France, Syrie et Liban 1918-1946: Les ambiguïtés et les dynamiques de la relation mandataire

Bien qu’appartenant à l’histoire du présent, l’histoire du mandat français en Syrie et au Liban a été ignorée pendant pr

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France, Syrie et Liban 1918-1946: Les ambiguïtés et les dynamiques de la relation mandataire

Table of contents :
Remerciements
Sommaire
Introduction thématique
La France et sa politique de mandat en Syrie et au Liban (1920-1939)
Première partie. Le mandat : savoirs, pratiques et représentations
Les conditions d’instauration du Mandat français au Proche-Orient après la Première guerre mondiale
Appréhensions et méthodes dans un système mandataire : le cas de la participation des États du Levant à l’Exposition coloniale internationalede Paris, 1931
Le collège Saint-Vincent, un agent de la présence française ?
Le Mandat à l'épreuve des passions françaises : l’affaire Sarrail (1925)
When Television is Mandatory: Syrian Television Drama in the 1990s
Réflexions fondées sur des enquêtes de terrain
Deuxième partie. Jeux de pouvoir et interactions sociales
Les aspects économiques généraux de la relation mandataire :
France, Syrie et Liban, 1918-1946
La coopération nationaliste avec le pouvoir mandataire : ambiguïtés et éthique politique chez l’émir ‘AdilArslânlors des négociations d’Ankara sur le sandjak d’Alexandrette
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Bypassing the Nationalists: Comte Damien De Martel ’s « Administrative » Reforms of January 1936
Les « bonnes affaires » de la modernisation : les sociétés anonymes et l'industrialisation en Syrie, 1908-1946
Les intérêts communs syro-libanais (1920 - 1950
Will the Real Nationalists Stand Up? The Political Activities of the Notables of Aleppo, 1918-1946
Toward an Analysis of Class Formation in Syria: Aleppo ’s Textile Industrialists and Workers during The Mandate
Troisième partie. Les mobilisations populaires : acteurs, enjeux
Les mobilisations urbaines et rurales à l’époque mandataire.
Remarques préliminaires
Steel Shirts, White Badges and the Last Qabaday: Fascism, Urban Violence and Civic Identity in Aleppo Under French Ride
La mobilisation « populaire » à Beyrouth à l’époque du Mandat : le cas des boycotts des trams et de l’électricité
An Investigation into the Local Origins of the Great Revolt
Le Mandat français sur la Syrie et le Liban
Pour ne pas conclure, quelques réflexions
Annexe : La société des nations : Charte du mandat sur la Syrie et le Liban

Citation preview

FRANCE, SYRIE ET LIBAN 1918 -1946 Les ambiguïtés et les dynamiques de la relation mandataire

Illustration de couverture : vue prise de la citadelle de Damas (août 1920). Au premier plan, sentinelles française et syrienne, à l ’arrière-plan la mosquée des Omeyyades. Avec Vaim able autorisation de la D irection des archives du m inistères des A ffaires étrangères, Paris.

INSTITUT FRANÇAIS D’ÉTUDES ARABES DE DAMAS

^

FRANCE, SYRIE ET LIBAN 1918 1946 -

Les ambiguïtés et les dynamiques de la relation mandataire

Actes des Journées d'études organisées par le CERMOC e t î ’IFEAD Beyrouth, 27-29mai 1999

Publication coordonnée par Nadine MÉOUCHY

Ouvrage publié avec le concours de la direction de la Coopération scientifique, universitaire et de recherche du ministère des Affaires étrangères.

DAMAS

2002

à la mémoire de Jean Métrai qui nous a quittés soudainem ent le 15 m ai 2002 alors que nous achevions l'éd itio n de cet ouvrage. Jea n M étrai, anthropologue à l'U n iv e rsité d e L yo n 2, e t F ra n ç o ise M é tra i, e th n o lo g u e e t c h e r c h e u r a u C N R S, o n t a c c o m p a g n é le program m e d 'étu d es m andataires d e l'IF E A D depuis ses débuts. Tous deux o n t contribué p a r le u r s c o n s e ils a m ic a u x à e n r ic h ir le s q u e s tio n n e m e n ts m is en o e u v re d a n s c e program m e. Jean M étrai éta it d e ces rares savants qu i p la cen t la transm ission du savo ir au-dessus d e toute autre considération. I l acco rd a it a in si une atten tio n toute p a rticu lière aux jeu n es chercheurs. N ous lu i dédions cet ouvrage c o lle c tif au nom du chem in parcouru ensem ble, un chem in d 'a m itié e t d ’échanges intellectuels, à l ’im age d e ce que Jean donnait à tous avec sagesse e t générosité.

R EM ER C IEM EN TS

D ans le cadre de son program m e d'études sur le M andat, l’IFEAD a pu organiser les Journées d 'études, dont cette publication est issue, grâce au soutien a ctif de « F institution-sœ ur » de B eyrouth, le CERM OC (C entre d 'étu d es e t de recherches sur le M oyen-O rient contem porain), et de sa directrice de l’époque, Elizabeth Picard. Le personnel du CERM OC, par sa disponibilité et son engagem ent à nos côtés, a procuré à nos travaux une organisation pratique sans faille e t un cadre chaleureux. Le program m e de l’IFEAD a égalem ent bénéficié, au cours de sa durée (1997-2001), e t notam m ent lors de nos Journées d ’études, du soutien des Services culturels de l’A m bassade de France à D am as. Je rem ercie en particulier M M . Jean-Pierre V illeléger et Philippe G eorgeais, qui se sont succédés à la tête de ces services. Pierre Fournié, conservateur en ch ef du Patrim oine à la D irection des archives du M inistère des affaires étrangères, qui a été notre collègue et notre partenaire dans ces Journées, nous a fourni une aide précieuse en facilitant, à l’heure de la publication, l’accès au fonds iconographique de la D irection des archives. D ans la réalisation de cet ouvrage, M oham ad Zahabi, responsable des publications de l’IFEA D , a m is son talent et sa sérénité, qui ne sont jam ais dém entis jusque dans les m om ents les plus fastidieux du travail d ’éd itio n ... Je rem ercie égalem ent le D irecteur de l’IFEA D , Floréal Sanagustin, pour la confiance qu’il m ’a tém oignée en acceptant sans hésiter la publication de ces A ctes par l’Institut.

E nfin, je voudrais rem ercier ici tous les m em bres du program m e d ’études sur le M andat et tous ceux qui ont participé à nos Journées d ’études, non pas pour la qualité du travail fourni à B eyrouth, m ais bien plutôt pour ce que le lecteur ne lira pas dans ces pages : la grande cordialité de nos échanges et la solidarité généreuse entre chercheurs appartenant à différentes générations et traditions, au nom d ’une com m une passion pour l’histoire contem poraine de la France, de la Syrie et du Liban.

Nadine Méouchy Damas, le 26 juillet 2002

SOMMAIRE Nadine MÉOUCHY Introduction th ém a tiq u e .......................................................................................................... 17

Jean-David MIZRAHI L a F rance e t sa p o litiq u e d e m andat en Syrie e t au L iban (1920-1939) ....................35

PREMIÈRE PARTIE L e m a n d a t : s a v o ir s , p r a t iq u e s b t r e p r é s e n t a t io n s

Introduction d e p a rtie

Gérard 0.KHOURY L es conditions d ’instauration du M a n d atfrançais au P roche-O rient après la P rem ière guerre m ondiale ..................................................................................... 75

François-Xavier TRÉGAN A ppréhensions e t m éthodes dans un systèm e m andataire : le cas de la p a rticipation des É tats du L evant à l ’E xposition coloniale internationale d e P aris, 1931 .............................................................................................................................91

Jérfime BOCQUET L e collège Saint-V incent, un agent de la présence fra n ça ise ? ................................. 105

PteneFOURNIÉ L e M andat à l'ép reu ve des p assions fra n ça ises : l ’affaire S a rrail (1925) ............. 125

Robert BLECHER When Television is M andatory: Syrian Television D ram a in the 1 9 9 0 s .................169

A bdallah HANNA P our ou contre le M andatfran ça is. R éflexions fo n d ées su r des enquêtes d e terrain.

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D E U X IÈ M E P A R T IE J e u x d e p o u v o ir b t in t e r a c t io n s s o c ia l e s

Introduction d e p a rtie

Mohammed A li EL-SALEH L es aspects économ iques généraux d e la relation m andataire : France, Syrie e t Liban, 1918-1946 .................................................................................... 197

Juliette HONVAULT L a coopération nationaliste avec le p o u vo ir m andataire : am biguïtés e t éthique p o litiq u e chez l ’ém ir ‘A d ilA rslâ n lors des négociations d ’A nkara su r le sandjak d ’A lexa n d rette ................................ 211

Peter SHAMBROOK B ypassing the N ationalists: C om te D am ien D e M artel ’s « A dm inistrative » R eform s o f January 1 9 3 6 ........... 229

Frank PETER L es « bonnes affaires » d e la m odernisation : les sociétés anonym es et l'industrialisation en Syrie, 1908-1946 ............................. 23S

Edmond CHIDIAC L es intérêts com m uns syro-libanais (1920 - 1 9 5 0 ) .......................................................259

Peter SLUGLETT W ill the R eal N ationalists S tand Up? The P olitica l A ctivities o f the N otables o f Aleppo, 1918-1 9 4 6 ................................. 273

G eoffrey D. SCHAD Tow ard an A nalysis o f C lass Form ation in Syria: Aleppo ’s Textile Industrialists and W orkers during The M a n d a te .......................... 291

T R O ISIÈ M E P A R T IE L b s m o b il is a t io n s p o p u l a ir e s : a c t e u r s , e n je u x

Introduction d e p a rtie

Nadine MÉOUCHY L es m obilisations urbaines e t rurales à l ’époque m andataire. Rem arques p rélim in a ires ..................................................................................................... 315

K eith WATENPÀUGH S teel Shirts, W hite B adges a n d the L a st Q ab ad äy : Fascism , Urban Violence a n d C ivic Id en tity in A leppo U nder French R id e ........ 325

C arla EDDÉ L a m obilisation « populaire » à B eyrouth à l ’époque du M andat : le cas des boycotts des tram s e t de l ’électricité .............................................................. 349

M ichael PROVENCE A n Investigation into th e L ocal O rigins o f the G reat R ev o lt .......................................377

SY N T H È SE D E C O N C L U SIO N

H enry LAURENS L e M andatfia n ç a is su r la Syrie e t le L ib m .................................................................... 4 0 9

JeanM ÉTRAL P our ne p a s conclure, quelques réflexions ...................................................................... 4 17

A nnexe: L a so ciété d es n a tio n s : C h arte d u m an d at su r la S y rie e t le L ib a n .......................... 421

C réd its p h o to g ra p h iq u e s.......................................................................................................4 2 9

N ote de l ’éditeur relative i la translittération P renant en considération le fa it que cette publication d o it p o u vo ir être lue p a r des h istoriens non arabisants, l ’éd iteu r a recom m andé aux auteurs d ‘u tiliser une translittération m inim ale aussi p roche que p o ssib le d e l'u sa g e courant fia n ç a is ou anglais. C ependant, le choix fin a l d e chaque auteur a é té respecté d e m êm e que nous avons respecté les norm es typographiques en usage dans l'éd itio n anglo-saxonne p o u r les articles en langue anglaise.

Introduction thématique

FR A N C E, SY R IE E T L IB A N , 1918 - 1946 L es am biguïtés e t les dynam iques de la relatio n m andataire N adine M ÉO U C H Y Secrétaire scientifique R esponsable du program m e des études m andataires In stitu tfia n ç a is d 'étu d es arabes d e D am as

L a période de 1’Entre-D eux-G uerres - celle du m andat et celle de la construction de l'É ta t m o d e rn e -e st sans aucun doute décisive pour com prendre les évolutions sociales et politiques des États syrien et libanais à l’heure de l'indépendance et pour pouvoir analyser la façon dont les crises récentes du Proche-O rient se sont nouées. En ce sens, l’histoire du m andat français en Syrie et au Liban appartient à l'h isto ire du présent. Pourtant les historiens français ont ignoré cette période pendant près d ’un dem i-siècle. En effet, les Journées d ’études qui se sont tenues à B eyrouth du 27 au 29 m ai 1999 trouvent leur origine dans un double constat : - en prem ier lieu, le fait que la recherche scientifique sur le M andat a m is longtem ps à se développer chez les historiens français. Longtem ps, seuls les travaux de contem porains arabes et anglais de la période (Y usuf al-H akim , Zeine Zeine, N ajib al-A rm anazi, Edmond Rabbath, Stephen H. Longrigg, A lbert H ourani, etc.) apportaient quelques lum ières sur le m andat français. D es thèses universitaires furent soutenues, portant sur tel ou tel aspect du m andat, m ais elles dem eurèrent des initiatives isolées dont le nom bre s ’est étoffé lentem ent au cours des années soixante-dix. En effet, l’école anglo-saxonne dom inait encore ce cham p d ’études et ce, de façon m agistrale grâce aux travaux décisifs

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NADINE MÉOUCHY

de Philip K houiy, publiés à partir des années quatre-vingts. Il aura fallu attendre les années quatre-vingt-dix pour que les historiens français com m encent à se pencher sérieusem ent sur cette partie de leur histoire nationale au Levant, en m ettant notam m ent à profit l'ouverture récente des archives diplom atiques de N antes (voir infra). C es chercheurs français constituent aussi une nouvelle génération d'historiens arabisants qui m ettent à profit à la fois les acquis de leurs prédécesseurs et de nouvelles sources. N ous assistons donc, depuis plus de dix ans m aintenant, à un véritable essor des études m andataires en France. Les Journées d'études de Beyrouth, et cette publication qui en résulte, en sont le tém oin. Plus encore, la m ise en place du program m e des études m andataires, en septem bre 1997 à l’Institut français d ’études arabes de D am as, a perm is de coordonner ces initiatives. Ce program m e avait vocation à réunir de jeunes chercheurs de nationalités diverses, portés par leur intérêt com m un pour la p é rio d e e t p a r le u r d é s ir de re n o u v e le r le s a p p ro c h e s e t le sa v o ir traditionnellem ent dispensés sur le m andat *. - en second lieu, le fait que les chercheurs, partenaires dans le program m e ou ayant participé à ces Journées d ’études, ont fondé leurs travaux sur un large éventail de sources. A côté des sources écrites « classiques » ( presse, m ém oires, archives du Foreign O ffice, du Q uai d ’O rsay, archives historiques de Dam as, etc.), ces chercheurs ont travaillé soit sur des sources exploitables depuis peu, soit sur des sources plus spécialisées : - parm i les sources récem m ent ouvertes à la co n su ltatio n , il fau t m entionner l’énorm e fonds de N antes, constitué pour la Syrie et le Liban par les arch iv es du H aut-C om m issariat. Q uelque 5000 carto n s e t lia sse s, représentant sans doute plus de 100 000 docum ents, attendent en effet d ’être dépouillés (c ’est un travail pour plusieurs générations de chercheurs). - les arch iv es spécifiq u es com m encent à être ex p lo itée de façon systém atique et scientifique par les historiens : archives privées (de particuliers ou dans le cas de l’étude de Jérôm e B ocquet, celles d ’une congrégation religieuse, les Lazaristes) ; archives des Cham bres de com m erce syriennes ; archives de la m unicipalité de Beyrouth, etc. Dans cette catégorie, nous pouvons ranger les sources audio-visuelles, utilisées par R obert Blecher, ainsi que celles de l’histoire orale qui fondent l’étude présentée par A bdallah Hanna. Il n ’en reste pas m oins que l’histoire du m andat français en est encore au sta d e d e l ’a c c u m u la tio n d es sa v o irs. A ccu m u ler d es sa v o irs c ’e s t, .I I . Ce programme a bénéficié, tout au long de ses travaux, des conseils scientifiques et amicaux de France Métrai (CNRS/GREMMO - Lyon) et de Jean M étrai (U niversité de Lyon 2). Q u’ils trouvent ici l’expression de notre gratitude.

INTRODUCTION

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nous sem ble-t-il, non seulem ent affiner notre connaissance des faits et des acteurs, ouvrir de nouveaux cham ps de recherche m ais aussi m ettre à jo u r des réseaux e t des dynam iques économ iques, sociales et politiques afin de sortir des lectures sim plifiées de ces événem ents. C ertains cham ps d ’études sont relativem ent bien couverts aujourd’hui, ceux qui traitent des idées et de la vie politique en général, m ais nom bre de questions centrales ne sont pas posées ou com m encent à peine de l’être. Parm i elles, un thèm e essentiel que nous n ’avons pas pu traiter à B eyrouth 2 concerne l’historique des grands coips de 1’État et la m ise en place des services techniques (régie du cadastre, conservation foncière, travaux publics, services hydrauliques, hygiène, transports, e tc .)3. C es institutions, et les élites techniques qui les encadrent, constitueront par la suite un facteur im portant de la continuité de l’É tat au m om ent des indépendances.

Intitulé et périodisation N ous nous proposons d ’exam iner la p ériode 1918*1946 dans une perspective intégrant les acteurs français, syrien et libanais dans leurs rapports et leurs évolutions respectives. C onsidérée dans ses développem ents, cette relation doit être explorée dès l’autom ne 1918, c ’est-à-dire au m om ent où com m ence la confrontation sur le terrain entre les trois acteurs, et avant m êm e que ne soit officiellem ent instauré le m andat qui couvre la quasi totalité de la période considérée et en constitue le cadre de référence. ’ N otre objectif est, tout en réintégrant à part entière l’acteur français dans les études sur le m andat, de m ettre en évidence non pas seulem ent l’expression d’intérêts conjoncturels, m ais aussi, et surtout, les instrum ents m is en œ uvre p o u r o rg an iser la relatio n en tre les acteurs e t leurs différen ts cadres de fonctionnem ent. A yant m is à profit les thém atiques de nos prédécesseurs élaborées à p artir de dichotom ies plus ou m oins tranchées 4, nous avons choisi, au contraire, d ’aborder notre objet d ’étude à travers tous les espaces com m uns de relation de nos trois acteurs. Les espaces com m uns de cette relation sont ceux du savoir et de la culture, de la politique (confrontation/négociation) et 2. N ous avons par la suite commencé à y réfléchir, notamment en associant historiens et architectesurbanistes, dans le cadre d ’un colloque qui s’est tenu à Aix-en-Provence en ju in 2001 et dont les Actes sont en cours de publication : Nadine M éouchy and Peter S luglett (eds), The French and British Mandates in Comparative Perspective, (à paraître). 3. C ’est France M étrai qui, en 1998, a la prem ière attiré notre attention sur l’im portance de cette question. 4. Par exem ple : pouvoir central/provinces, dom ination/résistance, centre/périphérie, v illes/ campagnes, ruptures/continuités, etc.

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NADINE MÉOUCHY

du développem ent économ ique et social. L ’ad jectif « com m uns » ne renvoie pas ici à une idée d ’équilibre ou d ’égalité, m ais à une idée de totalité : nous traitons tous les acteurs en tant q u ’acteurs, c ’est-à-dire en tant que sujets historiques, m ultidim ensionnels et objets de contradictions internes. Par ailleurs, dans le souci de préciser la position de l’acteur français en Syrie et au Liban et en guise d ’introduction générale, nous avons dem andé à Jean-D avid M izrahi d ’apporter un éclairage historique sur le dispositif du m andat, sur les débats français autour de son contenu politique ainsi que sur leurs répercussions au niveau local tout au long de l’entre-deux-guerres. C et ouvrage est organisé autour de trois grands thèm es d ’étude, qui sont précisém ent ceux que nous avions retenus pour les Journées d ’études de B eyrouth en 1999. C hacun de ces thèm es est in tro d u it p ar un tex te de présentation destiné à clarifier un ou plusieurs aspects du thèm e concerné (contributions de G érard D. K houiy, de M oham m ed A li El-Saleh et de N adine M éouchy). C es thèm es sont les suivants : L E M A N D A T : SA V O IR S, PR A T IQ U E S E T R E PR É SE N T A T IO N S

A près a v o ir p ris la m esure du contexte h isto riq u e et idéologique (D é c la ra tio n W ilso n , C o m m issio n K in g -C ran e, in flu e n c e s d es id ées européennes et françaises avec notam m ent les notions d ’« acte civilisateur » et d ’« acte de progrès », etc.), il convient de discuter le m andat en étudiant autant les term es de sa m ise en place que ceux de son application, en confrontant les pratiques et le savoir m étropolitains aux pratiques et au savoir français sur le terrain. Enfin, nous nous interrogeons sur les représentations du m andat et leur périodisation tant du point de vue français que syrien et libanais.

Savoirs et pratiques Bien que conscients de l’im portance de l’étude des fondem ents juridiques du m andat, de leur originalité par rapport à d ’autres form es de dom ination pratiquées à la m êm e époque (colonie, protectorat) et des m odalités de leur application en Syrie e t au Liban, nous privilégions ici l’analyse de la façon dont le savoir envisage le m andat (niveau m étropolitain et niveau du terrain). D ans la construction des savoirs, il faut souligner l’influence du C ongrès français de la Syrie, réuni à M arseille en jan v ier 1919, qui associe trois dom aines : la recherche, l’archéologie et l’enseignem ent. D om aines que nous retrouvons liés dans la politique du H aut-Com m issariat après 1920. La politique de recherche, tout d ’abord, prend form e, en 1922, avec la création de l’Institut

INTRODUCTION

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d ’art et d ’archéologie m usulm an (dont l’Institut français d ’études arabes de D am as est l’h éritier5). L ’archéologie, ensuite, est m ise au prem ier plan avec la création, sous l’autorité du H aut-C om m issariat, du Service des antiquités, au sein duquel la M ission archéologique perm anente constitue l’organism e de recherche. L 'enseignem ent enfin, qu’il soit privé confessionnel ou incarné par la M ission laïque, représente « cette m achine de guerre » de 1’occidentalisation, voire de la latinisation dont Jérôm e B ocquet fait la dém onstration dans son article. En outre, l’enseignem ent professionnel est encouragé par les autorités françaises com m e en tém oigne une des m issions de l’Institut fiançais entre 1922 et 1930 6. Par ailleurs, l’enseignem ent constitue une voie de form ation, m ais aussi de consolidation des classes m oyennes dont le développem ent es* une des caractéristiques de notre période. N ous pouvons égalem ent évoquer le rôle des producteurs de connaissance que sont, par exem ple, l’Académ ie des B elles-L ettres en m étropole et l’Institut de D am as à p artir de 1922, tant du point de vue de leurs thém atiques de recherche que du choix de leurs correspondants. En effet la science dite « coloniale » s’efforce de répondre, d ’une part, au besoin de justification de la présence étrangère et, d ’autre part, au besoin de m ieux connaître pour m ieux gouverner (se référer à l’exem ple de l’Exposition coloniale de Paris en 1931, présentée dans cet ouvrage par François-X avier Trégan, et aux débats entam és ces dernières années sur la construction d ’un savoir français sur le M aghreb sous dom ination coloniale). L ’intérêt accru pour les A ntiquités, qui cherche à donner une profondeur historique à la présence française, contribue à la construction de m ythes politiques par l’exaltation du passé phénicien par exem ple ou des périodes hellénistique et rom aine. C es savoirs, instrum entalisés par diverses forces politiques locales, m ontrent com m ent un cham p im portant du savoir colonial peut être repris par le savoir national. C ’est dans ce cadre que R obert M ontagne organise, dans les années trente, le savoir arabisant à l’Institut français de Dam as en s ’efforçant toutefois de dissocier ce savoir des préoccupations du H autC om m issariat 7.

5. V oir Renaud A vez, L 'Institut français de Damas au Pa/ais Azem (1922-1946) à travers les archives, IFEAD, Damas, 1993,342 p. 6. Renaud A vez , op. cit., p. 32-62. Dans son École des arts décoratifs, « l’Institut travaille avec des professeurs de dessin et des artisans locaux ». Idem, p. 35. 7. V oir idem, et François P ouillon et Daniel R ivet (sous la direction de), La sociologie musulmane de Robert Montagne, M aisonneuve et Larose, Paris 2000.

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NADINE MÉOUCHY

R obert M ontagne traduit d ’une certaine façon les débats qui agitent 1a France à la m êm e période et qui portent sur l’organisation de l’Em pire colonial non pas en vue de sa disparition m ais bien plutôt de sa consolidation. Ces débats envisagent une révision du statut et des relations à l’A utre au sein de cet em pire. D ans le cas de la Syrie et du Liban, dont le m ouvem ent nationaliste constitue un m odèle pour les pays du M aghreb, il s ’agit de trouver un m oyen de réduire cette influence perçue par les Français com m e une nuisance 8. C 'e st donc une réévaluation de la politique coloniale française qui s ’am orce alors, com m encée sous le C artel des gauches et véritablem ent développée avec l’arrivée au pouvoir du Front populaire au printem ps 1936. Si finalem ent l’État français fait preuve d ’un certain pragm atism e dans sa politique coloniale (assouplie après la Grande révolte de 1925), ce n 'e st pas le cas des congrégations religieuses françaises im plantées dans les territoires sous m andat. A contrario en effet, l’exem ple des m issions religieuses, auxquelles Jérôm e B ocquet consacre une étude de cas, tém oignent d ’une résistance, dans les relations des congrégations au H aut-C om m issariat, des discours articulés autour de la vocation civilisatrice de la France 9. M ais cette résistance se pare, dans les discours et les attitudes, de m ultiples nuances dès que ces m issions s ’adressent à leurs interlocuteurs syriens. Enfin, dans son étude sur « l’affaire Sarrail » (novem bre 1924-juin 1925) Pierre Foum ié souligne la façon dont des querelles politiques et religieuses franco-françaises ont une incidence sur la vie politique locale, libanaise en l ’occurrence, et m et en lum ière la nature des interactions entre m ilieux politiques français et libanais. En am ont de ces dernières, il place notam m ent « un curieux transfert psychologique des données européennes sur les situations orientales ( ...) A la charnière des deux siècles, au m om ent de l’affaire D reyfus, la vision religieuse des rapports entre la France et l’O rient dom ine encore la politique extérieure française ( ...) A travers l’idée de France du Levant ( ...) et les m ultiples références à la Tradition, aux C roisades, à "l’alliance de la fleur de lys et du C roissant", se trouvent exaltés l’œ uvre des congrégations, les bienfaits du patronage des catholiques orientaux et les liens privilégiés que la France 8. Sur ce point, voir dans la synthèse de conclusion d ’Henry L aurens , la sous-paitie intitulée : « Le rempart contre le mouvement national arabe. » 9. Reste posée la question de la M ission Laïque Française qui, si elle échappe à l’em prise des congrégations, n ’en demeure pas moins très liée au Haut-Commissariat. Cette question en appelle une seconde, celle du contexte particulier des m issions au Liban par rapport à la Syrie. C ’est en effet à Beyrouth et dans la montagne libanaise que s’est constitué historiquem ent le réseau le plus dense d'établissem ents religieux depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Voir Dominique C hevallier, La société du Mont-Liban à l 'époque de la révolution industrielle en Europe, Geuthner, Paris, 1971.

INTRODUCTION

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entretient avec les M aronites. C ette vision religieuse de la place que la France occupe dans l ’O rient arabe co n stitu e, dans la construction de l'id e n tité com m unautaire de ces derniers, un élém ent essentiel » 10.1 C es interactions entre m ilieux politiques fiançais et libanais indiquent com m ent, m oins que la diversité de la réalité, la force signifiante d ’une représentation de l’A utre peut induire une im age de soi décalée par rapport aux événem ents. Les antagonism es franco-français e t leurs traductions locales sont « à la m esure d 'u n enjeu fondam ental : quelle est La France qui guide les É tats du Levant vers leur ém ancipation11 ? »

Représentations L ’évolution des représentations du M andat, dans les trois pays concernés, tém oigne de l’actualité de la controverse autour de cette période et de l’inévitable recours à l’histoire com m e argum ent d é fin itif du point de vue des parties im pliquées. En effet, l’histoire dem eure une préoccupation "nationale" depuis le XIXe siècle pour les Français et depuis 1918-1920pour les Syriens et les Libanais. La relecture d ’une période historique soulève évidem m ent la question de savoir ce qu’est l’histoire. L ’histoire ne renvoie pas seulem ent à un questionnem ent sur des événem ents du passé, m ais aussi, et surtout, à la perspective dans laquelle, à un m om ent donné, ces événem ents sont reconstruits12. A ujourd’hui, en Syrie, dans la littérature, le théâtre et m êm e au niveau académ ique, les intellectuels syriens font état d ’une attention nouvelle portée à l’histoire et à l’historicisation de l’héritage ( turath) arabe/syrien. M ais c ’est la télévision qui est à l’avant-scène du « retour à l’histoire » {al- ’awda ila al-tarikh) : plus de soixante-dix feuilletons historiques produits dans les années 1990 (dont un grand nom bre est consacré à notre période) ont introduit les débats historiques dans tout le pays. R obert B lecher analyse ce phénom ène : sa dém onstration associe, dans l’étude de la production de séries télévisées, le niveau local, dans lequel l’État et les intellectuels négocient l’espace possible de critique, et le niveau régional et international qui configure cet espace critique. L ’approche de cette histoire a dû tout d ’abord s’ém anciper du paradoxe qui consiste à vouloir décrire une réalité objective tout en se m éfiant de son objet même, perçu comme le fruit 10. V oir infra Pierre F ournié . 11. Idem. 5 e reporter égalem ent infra à la contribution de K eith W atenpaugh sur A lep : le catholicism e, la francophilie, r archéologie et P histoire sont instrum entalisés par la classe moyenne non-musulmane pour « définir un particularism e alépin ». 12. C ’est précisém ent l’idée soulignée par Elisabeth Picard, directrice du CERMOC (1997-2000), qui présida la séance consacrée aux constructions a posteriori de l’histoire du m andat (contributions de A bdallah Hanna et de Robert Blecher).

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du savoir colonial fiançais. Par la suite et progressivem ent, au cours des années quatre-vingt-dix, l’histoire du m andat, reconstituée par la télévision, tém oigne de la volonté de ses producteurs de sortir des dichotom ies originelles (bon/ m échant, nationaliste/collaborateur). L 'étude de Robert Blecher doit être croisée avec le tém oignage d'A bdallah Hanna qui, par les voies de l’enquête orale cette fois-ci, m ontre lui aussi que les représentations de l’histoire ne se lisent q u 'en prenant en considération leurs m otivations. Ces représentations s'analysent à partir du m om ent historique de leur élaboration qu’il soit contem porain ou postérieur aux événem ents. A bdallah H anna nuance cette idée en l'augm entant de la notion de génération : la mémoire individuelle de deux tém oins appartenant à des générations différentes produit souvent deux lectures différentes sinon opposées du même événement. La différence de génération inform e la mémoire et le récit comme une différence d ’expérience, et donc de référents, et d ’éducation (différence particulièrem ent notoire en ce dom aine entre la fin de l’Em pire ottom an et la fin du mandat fiançais). A insi, le passé « représenté » nous renvoie au passé « réinventé » du Service des A ntiquités du H aut-C om m issariat, des M usées et de l'E xposition coloniale de 1931. Ces deux passés se rejoignent, s’excluent ou s'ignorent dans rhistoriographie et dans les discours politiques de la période. JE U X D E PO U V O IR E T IN T E R A C T IO N S SO C IA L E S

L e cad re m an d ataire m et en re la tio n des acteu rs in stitu tio n n e ls (M étropole, H aut-Com m issariat, États locaux et gouvernem ents représentatifs) et des acteurs politiques et socio-économ iques (élites, élites techniciennes, élites « m odernes » et populations). De nouveaux élém ents du contexte historique pèsent directem ent sur la relation établie entre ces acteurs, comme par exem ple : 1) la diffusion croissante de la culture « m oderne » qui est à l'origine des élites techniciennes - ingénieurs, architectes, surtout, et officiers - et des élites nouvelles que sont les avocats, les m édecins et les journalistes, trois professions qui s’investissent très fortem ent dans les débats d ’idées et sur la scène politique. C ette culture « m oderne » fonde la m odernisation économ ique : l’exem ple développé par Frank Peter sur les sociétés anonym es analyse l’application en Syrie d ’un m ode technique d ’organisation économ ique. L ’appréciation de cette culture « m oderne » nécessiterait une approche sans doute plus anthropologique que celle qui est présentée dans cet ouvrage, en particulier sur les thèm es de la diffusion du savoir technique, de la form ation des cadres et du fonctionnem ent des ro uages tech n iq u es de l ’É tat m andataire d o n t h é rite ro n t les É tats

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indépendants. U n héritage d 'au tan t plus intéressant que les techniciens de l'époque ont rationalisé et ont enregistré des pratiques beaucoup plus anciennes (dans le cadastrage par ex em p le)l3. 2) l'ém ergence de classes m oyennes dans les grandes villes, sym bolisée par l'accroissem ent du nom bre des fonctionnaires, renforce l’engagem ent des citadins dans la vie politique et locale (syndicats, partis politiques, associations, etc.). C es classes m oyennes servent de terreau aux transform ations de la vie politique au Liban et en Syrie dans les années trente, notam m ent avec l’irruption de la jeunesse sur la scène politique. K eith W atenpaugh en m ontre, avec l’exem ple d ’A lep, les m odalités, parfois violentes, et les articulations à la question com m unautaire. Il dém ontre aussi, tout com m e C aria Eddé dans l'exem ple de m obilisations beyrouthines, que cette ém ergence peut être perçue com m e une concurrence par les notables urbains. 3) la pression française et anglaise sur la région active les connections régionales des élites politiques et économ iques : citons, par exem ple, les discussions en Palestine, au début des années trente, entre Lutfi al-H affar, Hasan al-H akim , Fakhri al-B aroudi et Haj A m ine al-H useini autour de la création d ’une banque arabe en Syrie. C onsidérant donc à l’exem ple des tenants de la nouvelle histoire, « la com plexité des phénom ènes sociaux et la m ultiplicité des interrelations entre les différents niveaux de la réalité » 14, il nous im porte de rendre les articulations des instances sociales en com m ençant par les clarifier. C 'e st la raison pour laquelle nous proposons de classer en trois catégories les acteurs im pliqués dans la relation m andataire : l'É tat, les élites et les populations.

L ’État À bien y regarder, l’État n ’apparaît-il pas comme intrinsèquem ent porteur d ’une ambiguïté puisqu’il assume deux fonctions contradictoires dans la réalité ? D ’une part, il est l’incarnation du pouvoir central, lui-m êm e bipolaire car il est 13. Ces techniciens sont principalem ent syriens et russes et travaillent sous la responsabilité de Cam ille Durafour. L’étude de Hayma Z eifa sur les élites techniciennes vient combler le vide relatif à cette catégorie sociale : « Les élites techniques locales durant le Mandat français (1920-1945) » in N. M êouchy and P. S luglett (eds), op. cit. Par ailleurs, à partir d ’une documentation composée d ’articles et de rapports publiés à l’époque du M andat, l’A telier Vieux Damas de l’IFEAD (JeanPaul Pascual, historiens, Sarab A tassi, historienne et Hayma Zeifa, architecte) prépare actuellem ent une publication sur le cadastre syro-libanais. Un des articles les plus importants de cette période est celui de Camille D urafour, « Cadastre et amélioration foncière des États sous mandat français » in Bulletin de l ’Union économique de Syrie, n °2 ,30 juin 1928, p. 103-108. 14. Guy B ourdé et Hervé M artin, Les écoles historiques, collection Points, Le Seuil, Paris, (1èr6 é d it 1983) 1997, p. 254.

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partagé entre de hauts-fonctionnaires de l'É ta t local et le H aut-C om m issariat (après 192S, nous pouvons m êm e parler de trois pôles du pouvoir central avec la séparation des fonctions civiles et m ilitaires du H aut-C om m issairels). D ’autre part, le pouvoir central prend dans la pratique la défense des intérêts français dans la région. Plusieurs exem ples viennent à l’esprit pour illustrer cette fonction de fait de l’État : au plan économ ique, l’exem ple le plus saillant est développé dans les pages qui suivent par Edm ond C hidiac dans sa présentation du Service des intérêts com m uns ; un Service qui tém oigne en outre d ’une contradiction entre une division politique des États et une gestion politique et économ ique centralisée à B eyrouth. Un autre exem ple est la réorganisation des C ham bres de Com m erce syriennes, au m ilieu des années trente, qui avait pour o b jectif de priver les nationalistes du forum politique qu’elles étaient devenues, et qui su scita des controverses su r l ’im portance de l ’influence que le pouvoir m andataire pouvait s’attribuer sur l’action économ ique du secteur privé syrien. A u plan politique, l'adm inistration directe par la France d ’un territoire de m arge tel que la Jézireh, traitée com m e une colonie, hypothèque par là-m êm e son intégration nationale à l’indépendance. De la m êm e m anière, Peter Sham brook cerne, dans son article, la difficulté du H aut-C om m issaire à transférer, même dans le cadre de la politique officielle de coopération, l’initiative politique aux autorités représentatives locales. C ette contradiction au cœ ur de l’É tat n ’est spécifique à la Syrie et au Liban que dans la m esure où il s’agit d 'u n pouvoir local doublé d ’un pouvoir étranger en position de dom ination. Les contradictions nées d ’intérêts divergents relèvent, elles, de l’ordinaire des États représentatifs ; C aria Eddé expose les cas de boycotts, en 1922 et en 1931, de la société concessionnaire des tram w ays à B eyrouth et m et en lum ière la dim ension supplém entaire apportée par le fait que cette société concessionnaire est française.

Les élites urbaines et rurales Les élites urbaines et rurales, dites traditionnelles ou m odernes, réunissent des chaykhs de tribus, des propriétaires fonciers, des grands com m erçants, des hommes de religion, des m em bres des professions libérales ou de la bourgeoisie « industrielle ». M édiatrices, point nodal de réseaux d ’alliance, elles jouent leur rôle ancien d ’interm édiaires entre le pouvoir et les provinces, entre le 51 15. Les travaux de Christian V elud sur la Jézireh tém oignent que les relations entre ces trois pôles ne furent pas toujours sereines : voir sa thèse en cours de publication à l’IFAO (Le Caire) : Une expérience d'administration régionale en Syrie durant le Mandatfrançais : conquête, colonisation et mise en valeur de la Jazirat 1920-1236, Doctorat d'histoire, Université de Lyon, 1992, 850 p.

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pouvoir e t la population com m e Tont am plem ent m ontré A lbert H ourani ou Philip K houry. M ais, ce faisant, ne servent-elles pas aussi d ’écran entre la population et l’État, car elles partagent avec ce dernier le souci de l’ordre public e t social ? De plus, les Français, qui m onopolisent la réalité du pouvoir, ne servent-ils pas d 'écran entre les notables et les États syrien e t libanais ? C es élites, qu’elles soient urbaines ou rurales, ont pour objectif com m un e t naturel de préserver le groupe qu’elles représentent du pouvoir central et de ses ex ten sio n s16, m ais aussi de se m énager un accès à ce pouvoir politique et économ ique17, en jouant notam m ent de la bipolarité de l'É ta t et de l'im brication des fonctions assum ées par les élites elles-m êm es. A insi, des institutions comme le systèm e électoral, la bureaucratie et le systèm e judiciaire, des corps sem igouvernem entaux te ls que les C ham bres de com m erce, d ’agricu ltu re e t d ’industrie sont leur cham p privilégié d ’action. T outefois, à la suite de l’instauration du m andat, les m odifications de l’ordre politique, social et a d m in istra tif18, interne à la Syrie et au Liban, contribuèrent à diversifier la position des notables face au pouvoir. La position des élites traditionnelles, déjà m ise à m al par l’ém ergence de nouvelles élites m ilitaires ou adm inistratives après les Réform es ottom anes (T anzim at), est déstabilisée ensuite, dans 1’entre-deux-guerres, par un effet de génération, grâce à l’éducation m oderne (dans les universités étrangères en particulier), par les transform ations économ iques19 et par la m ontée des classes m oyennes qui poussent au prem ier plan de petits notables, d ’origine m odeste, m ais instruits 20 (y com pris à l’Ecole des officiers de Hom s). D éstabilisation donc qui fait ém erger de nouvelles catégories d ’élites au cœ ur des anciennes ou qui prom eut un renouvellem ent so c ia l21. 16. Un exem ple économique : la dime - al- ‘ushr - qui est dûe au gouvernem ent local et qui porte sur les produits de la terre et sur le cheptel. 17. Un exemple politique : au Liban, les élites religieuses, en particulier le clergé chrétien, discutent publiquem ent de la position de leurs communautés par rapport à l’État. 18. Ces m odifications débutèrent à l’époque ottomane. Se reporter en particulier à Rashid Khalidi, « The 1912 Election Campaign in the C ities o f Bilad al-Sham », in IJMES 16, novembre 1984, p. 461-474 et à Philip K houry , Urban Notables and Arab nationalism. The politics o f Damascus, 1860-1920, Cambridge, 1983. 19. A insi les grands industriels de l'époque mandataire sont m ajoritairem ent issus de la catégorie des propriétaires fondera et des grands commerçants. V oir l’article de Geoffrey S chad , infra. 20. Par exem ple : Dr. Abderrahman Chahbandar, chaykh Kamal Qassab, Mohammad Kurd Ali. 21. Le renouvellem ent social et politique se poursuit après l’indépendance au profit de catégories d’origine rurale, souvent m inoritaires, qui réussissent leur ascension sociale dans l ’arm ée et le parti Baas : Hanna B atatu , Syria ’s Peasantry, the Descendants o f its lesser Rural Notables and their Politics, Princeton U niversity Press, 1999.

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Les élites provinciales, pour leur part, placées entre l’adm inistration m andataire et les élites concurrentes des nouvelles capitales (Damas, Beyrouth), furent conduites à développer leurs propres stratégies pour conserver et leur contrôle social sur les citadins, et leur accès aux cercles du pouvoir. Peter Sluglett expose, dans son article sur les notables alépins, com m ent ceux-ci s'efforcèrent de « faire entendre leur voix » d'une part du côté du pouvoir m andataire à A lep, à Damas et à B eyrouth et d'autre part du côté du m ouvem ent nationaliste basé à Dam as. Une partie de ces élites sociales est investie dans la lutte nationaliste. La com pétition intra-nationaliste pour le pouvoir, doublée d'une concurrence avec les Français, pousse en Syrie, par exem ple, le Bloc national à se placer, après 1936, en position d ’interm édiaire entre la France et les autres forces politiques : le cas de l’ém ir A del A rslan, présenté par Juliette Honvault, m ontre dans quelles am biguïtés sont alors contraints d ’évoluer certains chefs radicaux. L ’argum ent politique de la construction d ’une « économ ie nationale » (donnant la priorité à l’industrialisation), dans le soutien au Bloc national de certains grands industriels, cités par Geoffrey Schad dans son article, n’est sans doute pas exempt d ’ambiguïté. Plus généralem ent, sur la relation entre intérêts privés et intérêts collectifs ou politiques, Frank Peter apporte, dans sa contribution, une évaluation catégorique : « Pour tous les investisseurs, quelle que soit leur origine, la construction de l'économ ie nationale n'est qu'un objectif accessoire. » À n'en pas douter les élites sociales, avec toutes les passerelles décrites dans cet ouvrage entre la politique et l'économ ique, sont m ultiform es. Elles négocient leur m arge de manœuvre sur plusieurs registres tantôt en position d'initiative (pour les élites industrielles en particulier), tantôt en position de réaction. Soucieuses de leurs intérêts catégoriels et régionaux, qui viennent renforcer la diversité des identités culturelles et sociales en je u , ces élites sont confrontées aux contradictions de l'adm inistration m andataire, aux intérêts du capital fiançais, à l'im puissance des gouvernements locaux et aux pressions populaires exercées par la rue ou la compagne. Elles doivent en outre gérer une relation am bivalente avec les pays voisins : relation d ’échange et de tension (protectionnisme) 22. À ce stade, s'impose à nous l'évidence de la question posée par Peter Sluglett en introduction de son article : qui sont vraim ent les nationalistes ? 22. Sur la question peu étudiée des modes et des champs d'action des élites économiques et sur les interactions entre le politique et l'économ ique, voir les thèses récemment soutenues de deux membres du programme de l’IFEAD : Frank P eter, Impérialisme et industrialisation à Damas, 1908-1939, Thèse de doctorat, Université de Provence (Aix-M arseille I), 2002. Et Geoffrey S chad, Colonialists, Industrialists, and Politicians: The Political Economy o f Industrialization in Syria, 1920-1954, Ph. D. in History, University o f Pennsylvania (Philadelphia, Pa., USA), August 2001.

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Par ailleurs, la m ultiplicité fonctionnelle des acteurs ne conduit-elle pas naturellem ent à une im brication des m otivations dans le com bat politique et économ ique et ne contribue-t-elle pas égalem ent à l’activation des liens de solidarité traditionnels (relations de clientèle par exem ple) ? Précisém ent, G eoffrey Schad discute, en introduction de son article, l’application du concept de classe sociale aux industriels et aux travailleurs de l’industrie textile alépine. Soulignant l’inadéquation d ’une term inologie élaborée par rapport à la réalité européenne, il apporte une contribution novatrice à l’analyse des catégories sociales de la région, en préconisant l’introduction de critères culturels et d ’une dim ension historique ainsi qu’en soulignant la m obilité intrinsèque à toute structure de classe. En ce dom aine égalem ent, l’identification de dynamiques sociales, en prise sur les évolutions économ iques et politiques du Proche-Orient, éclaire la constitution et le fonctionnement de groupes sociaux, porteurs d ’intérêts catégoriels, actifs sur le plan politique et assum ant aussi une identité distincte.

Les populations citadines et rurales N ous avons fait le choix de distinguer les élites du restant de la population pour les raisons évoquées au début de ce second thèm e. Par « populations » nous entendons donc ici toutes les autres catégories sociales, m oyennes ou défavorisées, citadines et rurales. Ces populations qu’il apparaît difficile de regrouper en une seule catégorie en raison de lew im portance num érique et de leur diversité, peuvent néanm oins être appréhendées com m e un tout si nous nous plaçons du point de vue de leurs m obilisations qui m ettent en lum ière des problém atiques et des transform ations communes. Ces m obilisations renvoient, dans les villes, à l’ém ergence des classes m oyennes et au développem ent d ’une opinion publique (grâce à l’essor de la presse dans la période considérée), et, dans les cam pagnes, à l’introduction de form es de m odernité politique. Elles renvoient dans les deux cas à la question de la confrontation de solidarités traditionnelles (ou « prim aires »), qui sont liées à la culture sociale arabe et m usulm ane, à la cultu re m oderne, aux m odifications de l ’ordre so cial, économ ique et politique ancien. C ’est parce que les populations citadines et rurales représentent sans aucun doute l’acteur le m oins étudié à l’époque m andataire23, en raison de la pauvreté relative des sources à leur sujet, et parce

23. A quelques exceptions près, parmi lesquelles Jacques C ouland, Le mouvement syndical au Liban (1919-1946), Éditions sociales, Paris, 1970 ; et Abdallah H anna, Ai-haraka al-'um m aliafi Suriyya wa Lubnan (1900-1945), Damas, 1973 ; Tarikh al-fallahin fi-l-watan a l-1arabi, Vol. m , Alittihad al-‘am lil-fallahin, Damas, 1986 ; Dayr ‘A tiyya, al-tarikh wa-l- *umran min al-waqfal-dhuri ila al-mujtama ' al-madani, IFEAD, Damas, 2002.

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que leurs m obilisations véhiculent des enjeux essentiels dans la m ise en place de l’État m oderne, que nous avons choisi de traiter cette question dans une partie séparée. État et élites sont ainsi placés dans une dynam ique qui peut s ’opposer ou recouper celle des m obilisations populaires. L E S M O B IL ISA T IO N S PO PU L A IR E S : A C T E U R S, E N JE U X

Les populations citadines et rurales nous intéressent à travers les m odalités de leurs m obilisations : structures et assises, m odes d 'actio n et m otivations. Ces m obilisations, com m e cela a déjà été évoqué, interviennent dans le cadre d ’une confrontation entre, d ’une part, des centres de pouvoir locaux, des réseaux anciens de solidarités sociales et des représentations m entales collectives et, d ’autre part, des form es politiques nouvelles liées à la dom ination m ilitaire de la France, à la création des frontières et à la m ise en place de l’É tat m oderne. Ces évolutions politiques m ettent en jeu les représentations des deux territoires nationaux, récem m ent créés. Elles sont l’expression de nouvelles form es de conscience et d ’organisation politique et m ilitaire et sont, de ce fait, essentielles à identifier afin de m ieux com prendre le devenir des sociétés et des États libanais e t syrien après l’indépendance. La présence m andataire, en soi et en sus des interférences que nous avons vues au niveau de l’État et des élites, a sans aucun doute affecté les relations entre catégories sociales e t contribué à m asquer certaines oppositions socio­ économ iques au profit de réseaux traditionnels d ’identification et de solidarité. Les autorités m andataires privilégièrent d ’ailleurs ouvertem ent les élites de type traditionnel dont les revendications ne rem ettaient pas en cause leur présence. De plus, ainsi que l’a souligné H enry Laurens, lors de la synthèse de conclusion des Journées d'études, la France pouvait par ailleurs trouver un in té rê t à « rén o v er » des form es an cien n es d ’o rg an isatio n so ciale ou professionnelle (corporations) pour faire obstacle aux avancées com m unistes ou fascistes en m ilieu urbain. Sans anticiper sur la présentation de ce thèm e qui sera plus am plem ent développée en introduction de la troisièm e partie de cet ouvrage, m entionnons ici quelques-unes des réflexions qui ont été les nôtres, à ce sujet, dans le cadre de notre program m e d ’études. T rois grandes questions on t retenu notre attention : - l’apparition de nouveaux acteurs et le renouvellem ent, dans l’entre-deuxguerres, de l’encadrem ent politique et social des m obilisations populaires. Les études de C aria Eddé et de K eith W atenpaugh m ontrent jusqu’à quel point les

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cadres citadins traditionnels (notables, dignitaires religieux voire qabadayat, etc.) redoutent d'être m arginalisés au profit de nouveaux leaders, issus pour la plupart des classes m oyennes ; - les vecteurs de la relation des chefs avec les secteurs de population m obilisés. A insi, par exem ple, l’analyse des m obilisations des ouvriers du textile nous conduit à poser la question de l’exploitation par les chefs nationalistes des organisations les encadrant (les Niqâbât, associations professionnelles ou « sy n d icats »). En m ilieu ru ra l, M ichael P rovence dém ontre que c ’e st précisém ent l’absence de conditions sociales « féodales » au Jabal D ruze 24, où il n ’existe pas d ’aristocratie terrienne à proprem ent parler, qui a perm is la cohésion de la com m unauté druze dans la révolte de 1925. - et enfin la nature exacte du rapport entre ces m obilisations et le pouvoir local ou central. Si la diversité des expériences et des historiques régionaux, les différences entre m ilieu citadin et m ilieu rural, les oppositions sociales (ouvertes comme à Hama en 1925) m ultiplient les niveaux de la réalité et de l’analyse, le dénom inateur commun de ces m obilisations n ’en dem eure pas m oins le rôle actif des villes, en particulier dans les résistances rurales, et la volonté des élites urbaines ou du pouvoir nationaliste de canaliser à leur profit ces mouvements. Pour conclure cette introduction, il convient de préciser que les travaux présentés à Beyrouth le furent dans un cadre thém atique et m éthodologique élaboré collectivem ent durant une année par les chercheurs réunis dans le programme des études mandataires de l’IFEAD. L ’approche, qui s’imposait alors à nous pour les raisons citées précédem m ent, nous plaçait égalem ent au cœ ur des principales difficultés d ’écrire l’histoire. Elles ont été de trois ordres : - en prem ier lieu, la m ultiplicité des échelles e t la com plexité des interactions dans l’analyse même de notre objet d ’étude, la relation m andataire : une relation articulée, dynam isée par la diversité des intérêts en place, des formes sociales, des réseaux d ’appartenance et des échelles spatiales. Cette relation est anim ée, en outre, par des acteurs aux profils et aux com pétences m ultiples. - en second lieu, la nature du rapport dialectique entre passé et présent, entre histoire et mémoire : Jean M étrai nous l’a dit dans la conclusion des Journées d'études : « Si la tem poralité de l’histoire est chronologique, il n ’est pas sûr que celle de la m ém oire le soit. » La réconciliation des mémoires individuelles et de la mém oire collective avec les reconstitutions produites par l’historien est pavée 24. Les autorités m andataires n ’ont pas com pris les caractéristiques de la société rurale de la Syrie du Sud, globalem ent assim ilée à une société « féodale ».

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de chausse-trapes : l’expérience des acteurs, nécessairem ent reconstruite dans le récit, et l’inscription de l’intentionnalité de l’historien dans son tem ps en sont les principales. - enfin, l’appréhension des acteurs : acteurs dont les interactions dépassent l'échelle locale et m ettent en jeu , plus profondém ent, une confrontation entre deux types de sociétés, deux cultures. La supériorité politique, m ilitaire et technique de la France trouble, dans l’esprit des acteurs locaux, la sérénité et l’autonom ie des débats autour de la m odernité25, dont la puissance m andataire s’érige en détentrice. M oins que la m odernisation, aux enjeux perçus comme largem ent externes à soi, la m odernité, qui m et en cause l’individu comme le groupe social, devient un cham p de distinction pour les parties en cause et par là-m êm e un lieu d ’opposition des cultures. Les m usulmans en particulier, ainsi que certains chrétiens non-catholiques, durcissent, dans la construction de leur image identitaire individuelle et collective, leur opposition aux modèles européens. Ils investissent pourtant des secteurs en cours de m odernisation (politique, économ ie, com m unication, etc.) et se réapproprient les chem ins éducatifs et intellectuels d'inévitables évolutions sociales et culturelles. La conscience des difficultés ne les résout évidem m ent pas, elle rappelle le chercheur à ses lim ites. A l’issue de ces Journées de B eyrouth, il nous est apparu en outre qu’une partie de ces difficultés pouvait être relativisée en changeant d ’échelle, dans une autre contextualisation : étudier le m andat fiançais en Syrie et au Liban dans une perspective com parative avec l’autre m andat du Proche-O rient, le m andat a n g lais26. « C onstruire un savoir partagé » 27 avec nos collègues historiens syriens et libanais fut le prem ier objectif de notre program m e. C onstruire un savoir partagé, m ais aussi « apaisé », avec tous les héritiers de la période est le souci qui préside aujourd’hui à cette publication. Un souci d ’autant plus v if que la guerre israélo-palestinienne et la conjoncture internationale, à l’heure où j ’écris ces lignes, font ressurgir devant nos yeux les vieux dém ons de l'époque coloniale. Le m anichéism e des politiques véhiculé par les m ass-m édias, des

25. Sur ce point, voir mon article : « Les nationalistes arabes de la prem ière génération en Syrie (1918-1928) : une génération m éconnue», in Bulletin d'études orientales,47,1995, IFEAD, Damas, p. 109-128. 26. Ce changement d'échelle fut opéré lors du colloque organisé à Aix-en-Provence, en juin 2001, et dont les actes sont en cours de publication (voir note 2) : N. M eouchy and P. S luglett (eds), op.cit. Sur l’actualité de la question des échelles d ’analyse en histoire, voir : Jacques R evel (dir.), Jeux d ’échelles, EHESS-Gallimard-Seuil, Paris, 1996. 27. Elizabeth Picard, D irectrice du CERMOC, dans la séance inaugurale des Journées d ’études.

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théories com m e celle du « choc des civilisations », la m ise à distance réductrice de l’Islam par l’O ccident, la m ontée conséquente des extrém ism es identitaires de tous bords, pourraient décourager tous ceux qui, à l’instar des chercheurs du program m e des études m andataires de l’IFEA D , travaillent à construire une histoire apaisée intégrant toutes les parties en cause. A ujourd’hui le « travail de m ém oire » selon la form ule de Paul R icoeur 28, qui est tout autant un devoir de rigueur dans l’établissem ent des faits qu’un effort de reconnaissance m utuelle des diverses représentations de ces faits, est plus que jam ais im pératif. B ien que l'h isto ire du m andat soit, par ses conséquences, une histoire toujours présente, nous prenons acte du tem ps écoulé e t nous revendiquons notre appartenance à une autre génération pour envisager sereinem ent de construire ensem ble, historiens arabes et occidentaux, ce « savoir partagé ».

28. Paul R icoeur, La mémoire, l ’histoire, l ’oubli, Seuil, Paris, 2000. V oir égalem ent un numéro spécial de la revue Esprit intitulé « Les historiens et le travail de mémoire », Paris, août-septembre 2000. Pour une synthèse de l’apport des travaux de Paul Ricoeur à l’histoire, se reporter à l’excellent article de François D osse, « Le moment Ricoeur », in Vingtième siècle. Revue d ’histoire, 69, janviermars 2001, p. 137-152.

LA FR A N C E E T SA PO L IT IQ U E D E M A N D A T E N SY R IE E T A U LIB A N (1920-1939) Jean-D avid M IZR A H I H istorien Institut Pierre-Renouvin / Université de Paris - 1

Longtem ps délaissé par l’historiographie, le M andat français en Syrie et au Liban bénéficie depuis quelques années d ’un regain d ’intérêt, en raison n o tam m en t de l ’o u v e rtu re , d ep u is la fin d es an n ées 1980, d es fo n d s exceptionnellem ent riches du H aut-C om m issariat français à B eyrouth '. Sur la base des travaux universitaires, tant français qu’anglo-saxons, consacrés depuis lors à cet épisode m éconnu de l’expansion m éditerranéenne de la France, il a sem blé utile de présenter ici un prem ier essai de synthèse 2. 1 En attendant q u ’abo u tissen t de nouvelles re c h e rc h e s3, la réflexion qui su it s ’inscrira réso lu m en t dans une p ersp ectiv e d ’h isto ire p o litiq u e, e t cherchera to u t sim plem ent à répondre à cette seule question : qu’est-ce que le M andat français en Syrie et au Liban dans 1’Entre-deux-guerres ? A u lendem ain de la G rande G uerre, le droit international public accouche d ’une institution nouvelle, le m andat, sensée ajuster aux exigences nouvelles 1. Conservés au Centre des archives diplom atiques de Nantes, fonds Beyrouth M andat notamment (désorm ais CADN, fds BM). 2. C et article reprend, et prolonge pour les années 1930, certaines des argum entations développées dans m a thèse de doctorat, Pouvoir mandataire et insécurité en Syrie et au Liban dans les années 1920 : le service des Renseignements du Haut-Commissariatfrançais au Levant, Paris-I PanthéonSotbonne, juin 2001, dir. Jacques Thobie, Prix J.-B. D uroselle 2002. 3. D ans le cadre par exemple du programme des études m andataires de l’Institut français d’études arabes de Damas et notamment des prolongements des Journées d ’études de Beyrouth qui ont eu lieu, deux ans plus tard, en ju in 2001 à Aix-en-Provence : voir la publication en cours des Actes d’Aix : N adine M êouchy and Peter S luglett (eds), The French and British Mandates in Comparative Perspective (à paraître).

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du w ilsonism e, un partage territorial de type im périaliste. Il s'a g it en principe d ’établir, dans les territoires non turcs de la partie asiatique de l’ex-Em pire ottom an, une tu telle provisoire exercée par un m andataire au nom de la com m unauté internationale 4. M ais loin de procéder de la « m ission sacrée de civilisation » m ise en exergue, le partage de l'O rien t arabe entre m andats britanniques (Palestine et Irak) et français (Liban et Syrie) s’enracinait au contraire au cœ ur des ententes interim périalistes du tem ps de guerre (accords Sykes-Picot de 1916), se confirm ait en dehors de toute participation arabe (conférence de San Rem o d 'av ril 1920), pour finalem ent se résoudre, dans le cas français, en une épreuve de force (occupation m ilitaire du Royaum e arabe de D am as à l'é té 1920). O n tentera dans un prem ier tem ps de dépasser le recours au sim ple divide ut imperes, qui a trop fréquem m ent prévalu com m e explication ultim e de la politique m andataire de la France, en essayant de com prendre com m ent fonctionnait concrètem ent la m achine politique et adm inistrative du M andat. En scrutant les tentatives de réform e constitutionnelle de la seconde m oitié des années 1920, on cherchera ensuite à rouvrir le procès d ’im m obilism e trop souvent intenté à la puissance m andataire, avant d ’exam iner pour finir les m odalités de la recherche d ’un traité dans les années 1930. L A M ISE E N PL A C E D U M A N D A T D A N S L A PR E M IÈ R E M O IT IÉ D E S A N N É E S 1920

Saisir la nature profonde de la réalité m andataire im plique d ’avoir recours à un double niveau d ’intelligibilité. Le M andat, tel qu’il se m et en place au début des années 1920, s’inscrit d ’abord dans une longue tradition d ’ingérence politique et économ ique dans l’Em pire ottom an, développée à l’abri des capitulations et renforcée par la poussée im périaliste de la fin du XIXe siècle. M ais l’expérience du M andat doit être égalem ent m ise en regard de l’affirm ation croissante des appareils d ’État, au sortir d ’une guerre totale qui en a dém ultiplié les com pétences techniques et singulièrem ent élargi les cham ps d'intervention. L e s l in é a m e n t s d ’ u n e S y r ie f r a n ç a is e

Initiées dans le cadre de l’alliance politique et m ilitaire entre la France et l’Em pire ottom an au X VIe siècle, les capitulations correspondent à l’origine 4. A rticle 22 du pacte de la S.D.N. adopté par la conférence de la paix le 28 avril 1919 et inclus dans le traité de V ersailles. V oir le texte de cet article cité par G érard Khoury, infra.

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à un acte unilatéral, concédé p ar le souverain d ’un em pire au faîte de sa puissance, à une nation alliée dont les ressortissants bénéficient alors d ’un certain nom bre de privilèges - com m erciaux, fiscaux, religieux - et d ’im m unités juridiques. À partir de cette base juridique bientôt étendue aux autres puissances com m erçant dans l’Em pire, les consulats européens vont se doter de puissantes clientèles locales, qui vont en quelque sorte irradier dans tout le corps ottom an. Recrutés au sein des com m unautés juives, arm éniennes, grecques et chrétiennes orientales en général, qui jo u en t un rôle m ajeur en tant q u ’interm édiaires m archands (le com m erce des É chelles) et politiques (secrétaires, drogm ans, etc.), ces réseaux clientélisés sont dans une large m esure soustraits à l’autorité im périale : par le biais des barat, brevets de protection abusivem ent accordés p ar les consuls, ce m onde des « protégés » jo u it en effet de la plupart des privilèges et im m u n ité s initialem ent prévus pour les seuls Européens. A u cours du X IX e siècle, les dispositions capitulaires seront finalem ent intégrées dans les grands textes diplom atiques qui jalonnent l’histoire de la question d ’O rient, parachevant une évolution qui a définitivem ent « transform é en contrats définitifs les concessions que la Turquie avait jad is accordées à titre précaire. Les privilèges d ’autrefois sont devenus des d ro itss ». Dans le même tem ps, ces réseaux consulaires s’élargissent a i de véritables « faisceaux com m unautaires », sous le double effet d ’un vigoureux effort m issionnaire d ’encadrem ent éducatif et culturel des com m unautés chrétiennes, sensible notam m ent à partir des années 1840 en ce qui concerne les m issions catholiques, et de l’évolution interne des millet 6, 5 au sein desquels la m ontée de nouvelles couches, enrichies et éduquées au contact de l’O ccident, vient quelque peu bousculer un ordonnancem ent traditionnellem ent dom iné par les clergés. Sous l’effet de ces mouvem ents de fond, les traditionnelles filières d ’ingérence économ ique et juridique se m uent en un véritable systèm e d ’influence culturel e t p o litiq u e , déso rm ais appuyé su r les b ases é larg ies de l ’a ffirm atio ii com m unautaire. Il est vrai que dans cette m utation des relais d ’influence de l’O ccident dans l’Em pire, la France, du fait des relations privilégiées qu’elle entretient avec les m aronites, com m unauté m ontagnarde com pacte dont le dynam ism e dém ographique déborde désorm ais sur Beyrouth et rebondit dans l ’im m igration, est en quelque sorte poussée plus avant sur la pente de la 5. Jacques T hobie, Intérêts et impérialisme français dans l'Empire ottoman (1895-1914), Paris, 1977. U s ’agit notamment de l’aiticle 32 du traité de Paris (1856) et de l’article 8 du traité de Berlin (1878). 6. C ’est précisém ent à cette époque que le term e de millet en vient à désigner spécifiquem ent, dans la langue ottom ane, les communautés non musulmanes.

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territorialisation7.8 M ais pour l’heure, le m aintien des équilibres géopolitiques de la question d ’O rient m ilite encore en faveur du statu quo. Il faut dire qu’en cette fin de XIXe siècle, le développem ent des intérêts économ iques européens, facteu r désorm ais essen tiel dans les relations in ternationales du tem ps, s’accommode encore fort bien de cette intégrité form elle de l’Em pire ottom an *. Am orcé au m ilieu du XIXe siècle, le processus de dépendance financière dans lequel va som brer l ’Em pire ottom an prend un tour d écisif lors de la banqueroute de 1876 et l’institution consécutive d ’une adm inistration de la D ette publique ottom ane (décret de Muharrem de 1881), qui perço it et adm inistre directem ent un ensem ble de revenus représentant 25 à 30 % des ressources de l’Em pire. En sécurisant le m arché ottom an, cette m ise sous tutelle des finances de l’Em pire favorise par ailleurs une vigoureuse intervention économ ique aux allures de rush : m ilieux d ’affaires et entrepreneurs des puissances industrielles m ultiplient alors les investissem ents directs dans des entreprises de plus en plus im portantes, notam m ent dans les secteurs porteurs tels que les com m unications (chem ins de fer, ports, routes), les services urbains (gaz, électricité, tram w ays) ou l’exploitation des richesses m inières. A u tournant du siècle, de puissants groupes nationaux ont fini par se constituer, dont les intérêts devenus m itoyens doivent, ou bien s ’associer, ou au contraire se concentrer dans des aires d ’intervention m utuellem ent reconnues. À cet égard, les années 1903-1910 voient l’échec des tentatives d ’association financière internationale (que sym bolise l’abstention française dans l’affaire du Bagdadbahn), alors qu’à l’inverse l'agglom ération nationale du capital se confirm e, favorisée, au m oins pour le cas français, par l’im portance du relais étatique dans la constitution d ’un capital financier encore insuffisam m ent stabilisé du point de vue structurel. Les affaires ottom anes, com m e le M aroc au même m om ent, représentent ainsi une étape im portante dans la structuration du « triptyque finance-industrie-diplom atie » e t les transform ations de l’instrum ent de politique étrangère de la IIIe R épublique 9. De fait, appuyé sur les disponibilités du m arché parisien, le front com m un de l'O tto m a n e 10 et du 7. L ’intervention m ilitaire de I860 marque à cet égard une ¿tape importante. À la suite de violents affrontem ents interconfessionnels, un corps expéditionnaire français débarque à Beyrouth à l’été 1860, et stationne quelque temps dans la montagne. Sous la pression, la Porte accorde finalem ent en 1861 un statut d’autonomie à la mutasanifiyya du M ont-Liban. 8. L’ouvrage de référence est bien entendu ici la thèse de Jacques Thobie. 9. J. T hobie, « L’emprunt ottoman 4 % 1901-1905 : le triptyque finance-industrie-diplom atie », Relations internationales, n° 1,1974, p. 71-85. 10. C ’est-à-dire le groupe financier articulé autour de la Banque im périale ottomane, fer de lance de l’impérialisme français dans l’Empire.

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gouvernem ent français représente un atout de choix à l’heure où le partage de l’Em pire ottom an en zones d ’influence est définitivem ent am orcé. C ’est ainsi que l’accord franco-ottom an du 9 avril 1914, qui ouvre la voie au lancem ent de la prem ière tranche d ’un grand em prunt de consolidation, représente un incontestable succès pour l’im périalism e français. O utre le développem ent de ses écoles e t œ uvres d ’assistance, la France bénéficie de vastes territoires réservés à son action économ ique, au prem ier rang desquels la Syrie, au sens large du term e, où les entreprises à capitaux français sont particulièrem ent nom breuses. En dépit des positions officielles des puissances européennes, l’intégrité de l’Em pire ottom an n ’est donc plus cet incontournable credo géopolitique qui avait dom iné la question d ’O rient au siècle précédent Son partage en zones d ’influence préfigure bien un dém em brem ent territorial désorm ais inscrit dans la logique des im périalism es concurrents. À cet égard, le déclenchem ent de la Prem ière G uerre m ondiale am plifie les possibilités de reclassem ent et précipite le retournem ent de principe de la question d ’O rient. Présentées avec force au cours du prem ier sem estre 1915, les revendications russes, m ais aussi italiennes, conduisent en effet Français et A nglais à définir, et si possible à harm oniser, leurs propres desiderata, accélérant par là m êm e la cristallisation syrienne de la politique orientale de la France. À l’heure où s’affirm ent les revendications françaises sur la Syrie, un certain nom bre d 'in itiativ es sont prises afin de préciser le contenu politique que l’on entend donner à cette dom ination " . À la veille de la guerre, une Com m ission des affaires syriennes est ainsi m ise en place au Q uai d ’O rsay, qui préconise un élargissem ent du systèm e d ’influence de la France en Syrie, au-delà de ses traditionnels relais chrétiens. D ans cette optique, la com m ission préconise la clientélisation de certains notables m usulm ans et la m ultiplication des contacts avec les A laouites, les Ism aéliens, ou encore les C hiites. Com m e le souligne V incent C loarec, elle reste en cela prisonnière d ’une certaine vision des sociétés orientales inform ée par le prism e de la « civilisation du Levant », c ette faço n de lire les ré a lité s p o litiq u e s de l ’O rien t arab e en term es confessionnels et de m inorité. En 1916, R obert de Caix, personnalité im portante du parti colonial et futur secrétaire général du H aut-C om m issariat français à B eyrouth, achève de donner une form ulation politique à cette vision levantine des réalités syriennes. La Syrie est un « agrégat de m unicipes », qui appelle une division politique ayant pour base des « entités cohérentes » tels que le 1 11. V incent C loarec, La France et la question de Syrie. 1914-1918, Paris, 1998.

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M o n t-L ib an , la m ontagne a la o u ite , D am as e t A lep. E n tre ces d iv ers groupem ents, la France jouera le rôle d 'arb itre et de lien fédérateur. Q uel est le sens profond de cette vision en quelque sorte cantonale de l'o rg a n isa tio n p o litiq u e sy ro -lib a n a ise selo n R o b ert de C aix ? E n tre l'affranchissem ent douloureux et inachevé de l’héritage capitulaire, et le pari pas tout à fait osé d 'u n e construction étatique, le futur secrétaire général du H au t-C o m m issariat d essin e en fa it une im p o ssib le sy n th èse, en tre le « protectorat d ’ancien régim e », engagé depuis la fin du XIXe siècle sur la voie de l’affirm ation com m unautaire, et le protectorat de type colonial qui, au M aroc ou en Égypte, réform e, structure, en un m ot sécrète l’É tat du XXe siècle. C ’est p o u rta n t b ien c ette co n cep tio n qui va d o n n er son schém a d ire c te u r à l’organisation m andataire qui se m et en place en Syrie et au Liban dans la prem ière m oitié des années 1920. M o r ph o l o g ie d u p o u v o ir m a n d a t a ir e

La liquidation du gouvernem ent arabe de Dam as par l’arm ée française, en ju ille t 1920, lève en effet les derniers obstacles à l’organisation d ’une Syrie fédérale et cantonale ajustée aux vues de R obert de Caix. Entre le 30 août et le 2 septem bre 1920, toute une série d ’arrêtés du H aut-C om m issariat dessinent ainsi les contours politiques des États du Levant sous m andat français. L ’É tat du G rand Liban d ’abord, conçu comme point d ’ancrage à l’influence française, doit être à la fois économ iquem ent viable et politiquem ent sûr : d ’où le rattachem ent à la m ontagne libanaise de nouveaux territoires rognés sur ses m arges m usulm anes, m ais en prenant soin toutefois de m aintenir une m ajorité ch rétienne12 C ette extension territoriale, qui garantit au nouvel É tat une façade m aritim e et un arrière-pays céréalier, n ’en m odifie pas m oins les équilibres com m unautaires du pays. A lors que les seuls m aronites représentaient 60 % de la population de la mutasarrifiyya, l’ensem ble des com m unautés chrétiennes ne représentent plus en 1922 que 55 % de la population du G rand Liban. É quilibre instable en effet, m ais qui pour l’heure m énage à la puissance m andataire un rôle d ’arbitre, ju stifiant la nom ination d ’un gouverneur français à la tête de l’exécutif. L ’instauration d ’un tim ide « conseil représentatif » en 1922 n ’est pas de nature à gêner outre m esure le régim e d ’adm inistration directe qui se m et alors en place.

12. Sont ainsi rattachés à l'ancien « Petit Liban » de 1861, la ville de Beyrouth, Sayda au sud et son arrière-pays chiite du Djebel Amil, Tripoli au nord et son hinterland immédiat du Akkar à dominante sunnite, et à l’est enfin, la riche plaine de la Bekka m ajoritairem ent chiite.

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Plus au nord, dans le prolongem ent m éridien du G rand Liban, la montagne alaouite va de la m êm e m anière servir de base à la création d ’un « Territoire autonom e des A laouites », à la tête duquel est placé un officier supérieur. A près la répression d ’un prem ier soulèvem ent, la plupart des tribus de la m ontagne se rallièrent rapidem ent à un régim e m ilitaire d ’adm inistration directe qui faisait la part belle au développem ent du particularism e alaouite. En ju ille t 1922, dans la perspective de l'o rg an isatio n d ’une fédération syrienne, le territoire est finalem ent élevé à la dignité d ’État, le représentant français prenant alors le titre de gouverneur. L ’année suivante, un « conseil représentatif » alaouite est m is en place, dont le quart des m em bres restent nom m és p ar le gouverneur français. L ’intérieur syrien est quant à lui divisé en deux entités respectivem ent cen trées su r A lep e t D am as, e t dotées de gouvernem ents form ellem ent indigènes. Le gouverneur de l’É tat de Dam as par exem ple, H aqqi B ey al-'A zm , est issu d ’une des plus prestigieuses fam illes de la ville. Il est assisté par un collège de directeurs recrutés pour l'essen tiel dans ce m êm e m ilieu des grands notables urbains. N épotism e et clientélism e com m andent alors un je u com plexe de nom inations en cascade et de distribution des charges, sous les yeux b ie n v eillan ts des resp o n sab les m an d ataires qui v e ille n t à ce que cette recom position des équilibres entre notables conforte le rang, l’influence e t la fortune des fam illes ralliées au M andat. C ’est à l’autom ne 1923 qu’une am orce de représentation délibérative est créée, avec l’institution, dans chacun des deux É tats, d ’un conseil représentatif élu. M ais serrées de près par les autorités m andataires, ces assem blées ne constituèrent jam ais un véritable lieu de débat politique, s'enferm ant plutôt dans un rôle de défense des intérêts des grands propriétaires fonciers. D ernière touche à ce tableau, l’évocation de deux régim es spéciaux d ’autonom ie, am énagés au bénéfice de particularism es locaux soustraits de la sorte à l'au to rité des oligarques d 'A lep et de D am as. A u nord-ouest d ’abord, l ’auto n o m ie du san d jak d ’A lex an d rette, m otivée p a r l ’ex isten ce d ’une im portante com m unauté turque, est précisée dans le cadre des négociations franco-turques de 1921. Ce statut garantissait aux Turcs de la région un régim e adm inistratif spécial et un certain nom bre d ’avantages culturels et de facilités économ iques l3. A u sud de la Syrie enfin, un É tat du D jebel D ruze est créé au m ois de m ars 1921. 13. J. T h o bie , « Le nouveau cours des relatio n s franco-turques et l’affaire du sandjak d’A lexandrette », Relations internationales, n° 19,1979, p. 3SS-374.

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A insi définis, les États du Levant représentaient bien l'aboutissem ent de cette prom otion des autonom ies locales qui constituait le fond du projet politique m andataire. M ais par-delà le découpage institutionnel, com m ent fonctionnait concrètem ent la m achine politique et adm inistrative du m andat ? A u som m et de l'éd ifice, le H aut-C om m issaire n ’est pas seulem ent le ch ef des services de tous ordres créés pour im pulser les réform es adm inistratives et techniques, m ais p ratiq u em en t, con cen tre dans ses m ains l ’ensem ble des p o uvoirs politiques, législatifs et m ilitaires. Pour l'assister dans la direction politique des affaires syriennes et libanaises, G ouraud, le prem ier titulaire du poste, se dote d ’un cabinet politique, dont le cœ ur est constitué par la puissante direction du service des R enseignem ents. Parallèlem ent à ce centre nerveux politique, se déploie toute la m achinerie adm inistrative et technique du M andat. À l'in star des colonies et protectorats, un secrétariat général, initialem ent confié à Robert de C aix, est chargé de coordonner l'ensem ble. Il assure la direction de tous les services civils sécrétés par l'adm inistration m andataire, à savoir une douzaine de directions, services ou autres inspections, qui prennent en m ain, on pourrait presque dire confisquent, les destinées des États sous m andat. Trois grands pôles peuvent être distingués. L ’appareil m andataire s'érige d ’abord en poste de pilotage de l’économ ie syro-libanaise : le cerveau en e st la p u issa n te d ire c tio n des F in a n c es q u i p ré p a re le b u d g e t du H aut-Com m issariat, serre de près ceux des États, et assure la liaison avec le capitalism e, fiançais notam m ent, représenté par les organism es bancaires ou encore l'adm inistration de la Dette publique ottom ane. Dans son oibite gravitent la direction des D ouanes, le contrôle des chem ins de fer et des sociétés concessionnaires, etc. Le M andat s’efforce ensuite de préciser, et partant de contrôler, la définition juridique et diplom atique de la personnalité syro-libanaise. À cette fin, il fait fonctionner un bureau diplom atique et une direction de la Justice. Enfin, à travers ses directions de l’Instruction publique, de l’Hygiène et des Œ uvres, le M andat investit l’éducation et la santé, l’école et la m édecine. Ce faisant, il s’inscrit bien sûr dans le prolongem ent des traditions françaises au Levant, m ais répond égalem ent à une stratégie globale de contrôle social. D ans ces années 1920, coincées entre guerre totale et crise m ondiale, l’É tat « lég al-ratio n n el14 » prolifère par la bureaucratisation, dém ultiplie sa com pétence technologique, investit le cham p économ ique (l’État-entrepreneur)

14. Pour l'adaptation du concept weberien à une situation coloniale, cf. Daniel R ivet, « Protectorat français et makhzen marocain : une expérience de transplantation étatique », Bulletin de la société d'histoire moderne et contemporaine* 1994, n° 1-2, p. 58-63.

