

Tableau 4

Exemples de ni au pluriel et à l’obviatif 151617 singulier

_m _ǹ _n _p _ss _sh _t _ku _shku _i

mitshim natukuǹ utapan mitshuap shipiss nipish mit assiku ushtashku ashini

pluriel

mitshima natukuǹa utapana mitshuapa shipissa nipisha mita assikua ushtashkua ashinia

obviatif

mitshimiǹu natukuǹǹu utapanǹu mitshuapiǹu shipissiǹu nipishiǹu mitiǹu assikuǹu ushtashkuǹu ashiniǹu

mots fréquents se terminant sur un groupe De voyeLLes

_u15 _ai _ei _au17 _âu _eu _apui

shipu putai mei meshkanau shuǹiau ishkuasseu minapui

shipua putaia meia meshkanaua shuǹiaua ishkuasseua minapuia

shipiǹu16 putaǹu meiǹu meshkanaǹu shuǹiaǹu ishkuasseǹu minapuǹu

uta miuta

utiǹu miutiǹu

exceptions fréquentes

ush miush

Tableau 5

Exemples de noms au locatif singulier

_m _ǹ _n _p _ss _sh _t _ku _shku _i _u

15. 16. 17.

Aussi mashkushu > mashkushiǹu. Certains locuteurs prononcent shipuǹu. Aussi ǹekau, utenau.

mitshim ǹapieǹ utapan mitshuap shipiss nipish mit assiku ushtashku ashini uashku ǹekautu kautshishu

locatif

mitshimit ǹapieǹit utapanit mitshuapit shipissit nipishit mitit assikut ushtashkut ashinit uashkut ǹekautut kautshishut

Le nom

singulier

49

locatif

mots fréquents se terminant sur un groupe De voyeLLes

_u

_ai _ei _au _eu _âpui

shipu ashissu pitshu utshu mashkushu putai mei meshkanau ishkuteu minapui nipishapui

shipit ashissit pitshit utshit mashkushit putat meit meshkanat ishkutet minaput nipishapuit

ush miush

utit miutit

exceptions fréquentes

Tableau 6

Liste de participes18

forme de citation en innu

français

genre

kaiakunuesht / kaiakunitshesht

‘un photographe’

na

kaiashatshesht

‘un agent du Bien-être’

na

kaiashtueitshesht

‘un pompier’

na

kaiassikumanitshesht

‘un forgeron’

na

kaiassitshesht

‘un cultivateur’

na

kaimisht

‘un avocat’

na

kakanueǹititshesht

‘un gardien’

na

kamakunuesht

‘un policier’

na

kamanapitepishuesht

‘un dentiste’

na

kamanutshesht

‘un charpentier, menuisier’

na

kamashinaitshesht

‘un secrétaire’

na

kamassinitshesht

‘un cordonnier’

na

kamatishauesht

‘un chirurgien’

na

kamatshishit

‘le diable’

na

18.

Les exemples de ce tableau sont tirés du dictionnaire de Drapeau (1991) élaboré à partir du dialecte de Pessamit. Parce que ce sont pour la plupart des créations plutôt récentes, il est très probable que certaines ne soient utilisées que dans cette communauté.

50

Grammaire de la langue innue

forme de citation en innu

français

genre

kamushekatshesht

‘un strip-teaseur, une effeuilleuse’

na

kanakuashuesht

‘un bourreau’

na

kananapanuesht

‘un servant de messe’

na

kanatutamatshesht

‘un interprète’

na

kanutshishkutuesht

‘un garde-feu’

na

kapakashtueitshesht

‘un draveur’

na

kapakueshikanitshesht

‘un boulanger’

na

kapakuneiapishkaitshesht

‘un mineur [travailleur dans les mines]’

na

kapiminat

‘un avion [Ekuanitshit et Nutashkuan]’

na

kapiminuesht

‘un cuisinier’

na

kapimipaǹitasht

‘un chauffeur, un conducteur’

na

kapimitshesht

‘un livreur d’huile à chauffage’

na

kapimutatat

‘un facteur’

na

kashukumineshiht

‘un aide-cueilleurs [de petits fruits]’

na pL

kashushkuatiasht

‘un hockeyeur’

na

katakuaitshet

‘un dirigeant’

na

katassiputakanitshesht

‘un réparateur de moulins à coudre’

na

katauapekaitshesht

‘un musicien’

na

katipaitshesht

‘un arpenteur’

na

katipeǹitak

‘un contremaître’

na

katitipueimatshet

‘une coiffeuse’

na

katshimikaitshet

‘un bûcheron’

na

katshipaitshesht

‘un entrepreneur de pompes funèbres’

na

katshishaitshesht

‘un concierge’

na

katshisheutshimau-atusset

‘un fonctionnaire, un employé du ministère’

na

katshishkutamatshet

‘un enseignant’

na

katshitameshet

‘un garde-pêche’

na

katushkapatitshesht

‘un radiologiste’

na

katuasht

‘un joueur de baseball’

na

kauapikuesht

‘un prêtre’

na

kauashtenitamakanitshesht

‘un employé d’Hydro-Québec’

na

Le nom

51

forme de citation en innu

français

genre

kauepinasht

‘un vidangeur’

na

kaussishikukaunitshesht

‘un optométriste’

na

kautapanitshesht

‘un garagiste, un mécanicien’

na

kautapesht

‘un livreur, un camionneur, un charretier’

na

kautshimaushauesht

‘un barbier’

na

kauishaushisht

‘un tracteur’

na

katshitshikumakanit

‘du blé d’Inde, un maïs [comestible]’

na

katassishiht

‘de l’orge’

na pL

kapakashimunanut

‘une piscine’

ni

kaputatitshet

‘une souffleuse à neige’

na

kapakuatshushuakanishiht

‘un pouding au riz’

na pL

kamamishipuamet

‘une chargeuse [machinerie lourde]’

na

kaǹatshitishiht

‘des céréales en boîte, des Corn Flakes’

na pL

kaiakunakanit

‘une photographie, un poster’

na

kaiapishapetshishiht

‘des spaghettis, des vermicelles’

na pL

kakanuapetshishishiht

‘des macaronis’

na pL

Chapitre 4

Les constructions possessives

L’expression de la possession est un aspect important de l’usage des noms. Toute construction possessive comporte un possesseur et un élément posséDé. Le possesseur peut être de 1re, 2e, 3e, personne, au singulier ou au pluriel. Cela se traduit en français par des adjectifs possessifs ‘mon’, ‘ton’, ‘son’, ‘notre’, ‘votre’, ‘leur’. L’élément posséDé peut être singulier ou pluriel (‘mon papier’, ‘mes papiers’). Les constructions possessives de l’innu ont comme particularité d’exprimer les propriétés grammaticales du possesseur sur le nom qui désigne l’élément possédé. De plus, le nom possédé peut prendre ses propres marques de nombre, d’obviatif et/ou de locatif et, le cas échéant, de vocatif. Cette section a pour but de décrire les mécanismes permettant de produire ces constructions possessives. Avant d’aller plus avant, précisons ce qu’on entend par possession. Il existe plusieurs types de possession : ƒ la possession temporaire (mon médecin, ton auto, son mari) ; ƒ la possession de type partie/tout, comme les parties du corps où le possesseur représente le tout et l’élément possédé représente la partie (mon bras, tes yeux, son cœur, vos jambes) ; ƒ les relations de parenté (ma mère, ton père, votre fils, notre tante, etc.) ; ƒ les relations d’association (son coauteur, son compagnon de chasse, ton ami, etc.). Ces divers types de possession se réduisent en deux groupes : la possession aLiénabLe (temporaire) et la possession inaLiénabLe (partie/tout ; parenté ; autres

relations interpersonnelles). Les deux types sont exprimés différemment en innu : ƒ les noms qui représentent des entités de possession aliénable sont généralement des noms inDépenDants ;

54

Grammaire de la langue innue

ƒ les noms qui représentent des entités de possession inaliénable sont des noms DépenDants. La première partie du présent chapitre est consacrée à la description des constructions possessives des noms indépendants, c’est-à-dire ceux dont la possession est aliénable (§4.1 à §4.5). Les noms dépendants, c’est-à-dire ceux dont la possession est inaliénable, sont décrits à partir de §4.6. Le chapitre se termine sur la description des constructions verbales formées à partir d’une forme possessive (§4.7). Auparavant, on doit toutefois comprendre comment on forme une construction possessive en innu.

4.1 LE SCHÉMA DES CONSTRUCTIONS POSSESSIVES Une construction possessive est formée à partir d’un schéma spécifique qui permet d’encoder, sur le nom possédé, les propriétés du possesseur et celles de l’élément possédé lui-même (pluriel, obviation, locatif). De plus, le nom de l’objet possédé doit être à la forme possessive. Ainsi, dans nimeshkanam ‘mon chemin’, -meshkanam est la forme que prend le nom meshkanau lorsqu’il est employé dans une construction possessive. On appellera cette forme distincte la forme possessive du nom. Les particularités de la forme possessive sont présentées en §4.3. Au total, on montrera qu’une construction possessive est un nom complexe qui porte plusieurs marques grammaticales, chacune fournissant de l’information tant sur l’objet possédé que sur le possesseur. Les divers éléments qui entrent dans la composition d’une construction possessive se présentent selon le schéma De La construction possessive, lequel s’articule autour du nom possédé sous sa forme possessive (fposs). Le schéma définit des positions, séparées par le signe +. Le nom possédé est identifié en caractère gras. schéma de la construction possessive

+ fposs + sposr + sposé = préfixe exprimant la personne du possesseur fposs = forme possessive du nom posséDé sposr = suffixe exprimant les propriétés grammaticales du possesseur sposé = suffixe exprimant les propriétés grammaticales du nom posséDé pposr

pposr

La construction possessive forme donc un tout, construit autour de la forme possessive du nom possédé (fposs), auquel on ajoute des éléments qui expriment les propriétés du possesseur (un préfixe pposr et un suffixe sposr), ainsi que des propriétés propres à l’élément possédé lui-même (sposé). Dans les prochaines sections, on examinera, dans l’ordre, chacun des éléments de ce schéma et leurs combinaisons. Pour l’instant, on devra se rappeler que deux éléments sont obligatoires : le préfixe du possesseur (pposr) et, bien entendu, la forme possessive du

Les constructions possessives

55

nom possédé (fposs) lui-même. Les suffixes du possesseur (sposr) et de l’élément possédé (sposé) peuvent avoir une réalisation nulle (aucun suffixe), comme dans le cas du singulier qui n’est pas réalisé par un suffixe spécifique ou lorsque le possesseur est de 1re ou 2e personne du singulier. L’absence de forme spécifique n’invalide pas la validité du schéma général.

4.2 LES PRÉFIXES ET LES SUFFIXES QUI SE RAPPORTENT AU POSSESSEUR Le nom posséDé exprime obligatoirement la personne du possesseur au moyen d’un préfixe (pposr). Il est important de noter qu’un possesseur est toujours soit une personne, soit un animal. En innu, les choses ne peuvent pas être des possesseurs au sens grammatical du terme. On devra donc avoir recours à un autre type de construction pour exprimer des notions telles que ‘la patte de la chaise’, ‘la clé de la maison’, ‘la porte de l’auto’, etc. Cela ne signifie évidemment pas qu’il n’y a pas moyen d’exprimer ces notions en innu ; mais elles ne peuvent pas être exprimées au moyen des constructions possessives décrites dans ce chapitre. Le pposr exprime la personne du possesseur : ni- 1re personne ; tshi- 2e personne, u- 3e personne. Il sera fait état plus loin des ajustements à la forme de ces préfixes et à celle du nom possédé auxquels ils sont adjoints. Lorsque le possesseur est pluriel ou obviatif, cela doit être marqué sur le nom possédé par un suffixe (sposr). La combinaison d’un pposr et d’un sposr de part et d’autre du nom possédé permet d’exprimer les configurations suivantes de possesseur : 1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

un possesseur de 1re personne du singulier (‘mon’) un possesseur de 2e personne du singulier (‘ton’) un possesseur de 1re personne du pluriel exclusive (‘à moi et à lui/elle/eux’) un possesseur de 1re personne du pluriel inclusive (‘à moi et à toi/vous’) un possesseur de 2e personne du pluriel (‘votre’) un possesseur de 3e personne du singulier (‘son’) un possesseur de 3e personne du pluriel (‘leur’) un possesseur obviatif (‘à l’autre’)

Voici un exemple de la DécLinaison possessive à partir du nom inanimé singulier massin ‘soulier’. On note que le sposé est zéro au singulier. Le sposs n’est réalisé, comme on le voit plus haut, que lorsque le possesseur est pluriel ou obviatif. Par contre, le préfixe qui exprime la personne du possesseur (pposs) est, quant à lui, obligatoirement réalisé.

56

Grammaire de la langue innue

pposr

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

4.2.1

+

nitshinitshitshiuuu-

fposs

+

massin massin massinmassinmassinmassin massinmassin-

sposr

+

sposé

‘mon soulier’ ‘ton soulier’ ‘notre soulier [à moi et à lui/elle/eux]’ ‘notre soulier [à moi et à toi/vous]’ ‘votre soulier’ ‘son soulier’ ‘leur soulier’ ‘le soulier de l’autre’

nan1 nan2 uau uau iǹu

La forme du préfixe

On vient de voir, dans la déclinaison ci-haut, un cas où le nom de base commence par une consonne. Les préfixes sont alors ni-, tshi- et u-. Si le nom possédé commence par les voyelles a, i, e, on insère un t après le préfixe de personne, comme dans les exemples suivants qui illustrent le schéma de la déclinaison possessive à partir du nom inanimé akup ‘manteau’. Les préfixes de personne nit-, tshit-, ut-, sont La forme Longue du préfixe de personne. Les préfixes ni-, tshi- et u- constituent La forme courte du préfixe de personne. pposr

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

nittshitnittshittshitututut-

+

fposs

akup akup akup akup akup akup akup akup

+

sposr

-inan -inan -uau -uau -iǹu

+

sposé

‘mon manteau’ ‘ton manteau’ ‘notre manteau [à moi et à lui/elle/eux]’ ‘notre manteau [à moi et à toi/vous]’ ‘votre manteau’ ‘son manteau’ ‘leur manteau’ ‘le manteau de l’autre’

Certains noms qui commencent par u prennent la forme longue du préfixe de personne, alors que d’autres prennent la forme courte : nushpuakan nutapan tshushtashku nutshimam nuiashim tshuniussina nituǹakan utush

1. 2.

‘ma pipe’ ‘mon auto’ ‘ta hache’ ‘mon patron’ ‘ma viande’ ‘tes pantoufles’ ‘mon assiette’(aussi nuǹakan à Mamit) ‘son canot’

On doit supprimer le i entre deux n. Le suffixe 1pi est prononcé -nu dans les dialectes de l’Ouest.

Les constructions possessives

57

De plus, les noms qui commencent par la voyelle u ne prennent qu’un seul u à la 3e personne ‘son auto’ utapan et non *uutapan. Certains dialectes utilisent des formes archaïques du préfixe de possession sur certains noms courants3.

4.2.2

Le possesseur obviatif

On vient de voir que la personne du possesseur est exprimée sur le nom possédé sous forme de préfixe (pposr) et de suffixe (sposr). À la 3e personne, on a trois possibilités logiques : un possesseur de 3e personne du singulier (‘son’), ou du pluriel (‘leur’), et, enfin, la possibilité qu’un possesseur de 3e personne soit obviatif (‘de l’autre’). Dans ce dernier cas, le nom possédé prend alors une marque dite de surobviatif (sobv). ƒ On n’emploie le surobviatif que dans le cadre d’une construction possessive, et uniquement lorsque le possesseur est de 3e personne obviative4. Lorsque le possesseur est obviatif, la langue ne marque pas la distinction de nombre pour le possesseur, comme le montrent les exemples qui suivent. nuapatamuan auass utapan nuapatamuan auassat utapanuau uapatamueu auassa utapanǹu

‘je vois la voiture de l’enfant’ ‘je vois la voiture des enfants’ ‘il voit la voiture de l’enfant/des enfants’

On distingue la marque du surobviatif des noms animés et celle des noms inanimés. ƒ Le surobviatif des noms animés est écrit -(i)ǹua ; on l’ajoute à la forme possessive du nom possédé. Les exemples suivants en illustrent l’emploi. Comme pour les autres noms animés à l’obviatif, la distinction entre le singulier et le pluriel est neutralisée. je(1) perds son(3) ballon(obv) l’enfant(3) perd son propre(3) ballon(obv) l’enfant(3) perd le ballon(sobv) de son ami/ses amis(4) l’enfant(3) perd les ballons(sobv) de son ami/ses amis(4)

utuana utuana utuanǹua utuanǹua

Le suffixe -(i)ǹua ne peut pas s’employer sur un nom animé qui ne soit pas dans une construction possessive. Le signe * dans l’exemple qui suit signifie que la forme est erronée. le fils(4) de Pierre(3) perd le ballon(sobv) tuana *tuanǹua

ƒ Le surobviatif des noms inanimés est écrit -(i)ǹu au singulier et -(i)ǹua au pluriel. On l’ajoute à la forme possessive du nom possédé. Les exemples suivants en illustrent l’emploi. 3. 4.

À Pessamit et Mashteuiatsh, les noms pour ‘père’ et ‘grand-mère’ ont une forme irrégulière du préfixe à la 2e personne : kukum ‘ta grand-mère’, kukumiǹu ‘notre grand-mère’, kukumuau ‘votre grand-mère’ et kutaui ‘ton père’, kutauinu ‘notre père’, kutauau ‘votre père’. Voir aussi à ce sujet l’emploi de l’obviatif dans les verbes avec un double objet (§17.6.3).

58

Grammaire de la langue innue

je(1) perds sa(3) bouteille(obv) l’enfant(3) perd sa propre(3) bouteille(obv) l’enfant(3) perd la bouteille(sobv) de Pierre(4) je(1) perds ses(3) bouteilles(obv) l’enfant(3) perd ses propres(3) bouteilles(obv) l’enfant(3) perd les bouteilles(sobv) de Pierre(4)

uputam uputam uputamiǹu uputama uputama uputamiǹua

Il existe, entre les dialectes de Mamit et de l’Ouest, des écarts importants de prononciation de la marque du surobviatif. On a vu en §3.4.1 que les locuteurs de l’Ouest prononcent différemment le ton du singulier et du pluriel de l’obviatif. Cela s’applique également au surobviatif des noms possédés animés, le ton est bas et court au singulier, mais bas et long au pluriel. Quant au surobviatif des noms possédés inanimés, les locuteurs de l’Ouest prononcent un ton bas, que ce soit au pluriel ou au singulier, tout en reproduisant la même distinction de longueur entre les deux formes (bas court au singulier et bas long au pluriel). Les formes écrites ne reflètent pas ces différences de prononciation. Les extraits suivants illustrent l’emploi du surobviatif sur un nom possédé animé. Mushtenamueu naumeǹua ukupaniemiǹua eshpish mishta-katshitshishiǹiti. ‘Il [le roi] lui envie ses serviteurs là-bas qui sont tellement travaillants.’ Tshishe-utshimau petamu uiauiǹakanǹiti Tshi-Shana : apu nipiǹikueni kie mishtauaueshuǹua, mishta-miǹushishiǹua ukapeǹakashkuemiǹua, itatshimakanǹua. ‘Le roi entend dire que Ti-Jean n’est pas mort et qu’il est très bien vêtu, que son cheval est très beau.’ Extraits de Suzanne Tshernish, 1986, Pessamit

Remplaçons les compléments animés du texte ci-dessus par des noms inanimés, pour illustrer l’emploi du surobviatif sur un nom possédé inanimé. Mushtenamueu naumeǹu utishkuteu-utiǹu eshpish mishta-miǹuashiǹit. ‘Il3 [le roi] lui4 [à Ti-Jean] envie son bateau5 là-bas qui est tellement beau.’ Tshishe-utshimau petamu uiauiǹakanǹiti Tshi-Shana : apu nipiǹikueni kie mishta-uaueshuǹua, mishta-miǹuashiǹua utishkueutiǹua, itatshimakanǹua. ‘Le roi entend dire que Ti-Jean n’est pas mort et qu’il est très bien vêtu, que ses bateaux sont très beaux.’

Pour des exemples complets de déclinaison, voir les tableaux présentés à la fin du présent chapitre.

4.3 LA FORME POSSESSIVE La forme possessive (fposs) est l’élément central autour duquel s’articule la construction possessive. Dans les exemples qui précèdent, la forme possessive du nom possédé (fposs) est identique à la forme libre du nom. Ainsi, on a vu que la

Les constructions possessives

59

forme possessive des noms massin, tuan et akup restait inchangée (nimassin, tshimassin, umassin, etc.). Cela n’est toutefois pas toujours le cas. Par exemple, un nom comme putai donne niputam, tshiputam, uputam, etc. Ce nom a une forme possessive différente du nom de base ; cette forme possessive se termine par m. Il y a donc deux cas de figure pour la forme possessive (fposs) du nom possédé : ƒ soit on ajoute, le suffixe -(i)m au nom possédé ; on l’appellera la forme possessive avec -(i)m ; ƒ soit le nom reste inchangé : la forme possessive est identique au nom de base ; on l’appellera la forme possessive sans -(i)m. Les noms de la langue se divisent en deux classes, selon qu’ils ont une forme possessive en -im ou une forme possessive sans -(i)m. Il existe des moyens permettant de prédire, jusqu’à un certain point, si le nom prendra le -(i)m dans une construction possessive. ƒ Sauf exception, on ajoute le suffixe -(i)m pour produire la forme possessive des noms de possession aliénable, c’est-à-dire ceux dont la possession peut être transférée ou modifiable. Une liste des noms qui ont une forme possessive avec -(i)m est produite au tableau 10 en fin de chapitre. En voici quelques exemples : maniteu natukuǹnish putai ǹekautu

‘visiteur’ ‘médecin’ ‘bouteille’ ‘gâteau’

nimanitem unatukuǹnishima tshiputam niǹekautum

‘mon visiteur’ ‘son médecin’ ‘ta bouteille’ ‘ton gâteau’

ƒ En général toutefois, les noms de possession aliénable qui se terminent par la consonne n ne prennent pas le -(i)m. utapan mashinaikan apaikan emikuan

‘auto’ ‘livre’ ‘tourne-vis’ ‘cuillère’

tshutapan umashinaikan utapaikan nitemikuan

‘ton auto’ ‘son livre’ ‘son tourne-vis’ ‘ma cuillère’

ƒ Plusieurs objets qui réfèrent à des possessions plus personnelles ont une forme possessive sans -(i)m. Une liste de noms d’objets qui ont une forme possessive sans -(i)m est fournie au tableau 10. asham apui ushtashku ush ashtish akup

‘raquette’ ‘rame’ ‘hache’ ‘canot’ ‘mitaine’ ‘manteau’

nitashamat utapuia tshushtashku nitush nitashtishat nitakup

‘mes raquettes’ ‘sa rame, ses rames’ ‘ta hache’ ‘mon canot’ ‘mes mitaines’ ‘mon manteau’

60

Grammaire de la langue innue

Les noms de possession inaliénable ne peuvent pas changer de possesseur et ils sont dans la quasi-totalité des noms DépenDants, tels que présentés en §4.6. Leur forme possessive est sans -(i)m. ‘main’ ‘tête’ ‘mère’ ‘sœur aînée’

nititshi nishtikuan nikaui nimish

tshititshi tshishtikuan tshikaui tshimish

utitshi ushtikuan ukauia umisha

etc. etc. etc. etc.

On remarquera que le genre n’entre pas en jeu dans la forme possessive. Le fait qu’un nom soit de genre animé ou inanimé ne permet pas de déterminer si sa forme possessive sera en -(i)m ou non. Des paradigmes exemplaires sont présentés pour les noms ayant une forme possessive sans -im et avec -im.

4.3.1

Les ajustements à la forme possessive

Lorsqu’on ajoute -(i)m à un nom pour créer sa forme possessive, on procède à des ajustements du même type que ceux de l’obviatif des inanimés (§3.4.2) et du locatif (§3.6.2). ƒ On ajoute -im si le nom se termine par une consonne : nimiǹushim. ƒ On ajoute -m si le nom se termine par ku ou mu : nipapatshitakum. ƒ On ajoute -m si le nom se termine par une voyelle : nipimim. Le nom est également susceptible de subir un ajustement lorsqu’on y ajoute le suffixe -(i)m. ƒ Les noms qui terminent en ku et mu sont traités comme se terminant par la voyelle u. Par exemple : mishtiku ‘arbre’ donne nimishtikum

ƒ Les noms qui terminent par ai, au, eu ont une forme possessive en am, am et em, respectivement. Par exemple : putai ‘bouteille’ donne niputam meshkanau ‘village’ donne nimeshkanam ǹekau ‘sable’ donne niǹekam utenau ‘village’ donne nutenam utshimau ‘patron’ donne nutshimam ishkueu ‘femme’ donne nitishkuem

ƒ Les noms qui terminent par le suffixe -apui ‘liquide’ perdent leur i final. Par exemple : minapui ‘confiture’ donne niminapum

Les constructions possessives

61

ƒ Certains noms qui terminent par la voyelle u précédée d’une consonne changent le u pour un i (prononcé î). Voici les plus fréquents : shipu ‘rivière’ mashkushu ‘herbe’ pitshu ‘gomme’ matsheshu ‘renard’

nishipim nimashkushim nipitshim nimatsheshim

ƒ Les noms d’emprunts qui terminent par u gardent ce u. Par exemple : ǹeputu ‘un poteau’ ǹeshkitu ‘un ski-doo’ ǹekautu ‘un gâteau’ exception kautshishu ‘pneu’

niǹeputum niǹeshkitum niǹekautum nikautshishim

Les mêmes ajustements à la forme du nom de base s’appliquent également lorsque le nom reçoit la marque de l’obviatif inanimé (§3.4.2) et du possessif (§4.3.1).

4.3.2

Les formes de possession irrégulières

Un petit nombre de noms ont une forme possessive (fposs) irrégulière : atimu ‘chien’ kupaniesh ‘employé, servant’ mitshuap ‘maison’

nitem, tshitem, utema, etc. nikupaniem, tshikupaniem, ukupaniema, etc. nitsh, tshitsh, uitsh, nitshinan, tshitshinan, etc.

4.4 LES SUFFIXES DE L’ÉLÉMENT POSSÉDÉ On a vu jusqu’ici les préfixes et suffixes qui expriment les propriétés du possesseur. On décrira maintenant ceux qui expriment les propriétés grammaticales de l’élément possédé (sposé). Ces suffixes expriment le pluriel, l’obviatif ou le locatif, mais ils s’excluent mutuellement, c’est-à-dire qu’un seul des trois ne peut apparaître à la fois.

4.4.1

Le pluriel

Le nom possédé peut être pluriel, comme n’importe quel autre nom. Le choix du suffixe de pluriel dépend du genre du nom : -at pour les noms possédés animés et -a pour les noms possédés inanimés. On ajoute le suffixe de pluriel après les suffixes de personne du possesseur (sposr), conformément au schéma de la construction possessive reproduit ci-après.

62

Grammaire de la langue innue

schéma de la construction possessive pposr

ninitshit-

+

fposs + shipim mushum aǹapim

sposr

+

sposé

-inan -inan -uau

-a -at -at

‘nos rivières’ ‘nos grands-pères’ ‘vos filets’

Pour des exemples complets de déclinaison, voir les tableaux 11 à 28 présentés à la fin du présent chapitre.

4.4.2

L’obviatif

Un nom possédé peut être à l’obviatif comme n’importe quel autre nom. Les contextes dans lesquels un nom sera grammaticalement obviatif sont expliqués au chapitre 17. Les noms possédés animés et inanimés prennent des formes différentes quand ils sont grammaticalement obviatifs. ƒ Lorsqu’il est obviatif, un nom possédé de genre animé prend obligatoirement le suffixe -a. ƒ Ce suffixe est obligatoire lorsque le possesseur est de 3e personne (utapuia ‘sa rame’ ; utashama ‘ses raquettes’, utashamuaua ‘leurs raquettes’). ƒ Lorsque le nom possédé animé est obviatif, la distinction entre le singulier et le pluriel est neutralisée, comme pour les autres noms de genre animé (voir §3.4.3). Voici l’exemple de la DécLinaison possessive du nom animé aǹapi ‘filet’. pposr

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

nittshitnittshittshitututut-

+

fposs

+

aǹapi aǹapi aǹapi aǹapi aǹapi aǹapi aǹapi aǹapi

sposr

+

sposé

-nan -nan -uau -uau -ǹu

-a -a -a

‘mon filet’ ‘ton filet’ ‘notre filet [à moi et à lui/elle/eux]’ ‘notre filet [à moi et à toi/vous]’ ‘votre filet’ ‘son filet, ses filets’ ‘leur filet’ ‘le filet de l’autre’

Comme n’importe quel autre nom de genre animé, un nom possédé animé prend la marque normale de l’obviatif lorsque le contexte grammatical le requiert, par exemple lorsqu’il est l’objet d’un verbe dont le sujet est de 3e personne. pikushkueu nitashaminana miǹuateu nitauassima

‘il a cassé nos raquettes’ ‘il aime mon enfant’

Un nom possédé de genre inanimé ne prend pas de suffixe d’obviation lorsque le possesseur est de 3e personne : utassiku ‘son seau’. Il reste néanmoins grammaticalement obviatif puisqu’il entraîne un accord obviatif sur le verbe (voir à ce sujet les explications sur l’utilisation de l’obviatif §17.3).

Les constructions possessives

pakuneiau nitassiku pakuneiaǹu utassiku

63

‘mon seau est troué’ ‘son seau est troué’

Par ailleurs, un nom possédé inanimé prend la marque normale de l’obviatif inanimé -(i)ǹu lorsque le contexte syntaxique le requiert, par exemple lorsqu’il est l’objet d’un verbe dont le sujet est de 3e personne. pikushkamu nitetapuakannanǹu mushtenamuat nitetapuakanǹu

‘il a cassé notre chaise’ ‘ils envient ma chaise’

Si le nom possédé inanimé est à la fois obviatif et pluriel, il ne recevra que la marque du pluriel inanimé -a, comme n’importe quel autre nom inanimé (voir à ce sujet les restrictions sur le marquage du pluriel et de l’obviatif des inanimés présentées en §3.4.3). pikushkamu nitetapuakannana mushtenamuat nitetapuakana

‘il a cassé nos chaises’ ‘ils envient mes chaises’

Pour des exemples complets de déclinaison, voir les tableaux présentés à la fin du présent chapitre.

4.4.3

Le locatif

Le suffixe du Locatif occupe la même position (sposé) que les suffixes du pluriel et de l’obviatif. Il ne peut donc pas apparaître en cooccurrence avec eux. Ces restrictions de cooccurrence sont expliquées en §3.6.4. pposr

niuuu-

+

fposs

putam putam putam putam

+

sposr

-ua -iǹi

+

sposé

-it -t -it -t

‘dans ma/mes bouteille(s)’ ‘dans leur(s) bouteille(s)’ ‘dans sa/ses bouteille(s)’ ‘dans sa/ses(obv) bouteille(s)’

Pour plus d’exemples, voir les tableaux présentés à la fin du présent chapitre.

4.4.4

L’exclusion mutuelle des suffixes de l’élément possédé

Les marques de l’élément possédé (sposé) s’excluent mutuellement. Si le nom est locatif, c’est cette marque qui apparaîtra au détriment des marques de pluriel ou d’obviation. Le choix entre la marque du pluriel et celle de l’obviatif dépend du genre du nom (voir à ce sujet §3.4.3 et §3.6.4).

64

Grammaire de la langue innue

4.5 PHRASES EXEMPLAIRES On présente dans cette section des phrases exemplaires qui servent à illustrer l’emploi des diverses formes possessives. Pour chaque phrase, la forme du nom possédé est décomposée selon les classes de position du schéma de la construction possessive.

phrases exempLaires avec Des noms animés posséDés posséDé

singuLier

pLurieL

obviatif

Locatif

nitaǹapia(11) tshitaǹapia(12) nitaǹapinana(13) tshitaǹapinana(14) tshitaǹapiuaua(15) utaǹapia(16) utaǹapiuaua(17) utaǹapiǹua(18)

nitaǹapit(19) tshitaǹapit(20) nitaǹapinat(21) tshitaǹapinat(22) tshitaǹapiuat(23) utaǹapit(24) utaǹapiuat(25) utaǹapiǹit(26)

possesseur

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

nitaǹapi(1) tshitaǹapi(2) nitaǹapinan(3) tshitaǹapinan(4) tshitaǹapiuau(5)

nitaǹapiat(6) tshitaǹapiat(7) nitaǹapinanat(8) tshitaǹapinanat(9) tshitaǹapiuauat(10)

schéma De La construction possessive pposr

1. ‘je vois mon filet’ 2. ‘je vois ton filet’ 3. ‘je vois notre filet’ 4. ‘je vois notre filet’ (1pi) 5. ‘je vois votre filet’ 6. ‘je vois mes filets’ 7. ‘je vois tes filets’ 8. ‘je vois nos filets’ 9. ‘je vois nos filets’ (1pi) 10. ‘je vois vos filets’ 11. ‘il voit mon/mes filet(s)’ 12. ‘il voit ton/tes filet(s)’ 13. ‘il voit notre/nos filet(s)’ 14. ‘il voit notre/nos filet(s)’(1pi) 15. ‘il voit votre/vos filet(s)’ 16. ‘je vois son/ses filet(s)’ 17. ‘je vois leur(s) filet(s)’ 18. ‘il voit le(s) filet(s) de l’autre’ 19. ‘il est pris dans mon filet’ 20. ‘il est pris dans ton filet’ 21. ‘il est pris dans notre filet’ 22. ‘il est pris dans notre filet’ (1pi) 23. ‘il est pris dans votre filet’ 24. ‘il est pris dans son [propre] filet’ 25. ‘je suis pris dans le filet des autres’ 26. ‘il est pris dans le filet de l’/des autre(s)’

nuapamau nuapamau nuapamau nuapamau nuapamau nuapamauat nuapamauat nuapamauat nuapamauat nuapamauat uapameu uapameu uapameu uapameu uapameu nuapamimaua nuapamimaua uapamimeu pitushu pitushu pitushu pitushu pitushu pitushu nipitushun pitushu

nittshitnittshittshitnittshitnittshittshitnittshitnittshittshitutututnittshitnittshittshitututut-

+ fposs + sposr + sposé aǹapi aǹapi aǹapi -nan aǹapi -nan aǹapi -uau aǹapi -at aǹapi -at aǹapi -nan -at aǹapi -nan -at aǹapi -uau -at aǹapi -a aǹapi -a aǹapi -nan -a aǹapi -nan -a aǹapi -uau -a aǹapi -a aǹapi -uau -a aǹapi -ǹu -a aǹapi -t aǹapi -t aǹapi -na -t aǹapi -na -t aǹapi -ua -t aǹapi -t aǹapi -ua -t aǹapi -ǹi -t

Les constructions possessives

65

phrases exempLaires avec Des noms inanimés posséDés posséDé

singuLier

pLurieL

obviatif

obviatif

pLurieL

Locatif

possr

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

nitash(1) tshitash(2) nitashinan(3) tshitashinan(4) tshitashuau(5)

nitasha(6) tshitasha(7) nitashinana(8) tshitashinana(9) tshitashuaua(10)

nitashiǹu(11) tshitashiǹu(12) nitashinanǹu(13) tshitashinanǹu(14) tshitashuaǹu(15) utash(21) utashuau(23) utashiǹu(25)

nitasha(16) tshitasha(17) nitashinana(18) tshitashinana(19) tshitashuaua(20) utasha(22) utashuaua(24) utashiǹua(26)

nitashit(27) tshitashit(28) nitashinat(29) tshitashinat(30) tshitashuat(31) utashit(32) utashuat(33) utashiǹit(34)

schéma De La construction possessive pposr

1. ‘je vois mon bas’ 2. ‘je vois ton bas’ 3. ‘je vois notre bas’ 4. ‘je vois notre bas’ (1pi) 5. ‘je vois votre bas’ 6. ‘je vois mes bas’ 7. ‘je vois tes bas’ 8. ‘je vois nos bas’ 9. ‘je vois nos bas’(1pi) 10. ‘je vois vos bas’ 11. ‘il voit mon bas’ 12. ‘il voit ton bas’ 13. ‘il voit notre bas’ 14. ‘il voit notre bas’(1pi) 15. ‘il voit votre bas’ 16. ‘il voit mes bas’ 17. ‘il voit tes bas’ 18. ‘il voit nos bas’ 19. ‘il voit nos bas’(1pi) 20. ‘il voit vos bas’ 21. ‘je vois son bas’ 22. ‘je vois ses bas’ 23. ‘je vois leur bas’ 24. ‘je vois leurs bas’ 25. ‘il voit le bas de Pierre’ 26. ‘il voit les bas de Pierre’ 27. ‘qqch est dans mon/mes bas’ 28. ‘qqch est dans ton/tes bas’

nuapaten nuapaten nuapaten nuapaten nuapaten nuapaten nuapaten nuapaten nuapaten nuapaten uapatamu uapatamu uapatamu uapatamu uapatamu uapatamu uapatamu uapatamu uapatamu uapatamu nuapatamuan nuapatamuan nuapatamuan nuapatamuan uapatamueu uapatamueu ashteu ashteu

nitshinitshitshinitshinitshitshinitshinitshitshinitshinitshitshiuuuuuunitshi-

+ fposs + sposr + sposé tash tash tash -inan tash -inan tash -uau tash -a tash -a tash -inan -a tash -inan -a tash -uau -a tash -iǹu tash -iǹu tash -inan -ǹu tashi -nan -ǹu tash -ua -ǹu tash -a tash -a tash -inan -a tash -inan -a tash -uau -a tash tash -a tash -uau tash -uau -a tash -iǹu tash -iǹu -a tash -it tash -it

66

Grammaire de la langue innue

pposr

29. ‘qqch est dans notre/nos bas’ 30. ‘qqch est dans notre/nos bas’(1pi) 31. ‘qqch est dans votre/vos bas’ 32. ‘qqch est dans son/ses bas’ 33. ‘qqch est dans leur/leurs bas’ 34. ‘qqch est dans le bas de l’/des autre(s)’

ashteu ashteu ashteu ashteǹu ashteǹu ashteǹu

nitshitshiuuu-

+ fposs + sposr + sposé tash -ina -t tash -ina -t tash -ua -t tash -it tash -ua -t tash -iǹi -t

4.6 LES NOMS DÉPENDANTS Les noms DépenDants sont ceux qui requièrent la présence obligatoire d’un préfixe marquant la personne du possesseur (pposr). On y fait référence en utilisant les abréviations niD (nom inanimé dépendant) et naD (nom animé dépendant). Ces noms désignent des entités de possession inaliénable, c’est-à-dire celles qui ont nécessairement un possesseur et dont la possession ne peut pas être transférée. ƒ Les noms désignant les relations de parenté et les parties du corps sont des noms dépendants5. ƒ Outre les parties du corps et les termes de parenté, il existe un petit nombre d’autres noms dépendants. Les plus courants sont : miush ‘paquet’ (niush ‘mon paquet’, tshiush ‘ton paquet’, etc. ; voir le tableau 23) mitshuap ‘maison’ (nitsh ‘ma maison’, tshitsh ‘ta maison’, etc. ; voir le tableau 24) mitash ‘bas’ (nitash ‘mon bas’, tshitash ‘ton bas’, etc. ; voir le tableau 25).

Les noms dépendants ne peuvent pas être employés de manière autonome dans la phrase sans porter un pposr. C’est pourquoi dans les dictionnaires de l’innu, les noms dépendants sont entrés sous la lettre u, laquelle réfère à un possesseur de 3e personne. Les noms dépendants sont donc, par défaut, des constructions possessives, car ils portent nécessairement un préfixe marquant la personne du possesseur (pposr) et, au besoin, un suffixe de personne du possesseur (sposr). Ils n’ont donc pas de forme neutre, mais doivent toujours être « déclinés » pour être employés comme forme libre dans une phrase. Leur déclinaison est la même que celle des constructions possessives présentées dans les sections précédentes. La déclinaison complète des noms animés dépendants (naD) est fournie au tableau 21 et au tableau 22 et celle des noms inanimés dépendants (niD) est fournie aux tableaux 23 à 25 présentés à la fin du présent chapitre.

5.

Il existe des exceptions, comme mitshishkapeu ‘fesse’, mishuiapunan ‘cil’ et tutush/tshitshish ‘sein’.

Les constructions possessives

67

ƒ Il existe un préfixe de personne spécifique pour les cas où le possesseur est indéfini. Le préfixe du possesseur indéfini est mi-. Voici la déclinaison du niD ‘main’ : pposr

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4 inDf

nitshinitshitshiuuumi-

+

fposs

titshi titshi titshi titshi titshi titshi titshi titshi titshi

+

sposr

-nan -nan -uau -uau -ǹu

+

sposé

‘ma main’ ‘ta main’ ‘notre main [à moi et à lui/elle/eux]’ ‘notre main [à moi et à toi/vous]’ ‘votre main’ ‘sa main’ ‘leur main’ ‘la main de l’autre’ ‘une main’

Une liste de termes de parenté est fournie au tableau 7 présenté à la fin du présent chapitre et une liste de parties du corps humain au tableau 8. ƒ La préforme uitshi- (ou uit-), lorsqu’elle est employée devant un nom, crée des noms complexes dépendants qui désignent un type d’association entre des individus. Une liste de ces termes figure au tableau 9 en fin de chapitre. ƒ Ces noms dépendants prennent obligatoirement la marque de l’obviatif lorsque le possesseur est de 3e personne (uitshi-tshishennua), comme on peut le voir dans la liste fournie au tableau 9.

4.6.1

Le nom dépendant utilisé comme nom libre

Pour apparaître dans une phrase, un nom dépendant doit revêtir la forme d’une construction possessive ce qui le rend automatiquement lié grammaticalement à un possesseur identifiable. Or, dans certains contextes la référence à un possesseur est inutile. Dans ce cas, comme la forme par défaut des noms dépendants est une construction possessive, où le nom est lié à un possesseur, il sera nécessaire de libérer le nom dépendant de la référence à un possesseur. On présente dans ce qui suit deux mécanismes d’affranchissement : le premier pour les termes de parenté et le second pour les parties du corps. Les deux ont comme résultat de permettre d’utiliser un nom dépendant sans faire référence à un possesseur.

Les termes De parenté On peut référer à un statut familial sans faire référence au possesseur : ‘le père’, ‘la mère’, etc. Cela donne un nom de parenté Libre.

68

Grammaire de la langue innue

ƒ Les termes de parenté Libres sont formés à partir du nom dépendant de parenté auquel on ajoute le préfixe u- et le suffixe -imau. ƒ Pour remplir la position du pposr on utilise, par défaut, le préfixe u-. Ce u- ne réfère pas à un possesseur précis de 3e personne, il constitue un élément vide de sens qui permet de satisfaire aux exigences formelles de la construction. Une fois affranchi, le nom dépendant (qui ne l’est plus puisqu’il est devenu libre) peut être conjugué au pluriel et à l’obviatif, comme n’importe quel nom indépendant. eukuan ne utaumau uiǹ ne umishimau utaumaua aimiepan niǹ ushimimau

‘voici le père’ ‘c’est elle la sœur aînée’ ‘il a parlé au père’ ‘c’est moi la cadette’

Un ensemble complet de ces formes est présenté au tableau 26 en fin de chapitre.

Les noms De parties Du corps Les parties du corps sont, comme on l’a vu, des noms DépenDants. Pour apparaître dans une phrase, ils doivent donc revêtir la forme d’une construction possessive et porter un préfixe de personne qui réfère au possesseur. Dans certains cas toutefois, le préfixe de possession ne renvoie pas à un possesseur et le préfixe est alors une forme vidée de son contenu référentiel. C’est le cas, par exemple des parties prélevées sur un animal tué qui sont transportées, échangées, consommées, parfois longtemps après avoir été prélevées. L’identité du possesseur original (l’animal tué) n’a plus alors d’importance et on parle alors des « parties » comme si elles n’appartenaient plus à personne. ƒ On utilise, par défaut, le préfixe u- de 3e personne, mais ce u- ne réfère ni au possesseur naturel ni à un éventuel nouveau possesseur. Dans l’exemple suivant, le u- dans le mot ushitiǹu ne réfère pas au possesseur de la patte (un lièvre) et la phrase ne signifie pas ‘il veut manger sa patte (la patte du lièvre)’, ni ‘il veut manger sa (propre) patte’, mais ‘il veut manger une/ la patte’. Ici le préfixe u- ne réfère pas à un possesseur et le nom de la partie du corps est donc libéré de sa référence à un possesseur. ushitiǹu ui mitshu ne auass

‘l’enfant veut manger la/une patte’

Afin d’illustrer l’utilité de ce processus, on prendra le mot pour ‘le/un timbre’ ushtikuan qui est formé à partir du nom dépendant -shtikuan ‘tête’, auquel on ajoute le préfixe vide u- (qui ne réfère pas à un possesseur de 3e personne), mais qui sert tout simplement à donner à ce nom dépendant une forme qui correspond

Les constructions possessives

69

à celle des constructions possessives. Le résultat est un nom libre (indépendant) ushtikuan qui signifie ‘timbre’ à l’opposé du nom dépendant homophone qui signifie ‘sa tête’. Quand le préfixe u- est non référentiel (il ne réfère pas à un possesseur), le nom dépendant est traité comme un nom libre et il peut entrer normalement dans des constructions possessives avec une forme possessive en -(i)m. Notez dans l’exemple qui suit la présence du suffixe -(i)m, ainsi que des deux préfixes. Le préfixe u- est la marque du nom indépendant ‘timbre’. Le préfixe n- réfère au possesseur du timbre, qui est de 1re personne6. shash nutim nimeshtinen nushtikuanima

‘j’ai déjà tout utilisé mes timbres’

Le texte suivant illustre l’utilisation des parties du corps comme noms libres. On y voit qu’un nom dépendant, une fois libre, peut être utilisé comme nom indépendant dans une construction possessive. Les formes ushkunǹu et unishka sont des noms libres, alors que les formes unishkima et ushkunim sont des constructions possessives formées à partir de ces noms libres. Eku uiǹuau anitshenat ishkueu mak ne napeu ka nakataht utauassimuaua shiueǹuat, apu tshi nipatatsheht, ekue kau pitshiht anite etaǹiti neǹua tshisheǹnua, mamu anite ekue taht. Iapit peikuan ne tshisheǹnu natau, kie iteu neǹua auassa : ‘Mais ceux-là, la femme et l’homme qui avaient abandonné leur enfant, ils ont faim, ils n’arrivent pas à tuer quelque chose, alors ils sont retournés chez le vieux et ils sont restés là tous ensemble. Le vieux continue de chasser, et il dit à l’enfant :’ – Miam tshikaui pekunamishkueti tshika itau : nimushum unishkima, nimushum ushkunim, iteu. ‘– Quand ta mère écorchera le castor, tu lui diras : « c’est la viande de la gorge de mon grand-père, c’est le foie de mon grand-père. »’ Tapue mak tatuau pekunaǹiti amishkua ukauia, eukuan ekue issishuet ne auass : ‘Comme de fait, à chaque fois que sa mère écorchait un castor, l’enfant disait :’ – Nimushum unishkima, nimushum ushkunim, issishueu. ‘– C’est la viande de la gorge de mon grand-père, c’est le foie de mon grand-père.’ Tshek eshpish mitshetuau itat neǹu ukauia, ekue itikut : ‘À force de le répéter à sa mère, celle-ci lui dit :’ – Muku a tshimushum tshi mitshu neǹua ?, itiku ukauia. ‘– N’y a-t-il que ton grand-père qui puisse les manger ?, lui dit sa mère.’ Tanite kie uiǹ ne ishkueu mishta-mushtenamu tshetshi mitshit neǹu ushkunǹu kie neǹua unishka. ‘Car la femme elle aussi a très envie de manger le foie et la viande de la gorge.’ Extraits de Picard et Bacon, 1987, Pessamit

On trouve des exemples de noms dépendants utilisés comme forme libre dans les tableaux présentés à la fin de ce chapitre.

6.

Notez que le préfixe de possession se présente toujours à la ‘mon timbre’ et non *nitushtikuanim).

forme courte

(nushtikuanim

70

Grammaire de la langue innue

4.7 LES VERBES DÉRIVÉS D’UNE CONSTRUCTION POSSESSIVE Une construction possessive peut servir de base à la création de verbes. Il existe trois types de constructions verbales créées sur la base d’une construction possessive : les verbes De possession, les verbes De transfert De possession et les verbes D’association. Le schéma de création de ces verbes est le suivant : ƒ On utilise comme base une construction possessive à laquelle on ajoute un suffixe verbal différent pour chacun des trois types de verbes. ƒ La construction possessive qui sert de base à ces créations verbales ne peut correspondre qu’au schéma minimal des constructions possessives : préfixe de personne du possesseur, nom à la forme possessive (avec ou sans -(i)m selon le cas). ƒ Comme la construction possessive doit obligatoirement comporter un préfixe de possesseur (pposr), on utilise le préfixe u- par défaut. Ce u- ne réfère pas à un possesseur, c’est un élément purement formel délié d’un éventuel possesseur. ƒ Ces constructions étant déliées du possesseur, elles ne peuvent pas prendre de suffixe qui exprime la personne du possesseur. Les trois types de verbes formés sur la base d’une construction possessive sont expliqués dans ce qui suit.

4.7.1

Les verbes de possession

Pour former un verbe De possession : ƒ On prend comme base nominale une construction possessive (en caractères gras dans les exemples). ƒ La construction possessive qui sert de base nominale doit comporter un pposr vide u- qui ne représente pas un possesseur réel. ƒ On y ajoute le suffixe verbal -i. Comme il s’agit d’une voyelle brève qui fusionne souvent avec les segments qui suivent, on n’en retrouve la trace qu’à certaines personnes : numantemin, apu umanitemit. ƒ Le résultat est un vai (verbe intransitif à sujet animé) ayant le sens ‘x a un N’ Dans les exemples qui suivent, la base nominale (en caractères gras) est une construction possessive en bonne et due forme (avec un préfixe u- vide de sens), encadrée par les préfixes et suffixes verbaux. Ces formes ont donc en apparence deux préfixes, mais seul le premier (le plus à gauche) réfère vraiment à un participant (le sujet du verbe).

Les constructions possessives

umanitemu numanitemin utatshikumu nutatshikumin utshishikumu nutshishikumin

4.7.2

71

‘il a de la visite’ ‘j’ai de la visite’ ‘il a le rhume’ ‘j’ai le rhume’ ‘il a son anniversaire’ ‘j’ai mon anniversaire’

Les verbes de transfert de possession

Un verbe De transfert De possession a le sens de ‘x procure un N à y’. Pour le former : ƒ On prend comme base une construction possessive (en caractères gras dans les exemples). ƒ La construction possessive qui sert de base nominale comporte un préfixe de possession vide u-, qui n’est nullement relié à un possesseur. ƒ On y ajoute le suffixe verbal -(i)k(a)u-. ƒ Le résultat est un verbe transitif à complément animé (vta), car c’est le destinataire qui est l’objet du verbe. uǹashupimikueu tshuǹashupimikatin uapushumikueu nuapushimikakunan

4.7.3

‘il lui fait de la soupe’ ‘je te fais de la soupe’ ‘il lui donne un lièvre’ ‘il nous donne un lièvre’

Les verbes d’association

Pour former un verbe D’association : ƒ On prend comme base nominale une construction possessive (en caractères gras dans les exemples). ƒ Cette construction possessive comporte un préfixe de possession vide u- qui n’est nullement relié à un possesseur. ƒ On y ajoute le suffixe verbal -(i)tutu-. ƒ Le résultat est un verbe transitif à complément animé (vta), car la personne associée est l’objet du verbe. utauitutueu tshutauitutun ukupaniemitutueu tshukupaniemitutatin

‘il le tient pour son père’ ‘tu me tiens pour ton père’ ‘il le prend pour son serviteur’ ‘je te prends pour mon serviteur’

ƒ La dérivation des verbes à partir de bases nominales est décrite plus longuement en §21.3.2.

72

Grammaire de la langue innue

Tableau 7

7.

Liste de termes de parenté 7

innu

français

genre

uikanisha

‘[sa] parenté, [ses] parents’

naD

uishtaua

‘beau-frère d’un homme : mari de [sa] sœur ou frère de [sa] femme’

naD

uitimua

‘la belle-sœur d’un homme, le beau-frère d’une femme’

naD

ukana

‘belle-sœur d’une femme : la sœur de [son] mari, la femme de [son] frère’

naD

ukauia

‘[sa] mère’

naD

ukau(i)pana7

‘[sa] défunte mère’

naD

ukuma

‘[sa] grand-mère’

naD

ukumipana

‘[sa] défunte grand-mère’

naD

ukumisha

‘[son] oncle’ ; ‘[son] beau-père [deuxième mari de sa mère]’

naD

ukussa

‘[son] fils’

naD

umisha

‘[sa] sœur aînée’

naD

umishikauna

‘[sa] cousine aînée’

naD

umushuma

‘[son] grand-père’

naD

umushumipana

‘[son] défunt grand-père’

naD

unapema

‘[son] mari’

naD

unapemikauna

‘celui qui lui tient lieu de mari’

naD

unatshima

‘[son] gendre’

naD

unatshishkuema

‘[sa] bru’

naD

ushikusha

‘[sa] belle-mère’

naD

ushima

‘[son] frère cadet, [sa] sœur cadette’

naD

ushimikauna

‘[son] cousin cadet, [sa] cousine cadette’

naD

ushisha

‘[son] beau-père’

naD

ushtesha

‘[son] frère aîné’

naD

ushteshikauna

‘[son] cousin aîné’

naD

ussima

‘[son] petit-fils, [sa] petite-fille’

naD

utaiamieukauia

‘[sa] marraine’

naD

utaiamieutauia

‘[son] parrain’

naD

utakunaushuna

‘[son] filleul, [sa] filleule’

naD

utanisha

‘[sa] fille’

naD

L’usage de la parenthèse dans la graphie d’un mot signifie que les deux orthographes sont admises.

Les constructions possessives

73

innu

français

genre

utanishkutapana

‘[son] arrière-petit-fils, [son] arrière-petite-fille’ ; ‘[son] arrière-grand-père, [son] arrière-grand-mère’

naD

utauia

‘[son] père’

naD

utau(i)pana

‘[son] défunt père’

naD

utishkuema

‘[sa] femme’

naD

utishkuemikauna

‘celle qui lui tient lieu de femme’

naD

utshiasha

‘[son] ex-amoureux[se]’

naD

utshiǹuemakana

‘[son] parent, [sa] parenté’

naD

utshisheǹnima

‘[son] beau-père [expression familière]’ ; ‘[son] vieux mari’

naD

utushima

‘[son] neveu’ ; ‘[son] beau-fils : le fils de sa femme’

naD

utushimishkuema

‘[sa] nièce’

naD

utussa

‘[sa] tante’ ; ‘[sa] belle-mère : la seconde femme de son père’

naD

Tableau 8

Liste de parties du corps humain

innu

français

genre

uiau

‘[son] corps’

niD

uipit

‘[sa] dent’

niD

uishinaua/uishinai

‘[ses] testicules’

naD

uishtuia

‘[sa] barbe, [sa] moustache’

niD

uishupui

‘[sa] vésicule biliaire’

niD

ukatshi

‘[son] anus’

niD

ukueiau

‘[son] cou’

niD

u(a)kun

‘[sa] cheville’

niD

u(a)kunititshi

‘[son] poignet’

niD

ukutakan

‘[sa] trachée’

niD

ukutashkueu

‘[sa] gorge’

niD

uǹakashkua

‘[son] palais’

naD

uǹakashtan

‘[sa] plante du pied’

niD

uǹiapi

‘[sa] vessie’

niD

uǹikua

‘[ses] amygdales, [ses] ganglions’

naD

umamama

‘[son] sourcil’

naD

74

Grammaire de la langue innue

innu

français

genre

umiku

‘[son] sang’

niD

umikuiapi

‘[sa] veine’

niD

umishimikueiapi

‘[son] artère, [sa] veine principale’

niD

umitshikan

‘[sa] luette’

niD

unuaia

‘[sa] pommette’

naD

upan

‘[son] poumon’

niD

upaniapi

‘[sa] bronchiole’

niD

upashkui

‘[son] péritoine’

niD

upashteǹimuia/upashteunaia

‘[son] diaphragme’

naD

upepekua

‘[sa] rate’

naD

upitshetshikan

‘[son] os iliaque’

niD

upitshikai

‘[son] aine’

niD

upiuai

‘[son] poil’

niD

upuam

‘[sa] cuisse’

niD

ushakaia

‘[sa] peau’

naD

ushakatip

‘[son] sommet du crâne’

niD

ushikakun

‘[son] jarret’

niD

ushkan

‘[son] os’

niD

ushkashia

‘[son] ongle, [sa] griffe’

naD

ushkassikan

‘[sa] poitrine’

niD

ushkassipitshekan

‘[son] sternum’

niD

ushkat

‘[sa] jambe’

niD

ushkatai

‘[son] ventre’

niD

ushkatikan

‘[son] tibia’

niD

ushkatik

‘[son] front’

niD

ushkuna

‘[son] foie’

naD8

ushpaiua

‘[son] ovaire’

naD

ushpikai

‘[sa] cage thoracique’

niD

ushpishkun

‘[son] dos [partie supérieure]’

niD

1 ushpitshekan

‘[sa] côte’

niD

ushpitun

‘[son] bras’

niD

u

8.

Ushkun est un niD à Pessamit.

Les constructions possessives

75

innu

français

genre

ushpitunikan

‘[son] radius’

niD

ushtikuan

‘[sa] tête’

niD

ushuitshikan

‘[son] coccyx’

niD

ushukan

‘le bas de [son] dos’

niD

ussishik

‘[son] œil’

niD

ussun/ushkush

‘[son] nez’

niD

utai

‘[son] estomac’

niD

utapikana/uapikana

‘[sa] clavicule’

naD

utapissikan

‘[son] menton, maxillaire inférieur’

niD

utashtamik

‘[sa] face, [son] visage’

niD

utashtana

‘[son] mollet’

naD

utatakuakan

‘[son] épine dorsale, colonne vertébrale’

niD

utatshishia

‘[son] intestin’

naD

utei

‘[son] cœur’

niD

uteǹikuma

‘[sa] narine’

naD

uteǹni

‘[sa] langue’

niD

utetakushua

‘[son] rein’

naD

utikuai

‘[son] aisselle’

niD

utiǹikana

‘[son] omoplate’

naD

utip

‘[son] cerveau, [sa] cervelle’

niD

utipaukan

‘[sa] moelle épinière’

niD

utishi

‘[son] nombril’

niD

utitiman

‘[son] épaule’

niD

utitimanikan

‘[son] humérus’

niD

utitshi

‘[sa] main’

niD

utshaǹikukana

‘[ses] sinus’

naD

utshikun

‘[son] genou’

niD

utshipiman

‘espace, creux entre [ses] clavicules sous la gorge’

niD

utshishkatshishi

‘[son] rectum’

niD

utshiss

‘[son] pénis, [son] sexe, [ses] fesses’

niD

utshitikua

‘[sa] rotule’

naD

u

u

76

Grammaire de la langue innue

innu

français

genre

utshitshashkai

‘[sa] peau de l’aine, entre-jambe’

niD

utukai

‘[son] oreille’

niD

utukan

‘tête et col de [son] fémur’

niD

utun

‘[sa] bouche’

niD

utushkun

‘[son] coude’

niD

ututan

‘[son] talon’

niD

Tableau 9

9.

Liste de termes d’association98

innu

français

genre

uishtatshikua

‘[son] beau-frère, [sa] belle-sœur loutre’ (invoqué dans certains rituels divinatoires)

naD

*uitshi-akaǹishashkueua

‘[sa] compatriote anglaise’

naD

*uitshi-akaǹishaua

‘[son] compatriote anglais’

naD

uitamishkua

‘[son, sa] conjoint[e] [castor]’

naD

uitapeua

‘le deuxième mari, l’amant de [sa] femme’ ; ‘son compagnon mâle’

naD

uitapimakana

‘[sa] personne de compagnie’

naD

*uitshi-auassa

‘[son] compagnon, [sa] compagne d’enfance’

naD

uitimusha

‘[son] amoureux[se]’

naD

uitimushiatshikua

‘[son] amoureux [loutre]’

naD

uitishka

‘[son, sa] partenaire [oie, outarde]’

naD

uitishkuessa

‘[sa] compagne de fille’

naD

uitishkueua

‘belle-sœur par alliance : la femme du frère de [son] mari’

naD

uitshi-kakusseshiǹiti/ uitashtikushua

‘[son] compatriote canadien-français’

naD

uitshi-kukuminasha

‘mère de [son] gendre, de [sa] bru’

naD

uitshiǹnua

‘[son] compatriote indien’

naD

uitshinnushkueua

‘[sa] compatriote indienne’

naD

uitshi-musha

‘[son, sa] partenaire [orignal]’

naD

uitshishipa

‘[son, sa] partenaire canard, gibier d’eau’

naD

Les termes précédés du symbole * sont prononcés uit+. Ils ont été régularisés en uitshi+ dans le nouveau dictionnaire de l’innu (Mailhot et MacKenzie, 2012).

Les constructions possessives

77

innu

français

genre

uitshishtimua

‘[son] compagnon [chien]’

naD

uitatikua

‘[son, sa] partenaire [caribou]’

naD

uitshitsheshua

‘[son, sa] partenaire [renard]’

naD

uitshi-tshisheǹnua

‘père de [son] gendre, de [sa] bru’

naD

Tableau 10 noms en

Liste de noms avec et sans -(i)m

-(i)m

noms sans

les noms d’animaux les noms de nourriture

-(i)m

les noms propres de personne les noms dépendants les noms abstraits en -un les noms d’outils et d’objets utiles en -kan

kaǹu

‘carte’

kukuminash

‘vieille femme’

kupaniesh

‘employé’

mit

‘bois de chauffage’

ǹashup

‘soupe’

assik

‘seau, chaudron’

ǹushkuauat

‘farine’

ashtish

‘mitaine’

matshunisha ‘effets personnels, vêtements’

assi

‘terre’, ‘terrain’, ‘pays’

meshkanau

‘chemin, rue, route’

asham

‘raquette’

pimi

‘graisse, huile’

massin

‘soulier’

pitshu

‘gomme, colle’

mitash

‘bas’

putai

‘bouteille’

mitshim

‘nourriture’

shuǹiau

‘argent’

mitshuap

‘maison’

utenau

‘village’

miush

‘boîte, caisse’

tshiman

‘allumette’

ushtashku

‘hache’

tshishtemau

‘tabac’

utshimau

‘chef’

tous les noms dérivés en -akup tous les noms dérivés en -assiku tous les noms dérivés en -assi tous les noms dérivés en -asham tous les noms dérivés en -assin tous les noms dérivés en -tash tous les noms dérivés de mitshim tous les noms dérivés en -tshuap tous les noms dérivés en -iush tous les noms dérivés en -shtashku

tous les noms dérivés en -pimi tous les noms dérivés en -pitshu tous les noms dérivés en -tshimau tous les liquides dérivés en -apui tous les noms dérivés en -iapi tous les noms en auass ‘enfant’ tous les noms en ishkuess ‘fille’ tous les noms en napeu ‘homme’ tous les noms en ishkueu ‘femme’

akup

‘robe, manteau’

aǹapi

‘filet’

apui

‘rame, aviron’ u

78

Grammaire de la langue innue

Tableau 11

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

singulier

pluriel

obviatif

locatif

niteueikan tshiteueikan niteueikannan tshiteueikannan10 tshiteueikanuau

niteueikanat tshiteueikanat niteueikannanat tshiteueikannanat tshiteueikanuauat

niteueikana tshiteueikana niteueikannana tshiteueikannana tshiteueikanuaua uteueikana uteueikanuaua uteueikanǹua

niteueikanit tshiteueikanit niteueikannat tshiteueikannat tshiteueikanuat uteueikanit uteueikanuat uteueikanǹit

Tableau 12

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

10.

La déclinaison des na sans -(i)m : aǹapi ‘filet’

singulier

pluriel

obviatif

locatif

nitaǹapi tshitaǹapi nitaǹapinan tshitaǹapinan tshitaǹapiuau

nitaǹapiat tshitaǹapiat nitaǹapinanat tshitaǹapinanat tshitaǹapiuauat

nitaǹapia tshitaǹapia nitaǹapinana tshitaǹapinana tshitaǹapiuaua utaǹapia utaǹapiuaua utaǹapiǹua

nitaǹapit tshitaǹapit nitaǹapinat tshita ǹapinat tshitaǹapiuat utaǹapit utaǹapiuat utaǹapiǹit

Tableau 13

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

La déclinaison des na sans -(i)m : teueikan ‘tambour’9

La déclinaison des ni sans -(i)m : massin ‘soulier’

singulier

pluriel

obviatif sg

obv pl

locatif

nimassin tshimassin nimassinnan tshimassinnan tshimassinuau

nimassina tshimassina nimassinnana tshimassinnana tshimassinuaua

nimassinǹu tshimassinǹu nimassinnanǹu tshimassinnanǹu tshimassinuaǹu umassin umassinuau umassinǹu

nimassina tshimassina nimassinnana tshimassinnana tshimassinuaua umassina umassinuaua umassinǹua

nimassinit tshimassinit nimassinnat tshimassinnat tshimassinuat umassinit umassinuat umassinǹit

Dans tous les paradigmes nominaux, le suffixe 1pi est prononcé -nu dans les dialectes de l’Ouest.

Les constructions possessives

Tableau 14

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

pluriel

obviatif sg

obv pl

locatif

nitassi tshitassi nitassinan tshitassinan tshitassiuau

nitassia tshitassia nitassinana tshitassinana tshitassiuaua

nitassiǹu tshitassiǹu nitassinanǹu tshitassinanǹu tshitassiuaǹu utassi utassiuau utassiǹu

nitassia tshitassia nitassinana tshitassinana tshitassiuaua utassia utassiuaua utassiǹua

nitassit tshitassit nitassinat tshitassinat tshitassiuat utassit utassiuat utassiǹit

10.

La déclinaison des ni sans -(i)m : ush ‘canot’

singulier

pluriel

obviatif sg

obv pl

locatif

nitush tshitush nitutinan tshitutinan tshitutuau

nituta tshituta nitutinana tshitutinana tshitutuaua

nitutiǹu tshitutiǹu nitutinanǹu tshitutinanǹu tshitutuaǹu utush ututuau ututiǹu

nituta tshituta nitutinana tshitutinana tshitutuaua ututa ututuaua ututiǹua

nitutit tshitutit nitutinat tshitutinat tshitutuat ututit ututuat ututiǹit

Tableau 16

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

La déclinaison des ni sans -(i)m : assi ‘terre’

singulier

Tableau 15

79

La déclinaison des na avec -(i)m : pitshu ‘gomme’10

singulier

pluriel

obviatif

locatif

nipitshim tshipitshim nipitshiminan tshipitshiminan tshipitshimuau

nipitshimat tshipitshimat nipitshiminanat tshipitshiminanat tshipitshimuauat

nipitshima tshipitshima nipitshiminana tshipitshiminana tshipitshimuaua upitshima upitshimuaua upitshimiǹua

nipitshimit tshipitshimit nipitshiminat tshipitshiminat tshipitshimuat upitshimit upitshimuat upitshimiǹit

80

Grammaire de la langue innue

Tableau 17

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

singulier(pl)

obviatif

obv pl

locatif

nitshimanim(a) tshitshimanim(a) nitshimaniminan(a) tshitshimaniminan(a) tshitshimanimuau(a)

nitshimanimiǹu tshitshimanimiǹu nitshimaniminanǹu tshitshimaniminanǹu tshitshimanimuaǹu utshimanim utshimanimuau utshimanimiǹu

nitshimanima tshitshimanima nitshimaniminana tshitshimaniminana tshitshimanimuaua utshimanima utshimanimuaua utshimanimiǹua

nitshimanimit tshitshimanimit nitshimaniminat tshitshimaniminat tshitshimanimuat utshimanimit utshimanimuat utshimanimiǹit

Tableau 18

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

La déclinaison des ni avec -(i)m : pimi ‘graisse’

singulier

pluriel

obviatif sg

obv pl

locatif

nipimim tshipimim nipimiminan tshipimiminan tshipimimuau

nipimima tshipimima nipimiminana tshipimiminana tshipimimuaua

nipimimiǹu tshipimimiǹu nipimiminanǹu tshipimiminanǹu tshipimimuaǹu upimim upimimuau upimimiǹu

nipimima tshipimima nipimiminana tshipimiminana tshipimimuaua upimima upimimuaua upimimiǹua

nipimimit tshipimimit nipimiminat tshipimiminat tshipimimuat upimimit upimimuat upimimiǹit

Tableau 19

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

La déclinaison des ni avec -(i)m : tshiman ‘allumette’

La déclinaison des ni avec -(i)m : meshkanau ‘chemin’

singulier(pl)

obviatif sg

obv pl

locatif

nimeshkanam(a) tshimeshkanam(a) nimeshkanaminan(a) tshimeshkanaminan(a) tshimeshkanamuau(a)

nimeshkanamiǹu tshimeshkanamiǹu nimeshkanaminanǹu tshimeshkanaminanǹu tshimeshkanamuaǹu umeshkanam umeshkanamuau umeshkanamiǹu

nimeshkanama tshimeshkanama nimeshkanaminana tshimeshkanaminana tshimeshkanamuaua umeshkanama umeshkanamuaua umeshkanamiǹua

nimeshkanamit tshimeshkanamit nimeshkanaminat tshimeshkanaminat tshimeshkanamuat umeshkanamit umeshkanamuat umeshkanamiǹit

Les constructions possessives

Tableau 20

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

La déclinaison des ni avec -(i)m : putai ‘bouteille’

singulier(pl)

obviatif(sg)

obv pl

locatif

niputam(a) tshiputam(a) niputaminan(a) tshiputaminan(a) tshiputamuau(a)

niputamiǹu tshiputamiǹu niputaminanǹu tshiputaminanǹu tshiputamuaǹu uputam uputamuau uputamiǹu

niputama tshiputama niputaminana tshiputaminana tshiputamuaua uputama uputamuaua uputamiǹua

niputamit tshiputamit niputaminat tshiputaminat tshiputamuat uputamit uputamuat uputamiǹit

Tableau 21

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

Tableau 22

La congugaison des naD : -kaui ‘mère’11 singulier

pluriel

obviatif

nikaui tshikaui nikauinan tshikauinan tshikauiuau

nikauiat tshikauiat nikauinanat tshikauinanat tshikauiuauat

nikauia tshikauia nikauinana tshikauinana tshikauiuaua ukauia ukauiuaua11 ukauiǹua

La congugaison des naD : -shakai ‘peau’12

singulier

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

11. 12.

nishakai tshishakai nishakainan tshishakainan tshishakaiuau

Le i n’est pas prononcé. Le i n’est pas prononcé.

pluriel

obviatif

locatif

nishakaia tshishakaia nishakainana tshishakainana tshishakaiuaua ushakaia ushakaiuaua12 ushakaiǹua

nishakat tshishakat nishakanat tshishakanat tshishakauat ushakat ushakauat ushakaǹit

81

82

Grammaire de la langue innue

Tableau 23

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

singulier

pluriel

obviatif sg

obv pl

locatif

niush tshiush niutinan tshiutinan tshiutuau

niuta tshiuta niutinana tshiutinana tshiutuaua

niutiǹu tshiutiǹu niutinanǹu tshiutinanǹu tshiutuaǹu uiush uiutuau uiutiǹu

niuta tshiuta niutinana tshiutinana tshiutuaua uiuta uiutuaua uiutiǹua

niutit tshiutit niutinat tshiutinat tshiutuat uiutit uiutuat uiutiǹit

Tableau 24

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

La déclinaison des niD : -itsh ‘maison’

singulier

pluriel

obviatif sg

obviatif pl

locatif

nitsh tshitsh nitshinan tshitshinan tshitshuau

nitsha tshitsha nitshinana tshitshinana tshitshuaua

nitshiǹu tshitshiǹu nitshinanǹu tshitshinanǹu tshitshuaǹu uitsh uitshuau uitshiǹu

nitsha tshitsha nitshinana tshitshinana tshitshuaua uitsha uitshuaua uitshiǹua

nitshit tshitshit nitshinat tshitshinat tshitshuat uitshit uitshuat uitshiǹit

Tableau 25

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

La déclinaison des niD : miush ‘boîte’

La déclinaison des niD : mitash ‘bas’

singulier

pluriel

obviatif sg

obv pl

locatif

nitash tshitash nitashinan tshitashinan tshitashuau

nitasha tshitasha nitashinana tshitashinana tshitashuaua

nitashiǹu tshitashiǹu nitashinanǹu tshitashinanǹu tshitashuaǹu utash utashuau utashiǹu

nitasha tshitasha nitashinana tshitashinana tshitashuaua utasha utashuaua utashiǹua

nitashit tshitashit nitashinat tshitashinat tshitashuat utashit utashuat utashiǹit

Les constructions possessives

Tableau 26

La déclinaison d’un naD libre : termes de parenté

‘la mère’ ‘la grand-mère’ ‘le fils’ ‘la sœur aînée’ ‘le grand-père’ ‘le, la cadet(te),’ ‘le frère aîné’ ‘la fille’ ‘le père’

Tableau 27

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

singulier

pluriel

obviatif

ukaumau ukumimau ukussimau umishimau umushumimau ushimimau ushteshimau utanishimau utaumau

ukaumauat ukumimauat ukussimauat umishimauat umushumimauat ushimimauat ushteshimauat utanishimauat utaumauat

ukaumaua ukumimaua ukussimaua umishimaua umushumimaua ushimimaua ushteshimaua utanishimaua utaumaua

La déclinaison d’un naD libre : ushakai ‘peau de fourrure’

singulier

pluriel

obviatif

locatif

nushakam tshushakam nushakaminan tshushakaminan tshushakamuau

nushakamat tshushakamat nushakaminanat tshushakaminanat tshushakamuauat

nushakama tshushakama nushakaminana tshushakaminana tshushakamuaua ushakama ushakamuaua ushakamiǹua

nushakamit tshushakamit nushakaminat tshushakaminat tshushakamuat ushakamit ushakamuat ushakamiǹit

Tableau 28

1 2 1pe 1pi 2p 3 3p 4

83

La déclinaison d’un niD libre : ushtikuan ‘timbre’

singulier(pl)

obviatif sg

obv pl

locatif

nushtikuanim(a) tshushtikuanim(a) nushtikuaniminan(a) tshushtikuaniminan(a) tshushtikuanimuau(a)

nushtikuanimiǹu tshushtikuanimiǹu nushtikuaniminanǹu tshushtikuaniminanǹu tshushtikuanimuaǹu ushtikuanim ushtikuanimuau ushtikuanimiǹu

nushtikuanima tshushtikuanima nushtikuaniminana tshushtikuaniminana tshushtikuanimuaua ushtikuanima ushtikuanimuaua ushtikuanimiǹua

nushtikuanimit tshushtikuanimit nushtikuaniminat tshushtikuaniminat tshushtikuanimuat ushtikuanimit ushtikuanimuat ushtikuanimiǹit

Chapitre 5

Les pronoms

Les deux prochains chapitres portent sur un type de mots qui, contrairement aux noms, aux verbes et aux adverbes, ne constitue pas une classe ouverte. Les pronoms et les démonstratifs forment en effet une classe fermée, car leur nombre est restreint et on ne peut en créer de nouveaux selon le besoin, comme on peut le faire pour les noms et les verbes. De plus, les pronoms et les démonstratifs n’ont pas un sens lexical, ils ne réfèrent ni à une action, ou à un état, ni à une entité précise ou une manière. Il s’agit plutôt d’items fonctionnels dont le rôle est grammatical. Comme ils n’ont pas un sens lexical (concret) comme les noms, on dira qu’ils constituent des mots grammaticaux. Parmi les pronoms au sens strict, on distingue d’abord les pronoms person-

neLs qui viennent sous plusieurs formes en innu : les pronoms personneLs inDépen-

Dants (§5.1), les pronoms De priorité (‘moi le premier’) (§5.2) et enfin les pronoms

(‘ça doit être moi/ça devait être toi’) (§5.3). Viennent ensuite les pronoms qui ne peuvent s’employer que pour référer à une 3e personne : les pronoms inDéfinis (§5.4 et §5.5) et les pronoms interrogatifs (§5.6).

personneLs De moDaLité

5.1 LES PRONOMS PERSONNELS INDÉPENDANTS Quand on parle de pronoms en innu, il importe tout d’abord de distinguer entre les pronoms personnels indépendants (ppi) du verbe et les pronoms personnels affixés au verbe. Les pronoms personnels affixés (ppa) sont ceux qui se présentent comme affixes (préfixes ou suffixes) sur le verbe. En §7.3, on montrera que ces affixes peuvent être considérés comme des pronoms.

86

Grammaire de la langue innue

Les pronoms personneLs inDépenDants sont ceux qui apparaissent comme forme libre dans la phrase. Ils ne peuvent référer qu’à des humains ou à des animaux. On ne peut employer l’un d’eux pour référer à une entité inanimée. Pour référer à un inanimé, on devra utiliser un pronom démonstratif, comme on le verra au chapitre 6. Puisque les pronoms personnels affixés véhiculent déjà l’information sur la nature des participants, les pronoms personnels indépendants ne sont employés que dans des contextes contrastifs ou emphatiques. Les contextes contrastifs sont du type : ‘ce n’est pas moi, c’est lui’ ; ‘eux, ils ont fait ceci, moi j’ai fait cela’ ; ‘quant à toi, tu feras ceci’. Les contextes emphatiques sont du type : ‘moi ?, non, je n’irai pas’ ; ‘vas-y donc toi !’ Voici quelques exemples de l’emploi des ppi en innu ; à l’évidence, le contexte est toujours emphatique ou contrastif. Ninataunan nanitam niǹan, pepamuteiat. Uiǹuau, mitshetuǹipani napessa anite etaht tshia, uesh napessat natauat kie uiǹuau anitshehenat, nanishuat anitshenat uiǹuau anitshenat kanatauht. Kie niǹan ninataunan. Mauat, apu ut nipatatsheian niǹ, uiǹuau nipatatshepanat, pishua nipaieuat uiǹuau, muku niǹ, apu tshi nipatatsheian, apu miǹupaǹit e nipatatsheian niǹ. ‘Nous, nous chassions toujours, en nous déplaçant. Eux, ils avaient de nombreux garçons, là où ils étaient, et les garçons chassaient eux aussi, ils en avaient chacun deux qui chassaient eux. Et nous aussi nous chassions. Non, moi je ne tuais rien, eux ils tuaient quelque chose, eux ils ont tué un loup-cervier ; mais moi, je ne suis pas capable de tuer quelque chose, je ne parviens pas à tuer quelque chose moi.’ Extrait de Joséphine Picard, Pessamit, 1980

L’emploi des ppi n’est pas neutre, ils ne font pas qu’accompagner le verbe, ils modifient le sens de la phrase en ajoutant une note emphatique et/ou contrastive, ce qui permet de désigner des sous-ensembles d’individus par rapport aux autres. Ainsi, à moins d’avoir une visée contrastive, les phrases suivantes sont agrammaticales en innu. Un * devant la phrase signifie qu’elle est incorrecte. nuapamau niǹ niǹ tshuapamitin tshiǹ tshuapamitin tshiǹ niǹ tshuapamitin

‘je le vois, moi’ ‘moi, je te vois, toi’ ‘je te vois, toi’ ‘moi, je te vois’

et non *‘je le vois’ et non *‘je te vois’ et non *‘je te vois’ et non *‘je te vois’

Les ppi ne distinguent qu’une seule 3e personne et il n’y a pas de ppi à l’obviatif. Cela s’explique par le fait que, comme on vient de le voir, les pronoms personnels ont une fonction d’abord et avant tout contrastive/emphatique et qu’à ce titre, ils désignent toujours un participant qui est au centre de l’attention. Or, comme on le verra au chapitre 17, l’obviation s’emploie pour désigner un participant de 3e personne qui est à l’arrière-plan par rapport à celui qui occupe l’avantplan. La fonction des ppi et celle de l’obviatif sont donc opposées et c’est pourquoi ils s’excluent mutuellement.

Les pronoms

87

Le ppi s’emploie généralement seul, extraposé à gauche, plus rarement à droite, de la proposition, comme on le voit dans l’extrait qui suit, qui reprend une partie de l’exemple présenté ci-haut. Apu ut nipatatsheian niǹ, uiǹuau nipatatshepanat, pishua nipaieuat uiǹuau, muku niǹ, apu tshi nipatatsheian,

‘Moi, je ne tuais rien,’ ‘eux, ils tuaient quelque chose,’ ‘eux, ils ont tué un loup-cervier ;’ ‘mais moi, je ne suis pas capable de tuer quelque chose,’ apu miǹupaǹit e nipatatsheian niǹ. ‘je ne parviens pas à tuer quelque chose, moi.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Un ppi peut également être apposé à un autre nominal (un nom ou un démonstratif) qu’il modifie en restreignant sa portée : ‘nous les femmes’, ‘vous les enfants’, ‘eux les vieux’. Lorsque le ppi est employé ainsi, on parlera d’usage aDnominaL. Voici quelques exemples d’usage adnominal des pronoms personnels indépendants1. On voit que le ppi et le nominal apposé forment un constituant extraposé à la phrase, car le verbe ne s’accorde pas avec le nom. tshiǹanu iǹnuat, nanitam tshika kushpinan nete nutshimit ‘nous les Indiens, nous monterons toujours à l’intérieur des terres’ niǹan ishkueuat, apu mishta-miǹuatamat nutshimit ‘nous les femmes, nous n’aimons pas beaucoup l’intérieur des terres’ tshiǹuau kakusseshiht, tshimiǹuatenau etaiekui mishta-utenat ‘vous les Canadiens, vous aimez rester dans la grande ville’ niǹ iǹnushkueu, apu miǹuataman tshetshi nanitam taian utenat ‘moi l’Indienne, je n’aime pas rester à la ville’ Muku uiǹuau napeuat, tshika pushuat. ‘Seulement eux-autres les hommes, ils vont embarquer’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Un ppi peut être apposé devant ou derrière un pronom démonstratif (défini en §6.1 comme pointeur Démonstratif) pour le modifier. Ce type d’emploi adnominal des ppi est fréquent en innu, mais impossible en français, c’est pourquoi les traductions paraissent boiteuses : anitshenat uiǹuau ‘ceux-là eux-autres’, ne uiǹ ‘celui-là lui’. Reprenons une partie de l’extrait de Joséphine Picard cité ci-haut : on y repère des cas d’usage adnominal de ppi où le nominal modifié par le ppi est un (pronom) démonstratif. Uesh napessat natauat kie uiǹuau(ppi) anitshehenat(Dem). ‘Car les garçons chassent aussi eux ceux-là.’ Nanishuat anitshenat(Dem) uiǹuau(ppi), anitshenat kanatauht. ‘Ils sont deux par deux, ceux-là eux-autres, ceux-là les chasseurs.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit 1.

Voir aussi les constructions dites de « pluriel associatif » (§3.8) où on retrouve des exemples où un ppi est apposé à un nominal qui le modifie : matapeshapanat nikaui uiǹuau ‘ils étaient arrivés à la côte ma mère eux-autres’.

88

Grammaire de la langue innue

Le ppi s’emploie aussi devant un nom possédé pour le modifier, mettant ainsi en emphase l’identité du possesseur. Shash tauat niǹ(ppi) nitauassimat. ‘J’ai déjà des enfants à moi.’ Niǹan(ppi) nitutinan ute nene ninakatenan. ‘Notre canot à nous, nous l’avions laissé ici.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Le tableau 29 en fin de chapitre fournit l’ensemble des présentent à la forme neutre.

ppi,

tels qu’ils se

5.2 LES PRONOMS DE PRIORITÉ Une série de pronoms De priorité est formée de la suture d’un pronom personnel indépendant et de l’adverbe ǹishtam qui signifie ‘en premier, d’abord’. On dit qu’il s’agit d’une série spécifique de pronoms, car le pronom personnel est littéralement scindé en deux par l’adverbe ǹishtam, comme le tableau 30 présenté à la fin du présent chapitre le met en évidence. Les pronoms de priorité s’utilisent comme simples pronoms. Les exemples qui suivent illustrent cet emploi pronominal. Ekuan, uiǹishtamuau pushuat. ‘Donc, ils embarquent les premiers [eux-les premiers embarquent].’ Uiǹishtamuau ekue tshituteht anite minashkuat. ‘Alors eux-les premiers sont partis dans la forêt.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit « Ekute ute tshe kutuein » nitau, « tshiǹishtam tshek takushinini » nitau. Tapue uiǹishtam ekue takushinikue, shash tshishtau kutushunǹu tekushinian. ‘C’est ici que tu feras le feu, lui dis-je, au cas où tu serais le premier arrivé [toi-le premier arriverais], lui dis-je. En effet, il est arrivé le premier [lui le premier est arrivé], il a déjà fini le feu à mon arrivée.’ Extrait d’Alexandre Riverin, 1980, Pessamit

Les pronoms de priorité peuvent également s’employer devant un nom (usage adnominal) sans qu’il y ait de pause entre les deux. Dans ce cas, le pronom de priorité modifie le nom (voir §13.1.2 sur les constructions équationnelles) et l’ordre est fixe : le pronom doit figurer devant le nom2. uiǹishtamuau tshisheǹnuat natshi-uapatamuat ǹikuashkanǹu ‘les vieux vont aller voir la dépouille en premier’ niǹishtaminan ishkueuat nika mashinatautishunan ‘nous les femmes allons voter en premier’ 2.

L’ordre peut être modifié par l’extraposition du nom en tête de phrase, mais il s’agirait alors d’une topicalisation (§14.2) et une pause serait introduite après le nom : tshisheǹnuat, uiǹishtamuau natshi-uapatamuat ǹikuashkanǹu ‘les aînés, ce sont eux qui vont voir la dépouille en premier’.

Les pronoms

89

tshiǹishtamuau auassat tshika natshi-nipanau ‘vous les enfants allez dormir en premier’ uiǹishtam nutaui tshika tshituteu ‘mon père va partir en premier’

5.3 LES PRONOMS PERSONNELS À LA FORME MODALE Un pronom personneL inDépenDant peut s’employer avec un suffixe de modalité, comme on le fait pour les verbes à l’ordre indépendant (§9.4). Les marques de mode pouvant être utilisées avec les pronoms sont le dubitatif présent et passé ainsi que l’indirect présent et passé. ƒ Le dubitatif (§9.4.5) exprime la croyance du locuteur que la proposition doit être vraie (au présent) ou avoir été vraie (au passé) sans qu’il ne puisse l’affirmer hors de tout doute. Les suffixes du dubitatif sont -tshe au présent et -kupan au passé. Alors que l’emploi de -tshe est plutôt fréquent, celui de -kupan est plus rare. tshiǹitshe ka tshitamut nitepatem uiǹikupan ka tshitamuat nitepatema

‘ça doit être toi qui a tout mangé ma tarte’ ‘ça devait être lui qui a tout mangé ma tarte’

ƒ Le mode indirect (§9.4.4) exprime les connaissances obtenues par expérience indirecte, sans que le locuteur n’en ait fait l’expérience de première main. Les suffixes du mode indirect sont -tak au présent et -shapan au passé. uiǹuauatak e pitutsheht ‘ce sont eux qui entrent [je ne les vois pas, mais j’entends leur voix]’ niǹishapan ka pikutitaian tshiǹashietim ‘c’est moi qui avait brisé ton assiette [mais je ne m’en étais pas rendu compte sur le coup]’

Le tableau 31 en fin de chapitre résume les formes des pronoms personnels utilisés avec un suffixe de modalité. Lorsqu’un pronom est utilisé avec un suffixe de modalité, il joue un rôle de prédicat, comme s’il s’agissait d’un verbe, ce qui explique pourquoi il porte une marque modale qui n’apparaît normalement que sur un verbe3.

5.4 LES PRONOMS INDÉFINIS Les pronoms inDéfinis remplacent un référent de 3e personne dont l’identité reste indéfinie. Ils viennent sous deux formes, selon le genre. 3.

De fait, ces pronoms à la forme modale forment des propositions identificationnelles, comme expliqué en §13.1.1.

90

Grammaire de la langue innue

Le pronom indéfini animé est auen ‘quelqu’un’. Il peut référer à des humains ou à des animaux. On pourra donc dire nuapamau anite auen ‘j’ai vu quelqu’un’ pour signifier aussi bien qu’on a vu une personne ou un animal. au singulier

nuapamau anite auen

‘je vois là quelqu’un’

L’indéfini animé peut également s’employer pour référer à une entité grammaticalement animée mais de sens inanimé, comme dans l’exemple où auen fait référence à un filet. Ekue nataǹapeian. Meshakaian anite nitaǹapi ka tshikamut, auen an ! nitaǹapi, usham aiatshipaǹua nitakushtiǹakana ! ‘Alors je suis allée voir mon filet. Arrivée là où mon filet était installé, qui ! [quoi !] mon filet, mes flotteurs bougent !’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

La forme plurielle de auen est auenitshenat et sa forme obviative est auenǹua4. au pluriel

nuapamauat anite auenitshenat

‘je vois des gens là’

à l’obviatif

uapameu anite auenǹua

‘il voit quelqu’un/des gens là’

Le pronom indéfini inanimé est tshekuan ‘quelque chose’. Le nouveau dictionnaire innu fait la distinction entre le nom inanimé tshekuan, qui fait son pluriel en -a (tshekuana) et le pronom indéfini/interrogatif tshekuan qui forme son pluriel (inanimé) en -i comme les autres pronoms et démonstratifs, comme on peut le voir en §5.6. Au pluriel, il est difficile de distinguer entre le pronom indéfini et le nom, si bien que les locuteurs ont tendance à former son pluriel en -a sur le modèle des noms. La forme obviative est tshekuanǹu au singulier et tshekuanǹua au pluriel. au singulier

nuapaten anite tshekuan

‘je vois là quelque chose’

au pluriel

(oue) mitshet tshekuana nitaiati utakushit ‘j’ai acheté plusieurs choses hier’ (mam) mitshet tshekuanena nitaiati utakushit ‘j’ai acheté plusieurs choses hier’ à l’obviatif singulier

aiapan tshekuanǹu utakushit

4.

‘il a acheté quelque chose hier’

Bien que cette forme ne soit prononcée qu’avec un seul [n] dans tous les dialectes, elle est écrite avec deux n dans l’orthographe uniformisée.

Les pronoms

91

à l’obviatif pluriel

mitshet tshekuanǹua aiapan utakushit

‘il a acheté plusieurs choses hier’

La synthèse des pronoms indéfinis est fournie au tableau 32 en fin de chapitre.

5.5 LES PRONOMS INDÉFINIS ET LA NÉGATION Sous la négation, les pronoms indéfinis ont le sens de ‘personne’ ou ‘rien’. apu auen tat eka auen tati atut auen tau apu tshekuan takuak eka tshekuan takuaki atut tshekuan takuan

‘il n’y a personne’ ‘quand il n’y aura personne’ ‘il n’y a probablement personne’ ‘il n’y a rien’ ‘quand il n’y a rien’ ‘il n’y a probablement rien’

Avec des expressions de quantité comme kassinu, nutim ‘tout’, et natamiku ‘n’importe qui, n’importe lequel’, les pronoms indéfinis prennent le sens suivant : kassinu auen kassinu/nutim tshekuan natamiku tshekuan

‘tout le monde, chaque personne, tous’ ‘tout, chaque chose’ ‘n’importe quoi, toutes sortes de choses’

La locution est toujours grammaticalement au singulier et l’accord du verbe se fait au singulier. Ainsi, dans l’exemple suivant, le verbe nikukuetshimau s’accorde avec un objet grammaticalement de 3e personne singulier. Etutshe ma ne uet tshisseǹitaman natukuǹa e iaishinakuaki tshia, tanite kassinu auen nikukuetshimau : « Tshekuan ne, tan etapashtakanit ne ? » ‘Ça doit être pour ça que je connais des médicaments de toutes les sortes, n’est-ce pas, car je demande à tous : « Qu’est-ce que c’est ? Comment utilise-t-on cela ? »’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Kassinu tshekuan nuauitenan, iu. ‘« Nous jasons de tout », dit-elle.’ Kassinu tshekuanǹu tshi tutamu : mita, tshishtapakuna e manashtet mak e anasset kie natau anite pessish. ‘Elle peut tout faire : du bois de chauffage, aller chercher des sapinages et faire le plancher et elle chasse dans les environs.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Nutim tshekuan nitutetan niǹan kie matshunisha. ‘Nous faisions tout nous-mêmes, y compris les vêtements.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

92

Grammaire de la langue innue

On utilise le quantificateur passe ‘certain’ devant tshekuan pour signifier ‘certaines choses’. Passe tshekuan apu ut nishtutaman essishuenanut e mishtikushiu-aiminanut. ‘Je ne comprenais pas certaines choses qu’on disait en français.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

5.6 LES PRONOMS INTERROGATIFS Un pronom interrogatif s’emploie dans les propositions interrogatives ouvertes (§15.1.2), qui sont toujours introduites par un mot interrogatif. Les pronoms interrogatifs sont placés au début de la proposition ; on dit que ce sont des pronoms, car ils réfèrent à un nominal avec lequel ils s’accordent. On en distingue deux types : les pronoms inDéfinis interrogatifs et les pronoms dérivés à partir de tan. La forme des pronoms interrogatifs est résumée au tableau 32 en fin de chapitre.

5.6.1

Les pronoms indéfinis interrogatifs

Les pronoms indéfinis de la section précédente s’utilisent aussi comme pronom interrogatif : auen ‘qui ?’, tshekuan ‘quoi, que ?’. Une locution interrogative est dérivée avec le pronom tshekuan : tshekuan ut ? ‘pourquoi ?’. L’interrogatif inanimé forme son pluriel variablement en -eni (dialecte de Mamit) ou en -i (Ouest)5. Tshekuani/tshekuaneni signifie ‘quelles choses ?’. Autrement, les pronoms indéfinis interrogatifs se comportent comme les pronoms indéfinis décrits en (§5.4). animé au singulier

auen uiapamat ? animé au pluriel

auenitshenat uiapamatau ? animé à l’obviatif

auenǹua uiapamat ? inanimé au singulier

tshekuan tshitaiati ?

inanimé au pluriel mam

tshekuaneni tshui apashtati ?

inanimé à l’obviatif singulier

tshekuanǹu aiapan ?

inanimé à l’obviatif pluriel

tshekuanǹua aiapan ? 5.

‘qui vois-tu ?’ ‘quelles personnes vois-tu ?’ ‘qui/quelles personnes voit-il ?’ ‘qu’est-ce que tu as acheté ?’ ‘quelles choses voulais-tu utiliser ?’ ‘qu’est-ce qu’il a acheté ?’ ‘quelles choses a-t-il achetées ?’

Selon certains locuteurs de l’Ouest, le pronom interrogatif pluriel serait invariable. Tshekuan ua apashtain ? signifierait donc ‘quelles sont les choses, quelle est la chose dont tu as besoin ?’. Il semble donc y avoir une certaine variation à ce chapitre.

Les pronoms

93

Le pronom interrogatif indéfini tshekuen résulte de la suture du mot interrogatif tsheku ‘lequel’ et du pronom indéfini auen. animé au singulier

tshekuen tshitaimiati ? animé au pluriel

tshekuenitshenat tshitaimiatiat ? animé à l’obviatif

tshekuenǹua aimiepan ?

‘à qui as-tu parlé ?’ ‘à quelles personnes as-tu parlé ?’ ‘à qui/à quelles personnes a-t-il parlé ?’

Les pronoms indéfinis interrogatifs s’emploient aussi dans les propositions complétives (c’est-à-dire dans les subordonnées complément d’objet du verbe de la principale, voir §12.3.2). Eukuan mak ne ninatu-tshisseǹimau tshekuanǹu uet matshi-uitsheut anutshish. ‘Je voudrais bien savoir pourquoi tu ne t’accordes pas avec lui maintenant.’ Tshitshisseǹiten a ne uiǹ tshekuanǹu kuenueǹitak auen tshetshi kushapatak ? ‘Sais-tu ce que quelqu’un doit avoir pour faire une tente tremblante ?’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Le complément peut être également une proposition sans noyau verbal (voir §13.1.1). Usham nui uapaten tshekuan ne.

‘Je veux à tout prix savoir ce que c’est.’

Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

5.6.2

Les pronoms indéfinis interrogatifs à la forme modale

Les pronoms interrogatifs peuvent aussi porter la marque modale dubitative -tshe ; l’emploi des suffixes -shapan (mode indirect) et -kupan (mode dubitatif passé) est plus rare. auenitshe uiapamat ? auenǹitsheni uiapamat ? tshekuenitshe ka aimit ? tshekuenǹitsheni ka aimiat ? tshekuanitshe ka aiain ? tshekuanitsheni ka aiain ? tshekuanǹitshe ka aiat ? tshekuanǹitsheni neǹua ka aiat ?

‘qui cela doit-il être que tu vois ?’ ‘qui peut-il bien voir ? ‘à qui as-tu bien pu parler ?’ ‘à qui a-t-il bien pu parler ?’ ‘qu’est-ce donc que tu as bien pu acheter ?’ ‘quelles choses as-tu bien pu acheter ?’ ‘c’est quoi qu’il a bien pu acheter ?’ ‘quelles choses a-t-il bien pu acheter ?’

Tshekuanǹitshe ma netueǹitahk tshetshi mitshiht ? ‘Que doivent-ils bien commander à manger ?’ Tshekuanǹitshe eka ui pushukateua kie uiǹ ? ‘Pourquoi ne veut-elle pas lui donner la main, elle aussi ?’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

94

Grammaire de la langue innue

5.6.3

Les pronoms interrogatifs dérivés de tan

Les dérivés de tan comprennent le locatif tanite ‘où’ et plusieurs locutions interrogatives telles : tan ishpish ? ‘quand ?, combien ?’, tan tatu ? ‘combien ?’, tan tatuau ? ‘combien de fois ?’. Tan s’emploie aussi avec le pronom-focus eukuan (§6.5) pour former la locution interrogative tan eukuan ? ‘comment, combien, quand au juste’. Toujours à partir de tan, on dérive les pronoms interrogatifs tanen/tanan6 ‘lequel’. Tanen et sa variante tanan peuvent s’employer comme pronom seul ou encore pour modifier un nom (emploi adnominal)7. Les exemples suivants illustrent les deux types de contextes. On note également que tanan/tanen peut s’employer au pluriel, animé (-at) ou inanimé (-i), selon le genre du nom avec lequel il s’accorde. tanan meǹushit ? tanitshenat meǹushiht ? taneǹua meǹushiǹiti ? taneǹua meǹushiǹiti ? tanan putai meǹuat ? tanani putaia meǹuati ? taneǹu uputam meǹuaǹit ? taneǹua uputama meǹuaǹiti ?

‘lequel (animé) est le bon ?’ ‘lesquels (animés) sont les bons ?’ ‘laquelle des siennes est la bonne ?’ ‘lesquelles des siennes sont les bonnes ?’ ‘quelle bouteille est la bonne ?’ ‘quelles bouteilles sont les bonnes ?’ ‘laquelle de ses bouteilles est la bonne ?’ ‘lesquelles de ses bouteilles sont les bonnes ?’

Tanan/tanen et ses dérivés peuvent prendre un suffixe modal. Les seules formes répertoriées mettent en jeu le suffixe dubitatif -tshe. Les diverses formes de ce pronom sont intégrées au tableau 32.

6.

7.

Mailhot note dans son rapport des décisions prises en lien avec le dictionnaire pan-innu : « La comparaison des formes fléchies dans les parlers de Unaman-shipu et de Pessamit a révélé des différences qu’il serait très difficile de réduire en adoptant une orthographe unique. La solution est donc d’écrire tanen ou tanan et de traiter ces deux variantes comme des synonymes. » (Mailhot, 2011, p. 151). Selon la version en ligne de Mailhot et MacKenzie (2012), les formes en tanen seraient utilisées dans les dialectes de l’Ouest et celui de Sheshatshit, alors que les formes en tanan seraient employées à Mamit. Tanen/tanan sont le résultat de la soudure de tan et d’un Démonstratif. Compte tenu de la variation dialectale importante chez les démonstratifs, il est normal que tanen/tanan connaissent beaucoup de variation de forme selon les dialectes.

Les pronoms

Tableau 29 1 2 3 1pe 1pi 2p 3p

Les pronoms personnels indépendants niǹ tshiǹ uiǹ niǹan tshiǹan/tshiǹanu8 tshiǹuau uiǹuau

Tableau 30 1 2 3 1pe 1pi 2p 3p

Les pronoms personnels de priorité niǹishtam tshiǹishtam uiǹishtam niǹishtaminan tshiǹishtaminan9 tshiǹishtamuau uiǹishtamuau

Tableau 31

présent

110 2 3 1pe11 1pi12 2p 3p

11.

12.

‘moi le premier’ ‘toi le premier’ ‘lui le premier’ ‘nous les premiers’ ‘nous les premiers’ ‘vous les premiers’ ‘eux les premiers’

Les pronoms personnels à la forme modale 8 9 10 11 12

dubitatif

8. 9. 10.

95

niǹitshe tshiǹitshe uiǹitshe niǹanitshe tshiǹanatshe tshiǹuauatshe uiǹuauatshe

dubitatif passé

niǹikupan tshiǹikupan uiǹikupan niǹanikupan tshiǹanakupan tshiǹuauakupan uiǹuauakupan

indirect présent

niǹitak tshiǹitak uiǹitak niǹanitak tshiǹanatak tshiǹuauatak uiǹuauatak

indirect passé

niǹishapan tshiǹishapan uiǹishapan niǹanishapan tshiǹanashapan tshiǹuauashapan uiǹuauashapan

Ce pronom est prononcé tshiǹanu dans les dialectes de l’Ouest. Ce pronom est prononcé tshiǹishtaminu dans les dialectes de l’Ouest. Dans les formes du singulier (1, 2, 3), le i qui précède le suffixe est une voyelle de liaison ; elle n’est pas prononcée. Il existe des différences de prononciation entre les dialectes dans les formes 1pe. Mamit : [ninanîshe], [ninanîkupan], [ninanîtak], [ninanîsha] ; Ouest : [ni`nanâtshe], [ni`nanâkupan], [ni`nanâtak], [ni`nanâshapan]. Aux personnes 1pi, 2pL et 3p, tous les dialectes prononcent les suffixes précédés d’un â : -âtshe, -âkuân, -âtak, -âshapan.