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et déborde dans le social (l’État-Providence). M orcelés et dotés de com pétences dérisoires, les fragiles pouvoirs locaux que la puissance m andataire organise sur place, ne sauraient effectivem ent prétendre au statut d ’État. C ’est là le cœ ur m êm e de la stratégie m andataire. En tant qu’organe com m un à cette pluralité d ’autonom ies locales, le H aut-C om m issariat s’im pose com m e le seul et unique canal d ’acquisition de l’outillage étatique : en Syrie et au Liban au début des années 1920, le pouvoir d ’É tat, c ’est le pouvoir m andataire. D e fait, la politique de m orcellem ent à l’extrêm e pratiquée par la puissance m andataire ne cristallise pas uniquem ent la rancœ ur des opposants syriens, prêchant l’unité et l’indépendance désorm ais intim em ent liées dans le discours nationaliste. Elle s ’attire égalem ent l’hostilité plus m esurée des notables ralliés ou résignés au M andat, qui se retrouvent privés de toute capacité instrum entale à agir sur la société par ces m oyens m odernes que l’offre techno-bureaucratique ne cesse pourtant de perfectionner, m ais qui, en Syrie et au Liban, restent confisqués par la toute-puissante adm inistration m andataire. A u co u rs du p rem ier sem estre 1921, l ’idée germ e d ’in stitu e r un com m encem ent d ’organisation fédérale, susceptible de m asquer un tant soit peu la m onopolisation du pouvoir d ’État par la haute adm inistration m andataire. Il faudra néanm oins attendre une année encore avant que ne soit créée, en ju in 1922, la fédération des États de Syrie, regroupant les gouvernem ents de Dam as, d ’A lep et des A laouites. M ais cette fédération ne sera en m esure d ’arracher au pouvoir m andataire q u 'u n nom bre restreint de services. Elle reste en revanche totalem ent exclue de l’adm inistration hautem ent stratégique des douanes qui, p ar le biais de nébuleux circuits budgétaires, continue de soustraire du contrôle des É tats une part pourtant essentielle de leur richesse nationale. Q ui plus est, la fédération est politiquem ent piégée en jan v ier 1924 par le retrait de la délégation alaouite, qui entend protester ainsi contre le vote d ’une m otion réclam ant l’unité syrienne. La fédération sera officiellem ent dissoute en décem bre 1924. Tandis que l’É tat alaouite recouvre sa pleine autonom ie, les anciens gouvernem ents d ’A lep et de D am as sont définitivem ent réunis pour form er l’É tat de Syrie. U ne radiographie rapide des finances publiques du M andat révèle clairem ent le m ode de fonctionnem ent du dispositif m is en place par la France au Levant. À côté des budgets du H aut-C om m issariat et de l'arm ée du Levant, qu’alim ente le T résor français, fonctionnent en effet un certain nom bre de budgets propres aux territoires sous m andat. Les budgets des États d ’abord, qui reposent pour l’essentiel sur les rentrées fiscales (et notam m ent l’im pôt

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agricole), sont approuvés par les conseils représentatifs, selon une procédure qui ne laisse guère de place à la contestation, ni m ême sans doute à la discussion. Le déficit de ces budgets locaux s'élevait à plus de 55 m illions de francs courants en 1921, et à environ 33 m illions de francs courants l’année suivante. Si les budgets locaux s'in stallen t ainsi dans un déficit apparent, c 'e st qu’ils n'enregistrent pas dans leur com ptabilité la principale ressource financière des É tats du Levant, à savoir leurs recettes douanières. C elles-ci, qui ont constam m ent représenté dans les années 1920 entre 30 et 40 % des revenus des États, sont en effet directem ent gérées par les services du Haut-Com m issariat au titre des « intérêts com m uns » (adm inistrations des douanes, postes et télégraphes, services quarantenaires, etc.). Sous cette appellation, se cache en fait un volant budgétaire com plexe et volontairem ent obscur, qui vient en quelque sorte s'insinuer entre les budgets du H aut-C om m issariat et de l'arm ée du Levant d ’une part, soum is au vote et au contrôle du Parlem ent français, et les budgets des États d'autre part, à l'élaboration desquels le pouvoir m andataire affecte d'associer les conseils représentatifs, selon des m odalités qui ne laissent cependant planer aucun doute sur la capacité réelle d ’intervention des pouvoirs locaux. D eux rem arques ici avant d ’aller plus avant dans l’enquête. A ux entrées d'abord, le cœ ur de cette nébuleuse des intérêts com m uns tend à se resserrer autour de l’adm inistration des D ouanes, véritable pom pe financière dont les recettes représentent au début des années 1920 entre 80 et 90 % des budgets im pliqués. A ux sorties ensuite, le principal poste de dépense est lié à la liquidation de la D ette publique ottom ane, dont le service représente la m oitié des dépenses des In térêts com m uns. C apture des recettes douanières et recouvrem ent forcé des créances constitueraient ainsi, d 'u n point de vue strictem ent com ptable, la logique profonde de ces m écanism es budgétaires. La revue de détail de ces com ptabilités, replacées dans leur environnem ent budgétaire global, perm et néanm oins d ’en souligner les im plications égalem ent politiques.

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Comptabilité des Exercice 1921 Budgets locaux en 1921-1922« Intérêts communs (en francs 1914)

dont recettes douanières

Recettes

23.445.300

Dépenses

I

10.298.820

13.146.48u I

(5.463.130)

J

(21.146.650)

dont ponction DPO

Solde

Budgets locaux

26.784.000 44.008.530 -17.224.53q

Total

50.229.300 54.307.530

Exercice 1922

Recettes

Intérêts communs hr* -

24.900.288

dont recettes douanières

(20.664.000)

dont ponction DPO

Dépenses

11.650.266

-4.078.050j

Solde

13.250.02l

(5.760.000)

Budgets locaux

41.512.320 52.072.320 .-10.560.00ij

Total

66.412.608 63.722.586

2.690.022

Les budgets des États sont structurellem ent déficitaires, de plus de 17 m illions de francs constants en 1921 et de 10,5 m illions en 1922. C ’est le d éficit inhérent à la stratégie m andataire des autonom ies locales qui, en m ultipliant les entités politiques, gonfle artificiellem ent la part des dépenses non productives liées à l’équipem ent adm inistratif et co ercitif des nouveaux É tats, dépenses d ’au tan t m oins com pressibles q u 'e lle s conditionnent la consolidation clientéliste des oligarchies au pouvoir. Les budgets des Intérêts com m uns directem ent gérés par le H aut-C om m issariat sont structurellem ent bénéficiaires, de plus de 13 m illions de francs constants pour les deux exercices. C ’est essentiellem ent le fruit d ’une unité économ ique préservée, apte à se m aintenir dans les circuits du com m erce international. M ais cette source m ajeure d ’a c c u m u la tio n lo c a le du c a p ita l, lo in d ’e n c le n c h e r u n p ro c e ssu s d ’investissem ent que piloteraient les services du H aut-C om m issariat, est au contraire réorientée vers les budgets des É tats pour en éponger le déficit fondam entalem ent anti-éco n o m iq u e. A utrem ent d it, p a r le b ia is de ce m écanism e des Intérêts com m uns, le pouvoir m andataire finance le surcoût budgétaire qu’occasionne sa politique des autonom ies locales, au détrim ent du développem ent des États du Levant.51

15. Service historique de l’Armée de terre (SHAT), Papiers Pierre Lyautey, 1K 247,26, Étude du budget syrien, s.d. (ca 1923).

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L A C O N ST IT U T IO N D E S É T A T S E N T R E M A N D A T E T T R A IT É (1 9 2 6 -1 9 2 9 )

L ’insurrection syrienne qui, déclenchée à partir du D jebel D ruze, s ’étend bientôt à toute la région de Dam as et aux franges orientales du Liban, apparaît com m e un form idable rejet de la pratique m andataire telle q u ’elle s ’est développée dans le cadre des autonom ies locales. La répression arm ée du mouvement, acquise entre avril et juillet 1926, n ’exclut en rien, bien au contraire, la recherche de nouvelles form ules m andataires, plus en rapport avec les aspirations nationales qui s’exprim ent de plus en plus nettem ent, aussi bien dans la classe politique que parm i les populations locales. H e n r y d e J o u v e n e l e t l a c o n s t it u t io n l ib a n a is e d e

1926

Le déclenchem ent de la révolte précipite ainsi la nom ination d ’un H autC om m issaire civil, chargé de sortir le M andat de la crise. Le choix du sénateur H enry de Jouvenel m arque à cet égard un changem ent com plet d ’orientation. D ès son arrivée à B eyrouth en décem bre 1925, celui-ci expose à A ristide Briand les grands axes de son program m e : « Q uand ces États auront voté leurs constitutions, nous devons obtenir d ’eux qu’ils s ’engagent les uns vis-à-vis des autres, et tous vis-à-vis de nous, par des traités de trente ans, à garantir en com m un leurs frontières extérieures, à ne pas em ployer la force vis-à-vis les uns des autres, et à recourir à l’arbitrage de la France pour la solution des différends qui pourraient s ’élever entre eux l6. » O n reconnaît là les principes de la sécurité collective nés l’année précédente des « Protocoles de G enève », et consacrés à Locam o dans la prem ière quinzaine d ’octobre : « C ette politique est conform e à celle qui nous a conduits à Locam o. Elle en découle logiquement. Pour m ieux dire, elle est l’application à l’O rient de l’esprit de Locam o l7. » C ’est bien là le dram e de 1926. La politique de Jouvenel, c ’est G enève qui débarque en pleine insurrection coloniale. Pièce après pièce, H enry de Jouvenel déploie néanm oins son écheveau. Dès le m ois de janvier, il considère com m e acquis le règlem ent libanais qui va conduire à l’adoption d ’une constitution le 23 m ai 1926, et à la proclam ation de la R épublique libanaise au 1er septem bre suivant. Pour la circonstance, l’ancien C onseil représentatif est élevé au rang de Cham bre des députés, et procède à l’élection du président de la R épublique, le grec-orthodoxe Charles D e b b as. D eux ré v is io n s c o n s titu tio n n e lle s u lté rie u re s v ie n d ro n t 16. SHAT, 7N4186, Historique de la mission Jouvenel, de Jouvenel à Briand, 10.1.1926. 17. Ibid., de Jouvenel à Briand. 21 .12.1925.

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considérablem ent renforcer les prérogatives de l’exécutif. La réform e d ’octobre 1927, d ’abord, autorise la procédure des décrets-lois, tandis que la fusion des deux ch am b res c o n sacre l ’abandon du b icam érism e p o u r des ra iso n s budgétaires. C elle de m ai 1929, ensuite, accuse le caractère présidentialiste du régim e, en doublant la durée du m andat présidentiel, qui passe ainsi de 3 à 6 ans (le m andat de C harles D ebbas prenant désorm ais fin au printem ps 1932), e t en autorisant la dissolution de la Cham bre par sim ple décret m otivé. Par-delà le je u des institutions, la constitution avait à réguler deux problèm es fondam entaux. Les relations avec la puissance m andataire d ’abord sont précisées dans l’article 90, qui réserve les droits de la puissance m andataire tels qu’ils résultent de ses engagem ents internationaux vis-à-vis de la S.D .N . notam m ent. De la sorte, le H aut-C om m issaire gardait la haute m ain sur la politique extérieure et la défense du pays, et pouvait annuler toute législation ju g é e co n traire au M andat, voire suspendre purem ent e t sim plem ent la constitution. Par cet article, le M andat s ’introduisait en fait au cœ ur m êm e de la constitution, concession à laquelle les nationalistes syriens se refuseront absolum ent en 1928. A u lendem ain de sa dém ission, en septem bre 1926, Jouvenel attirera l’attention du Q uai d ’O rsay sur cette question : « Q uand d es p ay s so n t lib re s d e c h o isir le u r co n stitu tio n , le u r rég im e é le c to ra l, d e v o te r le b u d g e t e t l ’im p ô t ( ...) , il e s t fa ta l q u ’ils rev en d iq u en t la p lén itu d e d e le u r in d ép en d an ce n atio n ale, à m o in s q u ’e lle n e le u r ap p araisse com m e u n d an g er. C e d an g er p eu t b ien ê tre re s s e n ti p a r le s c h ré tie n s d u L ib a n , m in o rité q u i ris q u e l ’é crasem en t. L es A rab es d e S y rie n ’o n t p a s le s m êm es ra iso n s d ’accep ter n o tre tu telle. D onc ils la com battent. P ourquoi le M in istère se re fu se -t-il à ap ercev o ir c e t e n c h a în e m e n t18 ? »

Le confessionnalism e ensuite, devenu plus nécessaire que jam ais après le b o u lev ersem en t du paysage com m unautaire en 1920. L a ré p a rtitio n com m unautaire des responsabilités politiques et adm inistratives fait ainsi l’objet de l’article 93, qui en institutionnalise le principe, m ais de façon ém inem m ent provisoire : « À titre transitoire et dans une intention de justice et de concorde, les com m unautés seront équitablem ent représentées dans les em plois publics et dans la com position du m inistère, sans que cela puisse nuire au bien de l’É tat ». Ce provisoire a son im portance, en ce sens qu’il révèle le lien qu’H em y de Jouvenel avait établi entre constitution institutionnelle et constitution territoriale de l'É ta t libanais. D ans son esprit en effet, le confessionnalism e n ’était qu’une étape obligée, en attendant le règlem ent de fond de la question 18. CADN, fds BM, 363, de Jouvenel à m inistre des A.E., 3.9.1926.

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territoriale qui devait faire l’objet d ’un traité ultérieur entre la République libanaise qu’il venait de faire naître, et le futur É tat syrien qu’il envisageait pour l’après-révolte : « Il fau d ra b ien u n jo u r réso u d re le p ro b lèm e d es fro n tières lib an aises q u i p èse p lu s q u e to u t a u tre su r n o tre p o litiq u e au L ev an t. S ’ap p u y er su r la m ajo rité ch rétien n e du L ib an e t la réd u ire à 52 % e n an n ex an t 4 8 % d ’irréd en tistes, p rép arer ain si le m om ent o ù c e tte m ajo rité de p lu s en p lu s a tte in te p a r l’ém ig ratio n , p assera à l’é ta t d e m in o rité, b ro u ille r p o u r o b te n ir u n te l ré su lta t la F ran ce avec les S y rien s q u atre fo is p lu s n om breux q u e les L ib an ais e t av ec to u s le s m u sulm ans d ’A sie, c ’e st v o u lo ir jo u e r le M andat su r u n e c a rte p e rd u e l9. »

R etrouve-t-on du côté syrien ces fils ténus que le H aut-C om m issaire tente de nouer en vue d ’un règlem ent global de la question m andataire ? À Damas, H enry de Jouvenel cherche à s’appuyer sur une équipe gouvernem entale intégrant un certain nom bre de nationalistes m odérés. Le 26 avril 1926, le D am ade Ahm ad N am i B ey, m em bre de la vieille aristocratie circassienne de l’Em pire, est nom m é c h ef de l’É tat de Syrie, dans l’attente de ce q u ’une assem blée régulièrem ent élue puisse procéder elle-m êm e à ce choix. A près des discussions que l’on devine âpres, un prem ier gouvernem ent est finalem ent constitué le 4 m ai 1926, incluant donc trois m inistres nationalistes. Les déclarations gouvernem entales du début du m ois de m ai vont toutes dans le m êm e sens. O n y retrouve clairem ent le program m e tracé p ar H enry de Jouvenel : « N o tre g o u v ern em en t s ’e ffo rcera d e ré a lise r le program m e su iv an t q u ’il a ad o p té com m e b ase d e so n actio n : 1) c o n v o q u e r u n e A sse m b lé e c o n s titu a n te q u i se c h a rg e ra d e l’élab o ratio n d e la C o n stitu tio n d u p ay s su* la b ase d e la so u v erain eté n atio n ale ; 2 ) d o n n er au M andat le s form es d ’u n tra ité q u i sera p assé e n tre la F ran ce e t la S y rie p o u r u n e p ério d e d e tre n te an s, tra ité qui fix e ra les d ro its, les o b lig atio n s e t les relatio n s récip ro q u es d es deux n atio n s. ( .. . ) Il ré se rv e ra à la F ran ce l’in flu e n c e p o litiq u e e t la p rio rité économ ique san s p o rte r a tte in te à la so u v erain eté n atio n ale ; 3 ) ré a lise r l’u n ité sy rien n e p a r d es m oyens d éjà en trep ris e t q u i, nous l ’e sp é ro n s, n e ta rd e ro n t p a s à d o n n e r à la N a tio n d e s ré su lta ts fru c tu e u x 20. »

19. Ibid. 20. CADN, fds BM, 363. Note sur la situation politique des États à la date du 15.9.1926.

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D eux rem arques ici. À la différence du Liban, la dissociation form elle entre le M andat d ’une part, et le texte constitutionnel de l’autre, parait bel et bien à la base du m ontage. A près le départ d ’Henry de Jouvenel, le Quai d ’O rsay re v ie n d ra su r c e tte d is so c ia tio n , p ré v o y a n t n o tam m en t l ’in sc rip tio n constitutionnelle du contrôle m andataire par le biais d ’un droit de veto. Jouvenel com m ente alors ce nouveau projet qui va à l’encontre de ce qu’il a essayé de faire : « L e p ro je t q u e v o u s m 'a v e z com m uniqué se p a sse d u co n sen tem en t d es p o p u latio n s. C ’e st u n sta tu t im posé, o u , si l’o n p réfère, acco rd é. Il e st d ’a ille u rs larg e e t g én éreu x . ( ...) L e M in istère c ro it-il v raim en t q u e le d ro it d e v e to , in s c rit d a n s le p ro je t d e s ta tu t, p ro té g e ra su ffisam m en t le M andat ? L e n o u v eau sta tu t am èn era les S y rien s à réclam er la seu le lib erté q u ’o n n e leu r accorde p as, la lib erté n atio n ale, e t la isse ra le H aut-C o m m issaire d ev an t c e tte rev en d icatio n , arm é de so n seu l d ro it d e v e to , e t o b lig é p o u r l’im p o ser d e rec o u rir à la fo rce. C ’e st, à p lu s o u m o in s lo n g u e éch éan ce, le recom m encem ent d es tro u b les. C om m ent é v ite r c e s co n séq u en ces q u e le sta tu t p o rte en lu i-m êm e ? Je n e v o y ais q u ’u n m oyen : o b te n ir d es S y rien s q u ’ils alién a sse n t eux-m êm es, p a r tra ité , le u r in d ép en d an ce n atio n ale 2I. »

Seconde rem arque. Q uels sont ces « m oyens déjà entrepris » pour réaliser l'u n ité syrienne ? Eu égard à l’esprit général du projet Jouvenel, il ne peut s’agir que de l’ouverture de discussions entre Syriens e t Libanais. Si aucun canal de négociation ne paraît avoir été officiellem ent ouvert à cette date, force est bien de constater que l’idée fait son chem in, dans les cercles dirigeants libanais, d 'u n réajustem ent territorial de la jeune république. Paul Souchier, ch ef du cabinet civil du H aut-C om m issariat, tém oigne de cette évolution des esprits, dans le sillage notam m ent des positions défendues par Ém ile Eddé, futur président du C onseil en 1929, et qui n ’a jam ais vraim ent cru à ce qu’il pensait être un trop grand Liban : « J ’ai ajo u té : “P u isq u e v o u s co n v en ez q u e v o tre G rand L ib an e st tro p g ran d e t q u ’il fau t réd u ire le nom bre d es m usulm ans p o u r asseo ir fo rtem en t v o tre m ajo rité c h rétien n e, c ’e st à v o u s d e le d ire” . L a th èse a su rp ris b eau co u p m o in s q u e je l’im ag in ais m es au d iteu rs, e t u n b eau jo u r j ’ai reçu la v isite d ’E d d é, accom pagné d e M gr ‘A b d allah K h u ri e t d e ‘A b d allah B ayhum : “N ous av o n s été frap p és d e ce q u e v o u s av ez d it l ’a u tre jo u r. N ous p en so n s n o u s au ssi q u ’o n p o u rra it en v isag er, m ais e n la p rép aran t so ig n eu sem en t, la p o ssib ilité d ’o ffrir

21. CADN, fds BM, 363, Jouvenel à m inistre des A.E., 3.9.1926.

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d es n ég o ciatio n s à la S y rie.” J ’a i à c e m om ent là fa it m arche arriére, in v ité a u calm e, à la réflex io n , à la d iscrétio n su rto u t ; m ais j ’a i depuis lo rs longuem ent v u E ddé. L es cessio n s a u sud n e fero n t à m on sen s au cu n e d ifficu lté. O n ren d ra : R ash ay a, H asbaya e t le s te rrito ire s en v elo p p an ts. L a q u estio n sera p lu s d élicate p o u r T rip o li22. »

A u m ois de m ai 1926, H enry de Jouvenel a donc bel et bien réussi à m aintenir sur les rails cet am bitieux projet qui visait à dépoussiérer le M andat des lourdes hypothèques du passé, en faisant souffler sur lui l’esprit de Genève. M ais la réalité coloniale du M andat ne tarde cependant pas à faire vaciller le bel édifice. Les responsables m ilitaires n ’entendent pas renoncer en effet à une victoire qui leur tend les bras, au bénéfice d ’un com prom is politique qui rem ettrait en selle ces forces nationalistes qu’ils ont le sentim ent d ’avoir liquidées. A lors que le H aut-C om m issaire est à Paris pour consultations, G am elin, com m andant en ch ef de l’arm ée du Levant, et C atroux, directeur du service des R enseignem ents, torpillent l’expérience du m inistère Ahm ad N am i Bey, bom bardent Paris de rapports alarm istes concluant à l’im m inence d ’un retour de flam m e insurrectionnel, et finalem ent parviennent à déboulonner H enry de Jouvenel, définitivem ent écarté au début du m ois de septem bre 1926. Seul le versant libanais de sa politique a pu être m aintenu. Il appartiendra à son successeur, H enri Ponsot, d ’essayer de prolonger la réform e en Syrie. PONSOT ET L’ÉCHEC DE LA CONSTITUANTE SYRIENNE DE 1928

A près s’être livré à une enquête approfondie pendant de longs m ois, le nouveau H aut-Com m issaire dévoile en ju ille t 1927 les grandes lignes de son program m e. N oyée sous les form ules évasives, la déclaration recèle pourtant un signal politique fort : Ponsot entend bien se situer dans le prolongem ent de l’œ uvre entreprise par son prédécesseur. R éagissant à la déclaration, Ibrahim H ananu, l’un des leaders charism atiques du m ouvem ent nationaliste en Syrie, tém oigne de ce que le dialogue peut être renoué sur ces bases : « Le paragraphe 3 de la déclaration, où le H aut-Com m issaire affirm e qu’il restera attaché à la politique de M . de Jouvenel, nous a frappés, pour l’unique raison que nous étions sur le point de nous entendre avec ce dernier, et nous som m es encore pleins d ’espoir 23. » Q uelques sem aines plus tard en effet, à la fin du m ois d ’octobre, les leaders nationalistes venus de toutes les grandes v illes de 22. Archives départem entales de la Corrèze, Papiers Jouvenel, 5J 1-18, Souchier à Jouvenel, 8.7.1926. Sur Émile Eddé et sa conception du Liban, cf. Michel V an L eeuw, Émile Eddé (1884¡949), « Pour le Liban avec la France », Thèse Paris V m , 2001. 23. CADN, fds BM, 925, Ponsot à A.E., 2.9.1927.

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SI

l’intérieur, se réunissent à B eyrouth pour s ’accorder sur les suites à donner à la d é c la ra tio n P o n so t. U n reg ro u p em en t p o litiq u e d es n o ta b le s u rb a in s nationalistes est en train d ’ém erger, sous la houlette de H ashim al-A tasi, de Jam il M ardam et de Ibrahim H ananu, annonçant la création prochaine du Bloc national (al-Kutla al-wataniyya) qui dom inera la vie politique syrienne ju sq u ’à l’indépendance. Pour l’heure, une m otion est adoptée qui se term ine de la m anière suivante : « N o u s c ro y o n s e n la n é c e ssité d ’u n e c o lla b o ra tio n b a sée su r la récip ro cité d es in térêts e t la d éterm in atio n d es o b lig atio n s m u tu elles. N o u s n e som m es en au cu n c a s le s en n em is d e la F ran ce ( ...) L a N atio n sy rien n e e st to u t à fa it p rê te à lu i ten d re u n e m ain am icale e t à o u b lie r le p a ssé d o u lo u re u x , s i ta n t e s t q u ’e lle o b tie n n e sa s o u v e r a in e té n a tio n a le e t la s a tis f a c tio n d e s e s lé g itim e s a sp ira tio n s24. »

M ais à Paris, les groupes de pression im pliqués dans les affaires syriennes ont eux aussi parfaitem ent saisi la portée de la déclaration de Ponsot. Ils réagissent dans deux articles que publie L ’Asie française en septem bre 1927 puis en février 1928 25. B ien qu’anonym es, ces articles portent si l’on peut dire les stigm ates de la politique des autonom ies locales chère à R obert de Caix. Si tant est qu’il en fût l’auteur, voyons com m ent celui-ci tente d ’ajuster à ses v u es l ’h é rita g e p o litiq u e d ’H enry de Jo u v en el 26, en s ’a tta c h a n t to u t particulièrem ent à la question du traité. Pour Jouvenel, l’avantage du traité avec la Syrie est q u’il allait en quelque sorte aspirer le M andat et en affranchir le texte constitutionnel à venir. C ’était là, et l’avenir allait lui donner raison, le seul m oyen de rallier les nationalistes au m andat. Pour R obert de C aix, c ’est exactem ent l’inverse. Les traités « ne se confondent pas avec le M andat ni ne peuvent se substituer à lui. ( ...) Si des traités peuvent très heureusem ent déterm iner, d ’accord avec les gouvernem ents sous m andat, l’exercice des pouvoirs du m andataire, ils ne sauraient donc être l’origine de ces pouvoirs qui leur sont antérieurs e t extérieurs ». Ponsot, lui, passe la vitesse supérieure. Le 16 février 1928, le cheikh Taj al-D in al-H asani, qui passe pour m odérém ent nationaliste, est officiellem ent invité à form er un nouveau gouvernem ent chargé de m ener à bien l’élection 24. Cité par Peter A. S hambrook, French imperialism in Syria 1927-1936,1998, p. 9. 25. L 9Asie française , n° 253, octobre 1927, p. 283-289, et n° 257, février 1928, p. 65-67. 26. Après son départ de Beyrouth en 1923, Robert de Caix devient délégué français à la Commission permanente des mandats à Genève jusqu’en 1939. À ce titre, il joue en quelque sorte le rôle d’éminence grise du Quai d ’Orsay pour toutes les questions du L evant

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d ’une constituante. Les élections sont prévues pour le m ois d ’avril. Sur 70 sièges à pourvoir, les nationalistes en obtiennent 22. A ppuyés sur un véritable program m e, liés par un profil sociologique com m un, rom pus à l’art du débat politique, les nationalistes s ’assurent sans peine du contrôle de l’assem blée : H ashim al-A tasi est élu président de la Cham bre, tandis qu’Ibrahim H ananu prend la direction de la com m ission chargée de rédiger la constitution. Face à la pression des m ilitaires, relayés à Paris par R obert de C aix, Ponsot tient bon : « L e g én éral G am elin, av ec to u te l’au to rité q u e lu i co n fèren t ses serv ices p assés, sa situ atio n e t so n lo n g sé jo u r au L ev an t, so u tien t q u ’en O rient c ’e st p ar u ne "p o litiq u e forte” q u ’on év ite d ’av o ir recours à la fo rce. J ’av o u e q u e je d em anderais av an t d ’en co n v en ir q u ’on m ’ex p liq u ât ce q u ’o n en ten d p a r u ne p o litiq u e fo rte. ( ...) Q ue serait* ce ici e n d ern ière an aly se q u ’u n e "p o litiq u e fo rte” ? C e n e p o u rrait ê tre a u tre ch o se q u ’u n e p o litiq u e fo rte m e n t ré p re ssiv e , e t c e tte p o litiq u e là, il n ’e st p a s e n n o tre p o u v o ir d e la foire. ( ...) L a p o litiq u e q u i co n siste à essay er d e n o u s c o n cilier n o s an cien s ad v ersaires e t d e co llab o rer av ec eu x im plique d es risq u es. Je n e v o is q u ’u n e m an ière d e p rév en ir ces risq u es, c ’e st d e n e p as p ra tiq u e r c e tte p o litiq u e. Je n ’av an ce p as le cœ u r lé g e r su r la ro u te o ù nous som m es en g ag és, m ais j ’a i b ie n le sen tim en t q u ’e n d eh o rs d ’e lle , il n ’y a q u e d es v o ies san s is s u e 27. »

M ais début ju illet, Ponsot est piégé. Les nationalistes ont été trop loin, trop vite. Em portée par son élan, la com m ission parlem entaire accouche d ’un texte de 115 articles, dont six posent, c ’est le m oins qu’on puisse dire, un réel problèm e de com patibilité avec le M andat. L ’article 110 prévoit ainsi la m ise sur pied d ’une arm ée nationale, les articles 112 et 73 à 75 restituent à la Syrie la plénitude de sa personnalité internationale (représentation extérieure, conclusion de traités) et transfère au nouvel État l’ensem ble des com pétences en m atière d ’am n istie e t de loi m artiale. L ’a rtic le 2 en fin , proclam e l’indivisibilité d ’une Syrie incluant le Liban, la Palestine et la Transjordanie ! U nité, arm ée nationale, représentation extérieure, autant de chapitres qui, dans l’esprit de Ponsot, devaient être précisés ultérieurem ent dans le cadre d ’un traité. Les nationalistes à leur tour, m ais dans un sens évidem m ent inverse, avaient vidé le traité de toute sa substance. À Paris, la réception des docum ents déclenche un véritable branle-bas : ou les six articles sont supprim és, ou une référence explicite au M andat est introduite dans la constitution elle-m êm e. En cas de refus, l’assem blée doit 27. SHAT, 7N4181, Ponsot à A.E., 30.5.1928.

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être suspendue jusqu’à l'autom ne. À Damas, la discussion des articles est prévue p o u r le 9 août. D ans une atm osphère tendue, les députés adoptent, sans m odification, le texte constitutionnel, ainsi qu’une m otion précisant que la suppression des six articles équivaudrait tout sim plem ent à une « am putation de la constitution ». A rrêtons-nous un instant sur cette dernière déclaration. Ce que refusent ici les nationalistes syriens, c 'e s t d ’introduire le M andat dans la constitution elle-m êm e. Jouvenel l’avait bien senti. U ne constitution (dustur), ce n ’est pas sim plem ent un texte juridique, une technique de précision sensée assurer la respiration d ’un régim e. C ’est aussi, e t surtout dans un contexte d'affirm ation nationale, un capital sym bolique qu’aucun acteur politique ne prendrait le risque d ’entailler. O n ne peut que reprendre ici ce qu’a si bien écrit François-X avier G uerra à propos de la constitution m exicaine de 1857 : « La C onstitution apparaît alors com m e la pièce-clé, la référence d ’un systèm e de pensée qui précède et tente de m odeler une réalité sociale plus ancienne. E lle est aussi le m asque d 'u n systèm e de pouvoirs qui a adopté form ellem ent son cadre, m ais dont la réalité est autre. Elle est enfin un enjeu dans les rapports des acteurs, car la conquête des pouvoirs sym boliques q u’elle définit est le but final de la lutte politique 28. » Le 5 février 1929, au term e de plusieurs m ois de négociations, Ponsot doit se résoudre à ajourner l’assem blée constituante sine die. M ais dès l’année suivante, la signature im m inente d ’un traité anglo-irakien ram ène le dossier politique syrien sur le devant de la scène m andataire. L E T R A IT É D A N S L E S A N N É E S 1930 : D U F A U X -FU Y A N T À L A ST R A T É G IE D E SO R T IE D E M A N D A T

E st-o n en m esure de débusquer, p ar-d elà l ’ap p aren t stop and go m andataire des années 1930, des lignes de force qui, sans pour autant conférer u ne u n ité d ’e n se m b le à c e tte d é c e n n ie p o u r le m o in s tro u b lé e , en com m anderaient néanm oins l’articulation en quelques grands chapitres ? B ien entendu, la politique m andataire apparaît durant cette période beaucoup plus réactive que volontariste. M ais la façon m êm e dont elle épouse les inflexions de la conjoncture et réagit aux brusques rehauts des événem ents, trahit une certaine logique qui nous autorise à tenter cet essai de périodisation. La question du traité paraît être à cet égard un angle d ’attaque relativem ent pertinent, pour rendre un peu de sa lisibilité à la politique m andataire des années 1930. 28. François-X avier G uerra, Le Mexique. De l'ancien régime à la Révolution, Paris, 1985, t 1, P- 52.

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L es

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a m b ig u ït é s

d ' un

t r a it é

en suspens

(1 9 3 0 -1 9 3 3 )

Entre 1930 et 1933, la politique m andataire repose sur une am biguïté. Il s 'a g it bien d ’engager un processus de négociation, ayant plus ou m oins explicitem ent la conclusion d ’un traité en ligne de m ire, m ais à partir d ’une constitution im posée unilatéralem ent, et ce afin d ’éviter l’em ballem ent des institutions com m e dans la Syrie de 1928, ou au contraire leur blocage comme dans le Liban de 1932. Si Henri Ponsot parvient ainsi à associer à son programme des in te rlo c u te u rs lo cau x c ré d ib le s, c ’e st au p rix de c ette am b ig u ïté fondam entale, qui leur fait espérer que les règles du jeu constitutionnel, ainsi m is en place, représentent plus une plate-form e de discussion qu’un cadre véritablem ent contraignant. Pressé par la signature prochaine d ’un traité anglo-irakien, annoncé dès septem bre 1929 et finalem ent conclu en ju in 1930, la puissance m andataire prom ulgue unilatéralem ent les statuts organiques des États du Levant en m ai 1930. Celui de la Syrie reprend en gros les dispositions de la constitution avortée de 1928, délestée de l’article 2 relative à l’unité d ’une G rande Syrie, et neutralisée pour le reste par l’inscription d 'u n article supplém entaire garantissant les positions françaises. Surtout, deux autres statuts organiques venaient en quelque sorte apporter une sanction constitutionnelle au régim e de large autonom ie dont bénéficiaient les G ouvernem ents (leur nouvelle appellation) des A laouites et du D jebel D ruze. Q uant au statut de la République libanaise, il s’agissait naturellem ent de la constitution de 1926 révisée, qui fonctionnait ju sq u ’à présent sans jam ais avoir été officiellem ent prom ulguée. À l’inverse, il était prévu que le statut de la Syrie n ’entrerait en vigueur qu’à l’issue d ’élections que la puissance m andataire annonçait prochaines. Un dernier texte enfin précisait le fonctionnem ent des intérêts com m uns, à la gestion desquels les États étaient désorm ais associés par le biais d ’une C onférence annuelle qui venait tout juste d ’être créée. Le H aut-Com m issaire venait en somme de trouver un habillage décent au fonctionnem ent du M andat français, appelé à passer devant les exam inateurs de la S.D.N. en même tem ps que le brillant candidat britannique. M ais il y avait égalem ent là une base à partir de laquelle un nouveau cycle de négociation pouvait être engagé, sans risque de devoir à nouveau trancher dans le v if de la vie constitutionnelle. Une nouvelle fois, Ponsot va bénéficier de l’attitude des nationalistes syriens les plus m odérés, qui se rallient, sans doute plus résignés qu’enthousiastes, au calendrier dicté par la puissance m andataire : acceptation des textes de m ai 1930 et participation aux prochaines élections, afin de passer

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le plus vite possible à l’étape décisive du traité. Lors du scrutin de décem bre 1931-janvier 1932, les autorités m andataires font m ontre de tout leur savoirfaire pour obtenir une assem blée beaucoup plus conciliante que celle de 1928, m ais conservant néanm oins un zeste de crédibilité grâce à l’élection de candidats de la fraction m odérée du B loc national (14 députés nationalistes sur 69). U n nouvel exécutif est alors m is en place, em m ené par des partisans notoires de la France, m ais com prenant égalem ent deux personnalités nationalistes de prem ier plan, parm i lesquelles Jam il M ardam Bey. D u côté du Liban, deux événem ents viennent invalider les form ules constitutionnelles im aginées pour préserver l ’É tat libanais des secousses com m unautaires. En jan v ier 1932 d ’abord, les résultats du prem ier véritable recensem ent de la population libanaise (et pour l’heure le dernier) apportent la confirm ation statistique de ce que l’on savait déjà à couvert, à savoir le renversem ent des tendances, et partant l’inclinaison prévisible du balancier dém ographique du côté de la population m usulm ane : en dépit du recensem ent de certaines catégories d'ém igrés et des réfugiés arm éniens récem m ent arrivés, la population chrétienne ne dispose plus que d ’une faible m ajorité (52,5 % ), en regard de com m unautés m usulm anes (46,2 % ) qui paraissent engagées dans la voie d ’un rattrapage dém ographique rom pant avec les tendances lourdes des siècles précédents 29. Par ailleurs, à l’occasion des grandes manœuvres préludant à l’élection d ’un nouveau président de la République, prévue pour le m ois de m ars, il devient bientôt évident que le candidat sunnite, M uhammad al-Jisr, a toutes les chances de passer devant Béchara al-K houry, le candidat m aronite qui a les faveurs de la puissance m andataire. Ponsot réagit brutalem ent et suspend la constitution le 9 m ai 1932, se réservant en pratique tous les pouvoirs, en dépit du m aintien d ’un très m ince écran libanais. Q uelle est la logique profonde de ce coup de force du printem ps 1932 ? Le pouvoir m andataire voit là en fait une occasion d ’intervenir directem ent dans les affaires libanaises, afin d ’im pulser un vaste program m e de réform es, rendues nécessaires tant par la profondeur du m alaise économ ique et social en ces années de grande dépression, que par le blocage des institutions dont la crise de 1932 ne représente en fait que l’aboutissem ent. La réalisation de ce program m e nécessite en effet un régim e d ’exception, celui de l’adm inistration m andataire directe, seul susceptible pense Ponsot, et avec lui un certain nom bre de responsables libanais, de s’extraire des pesanteurs inhérentes au fonctionnem ent en quelque sorte confiné d ’une classe politique 29. Population totale du Liban en 1932 : 861 000 habitants.

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num ériquem ent restreinte, striée de rivalités personnelles, et exposée à de p u issants phénom ènes de clien télisatio n que l’observation jalo u se de la répartition com m unautaire des charges ne cesse d ’attiser. A près la suspension de la constitution, le H aut-C om m issaire s’engage en effet dans le dégraissage de l’adm inistration, im pulse un sem blant de politique économ ique sur fond de protectionnism e, au grand dam de certains secteurs du capitalism e m étropolitain d o n t le m ouvem ent de re p li co n jo n ctu rel su r l ’E m pire e st de la so rte c o n sid é ra b le m e n t fre in é au L e v a n t, e t e n v isa g e e n fin u n e re fo n te constitutionnelle qui am éliorerait de façon sensible le rendem ent des institutions libanaises. À dire vrai, com m e en Syrie, le H aut-C om m issaire cherche à instaurer un nouveau cadre politique, défini de façon unilatérale, et posé comme un préalable à toute form ulation contractuelle de la relation post-m andataire. Comme en Syrie encore, m ais de façon bien plus nette ici, Ponsot dispose des relais locaux nécessaires à sa politique. Son program m e rejoint en effet les orientations souhaitées p ar certains m ilieux politiques libanais, gravitant notam m ent autour d'É m ile E d d é30. Des entretiens que celui-ci m ultiplie avec le personnel du Haut-Com m issariat au m om ent de la crise de 1932, à tel point qu’il n ’est pas interdit de penser qu’il en a inspiré en partie le dénouem ent, il ressort en tout cas qu'É m ile Eddé préconisait, après une période transitoire de six m ois consacrée à la définition unilatérale du program m e de réform e, le recours à un exécutif fort, c ’est-à-dire ici bénéficiant de l’appui sans faille de la puissance m andataire. Dans cette recherche d ’une consolidation institutionnelle de l’État libanais, Ém ile Eddé s’inscrivait ainsi résolum ent dans une stratégie de m andat M ais celle-ci n ’était en rien exclusive du traité lui-m êm e, qui devait bien au contraire en consacrer le term e, à savoir l’indépendance d ’un Liban politiquement stabilisé par la réform e, et territorialem ent consolidé par la garantie des frontières que lui apporterait alors la France. Dès la fin de l’année 1932, les am biguïtés de la position française, tant vis-à-vis des Syriens relativem ent à la portée que l’on entend donner au traité, que vis-à-vis des Libanais quant à la perspective m ême de sa conclusion, finissent par apparaître au grand jour. Les 2 et 3 décem bre 1932 en effet, Ponsot explique, devant la Com m ission perm anente des m andats à la S.D .N ., que les territoires du Levant sont divisés en deux zones : la « zone du traité » qui com prend l’actuel État syrien, et la « zone du m andat » qui inclut la R épublique libanaise et les G ouvernem ents des A laouites et du D jebel D ruze. Pour les interlocuteurs libanais du H aut-Com m issaire, c ’est l’affirm ation que le M andat, 30. Ce paragraphe s'appuie sur la thèse déjà citée de Michel V an Lu r\v.

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loin d 'ê tre un sim ple outil de la nécessaire réform e de l'É ta t, est en fait un cadre contraignant en dehors duquel aucune évolution politique du Liban n ’est pour l’heure envisagée. Pour les nationalistes syriens m odérés qui ont accepté de jo u e r le je u des négociations, c ’est la confirm ation que le régim e des autonom ies locales survivra bel et bien à la signature d ’un traité. Placé dans une situation intenable vis-à-vis des nationalistes radicaux, Jam il M ardam Bey dém issionne du gouvernem ent syrien au m ois d ’avril 1933. Q uelques jo u rs plus tard, le Q uai d ’O rsay précise la conception du traité qui prévaut désorm ais à Paris. Le traité à négocier ne saurait être considéré com m e devant sanctionner l’indépendance im m édiate de la Syrie. Ce qui doit être recherché, c ’est au contraire une form ule transitoire, qui perm ettrait à la Syrie de prouver son aptitude à l’exercice d 'u n e pleine indépendance. C elle-ci serait alors consacrée p ar son adm ission à la S.D .N ., à laquelle la France apportera tout son concours. Il y a donc une phase nouvelle, interm édiaire entre le traité e t l’indépendance, et dont la durée représente précisém ent l’un des points à négocier (Paris penche pour 4 ans). En outre, cette transition perm ettrait aux Syriens, en s’organisant eux-m êm es dans le cadre du traité, c ’est-à-dire sur le territoire relevant actuellem ent du gouvernem ent de D am as, de faire la dém onstration de leur capacité à adm inistrer de nouveaux territoires, c ’est-à-dire ici les D jebels D ruze et A laouite. C ependant, prévient le Q uai d'O rsay, une autonom ie substantielle paraît être une condition m inim ale à tout rattachem ent. Ce m ontage, s ’il ne rem et pas en cause les fondem ents m êm es du régim e des autonom ies locales, n ’en représente pas m oins l’une des toutes prem ières déclarations, où la puissance m andataire envisage explicitem ent le rattachem ent à la Syrie des territoires druze et a lao u ite 31. C ette conception du traité n ’en consacre pas m oins une rupture durable avec les nationalistes syriens. Pour en com prendre les raisons profondes, il convient de réfléchir à ce que représente alors dans ces m ilieux nationalistes, l’idée m êm e du traité. O n assiste en effet à un glissem ent im portant dans l’arm ature conceptuelle du m ouvem ent national. La constitution n ’y est plus cet a cte fo n d ateu r (dustur) qui av ait enflam m é les esp rits en 1928, et l’acceptation tactique du statut de 1930 tém oigne précisém ent de ce que le texte constitutionnel est devenu un sim ple outil, une étape en quelque sorte technique avant la réalisation de l’indépendance. C ar c ’est bien autour de l’idée de traité que s ’opère désorm ais cette conjonction sym bolique des aspirations nationales, que viennent périodiquem ent raviver les nouvelles venues d ’Irak 31. P. S hambrook , op. cil., p. 122-123.

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(1930-1932) ou d ’Égypte (1936), révélant en quelque sorte, dans l’ordre des im aginaires politiques, cette com m unauté de destin qui parait au contraire s ’effacer inexorablem ent au contact des réalités m andataires. Le co n stat de cette antinom ie fondam entale dans les conceptions respectives du traité jo u e sans doute un rôle dans le départ de Ponsot à l’été 1933, en ce sens qu’elle rendait vain tout espoir d ’associer au processus de négociation les seuls interlocuteurs véritablem ent en prise sur les évolutions politiques locales. Les instructions de son successeur, le com te D am ien de M artel, consistent précisém ent à se passer de ces derniers. V ers

une définition unilatérale du traité

(1934-1935)

D ès son arrivée au Levant, en octobre 1933, Dam ien de M artel s ’em ploie à liquider les derniers vestiges de la politique engagée par son prédécesseur. A près avoir forcé la m ain, hésitante d ’ailleurs, des chefs de l’exécutif syrien, il fait engager devant le parlem ent de Dam as la procédure de ratification d ’un traité, qui n ’est en gros que la form ulation contractuelle des statuts de 1930. D evant l’obstruction prévisible des députés, il suspend la session parlem entaire d ’autom ne. La suspension est prorogée lors de la session de printem ps, tandis que le gouvernem ent « est dém issionné », rem placé par un nouveau cabinet Taj al-D in al-H asani. C elui-ci s ’engage à exclure toute question politique de ses travaux, et à se concentrer sur les réform es adm inistratives et les problèm es économ iques, il est vrai particulièrem ent aigus. Finalem ent, la cham bre est suspendue sine die au m ois d ’octobre 1934. Q ue cache cette politique de la terre brûlée ? De M artel déblaie en fait le terrain pour la m ise en œ uvre de son program m e, qu’une note de 1935 résum e de la façon suivante : « L ’ex p érien ce ay an t d ém o n tré la d iffic u lté d ’a ssu rer u n e év o lu tio n d o n t ch aq u e étap e e û t été p réalab lem en t co n sacrée p a r un acco rd av ec le g o u v ern em en t lo cal, la d écisio n av ait été p rise d e p ro céd er à c e tte m êm e év o lu tio n u n ilatéralem en t, p o u r a rriv e r au m êm e résu ltat. A in si d o n c la p u issa n c e m an d ataire c o n d u ira it se u le le s ch o ses ju sq u ’au p o in t rep résen tan t à son sens l’é ta t d e ch o ses à m ain ten ir p a r tra ité , e t ce ré su lta t o b ten u , o ffrira it au g o uvernem ent sy rien d e le co n sta te r e t d e le co n firm er p ar v o ie d ’acco rd , le co n sen tem en t d es S y rien s à ce tte p ro céd u re d ev an t d éterm in er la p o ssib ilité p o u r la S y rie d e v o ir p o ser sa can d id atu re à G e n è v e 32. »

32. Cité par Jacques Coi land, « Le Front populaire et la négociation des traités avec les États du Levant », in W. A rbid, S. K ançal, J.-D. M izrahi et S. S ali, (dir.), Méditerranée, Moyen-Orient : deux siècles de relations internationales. Recherches en hommage à Jacques Thobie (à paraître).

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C ette politique syrienne, c ’était égalem ent mutatis mutandis, celle qui avait cours au Liban depuis 1932, à savoir l’im pulsion unilatérale des réform es. Il ne pouvait cependant être question de se présenter à G enève avec les deux m andats form ellem ent placés sous un régim e d ’exception. A ussi la suspension du parlem ent syrien devait-elle s’accom pagner d'u n e restauration au m oins partielle de la constitution libanaise. C ’est ainsi que le 2 janvier 1934, l’exécutif libanais e st confié à un président de la R épublique nom m é par le H autCom m issaire et responsable devant lui. U ne cham bre réduite à 25 députés, dont 7 nom m és, devait être p ar ailleurs m ise en place, m ais sans aucune prérogative à proprem ent parler parlem entaire. Les élections organisées le même m ois am ènent du reste la v icto ire des cand id ats fav o risés p ar le H autC o m m issariat. A in si co n çu e, c e tte re sta u ra tio n b ie n tim id e de la v ie constitutionnelle libanaise ne gêne en rien l'interventionnism e m andataire. Le problèm e était naturellem ent plus ardu en S yrie, e t la stratégie m andataire en conséquence plus subtile. La pierre angulaire du projet politique m andataire consiste ici en une décentralisation adm inistrative du pays, dont les aboutissants sont exposés pour la prem ière fois en septem bre 1934 : « D u p o in t d e v u e de l ’év o lu tio n d u m an d at, la co n stitu tio n sy rien n e a le g ran d d ésav an tag e d e m ain ten ir u n É ta t c e n tra lisé , ren d an t le rattach em en t d es É tats d es A lao u ites e t du D jebel D ruze p lu s d ifficile. C e rattach em en t a été, en p rin cip e, adm is ( ...) C e n ’e st q u ’à la d ern ière étap e d u p ro je t q u e la q u estio n d u rattach em en t d e L attaq u ié e t d u D jeb el D ru ze sera so u lev ée, l’ad o p tio n d e la n o u v elle co n stitu tio n é ta n t u n e c o n d itio n d e ce ra tta c h e m e n t3334. »

Introduite par petites touches ponctuelles, cette réform e, présentée comme purem ent adm inistrative, n ’en devait pas m oins déboucher sur une véritable refonte constitutionnelle de la Syrie. D ans ses grandes lignes, le projet visait d ’abord à accroître les com pétences des instances de sandjak M, désorm ais gérés par des conseils locaux élus. D es délégués de ces conseils seraient ensuite convoqués à D am as aux fins de collaborer avec le gouvernem ent sur tel ou tel problèm e ponctuel, procédure par la suite renouvelée ju sq u ’à ce qu’un texte vienne en consacrer la pérennisation, sous la form e d ’un conseil central des délégués faisant office de parlem ent. Le fonctionnem ent des sandjaks syriens étant en quelque sorte aligné sur celui des gouvernem ents alaouite et druze, ceux-ci pouvaient dès lors rentrer sans inconvénient politique m ajeur dans le

33. Cité par P. Shambrook, op. cit., p. 179, et p. 158-159 pour le paragraphe suivant. 34. Circonscription correspondant à un départem ent et dirigée par un mutasarrif(préfet).

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régim e com m un de l’État syrien. Le projet m ettait ainsi en place une Syrie unitaire m ais décentralisée, représentant la form e politique à consacrer par voie de traité. Ce projet venait cependant se heurter à un certain nom bre de priorités stratégiques dont la définition, dans un contexte international alourdi par les am bitions m éditerranéennes et africaines de l’Italie fasciste, faisait précisém ent l’objet de toute une série d ’études dont il convient de restituer ici l’économ ie g én érale3S. Tels qu’ils ressortent de ces travaux, inscrits dans une perspective résolum ent im périale, les intérêts stratégiques de la France au Levant résident pour l’essentiel dans la couverture d ’une grande transversale qui, à p artir de Tripoli (aérodrom e, base navale, term inal pétrolier), englobe l’em branchem ent nord du pipe-line de M ossoul, et au-delà, les com m unications aériennes vers l’Indochine : « T rip o li e st le term in u s d e la ro u te n atu relle, v ia la tro u ée d e H om s, q u i re lie la m er n o n seu lem en t à l’É tat d e S y rie, m ais au ssi à l ’Irak (le p ip e-lin e d e M ossoul). D eux rég io n s m o n tag n eu ses com m andent T rip o li e t la tro u ée d e H om s : le L iban a u sud et l ’É tat d es A lao u ites au n o rd . L e ra tta c h e m en t d e la ré g io n a la o u ite à u n É ta t sy rien in d ép en d an t p riv e ra it n o s fo rces à T rip o li d e to u te sécu rité su r leu r flan c n o rd . Il n o u s p riv e ra it ég alem en t d u c o n trô le d e la tro u ée de H om s et d e la p o ssib ilité d e co n trô le r les ro u te s d e D am as e t de M ossoul, e t ain si le p ip e -lin e 36. »

Ces considérations portent en elles l’échec du traité franco-syrien de 1936. M ais pour l’heure, le Q uai d ’O rsay ne croit pas devoir faire m arche a rriè re , e t m ain tien t donc son p ro je t de d é ce n tra lisatio n . C elu i-ci e st définitivem ent m is au point en septem bre 1935, et sa prom ulgation par voie d ’arrêtés est prévue pour le 20 janvier 1936, de façon à coïncider avec l’élection à B eyrouth, par la cham bre libanaise, d ’un nouveau président de la R épublique qui sera Ém ile Eddé. La puissance m andataire vient de passer à la dernière phase de son pilotage unilatéral des réform es, celle qui doit am ener les deux États à la form e institutionnelle susceptible d ’être confirm ée par voie de traité. M ais le m ontage ne résistera pas aux événem ents de janvier 1936, qui consacrait non seulem ent l’échec d ’une politique, m ais dém ontrent aussi clairem ent les faiblesses de l’analyse qui la fondait. 35. Papiers Deleuze, La situation en Syrie, s.d. (ca fin mars 1936), 42 pages, que j'attribue à Robert Montagne. 36. Archives du ministère des A.E. à Paris, Syrie-Liban, 491, Guerre à A.E., 4.10.1935, fol. 100-101, cité par P. S hambrook, op. cit.%p. 182.

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D épassem ent puis «

redressement

»

du traité

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(1936-1939)

La diffusion des m ots d 'o rd re d'indépendance et d ’unité à l'occasion des cérém onies du « quarantièm e » (jour après la m ort) d'ib rah im H ananu, le 10 jan v ier 1936, m arque le point de départ d 'u n e agitation anti-m andataire que le H aut-C om m issariat pense être en m esure d 'e n ra y e r p a r des m esures répressives. C ’est le début de troubles très graves qui vont durer ju sq u ’au m ois de m ars, et s ’étendre, à partir de D am as, à toute la Syrie urbaine. A près avoir analysé les m écanism es de propagation de l’onde ém eutière, l’auteur d ’un im posant rapport sur ces événem ents - selon toute vraisem blance R obert M ontagne - tém oigne au final de l’inanité d ’une politique fondée sur la m arginalisation des m ilieux nationalistes. « L a d irectio n d u m o uvem ent a p aru éch ap p er au x n a tio n a liste s, à D am as, en tre le 10 e t le 2 0 fév rier. P u is ils o n t rep ris le co n trô le e t, d a n s la d e rn iè re p é rio d e , c e lle d e l ’e x p lo ita tio n d u su c c è s, le u r d isc ip lin e e t c e lle q u ’ils o n t im posée au x m an ifestan ts, ju sq u e d an s le s co rtèg es d e jo ie , a é té rem arq u ab le. L eu r sen s p o litiq u e a é té à la h au teu r d es circo n stan ces ( ...) . O n n e p e u t q u ’a d m irer la m an ière d o n t l ’é tat-m ajo r n atio n a liste a d ès lo rs p ris en m ain le co n trô le d u m o uvem ent d an s la d ern ière p ério d e 31. »

D e fait, le pouvoir m andataire est bel et bien contraint de renouer avec les nationalistes pour tenter d ’endiguer le mouvement. A u term e des discussions, une déclaration est faite le 1er m ars 1936, par laquelle le H aut-C om m issaire s'engage à rétablir la vie constitutionnelle et à autoriser une délégation à se rendre à Paris, pour y négocier les term es d ’un traité prenant pour base l’accord anglo-irakien de 1930. M ais dans un prem ier tem ps, ces négociations sont engagées du côté fiançais sans réelle volonté d ’aboutir. A ussi le projet de traité soum is à la délégation syrienne à la fin du m ois d ’avril est-il entièrem ent de confection et de conception françaises. L ’arrivée au pouvoir du gouvernem ent de Front populaire va redonner un élan d écisif à la négociation. C onduite par Pierre V iénot, sous-secrétaire d ’É tat aux A ffaires étrangères, celle-ci est en quelque sorte portée par l’accélération de la m achine républicaine durant les prem iers m ois du gouvernem ent Blum . D ès la fin du m ois de ju in , le principe d 'u n e négociation parallèle avec le Liban est adm is. M algré tous les efforts déployés par Pierre V iénot et Dam ien de M artel, les délég u és sy rien s av aien t en e ffe t refu sé de reco n n aître form ellem ent l’indépendance du Liban dans ses frontières de 1920. Pour couper73 37. Papiers Deleuze, La situation en Syrie, Rapport cité.

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court à toute rem ise en cause du statu quo territorial, aussi bien par les délégués syriens, que par les « unionistes » m usulm ans libanais qui revendiquaient leur rattachem ent à D am as, le nouveau gouvernem ent p rit l’initiative de répondre favorablem ent aux appels lancés par la classe politique chrétienne du Liban. D ans un m essage adressé au président Eddé, Pierre V iénot rappelait ainsi que la charte du m andat donnait « en effet à la Syrie et au Liban pareille vocation à l’indépendance », ce qui supposait les m êm es garanties internationales au nom bre desquelles figurait « celle du statut territorial de ces États qui, pour le Liban, a été défini le 31 août 1920. Il se proposait en conséquence de négocier avec le Liban un traité perm ettant son accession « au statut international d ’É tat indépendant » 38. C e faisant, Paris renforçait sur place la position d ’Ém ile Eddé, dont la stratégie de réform e par le M andat avait été m ise à m al par l’accélération des événem ents syriens. D ès le m ois de février 1936, à l’issue du congrès des prélats m aronites de Bkerké, le patriarche A rida avait ainsi réclam é avec fracas la fin du M andat et l’indépendance du Liban, tandis que le principal adversaire politique du président Eddé, Èéchara al-K houry, m ultipliait les initiatives pour réclam er l’envoi d ’une délégation libanaise à Paris. En réinstallant la présidence libanaise au cœ ur de la négociation à venir, Paris désam orçait pour un tem ps l’opposition politique chrétienne à Ém ile Eddé, préservant de la sorte un levier relativem ent efficace pour poursuivre, dans un cadre désorm ais contractuel, cette consolidation de l’État libanais qui devait initialem ent s ’opérer par le biais du M andat. Q uant à la classe politique m usulm ane, on espérait, à ju ste titre d ’ailleurs, que l’irrédentism e unioniste des principaux leaders sunnites (T ripoli) et chiites (D jebel ‘A m il), finirait bien par s’ém ousser du fait des ouvertures de la présidence (prom esses de grands projets de développem ent des régions périphériques) et de la nécessité de prendre des gages dans la perspective de la distribution prochaine des postes et crédits. A u dem eurant, il devenait clair que les négociateurs syriens ne prendraient pas le risque de faire échouer les négociations avec la France, pour obtenir au Liban ce qu’ils avaient déjà tant de m al à faire adm ettre à propos des A laouites ou du D jebel D ruze, à savoir l’extension territoriale de la souveraineté de Damas. M oyennant quelques am énagem ents destinés à concilier indépendance de la Syrie et respect des im pératifs stratégiques de la France, le traité négocié par le Front populaire rom pt en effet avec la conception restrictive des précédents gouvernem ents, en ce sens qu’il assoit bel et bien l’autorité d ’une adm inistration nationaliste sur une Syrie indépendante et unitaire. Prévu pour 38. J. COULAND, ÍOC.

Cit.

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25 ans, le protocole d ’accord signé à Paris le 9 septem bre 1936, prévoit qu’après une période transitoire de trois ans (en principe à p artir de la ratification) au cours de laquelle s’opérerait le transfert progressif des com pétences, la Syrie accéderait à une pleine indépendance. D ans la seconde quinzaine de novem bre, les élections à la cham bre syrienne donnent une confortable m ajorité aux candidats du Bloc national. H ashim al-A tasi est élu président de la R épublique, et Jam il M ardam , président du C onseil. Le traité est ratifié p ar 81 voix contre 9, le 27 décem bre 1936. U ne convention m ilitaire prévoyait en outre que la France conserverait deux bases aériennes, et qu’elle m aintiendrait égalem ent des troupes en pays alaouite e t au D jebel D ruze pendant cinq ans. La Syrie s ’engageait à accorder toutes facilités pour assurer les liaisons entre les bases et garnisons françaises. Enfin, les troupes locales devaient passer sous l’autorité du m inistère syrien de la D éfense, tandis que les équipem ents et instructeurs de la future arm ée nationale devaient être exclusivem ent fournis par la France. S ’agissant de la question sensible des régions druze et alaouite, l’accord final prévoyait le m ontage suivant. Le rattachem ent de ces territoires était bel et bien adm is, m ais il se ferait sous la form e d ’un arrêté du H aut-C om m issariat qui en préciserait égalem ent le degré d ’autonom ie, inspiré du régim e en vigueur dans le sandjak d ’A lexandrette. Pendant la période transitoire des trois ans, l’ad m in istra tio n y se ra it c o n jo in te en tre le d élég u é fran ç ais du H autC om m issaire et un mutasarrif(préfet) nommé par Damas. A près un long travail de persuasion, les autonom istes locaux se résignent finalem ent au début du m ois de décem bre à accepter ces dispositions. C alqué en grande partie sur le traité syrien, le traité franco-libanais, paraphé le 13 novem bre 1936 et ratifié par la cham bre libanaise quelques jo u rs plus tard, en diffère cependant par quelques points d ’im portance. Il est d ’abord reconductible pour une seconde période de 25 ans, tandis que les bases m ilitaires françaises y sont adm ises sans lim itation de durée. L ’un des échanges de lettres annexes confirm e la répartition com m unautaire des em plois publics que la constitution de 1926 avait initialem ent introduite à titre provisoire. A u plus haut niveau, Ém ile Eddé initie d ’ailleurs dès janvier 1937 une pratique appelée i durer, à savoir la nom ination d ’un ch ef de gouvernem ent régulièrem ent choisi dans la com m unauté sunnite. L ’optim ism e à D am as sera de courte durée. À Paris, l’opposition aux traités est telle, que le gouvernem ent om et d ’engager la procédure de ratification. La chute du gouvernem ent Blum en ju in 1937 obscurcit encore plus l’avenir de la ratification. Le recentrage, puis l’inclinaison à droite de la m ajorité

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parlem entaire après la chute du second m inistère Blum en avril 1938, ne fait qu’accroître l’audience des m ilieux opposés à la ratification, coalition de m ilitaires, coloniaux et cléricaux intéressés à divers titres à la peipétuation du M andat ; d ’autant qu’à cette date, l’aggravation de la situation internationale apporte des argum ents apparem m ent décisifs à l’opposition des m ilitaires au traité. Pour tenter de surm onter ces difficultés, le gouvernem ent fiançais est am ené à dem ander aux Syriens de nouvelles concessions. O n envisagera sim plem ent ici le volet m ilitaire de cette altération du traité, qui apparaît en effet com m e l’élém ent de blocage m ajeur durant cette période qu’encadrent la réalisation de YAnschluss et l’invasion de l’A lbanie. D urant l’été 1938, Jam il M ardam Bey est à Paris pour tenter de sauver le traité. Le 1er septem bre 1938, le général H untziger, ancien com m andant en ch ef de l’arm ée du Levant et membre depuis quelques mois du Conseil supérieur de la G uerre, lui notifie, en présence du m inistre des A ffaires étrangères G eorges Bonnet, les dispositions nouvelles à annexer à la convention m ilitaire : présence de troupes françaises qui auront liberté d ’établissem ent en Syrie pendant toute la durée du traité, autorité du com m andem ent français sur les troupes locales dans les dom aines du budget et de l’adm inistration, m aintien des cadres français dans la D jézireh et les zones désertiques39. G eorges B onnet ajoute que sans ce « redressem ent » m ilitaire du traité, aucune ratification n ’est à espérer. En 1938, l’idée m êm e du traité en tant que stratégie de sortie de m andat paraît définitivem ent discréditée. Du côté français, le « redressem ent » m ilitaire du traité a fini par en altérer la signification politique. G abriel Puaux, H autC om m issaire depuis octobre 1938, m ilite à nouveau pour une conception régressive du traité : « Je crois qu’il faut garder le traité de 1936 com m e base, réviser la convention m ilitaire pour lui donner plus d ’élasticité et organiser une véritable autonom ie régionale en abandonnant la chim ère fédérative40. » Du côté syrien, l’absence de ratification fragilisait le gouvernem ent de D am as qui en avait fait la base de son program m e, alors m êm e que, dans la m ontagne alaouite et en D jézireh, les m ouvem ents autonom istes, bien encadrés par les officiers français des Services spéciaux, entretenaient une agitation de plus en 39. Maurice A lbord, L'Armée française et les États du Levant 1936-1946, Paris, 2000, p. 53*35. La Djézireh est la région nord-orientale de la Syrie qui s’enfonce entre l’Irak et la Turquie et qui est placée sous administration militaire française pendant toute la durée du Mandat. La puissance mandataire y a favorisé l’émergence d ’un bloc minoritaire kurdo-chrétien par l’accueil de réfugiés d’Anatolie et des Assyro-Chaldéens fuyant la répression irakienne de 1933. 40. Cité par Henry L aurens, L 'Orient arabe. Arabisme et islamisme de 1798 à 1945%Paris, 1993, p. 329.

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plus ouvertem ent séparatiste. L ’opposition des nationalistes les plus radicaux, conduits notam m ent par Shukri al-Q uw w atli, finit ainsi par s’en prendre au principe m êm e d ’un traité que ses am endem ents successifs ont définitivem ent disqualifié en tant que projet politique. A u reste, le 14 décem bre 1938, la com m ission des A ffaires étrangères du Sénat dem ande l'ajournem ent de la procédure de ratification et la reprise de l’exercice du M andat. En guise de protestation, Jam il M ardam Bey fait adopter par l’assem blée syrienne une m otion déniant toute validité aux am endem ents qu’il a lui-m êm e négociés. En février 1939, son gouvernem ent dém issionne, im ité quelques m ois plus tard par le m inistère Lutfi al-H affar qui lui a succédé. A u m ois de m ai, G abriel Puaux restaure officiellem ent le régim e des autonom ies régionales et prépare son extension à la D jézireh, placée sous l’autorité d ’un gouverneur m ilitaire. Le 7 ju illet, après avoir protesté contre le retour à une application stricte du M andat, le président de la R épublique, H ashim al-A tasi, décide de se retirer du je u politique. N ’ayant plus d ’interlocuteur, le H autCom m issaire dissout la cham bre et suspend la constitution, tandis que la plupart des leaders nationalistes se retrouvent en prison ou en exil. Com m e le note le général A lbord dans son j ouraal : « Les m ilitaires ( ...) avaient rem is le com pteur à 1920 41. » Plus de traité, plus de constitution, le M andat sim plem ent, privé de toute perspective politique. A u term e de ce balayage des contenus politiques successifs du m andat, revenons pour conclure sur ce qui représente sans doute les deux tentatives les plus sérieu se s p o u r p e rp é tu er dans u n cad re d éso rm ais co n tra ctu e l le développem ent des intérêts ju sq u ’alors garantis p ar l'application stricte du principe m andataire. Si les raisons m ilitaires jo u en t à l’évidence un rôle déterm inant dans l’échec du traité de 1936, la m ise en som m eil des vastes perspectives que le H aut-C om m issaire Ponsot avait indéniablem ent réussi à dégager en 1928 est sans doute à m ettre en relation avec des déterm inations p eu t-être m oins sp ectacu laires, m ais to u t au ssi p rofondes qu an t à leu r im plication dans le fonctionnem ent m êm e du régim e m andataire. Pour éclairer ces déterm inations, il conviendrait d ’orienter l'enquête vers de nouvelles pistes ju sq u ’à présent largem ent négligées, m ais en passe d ’être explorées 42, celles de la dialectique jam ais sim pliste qui se noue entre intérêts économ iques et positionnem ent politique.

41. Cité p a r M. A lbord , op. rit., p. 65.

42. V oir dans ce volume les contributions de la seconde partie notamment.

1. Devant I ’hôtel Baron (Alep)fête en l 'honneur de la révolte arabe, en présence du roi Faysal et de Youssefal-Azmeh (à cheval sur la droite)t 24 avril 1920.

2. Défilé des troupes devant le roi Faysal, Alept 17juin 1920.

3. Syrie, Khan al-Bacha (à l'ouest de Maysaloun) 24 juillet 1920 : le général Goybet (assis et à droite) commandant les troupes françaises pendant la « bataille de Damas » (ou de Maysaloun) s'entretient avec ses officiers.

4. Beyrouth, le vieux Sérail (août 1920) : des canons pris aux Chérifiens pendant la bataille de Maysaloun sont exposés.

5. Syrie, juillet 1920 : des prisonniers Chérifiens.

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6. ¿e général Gouraud immortalisé sur carte postale en 1919-1920.

7. Alep, 13 septembre 1920 : passage du général Gouraud dans la rue.

PR EM IÈ R E PA R TIE

LE MANDAT : SAVOIRS, PRATIQUES ET REPRÉSENTATIONS

Introduction de partie

L E S C O N D ITIO N S D ’IN ST A U R A T IO N D U M A N D A T FR A N Ç A IS A U PR O C H E -O R IE N T A PR È S LA PR E M IÈ R E G U E R R E M O N D IA L E G érard D . K H O U R Y É crivain - H istorien IR E M A M / M ém oires m éditerranéennes. A ix-en-P rovence

L a situation du Proche-O rient au X X e siècle, avec ses ram ifications com plexes, est difficilem ent com préhensible sans un retour en arrière au X IXe siècle pour reconstituer ce qu’était le Levant. Il faut donc revenir à l’Em pire ottom an e t à ses provinces arabes, les dernières après la perte des provinces européennes tout au long du XIXe siècle, consécutivem ent à une série de conflits au cours desquels on n ’a pas cessé de parler, d ’un point de vue occidental, de « la Q uestion d ’O rient ». Les faits intervenus il y a un peu plus de quatre-vingts ans, pendant la G rande G uerre - acco rd s secrets (S y k es-P ico t, 1916 e t S ain t-Jean -d eM aurienne, 1917), correspondance M ac M ahon/H ussein et règlem ents de la C onférence de la paix - sont à rappeler non seulem ent pour appréhender la rivalité entre A nglais et Français pour l’ancien Levant, m ais aussi pour aborder les origines des États placés sous m andat. D u systèm e des m andats, il sera question plus loin. La durée des m andats, d ’environ un quart de siècle, va des lendem ains de la prem ière guerre m ondiale à ceux de la seconde. Les études 1 consacrées à ce m om ent charnière sont1 1. V oir par exemple : -Ju k k a N evakivt, Britain, France and the Arab Middle East. 1914-1920, University o f London, The Athkme Press, 1969.

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surtout anglo-saxonnes, à l’exception de travaux récents en France. Les historiens français ont peu traité le sujet, com m e s’ils refoulaient ce tem ps co lo n ial* 2 ou lui opposaient un déni, ce qui explique que les rares ouvrages sur la question des m andats aient été publiés par des Anglo-Saxons ou des historiens du M oyen-Orient travaillant en A ngleterre ou aux États-Unis, et plus récem m ent par des Israélien s3. D e 1920 à 1939, tem ps de l ’apogée c o lo n ia le 45de la F rance e t de l ’A n g le terre , la scèn e du P ro ch e -O rie n t a é té o ccu p ée p a r les lu tte s d ’indépendance nationales face aux em pires coloniaux anglais et français. Les principes qui avaient présidé au partage de la région en zones d'influence et à l’arbitrage des intérêts étaient différents de ceux qui régissaient les rapports des grandes puissances avec l’Em pire ottom an. A u XIXe siècle en particulier, les grandes puissances soutenaient l’E m pires, et donc la m ajorité m usulm ane - W illiam I. S horrock, French Imperialism in the Middle East. The Failure o f Policy in Syria and Lebanon. 1900-1914, The University o f W isconsin Press, 1976. - C.M. A ndrew A A.S. K anya-F ostner, French Overseas : The Great War and the Climax o f French Imperial Expansion, Thames and Hudson Ltd, London, 1981. - H.H. Cumming, Franco-British Rivalty in the Post War Near East. The Decline o f French Influence, Oxford University Press, 1936. - Gérard D. Khoury, La France et l 'Orient arabe. Naissance du Liban moderne, Armand Colin, Paris, 1994. - Nadine Picaudou, La Décennie qui ébranla le Moyen-Orient, éditions Complexe, Paris, 1992. 2. V oir: - Pascal B lanchard, Nicolas B ancel & Laurent G ervereau, Images et Colonies (1880-1962), éditions Achac-BDICParis,1993 et notamment l'article de Charles-Robert A geron :« L’Empire et ses mythes. » - Sandrine L emaire, Pascal B lanchard A Nicolas B ancel, « Un événement oublié de la République coloniale : 1931 ! tous à l’Expo... », Le Monde diplomatique, janvier 2001. - Charles-Robert A geron, France coloniale ou parti colonial. Presses Universitaires de France, Paris, 1978. La première phrase de l’introduction « La France des coloniaux, face cachée de notre Histoire » est : « L’Empire 7 L’Union française ? La Communauté ? Interrogés par sondage sur la signification de ces expressions, gageons que la grande majorité des jeunes Français se tromperaient ou répon­ draient : "Connais pas !" ; beaucoup d’enfants vont jusqu’à douter de l’existence de cet empire colonial qu’ils imaginent à la manière d'une Atlantide engloutie. Pour les générations d’adultes, le souvenir de l’Empire va s’estompant dans l’éclairage ambigu du passé recomposé. » Gageons que ce constat n’a fait que s’accentuer. 3. Voir: - Stephen Hemsley L ongrigg, Syria and Lebanon under French Mandate, Royal Institute Internatio­ nal Affairs, Oxford University Press, 1958. -M e ir Zamir, The Formation o f Modern Lebanon,London, 1985. - Meir Zamir, Lebanon 's Quest. The Road to Statehood. 1926-1939, LB.Tauris and co Ltd, 1997. - Peter A. S hambrook, French Imperialism in Syria -1927-1936, Ithaca Press, 1998. 4. Pour la première période coloniale de la France, consulter notamment Bernard F ay, L'aventure coloniale, Librairie académique Perrin, Paris, 1962. 5. « Le Comité de l’Asie française, écrit Ch.-R. A geron, tout en se déclarant favorable au maintien

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sunnite (turque e t arabe) représen tée p a r le S ultan-K halife, e t ten taien t d'am éliorer le sort des m inorités tout en les utilisant pour faire pression sur le Sultan. A près la G rande G uerre, l’A ngleterre et la France - soucieuses de s'assurer le contrôle des ressources pétrolières de la région ainsi que celui des routes d'em pire - optèrent pour la constitution d ’États m ultiples e t non d ’un É tat arabe ou d 'u n e confédération d 'É tats arabes com m e les accords secrets le prévoyaient. E lles valorisaient ainsi les m inorités pour diriger ces É tats, plutôt que de prendre le risque de la constitution d ’un pouvoir unitaire et m ajoritaire. Les puissances m andataires sem blaient im passibles devant les déséquilibres entre m ajorité et m inorités et im puissantes devant les luttes nationalistes pendant la période des m andats. C 'e st là toute la question du nationalism e arabe face aux nationalism es spécifiquem ent syrien, libanais, irakien, jordanien, palestinien et sioniste des pays placés sous m andat. N ous sommes au début des « N ouvelles Q uestions d ’O rient » posées tout au long du XXe siècle. A insi se développeront les antagonism es entre nationalism e arabe et particularism es des États sous m andat. C ’est aussi le cas des nationalism es palestinien et sioniste, depuis que la déclaration B alfour du 2 novem bre 1917 avait donné une base quasi officielle aux revendications sionistes sur la Palestine, conduisant aux luttes entre A nglais, A rabes e t sionistes sous le M andat anglais en Palestine. A u XXe siècle la « Q uestion de Palestine 6 » et les conflits provoqués par la création de l’É tat d ’Israël en 1948 se trouvent au prem ier plan, et cela ju sq u ’à nos jours. A près l'ouvrage déjà ancien de Stephen H em sley Longrigg, Syria and Lebanon under French Mandate publié en 1958, c 'e st le grand m érite de Philip S. Khoury d ’avoir amorcé les études actuelles sur le M andat, après que les archives françaises ont été ouvertes, et d ’avoir m is l’accent, dans son ouvrage Syria and the French Mandate. The Politics o f Arab Nationalism,1920-1945, sur la politique du nationalism e arabe dans la Syrie sous m andat français7. Sa connaissance des élites urbaines, acquises grâce à un précédent travail portant sur le nationalism e arabe et les notables urbains de Damas entre 1860 et 1920, lui a perm is de noter les im passes dans lesquelles se trouvaient engagées ces élites sous le M andat de l'Em pire ottoman parce que "nous aimons mieux contribuer à la culture d'un grand jardin ottoman plutôt que d’un petit jardin en Syrie" finit par se résigner en décembre 1914 à l’idée "d’une prise de possession de la Syrie largement comprise" », France coloniale, op, cit:, p. 143. 6. Henry Laurens, La Question de Palestine - L ’Invention de la Terre sainte, Fayard, Paris, 1999. 7. Syria and the French Mandate. The Politics o f Arab Nationalism, 1920-1945, Princeton University Press, 1987. V oir égalem ent : - Urban Notables and Arab Nationalism. The Politics o f Damascus. 1860-1920, Philip S. Khoury, Cambridge University Press, 1983.

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fiançais et de com prendre leur nostalgie de l’Em pire ottom an, après le rêve brisé d ’un nationalism e arabe qui était né Hans cette partie de l’Empire. M ais replaçons-nous donc à la fin de la Prem ière G uerre m ondiale. A près la défaite allem ande de novem bre 1918, l’Em pire ottom an capitule à M oudras (A rm istice du 31 octobre 1918) et fait l’objet du dém em brem ent depuis longtem ps envisagé. Le sort des provinces asiatiques est déterm iné par la C onférence de la paix à Paris, arbitrant les intérêts des grandes puissances d ’alors, la G rande-Bretagne et la France, qui sont, il faut le rappeler, deux puissances « m usulm anes 8 ». R espectivem ent à la tête des deux em pires coloniaux les plus im portants, l’une et l’autre vont tenter de résister aux pressions am éricaines du président W ilson pour faire prévaloir « le droit des peuples à disposer d ’eux-m êm es ». A près l’em pire anglais, la « Plus G rande France » représente le deuxièm e em pire colonial. Ces deux grandes puissances, quoique affaiblies par la guerre et par leurs dettes financières à l’égard de l’A m érique, gardent leu r préém inence p ar rapport aux É tats-U nis. C ’est l’apogée de leur expansion coloniale 9. Le com prom is qui préservera les intérêts en présence correspond à un apparent rejet du colonialism e à l’ancienne et à l’adoption d ’un systèm e proposé par le général Sm uts, m inistre de la défense de l’Union sud-africaine : le systèm e des m andats, consacré à la Conférence de la paix à San Rem o en avril 1920. L e re c u l d o n t n o u s d isp o so n s a u jo u rd ’h u i, l ’a c c è s aux so u rc e s d ’inform ation (archives, papiers privés, tém oignages) rendent possible la reconstitution de la scène où s ’est joué le destin de la région, en déchiffrant la partition des acteurs principaux. N ous pourrons ainsi m ieux com prendre le passage des provinces arabes de l’Em pire ottom an aux États constitués par les grandes puissances, États sur lesquels elles ont exercé leur tutelle durant un quart de siècle, puis les luttes d ’indépendances au cours des divers m andats. Il s ’agit donc - c ’est l’esprit de ce texte introductif au prem ier thèm e des Jou rn ées d ’étude su r Les am biguïtés et les dynam iques de la relation mandataire : France, Syrie et Liban, 1918-1946 - d ’une dém arche qui tient com pte de deux approches, celle des protagonistes du Proche-O rient et celle des acteurs politiques représentant les pays européens, pour restituer la vision 8. En raison du nombre de musulmans dans leur empire colonial. Les travaux en mai 1919àParisdes représentants des grandes puissances au cours de la Conférence de la paix témoignent de leur préoccu­ pation concernant des décisions qui risquent d ’enflammer les musulmans des empires anglais et fran­ çais. 9. V oir l’excellent ouvrage de Pierre Guillen, L'Expansion 1881-1898, Imprimerie nationale, Paris, 1984.