96

Grammaire de la langue innue

Tableau 32 animé

Les pronoms indéfinis et interrogatifs13 14 singulier

pluriel

obviatif

{

auen tshekuen tanan tanen

auenitshenat auenǹua tshekuenitshenat tshekuenǹua mam tananat/tanitshenat mam tannua oue tanetshenat/tanitshenat oue taneǹua

{

auenitshe tshekuenitshe tanitshe tanetshe

tshekuenitshenat14 tanitshenat tanetshenat

neutre

‘qui’ ‘qui’

‘lequel’

}

modal

‘qui’ ‘qui’

‘lequel’

inanimé

singulier

pluriel

tshekuan

oue

obviatif sg

auenǹitsheni tshekuenǹitsheni taneǹitsheni

}

obviatif pl

neutre

‘quoi’

{

tanan tanen

tshekuan(i) tshekuanǹu tshekuaneni tanani tanǹu taneni taneǹu

{

tshekuanitshe tanitshe tanenitshe

tshekuanitsheni tshekuanǹitshe tanitsheni tannitshe tanetsheni taneǹitshe

tshekuanǹua

mam

‘lequel’

tanǹua taneǹua

}

tshekuanǹitsheni tannitsheni taneǹitsheni

}

modal

‘quoi’ ‘lequel’

13.

14.

Les formes du pluriel inanimé sont tirées de la version en ligne de Mailhot et MacKenzie (2012). On note également que toutes les formes comportant n`n sont prononcées avec deux n dans les dialectes de Mamit, mais avec un seul dans les dialectes de l’Ouest. Ex. : Uashat mak Mani-utenam [wenu] ; Pessamit [welu], Mamit [awennua]. On ne peut avoir deux suffixes -tshe à la fois sur ce pronom.

Chapitre 6

Les démonstratifs

Contrairement au français, où, pour apparaître dans une phrase, un nom commun doit nécessairement être accompagné d’un déterminant, le nom innu peut être employé sans déterminant. Il peut toutefois apparaître avec un déterminant démonstratif. Les mots Démonstratifs1 constituent une classe de mots dont la fonction est de permettre le repérage des entités (humain, animal, chose) dans l’espace, dans le temps ou dans le discours. Ils se présentent en plusieurs séries qui varient en fonction des propriétés grammaticales de genre, de nombre et d’obviation. Des mises en garde s’imposent avant d’aborder la présentation des démonstratifs de l’innu. En premier lieu, leur diversité est remarquable, de même que l’étendue de la variation entre les dialectes. On doit se rappeler que les langues algonquiennes présentaient au départ une bonne diversité de formes démonstratives (Proulx, 1988 ; Goddard, 2003). En raison de la variété et de la complexité de leurs formes et de leurs fonctions, le processus d’uniformisation de l’orthographe de la langue innue n’est pas parvenu à un inventaire complètement uniformisé, ce qui se reflète dans la variation permise dans les tableaux fournis à la fin du présent chapitre. Les mots démonstratifs de l’innu se partagent en sous-ensembles. Le premier ensemble regroupe les formes démonstratives qui ont pour fonction de base de pointer une entité dans l’environnement physique des interlocuteurs, pour indiquer

1.

L’analyse du système des mots démonstratifs de l’innu que nous présentons ici s’appuie sur les travaux récents en typologie, en particulier ceux de Diessel (1999a, 1999b), et reprend et corrobore les principaux points de l’analyse de Ng (2002) sur les démonstratifs en Passamaquoddy (Malécite).

98

Grammaire de la langue innue

son emplacement. On appellera cette série : les pointeurs Démonstratifs2. La forme de ces pointeurs démonstratifs varie selon quatre degrés de distance : 1) près du locuteur, 2) dans l’environnement immédiat des interlocuteurs, 3) à une certaine distance des interlocuteurs, 4) éloigné des interlocuteurs. Ils sont décrits en §6.1. Les pointeurs démonstratifs peuvent également prendre un marqueur d’emphase, mais seulement lorsqu’ils sont au pluriel ou au locatif (anitshehenat ‘ceux-là même’, umeheni ‘ceux-ci même’, utehe ‘ici même’). Les pointeurs démonstratifs sont employés plus fréquemment que ne le justifie leur emploi de base, qui est de révéler l’emplacement d’une entité dans l’environnement des interlocuteurs. La raison en est que la fonction de repérage des entités dans l’espace est transposée de l’univers physique dans l’univers du discours ou dans l’espace temporel. Ces deux autres emplois des pointeurs démonstratifs sont illustrés en §6.1.3 : référer à des participants ou objets dans l’univers du discours ; référer à un événement dans le temps. Cette dernière fonction est reliée en innu à une série de mots démonstratifs spécialisés qui marquent un référent absent, tel que nana/nene ; cette série de Démonstratif D’absence est présentée en §6.2. La distribution des pointeurs démonstratifs est variée : ils peuvent s’employer pronominalement pour remplacer un nom, ou encore accompagner un nom ou un pronom (emploi dit aDnominaL). Ils peuvent aussi modifier un verbe, auquel cas on ajoute le suffixe -(i)te. Ce sont des Démonstratifs Locatifs et ils sont décrits en §6.3. Outre les pointeurs, il existe un autre sous-ensemble de démonstratifs qui servent à identifier des entités (pashpashtessat anat ‘ce sont des pics-bois’ ; iǹnu au(m) niǹ ‘je suis un Innu moi’) ; on les appelle les iDentificateurs démonstratifs et leur emploi est décrit en §6.4. Puisque le pronom-focus eukuan est formé au moyen de l’identificateur an, on le classe parmi les mots démonstratifs (eukuan nikaui ka petut ‘c’était ma mère que tu avais entendue’). Le pronom-focus eukuan est décrit en §6.5. Une série ancienne de mots démonstratifs dits d’hésitation (aine, aiǹu, ait) a pour fonction de remplacer un nom que le locuteur ne peut se remémorer (§6.6). En dernier lieu, on décrit l’usage de kutak ‘autre’ (§6.7), qui, bien que n’étant pas à strictement parler un démonstratif, partage avec ceux-ci la propriété de pouvoir être utilisé pronominalement ou adnominalement et d’être un dépendant du nom.

2.

Nous utilisons le terme pointeur Démonstratif pour traduire, en termes moins spécialisés, la fonction déictique des mots démonstratifs. L’adjectif déictique vient de deixis, un mot d’origine grecque qui signifie l’index qui sert à pointer les personnes et les choses. En effet, l’utilisation d’un démonstratif est l’équivalent linguistique du geste de pointer du doigt une entité dans l’environnement des interlocuteurs.

Les démonstratifs

99

En résumé, la présentation des différents types de mots Démonstratifs est organisée autour des types suivants : ƒ les pointeurs démonstratifs (§6.1) et leur forme emphatique ; ƒ les démonstratifs d’absence (§6.2) ; ƒ les démonstratifs locatifs (§6.3) ; ƒ les identificateurs (§6.4) ; ƒ le pronom-focus eukuan (§6.5) ; ƒ les démonstratifs d’hésitation (§6.6) ; ƒ le mot kutak ‘autre’ fait partie d’une catégorie distincte (§6.7).

6.1 LES POINTEURS DÉMONSTRATIFS Les pointeurs démonstratifs servent à indiquer l’emplacement d’une entité dans l’environnement. Ils se déclinent selon quatre degrés de distance par rapport aux interlocuteurs. Ces degrés sont proximaL, méDiaL, méDio-DistaL et DistaL. ƒ l’entité pointée est proche du locuteur (proximaL) ; ƒ l’entité pointée est dans l’environnement immédiat des interlocuteurs (méDiaL) ; ƒ l’entité pointée n’est pas dans l’environnement immédiat des interlocuteurs ; elle est « ailleurs » (méDio-DistaL) ; ƒ l’entité pointée est éloignée des interlocuteurs, mais néanmoins repérable (DistaL). Pour chaque degré de distance, la forme de base du démonstratif peut différer selon le genre du référent. ƒ proximaL animé : ue ; proximaL inanimé : ume ƒ méDiaL animé : ne ; méDiaL inanimé : ne ƒ méDio-DistaL animé : neme ; méDio-DistaL inanimé : neme ƒ DistaL animé : naui/nahi ; DistaL inanimé : naume De plus, les pointeurs démonstratifs prennent des suffixes pour le pluriel et l’obviatif. ƒ Au pLurieL animé, on ajoute-tshenat ; ƒ Au pLurieL inanimé, on ajoute -ni ; ƒ À l’obviatif, la situation est plus compliquée pour les démonstratifs de genre animé. La déclinaison des pointeurs démonstratifs est présentée au tableau 33 en fin de chapitre.

100

Grammaire de la langue innue

6.1.1

La distribution des pointeurs démonstratifs

Les pointeurs démonstratifs peuvent être employés seuls ou avec un nom ou un pronom. S’ils sont employés seuls, on dira que leur emploi est pronominaL. S’ils accompagnent un nom ou un pronom, on dira que leur emploi est aDnominaL3. Leur emploi aDverbiaL sera décrit en (§6.3) au moment de la description des démonstratifs locatifs. On se rappellera que les pronoms personnels indépendants de l’innu (§5.1) ne servent qu’à des fonctions contrastives et emphatiques et qu’ils ne réfèrent qu’à des personnes ou des animaux. Ils ne sont donc pas utilisés pour référer à des entités déjà mentionnées ; ce sont les démonstratifs qui jouent ce rôle dans le discours innu et c’est pourquoi, en proportion du nombre total de mots dans un texte, ils sont si abondants. Cela explique également la difficulté de traduire les expressions de l’innu au français puisque le français utilise un pronom personnel pour les reprises pronominales, alors que l’innu utilise les démonstratifs.

L’empLoi aDnominaL Les exemples suivants illustrent l’emploi adnominal des démonstratifs. ashtam ! ue pin` eu kutak ume tshitakup

‘viens ! voici une autre perdrix’ ‘voici ton manteau’

ekue takushiniat ǹuash naume atauitshuap e takuak

‘et puis nous sommes arrivés jusqu’au magasin qu’il y a là-bas’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

L’empLoi pronominaL Les prochains exemples en illustrent l’emploi pronominal. Il s’agit des mêmes phrases, mais le nom est omis. L’omission du nom signifie que sa référence est déjà établie : l’interlocuteur sait de quoi il s’agit car il l’a sous les yeux (ou à l’esprit). ashtam ! ue kutak ume

‘viens ! en voici une autre’ ‘voici’

Les exemples qui suivent illustrent l’emploi des diverses formes des pointeurs démonstratifs. On y fait état des deux principaux usages : adnominal et pronominal. 3.

Le fait que les pointeurs démonstratifs les plus fréquents, comme ne, soient très souvent employés en position adnominale a été utilisé par Cyr (1993) pour soutenir que la langue innue possède maintenant des articles définis. Toutefois, il est généralement établi que pour affirmer qu’un démonstratif est devenu article défini, il doit avoir perdu sa fonction déictique (de « pointeur »), ce qui n’est pas le cas en innu. C’est pourquoi il est préférable de les considérer comme des démonstratifs, de distribution pronominale ou adnominale, ce qui est largement répandu dans les langues du monde.

Les démonstratifs

101

Le proximaL animé emploi pronominal

Nutinati ne anite shipit, nutitetan. Ue. ‘Je l’ai pris à la rivière, on en arrive. Le voici.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit emploi adnominal

Ekue itak ne Maǹikaǹet : « Kanueǹimash ue nishimish ». ‘Alors j’ai dit à Marguerite : « Garde ma sœur que voici. »’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Le proximaL inanimé emploi pronominal

Peǹiteǹemiss ishinikatakanu uashauǹnu umeǹu ka tipatshimut. ‘On l’appelle Barthélémie l’homme de Sept-Îles qui a raconté cela.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit emploi adnominal

Eshku etutakanit ǹapieǹ ume tipatshimun. ‘Cette histoire est [à propos] de l’époque où on fabriquait encore de la bière [artisanale].’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Le méDiaL animé Les exemples qui suivent illustrent l’emploi du démonstratif médial. Il est à noter que le démonstratif à la forme médiale (ne/neni/nenu) est le démonstratif neutre et, à ce titre, il constitue la forme la plus couramment utilisée. emploi pronominal

Eshpish kaǹapua uakamakau anitshenat nitshinat ekue nimakupitikaunashapan. ‘Je les ai tellement irrités ceux-là chez nous qu’ils m’ont attaché.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit emploi adnominal

Eukuan ne utshimashkueu nikatshishkutamatsheutshuapinat. ‘Voici la principale de notre école.’ Apu utauassimiht anitshenat An-Maǹi mak Shushep. ‘Ils n’ont pas d’enfants eux Anne-Marie et Joseph.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

102

Grammaire de la langue innue

Le méDiaL inanimé emploi pronominal

Muku neneni tshimatakanishapani, inanu, tshetshi uapatiǹiuenaniti. ‘Mais celles-là avaient été installées, dit-on, juste pour décorer.’ Tshekuan ne ? ‘C’est quoi ça ?’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit emploi adnominal

Shatshuapatamuat neǹu katshishkutamatsheutshuapiǹu. ‘Elles vont voir l’école en question.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Le méDio-DistaL animé Les formes médio-distales sont utilisées le plus souvent pour marquer un contraste de distance entre ce qui est ‘ici’ et ce qui est ‘ailleurs’, indépendemment du degré absolu de distance. Le lieu de référence représente celui où se trouvent les interlocuteurs et le méDio-DistaL renvoie à un « ailleurs » plus ou moins éloigné. Dans l’extrait suivant, la narratrice raconte un épisode où son mari, alors en voyage, lui avait écrit pour lui demander de lui envoyer de l’argent. emploi adnominal

Kaǹapua eku ekue itishaimukau shuǹiaǹu. Nete aiuiashuat shuǹiaǹu nemeǹua kauapikueshiǹiti. Eku niǹ ute uet itishaimuk tshe, tshe tshishikuat nemeǹua kauapikueshiǹiti. ‘Bien sûr, alors je leur ai envoyé de l’argent. Là-bas, ils avaient emprunté de l’argent au prêtre de là-bas. Et moi je le leur ai envoyé à partir d’ici pour que, pour qu’il rembourse le prêtre de là-bas.’ Nitutakutiat nemeǹua uikanisha tshia, nititishaimakutiat mani matshunisha. ‘Sa parenté de là-bas, ils me faisaient, tu vois, ils m’envoyaient régulièrement des vêtements.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit emploi pronominal

Patush nika mitshishunan netshenat mishakataui. ‘Nous allons manger plus tard quand ceux-là seront arrivés.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Les démonstratifs

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Le méDio-DistaL inanimé emploi adnominal

Minashkuat anite atusseu, meshkanaǹu neǹu tutamu, neme anutshish shipit ka-itamua meshkanau. ‘Il travaille dans le bois, il fait un chemin, celui-là de chemin qu’il y a à la rivière maintenant.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Eukuan neme Shekutamiu-shipu eshpaǹit eku ume Pessamiu-shipu. ‘Voilà, celle-là la rivière Chicoutimi qui est là et celle-ci [c’est] la rivière Bersimis.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Ekue takushiniat ǹuash neme atauitshuap e takuak. ‘Et puis nous sommes arrivés jusqu’au magasin là-bas.’

Le DistaL animé Le distal s’emploie pour pointer une entité vraiment très éloignée, mais néanmoins repérable dans l’environnement. emploi pronominal

Metuetit ne six heures, uet tepuet naui kueshtetshe ka pimishinit. ‘Quand six heures sonna, voilà que crie celui là-bas qui est étendu de l’autre côté.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Pakumikueu nahi ! ‘Lui là-bas vomit du sang !’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit emploi adnominal

Tshemuet shash ekue tepuatak naui Ǹumieǹ. ‘Quand il s’est tu, alors j’ai crié à Roméo là-bas.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Le DistaL inanimé emploi pronominal

Tshak ekue tipatshimut naumeǹu ushkat ka tshitshipaǹǹit uetakussiǹit. ‘Alors Jack a raconté cela depuis le commencement la veille au soir.’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

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Grammaire de la langue innue

emploi adnominal

Ekue takushiniat ǹuash naume atauitshuap e takuak. ‘Et alors nous sommes arrivés à ce magasin là-bas.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

6.1.2

Les formes emphatiques

Il est courant dans les langues du monde que les mots démonstratifs subissent des modifications pour exprimer l’intensité ou l’emphase. On en retrouve l’expression de deux manières en innu : ƒ par insertion de -he ; ƒ par surallongement expressif de la voyelle du démonstratif.

Les formes emphatiques en -he ƒ On ajoute le suffixe -he aux pointeurs démonstratifs, mais seulement s’ils sont au pluriel. ƒ La marque d’emphase est intercalée entre le démonstratif et le suffixe du pluriel : utshehenat(a)/umeheni(i) ‘ceux-ci mêmes’, anitshehenat(a)/ neheni(i) ‘ceux-là mêmes’ (voir le tableau 33 en fin de chapitre). ƒ Le démonstratif prend alors un sens contrastif : celui-ci même (à l’opposé d’un autre). ƒ On verra en §6.3 que -he s’emploie également sur les Démonstratifs Locatifs. Ekuan, anite nutshimit eshpish taiat kaǹapua apu ut taht napess niǹan, ishkuessat muku tapanat, napessat patush anitshehenat mashteǹ mituat tauat, patetat nitatushitan eshkuessiuiat. ‘C’est ça, quand nous étions dans le bois, il n’y avait pas de garçons, il n’y avait que des filles, les garçons eux sont nés plus tard, nous étions cinq filles.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

L’aLLongement expressif D’une voyeLLe Il est courant également dans les formes démonstratives distales de surallonger la première voyelle du démonstratif pour indiquer un degré de distance plus grand. Cela ne se reflète que dans la prononciation et non dans l’écriture. Ainsi, la forme [neeme] exprime une distance plus grande que [neme] ; de même, [naaume] signifie que quelque chose est encore plus éloigné que ce qu’on désignerait en disant simplement [naume]4. 4.

Ce type d’allongement expressif a été rapporté pour d’autres langues algonquiennes (Goddard, 2003).

Les démonstratifs

6.1.3

105

L’emploi des pointeurs démonstratifs

On vient de voir que la fonction de base des pointeurs démonstratifs est de pointer une entité pour indiquer son emplacement dans l’environnement physique des interlocuteurs. Leur emploi ne s’arrête pas là cependant, puisqu’on opère, en français, en innu et dans la plupart des langues, une transposition de l’univers physique vers la dimension temporelle et vers l’univers du discours. La présente section a pour but d’illustrer ces deux autres emplois des mots démonstratifs : pointer dans le temps et pointer dans l’univers du discours.

pointer Dans L’environnement physique La fonction de base des pointeurs démonstratifs est de pointer un élément dans l’environnement physique des interlocuteurs tout en fournissant une indication de son emplacement : nutinen ume nimashinaikan ashtam ! ue piǹeu kutak ekue takushiniat ǹuash naume atauitshuap e takuak

‘je prends ce livre-ci’ ‘viens ! voici une autre perdrix’ ‘et puis nous sommes arrivés jusqu’au magasin qu’il y a là-bas’

La fonction de localisation dans l’environnement physique des interlocuteurs inclut les gestes qu’un locuteur fait pour illustrer son propos, comme dans l’exemple qui suit : muku ma nana ume ishpishtishipan namesh ka nakatamakauian ‘mais il était seulement grand comme ceci [geste], le poisson qu’on m’avait laissé’

pointer Dans Le temps L’usage de base des démonstratifs (pointer dans l’espace) se transpose aussi dans la dimension du temps. Les pointeurs, qui ont normalement pour fonction de désigner les éléments et leur distance par rapport aux interlocuteurs, s’emploient alors pour référer à des entités (personnes, choses, événements) en fournissant une indication de leur distance dans le temps. À cet effet, le pointeur proximal (ue/ume) et le distal (naui/naume) s’utilisent pour marquer respectivement une situation récente et une situation plus éloignée dans le temps. ƒ Le démonstratif proximal s’utilise pour référer à une entité proche dans le temps. Taǹait tshika nishtuǹua umeǹua kie. ‘Thérèse aussi en aura trois celui-ci [= ses enfants seront au nombre de trois très bientôt, c’est-à-dire qu’elle va accoucher d’un jour à l’autre].’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

106

Grammaire de la langue innue

ƒ Le démonstratif distal s’utilise pour référer à une entité éloignée dans le temps. Tshak ekue tipatshimut naumeǹu ushkat ka tshitshipaǹǹit uetakussiǹit. ‘Alors Jack a raconté cela depuis le commencement la veille au soir.’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

ƒ Le démonstratif d’absence (nana/nene) s’emploie pour référer à un passé révolu. Il sera expliqué plus en détail en §6.2. Ekue tipatshimushtuat tshishe-utshimaua nana ka uitamakut kakatshua. ‘Puis il a raconté au roi ce [passé] que lui a raconté Corbeau.’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

pointer Dans Le Discours Les pointeurs démonstratifs sont utilisés aussi pour référer à des entités ou à des faits mentionnés antérieurement lors d’un échange verbal. Ils permettent donc de repérer des référents dans l’univers du discours et non plus simplement dans l’environnement physique ou temporel. ƒ Comme pointeur de discours, on utilise le plus souvent le pointeur médial (ne) et ses dérivés. Dans le premier exemple qui suit, le démonstratif ne réfère au lac Pipmuacan, que la narratrice venait tout juste de mentionner. L’emploi d’un démonstratif dans ce contexte n’a rien à voir avec l’environnement physique immédiat des interlocuteurs, qui sont à Pessamit. Le recours à un démonstratif se justifie dans l’univers du discours : la locutrice parle du lac Pipmuacan ; elle n’est pas physiquement devant le lac. Le vingt et un juin nipushinan ute, niataimat nete Pipimuakanit. Pitshau uesh ne. ‘Nous sommes partis d’ici [en canot] le 21 juin pour aller le chercher à Pipmuacan. C’est loin ça.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Dans le deuxième exemple, ne réfère à l’activité dont elle parle dans les deux propositions qui précèdent (e atshushikaniti matshunisha, auassat e atshushamuakaniht matshunisha). Elle n’est pas en train de faire cette action ; elle ne fait qu’en parler. Le démonstratif a pour but de référer à ces actions dont elle vient de parler. Les pointeurs démonstratifs ont donc une utilité dans le discours, en permettant de référer à des participants, des entités ou des faits introduits antérieurement. Muku e atshushakaniti matshunisha, auassat e atshushamuakaniht matshunisha eukuan ne muku ishi-tutakanipan. ‘Seulement en rapetissant des vêtements, en rapetissant des vêtements pour les enfants, c’est seulement comme ça qu’on faisait.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Les démonstratifs

6.1.4

107

Les démonstratifs dans le discours

L’emploi Discursif des démonstratifs obéit à une mécanique précise. ƒ Lorsqu’un nom est introduit pour la première fois dans le discours et que sa référence (à qui/quoi il réfère) n’est pas encore établie, il figure sans démonstratif. ƒ Les reprises ultérieures se font souvent avec le démonstratif suivi du nom. La reprise du nom précédé du démonstratif assure que l’identité du référent reste activée et exprime qu’il s’agit bien du même référent (ou des mêmes référents) introduit précédemment. ƒ Une fois l’identité du référent bien établie, le verbe peut être employé seul. Dans l’exemple qui figure plus bas, la narratrice introduit deux participants : un garçon appelé Harold et son seau. a) Première mention du garçon : le nom seul (napess). b) Deuxième mention du garçon : le nom précédé d’un démonstratif : ne napess. c) Mentions ultérieures du garçon : aucun pronom, ni nom (représenté par Ø) devant les verbes tatamushapan, akua-tutamu, mishta-nakatuenitamu, pikutitat. De la même façon, à la première mention du seau, la narratrice utilise le nom seul (assikussinu). La deuxième mention reprend le nom précédé d’un démonstratif (nenu utassiku). Harold ishinikatakanu peiku napess uatsheutshit mak uikanisha, utauia mak ukauia. Ne napess pushtapan assikussiǹu, tshiashku-uaua anite Ø tatamushapan. Nanitam Ø mishta-akua tutamu neǹu utassiku ute pet epushinanǹit, Ø mishtanakatueǹitamu tshetshi Ø pikutitat uauma. ‘Un des garçons qui nous accompagnent s’appelle Harold, avec ses parents, son père et sa mère. Ce garçon avait apporté un petit seau, il y avait placé des œufs de sterne. Il faisait toujours attention à ce seau depuis le début du voyage, il fait très attention à ne pas casser ses œufs.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ Lorsque le démonstratif accompagne un nom, il est souvent placé juste devant celui-ci, mais pas obligatoirement. Les exemples suivants illustrent l’emploi adnominal d’un démonstratif, sans toutefois que les deux soient juxtaposés. Nasht apu aimit ne uiǹ Yvette. ‘Elle ne dit pas un mot elle Yvette.’ Shashish neǹua ui mitshu uaua nikuss. ‘Il y a longtemps que mon fils veut manger de ces œufs-là.’ Neǹu tshekamutaut mitashiapiǹu ushkatit, tshika mitshimuashkushinu anite mishtikut. ‘Cette corde que tu lui mets à la patte, il va s’accrocher dans les arbres avec.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

108

Grammaire de la langue innue

L’utilisation des démonstratifs permet d’établir la référence à des entités introduites préalablement et constitue un moyen privilégié de garder la trace des référents dans le discours, en maintenant leur statut « activé », de sorte que l’interlocuteur puisse facilement reconnaître de qui/quoi il est précisément question. En résumé, les pointeurs démonstratifs servent à des fonctions de repérage des éléments dans l’espace, dans le temps et dans le discours. Il existe, bien sûr, d’autres fonctions des démonstratifs, mais ces trois-là sont les principales et elles expliquent pourquoi on les retrouve en si grand nombre dans les narrations et dans la conversation familière. Les pointeurs démonstratifs, comme on a pu le voir, peuvent s’employer seuls (emploi pronominal) ou encore accompagner un nom (emploi adnominal).

6.2 LE DÉMONSTRATIF D’ABSENCE On a expliqué plus haut que les démonstratifs servaient au repérage des éléments dans l’espace, dans le temps et dans le discours. En rapport avec le temps, il existe une série démonstrative qui permet de référer à des participants disparus (animés ou inanimés) de même qu’à des événements révolus. Alors que le dialecte de Pessamit5 n’utilise que la série de formes en nana, les dialectes de Mamit ont deux séries de démonstratif d’absence : une série en nanasg/ nekanatpL/ nekaniobv, et une deuxième en nieka/niekani. La différence de sens entre les deux n’est pas établie. Par ailleurs, certains dialectes ont des formes différentes à l’animé et à l’inanimé : elles utilisent nana pour les animés et nene pour les inanimés. L’orthographe standard reprend cette distinction. Seule la forme de l’animé singulier nana est commune aux dialectes de l’Ouest et de Mamit. Pour le reste, les formes sont différentes, comme on peut le voir au tableau 34 en fin de chapitre. On ajoute -nat au pluriel animé et -ni au pluriel inanimé et à l’obviatif. ƒ Un démonstratif d’absence s’emploie soit comme pronom, emploi pronominal

Eku usham tshisheǹniuipanat nananat niǹ ka kanueǹimiht. ‘Mais ils étaient assez vieux ceux [aujourd’hui décédés] qui m’ont élevée moi.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

5.

La réduction du nombre de formes et la tendance concomitante à l’invariabilité de nana dans les dialectes de l’Ouest donnent à penser que ce démonstratif est en voie de devenir un modificateur du nom (comme en français feu mon père, ou en anglais my late father).

Les démonstratifs

109

Ekue ma eka mishkuat nekani ka uapatiǹikut, itakanu nukum. ‘Mais elle n’a pas trouvé celui [disparu] qui s’était exhibé, dit-on de ma grand-mère.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ soit pour accompagner un nominal (adnominalement). emploi adnominal

Peikuau anite itetshe nikushpitan Manikuakanishtikut peikupipuna, ashit nana nimushum. ‘Une fois, on est montés dans le bois du côté de la Rivière Manicouagan pendant un an, avec celui-là [aujourd’hui décédé] mon grand-père.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Eku nana nukum usham ui natakashkutetshe. ‘Et celle-là [aujourd’hui décédée] ma grand-mère voulait absolument aller aux toilettes.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Puisque le démonstratif d’absence fait référence à un temps révolu, il est utile d’établir quel point De référence temporeLLe le locuteur utilise. ƒ L’emploi du démonstratif d’absence est systématique pour référer à des personnes décédées au moment où le locuteur livre son récit (mais pas nécessairement au moment de l’histoire). En ce cas, le point De référence temporeLLe est le moment de la narration : ‘ceci est arrivé à mon grand-père, [aujourd’hui décédé]’. Les exemples qui précèdent l’illustrent bien. Quand la locutrice dit : tshisheǹniuipanat nananat ka kanueǹimiht (‘ils étaient vieux ceux [décédés] qui m’ont élevée’), il est clair qu’elle ne veut pas dire que ceux qui l’on élevée étaient morts au moment où ils l’ont élevée, mais bien qu’ils sont morts au moment où elle parle. Le point De référence temporeLLe est le moment où elle parle (le moment de la narration). ƒ Le point de référence temporelle peut aussi être défini en rapport au fil des événements dans un récit. Il s’agit d’une variante du point précédent puisque le point de référence est celui où les paroles sont prononcées dans le récit. Ainsi dans la phrase a), la narratrice emploie nana pour référer aux poissons qui avaient déjà été consommés au moment où elle y fait référence dans l’histoire. De même en b), nananat renvoie aux enfants perdus au moment où les paroles sont prononcées dans l’histoire. a) Apu tshekuan tshika ut mitshiat, shash nitshitamuananat nananat ninameshiminanat. ‘Nous n’aurons rien du tout à manger, nous avons déjà fini de manger nos poissons [inaccessibles].’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

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Grammaire de la langue innue

b) – Nasht nananat nuniauat, iteu. Shipit nananat maipaǹipanat, ekute anite uenikau […] – Eukuanat nananat ! Tshuieshimikuat nananat ! ‘– Je les [inaccessibles] ai perdus complètement !, dit-il. Ils [inaccessibles] descendaient la rivière, c’est là que je les ai perdus. – C’est eux [inaccessibles] ! Ils [inaccessibles] t’ont joué un tour !’ Extrait de Michel Adley, 1986, Pessamit

ƒ On utilise le démonstratif pour parler de personnes disparues ou de choses égarées, dérobées, consommées ou autrement inaccessibles. « Harold, peta ma tshuauma, tshika tshissamatiti ! » iteu. […] « Shash nekani ka miǹitan ! » itiku ukussa. ‘« Harold ! Apporte tes œufs, je vais te les faire cuire ! », lui dit-elle. « Je te les [inaccessibles] ai déjà donnés ! », lui dit son fils.’ Ushtuiǹ uesha nimatakushken nekani tshuauma ! ‘C’est tout probable que j’ai écrasé tes œufs [inaccessibles].’ Ashamekupan nekani ashinissa ka miǹak. ‘Elle a dû lui donner à manger les pierres [inaccessibles] que je lui avais données.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Dans l’exemple suivant, nene accompagne ‘notre canot’ car, à ce moment de l’histoire, le canot était inaccessible, puisqu’il avait été laissé à un autre endroit. Eku uiǹ nitutinan nene anite takuan shipit. ‘Cependant notre canot [inaccessible] était à la rivière’. Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ Comme pour les démonstratifs vus précédemment, nene peut aussi s’employer pour référer à des événements révolus. Le point de référence temporelle peut être celui du narrateur comme en a), où nene réfère à une période de la vie de la narratrice (un temps révolu). En b) par contre, le point de référence est situé par rapport à la trame des événements dans le récit lui-même. a) Patush minuat nikushpiti ka ishpish tshisheǹniuian. Eshpish utin uiesh seize ans etatupipuneshian. Muku ma nene uiǹ e auassiuian tshia, kueshpiat, uiesh nitatupipuneshitakupan douze ans. ‘Je suis retournée dans le bois plus tard, quand j’ai été assez âgée. Quand j’ai eu environ seize ans. Mais par contre, le temps [révolu] que j’étais jeune, quand on montait dans le bois, je devais avoir environ douze ans.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit b) Eukuan nene atshiǹu ka mitshishuiat nene tshietshishepaushit ne nana namesh ka mutshit. ‘C’était [passé] la dernière fois [passé] que nous avions mangé, le matin [passé], le poisson [passé] que nous avions mangé.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Les démonstratifs

111

ƒ La série de démonstratifs d’absence n’est pas en distribution complémentaire avec les autres pointeurs démonstratifs6. Dans la dernière phrase, la narratrice réfère au poisson en utilisant deux démonstratifs : ne nana namesh. De même, dans la phrase suivante, nutaui ‘mon père’ est précédé de deux démonstratifs : ne nana. Ekue issishuet ne nana nutaui : « Ninatuapaten mitshim Shekutimit. » ‘Puis celui [décédé] mon père a dit : « Je m’en vais chercher de la nourriture à Chicoutimi. »’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

6.3 LES DÉMONSTRATIFS LOCATIFS Un démonstratif Locatif est un mot démonstratif qui joue le plus souvent le rôle de modificateur d’un verbe (emploi aDverbiaL) : nititan anite ‘je suis là’. Le fait qu’un démonstratif soit utilisé pour modifier un verbe n’en fait pas un adverbe pour autant, car la fonction référentielle du démonstratif demeure. Contrairement aux adverbes qui sont des mots lexicaux, les démonstratifs employés adverbialement restent des mots grammaticaux. Ils seront donc traités comme des démonstratifs locatifs. Les démonstratifs locatifs prennent pour base les pointeurs démonstratifs de §6.1 dont ils reproduisent les degrés de distance en y ajoutant -(i)te : u + te ‘proche’ ; an + ite ‘à une certaine distance, ne + te ‘ailleurs’, nau-te ‘éloigné’. Ce sont : ƒ proximaL (près du locuteur) : ute ‘ici’ ; ƒ méDiaL (dans l’environnement immédiat des interlocuteurs) : anite ‘là’ ; ƒ méDio-DistaL (ailleurs que dans l’environnement immédiat des interlocuteurs) : nete ‘là-bas’ ; ƒ DistaL (éloigné des interlocuteurs) : naute ‘là-bas au loin’. L’inventaire est illustré au tableau 35 en fin de chapitre. Comme pour les autres démonstratifs, il y a passablement de variation entre les dialectes. Les locuteurs de Mamit ont deux séries de démonstratifs locatifs : une série en -te (ute ; anite ; nete…) et une deuxième en -ta (uta, anita, neta…)7. De plus, les formes suivantes sont utilisées à Uashat mak Mani-utenam et dans les dialectes de Mamit : niate ‘là-bas au loin [où s’en va une 3 e personne en s’éloignant du locuteur]’ et niekate ‘là-bas au loin [où s’en vont plusieurs personnes en s’éloignant du locuteur]’8. 6. 7. 8.

On verra en §6.7 que kutak ‘l’autre’ peut aussi apparaître en cooccurrence avec un pointeur démonstratif. Goddard (2003) reconstruit pour le proto-cri deux séries de démonstratifs locatifs, l’une en -te et l’autre en -ta. La série en -ta n’est plus utilisée dans les dialectes de l’Ouest de l’innu. Les formes de Mamit et leur glose sont tirées de la version en ligne de Mailhot et MacKenzie (2012).

112

Grammaire de la langue innue

On passera en revue les contextes d’emploi des démonstratifs locatifs. Comme les pointeurs démonstratifs, ils ont un emploi pronominal et un emploi adnominal. ƒ Dans l’emploi pronominal, ils sont utilisés seuls pour référer à un lieu lorsque celui-ci est immédiatement identifiable (comme ici, y et là en français). emploi pronominal :

ute

Nikuss Richard ute tshishkutamuakanipan. ‘Mon fils Richard a été scolarisé ici.’ emploi pronominal : anite Ne napess pushtapan assikussiǹu, tshiashku-uaua anite tatamushapan. ‘Le garçon avait amené à bord un petit seau, il y a avait mis des œufs de mouettes.’ Peikutipishkua anite ninipanatshe. ‘J’ai dû dormir là durant une nuit.’ emploi pronominal : nete Nete katshi pakaiat, pitama kutuenanu eshku eka pinashuenanit ne pakatakan. ‘Après avoir débarqué là, on fait du feu d’abord, avant de descendre ce portage.’ Muǹiaǹit nete nipushitan… Nete meshakaiat, ishkueu nete ninishtuapamau. ‘On est partis pour Montréal là… Arrivés là, je connais une femme là.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ Un démonstratif locatif peut être adossé à un nom au locatif (usage adnominal). emploi adnominal :

ute

Eukuan ne utshimashkueuipan ute katshishkutamatsheutshuapit. ‘C’est elle qui dirigeait ici à l’école.’ emploi adnominal : anite Nameshkuai-uǹakanit anite niǹan nitashamikaunan. ‘Nous, on nous a servis dans des assiettes de plastique.’ emploi adnominal : nete Piǹip atusseu, kashutshishiǹiti pimipaǹieu, tuashkuaitsheu nete shipit. ‘Philippe travaille, il conduit un tracteur, il fait du déboisement là à la rivière.’ Peikuau uetakussit ninatshi-pinakutshenan nete aiamieutshuapit Marie-Immaculée. ‘Une fois le soir, nous sommes allées jouer au bingo là à l’église Marie-Immaculée.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ L’usage adnominal ne se limite pas aux compléments de lieu : un démonstratif locatif peut aussi être adjoint à un pronom (personnel ou indéfini) et le modifier. Apu shashish ute tshiǹanu tshitshipaǹiaku e apashtaiaku ne tshishiku. ‘Ça ne fait pas longtemps que nous-ici nous avons commencé à utiliser ce jour férié.’ Nasht apu miǹueǹimut, ushtashkaku anite tshekuanǹu. ‘Elle ne se sent pas bien du tout, quelque chose-là l’embarrasse.’ Tshek meshkunaman anite tshekuan.

Les démonstratifs

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‘Tout à coup je tâte quelque chose-là.’ Eku anite niǹan etashiat : nutaui, nikaui, nishimat Shaush, Muish, Pieǹ mak niǹ. ‘Et de notre côté [litt. ‘là-nous’] nous étions : mon père, ma mère, mes frères, George, Moise, Pierre et moi.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ Le démonstratif locatif et le nom qu’il accompagne font partie d’un seul groupe intonatif (entre crochets carrés dans les exemples qui suivent). [Napeu anite] kie uiǹ pushishapan, mishtikushu. ‘Un homme-là est monté à bord aussi, un Blanc’. [Mishtikushu anite] nuapatiǹiku, [etauk anite] shishiu. ‘Un Blanc-là me le montre, où je suis là, il pisse.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ Un démonstratif locatif peut aussi être apposé à un adverbe de lieu, y compris du mot interrogatif tanite ‘où’. Tanite ? iteu, ashit ka-nanatuapatamua anite uashka. ‘« Où ? », dit-il tout en regardant là aux alentours.’ Nipashkunishipen, anite mushtitat nitapin. ‘Je plume du canard, je suis assise là par terre.’ Aitukam anite nitapinan. ‘Nous étions assis là des deux côtés.’ An-Maǹi mak niǹ ninishupinan anite napate, eku nete kueshte nikaui mak nutaui. ‘Anne-Marie et moi étions assises à deux là d’un côté, et là-bas de l’autre côté ma mère et mon père.’ Nimishta-uauanikashun anite pitukamit. ‘Je crève de chaleur là à l’intérieur.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ Comme pour les autres mots démonstratifs, le démonstratif locatif peut s’employer métaphoriquement pour désigner un moment proche (ute) ou éloigné (nete/naute) dans le temps. Tshe tipatshimushtutau auassat nete aishkat. ‘Et tu le raconteras aux enfants là-bas dans le futur.’ Nete tshitshue neshtuapataman mashinaikan […] usham nikashekan. ‘Au moment où j’ai vraiment appris la lecture, j’étais très fière.’ Ueshkat nete katshi tutamat ne niǹapieǹiminan, eukuanǹu neǹu uipat pakashtuepaǹikupan. ‘Depuis le moment-là qu’on a fait notre bière, c’est alors qu’elle a dû tomber dedans aussitôt.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ On peut utiliser un démonstratif locatif comme sujet d’une proposition. Il prend alors le sens de ‘l’endroit’. Kamiǹukapeu-nipi anite ishinikateu

‘l’endroit s’appelle Kaminukapeu-nipi’

114

Grammaire de la langue innue

ƒ Les démonstratifs locatifs ont aussi une forme emphatique en -he : utehe,‘ici même’, anitehe/netehe ‘là même’, nautehe ‘là-bas même’.

6.4 LES DÉMONSTRATIFS IDENTIFICATEURS En plus des pointeurs démonstratifs vus précédemment, il existe une autre classe de démonstratifs qui se distinguent par leur emploi de type iDentificationneL. Cet emploi caractérise les constructions où un démonstratif est utilisé pour iDentifier un participant (humain, animal ou chose). Comme l’innu n’a pas de copule ‘être’, il fait un usage abondant de propositions où un nominal joue le rôle d’attribut. La fonction attribut est une des fonctions que peut jouer un nominal dans une phrase ; l’attribut sert à préciser l’identité d’un participant : ‘il est médecin’ ; ‘elle est avocate’ ; ‘c’est le lac Pipmuacan’ ; ‘c’est la rue Ashini’. Le chapitre 13 est consacré aux propositions sans noyau verbaL et, parmi celles-là, les propositions à noyau nominaL (§13.1) mettent souvent en jeu un démonstratif identificationnel, que ce soit comme attribut (§13.1.4), ou pour remplacer le sujet dont on définit l’identité (§13.1.1). On appellera Démonstratifs iDentificateurs la série de démonstratifs qui sont utilisés dans un emploi identificationnel. Ils forment une classe séparée pour plusieurs raisons : ƒ ils ont une distribution différente des autres démonstratifs, car ils s’emploient surtout dans des constructions à noyau nominal (§13.1), qui ont pour fonction de préciser l’identité et la nature d’un sujet ; ƒ ils ont une forme distincte et réduite par rapport aux pointeurs démonstratifs ; pointeur démonstratif

identificateur

A : ue A : ne

au/u(m) an

I : ume I : ne

ƒ ils sont distincts en ce qui concerne leur statut. Les pointeurs démonstratifs sont des mots : ils portent leur propre accent tonique et ne modifient pas l’accentuation des mots qui précèdent. En revanche, les identificateurs se comportent comme des suffixes et forment un seul mot phonologique avec le mot qui précède9. C’est pourquoi certains scripteurs innus les écrivent en un seul mot. On verra d’ailleurs plus loin que le pronom-focus eukuan est justement le résultat de la fusion de euku=an qui sont maintenant soudés en un seul mot ;

9.

Techniquement, les identificateurs sont des « enclitiques ».

Les démonstratifs

115

ƒ ils ne sont pas référentiels, mais fonctionnent plutôt comme des marqueurs De Discours. Un marqueur de discours est un élément qui met en rapport un énoncé et le contexte dans lequel il est prononcé. On verra que l’identificateur au a pour fonction de marquer l’étonnement, l’embarras ou la perplexité du locuteur face au contexte externe et que an sert à attirer l’attention sur un participant ou une situation. En tant que marqueur de discours, les identificateurs servent à marquer la relation entre le locuteur et son message. Il existe deux identificateurs en innu : au/u(m) et an. Le premier est relié au pointeur proximal (ue/ume), alors que le second est relié au pointeur médial (ne)10.

6.4.1

L’identificateur au

L’identificateur au connaît une distribution assez restreinte, bien qu’uniforme à travers les dialectes. Il est prononcé variablement [û] ou [ûm] dans les dialectes de l’Ouest et on le retrouve écrit au dans ceux de Mamit. Il n’a pas de forme plurielle ni obviative. Il s’accroche au mot qui précède et on ne peut pas faire de pause entre les deux, si bien que, dans les dialectes de l’Ouest où l’accent tonique porte sur la dernière syllabe du mot, c’est l’identificateur qui porte l’accent. Contrastons : pointeur :

tshekuan ne ? ‘c’est quoi ça’ tshekuan au ? ‘qu’est-ce donc ?’

iDentificateur :

ƒ L’identificateur au exprime l’étonnement, la perplexité ou l’embarras face à une situation. On le retrouve après des pronoms interrogatifs, dans des propositions interrogatives réduites sans noyau verbal. Shiatunaman nititshi, auen au ? ! aǹik ! ‘Quand j’ai ouvert la main, qui donc ? ! une grenouille !’ Shassikut uiashtepaǹiti uashtenimakana ! Tshekuan au ? ! Nasht takutauat nitapin ! ‘Tout à coup les lumières se sont rallumées ! Quoi donc ? ! Je suis assis tout en haut de la butte !’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Ekuan, tshetshishepaushit, tshekuan um ? ! mishta-miǹuakuneutin ! ‘Bon, le lendemain matin, quoi donc ? ! la neige est bien durcie !’ Miam nitshishi-tshishuashpishun eukuan pietuk e tatuetak ekue shatsheuepataian, auen au ? ! utshipitiku utehe.

10.

On peut relier au au pointeur ue (proximal animé) et um (proximal inanimé) à ume. Il semble que les identificateurs actuels soient les anciens pointeurs. Ces derniers auraient évolué par l’ajout d’un e final et les formes d’origine (les identificateurs actuels) sont confinées aujourd’hui à une fonction plus spécialisée, celle d’identificateur. À l’obviatif toutefois, les deux séries ont les mêmes formes. Vraisemblement, ce changement vient des dialectes de l’Ouest.

116

Grammaire de la langue innue

‘Je venais juste de finir de m’habiller, c’est alors que je l’ai entendu qui faisait du bruit et puis j’ai accouru pour voir, qui donc ? ! il est en crise d’épilepsie ici même.’ Tan mak um tshe aitiaku ? ‘Mais qu’est-ce qu’on peut donc faire ?’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ Employé après un verbe ou un adverbe, il exprime la perplexité, l’embarras que le locuteur éprouve face à une situation. On pourrait le traduire par ‘là !’. Uni eku ! nitiku, shash tshishi-aiamiananu, iu. ‘Elle me dit : Allons, lève-toi, on a déjà fini la prière !’ – Apu tshi unian au ! Nimishta-akushin au ! nitau. ‘Je lui réponds : Je ne peux pas me lever là ! Je suis très malade là !’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Mishta-kanueǹitamu au katshishishunanuǹit. ‘Il fait beaucoup de fièvre là.’ Shash um tshekat tshatshipaǹu uapikun-pishimu, shash mishta-tshishiteu. ‘Le mois de juin est déjà presque terminé là, il fait déjà chaud.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Nipeikushkuashishpan au nipiueshikan, muku peiku nupiueshikannashapan. ‘Je n’avais revêtu qu’un seul bas là, je n’avais qu’un seul bas.’ Extrait de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994). (L’orthographe a été modifiée en conformité avec l’orthographe standard.)

6.4.2

L’identificateur an

L’identificateur an est d’usage plus fréquent que le précédent. Il a une forme plurielle (animé anat ; inanimé ani). Toutefois, à l’obviatif sa forme varie selon les dialectes : neǹu(a) à l’Ouest et anua dans les parlers de Mamit. Comme on l’a vu pour au dans la section précédente, an s’accroche au mot qui précède et on ne peut pas faire de pause entre les deux. Toutefois, an n’est pas porteur d’accent, si bien que c’est le mot qui précède qui porte l’accent. Contrastons : iǹnu ne iǹnu an

‘celui-là est un Indien’ ‘c’est un Indien’

Le fait que an est inaccentué s’explique par sa fonction. L’identificateur an est un marqueur De Discours qui exprime la mise en focus d’un participant (personne, animal, objet) ou d’une situation. Dans une construction de mise en focus, l’élément qui fait l’objet du focus porte un accent d’insistance (‘c’est Jean qui a crié’). Puisque l’élément auquel an s’attache porte un accent d’insistance, il est normal que an lui-même soit inaccentué.

Les démonstratifs

117

ƒ En tant que marqueur de mise en focus, an est d’abord et avant tout utilisé dans le contexte de propositions dites à noyau nominal (§13.1). Le mot en focus porte l’accent d’insistance, représenté par les caractères gras dans les exemples. Shushep an mushkunataushu. ‘C’est Joseph qui fait pleurer un enfant.’ Tshiǹ an tshipa tshissinuapamikutiat auassat. ‘C’est toi qui devrait donner l’exemple aux enfants.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Tshiǹ an ka itueueiakamitain e pimishkain. ‘C’est toi qui a fait du bruit avec l’eau en ramant.’ Extrait d’Alexandre Riverin (Riverin, Drapeau et Bacon, 1987), Pessamit Auenitshenat anat ? pashpashtessat ka akushiht. ‘C’est qui eux ? ce sont des pics-bois qui sont dans l’arbre.’ Tshitaniss an nataunikutshashuepan ekue muepan. ‘C’est ta fille qui est allée à l’écureuil et puis elle l’a mangé.’ Tan tshipa tshi nita aimiku ! Pashpashtessa neǹua. ‘Comment se peut-il jamais qu’il lui parle ? [Ce sont] des pics-bois ceux-là.’ Extraits de Michel Adley, 1986, Pessamit

ƒ An s’emploie également après des verbes ou des adverbes, pour les mettre en lien avec le contexte extralinguistique ; on le traduit par le ‘là’ du français. Dans les deux cas, en tant que marqueur de discours, an et ‘là’ réfèrent au contexte extralinguistique et servent à le mettre en rapport avec ce qui est dit. Tshishetshimin an. Tan itipan an nimushum ?

‘Tu me fais peur là’. ‘Qu’est-ce qui lui est arrivé là mon grand-père ?’ Tan eshi-tshishkueiapatamin an tshiǹ ? ‘Es-tu devenu fou là toi ?’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ L’identificateur an peut aussi apparaître avec un suffixe modal, soit l’indirect passé ou le dubitatif présent ou passé. Dans ce cas, il joue le rôle de copuLe, au sens où il lie un sujet (nominal) et un attribut (nominal). Le tableau 36 en fin de chapitre présente les diverses formes de l’iDentificateur an.

6.5 LE PRONOM-FOCUS EUKUAN Le pronom-focus eukuan introduit des propositions focalisées. En tant que pronom, il réfère à une personne, une chose ou un fait, introduit précédemment, et sur lequel le locuteur centre l’attention pour émettre un commentaire à son propos. Il est formé de la suture d’un coordonnant e(u)ku et de l’identificateur an

118

Grammaire de la langue innue

présenté en §6.4.2. Par sa fonction, eukuan est un type d’identificateur, mais à la différence des identificateurs au et an, eukuan a une fonction de connecteur entre des propositions. Il introduit une information nouvelle en la reliant au contenu précédant. En résumé : Catégorie : pronom Fonction : identificateur et coordonnant Distribution : propositions focalisées

ƒ Le pronom-focus eukuan sert à attribuer une identité à une personne, à préciser la nature d’une chose ou celle d’un fait, d’une situation. À ce titre, il est généralement suivi d’un nom (précédé parfois d’un pointeur démonstratif), qui constitue l’élément mis en focus. Ǹuiss ishinikatakanǹua ne An-Maǹi ukupaniema, napessa. Nitautshinepanat neǹua, apu utauassimiht anitshenat An-Maǹi mak Shushep. Eukuan ne napess tshatapamatshit, kapiminaua neǹua ashtueu assikumanissiǹu. ‘Il s’appelle Louis le garçon qu’Anne-Marie garde. Ils l’ont élevé, ils n’ont pas d’enfants eux Anne-Marie et Joseph. C’est lui le garçon qu’on regardait, il piégeait des geais gris.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ Il peut aussi être suivi d’un pointeur démonstratif pronominal, qui constitue une reprise du référent introduit dans la proposition précédente. Ekute uiapamatshit kakashteukupeshkueu… (Eukuan ne utshimashkueuipan ute katshishkutamatsheutshuapit, Françoise Lessard ishinikatakanu.) ‘C’est là qu’on a vu une religieuse. (C’est elle celle qui était la principale ici à l’école, elle s’appelle Françoise Lessard.)’ Uiashiǹu anite mani ashtau, eukuanǹu neǹu niataimiǹiti. ‘Il dépose régulièrement de la viande, c’est ça ce que l’autre [le geai gris] vient chercher.’ Ushkat tsheshkutamuakaniht ka mamishishtiht auassat peiku mak nishu ka itapiht ute iǹnu-assit Ekuanitshit, eukuan ume etatshimuian. ‘Au début quand on a scolarisé les enfants du secondaire de 1re et de 2e année ici dans la réserve indienne de Ekuanitshit, voilà ce que je raconte.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ Parfois, eukuan renvoie à un événement complet que le locuteur vient de rapporter. eukuan ma katshi mishta-shetshishiat ‘ça c’est [une fois] où nous avons eu très peur’

ƒ Eukuan introduit des propositions sans noyau verbal et il joue le rôle de copule (analogue au verbe être en français) ; la distribution syntaxique de cet identificateur est expliquée plus en détail en §13.1.7. ƒ La forme locative du pronom-focus est ekute, aussi prononcé [ekut]11. 11.

En plus de ekute, les dialectes de Mamit utilisent la forme ekuta.

Les démonstratifs

119

Nete akamit mak ekute tshipa ituteuat, tshipa utshimau-aimuat, ekute nete tshipa patshitinamuat neǹu tshetshi tutakanǹit. ‘Là-bas sur la Rive-Sud, c’est là qu’il paraît qu’ils vont, qu’ils tiendraient une rencontre politique, c’est là qu’ils donneraient les fonds pour que ça puisse se faire.’ Extrait de Lisette Jourdain, 1980, Pessamit

ƒ Le pronom-focus possède également une forme servant à désigner les référents décédés ou absents : eukuana. Elle résulte de la contraction de eukuan avec le démonstratif d’absence nana. Elle sert à mettre en focus, souvent de manière emphatique, le commentaire que le locuteur émet lors du départ d’un participant, d’une entité inanimée : ‘les voilà qui s’envolent !’ ‘le voilà qui s’en va !’ ‘les voilà qui partent en bateau !’ Eukuan ekue pakashtueuat neǹua namesha. Eukuana tshatshipaǹit namesh ! ‘Et là il a remis le poisson à l’eau. Et voilà le poisson qui part !’ Extrait de Michel Adley, 1984, Pessamit Eukuana tshauepaǹit ne kakatshu !

‘Et voilà le corbeau qui s’en retourne !’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

ƒ Eukuan peut aussi prendre une forme modale par l’ajout de -tshe dubitatif ou de -shapan de l’indirect passé. Eukuanǹitshe neǹu uiǹ Eǹenish napaut. ‘Ça doit être à ce moment-là qu’Hélène s’est mariée.’ Eukuanǹishapani neǹua e pushtat. ‘Ça s’est trouvé être celles-là qu’il avait prises à bord.’ Extraits de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994)

Les diverses formes du pronom-focus eukuan sont présentées au tableau 37 en fin de chapitre.

6.6 LES MARQUEURS D’HÉSITATION L’innu possède une série de formes utilisées quant un locuteur n’arrive pas à se rappeler un mot. Les hésitations sont fréquentes dans le discours dans toutes les langues. Les marqueurs D’hésitation de l’innu12 ont ceci de particulier qu’ils portent des suffixes qui expriment des propriétés grammaticales. Ces propriétés sont proche, obviatif et Locatif ; il n’y a pas de forme particulière pour exprimer le pluriel ni le genre. Le fait que les marqueurs d’hésitation expriment des propriétés grammaticales signifie que, malgré son hésitation, le locuteur peut anticiper le statut grammatical (proche/obviatif ou locatif) de ce qui suit après l’hésitation. Cela justifie de les classer parmi les nominaux. 12.

Plusieurs autres langues algonquiennes possèdent des pronoms d’hésitation, entre autres, le cri (Wolfart, 1973) et le malécite-passamaquoddy (Ng, 2002). Ils ont été analysés par Proulx (1988) comme partie de l’inventaire des démonstratifs du proto-algonquien.

120

Grammaire de la langue innue

ƒ La forme d’hésitation neutre est ai et sa forme obviative est aiǹu. On utilise ait pour anticiper une expression de lieu. ƒ Lorsque le marqueur d’hésitation est employé seul (ai/aiǹu), il ne renvoie pas à un nominal. ƒ Les hésitations utilisées en anticipation d’un nominal s’accompagnent généralement d’un démonstratif. Employé seul, le marqueur d’hésitation est ai à la forme proche et aiǹu à la forme obviative. On le retrouve en début de phrase (a), après la conjonction de cosubordination ekue (b) ou pour chercher un mot (c et d), prendre le temps de se remémorer des informations (e), ou tout simplement organiser ses idées (f). a) Ai shiatsheuepaǹiht uiapatahk paputeǹit ekue iteǹitamutshenat « mashkua nipaieuat. » ‘[Hésitation] Quand ils ont débouché sur le lac, qu’ils ont vu la fumée, alors ils ont dû penser : « Ils ont tué un ours. »’ b) Eukuan ekue ai takushiniat nete. ‘Et puis alors [hésitation] nous sommes arrivés là-bas.’ c) Nasht apu tshika ut ai ǹuet. ‘Il n’y aura pas du tout [hésitation] de courant d’air.’ d) Ukussa mak nene ai sanatorium ka nipiǹiti. ‘Et son fils en plus qui est mort [hésitation] au sanatorium.’ e) Ai Jean-Marie nishtuǹua. Ai Taǹait tshika nishtuǹua umeǹua kie. Ai Paul peikussiǹua. Ai Wilfrid nishuǹua. ‘[Hésitation] Jean-Marie en a trois. [Hésitation] Thérèse va en avoir trois aussi bientôt. [Hésitation] Paul en a un. [Hésitation] Wilfrid en a deux.’ f) E nishtiht, eukuan ekue nitautshinakau kaǹapua niǹ, ai, ǹuash ekue tshitshinitautshinakau, ǹuash ekue tshitshi-nitautshiht, ǹuash ekue nipauht. ‘Alors moi, bien entendu, je les ai élevés tous les trois, [hésitation], jusqu’à ce que j’aie fini de les élever, jusqu’à ce qu’ils soient adultes, jusqu’à ce qu’ils se marient.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Dans l’exemple suivant, l’hésitation anticipe l’objet inanimé du verbe. Il est normal que le marqueur soit à l’obviatif puisque le sujet est à la 3e personne animée. Eukuanǹu etutak Adhémar nene aiǹu tetashkuaikanǹu. ‘C’est alors qu’Adhémar a fait [hésitation] une cache.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Dans l’exemple suivant, il est à la forme obviative et anticipe un objet de genre animé. Eku neǹua utaǹapiuaua, aiǹua, manneshapan neǹua. ‘Et leur filet [hésitation] il l’avait enlevé.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

On voit donc que, dans la majorité des cas, la forme neutre ai n’anticipe pas un nom, mais permet tout simplement au locuteur de chercher un mot, quelle

Les démonstratifs

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qu’en soit la catégorie, de se remémorer des faits ou d’organiser la suite de son discours. Même dans les cas où le marqueur d’hésitation n’anticipe pas un nom, il n’empêche qu’il puisse s’employer à l’obviatif, comme dans l’exemple suivant, où aiǹu ne peut pas remplacer utishuǹakanuaua puisque le mot vient d’être prononcé. Il s’agit donc d’une forme vide, mais qui requiert néanmoins un suffixe d’obviation. L’obviation s’impose dans ce contexte du fait que le sujet est de 3e personne animée. Eku uiǹuau utishuǹakanuaua tshe natshi aiǹu utinahk. ‘Et puis eux, leurs pièges qu’ils vont aller [hésitation] prendre.’ Mishta-kataku ne mitakuekutshinutshe mishkumi, eukuan ekue aiǹu pakupetet nana kaǹapua eku Adhémar, ume ishkupeu e. ‘La glace n’est prise qu’à une grande distance du bord de l’eau, alors [hésitation] évidemment Adhémar a marché dans l’eau, il avait de l’eau jusque-là.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Le même raisonnement s’applique dans l’exemple suivant, où on a le sentiment que l’hésitation ne sert à la narratrice que comme pause pour organiser ses idées. Comme le sujet de ce qui vient est de 3e personne animée, le marqueur d’hésitation doit être à la forme obviative. Ces cas sont très fréquents dans les narrations. Aiǹu pishtikaimupan anite utitshi e piputueshatshimeuet. ‘[Hésitation] Il s’était accidentellement coupé le doigt en boucanant les moustiques.’ Eukuan ekue aiǹu nashipetaiakanit. ‘Et c’est alors [hésitation] qu’elle a été ramenée à la côte.’ Eukuan ekue pekunak Pierrette. « Uni » nitau, « tshishim ne aiǹu, shash uniu » nitau. ‘Ça fait que j’ai réveillé Pierrette. « Lève-toi », lui dis-je, « ta sœur [hésitation], est déjà levée », lui dis-je.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

La forme neutre ai est souvent utilisée en anticipation d’une date. Ute nimatapetanakupan e tshatshipaǹit ai… Shetan-pishimu ute nimitapanan. ‘Nous avons dû atteindre la côte ici au début de [hésitation]… nous avons atteint la côte ici en juillet.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Il existe une forme locative d’hésitation (ait) ; elle est utilisée en anticipation d’un nom au locatif. Eku niǹ ekue tutuk ne pitshu, ekue peshaimat ne miush, katshi peshaimat, ne patshuian ekue akussutakanit anitehe ait miutit. ‘Quant à moi, j’ai alors préparé la colle, et puis nous [en] avons enduit la boîte au pinceau, après l’avoir enduit, la toile a été collée à l’intérieur, [hésitation] dans la boîte.’ E ma mishta-mitsheki ute atushpia, nutim anite ǹaǹeu, ait, pinashuetauat ka-tshimateua.

122

Grammaire de la langue innue

‘Puisqu’il y a tant d’aulnes par ici, ils sont plantés tout le long de la rive, [hésitation], sur la pente.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Néanmoins, la forme neutre ai est utilisée plutôt lorsque l’hésitation anticipe un nom propre de lieu. Atussenanuipan anitehe ne ai Pipimuakanit. ‘Il y avait du travail là [hésitation] à Pipmuacan.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Le marqueur d’hésitation est utilisé souvent en conjonction avec un démonstratif. Le démonstratif peut précéder ou suivre le marqueur d’hésitation. Dans le cas qui suit, le démonstratif suit l’hésitation. La séquence ai ne anticipe le nom animé pitshu ‘résine’ et on voit à la lecture de ce passage que la narratrice anticipe la difficulté d’expliquer la nature exacte du type de ‘résine’ utilisé. Ekuan, eukuan ekue nashipetataiat ne ǹikuashkan, ekue ueueshtakanit kaǹapua. Ai ne nitakunanan ute pitshu, ne uti-pitshu ka ishinikatakanit, tauapekaikan-pitshu. ‘Voilà, c’est alors que nous avons ramené la dépouille vers le rivage, et puis elle a été disposée évidemment. [Hésitation] Nous avions apporté ici de la résine, ce qu’on appelle de la résine à canot, de la résine synthétique.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Dans l’exemple qui suit, le démonstratif précède le marqueur d’hésitation : Apishissishipan ne ai François, ne mashteǹ ne napess. ‘Il était petit ce [hésitation] François, le dernier garçon.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

L’exemple ci-dessous montre que le marqueur d’hésitation reste invariable dans sa forme, malgré le fait qu’il anticipe un nom pluriel inanimé. C’est le démonstratif qui l’accompagne (neheni) qui porte la marque du pluriel inanimé. Ushkat ma ne e uǹuiat ne shipiss, ai, anitehe shuku mitshena neheni ai mashkushua. ‘Au début quand on est sorti de la rivière, [hésitation], à cet endroit-là, il y a vraiment beaucoup [hésitation] d’herbes.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Dans le passage suivant, la narratrice hésite devant le mot mushat ‘orignaux’. On constate qu’elle utilise la forme au singulier (ai ne) néanmoins. Le marqueur d’hésitation ne semble pas s’employer au pluriel (animé ou inanimé) si bien qu’il fait référence globalement à la situation plutôt qu’au nom anticipé. Eku niǹ nimishta-umitshimitan, ai ne, mushat anite nishu nipaiakanipanat. ‘Et moi, nous avions beaucoup de nourriture, [hésitation] on avait tué deux orignaux.’ Ekuan, ai ne nika akutitan mitshikana uetakussit nishtu. ‘Ça fait que, [hésitation] je vais accrocher trois hameçons durant la soirée.’

Les démonstratifs

123

Shash mak matshikauna ai ne shakaikana. ‘D’autant qu’ils sont déjà mauvais [hésitation] ces lacs-là’. Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

On note que la forme ai neǹu est inexistante. En revanche, on trouve de nombreux cas où le pronom d’hésitation est placé devant un démonstratif, tous deux à la forme obviative (aiǹu neǹu). Aiǹu… neǹu nitutumatia anitshehenat uatshinakanissat ka ishinikashuht. ‘[Hésitation] Je lui ai fait de ceux-là qu’on appelle les petits mélèzes.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Ailleurs, le démonstratif est placé avant la forme d’hésitation : Apu esh neǹu kutak namesh e uinnakuanǹiti neǹua aiǹua kusseiaua. ‘Car le poisson ne mord pas quand les [hésitation] appâts sont sales.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

L’exemple suivant montre qu’il est possible d’avoir une succession de démonstratifs en cooccurrence avec le pronom d’hésitation : Mishta-miǹuiǹniu nana le bébé, mishta-miǹuiǹniu anite, shash shamatapu nana aiǹu ne… ‘Le bébé est en très bonne forme, il est en très bonne santé, il peut déjà se tenir assis celui-là [passé] [hésitation] celui-ci…’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

6.7 L’AUTRE : KUTAK Comme dans plusieurs autres langues du monde, certains mots grammaticaux fréquents ont une distribution spéciale. C’est le cas en innu du mot kutak ‘l’autre’, qui n’est ni un pronom ni un démonstratif au sens strict, mais qui, comme on le verra dans ce qui suit, se comporte comme un dépendant du nom. ƒ kutak s’accorde en genre et en nombre et prend également un suffixe d’obviation lorsque le contexte le requiert. ƒ La forme obviative est différente selon les communautés : à l’Ouest, on prononce kutakatshiǹu et dans les dialectes de Mamit kutakanu. Les deux orthographes sont permises. ƒ kutak peut s’employer pour modifier un nominal : nom, pronom ou démonstratif (usage adnominal). usage adnominal

Utshemitunanǹu, iǹnuat nanitam passitshepanat eshpish miǹueǹitahk kutakaǹu pipunǹu tshatshipaǹǹit. ‘Au Jour de l’An, les Innus tiraient toujours du fusil tant ils étaient contents qu’une autre année commence.’ Extrait de Desneiges Meshtokosho Mollen, 2004, Ekuanitshit

124

Grammaire de la langue innue

ƒ Il sert de pronom lorsqu’il est employé seul dans la proposition et qu’il réfère à une personne ou à une chose mentionnée précédemment. usage pronominal

Ushkat peiku matakushkamu, eku neǹu kutakaǹu pashtatakuteǹu, aiatshipaǹitashu. ‘Elle est assise par-dessus une jambe, et l’autre pend, elle la balance doucement.’ Extrait de Desneiges Meshtokosho Mollen, 2004, Ekuanitshit

Le tableau 38 en fin de chapitre récapitule toutes les formes de kutak et le bloc d’exemples qui suit en fournit des exemples : ƒ pronominaL neutre animé Apu kutak mishakat a ? Ne kutak tshishkutamatsheu.

‘Il n’y en a pas d’autre qui arrive ?’ ‘L’autre enseigne.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

pronominaL neutre inanimé

Apu takuak kutak.

‘Il n’y en a pas d’autre.’ Extrait de Drapeau, notes de terrain, Pessamit

ƒ

pronominaL pLurieL animé

Nitashuapamananat anitshenat kutakat tshetshi pimipaǹiht. ‘Nous attendions ceux-là les autres qu’ils passent.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

pronominaL obviatif animé

Ekute anite kutaka uet kuauat.

‘C’est là qu’il en a abattu un autre.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

aDnominaL neutre (animé)

Ashtam ! ue piǹeu kutak. Auen kutak ? Eka auen etat kutak.

‘Viens ! Voici une autre perdrix.’ ‘Qui d’autre ?’ ‘Quand il n’y avait personne d’autre.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

aDnominaL neutre (inanimé)

Eku kutak uǹatsheshku takuan.

‘Mais il y a une autre [sorte d’]écorce.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

aDnominaL pLurieL animé

Eshku mak anitshenat kutakat auassat e kanueǹimakau. ‘Et en plus [ceux-là] les autres enfants dont je m’occupais.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

aDnominaL pLurieL inanimé

Kutaka ussi-akushtiǹakana nituten.

‘Je fais d’autres flotteurs neufs.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Les démonstratifs

ƒ

125

aDnominaL obviatif animé

Eku ne peiku, kutaka aueǹua kanueǹimiku. ‘Et l’un deux, il est gardé par quelqu’un d’autre.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

aDnominaL obviatif inanimé

Aiǹu apu neǹu ut aǹimut e uapamat iǹnua, neǹu aǹimuipan kutakatshiǹu neǹu tshekuanǹu. ‘Euh, elle n’avait pas de difficulté à accoucher, elle avait de la difficulté avec quelque chose d’autre.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Pourquoi traiter kutak dans un chapitre sur les mots démonstratifs ? D’abord, parce qu’il s’agit d’un dépendant du nom ; kutak peut s’employer comme pronom ou encore être apposé à un nominal, tout comme les autres mots démonstratifs. De plus, kutak s’accorde avec le nom qu’il modifie, comme les démonstratifs. Plus crucialement, kutak a une fonction de repérage dans l’entourage physique (comme les pointeurs démonstratifs). Comme les mots démonstratifs, il dépend pour son interprétation d’un cadre de référence externe. En effet, pour comprendre le sens de kutak, on doit pouvoir mettre deux entités en relation : l’une et l’autre. Lorsqu’un locuteur utilise kutak, il pointe une entité parmi au moins deux : ‘pas celle-ci, celle-là/l’autre’. Enfin, outre son emploi comme pointeur situationnel, kutak s’emploie dans une autre fonction importante des démonstratifs : il aide au repérage des participants déjà mentionnés dans le discours, comme on le voit dans les deux exemples qui suivent. Dans l’exemple a), la narratrice a déjà mentionné le nom de deux de ses enfants et dit ce que faisait l’un des deux dans la vie. En a) kutak permet de repérer celui des deux enfants à qui le verbe tshishkutamatsheu s’applique. De même en b), la narratrice a préalablement identifié plusieurs groupes de personnes voyageant en canot. Anitshenat kutakat permet de repérer ceux dont il est question en fonction du contexte antérieur. a) Ne kutak tshishkutamatsheu. b) Nitashuapamananat anitshenat kutakat tshetshi pimipaǹiht.

‘L’autre enseigne.’ ‘Nous attendions ceux-là les autres qu’ils passent.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Comme on l’a vu pour le démonstratif d’absence nana, kutak peut apparaître dans la phrase avec un pointeur démonstratif, ce qui permet d’en préciser la référence. Toutes ces raisons justifient de classer kutak parmi les autres dépendants du nom13.

13.

L’alternative serait, comme Will Oxford (2007), de classer kutak comme adjectif. Toutefois, cela signifie que l’on devrait créer une classe d’adjectifs uniquement pour y caser le mot kutak, une hypothèse que nous ne privilégions pas dans le cadre du présent ouvrage pour des raisons de simplicité.

126

Grammaire de la langue innue

Tableau 33

Les pointeurs démonstratifs14 15 16 17 18 19

animé

sg

pl

emphatique14 obv

proximaL

ue

utshenat

utshehenat

umeǹua15

méDiaL

ne

anitshenat

anitshehenat

neǹua

méDio-DistaL

ne

netshenat

netshehenat

neǹua

DistaL oue

naui nahi

nauitshenat nahitshenat

inanimé

sg

pl

emphatique

obv

obv pl

proximaL

ume18

umeni

umeheni

umeǹu

umeǹua

méDiaL

ne

neni

neheni

neǹu

neǹua

DistaL mam

mam

nauiǹua16 nahinua17

neneni

méDio-DistaL

neme19

nemeni

nemeheni

nemeǹu

nemeǹua

DistaL

naume

naumeni

naumeheni

naumeǹu

naumeǹua

Tableau 34

Le démonstratif d’absence20 21 22 23 24 25 animé sg

neutre20 série série

2

obviatif série

14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. 21. 22. 23. 24. 25.

sg

pl

21

nene

neneni22

nekanat23

nene

neneni

nieka

mam

nieka

mam

nanani

oue

nanani

oue

nana

nananat

1 24

1

mam oue

inanimé pl

mam nekani25

mam

nekani

niekani

neneni

mam

nekani

mam oue

niekani

neneni

mam

nekani

Les formes emphatiques en -he sont fréquentes dans les dialectes de l’Ouest, mais beaucoup moins utilisées dans les dialectes de Mamit. Prononcé [mwenua] dans les dialectes de Mamit. Les locuteurs utilisent aussi nemenua comme forme obviative animée : uapameu nemenua ishkueua ka-tanueni ‘il voit la femme qui est là [un peu éloignée]’. Prononcé [nay~nua]. Prononcé aussi [mwe] dans le dialecte de Uashat mak Mani-utenam et de Sheshatshit et [umwe]. La série neme est prononcée [nême] ; le premier e est très long. Les formes d’absence peuvent aussi allonger la voyelle pour modifier le degré de distance dans le temps : [nânat]. Prononcé [nanàn] avec un ton bas dans les dialectes de l’Ouest. Le i bref final n’est pas prononcé dans le dialecte de l’Ouest où il est remplacé par un ton bas. Cette remarque s’applique aussi aux formes de l’obviatif animé. La forme nekanat n’est pas utilisée à Pessamit. Elle est rare à Uashat mak Mani-utenam et usuelle dans les dialectes de Mamit, où elle varie avec nieka. Cette série est tirée de la version en ligne de Mailhot et MacKenzie (2012). Utilisé à Mamit et Uashat mak Mani-utenam aussi, mais jamais à Pessamit.

Les démonstratifs

Tableau 35

Les démonstratifs locatifs proximal

médial

distal1

distal2

simpLe

ute

anite

nete

naute

emphatique

utehe

anitehe

netehe

nautehe

Tableau 36

L’identificateur an26 27 28 29 30 animé sg

neutre moDaL

Dubitatif prés. Dubitatif passé inDirect

obviatif

oue mam

moDaL

Dubitatif prés. Dubitatif passé inDirect

26. 27. 28. 29. 30.

127

inanimé pl 26

sg

pl oue

an

anat

an

etutshe28 ekupan eshapan29

etutshenat ekupanat eshapanat

etutshe ekupan eshapan

ani27 mam anua etutsheni ekupani eshapani30

neǹua anua eǹitsheni eǹikupani eǹishapani

neǹua anua

neǹu anua eǹitshe eǹikupan eǹishapan

neǹua annua eǹitsheni eǹikupani eǹishapani

Prononcé [àn] avec un ton bas dans les dialectes de l’Ouest. La voyelle brève finale n’est pas prononcée dans le dialecte de l’Ouest où elle est remplacée par un ton bas. Cette remarque s’applique aussi aux formes de l’obviatif. Prononcé [ettshe], [etshe] ou [esse], selon les dialectes. Le singulier animé et inanimé sont prononcés esha à Mamit. Prononcé eshani à Mamit.

128

Grammaire de la langue innue

Tableau 37

Eukuan et ses dérivés31

neutre singuLier pLurieL obviatif

animé

inanimé

eukuan eukuanat eukuanǹua

eukuan eukuaneni eukuanǹu31 eukuanǹua

obviatif pLurieL Locatif Dubitatif

ekuta/ekute singuLier pLurieL obviatif

eukuanitshe eukuanitshenat eukuanǹitsheni

eukuanitshe eukuanitsheni eukuanǹitshe eukuanǹitsheni

eukuanishapan32 eukuanishapanat eukuanǹishapani

eukuanishapan eukuanishapani33 eukuanǹishapan eukuanǹishapani

eukuana34 eukuananat35 eukuanani

eukuana eukuanani oue eukuanani / mam eukuanekani oue eukuanani / mam eukuanekani

obviatif pLurieL inDirect

singuLier pLurieL obviatif obviatif pLurieL

absent

singuLier pLurieL obviatif obviatif pLurieL

Tableau 38

Kutak32 33 34 35 singulier

pluriel

obviatif

obviatif pluriel

animé

kutak

kutakat

kutaka

kutaka

inanimé

kutak

kutaka

kutakaǹu/kutakatshiǹu

kutaka

31.

32. 33. 34. 35.

Dans le dialecte de Pessamit, les aînés utilisent souvent eǹukun plutôt qu’eukuanǹu. Eku usham nishitapitan, apishashipan ne nitshinan tshia, nishitapitan. Eǹukun ka aiatau neǹu mitshuapiǹu eǹukun patush atipipanat. ‘Et nous étions très à l’étroit, notre maison était petite, tu vois, nous étions tassés. C’est alors qu’ils ont acheté leur maison, après ça c’est là qu’ils ont déménagé.’ (Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit) Les formes au singulier (animé ou inanimé) sont prononcées : -sha à Mamit. Prononcé eukuanishani à Mamit. Prononcé [ewkwana]. Eukuananat et eukuanani sont prononcés [eukwanàn] dans le dialecte de l’Ouest.

PARTIE 2

LA GRAMMAIRE DU VERBE

CHAPITRE 7

LES CLASSES DE VERBES ET LA VOIX DE BASE

131

CHAPITRE 8

L’ORGANISATION DES CONJUGAISONS VERBALES

151

CHAPITRE 9

LES MODALITÉS : FORME ET FONCTION

169

CHAPITRE 10

L’EXPRESSION DE LA VOIX

217

CHAPITRE 11

LES RELATIONNELS

243

Chapitre 7

Les classes de verbes et la voix de base

Ce chapitre constitue une étape préliminaire à l’examen du système des conjugaisons verbales. La conjugaison du verbe innu a pour point de départ la distinction entre quatre classes grammaticales de verbes connues sous le nom de vta (verbe transitif animé), vti (verbe transitif inanimé), vai (verbe animé intransitif), vii (verbe inanimé intransitif). Avant d’aborder la présentation des conjugaisons verbales, il importe de comprendre le sens de ces quatre catégories. On commencera d’abord par expliquer la notion de participant centraL et le phénomène de l’accorD. Les verbes de l’innu s’accordent en genre et en nombre avec leur sujet et, le cas échéant, avec leur objet. Le sujet et l’objet réfèrent aux participants auxquels la grammaire de la langue accorde le statut de participant central. Le phénomène de l’accord est expliqué en §7.1. On explique ensuite comment se réalise l’accord sur le verbe. Le caractère polysynthétique de l’innu se révèle par l’absence d’infinitif (§7.2) et la présence obligatoire de marques pronominales sur les verbes, tel que décrit en §7.3. Puis, on présente les notions de sujet (§7.3.1) et d’objet (§7.3.2), de même que les concepts de verbe intransitif (§7.4) et de verbe transitif (§7.5). Cela constitue l’assise sur laquelle reposent les conjugaisons verbales de l’innu. Les classes verbales (vta, vti, vai et vii) se manifestent non seulement dans les conjugaisons verbales, mais également dans la forme même du radical1 verbal. En effet, les verbes de l’innu se présentent par paires de radicaux, souvent même sous quatre formes différentes selon qu’il s’agira d’un vta, vti, vai ou vii. La section 7.6 expose brièvement en quoi le radical verbal varie en fonction du genre de son sujet et de son objet.

1.

Le radical d’un mot est le noyau qui reste après avoir retranché toutes les marques grammaticales.

132

Grammaire de la langue innue

Une fois la logique du système des classes verbales exposée, on procède en §7.8 à l’exposé de quelques anomalies et de leur impact sur la grammaire et les conjugaisons. Car en effet, la division en quatre classes verbales (vai, vii, vta et vti) n’est pas parfaitement alignée sur les notions pures de transitivité. On verra que certains verbes prennent un objet même s’ils font partie de la classe des verbes intransitifs et que certains vti ne prennent jamais d’objet, même s’ils sont formellement des verbes transitifs. Enfin, il est important de garder à l’esprit que ce chapitre décrit les verbes tels qu’ils se présentent à la voix De base. Les propriétés de la voix de base sont résumées en §7.9.

7.1 L’ACCORD Les classes vta (verbe transitif animé), vti (verbe transitif inanimé), vai (verbe animé intransitif), vii (verbe inanimé intransitif) font appel à deux notions fondamentales : ƒ la notion de participant centraL et ƒ le phénomène de l’accorD.

7.1.1

Les participants centraux

Pour chaque type de verbe, on doit identifier les participants centraux qui s’y rapportent. Un participant est central lorsque sa présence est commandée directement par le sens du verbe. Un participant central occupe une fonction à laquelle la grammaire de la langue accorde un statut privilégié. Les fonctions privilégiées qui ont un impact sur les conjugaisons verbales sont celles de sujet et d’objet direct.

7.1.2

L’accord

L’accorD est un phénomène grammatical en vertu duquel certains éléments dans la phrase varient en accord avec les propriétés d’autres éléments de la phrase. Ainsi, en français, l’article s’accorde en genre avec le nom qu’il précède : la maison, le mur. Dans la maison, on utilise la forme la de l’article parce que le nom maison est de genre féminin. Dans le mur, on utilise la forme le de l’article parce que le nom mur est de genre masculin. Dans les descriptions grammaticales du français, on dira que l’article s’accorde en genre avec les noms auxquels il se rapporte. De la même façon, toujours pour le français, on dira ce sont de belles grandes filles, mais ce sont de beaux grands garçons. Les adjectifs beau, belle varient selon le genre du nom qu’ils modifient. De plus, un adjectif s’accorde en nombre avec

Les classes de verbes et la voix de base

133

le nom. C’est pourquoi on dira beaux garçons (masculin pluriel), mais belles filles (féminin pluriel). Ainsi, on énoncera la règle selon laquelle les adjectifs du français s’accordent en genre et en nombre avec le nom qu’ils modifient. Pour ce qui est de l’accord avec le verbe, toujours en français, on voit que le verbe varie en fonction de la personne du sujet : je vais, tu vas, il va, nous allons, etc. On dira donc que le verbe s’accorde en personne avec son sujet. L’existence de règles d’accorD est un fait courant dans les langues du monde, mais toutes les langues n’ont évidemment pas les mêmes règles. Les règles qui valent pour l’innu sont présentées dans ce qui suit, où on voit que le verbe s’accorde obligatoirement avec son sujet et, le cas échéant, avec son objet direct. Deux particularités expliquent l’accord du verbe avec les participants centraux en innu : ƒ l’absence d’infinitif ; ƒ la présence obligatoire de marques pronominales sur le verbe.

7.2 L’ABSENCE D’INFINITIF L’infinitif est une forme du verbe qui ne comporte aucune information relative au sujet, ni au temps : manger, boire, frapper sont des verbes à l’infinitif. Parce que l’infinitif est la forme la plus neutre du verbe, les dictionnaires des langues dans lesquelles cette catégorie verbale existe y font appel comme forme De citation des verbes. Ainsi, les verbes dans un dictionnaire du français, de l’anglais ou de l’espagnol, seront cités à la forme infinitive. ƒ Il n’existe pas d’infinitif en innu, ni dans les autres langues algonquiennes. En d’autres mots, il n’y a pas de forme verbale qui ne soit pas conjuguée à un temps, à un mode et à une personne spécifique. ƒ Le verbe innu porte toujours une marque qui renseigne sur le sujet, parfois aussi sur l’objet, ainsi que sur le temps et le mode, et comme on le verra dans le chapitre 8, sur l’ordre de conjugaison. C’est pourquoi, dans les dictionnaires de la langue innue, les verbes sont présentés à la 3e personne du singulier de l’indépendant indicatif présent. On a choisi la 3e personne parce qu’elle apparaît plus « neutre » que les autres personnes et que sa réalisation est la plus simple2. En résumé, les verbes de la langue innue apparaissent toujours sous une forme qui porte des informations sur la personne et le nombre du sujet et, le cas échéant, de l’objet direct, ainsi que sur l’ordre de conjugaison, le temps et le mode. 2.

On a choisi l’ordre indépendant parce qu’il a moins de connotation que l’ordre conjonctif (voir à ce sujet §8.1). Les verbes sont cités au singulier parce que le singulier est plus « simple » que le pluriel au niveau de sa réalisation sur le verbe. Aussi, les verbes sont cités à l’indicatif présent parce que la forme de l’indicatif présent est la plus simple de toutes.

134

Grammaire de la langue innue

7.3 LES MARQUES PRONOMINALES L’innu est une langue polysynthétique (voir §1.3.1), ce qui implique que le verbe peut constituer l’équivalent d’une phrase. Cela signifie que toutes les marques permettant d’identifier le sujet et l’objet direct doivent apparaître sur le verbe lui-même (à la manière d’indices), sans qu’il soit requis d’ajouter dans la phrase des noms ou des pronoms indépendants. Contrastons à cet effet des phrases du français et de l’innu. a) ‘Paul tue l’oie’ b) Puǹ nipaieu nishka

‘Il tue l’oie’ nipaieu nishka

‘Paul la tue’ Puǹ nipaieu

‘il la tue’ *‘tue’ nipaieu

Dans les phrases françaises, toutes les formes sont possibles, sauf la dernière : *‘tue’ n’est pas une phrase possible parce qu’elle ne contient ni de nom ni de pronom permettant d’identifier le sujet et l’objet direct. En innu en revanche, on peut avoir un nom (le sujet Puǹ et l’objet nishka), mais ce n’est pas obligatoire. Ainsi le verbe nipaieu représente une phrase bien formée puisque le verbe contient déjà les marques pronominales de son sujet (de 3e personne) et de son objet (animé de 3e personne). Pour cette raison, pour identifier le sujet et l’objet dans une phrase en innu, on ne peut se fier à la présence (et à la place relative) dans la phrase de nominaux (noms ou pronoms) externes. Il faut analyser le verbe, car, comme on vient de le voir, les marques grammaticales du sujet et de l’objet direct sont toujours présentes sur le verbe, indépendamment du fait que le sujet et l’objet soient nommés explicitement dans la phrase ou non.

7.3.1

L’expression du sujet

Pour identifier correctement le sujet dans une phrase innue, on doit garder à l’esprit que le verbe peut apparaître seul dans la phrase sans être accompagné nécessairement d’un nom ou d’un pronom. Le verbe porte donc toujours la marque de son sujet que ce sujet soit exprimé sous forme d’un nom dans la phrase ou non. Ainsi, le verbe akushu ‘il est malade’ constitue à la fois un verbe et une phrase. Le suffixe de 3e personne -u suffit pour exprimer que le sujet est de 3e personne. De la même manière, nitakushin ‘je suis malade’ suffit pour exprimer que le sujet est de 1re personne. On n’utilise normalement pas de pronom indépendant (les ppi en §5.1). En fait, les pronoms indépendants, lorsqu’ils apparaissent avec le verbe, changent légèrement le sens de la phrase, car ils ont une fonction contrastive.

Les classes de verbes et la voix de base

135

ƒ Le préfixe et le suffixe de personne sur le verbe sont des marques pronominales. ƒ Elles sont l’équivalent d’un pronom sujet et la présence d’un sujet externe au verbe est optionnelle. akushu ‘il/elle est malade’ akushu nikaui ‘ma mère est malade’ aǹakashkau ‘il (ni) est large’ aǹakashkau ne meshkanau ‘le chemin est large’

marque pronominaLe

seulement et nominaL externe marque pronominaLe seulement marque pronominaLe et nominaL externe marque pronominaLe

Pour qu’un vai soit employé seul, sans que le sujet soit ouvertement exprimé par un nominal externe, il faut que la référence à ce sujet ait été préalablement établie. La question ne se pose pas pour les participants de 1re et 2e personne car l’identité de ‘je’, ‘tu’, ‘nous’ et ‘vous’ est claire dès le départ ; mais pour les participants de 3e personne, on ne peut les omettre que si l’interlocuteur sait déjà de qui il est question.

7.3.2

L’expression de l’objet direct

Dans la même veine, pour identifier correctement l’objet direct3 dans une phrase innue, on doit garder à l’esprit que le verbe peut apparaître dans la phrase sans être accompagné nécessairement d’un nom ou d’un pronom. Ainsi, le verbe nikushtau ‘je le crains’ constitue à la fois un verbe et une phrase. Le préfixe ni- et le suffixe -au suffisent pour exprimer que le sujet est de 1re personne et l’objet de 3e personne. Il est possible, bien sûr, d’exprimer l’objet et/ou le sujet au moyen d’un nom, mais cela n’est pas nécessaire lorsque la référence est claire. on considérera donc que les marques de personnes sur le verbe sont en fait des marques pronominales. Un verbe transitif possède donc obligatoirement des marques pronominales de sujet et d’objet direct et il est accompagné, facultativement, d’un sujet et/ou d’un objet direct exprimé sous forme de nom. nikushtananat ‘nous les craignons’ nikushtau ne atimu ‘je crains ce chien’

marques pronominaLes marques pronominaLes

et nominaL externe Shushep kushteu neǹua atimua ‘Joseph craint le chien’

marques pronominaLes

et nominaux externes

Pour qu’un vta soit employé seul, sans que l’objet direct soit ouvertement exprimé par un nominal externe, il faut que la référence à cet objet ait été préalablement établie. La question ne se pose pas pour les participants de 1re et 2e personne, 3.

On précisera en §16.6 quels types de complément sont traités comme objet Direct en innu. Qu’il suffise pour l’instant de garder à l’esprit que les compléments de lieu ne sont pas des objets Directs.

136

Grammaire de la langue innue

car l’identité de ‘je’, ‘tu’, ‘nous’ et ‘vous’ est claire dès le départ ; mais pour les participants de 3e personne, on ne peut les omettre que si l’interlocuteur sait déjà de qui il est question.

7.3.3

La logique des marques pronominales

La logique de la réalisation du sujet et de l’objet en innu est donc très différente de celle qui prévaut en français ou en anglais, car le sujet et l’objet sont toujours identifiés sur le verbe par des marques qui sont l’équivalent de pronoms internes au verbe. On se situe donc dans une logique de conjugaison et non dans une logique syntaxique où le sujet et l’objet sont repérables par des mots (noms ou pronoms) dans la phrase. Les conjugaisons dans une langue obéissent à une logique spécifique, que l’on appelle la Logique Du Défaut. Ainsi, certaines formes sont marquées et d’autres non marquées. ƒ Une forme marquée est une forme qui porte une marque spécifique pour une propriété grammaticale donnée. ƒ Une forme non marquée ne porte pas de marque spécifique pour une propriété grammaticale donnée. Par exemple, le singulier est une propriété grammaticale généralement non marquée alors que le pluriel est marqué, comme en français (la lettre s à l’écrit) et en anglais (-s). De la même manière, le présent constitue souvent un temps qui n’est pas réalisé par une marque spécifique, alors que le passé et le futur seront réalisés sur le verbe par des marques spécifiques. Pour ce qui est des marques du sujet et de l’objet, la logique des conjugaisons s’applique là aussi, si bien qu’il est illusoire de penser pouvoir associer systématiquement une marque au sujet et une autre à l’objet. Par exemple, dans les verbe/phrase nikushtanan ‘nous le craignons’ et nikushtikunan ‘il nous craint’ on ne peut dire ‘tel préfixe marque le sujet’, ‘tel suffixe marque l’objet’. La logique de la combinatoire des éléments dans la conjugaison du verbe algonquien est plus complexe que l’identification terme à terme d’une marque pronominale et d’une fonction. On reviendra en détail à l’exposé de cette logique dans le chapitre 8.

Les classes de verbes et la voix de base

137

7.4 LES VERBES INTRANSITIFS Un verbe est dit intransitif lorsqu’il ne peut pas apparaître dans la phrase avec un objet direct4. Les verbes intransitifs de l’innu n’expriment donc que le sujet. Autrement dit, la forme d’un verbe intransitif en innu porte des marques pronominales qui n’expriment que le sujet. Il y a deux types de verbes intransitifs : les verbes d’action et les verbes d’état. ƒ Un verbe D’action répond à la question : tshekuanǹu etutak ? ‘que fait-il ?’ ƒ Un verbe D’état répond à la question : tan etit ? ‘comment est-il ?’. tshekuanǹu etutak ? nimu kuashkutu nemu mau mitshishu tshiamapu tshiueshinu aiamiau pimishkau pimipitshu

tan etit ? akushu iǹniu nipu tshisheǹniu tshinuapetshishu tshinuapekan mashkutshu mashkutin miǹueǹitakushu miǹueǹitakuan

Les verbes de ces deux listes sont intransitifs, car ils ne peuvent pas apparaître dans la phrase avec un objet direct5, mais seulement avec un sujet. Ces verbes s’accordent avec leur sujet. Le sujet est celui qui fait l’action (dans le cas des verbes d’action) ou, dans le cas des verbes d’état, celui à qui on attribue un état (‘être malade’, ‘beau’, ‘gelé’, ‘long’, ‘retourné’, etc.). ƒ Le sujet est toujours exprimé sur le verbe sous forme de marque pronominale. ƒ Lorsque le sujet est spécifié au moyen d’un nom, on parlera de sujet externe. ƒ Ce sujet externe n’est pas obligatoire. Le verbe innu s’accorde en genre, en personne et en nombre avec son sujet, qu’il soit exprimé par un nom externe ou seulement sous forme de marque pronominale. On a vu que la catégorie du genre s’organise autour de la distinction entre noms animés et noms inanimés (voir §3.2).

4. 5.

Rappelons qu’un complément de lieu n’est pas un objet direct. Certains verbes intransitifs incorporent leur objet : tshishtaputshiǹakaneu ‘il lave la vaisselle’, mais on les considère comme intransitifs, car l’objet ‘vaisselle’ ne peut pas apparaître de manière indépendante. Voir à ce sujet §21.8.4.

138

Grammaire de la langue innue

L’accord en genre avec le sujet constitue la base de la distinction entre (verbe intransitif à sujet de genre animé) et vii (verbe intransitif à sujet de genre inanimé). Ainsi dans les phrases suivantes, les verbes en gras sont des vai parce que le verbe ne peut pas apparaître avec un objet direct dans la phrase et que son sujet est de genre animé. vai

Nutshimit nititatan ume tepatshimuian. […] Patshuianitshuapit anite nititanan. […] Aitukam anite nitapinan. An-Maǹi mak niǹ ninishupinan anite napate, eku nete kueshte nikaui mak nutaui. […] Apu utauassimiht anitshenat An-Maǹi mak Shushep. ‘Nous étions dans le bois dans ce que je raconte. Nous sommes dans une tente. Nous sommes assis des deux côtés. Nous étions deux Anne-Marie et moi d’un côté et de l’autre, mon père et ma mère. Ils n’ont pas d’enfant eux Anne-Marie et Joseph.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Dans les extraits suivants, les verbes soulignés sont des vii parce que le verbe ne peut pas apparaître avec un objet dans la phrase et que son sujet est de genre inanimé. Ǹutekuteu ne nitshinan… ‘Notre habitation est entrouverte…’ Ekue upipaǹǹitsheni neǹua upiuaishipa… ‘Et alors les plumes de canard ont dû se soulever…’ « Tshishtukana anite takuana », iu ne peiku Katipesh uitsheuakana. « Neneni tshishtukana ishinakuana, eǹutenakanǹitaui shaputuepaǹua kau ekue tshipaitshepaǹiti. » ‘« Il y a des portes là », dit un des amis de Katipesh. « Ces portes sont ainsi faites que quand elles sont ouvertes, elles s’ouvrent jusque de l’autre côté, puis elles se referment d’elles-mêmes. »’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

7.5 LES VERBES TRANSITIFS Un verbe est dit transitif lorsqu’il requiert un objet direct. En innu, le verbe transitif est un verbe dont la forme conjuguée exprime à la fois un sujet et un objet Direct. L’objet direct peut être plus ou moins affecté par l’action. Ainsi, dans le verbe Paul tue l’orignal, l’objet direct orignal est affecté par l’action du sujet Paul. Par contre, dans la phrase Paul aime la nature, l’objet direct la nature n’est pas vraiment affecté. En raison de la distinction entre les noms de genre animé et inanimé, le verbe transitif innu variera selon que son objet direct est de genre animé ou inanimé. On peut le voir dans les phrases suivantes où les terminaisons du verbe varient selon le genre de l’objet direct6. 6.

Elles varient aussi, comme nous le verrons au chapitre 8, selon le nombre du sujet et de l’objet.

Les classes de verbes et la voix de base

vta

vti

niǹatshinau nitasham ‘je pousse ma raquette’ ǹatshineu utashama ‘il pousse sa raquette’

niǹatshinen nutapan ‘je pousse mon auto’ ǹatshinamu utapan ‘il pousse son auto’

139

L’accord en genre avec l’objet direct est à l’origine de la distinction entre les vta (verbe transitif à objet animé) et les vti (verbe transitif à objet inanimé). Les verbes transitifs de l’innu expriment donc à la fois les propriétés de leur sujet et celles de leur objet direct. Il est à noter que le verbe transitif innu exprime comme objet direct des compléments que le français traite comme compléments indirects. Voici des exemples de verbes à complément d’objet indirect en français : parler aux enfants, parler des enfants, penser à ses enfants, donner aux enfants, se souvenir des enfants, demander aux enfants, crier aux enfants, nuire aux enfants, etc. Ces verbes sont exprimés en innu par des verbes transitifs directs et le complément est traité comme un objet direct. nitaimiananat auassat nitshissitutuananat auassat nuauiǹananat auassat nitepuatananat auassat

‘nous parlons aux enfants’ ‘nous nous souvenons des enfants’ ‘nous parlons des enfants’ ‘nous crions aux enfants’

7.6 LA VALENCE DES VERBES Une façon pratique de voir les différences entre les types de verbes est de les caractériser par rapport à leur vaLence, c’est-à-dire en comptant le nombre de participants requis par le verbe : a) Certains ne requièrent qu’un participant-sujet ; ce sont les verbes intransitifs. Ils ont une valence de 1 (ex. : nipa- ‘dormir’ ; uapa- ‘être blanc’). b) D’autres prennent un participant-sujet et un participant-objet ; ce sont les verbes transitifs. Ils ont une valence de 2 (ex. : utin- ‘prendre’ ; uapam- ‘voir’). c) Certains verbes peuvent se passer de sujet ; ce sont des verbes impersonnels. Ils ont une valence de 0 (ex. : pipun- ‘être l’hiver’ ; tipishka- ‘être la nuit’). d) Certains verbes requièrent trois participants : un participant sujet, un participant destinataire (objet direct) et un participant qui représente une entité transférée ; ce sont des verbes avec deux objets. Ils ont une valence de 3 (‘donner qqch à qqn’). On les appelle verbes à double objet.

140

Grammaire de la langue innue

7.7 LES CLASSES DE RADICAUX (vta, vti, vai, vii) Les notions de vta, vti, vai, vii correspondent à des classes de conjugaison : la conjugaison des vta, celle des vti, celle des vai et celle des vii. Ces conjugaisons sont expliquées au chapitre 8 et illustrées dans les tableaux de conjugaison de la partie 5 de l’ouvrage. Ces quatre classes de verbes ont toutefois des assises plus profondes dans la langue puisque les raDicaux mêmes des verbes prennent des formes différentes selon la classe à laquelle ils appartiennent. Le radical d’un verbe est son noyau une fois éliminées les marques grammaticales. L’appartenance à l’une ou l’autre des classes verbales ne définit donc pas uniquement la forme que prendra le verbe conjugué, elle détermine également la forme que prendra son radical. Le raDicaL d’un verbe transitif s’accorde en genre avec son objet et prendra une forme différente selon le genre de celui-ci. On peut comparer les formes suivantes pour le verbe ‘chauffer’ ; les marques pronominales sont soulignées et séparées du verbe par des tirets. Le noyau lexical (le radical) est au centre. vta vti vai vii

ni-tshishishu-au ‘je le (a) chauffe’ ni-tshishish-en ‘je le (i) chauffe’ ni-tshishishu-n ‘j’ai chaud’ tshishite-u ‘c’est chaud’

tshishishu-eu ‘il le (a) chauffe’ tshishish-amu ‘il le (i) chauffe’ tshishish-u ‘il (a) a chaud’

On voit que le radical du verbe change : tshishishu- correspond au radical vta et vai, tshishish- au radical vti, tshishite- au radical vii. De la même manière, le radical du verbe ‘mordre’ prend des formes différentes selon le genre de son objet direct : makum- radical vta et makut- radical vti. vta vti

ni-makum-au ‘je le (a) mords’ ni-makut-en ‘je le (i) mords’

makum-eu ‘il le (a) mord’ makut-amu ‘il le (i) mord’

Les alternances dans la forme du radical des verbes transitifs seront reprises en détail au chapitre 21 (§21.5.2). Le raDicaL d’un verbe intransitif s’accorde en prendra une forme différente selon le genre de celui-ci.

genre

avec son sujet et

vai

et uashkama- est

Dans l’exemple suivant, uashkamishi- est le radical le radical vii. vai vii

n-uashkamishi-n ‘je suis propre’ uashkama-u ‘c’est propre’

uashkamishi-u ‘il (a) est propre’

Les alternances dans la forme du radical des verbes intransitifs seront reprises en détail au chapitre 21 (§21.5.1).

Les classes de verbes et la voix de base

141

Ce fait de l’innu (et des autres langues algonquiennes) explique pourquoi les dictionnaires de la langue citent toujours des paires de verbes : pour un même verbe transitif, il sera cité à la forme vta et à la forme vti. Corollairement, un même verbe intransitif sera cité à la forme vai et à la forme vii. Comme le radical varie selon le genre du sujet ou de l’objet direct, les paires de verbes ne sont pas nécessairement contigües dans le dictionnaire.

7.8 LES CLASSES DE VERBES ET LEUR VALENCE On vient de définir les classes vta, vti, vai et vii. Manifestement, ces classes sont en rapport avec la valence des verbes (§7.6). Si l’alignement entre les classes de verbes et la valence était parfait, on s’attendrait à ce que : a) tous les vii aient une valence de 1, puisque ce sont des verbes intransitifs à sujet inanimé ; b) tous les vai aient une valence de 1 également, puisque ce sont des verbes intransitifs à sujet animé ; c) corollairement, les vti devraient tous avoir une valence de 2, puisque ce sont des verbes transitifs à objet inanimé ; et d) les vta devraient avoir une valence de 2, puisque ce sont des verbes transitifs à objet animé. Toutefois, l’alignement entre les 4 grandes classes de verbes et la valence n’est pas parfaite et cela nous oblige à faire des subdivisions plus fines. En effet, on a défini jusqu’ici les classes verbales (vta, vti, vai et vii) en fonction de leur transitivité (valence de 2) et du genre du sujet et de l’objet (animé ou inanimé). On a également montré au point précédent que même le radical verbal varie en fonction de la transitivité et du genre du sujet et/ou de l’objet. Cela donne à croire qu’il existe pour les quatre classes en question une concordance parfaite entre la forme du radical, la conjugaison à laquelle il appartient et sa valence. Bien que dans une très grande mesure tout cela concorde, certains groupes de verbes font exception. Dans les sections qui suivent, on passera en revue quatre types d’exceptions et préciserons, le cas échéant, leur impact sur la grammaire de la langue. Ces anomalies constituent des accrocs à la logique du système, mais elles doivent être envisagées comme les exceptions qui confirment la règle.