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d 'u n e histoire dont les conséquences sont ju sq u ’à nos jo u rs om niprésentes. L ’identité des participants à ce colloque illustre bien cette double approche et les travaux présentés perm ettront d ’avancer dans la com préhension de cette période essentielle dans la form ation des É tats du Proche-O rient. Si la tâche prem ière est de m ultiplier les travaux et les études, d'an aly ser les faits en les enrichissant d ’une vision plurielle, tout en m aintenant une distanciation non partisane, il n ’en faut pas m oins chercher à décoder les élém ents sous-jacents à ces faits, c ’est-à-dire les intérêts économ iques et financiers, puis au début du XXe siècle les intérêts pétroliers des grandes puissances ainsi que leurs jeu x cachés (géopolitique et géostratégie), cette diplom atie du secret contre laquelle s ’insurgeait le président W ilson ; m ais il est essentiel d 'av o ir présent à l’esprit égalem ent les élém ents idéologiques ou idéels - com m e la fam euse « m ission civilisatrice » de la France - soutenant les pratiques des protagonistes. Il est, p ar exem ple, intéressant de noter que face au pragm atism e anglais 101dans l'exercice de la colonisation, la Société des N ations a adopté la légitim ation française de la colonisation en inscrivant dans son article 22 : « la m ission sacrée de civilisation ». Pour enrichir l’intelligibilité de l’histoire, il y a eu, grâce à l’École française des A nnales au XXe siècle, l’apport de l’histoire des m entalités. U n pas de plus a été fait ces dix dernières années par M anuel de D iéguez dans une œ uvre considérable, encore à paraître, q u 'il intitule L ’A nthropologie historique. C ’est en m ’appuyant sur ces trav au x 11 q u eje tente de com prendre les ressorts internes des idéologies politiques. Si l'o n prend justem en t l’exem ple de la « m ission civ ilisatrice de la France », concept utilisé pour légitim er la conquête coloniale, il est intéressant de déterm iner ce qui était adm is au m om ent de son utilisation et quels en étaient les ressorts profonds e t souvent cachés. « D ès la seco n d e m o itié d u X V IIIe siè c le , é c rit C h arles-R o b ert A g ero n , les p h ilo so p h es e t p h ilan th ro p es e n ten d aien t re la y e r la m issio n d ’év an g élisatio n ch rétien n e p o u r la m ieux acco m p lir en la la ïc isa n t II fa lla it "civ iliser les n atu rels" san s les am en er à la relig io n chrétienne. L a "m ission civ ilisatrice", - l’expression, em p ru n tée a u lan g ag e d e s L u m ières, d em eu rera ju s q u ’à n o s jo u rs c e lle d e la

10. Dans son ouvrage L'expansion coloniale de la France paru en 1887, le gouverneur de Lanessan écrit : « La France considère ses colonies comme partie intégrante de son territoire, tandis que l’Angle­ terre les considère comme des pays étrangers. L’homme d’État anglais s’attend à ce que la séparation ait lieu un jo u r : l’homme d ’État fiançais s’efforce d ’arriver à l’assimilation. » 11. M anuel de Diéguez m ’a perm is de lire les textes de son Anthropologie historique et m ’a accordé une série d’entretiens audiovisuels.

fran c-m aço n n erie - d ev in t le m aître m o t d e la F ian ce c o lo n iale i p a rtir d e 1789. L a "G rande N atio n " a v a it re ç u u n d o u b le m an d at é d u c a tif e t ré v o lu tio n n aire : e lle d ev a it lib é re r les p eu p les e t p ro p ag er les L um ières. D ès lo rs il fu t en ten d u q u e la F ian ce a v a it m issio n d ’é c la ire r la m arch e d es p eu p les v ers le p ro g rès, " d ’é v e ille r à la c iv ilis a tio n le s p o p u la tio n s a tta rd é e s " . C e tte m is s io n p ro v id e n tie lle d ic ta it sa tâch e à n o tre p eu p le e t le s c o lo n ia liste s d e ré p é te r ju s q u ’au x p rem ières d écen n ies d u X X e siècle q u e la F ran ce d ev ait "p ro p ag er la c iv ilisa tio n ", "é v e ille r le s m asses au to ch to n es i la p en sée m oderne" 1213. »

On peut ainsi souligner le fait que le systèm e idéologique de la « m ission civilisatrice », trouve, mie sem ble-t-il, son origine dans une pensée catholique rom aine, anim ée par la com passion, la charité, l’am our du prochain, et vise donc à faire pour l’autre ce que l’on trouve souhaitable pour soi. C ’est un p rojet de salut collectif, qui se conjugue d ’ailleurs avec une aspiration à l'universalism e. D ès son ém ergence, cette notion a rencontré l’adhésion sincère d ’hom m es désireux d ’am éliorer le sort d ’autres hom m es, m ais a aussi été utilisée par des politiciens adeptes de la realpolitik pour légitim er leurs visées coloniales et hégém oniques. C ette notion a toujours été am biguë, com m e l’a été l’attitude des R épublicains de la IIIe R épublique, qui étaient tout à la fois partisans de la colonisation et de l’École laïque. C ette am biguïté, durant le M andat français, a constam m ent em barrassé des p ersonnalités m arquantes, com m e G abriel B ounoure ou Jean G aulm ier, qui croyaient vraim ent à cette m ission de la France ,3. Je fais l’hypothèse que cette approche est celle qui s’accorde le m ieux avec le systèm e politique hiérarchique et patriarcal du Levant au XIXe et au début XXe siècle. D urant le XIXe siècle, les élites de l’Em pire ottom an ont été ouvertes aux apports des Lum ières et de la franc-m açonnerie et ont cru à la possibilité de

12. Ch.-R. Ageron, op. cit.t p. 62. 13. Une note du 12 mars 1952, où Gabriel Bounoure explique comment est intervenue la publication, sans son accord, d*une lettre adressée à Abdel Rahman Badawy, philosophe égyptien et ancien professeur de philosophie à l’École des Lettres de Beyrouth, se term ine ainsi : « Dans la bataille pour la prépondérance culturelle qui se livre au Proche-Orient et où nous avons pour adversaires non seulement les Anglo-Saxons, mais encore les Italiens et les Espagnols, nous avons plusieurs cartes à jouer. Une des meilleures, c’est encore les relations que nous avons avec des hommes jeunes et pleins de talent qui parlent notre langue et croient malgré tout à la mission civilisatrice de la France. » Dossier Gabriel Bounoure n°3628, Fonds Beyrouth Ambassade, Série B N° 70. Je dois la communication de ce très important dossier inédit concernant « l’Affaire Bounoure de 1952 » à Jérôme Bocquet, qui l’a trouvé aux Archives diplomatiques de Nantes.

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m oderniser l’Em pire ottom an. En conséquence, les hommes issus de cet Em pire on t v o lo n tie rs adhéré à ce d isco u rs id éo lo g iq u e e t atten d u en v ain sa concrétisation. En revanche l’idéologie sous-jacente au « droit des peuples à disposer d ’eux-m êm es » - en quelque sorte le d roit d ’autonom ie des peuples - du président W ilson est en concordance avec le systèm e idéologique protestant pour lequel l’hom m e est en relation directe avec D ieu et donc responsable de son s a lu t Ce systèm e nécessite une évolution politique qui fiait passer des systèm es hiérarchiques et donc verticaux (et souvent autoritaires) à des systèm es horizontaux, autonom es et dém ocratiques M. À part quelques individus qui l’ont intériorisé, il n ’est pas certain que ce fonctionnem ent du protestantism e ait été bien com pris par les hom m es politiques du P roche-O rient1 1S. 4 Q uelle est la situation du Levant à la veille de la prem ière guerre m ondiale et cela d ’un double point de vue, c ’est-à-dire avec nos deux angles d ’approche, ceux des « O ccidentaux et des O rientaux », sim plification com m ode, m ais qu’il faut constam m ent nuancer et enrichir pour éviter tout essentialism e ? Les pays concernés par cette situation sont l’Em pire ottom an avec ses provinces arabes d ’une part et les grandes puissances coloniales, principalem ent l’A ngleterre et la France, d ’autre part. M ais ce sont aussi l’A llem agne, la Russie, l’Em pire austro-hongrois, l’Italie. Il n ’est pas question dans les lignes qui suivent de retracer les je u x com plexes entre ces pays du concert européen et l’Em pire ottom an. E n restant dans les généralités, nous pouvons rappeler que la G rande-Bretagne et la France 14. Le passage d ’un système politique hiérarchique - monarchie de droit divin ou monarchie consti­ tutionnelle - à un système égalitaire et démocratique a pris, dans le monde occidental, beaucoup de temps, et ce n ’est que progressivem ent que les manifestations de ce système - droits de l’homme, laïcité, droit de vote des femmes, e tc .-se sont imposées. Ha fallu des siècles de maturation économique, culturelle, religieuse et politique pour que ce passage soit rendu possible, non sans violences et soubresauts. On voudrait aujourd’hui que des pays aux traditions encore hiérarchiques passent à la démocratie égalitaire et horizontale sans transition, sans moyens (économiques principalement) et sans réelles motivations. On voudrait convertir ces pays - notamment islamiques - aux droits de l’homme comme les missionnaires d ’hier cherchaient encore à convertir les infidèles pour en faire de bons chrétiens. L’ancienne « m ission civilisatrice de la France » semble être transform ée en « nouvelle mission civilisatrice du monde occidental » devenu le champion toutes catégories des droits de l’homme ! 15. V oir notamment, Joseph L. G rabill, Protestant Diplomacy and the Near East. Missionary In­ fluence on American Policy. 1810-1927, University o f M innesota Press, Minneapolis, 1971. - De mon point de vue, il est souhaitable de tenir compte également des structures mentales des acteurs, qu’ils soient chrétiens (catholiques ou protestants), musulmans ou juifs, qui expriment les ressorts internes, et donc pas touj ours avoués ou visibles, des comportements fondés sur le fonctionne­ ment de chacun de ces monothéismes.

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ont constam m ent défendu, face aux visées russes, l’intégrité de l’Em pire ottom an, ce qui répondait globalem ent à leurs intérêts politiques, économ iques, financiers et culturels. D epuis la deuxièm e révolution industrielle au début du XIXe siècle, pour ne prendre que la F rance, les flux économ iques e t fin an ciers s'é ta ie n t considérablem ent développés. Le développem ent du port de B eyrouth est sym bolique de ces m ouvem ents. Il su ffit égalem ent de rap p eler ici les investissem ents fiançais dans la construction des routes, des ports et des chem ins de fer de l’Em pire ottom an et de ses provinces arabes. D ans la seconde m oitié du XIXe siècle, il faut souligner l'im portance de l’industrie de la soie au M ont-Liban et à Dam as, soutenue par des capitaux français liés aux intérêts des soyeux de Lyon, m ais aussi de M arseille. Pour donner un ordre de grandeur de ces échanges, notons que 10% du com m erce extérieur de la France se faisait avec l’Em pire ottom an. Les em prunts français accordés à l’Em pire ottom an sont une autre illustration des intérêts français dans le dom aine financier. R eprenant ce que j ’écrivais ailleurs l6, je voudrais rappeler que les capitaux européens - principalem ent français, anglais et allem ands - « vont être au service de deux conceptions de l’am énagem ent des com m unications de l’Em pire : ou on privilégie un axe longitudinal de l’Em pire, m er N oire/golfe Persique, ou on choisit un axe transversal, côte syrienne/golfe Persique. Le prem ier correspond au choix allem and de la Bagdadbahn, le second aux préférences des entrepreneurs français et anglais. T ant que l’Em pire ottom an existait, la prem ière option correspondait à un projet économ ique qui tenait com pte des in térêts de l’É tat ottom an, avec l ’affirm atio n d ’un espace économ ique à la taille du territoire géographique. La seconde hypothèse de développem ent "aboutissait à la constitution de véritables zones d ’influence qui furent le prélude du partage territorial. De ce partage territorial qui, le plus souvent, ne représentait que la stabilisation des rapports de forces des grandes puissances sont nés les nouveaux États l7". » Parallèlem ent à ces rapports' économ iques et financiers, les deux grandes puissances (et en l’occurrence ici pour notre propos la France) ont pratiqué une politique apparente de soutien aux m inorités de l’Em pire qu’elles défendaient - il n ’est pas indifférent de noter que les interlocuteurs dans les provinces arabes et au M ont-Liban sont souvent les m inoritaires, principalem ent les chrétiens tout en utilisant ces m inorités pour am éliorer leurs atouts dans le L evant Elles ont surtout une politique m oins visible, m ais tout aussi constante, de soutien à la 16. La France et l'Orient arabe, naissance du Liban moderne, Armand Colin, Paris, 1994, p. 50-51. 17. Jean Ducruet, Les Capitaux européens au Proche-Orient, PUF, Paris, 1964, p. 180.

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m ajorité sunnite de l'E m pire, celle représentée par le Sultan-K halife. G uerres et traités tant au XVIIIe q u 'au XIXe siècle ont illustré cette politique. D epuis la guerre franco-allem ande de 1870 et la défaite de Sedan, le poids des politiques anglaise, française et allem ande s’est m odifié. À p artir de 1871, c 'e s t la période en France de la politique de recueillement, qui sera suivie de la politique d ’expansion coloniale dans les années quatre-vingt, sous l'im pulsion de G am betta e t de Ferry. L a G rande-B retagne, au faîte de la puissance de son em pire colonial, est soucieuse de protéger cet em pire, et notam m ent la route de l’Inde, ce qui expliquera constam m ent sa politique (géopolitique e t géostratégie) au L evant ju sq u ’à la prem ière guerre m ondiale, et principalem ent sa présence en Égypte à p artir 1882, sans parler de ses pions dans le golfe Persique e t à C hypre. L ’A llem agne victorieuse a l’am bition de se constituer à son tour un em pire colonial et entre en concurrence avec l’A ngleterre e t la France, ce qui va être illustré par le voyage de G uillaum e II en 1898 dans l’Em pire ottom an et par l’obtention de la construction du chem in de fer de Bagdad ou Bagdadbahn, concurrençant ainsi les entreprises ferroviaires françaises. C ette politique de pénétration au Levant n ’em pêche pas l’A llem agne d ’encourager la France dans ses entreprises coloniales en A frique du N ord, pour la détourner d ’une revanche contre elle, arbitrant à souhait les rivalités franco-anglaises, notam m ent dans la question égyptienne en 1882, e t soutenant la France en 1881 dans ses projets tunisiens en m êm e tem ps. E ntre 1880 et 1920, les deux grandes puissances ont considérablem ent développé leur em pire en Extrêm e-Orient et en Afrique et la préém inence anglaise est sym boliquem ent m arquée par l’affaire de Fachoda18. Ce qu’il finit noter, c ’est que l’em pire colonial au XIXe siècle est devenu synonym e de puissance politique, alors que l’A ncien Régim e colonial ou celui dit de VExelusif était, e sse n tie lle m e n t, un rég im e de com m erce e t d ’éch an g es o b é issa n t au mercantilisme. « Pour les grandes nations européennes », écrit Charles L avollée19, qui a eu une grande influence sur G am betta et Jules Ferry, les tenants de la 18. « L’aflaire de Fachoda, écrit Ch.-R. Ageron, fut l’échec d’un grand dessein politique du parti colonial : celui-ci entendait rouvrir la question d ’Égypte, faire appel de l’éviction de la France en 1882 et effacer ce que les républicains modérés appelaient après Paul Cambon "le second désastre". Suivant le m ot d’un observateur belge, le projet consistait par l’envoi d ’une expédition sur le Haut N il “à donner un coup de sabre en plein dans la taille de la guêpe anglo-rhodésienne”. En fait, le parti colonial ne réussit q u 'à donner un coup d ’épingle dangereux et m aladroit ; la guêpe anglo-rhodésienne survé­ cut, m ais la France se vit infliger une seconde humiliation. » 19. « La colonisation moderne » in Revue des Deux Mondes, 15 février 1863, cité par Ch.-R. Ageron, op. c i't, p. 52.

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politique coloniale de la IIIe R épublique, « la colonisation est devenue une nécessité de prem ier ordre. Elle est la conséquence de l’immense m ouvem ent industriel qui, depuis 1815, a décuplé le travail des m anufactures. Il faut à tout p rix accroître les approvisionnem ents de m atières prem ières et créer des débouchés pour les produits. Les colonies répondent à ce double besoin en activant sur tous les points du globe les progrès de la culture, de la consom m ation e t des échanges. D ’un autre côté, si l’on considère le point de vue politique, il est évident qu’avec les colonies les horizons de la vieille Europe se sont singulièrem ent agrandis. L es questions de prépondérance, les luttes d ’influence se sont transportées au loin. En A sie, en A m érique, la race saxonne et la race latine sont en présence et aux prises. Elles s’y disputent le sol aussi ardem m ent qu’elles le font en Europe, comme signe de puissance, car les nations aussi bien que les hom m es ont la passion quelquefois vaniteuse de la propriété territoriale. » Face à cette force d ’expansion, les tentations, dès le XIXe siècle, ont été grandes d'envisager le dém em brem ent de l’Em pire ottom an et de ses provinces asiatiques, de / ’Homme malade suivant les term es du tsar N icolas II, m ais cela a été la politique constante de l’A ngleterre et de la France d ’en protéger l ’in tégrité. O n m esure m ieux aujourd’hui tous les efforts q u ’o n t fait les O ttom ans pour défendre, restructurer et m oderniser leur em pire, et sans leur choix de s ’allier à l’A llem agne, il n ’est pas interdit de penser qu’ils y seraient peu t-être parvenus. T oujours est-il que les m ouvem ents de R éform e ou Tanzim at au XIXe siècle, l’établissem ent d ’une C onstitution en 1876 (pour une courte période), e t la révolution des Jeunes T urcs en 1908, avec le rétablissem ent de cette C onstitution, sont les preuves de ces ten tativ es. Parallèlem ent à une expression de plus en plus vive d ’une identité turque que le pantouranism e ou panturkism e affirm e, il y a à l’intérieur de l’em pire une tentative de ressaisie identitaire arabe, avec ce qu’on appela la R enaissance arabe ou la Nahda, née dans les m ilieux syro-libanais des provinces arabes de l’Em pire, principalem ent chrétiens au début, m ais aussi m usulm ans par la suite. Ce m ouvem ent a été précédé de quelques décennies par un courant nationaliste issu du M ont-Liban, au m om ent de l’instauration du G ouvem orat autonom e ou M outassarifiya du M ont-Liban en 1861, sous l’égide du concert européen e t de la Sublim e Porte, pour clore une période de troubles et de guerres entre 1840 et 1860. À l’intérieur des provinces arabes de l’Em pire, ce gouvem orat est la prem ière form e d ’autonom ie (avec notam m ent son conseil adm inistratif, ou petit parlem ent, et sa gendarm erie) p ar rapport à l’Em pire. L ’expérience de ce jeune nationalism e libanais, antérieure à celle du nationalism e arabe, va être m ise en avant au m om ent de la C onférence de la paix. Le nationalism e

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arabe trouve son origine dans une tentative pour redonner à la langue et à la cu ltu re arabes une m eilleure place dans l'E m p ire, visant à favoriser une d écen tralisatio n p lu tô t q u ’une séparation de l'E m p ire. C 'e s t l'e s p rit des conclusions du C ongrès arabe de Paris de 1913. Il faut insister ici sur le fait que l'arab ité fédère m ajorité et m inorités alors que l'islam ité, par le recours à la légitim ation religieuse de l’identité, les oppose. C 'est sur ce nationalism e arabe ém ergent, représenté alors par la fam ille hachém ite du ch étif Hussein de La M ecque, que se sont appuyées la GrandeBretagne et la France pour inciter les Arabes à se dressa* contre les Turcs durant la prem ière guerre mondiale, afin d ’affaiblir ces derniers, alliés des Allemands. Selon les term es des accords Sykes-Picot20 et de la correspondance M ac M ahon/Hussein, les Arabes, a i contrepartie de cette nouvelle alliance, devaient obtenir au lendemain de la guerre un État arabe indépendant ou une confédération d ’États indépendants. La rivalité franco-anglaise, un m oment m ise en sourdine durant la guerre, allait s’exacerber à la fin de celle-ci et toute l'année 1919 en sera le théâtre. H a fallu toute l’adresse, mais aussi la ferm eté et l’autorité de Clemenceau, pour sortir des impasses accumulées en raison de cette rivalité anglo-fiançaise. U n instant même, le socialiste radical et l’anti-colonial, qu’était Clemenceau, a failli partiellem ent respecter les accords passés avec les A rabes, en accordant à l’ém ir Faysal l’indépendance d ’une Syrie arabe, selon les termes de l’accord Faysal/Clemenceau du 6 janvier 1920 : « Le gouvernement de la République française, se référant d’une part à la déclaration franco-anglaise du 9 novembre 1918, d ’autre part aux principes généraux de la libération des peuples et de la collaboration am icale proclam ée par la Conférence de la paix, confirm e sa reconnaissance du droit des populations de langue arabe, fixées sur le territoire syrien, de toutes confessions, à se réunir pour se gouverner elles-m êmes à titre de nation indépendante. » Partiellem ent, parce que Clem enceau en hom m e politique soucieux de m énager les intérêts de la France avait convaincu Faysal de reconnaître à la France le rôle de conseillère du nouvel État : « Son A ltesse R oyale l'ém ir Faysal reconnaît que les populations syriennes ont un grand intérêt, en raison de la désorganisation résultant de l’oppression turque et des dom m ages subis durant la guerre, à dem ander les conseils et l’aide d ’une grande puissance pour réaliser leur unité et organiser le fonctionnem ent de la nation, conseils et aide qui seront enregistrés par la Société des N ations, lorsque celle-ci sera pratiquem ent réalisée. Au nom des populations syriennes, c ’est à la France qu’il fait appel pour cette 20. En réalité Grey-Cambon, qui en sont les véritables auteurs, Sir Edward Grey étant responsable du Foreign O ffice et Paul Cambón, am bassadeur de France à Londres.

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m ission. » Sim ultaném ent, C lem enceau faisait reconnaître aussi à l’É m ir l’indépendance et la souveraineté du Liban, ce qui répondait aux attentes des nationalistes du M ont-Liban et donnait satisfaction à leurs partisans catholiques français. Clem enceau, en quelque sorte, refondait une politique harm onieuse entre m ajorité et m inorités dans le cadre des provinces arabes de l’Em pire, en continuation de la politique de la France dans l’Em pire ottom an21. Ce prem ier nationalism e arabe qui a failli se réaliser s’est rapidem ent heurté, après le retrait de Clem enceau de la scène politique et le retour de l’ém ir Faysal en Syrie, aux extrém istes des deux cam ps. Le petit parti colonial en France et l’un de ses représentants les plus ém inents, R obert de Caix, secrétaire général du H aut-Com m issaire au Liban, et les ultra-nationalistes syriens eurent raison de cette tentative de reconnaissance d ’un mouvem ent arabe encore faible. C et échec allait m arquer l’ensem ble de la période du M andat, ponctuée par les luttes et les oppositions des nationalistes syriens et arabes. Il est à noter dans les term es utilisés par le rédacteur22 de l’accord Faysal/ Clem enceau que la raison pour laquelle les conseils et l’aide d ’une grande puissance (« pour réaliser leur unité ») sont dem andés, c ’est « la désorganisation résultant de l’oppression turque et les dommages subis durant la guerre » et non pas l’incapacité d ’un peuple à se diriger lui-m êm e face aux difficultés du m onde m oderne, comme il en sera question dans l’article 22 du Pacte de la Société des N ations. On introduit ainsi la notion de tutelle, qui sous-entend qu’il y a un m ineur qui doit être placé sous la protection d ’un être m ajeur, pour légitim er la nouvelle entreprise néo-coloniale du m andat qui diffère donc de la colonie et du protectorat. Il ne s’agit plus ici d ’évangélisation, ni plus tout à fait de m ission civilisatrice, m ais d ’aide et de conseils d ’un être m ajeur et com pétent à un être encore dans l’adolescence et donc sans expérience, afin de le conduire à la m ajorité. Il est question de capacité et d ’incapacité juridiques comme en m atière de droit civil entre un père de fam ille capable d ’actes juridiques et un adolescent m ineur qui n ’en a pas encore la capacité avant la m ajorité légale. N ous voyons ap p araître aussi la notion de « nations développées » supposant que d ’autres « nations sont sous-développées », term inologie que n o u s re tro u v e ro n s au lo n g du X X e siè c le so u s les v o c ab le s de p ay s sous-développés et de pays développés. 21. Ce que j ’ai appelé dans La France et VOrient arabe, naissance du Liban moderne «r la grande politique française » à l'égard de la Sublime Porte s’opposant à « la petite politique française » fondée sur les minorités. 22. C ’est Louis M assignon qui a mené, du côté français la négociation avec Fouad al-K hatib, du côté arabe.

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Pour term iner donc cette brève et non exhaustive introduction au tem ps des M andats au Proche-O rient, je livre au lecteur les alinéas du fam eux article 22, lui laissant le soin de lire la charte du m andat de la Société des N ations pour la Syrie et pour le Liban en annexe : « 1- L es p rin cip es su iv an ts s ’ap p liq u en t aux co lo n ies e t te rrito ire s q u i, à la su ite d e la g u erre, o n t cessé d ’ê tre so u s la so u v erain eté d es É tats q u i les g o u v ern aien t p récédem m ent e t q u i so n t h ab ités p a r d es p eu p les n o n en co re cap ab les d e se d irig e r eux-m êm es, d an s les co n d itio n s p articu liérem en t d iffic ile s d u m onde m oderne. L e b ien -être e t le d éveloppem ent d e ces p eu p les form en t u n e m ission sacrée de civilisa tio n 23, e t il co n v ien t d ’in co rp o rer d an s le p ré se n t p acte d es g aran ties p o u r l ’acco m p lissem en t d e c e tte m ission. 2 - L a m eilleu re m éthode d e ré a lise r p ratiq u em en t c e p rin cip e e st d e c o n fie r la tu te lle d e ces p eu p les aux n atio n s développées q u i, e n raiso n d e leu rs resso u rces, d e leu r ex p érien ce ou d e leu r p o sitio n g éo g rap h iq u e, so n t le m ieux à m êm e d ’assu m er c e tte resp o n sab ilité e t q u i co n sen ten t à l ’accep ter ; elle s ex erceraien t c e tte tu te lle en q u alité d e m an d ataires e t a u nom d e la S ociété. 3 - L e caractère d u m an d at d o it d iffé re r su iv an t le d eg ré d e d éveloppem ent d u p eu p le, la situ atio n g éo g rap h iq u e d u te rrito ire , ses co n d itio n s économ iques e t to u te s au tres circo n stan ces analogues. 4 - C ertain es com m unautés, q u i ap p arten aien t a u trefo is à l’E m pire o tto m an , o n t a tte in t u n d e g ré d e d év elo p p em en t te l q u e le u r e x iste n c e co m m e n a tio n s indépendantes p eu t ê tre reconnue p ro v iso irem en t, à la co n d itio n q ue les co n seils e t l ’aid e d ’u n m an d ataire g u id en t le u r ad m in istratio n ju sq u ’au m om ent o ù e lle s sero n t cap ab les d e se co n d u ire seu les. L es vœ ux d e ces com m unautés d o iv en t ê tre p ris d ’ab o rd e n co n sid ératio n p o u r le ch o ix d u m an d ataire. 5 - L e deg ré d e d éveloppem ent o ù se tro u v en t d ’au tres p eu p les, sp écialem en t ceu x d e l’A friq u e cen trale, ex ig e q u e le m an d ataire y assum e l ’ad m in istratio n d u te rrito ire à d es co n d itio n s q u i, av ec la p ro h ib itio n d ’ab u s, te ls q u e la tra ite d es esclav es, le tra fic d es arm es e t celu i d e l’alco o l, g a ran tiro n t la lib e rté d e co n scien ce e t de relig io n , san s au tres lim itatio n s q ue c elles q u e p eu t im p o ser le m ain tien d e l ’o rd re p u b lic e t d es b o n n es m œ urs, e t l ’in terd ictio n d ’é ta b lir d es fo rtificatio n s e t d es b ases m ilita ire s o u n av ales e t d e d o n n er au x in d ig èn es u n e in stru ctio n m ilitaire, si ce n ’e st p o u r la p o lice o u la d éfen se d u te rrito ire , e t qu i assum eront ég alem en t au x au tres m em bres d e la S o ciété d es N atio n s d ’ég alité p o u r les éch an g es e t le com m erce, [sic] 6 - E n fin , il y a d es te rrito ire s, te ls q u e le S ud-O uest afric a in e t c ertain es île s d u P acifiq u e a u stral, q u i, p a r la su ite d e la faib le d en sité d e le u r p o p u latio n , d e le u r su p erficie re stre in te , d e le u r élo ig n em en t d es cen tres d e civ ilisa tio n , d e leu r co n tig u ïté g éo g rap h iq u e au te rrito ire d u m an d ataire, o u d ’au tres circo n stan ces, n e sau raien t ê tre m ieux ad m in istrés q u e so u s les lo is du m an d ataire, com m e

23. Souligné par l’auteur.

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GÉRARD D.KHOURY

u n e p a rtie in tég ran te d e so n te rrito ire , so u s rése rv e d es g aran ties p rév u es p lu s h au t, d an s l’in té rê t d e la p o p u latio n in d ig èn e. 7 - D an s to u s le s c a s, le m an d ataire d o it en v o y er au C o n seil u n ra p p o rt an n u el co n cern an t les te rrito ire s d o n t il a la ch arg e. 8 - S i le d e g ré d ’a u to rité , d e c o n trô le o u d ’a d m in istra tio n à e x e rc e r p a r le m an d ataire n ’a p as fa it l’o b je t d e c o n v en tio n an té rie u re e n tre le s m em bres d e la S o ciété, il sera ex p ressém en t sta tu é su r ces p o in ts p a r le C o n seil. 9 - U ne co m m issio n p erm an en te sera ch arg ée d e re c e v o ir e t d ’ex am in er les ra p p o rts an n u els d es m an d ataires e t d e d o n n er a u C o n seil so n av is su r to u te s q u estio n s re la tiv e s à l ’ex écu tio n d es m an d ats. »

Il y aurait beaucoup de com m entaires à faire sur ce texte, m ais ce n ’est pas l’objet de cette introduction. N otons sim plem ent en term inant que les « vœux des com m unautés » de l’Em pire ottom an (qui « doivent être pris d ’abord en considération pour le choix du m andataire ») sont restés des vœ ux pieux m algré les conclusions d ’une com m ission d ’enquête am éricaine, la com m ission King-Crane. Cette commission fut envoyée au Proche-Orient selon les instructions du président W ilson, qui fut incapable d ’en utiliser les recom m andations, restées lettre m orte. Ces conclusions sont toutefois précieuses pour nous renseigner sur les souhaits form ulés par les provinces arabes de l’Em pire ottom an visitées par la com m ission. Le choix exprim é concernant la puissance m andataire ne correspond pas forcém ent à celui fait par la Société des N ations qui a surtout permis de légitim er les désirs hégémoniques des grandes puissances dans la région. En raison de l’im portance des ressources pétrolières, cette hégém onie allait se m aintenir, sous de nouvelles form es et en faveur d ’autres puissances, au-delà de la période des M andats, et après le tem ps des indépendances. Les États-U nis et l’URSS succéderont à l’Angleterre et à la France, avant que ne s’instaure l’unique hégém onie de la superpuissance am éricaine. N otons enfin que ces régions des provinces arabes de l’Em pire ottom an ont été regroupées en pays selon l ’arbitrage auquel sont arrivées l’A ngleterre e t la France au m om ent de la C onférence de la paix, en fonction du découpage des zones d ’influence prévu dans les accords Sykes-Picot, et surtout en fonction de leurs intérêts coloniaux. Au détrim ent de leurs prom esses de création d ’un É tat arabe indépendant, elles form ent à partir de 1920 de m ultiples États : - un royaum e d ’Irak et une Palestine (et un peu plus tard un ém irat de Transjordanie) sous m andat anglais ; - une série d ’États découpés à partir du Royaum e arabe de Faysal : l’État de D am as, l’État des A laouites, le G ouvem orat d ’A lep, l’É tat druze en 1922 et l’État du G rand Liban sous m andat fiançais.

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L ’accord de l'A ngleterre et de la France pour la création de ces É tats et l'o ctro i des m andats par la C onférence de la paix tenue à San Rem o (25 avril 1920) se sont faits au m om ent où les deux grandes puissances ont fini par s’entendre sur le partage du pétrole form alisé dans l’accord Long/B éranger (signé le le 24 avril 1920), soulignant s’il était besoin la liaison entre l’attribution des m andats et le règlem ent des questions d ’énergie pétrolière. Le systèm e pluri-confessionnel, pluri-com m unautaire e t pluri-culturel de l'E m pire ottom an, celui des M illets perm ettant d'harm oniser les rapports entre m ajorité m usulm ane sunnite et m inorités, a donc vécu. La Turquie m oderne et laïque va se constituer après les luttes d'indépendance nationale m enées par M ustafa K ém al. Les États placés sous m andat entrent dans une période de déséquilibre que les indépendances ne réussiront pas à surm onter. L ’unité arabe, de p ro jet réaliste et peut-être viable au lendem ain de la prem ière guerre m ondiale, devient, en raison de l’échec du nassérism e, un m ythe au fur et à m esure que se consolident les États créés par les grandes puissances. La création de l ’É tat d 'Isra ë l, les co nflits israélo-arabes, les im passes de la question palestinienne, les occasions m anquées pour établir une paix ju ste, ont favorisé la réaffirm ation des identités religieuses (dans une région qui en com pte de nom breuses), nous interpellant de nouveau, en ce début de X XIe siècle, sur le sens du religieux et sur les légitim ations religieuses, voire « civilisationnelles » du politique.

A PPR É H E N SIO N S E T M ÉTH O D ES D A N S U N SY STÈM E M A N D A T A IR E : L E C A S D E LA PA R T IC IPA T IO N D ES ÉTA TS D U L E V A N T À L ’EX PO SIT IO N C O LO N IA LE IN T ER N A T IO N A LE D E PA R IS, 1931 F rançois-X avier TR É G A N INALCO/IFEAD

Les évaluations contem poraines de la politique m andataire française au L evant o n t relevé, dans une presque unanim ité, une liste de failles, tan t structurelles que conjoncturelles. C elles-ci sont dénoncées comme responsables d ’une gestion adm ise comme peu adaptée aux conditions sociales et politiques locales, et décalée des orientations initiales dressées par la Société des N ations. Parm i ces M ie s , l’échec des techniques d ’appréhension et d'appréciation de l’espace social et politique levantin m et directem ent en cause l’efficacité d ’un savoir français sur l’O rient arabe. Il souligne aussi, indirectem ent, l’incapacité de l’autorité m andataire à se reposer sur un héritage savant im périal acquis notam m ent en A frique du N ord. N ous proposerons quelques jalons afin de m ieux définir les conditions qui ont présidé à la production de savoirs français sur le Levant et qui les ont façonnés, progressivem ent, dans différen tes fonctions : fonction de restitu tio n , de légitim ation, de réaction, d ’action ou encore d ’anticipation. La politique savante française au Levant, m obilisée, dans un prem ier temps, par une m ission quasi exclusive de restitution d ’un savoir antique, ne s'engagera que tardivem ent sur la voie de la production originale socio-politique. La participation des États du Levant à l'Exposition coloniale internationale de Paris tém oigne très justem ent de cette transition tardive : élaborée au cours des années vingt par une logique de m ise en scène essentiellem ent patrim oniale, l'événem ent s’ouvre au m ois de m ai 1931. O r une im pulsion sociale et politique

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a déjà été donnée à la recherche française menée en Syrie, sous la conduite en particulier de Robert M ontagne : une impulsion ignorée par cette scénographie et cette m uséographie qui font œuvre de « Catéchism e » plus que d ’Histoire. L ’observation du M andat par un « prisme savant » peut à son tour témoigner de ses défaillances. Le M andat apparaît alors comme une fragile synthèse et comme la combinaison de réflexes coloniaux archaïques et d ’une lucidité politique et stratégique tardive. L ’E X PÉ R IE N C E FR A N Ç A ISE A U LEV A N T O U LE C O N STA T D E S FA IL L E S

L e s fa il l e s , o u l a m ise e n a c c u sa t io n d ir e c t e d e s tec h n iq u e s d e r ec h er c h e

Dans un article publié en 1948 dans la Revue générale de droit international public, Pierre R ondot soum et à la critique les conceptions d ’ensem ble, les m éthodes et les form ules d ’exécution qui ont dominé l’expérience française au Levant. Cette analyse, engagée deux années après le départ des troupes françaises de Syrie, se présente comme une m eilleure com préhension des « Aúlles » du systèm e français, com prises comme autant de facilités accordées alors à la politique britannique rivale. La m éconnaissance du pays et de ses habitants y est décrite comme une des principales causes d ’une gestion politique et adm inistrative jugée inadaptée et m aladroite : « N ous abordâm es e n effe t le L evant com m e un p ay s fo rt b ien connu, p o u r leq u el n ’au raien t été n écessaires aucune reconnaissance, aucune p ré p a ra tio n a d m in istra tiv e , au c u n ra ssem b lem en t p a rtic u lie r d e m oyens. S y rie e t L ib an so n t d e co m p lex es frag m en ts d ’u n v aste ensem ble. A u lieu d e se co n ten ter d e qu elq u es sy n th èses h âtiv es, s in o n s u s p e c te s , il e û t c o n v e n u d ’e n e n tre p re n d re a u s s itô t l’ex p lo ratio n sy stém atiq u e, so u s le dou b le asp ect d e la so cio lo g ie e t d e l’économ ie. Il e û t fallu , p a r un effo rt im m édiat e t so u ten u d o n t l ’a d m in is tra tio n

a v a it à c o n c e v o ir le p r ix , m u ltip lie r c e s

m o nographies d e b ase d o n t, p lu s tard , les rem arq u ab les o u v rag es des très reg rettés A lbert de B ouchem an e t Jacques W eulersse devaient d o n n er l’exem ple. A lo rs seraien t app aru es les réalités p ro fo n d es e t p erm an en tes, e t devenues p o ssib les le s sy n th èses fécondes. A lo rs il au rait été p lu s aisé d e form uler les problèm es p o litiq u es e t d ’esq u isser le s tâch es du ju riste e t d e l’ad m in istrateu r (...). » 11 1. Pierre Rondot, L'Expérience du mandat français en Syrie et au Liban. 1918-1945, Paris, A. Pedone, 1948, p. 390, Extrait de la Revue générale de droit international public, n° 3-4,1948.

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D ans ce constat, Pierre R ondot réfléchit non seulem ent sur les relations post-m andataires françaises avec le Levant, m ais égalem ent sur la gestion de l'U n io n française que la fondation de la IVe R épublique a consacrée en 1946. Il s ’ag it d 'u n e approche réflexive e t critique de la pratique scientifique, adm inistrative e t politique au Levant, e t en m êm e tem ps d ’une approche prospective. C e constat se présente de plus com m e une invitation à réfléchir sur la recherche e t la connaissance géographiques e t sociologiques dans une logique d ’ensem ble : une approche com paratiste que l’équipe de L Afrique et l ’A sie modernesy sous la direction de R obert M ontagne, appelle de ses vœ ux sous le titre de « M éthodes », à p artir de 1948 2. L ’analyse de Pierre R ondot com m e les réorientations m éthodologiques de M ontagne illustrent l’échec rem arquable3 des politiques de savoir qu’A lbert Sarraut cherchait à m ettre en place dans son plan de réorganisation de la recherche coloniale de 1921, plan qui désignait notam m ent la science com m e l'instrum ent technique de la m ise en valeur et de la légitim ation m orale de la colonisation française 4. C es propos m ettent égalem ent en question la capacité des « responsables » de la politique m andataire à réagir au m ouvem ent am orcé dès septem bre 1910 p ar A lfred Le C hâtelier, anim ateur de la Revue du monde musulman. C elui-ci avait alors proposé d ’élaborer une « science sociale du m onde m usulm an », rendue nécessaire par les risques de conflits autrem ent inéluctables entre l’O ccident et le m onde m usulm an5. Sa proposition aboutit, entre autres m esures, à la création de la Com m ission interm inistérielle des affaires m usulm anes en 1911. Les propos de Pierre R ondot tém oignent plus généralem ent de l’écart entre les orientations générales form ulées p ar les autorités politiques ou académ iques françaises et la prise de conscience tardive, chez l’autorité française m andataire, de la nécessité d ’engager une politique de collecte d ’inform ations susceptible de participer à une m eilleure perception hum aine et géographique du dom aine levantin. 2. Robert Montagne, « Éditorial », L ’A frique et l ’Asie, Paris, 1er trim estre 1948, p. 1-5. Un éditorial qui résonne comme la profession de foi de celui qui allait intégrer le Collège de France à la chaire de l’Expansion de l’Occident 3. Échec tout au m oins rem arquable concernant le Levant. 4. Sur l’élaboration de cette politique savante, nous renvoyons à Christophe Bonneuil et Patrick Petitjean, « Recherche scientifique et politique coloniale. Les chem ins de la création de l’Orstom , du Front populaire à la Libération en passant par Vichy, 1936-1949 », in Les sciences hors d ’Occident au XXe siècle., sous la dir. de Roland W aast, vol. 2, Les sciences coloniales :figures et institutions, Patrick Petitjean, éd. scientifique, Paris, ORSTOM éd., 1996, p .l 13-161 5. A lfred L e C h Ateu er , « Politique musulmane, lettre à un conseiller d ’É tat », Revue du monde musulman, Paris, Leroux, septem bre 1910.

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C ette m ise en action tardive de techniques d ’appréciation et d ’analyses efficaces illustre d ’autre part les difficultés, pour les autorités m andataires, à exploiter efficacem ent l’expérience française nord-africaine, en particulier m arocaine6. Un préalable

in s t r u m e n t a l p o s it if

Le M andat français au Levant se situe pendant une période de profond renouvellem ent des techniques de production du savoir, p arallèle à une « glaciation de l’orientalism e » en France. Le passage de l’invention à l’observation se fait précisém ent au m om ent où se définit, en France, à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, une politique m usulm ane7. L e c o n te x te s c ie n tifiq u e fra n ç a is m é tro p o lita in o ffre a lo rs , progressivem ent, des conditions institutionnelles e t instrum entales favorables à une recherche qui s ’intéresse plus aux com posantes hum aines q u ’aux énum érations statistiques et passives des disciplines classiques. Le débat est ouvert autant par L 'Année sociologique et l’école durkhém ienne que par les Annales : des lieux de réflexion et de production auxquelles participeront entres autres R obert M ontagne, Louis M assignon, R ené M aunier ou Jacques Berque. La lecture sociale du m onde arabe est en m arche, infiltrant progressivem ent l’enseignem ent dans les universités, à l’É cole coloniale et pour le brevet d*A dm inistration m usulm ane. L ’articulation entre recherche scientifique et politique coloniale ne suppose plus l’association du savant au sim ple « stade exploratoire » de la conquête. Elle l’intègre au « stade colonial », dans la perspective clairem ent affichée d ’un avenir qu’on s ’efforce d ’en g ag er8. Ce processus trouve notam m ent ses fondem ents dans l’action d ’A lfred Le C hâtelier, créateur de la prem ière chaire de sociologie et de sociographie m usulm anes au C ollège de France en 1902, anim ateur de la Revue du monde 6. Pour une analyse comparative de la politique française au M aroc et en Syrie, on se reportera au toujours stim ulant article de Edmund Burke III, « A Comparative View o f French N ative Policy in M orocco and Syria, 1912-1925 », in Middle Eastern Studies, Vol. 9, May 1973, London, p. 175186. 7. Sur ce processus, voir Henry Laurens, « La politique musulmane de la France », MaghrebMachreq, n° 152, avril-juin 1996, La Documentation française, Paris, p. 3-12. 8. Bernard Lepetit, « M issions scientifiques et expéditions m ilitaires : remarques sur leurs modalités d'articulation », in L 'invention scientifique de la Méditerranée : Égypte. Morée, Algérie, sous la dir. de M arie-Noëlle Bourguet, Bernard Lepetit, Daniel Nordman, M aroula Sinarellis, Paris, éd. de l'É cole des hautes études en sciences sociales, 1998, p 97-116.

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musulman dès 1907 et père « p u tatif » d ’une politique m usulm ane soum ise à la coordination m inistérielle (1 9 1 1 )9. Il définit et ju stifie lui m êm e, dans une note qu’on peut dater du début de 1902, le rô le q u i d o it ê tre ré se rv é , d an s c e t e sp ace de c o n q u ête e t d ’afferm issem ent im périal, à l’approche sociale du monde musulman. L ’objectif e st alors de forcer à la création de cette chaire de sociographie m usulm ane soutenue par le gouvernem ent général de l’A lgérie, de l’AOF et de Tunisie. « N o tre p o litiq u e m usulm ane présen te d e nom breuses anom alies. E lle v arie san s cesse d ’u n p o in t à l ’au tre. D isp o san t p arto u t où e lle a g it d e so lid es étu d es lin g u istiq u es, d ’h isto ire e t d ’ex ég èse, e lle n ’en tire q u ’u n p a rti m éd io cre fau te d e sy n th èse p ratiq u e. Il lu i m anque d ’u n e faço n g én érale, p o u r d ev en ir hom ogène e t m éth o d iq u e, u n e b ase so cio lo g iq u e ( ...) . N o u s po u v o n s d ’au tan t m oins n o u s d isp en ser d e c ré e r u n e so cio lo g ie e t u n e so cio g rap h ie d e l ’Islam q ue le pro b lèm e m u su lm an se co m p liq u e d av an tag e a u c o n ta c t d e la c iv ilisa tio n eu ro p éen n e. D an s sa m arch e v e rs le p ro g rè s é v o lu tif, le m onde

musulman o sc ille e n tre deux d o ctrin es extrêm es e t co n trad icto ires, l ’u n e , c e lle d e l ’Isla m m o d e rn e , lib é ra l, e t l ’a u tre , c e lle d u pan islam ism e. O n s ’ex p o se à d es erreu rs d e m êm e o rd re, d e m êm e g rav ité e n m éconnaissant l’u n e o u l’au tre d e ces tendances ( ...) . P euto n d iscern er la p a rt sim u ltan ée d es trad itio n s re lig ieu ses rétro g rad es e t d es tran sfo rm atio n s m atérielles co n tem p o rain es d an s l’év o lu tio n d e la so c ié té m u su lm a n e , sa n s s ’a d re s s e r a u x d é te rm in a tio n s p ru d en tes e t m éth o d iq u es d es scien ces so ciales ? ( . . . ) 10 »

Le C hâtelier relancera cet appel en 1910, dans sa « Lettre à un conseiller d ’É tat », soulignant la nécessité de créer une « science sociale du m onde m usulm an », afin d ’éviter un conflit entre l’O ccident et l’O rient autrem ent inéluctable. D E S L IE U X D E PR O D U C T IO N D U SA V O IR À U N E É PO Q U E T A R D IV E

J a l o n s h ist o r iq u e s

M algré les appels académiques fiançais pour la m ise en œuvre, dès la fin du XIXe siècle, d ’un centre d ’études orientales au Levant, il faut attendre la 9. A lfred L e C hAteuer , in Revue du Monde musulman, op. cil.

10. Archives nationales, Paris, CARAN, F /17/13 556, Chemise « Chaire de sociologie et de sociographie m usulm anes», «N ote sur la création d’une chaire de "sociologie de l’islam" au Collège de France » ; document dactylographié sans date et sans nom, pouvant être attribué à Alfred Le Châtelier, début de l’année 1902,6 pages.

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création du M andat français pour voir se concrétiser cette volonté de m ise en place d 'u n institut français « de haute culture ». Le congrès de M arseille, en janvier 1919, posera les bases de cette création, tout com m e il orientera plus généralem ent les prem ières années de la politique française au L ev an t C e processus aboutira dans un prem ier tem ps à la création, en octobre 1922, d 'u n Institut français d ’archéologie et d ’art m usulm ans, dirigé par Eustache de Lorcy ; les statuts en seront renouvelés en décem bre 1930 et l’Institut d ’archéologie deviendra alors l’Institut français de Damas. R obert M ontagne le dirigera de novem bre 1930 à janvier 1938. Rattaché scientifiquem ent à l’université de Paris et adm inistrativem ent au Service des œ uvres françaises du H aut-Com m issariat, l’Institut développera alors une recherche destinée à m ieux appréhender les espaces géographiques et hum ains d ’une Syrie qui restait toujours à découvrir11. La création d ’une structure perm anente de recherche et d ’études en Syrie s ’in scrit m oins dans un contexte de conquête e t de p acificatio n que de concurrence culturelle face à l’A llem agne qui confirm ait son ancrage au Levant. Il s’agit aussi de coordonner, sur le terrain, les recherches archéologiques, de sciences hum aines et pures, et de soutenir, en tant que relais, les projets m a n d ataires de m ise en v a le u r e t de c o n se rv a tio n d es a n tiq u ité s, de développem ent de l’enseignem ent et de coordination avec les établissem ents su p érieu rs1 I2. 1 M ais alors que les résistances à la présence française en Syrie s ’organisent, l'in stitutionnalisation d ’un savoir n ’est pas réfléchie com m e l’auxiliaire direct d ’une action qui se doit d ’être efficace. À la différence des conquêtes en M éditerranée occidentale, l’articulation entre savants et m ilitaires reste faible lors de la pacification et de la pénétration vers le nord-est, ainsi que lors de la m ise en valeur de l’Euphrate 13. L ’institutionnalisation d ’une présence scientifique s’élabore, tout d ’abord, dans un processus de réactivation du passé, prem ière étape d ’une légitim ation m orale et intellectuelle de la présence française en Syrie. Cette première génération inscrit donc son action en dehors du cadre défini principalem ent par Le C hâtelier dès 1910, celui « d ’une science sociale du m onde m usulm an », ou p ar la Com m ission interm inistérielle des affaires m usulm anes instaurée en 1911. 11. Sur l’historique de l’Institut français, voir Renaud A vez, L Institutfrançais de Damas au pa­ lais Azem : 1922-1946, IFEAD, 1993. 12. Mission de reconnaissance de l'Euphrate de 1922. Vol. Il, Rapports et analyses : les enjeux économiques, politiques et militaires d'une conquête, IFEAD, 1995. 13. Rappelons que les résistances à la présence française en Syrie déclencheront les opérations de pacification, jusqu’en 1927. Dans cette politique de m aîtrise et de contrôle rapide de l’Euphrate s'élabore un programme d ’inventaire politique, social, ethnique et économique de la région. Cette étape doit préparer la marche française vers le nord-est.

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D e l a r é a c t iv a t io n d u p a s s é p a t r im o n ia l l e v a n t in à l ’ é m e r g e n c e d ' u n r e c h e r c h e s o c ia l e e t p o l it iq u e

Présente au Levant depuis 1920 dans le cadre du m andat, la France développe une recherche de terrain à partir de la nom ination de R obert M ontagne au m ois de novem bre 1930 à la direction de l’Institut fiançais de D am as, in stitu tio n ch arg ée ju s q u 'a lo rs de la m ise en v a le u r arch éo lo g iq u e e t patrim oniale de la Syrie. Force est donc de constater que ju sq u ’à cette date, et m algré quelques études de recensem ent géographique ou quelques études statistiques de population m enées par les m ilitaires, le m inistère des A ffaires étrangères n 'en g ag e pas de véritable politique de collecte d ’inform ations susceptibles de définir l’espace géographique et ses com posantes hum aines. La décision de ne pas engager une politique savante de terrain confirm e la pérennité de la politique arabe et m usulm ane de la période 1908-1918, incapable de définir géographiquem ent com m e anthropologiquem ent une Syrie et des Syriens. L 'E xposition coloniale de 1931 sym bolise précisém ent les conditions tant politiques que scientifiques qui dom inent alors en France. R éfléchie dans les années 1910 com m e la m anifestation de la puissance civilisatrice de la France, l'exposition s ’élabore progressivem ent sur une vingtaine d'années. Entre le discours préparatoire d'A lbert Sarraut et l’inauguration par le m aréchal Lyautey au m ois de m ai 1931, la France s 'e s t peu à peu fam iliarisée avec les im pératifs politiques et économ iques qui forcent au débat sur la réorganisation Structurelle de l’Em pire ainsi que sur la nécessité de coordonner une recherche coloniale outre-m er, gage de plus d ’efficacité. L ’exem ple de la participation des États du Levant à l’Exposition coloniale internationale de 1931 nous paraît pouvoir illustrer efficacem ent ce décalage entre le renouveau prôné par les autorités et la perm anence de l’approche coloniale classique du m andataire sur le Levant. L ’E xposition en est une illustration e t un sym bole : c ’est Eustache de Lorey, prem ier directeur de l’Institut de D am as, qui est m is à contribution par le Q uai d ’O rsay pour ju stifier de la m ission civilisatrice française en O rient, en coordination directe avec Pierre A lype. M ais c ’est R obert M ontagne, qui lui succède quelques m ois avant l’inauguration, qui oriente désorm ais la recherche française, dans l'o b jectif de consolider un m andat en souffrance d ’un « diagnostic politique et social » du Levant.

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L ’E X PO SIT IO N C O L O N IA L E D E 1931 : U N L IE U D E T R A N SIT IO N

L a l e n t e m a t u r a t io n d u p r o je t

Le m aréchal Lyautey et Paul R eynaud inaugurent l’exposition le 6 m ai 1931. Le projet initial rem onte à 1911. Il a fallu attendre l’adoption de la loi du 7 m ars 1920 à l’initiative de Paul D eschanel, d ’Alexandre M illerand et d ’A lbert Sarraut, pour que ce projet soit officiellem ent placé sous l’autorité du m inistère des C olonies. Initialem ent confiée au m inistère du Com m erce et de l’Industrie, et consacrée essentiellem ent à l’économ ie u , cette nouvelle tutelle en élargira les objectifs. « V ivante apothéose de l’expansion extérieure de la France sous la IIIe R épublique et de l’effort colonial des nations civilisées » (A lbert Sarraut en définit ainsi l’esprit), l’exposition intègre le plan Sarraut, celui de la m ise en valeur et du développem ent d ’une science im périale essentiellem ent appliquée. À ce prem ier objectif s’est s’ajoutée la création d ’un m usée des C olonies, com prenant une section de synthèse et une section rétrospective. L ’opération de m obilisation populaire sur une histoire coloniale alors peu m obilisatrice s ’est doublée d ’une tentative de projection des futures relations que la France entendait construire et m ener dans l’Em pire. C ’est l’apogée coloniale française du prem ier tiers du siècle qu’il s ’agit de m ontrer, la présence de puissances étrangères concourant à inscrire dans la continuité la m obilisation com m une de l’O ccident européen pour la m ission civilisatrice. A insi, de l’élaboration prim aire en 1919 à l’inauguration en m ai 1931, on constate une lente m aturation de la m ise en valeur et de la structuration des recherches scientifiques. La participation des États du Levant se trouve au centre de ce processus. L a p a r t ic ip a t io n d e s É t a t s d u L e v a n t

L es É tats du L evant ont été o fficiellem en t conviés à p a rtic ip e r à l’Exposition au m ois de m ai 1927 par le H aut-C om m issariat au Levant. Les réponses positives du Liban, du pays A laouite et de la Syrie sont com m uniquées en septem bre de la m êm e année au m inistère des A ffaires étrangères. M ais le m inistère précise que cette proposition a été froidem ent accueillie par les États, m algré l’insistance des organisations françaises « s’appuyant sur des considérations d ’ordre sentim ental ».41 14. C harles-R obert A geron: « L ’Exposition coloniale de 1931: m ythe républicain ou m ythe impérial ? » in Les Lieux de mémoire, éd. P. Nora, vol. 1, Paris, G allim ard, 1984, p. 361-591.

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D ev an t le s ré tic e n c e s des É tats du L ev an t à p a rtic ip e r à c e tte m anifestation, le m inistère envisage dans un prem ier tem ps l’intégration de la Syrie et du Liban au seul Pavillon des intérêts français. La construction d ’un Pavillon des États sous m andat reste toutefois envisagée : dans cette perspective, le m inistère suggère, plutôt qu’une participation industrielle et com m erciale, une représentation « d ’ordre intellectuel et artistique qui pourrait être du plus haut intérêt, et qui form erait l’anticham bre du Pavillon des intérêts français ». C ette proposition sera finalem ent adoptée et m arque le passage d ’un état des lieux économ iques favorable à une projection dans l’avenir, à une m ise en scène d ’acquis p ar le recours à l’archéologie, au tourism e e t à renseignem ent, « toutes m atières à propos desquelles il serait facile de m ettre en valeur l’effort fran çais,s ». Le m inistère prend soin de m énager et d ’intéresser l’opinion arabe en réservant un espace significatif à l’A cadém ie arabe de Dam as ainsi qu’ « aux g ra n d s so u v en irs m a ro n ite s e t d ’u n e faço n g é n é ra le , p a r la se c tio n archéologique, au grand passé qui constitue pour ces États un élém ent de prestige 16 51 ». Pierre-A lype est nommé Com m issaire d ’exposition, M oussaly architecte du Pavillon des États sous m andat. Ce pavillon, reproduction stylisée du palais A zem de D am as et du palais de B eit-Ed-D ine, est destiné à rappeler, selon D em aison, rédacteur du guide officiel de l’Exposition, « l’influence des peuples qui ont m arqué de leur dom ination le Liban et la Syrie au cours des dix dernières a n n ée s17 ». L ’Institut français de Damas est, dès les prem iers contacts des autorités françaises avec les États du Levant, étroitem ent associé au projet de m ise en scène réfléchi en am ont par le Q uai d ’O rsay. C ette collaboration se m et en œ uvre avec ce qui é ta it alo rs, d epuis o ctobre 1922, l’In stitu t fran çais d ’archéologie et d ’art m usulm ans à D am as, dirigé par Eustache de Lorey. Ce dernier élabore donc, en relation étroite avec la prem ière équipe scientifique de l’Institut, la scénographie et la stratégie d ’ensem ble de la présentation des É tats sous m andat. M ais ce seront Jean Sauvaget et R obert M ontagne qui devront assum er la collaboration de l’Institut à ce projet. U ne deuxièm e équipe est en effet constituée dès le m ois d ’octobre 1930 autour du capitaine de corvette 15. Sur la maturation du projet de participation des États du Levant à l’Exposition, Cf. Archives diplom atiques, Paris, Levant 1918-1940, Syrie-Liban, Volumes 259,260,261 et 573. 16. Ibidem. 17. André Demaison, Exposition coloniale internationale [à Paris en 1931J. Guide officiel, Paris, M ayeux (s.d.).

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M ontagne, décidé à associer les m ilitaires aux projets scientifiques de l’Institut et à renouveler une pratique scientifique jusq u ’alors consacrée à la seule lecture artisanale et archéologique de l’espace levantin. L e P a v il l o n d e s É t a t s so u s m a n d a t : pr o m e n a d e a r t isa n a l e e t a r c h é o l o g iq u e

L ’architecture générale du pavillon fait référence, constam m ent, au découpage territorial de la Syrie que les autorités françaises ont engagé dès 1920, ainsi qu’à l’héritage occidental chrétien dont peuvent se prévaloir les États du Levant. La m ise en sens résolum ent archéologique et traditionaliste du Levant s ’inscrit dans un contexte m andataire m arqué, rappelons-le, par le débat sur les institutions qui doivent perm ettre le passage à l’autonom ie, ainsi que sur un traité franco-syrien qui pourrait préciser le caractère durable d ’une présence française en Syrie. En pénétrant dans le pavillon, un sarcophage m assif du roi de l’ancienne B yblos, l ’im age du prince assyrien E shm ounazar, le lion h ittite e t des légionnaires rom ains accueillent le visiteur, le projetant dans « l’antique passé de la Syrie (...), l’am enant à quitter sa m entalité occidentale et ses préjugés du XXe siècle » . L ’A sie française invite alors le curieux à « se faire une âme nouvelle s’il est désireux de com prendre l’esprit traditionaliste des peuples du Levant placés sous le m andat français », et le m et en garde des « précautions dont il faut user pour initier ces mêmes peuples à la civilisation européenne18 ». Les salles du D jebel D ruze, du Liban, du pays des A laouites, de la Syrie de Dam as et d ’A lep réunissent des objets usuels déposés sur le sol, destinés à com pléter et préciser « la valeur de cette leçon d ’ethnographie et de sociologie ». A ux costum es des tribus kurdes, tcherkesses, en provenance du sandjak d ’A lexandrette et du pays d ’A lep, succèdent les engins et les outillages, des tissus et des form es d ’habitation. C ette restitution ethnographique place dans une prem ière étape le visiteur face à un espace fait de tradition et d ’archaïsm es, un espace nécessairem ent dem andeur de l’intervention m oderne de la civilisation, seule capable de « m ise en ordre ».

18. Pour cette « visite » du Pavillon des États du Levant, nous nous référons aux nombreux articles de L 'Asiefrançaise, Renseignements coloniaux, du Guide officiel ainsi que du Rapport du commissaire général de l 'Exposition, toutes publications datant de 1931. V oir en particulier : Gouverneur général O livier , Rapport général de rExposition coloniale internationale de 1931, Paris, Im prim erie nationale, Volume 5, fascicule 1, p. 326-328 et Volume 7, p. 373-403 ; « L'Exposition coloniale internationale de 1931 », in Le Monde colonial illustré, n° 89 Jan v ier 1931, p. 3 ,7 ,9 et 224.

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A ux m aux su ccèd en t donc les rem èd es, dans un p rem ier étag e particulièrem ent dém onstratif sur l’œ uvre accom plie par la France « pour le bénéfice de ces populations si attardées au point de vue m atériel et dem eurées dans un archaïsm e plusieurs fois m illénaire ». Les salles consacrées aux « entreprises agricoles » et aux « entreprises économ iques » françaises am ènent le v isite u r vers les espaces consacrés aux effo rts français pour étu d ier scien tifiq u em en t ces co n trées, p o u r « exhum er de leu r sol les tréso rs archéologiques qui perm ettent d ’en m ieux connaître le lointain passé ». Les cartes, graphiques et photographies, ainsi que les produits du sol et les produits m anufacturés, illustrent soigneusem ent cette m ission d ’ordonnancem ent d'une histoire qu’il s'a g it avant tout de rendre, enfin, intelligible. La grande carte en relief perm et de visualiser l’effort accom pli par la France dans le sens du progrès depuis la fin de 1919. Elle offre au visiteur d ’évaluer l’étendue du réseau routier, des lignes aériennes et de navigation, le développem ent des grands centres urbains et l’extension des surfaces cultivées. Le m atériel archéologique reste présent dans tout le pavillon. Si la France se pose en « rem ède », ce n ’est pas seulem ent par m ission, c ’est égalem ent par responsabilité. Les docum ents relatifs à l’époque rom aine, aux débuts du christianism e, les maquettes et photographies des châteaux (K rak des Chevaliers "Q alaat al-H usn”, C hâteau de Saône "Q alaat Sahyoun"), des églises, des m onastères édifiés par les Francs en Syrie au tem ps des C roisades, finissent d ’inscrire le Levant dans cette filiation séculaire occidentale et chrétienne, productrice d ’une responsabilité m orale qui s’im pose alors comme naturelle. F il m d e pr o pa g a n d e

L ’initiative d 'u n film de propagande revient au m inistère des A ffaires étrangères à la fin de l’année 1928 19. L ’Institut est à nouveau associé directem ent à ce projet, par l’élaboration d 'u n scénario comme base du tournage réalisé par une équipe ciném atographique Pathé dépêchée en Syrie en 1929. C ’est le 25 avril qu’Eustache de Lorey soum et au délégué du Haut-Commissaire la docum entation relative « à la prise de vues ciném atographiques destinées à 19. Les archives de l'IFEAD recèlent quelques rares documents sur cette entreprise. Le Centre des Archives d ’Outre-Mer (CAOM) d*Aix-en-Provence est le dépositaire des archives de cette Exposition. Toutefois, ces docum ents n ’inform ent le chercheur que sur la seule dim ension technique de l’événement ( Exposition coloniale : organisation générale, FM/ECI/27 ; Exposition coloniale : Syrie et Grand Liban, FM /ECI/145). Une lecture croisée des fonds diplomatiques, du CAOM, de l’Institut de Damas ou encore du CARAN permet de reconstituer, de façon parcellaire, l’histoire de cette participation des États du Levant.

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faire partie du film de propagande qui doit être édité à l’occasion de l’Exposition coloniale de P aris20 ». Ce film poursuivra l'inscription traditionnelle de la Syrie dans l’espace occidental et chrétien, par des références perm anentes aux édifices chrétiens, églises et forteresses des croisés ainsi qu’il figera le Levant dans une vocation artisanale e t com m erciale seulem ent trad itio n n elle21. C ’est égalem ent de Lorey qui, sollicité par le H aut-Com m issaire en avril 1929, étudie un projet de contribution des arts m usulm ans de Syrie à l’exposition, autour d ’une reconstitution d ’une salle arabe et par la présentation dans ce cadre « des producteurs les plus caractéristiques des ateliers dam ascains ». Le visiteur peut à présent définitivem ent se convaincre de l’intervention salutaire de la puissance m andataire. A insi s ’achève un parcours scénographique et muséographique tactiquem ent conditionné par le docteur Papillant et par Louis M arin22, président de la Société d ’ethnographie, et ce dès l’entrée du pavillon : une classification des peuples et des races y caractérise en effet « les Syriens de race blanche, de condition très évoluée et dont l’assim ilation est désirable ». L ’Exposition coloniale, œ uvre du m aréchal Lyautey, allait devenir, bien m algré elle, le lieu d ’expression d ’une transition tardive dans la conception d ’ensem ble de la gestion im périale. Im aginée perm anente par ses concepteurs, lors des phases de m aturation et d ’élaboration, elle allait, à la fin de l’année 1931, devoir se résoudre à n ’être que tem poraire. L ’E N G A G E M E N T V E R S L ’A V E N IR

L orsque l’exposition s ’ouvre au m ois de m ai 1931 à P aris, R obert M ontagne a entrepris, depuis novem bre 1930, la reform ulation de la m ission scientifique de l’Institut français. Les études et les enquêtes se dirigeront vers 20. Sur l'élaboration de ce scénario, « Projets des listes des vues ciném atographiques à prendre dans les différentes villes des États sous M andat », 25 avril 1929, archives de l’Institut fiançais de Damas, Exposition coloniale internationale de 1931. M algré nos différentes recherches auprès des principaux centres européens de conservation de l’image (Paris, Londres, B erlin...), nous n ’avons pu localiser ce film de propagande. Nous disposons cependant du prem ier scénario proposé par Eustache de Lorey en 1929, ainsi que d ’une évocation, sommaire, dans le rapport du commissaire général de l’Exposition. 21. Présentation de l’artisanat, des m étiers anciens ; scènes pittoresques (marché aux chevaux, aux chameaux, aux moutons) ; vues d ’ensemble de Damas, de Hama, cTAlep, d ’Antioche, de Palmyre (tem ples et ruines), châteaux des croisés et églises à Tripoli, Banias, Tartous ; approche comparative de la vieille ville et de la ville nouvelle de Soueyda. 22. Catherine H odeir et Michel P ierre, L 'Exposition coloniale internationale de Paris, Bruxelles, éd. Complexe, 1991.

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la géographie hum aine, avec le capitaine Thoum in, l ’ethnographie e t la sociographie, avec Jean G aulm ier (Ham a) et les tribus bédouines, sous sa propre direction. La rupture annoncée avec l’arrivée de M ontagne soulève d ’ailleurs, dans un prem ier tem ps, m éfiance et incom préhension de la part de Jean L ecerf en particulier : celui-ci n ’hésitera pas, quelques années plus tard, à s ’inquiéter de la transform ation de l’Institut en une annexe du 2e bureau, l’arrivée de m ilitaires en m ission se faisant, selon lui, au détrim ent des études classiques. M ontagne apparaît dans la lettre que le norm alien adresse le 11 janvier 1935 au président de l’A ssociation am icale de secours des anciens élèves de l ’É cole norm ale supérieure, affublé des q u alificatifs de « clim atologue, hydrologue, océanographe, anthropologue et ethnographe » ou qui, « dem euré seul à son bord (...) cinglerait, dans une apothéose, vers les îles de la Sonde ou les rives de la Papouasie, à la poursuite des dernières survivances du m ythe d*A donis 23 ». Le caractère radical et quelque peu caricatural de la lettre (rappelons que M ontagne durant son m andat jusq u ’en janvier 1938, m aintiendra la double vocation de l’Institut, historique et archéologique d ’une part, sociologique de l'au tre) rédigée dans un contexte de reform ulation des principes directeurs de l’Institut, ne doit pas m asquer la soudaineté dans le changem ent des orientations scientifiques et des procédures de recherche, ni les inquiétudes, réelles, des norm aliens sur le m aintien des études classiques de terrain. Loin de concevoir l’espace oriental com m e un espace à civiliser et les Syriens comme des peuples « assim ilables », M ontagne dirigera des recherches visant à m ieux saisir les com posantes orientales dans leur capacité à agir sur la stabilité de l'E m pire, m usulm an ou a ra b e 24. Si c 'e st l’Em pire qui expose le Levant, c ’est déjà la République qui l’observe avec attention et précaution. La recherche ne s ’organise que progressivem ent, rendue peu à peu nécessaire par les conditions sociales et politiques im posées à la puissance m andataire. Elle sera m obilisée non pas par la volonté de comprendre l ’autre, selon une dém arche productrice d ’un savoir pour agir, m ais par / ’impératifde s ’adapter à l ’autre , dém arche productrice d ’un savoir pour réagir dans l’urgence.

23. Archives de l’Institut français de Damas, Correspondance diverse, 1920-1946. 24. Concernant le « projet levantin » de Robert Montagne, voir en particulier Robert Montagne, « French policy in N orth A frica and Syria », International Affairs, Vol. XVI, n° 2, March-April 1937, p.263-280.

L E C O LLÈ G E SA IN T -V IN C E N T , U N A G E N T D E L A PR É SE N C E FR A N Ç A ISE ? Jérôm e B O C Q U ET Université de Paris-Sorbonne, Paris IV/IFEAD

Le collège Saint-V incent à D am as propose un regard français sur la relation m andataire. L ’établissem ent de la C ongrégation de la M ission est en effet un acteur de la présence française et participe à la politique de pénétration scolaire. Il perm et de renforcer les liens avec la clientèle traditionnelle de la France au L evant. Il constitue un des élém ents de la petite politiquefrançaise au M achreq ', appuyée sur les m inorités. Tenu par des m issionnaires lazaristes latins e t français, le collège form e un m aillon du systèm e de dom ination m andataire. Le M andat m arque alors un m om ent d ’exception de la culture française, fondé sur le poids exceptionnel des congrégations religieuses au Levant. Il faut utiliser un je u d ’échelles variées d ’observation et d ’analyse. Il s’agit en effet d ’étudier une série de contextes em boîtés : d ’abord p artir de l’intérieur d ’une com m unauté latine pour retrouver une congrégation religieuse française1 2, puis aller de la rue Bab Tourna au quartier chrétien, de la ville m usulm ane à la nation, de la présence coloniale de la France au m onde arabe. Le collège est installé depuis 1787 dans une m aison reprise aux jésuites et située dans le quartier chrétien de Bab Tourna, où habitent les deux tiers des chrétiens 1. D faut lui opposer une « grande politique arabe » et laïque de la France, consciente des réalités et des enjeux du monde arabe et s’en faisant l’alliée, soutenant ainsi en 1919 le royaume arabe de Fayçal. Les tenants des deux politiques ont participé aux négociations avec Fayçal, avec la présence de Robert de Caix, partisan de la « petite politique française ». 2. D errière la Congrégation de la Mission installée à Beyrouth et dont la maison mère est à Paris, il finit chercher Rome par l’intermédiaire de la Sacrée Congrégation de la Propagation de la Foi [de Propaganda Fide] réorganisée en 1917.

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de la v ille 3. A u travers de l’histoire d ’une petite m ission lazariste, on peut appréhender la réalité des relations très complexes entre la puissance occupante et l’élém ent local. On peut en effet lire dans le destin ordinaire d ’une institution missionnaire française au Proche-Orient autre chose que l’histoire d’un heu somme toute banal4. Il représente un exemple de la politique m issionnaire et d ’un savoir colonial différent du discours officiel. Le collège est en définitive impuissant devant les grands bouleversements auxquels sont confrontées les grandes villes syriennes au cours de la prem ière m oitié du XXe siècle. M ais les pères lazaristes, conscients des rapports de force, s’ingénient à chercher des solutions qui leur sont propres à l’occidentalisation, à l’impérialisme ou à la montée de plus en plus inéluctable du nationalism e. Ils participent à cette évolution et prennent donc leur part à l’effervescence générale du L evant Cette étude du collège lazariste se fonde d ’abord sur des archives inédites conservées par les Lazaristes à Damas. Elle a été menée également à partir du fonds « Haut-Commissariat » aux archives du ministère des Affaires étrangères à N antes5. Le collège profite indéniablement de la situation mandataire. Cela est visible dans le choix de sa clientèle, de ses appuis, dans le rôle qui lui est octroyé. M ais il n ’est ni un agent servile de la présence française ni ne représente, au regret de certains pères, l’établissem ent officiel de la France à Damas. L A C L IE N T È L E

Le collège de la rue Bab Tourna est fréquenté d ’abord par quelques fils de fonctionnaires et de négociants français. Le principe de la gratuité de l’externat pour les fils de fonctionnaires et de m ilitaires français, officiers ou sous-officiers, jusqu’à l’âge de douze ans, a en effet été accepté par la plupart des supérieurs et directeurs des maisons d ’enseignem ent en Syrie. Cela contribue à attirer un public de choix et représente aux yeux des Lazaristes et des parents une marque d ’intérêt, sinon d ’estim e, de la puissance française6. En raison de la cherté de la vie, surtout 3. Philip S. K houry, Syria and the French Mandate, Princeton 1987, p. 287. 4. J. R evel in G. L évi, Le pouvoir au village, Paris 1989, p. XII. 5. Plus précisém ent, cet article est fondé sur les sources suivantes : a) Archives du couvent des pères lazaristes à Bab Tourna : statistiques du collège, répertoires d'élèves, coutumiers, cahiers des conseils, revues ; b) Archives de la province de la Congrégation de la M ission à Beyrouth ; c) Archives du ministère des Affaires étrangères à Nantes : fonds Instruction publique du Haut-Commissariat (inventaire n° 22) : cartons 1 à 207. 6. Note du général W eygand, Haut-Commissaire, du 6 mars 1924. Archives M.A.E. Inventaire n° 22, carton n° 24 (1924). Dans les notes suivantes, les numéros de cartons renvoient toujours aux archives des Affaires étrangères.

LE COLLÈGE SAINT-VINCENT, UN AGENT DE LA PRÉSENCE FRANÇAISE ?

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pour les fonctionnaires subalternes, qui touchent m oins de 2 000 francs par m ois, leurs enfants sont adm is gratuitem ent7. M ais, à la demande de certains chefs d ’établissem ent, ils ne le sont que dans la lim ite des places disponibles. C ’est ainsi q u’en avril 1924 le frère B enoît, provincial des Frères m aristes, accepte six élèves à D am as, huit à A lep, un à Saida. M. H eudre, visiteur des Lazaristes, répond au C onseiller à l’Instruction publique que le supérieur du collège de Dam as est prêt à adm ettre gratuitem ent tous les enfants rem plissant les c o n d itio n s re q u ise s p o u r se c o n fo rm e r « au d é sir du g é n é ra l le H aut-C om m issaire 8 ». Les écoles des Filles de la C harité à D am as, m ais égalem ent à B eyrouth, Ras B eyrouth et Tripoli, suivent cette décision. Ce petit sacrifice financier appelle en fait des contreparties. U n seul élève, A. Petit, est envoyé à la rentrée 1924 au collège Saint-V incent. Les Lazaristes escom ptent pourtant bien en être payés de retour. A. B laisot, C onseiller à l'Instruction publique, tém oigne ainsi au directeur du collège de D am as de sa gratitude 9.01 Druzes

1%

7. Le Haut-Commissariat veut alléger les frais d ’instruction des enfants, mais seulement des garçons, des officiers et fonctionnaires subalternes, des sous-officiers et gendarmes. Pour les officiers supérieurs, cette gratuité ne serait accordée qu’aux parents d’au moins deux enfants. Lettre de Beyrouth du Conseiller à l'Instruction publique du 30 janvier 1924. Carton n° 28 (1924). 8. Lettre de M. Heudre au Conseiller à l'Instruction publique du 4 février 1924, en réponse à sa lettre du 30 janvier. Carton n° 28 (1924). 9. Lettre du 24 avril 1924 du Conseiller à l’Instruction publique. Carton n° 28 (1924). 10. Ce schéma est réalisé à partir du cahier « Statistiques Commissariat », recueil de documents envoyés au Haut-Commissariat de 1919 à 1945, p. 8 et 64, Archives lazaristes, Damas.

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M ais au collège Saint-V incent, on com pte surtout des élèves syriens grec-catholiques ou des latins, quelques m aronites, des A rm éniens orthodoxes ou catholiques et enfin des druzes. Il y a donc une m ajorité catholique. Les réfugiés ou les m inorités, plus sensibles à l’action des m issionnaires latins, sont particulièrem ent visés. La répartition des confessions dans le collège ne correspond pas aux pourcentages des com m unautés dans la population de D am as. Les catholiques sont ainsi surreprésentés. À la veille de la Seconde G uerre m ondiale, les m inorités religieuses, non sunnites, form ent 83% des effectifs quand elles com ptent pour 5,6% de la population Le pubüc visé reste donc la clientèle très traditionnelle des missions latines en Orient. Les Lazaristes suivent la même politique au Liban, dans leur collège d'A ntoura, comme la plupart des autres congrégations m issionnaires, tels les Jésuites. M ais plus encore, le discours prononcé à l’intention de la France, dans les revues missionnaires*2, ne se démarque pas beaucoup en apparence de celui des missionnaires installés dans les colonies d ’Afrique ou d’Asie. On y exalte les mêmes valeurs de sacrifice, de civilisation. La seule originalité tient au contexte. Les Lazaristes de Damas se lancent dans l’offensive de la latinité occidentale à travers le com bat contre les dissidents. Les archives lazaristes présentent ainsi des « schismatiques » favorables à une idée nationale, en opposition au statu quo mandataire, et des protestants anglo-saxons, ennemis de la France au L evant L ’A PPU I D E L A FR A N C E

Le collège s’inscrit donc dans une situation de dom ination. Il est tenu par un ordre fiançais, installé à Paris et qui a toujours bénéficié, depuis la M onarchie de Juillet, de l’appui du gouvernem ent français au Levant. Par l’aide apportée aux Lazaristes, la France choisit de venir au secours des chrétiens d ’Orient. Après l’expulsion par les Turcs en 1914, le collège est réoccupé par les pères, le 10 octobre 1918, grâce à la présence m ilitaire française. Un prem ier contingent est en effet arrivé avec les troupes arabo-anglaises1 13. 21 Les Lazaristes sont alors assim ilés à la France, qui vient en aide à ses m issionnaires. 11. Philip S. Kiioury, op. cit., p. 289. Ces chiffres sont donnés pour 1936. 12. On peut juste citer à titre d’exemple Le Bulletin des missions édité à Paris chaque mois par la Congrégation de la Mission à destination des donateurs en France. Le numéro de septembre 1926 peint ainsi un tableau apologétique des missionnaires en Orient, de « tous ces Lazaristes qui, dans l’exil de leur patrie inoubliée, tout en se consacrant à Dieu, se consacrent également à la France... » 13. Un contingent français, dirigé par le capitaine Pisani, est entré à Damas avec les troupes chérifiennes le 1er octobre 1918.