7.8.1

Les vti sans objet

Un certain nombre de vti présentent une anomalie : ils ne prennent pas nécessairement d’objet direct et peuvent être employés seuls sans référence à un objet. On s’attendrait à ce qu’ils aient une valence de 2, mais leur valence est de 1. Il s’agit, pour la plupart, de verbes qui décrivent un état d’esprit : miǹueǹitamu mamituneǹitamu maniteutsheǹitamu mueshtatamu etc.

‘il est heureux, content’ ‘il réfléchit’ ‘il se sent dépaysé’ ‘il s’ennuie’

142

Grammaire de la langue innue

D’autres vti sont souvent employés sans complément ; ce sont pour la plupart des verbes de déplacement en canot ou à pied : piutamu maimu nataimu mushauaimu amatshueshkamu ashukameshkamu etc.

‘il franchit un rapide’ ‘il descend un cours d’eau [sur l’eau]’ ‘il remonte un cours d’eau [sur l’eau]’ ‘il se dirige vers le large [en canot]’ ‘il gravit une pente [à pied]’ ‘il traverse d’un bord à l’autre d’un espace à pied’

Cette anomalie est sans conséquence sur la grammaire. Puisque ces verbes ont un radical de forme vti et qu’ils se conjuguent comme des vti, ce sont des vti, bien que sans objet. Le fait qu’ils ne soient pas à proprement parler transitifs passe inaperçu.

7.8.2

Les vait

Un grand nombre de verbes consignés au dictionnaire comme des vai sont en fait des verbes transitifs (valence 2). Ils prennent un objet de genre inanimé et sont systématiquement appariés à un vta correspondant, comme on le voit au tableau 39. Le nombre de ces « faux » vai est très élevé, mais ils sont facilement repérables et prévisibles. En effet, comme on peut le voir au tableau 39, ils se présentent pour la grande majorité, mais pas tous, avec un radical qui se termine par ta- et ils appartiennent à des classes sémantiques spécifiques de verbes. Plusieurs linguistes réfèrent à ces verbes sous l’étiquette de vti2. Toutefois, il semble préférable de les garder dans la classe des vai afin de ne pas modifier les habitudes déjà ancrées, d’autant que les dictionnaires de la langue innue ne les distinguent pas des autres vai. Ces « faux » vai partagent les mêmes conjugaisons que les vai, à l’exception des formes passives (§10.5.2). Pour les distinguer dans les tableaux de conjugaison, ils seront identifiés comme des vait. Bien que ces vait soient nombreux, ils ne créent de difficulté que quand il s’agit de produire les formes passives, puisque ils forment leur passif comme les vti. il est clair par ailleurs que le fait de les maintenir dans le groupe des vai fausse la définition des vai comme étant intransitifs. La plupart des vai sont intransitifs, mais les vait sont à proprement parler des verbes transitifs à objet inanimé.

Les classes de verbes et la voix de base

Tableau 39

Liste de vait

forme vait

forme vta

aiau

aiaueu

‘acheter’

pakatau

pakaieu

‘faire bouillir’

pitutau

pituǹeu

‘attraper au filet’

tishutau

tishuǹeu

‘attraper au piège’

katau

kaǹeu

‘cacher’

tshimatau

tshimaǹeu

‘planter, dresser’

unitau

unieu

‘perdre’

tshitau

tshitamueu

‘finir de manger’

autau

auǹeu

‘transporter’ et les verbes dérivés

aututeu

autuǹeu

‘transporter sur le dos’ et les verbes dérivés

ashtau

aǹeu

‘mettre, poser’ et les verbes dérivés

utshikutau

utshikuieu

‘faire couler’ et les verbes dérivés

tshimikutau

tshimikuieu

‘façonner au rabot’ et les verbes dérivés

petau

peshueu

‘apporter’

tshiuetatau

tshiuetaieu

‘rapporter’ et les verbes dérivés

shakassinatau

shakassinaieu

‘remplir’ et les verbes dérivés

kuishkumutau

kuishkumuieu

‘installer, fixer’ et les verbes dérivés

kuishkuputau

kuishkupuǹeu

‘scier’ et les verbes dérivés

kuishkukaputau

kuishkukapuǹeu

‘mettre debout, ériger’ et les verbes dérivés

uashkamitau

uashkamuieu

les verbes causatifs (§10.3.2)

7.8.3

143

Les vai ambitransitifs

Un petit nombre de vai s’emploient normalement sans objet direct, mais peuvent prendre un objet inanimé sans que cela n’entraîne de modification au radical du verbe. Certains ont une forme correspondante vta, alors que d’autres n’en ont pas. Ceux qui n’ont pas de forme vta correspondante sont indifférents au genre de l’objet lorsqu’ils en prennent un. Comme cette classe de verbe a été peu documentée jusqu’ici, plusieurs exemples seront fournis dans ce qui suit. Outre le fait qu’ils ne sont pas toujours transitifs, les vai ambitransitifs (vaia) se distinguent des vait par le fait que, lorsqu’ils prennent un objet, ils forment néanmoins leur passif comme des vai (voir §10.5.4).

144

Grammaire de la langue innue

Les vai ambitransitifs se distinguent également des verbes transitifs par le fait que, contrairement aux autres verbes transitifs, si le verbe est pris isolément sans groupe nominal objet exprimé ouvertement, il n’est pas sous-entendu que la référence à l’objet est déjà établie (voir à ce sujet §7.3).

Les vai ambitransitifs avec corresponDant vta Ces verbes forment des paires de radicaux : vai lorsque le verbe est employé sans objet ou avec un objet direct inanimé et vta lorsque l’objet est animé. Deux finaLes forment des verbes de déplacement qui font partie de cette catégorie. Les finales sont un des éléments constitutifs du radical du verbe ; elles seront présentées en détail au chapitre de la dérivation du verbe (§21.5). ƒ -(i)tuate- ‘avec une charge [de qqch] sur son dos’ forme des vai ambitransitifs, car pouvant s’employer avec ou sans objet direct. Le correspondant vta est -(i)tutam- ; ƒ -(i)tape- ‘en tirant [qqch sur] une tabagane’ forme des vai du même type. Le correspondant vta est -(i)tatshim7-. amatshuetuateu amatshuetuateu mita

‘il monte une côte avec une charge sur le dos’ ‘il monte une côte avec une charge de billots sur le dos’ amatshuetutameu utauassima ‘il monte une côte avec son enfant sur le dos’ amatshuetapeu ‘il monte une côte en tirant une tabagane’ amatshuetapeu mita ‘il monte une côte en tirant une tabagane chargée de billots’ amatshuetatshimeu utauassima ‘il monte une côte en tirant son enfant sur une tabagane’

Les vai ambitransitifs sans corresponDant vta Plusieurs vai peuvent s’employer avec un objet direct (animé ou inanimé). Il est à noter qu’en raison du fait que ces verbes n’ont pas d’équivalent vta, ils ne peuvent pas s’employer avec un objet animé de 1re ou de 2e personne. Dans les exemples qui suivent, le vai ambitransitif est employé avec un objet. nimin nipi minu nipiǹu nipiminuen uiash nipiminuen uapush nitshimutin ǹekautu nitshimutin shuǹiau

7.

‘je bois de l’eau’ ‘il boit de l’eau’ ‘je cuisine de la viande’ ‘je cuisine du lièvre’ ‘je vole le gâteau’ ‘je vole de l’argent’

Le correspondant vta de cette finale est -tapatshim- à Pessamit.

Les classes de verbes et la voix de base

nutepaǹuat ǹushkuaua nutepaǹuat mitshimiǹu nitashtatshikun ǹushkuauat nitashtatshikun kashiuasht

145

‘ils manquent de farine’ ‘ils manquent de nourriture’ ‘je mets de la farine en cache’ ‘je mets du sucre en cache’

Pashteu-mita apu nita ut nikutet Tatau, ashkashkua muku ishi-nikutepan. ‘Théodore ne coupait jamais des arbres secs comme bois de chauffage, il ne coupait que des arbres verts.’ Extrait du dictionnaire de La Romaine (Comité, 1978)8

7.8.4

Les vai+o

Il existe un petit nombre de verbes qui, tout en étant vai par la forme, sont néanmoins toujours transitifs (valence 2), au sens où ils ne peuvent pas être employés sans objet direct. S’ils n’ont pas de forme vta spécifique, ils sont indifférents au genre de leur objet. Ils sont distincts des vait, car ils forment leur passif comme des vai (en -nanu, comme on le verra en §10.5.4). S’ils n’ont pas de correspondant vta, ils ne peuvent pas s’employer avec un objet animé de 1re ou de 2e personne. nitatauen nutapan tshitatauen tshitaǹakapeshakanat ataueu uitsh

‘je vends mon auto’ ‘tu vends tes pantalons’ ‘il vend sa maison’

Le suffixe -uatshe Par exemple, le suffixe -uatshe forme des vai+o à partir de vai simples avec le sens de ‘se servir de qqch pour faire l’action de’. L’emploi de ce suffixe est décrit plus en détail en §10.4.3 (au sujet de l’applicatif instrumental). Comme le suffixe n’a pas de correspondant vta, on peut l’employer indifféremment avec un objet animé ou inanimé, mais jamais avec un objet de 1re ou de 2e personne. Les verbes comportant ce suffixe doivent toujours apparaître avec un objet. ǹessikaua pituauatsheu mishtikuǹu pimuteuatsheu

‘il se sert de cigare pour fumer’ ‘il se sert d’un bâton pour marcher’

Shimun natuateu mita tshetshi kutuatshet. ‘Simon a ramené du bois sur son dos pour faire du feu.’ Eǹush uiapamak Etien patuauatshet ushpuakana. ‘C’est la première fois que je vois Étienne fumer la pipe.’ Extraits du dictionnaire de La Romaine (Comité, 1978)9

8. 9.

Cette phrase a été relevée et traduite par José Mailhot. L’orthographe a été modifiée en conformité avec l’usage contemporain. Ces phrases ont été relevées et traduites par José Mailhot. L’orthographe a été modifiée en conformité avec l’usage contemporain.

146

Grammaire de la langue innue

Le suffixe -patua Un autre suffixe forme des vai+o : -patua ‘emporter qqn ou qqch en courant’. Les verbes comportant ce suffixe doivent toujours apparaître avec un objet, mais son genre est indifférent. Ils n’ont pas de correspondant vta. nitshitshipatuan10 nitauassim tshitshipatuau nitauassima ekue tshitshipatuaian nitauassim

‘je pars à la course emportant mon enfant’ ‘il part à la course emportant mon enfant’ ‘et alors je suis partie à la course emportant mon enfant’ ekue tshitshipatuat shuǹiau-miutiǹu ‘et alors il est parti à la course en emportant le porte-monnaie’

Le cas Du verbe ‘manger’ Le verbe ‘manger’ est un cas exceptionnel dans la langue, car il possède, outre une forme vta, deux formes vai : ƒ mu- est un radical vta, comme dans nimuau uapush ‘je mange du lièvre’ ; ƒ mitshishu- est un radical vai ; son emploi est toujours intransitif, nimitshishun ‘je mange’ ; ƒ mitshi- est également un radical vai ; son emploi est toujours transitif, min nimitshin ‘je mange un fruit’. La forme mitshi- n’est toutefois pas un vait, car ce verbe forme son passif comme les autres vai et c’est pourquoi il est classé parmi les vai+o. Les vai+o ne posent aucun problème dans les conjugaisons verbales, car ils sont traités comme n’importe quel autre vai.

7.8.5

Les vii sans sujet logique

Les vii sont de deux types. ƒ Les vii personnels ont un sujet qui peut être exprimé par un nom (valence de 1). Un vii personnel a un sujet de genre inanimé qui peut être singulier ou pluriel et obviatif singulier ou obviatif pluriel. En voici des exemples : mikuau nimassin mikuaua nimassina mikuaǹu umassin mikuaǹua umassina

10.

‘mon soulier est rouge’ ‘mes souliers sont rouges’ ‘son soulier est rouge’ ‘ses souliers sont rouges’

Tous les verbes avec le suffixe -patua ‘emporter à la course, en auto, etc.’ forment des même si l’objet est de genre animé, car ils n’ont pas d’équivalent vta.

vai,

Les classes de verbes et la voix de base

147

ƒ Un verbe impersonnel n’a pas de sujet logique, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’entité (personne ou chose) à propos de laquelle on fait l’affirmation exprimée par le verbe (valence 0). Certains VII sont essentiellement impersonnels (‘il pleut’, ‘il neige’, ‘il fait beau’). Il s’agit de verbes décrivant la température, les moments de la journée, des accidents géographiques, etc. Ils font quand même partie des vii en innu, car ils se conjuguent en tout point comme des vii à l’exception près qu’ils ne peuvent pas être mis au pluriel, puisqu’ils n’ont pas de sujet. Ils peuvent toutefois accueillir les suffixes de l’obviatif. 3e personne tshimuan piputeshtin uapan tshishikau tshematauakau

obviatif

tshimuanǹu piputeshtinǹu uapanǹu tshishikaǹu tshematauakaǹu

‘il pleut’ ‘il y a de la poudrerie’ ‘c’est l’aube’ ‘c’est le jour’ ‘c’est un côteau à versant abrupt’

Il est également possible pour certains vii d’être utilisés de manière impersonnelle, c’est-à-dire sans sujet, et ce, sans que la forme du verbe ne change. vii

sens personnel

sens impersonnel

tshishiteu takau

‘qqch est chaud’ ‘qqch est froid’

‘il fait chaud’ ‘il fait froid’

L’existence de verbes impersonnels parmi les vii ne pose aucune difficulté au niveau des conjugaisons.

7.8.6

Les vta à double objet

Un petit nombre de vta de base prennent deux objets : ils ont une valence de 3 sans nécessiter une dérivation spéciale. Ce sont des verbes comme ‘donner’, ‘nourrir’ qui impliquent un donneur, un récipiendaire et un objet transféré : Shushep miǹeu Maǹia tapititshepishunǹu ‘Joseph donne une bague à Marie’ Maǹi ashameu Shushepa atikuiashiǹu ‘Marie nourrit Joseph de viande de caribou’

Également, dans la catégorie des vta à double objet, on retrouve les verbes qui expriment l’idée d’appliquer quelque chose sur une surface, comme ‘enduire’. nishishupetshinau nitauassim pimiǹu

‘j’enduis mon enfant d’huile’

Ces verbes sont donc essentiellement ditransitifs (à deux objets). Ils passent inaperçus et sont sans conséquence sur la grammaire. Il suffit de se rappeler que c’est le bénéficiaire/destinataire qui est l’objet direct avec lequel le verbe s’accorde.

148

Grammaire de la langue innue

On verra en §10.4.1 qu’il est possible de dériver des verbes à double objet à partir d’un vti. Comme cette dérivation est productive, au global les verbes ditransitifs sont nombreux dans la langue, étant entendu que la plupart sont dérivés d’un vta monotransitif.

7.9 LA VOIX DE BASE DES VERBES Au moment de décrire les conjugaisons des quatre classes de verbes (vta, vti, vai, vii), on doit établir quelle est la voix De base. La voix de base est définie en fonction des contraintes qui, en innu, régissent la nature du sujet d’un verbe ainsi que la nature et le nombre de ses objets. Cette voix de base obéit aux contraintes suivantes quant à l’expression du sujet et de l’objet dans la langue. ƒ Un verbe transitif à la voix De base a un sujet humain ou animal. C’est dire que les vta et les vti possèdent nécessairement un sujet de genre animé. Pour exprimer le fait que le sujet logique est de genre inanimé, on doit recourir à une dérivation spécifique expliquée en §10.2.1. ƒ Mis à part quelques exceptions décrites en §7.8.6, un verbe transitif à la voix De base ne prend qu’un seul objet. Si on veut ajouter un objet de plus à un verbe transitif régulier, on doit dériver un nouveau verbe. Pour savoir comment ajouter un bénéficiaire ou un autre participant central, on lira §10.4.1. ƒ Un verbe transitif à la voix De base a un sujet et un objet de personnes différentes. Pour exprimer l’identité entre le sujet et l’objet, on doit recourir à des formes spécifiques : le réciproque ou le réfléchi (§10.6). ƒ Un verbe transitif à la voix De base a un sujet animé spécifié en personne et en nombre. Pour éviter de spécifier le sujet, on doit utiliser la voix passive, comme expliqué en §10.5. Les verbes transitifs dont le sujet a été supprimé (à la voix passive) ne font pas partie de la voix de base. ƒ À la voix De base, un verbe intransitif à sujet animé (vai) est toujours spécifié en personne et en nombre. Pour éviter de spécifier le sujet, on doit dériver des formes vii impersonnelles (voir §10.5.3). Les verbes intransitifs dont le sujet animé est non spécifié ne font pas partie de la voix de base. ƒ À la voix De base, un verbe transitif a toujours un objet spécifié en genre (et en nombre pour les animés). Pour éviter de spécifier l’objet d’un verbe transitif, on doit dériver un nouveau verbe par les moyens décrits en §10.7. Les verbes transitifs dont l’objet a été supprimé ne font donc pas partie de la voix de base. Néanmoins, plusieurs d’entre eux sont consignés au dictionnaire, car ils décrivent des activités courantes.

Les classes de verbes et la voix de base

149

ƒ À la voix De base, les vii ont la particularité de pouvoir prendre un sujet exprimé ou non. Plusieurs vii sont essentiellement impersonneLs. Pour supprimer le sujet d’un vii, il n’est donc pas nécessaire de recourir à une dérivation spécifique. L’alternance entre vii avec un sujet et vii sans sujet est normale à la voix de base et cela est reflété dans les traductions des entrées des dictionnaires (ex. : takau ‘qqch est froid ; il fait froid’). en résumé,

la voix De base fixe les paramètres et les limites du nombre et du type de participants centraux qui accompagnent un verbe. Elle détermine également la forme de citation des verbes dans le dictionnaire : sauf exception, seuls les verbes à la voix de base figurent comme entrée dans le dictionnaire. Pour aller au-delà des contraintes intrinsèques à la voix de base, on doit recourir aux formes dérivées, expliquées au chapitre 10.

Chapitre 8

L’organisation des conjugaisons verbales

On a vu au chapitre 7 que les conjugaisons verbales s’organisent autour de quatre classes de verbes : les vai, vii, vti et les vta. Ce chapitre a pour but de décrire l’organisation des conjugaisons verbales de l’innu. On y présentera les catégories majeures de la conjugaison verbale, la structure des paraDigmes de conjugaison et, pour finir, on passera en revue les spécificités de chaque classe de verbes. L’innu et les langues algonquiennes en général ont comme particularité de conjuguer différemment les verbes selon le type de phrase. On distingue ainsi trois ordres de conjugaison qui représentent des ensembles disjoints de terminaisons verbales : l’ordre inDépenDant, l’ordre conjonctif et l’ordre impératif. Ils sont présentés en §8.1. Puis, on exposera la référence aux personnes dans les conjugaisons (§8.2). La référence aux personnes s’exprime par le moyen de préfixes et de suffixes sur le verbe. Elle s’organise à partir d’une hiérarchie, dite hiérarchie Des personnes, qui permet, entre autres, d’expliquer l’utilisation des préfixes de personne dans la conjugaison des vta. Le système de référence aux personnes définit le nombre de cellules dans la structure de la conjugaison de chaque classe de verbes : 4 pour les vii, 8 pour les vai et les vti et 42 pour les vta. Le sens et les contraintes d’utilisation des différents modes seront expliqués au chapitre 9.

8.1 LES ORDRES DE CONJUGAISON Par orDre de conjugaison, on réfère à des ensembles disjoints de terminaisons verbales. On distingue entre trois ordres : l’indépendant, le conjonctif et l’impératif. On utilise l’un ou l’autre des ordres selon le contexte : l’impératif est utilisé pour les ordres et les commandements ; le conjonctif est utilisé le plus souvent dans les propositions subordonnées, mais aussi dans les interrogatives ouvertes

152

Grammaire de la langue innue

(qui ?, quoi ?, où ?, comment ?, etc.), ainsi que dans les affirmations négatives avec la négation apu. L’ordre indépendant est utilisé dans les propositions indépendantes et les principales affirmatives. Des informations plus détaillées sur les contextes respectifs d’utilisation du conjonctif et de l’indépendant sont présentées aux chapitres 9 et 15. Les phrases suivantes illustrent la notion d’ordre. Les préfixes et suffixes de personne étant soulignés, on voit que la forme du suffixe varie selon que le verbe est conjugué à l’un ou l’autre des ordres : -nan à l’indépendant, -iat au conjonctif et -tau à l’impératif. De plus, le préfixe ni- n’apparaît qu’à l’ordre indépendant. nimitshishunan apu mitshishuiat mitshishutau !

‘nous mangeons’ ‘nous ne mangeons pas’ ‘mangeons !’

orDre inDépenDant orDre conjonctif orDre impératif

Comme dans toutes les langues, l’impératif a une distribution restreinte, mais l’indépendant et le conjonctif offrent des ensembles de terminaisons pour toutes les personnes, temps, modes, etc. Cela signifie qu’il faut maîtriser un double ensemble de conjugaisons pour s’exprimer correctement dans la langue innue. Ainsi, pour chaque classe verbale, on retrouvera des tableaux pour l’indépendant, le conjonctif et l’impératif.

8.2 LA STRUCTURE DES CONJUGAISONS La référence aux personnes s’organise autour de préfixes et de suffixes à l’ordre indépendant, mais uniquement par des suffixes dans les deux autres ordres. Comme on l’a vu en §4.2, les personnes dans la conjugaison innue sont les suivantes. On note 4e pour la 3e personne obviative. On remarquera qu’il n’y a pas de pluriel de l’obviatif pour les vai, les vti et les vta. ƒ 1re singulier ; ƒ 2e singulier ; ƒ 3e singulier ; ƒ 4e (aussi appelée 3e personne obviative) ; ƒ 1re pluriel exclusif (1pe) ; ƒ 1re pluriel inclusif (1pi) ; ƒ 2e pluriel ; ƒ 3e pluriel. Le système de référence aux personnes définit le nombre de cellules dans la structure du paradigme de chaque classe de verbes. un paradigme se définit comme l’ensemble des formes différentes que peut prendre un même verbe selon les diverses propriétés pertinentes pour la conjugaison. La première propriété

L’organisation des conjugaisons verbales

153

dans l’organisation des conjugaisons est la personne, car elle définit le nombre de cellules, c’est-à-dire le nombre de formes différentes que prendra un verbe à un temps et à un mode donné. Le nombre de cellules dans la conjugaison du verbe est : ƒ 4 cellules pour les vii ; ƒ 8 cellules pour les vai et les vti ; ƒ minimalement 42 cellules pour les vta (voir §8.2.3).

8.2.1

La conjugaison des vii

La conjugaison des vii exprime toujours des sujets de genre inanimé, qui sont forcément de 3e personne. Un sujet de 3e personne peut être neutre (3) ou obviatif (4). Si l’on tient compte du nombre (singulier ou pluriel), cela donne une structure de paradigme à quatre cellules, c’est-à-dire comportant un minimum de quatre formes différentes pour chaque temps et chaque mode et à chaque ordre. Le tableau 40 représente la structure de la conjugaison des vii : un radical vii auquel on ajoute les suffixes de personne, de nombre, etc. représentés par -x. Il est important d’identifier correctement la classe à laquelle appartient le radical du verbe car, comme il a été expliqué en §7.6, la forme du radical varie selon la classe à laquelle le verbe appartient (vai, vii, vta, vti ou vait).

Tableau 40

La structure de la conjugaison des vii singulier

pluriel

3

raDicaLvii-x

raDicaLvii-x

4

raDicaLvii-x

raDicaLvii-x

8.2.2

La conjugaison des vai et vti

La conjugaison des vai et des vti n’exprime que la personne du sujet, lequel est toujours de genre animé. Comme la 4e personne (obviatif) animée n’exprime pas la distinction de nombre (singulier ou pluriel), le nombre possible de référents animés est de 8, ce qui donne lieu à une structure de paradigme à huit cellules. Dans le cas d’un vti, c’est la forme du radical (et la présence d’un thème vti comme expliqué en §8.4.2) qui indique que l’objet est de genre inanimé. La conjugaison elle-même n’encode pas le nombre (singulier ou pluriel) de l’objet, mais seulement les propriétés de personne et de nombre du sujet, d’où une structure de paradigme à huit cellules.

154

Grammaire de la langue innue

Tableau 41

La structure de la conjugaison des vai et des vti

sujet

1

raDicaLvai/vti -x

2

raDicaLvai/vti -x

3

raDicaLvai/vti -x

4

raDicaLvai/vti -x

1pe

raDicaLvai/vti -x

1pi

raDicaLvai/vti -x

2p

raDicaLvai/vti -x

3p

raDicaLvai/vti -x

8.2.3

La conjugaison des vta

La structure du paradigme des vta est plus complexe en raison du fait que le système exprime à la fois les propriétés (personne et nombre) du sujet et de l’objet. Cela devrait, en principe, donner un paradigme à 64 cellules : 8 possibilités pour le sujet et 8 pour l’objet. Toutefois, comme expliqué en §7.9, la voix de base pour les vta spécifie que le sujet et l’objet doivent être des personnes différentes. Les réfLéchis (je me, tu te, il se, etc.) et les réciproques (l’un l’autre) ne font pas partie du paradigme des vta (voir §10.6). En revanche, la logique du système des vta permet de distinguer jusqu’à 4 individus différents de 3e personne. Pour des raisons de simplicité, cela n’est pas représenté dans le tableau qui suit. Pour ces raisons, le paradigme comporte minimalement 42 cellules comme illustré au tableau 42. Les parenthèses dans le tableau remplacent le radical vta. On y fait abstraction des préfixes de personnes utilisés à l’ordre indépendant.

Tableau 42 objet → sujet ↓

La structure de la conjugaison des vta 1

1

2

3

4

( )-x

( )-x

( )-x

2

( )-x

3

( )-x

( )-x

4

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

1pe

( )-x

1pe

1pi 2p

( )-x

3p

( )-x

( )-x

1pi

2p

3p

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x

( )-x ( )-x ( )-x

( )-x

( )-x

L’organisation des conjugaisons verbales

155

8.3 LES PRÉFIXES ET LES SUFFIXES DE PERSONNE Les préfixes et suffixes marquant la personne sont présentés dans cette section.

8.3.1

Les préfixes de personne

Les préfixes de personne sur le verbe ne sont utilisés qu’à l’ordre indépendant. Les verbes, contrairement aux noms (voir chapitre 3), n’utilisent pas de préfixe à la 3e personne. 1 2 3 4 1pe 1pi 2p 3p

nitshi-

nitshitshi-

() () () () () () () ()

-x -x -x -x -x -x -x -x

Dans le chapitre sur les conjugaisons nominales, on a vu que la forme du préfixe de personne varie selon la forme du radical auquel il est ajouté. Sensiblement les mêmes règles valent pour les verbes.

La forme Des préfixes La forme des préfixes de 1re et de 2e personne est : ƒ ni- ‘1re personne’ ou tshi- ‘2e personne’ devant un verbe qui commence par une consonne ; nipapin tshitakushin nimakumatakupan tshikaǹatshenat

ƒ nit- ‘1re personne’ ou tshit- ‘2e personne’ devant un verbe qui commence par une voyelle autre que u ; nitakushin tshitakushinashapan nitaimianan tshitaimiauat nitaieshkushinatshe tshitaieshkushinau nitatshunen tshitatshunetakupan

156

Grammaire de la langue innue

ƒ n- ‘1re personne’ ou tsh- ‘2e personne’ si le verbe commence par la voyelle u. nunin tshuapamau nuishkuenetan tshuapekaitshenau nuepinati tshupinetakupan

Ces ajustements à la forme du préfixe sont valides pour toutes les classes de verbes, quels que soient le temps et le mode de l’ordre indépendant. Les préfixes ne sont pas présents dans la conjugaison des vii puisque le sujet d’un vii est toujours de 3e personne.

8.3.2

Le choix du préfixe de personne dans la conjugaison des vta

La conjugaison des vta à l’indépendant requiert l’utilisation des préfixes de personne. Le choix du préfixe de personne n’est pas régi par le rôle (sujet Logique ou objet Logique) des participants, mais plutôt par la hiérarchie Des personnes1. Cette hiérarchie sera également invoquée pour expliquer les suffixes qui marquent la personne des participants (§8.3.4). Dans la discussion des rôles des participants reliés à un vta, on utilisera les notions de sujet logique et objet logique pour décrire respectivement celui qui « fait l’action » et celui qui « subit l’action ». Les questions reliées aux fonctions grammaticales (sujet et objet) seront présentées plus en détail au chapitre 16. hiérarchie des personnes

2 > 1 > 3 > 4 > inanimé

(version simplifiée)

Lorsqu’une forme fait appel uniquement à des participants (sujet ou objet) de 3e ou 4e personne (3e personne obviative), il n’y aura pas de préfixe puisque les 3e et 4e personnes ne sont jamais exprimées par des préfixes sur les verbes. En revanche, lorsqu’une 1re ou une 2e personne (singulier ou pluriel) est impliquée, le verbe devra porter un préfixe. Quelle que soit la configuration du sujet et de l’objet, la hiérarchie s’applique : ƒ la 2e personne a préséance sur toutes les autres personnes ; ƒ la 1re personne a préséance sur la 3e et la 4e. 1.

Il est aussi à noter que la hiérarchie explique pourquoi on utilise le préfixe ni- à la 1re personne du pluriel exclusif (1pe) qui fait référence à ‘moi et les autres’, alors qu’on utilise tshi- pour la 1re personne du pluriel inclusif (1pi). Comme cette dernière fait référence à ‘moi et toi/vous’, il est normal, en vertu de la hiérarchie, que le suffixe de 2e personne tshi- apparaisse sur le verbe pour exprimer un référent 1pi.

L’organisation des conjugaisons verbales

157

Ainsi, dans les exemples qui suivent, on voit que, si la configuration du sujet et de l’objet fait appel à un participant de 2e personne, c’est le préfixe tshi- qui figurera sur le verbe, indépendamment de sa fonction sujet ou objet. Le préfixe ni- ne peut apparaître sur le verbe que s’il est utilisé en association avec une 3e ou une 4e personne2. Pour cette raison : on ne peut pas associer le préfixe à son rôle de sujet Logique ou d’objet Logique, car ce n’est pas le rôle du participant qui détermine le choix du préfixe, mais sa place dans la hiérarchie. tshipushitin tshipushin tshipushiau nipushiku nipushiau

8.3.3

‘je t’embarque’ ‘tu m’embarques’ ‘tu l’embarques’ ‘il m’embarque’ ‘je l’embarque’

Les suffixes de personne des vai et des vti

Les suffixes des vai et des vti sont les mêmes pour l’essentiel. Les différences de surface entre les deux classes verbales sont dues aux différences dans la forme du radical verbal et aux ajustements entre le radical et le suffixe de personne. Ces différences et ajustements sont décrits en §8.4.2 pour les vti et §8.4.3 pour les vai.

8.3.4

Les suffixes de personne des vta

Le choix du suffixe de personne dans la conjugaison des vta n’est pas régi par le rôLe (sujet logique ou objet logique) des participants, mais plutôt par la hiérarchie Des personnes. La hiérarchisation des personnes entraîne deux types de configurations : les formes correspondant à une configuration Directe et celles qui correspondent à une configuration inverse. Il est à noter que la hiérarchie représente les participants en ordre décroissant d’ascendance de gauche à droite : le plus élevé est placé à gauche du moins élevé (à droite). hiérarchie des personnes

2 > 1 > 3 > 4 > inanimé

(version simplifiée)

ƒ Les formes Directes sont celles où un participant plus élevé dans la hiérarchie agit sur un participant moins élevé que lui. Le sujet logique (celui qui fait l’action) est le plus élevé des deux et l’objet logique (celui qui subit l’action) est le moins élevé. 2.

Ou un inanimé, mais alors on sort du paradigme vta qui ne met en jeu que des participants de genre animé.

158

Grammaire de la langue innue

ƒ Les formes inverses sont celles où un participant moins élevé dans la hiérarchie agit sur un participant plus élevé que lui. Le participant qui est le sujet logique (sL) est moins élevé que le participant qui est l’objet logique (oL). Les formes Directes sont : (sL2-oL1), (sL2-oL3), (sL1-oL3), (sL3-oL4), etc. Les formes inverses sont : (sL1-oL2), (sL3-oL1), (sL3-oL2), (sL4-oL3), etc.

Dans les conjugaisons des vta qui seront présentées dans cet ouvrage, les participants sont symbolisés de la façon suivante : le premier chiffre représente la personne du sujet logique et le deuxième celui de l’objet logique. Le chiffre 4 représente la quatrième personne (obviative).

8.4 LA FORME DU RADICAL VERBAL Pour pouvoir conjuguer un verbe, il faut d’abord l’assigner correctement à l’une des quatre classes verbales, puis en isoler le raDicaL pour y ajouter la bonne terminaison. Le radical d’un verbe est le noyau qui reste après qu’on a retranché toutes les marques grammaticales : les suffixes et préfixes qui correspondent aux catégories grammaticales : personne, temps, nombre, mode, etc.3. L’exemple suivant illustre la procédure pour un vta. En éliminant les marques grammaticales, on isole le radical vta : uapam-. nuapamau tshuapamau tshuapamitin nuapamiku uapamakakue uapamimiht nika natshi-uapamau apu tshika tshi uapamak katshi uapamitan

‘je le vois’ ‘tu le vois’ ‘je te vois’ ‘il me voit’ ‘si je le voyais’ ‘qu’ils nous voient’ ‘je vais aller le voir’ ‘je ne pourrai pas le voir’ ‘après t’avoir vu’

Pour pouvoir isoler correctement le raDicaL d’un verbe, il faut connaître les types de radicaux pour chaque classe de verbe et savoir identifier les ajustements qui modifient la forme du radical. Dans les prochaines sections, on passe en revue les particularités pour chaque type (vta, vti, vai, vii).

3.

La forme changée des verbes en altère le radical. Pour des explications à ce sujet, voir §8.4.5.

159

L’organisation des conjugaisons verbales

8.4.1

Les radicaux des vta

Les radicaux des vta sont normalement facilement isolables quand on retranche les marques grammaticales. Toutefois, deux types de radicaux vta subissent des ajustements en conjugaison.

Les raDicaux vta en t– Les vta à radical en t changent le t en sh à certaines personnes. L’exemple suivant illustre la conjugaison du radical vta miǹuat- ‘aimer qqn’. Le t du radical passe à sh dans les configurations de personnes suivantes : ƒ à tous les modes de l’indépendant ; 2-1 2(p)-1pe 2 p-1

tshimiǹuashin tshimiǹuashinan tshimiǹuashinau

‘tu m’aimes’ ‘tu nous aimes, vous nous aimez’ ‘vous m’aimez’

ƒ à tous les modes du conjonctif ; 2-1 2(p)-1pe 2p-1 3-1 3p-1 3-1pe 3p-1pe

miǹuashin miǹuashiat miǹuashieku miǹuashit miǹuashimit miǹuashiht miǹuashimiht

‘[que] tu m’aimes’ ‘[que] tu nous aimes/vous nous aimez’ ‘[que] vous m’aimez’ ‘[qu’] il m’aime’ ‘[qu’] ils m’aiment’ ‘[qu’] il nous aime’ ‘[qu’] ils nous aiment’

ƒ à tous les modes de l’impératif (exemple à partir du radical ‘souffler sur qqn’). 2-1 2(p)-1pe 2 p-1 2-3

putashi putashinan putashiku putash

vta

putat-

‘souffle sur moi !’ ‘souffle(z) sur nous !’ ‘soufflez sur moi !’ ‘souffle sur lui !’

Les raDicaux vta en auDans certaines configurations de personnes, les vta dont le radical se termine en au perdent le u et le a est prononcé long [â]. Ce phénomène est généralement décrit sous le nom de contraction. Certains suffixes verbaux déclenchent la contraction et d’autres non. L’exemple suivant illustre la conjugaison du radical vta petau- ‘entendre’. La contraction opère dans les contextes suivants :

160

Grammaire de la langue innue

ƒ aux formes inverses de tous les modes de l’indépendant ; 1-2 1pe-2(p) 1-2p 3-1 3-2 3-1pe 3-1pi 3-2p 4-3 etc.

tshipetatin tshipetatinan tshipetatinau nipetaku tshipetaku nipetakunan tshipetakunan tshipetakunau petaku

‘je t’entends’ ‘nous te/vous entendons’ ‘je vous entends’ ‘il m’entend’ ‘il t’entend’ ‘il nous entend’ ‘il nous entend’ ‘il vous entend’ ‘l’autre l’entend’

ƒ à l’ordre conjonctif, mais la situation est plus complexe (voir les tableaux de conjugaison des vta dans la partie 5 de l’ouvrage).

8.4.2

Les radicaux vti

Les radicaux des vti se distiguent par la présence d’un supplément au radical. Ce supplément, appelé thème vti, prend trois formes selon les personnes et les ordres : -e, -am ou -a. Il est intercalé entre le radical et les suffixes de personnes. Dans la conjugaison qui suit, le thème vti est en caractères gras.

1 2 3 4 1pe 1pi 2p 3p

independent

conjonctif

pet- ‘entendre’ nipeten tshipeten petamu petamiǹua nipetenan tshipetenan tshipetenau petamuat

petaman petamin petak petamiǹiti petamat petamaku petameku petahk

impératif

natut- ‘écouter’ natuta

natutetau natutamuku

Le cas Des raDicaux en ei- et aiLes radicaux des vti qui se terminent en ei- et ai- perdent exceptionnellement la voyelle e du thème vti à l’ordre indépendant4. Le thème vti est alors réalisé Ø.

4.

Cette prononciation est caractéristique des dialectes de Mamit et de Uashat mak Mani-utenam/ Matimekush. Elle a été adoptée pour l’orthographe uniformisée. Le dialecte de Pessamit maintient à l’oral la voyelle e du thème vti.

L’organisation des conjugaisons verbales

indépendant

tashkai- ‘fendre qqch à la hache’ 1 nitashkai_n 2 tshitashkai_n 3 tashkaimu 4 tashkaimiǹua nitashkai_nan 1pe tshitashkai_nan 1pi tshitashkai_nau 2p 3p tashkaimuat indépendant

ashtuei- ‘éteindre 1 nitashtuei_n 2 tshitatuei_n 3 ashtueimu 4 ashtueimiǹua nitashtuei_nan 1pe tshitashtuei_nan 1pi tshitashtuei_nau 2p 3p ashtueimuat

8.4.3

conjonctif

tashkaiman tashkaimin tashkaik tashkaimiǹiti tashkaimat tashkaimaku tashkaimeku tashkaihk

conjonctif

ashtueiman ashtueimin ashtueik ashtueimiǹiti ashtueimat ashtueimaku ashtueimeku ashtueihk

161

impératif

tashkai_

tashkaiutau tashkaimuku

impératif

ashtuei_

ashtueiutau ashtueimuku

Les radicaux vai

Les radicaux des vai peuvent être classés selon la lettre finale du radical. On trouve donc des radicaux en a, i, e, u. Pour identifier correctement le radical, il faut conjuguer le verbe à la 3e personne du conjonctif indicatif, et enlever le -t de 3e personne. Ainsi : 3 aimi- ‘parler’ (apu) aimit (apu) uitshauit (apu) papatat (apu) takushinit (apu) shiueǹit (apu) nikamut (apu) nekatshut (apu) auassiut

conjonctif

radical

aimiuitshauipapatatakushinishiueǹinikamunekatshuauassiu-

162

Grammaire de la langue innue

L’iDentification Du raDicaL à L’écrit Dans l’orthographe uniformisée, on a régularisé le radical de certains verbes qui variaient d’une communauté à l’autre. La règle pour trouver le radical reste la même : on doit se fier à la forme du radical de 3e personne du conjonctif indicatif. Quelques « cas spéciaux » sont passés en revue dans ce qui suit.

Les verbes tau, mau, nipau, kapau Dans les dialectes de l’Ouest, certains verbes ont un radical en a- au conjonctif et à la 1re personne de l’inDépenDant, qui alterne avec une forme en e- à la 3e personne de l’inDépenDant.

oue oue oue mam mam mam

‘dormir’ ‘pleurer’ ‘être là’ ‘dormir’ ‘pleurer’ ‘être là’

1 indépendant

3 indépendant

3 conjonctif

ninipan niman nititan ninipan niman nititan

nipeu meu teu nipau mau tau

nipat mat tat nipat mat tat

De plus, Pessamit a kapeu ‘il débarque’, alors qu’on retrouve kapau ou pakau ailleurs. Dans l’orthographe uniformisée, ces verbes ont été régularisés en a, leur forme de 3e personne est donc tau, mau, nipau, kapau ou pakau.

Les raDicaux en eDans le dialecte de Pessamit, certains verbes ont un radical en e- au conjonctif et à la 3e personne de l’indépendant qui alterne avec une forme en a- à la 1re et à la 2e personne de l’indépendant : piminueu/piminuet/nipiminuan. Dans les autres dialectes, le radical est toujours en e, de même que dans l’orthographe uniformisée : piminueu/piminuet/nipiminuen. Les verbes de cette catégorie sont très nombreux ; ils représentent tous les vai en e- dans le nouveau dictionnaire de l’innu (Mailhot et MacKenzie, 2012). Ils sont donc écrits avec un e dans toute leur conjugaison.

Les raDicaux en iIl y a deux sortes de radicaux qui finissent par la voyelle i à l’écrit. Certains sont prononcés comme un i en français, d’autres sont prononcés comme le son e (comme dans le en français). Les radicaux où on entend le son i à la 3e personne du conjonctif ne présentent pas de difficulté, car ils sont réguliers et prévisibles. En voici quelques exemples, sur lesquels il ne sera pas nécessaire de revenir.

L’organisation des conjugaisons verbales

‘être fatigué’ ‘débarquer’ ‘être différent’

163

1 indépendant

3 indépendant

3 conjonctif

nitaieshkushin nitamin nitaitishin

aieshkushiu amiu aitishiu

aieshkushit amit aitishit

En revanche, ceux qui terminent par un i prononcé comme un e du français posent des difficultés à l’écrit, et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, comme ils sont prononcés [ə], la personne doit « savoir » que ce son doit s’écrire i en innu. En effet, la voyelle i n’est pas présente à la 3e personne de l’indépendant indicatif, qui est la forme de citation des verbes dans le dictionnaire. Ensuite, le son [ə] en question est souvent muet dans les conjugaisons, mais néanmoins, il doit être écrit. En voici des exemples. ‘être malade’ ‘danser’ ‘parler’

1 indépendant

3 indépendant

3 conjonctif

nitakushin ninimin nitaimin

akushu nimu aimu

(apu) akushit (apu) nimit (apu) aimit

Font partie de cette catégorie : ƒ le verbe ‘être assis, posé’ et tous ses dérivés morphologiques ; 1 indépendant

3 indépendant

3 conjonctif

nitapin nimiǹupin

apu miǹupu

(apu) apit (apu) miǹupit

ƒ le verbe ‘voir’ et tous ses dérivés morphologiques ; 1 indépendant

3 indépendant

3 conjonctif

nitaitapin nishatshishkueiapin

aitapu shatshishkueiapu

(apu) aitapit (apu) shatshishkueiapit

ƒ tous les vai qui terminent par -paǹi- ; indépendant

nimiǹupaǹ nimatshipaǹ

1

indépendant

miǹupaǹu matshipaǹu

ƒ et de très nombreux autres.

3

conjonctif

3

(apu) miǹupaǹit (apu) matshipaǹit

164

Grammaire de la langue innue

Les raDicaux en uIl existe plusieurs types de radicaux de vai qui se terminent par la voyelle u. On distingue les cas où le u est long et celui où il est bref. Certains de ces u sont en fait le segment final d’une diphtongue : au, iu. Quant aux vai dont le radical termine par un u bref, il peut arriver que dans les dialectes de l’Ouest la voyelle ne soit plus prononcée comme un u, ce qui complique la tâche du scripteur puisqu’il doit connaître la liste de ces verbes. Chacun des cas est présenté dans ce qui suit. ƒ Lorsque le u est long, il est audible et prononcé clairement dans toute la conjugaison. ƒ Certains vai ont un radical en au ; ils se conjuguent exactement comme les autres verbes en u. ninataun ‘je chasse’ natau ‘il chasse’ ninipaun ‘je suis debout’ nipau ‘il est debout’ nikuishkukapaun ‘je suis debout droit’ kuishkukapau ‘il est planté, debout droit’

ƒ D’autres ont un radical en iu ; ils se conjuguent exactement comme les autres verbes en u. nitshiuepaǹiun ‘je me retourne’

tshiuepaǹiu ‘il se retourne’

ƒ Lorsque le u est bref, il est parfois audible et prononcé clairement dans toute la conjugaison. ninikamun

‘je chante’

ƒ Dans d’autres cas cependant, ce u n’est plus prononcé u dans les dialectes de l’Ouest. En voici quelques exemples : – le suffixe -atshushu- ‘en bouillant’ ; pakaiatshushu pakuatatshushu

‘il crève, éclate en bouillant’ ‘il bout jusqu’à évaporation complète’

– le suffixe -kashu- ‘faire semblant’ ; nitaiamiakashun, aiamiakashu nitauassikashun, auassikashu nitakushikashun, akushikashu

‘je, il fait semblant de prier/d’être croyant’ ‘je, il fait le câlin’ ‘je, il fait semblant d’être malade’

– le suffixe -(ka)shu- ‘par le feu, la chaleur’ ; nitapashun, apashu nitshatshikashun, tshatshikashu niǹitshikashun, ǹitshikashu nuanikashun, uanikashu

‘il dégèle, fond’ ‘je, il est entièrement consumé par le feu’ ‘je, il se défait à la cuisson, à la chaleur’ ‘je, il est incommodé par la chaleur’

L’organisation des conjugaisons verbales

165

– le suffixe -katushu- ‘en séchant’ ; kashpakatushu kashteuakatushu

‘il devient cassant en séchant’ ‘il noircit en séchant’

– le suffixe -kuamu- ‘dormir’ ; nimiǹukuamun, miǹukuamu nishiueǹikuamun, shiueǹikuamu

‘je, il dort bien’ ‘je, il a faim dans son sommeil’

– le suffixe -kuashu- ‘coudre’ ; niǹakassikuashun, ǹakassikuashu nitashpikuashun, ashpikuashu

‘je, il fait une couture large’ ‘je, il fait de la broderie’

– le suffixe -nikashu ‘se nommer, s’appeler’ ; nimishtikushiunikashun, mishtikushiunikashu nitinnunikashun, innunikashu

‘je, il porte un nom français’ ‘je, il porte un nom indien’

– les suffixes qui forment des verbes réfléchis : -(ti)shu-, -kashu- ‘faire qqch pour soi-même’ ; nitakuanashun, akuanashu nitaiauiashun, aiauiashu nitakuatiku(ti)shun, akuatiku(ti)shu nitakueku(ti)shun, akueku(ti)shu niǹashupikashun, ǹashupikashu

‘je, il débarque mes/ses affaires’ ‘je, il emprunte’ ‘je, il se blesse gravement à la hache’ ‘je, il se cache derrière un rideau, du tissu’ ‘je, il se fait de la soupe’

– le suffixe -tamu- ‘en respirant’. nitaieshkutamun, aieshkutamu nimiǹutamun, miǹutamu ninanamitamun, nanamitamu

‘je, il est essoufflé’ ‘je, il respire bien’ ‘je, il a une voix chevrotante’

Il est conseillé de vérifier dans le dictionnaire en cas de doute. Pour tous les vai à radical en u-, on doit se rappeler qu’à la 3e personne du singulier de l’indépendant indicatif présent, on n’écrit et on ne prononce qu’un seul u : ninikamun nitshiuepaǹiun

‘je chante’ ‘je me retourne’

nikamu tshiuepaǹiu

‘il chante’ ‘il se retourne’

166

Grammaire de la langue innue

Les raDicaux en n- ou ǹCes radicaux sont traités à l’écrit comme s’ils se terminaient par un i- (bref). Dans le dialecte de Pessamit, les verbes dont le radical se termine par un n- prononcent la 3e personne du conjonctif indicatif en -k. Ce n- final du radical reste intact à l’écrit et on y ajoute le suffixe -it au conjonctif. apu takushinit apu miǹupaǹit

8.4.4

‘il ne vient pas’ ‘il ne va pas bien’

Les radicaux vii

Il existe beaucoup de variation entre les dialectes de l’Ouest et celui de Mamit quant à la forme des radicaux des vti. D’abord, une partie des radicaux qui terminent par n dans les dialectes de l’Ouest n’ont pas de n final à Mamit. Ensuite, les radicaux qui terminent en n dans tous les dialectes forment leur conjonctif en k dans l’orthographe uniformisée. Cette solution orthographique correspond à l’usage de Mamit. En voici quelques exemples :

aǹiman apatan kashkuan ǹaǹuan nukuan matshan piuan takuan tapuemakan uapan uishakan nipin ǹutin tshishin mashkutin mishpun pipun

8.4.5

indépendant

conjonctif

aǹimak apatak kashkuak ǹaǹuak nukuak matshak piuak takuak tapuemakak uapak uishakak nipik ǹutik tshitshik mashkutik mishpuk pipuk

‘c’est difficile’ ‘c’est utile’ ‘c’est brumeux’ ‘c’est pourri’ ‘ça paraît’ ‘c’est mauvais’ ‘il neige’ ‘il y a’ ‘c’est la vérité’ ‘c’est l’aube, c’est demain’ ‘c’est amer’ ‘c’est l’été’ ‘il vente’ ‘il fait un froid glacial’ ‘c’est gelé’ ‘il neige’ ‘c’est l’hiver’

La forme changée du radical verbal

Dans certains contextes, un verbe conjugué au conjonctif doit subir une modification, appelée la forme changée, qui consiste à modifier la première voyelle du radical du verbe. La modification obéit à des règLes De corresponDances

L’organisation des conjugaisons verbales

167

précises qui sont illustrées au tableau 43. Cette modification opère selon le timbre de la voyelle telle qu’elle est prononcée, et non telle qu’elle s’écrit, et c’est pourquoi on doit faire appel à la représentation phonétique des sons pour illustrer les correspondances. Compte tenu des différences de prononciation entre les dialectes, il est incontournable que la réalisation de la forme changée varie selon les dialectes. En effet, si un verbe est prononcé avec une voyelle longue initiale dans un dialecte et avec une voyelle brève initiale dans l’autre, les locuteurs de ces dialectes auront inévitablement une réalisation différente du verbe à la forme changée5. Il demeure toutefois que, pour l’essentiel, les règles de correspondance sont les mêmes dans tous les dialectes. Ainsi, le verbe tshitshipaǹu ‘partir’ est prononcé [tshitshipanu] dans le dialecte de l’Ouest, mais [tshîtshipanu] dans les dialectes de Mamit. Le dialecte de l’Ouest applique la correspondance i > ê ; alors qu’à Mamit, on applique la correspondance î > iâ, comme dans l’exemple suivant : ‘le voilà parti !’ OUE : eukuana tshetshipaǹit ! / MAM : eukuana tshiatshipanit !

Tableau 43

La forme changée des verbes

voyelle

indépendant

conjonctif simple

conjonctif forme changée

â > iâ

papu akushu pituau nemu etissu tutamu punamu mannamu akuanamu pinaimu iǹniu kushteu utinamu

papit akushit pituat nemut etissit tutak punak mannak akuanak pinaik iǹniut kushtat utinak

piapit iakushit patuat niemut ietisset etutak epunak mennak ekuanak penaik eǹniut kueshtat uetinak

î>â ê > iê û > êCû a>ê i>ê u > uê

On doit noter quelques particularités : ƒ il n’existe à toutes fins utiles pas de verbe qui commence par un vrai î en initiale absolue. Tous les i initiaux des verbes sont traités comme des i brefs (issishueu > essishuet) ; ƒ le verbe tau ‘il est là’ réalise sa forme changée en et- (tanite etat ?). 5.

Le groupe de travail qui a oeuvré au nouveau dictionnaire de l’innu (Mailhot et MacKenzie, 2012) est ainsi arrivé à la conclusion que la standardisation des verbes pris individuellement était impossible.

168

Grammaire de la langue innue

À l’exception des toponymes6, la forme changée des verbes est utilisée uniquement en association avec un verbe au conjonctif. Il existe un mode, l’itératif (§9.5.3) des propositions subordonnées, qui utilise la forme changée en association avec les terminaisons du subjonctif. La forme changée est également obligatoire dans plusieurs contextes, résumés en §12.7.1, et plusieurs préverbes employés pour indiquer le temps dans les subordonnées sont des formes changées, comme on le verra en §12.7.

6.

José Mailhot a fait remarquer que l’utilisation de la forme changée est fréquente dans les toponymes, malgré que le verbe soit conjugué à l’inDépenDant : lac Meshikamau, Uepishtikueiau ‘Québec’, lac Iatueiakamau, etc.

Chapitre 9

Les modalités : forme et fonction

Ce chapitre aborde la description des modalités en innu. Les moDaLités constituent une catégorie portée par le verbe et qui exprime l’attitude du locuteur envers la valeur de vérité de l’énoncé. Ainsi, en français, on distingue il a été attaqué qui affirme un fait comme « vrai » et il aurait été attaqué qui exprime le fait que le locuteur ne peut garantir la vérité de l’énoncé dont il n’a pas été témoin. De même, un locuteur qui dirait Pierre est fou affirme que Pierre est fou ; mais s’il dit plutôt : Pierre doit être fou, il affirme qu’il croit que Pierre est probablement fou, mais qu’il n’en est pas certain. Ce chapitre couvre donc le domaine lié à l’attitude du locuteur envers le statut de l’énoncé qu’il produit, selon qu’il le considère « absolument vrai », « vrai mais par oui-dire », « probablement vrai, mais pas certain », « probable », etc. On inclut également dans l’étude des modalités, les notions qui se rapportent à la nécessité et à la potentiaLité ; elles sont souvent exprimées par l’équivalent innu de ‘vouloir’, ‘pouvoir’ et ‘devoir’. Comme certaines modalités sont véhiculées par des moDes qui incarnent des conjugaisons particulières, il est approprié que ce chapitre en fasse la présentation et qu’il aborde également la question de l’expression du temps. Avant d’aborder ces notions, il est utile de situer les modalités dans l’étude des langues et leur place en innu. Toutes les langues exploitent d’une manière ou d’une autre les modalités dans le discours. Leur utilisation est incontournable, car l’un des buts les plus importants de la communication humaine est justement de rapporter des faits tout en fournissant une évaluation quant à leur valeur de vérité. Les modalités sont donc cruciales à la transmission d’informations fiables et à l’expression par le locuteur d’une attitude finement modulée par rapport aux faits. Les langues diffèrent toutefois quant au degré de complexité du système des temps, des modes et de l’aspect. Certaines langues utilisent la catégorie du temps (passé, présent, futur, etc.) au détriment de l’aspect et des moDes. D’autres ont un système très élaboré d’expression de l’aspect. En innu, le mode, et les

170

Grammaire de la langue innue

modalités en général, trouvent une expression grammaticale assez complexe, alors que l’expression du temps et de l’aspect est beaucoup plus simple. C’est pourquoi le présent chapitre fait une grande place aux modes et aux modalités. L’étude des modalités dans les langues algonquiennes remonte aux tout premiers ouvrages missionnaires (La Brosse, 1768 ; Lacombe, 1874). Toutefois, elle est restée longtemps filtrée par l’utilisation qui en est faite dans la langue du missionnaire (ou du linguiste) dont il reproduisait les catégories en les appliquant aux langues autochtones. Ainsi, la grammaire de l’innu de Sheshatshit ne mentionne que les conjugaisons indicative et dubitative (Clarke, 1982). Au début des années 1980, il est apparu, à la faveur de travaux sur l’innu de Pessamit, que la langue disposait d’un système beaucoup plus élaboré de traitement de l’information que ce qui avait été reconnu auparavant (Drapeau, 1984, 1986, 1996). Graduellement, on a conclu que l’ensemble de l’aire innue partageait le même système de modalités (James, Clarke et MacKenzie, 1996, 2001) qui s’étend jusqu’à l’ordre impératif (Baraby, 2009). Des travaux plus poussés ont permis de mettre à jour les paramètres de l’organisation du système des modalités (Drapeau, 2005). L’organisation de ce chapitre est très largement inspirée de Drapeau (2005). Il se concentre sur la mise en place du système des modalités en innu, de même que sur leur réalisation dans des suffixes spécifiques, organisés selon une architecture de conjugaison, où plusieurs affixes distincts peuvent être réunis sur un même verbe. Le chapitre couvre les modalités sous deux angles : celui de la forme et celui de la fonction. Il présente donc les modalités sous l’angle de leur réalisation dans des formes spécifiques ; ensuite, des sections détaillées sont consacrées aux conditions d’emploi des divers modes tant dans la phrase que dans le discours. Le chapitre comporte enfin une section sur la réalisation du pluriel et de l’obviatif à travers les divers modes et selon les ordres de conjugaison (§9.9). La lecture du présent chapitre peut être complétée par la consultation des conjugaisons complètes fournies dans la partie 5.

9.1 GÉNÉRALITÉS SUR L’EXPRESSION DU TEMPS À l’ordre indépendant, l’expression du temps au moyen de suffixes se limite à la distinction entre le présent et le passé. Cette distinction y est présente pour tous les modes. Il est à noter que, comme dans plusieurs langues, le futur correspond davantage à un mode qu’à un temps, comme on le verra en §9.2.1. à l’ordre conjonctif, les distinctions temporelles ne sont pas exprimées par des conjugaisons particulières, mais par des préverbes subordonnants, qui seront présentés en §12.7.

Les modalités : forme et fonction

Quant à l’impératif, on distingue entre l’inDicatif et futur. Certains dialectes utilisent aussi l’impératif conjugaisons distinctes sont expliquées en §9.6.

présent

171

(imméDiat) Ces trois

inDirect.

9.2 GÉNÉRALITÉS SUR L’EXPRESSION DES MODALITÉS Les modalités ont deux types différents de réalisation : celles qui sont exprimées par un préverbe et celles qui sont exprimées par des suffixes sur le verbe dans le cadre d’une conjugaison. Pour référer à ces dernières, le terme mode est généralement utilisé.

9.2.1

Les modalités exprimées par un préverbe

Les modalités exprimées par un préverbe sont au nombre de 4. D’abord, le conDitionneL (tshipa) décrit en §9.4.7. En second lieu, la modalité spécuLative incarnée par le préverbe tshipa tshi. Ensuite, le préverbe de futur tshika, en conjonction avec d’autres suffixes modaux, permet de composer plusieurs modes mineurs, regroupés sous l’étiquette de l’irréaLisé et qui comprend le futur De conséquence et le futur prophétique. Le futur représente plus qu’un temps en innu, puisqu’il sert aussi à encoder des modalités dans trois paradigmes de l’ordre indépendant. Le sens du mode irréalisé est expliqué en §9.4.8. Cela étant dit, le futur est également un temps auquel peuvent se conjuguer les verbes de plusieurs modes. Quatrièmement, les modalités reliées à la nécessité (‘devoir’ et ‘vouloir’) et à la potentialité (‘pouvoir’) sont réalisées par des préverbes et elles sont décrites en §9.7. Toutefois, ces dernières, tout comme la modalité spéculative, ne donnent pas lieu à des conjugaisons spéciales. Elles ne sont donc pas des modes et ne figurent pas dans l’organisation des conjugaisons verbales.

9.2.2

Les modalités exprimées par des suffixes

Pour ce qui est des modes qui sont réalisés par des suffixes dans les conjugaisons verbales, l’inventaire diffère selon les ordres de conjugaison. À l’indépendant, les modes encodent une évaluation du locuteur quant à la valeur de vérité de l’information véhiculée dans la proposition. ƒ ƒ ƒ ƒ

Le locuteur conjugue le verbe différemment, selon que l’information est : certaine (mode indicatif) ; incertaine mais probable (mode dubitatif) ; obtenue d’une source indirecte (mode indirect) ; provenant de sa perception subjective (mode subjectif).

172

Grammaire de la langue innue

Pour chacun de ces modes, on distingue entre un ensemble de formes au présent et un deuxième ensemble au passé. La signification et l’emploi de ces modes de l’indépendant sont décrits plus en détail plus bas. Au conjonctif, les divers modes s’organisent autour de la distinction entre situation réalisée et situation non réalisée. Lorsque la situation est réalisée, on choisit entre le mode indicatif et le mode indirect, selon que le locuteur tient son information (c.-à-d. le contenu de son affirmation) : ƒ de source directe (inDicatif) ; ƒ ou de source indirecte (mode inDirect). Lorsque le contenu de l’affirmation n’est pas réalisé, on distingue entre : ƒ le mode subjonctif pour les affirmations conditionnelles (‘si tu manges…’) ; ƒ le mode hypothétique pour les affirmations qui relèvent davantage de la spéculation (‘si tu mangeais…’). Ces divers modes du conjonctif sont décrits plus en détail en §9.5.3 et §9.5.4. À l’impératif, on distingue entre : ƒ l’inDicatif neutre ; ƒ l’inDicatif futur ; ƒ l’inDirect. L’emploi de ces modes est décrit en §9.6. Il va sans dire que l’impératif ne s’emploie que pour les verbes ayant des sujets animés, soit les vai, les vti et les vta.

9.3 SYNTHÈSE DE L’ORGANISATION DES CONJUGAISONS Le tableau 44 représente la synthèse des temps et des modes à l’ordre inDépenDant. La forme et les règles d’emploi de chacun de ces modes sont décrites en §9.4. Le tableau 45 représente la synthèse des modes au conjonctif. La forme et les règles d’emploi de chacun de ces modes sont décrites en §9.5. Enfin, le tableau 46 représente la synthèse des temps et des modes à l’impératif (§9.6). La forme et les règles d’emploi de l’impératif sont décrites en §9.9. Les conjugaisons complètes sont fournies dans la partie 5.

Les modalités : forme et fonction

Tableau 44

Synthèse des temps et des modes de l’indépendant

mode

temps

inDicatif

présent passé futur simpLe

inDirect

présent passé futur

Dubitatif

présent passé futur

subjectif inDicatif

présent passé futur

subjectif inDirect

présent passé

conDitionneL

présent passé contrefactueL

irréaLisé

futur De conséquence futur prophétique

Tableau 45 mode

Synthèse des modes du conjonctif sous-modes

inDicatif inDirect subjonctif

neutre itératif

hypothétique

Tableau 46

Synthèse des temps et modes de l’impératif

mode

temps

inDicatif

neutre futur

inDirect

173

174

Grammaire de la langue innue

9.4 LES MODES DE L’INDÉPENDANT Le mode indicatif est réalisé uniquement par des suffixes qui marquent la personne et le temps. Il n’y a pas de suffixe modal pour l’indicatif. En revanche, les autres modes de l’indépendant comportent tous un suffixe (avec ou sans préverbe) qui indique le mode. Le conditionnel se présente sans suffixe particulier, mais il est inclus dans la liste des modes, car il peut s’employer avec le suffixe du passé pour véhiculer un sens contrefactuel (contraire aux faits). Les modes de l’indépendant sont construits à partir de l’une ou l’autre des formes de base de l’indicatif présent et l’indicatif passé. Les modes basés sur l’inDicatif présent sont : ƒ ƒ ƒ ƒ ƒ

le dubitatif présent ; l’indirect présent et l’indirect passé ; le subjectif indicatif présent ; le conditionnel présent et le conditionnel contrefactuel ; le futur simple et le futur prophétique.

ƒ ƒ ƒ ƒ

Les modes basés sur l’inDicatif passé sont : le dubitatif passé ; le subjectif passé ; le conditionnel passé ; le futur de conséquence (mode irréalisé).

Les suffixes et préfixes impliqués dans la formation des divers modes constituent une couche externe d’affixes par rapport à ceux qui expriment le temps et la personne. Les suffixes du pluriel et ceux de l’obviatif, quant à eux, sont ajoutés après les suffixes de mode. Leur forme spécifique est décrite en §9.9.

9.4.1

L’indicatif de l’indépendant

Contrairement aux autres modes, l’indicatif ne comporte pas de marque spécifique. Il ne porte que des marques de personnes, de pluriel et d’obviatif. On distingue deux conjugaisons au mode indicatif, soit l’indicatif présent et l’indicatif passé. Il n’y a pas de marque spécifique du temps à l’indicatif présent, c’est pourquoi on le considère comme la forme neutre, alors que l’indicatif passé porte une marque de temps identifiable (-ti ou -pan).

L’empLoi De L’inDicatif Dans La phrase Il existe en innu une distinction fondamentale entre les affirmations que le locuteur tient de première main qui sont à l’indicatif et celles dont il a pris connaissance par un moyen indirect. Le mode indicatif est utilisé typiquement lorsqu’on

Les modalités : forme et fonction

175

veut s’exprimer au sujet de faits directement vécus par le locuteur, ou quand il est question d’une vérité établie et partagée par tout le monde, ou encore, si on fait état de connaissances communes aux parties en présence, c’est-à-dire le locuteur et son ou ses interlocuteurs. Par contre, on aura recours au mode indirect pour parler de faits dont le locuteur n’a pas été directement témoin ou dont il n’a pas fait l’expérience consciente, mais dont il a appris l’existence, et ce, d’une manière certaine. L’opposition entre les modes indicatif et indirect met en évidence l’importance que la langue accorde à la distinction entre le témoignage direct, fruit de l’expérience vécue, et le témoignage obtenu de source indirecte, dans des circonstances où il n’y a pas de connaissances partagées ou communes1. La distinction entre les deux modes apparaîtra plus clairement dans la prochaine section.

L’empLoi De L’inDicatif Dans Le Discours Dans les récits et les histoires, l’emploi du présent De narration est très fréquent. Seuls les énoncés qui introduisent le récit seront au passé et le locuteur change rapidement pour un présent de narration. Voici une introduction typique des récits d’expériences vécues ; les verbes conjugués au passé sont en caractères gras et ceux qui sont au présent sont soulignés. Nikuss Richard ute tshishkutamuakanipan. Mishaikanipan nikatshishkutamats heutshuapinan. Mishta-miǹuashu, kassinu iǹnuat shatshuapatamuat. Denise mak Yvette ituteuat kie uiǹuau, shatshuapatamuat neǹu katshishkutamatsheutshuapiǹu. ‘Mon fils Richard a été à l’école ici. Notre école avait été agrandie. Elle est très belle, tous les Indiens vont la voir. Denise et Yvette y vont elles aussi, elles vont pour voir notre école.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Il est courant dans les récits d’utiliser le passé pour les informations d’arrière-plan, celles qui expliquent le contexte des événements, et le présent pour les événements d’avant-plan, qui constituent la trame du récit et font progresser l’histoire. On le voit clairement dans le texte suivant : les informations sur le contexte sont au passé Ninatshi-kussetan shakuak nete nutshimit, Kamiǹukapeu-nipi anite ishinikateu. Ishkuteutapan nipushitan uipat tshietshishepaushit. Nimitshetutan ne kueshpiat. ‘Nous allions pêcher au printemps dans le bois. Ça s’appelle Kaminukapeunipi. Nous prenions le train tôt le matin. Nous étions nombreux à monter ainsi dans le bois.’ la trame du récit commence avec le présent (de narration) Nete katshi pakaiat, pitama kutuenanu eshku eka pinashuenanit ne pakatakan. Harold ishinikatakanu peiku napess uatsheutshit mak uikanisha, utauia mak ukauia.

1.

Pour plus d’informations, voir à ce sujet Drapeau (1984, 1996) et James, Clarke et MacKenzie (1996).

176

Grammaire de la langue innue

‘Là-bas, après avoir débarqué, on fait un feu d’abord, avant de descendre le portage. Un garçon des garçons qui nous accompagne avec sa famille, son père et sa mère, s’appelle Harold.’ apparté sur le personnage de napess Ne napess pushtapan assikussiǹu, tshiashku-uaua anite tatamushapan. ‘Ce garçon avait apporté un petit chaudron, il y a avait mis des œufs.’ la trame du récit reprend Nanitam mishta-akua tutamu neǹu utassiku ute pet epushinanǹit, mishtanakatueǹitamu tshetshi pikutitat uauma. ‘Il fait toujours très attention à son chaudron depuis le départ, il fait très attention de ne pas briser ses œufs.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

9.4.2

Le futur simple

Le futur de l’indicatif (aussi appelé futur simpLe) se construit en ajoutant le préverbe -ka- entre le préfixe de personne et le verbe. Le préverbe -ka- s’attache au préfixe de personne. Comme on peut le voir dans les exemples suivants, le futur simple est construit en utilisant la conjugaison de l’indicatif présent : 1 2 3 4 1pe 1pi 2p 3p

nika pushin tshika pushin tshika pushu tshika pushiǹua nika pushinan tshika pushinan tshika pushinau tshika pushuat

‘je partirai’ ‘tu partiras’ ‘il partira’ ‘il [l’autre] partira’ ‘nous [moi et lui/eux] partirons’ ‘nous [moi et toi/vous] partirons’ ‘vous partirez’ ‘ils partiront’

Il est intéressant de noter qu’à la 3e et à la 4e personne, alors que le verbe ne prend normalement pas de préfixe de personne, la forme du préverbe du futur est tshika- (noté en gras dans le paradigme ci-dessus). On verra plus bas (§9.4.8) que la marque du futur (le préverbe ka-) sert également à former divers sous-modes mineurs regroupés sous l’étiquette de moDe irréaLisé.

9.4.3

Le passé

Les divers dialectes de l’innu affichent d’importantes variations en ce qui concerne l’expression du temps passé. On observe, sur l’ensemble de l’aire crie, y compris en innu, trois types de paradigmes du passé. Un paradigme en -h, un paradigme en -pan et un paradigme en -ti (historiquement -tai). Ces divers paradigmes du passé sont aujourd’hui fusionnés. On ne retrouve de trace du paradigme en -pan qu’au conDitionneL contrefactueL, décrit en §9.4.7. Dans les dialectes de Mamit, la

Les modalités : forme et fonction

177

réalisation du passé de l’indicatif indépendant fait appel, à l’oral, au paradigme en -h. Quant aux dialectes de l’Ouest, ils emploient un paradigme mixte en -ti aux 1re et 2e personnes et -pan aux 3e et 4e personnes. C’est ce paradigme mixte qui a été choisi pour l’orthographe uniforme et qui sera par conséquent décrit ici.

9.4.4

Le mode indirect de l’indépendant

L’inDirect se conjugue à l’indépendant ainsi qu’au conjonctif (voir §9.5.2). ƒ À l’indépendant, la marque de l’indirect présent est -atak aux 1 re et 2e personnes, et -tak aux 3e et 4e personnes, ajoutée à partir de la conjugaison de base de l’indicatif présent. ƒ La marque de l’indirect passé est -ashapan aux 1re et 2e personnes, et -shapan aux 3e et 4e personnes, ajoutée à partir de la conjugaison de base de l’indicatif présent. Le mode indirect est employé pour qualifier le fait que le locuteur (ou le participant principal d’un récit) n’est pas directement témoin des faits relatés, qu’il n’en a pas conscience, qu’il n’est pas sur place au moment de l’action, mais qu’il en obtient la connaissance de manière indirecte.

L’empLoi De L’inDirect présent Dans La phrase Ce mode était employé traditionnellement pour décrire les connaissances obtenues à distance par les shamans. Dans l’exemple suivant, Meshtapeu, personnage mythique omniscient, parle à son petit-fils qu’il informe que son père a tué un caribou. Comme Meshtapeu n’était pas présent au moment où le père a abattu l’animal, il emploie le mode inDirect présent. L’emploi de l’indirect se justifie par le fait que Meshtapeu a obtenu connaissance de ce fait grâce à ses pouvoirs de vision à distance. L’emploi du présent est justifié par l’utilisation courante du présent de narration dans les récits, comme on l’a vu dans la section précédente. Nussim, iteu, nipaietak tshutaui atikua (tshisseǹimeu kassinu eitiǹiti auenǹua). ‘Mon petit-fils, lui dit-il, ton père a tué un caribou (il sait tout ce que font les gens).’ Extrait d’Edward Rich, Sheshatshit (Mailhot et al., 1999)

Plus généralement, l’indirect s’utilise pour relater un fait dont le locuteur (ou le personnage principal d’un récit) n’est pas témoin direct : ƒ un événement qui se passe dans le noir ; ƒ un événement qui se passe à l’extérieur du lieu où se trouve le locuteur ; ƒ ce qu’on entend quelqu’un raconter à un tiers ; ƒ ce qu’on entend au loin sans le voir ; ƒ ce qu’on repère visuellement de très loin ; etc.

178

Grammaire de la langue innue

Dans l’exemple suivant, le personnage principal entend son beau-frère lui parler de loin. Tekushinit nahi, nemeǹua uishtaua tatuetamiǹitaka anite, tipatshimuǹitaka anite uinipekut eitinanǹit. « Shash kassinu matapeuat anite iǹnuat », itikutak. ‘Quand elle là-bas arrive, son beau-frère au loin fait des bruits de voix là, il raconte les nouvelles de la mer. « Tous les Indiens sont déjà arrivés à la côte », lui dit-il.’ Extrait d’Ishpatien Nuna, Sheshatshit (Mailhot et al., 1999)

Plus bas, le narrateur raconte son expérience alors qu’il marchait dans une tempête de poudrerie, où il ne peut voir son chemin. Tshek ka-nitamatshuenataka, […] miǹekashish nititan anite, tshitshue ishpanatak. ‘Tout à coup, je sens que je monte une pente, ça me prend du temps, c’est vraiment haut.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Dans l’exemple suivant, le narrateur raconte un incident : il était assis par terre et il a tout à coup senti quelque chose de froid et dur sous la main. Il emploie l’indirect pour signifier qu’il n’était pas conscient de la nature exacte de l’objet sous sa main, qu’il n’avait ni vu ni identifié. Eshpish itapian, tshek meshkunaman anite tshekuan, iu. Mishta-takatak mak mishta-mashkuatak. « Ashini etutshe », nititeǹiten, iu. ‘Pendant que j’étais assis, je ressens tout à coup quelque chose sous la main. C’est très froid et c’est très dur. Je me suis dis : « Ça doit être une pierre. »’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Dans la culture contemporaine, les possibilités d’acquérir des connaissances « à distance » se sont multipliées. La connaissance de certains faits peut parvenir au moyen : ƒ du téléphone ; ƒ de la télévision ; ƒ des journaux ; ƒ ou même d’Internet. Autant de contextes d’acquisition d’information qui justifient l’emploi du mode indirect, présent ou passé, selon le cas. Le contexte de faits qui se passent au loin est généralisé métaphoriquement aux faits dont la personne de référence (le locuteur ou le personnage à l’avant-plan dans un récit) est témoin à distance, même s’il en obtient connaissance par la vision directe. Les exemples suivants ont été relevés dans la communauté de Pessamit : ishkuatetak anite Sainte-Thérèse ‘il y a un incendie à Sainte-Thérèse’ (contexte : elle l’a vu aux nouvelles télévisées) ǹashipaǹitakat Métro pakakuanat

Les modalités : forme et fonction

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‘les poulets sont en rabais chez Métro’ (contexte : elle a vu la publicité dans le journal) nishuapiss tatutaiemakanitak ‘ça coûte deux dollars’ (contexte : elle le voit sur l’étiquette, mais elle ne l’a pas encore payé) Extraits de Drapeau, notes de terrain, Pessamit

L’empLoi De L’inDirect passé Dans La phrase L’inDirect s’emploie également au passé pour rapporter des faits passés dont la connaissance a été obtenue après les faits, de source indirecte (par déduction, ouï-dire, etc.). pimuteshapan ute mush ‘un orignal est passé ici’ (je le sais par ses traces) mitshishunanishapan pitukamit ‘des gens ont mangé à l’intérieur’ (je vois les restants de nourriture sur la table) nikukushinashapan ‘je m’étais endormie’ tshimanashapan ‘tu as pleuré’ (je vois tes yeux rougis)

Il exprime également le fait que le locuteur (ou le personnage d’avant-plan dans son récit) n’était pas conscient du fait qu’il rapporte au moment où cela se passait, qu’il l’apprend après coup. Eukuan ekue shash tshi tshipashkuaikanishapan, tan tshipa tshi ! Nimishta-mitaten. ‘[À mon arrivée] elle avait déjà été mise en caisse, je te dis que j’ai eu de la peine.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Peikuau mate meǹukashuian, eshpish kaǹapua uakamakau anitshenat nitshinat ekue nimakupitikaunashapan. ‘Une fois par exemple quand j’étais ennivré, j’ai tellement irrité les gens chez nous qu’ils m’avaient attaché.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Meshakaian shash unishapanat auassat. ‘Quand je suis arrivée, les enfants étaient déjà levés.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Voici un autre exemple de prise de connaissance après le fait : en utilisant le mode indirect, la narratrice met en évidence le fait qu’elle ne savait pas, avant d’arriver à un arbre renversé en travers de la rivière, qu’il était là. Ekuan, apu mishta-kataku tshituteian, auen um ? mishtiku mishtamitshashkushishapan uatshinakanitaku ekupaǹit, utitshipaǹu nete akamit. ‘Voilà, je ne vais pas très loin, quoi ! un arbre, il était de très gros diamètre le mélèze sec qui était tombé, il arrive jusqu’à l’autre rive.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

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Grammaire de la langue innue

Dans le texte suivant, le narrateur raconte une expérience qu’il a vécue plusieurs années auparavant. Les verbes qui décrivent les faits dont il avait la connaissance directe sont à l’indicatif ; le dernier verbe, toutefois, rapporte un fait dont le narrateur n’était pas conscient : ses amygdales étaient infectées. Il se savait malade, il était conscient de ne plus pouvoir respirer ; mais la source de son mal (l’infection de ses amygdales), il ne l’a connue qu’après que la personne qui l’a opéré lui en a fait part. Ce dernier fait est donc exprimé au moyen du mode indirect passé. Eukuan nititakushiti uǹikua ka akushit auen. Shash apu tshi ǹeǹeian eshpish mishta-patshipaǹiht kie shash miǹiuishapanat. ‘C’est alors que j’ai fait une amygdalite. Je ne pouvais désormais plus respirer tellement elles étaient enflées et elles avaient été infectées.’ Extrait de Mathieu André, 1984, Uashat mak Mani-utenam

L’empLoi De L’inDirect Dans Le Discours Quand l’inDirect est utilisé dans un récit, en faisant référence à des participants de 3e personne, on doit toujours le comprendre comme faisant état de l’expérience du personnage d’avant-plan. Dans l’exemple a), c’est le personnage principal, Aiashess, qui entend des choses cogner. De la même façon, dans l’exemple b), la femme à l’intérieur de la tente entend son beau-frère secouer la neige qu’il a sur lui avant d’entrer. Elle n’en est pas le témoin direct. L’histoire est racontée du point de vue du personnage d’avant-plan. a) Minuat nete eshpish pimutet, pietak tshekuanǹu tatueuetinǹit, ututamitinǹitak. ‘Une autre fois alors qu’il marchait là, il entend quelque chose qui résonne, ça s’entre-choque.’ Extrait d’Alexandre Riverin, Pessamit (Riverin, Drapeau et Bacon, 1987) b) Shash umeǹua aieshkuǹeu tshishtemaua… Shash papuakuneutishuǹitaka neǹua uishtaua. Ekue pitutsheǹiti uishtaua, shash ut miǹeu. ‘Elle a déjà préparé le tabac… Son beau-frère secoue la neige qu’il a sur sur lui. Et puis son beau-frère entre, elle le lui donne tout de suite.’ Extrait d’Ishpatien Nuna, Sheshatshit (Mailhot et al., 1999)

De même, dans l’exemple suivant, l’indirect passé est employé pour indiquer que le personnage d’avant-plan du récit n’était pas conscient d’avoir acheté du sel au moment de son achat (il croyait avoir acheté du sucre). Nishatshuapatamuan neǹu umassimuteush uetutatat atauitshuapit. Massimuteutit takuanǹu neǹu eiakue, shiutakanǹu neǹu eǹishapan. ‘Je vais voir le sac qu’il rapporte du magasin. Ce qu’il a acheté est dans un sac, c’était du sel.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Les modalités : forme et fonction

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L’indirect passé est utilisé dans les récits comme un plus-que-parfait pour situer les événements antérieurs à ceux de la trame principale. C’est pourquoi il est souvent utilisé en début de récit pour expliquer le contexte. On s’en sert aussi dans le récit même pour décrire des faits antérieurs au temps d’ancrage du récit, lorsque le narrateur (dans les récits au « je ») ou le personnage d’avant-plan (dans les récits qui relatent l’histoire d’un tiers) était absent lors de ces événements. L’épisode rapporté ci-dessous est ancré au moment où le père et le mari de la narratrice arrivent, emportant de la nourriture avec eux. Les événements antérieurs à ce temps d’ancrage sont à l’indirect passé (en gras), car la narratrice était absente au moment où ils se sont passés. Les événements contemporains au moment de l’arrivée sont à l’indicatif (souligné), car la narratrice en a fait l’expérience directe. Petautauat an mitshimiǹu, ǹushkuaua petuǹeuat. ‘Ils rapportent avec eux la nourriture, ils rapportent de la farine.’ Eku nete nakatamushapanat. ‘Mais ils en avaient laissé là-bas.’ Eukuan uiauitakanit anitehe tshe itutenanut […] Shekutimit. Mishku-atussenanu anite inanu, tassiputakanit tshika atussenanu. ‘C’est alors qu’il a été question d’aller à Chicoutimi. On y trouve du travail, dit-on, nous allons travailler dans une scierie.’ Natu-atusseshapanat anitehe. ‘Ils avaient été y chercher du travail.’ Ekuan, mitshim nete takuan inanu… Pipimuakanit, ‘Bon, il y a de la nourriture à Pipimuakan, dit-on.’ Nakatakanishapan nete mitshim, muku apishish petakanu mitshim. ‘La nourriture avait été laissée là-bas, seulement un peu de nourriture est rapportée.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

9.4.5

Le mode dubitatif

Le Dubitatif ne s’emploie qu’à l’ordre indépendant. La marque du dubitatif présent est -atshe aux 1re et 2e personnes, et -tshe aux 3e et 4e personnes, ajoutée sur la base de l’indicatif présent. La marque du dubitatif passé est -kupan ajoutée aux formes de l’indicatif passé2. Les deux formes du suffixe sont -akupan aux 1re et 2e personnes, et -kupan aux 3e et 4e personnes. Plusieurs ajustements obscurcissent la dérivation3.

2. 3.

Il est à noter que le dialecte de Mamit forme le Dubitatif passé sur la base du présent de l’indicatif (nitakushinakupan ‘je devais être malade’), mais l’orthographe uniforme prescrit la forme basée sur l’indicatif passé (nitakushitakupan). La présentation détaillée des ajustements phonologiques et morphophonologiques en question ici dépasse les limites de la présente grammaire. Pour en savoir plus long, voir Wolfart (1973).

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Grammaire de la langue innue

L’empLoi Du moDe Dubitatif Dans La phrase Le dubitatif4 exprime en général une déduction que fait le locuteur sur un état de fait probable. On le traduira donc par le verbe ‘devoir’, comme dans tshitakushinatshe ‘tu dois être malade’. En utilisant le dubitatif, le locuteur exprime le fait qu’il ne peut affirmer hors de tout doute qu’un fait est vrai, mais que selon lui, il doit être vrai. Pitshashu ne kapatakan, uemut uiǹ neuau ishpish ne ashtakanitsheni e autashunanut ne matshunisha. ‘Ce portage est assez long, ils doivent le parcourir certainement quatre fois pour transporter leurs effets.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

L’exemple suivant provient d’un récit recueilli à Sheshatshit. Pemuteǹikueni kakua metitat, mishta-matshishkamiǹua […]. « Mishtamishishtitshe ne kaku », iteu. […]. « Kaǹapua nipaietshe tshessinat, nipaietshe nana nitishkuema », iteǹimeu eshpishtiǹiti neǹua kakua. ‘Il suit le chemin que le porc-épic avait emprunté, il [le porc-épic] fait de grosses pistes. « Ce porc-épic doit être très gros », se dit-il. « Bien entendu, vraisemblablement, il doit l’avoir tuée, il doit avoir tué ma femme », pense-t-il, à la grosseur du porc-épic.’ Extrait d’Edward Rich, Sheshatshit (Mailhot et al., 1999)

L’exemple suivant illustre l’emploi du dubitatif passé. Nikutuǹnuepipuneshitakupan ashu peikushteu napauian. ‘Je devais avoir dix-neuf ans quand je me suis mariée.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Comme il n’y a pas d’équivalent du dubitatif à l’ordre conjonctif, le dubitatif de l’indépendant est employé dans une variété de contextes qui commandent normalement l’ordre conjonctif. Dans l’exemple suivant, on trouve le dubitatif (de l’indépendant) après ekue, une conjonction qui, autrement, commande l’utilisation du conjonctif sur le verbe qui suit. Atut ishpish shitshipiminamu neǹu utassiku ekue tshitshipaǹitakupan ekue manipaǹǹikupan. ‘Il n’a probablement pas vissé son moteur assez serré, puis il doit l’avoir démarré et alors il doit s’être décroché.’ Extrait de Drapeau, notes de terrain, Pessamit

4.

Dubitatif est le terme utilisé dans la tradition de la linguistique du cri et c’est pourquoi nous gardons cette appellation. Toutefois, dans la perspective où les modes de l’innu ont pour objectif d’exprimer le statut de l’information, le terme DéDuctif conviendrait davantage puisque ce mode correspond aux affirmations auxquelles le locuteur arrive par déduction. Celles-ci sont moins fiables que les affirmations faites à partir de l’expérience directe et de l’expérience indirecte. Ce mode est décrit comme « le fictif » dans la description de Martin (1983) des modalités de l’innu de Ekuanitshit.

Les modalités : forme et fonction

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Ekue upipaǹǹitsheni neǹua upiuaishipa… ‘Et alors les plumes de canard ont dû se soulever…’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

De même dans l’exemple suivant, on retrouve le dubitatif dans une interrogative ouverte, un contexte qui requiert normalement le conjonctif. Eku patush nishukaitashunashapan, meǹushkamit shash ai, tan nitatupishimueshitakupan, uiesh six mois nitatupishimueshitakupan ka shukaitashuian. ‘Et puis après j’ai été baptisée, au printemps, déjà euh, combien devais-je avoir de mois, je devais avoir six mois à peu près quand j’ai été baptisée.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Tanite ma anite manukashutshenat ? ‘Où doivent-ils donc construire leur habitation ?’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Ekute anite kuetipishkakupan.

‘Et c’est là qu’il doit avoir chaviré.’ Extrait de Drapeau, notes de terrain, Pessamit

Mentionnons en dernier lieu que le mode dubitatif ne s’emploie pas en conjonction avec une négation. Pour nier une affirmation dubitative (ex. : ‘tu ne dois pas être content’), on emploie la négation atut suivi du verbe à l’indicatif, comme on le verra en §15.2.3.

L’empLoi Du moDe Dubitatif Dans Le Discours Le dubitatif présent s’emploie sur les verbes des propositions principales d’un récit pour exprimer que les faits à propos d’un tiers ont été rapportés au narrateur par le tiers en question. Le narrateur n’étant pas présent au moment des faits rapportés, il s’agit d’un récit de seconde main. Cette utilisation spécifique du mode dubitatif présent dans le discours est présente dans toute l’aire innue5. Dans le texte qui suit, la narratrice raconte une histoire que sa grand-mère lui a rapportée. Tous les verbes des propositions principales sont au dubitatif présent dans un récit de seconde main. Eku nana nukum usham ui natakashkutetshe (eukuan issishuepan auen ua shishiti, apu ut takuaki mishiutshuapa tanite eshku…). Ekue tshitutetshe ne kukuminash. Katshi tshishi-aitit ekue pashikuitshe kaǹapua. Eukuanǹitshe uiapamat mishtikushua uet tshitapamikut. Nukuma uiapamikut ne mishtikushu ekue shishitshe, miam nete etaǹiti ishikapauitshe. Ekue tshitshipatatshe ne nukum, eku itetshe unapema : – Mishtikushu anite nuapatiǹiku, etauk anite shishiu. Tshika uitsheun kaiamituatsheǹiti nika mamishimau ! Eku ne uiǹ nimushum ushinuetshe neǹua nukuma.

5.

Elle a d’abord été rapportée dans Drapeau (1996) à partir de l’analyse de récits de Pessamit.

184

Grammaire de la langue innue

‘Puis ma grand-mère a envie d’uriner […] Alors la vieille part. Quand elle a eu fini, elle se relève évidemment. C’est alors qu’elle voit un Canadien qui l’avait regardée. Ce Canadien qu’elle voit urine, il se tient là devant elle. Alors ma grand-mère part en courant, et dit à son mari : « Un Canadien s’est exhibé, il a uriné devant moi. Tu vas venir avec moi chez l’évêque, je vais le dénoncer ! » Mon grand-père, lui, rit de ma grand-mère.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

9.4.6

Le mode subjectif

Le mode subjectif est employé dans tous les dialectes de l’innu et du naskapi ; on le retrouve également dans le cri de la baie de James et dans certains dialectes du cri de l’Ouest (Lacombe, 1874). C’est le mode utilisé dans la description des rêves, des souvenirs et dans les contextes de perception subjective, entre autres, pour exprimer l’étonnement6. Le mode subjectif ne s’emploie qu’à l’indépendant ; sa marque est -ua ou -aua selon les personnes. Ce mode a également pour particularité d’être aussi marqué par le préfixe ka7-, que l’on ajoute avant les préfixes de personne. Le préfixe peut être omis, surtout après la négation eka. Le trait d’union après le préfixe est obligatoire dans l’orthographe uniformisée. Il s’emploie avec des verbes de tous les types (vai, vii, vta, vti), comme l’illustre l’exemple ci-dessous, tiré d’une légende où une femme rapporte son rêve : Anite ka-nititutenaua(vai), iteu, ka-nuapatenaua(vti) pashkutshitaku, ka-nutamainaua(vti), ishinamu. Ka-ut shatshishkueua(vai) napeu, eku shash ka-nimishta-miǹuataua(vta). ‘Je suis là, dit-elle, je vois une souche, je la frappe, voit-elle en rêve. Un homme en sort la tête, et tout de suite je l’aime beaucoup.’ Extrait d’Ishpatien Nuna, Sheshatshit (Mailhot et al., 1999)

On forme le subjectif indicatif présent à partir de l’indicatif présent, et le subjectif indicatif passé à partir de l’indicatif passé. Les terminaisons du subjectif peuvent aussi s’ajouter à celles de l’indirect présent et passé pour produire respectivement les conjugaisons du subjectif inDirect présent et du subjectif inDirect passé. Voici quelques exemples de ces combinaisons : ƒ le subjectif indicatif passé ; Eku mashteǹ ka uapamitan, tshimishta-apishissishitaua. ‘Et la dernière fois que je t’ai vue, tu étais toute petite [dans mon souvenir].’ Extrait de Drapeau, notes de terrain, Pessamit

6. 7.

Pour plus d’explications, voir Drapeau (1986). Ce préfixe est prononcé iska dans les dialectes cris.

Les modalités : forme et fonction

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ƒ le subjectif indirect présent ; Mauat, itiku, mitshuap ne, neme ka-apinanitaka. ‘Non, lui dit-il, la maison là, celle qui a l’air habitée là-bas.’ Extrait d’Ishpatien Nuna, Sheshatshit (Mailhot et al., 1999)

ƒ le subjectif indirect passé. Nanitam uesh ne uiǹ ka-natshi-mitshishushapanua anite mitshishutshuapit, ne Katipesh tepatshimakaniti. ‘Car on dirait bien qu’il mangeait toujours dans un restaurant, ce Katipesh quand on raconte une histoire à son sujet.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

L’empLoi Du moDe subjectif Dans La phrase Le mode subjectif exprime une situation telle qu’elle apparaît au locuteur. Il est employé couramment dans la narration des rêves, comme on le verra dans la prochaine section. Dans le contexte plus restreint de la phrase : ƒ On emploie le subjectif pour exprimer les réminiscences. ka-mishta-miǹueǹitakushua niteǹiteti ‘je trouvais que c’était très agréable [selon mon souvenir, c’était très agréable]’ eka taua niteǹimati ‘je croyais qu’il n’était pas là [selon mon souvenir, il n’était pas là]’ Extraits de Drapeau, notes de terrain, Pessamit Eukuan tshinishupipuneshitakupan put mak kie tshinishtupipuneshitakupan. Ka-taua iapit peiku tshishim niteǹimati. ‘Tu devais avoir deux ans peut-être ou bien tu devais avoir trois ans. Il me semblait qu’un de tes cadets y était.’ Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

ƒ Le subjectif a également une valeur expressive : il exprime la surprise face à une situation inattendue. Tekushinit nana napeu : – Tan nana eka taua ? iteu. ‘Quand l’homme est arrivé, il dit : – Comment ? il n’est pas là ?’ Neǹu ma, tshukumishinan, iteu ne auass, utukaia neǹua shuku ka-kakanuashkushiǹuani ! ‘L’enfant dit : « Mais notre oncle, ses oreilles, comme elles sont longues ! »’ Extraits d’Edward Rich, Sheshatshit (Mailhot et al., 1999) Tshauepatat ne ishkueu ekue utitshipitat neǹua ukauia. Tan etin eku, itiku, ka-tshitshiuepatanaua ? Eku tshe neshtumut nana nussim. ‘S’en retournant à la course, la femme a alors rejoint sa mère qui lui dit : « Qu’est-ce qui te prend, lui dit-elle, de t’en retourner en courant comme ça ? Mais tu vas épuiser mon petit-fils. »’ – Tshekuan au eka nita tshekuan tshinipatanaua, nanitam tatuau tekushinini anite ut nutshimit ? ‘– Comment ça se fait que tu ne tues jamais rien, immanquablement à chaque fois que tu reviens du bois ?’ Extraits d’Ishpatien Nuna, Sheshatshit (Mailhot et al., 1999)

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Grammaire de la langue innue

ƒ Le subjectif est utilisé également dans les descriptions de l’apparence des choses, de l’endroit où quelque chose se trouve, ou l’action des participants (choses ou animés) ; il permet de restreindre les référents possibles et d’assurer ainsi l’identification correcte d’un lieu ou d’un participant. tshuapaten a ne ka-uapaua mitshuap ? ‘vois-tu celle-là, la maison qui est blanche ?’ Extrait de Drapeau, notes de terrain, Pessamit Akua ishkuashuini anite e pituaini. Tshek ishkuateti kamatshimakak, tshe manipitat utatshishi ne utat kamatshimakak ka-tshikamua. ‘Attention de brûler si tu fumes à l’intérieur. Si la génératrice prend en feu, tu enlèveras le tuyau, celui qui est installé derrière la génératrice.’ Extrait de Mathieu André, 1984, Uashat mak Mani-utenam Anite ka-tshitapinaua nitashtati. ‘Je les ai mis à l’endroit où tu es assis.’ Tshuapatenauatshe kamamatau-pikutakanit, enukushitaui ǹekaupuaiat ka-ishinakuanuani tshishtukana muakueutshuapit. ‘Vous devez le voir dans les films de cowboy, les portes comme celles qu’il y a dans les saloons.’ Minashkuat anite atusseu, meshkanaǹu neǹu tutamu, neme anutshish shipit ka-itamua meshkanau. ‘Il travaille dans le bois, il fait un chemin, le chemin qu’il y a aujourd’hui à la rivière.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Tshitshisseǹimau a, ne eka ka nipasht ka-itakanua, miam ne uhu ka-ishinakushua eukuan ne papaǹatshish ; ne ka-tshitua mani ute ka-tshikaueua mani « panep, panep, panep », ka-itaka. ‘La connais-tu ? celle dont on dit qu’elle ne dort pas, celle qui ressemble au hibou, c’est elle la chouette cendrée ; celle qui émet un cri régulièrement par ici, qui émet un cri fort normalement, celle qui semble dire « panep, panep, panep ».’ Extrait de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994)

L’empLoi Du moDe subjectif Dans Le Discours Le subjectif est utilisé dans la narration des rêves. Dans le texte qui suit, tous les verbes des propositions indépendantes ou principales qui décrivent le contenu du rêve sont au mode subjectif. La narratrice utilise le subjectif inDirect passé pour décrire les événements dans le rêve qui sont antérieurs à l’ancrage temporel principal (en raison du fait qu’elle n’était pas présente au moment où ils se sont passés) et le subjectif inDicatif présent pour décrire les événements qui font progresser l’histoire de son rêve. Cette alternance entre l’indicatif présent et l’indirect passé est courante dans les narrations, comme on l’a vu en §9.4.4. Le même mécanisme est à l’œuvre ici, mais dans le cadre du subjectif, puisqu’il s’agit de la narration d’un rêve. La narratrice intercale également dans son récit des apartés qui ne se situent pas dans la trame du rêve, mais qui font partie de la vie réelle ;

Les modalités : forme et fonction

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dans ce cas, elle utilise le mode indicatif et non le subjectif. Cette manipulation sophistiquée des modes permet de suivre la progression des événements dans le rêve et de maintenir ceux-ci distincts des éléments de contexte préalable au rêve et des autres apartés qui figurent en dehors du rêve. Voici le récit d’un rêve rapporté par Denise Jourdain : Nimamitune`nitenatshe ka`napua tepishkat, ekue puamuian : ‘Je dois [avais dû] cogiter évidemment durant la nuit, alors j’ai rêvé :’ description de la scène avant le début du rêve

Aiamieutshuapit, nitaiamieutshuapinan paishkuash miam ne eshikapaut anutshish, ǹakapit anite ka-nitapinanashapanua [subjectif indirect passé] nana nikaui. ‘À l’église, notre église qui est exactement au même endroit que maintenant, au sous-sol, nous étions assises ma mère et moi.’ le récit de l’action débute Shash nutaui eka taua [subjectif indicatif présent]. Eku muku nana Tuminik ka-taua [subjectif indicatif présent]. ‘Mon père n’est plus là déjà. Seul Dominique est présent.’ description de la scène antérieure au temps de l’action dans le rêve « Tshekuan pishku au uet tshi apiat ute ? » ka-nititeǹitenashapanua [subjectif indirect passé]. ‘« Qu’est-ce donc au juste que nous faisons ici ? », pensais-je.’ le récit de l’action reprend Ka-nuapatenaua [subjectif indicatif présent] tshekuan anite nipa tetishikapaun. Eukuan ne ka-ninatenaua [subjectif indicatif présent] kie ka-pashpapuakanishapanua [subjectif indirect passé], nitishinen. ‘Je vois quelque chose sur lequel je pourrais me tenir debout surélevée. Alors je vais le chercher et je vois qu’il y avait des fenêtres.’ aparté en dehors du rêve

Eku ma apu pashpapuakanut [indicatif] uesh an ǹakapit tshia ? Muku ashinikatepan [indicatif]. ‘Mais, il n’y a pas de fenêtres au sous-sol, n’est-ce pas ? C’était tout encimenté.’ description de la scène antérieure au temps de l’action dans le rêve Ka-nishumuishapanuani [subjectif indirect passé] pashpapuakana. ‘Deux fenêtres y avaient été installées.’ le récit de l’action reprend Tshekuan ne pishakaniapia ka-itapekamuani [subjectif indicatif présent] nitishinen. Eukuan ma ka-nimishta-miǹueǹitenaua [subjectif indicatif présent] ! « Shash au nimanukakaunanashapan », ka-nititeǹitenaua [subjectif indicatif présent]. ‘Quoi ? je vois des fils [électriques] connectés. Alors là je suis contente ! « Enfin, on nous a construit des maisons », pensais-je.’ commentaire en dehors du rêve Nitshinana eshku tshika tutakanua. Shash uiǹ uashtenimakana tshikamua. Nimishta-miǹueǹiten e apishikushian. ‘Nos maisons vont être construites, l’électricité est déjà installée. J’étais très contente en me réveillant.’ Extraits de Thérèse Vachon (Denise Jourdain, transcripteur), 1994, Uashat mak Mani-utenam

188

Grammaire de la langue innue

9.4.7

Le mode conditionnel

Le conDitionneL est un mode de l’ordre indépendant qui ne s’emploie qu’à l’indépendant ; il se construit en ajoutant le préverbe -pa- entre le préfixe de personne et le verbe. Le préverbe -pa- s’attache au préfixe de personne. 1 2 3 4 1pe 1pi 2p 3p

nipa pushin tshipa pushin tshipa pushu tshipa pushiǹua nipa pushinan tshipa pushinan tshipa pushinau tshipa pushuat

‘je partirais’ ‘tu partirais’ ‘il partirait’ ‘il [l’autre] partirait’ ‘nous [moi et lui/eux] partirions’ ‘nous [toi et moi] partirions’ ‘vous partiriez’ ‘ils partiraient’

Il est intéressant de noter qu’à la 3e et à la 4e personne, alors que le verbe ne prend normalement pas de préfixe de personne, la forme du préverbe du conditionnel est tshipa- (noté en gras dans le paradigme ci-dessus). Le conditionnel présent est construit, dans le paradigme ci-dessus, à partir des formes verbales de l’indicatif présent. Le conditionnel passé est formé de la même façon, mais sur une base verbale à l’indicatif passé. 1 2 3 4 1pe 1pi 2p 3p

nipa pushiti tshipa pushiti tshipa pushipan tshipa pushiǹipani nipa pushitan tshipa pushitan tshipa pushitau tshipa pushipanat

‘je partirais’ ‘tu partirais’ ‘il partirait’ ‘il [l’autre] partirait’ ‘nous [moi et lui/eux] partirions’ ‘nous [moi et toi/vous] partirions’ ‘vous partiriez’ ‘ils partiraient’

Le conditionnel contrefactueL est formé en ajoutant le préverbe -pa- et le suffixe -pan sur la base de l’indicatif présent. Les formes sont identiques à celles du conditionnel passé à la 3e et à la 4e personne, si bien que le conditionnel contrefactuel n’a de réalisation propre qu’aux 1re et 2e personnes. 1 2 1pe 1pi 2p

nipa pushinapan tshipa pushinapan nipa pushinanapan tshipa pushinanapan tshipa pushinauapan

‘je serais parti’ ‘tu serais parti’ ‘nous [moi et lui/eux] serions partis’ ‘nous [moi et toi/vous] serions partis’ ‘vous seriez partis’

Les modalités : forme et fonction

189

L’empLoi Du conDitionneL Dans La phrase Il importe de noter que le mode conditionnel, qui est un mode de l’indépendant, n’a pas de réalisation au conjonctif, de sorte qu’il est employé dans des contextes qui, normalement, commandent l’emploi du conjonctif. Dans les exemples suivants, on voit que le conditionnel est employé a) dans une proposition subordonnée complétive, b) dans une interrogative après le mot interrogatif tan, c) dans une subordonnée relative. a) Apu tshisseǹimakau tshipa itameshuat. ‘Je ne sais pas quelle sorte de poissons ils pourraient être.’ b) Nimamituneǹiten « tan nipa itau ? » ‘Je réfléchis : « Qu’est-ce que je lui dirais ? »’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit c) Nimatshunishima anite takuana tshia, apu takuak anite nipa ashtan. ‘Mes effets personnels sont là, tu vois, il n’y a pas de place où je pourrais les mettre.’ Extrait de Lisette Jourdain, 1980, Pessamit

On emploie aussi le conditionnel pour rapporter des faits non avérés dont le locuteur a entendu parler. Dans ce cas, le conditionnel a portée sur tout l’énoncé et non seulement sur le verbe. Il prend alors le sens de ‘il paraîtrait que’ comme dans l’exemple qui suit. Nete akamit mak ekute anite tshipa ituteuat, tshipa utshimau-aimuat, ekute nete tshipa patshitinamuat neǹu tshetshi tutakanǹit. ‘Là-bas sur la Rive-Sud, c’est là qu’il paraît qu’ils vont, qu’ils tiendraient une rencontre politique, c’est là qu’ils donneraient les fonds pour que ça puisse se réaliser.’ Extrait de Lisette Jourdain, 1980, Pessamit

Il s’agit là d’un contexte plus large de l’emploi du conditionnel, qui consiste à rapporter des faits dont la décision/réalisation dépend de quelqu’un d’autre que le locuteur. Dans l’exemple qui suit, on comprend que le locuteur s’est fait dire qu’elle et les siens devaient retourner à la côte et que ce n’est pas sa propre décision. Ekue nashipet nana nutaui, […] eukuan ne niǹan nipa nashipenan, eku uiǹuau tauat nete shaputue. ‘Alors mon père est retourné à la côte, quant à nous, nous retournerions à la côte, et eux ils restent là plus longtemps.’ Ekuan, katshi ma ne kassinu tshishi-aiaiat ne tshekuan tshe itapatak eukuan niǹ, atut nut kushpin niǹ, nipa tan ute. ‘Bon, après que nous avons fini d’acheter toutes les choses utiles, alors moi, je ne monte probablement pas dans le bois, moi, je resterais ici.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

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Grammaire de la langue innue

Ce dernier type d’emploi reste conforme au sens général du mode conditionnel, qui est de présenter un énoncé comme possible et dépendant de circonstances externes pour sa réalisation.

L’empLoi Du conDitionneL contrefactueL Dans La phrase Le conditionnel contrefactuel est utilisé pour parler de situations conditionnelles qui ne se sont pas réalisées et qui sont, par conséquent, contraires aux faits (d’où le terme contrefactuel). Dans le premier exemple ci-dessous, la personne qui parle affirme qu’elle serait décédée si son interlocuteur n’avait pas été si courageux. Mais le fait est qu’elle n’est pas décédée et la proposition conditionnelle est contraire aux faits. Dans le deuxième exemple, le locuteur dit ‘nous aurions voulu venir’, mais ils ne sont pas venus et l’affirmation voulant qu’ils seraient venus est contraire aux faits. Nimiǹueǹiten katshi ushimutuain nitiǹniun, nipa uesh an nipinapan, eka tshiǹ manitukashuinakue. ‘Je suis contente que tu m’aies sauvé la vie, car je serais morte, si toi, tu n’avais pas été courageux.’ Extrait de Lisette Jourdain, 1980, Pessamit Nipa ui takushinnanapan peikuau kashikat tshetshi peikutipaikana aiamiaiat. ‘Nous aurions voulu venir une fois durant le jour pour prier pendant une heure.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

9.4.8

Le mode irréalisé de l’indépendant

On a vu en §9.4.2 que le futur simple se construit en ajoutant le préverbe -kaentre le préfixe de personne et le verbe. Le mode irréaLisé comporte deux sous-modes : le futur De conséquence et le futur prophétique. Il est formé en utilisant le préverbe de futur et le suffixe du passé (futur de conséquence) ou celui du conjonctif hypothétique (futur prophétique). Il s’agit de modes mineurs qui, certainement dans le cas du futur prophétique, sont d’emploi restreint.

Le futur De conséquence Le futur De conséquence opère de la même façon qu’un verbe au futur simple, mais il est formé sur une base verbale à l’indicatif passé. 1 2 3 4 1pe 1pi 2p 3p

nika pushiti tshika pushiti tshika pushipan tshika pushiǹipani nika pushitan tshika pushitan tshika pushitau tshika pushipanat

‘je partirai’ ‘tu partiras’ ‘il partira’ ‘il [l’autre] partira’ ‘nous [moi et lui/eux] partirons’ ‘nous [moi et toi/vous] partirons’ ‘vous partirez’ ‘ils partiront’

Les modalités : forme et fonction

191

L’emploi du futur de conséquence signifie que la proposition sera vraie (dans le futur) sous condition d’un événement préalable. La proposition portant un verbe au futur de conséquence sera donc vraie en conséquence de la réalisation d’un événement antérieur. Harold, peta ma tshuauma, tshika tshissamatiti, iteu. ‘Elle lui dit : « Harold !, apporte donc tes œufs que je te les fasse cuire. »’ (Littéralement : ‘Apporte tes œufs et je pourrai te les faire cuire.’) Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Itshena anite tshimassina, tshika pitutshepan tshutaui8. ‘Enlève tes souliers de là pour que ton père entre.’ (Littéralement : ‘Enlève tes souliers de là et ton père pourra entrer.’) Extrait de Drapeau, notes de terrain, Pessamit

Le futur prophétique Le futur prophétique est formé en ajoutant le suffixe -akue sur une base verbale au futur simple. On note que cette conjugaison est défective, car elle ne s’emploie normalement pas à la 3e personne. 1 2 1pe 1pi 2p

nika pushinakue tshika pushinakue nika pushinanakue tshika pushinanakue tshika pushinauakue

‘je partirai’ ‘tu partiras’ ‘nous [moi et lui/eux] partirons’ ‘nous [moi et toi/vous] partirons’ ‘vous partirez’

Le futur prophétique s’emploie pour exprimer une intention du locuteur sous le mode de la prophétie : on annonce un événement qui va se produire. Il peut également s’employer à la 2e personne dans le cas de requêtes indirectes. Eukuan nika pituanakue ! ‘Bon, je vais fumer !’ Tshika ui nashkuenenakue nimatshunishima tshiueini, aue ? ‘Tu vas passer chercher mes effets quand tu rentreras, d’accord ?’ Extraits de Drapeau, notes de terrain, Pessamit Ekue itat Atikua ne Mush : nika ashuapamakue Kanishukateshu. ‘Et alors Orignal dit à Caribou : je vais attendre Kanishukateshu.’ Extrait de Mathieu André, 1984, Uashat mak Mani-utenam Tshek tshi uitsheueǹua neǹua utauiǹua. – Nika uitsheuakue mak au nutaui, iteu. ‘À un moment donné, il a pu accompagner son père : « Je vais accompagner mon père », lui dit-il.’ Extrait d’Edward Rich, Sheshatshit (Mailhot et al., 1999) 8.

Tshutaui est prononcé kutaui à Pessamit.

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Grammaire de la langue innue

Il est très rarement utilisé à la 3e personne. Néanmoins, il est employé sur un vii dans l’annonce d’une prophétie, comme ci-dessous dans le récit mythique Les oiseaux d’été (recueilli auprès de Joséphine Picard). Mamishkut tshika nipinikue ! ‘[Dorénavant] ce sera l’été en alternance !’ Extrait de Picard et Bacon, 1987, Pessamit

9.5 LES MODES DU CONJONCTIF Les terminaisons du conjonctif sont toutes différentes de celles de l’indépendant. On a vu également que les préfixes de personne ne s’emploient pas à l’ordre conjonctif.

9.5.1

Le mode indicatif du conjonctif

Il n’y a pas de suffixe spécial pour le mode indicatif, uniquement les marques pronominales de personne. La conjugaison de l’indicatif sert de base sur laquelle les modes hypothétique et subjonctif sont construits.

L’empLoi De L’inDicatif L’indicatif constitue le mode par défaut, celui qu’on utilise lorsque les conditions n’imposent pas un mode plus spécifique.

9.5.2

Le mode indirect du conjonctif

La formation du mode indirect se caractérise par la présence d’un -u- intercalé avant le suffixe de l’indicatif aux 1re et 2e personnes, et le remplacement du -t de 3e et 4e personnes par le suffixe -kue. Toutefois, la présence du -e final et les nombreux ajustements entre les sons rendent cette dérivation non transparente. En voici un exemple à partir d’un vai.

1 2 3 4 1pe 1pi 2p 3p

indicatif

indirect

uitshauian uitshauin uitshauit uitshauiǹiti uitshauiat uitshauiaku uitshauieku uitshauiht

uitshauiuane uitshauiune uitshauikue uitshauiǹikueni uitshauiuatshe uitshauiuakue uitshauiuekue uitshauikuenit

Les modalités : forme et fonction

193

L’empLoi De L’inDirect Du conjonctif Comme le mode indicatif, l’indirect du conjonctif est utilisé tant dans les propositions principales que subordonnées, de même que dans les interrogatives. Il a, en gros, le même sens que le mode indirect de l’ordre indépendant. ƒ Il sert à signaler les événements passés que le locuteur tient pour vrai, mais dont il a pris connaissance après coup, puisqu’il n’en était pas conscient au moment où ils se sont produits. ƒ Ce mode peut également s’employer pour décrire des situations actuelles, dont le locuteur apprend l’existence de manière indirecte, c’est-à-dire sans en avoir fait l’expérience directe. Les deux exemples qui suivent représentent la même affirmation : à l’indirect conjonctif en a) et à l’indicatif conjonctif en b). L’utilisation de l’indirect signifie que le locuteur n’était pas présent au moment des événements qui lui ont sans doute été rapportés par Ituaǹ lui-même. Par contre en b), le locuteur était présent au moment des faits. a) eku ne Ituaǹ ekue uapamakue anite iǹnua b) eku ne Ituaǹ ekue uapamat anite iǹnua

‘et Édouard a vu un Indien là’ ‘et Édouard a vu un Indien là’

On trouve dans le bloc qui suit des exemples typiques de l’emploi de ce mode, où on voit que le locuteur affirme des faits qui le concernent, mais dont il ne pouvait pas avoir conscience au moment où ils se sont produits. Apu uinipekut ut iǹniuane… le huit avril nitiǹniunashapan mille huit cent quatrevingt trois etashtet pipun. ‘Je ne suis pas né à la mer, je suis né le 8 avril 1883.’ Extrait de Pierre Fontaine, 1980, Pessamit Lisette nitishinikatikauti. Eku kauapikuesht, uetitshipaǹit tshetshi utitikuian tshisheǹniu-shuǹiau ekue natuapamak, ekute anite tshesseǹitaman eka uet ishinikashuane. ‘On m’appelait Lisette. Et le prêtre, au moment de recevoir ma pension de vieillesse, quand je suis allée le voir, c’est alors que j’ai appris que ce n’était pas mon vrai nom.’ Extrait de Lisette Jourdain, 1980, Pessamit

De même dans l’exemple qui vient, la narratrice rapporte avoir découvert des faits dont elle n’avait pas eu connaissance antérieurement : Ǹuash eǹuet ekue takushiniat nete. Tshekuanǹu tapue shash apu nasht takuanǹikue tshekuanǹu tshe mitshiht. ‘Et puis enfin nous sommes arrivés là-bas. En effet, [nous constatons qu’] il était vrai qu’il ne leur restait plus rien à manger.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

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Grammaire de la langue innue

La complémentarité entre l’indirect conjonctif et l’indirect indépendant est manifeste dans les exemples ci-dessous où la narratrice rapporte des faits dont elle n’avait pas eu connaissance au moment où ils se sont produits. Si elle avait été présente au moment des faits relatés, elle aurait utilisé l’indicatif. L’indirect indépendant est utilisé dans les phrases affirmatives et l’indirect conjonctif dans les propositions négatives, puisque apu requiert le conjonctif. Shash matapeshapanat utehe nana nikaui uiǹuau. Uapikun-pishimua, kutuǹnu ashu patetat e tshishtauakanit matapeshapanat. Eukuan kie nana nukum ka kanueǹimit eukuanǹu nana eka eǹniukue le mois de mai, le onze mai apu iǹniukue. ‘Le groupe de ma mère eux-autres, ils étaient déjà arrivés ici même à la côte. Ils étaient arrivés au mois de juin, le 15. C’est à cette époque aussi que ma grand-mère qui m’avait élevée, qu’elle était morte, au mois de mai, elle était morte le 11 mai.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Apu ishinikashuane Lisette nitauat. Isabelle nitishinikashunashapan. ‘Je leur dis : « Mon nom n’était pas Lisette, mon nom était Isabelle. »’ Extrait de Lisette Jourdain, 1980, Pessamit

Comme les terminaisons de l’ordre conjonctif n’expriment pas de distinctions de temps, l’indirect conjonctif s’emploie pour référer à des faits passés, présents ou futurs. ƒ Dans Le passé : Tshekuan eka tshuiteti eka meǹueǹitamune ? ‘Pourquoi tu n’as pas dit que tu n’aimais pas ça ? [Je ne le savais pas, je m’en rends compte maintenant.]’ Natshishkatuat Atiku mak Mush. Eǹush uiapamituht pet ishpish, apu nita uapamitukuenit. ‘Caribou et Orignal se rencontrent. C’est la première fois qu’ils se voient jusqu’à maintenant, ils ne s’étaient apparemment jamais rencontrés.’ Ekue tapuetak ne nitishkuem. Ekue manishuat neǹua niǹikua, eukuan eka tshissuane. ‘Alors ma femme a accepté. Puis elle a excisé mes amygdales, c’est alors que j’ai perdu connaissance.’ Extraits de Mathieu André, 1984, Uashat mak Mani-utenam Tshek ekue mitimet iǹnua neǹu umeshkanamiǹu pemipitshiǹikueni. ‘À un moment donné, il s’est mis à suivre le chemin que les Indiens avaient emprunté.’ Extrait d’Edward Rich, Sheshatshit (Mailhot et al., 1999)

ƒ

Dans Le présent :

Tan mak an tshipa itapatishu tshetshi kushtikushit, muku e nishukatekue ! ‘Comment pourrait-il être dangereux, s’il n’a que deux jambes !’ (Ici le locuteur n’a pas vu celui qui n’a que deux jambes, cela lui a été rapporté.) Extrait de Mathieu André, 1984, Uashat mak Mani-utenam

Les modalités : forme et fonction

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Eukuan tapue apu takuanikue ! ‘Eh bien c’est vrai qu’il n’y en a pas.’ (Le locuteur vient de le découvrir.) Apu nishtutak neǹu e tutak e matshi-tutamukue. ‘Il ne comprend pas que c’était mal ce qu’il a fait.’ Extraits de Pierre Picard, 1984, Pessamit Dans Le futur :

ƒ

On utilise le conjonctif indirect pour signifier que l’issue d’un événement est imprévisible. Kie tshika uapatamuat auassat, tan ma tshe tutamukuenit uiǹuau ? ‘Les enfants aussi vont voir ça, comment feront-ils eux-autres ?’ Tshe miǹu-tshitapatameku nipuamun tshe eka ishinakuanikue aishkat. ‘Vous lirez bien mon rêve, pour le cas où ça se réaliserait dans l’avenir.’ Extraits de Mathieu André, 1984, Uashat mak Mani-utenam

Dans les propositions subordonnées, le conjonctif indirect est parfois décrit comme un mode qui relève plutôt du dubitatif (Clarke, 1982) 9. L’exemple ci-dessous amène un autre éclairage ; quand le locuteur dit apu tshisseǹitaman e akushuane, il ne veut pas dire ‘je n’ai pas connaissance si je suis malade’ ni ‘je n’ai pas connaissance que je suis peut-être malade’. Il veut dire qu’il n’a pas connaissance qu’il est malade. Il est un fait qu’il est malade, mais lui n’en a pas connaissance au moment des faits. Il l’a appris après coup. Ninatshi-tushkapamikaun mani, apu tshisseǹitaman e akushuane, « apu akushian, nasht apu akushian », nitauat. Apu mateǹitaman tshetshi akushian. Nitiku natukuǹish « tshitakushin » ; niǹ uiǹ apu tshisseǹitaman. ‘Je vais me faire radiographier régulièrement, je ne savais pas que j’étais malade, « je ne suis pas malade, je ne suis pas malade du tout », que je leur dis. Je ne me sens pas malade. Le médecin me dit : « tu es malade » ; moi en tout cas, je n’en ai pas connaissance.’ Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

9.5.3

Le mode subjonctif du conjonctif

Le mode subjonctif est formé en ajoutant le suffixe -i aux formes de base du conjonctif indicatif. L’ajout des suffixes de pluriel et d’obviatif peut entraîner quelques ajustements à la forme de surface, surtout pour les vti. Comme les autres voyelles brèves en position finale de mot, le suffixe -i caractéristique du subjonctif n’est pas prononcé à l’oral dans les dialectes de l’Ouest, où il est remplacé par un ton bas. Il doit cependant apparaître à l’écrit, car il permet de distinguer le subjonctif de l’indicatif. 9.

Lorsque le conjonctif indirect est utilisé dans une interrogative au futur, ou dans une subordonnée qui suit une principale avec le verbe ‘ne pas savoir’, le doute est une implication entraînée par le contexte et non partie intrinsèque du sens de ce mode.

196

Grammaire de la langue innue

On distingue : ƒ le subjonctif neutre avec le sens de ‘si/quand (dans le futur)’ ; ƒ le subjonctif itératif construit à partir de la forme changée du radical verbal (voir §8.4.5 pour des explications sur la forme changée) avec le sens itératif de ‘à toutes les fois que’, ‘à chaque fois que’.

L’empLoi Du subjonctif neutre Les types de subordonnées où on utilise le subjonctif neutre sont ceux qui expriment une action ou un état qui ne sont pas encore réalisés, et qui se réaliseront dans le futur. Les subordonnées conjuguées au subjonctif doivent être elles-mêmes dépendantes d’une principale au futur. ƒ Les suborDonnées aDverbiaLes De temps au futur : Tipishkati, nika natuapaten ne tauapekaikan, nipati ne Atshen. ‘Quand il fera nuit, j’irai chercher le violon, quand l’Ogre dormira.’ Tshi mitshishuini, petshikatshish tshika aitin. ‘Quand tu auras mangé, tu vas agir lentement.’ Nika natuapamau nishtesh, tshika mishta-miǹueǹitamu kie uiǹ makusheti. ‘Je vais aller chercher mon frère, il sera content lui aussi de festoyer.’ Extraits de Tommy Canapé, 1986, Pessamit

ƒ

Les suborDonnées conDitionneLLes :

Les subordonnées exprimant une condition réelle devant s’actualiser dans le futur sont conjuguées au subjonctif neutre. Ces subordonnées conjuguées dépendent d’une principale également au futur. Uitaki auen ume essishueian, utshikunit tshika ishpish ashiniu. ‘Si quelqu’un répète ce que je dis, il sera changé en pierre jusqu’aux genoux.’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit Eka tshi tutamini ne utakussiti, eka tshishtaini ne atusseun maǹitan, eukuan kaǹapua tshika nipaitin. ‘Si tu ne peux pas faire ça pour ce soir, si tu ne termines pas le travail que je te donne, alors je te tuerai certainement.’ Extrait de Michel Adley, 1986, Pessamit

Par contraste, les subordonnées exprimant une condition devant s’actualiser dans le présent sont conjuguées à l’indicatif conjonctif : Miǹueǹitameku, nipa kutshipaǹiau tshetshi natuk Sheshiǹiss. ‘Si vous êtes d’accord, j’essaierais de rejoindre Sheshiliss.’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

Les modalités : forme et fonction

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L’emploi du mode subjonctif n’est donc pas lié au fait que la proposition exprime une condition, mais plutôt à ce qu’elle sera réalisée dans le futur. Comme plusieurs autres langues du monde, l’innu ne distingue pas entre les subordonnées qui expriment une action future et celles qui dénotent une condition future. kuashkutiani, tshika kuashkutin kie tshiǹ ‘si je saute, tu sauteras toi aussi’ ou ‘quand je sauterai, tu sauteras toi aussi’

La condition exprimée par la subordonnée doit être réelle et non hypothétique, car ces dernières sont conjuguées au mode hypothétique du conjonctif, comme on le verra en §9.5.4. Voici un autre exemple d’emploi du mode subjonctif dans les propositions subordonnées : at shuku uitamuki, peikuan tshika tshishuapu ‘même si je le lui dit, il sera fâché quand même’

L’empLoi Du subjonctif itératif On forme le subjonctif itératif en employant la forme changée (voir §8.4.5) du radical du verbe conjugué au subjonctif. On emploie ce mode pour exprimer non pas la simple occurrence d’un événement ou d’une situation quelconque, mais pour englober toutes ses itérations. On peut le paraphraser par ‘à chaque fois que’. Ainsi, on oppose ‘l’hiver dernier’, ‘l’hiver prochain’ qui concernent un seul événement d’hiver à la fois, à ‘en hiver’, qui réfère à toutes les occurrences de l’hiver prises dans leur ensemble. Cet emploi signifie que l’action ou l’état décrit par le verbe ne sont pas délimités dans le temps (ni passé, ni présent, ni futur). Il contraste avec un état de fait unique qui, lui, requiert le conjonctif indicatif. Dans les deux blocs d’exemples suivants, le premier exemple a) est au subjonctif neutre, situant ainsi l’action de la subordonnée résolument à un moment futur. En revanche, le second exemple b) est au subjonctif itératif, ce qui a pour effet de ne pas situer l’action à un moment précis dans le temps. a) pipuki [subjonctif neutre], uemut nika kushpin ‘quand ce sera l’hiver, je vais sûrement monter dans le bois’ b) pepuki [subjonctif itératif], nanitam nikushpin ‘en hiver, je monte toujours dans le bois’ a) uipat tshekuanǹu uapataki [subjonctif neutre], tuiet tshika pimushinatamu ‘aussitôt qu’il verra quelque chose, il va lancer un projectile dessus tout de suite’ b) uipat tshekuanǹu uiapataki [subjonctif itératif], tuiet tshika pimushinatamu ‘à toutes les fois qu’il voit quelque chose, il va lancer un projectile dessus tout de suite’

198

Grammaire de la langue innue

Dans le bloc d’exemples qui suit, le subjonctif itératif a) contraste avec l’emploi du conjonctif indicatif b). En a), l’action de la subordonnée n’est pas située dans le temps, alors que dans la phrase b), elle est située clairement dans le passé. a) uipat tshekuanǹu uiapataki [subjonctif itératif], tuiet tshe pimushinatak ‘à toutes les fois qu’il voit quelque chose, il lance un projectile dessus aussitôt’ b) uipat tshekuanǹu uiapatak [conjonctif indicatif], tuiet ekue pimushinatak ‘aussitôt qu’il a vu quelque chose, il a lancé un projectile dessus tout de suite’

Dans les exemples ci-dessous, l’action se situe dans le passé. Toutefois, la subordonnée ‘durant la journée’ est au subjonctif itératif dans la phrase a), indiquant que la narratrice ne parle pas d’une journée spécifique mais de toutes les journées durant ce mois où il faisait chaud. L’emploi du conjonctif indicatif accompagné de la forme changée (kiashikaǹit) aurait signifié ‘ce jour-là’, comme on peut le voir dans l’exemple b). Toujours en b), le subjonctif itératif utilisé sur le verbe menashtakaniti signifie qu’il ne s’agit pas d’un dimanche en particulier, mais de tous les dimanches. a) Shetan-pishimua nititeǹimau neǹu etusset nete shipit. Shash mishtatshishashteǹipan kiashikaǹiti [subjonctif itératif]. ‘Je pense que c’était le mois de juillet quand il a travaillé là à la rivière. Il faisait déjà chaud durant la journée.’ b) Nete nutshimit nititatan, minashtakan ne kiashikat [conjonctif indicatif]. Aiamiananu, miam nakaǹa tutakanipan ueshkat menashtakaniti [subjonctif itératif]. ‘Nous étions dans le bois, c’était dimanche ce jour-là. On prie, on faisait cela régulièrement autrefois le dimanche.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Cette manière de désigner les périodes de temps génériques (‘le dimanche’, ‘la semaine’, ‘le Noël’, ‘le Jour de l’An’, ‘l’hiver’, ‘le soir’, ‘le mois de janvier’) ne trouve pas d’expression spécifique en français. Mais en innu, on fait la différence entre un moment instancié dans le temps (‘Noël dernier/Noël qui vient’ ; dimanche dernier/dimanche qui vient’, etc.) et l’expression générique (‘le jour de Noël, quelle que soit l’année/le dimanche’) : ueshkat uetshemitunanuti ‘le Jour de l’An d’autrefois’. Un moment instancié dans le temps requiert le conjonctif neutre, alors que l’expression générique requiert le subjonctif itératif. Les exemples qui suivent montrent l’emploi du subjonctif itératif dans le contexte de phrases du type « comme si ». Le verbe de ces propositions n’est pas actualisé dans le temps, on ne parle que d’un fait virtuel.

Les modalités : forme et fonction

199

Nitatutetan anite tshetshi eka shuku petakushian. Nanitam iapit eukuan etit, mishta-tshishunakushu. Miam ne usht etutamuki. ‘Nous avons changé de place pour qu’on ne m’entende pas. Il était toujours comme ça, il avait l’air fâché. Comme si je lui avait fait ça exprès.’ Tshekuan an ? nitiku, ashit uauapatamu neǹu putassiǹu, miam ne kueshtaki a ? ‘« C’est quoi ça ? », me dit-il en examinant la petite bouteille, comme s’il en avait peur.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Une variété d’autres exemples du subjonctif itératif est fournie dans le bloc qui suit. Mishta-uiteǹitakushu ne Maǹi-Akat eititi. Mishta-miǹueǹitakushu kie apu nita tshishimakanit eitakaniti. ‘Marie-Agathe est très drôle dans sa façon d’agir. Elle est très agréable et ne se fâche jamais de ce qu’on lui dit.’ Miam eǹush uiapamati etutuat. ‘Elle agit envers lui comme si c’était la première fois qu’elle le voyait.’ Patush ma tsheshkutamakauian tshetshi natukuǹishishkuessiuian […] neshtutaman tshekuan ne « naturellement » nepiti auen. ‘Ce n’est que plus tard, quand j’ai eu fini mes études d’infirmière, que j’ai compris ce que c’est que de mourir de mort naturelle.’ Ne nussimish nanitam uesh mautapan ashinissa meǹuashiǹiti uiapataki anite assit ekue miǹit mani. ‘Car mon petit-fils ramassait tout le temps des belles petites roches quand il en voyait par terre et il me les donnait régulièrement.’ Nika mishta-miǹu-tshitapaten eku minuat tshekuan eiaiani… ‘Je vais bien regarder à l’avenir quand j’achèterai quelque chose.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Le subjonctif itératif et Les préverbes suborDonnants L’utilisation du subjonctif itératif est compatible avec les préverbes qui situent l’action de la subordonnée par rapport à celle de la principale. La forme changée est alors portée par le préverbe. Cet emploi indique que le narrateur n’ancre pas la phrase dans un moment précis dans le temps, mais qu’elle s’applique ‘à toutes les fois’, comme on le voit dans les exemples suivants où on compare le sens le l’emploi du subjonctif itératif a) et du conjonctif indicatif b). a) Katshi uitakaniti [subjonctif itératif] peiku atshitashun, mishtikushiu-uitakanu minuat ekue akaǹeshau-uitakanit. ‘Après avoir dit un chiffre, on le dit en français, puis on le répète en anglais.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit b) katshi uitakanit [conjonctif indicatif] peiku atshitashun, mishtikushiu-uitakanu minuat ekue akaǹeshau-uitakanit ‘après qu’un chiffre a été dit, on le dit en français, puis on le répète en anglais’ a) Nimishta-ushinenan mani katshi aimiti [subjonctif itératif]. ‘Nous nous amusons beaucoup habituellement après qu’il a parlé.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

200

Grammaire de la langue innue

b) nimishta-ushinenan katshi aimit [conjonctif indicatif] ‘nous nous sommes beaucoup amusées après qu’il a parlé’

9.5.4

Le mode hypothétique du conjonctif

Le mode hypothétique est formé en ajoutant le suffixe -akue aux formes de base de l’indicatif. L’ajout des suffixes de pluriel et d’obviatif peut entraîner des ajustements à la forme de surface. Le mode hypothétique s’emploie dans les subordonnées conditionnelles : Tshek ma nititeǹiten : « Eshku eka auen tat, shishipaǹianakue ma nitassikut ! » ‘Tout à coup je pense : « Avant que les autres arrivent, si je faisais pipi en vitesse dans mon seau ! »’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit At shuku mishta-aiashikuetakuenit iǹnuat tshia, apu tshipa shakutapanat peikuan. ‘Même si les Indiens avaient beaucoup crié, tu vois, ils n’auraient pas réussi pour autant.’ Extrait de Pierre Picard, 1974, Pessamit

L’hypothétique s’emploie aussi dans une proposition subordonnée en conjonction avec le conditionnel contrefactuel dans la proposition principale. Nimiǹueǹiten katshi ushimutuain nitiǹniun, nipa uesh an nipinapan, eka tshiǹ manitukashuinakue. ‘Je suis contente que tu aies sauvé ma vie, car je serais morte, si toi tu n’avais pas été vaillant.’ Extrait de Lisette Jourdain, 1980, Pessamit

9.6 LE TEMPS ET LES MODES DE L’IMPÉRATIF L’ordre impératif n’est utilisé que pour les verbes qui ont un sujet animé, soit les vai, vti et vta. Il existe deux conjugaisons au mode indicatif de l’impératif : le présent et le futur. Certains dialectes ont également une conjugaison de l’impératif au mode indirect.

9.6.1

L’indicatif neutre de l’impératif

L’indicatif neutre est utilisé par défaut lorsque les conditions ne prescrivent pas l’utilisation d’une forme plus spécifique comme L’inDicatif futur ou L’impératif inDirect. Il est employé en conjonction avec la 2e personne du singulier (‘mange !’) et du pluriel (‘mangez !’), ainsi qu’à la 1re personne du pluriel inclusif (‘mangeons !’).

Les modalités : forme et fonction

9.6.2

201

Le futur de l’impératif

L’impératif indicatif futur ne s’emploie qu’à la 2e personne du singulier et du pluriel. akua tutamukan

9.6.3

‘tu feras attention’

L’impératif indirect

L’impératif indirect ne s’emploie qu’à la 2e personne du singulier et du pluriel. On l’utilise pour exhorter l’interlocuteur à faire une action lorsque le locuteur sera absent. Bien qu’on retrouve ce mode de l’impératif fréquemment dans les textes de Sheshatshit ainsi que dans ceux de Mamit, il n’est guère utilisé dans les dialectes de l’Ouest. Tshutess, nanatutame tshe eka tapuetakukue, itakanu. ‘Tshutess, va écouter pour voir s’il ne serait pas d’accord.’ Extrait d’Ishpatien Nuna, Sheshatshit (Mailhot et al., 1999) Shash an apu tshika tshi aitit, matshi tshikauinu tshitinime. ‘Elle ne pourra plus agir, vas-y, va chercher notre mère.’ Extrait de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994)

9.7 LES MODALITÉS EXPRIMANT LA NÉCESSITÉ ET LA POTENTIALITÉ Les modalités exprimant la nécessité et la potentiaLité sont réalisées par les préverbes ui et tshi. Elles sont indépendantes des ordres et ne constituent pas des conjugaisons distinctes puisqu’il suffit d’ajouter l’un ou l’autre de ces deux préverbes devant un verbe déjà conjugué. Ce type de modalité est différent de ce qui a été vu dans les sections précédentes de ce chapitre. Jusqu’à présent, on a vu les modalités qui expriment le jugement du locuteur quant à la vérité de la proposition et la source de l’information. La présente section aborde un autre type de modalité, parfois désignée sous le nom de moDaLité D’événement (Palmer, 2001). Les modalités d’événement expriment des notions telles que l’obligation, la permission, l’engagement à, l’intention, la capacité. Elles couvrent ainsi le champ de la nécessité, exprimé par ui, et de la potentialité, exprimé par tshi. Dans les langues du monde, ce type de modalité (nécessité et potentialité) recouvre un domaine qui prend des couleurs différentes selon que les conditions de réalisation sont internes à l’acteur ou qu’elles sont indépendantes de lui (externe au sujet).

202

Grammaire de la langue innue

ƒ Si les conditions de réalisation de l’événement dépendent du participant impliqué (l’acteur), le préverbe ui signifie ‘vouloir’, ‘avoir l’intention de’ et le préverbe tshi a le sens de ‘être capable de’. ƒ Si l’événement se produit pour des raisons qui ne dépendent pas de la volonté du participant qui le subit, le préverbe ui signifie alors ‘devoir’ ou ‘être pour’. Quand au préverbe tshi, il peut prendre le sens de ‘avoir la permission de’, ‘avoir la possibilité de’. Ces conditions d’emploi sont résumées au tableau 47 ; elles sont illustrées dans les sections qui suivent.

Tableau 47

Récapitulation du sens des préverbes ui et tshi

dépend de conditions

nécessité ui

qui relèvent de l’acteur

voLitif

extérieures au participant

possibilité tshi abiLitatif

‘vouloir’

‘être capable de, pouvoir’

commissif

permissif

‘devoir’ (dans le futur) ; ‘être pour’ ; ‘se trouver à’ (dans le présent ou le passé)

‘pouvoir’ = ‘avoir la permission de/les conditions externes favorables permettant de’

On note par ailleurs que : ƒ les préverbes ui et tshi ont des particularités d’accentuation : ils portent leur propre accent tonique ; ƒ le préverbe tshi forme également le préverbe complexe tshipa tshi, qui exprime la modalité spécuLative, présentée en §9.7.3.

9.7.1

Le préverbe ui

L’expression de la nécessité se fait au moyen du préverbe ui. Puisque le préverbe fait alors partie du verbe, le préfixe de personne le précède, comme le montrent les exemples suivants : nui nipan tshui uǹuin a ? ui mitshishu nitauassim nui matshi-tutaku tshui pushikuauat

‘je veux dormir’ ‘veux-tu sortir ?’ ‘mon enfant veut manger’ ‘il veut me faire du mal’ ‘ils veulent vous embarquer’

Ce préverbe s’emploie avec des formes à l’indépendant comme dans les exemples ci-haut, ainsi qu’avec des verbes au conjonctif et à l’impératif. Les exemples suivants illustrent son emploi avec des verbes au conjonctif.

Les modalités : forme et fonction

apu ui natuapamimiht eukuanǹu ka ui mitshit nitauassim ui nipaiatakue, tshipa tshi nipaiepan

203

‘ils ne veulent pas venir nous trouver’ ‘c’est ça que mon enfant voulait manger’ ‘s’il avait voulu le tuer, il aurait pu le tuer’

Anitshenat auassat nui tshimikuat kie uiǹuau. ‘Les enfants veulent monter avec moi eux aussi.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Employé avec des verbes au conjonctif, il est susceptible d’être altéré selon les règles de la forme changée (voir §8.4.5), comme l’illustrent les exemples qui suivent. Cela montre que, du point de vue de la construction verbale, le préverbe est considéré comme faisant partie intégrante du verbe dont il constitue la première syllabe aux fins de la réalisation de la forme changée. tanite ua nipain ? ua mitshishut, ekue utinak unimaun

‘où veux-tu dormir ?’ ‘quand il a voulu manger, il a pris son lunch’

Le préverbe ui est toujours accentué Comme dans la plupart des langues, l’orthographe de l’innu n’indique pas l’accent tonique. Normalement, un verbe sera accentué sur la dernière syllabe, quelle que soit sa complexité et le nombre de syllabes qu’il contient. Ainsi, dans le verbe nipeikutshishemitashimitaǹnuetipapaikaneshin ‘je pèse cent livres’, la seule syllabe accentuée sera la dernière. L’ajout du préverbe ui modifie le schéma d’accentuation du verbe, car ui est nécessairement porteur d’un accent tonique. Ainsi, nui kushtanan ‘nous devons le craindre’ portera deux accents toniques de même que nika ui tshishtan ‘je devrai le terminer’. Il en va de même pour ui nipaieu ‘il veut le tuer’ et ainsi de suite pour tous les verbes. Cela n’a aucun impact sur l’écriture, mais sur le plan de la prononciation, cette particularité du préverbe doit être prise en compte.

L’empLoi De ui Lorsqu’il est accompagné d’un verbe d’action, le préverbe ui exprime la volonté et l’intention de l’acteur (généralement le sujet de la proposition). L’événement est alors décrit comme provenant d’une nécessité interne au participant, c’està-dire sa volonté, son intention, comme on a pu le constater dans les exemples qui précèdent. Dans ce cas, il s’agit d’intention de faire. Dans cette acception, le préverbe peut aussi s’employer en conjonction avec des verbes à l’impératif : ui iǹishata ! eka ui tshiǹipi

‘essaie de l’endurer !’ ‘n’essaie pas de te dépêcher’ Extraits de Drapeau, notes de terrain, Pessamit

Ekue itikut utishkuema : « Matshi ma, ui nipai uapush usham nui muau. » ‘Et alors sa femme lui dit : « Va donc, essaie de tuer un lièvre, je veux tellement en manger. »’ Extrait de Pierre Fontaine, 1980, Pessamit

204

Grammaire de la langue innue

On le retrouve aussi avec des verbes d’état pour exprimer l’intention d’être. Eshpish ui shutshishian ne eteǹitaman, nui mashkushin. ‘Je dois être aussi fort dans ma pensée, je dois être dur.’ Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

Le même préverbe peut également s’employer avec des verbes d’état, ou d’expérience pour exprimer le fait que, selon le locuteur, l’état dans lequel se trouve le sujet se produit indépendamment de sa volonté, qu’il ne peut l’empêcher ni le réprimer. Plutôt que l’intentionnalité, le préverbe exprime alors une nécessité qui s’impose au sujet en raison de conditions externes. Il est difficile de trouver une traduction satisfaisante en français, comme on pourra le constater à la lecture des exemples qui suivent, où la nécessité de source externe est traduite par ‘devoir’, ‘être contraint de’, ‘ne pouvoir s’empêcher de’, ‘se trouver malgré soi dans une situation’, ‘commencer à’. Apu tshi ushinamat, nui kushtanan. ‘Nous ne pouvons pas en rire, nous commençons à le craindre.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Usham nui ushinenan niǹan tshakanakuiakanit Shushep. ‘Nous ne pouvions pas nous empêcher de rire quand Joseph s’est fait chicaner.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Eshku nitatusseti anite ait l’Hydro ; […] usham nui aǹimun. ‘Je travaillais encore pour l’Hydro, je me trouvais dans la misère totale.’ Extrait de Jean-Baptiste Picard, 1980, Pessamit Tshikatshishapissiteshim tshika ui takapishkau eshku eka pushtain tshitutit. ‘Ton poêle devra être froid avant que tu ne l’embarques dans ton canot.’ Extrait de Mathieu André, 1984, Uashat mak Mani-utenam

Dans la même veine, ui peut aussi exprimer la conviction du locuteur qu’un événement est imminent. On peut le traduire en français par l’expression ‘être pour’. Cet emploi est fréquent surtout avec les verbes d’expérience (être malade, vivre, mourir, etc.) où le sujet n’est pas un acteur, mais où il subit une situation. Ici encore on pourrait le traduire par ‘être pour’, ‘devoir’, ‘commencer à’ selon le contexte. Ui tshishuapu ne nutaui.

‘Mon père est pour/commence à se fâcher.’

Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Shash nana ui akushipan Shushep nana. ‘Joseph était pour/commençait à être malade.’ Ua iǹniuti auass, apu akushit, ua iǹniuti, mishta-ueǹapissish iakushiti shash ekue miǹueǹniut. Eku ma ne auass eka ua iǹniuti, nanitam ka-akushua eukuan eteǹitakushit.

Les modalités : forme et fonction

205

‘Quand un enfant est pour/doit vivre, il n’est pas malade, quand il est pour/doit vivre, il est malade très peu longtemps et il se remet aussitôt. Mais quand un enfant n’est pas pour survivre, on dirait qu’il a toujours quelque maladie.’ Extraits de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994) Mauat… nika tshishtan nitatusseun. Muku mak ua ishinakushian. ‘Non, je vais finir mon travail. Peu importe ce qui est pour m’arriver.’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

Le préverbe ui peut s’employer aussi avec des vii impersonnels. Dans l’exemple qui suit, le verbe ‘pleuvoir’ est employé avec le préverbe ui pour exprimer la conviction du locuteur du caractère imminent de la pluie. ui tshimuan

‘il est pour pleuvoir’ Extrait de Drapeau, notes de terrain, Pessamit

9.7.2

Le préverbe tshi

L’expression de la potentiaLité se fait au moyen du préverbe tshi. On doit noter qu’il existe deux préverbes tshi en innu. Le premier exprime la potentialité et c’est celui dont il est question dans cette section. Le second exprime le fait que l’action du verbe est accomplie (shash nitshi tuten ‘je l’ai fait déjà’). La présentation du tshi accompli sera faite en §12.7.6. Quant au préverbe tshi de potentialité, puisqu’il fait partie du verbe, le préfixe de personne doit le précéder, comme le montrent les exemples suivants. nitshi nipan tshitshi uǹuin tshi mitshishu nitauassim nitshi kanuautiku tshitshi pushikuauat

‘je peux dormir’ ‘tu peux sortir’ ‘mon enfant peut manger’ ‘elle peut garder mon enfant’ ‘ils peuvent vous embarquer’

Si le verbe est au futur ou au conditionnel, tshi est inséré après les préverbes du futur ou du conditionnel. nika tshi nipan tshika tshi uǹuin tshipa tshi mitshishu nitauassim nipa tshi kanuautiku

‘je pourrai dormir’ ‘tu vas pouvoir sortir’ ‘mon enfant pourrait manger’ ‘elle pourrait garder mon enfant’

Le tshi de potentialité s’emploie avec des formes à l’indépendant comme dans les exemples ci-haut, ainsi qu’avec des verbes au conjonctif, mais jamais à l’impératif. Les exemples suivants illustrent son emploi avec des verbes au conjonctif. apu tshi natuapamimiht tshi nipaiatakue, tshipa nipaiepan

‘ils ne peuvent pas venir nous trouver’ ‘s’il avait pu le tuer, il l’aurait tué’

206

Grammaire de la langue innue

Anitshenat auassat nitshi tshimikuat kie uiǹuau. ‘Les enfants peuvent monter avec moi eux aussi.’

Ce préverbe ne s’emploie pas à la forme changée. Dans les propositions subordonnées, ce sera plutôt le préverbe suborDonnant qui portera la forme changée (voir §12.7 sur les subordonnants).

Le préverbe tshi est toujours accentué Comme dans le cas de ui, tshi porte toujours son propre accent tonique, si bien que les verbes qu’il accompagne en portent en conséquence toujours deux : nika tshi pushin ‘je pourrai monter à bord’, tshi pimuteu ‘il peut marcher’.

L’empLoi De tshi Le préverbe tshi s’emploie pour parler de : ƒ la capacité personnelle de l’acteur (nitshi aimin ‘je peux parler’ = ‘je suis capable de parler’) ; ƒ la capacité de l’acteur en raison d’une permission (nitshi aimin = ‘j’ai la permission de parler’) ; ƒ la capacité de l’acteur en raison de conditions externes favorables (nitshi aimin = ‘je peux parler [parce que les autres se sont tus]’). Ces emplois sont illustrés dans les exemples qui suivent : Nikutuǹnuepipuneshiti mak ashu nishtu, nitshi utapeti shash mani ush, kutuǹnueshit ashu nishuaush. ‘J’avais treize ans, j’étais déjà capable de traîner régulièrement un canot de 18 pieds.’ Extrait de Lisette Jourdain, 1980, Pessamit Tanite nitishpish pikutan nutshimit etaian, uanasse nitshi pimishkan, ush ninitau-takuaitshen. ‘Car j’étais assez capable quand j’étais dans le bois, je pouvais facilement me déplacer sur l’eau, j’étais capable de conduire un canot.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Tanite mak ut tshi tshisseǹitamukupan ne Jean-Marie neǹu. ‘Comment a-t-il pu savoir ça lui Jean-Marie ?’ Extrait de Jean-Baptiste Bacon, 1980, Pessamit « Tshika tshi iapit tshishikatinau » iu. ‘Je pourrai quand même vous payer, dit-il.’ Extrait de Pierre Picard, 1974, Pessamit

Les modalités : forme et fonction

207

Comme dans le cas du preverbe ui, l’utilisation de tshi est interprétée comme s’appliquant à la capacité de l’acteur. Dans l’exemple suivant, où le verbe est passif, le préverbe tshi s’applique à l’acteur indéfini sous-entendu et non à celui qui subit l’action. Apu nasht pisseǹimikauiat. Apu tshi nakaukauiat. Ui kusseiat, ui patshitauaiat apu nasht tshi nakaukauiat. ‘On ne nous dérange pas. On ne peut pas nous arrêter. Si on veut pêcher, si on veut mettre un filet, on ne peut absolument pas nous en empêcher.’ Extrait de Jean-Baptiste Benjamin, 1980, Pessamit

Dans bien des cas, la potentialité d’un événement ne dépend pas directement de la capacité de l’acteur (ou du sujet), mais plutôt de circonstances externes à lui, comme le démontre l’exemple suivant. Nika kutshipaǹitan tshetshi kushpian, eukuan utin miǹupaǹiti utin eka akushiani tshia, mak utapaniani kaǹapua iapit, kie ma eka utapaniani peikuan nika tshi kushpin, uesh nika kushpitaikaun tshia. ‘Je vais essayer de monter dans le bois, bien là admettons, si ça va bien, si je ne suis pas malade évidemment aussi, et puis si j’ai un véhicule, mais même si je n’ai pas de véhicule, je vais pouvoir monter dans le bois quand même, car on va m’amener dans le bois, tu vois ?’ Extrait de Jean-Baptiste Benjamin, 1980, Pessamit

Il est souvent difficile de déterminer si la capacité (ou l’incapacité) dépend de conditions externes ou de condition internes.

L’empLoi De tshi et Le conDitionneL Le préverbe tshi s’emploie fréquemment en conjonction avec le mode conditionnel. On se rappellera que le préverbe tshi est toujours porteur d’un accent tonique. Tshipa tshi uiǹ miǹitin nishumitashumitaǹnu muku. ‘Je pourrais par contre te donner seulement deux cents [dollars].’ Anite uiǹ eka pimitshuakakue tshia eka ne le courant takuakakue, nipa tshi ushimutuapan nana. ‘Si seulement il n’y avait pas eu de courant, n’est-ce pas ? S’il n’y avait pas eu de courant, j’aurais pu la sauver.’ Apu tshi issishueian, niǹ nipa tshi upinapanat nitauassimat, niǹ nipa tshi tshishkutamuapanat, mauat uiǹ. ‘Je ne peux pas dire, « moi, j’aurais pu élever mes enfants, j’aurais pu leur faire l’école », sûrement pas.’ Tau neǹu essishuet nana « niǹ nipa tshi nataunapan tshishe-utshimau eka ishi-uaueshtatakue ». ‘Il y en a qui disent « moi, j’aurais pu chasser si le gouvernement n’en avait pas décidé ainsi ».’ Extraits de Pierre Picard, 1974, Pessamit

208

Grammaire de la langue innue

Mak uiǹ ne apu tshipa tshi itutatakanu ne ush, kutak ush patush. Anite tshipa tshi itutatakanu kaǹapua uiǹ. ‘Mais alors là, on ne pourrait pas amener ce canot-là, un autre canot par contre oui. Là, on pourrait en amener un bien sûr.’ Akutin ne papatshitaku-ush anite le moteur tshikamu. ‘Il y a un canot-moteur à l’eau là.’ Eku ma ne ka-akutinua apu tshipa tshi a aiuiashunau a ? nitau. ‘« Celui qui est à l’eau là, ne pourriez-vous pas le prêter ? », lui dis-je.’ Nipa uiǹ tshi aiuiashunan. Mishu uiǹ tshi pimipaǹitaieku, iu. ‘« Nous pourrions volontiers le prêter, à condition toutefois que vous sachiez le conduire », dit-il.’ Kaǹapua eku, nika tshi pimipaǹitanan nitau. ‘« Bien sûr, nous serons capables de le conduire », lui dis-je.’ Extraits de Jean-Baptiste Bacon, 1980, Pessamit

9.7.3

Le préverbe tshipa tshi

Il existe un préverbe complexe tshipa tshi, dont le sens est spécuLatif et qui résulte du figement de deux préverbes : le conditionnel pa et le potentiel tshi. Il indique une spéculation du locuteur quant à la possibilité qu’un événement se produise ‘il est possible que/il se peut que’. Ce préverbe complexe prend la forme tshipa tshi aux 2e et 3e personnes et nipa tshi à la 1re personne. L’orthographe uniformisée de l’innu ne reconnaît pas l’existence de ce préverbe « figé » et il reste écrit en deux mots : nipa tshi ou tshipa tshi. Eka ma ne utinaman, tshipa tshi ishin nitau, « eka ka ui utinamin », ma, nika utinen eǹuet. ‘Si je ne le prends pas, il se peut que tu me dises que je ne voulais pas le prendre, bon, alors je vais le prendre quand même.’ Tshipa tshi miǹu-tshishkutamuakanipanat auassat. ‘Il aurait été possible que les enfants reçoivent une bonne éducation.’ Extraits de Pierre Picard, 1974, Pessamit Tan tshipa tshi eka mishta-pikutin ne utapan tshia ? ‘Comment se pourrait-il que l’auto ne soit pas très endommagée, n’est-ce pas ?’ Extrait de Jean-Baptiste Bacon, 1980, Pessamit

L’emploi spéculatif de tshipa tshi est distinct des autres emplois de tshi. Lorsqu’un verbe comportant le simple préverbe tshi est nié, la négation porte sur tshi : apu tshi takushinit apu tshipa tshi takushinu

‘il ne peut pas venir’ ‘il ne pourrait pas venir’

En revanche, avec le préverbe spéculatif, la négation ne porte pas sur tshi, mais sur le verbe :

Les modalités : forme et fonction

tshipa tshi eka takushinu nipa tshi eka takushinnan

209

‘il se peut qu’il ne vienne pas’ ‘il se peut que nous ne venions pas’

« Tshipa tshi miǹuau ne e tutamin » nitau. « Kie mak tshipa tshi eka miǹuau » nitau. ‘« Il se peut que ce soit bon ce que tu fais », lui dis-je. « Mais il se peut aussi que ce ne soit pas bon », lui dis-je.’ Extrait de Pierre Fontaine, 1980, Pessamit

En outre, lorsque le simple préverbe tshi est employé avec le conditionnel, ce dernier a portée sur tshi : c’est la potentialité qui est conditionnelle. tshipa tshi pimuten

‘tu serais capable de marcher, tu pourrais marcher’

En revanche, avec le préverbe spéculatif tshipa tshi, le conditionnel perd sa portée propre. tshipa tshi tshimuan nipa tshi akushin

‘il se peut qu’il pleuve’ ‘il se peut que je sois malade’

Cela donne lieu à des paires de phrases de sens différent : tshipa tshi ituten tshipa tshi ituten

‘tu pourrais y aller’ ‘il se peut que tu y ailles’

En résumé, on constate donc que le préverbe spéculatif tshipa tshi a une portée plus grande que le simple préverbe tshi. On peut les contraster de la façon suivante : ƒ tshi préverbe ; affirmation négation

nipa tshi nipan apu nipa tshi nipan

‘je pourrais dormir’ ‘je ne pourrais pas dormir’

ƒ tshipatshi spécuLatif ; affirmation négation

nipa tshi nipan nipa tshi eka nipan

‘il se peut que je dorme’ ‘il se peut que je ne dorme pas’

ƒ tshi préverbe ; affirmation négation

tshipa tshi miǹu-tshishkutamuakanipanat auassat ‘les enfants auraient pu être bien éduqués’ apu tshipa tshi miǹu-tshishkutamuakanipanat auassat ‘les enfants n’auraient pas pu être bien éduqués’

ƒ tshipatshi spécuLatif ; affirmation négation

tshipa tshi miǹu-tshishkutamuakanipanat auassat ‘il se peut que les enfants aient été bien éduqués’ tshipa tshi eka miǹu-tshishkutamuakanipanat auassat ‘il se peut que les enfants n’aient pas été bien éduqués’

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Grammaire de la langue innue

ƒ tshi préverbe ; affirmation négation

tshipa tshi pikutin utapan ‘l’auto pourrait se briser’ apu tshipa tshi pikutin utapan ‘l’auto ne pourrait pas se briser’

ƒ tshipatshi spécuLatif. affirmation négation

tshipa tshi pikutin utapan tshipa tshi eka pikutin utapan

‘il se peut que l’auto soit brisée’ ‘il se peut que l’auto ne soit pas brisée’

Un argument supplémentaire en faveur de la distinction entre les deux a trait à leur distribution respective. Normalement, les préverbes ui (nécessité) et tshi (potentialité) sont en distribution complémentaire en innu : on ne peut avoir une phrase où on emploie à la fois ui et tshi pour qualifier un événement et les phrases suivantes sont par conséquent incorrectes. *nui tshi tuten *tshi ui natauat

‘je veux pouvoir le faire’ ‘ils peuvent vouloir chasser’

Toutefois, tshipa tshi peut apparaître concurremment avec les autres préverbes. tshipa tshi ui mitshishuat nipa tshi tshi pushinan

‘il se peut qu’ils veuillent manger’ ‘il se peut que nous puissions embarquer’

Tanite nita tshipa tshi tapishkut neǹu uiǹ tshi tutuakanuat. ‘Car il n’est jamais possible qu’ils puissent être traités de la même manière.’ Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

Notons également que tshipa tshi peut s’utiliser sans verbe, alors que c’est impossible avec le préverbe simple : Tshipa tshi kie, tshipa tshi kie.

‘Ça se peut aussi, ça se peut aussi.’ Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

En outre, tshipa tshi donne lieu à une locution figée, utilisée fréquemment dans certains dialectes : tan tshipa tshi !. À Pessamit, cette locution se prononce [tapatshi] et elle fonctionne comme une interjection : ‘comment voulez-vous !/ que veux-tu !’ Tan tshipa tshi ! ! auassat tshiussanuat. ‘Que veux-tu ! Les enfants sont orphelins.’ Tan tshipa tshi ! ! aǹema kie nitshitanan ume e pimipaǹiat. ‘Que veux-tu ! Nous en avions consommé beaucoup durant notre voyage.’ Neǹua cinquante livres peshuetshe put, tan tshipa tshi ! ! etashiht mak auassat. ‘Il doit en apporter cinquante livres peut-être, que veux-tu ! au nombre que sont les enfants.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Les modalités : forme et fonction

211

On retrouve un exemple semblable (sans verbe) sous la plume de Desneiges Mestokosho-Mollen de Ekuanitshit. Tan tshipa tshi uiǹ iǹnu ? Usham ui tatshinamukupan neǹua. ‘Que veux-tu ! Lui l’Indien ? Il voulait absolument y toucher.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

9.8 L’AUTONOMIE DES PRÉVERBES MODAUX Les préverbes ne sont pas de simples préfixes, car ils conservent un degré d’autonomie assez grande par rapport au verbe auquel ils sont associés. C’est le cas en particulier de pa conditionnel et de ui ‘vouloir’ et de tshi ‘pouvoir’, qui peuvent être séparés du verbe par des adverbes de phrase : Nimiǹueǹiten katshi ushimutuain nitiǹniun, nipa uesh an nipinapan, eka tshiǹ manitukashuinakue. ‘Je suis contente que tu m’aies sauvé la vie, car je serais morte, si toi tu n’avais pas été vaillant.’ Extrait de Lisette Jourdain, 1980, Pessamit Tshipa muku pakuneshtuakanipan miǹupaǹitakue. ‘Il aurait été juste piqué, si ça avait bien été.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Tshipa tshi kie natamiku patshitinamu. ‘Il se peut aussi qu’il donne n’importe comment.’ Tanite nita tshipa tshi tapishkut neǹu uiǹ tshi tutuakanuat. ‘Car il n’est jamais possible qu’ils puissent être traités de la même manière.’ Extraits de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit Eka uiǹ kutue nepaini, tshipa tshi iapit ut ishkuashun. ‘Ne chauffe pas pendant que tu dors, il se pourrait que tu passes au feu.’ Upashtamakan nanikutini tueu natamiku metshi-tshishikaǹiti nutshimit nete kunit, ekue eka tshi kau upaut. ‘Parfois un avion atterrit n’importe comment dans la neige quand il fait mauvais dans le bois, et après il n’est plus capable de redécoller.’ Extraits de Mathieu André, 1984, Uashat mak Mani-utenam

À l’occasion, le pronom tshekuan ‘quelque chose’ peut être interposé. apu tshi tshekuanǹu tutak ‘il ne peut rien faire’ apu ma tshi tshekuanǹu tutuat aueshisha ‘il ne peut rien faire aux animaux’ Nipa peshuananapan ne miǹuakakue shipu. Tshipa tshi uapamikupan kauapikueshiǹiti, tshipa tshi tuminakanipan, apu tshi nashpit tshekuanǹu tutuakanit. ‘Nous l’aurions ramenée si la rivière avait été propice. Le prêtre aurait pu la voir, on aurait pu lui administrer l’Extrême-onction, on ne peut absolument rien faire pour elle.’ Extrait de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994)

212

Grammaire de la langue innue

La particule a, qui forme des interrogations fermées exigeant une réponse oui/non (§15.1.1), peut être insérée après les préverbes tshi et tshipa tshi ; dans certains contextes, elle peut aussi s’interposer entre le pa conditionnel et le verbe. tshi a tutamu tshinapem ? tshika tshi a takushin ? tshipa tshi a nashipetainan ? tshipa tshi a eka pikutin utapan ? tshipa a miǹueǹiten tshiǹ ?

‘est-ce que ton mari est capable de le faire ?’ ‘vas-tu pouvoir venir ?’ ‘pourrais-tu nous ramener à la côte ?’ ‘se peut-il que l’auto ne soit pas défectueuse ?’ ‘aimerais-tu ça toi ?’

9.9 LE PLURIEL ET L’OBVIATIF SELON LES DIVERS TEMPS ET MODES Cette section a pour but de présenter les suffixes de pluriel et d’obviatif, tant animés qu’inanimés. La réalisation de ces suffixes représente une difficulté particulière dans les dialectes de l’Ouest (Uashat mak Mani-utenam, Matimekush et Pessamit), où ils sont souvent remplacés à l’oral par un ton bas sur la syllabe précédente. La même situation prévaut pour les suffixes de pluriel et d’obviatif des noms (voir §3.3 et §3.4.1). Le pluriel animé a une réalisation distincte des autres. On voit le pluriel animé à l’indépendant dans la section qui vient, et par la suite au conjonctif. Le pluriel inanimé a la même réalisation que l’obviatif animé, ce qu’on a déjà observé pour les noms (§3.5). En effet, la même règle explique, à l’ordre indépendant, les formes de l’obviatif animé (§9.9.3) et du pluriel inanimé (§9.9.4). On observera ensuite la similitude à l’ordre conjonctif (§9.9.5. et §9.9.6).

9.9.1

Le pluriel animé de 3e personne à l’indépendant (vai et vti)

La marque du pluriel animé de 3e personne à l’ordre indépendant est -at à tous les modes, sauf au subjectif (voir plus bas). Le suffixe -at est remplacé à l’oral par un ton bas après le son n, soit après les suffixes -pan, -tshen et -kupan.

10.

vai

vti

nimuat nimipanat nimitshenat nimikupanat10 nimishapanat

‘ils dansent’ ‘ils ont dansé’ ‘ils doivent danser’ ‘ils doivent avoir dansé’ ‘ils ont dansé’

shenamuat shenamupanat shenamutshenat shenamukupanat shenamushapanat

‘ils l’ouvrent’ ‘ils l’ont ouvert’ ‘ils doivent l’ouvrir’ ‘ils ont dû l’ouvrir’ ‘ils l’ont ouvert’

À Pessamit, les formes du Dubitatif 3e personne du pluriel sont prononcées nimuakupanat et shenamuakupanat. Cette différence de prononciation n’est pas consignée dans l’orthographe uniformisée. On écrit donc nimikupanat et shenamukupanat.

Les modalités : forme et fonction

213

Au mode subjectif, il existe une variation entre les dialectes de l’Ouest et les dialectes de Mamit à la 3e personne du pluriel et les deux versions sont admises dans l’orthographe uniformisée. vai oue mam

9.9.2

ka-nimutshe ka-nimuti

vti

‘ils dansent’ ‘ils dansent’

ka-shenamutshe ka-shenamuti

‘ils l’ouvrent’ ‘ils l’ouvrent’

Le pluriel animé de 3e personne au conjonctif (vai et vti)

La marque de la 3e personne du pluriel animé au conjonctif varie selon les modes.

au conjonctif inDicatif Le pluriel est formé en ajoutant h devant le -t de la 3e personne. L’insertion de ce h exprime le fait que dans tous les dialectes, cette syllabe est prononcée à l’oral avec un ton bas qui permet de distinguer la 3e personne du singulier de celle du pluriel. De plus, les dialectes de l’Ouest permettent aussi le pluriel en -tau. La forme adoptée en l’orthographe uniformisée est h, tel qu’illustré ci-dessous. vai

3 3p

nimit nimiht

vti

‘il danse’ ‘ils dansent’

shenak shenahk

‘il l’ouvre’ ‘ils l’ouvrent’

au conjonctif inDirect et hypothétique Le pluriel de 3e personne est formé en ajoutant -it après le suffixe de mode -kuen. Encore une fois, le -it du pluriel n’est pas prononcé, mais remplacé à l’oral par un ton bas. Il apparaît cependant à l’écrit, comme dans les exemples suivants. vai

3 3p 3 3p

nimikue nimikuenit nimitakue nimitakuenit

vti

‘il danse’ ‘ils dansent’ ‘s’il dansait’ ‘s’ils dansaient’

shenamukue shenamukuenit shenakakue shenakakuenit

‘il l’ouvre’ ‘ils l’ouvrent’ ‘s’il l’ouvrait’ ‘s’ils l’ouvraient’

214

Grammaire de la langue innue

au conjonctif subjonctif Le pluriel de 3e personne est formé en ajoutant -itaui au radical vai et -akaui au radical vti. La dernière voyelle i n’est pas prononcée, mais remplacée à l’oral par un ton bas dans certains dialectes. La voyelle apparaît cependant à l’écrit comme dans les exemples suivants. 3 3p

9.9.3

vai

vti

nimiti nimitaui

‘s’il danse’ ‘s’ils dansent’

shenaki shenakaui

‘s’il ouvre qqch’ ‘s’ils ouvrent qqch’

L’obviatif animé à l’indépendant (vai et vti)

Les formes de l’obviatif animé des vai et vti ne distinguent pas le singulier et le pluriel, car, comme on l’a vu lors de la présentation des conjugaisons nominales (chapitre 3), l’obviatif animé l’emporte sur le pluriel. L’obviatif animé à l’ordre indépendant a deux réalisations : -i ou -a. On utilise -i si précédé de n et -a partout ailleurs. Les exemples suivants en sont l’illustration. En raison du fait que la voyelle est remplacée à l’oral par un ton bas dans les dialectes de l’Ouest, l’obviatif représente une difficulté orthographique pour les locuteurs de ces dialectes. vai

4 4 4 4 4 4 4

9.9.4

nimiǹua nimiǹitaka nimiǹipani nimiǹitsheni nimiǹikupani nimiǹishapani ka-nimiǹuani

vti

‘l’autre danse’ ‘l’autre danse’ ‘l’autre a dansé’ ‘l’autre doit danser’ ‘l’autre a dû danser’ ‘l’autre a dansé’ ‘l’autre danse’

shenamiǹua shenamiǹitaka shenamiǹipani shenamiǹitsheni shenamiǹikupani shenamiǹishapani ka-shenamiǹuani

‘l’autre l’ouvre’ ‘l’autre l’ouvre’ ‘l’autre l’a ouvert’ ‘l’autre doit l’ouvrir’ ‘l’autre a dû l’ouvrir’ ‘l’autre l’a ouvert’ ‘l’autre l’ouvre’

Le pluriel inanimé à l’indépendant (vii)

Le pluriel inanimé à l’ordre indépendant a deux réalisations : -i ou -a. On utilise -i si précédé de n et -a partout ailleurs. Les exemples suivants en sont l’illustration :

inDicatif présent inDirect présent inDicatif passé

3

3p

takau takatak takapan

takaua takataka takapani

Les modalités : forme et fonction

Dubitatif présent Dubitatif passé inDirect passé subjectif

takatshe takakupan takashapan ka-takaua

215

takatsheni takakupani takashapani katakauani

Les vii à la 4e personne expriment l’opposition entre le singulier et le pluriel. La règle de réalisation du pluriel est la même : -i si précédé de n et -a partout ailleurs.

inDicatif présent inDirect présent inDicatif passé Dubitatif présent Dubitatif passé inDirect passé subjectif

4 singulier

4 pluriel

takaǹu takaǹitak takaǹipan takaǹitshe takaǹikupan takaǹishapan ka-takaǹuan

takaǹua takaǹitaka takaǹipani takaǹitsheni takaǹikupani takaǹishapani ka-takaǹuani

En raison du fait que la voyelle est remplacée à l’oral par un ton bas dans les dialectes de l’Ouest, le pluriel inanimé représente une difficulté orthographique pour les locuteurs de ces dialectes.

9.9.5

L’obviatif animé au conjonctif (vai et vti)

La réalisation de l’obviatif animé au conjonctif est toujours -i, une règle simple, mais dont la réalisation à l’écrit est difficile pour les locuteurs des dialectes de l’Ouest, qui la remplacent à l’oral par un ton bas.

9.9.6

Le pluriel inanimé au conjonctif (vii)

La réalisation du pluriel inanimé au conjonctif est toujours -i, une règle simple, mais dont la réalisation à l’écrit est difficile pour les locuteurs des dialectes de l’Ouest qui la remplacent à l’oral par un ton bas.

9.9.7

La troisième du pluriel à l’indépendant (vta)

Comme pour les vai et les vti, la marque de la 3e personne du pluriel à l’ordre indépendant est -at à tous les modes, sauf au subjectif (voir plus bas). Le suffixe -at est remplacé à l’oral par un ton bas après le son n, soit après les suffixes -pan, -tshen et -kupan. Au mode subjectif, le suffixe 3p est -utshe.

216

9.9.8

Grammaire de la langue innue

Le pluriel et l’obviatif animé dans la conjugaison des vta

Il est difficile d’établir des généralisations quant à la forme du suffixe de la 3e personne du pluriel à l’ordre conjonctif. Elles doivent être établies au cas par cas à partir des tableaux de conjugaison.

Chapitre 10

L’expression de la voix

Dans l’étude des langues, il est habituel de discerner diverses catégories grammaticales du verbe telles que le temps, le mode et la voix. Le chapitre 9 a présenté les catégories de temps et de mode en innu. Le présent chapitre a pour but d’illustrer la richesse et la complexité des processus liés à la voix. La voix est une catégorie qui exprime les relations entre le verbe et les nominaux qui représentent les participants centraux dans une proposition. On identifiera, pour une langue donnée, un ensemble de choix mis à la disposition du locuteur pour exprimer les diverses configurations entre le verbe et les participants centraux. Ainsi, pour le français, on oppose les propositions à la voix active (Jean frappe le chien) et celles de la voix passive (Le chien est frappé par Jean). Pour l’innu, on oppose les propositions à la voix De base à celles qui sont à l’une ou l’autre des voix Dérivées. On a décrit en §7.9 en quoi consiste la voix de base en innu : le type de relation entre le verbe et les participants centraux que permet le schéma verbal de base (vai, vii, vti, vta). Le présent chapitre explore les opérations qui modifient la relation entre le verbe de base et les participants centraux dans une proposition. La voix Dérivée regroupe plusieurs opérations possibles, telles que supprimer le sujet, supprimer l’objet, ajouter un objet, et ainsi de suite. On regroupe ces processus sous le terme de voix Dérivée, car les opérations qu’elle implique comportent toujours un élément de dérivation, un suffixe identifiable qui, s’ajoutant à un verbe de base, modifie la relation normale du verbe à ses participants centraux. Par exemple, il est courant en innu de supprimer le sujet d’un verbe transitif au moyen d’une opération qui consiste à ajouter un suffixe au verbe transitif de base. Ainsi, à partir du radical du vta natutu- ‘entendre/écouter qqn’, on dérivera un nouveau radical vai natutuakani- ‘être entendu/écouté’. Le radical vta de base

218

Grammaire de la langue innue

prend un sujet qui fait l’action et un objet qui la subit. Le radical dérivé au moyen de -akani- ne prend plus qu’un sujet qui subit l’action et il se conjugue comme un vai. Le verbe est passé du statut de verbe transitif (avec un objet direct) à celui de verbe intransitif (sans objet direct). Pieǹ natutueu Maǹia

‘Pierre écoute Marie’

Maǹi natutuakanu

‘Marie est écoutée’

Comme point de départ de ce chapitre, on reviendra sur les propriétés des propositions à la voix de base (§10.1), puis on passera en revue les principaux types de voix dérivée qui se divisent en trois groupes. ƒ Le premier groupe d’opérations consiste à modifier le genre du sujet (§10.2). Le cas où un participant de genre inanimé prend la place du sujet animé normal d’un vta est présenté en §10.2.1. L’opération qui convertit le sujet animé d’un vai en sujet inanimé dérivant ainsi un vii à partir d’un vai est illustrée en §10.2.2. ƒ Le deuxième sous-groupe a pour effet d’ajouter un participant central. La voix causative (§10.3) ajoute un sujet à un verbe de base, tandis que les diverses variantes de la voix appLicative (§10.4) y ajoutent un objet. La voix applicative se décline en plusieurs variantes : les appLicatifs bénéfactifs (§10.4.1), les appLicatifs commitatifs (§10.4.2), les instrumentaux (§10.4.3) et, enfin, d’autres applicatifs mineurs (§10.4.4). Les appLicatifs reLationneLs font l’objet d’une présentation plus poussée ; ils seront présentés au chapitre 11. ƒ Le troisième sous-groupe d’opérations rassemble toutes celles qui consistent à supprimer un participant central. La voix passive (§10.5) correspond aux opérations qui suppriment le sujet logique (le participant qui fait l’action). La voix moyenne (§10.6) correspond à celles où le sujet et l’objet réfèrent à la même personne ; ils sont alors traités comme un seul participant. La voix antipassive (§10.7) constitue l’image-miroir de la voix passive, car elle a pour effet de supprimer l’objet du verbe.

10.1 RETOUR SUR LA VOIX DE BASE Au moment de décrire les conjugaisons des quatre classes de verbes (vta, vti, vai, vii), on a cerné un nombre de contraintes qui définissent la voix de base de l’innu. Ces contraintes ont trait aux relations entre le verbe et les participants centraux de la proposition ; elles régissent la nature du sujet ainsi que la nature et le nombre des participants objets.

L’expression de la voix

219

Les opérations impliquées dans la voix dérivée ont pour effet, soit de modifier le genre d’un des participants requis par le verbe, soit de modifier sa valence, c’est-à-dire le nombre de participants obligatoirement requis par le verbe (voir §7.6 pour une définition du concept de vaLence). Au chapitre des verbes transitifs, on a vu que, à la voix de base, le sujet doit nécessairement être humain ou animal. C’est dire que les vta et les vti possèdent nécessairement un sujet de genre animé. Pour exprimer le fait que le sujet logique est inanimé, on doit recourir à une dérivation spécifique expliquée en §10.2.1. Il existe également un mécanisme permettant de dériver un vii à partir d’un vai, quand il n’existe pas d’équivalent vii. Cette dérivation est présentée en §10.2.2. Il est possible d’ajouter un sujet à un verbe intransitif de base (valence 1) pour dériver un verbe transitif (valence 2) à la voix causative (§10.3). La dérivation causative fait passer le sujet du verbe intransitif de base au statut d’objet du verbe dérivé. Cette opération augmente la valence. La plupart des verbes transitifs à la voix de base ne prennent qu’un seul objet ; ils ont une valence de 2. Si on veut ajouter un objet supplémentaire, on doit dériver un nouveau verbe dont la valence sera de 3. Pour ajouter un bénéficiaire ou un autre participant central, on lira §10.4. Dans un verbe transitif à la voix de base, le sujet est toujours non seulement animé, mais aussi identifié en personne et en nombre. Pour supprimer le sujet, on doit utiliser la voix passive. De la même manière, le sujet d’un vai est toujours non seulement animé, mais aussi identifié en personne et en nombre. Pour supprimer le sujet d’un vai, on doit dériver des formes vii impersonneLLes. Les opérations liées à la voix passive sont expliquées en §10.5. Elles ont toutes pour objectif de baisser la valence de –1. Dans un verbe transitif à la voix de base, le sujet et l’objet réfèrent nécessairement à des participants centraux distincts. Pour exprimer l’identité entre le sujet et l’objet, on doit recourir à des formes spécifiques : le réciproque ou le réfLéchi expliqués en §10.6. Dans un verbe transitif à la voix de base, l’objet est toujours identifié. Pour éviter d’identifier l’objet d’un verbe transitif, on doit dériver un nouveau verbe par les moyens décrits en §10.7. Ce sont les opérations dites antipassives. Ce faisant, le verbe passe d’une valence de 2 à un nouveau verbe avec une valence 1.

10.2 MODIFIER LE GENRE D’UN PARTICIPANT Deux processus sont en cause ici : d’abord transformer un inanimé, puis transformer un vii en vai.

vta

en verbe à sujet

220

Grammaire de la langue innue

10.2.1 Les vta avec sujet logique inanimé Les contraintes de la voix de base spécifient qu’un verbe transitif doit prendre un sujet animé. Pourtant, au niveau de la configuration des participants dans une situation transitive, il existe quatre cas de figure : a) un animé agit sur un animé ; ex. : ‘l’homme tue l’ours’ ; b) un animé agit sur un inanimé ; ex. : ‘l’homme échappe le pot’ ; c) un inanimé agit sur un inanimé ; ex. : ‘le feu brûle la maison’ ; d) un inanimé agit sur un animé ; ex. : ‘l’auto frappe l’homme’. Le cas résumé en a) est couvert par les vta. Le cas b) est exprimé par les les vait, ainsi que par les vai ambitransitifs et les vai+o. Le cas de figure c) n’est pas exprimable simplement en modifiant le verbe. La plupart des forces de la nature qui sont les plus susceptibles d’affecter les entités inanimées (tels le froid, le gel, le vent, la chaleur, le feu, les vagues, le courant, etc.) sont exprimées par des suffixes lexicaux (voir §21.5 et le tableau 63 à la page 420) et non par le moyen des conjugaisons et de la voix.

vti,

Le cas de figure d) est donc celui qui est pertinent ici. Il n’existe pas, à la voix de base de l’innu, de manière de l’exprimer. Pour exprimer l’action d’une entité inanimée sur un participant animé, on doit utiliser un radical vta auquel on ajoute le suffixe -(i)ku, ce qui revient à conjuguer le verbe directement à partir du radical vta inverse1. On conjugue le verbe ainsi formé comme un vai dont le sujet grammatical est le participant animé qui subit l’action. neǹu umitshim akuikutshe kaǹapua ‘c’est sûrement sa nourriture qui doit l’avoir rendu malade’ nitshitimishkakun natukuǹ ka minian ‘le remède que j’ai bu me rend indolent’

On note cependant que ce type de verbe est défectif à l’impératif, puisqu’on ne peut pas exhorter une entité inanimée à l’action, pas plus d’ailleurs qu’une entité animée à subir l’action d’un inanimé. La conjugaison des verbes transitifs à sujet inanimé est illustrée dans les tables de conjugaison de la partie 5 et l’analyse des fonctions grammaticales dans ce type de proposition est présentée en §16.5.2.

1.

Comme le sujet logique et le sujet grammatical sont différents, il est normal que le radical vta inverse soit utilisé. Voir §16.5.3 à ce sujet.

L’expression de la voix

221

10.2.2 Les acteurs inanimés de vai Certains vai n’ont pas d’équivalent vii parce qu’ils ne s’emploient normalement pas avec un sujet inanimé. Ce sont des verbes comme ‘crier’, ‘naître’, ‘mourir’, ‘respirer’, ‘dire la vérité’, ‘émettre un son’, ‘sortir’, ‘siffler’, etc. Pour former l’équivalent vii de ces verbes, on ajoute le suffixe -makan au radical vai et on conjugue le verbe ainsi formé comme un vii. vai

kuishkushu ǹeǹeu nipu iǹniu tepueu tshitu tapueu

vii

‘il siffle’ ‘il respire’ ‘il meurt’ ‘il naît’ ‘il crie’ ‘il émet un son’ ‘il dit la vérité’

kuishkushimakan ǹeǹemakan nipumakan iǹniuimakan tepuemakan tshitumakan tapuemakan

‘ça siffle’ ‘ça palpite’ ‘ça meurt’ ‘ça vit’ ‘ça crie’ ‘ça émet un son’ ‘ça dit vrai’

10.3 AJOUTER UN PARTICIPANT SUJET : LES CAUSATIFS On appelle causative la voix qui consiste à ajouter un sujet à un verbe existant ; elle a aussi pour effet de transformer l’ancien sujet en objet. Cette opération sera décrite après le préambule qui suit.

10.3.1 Préambule sur l’ajout d’un participant central Il existe des opérations qui permettent d’ajouter un participant central à un verbe de base, c’est-à-dire ajouter un participant dans une fonction sujet ou objet de la proposition. Dans tous les cas, l’opération est transparente et consiste à joindre un suffixe au verbe de base, dérivant ainsi un nouveau verbe avec un nombre accru de participants centraux. On peut diviser ces opérations en deux types : celles qui ajoutent un participant sujet (la voix causative) et celles, beaucoup plus nombreuses, qui ajoutent un participant objet (la voix applicative). La voix appLicative est décrite à partir de §10.4. Elle consiste à ajouter à un verbe de base un participant central dans la fonction objet direct. Il existe plusieurs suffixes différents qui peuvent ainsi être ajoutés pour modifier le nombre de participants centraux requis par le verbe. Le suffixe ajouté varie selon le rôle joué par le participant objet introduit (un participant coagent, ou instrument, ou bénéficiaire, etc.) Chacune des opérations qui consistent à ajouter un participant central a pour effet d’augmenter le nombre de participants centraux du verbe de base. On peut le résumer dans ce qui suit :

222

Grammaire de la langue innue

nombre de participants centraux verbe De base voix causative voix appLicative

=n

=n =n+1 =n+1

Plusieurs vta à la voix de base sont des transitifs qui ont un sens causatif. Par exemple, nitshishishen ‘je le chauffe’ signifie ‘je cause que qqch devienne chaud’. Il ne sera pas question de tels verbes ici, car ils ne sont pas à proprement parler dérivés de verbes existants. Le présent chapitre porte plutôt sur la voix dérivée, c’est-à-dire sur les opérations spécifiques qui ont pour but de transformer un verbe existant à la voix de base en verbe dérivé causatif. L’opération causative a un double effet : a) elle ajoute un nouveau participant sujet et b) elle transforme le sujet initial du verbe de base en objet direct. Au niveau du sens, on parle de voix causative parce que le sujet ajouté agit de manière à causer ou provoquer un effet sur l’objet. L’opération causative peut prendre pour base un radical vai, le radical d’un sans objet, ou celui d’un vti avec objet. Chacun de ces trois cas de figure est décrit dans ce qui suit. vti

10.3.2 Le causatif de vai À partir du verbe intransitif nikamu- ‘chanter’, le causatif dérivé au moyen du suffixe -i, nikamui- signifie ‘faire en sorte que qqn chante’. La dérivation est illustrée ci-dessous : en a) le verbe est intransitif et n’a qu’un participant central sujet ; la variante causative porte le suffixe -i en b). Elle est dérivée à partir du radical du même verbe en y ajoutant un nouveau sujet ‘causatif’, ce qui a pour effet d’introduire un nouveau sujet (kakashtekupeshkueu ‘la religieuse’) et de repousser l’ancien sujet dans la fonction d’objet direct du verbe causatif. Le verbe vai de base est devenu un vta causatif. a) vai auassat nikamuat ‘les enfants chantent’ b) vta kakashteukupeshkueu nikamuieu auassa ‘la religieuse fait chanter les enfants’

Voici quelques vai et leur équivalent vta causatif. vai

kushtatshu kukateu kashiuashiu ushimu

vta

‘il est craintif’ ‘il crève de faim’ ‘il est sucré’ ‘il se sauve’

> > > >

kushtatshieu ‘il l’effraie’ kukateieu ‘il le fait crever de faim’ kashiuashiuieu ‘il le sucre’ ushimuieu ‘il le sauve’

L’expression de la voix

ushiku umatshiu ueueshu

‘il est blessé’ > ushikuieu ‘il a une gale’ > umatshiuieu ‘il est endimanché’ > ueueshuieu

223

‘il le blesse’ ‘il le vaccine’ ‘il l’endimanche’

10.3.3 Le causatif de vti sans objet L’opération décrite dans les exemples précédents dérive un verbe causatif transitif à partir de bases vai. Dans quelques cas, elle opère également à partir de bases vti sans objet (voir §7.8.1). Le résultat est un vta monotransitif. Un verbe est dit monotransitif lorsqu’il n’entraîne qu’un seul objet. L’opération est décrite à partir de l’exemple suivant, suivi de quelques autres exemples du même type. a)

vti nitakushiuǹniminan apishen ` itamu shash ‘notre malade a repris connaissance’

b)

vta natukuǹish apishen` itamieu nitakushiuǹniminana ‘le médecin fait reprendre connaissance à notre malade’

vti

vta

kasseǹitamu

‘il a du chagrin’ > kasseǹitamieu ‘il est déçu’ > kaueǹitamieu kaueǹitamu tshishkueieǹitamu ‘il perd la raison’ > tshishkueieǹitamieu ‘il est heureux’ > miǹueǹitamieu miǹueǹitamu

‘il lui cause du chagrin’ ‘il le déçoit’ ‘il lui fait perdre raison’ ‘il le rend heureux’

10.3.4 Le causatif de vti avec objet Voici maintenant quelques exemples où le verbe de base est un vti avec objet. Le résultat causatif donne un vta ditransitif. Un verbe est dit ditransitif lorsqu’il entraîne un double objet (ex. : ‘donner qqch à qqn’, ‘enduire qqn de qqch’, ‘faire chauffer qqch pour qqn’). On verra en §16.7 que lorsqu’un vta comporte deux objets, ils n’ont pas le même statut. L’objet animé est l’objet direct et l’autre est l’objet secondaire. Le verbe s’accorde avec son objet direct, toujours un animé et le genre de l’objet secondaire est indifférent. On note que le suffixe causatif Ditransitif est -uǹi-. Ici, le sujet initial devient l’objet direct du verbe causatif dérivé et l’objet initial devient l’objet secondaire. D’autres exemples du même type suivent. a)

vti

b)

vta

auassat kutamuat natukuǹǹu ‘les enfants avalent le médicament’

kakashteukupeshkueu kutamuǹieu auassa natukuǹǹu ‘la religieuse fait avaler un médicament aux enfants’

224

Grammaire de la langue innue

uipetamu uapatamu tshissitamu tshisseǹitamu

‘il dort avec qqch’ ‘il voit qqch’ ‘il se rappelle qqch’ ‘il sait qqch’

> > > >

uipetamuǹieu uapatamuǹieu tshissitamuǹieu tshisseǹitamuǹieu

‘il le fait coucher avec X’ ‘il lui fait voir X’ ‘il lui remémore X’ ‘il l’informe de X’

En résumé au sujet de la dérivation causative, si le verbe de base est intransitif, le causatif résultant sera monotransitif (c’est-à-dire transitif avec un seul objet). Si le verbe de base est déjà transitif, le causatif résultant sera ditransitif, c’est-à-dire qu’il prendra un double objet.

10.4 AJOUTER UN PARTICIPANT OBJET : LES APPLICATIFS Un verbe est à la voix appLicative lorsqu’il est le résultat d’une opération transparente qui, prenant pour base le radical d’un verbe existant, ajoute un suffixe qui permet d’utiliser ce verbe avec un objet supplémentaire par rapport à ce que permet déjà le verbe de base. C’est ainsi que, si le verbe de base est intransitif, l’opération applicative permettra de l’utiliser avec un objet et le verbe dérivé devient donc transitif (plus précisément monotransitif). Si, en revanche, le verbe de base est déjà transitif, l’opération applicative permettra de l’utiliser avec un objet supplémentaire et le verbe dérivé sera ditransitif. Dans tous les cas, l’objet appliqué devient l’objet direct du verbe (pour plus d’explications, voir §16.6). Il existe plusieurs types de suffixes applicatifs en innu, chacun introduit un objet dans un rôle précis (coagent, instrument, bénéficiaire, etc.). Certains prennent pour base un verbe transitif, d’autres un verbe intransitif. Le résultat de toutes les opérations applicatives est d’ajouter, dans la fonction objet, un participant central de plus que ce que le radical de base ne permet.

10.4.1 L’applicatif bénéfactif On dérive un verbe applicatif bénéfactif à partir du radical d’un verbe transitif à objet inanimé. L’opération consiste à introduire un nouvel objet animé qui joue le rôle de bénéficiaire de l’action. Cela produit un verbe avec deux objets, l’objet inanimé de départ et le bénéficiaire animé. Comme le verbe dérivé s’accorde avec l’objet animé, il est donc vta ditransitif. En revanche, l’objet inanimé de départ est relégué au rang d’objet secondaire et son genre devient indifférent. Dans les conjugaisons des vta qui seront présentées dans ce qui vient, les participants sont symbolisés de la façon suivante : le premier chiffre représente la personne du sujet logique (celui qui fait l’action) et le deuxième celui de l’objet logique (celui qui la subit). Le chiffre 4 représente la quatrième personne (obviative).

L’expression de la voix

225

L’opération applicative bénéfactive prend le plus souvent comme base un mais on en retrouve aussi sur une base vait, ou vai+o (voir §7.8 pour les définitions de ces classes verbales). Dans tous les cas de figure, le suffixe est -(a)u. Comme le verbe dérivé est un vta, le suffixe -(a)u devient sujet à la contraction décrite en §8.4.1. La contraction opère dans les formes inverses de la conjugaison de ces vta tel qu’illustré ci-dessous. vti,

(2-1) (1-2) (1-3) (3-1) (3-4) (4-3)

tshimashinaimun tshimashinaimatin nimashinaimuau nimashinaimaku mashinaimueu ushtesha ushtesha mashinaimaku

‘tu m’écris’ ‘je t’écris’ ‘je lui écris’ ‘il m’écrit’ ‘il écrit à son frère’ ‘son frère lui écrit’

Les verbes applicatifs bénéfactifs sont proches des relationnels que l’on verra au chapitre 11. Ils diffèrent d’eux cependant sous plusieurs aspects, mais surtout par le sens : on emploie les applicatifs bénéfactifs pour souligner le fait que le bénéficiaire (ou maléficiaire) est affecté par l’action dirigée à son endroit (‘pour’ ou ‘contre’ lui).

sur une base vti Le radical vti sert de base à l’ajout du suffixe bénéfactif. Comme pour les causatifs présentés en §10.3.4, la forme du radical vti comporte le thème -am caractéristique de ce type de radical. Dans l’illustration qui suit, le bénéficiaire est encadré et on voit que le verbe s’accorde en genre et en nombre avec cet objetbénéficiaire. Celui-ci est toujours animé alors que l’objet secondaire peut être indifféremment inanimé comme en b), ou animé comme en c). vti nutaui nakatamu massimuteutiǹu(i) ‘mon père laisse une poche’ eu Shushepa massimuteuti massimuteutiǹu(i) b) vta nutaui nakatamueu ‘mon père laisse une poche à l’intention de Joseph’ eu Shushepa apuia apuia(a) c) vta nutaui nakatamueu ‘mon père laisse des rames à l’intention de Joseph’ ku Shushepa apuia apuia(a) d) vta nutaui nakatamaku ‘Joseph laisse des rames à l’intention de mon père’

a)

nitshissen uiash(i) ‘je fais cuire de la viande’ auat nitauassimat uiashiǹu( uiashi i) b) vta nitshissamuauat ‘je fais cuire de la viande pour mes enfants’ auat nitauassimat uapusha( uapusha a) c) vta nitshissamuauat ‘je fais cuire le lièvre pour mes enfants’ d) vta nitshissamaku nukum uapusha(a) ‘ma grand-mère fait cuire le lièvre pour moi’ a)

vti

226

Grammaire de la langue innue

Les verbes applicatifs bénéfactifs formés à partir d’un radical vti sont très fréquents et leur dérivation est productive : on peut virtuellement former un applicatif bénéfactif à partir de n’importe quel radical vti. L’exemple suivant est tiré d’un contexte naturel : Ekue utinamuk neǹu umassimuteush. Pissiku ekue pimutet ashit nitashama ninakatamuau. ‘Alors j’ai pris son paquet pour elle. Elle marchait seulement et je lui ai laissé mes raquettes.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

sur une base autre que vti Bien que les vait soient aussi des verbes transitifs, il est plus rare qu’ils servent de base à la formation d’un applicatif bénéfactif et plusieurs cas sont irréguliers. Voici quelques exemples de paradigmes à l’indépendant indicatif présent. On note que le â final du radical vait est élidé avec l’ajout du suffixe applicatif -(a)u et qu’un â apparaît devant les suffixes de personne dans les configurations de type inverse. Le verbe d’arrivée est un vta ditransitif et son objet direct est le bénéficiaire. radical vait

vta ditransitif bénéfactif

peta- ‘apporter qqch’ pet-_u- ‘apporter qqch à qqn’ (1-3) nipetuau nipiǹu ‘je lui apporte de l’eau’ (2-3) tshipetuau nipiǹu ‘tu lui apportes de l’eau’ (2-1) tshipetun nipi ‘tu m’apportes de l’eau’ (1-2) tshipetuatin nipi ‘je t’apporte de l’eau’ ‘il m’apporte de l’eau’ (3-1) nipetuaku nipiǹu (3-4) petueu nipiǹu ‘il apporte de l’eau pour lui’ kata- ‘cacher qqch’ kat-_u- ‘cacher qqch pour qqn’ (1-3) nikatuau mitshimiǹu ‘je cache de la nourriture pour lui’ (2-3) tshikatuau mitshimiǹu ‘tu caches de la nourriture pour lui’ (2-1) tshikatun mitshim ‘tu caches de la nourriture pour moi’ (1-2) tshikatuatin mitshim ‘je cache de la nourriture pour toi’ ‘il cache de la nourriture pour moi’ (3-1) nikatuaku mitshimiǹu (3-4) katueu mitshimiǹu ‘il cache de la nourriture pour lui’ ashta- ‘mettre qqch’ asht_u- ‘réserver/mettre de côté qqch pour qqn’ (1-3) nitashtuau nipiǹu ‘je mets de l’eau de côté pour lui’ (2-3) tshitashtuau nipiǹu ‘tu mets de l’eau de côté pour lui’ (2-1) tshitashtun nipi ‘tu mets de l’eau de côté pour moi’ (1-2) tshitashtuatin nipi ‘je mets de l’eau de côté pour toi’ ‘il met de l’eau de côté pour moi’ (3-1) nitashtuaku nipiǹu (3-4) ashtueu nipiǹu ‘il met de l’eau de côté pour lui’

L’expression de la voix

227

tshishtaputa- ‘laver qqch’ tshishtaput_u- ‘laver qqch pour qqn’ (1-3) nitshishtaputuau assikuǹu ‘je lave un seau pour lui’ (2-3) tshitshishtaputuau assikuǹu ‘tu laves un seau pour lui’ ‘tu laves un seau pour moi’ (2-1) tshitshishtaputun assiku (1-2) tshitshishtaputuatin assiku ‘je lave un seau pour toi’ (3-1) nitshishtaputuaku assikuǹu ‘il lave un seau pour moi’ (3-4) tshishtaputueu assikuǹu ‘il lave un seau pour lui’

Plusieurs vait forment leur applicatif bénéfactif de cette façon. Outre les verbes présentés plus haut, on retient : minashtau ‘il épargne qqch’ > minashtueu ‘il épargne qqch pour qqn’ autau ‘il transporte qqch sur son dos’ > autueu ‘il transporte qqch sur son dos pour qqn’ amatshueshtau ‘il gravit un pente > amatshueshtueu ‘il gravit une pente dans son portage’ en portageant pour qqn’

Le même type de phénomène s’observe avec certains vaia (ambitransitifs) comme nikute- ‘bûcher’. Dans ce dernier cas toutefois, le verbe peut être monotransitif ou ditransitif. nikute- ‘bûcher (du bois)’ nikut_u- ‘bûcher du bois pour qqn’ (1-3) ninikutuau ‘je bûche [du bois] pour lui’ (2-3) tshinikutuau ‘tu bûches [du bois] pour lui’ (2-1) tshinikutun ‘tu bûches [du bois] pour moi’ (1-2) tshinikutuatin ‘je bûche [du bois] pour toi’ ‘il bûche [du bois] pour moi’ (3-1) ninikutuaku (3-4) nikutueu ‘il bûche [du bois] pour lui/elle’

Le suffixe -am(a)u Le suffixe -am(a)u sert aussi à dériver des vta ditransitifs à partir de certains radicaux vait ou vai ambitransitifs. Ce suffixe, qui forme des verbes applicatifs bénéfactifs, n’est pas aussi productif en innu que dans les autres dialectes du cri et il semble y avoir passablement de variation dans son emploi. En voici quelques exemples. Un vai ambitransitif comme tshimuti- ‘voler’ forme son applicatif bénéficiaire en ajoutant le suffixe -am(a)u pour dériver un vta ditransitif. Dans les langues du monde, il est courant que les constructions qui introduisent un bénéficiaire soient également utilisées pour introduire un maléficiaire affecté négativement par l’action. Comme le bénéficiaire, le maléficiaire est toujours animé et constitue l’objet direct du verbe, alors que le genre de l’objet secondaire est indifférent puisque le verbe ne s’accorde qu’avec son objet direct.

228

Grammaire de la langue innue

On note une fois de plus que le suffixe -am(a)u subit la contraction (§8.4.1) dans les formes inverses de la conjugaison vta. Ainsi, le suffixe est -amu dans les formes directes et -ama (prononcé -amâ) dans les formes inverses de la conjugaison. tshimuti- ‘voler’

tshimutam(a)u- ‘voler qqch à qqn’

objet secondaire inanimé

(1-3) (2-3) (2-1) (1-2) (3-1) (3-4)

nitshimutamuau shuǹiaǹu tshitshimutamuau shuǹiaǹu tshitshimutamun shuǹiau tshitshimutamatin shuǹiau nitshimutamaku shuǹiaǹu tshimutamueu shuǹiaǹu

objet secondaire animé

(1-3) (2-3) (2-1) (1-2) (3-1) (3-4)

nitshimutamuau uǹekautuma tshitshimutamuau uǹekautuma tshitshimutamun niǹekautum tshitshimutamatin tshiǹekautum nitshimutamaku niǹekautum tshimutamueu uǹekautumiǹu

‘je lui vole de l’argent’ ‘tu lui voles de l’argent’ ‘tu me voles de l’argent’ ‘je te vole de l’argent’ ‘il me vole de l’argent’ ‘il lui vole de l’argent’ ‘je lui vole son gâteau’ ‘tu lui voles son gâteau’ ‘tu me voles mon gâteau’ ‘je te vole ton gâteau’ ‘il me vole mon gâteau’ ‘il lui vole son gâteau’

On utilise aussi le suffixe -am(a)u en conjonction avec le radical du verbe ‘acheter’ pour dériver un verbe signifiant ‘acheter qqch pour qqn’. Certains locuteurs refusent toutefois de telles formes.

10.4.2 L’applicatif commitatif Un verbe à la voix applicative commitative est un vta dérivé à partir d’un vai où l’objet animé joue le rôle de coagent (‘travailler avec qqn’ ; ‘boire avec qqn’ ; ‘fumer avec qqn’, etc.). On forme un applicatif commitatif à partir d’un radical vai auquel on ajoute à la fois le préverbe uitsh(i)-, et le suffixe -m2. Le nouveau verbe dérivé est un vta. L’objet introduit est toujours animé et humain. Puisque le verbe dérivé est vta, on en déduit que le coagent est l’objet direct du verbe.

2.

base vai

vta dérivé

atusse‘travailler’ minu ‘il boit’ pituau ‘il fume’ nikushpin ‘je monte dans le bois’ ninatumushuen ‘je chasse l’orignal’

tshika uitshi-atussemitin ‘je vais travailler avec toi’ uitshi-minimeu Puǹa ‘il boit en compagnie de Paul’ uitshi-pituameu Puǹa ‘il fume en compagnie de Paul’ nuitshi-kushpimau Puǹ ‘je monte dans le bois avec Paul’ nuitshi-natumushuemiku ‘il chasse l’orignal avec moi’

Lorsque le radical vai de base se termine par une voyelle brève, celle-ci est allongée devant le suffixe commitatif -m. On dira donc : uitshi-kushpîmeu, uitshi-natamishûmeu.

L’expression de la voix

229

10.4.3 L’applicatif instrumental L’applicatif instrumentaL consiste à ajouter le suffixe -uatshe à une base vai. Cette opération dérive un verbe appartenant à la catégorie des vai+o (voir la définition en §7.8.4), c’est-à-dire un verbe qui prend toujours un objet, tout en gardant une forme vai. Le genre de l’objet introduit est indifférent puisque les vai+o n’ont pas d’équivalent vta. Le sens de ces constructions est toujours transparent : ‘se servir de’, comme dans les exemples suivants, où l’objet introduit est souligné. mishtikun` u(i) pimuteuatsheu ne tshisheǹnu tshishaikana(a) pimuteuatsheu ne tshisheǹnu nutaui assikussin` u minuatsheu

‘le vieux se sert d’un bâton pour marcher’ ‘le vieux se sert d’un balai pour marcher’

‘mon père se sert d’une petite casserole pour boire’ tipain` utinan nipimuteuatshen ‘je me sers d’une boussole en marchant’ Shushep utakup ashpikueshimuatsheu ‘Joseph se sert de son manteau comme oreiller’

Il est à noter que ce suffixe applicatif ne peut pas s’utiliser avec des verbes déjà transitifs. Donc, les bases transitives à objet animé ou inanimé, les vait et les vai+o ne sont pas admissibles. En aucun cas, ce suffixe ne peut servir à former un verbe ditransitif (à deux objets).

10.4.4 L’applicatif circonstanciel Il existe deux autres procédés applicatifs mineurs qui s’appliquent à des bases intransitives vai pour former des verbes transitifs dont l’objet est direct bien qu’il ait un sens plus circonstanciel. En raison du sens circonstanciel de l’objet appliqué, ces deux processus sont regroupés sous l’appellation appLicatif circonstancieL. Dans les deux cas, il existe une forme vti et un équivalent vta de l’applicatif. Le premier suffixe est -shtu et il introduit un objet de genre animé et -sht pour un objet de genre inanimé. Le second suffixe est -tutu, qui introduit un objet de genre animé et -tut pour un objet inanimé. On doit noter toutefois qu’il existe beaucoup de variation entre les dialectes dans le choix entre ces suffixes. Le suffixe -shtuvta/shtvti est utilisé pour introduire un objet par rapport auquel le sujet est orienté physiquement. On voit que l’objet introduit est direct, car le verbe ainsi formé s’accorde en genre avec lui. Base vai vta dérivé vta dérivé vti dérivé

Maǹi nipepu ‘Marie passe la nuit assise à veiller’ Maǹi nipepishtueu utauia ‘Marie passe la nuit à veiller son père’ tshika nipepishtatin ‘je vais passer la nuit à te veiller’ Maǹi nipepishtamu ǹikuashkanǹu ‘Marie passe la nuit à veiller la dépouille’

230

Grammaire de la langue innue

Base vai vta dérivé vti dérivé

Maǹi atimikapau (vai) ‘Marie est debout de dos’ Maǹi nitatimikapaushtaku ‘Marie est debout dos à moi’ nitatimikapaushten katshitapatakanit ‘je suis debout dos à la télévision’

Le suffixe -tutuvta/tutvti permet d’ajouter un normalement intransitif.

objet Direct

à un verbe

Base vai vti dérivé vta dérivé

Ishen pakumu. ‘Eugène vomit.’ Ishen pakumututamu umikuǹu. ‘Eugène vomit du sang.’ Ishen pakumututueu utaǹapia. ‘Eugène vomit sur son filet.’

Base vai vta dérivé

Tueu. ‘Il atterrit.’ Tueututuatau ne uatshinakanitaku ka pashut ! ‘Atterrissons sur cette épinette rouge séchée !’ Tueututamuat anite aiamieutshuapiǹu. ‘Ils atterrissent sur une église.’

vti

dérivé

Extraits de Michel Adley, 1986, Pessamit

Dans le cas de ce dernier suffixe, l’objet direct qu’il introduit joue une multiplicité de rôles plus circonstanciels. Il est aussi à noter que les deux suffixes subissent la contraction (§8.4.1) dans leur forme vta lorsqu’ils sont utilisés dans les configurations inverses de conjugaison. En résumé, ces applicatifs permettent d’enregistrer sur le verbe un participant qui normalement ne figurerait pas comme objet. On pourrait ainsi les considérer comme des applicatifs généralisés.