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« La m oitié de la m aison est occupée par le détachem ent fiançais d ’occupation. Avec l’aide du gouvernem ent fiançais, qui a fourni les fonds, on répare la partie de la m aison restée aux confrères, afin de recevoir les élèves externes au prem ier ja n v ie rl4.51 » Les soldats occupent en fait tout le collège jusqu’à ce que l’armée trouve un autre lieu de cantonnement, en août 1919 au camp de Mezzé. La maison est entièrem ent évacuée en septem bre, huit jours seulem ent avant l’ouverture des classes. D ans le contexte de faiblesse d ’une position française sur la défensive ls, noyée dans le corps expéditionnaire britannique, la France choisit de s ’appuyer sur les structures déjà existantes. A vant m êm e la rupture de M aysaloun et l’abandon d ’une politique arabe, en 1920, ses représentants sur place ont infléchi à Damas son point de vue vers une politique m inoritaire. Il fau t donc l ’aide du H aut-C om m issariat pour relan cer les œ uvres missionnaires. Le fait le plus notable est que les grecs-orthodoxes et les musulmans m ontrent dans l’ensem ble peu d ’em pressem ent à recevoir des subventions françaises, leur politique les rapprochant plutôt de l’Angleterre et de l’Amérique qui les payent d ’ailleurs plus largem ent. Le H aut-C om m issariat cherche à contrecarrer une « extraordinaire propagande am éricaine et an g laise16 ». Il veut assurer sa présence en Syrie par la prise de contrôle des écoles privées et officielles et plus sûrem ent par l’interm édiaire des écoles latines. Les autorités françaises décident ainsi très explicitem ent, en juillet 1919, en établissant un nouveau devis de création d ’écoles, de « donner satisfaction à de nombreuses demandes des évêques de tous rites, qui sont en réalité les chefs politiques du p a y s 17 ». Une liste d ’établissements privés non subventionnés, établie par le Haut-Commissariat en 1922, n ’indique ainsi aucun établissement catholiquel8. Une lettre du secrétaire général Robert de Caix datée du 14 février 1920 souligne l’intérêt du HautC om m issaire envers « l’œ uvre de propagande et d ’expansion française ém inem m ent utile » dont le Conseiller à l’Instruction publique est c h arg él9. 14. Lettre du père Heudre du 20 décembre 1918, citée dans une note dactylographiée de 1957, Historique de la maison de Damas. Archives Bab Tourna. 15. L'ém ir Abd el-Kader al-Jazaïri, grand ami de la France et des Lazaristes à Damas, est assassiné le 2 octobre 1918 à la veille de l'arrivée de Fayçal dans la ville. 16. « On ne saurait croire en Europe combien cette commission d ’enquête américaine [King-Crane] chargée de déterminer les vœux et aspirations du pays, nous causa de difficultés... puisque le principe même de notre occupation et de notre mandat sur la Syrie devenait incertain. » Note sur les écoles privées, 6 janvier 1920. Carton n° 02 (1919/20). 17. Note du 6 janvier 1920, ibid. 18. Note du 18 mai 1922 sur l'état des écoles privées non subventionnées dans l'É tat de Damas. Carton n° 14(1922). 19. Note manuscrite du Haut-Commissariat du 14 février 1920 à M. Chevalley, responsable du service des Œuvres françaises. Carton n° 02 (1919/20).

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Profitant de la présence française, les Lazaristes relancent donc leurs m issions en Syrie. Le collège d ’A ntoura, après avoir accueilli les réfugiés, rouvre ses portes. La m ission de Tripoli s’occupe de vingt-quatre écoles dans le Nord-Liban. À Damas le collège accueille ainsi 250 élèves en 1921, dont un tiers de musulmans, sans com pter les 200 à 230 élèves de l’école gratuite Saint-Joseph. Le M andat représente alors pour les Lazaristes de D am as l’apogée de leur œ uvre m issionnaire au Levant. Le collège Saint-V incent voudrait devenir une m achine de guerre de la latinisation et de l’occidentalisation. Le triduum des fêtes céléb rées en m ai 1929 à l’o ccasio n du cen te n a ire du re to u r des Lazaristes 20, est le prétexte pour exalter la gloire de l’Église m issionnaire et fêter l’arm ée française qui « tant de fois sauva, au prix de son sang, la chrétienté de S y rie 21 ». Sous l’om bre d ’A bd el-K ader, protecteur du collège depuis 1860, dans la cour décorée de drapeaux tricolores, les plus hautes autorités m ilitaires et civiles du M andat, aux côtés des principaux dignitaires religieux catholiques, tém oignent aux yeux des pères et des élèves du rôle privilégié alloué par la France au collège Saint-V incent. U N A G EN T D E LA FRANCE ?

L ’enjeu de notre étude est de déterm iner au nom de qui agissent les Lazaristes : au nom de la C ongrégation, de l’Église de France, de Rom e, ou de la France ? Le collège représente une vision d ’une É glise latine e t plus précisém ent dans les années de M andat d ’une Église française dom inante, avec une surreprésentation statistique des élèves et du personnel latins et français. Il jo u e le rôle d ’un agent français actif. La m anière dont les Annales lazaristes relatent les événem ents de 1925 est édifiante : récit de « journées effrayantes » où seul le sang froid et l’assurance des Lazaristes, père A rtis en tête, les arm es françaises à la m ain, auraient sauvé les chrétiens d ’un nouveau m assacre. « L es h ab itan ts d u q u a rtie r ch rétien d e B ab T ourna, ain si qu e les au to rités m ilitaires e t civiles, les g énéraux G am elin e t Soulet en particulier, to u s m ’o n t tém o ig n é a v o ir la p lu s g rande confiance d ans le savoir-faire, l’expérience e t le d é v o u e m e n t d e n o s co n frè re s, p rin c ip a le m e n t de leu r su p érieu r, q u i s ’est b eaucoup dépensé p o u r ces pauv res chrétiens et a servi, m êm e en pleine ém eute, d ’ag en t d e liaison très en ten d u entre eux e t l’é ta t-m a jo r22. » 20. Au moment de la Révolution française, les Lazaristes ont abandonné la maison de Damas. Ils ne sont revenus qu’en 1830. 21. Relation sur le triduum des jetes du centenaire des 19, 20 et 21 mai 1929, Harissa, édité par la Congrégation de la M ission, brochure, 60 p.. Archives Bab Tourna. 22. Lettre du père visiteur M. Heudre au Supérieur général datée du 6 novembre 1925, publiée dans le

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C e rôle se m anifeste de différentes façons :

Des « bourses politiques » U n systèm e de « bourses politiques » est ainsi organisé avec la D élégation du H aut-Com m issariat à Damas. Les Lazaristes participent au je u m ené autour des A trash, pour le contrôle du clan, en accueillant rue Bab Tourna les enfants des A trash favorables à la France, tels N aouaf ben Taw fiq ou Y oussef ben A bd al-G haffar al-A trash23. D ’autres élèves druzes sont scolarisés rue Bab Tourna 24, m ais seuls les A trash restent tout au long de la période de 1921 à 1945 2S. Les Lazaristes jouent d ’ailleurs un rôle prépondérant dans l’accueil de ces enfants dans des écoles françaises durant le M andat Le but de ces bourses est politique. Catroux souhaite, en contrepartie d'u n e baisse du m ontant des bourses pour les fam illes syriennes, augm enter le nom bre des bénéficiaires. Il fait ainsi référence à un article de la presse dam ascène sur le nom bre de bourses. « Les fam illes des candidats com ptent toutes sur notre bienveillance pour qu’il leur soit réservé quelque chance. D ans la plupart des cas, un échec total serait accueilli com m e un oubli de notre part et dans certains cas comme une disgrâce26.72» II recommande donc de restreindre le nombre des désappointés et de ménager les susceptibilités 21. C es bourses continuent d ’être versées dans les années suivantes sur les fonds politiques du budget du Haut-Com m issariat. M ais à D am as, huit années plus tard, en 1928, il n ’y a que deux cent quatre-vingt-cinq boursiers. Le collège tome 91, année 1926, des Annales de la Congrégation de la Mission, p. 179. Ce « haut fait d'arm es » est cependant contredit par le témoignage d'A lice Poulleau, À Damas sous les bombes, Yvetot, 1930, p. 87. 23. Abd al-Ghaffar al-Atrash, chef de la maison de Suwaydâ’, est le grand rival de Sultan al-Atiash. Tawfiq al-Atrash participe aux côtés de Salim al-Atrash, comme chef de la Direction de l’Intérieur, à la mise en place par la France de l’administration du pays druze. 24. Le nom bre d ’élèves druzes est toujours proportionnellem ent plus im portant que celui de musulmans. Ainsi y a-t-il encore 12,5 % d ’élèves d ’origine druze au collège en 1943. Ce sont surtout des boursiers du gouvernement fiançais. 25. En 1921, la moitié des quinze bourses du collège Saint Vincent a ainsi été accordée à des enfants Atrash. Ils sont très nombreux dans les années 1920, surtout avant la Grande Révolte. Le seul druze adm isen 1932 est membre de la famille. En 1942, Ghaleb Hani, Talal et Mamdouh al-Atrash reçoivent encore chacun 6 000 francs de bourse. Fin 1943 alors que la France, inquiète, tente de repousser l’inéluctable indépendance, huit élèves Atrash sont envoyés au collège dans une dernière tentative de jouer la carte druze. 26. Lettre du commandant Catroux du 1erju illet 1921. Carton n° 7 (1921). 27. Si les pères ne se plaignent pas de Ghaleb Hani, jeune élève de 9e, le comportement et le travail de ces boursiers laisse souvent à désirer. Les départs en cours d ’année ne semblent pas être exceptionnels. L’absentéisme est courant Quelques semaines d ’absence valent au fautif d ’être rayé de la liste des boursiers, comme Naouafben Tawfiq et Youssefben Abd al-Ghaffar al-Atrash en février 1923. D’autres ne se présentent même pas aux portes du collège. Statistiques Commissariat, archives Bab Tourna.

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reçoit des secours spécifiques alloués sur les fonds politiques, destinés en principe au pays druze. Des sommes sont versées directem ent au directeur ou un secours à un boursier. Sélim et Julie al-A trash (m em bre du pensionnat des Filles de la C harité à Dam as) reçoivent ainsi en décem bre 1936 une bourse de cinq m ille francs, en com pagnie de six autres bénéficiaires en S yrie2S.

Un enseignementfrançais À la différence de celui des établissem ents jésuites, renseignem ent est entièrem ent français, dans ses program m es, dans la langue d ’enseignem ent, dans le refus des pères de se m ettre à l’apprentissage de l’arabe. L ’enseignem ent du français est considéré com m e la priorité, en réponse à un désir soi-disant unanim em ent exprim é qui le considère com m e un des m eilleurs instrum ents de progrès et de civilisation. L ’objectif est d ’im prégner le systèm e scolaire syrien des principes de la pédagogie européenne que, dans les années vingt, seuls les m issionnaires pourraient introduire : « Faire profiter vos professeurs de la longue expérience des choses de l’enseignem ent qu’ils ont acquise en France. » Les élèves « avides de s ’instruire » souhaiteraient le faire en français et selon les m éthodes fran çaises2 29. 8 À l’instar des écoles de la IIIe R épublique, le « signal » stigm atise physiquem ent dans les esprits des élèves l’om nipotence du français. U n élève était puni pour avoir parlé en arabe dans un couloir ou dans la cour et recevait une m arque d ’infam ie qu’il repassait à l’élève fa u tif suivant. La scène se reproduisait ainsi de suite ju sq u ’à la fin de journée. Le dernier était gardé en retenue. Le choix im posé du français m ontre un rejet non seulem ent de la langue arabe, m ais d ’un élém ent constitutif d ’une identité nationale propre, au profit des valeurs de la « civilisation » européenne30. Les Lazaristes participent ainsi à l’œ uvre m andataire en vue de la constitution d ’un État m oderne par le biais d ’une instruction publique rénovée. La m ission des Lazaristes représente donc un élém ent de la puissance fra n ç a ise , face à un e n se ig n e m e n t sy rie n o ffic ie l d é p ré c ié p a r le Haut-Com m issariat. L ’enseignem ent secondaire y est facultatif. Il dure cinq 28. Décision du Haut-Commissariat n°375 du 31 décembre 1936. Secours scolaires. Carton n° 131 (1936). 29. Rapport pour le congrès de l’enseignement à l’exposition de M arseille, p. 8. Carton n° 14 (1922). 30. Quelques heures à peine par semaine, d’arabe littéraire essentiellement, sont enseignées aux élèves , soit, selon les classes, le quart ou le cinquième de l’enseignement en langue française. Il ne faut enfin pas oublier la forte proportion d ’élèves étrangers ou d’origine non arabe. En moyenne, un dixième des élèves n’est pas arabophone, d ’origine française, grecque ou même sud-américaine, sans parler des Libanais ou des chrétiens syriens francophones. La pratique de l'arabe n ’est donc pas familière au collège.

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années et délivre un diplôme de fin d'études secondaires. La scolarité est payante : 9 L.S. pour un externe, IOS L.S. pour un pensionnaire3I.23Quelques bourses, en nom bre lim ité, sont prévues pour des élèves indigents. M ais il n ’y a que quatre écoles secondaires à Damas en 1925, dont un lycée et une école norm ale de garçons. 13 076 élèves fréquentent les écoles officielles, prim aires et secondaires, de la région de Damas. Ce chiffre est toutefois en augm entation de près de 15% par rapport à 192332. U n exam en des statistiques scolaires perm et de préciser la clientèle de ces écoles. D ’abord, 77,8 % des élèves sont des garçons. C ela m ontre bien que l'école leur est réservée à l’exclusion des filles m algré l'obligation de renseignem ent prim aire. M ais surtout sur 13 076 élèves, 99,1% sont musulmans. O n note un unique élève israélite. C ela ne correspond pas du tout aux chiffres des différentes communautés présentes à D am as33.43C ela explique le succès des écoles privées dont la clientèle est principalem ent constituée par les m inorités religieuses. C elles-ci ont en effet tendance à fuir un enseignem ent d ’État qui privilégierait trop l’islam m ajoritaire et à rechercher une école qui leur propose un enseignem ent communautaire. En 1925, il existe à Damas six écoles privées secondaires, cinq de garçons et une de filles ^ p o u r 1621 élèves3S.63Une difficulté d ’analyse réside dans le fait que le m inistère syrien exclut de ses statistiques les écoles privées étrangères, qui dépendent directem ent des autorités m andataires et d ’organisations étrangères, et les écoles coraniques, qui n ’enseignent que le Coran, la dictée et l’arithm étique.

Établissements privés et établissements officiels La situation de l’enseignem ent officiel ne s ’am éliore pas dans les années 1920, d ’abord en raison du contexte politique. Le rapport annuel établi en 1926 sur l’Instruction publique pour l’État de Syrie est explicite. « N i la situation budgétaire, ni les troubles qui ont affecté toute la Syrie du Sud n ’ont été fa v o ra b le s à la m u ltip lic a tio n des éco les e t à le u r fré q u e n ta tio n 3é. » 31. Rapport annuel du ministre de l’Instruction publique. Damas, le 8 mars 1925. Carton n* 36 (1925). 32. À titre de comparaison, le ministère des Affaires étrangères établit en avril 1927 un parallèle avec les effectifs scolaires français. Pour l’académie de Lyon, 4 044 élèves sont inscrits dans des lycées de garçons, 1 102 fréquentent des collèges. 33. En 1936, il y aurait à Damas 5,6% de chrétiens et 4,8% d ’israélites. V oir P.S. Khoury, op. cit. 34. D s’agit de l’école des grecs-orthodoxes. 35. D fruit rappeler qu’il existe à Damas dix-sept écoles primaires de garçons et deux de filles qui reçoivent 3 153 élèves. Les écoles privées sont plus nombreuses à Alep, trente-cinq pour un nombre d ’élèves supérieur à celui de l’enseignement officiel, soit 7 540 contre 6 229. Cela est particulièrement visible pour la forte communauté chrétienne (35 % de la population) qui envoie ses enfants dans les écoles privées religieuses. Seuls 113 chrétiens fréquentent ainsi les écoles d ’É tat 36. Introduction du rapport annuel 1926 sur l’Instruction publique pour l’État de Syrie. 24 pages. Carton n° 47 (1926).

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L ’adm inistration est désorganisée après la dém ission de Soubhi Bey B arakat, ch ef de l’État syrien, en décem bre 1925 et le retrait du m inistère syrien. Les affaires de l’État de Syrie sont confiées provisoirem ent, de février à m ai 1926, à un envoyé du H aut-Com m issaire. La gérance du m inistère de l’Instruction publique est laissée à M. Ragey, nommé Conseiller, jusqu’au retour du m inistère le 4 m ai. La situation du personnel enseignant est m auvaise, du point de vue des traitem ents, m ais égalem ent de la form ation. En 1926, une très faible m inorité d ’instituteurs est passée par une école norm ale. Très peu ont fait des études secondaires. Beaucoup ont sim plem ent appris la théologie à l’école coranique. N om breux sont m êm e des o fficiers en retraite cherchant un complément à une pension très maigre. La culture des instituteurs est très lim itée, l’enseignem ent exclusivem ent livresque. Le m inistère form ule les m êm es réserves pour le personnel du secondaire : « m anque de culture et de valeur p ro fessio n n elle37 ». Les traitem ents sont m odiques, le com portem ent des enseignants contesté. D iscipline et travail des élèves sont souvent insuffisants3*. La com paraison avec l’enseignem ent privé n ’est pas brillante. Si le rapport 1926 du m inistère de l’Instruction publique m et en avant la ferm eture de deux écoles privées, faute de clientèle, et l’absence de toute nouvelle dem ande d ’ouverture, il reconnaît cependant qu’il y a quelques grands collèges importants et qu’ils sont privés. Ils disposent de locaux vastes et aérés39. Ils peuvent rivaliser avec les lycées européens les m ieux construits, uniquem ent, laisse-t-on entendre, grâce aux subventions françaises. On cite ainsi le collège Saint-Vincent de Damas, celui des Frères m aristes et le lycée de la M ission laïque à Alep. Plusieurs tableaux des effectifs scolaires en 1934 perm ettent d ’établir une com paraison plus précise des enseignem ents officiels et privés pour l’État de S y rie40. Figure 2 : Écoles officielles

Nombre d'écoles

Nom bre d'élèves

Confessions

339

39 407

1 205 chrétiens 37 430 musulmans

Soit : 3 % de chrétiens et une moyenne de 116 élèves par école

37. Ibid, page 7. 38. Un directeur des études françaises est nommé en 1926 comme conseiller pédagogique à Damas et à Alep pour tenter de remédier à cette situation. 39. Le lycée officiel à Damas est un bâtiment assez vaste et agréable, mais les dortoirs sont très peu fonctionnels, mal disposés, mal aérés et sans lavabos. 40. Note du ministère de P Instruction publique du 26 décembre 1934 au Conseiller à l’Instruction publique du Haut-Commissariat. Carton n° 111 (1934).

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Figure 3 : Écoles privées

Figure 4 : Écoles privées

Écoles privées

Nom bre d'écoles

Nom bre d'élèves

Cbrétlens/M usulm ans

Musulmanes

12S

17 877

37 chrétiens

Druzes

74

3 169

71 chrétiens 13 musulmans

Chrétiennes « rites unis »

498

29 113

897 musulmans

Chrétiennes « rites séparés »

360

29 660

453 musulmans

Diverses

38

3 616

227 musulmans

Total

1 096

84 455

60 920 chrétiens 20 271 musulmans 3 105 druzes

Écoles privées

Taux de chrétiens

Nombre moyen d'élèves par école

Musulmanes

0,20

151

Druzes

2.25

42

Catholiques

97

58

Orthodoxes

98,5

82

Diverses

94

95

Ensemble des écoles privées

72,6% chrétiens 24,2% m usulmans 3,6% druzes

77

11S

O n constate donc que les effectifs sont essentiellem ent musulm ans pour un p e tit n om bre d ’éco les o ffic ie lle s . Peu d ’é lèv e s, m alg ré la g ra tu ité de l’enseignem ent prim aire et les bourses offertes pour le secondaire, peuvent être admis. U ne m ajorité d ’entre eux se retrouve dans l’enseignement privé, musulman ou chrétien, quelle que soit leur confession, pour des raisons religieuses, scolaires ou de reconnaissance sociale. Il n ’y a, en 1934, que quatorze écoles secondaires publiques regroupant à peine 1871 élèves, dont 1850 m usulm ans, contre seize privées à l’exception des écoles étrangères. Pour 100 élèves des écoles officielles, 91 garçons et 151 filles sont dans l’enseignem ent privé non étranger41. Les filles sont en effet accueillies surtout dans le privé par un choix volontaire des parents. L a clientèle des établissem ents privés est par contre en m ajorité chrétienne, très largem ent supérieure à la proportion de chrétiens dans la population. Le 41. Rapport annuel du service de l’Instruction publique du Haut-Commissariat pour 1934. Carton n° 112 (1934).

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plus grand nom bre d ’élèves peut s’expliquer par un m eilleur équipem ent scolaire, 77 élèves par école contre 116 dans le public. H orm is le fait que cette m oyenne statistique reste très aléatoire selon les écoles, il faut égalem ent prendre en com pte la dispersion des com m unautés dans autant d ’écoles confessionnelles e t donc la dém ultiplication de ces écoles. Les écoles m usulm anes restent très confessionnelles. Elles sem blent accueillir une clientèle défavorisée. M ais elles ne sont pas assez nom breuses pour recevoir toute la dem ande de scolarisation qui reflu e en conséquence v ers les écoles chrétiennes. P rès de 8% des m usulm ans fréquentent un établissem ent chrétien. À l’inverse 0,17% seulem ent de chrétien s s ’aventurent dans une école non chrétienne. Les druzes se concentrent par contre dans leurs écoles, souvent de très petite taille, tandis que les écoles catholiques sem blent plus ouvertes que les écoles orthodoxes qui attirent une clientèle m oins large.

Propagande et enseignement Propagande et enseignem ent sont en définitive liés, alors que paraît en 1923 YEnquête au pays du Levant de M aurice B anès 42, traçant un tableau glorieux « du génie » des congrégations françaises. M aurice B arrés avait visité le collège Saint-V incent à D am as avant guerre en 1914. L ’enseignem ent donné au collège heurte l’opinion nationaliste. Des cam pagnes sont ainsi régulièrem ent conduites dans la presse dam ascène contre des m anuels trop « occidentaux » utilisés p ar les pères ou les sœ urs françaises 43. G eorges D elteil, directeur en

42. M aurice Barrés, Enquête aux pays du Levant, Paris, Plon 1923, tome 1. C ’est le récit de son enquête parlementaire sur la situation des missions catholiques au Levant. Il décrit ainsi le couvent des Lazaristes à Damas : « une organisation solide, efficace, émouvante qui fabrique des Franco-arabes », p. 153. 43. Une première crise éclate en 1924. Le V isiteur des Lazaristes reçoit en mai 1925 une note confidentielle des services de l’Instruction publique lui demandant le retrait d ’un manuel d ’histoire de Hader pour une phrase jugée insultante envers les musulmans. Une autre campagne de presse est menée en novembre 1932 contre les écoles françaises d ’Alep. Les services français rappellent alors, en janvier 1933, au supérieur du collège Saint-Vincent les obligations de réserve des établissements fiançais en terre musulmane dans le choix des manuels et le comportement des professeurs. « Le procédé qui consiste à déchirer la page dont on redoute l’effet présente de graves inconvénients, mieux vaut adopter un autre livre, en s'interdisant une fois pour toute de commander en France des manuels qui ne conviennent pas aux écoles du Levant. » Le Haut-Commissariat a en effet peur de susciter un réveil de l’opinion musulmane. (Note confidentielle n° 313, Œuvres françaises du 13 janvier 1933.) Après des incidents au collège des Frères en 1936, M. Bounoure, Conseiller à l’Instruction publique, se charge lui-même d ’envoyer en janvier 1938 des manuels d ’histoire aux Lazaristes. Il est cependant obligé quelques mois plus tard d ’interdire sur toute l’étendue des territoires des États du Levant l’usage chez les Franciscaines d ’un autre manuel de Hatier égalem ent incriminé. Cartons n° 36, 102, 145 et 153 (1925,1933,1938,1939).

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1936, identifie ainsi le collège com m e « un des agents les plus actifs de notre influence dans ce p a y s44 ». Les Lazaristes à Damas se définissent donc d'abord au service de la France : « Fidèles et dévoués serviteurs de l'É glise et de la France, ils ont fait ici œ uvre de bons Français 45. » Le père Sarloutte, supérieur du collège d ’A ntoura durant toute la période du M andat, « une des figures les plus respectées du Liban » selon le H aut-Com m issaire protestant G abriel Puaux 46, sym bolise le m ieux cette figure du m oine-soldat au service de la France. Croix de com m andeur de la Légion d ’honneur, agent de liaison sur l'île de R ouad occupée par la m arine française pendant la Grande Guerre, ami de Pierre Benoît qui trouva l’inspiration de La Châtelaine du Liban à A ntoura, très estim é du général W eygand, il sert autant l’Église que la France 47.84Les préoccupations de laïcité, observées dans les années trente avec la m ontée en puissance de la M ission laïque et liées aux changem ents de personnels et de priorités politiques du H aut-C om m issariat, n ’em pêchent pas la récupération de l’œ uvre m issionnaire 4S. La « m ission civilisatrice » de la France anim e l’action de ces agents de la France au lointain. C ’est par l’enseignem ent, apporté par les m issionnaires, que la France va « régénérer » le L evant49. Les frères Jérôm e et Jean Tharaud n ’assim ilent-ils pas le collège d ’A ntoura aux châteaux cro isés e t les m issionnaires de Saint-V incent au service de l’instruction générale du Levant aux rudes seigneurs des C roisades50 ? Les services de l’Instruction publique envoient ainsi périodiquem ent au personnel des établissem ents privés français du m atériel de propagande. Le directeur du collège lazariste à Damas reçoit ainsi en février 1933 quarante-deux pages de docum entation « sur le nécessaire effort d ’éducation de l’opinion 44. Lettre de Georges Deheil, supérieur du collège Saint-Vincent du 20 décembre 1935, au Conseiller à l'Instruction publique. Carton n° 122 (1936). 45. Discours du p ire Heudre, Visiteur des Lazaristes en Syrie, lors des célébrations du centenaire du retour des p ires à Damas. Relation sur le triduum, op. cit, p. 45. 46. Gabriel Puaux, Deux années au Levant, Paris 1952, p. 94. 47. « Il fait autant penser à un soldat qu’à un moine, avec sa robuste stature, son vert langage, sa Légion d’honneur et sa croix de guerre sur la poitrine. En 1918, en revenant du front, il a retrouvé son couvent... » J. et J. Tharaud, Alerte en Syrie, Paris 1937, p. 25. 48. Un article de Paul Lesourd intitulé : « Les missionnaires catholiques et leur action de civilisation dans les colonies » paru dans Le Figaro du 16 septembre 1934 en témoigne. « La France officielle, fOt-elle tris laïque, pouvait-elle tenir rigueur à ceux qui se faisaient ainsi les messagers de sa civilisation d ’être des religieux ? ( ...) La France laïque a instauré ou développé des œuvres neutres dans la ligne de sa politique scolaire métropolitaine. Mais elle ne répudie pas pour autant le concours désintéressé des missionnaires, du moment que les intérêts du pays et l’œuvre mandataire y trouvent à la fin leur compte. » 49. Raymond O ’Zoux, Les États du Levant sous Mandat, Paris 1931, p. 296. 50. J. e t J. T haraud, op. cit., p. 27.

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é tra n g ère Sl ». Le m inistère des A ffaires étrangères a en effet élaboré des « docum ents objectifs » à u tiliser dans les cercles privés ou publics pour contrebalancer « une cam pagne de dénigrem ent systém atique des services de propagande étran g ers52 ». Le m inistère considère que « l’effort d ’éducation » ne doit pas être le seul fait des agents officiels des services diplom atiques fiançais. M ais tout Français à l’étranger doit se considérer com m e une sorte d ’am bassadeur de son pays. C ette m ission serait plus efficace encore avec des personnes bien placées par leur culture et leur profession et aptes à « redresser les erreu rs de ju g em en t de l ’opinion ». Le m in istre dem ande au H autCom m issariat de sélectionner un nom bre restreint de personnalités intéressantes par leur situation et leurs relations. C elui-ci choisit V ictor G ayraud, supérieur du collège des Lazaristes. U n dernier facteur est à alors prendre en com pte. D es liens personnels attachent les Lazaristes à certains représentants de l’autorité française, à tous les échelons, à D am as, B eyrouth ou Paris. Il ne faut pas négliger l’im portance des sociabilités, am icales ou non, qui peuvent se tisser entre des religieux et des parents, des m ilitaires ou des fonctionnaires très cléricaux et proches de certains pères. Invité d ’honneur aux fêtes du centenaire à Dam as en m ai 1929, le délégué du H aut-C om m issaire, M. A ndré B ruère, est ainsi présenté « com m e un des nôtres, parce que toute œ uvre de France est sienne et q u’à une grandeur d ’âm e trè s n o b le il jo in t la v ie c h ré tien n e la p lu s p a rfa ite e t la p lu s convaincue53 ». C es liens sont souvent antérieurs à l'installation au Levant. La C ongrégation joue de relations établies au sein de certains m inistères, com m e les A ffaires étrangères. Les Annales de la Congrégation font ainsi souvent apparaître des personnalités politiques, artistiques culturelles ou religieuses, du m onde parisien, m ais égalem ent provincial ou étranger. L E S L IM IT E S D ’U N E E N T E N T E C O L O N IA L E

Le H aut-Com m issariat définit toutefois très tôt le cadre de l’enseignem ent religieux subventionné. Il fixe ainsi des garde-fous. Il affirm e certes ne pas vouloir rester indifférent aux efforts des établissem ents privés pour « soutenir l’œ uvre si im portante de l’éducation de la jeunesse » et soutenir « dans un esprit d ’équité, les principes étem els de sincérité, d ’honnêteté, de dignité de la personne54 ». 51. Note de rinstruction publique du 11 février 1933. Carton n° 102 (1933). 52. Lettre du président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, du 12 décembre 1932 aux agents diplomatiques et consulaires à P étranger. Carton n° 102 (1933). 53. Relation sur le triduum des fêtes, op. cit., p. 3. 54. Note du 25 octobre 1921 du Conseiller à rinstruction publique. Carton n° 7 (1921).

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M ais l’étude de la langue arabe, trop négligée dans les écoles privées étrangères, e st rendue obligatoire dès 1920. Le Haut-Com m issariat a en effet constaté que nom bre d'élèves de ces écoles ignoraient l'arabe littéraire. C ’est une situation q u 'il regrette, d'autant plus qu'après 1925 il essaie d ’am adouer l’opinion syrienne en m ontrant m oins de partialité dans le choix de ses protégés. Les m issionnaires lazaristes à Damas ont un discours à l’attention de la France de plus en plus éloigné de la réalité. Il faudrait donc voir com m ent les L azaristes réinterprètent leur action au service de la France en O rien t Et ce d ’autant q u’ils sont confrontés aux difficultés d ’une œuvre dépassant les forces de la Congrégation de la M ission. Un endettement chronique, un public catholique restreint, sinon latin, pris dans le « peuple » chrétien de Bab Tourna e t la bourgeoisie urbaine lim itent l’am bition des Lazaristes. O n observe l’obsession constante des pères à réclam er toujours plus de subventions, afin de couvrir des dépenses qu’ils prennent l’habitude d ’engager avant toute certitude d ’allocations. Ils gèrent leurs dettes à vue. Leurs dem andes se font pressantes et continues. La réponse des services de l’Instruction publique n 'est pourtant guère encourageante. C ’est ainsi que G abriel Bounoure, conseiller du Haut-Com m issaire, répond au père G eorges D elteil qu’il n ’a pas les m oyens de faire des avances à des œuvres im prudentes et dépensièresS5. Les Lazaristes se sont en effet lancés à la fin des années 1920 dans une opération im m obilière un peu légère avec la construction d ’un im m euble de rapport rue Bab Tourna. Ils espéraient ainsi obtenir un revenu annuel capable de financer les réparations exigées par l’état de délabrem ent des bâtim ents du collège. M ais la crise économ ique a ruiné les espoirs des pères. A vec « cette dette criarde, les créanciers viennent nous faire entendre leurs voix 56 ». L ’endettement, de plus de 250000 francs, est lourd. Le supérieur affirm e que la caisse du collège est vide. Cette dette grève l’œuvre scolaire. Des demandes d’em prunts ont été refusées. G eorges D elteil a beau jeu de déclarer que ses prédécesseurs com ptaient sur des secours de la France qui ne sont pas venus. Il reconnaît cependant qu’il est « des m om ents où l’on prend ses rêves pour des réalités57 ». G eorges D elteil n 'e s t pas dupe des réticences des services de l’Instruction publique et des Œ uvres françaises à couvrir les dépenses du collège. Il tente de s’adresser directem ent au H aut-C om m issaire en court-circuitant ses « zélés collaborateurs », avant d ’écrire au m inistre des A ffaires étrangères à Paris. 55. Lettre du 27 janvier 1934 annotée par M. Bounoure. Carton n° 97 (1933). 56. Lettre du 27 janvier 1934 de Georges D elteil, supérieur du collège, au Haut-Commissaire à Beyrouth. Carton n° 92 (1932).

SI. Ibid.

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Les L azaristes font ainsi appel au lobby catholique e t essayent de jo u e r d ire c te m e n t s u r la sc è n e p o litiq u e fra n ç a is e en c o n to u rn a n t le Haut-Com m issariat. Les sociabilités et le jeu des am itiés sont en effet un élém ent im portant pour com prendre les relations de pouvoir dans la Syrie sous m andat58. Le supérieur s'effo rce de plaider sa cause plutôt que de « s'e n rem ettre à la bienveillance de personnes auprès desquelles l'exposé de nos besoins n 'a obtenu ju sq u 'ici, avec des paroles flatteuses sur l’im portance de nos œ uvres, que de vagues p ro m essesS9 ». Il noircit volontairem ent le tableau. Si l’œ uvre reste prospère, les locaux sont exigus, l’argent m anque pour réaliser des réparations urgentes, situation particulière au collège Saint-V incent quand les autres établissem ents français ne souffrent que d ’une gêne passagère et disposent d ’un im m euble en parfait é ta t60. Le pronostic est sombre. Ce discours pessim iste est traditionnel de la part de m issionnaires français. « N otre œ uvre séculaire ne peut que péricliter et peut-être prochainem ent som brer. » Le com pte des dépenses s ’allonge en effet : réparations, intérêts d ’une lourde dette, entretien des m aîtres et des pensionnaires, alors que le m arasm e com m ercial, la réduction des secours de la France et la m odicité des rétributions scolaires ajustées aux possibilités des fam illes lim itent les revenus du collège. La notoriété du collège est lim itée face à de plus grands établissem ents français. Le grand collège français des années 1920 n ’est plus seul. L ’aide de la France a été décisive. La M ission laïque a en effet élargi son action vers la Syrie m andataire en ouvrant en octobre 1925 des lycées à D am as et à A lep, grâce à l’appui du H aut-C om m issaire M aurice Sarrail, renvoyé pourtant en ce m êm e m ois d ’octobre. À l ’opposé de la politique laïque com battante et anticléricale de son successeur 61, le général W eygand s ’était longtem ps opposé à la présence de la M ission laïque à B eyrouth. En ju illet 1924 est évoquée la possibilité de ferm er le lycée m ariste à D am as. Le général W eygand se félicite pourtant du succès rem arquable d ’une m aison située en plein quartier m usulm an de la ville et dont la disparition nuirait très gravem ent à l’action culturelle 58. Il faudrait retrouver tous les liens tissés entre les pères et les fonctionnaires dont les ñls ont été inscrits au collège ou dont P inclination portait vers le milieu clérical. On se rappelle la présence de plusieurs très hauts-fonctionnaires m ilitaires aux fêtes du collège en 1929. Le père supérieur Laxagueborde quitte même le collège en 1941 pour rejoindre des amis officiers dissidents et devient ensuite aumônier des troupes gaullistes à Damas. 59. Lettre du 27 janvier 1934, déjà citée. 60. C ’est oublier les conditions d ’enseignement dans les locaux exigus et provisoires du collège mariste de Damas. 61. Une minute de silence avait été demandée aux écoles congréganistes à l’arrivée du HautCommissaire en janvier 1925.

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française dans la région. U n sacrifice financier est alors ju g é indispensable pour éviter un recul de l’influence de la France en Syrie. Il est à noter que W eygand ne fait à aucune occasion m ention du collège français Saint-V incent. C ela peut expliquer l’am bition des Frères m aristes. Soutenus par la France, ceux-ci prennent en effet la direction de plusieurs collèges. À A lep, deux collèges locaux, des A rm éniens catholiques et des grecs catholiques, passent sous leur adm inistration. Ils tentent d ’agrandir leur établissem ent à D am as. En 1935 leur collège accueille six cents élèves, dont deux tiers de m usulm ans. C ’est plus du double des effectifs du collège Saint-V incent. G râce à une im portante subvention du H aut-C om m issariat, près de vingt fois la subvention annuelle accordée aux Lazaristes de D am as en 1936, les Frères m aristes veulent construire un nouveau collège. Ils souhaitent en effet dém énager et quitter un im m euble m al installé et au loyer très élevé. C ette aide de la France, plus un prêt sans intérêt de 800 000 francs, à un projet au coût élevé - plus de deux m illions de francs - s’explique par la volonté de soutenir un établissem ent « qui correspond à l’im portance de leur œ uvre et l’influence qu’elle exerce dans le m ilieu m usulm an 62 ». Les Lazaristes sont conscients de ces nouvelles réalités. Ils se plaignent du soutien apporté aux autres établissem ents français. Pour G eorges D elteil en 1935, « des établissem ents plus jeunes sont venus en plus grand nom bre répandre en Syrie les bienfaits de notre éducation, la sollicitude (de la France) s’est étendue à tous 6346». M ais les m issionnaires récrim inent tout autant contre la concurrence des établissem ents voisins, grec catholique et orthodoxe, à Bab Tourna et Bab Charqi et enfin contre la prétendue résurgence d ’une nouvelle m enace des écoles étrangères, trop négligée par les autorités françaises. C ela vise les écoles allem andes, italiennes, anglaises et am éricaines. L ’inspecteur des Œ uvres françaises m entionnant en décem bre 1925 un incident au collège am éricain de T ripoli, sem ble aller dans leur sens : « L ’esprit des élèves au collège était nettem ent antifrançais M. » Les Lazaristes reprochent aux autorités françaises leur m anque de ferm eté en particulier envers des écoles italiennes et surtout anglaises à Damas. M ais il s’agit ici davantage d ’un topos que d ’une réalité tangible. L ’antiprotestantism e est en effet un sentim ent ancien et très profond parm i les m issionnaires fiançais, hostiles à toute influence anglo-saxonne. 62. N ote de M. Bounoure du 21 avril 1936 au secrétaire général du Haut-Commissariat. Carton u* 131 (1936). 63. Lettre de Georges Delteil du 20 décembre 1933 à M. Bounoure. Carton n° 122 (1936). 64. Note du 23 décembre 1925 du Conseiller à l’Instruction publique inspecteur des Œuvres françaises. Carton n° 36 (1925).

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M ais les priorités politiques ont changé. Le conseiller à l’Instruction publique, G abriel B ounoure, s ’inquiète auprès du H aut-C om m issaire des restrictions budgétaires qui lim itent les subventions et ne perm ettent pas de relancer les program m es de construction des établissem ents publics. Tandis que les supérieurs successifs du collège lazariste s ’alarm ent auprès de lui de la vétusté de leur bâtim ent, les services français se préoccupent entre 1935 et 1937 du lycée officiel de D am as : sept cents élèves s ’y entassent en effet dans une vieille m aison alors que le chantier de construction du lycée, ouvert en 1932, n ’est toujours pas achevé en 1935. Un choix politique est alors fait. « C e tte s itu a tio n d é p lo ra b le d o n n a it a u x e s p rits m a lv e illa n ts l’occasion d ’u ne com paraison avec l’Irak, com paraison accablante p o u r nous. N o s v o isin s en effet, grâce à l’aisance de leurs budgets, o n t p u s e d o n n e r t o u t u n e n s e m b le r a tio n n e lle m e n t c o n ç u d ’établissem ents am ples, riches, pourvus d ’un équipem ent m oderne. U n tel sp ectacle frappe v ivem ent les yeux des S yriens et les incite à opposer la pauvreté de nos réalisations dans l’ordre éd u catif e t culturel au m agnifique d év eloppem ent de telles œ uvres dans u n É tat arabe in d é p e n d a n t6$. »

O n ne peut pas en effet faire l’étude de la politique, scolaire ou religieuse, m andataire de la F rance, sans la com parer avec la situ atio n du m andat britannique voisin et négliger les contrecoups de la situation en Irak et en P a le stin e su r la situ a tio n in té rie u re sy rien n e. À p a rtir de 1936, p o u r contrebalancer l’exem ple irakien, d ’im portantes subventions sont accordées à la réalisation d ’un program m e de travaux qui concernent surtout l’enseignem ent o ffic ie l6 66, 5 au détrim ent donc de l’enseignem ent congrégatif. À la différence des M aristes qui figurent sur une liste de huit œ uvres scolaires, les Lazaristes sont exclus de cette aide supplém entaire. O n peut établir un bilan com paratif au m ilieu des années 1930 pour l’enseignem ent secondaire {Figure 5). Les établissem ents de la M ission laïque, des Frères m aristes et plus généralem ent libanais sont donc les plus im portants. Ils drainent une clientèle plus nom breuse, disposent d ’un plus grand nom bre d ’établissem ents.

65. Note n° 8063 de M. Bounoure du 21 avril 1936 au secrétariat général du Haut-Commissariat Carton n° 131 (1936). 66. Une somme de 1 250 000 francs est accordée en 1936 à titre d'assistance et pour renseignem ent. Carton n° 131.

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Établissements secondaires français (garçons) en Syrie et au Liban F rères m aristes : C ollège Cham pagnat à A lep Damas Jounieh Lvcée français de la M ission laïaue : Beyrouth A lep Damas lé g a liste s; C ollège français à A ntoura C ollège Saint-V incent à Damas P etit sém inaire à Fum el-C hebak Frères des écoles chrétiennes : C ollège Sacré Cœ ur à Beyrouth C ollège Sainte Fam ille à T ripoli Lattaquié

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Nom bre d'élèves

291 215 135 S o it: 641 211 200 162 S o it: 573 223 141 42 S o it: 406 569 225 65 S o it: 859

C ollège Jean-B aptiste de la Salle à Beyrouth

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C ollège de Terre Sainte (franciscain) : Alep

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C O N C L U S IO N

A lors que paradoxalem ent les liens entre la puissance coloniale et les m issionnaires français se sont renforcés sur le terrain, les rapports entre la C ongrégation et le H aut-C om m issariat se dégradent. D ès 1925 la m ission éducative de la France, si im portante politiquem ent, ne passe plus par le seul can al de l ’en seig n em en t p riv é co n fe ssio n n e l. B ien q ue la d im en sio n confessionnelle et com m unautaire de la société syrienne se renforce, le ton des relations entre le collège et les autorités françaises a changé. On observe m oins d’attachem ent d ’un côté, plus d ’am ertum e et de critique de l’autre. « La France,76

67. Rapport des Œ uvres françaises des États du Levant sous M andat français pour 1934, carton n° 111 (1934). Ce tableau n ’est pas exhaustif. Il prend seulem ent en compte l’évaluation donnée par les services du Haut-Com m issariat. Il peut ainsi arriver qu’une école jugée comme établissem ent prim aire accueille égalem ent des classes secondaires.

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devenue puissance m andataire, se devait à tous. M ais un vieil am i ne voit pas toujours avec plaisir s’accroître le cercle des am itiés de celui dont il croyait posséder seul l’affection 68. » Les pères regrettent ce qu’ils interprètent comme l’ingratitude du H aut-Com m issariat et regardent avec nostalgie les tem ps passés où la France aurait été aux côtés de la Congrégation de la M ission en Syrie dans sa grande tâche de civilisation.

68. Gabriel Pu a u x , o p .c it p. 84.

LE M A N D A T À L ’ÉPR EU V E D ES PA SSIO N S FR A N Ç A ISES : L ’A FFA IR E SA R R A IL (1925) P ierre FO U R N IÉ Conservateur en ch efdu Patrimoine, Archives du ministère des Affaires étrangères, Paris

Com parée aux grandes affaires telles Panam a, D reyfus ou Stavisky dont l’am pleur, les conséquences et la postérité sulfureuse ont marqué les consciences e t suscitent encore de nos jours tant de com m entaires, / 'affaire Sarrail apparaît com m e un de ces innom brables tum ultes qui ont ém aillé l’histoire de la Troisièm e République. D ans la chronique ordinaire de la France des années vingt, on relève généralem ent que le bom bardem ent de D am as, le 20 octobre 1925, a anéanti la carrière d ’un général connu pour ses opinions républicaines e t radicales, à qui le gouvernem ent du cartel des gauches avait confié un an auparavant la charge de H aut-Com m issaire dans les États du Levant. Pour de m ultiples raisons, passé l’époque du cartel des gauches, on ne parla plus guère ni de / ’affaire, ni du général Sarrail. Le 28 m ars 1929, ses obsèques eurent lieu dans l'indifférence générale. Paul Painlevé, l’ancien m inistre du cartel, y prononça un b ref discours, condam nant « l’hostilité de ceux qui n ’apercevaient cette haute figure qu’à travers la poussière déform ante des polém iques », ne disant m ot de B eyrouth, de D am as, de Soueida, « ni l’heure, ni le lieu ne convenant au réveil de discussions encore b rû lan tes1 ». D ’autres protagonistes ont aussi jugé bon de poser un voile pudique sur un sujet décidém ent bien gênant. D ans leurs m ém oires, ni Édouard H erriot, ni Joseph Paul-Boncour, pour ne citer qu’eux, n ’ont consacré la m oindre ligne aux affaires du L ev an t1 2. 1. Paul P ainlevé, Paroles et écrits, Paris, 1936, p. 487. 2. H en de même des biographies qui ont été depuis consacrées à Aristide Briand, à Paul Painlevé, à Édouard H erriot

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Q uant au général W eygand, évoquant les choix politiques qui avaient m otivé son rappel et la nom ination de Sarrail, il s ’est contenté de citer le télégram m e du m aréchal Foch : « Je connais votre estom ac et alors je ne doute pas de sa capacité quand il s’agit de digérer même une p ie rre 3. » S’agissant des questions du Levant, ce silence em barrassé - peut-on parler de refoulem ent ? - , n ’a rien d ’exceptionnel et on le constate en bien d ’autres occasions 4. A ussi peut-il paraître paradoxal de reprendre le titre devenu fam eux de Théodore Z e ld in 5 pour un sujet - le M andat - , qui n ’a jam ais suscité qu’un intérêt distant de la part des Français longtem ps indifférents au sort de l’Em pire. Pourtant, la sim ple lecture des journaux de l’époque conduit à ce constat : l’affaire Sarrail a bel et bien été m arquée par le réveil de ces vieilles « passions françaises », quelque peu assoupies depuis l’union sacrée de la G rande G uerre. Évoquer l’affaire Sarrail, c ’est donc restituer une série de débats périlleux dont il arrive encore à la m ém oire collective des Français de s ’effaroucher 6 : le rôle politique de l’A rm ée française, l’influence de la franc-m açonnerie sur le gouvernem ent, le nationalism e de C harles M aurras, l’A ction française, etc. En tenter une interprétation, c ’est se positionner au centre d ’un carrefour historiographique. M arquée d ’un caractère ém inem m ent oriental, l’affaire S arrail n ’a cependant guère attiré les spécialistes de l ’histo ire p o litiq u e fran çaise7, intérieure com m e extérieure. Des splendeurs et m isères du cartel des gauches, elle apparaît com m e négligeable par rapport à la crise financière, au « m ur d ’argent », à la question des réparations, au pacte de Locam o. C ’est tout ju ste si l’on précise qu’avec la guerre du R if, la guerre des druzes a été l’un de ces très rares m om ents où le consensus « droite/gauche » sur les questions coloniales s’est fissuré. Q uant aux historiens du M andat, ils ont ju sq u ’à présent privilégié le conflit entre la France et les nationalistes arabes : Sarrail apparaît avant tout com m e le général, d ’abord libéral et disposé au dialogue avec les nationalistes de D am as, puis responsable direct de la rébellion druze dont il sera incapable d ’endiguer les progrès.

3. Général Maxime W eygand, Mémoires, tome 2 (Mirages et réalités), 1957, p. 298. 4. Pierre Fournié, Jean-Louis Riccioli, La France et le Proche-Orient, 1996, p. 26. 5. Théodore Z eldin, Histoire des passions françaises, 1979 (trad.). 6. Disons d'em blée que la violence des mots, telle qu'elle transparaît dans les nombreux extraits de presse et de débats parlementaires donnés plus loin, n ’est en rien exceptionnelle dans le contexte de l'entre-deux-guerres. Il faut la juger à l'aune de cette liberté de ton, de ce sens de la provocation et de la polémique si prisés à l’époque. 7. L'ouvrage du journaliste Jacques N obécoi rt - Une histoire politique de l'armée, 1967 - est à notre connaissance le seul à faire état de l'affaire Sarrail.

LE MANDAT A L'ÉPREUVE DES PASSIONS FRANÇAISES : L’AFFAIRE SARRAIL ( 1925)

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L ’affaire Sarrail n ’est pas seulem ent cela, loin s'e n faut. Le bom bardem ent de D am as n ’est en somme que l’épilogue sanglant d ’une crise qui eut surtout pour cadre le G rand-Liban et qui relève dans une large m esure d ’affaires « franco-françaises ». La présenter com m e une nouvelle m anifestation de l’antagonism e entre « cléricaux » et « anticléricaux », comporte plus d ’un attrait. L ’affaire ne fut-elle pas d ’ailleurs perçue comme telle par ses acteurs, français et libanais ? N ’a-t-elle pas éclaté dès le 29 novem bre 1924 quand le radical É douard H erriot rappelle le général W eygand, catholique fervent et déjà soupçonné d ’œ uvrer dans l’om bre au renversem ent de la République, et le rem place par le général Sarrail, un « vrai républicain », catalogué comme francm açon par quantité de ses détracteurs ? N e s ’est-elle pas développée dans le contexte très particulier de la brève expérience du cartel des gauches au cours de laquelle la question religieuse, pourtant sensiblem ent apaisée depuis 1914, se réveille et connaît une soudaine poussée de fièvre ? Étudier l’affaire sous le seul angle de cet antagonism e, forcém ent réducteur de la nature profonde des enjeux, présente certes quelques risques : rester prisonnier des stéréotypes com m e l’ont été les protagonistes, laisser de côté une partie des acteurs qui ne se réclam ent ni d ’un cam p, ni de l’autre. M ais d errière ces « passions françaises » qui trouvèrent au L iban le cadre propice à leu r expression paroxysm ique, l’affaire n ’est-elle pas une nouvelle expression de la summa divisio qui déchire la France depuis 1789, de ce conflit de cultures et de sensibilités dont l’étude relève avant tout de l’histoire des m entalités et des représentations. C ette com m unication se lim ite donc aux acteurs français : les hom m es au p o u v o ir, les p a rle m e n ta ire s, le H au t-C o m m issaire e t ses p rin c ip a u x collaborateurs, les publicistes. Les élites libanaises et l’opinion publique du G rand-Liban ne sont évoquées que dans la m esure où les sources consultées ont perm is un exam en précis de leur rôle. L ’A N T IC L É R IC A L IS M E N ’ES T PA S U N A R T IC L E D ’EX PO R TA TIO N !

L 'analyse des enjeux sous-jacents de l’affaire Sarrail n ’est possible que dans une m ise en perspective du M andat par rapport à la question d ’O rient, de 1830 à la décennie qui a précédé la G rande G uerre. Au cours de cette période, les conflits intérieurs à la France se sont souvent transportés au Levant alors que s’opérait un curieux transfert psychologique des données européennes sur

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les situations o rien tales8. Les événem ents de 1925 dénotent la persistance de clivages profonds dont on peut faire rem onter les prem ières m anifestations aux crises libanaises de 1830 et 1860. À la charnière des deux siècles, au moment de l’affaire D reyfus, la vision religieuse des rapports entre la France et l’O rient dom ine encore la politique extérieure française. La France du Levant, cette spécificité de l’expansion im périale française, se trouve alors être à l’intersection de deux grands débats : l’expansion im périale d ’une part, les rapports entre l ’É glise e t l ’É tat d ’autre p art. Si le prem ier débat n ’intéresse que très m oyennem ent la m asse des Français, ce n ’est bien évidem m ent pas le cas du second. L ’idée de France du Levant9, form ule chère aux m ilieux catholiques français, repose sur les principes du christianism e civ ilisateu r, élém ent fondam ental de la question d ’O rient depuis C hateaubriand et G uizot À travers cette idée et les m ultiples références à la Tradition, aux C roisades, à « l’alliance de la fleur de lys et du Croissant », se trouvent exaltés l’œuvre des congrégations, les bienfaits du patronage des catholiques orientaux et les liens privilégiés que la France entretient avec les m aronites. C ette vision religieuse de la place que la France occupe dans l’O rient arabe constitue, dans la construction de l’identité com m unautaire de ces derniers, un élém ent essentiel. Cela étant, les républicains au pouvoir en France, tout en m ettant en œ uvre leur programme de laïcisation à l’intérieur, n ’ont d ’aucune façon contesté P apport des congrégations enseignantes. D ’où la formule demeurée célèbre d ’un Gambetta au père Norm and : L ’anticléricalisme n ’est pas un article d ’exportation ! Bien au contraire, dans le cadre de la politique d ’expansion des années 1880-1890, ils ont perm is le développem ent d ’un véritable apostolat français vers l’Orient, seul susceptible de donner à l’enseignem ent du fiançais l’impulsion nécessaire pour faire du Levant une « colonie morale ». Pour des raisons analogues, l’intermédiaire m aronite n ’est aucunement rem is en question. Certes, le vote des crédits destinés aux « œ uvres » donne lieu chaque année à de v io len tes co n tro v erses parlem entaires ; les républicains les plus radicaux s’exprim ent en term es parfois virulents sur les organisations confessionnelles et la « féodalité maronite »Jugées comme les survivances de pures théocraties rétrogrades. M ais pour rendre à la France son rang de grande puissance, on sait faire taire ses répugnances. Dès

8. Dominique C hevallier, La société du Mont-Liban à l ’époque de la révolution industrielle en

Europe, 1971, p. 176. 9. Vincent C loarec, « La France du Levant au début du XXe siècle », Revue française d ’histoire d ’outre-mer, tome 83, n° 313,1996.

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l ’extrêm e fin du XIXe siècle, ce consensus est cependant assez sérieusem ent m enacé par les contrecoups de l’affaire D reyfus et la m ise en œuvre d ’une politique résolument anticléricale par le bloc des gauches10.1Sous le gouvernement d ’Ém ile Combes, les congrégations religieuses dont certaines ont été im pliquées dans la crise nationaliste se voient frappées par la loi sur les associations, appliquée dès 1902 de façon draconienne. Le droit d ’enseigner leur est ôté en 1904. A près la loi de séparation de l’Église et de l’État, votée le 9 décem bre 1905, le Levant devient naturellem ent comme leur terre d ’exil. La défense de leur patrim oine et du sort de la France du Levant figure ainsi parm i les élém ents m ajeurs de la bataille que livrent les catholiques fiançais contre les lois laïques. Un des futurs protagonistes de l’affaire Sarrail, le père jésuite Claudius Chanteur, fait alors ses p rem ières arm es. E ntré dans la C om pagnie de Jésu s en 1888, il a été successivem ent professeur en Égypte puis chargé de la jeunesse catholique à Lyon à partir de 1905. C ’est dans cette ville qu’il prend les prem iers contacts avec les m issions de Syrie et d ’Arm énie et qu’il se jette dans la bataille contre les anticléricaux u . Point fondam ental qui préfigure les événem ents de 1925 : en ces années de lutte contre la « persécution », les catholiques fiançais non ralliés au régim e républicain sont pour beaucoup d ’entre eux séduits par les idées de Charles M aturas, sans percevoir tout ce que sa doctrine com porte de fondam entalem ent irréligieux l2.31 Certes, M aurice Barrés, qui incarne l’autre grand courant de la droite nationaliste - qu’on peut qualifier de « républicain » pour l’opposer au nationalism e « intégral » de Charles M aturas - , s ’intéresse personnellem ent aux sort des congrégations,3. C et intérêt ne doit cependant pas faire illusion : c ’est bien plus la doctrine maurassienne, marquée par l’amalgame entre traditionalisme contre-révolutionnaire et nationalism e, qui semble le mieux répondre aux attentes des congrégationnistes et de leurs défenseurs.

10. En 1899, les contrecoups de l'affaire Dreyfus et l'agitation nationaliste ont poussé les républicains modérés à chercher l'alliance avec les radicaux et les socialistes. C ’est la constitution du bloc des gauches dont l'union ne peut se faire que sur un programme de laïcisation de l'É tat et de la société. Le 21 juin 1901 à Paris, est créé le Parti radical, rassemblement composite de comités électoraux, de loges maçonniques, de sections de la Ligue des droits de l'hom m e et de la Ligue française de renseignem ent Laïque et anticlérical, véritable épine dorsale de la IIP République, le Parti radical va dominer la vie politique française pendant près d'un demi-siècle. 11. Académie des Sciences d'Outre-m er, Hommes et destins, tome VH, 1986, p. 113. 12. Jean-François Sirinelli, dir., Histoire des droites en France, tome 1, p. 209. 13. Maurice B arrés, Enquête aux pays du Levant, Paris, 1923. Après la guerre, Maurice Barrés intervient à plusieurs reprises pour défendre les congrégations enseignantes du L evant V oir en particulier : Faut-il autoriser les congrégations ? Les Frères des Écoles chrétiennes, Paris, 1923.

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L ’alternative entre opposition et ralliem ent au m odèle républicain concerne alors aussi la « société » m ilitaire, dont les républicains brocardent abondam m ent les connivences avec les religieux selon la form ule restée célèbre de « l'alliance du sabre et du goupillon ». À la différence du XIXe siècle, le m ilitarism e fait désorm ais partie intégrante des valeurs de droite et l’affaire D reyfus constitue de ce point de vue un point de bascule idéologique dans les relations de l’arm ée à l’État répu b licain 14. Le bloc des gauches engage avec l’arm ée une lutte tout aussi acharnée que celle qu’il m ène contre les curés. Le fossé se creuse entre les républicains et les officiers, exclus de la société, traités en suspects, soupçonnés de caresser le rêve de renverser « la gueuse » à la faveur d ’un coup d ’État. Beaucoup, tel Lyautey, trouvent dans l’aventure outre-m er une échappatoire à l’atm osphère pour le m oins pesante des garnisons m étropolitaines et le m oyen de « servir la France tout en disant du m al de la R épublique15 ». C ’est dans le contexte de républicanisation des cadres de l’arm ée que le général Sarrail fait pour la prem ière fois parler de lui. Le personnage est com plexe. Sa trajectoire d ’officier atypique m érite quelques com m entaires l6. M aurice Sarrail est né à C arcassonne le 6 avril 1856. Privé de l'affectio n de sa m ère souvent m alade, l’enfant est élevé par une gouvernante protestante et son père, inspecteur des Finances, dont l’autorité s ’exprim e rarem ent m ais toujours brutalem ent. S ’il grandit dans une am biance très religieuse, la foi l’abandonne vite. Il restera incroyant. C ’est déjà un tim ide et un sentim ental. En proie à de fréquents em portem ents, il peut se m ontrer très dur. À D ijon, où son père a été m uté, il poursuit au lycée des études peu brillantes et se lie d ’am itié avec H ubert Lyautey, le futur m aréchal. Sans avoir de vocation particulière, il abandonne la préparation à Polytechnique et réussit le concours d ’entrée à Saint-Cyr. Ses prem ières affectations le m ènent successivem ent en A lgérie, en Tunisie, à la Légion étrangère et surtout en province, le plus souvent dans les bureaux des états-m ajors. Prem ier incident significatif de son horreur du protocole et de son dédain pour la vieille France m onarchiste : à la garnison de C astelsarrasin, il donne du mon général au duc d ’A um ale (le vainqueur d ’A bd el-K ader et prétendant occasionnel de la branche orléaniste) alors que les officiers s'adressent à Monseigneur. En 1885, il est affecté comme lieutenant 14. Actes du colloque international tenu au Palais du Luxembourg et à la Sorbonne les 4, S et 6 avril 1996, Militaires en République. ¡ 870-1962 : les officiers, le pouvoir et la vie publique en France. Publications de la Sorbonne, 1999, p. 471. 15. C e st ainsi qu’Albert Sarraut jugeait le maréchal Lyautey. 16. Voir Jacques N obécourt, Une histoire politique de l armée, 1967 ; Paul C oblentz, Le silence de SarraiL 1930.

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à M ontauban où il épouse la fille d ’un notable protestant, au grand scandale d ’une partie de ses collègues, gardiens de la tradition catholique de l’arm ée. A u début du siècle, il entre à l’état-m ajor particulier du m inistre de la G uerre, le général André. Il n ’y reste qu’un an m ais se trouve m êlé à l’affaire des F ich es 11. C ette brève période va lourdem ent peser sur sa réputation. En 1907, il prend la direction de l’Infanterie où il entreprend la refonte des cadres et fait en sorte que les prom otions rapides ne profitent pas seulem ent aux officiers connus pour leur attachem ent à « la grandeur et aux traditions de l’Arm ée » au détrim ent de ceux qui ne vont pas à la m esse... L ’affaire des Fiches et son travail d ’épuration à la tête de l’Infanterie lui vaudront les haines les plus redoutables de la part de générations d ’officiers que la G rande G uerre aura épargnés : il sera toujours« le franc-m açon Sarrail », alors que, sem ble-t-il, il ne l’a jam ais été. LA Q U E ST IO N D U L E V A N T E T L ’U N IO N SA C R É E

Passé 1906 et la chute du bloc des gauches, le pouvoir passe aux m ains des républicains m odérés et opportunistes qui, dans la m arche inéluctable vers la guerre, cherchent à calm er les « passions ». C ’est ainsi que le Parti colonial qui s ’est déchiré lors des lois de séparation de l’Église et de l’État, retrouve sa cohésion autour de la question m arocaine. S’agissant du Levant, le tem ps des polém iques sem ble clos. Laïques et catholiques se retrouvent à l’unisson pour défendre le patrim oine « étem el ». Le gouvernem ent fiançais fait appel au père C hanteur, devenu en 1912 provincial de Lyon, pour s ’assurer la collaboration de l’université de Saint-Joseph dans la m ise en place des Écoles de droit et d ’ingénieurs de B eyrouth. À cette occasion, Raym ond Poincaré lui aurait confié : « M on père, nous faisons là-bas œ uvre com m une 18. 71 » Pour les hom m es au pouvoir, tous républicains m odérés, la question se pose toutefois en term es beaucoup plus « syriens » que par le passé et il s ’agit d ’é la rg ir les fo y ers tra d itio n n e ls de l ’in flu en ce fran çaise que so n t les com m unautés chrétiennes, en direction notam m ent des notables m usulm ans. C ette tendance se retrouve dans tous les projets d ’intervention élaborés pendant la G rande G uerre, les négociations entre les A lliés et les débuts de la Conférence 17. Le général André succède en 1901 au général de G alliffet II entreprend de mettre sur fiches les renseignements qui lui permettent de savoir quels sont les officiers non cléricaux et dévoués au régime républicain. Pour ce faire, il requiert le concours des loges maçonniques. L’affaire, révélée par la presse en octobre 1904, entraîne la démission du général André puis celle d ’Émile Combes (voir Pierre Chevallier, Histoire de la franc-maçonneriefrançaise, tome 3, p. 92-93). 18. Académie des Sciences d ’outre-mer, Hommes et destins, tome VII, 1986, p. 113.

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de la p a ix 19. En dépit de l’union sacrée, le vieux clivage dem eure et à la tendance « syrienne » s’oppose la tendance « libaniste », prônée par les tenants d ’une présence plus cultu relle, religieuse et concentrée su r le L iban m aronite, regroupés autour de quelques congrégations chassées d ’O rient par les Turcs. La tendance « syrienne » qui im plique la m ise en place d ’une politique arabe, trouve un puissant soutien dans la personne de C lem enceau, chantre de l’anticléricalism e et de l’anticolonialism e, dont les contacts avec Fayçal ont été beaucoup plus étroits que ceux q u ’il a pu nouer avec les délégations m aronites. Si les doléances du « parti chrétien » ne trouvent que peu d ’échos dans les m ilieux gouvernem entaux français, les critiques du « parti colonial », et notam m ent de R obert de C aix, ont en revanche plus de portée, notam m ent lors de l'aboutissem ent des négociations Fayçal-C lem enceau à la fin de 1919 20. Les élections législatives de 1919 qui assurent le triom phe de la droite sont de nature à orienter la politique au Levant. Clem enceau se retire des affaires et laisse le cham p libre aux interventionnistes : le royaum e arabe de Fayçal en fait les frais en ju illet 1920. Le m orcellem ent de la Syrie en plusieurs États et la création du G rand-Liban, le 1er septem bre 1920, reçoivent le soutien sans faille du gouvernem ent et de la cham bre « bleu horizon ». Les m ilieux catholiques français sont satisfaits et le succès de la politique « libaniste » fait taire les ressentim ents provoqués par l’abandon de la Terre Sainte aux A nglais et la renonciation officielle par la France au protectorat religieux lors des accords de San Remo d ’avril 1920. À l’intérieur, l’heure n ’est plus au réveil des vieilles luttes autour de la question religieuse : les religieux, devenus eux aussi des anciens com battants, sont réintégrés dans la com m unauté nationale. La m ajorité parlem entaire du bloc national m ène d ’autre part une politique qui donne gain de cause à certaines revendications de l’électorat catholique : reprise des relations diplom atiques avec le Saint-Siège, tolérance des congrégations, etc 21. À B eyrouth, l’union sacrée subit ses prem iers accrocs dès l’autom ne 1918, à l’arriv ée des F rançais. La lu tte contre la fam ine dont les p opulations chrétiennes ont été les prem ières victim es, l’urgence d ’occuper le terrain face à l’allié britannique interdisent aux adm inistrateurs français d ’étaler au grand

19. Vincent Cloarec, La France et la question de Syrie, Paris, CNRS éditions, 1998, p. 67 ; Nadine Picaudou, La déchirure libanaise, 1989, p. 52-53. 20. Gérard D. Khoury, La France et l ’Orient arabe; naissance du Liban moderne. 1993, p. 293. 21. On assiste alors en France à ce que Ton a appelé le second ralliement des catholiques français à la forme républicaine de l’État, pour le distinguer du fameux ralliement proposé par le pape Léon X m en 1892. Ce second ralliement sera, dans une certaine mesure, parachevé par la condamnation de l’Action française par le Vatican en 1926.

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jo u r leur rivalité. C elle-ci sem ble cependant affecter très vite la cohésion de cette poignée d ’officiers de carrière, d ’officiers de réserve et de diplom ates. Entre le général H am elin22, com m andant des troupes françaises du Levant, et les collaborateurs du consul François G eorges-Picot, les incidents se m ultiplient. Très vite aussi, les relations se tendent avec le clergé m aronite. H am elin fait régulièrem ent état de la m éfiance que lui inspirent les clientèles chrétiennes et les quelques agents du cadre consulaire français, qui retrouvent le B eyrouth qu’ils ont quitté en 1914, entendent m édusés ses déclarations tonitruantes à la gloire de « l’anticléricalism e, article nécessaire de notre exportation 23 » . L E H A U T -C O M M ISSA R IA T : U N R E PÈ R E D E L A R É A C T IO N ?

Pour com prendre tant l’état d ’esprit que les m otivations d ’Édouard H erriot dans le rappel du général W eygand et son rem placem ent par le général Sarrail, il faut s’efforcer de restituer l’opinion que radicaux et radicaux-socialistes ont pu se forger de l’adm inistration m andataire. À l’époque de G ouraud et de W eygand, le H aut-C om m issariat est régulièrem ent dépeint dans la presse radicale comme un repère de réactionnaires soum is aux volontés ultra-cléricales des Jésuites et des m aronites. Les critiques portent tant sur la politique des H auts-Com m issaires que sur les m odalités d ’un contrôle m andataire jugé trop m ilitarisé. À certains m oments, elles se com binent aux jugem ents d ’un Poincaré qui stigm atise le caractère pléthorique de l’adm inistration de G ouraud et l’inquiétante dérive vers « l’algérisation » des États du Levant. Il est difficile de faire la part des choses et de situer politiquem ent les hauts responsables du H aut-C om m issariat On peut néanm oins tenter de repérer deux tendances qui reflètent la division chronique de l’esprit public français en deux fam illes opposées : la droite et la gauche, ou plutôt le parti de l’ordre et le parti du m ouvem ent. D ans le cas qui nous occupe, la part de la gauche révolutionnaire est quasi-négligeable et les lignes de clivages se dessinent, non pas par rapport à la question sociale, m ais bien par rapport à l’héritage révolutionnaire et à la re lig io n 24. 22. Le général Hamelin, ancien de Tannée d’Afrique, chef de la section d’Afrique-Orient au ministère de la Guerre en 1914-1918, considère le Levant dans une perspective nord-africaine. Ses idées sur le sens de la politique orientale de la France, son rôle actif dans le soutien à la révolte arabe se heurtent aux conceptions plus traditionnelles et encore « ottomanistes » défendues par les hommes du Quai d ’Orsay. Voir V. Cloarec, op. ci/., p. 67. 23. Archives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, vol. 8, fol. 34, lettre manuscrite de Francisque-Charles Feer, ancien drogman au consulat de Beyrouth, 20 janvier 1919. 24. Jean-François Sirinelli, dir., op. cit.%tome 1, p. XIV.

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Il est m anifeste que ni G ouraud, ni W eygand, n ’ont été des généraux « progressistes ». Si aucun d ’eux, à la différence de Sarrail, n ’a jam ais donné le m oindre signe d ’un engagem ent m ilitant auprès d ’un parti, on peut toutefois les considérer comme d ’ém inents représentants de cette droite nationaliste, de type barrésien ou m aurassien, avec toutes les nuances de sensibilité que cette appartenance suppose. G ouraud et W eygand, tout comme toute une génération d ’officiers, ont la certitude que la France, dans son identité et sa réalité, procède de la civilisation chrétienne25. Il s’agit plus de culture politique et de tem péram ent q u e de ré e lle c o n v ic tio n p o litiq u e é la b o ré e . A u ssi e st-c e p lu s d an s l’accom plissem ent de certains rituels comme l’assistance aux offices religieux, les visites au patriarche et aux établissem ents congrégationnistes qu’on peut saisir la nature de cette culture politique. La qualité des hôtes de m arque accueillis à Beyrouth de 1919 à 1924 est de ce point de vue toute aussi révélatrice : le cardinal Dubois, l’abbé W etterlé, l’académ icien Henry Bordeaux, M yriam Harry (la petite fille de Jérusalem). D ’autres signes se trouvent dans la composition de leur cabinet civil et de leur état-m ajor. C ertes, l’entourage de Gouraud ne se com pose pas seulem ent de m ilitants de l’action catholique ou de cam elots du roi, très loin s’en faut. M ais on ne peut douter de l’appartenance à la droite nationaliste de personnalités telles que Pierre Lyautey, le neveu du m aréchal, dont il a fait son ch ef de cabinet, ou le com m andant Courson de V illeneuve qu’il nomme ch ef du C abinet politique26. S’agissant de W eygand, la cohésion de son proche entourage est plus saisissante : le consul Paul V erchère de Reffye, catholique pratiquant et intransigeant, le secrétaire général dont Sarrail héritera bien m algré lu i27 ; le com te de Sercey, ch ef du bureau diplom atique ; Jacques Renouard, adjoint du secrétaire g én éral28 ; le général N aulin, com m andant adjoint des troupes du 25. Gouraud et W eygand manifesteront quelques années plus tard leur sympathie pour le mouvement des Croix-de-Feu du colonel de La Rocque. Voir à ce sujet Militaires en Républiquet op. cit.9p. 418. Voir aussi, à propos de W eygand : Jacques Nobécourt, Le colonel de La Rocque ou le piège du nationalisme chrétien, 1996. 26. Général Maurice Courson de Villeneuve, Sou\fenirs et correspondance, présentés par Guy Courson de Villeneuve, 1940. 27. Archives du MAE, Papiers d ’agents n° 241, Paul Verchère de Reffye, « Pages d'histoire » . Sa carrière, brisée par l’affaire Sarrail, a quelque chose de pathétique. Avant son long séjour à Beyrouth (1923-1927), Verchère de Reffye n ’a guère connu du Levant ottoman que Smyme où il a été consul suppléant de 1903 à 1905, mais il garde de l’époque des consuls une touchante nostalgie. Son attachement à la politique « traditionnelle » de la France est tel qu’il n ’envisage assez naïvement le Mandat que comme la perpétuation de cette politique, avec la possibilité offerte en plus à la France d ’assurer le progrès matériel des États. 28. Sarrail exigera son rappel pour le m otif suivant : lecteur de L 'Action française (Archives du MAE, Papiers de Reffye, p. 62).

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L e v a n t29, etc. U n d é tail qui p eu t sem b ler an odin e st ré v é late u r de ce « nationalism e chrétien » qui semble unir les proches collaborateurs de W eygand : en 1923, ce dernier cherche vainem ent à obtenir la nom ination au Service des renseignem ents d ’un certain colonel de La Rocque qui n ’a pas encore quitté l’arm ée ni entam é sa carrière de ch ef des C roix-de-F eu30. À cette même sensibilité, adhèrent un bon nom bre d ’officiers de l’arm ée du Levant, notam m ent ceux qui servent dans les arm es traditionnelles que sont la cavalerie et l’infanterie. Chez les diplom ates, il s ’agit surtout des agents du cadre consulaire : consuls généraux, consuls, secrétaires de chancellerie et drogm ans qui ont connu le Levant ottom an. Il est enfin une com posante des m ilieux fiançais particulièrem ent m éconnue qui, sans être investie d ’aucun pouvoir politique, exerce une influence certaine sur les bureaux du G rand Sérail : la « colonie » française. D ans l’esprit gestionnaire des agents du H aut-C om m issariat, elle regroupe à la fois les religieux, les hom m es d ’affaires, les fam illes de « Français du Levant » installées depuis plusieurs générations. C ’est sans nul doute auprès d ’elle que se recrutent les élém ents les plus actifs du « parti catholique ». S’agissant des religieux, deux personnalités s’im posent dès le début du m andat : le père C hanteur3I, devenu après la G rande G uerre supérieur des m issions des Jésuites au Proche-O rient, et le père Rém y, capucin, curé latin de l’église SaintLouis. Personnage débonnaire, soldat de la G rande G uerre, le père Rém y est jugé plutôt inoffensif même s’il est parvenu à cum uler les fonctions d ’aum ônier m ilitaire des troupes du Levant et d ’im prim eur officiel du Haut-Com m issariat. La personnalité du père C hanteur est en revanche beaucoup plus controversée : intransigeant, com batif, intrigant, il éveille la suspicion même chez quelqu’un com m e W eygand32. B ien évidem m ent, la France n ’est pas seulem ent représentée au Liban par des élém ents « réactionnaires ». O n trouve aux côtés de Gouraud une personnalité telle R obert de C aix qui incarne une droite libérale, m odérée, « orléaniste ». Agnostique en m atière religieuse, Robert de Caix s’est pourtant allié au catholique Gouraud pour contrecarrer les projets de Clemenceau. S’il s’avoue profondém ent nationaliste, ce n ’est pas au sens où l’entendent les C am elots du roi et les

29. La première « victime » de Sarrail qui le renvoie en France le jour-même de son arrivée. 30. Jacques Nobécourt, op. cit.%p. 61. 31. Son premier séjour à Beyrouth dure jusqu'à 1927. Son deuxième q u 'il entame en 1933 prend fin en 1942 quand la France libre, le jugeant indésirable, le fait transporter sous escorte en Égypte. C 'est là qu'il m eurt le 28 mars 1949. 32. A rchives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, dossier Sarrail, lettre de R eflye à Clinchant, janvier 1923.

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sym pathisants de l’A ction fra n ç a ise 33.43 Son n ationalism e est avant to u t pragm atique, économ ique, expansionniste, opportuniste, com m e celui de la plupart des m em bres du Parti colonial d ’avant-guerre. La seule m anière, selon lui, d ’asseoir durablem ent la France dans la région est d ’y cultiver et d 'y m aintenir toutes les raisons d ’arbitrage que les clivages de toute nature donnent à la puissance m andataire : les États du Levant doivent dem eurer cet agrégat de nations dont le seul lien fédérateur est le représentant de la France M. Aussi est-il, m ais pas pour les m êm es raiso n s que G ouraud, un des plu s farouches d éfen seu rs de l’indépendance et de la souveraineté du G rand-Liban. À l’extrêm e opposé de la tendance incarnée par G ouraud et W eygand, on trouve de nom breux représentants d ’un groupe q u’on pourrait qualifier de parti « jaco b in ». C ’est là que se retrouvent ceux qui se veulent les héritiers de la F ra n c e d es L u m iè re s, ré v o lu tio n n a ire , ré p u b lic a in e e t la ïq u e . L es adm inistrateurs des colonies, la plupart francs-m açons, en sont les plus illustres représentants, puissam m ent secondés par certains officiers de l’arm ée du Levant, em ployés dans la troupe et dans les services adm inistratifs, ayant souvent servi dans l’arm ée d ’A frique ou la C oloniale, issus des arm es techniques (génie, artillerie) ou de l’intendance. Beaucoup baignent encore dans la m ystique assim ilatrice3S, m êm e si en ce début des années vingt, le débat sur les m érites com parés des doctrines coloniales (assim ilation, protectorat, association) est quelque peu dépassé et si le m andat im plique une form ule particulièrem ent souple d ’a ssistan ce e t de co n seil. L eu r id éal ja c o b in , le u r co n scien ce républicaine les conduisent à prom ouvoir l’introduction en Syrie et au Liban de tout l’appareil législatif, adm inistratif, judiciaire et scolaire de la m étropole. O n le sait, les penchants pour l’adm inistration directe qu’ils ont m anifestés furent régulièrem ent dénoncés tant par les élites locales (et pas seulem ent par les nationalistes) que par les hauts fonctionnaires du H aut-Com m issariat (R obert de C aix) et les politiciens français (R aym ond Poincaré). Les archétypes sont sans nul doute le capitaine C arbillet et l’adm inistrateur des colonies Léon C ayla qui entam ent leur carrière au Levant tout au début du M andat : on les retrouvera en 1925... F ait rem arquable et quelque peu paradoxal : le parti « ja c o b in » dispose à Beyrouth d ’une tribune, La Syrie, qui se trouve être aussi le journal officieux du H aut-C om m issariat et que dirige une personnalité très influente auprès des Loges, G eorges V ayssié.

33. Archives du MAE, Papiers Robert de Caix, vol. 3, lettre du 23 janvier 1921. 34. Gérard D. Khoury, op. cit, p. 301. 35. Charles-Robert Agfron, France coloniale ou parti colonial ? 1978, p. 199.