10.5 SUPPRIMER LE SUJET LOGIQUE : LA VOIX PASSIVE Dans les sections qui précèdent, on a passé en revue les opérations qui permettent d’ajouter un participant central à partir d’un verbe de base. À partir de maintenant, on examine les opérations qui permettent de supprimer un participant central d’un verbe de base. En innu, il y a trois types d’opérations permettant de supprimer un des participants centraux du verbe de base : a) supprimer le sujet logique (la voix passive décrite en §10.5) ; b) traiter le sujet et l’objet comme un seul participant (la voix moyenne, décrite en §10.6) ; c) supprimer l’objet (la voix antipassive décrite en §10.7). Dans tous les cas, on se trouve à supprimer un participant central de la configuration de base, ce qui a pour effet qu’un verbe transitif de base deviendra intransitif et qu’un verbe intransitif deviendra impersonnel. On peut résumer ces opérations par la formule suivante : nombre de participants centraux

Verbe de base Voix passive Voix moyenne Voix antipassive

=n =n–1 =n–1 =n–1

L’expression de la voix

231

Ainsi, si le verbe de base prend trois participants centraux (c’est-à-dire qu’il est ditransitif), son équivalent dérivé en aura deux ; si le verbe de base est monotransitif avec deux participants centraux, son équivalent dérivé n’en aura qu’un seul. Enfin, si le verbe de base n’a qu’un seul participant central, son élimination fera en sorte que le verbe n’aura plus aucun participant central (un verbe impersonnel). On commence donc par l’examen de la voix passive. L’opération de passivisation a pour effet de supprimer le sujet logique d’une proposition entraînant nécessairement une baisse du nombre de participants centraux. Si le verbe est transitif, l’objet direct du verbe de base deviendra alors sujet de la proposition passive. En revanche, si le verbe est intransitif (c.-à-d. qu’il ne prend pas d’objet direct), l’élimination du sujet aura pour effet de générer un verbe passif impersonnel dont le sujet logique n’est pas spécifié. Les constructions passives sont employées très fréquemment en innu. On se rappellera que le verbe innu ne se conjugue pas à l’infinitif, c’est pourquoi il comporte toujours des marques qui révèlent les propriétés des participants centraux. Si, pour une raison ou une autre, le locuteur souhaite ne pas révéler l’identité du sujet, il doit alors utiliser le verbe à la voix passive. Cela lui permet de laisser dans l’ombre le sujet logique et de mettre l’accent sur l’action elle-même. Il est à noter que les phrases passives de l’innu diffèrent en un point crucial de celles du français. Alors qu’en français il est possible de garder le sujet logique dans la phrase passive en le faisant précéder de par (Marie est vue par les garçons), cette option est totalement exclue en innu où le sujet logique doit être éliminé de la phrase passive. La voix passive ne peut supprimer que les sujets animés et tout verbe à sujet animé est candidat à la passivisation, y compris les verbes dérivés décrits antérieurement dans le présent chapitre (les causatifs et les applicatifs). Toutefois, un verbe ne peut subir qu’une seule opération de passivisation. De plus, une fois passivisé, le verbe résultant ne peut subir d’autres opérations de changement de voix. Les sections qui suivent passent en revue les différents types de verbes et la façon dont ils construisent leur passif.

10.5.1 Le passif d’un vta Un vta forme son passif en ajoutant au radical vta les suffixes -akan(i) pour la 3e personne et -ikau aux 1re et 2e personnes. Le sujet logique étant écarté, le sujet grammatical de la phrase passive représente le participant central qui subit l’action. Le verbe résultant est un vai et il se conjugue comme tel à toutes les personnes. La conjugaison passive des vta est présentée dans les tables de conjugaison de la partie 5.

232

Grammaire de la langue innue

Pour illustrer la mécanique de la passivisation des verbes transitifs, voici quelques exemples où on contraste le verbe à la voix active en a) et à la voix passive en b). Le radical vta est souligné et le suffixe du passif est en caractères gras. a) Pieǹ natutueu Maǹia b) Maǹi natutuakanu

‘Pierre écoute Marie’ ‘Marie est écoutée’

La phrase passive suivante est formée à partir d’un verbe dérivé causatif : a) Pieǹ nipushiku b) nipushikaun

‘Pierre m’embarque’ ‘on m’embarque3’ (litt. ‘je suis embarquée’)

La phrase passive suivante est dérivée à partir d’un verbe à double objet : a) Pieǹ nimiǹikunan tapitshepishunǹu ‘Pierre nous donne une bague’ b) nimiǹikaunan tapitshepishun ‘on nous donne une bague’ (litt. ‘nous sommes donnés une bague’)

Voici maintenant des exemples de passifs de vta tirés du livre de Desneiges Mestokosho-Mollen (2004). Katshi miǹikauian pimi, iu, ekue pet tshiueian. ‘Après qu’on m’a eu donné l’huile, je suis revenu vers ici.’ Nameshkuai-uǹakanit anite niǹan nitashamikaunan. ‘Nous, nous sommes nourris dans des assiettes de plastique.’ Nanikutini tshekuan kuekuetshimikauiani, ashit nika ui tuten ne eshi-kukuetshimikauian. ‘Parfois quand je suis questionnée sur quelque chose, je vais vouloir faire ce pourquoi j’ai été questionnée.’ Natukuǹitshuapit Uepimishkat tshika itutenau, nitikaunan. ‘On va aller à l’hôpital à Uepimishkat, on se fait dire.’ Nikushten kaǹapua tshetshi niǹ iteǹimikauian ne pepamueshkateian. ‘Je crains que ce soit moi qui soit considéré comme faisant des gargouillis digestifs.’ Maǹi-Shuǹi ishinikatakanu ukaumau. ‘La mère est appelée Marie-Julie.’ Tshekuanǹitshe ma netueǹitak, tshitshue ǹashietit ashamakanu uiǹ. ‘Qu’est-ce qu’il pouvait bien avoir commandé, il était servi dans une vraie assiette lui.’ Usham nui ushinenan niǹan tshakanakuiakanit Shushep. ‘Nous ne pouvions nous empêcher de rire quand Joseph a été mis à la porte.’ Mishtikushuat nete nanitam uapamakanipanat nekuteht. ‘Des Canadiens-français étaient vus là tout le temps qui bûchaient.’ Piǹeuat ekue uapamatshiht. Katshi passuakaniht ekue pashkunakau. ‘Et puis nous avons vu des perdrix. Après qu’elles ont été tuées au fusil, je les ai éplumées.’

3.

En raison des différences entre le français et l’innu, les passifs de l’innu se traduisent souvent en français par des verbes avec un pronom sujet indéfini ‘on’.

L’expression de la voix

233

Nuitsheuakan Maǹiateǹ mak ushima Ǹishapeta mak niǹ tapishkut nitshishkutamakautan nete Uashat. ‘Mon amie Marie-Adèle et sa sœur Elisabeth et moi, nous avons été scolarisées ensemble là-bas à Sept-Îles.’ Mishta-mitshenǹu tshekuanǹu tshipa ut nashkumakanu Tshishe-Manitu. ‘Il y a plusieurs choses pour lesquelles Dieu devrait être remercié.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

10.5.2 Le passif des vti et des vait Le passif des vti et des vait est formé en ajoutant -kani au radical du verbe. Le sujet logique étant écarté, le nouveau sujet grammatical de la phrase passive est le participant central inanimé qui subit l’action. Le verbe passif dérivé à partir des vti et de vait est donc un vii et il se conjugue comme tel (voir la partie 5 pour les tables de conjugaison). Notons dans le cas d’un radical vti que la voyelle du thème ti est -a. Pour illustrer la mécanique de la passivisation, voici quelques exemples où on contraste le verbe à la voix active en a) avec la phrase passive en b). Le premier bloc illustre une phrase passive formée à partir d’un vti alors que le second bloc illustre le passif d’un vait. Le radical du verbe de base est souligné et le suffixe du passif est en caractères gras. a) Pieǹ shenamu tshishtukanǹu b) shenakanu tshishtukan a) Pieǹ tshikamutau tshishtukanǹu b) tshikamutakanu tshishtukan

‘Pierre ouvre la porte’ ‘la porte est ouverte’ ‘Pierre installe la porte’ ‘la porte est installée’

Voici maintenant des exemples de passifs tirés du livre de Desneiges Mestokosho-Mollen (2004). Le premier bloc illustre des exemples de passifs de vti et le second des passifs de vait. Le sujet inanimé de la phrase passive est souligné. On notera que le verbe passif s’accorde avec son sujet. mishaikanipan nikatshishkutamatsheutshuapinan ‘notre école a été agrandie’ neneni tshishtukana ishinakuana, eǹutenakanitaui shaputuepaǹua kau ekue tshipaitshepaǹiti ‘ces portes-là sont ainsi, quand elles sont ouvertes, elles vont tout droit et puis elles se referment d’elles-mêmes’ atut nita tshisseǹitakanǹu nene uǹashietim katshi uepinak ‘probablement qu’il n’a jamais été connu au sujet de son assiette, qu’il l’avait jetée aux poubelles’ atshitashuna mishtikushiu-uitakanua mak akaǹeshau-uitakanua ‘les chiffres sont cités en français et [sont cités] en anglais’ Muku neneni tshishtukana tshimatakanishapani, inanu, tshetshi uapatiǹiuenaniti mak tshetshi miǹunakutakanit kaǹapua. ‘Seulement, ces portes-là avaient été installées, dit-on, comme décoration.’

234

Grammaire de la langue innue

Kau kaǹapua miǹukapautakanikupani neneni tshishtukana miam ka ishikapauti. ‘Évidemment, les portes ont été réinstallées, comme elles étaient avant.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Il est à noter que les vti sans objet forment leur passif comme les autres vti, sauf qu’ils sont alors impersonnels, puisque n’ayant plus aucun sujet grammatical.

10.5.3 Le passif d’un vai On peut également supprimer le sujet logique des vai, si le locuteur choisit de ne pas le spécifier. Il suffit d’ajouter -nanu au radical vai. Le verbe ainsi dérivé est un vii impersonnel. On l’appelle passif par analogie avec les opérations de passivisation de verbes transitifs discutés dans les sections précédentes et qui avaient toutes pour effet de supprimer le sujet logique de la phrase. Il existe des divergences majeures dans la réalisation de ce passif de vai selon les dialectes. D’abord, les dialectes de l’Ouest élident la syllabe na du suffixe lorsque le radical du vai se termine par a ou e, ce que les dialectes de Mamit ne font jamais. Il a toutefois été décidé qu’au plan de l’orthographe, le suffixe serait écrit -nanu partout. radical

prononciation selon les dialectes mamit

ouest

tshiue- ‘retourner’ papata- ‘arriver’

[tshiuenanu] [papatananu]

[tshiuanu] [papatanu]

Une deuxième différence entre les dialectes complique les choses. Dans le dialecte de l’Ouest, le u final fait partie du suffixe et il absorbe le -u qui représente la marque de la 3e personne. C’est-à-dire que tshiuenanu se décompose en tshiue-nanu-u. En revanche, dans le dialecte de Mamit, le suffixe est -nan et le -u représente la marque de 3e personne des vii. Dans ce dialecte, tshiuenanu se décompose en tshiue-nan-u. Cela explique pourquoi, dans le dialecte de Mamit, la prononciation de l’obviatif indépendant et celle du conjonctif sont différentes de celles du dialecte de l’Ouest. L’orthographe des paradigmes passifs des VAI a été établie tout récemment. L’exemple suivant illustre les différences de prononciation et la graphie standard. Les conjugaisons complètes sont fournies dans la partie 5 à la fin de l’ouvrage. prononciation

écriture

raDicaL

nimi- ‘danser’ Mamit inDép 3 [niminanu] inDép obv [niminannu] conj 3 [niminant] conj obv [niminannit]

Ouest [niminanu] [niminanu`nu] [niminanut] [niminanu`nt]

Mamit

Ouest niminanu niminanǹu niminanuǹu niminanit niminanut niminanǹit niminanuǹit

L’expression de la voix

235

Enfin, il y a lieu de mentionner que plusieurs locuteurs de l’Ouest ajoutent à l’oral un n au suffixe, à la 3e personne de l’indépendant ([niminanun]). Ce n n’est pas écrit dans l’orthographe standard. Les exemples suivants illustrent l’utilisation du passif des vai. Ils sont tirés de Mestokosho-Mollen (2004). La traduction française doit utiliser le pronom impersonnel ‘on’ ou encore ‘les gens’ pour rendre le sens des verbes passifs impersonnels de l’innu. La graphie doit être ajustée pour les locuteurs des dialectes de l’Ouest. Pitama kutuenanu eshku eka pinashuenanit [oue pinashuenanut] ne pakatakan. ‘On fait un feu d’abord avant de descendre la côte.’ Katshi pinakutshenanit ekue tshiuenanit [oue tshiuenanut]. ‘Après avoir joué au bingo, on est rentré à la maison.’ Nanitam mishta-akua tutamu neǹu utassiku ute pet epushinanǹit [oue epushinanuǹit]. ‘Il fait toujours très attention à son chaudron pendant que les gens embarquent vers ici.’ Tshek ekue utitakanit, aiat mitshetunanǹu [oue mitshetunanuǹu] anite uitshit. ‘Puis tout à coup il a été rejoint, les gens sont de plus en plus nombreux dans sa maison.’ Eukuan ma katshi mishta-shetshishinanit [oue shetshishinanut]. ‘Oh cette fois-là, que les gens ont eu peur !’ Nanitam uesh tshika takuanǹu tshe aitit iǹnu etati anite uetshimaunanǹit [oue uetshimaunanuǹit]. ‘Il va toujours arriver que l’Indien agisse ainsi quand il se trouve là où il y a des gens chics.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

10.5.4 Le passif d’un ambitransitif ou d’un vai+o Un vai ambitransitif utilisé avec un objet et un vai+o forment leur passif au moyen du suffixe -nanu comme n’importe quel autre vai. Toutefois, comme ces verbes sont transitifs, ils ne sont pas impersonnels, car leur objet logique devient le sujet grammatical de la phrase passive. Le verbe passif s’accorde alors avec ce sujet grammatical. Les deux prochains blocs d’exemples illustrent l’emploi du passif avec des ambitransitifs (vaia). Le cas d’intérêt ici est celui où le verbe ambitransitif s’emploie avec un objet. Une fois passivisé, on voit que le verbe passif s’accorde en genre et en nombre avec son sujet grammatical puisque le sujet logique n’est pas mentionné dans la phrase. Dans le premier bloc d’exemples, le sujet est de genre inanimé, alors que dans le deuxième bloc, il est de genre animé. ƒ Verbe passif à sujet inanimé :

vai

ne ma nipi, eukuan ne mennan(u)t apu akushinan(u)ti mititshia

‘cette eau, c’est cela que l’on boit’ ‘le monde n’a pas mal aux mains’

236

Grammaire de la langue innue

ƒ Verbe passif à sujet animé : Ueshkat ashamat essimenanutaui4.

‘Autrefois, quand les raquettes étaient tissées.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Ashamat nanitam assimenanuipanat ‘Dans le bois, on tissait toujours nutshimit. des raquettes.’

Les exemples qui suivent mettent en jeu un vai+o. On voit comment le verbe de la phrase passive s’accorde en genre et en nombre avec son sujet grammatical. Dans le premier bloc d’exemples, le sujet (souligné) est de genre inanimé, alors que dans le deuxième bloc, il est de genre animé5. ƒ Verbe passif à sujet inanimé : ashinissa nanikutini metuatshenan(u)a ‘les cailloux sont parfois utilisés pour jouer’ ashinissa nanitam metuatshenan(u)ipani nutshimit ‘dans le bois, les cailloux étaient souvent utilisés pour jouer’ ashinissa apu nita ut metuatshenan(u)ti nutshimit ‘dans le bois, les cailloux n’étaient jamais utilisés pour jouer’

ƒ Verbe passif à sujet animé : ashamat iapit metuatshenan(u)at ‘les raquettes aussi sont utilisées pour jouer’ ashamat nanitam metuatshenan(u)ipanat nutshimit ‘dans le bois, les raquettes étaient constamment utilisées pour jouer’ ashamat apu nita ut metuatshenan(u)ht nutshimit ‘dans le bois, les raquettes n’étaient jamais utilisées pour jouer’

On en conclut que les verbes passifs de verbes impersonnels.

vai

ne sont pas toujours des

10.5.5 Conclusion sur la voix passive La manière dont les diverses classes de verbes forment leur passif éclaire la nature de ces classes. On a vu que les vta forment leur passif en -akan et les vti et les vait en -kan. Ces trois classes de verbes (y compris les vti sans objet) sont traitées comme un ensemble. En revanche, les vai+o et ambitransitifs sont traités comme les autres verbes intransitifs (vai), qui forment leur passif en -nan(u). Le choix du suffixe -(a)kan ou -nan(u) dépend donc de la classe formelle auquel le verbe appartient. 4. 5.

Mme Picard prononce [essimanutàu]. Ces deux blocs d’exemples ont été recueillis par José Mailhot. L’orthographe est ajustée à la pratique actuelle.

L’expression de la voix

237

10.6 UN PARTICIPANT EN DEUX PERSONNES : LA VOIX MOYENNE La voix moyenne est utilisée dans plusieurs langues pour mettre en relief les situations où le sujet est autobénéficiaire de l’action. On distingue deux cas de figure en innu : les réfLéchis, où le sujet et l’objet sont la même personne, et les réciproques, où le sujet et l’objet agissent l’un sur l’autre. Dans les deux cas, on prend pour base un radical vta et, après l’ajout du suffixe approprié, le verbe résultant est conjugué comme un vai. La voix moyenne a pour effet de baisser la valence puisque le sujet et l’objet sont traités grammaticalement comme s’il s’agissait d’un seul participant.

10.6.1 Le réfléchi Si le sujet et l’objet d’un vta réfèrent à la même personne (‘je me regarde’, ‘il se parle’), on ajoute un suffixe au radical vta, dérivant ainsi un verbe qui se conjugue comme un vai. Ce suffixe est prononcé -(i)tishu dans le dialecte de l’Ouest, mais -(i)shu dans le dialecte de Mamit. L’orthographe standard utilise toutefois -(i)tishu, comme illustré dans les tables de conjugaison de la partie 5.

10.6.2 Le réciproque Dans le cas du réciproque, il est question de plusieurs participants qui agissent l’un envers l’autre (ils se battent l’un contre l’autre, vous vous entretuez, vous vous haïssez les uns les autres). Pour former ce type de verbe, on ajoute le suffixe -(i)tu au radical d’un vta et on le conjugue comme un vai, comme illustré à la partie 5. Comme les réciproques mettent forcément en jeu plusieurs participants, ils sont conjugués au pluriel, sauf l’obviatif.

10.7 SUPPRIMER L’OBJET DIRECT : LA VOIX ANTIPASSIVE Les verbes transitifs possèdent deux participants centraux : le sujet et l’objet. On a vu plus haut que le passif avait pour effet de supprimer le sujet. Dans ce qui suit, on examinera deux opérations visant à supprimer l’objet direct en évitant de le spécifier. En effet, il existe des moments où un locuteur souhaite décrire un état de fait sans toutefois identifier de façon précise l’objet sur lequel il porte. Contrastons en français les énoncés suivants : il sert les invités/il fait le service ; il photographie qqn/il fait de la photo ; elle tricote un chandail/elle tricote, fait du tricot ; il mord qqn ou qqch/il mord. La première expression de chaque paire exprime une action faite sur un objet précis, alors que la deuxième réfère plutôt à un type d’activité sans préciser au juste sur qui ou quoi elle s’exerce.

238

Grammaire de la langue innue

L’alternance entre ces deux types d’énoncés est très productive en innu et la façon de procéder pour écarter l’objet est transparente. Il existe deux suffixes antipassifs : -(i)tshe et -ue ; ils dérivent des verbes qui réfèrent à des activités. Dans les deux cas, on procède à partir d’une base verbale transitive, à laquelle on ajoute un des deux suffixes. Le verbe ainsi dérivé est intransitif, généralement à sujet de genre animé (un vai), bien que les antipassifs en -ue puissent aussi prendre un sujet de genre inanimé. Il existe également une construction antipassive en -(i)tshe qui prend généralement un sujet de genre inanimé. Dans tous les cas de figure, le verbe résultant de l’opération antipassive requiert un participant central de moins que le verbe de base sur lequel il est construit. Le terme antipassif reflète le parallélisme avec la passivisation qui, elle, a pour effet de supprimer le sujet, réduisant aussi le nombre de participants centraux de la proposition.

10.7.1 Les antipassifs en -(i)tshe Les antipassifs en -(i)tshe dérivent des verbes qui décrivent des activités. Ils prennent comme base les types de verbes transitifs recensés en §7.5 : les vti, les vait, les vta monotransitifs (avec un seul objet), les vta bénéfactifs (avec deux objets). Les sections qui suivent les passent en revue. Dans la quasi-totalité des cas, le résultat se conjugue comme un vai ; cependant il existe une construction qui produit soit des vai, soit des vii. Le suffixe est réalisé -tshe lorsque le radical du verbe auquel il s’ajoute se termine par une voyelle et -itshe lorsqu’il se termine par une consonne. Il ne faut pas confondre le -itshe antipassif et un autre suffixe semblable, qui crée des verbes à partir de noms (exemples : mashkushu ‘foin’ > mashkushitshe‘faire les foins’ ; massin ‘soulier, mocassin’ > massinitshe- ‘fabriquer des mocassins’ ; ǹashup ‘soupe’ > ǹashupitshe- ‘faire de la soupe’, etc.). Ce processus est décrit en §21.3.2. Le -itshe de l’antipassif s’ajoute, pour sa part, à des bases verbales.

sur une base vti On forme l’antipassif d’un vti à partir du radical nu, c’est-à-dire sans le thème vti, auquel on ajoute le suffixe antipassif -(i)tshe. Les exemples suivants illustrent l’alternance entre l’emploi d’un vti avec un participant central objet et le même verbe à l’antipassif (sans objet). Puǹ ashtueimu ishkuteǹu Puǹ ashtueitsheu nitassimataien mitasha nitassimataitshen

‘Paul éteint le feu’ ‘Paul éteint’ ‘je tricote des bas’ ‘je fais du tricot’

L’expression de la voix

niteminan miǹatamu mitshimiǹu miǹatitsheu niteminan nikaui mamishaimu nitakupiǹu nikaui mamishaitsheu utauia munaimiǹua ǹapatata utauia munaitsheǹua ninanatuapaten nitapaiutan ninanatuapatitshen

239

‘notre chien flaire la nourriture’ ‘notre chien flaire’ ‘ma mère rapièce mon manteau’ ‘ma mère fait du rapiécage’ ‘son père déterre des patates’ ‘son père creuse’ ‘je cherche ma clé’ ‘je cherche’

sur une base vait On forme l’antipassif d’un vait en ajoutant le suffixe -(i)tshe au radical vait. Le bloc d’exemples suivants illustre l’alternance entre l’emploi d’un vait avec un participant central objet et le même verbe à l’antipassif (sans participant central objet). Puǹ apu tshekuanǹu nipatat Puǹ apu nipatatshet Maǹi shiutau uiashim Maǹi shiutatsheu Puǹ tshimiputau mita Puǹ tshimiputatsheu

‘Paul n’a rien tué’ ‘Paul n’a pas tué [c.-à-d. il est bredouille]’ ‘Marie sale sa viande’ ‘Marie met du sel’ ‘Paul scie du bois’ ‘Paul fait du sciage’

sur une base vta monotransitive Lorsqu’une activité s’exerce plus typiquement à l’endroit des humains ou d’autres objets de genre animé, on utilise le radical d’un vta pour dériver la forme antipassive. Les exemples suivants illustrent l’alternance entre l’emploi d’un vta avec un participant central objet et le même verbe à l’antipassif (sans participant central objet). Ishen mashkashinueu maniteua Ishen natshi-mashkashinatsheu Shuǹi mishkutapishtueu katshishkutamatsheǹiti Shuǹi mishkutapishtatsheu kashikaǹit Pieǹ nashpitutueu iǹnu-utshimaua Pieǹ nashpitutatsheu

‘Eugène regarde les invités avec curiosité’ ‘Eugène s’en va faire le curieux’ ‘Julie remplace l’enseignante’ ‘Julie est remplaçante aujourd’hui’ ‘Pierre imite la voix du chef’ ‘Paul fait des imitations’

Dans un type de construction, le verbe de base est vta, mais l’antipassif peut s’employer avec un sujet animé (vai) ou inanimé (vii). Il s’agit de verbes qui décrivent l’effet physique sur un humain (ou un animal) par une entité ou une substance quelconque. En voici quelques exemples.

240

Grammaire de la langue innue

nipakueshkaku shiutakan-kukusha nipakueshkatsheu shiutakan-kukush nitshishkueshkakun ne natukuǹ tshishkueshkatsheu ne natukuǹ tshitshipishkakunau ne miush tshipishkatsheu ne miush

‘le lard-salé lui donne soif’ ‘le lard-salé donne soif’ ‘ce médicament m’étourdit’ ‘ce médicament étourdit’ ‘cette boîte vous bloque le passage’ ‘cette boîte bloque le passage’

sur une base vta bénéfactive La base vta peut également être un verbe bénéfactif à double objet, tels que ceux présentés en §10.4.1. Dans ce cas, l’objet animé direct (l’objet primaire) est éliminé de même que l’objet secondaire et le verbe devient intransitif. Les exemples suivants illustrent l’alternance entre l’emploi d’un vta bénéfactif avec deux objets et le même verbe à la voix antipassive (sans objet). kauapikuesht kashimueu Shushepa upashtaitunǹua kauapikuesht kashimatsheu tshika natutamatin tshinatutamatshen niǹ nutinamuauat nitauassimat umatshunishimuaua niǹ nutinamatshen

‘le prêtre absout Joseph de ses péchés’ (litt. ‘essuie les péchés pour Joseph’) ‘le prêtre donne l’absolution’ ‘je vais écouter pour toi’ ‘tu es interprète’ ‘c’est moi qui pourvoit les vêtements pour mes enfants’ ‘c’est moi qui pourvoit’

10.7.2 Les antipassifs en -ue Les antipassifs en -ue jouent le même rôle que ceux décrits à la section précédente, à la différence près que le suffixe -ue prend pour base un verbe causatif, comme ceux décrits en §10.3. Le verbe antipassif résultant peut prendre un sujet de genre animé (vai) ou inanimé (vii). nipaieu nipaiueu eukuan aueshish e nipaiuet ushikuieu ushikuiueu uapataǹieu uapataǹiueu shetshieu shetshiueu

‘il le tue’ ‘il, ça tue’ ‘c’est un animal qui tue’ ‘il le blesse’ ‘il, ça blesse’ ‘il lui montre qqch’ ‘il fait une démonstration’ ‘il fait peur à qqn’ ‘il, c’est épeurant’

L’expression de la voix

241

10.8 CONCLUSION Les opérations liées à la voix en innu sont nombreuses et variées. Cela est lié en partie au fait que la caractéristique fondamentale de la langue est d’exprimer par des affixes sur le verbe le rapport qu’il entretient avec les participants centraux de la proposition. Comme la catégorie de la voix est celle qui permet d’exprimer les diverses configurations de ces rapports, il était inévitable que le présent ouvrage soit étoffé à ce chapitre. On a pu constater que l’innu ne passait pas, comme le français ou l’anglais, par des prépositions pour exprimer les rapports entre le verbe et ses compléments. La langue utilise plutôt des suffixes qui dérivent de nouveaux verbes à partir de verbes de base, permettant ainsi d’ajouter des participants centraux (voix causative, voix applicative), d’en écarter (voix passive, voix antipassive, voix moyenne), de modifier leur genre (verbes à sujet logique inanimé) ou tout simplement d’enregistrer la préséance grammaticale des participants animés de 3e personne (la voix relationnelle qui sera décrite au chapitre 11). Les opérations liées à la voix Dérivée sont donc variées et très productives. Elles peuvent aussi se nourrir entre elles, car elles ne sont pas mutuellement exclusives. Par exemple, une fois formé un applicatif bénéfactif, on peut appliquer l’opération antipassive de même que le passif, comme l’exemple suivant l’illustre. voix de base

shukaimu ‘servir une portion de qqch’ voix bénéfactive

Puǹ shukaimueu Shuǹia ǹashupiǹu ‘Paul sert la soupe à Julie’ voix passive

shukaimuakanu Shuǹi ǹashupiǹu ‘Julie a été servie de la soupe’ voix antipassive

shukaimatsheu ‘il fait le service’

De la même manière, on peut dériver un applicatif instrumental sur la base d’un verbe réfléchi : voix de base

Puǹ natukuieu Maǹia ‘Paul soigne Marie’ voix réfléchie

Puǹ natukuitishu ‘Paul se soigne’ voix instrumentale

Puǹ natukuitishuatsheu uatshinakan-pitshua ‘Paul se soigne avec de la gomme de mélèze’

En revanche, une fois qu’un verbe a subi la passivisation, qu’il n’a par conséquent plus de sujet logique, d’autres opérations ne sont plus possibles. Cela signifie que les opérations causative, antipassive et applicative requièrent pour

242

Grammaire de la langue innue

s’appliquer que la configuration de base comporte un sujet logique. Il y a donc un ordre implicite dans lequel les opérations doivent s’appliquer pour se nourrir entre elles. De la même façon, les verbes à la voix relationnelle ne peuvent plus subir de modifications à la configuration des participants centraux. Vraisemblablement, cela tient à ce que les autres opérations requièrent pour être appliquées une configuration de participants centraux que la voix relationnelle est venue altérer. Les opérations passive et antipassive requièrent que l’objet direct soit affecté par l’action et non seulement promu à cette position par la préséance hiérarchique. Le tableau 48 récapitule les opérations liées à la voix ; il fait état, le cas échéant, des modifications au nombre de participants centraux et spécifie, dans la troisième colonne, le type d’opération qui peut s’appliquer sur le verbe dérivé.

Tableau 48

Synthèse des opérations de voix

voix

nombre de participants centraux

possibilité d’autres changements de voix

passive

n – 1 (s )

non

moyenne

n – 1 (s = o )

passif/instrumentaL

antipassive

n – 1 (o )

passif

causative

n + 1 (s)

passif/antipassif

bénéfactive

n + 1 (o)

passif/antipassif

commitative

n + 1 (o)

passif

instrumentaLe

n + 1 (o)

passif

circonstancieLLe

n + 1 (o)

passif/antipassif

reLationneLLe

n + 1 (o)

non

vta à sujet Logique inanimé

n=n

non

sujet inanimé De vai

n=n

non

Chapitre 11

Les relationnels

Les applicatifs reLationneLs représentent une spécificité des dialectes du cri et de l’innu, que l’on retrouve de l’Atlantique aux Rocheuses. Ce sont des applicatifs puisqu’ils permettent d’introduire un participant animé (humain ou animal) qui joue le rôle de participant centraL. Ils diffèrent des applicatifs bénéfactifs par un trait crucial : le participant animé introduit par le verbe relationnel ne peut être que de 3e personne. Ils diffèrent aussi des autres applicatifs parce que l’objet appliqué ne joue pas un rôle précis. On utilise une forme relationnelle pour marquer sur le verbe l’existence d’un participant animé de 3e personne qui, sans jouer un rôle précis, demeure un participant important. Ainsi, en innu, on utilisera une forme relationnelle pour une phrase comme ‘je vois le fusil de Pierre’ (nuapatamuan Piel upassikan) où le verbe innu constitue l’équivalent de ‘je lui vois le fusil’ : le participant possesseur est devenu un objet du verbe. L’emploi du relationnel est motivé par la nécessité de lier sur le verbe les participants animés de 3e personne. C’est en ce sens que les relationnels diffèrent des autres types d’applicatifs, car ils sont motivés par une propriété des participants dans la phrase : celle d’être un animé (humain, possiblement animal) de 3e personne. On verra au chapitre 17 que les participants centraux animés de 3e personne ont la faculté de provoquer l’obviation sur les autres participants de 3e personne (animé ou inanimé) qu’ils soient dans la même proposition ou dans des propositions adjacentes. De l’étude des applicatifs relationnels, de même que du contrôle de l’obviation, expliqué au chapitre 17, on déduit deux choses : d’abord que les participants animés de 3e personne ont un statut spécial en innu, ensuite que ce statut spécial s’incarne dans la grammaire de la langue dans un éventail d’opérations grammaticalement obligatoires dont une des plus singulière est celle décrite dans ce chapitre.

244

Grammaire de la langue innue

Les applicatifs relationnels peuvent être formés à partir de tous les types de bases : vti et vait (§11.1), vta à sujet logique inanimé (§11.2) ou vai (§11.3). Les verbes relationnels prennent à l’indépendant une conjugaison spéciale expliquée en §11.4 et pour laquelle des paradigmes complets sont fournis dans les tables de la partie 5. Il existe également au niveau des vta la possibilité de fléchir le verbe pour un objet animé obviatif. Cela se fait en ajoutant le suffixe -(i)m au radical vta. Fonctionnellement, ces formes vta à complément à l’obviatif s’apparentent aux relationnels et c’est pourquoi une section spéciale leur est consacrée (§11.5). Comme pour les autres types d’applicatifs, l’ajout d’un participant est marqué sur le verbe par un suffixe. Lorsque la base est un radical vti, vait, vai ou vta à sujet logique inanimé, le suffixe est -u ; le suffixe est -(i)m lorsque la base est un radical vta. Une fois formé, un applicatif relationnel n’est plus sujet à d’autres opérations de reconfiguration des participants centraux. Un participant central ajouté à la voix relationnelle ne peut pas être passivisé, ni supprimé par un suffixe antipassif. Cela est lié au fait que les constructions relationnelles sont sensibles à la préséance grammaticale des participants animés de 3e personne, alors que les autres opérations applicatives sont plutôt sensibles au rôle précis de l’objet appliqué (coagent, instrument, bénéficiaire, etc.).

11.1 LES RELATIONNELS DE VTI ET DE VAIT On forme les relationnels de vti et de vait en ajoutant -u au radical verbal. Dans le cas des vti, on utilise la forme en -am du radical. Les exemples qui suivent permettent de contraster l’emploi d’un verbe avec un objet ayant un possesseur de 1re ou de 2e personne avec celui d’un verbe reLationneL où le possesseur est de 3e personne. radical vti

radical vait

voix De base

voix De base

nuapaten tshutapan ‘je vois ton auto’ nikatan tshipassikan ‘je cache ton fusil’ ninaiken tshutapan ‘je nettoie ton auto’ nuǹuitatan tshipassikan ‘je sors ton fusil’ reLationneL

reLationneL

nuapatamuan utapan ‘je vois son auto’ nikatauan upassikan ‘je cache son fusil’ ninaikamuan utapan ‘je nettoie son auto’ nuǹuitatauan upassikan ‘je sors son fusil’

De plus, les exemples du bloc ci-dessous montrent que le relationnel ne s’emploie pas uniquement lorsque l’objet du verbe a un possesseur de 3e personne, mais aussi dans les cas où le participant animé de 3e personne n’est pas possesseur. Nimishta-manashtauan neǹu kukush-pimiǹu anitshenat ka pimuteht e nimauht. ‘Je ménage le saindoux comme casse-croûte pour les marcheurs.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Les relationnels

245

nimishkamuan passikanǹu Pieǹ ka natuapatak ‘je trouve le fusil que Pierre cherchait’

À la limite, le participant animé de 3e personne n’a pas besoin d’être présent dans la phrase. En effet, il suffit que le relationnel soit employé sur le verbe pour qu’automatiquement il soit inféré qu’un participant de 3e personne est impliqué dans l’action. Pour que la référence soit récupérable, il faut évidemment qu’il ait été préalablement introduit dans le discours. nimishkamuan passikanǹu ‘je trouve un fusil’ (sous-entendu : ‘le fusil d’untel, le fusil qu’untel a laissé’, etc.)

L’auditeur comprendra de la phrase qui précède, outre le sens ‘je trouve un fusil’, qu’elle réfère aussi à un participant animé de 3e personne qui aura été introduit préalablement dans le discours. À cet égard, les verbes relationnels se comportent exactement comme n’importe quel autre verbe de l’innu : une fois que la référence aux participants centraux est établie, ces derniers n’ont plus besoin d’être nommés dans la phrase, car les suffixes sur le verbe font office de référence pronominale. Les exemples suivants reprennent les phrases qui précèdent pour illustrer l’emploi du relationnel à l’ordre conjonctif. ƒ Radical vti : voix de base

apu uapataman tshutapan apu naikaman tshutapan

‘je ne vois pas ton auto’ ‘je ne nettoie pas ton auto’

relationnel

apu uapatamuk utapan apu naikamuk utapan

‘je ne vois pas son auto’ ‘je ne nettoie pas son auto’

ƒ Radical vait : voix de base

apu kataian tshipassikan apu uǹuitataian tshipassikan

‘je ne cache pas ton fusil’ ‘je ne porte pas ton fusil dehors’

relationnel

apu katauk upassikan apu uǹuitatauk upassikan

‘je ne cache pas son fusil’ ‘je ne porte pas son fusil dehors’

Comme on le verra en §11.4, l’utilisation de suffixes tirés de la conjugaison des vta pour le conjonctif et l’impératif permet d’éclairer le statut du participant animé de 3e personne puisque le verbe le prend comme objet direct. Ainsi, la conjugaison des relationnels de verbes transitifs (vti ou vait) les rapproche des applicatifs bénéfactifs qui sont des verbes ditransitifs, c’est-à-dire comportant un double objet. Comme eux, les relationnels de verbes transitifs prennent un objet

246

Grammaire de la langue innue

direct animé avec lequel ils s’accordent, et un objet secondaire inanimé qui justifie la forme du radical du verbe de base. La fonction grammaticale de l’objet des relationnels construits sur une base transitive est discutée plus en détail en §16.8.1.

11.2 LES RELATIONNELS DE VTA À SUJET LOGIQUE INANIMÉ Il est également possible en innu de former des relationnels à partir d’un radical vta à sujet logique inanimé, c’est-à-dire à partir de la forme inverse d’un radical vta1. Comme pour les relationnels de vti, on ajoute le suffixe -u au radical de base du verbe2. Cette fois cependant, le radical de base n’est pas le radical des formes directes, mais plutôt celui des formes inverses, celui justement qui sert à former les verbes dérivés à sujet logique inanimé (voir §10.2.1 pour une explication et les tables de la partie 5 pour des conjugaisons exemplaires). Comme pour les relationnels de vti, on ajoute la voyelle -â à l’indépendant, suivi des marques de personne. Les exemples qui suivent illustrent l’alternance entre a) un vta à sujet logique inanimé et b) un relationnel dérivé d’un vta à sujet logique inanimé. En a), la proposition comporte deux participants centraux : l’entité inanimée qui cause l’action et le participant animé qui la subit. En b), la proposition comporte trois participants : le participant inanimé qui provoque l’action, le participant animé qui la subit et, enfin, le participant animé de 3e personne indirectement relié à l’action. a) nipishtaukun utapan b) nipishtaukuan Pieǹ utapan

‘une auto me frappe’ ‘l’auto de Pierre me frappe’

a) nitishkuashukun assiku katshi ushaman nipi ‘je suis brûlée par le chaudron, après que j’ai fait bouillir de l’eau’ b) nitishkuashukuan utassiku Pieǹ katshi ushak nipiǹu ‘je suis brûlée par le chaudron après que Pierre a fait bouillir de l’eau’

Les blocs d’exemples qui suivent fournissent les équivalents des phrases précédentes à l’ordre conjonctif. a) apu pishtaukuian utapan b) apu pishtaukuk Pieǹ utapan

‘une auto ne me frappe pas’ ‘l’auto de Pierre ne me frappe pas’

a) apu ishkuashukuin assiku katshi ushaman nipi ‘tu n’es pas brûlée par le chaudron, après que j’ai fait bouillir de l’eau’ b) apu ishkuashukut utassiku Pieǹ katshi ushak nipiǹu ‘tu n’es pas brûlée par le chaudron après que Pierre a fait bouillir de l’eau’

1.

2.

C’est la première fois que de telles formes sont répertoriées dans les dialectes du cri et de l’innu. Elles sont absentes des travaux de Wolfart (1973), de Ellis (1971) et de Junker (2003) et n’apparaissent pas non plus dans les travaux sur l’innu (MacKenzie et Clarke, 1981 ; Clarke, 1982 ; Martin, 1991 ; Baraby, 2004). On note cependant à l’indépendant que u + u = u : nikashtauku + u + an > nikashtaukuan.

Les relationnels

247

L’utilisation du relationnel est déclenchée par la présence d’un participant animé de 3e personne dans la phrase ou antérieurement dans le discours. Dans le premier bloc ci-haut, celui-ci est le possesseur de l’auto ; dans le deuxième bloc, ce participant est présent dans la seconde proposition de la phrase. Dans les deux cas, le participant animé de 3e personne est indirectement lié à l’action décrite par le verbe à la forme relationnelle. Toutefois, son implication ne peut pas être écartée et justifie d’en faire un participant central de la proposition. Des exemples de conjugaison de cette nature sont fournis dans les tables de la partie 5. Pour faciliter la suite de l’exposé, quelques exemples sont reproduits ici : ‘frapper’ 1-3 2-3 1pe-3 1pi-3 2p-3

indépendant

conjonctif

nipishtaukuan tshipishtaukuan nipishtaukuanan tshpishtaukuanan tshipishtaukuanau

pishtaukuk pishtaukut pishtaukuiat pishtaukuiaku pishtaukuieku

On voit que le radical de l’indépendant utilise le -â qui est le thème direct des formes mixtes directes vta (sujet de 1re ou de 2e personne et objet de 3e). Par ailleurs, le conjonctif emprunte les suffixes des vta. On en déduit donc que l’objet direct du verbe est le participant animé de 3e personne et que le sujet est celui qui subit l’action. On reviendra avec plus de détails sur l’explication de ce paradigme en §11.4. Ce type de relationnel a comme trait particulier de ne pas avoir de formes lorsque le sujet est de 3e personne. Une phrase comme Jean est frappé par l’auto de Paul n’utilise pas une forme « relationnelle » du verbe. Cette question sera reprise plus loin lors de la présentation des mécanismes liés à l’obviation (§17.6.4).

11.3 LES RELATIONNELS DE VAI Les relationnels de vai sont formés sur le même principe que ceux des sections précédentes, à la différence près que le verbe de base est intransitif. Comme pour les autres relationnels, on ajoute le suffixe -u au radical de base du verbe, suivi, à l’indépendant, de la voyelle du thème direct des vta (-â représente le thème direct des formes mixtes et -ê représente le thème direct des formes non locales), puis les marques de personne. En bref, les relationnels de vai suivent la logique de la conjugaison relationnelle qui sera expliquée dans la prochaine section (§11.4). Le premier bloc d’exemple en illustre l’emploi à l’indépendant et le second au conjonctif.

248

Grammaire de la langue innue

voix de base

meshakaiat, shash anite kataku tshuitshin ‘quand nous sommes arrivés, tu étais déjà campé loin’ relationnel

meshakaht, shash anite kataku nuitshuanan ‘quand ils sont arrivés, nous étions déjà campés loin’ voix de base

tshitshisseǹimin eka iaǹimishian ‘tu sais de moi que je ne suis pas sévère’ relationnel

nitshisseǹimiku eka iaǹimishuk ‘elle sait de moi que je ne suis pas sévère’

Comme le verbe de base est intransitif, l’emploi de ces relationnels est plus déroutant. Le verbe de base intransitif devient transitif dans sa version relationnelle, car le verbe prend maintenant comme participant central le participant animé de 3e personne, bien qu’il ne joue dans la proposition qu’un rôle indirect. La conjugaison des relationnels de vai est illustrée dans les tables de la partie 5, alors que leurs propriétés grammaticales sont analysées en §16.8.

11.4 LA CONJUGAISON RELATIONNELLE Les relationnels, qu’ils soient de vti/vait, de vta à sujet logique inanimé, ou de vai, requièrent une conjugaison spéciale, dont les paradigmes complets sont fournis à la partie 5. La conjugaison de l’indépendant et celle du conjonctif indicatif présent sont reproduites ci-dessous pour faciliter la comparaison entre les deux ordres. Il ressort les caractéristiques suivantes à l’examen de ces conjugaisons. On voit d’abord que le relationnel se conjugue de manière différente à l’indépendant et au conjonctif. À l’indépendant, le radical verbal comporte le suffixe relationnel -u suivi de la voyelle a ou e ([â] aux 1re et 2e personnes ; [ê] à la 3e personne). Le nouveau radical ainsi formé se conjugue apparemment comme un vai, à l’exception près qu’il n’existe pas de forme pour un sujet de 4e personne. De plus, au conjonctif, le radical verbal comporte le même suffixe relationnel -u, auquel on ajoute directement les marques de conjugaison. Contrairement à l’indépendant, les marques de conjugaison du conjonctif relationnel ne sont pas les mêmes que celle des vai, mais plutôt celles des vta. Les suffixes utilisés sont ceux où l’objet direct est de 3e personne animée singulier. La conjugaison conjonctive des relationnels reproduit les formes de la conjugaison mixte directe et non locale directe des vta.

Les relationnels

Tableau 49 nettoyer

1-3 2-3 3-4 1pe-3 1pi-3 2p-3 3p-4

249

Comparaison entre relationnel et vta de base (1) indépendant indicatif

conjonctif indicatif

relationnel de vti

relationnel de vti

ninaikamuan tshinaikamuan naikamueu ninaikamuanan tshinaikamuanan tshinaikamuauau naikamueuat

naikamuk naikamut naikamuat naikamutshit naikamuaku naikamueku naikamuaht

conjonctif indicatif vta de base

naikuk naikut naikuat naikutshit naikuaku naikueku naikuaht

Malgré que les marques du conjonctif soient celles des vta, la structure du paradigme reste la même que celle des vai (comme illustré au tableau 41 à la page 154). C’est dire que, même si le recours aux formes vta permettrait en principe toutes les configurations de personnes, en fait, les seules qui soient permises au relationnel sont celles où l’objet ne peut être que de 3e personne animée. Le paradigme ne peut pas non plus enregistrer le fait que cette 3e personne animée soit au pluriel. La conjugaison des relationnels de vti à l’ordre impératif est formée sur le même principe qu’au conjonctif. Le radical verbal comporte le suffixe relationnel -u, auquel on ajoute directement les suffixes de la conjugaison impérative des vta. Les suffixes vta utilisés sont ceux où l’objet direct est de 3e personne animée. En d’autres mots, aux ordres conjonctif et impératif, le verbe prend les marques de personnes d’un vta dont le complément est de 3e personne animée (et uniquement singulier). Cela permet de conclure que, dans ces relationnels, l’objet direct du verbe est le participant animé de 3e personne. Ces verbes sont donc transitifs, malgré qu’ils soient soumis à une restriction importante quant à la personne de leur objet (uniquement 3e personne animée singulier).

Tableau 50 nettoyer

1-3 2-3 3-4 1pe-3 1pi-3 2p-3 3p-4

Comparaison entre relationnel et vta de base (2) indépendant

indépendant

relationnel de vti

indicatif vta

ninaikamuan tshinaikamuan naikamueu ninaikamuanan tshinaikamuanan tshinaikamuauau naikamueuat

ninaikuau tshinaikuau naikueu ninaikuanan tshinaikuanan tshinaikuauau naikueuat

250

Grammaire de la langue innue

La conjugaison des relationnels à l’ordre indépendant est donc exceptionnelle, car le verbe semble se conjuguer comme un vai, c’est-à-dire qu’il paraît ne prendre de marques de personnes que pour le sujet, comme c’est le cas pour les vai. Si on fait l’hypothèse que le verbe est construit comme un vai, cela suppose que la voyelle a/e qui suit le -u du radical relationnel soit la voyelle d’un radical vai. Cette hypothèse est mise à mal cependant si l’on se rappelle que dans les dialectes de Mamit, les radicaux vai se terminent soit par un e (nipimuten/pimuteu/ pimutet), soit par un a (niman/mau/mat) ; ils ne présentent jamais l’alternance entre e et a que l’on retrouve dans le dialecte de Pessamit. Pourtant, dans la conjugaison relationnelle à l’indépendant, tous les dialectes font l’alternance entre a aux 1re et 2e personnes et e à la 3e personne. On en conclut que la voyelle a/e est plutôt celle que l’on retrouve dans la conjugaison des vta. Le a représente le thème direct des formes mixtes et le e représente le thème direct des formes non locales. La conjugaison relationnelle a comme spécificité de changer le -u final des formes (1-3), (2-3) et (2p-3) des vta par -n. Ses spécificités mises à part, la conjugaison des relationnels à l’ordre indépendant est une variante, en modèle réduit, de la conjugaison vta. La comparaison entre les formes relationnelles au conjonctif et celles des vta de base au conjonctif avait mené à la même conclusion : la conjugaison des relationnels à tous les ordres est une variante, en modèle réduit, de la conjugaison vta. Elle reproduit les formes mixtes directes et non locales des vta. Il est possible d’illustrer la structure de la conjugaison relationnelle de la façon suivante :

Tableau 51

La structure de la conjugaison relationnelle

mixte direct

(1-3) (2-3) (1pe-3) (1pi-3) (2p-3)

raDicaL Dérivé en

uuraDicaL Dérivé en uraDicaL Dérivé en uraDicaL Dérivé en uraDicaL Dérivé en

x x x x x

non local direct

(3-4) (3p-4)

raDicaL Dérivé en raDicaL Dérivé en

uu-

x x

Cette conception de la structure de la conjugaison relationnelle explique l’inexistence de la cellule avec sujet logique de 4e personne (obviatif). En effet, compte tenu que l’objet est toujours de 3e personne, un sujet logique obviatif impliquerait une configuration inverse des participants : où le sujet logique est

Les relationnels

251

plus bas dans la hiérarchie de participants que l’objet logique. Or, le relationnel se déploie dans une configuration directe de participants : le sujet logique est toujours plus haut dans la hiérarchie que l’objet logique. La conclusion générale qui se dégage de l’examen de la conjugaison des relationnels est que ces verbes sont transitifs et qu’ils prennent pour objet direct le participant animé de 3e personne. Cette conclusion s’impose au regard du fait que les marques pronominales sur le verbe reflètent toujours les propriétés des participants centraux.

11.5 LES RELATIONNELS DE VTA Les vta ont leur équivalent relationnel, bien qu’il soit formé différemment de ceux décrits dans les sections précédentes. Ce sont, dans la conjugaison vta, les formes directes avec un objet obviatif (de 4e personne), et les formes inverses avec un sujet logique obviatif (de 4e personne). Ces formes apparaissent comme une extension naturelle de la conjugaison, ce qui justifie qu’elles figurent directement dans la conjugaison de base des vta. On remarque toutefois que la conjugaison relationnelle ne peut enregistrer le pluriel ni pour le participant de 3e ni pour celui de 4e personne. La présence d’un objet obviatif dans les formes directes est signalée sur le verbe à l’ordre indépendant par le suffixe -im intercalé entre le radical de base et les marques de personne. Il existe une variation dans les formes inverses avec un sujet logique obviatif entre le dialecte de l’Ouest et celui de Mamit. En dépit de cette variation, le verbe s’accorde avec le participant obviatif. Du point de vue de leur emploi, le relationnel des vta est motivé pour les mêmes raisons que le sont les autres relationnels, comme on peut l’apprécier dans les exemples suivants. Dans le premier bloc, on observe des exemples où l’objet est une forme possessive, le possesseur étant de 3e personne. Dans le second bloc d’exemples, le participant animé qui déclenche l’obviation n’est pas un possesseur, mais plutôt un participant qui joue un rôle indirect dans l’action. Usham nui miǹikuat tshetshi kanueǹimimaki neǹua utauassimuaua. ‘Ils veulent absolument me donner leur enfant pour que je le garde.’ Muku eka uiǹ nipaiassish3 ! Tshitshitimaimaua utauassima. ‘Mais ne le tue pas ! Tu appauvris ses enfants.’ Uiǹepan nana eshinikashuǹiti neǹua Piekuakamiuǹnua muku apu tshissitutumaki. ‘Il3 a nommé l’Indien4 du Lac St-Jean, mais je ne m’en souviens plus.’ Kie nuitamaku neǹu tshe ishinakuimaki pitshua. ‘Il me dit comment je dois traiter la résine.’ Muku uet peshuaht piǹeua, muku nipashkunimaua ekue akutimaki. ‘Et les voilà qui rapportent des perdrix [une après l’autre], je fais juste les plumer et puis je les suspend.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit 3.

Ceci est la forme diminutive/péjorative du vta ‘tuer’.

252

Grammaire de la langue innue

À nouveau, la nécessité est manifeste d’enregistrer sur le verbe l’implication (même indirecte) d’un participant animé de 3e personne. Les applicatifs relationnels sont une illustration claire du rôle central des participants animés de 3e personne dans la grammaire. On verra au chapitre 17 comment les participants animés de 3e personne déclenchent l’obviation, assurant ainsi leur préséance grammaticale sur les autres participants.

PARTIE 3

LA GRAMMAIRE DE LA PHRASE

CHAPITRE 12

LES PROPOSITIONS À NOYAU VERBAL

255

CHAPITRE 13

LES PROPOSITIONS SANS NOYAU VERBAL

279

CHAPITRE 14

LA TOPICALISAITON ET LA FOCALISATION

295

CHAPITRE 15

LES INTERROGATIVES ET LA NÉGATION

301

CHAPITRE 16

LES FONCTIONS GRAMMATICALES

317

CHAPITRE 17

L’OBVIATION

333

Chapitre 12

Les propositions à noyau verbal

Ce chapitre est une introduction à la grammaire de la phrase en innu. Il propose l’établissement d’une distinction entre phrase simple et phrase complexe et établit l’inventaire des types de propositions à noyau verbal dans la langue. La description d’une langue implique que l’on établisse l’inventaire des divers types de propositions qu’on y retrouve. À cet égard, on devra distinguer entre les phrases simpLes et les phrases compLexes. Une phrase simple ne comporte qu’une seule proposition (prop), alors qu’une phrase complexe en comporte plusieurs. Chaque proposition est construite autour d’un noyau. Par conséquent, une phrase simple ne comporte qu’un seul noyau, alors qu’une phrase complexe comporte plus d’un noyau. Les propositions présentées dans le présent chapitre ont toutes un noyau verbaL. Puisque le verbe constitue automatiquement le noyau d’une proposition, autant une phrase comporte de verbes, autant elle comportera de propositions distinctes, dont la nature doit être précisée. Ces notions se résument au moyen du schéma suivant : niveau phrase

phrase simpLe

phrase compLexe

⇓ niveau proposition

une proposition

prop a

prop b

niveau noyau

un seuL verbe

verbe

verbe







(prop c) ⇓ (verbe)

Au niveau du noyau, une proposition peut avoir un noyau verbal, comme celles qui sont décrites dans ce chapitre ; ou encore, elle peut avoir un noyau nominal ou adverbial. Les propositions qui sont articulées autour d’un noyau non verbal seront présentées au chapitre 13.

256

Grammaire de la langue innue

Au niveau de la phrase, on distingue les phrases simples formées d’une seule proposition inDépenDante, décrites en §12.1. Quant aux phrases complexes, on en distingue plusieurs types selon le lien qui les unit. Deux propositions peuvent être unies en une phrase complexe par coorDination (§12.2), par suborDination (§12.3), par cosuborDination (§12.4) ou par apposition (§12.5). Pour compléter l’inventaire des propositions, on présentera les insubor(§12.6), un type de proposition qui possède la forme d’une proposition subordonnée, tout en restant une proposition indépendante. Données

Il est à noter que les phrases complexes décrites dans ce chapitre n’épuisent pas l’inventaire des phrases complexes de l’innu1.

12.1 LA PROPOSITION INDÉPENDANTE Une proposition inDépenDante est une proposition qui se suffit à elle-même et qui ne dépend pas d’une autre. Lorsqu’elle est employée seule, une proposition indépendante constitue une phrase simple. Elle peut servir à plusieurs fonctions : ƒ déclarer un fait ou le nier (propositions déclaratives) ; ƒ poser une question (proposition interrogative) ; ƒ formuler un souhait ; ƒ formuler une exclamation (proposition exclamative) ; ƒ formuler un ordre, un commandement, une exhortation (proposition impérative). Dans tous les cas, ce qui fait que ce sont des propositions indépendantes tient à ce que la proposition telle quelle constitue une phrase complète. Voici quelques exemples de propositions indépendantes : nete nutshimit nititatan apu tshitut tshekuan an etin ? tshitakushin a ? tshima utauassimin ! anite api !

1.

Voir les phrases clivées (§13.1.5).

‘nous étions dans le bois’ ‘il ne dit pas un mot’ ‘qu’est-ce qui t’arrive ?’ ‘es-tu malade ?’ ‘puisses-tu avoir un enfant !’ ‘assieds-toi là !’

Les propositions à noyau verbal

257

12.2 LES INDÉPENDANTES COORDONNÉES Deux propositions indépendantes peuvent être coordonnées pour former une phrase complexe. On parle alors d’inDépenDantes coorDonnées. On peut enchaîner des indépendantes en les coordonnant au moyen d’une conjonction de coordination eku ‘et’, ‘mais’, ‘ou’, esh’car’, ashit ‘et’, tanite ‘parce que’. Voici quelques exemples de principales coordonnées : [Pitshau uesh ne] eku [mak ueshkat ush apashtakanipan]. ‘C’est loin ça et en plus autrefois on utilisait un canot.’ [Nimishta-miǹuaten kie niǹ] tanite [nimiǹu-apinan]. ‘Je suis très contente moi aussi parce que nous sommes bien logés.’ [Nika uaueshikuashun uapaki] ashit [pitshu nika tutuau]. ‘Je vais raccomoder demain et en plus je vais faire de la colle.’ [Matshi natukuǹish] esh [natukuǹish tau]. ‘Va [voir] le médecin car le médecin est là.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

12.3 LES PROPOSITIONS SUBORDONNÉES Deux propositions peuvent être liées entre elles par un lien de suborDination. Ces deux propositions sont la principaLe2 et la suborDonnée, qui constitue un constituant de la principale. Une proposition subordonnée est donc une proposition qui dépend d’une autre à l’intérieur d’une phrase complexe. Il existe plusieurs types de subordonnées qui seront présentés à tour de rôle : une subordonnée circonstancieLLe joue le rôle de complément circonstanciel de la proposition principale (§12.3.1). Une subordonnée compLétive est, comme son nom l’indique, complément direct du verbe de la proposition principale (§12.3.2). Une subordonnée reLative modifie un nominal de la proposition principale (§12.3.3). Le verbe d’une proposition subordonnée est conjugué à l’ordre conjonctif, sauf lorsqu’il est conjugué à un mode (chapitre 9) qui n’a pas d’expression au conjonctif, auquel cas il est conjugué à l’indépendant (§12.3.4).

12.3.1 Les subordonnées circonstancielles Une proposition circonstancielle est une proposition subordonnée qui joue le rôle de complément circonstanciel de la principale dont elle dépend. Dans les exemples suivants, la subordonnée est en caractères gras. On remarquera que la principale est une proposition indépendante, car elle peut se retrouver seule (‘le gazon est mouillé’ ; ‘les enfants ont regardé la télévision’ ; ‘je suis venu’), alors 2.

On peut aussi l’appeler proposition principaLe.

258

Grammaire de la langue innue

que la subordonnée n’a pas d’autonomie, elle ne peut pas apparaître seule dans une phrase (‘quand il pleut’ ; ‘après qu’il se fut endormi’ ; ‘pour que tu me donnes des explications’). La possibilité d’indépendance de la principale est liée au fait que les compléments circonstanciels ne sont jamais obligatoires. ‘quand il pleut, le gazon est mouillé’ ‘après qu’il se fut endormi, les enfants ont regardé la télévision’ ‘je suis venu pour que tu me donnes des explications’

Ces définitions s’appliquent quelle que soit la langue ; les exemples suivants en sont l’illustration en innu. Dans ces phrases complexes, les propositions subordonnées sont entre crochets carrés, et le reste de la proposition constitue la principale. [Eku nana nikaui eka ka iǹniut], apu ut eshku mitshetuht nitauassimat. ‘[Et quand ma mère est morte], mes enfants n’étaient pas encore nombreux.’ Anutshish ne tshika pakuain shakaikan, [eka mak utiǹu epushtat], [e mak mishtashakaikanut anitehe]. ‘Le lac va caler très bientôt, [alors qu’il n’a pas pris le canot], [alors que le lac est très grand à cet endroit].’ Tan tshipa tshi ! ! mishta-nekatshuishapanat anitshenat auassat [katshi nakatakau]. ‘Que veux-tu ! Les enfants ont beaucoup souffert [après que je les ai laissés].’ Nishuasht-tatutshishikua tshika tauat [tshe nashipeht]. ‘Ils mettront sept jours [pour arriver à la côte].’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Il est à noter que plusieurs expressions de temps sont véhiculées par des verbes conjugués en innu (uapan ‘c’est le matin’, minashtakanu ‘c’est dimanche’, tipishkau ‘c’est la nuit’, tshishikau ‘c’est le jour’, pipun ‘c’est l’hiver’, nipaiamiananu ‘c’est Noël’, etc.). Lorsqu’ils sont compléments circonstanciels d’une autre proposition, ces verbes constituent des propositions subordonnées et c’est pourquoi ils sont conjugués au conjonctif. Alors qu’en français ces expressions de temps sont de simples noms compléments circonstanciels, en innu, ce sont des propositions circonstancielles. La fonction est la même, mais l’organisation de la phrase est différente. Ninatshi-kussetan [shakuak] nete nutshimit. ‘Nous sommes allés pêcher [au printemps] dans le bois.’ (litt. ‘quand c’était le printemps’) Ishkuteutapan nipushitan uipat [tshietshishepaushit]. ‘Nous avons pris le train tôt [le matin].’ (litt. ‘quand c’était le matin’) Mishta-miǹu-tshishikashu [ne kiashikat]. ‘Il fait très beau [ce jour-là].’ (litt. ‘quand il faisait jour’) [Uetakussiǹit] ekue takushinit anite nikatshipaikanishiminat. ‘[Le soir], elle est venue dans notre chambre.’ (litt. ‘quand c’était le soir’) [Peikuau pepuk] mishta-tshishkueieǹitakuan. ‘[Une fois durant l’hiver], il fait une grosse tempête.’ (litt. ‘quand c’était l’hiver’) Extraits de Desneiges Meshtokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Les propositions à noyau verbal

259

Les subordonnées circonstancielles de but se comportent aussi comme les autres circonstancielles. En voici un exemple. Muku neneni tshimatakanishapani, inanu, [tshetshi uapatiǹiuenaniti] mak [tshetshi miǹunakutakanit kaǹapua]. ‘Mais celles-ci avaient été installées, dit-on, [pour les montrer] et [pour décorer évidemment].’ Extrait de Desneiges Meshtokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Dans certains cas, l’action décrite par la circonstancielle n’est pas ancrée à un point précis dans le temps. Le lien entre la principale et la subordonnée circonstancielle est un lien plus logique que temporel, comme dans les subordonnées conditionnelles (‘si tu viens, je te donnerai du caribou’) et celles qui décrivent des événements qui se produisent à toutes les fois que (‘quand il pleut, je prends mon parapluie’). Dans ces deux derniers cas, le verbe de ces circonstancielles est conjugué au mode subjonctif itératif du conjonctif (§9.5.3). [Nanikutini auen shiakueǹimuti] ekue papataik [eimiti]. ‘[Parfois quand quelqu’un est gêné], alors il se trompe [quand il parle].’ Aiamiananu, miam nakaǹa tutakanipan ueshkat [menashtakaniti]. ‘On prie, comme on le faisait normalement autrefois [le dimanche].’ Extraits de Desneiges Meshtokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Certaines subordonnées de ce type sont introduites par un suborDonnant Il s’agit de circonstancielles dont le lien avec la proposition principale n’est pas temporel, mais purement logique : mishu ‘pourvu que’, ‘en autant que’, ualua ‘puisque, étant donné que’, kish ma ‘si seulement’, at (shuk) ‘même si’, ‘malgré que’, etc. Logique.

at (shuku) kish ma mishu uaǹua

‘même si’, ‘malgré le fait que’ ‘si seulement’ ‘pourvu que’, ‘en autant que’ ‘puisque’, ‘étant donné que’

12.3.2 Les subordonnées complétives Une proposition compLétive est un type de subordonnée qui agit comme objet direct du verbe de la proposition principale. Un nombre restreint de verbes peuvent introduire une complétive. Dans la phrase, il lui a dit que son ami était malade, l’objet du verbe dire est la proposition que son ami était malade. Ce type de subordonnée s’appelle une complétive. On remarquera que lorsqu’une phrase complexe comporte une subordonnée complétive, la proposition principale ne peut pas être indépendante puisqu’il lui manquerait son objet direct (*il lui a dit).

260

Grammaire de la langue innue

Les complétives de l’innu sont introduites par des verbes3 tels que : tshisseǹitamu/tshisseǹimeu nekateǹitamu/nekateǹimeu mitatamu/mitateu tapuetamu/tapuetueu miǹuatamu/miǹuateu uauitamu issishueu tshishkutamueu kutshipaǹitau takuan natueǹitamu ashuapatamu kushtamu

‘savoir que’ ‘avoir de la peine que’ ‘regretter que’ ‘être d’accord pour’ ‘aimer que’ ‘raconter que’ ‘dire que’ ‘montrer comment/à’ ‘essayer de’ ‘falloir que’ ‘demander que’ ‘attendre que’ ‘avoir peur que’

On doit se rappeler que l’innu n’a pas d’infinitif et que tous les verbes doivent être conjugués. Comme une complétive est toujours une subordonnée, le verbe sera conjugué au conjonctif. Les exemples suivants illustrent l’emploi des subordonnées complétives (entre crochets carrés) introduites par une variété de verbes (en gras) dont elles dépendent. Ninekateǹiten kie niǹ [eka tshekuan matshian anutshish]. ‘Je regrette moi aussi [que je ne mange rien aujourd’hui].’ Nimitatauat [eka katshi tshishkutamukau niǹ tshetshi ishi-atussetau miam niǹ ka ishi-atusseian]. ‘Je regrette [que je ne leur ai pas enseigné à travailler de la façon que moi je travaille].’ Extraits de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit Utshemitunanǹu, iǹnuat nanitam passitshepanat eshpish miǹueǹitahk [kutakatshiǹu pipunǹu tshatshipaǹǹit]. ‘Au Jour de l’An, les Innus tiraient toujours du fusil tant ils étaient contents [qu’une autre année commence]’. Nikutshipaǹitatakupan miǹekash [tshetshi uikutshuian]. ‘J’ai dû essayer pendant longtemps [afin que je m’en sorte].’ Tshekuanǹitshe ma netueǹitahk [tshetshi mitshiht] ? ‘Qu’est-ce qu’ils ont bien pu commander [à manger] ?’ Extraits de Desneiges Meshtokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Eukuan uatak ne nutaui [tshe nipaut]. ‘C’est alors que mon père a dit [qu’il allait se marier].’ Ekue tshishkutamukau [tshe tutuatau]. ‘Alors je leur ai enseigné [ce qu’ils allaient faire].’ Eku nimashinaimuatanat [nete tshe atshi-uitshiat].

3.

Certains peuvent aussi prendre aussi un complément nominal (mitateu ukussa ‘il regrette son fils’, tapuetueu ukauia ‘il croit sa mère’, etc.).

Les propositions à noyau verbal

261

‘Et puis nous leur avons écrit [que nous allions déménager là-bas].’ Ekue issishuet nana [tshetshishepaushiǹit tshe pushiht]. ‘Et puis il a dit [qu’ils allaient démarrer le lendemain matin].’ Apu ut uitamuatau neǹua utauiuaua [katshi mannakuenit aǹapia]. ‘Ils n’avaient pas informé leur père [qu’ils avaient enlevé le filet].’ Tshika takuan [minuat mishta-atusseun tshetshi tutaman]. ‘Il va falloir [que je fasse encore beaucoup de travail].’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Nipa miǹueǹiten [eka nita uapataman minuat]. ‘J’aimerais [ne plus jamais revoir cela].’ Extrait de Drapeau, notes de terrain, Pessamit

Les propositions complétives peuvent également constituer des interrogatives indirectes (‘il lui a dit comment faire, où aller, quoi dire’), comme on peut le voir dans les exemples qui suivent : Kie apu ui uitahk [tan ka tutuaht nana utaǹapiuaua]. ‘Et ils ne veulent pas dire [comment ils ont fait avec leur filet].’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Ninatu-tshisseǹimikuti kaǹapua [tanite uetshian], [tshekuan etutaman], [tan etashiht nishimat]. ‘Il m’a demandé [où j’habitais], [ce que je faisais], [combien j’avais de frères et sœurs].’ Extrait de Drapeau, notes de terrain, Pessamit

Lorsque le verbe de la subordonnée complétive est conjugué à un temps/ mode qui ne possède pas d’équivalent conjonctif, on retrouve une forme à l’indépendant. Tshitshisseǹiten a [nitishpish katshitineti ne nutapan ?] ‘Sais-tu [combien j’ai obtenu pour mon auto ?]’ Tshitshisseǹiten a [tatutaiemakanipan ?] ‘Sais-tu [combien elle a coûté ?]’ Extraits de Jean-Baptiste Bacon, 1980, Pessamit

12.3.3 Les relatives restrictives et non restrictives Une suborDonnée reLative est une proposition qui modifie un nominal (nom, pronom ou démonstratif) de la proposition principale. Sa fonction est de préciser les propriétés du nominal dont elle dépend : vois-tu la fille [qui est au coin de la rue] ? ; j’ai rencontré celui [qui est malade] ; c’est moi [qui ai fait ce gâteau]. On appelle antécéDent le nominal dont dépend la subordonnée relative. Dans les phrases suivantes, l’antécédent est en caractères gras et la subordonnée relative entre crochets carrés. En règle générale, les subordonnées relatives sont au conjonctif.

262

Grammaire de la langue innue

ƒ L’antécédent est un nom. Harold ishinikatakanu peiku napess [uatsheutshit]. ‘Un garçon [que nous accompagnions] s’appelle Harold.’ Katiǹin ekue utinak neǹu patshuianǹu [ka shatuekashtat]. ‘Alors Catherine a pris la nappe [qu’elle avait étalée].’ Extraits de Desneiges Meshtokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Nishtiǹipani utauassima nana napeu [ka uitshimak]. ‘L’homme [que j’ai épousé] avait trois enfants.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ L’antécédent est un démonstratif. Ekue tetaushamukau neǹua anitshehenat [ka nashipeht] neǹua namesha. ‘Et puis j’ai divisé le poisson pour ceux-là [qui repartaient vers la côte].’ Mate ne kie neheni [utshashkuaǹuiu-mashkushua ka ishinikateti]. ‘Par exemple aussi ceux-là [qui s’appellent iris versicolor].’ Metuetit ne six heures, uet tepuet naui [kueshtetshe ka pimishinit]. ‘Quand les six heures ont sonné, voilà que crie celui-là là-bas [qui est étendu de l’autre côté].’ Eku usham tshisheǹniuipanat nananat [niǹ ka kanueǹimiht]. ‘Et ils étaient vraiment vieux ceux [qui m’ont élevée moi].’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ L’antécédent est un démonstratif locatif. Muku anitshenat namepiǹat nete pitaukuat nete [ka patshitauaian]. ‘Mais ces carpes-là se prenaient là [où je mettais mon filet].’ Eku anitshenat auassat takuanǹipan tshetshi taian anite nanitam [etaht]. ‘Et les enfants, il fallait que je sois toujours là [où ils étaient].’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ L’antécédent est un pronom. Tapan auen [tshe uauitshiat]. ‘Il y avait quelqu’un [qui allait l’aider].’ Miǹakanu tshekuanǹu [tshe apashtat]. ‘On lui donne quelque chose [qu’il utilisera].’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Lorsque la principale est une proposition sans noyau verbal, on parlera de Le noyau de la principale peut être un démonstratif, un pronom ou un pronom-focus (§6.5 et §13.1.7). Les phrases clivées sont décrites plus en détail au chapitre 13. phrase cLivée.

Eukuan ume [etatshimuian]. Ǹuissa neǹua [tiepuatat].

‘C’est cela [que je raconte].’ ‘[C’est ] à Louis [qu’elle crie].’

Extraits de Desneiges Meshtokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Les propositions à noyau verbal

263

Eukuan an [muku eshi mitshishunanit]. ‘C’est là [tout ce qu’on mangeait].’ Eukuanǹua neǹua [niataik mak Uǹiamiss]. ‘[Ce sont] ces choses [qu’il va chercher avec William].’ Extraits de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994)

Il existe deux sortes de relatives en innu : la première, illustrée dans les exemples ci-haut, comporte un verbe qui décrit une propriété accidentelle : ‘la fille que j’ai vue hier’ ; ‘les choses qu’il va chercher’ ; ‘celui qui est étendu là-bas’ ; ‘l’homme que j’ai épousé’. Le fait d’avoir été vue hier, ou d’être étendu quelque part, etc., n’est pas une caractéristique essentielle d’une personne ; cette description est restrictive, car elle est reliée à un contexte spécifique. Elle ne peut pas être utilisée pour décrire la personne (ou l’entité) en dehors de ce contexte spécifique. En revanche, une relative peut décrire une caractéristique essentielle, qui ne soit pas rattachée à un événement particulier et qui soit vraie quel que soit le contexte : ‘c’est un homme qui est paresseux’ ; ‘voilà un objet qui est utile’. Il s’agit alors de relative non restrictive. Les relatives restrictives utilisent la forme changée ou un préverbe à la forme changée (ka ou tshe). Une relative non restrictive utilise le préverbe e4. Voici quelques exemples de relatives non restrictives. [E mishta-miǹuashit], [e mishat], tshipa ishinakutanan napekuian. ‘Nous ferions un voilier [qui serait très beau], [très grand].’ Nipa nanatuapamau nikatakuaitsheshim [e mishta-miǹushit]. ‘Je chercherais un pilote [qui serait très bon].’ Kie tutamu tetapuakanǹu [e uishau-shuǹiauǹit] mak [e kamiǹauekashiuǹit]. ‘Et il fabrique aussi une chaise [qui est en or] et [qui est en velours].’ Extraits de Côme St-Onge, 1987, Pessamit [Eka shuku e mishta-mishat] uapekaitsheuǹakan. ‘Un bassin [qui n’est pas très grand].’ Tshek uiapatak [e mishta-mishaǹit] massimuteutiǹu. ‘Tout à coup, il aperçoit une poche [qui est très grande].’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Alors que les relatives restrictives sont placées généralement tout de suite après leur antécédent, les relatives non restrictives peuvent précéder leur antécédent. De plus, une relative non restrictive est le plus souvent composée d’un verbe d’état qui décrit une propriété (essentielle) de l’antécédent. Cet antécédent est interprété souvent comme indéfini. restrictive non restrictive

4.

tetapu miutiǹu ka mishaǹit tetapu miutiǹu e mishaǹit

Nous reviendrons en §12.7.4 sur le subordonnant e.

‘il est assis sur la grande boîte’ ‘il est assis sur une grande boîte’

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Grammaire de la langue innue

12.3.4 Les subordonnées à l’indépendant On a vu jusqu’ici que les propositions subordonnées prennent des verbes au conjonctif. Dans certains cas toutefois, le mode utilisé n’a pas de forme conjonctive, auquel cas le verbe reste à l’indépendant. C’est le cas pour les verbes au conditionnel et au mode subjectif. Voici quelques exemples d’emploi du mode conditionnel de l’ordre indépendant dans une subordonnée. Eukuan ne nipa matapenan tapue, muku nasht tshipa utakushi-tshishikau [nipa matapenan]. ‘C’est ça, nous arriverions à la côte effectivement, mais ce serait le soir [quand nous arriverions].’ Ekue uitamakut neǹu natukuǹǹu [tshipa apashtau] ne neǹu etakushit. ‘Et alors l’autre lui a dit le remède [qu’il devrait utiliser] pour sa maladie.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Eku uiǹ anutshish ume apu tshisseǹitaman uiǹ [nipa tuten] uiǹ, apu ma takuak nana anite ka natauian, apu takuak [nipa itapashtan tshekuan], uesh ǹaǹun nene anite assi ka natauian. ‘Par contre maintenant je ne sais vraiment pas [ce que je ferais], l’endroit où je chassais n’existe plus, il n’y a rien [que je pourrais mettre à profit], car mon terrain de chasse est inutilisable.’ Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

Les exemples suivants montrent l’emploi du mode subjectif dans une subordonnée. Anite [ka-tshitapinaua] nitashtati. ‘Je l’ai mis là [où tu es assise].’ Meshkanaǹu neǹu tutamu, neme anutshish [shipit ka-itamua] meshkanau. ‘Il construit un chemin, le chemin là maintenant [qu’il y a à la rivière].’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

12.4 LA COSUBORDINATION L’innu connaît un type hybride de proposition qui partage les propriétés tant des coordonnées que des subordonnées et c’est pourquoi on les appelle cosuborDonnées. À vrai dire, il s’agit de propositions coordonnées et non subordonnées, mais qui ont l’apparence d’être des subordonnées, car le verbe y est conjugué au conjonctif. En tant que proposition coordonnée, une cosubordonnée exprime l’enchaînement séquentiel des événements. Toutefois, il ne s’agit pas vraiment de propositions subordonnées, car elles ne dépendent pas d’une proposition principale, ni n’en sont un constituant. Ces propositions sont introduites par ekue,

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prononcé [kue] dans certains dialectes, ou par tshe. On utilise ekue quand l’action de la proposition se produit au présent ou au passé et tshe pour une action dans le futur. Puisque ekue sert à exprimer l’enchaînement d’une suite d’événements, on retrouve souvent dans les narrations de longues phrases coordonnées avec cette conjonction. Peikushteu ninipaiauat anitshenat namepiǹat, nimishta-miǹueǹiten. Eukuan ekue tshiueuian, eukuan ekue kapaian. Katshi kapaian, ekue utinakau anitshenat namepiǹat, ekue naikukau ekue papitaushukau. ‘J’ai tué neuf de ces carpes, je suis très contente. Et alors je suis revenue [en canot], et puis j’ai débarqué. Après avoir débarqué, alors j’ai pris les carpes et puis je les ai nettoyées et puis je les ai coupées en quartiers.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Dans l’exemple suivant, on voit que la proposition introduite par ekue ne peut pas être une subordonnée. Elle est en fait la principale, alors que katshi pitutshet ‘après qu’elle est entrée’ est une subordonnée circonstancielle qui dépend de cette principale. La structure cosubordonnée introduite par ekue exprime l’enchaînement avec les événements décrits antérieurement dans l’histoire. Katshi pitutshet ekue kaǹapua uitamuk ne nuitsheuakan Hélène. ‘Après qu’elle est entrée, alors évidemment je l’ai dit à mon amie Hélène.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Dans les exemples suivants, le préverbe tshe n’introduit pas une vraie subordonnée, mais signale une séquence d’événements devant se produire dans le futur. Tshika tshipatshititan tshushtashku ǹuash e shapikaut mishkumi ; eku tsheshpatshishiti, tshika ui mitshimutitan, patush tshe ut utshipititishuin, eukuan tshe ut tshi ushimuitishuin. ‘Tu vas planter ta hache jusqu’à ce que la glace soit solide ; et quand elle sera épaisse, tu vas t’y accrocher, pour ensuite te hisser en dehors, et c’est comme ça que tu pourras en rescaper.’ Extrait de Mathieu André, 1984, Uashat mak Mani-utenam Tshika takuan minuat mishta-atusseun tshetshi tutaman. Auassat tshe tashikukau. Umassinuaua tshe tutamuk. Eku uiǹuau utishuǹakanuaua tshe natshi-utinahk neǹua, tshe pitshitaihk utishuǹakanuaua. Eku niǹan nitutinan eshku tshe natuapatakanit. ‘Il va encore falloir que je fasse beaucoup de travail. Et que je m’occupe des enfants, et que je leur fasse des mocassins. Et eux-autres qu’ils aillent prendre leurs pièges, et qu’ils les désamorcent. Et nous encore que nous allions chercher notre canot.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Le verbe d’une proposition cosubordonnée est toujours au conjonctif, à moins qu’il ne soit conjugué à un mode qui n’a pas d’équivalent à cet ordre. Ainsi, dans l’exemple suivant, le verbe est conjugué au mode dubitatif de l’indépendant.

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Grammaire de la langue innue

Eku nana nukum usham ui natakashkutetshe. Ekue tshitutetshe ne kukuminash. Katshi tshishi-aitit ekue pashikuitshe kaǹapua. ‘Et ma grand-mère avait absolument besoin d’uriner. Alors la vieille est partie. Après avoir fini, alors elle s’est relevée bien entendu.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

12.5 L’APPOSITION ET LE DISCOURS RAPPORTÉ Jusqu’ici, on a vu trois mécanismes permettant de faire des phrases complexes : la coordination (§12.2), la subordination (§12.3) et la cosubordination (§12.4). L’apposition constitue un mécanisme qui consiste à juxtaposer des propositions reliées entre elles à l’intérieur d’une phrase, sans utiliser de marque de coordination ni de subordination. Ce type de structure est courant dans le Discours rapporté Direct. L’innu fait un usage abondant du discours direct pour rapporter les paroles, les pensées et les rêves. Les exemples qui suivent forment des phrases complexes chacune composée de plusieurs propositions indépendantes en apposition. « Apashtau a neǹu ? » tshitikuti. « Eshe » ekue itak, nitau. ‘Je lui dis : « Il t’a dit “utilise-t-il cela ?” ». Puis j’ai répondu « oui ».’ « Tanite nititanatshe ? » niteǹiten. ‘« Où suis-je donc ? », pensai-je.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Dans l’exemple suivant, le discours rapporté comporte trois propositions : les paroles rapportées et deux indépendantes juxtaposées. Au total, cette phrase complexe comporte trois propositions en apposition. « Tan eshi-tshishkueiapatamin an tshiǹ tshimushekatshepinaua ? » nitiku, iteu. ‘« Es-tu devenu fou toi là, les fesses à l’air ? », me dit-il, il dit.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Le même principe est à l’œuvre dans la narration des rêves. Eukuan ma ka-nimishta-miǹueǹitenaua ! « Shash au nimanukakaunanashapan », ka-nititeǹitenaua. ‘Que j’étais donc contente ! « On nous a construit une maison », pensai-je.’ Extrait de Thérèse Vachon (Denise Jourdain, transcripteur), 1994, Uashat mak Mani-utenam

Autrement, on retrouve des propositions en apposition de façon plus sporadique dans le discours courant. En voici quelques exemples qui comportent une énumération de subordonnées : E mishta-miǹuashit, e mishat, tshipa ishinakutanan napekuian. ‘Nous ferions un bateau qui serait très beau, qui serait grand.’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

Les propositions à noyau verbal

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12.6 L’INSUBORDINATION L’insubordination consiste à utiliser une proposition indépendante tout en la formulant comme une subordonnée, c’est-à-dire avec le conjonctif, éventuellement la forme changée et les préverbes utilisés dans les subordonnées. Toutefois, la proposition n’est pas subordonnée à une phrase principale. Son contenu est relié à des faits antérieurs, dont la connaissance est présumée partagée entre les interlocuteurs. Ce procédé est très fréquent. En voici un exemple : Harold, peta ma tshuauma, tshika tshissamatiti ! iteu. Shash nekani ka miǹitan ! itiku ukussa. ‘« Harold, apporte donc tes œufs, je vais te les cuire ! », dit-elle. « Je te les ai déjà donnés », lui dit son fils.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Dans le dialogue précédent, la réponse du fils est formulée comme une proposition subordonnée, avec un verbe au conjonctif précédé du préverbe ka. Ce faisant, le locuteur relie ce qu’il dit à l’événement antérieur, où il a donné les œufs à sa mère et présume que sa mère s’en souvient. De la même façon, dans un conte de Pessamit (Tshi-Shan), la reine demande au roi de lui redonner sa bague. Le roi lui répond qu’il n’a jamais eu sa bague et la reine rétorque : ehe, ka natueǹitamuin tepishkat ‘oui, tu me l’as demandée hier’. Il s’agit d’un quiproquo, où la reine présuppose que le contenu de la proposition (‘tu me l’as demandée hier’) est une connaissance partagée.

12.7 LES SUBORDONNANTS Cette section passe en revue les suborDonnants. On a vu que les propositions subordonnées (et les insubordonnées) ont un verbe conjugué à l’ordre conjonctif. Le conjonctif s’accompagne aussi de subordonnants qui constituent en quelque sorte l’équivalent des conjonctions de subordination du français. Il s’agit d’un ensemble de préverbes (tshi, e, etshi, ka, katshi, tshe, tshetshi) et de la forme changée (sans préverbe). Le subordonnant est toujours placé avant le verbe et c’est pourquoi on parle de préverbe. Toutefois, le lien entre celui-ci et le verbe est plus ou moins lâche, selon le préverbe. Les préverbes subordonnants et la forme changée servent à exprimer le temps de la subordonnée par rapport à celui de la principale. Les propositions subordonnées font donc appel au temps reLatif ; elles expriment la séquentialité des événements (ce qui se passe avant, pendant ou après) relatés dans la principale. Les subordonnants complexes comme etshi, katshi et tshetshi véhiculent également la notion (aspectuelle) d’action complétée, ainsi que le lien logique entre les propositions.

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Grammaire de la langue innue

Dans les sections qui viennent, chaque subordonnant sera passé en revue et expliqué.

12.7.1 La forme changée comme subordonnant On a expliqué en §8.4.5 que, dans certains contextes, la première voyelle d’un verbe subit une modification, qu’on appelle la forme changée du verbe. Les règles qui régissent ces modifications sont précisées au tableau 43 à la page 167. Lorsque le verbe est accompagné d’un préverbe, c’est le préverbe qui subit le changement de sa première voyelle. Rappelons d’entrée de jeu qu’un verbe ne peut s’employer à la forme changée qu’en conjonction avec la conjugaison conjonctive. Les contextes de subordination et d’insubordination sont ceux où l’on retrouve systématiquement la forme changée. On analyse aussi les subordonnants ka et tshe comme la réalisation, à la forme changée, des préverbes tshi ‘action accomplie’ et ka ‘futur’ de l’indépendant. À l’exception des contextes où l’on retrouve le subordonnant e (§12.7.4) et le subordonnant zéro (§12.7.5), tous les contextes où on emploie une proposition subordonnée ou insubordonnée emploient donc la forme changée du conjonctif. C’est pourquoi on traite la forme changée comme un subordonnant, car elle constitue une marque de subordination. Notons aussi qu’on retrouve aussi la forme changée dans les interrogatives ouvertes, qui seront présentées dans un chapitre ultérieur (§15.1.2). Comme les préverbes subordonnants sont illustrés dans les sections suivantes, il ne sera question ici que des cas de forme changée simpLe : ceux où la forme changée affecte directement le verbe ou le préverbe lexical. ƒ

Dans Les suborDonnées circonstancieLLes :

Le verbe d’une circonstancielle sera à la forme changée simple lorsque l’action de la subordonnée est concomitante (ni antérieure, ni postérieure) à celle de la principale. [patutshet], tuiet ekue nanatuapamat ukauia ‘en entrant, il alla tout de suite trouver sa mère’ [uetakussiǹit], [ua nipat] Shaush ekue issishuet :… ‘[dans la soirée],[quand il voulut dormir], alors Georges a dit :…’ [uiapanǹit] Shaush ekue natuapamat Ǹusha ‘[le lendemain] Georges alla chercher Rose’ nimishta miǹukuamuti [tepishkat] ‘j’ai très bien dormi [la nuit dernière]’ Shaush ekue itat utauia [iamekatat]… ‘alors Georges a dit à son père [en le saluant]…’

On se rappellera également que le mode subjonctif itératif (§9.5.3) emploie la forme changée du verbe.

Les propositions à noyau verbal

ƒ

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Dans Les suborDonnées compLétives :

Le verbe d’une complétive sera à la forme changée simple lorsque l’action de la subordonnée est concomitante (ni antérieure, ni postérieure) à celle de la principale. tshisseǹimeu [etaǹiti kashkana] mateǹimeu [utanisha patutsheǹiti] shash tshitshisseǹitenan anutshish [uenitaiaku tshitaimunnan]

ƒ

‘il sait [qu’il y a une vague]’ ‘il s’aperçoit [que sa fille entre]’ ‘nous savons maintenant [que nous perdons notre langue]’

Dans Les suborDonnées reLatives :

Une proposition relative est à la forme changée simple lorsqu’elle constitue une description du nominal antécédent. ekue uapatamuat tshishe-utshimau uitshiǹu [anite pessish tshemateǹit] ‘et alors ils ont vu la maison du roi [qui était érigée près de là]’ Tshek ekue pishkapamat Sheshiǹissa [ǹiaǹeueǹiti]. ‘Tout à coup il aperçoit Sheshiliss [qui marche sur le bord de l’eau].’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

ƒ

Dans Les phrases cLivées :

Une phrase clivée (§13.1.5) est une phrase complexe composée d’une proposition principale à noyau nominal dont le sujet comporte une subordonnée relative. Les clivées peuvent être introduites par un simple pronom ou un pronom-focus (§6.5). Comme les subordonnées relatives utilisent un verbe à la forme changée, le verbe de la relative dans une phrase clivée sera nécessairement à la forme changée. ƒ

Dans Les insuborDonnées :

Les propositions insubordonnées (§12.6) consistent à formuler une proposition principale comme une subordonnée (au conjonctif et à la forme changée) dans le but de relier le contenu de la proposition à un contexte antérieur présumé partagé par les interlocuteurs.

12.7.2 Le subordonnant ka ƒ

Dans Les suborDonnées circonstancieLLes :

Ka s’emploie pour signifier ‘quand’ dans le passé lorsque l’action de la subordonnée est simultanée à celle de la principale. Le subordonnant ka est analysé comme la forme changée du préverbe tshi ‘action complétée’.

270

Grammaire de la langue innue

Uiesh six mois nitatupishimueshitakupan ka shukaitashuian. ‘Je devais avoir environ six mois quand j’ai été baptisée.’ Patush minuat nikushpiti ka ishpish tshisheǹniuian. ‘Après je suis retournée dans le bois quand j’ai été suffisamment vieille.’ Eku nana nikaui eka ka iǹniut, apu ut eshku mitshetuht nitauassimat. ‘Et quand ma mère est morte, mes enfants n’étaient pas encore nombreux.’ Nana uiǹ ka nipauiat, nimishta-nekatshutan uiǹ nene, nimishta-shiueǹitan anite nutshimit. ‘Quand nous nous sommes mariés, nous avions beaucoup de misère, nous avions très faim à l’intérieur des terres.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Notons que les locuteurs utilisent souvent le présent de narration dans les récits et c’est pourquoi l’emploi du ka dans les subordonnées circonstancielles est plus rare que l’emploi de la forme changée. ƒ Dans Les suborDonnées reLatives (§12.3.3) : Nishtiǹipani utauassima nana napeu [ka uitshimak]. ‘Il avait trois enfants l’homme [que j’ai épousé].’ Ekue mannak ne nitaǹapi usham muku anitshenat namepiǹat nete pitaukuat nete [ka patshitauaian]. ‘Alors j’ai enlevé mon filet parce que seulement les carpes se prenaient là [où j’avais tendu mon filet].’ Shash ekue utinaman neǹu [ka issishuet nana kukuminash]. ‘Alors j’ai pris ce [que la vieille avait dit].’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Katiǹin ekue utinak neǹu patshuianǹu [ka shatuekashtat]. ‘Alors Catherine a pris la nappe [qu’elle avait étalée].’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Certaines relatives sont sans antécédent et remplacent un nominal : Kau neǹu minuat tutamu [ka tshitaimuakanit]. ‘Il refait encore (ce) [qu’on lui avait défendu].’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Les relatives modifiant un nom défini utilisent le préverbe ka, alors que celles qui modifient un nom indéfini utilisent le subordonnant e ou encore la forme changée. On peut définir un nom défini comme étant un nom dont le référent est déjà connu, comme c’est le cas quand un nom a été mentionné précédemment dans le discours. À l’opposé, un nom indéfini est celui qui n’a pas de référent préalablement identifié. À cet effet, on peut comparer les phrases suivantes, qui sont toutes deux au présent narratif : Ekue utinat neǹua akashkua ka mikushiǹiti ekue pimutakuet. ‘Et il prit la flèche (qui est) rouge et tira.’ Ekue utinat akashkua e mikushiǹiti ekue pimutakuet. ‘Et il prit une flèche (qui est) rouge et tira.’

Les propositions à noyau verbal

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Metuetit ne six heures, uet tepuet naui [kueshtetshe ka pimishinit]. ‘Quand six heures sonna, voilà que celui [qui était allongé de l’autre côté] lance un cri.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Metuetit ne six heures, uet tepuet napeu [kueshtetshe pemishinit]. ‘Quand six heures sonna, voilà que crie un homme [qui était allongé de l’autre côté].’ Tapishkut nitshishkutamakautan nete Uashat, [Maǹi-utenam ka takuak] katshishkutamatsheutshuap. ‘Nous avons été à l’école ensemble à Sept-Îles, à l’école [qui est située à Malioténam].’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Dans la même veine, le subordonnant ka est utilisé dans les relatives plus figées, qui correspondent à des nominalisations (ka aiapishissishiht ‘les petits’ ; kaiakushiht ‘les malades’). Dans de tels cas, le référent est défini. [Ka aiapishissishiǹiti] neǹua uiǹuau tashikueuat. ‘[Les petits], c’est elles qui s’en occupent.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

Dans Les insuborDonnées

(§12.6) :

Shash nekani ka miǹitan ! itiku ukussa. ‘« Je te les ai déjà donnés », lui dit son fils.’ Ka tshitimatshishin ! ‘Que tu fais pitié !’ Tan tshipa tshi ! ! ka akushit pipitsheu ! ‘Ça alors ! [Il y a] un pic qui est dans l’arbre !’ Extraits d'Alexandre Riverin (Riverin, Drapeau et Bacon, 1987), Pessamit

12.7.3 Le subordonnant tshe Le subordonnant tshe a un sens de futur et s’emploie dans les subordonnées circonstancielles, les complétives, les relatives, y compris les phrases clivées, ainsi que dans les structures cosubordonnées et insubordonnées. On a vu en §12.7.1 que tshe est la forme changée du préverbe de futur ka. On utilise tshe pour référer à un événement qui se produit dans le futur. Les exemples suivants impliquent une subordonnée circonstancielle de temps, une complétive, une relative, une clivée et une cosubordonnée. ƒ

Dans une suborDonnée circonstancieLLe De temps :

Ume [tshe pimipaǹieku] [tshe tipishkat], peikuan tshika takuan tshekuan [tshe ishinakuak]. [Pendant que vous voyagerez], [pendant qu’il fera nuit], il va quand même y avoir quelque chose [qui va arriver].’ Eka uiǹ tshika uǹuinau [tshe tipishkat]. ‘Ne sortez pas [quand il fera nuit].’ Extraits de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

272

ƒ

Grammaire de la langue innue

Dans une compLétive :

ekue ishit nana Adhémar tshetutet, [tshe pushit] ‘et alors Adhémar m’a dit en partant [qu’il allait partir en voyage]’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

Dans une reLative :

tauat ma anite napeuat [eka tshe tshimaht] ‘il y a là des hommes [qui ne vont pas l’accompagner]’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

Dans une cLivée :

tshietshishepaushit, mishta-uipat nunin, eukuan [tshe nataǹapeian] ‘le matin, je me lève très tôt, et c’est alors [que je vais au filet]’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

Dans une cosuborDonnée :

Miam petshinanut tshia, matshunisha nekatakaniti, niǹan ne nutim ninatuapatetan kau nete [tshe itutataiat]. ‘Comme quand on se déplace avec une tabagane, quand on laisse derrière des effets, nous allons chercher tout à nouveau, [et nous l’apportons là-bas].’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

12.7.4 Le subordonnant e On a vu à la section portant sur les subordonnées relatives (§12.3.3) qu’il introduisait un type de subordonnées non restrictives, c’est-à-dire un type de relative qui décrit une caractéristique de l’antécédent qui demeure vraie indépendamment du contexte. Dans les subordonnées circonstancielles et complétives, l’emploi du subordonnant e indique que l’événement de la subordonnée est envisagé non pas comme un moment spécifique dans le temps, mais comme un événement générique. Il n’est donc pas question de rapporter un événement précis, mais un type d’activité ou d’événement et c’est pourquoi on aura le plus souvent recours à des noms dans la traduction française. Liniment Minard ishinikatakanu [e mishtikushiu-uitakanit]. ‘On appelle ça du Liniment Minard [quand on le nomme en français].’ Ushkat epushiat nasht apu ut tshekuan nishtutamat [e mishtikushiu-aiminanut]. ‘La première fois qu’on est parties, on ne comprenait strictement rien [quand ça parlait français].’ Kassinu tshekuanǹu tshi tutamu : mita, [tshishtapakuna e manashtet] mak [e anasset]. ‘Elle peut tout faire : du bois de chauffage, [cueillir du sapinage], et [faire un plancher de sapinage].’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Les propositions à noyau verbal

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[E tipishkat] nika pimishkanan ne Pipimuakan, kushtikuan esh ne [e mishta-ǹutiki] min ma [e mishta-uashat]. ‘Nous allons naviguer le Pipmuacan [de nuit], car il est dangereux [quand il vente beaucoup], surtout [où il y a une grande baie].’ Auassat anat, apu tshika ut pikutaht [e naikuaht]. ‘Ce sont des enfants, ils ne seront pas capables [de le nettoyer].’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Le prochain exemple illustre bien la différence entre une circonstancielle à la forme changée (soulignée), qui est ancrée à un moment précis (‘quand le soir est venu’, ‘quand le vent est tombé’), et une circonstancielle en e qui ne l’est pas (‘de nuit’). Eukuan eshpish utakussit eshpish ashte-ǹutik eukuan ekue pushiat, eukuan tshe pimishkaiat Pipimuakan [e tipishkat]. ‘Alors quand le soir est venu, quand le vent est tombé, alors on est embarqués, c’est là qu’on navigue le lac Pipmuacan [de nuit].’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Alors que la forme changée décrit des événements qui ponctuent le récit et qui font avancer l’action, les subordonnées en e décrivent plutôt le contexte général. Eshku mak apu ut tshishikashunanut auassat ueshkat [e tshishkutamuakaniht]. ‘On ne payait pas encore autrefois [quand les enfants étaient étudiants].’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

12.7.5 Le subordonnant zéro L’absence de subordonnant a un sens en innu, c’est pourquoi on parle de suborDonnant zéro. Le subordonnant zéro est employé dans les contextes où on emploie le mode subjonctif5 neutre (§9.5.3), c’est-à-dire : ƒ

Dans Les suborDonnées circonstancieLLes :

où l’action de la subordonnée est concomitante avec celle de la principale, les deux devant se situer dans le futur : ‘quand il fera nuit, tu sortiras regarder les étoiles’ ; ‘il sera content lui aussi de festoyer’ ; ‘si tu viens demain, tu le rencontreras’. Nitshisseǹimau, [Ø tshishi-aiamiati] nika aimikunan. ‘Je le connais, [quand il aura fini de prier], il va nous parler.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

5.

Le subjonctif est aussi compatible avec les préverbes tshi et tshetshi (voir §9.5.3).

274

Grammaire de la langue innue

Le subordonnant zéro est également employé : ƒ

Dans Les insuborDonnées :

tshima nanitam miǹuiǹniuin ! mishu uiǹ tati

‘puisses-tu toujours être en bonne santé !’ ‘pourvu qu’il soit là’ Extrait de Drapeau, notes de terrain, Pessamit

12.7.6 Le préverbe tshi et le subordonnant zéro Le préverbe de modalité tshi qui exprime la potentialité a été présenté en §9.7.2. Il sera plutôt question dans la présente section du préverbe tshi qui a une valeur aspectuelle de passé accompli. ƒ

Dans Les principaLes :

Dans les exemples suivants, on contraste le simple passé exprimé par le suffixe de passé (-ti/pan) et le passé accompli exprimé par le préverbe tshi et un verbe au présent. Le passé accompli exprimé par tshi requiert un point d’ancrage situationnel par rapport auquel il est pertinent de constater que l’action est « accomplie ». nikamuipan shash tshi nikamu

‘il chantait, il a chanté’ ‘il a fini de chanter [maintenant il peut se rasseoir/je peux partir]’

Shash uiǹ nitshi itikaunan uiǹ ne « apu ishinakuak tshetshi utinakanit tshuiashimuau ». ‘On nous avait déjà dit : « Il n’y a pas lieu de saisir votre viande. »’ Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

ƒ

Dans Les suborDonnées :

En raison de la nécessité d’un point d’ancrage situationnel, ce préverbe se retrouve le plus souvent dans des phrases complexes, où l’ancrage est exprimé dans une autre proposition que ce soit dans la principale comme en a) ou dans la subordonnée comme en b). a) Miam nitshi mitshishuanan eku tekushinit ne Pipin, nuaueshiuanan… ‘Nous avions justement mangé quand Pipin est arrivée, nous étions endimanchées.’ Extrait de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994) b) Eukuan shash neuǹnuepipuna… shash, [eshpish tshi ishinakuak ne tipatshimun]. ‘Ça fait déjà quarante ans [que cette histoire est arrivée].’ Extrait de Pierre Picard, 1974, Pessamit

Les propositions à noyau verbal

ƒ

275

expression emphatique :

Le préverbe tshi peut également servir à exprimer emphatiquement un événement passé, dans les principales, comme en a), autant que dans les subordonnées, comme en b) : a) Tshititin nitshi mitaten, nimishta-mitaten. ‘Je te dis que je l’ai regretté, je le regrette beaucoup.’ Extrait de Jean-Baptiste Bacon, 1980, Pessamit b) Apu tshi ut tshi shatshipaǹitat auat uteǹni [eshpish tshi mishta-akushit ukutashkueu]. ‘Il ne pouvait même pas sortir la langue [tellement qu’il avait mal à la gorge].’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

passé accompLi :

Le préverbe tshi, au sens d’action accomplie, peut s’employer non seulement dans les principales et les indépendantes, mais aussi dans les subordonnées et insubordonnées. On l’utilise seul avec un verbe au conjonctif subjonctif, lorsque l’action de la subordonnée doit avoir eu lieu avant celle de la principale. Ce cas de figure est l’équivalent du subordonnant zéro + tshi. Matshi natshi-mitshishu ! [Tshi mitshishuini], tshekutshe pituain. ‘Va manger ! [Quand tu auras mangé], tu fumeras.’ Extrait de Michel Adley, 1986, Pessamit

Les phrases suivantes montrent que tshi employé seul dans les subordonnées correspond au suborDonnant zéro + tshi. En a), la subordonnée est au subjonctif simple et correspond au type présenté en §12.7.5. Le sens de cette subordonnée change dans la phrase b), alors le préverbe tshi ajoute une dimension perfective d’action complétée. a) Ø Kuashkutiani, tshika kuashkutin kie tshiǹ. ‘Si je saute, tu sauteras toi aussi.’ ou ‘Quand je sauterai, tu sauteras toi aussi.’ Extrait de Michel Adley, 1986, Pessamit b) Ø Tshi kuashkutiani, tshika kuashkutin kie tshiǹ. ‘Quand j’aurai sauté, tu vas sauter toi aussi.’

Tshi peut aussi s’employer sans verbe, lorsqu’il accompagne une locution adverbiale de temps : Tshi kutuǹnue-tshishikua ashu patetat, eukuan tshe uǹuian patush. ‘Après quinze jours, c’est alors seulement que je vais sortir.’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

Le préverbe tshi est aussi employé dans d’autres subordonnées en conjonction avec un subordonnant : katshi (le subordonnant ka + tshi), etshi (le subordonnant e + tshi), tshetshi (le subordonnant tshe + tshi).

276

Grammaire de la langue innue

12.7.7 Le subordonnant katshi Katshi introduit une subordonnée dont l’action est antérieure à celle de la principale. ƒ Dans Les suborDonnées : L’action de la subordonnée constitue un événement passé : ‘après être entré’, ‘avoir avoir mangé’, ‘après avoir laissé les enfants’, etc. Tan tshipa tshi ! ! mishta-nekatshuishapanat anitshenat auassat [katshi nakatakau]. ‘Que veux-tu ! Les enfants ont beaucoup souffert [après que je les ai laissés].’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

Dans Les cosuborDonnées :

Il en va de même lorsque la principale est reliée à la subordonnée par cosubordination (§12.4). Napess nana ekue ute apit peikuan [katshi nipaut]. ‘Et puis Napess est resté ici quand même, [après qu’il se fut marié].’ [Katshi pushiht] eukuan ekue pushian niǹ. ‘[Après qu’ils furent partis], alors je suis partie à mon tour.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

Dans Les suborDonnées compLétives :

Katshi est le subordonnant utilisé dans les subordonnées complétives lorsque l’action de la complétive se passe avant celle de la principale. Ekue mishta-mitataman neǹu [katshi nakatakau]. ‘Et j’ai beaucoup regretté [de les avoir laissés].’ Apu ut uitamuaht neǹua utauiuaua [katshi mannakuenit aǹapia]. ‘Ils n’ont pas dit à leur père [qu’ils avaient enlevé le filet].’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Dans certains cas, le lien entre la principale et la subordonnée est non seulement temporel, mais logique également. Katshi tshishkutamutshiht eǹuet nutim miǹupuat. ‘Après les avoir tous éduqués, au moins ils sont tous bien placés.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Katshi matshi-tutamuatshe, nipa uesh ueshikutan. ‘Puisque nous avions mal agi, on nous passerait donc en justice.’ Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

Comme tshi, le subordonnant katshi peut également s’employer sans verbe, lorsqu’il accompagne un adverbe exprimant une durée :

Les propositions à noyau verbal

277

Ekuan, tapue mak [katshi nishuasht-tatutshishikua], uetakushi-tshishikat, shiatsheuepaǹiht. ‘C’est ça, comme de fait, [après sept jours], dans la soirée, ils sont apparus.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

12.7.8 Le subordonnant logique etshi Etshi introduit une subordonnée où l’action de la principale est la conséquence logique de l’action antérieure de la subordonnée : ‘il est allé à l’hôpital [s’étant cassé le bras]’. Alors que les subordonnées introduites par katshi sont des circonstancielles de temps, celles introduites par etshi sont des circonstancielles de raison. Ce préverbe souligne le lien logique entre les deux événements. Eukuan apu petak, ma neǹu [etshi tshishishut] tshia, miam piakanǹiti utukaia, tshipu-pakanǹitsheni. ‘Il n’entend pas, [ayant eu de la fièvre], tu vois, c’est comme si ses oreilles étaient enflées, elles doivent être bouchées par l’enflure.’ Meshakaian nete ka tshikamut ne aǹapi anite shatshit, nukuanǹua neǹua utshishtaǹapanuaua neǹua [etshi tshikamuiaht aǹapia]. ‘Quand je suis arrivée à l’endroit où le filet était installé à l’embouchure, leurs piquets paraissent, [pour y avoir accroché leur filet].’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

12.7.9 Le subordonnant tshetshi Le subordonnant tshetshi est employé dans les subordonnées dont l’action s’accomplit après celle de la principale. ƒ

Dans Les suborDonnées compLétives :

Il est employé dans les complétives (§12.3.2) lorsque l’action de la complétive s’accomplit après celle de la principale. Mishta-nakatueǹitamu [tshetshi pikutitat uauma]. ‘Il fait attention [de (ne pas) briser ses œufs].’ Aǹu nimiǹueǹiten [tshetshi uauanikashuian]. ‘J’aime mieux [souffrir de la chaleur].’ Nikutshipaǹitatakupan miǹekash [tshetshi uikutshuian]. ‘J’ai dû essayer pendant longtemps [de me déprendre].’ Tshekuanǹitshe ma netueǹitahk [tshetshi mitshiht] ? ‘Qu’est-ce qu’ils ont bien pu commander [à manger] ?’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Tshetshi s’emploie comme subordonnant dans des complétives introduites par takuan ‘il faut que’, ishinakuan ‘il est nécessaire de’.

278

Grammaire de la langue innue

Tshipa ishinakuan [tshetshi nashkumaku Tshishe-Manitu]. ‘Il serait nécessaire [que nous remercions Dieu].’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ

Dans Les suborDonnées circonstancieLLes :

On le retrouve aussi dans les subordonnées circonstancielles de but. Muku neneni tshimatakanishapani [tshetshi uapatiǹiuenaniti] mak [tshetshi miǹunakutakanit]. ‘Mais celles-ci avaient été installées [pour l’apparence] et [pour décorer].’ Pimiǹu natamu [tshetshi pitaimat anite uikuat]. ‘Il va chercher de l’huile [pour que nous la mettions dans la lampe].’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Cela complète ce tour d’horizon des types de propositions et des subordonnants de l’innu.

Chapitre 13

Les propositions sans noyau verbal

Les propositions présentées dans ce chapitre se distinguent de celles qui ont été présentées au chapitre 12, qui comportaient toutes un noyau verbal. Lorsqu’une proposition ne comporte pas de noyau verbal, une autre catégorie lexicale est porteuse de la prédication, au sens où un élément autre qu’un verbe sert à émettre un commentaire à propos d’un sujet. L’existence de propositions sans noyau verbal est directement reliée à l’absence de verbe copuLe (comme être, en français) dans la langue innue. Bien que les propositions sans noyau verbal ne fassent pas usage de la copule ‘être’, son sens est néanmoins sous-entendu. Il existe deux types de propositions sans noyau verbal en innu : celles dont le noyau est un nominal (nom, pronom, mot démonstratif) décrites en §13.1, et celles dont le noyau est un adverbe (§13.2). Le noyau a une fonction prédicative ; il est utilisé pour attribuer une propriété ou formuler un commentaire à propos d’un sujet. Ces propositions sont donc construites sur le même modèle que les propositions à noyau verbal : elles ont un élément qui occupe la fonction sujet et un prédicat, qui n’est pas un verbe, mais un autre nominal ou un adverbe, qui a pour fonction d’attribuer une propriété ou de passer un commentaire à propos de ce sujet. On appelle attribut le nominal qui fait office de prédicat dans une proposition sans noyau verbal. Comme l’attribut est le noyau, on parlera de noyau-attribut.

13.1 LES PROPOSITIONS À NOYAU NOMINAL Les propositions à noyau nominaL ont une structure fixe ; elles sont formées de deux nominaux en apposition : le premier a une fonction prédicative, il s’agit du noyau-attribut, et le second est le sujet.

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Grammaire de la langue innue

iǹnu au niǹ ! naume akushiutapan

‘je suis un Indien moi’ ‘voilà là-bas l’ambulance’

On distinguera en innu plusieurs types de propositions à noyau nominal. Les iDentificationneLLes (§13.1.1) sont celles qui attribuent une identité à un sujet en

l’assignant à une catégorie ou une classe (‘Paul est médecin’, ‘je suis infirmière’) ; leur noyau-attribut est un nom qui représente une catégorie (ou la classe) d’entités.

Les propositions équationneLLes (§13.1.2) attribuent une identité à un sujet en le reliant à un individu uniquement identifiable. Leur noyau-attribut est généralement un pronom personnel (‘c’est lui le chef’). Certaines propositions équationnelles prennent une construction possessive comme sujet (§13.1.3) ; leur noyau-attribut est le nominal qui identifie le possesseur (‘c’est à lui les rames’). Les propositions présentationneLLes (§13.1.4) sont celles où on présente une entité dans l’environnement des interlocuteurs en la pointant. Le nominal qui a la fonction d’attribut est un démonstratif (‘voici mon auto’ ; ‘voilà l’ambulance’). Tous les types de propositions à noyau nominal peuvent avoir un sujet complexe comportant une proposition subordonnée (‘c’est moi qui ai fini le pouding’). On appelle ces constructions des prases cLivées ; elles sont décrites en §13.1.5. On passe ensuite (§13.1.6) aux propositions identificationnelles construites autour de pronom-copules : un mot grammatical, qui tout en n’étant pas un verbe, fait office de copule et qui lie les deux membres de la prédication, soit le sujet et l’attribut. Ces constructions sont introduites par deux pronoms-copules complémentaires, l’un positif (‘c’est’) et l’autre négatif (‘ce n’est pas’). Un dernier type de proposition à noyau nominal est présenté en §13.1.7. Il s’agit de constructions focalisées introduites par le pronom-focus eukuan et ses dérivés.

13.1.1 Les identificationnelles Normalement, les propositions qui décrivent l’état ou l’action d’un sujet utilisent des verbes. Des propositions comme akushu ‘il est malade’, shipeku ‘il est vert’, tau ‘il est là’ : toutes ces phrases sont construites autour d’un verbe en innu. De plus, il est possible de convertir un nom en verbe pour qualifier un sujet : kaupikuieshiu ‘il est prêtre’, natukuǹishkuessiu ‘elle est infirmière’, nikakashteukupeshkueun ‘je suis religieuse’ sont des verbes en innu. Il existe toutefois une construction qui ne requiert pas de verbe : les constructions identificationnelles sont construites à partir d’un nominal ayant la fonction d’attribut (le noyauattribut) et qui joue le rôle d’iDentifiant et d’un sujet qui représente l’iDentifié. Les deux membres de la proposition, le sujet et l’attribut, peuvent être simplement juxtaposés sans être unis par un verbe.

Les propositions sans noyau verbal

281

Les exemples suivants illustrent la distinction entre un simple verbe d’état qui décrit une propriété du sujet et une construction identificationnelle qui assigne une catégorie ou une identité (un identifiant) à un sujet (l’identifié). On y contraste en a) une proposition avec prédicat verbal et dans les trois exemples suivants (b, c, d) des propositions à noyau nominal. Le nominal identifiant (le noyau-attribut) est en caractères gras alors que le sujet (l’identifié) est souligné. verbe d’état décrivant une propriété du sujet a) tshiussanu ne auass ‘cet enfant est orphelin’ construction identificationnelle

b) tshiussan au niǹ c) nutshimishkueu ne Shushan d) pashpashtessat anat

‘je suis un orphelin, moi’ ‘elle est une femme des bois, cette Suzanne’ ‘ce sont des pics-bois ceux-là’

Dans les exemples qui précèdent, le verbe tshiussanu en a) décrit une propriété du sujet ‘cet enfant’, la propriété d’être ‘orphelin’. Les trois autres exemples sont des constructions identificationnelles. Elles sont articulées autour d’un noyau-attribut nominal (en gras) qui assigne le sujet (souligné) à la catégorie représentée par l’attribut. En b), le sujet niǹ ‘moi’ est identifié à la catégorie ‘orphelin’ ; en c), le sujet Shushan est identifié comme faisant partie de la catégorie des ‘femmes des bois’ ; en d) ‘ceux-ci’ sont identifiés comme étant des ‘pics-bois’. On note que, crucialement, dans les trois derniers exemples, il n’y a aucun verbe, contrairement au français qui utilise la copule être. Le sujet (l’identifié) et le noyau-attribut (l’identifiant) sont simplement juxtaposés. Le sujet peut être un nom propre (exemple c), un pronom personnel (exemples a et e) ou tout simplement un pronom démonstratif (exemple d). Le sujet est toujours un référent désigné comme s’il était pointé pour identification et c’est pourquoi il comporte souvent un démonstratif. L’ordre relatif du sujet et du noyau-attribut est fixe : on place toujours le nominal attribut (qui constitue l’information nouvelle) devant le sujet, lequel représente l’information ancienne (le topique). Ainsi, la construction identificationnelle se présente dans l’ordre : noyau-attribut + sujet. Dans les exemples qui suivent, le noyau-attribut est en gras et le sujet est souligné. Tan tshipa tshi nita aimiku ! pashpashtessa neǹua. ‘Comment se peut-il jamais qu’il lui parle ? ce sont des pics-bois ceux-là.’ Tan tshipa tshi nita aimiku, kauapikueshiǹiti neǹua, mekuat aǹamesseǹua ! ‘Comment se peut-il jamais qu’il lui parle, c’est un prêtre celui-là, il est en train de dire la messe !’ Extraits de Michel Adley, 1986, Pessamit

282

Grammaire de la langue innue

Parfois, l’élément à identifier est introduit d’abord, en extraposition, comme dans la phrase suivante (tshiǹuau nene ka minieku ‘ce que vous avez bu vousautres’), puis, dans la construction identificationnelle qui suit (ishkutuapui nene tshiǹuau), le noyau-attribut (l’identifiant) précède l’identifié sujet (le pronom démonstratif nene). Ka pitutsheieku anite tshishe-utshimautshuapit, tshiǹuau nene ka minieku, ishkutuapui nene tshiǹuau. ‘Quand vous êtes entrés chez le roi, ce que vous avez bu, c’était de l’alcool vous-autres.’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

Les constructions identificationnelles peuvent s’employer dans une phrase interrogative pour interroger l’identité d’un sujet quelconque. Alors, c’est l’identifiant qui est interrogé, comme si on demandait à quelle catégorie un sujet quelconque (à identifier) appartient. Dans ce cas, l’attribut est un pronom interrogatif. auen ne ? auen neǹu ? auen tshiǹ ? auen utemissa ? tshekuan ne ?

‘qui est-ce ?’ (litt. ‘qui ça’) ‘à qui est-ce ?’ (litt. ‘à qui ça’) ‘qui es-tu ?’ (litt. ‘qui toi’) ‘à qui le petit chien ?’ (litt. ‘qui son petit chien’) ‘c’est quoi ça ?’(litt. ‘quoi ça’)

On peut résumer de la façon suivante les propriétés des propositions identificationnelles : ƒ elles ne comportent pas de noyau verbaL ; ƒ l’élément qui porte la prédication (le noyau) est un attribut de type nominal ; ƒ l’ordre est rigide : le nominal attribut est placé avant le sujet ; ƒ le sujet est défini (mentionné au préalable ou clairement dans l’environnement des locuteurs ou dont l’existence fait l’objet d’une connaissance partagée) ; ƒ la fonction : préciser l’identité d’un sujet en l’attribuant à une classe/ catégorie.

13.1.2 Les propositions équationnelles Le deuxième type de proposition avec noyau nominal est représenté par l’exemple suivant : uiǹ utshimau

‘c’est lui le chef’

Les équationneLLes diffèrent des identificationnelles en ce que le noyauattribut (l’identifiant) ne représente pas une classe/catégorie d’entité, mais plutôt un individu uniquement identifié. On les appelle équationnelles parce qu’elles font l’équation entre un sujet désigné et l’individu spécifique qui correspond au sujet. Dans les propositions équationnelles, le noyau-attribut est un pronom personnel indépendant (§5.1).

Les propositions sans noyau verbal

uiǹuau ǹekausseie

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‘ce sont eux les conseillers’

On peut contraster les propositions identificationnelles et les propositions équationnelles. utshimau niǹ niǹ utshimau kapiminuesht ne Jean uiǹ kapiminuesht

‘je suis un patron’ iDentificationneLLe ‘c’est moi le patron’ équationneLLe ‘Jean est un cuisinier’ iDentificationneLLe ‘c’est lui le cuisinier’ équationneLLe

Le pronom qui sert de noyau-attribut peut porter une marque modale (§5.3). Tshiǹitshe ka tshitamut nitepatem. Uiǹikupan ka tshitamuat nitepatema. Uiǹuauatak e pitutsheht. Niǹishapan ka pikutitaian ne ǹashiet. Uiǹishapan nana [ka mushkunat auassa].

‘Ça doit être toi qui a tout mangé ma tarte.’ ‘Ça devait être lui qui a tout mangé ma tarte.’ ‘Ce sont eux qui entrent.’ ‘C’est moi qui avait brisé l’assiette.’ ‘C’était celui [qui a fait pleurer les enfants].’

Tshekuanitshe mak an ?

‘Qu’est-ce que ça pourrait bien être ?’ (litt. ‘quoi + Dubitatif donc ça ?’) Extrait de Michel Adley, 1986, Pessamit

Uiǹitshe nikuss [ka kashkassipitamuat utussa upuamiǹua]. ‘Ce doit être lui mon fils qui a grafigné les cuisses de sa belle-mère.’ Extrait de Riverin, Drapeau et Bacon, 1987, Pessamit

Le sujet peut être vide, lorsqu’il est évident de qui/quoi il s’agit. Au téléphone par exemple, on pourra dire simplement les phrases suivantes et les deux participants comprendront que la personne identifiée est bien évidemment l’interlocuteur1. Le sujet pourra être omis en autant qu’il soit facilement récupérable par les participants à la conversation, par exemple lorsqu’il vient tout juste d’être mentionné ou encore en présence de la personne. niǹ au ! tshiǹ a ?

ƒ ƒ ƒ ƒ ƒ

1.

‘c’est moi là !’ ‘est-ce toi ?’

En résumé, les équationneLLes ont les propriétés suivantes : elles ne comportent pas de noyau verbaL ; l’élément qui porte la prédication (le noyau-attribut) est un pronominal ; l’ordre est rigide : le noyau-attribut est placé avant le sujet ; le sujet est défini (mentionné au préalable ou clairement dans l’environnement des locuteurs ou dont l’existence fait l’objet d’une connaissance partagée) ; la fonction : préciser l’identité d’un sujet en l’identifiant à un individu spécifique uniquement identifiable.

Dans les exemples qui suivent, au est une particule d’affirmation emphatique et a est une particule interrogative.

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Grammaire de la langue innue

13.1.3 Les équationnelles de possession Une proposition équationnelle peut être construite à partir d’un sujet possédé. Dans ce cas, le possesseur représente l’attribut nominal (l’identifiant) et le possédé représente le sujet (l’identifié). Le nominal qui fait office de noyau-attribut peut être un nom propre ou un pronom. niǹ nitapui niǹ nitapuiat niǹ nitakup niǹ nimassina

‘c’est ma rame’ (litt. ‘moi ma rame’) ‘ce sont mes rames’ ‘c’est mon manteau’ ‘ce sont mes souliers’

Eka pisseǹimeku, itikut. Tshika pitutsheu. Tshishe-utshimau neǹua ukukushima, itiku. ‘« N’y touchez pas », leur dit-on. « Qu’il entre. C’est le cochon du roi », lui dit-on.’ Extrait de Suzanne Tshernish, 1986, Pessamit Nineunan niatshi-mitshishuiat, iu ne peiku. Katipesh neǹua uitsheuakana. ‘Nous étions quatre à aller manger, dit l’un deux. Ce sont les amis de Katipesh.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

En résumé, les propositions équationnelles de possession ont les caractéristiques suivantes : ƒ elles ne comportent pas de noyau verbaL ; ƒ l’élément qui porte la prédication (le noyau) est un attribut de type nominal ; ƒ l’ordre est rigide : le nominal attribut est placé avant le sujet ; ƒ le sujet est un nom possédé ; ƒ la fonction : préciser l’appartenance du sujet en lui attribuant un possesseur.

13.1.4 Les présentationnelles Un troisième type de proposition prend comme noyau-attribut un pointeur démonstratif (au sens décrit en §6.1). La proposition ainsi formée a un sens présentationneL : ‘voici mon livre’, ‘voilà la chaise’, ‘voilà l’ambulance là-bas’. naume akushiutapan ne nimashinaikan ume nimashinaikan

‘voilà l’ambulance’ ‘voilà mon livre’ ‘voici mon livre’

Le pronom-focus eukuan peut aussi agir comme noyau-attribut dans une présentationnelle : Eukuan minuat Katipesh.

‘Voici encore Katipesh.’

Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Les propositions sans noyau verbal

285

Les présentationnelles partagent les propriétés des autres propositions à noyau nominal : ƒ elles ne comportent pas de noyau verbaL ; ƒ l’élément qui porte la prédication (le noyau) est un attribut de type nominal, en l’occurrence un démonstratif (pointeur ou pronom-focus) ; ƒ l’ordre est rigide : le noyau-attribut est placé avant le sujet ; ƒ le sujet est défini (mentionné au préalable ou clairement dans l’environnement des locuteurs ou dont l’existence fait l’objet d’une connaissance partagée) ; ƒ la fonction : présenter une entité-sujet dans l’environnement des interlocuteurs en la pointant.

13.1.5 Les phrases clivées On peut former une phrase complexe à partir d’une principaLe (§12.3) à noyau nominal. On appelle phrase cLivée ce type de phrase complexe composée d’une proposition principale à noyau nominal dont le sujet comporte une subordonnée relative (§12.3.3). Dans les exemples qui suivent, le noyau-attribut de la proposition principale est en gras, le sujet est souligné et la relative qui en dépend est entre crochets carrés. Toutes les principales à noyau nominal peuvent donner lieu à des propositions complexes : Tshiǹ nana [ka ishin !]

‘C’est toi [qui me l’as dit !]’

Ishkutuapui nene [ka minieku tshiǹuau].

‘C’était de l’alcool [que vous avez bu vous-autres].’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

Ǹuissa neǹua [tiepuatat]. Minashtakan ne [kiashikat].

‘C’est à Louis [qu’elle crie].’ ‘C’était dimanche [ce jour-là].’

Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

L’exemple suivant comporte deux constructions à noyau nominal : la première (niǹ au) est une équationnelle à sujet (l’identifié) vide et la seconde a comme sujet un pronom démonstratif an suivi d’une proposition relative. – Niǹ au, nishkat an [eshpaǹitaian] ! iu Maǹi-Shuǹi. ‘– C’est moi, c’est ma jambe [que je bouge], dit Marie-Julie.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

13.1.6 Les propositions avec copule Les propositions à noyau nominal peuvent aussi être introduites par des copuLes, l’une permettant de faire une identification positive et l’autre une identification négative, c’est-à-dire une dénégation (namaieu ‘ce n’est pas’). Une copule est

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Grammaire de la langue innue

un élément qui unit un sujet (l’identifié) à un attribut (l’identifiant) ; dans ce cas précis, ce sont des copules non verbales. Comme pour les autres propositions à noyau nominal, le sujet peut contenir une proposition relative, auquel cas le résultat est une phrase clivée : la principale est une proposition à noyau nominal et son sujet contient une relative. Les propositions de cette section partagent certaines propriétés des autres propositions à noyau nominal à la différence près qu’elles sont construites autour d’une copule non verbale : ƒ les propositions à copuLe non verbaLe ne comportent pas de noyau verbaL ; ƒ l’élément qui porte la prédication (le noyau) est un attribut de type nominal ; ƒ la fonction : préciser l’identité d’un sujet ; ƒ le sujet est défini (mentionné au préalable ou clairement dans l’environnement des locuteurs ou dont l’existence fait l’objet d’une connaissance partagée).

une copuLe à vaLeur positive Une copule à valeur positive est construite à partir du démonstratif identificateur an dont la fonction et la distribution sont expliquées en §6.4. La copule est formée en ajoutant un suffixe modal au démonstratif identificateur an, soit l’indirect passé ou le dubitatif présent ou passé : eshapan, etutshe, ekupan, etc. (voir le tableau 36 à la page 127). Ainsi fléchi, le démonstratif identificateur joue le rôle de copule, car il relie un sujet (nominal) et un attribut (nominal). Cette copule est restreinte à l’inanimé, le cas échéant avec une marque d’obviation. Au niveau du sens, la copule permet de faire état d’une déduction du locuteur conformément au sens du suffixe modal qui la compose, autrement elle est vide de sens. On parle de copule à valeur positive en raison du fait qu’elle n’est utilisée que dans les cas d’identification positive ; les cas d’identification négative utilisent la copule namaieu qui sera présentée à la section suivante. Bien qu’elles fonctionnent comme copule, ces formes ne sont pas des verbes pour autant. En effet, elles ne peuvent pas accueillir l’inventaire des suffixes et préfixes qui caractérisent les verbes : bien qu’elles soient compatibles avec quelques suffixes de mode, elles ne prennent pas de marque de nombre, ne varient pas en genre et ne peuvent se conjuguer au conjonctif. Comme dans le cas des autres constructions à noyau nominal, on retrouve un identifié/sujet, et un identifiant/attribut. L’attribut peut être remplacé par un démonstratif. Dans les exemples qui suivent, la copule est en caractère gras, l’attribut est identifié au moyen de l’abréviation att, alors que le sujet est souligné. Etutshe ne(att) iǹnu-utshimau. ‘Ce doit être celui-là le Chef.’ Massimuteutit takuanǹu neǹu eiakue, shiutakanǹu(att) neǹu eǹishapan. ‘Ce qu’il a acheté est dans un sac, il se trouve que c’était du sel.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Les propositions sans noyau verbal

287

Le sujet peut être laissé complètement vide lorsqu’il a déjà été spécifié préalablement ou qu’il est évident de qui/quoi il s’agit. Kauashkamuesht(att) nana put etutshe, put kie ka tshinuashkushit kauapikuesht(att) etutshe. ‘Ça doit être le père Arnaud, ou ça peut être aussi le prêtre qui était haut de taille.’ Tan tshipa tshi petueu nutaui nana, apu ut naitak nashpit, nikau(att) etutshe pietuat. ‘Comment se peut-il que mon père l’entende, il n’entend pas bien du tout, ce doit être ma mère qui l’entend.’ Extraits de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994)

Le sujet peut être une proposition complétive, comme dans ce qui suit. Etutshe ne(att) [nut kanueǹitetakupan]. ‘Ça doit être pourquoi j’ai dû le garder.’ Etutshe ma ne(att) [uet tshisseǹitaman natukuǹa e iaishinakuaki]. ‘Ca doit être pourquoi je connais les remèdes de toutes sortes.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Dans l’exemple suivant, l’attribut comporte une relative (neǹu uet nipit ‘ce pourquoi il est mort’) et le sujet (extraposé en début de phrase) est une proposition complétive (eka uet natshi-uapameku). Eka uet natshi-uapameku, eǹitshe neǹu uet nipit(att). ‘Parce que vous n’êtes pas allés le voir, ça doit être pour ça qu’il est mort.’ Extrait de Michel Adley, 1987, Pessamit)

Voici d’autres exemples recueillis dans un texte de Mamit. Mashteǹ kaǹapua eǹitshe e ashamakanit. ‘Bien entendu, ça doit être la dernière fois qu’on le nourrit.’ Ekue tshitutet katshi mitshishut kie eǹisha2 keuauat minaikutakua. ‘Et puis il est parti après avoir mangé, et ça a été une épinette blanche sèche qu’il a abattu.’ Eǹisha neǹu natshishk tshe ut akushit. ‘Ça s’est trouvé être la dernière fois qu’il a été malade.’ Eukuan eǹishapani nene uetinamuat nete eiat patshuianǹu mak neǹua tshishtashkuana tshe itapashtakaniti. ‘Ça s’est avéré être ce qu’il lui a procuré quand il a acheté du tissu et les clous à utiliser.’ Extraits de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994)

Les phrases suivantes (toutes à noyau nominal) montrent comment le démonstratif an est remplacé par etutshe ou eshapan lorsque la proposition est énoncée à un autre mode, ici le dubitatif et l’indirect. Cela expliquerait pourquoi an ne peut s’employer que dans des contextes où on utiliserait l’indicatif

2.

La forme eǹisha correspond à eǹishapani en orthographe uniformisée, telle qu’adoptée par l’Institut Tshakapesh.

288

Grammaire de la langue innue

(connaissance directe). Dans les cas de connaissance obtenue indirectement ou par déduction, c’est la copule avec suffixe modal qui fait surface. On note dans les phrases suivantes la possibilité que la copule se présente après l’attribut. Namaieu ne kakussesht/mishtikushu ; iǹnu an. ‘Ce n’est pas un Canadien ; c’est un Innu.’ Namaietshe ne kakussesht/mishtikushu ; iǹnu etutshe. ‘Ça ne doit pas être un Canadien ; ça doit être un Innu.’ Namaieshapan kakussesht/mishtikushu ; iǹnu eshapan. ‘Ce n’était pas un Canadien ; c’était un Innu.’

Les phrases qui précèdent démontrent aussi que les propositions avec copule démonstrative sont des constructions à noyau nominal au même titre que celles qui ont été présentées jusqu’ici.

namaieu : une copuLe à vaLeur négative La copule à valeur négative est namaieu et ses dérivés. Cette copule a une distribution différente de son équivalent positif, comme on le verra dans ce qui suit. On la classe comme copule nominale, et non comme verbe, car elle ne peut pas être fléchie comme un verbe (voir aussi §15.2.7). Voici des exemples typiques de l’emploi de namaieu dans une phrase simple sans noyau verbal. Comme dans le cas des autres constructions à noyau nominal, on retrouve un identifié (le sujet de la prédication) et un identifiant (l’attribut). On note que la copule a pour fonction d’unir le sujet (s) et son attribut (att). Adhémar(s) namaieu ma ute ut iǹnu(att). ‘Adhémar n’est pas un Indien d’ici.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

La plupart du temps, l’identifié-sujet a été mentionné préalablement et il n’est plus spécifié par la suite, comme dans la phrase suivante : Namaieǹua unatshima(att). Utushima. ‘Ce n’est pas son gendre. Son neveu.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Souvent une reprise sous forme de démonstratif suffit. Neǹua uitshimeu aiǹua, nukumisha Nueǹa nana. Mauat, apu, namaieǹua neǹua(s) uatshimat. ‘Il accompagne, euh, mon oncle Noël. Non, ce n’est pas ça, ce n’est pas celui-là qu’il accompagne.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Namaieu s’accorde en nombre avec son sujet. Dans l’exemple suivant, le sujet est pluriel animé.

Les propositions sans noyau verbal

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Namaieuat anat(s) niǹ nitauassimat(att) anutshish, tshishe-utshimau(att), neǹua utauassima(s) . ‘Ce ne sont plus mes enfants à présent, ce sont les enfants du gouvernement.’ Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

Namaieu est employé le plus souvent sans marque modale, mais on le retrouve aussi avec la marque du dubitatif. Namaietshe nana(s) manitush(att), iteu. Etutshe nana e tashikut. ‘« Ça ne doit pas être un esprit mauvais, lui dit-il. Ce doit être celui qui me poursuivait. »’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

L’attribut peut contenir une proposition relative, ce qui donne lieu à une phrase complexe dont le prédicat est namaieu et dont l’attribut (l’identifiant) comporte une relative. Namaieu ne shuku ka mishta-iǹnishit atimu, atimuss nana. ‘Ceci n’est pas un chien qui est très mature, c’est un chiot.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Muku nipeteti, namaieu niǹ iaian, nekanat ueshkat kukuminassat eukuan ipanat mak nananat tshisheǹnuat. ‘Je l’ai entendu dire seulement, ce n’est pas moi qui le dit, les vieilles d’autrefois et les anciens, ce sont eux qui l’ont dit.’ Extrait de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994)

Dans l’exemple suivant, la phrase comporte deux propositions relatives, l’une qui spécifie le sujet (à identifier) et l’autre l’attribut (l’identifiant). Namaieǹu uiǹ ut shuku meshta-mitunakuanǹit(att) tshekuanǹu maǹakanit(s) muku neǹu eǹuet tshetshi mitshishutaui. ‘Ce n’était pas vraiment des rebuts les choses qu’on leur donnait, mais pour qu’ils aient à manger au moins.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

La copule namaieu peut s’employer avec une proposition subordonnée complétive comme attribut. Namaietshe eka takuanǹit apunǹu uiǹ. ‘Ce n’est certainement pas qu’il n’y a pas de place pour elle.’ Tshitauassim, namaieǹu uiǹ eka tshi kanueǹimak. ‘Ton enfant, ce n’est vraiment pas que je ne peux pas le garder.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

3e

Namaieu est un nominal de personne (comme auen, tshekuan, etc.), il n’y a pas d’accord en personne, car l’accord en personne est le propre des verbes. Dans l’exemple suivant, le locuteur emploie namaieu pour référer à lui-même, sans pour autant que la 1re personne soit marquée sur la copule.

290

Grammaire de la langue innue

Apu tshekuan itapatishishian, namaieu ǹekausseie kie namaieu iǹnu-utshimau. ‘Je n’ai pas de fonction, je ne suis pas conseiller et je ne suis pas chef.’ (litt. ‘Je n’ai pas de fonction, ce n’est pas un conseiller, et ce n’est pas le chef indien.’) Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

Namaieu peut s’employer seul dans des constructions elliptiques où ni le sujet ni l’attribut ne sont spécifiés, mais sous-entendus. « Namaieu mak » nitikuti mani, eshpish neǹu tshishi-nitautshuk : « Aǹu tshiǹ tshinitau-atussen mak niǹ » nitikuti. ‘« Ce n’est pas vrai pourtant », me disait-elle régulièrement, après que j’eus fini de grandir : « Tu es plus capable que moi pour le travail », me disait-elle.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Enfin, namaieu peut s’employer à la forme locative namaieute. Patutshet neǹu mitshuapiǹu, iapit namaieute etaǹiti. ‘Quant il est entré dans la maison, ce n’est toujours pas là que les autres sont.’ Extrait de Kapesh, 2004, Uashat mak Mani-utenam

13.1.7 Les propositions introduites par eukuan Cette section aborde le dernier type de proposition à noyau nominal, soit celles qui sont introduites par le pronom-focus eukuan et ses dérivés (voir §6.5). Cet identificateur a comme fonction de préciser l’identité d’un sujet dans le cadre d’une construction dite focaLisée3. La focaLisation est un processus qui consiste à mettre en évidence un participant (ou un événement) que le locuteur présente comme ayant une grande valeur informative. On dira alors que ce participant (ou cet événement) est mis en focus. Les constructions focalisées permettent ainsi de mettre l’accent sur certains éléments et d’y focaliser l’attention. On réfère donc à eukuan sous l’étiquette de pronom-focus. De plus, eukuan a une fonction de connecteur dans le discours : il relie des phrases en introduisant une nouvelle proposition où un commentaire identificatif est porté à propos d’un sujet-topique. En dernier lieu, puisque eukuan n’est en lui-même ni le sujet ni l’attribut de l’énoncé, mais qu’il sert à lier les deux, il y a lieu de le considérer comme une copule au même titre que celles qui ont été identifiées à la section précédente (§13.1.6). En résumé, voici les propriétés du pronom-focus eukuan : ƒ il introduit des propositions à noyau nominal (de type iDentificationneL ou équationneL) ; ƒ il agit comme connecteur reliant des parties du discours ; ƒ sa valeur discursive est de mettre l’attribut en focus ; ƒ il est une copule (démonstrative), car il unit le sujet et l’attribut sans avoir lui-même de fonction référentielle. 3.

Le chapitre 14 présente les procédés de topicalisation et de focalisation.

Les propositions sans noyau verbal

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Le pronom-focus eukuan (et ses dérivés) est la forme par excellence utilisée dans la langue pour introduire des propositions focalisées4. Les propositions introduites par eukuan sont un type de constructions à noyau nominal. Elles sont introduites par l’une des variantes du pronom-focus (eukuan, eukuanǹu, ekute, etc. ; voir §6.5) suivi d’un nominal (nom ou pronom personnel ou démonstratif) qui joue le rôle de l’attribut. Comme dans les autres constructions à noyau nominal, le sujet est toujours défini. Comparons les deux phrases suivantes ; la première est neutre alors que la seconde est focalisée, tant en innu qu’en français. En a), rien n’est mis en relief et le contenu complet de la proposition constitue une information nouvelle. En b) par contre, on présuppose que le fait que le gâteau a été mangé est un fait connu et l’information nouvelle porte sur le fait que c’est Marie qui l’a mangé. a) Maǹi muepan ǹekautua b) eukuan Maǹi ka muat ǹekautua.

‘Marie a mangé le gâteau’ ‘c’est Marie qui a mangé le gâteau’

En tant que mot démonstratif, le pronom-focus eukuan s’accorde avec son sujet. L’ordre dans lequel les éléments sont introduits est généralement eukuan suivi de l’attribut et du sujet. L’attribut (l’identifiant) représente le focus, l’information nouvelle sur laquelle on concentre l’attention. Cet attribut peut être un nom propre, comme on vient de le voir dans la phrase b) ci-haut, mais le plus souvent il s’agit tout simplement d’un pointeur démonstratif. En voici quelques exemples. eukuan ne(att) nitakunaushun(s) ‘voilà mon filleul’

présentationneLLe

Le sujet représente le topique et dans tous les cas, il est présupposé soit pour avoir été mentionné précédemment, soit parce qu’il s’agit d’une connaissance commune partagée, soit encore que les interlocuteurs l’ont sous les yeux. C’est pourquoi, dans plusieurs cas, le sujet n’est pas mentionné explicitement. eukuan ne(att) ‘c’est celui-là/lui’ eukuanat anitshenat(att) ‘ce sont ceux-là/eux’ eukuanǹua neǹua(att) [ussima Maǹi](s) ‘c’est celle-là la petite-fille de Marie’ eukuanǹua neǹua(att) ‘c’est celle-là la sienne’

4.

présentationneLLe présentationneLLe présentationneLLe présentationneLLe

C’est pourquoi il est souvent appelé pronom-focus dans les études de linguistique algonquienne. Will Oxford (2007) réfère à eukuan et ses dérivés comme des « mots clivants » (clefting word) et il est vrai qu’il introduit parfois des phrases clivées, mais la fonction première de eukuan est de créer une proposition focalisée sans noyau verbal, laquelle peut effectivement donner lieu à une phrase clivée.

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Grammaire de la langue innue

De la même manière que les autres propositions à noyau nominal, le sujet (l’identifié) peut contenir une subordonnée relative (§12.3.3), auquel cas on a affaire à une phrase complexe dite phrase clivée (§13.1.5). Eukuan s’accorde à l’inanimé singulier lorsque le sujet est une proposition relative. Eukuan an(att) [muku eshi mitshishunanit](s). ‘C’est cela [tout ce qu’on mangeait].’ Eukuanǹua neǹua(att) [niataik mak Uǹiamiss](s). ‘Ce sont ces choses [qu’il va chercher en compagnie de William].’ Extraits de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994) Muku e atshushakaniti matshunisha, auassat e atshushamuakaniht matshunisha, eukuan ne(att) muku [ishi-tutakanipan](s). ‘Seulement rétrécir des vêtements, rétrécir des vêtements pour les enfants, c’est tout [ce qu’on faisait].’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Lorsque l’élément en focus (l’attribut) vient d’être mentionné, il n’est pas repris et c’est eukuan qui porte la référence attributive. Eukuan [katshi petuk eimit](s). ‘C’est lui [que j’ai entendu parler].’ Eukuanǹu [eshi-natueǹitak tshishe-utshimau](s). ‘C’est ce [que le roi demande].’ Extrait de Suzanne Tshernish, 1986, Pessamit Nanitam eukuanǹua [tshipa uitshimepan iǹniuǹitakueni ukauia](s). ‘C’est elle [qu’elle aurait toujours accompagnée si sa mère avait vécu].’ Extrait de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994)

La forme locative du pronom-focus est ekute, qui s’emploie dans le sens de ‘c’est là que’. ekute anite uiesh [tatshe] ekute anite [etat]

‘c’est là quelque part [qu’il doit être]’ ‘c’est là [qu’il se trouve]’

Pietatshimakanit, shash neǹu peiku tshi tshimatakanu mitshuapiǹu, ekute anite patutepatuananit, ekute anite iapashuakanit. ‘En arrivant, on avait déjà monté une tente, c’est là qu’on l’a rentré en vitesse, c’est là qu’on l’a réchauffé.’ Extrait de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994) Eku mak ueshkat ush apashtakanipan, tshia, apu ut utapan takuak, mitshim ekute ute ut pushinanuipan. ‘Et puis autrefois on utilisait le canot, tu vois, il n’y avait pas d’auto, c’était directement d’ici qu’on partait.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Les propositions sans noyau verbal

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Il arrive que le sujet soit une subordonnée circonstancielle (§12.3.1) et le pronom-focus eukuan prend le sens de ‘c’est alors que’. Min meǹushkamit eukuan napauian niǹ. ‘Le printemps suivant, c’est alors que je me suis mariée, moi.’ Ekue nashipet nana nutaui… eukuan ne niǹan nipa-nashipenan ‘Et puis mon père est retourné à la côte… c’est alors que nous-autres nous devions retourner.’ Uetakussit iashte-ǹutik, eukuan petshitauaian. ‘Le soir quand il a cessé de venter, c’est alors que j’ai mis mon filet.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Il peut aussi s’employer en conjonction avec ekue5 pour introduire une proposition cosubordonnée (§12.4). Mishta-tshishimiku ne tshisheǹnu neǹu essishueǹiti ishkueua, eukuan ekue nitashkuaik utasha ekue tshishuashpishut. ‘Le vieillard est très insulté de ce qu’a dit la femme, et c’est alors qu’il a décroché ses bas et qu’il s’est habillé.’ Extrait de Picard et Bacon, 1987, Pessamit

Eukuan peut également porter une marque modale (voir le tableau 37 à la page 127). Dans les exemples qui suivent, on trouve eukuan conjugué au mode indirect en a) et au mode dubitatif en b). a) Mishta-tshishpakapani nene, eukuanǹishapani neǹua epushtat. ‘Ces choses étaient très épaisses, c’était ces choses qu’il avait embarquées.’ b) Eukuanǹitshe neǹu eku napaut, neǹu ume eshitshimeiat… ‘C’est sans doute alors qu’elle s’est mariée, quand on a fait ce voyage…’ Extraits de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994)

Dans certains cas, eukuan est employé seul, suivi d’une pause. Il résume d’un seul mot l’histoire : ‘c’est ça’. Eukuan. Peikupipuna ekue eka kushpiat ekue taiat ute Pessamit. ‘C’est ça. Et puis nous ne sommes pas montés dans le bois durant un an, puis nous sommes restés ici à Pessamit.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

En résumé, ce type de proposition partage les propriétés des autres propositions à noyau nominal qui sont introduites par un identificateur : ƒ elle ne comporte pas de noyau verbaL ; ƒ l’élément qui porte la prédication (le noyau) est un attribut de type nominal ; ƒ la fonction : mettre le focus sur l’identité du sujet (s) en le liant à son attribut ; ƒ le sujet (s) est toujours défini (mentionné au préalable ou clairement dans l’environnement des locuteurs ou dont l’existence fait l’objet d’une connaissance partagée). 5.

La locution eukuan ekue s’écrit en deux mots, mais se prononce comme un seul [ekwənəkwé].

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Grammaire de la langue innue

13.2 LES PROPOSITIONS À NOYAU ADVERBIAL Certains adverbes peuvent agir comme noyau dans d’une proposition. Comme ces constructions sont sans noyau verbal, le sens de ‘être’ doit être inféré : il fait partie intégrante de la construction, tout en n’étant pas réalisé comme tel en surface. Dans l’exemple suivant, l’adverbe tipan ‘à part’ modifie le sujet uiǹuau ‘eux’ ; dans l’exemple qui suit, l’adverbe tshitshue ‘vraiment’ modifie le sujet tipatshimun ‘histoire’. Apu tshimimiht, tipan kie uiǹuau. ‘Ils ne sont pas dans le même canot que nous, ils sont à part eux aussi.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Namaieu ume ataǹukan, tshitshue an tipatshimun. ‘Ceci n’est pas un mythe, c’est vraiment là une histoire vécue.’ Extrait de Mathieu André, 1984, Uashat mak Mani-utenam

Une proposition à noyau adverbial peut elle aussi composer la principale d’une phrase complexe (§12.3) lorsqu’elle comporte une proposition subordonnée. Dans ce cas, la subordonnée est reliée au sujet du prédicat adverbial. Atshiǹu nene [ka mitshishuiat tshetshishepaushit]. ‘C’était la dernière fois [qu’on a mangé ce matin-là].’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Miam [piakanǹiti uitukaia]. ‘C’est comme [que ses oreilles sont enflées].’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Miam [katshi pakashtueuakanit eshinakuak]. ‘C’est comme [après avoir été jeté à l’eau, que ça a l’air].’ Extrait de Drapeau, notes de terrain, Pessamit Apu shashish [ute tshiǹanu tshitshipaǹiaku e apashtaiaku ne tshishiku]. ‘Ça ne fait pas longtemps [que nous ici nous avons commencé à utiliser ce jour férié].’ Tshek [meshkunaman anite tshekuan]. ‘Soudainement [que je tâte quelque chose-là].’ Shassikut [uiashtepaǹiti uashtenimakana] ! ‘Tout à coup [que les lumières se sont rallumées] !’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Chapitre 14

La topicalisation et la focalisation

Ce chapitre aborde les procédés utilisés dans le discours1 qui visent, en modifiant la façon de présenter l’information, à mettre certains éléments d’information en relief. Il sera question de la topicaLisation et de la focaLisation. Ces procédés donnent lieu à des phrases qui diffèrent de la forme neutre. Dans la première paire d’exemples, la phrase a) est neutre du point de vue discursif, aucun élément n’est mis particulièrement en emphase. Par contre, dans la phrase b), deux éléments (niǹ, nutapan) sont mis en relief en étant placés au début de la phrase et le reste constitue un commentaire à propos de ceux-là. C’est ce qu’on appelle une topicaLisation. Un procédé de topicalisation a pour effet de souligner un topique. Le topique dans une phrase, ou une portion de discours, c’est ce à propos de qui/quoi on émet un commentaire. Le plus souvent, le topique est le « sujet » de la proposition, mais pas uniquement, comme on le voit dans la phrase b) où tant le sujet que l’objet sont topicalisés, le commentaire à leur propos étant ‘je ne la prêterais jamais’. a) apu nita nipa aiuiashun nutapan b) niǹ, nutapan tshia, apu nita nipa aiuiashun

‘je ne prêterais jamais mon auto’ ‘mais moi, mon auto tu vois, je ne la prêterais jamais’

La phrase b) suppose un contenu informatif préalable dans une portion antérieure de la conversation ou de la narration. En effet, on n’imagine pas un locuteur commencer une narration ou une conversation avec une phrase de type b). C’est pourquoi les procédés de topicaLisation sont des procédés qui prennent toute leur

1.

On emploie le terme discours, non pas pour parler uniquement des allocutions formelles, mais plutôt comme terme abstrait pour référer à des actes de parole qui impliquent plusieurs phrases. Il englobe les narrations, les conversations, les textes, incluant, bien sûr, les allocutions.

296

Grammaire de la langue innue

pertinence dans le discours. Par ailleurs, du strict point de vue du contenu, les deux propositions sont équivalentes. Ce qui est différent entre les deux, c’est le poids relatif accordé au sujet et à l’objet par rapport au reste de la phrase. Dans la paire de phrases ci-dessous, la version a) est neutre quant à son contenu informationnel. Par contre, la phrase b) met un élément en emphase, le cinéma, comme étant le lieu où vont les filles. C’est cet aspect du contenu informationnel de la proposition qui est vraiment nouveau et mis en évidence. En effet, cette phrase présuppose que les interlocuteurs savent préalablement qu’il est question des filles et qu’elles sont allées quelque part. Le contenu informationnel de la phrase b) porte uniquement sur le fait que c’est au cinéma que les filles sont allées et non ailleurs. Ce type de procédé, qui met l’emphase sur un contenu informationnel nouveau tout en présupposant la connaissance partagée du reste de la proposition, s’appelle focaLisation. Le contenu informationnel nouveau constitue le focus de la proposition. En ce sens, il s’agit véritablement d’une mise en focus, un peu comme un photographe ajuste sa lentille pour qu’un élément de l’image soit mis clairement en évidence. a) ishkuessat ituteuat kamatau-pikutananuǹit b) kamatau-pikutananuǹit, ekute etuteht ishkuessat

‘les filles vont au cinéma’ ‘le cinéma, c’est là où les filles vont’

Comme pour la paire précédente, le contenu des deux dernières phrases est le même. La différence entre elles porte sur la manière dont l’information est présentée. La topicaLisation a pour effet de souligner de qui/quoi on parle (le topique). La focaLisation a pour effet de mettre l’accent sur le contenu informationnel nouveau dans une proposition. Ce chapitre élabore davantage ces deux procédés ; mais, auparavant il importe de préciser les principes qui déterminent l’ordre des mots dans la phrase de base en innu.

14.1 L’ORDRE DES MOTS DANS LA PHRASE DE BASE L’innu est une langue dont on a souvent dit que l’ordre des mots y est libre. Ce n’est pas tout à fait exact. Il est vrai qu’il y a beaucoup plus de liberté que dans des langues comme le français ou l’anglais. Mais les variations dans l’ordre des mots ont un sens et l’ordre des constituants majeurs dans les propositions est déterminé par un principe général : l’information nouvelle doit figurer d’abord, et l’information ancienne en second. Si toute la proposition comporte de l’information nouvelle, l’ordre des mots est Sujet-Verbe-Objet, c’est-à-dire que le sujet doit précéder le verbe. Ainsi, à la question tshekuan eshpaǹit ? ‘qu’est-ce qui arrive ?’, on répondra :

La topicalisation et la focalisation

nitauassim akushu ninapem unitau ushtashku nimish aiauepan auassa Maǹi unapema akushiǹua

297

‘mon enfant est malade’ ‘mon mari a perdu sa hache’ ‘ma sœur a eu un bébé’ ‘le mari de Marie est malade’

Si le sujet-topique est déjà identifié et que c’est le commentaire à son propos qui constitue l’information nouvelle, alors le verbe précède son sujet, toujours en vertu du principe voulant que l’information nouvelle précède l’information ancienne. On aura donc un ordre : Verbe-Sujet-(Objet). Ainsi, à la question tan etit tshitauassim/tshinapem/tshimish/etc. ? ‘qu’est-ce qui arrive à ton enfant/ ton mari/ta sœur/etc. ?’, on répondra : akushu nitauassim unitau ninapem ushtashku aiauepan nimish auassa akushiǹua Maǹi unapema

‘mon enfant est malade’ ‘mon mari a perdu sa hache’ ‘ma sœur a eu un bébé’ ‘le mari de Marie est malade’

Par contre, si c’est l’objet direct qui constitue l’information nouvelle, alors l’objet direct figure en premier, selon l’ordre Objet-Verbe-Sujet. Ainsi, aux questions tshekuanǹu uenitat tshinapem ? ‘qu’est-ce que ton mari a perdu ?’ et tan eshi-aiauat tshishim auassa ? ‘quelle sorte de bébé a eu ta sœur ?’, la réponse sera : ushtashku unitau ninapem ishkuessa aiauepan nimish

‘mon mari a perdu sa hache’ ‘ma sœur a eu une fille’

Outre ce principe général d’ordonnancement des constituants majeurs (sujet, verbe, objet) dans la proposition, deux processus seront présentés, la topicaLisation et la focaLisation, qui ont pour effet d’extraire un constituant de la position où il figure normalement dans la phrase de base.

14.2 LA TOPICALISATION Le procédé de la topicaLisation en innu fonctionne, comme dans la plupart des langues, par déplacement des constituants topicalisés en tête de phrase (à gauche) ou, dans une moindre mesure, à la fin de la phrase (à droite). Comme la topicaLisation est d’abord et avant tout un phénomène du discours, les structures topicalisées ne se retrouvent à peu près jamais dans des phrases isolées. C’est pourquoi les constructions topicalisées sont pour la plupart accompagnées d’une conjonction qui les lie à ce qui précède. Deux conjonctions sont utilisées pour lier une construction topicalisée à ce qui précède dans le discours ; ce sont eku ‘quant à’ et muku ‘mais’. La caractéristique de la topicalisation est que le constituant topicalisé figure à l’extérieur de la proposition (généralement à gauche, mais possiblement aussi à droite), pour être repris ensuite

298

Grammaire de la langue innue

dans la proposition elle-même soit sous forme de nominal, soit sous forme de marque pronominale sur le verbe. Les exemples qui suivent sont des exemples de dislocation à gauche, ce qui est le cas le plus fréquent. Ekue pushukatituht Hélène mak ne Françoise. Eku ne An-Maǹiss, nete apipan pessish pashpapuakanit. ‘Alors Hélène et Françoise se sont serré la main. Quant à Anne-Marie, elle était assise près de la fenêtre.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Tshika takuan minuat mishta-atusseun tshetshi tutaman, auassat tshe tashikukau, umassinuaua tshe tutamuk. Eku ne mushuian tshia, nitutuau ne mushuian, nitakutshimau ne atushpia, ka mikuati atushpia nitatishuau, eukuan etutaman massina. Eku uiǹuau utishuǹakanuaua, tshe natshi-utinahk neǹua tshe pitshitaihk utishuǹakanuaua. Eku niǹan nitutinan, eshku tshe natuapatakanit ; anite takuan utehe Uauiashtanuss. ‘Il va falloir encore que je fasse un grand travail, les enfants à m’occuper, des mocassins à leur faire. Quant à la peau d’orignal, tu vois, je lui fais à cette peau d’orignal, je la trempe dans de l’aulne, je la teins avec de l’aulne rouge, et c’est alors que je fais les mocassins. Quant à eux, leurs pièges, ils vont les prendre, ils vont désamorcer leurs pièges. Quant à nous, notre canot, il faut encore aller le chercher, il est ici à Labrieville. Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Il est également possible, mais plus rare, de disloquer le topique à la droite de la phrase. eku nasht apu miǹuataman, niǹ apu tshika ut takushiniht, uiǹuau

‘je n’aime pas ça du tout, moi’ ‘ils ne viendront pas, eux-autres’

Comme l’ordre des mots est passablement libre en innu, il peut être compliqué d’identifier une construction topicalisée. Un critère utile consiste à interposer la particule tshia ‘n’est-ce pas’ entre l’élément topicalisé et le reste de la phrase dans le cas de la dislocation à gauche. Dans la dislocation à droite, tshia est placé en toute fin de phrase. Si l’insertion de tshia est possible, c’est qu’on est en présence d’une structure topicalisée. Le procédé est illustré dans les extraits suivants, où la particule tshia est introduite artificiellement pour les besoins de la démonstration. Tous les exemples sont des cas où l’élément topicalisé est disloqué à gauche. Ekue pushukatituht Hélène mak ne Françoise. Eku ne An-Maǹiss, tshia, nete apipan pessish pashpapuakanit. ‘Alors Hélène et Françoise se sont serré la main. Quant à Anne-Marie, n’est-ce pas, elle était assise près de la fenêtre.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

La topicalisation et la focalisation

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Tshika takuan minuat mishta-atusseun tshetshi tutaman, auassat tshe tashikukau, umassinuaua tshe tutamuk. Eku ne mushuian tshia, nitutuau ne mushuian, nitakutshimau ne atushpia, ka mikuati atushpia nitatishuau, eukuan etutaman massina. Eku uiǹuau utishuǹakanuaua, tshia, tshe natshi-utinahk neǹua tshe pitshitaihk utishuǹakanuaua. Eku niǹan nitutinan, tshia, eshku tshe natuapatakanit ; anite takuan utehe Uauiashtanuss. ‘Il va falloir encore que je fasse un grand travail, m’occuper des enfants, leur faire des mocassins. Quant à la peau d’orignal, n’est-ce pas, je lui fais à cette peau d’orignal, je la trempe dans de l’aulne, je la teins avec de l’aulne rouge, et c’est alors que je fais les mocassins. Quant à eux, leurs pièges, n’est-ce pas, ils vont les prendre, ils vont désamorcer leurs pièges. Quant à nous, notre canot, n’est-ce pas, il faut encore aller le chercher, il est ici à Labrieville. Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Le même type de test peut être utilisé dans le cas des dislocations à droite. eku nasht apu miǹuataman, niǹ tshia ‘je n’aime pas ça du tout, moi, n’est-ce pas’ apu tshika ut takushiniht, uiǹuau tshia ‘ils ne viendront pas, eux-autres, n’est-ce pas’

Les constructions topicalisées sont utilisées le plus souvent pour marquer un comme on vient de le voir dans l’extrait de Joséphine Picard. Elles jouent donc un rôle important lorsque des référents de 3e personne sont impliqués, car le changement de topique implique que l’on définisse un nouveau domaine d’obviation (voir à ce sujet le chapitre 17). Dans l’extrait qui suit, An-Maǹi est sous-entendue comme participant central de 3e personne dans la première proposition et Ǹuissa est le participant obviatif. Après le changement de topique, c’est nutaui ‘mon père’ qui devient le participant central et An-Maǹia est maintenant en seconde place et marquée à l’obviatif. changement De topique,

Ǹuissa neǹua tiepuatat. Eku ne nutaui, tiepueǹiti An-Maǹia, mishtashassikutshimiku kaǹapua. ‘C’est à Louis qu’elle crie. Quant à mon père, quand Anne-Marie a crié, il en a été surpris bien entendu.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Il est à noter par ailleurs que l’utilisation des pronoms personneLs inDépen(niǹ, tshiǹ, uiǹ, niǹan, tshiǹan(u), tshiǹuau, uiǹuau) se situe toujours dans le cadre d’un procédé de topicaLisation contrastive (voir §5.1).

Dants

14.3 LA MISE EN FOCUS Le procédé de focaLisation a pour effet de mettre en focus un élément au sujet duquel on passe un commentaire. L’élément mis en focus constitue l’information nouvelle dans la proposition. Pour identifier une construction de mise en focus, il suffit d’imaginer qu’une question a été posée au sujet de la situation et que l’élément mis en focus en constitue la réponse. Dans l’extrait que l’on a vu

300

Grammaire de la langue innue

ci-haut, et dont la première phrase est reproduite ci-dessous, on est en présence d’une construction où Ǹuissa est mis en focus. Si on avait posé la question : ‘à qui Anne-Marie a-t-elle crié ?’, la réponse aurait été : Ǹuissa neǹua tiepuatat. Ǹuissa neǹua tiepuatat.

‘C’est à Louis qu’elle crie.’

Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Cette dernière phrase constitue une proposition sans noyau verbaL du point de vue de sa forme. Vu sous l’angle de la valeur discursive des éléments, il s’agit d’une mise en focus. Ainsi, toutes les propositions sans noyau verbal (§13.1.1 ; §13.1.2 ; §13.1.3 ; §13.1.4 ; §13.1.6) sont des constructions de mise en focus, y compris celles qui mettent en jeu le pronom-focus eukuan et ses dérivés (§13.1.7). On classe les constructions introduites par eukuan parmi les procédés de mise en focus en raison de la façon dont l’information est présentée, mais d’un strict point de vue formel, elles introduisent des propositions sans noyau verbal et c’est pourquoi elles ont été présentées au moment où on faisait l’inventaire des types formels de propositions. À cet égard, il est à noter que l’innu peut mettre en focus tant un nominal (eukuan Puǹ tshetutet ‘c’est Paul qui est parti’, Ǹuissa neǹua tiepuatat ‘c’est à Louis qu’elle crie’) qu’un groupe verbal (eukuan niashipeian ‘c’est là que je repars vers la côte’), comme cela a été démontré en §13.1.7. Comme l’information nouvelle a tendance à se retrouver en début de phrase, il est naturel que le nominal en focus (l’information nouvelle) soit situé en tête de phrase.

Chapitre 15

Les interrogatives et la négation

Le présent chapitre porte sur les questions (§15.1) et la négation (§15.2) en innu. Ces deux éléments font l’objet d’une description particulière parce qu’ils comportent des particularités grammaticales. Ainsi, on distingue deux types d’interrogatives, l’une qui prend un verbe se conjugant à l’indépendant, l’autre au conjonctif. Quant à la négation, elle se décline sous plusieurs formes, chacune entraînant des formes verbales particulières.

15.1 LES PROPOSITIONS INTERROGATIVES Une proposition interrogative est une proposition qui sert à poser une question. Il existe deux types d’interrogatives et elles possèdent des propriétés grammaticales distinctes. On expliquera d’abord les interrogatives fermées (oui/non), puis les interrogatives introduites par un mot interrogatif (interrogatives ouvertes).

15.1.1 Les interrogatives fermées Les interrogatives fermées (aussi dites interrogatives polaires) sont celles qui demandent une réponse en oui ou non. On les appelle interrogatives fermées parce que le choix de la réponse est restreint à ces deux options. Elles s’opposent aux interrogatives ouvertes, présentées dans la prochaine section, qui sont introduites par un mot interrogatif et qui peuvent recevoir des réponses plus variées. Les interrogatives fermées de l’innu sont formées en ajoutant la particule a après l’élément de la phrase sur lequel porte l’interrogation. Le verbe, le cas échéant, est conjugué à l’ordre indépendant. La particule interrogative a porte son propre accent d’intensité et ne modifie pas celui de l’élément auquel il est

302

Grammaire de la langue innue

attaché. Le statut de cette particule est hybride entre mot et suffixe. Ce n’est pas un mot parce qu’il n’a pas d’autonomie (il ne peut exister seul) ; ce n’est pas un suffixe parce sa distribution est trop indéterminée et que sa suture avec l’élément qu’il accompagne est trop lâche, ce que démontre le fait qu’il est porteur de son propre accent d’intensité. On appelle ce type d’élément un cLitique et, dans ce cas précis, un encLitique puisqu’il s’attache toujours après l’élément qui fait l’objet de l’interrogation. Les prochains paragraphes passent en revue les divers éléments auxquels on peut ajouter la particule-enclitique a. ƒ après un verbe : akushipan a ? eku mak, tshitshishtan a atusseun ka miǹitan ? tishushuipan a mashku ?

ƒ

après un nom :

auassat a anitshenat nutim ?

ƒ

‘est-ce que ce sont tous des enfants ?’

après un pronom personneL inDépenDant :

‘est-ce toi qui l’a attrapé ?’

tshiǹ a tshikatshitinati ?

ƒ

‘était-il malade ?’ ‘et puis, as-tu fini le travail que je t’ai donné ?’ ‘est-ce qu’un ours s’est pris au piège ?’

après Le pronom-focus

eukuan :

eukuan a neǹu Diane ka takushinit utakushit ? ‘est-ce bien quand Diane est venue hier ?’

ƒ

après un aDverbe :

shash a tshitshishi-mitshishun ? tapue a ume ? ait a ne tshimishku-atussen ? aǹema a tshinipaiauat ? tshitshue a anitshenat iǹnuat ?

‘as-tu déjà fini de manger ?’ ‘vraiment ?’ ‘as-tu trouvé du travail ailleurs ?’ ‘en as-tu tué beaucoup ?’ ‘est-ce que ce sont vraiment des Indiens ?’

Dans le cas où un verbe est accompagné d’un préverbe, alors le a suit ce préverbe, comme on l’a vu en §9.8 : il peut suivre les préverbes tshi et tshipa tshi, mais ne peut normalement s’interposer entre le pa conditionnel et le verbe, sauf lorsqu’il s’agit d’une interrogative comportant une présupposition négative. tshi a tutamu tshinapem ? tshika tshi a takushin ? tshipa tshi a nashipetainan ? tshipa tshi a eka pikutin utapan ?

‘est-ce que ton mari est capable de le faire ?’ ‘vas-tu pouvoir venir ?’ ‘pourrrais-tu nous ramener à la côte ?’ ‘se peut-il que l’auto ne soit pas brisée ?’

Les interrogatives et la négation

303

*tshipa a miǹueǹiten kushpini ? ‘aimerais-tu monter dans le bois ?’ tshipa a miǹueǹiten aikam itutaikuin ? ‘aimerais-tu ça qu’on te force à y aller1 ?’

Il existe de surcroît des interrogatives fermées négatives qui utilisent la particule ma, et qui sont décrites en §15.2.5. Ce ma est prononcé [mâ] et résulte de la contraction de ma a. Ushikussitiku ! Ma tshut uapamauauat auassat tshetshi pimipaǹiht ? ‘Eh ! les becs-scies ! N’avez-vous pas vu des enfants passer au vol ?’ Extrait de Michel Adley, 1986, Pessamit

15.1.2 Les interrogatives ouvertes Les interrogatives ouvertes sont celles qui demandent une réponse plus étoffée que oui ou non. Elles sont introduites par un mot interrogatif. Il peut s’agir de pronoms interrogatifs (§5.6), tels que auen ‘qui’, tshekuen/tshekuan ‘qui/quoi’, tanen ‘lequel’, ou tout simplement d’un mot interrogatif (par exemple : tan ‘comment’, tanite ‘où’, tan ishpish ‘quand, combien’, tan tatu ‘combien’, etc.). Dans tous les cas, le mot interrogatif se retrouve en tête de la proposition et le verbe est conjugué à l’ordre conjonctif et à la forme changée, pour les cas où le temps et le mode du verbe permettent une forme conjonctive (indicatif et indirect). Sinon, le verbe est conjugué à l’inDépenDant. On passe en revue les divers cas de figure dans ce qui suit. ƒ

au conjonctif inDicatif :

Les interrogatives ouvertes au mode indicatif sont conjuguées à la forme changée du conjonctif simple lorsqu’elles sont au présent. Au futur, on ajoute le préverbe subordonnant tshe. Tan eshinikashuin ? Tan tshe ishinikashut ? Tshekuan an etin ? Tan eshi-tshishkueiapatamin an tshiǹ ? Tanite etain an ? Tshekuanǹu ma uet minit umeǹu ?

‘Comment t’appelles-tu ? ‘Comment va-t-il s’appeler ?’ ‘Qu’est-ce que tu as ?’ ‘Quelle folie te prend donc toi ?’ ‘Où es-tu là ?’ ‘Pourquoi donc lui fais-tu boire cela ?’

Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Tan mak ne ua itapashtain napekuian ? ‘Mais que veux-tu bien faire avec un voilier ?’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

1.

La personne qui pose la question présuppose que la réponse sera négative.

304

Grammaire de la langue innue

Tanite ma uet tshi utinat ? ‘Comment a-t-il bien pu le prendre ?’ Tanite uet eka tshi uapameku ka pitutshet anite auen ? ‘Comment avez-vous pu ne pas voir que quelqu’un est entré ?’ Extraits de Suzanne Tshernish, 1986, Pessamit

ƒ

au conjonctif inDirect :

Une interrogative ouverte peut également être conjuguée au conjonctif indirect en conjonction avec le préverbe tshe pour exprimer que l’issue est incertaine (c’est-à-dire qu’elle n’est pas connue du locuteur au moment où il parle). Kie tshika uapatamuat auassat, tan ma tshe tutamikuenit uiǹuau ? ‘Les enfants aussi vont voir ça, comment feront-ils eux-autres ?’ Extrait de Mathieu André, 1984, Uashat mak Mani-utenam Tan ma tshe ishi-miǹikauane atusseun ? ‘Que va-t-il bien me donner comme travail ?’ Extrait de Michel Adley, 1986, Pessamit

ƒ

à L’inDépenDant inDicatif passé :

Pour formuler une interrogative ouverte au passé, on doit utiliser l’indicatif passé de l’ordre indépendant. Cela s’explique par le fait que les conjugaisons de l’ordre conjonctif ne permettent pas de faire de distinction de temps, mais seulement des distinctions de mode (§9.5). Tan itipan an nimushum ?

‘Qu’est-ce qui est arrivé à mon grand-père ?’

Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Tanite ma ne tshipakashtueukauti ka pakashtueukuin ? ‘Où est-ce donc qu’on t’a jeté à l’eau quand tu as été jeté à l’eau ?’ Extrait de Suzanne Tshernish, 1986, Pessamit Auenǹua takunikupan ? ‘Qui l’a pris pour filleul ?’ (litt. ‘qui l’a pris dans les bras ?’) Extrait de Suzanne Tshernish, 1986, Pessamit

ƒ

à L’inDépenDant Dubitatif :

Il est fréquent d’employer une interrogative ouverte au mode dubitatif présent ou passé. Comme ce mode n’a pas d’équivalent à l’ordre conjonctif, on emploie alors les seules formes dubitatives possibles, soit celles de l’indépendant.

Les interrogatives et la négation

305

Tanite ma anite manukashutshenat ? ‘Où est-ce donc qu’ils se construisent ?’ Tan ma ishpish miǹekash itashtakanikupan mani ? ‘Pendant combien de temps est-ce que ça devait être laissé ainsi normalement ?’ Tanite nititanatshe ? niteǹiten. ‘Je pense : « Où suis-je donc ? »’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Tanite mak ume nitishpaǹnatshe ? issishueu. ‘Il dit : « Où donc est-ce que je m’en vais [sur l’eau] comme ça ? »’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

ƒ

à L’inDépenDant subjectif :

Le mode subjectif ne s’emploie qu’à l’indépendant et c’est sous cette forme qu’on le retrouve dans les interrogatives ouvertes. Il exprime l’étonnement, comme on l’a vu en §9.4.6. Tshekuanǹu ma ne tshipushukataua ? ‘Pourquoi donc lui serres-tu la main ?’ Tshekuan ma ne shuku ka-tshuakashinaua tshetshi uitapimitan pessish ? ‘Pourquoi est-ce que tu t’irrites de ce que je m’assoie près de toi ?’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ

au conDitionneL :

Le mode conditionnel ne s’emploie qu’à l’indépendant et c’est sous cette forme qu’on le retrouve dans les interrogatives ouvertes. Nimamituneǹiten « tan nipa itau » ?

‘Je réfléchis : « Qu’est-ce que je lui dirais ? »’

Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Tan ume nipa ishi-natukuitishun ? ‘Avec quoi me soignerais-je ?’ Tan ma tshipa tutuau, tan ma tshipa tutuauau ? ‘Que ferais-tu pour elle, que feriez-vous pour elle ?’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

à L’inDépenDant inDicatif présent :

Bien que la plupart des interrogatives ouvertes au présent soient conjuguées à la forme changée du conjonctif indicatif, l’indépendant est employé avec les variantes du verbe ‘dire’. tshekuan tshishin ? tshekuan tshitissishuen ? tshekuanǹu iu ?

‘que me dis-tu ?’ ‘que dis-tu ?’ ‘que dit-il ?’

306

Grammaire de la langue innue

On note que le pronom interrogatif peut également être porteur d’une marque modale (voir à ce sujet §5.6.2), comme l’illustrent les exemples suivants : Tshekuanǹitshe eka ui pushukateua kie uiǹ ? ‘Pourquoi serait-ce qu’elle ne veut pas la saluer elle aussi ?’ Tshekuanǹitshe ma netueǹitahk tshetshi mitshiht ? ‘Qu’est-ce qu’ils ont bien pu commander à manger ?’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Les constructions identificationnelles peuvent aussi s’employer comme tournure interrogative, comme on l’a vu en §13.1.1. auen ne ? auen neǹu ? auen tshiǹ ? auen utemissa ? tshekuan ne ?

‘qui est-ce ?’ (litt. ‘qui ça ?’) ‘à qui est-ce ?’ (litt. ‘à qui ça ?’) ‘qui es-tu ?’ (litt. ‘qui toi ?’) ‘à qui le petit chien ?’ (litt. ‘qui son petit chien ?’) ‘c’est quoi ça ?’ (litt. ‘quoi ça ?’)

15.1.3 Les interrogatives indirectes Les interrogatives indirectes (je me demande où il va ; il me demande si/quand je partirai) sont formées sur le modèle des subordonnées complétives (§12.3.2) et fonctionnent comme les autres subordonnées en ce qui concerne l’utilisation des modes (§9.5) et des subordonnants (§12.7).

15.2 LA NÉGATION Les marqueurs de négation sont des adverbes invariables qui ont pour fonction de nier la totalité ou une partie du contenu de la proposition. Les adverbes de négation sont : apu (§15.2.2), atut (§15.2.3) et eka (§15.2.4). Il existe des restrictions de cooccurrence entre eux selon l’ordre, le mode et le temps du verbe ; c’est pourquoi une section spécifique est consacrée à chacun. On présente aussi en §15.2.5 la négation interrogative ma ?, ainsi que l’emploi de l’adverbe mauat dans la phrase (§15.2.6). La section se termine par la présentation de la copuLe à vaLeur négative namaieu (§15.2.7).

15.2.1 Les particularités de l’innu Par rapport au naskapi et aux dialectes du cri de l’est, la langue innue présente une particularité qui a un impact important sur la grammaire de la langue : alors que les autres dialectes cris, le naskapi et l’atikamekw utilisent nama comme négation de phrase, les Innus utilisent apu. De plus, apu entraîne une forme verbale au conjonctif, alors que, dans les langues cousines, nama est employé avec un verbe à l’indépendant.

Les interrogatives et la négation

cri, naskapi, atikamekw

‘il ne pleure pas’

nama mâu

innu

‘il ne pleure pas’

apu mat

307

L’origine du apu est incertaine. Le dictionnaire du père Laure (1988), qui fait état de la langue parlée par les Montagnais qui fréquentaient le Poste de Tadoussac autour des années 1720, cite en majorité des formes en nama + verbe à l’indépendant. Il relève toutefois la forme abua, mais toujours devant un pronom ou un adverbe. Dans les exemples qu’il cite, abua requiert un verbe au conjonctif. exemples tirés du père

‘ce n’est pas toi’ ‘ce n’est pas la 1re fois’ ‘je ne demande rien’

laure (Cooter, 1988) abua tchir abuà erùt abua gaie abua tchékuan nataueritaman

p. 27 p. 81 p. 82 p. 110

La négation nama s’est contractée à ma, tout comme namauatsh ‘non’ est devenu mauatsh. Le ma (ou ama) de négation s’emploie encore chez les Innus de Sheshatshit, si l’on en juge pas les exemples suivants : Misses Hubbard unapema ueniat, kasseueimiǹua eku ama taǹua. Eku nete uiapamaht iǹnua, ama nita uiesh tutakuat. […] ama tauat iǹnuat, napeuat. ‘Quand Madame Hubbard a perdu son mari, il est parti en bateau et il n’est plus là. Et quand elle rencontre des Innus, ils ne lui font jamais rien. Les Innus ne sont pas là, les hommes.’ Extrait de Shushep Rich, Sheshatshit (Mailhot et al., 1999)

15.2.2 La distribution de apu Apu est une négation de phrase, employée dans les propositions principales. On le place tout de suite devant le verbe et les préverbes modaux. Toutefois, apu ne s’utilise que devant des verbes conjugués aux modes inDicatif, inDirect ou conDitionneL, car les autres modes commandent une négation autre que apu, comme on le verra dans les prochaines sections. De surcroît, à l’indicatif et à l’indirect, apu commande le conjonctif. + indicatif conjonctif apu tat apu ui kushpian Ǹush apu nitau-piminuet apu + indirect conjonctif apu takue apu tshissuane Ǹush apu nitau-piminuekue apu

‘il n’est pas là’ ‘je ne veux pas monter dans le bois’ ‘Rose ne sait pas faire la cuisine’ ‘il n’était pas là [je viens de le découvrir]’ ‘je n’avais pas conscience [j’étais inconscient]’ ‘Rose ne savait pas faire la cuisine [ce que j’ai appris depuis]’

308

Grammaire de la langue innue

La nécessité d’utiliser le conjonctif sur le verbe entraîne des ajustements à l’expression du temps. On a vu plus haut qu’il n’existe pas, dans les terminaisons verbales au conjonctif, de différence entre le présent et le passé de l’indicatif et de l’indirect, alors que la distinction existe à l’indépendant. Comme apu s’emploie dans les propositions principales, on a recours à des stratégies d’ajustement pour exprimer le temps de l’action : ƒ Pour former la négation d’un verbe au passé de l’indicatif, on ajoute ut2 après apu. Le verbe reste conjugué au conjonctif. Notons que dans les dialectes de l’Ouest, ce ut est prononcé souvent [tshut] ou [tut]3. apu ut tat apu ut ui kushpian Ǹush apu ut nitau-piminuet

‘il n’était pas là’ ‘je ne voulais pas monter dans le bois’ ‘Rose ne savait pas faire la cuisine’

ƒ Au futur, on ajoute tshika ut (prononcé [tshikut]) après apu et le verbe reste conjugué au conjonctif. apu tshika ut tat apu tshika ut ui kushpian Ǹush apu tshika ut nitau-piminuet

‘il ne sera pas là’ ‘je ne voudrai pas monter dans le bois’ ‘Rose ne saura pas faire la cuisine’

Lorsque le verbe est au conditionnel, il reste conjugué à l’indépendant, car ce mode n’a pas d’équivalent au conjonctif. Voici quelques exemples de l’emploi du conditionnel avec la négation apu. Apu nita nipa puǹ etusseian utehe. ‘Je n’arrêterais jamais de travailler à cet endroit-ci.’ Mak uiǹ ne apu tshipa tshi itutatakanu ne ush, kutak ush patush. ‘Et sûrement on ne pourrait pas amener ce canot-là, un autre plutôt.’ Extraits de Jean-Baptiste Bacon, 1980, Pessamit

La formation d’un énoncé négatif avec apu selon les divers est résumée au tableau 52.

orDre/moDe/

temps

Apu s’emploie également devant des pronoms et des adverbes : apu auen apu tshekuan apu nita apu shuku

2.

3.

‘personne’ ‘rien’ ‘jamais’ ‘pas tellement’

Le préverbe ut a comme sens premier l’expression de la source (provenir de). Il est fréquent, dans les langues du monde, d’utiliser des mots qui, dans leur sens historique premier, rapportent la localisation dans l’espace pour exprimer la localisation dans le temps. En l’occurrence, ut est utilisé pour exprimer la notion de passé. La forme [tshut] est une régularisation sur le modèle des autres préverbes, comme le futur et le conditionnel, qui ont une forme en tsh (tshika, tshipa). Voir §9.4.2 sur le futur et §9.4.7 sur le conditionnel.

Les interrogatives et la négation

309

À l’occasion, un locuteur remplacera apu par mauat suivi d’un verbe à l’indépendant, comme illustré en §15.2.6.

Tableau 52

Ordre, mode, temps et la négation apu ordre/mode/temps du verbe

‘il danse’

nimu

inDép. inDicatif présent

‘il ne danse pas’

apu nimit

conj. inDicatif

‘je danse’

ninimin

inDép. inDicatif présent

‘je ne danse pas’

apu nimian

conj. inDicatif

‘il dansait’

nimishapan

inDép. inDirect passé

‘il n’a pas dansé’

apu nimikue

conj. inDirect

‘j’ai dansé’

niniminashapan

inDép. inDirect passé

‘je n’ai pas dansé’

apu nimuane

conj. inDirect

‘il a dansé’

nimipan

inDép. inDicatif passé

‘il n’a pas dansé’

apu ut nimit

conj. inDicatif

‘j’ai dansé’

ninimiti

inDép. inDicatif passé

‘je n’ai pas dansé’

apu ut nimian

conj. inDicatif

‘il dansera’

tshika nimu

inDép. inDicatif futur

‘il ne dansera pas’

apu tshika ut nimit

conj. inDicatif futur

‘je danserai’

nika nimin

inDép. inDicatif futur

‘je ne danserai pas’

apu tshika ut nimian

conj. inDicatif futur

‘il danserait’

tshipa nimu

inDép. inDicatif conDitionneL

‘il ne danserait pas’

apu tshipa nimu

inDép. inDicatif conDitionneL

‘je danserais’

nipa nimin

inDép. inDicatif conDitionneL

‘je ne danserais pas’

apu nipa nimin

inDép. inDicatif conDitionneL

15.2.3 La distribution de atut L’adverbe atut est employé dans les négations Dubitatives ; il signifie que le locuteur croit que le contenu de la proposition n’est sans doute pas vrai. On pourrait traduire cet adverbe en français par l’expression’ ‘probablement pas’, ‘sûrement pas’, ‘sans doute pas’.

310

Grammaire de la langue innue

Tout comme le dubitatif est un mode qui ne s’emploie qu’à l’indépendant, la négation atut requiert aussi l’indépendant. Toutefois, après atut, le verbe n’est pas conjugué au mode dubitatif, mais à l’indicatif. Le mode dubitatif ne s’emploie donc pas en conjonction avec une négation. Atut apishish tshitshissitutaku. ‘Il ne pense probablement pas le moindrement à toi.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

La négation dubitative d’un verbe au passé exige qu’on insère le préverbe ut entre le préfixe de personne et le verbe. À la 3e personne, certains dialectes ont ut et d’autres, comme à Pessamit, utilisent tshut4. Mishta-utenat uiǹ atut nut miǹuaten. Apu ma nishtuapataman utenau tshia. ‘À la ville, je n’ai sans doute pas aimé ça. Je ne connais pas ça, n’est-ce pas ?’ Extrait de Jean-Baptiste Bacon, 1980, Pessamit Atut tshut tshi tapuetatin. ‘Je n’aurais probablement pas pu être d’accord avec toi.’ Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

La négation dubitative d’un verbe au futur requiert aussi qu’on insère le préverbe ut entre le préverbe de futur, lequel porte aussi le préfixe de personne, et le verbe. atut tshika ut takushinu

‘il ne viendra probablement pas’

Il est aussi possible d’utiliser atut avec un verbe au conditionnel : At peikutshishemitashumitaǹnu tatuau tutamani katapuenanut, nasht e tapueian, nimiǹu-tshisseǹiten atut nita nipa kanieun. ‘Même si je faisais mille fois serment, en disant vraiment la vérité, je sais bien que je ne gagnerais probablement jamais.’ Extrait de Kapesh, 2004, Uashat mak Mani-utenam

La formation d’un énoncé négatif avec atut selon les divers est résumée au tableau 53.

orDre/moDe/

temps

La négation atut est placée devant le verbe, jamais après celui-ci, mais des adverbes peuvent être intercalés entre les deux, comme on peut le voir dans les exemples qui suivent : Atut peikuau neǹu pisseǹitamu utitshi. ‘Il ne s’occupe probablement pas une seule fois de sa main.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

4.

Les préverbes du futur et du conditionnel ont aussi une forme « longue » (tshipa et tshika) à la 3e personne.

Les interrogatives et la négation

311

Atut pishku ma nitshi nipaiauat, iteǹimeu. Atut pishku ma nitshi pikutan tshetshi nipaikau, iteu. ‘« Je ne peux probablement pas les tuer », pense-t-il. « Je ne suis probablement pas capable de les tuer », lui dit-il.’ Extrait d’Edward Rich, Sheshatshit (Mailhot et al., 1999)

Tableau 53

Ordre, mode, temps et la négation atut ordre/mode/temps du verbe

‘il est probablement malade’

akushitshe

inDép. Dubitatif présent

‘il n’est probablement pas malade’

atut akushu

inDép. inDicatif présent

‘je suis probablement malade’

nitakushinatshe

inDép. Dubitatif présent

‘je ne suis probablement pas malade’

atut nitakushin

inDép. inDicatif présent

‘il a probablement pleuré’

makupan

inDép. Dubitatif passé

‘il n’a probablement pas pleuré’

atut ut mau

inDép. inDicatif présent

‘tu as probablement pleuré’

tshimatakupan

inDép. Dubitatif passé

‘tu n’as probablement pas pleuré’

atut tshut man

inDép. inDicatif présent

‘j’ai probablement pleuré’

nimatakupan

inDép. Dubitatif passé

‘je n’ai probablement pas pleuré’

atut nut man

inDép. inDicatif présent

‘il dansera probablement’

tshika nimitshe

inDép. Dubitatif futur

‘il ne dansera probablement pas’

atut tshika ut nimu

inDép. inDicatif futur

‘tu danseras probablement’

tshika niminatshe

inDép. Dubitatif futur

‘tu ne danseras probablement pas’

atut tshika ut nimin

inDép. inDicatif futur

‘je danserai probablement’

nika niminatshe

inDép. Dubitatif futur

‘je ne danserai probablement pas’

atut nika ut nimin

inDép. inDicatif futur

15.2.4 La distribution de eka L’adverbe de négation eka s’emploie surtout dans les propositions subordonnées, mais on le retrouve aussi dans les interrogatives ouvertes, les propositions cosubordonnées, de même que les subordonnées introduites par le pronom-focus eukuan et ses dérivés (§6.5) et, finalement, dans les impératives et les exhortatives (souhaits). On verra d’abord les cas où il est employé avec un verbe au conjonctif. Ensuite, on verra les contextes où le verbe reste à l’indépendant.

312

ƒ

Grammaire de la langue innue

Dans Les suborDonnées compLétives :

Apu ut miǹueǹitak neǹu eka ka natshi-uapamikut ukussa. ‘Elle n’était pas contente que son fils ne vienne pas la voir.’ Extrait de Philomène Rock, 1984, Pessamit

ƒ

Dans Les suborDonnées reLatives :

Auen eka meshtikushiu-aimit kakusseshiu-assit ka tat, aǹiman niteǹiten niǹ. ‘Quelqu’un qui ne parle pas français quand il est en pays canadien-français, moi je pense que c’est difficile.’ Mate tauat eka ka tshishkutamuakaniht anite passe mishta-pikutauat e mishtikushiu-aimiht peikuan. ‘Par exemple, il y en a quelques-uns qui n’ont pas été à l’école, ils sont parfaitement capables de parler français quand même.’ Extraits de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

ƒ

Dans Les suborDonnées aDverbiaLes De temps :

Nete katshi pakaiat, pitama kutuenanu eshku eka pinashuenanit ne pakatakan. ‘Après être débarqué là, on fait d’abord du feu avant de descendre vers le portage.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ

Dans Les suborDonnées De but :

Ne atshikuian eshinikatakanit, ueshkat iǹnuat kueshpitaui, ekute anite uishkueiepitamupanat umatshunishimuaua tshetshi eka unitaht kie ma tshetshi eka uinnakutaht. ‘La peau de loutre qu’on appelle, autrefois quand les Innus montaient dans le bois, c’est dans cela qu’ils enveloppaient leurs effets personnels pour ne pas les perdre et pour ne pas qu’ils se salissent.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

ƒ

Dans Les suborDonnées conDitionneLLes :

Tshek ma « miǹekash eka uashtepaǹitaui uashtenimakana », nititeǹitenan. ‘On a pensé tout à coup « des fois qu’on serait privés d’électricité pendant longtemps ».’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit Muku ma eka tshishuapianakue, atut nut aimiapan uiǹ. ‘Mais si je n’avais pas été fâché, je n’aurais probablement pas parlé.’ Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

ƒ

Dans Les interrogatives ouvertes :

tshekuan uet eka kushpin ? nitikuti ‘« pourquoi ne montes-tu pas dans le bois ? », me dit-il’

ƒ

Dans Les cosuborDonnées :

Ekue eka nita minuat minian katutakanit ǹapieǹ. ‘Et depuis je n’ai plus jamais bu de bière artisanale.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Les interrogatives et la négation

313

Eku utush pikushkamupan anite, ekue eka ututit kaǹapua tshe nashipet. ‘Mais il avait brisé son canot, et puis évidemment il n’avait pas de canot au moment de retourner à la Côte.’ Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit Tshe eka mitshishuin neme nasht ua nipaini, tshika kushtatshikushin. ‘Et puis tu ne mangeras pas au moment de dormir, tu vas faire des cauchemards.’ Extrait de Mathieu André, 1984, Uashat mak Mani-utenam

ƒ

Dans Les propositions introDuites par Le pronom-focus

eukuan :

Kaǹapua ek ! kakusseshiutsheǹitakushuat iǹnuat. Eukuan ne uet eka miǹuataman niǹ anite tshetshi taian. ‘Bien sûr ! les Indiens ont une mentalité de Canadiens. C’est pourquoi je n’aime pas ça vivre ici.’ Extrait de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit u

Eǹuet katshi tshishkutamutshiht tshia, eukuanǹu mak neǹu nut eka kushpitan. ‘Du moins, après que nous les avons envoyés à l’école, c’est pourquoi nous ne sommes pas montés dans le bois.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

ƒ

Dans Les impératives, Les injonctions et Les souhaits :

Uipat tshika tuten nete tshe nipain, eka uiǹ aikamita tshetshi pimutein. ‘Tu vas préparer tôt l’endroit où tu dormiras, ne t’oblige pas à marcher.’ Extrait de Mathieu André, 1984, Uashat mak Mani-utenam – Eka ma nekateǹimi, nika tshi aitin, nitau. ‘« Ne désespère pas pour moi, je vais me débrouiller », lui dis-je.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit tshima eka main !

‘puisses-tu ne pas pleurer !’

On notera que dans certains cas eka est employé avec un verbe à l’indépendant. Tshekuan eka tshuiteti eka meǹueǹitamune ? ‘Pourquoi n’as-tu pas dit que tu n’aimais pas cela ?’ Extrait de Drapeau, notes de terrain, Pessamit

Dans la phrase suivante, le verbe est conjugué au futur de l’indicatif de l’ordre indépendant. Comme la phrase exprime une injonction, la négation est eka. Eka nita tshika maǹeǹimauau. ‘N’allez jamais parler en mal de lui.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

L’emploi du préverbe complexe tshipa tshi a été présenté en §9.7.3. À la négation, ce préverbe requiert eka.

314

Grammaire de la langue innue

Tan tshipa tshi eka nimishta-nekatshunan eshi-pitshiat, shash pakuaina shakaikana. ‘Comment aurions-nous pu ne pas avoir beaucoup de misère en nous déplaçant avec la tabagane, les lacs étaient déjà dégelés.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Finalement, eka constitue la manière normale de former la négation des verbes au mode subjectif, qui est un mode de l’indépendant. Ǹakapit anite ka-nitapinanashapanua nana nikaui, shash nutaui eka taua. ‘Nous étions assises au sous-sol ma mère et moi, mon père était déjà mort [litt. ‘n’était déjà pas là’].’ Extrait de Thérèse Vachon (Denise Jourdain, transcripteur), 1994, Uashat mak Mani-utenam Eka nutshitaua neǹu kutuanǹu, ka-uemashkamua. ‘Il ne dérange pas l’aire de cuisine, il la contourne’. Extrait d'un texte de Desneiges Mestokosho-Mollen, non daté, Ekuanitshit

Rappelons en conclusion que dans plusieurs exemples de cette section sur eka, la négation est utilisée en conjonction avec un verbe à l’indépendant. Les impératifs mis à part, la règle est simple : si un temps ou un mode ne trouve pas d’expression au conjonctif, on emploie alors la forme requise à l’ordre indépendant.

15.2.5 La distribution de ma La négation ma, prononcée [mâ], s’emploie dans deux contextes : les interrogations fermées (§15.1.1) négatives et comme interjection exprimant la surprise. Cette négation résulte de la contraction historique de l’adverbe de négation ma suivi du clitique interrogatif a. En tant qu’interjection, ma signifie en quelque sorte l’équivalent de ‘ne me dis pas !’ ‘pas vrai !’. En tant que forme négative dans les interrogatives fermées, ma signifie ‘est-ce que ne pas ?’. Cette négation est toujours accompagnée d’un verbe à l’indépendant. Ma takuana mitshuapa ?

‘N’y a-t-il pas de maisons ?’

Extrait de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994) Tan mak ne ua itapashtain napekuian ? Ma takuan ush ? ‘Que veux-tu faire d’un voilier ? N’y a-t-il pas de canot ?’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit Ma tshipa tshi natuapamauat auassat ? Mitshim ninatuapaten. ‘Ne pourrais-tu pas aller chercher les enfants ? Je m’en vais chercher de la nourriture.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Les interrogatives et la négation

Ma tshika ut pakashtueun kie niǹ ?

315

‘Ne pourrais-tu pas me jeter à l’eau moi aussi ?’ Extrait de Suzanne Tshernish, 1986, Pessamit

15.2.6 La distribution de mauat L’adverbe de négation mauat ‘non’, ‘pas’ résulte de la contraction de la forme historique namauatsh. eshe kie ma mauat ? mauat niǹ ! mauat cinquante livres

‘oui ou non ?’ ‘pas moi !’ ‘pas cinquante livres’

Mauat, suivi d’un verbe à l’indépendant, peut remplacer la tournure négative normale en apu. Cette façon de faire la négation exprime le fait que la situation niée est contraire à ce qui est attendu ou présupposé. Il s’agit donc d’une négation emphatique qui met l’accent sur l’aspect contradictoire d’une situation. Eshku ma mauat punitakanu, eshku ma eukuan eshikakanit, auat ishkueuat anutshish ui minuat eshpish eka punitakanit. ‘Jusqu’ici, au contraire, on n’a pas arrêté ça, ça se fait encore, même les femmes à présent veulent boire, tellement ça n’a pas été arrêté.’ Extrait de Marie-Louise Menikapu, Nutashkuan (Bacon et Vincent, 1994) Tshekuanitshe ne uet eshpish mishta-aǹema utinatau atimussat, mauat tshishakuiauat e uiushin. ‘Pourquoi donc as-tu pris tant de chiots, alors que tu n’as pas la force de les transporter sur ton dos.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit Eku iǹnu, mauat tutuakanu, aiashikuatakanu tshetshi tshishkutamuakanit. ‘Mais l’Innu, ce n’est pourtant pas ainsi qu’on le traite, on l’achale pour qu’il se fasse éduquer.’ Esh nitshimutamakaun nene, eka eshinakuanikue tshetshi makunakanit nuiashim. Atut ut put ishinakuan mak mauat nui makunikaun, mak mauat nui ueshikaun. ‘Car on m’a volé, alors qu’il n’aurait pas fallu que ma viande soit confisquée. Cela n’aurait sans doute pas dû arriver, puisqu’on ne m’arrête pas, on ne me passe pas en cour.’ Extraits de Barnabé Vachon, 1974, Pessamit

15.2.7 La distribution de nama/namaieu L’emploi de nama est rare en innu. Nama s’utilise toutefois comme noyau (racine) de la copuLe namaieu, qui introduit des constructions sans noyau verbal et, le cas échéant, des phrases de type clivé. Cette copule a une valeur négative et elle est utilisée pour les dénégations. Ces constructions ont été présentées en §13.1.6.

316

Grammaire de la langue innue

namaieu tshiǹ namaieu tshiǹ ua aimitan namaieuat uiǹuau auassat namaieǹua Maǹi ushima

‘ce n’est pas toi’ ‘ce n’est pas à toi que je veux parler’ ‘eux, ce ne sont pas des enfants’ ‘ce n’est pas le cadet de Marie’

Chapitre 16

Les fonctions grammaticales

Ce chapitre a pour but d’examiner les principales fonctions grammaticales des noms et des pronoms dans les propositions à noyau verbal1. On distinguera les fonctions principales de sujet, objet Direct, objet seconDaire et objet circonstancieL2. Ces fonctions sont définies à partir du rapport entre le nominal et le verbe de la proposition ou de la phrase, mais également en fonction du rapport entre les nominaux eux-mêmes. Dans ce qui suit, on examinera tour à tour chacune des fonctions, et on présentera une analyse où l’accès à ces fonctions est déterminé par la hiérarchie Des personnes et non par le rôle logique que jouent les participants dans la phrase.

16.1 L’EXPRESSION DES PARTICIPANTS Les participants dans une phrase innue sont exprimés par des noms propres (Maǹi, Shushep, Puǹ, etc.), des groupes nominaux (sa mère, le fils aîné, la fille de Marie, etc.), des nominalisations (katshishaitshet ‘le concierge’, kamakunuesht ‘le policier’, etc.), des pronoms démonstratifs (voir chapitre 6) et, enfin, par des marques pronominaLes sur les verbes. Au sujet de ces derniers, on a vu en §7.3 que les préfixes et suffixes de personne sur les verbes constituent des marques pronominales puisque a) ils sont obligatoires sur le verbe, b) aucun nominal ou

1.

2.

Il n’y a pas unanimité chez les spécialistes des langues algonquiennes au sujet des relations grammaticales dans la famille, en particulier en ce qui a trait à l’analyse des fonctions des participants dans les propositions avec un vta utilisé dans la direction inverse. L’analyse adoptée ici tranche en faveur de celle que Rhodes a proposée pour l’ojibwa (Rhodes, 1976, 1990a, 1990b, 1994, 2006, 2010a, 2010b). Les spécialistes des langues algonquiennes parlent d’objet oblique plutôt que d’objet circonstanciel. Nous n’adoptons pas la terminologie des algonquinistes ici, car elle alourdit inutilement la tâche de l’usager de la grammaire. La notion bien connue d’objet circonstanciel suffit pour décrire les phénomènes à l’étude.

318

Grammaire de la langue innue

pronom indépendant n’est absolument requis, puisqu’il suffit que la référence au participant soit préalablement établie, le verbe constituant de toute manière une entité autonome viable (un verbe = une phrase), c) les pronoms personnels indépendants sont utilisés à des fins emphatiques et contrastives (§5.1) ; ils ne sont pas optionnels au sens où en l’entend dans des langues comme l’espagnol ou l’italien. En conséquence, comme il sera question dans ce chapitre des fonctions grammaticales, on comprendra que les nominaux dont il s’agit d’identifier la fonction peuvent être tant des noms propres, des groupes nominaux, des nominalisations, des pronoms démonstratifs que des marques pronominales sur le verbe. On ne devra donc pas s’étonner que l’on attribue des fonctions grammaticales aux marques pronominales. Lorsqu’un verbe n’identifie les participants que par des marques pronominales, ce sont celles-ci à qui l’on doit attribuer une fonction. Certaines fonctions grammaticales, comme sujet et objet direct sont d’ailleurs à, toutes fins utiles, toujours rendues par ces marques pronominales sur le verbe.

16.2 LA HIÉRARCHIE DES FONCTIONS GRAMMATICALES Les fonctions grammaticales sont hiérarchisées en innu, comme dans la plupart des langues. Cela signifie que les fonctions sont ordonnées entre elles selon un principe de préséance. Ainsi, le sujet a préséance sur l’objet direct qui a préséance sur l’objet secondaire ; les compléments circonstanciels se retrouvent à fin de la liste de préséance. Cette hiérarchie est représentée par le schéma suivant : hiérarchie des fonctions grammaticales s

> o1 > o2 > Complément circonstanciel (lieu, instrument, etc.)

16.3 L’ACCÈS HIÉRARCHIQUE AUX FONCTIONS GRAMMATICALES Les langues algonquiennes sont des langues de type « hiérarchique » ; c’est-à-dire que l’accès aux fonctions grammaticales (elles-mêmes hiérarchisées comme on vient de le voir ci-haut) y est subordonné à une préséance hiérarchique des participants. On se rappelle la définition abrégée qui a été présentée de la hiérarchie Des personnes (§1.5.2) : hiérarchie des personnes

2 > 1 > 3 > 4 > inanimé

(version simplifiée)

L’attribution des fonctions grammaticales ne se fait pas en fonction du rôle des participants (qui fait l’action ou qui la subit) en innu, mais plutôt en fonction de la place qu’occupe le participant dans la hiérarchie des personnes. Le participant le plus élevé dans la hiérarchie deviendra nécessairement le sujet et le moins élevé des deux sera l’objet.

Les fonctions grammaticales

319

Quand une proposition met en jeu deux participants distincts, l’accès aux fonctions sujet et objet Direct est déterminé par la hiérarchie des personnes. Le participant le plus élevé dans la hiérarchie occupera la fonction sujet, alors que l’autre occupera la fonction objet direct. Par exemple, dans une phrase comme ‘je vois le chat’, le participant de 1re personne occupera la fonction sujet (s) et le participant ‘chat’, qui est de 3e personne, occupera la fonction objet direct (oD). nuapamau minush ‘je vois le chat’ 2> 1> 3> 4> ‘je’ ‘chat’ s

inanimé

oD

De même, dans la phrase, ‘Marie voit l’enfant’, on a deux participants animés de personne. Marie est plus élevée dans la hiérarchie, car elle est le participant principal, tandis que ‘l’enfant’ est l’autre participant animé de 3e personne, symbolisé par 4 dans la hiérarchie. ‘Marie’(3) étant plus élevée que ‘l’enfant’(4), elle occupera la fonction sujet et ‘l’enfant’ sera l’objet direct. 3e

Maǹi uapameu auassa ‘Marie voit l’enfant’ inanimé 2> 1> 3> 4> ‘Marie’ ‘enfant’ s

oD

De la même manière, dans la phrase ‘tu prends la bouteille’, le participant de personne occupe la fonction sujet et ‘bouteille’, un inanimé, occupe la fonction d’objet direct. 2e

tshuapaten putai ‘tu vois une bouteille’ inanimé 2> 1> 3> 4> ‘tu’ ‘bouteille’ oD s

La logique de l’assignation des fonctions grammaticales sujet et objet sera présentée dans les sections qui viennent où plusieurs cas de figure seront analysés.

Direct

16.4 LES PROPOSITIONS TRANSITIVES DIRECTES ET INVERSES Jusqu’à présent, l’assignation des fonctions aux divers participants des phrases illustrées dans le paragraphe précédent paraît tomber sous le sens. Le participant plus élevé dans la hiérarchie est celui qui fait l’action et l’autre est celui qui la subit. Mais comment analyser des phrases comme Maǹi uapameu auassa ‘Marie voit l’enfant’ et Maǹi uapamiku auassa ‘Marie est vue par l’enfant’ ? Bien

320

Grammaire de la langue innue

que cette dernière phrase soit traduite en français par une tournure passive, elle n’est pas passive en innu, mais fait partie des potentialités de la voix active (voir §10.5.1 au sujet des passifs de verbes transitifs). En effet, puisque l’innu permet de distinguer entre deux participants de 3e personne (le proche versus l’obviatif), il est normal que le verbe permette d’exprimer à la voix active la possibilité pour chacun d’être celui qui fait l’action. On a vu, en effet, que la conjugaison des vta permet d’exprimer toutes les permutations de personne. Comme on l’a vu au chapitre 8, la langue innue distingue des énoncés de type Direct et des énoncés de type inverse. Dans un énoncé direct, celui qui fait l’action est plus élevé dans la hiérarchie Des personnes que celui qui la subit. Dans un énoncé inverse, c’est celui qui subit l’action qui est le plus élevé dans la hiérarchie. Dans cette esprit, dans la phrase nuapamiku ‘il me voit’, qui met en jeu un participant de 1re personne et un autre de 3e, lequel est le sujet et lequel est l’objet direct ? Deux analyses possibles sont illustrées ci-dessous. L’analyse en a) représente la situation de la langue innue : elle respecte le principe voulant que le participant le plus élevé dans la hiérarchie des personnes occupe la fonction la plus élevée. Quelque chose paraît inusité dans cette analyse, car elle suppose une assignation des fonctions où le sujet ne serait pas celui qui fait l’action, mais plutôt celui qui la subit. En français, par contre, l’assignation des fonctions à la voix active se fait sur la base de « qui fait l’action » (le sujet) et « qui subit l’action » (l’objet direct). a) innu nuapamiku ‘il me voit’

1>

3>

fonction grammaticaLe

sug

og

rôLe Logique

oL

sL

hiérarchie

2>

b) français nuapamiku ‘il me voit’

‘me’

‘il’

fonction grammaticaLe

oD

s

rôLe Logique

oL

sL

4>

inanimé

En résumé, dans les langues du monde, l’assignation des fonctions grammaticales peut se faire soit sur la base des rôles, soit sur la base des propriétés des participants (la personne, le genre, etc.). En français, comme dans la plupart des langues européennes, les fonctions grammaticales sont définies en fonction du rôle que joue le participant dans la phrase. Le sujet de la phrase est un sujet Logique (sL), celui qui fait l’action. L’objet de la phrase est un objet Logique (oL), celui qui subit l’action. En revanche, en innu, l’assignation de la fonction grammaticale est définie en vertu de la préséance hiérarchique. Le sujet dans les phrases ‘inverses’, comme celle illustrée ci-dessus, est un sujet grammaticaL (sug) et il n’est pas sujet logique. De la même façon, l’objet dans une configuration inverse est un objet grammaticaL (og), mais il n’est pas l’objet logique.