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C 'e st bien sûr de ce bord que se réclam ent les partisans de la solution « syrienne » envisagée en 1919 par Clem enceau et qui faillit prévaloir. O n ne p eu t se risq u er à dire que tous les représentants de cette tendance sont fondam entalem ent hostiles au G rand-Liban m ais il est sûr que le petit É tat, où le confessionnalism e est un des élém ents fondam entaux du jeu politique, réunit à lui seul tout ce qui est susceptible de heurter les susceptibilités anticléricales. Très vite, on y soupçonne le danger clérical, l’im m ixtion des clergés m aronite et latin dans la direction des affaires publiques, plus encore l’existence d ’un « parti clérical », né de la convergence d ’intérêts entre les Jésuites, le clergé m aronite et certains adm inistrateurs français. R O B E R T D E C A IX , A R B IT R E D E S JÉ S U IT E S E T D E S FR A N C S-M A Ç O N S

Si G ouraud confère à son œ uvre une tonalité ém inem m ent « chrétienne », c ’est plus, com m e on l’a vu, dans une série de gestes que dans son action politique qu’on la trouvera. C elle-ci, com m e chacun sait, est à m ettre à l’a c tif du com te R obert de C aix chez qui rien ne laisse entrevoir les m arques d ’un cléricalism e m ilitant, bien au contraire. C ’est à lui que le H aut-C om m issaire délègue largem ent toutes les questions d ’organisation. Régnant en m aître craint sur l’ensem ble des fonctionnaires français et, au-delà, sur l’im portante colonie française qui v it à B eyrouth, il doit à ce titre intervenir dans les querelles, d ’abord sans gravité, qui m ettent aux prises cléricaux et anticléricaux. A u m o is de ja n v ie r 1921, a lo rs que de C aix a ssu re l ’in té rim de H aut-C om m issaire pendant le séjour en France du général G ouraud, une com pagnie théâtrale présente à Beyrouth « Les m ousquetaires au couvent ». Le père C hanteur vient exiger de lui l’interdiction de la représentation et précise que les m usulm ans ont parfaitem ent com pris que si l’on se m oquait des m oines, le tour des m uftis et des cadis ne tarderait pas à venir. De C aix sait parfaitem ent que les « je u n es énergum ènes du parti catholique français » sont capables d ’o rg a n ise r une m an ife statio n p lu ri-co n fessio n n elle p o u r d én o n cer la profanation. Il dem ande au com m andant Trabaud, gouverneur français du G rand-Liban, de convoquer quelques notables m usulm ans pour leur expliquer l’ineptie de l’affaire et leur dire qu’ils sont le jouet des Jésuites. La représentation a lieu sans qu’éclate la m oindre bagarre m algré la présence à l’entrée du théâtre de quelques jeunes gens excités que le cordon de police repousse sans difficulté. M ais le Béchir, l ’o rg an e des Jé su ite s, sous le titre de « igno m in ie e t dévergondage », déclare qu’une salle rem plie d ’officiers et de soldats français a rossé des jeu n es gens qui défendaient leur foi. R obert de C aix inflige im m édiatem ent une suspension de quatre jours au Béchir.

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« Il fa lla it, é c rit-il à A lb ert K äm m erer, q u ’u n jo u r o u l’au tre é c la tâ t u n p e tit c o n flit e n tre le H au t-C o m m issariat e t la v ie ille co lo n ie fran çaise m enée p a r les Jésu ites, q u i n e se co n so len t p as d e v o ir q u e le rep résen tan t d e la F ran ce n ’e st p lu s le v ieu x co n su l c h a rg é d e so u te n ir le s d ro its, e t su rto u t le s to rts d e s re sso rtissa n ts, m ais b ie n le su ccesseu r d u v a li o b lig é d e m ain ten ir l’o rd re. C et in cid en t n e m ’a p as en co re v alu , je le crain s b ien , la sy m p ath ie d es L oges qu i s ’a g iten t, je c ro is, b eau co u p e n ce m om ent, ce q u i est une p reu v e d e p lu s d e l’in ep tie d es Jé su ite s, in cap ab les d e co m p ren d re q u ’un p e tit in cid en t, si ab su rd e so it-il, n e ch an g e rie n à l’in té rê t p rim o rd ial q u e n o u s avons à so u te n ir ici les œ u v res q u i o n t en racin é n o tre cu ltu re d an s ce p ay s. Il y a ic i beau co u p d e g ens q u i, p o u r d es raiso n s tria n g u la ire s ou au tres, so n t to u t d isp o sés à tire r p a rti d es fau tes d e n o s rév éren d s p o u r en g ag er la lu tte co n tre e u x ...36 »

R o b ert de C aix , av ec c e tte c la rté d ’a n aly se q u i fra p p a it ta n t ses interlocuteurs, identifie parfaitem ent les protagonistes et perçoit tout le danger qu’il y aurait à soutenir l’un ou l’autre parti qu’il confond d ’ailleurs dans un égal m épris. Tant que l’antagonism e ne porte que sur des questions de « m orale chrétienne », il le juge sans gravité. Le péril est d ’une toute autre nature quand le m êm e antagonism e porte sur l’avenir politique et institutionnel des États sous m andat. R obert de C aix est, on a vu pourquoi, ferm em ent attaché à l’indépendance du Liban dans ses frontières de 1920. O r c ’est justem ent autour de cette question que, dès 1921, il va devoir tenir tête à tous ceux qui veulent revenir sur le partage de la Syrie en plusieurs entités autonom es et instituer une fédération syro-libanaise. Au prem ier rang des partisans d ’une Syrie fédérée, qui pourrait englober le Liban, se trouvent plusieurs agents « radicaux » du H aut-C om m issariat. Le général G ouraud se laisse lui-m êm e convaincre de la nécessité de créer des organes com m uns syro-libanais, prem ier pas vers la Fédération, dont les chrétiens du Liban ne veulent à aucun prix : « C hose cu rieu se, co n fie R o b ert d e C aix à son am i B argeton 37, san s s ’en d o u ter le m o in s d u m onde, le g én éral [G ouraud] se rt, en ré sista n t à la co n sécratio n d e l’in d ép en d an ce lib an aise, com binée avec la com m unauté éco n o m iq u e sy rien n e [...], u ne cam pagne ex trêm em en t in téressan te q ue je su is en ce m om ent b ien q ue ses m eneurs s ’im ag in en t q u e je n ’en v o is rien . L es m usulm ans d e B ey ro u th e t san s d o u te ceu x d e T rip o li lu tte n t p o u r a ssu rer la fu sio n du L iban av ec la S y rie d an s le b u t d e fa ire p a rtie d e la m ajo rité m usulm ane q u i g o u v ern erait le p ay s. L es élém en ts rad icau x du H au t-C o m m issariat tra v a ille n t d an s le m êm e sen s, u n iq u em en t p a r h ain e d es in flu en ces relig ie u se s q u i n o u s o n t fa it ic i la situ a tio n q u e n o u s av o n s. O n e st si p assio n n é co n tre l ’actio n d es Jé su ite s, d ’a ille u rs so u v en t en co m b ran ts, que l’on se p riv e de la p o ssib ilité d e v o ir o ù

36. Archives du MAE, Papiers Robert de Caix, vol. 3. lettre du 23 janvier 1921, fol. 232 et s. 37. Ibid., lettre du 28 février 1921. fol. 271 r°.

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l’o n v a e n s ’asso c ia n t au x m usu lm an s co n tre le s c h rétien s. O n aim e m ieu x so n p a rti q u e so n p ay s e t l’o n co u v re c e tte p assio n , q u i m e p a ra it à m o i u n e m an ie im p ard o n n ab le, d ’u n c e rta in n o m b re d ’id ées g én érales com m e la n é c e ssité d ’o rg an iser à la m o d ern e, d e c ré e r d e g ran d es u n ités, d e ré a lise r c e tte g éo m étrie a d m in istrativ e q u i e st d ’a ille u rs, sin cèrem en t je le reco n n ais, d an s les ten d an ces d e s ja c o b in s... Il n e s ’a g it p a s d e c o n stru ire u n é d ific e c la ssiq u e , m ais d e m ain ten ir, en l’ad ap tan t au x n écessités d e la v ie e t à c e lle s d e n o tre im p lan tatio n e n O rie n t, l ’é d ific e g o th iq u e d o n t to u te s les fo n d atio n s ex iste n t d an s ce p ay s. Je sais q u ’u n e te lle co n cep tio n rép u g n e à u n g ran d nom bre d e m es c o llab o rateu rs... L es p lu s p assio n n és so n t ceu x d o n t je v o u s p a rle p lu s h au t. Je n e m ettrai p as d e n o m s é ta n t d o n n é le su je t, m a is je p u is v o u s d ire q u ’il y a ic i d e s lo g e s m aço n n iq u es o ù d es h a u ts fo n c tio n n a ire s fia n ç a is v o n t c o m b in er av ec d es in d ig èn es m usu lm an s le s m oyens d e lu tte r c o n tre c e q u ’ils co n sid èren t com m e la p o litiq u e n é fa ste d u H a u t-C o m m issa ria t. C e so n t le s m êm es q u i n o u s d em an d en t d e la ïc ise r à g ran d s fia is u n c e rta in n o m b re d ’éco les lib an aises q u i se ro n t so u m ises a u program m e n écessairem en t p lu s arab e d e l’en seig n em en t p u b lic d ès q u ’e lle s sero n t so u straites à la d irectio n d es p a tria rc ats. »

C ette entrée en m atière un peu longue a le m érite de planter le décor et de m ontrer com m ent le germ e de la division est bel et bien là, dès l’époque de G ouraud, com m ent aussi les positions de l’un et l’autre cam p paraissent d ’ores et déjà inconciliables. T out se passe com m e si, à une époque où le débat est dépassionné en France, le Liban servait de puissant révélateur aux antagonism es. D u côté anticlérical, on pose de m anière quelque peu som m aire une série d ’équations, sans percevoir que l’action de G ouraud doit aussi beaucoup au Parti colonial qui com pte en son sein de « vrais » républicains. O n considère que la politique de G ouraud et de W eygand est l’œ uvre des cléricaux ; que le m orcellem ent de la Syrie porte la m arque d ’un esprit anti-jacobin et de ce provincialism e si cher à la contre-révolution ; que la défiance à l’égard de la m ajorité m usulm ane et du nationalism e arabe va à l’encontre des principes de 1789, tout com m e l’hostilité au régim e de la Turquie kém aliste. Il est de ce point de vue sig n ificatif qu’A lphonse A ulard, l’historien de la R évolution française, intervienne dès 1921 dans une série d ’articles parus dans la presse radicale française d ’où il ressort que « la Syrie aim e la France de 1789 et non la F ran ce des cro isad es 38 ». L es « cléricau x » de leu r cô té su sp ecten t principalem ent leurs adversaires de vouloir m ettre en péril le seul et authentique pilier de l’influence française au Liban, la « N ation » m aronite, d ’entretenir une dangereuse com plicité avec les « Libéraux » de la classe politique libanaise, de program m er une laïcisation totale de l’enseignem ent.

38. Ibid.

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L ’antagonism e est à la m esure d ’un enjeu fondam ental : quelle est La France qui guide les États du Levant vers leur ém ancipation ; de quel héritage peuvent se réclam er ses représentants : celui de la fille aînée de l’Église, celui de 1789 ? L ’application du m andat doit-elle être l’œ uvre des fils des croisés ou des fils de V oltaire ? On le voit aussi, l’antagonism e ne se lim ite pas au débat d ’opinion par voie de presse. Chaque parti cherche, et trouve, auprès des élites locales une caution à ses positions, ce type de « clientélism e » jouant dans un sens comme dans l’autre. La classe politique libanaise com pte ainsi en son sein deux tendances opposées suivant un clivage équivalant grosso modo à celui qui déchire le Haut-Com m issariat : d'une part, celui que les agents fiançais appellent le « parti chrétien » ou le « clan Eddé », clients traditionnels de la France, qui partagent pour beaucoup d ’entre eux le même horizon idéologique que les sympathisants de l’Action française. D 'autre part, le bloc des « Libéraux » où l’on trouve des notables sunnites, des grecs-orthodoxes, certains étant en passe de se convertir à l’idée libanaise, d ’autres dem eurant très attachés à l’unité syrienne. Cela étant, jusqu’à 1924, les m anifestations du vieil antagonisme n ’affectent guère le fonctionnem ent de l’adm inistration m andataire au G rand-Liban. La présence auprès de Gouraud de collaborateurs comme R obert de C aix ou le com m andant C atroux interd it de toute façon tout geste qui pourrait être interprété comme une dérive « cléricale ». En tém oigne l’insuccès des Jésuites de l’université Saint-Joseph dans leur tentative de faire ferm er l'em bryon d ’université arabe de Damas, que Catroux défend énergiquem ent et avec succès auprès du général G ouraud39. LE C A R T E L D E S G A U C H E S E T L *AN TÉCH RIST

En 1924, l’approche des législatives m obilise en France le sentim ent anticlérical auquel le cartel des gauches fait une belle place dans son programme. Le 11 m ai, sa victoire marque le retour à l’anticléricalism e officiel qui redevient comme l’inspirateur de la politique gouvernem entale. A lors que le bloc national de 1919 avait m ené une politique d ’apaisem ent, la « guerre religieuse » se réveille, avec une vive m obilisation des catholiques et une poussée de fièvre antiparlem entaire. Les deux partis reviennent en quelque sorte aux positions de 1905, année des lois de séparation de l’Église et de l’É ta t40. 39. Général Catroux, Deux missions au Moyen-Orient, Paris, 1958, p. 58-63. 40. RenéRÉMOUD,L*anticléricalismeenFrancedel815ánosjours91999,p. 247et s. ; Jean-François Sirinf.lli, dir., op. c il , tome I, p. 302.

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Dans la haute fonction publique, les remaniements sont nombreux et affectent autant les am bassades prestigieuses que les grands postes de l’em pire 4I. A u mois de juillet 1924, le gouvernement H eniot demande la réintégration du général Sarrail dans les cadres de l’arm ée d ’active, sans lim ite d ’âge. M algré l’opposition du sénat, la demande aboutit. La personnalité de Sarrail est plus que jam ais controversée : des grands chefs de la Grande Guerre, au cours de laquelle son parcours a été honorable m algré deux revers retentissants 42, il a été le seul à em brasser, d ’ailleurs sans grand succès, une carrière politique au Parti radical à son retour à la vie civile. Son combat politique, ses prises de position anticléricales ont fait de lui « le seul général républicain » comme aim ent à le qualifier ses partisans. L ’adm inistration des possessions d ’outre-m er offre alors quantité de postes à pourvoir. H erriot choisit pourtant le seul poste où la personnalité de Sarrail risque de provoquer une très vive polém ique : Beyrouth. Les raisons de ce ch o ix p e u v en t n ous é ch ap p er (il e st v rai que nous en sav o n s les conséquences)43. Le président du Conseil sait parfaitem ent que son geste sera interprété comme une provocation. M ais l’anticléricalisme sous sa forme militante se conçoit généralem ent comme un mouvement de défense face au cléricalism e, effectif ou supposé : les hommes du cartel ont décelé dans l’œuvre de Gouraud e t de W eygand les m arques flagrantes de la « R éaction ». H erriot est-il effectivem ent persuadé que le Liban est en proie au danger clérical, que le H aut-Com m issariat est devenu ce repère réactionnaire qui interdit au M andat d ’évoluer dans un sens libéral et conform e à l’idéal républicain ? Son silence sur l’affaire dans ses m ém oires laisse plutôt supposer qu’il a dû fournir des gages tant à certains élém ents de son propre parti qu’à divers groupes de pression, français et libanais, francs-m açons ou non. C ’est ainsi que le Com ité central syrien sem ble avoir alors retrouvé l’influence perdue depuis le départ de 41. Plusieurs ambassadeursJu g és trop compromis avec le régime précédent, sont rappelés : Barrère (Rome), Jusserand (W ashington), Saint-Aulaire (Londres), Fontenay (Madrid). Au Maroc, Lyautey devra bientôt laisser sa place à Pétain, au m ilitaire, et à Théodore Steeg, au civil. Georges Suarez (Les heures héroïques du Cartel, 1934, p. 49) qu'on ne peut suspecter de cléricalisme, emploie les termes de « curée » et de « carnage » pour qualifier le mouvement de personnel. 42. Défenseur de Verdun en septembre 1914, il a participé à la victoire de la Marne. À l’issue de la bataille de Vauquois, où il a reculé, il est relevé de son commandement en Argonne. Le 10 décembre 1917, Clemenceau lui retire le commandement de l’armée d’Orient où il avait succédé au général Gouraud... 43. Le général Weygand effectua, au moment même des élections, un séjour en France. Alexandre Millerand, inquiet pour l’avenir du Mandat, lui conseilla d ’aller trouver Édouard Herriot dans sa ville de Lyon. L’entretien des deux hommes fut plutôt glacial mais le futur président du Conseil rassura le Haut-Commissaire : il ne ferait rien sans le consulter. Voir : général Weygand, op. d t.f p. 286 ; Archives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, dossier Blaisot.

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Clem enceau. Plusieurs sources évoquent de m anière très explicite l’intervention des m ilieux francs-m açons. C ’est le cas de D ucroq, collaborateur de W eygand, qui constitua un petit dossier curieusem ent intitulé« circonstances qui ont précédé l’arrivée du général Sarrail en Syrie ». Une note, non datée, m ais rédigée après l’éclatem ent de la révolte druze, fait état du projet, orchestré par le Com ité syropalestinien, d ’une insurrection pour le printem ps 1924. Le projet, selon la note, aurait échoué grâce à la vigilance de W eygand. La note poursuit : « R ep ren an t la m êm e id ée, les en n em is d u M andat d écid èren t en m ai e t ju in 1924 q u ’il n ’y a v a it q u ’u n e façon d e p erm ettre à u n e in su rrectio n d ’é c la te r en S y rie, c ’é ta it d e rap p eler le g én éral W eygand. S on rap p el fu t d écid é p a r les m ilieu x m aço n n iq u es de S y rie, d ’É gypte e t d e F ran ce. D es ém issaires fu ren t en v o y és en F rance p o u r faire cam pagne co n tre lui : H abib B ey B o u stan i, M ichel B ey L o u ftallah . C es in d iv id u s, rep résen tan t le C S P du C aire, p u ren t p u b lie r d an s la p resse fran çaise leu rs accu satio n s co n tre la p u issan ce m an d ataire e t co n tre le g én éral W eygand. L es jo u rn a u x d u M idi (Le Petit Provençal p a r ex em p le) leu r o ffrire n t leu rs co lo n n es. E n ju ille t 1924, u n co n g rès m aço n n iq u e se réu n issa it à D am as, co m p ren an t d es d élég u és d e to u tes les lo g es d e S y rie. L e r a p p e l d u g é n é ra l W e y g a n d fu t d é c id é a in s i q u e la s u p p re s s io n d u H au t-C o m m issariat. L e g én éral W eygand, in cap ab le d e se m êler au x in trig u es d e la p o litiq u e in té rie u re , a v a it la issé su b siste r a u H au t-C o m m issariat d e s fon ctio n n aires que l’on sav ait m açons. P resque to u t ceux-ci firen t dans l’autom ne 1924 u n v oyage à P aris, p o u r y p ren d re les o rd res d e la m aço n n erie [...] T o u tes le s fo rces d e la m aço n n erie fu ren t m ises en œ u v re p o u r am en er c e tte d écisio n , d o n t le p rin cip al in téressé n e fu t m êm e p as av erti. U ne d ép êch e le rap p ela b ru ta le m e n t44. »

M ais on ne rem place pas W eygand, à qui on reconnaît d ’im m enses m érites, sans donner de raisons valables. Le consul V erchère de R effye donne ce qui, selon lui, aurait servi de prétexte au rappel. Indigné des attaques m enées contre le cartel p ar le journal L ’Orient, qui reproduisait des articles de L ’Action française , Édouard H erriot se serait exclam é : « V oilà les saletés que W eygand paye avec l’argent de la R épublique 4S. » L ’A ction française est alors, il est vrai, à l’apogée de son influence auprès des élites, cela en dépit de la faiblesse électorale du m ouvem ent. Le quotidien du m êm e nom est redevenu la tribune d ’une droite nationaliste, farouchem ent hostile au cartel, au m êm e titre que 44. Archives du MAE, Papiers Ducrocq. La note évoque les noms de l’intendant [Aubouy], du docteur Lamarch, député de la colonie française de Beyrouth, de Georges Vayssié, directeur du journal La Syrie. Pierre Chevallier (Histoire de la franc-maçonnerie française, tome 3,1975, p. 53) mentionne lui aussi l’intervention de certains frères auprès d'Édouaid Herriot en vue d ’obtenir le rappel de Weygand pour « activités cléricales ». 45. Archives du MAE, Papiers Paul Verchère de Reffye, fol. 22. Le consul est catégorique : le Haut-Commissariat n ’a jam ais octroyé la moindre subvention au journal. Voir aussi : L'Écho de Paris du 30 janvier 1925.

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L ’Écho de Paris, organe officieux de la Fédération nationale catholique, un des journaux les plus lus par les officiers de carrière et qui publia longtem ps les éditoriaux de M aurice B arrés 46. Q uant à L ’Orient, fondé à B eyrouth en 1924 par un groupe de jeunes m aronites sur rin itiativ e des Jésuites, il dispose à Paris des services d ’un codirecteur et rédacteur prolixe : G ustave G autherot, longtem ps professeur d ’histoire à l’Institut catholique de Paris, spécialiste de l’histoire de la C ontre-R évolution, ancien officier au D étachem ent français de Palestine-Syrie 47, fervent défenseur des traditions de la France au Levant et, d ’une m anière générale, des valeurs m orales du catholicism e. PREMIÈRE CAMPAGNE ANTI-SARRAIL (NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1924)

Sur le m oment, la nouvelle de la nom ination de Sarrail provoque en France une vive réaction dans la presse de droite. L ’Écho de Paris du 29 novembre 1924 énum ère ses revers pendant la Grande G uerre, sa retraite m isérable en dépit des soutiens qui sont les siens à « l’extrêm e-gauche » avant de form uler ce postulat : « il ne pouvait avoir en Syrie de pire successeur que Sarrail », et de noter tout ce qu’il y a de paradoxal et de provocant dans la nom ination d ’un franc-m açon, d ’un « militant de l ’athéisme » qui va représenter la France dans le berceau des plus grandes religions de l’hum anité, où vivent des peuples à la foi profonde et où l’un des fondements de la dom ination qu’y exerce la France est « l’invariable dévouem ent du petit peuple m aronite ». On lit plus loin : « Le régim e abject a reparu ! » ; et encore, à propos des débats parlem entaires sur les crédits m ilitaires : « la politique du cartel apparaît avec ce qui fait sa doctrine, sinon sa raison d ’être : la haine des curés et des m ilitaires ». Le journal Les Débats, m oins hostile, renchérit le 30 novem bre : « On subordonne l’intérêt général à la satisfaction d ’une coterie » ; et va jusqu’à prophétiser : « Ses opinions politiques et antireligieuses sont trop connues pour que des clientèles ne s’efforcent pas de les exploiter. Il sera assiégé par des intrigants déçus. On s’efforcera de l ’e n tra în er dans un systèm e nouveau » ; on red o u te que « le nouveau Haut-Com m issaire se laisse aller à la fatale politique islam ique préconisée par les brouillons ». Même Le Temps, le 30 novembre, sans donner dans l’exagération de L ’Écho de Paris, souligne qu’il est anorm al que « l’attribution d ’un poste dont dépendent l’avenir de notre mandat syrien et le prestige oriental de la France puisse être considérée comme l’enjeu de caprices ou de combinaisons de partis ». 46. S ans qu’on puisse être catégorique sur ce point, L'Écho de Paris semble avoir pour correspondant officieux à Beyrouth l’archevêque maronite Abdallah Khoury. 4 7 . Gustave Gautherot publia en 1920 La France en Syrie et en Cilicie.

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Et on reparle du com plot m açonnique. En prem ière page de L ’Écho de Paris des 19 et 20 décem bre 1924, Charles Pichón rappelle que le G rand O rient a, aussitôt connue la décision du C onseil des m inistres, télégraphié la nouvelle aux Frères de Syrie qui auraient répondu : « Félicitez H erriot avoir choisi bon républicain. » « V oilà donc où se trouve en réalité, poursuit Particle, le "moteur" des affaires étrangères et de la guerre : il est au G rand O rient [...] C 'e st dans les loges syriennes que, sous des dehors hypocrites, se cache pour nous le pire danger : on trouverait peut-être en Syrie quelques rares m açons qui ne soient pas nos ennem is ; on n 'y trouverait pas d'ennem is de la France qui ne soient m açons. » Le 20 décem bre, c ’est au tour de Pertinax de rem arquer qu’avec le rappel de W eygand : « les radicaux-socialistes ont sim plem ent fait droit aux som m ations des hom m es de la rue de V alois, installés dans tous les m inistères, notam m ent au Q uai d ’O rsay ». Com m ent réagit B eyrouth ? Y a-t-on vraim ent assisté à la « course aux loges », comme le laisse entendre non sans ironie V erchère de R efiye dans ses m ém oires ? Toujours est-il que le 6 décem bre 1924, les « dém ocrates de Syrie et du Liban », groupés dans un C onseil des Loges confédérées, com plim entent effectivem ent par télégram m e É douard H erriot pour la nom ination d 'u n « sincère républicain », disposé à m ettre en pratique les principes de laïcité 4S. Quelques jours plus tard, c ’est au tour d ’hommes politiques libanais de rem ercier H erriot et de lui faire part de leur espoir de voir la fin d ’une situation politique « en flagrante contradiction avec les aspirations et les revendications incessantes de la population ». O n attend du nouveau H aut-Com m issaire beaucoup de réalisations et en prem ier lieu : la laïcisation de l’État et de l’enseignem ent supérieur ; la paix entière et des accords économ iques avec les États voisins ; la liberté politique et l’organisation de l’unité syrienne 49 84 .05L ’arrivée de Sarrail étant annoncée pour le début du m ois de janvier, la loge de Beyrouth crée alors un com ité de réception auquel V erchère de R efiye, après quelques hésitations, accorde un caractère officiel, ses interlocuteurs étant parvenus à rallier des représentants de tous les rites p rincipauxso ! Dans l’autre cam p, c ’est bien évidem m ent la consternation, comme en tém oigne cet éditorial du 3 décem bre du journal Le Réveil, dirigé par A lex K houry : « N otre parole, venant à son heure, délivrée de la banalité des 48. Archives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, dossier Sarrail, télégrammes du 6 et du 12 décembre 1924. 49. Ibid., vol. 192, fol. 18 v° : le programme franc-maçon figure dans une lettre de la loge Le Liban du 7 décembre 1924. 50. Ibid., dossier Sarrail, rapport de Refiye du 21 juillet 1925.

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considérations hâtives et protocolaires, certaine de traduire les sentim ents du bloc libanais, sans distinction de classes ni de rites, peut désorm ais se faire entendre et notre journal, en parfaite com m union avec la pensée nationale, im prim er : N ous ne com prenons pas. » M ais la consternation n ’affecte pas seulem ent les m ilieux dits « cléricaux ». La loge Le Liban qui entretient une correspondance régulière avec un agent du Q uai d ’O rsay note que dans le groupe de ceux que la venue d ’un H aut-C om m issaire laïque inquiète, figurent certains notables m usulm ans51. U ne « guerre sainte » est aussitôt déclarée. Les Jésuites sont soupçonnés de l’orchestrer, ce qui fera dire à leur victim e : « ce sont eux qui ont com m encé les hostilités ». Il est cependant difficile de vérifier à travers les sources si, com m e l’assure Paul C o b len tzS2, une m inute de silence a été alors prescrite dans les écoles du Liban. Le départ de W eygand donne lieu à des m anifestations où les Libanais exprim ent des regrets d ’une touchante unanim ité. Sitôt qu’il est parti, les provocations se m ultiplient de part et d ’autre, principalem ent anim ées par le père C hanteur et G eorges V ayssié, le directeur de La Syrie. D ans les écoles des Jésuites et des Frères, on annonce que l’ère des persécutions est revenue, on répand la rum eur que Sarrail est franc-m açon, que c ’est un sectaire, etc. Pour répondre à cette cam pagne, G eorges V ayssié publie le 7 décem bre un éditorial intitulé « L ’A ntéchrist » : « N o u s av o n s ap p ris u n e n o u v elle q u i, to u t d ’ab o rd , n o u s g laça d ’e firo i. M ais n o u s rep rim es rap id em en t n o s e sp rits ca r, en fin , p o u r u n jo u rn a liste , e lle e st d e p rem ier ch o ix e t p ro m et d es rep o rtag es sen satio n n els. O y ez p lu tô t : L ’A n téch rist v a rev en ir [...] E t n e so u riez p as, b o n n es g ens. N ous n ’in v en to n s rien o u presq u e. C ette n o u v elle, d es c en tain es d ’ap ô tres v o n t la p rêch an t o u v ertem en t. Ils la p rêch en t su r la p lace p u b liq u e ; ils la p rêch en t d an s les salo n s ; ils la p rêch en t à l’éco le [...] N ous p laisan to n s e t, p o u rtan t, nous n ’annonçons rien q u e d e v éritable. P arce q u e le g én éral W eygand q u itte le L iban e t la S y rie e t q ue le g én éral S arrail lu i su ccèd e, le s é to ile s v o n t to m b er d u c ie l e t to u te l’œ u v re d e la F ran ce au L ev an t sera ru in ée d e fo n d en com ble en m êm e tem p s q ue les te rrito ire s d e M andat [...] R om e co n tin u ait R om e ; la F ran ce co n tin u era la F rance. E t la F rance, ic i, n e p eu t ê tre q u e ce q u ’e lle a d it q u ’e lle se ra it : u n e p o u r to u s. Il fau t d e l’o rd re d an s la m aiso n ; S arrail e n m ettra com m e W eygand ; il fau t u n e serein e im p a rtia lité , S arrail en m o n trera com m e W eygand ; il fau t u n fre in à c ertain es p réte n tio n s ; S arrail l’au ra en m ain com m e W eygand. Si le c o llie r se rre p lu s fo rt, c ’e st q u e la p en te o ù l’on v o u d rait e n tra în e r le re p résen tan t d e la F ran ce se m o n trera p lu s d écliv e, m ais su r ce ch em in , il n e tie n t q u ’à certa in s d e n e p a s fo rc e r les h au ts co m m issaires à s ’en g ag er. B on g ré , m al g ré, il fau t se fa ire à l’id ée q u e n o u s n e som m es p a s ici p o u r y co n tin u e r le p assé, p o u r a ssu rer p a r

51. Ibid., vol. 192, fol. 17 : lettre du 7 décembre 1924. 52. Paul C oblentz, op. cil., p. 204.

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d ’in ju stes fav eu rs d es so u v erain etés sp iritu elles o u tem p o relles [...] » L e M andat n e n o u s a p as été im p arti p o u r é te rn ise r l’in ju stice e t l’o p p ressio n . L a F ran ce g o u v e rn e p a r le p e u p le e t p o u r le p e u p le ; p o u r sa p ro g re s s io n v e rs 1’affran ch issem en t d e la p en sée qui v au t, c e rte s, l’affran ch issem en t d es co rp s. Q ue c e la g ên e o u n e gên e p as ceux q u i v iv aien t d e p o u v o irs u su rp és, il fruit q u e c e la so it e t c e la sera [...] L ’a n ticléricalism e n ’e st p as un a rtic le d ’ex p o rtatio n ; le cléricalism e ne sau rait ê tre d av an tag e u n a rtic le d ’im portation. N i cléricalism e d o n c, n i a n ticléricalism e. S im plem ent l’en tière lib erté d e la fo i so u s c o n d itio n q u e ch acu n re ste su r son d o m ain e e t n e p réten d e p as à d éb o rd er su r c e lu i d u v o isin [...] »

L E S PR É PA R A T IFS D U D É PA R T E T L ’A R R IV É E À B E Y R O U T H D U G É N É R A L SA R R A IL

Q u'en est-il du principal responsable de la polém ique qui n ’est d ’ailleurs pas la prem ière dont il soit victim e ? Le 4 décem bre 1924, Sarrail se rend au Q uai d ’O rsay et dem ande un entretien à Jules Laroche, directeur des A ffaires p o litiq u esS3. L ’entrevue se lim ite à quelques vues générales. Le diplom ate parle à son interlocuteur des frictions avec la T urquie, en raison de la présence des A rm éniens sur la frontière. S ’agissant des questions religieuses, le général affirm e qu’il entend observer une stricte neutralité et partage le point de vue du Q uai d ’O rsay sur la nécessité d ’aider les établissem ents d ’enseignem ent, si utiles à l’influence française. M ais cette aide ne s ’entend, selon lui, que « dans la m esure où ils ne pouvaient être rem placés, pour des raisons d ’ordre divers, par des établissem ents laïques et à condition qu’ils ne fassent pas de politique ». Laroche note que Sarrail lui a paru assez préoccupé par la question sioniste et par la perspective d ’en profiter pour augm enter les difficultés de l’A ngleterre. Le diplom ate l’en dissuade et le général conclut l’entretien en se déclarant prêt à pratiquer une politique très libérale. Il a aussi un entretien avec Édouard H erriot, dont Paul C oblentz donne un com pte rendu p ré c is54 : « G ouraud et W eygand, aurait déclaré H erriot, ne se sont guère intéressés qu’à la m inorité chrétienne, aux latins ; il n ’est que tem ps, si la R épublique veut s’éviter bien des surprises désagréables, de songer un peu à l’im m ense m ajorité m usulm ane. » Il dem ande aussi à Sarrail de réaliser rapidem ent les plus im portantes com pressions budgétaires, pour le civil com m e pour le m ilitaire. « Si l’on n ’entre pas dans cette voie, dit H erriot, nous finirons par ne plus obtenir de la gauche le vote des crédits indispensables. » D e fait, à 53. Archives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, dossier Sarrail, note d'entretien du 4 décembre 1924. 54. P. C o b l l n t z , op. cit.%p. 199-200.

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la différence de ses prédécesseurs et de ses successeurs, il sem ble bien que Sarrail ait envisagé son rôle avec quelques idées bien arrêtées : rom pre avec la politique de G ouraud e t W eygand, s'ex traire du repli sur la clientèle m aronite et rechercher un com prom is avec les su n n ites5S. W eygand et Sarrail se croisent dans 1’antichambre du général N ollet, m inistre de la G uerre. Le prem ier ôte son képi pour ne pas avoir à salua* son successeur qui com m ente en aparté cette attitude si peu m ilitaire : « Si l’exactitude est la politesse des rois, il y a des fils de rois qui sont très m al p o lis 56. » L ’arrivée de Sarrail à B eyrouth est annoncée pour le début du m ois de janvier. V a ch è re de R efiye, H aut-C om m issaire par intérim , est parvenu à c a lm a les taisio n s. G eorges V ayssié et le père C hanteur se m ontrent plus discrets. T out est calm e à la veille du grand jo u r. Le 2 jan v ier 1925, Sarrail est accueilli à bord du Lotus p ar ses futurs collaborateurs, civils a m ilitaires. À sa descente sur les quais de B eyrouth, viennent aussi l’accueillir Soubhy bey B arak a t, p ré sid e n t de l ’É tat sy rie n , a in si que p lu sie u rs m em bres des gouvernem ents et des conseils représentatifs syriens et libanais, les délégations des corps constitués. Seuls les Jésuites e t les Frères des Écoles chrétiennes sem blent s ’être abstenus. Les loges de Syrie lui font un m agnifique accueil et élèvent un arc de triom phe portant les m ots de « Liberté, Égalité, Fraternité, Au général Sarrail, Salut de la Nation » et sur le fronton duquel certains croient reconnaître les em blèm es m açonniques 57. A u cours du trajet vers le G rand Sérail, m algré le m auvais tem ps, le général haut-com m issaire a droit aux vivats traditionnels de la population de B eyrouth. V ient la cérém onie au cours de laquelle il se fait p ré se n ta l’ensem ble de ses collaborateurs. C ette fois, les Jésuites sont là, à la place qui leur a été réservée par le protocole. P re m ia coup de tonnerre : en présence du général Vandem berg, gouverneur du G rand-Liban, Sarrail annonce aux m em bres du C onseil représentatif qu’ils vont devoir élire leur gouverneur. Si l'o n en a o it les m ém oires de V erchère de R efiye, V andem berg reste silencieux, figé dans une attitude m artiale ; la stupéfaction se lit sur tous les visages ; Fouad A rslan, député au C onseil représentatif, s’avance vers S a rra il58 :

55. Nadine P icaudou, op. cit., p . 67. 56. P. C oblentz, op. cit., p. 199 : référence à l’ascendance mystérieuse du général W eygand, oiphelin de naissance, mais dont l’un des parents appartenait vraisemblablement à la famille royale de Belgique. 57. Archives du MAE, Papiers Ducrocq, dossier « Circonstances qui ont précédé l’arrivée du général Sarrail en Syrie » ; E-Levant, Syrie-Liban, vol. 192, fol. 26, lettre de la loge Le Liban du 20 janvier 192S. 58. Ibid., Papiers de Reffye, p. 32. Le diplomate avoue que c’est grâce à sa seule mémoire qu’il restitue l’échange de propos.

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« - M on g én éral, d it-il, je su is sû r d ’in terp réter l’o p in io n d e to u s m es c o llè g u e s : si vous nous laissez ch o isir no tre gouverneur, n o tre choix est fa it : nous n o m m o n s le g én éral V andem berg. - N o n , n o n , réto rq u e S arrail. C ’e st fin i, le s gou v ern eu rs fran çais. Je veux q u e vous é lisie z u n gou v ern eu r lib an ais. Je v eu x un L ib an ais. »

La loge l e Liban donne une toute autre version des fa its 59 : l’annonce d e Sarrail, « tel un coup de foudre, parvint im m édiatem ent à toute la foule qui rem plissait le Sérail et la jo ie de presque tous était im m ense ». Q U E ST IO N S D E PE R SO N N E S

Les prem iers contacts de Sarrail avec son secrétaire général V erchère de R efiÿe sont plutôt bons 60m ais ce dernier se trouve rapidem ent isolé e t tenu à l’écart d ’une grande partie des questions politiques. Pour constituer son cabinet civil, Sarrail prend com m e ch ef de cabinet un certain D esbordes-R exes, souspréfet de carrière, très peu au fait des convenances diplom atiques e t des com plexités du Levant. Comme ch ef adjoint de cabinet, il désigne un jeune adm inistrateur des colonies, Léon Solom iac 61. À Paris, il im pose com m e délégué un autre adm inistrateur des colonies, dignitaire franc-m açon, François Pierre-A lype 62. Il s ’entoure en outre de personnalités aux fonctions m al définies : Paul C oblentz, m ilitant de la SFIO qu’il avait connu à Salonique, l’auteur du Silence de Sarrail ; G eorges V ayssié, le directeur de La Syrie ; quelques officiers appartenant à la m açonnerie tel le colonel D enis et surtout l’intendant m ilitaire Aubouy 63. 59. Ibid., Syrie-Liban, vol. 192, f. 28. 60. Les mémoires de Verchère de Refiÿe, rédigées longtemps après son séjour à Beyrouth, donnent de ses rapports avec Sarrail l'im age d ’un conflit permanent, ouvert dès l’arrivée de ce dernier. Ses lettres, « personnelles et confidentielles », adressées au diplomate Georges Clinchant, sous-directeur d’Asie-Océanie, offrent une vision plus nuancée des premiers contacts entre les deux hommes. Le Haut-Commissaire se montra très courtois et déclara à son principal adjoint qu’il tenait à le voir rester à Beyrouth. De Refiÿe eut bon espoir de voir se mettre en place une relation professionnelle de qualité et, sincèrement semble-t-il, fit part au général de son désir de lui apporter un concours dévoué et loyal. Archives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, dossiers Sarrail et Refiÿe, lettres à Clinchant (janvier 1925). 61. Tam-et-garonnais d’origine, fils d ’épicier, Léon Solomiac entame alors une belle carrière dans l’administration mandataire : il sera délégué à Beyrouth en juillet 1925, délégué à Damas en 1930. 62. En 1926, Pierre-Alype sera pendant quelques semaines délégué par Jouvenel à Damas. Incapable de redresser la situation, il sera renvoyé dans son bureau parisien où il se consacrera désormais aux questions d ’information et de relations avec la presse et sera chargé d ’organiser la participation des États du Levant à l’exposition coloniale de Vincennes. 63. Archives du MAE, Papiers de Refiÿe, p. 41-42.

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S’agissant de l’aim ée du Levant, où l’on observe que le nombre des officiers allan t à la m esse a dim inué de m oitié M, Sarrail applique im m édiatem ent les c o n sig n e s de re s tric tio n b u d g é ta ire , y c o m p ris d an s le S e rv ic e des renseignem ents qu’il rattache directem ent à son cabinet civil ! Dans sa prem ière lettre à H erriot, il écrit : « le SR com pte 67 officiers, chiffre inadm issible 65 46 ». À l’état-m ajor, sa prem ière victim e est le général N aulin, l’adjoint de W eygand au com m andem ent des troupes du Levant, qu’il renvoie aussitôt en France et rem place par le général M ichaud 66. Il ne parvient pas toutefois à se débarrasser de tous les élém ents qu’il juge « réactionnaires », et en prem ier lieu à obtenir l’éloignem ent de deux hom m es qui vont lui causer « à eux seuls plus d ’ennuis que les Jésuites les plus retors 67 » : le consul Paul V erchère de R effye, son secrétaire général, et le com te R obert de C aix, devenu délégué à la Com m ission des M andats de Genève. R obert de C aix, de G enève ou des bureaux du Q uai d ’O rsay où il a conservé de solides am itiés et une très réelle influence, va se m ontrer d ’une redoutable efficacité dans le « torpillage » des projets de Sarrail, notam m ent à la suite du départ d ’Édouard H erriot et du retour du tandem B riand-B erthelot aux A ffaires étrangères en avril 1925. D ans une certaine m esure, on retrouve la situation de 1920 : dans l’aversion qu’il nourrit à l’égard de Sarrail comme cela avait été le cas à l'égard de Clem enceau, R obert de Caix se fait l’allié objectif d 'u n hom m e ju g é « clérical », V erchère de R effye, exactem ent com m e il avait agi aux côtés du général G ouraud. Q uant à V erchère de R effye, « le servile exécutant des volontés ultra-cléricales 6896», il va prendre, à B eyrouth et au sein m êm e du H aut-C om m issariat, la tête d ’une discrète m ais très active sédition, cela dès le m ois de janvier 1925 et ju sq u ’au 10 ju in , date de son départ en congé très diplom atique. A ux échelons subalternes de la hiérarchie du Haut-Com m issariat, ses fonctions de H aut-Com m issaire par intérim lui ont toutefois perm is de renouveler à tem ps les contrats de nom breux collaborateurs non fonctionnaires. U n des heureux bénéficiaires est un certain C harles du Paty de Clam 64. Coblentz, op. ci/., p. 204. Verchère de Refiye dresse le même constat 65. Archives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, dossier Sarrail, lettre du 18 janvier 1925. Le Service des renseignements est alors dirigé par un futur Haut-Commissaire, le lieutenant-colonel Dentz, nommé sous Weygand et qui demeure à son poste comme la plupart des officiers du service. 66. Il s’agit du fameux général responsable du « désastre de la colonne Michaud » (3 août 1925). 67. Coblentz, op. ci/., p. 218. 6 8 .Ibid. 69. D serait intéressant de connaître les liens de parenté avec le fameux commandant du Paty de Clam de l’affaire Dreyfus. C’est en 1920 que Charles du Paty de Clam, figé de 25 ans, est entré au Haut-Commissariat dans ce qui aurait dû devenir le cadre des conseillers-contrôleurs. Il fut mis juste avant l’arrivée de Sarrail à la disposition du gouvernement libanais pour deux ans. D sera plus tard, Hans les années trente, conseiller adm inistratif à Tripoli. En 1941, relevé de ses fonctions par le général Catroux, il sera nommé par Vichy directeur de l’Office du Levant à Paris.

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L E S H O N N E U R S L IT U R G IQ U E S E T L A V IS IT E A U P A T R IA R C H E

Le 3 janvier, lendem ain du jo u r de l’arrivée de Sarrail, le père Rém y vient prier Sarrail d ’assister à une m esse célébrée en son honneur à Saint-Louis-desFrançais. Sarrail sait fort bien qu’il devra assister aux fameuses messes consulaires consacrées par l’usage. M ais cette m esse d ’accueil en est-elle une ? Il consulte aussitôt V erchère de R eñye, considéré com m e le spécialiste de ce genre de questions. Ce dernier reconnaît q u 'il ne peut s ’agir d ’une m esse consulaire et le H aut-Com m issaire refuse très polim ent l’invitation. Le père Rém y feint de saisir les scrupules du général m ais quittant le Grand Sérail, court avertir M gr G iannini, le délégué apostolique70. Ce dernier prévient Sarrail qu’il va annoncer à Rom e la m ort des privilèges de la France en O rient. Et il le fait. À Rom e, le secrétaire d 'É tat, le cardinal G asparri, intervient auprès de l’am bassade de F ran ce7I. Le Q uai d ’O rsay dem ande aussitôt des explications à son Haut-Com m issaire. V erchère de R eñye est à nouveau consulté : il considère que l’invitation du père Rémy, à qui il avait pourtant conseillé de se tenir tranquille, est une provocation m anifeste ; que le capucin n ’est dans cette circonstance que l’instrum ent des Jésuites et de M gr G iannini, que la protestation de ce dernier est « stupide ». Il affirm e même, dans une lettre « privée », que ce sont bel et bien les Jésuites fiançais et le prem ier d'en tre eux, le père C hanteur, qui ont tous les torts dans cette affaire, Sarrail s’étant parfaitem ent conduit. Il craint que G iannini ne « souffle sur le feu, com m e tout bon Italien, dans une intention beaucoup plus politique que religieuse ». Le 11 janvier, il dem ande donc au Q uai d ’O rsay d ’insister auprès de la direction centrale de l’O rdre pour que le père Chanteur soit im m édiatem ent rappelé et rem placé par un directeur plus souple et plus diplom ate. L ’attitude de V erchère de R eñye laisse perplexe quand on connaît par ailleurs la version des faits, systém atiquem ent hostile à Sarrail, qu’il donne Hans ses m ém oires. On peut s’interroger : a-t-il agi de la sorte pour préserver son poste ? Pour prouver qu’il n ’est pas le clérical qu’on le soupçonne d ’être ? Les Jésuites ont-ils vraim ent tendu un piège à Sarrail ? Toujours est-il q u ’on se préoccupe à Paris de savoir quelle est exactem ent la nature de la m esse refusée par Sarrail. L ’invitation du père Rém y est-elle une invitation personnelle com m e le déclare Sarrail ? O u fait-elle bien partie 70. M gr Giannini, ancien custode de Terre sainte, est délégué apostolique en Syrie depuis 1905. C’est un esprit pondéré, plutôt favorable à la France, comme il l’a prouvé en défendant le mandat français devant la commission d ’enquête américaine de 1919 (Archives du MAE, E-Levant, SyrieLiban, vol. 271, fol. 59). 71. Archives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, vol. 271, fol. 51 et s.

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des honneurs liturgiques ? Les points soulevés sont de nature à la fois historique et juridique. Le conseiller pour les affaires religieuses conclut que l’assistance à un tel office n ’im plique aucunem ent que le représentant de la France entend faire acte de religion ; qu’assister à la cérém onie d ’accueil est en quelque sorte prendre possession des droits de patronage qu’exerce la France sur l’édifice de S ain t-L o u is-d es-F ran çais, le clerg é qui le d essert e t les fid èles q u i s ’y rassem blent ; que M gr G ianinni a eu raison de considérer que le refus constituait un changem ent considérable dans les usages, m ais q u ’il au rait dû inviter lui-m êm e le général S a rra il 12. Les choses en restent là. Le clergé oriental, plus opportuniste, se tien t tranquille et cherche à se m ettre au plus v ite dans les petits papiers du général. Le patriarche m aronite, in q u ie t de sav o ir su r q u elle b ase é ta b lir les ra p p o rts avec le nouveau H aut-C om m issaire, décide de se rendre en personne à la R ésidence des Pins. Jam ais, de l ’avis de tous, on n ’av ait vu le patriarche p révenir la v isite que lui doivent les représentants de la France e t descendre de B kerké à B eyrouth. Le 10 ja n v ie r 1925, la venue du p rélat à B eyrouth donne lieu à une im m ense m anifestation et à plusieurs provocations : dans la foule rassem blée sur le trajet du cortège, les p etits élèves des écoles jésu ites auraient crié : « V ive W eygand ! », « V ive V andem berg ! 73 27 » En dépit de cette provocation, la v isite se déroule de la m anière la plus cordiale. C hacun s ’attend alors à voir S arrail rendre la politesse dans les tro is jo u rs, pour répondre à une attention si exceptionnelle. V erchère de R effye, discrètem ent sollicité par l’entourage du patriarche, fait plusieurs rem ontrances à son chef. R ien n ’y fait, m êm e les reproches du Q uai d ’O rsay. Entorses m aladroites au protocole ou gestes d ’hostilité caractérisés, les différends se m ultiplient entre le H aut-C om m issariat et les religieux. S’agissant des établissem ents d ’enseignem ent, S arrail se dérobe le plus souvent aux invitations qui lui sont régulièrem ent adressées. R évélateur de ce nouveau clim at, cet incident, parm i d ’autres, que nous révèle le com pte rendu d ’un

72. Si dans le cadre des accords de San Remo et du traité de Lausanne, la France a renoncé de facto à son protectorat catholique, les « honneurs liturgiques » perdurent. Pour le Saint-Siège, ils sont notamment fixés par un règlem ent de la Propagande de 1742 qui précise qu’il sera chanté un Te Deum à l’entrée du consul de France dans sa charge. Et Rome ne se prive pas de rappeler à cette occasion que c ’est au Saint-Siège que la France doit cette ancienne exclusivité, que c ’est encore le Saint-Siège qui a obtenu des Anglais que les honneurs liturgiques soient préservés au profit du seul consul de France à Jérusalem . 73. Archives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, dossier Sarrail, lettre du 18 janvier 192S et rapport de Reffye du 21 ju ille t

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entretien entre le H aut-Com m issaire et le directeur du collège des Frères de B eyrouth, au m ois de janvier 192S74 : S a r r a il : Q u ’est-ce q u e vous m e v o u lez ? L e fr ère : M on g én éral, je v ien s v o u s o ffrir les hom m ages d es F rères d es É co les S a r r a il

Le

fr è r e

S a r r a il L e fr ère

S a r ra il

Le

fr è r e

S a r ra il

L e fr ère S a r r a il

L e fr è r e S a r r a il

ch rétien n es d e B eyrouth. : O ui, je co n n ais les F rères ; je les a i v u s à S alonique. Q u ’est-ce q u e v o u s en seig n ez i B ey ro u th ? : M on g én éral, n o u s donnons l’en seig n em en t p rim aire e t seco n d aire. : C e n e so n t p lu s les F rères d ’au trefo is q u i n e ten aien t q u e d e p etites éco les. A vez-vous v os dip lô m es ? : M on g én éral, n o s frères n ’o n t p as to u s leu rs diplôm es. C om m e nous n ’avons p lu s d e m aisons d e form atio n en F ran ce, il n ’e st p as facile à n o s je u n e s frères d ’en o b ten ir. D u reste , au cu n diplôm e n ’e st ex ig é en O rien t p o u r l’enseignem ent. : A lo rs, v o u s en seig n ez san s dip lô m es. C ’e st facile, d u re ste , cela im p o rte peu. : M on g én éral, j ’esp ère q u e vous n o u s ferez l’h o n n eu r d ’u n e v isite. : N on, je su is au -d essu s de to u tes les co n fessio n s. Il y en a tro p d an s ce p ays. : V oudriez-vous au m o in s, m on g én éral, p ré sid e r u n e fête sp o rtiv e que nous d o nnerons au m ois d ’av ril ? : P as d av an tag e, d ’ailleu rs, je n ’ai p as le tem ps. : P ouvons-nous co m p ter, m on g én éral, su r to u te v o tre b ien v eillan ce ? : O u i, com ptez su r m a pro tectio n . O u p lu tô t n o n , p as su r m a pro tectio n , m ais su r m a b ien v eillan ce. V ous êtes F ran çais, c ela m e su ffit.

Le frère se retire. À la fin du com pte rendu qu’il a lui-m êm e établi, il précise que le Haut-Commissaire a entre-tem ps présidé le patronage des anciens élèves de la M ission laïque, où il a d ’ailleurs placé ses enfants, et q u 'il a visité l’école m usulm ane de Tripoli, ce qui aurait donné lieu à des m anifestations contre les chrétiens. Édouard H erriot réclam e une nouvelle fois des explications à son H aut-Com m issaire en soulignant que le collège com pte parm i ses élèves de nom breux élèves non catholiques. L A D ISSO L U T IO N D U C O N SE IL R E PR É SE N T A T IF L IB A N A IS

Le spectaculaire lim ogeage du gouverneur V andem berg75a provoqué, on l'a vu, une c ertain e stu p eu r. L ’in térim e st assu ré q u elq u es jo u rs par 74. Ibid., vol. 378, fol. 60-61. 75. Ancien commandant de coips d*armée, Vandemberg fut nommé gouverneur du Liban le 23 juin 1924. Weygand avait bien marqué qu’on se trouvait encore dans une période transitoire, en attendant que le statut organique ne vienne régler définitivement le régime politique de l’État du Grand-Liban et en premier lieu le mode d’accession au pouvoir du gouverneur.

LE MANDAT A L'ÉPREUVE DES PASSIONS FRANÇAISES : L'AFFAIRE SARRAIL (192$)

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l’adm inistrateur des colonies Jean-Pierre D um ont, dignitaire m açon, qu’on fait venir de Lattaquié. En fait, m êm e dans les m ilieux hostiles à Sarrail, il ne sem ble pas qu’on ait beaucoup regretté le gouverneur nom m é par W eygand, aux m éthodes brutales et qui m anquait singulièrem ent de souplesse. Ce faisant, Sarrail n ’avait fait que respecter les consignes libérales d ’Édouard H erriot : la décentralisation e t l’initiation à la vie politique ne justifiaient-elles pas la désignation d ’un gouverneur issu des m ilieux politiques libanais ? Il fut d ’autre part encouragé dans cette voie par un bon nom bre de personnalités libanaises. Le C onseil représentatif, en place depuis les élections du m ois de m ai 1922, est convoqué pour le 13 janvier. V erchère de R efiye tente de faire com prendre à Sarrail com bien sa décision peut être lourde de conséquences et risque de rom pre l’équilibre fragile sur lequel repose le fonctionnem ent de la petite assem blée. C ’est le prem ier affrontem ent entre les deux hom m es, que le secrétaire général a restitué sous form e de dialogue dans ses m ém oires76. S’il est naturellem ent perm is de douter de l’authenticité de tous les propos, on n ’im agine pas non plus que V erchère de R efiye ait tout inventé : « - V ous v o u lez, dem ande V erch ère d e R efiy e, q u e le C o n seil re p ré se n ta tif élise lib rem en t so n g o u v ern eu r ? C o n n aissez-v o u s l ’o p in io n d e sa m ajo rité ? -N o n . - C e so n t le s m aro n ites q u i d o m in en t ; c ’e st d onc san s d o u te le can d id at du p atriarch e q u i sera élu . - Je n e v eux p as d ’u n clé ric a l. - A lo rs, n e le u r fa ite s p as é lire leu r g o u v ern eu r, c h o isissez-le vous-m êm e. - Je v eu x le s h a b itu e r au x m œ urs p arlem en taires. - A lo rs c ’e st le c an d id at d e la m ajo rité q u i p assera. - Je n ’e n veux p as. - C ’e st cep en d an t ce q u i a rriv era si v o u s le s la isse z lib res [...] E n to u s cas, d o n n e z -le u r u n e c h an ce d ’e n so rtir. L a isse z -le s c h o isir u n g o u v e rn e u r fia n ç a is élu . - L eq u el ? »

C ’e st ainsi q u ’on songe à faire « élire » Léon C ayla, adm inistrateur des co lo n ies, alo rs gouverneur à L attaq u ié, qui ne fait pas m ystère de son appartenance à la franc-m açonnerie. Com m e cela avait été le cas pour les élections de 1922, le L iban entre aussitôt dans une vive effervescence, à laquelle participent plusieurs agents français, en activité ou en retraite forcée com m e le général V andem berg. O n observe m êm e un regain de l’agitation nationaliste. De nom breuses candidatures surgissent d ’un peu partout m ais Sarrail fait savoir qu’il voudrait voir nom m er Léon C ayla. Ses collaborateurs, 76. Archives du MAE, Papiers de Refiye, p. 34.

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aidés p ar les loges de B eyrouth, agissent avec une telle m aladresse que le vœ u du H aut-C om m issaire est vite perçu com m e un ordre. La réaction est vive : dans de nom breuses réunions politiques, les députés soupçonnés de vouloir donner leur suffrage au « candidat » français sont accusés de traîtrise à la patrie. T out laisse finalem ent supposer q u ’Ém ile Eddé, le président du C onseil représentatif, va recueillir une petite m ajorité. Les proches de Sarrail, français et libanais, tout en déclarant que cette m ajorité autour du nom d ’Eddé e st une p u re fic tio n , red o u ten t son su ccès. Le fa it que les p récéd en ts H auts-C om m issaires aient considéré ce notable m aronite, ancien élève des Jésuites, com m e un am i éprouvé de la France ne plaide pas en sa faveur. O n oublie q u ’il est aussi un candidat de conciliation, accepté par la plupart des sunnites et des druzes. Sarrail fait alors dire qu’il ne veut pas d ’un gouverneur acquis au « parti clérical », que si celui-ci est élu, il dissoudra le C onseil. P our év iter que les députés ne se m ettent d ’accord sur le nom d ’E ddé, il exige que le vote intervienne im m édiatem ent, sans discussion préalable et que les bulletins de vote, au lieu d ’être détruits, lui soient rem is ! Plusieurs députés, inquiets des conséquences que peut avoir une telle désignation, réclam ent q u ’une discussion préalable ait lieu avec le H aut-C om m issaire et se s é p a re n t sa n s a v o ir v o té . L e le n d e m a in , le 12 ja n v ie r 1 925, le H aut-C om m issaire prononce la dissolution du C onseil. La désignation du nouveau gouverneur s ’avérant im possible, il nom m e Léon C ayla. Sarrail est-il allé trop vite ? Lui-m êm e, selon R effye, sem ble le reconnaître. Son intervention despotique, l’inconséquence de ses actes laissent perplexe et la lettre qu’il écrit de sa m ain à H erriot laisse m êm e planer un doute sur sa bonne foi : il reconnaît que « les intrigues, les tractations, les prom esses » sont allées bon tra in 77, tant et si bien que le candidat - il s’agit d ’Ém ile Eddé - qui paraissait devoir l’em porter s ’est désisté ju ste avant le vote, sa candidature ayant été présentée com m e une protestation contre la personne m êm e du H aut-C om m issaire. DEUXIÈME CAMPAGNE ANTI-SARRAIL (JANVIER - MARS 1925)

En France, à la fin du m ois de jan v ier 1925, les trois affaires (les honneurs liturgiques, la non-visite au patriarche, la dissolution du C onseil représentatif) donnent lieu à une deuxièm e cam pagne de presse. Les circonstances sont

77. Ibid, Syrie-Liban, dossier Sarrail, lettre du 18 janvier 1925 à Édouard Herriot.

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exceptionnellem ent favorables. Le Parlem ent discute alors du budget des A ffaires étrangères. La suppression de l’am bassade au V atican, l’ouverture de celle auprès des Soviets provoquent des débats houleux : « Jam ais, é c rira G . S u arez q u elq u es an n ées p lu s ta rd , m êm e a u tem p s o ù le rad icalism e ja c o b in , so u s l’a ig u illo n in fern al d e C lem en ceau , m o n tait à l’a ssau t d u p o u v o ir, o n n ’a v a it vu p a re il d éch aîn em en t d ’a p p é tits, d e p assio n s e t d e h ain es. L es séan ces d e la C ham bre n e so n t p lu s q u e d es co n tro v erses passio n n ées d an s u ne atm osphère su rch au ffée, o ù les d éb ats s ’ach èv en t d an s le tu m u lte q uand c e n ’e st p a s en b a ta ille ran g ée 78. »

Tout com m ence à la Cham bre des députés avec la lecture par le député A chille Fould d ’une lettre reçue de Beyrouth sur le refus des honneurs liturgiques par Sarrail. Le 28 janvier, Édouard H erriot répond à l’interpellation. Il reconnaît qu ’il y a eu quelques incidents m ais affirm e que le général Sarrail est en revanche résolu d'assister aux véritables m esses consulaires. L ’É cho de Paris ne se satisfait pas des inform ations données par le président du C onseil et titre en prem ière page, le 30 janvier 1925 : « Sarrail continue. » On peut lire dans L ’Actionfrançaise des 27 e t 29 jan v ier : « Les gaffes du général Sarrail : ce jacobin, par ses m aladresses et ses brutalités aura vite fait de liquider la Syrie. » Lors de la séance parlem entaire du 31 janvier, il est à nouveau beaucoup question de Sarrail. C ’est le député B iré (non inscrit à un groupe parlem entaire) qui relan ce le débat su r le p ro te c to ra t cath o liq u e : « Ju sq u ’ici nous ne connaissons que deux m esures qui sem blent difficilem ent conciliables avec l’intention exprim ée par le gouvernem ent [de sauvegarder ce protectorat]. C ’est d ’une part, la suppression de notre am bassade auprès du V atican, et c ’est d ’autre part, le rem placem ent du général W eygand par un général qui n 'a jam ais passé pour très favorable aux catholiques... » Le débat est vif. H enry Sim on, député radical et rapporteur du budget, adm et que la révocation de V andem berg et la dissolution du C onseil ont été des « erreurs de psychologie ». H erriot, pressé de fournir des explications, a de la peine à garder son sang-froid. Il finit par reconnaître que des « factions syriennes » ont joué un rôle dans cette affaire, m ais que W eygand lui-m êm e était prisonnier d ’une autre faction. Le lendem ain, le 1er février, L ‘Écho de Paris et L ’A ction française font du débat autour de Sarrail leur prem ière page. L ’éditorial de L ’Action française se term ine ainsi : « Tous ses actes inspirés par le seul esprit m açonnique ont eu en m oins d ’un m ois des résultats désastreux. » Le 2 février, en prem ière page, le même journal revient sur les débats de la Cham bre et titre : « Rappelez Sarrail. » Évoquant à 78. Georges S uarez, Les heures héroïques du cartel, 1934, p. 49.

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nouveau les raisons véritables qui ont m otivé la désignation de Sarrail à c e poste, les cham bardem ents qu’il a provoqués dans son état-m ajor, l’article m e t l’accent sur les questions confessionnelles et les rapports de Sarrail avec le s m aronites : « L ’appui m aronite n ’est pas le fruit de négociations récentes, le bénéfice d ’un contrat artificiel et révocable. N on ! En l’absence com m e en présence de la France, les m aronites ont été pour nous des alliés naturels, d es am is persécutés par nos ennem is, de véritables Français de la prem ière heure. M êm e s ’ils n ’é ta ie n t q u ’un p e tit n o m b re 79,08 une te lle q u a lité n e com m anderait-elle pas du côté de Sarrail quelque considération ? H eureux les gouverneurs qui trouvent à pied d ’œ uvre un tel dévouem ent ! M ais com m ent l’hom m e qui est venu dire, à la barre du procès B erton, son horreur physique du prêtre et du viatique, com m ent pouvait-il garder son sang-froid devant les églises syriennes ? » S’agissant de la polém ique sur les honneurs liturgiques, l'article reprend la m ise au point faite dans L ’Osservatore Romano qui « oppose à chaque ligne la patiente habileté des fondateurs de notre hégém onie orientale à la haineuse brutalité de nos liquidateurs de hasard ». Les polém iques gagnent B eyrouth où les journaux « cléricaux » s ’en font régulièrem ent l’écho quand ils ne les alim entent pas. D u Béchir, de L ’Orient et du Réveil, c ’est bien entendu L ’Orient qui se m ontre le plus hostile. La liberté de la presse étant une valeur à laquelle sont profondém ent attachés les hom m es du Parti radical, il faut à Sarrail un prétexte pour m ettre un term e à la cam pagne m enée par L ’Orient. Il le trouve, à la fin du m ois de janvier, lorsque L ’Orient reproduit un article paru dans L ’Action française qui fait état d ’une rum eur sur l'éventuelle cession de la D jezireh à l’Irak et de D eraa à la Palestine. Le journal se voit infliger une suspension de deux m ois, ce qui provoque en France un certain rem ous, notam m ent au Syndicat des journalistes français. Sur place, l’affaire est jugée d ’autant plus inquiétante qu’il apparaît que les m ilieux « libéraux » de la classe politique libanaise, y com pris certains sunnites influents, déplorent le geste de S arrail. Com m e le jo u rn al incrim iné est « clérical », les protestations ne s’exprim ent guère *°. De part et d ’autre, les positions se sont radicalisées. A ttaqué à Paris com m e à B ey ro u th , le g én éral S a rrail id e n tifie ses a d v ersa ire s à un groupuscule d ’extrém istes issus des rangs de la droite cléricale, nationaliste e t m onarchiste. L ’Orient n ’est selon lui q u ’un succédané de L ’Action française : « Si je voulais situ er nettem ent les choses, écrit-il à Édouard 79.11 faut voir là une allusion aux déclarations d’Herriot au Parlement sur leur caractère très minoritaire. 80. Archives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, vol. 192, fol. 57 ; vol. 162, fol. 246-248.

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H erriot en term es pour le m oins m a la d ro its81, je pourrais dire que m êm e au G rand-L iban, pays en m ajorité chrétien, il y a d 'u n côté les m usulm ans, les chrétiens, sa u f une p artie des m aronites et des latins, de l’autre, certains m aro n ites in féo d és aux m issio n s [...] e t to u s ceux q u i, p o u r une cau se quelconque, croient que la France d ’aujourd’hui devrait redevenir celle de la R estauration. » S entant parfaitem ent que S arrail ne jo u it pas de to ute la confiance du gouvernem ent, la loge Le Liban fait p art de ses craintes au Q uai d ’O rsay : « En France, vous avez les C am elots du ro i ; en Syrie, nous avons le Jésuite et le m aronite clérical. V ous ne craignez pas le renversem ent de la R épublique p ar D audet et com pagnie, n ’est-ce pas ? Pourquoi donc H erriot se laisse-t-il ém ouvoir, ou p lu tô t s ’en laisse-t-il im poser p ar les protestations d ’un parti qui ne peut se recruter que dans une petite m inorité m aronite du pays ? Q u’à ces m aronites se jo ig n en t quelques orthodoxes ou quelques m usulm ans, cela ne doit point vous étonner outre m esure [...]. N e lâchez pas S a rra il82. » LA T R Ê V E PA SC A L E (A V R IL

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Interpellé au Parlem ent, alerté p ar les bureaux du Q uai d ’O rsay et par des correspondants dont certains sont pourtant de son bord politique, Édouard H erriot a réagi. À six reprises, du m ois de jan v ier au m ois de m ars 1925, il a dem andé par télégram m e des explications à son H aut-C om m issaire83. A u début du m ois d ’avril, ses réprim andes finissent par avoir raison de l’entêtem ent du H aut-C om m issaire. Pour dissiper tout m alentendu, Sarrail décide d ’abord de rendre la visite au patriarche. V erchère de R efiye court lui-m êm e annoncer la bonne nouvelle à B kerké. La réception a lieu, très sim ple et cordiale. On raccom pagne ensuite le H aut-C om m issaire à la porte du m onastère devant laquelle se tien t un photographe venu à la dem ande du Dr Ém ile A rab, un des correspondants à B eyrouth du journal L ’Illustration. Les prélats m aronites se rangent à droite et à gauche de Sarrail, alternant fraternellem ent avec les fonctionnaires français. A u m om ent où l’opérateur, sans doute com plice, crie « ne bougeons plus ! », on entend un léger frou-frou de soutanes... Les prélats se glissent adroitem ent derrière les portiques du couloir auxquels ils étaient adossés. Sur l’épreuve 81. Ibid., vol. 286, fol. 210, lettre du 4 avril 1925. 82. A id , vol. 192, fol. 39. 83. Ibid., Papiers H eniot, vol. 16, fol. 185 à 215.

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photographique destinée à la grande presse m étropolitaine, Sarrail figure se u l avec quatre ou cinq de ses collaborateurs, les serviteurs du patriarche et le s deux kawas flanquant solennellem ent le vide. Le patriarche et les archevêques se sont envolés 84 ! Profondém ent vexé par l’insolence des prélats m aronites, Sarrail se réso u t pourtant à assister à la m esse consulaire de Pâques, à l'évocation de laquelle Paul V erchère de R efiye consacre le passage sans doute le plus truculent d e ses m ém oires : « A u fu r e t à m esure la date fatidique approchait, la résolution d e S arrail sem b lait s ’ancrer. "N on, je n ’irai pas à la m esse d e P âques", d isait-il à son entourage [...] O n s ’a g ita it d u cô té d u clerg é. M gr G ian n in i, l’évêque italien d e B ey ro u th , m ’in terrogeait avec intérêt [...] L e père R ém y, anxieux, v en ait m e tro u v er : "F aites to u t le p o ssib le p o u r q ue le g énéral aille à la m esse ; ce serait une catastrophe s ’il n ’y v en ait pas. L es Italien s n ’attendent que cela p o u r faire nom m er des curés italien s dans les paroisses et faire retire r les fau teu ils d ’honneur p lacés dans les églises p o u r le H aut-C om m issaire." O n ne peut p as com prendre, si l’on n ’a p as vécu en O rien t av an t la guerre de 1914, to u t ce q u ’il y av ait d e p assé b risé, d ’in flu e n c e p e rd u e , d e F ra n c e b a fo u é e , d a n s c e se u l g e ste sy m b o liq u e : l’e n lèv em en t d u fa u te u il d u co n su l d e F ra n c e d a n s la p a ro isse fran ç a ise . É videm m ent, à la L oge d es o fficiers e t des fonctionnaires qui in sp irait S arrail, ces sentim ents devaient paraître ridiculem ent dém odés 85 [...] Q uelques jo u rs avant Pâques, le général m ’annonce q u ’il ira à la m esse. Q ue s ’était-il passé ? Je n e l’ai su q u e p eu après e t c ’est M gr G iannini qui m e l’a ap p ris, en m êm e tem ps q u ’à la foule des fidèles. S arrail m e dem anda donc de rég ler avec les C apucins de S aint-L ouis le cérém onial de la m esse : "to u t ce que vous voudrez, p o u r m ’asseo ir, m e lever, saluer, m ’in clin er, m ais p as d e signe de cro ix , ni d e génuflexion, ça jam ais." N ous nous som m es assez d iv ertis, le brave p ère R ém y e t m oi, à rég ler d ’avance quelques v ariantes au cérém onial ordinaire, de m anière à "laïciser" la m esse consulaire à l’usage de S arrail. E nfin le grand jo u r arrive. Je v ais prendre le g énéral à la R ésidence des P ins p o u r l’accom pagner à l’ég lise o ù je dois, selon l’usage, m e p lacer à sa droite. Q uand nous approchons des po rtes de la paroisse, les spahis o n t p ein e à se fray er un passage d ans la foule ; les services d ’o rd re so n t débordés [...] T out le m onde v o u lait v o ir S arrail, en grand uniform e, en trer dans une église. C e n ’étaien t p as seulem ent les catholiques qui cherchaient à s ’éd ifier d e ce pieux spectacle, car je reconnus parm i les curieux des m usulm ans, des ju ifs, des orthodoxes, des A rm éniens, que le seul zèle religieux n ’av ait p as poussé dans cette cohue [...] À l’in térieu r, l’ég lise S aint-L ouis faisait

84. Ibid., Syrie-Liban, vol. 192, fol. 202 : lettre du Arab à H. de K érillis. L 'incident de la photographie est aussi relaté par Paul Coblentz (op. cit., p. 209) et par Verchère de Reffye (op. cit., P* 46). 85. Ibid., Papiers de Refiye, p. 51 et s. ; Syrie-Liban, vol. 271, fol. 89 et s. M gr Giannini ordonna effectivement qu’on enlevât les fauteuils. Verchère de Refiye obtint du supérieur des Capucins qu’on les remît à leur place à l’église Saint-Louis.

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"n e f p lein e". C e jo u r-là , d es gens qui n ’av aien t p as m is les p ied s d an s u n e ég lise d ep u is d es années, s ’étaien t sen tis p ris d ’un p ru rit d e d évotion : fo n ctio n n aires d u H aut-C om m issariat, o fficiers oublieux q u ’ils faisaien t p artie de la loge fondée p a r le s th u riféraires d e S arrail, personnages o fficiels lib an ais, to u te la so ciété m aro n ite e t u n e bonne p artie du p eu p le ch rétien d e B eyrouth, to u s, avec leu rs fem m es en grandes to ilettes, s ’écrasaien t p o u r v en ir v o ir la prem ière m esse d e S arrail ! C ertainem ent, M gr G ian n in i, qui p résid ait la cérém onie, n e se faisait g u ère d ’illu sio n su r les raiso n s d e cette su b ite p oussée d e foi. S elo n le s rite s, le p ère R ém y e n g ran d co stu m e d ’o ffic ia n t, s ’av an ce v ers le p o rta il p o u r re c e v o ir le H aut-C o m m issaire. Il tie n t d an s sa m ain le g o u p illo n , c e tte arm e red o u tab le, e t à cô té d e lu i, u n en fan t d e ch œ u r p o rte l ’eau b én ite. Il é ta it en ten d u q u e le p è re R ém y esq u isse ra it av ec so n g o u p illo n un v ag u e sig n e d e cro ix d an s l’a ir e t q u e le g én éral s ’in clin erait. M ais le m alicieu x C ap u cin ch arg ea son canon ju sq u ’à la g ueule e t, d ’un v igoureux coup d e p o ig n et, aspergea co p ieu sem en t d ’eau b én ite l’u n ifo rm e d e S arrail. L e g én éral, sto ïq u e, s ’in clin a, san s rie n d ire [...] Il a lla s ’a sse o ir, av ec to u te la co m p o n ctio n n écessaire, su r le fau te u il q u i lu i é ta it d estin é, san s p a ra ître se n tir le s m illie rs d ’y eu x fix és su r lu i. S u r u n sig n e d u m aître d e cérém o n ie, il se le v a it, s ’asse y a it, com m e u n so ld a t à l’ex ercice : to u t a lla it b ie n , j ’é ta is en ch an té. M ais v in t le co u p d e to n n erre. A p rès l’é v an g ile, M g r G ian n in i, se p laçan t su r le d ev an t d u ch œ u r, p ro n o n ça so n allo cu tio n . Il rem ercia d ’ab o rd le g én éral d e co n tin u e r les tra d itio n s d e la n o b le F ran ce en v en an t s ’a sse o ir d an s le fau teu il d u p ro te c te u r d e la fo i cath o liq u e e n O rien t ; p u is il ajo u ta : "Je sav ais, m on g énéral, q u e vous v ien d riez c a r voici la lettre q u e M onsieur H errio t, v o tre ém inent m in istre d es A ffaires é tran g ères, m ’a fa it l’h o n n eu r d e m ’é c rire ; j ’ai le p la isir d e v o u s la lire .” E lle é ta it à p eu p rè s co n çu e en ces term es : "N e v o u s in q u iétez p as, M onseigneur, d es b ru its qui o n t p u co u rir, q ue le nouveau H aut-C om m issaire n ’a ssiste ra it p lu s au x m esses co n su laires. R ien n e ju stifie ra it c e t ab an d o n d es tra d itio n s d e la F ran ce e t vous p o u v ez ê tre assu rés q u e le g én éral se ra p résen t à la m esse d e P âq u es. Je lu i ai tran sm is d es in stru ctio n s à ce su je t."... J ’ai cru q u e S arrail a lla it b o n d ir su r l ’év êq u e o u lu i rép o n d re su r un to n q u i n ’a u ra it rien d ’o n ctu eu x . Il se c o n tin t e t re sta à sa p lace san s m o t d ire. A -t-il sen ti l’a ffro n t a u ssi v iv e m e n t q u e je l ’a i fa it m o i-m êm e ? C e p ré la t ita lie n c o m m e tta it certain em en t u n e g affe d ip lo m atiq u e d e p rem ière g ran d eu r m ais il é ta it tro p fin p o u r n e p as l’a v o ir co m p ris. C ’é ta it donc u n e av an ie p u b liq u e q u ’il a v a it eu l’in ten tio n d ’in flig e r au H aut-C o m m issaire fia n ç a is [...] L e g én éral se tin t trè s co rrectem en t ju s q u ’à la fin d e la cérém o n ie p u is il se re n d it à la sac ristie . S elo n l ’u sag e, M g r G ian n in i l’y re ç u t e t lui o ffrit le v erre d e liq u eu r c lassiq u e q u ’ils b u ren t e n cau san t co rd ialem en t en sem b le e t l’o n s ’en a lla com m e on é ta it v en u , au m ilieu d ’u n e fo u le in n o m b rab le. »

En ce début du m ois d ’avril 1925, les m aronites sont donc en droit d ’espérer que Sarrail va adopter une attitude plus conciliante à leur égard. Les m ieux inform és savent qu’Édouard H erriot est intervenu à plusieurs reprises en ce sens. Le gouverneur Léon C ayla cherche de son côté à se rapprocher du patriarche et se m et à le com bler de prévenances. À Sarrail qui lui dem andait

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des explications, il aurait répondu : « Q ue voulez-vous, j ’ai à m e faire pardonner beaucoup plus que vous-m êm e, je suis franc-m açon, m o i86 ! » M ais ce b re f m om ent d ’entente, où certains ont cru voir le signe d ’une soum ission du général Sarrail aux som m ations des « cléricaux », n ’est que le calm e avant une tem pête qui ne va pas tarder à éclater à l’annonce des projets de réform e du régim e adm inistratif et électoral du G rand-Liban. L E G R A N D -L IB A N T Y R A N N ISÉ

Le 10 avril 1925, la crise financière em porte le gouvernem ent d ’Édouard H erriot. Paul Painlevé lui succède à la présidence du C onseil et confie les A ffaires étrangères à A ristide Briand. Sarrail bénéficie désorm ais en la personne de Paul Painlevé du soutien d ’un de ses plus chauds partisans. A ristide B riand en revanche apparaît beaucoup plus circonspect. C ’est un m odéré que ne lie au cartel aucune discipline de parti. Pour la gauche radicale, c ’est « l’hérétique » de la laïcité, depuis longtem ps critiqué pour son sens du com prom is. Il va effectivem ent chercher à calm er l’extrêm e agitation qui règne en France depuis le m ois de jan v ier. Ses efforts se traduisent par l’abandon des projets de ferm eture de l’am bassade à Rom e et de laïcisation de l’A lsace-Lorraine. Un de ses prem iers gestes a été d ’appeler à ses côtés Philippe B erthelot dont il fait son secrétaire général. R obert de C aix dispose de nouveau au Q uai d ’O rsay d ’un interlocuteur de poids. « C e m êm e am o u r d e la p aix , écrira d e B rian d son b io g rap h e G eorges S u arez 87, qui l’av ait rap p ro ch é d e la n o u v elle m ajo rité en p o litiq u e e x térieu re, l’en sép arait en p o litiq u e in térieu re p a r ce q u ’e lle co n te n a it d ’a g re ssif e t d ’in to lé ra n t. Il n e co n cev ait p as q u ’o n p û t d é sire r la p aix av ec le s p ro te sta n ts d es d eu x c o n tin en ts, les m u su lm an s d e S y rie e t d u M aroc e t le s b o u d d h istes d e l’In d o ch in e e t q u ’o n la re fu sâ t au x cath o liq u es d e F ran ce. E n 1924, l’e sp rit d e 1905 é ta it en co re assez v ig o u reu x p o u r en ferm er les g o u v ern em en ts d an s de te ls p arad o x es. Il n ’é ta it p as p o ssib le d e d éc la re r la g u erre au x co n scien ces san s co m p ro m ettre la p aix en tre les p eu p les, d e s ’a tta q u e r au x fo rces sp iritu e lle s sa n s h e u rte r d e fro n t les in té rê ts p ro fo n d s d e la n atio n . »

P aul P a in le v é acco rd e à S a rrail un so u tie n to ta l. S elon p lu sie u rs observateurs, c ’est bel et bien le rem aniem ent m inistériel du 10 avril et la chute d ’H erriot qui lui ont véritablem ent perm is de m ettre en œ uvre « ses »

86. Coblentz, op. cit., p. 222. Archives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, vol. 192, fol. 50 : lettre de Sarrail du 28 avril 1925. 87. Georges Suarez, Aristitide Briand, sa vie. son œuvre, 1952, tome 6, p. 29 et s.