Les fonctions grammaticales

321

La proposition transitive directe est donc celle où sujet grammatical et sujet logique coïncident. En revanche, dans une proposition transitive inverse, le sujet et l’objet grammatical sont inversés quant à leur rôle logique dans la phrase. Ainsi, comparons Maǹi uapameu auassa ‘Marie voit l’enfant’ ci-dessous et Maǹi uapamiku auassa. Dans les deux cas, Maǹi est le sujet grammaticaL et auassa ‘l’enfant’ est objet grammaticaL. forme directe

Maǹi uapameu auassa ‘Marie voit l’enfant’ 2> 1> 3> Maǹi fonction gram. sug

4> auassa

rôLe Logique

oL

sL

inanimé

og

forme inverse

Maǹi uapamiku auassa ‘l’enfant voit Marie’ 2> 1> 3> Maǹi fonction gram. sug

4> auassa

rôLe Logique

sL

oL

inanimé

og

L’exemple suivant illustre la différence entre la tournure directe ‘je vois l’enfant’ et la tournure inverse ‘l’enfant me voit’ : même si les rôles logiques sont inversés, les fonctions grammaticales, elles, restent les mêmes puisqu’elles sont attribuées en fonction de la préséance hiérarchique. forme directe

nuapamau auass ‘je vois l’enfant’ 2 > 1> ‘je’ fonction gram. sug

3> auass

rôLe Logique

oL

sL

4>

inanimé

4>

inanimé

og

forme inverse

nuapamiku auass ‘l’enfant me voit’ 2> 1> ‘je’ fonction gram. sug

3> auass

rôLe Logique

sL

oL

og

Le prochain exemple illustre deux propositions dont le sujet animé est obviatif ; la première est directe et la seconde est inverse. Dans ce cas, on doit prévoir une possibilité de plus dans la hiérarchie des personnes, en introduisant une 5e personne animée qui s’ordonne naturellement après la 4e, mais avant les inanimés (pour la détermination de l’ordre de préséance entre animés de 3e personne, voir le chapitre 17).

322

Grammaire de la langue innue

forme directe

Puǹ utauassima uapameǹua mashkua ‘l’enfant de Paul voit un ours’ inanimé 2> 1> 3> 4> 5> utauassima mashkua fonction gram. sug og rôLe Logique

sL

oL

forme inverse

Puǹ utauassima uapamikuǹua mashkua ‘l’enfant de Paul est vu par un ours’ inanimé 2> 1> 3> 4> 5> utauassima mashkua fonction gram. sug og rôLe Logique

oL

sL

Les prochains exemples mettent en jeu un objet inanimé. On voit que dans tous les cas le sujet est le participant animé. forme directe

Puǹ kutamu mitshimiǹu ‘Paul avale la nourriture’ 2> 1> 3> 4> Puǹ fonction gram. sug rôLe Logique

5>

inanimé

mitshimiǹu og

sL

oL

forme inverse

Puǹ akuiku mitshimiǹu ‘la nourriture rend Paul malade’ 2> 1> 3> 4> 5> Puǹ fonction gram. sug rôLe Logique

oL

inanimé

mitshimiǹu og sL

forme inverse

nitakuikun mitshim ‘la nourriture me rend malade’ 2> 1> 3> 4> ‘je’ fonction gram. sug rôLe Logique

oL

5>

inanimé

mitshim og sL

Dans les formes exclusivement locales (c’est-à-dire celles qui impliquent uniquement des participants de 1re ou de 2e personne), on peut également contraster une forme directe du type ‘tu me vois’ et son inverse ‘je te vois’.

Les fonctions grammaticales

323

forme directe

tshuapamin ‘tu me vois’ 2> ‘tu’ fonction gram. sug

1> ‘je’

rôLe Logique

oL

sL

3>

4>

5>

inanimé

3>

4>

5>

inanimé

og

forme inverse

tshuapamitin ‘je te vois’ 2> ‘tu’ fonction gram. sug

1> ‘je’

rôLe Logique

sL

oL

og

Ce qui est inversé donc, entre les propositions directes et les propositions inverses, ce ne sont pas les relations grammaticales, mais bien les rôles que jouent les participants. Dans les propositions directes, le sujet est celui qui fait l’action subie par l’objet. Dans les propositions inverses, le sujet est celui qui subit l’action faite par l’objet. La suite de ce chapitre illustrera les diverses fonctions. Comme le verbe comporte toujours des marques de personne en innu, indépendamment de la présence de nominaux externes, il est crucial dans l’identification des fonctions de les attribuer à ces marques de personnes sur le verbe. C’est ce qui sera fait dans la suite de ce chapitre. Lorsque le verbe ne comporte pas de marque pronominale pour un participant quelconque, on devra alors identifier la fonction du nominal externe (voir, par exemple, §16.7 qui porte sur l’objet seconDaire).

16.5 LA FONCTION SUJET Il est possible d’identifier le suivantes.

sujet

d’une proposition en suivant les règles

16.5.1 Dans une proposition intransitive Dans les propositions qui comportent un verbe intransitif (sans objet direct), la marque pronominaLe sur le verbe exprime le sujet, quel que soit le rôle sémantique de celui-ci. Le sujet peut être un actant, comme dans la phrase Shushep uitashauiu ‘Joseph court’ ; celui qui subit l’action, comme dans une proposition passive ashamakanu Shushep ‘Joseph est nourri’ ; celui qui fait l’expérience, comme dans Shushep tshitapuku ‘Joseph part à la dérive avec le courant’ et tshitashtin nitush ‘mon canot part au vent’ ; ou encore ce peut être celui à qui se rapporte une épithète : tshinuashkushu Shushep ‘Joseph est grand’ ou tshinashkuan ne mishtiku ‘ce bâton est long’.

324

Grammaire de la langue innue

16.5.2 Dans une proposition transitive à objet logique inanimé Dans les verbes transitifs avec un objet Logique inanimé, la marque pronominale sur le verbe est toujours celle du sujet. Comme il n’y a pas de forme inverse dans la conjugaison des vti (ou des vait), le sujet et l’objet grammatical sont toujours respectivement le sujet et l’objet logique. nuapatenan putai ‘nous voyons la bouteille’ 2> 1> 3> 4> ‘nous’

5>

inanimé

‘bouteille’

sug

og

sL

oL

16.5.3 Dans une proposition transitive à objet logique animé Lorsque qu’un verbe a un objet Logique animé, on doit utiliser un radical vta. À partir d’un tel radical, on peut envisager trois cas de figure : a) les deux participants sont animés et le plus élevé dans la hiérarchie des personnes agit sur l’autre ; c’est la conjugaison directe ; b) les deux participants sont animés et le moins élevé dans la hiérarchie agit sur l’autre ; c’est la conjugaison inverse ; c) le sujet logique est un inanimé ; c’est la conjugaison avec sujet Logique inanimé décrite en §10.2.1. Dans tous les cas de figure, le sujet grammatical (c.-à-d. le participant le plus élevé dans la hiérarchie) est celui qui est exprimé sur le verbe par les préfixes de personne à l’ordre indépendant, ce qu’illustrent les exemples suivants : nitaimianan ‘nous [exclusif] lui parlons’ 2> 1> 3> 4> 5> ‘nous’ ‘lui’ sug

og

nitaimikunan ‘ils nous [excl.] parlent’ 2> 1> 3> 4> 5> ‘nous’ ‘ils’ sug

inanimé

og

tshitaiminau ‘vous me parlez’ 2> 1> 3> 4> ‘vous’ ‘me’ sug

inanimé

og

tshitaimitinan ‘nous [excl.] vous parlons’ 2> 1> 3> 4> 5> ‘vous’ ‘nous’ sug

inanimé

og

tshitaiminan ‘vous nous [excl.] parlez’ 2> 1> 3> 4> 5> ‘vous’ ‘nous’ sug

inanimé

og

5>

inanimé

Les fonctions grammaticales

tshitaimitinau ‘je vous parle’ 2> 1> 3> 4> ‘vous’ ‘me’ sug

5>

325

inanimé

og

On retiendra que le préfixe de personne exprime toujours le sujet grammatical, et ce, que le verbe soit transitif ou intransitif.

16.6 LA FONCTION OBJET DIRECT L’objet Direct, comme on vient de le voir, est défini par sa position dans la hiérarchie des personnes et non par le rôle (acteur ou patient) qu’il joue dans la phrase. Les exemples de la section qui précède l’illustrent bien. Un objet direct animé n’est jamais exprimé par un préfixe de personne, mais sa présence est indiquée par la forme du radical (vta). L’objet direct inanimé n’est jamais exprimé sur le verbe, ni par les préfixes de personne, ni par les suffixes de personne, c’est-à-dire que les marques pronominales sur le verbe ne renvoient pas à l’objet, mais seulement au sujet. La présence d’un objet inanimé est signalée sur le verbe par la forme du radical des vti (voir §7.6) ou des vait (voir §7.8.2), éventuellement aussi par un suffixe permettant de créer un verbe dérivé à partir d’un verbe existant. Un certain nombre de vai sont ambitransitifs (voir §7.8.3), c’est-à-dire qu’ils peuvent prendre un objet sans modification au radical du verbe. Leur complément partage les caractéristiques des objets directs en dépit du fait que le verbe n’en signale aucunement la présence. S’ils n’ont pas de correspondant vta, l’objet ne peut qu’être de 3e personne et sémantiquement inanimé. Il en va de même pour les vai+o (voir §7.8.4) qui, bien que toujours transitifs, gardent le statut de vai et se conjuguent comme tel. Leur objet est un objet direct. ambitransitifs

nimin nipi nipiminuen uiash nipiminuen uapush nutepaǹuat ǹushkuaua nutepaǹuat mitshimiǹu nitashtatshikun ǹushkuauat nitashtatshikun kashiuasht vai+o mishtikuǹu pimuteuatsheu nitshitshipatuan nitauassim tshimitshin ǹashup

‘je bois de l’eau’ ‘je cuisine de la viande’ ‘je cuisine du lièvre’ ‘ils manquent de farine’ ‘ils manquent de nourriture’ ‘je mets de la farine en cache’ ‘je mets du sucre en cache’ ‘il marche au moyen d’un bâton’ ‘je pars à la course en portant mon enfant’ ‘tu manges de la soupe’

326

Grammaire de la langue innue

16.7 L’OBJET DIRECT ET L’OBJET SECONDAIRE DANS LES VERBES DITRANSITIFS Lorsque le verbe d’une proposition a trois participants distincts, comme c’est le cas des ditransitifs bénéfactifs (10.4.1), tous les participants n’ont pas le même statut. On sait que les vta sont des verbes avec deux participants centraux, les deux étant de genre animé. Dans les vta ditransitifs, l’acteur et le bénéficiaire (ou destinataire) sont les participants centraux, l’un des deux étant le sujet et l’autre, l’objet direct. En revanche, ce qui fait l’objet de l’échange (‘je lui donne de l’argent’, ‘il te sert de la soupe’, ‘il me raccommode des bas’) peut être animé ou inanimé, sans que le verbe en soit modifié, puisque le verbe ne s’accorde pas formellement avec ce second objet. Celui-ci a le statut d’objet seconDaire. Le premier bloc d’exemples l’illustre avec le vta simple miǹ- ‘donner qqch à qqn’ ; le second bloc l’illustre avec un verbe dérivé itishaimu- ‘envoyer qqch à qqn’. L’objet direct est souligné et l’objet secondaire est encadré. Dans tous les cas, on voit que le verbe s’accorde avec son objet direct et non avec son objet secondaire. nimiǹauat nitauassimat shu shuǹiaǹu tshitauassimat tshimiǹikuat shuǹiaǹu shu Shushep utauassima miǹiku shuǹiaǹu shu

‘je donne de l’argent à mes enfants’ ‘tes enfants te donnent de l’argent’ ‘les enfants de Joseph lui donnent de l’argent’ tshimiǹitin shuǹiau shu ‘je te donne de l’argent’ ‘ma mère me donne de l’argent’ nikaui nimiǹiku shuǹiaǹu nititishaimuauat nitauassimat ‘j’envoie de l’argent/de la farine shuǹiaǹu/ǹushkuaua à mes enfants’ tshitauassimat tshititishaimakuat ‘tes enfants t’envoient de l’argent/ shuǹiaǹu/ǹushkuaua de la farine’ ushkuaua Shushep utauassima itishaimaku ‘les enfants de Joseph lui envoient shuǹiaǹu/ǹushkuaua ushkuaua de l’argent/de la farine’ tshititishaimatin shuǹiau/ǹushkuauat ‘je t’envoie de l’argent/de la farine’ nikaui nititishaimaku shuǹiaǹu/ǹushkuaua ‘ma mère m’envoie de l’argent/de la farine’

Parmi les participants centraux, le statut de sujet et d’objet grammatical dépend de la hiérarchie Des personnes, tel qu’illustré en §16.5.3. Puisque l’objet secondaire ne peut être que de 3e personne, il est automatiquement ordonné après l’objet direct dans l’ordre de préséance stipulé par la hiérarchie.

16.8 LA FONCTION DES PARTICIPANTS DANS LES PROPOSITIONS RELATIONNELLES On se rappelle que les constructions reLationneLLes, décrites au chapitre 11, sont celles où le verbe enregistre la présence d’un participant animé de 3e personne, lequel peut occuper le rôle de possesseur ou encore n’être qu’indirectement

Les fonctions grammaticales

327

impliqué dans la situation. Les participants animés de 3e personne sont des participants d’avant-plan, comme on le verra au chapitre 17 ; ils déclenchent l’obviation sur les autres participants de 3e personne, et même sur les verbes impersonnels, où ils ne sont pourtant pas en compétition avec un participant réel. On en déduit que les participants animés de 3e personne occupent une place importante dans la grammaire de l’innu. Il ne faudra donc pas s’étonner que les constructions relationnelles soient articulées de manière à permettre à un participant animé de 3e personne de demeurer grammaticalement à l’avant-plan, même quand il n’intervient qu’indirectement dans l’action décrite par le verbe. La nécessité de marquer le participant animé de 3e personne comme participant central objet se situe dans la logique de la hiérarchie des personnes laquelle veut que tous les participants animés aient préséance sur les autres. Cette hiérarchie n’oblige toutefois pas à traiter comme objet tout participant animé de 3e personne qui figure dans le discours. Dans les sections précédentes, on a montré comment la hiérarchie des personnes gouverne l’accès aux fonctions grammaticales, en particulier à la fonction sujet. On a vu plusieurs constructions où le sujet grammatical n’est pas le sujet logique. Les constructions relationnelles démontrent de surcroît qu’un participant animé de 3e personne accède obligatoirement à la fonction objet. malgré le fait qu’il ne constitue pas un objet logique, le participant animé de 3e personne devient l’objet grammatical des formes relationnelles. Cet état de fait ne fait de sens qu’à partir du moment où on reconnaît que l’accès aux fonctions grammaticales est surdéterminé par les propriétés des participants et non seulement par le rôle logique qu’ils jouent dans l’événement décrit dans la proposition.

16.8.1 Les relationnels de vti et de vait Une construction relationnelle de vti, tel que décrite en §11.1, met en jeu trois participants : le sujet et deux objets. Parmi les deux objets, l’un est inanimé et l’autre est un participant animé de 3e personne. En vertu de la logique de la hiérarchie des personnes, le participant animé de 3e personne devient l’objet direct et le participant inanimé devient l’objet secondaire. Si l’on se reporte à la définition d’objet direct et d’objet secondaire fournie précédemment (§16.7), l’objet direct doit avoir le statut de participant central. Cela explique que les constructions relationnelles de vti connaissent une conjugaison si particulière. On se rappelle qu’à l’ordre indépendant, elles emploient une conjugaison analogue à celle des vta, c’est-à-dire où le verbe est conjugué avec le suffixe de direction (-a ou -e), comme n’importe quel vta, mais où certains suffixes de personne comportent un n plutôt que le u de la conjugaison normale vta. En revanche, au conjonctif, les suffixes sont ceux des vta réguliers. puisque le verbe s’accorde

328

Grammaire de la langue innue

de façon évidente avec le participant animé de 3e personne, force est de constater que celui-ci est le participant central et que cela relègue le deuxième participant au statut d’objet secondaire. Les exemples suivants illustrent en quoi cette analyse est la suite logique de la notion voulant que la hiérarchie Des personnes joue un rôle majeur dans l’accès aux fonctions grammaticales. eukuan tshe itutatauk(1-3) neǹu ushuǹiam kukuminash ‘c’est alors que je vais amener à la vieille son argent’ 2> 1> 3> 4> 5> ‘je’ kukuminash sug

og

nikaui apu nita shikashit tshekuanǹu etutamuki(1-3) ‘ma mère ne me chicane jamais quand je fais quelque chose’ 2> 1> 3> 4> 5> ‘je’ nikaui sug

og

inanimé

ushuǹiam objet seconDaire

inanimé

tshekuanǹu objet seconDaire

Les relationnels de vti apportent ainsi une preuve supplémentaire que l’accès aux fonctions grammaticales en innu ne se fait pas en fonction du rôle logique des participants dans l’événement, mais bien plutôt en fonction de leur position respective dans la hiérarchie des personnes. La préséance des animés sur les inanimés est une contrainte si forte que le possesseur de 3e personne, ou un autre animé de 3e personne, même indirectement impliqué, prend automatiquement préséance et se retrouve dans la fonction d’objet grammatical, reléguant l’entité inanimée au rang d’objet secondaire.

16.8.2 Les relationnels de vai La même logique s’applique aux relationnels basés sur des vai présentés en §11.3. L’analyse de la conjugaison relationnelle (§11.4) a montré que le verbe est conjugué comme un transitif ayant un objet animé de 3e personne. Comme les marques de personne sur le verbe sont toujours l’expression des participants centraux, on ne peut que conclure que le verbe relationnel dérivé est transitif, prenant pour objet direct le participant animé de 3e personne, ce qui en fait grammaticalement un participant central. meshakaht(3p), shash anite kataku nuitshuanan(1pe-3) ‘quand ils sont arrivés, nous étions déjà campés loin’ inanimé 2> 1> 3> 4> 5> ‘nous’ ‘eux’ sug

og

Les fonctions grammaticales

nitshisseǹimiku(3-1) eka iaǹimishuk(1-3) ‘elle sait de moi que je ne suis pas sévère’ 2> 1> 3> 4> 5> ‘je’ ‘elle’ sug

329

inanimé

og

16.8.3 Les relationnels de vta à sujet logique inanimé Ce type de construction relationnelle est décrite en §11.2 et, comme les précédentes, elle fait appel à la conjugaison spécifique aux constructions relationnelles. On contrastera dans ce qui suit l’attribution des fonctions dans les vta à sujet Logique inanimé (premier bloc) et les constructions relationnelles du même type dans le deuxième bloc. nitishkuashukun assiku ‘je me suis brûlée sur le chaudron’ (litt. ‘le chaudron me brûle’) inanimé 2> 1> 3> 4> 5> ‘je’ assiku sug

og

nitishkuashukuan assikuǹu [Pieǹ katshi ushak nipiǹu] ‘je me suis brûlée sur le chaudron [après que Pierre a fait chauffer l’eau]’ inanimé 2> 1> 3> 4> 5> ‘je’ ‘lui’ assikuǹu sug

og

objet seconDaire

16.9 LA FONCTION OBJET CIRCONSTANCIEL Les nominaux objet circonstancieL sont de plusieurs types, mais ils ont tous la particularité, contrairement aux sujets et objets directs, de ne jamais constituer des participants centraux aux fins de l’accord verbal. De plus, l’objet circonstanciel n’entraîne pas de modification du radical verbal. En d’autres mots, le verbe ne s’accorde pas avec un objet circonstanciel : les marques pronominales ne réfèrent jamais à ce type d’objet et le radical du verbe ne varie pas en fonction de lui. Le bloc d’exemples suivants en offre une illustration. Le verbe ‘manger’ se décline sur trois radicaux différents en innu : un radical intransitif vai mitshishu-, un radical vta mu-, et un radical vai+o mitshi-. Les exemples montrent que quel que soit le genre de l’objet, le verbe utilisé est le vai intransitif. On en conclut donc que l’objet souligné n’est pas un objet direct, mais plutôt un objet circonstanciel.

330

Grammaire de la langue innue

muku uapush, namesh ut mitshishunanu ‘nous ne mangions que du lièvre et du poisson’ (litt. que grâce/par le lièvre et le poisson) muku ǹapatata nut mitshishunan ‘nous ne mangions que des patates’ (litt. que grâce/par les patates) muku uapusha ut mitshishupanat ‘ils ne mangeaient que du lièvre’ (litt. que par/grâce au lièvre)

On remarque dans le groupes d’exemples qui suivent que la terminaison du verbe ne varie pas en fonction du genre du complément. En b) pitshuatiku est de genre animé, alors qu’en c) assiuashikuapui est de genre inanimé. a) niǹ uetshit ninatukuitishun ‘je me soigne par moi-même’ b) eukuan pitshuatiku nitishi-natukuitishun ‘je me soigne avec de la gomme de sapin’ c) eukuan assiuashikuapui nitishi-natukuitishun ‘je me soigne avec de la décoction de buis de sapin’ d) nitshishtaputshikuneuen nipi ‘je me rince la bouche avec de l’eau’

Il y a plusieurs sous-types de compléments circonstanciels, mais ils partagent tous la propriété de ne pas être indexés au moyen d’une marque pronominale sur le verbe. Il y a d’abord, les compLéments circonstancieLs De Lieu qui, comme on l’a vu précédemment, portent souvent un suffixe locatif (voir §3.6 au sujet du locatif des noms). nete shipit nakateu utauassima

‘il laisse ses enfants là-bas à la rivière’

Dans certains cas, le lieu n’est pas exprimé par un nom, mais plutôt par un participe en ka- (voir §3.1.3 sur les participes). Les participes ne prennent pas de suffixe locatif. Quand ils sont utilisés comme complément de lieu, ils ne font pas varier le verbe qu’ils accompagnent. nete Katakuaukasht ninakateti nitush ‘j’ai laissé mon canot là-bas au [lac] Sault-au-Cochon’

Mis à part le cas des locatifs qui sont exprimés par le suffixe -(i)t, les autres compléments circonstanciels ne sont pas exprimés par un suffixe. L’objet circonstanciel peut être un compLément circonstancieL De manière, comme dans l’exemple suivant : Eukuan nitishi-atussetan niǹan miam peikuan napeuat. ‘Nous-autres, on travaillait comme des hommes.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Les fonctions grammaticales

331

Plusieurs verbes peuvent prendre soit un complément de lieu, comme en a), soit un complément de manière comme en b). Alors que le complément de lieu prend un suffixe locatif, le complément de manière n’en prend aucun. a) nuishkuenau nitauassim uapuianit b) tshuishkuenitin uapuian a) nitetapin miutit b) nitetapin miush

‘j’enroule mon enfant dans une couverture’ ‘je t’enroule avec une couverture’ ‘je suis assis dans une boîte’ ‘je suis assis sur une boîte’

L’objet circonstanciel peut aussi être comme dans l’exemple qui suit :

compLément circonstancieL De

source,

Eukuan uapush kaǹapua muku nut iǹniunan, uapush nanitam. ‘Évidemment, nous survivions uniquement de lièvre, du lièvre tout le temps.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

Les verbes intransitifs de déplacement peuvent prendre deux types de compléments circonstanciels, comme dans les paires d’exemples qui suivent. Dans les exemples a), le nominal souligné a une fonction de complément de lieu. Dans les exemples b), le nominal souligné a plutôt comme fonction de spécifier la manière ou le moyen de déplacement3. a) nitakushin kapeǹakashkuet b) nipushin kapeǹakashkueu a) nipushin utit b) nipushin ush

‘je monte sur un cheval [de bois]’ ‘je monte un cheval [de bois]’ ‘j’embarque dans le canot’ ‘je pars en canot’

De la même façon, certains compléments circonstanciels spécifient la destination ou la direction du déplacement. Cet usage est fréquent surtout lorsque la destination est représentée par un référent humain (aller chez le médecin, chez les religieuses, etc.) ; il est illustré dans les exemples suivants : a) natukuǹisha nititutaiau nitauassim b) Pieǹ ituteu nikauia

‘j’emmène mon enfant chez le médecin’ ‘Pierre s’en va chez ma mère’

16.10 CONCLUSION Ce chapitre était consacré à la question des fonctions grammaticales en innu. On a montré que l’accès aux fonctions grammaticales principales (sujet, objet direct) est gouverné par la hiérarchie des personnes. Au chapitre des propositions transitives, on a vu que certains objets directs sont sujets à des restrictions. Ainsi, l’objet des vai ambitransitifs et des vai+o ne peut être que de 3e personne. Il en va 3.

La manière de déplacement constitue une des composantes cognitives du déplacement.

332

Grammaire de la langue innue

de même pour les objets introduits par les constructions relationnelles. L’analyse a révélé qu’il était également utile de distinguer, dans le cas des verbes ditransitifs, entre l’objet direct et l’objet secondaire. Outre ces trois fonctions (sujet, objet direct, objet secondaire), le chapitre a mis en lumière l’existence de compléments de type circonstanciels (tels que lieu, manière, source, etc.).

Chapitre 17

L’obviation

L’obviatif est la catégorie grammaticale la plus surprenante de la langue innue : elle permet de distinguer grammaticalement deux, et même trois, nominaux différents de 3e personne. La particularité de l’innu (et des langues algonquiennes) est que sa grammaire distingue entre les participants de 3e personne en identifiant celui que le locuteur place à l’avant-plan, et qui aura préséance sur l’autre, relégué à l’arrière-plan. Le terme participant est employé pour référer tant à des entités animées qu’inanimées. La notion de participant D’avant-pLan (pap) est reliée à la notion de topique, c’est-à-dire au référent à propos de qui on parle. Le participant d’avant-plan est donc celui qui se situe au centre du propos et il en constitue le point d’ancrage grammatical. La particularité des langues algonquiennes, et donc de l’innu, tient à ce que les participants sont ordonnancés grammaticalement. Cet ordonnancement des participants s’inscrit dans la logique de la hiérarchie des personnes (§1.5.2). En vertu de cette hiérarchie, les participants de 2e et de 1re personne sont ordonnés avant les autres ; ils occupent donc automatiquement l’avant-plan. Les participants de 3e personne sont également ordonnancés entre eux, car on doit distinguer, parmi eux, celui qui occupe l’avant-plan. Le participant d’avant-plan est toujours un animé de 3e personne (pap3). Les autres participants de 3e personne (animés ou inanimés) sont décalés grammaticalement par rapport à lui et ils sont identifiés grammaticalement comme étant obviatifs (obv). Une fois que le participant d’avant-plan de 3e personne, le pap3 (nécessairement un animé), est identifié, les autres nominaux de 3e personne sont automatiquement décalés, la règle étant qu’on ne peut pas avoir deux nominaux différents qui occupent la même position à l’avant-plan, à partir du moment où l’un d’eux est de genre animé. L’ordonnancement a pour effet de donner au participant d’avant-plan

334

Grammaire de la langue innue

la préséance sur les autres. Grammaticalement, le participant d’avant-plan sera exprimé sans suffixe particulier (neutre) et les autres nominaux de 3e personne recevront une marque d’obviatif, éventuellement de surobviatif (sobv). Pour illustrer la préséance entre des nominaux de 3e personne, voici un extrait où l’auteure ancre son récit autour de Katiǹin ‘Catherine’ et de ses agissements. Katiǹin représente le participant d’avant-plan (pap3) ; il est donc exprimé de façon neutre (sans suffixe) ; les autres participants de 3e personne sont à l’obviatif : ishkuteǹu ‘le feu’, unapuenassiku ‘son poêlon1’ et ukussa ‘son fils’. Katshi unateǹit ishkuteǹu, Katiǹin […] ekue utinak unapuenassiku ekue tepuatat ukussa. ‘Après que le feu a pris, Katinin a pris son poêlon et appelé son fils.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Le choix du participant d’avant-plan dans le discours est soumis à l’arbitraire du locuteur qui décide parmi plusieurs référents lequel est au centre de son propos. Le locuteur a aussi la possibilité de modifier son choix de participant d’avant-plan. Dans ce cas, un participant initialement identifié comme étant d’avant-plan peut céder la place à un autre, qui relègue donc le premier à l’obviatif. Toutefois, l’ancrage du participant d’avant-plan est soumis, au niveau de la phrase, à certaines contraintes qui prédéterminent lequel des nominaux devra être choisi, ou ne peut pas être choisi, comme participant d’avant-plan, et lequel, en conséquence, se trouvera à l’arrière-plan et donc obviatif. C’est là justement tout l’intérêt de cette catégorie grammaticale, qui obéit tout à la fois à des contraintes discursives, sémantiques et grammaticales. Ce chapitre a pour but d’expliquer la mécanique de l’ordonnancement grammatical des nominaux de 3e personne et son rôle dans le discours. On présentera d’abord le principe de la préséance hiérarchique (§17.1). Puis, on discutera deux contraintes qui surdéterminent le choix du participant d’avant-plan au niveau de la proposition et de la phrase. Par la suite, on examinera la mécanique de la préséance dans les divers domaines que sont la proposition, la phrase complexe et le discours. On y verra comment les participants animés de 3e personne contrôlent l’obviation sur les autres nominaux dans la phrase, y compris dans les phrases complexes et entre les phrases. On montrera, entre autres, qu’un animé de 3e personne entraîne l’obviation même sur les vii impersonnels dans une phrase adjacente. Comme un verbe impersonnel n’a pas de référent, on en déduit que l’obviation est complètement grammaticalisée en innu, car elle affecte même des verbes qui ne sont que grammaticalement de 3e personne. C’est-à-dire que la mécanique de l’obviation dépasse 1.

Un élément possédé est toujours grammaticalement obviatif, si son possesseur est à la 3e personne. Dans le cas présent, le nom inanimé ne porte pas la marque de l’obviatif, mais il est grammaticalement obviatif comme on le verra en §17.3.

L’obviation

335

le simple ordonnancement entre des participants de 3e personne, puisqu’elle s’applique également dans le cas de personnes grammaticales qui ne réfèrent pas à des entités réelles. Pour comprendre l’ordonnancement grammatical des nominaux de 3e personne, on ne peut pas s’appuyer sur les catégories connues dans les langues indo-européennes. Cela mérite donc une explication plus fouillée, car il s’agit d’une propriété qui trouve son expression sur les noms, les verbes et les démonstratifs et qui, pour cette raison, est omniprésente dans la phrase et le discours innus.

17.1 LA PRÉSÉANCE HIÉRARCHIQUE Les nominaux dans les langues algonquiennes ne sont pas tous grammaticalement sur un pied d’égalité. Une part importante de la grammaire repose sur le fait qu’ils sont ordonnés hiérarchiquement selon un principe de hiérarchie Des personnes présenté brièvement en §1.5.2. Cette hiérarchie stipule que la 2e personne a préséance sur toutes les autres, puis la 1re personne, puis la 3e, la 4e et enfin, les inanimés. Une version simplifiée de cette hiérarchie est reproduite ci-dessous : hiérarchie des personnes

2 > 1 > 3 > 4 > inanimé

(version simplifiée)

La hiérarchie organise la préséance grammaticale des nominaux dans la phrase. Elle prévoit quel nominal aura la préséance et lequel lui sera subordonné. Elle reconnaît une différenciation de rang entre les nominaux de 3e personne dans la phrase. C’est à ce point qu’entre en jeu la notion d’obviation et, éventuellement de surobviation. Le présent chapitre ne porte que sur la portion 3e > (4e /5e) > inanimé de la hiérarchie, c’est-à-dire sur l’ordonnancement entre eux des nominaux de 3e personne, qu’ils soient animés ou inanimés.

17.2 LE PARTICIPANT ANIMÉ D’AVANT-PLAN Puisque les nominaux de 3e personne doivent être ordonnés grammaticalement à partir du moment où l’un d’eux est de genre animé, il s’agit d’abord de déterminer lequel sera à l’avant-plan et lequel lui sera subordonné. En bref, quand on a plusieurs participants de 3e personne dans une phrase, dont au moins un est animé, l’un des animés représentera le participant d’avant-plan, que l’on identifiera comme pap3, alors que l’autre lui sera subordonné (obviatif). Cela signifie que, sauf exception (par exemple, les cas de coordination §17.5.2), l’on ne peut avoir dans une phrase deux nominaux distincts de 3e personne qui soient à l’avant-plan à partir du moment où l’un des deux est de genre animé. Ils devront non seulement être différenciés du point de vue grammatical (le pap3 versus le

336

Grammaire de la langue innue

participant décalé à l’obviatif), mais ils sont également ordonnés du point de vue grammatical l’un par rapport à l’autre : le pap3 a préséance grammaticale sur le ou les participants obviatifs2. Cela a été abondamment illustré au chapitre 16. Cette mécanique de l’ordonnancement hiérarchique est donc soumise à des contraintes : ƒ Dans l’ordonnancement des participants de 3e personne, le pap3 est nécessairement un participant de genre animé. ƒ Un participant inanimé de 3e personne ne peut donc pas exercer de contrôle et ne peut avoir préséance sur un autre participant ni déclencher l’obviation. ƒ Les participants de 1re et de 2e personne, même s’ils sont automatiquement à l’avant-plan, n’entraînent pas l’obviation, puisqu’elle n’entre en jeu que dans l’ordonnancement entre troisièmes personnes. Cela est illustré dans les phrases en exemples plus bas. Dans la phrase a), le sujet est ‘je’ et l’objet direct utapan ‘l’auto’ est de 3e personne. Cette phrase ne donne pas lieu à l’utilisation de l’obviatif puisqu’il n’y a qu’un seul nominal de 3e personne. En revanche, dans la phrase b), le sujet Puǹ ‘Paul’ et l’objet direct utapanǹu ‘l’auto’ sont tous les deux de 3e personne. Comme Puǹ est un participant humain, il devient automatiquement le pap3. Tel que mentionné plus haut, le pap3 n’est pas exprimé par un suffixe particulier, il prend la valeur neutre. L’object direct de genre inanimé reçoit pour sa part la valeur obviatif, exprimée par le suffixe -(i)ǹu. Le même raisonnement s’applique dans les phrases c) et d) avec, cette fois, un objet direct de genre animé. On voit que l’object direct dans la phrase c) n’est pas à l’obviatif. Il reste neutre, car le sujet est de 1re personne et que seul un participant de 3e personne peut entraîner l’obviation. En revanche, dans la phrase d), le pap est de 3e personne et il prend la valeur neutre (sans suffixe). L’objet auassa est automatiquement décalé à l’obviatif, lequel est exprimé sur le nom par le suffixe -a. a) nuapaten utapan b) Puǹ uapatamu utapanǹu(obv) c) nuapamau auass d) Puǹ uapameu auassa(obv)

‘je vois l’auto’ ‘Paul voit l’auto’ ‘je vois un enfant’ ‘Paul voit un enfant’

De plus, la relation entre le pap3 et le participant obviatif est essentiellement asymétrique : c’est le pap3 qui entraîne l’obviation de l’autre participant de 3e personne. Ainsi, le pap3 est le contrôLeur de l’obviation et le participant

2.

Cette règle est en lien avec la hiérarchie expliquée en §8.2.3.

L’obviation

337

obviatif en est la cibLe. Dans la phrase b) ci-haut, ‘Paul’ est le pap3 et, à ce titre, il est le contrôLeur de la cible ‘auto’ qui est le participant obviatif. On verra dans les sections qui suivent comment cette mécanique opère dans la phrase. En résumé, lorsqu’une phrase met en jeu plusieurs participants de 3e personne, un et un seul des participants animés (le plus souvent un humain) constituera le pap3. Il aura préséance grammaticale sur les autres participants de 3e personne qui seront grammaticalement obviatifs. Cette relation est asymétrique au sens où l’obviation est déclenchée par le pap3, qui en est le contrôleur, par rapport au participant obviatif, qui en est la cible. Dans les sections qui suivent, les principes de préséance qui déterminent le choix du pap entre plusieurs participants de 3e personne (§17.4) seront examinés en premier lieu, puis, une fois élucidés, on illustrera la mécanique de l’obviation dans divers domaines : le domaine du syntagme nominal, le domaine de la proposition, le domaine de la phrase complexe, et, enfin, le domaine du discours. Mais avant de procéder à ces démonstrations, il convient de se remettre en mémoire quelques faits concernant les marques d’obviation.

17.3 L’OBVIATIF CACHÉ Comme tous les noms et les démonstratifs réfèrent à des participants de 3e personne, il est naturel que l’obviatif soit marqué sur les noms et sur les démonstratifs. Les verbes peuvent aussi être conjugués à l’obviatif puisqu’ils s’accordent en genre et en nombre avec leur sujet. Si un verbe intransitif a un sujet obviatif, le verbe est lui aussi à l’obviatif. Dans certains cas toutefois, un nom ne porte pas la marque de l’obviatif, mais il est quand même grammaticalement obviatif. On le sait parce que le verbe qui s’accorde avec ce nom est conjugué à l’obviatif. Lorsqu’un nom ne porte pas de marque de l’obviatif tout en étant quand même grammaticalement obviatif, on parle d’obviatif caché. Comme on a pu le voir au chapitre 3, la marque de l’obviatif des noms animés au singulier et au pluriel est -a et la marque de l’obviatif des noms inanimés au singulier est -(i)ǹu et -a au pluriel. Le tableau 54 fait la synthèse des flexions nominales, incluant le surobviatif.

Tableau 54

Synthèse des flexions nominales (2) animé sg

neutre

inanimé pL

sg

-at

pL

-a

obviatif

-a

-a

-(i)ǹu

-a

surobviatif

-(i)ǹua

-(i)ǹua

-(i)ǹu

-(i)ǹua

338

Grammaire de la langue innue

Le système de marquage des noms selon la hiérarchie de préséance permet de distinguer trois types différents d’entités de 3e personne : le neutre et l’obviatif, comme on vient de l’expliquer, mais aussi le surobviatif. Dans le cas des noms animés, l’obviatif est toujours manifeste sur le nom. Mais dans certains cas, une entité sera grammaticalement obviative sans pour autant porter une marque d’obviation. On en verra deux cas de figure : les noms inanimés et les noms au locatif. ƒ

Le nom inanimé pLurieL :

L’obviatif n’est pas toujours exprimé sur les noms de genre inanimé. Par exemple, un inanimé à l’obviatif pluriel porte uniquement la marque du pluriel (-a). Puǹ uapatamu utapanǹu(obv-sg) Puǹ uapatamu utapana(obv-pL)

‘Paul voit l’auto’ ‘Paul voit les autos’

Mais si on ajoute un qualificatif au nom sous forme de proposition relative, le verbe de la relative sera conjugué à l’obviatif. Puisque le verbe de la relative s’accorde avec son sujet, cela signifie que le sujet du verbe ‘rouge’ est lui-même grammaticalement obviatif. Puǹ uapatamu utapanǹu(obv-sg) e mikuaǹit(obv-sg) ‘Paul voit l’auto qui est rouge’ Puǹ uapatamu utapana(obv-pL) e mikuaǹiti(obv-pL) ‘Paul voit les autos qui sont rouges’

ƒ

Le nom inanimé posséDé :

De la même manière, un nom inanimé possédé par un possesseur de 3e personne ne porte pas de suffixe d’obviation, comme on l’a vu en §4.4.2 (utush ‘son canot’ ; umassin ‘son soulier’, etc.). Dans les deux cas cependant, le nominal est grammaticalement obviatif, même s’il n’en porte pas ouvertement la marque. En effet, lorsqu’on examine l’accord entre ces nominaux et le verbe de la phrase, on voit qu’ils sont grammaticalement obviatifs, puisqu’ils déclenchent l’obviatif par accord sur le verbe, comme on le voit dans les phrases suivantes : a) pikupaǹǹu(obv-sg) Pieǹ utush(obv-sg) b) pikupaǹǹua(obv-pL) Pieǹ ututa(obv-pL)

‘le canot de Pierre est brisé’ ‘les canots de Pierre sont brisés’

Dans les deux phrases, le verbe est conjugué à l’obviatif, ce qui signifie que le sujet du verbe est grammaticalement obviatif, puisque le verbe s’accorde avec son sujet. On note cependant que ni dans la phrase a), ni dans la phrase b), le sujet utush ‘son canot’, ou ututa ‘ses canots’ ne porte une marque obviative proprement dite.

L’obviation

ƒ

339

Les noms Locatifs :

On a vu au chapitre 3 que les noms au locatif ne peuvent porter une marque d’obviation que s’ils sont dans une construction possessive. En dehors de cela, ils ne varient pas, comme on le voit dans les phrases qui suivent. On voit que dans la phrase b), le nom locatif nipit ‘dans l’eau’ reste inchangé, même si le sujet de 3e personne commanderait normalement qu’il soit à l’obviatif. a) nipakashimun anite shipit b) Puǹ pakashimu anite shipit

‘je nage dans la rivière’ ‘Paul nage dans la rivière’

Toutefois, si on ajoute une proposition relative, on s’aperçoit que le nom nipi ‘eau’ est grammaticalement obviatif, puisqu’il provoque un accord verbal obviatif dans la proposition relative. a) nipakashimun anite shipit e ǹiuashit ‘je nage dans la rivière qui est peu profonde’ b) Puǹ pakashimu anite shipit e ǹiuashiǹit (obv) ‘Paul nage dans la rivière qui est peu profonde’

En conclusion, on voit qu’il importe de distinguer entre le fait de porter ou non une marque d’obviatif et le fait d’être grammaticalement obviatif. Les noms inanimés peuvent être grammaticalement obviatifs sans en porter la marque, mais on peut en déduire le statut en regardant l’accord sur le verbe. On en conclut que tous les nominaux de 3e personne sont affectés par la mécanique de l’ordonnancement à partir du moment où ils se trouvent en présence d’un autre animé de 3e personne, c’est-à-dire en présence d’un contrôLeur D’obviation.

17.4 L’ORDONNANCEMENT ENTRE LES TROISIÈMES PERSONNES On se rappelle que la hiérarchie Des personnes oblige à ordonner les nominaux de 3e personne entre eux. On examinera trois cas de figure : premièrement, les cas où les deux nominaux de 3e personne sont animés ; deuxièmement, ceux où l’un des deux est inanimé ; troisièmement, le cas des possesseurs de 3e personne. Le premier cas, celui où les deux participants sont animés, sera illustré en §17.4.1. Celui où un des deux participants est inanimé sera illustré en §17.4.2. On y verra qu’en vertu de la hiérarchie des personnes le participant inanimé est nécessairement subordonné et donc obviatif, et que l’animé doit nécessairement être choisi comme participant d’avant-plan (pap). Ensuite, on examinera la préséance dans les constructions possessives où le possesseur est de 3e personne (§17.4.3). Or, un possesseur, au sens grammatical du terme, ne peut être qu’un animé dans

340

Grammaire de la langue innue

les langues algonquiennes. Puisque le possédé est également nécessairement de 3e personne, on doit procéder à leur ordonnancement. On verra que le possesseur de 3e personne a toujours préséance sur le possédé, que ce dernier soit de genre animé ou inanimé. Cette stipulation doit être faite indépendamment de la hiérarchie des personnes, puisqu’elle n’en découle pas directement. La notion de participant D’avant-pLan est cruciale pour expliquer le phénomène de l’obviation. S’il n’y a pas de participant de 3e personne qui se qualifie comme participant d’avant-plan, des participants de 3e personne peuvent coexister dans une phrase sans qu’aucun d’eux ne prenne le pas sur les autres. En voici un exemple, où la narratrice parle de garçons et de filles, mais l’avant-plan est occupé par ‘nous’. Ekuan, anite nutshimit eshpish taiat kaǹapua apu ut tat napess niǹan, ishkuessat muku tapanat, napessat patush anitshehenat mashteǹ mituat tauat, patetat nitatushitan eshkuessiuiat. ‘Bon ! pendant le temps que nous étions dans le bois, évidemment parmi nous, il n’y avait pas de garçons, il n’y avait que des filles, les garçons sont nés après, nous étions cinq filles.’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

17.4.1 Les deux participants sont animés Lorsque deux participants animés distincts et de 3e personne figurent dans la phrase (ou dans le discours), les deux ne peuvent avoir la valeur neutre. L’un des deux doit avoir préséance sur l’autre. Celui qui a préséance est celui dont on parle, qui constitue le topique de la phrase ou du discours. Grammaticalement, il a le statut de participant d’avant-plan (pap3) et tous les autres nominaux animés de 3e personne sont décalés par rapport à lui. Le pap3 est neutre (sans suffixe), alors que les autres sont à l’obviatif, comme l’illustrent les exemples suivants où le pap3 est souligné : a) Puǹ shikateu auassa(obv) b) Puǹ shikatiku auassa(obv) c) *Puǹ shikateu auass d) *Puǹ shikatiku auass

‘Paul invective l’enfant’ ‘Paul se fait invectiver par l’enfant’

17.4.2 L’un des deux participants est inanimé Lorsque dans une phrase, on a deux participants de 3e personne dont l’un est animé et l’autre inanimé, le participant animé aura toujours la préséance ; il sera considéré comme le participant d’avant-plan (pap3). C’est pourquoi dans une phrase ordinaire, le sujet animé de 3e personne aura préséance sur l’objet inanimé de 3e personne. L’exemple suivant l’illustre bien.

L’obviation

Puǹ uapatamu utapanǹu(obv)

341

‘Paul voit l’auto’

Le second cas de figure illustrant la préséance des animés sur les inanimés apparaît lorsque le sujet logique, le référent du nominal qui fait l’action, est un inanimé, alors que l’objet logique, celui qui subit l’action, est animé3, comme dans ‘les bananes lui donnent des brûlements d’estomac’, ‘une auto l’a frappé’. Tel que prévu, le participant animé est automatiquement pap3, ce qui relègue le participant inanimé au statut d’obviatif (à l’arrière-plan). L’exemple suivant illustre ce cas de figure ; on y retrouve deux participants de 3e personne : Marie et la viande (de genre inanimé). Bien que ce soit la viande qui soit responsable de l’état de Marie, Marie demeure à la forme neutre, ce qui signifie qu’elle est pap3, alors que le participant inanimé ‘la viande’ est à l’obviatif. uiashiǹu(obv) akuikutshe ne Maǹi

‘la viande doit avoir rendu Marie malade’

Dans le texte qui suit, An-Maǹiss est le pap3 ; elle garde sa préséance jusque dans la deuxième phrase, où il est question du médicament (sujet logique inanimé) qui lui fait mal. Le pap3 est neutre et le sujet logique inanimé (natukunǹu ‘le médicament’) est obviatif. Eku ne An-Maǹiss umitshipan anite utapissikanit, mishta-mau. Neǹu(obv) natukuǹǹu(obv) akuikutshe kaǹapua. ‘Et Anne-Marie avait des ulcères sur la machoire, elle pleure beaucoup. Ce doit être que le médicament lui faisait mal.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

17.4.3 La préséance dans une construction possessive On a vu au chapitre 4 que, dans une construction possessive, le possesseur est toujours animé (généralement un humain) et que, s’il est de 3e personne, il aura toujours préséance sur le posséDé. Le possesseur de 3e personne est donc le pap3 alors que le possédé de 3e personne est obviatif. Ce type de construction est décrit plus en détail en §17.5.1.

17.5 L’OBVIATION DANS LE SYNTAGME NOMINAL On examinera d’abord les constructions possessives, ensuite les syntagmes coordonnés.

3.

Ce cas de figure n’est pas prévu dans la conjugaison des vta puisque ceux-ci prennent toujours deux participants (le sujet et l’objet) de genre animé.

342

Grammaire de la langue innue

17.5.1 Dans les constructions possessives On vient de voir en §17.4.1 que le possesseur de 3e personne a préséance sur le possédé. Comparons les deux phrases ci-dessous. Dans la première phrase, le nom possédé (ukauia ‘sa mère’) est de genre animé et le possesseur Maǹi est de 3e personne. Le possesseur ayant préséance sur le possédé, Maǹi sera neutre et le possédé ‘sa mère’ sera à l’obviatif. Ukauia porte donc la marque de l’obviatif animé -a, selon la règle décrite en §4.4.2. Le verbe porte également la marque de l’obviation, car il s’accorde avec son sujet. Le sujet étant à l’obviatif, le verbe est aussi conjugué à l’obviatif. akushiǹua(obv) Maǹi ukauia(obv)

‘la mère de Marie est malade’

On voit tout de suite que la situation est partiellement différente dans la seconde phrase où l’objet possédé est de genre inanimé. Comme on l’a vu en §4.4.2 et §17.1, un nom possédé de genre inanimé ne porte pas de marque d’obviation. Toutefois, il reste grammaticalement obviatif puisqu’il entraîne l’apparition du suffixe d’obviation sur le verbe. pakuneiaǹu(obv) Maǹi utassiku(obv) ‘le seau de Marie est percé’

On retiendra donc que dans une construction possessive, l’objet possédé porte la marque d’obviation -a s’il est animé et « zéro » s’il est inanimé. Le possesseur a toujours préséance sur le possédé, ce qui fait que dans les structures simples, il sera considéré pap3. Dans les deux cas, si la construction possessive est sujet de la phrase, le verbe sera conjugué à l’obviatif. Si le possesseur est lui-même obviatif, le possédé sera alors grammaticalement au surobviatif, comme on l’a vu en §4.2.2, et tel qu’illustré dans les exemples qui suivent. Puisque le possesseur a préséance sur le posséDé, dans la phrase a) Maǹi devient automatiquement pap3 et, à ce titre, il a préséance sur le nom du possédé umisha qui est à l’obviatif. Ce dernier, étant également possesseur, a, à son tour, préséance sur le nom du possédé utauassimiǹua ‘son enfant’, qui porte par conséquent la marque du surobviatif. Le même raisonnement s’applique dans la phrase b), mais cette fois, l’élément possédé, utitshi ‘sa main’, est de genre inanimé et porte, par conséquent, le suffix du surobviatif inanimé -iǹu. a) akushiǹua(obv) Maǹi umisha(obv) utauassimiǹua(sobv) ‘l’enfant de la sœur de Marie est malade’ b) takaǹu(obv) Maǹi umisha(obv) utitshiǹu(sobv) ‘la main de la sœur de Marie est froide’

Selon la même logique, si le sujet de la phrase et le possesseur d’une construction possessive objet ne sont pas la même personne, la construction possessive sera marquée pour le surobviatif. On trouve un cas où l’objet possédé est de genre animé en a) et inanimé en b). Ici, le point de départ est Shushep, qui

L’obviation

343

est un pap3 et sujet de la phrase. La construction possessive ‘l’enfant de Marie’ en a) et ‘la bouteille de Marie’ en b) comportent chacun un participant à l’obviatif et un autre au surobviatif. Le possesseur (Marie) ayant préséance sur le possédé (l’enfant, la bouteille), le premier sera marqué pour l’obviatif et le second au surobviatif. Dans l’ordre de préséance des nominaux de ces phrases, le sujet (en tant que pap3) a préséance sur les 2 autres, puis, parmi les deux autres, le possesseur (à l’obviatif) a préséance sur le possédé (au surobviatif). a) Shushep tshikamimeu Maǹia(obv) utauassimiǹua(sobv) ‘Joseph fait des reproches à l’enfant de Marie’ b) Shushep natamueu Maǹia(obv) uputamiǹu(sobv) ‘Joseph va chercher la bouteille de Marie’

17.5.2 Dans les nominaux coordonnés Lorsque le syntagme nominal comporte des nominaux coordonnés, ils figurent sur le même pied grammatical et il n’y a pas lieu de les ordonner selon le principe de préséance. Nukum nana nikanueǹimikuti mak nana nimushum. ‘Ma grand-mère a pris soin de moi, ainsi que mon grand-père.’ Tshinusheu pitauku, mak atikamekuat. ‘Du brochet se prend au filet, ainsi que des corégones.’ Extraits de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

17.6 L’OBVIATION DANS LA PHRASE SIMPLE Cette section passe en revue les mécanismes de contrôle de l’obviation dans la phrase simple, selon les différents types de verbes : les verbes transitifs simples (§17.6.1), les vai+o et les ambitransitifs (§17.6.2), les verbes à double objet (§17.6.3), les constructions relationnelles (§17.6.4) et, en dernier lieu, les propositions comportant un complément circonstanciel (§17.6.5).

17.6.1 Les verbes transitifs simples Dans une phrase qui comporte un verbe transitif, le participant d’avant-plan de 3e personne (pap3) est sujet du verbe et il a préséance sur les autres nominaux de 3e personne dans la phrase. Si le sujet est de 3e personne, l’objet, qui est l’autre 3e personne, doit être à l’obviatif. On dira donc que dans la phrase simple, le sujet est le pap3 et qu’il contrôle l’obviation de l’objet de 3e personne. on distingue ici deux cas de figure : les cas où le sujet Logique (celui qui fait l’action) est pap3 et celui où le sujet Logique n’est pas le pap3.

344

ƒ

Grammaire de la langue innue

Le sujet Logique est Le participant D’avant-pLan.

Les cas où le sujet logique est le pap3 est représenté dans les phrases qui suivent. Dans l’exemple a), le pap3, Shushep, est sujet et l’objet animé auassa, également de 3e personne, est à l’obviatif. L’exemple b) illustre le même principe avec un objet de genre inanimé. a) Shushep tshikameu auassa(obv) ‘Joseph fait des reproches à l’enfant’ b) Shushep natuapatamu tshimanǹu(obv) ‘Joseph cherche une allumette’

ƒ

Le participant D’avant-pLan n’est pas Le sujet Logique.

La conjugaison des vta en innu permet d’encoder les situations où un sujet (celui qui fait l’action) de 3e personne n’est pas le pap. Ici encore, le principe de préséance s’applique : le pap3 reste neutre et l’autre, le sujet logique, sera à l’obviatif.

Logique

Les deux phrases suivantes mettent en scène deux participants différents, chacun de 3e personne. Dans les deux cas, Kaǹaǹin est le pap3 choisi par le locuteur, elle est le sujet de la conversation ; en tant que pap3, Kaǹaǹin a préséance, tandis que l’autre, Shushepiss, est à l’obviatif. Les deux phrases n’ont cependant pas le même sens. En a) le pap3 est le sujet logique (la personne qui fait l’action), alors que l’autre, Shushepiss, subit l’action. La situation est inversée dans la phrase b), alors que le pap3, Kaǹaǹin est maintenant celle qui subit l’action, tandis que l’autre, Shushepissa, est celui qui fait l’action (le sujet logique). a) Kaǹaǹin nateu Shushepissa(obv) b) Shushepissa(obv) natiku Kaǹaǹin

‘Caroline va chercher Shushepiss’ ‘Shushepiss va chercher Caroline’

Les formes verbales dans ces deux phrases sont distinctes. En a) la terminaison du verbe nateu nous dit que le pap3 (Kaǹaǹin) est celle qui fait l’action (le sujet logique). En b) la terminaison du verbe natiku nous dit que le pap3 (Kaǹaǹin) est celui/celle qui subit l’action. Dans les deux cas toutefois, le pap3, qui occupe la fonction sujet, a préséance, tandis que l’autre est obviatif. On a vu, en §17.4.2, le cas où un sujet logique inanimé agit sur un animé de 3e personne. Par définition, le pap3 est l’animé et il a préséance sur l’inanimé (uiashiǹu ‘la viande’) qui est décalé à l’obviatif. uiashiǹu(obv) akuikutshe ne Maǹi

‘la viande doit avoir rendu Marie malade’

Comme le pap3 est le sujet, on en conclut que le sujet (animé de 3e personne) contrôle l’obviation de l’objet (de 3e personne), et ce, sans égard au fait qu’il soit ou non le sujet logique.

L’obviation

345

17.6.2 Les vai+o et les ambitransitifs Les verbes ambitransitifs (voir §7.8.3) sont des vai qui peuvent soit s’employer intransitivement (sans objet), soit s’employer avec un objet (animé ou inanimé) sans que la forme du verbe n’en soit affectée. On a conclu en §16.6 qu’ils se comportaient néanmoins comme des objets Directs. On voit à travers les exemples qui suivent que les propositions qui comportent un verbe ambitransitif avec objet voient ce dernier soumis au contrôle de l’obviation exercé par le pap3 sujet. minu nipiǹu piminueu uiashiǹu piminueu uapusha nutepaǹuat ǹushkuaua nutepaǹuat mitshimiǹu ashtatshiku ǹushkuaua ashtatshiku kashiuashiǹit

‘il boit de l’eau’ ‘il cuisine de la viande’ ‘il cuisine du lièvre’ ‘ils manquent de farine’ ‘ils manquent de nourriture’ ‘il met de la farine en cache’ ‘il met du sucre en cache’

L’objet des vai+o est également soumis au contrôle d’un pap3 sujet. ǹessikaua pituauatsheu mishtikuǹu pimuteuatsheu

‘il se sert de cigare pour fumer’ ‘il se sert d’un bâton pour marcher’

L’objet de ces verbes est soumis à une contrainte : il ne peut être que de 3e personne, sémantiquement inanimé, et jamais de 1re ou de 2e personne.

17.6.3 Les verbes à double objet Certains verbes prennent deux objets, comme on l’a vu en §10.4.1. Ce type de structure fournit l’occasion de voir la préséance entre les objets de 3e personne. Lorsqu’un verbe prend un double objet, l’un des deux est l’objet Direct et l’autre est l’objet seconDaire. L’objet direct a préséance grammaticale sur l’objet secondaire. Ces verbes à deux objets illustrent bien la mécanique de l’obviation et les règles de réalisation des noms à l’obviatif. C’est pourquoi on en fera la démonstration détaillée. Cette présentation présuppose l’analyse des fonctions grammaticales telles que décrites au chapitre 16. Le premier bloc d’exemples illustre la mécanique de l’ordonnancement à partir du verbe miǹ- ‘donner’. Ce verbe prend deux objets (‘donner qqch à qqn’) et, à ce titre, il implique deux participants centraux animés et un participant secondaire. Les exemples qui suivent montrent que le sujet a la préséance, puis l’objet direct, et, en dernier lieu l’objet secondaire. Lorsque le sujet est de 1re personne, comme dans a), les objets auass ‘enfant’ et minushiss ‘chat’ représentent chacun un référent de 3e personne, et c’est entre eux qu’on doit établir la préséance. Ici,

346

Grammaire de la langue innue

tel que démontré en §10.4.1 et §16.6, la règle veut que l’objet direct ait préséance sur l’objet secondaire, et, par conséquent, le nom auass a préséance et reste neutre alors que minushissa est relégué à l’obviatif. a) nimiǹau auass minushissa

‘je donne un chaton(obv) à l’enfant’

Par contre, si le sujet est de 3e personne, comme en b), on doit établir la préséance entre le sujet, l’objet direct et l’objet secondaire. Le pap3 étant le sujet, il a la préséance par défaut et c’est pourquoi dans la phrase b) miǹeu auassa minushissa, les deux objets sont à l’obviatif. La raison en est que le surobviatif ne s’emploie que dans les constructions possessives (voir §4.2.2). Il n’y a donc pas moyen de marquer les deux objets différemment, et ils sont tous deux obviatifs. b) Puǹ miǹeu auassa minushissa

‘Paul donne un chaton(obv) à l’enfant(obv)’

Les exemples qui suivent illustrent exactement le même mécanisme, mais cette fois avec un objet de genre inanimé. La phrase a) ci-dessous, le sujet Puǹ déclenche l’obviation sur les deux objets. a) Puǹ miǹeu auassa metuakanǹu

‘Paul donne un jouet(obv) à l’enfant(obv)’

On en conclut qu’un sujet animé de 3e personne a préséance sur les deux objets et qu’il déclenche par conséquent l’obviation sur eux. Dans la phrase b) par contre, le sujet est à la 1re personne. Il ne peut pas déclencher l’obviation. C’est plutôt l’objet direct qui déclenche l’obviation sur l’objet secondaire, ce qui signifie qu’il a préséance sur lui. b) nimiǹau auass metuakanǹu

‘je donne un jouet(obv) à l’enfant’

On en conclut qu’entre les deux objets, c’est l’objet (l’objet direct) qui a préséance sur l’objet seconDaire.

primaire

On arrive aux mêmes conclusions dans les cas inverses : par exemple, dans ceux où le sujet grammatical est le bénéficiaire et l’objet direct est celui qui fait l’action (le sujet logique). On voit en a) que le sujet (bénéficiaire) est de 1re personne ; il ne peut donc déclencher l’obviation sur l’objet direct Maǹi. Ce dernier par contre, étant de 3e personne animée, il a automatiquement préséance et déclenche l’obviation sur le nom uiashiǹu ‘viande’, qui est l’objet secondaire. a) Maǹi nimiǹiku uiashiǹu

‘Marie me donne de la viande(obv)’

Lorsque le sujet est à la 3e personne, l’objet direct est lui aussi décalé à l’obviatif. Le sujet grammatical Puǹiss déclenche l’obviation sur l’objet direct, et ce dernier sur l’objet secondaire. b) Maǹia miǹiku Puǹiss uiashiǹu

‘Marie(obv) donne de la viande à Pu`niss’

L’obviation

347

Le dernier bloc d’exemples expose la même logique à partir d’un autre verbe avec deux objets. L’objet secondaire est de genre animé (natukuǹnu-pitshua ‘onguent’) et il est, dans les deux cas, à l’obviatif, car il est contrôlé par l’objet direct ‘Marie’. nishishupetshiniku Maǹi natukuǹu-pitshua ‘Marie me frotte avec de l’onguent(obv)’ Maǹia shishupetshiniku auass natukuǹu-pitshua ‘Marie(obv) frotte l’enfant avec de l’onguent(obv)’

En conclusion, le sujet contrôle l’obviation de l’objet direct. Dans les cas où un verbe a deux objets, l’objet direct contrôle l’obviation de l’objet secondaire.

17.6.4 Les constructions relationnelles Décrites plus en détail au chapitre 11 et en §16.8, les constructions reLationneLLes fournissent l’occasion d’illustrer la mécanique de la préséance entre nominaux de 3e personne. Les constructions relationnelles de vti mettent en jeu un sujet, et deux objets, tout comme les verbes à deux objets présentés dans les sections ci-dessus. Dans les relationnelles, contrairement aux autres verbes à deux objets, l’un des deux ne peut être qu’un animé de 3e personne, donc un contrôleur potentiel d’obviation. Généralement, il s’agit d’un possesseur, mais ce peut aussi être un autre animé de 3e personne indirectement impliqué dans l’action. Aux fins de la préséance, le participant animé de 3e personne déclasse le second objet qui devient obviatif. Ainsi, dans la phrase ci-dessous, Puǹ ‘Paul’ a préséance sur le fusil passikanǹu qui est marqué à l’obviatif. nimishkamuan passikanǹu ka katat Puǹ ‘je retrouve le fusil(obv) que Paul avait caché’

On analyse ces constructions relationnelles comme des constructions à deux objets. Le participant animé de troisième personne, Puǹ dans les phrases ci-dessus, correspond à l’objet direct, et il déclenche l’obviation sur l’objet secondaire passikanǹu.

17.6.5 Les compléments circonstanciels Les nominaux compléments circonstanciels entrent dans le calcul des participants de 3e personne aux fins de l’obviation. Ils sont des receveurs d’obviation, mais n’en peuvent être les contrôleurs.

348

Grammaire de la langue innue

Les exemples qui suivent reproduisent ceux qui sont fournis en §16.9. On contraste les paires de phrase plus bas dans lesquelles a) présente un verbe à la 1re personne et b) où le même verbe est présenté à la 3e personne. On constate que lorsque le sujet est un animé de 3e personne (un pap3), donc un contrôleur potentiel d’obviation, l’obviatif est effectivement déclenché sur le nominal qui représente le complément circonstanciel. a) pitshuatiku nitishi-natukuitishun ‘je me soigne avec de la gomme de sapin’ b) pitshuatikua ishi-natukuitishu ‘il se soigne avec de la gomme de sapin(obv)’ a) assiuashikuapui nitishi-natukuitishun ‘je me soigne avec de la décoction de buis de sapin’ b) assiuashikuapuǹu ishi-natukuitishu ‘il se soigne avec de la décoction de buis de sapin(obv)’ a) Nete Katakuaukasht ninakateti nitush ‘j’ai laissé mon canot là-bas au [lac] Sault-au-Cochon’ b) Nete Katakuaukashiǹit nakatamu utush ‘Il laisse son canot là-bas au [lac] Sault-au-Cochon(obv)’ a) nitishi-atussetan niǹan miam peikuan napeuat ‘Nous-autres, on travaillait comme des hommes’ b) ishi-atussepanat uiǹuau miam peikuan napeua ‘ils travaillaient comme des hommes(obv), eux-autres’ a) uapush kaǹapua muku nut iǹniunan, uapush nanitam ‘évidemment, nous ne survivions que de lièvre, de lièvre tout le temps’ b) uapusha kaǹapua muku ut iǹniuipanat, uapusha nanitam ‘évidemment, ils ne survivaient que de lièvre (obv), de lièvre(obv) tout le temps’ a) nipushin kapeǹakashkueu ‘je monte sur un cheval [de bois]’ b) pushu kapeǹakashkueua ‘il monte sur un cheval [de bois](obv)’ a) nipushin ush ‘je pars en canot’ b) pushu utiǹu ‘il part en canot(obv)’ a) nitshishtaputshikuneuen nipi ‘je me rince la bouche avec de l’eau’ b) tshishtaputshikuneueu nipiǹu ‘il se rince la bouche avec de l’eau(obv)’

On en conclut qu’un sujet animé de 3e personne (pap3) peut déclencher l’obviation sur les nominaux compléments circonstanciels.

17.7 L’OBVIATION DANS LES PHRASES COMPLEXES Une phrase complexe comporte plusieurs propositions reliées entre elles par un subordonnant. L’une des propositions est la principaLe et l’autre est la suborDonnée. On examinera dans ce qui suit les subordonnées complétives et les subordonnées circonstancielles afin de voir comment s’organise la préséance entre éléments de 3e personne faisant partie de propositions distinctes.

L’obviation

349

17.7.1 Dans les propositions complétives Un participant animé de 3e personne (c’est-à-dire un contrôleur potentiel d’obviation) peut déclencher l’obviation sur un autre participant dans une proposition complétive (§12.3.2). Ce mécanisme est illustré dans les phrases qui suivent. En a) le participant d’avant-plan (pap3), Puǹ, déclenche l’obviation sur le sujet de la proposition complément. En b) on voit comment le même pap3 déclenche l’obviation sur le sujet Shausha de la complétive, ce qui à son tour, décale la construction possessive utanishiǹua au surobviatif. En dernier lieu, en c), le pap3 Maǹi déclenche l’obviation sur le sujet de la complétive nutauia. a) Puǹ tshisseǹitamu Maǹia iakushiǹiti ‘Paul sait que Marie(obv) est malade’ b) Puǹ tshisseǹitamu Shausha meǹuataǹiti utanishiǹua ‘Paul sait que George(obv) aime sa fille(sobv) [la fille de Georges]’ c) Maǹi tshisseǹitamu nutauia katshi pishtaukuǹiti utapanǹu ‘Marie sait que mon père(obv) a été frappé par une auto(obv)’

L’exemple suivant montre qu’il peut y avoir plusieurs participants distincts à l’obviatif. Dans la phrase suivante, on a trois participants : Tshi-Shan ‘Ti-Jean’ est le pap3, ukuma ‘sa grand-mère’ est l’objet direct du premier verbe, alors que namesha ‘un poisson’ apparaît dans la proposition subordonnée complément4. Kie apu tipatshimushtuat ukuma ka aimikut namesha. ‘Et il [Tshi-Shan] ne lui[sa grand-mère](obv) raconte pas que le poisson(obv) lui a parlé.’ Extrait de Michel Adley, 1984, Pessamit

17.7.2 Entre une principale et une circonstancielle Entre deux propositions dont l’une est subordonnée circonstancielle (adverbiale), le participant animé de 3e personne d’une des deux propositions peut entraîner l’obviation sur les participants sujets (de 3e personne) de l’autre proposition. On remarque que le pap3 peut entraîner l’obviation depuis la proposition principale ou depuis la proposition subordonnée. Les exemples qui suivent illustrent le déclenchement de l’obviatif entre sujets de propositions distinctes. En a), le pap3 est Katiǹin et elle provoque l’obviation sur le sujet inanimé (ishkuteǹu) de la proposition subordonnée circonstancielle. Même chose en b), où le pap3 An-Maǹiss déclasse à l’obviatif le sujet animé de la subordonnée : Shushepa.

4.

On se rappellera qu’on ne retrouve de nominaux au surobviatif que lorsqu’ils figurent dans une construction possessive où le possesseur est lui-même obviatif.

350

Grammaire de la langue innue

entre sujets

a) katshi passiteǹit ishkuteǹu, Katiǹin ekue utinak unapuenassiku ‘après que le feu(obv) a pris(obv), Catherine a pris son poêlon’ b) An-Maǹiss anite pessish apu Shushepa(obv) epiǹiti(obv) ‘Anne-Marie est assise près de là où Joseph(obv) est assis(obv)’

Le contrôleur d’obviation (le pap3) peut aussi déclencher l’obviation depuis la subordonnée vers la principale, comme dans les exemples c) et d). entre sujets

c) Pitapaueǹu ǹakapiǹu anite epit Shushep. ‘La cave(obv) est inondée(obv) où habite Joseph.’ d) Mitshetuǹipani auassa anite ka apit Shushep. ‘Les enfants(obv) étaient nombreux(obv) à l’endroit où habitait Joseph.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Même un pap3 objet direct dans une proposition principale peut déclencher l’obviatif dans la subordonnée. entre l’objet direct et le sujet

e tshishakamiteǹit nipiǹu, ekue tshi tshishtapuǹak nitauassim ‘après que l’eau(obv) a été réchauffée(obv), j’ai pu laver mon enfant’

17.7.3 Entre une principale et une circonstancielle impersonnelle Un participant animé de 3e personne entraîne obligatoirement l’obviation sur un vii impersonnel. Cela est plus inusité puisqu’on a défini jusqu’ici l’obviation comme étant l’effet de l’ordonnancement des participants de 3e personne. Pourtant, dans un vii impersonneL, il n’y a pas de participant de 3e personne, tel qu’expliqué en §7.8.5. Pour résumer, il existe parmi les vii une sous-classe de verbes qui n’ont pas à proprement parler de sujet logique. Il s’agit de verbes qui décrivent la température (mishpun/piuan ‘il neige’, uasheshkuan ‘le ciel est bleu’, tshishin ‘il fait très froid’, etc.) ou l’environnement géographique (uashau ‘c’est une baie’ ; amatshueshkau ‘il y a une montée’ ; kassekau ‘il y a une falaise’, etc.) ou le moment de la journée (kashikau ‘c’est le jour’, uapan ‘c’est le matin’, tipishkau ‘c’est la nuit’, etc.). On dit donc qu’ils sont impersonnels. Les verbes dérivés en -nanu sont également des verbes impersonnels, lorsqu’ils sont formés à partir de verbes utilisés intransitivement, tel qu’expliqué en §10.5.3. Les verbes impersonnels se conjuguent à l’obviatif lorsqu’une proposition adjacente (la principale ou la subordonnée) comporte un participant animé de 3e personne. C’est ce pap3 qui entraîne alors l’obviation sur le verbe impersonnel, comme on peut le voir dans les exemples qui suivent. En a) le sujet du verbe de la proposition principale est de 1re personne, il ne peut donc pas provoquer l’obviation

L’obviation

351

sur le verbe tipishkat ‘durant la nuit’ qui constitue la proposition subordonnée. En revanche dans la phrase b), le sujet de la principale est un animé de 3e personne, ce qui déclenche l’obviation sur le verbe de la subordonnée tipishkaǹit. a) tipishkati, nika ituten aiamieutshuapit ‘cette nuit, j’irai à l’église’ b) tipishkaǹiti, nikaui tshika ituteu aiamieutshuapit ‘cette nuit(obv), ma mère ira à l’église’

On note en c) que le participant animé de 3e personne (‘ma mère’) figure dans la proposition subordonnée, position d’où il provoque l’obviation sur le verbe impersonnel de la principale. c) tshika tipishkaǹu ituteti nikaui aiamieutshuapit ‘il fera nuit(obv) quand ma mère ira à l’église’

Dans le prochain extrait, le pap3 est Piǹip. Même s’il n’est introduit que dans la seconde phrase, les vii de la première phrase sont à l’obviatif. En entendant la première phrase avec des verbes impersonnels à l’obviatif, on sait tout de suite que le locuteur s’apprête à introduire un participant animé de 3e personne. Mishta-tshishashteǹu neǹu kiashikaǹit. Piǹip atusseu, kashutshishiǹiti pimipaǹieu, tuashkuaitsheu nete shipit. ‘Il fait très chaud(obv) ce jour-là(obv). Philippe travaille ; il conduit un tracteur ; il défriche là-bas à la rivière.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

Dans les phrases qui précèdent, le pap3 contrôleur de l’obviation occupe la fonction sujet de sa proposition. On démontrera maintenant qu’un pap3 objet direct peut déclencher l’obviation d’un verbe impersonnel dans une proposition adjacente. Cela est illustré dans les phrases a) et b) ci-dessous. En a), le contrôleur est objet de la proposition principale ; en b) le contrôleur est objet de la subordonnée. Les exemples c) et d) mettent en jeu un contrôleur qui occupe la fonction d’objet direct dans une proposition à deux objets. On y voit qu’un objet primaire animé de 3e personne peut déclencher l’obviation à distance sur le verbe impersonnel de la proposition adjacente. Encore ici, le contrôleur peut opérer de la proposition principale vers la subordonnée comme en c) ou de la subordonnée vers la principale comme en d). a) kashikaǹiti, nika aimiau nikaui ‘durant la journée(obv), je vais appeler ma mère’ b) tshimuanǹipan ka natshishkuk Pieǹ ‘il pleuvait(obv) quand j’ai rencontré Pierre’ c) uiapanǹit, ekue ashamak nitauassim uiashiǹu ‘le lendemain(obv), j’ai nourri mon enfant de viande’ d) takaǹipan pitukamit ka ashamak nitauassim uiashiǹu ‘il faisait froid(obv) à l’intérieur, quand j’ai nourri mon enfant de viande’

352

Grammaire de la langue innue

De surcroît, un participant animé de 3e personne occupant la fonction d’objet secondaire peut déclencher l’obviation sur le verbe impersonnel d’une proposition adjacente, comme en fait foi l’exemple suivant : tshika itishaimatin kupaniesh tshi apita-tshishikaǹiti ‘je vais t’envoyer un serviteur durant l’après-midi(obv)’

Toutefois, le pouvoir d’attraction de l’objet secondaire n’est pas suffisant pour qu’il puisse déclencher l’obviation de la subordonnée vers la principale. tshimuanipan ka itishaimatan kupaniesh ‘il pleuvait quand je t’ai envoyé un serviteur’

En dernier lieu, l’objet direct des constructions relationnelles de vti déclenche également l’obviation sur le verbe impersonnel de la proposition adjacente. Le contrôle exercé par un animé de 3e personne est si fort qu’il peut même ne pas apparaître directement dans la phrase, pourvu qu’il soit connu et sous-entendu, comme dans la phrase b) ci-dessous. a) nimishkamuati Puǹ upassikan anite iamatshueshkaǹit ‘j’ai trouvé le fusil de Paul dans la montée(obv)’ b) nimishkamuati passikanǹu anite iamatshueshkaǹit ‘je [lui] ai trouvé un fusil dans la montée(obv) [il en cherchait justement un]’

17.8 L’OBVIATION DANS LE DISCOURS Une fois qu’un locuteur a choisi un participant de 3e personne comme topique dans son discours, celui-ci reste participant d’avant-plan aussi longtemps que le locuteur en décide ainsi. Il va sans dire que, dans cet intervalle, tout autre participant de 3e personne sera décalé à l’obviatif. La distinction entre participant d’avant-plan et participant obviatif, outre son utilité au sein même de la phrase, permet aussi de garder la trace des participants de 3e personne dans le discours. On se rappellera que le verbe innu possède des pronoms internes. Une fois la référence établie, le locuteur n’est pas obligé d’utiliser le nom des participants, ni des pronoms indépendants. La possibilité de marquer sur le verbe même le participant d’avant-plan ou le participant obviatif permet d’en garder la trace, de savoir qui fait quoi, et ce, sans avoir à les renommer sans arrêt. L’extrait suivant l’illustre bien. La locutrice parle de son mari qui est revenu de l’hôpital après son opération. Le mari est le pap3 et pour cela, il a préséance sur les enfants qui sont relégués à l’obviatif. Puisque les enfants sont obviatifs (à l’arrière-plan), le verbe est conjugué en conséquence. Dans cette phrase, uapatamiǹua est conjugué à l’obviatif parce que son sujet auassa est obviatif.

L’obviation

353

Les autres verbes etishuakanit et mishta-tshitimatsheǹimakanu sont conjugués à la 3e personne puisqu’ils réfèrent au mari qui est le pap3 dans cette portion de discours. [Son mari a été opéré au foie. Une fois retourné à la maison…] Kassinu auassa ui uapatamiǹua neǹu etishuakanit(pap3). Mishta-tshitimatsheǹimakanu(pap3). ‘Tous les enfants veulent voir son opération. Il est beaucoup pris en pitié.’ Extraits de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

L’extrait suivant est également révélateur. Le pap3 est Napess, un garçon qui veut attraper des kapiminaua ‘geai gris’. Napess est donc le pap3, alors que le geai gris est le participant obviatif. Les deux participants sont introduits au début, et par la suite, ce ne sont que les marques obviatives (4) ou non obviatives (3) sur le verbe qui indiquent duquel des deux personnages il s’agit. Eukuan ne Napess(3) tshatapamatshit(1pe-3), kapiminaua(obv) neǹua ashtueu(3-4) assikumanissiǹu. Uiashiǹu anite mani ashtau(3), eukuanǹu neǹu niataimiǹiti(4). Katshi makumikuǹiti(4-3) peiku, eku mitashiapiǹu tshekamutauat(3-4) anite ushkatiǹit, eku petshitinat(3-4) kau mani. ‘Alors on regarde Napess, il(pap3) tend un piège à un geai-gris(obv). Il(pap3) met régulièrement de la viande dedans, c’est cela qu’il(obv) va chercher. Après qu’il(obv) ait mordu, il(pap3) met une laine à sa patte, et il(pap3) le(obv) relâche habituellement.’ Extrait de Desneiges Mestokosho-Mollen, 2004, Ekuanitshit

17.9 LE CHANGEMENT DE CENTRE D’ATTENTION Dans le discours, lorsque le locuteur entreprend un récit assez long, rien n’oblige que le participant d’avant-plan (pap) reste le même durant tout le récit. Au contraire, il est fréquent que le locuteur modifie son centre d’attention et adopte un autre participant comme pap. Comme il ne peut y avoir qu’un seul pap à la fois, lorsque le locuteur adopte un nouveau participant d’avant-plan, l’ancien participant d’avant-plan devient à son tour obviatif. Dans le texte suivant, le pap3 est souligné et le participant obviatif est en caractères gras. Les changements dans l’assignation du statut de participant d’avant-plan sont indiqués par le symbole Χ. On voit que le participant principal est tshisheǹnu dans toute la première partie du texte, qui est assez longue et qui est abrégée ici. À la fin de l’extrait, l’auteure effectue quatre changements d’attribution du statut de pap3, alors qu’elle concentre son attention alternativement sur les agissements de l’enfant auass et sur ceux de son grand-père. Dans les portions de texte où le grand-père est participant d’avant-plan, l’auteur y réfère sous le nom de tshisheǹnu et son petit-fils est à l’obviatif (ussima). Inversement, quand l’enfant devient participant d’avantplan, l’auteur y réfère sous le nom de auass et c’est le grand-père qui devient obviatif (umushuma).

354

Grammaire de la langue innue

Mishta-shashish, tshisheǹnu tapan anite minashkuat. Mishta-uiǹipishiu mak ussima kanueǹimeu. Iapit neǹua ussima uiǹipishiǹua. Ne tshisheǹnu, anite etat minashkuat e peikussit, neǹu eshiǹniut mashkateǹitakushu eshpish iǹnishit. Apu tshekuanǹu nutepaǹit, mishta-miǹupu. Utassi mishta-miǹuashiǹu kie mishtamishaǹu, ushipima mitshetuait anite uinipekut ut uauinupaǹǹua. Kie anite etat minashkuat, uiǹ e peikussit pakassitishu. Anite etat apu tshekuanǹu nitautshitat. Mitshimiǹu apu nitautshitat kie minisha apu nitautshitat. Mitshetuait e ishinakushiǹiti aueshisha taǹua, namesha kie, mitshetuait anite shakaikanissit kie shipit taǹua. Kie neǹua minisha mitshetuait e ishinakuanǹiti kassinu anite nitautshinǹua shetsheǹ. Eukuanǹu neǹu muku eshipakassiut kie tapue miǹuiǹniuat ashit ussima, nanitam ussi-mitshimiǹu mitshuat. Ne tshisheǹnu namaieǹu shuǹiaǹu eshi-pakassiut. Apu nishtuapatak shuǹiaǹu usham apu nita uapatak. Mishkut tapue neǹu utassi nanitam uashkamaǹu. […] Neǹua ussima kenueǹimat mishta-shueǹimeu kie mamituneǹimeu nete nikan. Kassinu tshekuanǹu tshishkutamueu e natauti, uitsheueu kie nanitam tipatshimushtueu anite utat tipatshimunǹu, miam utauia kie umushuma utipatshimunǹua. Kie uetakussiǹiti eshku eka nipaǹiti, ussima nanitam pitama ataǹukueu. Χ Ne auass nanikutini puamu. Ueniti tshietshishepaushiǹiti ekue tipatshimushtuat umushuma ka ishi-puamut. Χ Ne tshisheǹnu uiǹ ekue uitamuat ussima essishuemakanǹit neǹu upuamunǹu. Χ Kie ne auass nanitam tapueu epuamuti. Χ Ne tshisheǹnu neǹu assiǹu nutim eshpishaǹit kassinu nete aitutaieu neǹua ussima tshetshi miǹu-nishtuapatamiǹiti. ‘Il y a très longtemps de cela, il y avait un vieux dans le bois. Il avait la peau très foncée et il élevait son petit-fils. Son petit-fils avait aussi la peau très foncée. Le vieux, qui était seul dans le bois, avait une façon de vivre remarquable tellement elle était ingénieuse. Il ne manquait de rien, il était très bien. Son territoire était très beau et très grand. Il y avait plusieurs rivières qui se jetaient dans la mer. Et dans le bois, là où il vivait, il ne dépendait que de lui-même pour subsister. À l’endroit où il était, il ne cultivait pas. Il ne faisait pousser ni sa nourriture ni ses fruits. Il y avait plusieurs sortes d’animaux, il y avait aussi plusieurs espèces de poissons dans les lacs et les rivières. Quant aux fruits, plusieurs variétés poussaient naturellement un peu partout. C’était là ses seules ressources. Son petit-fils et lui étaient en bonne santé. Ils mangeaient toujours de la nourriture fraîche. Ce n’était pas grâce à l’argent que le vieux pourvoyait à ses besoins. Il ne connaissait pas l’argent, il n’en avait jamais vu. […] Il aimait beaucoup le petit-fils dont il avait la garde et pensait à son avenir. Quand il était à la chasse, il lui enseignait tout. Il l’emmenait avec lui et lui racontait toujours des histoires du passé, les histoires de son propre père et de son grandpère. Et le soir, avant que son petit-fils ne s’endorme, il lui racontait chaque fois des légendes. X L’enfant rêvait parfois. À son lever, le matin, il racontait son rêve à son grand-père. X Et c’est le vieil homme qui lui en expliquait le sens. X Ce que l’enfant rêvait s’accomplissait toujours. X Le vieux amenait son petit-fils partout sur le territoire pour qu’il le connaisse parfaitement.’ Extraits de Kapesh, 1979, Uashat mak Mani-utenam

L’obviation

355

Le choix du participant d’avant-plan (et du participant obviatif) fournit l’occasion d’effets stylistiques, puisqu’il permet de centrer l’attention à tour de rôle sur l’un ou l’autre des participants et de donner plus de relief au récit.

17.10 CONCLUSION On a vu dans ce chapitre que les langues algonquiennes distinguent grammaticalement entre deux types de participants de 3e personne. Dès lors que l’un des deux est animé, les participants de 3e personne sont automatiquement ordonnancés : l’un des animés prend le devant de la scène et les autres participants de 3e personne lui sont grammaticalement subordonnés. Le participant d’avantplan est à la forme neutre, tandis que les autres sont grammaticalement obviatifs et, possiblement, surobviatifs dans les constructions possessives. On a montré comment la prépondérance du participant animé de 3e personne s’incarnait dans divers contextes (syntagme nominal, phrase simple, phrase complexe, entre les phrases, etc.). Il a été démontré que la faculté de pouvoir déclencher l’obviation suivait la logique de la préséance des fonctions grammaticales lesquelles sont elles-mêmes calquées sur la hiérarchie des personnes. De plus, on a vu qu’un participant animé de 3e personne pouvait déclencher l’obviation sur un verbe impersonnel. Dans ce cas, il ne s’agit plus uniquement d’ordonnancer entre eux des participants, mais plutôt d’enregistrer la primauté grammaticale des participants animés de 3e personne.

PARTIE 4

LA FORMATION DES MOTS

CHAPITRE 18

DÉFINITIONS

359

CHAPITRE 19

LA FORMATION DES NOMS

365

CHAPITRE 20

LA FORMATION DES ADVERBES

387

CHAPITRE 21

LA FORMATION DES VERBES

395

CHAPITRE 22

LA RÉDUPLICATION

473

Chapitre 18

Définitions

On a examiné jusqu’ici les différentes parties du discours en innu du point de vue de leurs propriétés grammaticales. Cette section aborde maintenant la composition interne des mots, à l’exclusion des éléments qui sont de nature grammaticale. Il y sera question des trois classes de mots qui appartiennent à des cLasses ouvertes : les noms, les verbes et les adverbes. On dit qu’elles forment des classes ouvertes car elles peuvent accueillir de nouvelles créations. Leur nombre n’est donc pas fixe : on peut créer à volonté de nouveaux noms, verbes et adverbes. En revanche, les démonstratifs, les pronoms et les conjonctions forment des cLasses fermées. Les trois prochains chapitres sont donc voués aux mécanismes de formation des noms, des adverbes et des verbes. Avant de procéder à cette description, il importe de s’entendre sur quelques définitions.

18.1 UN MOT Un mot est une forme qui peut apparaître comme unité indépendante dans une phrase. La phrase suivante est composée de cinq mots en innu et de treize mots en français. nikashkatinauat tshishtapakunat tshetshi anashkataman nitsh ‘je casse des branches de sapin pour faire le tapis de ma tente’

Certains mots sont Lexicaux (on dit aussi qu’ils sont des mots de contenu), ils appartiennent à une des classes ouvertes (nom, verbe, adverbe). D’autres mots sont des mots fonctionneLs, ils n’appartiennent pas à une classe ouverte (par exemple, les conjonctions, les interjections, les pronoms et les démonstratifs).

360

Grammaire de la langue innue

Dans la phrase précédente, le mot tshetshi est un mot fonctionnel. Un dictionnaire peut donner une définition précise d’un mot lexical, mais les mots fonctionnels requièrent un mode d’emploi plus élaboré. Le terme mot est ambigu ; les noms ishkueu ‘femme’ et ishkueuat ‘femmes’ sont deux mots différents, pourtant on peut dire aussi qu’ils appartiennent au même ‘mot’, puisque l’un est le pluriel de l’autre. Dans cette partie sur la formation des mots, on utilise mot dans le sens de Lexème, c’est-à-dire comme une unité de vocabulaire sans autre spécification grammaticale que celle d’appartenir à une des classes ouvertes (noms, verbes, adverbes). La présentation de la structure interne des lexèmes met de côté les questions reliées aux catégories grammaticales (singulier, pluriel, obviatif, etc.) pour se concentrer plutôt sur les processus permettant de les former.

18.2 UN RADICAL Le raDicaL d’un mot est ce qui reste une fois qu’il est dépouillé de ses affixes grammaticaux. le radical de nikashkatinauat est kashkatinle radical de tshishtapakunat est tshishtapakun le radical d’anasseian est anassele radical de nitsh est -itsh (un nom dépendant)

Certains radicaux sont Libres et d’autres sont DépenDants. Un radical libre peut apparaître sans affixe grammatical dans une phrase. Parmi les radicaux identifiés ci-haut, seul tshishtapakun est un radical libre. Les radicaux kashkatin-, anasse- et -itsh sont des radicaux dépendants. Ils dépendent d’un (ou de plusieurs) affixe grammatical pour apparaître comme forme libre dans la phrase. Le radical d’un verbe en innu est toujours dépendant, car il nécessite au moins un suffixe (et possiblement un préfixe) pour apparaître dans la phrase (à l’exception de certaines formes à l’impératif 2e personne). En revanche, la plupart des noms ont un radical Libre, pouvant donc apparaître dans la phrase sans aucun affixe grammatical. Les noms DépenDants, par contre, doivent être précédés d’un préfixe de personne pour apparaître comme forme libre. Le radical d’un adverbe est également une forme libre puisque les adverbes ne prennent pas d’affixe grammatical. Un radical peut être complexe et être formé de plusieurs parties, incluant des parties dépendantes, ou être simple et n’être formé que d’un noyau (racine).

Définitions

361

18.3 UNE RACINE Une racine est le noyau lexical d’un mot une fois dépouillé de tous ses affixes (lexicaux et grammaticaux). Une racine est donc toujours indivisible. Dans l’exemple ci-dessous, tous les verbes ont comme racine pim- [pîm], qui signifie ‘gauchi, tordu’. On sait que la racine est pim- en raison de la présence de plusieurs autres verbes de la langue qui ont ce même noyau et qui partagent le même sens (‘gauchi, tordu, de travers’). piminamu pimipitamu pimiputau pimishamu pimaimu

‘il gauchit qqch à la main’ ‘il gauchit qqch en vitesse, en tirant dessus’ ‘il scie qqch de travers’ ‘il coupe qqch croche, de travers’ ‘il tord qqch avec un instrument, visse qqch’

18.4 UNE PRÉFORME Une préforme est un élément qui ne peut pas être un mot indépendant, ni recevoir de suffixe, mais qui entre dans des structures composées comme moDificateur d’un mot. Une préforme se distingue d’une racine par le fait qu’elle ne peut pas recevoir directement de suffixe lexical pour former un mot ; elle doit toujours accompagner un mot existant. Il existe deux types de préformes : les préformes lexicales et les préformes grammaticales. Quelle que soit leur nature, les préformes partagent des traits communs : a) elles forment des composés avec l’élément qu’elles modifient ; b) elles ne peuvent jamais recevoir de suffixe ; c) elles forment toujours la couche externe de composition.

18.4.1 Les préformes lexicales Les seules préformes lexicales qui correspondent à la définition d’une préforme sont mishta- ‘grand’, qui est aussi un modificateur de degré correspondant à ‘très, beaucoup’ et tshishe- ‘vénérable, suprême’. mishta-tshishuapipan tshishe-utshimau mishta-mitshishupan tshishe-utshimau tshishe-utshimau

‘le roi était très fâché’ ‘le roi a beaucoup mangé’ ‘le roi, le gouvernement’

362

Grammaire de la langue innue

18.4.2 Les préformes grammaticales La préforme lexicale mishta- se distingue des préformes grammaticales. On a appelé préverbes les préformes grammaticales utilisées devant les verbes : le préverbe de futur (ka §9.4.2), de conditionnel (pa §9.4.7), de modalité (ui, tshi et patshi §9.7) et les préverbes subordonnants (§12.7). Ces préverbes avaient une fonction grammaticale.

18.4.3 La couche externe de composition La préforme lexicale mishta- forme la couche externe de composition : elle ne peut pas être modifiée elle-même par un modificateur lexical et pour cette raison, ne se retrouve jamais intercalée entre du matériel lexical. Le modificateur mishtaa donc une portée qui englobe tout le mot. matau-aimu mishta-matau-aimu *matau-mishta-aimu

‘il s’exprime de manière bizarre’ ‘il s’exprime de manière très bizarre’ ‘il parle beaucoup bizarrement’

Par contre, les préformes grammaticales peuvent modifier un mot composé qui comporte le modificateur mishta-, comme on le voit dans l’exemple qui suit. apu tshi mishta-mitshishut, katshi mishta-akushit ‘il ne peut pas manger beaucoup après avoir été très malade’

18.5 UNE MÉDIANE Le radical d’un verbe innu peut comporter un élément qu’on appelle méDiane, en raison du fait qu’il occupe, dans la composition interne du verbe, la position médiane entre la racine et un autre élément appelé la finaLe. Une méDiane réfère toujours à une entité (soit une personne, un animal ou une chose) et constitue ainsi un élément de type nominal à l’intérieur du verbe. La présence de la médiane est optionnelle dans le verbe. Il existe deux types de médianes : le premier type correspond à un nom, comme assiku ‘chaudron’ dans le verbe pikuessikuetin ‘le chaudron est abîmé’ ; le second type, appelé cLassificateur, ne correspond pas à un nom spécifique mais plutôt à une catégorie d’objets distingués selon des critères de forme ou de substance. Ainsi, dans le verbe pikuashkutin ‘qqch (long et rigide) est cassé’, le cLassificateur -ashku- réfère à un ‘objet long et rigide (le plus souvent en bois)’. On ne trouve les médianes que dans des verbes. Lorsque les mêmes éléments apparaissent sur un nom ou un adverbe, ils sont en position finale.

Définitions

363

18.6 UNE FINALE La finaLe est le nom que porte le suffixe qui occupe la dernière position dans le radical d’un mot. Les verbes se distinguent des autres catégories lexicales ouvertes (noms et adverbes) par le fait qu’un radical verbal comporte toujours une finaLe. Ainsi, dans pikuashkutin, -tin est la finale du radical du verbe. Il existe plusieurs sortes de finales verbales et elles seront décrites en détail en §21.5. Le concept de finale est moins utile dans l’analyse de la composition interne des noms et des adverbes et c’est pourquoi il sera plutôt fait appel à la notion, plus courante, de suffixe.

18.7 LES TYPES DE PROCESSUS DE FORMATION DE MOTS On distinguera trois types de processus de formation de mots ( Lexème) : la composition, la dérivation primaire et la dérivation secondaire. S’y ajoute un quatrième type appelé finaLes Dérivées dans les langues algonquiennes et rebaptisé pseuDocomposition dans le présent ouvrage, en raison de sa similitude évidente avec les mécanismes de composition.

18.7.1 La composition Un mot est dit composé lorsqu’il est formé par la juxtaposition de deux mots pour former grammaticalement un seul mot (en français chasse-gardée, autoroute, garde-fou, etc. ; en innu akaǹishau-aimu ‘il parle anglais’, innu-kamakunuesht ‘un policier indien’). De plus, il est habituel dans les langues algonquiennes de considérer que les préformes forment un composé avec le mot auquel elles s’attachent (tshishe-utshimau ‘le roi, le gouvernement’, mishta-mishkumi ‘banquise’).

18.7.2 La dérivation primaire et secondaire Les modèles qui décrivent la formation des mots dans les langues algonquiennes distinguent traditionnellement entre Dérivation primaire et Dérivation seconDaire. Le sens de cette distinction a changé depuis les travaux de Bloomfield (1946) et la définition utilisée dans le présent ouvrage s’inspire de celle de Goddard (1990). Tous les mécanismes de dérivation impliquent l’ajout d’un affixe, c’est-à-dire une forme liée qui n’a pas le statut de mot en elle-même. Les mots constitués par Dérivation seconDaire sont ceux où on ajoute à une base lexicale existante (un lexème existant : soit un nom, un verbe ou un adverbe) un suffixe abstrait (qui n’a pas un sens concret identifiable) dans l’une des trois fonctions suivantes.

364

Grammaire de la langue innue

1) Changer la catégorie du lexème de base (de nom à verbe ou de verbe à nom). 2) Modifier le nombre ou le genre de participants requis par le lexème de base (sa valence) : retrancher le participant sujet, retrancher le participant objet, ajouter un participant objet, etc. Ainsi, les mécanismes de modification de la voix des verbes, décrits au chapitre 10, sont des mécanismes de dérivation secondaire. 3) Fournir une évaLuation par l’ajout d’un suffixe (diminutif ou péjoratif). Un suffixe de dérivation secondaire peut s’ajouter à tous types de bases (base primaire, base composée ou pseudocomposée) et certains suffixes secondaires peuvent être cumulés, c’est-à-dire s’ajouter à une base elle-même formée par dérivation secondaire. Tous les mécanismes de formation de mot qui ne tombent ni sous la rubrique de la composition, ni sous celle de la dérivation secondaire sont réunis sous le parapluie de la Dérivation primaire. Dans le cas des verbes, puisqu’ils comportent toujours une finale, on distinguera entre les finales primaires, qui figurent sur le verbe dans le cadre de la dérivation primaire, et les finales seconDaires qui y apparaissent en vertu d’un processus de dérivation secondaire. On verra dans les chapitres qui viennent que certains mots utilisés normalement en composition peuvent aussi prendre une forme modifiée (on ajoute une voyelle ; on retranche une voyelle et/ou une consonne, etc.). Ils sont appelés les pseuDocomposés car ils se comportent en tout point comme des composés, sauf que le 2e membre du composé est altéré. Techniquement, ce ne sont plus des composés, puisque le deuxième membre est devenu en quelque sorte un suffixe concret, ce qui justifie de les classer en dérivation primaire. Pour cette raison, ils seront présentés d’abord comme formant des pseudocomposés, mais ils seront par la suite intégrés dans les tableaux faisant état des finales concrètes de dérivation primaire.

Chapitre 19

La formation des noms

On a vu au chapitre 3 les propriétés grammaticales de la classe des noms. Ce nouveau chapitre s’intéresse plutôt à leur conformation interne. On distingue généralement entre deux mécanismes fondamentaux de formation des mots : la composition et la dérivation. La composition implique la juxtaposition de deux noyaux lexicaux distincts (franc-parler, garde-robe), alors que la Dérivation implique l’adjonction d’un affixe. Cette distinction entre mot composé et mot dérivé est brouillée en innu et dans les langues algonquiennes en général, du fait que de nombreux suffixes sont manifestement dérivés de noms pleins. On distinguera donc deux mécanismes de composition : la composition à proprement parler (§19.1) et la pseudocomposition (§19.2), où le deuxième élément est un nom tronqué. Ensuite, on présentera les procédés de Dérivation : les noms dérivés au moyen d’un suffixe concret (§19.3), ceux qui sont dérivés à partir du radical d’un verbe (§19.3.2) et, enfin la formation de la forme diminutive des noms (§19.3.3). En dernier lieu, on présentera les emprunts au français, un processus qui a contribué à accroître l’inventaire des noms de la langue (§19.4).

19.1 LES NOMS COMPOSÉS Un mot composé est formé de deux noyaux joints, le tout se comportant comme un seul mot. Un nom composé a un genre (animé ou inanimé) ; il reçoit un seul accent tonique ; il reçoit les marques grammaticales comme les autres noms ; il entre comme un seul mot dans une construction possessive (§4.3) ; en règle générale, il est transparent au niveau du sens. On le constate à partir de l’exemple suivant :

366

Grammaire de la langue innue

a) iǹniminan-tepateu ↓ ↓ bleuet tarte b) iǹniminan-tepaTEU c) iǹniminan-tepateuat nitutuauat d) nitiǹniminan-tepatem

‘tarte aux bleuets’

‘je fais des tartes aux bleuets’ ‘ma tarte aux bleuets’

Le nom composé en a) est formé de deux noms juxtaposés : iǹniminan ‘bleuet’ et tepateu ‘pâté, tarte’. Au niveau de l’accentuation, alors que chacun des noms, pris individuellement, reçoit son propre accent tonique, en composition, seul le deuxième nom reçoit l’accentuation (b). En d’autres mots, un nom composé est accentué comme s’il ne s’agissait que d’un seul nom. L’exemple c) montre que le nom composé reçoit la marque du pluriel animé -at et que le verbe s’accorde avec cet objet de genre animé. Cela signifie que le composé est de genre animé. Enfin, on voit en d) que dans les constructions possessives, le composé se comporte comme un seul mot encadré par le préfixe de possession et le suffixe de possession -im (§4.3). Il est à noter que les marques grammaticales (pluriel, obviation, etc.) encadrent toujours le nom composé ; elles ne peuvent apparaître à l’intérieur de celui-ci. Les noms composés de l’innu forment une structure binaire, dont les éléments peuvent être décrits selon leur position : l’élément occupant la position de gauche du composé et celui occupant la position de droite. Ces deux éléments n’ont toutefois pas le même statut : l’un constitue la tête et l’autre est son moDificateur ou son compLément. L’élément de tête définit la classe sémantique, la catégorie grammaticale et le genre du composé. Le modificateur a pour fonction de modifier la tête. Selon cette logique de position (droite/gauche) et de fonction (tête vs modificateur/complément), on peut identifier deux types de noms composés en innu : les plus nombreux sont ceux où l’élément de droite est la tête et celui de gauche est son modificateur ; ils sont décrits en §19.1.1. Un sous-ensemble des noms composés prend pour tête un nom qui occupe la position de gauche, alors que l’élément de droite est son complément. Ils sont décrits en §19.1.3.

19.1.1 La tête à droite et le modificateur à gauche La majorité des noms composés de l’innu a la tête à droite et l’élément de gauche en est le modificateur. Le nom composé présenté en exemple plus haut sera repris ici pour expliquer la notion de tête et de modificateur et la directionalité du processus de composition. Le composé iǹniminan-tepateu ‘tarte aux bleuets’ est formé de deux noms reliés. Celui de droite représente la tête. La tête dans un composé nominal est toujours un nom et c’est celui dont les propriétés grammaticales et sémantiques déterminent celles du composé. Ainsi, comme tepateu est un nom, qu’il est de genre animé et qu’il signifie ‘tarte/pâté’, le composé qui

La formation des noms

367

l’a pour tête sera automatiquement un nom, de genre animé et signifiera ‘une sorte de tarte/pâté’. C’est également la tête qui détermine la forme possessive du composé, selon qu’il prendra ou non le suffixe de possession -im dont la distribution a été expliquée en §4.3. Le modificateur a pour fonction de qualifier le nom de tête, ce qui a pour effet de restreindre son sens. Ainsi dans iǹniminan-tepateu, il ne s’agit pas de n’importe quelle tarte/pâté, mais d’une tarte aux bleuets. La tête du composé peut être : ƒ

un nom commun ;

innu-pakueshikan auass-meish akushiu-kaǹu amishku-iku mashku-pimi

ƒ

‘la bannique [pain des Indiens]’ ‘la moutarde’ ‘une carte d’assurance maladie’ ‘le pou du castor’ ‘la graisse d’ours’

un nom propre ;

Kanapeu-Pieǹ tshishe-napeu-An-Maǹi

ƒ

un participe (voir

‘Pierre Canapé’ ‘Anne-Marie à [épouse de] Tshishe-Napeu’

§3.1.3).

iǹnu-kamakunuesht ushtikuan-kakutakanit amu-kashiuasht

‘un policier indien’ ‘une aspirine [pilule pour la tête]’ ‘le miel [sucre d’abeille]’

Quant au modificateur dans un composé, il peut être de deux types différents : il peut être une préforme ou être un élément comportant un noyau lexical.