LE MANDAT À L’ÉPREUVE DES PASSIONS FRANÇAISES : L’AFFAIRE SARRAIL (192$)

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p rojets politiques. La Syrie bénéficie alors d ’une politique résolum ent libérale : levée de l'é ta t de siège instauré lors des événements du printem ps 1922, am nistie d e s derniers détenus politiques, liberté de presse et d ’associations, autorisation d e form er des partis politiques. D es contacts inform els sont pris avec les nationalistes. À D am as, le 5 ju in 1925, dans le discours inaugural du parti du peuple, Ihsan B ey el-C herié fera d ’ailleurs état des encouragem ents reçus du g é n é ra l S a rrail à « s ’o rg a n iser e t s 'u n ir com m e no u s, en F ran ce, les ra d ic au x 89 8 ». A u G rand-Liban, la politique de Sarrail va porter sur trois dom aines : la réform e adm inistrative, la réform e électorale, la réform e scolaire. Les deux prem iers points ont été rem arquablem ent analysés par A ntoine H okayem dans son ouvrage sur La genèse de la constitution libanaise de 1926 89, je m e contenterai d ’en rappeler les élém ents les plus m arquants. A vant de songer à réform er le code électoral, il faut d 'ab o rd revoir l ’organisation adm inistrative du G rand-Liban conçue par R obert de Caix. U n arrêté du 9 avril 1925 supprim e les quatre sandjaks et les deux m unicipes autonom es de B eyrouth e t T ripoli e t crée onze d istricts. L es anciennes circonscriptions de la M ontagne sont « panachées » avec celles de Beyrouth et de Tripoli, ce qui provoque de graves troubles, notam m ent à Zghorta qui perd son statut de chef-lieu du Liban-N ord et où la population refuse le transfert des archives à Tripoli. L ’em ploi des tirailleurs sénégalais pour m ater la révolte restera, dans la m ém oire collective des Libanais, com m e l’un des sym boles de }a tyrannie m andataire. D e son côté, la fam ille des K hazen, véritablem ent hum iliée, parvient à informa* le Quai d ’O rsay du sort qu’on réserve aux héritiers des consuls de Louis XIV. Q uant à la réform e du systèm e électoral libanais, elle a déjà, trois ans auparavant, provoqué bien des rem ous tant au H aut-C om m issariat que dans les m ilieux politiques libanais. D urant l'h iv e r 1922, l’obstination de R obert de C aix avait finalem ent eu raison des penchants « républicains » d ’une partie de ses collaborateurs et des politiciens libanais. L ’arrêté du 10 m ars 1922 re latif à l ’élection des m em bres du C onseil représentatif portait d'ailleurs sa signature e t le C onseil représentatif fut élu au suffrage universel, à deux degrés, com binant représentation com m unautaire et représentation territoriale.

88. Archives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, vol. 192, fol. 71. 89. Antoine Hokayem, La genèse de la constitution libanaise de 1926, éditions universitaires du Liban, AntéUas, 19%. Voir notamment le chapitre« Les déboires de Sanail au Levant : de la contestation libanaise à la révolte druze », p. 166 et s.

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Le grand dessein de Sarrail réside en fait dans la volonté de m ettre fin a u systèm e électoral élaboré par R obert de Caix. Lui et son entourage sont à c e point persuadés de détenir la vérité contre « la cabale des m onarchistes et d e s cléricaux » qu’ils ne peuvent concevoir tout ce qu’il y a alors d ’irréaliste d a n s l’instauration d ’un régim e d ’inspiration unitaire et jacobine. Ils proposent u n e réform e visant à im poser le suffrage universel, direct, avec scrutin de liste e t systèm e m ajoritaire à deux tours. La réform e doit donner, selon eux, satisfaction à l’im m ense m ajorité de l’opinion publique. « Je voulais, confiera S arrail à Coblentz, apaiser ces violentes et incessantes querelles [...] en donnant aux Libanais conscience des intérêts généraux de leur pays. » L ’opposition « cléricale » réagit, stigm atisant la politique tyrannique d u H aut-Com m issaire, m ais se voit aussitôt m uselée. Le 22 avril 1925, Sarrail prom ulgue un arrêté restreignant la liberté de la presse dont il suspendra l’application lors des élections, le 2 juillet 1925. À la fin du m ois d ’avril, le Quai d ’Orsay est saisi des projets de réform e. Philippe Berthelot, perplexe, consulte R obert de Caix et V erchère de Refiye. Pendant les deux mois de mai et juin, les trois hommes s’efforcent de convaincre A ristide Briand des dangers que présentent les réform es envisagées par Sarrail. Le ton m onte. Le H aut-C om m issaire fin it p ar accepter de conserver la représentation confessionnelle mais refuse de revenir sur sa nouvelle organisation administrative. La date des élections approche et le Quai d ’Orsay tarde à envoyer des directives. Sarrail s’impatiente. Philippe Berthelot finit par télégraphier : « V otre secrétaire général est actuellem ent en congé, il doit arriver sous peu à Paris. N ous nous entretiendrons avec lui de la question [...] En attendant, veuillez envisager pour la consultation électorale prochaine au Liban le m aintien de l’ancien système. Pour l’avenir, M . de R efiye vous fera connaître nos vues. » C ’en est trop. Sarrail répond qu’il demande, avec la dernière instance, à se séparer de ce collaborateur. Provisoirement, on accède à sa demande : Refiye ne reviendra à Beyrouth qu’avec H enry de Jouvenel [...] Entretem ps les élections, à l’ancien systèm e, auront lieu au m ois de juillet 1925. L ’échec de Sarrail est total. Il a perdu la confiance d ’A ristide B riand qui lui retire dès lors toute responsabilité dans l’élaboration du statut organique des États du Levant, confiée à une com m ission de juristes! et de diplom ates et présidée par le député Paul-Boncour. Le Haut-Commissaire a cependant obtenu, au m ois de m ai, l’envoi sur place d ’une m ission parlem entaire d ’enquête auprès des élites syriennes et libanaises, présidée par A uguste Brunet, député de La Réunion. Chacun connaît les affinités politiques qui unissent le député radical

LE MANDAT A L'ÉPREUVE DES PASSIONS FRANÇAISES : L’AFFAIRE SARRAIL (1925)

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a u H aut-Com m issaire : les travaux de la m ission parlem entaire ne vont guère susciter qu’ironie et sarcasm e dans les m ilieux hostiles à Sarrail qui grossissent de jo u r en jour. LA GUERRE DES ÉCOLES

S’agissant des œ uvres d'enseignem ent et d ’assistance, H erriot avait jugé utile d ’adresser à Sarrail des instructions par lettre en date du 27 décem bre 1924, les engagem ents verbaux pris par ce dernier n ’ayant vraisem blablem ent pas été jugés com m e présentant une garantie suffisante 90. Là encore, com m e on l’a vu, les choses se gâtèrent rapidem ent avec le collège des Frères. Dès le m ois de m ars 1925, le bruit courut dans les m ilieux universitaires lyonnais que le H aut-Com m issaire avait l’intention de rattacher les Écoles de droit et d ’ingénieurs de Beyrouth à la M ission laïque. En bon m aire de Lyon, H erriot réagit aussitôt et rappela à Sarrail que les deux écoles dépendaient de l’université de Lyon et que c 'é ta it par contrat que l’université Saint-Joseph m ettait à leur disposition des écoles, des locaux et du personnel adm inistratif91. À la fin du m ois d ’avril, sans qu’aucun projet de réform e ait été com m uniqué à Paris, des rum eurs circulèrent sur une possible laïcisation de l’enseignem ent. Il est difficile de dire si les intentions du H aut-Com m issaire allèrent au-delà du lancer de « ballons d ’essais » destinés à tester les réactions de l’opinion. Toujours est-il que Léon C ayla, gouverneur du G rand-Liban, se serait exclam é dans un discours du 20 avril : « D ans un Liban un, il faut une école une 92. » A u m ois de ju in , de nouvelles rum eurs alertèrent le Q uai d'O rsay qui dut rappeler à Sarrail les instructions de décem bre, précisant qu’il n ’était pas question de toucher aux « Œ uvres » sans l'accord du D épartem ent. C ’est dans ce contexte qu’éclata le conflit entre Francis D uthoit et G abriel B ounoure. Francis D uthoit, un jeune adm inistrateur des colonies, ancien élève de l’École norm ale supérieure, avait été le véritable organisateur du service de l’Instruction publique du H aut-Com m issariat. Nommé par G ouraud en 1921, il avait m is en particulier sur pied le systèm e des bourses et établi les prem ières écoles norm ales. Très vite, Sarrail dem anda au Quai d ’Orsay de désigner Gabriel 90. Archives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, vol. 378, fol. 51. Les instructions relevaient combien « c’est un fait bien significatif que de voir tant de bonnes volontés, également soutenues par le gouvernement de la République, Mission laïque, religieux catholiques, Alliance israélite, collaborer à la même tâche civilisatrice ». 91. Ibid., fol. 57 et s. 92. Cité par H. de Kérilus dans L'Écho de Paris du 3 juillet 1923.

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B ounoure, inspecteur de l’enseignem ent secondaire, pour diriger le service de l’Instruction publique, alléguant que D uthoit entretenait une liaison scandaleuse avec une de ses collaboratrices 93. G abriel B ounoure, dont l’affectation à ce m êm e service de l’Instruction publique rem ontait à l’année scolaire 1923-1924, était de trois ans le cadet de D u th o it Égalem ent norm alien, agrégé, il supportait m al de dem eurer en sous-ordre, cela d ’autant plus q u 'il assurait les fonctions de co n seiller po u r l ’É tat du G rand-L iban en plus de ses attrib u tio n s au H aut-C om m issariat. En tant que conseiller de l’É tat libanais, il se com porta de m a n iè re to ta le m e n t in d é p e n d a n te p a r ra p p o rt à c e lu i q u i d e m e u ra it hiérarchiquem ent son chef, critiquant publiquem ent les program m es scolaires établis p ar ce dernier e t approuvés par W eygand. C ette fois encore, le différend entre les deux hom m es dépassait de beaucoup les sim ples questions d ’am bition et de rivalité de personnes. G abriel B ounoure s’en ouvrit au député B runet : « il y a deux politiques scolaires, celle des consuls, celle du m andat ; M . D uthoit se rattache à la prem ière, m oi à la seconde 94 » . Très m alicieusem ent, il joua sur la m auvaise réputation des adm inistrateurs des colonies auprès des politiciens libanais et accusa son ch ef de vouloir m ener une sorte de colonisation intellectuelle. M ais, dès cette époque et en dépit du soutien à ses am bitions qu’il dût chercher auprès de Sarrail, Bounoure jouissait d ’un avantage considérable sur ses concurrents : il avait l’estim e du père C hanteur. Il finirait, comme chacun sait, par obtenir quelques années plus tard le poste tant convoité de ch ef du service de l’Instruction publique. CHRONIQUE D ’UNE CHUTE ANNONCÉE (JUIN-JUILLET 1925)

À la fin du printem ps 1925, l ’atm osphère est devenue véritablem ent irrespirable à B eyrouth : le retentissant cam ouflet infligé à Sarrail par A ristide B riand et les bureaux du Q uai d ’O rsay, a rendu le H aut-C om m issaire plus que jam ais persuadé qu’il est dans cette affaire la victim e du « parti clérical ». Ses dépêches e t télégram m es, de plus en plus laconiques, trahissent une véritable paranoïa qui a gagné tout son entourage. La cam pagne électorale se déroule dans une am biance survoltée. Les fonctionnaires français du G rand et du P etit Sérail prennent parti et interviennent dans les luttes d ’influences, s ’épiant et se

93. Ibid., fol. 74. Devant les réticences du Quai d ’Orsay, Sanail persista et conclut ainsi un de ses télégrammes : « Dans cette affaire, il n ’y a pas une question de programme d ’enseignement, de lutte entre religion et laïcité, m ais une simple question de haute morale. » 94. Odd., rapport de M. Cavalier, recteur de l’académie de Lyon, octobre 1925.

LE MANDAT A L’ÉPREUVE DES PASSIONS FRANÇAISES : L’AFFAIRE SARRAIL (1923)

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soupçonnant m utuellem ent. La presse libanaise étant étroitem ent surveillée, c ’est à Paris que se déclenche alors une troisièm e cam pagne, d ’une rare véhém ence, avec l’entrée en lice de deux fougueux publicistes au service de L ‘Écho de Paris : le com te de G ontaut-B iron et surtout H enri de K érillis 9S. Le 7 ju in , sous le titre « C inq m ois de proconsulat en Syrie », le com te de G ontaud-B iron fait paraître dans L ’Écho de Paris un violent réquisitoire dénonçant l’adm inistration Sarrail où il reprend point p ar point tous les griefs retenus depuis le m ois de novem bre 1924 : les coups de forces du m ois de ja n v ie r, les réform es adm inistratives e t électorales au L iban, les m esses consulaires, le conflit avec les prélats m aronites e t les établissem ents jésuites, la suppression de la liberté de la presse et la suspension du journal L ‘Orient, l'in stitu tio n d'écoles laïques, la désorganisation du Service de renseignem ents, etc. Un m ois plus tard, le 3 ju illet, c ’est au tour d ’H enri de K érillis de publier u n éditorial encore plus violent et précis dans ses accusations : « M onsieur P ainlevé, rappelez Sarrail. » C ’est le prem ier d ’une série d ’articles q u ’il poursuivra bien au-delà de l'éclatem ent de la révolte druze. « Mais, diront certains, ce sont là des histoires de curés, des "curailleries" ! Que Sarrail, sectaire avéré, ait commis quelques écarts, qu’il ait même gravement gaffé dans un pays où les sentiments religieux les plus divers n’ont de solidaires que la susceptibilité, c’est évidemment ¿norme... Mais enfin, tout est réparable... L’homme est intelligent, il est bon fiançais. Gageons qu’il aura vite mis de l’eau dans son vin ! Attendez Messieurs ! Vous allez le voir à l’œuvre, votre général rouge, l’homme qui veut protéger les institutions démocratiques ! Vous allez le voir agir en odieux despote, au nom de la France républicaine. » E t de K érillis de rappeler les actes du Haut-Com m issaire qui ne peut plus guère com pter, à Paris, que sur le soutien du journal Le Quotidien. La presse de droite n ’est pas la seule à faire état du com portem ent tyrannique du général Sarrail. De nom breuses voix s’élèvent de toute part pour le dénoncer et le député 95. Fils d'am iral, Henri de Kérillis s’est d’abord destiné à la carrière m ilitaire et sort en 1912 de l ’École de cavalerie de Saumur. Devenu un héros de l’aviation pendant la guerre, il entre en 1919 au sous-secrétariat d’État à l’Aéronautique. D démissionne de l’armée, devient l’un des directeurs des usines Fannan et partícipe à plusieurs missions en Afrique en 1923-1924. En 1925, il quitte Farman et, après un échec à une élection législative partielle à Paris, il entre à L 'Écho de Paris où il devient l’éditorialiste politique. D fondera en 1926 le centre de propagande des républicains nationaux qui comptera jusqu’à 400 comités à travers la France. En 1938, il vote, seul député non communiste avec le socialiste Bouhey, contre les accords de Munich. À la chute du cabinet Reynaud le 16 juin 1940, menacé d’arrestation, il quitte Bordeaux sur un petit avion de tourisme et gagne l’Angleterre. Déchu de la nationalité française par le gouvernement de Vichy, il part pour les États-Unis où il se brouille avec les Français libres. À la Libération, il veut revenir en France m ais le gouvernement provisoire lui fait refuser le visa de retour. Il se décide alors à rester à New York. Son pamphlet le phis connu reste De Gaulle dictateur. Une grande mystification de l ’histoire, publié à Montréal en 1945.

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B runet ne convainc guère quand, de retour de sa m ission, il fait au début du m ois de juillet un exposé devant la Commission des Affaires étrangères de la Cham bre. U ne m ise en garde parm i d'autres parvient alors au Quai d ’Orsay. Il s’agit d 'u n e lettre du marquis de La Ferronays 9679citant l’un de ses correspondants qui, préciset-il, n ’est ni ecclésiastique, ni fonctionnaire, ni m ilitaire... : « Si l’on veut savoir l’exacte vérité sur la situation, il finit déléguer là-bas une commission d’enquête de plusieurs membres appartenant aux principaux partis de la Chambre ; il faut en outre que cette commission ne se précipite pas dans les bras de Sarrail ; elle doit donner aux indigènes l’impression qu’elle est absolument indépendante et leur donner l’assurance qu’ils ne subiront par la suite aucune représaille des confidences qu’ils lui auront faites [...] Quoi qu’en dise M. Brunet, la situation va tous les jours empirant. Dans le Liban, les élections dont je ne connais pas encore les résultats donnent lieu à une pression éhontée de la part des fonctionnaires. Dans le reste de la Syrie, et parmi les musulmans du Liban, on fait ouvertement des vœux pour le succès d’Abd el-Krim ; on prie dans les mosquées pour qu’Allah lui donne la victoire [...] L’inertie de Sanail lui vaut dans ces milieux une popularité provisoire ; il n’y a pas à s’en féliciter ; un jour viendra, qui n’est peut-être plus éloigné, où l’on verra les résultats de cette politique de trahison. Si les Syriens avaient seulement le quart du tempérament des Rifains, il y a déjà trois mois que nous aurions là-bas un pendant de l’insurrection marocaine. Mais si les choses continuent au train actuel, nous ne perdrons rien pour attendre, et, ce jour-là, vous verrez toute l’Afrique du Nord se soulever en même temps [...] Il faut ou bien agir énergiquement dans toutes nos possessions musulmanes, et désigner à cet effet des hommes compétents et énergiques, ou bien nous résigner à en être chassés à bref délai. Dans un plan de cette sorte, la Syrie ne doit pas être oubliée, car Damas est l’un des foyers du panislamisme allié au bolchevisme. Sarrail a donné trop de preuves, non seulement de sectarisme, mais d’incapacité, disons même de sénilité, pour qu’un gouvernement puisse consentir à le supporter plus longtemps à l’un des postes les plus difficiles. »

La lettre du m arquis de la Ferronays porte la date du 18 ju illet 1925 alors q u e v ie n t d ’é c la te r la ré v o lte d ru z e . C h acu n s a it q u ’en m a tiè re de « tem péram ent », les Syriens n'au ro n t rien à envier aux Rifains. Le discrédit dont souffre alors le général Sarrail est tel qu’on mesure mieux les raisons qui le poussèrent, pendant plusieurs semaines, à ne rien dire des déboires de son armée. Sans vouloir minimiser le caractère« autonome » de la révolte druze et du soulèvement nationaliste, on peut se demander si les « trahisons » au sein du Service des renseignements et des bureaux du Haut-Commissariat, auxquelles Sarrail fit par la suite de très vagues allusions 91, n ’ont pas eu une certaine influence sur le cours des événements. 96. Archives du MAE, E-Levant, Syrie-Liban, dossier général Sanail, lettre du 18 juillet 1925 à Édouard H erriot 97. Voir à ce propos les dernières pages du Silence de Sarrail de Paul Coblentz.

LE MANDAT A L'ÉPREUVE DES PASSIONS FRANÇAISES : L'AFFAIRE SARRAIL (1925)

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D ans la lutte contre les nationalistes, les Français retrouvèrent leur cohésion perdue. Le général Sarrail perdit cependant très vite les derniers soutiens qui étaient les siens au Conseil des ministres. Le gouvernem ent de Paul Painlevé tom ba le 26 octobre 1925 e t avec lui le d ern ier obstacle qui s ’opposait au rappel du Haut-Com m issaire, dont A ristide Briand, devenu pour quelque tem ps président du Conseil, se chargea sans regret aucun. Les lignes de clivage qui avaient déchiré la classe politique française et les responsables de l’adm inistration m andataire s’estom pèrent un tem ps. Henry de Jouvenel et le colonel Catroux perm irent la création d ’une République libanaise et l’accession au pouvoir d ’hom m es qui s’étaient m ontré plutôt favorables à Sarrail au détrim ent du « clan Eddé ». Ils ne rem irent cependant en question ni la carte adm inistrative du Liban, ni le code électoral, ni le système scolaire. Les hommes soupçonnés, souvent à tort, d ’avoir été des « créatures » de Sarrail, tels Léon Cayla ou le capitaine Carbillet, furent éloignés. Ce fut aussi le sort de Paul Verchère de Reffye, trop compromis dans l’autre camp. Quant au père Chanteur, il quitta Beyrouth a i 1927, mais pour quelques années seulem ent Il faudra attendre les années 1936-1937, avec la négociation des traités et surtout leur non-ratification par le Parlem ent français, pour voir renaître le clivage qui se m anifestera avec encore plus d ’éclat lors des événements tragiques de 1941. De ce point de vue, l’affaire Sarrail peut être considérée comme la préfiguration de la très douloureuse guerre du Levant qui m ontrera com bien les Français étaient restés fondamentalement divisés sur le sens qu’ils entendaient donner au mandat. À PROPOS DES SOURCES

L a consultation de la correspondance entre le H aut-C om m issariat et le gouvernement, conservée aux A rchives diplom atiques et au Service historique de l’Arm ée de terre, ne donne de l’affaire Sarrail qu’une vision incomplète. Il est vrai que sur des sujets aussi délicats, fonctionnaires et officiers de la « grande muette » s’appliquaient alors la plus rigoureuse autocensure dans la correspondance officielle. D ’où la nécessité de recourir à des sources complémentaires, qui seules perm ettent de saisir les opinions, les cultures politiques et les sensibilités des différents milieux : les archives privées déposées aux Archives du m inistère des Affaires étrangères (Édouard Herriot, Paul V erchère de Reffye, Ducrocq, Robert de Caix) et les dossiers individuels d ’agents du H aut-C om m issariat98sont pour un

98. Il s’agit d'u n supplément à la Série E-Levant, depuis peu communicable.

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tel sujet d ’un apport fondamental. S’agissant des mémoires et récits de protagonistes, on l’a vu, la discrétion est de rigueur. D « tiste toutefois Le silence de Sarrail, ce curieux récit aux accents très m ilitants, sorte de panégyrique de Sarrail, publié p ar Paul Coblentz. Enfin, la presse, faut-il le préciser, est une source d ’un intérêt capital. U n dépouillem ent exhaustif m ériterait d ’en être entrepris dans le cadre d ’une étude plus approfondie D ans le cas présent, seule L ’A ction française et L !Écho de Paris ont été systém atiquem ent exploités pour la période allant de novem bre 1924 à juillet 1925. Les extraits des périodiques tels que Le Journal des Débats, Le Quotidien, L ’Orient, La Syrie proviennent des coupures de presse conservées dans les volum es de la correspondance diplomatique.

99. On sera en droit de regretter ici l’absence de références aux deux grands journaux anticléricaux par excellence : Le Canard enchaîné et La Dépêche du Midi.

W H EN T E L E V ISIO N IS M A N D A TO R Y : SY R IA N T E L E V ISIO N D R A M A IN T H E 1990s R obert B L E C H E R S tanford U niversity, CA, U SA/IFEAD

H istory is all the rage in Syrian television dram a. W hile Syrian critics have used the term “the return to history [al- ‘awda ila al-tarikh]” in reference to disciplines as diverse as dram a, literature, m usic, m edicine, architecture and fine arts, in no field o f cultural production has this phenom enon garnered as m uch attention as in television. In the 1990s, the best w riters and producers focused their efforts on historical w orks to the virtual exclusion o f contem porary subjects. B y the end o f the 1990’s, the “return to history" had produced m ore than 70 historical serials, the vast m ajority appearing since 1991. Scholars and critics often interpret new ly transnationalized television as a sem i-autonom ous sphere relatively free o f the constraints o f censorship. In Syria, th is argum ent ab o u t tran sn atio n alism takes tw o form s. T he m axim alist interpretation suggests that the globalization o f the entertainm ent industry has broken the state’s absolute grip on television broadcasting. The diffusion o f satellite television has altered the relationship between die state and artists, offering die latter relative autonom y.1 In the m inim alist interpretation, historical them es offer a w ay to circum vent governm ent restrictions on social and political criticism . Given die lim itations on freedom o f expression in Syria, artists m ust couch their com m entaries in historical allegories. W ithout denying the im portance o f 1 1. O thers w ho advance sim ilar argum ents in different contexts include M ayfair M ei-hui Y ang, "M ass M edia and Transnational Subjectivity in Shanghai: Notes on (RejCosmopolitanism in a Chinese M etropolis” in Aihwa O ng and Donald N onini, (eds.), Ungrounded Empires: The Cultural Politics o f Chinese Nationalism (Routledge, 1997); Tourya G uaaybess, “La télévision égyptienne de l’ère hertzienne à l’ire satellitaire: restructuration d’un champ audiovisuel,” Egyple/Monde arabe 2 9 ,1er trim estre, 1997, p. 137-149.

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globalization, this interpretation ascribes prim ary im portance to censorship, arguing that artists are obliged to jum p through hoops to com m unicate their m essages. By adopting a historical guise, artists m anage to carve out fo r them selves a m easure o f autonom y.2 W hile both these explanations address im portant dim ensions o f the return to history in Syrian television, they also leave m uch to explain. First, neither pays attention to how view ing audiences in Syria actually w atch the serials.3 Second, they place too m uch w eight on the autonom y o f cultural production, failing to address how not only the conditions o f production but also the dram atic form and content are shaped by an interlocking set o f local, national, regional and global factors.4 T hird, and m ost im portant for the return to history, both m inim alist and m axim alist explanations fig u re h isto ry as a subterfuge, overlooking how and w hy notions o f history are im portant for the contem porary Syrian cultural scene.5 Focusing on the relation betw een intellectuals and state, I w ill address here how notions o f history have gained heightened im portance in the post-G ulf W ar M iddle East. I w ill argue that in the realm o f television, regional and global changes have driven the state and certain intellectuals closer together. This does not m ean that one has capitulated but rather that they are caught in an intim ate dance o f n eg otiation, com prom ise and occasional 2. Salam Kawakibi, “Le rôle de la télévision dans la relecture de rhistoire” Maghreb/Machrek 1S8,

Oct-Dec, 1997, p. 47-53. While Kawakibi clearly realizes that censorship is what pushes intellectuals toward historical allegory, he never uses the term. 3. While many authors have emphasized the importance o f audience reception, perhaps the most aggressive statement is offered by Jennifer H ayward , Consuming Pleasures : Active Audiences and Serial Fictions from Dickens to Soap Opera (Lexington : The University Press o f Kentucky, 1997). Hayward’s book is a response to those authors, typified by Tania Moleski, whom Hayward perceives as disparaging soap operas and manifesting a lack o f “respect” for the female consumers o f mass culture. See Tania M odleski, Loving with a Vengeance : Mass-Produced Fantasies for Women (Hamden, CT : Archon Books, 1982). On viewer perceptions o f representations o f Islam in Egyptian serials, see Lila A bu L ughod, “Finding a Place for Islam : Egyptian Television Serials and the National Interest”, Public Culture 5 (1 9 9 3 ) : 49 3 -5 1 3 . 4. On the effect o f national politics on the content o f serials, see Lila A bu L ughod ’s analysis o f how Egyptian serials treat Islamic movements : “Dramatic Reversals : Political Islam and Egyptian Television” in Joel B einin and Joe S tork , (eds.), Political Islam : Essays from Middle East Report (Berkeley : University o f California Press, 1997), 2 69-282. Abu Lughod has also written on how the melodramatic form o f serials is implicated in the construction o f modem Egyptian subjectivity : “Modem Subjects : Egyptian Melodrama and Postcolonial Difference” in Timothy M itchell, (ed.), Questions o f Modernity (Minneapolis : University o f Minneapolis Press, 2 000), 87-114. 5. Christa S alamandra has begun to broach this topic, addressing how historical dramas contribute to the construction o f subnational identities in Syria. “Moustache Hairs Lost : Ramadan Television Serials and the Construction o f Identity in Damascus, Syria,” Visual Anthropology 1 0 ,1 9 9 8 , p . 227246.

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cooperation. W hile the new dram atic realism on Syrian television m ay seem controversial, a closer look at these productions reveals that both political and aesthetic elem ents w ork together in the service o f a Syrian nationalism that is constantly redraw ing the boundaries o f its hegem ony. THE DEVELOPMENT OF SYRIAN TELEVISION DRAMA

T he tendency to interpret the serials in a narrow political light is not surprising given the history o f Syrian television. Television broadcasts began in 1960, w hen Syria and Egypt w ere unified into the U nited A rab R epublic. In Syria as elsew here, television w as initially conceived as an educational tool that w ould advance the cause o f m odernization. A s the form er director o f U N ESCO ’s B ureau o f Public Inform ation recalls, “It w as thought that the satellites w ould broadcast the sam e television program and deliver the sam e m essage to each o f the A rab citizens, that they w ould elim inate illite ra c y ,... that they w ould help the peasants to better cultivate their land and that they could harm onize cultures, tastes and even dialects.” 6 G iven the continuing instability o f the Syrian governm ents in the 1960s, how ever, television becam e a tool fo r the dissem ination o f political propaganda m uch like radio had been in the years follow ing independence in 1946. The arm y initially distributed the scarce televisions prim arily to its officers and set up televisions in the streets for public view ing at specified hours.7 W eekly broadcast o f educational serials designed to instill “civilized” habits began in the early 1960s. It w as not until the late 1970s that the serials becam e daily fare, focusing less on social reform than on fictionalized representations o f daily life in old D am ascus. In the late 1970s, serials began to represent life in other parts o f Syria outside the capital,8 follow ing the exam ple set by a group o f cinem atic directors w ho had begun to m ore fully represent Syrian geographic and cultural diversity in their film s. Y et, as w ith the serials depicting life in D am ascus, the serials set in villages w ere film ed on artificial sets that rem oved all traces o f geographic specificity. W hile historical issues w ere part o f the experim entation o f 1970s, these productions played on an im agined heritage and popular m em ory, as opposed to specific, identifiable events that w ere part o f the recent Syrian past. 6. Quoted in Guaaybess, p. 140. 7. M azin Bilal and N ajib N asir, Al-Drama al-tilifiziyuniyya al-suriyya: Qira 'a f i adawat al-mushafaha, Damascus, D ar al-Hisad, 1998, p. 15. 8. B ilal and N asir, chapter 1.

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T his started to change in the m id-1980s. E laborate costum es a n d period-specific stage sets gave the serials a spectacular air. Increasingly, Syrian television began to acquire the technical equipm ent necessary to film outside the studio, although even today on-site film ing is reserved for the higher budget productions. These innovations contributed to the grow th o f tw o new genres: historical fantasy, characterized by a “once upon a tim e” quality [la makan wa la zaman], and the new dram atic realism , w hich em phasized the authenticity o f historical productions. Partially in reaction to the form er, realist directors such as H aitham Haqqi began to produce serials steeped in the specifics o f Syrian history and topography. W hile tw enty five years had passed since the first m odernizing serials, die new dram atic realism evinced a sim ilar desire to educate view ing audiences. R ealist serials initially depicted fictionalized narratives set in actual historical periods. H ijrat al-Qulub ila al-Qulub [The Journey from H earts to H earts], one o f the earlier realist productions (1983), portrayed villagers in an undefined badiyya (desert) village during the French mandate. According to the definitions offered by Syrian dram aturge Sa‘d A llah W annus and literary critic Tayyib Tizini, these early serials w ere studies o f heritage ( turath) as opposed to history (tarikh).9 They depicted elem ents o f Syrian popular m em ory, but did not refer to the specific nam es, places or dates on w hich w riters and producers would later in sist By the late 1980s, serials started to include nationalist figures such as Shahbandar (notably in part one o f Abu Kamil in 1990). Eventually die precision o f detail w ould grow into a fetish, pushed to an extrem e by Basil al-K hatib, w hose desire for perfect French accents led him to im port actors from France to play the French m ilitary officers in Ayyam al-Ghadab [Days o f Rage] (1996). The ostensible shift from heritage to history, as W annus and Tizini would phrase it, occurred in the mid-1990s. W riters and producers began to craft “authentic” histories, which piled up names, places, dates and events that resonated w ith viewers as parts o f their history. Historical personages began to appear on the sm all screen: Jam al Pasha, the Ottom an governor o f Syria, appeared in Akhawat al-Turab [Brothers o f the Earth] (1996); Khalid al-‘Azm and ‘Abd al-Ham id Sarraj in Khan al-Harir [The Silk M arket] (1996, 1998); the rebel leader ‘Akash in Thuraya (1997); Husni Z a‘im, Sami Hinnawi, Adib Shishakli

9. Mahir al-Sharif, “Sa‘d Allah Wannus wa ‘Munamnamat Tarikhiyya’ (Hiwar),” al-Nabaj, n°4 (40), Summer 1995, Damascus.

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in the second part o f Hammam al-Qishani [The Q ishani B ath] (1998). These serials w ere called “authentic” by virtue o f die fact that they w ere docum ented. Such tawthiq (docum entation, o r m ore broadly, the process o f establishing validity) becam e the m ost im portant criterion for determ ining the quality and credibility o f die productions. The dem and for tawthiq w as never disinterested, how ever: it depicted only a particular “authentic” nationalist resistance. The ideology that best advanced the cause o f the nation w as a m atter for debate, but die requirem ent o f national resistance w as never open to question. The decisive turning point can be dated to the second part o f Abu Kamil in 1992. M any critics felt that the serial’s focus on Syrian collaborators w as excessive, distorting the “truth” o f national resistance during the final years o f die m andate. W riter Fuad Sherbaji and producer A la al-D in K aw kash w ere startled by the vituperative reaction to serial, as they intended less to criticize S yrian natio n alism than to com plicate th e sim p listic p ictu re com m only portrayed.101In the w ake o f the criticism they endured, how ever, serials have all offered jingoistic, nationalist visions o f Syrian history. The reasons for shift, I w ould argue, can be found in the changes to the regional and global orders in the 1990s. TELEVISION IN THE POST-GULF WAR MIDDLE EAST

A s dem onstrated by A khil G upta and extended into the realm o f television by Pum im a M ankekar, local and national practices can only be understood in relationship to regional and global processes.11 A s A rab intellectuals negotiated geopolitical, intellectual and econom ic terrains that had been fundam entally restru ctu red in th e late 1980s and early 1990s, th e space fo r criticizin g nationalism in Syria progressively dim inished.The celebrated H ijrat al-Qulub ila al-Qulub m ight have depicted collaboration w ith the French in 1983, but by the tim e the sequel to Abu Kamil appeared in 1992, the representation o f vibrant national resistance had becom e “m andatory” . The end o f the Cold W ar brought changes in Syria. In 1987, die Soviet Union announced that it w ould no longer subsidize Syrian weapons purchases, thereby 10. Interview with A la al-Din Kawkash. Damascus, January 1997. 11. Jam es F erguson and Alchil G upta, “Culture, Power, Place: Ethnography at the End o f an Era” in James F erguson and Akhil G upta, (eds.), Culture, Power, Place: Explorations in CriticalAnthropology, Durham, Duke U niversity Press, 1997, p. 1-29; Pumima M ankekar, Screening Culture, Viewing Politics: An Ethnography o f Television, Womanhood and the Nation in Postcolonial India, Durham, Duke U niversity Press, 1999.

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undercutting Syria’s goal o f “strategic parity” w ith Israel. W ith the collapse o f the Berlin W all tw o years later and the subsequent disintegration o f the Soviet Union, Syria lost its rem aining diplom atic backing. Realigning itself in the new unipolar w orld, Syria supported the A llied coalition in die G ulf W ar, after w hich it was cajoled into attending the M adrid Conference. Although the negotiations did not produce any notable agreements, the Oslo Accords (1993) and the Israeli-Jordanian peace treaty (1994) rem ade nationalist topography in the M iddle E ast As ethnic and nationalist tensions escalated elsew here in the w orld, Israeli prim e m inister Shimon Peres sketched out a vision in which national boundaries had no place. A s ’peace’ broke out and the last rem aining shreds o f an A rab front against Israel disintegrated, nationalist anti-im perial resistance threatened to become a thing o f the past. For Syria, which had long imagined itself at the forefront o f the struggle against Israel, the old standards o f national purpose seem ed to apply no longer. Syrian and Lebanese intellectuals grappled w ith the m eaning o f these changes. The collapse o f the Soviet U nion forced a reconsideration, if not the w holesale abandonm ent, o f the dogm atic M arxist positions held by m any o f those w ho published in the influential journals o f contem porary A rab thought, including al-Nahaj, al-Tariq and al-Fikral- Arabi. W hile som e thinkers such as M ahir al-S harif urged productive engagem ent w ith globalized ideas, globalism [al- ‘awlama] w as m ore often the target o f strident attacks and occasioned the reflexive defense o f an essentialized A rab identity. Francis Fukayama and Samuel H untington, w ith good reason, w ere repeatedly bashed, although the reduction o f the com plexity o f globalism to these trium phalist positions often led to sim plistic public debate. The G ulf W ar reconfigured not only the geopolitical and intellectual but also the audiovisual topography o f the M iddle East. In the w ake o f the Iraqi invasion o f K uw ait in A ugust 1990, CNN em erged as the new s source o f choice, rebroadcast over various M iddle East state television channels. Shortly thereafter, Arab stations jum ped into the satellite fray. Egypt launched ESN (Egyptian Space N et) in D ecem ber 1990 to broadcast to its troops in Saudi A rabia. In Septem ber 1991, the London-based M BC (M iddle East B roadcasting Com pany) - funded by W alid Ibrahim , the brother o f K ing Fahd - becam e the first independent A rab satellite television station. M BC w as follow ed in 1994 by A RT (A rab Radio and Television) and O rbit, both o f w hich w ere also established by various branches o f the Saudi royal fam ily based in Europe. Threatened by the loss o f control over television, Egypt banned decoder boxes 12; Syria banned not only 12. G uaayblss, p. 141-142.

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decoder boxes but satellite dishes as w ell. In response, die three satellite stations stopped scram bling their em issions and began to rely on advertising revenue instead, thereby offering anybody w ho could scrape together $300 for a satellite dish access to unlim ited hours o f satellite view ing. A fter dishes sprouted all over Syria in defiance o f the governm ent ban, the state retreated, legalizing the dishes in 1993. In order to com pete w ith die hugely successful satellite chains, states in the M iddle East launched their own satellite stations. These, how ever, have not m et w ith the sam e success as the independent stations that enjoy significantly larger budgets. The resulting increase in the num ber o f broadcast hours led to increased dem and for television program m ing. N ot only w as there a quantitative increase in the num ber o f hours to be filled, but view ers showed an interest in the specific qualities Syrian productions brought to the sm all screen. Since the inception o f television in the M iddle East in 1960, Egypt has been the leading producer o f television program m ing. Indeed, the Egyptian dialect is understood by virtually all A rabic speakers who grew up w ith television, largely because o f the influence o f the Egyptian entertainm ent industry. B ut as A rabic speakers w ere exposed to Syrian dram a over satellite broadcasts and state television stations, the new them es and linguistic styles attracted view ers w ho had been w atching the sam e Egyptian actors on their state-run television stations for years. The quality o f direction, historical them es and the use o f both literary A rabic and Syrian dialects enticed view ing audiences beyond Syria and Lebanon, at least am ong those populations who could afford satellite dishes. Syria is today the second leading producer o f television in the A rab w orld. Even before the G u lf W ar, how ever, accretionary changes in the dom estic econom y had positioned Syrian television producers to take advantage o f the opportunities afforded by the sudden expansion o f the m arket. Thus w hile international considerations are im portant, it w ould be a m istake to accord them sole responsibility for the new kinds o f television dram a that em erged in the 1990s. A lready in the m id-1980s, prom pted by its deteriorating econom y, Syria had em barked on its second lim ited infitah [econom ic liberalization].13 W hereas the Egyptian infitah im plied a political opening to the W est as part o f die restructuring o f the Egyptian econom y, the Syrian infitah im plied few er political changes. R ather, it constituted an attem pt by the governm ent to harness

13. See Volker Perthes, The Political Economy o f Syria Under Asad, London: I.B Tauris, 1995, Eberhard Kienle, (ed.), Contemporary Syria: Liberalization Between Cold War and Cold Peace, New York, S t Martin's Press, 1994.

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the productive potential o f private capital in specific realm s o f the econom y. The infitah expanded the opportunities for the m ixed sector (joint initiatives betw een governm ent and private capital ) and relaxed foreign trade restrictions and currency regulations. W hile law num ber 10 o f 1991 is usually credited w ith creating the m ore perm issive business environm ent o f the 1990s, the sm aller but substantial changes that had occurred by the late 1980s perm itted a few w ell-placed Syrians to take advantage o f die increased dem and for television program m ing. Sharikat al-Sham al-Duwaliyya [Sham International] w as founded in 1988. It is ow ned by the son o f ‘A bd al-H alim Khaddam , the ex- Syrian vice-president Large am ounts o f capital w ere also secretly contributed by a silent Saudi partner, although this infusion o f foreign capital w as kept quiet since the com pany w as slated to becom e a m ajor producer o f national entertainm ent. Follow ing the prom ulgation o f law num ber 10, other production com panies w ere quickly established. In truth, how ever, despite the significant provisions o f the 1991 law , there w ere only a few people in the country w ho could m uster the financial capital to fund m ulti-m illion dollar enterprises, as w ell as the political capital to establish production facilities in a state th at tig h tly controls dom estic com m unications. The three biggest production com panies - Sharikat al-Sham al-D uw aliyya , Sharikat H alab al-D uw aliyya [A leppo Intern atio n al] and Sharikat Basra al-Duwaliyya [B osra International] - are ow ned respectively by the fam ilies o f the ex-vice president, the c h ief o f staff, and the ex-prim e m inister. Such a consolidation o f econom ic pow er is typical in Syria, w here access to capital is afforded by bureaucratic and m ilitary ties. Still largely locked out o f political pow er, the scions o f Syria have focused their attention on business. W ith the satellite channels o f the G u lf and Europe offering lavish sum s for program m ing, they have been w ell-rew arded for their efforts. W hile the infusion o f transnational capital generated opportunities for television production, it also generated restrictions. The 1996 broadcast o f Akhawat al-Turab w as halted w hen Turkey lodged an official com plaint w ith K uw ait (w here the satellite broadcast originated), objecting to w hat it called the excessively violent portrayal o f the O ttom an arm y. The rebroadcast o f the serial in its entirety on Syrian state television surprised few given the tense relations betw een Turkey and Syria. The follow ing year, Sharikat al-Sham al-Duwaliyya invited the French cultural attaché to an advance screening o f highlights from Ayyam al-Ghadab, a serial that included graphic critique o f the French m andate. The com pany had hoped to head o ff a diplom atic row by securing advance French perm ission for the broadcast. The screening, how ever,

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did no t go as planned. The cultural attaché, w hen he realized that he w as being m anipulated, w alked out. T he heads o f the com pany, n o t w anting to be responsible for dam aging Franco-Syrian relations ju st after C hirac's 1996 visit, approached the cultural attaché’s assistant to ask w hat should be cut to prevent opposition from the French governm ent. The French em bassy in D am ascus declined to offer advice; the series w as broadcast unedited; and no official protest w as lodged, although a num ber o f detailed reports on the series did find th eir w ay back to the Foreign M inistry in Paris. Still, less than a year later, an inform al directive w as passed dow n to all producing organizations, both public and private, that television serials w ere to contain nothing “too” graphic or offensive to French tastes. In the 1999 sequel to Ayyam al-Ghadab, n o t only w as th e portrayal o f French violence considerably subdued, b u t a French character w as one o f the serial’s sym pathetic protagonists. T hese restrictions should give us pause before declaring the victory ;o f transnational capital over the state. A fter all, Syrian dram atis still produced jya Syria, w hich gives the state final veto pow er over its content. W hile the flow o f new s is m uch harder to c o n tro l-e .g . the new s o f R ifa -at al-A sad’s house arrest in 1998 w as first broadcast over satellite station - the state’s ability to censor dram atic productions rem ains strong, but not absolute. -.t W hile censorship still forbids the treatm ent o f the post-1963 period, restrictions have recently lightened considerably. The noncontroversial nature o f attacks on the French and the easily digestible natioilalist/collaborator dichotom y m ay be the reasons that representations o f die mandate w ere especially popular in the earlier years o f the return to history, w hereas now that the-genre has m atured and censorship rules have lightened, artists have begun to produce narratives in w hich both the good and bad guys are Syrian. B y the m id-1990s, nuanced representations o f the nationalist opposition began to appear, getting beyond the collaborator/arm ed insurgent m odel to include liberal bourgeois figures w ho w ere solidly oppositional. D ram atic representations o f the early independence period, including Hammam al-Qishani and Khan al-Harir, w ere even m ore striking. N asserists debated p arty doctrine w ith B a 'th ists and Com m unists debated w ith the liberal bourgeoisie. Such representation o f overt political debates w ould have been unthinkable even in the early 1990s. To dem onstrate the changed atm osphere in Syria in the 1990s, N ihad Siris14, w hose w ritings on occasion have been banned by the governm ent, related the

14. A uthor N ihad Siris m oved into w riting for television in the m id-1990s, undertaking a series o f collaborative projects w ith producer Haitham Haqqi.

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follow ing stoiy about the production o f the second part o f Khan al-Harir. Like all television dram a, it w as subject to both a pre-production review o f the script and a post-production review o f the final product. A fter negotiations w ith the head o f the censorship office resulted in m inor revisions, the script w as approved for film ing despite the production’s som etim es critical portrayal o f a B a'th i ch aracter. In th e post-p ro d u ctio n review , how ever, a functio n ary in the censorship bureau cut so m any o f die B a‘thi character’s scenes that he w as reduced to virtual obscurity. W hen the serial aired, the c h ief o f the censorship office called Siris to express his surprise at the serial’s non-controversial nature. A fter hearing Siris* explanation, the ch ief disciplined the functionary for abuse o f authority.15 Dism issing this story as a governm ent ruse to placate opposition to censorship m isses the point, as do uncritical celebrations o f d ie autonom y afforded by transnational capital. The negotiations over acceptable levels o f critique indicate that intellectuals and the state jointly shape a public space o fd issen t M ore broadly, it is h ard to ig n o re th a t th e re in v ig o ra te d n a tio n a list dram as sen d o u t anti-im perialist m essages that largely accord w ith the anti-im perialist air the regim e wishes to foster. Precisely because the new television is not state-sponsored and allow s certain k in d s-o f dissent, it participates in the construction o f a hegem onic nationalism . A s G ram sci argued, hegem ony is not im posed but rather constructed through a series o f continuing negotiations on an unstable terrain. W hen Siris says that “W e’ve had progress in the conception o f censorship [in Syria]”, he does not m ean that he can w rite w hatever he w ants; as he him self adm its, he and other w riters negotiate critique w ith a regim e that is happy to co­ opt i t Participation, even oppositional participation, in debates over authenticity and ideology brings one into the am bit o f nationalism . A resistant reading o f a s e ria l's p o litics does n o t necessarily position one outside o f the view ing com m unity, although there are types o f resistant readings that indeed m ight do this. W hether one professes allegiance to N asser o r the B a‘th, to m ilitarism o r fem inism , to die proletariat or the bourgeoisie, one is nevertheless a m em ber o f a com m unity th at w atches and argues together. A heterogeneous view ing com m unity is sutured together through political difference. W hat is controversial, in other w ords, is not necessarily divisive. Inclusion through difference extends to geographic and ethnic diversity as w ell. This contrasts w ith other national television com m unities such as India, lS.Interview with N ihad Siris, Aleppo, June 1998.

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w here serials o f the past decade have participated in the com m unalization o f nationalism by depicting India as an essentially Hindi entity.16 W hen in al-Firari [The D eserter] an A leppine arrives in D am ascus speaking w ith an A leppine accent, an itinerant Egyptian m erchant asks him , “Y ou’re not from around here, are you?” . Regional difference in Syria draw s a com m ent only from die Egyptian, som eone clearly positioned outside o f the Syrian nation. U nity through difference, the catchphrase o f Indian nationalism in the 1950s, is an im plicit w atchw ord in Syria today. Perhaps this suggests w hy one o f the few W estern advertising cam paigns im ported into Syria and translated directly into A rabic is “U nited Colors o f Benetton” . W e should be w ary, then, o f equating globalization w ith freedom . W hile certain types o f inform ation flow readily over national borders, national elites still control the production o f television dram a, w hose diffusion and content can be altered by governm ent flat. M ore im portant, the perception o f freedom afforded by telev isio n has caught in tellectu als, including som e w ho see them selves as oppositional, in a w eb o f negotiation w ith the state. W ith regional and global changes underm ining the positions o f both, they have a shared interest in recapturing m om ents o f national glory that stand in counterpoint to the threats they face today.

16. M ankekar, chapter one.

PO U R O U CO N TR E LE M A N D A T FR A N Ç A IS R ÉFLEX IO N S FO N D ÉES SU R D ES EN Q U êTES D E TER R A IN » A bdallah H A N N A H istorien - D am as

C et article a pour objet d'illu strer l’idée que le regard a posteriori des tém oins d ’une époque passée est construit principalem ent à partir de leur vision du présent. A utrem ent dit, il s’agit de confronter la m ém oire des acteurs avec la période du M andat et de m ontrer com m ent l’histoire orale nous inform e sur le passé à partir du présent. D epuis sa m ise en œ uvre, à la suite de la victoire de la France et de la G rande-Bretagne sur l’A llem agne et de l’effondrem ent de l’État ottom an en 1918, le M andat a suscité des réactions divergentes, entre ses partisans et ses opposants, que ce soit dans les pays sous m andat ou en Europe. La m ajorité des chercheurs et des historiens occidentaux ont, me sem ble-t-il, accordé jusqu’à aujourd’hui une attention privilégiée aux références européennes en ne prêtant pas suffisam m ent attention aux sources arabes, qui sont pourtant celles des « gouvernés ». Les sources arabes, qui reflètent nécessairem ent un autre point de vue sur le M andat, sont pourtant nom breuses et im portantes : docum ents officiels, sources de presse, m ém oires rédigées par les tém oins de l’époque, et enfin les sources orales. C ’est principalem ent sur ces dernières sources, c ’est-à-dire les tém oignages de ceux qui ont vécu le M andat, que le présent article est fondé. Le corpus d ’étude s’est constitué progressivem ent de la façon suivante : c ’est à p artird e 1965 q u e je com m ençais à recueillir les récits des personnes âgées dans un prem ier tem ps sans les transcrire m ais en m e reposant sim plem ent sur m a propre m ém oire. En 1984 et 1985, j ’effectuai une tournée sur le terrain 1 1. Traduit de l'arabe par N abil Ajjjan (CCF, Damas) et révisé par Nadine Méouchy (IFEAD).

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couvrant une grande partie de la cam pagne syrienne, avec le soutien de l’Union générale des paysans de Syrie, pour écrire l’histoire de la question agraire et des mouvements paysans depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la réform e agraire de 1958. Au cours de longues séances de travail, j ’ai conduit des entretiens avec 303 personnes m ’inform ant sur un ensem ble de 245 villages, et égalem ent sur un nom bre sim ilaire de villages connus de m es interlocuteurs. J ’ai ainsi réuni des données sur l’histoire économ ique, sociale, politique et culturelle de la cam pagne syrienne en rem ontant des années 1980 vers la fin du XIXe siècle. En 1989, j ’ai effectué une étude de terrain à D am as, Homs, et A lep où j ’ai eu des entretiens avec plus de 40 artisans et anciens m em bres de niqäbät2. Ces rencontres avaient pour objet d ’enquêter sur l’état de l’artisanat et de l’industrie et sur les circonstances qui ont perm is l’ém ergence des deux m ouvem ents syndical et ouvrier en Syrie, depuis la fin de l’époque ottom ane ju sq u ’à l’indépendance, en passant par la période du M andat. D urant m es enquêtes de terrain, mon attention a été attirée par deux points de vue m ajoritairem ent exprim és et correspondant à deux générations de paysans ou travailleurs urbains : 1) La génération de ceux nés avant le M andat, celle dont l’âge se situait dans la fourchette des 70-90 ans, au m om ent de nos entretiens dans les années quatre-vingts. C ette génération, tout en relevant les contradictions inhérentes au « tem ps de la France » (ayant Fransâ), ne lui porte pas un regard hostile. Et cela, parce que la m ém oire de m es interlocuteurs qui sont, pour la plupart, des musulm ans de tout rite, est m arquée par la dernière décennie du règne ottoman qu’ils résum ent en quelques im ages : injustices et m auvais traitem ents envers les populations locales, calvaire du « safarbarlik » (enrôlem ent forcé dans l’arm ée turque) e t désordre om niprésent e t dévastateur. C ette prem ière génération fait la com paraison entre d ’une part le régim e ottom an qualifié à 'iq tâ ’i 3 et caractérisé, selon elle, par le désordre et par la quasi-absence des lois de l’État, et d ’autre part le régim e fiançais régi par les lois, la sécurité et la justice prédom inant notam m ent dans le dom aine juridique. C ’est pourquoi cette génération entretient le souvenir de la sécurité, de la stabilité et de l’absence quasi totale de toutes form es d ’agression, de pillages ou de spoliation dans l’entre-deux-guerres et se souvient « du bon vieux tem ps de la France » 2. Niqàba, p i niqäbät : association professionnelle ou « syndicat » (note de N. Méouchy). 3. iqtâ* : traduit à tort par « fief », ce ternie désigne à l'origine une délégation des « droits fiscaux de l'État sur des terres restant juridiquement aux mains de leurs possesseurs antérieurs », EP, Vol. m . L'adjectif iqtâ 7, les substantifs iqtâ'iyyün et iqtâ'iyya sont souvent utilisés dans le langage arabe contemporain dans le sens de : féodal, féodaux et féodalisme (note de N. Méouchy),

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(yadhkuru ayäm fransâ bil-khayr). C eci est particulièrem ent évident à la cam pagne notam m ent dans les villages situés en lisière de la badiyya et exposés de ce fait au pillage des tribus nom ades. 2) La génération de ceux qui n 'o n t pas connu l'em pire ottom an et qui ont vécu leur jeunesse à l'époque du M andat français et, pour un grand nom bre d ’entre eux, qui ont participé aux m anifestations anti-m andataires de la fin de cette époque. L es nom breux tém oins que j 'a i entendus, o rig in aires de différentes régions et appartenant à diverses confessions, étaient soit au seuil du troisièm e fige soit plus âgés. De façon surprenante, ils n ’ont pas gardé en m ém oire les injustices et les dérives de l ’époque coloniale alors q u 'ils se souviennent clairem ent de ce qui constitue pour eux les points positifs du m andat : une culture m oderne, l ’instauration de l'o rd re et de la loi, une adm inistration disciplinée et une justice pondérée. C ’est donc en découvrant le contenu apparem m ent paradoxal des récits de ces tém oins que j ’ai com pris la nécessité de transcrire m es entretiens et de com pléter cette docum entation orale par d ’autres sources 4.5Je m e suis efforcé d ’organiser la synthèse de ces tém oignages, éclairés d 'u n e contextualisation historique m inim ale, en trois parties qui traduisent les trois grands points d ’articulation de la m ém oire de ces deux générations. L’IMAGE DE LA FRANCE ET DES FRANÇAIS

L es aspects n ég atifs du M andat so n t connus e t exposés dans la bibliographie existante sur la période, notam m ent dans les ouvrages en arabe. J ’ai m oi-m êm e publié un article en 1970 dans lequel j ’ai m ontré, à travers l'exem ple du com portem ent corrom pu d ’un conseiller français, le type de difficultés auquel l’État syrien s’est trouvé confronté en raison du pouvoir des officiels français, pouvoir qui traduisait en particulier les pratiques d 'u n e catégorie socialem ent p riv ilé g ié e s. Sur le com portem ent de nom breux 4. O utre les enquêtes de terrain en m ilieu urbain et rural, cet article est également fondé sur des sources de presse consultables à la bibliothèque Al-Assad, à la bibliothèque A l-Zahiriya, à la bibliothèque nationale d’Alep, au dépOt du ministère de l'Inform ation et à la bibliothèque de l’IFEAD. D e plus, les protocoles des séances du parlem ent syrien entre 1932 et 1938 ont fourni une documentation précieuse. Enfin, les archives des m inistères de l’Agriculture, des A ffaires sociales e t du Travail ainsi que celles du Centre des archives historiques à Damas ont contribué à enrichir mon approche de la période à bien des égards. 5. « Karamun fi ghayri m ahallihi, min m a’âsï al-intidâb al-faransi ai-isti’mâri » (Une générosité malvenue, de quelques tragédies du mandat colonial français), Al-Tali ’a, n° 199, Damas, 1970. J’ai rapporté, dans cet article d ’après le journal beyrouthin.4/-i4Awa/ des 3 juin, lO juin, 11 septembre et

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personnels français en Syrie, le tém oignage du leader nationaliste de renom , Fakhri al-B aroudi, vient confirm er les conclusions de m on article. Fakhri al-B aroudi avait appelé, aux débuts des années trente, au boycott des m archandises françaises com m e m oyen de résistance à l’occupation. Des années plus tard, dans ses m ém oires, il raconte qu’après avoir visité la France e t « s ’être frotté » aux Français, il constata un grand décalage e t une im m ense disparité entre le tem péram ent des fonctionnaires français en Syrie e t celui du sim ple Français du peuple en France. Les Français du peuple sont en effet, d it-il, em preints de m odestie, de gentillesse, de noblesse et de générosité 6. La plupart des nationalistes ( wataniyyûn ) chantaient les m érites des principes de la R évolution française, la liberté, l’égalité e t la fraternité, e t se dem andaient pourquoi les dispositifs français au pouvoir reniaient ces principes. P ar ailleurs, les attaques des nationalistes visaient le plus souvent la France ou « le pouvoir français » (al-hukm al-fransï) sans discernem ent. Seule une m inorité a fait exception à la règle, à cette époque, en distinguant entre ^colonialisme français et peuple français. V ers la fin des années trente cette tendance, adoptée par les m arxistes, s ’est répandue plus largem ent. A près la réform e agraire (1959-1964) et les nationalisations qui ont affecté le capital relativem ent im portant, les lésés des deux générations ont exprim é leur regret des jours passés, c ’est-à-dire « le tem ps de la France ». N ous constatons à ce sujet des réactions sans am biguïté. L ’exem ple que nous pouvons citer à cet égard est encore celui de Fakhri al-B aroudi, célèbre pour son com bat anti-m andataire et pour ces paroles : « Insultez avec m oi toute personne qui a lancé une pierre contre le colonisateur, vous voyez aujourd’hui la s itu a tio n à la q u e lle n o u s a v o n s c o n d u it la p a trie au te m p s d e l’indépendance7. » N ous constatons des réactions sim ilaires, sous une autre form e, liées aux débuts de l’indépendance, lorsque l’É tat national syrien (1943) était de nature bourgeoise et iqtâ Uyya. D urant les dix prem ières années d ’existence de cet É tat, les iq tâ ’iyyin ont tenu la cam pagne d ’une m ain de fer. Les paysans exploités à l ’extrêm e e t quotidiennem ent hum iliés se rem ém oraient avec du 1er octobrel930, l’affaire du détournem ent de fonds par M. Ragey, Conseiller à l'instruction publique t auprès de l’É tat syrien. Ces fonds furent prélevés sur la caisse de l’État syrien sous forme de congés adm inistratifs et de frais de voyage alors que la caisse de l’État traversait une véritable crise à la suite de la dépression m ondiale d e1929. Cette affaire a contraint le gouvernem ent à réduire les rém unérations des fonctionnaires pour com bler le déficit de la caisse. 6. Fakhri al -B aroudI, Sittün sana tatakallamu (Soixante années parlent), Damas, 1961, p. 38. 7. D ’après M outi’ A l -S amman , Watan wa ‘askar (Patrie et soldats), Bisân lil-nashr, 1995 (lieu d'édition inconnu), p. 228.

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am ertum e l’époque antérieure : « le régim e des Français est plus clém ent que celui des nationaux » (hukm al-fransâwiyya arham min hukm al-wataniyya). Ces réactions revêtent diverses form es qui peuvent être illustrées par ces deux histoires qui m ’ont été rapportées par plusieurs interlocuteurs : la prem ière se situe aux débuts des années vingt et raconte l’entrée de la tribu des Bou Saraya, sous la conduite de Ramadan Challach, dans la ville de Deir-ez-Zor au nom de la patrie et du patriotism e. S’ensuivirent alors en ville désordre et troubles. Les habitants se sont m is à dire « plutôt le régim e des Français que celui des Chaw is » (huhn al-fransäwi wa lä hukm al-Châwi) 8. La seconde est construite autour de la figure d ’un certain Ibrahim , décrit comme un homme sensé, habitant à D eir ez-Zor. C et homme n ’avait aucun lien avec la colonisation ju sq u ’au jo u r où il a été accusé de collaboration. Lorsque « le colonisateur fiançais a évacué » la ville, Ibrahim s’est rendu sur la place principale et, devant toute une foule, il s’est m is à pleurer à chaudes larm es le départ des Français en disant : les Français sont plus civilisés que les nouveaux dirigeants nationaux, n ’avons-nous pas le droit, disait-il, de regretter le départ de ceux qui sont civilisés ? Ibrahim fut alors añublé d ’un surnom : Ibrahim le fou. Les jours passèrent et des conflits éclatèrent au sein des forces n atio n ales. L es co n trad ictio n s de la g estio n lo cale e t n atio n ale après l’indépendance devinrent flagrantes et s ’accom pagnèrent du m écontentem ent de la population à l’égard des dirigeants de D eir et d ’ailleurs. Les habitants de la ville ont dès lors considéré qu’Ibrahim n ’était pas du tout fou. LA CONSOLIDATION DE L’ÉTAT MODERNE SOUS LE MANDAT

En réalité, l'É ta t au sens m oderne du term e trouve son origine à partir du m ilieu du X IX e siècle, c ’est-à-dire au m om ent des réform es (Tanzim at) entreprises par l’État ottom an à cette époque. C ’est alors que s’ébauchèrent les traits d ’une m odernité étatique, politique, adm inistrative et m ilitaire, diffusée non seulem ent à Istanbul m ais égalem ent dans les provinces arabes de l’empire. Toutefois ces traits, encore m al établis, subirent des mouvem ents oscillatoires. La création du prem ier État arabe (1918-1920), dans la Syrie intérieure au tem ps du roi Fayçal, constitua un pas décisif dans l’instauration de l'É ta t m oderne. Le M andat français vint ensuite avec ses troupes, ses lois et son 8. Châwi, pluriel Chawäyä : ce term e désigne les semi-nomades sédentarisés sur les rives de l'Euphrate. Il existe un conflit ancien, qui perdure jusq u 'à aujourd'hui, entre les habitants de Deirez-Zor et les Chawäyä. La population de Deir-ez-Zor considère avec mépris ces paysans qu'ils jugent « arriérés ».

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action de m odernisation sous diverses form es, pour poursuivre la m ise en place d es fon d em en ts de l ’É tat m oderne en S yrie. L a p ério d e p o stérieu re à l’indépendance (1943) s ’inscrit dans la continuité de l’action conduite sous le M andat e t renforça la structure de cet É tat, conform ém ent aux aspirations patriotiques et nationales de l’opinion publique et aux objectifs de redressem ent, innovateurs et m odernistes, voulus par les élites syriennes. Les paysans, pour leur part, exprim èrent cette réalité historique ainsi : « du tem ps de la Turquie il n ’y avait pas d ’É tat, du tem ps de la France il y en eut un » (ayäm Turkiyâ ma

kân f i dawla, ayäm Fransä $ärf i dawla). L’ORDRE, LA LOI ET L’ÉDUCATION

D epuis le tem ps des m am louks et des janissaires, l’É tat m usulm an, com m e d ’autres form es d ’É tat aux m êm es époques, a im posé son autorité dans la région grâce à un disp o sitif m ilitaire et policier, garant de l’ordre social et politique. Ce dispositif fut souvent m al perçu par les populations locales d ’autant qu’il ne leur apparaissait pas com pensé par des pratiques positives à leur égard. D urant le M andat, il y eut bien des dispositifs oppressifs, représentés p ar les hom m es m is au service du D élégué du H aut-C om m issaire à la cam pagne et par les troupes d ’occupation dans les villes, au prem ier rang desquelles la troupe sénégalaise qui s’illustra dans la répression des m anifestations citadines. M ais c et aspect ré p re ssif é ta it accom pagné d ’une pratiq u e de la ju stic e e t de l’instauration de l’ordre dans les villes et dans la steppe, dim ensions essentielles de la vie quotidienne aux yeux de la population. C ’est ainsi que, pour nos interlocuteurs, la disparition de la loi du plus fort, régnant à l’époque ottom ane, s’explique par la m ise en place, avec les Français, d ’un dispositif policier, lég islatif et juridique réglant la vie sociale dans divers dom aines. D ès le début des années trente, l’ordre était clairem ent rétabli à la cam pagne grâce à l’action du C ontrôle bédouin. Le M andat y gagna une popularité certaine dans les m ilieux de paysans dont la m ém oire était, et reste, m arquée au fer par les razzias et les pillages opérés par les bédouins. En effet la volonté de sédentarisation des nom ades, initiée par l’É tat ottom an à la fin du X IXe siècle, fut am plifiée à l’époque des Français (et poursuivie après l’indépendance). Le rétablissem ent de l’ordre ne fut pas lim ité uniquem ent aux zones sédentaires (villes et villages) m ais concerna aussi la badiyya dans laquelle les razzias entre tribus bédouines elles-m êm es dim inuèrent. Q uel que soit l’endroit où je m e suis rendu entre 1983 et 1984, les paysans âgés faisaient l’éloge du tem ps de la France qui leur avait assuré calm e et sécurité.

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Par ailleurs, les autorités du M andat pratiquèrent une politique de soutien aux leaderships tribaux et aux notables ruraux : en retour de leur allégeance, elles leur facilitèrent l’appropriation de terres destinée à renforcer la base sociale de leur pouvoir local. C ette opération avait un côté p o sitif dans la m esure où elle contribua à augm enter la production agricole et à étendre la surface des terres cultivées. M ais les paysans se trouvèrent par làmême privés des terres offertes aux catégories sociales influentes. Les troupes françaises intervinrent à m aintes reprises pour réprim er contestations e t troubles contre ceux accusés d ’avoir spolié des terres avec l’aide des autorités (que ce soit d ’ailleurs à l’époque ottom ane ou française). T outefois, certains fonctionnaires du cadastre et quelques Français se rangèrent à l’époque aux côtés des paysans auxquels ils m ontraient les voies juridiques à suivre pour conserver leurs terres. D urant le M andat, l’éducation fut étendue à des m ilieux (relativem ent) variés. A insi s ’est constituée une génération d ’intellectuels issus de form ations diverses : écoles et instituts des m issionnaires, écoles nationales et U niversité syrienne, e t pour certains, universités françaises. C ette élite nouvelle a c o n trib u é à c o n s o lid e r le s b a se s de l ’É ta t s y rie n m o d e rn e a p rè s l'indépendance. Les anciens élèves et étudiants de cette époque évoquent encore le sérieux, la précision et la rigueur de l’enseignem ent à l’époque des Français. L ’enseignem ent dispensé a, en effet, form é des générations de Syriens, m aîtrisant à la fois l'arab e et le français et jouissant d ’une vaste culture. C ’est grâce aux efforts fournis par ces intellectuels, ou plus précisém ent p a r la m a jo rité d e c e s in te lle c tu e ls , q u e s ’e st c r is ta llis é , d a n s l’entre-deux-guerres, le projet de renaissance arabe (nahda) qui a porté l’élan du m ouvem ent nationaliste arabe jusque dans la décennie postérieure à l’indépendance. Les tém oignages et exem ples qui fondent cet article véhiculent une m orale et m ontrent bien com m ent l ’évaluation d ’un phénom ène ou d ’un fait historique varie chez le m êm e individu selon l’époque. Si cet individu subit les difficultés et les injustices du présent, il oubliera vite, comme nous l’avons vu, les aspects négatifs des jo u rs passés e t m êm e les tragédies qui les ont accom pagnés. R esteront gravés dans sa m ém oire les bienfaits de ces jo u rs et les m om ents de bonheur. La m ém oire apparaît donc sélective et l’occultation est peut-être d ’autant plus grande quand le sujet appartient aux catégories sociales les plus sim ples, catégories qui n ’ont pas inséré leur m ém oire dans

la tram e d ’une construction intellectuelle ou idéologique sophistiquée. Il n ’en reste pas m oins que c ’est une partie de la réalité historique tangible que ces hom m es exprim ent et qui les conduit, p our la m ajorité d ’entre eux, à regretter « le bon vieux tem ps de la France » au nom des « réalisations positives » du M andat. C ela ne doit pas nous en faire oublier les « aspects négatifs ».

8. Liban, février 1920 : le cardinal Dubois chez Mgr Huwwayik, patriarche maronite. Ils sont entourés de dignitaires religieux, de personnalités politiques libanaises et de militaires français.

9. Beyrouth : la cathédrale maronite et le couvent des Lazaristes.

10. Beyrouth, 1920 : une école de rite musulman.

11. Liban : une école réorganisée par Vadministration française au début des années vignt. On y apprend aux enfants à filer la laine

12. Liban, 1920 : le Service d'hygiène et d'assistance publiques du Haut-Commissariat assurant des consultations gratuites.

13. Liban : un professeurfrançais et ses étudiants à la Faculté de médecine de Beyrouth au début des années vignt.

14. Beyrouth. 2 janvier 1925 : l'accueil du général Sarrail.

15. Le général Sarrail en 1925.

D E U X IÈ M E PA R T IE

JEUX DE POUVOIR ET INTERACTIONS SOCIALES

Introduction de pa rtie

L E S A SPE C T S ÉC O N O M IQ U E S G ÉN É R A U X D E L A R E L A T IO N M A N D A T A IR E FR A N C E , SY R IE E T L IB A N , 1918-1946 M oham m ed A li A L -SA L E H Économiste, D mooms

L ’objet de cette présentation est de clarifier le contexte économ ique de la période qui nous concerne e t d'in tro d u ire ainsi les articles portant sur des questions économ iques spécifiques. LES INTÉRÊTS FRANÇAIS DANS L’EMPIRE OTTOMAN JUSQU’EN 1918 La

p r é s e n c e é c o n o m iq u e e t f in a n c iè r e d e l a

d a n s l ’E m p ir e o t t o m a n a v a n t

F rance

1914

et 1914. Les capitaux français sont m ajoritairem ent présents dans la D ette ottom ane e t les investissem ents français dans les entreprises de travaux publics ont essaim é dans toutes les grandes villes ottom anes. L a présence économ ique de la France est l'o b jet d ’un rapport de force constant avec les autres puissances, rendu parfois difficile par 1’attitude des entrepreneurs et des capitalistes français qui hésitent à consolider leurs intérêts dans la région.

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Entre 1895 et 1914, les capitaux fiançais représentent 66% des capitaux étrangers placés en fonds publics ottom ans, soit 1,15 m illiards de francs 1sur un total de 1,93 m illiards de fra n c s1 2. En 1914, le total cum ulé des capitaux fiançais effectivem ent infusés dans le circuit ottom an depuis le m ilieu du XIXe siècle est de 3,351 m illiards de francs dont 20% seulem ent de fonds privés. C ette faible proportion des som m es investies dans des entreprises privées tém oigne d ’une réticence devant les risques que com porte cette sorte d ’investissem ents. Encore faut-il rem arquer que 40% des som m es consacrées aux entreprises détenues par des Français sont des o b lig atio n s3. C ’est 200 m illions de francs seulem ent45qui auraient été investis en Syrie avant la G rande G uerre, par le truchem ent des succursales beyrouthines de la B anque ottom ane, de la Banque de Salonique et du C rédit lyonnais, e t qui se répartissent entre la production de la soie d ’une part et les lignes de transport d ’autre part. La Société française d ’entreprise est chargée de com pléter le tracé des routes syriennes et possède le m onopole de leur entretien. La société « D am asH am a et prolongem ents » est l’une des plus grosses entreprises étrangères dans l’Em pire ottom an. En ju in 1914, le total des actions et des obligations représente un nom inal de 150 m illions de francs. La part française de cette som m e est de 109 m illions de francs. La part française dans le port de B eyrouth est de 4,8 m illions de francs, soit 80% des participations. C ar sur le plan économ ique et financier s'installent en Syrie, à côté des intérêts en place contrôlés essentiellem ent par la B anque ottom ane, des intérêts français dont l ’action est uniquem ent dirigée vers l’exploitation de l’espace syrien. La création de la B anque du Liban, dont l'ac tiv ité principale tend au contrôle des finances libanaises, com prend en partie et rejoint les am bitions de certains m ilieux lyonnais en relation avec les so y eu x s. 1. A vant 1914,20 francs équivalent à 5,4 gr-or, au taux officiel. Toujours sur la base or, 1 FF de 1914 aurait fait 20 FF actuels, tout en excluant le changem ent intervenu dans le pouvoir d ’achat entre le début et la fin du siècle. 2. V incent C loarec, La France et ¡a question de Syrie 1914-1918, Presses du CNRS, Paris 1998, p.18. 3. Jacques T hobie, Intérêts et Impérialisme français dans l'Empire ottoman (1895-1914), Imprimerie nationale, Paris 1977, p. 524. 4. N adine Méouchy, Les formes de conscience politique et communautaire en Syrie et au Liban i l ’époque du mandat français (1920-1939), thèse de doctorat. U niversité de Paris-IV , ju in 1989, p. 90, citant le com te de Gontaut-Biron. 5. Jacques T hobie, op. c it, p. 328,329,498.

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En effet le commerce de la soie représente 30% des exportations ottom anes en France. La Syrie seule fournit entre S et 7,5% des soies travaillées à Lyon. La plupart des filatures de Syrie fonctionnent grâce au concours financier des m aisons de Lyon et de M arseille, acheteurs potentiels des soies produites. Ces m aisons consentent des prêts sur trois m ois au taux de 5%. Elles se rem boursent sur les productions de soies des filatures locales. Il s’agit donc d ’une source d ’approvisionnem ent secondaire, m ais utile et sûre. Cependant certains entrepreneurs lyonnais estim ent que le jeu n ’en vaut pas la chandelle et que, somme toute, Lyon n ’a pas besoin des soies de Syrie. Ils sont divisés sur l’opportunité d ’une installation française en Syrie et font preuve, avant la déclaration de la guerre, d ’une relative prudence 6. L a q u e st io n sy r ie n n e e n t r e « G é n é r a l ist e s » e t « S y r ie n s »

Le démembrement possible de l'E m pire ottom an, et les conséquences qu’il en faudrait tirer, ne sont bien entendu pas absents des intentions et des plans de la diplom atie française. Dans les dix-huit m ois qui précèdent le déclenchem ent de la guerre en Europe, se développent des débats concernant les zones et la form e d ’influence que la France devrait revendiquer. D eux tendances se distinguent parm i le personnel politique français, dans l’opinion et dans une m oindre m esure dans les m ilieux d ’affaires Selon que chaque tendance envisage le démembrement ottom an comme proche ou lointain, les attitudes du moment sont naturellem ent différentes : les partisans du long term e sont d ’avis qu’il faut pousser les intérêts et l’influence française partout où cela est possible dans l’ensemble de l’em pire : ce sont les « G énéralistes » que l’on peut opposer aux « Syriens » qui n ’envisagent l’intervention française que dans un secteur considéré comme privilégié, la Syrie. Et tandis que pour l’ancien ambassadeur de France à Constantinople, Bompard, dont les thèses s’imposent au Quai d ’Orsay en 1911-1912,« la Syrie n ’est pas en soi une acquisition désirable », les « S yriens7 » par contre se font dès la fin de 1912, les propagandistes de la thèse dite des « droits » spéciaux de la France en Syrie, thèse largement répandue par Paul Cambon ambassadeur à Londres8. Le clivage entre Généralistes et Syriens, clairem ent perceptible dès la fin de 1912, 6. Ibid, p. 490,49$, 498. 7. La tendance dite « syrienne » n ’avait jam ais cessé de se faire sentir. Selon les « Syriens », les intérêts économiques et financiers fiançais sont particulièrem ent denses dans cette région et viennent renforcer de solides liens historiques. Pour certains « Syriens »,1a Syrie devait englober la région de Mossoul, incluse dans l’actuel Irak, et la Cilicie au sud de la Turquie. 8. Jacques T hobie, op. cif., p. 706-714.

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s’accentue pendant la guerre. Dans le même temps, l’idée d ’un recentrage fiançais sur la Syrie et le Liban progresse. Le 14 décembre 1915, Briand souligne que la possession directe de la Syrie pourrait imposer à la France une charge financière trop lourde : coût d ’installation, m ise en valeur du lot français et surtout exploitation des gisem ents pétroliers de Kirkouk, dont la région devait originellem ent être placée sous protectorat direct fiançais 9. L’intervention de Briand révèle une dimension nouvelle et intéressante de la question car elle est moins fondée sur les « traditions » françaises que sur les intérêts économiques et financiers de la France au Levant. Plus tard, il devient clair, avec les pourparlers préparatoires du côté fiançais pour l’accord Sykes-Picot, que la Syrie française doit pouvoir disposer des ressources humaines et naturelles nécessaires à son accession au stade de P autosuffisance. Ce qui signifie que la France envisage de retirer de la possession de la Syrie des avantages de nature économique et commerciale « limités », en plus des bénéfices financiers antérieurs liés aux placem ents des capitaux dans l’Empire ottoman. T outefois les argum ents économ iques et financiers d ’une p rise de possession de la Syrie sont des arguments a posteriori pour renforcer la légitimité des « droits » de la France, tout comme Jules Ferry justifiait dans les années 1890 la prise de possession de la Tunisie ou du T onkinl0.* D ans le cas de la Syrie en effet, un véritable « habillage » économ ique se construit à partir de 1919, d ’abord avec le congrès de M arseille qui débat du rapport« Que vaut la Syrie? »présenté par Paul Huvelin, directeur de la mission française en Syrie et en C ilicie, et ensuite au printem ps 1920, lors du célèbre débat parlem entaire de la Chambre sur les affaires syriennes. Briand y développe à nouveau ses argum ents en faveur de la possession de la Syrie. Cependant, si les raisons économiques et financières qui interviennent dans la question syrienne sont évidentes, celles-ci ne représentent en aucun cas les véritables m obiles de cette intervention, comme les travaux de V incent Cloarec l’ont dém ontré 11. SPÉ C IFIC IT É D E LA PO L IT IQ U E ÉC O N O M IQ U E SO U S LE M A N D A T

Avec l’occupation progressive du terrain par la France à partir de 1918, les caractéristiques de la future relation m andataire franco-syro-libanaise se m ettent en place. 9. Vincent C loarec, op. cit., p. 145-146. 10. Ibid., p.139-140,145-146,216-217.

U . Ibid

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Les anciennes législations fiscales ottom anes qui étaient com m îm es à l’ensem ble du pays sont am endées et de nouvelles lois sont prom ulguées, surtout dans le dom aine bancaire agricole, selon les besoins de chaque É tat ou G ouvem orat syrien. D ’autre part, un budget com m un géré par le H aut-C om m issariat est institué qui com prend les services intéressant l’ensem ble des États. La prem ière tentative de gestion des intérêts communs aux États sous m andat rem onte à l’année 192112. P o l it iq u e m o n é t a ir e e t f is c a l e

L a politique m onétaire et fiscale de la France com m ence par trois m esures : augm entation de certains im pôts (notam m ent indirects), institution des barrières douanières et, en m ai 1920, parité de la livre syro-libanaise avec le franc français. D e 1881 à 1914, la Syrie avait connu une grande stabilité m onétaire, sous le règne de la livre turque-or. Par contre, la crise économ ique qui sévit depuis la guerre et s ’est accentuée avec les nouvelles barrières douanières, se trouve aggravée par la dévaluation continue de la m onnaie syro-libanaise dont la valeur est com prom ise par les fluctuations du franc français. La Syrie e t le L iban souffrent en effet de leur systèm e m onétaire dans la m esure où le franc, auquel la livre libano-syrienne est liée, est alors une m onnaie instable, e t ce ju sq u ’au m ilieu des années trente. L a concession de la B anque de Syrie de 1920 donnait droit à la banque d'ém ission d ’ém ettre 25 m illions de LLS, avec une garantie o r de 60 000 LLS, soit 2,5% , le restant étant constitué p ar des titres français 13. O r ce systèm e m onétaire ne prévoit pas de bénéfices pour la Syrie et le L iban dans le cas de la dévaluation du papier ém is. C ar si la couverture de l’ém ission avait consisté en o r ou en devises stables - au lieu de co n sister en titres français - la réévaluation de cette couverture, en cas de dévaluation, serait revenue au Trésor syrien, com m e cela avait lieu en France. La véritable raison de la création de la livre libano-syrienne (LLS) réside donc dans l’intérêt du pays m andataire. D ’une part, la France trouve son com pte à cette opération qui soulage doublem ent son change ; désorm ais, elle peut payer en francs ses dépenses, au lieu d ’avoir à acheter pour cela la livre égyptienne en

12. A rchives M .A.E. N antes, fonds Beyrouth, cabinet politique, dossiers de principes 1920-1941, carton 385, G estion des Intérêts communs, Beyrouth 8 février 1930. 13. Salah E ssaleh , L ’état actuel de l ’économie syrienne, thèse de doctorat, Librairie de recueil Sirey, T.E.P.A .C., Paris 1943, p. 257.

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circulation en Syrie où elle avait été instituée comme monnaie légale par les Anglais. De plus, elle recueille, en échange des nouveaux billets syro-libanais, les livres égyptiennes qui étaient alors une devise forte et, de ce fait, utile au Trésor fiançais dans ses transactions commerciales avec l’allié anglais. D ’autre part, m algré l’institution de la nouvelle monnaie, le stock m onétaire reste constitué, en m ajeure partie, d ’or : environ 78% , contre 20% représentés par la livre libano-syrienne. D ’après une évaluation sérieuse, les ressources en o r de l’espace syro-libanais sont passées de quelques 21 m illions de livres-or, en 1918, à 14 m illions, en 1928 >4. Certes, le pouvoir mandataire en infligeant de lourdes amendes aux insurgés de 1925 réussit à récupérer une partie non négligeable de cet or. M ais c ’est surtout la loi de G resham , selon laquelle « quand deux m onnaies sont en concurrence, la m auvaise m onnaie chasse la bonne », qui peut expliquer ce dépérissem ent apparent de l’or du pays : une partie de cet or fut thésaurisée et une autre partie fut exportée pour atténuer les m éfaits, si nuisibles au commerce extérieur, de la fluctuation incessante de la nouvelle m onnaie. D ans les années qui suivent la G rande R évolte de 1925, le m arasm e économ ique qui ronge la Syrie et le Liban, en liaison avec la grande dépression m ondiale, est d ’autant plus vif, surtout au Liban qui ne possède aucune industrie v é ritab le, q u ’aucun grand p ro je t n ’est venu accro ître les p o ten tialités économ iques de ces deux pays et que leur agriculture a été négligée. Il faut attendre la fin des années vingt pour que la Syrie et le Liban com m encent à bénéficier enfin d ’une politique économ ique déterm inée 1S 41 . L e s « I n t é r ê t s c o m m u n s » sy r o - l ib a n a is

En 1928 est institué à côté des budgets des États syrien et libanais, le budget des Services d ’intérêts com m uns, s ’étendant à la Syrie et au Liban et g éré d ire c te m e n t p a r l'a u to rité m an d ataire. C e b u d g e t e st alim en té principalem ent par les recettes douanières et par les revenus de la Régie des tabacs l6. Il pèse lourdem ent sur les deux pays sous m andat et com prom et 14. Ernest T eilhac, « Dédoublement de la monnaie en Syrie », dans Mélanges à la mémoire de

Paul Huvelin, Recueil Sirey, Paris 1938, p. 248. 15. Archives M.A.E. Nantes, fonds Beyrouth, cabinet politique, dossiers de principes 1920-1941, carton 694, Note sur un programme économique général, Beyrouth 27 février 1929. Voir aussi : Négib M oussalli, Études économiques sur la Syrie et le Liban, imprimerie Saint-Paul, Harissa, 1933, p. 44. 16. Yahya Michael S adowski, Political Power and Economie Organization in Syria : the Course o f State Intervention, 1946-1958, thèse de doctorat, UM1, Ann Arbor, 1985, p. 160,176,178.

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graduellem ent leur capacité d ’investissem ent II hypothèque en conséquence tout développem ent significatif du niveau de vie des populations concernées. Le pouvoir m andataire réduit soigneusem ent l’autorité des assem blées nationales syrienne et libanaise en excluant de leurs délibérations tout ce qui se rapporte aux questions m ilitaires, aux budgets adm inistratifs et aux services publics ou intérêts communs. L ’une des prem ières m esures prises par le pouvoir français après la G rande G uerre, est de restaurer les propriétés des firm es étrangères de travaux p u b lic s. S ous le M andat, ces firm es se v o ie n t a cc o rd e r le sta tu t de « com pagnies concessio n n aires », qui leu r perm et d ’av o ir d ro it à un traitem ent spécial. C es com pagnies sont représentées dans les « Intérêts com m uns » par un bureau spécial chargé de superviser leurs opérations et de les protéger contre toute com pétition locale ou étrangère. Elles conservent leurs vieux privilèges (situation de m onopole) acquis au tem ps de l’Em pire ottom an et, dans certains cas, les renforcent. C es privilèges sont payés d ire c te m e n t p a r le b u d g e t d es In té rê ts com m uns. L es co m p ag n ies concessionnaires opérant dans le pays, com m e la C om pagnie des tram w ays e t éclairage de B eyrouth ou la R égie générale des chem ins de fer D am asH am a et prolongem ents, fournissent des services essentiels pour l’économ ie locale. B ien qu’il existe un besoin im portant de développer ces services et de ré a lise r ain si de nouveaux investissem ents, les actio n n aires de ces com pagnies ne le voyaient pas de cet œ il. Ils se contentaient de toucher leurs dividendes, souvent subventionnés par le truchem ent du budget des Intérêts com m uns l7. Les droits d ’im portations des États voisins, comparés à ceux de 35% de la Syrie et du Liban, s’établissent en moyenne comme suit : Égypte 18,5%, Palestine 15%, Irak 20%. Cette hausse préjudiciable oblige les commerçants à augm enter leur fonds de roulem ent en recourant à une inflation dangereuse du crédit, qui renchérit en conséquence la vie quotidienne et crée une fiscalité excessive. Jusqu’à 70% des « Intérêts communs » contribuent aux dépenses civiles et m ilitaires du m andat, en supplém ent des crédits alloués par le gouvernem ent français à la présence civile et m ilitaire au Levant. Sur le terrain, le budget des forces françaises, des troupes auxiliaires et supplétifs locaux a toujours dépassé l’ensem ble du m ontant des budgets des États : par exem ple, pour l’exercice financier 1931 ainsi que pour celui de 1932, ce sont 410 m illions de francs qui sont attribués aux dépenses m ilitaires 17. Yahya M ichael S adowski, op. cit.%p. 176,178.

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contre 343 m illions de francs au budget « civil » des États l8. En 1936, le m andataire réclam e aux États syrien et libanais la som m e totale de 4,3 m illiards de fiancs, com m e prix d 'en tretien de ses troupes, « qui m aintiennent l’ordre » au Levant, et com m ence effectivem ent à prélever, toujours sur les Intérêts com m uns, les som m es dues. E t tandis que les Turcs renoncent, dès 1929, au rem boursem ent de la dette ottom ane, le m andataire insiste pour que les Syro-Libanais continuent à payer 172 m illions de fiancs, soit la part de cette dette qui leur incom be, échelonnés sur une période de cinq ans seulem ent entre 1928 et 1933, toujours bien entendu par le truchem ent des « Intérêts com m uns ». C ette ponction continue sur les m aigres ressources des É tats syrien et libanais, non seulem ent neutralise pour longtem ps les effets escom ptés de la présence française au L evant, m ais a failli m iner l'av e n ir m êm e des deux pays. E n e ffe t le p o u v o ir m an d ataire, au lieu de stim u le r le d éveloppem ent économ ique local, concentre son effort à m inim iser les coûts de l’occupation en ne faisant place à aucun investissem ent public adéquat susceptible de renflouer au m oins les secteurs privés agricoles et industriels, qui luttent contre le m arasm e économ ique. En 1943, les A lliés transfèrent le contrôle des « Intérêts com m uns » et de leurs revenus à un com ité conjoint syro-libanais. L e s in v e s t is s e m e n t s e t l a p o l it iq u e d e c r é d it

Les instrum ents de crédit dans les territoires sous m andat fiançais sont en général insuffisants et très lim ités. U ne com paraison avec la Palestine et l'Ira k en tém oigne encore m ieux. Les sionistes, avec une ém igration de 100 000ju ifs ju sq u ’au début des années trente, ont investi en Palestine près de 46 m illions de livres sterling, soit S 750 m illiards de fiancs de l’époque. D e plus le m andat britannique a consenti un em prunt de 4,5 m illions de livres sterling soit 0,562 m illiards de fiancs pour le rachat des chem ins de fer en Palestine et pour d ’autres usages. En outre la Palestine, au début des années trente, a presque totalem ent racheté sa quote-part dans la D ette ottom ane. E nfin, l’outillage bancaire palestinien est très développé. La circulation fiduciaire atteint les 210 m illions de fiancs pour répondre aux besoins d ’un m illion d ’habitants dans les années trente, alors qu’en Syrie elle s ’élève à 250 m illions de fiancs en m oyenne pour les besoins de 3 m illions d ’habitants l9. 18. Négib M oussalli, op. cif., p. 7, 10, 11. Archives M.A.E. N antes, fonds Beyrouth, cabinet politique, dossiers de principes 1920-1941, carton 385, Communication du H aut-Com m issariat sur le compte de gestion des Intérêts communs, Beyrouth, juin 1932. 19. Négib M oussalli, op. cif., p. 106.

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T out com pte fait, la Syrie et le Liban sont très peu gagés par rapport à d ’autres pays. La dette foncière ne dépasse pas les 300 à 400 m illions de francs d o n t la m o itié e st fo u rn ie p a r d es c a p ita u x e x té rie u rs. E n a jo u ta n t l'investissem ent des sociétés françaises dans les chem ins de fer, ports, tram w ays et autres affaires industrielles ou com m erciales qui s'élèv en t à environ 600 m illions de francs, nous arrivons en chiffre rond à près d 'u n m illiard de francs déjà placés au L ev an t C e chiffre n ’est guère élevé p ar rapport aux grosses rentrées que la Syrie et le Liban peuvent annuellem ent m obiliser à l’aide de leur production agricole, des revenus de la propriété urbaine et industrielle ainsi que de ceux provenant des biens m obiliers, du transit, du tourism e, du sous-sol, etc. Ce qui aurait ju stifié de plus larges investissem ents pour leur donner le m oyen d ’organiser leur équipem ent, par le biais p ar exem ple d ’un large em prunt qui ne fut jam ais consenti e t dont il n 'au rait pas été ex cessif de fixer le m ontant à 1 m illiard de francs, soit 50 m illions de LLS 20. L a p o l it iq u e a g r ic o l e

L 'a g ric u ltu re syrienne, p rin cip al secteu r p ro d u c tif du p ays, ne p eu t bénéficier d ’un outillage m oderne, ni se procurer de capitaux pour acheter des m achines agricoles, faute de trouver dans les banques agricoles les m oyens m atériels pour la m ise en valeur des terres inexploitées. Les règlem ents en cours dans ces banques furent copiés sur ceux des banques agricoles de France. C es règlem ents, bien que m odifiés, furent niai appliqués, sans prendre en considération l’état dans lequel se trouvait l’agriculture syrienne : taux d ’intérêt très élevés de 6% , échéance très courte p ar rapport aux som m es em pruntées, dont le m ontant était d ’ailleurs très lim ité. La loi nouvelle de 1937 réduit l’intérêt de 6% à 4% et étend les délais de rem boursem ent, qui sont portés à 15 ans en ce qui concerne les prêts sur garantie im m obilière. Pour p allier le m anque de capitaux bancaires, le m ontant m axim um alloué à un seul em prunteur est abaissé de 5 000 à 500 livres-or 2I. Ces prêts sont disponibles, du m oins théoriquem ent, pour financer les opérations avant le début des récoltes. Pourtant, la plupart des prêts bancaires sont accaparés en fin de com pte par les grands propriétaires fonciers résidant en ville. Les m étayers 20. Ib id , p. 107 sq. 21. D ans les années trente, tandis que les paysans propriétaires de leur terre avaient un revenu annuel moyen de 3 0 l.t.or, les grands propriétaires absentéistes jouissaient d’un revenu annuel moyen de 3 5 0 l.Lor (voir à ce sujet, Awad B arakat, Le problème budgétaire en Syrie, im prim erie N assar Beyrouth 1948, p. 208).

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et les paysans pauvres sont donc forcés, comme du tem ps des O ttom ans, de s’endetter auprès des usuriers traditionnels. Des taux d ’intérêt exorbitants sont dans ce cas pratiqués, dont le m ontant varie entre 40 et 45% , et peut m onter ju sq u ’à 150% dans les périodes de sécheresse ! Les paysans ne peuvent échapper à l’endettem ent en raison de l’im position excessive et de la rigidité du systèm e de taxation m is en place. A insi, la dîm e et autres impôts agricoles annuels créent un véritable cercle vicieux en obligeant les paysans syriens à s ’endetter à l’infini auprès des usiniers. Un m étayer paye jusqu’à 20% d ’im pôts de son revenu net annuel, tandis qu’un paysan propriétaire paye environ 35% , en plus des intérêts usuraires déjà mentionnés. Il y a sans doute là une explication au manque d ’enthousiasm e du paysan syrien dans le travail de la terre. À leur tour, les banques agricoles dont les capitaux propres sont lim ités et qui ne peuvent ém ettre des obligations pour fin an cer leurs opérations financières, se trouvent contraintes de s’endetter auprès des banques étrangères, notam m ent françaises, travaillant en Syrie, ainsi qu’auprès des gouvernem ents lo cau x 22. L a po l it iq u e in d u st r ie l l e

A près la m ise en place du m andat, la situation de l'industrie en Syrie et au Liban est caractérisée par deux tendances : a) La régression parfois irrém édiable de certaines des industries traditionnelles des deux pays. Deux facteurs ont affecté sérieusem ent la filature de la soie, les tissages et la bonneterie : en 1931, les fabriques locales subissent fortem ent les effets de la crise économ ique à l'étranger et la dévaluation de certaines m onnaies, en particulier de la livre sterling, ce qui favorise l’im portation en Syrie et au Liban des fils et des cotonnades britanniques. De plus, les soieries japonaises, vendues à un prix extraordinairem ent bas, inondent le m arché syro-libanais et font ainsi concurrence aux produits sim ilaires locaux. b) Le développem ent graduel d ’une industrie m oderne qui, d ’une part, renouvelle certains des m étiers anciens, notam m ent dans le textile, et d ’autre part, est créée en vue de répondre aux besoins nouveaux23.

22. Said H imadeh, The Monetary Banking System in Syria, traduction en arabe, é d it American Press, Beyrouth 1935, p. 218-246. 23. Bulletin de la Banque de Syrie et du Grand-Liban, Librairie Larose, Paris, 1932, p.15.

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D ans les années trente, la chute des prix des produits agricoles et la dim inution des surfaces cultivées peu rentables libèrent en partie des capitaux qui vont s'in v estir dans l’industrie. Pourtant, les banques locales et les banques françaises qui sont les plus m odernes se spécialisent dans les transactions co m m e rciale s av ec l ’é tra n g e r e t se d é sin té re s se n t to ta le m e n t d es investissem ents industriels 24. Le m ouvem ent d ’industrialisation en Syrie, accom pagné de la création des sociétés anonym es à grands capitaux, ne se m anifeste pas avant 1928. A ucun investissem ent de capitaux n ’a eu lieu avant cette date. Entre 1928 et 1938, l’évolution est lente, avec, dans les années de troubles, plusieurs interruptions. A insi, pendant cette décennie, seules n euf sociétés, représentant un capital de 19,6 m illions de LLS, sont constituées. L a po l it iq u e c o m m er c ia le

Les besoins de l’industrie française en soie du Levant après la guerre poussent le pouvoir m andataire dans les années vingt à prendre une série de m esures pour encourager l’industrie soyeuse au Liban. Entre 1929 et 1932, la chute rapide des prix de la soie naturelle sur le m arché m ondial provoque la réduction de plus de la m oitié de la production libanaise en cocons de vers à soie et la ferm eture de la plupart des filatures libanaises, et en particulier la plus grande de ces filatures, d ’origine lyonnaise, la m aison Veuve G uérin et Fils installée depuis soixante ans à Q urayyate 25. M ais c ’est surtout l'invasion du m arché syro-libanais par des produits en soie artificielle, pure ou m élangée, et par des tissus et filés de coton japonais bon m arché qui pousse, en août 1932, le pouvoir m andataire à réagir. Le H aut-Com m issaire prend donc des m esures pour pénaliser les exportateurs japonais en élevant les droits de douane de 25 à 50% , puis, pour défendre l’industrie cotonnière sans com prom ettre la filature, en élevant les droits sur les fils et les m achines im portées de 25 à 40% . C ette m esure fut prise en partie pour protéger la filature libanaise "Arida" de Tripoli. La ferm eture im m édiate du m arché égyptien en réponse à l’élévation des droits, ainsi que l’intensification de l’entrée en contrebande de tissus étrangers

24. Adib Suleiman Bach, L ‘industrie i Damas entre 1928-1958, Étude de géographie économique, université de Paris, fac. des lettres et des sciences humaines, Paris, 1958, p. 19 sq. 25. Bulletin de la Banque de Syrie et du Grand-Liban, Librairie Larose, Paris, 1933, p. 16. Georges H akim, « Industry », in Economic Organization o f Syria, ed. H imadeh, American University, Beirut, 1936, p. 126.

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par la Transjordanie, m écontentent les sériciculteurs libanais qui reprochent en même tem ps aux industriels alépins d ’avoir délaissé la soie naturelle pour tisser des fils im portés. Le pouvoir m andataire, pour sa part, se contente de prendre des m esures en accordant des franchises douanières au m atériel industriel de prem ière installation, im porté en grande partie de France. M ais dans l’industrie, com m e dans les autres secteurs, les principaux handicaps dem eurent : m anque d ’investissem ent, étroitesse du m arché local syro-libanais, caractère aléatoire des industries naissantes des deux pays qui sont surtout des industries de transform ation et par-là même vulnérables 26.72 La balance commerciale syrienne et libanaise est chroniquement déficitaire, notamment avec l’État mandataire qui bénéficie d ’un tarif douanier très favorable. En 1921, la Turquie était avant la France le principal client de la Syrie. M ais, à partir de cette date, la Syrie commence à perdre ses débouchés traditionnels en Anatolie à cause des mesures douanières prises par le gouvernement turc qui applique alors un nouveau tarif douanier. Jusqu'à la fin des années trente, la balance commerciale syrienne avec la Turquie était très défavorable et la Syrie ne pouvait prendre aucune mesure douanière en vue de défendre ses intérêts. Pourtant l’article 11 de la Charte du mandat autorisait l’État mandataire à conclure, pour des raisons de voisinage, des arrangem ents douaniers spéciaux avec un pays limitrophe. M ais le pouvoir mandataire n ’a pas jugé nécessaire d ’appliquer cet article pour défendre l’intérêt des deux pays qui lui étaient confiés, sous prétexte que la C harte du m andat contenait aussi le principe de l ’égalité économique pour tous les membres de la Société des N ations 21. « L ’ é c o n o m ie d e g u e r r e » d e s a n n ées q u a r a n te 28

Les deux pays ont certes contribué à l'effo rt de guerre en m ettant à la disposition des Alliés leur territoire et leurs ressources. Cependant leur économie n ’a pas été appelée à participer de façon active au conflit mondial, en ce sens 26. Bulletin de la Banque de Syrie, 1932, p. 22 ; 1933, p. 1 6 ,1 8 ,2 4 ,2 6 . Voir également : Philippe G eorgeais, « Le textile alépin » in T hobie/K ançal, Industrialisation, communication et rapports sociaux, L’Harmattan, Paris, 1989, p. 24 sq. 27. Archives M.A.E. Nantes, Dossiers de principe, 1920-1941, carton 726, dossier S.D.N., lettre signée de Martel se référant aux difficultés auxquelles se heurtait la politique économique des États sous mandat français, en raison du principe de l’égalité économique défini par l’article 11 de l’Acte du mandat, année 1933. 28. Archives M.A.E. Nantes, Consulat de France à Beyrouth (série B), service de renseignements, carton 33. L’économie de guerre dans les États de Syrie et du Liban, rapport présenté à la Conférence financière du Moyen-Orient, Le Caire, 24-29 avril 1944.Yahya Michael S adowski, op. c it , p. 161 sq.

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qu'aucune m esure de m obilisation concernant la m ain-d'œ uvre locale n 'a été prise sur le territoire des deux républiques. Toujours est-il que la Seconde G uerre m ondiale a eu des conséquences im portantes pour le développem ent de la Syrie et du Liban : durant toute la période qui s'étend de ju in 1940 à ju illet 1941, l’économ ie syro-libanaise fut placée dans un état d ’isolem ent à peu près total. Toutes les voies d ’accès aux principaux pays fournisseurs se trouvaient coupées. Pourtant, au lieu de réduire les bénéfices des com m erçants, le ralentissem ent du com m erce d ’im portation a provoqué au cours des prem ières années de la guerre, un accroissem ent notable de leurs revenus. En effet, les perspectives de raréfaction des stocks ont donné aux com m erçants un prétexte facile pour augm enter régulièrem ent le prix des m archandises. Cependant, à partir de 1943, lorsque les stocks s'épuisent, le m arché com m ercial se rétrécit, faute de pouvoir renouveler ses approvisionnem ents. En 1941, quand les A lliés pénètrent en Syrie et au Liban, les deux pays étaient au bord de la fam ine pour cause d ’embargo. Sous la direction du « M iddle E ast Supply C enter » (M ESC) basé au C aire, les autorités se sont efforcées d’augm enter la production locale, pour satisfaire à la fois les demandes du m arché national, m ais aussi pour épauler l’effort m ilitaire des A lliés. N on seulem ent le M ESC établit l’Office des céréales panifiables qui régularise les prix et encourage les cultivateurs à intensifier leur effort, m ais dote les deux pays d ’autres institutions opérationnelles, com m e l'O ffice pharm aceutique pour la Syrie et le Liban, et aide à revaloriser les institutions déjà existantes. À p artir de 1942, l’activité de l’O ffice économ ique de la guerre, organism e créé par le délégué général de la France libre, ainsi que les im portants travaux effectués par les autorités m ilitaires alliées, ajoutèrent un stim ulant nouveau à l’effo rt de m odernisation entrepris par la Syrie et le Liban. D ans le dom aine agricole, des sem ences sont im portées ainsi que des engrais chim iques et des m achines agricoles. Les superficies ensem encées s’accroissent dans une certaine m esure. Enfin des travaux d ’irrigation dans la région du Liban-Sud (L itani), de H om s et de l’E st-Syrien offrent de nouvelles possibilités de développem ent des cultures. M ais si la p ro d u c tio n a g ric o le sy ro -lib a n a ise n e c o n n a ît p as d e m odifications im portantes du fait de la guerre - sau f en ce qui concerne une certaine désaffection de la culture du tabac, surtout au Liban, au profit des em blavages en céréales - , par contre les revenus agricoles nom inaux sont considérablem ent accrus en raison de la hausse continue des prix auxquels les produits sont écoulés. C ette situation perm et aux cultivateurs les m oins endettés d ’am éliorer sensiblem ent leur situation m atérielle.

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Par ailleurs, pour suppléer à l’insuffisance des produits m anufacturés d ’im portation, la C om m ission supérieure de ravitaillem ents des deux États s’efforce d ’augm enter la production locale. U ne quantité de petites industries se développe (verrerie, clouterie, produits pharm aceutiques, cartonnerie, etc.) et les activités déjà existantes voient leur production augm enter, dans la m esure où l’approvisionnem ent en m atières prem ières et en outillage le perm et (filature de coton, bonneterie, etc.). La création de la raffinerie de Tripoli en 1941, tout en inaugurant au Liban une industrie nouvelle, apporte une solution au problèm e de la force m otrice industrielle. En conclusion, la présence économ ique française en Syrie, puis au Liban, fut rendue difficile par l’attitude des capitalistes français qui ont toujours hésité à consolider leurs intérêts dans la région, tant avant la G rande G uerre qu’à l’époque du M andat. Les actionnaires des com pagnies concessionnaires, opérant en Syrie et au L iban, se contentaient, nous l’avons vu, de p ercevoir les dividendes sans essayer de prendre de réels risques financiers. La puissance m andataire elle-m êm e, au lieu de stim uler le développem ent local, a m is tout son effort à m inim iser les coûts de l’occupation, qui en conséquence ont pesé sur les deux pays sous m andat et ont entravé toute véritable évolution du niveau de vie. La conjoncture économ ique exceptionnelle qu’ont connue la Syrie et le Liban pendant la Seconde G uerre m ondiale perm ettait d ’espérer le dém arrage économ ique de ces deux États après la fin du M andat.

LA C O O PÉRA TIO N N A TIO N A LISTE A V EC LE PO U V O IR M A N D A TA IRE : A M B IG U ÏTÉS ET ÉTH IQ U E PO LITIQ U E C H EZ L ’ÉM IR ‘A D IL A RSLÀ N LO RS D ES N ÉG O C IA TIO N S D ’A N K A RA SU R LE SA N D JA K D ’A LEX A N D RETTE Juliette H O N V A U LT INALCO /IFEAD

Les négociations entre la France, la Syrie et la Turquie, qui ont lieu de 1937 à 1939, relatives à l’ancien S andjak1 (province) ottoman d ’Alexandrette, sur la frontière turco-syrienne occidentale, ont généralement été abordées sous deux angles : celui des négociations franco-turques en Europe, et celui de la concrétisation de ces négociations sur le terrain, dans la région d ’Alexandrette. O r elles com portent un troisièm e volet, celui des négociations tripartites qui se déroulent à Ankara dès le mois de mars 1938 entre la France, dont le représentant est l’am bassadeur Henri Ponsot, la Turquie, représentée par le m inistre des A ffaires étrangères Tawfiq Rustu Aras, et enfin le gouvernement syrien, dirigé par Jam il M ardam et représenté à Ankara par l’ém ir ‘Adil Arslân (1888-1954). Les Mudhakkirät (notes) de ce dernier1 2 constituent le seul témoignage direct de ces négociations à Ankara et compensent le peu d’informations qu’on peut trouver dans les archives françaises à ce sujet. L ’ém ir y retranscrit son action à Ankara, ses rencontres avec ses différents interlocuteurs, ses opinions et ses jugem ents sur les événem ents qu’il vit, presque jour après jour. Il ne s’agit pas d'une reconstruction réfléchie des événements, mais bien de notes, jetées pêle-m êle sur le papier et qui ne forment aucun ensemble logique ou cohérent. 1. Sanjaq : nous avons préféré la transcription en français Sandjak, ainsi qu'elle a été adoptée par les dictionnaires usuels français. 2. Mudhakkirät al-Amir 'Adil Arslân, 1934-1953, éd. Y ûsuflbïch, Dar at-Taqaddumiyya li-l-Nachr, Beyrouth, 1983 et 1994,4 tomes, 1845 p.

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La revendication syrienne n 'au ra pas un grand poids dans l'ensem ble d es négociations, où l’intérêt national de la France prim e avant tout dans un contexte international de plus en plus tendu. Comme l'histoire l'a m ontré, c ’est un véritable m arché de dupes dont la Syrie fera les fiais, sur le plan territorial tout au m oins. L a prem ière lectu re de ces M udhakkirât rév èle la situ atio n particulièrem ent inconfortable de l'ém ir ‘A dil A rslân et le lecteur finit par se dem ander ce qui le pousse à continuer sa m ission, tant la duplicité de ses interlocuteurs est m anifeste. M ais en filigrane, on saisit la volonté de l'ém ir ‘A dil A rslân de définir une éthique politique à laquelle il tente d 'aju ster son action. Ces intentions reflètent un véritable idéal de société politique à construire e t déterm inent l'actio n de l’ém ir ‘A dil dans la propre conscience q u 'il a de luimême. D e ce point de vue, ces M udhakkirât donnent un éclairage intéressant sur la classe politique nationaliste de cette génération, surtout dans ce contexte où les anciennes relations turco-syriennes sont m ises à l'épreuve. Elles m ettent en lum ière un aspect de la relatio n entre cette prem ière génération de nationalistes arabes à laquelle appartient l’ém ir ‘A dil A rslân et la France : celu i de la p erception que chacun se fa it, à ju ste titre ou non, de ses interlocuteurs, et du rôle de cette perception comme instrum ent de négociation. L'ÉM IR ‘ADIL ARSLÂN

Les nationalistes arabes de Syrie qui se sont im posés dans les années 1930 comme les interlocuteurs politiques du pouvoir m andataire sont souvent décrits com m e étant sous l’em prise de leurs propres intérêts, seuls critères dans l'élaboration de leurs choix et de leurs alliances politiques. L ’ém ir‘Adil Arslân, nationaliste arabe originaire du Liban et frète cadet du célèbre propagandiste de l’arabo-islam ism e Chakib A rslân, est un véritable contre-exem ple de ce constat. A ncien député du M ont-Liban à Istanbul (1916-1918), l'ém ir ‘Adil A rslân est un nationaliste radical. A près une période d ’exil com m encée au lendem ain de la bataille de M aysalün qui a consacré en ju ille t 1920 l'échec du royaum e arabe de Syrie, il profite enfin des m esures d ’am nistie des activistes politiques. C elles-ci ont été obtenues par le président du C onseil syrien Jamfi M ardam lors de son voyage à Paris en février 1937. Inscrit sur la « liste noire » du pouvoir m andataire depuis la fin de la grande révolte syrienne de 19251926, l’ém ir ‘A dil A rslân fait partie des derniers am nistiés de Syrie. Ce nationaliste sincère rentre en Syrie et au Liban à la fin de l’année 1937. Il n 'e st pas membre du Bloc national et il est profondém ent opposé au M andat

a m b ig u ït é s e t é t h iq u e p o l it iq u e c h e z l ' é m ir ‘a d il a r s l à n

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À son retour, il écrit dans ses Mudhakkxràt qu’il a refusé deux propositions de poste dans l'adm inistration sous m andat, ce q u ’il ju stifie p ar son refus de cautionner la politique française en Syrie. Le prem ier poste lui est proposé a i Syrie en février 1938, com m e muhäfiz (préfet) de D jéziré, région secouée par des revendications indépendantistes et où il aurait eu com m e m ission de rétablir l'o rd re avec l’aide des troupes françaises ; s ’il refuse, c ’est que pour lui, il n 'e s t pas question « d ’u tiliser une force étrangère pour é d u q u a un peuple d ’intrus par lequel le M andat est venu e t qui a poussé les Syriens à se ré v o lta contre la S y rie3 ». L 'au tre poste adm inistratif lui est proposé au Liban en m ars, com m e p re m ia m inistre du gouvernem ent d ’Ém ile Eddé ; il ju stifie cette foisci son refus en disant qu’il n ’accepterait cette fonction que pour m ettre un term e à ce qu’a établi le M andat, à savoir la séparation des deux gouvernem ents syrien et libanais 4.5 M ais l'é m ir ‘A dil A rslan accepte, en ce début d ’année 1938, deux autres fonctions : la prem ière, en février 1938, com m e représentant syrien dirigeant la délégation envoyée à B agdad à l’occasion de la cérém onie d ’anniversaire de la m ort de Y asin al-H achim ïs. La seconde, com m e représentant syrien dans les négociations supposées conduire au rétablissem ent des relations d ’am itié e t de b o n v o isin ag e sy ro -tu rq u es. C et o b je c tif e st c o n stitu tif d u T raité franco-syrien qui doit être ratifié au Parlem ent français. Pour le gouvernem ent syrien, il est cependant subordonné à la question du sandjak d'A lexandrette, objet d ’un litige im portant avec la T urquie. L ’ém ir ‘A dil A rslän est tout spécialem ent délégué à A nkara pour tro u v a un règlem ent à ce problèm e sans que sa m ission en prenne pour autant un caractère o ffic ie l6. L ’ém ir A rslän n ’explique pas pourquoi il accepte ces deux m issions. M ais le fait q u ’il ait tenté de ju stifier son refus des deux autres laisse à p e n s a q u’il agit en connaissance de cause, et qu’il m esure précisém ent les enjeux avant de se d é c id a .

3. ‘Adil A rslän, le 24.02.1938, p. 118. 4. ‘Adil A íslan, le 23.03.1938, p. 122. 5. La délégation est composée de Gibran at-Tuwayni, Tawfiq ach-Chichakli, Fakhri al-BirikE, le shaykh Sulaym in atb-Thâhir, Rachid al-‘Isâmi, ‘Izzat Darwaza, Atfib Khayr, Kàthim as-Sulh, N ajîb ar-Rayyis, ‘Abd al-Karim al-Karamî, W ajih al-Haffür, W âsif K am il, Racbchâd ach-Chaw, ‘Omar Abu Rteha et Sa‘ïd Fatâh. V oir ‘Adil A íslan, le 16.02.1938, p. 117. 6. Interrogé sur l’objet précis des négociations qu’il mène à A nkara par le journal syrien al-Inchâ' du 3 m ai 1938, l’ém ir A íslan« s’est excusé en déclarant qu’elles ne seraient rendues publiques qu’à leur com plet achèvem ent », Revue de presse du H aut-Com m issariat à Beyrouth du 10.05.1938, MAE, Paris, série E-Levant, Ss. Syrie-Liban, vol. 533.

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L A Q U E ST IO N D ’A LEX A N D R ETTE

La question du sandjak d ’A Iexandrette7 a pour origine la délim itation de la frontière turco-syrienne après le traité de Sèvres réglant le dém em brem ent de la Turquie (10 août 1920), puis l’accord Franklin-Bouillon (20 octobre 1921) réglant le contentieux franco-turc : depuis cette date, un régim e adm inistratif spécial a été m is en place dans la région d ’A Iexandrette, com posée de populations arabophones et turcophones8 ; les « habitants de race turque » y jouissent donc « de toutes les facilités pour le développem ent de leur culture » et un « caractère officiel » est réservé à la langue turque 9. La frontière a été confirm ée à nouveau par l’article 3 du Traité de Lausanne de 1923, garantissant à la Syrie un débouché sur la M éditerranée par le port d ’A Iexandrette. En réalité, et bien qu’associé à l’ensem ble syrien, le Sandjak constitue depuis 1921 une région relativem ent autonom e sur les plans adm inistratif et financier. En 1928, cinq députés représentant l’importante communauté turque du Sandjak à l’Assem blée nationale constituante ont réclam é l’indépendance de la région. Sur le terrain, et dès 1934, des groupes kém alistes ont commencé à créer des m otifs de d isco rd es en tre A rabes et T urcs à p a rtir de m an ifestatio n s ostensiblem ent pro-turques. La « question du Sandjak » réapparaît en septem bre 1936, après l’annonce de l’accord sur le projet de traité franco-syrien accepté au Sénat français. Les déclarations de Hâchim al-A tasi qui, à la tête d ’une délégation syrienne à Paris, a confirm é la volonté du gouvernem ent syrien de voir m aintenu le régim e d ’autonom ie du Sandjak sous la so u v erain eté sy rien n e, relan cen t les revendications turques à ce sujet. Les term es du traité franco-syrien ne contenant aucune m ention spécifique sur le régim e spécial d ’autonom ie du Sandjak, l’am bassadeur turc en France fait parvenir au Quai d ’O rsay, le 10 octobre 1936, une dem ande de traité pour

7. Nous ne reprenons pas ici tous les détails de cette affaire qui sont développés par Philip K houry,

Syria and the French Mandate. The Politics o f Arab Nationalism, 1920-1945, Princeton University Press, 1987, p.494 à 514. 8. En ce qui concerne les statistiques démographiques du Sandjak, Philip Khoury s'appuie sur les estimations de la Commission française envoyée sur le terrain en 1936 : sur 220 000 personnes, 39% auraient été turques, 28% alaouites, 11% arm éniennes, 10% arabes sunnites, 8% chrétiennes (principalement grecques orthodoxes), et 4% kurdes, tcherkesses et juives. Les Turcs ont avancé les chiffres improbables de 300 000 habitants au Sandjak, dont 150 000 à 240 000 Turcs. Philip K houry, op.cit., p. 495. 9. Termes de l'accord Franklin-Bouillon cités par Edmond R abbath, La Formation historique du Liban politique et constitutionnel, Beyrouth, 1973 (1986 ndlc édition), p. 315.

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garantir la pleine indépendance de la région. À la fin novem bre 1936, et devant les p ressions turques tan t sur le plan diplom atique que sur le terrain , le gouvernem ent français, em barrassé, décide de faire accepter aux Turcs que les deux parties soum ettent leurs positions respectives au C onseil de la SDN. Pour les nationalistes syriens, le recours à la SDN est un aveu de faiblesse de la France dans cette affaire. D e fait, à la fin du m ois de jan v ier 1937, le C onseil de la SDN adopte une proposition favorable au passage du Sandjak à un régim e octroyant à l'an c ie n n e province ottom ane le statu t d ’en tité séparée et dém ilitarisée, jo u issan t du p lein contrôle sur ses affaires intérieures. Le rapport du conseil de la SDN appelle p ar ailleurs à la signature d 'u n traité franco-turc pour déterm iner les m odalités garantissant l’intégrité territoriale du Sandjak, ainsi q u 'à l’organisation d ’élections locales. Le rapport est accepté p ar la SDN le 29 m ai 1937 et il est suivi par l’accord franco-turc qui est signé dans la foulée : la France com m e la T urquie étant tenues de garantir l ’in tégrité territo riale du Sandjak, l ’accord pose, selon les term es de H untziger, le C om m andant su p é rie u r des tro u p e s du L ev an t, « les p rém ices d ’une co o p ératio n m ilitaire fran co -tu rq u e, en cas de c o n flit dans l ’E st de la M éditerranée 10 ». Face à la m ontée des tensions en E urope provoquée par la création de l’A xe R om e-B erlin, la France sait q u ’elle ne pourrait supporter une confrontation directe avec la T urquie e t cherche, en sacrifiant la défense des pays placés sous son m andat, à s ’assurer son am itié, sinon sa neutralité par rapport aux alliances européennes. La signature de l’accord franco-turc provoque une levée de boucliers chez les Syriens, qui accusent la France de trahison. Le Parlem ent syrien rejette les accords de G enève en m ai 1937, puis, à nouveau en décem bre, après l’établissem ent du régim e d ’indépendance du Sandjak annoncé le 29 novem bre. N éanm oins les Français confirm ent le nouveau régim e en préparant l’organisation des élections prévues par la SDN. Sous la pression turque, la SDN a nom m é en ja n v ie r 1938 une com m ission électorale com posée de représentants turcs et français, pour superviser l’enregistrem ent des votes. Elle m odifie égalem ent la procédure électorale : les électeurs ne doivent désorm ais plus obligatoirem ent donner la preuve de leur origine ethnique et relig ieu se, ce qui laisse la p orte ouverte aux pressio n s turques dans la déclaratio n d ’appartenance com m unautaire et co n fessionnelle ; de plus, 10. « N ote relative aux accords m ilitaires à établir avec la Turquie », rédigée par H untziger, Commandant supérieur des troupes du Levant, à Paris, le 19.02.1938, MAE Paris, Papiers de René Massigli, vol. 24.

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certain es catég o ries so n t m aintenues, séparant les alao u ites des A rabes sunnites, ce qui provoque de nom breuses protestations au sein des populations arabes du Sandjak. A u m om ent où com m encent à s’organiser les élections dans le Sandjak, l’ém ir ‘A dil A rslän est en Syrie (ou au Liban ?). M ais ses M udhakkirät ne commencent, pour l’année 1938, que le 16 février, jour de son départ pour Bagdad. Il ne com m ence à parler de la Turquie que le 25 février 1938, jo u r où il écrit que sa m ission de deux m ois à A nkara a été acceptée. L E S E N JE U X D E L A R E PR É SE N T A T IO N SY R IE N N E À A N K A R A

La fonction de représentant du gouvernem ent syrien à A nkara s’organise autour d ’enjeux m ultiples sur lesquels l’ém ir ’A dil A rslän, tout com m e Henri Ponsot et Rustu A ras, s ’appuie pour négocier le sort du sandjak d ’A lexandrette, ce qui participe d ’ailleurs à la lourdeur et à la com plexité de ces négociations. L es e n je u x d e l a r e p r é s e n t a t io n s y r ie n n e A A n k a r a POUR LE GOUVERNEMENT SYRIEN

Pour les Syriens, d ’une façon générale, la question de la représentation syrienne à l’étranger est d ’im portance, parce qu’elle satisfait un élém ent m ajeur de la revendication nationaliste : c ’est celle du droit pour le président de la R épublique syrienne de nom m er un représentant de Syrie à l’étranger et d ’affirm er une partie de la souveraineté syrienne dans sa politique étrangère. C et aspect de la revendication nationaliste syrienne a constitué une véritable pierre d ’achoppem ent dans les pourparlers avec la France en 1933, au m om ent de la m ise en place de la constitution syrienne par l’A ssem blée constituante. Il a fait partie des six points sur lesquels la France n ’a pas voulu donner son accord et qui ont déclenché alors l’ajournem ent de l ’A ssem blée, puis son abrogation sine die par le H aut-C om m issaire de l’époque, qui n ’était autre que H enri Ponsot n . N éanm oins, en 1938, Jam il M ardam cherche avant tout à hâter la ratification du traité franco-syrien qui doit, à l’instar du traité anglo-irakien, aboutir à une indépendance syrienne. C et objectif, qui est le fer de lance de la politique du 1

11. Ponsot, libéral, avait pourtant tenté de convaincre le ministre des Affaires étrangère fiançais, Berthelot, de la nécessité d’un compromis. Voir MAE Paris, Série E-Levant 1930-1940, Ss Syrie-Liban, vol. 226.

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Bloc national, est sans conteste pour Jam il M ardam autrem ent plus important que l’avenir du Sandjak. Son voyage à Paris en février de l’année précédente l’a déjà souligné : parti en France officiellem ent pour discuter de la question d ’Alexandrette et des droits de la Syrie dans le Sandjak, il a en réalité fait profil bas à ce sujet pour se concilier la bienveillance de la France au sujet de l’am nistie des exilés - dont l’ém ir ‘Adil a été l’un des bénéficiairesl2. Ceci expliquerait que cette mission de représentant de la Syrie en Turquie, petite victoire pour les nationalistes, soit lim itée : elle est en réalité fondée sur un compromis, puisque l ’ém ir A rslân n ’obtient que le statut de « représentant, à titre officieux , du gouvernem ent syrien en Turquie ». M ême s’il ne ju stifie aucunem ent son acceptation à propos de cette fonction de compromis, le radical qu’est l’ém ir ’Adil Arslân ne l’accepte alors certainement que comme une inavouable tentative de coopération avec le pouvoir m andataire : il n ’évoque d ’ailleurs nullem ent le caractère uniquem ent officieux de son statut avant de partir pour A nkara13. L e s e n je u x d u c ô t é d e l a F r a n c e

Le statut, ainsi que le rôle du représentant syrien à A nkara, rejoint l’idée que la France se fait de l’opportunité de cette m ission. L ’enjeu, pour la France, de la représentation syrienne à A nkara, est de faire accepter plus aisém ent aux Syriens les résultats des négociations secrètes qu’elle a entreprises avec les Turcs. En effet, au m om ent où l’ém ir ’A dil A rslân arrive à la fin du m ois de m ars à A nkara, les jeux sont déjà faits, puisque au cours de ce m ême m ois de m ars à G enève, le prem ier m inistre turc et le m inistre français des A ffaires étrangères ont conclu un accord secret prom ettant aux Turcs la m ajorité sim ple de 22 députés sur 40. En Turquie, l’am bassadeur français est bien disposé à l’égard des revendications turques, s ’opposant en ceci lourdem ent au com te de M artel, alors Haut-Com m issaire à Beyrouth. Dans le Sandjak, les agents turcs s ’em ploient au su des Français à s ’assurer une m ajorité absolue aux électio n s en ten tan t d ’o b lig er les paysans arabes, tra v a illa n t po u r des propriétaires terriens turcs, à s’enregistrer comme Turcs, ou encore de payer des Turcs originaires du Sandjak, m ais installés dans une autre région de Turquie, pour qu’ils retournent chez eux et qu’ils s ’y enregistrent afin de renforcer la représentation turque. Du côté français, et bien que le nouveau délégué au Sandjak, M. G arreau, tente de réduire la pression turque sur le

12. Philip Khoury, op.cit., p. 506. 13. Ce statut particulier, l’émir 'A dil Arslân ne révoquera qu’à son arrivée à Ankara, ainsi que nous le verrons par la suite : ‘Adil Arslân, le 27.03.1938, p. 123.

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terrain, l’arrestation, en décem bre 1937, de Zakï al-A rsüzï, le jeune leader syrien de la Ligue d ’action nationale, a em pêché toute tentative arabe de contre-organisation. L ’o b jectif de la diplom atie française conduite par H enri Ponsot auprès de l’ém ir A rslân est résum é dans une note que le H aut-C om m issaire de M artel envoie au m inistre des A ffaires étrangères à la SDN au début du m ois d ’avril, dans laquelle il souligne que la m ission de Ponsot est de profiter de la présence de l’ém ir A rslân pour « faire percevoir par Dam as la nécessité des sacrifices consentis ». De M artel salue d ’ailleurs à cet égard le travail de Ponsot, qui selon lui a su m ettre en place avec le représentant syrien des relations qui « constituent le m eilleur m oyen d ’atténuer les réactions syriennes 14 » : les Français redoutent à ju ste titre une détérioration de leurs relations avec la Syrie. L e s e n je u x d u c ô t é t u r c

L ’objectif de la France dans l’utilisation du rôle de l’ém ir A rslân com m e représentant du gouvernem ent syrien va venir rejoindre les intérêts turcs dans cette négociation, où les différents enjeux viennent s’em boîter les uns dans les autres com m e un jeu de poupées russes. Les Turcs vont profiter de la situation pour la retourner à leur avantage. C ’est un risque que les F rançais sont conscients de prendre : dans son télégram m e à la SDN, de M artel a souligné l’opportunité qu’il y aurait à faire ratifier le traité franco-syrien de 1936, sa non-ratification donnant en effet prise à la pression turque à propos du Sandjak, puisque, selon de M artel, les Turcs m enacent de « pratiquer une politique d ’encouragem ent à la Syrie pour réaliser son ém ancipation, au besoin en (secret) ». De M artel note que « la situation serait différente après ratification du traité qui, donnant une satisfaction à l ’o p in io n p u b liq u e [sy rien n e] actu e lle m e n t in q u iè te , p e rm e ttra it au gouvernem ent [syrien] de prendre des initiatives nouvelles dans ses rapports avec la Turquie », et notam m ent de « reconnaître le fait accom pli en s’associant [aux] pourparlers avec A nkara 15 ». En effet, dès l’arrivée de l’ém ir A rslân à A nkara, Taw fiq R ustu A ras, le m inistre turc des A ffaires étrangères, lui annonce aussitôt q u ’il est considéré en T urquie com m e un représentant officiel de la Syrie et q u ’il jo u ira à ce titre

14. MAE Paris, Série SDN, Ss Secrétariat général, vol. 586, Télégramme du comte de Martel aux Affaires étrangères de la SDN (n°354), le 08.04.1938. 15. Ibid .

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de to u te s les p réro g ativ es qu i so n t asso ciées à ce sta tu t en T urquie l6. L ’o b je c tif d ’A râs est évident : com m e prévu par de M artel, il s ’agit de laisser libre cours aux revendications syriennes pour, au besoin, les u tilise r com m e o b jet de m archandage avec la F rance. L ’ém ir ‘A dil en p ro fite, qui sa it parfaitem ent qu’il accepte d ’un côté ce q u ’on ne lui proposerait m êm e pas de l ’autre : l’attitude de la T urquie à son égard est pour lui suffisante, puisque le statu t q u ’elle lui offre lui procure l’essentiel, à savoir la possibilité de « fréq u e n te r le m in istère des A ffaires étran g ères », d ’ê tre « in v ité aux réceptions et aux v isites de courtoisie », b re f d ’être considéré com m e un « m inistre p lé n ip o te n tia ire 17 » . Il est à n oter que Ponsot est tout à fait au courant de la déclaration d ’A râs à l’ém ir A rslân à propos de son statut, m ais il n ’in tervient pas, cherchant décidém ent à m énager la position syrienne. En m ai 1939, quand le Sandjak sera presque définitivem ent rem is à la T urquie, le successeur de Ponsot, M assigli, dem andera alors au m inistre turc de revenir sur la déclaration concernant le statut de l ’ém ir A rslân l8. L ’ é l a b o r a t io n d e s r e l a t io n s a u t o u r d e l ’ é m ir

‘A d il A r s l â n à A n k a r a

L ’ém ir A dil A rslân fait l’objet de beaucoup d ’attentions de la part de ses deux interlocuteurs français et turc. En effet, dès son arrivée à A nkara, l’ém ir ‘A dil A rslân note dans ses M udhakkirät l’im pression fort positive que lui a faite Ponsot, ce qui est une gageure quand on connaît les sentim ents de l’ém ir à l'égard des Français. Ponsot est, il est vrai, extrêm em ent habile : il n ’a de cesse répéter à l’ém ir que la Syrie devrait avoir tous les droits dans cette affaire qui la concerne directem ent, notam m ent le droit de faire entendre sa voix à G enève ou à P a risl9. Par ailleurs, il ne répugne pas à se concilier l’ém ir par la flatterie : il n ’hésite pas à lui dire qu’il a entendu dire que la fam ille A rslân est très connue en Turquie et que les Turcs sont très contents que ce soit lui qui ait été choisi com m e représentant de la S y rie 20.

16. ‘Adil Arslân, le 27.03.1938, p. 123. 17. C ’est ainsi que ‘Adil Arslân décrira les avantages du statut, le 04.11.1938, p. 184. 18. ‘A dil Arslân, le 15.03.1939, p. 259. 19. ‘Adil Arslân, le 28.03.1938, p. 123 et le 30.03.1938, p. 124. 20. ‘Adil Arslân, le 28.03.1938, p. 123.

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L ’objectif de Ponsot, qui est d'am ener l’ém ir A rslän à am éliorer, au nom de la Syrie, les relations avec la Turquie, est en bonne voie. L ’ém ir ‘A dil A rslan réagit très favorablem ent à l’attitude de Ponsot, q u 'il juge franche et honnête 21. Le 31 m ars, il télégraphie à Damas pour proposer au gouvernem ent syrien d ’offrir du pétrole à la Turquie à prix avantageux22. Du côté turc, les sollicitudes sont évidentes. Très habile lui aussi, A ras renforce le sentim ent chez l’ém ir A rslän que la Turquie et la Syrie ont tout à gagner dans une alliance. Il laisse entrevoir la possibilité d ’un soutien turc à la cause arabe en lui déclarant qu’il a personnellem ent conseillé aux A nglais de ne plus sanctionner les A rabes en Palestine et de céder aux ju ifs une petite partie du territoire à condition qu’elle soit incluse dans une union arabe23. Trois sem aines plus tard, il lui déclarera que toutes les questions en cours au sujet d ’A lexandrette et de l’entente syro-turque sont constitutives d ’une seule question, qui est celle de l’indépendance de la Syrie, et lui laissera entendre qu’il ne peut y avoir de traité de bon voisinage entre la Turquie et la Syrie tant que la Turquie n ’a pas de « voisin véritable », c ’est-à-dire tant que la Syrie n 'est pas libre et indépendante 24. Toutes ces déclarations rassurent l’ém ir Arslän qui pense que les Turcs sont en position de faire pression pour la ratification du traité franco-syrien. Cependant, et m algré ces assurances, les rem arques que fait l’ém ir dans ses M udhakkirät exposent une tout autre réalité. L ’É M IR ‘A D IL A R SL Ä N , A M B IG U ÏT É S E T ÉTH IQ U E PO L IT IQ U E

L e s a m b ig u it é s d e l ’ é m ir ‘A d o . A r sl ä n

Les Mudhakkirät de l’ém ir A rslän ne laissent pas de dém ontrer qu’il n ’a en fait aucun véritable m oyen d ’agir sur le déroulem ent des négociations, et qu’il va de fait accompli en fait accompli. Exclu des négociations franco-turques qui se déroulent en secret, il cherche constam m ent à deviner ce qui se passe réellem ent, écoutant les rum eurs25 et interprétant comme il peut les déclarations contradictoires de ses interlocuteurs26. Il lui faut peu de tem ps - dès le début du m ois d ’avril - pour com prendre que le gouvernem ent turc est absolum ent 21. 22. 23. 24. 25. 26.

‘Adil Aíslan, le 28.03.1938, p. ‘Adil Aíslan, le 30.03.1938, p. ‘Adil Aíslan, le 27.03.1938, p. ‘Adil Arslän, le 19.04.1938, p. ‘Adil Aíslan, le 04.04.1938, p. ‘Adil Arslän, le 24.06.1938, p.

123 et le 30.03.1938, p. 124. 124. 123. 132. 126. 151.

AMBIGUÏTÉS ET ÉTHIQUE POLITIQUE CHEZ L’ÉMIR *ADIL ARSLAN

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déterm iné à annexer le Sandjak27 et que les Français ne disposent que d ’une petite m arge de manœuvre pour négocier28. Tout en proposant et en défendant l’idée d 'u n partage du Sandjak29,03l’ém ir ‘A dil A rslän sem ble être convaincu lui-m êm e dans ses M udhakkirät que sa m ission est vaine et que les négociations sont un véritable jeu de dupes. Le 30 m ai 1938, il souligne ainsi l'absurdité de la situation syrienne : « N ous sommes dans une drôle de situation. La France a une action dans une partie de notre pays qui sert de prétexte aux Turcs pour qu’ils dem andent ce que nous ne pouvons accepter ; la France ne prend aucune disposition, politique ou m ilitaire, pour protéger nos intérêts, (...) et c ’est à nous de prendre la responsabilité de cette politique sous prétexte que la France est notre tutrice » ; dès le 28 juin, il pense que la Syrie a tout perdu dans cette n é g o c ia tio n m a is il poursuit m algré tout le dialogue avec Ponsot, cherchant à réfléchir avec lui aux pays susceptibles de proposer une m édiation31. D ’autre part, il ne cesse de critiquer le gouvernement qu’il représente. C ’était déjà le cas lorsqu’il était encore à Dam as : plutôt que de parler, dans ses Mudhakkirät, de sa future mission en Turquie, il portait alors toute son attention sur la politique du Bloc national qu’il accusait de corruption et de « m agouilles32 », défendant la loyauté nationaliste de l’opposant Zakï al-K hatíb33,43 ou félicitant Quwwatlï d ’avoir démissionné du m inistère des Finances M. Durant tout son séjour à Ankara, ses rem arques au sujet du gouvernement de Jam il Mandant font écho à celles qui on t précédé son dép art : il accuse le gouvernem ent d ’incompétence35,63lui reproche de ne pas démissionner au moment où les autorités mandataires sont trop conciliantes avec le mouvement indépendantiste de Jéziré 27. ‘Adil Arslân, le 04.04.1938, p. 126 ; Atatürk ne cache pas son désir d’imiter Hitler en Autriche, ‘Adil A íslan, le 29.05.1938, p. 140. 28. ‘Adil Aíslan, le 04.04.1938, p. 126 et le 30.05.1938, p. 141. 29. C ’est la solution qu’il propose dès le 27 mai 1938, p. 140. 30. ‘Adil Aíslan, le 28.06.1938, p. 153. 31. ‘Adil Arslân, le 29.06.1938, p. 153. 32. ‘Adil Aíslan, le 07.03.1938, p. 118-119. 33. ‘Adil Arslân, le 08.03.1938, p. 119. 34. ‘Adil Arslân, le 20.03.1938, p. 121. Voir aussi Philip Khoury, op.cit., p. 488. 35. Adil Arslân, le 02.04.1938, p. 125. Voir aussi le 12.05.1938, p. 136 : l’émir ‘Adil rapporte que Janül Maidam ignore l’absence de Jâbiri, son ministre de l’Intérieur et des Affaires étrangères, parti pour quelques jours à Alep alors que son gouvernement n’est composé que de trois ministres ! Le 23.05.1938, p. 138, l’im ir ‘Adil juge que les hommes politiques syriens n’ont pas d ’autre intérêt que les leurs et que ce qu’ils comprennent de la politique ne dépasse pas le niveau de ce que savent les petits fonctionnaires des autres pays ; idem le 06.06.1938, p. 144. 36. ‘Adil Arslân, le 29.04.1938, p. 134. V oir Philip Khoury, op.cit., p. 532.

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ou de faire confiance au Haut-Commissaire de M artel et à la France en général37. En fait, c ’est toute la question de la coopération que les nationalistes du B loc national ont établie avec la France que l’ém ir ‘Adil critique, alors qu’il y participe lui-m êm e ! S’il ne se sent pas concerné par la contradiction, c ’est qu’il est convaincu d ’avoir trouvé une « honorable » marge de manœuvre : le 3 ju illet 1938, l’ém ir reçoit un télégramme de Damas lui demandant « de conserver des contacts réguliers avec Ponsot » ; l’ém ir ironise à peine quand il écrit : « Le gouvernement syrien pense-t-il qu’en restant en contact avec Ponsot, j ’aurai accès aux secrets de la politique française, ou bien est-ce qu’il a entendu dire par le délégué français à Damas que je travaillais indépendamment de l’am bassadeur de France38 ? » M ais la position qu’il a adopté ne convainc personne. L ’am biguité que l’ém ir ‘Adil A rslân entretient ainsi paraît d ’autant plus grave que sa présence à A nkara fait véritablem ent le jeu de la France, et qu’il a conscience q u ’il prend un risque certain à m aintenir sa m ission : le gouvernem ent qu’il représente à A nkara est de plus en plus discrédité et il sait qu’en Syrie des députés, qui avaient cherché à entrer dans le gouvernem ent quelques m ois auparavant, se sont désengagés pour ne pas prendre la responsabilité du m écontentem ent dans le p ay s39 ; enfin, il n ’échappe pas aux assauts de la presse au Liban, où le journal L ‘Orient publie au m ois de m ai un article dans lequel il est accusé d ’avoir enterré l’affaire d ’Alexandrette et d ’avoir en échange négocié avec le gouvernem ent turc pour qu’il intervienne dans les affaires syriennes contre la politique des m inorités m enée par la France40. Surtout, les négociations secrètes entre Ponsot et Aras aboutissent, le 4 juillet 1938, à la signature d ’un traité d ’am itié franco-turque. L 'ém ir ‘Adil Arslân accepte l’invitation qui lui est faite de venir assister à la signature en tant qu’« observateur ». L’ém ir sait très bien ce que sa présence à la cérém onie représente pour les Français qui, dit-il, ne manqueront pas de dire que les Syriens approuvent le traité d'am itié franco-turque. Mais plutôt que de refuser P invitation, il s’y rend et se contente de rappeler dans ses Mudhakkirät q u 'il n 'est que simple « observateur41 ». La sig n atu re du tra ité qui ren fo rce la p o sitio n la F rance dans la M éditerranée orientale en cas de con flit aura de graves conséquences, puisqu’en échange la Turquie obtient, au m épris des anciens accords, de 37. 38. 39. 40. 41.

‘Adil Arslân, le 02.05.1938, p. ‘Adil Arslân, le 03.07.1938, p. ‘Adil Arslân, le 06.05.1938, p. ‘Adil Arslân, le 11.05.1938, p. ‘Adil Arslân, le 05.07.1938. p.

135 ; le 29.05.1938, p. 140 ; et le 05.06.1938, p. 144. 155. 136. 136. 156-157.

AMBIGUITÉS ET ÉTHIQUE POLITIQUE CHEZ L'ÉMIR 'ADIL ARSLÀN

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faire entrer les troupes turques dans le Sandjak. Sous la pression de l’arm ée, la Turquie obtient à A lexandrette la m ajorité escom ptée à l’A ssem blée du Sandjak qui se dénom m e désorm ais H atay. En février 1939, le H atay fera partie intégrante de la T urquie, et, à la fin du m ois de ju in 1939, la France retirera ses troupes de la région. Jusqu’en ju in 1939, l’ém ir ‘A dil A rslân subira les critiques d ’une certaine presse l’accusant d ’avoir approuvé le traité. Il ne répondra pas directem ent à ces attaques, se lim itant à se défendre dans ses M udhakkiràt dans lesquelles il écrit, près d ’un an après la signature scellant l’am itié franco-turque : « Ce traité n ’a pas donné A lexandrette à la T urquie, car c ’était déjà fait. Je ne l’ai pas signé, on ne m ’a pas dem andé de le faire, et le gouvernem ent syrien ne m ’a pas ordonné de le faire, ni de l ’a cc e p ter, ni de d ém issio n n er, que ce so it de m an ière e x p lic ite ou im p licite42. » Les term es du traité laissent en suspens la question de la frontière à établir entre le H atay et la Syrie. Poussé par le m inistre des A ffaires étrangères syrien, Sa‘d A llah al-Jâbirï, l’ém ir ’A dil A rslân tente de négocier ce qui est encore négociable. M ais A ras n ’est plus disposé à discuter, faisant entendre à l’ém ir que la question de la frontière est l’affaire des topographes de l’arm ée turque, et non des diplom ates43. L ’ém ir ’A dil, atteint selon lui par l’échec des négociations sur A lexandrette44, est frappé d ’une attaque cardiaque le surlendem ain. Soigné dans un prem ier tem ps à A nkara, il gagne ensuite la France, l ’A ngleterre et la Suisse. À son retour à A nkara pour assister, com m e représentant syrien, aux funérailles nationales d ’A tatürk le 21 novem bre 1938, il fait quelques ultim es tentatives pour ram ener T urcs et F rançais à la négociation, m ais en vain 4S. Déroutante, la ténacité de l’ém ir ‘Adil Arslân à poursuivre sa mission malgré la mauvaise foi évidente de ses interlocuteurs pose la question de ses motivations réelles. Ambiguës, contradictoires, son attitude et les réflexions dont il fait part dans ses Mudhakkiràt dissim ulent mal d ’autres motifs que ceux pour lesquels il semble agir.

42. ‘Adil Aíslan, le 04.06.1939, p. 265. 43. ‘Adil Arslân, le 06.07.1938, p. 157. 44. ‘Adil Arslân, le 10.07.1939, p. 275. 45. L*émir ‘Adil revoit Ponsot le 25 novembre dans une entrevue qui ne laisse aucun espoir de voir la France changer d’attitude vis-à-vis de la Turquie même après la mort d’Atatürk, ‘Adil Arslân, le 25.11.1938, p. 194 ; le 26, il voit Aras qui lui fait une proposition inacceptable : un partage du Sandjak d ’Alexandrette qui excluait la Syrie de l’accès au port d’A lexandrette,4Adil Arslân, le 26.11.1938, p. 195.

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L es m o t iv a t io n s d e l ’é m ir ‘A d il A r sl â n à A n k a r a

On pourrait dans un premier temps expliquer les ambiguïtés et les contradictions de l’émir par le désir de maintenir en place le principe durement acquis de la représentation syrienne à l’étranger, principe qui consacre son retour sur la scène politique syrienne après dix-huit années d ’exil. On le verra en effet au mois d e juillet 1938, à l’occasion de la grande réception donnée à Istanbul pour la célébration du m ariage de ‘Adnân Bey al-A tasi, le neveu du président syrien, avec u n e Stanbouliote, se charger d ’inviter à la réception les représentants politiques d ’un grand nombre d ’États, en signant l’invitation « le Délégué et le représentant de Syrie », et relever - non sans faire preuve d ’une certaine naïveté - que « le fait que les réponses des invités sont envoyées à cette adresse est d’une grande importance pour la position de la Syrie46 ». En novembre 1938 il témoignera par ailleurs, dans les Mudhakkirät, de sa colère quand il apprend que le colonel Collet a l’intention de représenter la Syrie à la cérémonie des funérailles d ’A taturk47. M ais cet argum ent, com pte tenu du déroulem ent des négociations, est-il suffisant pour com prendre les raisons qui poussent l’ém ir à rester à A nkara où, finalem ent, il fait le jeu des diplom ates fiançais et turcs aux dépens de la Syrie ? Il ne l’est certainem ent pas si l’on considère le radicalism e et l’honneur que l’ém ir ’A dil A rslân a placés au centre de l’im age politique qu’il s’est forgée. N éanm oins, il prend peut-être tout son sens si on associe le principe de la représentation syrienne à l’étranger d ’une part, avec, d ’autre part, l’im portance que revêt pour l’ém ir ’A dil la reconnaissance dont il jo u it auprès de ses interlocuteurs turcs. L ’ém ir ’A dil A rslân, très sensible à la reconnaissance sociale de son rang, s’enorgueillit facilem ent du prestige acquis par sa fam ille en Turquie : c ’est ainsi qu’il rapporte avec fierté que, à la suite de son accident cardiaque survenu en ju illet 1938, le m édecin privé d ’A tatürk a été envoyé auprès de lui par les m inistres et le président lui-m êm e « pour la seule raison qu’il fait partie de la fam ille A rslân 48 ». Cette valeur fam iliale dont il est le dépositaire en Turquie prend davantage d ’im portance encore à travers son adm iration pour l’État turc qui, m algré le régim e laïc, n ’en représente pas m oins un pays m usulm an49. Les hommes

46. ‘Adil Arslân, le 30.07.1938, p. 164. 47. *Adil Arslân, le 21.11.1938, p. 192. 48. ‘Adil Arslân, le 23.11.1938, p. 193. Voir aussi supra, la remarque formulée par Ponsot pour le flatter, et que Témir ‘Adil Arslân rapporte le 28.03.1938, p. 123. 49. Voir ‘Adil Arslân, le 12.05.1939, p. 258.

AMBIGUITÉS ET ÉTHIQUE POLITIQUE CHEZ L'ÉMIR *ADIL ARSLÀN

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politiques turcs réalisent en effet pour lui un certain idéal de m aturité, de finesse e t de force politiques*°. C et idéal auquel il s ’est associé lorsqu’il était député à Istanbul, est en com plète opposition avec le m onde politique syrien, qu’il n ’épargne d ’ailleurs jam ais. Il est en m ilieu plus fam ilier avec ses anciens collègues turcs du Parlem ent et du gouvernem ent ottom ans, que R ustu A ras invite subtilem ent en son h o n n eu r5 Sl. 0 Par ailleurs, l’ém ir aura diverses occasions, dans ses Mudhakkirät, de rappeler l’im portance de l’am itié syro-turque, dont il est un des plus fidèles représentants. En 1943, il évoquera encore la « nuit de fête » qui suivit le traité de Lausanne consacrant en 1923 la victoire de la Turquie su r« ses ennem is52 » -e n n e m is qui furent un tem ps les alliés des A rabes. En outre, l’idée de faire une « union orientale » est un sujet de discussion qui intervient de tem ps à autre dans les m ilieux diplom atiques, et l’ém ir y est favorable53. Elle rejoint ce vieux projet qu’il avait autrefois soum is au roi Faysal à D am as, dans lequel il proposait de créer une alliance avec la Turquie et la Perse, et qu’il évoquera encore en 1953S4. L ’attitude de l’ém ir dès les débuts de l’année 1939 vient confirm er cette affinité avec la Turquie qui perm et peut-être d ’expliquer ses am biguïtés passées. Il écrit dans ses M udhakkirät qu’il « faut désorm ais que chaque Syrien affirm e aux Turcs que l’indépendance de la Syrie ne se fera que dans l’intérêt de la T urquie e t q u ’il fau t é v ite r de d iscu ter au tan t que p o ssib le du sandjak d’A lexandrette afin d ’arriver à une situation honorable55 ». À Paris où il retrouve A ras, il tente ouvertem ent ce qu’il a certainem ent tenté de faire dans le cadre contraignant de sa m ission de représentant du gouvernem ent syrien l’année précédente, à savoir obtenir le soutien turc pour l’indépendance de la Syrie en proposant la reconnaissance syrienne du fait accom pli d ’A lexandrette56. N ’est-ce donc pas le vieux réflexe ottom an qui ressurgit, et qui perm et d ’affirm er que si l’ém ir a m aintenu sa présence à A nkara, c ’est bien en tant qu’hom m e de sa génération et en tant qu’ancien ottoman-ottomaniste qu’il agit, cherchant coûte que coûte l’entente avec les descendants politiques de cet ancien État auquel il doit tout, à la fois sa culture et la reconnaissance de son statut social ?

50. ‘Adil A rslin, le 02.04.1938, p. 125, et le 29.05.1938, p. 140. 51. ‘Adil A rslin, le 21.04.1938, p. 132. 52. ‘Adil A rslin, le 24.07.1943, p. 408. 53. A insi la rencontre avec l’ambassadeur afghan qui est favorable i une telle « union » (ittihad ) pour sauver l’Orient de la dictature européenne, ‘Adil A rslin, le 27.04.1938, p.134. 54. ‘Adil A rslin, le 19.02.1953, p. 1453. 55. ‘Adil A rslin, le 12.01.1939, p. 210. 56. ‘Adil A rslin, le 17.02.1939, p. 223-224, et le 18.02.1939, p. 224.

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Ce réflexe s'accom pagne en tout cas de ce m épris quasi ancestral à l'égard de la France que le clan auquel l'ém ir ‘A dil appartient au sein de sa propre fam ille a su cultiver dès la fin du XIXe siècle. L 'ém ir ‘A dil ne cesse, tant q u 'il est à A nkara, de dénoncer la confiance que le gouvernem ent syrien développe à l’égard de la France : celle-ci cherche, à travers la question d ’A lexandrette par exem ple, à créer des m otifs de discorde entre Arabes et T urcs 51. En 1939, lorsqu’il apparaît clairem ent que, m algré les concessions syriennes à A lexandrette, la ratification du traité franco-syrien qui doit donner l’indépendance à la Syrie est à nouveau rejetée par la France, il écrit : « La France a trahi la Syrie en donnant satisfaction à la Turquie aux dépens de la Syrie et en em pêchant celle-ci de trouver un accord avec les Turcs. E t la Syrie s'e st trahie elle-m êm e en ignorant la valeur politique de la Turquie et en faisant confiance à une alliance fictive avec la F rance38. » La sym pathie qu’il éprouve pour Ponsot - en vertu, peutêtre, des m énagem ents que celui-ci lui tém oigne - est exceptionnelle. Surtout, l'ém ir ‘A dil est convaincu que l’am bassadeur fiançais n ’est pas responsable des orientations prises par la négociation. Selon lui, Ponsot ne fait q u ’obéir au gouvernem ent français m êm e s’il fait par ailleurs de son m ieux pour am ener la France à des positions plus favorables à la S yrie5 S9. 857 C O N C L U SIO N

Face à une France détestée, toute l'am biguïté de l’ém ir à A nkara réside donc dans sa déterm ination à conserver l'am itié turque. D urant la Seconde Guerre m ondiale, au cours de laquelle d ’ailleurs il trouvera refuge en Turquie, il rappellera clairem ent cette relation privilégiée autrem ent plus im portante pour la Syrie que le territoire d ’A lexandrette : à la proposition de l’A llem agne selon laquelle la Turquie devrait accorder une com pensation à la Syrie pour la perte de ses territoires, il répond que « cela ne viendrait à l’esprit d ’aucun Arabe un tant soit peu intelligent et sincère », et que « si le gouvernem ent allem and pensait vraim ent à un tel projet, ce serait la preuve de son ignorance ou de sa déterm ination à créer des problèm es et des m otifs d ’hostilité entre les A rabes et les T urcs60 ». En ju in

57. ‘Adil Arslân, le 18.04.1938, p. 131. 58. ‘Adil A íslan, le 12.05.1939, p. 258. 59. ‘Adil Arslân, le 14.04.1938, p. 129. Ponsot fait d’ailleurs ostensiblement profil bas, rapportant lui-même i l’ém ir ‘Adil que les décisions se font à Paris et qu’il ne fait que suivie les ordres qu’il reçoit, ‘Adil Arslân, le 28.11.1938, p. 195. 60. ‘Adil Arslân, le 01.04.1942, p. 352.

a m b ig u ït é s e t é t h iq u e p o l it iq u e c h e z l ’é m ir *a d il a r s l à n

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1945, il d énoncera les rev en d icatio n s du je u n e n a tio n a liste A rsüzi su r A lexandrette, l’accusant ainsi que les jeunes nationalistes qui l’entourent, d ’avoir « dans la politique de vastes intérêts61 ». Si l’ém ir ‘Adil A rslân a accepté cette m ission qui, finalem ent, a surtout fait le jeu de la France, Une faut pas perdre de vue l'im portance de la relation turco-syrienne sur laquelle reposent de nombreux espoirs en Syrie à la veille de la Seconde Guerre m ondiale, et la nostalgie de la puissance ottom ane qui dom ine encore les esprits syriens. Elles expliquent les am biguïtés et les contradictions de l’ém ir ‘A dil qui jusq u ’au bout, et m algré l’intransigeance turque, voudra croire à une am itié ancestrale, et, peut-être, à une union renouvelant l’ancien passé ottoman. Enfin l’analyse du tém oignage de l’ém ir ‘A dil A rslân sur sa m ission dans les négociations d ’A nkara perm et de m ieux cerner les conditions dans lesquelles la France a su se servir de l’interm édiaire nationaliste et ottom aniste pour parvenir à faire accepter le « fait accom pli » d ’A lexandrette. E lle souligne égalem ent la finesse du d isp o sitif diplom atique de la France dans cette affaire. H enri Ponsot, ancien H aut-C om m issaire, qui connaissait parfaitem ent le m ilieu politique syrien, a dém ontré là qu’il était bien l’hom m e de la situation.

61. *Adil Arslân, le 14.06.1945, p. 514.

B Y PA SSIN G T H E N A T IO N A L IST S: C O M T E D A M IEN D E M A R T E L ’S “A D M IN IST R A T IV E ” R EFO R M S O F JA N U A R Y 1936 P eter SH A M B R O O K The C horister School, Durham, UK

Following the suppression o f the G reat Revolt in the Spring o f 1927, French policy w as directed prim arily tow ards organising a m alleable local governm ent in D am ascus w hich w ould firstly, ratify a constitution acknow ledging the legitim acy o f die m andate and secondly, ratify a Franco-Syrian treaty w hich consolidated French m ilitary, econom ic and cultural interests in the Levant, as w ell as satisfying G eneva’s concerns i.e., dem onstrating that France had fulfilled her international obligation to “em ancipate die territories” .1 In M ay 1930 die French had im posed a French-w ritten constitution on Syria and by Spring 1933 had established an elected, figurehead governm ent in D am ascus, but had still failed to persuade it to sign a treaty - a treaty w hich, in reality, w ould have sim ply legitim ised the French position. In Sum m er 1933, H igh C om m issioner H enri Ponsot w as transferred to M orocco, and a m ore vigorous approach w as then applied to Syrian affairs, in the shape o f Com te D am ien de M artel, w ho - by a judicious use o f “hanging tough” tactics and secret funds to w avering deputies - succeeded w here M. Ponsot had failed. O n 16 N ovem ber 1933, follow ing an uninterrupted 16-hour persuasion session that finished at three in the m orning, the Syrian Prim e M inister (H aqqi al-’Azm ), reluctantly signed a Franco-Syrian Treaty - a deliberately im precise, lengthy docum ent drafted by French officials at the Quai d ’O rsay during Sum m er 1931. De M artel, how ever, had not reckoned w ith the nationalist leader, Jam il M aidam .1

1. See A rticle I o f the Mandate Act, League o f Nations O fficial Journal, August 1922, p.1013.

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PETER SHAMBROOK

De M artel’s plan to have the treaty document rubber-stamped by the D am ascus parliam ent was blocked by M ardam’s attem pt to read a petition in the C ham ber, signed by about 70% o f the Chamber, rejecting the treaty before it had even been discussed. De M artel reported to the Quai d ’Orsay: ’The nationalists tried hard to beat us to it, in presenting us with a fa it accom pli and they partially succeeded because they gathered 43 signatures for the petition that Jamil Mardam tried to read out this morning. We onlyjust avoided the rejection ‘coup’ by suspending die deliberations”.2

The exasperated H igh Com m issioner suspended the Cham ber, initially for four days, then for a further four m onths, then for a further six m onths and finally in N ovem ber 1934, he suspended it indefinitely (sine die). A t the tim e, de M artel disingenuously declared he had done so in order to “prevent m anoeuvres o f intim idation and the violation o f the Syrian constitution”.3 French public opinion, as w ell as in the Levant, w as regularly fed such declarations throughout the 1920s and 1930s and thus encouraged to swallow the line that local governm ents in the Levant w ere still too im m ature and irresponsible to take over the reins o f self-governm ent. De M artel told H aqqi al-A zm to w ithdraw the treaty and decided to put Syrian politics officially to sleep until he had, in his ow n w ords, “recuperated and re-organised the lost sheep” - and that could not be done overnight From then on, de M artel refused to m eet any nationalists and instructed his delegates likewise. To give him selfbreathing space, he re-installed in the Prime M inister’s chair the shrewd and em inently m alleable francophile, Shaykh Taj al-D in alH asani, in M arch 1934, on the strict understanding that the latter’s official b rief w ould focus on econom ic reform - and not on politics. Shaykh Taj alDin4 cheerfully com plied. U ntil the opening o f the N antes archives in the 1980s, it w as generally accepted that de M artel's priority during this period w as w hat he said it w as econom ic reform . H is true priority, how ever, rem ained the future political organisation o f Syria: “All political activity today, however, must be carried out discreetly if we wish to avoid reactivating the opposition, which is at present crumbling. Therefore I am trying to concentrate the public’s attention on economic projects”.5 2. Ministère des Affaires Etrangères (Paris), Série Syrie-Liban (MAE/SL), Martel to MAE, 21 November 1933, vol. 487, p.7$. 3. Centre des Archives Diplomatiques de Nantes, ybnds Beyrouth (CADN/B), Decree No. 169L\R, 21 November 1933, vol. 472 (not paginated). 4. Syrian Prime Minister 1928-1932. 5. CADN/B, M attel to MAE, 20 April 1934, vol. 473.