Le moDificateur est une préforme Tel qu’expliqué en §18.4, une préforme est un élément qui ne peut figurer ni comme mot indépendant, ni comme racine d’un mot complexe et qui ne peut apparaître dans une phrase que comme premier membre d’un composé. Les seules préformes utilisables comme modificateur d’un nom sont mishta- ‘grand’ et tshishe- ‘vénérable, suprême’. mishta-mishkumi tshishe-utshimau

‘une banquise’ ‘le roi, le gouvernement’

368

Grammaire de la langue innue

Le moDificateur comporte un noyau LexicaL Beaucoup plus fréquemment, les noms composés ont un modificateur qui a un noyau lexical. Les modificateurs comportant un noyau lexical sont : a) les noms et les participes ; b) les verbes ; c) les adverbes ; d) les racines. Voici des exemples de chacun de ces cas de figure. ƒ

un nom commun

comme modificateur :

kukush-pimi tshipai-miush tshipaiatiku-meshkanau

ƒ

un nom propre

comme modificateur :

Alphonse-An-Maǹi Maǹi-minashtakan

ƒ

un participe

‘la graisse de lard, le saindoux’ ‘un cercueil [litt. : boîte pour un mort]’ ‘le chemin de la croix’

‘Anne-Marie à Alphonse’ ‘la fête de l’Immaculée-Conception [Marie]’

(voir §3.1.3) comme modificateur :

kamakuneshiu-matshunish kauapikuieshiu-mashinaikan

ƒ

un verbe

‘un uniforme de police’ ‘un bréviaire [litt. : livre de prêtre]’

comme modificateur :

Il est courant d’utiliser un verbe intransitif comme modificateur dans un composé. On emploie alors le radical du verbe suivi d’un u de composition selon les modalités expliquées en §19.1.2 ci-dessous. atusseu-matshunish akushiu-kaǹu tshitsheu-pimi tipishkau-pishimu minashkuau-aueshish kussikuashu-miush kusseu-mashinaikan

ƒ

un aDverbe

‘un uniforme de travail’ ‘une carte d’assurance maladie’ ‘un onguent pour les blessures’ ‘la lune [litt. : astre de nuit]’ ‘un animal de la forêt’ ‘une trousse de couture’ ‘un permis de pêche’

comme modificateur :

Les adverbes ont toujours un noyau lexical et ils peuvent ainsi entrer en composition comme modificateur d’un nom. Dans les exemples qui suivent, on retrouve nikan ‘devant’, nutshimit ‘à l’intérieur des terres’, pitau ‘pardessus’ et utat ‘derrière’. Il peut arriver que l’adverbe subisse des modifications (par exemple, chute du suffixe de locatif dans nutshimit ; ajout d’un i euphonique après utat), mais il demeure facilement identifiable.

La formation des noms

nikan-kushkuss nutshimiu-natukuǹ pitau-aǹakapeshakan utatshi-kushkuss

ƒ

une racine

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‘la traverse avant [de la raquette]’ ‘un remède provenant de la forêt’ ‘un caleçon’ ‘la traverse arrière [de la raquette]’

comme modificateur :

Une racine est un noyau lexical nu qui ne peut pas apparaître comme mot indépendant. Une racine peut agir comme modificateur d’un nom dans une structure composée. mashi-pinataku matshi-akushun miku-ashini miǹu-manitu nushe-mush ussi-kukush ishkue-kukush nape-pakakuan tshiashi-matukap

‘un mulâtre’ ‘une maladie vénérienne’ ‘la brique [pierre rouge]’ ‘le Saint-Esprit’ ‘une [femelle] orignal en gestation’ ‘le porc frais’ ‘truie [cochon femelle]’ ‘coq [poulet mâle]’ ‘le site d’un ancien campement’

La racine uit- est une racine dépendante qui forme des noms d’association, parmi lesquels certains sont des noms composés. Voir §3.1.2 et §4.6 sur les noms dépendants et le tableau 9 à la page 76 pour une liste des noms d’association.

19.1.2 Le u de composition Lorsque le premier membre d’un composé est un mot (à l’opposé des racines et des préformes qui ne sont pas des mots) et qu’il se termine par une voyelle, on insère généralement un u euphonique, dit « u de composition ». Cela s’applique lorsque le modificateur est un verbe dont le radical se termine par une voyelle, comme on l’a vu dans les exemples de la section précédente (akushiu-utapan ; nipeu-akup), ou lorsque le modificateur est un nom (nipiu-kukush ‘hippopotame’), mais aussi lorsqu’il s’agit d’un adverbe. Dans ce dernier cas, comme le premier membre d’un composé ne peut jamais porter de marque grammaticale, on doit retrancher le suffixe locatif -t, ce qui expose la voyelle finale et déclenche l’insertion du u (nutshimiu-natukuǹ). La même opération s’applique lorsque le modificateur est un participe : on doit retrancher le suffixe du conjonctif et le remplacer par u (kauapikuieshiu-mashinaikan).

370

Grammaire de la langue innue

19.1.3 La tête à gauche et le complément à droite Les composés dont la tête apparaît à gauche désignent, pour la quasi-totalité, des parties du corps des animaux. La partie du corps constitue la tête située à gauche et le compLément est à droite1. Le rapport de sens entre les deux est de type partie/tout, la tête du composé représentant la partie et le complément représentant le tout. En voici quelques exemples tirés du vocabulaire traditionnel : ushtikuan-mush uiash-kukush utatshishi-mush upiuai-atiku uishinau-amishku

‘la tête d’orignal’ ‘la viande de porc’ ‘une tripe d’orignal’ ‘le poil de caribou’ ‘les huileux du castor’

Le même processus sert également à former des néologismes : ushkat-kukush ushpasheu-pakakuan upuam-kukush utatshishi-kukush

‘la patte de cochon’ ‘la poitrine de poulet’ ‘un jambon [litt. : cuisse de cochon]’ ‘la saucisse de porc’

Dans ce type de composé, on dit que la tête est à gauche parce que c’est l’élément de gauche (la partie du corps) qui détermine les propriétés grammaticales du composé. Ainsi, uiash-kukush est de genre inanimé, parce que le nom de tête uiash ‘viande’ est de genre inanimé, alors que utatshishi-mush ‘une tripe d’orignal’ est de genre animé parce que nom de tête utatshishi est lui-même de genre animé. C’est aussi l’élément de gauche qui détermine la catégorie à laquelle le composé appartient : la patte de cochon est une sorte de patte, la tripe d’orignal est une sorte de tripe, etc. Grammaticalement, ces composés ne sont pas des noms dépendants, en dépit du fait que la tête soit un nom dépendant. Cela signifie que le u- ne réfère pas à une 3e personne ; il est normal que les noms dépendants prennent un u- vide de sens lorsqu’il est question de parties du corps détachées de l’animal (voir à ce sujet §4.6.1).

1.

La différence entre un complément et un modifieur tient à ce que dans le cas du complément, l’existence de l’entité qu’il dénote est présumée par le nom de tête. Ainsi, quand on parle de ‘patte de cochon’, l’existence d’un possesseur complément (en l’occurrence ‘le cochon’) est présumée par le nom de tête (‘la patte’), puisqu’il ne peut y avoir de partie du corps sans un possesseur. En revanche, l’existence du modificateur n’est jamais présumée par le nom de tête.

La formation des noms

371

19.1.4 La productivité du mécanisme de composition Plusieurs mots composés sont anciens dans la langue, mais le mécanisme de composition reste bien vivant, de sorte que de nouveaux noms composés peuvent être créés à volonté pour nommer les nouvelles réalités qui accompagnent la vie moderne. Tous ne figureront pas au dictionnaire cependant, s’ils ne sont pas retenus et acceptés par la communauté. Le relevé des noms composés figurant dans le dictionnaire Drapeau (1991) se chiffre à 671, ce qui en fait un mécanisme très productif de formation des noms. Soulignons également qu’un nom composé peut être formé de trois mots, éventuellement de quatre. On retrouve dans le même dictionnaire quelques composés ainsi formés, qui sont reproduits ci-dessous. On remarque que, dans tous les cas, on retrouve un composé à l’intérieur du composé. La structure du composé reste donc binaire : le composé a une tête et un modificateur et chacun peut être lui-même un mot composé. innu[tshishe-utshimau] ‘Indien’ ‘gouvernant’ [Miǹu-Manitu]-Minashtakan ‘Saint-Esprit’ ‘dimanche’ [nanamissiu-ishkuteu]-uashtenitamakan ‘électricité’ ‘lumière/éclairage’ [tshiman-miut]-pimi2 ‘briquet’ ‘huile’

‘le ministère des Affaires indiennes’ ‘le dimanche de la Pentecôte’ ‘la lumière électrique’ ‘l’essence à briquet’

Mais ce mécanisme de formation de mot n’a pas que pour effet de créer des mots qui seront retenus pour devenir partie du vocabulaire courant. Il sert également à former des noms spontanément, sans que ces mots entrent dans le vocabulaire établi, ni ne désignent une réalité permanente. Ainsi, les noms composés spontanés suivants peuvent être entendus, sans qu’ils ne soient retenus comme faisant partie du vocabulaire de la langue : tshiashi-utapan maniteu-utapan ussi-mitshuap ussi-matshunisha mishta-atusseun matshi-manitu-ǹapieǹ mishta-akushun

2.

‘une auto ancienne’ ‘une auto appartenant à un non-résident’ ‘une maison neuve’ ‘des habits neufs’ ‘un grand ouvrage’ ‘la maudite bière’ ‘une maladie grave’

Dans ce composé, le nom miush se présente sous la forme miut conformément à l’alternance décrite en §3.3.2.

372

Grammaire de la langue innue

On doit retenir que la composition nominale est un mécanisme productif qui permet la création de mots nouveaux pour nommer des entités spécifiques, mais qui peut aussi être utilisé ponctuellement pour décrire une réalité plus éphémère.

19.2 LES NOMS PSEUDOCOMPOSÉS Les noms pseudocomposés sont en tous points semblables aux noms composés présentés en §19.1, à l’exception près que le nom situé à droite a subi une modification de forme et qu’il n’est par conséquent pas une forme libre. Le nom tronqué reste malgré tout facilement reconnaissable.

19.2.1 Les pseudocomposés dont la tête est à droite Un premier cas de figure apparaît lorsque la tête d’un nom composé est un nom commençant par une voyelle brève (comme ushtashku, assi, auass, innu, ishkuess, ishkueu, utshimau, utapan) et que le modificateur se termine aussi par une voyelle, il y a une forte tendance à supprimer la voyelle et à traiter la tête comme s’il s’agissait d’un suffixe. Cela est vrai à plus forte raison lorsque l’élément de droite est un mot court. On entendra donc : [innushkuess] [maniteutapan] [uashaushkueu]

‘une fillette indienne’ ‘une auto appartenant à un non-résident’ ‘une femme de Sept-Îles’

Cette tendance à traiter l’élément de droite d’un composé comme un suffixe plutôt que comme un nom plein est si courante que certains noms sont systématiquement tronqués et employés comme des suffixes. C’est le cas des mots suivants, qui sont amputés de leur voyelle et/ou de leur consonne initiale : -shkueu -shkuess -ǹnu -ǹakan -tapan -tapanashku -tshuap -sham -assin -kup -shkuai -apeu -tash -shtashku -ssiku

‘une femme’ (dérivé de ishkueu) ‘une fille’ (dérivé de ishkuess) ‘un Indien’ (dérivé de innu) ‘un plat, un bol’ (dérivé du nom uǹakan) ‘un traîneau’ (dérivé de utapan) ‘une tabagane’ (dérivé de utapanashku) ‘une maison, habitation, édifice’ (dérivé de mitshuap) ‘une raquette’ (dérivé de asham) ‘une chaussure, un mocassin’ (dérivé de massin) ‘une robe, un manteau’ (dérivé de akup) ‘l’écorce’ (dérivé de ushkuai) ‘un homme’ (dérivé de napeu) ‘un bas’ (dérivé de mitash) ‘une hache’ (dérivé de ushtashku) ‘un chaudron, seau’ (dérivé de assiku)

La formation des noms

373

Ces cas sont analysés comme des pseudocomposés car ils fonctionnent comme des noms composés ayant une tête à droite. Rappelons que c’est la tête qui détermine les propriétés grammaticales de l’ensemble : la catégorie lexicale (nom), le genre, et la capacité de prendre ou non un suffixe de possession (-im). De plus, comme pour les autres noms composés, la tête détermine également la catégorie sémantique auquel le pseudocomposé appartient (uapassiku ‘un chaudron de fer-blanc’ est une sorte de assiku ‘chaudron’ ; atikuianassin ‘un mocassin en peau de caribou’ est une sorte de massin ‘chaussure’, kamakunueshiutshuap ‘poste de police’ est une sorte de mitshuap ‘habitation’, etc.). On doit noter toutefois qu’orthographiquement ils sont traités comme des suffixes et ne prennent pas de trait d’union3.

19.2.2 Les noms d’animaux en composition Les noms d’animaux sont pour la plupart modifiés lorsqu’ils occupent la deuxième position dans un composé, peu importe s’ils en sont la tête ou le complément. Néanmoins, leur origine et leur sens reste toujours clairement identifiable, même si parfois la modification qu’ils subissent est imprévisible. Ils sont rangés dans la classe des pseudocomposés parce qu’ils partagent les propriétés des composés décrits en §19.1, malgré le fait que le deuxième membre du composé ne soit pas un nom indépendant. ƒ perdrix : -(i)ǹeu utishiǹeu iǹniǹeu uapiǹeu

‘un gésier de perdrix’ ‘le tétras des savannes’ ‘la perdrix blanche, lagopède’

ƒ lièvre : -apush nipinapush ushtikuanapush

‘lièvre d’été’ ‘une tête de lièvre’

ƒ porc-épic : -aku napeiaku upuamaku

‘porc-épic mâle’ ‘cuisse de porc-épic’

ƒ castor : -(a)mishku takuakamishku uipitamishku 3.

‘un castor d’automne’ ‘une dent de castor’

Les noms assi ‘la terre, le pays’, auass ‘enfant’ et utshimau ‘chef’ sont également amputés et traités comme des suffixes, mais l’orthographe uniformisée prescrit de les écrire tout au long : iǹnu-assi ‘le territoire indien’, iǹnu-auass ‘un enfant indien’ et iǹnu-utshimau ‘chef indien’ (voir Mailhot et MacKenzie, 2012).

374

Grammaire de la langue innue

ƒ ours : -(a)shku uapashku uipitashku

‘un ours polaire’ ‘une dent d’ours’

ƒ caribou : -(a)tiku mushkamitiku ushpikaitiku

‘un bouillon d’os de caribou’ ‘une côte de caribou’

ƒ pécan : -tshek nipinitshek ushkanitshek

‘un pécan d’été’ ‘un os de pécan’

ƒ martre : -apishtan pipunapishtan uituiapishtan

‘une martre d’hiver’ ‘la glande à musc de la martre’

ƒ vison : -(a)tshakash pipunatshakash uituitshakash

‘un vison d’hiver’ ‘la glande à musc du vison’

ƒ loutre : -atshiku4 takuakatshiku uituiatshiku

‘une loutre d’automne’ ‘la glande à musc de la loutre’

ƒ poisson : -mesh napemesh uǹakaimesh

‘un poisson mâle’ ‘l’écaille du poisson’

ƒ chien : -shtimu ishkueshtimu uishakushtimu

‘un chien femelle’ ‘un chien en rut’

ƒ renard : -tsheshu uishakutsheshu uituitsheshu

4.

Prononcé [âtshiku].

‘un renard en rut’ ‘la glande à musc du renard’

La formation des noms

375

ƒ rat-musqué : -tshashk ushtikuanitshashk uapitshashk

‘tête de rat-musqué’ ‘rat-musqué blanc’

ƒ lynx (loup-cervier) : -apishu5 upuamapishu pipunapishu

‘cuisse de loup-cervier’ ‘loup-cervier d’hiver’

19.3 LES NOMS COMPLEXES DÉRIVÉS On quitte maintenant le domaine de la composition et de la pseudocomposition pour aborder les mécanismes de Dérivation, qui sont ceux où on ajoute un suffixe à une base. Les suffixes répertoriés ici ne sont pas reliés à des mots existants contrairement à ce que l’on a vu dans les sections précédentes où le suffixe était clairement dérivé d’un nom existant. On examinera d’abord les noms dérivés avec un suffixe concret (§19.3.1), pour aborder ensuite les suffixes abstraits qui permettent de dériver un nom à partir d’un verbe (§19.3.2), puis enfin la formation des diminutifs (§19.3.3).

19.3.1 Les noms dérivés avec un suffixe à sens concret Cette section porte sur les noms complexes dont le suffixe est concret, au sens où il désigne un type précis d’entités. Ces noms s’opposent à ceux décrits en §19.3.2, où le sens du suffixe est plutôt abstrait. Au contraire de ceux décrits en §19.2, le suffixe n’est pas dérivé d’un nom existant. Le sens du mot complexe est le plus souvent transparent, à l’exception de créations plus anciennes, où l’agencement des parties ne paraît plus motivé aujourd’hui. Voici les principaux suffixes de ce type : ƒ le suffixe -(u)ian : Il forme des noms d’objets appartenant à la catégorie des textiles et des peaux. Il forme des noms de genre inanimé, à l’exception des noms désignant des ‘peaux’ qui sont toujours de genre animé. atikuian uapuian matiǹetuian manituian akupuian 5.

Prononcé [âpishu].

‘une peau de caribou’ ‘une couverture’ ‘le coton fleuri’ ‘une étoffe’ ‘du tissu à manteau’

376

Grammaire de la langue innue

ƒ le suffixe -apui : Il forme des noms désignant des liquides qui sont normalement de genre inanimé (exception : ǹushkuanapui ‘sauce à base de farine’). mashinaikanapui nipishapui minapui nameshapui shuǹiauapui

‘l’encre’ ‘le thé’ ‘la confiture’ ‘le bouillon de poisson’ ‘le mercure’

ƒ le suffixe -(i)api : Il forme des noms désignant des objets longs et flexibles normalement de genre inanimé. Il existe des exceptions lorsque l’objet est associé à des entités traditionnelles de genre animé (comme teueikaniapi ‘corde de tambour’, aǹapiapi ‘fil à filet’). assikumaniapi assikuiapi eǹikuiapi mitashiapi umikuiapi

‘un câble de métal’ ‘une anse de chaudron’ ‘un fil d’araignée’ ‘la laine’ ‘sa veine’

ƒ le suffixe -ashku : Il forme des noms désignant des objets longs et rigides (le plus souvent en bois). Il forme des noms de genre animé lorsqu’il s’agit du nom d’un arbre (ex. : uapiminashku ‘un pommier’) ou que l’objet est associé à des entités traditionnelles de genre animé (comme ashamashku ‘un cadre de raquette’) ; autrement le nom est de genre inanimé. mashinaikanashku mitshikanashku nakuakanashku ushtashkuashku takuaikanashku

‘un crayon’ ‘une canne à pêche’ ‘un bâton à collet’ ‘un manche de hache’ ‘la barre du gouvernail, le manche du moteur’

ƒ les suffixes -min6 et -minan : Ils forment des noms désignant des baies, des fruits et autres petits objets ronds comestibles de genre tantôt animé, tantôt inanimé, selon des règles d’attribution qui ne sont plus transparentes aujourd’hui.

6.

Le suffixe -min ressemble au nom min, mais il n’est pas prononcé de la même façon : le suffixe prend une voyelle brève, alors que le nom plein a une voyelle longue [mîn]. Bien que le suffixe soit sans doute relié historiquement au nom, on ne peut être certain que les locuteurs contemporains font le lien entre les deux.

La formation des noms

iǹniminan uapimin uteiminan tatshimin

377

‘un bleuet’ ‘une pomme’ ‘une fraise’ ‘un pois’

ƒ le suffixe -apishku : Il forme des noms désignant des objets minéraux ou fabriqués dans un matériel minéral. Le genre du nom sera tantôt animé, tantôt inanimé, selon des règles d’attribution qui ne sont plus transparentes aujourd’hui. passikanapishku mukumanapishku minishtikuapishku

‘le canon du fusil’ ‘une lame de couteau’ ‘un îlot rocheux’

ƒ le suffixe -(i)taku : Il forme des noms qui désignent le bois sec (comme des arbres morts, des souches, etc.) ou des objets formés à partir de bois sec (parties du canot, d’une cabane, une tabagane, etc.). Lorsqu’il s’agit d’arbres secs, le nom est de genre animé ; par contre, les objets fabriqués avec du bois sec seront normalement de genre inanimé. iǹnashtitaku pashkutshitaku nutimitaku ishpimitaku

‘un sapin mort(a) ; le bois de sapin sec(i)’ ‘une souche’ ‘un billot de bois sec entier [non fendu]’ ‘le grenier, l’étage’

ƒ le suffixe -(a)kashi : Il forme des noms qui désignent des arbustes ou de petits arbres. Les arbustes sont de genre inanimé ; les petits arbres seront animés. Par extension, ce suffixe est utilisé pour désigner la pelure des légumes (comme ǹapatatakashi ‘pelure de patate’ et uapiminakashi ‘pelure de pomme’). iǹniminanakashi pakanakashi shapuminakashi

‘un plant de bleuet’ ‘un noisetier’ ‘un groseillier’

19.3.2 Les noms dérivés à partir d’un verbe On peut construire un nom à partir d’un verbe au moyen d’un petit nombre de suffixes, dont le sens est abstrait. On dit que le suffixe est abstrait car il ne peut pas de lui-même être relié à une entité quelconque, contrairement aux autres suffixes nominaux présentés dans les sections précédentes. C’est le sens de la base verbale qui détermine le sens du tout. Il y a trois suffixes productifs : -un qui

378

Grammaire de la langue innue

s’attache à des bases verbales intransitives (qui ne prennent pas d’objet), -ikan qui s’attache à des bases verbales transitives dont l’objet est inanimé et -akan qui s’attache à des bases verbales transitives dont l’objet est animé. ƒ le suffixe -un : Les noms en -(u)n désignent des objets concrets (shashkaimashun ‘le briquet’, shashkuteun ‘la canne’) ou abstrait (shakueǹimun ‘la gêne’, akushun ‘la maladie’), selon le sens du verbe de base. Ils sont toujours dérivés à partir du radical d’un verbe intransitif à sujet animé, c’est-à-dire soit des vai ou les vti sans objet (voir §7.8.1). La majorité est dérivée à partir d’une base vai, laquelle peut être simple ou dérivée. Comme on peut le voir dans la liste suivante, on forme d’abord un verbe intransitif, puis on y ajoute le suffixe nominal. Toutes les ressources de dérivation de verbes intransitifs sont mises à profit pour produire la base qui servira à dériver le substantif en -(u)n : certaines bases sont des composés, d’autres sont des réciproques ou des réfléchis (§10.6), d’autres encore sont des verbes antipassifs (§10.7). puamun shutshishiun ǹeǹeun takuaitsheun tatshiǹueimashun tshiǹakasheun shatshipashun shukaitaushun miǹu-uitsheutun

‘le rêve’ (dérivé de puamu- ‘rêver’) ‘la force’ (dérivé de shutshishi- ‘être fort’) ‘la respiration’ (dérivé de ǹeǹe- ‘respirer’) ‘l’administration, la direction’ (dérivé de takuaitshe- ‘diriger’) ‘un éventail (dérivé de tatshiǹuemashu- ‘s’éventer’) ‘une démangeaison’ (dérivé de tshiǹakashe- ‘avoir une démangaison’) ‘un bouton’ (dérivé de shatshipashu- ‘se boutonner’) ‘un baptistère’ (dérivé de shukaitaushu- ‘baptiser un enfant’) ‘la bonne entente, la camaraderie’ (dérivé de miǹu-uitsheutu‘bien s’entendre’)

Un plus petit nombre est dérivé à partir d’une base vti sans objet : anuetamun miǹuatamun

‘incrédulité’ (dérivé de anuetam- ‘être incrédule’) ‘joie, bonne humeur’ (dérivé de miǹuatam- ‘être joyeux’)

Ce processus de formation des noms est productif : autour de 200 occurrences figurent dans le dictionnaire de Drapeau (1991) et tous sont de genre inanimé. ƒ le suffixe -ikan : On forme des noms d’objets, souvent des outils ou des instruments, en suffixant -ikan au radical d’un verbe transitif à objet inanimé. Lorsque le verbe est un vti, l’ajout de -ikan entraîne la perte du thème -am. La plupart

La formation des noms

379

des noms ainsi formés sont de genre inanimé, un petit nombre est animé par association avec un autre nom animé appartenant à la même catégorie sémantique. akunaikan akuekaikan assimataikan ǹashinikan makuaikan mashinauapishkaikan mitshimashkuaikan pashkushtuieshikan

‘une housse’ (dérivé de akunai- ‘couvrir qqch’) ‘un rideau’ (dérivé de akuekai- ‘couvrir qqch avec un tissu’) ‘un tricot’ (dérivé de assimatai- ‘tricoter qqch’) ‘une manche de vêtement’ (de ǹashin- ‘baisser qqch’) ‘étau’ (dérivé de makuai- ‘comprimer qqch’) ‘poinçon’ (de mashinauapishkai-) ‘bâton servant à retenir qqch en place’ (de mitshimapishkuai-) ‘rasoir’ (de pashkushtuiesh- ‘couper la barbe’)

Lorsque le radical verbal est un devant -ikan. makupitshikan ashpikuatshikan mituneǹitshikan

vti

qui se termine en t-, il change à tsh-

‘attache’ (dérivé de makupit- ‘attacher qqch’) ‘patron de broderie’ (dérivé de ashpikut- ‘broder qqch’) ‘esprit, pensée, cerveau’ (dérivé de mituneǹit-)

Un nom en -kan peut aussi être dérivé à partir d’un vait (voir §7.8.2). tshimiputakan shiutakan shishkuashkutshikutakan

‘scie’ (dérivé de tshimiputa- ‘scier qqch en deux’) ‘sel’ (dérivé de shiuta- ‘saler qqch’) ‘filtre’ (dérivé de shishkuashkutshikuta- ‘sasser qqch’)

Il s’agit à nouveau d’un processus productif ; environ 175 noms en -kan sont recensés dans le dictionnaire de Drapeau (1991)7. ƒ le suffixe -akan : Un petit nombre de noms du radical d’un vta. uitsheuakana massiakan uitumakana atinakan upashtamakan

animés

en -akan [âkan] sont dérivés sur la base

‘son ami, compagnon’ (dérivé de uitsheu- ‘accompagner qqn’) ‘esclave’ (dérivé de massi- ‘massacrer qqn, le rendre infirme’) ‘son compagnon de voyage’ (dérivé de uitum- ‘voyager avec qqn’) ‘dame [jeu de]’ (dérivé de atin- ‘changer qqn de place’) ‘avion’ (dérivé de upashtam- ‘faire s’envoler qqn au vent’)

Bien que ce suffixe soit apparemment productif, son utilité est restreinte car il n’a pas donné lieu à beaucoup de créations.

7.

Certains parmi eux ont une dérivation plus opaque, au sens où ils ne sont apparemment pas dérivés d’un vti, mais ce type de formation n’est plus productif aujourd’hui.

380

Grammaire de la langue innue

19.3.3 Le diminutif On forme le diminutif d’un nom en ajoutant le suffixe -(i)ss au radical du nom. On peut ajouter le diminutif à un nom propre, à un nom commun ou à un participe. Il aura le sens de ‘petit’, ‘jeune’. On prononce le -iss différemment selon les dialectes : îss à Pessamit et iss ailleurs. La formation du diminutif (et du péjoratif) des noms est un mécanisme de Dérivation seconDaire et le suffixe impliqué est une finale secondaire, en l’occurrence une finale évaLuative. Le suffixe diminutif provoque des modifications au mot auquel il est suffixé. Ce sont les mêmes modifications que celles entraînées par le suffixe locatif des noms (§3.6.2) et le suffixe de possession (§4.3.1). le radical est un nom propre

Teǹiman Shushep Aiasheu Pipin

> > > >

Teǹimaniss Shushepiss Aiashess Pipiniss

le radical est un nom commun

akup massin ishkueu napeu utenau meshkanau shipu akaǹishau kashikueun ush miush

‘un manteau’ ‘un soulier’ ‘une femme’ ‘un homme’ ‘un village’ ‘un chemin’ ‘un fleuve’ ‘un Anglais’ ‘une serviette’ ‘un canot’ ‘une boîte, une caisse’

> > > > > > > > > > >

akupiss massiniss ishkuess napess utenass meshkanass shipiss akaǹishass kashikueuniss utiss miutiss

‘un veston’ ‘un petit soulier’ ‘une fille’ ‘un garçon’ ‘un petit village’ ‘un petit chemin’ ‘une petite rivière’ ‘un jeune Anglais’ ‘une débarbouillette’ ‘un petit canot’ ‘une petite boîte, caisse’

le radical est un participe

kakussesht

‘un Canadien-français’ > kakusseshiss

‘un jeune Canadien-français’

Le suffixe diminutif n’a pas de propriété de genre qui lui soit propre. Un nom au diminutif sera donc du même genre que le nom de base.

La proDuctivité et Les DoubLes Diminutifs De tous les suffixes qui peuvent s’attacher à un nom, le diminutif est sans doute celui qui a la distribution la plus large, puisque presque tous les noms peuvent l’accueillir, à condition que ce soit plausible. La plupart des mots diminutifs ne se retrouveront jamais au dictionnaire, car cela reviendrait à dédoubler à peu près chaque entrée nominale. Par contre, certains ont acquis un sens propre. Par

La formation des noms

381

exemple, ishkuess ne signifie pas ‘une petite femme’, mais ‘une fillette, une amie de cœur’ ; utshimass est ‘le fils du patron’ et non ‘le jeune patron’ ; on utilise le diminutif pour désigner des animaux de moins d’un an et des arbres immatures, etc. Si un mot comportant un diminutif a acquis un sens propre, on dira qu’il est lexicalisé, c’est-à-dire qu’il est devenu un lexème autonome ; il peut alors recevoir un autre suffixe de diminutif, comme dans les exemples suivants : napess ‘un garçon’ > napessiss ‘un petit garçon’ auass ‘un enfant’ > auassiss ‘un jeune enfant’ > auassississ ‘un très jeune enfant’

Le Diminutif et La possession On observe aussi que le Diminutif interagit de manière intéressante avec le suffixe de possession -im (voir §4.3). On a vu au chapitre 4 que certains noms prennent le suffixe -im lorsqu’ils sont utilisés dans une construction possessive, alors que d’autres ne le prennent pas. Le suffixe de diminutif est neutre par rapport au suffixe de possession ; c’est-à-dire qu’un nom au diminutif portera ou non un suffixe de possession selon que le nom de base en porte normalement un ou pas, sans égard à la présence du diminutif. Ainsi, le nom minush prend le suffixe -im dans une constructions possessive : niminushim ‘mon chat’ ; c’est pourquoi le nom diminutif minushiss ‘chaton’ prendra aussi le -im de possession : minushiss ‘un chaton’

>

niminushissim ‘mon chaton’

Par contre, le nom utapan ‘auto’ ne prend pas le suffixe -im : nutapan ‘mon auto’ ; c’est pourquoi le nom diminutif utapaniss ‘auto-jouet’ ne prendra pas de -im de possession. utapaniss ‘une auto-jouet’

>

nutapaniss ‘mon auto-jouet’

Lorsque le nom peut accueillir le suffixe -im dans une construction possessive, on observe que le suffixe de diminutif peut utiliser la forme possessive (§4.1) comme base. On doit se rappeler à cet égard que la forme possessive est une sorte de radical du nom et non pas une forme fléchie. En d’autres mots, le suffixe -im n’est pas une marque grammaticale, mais plutôt une extension du radical, qu’on utilise (ou non) dans les constructions possessives. atimu ‘chien’ nitem ‘mon chien’ putai ‘bouteille’ niputam ‘ma bouteille’

>

nitemiss ‘mon petit chien’

>

niputamiss ‘ma petite bouteille’

382

Grammaire de la langue innue

Le suffixe du Diminutif est le seul suffixe nominal non grammatical qui puisse s’adjoindre à une forme possessive. Cela peut donner lieu à des contrastes selon que le Diminutif est placé avant ou après le suffixe de possession. niminushimiss niminushissim

‘mon chat qui est petit’ ‘mon chaton’

Il existe également un suffixe nominal dit péjoratif en -ish. Ce suffixe n’est plus vraiment productif dans le dialecte de l’Ouest, mais il l’est encore dans le dialecte de Mamit. Comme tenu des changements dans la prononciation du son [], il est difficile de départager au juste un vrai suffixe diminutif d’un suffixe péjoratif.

19.4 LES EMPRUNTS Depuis l’arrivée des Français en Amérique, les Innus ont emprunté au français des noms qui décrivaient des objets qui leur étaient jusque là inconnus et pour lesquels ils n’avaient par conséquent pas de nom dans leur propre langue. On décrira en premier lieu les emprunts intégrés, puis les emprunts plus récents qui ne sont que partiellement intégrés, enfin il sera question de création néologique planifiée et de mixité codique.

19.4.1 Les emprunts intégrés Les premiers éléments empruntés ont été des noms8, souvent reproduits avec l’article, ce qui est normal, car en français, les noms sont toujours employés avec un article. Ces emprunts sont prononcés comme s’ils étaient des mots d’origine innue et on leur attribue un genre (animé ou inanimé), ce qui permet leur intégration grammaticale. Le résultat est qu’ils sont aujourd’hui quasi impossibles à distinguer des mots d’origine. Les noms propres démontrent bien comment les emprunts sont intégrés au système de sons de l’innu et à son système morphologique : on notera qu’ils sont souvent suivis de suffixes diminutifs. Piǹamen Nashtash Sapaǹin Piǹashue Shushepiss

8.

‘Philomène’ ‘Anastasie’ ‘Sévérine’ ‘François’ ‘Ti-Jos’

On ne peut être certains que tous les noms intégrés ont été empruntés par les Innus directement aux Français ou aux Canadiens-français. Il est plausible en effet que certains des noms d’emprunts se soient diffusés d’un groupe autochtone à l’autre.

La formation des noms

Maǹi-Ǹueshiss Teǹesh, Taǹait Ǹikashanit Ekashapie Ǹush Ǹapaieǹ Pikatuǹia Piǹishit

383

‘Marie-Noëlle’ ‘Thérèse, Desneiges’ ‘Alexandre’ ‘Xavier’ ‘Rose’ ‘Raphaël’ ‘Victoria’ ‘Brigitte’

Voici quelques exemples de noms communs intégrés, parfois sans article, mais le plus souvent avec un article défini, et parfois aussi avec un article indéfini : putai pinekan ǹamiǹash ǹashup ǹapatat ǹapieǹ ǹashiet teshu tekaǹep tapuepaǹ

‘une bouteille’ ‘du vinaigre’ ‘la mélasse’ ‘la soupe’ ‘la patate’ ‘la bière’ ‘l’assiette’ ‘un chou’ (vient de ‘des choux’) ‘une crêpe, un disque’ (vient de ‘des crêpes’) ‘le poivre’ (vient de ‘de poivre’)

Un emprunt intégré se comporte comme n’importe quel autre nom de la langue innue : on lui assigne un genre (animé ou inanimé), il peut être pluralisé, recevoir une marque d’obviation et figurer dans une construction possessive. En a), on voit que l’emprunt ǹashup ‘la soupe’ est de genre inanimé car le verbe dont il est le sujet est un vii. De plus, ǹashup est intégré dans une construction possessive : il prend le préfixe indiquant la personne du possesseur et le suffixe de possession -im, comme le font normalement les noms de possession aliénable. a) mishta-uikan tshiǹashupim

‘ta soupe est très bonne’

En b), il s’agit d’un emprunt auquel on a attribué le genre animé, comme la plupart des autres noms d’objets faits avec de la farine. On voit que tekaǹep ‘crêpes’ reçoit le suffixe de possession et le suffixe du pluriel des noms animés. Le verbe dont il est le sujet est donc un vai. En c), le même mot d’emprunt est employé à l’obviatif. b) mishta-uitshituat tshitekaǹepimat c) uitshitiǹua utekaǹepima

‘tes crêpes sont très bonnes’ ‘ses crêpes sont bonnes’

Les emprunts intégrés sont donc complètement assimilés à la phonologie, à la morphologie et à la grammaire de la langue innue et cela leur permet de passer inaperçus.

384

Grammaire de la langue innue

19.4.2 Les emprunts partiellement intégrés Les emprunts plus récents sont souvent moins assimilés du point de vue de la prononciation (intégration phonoLogique). On notera toutefois que, malgré l’absence d’intégration phonologique, le mot ǹetrok dans l’exemple ci-dessous porte un suffixe diminutif. pikupaǹu ǹetrokuss

‘le petit camion [truck] est brisé’

En effet, au fur et à mesure que le bilinguisme progresse dans la population innue, les emprunts ont eu tendance à ne plus être intégrés phonologiquement et à rester prononcés comme ils le sont en français. Ainsi, une aînée monolingue dira ǹepinamin ‘les vitamines’, alors qu’un plus jeune bilingue prononcera les vitamines comme en français. Dans les deux cas toutefois, l’emprunt sera intégré grammaticalement, au sens où on lui attribuera un genre animé ou inanimé, comme les noms proprement d’origine innue, éventuellement aussi des suffixes comme le diminutif.

19.4.3 La création néologique La création néologique spontanée a permis de créer une foule de mots pour décrire de nouvelles réalités de la vie quotidienne, au fur et à mesure que le contact avec la société majoritaire (francophone ou anglophone) s’intensifiait. On en a vu plusieurs exemples au moment de l’examen des participes (§3.1.3 et §3.10), un processus qui est fortement mis à contribution pour créer de nouveaux mots. Il a été souligné toutefois qu’il existe d’importantes variations entre les communautés, celles-ci ne s’entendant pas toujours sur le mot approprié pour nommer une entité nouvelle. La création néologique spontanée ne suffit pas toujours à absorber le flot des nouvelles réalités pour lesquelles il faut trouver un équivalent en innu. Les Innus ont donc été amenés à utiliser la création planifiée pour développer le vocabulaire dans certains domaines spécialisés comme l’éducation (le vocabulaire utilisé dans la salle de classe), la justice, l’administration, etc. Des comités se sont penchés sur certains domaines et ont formulé des recommandations. Toutefois, la création néologique planifiée se heurte à une difficulté : l’acceptation et la diffusion des néologismes parmi la population. Seul l’avenir permettra d’évaluer le succès de ces opérations.

La formation des noms

385

19.4.4 La mixité des codes À des degrés variables selon les communautés, la quasi-totalité de la population innue est aujourd’hui bilingue (l’innu et l’anglais à Sheshatshit au Labrador, l’innu et le français au Québec). Comme dans toutes les communautés bilingues, la tendance s’est installée d’alterner les codes, c’est-à-dire de passer systématiquement d’une langue à l’autre en cours de conversation. L’alternance peut se faire dans les deux directions : du français vers l’innu ou de l’innu vers le français. Dans les cas d’alternance du français vers l’innu, il s’agit d’une pratique qui consiste à parler français à des compatriotes qui comprennent l’innu, mais d’y ajouter des éléments en innu. Il n’est pas simple d’intégrer de l’innu dans la langue française et c’est pourquoi l’alternance des codes dans cette direction se limite souvent à des adverbes et des interjections de l’innu. En revanche, l’alternance des codes dans la direction inverse, c’est-à-dire de l’innu vers le français, a donné lieu à des développements intéressants. En effet, les innus bilingues, lorsqu’ils parlent innu entre eux, ont tendance à utiliser beaucoup de groupes nominaux du français. La phrase reste donc innue, mais là où normalement devrait figurer un nom innu, on insère un groupe nominal en français. On va donc chercher non seulement le nom mais également ses déterminants articles et possessifs. Le groupe nominal n’est pas intégré à la phonologie de l’innu, mais reste prononcé comme en français. Il n’est pas non plus intégré à la morphologie de l’innu : on ne peut ajouter de suffixes de l’innu à l’intérieur d’un groupe nominal du français. En revanche, le nom de tête se voit assigner un genre animé ou inanimé et se trouve ainsi intégré grammaticalement dans la phrase innue. Ce type d’alternance est tout à fait courant et fluide. Elle a l’effet positif de permettre d’aller chercher à volonté les noms du français qui sont utiles aux locuteurs. Par contre, elle a l’effet négatif de développer un réflexe de recours systématique au français pour les groupes nominaux et d’entraîner une perte du vocabulaire de base de l’innu (pour plus d’informations, voir Drapeau 1980, 1994, 1995).

Chapitre 20

La formation des adverbes

L’aDverbe est un type de mot qui modifie un verbe ou une phrase. Contrairement aux noms et aux verbes, les adverbes ne peuvent pas recevoir de marques grammaticales. Ils forment néanmoins une classe majeure en innu car les adverbes modificateurs de verbe demeurent une classe ouverte, tout comme les noms et les verbes. Les mécanismes servant à dériver des adverbes complexes sont très semblables à ceux qui entrent en jeu dans la formation des noms complexes décrits au chapitre 18 et c’est pourquoi la même démarche sera employée ici. On décrira d’abord les composés (§20.2), qui sont, selon une distinction semblable à celle des noms, de deux types : d’une part, des adverbes composés dont la tête est à droite et le moDificateur à gauche et, d’autre part, ceux où l’élément de droite est le compLément. Comme on l’a vu pour les noms, le complément des adverbes est souvent un nom tronqué ou modifié ; ce sont des adverbes pseuDocomposés (§20.3). Certains adverbes sont formés par Dérivation, car le suffixe qu’ils portent ne peut pas être relié à un mot existant (§20.4). Enfin, la dernière section décrira la manière d’atténuer le sens d’un adverbe (§20.5) en ajoutant un suffixe Diminutif. Pour ce qui est de la réduplication des adverbes, elle sera décrite au chapitre 22.

20.1 LES TYPES D’ADVERBES EN INNU On retrouve en innu, comme dans bien des langues du monde, des adverbes de plusieurs types : des adverbes de phrase (franchement, il n’est pas drôle) et des adverbes qui modifient un verbe (il a parlé franchement). Les deux types forment des classes disjointes en innu. Seuls les adverbes modificateurs de verbes peuvent avoir une structure interne complexe. Ils correspondent aux sous-types suivants : ƒ adverbes de temps (quand ? hier, aujourd’hui, jadis, etc.) ;

388

Grammaire de la langue innue

ƒ adverbes de lieu (où ? près, au-dessus, là-bas, etc.) ; ƒ adverbes de manière (comment ? lentement, soudainement, gratuitement, etc.) ; ƒ adverbes de quantité (combien ? beaucoup, peu, etc.) Tous ces catégories d’adverbes ont la propriété de pouvoir intégrer leur complément. Comparons les deux phrases suivantes où le complément est souligné. On voit qu’en français la préposition derrière et son complément la maison font partie d’un groupe prépositionnel. En innu par contre, le complément est intégré sous forme de suffixe pour former un adverbe complexe. Le mot akautat est composé de l’adverbe akau ‘derrière’ et du suffixe -tat qui réfère à la maison. On compare donc un groupe prépositionnel en français et un adverbe complexe en innu. français innu

‘il est derrière la maison’ akautat tau

La mécanique qui permet de dériver des adverbes complexes est très productive. Elle permet de décrire des situations de manière synthétique, en un seul mot. Dans certains cas, elle entraîne la constitution de mots très longs, comme c’est le cas des adverbes de mesure : nishtumitashumitaǹnuetipapekaikan ǹushkuauat ‘trois cents livres de farine’. Dans ce cas, alors que le français utilise un groupe nominal, l’innu utilise un adverbe complexe (nishtumitashumitaǹnuetipapekaikan ‘trois cents livres’) en apposition à un nom (ǹushkuauat ‘farine’). Le test pour identifier les adverbes est simple : ils ne prennent pas de marque grammaticale. On ne peut les pluraliser, ni leur faire porter une marque d’obviation. Ainsi le mot aiushi-nipin ‘l’avant-dernier été’ comporte le mot nipin ‘été’ qui peut être un nom ou un verbe. Si aiushi-nipin était un nom ou un verbe, il pourrait prendre la marque de l’obviation (voir le chapitre 17), mais c’est impossible. On en conclut que aiushi-nipin est invariable et qu’il s’agit d’un adverbe. De la même manière, dans l’exemple du paragraphe précédent, nishtumitashumitaǹnuetipapekaikan ne peut pas porter de marque de pluriel, bien que manifestement son sens soit pluriel. Il s’agit d’un mot invariable en innu, classé parmi les adverbes de mesure.

20.2 LES ADVERBES COMPOSÉS Comme pour les noms, on considère qu’un adverbe complexe est composé si le deuxième élément est un mot existant, car les préformes et les racines peuvent aussi entrer comme premier élément d’un composé. Un adverbe composé reçoit un seul accent tonique ; il est transparent au niveau du sens ; il fonctionne comme un modificateur du verbe et il est invariable.

La formation des adverbes

389

Les adverbes composés sont formés selon deux modèles selon la position de la tête, laquelle est toujours un adverbe. Le premier modèle est celui où l’adverbe de tête est à droite et l’élément de gauche en est le modificateur. Ils sont décrits en premier. Ensuite, on décrira le deuxième modèle, celui où la tête est à gauche et l’élément de droite en est le complément, généralement un nom indépendant.

20.2.1 La tête à droite et le modificateur à gauche Dans ce type de composé, l’élément de tête est un adverbe existant et un élément à sa gauche le modifie. Le modificateur peut être la préforme mishta- ‘très’, un autre adverbe (comme mitshet ‘plusieurs’ ou natshe ‘un peu vers’) ou une racine . + adverbe mishta-kataku ‘très loin’ mishta-miǹekash ‘pendant très longtemps’ natshe-taukam ‘un peu vers le large’ aiushi-nipin ‘l’avant-dernier été’ modificateur

type d’adverbe

adverbe de lieu adverbe de temps adverbe de lieu adverbe de temps

Les chiffres innus pour ‘cinq’, ‘six’, ‘sept’, ‘huit’ et ‘neuf’ sont utilisés comme modificateur dans les adverbes de mesure composés, comme on le verra en §20.2.3.

20.2.2 La tête à gauche et le complément à droite La majorité des adverbes composés sont ceux qui ont un compLément comme élément de droite. L’élément de gauche peut être une préforme (comme aiushi‘l’avant-dernier X’, ishkani- ‘durant tout le/la X’, eshakumi- ‘à chaque X’), une racine (comme akami- ‘de l’autre côté de X’ ) ou un adverbe existant (pushku ‘demi’, apitu ‘à mi-distance’, pimakam ‘en biais de l’autre côté’, shipa en dessous’, etc.) ; l’élément de droite est généralement un nom. 1er élément + complément akami-shipu ‘en face de l’autre côté du fleuve’ apitu-uashau ‘à mi-chemin le long de la baie’ shipa-shakau ‘sous les arbres’

adverbe de lieu adverbe de lieu adverbe de lieu

Les adverbes de temps qui expriment la durée prennent tous un -a final (qui n’est pas considéré comme un suffixe grammatical). Ils sont tous écrits en un seul mot, selon le nouveau dictionnaire de l’innu (Mailhot et MacKenzie, 2012). ishkanitshishikua eshakumitipishkua neuǹnuetshishikua

‘pendant toute la journée’ ‘à chaque nuit’ ‘pendant quarante jours’

390

Grammaire de la langue innue

Quand le complément est une partie du corps, le nom dépendant entre en composition sans préfixe de personne ; il est traité orthographiquement comme un suffixe et représenté sans trait d’union. upimeshtikuan apitupuam mushetshiss aitushit

‘sur le côté de la tête’ ‘à mi-cuisse’ ‘nu-fesses’ ‘avec les deux pieds’

20.2.3 Les adverbes de mesure Certains adverbes de mesure composés sont écrits sans trait d’union dans les dictionnaires récents. Il n’empêche qu’il s’agit quand même de composés. On forme des adverbes de mesure en utilisant la racine tatu- ‘tant de’ suivie de son complément suivant le modèle du complément à droite. 1er élément + complément tatutipapekaikan tatupishimua tatuminakan

‘tant de livres’ ‘durant tant de mois’ ‘tant de gallons’

Les adverbes composés de mesure sont divisés en deux groupes. Ceux dont le premier élément commence par les chiffres peiku ‘un’ nishu ‘deux’, nishtu ‘trois’, neu ‘quatre’ et kutuǹnu ‘dix’ sont formés sur le modèle de ceux qui prennent un complément comme élément de droite. 1er élément + complément peikuemikuaniss nishuminakan nishtumitshitin neuminashteu kutuǹnueputai nishuǹnueminakan

‘une cuillérée à thé’ ‘deux gallons’ ‘trois pouces de long’ ‘quatre cordes de bois’ ‘dix bouteilles’ ‘vingt gallons’

Les autres sont formés en utilisant le chiffre patetat ‘cinq’, kutuasht ‘six’, nishuasht ‘sept’, nishuaush ‘huit’, peikushteu ‘neuf’ comme modificateur d’un adverbe existant. Ce dernier, la tête, est un adverbe de mesure en tatu-, tel que décrit en §20.2.1. Notez que ceux-ci sont orthographiés avec un trait d’union et l’on peut donc dégager une règle : Les adverbes composés de mesure prennent un trait d’union lorsqu’ils sont formés sur le modèle du modificateur à gauche ; autrement, ils sont écrits sans trait d’union.

La formation des adverbes

+ adverbe patetat-[tatutipapekaikan] kutuasht-[tatupishimua] nishuasht-[tatutipaikan] nishuaush-[tatuminakan] peikushteu-[tatuminashtakana] patetat-[tatumitashumitaǹnu] nishuaush-[tatutshishemitashumitaǹnu] mitshet-[tatutshishemitashumitaǹnu]

391

modificateur

‘cinq livres’ ‘pendant six mois’ ‘sept heures’ ‘huit gallons’ ‘pendant neuf semaines’ ‘cinq-cents’ ‘huit mille’ ‘plusieurs milliers’

Les deux procédés de formation d’adverbes composés peuvent donc opérer dans le même mot complexe, mais pas dans n’importe quel ordre : le modèle du composé avec modificateur à gauche forme la couche lexicale externe et le modèle du composé avec complément à droite forme la couche lexicale interne. Cela est illustré par les parenthèses dans les exemples ci-haut.

20.3 LES ADVERBES PSEUDOCOMPOSÉS Les adverbes pseudocomposés sont tous formés sur le modèle de composition avec complément à droite (§20.2.2), à la différence près que le complément est un nom tronqué (ou modifié), mais dont la source lexicale reste facilement récupérable. L’élément de gauche peut être un adverbe existant ou une racine. Voici une liste des compléments dérivés de noms indépendants : ƒ -shkanau ‘chemin’ (dérivé de meshkanau) ; kueshtetsheshkanau

‘de l’autre côté du chemin’

ƒ -shkuteu ‘feu’ (dérivé de ishkuteu) ; taushkuteu

‘au milieu d’un feu, d’un incendie’

ƒ -takussu ‘soirée’ (dérivé de utakussu) ; eshakumitakussua

‘à tous les soirs’

ƒ -takushit ‘hier’ (dérivé de utakushit) ; aiushitakushit

‘avant-hier’

ƒ -ǹakan ‘pinte’ (dérivé de uǹakan) ; nishtuǹnueǹakan

‘trente pintes’

ƒ -(a)sham ‘raquettes’ (dérivé de asham) ; neusham

‘quatre paires de raquettes’

392

Grammaire de la langue innue

ƒ -(a)shtish ‘paire de mitaines’ (dérivé de ashtish) ; neushtish

‘quatre paires de mitaines’

ƒ -(a)ssin ‘soulier, chaussure’ (dérivé de massin) ; neussin

‘quatre paires de souliers’

ƒ -tapan ‘traîneau’ (dérivé de utapan) ; tatutapan

‘tant de charges de traîneau’

ƒ -tapanashku ‘tabagane’ (dérivé de utapanashku). tatutapanashku

‘tant de charges de tabagane’

Mentionnons aussi que le nom iǹnu (être humain) donne lieu à la forme -ǹnu, utilisée pour dériver les adverbes de ‘dizaines’. nishuǹnu nishtuǹnu neuǹnu patetat-tatuǹnu

‘vingt (deux dizaines)’ ‘trente (trois dizaines)’ ‘quarante (quatre dizaines)’ ‘cinquante (cinq dizaines)’, etc.

Outre les noms dépendants utilisés dans les adverbes composés, voici quelques compléments dérivés de noms dépendants : ƒ -pitun1 ‘bras’ (dérivé du niD -shpitun) ; aitupitun

‘avec les deux bras’

ƒ -kat ‘jambe’ (dérivé du niD -shkat) ; napatekat

‘sur une seule jambe’

ƒ -assikan ‘poitrine’ (dérivé du niD -shkassikan) ; tauassikan

‘au milieu de la poitrine’

ƒ -apissikan ‘menton’ (dérivé du niD -tapissikan). tauapissikan

1.

‘au milieu du menton’

Les noms de parties du corps sont dépendants. Ils ne prennent jamais de préfixe personnel lorsqu’ils sont utilisés comme élément de droite d’un composé ou d’un pseudocomposé.

La formation des adverbes

393

20.4 LES ADVERBES DÉRIVÉS Un adverbe dérivé comporte un suffixe qui ne peut pas être relié par la forme à un nom existant. Néanmoins, ce suffixe renvoie le plus souvent à un élément de type nominal et joue le même rôle que les compléments dans les adverbes composés. Voici les principaux suffixes de ce type : ƒ -(u)au ‘fois’ ; peikuau tatuau

‘une fois’ ‘tant de fois, à chaque fois’

ƒ -(u)ait ‘manières’ ; nishuait mitshetuait

‘de deux manières’ ‘de plusieurs manières’

ƒ -akunat ‘neige’ ; akauakunat mushtakunat

‘derrière le banc de neige’ ‘sur la surface de la neige’

ƒ -apet ‘chose longue et flexible’ ; unashkuapet shekuapet

‘au bout de la corde, de la chose longue et flexible’ ‘en dessous d’une chose longue et flexible’

ƒ -et ‘chose étalée’ ; peikuet apituet

‘une épaisseur de tissu’ ‘à mi-longueur de qqch d’étalé’

ƒ -apiss ‘objet minéral, dollars’ ; peikuapiss unashkuapiss

‘un dollar’ ‘au bout d’un objet minéral’

ƒ -ashku ‘objet long et rigide’ ; neuashku takutashku

‘quatre objets longs et rigides’ ‘au sommet d’un arbre, d’un objet long rigide’

ƒ -(a)sset ‘tourbière’ ; tshikasset tetausset

‘à la lisière de la tourbière’ ‘au milieu de la tourbière’

ƒ -(a)tauat ‘élévation de terrain’ ; ǹaǹatauat akamatauat

‘le long du bord d’une élévation de terrain’ ‘sur la colline d’en face’

ƒ -(a)uat ‘une étendue de sable’ ; tetipauat enauat

‘tout le tour d’un banc de sable’ ‘sur la surface du sable’

394

Grammaire de la langue innue

ƒ -(a)ssut ‘étendue de vase, de glaise’ ; taussut apitussut

‘au milieu d’une étendue de vase, de glaise’ ‘à mi-distance sur l’étendue vaseuse, glaiseuse’

ƒ -(i)shet ‘falaise’ ; ashtamishet tshitshishet

‘sur la face de la paroi rocheuse’ ‘tout près d’une paroi rocheuse’

ƒ -(a)shkamit ‘terre’ ; enashkamit takutashkamit

‘à plat sur le sol’ ‘sur le dessus d’une butte, d’un talus’

ƒ -(i)tat ‘maison, canot’ ; ashtamitat mushtitat

‘sur le mur’ ‘sur le plancher’

ƒ -(i)shiku ‘glace’ ; enishiku nitishiku

‘sur la surface de la glace’ ‘au pied d’un escarpement de glace’

ƒ -atshuan ‘le courant’. nitatshuan takutatshuan

‘en bas du rapide’ ‘en haut du rapide’

20.5 LA FORME ATTÉNUATIVE DE L’ADVERBE On atténue le sens d’un adverbe en y ajoutant -(sh)ish, une forme du suffixe diminutif : kataku ‘loin’ > kataku(e)shish ‘assez loin’ ; miǹekash ‘longtemps’ > miǹekashish ‘assez longtemps’. Ce suffixe, lorsqu’il est utilisé avec une base adverbiale, a la même fonction qu’un aDverbe De Degré ; il a le sens contraire de la préforme mishta- ‘très’. Tous les adverbes ne peuvent pas prendre ce suffixe, car tous ne se prêtent pas à l’atténuation. Voici quelques exemples d’adverbes portant un suffixe atténuatif : natshiash shashish taukam ushte

‘plus tard’ ‘il y a longtemps’ ‘vers le large’ ‘au-delà’

> > > >

natshiashish shashishish taukamish ushteshish

‘un peu plus tard’ ‘il y a assez longtemps’ ‘à faible distance vers le large’ ‘un peu au-delà’

Chapitre 21

La formation des verbes

La formation des verbes en innu est incontestablement l’aspect le plus intéressant (et le plus complexe) de sa morphologie lexicale. La formation des verbes suit les modèles expliqués précédemment : il existe des verbes composés (§21.1), des verbes pseudocomposés (§21.2) et des verbes formés par ajout de suffixes (§21.3 et §21.4). La morphologie verbale est remarquable par plusieurs aspects. D’abord, les suffixes utilisés dans la dérivation des verbes sont très nombreux. Ensuite, ils changent de forme selon le genre du sujet ou de l’objet, ce qui rend leur reconnaissance plus difficile. De surcroît, il existe divers niveaux de dérivation : un niveau primaire qui permet de créer les verbes de base et un niveau seconDaire qui permet de former de nouveaux verbes à partir de mots existants. De plus, en dérivation primaire, il existe une position particulière dans le radical verbal pour l’insertion d’éléments nominaux appelés méDianes. Certaines médianes sont des noms ; d’autres sont dérivées de noms existants ; d’autres encore sont des cLassificateurs qui réfèrent à des classes d’entités. Le résultat de cette prolifération de mécanismes est la démultiplication des possibilités, si bien qu’il est impossible de parler l’innu convenablement si l’on ne possède pas sa morphologie verbale. La place qu’occupent les mécanismes de formation des mots dans cette langue est incommensurable par rapport à celle qu’ils occupent dans des langues comme le français ou l’anglais.

21.1 LES VERBES COMPOSÉS Un verbe composé comporte deux noyaux identifiables : la partie de droite est un verbe existant et la partie de gauche est une autre racine ou un autre raDicaL (verbal, nominal ou adverbial). L’élément situé à droite dans le composé en est la tête et l’élément situé à sa gauche est son moDificateur. Certains verbes

396

Grammaire de la langue innue

composés sont formés avec la préforme mishta- comme modificateur. Un verbe composé se comporte comme un seul mot : a) il ne porte qu’un seul accent tonique ; b) il reçoit des marques grammaticales comme s’il s’agissait d’un mot unique. akaǹeshau-nikamu a) [aka`nishau-nikaMU] b) nitakaǹeshau-nikamun tshitakaǹeshau-nikamunau auen iakaǹeshau-nikamut

‘il chante en anglais’ ‘je chante en anglais’ ‘vous chantez en anglais’ ‘qui chante en anglais ?’

On ajoute un u de composition après le modificateur lorsque celui-ci a un radical qui se termine par une voyelle (autre que u). On n’ajoute pas de u si le modificateur est une préforme ou une racine. En voici quelques exemples : nikuishkushiu-nikamun tshitshisheǹniu-miǹuapeun

‘il siffle une chanson’ ‘tu es bel homme en vieillissant’

Les prochains paragraphes illustreront le procédé de composition des verbes en les classant selon le type de modificateur.

21.1.1 Le modificateur est un nom Un nom peut servir de modificateur dans un verbe composé. iǹnu-pimipaǹǹua utauassima tshiǹekaupuai-nikamunau tshipai-matuetin uapush-tipishkau nika utshashumeku-kussen

‘son enfant a le statut indien’ ‘vous chantez du western’ ‘le glas sonne’ ‘c’est une nuit propice au lièvre’ ‘je vais pêcher le saumon [à la mouche]’

21.1.2 Le modificateur est un verbe Le radical d’un verbe existant, un vai ou un vii, peut servir de modificateur dans un verbe composé. On note ici que le vii/vai inséré prend un u de composition lorsque son radical termine sur une voyelle. nitshi mashinaitsheu-mitshishun tshika takuaitsheu-pimuten tshika tshishin-tipishkau nitshitimau-mitshishun tshikatshiǹau-mashinaitsheti

‘j’ai pu manger à crédit’ ‘tu fermeras la marche’ ‘ça va être une nuit glaciale’ ‘je mange pauvrement’ ‘tu as fais un faux document’

La formation des verbes

397

21.1.3 Le modificateur est un adverbe Un adverbe peut servir de modificateur dans un verbe composé. nitakuetu-pitain tshitashu-kuashkutin nitshimut-autan nimatshunishima e tshinikuan-ǹutiki nisheku-tatshishken nishaputue-atussen

‘j’emboîte des choses l’une dans l’autre’ ‘tu sautes de l’autre côté’ ‘je transporte mes affaires en cachette’ ‘quand le vent tourbillonne’ ‘je l’envoie en dessous d’un coup de pied’ ‘je travaille passé l’heure’

21.1.4 Le modificateur est une préforme Dans un verbe composé, le modificateur peut être la préforme mishta- qui joue le rôle d’un adverbe de degré : ‘très, beaucoup, énormément’. Cette préforme est si productive que les composés qu’elle permet de former ne sont pas consignés au dictionnaire, car leur sens est parfaitement prévisible. On doit noter aussi que mishta- forme toujours la couche externe de modificateur. nimishta-mitshishuti tshika mishta-tshishin-tipishkau mishta-nitau-katshiǹau

‘j’ai beaucoup mangé’ ‘ça va être une nuit très glaciale’ ‘il est habile menteur’

21.1.5 Le modificateur est une racine Le modificateur peut aussi être une racine. On se rappelle qu’une racine est le noyau indivisible d’un mot. Il s’agit du type de composé verbal le plus fréquent. Comme il existe plusieurs centaines de racines dans la langue, cela permet de démultiplier le nombre de verbes disponibles, permettant ainsi une expression très nuancée et surtout très synthétique. En voici quelques exemples : ashte-tshimuan nitau-pimuteu miǹu-nitautshu tshimatshi-tutuau metshi-tshiueuat nimanitemat mishku-nipau nai-miǹatitsheu natau-nipau mueshtatshi-pituau natshi-nakuakanitsheu nute-pituau papami-takunaushu puni-ǹeǹeu

‘il arrête de pleuvoir’ ‘il sait marcher’ ‘il pousse, grandit bien’ ‘tu lui fais du tort’ ‘mes visiteurs sont repartis jusqu’au dernier’ ‘il trouve [une maison] où dormir’ ‘il a l’odorat très aiguisé’ ‘il cherche à se marier’ ‘il est tanné de fumer’ ‘il s’en va poser ses collets’ ‘il manque de tabac’ ‘il circule ici et là avec un enfant dans les bras’ ‘il cesse de respirer’

398

Grammaire de la langue innue

shutshi-mitshimiu tepi-mitshishu tshishi-nitautshu tshishkue-aimu uitshi-pituau ussi-takuatshin kuetshi-tshishuaieu

‘il se retient fermement’ ‘il a assez mangé’ ‘il a fini de grandir’ ‘il parle de façon étourdie’ ‘il aime fumer’ ‘c’est le début de l’automne’ ‘il tente de le faire fâcher’

21.2 LES VERBES PSEUDOCOMPOSÉS On a vu pour les noms (§19.2) et les adverbes (§20.3) qu’il y a une forte tendance à abréger le mot occupant la position de droite dans un composé jusqu’à ce qu’il devienne une sorte de suffixe. Le type de structure résultant a été nommé un pseudocomposé. Le processus d’érosion du mot de droite d’un composé s’effectue avec le temps, jusqu’à ce qu’il soit reconnu comme ayant deux formes : l’une que l’on utilise quand le mot en question est pris isolément, l’autre quand il occupe la position de droite d’un composé. Cette tendance est aussi forte pour les verbes que pour les autres catégories (noms et adverbes), mais comme les verbes sont plus nombreux, elle se traduit en un grand nombre de formes en alternance. Les verbes les plus fréquemment utilisés ont donc souvent deux formes : la forme longue est utilisée lorsque le verbe est employé seul, la forme courte lorsque le verbe est pseudocomposé. La modification la plus fréquente est la suppression de la première voyelle du verbe (§21.2.1) ; dans quelques cas, on ajoute un â devant le verbe (§21.2.2) ; ailleurs, c’est la première consonne du verbe qui est éliminée lorsque le verbe est utilisé en composition (§21.2.3) ; enfin, quelques cas atypiques sont aussi recensés (§21.2.4). Les listes fournies ne sont pas exhaustives. À l’écrit, les pseudocomposés sont représentés tout d’un mot, sans trait d’union. On doit noter également qu’un verbe n’est jamais abrégé en composition lorsque le modificateur est mishta-. D’autre part, l’absence de u de composition dans les pseudocomposés constitue un test permettant de les diagnostiquer. Comparons à partir de deux vai en position de modificateur d’un composé verbal : le premier ashineu ‘il est fier’ et le second nashipeu ‘il descend vers l’eau, la côte’. Dans le cas a), on constate que le composé garde son u de composition et il s’agit bien d’un composé ; dans le cas b), en l’absence du u de composition après nashipe, on conclut qu’il s’agit d’un pseudocomposé puisque pitshu est traité comme un suffixe. À l’écrit, les deux verbes sont donc soudés. a) ashineu-mitshishu b) nashipepitshu

‘il ne mange que des plats sophistiqués [il mange snob]’ ‘il descend à la côte en traînant une tabagane’

La formation des verbes

399

21.2.1 Par suppression de la première voyelle du verbe de tête Lorsqu’ils sont la tête d’un composé verbal, les verbes qui commencent par une voyelle brève perdent cette voyelle et apparaissent comme des suffixes (écrits sans trait d’union). C’est le cas des verbes suivants et de leurs dérivés (vai, vti, vta, vii), quelle que soit la voix à laquelle ils sont utilisés. ƒ le verbe ‘mettre’/’être assis, posé’ et ses dérivés : radical simple

verbe pseudocomposé

ashtau ‘il met, dépose qqch’ ashteu ‘c’est écrit’ aǹakanu ‘il est assis, mis’

akaushtau ‘il le dissimule derrière’ akaǹishaushteu ‘c’est écrit en anglais’ kuishkuǹakanu ‘il a été assis droit’

ƒ le verbe ‘compter/faire un calcul’ et ses dérivés : radical simple

verbe pseudocomposé

atshitashu ‘il calcule’ atshitamu ‘il compte des choses’ atshimeu ‘il les compte’

iǹnutshitashu ‘il compte en innu’ aǹimatshitam u ‘il vend qqch cher’ ǹashikutshimeu ‘il en baisse le prix’

ƒ le verbe1 ‘coudre’ et ses dérivés : radical simple

verbe pseudocomposé

akushtaimu ‘il coud qqch’ akushtaueu ‘il le coud’

aǹakassikushtaimu ‘il coud qqch loin du bord’ uaueshikushtaueu ‘il le rajuste en le cousant’

ƒ le verbe2 ‘couler’ et ses dérivés : radical simple

verbe pseudocomposé

utshiku ‘il coule, s’écoule’ utshiku(n) ‘ça coule’

pakatshiku(n) ‘le contenu s’écoule en crevant’ kuǹakutshikutau ‘il fait couler qqch qui se vide’ shishkuashkutshikutau ‘il coule qqch par un tamis’

ƒ le verbe ‘couvrir’ et ses dérivés : radical simple

verbe pseudocomposé

akunamu ‘il couvre qqch’ akunueu ‘il le couvre’ akuniu ‘il se couvre’

uauetakunaimu ‘il arrange ce qui recouvre qqch’ tshishukunaueu ‘il le couvre pour le garder au chaud’ pitaukuniu ‘il rajoute une couverture pour se couvrir’

ƒ le verbe3 ‘cuisiner’ et ses dérivés : radical simple

verbe pseudocomposé

itenueu ‘il cuisine de telle façon’ iǹnutenueu ‘il cuisine à l’indienne’ uitshitenueu ‘il cuisine bien’ kakusseshiutenueu ‘il cuisine à la canadienne’

1. 2. 3.

Il existe également une finale -shtai(vti)/-shtu(vta). Il existe également une finale -kun(vii)/-ku(vai) et ses dérivés morphologiques. La parenthèse entourant le n signifie que les deux graphies sont acceptées dans l’orthographe standard. Le suffixe -tenue- semble n’être productif qu’à Pessamit. Le dictionnaire de Mailhot et MacKenzie (2012) ne mentionne, pour les autres dialectes, que quelques formes en -nue.

400

Grammaire de la langue innue

ƒ le verbe ‘transporter’ et ses dérivés : radical simple

verbe pseudocomposé

autau ‘il transporte qqch’ auǹeu ‘il le transporte’

tshiueautau ‘il ramène qqch sur l’eau/au vol’ nashipeauǹeu ‘il l’amène vers la côte sur l’eau/au vol’

ƒ le verbe ‘transporter sur ses épaules’ et ses dérivés : radical simple

verbe pseudocomposé

unikataimu ‘il transporte qqch à l’épaule’ uepinikataimu ‘il laisse tomber qqch qu’il porte sur l’épaule’ unikataueu ‘il le transporte à l’épaule’ upinikataueu ‘il le soulève vers l’épaule’

ƒ le verbe ‘accrocher/suspendre’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

akuteu ‘qqch est suspendu, juché’ akutshinu ‘il est suspendu, juché’ akutau ‘il suspend, juche qqch’ akuteu ‘il le suspend, le juche’

ǹutekuteu ‘c’est suspendu entrebâillé’ mishituekutshinu ‘il est suspendu déployé’ upimekutau ‘il le juche sur le côté’ kuishkukuteu ‘il le suspend, le juche droit’

ƒ le verbe ‘mettre à l’eau’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

akutin ‘c’est dans l’eau’ akutshinu ‘il est dans l’eau’ akumu ‘il est à l’eau’ akutitau ‘il met qqch dans l’eau’

ishpitipekutin ‘c’est à telle hauteur d’eau’ upimekutshinu ‘il flotte sur le côté’ shatshishkuekumu ‘il sort la tête de l’eau’ shatshipekutitau ‘il immerge qqch avec une partie qui reste hors de l’eau’ nishukutshimeu ‘il en met deux à l’eau’

akutshimeu ‘il le met à l’eau’

ƒ le verbe ‘habiller/lacer’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

uashpitamu ‘il lace qqch’ uashpiteu ‘il le lace’

akunashpitamu ‘il couvre qqch d’un revêtement’ tshishuashpiteu ‘il l’habille’ manashpishu ‘il se déshabille’

ƒ le verbe ‘éclairer’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

uashteu ‘c’est éclairé, il y a de la lumière’ sheteiashteu ‘la lumière est éblouissante’ uashtueu ‘il éclaire, est éclairé’ mikuashtueu ‘il [le soleil] est rouge’

ƒ le verbe ‘tisser’, ‘tricoter’ et leurs dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

assimeu ‘il tisse une raquette’ aieshkussimeu ‘il est fatigué de tisser’ assimataimu ‘il raccommode/tricote qqch’ mataussimataimu ‘il tricote qqch en côtes’ assimataueu ‘il le raccommode/tricote’ mamishaissimataueu ‘il le reprise’

La formation des verbes

401

ƒ le verbe ‘voir’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

uapatamu ‘il voit qqch’ uapameu ‘il le voit’

naiapatamu ‘il voit qqch clairement’ nashkueiapameu ‘il l’aperçoit au passage’

ƒ le verbe ‘vivre’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

iǹniu ‘il vit’

peikuǹniushu ‘il est solitaire’

ƒ le verbe ‘courber’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

uatshinamu ‘il courbe qqch à la main’ uauetatshinamu ‘il corrige la courbure de qqch’ uatshineu ‘il le courbe à la main’ uauieiatshineu ‘il le courbe en forme de cercle’

ƒ le verbe ‘c’est l’aube’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

uapan ‘c’est le lever du jour’

tshishinapan ‘il fait un temps glacial à l’aurore’ petapan ‘c’est l’aurore’

ƒ le verbe ‘c’est le soir’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

utakussu ‘c’est le soir’

tshishinitakussu ‘c’est une soirée glaciale’

21.2.2 Par ajout d’une voyelle Il arrive parfois que la voyelle â soit ajoutée devant le verbe. ƒ le verbe ‘tresser, nouer, attacher’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

apikatamu ‘il tresse qqch’ apikateu ‘il le tresse’

etapikatamu ‘il laisse des traces sur qqch qu’il noue’ etapikateu ‘il laisse des traces sur qqch qu’il noue’

ƒ le verbe ‘eau profonde’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

timiu ‘l’eau est profonde’

ishkuatimiu ‘le chenal va jusque-là’ tshematimiu ‘il y a une brusque dépression dans l’eau’

402

Grammaire de la langue innue

21.2.3 Par suppression de la première consonne Pour certains verbes, c’est la première consonne qui est supprimée. ƒ le verbe ‘pelleter’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

makaǹipu ‘il pellette’ makaǹitamu ‘il pellette qqch’

pimakamekaǹitamu ‘il pellette un chemin de biais’ pimakamekaǹiteu ‘c’est pelleté de biais en travers’

ƒ le verbe mitshimiu et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

mitshimiu ‘il se maintient en place’

ashutshimiu ‘il prend appui plus loin’ patshititshimiu ‘il lâche ce qui le maintient’

ƒ le verbe ‘marquer’ et ses dérivés : verbe simple

mashinataimu mashinataueu mashinashu mashinateu

‘il fait une marque, un dessin sur qqch’ ‘il le marque, le dessine’ ‘il est marqué, ligné’ ‘c’est marqué, ligné’

verbe pseudocomposé

atinakanashinataimu uashkashinataueu nipishashinashu uapikunashinateu

‘il trace, dessine des motifs carrés sur qqch’ ‘il trace un cercle autour de lui’ ‘il a des motifs à feuille’ ‘c’est à motifs fleuris’

21.2.4 Autres cas ƒ le verbe ‘pitshu’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

pitshu ‘il part avec une tabagane’ nashipepitshu ‘il se dirige vers l’eau avec sa tabagane’ matapepitshu ‘il arrive à l’eau avec sa tabagane’

ƒ le verbe ‘raconter’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

aiatshimu4 ‘il raconte une histoire’ akuatatshimu ‘il raconte une histoire importante’ maǹatshitamu ‘il jure après qqch’ aiatshimeu ‘il raconte sur lui’ matshatshimeu ‘il raconte du mal de qqn’

4.

Ce verbe est une forme redupliquée. Il n’est plus utilisé dans les dialectes de l’Ouest, où il a été remplacé par tipatshimu. La forme atshimu n’est plus utilisée comme forme libre dans aucun dialecte.

La formation des verbes

403

ƒ le verbe ‘envoyer’ et ses dérivés : verbe simple

itishinamu itishineu itishaimu itishaueu

‘il envoie qqch ainsi à la main’ ‘il l’envoie ainsi à la main’ ‘il envoie qqch ainsi par un moyen’ ‘il l’envoie ainsi par un moyen’

verbe pseudocomposé

maitishaimu mitakuetishaueu shipatishinamu shatshishkuetishineu

‘il envoie qqch vers l’aval’ ‘il l’envoie à l’écart, en retrait’ ‘il l’envoie en dessous’ ‘il lui brandit la tête à la vue’

ƒ le verbe ‘fuir’ et ses dérivés : verbe simple

verbe pseudocomposé

itishimu ‘il prend la fuite par là’ uǹuitishimu ‘il sort pour se sauver’ itishimeu ‘il s’enfuit de lui par là’ nashipetishimeu ‘il le fuit en direction de l’eau’

21.3 LES VERBES FORMÉS PAR DÉRIVATION SECONDAIRE Outre les processus de composition et de pseudocomposition, il est possible de former de nouveaux verbes en innu en ajoutant un suffixe à un radical existant, dans le cadre d’un ensemble de processus connus sous le nom de Dérivation seconDaire (voir §18.7.2). La dérivation secondaire peut prendre pour base n’importe quel verbe existant, qu’il soit formé par dérivation primaire ou qu’il soit composé ou pseudocomposé et le suffixe ajouté est une finaLe seconDaire. Dans certains cas, les suffixes de dérivation secondaire peuvent être cumulés. La dérivation secondaire permet de a) changer la catégorie d’un mot existant (ex. : passer de nom à verbe ou de verbe à nom), b) modifier la valence ou le genre, et c) ajouter un suffixe évaluatif (le diminutif et le péjoratif). La dérivation secondaire des verbes comprend les mécanismes qui changent la valence du verbe ou le genre de son sujet (§21.3.1), ceux qui permettent de transformer un nom en verbe (§21.3.2) et, enfin, les mécanismes dits évaluatifs (§21.3.3). (Voir §7.6 pour l’explication de la notion de valence.)

21.3.1 De la voix de base à la voix dérivée Les divers mécanismes permettant de passer de la voix de base à la voix dérivée ont été présentés au chapitre 10. On y a expliqué les mécanismes permettant de modifier le genre d’un des participants (§10.2), ou de modifier la valence d’un verbe en ajoutant (§10.3), ou supprimant un participant (§10.5). Tous les mécanismes de changements de la voix sont des processus de dérivation secondaire et on réfère collectivement aux suffixes ajoutés comme des finales de

404

Grammaire de la langue innue

type secondaire. On verra plus loin (en §21.5) que ces suffixes secondaires font partie des finales abstraites. Pour l’instant, il reste à présenter les processus qui permettent de changer un nom en verbe.

21.3.2 De nom à verbe Il existe sept mécanismes distincts et productifs qui permettent de former un verbe à partir d’un nom par l’ajout d’un suffixe (une finale) verbal. Ces suffixes sont appelés finales car ils constituent le suffixe final dans la séquence du radical verbal. Ils seront passés en revue dans ce qui suit. Certains ont déjà été présentés à la fin du chapitre 4 (§4.7). Dans ce qui suit, les suffixes seront présentés sans les marques grammaticales, puisqu’il s’agit de dériver un nouveau radical verbal, lequel devra recevoir les marques grammaticales propres à sa classe (vai, vii, vta ou vti). Dans cette section, on utilise N comme abréviation pour nom.

être ‘n’ On forme des verbes intransitifs (vai ou vii) en ajoutant la finale -u- (prononcé [û]) à un nom. Le verbe résultant a le sens ‘être un N’, où N est un nom. ƒ vai : nekatsh(i)u5 at e utshimashkuessiut tshika pashpashteunan utshikunit tshe ishpish ashiniut

ƒ

‘elle est dans la misère, même si elle est princesse’ ‘nous allons nous transformer en pic-bois’ ‘à ce qu’il soit de pierre jusqu’aux genoux’

vii :

Nutim tetip atatsheikanu. Ne pakupeutshikaniss nutim kamiǹauekashiushu, mishta-miǹuashu kaǹapua. Kie tutamu tetapuakanǹu e uishau-shuǹiauǹit mak e kamiǹauekashiuǹit. Ekue tutak kie pishakaniapiǹu e uishau-shuǹiauǹit. ‘Il [le radeau] est clôturé tout autour. Le pontet est tout en velours, c’est très beau, bien sûr. Et il fabrique un fauteuil en or et en velours. Et puis il fabrique aussi une corde en or.’ Extrait de Côme St-Onge, 1987, Pessamit

Ce processus explique l’origine de verbes très fréquents comme tshisheǹniu ‘il est vieux’ (formé à partir du nom tshisheǹnu ‘un vieux’), auassiu ‘il est enfant’ (formé à partir du nom auass ‘un enfant’), nipiu (de nipi ‘eau’), etc.

5.

L’usage de la parenthèse dans la graphie d’un mot signifie que les deux orthographes sont possibles : nekatshiu et nekatshu.

La formation des verbes

405

faire ‘n’ On forme des verbes intransitifs (vai) signifiant ‘produire, faire, s’occuper de/à’ en ajoutant la finale -(i)tshe- à un nom. pakueshikanitsheu apu nitau-nakuakanitshet assitsheu assikumanitsheu kaǹutsheu ǹashupitsheu shuǹiatsheu

‘il fait du pain’ ‘il ne sait pas faire des collets’ ‘il cultive la terre’ ‘il est forgeron’ ‘il joue aux cartes’ ‘il fait de la soupe’ ‘il fait de l’argent’

Le verbe résultant est intransitif (valence 1) ; il n’est pas possible d’ajouter un qualificatif au N de base dans la phrase, comme on le voit dans la phrase suivante. *e uitshitiǹiti pakueshikanitsheu e uitshitiǹiti pakueshikana tutueu

‘elle fait du bon pain’

avoir ‘n’ On forme des verbes de possession (vai) en ajoutant la finale -i- à un nom à la forme possessive (§4.3). nimishta-umitshiminan apu utashamian tshutshimanimin a ? apu nita ut uminushimit

‘nous avons beaucoup de nourriture’ ‘je n’ai pas de raquettes’ ‘as-tu des allumettes ?’ ‘elle n’a jamais eu de chat’

Le verbe résultant est intransitif (valence 1) ; il n’est pas possible d’ajouter un qualificatif au N de base dans la phrase, comme on le voit dans les phrases suivantes : *e mishati tshutshimanimin tshikanueǹiten tshimana e mishati mishaua tshitshimanima *e masseǹitakushiǹiti uminushimu masseǹitakushiǹua uminushima kanueǹimeu minusha e masseǹitakushiǹiti

‘tu as de grosses allumettes’ ‘tes allumettes sont grosses’ ‘son chat est mignon’ ‘elle a un chat qui est très mignon’

y avoir une abonDance De ‘n’ On forme des vii en ajoutant la finale -(i)shka- à un nom. Le nouveau verbe ainsi créé a le sens de : ‘il y a une abondance de N’ ; il sera le plus souvent impersonnel (valence 0).

406

Grammaire de la langue innue

iǹnashtishkau utehe shatshimeshkau pitukamit mishta-maniteshkau utenat uapushishkau anite uatshiat

‘il y a beaucoup de sapins ici’ ‘il y a beaucoup de moustiques dans la maison’ ‘il y a beaucoup de touristes en ville’ ‘il y a beaucoup de lièvres où nous habitons’

procurer ‘n’ à qqn On forme des vta ayant pour sens ‘procurer N pour qqn’ en ajoutant la finale -(i)ku- à la forme possessive (§4.3) d’un nom. numassinikuauat nitauassimat tshika unameshimikatin uǹashupimikueu unapema

‘je fais des mocassins pour mes enfants’ ‘je vais te donner du poisson’ ‘elle fait de la soupe pour son mari’

Le verbe résultant est transitif (valence 2) et le bénéficiaire en est l’objet (toujours un animé). Il n’est pas possible d’ajouter un qualificatif quelconque au nom de base lorsqu’on utilise ce type de forme. *e miǹuashiǹiti numassinikuauat nitauassimat e miǹuashiǹiti massina nitutamuauat nitauassimat ‘je fais de beaux mocassins à mes enfants’

avoir qqn pour son ‘n’ On construit des vta décrivant les relations entre les personnes en ajoutant la finale -(i)tu- à la forme possessive d’un nom (§4.3). Le nom de base décrit la relation entre la personne qui joue le rôle de l’objet et le sujet du verbe. nutauassimitutuau tshika ukupaniemitutatin utauitutueu neǹua Puǹissa

‘je le considère comme mon enfant’ ‘je vais te prendre comme servante’ ‘il prend Puniss pour son père’

mettre qqch Dans ‘n’ On forme des verbes transitifs (vta/vti) ou intransitifs (vai/vii) en ajoutant une variante de la finale -(i)kat- à une base nominale. La forme du suffixe est -katu(vta), -kat- (vti), -kate- (vii), et -katashu- (vai). Le verbe résultant signifie, s’il est intransitif, ‘Sujet est mis dans/sur N’ et, s’il est transitif, ‘Sujet met Objet dans/sur N’. ƒ vai : ashinikatashu uapikunikatashu iǹnitsheuau

‘il est dans le plâtre/il a des pierres sur lui’ ‘la statue est couverte de fleurs’

La formation des verbes

ƒ

vii :

ashinikateu shash miutikatetshe ǹikuashkan pitshikateu meshkanau

ƒ

407

‘c’est emplâtré, il a des pierres sur lui’ ‘la dépouille doit déjà être dans le cercueil’ ‘la route est asphaltée’

vti :

ashinikatamu ‘il met qqch dans un plâtre, met des pierres sur qqch’ nitassikumanikaten nutapan ‘je mets des fers à mon traîneau’ ‘il couvre sa boîte de glace’ mishkumikatamu uiush

ƒ

vta :

ashinikateu nitassikumanikatuau nikapeǹakashkuem ǹamiǹashikatueu upakueshikanima

‘il le met dans le plâtre, met des pierres sur qqn’ ‘je mets des fers à mon cheval’ ‘il met de la mélasse sur son pain’

21.3.3 Les évaluatifs Le dernier type de suffixes de dérivation secondaire met en jeu les finales dites évaLuatives. Elles correspondent aux finales abstraites du Diminutif et du péjoratif.

Le Diminutif Le suffixe du diminutif est -shi ; il s’ajoute productivement à un radical vii, vai ou vti. Il a deux types d’emplois. Dans le premier emploi, il sert à qualifier le sujet du verbe comme étant ‘petit’ ou ‘mignon’. Dans l’exemple suivant, le verbe de base est le vai ishpishti- ‘être de telle longueur’ ; l’ajout du suffixe diminutif ishpishtishi- signifie que le sujet, namesh ‘le poisson’, est petit. ume ishpishtishipan namesh ka nakatamakauian ‘le poisson qu’on m’a laissé était de cette longueur’

Ce type d’emploi est très fréquent surtout lorsqu’on parle des enfants. shash pimuteshu nussim

‘mon petit-fils marche déjà’

Dans le deuxième emploi, le suffixe diminutif sert à diminuer l’intensité du verbe lui-même ; il a alors le sens de un peu. kunushu petshikatshish ekue uteshit nitassiku

‘il y a un peu de neige’ ‘et puis mon chaudron a bouilli doucement’

408

Grammaire de la langue innue

Lorsque le suffixe diminutif est employé avec une base vai ou vii, le verbe ne change pas de classe. Lorsqu’il est employé sur une base vti, le nouveau radical est un vai. Ainsi, à partir du radical vti miǹueǹit- ‘aimer’, on dérive la forme diminutive miǹueǹitashi-. Le thème vti est a bref et le verbe se conjugue comme un vai. miǹueǹitashuat nitauassimat

‘mes enfants sont contents’

Dans le dialecte de Pessamit, les diminutifs de vai et de vti entraînent une conjugaison spéciale : nimiǹueǹitenash ‘je suis contente’, tshitapishissishinash ‘tu es petit’, etc., qu’on ne retrouve pas dans les dialectes en /n/. Très rarement, on retrouve un suffixe diminutif sur un vta, ce qui donne lieu à une conjugaison spéciale qui ne semble productive qu’à Pessamit. apu tshi uni-tshissitutuashak

‘je ne peux pas le [petit, mignon] oublier’

Plusieurs verbes aujourd’hui sont toujours utilisés avec un suffixe diminutif ; le suffixe a été en quelque sorte intégré au radical de base. Il s’agit de verbes qui ont un sens intrinsèquement diminutif, tels que les radicaux apish- ‘petit’, taku- ‘court’, ǹak-/ǹasht- ‘léger’, nau- ‘menu’, peiku- ‘un, seul’, shaku- ‘étroit’, tapatan- ‘bas’, ǹushk- ‘doux’, etc.

Le péjoratif Le suffixe du péjoratif est -ssi et il est d’emploi plus rare que le précédent. Son sens n’est pas péjoratif au sens strict ; il s’agit plutôt d’une autre forme diminutive qui exprime la faiblesse, une valeur basse. Encore une fois, il peut s’agir d’une faiblesse attribuée au sujet du verbe ou de la faible intensité du verbe lui-même. Dans l’exemple qui suit, son emploi sur le verbe nimi- ‘danser’ signifie que la personne qui danse est de santé faible. tshi nimissu eǹuet

‘il peut danser au moins’

Dans le prochain exemple, takuassu est la forme péjorative du vii takuan ; elle exprime le fait que le sujet nitsh ‘ma maison’ est de peu de valeur. eshku eǹuet takuassu ne nitsh, muku ǹaǹuan tshia ? ‘au moins ma maison y est encore, mais elle est pourrie, tu sais ?’ Extrait de Drapeau, notes de terrain, Pessamit

Dans le dialecte de Pessamit, on peut employer le péjoratif sur un vta. Encore une fois, il semble que ce soit le seul dialecte qui connaisse une conjugaison complète. Eka uiǹ nipaiassish ! Tshipa tshitimaimaua utauassima ! ‘Ne le tue pas surtout ! Tu mettrais ses enfants dans la misère !’ Extrait de Joséphine Picard, 1980, Pessamit

La formation des verbes

409

21.4 LA DÉRIVATION PRIMAIRE Jusqu’ici les mécanismes de formation de verbes dont il a été question (la composition, la pseudocomposition, la dérivation secondaire) impliquaient tous la formation d’un verbe à partir d’au moins un radical de base. Il sera fait état dans la présente section de la formation de verbes à partir de pièces plus petites qu’un radical. On verra comment construire de toutes pièces un radical verbal primaire. Il s’agit donc de décrire les mécanismes de Dérivation primaire des verbes. Le schéma de base sur lequel les verbes sont construits en dérivation primaire comporte d’abord une initiaLe, suivie optionnellement d’un méDiane et obligatoirement d’une finaLe6. Le tableau 55 en fournit une l’illustration.

Tableau 55

Schéma de base du radical en dérivation primaire

‘il le [arbre] étend à plat’ ‘il l’étend à plat’ ‘il le transporte sur son dos sur la glace en suivant le rivage’ ‘il le transporte sur son dos en suivant le rivage’ ‘il est à la chasse à la perdrix’ ‘il fait voler le sable en courant’ ‘il se casse une jambe’ ‘il l’enlève’ ‘il se déshabille’

initiale

(médiane)

finale

enenǹaǹeue-

-ashku-

-shim-shim-tuatam-

-eu -eu -eu

-tuatam-

-eu

-e-ipitam-shin-nam-ashpishi-

-u -u -u -u -u

-shku-

ǹaǹeuenataupipute-i natuamanman-

-ǹeu-auatsh-kate-

Dans les sections qui suivent, on présentera chacune des trois positions du radical primaire. On effectuera la présentation à rebours, du plus complexe au plus simple : d’abord les finales (§21.5), puis les médianes (§21.6) et, en dernier lieu, les initiales (§21.9).

21.5 LES FINALES VERBALES La finaLe est le dernier élément constitutif de tout radical verbal ; elle apparaît donc juste avant les suffixes grammaticaux. Plusieurs choses sont importantes à retenir (et à approfondir) à leur propos : 1) chaque verbe comporte une finale ; 2) il existe des dizaines de finales différentes ; 3) certaines finales ont un sens abstrait (on les appelle finaLes abstraites), alors que d’autres ont un sens très concret (on les appelle finaLes concrètes) ; 4) les finales qui ont un sens concret 6.

Pour plus d’informations sur ce schéma et son application aux langues algonquiennes en général, voir Goddard (1990).

410

Grammaire de la langue innue

expriment la manière dont se fait l’action (pour les verbes d’action) ou encore le type de propriété (pour les verbes d’état) ; 5) la forme de la finale indique à quelle classe le verbe appartient (vai, vii, vta, vti, vait). Pour cette raison, les verbes se présentent par paires de radicaux : une paire vai/vii, dont le radical changera selon la forme de la finale et une paire vti/vta, dont le radical variera selon la forme de la finale. Ainsi, la finale comporte un élément de sens, mais elle livre aussi, de par sa forme propre, des informations sur le type de verbe dont il s’agit, selon qu’il est transitif ou intransitif, et selon le genre (animé ou inanimé) du sujet (pour les verbes intransitifs) et de l’objet (pour les verbes transitifs). Voici l’exemple de la finale ‘coucher, être couché’, qui se décline en quatre formes différentes selon que le verbe est un vai, vii, vti ou un vta. ƒ racine + finale : vai vii vti vta

ƒ

racine vai

akaushinu akautin akautitau akaushimeu

+ méDiane + finale :

vti

akauakuneshinu akauakunetin akauakunetitau

vta

akauakuneshimeu

vii

‘il est invisible étendu derrière’ ‘c’est invisible derrière’ ‘il étend qqch hors la vue derrière’ ‘il l’étend hors la vue derrière’

‘il est invisible étendu derrière le banc de neige’ ‘c’est invisible derrière le banc de neige’ ‘il étend qqch hors la vue derrière le banc de neige’ ‘il l’étend, le couche hors la vue derrière le banc de neige’

On peut varier les médianes et les racines sur le même modèle. ƒ racine + finale : vai vii vti vta

ƒ

racine vai vta

tepishkutishinu tepishkutitin tepishkutititau tepishkutishimeu

‘il est étendu de niveau’ ‘c’est étendu de niveau’ ‘il étend qqch de niveau’ ‘il l’étend, le couche de niveau’

+ méDiane + finale : tshitshishkuteueshinu ‘il est étendu près du feu’ tshitshishkuteueshimeu ‘il l’étend, le couche près du feu’

Voici la même démonstration à partir de la finale pour ‘chauffer, avec le feu, la chaleur’ :

La formation des verbes

ƒ

racine vai vii vti vta

ƒ

racine vai vii vti vta

411

+ finale : tshishishu tshishiteu tshishishamu tshishishueu

‘il est chaud’ ‘c’est chaud’ ‘il chauffe qqch’ ‘il le chauffe’

+ méDiane + finale : tshishakamishu tshishakamiteu tshishakamishamu tshishakamishueu

‘il [liquide] est chaud’ ‘c’est [liquide] chaud’ ‘il chauffe qqch [liquide]’ ‘il le [liquide] chauffe’

On peut varier les médianes et les racines sur le même modèle. ƒ racine + finale : vai vii vti vta

ƒ

racine vai vii vti vta

apishu apiteu apishamu apishueu

‘il réchauffe près d’une source de chaleur’ ‘ça réchauffe près d’une source de chaleur’ ‘il réchauffe qqch près d’une source de chaleur’ ‘il le réchauffe près d’une source de chaleur’

+ méDiane + finale : apuashkush(i)u apuashkuteu apuashkushamu apuashkushueu

‘il [long, rigide] réchauffe, est réchauffé’ ‘qqch [long, rigide] réchauffe, est réchauffé’ ‘il réchauffe qqch [long, rigide]’ ‘il le [long, rigide] réchauffe’

Il est important de retenir que, puisque les finales se présentent selon des formes différentes, en fonction de la classe verbale (vai, vii, vta, vti, vait), lorsque l’on identifie une finale, il est automatiquement possible de savoir à quelle classe verbale le verbe appartient et quel en est l’équivalent dans les autres classes. Ainsi, certaines finales transitives forment des vti et d’autres des vait et cela est tout à fait prévisible. Par ailleurs, toutes les finales n’ont pas nécessairement un équivalent dans les quatre classes verbales. Certaines finales n’ont qu’une version pour les vii (comme les finales météorologiques du type -(n)utan- ‘pleuvoir’), d’autres que pour les vai (comme la finale -ute- ‘marcher’). Certaines finales ne peuvent qu’être intransitives et n’ont pas d’équivalent transitif ; pour d’autres, c’est le cas inverse. Dans ce qui suit, on fera l’inventaire des finales de l’innu en commençant par les finales intransitives, puis les finales transitives, en illustrant chacune au moyen d’exemples tirés du dictionnaire de Drapeau (1991). L’énumération ne saurait être exhaustive, mais la vase majorité est répertoriée.

412

Grammaire de la langue innue

21.5.1 Les finales intransitives Les finales intransitives constituent l’élément terminal du radical d’un verbe intransitif. Elles se divisent en finaLe abstraite et finaLe concrète. En fait, comme les finales concrètes sont complexes et comportent toujours un élément abstrait, il serait plus exact de dire qu’un verbe portera soit une finale abstraite seule, soit une finale concrète suivie d’une finale abstraite. Pour ne pas compliquer l’analyse, on présentera les finales concrètes comme un bloc, sans en isoler l’élément abstrait.

Les finaLes abstraites intransitives Le radical d’un vai se termine par i-, a-, e-, u- et n-7. Les vai dont le radical se termine par la finale abstraite -u- posent un problème pour l’orthographe. D’abord, dans certains dialectes, la voyelle u bref est prononcée comme la voyelle e du français. Il est dès lors impossible de savoir si la voyelle doit être orthographiée u ou i. Ce problème est accru du fait que le u de la finale fusionne avec le u de la 3e personne du singulier et, comme la 3e personne est la forme de citation dans les dictionnaires, il n’y a alors pas moyen de savoir si la finale est u ou i8. Toutefois, il sera possible d’en identifier plusieurs à partir de l’inventaire des finales concrètes des vai, qui sera présenté ci-dessous. Lorsqu’une finale se termine en u, cette voyelle sera soulignée dans les tableaux qui suivent.

Les finaLes concrètes intransitives La liste des finales concrètes intransitives est produite dans les tableaux ci-dessous. Elle est divisée sur plusieurs tableaux, organisés selon le sens de la finale : ƒ finaLes De posture Comme ‘être assis’, ‘debout’, ‘couché’, etc. (tableau 56) ; ƒ

finaLes De DépLacement

Comme ‘courir’, ‘marcher’, ‘voler’, ‘aller en canot’, etc. (tableau 57) ; ƒ finaLes D’action Du corps Comme ‘pleurer’, ‘manger’, etc. (tableau 58) ; 7.

8.

Selon l’analyse de Peter Denny (1984), les finales dites abstraites du cri constitueraient des marqueurs d’appartenance à des classes de verbes : les verbes qui dénotent des états du sujet, ceux qui dénotent des processus dont le sujet est l’agent, ceux qui dénotent des événements, ceux dont le sujet subit une action, etc. Cette analyse a beaucoup de mérite, mais, en innu contemporain, ces distinctions sont obscurcies par les changements de prononciation, de sorte qu’elle devient compliquée à appliquer et à saisir. Il n’en sera pas fait état dans le détail, le lecteur intéressé est renvoyé à la lecture des travaux de Denny sur le sujet. Le dictionnaire de Drapeau (1991) cite dans l’entrée lexicale l’information « Rad. en u », mais cette information n’est pas reproduite dans le nouveau dictionnaire de l’innu (Mailhot et MacKenzie, 2012).

La formation des verbes

ƒ

finaLes exprimant D’autres types D’action

Comme ‘coudre’, ‘construire un canot’, etc. (tableau 59) ; ƒ

Les finaLes où Le sujet est patient9

Comme ‘être frappé’, ‘être attaché’, etc. (tableau 60) ; ƒ

Les finaLes où Le sujet est expérienceur

Comme ‘souffrir’, ‘ressentir’, etc. (tableau 61) ƒ

Les finaLes où Le sujet est perçu

Comme ‘avoir l’air’, ‘sentir’, ‘goûter’, etc. (tableau 62) ƒ

Les finaLes De forces natureLLes

Comme ‘le vent’, ‘le froid’, ‘la chaleur’, etc. (tableau 63) ; ƒ

Les finaLes météoroLogiques

Comme ‘la pluie’, ‘la chute de neige’, etc. (tableau 64) ; ƒ

Les finaLes géographiques

Comme ‘ la rive’, ‘le cours d’eau’, etc. (tableau 65) ; ƒ

Les finaLes exprimant un moment De La journée

Comme ‘l’aube’, ‘le soir’ (tableau 66).

9.

Ces finales requièrent un agent externe.

413

414

Grammaire de la langue innue

Tableau 56

Les finales intransitives de posture version transitive

sens

sujet

exemples

‘érigé, planté, debout’

vai-(i)kapau-

nishukapauat ‘ils sont deux debout, plantés, érigés’ aieshkukapau ‘il est fatigué d’être debout’

vii-(i)kapau-

nishukapau(n)a ‘deux choses sont debout, plantées, érigées’

‘être assis, placé [amovible]’ (voir §21.2.1)

vai-(a)pi-

tetapu ‘il est assis, placé au-dessus du sol, sur un siège’

vta-(a)`n-

vii-(a)shte-

tetashteu ‘c’est placé au-dessus du sol’

vait

‘écrire’

vai-(a)shta-

aiapishashtashu ‘il écrit très petit’ iǹnushtau ‘il écrit en innu’

vii-(a)shte-

aiapishashteshu ‘c’est écrit très petit’ iǹnushteu ‘c’est écrit en innu’

vai-amu-

shitamuat ‘ils sont [fixes] serrés’

causatif -amui-

vii-amu-

shitamua ‘des choses [fixes] sont serrées’

causatif -amuta-

vai-(i)shin-

tshiueshinu ‘il [couché, étendu] se retourne de l’autre côté’

vta-(i)shim-

kuishkukutshinu ‘il est suspendu droit’

vta-(a)kut-

kuishkukuteu ‘c’est suspendu droit’

vait

‘être fixe, inamovible’

‘être couché, étendu’

‘être suspendu, vai juché, au-dessus -(a)kutshindu sol’ vai-(a)kute(voir §21.2.1) ‘se percher, grimper’

vai-(a)kushi-

‘être dans l’eau’ vai -(a)kutshin(voir §21.2.1)

suffixe causatif (§10.3)

-(a)shta-

-(a)kutamatakushiu ‘il bouge de là où il est perché’ mishituekutshinuat ‘ils se répandent sur l’eau’

vta

vii-(a)kutin-

mishituekutina ‘ça se répand sur l’eau’

vait

‘se mettre à l’eau’ (voir §21.2.1)

vai

etatshinakutshimu ‘il s’étend sur le dos dans l’eau’

‘flotter immobile’ (voir §21.2.1)

vii-(a)kumu-

mitshetukumuat ‘ils flottent à plusieurs canots sur l’eau’

‘se retenir en place’ (voir §21.2.3)

vai

titissitshimiu ‘il lâche ce qui le retenait’

-(a)kutshimu-

-(i)tshimi-

-(a)kutshim-(a)kutita-

La formation des verbes

Tableau 57

415

Les finales intransitives de déplacement