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T his w as the heart o f die H igh Com m issioner’s strategy throughout 1934-35 in Syria. De M artel’s instructions from Paris rem ained the same: hold the country; pro tect the pipe-line; establish and organise som e sort o f parliam ent in D am ascus that w ould ratify a treaty, à la française. The problem was how to produce such a parliam ent. The nationalists in the Cham ber had scuppered M . Ponsot’s plans in A ugust 1928 and now de M artel’s gam eplan had received a sim ilar fate. A t the end o f 1933, the H igh Com m issioner and his team cam e up w ith w hat they thought was the answ er - adm inistrative decentralisation. Throughout 1934 and 1935, w hile de M artel publicly concentrated on economic projects, som e o f his senior officials spent m ost o f their tim e secretly drafting a new political blueprint for Syria. Based on a re-division o f Syria into 6 o r 8 sanjaks, including the A law ite and Druze regions, it involved bypassing the nationalist opposition, creating an alternative (partially nom inated) parliam ent and establishing a m odified constitution. In som e w ays the schem e follow ed a fam iliar pattern. Since 1920, w henever it had suited French purposes, Syria had been subjected to a series o f political and adm inistrative perm utations. It had happened in 1920, in 1922 and 1924. Now, a decade later, the French thought they could do it again. De M artel’s proposals entailed adm inistrative autonom y for each sanjak, as in the existing sanjak o f A lexandretta, w hose affairs w ould be m anaged by elected councils, together w ith a representative o f the central governm ent. A governm ent (nom inated by the H ead o f State and responsible to him alone), assisted by a Central C ouncil, w ould m anage the affairs o f state. The Central C ouncil’s pow ers w ould be lim ited, notably on the question o f financial expenditure. Finally, to avoid the draw backs associated w ith general elections, the Central Council w ould be com posed o f mem bers delegated from the sanjak councils, m andated for either a year or for each session. The w hole project, o f course, w ould be presented to the public as a purely adm inistrative reform , entirely devoid o f any political im plications.6 As the w hole schem e w ould be carried out in stages, perhaps over a 3-year period, there w ould be no need for the French to introduce a detailed blueprint, as M. Ponsot had done in M ay 1930. N o such target w ould be offered the nationalists. Instead, the new constitution w ould em erge during the final 6. See CADN/B, “Note”, 2 September 1933, vol. 471, which describes in detail the meeting in Paris (2/9/33) between the High Commissioner and Shaykh Taj al-Din, where the administrative reform project was discussed. The 103-page text o f the project is in MAE/SL, vol. 491, p. 210-313.

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stage o f the project. A fter the initial process o f decentralisation, at the sanjak level, delegates from the sanjak councils w ould be convoked to help the governm ent study a particular issue. This experience w ould be renew ed a num ber o f tim es. The final stage w ould be the prom ulgation o f a text defining the organisation as a w hole i.e., a new constitution, w hich w ould be subm itted for ratification to die Central Council. O nly then w ould the seem ingly intractable question o f the re-attachm ent o f L atakia and the Jabal D ruze be introduced, the adoption o f the new constitution being a condition o f that re-attachm ent. In other w ords, the French w ould inform the C entral Council: “Y ou sign this docum ent - in return, w e w ill accept the political integration o f Latakia and the Jabal D ruze into Syria”.7 In N ovem ber 1935, som e details o f the project leaked out and articles appeared in the D am ascus press, w arning that the French w ere planning to establish non-elected sanjak councils and to re-divide Syria under the guise o f ad m inistrative reform . D e M artel p u blicly accused S yrian jo u rn a lists o f orchestrating a cam paign o f lies about French intentions. In this affair, how ever, it w as the French authorities w ho attem pted to bury the truth.8 De M artel's adm inistrative reform s w ere officially published in D am ascus and B eirut on 20 January 1936, but at that very m om ent other events took over - serious disturbances erupted in D am ascus, a G eneral Strike started and de M artel was forced to put his carefully prepared reform gam eplan “on hold”. The H igh C om m issioner's authoritarian m ethods during 1934 and 1935 had encouraged an increasingly frustrated N ational B loc - a collection o f w eak and autonom ous groups o f nationalists, w ith no arm s and little finance - to draw closer together. It w as de M artel's arrest o f Fakhri al-B arudi (a m ilitant nationalist deputy) and his closure o f the N ational B loc offices (“centres o f revolution”) in D am ascus and A leppo on 18 January 1936 w hich precipitated the disturbances leading to the G eneral Strike. Perhaps m ore than anything else, the French had underestim ated the potential o f a rising generation o f m ore educated and radicalised youth to provoke significant and prolonged unrest. As is w ell docum ented, de M artel attem pted to ride out the storm w ith a series o f fam iliar m easures: the im position o f m artial law and the exile o f key 7. See MAE/SL, vol. 491, p.210-313 (undated); MAE/SL, “Political evolution in Syria”, M artel, September 1934, vol. 489, p. 80-83. 8. “The re-establishment o f the 1923 constitution in Egypt obliges us for the moment to abandon the idea o f superimposing a political organism, drawn from the M uhafazat councils, provided for by my recent administrative reform ... However, in thus maintaining this first stage o f administrative reform, we keep open the possibility that if the parliament fails, we can produce a new representative system from these M uhafazat councils.. CADN/B, Martel to MAE, 1 March 1936, vol. 475.

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nationalist leaders. But the spectre o f a potential repetition o f 1925-6 and o f recent events in Egypt, combined with a weak, centrist and stop-gap government in Paris led him to change tack and reopen talks w ith nationalist leaders, which led to the 1 M arch agreement and - after many twists and turns - a FrancoSyrian agreement finally emerged on 9 September 1936. Victory (for the Syrians) o f a kind had been won, but it was a lim ited victory, a conditional independence. Although the French m ilitary never swallowed the treaty, the French government had ample reason to be pleased: the Republic o f Lebanon had been contractually safeguarded and essential French interests in Syria had been consolidated. On the surface, French m andatory policy during this period som etim es appeared to be hesitant and reactive. It is certainly true that on som e occasions the French did not know exactly w hat to do next - especially if their plans had ju st been thw arted. B ut appearances are deceptive. In large m easure, French hesitation w as part o f a subtle gam eplan to w ear down, underm ine and divide the nationalists. A part from those on the far left, m ost observers, such as French and B ritish M .Ps, journalists and w riters (including Longrigg) seem to have been generally convinced o f the authenticity o f the liberal-sounding, ambiguous signals the French skilfully sent out through the press and through declarations in the French C ham ber and in G eneva during the 1920s and 1930s. Such declarations about, for instance, “the em ancipation o f territories” w ere all part o f the im perial game, played out on a local and international stage; a game played w ith equal vigour by B ritain in its own style, but w ith sim ilar intentions. The adm inistrative reform schem e, however, reveals the deeper reality o f French m otives and priorities, which up until at least 1939, were quite precise: hold the country and protect the pipe-line. Everything else was secondary. In 1935, French policy-m akers in Paris and Dam ascus still firm ly believed that they could and should organise Syria and Lebanon according to their own political, strategic and im perial concerns: the “em ancipation o f Syria and Lebanon”, as required by the League o f N ations, w ould rem ain in the realm o f rhetoric. That is the heart o f the m atter. There was occasionally some dissent betw een the alm ost im m ovable French m ilitary and som e slightly m ore pragm atic Quai d ’O rsay officials, as vividly revealed during the 1936 treaty negotiations. N evertheless, such dissent highlights rather than underm ines m y thesis9 that during this period (1927-1936) French fundam ental intentions in Syria rem ained unambiguous: nam ely, to consolidate French political, m ilitary, econom ic and cultural interests. 9. See Peter Shambrook, French Imperialism in Syria. 1927-1936, Ithaca Press, Reading, 1998.

LES « BO N N ES A FFA IR ES » D E LA M O D ERN ISA TIO N : LES SO C IÉTÉS A N O N Y M ES ET L ’IN D U STR IA LISA TIO N EN SY R IE, 1908-1946 F rank PETER Université de Provence/Freie Universität Berlin/IFEAD

C et article a pour but d ’exam iner, à travers le cas des sociétés anonym es, les conditions et les stimuli du processus d ’industrialisation qui débute lentement en S y rie1au début du XXe siècle. Les ouvrages relatifs à l’histoire des prem ières industries m odernes1 2 en Syrie insistent dans leur analyse de cette phase sur les contraintes qui ont agi sur le développem ent industriel ; celui-ci s ’est fait, pour ainsi dire, à l’om bre de la dom ination im périaliste. L ’apparition tardive des prem ières industries m odernes ottom anes résulte de l’écrasante concurrence européenne ainsi que du retard im portant que l’empire avait pris dans le domaine de la m odernisation technique. De par cette situation, les faibles investissem ents placés dans les industries m odernes, tout autant que la préférence donnée aux valeurs im m obilières n ’étonnent guère3. Si les obstacles techniques deviennent 1. Cet article porte sur les industries situées, après 1936, dans le territoire de la République syrienne et c’est ainsi que nous employons le terme « Syrie » ici. En discutant de la politique française en matière économ ique, il est parfois utilisé pour désigner l’ensemble des États sous m andat français qui constituaient un espace unifié au niveau de la législation douanière et monétaire. 2. D n’y a pas eu de distinction claire entre industries « modernes » et « traditionnelles » dans la période étudiée ici et l’emploi de machines n’est pas le seul indice ni un signe infaillible pour établir de telles différences. Nous employons néanmoins le terme « moderne » dans cet article pour désigner les industries mécanisées puisque la mécanisation constitue une voie très importante, même si elle n’est pas exclusive, de la modernisation des industries. Par ailleurs, nous allons montrer les modalités exactes de cette modernisation au cours de l’article. Voir Roger O wen et Sevket P amuk, A History o f Middle East Economies in the Twentieth Century, I. B. Tauris, Londres, 1998, p. 67. 3. Roger O w en , The M iddle East in the W orld Economy 1800-1914,1. B. Tauris, Londres, 1993 (édition révisée), p . 261-264 ; Adnan F arra , L ’industrialisation en Syrie , thèse de doctorat. U niversité de G enève, lm p. G rivet, Genève, 1950, p. 137.

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m oins im portants par la suite, les pressions extérieures continuent à agir su r l’économ ie syrienne après l’occupation française. L ’essor du m ouvem ent de l’industrialisation en Syrie, à partir de la fin des années vingt, s’explique ainsi d ’abord par la nécessité, pour les entrepreneurs locaux, de s’adapter aux changem ents de l’environnem ent économ ique 4. L ’im p o rtan ce de ces fa c te u rs ex o g èn es su r le d éro u lem en t d e l'industrialisation en Syrie ne peut nullem ent être niée. Il n ’en reste pas m oins vrai que, de par l’accent m is sur le rapport im périaliste conçu à la base com m e une confrontation O rient/O ccident, et l’insistance sur la relative faiblesse des Syriens dans ce rapport, on risque de m éconnaître la part que jouent les acteurs locaux. Leurs actions sont en effet réduites à des réactions contre de fortes contraintes extérieures. Le fait même qu’elles s’im briquent dans des processus locaux ou qu’elles soient parfois m ême extérieures au rapport im périaliste est négligé. A insi, le calcul et les stratégies des entrepreneurs et investisseurs ne trouvent que rarem ent leur place dans cette analyse. L ’objet de notre étude consiste à porter, en supplém ent aux études précédentes, un regard différent sur 1’industrialisation, regard qui se focalise sur les espaces d ’action dont les entrepreneurs disposent, au-delà des diverses contraintes. Ces espaces sont le lieu et l’objet de l’élaboration de stratégies entrepreneuriales qui contribueront à déterm iner le cours de l’industrialisation. N ous voudrions exam iner en particulier dans quelle m esure l’industrialisation en Syrie est fonction d ’investissem ents qui trouvent leur origine en dehors de stim uli tels que la nécessité d ’adaption. L ’évolution du secteur industriel, en tant que m arché d ’investissem ent qui attire des capitaux à l’extérieur du groupe des entrepreneurs, est particulièrem ent perceptible dans le cas des sociétés anonym es (SA). Leur développem ent, entre 1908 et 1946, fiait ressortir les objectifs des investisseurs ainsi que les problèm es qu’ils rencontrent durant leur réalisation et perm ettra d ’éclaircir, en fin de com pte, l’ensem ble du processus d ’industrialisation5.

Industrialisation et modernisation En a lte rn an t les co n tex tes dans lesq u els se p lacen t les acteu rs, l ’industrialisation en Syrie se prête à différentes définitions dont chacune 4. Roger O wen et Sevket P amuk, op. cit.t p. 66 s. 5. Pour ce qui est des cas précis de sociétés anonymes examinés ici, nous avons choisi de nous concentrer notamment sur les sociétés fondées à Damas.

LES SOCIÉTÉS ANONYMES ET L'INDUSTRIALISATION EN SYRIE, 1908-1946

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m et en lum ière un des aspects de son fonctionnem ent. D ’une p art, elle p eu t ê tr e d é fin ie c o m m e le d é v e lo p p e m e n t d e s fo rc e s p r o d u c tric e s , développem ent à la fois rendu nécessaire e t entravé p a r les fo rtes p ressions étra n g ères. D ’au tre p a rt, e lle fa it p a rtie du p ro cessu s p lu s larg e de la m odernisation so ciale e t économ ique de l’Em pire ottom an. C e processus pose au tan t le défi d ’une réo rg an isatio n so ciale e t p o litiq u e q u ’il o ffre de n o u v e lle s o p p o rtu n ités éco n o m iq u es. E n év o q u an t les m a n ife statio n s m atérielles de cette m odernisation - les chem ins de fer, l ’am énagem ent u rb ain , les m ines, les explo itatio n s agrico les ou la production in d u strielle nous esquissons, en e ffet, to u t un cham p d ’in v estissem ent qui se form e progressivem ent dès le X IX e siècle, de façon concom itante avec l’expansion de la cu ltu re m oderne. O r, a u d é b u t d u s iè c le , c e s s e c te u rs s o n t c o n trô lé s p re s q u e exclusivem ent p ar des sociétés européennes dans lesquelles les capitaux ottom ans ne participent que dans une m esure très lim itée 6. La fondation de so cié té s anonym es lo cales p o rte a in si d ’ab ord tém o ig n ag e des e ffo rts entrepris, p ar les investisseurs locaux en Syrie, d ’accéder, directem ent et sous leu r propre direction, à ces nouveaux secteurs. C es sociétés ne v isent pas ta n t la m odernisation d ’anciens secteurs de l ’économ ie po u r m ieux s ’affirm er contre la concurrence européenne que la recherche de « bonnes affaires » dans les nouveaux secteurs économ iques. Inspirés par le « m odèle » européen des sociétés anonym es fonctionnant dans l’Em pire ottom an 7, les investisseurs ont choisi cette form e d ’association puisqu’elle perm et de réunir les apports lim ités d ’un grand nom bre d ’investisseurs ce qui rend la réalisation de grands projets à la fois possible et, du p oint de l ’investisseur individuel, m oins risquée. L ’attrait de ce type de société est augm enté par le fait q u ’elle perm et aux investisseurs en dehors du groupe des entrepreneurs, notam m ent aux notables, de particip er aux entreprises m odernes. En m êm e tem ps, ces so ciétés co n stitu en t, su rto u t dans la p ério d e ottom ane, u n m oyen p o u r intervenir dans les débats politiques relatifs à la m odernisation.

6. Jacques Thobie, Intérêts et impérialismefrançais dans l ’empire ottoman (1895-1914), Publications de la Sorbonne, Im prim erie nationale, Paris, 1977 ; Jean Ducruet, Les capitaux européens au Proche-Orient, Presses universitaires de France, Paris, 1964. La participation des investisseurs ottomans à ces entreprises a été analysée pour le cas des clients de la Banque impériale ottomane. V oir Edhem Eldem, « Istanbul 1903-1918 : a Quantitative Analysis o f a Bourgeoisie », Bo¿azigi Journal, XI, 1-2, 1997, p. 53-98. 7. Ce m odèle est introduit dans l’Empire ottoman par le nouveau code de commerce adopté en 1850.

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LA SOCIÉTÉ A N O N Y M E OTTO M ANE : ENTREPRISE ÉCONOM IQ UE ET A SSO C IA TIO N POLITIQUE

En Syrie, l’in térêt que suscitent les SA, suite à quelques tentatives dispersées rem ontant à la deuxièm e m oitié du X IXe siècle, s’accroît dès 19088. L ’apparition d ’un plus grand nom bre de sociétés à p artir de ce m om ent est favorisée par plusieurs facteurs. D epuis la fin du siècle, les villes syriennes, en particulier, entrent en contact étroit avec une nouvelle culture technique qui leur est transm ise à travers l’Europe et les grands centres régionaux de l’Em pire ottom an. L ’introduction des prem iers élém ents de cette culture m atérielle, à travers les chem ins de fer et l’im portation de m achines 9,01 s’accom pagne de la d iffusion d ’un sav o ir spécifique et de la form ation d ’une m ain-d’œ uvre « spécialisée ». C es innovations interviennent dans une économ ie dont la structure s ’est transform ée à beaucoup d ’égards au cours des décennies précédentes : sur fond d ’affaiblissem ent des corps de m étiers, la concentration des ateliers de production et l’apparition des prem ières m anufactures>0, ainsi que l’introduction des m achines perm ettent aux entrepreneurs de franchir encore un pas dans la m odernisation de l’économ ie. Les circonstances directes de la création des sociétés relèvent pourtant du politique. Suite à la révolution de 1908 et à la restauration de la constitution, 8. Les premières sociétés anonymes datent de la deuxième moitié du XIXe siècle. À Damas, ime société d’égrenage de coton a été fondée en 1878 par un groupe de « notables ». Il s’agit soit d’une société en commandite par actions, soit d’une société anonyme. V oir Jam es R eilly , « Damascus M erchants and Trade in the Transition to Capitalism », dans Canadian Journal o f History, XXVII, 2, avril 1992, p. 23 ; Al-Muqtabas, 8 novembre 1911. En 1882/83, une SA ottomane entreprend la construction de la nouvelle route reliant H ama, Homs et Tripoli. V oir James R eilly, « Inter-confessional Relations in NineteenthCentury Syria : Damascus, Homs and Hama compared », dans Islam and Christian-Muslim Relations, V II, 2, ju illet 1996, p. 213-224 et Léon Schulman, « Handel und V erkehr in Syrien », dans W eltwirtschaftliches Archiv, XD, 1918, p. 283. Ahmad ‘Tzzat ‘Abid avait tenté, en 1904, de financer la construction du tramway de Damas par une société anonyme locale avant d’avoir recours à une société à capital belge. V oir Consul de Grande-Bretagne,« Quarterly report ».Dam as, 10 octobre 1904 et 9 janvier 1905, Public Record Office-Foreign Office (PRO-FO), 618/3 ; Max L. G ross , Ottoman rule in the province o fDamascus 1860-1909, UM I, Ann Arbor, 1979, p. 502. 9. Pour une description précise de l’état des industries et des m oyens de transport en 1910, voir Emest W eakley, Report on the conditions andprospects o fBritish trade in Syria (Parliam entary Papers/ A ccounts and Papers, Cd. 5707, LXXXVii, 603), H.M. Stationery O ffice, Londres, 1911, p. 77-134. 10. V oir notamment R eilly, op. cit.,etid em , Origins ofperipheral capitalism in the Damascus region, 1830-1914, Ph. D. dissertation, université de Georgetown, UMI, Arm Arbor, 1987. Q uelques-unes des m anufactures installées à Damas, notamment celles produisant des articles d’O rient, sont d ’une taille assez im portante et em ploient des centaines d ’ouvriers, dont un grand nom bre de femmes et d’enfants. En 1908, le nombre total des ouvriers em ployés dans les six m anufactures de Sarqiyât est évalué à plus de 1000. V oir CR, « Damascus 1908 », X C V ni, 1909, p. 865.

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la lib e rté d 'a sso c ia tio n e st reconnue. Se créen t alo rs un grand nom bre d ’associations, de nature souvent « caritative », m ais aussi aux buts ouvertem ent lobbyistes. À D am as, ce phénom ène est si répandu, notam m ent dans le dom aine des institutions éducatives, q u ’un journal local considère, en 1911, que « le prem ier bénéfice » de la rév olution po u r la v ille serait la p rofusion des asso ciatio n s n . D es groupes d ’in té rê t inform els se co n stitu en t alo rs en associations reconnues, com m e c ’e st le cas à D am as en 1908 parm i les com m erçants dont plus de 200 créent, sous la présidence du grand com m erçant Safiq al-Q uw w atli, un C lub com m ercial (Nädi tigäri) qui vient s ’ajouter à la C ham bre de com m erce d éjà ex istan te. C o n trairem ent à la C ham bre de com m erce, ce club fait preuve d ’une activité rem arquable1 12. 1 En quelques m ois seulem ent, il entreprend la fondation d ’une « école com m erciale », fait instituer une exposition perm anente de produits régionaux dans ses locaux et organise des conférences 13. D e concert avec le gouverneur, il prépare la tenue d ’un « Ma ‘ri4 wafäni » et, avec des com m erçants beyrouthins, il lance un projet de société anonym e qui concerne la production de tarbouches l4. Le club bénéficie du soutien du wâli et du concours du « Com ité d ’U nion e t de Progrès » (C U P) et son action converge à plusieurs égards vers la politique que ce dernier m et progressivem ent en œ uvre, à savoir la construction d ’une économ ie nationale 1S. Lorsque l’envoyé du CUP de Salonique, C em îl B ey, se rend à D am as, à l'é té 1909, il participe ainsi à la cam pagne m enée en faveur de la réform e de l’école des arts et m é tie rs16 et préside à une m anifestation dans 11. Al-Muqtabas, 25 avril 1911. V oir aussi Consul de Grande-Bretagne, « Quarterly report », Damas, 1* octobre 1908, PRO-FO, 618/3 ; David C ommins, Islamic reform. Politics and social change in late Ottoman Syria, Oxford University Press, O xford, 1990, p. 128 s. 12. Arthur R uffin, Syrien als W irtschaftsgebiet, Benjamin Harz, Berlin, 1920, p. 316, considère que les Chambres de commerce syriennes en général et celle de Damas en particulier n’exercent pratiquement aucune activité ce qui pourrait expliquer les tentatives de réorganisation entreprises par le gouvernement après 1908. En 1910, la Chambre de commerce damascaine est reconstituée et, en juillet 1911, la loi ottomane sur les Chambres de commerce est modifiée. L’amendement stipule que leurs délibérations doivent réunir au moins la moitié des commerçants pour que des décisions puissent être prises valablement V oir Consul de Grande-Bretagne, «Q uarterly report » ,2 janvier 1910, PRO-FO, 618/3 ; Al-M uqtabas, 9 juillet 1911. 13. Ibid., 24 janvier 1909,10 février 1909 ; 16 avril 1909 ; 13 janvier 1909,5 et 6 mars 1909. 14. Ibid., 30 avril 1910 ; 21 décembre 1908,12 mars 1909,3 avril 1909 et Consul de Grande-Bretagne, « Quarterly report », Damas, 2 janvier 1909, PRO-FO, 618/3. 15. Feroz A hmad, « Vanguard o f a Nascent Bourgeoisie : the Social and Economic Policy o f the Young Turks, 1908-1918 », dans Osman O kyar et Halil Inalcjk (eds.), Tärkfye 'nin sosyal ve ekonomik tarihi (1071-1920), Meteksan, Ankara, 1980, p. 329-350 ; François G eorgeon, « La mort d’un empire (19081923) », dans Robert M antran (éd.), L'histoire de l ‘empire ottoman. Fayard, Paris, 1989, p. 577-604,595. 16. Al-M uqtabas, 13 juillet 1909 ; V oir aussi idem, 4 juillet 1909.

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un jard in public en vue d 'in citer la population à se vêtir de textiles produits lo calem en t17. M ais, notons bien que le C lub est, à la différence des C ham bres de com m erce, une organisation indépendante des organes d ’É tat bien que des liens très étroits s ’installent entre lui et le C U P I8. Le C lub com m ercial est un partenaire du gouvernem ent plus q u 'il n ’est le relais de ses directives ; à bien des égards, il est un exem ple typique des fonctions que rem plissent les associations. C es associations perm ettent à différents groupes sociaux de s'o rg an iser et de s’affirm er, autant dans les jeux de pouvoir locaux que dans les rapports avec des agents extérieurs appartenant soit au pouvoir central soit aux sociétés étrangères. Ce sont justem ent ces rôles que va assum er la société anonym e, à un niveau strictem ent économ ique l9. C es sociétés, ottom anes et plus tard syriennes, se désignent très souvent com m e des « sociétés nationales » ( wafaniya ), c ’est-à-dire à capital national. Pourquoi ce nom ? P ar cette désignation, les fondateurs des différents projets cherchent à redéfinir les critères de consom m ation de la population par l’appel aux loyautés nationales (et aussi à susciter la confiance des investisseurs potentiels dans une form e d ’association alors peu connue et suspecte 20). O r,

17. Idem , 28 août 1909. 18. D semble qu*il y a eu un effort de la part du CUP pour regrouper les commerçants sous sa tutelle. Probablement à 1' initiative de ôam ïl Bek, les Unionistes fondent en juillet 1909 le Ittihâd tigàri qui réunit des membres de la Chambre de commerce et du Club commercial de Damas. Le président du « Club commercial », Safiq al-Quwwatlï, est aussi, au moins à partir d’avril 1910, président de la Chambre de commerce. En juin 1910, il est élu à la présidence du CUP à Damas. V oir Al-Muqtabas, 8 juillet 1910,7 avril 1910 et 23 juin 1910. 19. Notons que plusieurs cas, à Saida (projet industriel) et Bagdad (travaux publics), indiquent que les gouverneurs se servent aussi des SA afín d’amener la population à participer aux projets de modemisaton technique. Voir Al-Muqtabas, 24 janvier 1912 et 20 juillet 1910. 20. Plusieurs articles font référence à la réticence des Syriens à investir dans les sociétés anonymes. V oir Al-Muqtabas, juin 1910 ; idem, 17 février 1911. Le journal damascain considère que cette réticence s’explique par le fait que les Syriens ne sont pas habitués à « l’association », point de vue partagé par un grand nombre d’auteurs occidentaux. Ce fait peut égalem ent être attribué aux particularités juridiques des sociétés anonymes, qui sont alors réglementées par le code de commerce ottoman. Celui-ci, calqué sur le code de commerce fiançais en vigueur jusqu’au 24 juillet 1867, ne comporte que 10 articles qui se réfèrent directement aux SA (et qui, d’ailleurs, alourdissent la constitution des SA par l’obligation de l'autorisation impériale). Si les législateurs fiançais voulaient laisser aux usages une part importante, cette disposition de la loi ne semble guère propice à la diffusion des SA dans l’Empire ottoman où elles constituent une forme d’association tout à fait nouvelle. Voir Anne L efebvre-T eillard, La société anonyme au XIXe siècle, Presses universitaires de France, Pariss, 1985, p. 19. La Chambre d’industrie de Damas demande ainsi en 1935 la modification de la législation sur les SA en vue d ’en encourager la diffiisioiL L’importance de ce problème est reconnue par d’autres observateurs contemporains. V oir : Le Commerce du Levant, 23 avril 1935 ; Said B. H imadeh, Monetary and Banking System o fSyria, American Press, Beyrouth, 1935, p. 177 s.

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si c e s s o c ié té s c h e rc h a ie n t à re s s e rre r a u to u r d ’e lle s u n g ro u p e d e consom m ateurs aux p référen ces n atio n ales, ceci ne p erm et pas de le u r attrib u e r un program m e de construction d ’une économ ie nationale. N on seulem ent l’envergure de ces projets est m anifestem ent trop lim itée pour pouvoir aspirer à un tel objectif, m ais, com m e nous le v enons, leurs fondateurs p ro v ien n en t au ssi de secteu rs économ iques d iv ers notam m ent celu i du com m erce d ’im portation. L ’absence d ’opposition de principe entre ces projets d ’industrialisation e t les intérêts des capitaux étrangers est bien vue p ar les représentants de ces derniers. Q uelques m ois après la fondation du C lub com m ercial à D am as, la succursale de la B anque im périale ottom ane souscrit ain si une som m e en faveur de cette institution 21. U ne étude rapide appuyée sur des sources contem poraines fait ressortir que dix projets ont été entrepris dans le wilâyat Süriya entre 1908 et le début de la guerre22. Parm i ces projets, un seul connaît un réel succès ; il s’agit d ’une société fondée par un groupe de cordonniers qui prennent désorm ais en charge eux-m êm es l’im portation des cuirs tout en visant, ultérieurem ent, la fabrication de ces produits sur p la c e 23. C ette société, à laquelle participent quelques grands com m erçants dam ascains24, a pour raison d ’être le souci de s ’affranchir de l’em prise des com m erçants com m issionnaires de Beyrouth, phénom ène récurrent à l’époque parm i les commerçants et artisans de Damas 2S. Deux projets industriels échoueront pour des raisons, entre autres, financières. Le sort des autres projets, co n cern an t les dom aines des tran sp o rts e t des gisem ents m in iers, reste m alheureusem ent en grande partie inconnu26.

21. Archives de la Banque ottomane (ABO), C D PV 15,24 février 1909, Constantinople. 22. À l’exception d’un projet à Nabak (projet initié par le CUP local visant la mise en place d’un transport automobile entre Damas et Nabak), toutes les entreprises sont localisées dans la ville de Damas. V oir Al-M uqtabas, 6 août 1909. 23. La Ëarikat al-kundurgïya al-musâhama bi-Sàm, au capital de 10.000livres ottomanes (LO), semble s’adresser à des actionnaires (dont environ un tiers provient d’ailleurs de Homs, Hama et Alep) aux moyens financiers restreints. Après un premier paiement de 20% de la valeur des titres acquis, les investisseurs sont tenus de payer 1 q iri (une piastre) chaque sem aine pendant quatre ans. Les directeurs de la société sont Muhammad Zirikli et ’Abduh K assib, un entrepreneur en chaussures comm. Un au moins des cirq membres du conseil d’administration, HaETAbsi, travaille dans le Commerce d 'importation. V oir R eilly , 1992, p. 26 ; Al-Muqtabas, 17 février 1911 ; CR, « Damascus », 1908, p. 854 ; ibid., 1911, p. 690 et voir infra n. 24. 24. Pour le profil de ces commerçants, voir Frank P eter, Im périalism e et industrialisation à Damas, 1908-1939, Thèse de doctorat, U niversité de Provence/ Freie U niversität Berlin, 2002. 25. Handelsbericht desk. u. k. Konsulats in Damaskus fiir das Jahr 1913, p. 7 s. 26. Une société se présente lors de sa constitution comme visant des «projets industriels, commerciaux et agricoles » ; Al-M uqtabas, 26 août 1909. Pour l’histoire des SA industrielles voir ci-dessous.

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Sur le nom bre, cinq concernent le secteur des transports publics. En dehors du projet, déjà cité, de N abak, une entreprise d'om nibus est fondée à Dam as, dans le M idan, pour concurrencer la Société belge de tram w ays de D am as, qui fait alors l'o b jet d ’un m ouvem ent de boycott en raison de ses prix élevés27. Les D am ascains, considérés quelques années auparavant com m e trop conservateurs pour se servir du tram w ay28, font ici preuve d ’une rem arquable volonté de m oderniser leur ville, m ais ceci à leurs propres conditions - et à un prix convenable. Au m oins deux projets sont présentés en vue d ’une participation à la construction et l’exploitation des chem ins de fer. D ans la Syrie du début du siècle, la construction de nouvelles voies ferrées entraîne de profonds changements dans la vie économ ique du pays. L ’accélération et l’accroissem ent des échanges Commerciaux et m ouvem ents hum ains, dans un double processus d ’intégration et d ’autonom isation, touche notam m ent la ville de Damas. Si les prem ières lignes ferroviaires, construites à partir de 1894 et reliant les villes de Beyrouth et M édine tout en ouvrant la voie vers le Hauran, s’avèrent avantageuses, celles qui suivront, dès l’année 1903, vont nuire à la position de Damas en tant que centre de transit du pays. Les lignes reliant B eyrouth aux villes du nord de la Syrie, jusqu’à A lep, ne passent pas par Damas et la ville voit aussi s’affaiblir sa position forte dans le H auran qui peut, à partir de 1906, se passer des interm édiaires dam ascains en achem inant ses céréales directem ent à H aifa29. En m ars 1910, lorsqu’un projet prévoyant de prolonger la ligne Tripoli-H om s pour la relier à Bagdad est suggéré, de vives protestions, générées par la crainte de ne pas y v oir intégré l'ax e B eyrouth-D am as, s ’élèvent rapidem ent à B eyrouth autant qu’à D am as. Les réactions ne tardent pas ; des pétitions sont adressées au gouvernem ent à Istanbul. Présidés à Damas par Safiq al-Q uw w atlï et le grand notable M uhammad Fawzi al-‘A ?m 30, les com m erçants alliés aux notables se concertent et délibèrent pour

27. Consul de Grande-Bretagne, « Quarterly report », Damas, 1 avril 1913, PRO-FO, 618/3. 28. Idem, « Quarterly report », 1er avril 1913, PRO-FO, 618/3. 29. Le rapport consulaire austro-hongrois de 1913 affirme que les céréales du Hauran sont en majorité acheminées sur Haifa ; voir Handelsbericht des k. u. k. Konsulats in Damaskus fur das Jahr 1913, p. 16 s. V oir aussi Michael E. B onine, « The Introduction ofRailroads in the Eastern Mediterranean : Economie and Social Impacts », dans Thomas P hilipp et Birgit S chaebler (eds.), The Syrian land: Processes c f Integration and Fragmentation. Biläd al-Säm from the 18th to the 20th century, Franz Steiner Verlag, Stuttgart, 1998, p. 53-78, particulièrement p. 65. Cette autonomie économique du Hauran se renforce par P introduction des minoteries à vapeur qui, dans une région très aride, permettent la construction de meuneries, auparavant l’apanage des commerçants-entrepreneurs de Damas. Voir CR, «Damascus 1908», XCVin, 1909, p. 851s. V oir aussi Al-Muqtabas, 31 juillet 1910. 30. Al-Quwwatlï participe également à la société de verres. Pour la biographie de al-‘A?m, qui est président de la société de verres (voir infra.) et co-fondateur d ’une société des m ines dans la vallée

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constituer une société anonym e qui prendrait en charge la construction et l’exploitation d ’une ligne B eyrouth-B agdad31. D ans ce m êm e projet, finalem ent avorté à cause de la guerre, se m êle d ’une part la volonté de s’im pliquer dans une réorganisation de l’espace régional décidée principalem ent en haut lieu à Istanbul et d ’autre part la sim ple rech ach e de bénéfices : 40 ans après l’ouverture du canal de Suez et la perte des m archés m ésopotamiens, il s ’agit pour les notables et entrepreneurs dam ascains de reconquérir ces m archés et de profiter de la future m ise en valeur agricole de cette région. D 'autres projets, en revanche, ne visent qu’à m ettre à profit les cham ps d ’investissem ent de la m odernisation technique. Les deux députés dam ascains qui proposent la constitution d 'u n e société pour solliciter la concession de l’exploitation du chem in de fer du H edjaz, croient pouvoir trouver des investisseurs justem ent parm i ceux qui regrettaient déjà de ne pas avoir investi dans les sociétés de chem in de fer étrangères32. A vant les projets de chem in de fer, deux autres projets de type industriel avaient été entrepris. Les débuts des sociétés industrielles sont m odestes, m ais les co n d itio n s de leu r a p p aritio n so n t néanm oins ré v é latrice s du fu tu r développem ent des industries syriennes. C elui-ci se fera, en grande partie, en fonction de la disponibilité de m archés relativem ent ferm és à la concurrence.

du Yarmouk, se reporter à Linda Schatkowski-S chilcher, Families in Politics. Damascene Factions and Estates o fth el8 th and 19th Centuries, Franz Steiner Verlag, Stuttgart,1985, p. 142 s., Al-Muqtabas, 8 juin 1911 et AI-'Âjim a, 13 octobre 1919. 31. Le groupe des fondateurs visait non seulement la construction d’une ligne Damas-Bagdad, mais aussi le remplacement de la ligne à voie étroite reliant Beyrouth et l’hinterland par une voie normale (refusée pour des raisons de coût par la société concessionnaire française) ce qui aurait rattaché la ville directement au réseau des chemins de fer à voie normale en Syrie centrale. V oir Al-Muqtabas, 27 mars 1910,5 et 7 avril 1910,19,22.23 et 26 juin 1910,21 février 1911. V oir aussi Mahmoud H addad, « The city, the coast, the mountain, and the hinterland : Beirut’s commercial and political rivalries in the 19th and 20th century », dans P hilipp et Schaebler, op. c il, p. 135-138. À Alep, également menacée de perdre sa position d’entrepôt commercial par le tracé du futur Bagdadhahn, il y avait à la même époque des projets visant à instaurer une liaison automobile entre Alexandrette, Alep et les villes de son arrière-pays. L’état des routes ne permettait pas de les réaliser ce qui renforça les protestations alépines à propos du Bagdadbahn, V oir Handelsbericht des k. u. le Konsulats in Aleppo für das Jahr 1908, p. 12 ; Consul de Grande-Bretagne à Constantinople, Alep, 5 mars 1910, PRO-FO, 195/2337 ; CR, « Alep 1910 », XCVI, 191 l,p . 791 ; Consul de France au MAE, Alep, 4 janvier 1910, MAE-Paris, NS Turquie 113. 32. Al-Muqtabas, 6 mars 1909. Il s’agit des deux‘ulamâ’et notables Muhammad al-‘Aplani et Sulaymân al-âühadâr dont la proposition s’inscrit dans le contexte des discussions, à la Chambre des députés d ’Istanbul, autour de l’exploitation de ce chemin de fer. Pour les débats et les biographies des députés, voir Satané Pràtor, Der arabische Faktor in derjungtürkischen Politik. Eine Studie zum asmanischen Parlament der n . Konstitution (¡906-1918), Klaus Schwarz Verlag, B erlin, 1993, p. 111-116,268,280. V oir aussi : ô ü rg FÀRts, Man huwaf i Süriya 1949, Al-W ikäla al-’ambiya li-l-naSr wa 1-di‘äya, Damas, s ¿ p .9 8 .

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D e m anière différente, les deux projets répondent à ou recherchent de telles conditions. Le prem ier projet porte sur la création d ’une usine de tarbouches. E ntrepris par le C lub com m ercial et soutenu par la presse, il naît durant le b o y co ttag e d es m arch an d ises a u tric h ie n n e s 33. C e b o y co ttag e en tra în e l'interruption quasi totale des im portations de tarbouches et lui ouvre ainsi un m arché prêt à exploiter34. Le deuxièm e projet, de loin le plus im portant35 et celui qui, selon les m ots d ’un industriel du textile, dém arre véritablem ent l’industrialisation en S y rie36, concerne une usine de verres, fondée p ar le com m erçant dam ascain M usallam al-‘U m ari ; à son projet s’associent les grands notables et commerçants de la v ille 37. Après la révolution jeune-turque, al-’Um arî réussit rapidem ent à obtenir un « privilège » du gouvernem ent II obtient pour son usine l’exonération des douanes applicables aux m achines et m atières prem ières im portées et, aussi, l’assurance qu’aucune autre usine ne viendra le concurrencer dans une région précisém ent délim itée38. C ependant, les avantages accordés par le gouvernem ent pèsent peu par rapport aux risques techniques et financiers inhérents aux projets industriels à grande échelle. Seul le projet de l’usine de verres sera effectivem ent réalisé. Les rares inform ations dont nous disposons sont quelque peu contradictoires, m ais il sem ble que les problèm es de capitaux et les querelles entre les actionnaires sont les principales causes de son échec qui intervient après une courte période de production en 1911. Le résultat de ces prem ières tentatives d ’industrialisation par le biais de sociétés anonym es est donc décevant ; il faudra attendre les années 20 pour voir des SA industrielles réussir. M ais l’échec de ces sociétés ne conduit pas à l’arrêt 33. L’applicatkn du boycott, mouvement de protestation contre l’annexion, en octobre 1908, de la Bosnie-Herzégovine par la monarchie austro-hongroise, est surveillée à Damas par le Club com m ercial V oir Al-Muqtabas, 7 janvier 1909. 34. R eilly , « Damascus M erchants », p. 26 ; Al-Muqtabas, 20 décembre 1908,12 mars 1909,3 avril 1909 ; CR, « Damascus 1911 ». C, 1912, p. 690. 35. Le capital nominal de la société se chiffre à 100.000 LO ; environ40.000 LO ont été effectivement venées. Al-M uqtabas, 5 septembre 1909 ; CR, « Damascus 1911 », C, 1912, p. 690. 36. Le Commerce du Levant, 15 octobre 1935. 37. La liste des membres du conseil d ’administration, élu provisoirement, inclut à côté de Quwwatü, ‘A pn (voir note 30) et ‘Absi (voir note 23), le amir al-ha¿¿ ‘Abd al-Raljmân Y ûsuf Pacha, le directeur de la succursale de la Banque impériale ottomane, G ilibSaw àl, les commerçants et entrepreneurs M ufláis D iyib, Tâlib Halbüni, Anfûn Muzannar et Salim Suyüfi, l'avocat (et candidat aux élections de 1908) ôibrân Lüwïs ainsi que deux personnes dont l’origine sociale n’a pas pu être déterminée, (ja d Nahhâs et Salim Qassâb Hassan. Al-Muqtabas, 29 août 1909. 38. Pour les différents avantages liés aux privilèges, voir Sadun A ren, « Le problème de l’industrialisation dans l’Empire ottoman au XIXe siècle », dans Jean-Louis B acqué-G rammont et Paul D umont (éd-X Économie et sociétés dans l ’Empire ottoman (fin du XVUb - début du XXr siècle), CNRS, Paris, 1983, p. 456-458.

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du m ouvem ent d'industrialisation. B ien au contraire, celui-ci continue, m ais pas forcém ent en association avec des sociétés du type « m anufacture » dont les avantages sont lim ités à certains secteurs et conditions comme ont dft l'apprendre les Damascains. En même tem ps que les projets de sociétés anonymes sont lancés, des p articuliers se m ettent à adopter de nouveaux m oyens de production m écanique39. Ce développem ent, qui s’est am orcé avant 1908 notam m ent dans les m inoteries, s'étendra lentem ent aux secteurs du textile et à la fabrication des articles d ’O rient et, après la guerre, à celle des savons et des sucreries. A joutons q u 'il s'a g it d ’un m ouvem ent de m écanisation qui est d ’une portée très lim itée ; a i 1910, on estim e qu’il n 'y a qu’une vingtaine de m étiers à tisser m écaniques à D am as, ville où le tractile est le principal secteur industriel40. Par rapport aux projets de sociétés anonym es, ces entreprises m ettrait à profit un savoir pratique dans une m odernisation progressive e t savent tire r p a rti d 'u n e stru ctu re entrepreneuriale relativem ent plus sim ple. En ne faisant que des investissem ents lim ités dans une technologie qui reste encore difficile à m aîtriser, ils réussissent ainsi à m aintenir, voire à élargir, un m arché qui ne bénéficie que d'u n e très faible protection douanière de 11 % a d valorem 41. C 'e st une industrialisation qui sem ble se développer en m arge du soutien de l’État. Ses débuts se situent en effet à l'époque des discussions autour de la loi sur l’encouragem ent des industries, adoptée en 1911/1913 42. C ette loi perm et certes à des entreprises au capital relativem ent m odeste (supérieur à 1.000 LO seulem ent) de bénéficier de certaines facilités. Il est néanm oins douteux q u 'elle 39. Pour b période d’avant-guerre, nous ne connaissons qu’une seule entreprise qui pourrait entrer dans h catégorie « usine ». D s’agit de l’entreprise de soieries fondée par Antûn M uzannar (voir n. 37) à Damas, employant environ 50 ouvriers. Léon Schulman, « Zur Seidenindustrie in Syrien », dans Archiv f i r W irtschqftsforschmg im Orient, D, 3,1917, p. 484. 40. V oir Ernest Weakley, op. a t , notam m ent p. 127. 41. La question de savoir où cette mécanisation partielle a conduit est très difficile à éclaircir puisqu’il est impossible de retracer, pour un échantillon significatif de sociétés, le développement des entreprises industrielles. Un observateur contemporain affirme que «beaucoup d'exem ples »montreraient la capacité d’expansion de ces petites entreprises. George H akim , « Industry », dans Said H imadeh (ed.X Economie Organization o f Syria, American Press, Beyrouth, 1936, p. 133. 42. Ruppin considère que cette loi a été adoptée en 1913 tandis que Issaw i ne prend en considération que le projet de loi de 1911. En croisant ces inform ations avec d ’autres sources, il nous sem ble qu’il s ’agit de deux lois différentes (ou d ’un amendement à b loi de 1911 ). Selon les term es de ces lois, qui élargissent et généralisent les anciens privilèges, les nouveaux établissements industrieb bénéficient d ’une exonération d ’im pôt pendant 15 ans, leur outillage et les madères premières sont exem ptés de droit de douane et le gouvernement leur attribue gratuitement des terrains. R uppin, op. d t, p. 226 s. ; Charles Issawi, The Economic H istory o f the M iddle East, 1800-1914, Chicago U niversity Press, Chicago, 1966, p. 318*320 ; La G azettefinancière, 7 m ars 1911 ; Al-M uqtabas, 27 juillet 1910,8 mars 1911,22 mars 1911,6 avril 1911,21 juillet 1911.

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puisse faire fructifier le potentiel d ’industrialisation existant qui réside, dans une très grande m esure, dans les petites entreprises engagées dans la voie d ’une m écanisation partielle. N otons de toute façon que le projet de loi suscita peu de réactions dans les m ilieux concernés à Damas. Lorsque le député dam ascain Sukri al-‘A sali s’entretient avec des entrepreneurs et s’enquiert de leurs avis e t com m entaires sur cette loi, les réactions sont nuiles 43. À la veille de la Prem ière G uerre m ondiale, il apparaît ainsi que le type d ’industrialisation à petite échelle est m ieux adapté aux besoins des entrepreneurs ; m ais il im plique une fragm entation du processus qui sera source de difficultés, notam m ent dans les années 30, dans le contexte d ’une nouvelle politique d ’encouragem ent à l’industrie. L ’INDUSTRIALISATION COLONIALE : PROTECTION ET AUTOPROTECTION D ES IND USTRIES SYRIENNES

D ans son étude sur le M andat français en Syrie, Philip K houry m et a i avant les trois grandes stratégies par lesquelles l’adm inistration française cherche à com battre les forces nationalistes pour renforcer son pouvoir au Levant : la division territoriale du pays, la tentative de s’appuyer sur les populations paysannes dans les conflits contre les villes nationalistes et la coopération avec des élites locales44. N ous voudrions proposer d ’y rajouter une quatrièm e stratégie qui, elle, est peut-être m oins importante dans l’ensemble de la politique française, et m oins bien m ise en œ uvre pour des raisons financières, m ais qui sera d ’une im portance prim ordiale pour le développement des industries. Les Français cherchent en effet, à travers une politique de m ise en valeur des États sous m andat, à apaiser les populations opposées au M andat et à se constituer une clientèle au Levant qui assurerait leur pouvoir 4S. En 1926, le H aut-C om m issaire de Jouvenel résum e l’idée directrice de cette 43. Idem, 16 juillet 1911,7 août 1911. 44. Philip K houry, Syria and the French Mandate. The Politics o f Arab Nationalism, 1920-1945, Princeton University Press, Princeton, 1987, p. 56-70. 45. Cette politique est esquissée dans une note du m inistère des A ffaires étrangères rédigée à la fin de 1919 : « ... la France est aujourd’hui obligée à un effort plus grand si elle veut assurer son influence dans ces régions et pouvoir y poursuivre en sym pathie avec la m ajorité de la population son œuvre de relèvement social et de coopération amicale. Parmi les moyens de séduction employés à l’égard des populations syriennes, ceux qui ont obtenu, sem ble-t-il, le plus de succès, ce sont les prom esses de mise en valeur du pays au moyen de chemins de fer, de routes, de canalisations, de m ises en exploitation de terres incultes, b ref par une extension très grande donnée aux travaux publics sous toutes leurs formes et aux frais de la puissance mandataire. » V oir N ote anonyme, « Syrie », s.l., s.d., environ décembre 1919, M AE-Paris, 83.

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stratégie : « Le pays se ralliera au M andat français dans la m esure où ce M andat lui paraîtra une bonne affaire46.74» Il n ’est pas possible ici d 'an aly ser com m ent cette politique a évolué au cours des prem ières années du M andat fiançais. N ous pouvons néanm oins constater que cette politique est m ise en échec dès 1922, en raison de coupes budgétaires qui ne perm ettront pas aux Français de réaliser un effort im portant dans le dom aine des travaux publics 41. En l’absence de ressources financières, la politique du H aut-C om m issariat est ainsi détournée vers la recherche de m oyens financiers afin de prom ouvoir le développem ent économ ique du pays. D ans un prem ier tem ps, le H aut-C om m issariat espère trouver ces m oyens dans les ressources bloquées par la D ette publique ottom ane, et la réorganisation des sociétés concessionnaires, notam m ent les chem ins de fer et la R égie des tabacs 48. M ais ces efforts ne sont guère couronnés de succès et la situation de blocage budgétaire continue. U n changem ent n 'in terv ien t qu’en 1926 et c ’est à p a rtir de ce m om ent que les résu ltats de cette stratég ie d ’apaisem ent économ ique deviennent tangibles. En 1926, l’adm inistration française est contrainte, pour des raisons de budget, de relever les droits douaniers, pour le ta rif norm al, de 15 à 25 % ad valorem 49. Si cet arrêté provoque les protestations des entrepreneurs locaux, bien qu’il procure une protection plus im portante aux produits locaux contre la concurrence étrangère, il entraîne par contre, de par son caractère général, le renchérissem ent des m atières prem ières nécessaires à l’industrie ; les Français reconnaissent par la suite que cet arrêté a posé, à leur insu, les fondem ents d ’un soutien efficace aux industriels locaux. En 1927, le H aut-Com m issariat s ’attache à élaborer, en consultation avec les Chambres de commerce locales 50, une réform e générale du ta rif des douanes51 dont le prem ier volet est prom ulgué en m ai 1928. 46. De Jouvenel au MAE, Beyrouth, 17 décembre 1926, MAE-Paris, 316. 47. Piene F ournié, L ’administration française au Levant (1918-1930), dièse de diplôme d’archivistepaléographe, École natioaale des chartes, Paris, 1986, p. 45 s. 48. L’analyse de cette question dépasse le cadre de cet article. Pour trois cas significatifs à l’appui de notre thèse (Société du chemin de fer de Damas-Hamah et prolongements, Régie des tabacs et la DPO), voir les dossiers suivants : MAE-Paris 320 et 365 (DHP), MAE-Paris 191 et 315 (DPO) et MAE-Paris 320 et MAE-Nantes, L cabinet politique, 951 (Régie des tabacs). 49. De Jouvenel au MAE, Beyrouth, 17 mai 1926, MAE-Paris, 333. Arrêté 296 du 15 mai 1926. 50. A u cours de ces consultations, la Chambre de commerce d’A lep se montre d ’ailleurs peu intéressée par l’initiative du Haut-Commissariat de soutenir les industries syriennes. V oir dans MAEN antes, I, cabinet politique, 1576 : cham bre de commerce d ’A lep au délégué adjoint du HautCom m issaire, A lep, 28 m ars et 4 avril 1928 ; délégation du Haut-Com m issariat i Damas au HautCom m issariat, Damas, I l avril 1928. 51. Ponsot au MAE, Beyrouth, 24 mai 1927, MAE-Paris 337.

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C ette réform e n ’est pas guidée par une véritable politique d ’industrialisation, m ais vise des objectifs politiques et sociaux à travers le soutien des industries locales. La politique française découle de la reconnaissance que « la m eilleure m anière d ’obtenir le calm e dans les grandes villes, qui représentent en Syrie et au Liban une fraction si im portante de la population totale, est probablem ent d ’occuper leurs artisans e t d ’év iter le ch ô m ag e52. » D écidé à favoriser le développem ent des industries, le H aut-Com m issariat propose donc notam m ent de continuer la réform e du ta rif douanier et de retarder, autant que possible, la prom ulgation d ’une législation du travail pour assurer aux industries syriennes une m ain-d’œ uvre bon m arché53. L ’opposition des intérêts en Syrie entre producteurs, com m erçants et consom m ateurs, les contraintes budgétaires lim itant l’envergure des facilités douanières susceptibles d ’être accordées, et l’adaption difficile de la politique douanière française à celles m enées dans les pays voisins font que cette politique douanière a, dans les différents secteurs économ iques, des effets divers. Sans aller ju sq u ’à dire, bien entendu, que la protection offerte par le ta rif douanier était toujours « suffisante » au regard d ’un contexte économ ique régional et m ondial très difficile, nous pouvons néanm m oins constater que l’effet général de cette politique est p o sitif et favorable aux industries lo c a le sS4. Pourtant ce qui nous im porte ici, plus que l’effet général de cette politique et son interaction avec les facteurs exogènes, c ’est que cette politique française a profondém ent transform é l’environnem ent de l’industrialisation en Syrie. C ertes, la protection offerte par le ta rif douanier varie d ’une branche à l’autre, quelques-unes étant clairem ent sous-protégées ; elle subit, en outre, des changem ents au cours des années. M ais si les industries florissent ou péréclitent, c 'e st toujours et surtout une conséquence de la politique douanière. Face à la concurrence im pitoyable des pays étrangers et étant donné le retard technologique des entrepreneurs

52. Tetreau au MAE, Beyrouth, 2 octobre 1929, MAE-Paris, 342. 53. V oir ibid, :« Le progrès industriel syrien est favorisé par l'existence dans les grands centres urbains, à Damas principalement, d'une population artisane très dense, manuellement très habile, ingénieuse à la fois, peu exigeante pour ses salaires, à peu près impuissante à se mettre en grève, qui ne bénéficie actuellement d’aucune législation du travail. » Les autres mesures proposées concernent la création du crédit industriel et l’organisation de l’enseignement technique. 54. Tel est le résultat d’une étude faite en 1932 à l’université américaine de Beyrouth. Cette évaluation est certainem ent valable aussi pour la période suivante puisque c ’est seulem ent à partir de cette date que les Français adoptent des mesures protectionnistes. Entre 1931 et 1936, l’incidence moyenne du tarif douanier sur les im portations destinées à la consommation locale augmente ainsi de 16 à 26,5 % ad valorem . V oir Norman B urns, The ta riff o f Syria ¡919-1932, American Press, Beyrouth, 1933, p. 175-235. Pour les calculs voir P ftfr, op. cit.

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syriens p ar rapport à ces pays, la protection douanière, tous les observateurs s ’y accordent, rem plit un rôle prim ordial dans la survie des industries lo c ales53 (et c ’est ainsi évidem m ent qu’elle devient l’objet de discussions interm inables dans la vie politique du pays). Le m ouvem ent d ’industrialisation se réalise ainsi dans une large m esure dans certaines branches bien protégées (notam m ent dans le textile e t l’agro-alim entaire), aux exigences techniques lim itées et à dem ande locale stable, où se concentrent les investissem ents des entrepreneurs locaux qui y voient l’occasion de réaliser de « bonnes affaires ». C eci aura des conséquences très im portantes. D ’une part, l ’éviction, dans une large m esure, de la c o n cu rren c e é tra n g è re de ces se c te u rs fre in e , à lo n g te rm e , le développem ent technique et organisationnel dans les secteurs concernés et entrave ainsi la conquête des m archés étrangers par les entrepreneurs syrien s5 S6. 5 D ’au tre p a rt, la ten d an ce des en trep ren eu rs sy rien s à co n ce n tre r leu rs investissem ents dans ces secteurs contribue fortem ent à l'absence de processus de d iv ersificatio n des in d u stries dont les conséquences néfastes on t été constatées dans la période d ’après-g u erre 57. Si la faible com pétitivité des industries syriennes et le m anque de diversification sont en prem ier lieu le résultat de problèm es techniques et financiers, il sem ble bien que l’im pact des décisions d ’investissem ents prises par les Syriens y jo u e aussi un rôle im portant. L eur effet s ’annonce en effet dès les années 30 dans les crises de surproduction que la ruée sur certaines branches provoque dans l'économ ie syrienne. C es difficultés apparaissent une prem ière fois en 1932 et ne cessent de préoccuper l’adm inistration française ju sq u 'à l’éclatem ent de la guerre, lorsque l’interruption presque totale des im portations change com plètem ent les données de la situ atio n . Si les problèm es de surproduction sem blent se lim iter au début à certains secteurs qui font alors l’objet d ’arrêtés lim itant ou interdisant l’im portation de m ach in es58, il s ’agit,

55. B urns, op. d t., p. 226 ; H akim , op. d t., p. 173. 56. Pour la situation des industries syriennes dans les années 50, voir International Bank for Reconstruction and Development, The Economie Development o fSyria, Johns Hopkins Press, Baltimore, 1955, p. 105-110. 57. H ilan, op. d t., p. 163-183. 58. Avant 1935, des mesures sont prises pour limiter la surproduction des cigarettes (cf. infra), des chaussures, de l’alcool et des allumettes. V oir Décision 26 du 8 février 1932 ; arr. 36/LR du 14 mars 1933 ;arr.220/L R du30déc 1933 ; arr. 130/LRdu 14 juin 1934; arr. 265/LR du 9 novembre 1934; an. 295/LRdu20déc 1934. V oir aussi Le Commerce du Levant, 12 février 1932 ; MAE, Rapportà la Société des nations sur la situation de la Syrie et du Liban (RSDN), 1933, p. 20 ; de Martel au MAE, Beyrouth, 19 juin 1934, MAE-Paris, 564.

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selon le H aut-C om m issariat, dès 193S, d ’un phénom ène ré c u rre n tS9. À ce m om ent, les effets néfastes de la surproduction atteignent une telle im portance que la politique industrielle s’oriente, selon le H aut-C om m issariat, avant tout vers des m esures restreignant l’im portation de m achines pour « lim iter autant que possible la concurrence désordonnée que se font les industriels libanais et syriens » 60. Q uel rô le jo u en t les sociétés anonym es dans ce développem ent ? En effet, les p rojets de sociétés anonym es reviennent à cette époque au centre de l’intérêt public. Le m eilleur tém oignage en est le rapport du C ongrès industriel, organisé p ar la C ham bre de com m erce de D am as, qui se tient, du 6 au 8 septem bre 1929, dans le cadre de la prem ière foire industrielle de Syrie. Si ce congrès répond d ’abord aux nouvelles conditions qui o n t été créées p ar le ta rif des douanes, il véhicule to u t aussi bien une vision de l’industrialisation qui s’est constituée au cours d ’une longue expérience de la m odernisation de l’économ ie. Les m em bres du congrès cherchent ainsi, selo n le u rs p ro p re s m o ts, à « c o o rd o n n e r e t d irig e r » le s in itia tiv e s individuelles des industriels pour relever la qualité de la production nationale et, en fin de com pte, m ieux concurrencer la production étrangère 61. D ans 59. RSDN, 1934, p. 27 ; ibid., 1935, p. 23 ; ibid., 1936, p. 30 ; ibid., 1937, p. 19. V oir aussi Service des affaires économiques au bureau diplom atique, Beyrouth, 11 octobre 1938, M A E-N antcs/m /buieau diplom atique/196. 60. V oir les arrêtés 164/LR du 13 juillet 1935 et 201/LR du 3 septembre 1935 pour les secteurs concernés. Notons aussi que la décision française prise en 1935 d ’abolir la franchise douanière pour l’outillage industriel ne perm et pas de conclure à un changem ent de cap de la position française envers les industries locales. Cette mesure s ’inscrit dans la réorganisation de l’ensem ble des services de douane et elle s ’explique, comme d ’autres m esures prises à cette époque, par la volonté de réduire le budget des services français en sim plifiant la structure adm inistrative du H aut-Com m issariat Cette volonté se traduit en particulier par la dissolution de la commission des franchises industrielles, chargée d ’exam iner les dossiers individuels des industriels im portateurs de machines. O r l’octroi de la franchise douanière pour l'ensem ble des machines importées aurait provoqué une baisse du revenu des douanes et c ’est probablem ent pour cette raison que le Haut-Commissariat soumet l’outillage industriel à des taxes qui varient selon les différentes catégories d ’articles. Au lieu d ’expliquer la taxation des m achines par l’influence du lobby des commerçants français, comme le fait A. Hanna, nous préférons y voir un signe du rôle im portant que jouent les considérations d ’ordre budgétaire dans la politique douanière. Ce sont les problèm es budgétaires qui sont à l’origine de la politique française en faveur des industries locales. Ces mêmes problèmes em pêchent aussi, tout au long du M andat, que cette politique devienne un outil efficace pour développer les industries syriennes. V oir A. H anna , Al-Haraka al-ummaliya f i Suriya wa Lubnan, 1900-1945, D ar DimaSq li-l-tiba‘a wa-1naSr, Damas, 1973, p. 192s. 61. Al-Na&ra al-sahrîya li-gurfat al-tigarat bi-Dimasq (NS), V m , 4, septembre-décembre 1929, p. 13 (et p. 3 dans la version française). Les citations ci-dessous seront prises autant que possible de la version française qui est, d’ailleurs, plus courte et diffère à quelques égards de la version arabe.

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leu r program m e visant la rationalisation des structures de production, les m em bres d u congrès in tèg ren t des appels à l ’e sp rit en trep ren eu rial des in v e stisse u rs62 avec la rev en d icatio n d ’un so u tien p lu s p ercep tib le du gouvernem ent. Les résolutions adoptées par le congrès concernent la création d ’une banque industrielle aussi bien que la réform e e t l’élargissem ent du systèm e d ’enseignem ent technique et la m odification de la loi ottom ane sur l’encouragem ent de l’industrie. M anifestant la conscience du nouveau pouvoir socio-économ ique dont les futurs industriels disposeront, le rapport propose non seulem ent l’introduction d ’un systèm e de sécurité sociale, m ais dem ande aussi le rem odelage des syndicats e t leur supervision p ar les C ham bres de com m erce63.46 P our ce qui e st des devoirs des entrepreneurs eux-m êm es, le rapport insiste avant to u t sur l’application plus grande qui serait à donner au prin cip e de l ’asso ciatio n , sous la form e de so ciétés anonym es, dont les avantages au niveau de la réalisation de grands p rojets industriels sont, une fois de plus, m is en avant **. Les appels lancés p ar les m em bres du congrès pour encourager les SA nationales ne trouveront pointant pas d ’écho. Jusqu’au début de la Seconde G uerre m ondiale, le nom bre de SA industrielles ne dépassera pas la dizaine ; seules quatre sociétés sont d ’une taille im portante 65. D ans les années 30, le m ouvem ent d ’industrialisation aura, com m e à la fin de la période ottom ane, ses v é rita b le s a ssise s d an s la m é ca n isatio n p a rtie lle ré a lisé e p a r des investissem ents lim ités dans de petites entreprises souvent de type fam ilial66 ; ce ne sont pas les SA qui vont susciter une plus grande concentration de capitaux dans l’industrie. À la fin des années 20, on peut en effet constater que plusieurs entrepreneurs choisissent de réaliser de grands projets industriels sous la form e 62. «N ous voulons des hommes d'action, des hommes qui rendent service à leur pays en servant l'industrie... » ou bien encore« L'homme double ses efforts dans une affaire si lui seul portera les bénéfices ou les pertes.... » ; ce sont là deux déclarations caractéristiques du mode de pensée de ces entrepreneurs. Le rapport s'en prend aussi au trop grand nombre de « lettrés de tous genres et surtout des fonctionnaires inutiles et indifférents » en Syrie. V oir ibid., p. 5 dans la version française (p. 17 s. dans la version arabe qui est légèrement différente) ; p. 18, traduit de la version arabe (ce dernier passage manquant dans la version française) ; p. 6 dans la version française (p. 16 dans la version arabe). 63. Ibid.9p. 11-52 (p. 3-17 dans la version française). 64. Ibid 1, p. 18-21,34-35 (p. 6 s., 11 dans la version française). 65. Les informations relatives aux sociétés anonymes sont souvent lacunaires et le statut de certaines entreprises ne peut pas toujours être clairement déterminé. Pour ce qui est des quatre grandes Sociétés anonymes, il s'ag it par ordre chronologique de la Société du ciment (Damas 1929), de la société de conserves (Damas 1932) et des deux Sociétés de filature et de tissage d'A lep (1932) et de Damas (1937). 66. Entre 1930 et 1932, la valeur moyenne des machines importées bénéficiant de la franchise industrielle est d'environ 11.000 livres libano-syriennes seulem ent. V oir H akim , op. cíf.,p. 132.

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de sociétés en nom collectif, ce qui reflète l'attrait amoindri des SA. U n exem ple en serait la grande tannerie fondée en 1924/25 par les fils du prom oteur de la société ottom ane des verres, M usallam al-‘Um ari 61. Le directeur de la grande société de draps, fondée en 1928 dans la banlieue ouest de D am as, constate explicitem ent que le projet initial de SA a été m odifié en raison de la réaction négative (prévue) de la part des éventuels investisseurs M. Les prom oteurs de ces entreprises disposent de suffisam m ent de capitaux pour réaliser de grands projets industriels à eux seuls. Le capital investi dans la tannerie, par exem ple, est bien supérieur à celui du « grand » projet national de Sukri al-Q uw w atlï, la « Société des conserves et des industries agricoles de Damas » 69. 867 Q uant à la direction technique, elle est prise en charge par la deuxièm e génération d ’entrepreneurs qui a fait ses études en E urope70. L ’intérêt pour la société anonym e s’am oindrit pour ces entrepreneurs et l’attraction qu’elle suscite dans les années 30 réside plus qu’avant dans l’ouverture à de nouveaux acteurs. Ceux-ci y trouvent un m arché d ’investissem ents intéressant, parfois aussi un cham p de travail et, pour ce qui est notam m ent des notables, une ressource publicitaire im portante. Il sem ble que ce sont, en prem ier lieu, ces personnes qui ont intérêt à perpétuer le m ythe de la société anonym e en tant que force m otrice de l’industrialisation71. Pour tous les investisseurs, quelle que soit 67. La société, qui emploie plus de 250 ouvriers, est fondée par les frères ‘Umari et Islntndar Rumiya ; voir Le Commerce du Levant, 2 janvier 1931. L’usine fera faillite, pour des raisons dues à son administration, dans les années 30. H akim, op. d t., p. 163 ; Demorgny &de Caix, «N ote pour servir à la réfutation de certaines allégations du EXKayali », Beyrouth (?), novembre 1934, Société des nations (SDN), S 1612. 68. Al-Qabas, 27 juillet 1934. 69. Le capital de l’usine ‘Umari s’élève à 45.000 LO, celui de la Société des conserves de Damas (1932) à 30.000 LO. Le bon fonctionnement de cette dernière société est, selon le rapport de son conseil d’administration, entravé par l’insuffisance du capital. V oir Le Commerce du Levant, 15 mai 1936. Notons que les capitaux (initiaux) investis dans la Société de filature et de tissage d’Alep (1933) et dans l’usine de draps à Damas se chiffrent respectivement à 30.000 et 20.000 LO. 70. L’usine de draps de Damas compte parmi ses fondateurs deux ingénieurs formés en Europe, ‘Abd Allah al-Qabbârü et Munir Dïyab. Dïyab sera dans les années 50 ministre de l’Économie nationale. Thomas P hilipp, The Syrians in Egypt 1725-1975 (Berliner Islamstudien 3 ), Franz Steiner Verlag, Wiesbaden, 1985, p. 140 s. et supra n. 68. 71. Voir p. ex. les articles de Nagib al-R ayyis, Mustafa al-S ihàbI et Subi al-Q uwwatlI dans Al-Qabas, 28 mars 1929 ;A!-Qabas, 2 septembre 1929 ,Al-Ayyäm , 1 et 8 juillet 1932. L’importance politique des SA nationales, qui font figure de symbole de l'engagement économique du Bloc national, se manifeste dans les nombreux conflits autour de la direction de ces sociétés. Pour les trois grandes SA de Damas, voir Fatâ al- 'Arab, 18 mai 1930 ; A lifA T, 22 et 24 mai 1930 ; Sûreté générale, informations 268 et 4045, Beyrouth, 30 novembre et 3 décembre 1934, MAE-Nantes, I, cabinet politique, 863 ; Y . D abb OS, « Sarikat al-magàzil wa-1-manäsig bi-Dima5q », Markaz al-W atâ’iq al-Târifciya (MWT), Damas, Al-Qism al-bâ$$ 120.

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leu r origine, la construction de l’économ ie nationale n ’e st q u ’un o b jectif accessoire. Les SA nationales ne constituent qu’une ouverture, parm i d 'au tres, vers les investissem ents de la m odernisation technique. Q uatre des cinq délégués alépins au congrès venaient de préparer, de concert avec les autorités françaises, un projet de SA syro-française dans le secteur textile avant de se rendre à D am as pour fêter la création des industries nationales 72. En 1930, le président de la Société du cim ent de D am as et haut fonctionnaire, ‘A ta’ al-'A yyübf, s'engage autant dans la m ise en place de cette usine que dans la préparation d 'u n projet de SA initié par la banque M organ73. Il ne s ’agit pas non plus d ’une question d ’orientation politique. A u conseil d ’adm inistration de la « S ociété m eunière du L evant », société française, ’A yyübî, en tan t que politicien m odéré, siège à côté du com m erçant « nationaliste » ‘À rif H albüni qui, ailleurs, se pose en prom oteur éloquent des industries n atio n ales74.57 Les SA industrielles, qui sont effectivem ent fondées, com portent ainsi un gran d nom bre d ’inv estisseu rs qui se recru ten t en dehors du groupe des com m erçants, notam m ent parm i les notables. La cim enterie de Damas en est le m eilleur exem ple ; c ’est aussi la seule société qui, de par son capital social très im portant et la com plexité technique de l’entreprise, soit à la hauteur de la publicité frute pour les SA en tant que force m otrice de l’industrialisation. Ce projet a été conçu par Y üsuf al-D abbüs qui figure aussi de m anière préém inente dans un grand nom bre d ’autres sociétés fondées par la suite73. D ’origine m odeste, Dabbüs, ingénieur agricole et ancien drogm an auprès du consulat am éricain, s’associe à un groupe d ’entrepreneurs et de notables de Dam as qui, en 1929, fondent une 72. Le Commerce du Levant, 6 septembre 1929. 73 ./W rf., 11 juillet 1930 ; Fatä al-'arab, 20 avril 1930. 74. Halbüni est de 1922 à 1937 le président de la Chambre de commerce de Damas. V oir Crédit central pour le développement de la minoterie, de l’industrie et du commerce au MAE, Paris, 6 décembre 1921, MAE-Paris, 82 ; Société meunière du Levant au Haut-Commissaire, Paris, 17 juin 1927, MAE-Paris, 394 ;N S L 7, juillet 1922, p. 4 ; pétition de Muhammad Hayr Dïyâb, ‘Â rifH albûni et Çîyâlj Qa$$abbâS à la Commission permanente des mandats (CPM), Damas, 19 décembre 1934, SDN, R 4100. Ceux-ci ne sont pas des cas particuliers, comme le montre bien la niée des Syriens sur les titres émis par la Société d’électricité de Homs et de Hama qui avait réservé une part de ses action aux investisseur locaux. Fata al-'arab, 10 juin 1930. 75. Dabbus propose déjà en 1934 leprojet de la raffinerie de sucre qui sera finalement réalisé, avec sa participation, en 1946, à Homs. Il compte aussi parmi les fondateurs, à Damas, de la Société de filature et de tissage (1937) et de la Société de verres (1945) ainsi que de la Société de teinturerie i Alep (1946). Dabbüs, qui assumera jusqu’en 1935 la « direction technique » de la cimenterie, étendra, dés la fin des années 30, ses investissements dans l’agriculture et acquerra des terres dans la Jazira. V oir Al-Qabas, 19 juillet 1934, Badr al-Din al-S allah, U -l-ta ‘rifr wa-li-l-Zikra, Damas, s. a , 1990, p. 89 ; Farts, op. ciL, p. 162 s. ; entretien avec Antün Dabbüs (29 avril 1999). V oir aussi les trois textes anonymes et non datés, probablem ent rédigés par Dabbüs, MWT, Al-Qism al-bâ» n° 120.

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association pour l’étude du projet. A près le succès de la prem ière cim enterie au Liban, les actions de la société sont rapidem ent vendues767auprès d ’au m oins 500 actionnaires 11. G râce aussi à la présence de hauts fonctionnaires au sein du conseil d ’adm inistration de l’entreprise, la société obtient ensuite divers privilèges im portants. U ne liste , prob ab lem en t incom plète, des fa c ilité s obtenues com porterait, outre les aides accordées lors de la fondation78,97 la protection douanière contre les produits étrangers décrétée par le H aut-C om m issariat191 l'exonération du « tem ettu » en vertu de la loi ottom ane sur l’encouragem ent de l’in d u s trie 80, l’adm ission en fran ch ise de certain es m atières p rem ières nécessaires 8I, la réduction des taxes m unicipales82 et l’em ploi des produits de la société dans les travaux publics exécutés par la m unicipalité de D am as83. Forte de ce soutien public im pressionnant et m unie des capitaux d ’un grand nom bre d ’investisseurs, la société, qui s ’avérera un grand succès, sem ble bien correspondre au m odèle de la SA nationale, vecteur du progrès économ ique et entreprise au service du bien public. C eci n ’est pourtant pas tout à fait le cas. La société est en effet contrôlée, ju sq u ’aux années 50, par le m êm e groupe de com m erçants e t notables dont les activités incitent à douter de l’utilité générale de l’entreprise. En 1936, le public et les actionnaires apprennent ainsi par les journaux que le conseil d ’adm inistration, présidé par trois futurs et anciens m inistres et Prem iers m inistres syriens (Fâris al-tfü ri, tyâlid a l-‘A ?m e t ‘A ta’ a l-’A yyùbî), a traité de gré à gré la production de la société à un com m erçant 76. Dès 1926, le secteur du cim ent attire beaucoup d ’investisseurs dont les dém arches sont vivem ent encouragées par le H aut-Com m issariat. La concurrence des différents groupes alourdit la m ise en place des usines et, à certains m om ents, l’adm inistration française s ’inquiète des risques de surproduction qui pourtant n ’aura pas lieu. D ’une part, des ententes sont faites entre les entrepreneurs rivaux pour lim iter le nom bre des entreprises, d ’autre part des débouchés à la production locale sont trouvés dans les pays lim itrophes. V oir Service des travaux publics, « N ote sur un projet d ’installation d ’usines à cim ent dans la région de Beyrouth », Paris, 21 août 1926, M A E-Paris, 344 B et ibid ., note anonym e, 10 décem bre 1928 ; Le Commerce du Levant, 7 m ars 1930, p. 1 ; note anonym e, Beyrouth, 1935, M AE-Nantes, I, cabinet politique, 863 ; extrait du journal Les Échos de Damas du 9 mai 1936, M A E-Nantes, I, cabinet politique, 866. 77. Le Commerce du Levant, 30 avril 1935. 78. Remboursement des droits de douane appliqués sur le matériel d ’installation. 79. A it . 84/LR du 29 juin ; arr. 149/LR du 20 octobre 1934. 80. Le Commerce du Levant, 20 février 1931. Pour ce qui est des usines, le « temettu », qui est calqué sur l’impôt des patentes, est calculé en fonction de la valeur locative des locaux professionnels et du nombre et genre des employés ; V oir George H akim, « Fiscal system », dans Himadeh, 1936, p. 362368.

81. Arr. 013/LR du 6 février 1932 ; arr. 249/LR du 22 octobre 1934. 82. RSDN, 1935, p. 98. 83. Le Commerce du Levant, 1er novembre 1935.

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dam ascain. Le prix de ce m arché est inférieur de près de 40 % à celui obtenu lors des adjudications publiques précédentes. N on seulem ent les pratiques frauduleuses du conseil d ’ad m inistration sont alo rs critiq u ées, m ais des observateurs m ettent aussi en doute la sagesse d ’une politique gouvernem entale dont les m esures, protectionnistes e t autres, procurent de tels bénéfices à l'entreprise en question aux dépens des contribuables et des consom m ateurs M. N otons bien que le cas de la cim enterie de Damas n ’est pas représentatif dans la m esure où un nom bre im portant de SA n ’arrivent jam ais à dépasser le stade du projet. Si la cim enterie com pte parm i ses fondateurs un bon nom bre d'entrepreneurs de m atériaux de construction, le cas des entreprises de tabac par contre indique la nette réticence, des entrepreneurs notam m ent, à participer à une SA nationale. Les divers projets lancés entre 1930 e t 1935 échoueront justem ent pour cette raison. La culture et la transform ation du tabac en Syrie sont ju sq u ’en ju in 1930 un m onopole d ’É tat exploité en régie par une grande société française, un des sym boles phares de l’im périalism e français au Levant. A vec l’introduction d ’un systèm e d ’exploitation libre, un m arché très intéressant s’ouvre aux investisseurs et, rapidem ent, un nom bre im portant d ’usines est créé au Levant par des investisseurs locaux et des Égyptiens. D ans la seule ville de D am as, 6 usines sont fondées au cours des prem iers m ois du nouveau systèm e d ’exploitation8 8S, 4 dont quelques-unes de taille assez im portante 86. Une dispersion des ressources s’ensuit et, au bout de quelques m ois, une tentative de concentration des activités au sein d ’une société anonym e nationale est entreprise. Les prom oteurs du projet, des notables et des com m erçants de D am as, cherchent à participer eux-m êm es au m arché des tabacs tout en offrant aux entreprises existantes la possibilité de fusionner avec la nouvelle société, qui elle, serait plus com pétitive face à la redoutable concurrence étrangère et perm ettrait de réduire la surproduction 87. M ais cette tentative de concentration ne sem ble pas avoir réussi et la surproduction du tabac dans l’agriculture en 1932 et 1933 va ainsi de pair avec un équipem ent en fabriques de cigarettes qui dépasse de loin les besoins des consom m ateurs locaux 88. L ’effondrem ent dram atique des prix inquiète les 84. Ibid., 28 avril 1936 ; Ie mai 1936 ; 8 mai 1936 ; 26 mai 1936. 85. Ibid., 5 décembre 1930. 86. Ibid., 31 octobre 1930. 87. V oir ibid., 5 décembre 1930 et 26 juin 1931 ; Sécurité générale, informations 2578,3025 et 3475, Beyrouth, respectivement du 14 octobre, 24 novembre et 30 décembre 1930, MAE-Nantes, I, cabinet politique, 866. 88. La culture du tabac est mise sous contingentement par les gouvernements locaux en 1932 et le Haut-Commissariat prend, en 1933, des mesures douanières pour pallier la surproduction dans l’industrie des cigarettes. RSDN, 1932, p. 26 ; air. 36/LR du 14 mars 1933 ; Sûreté générale, information 966, Beyrouth, 23 février 1932, MAE-Nantes, I, cabinet politique, 866.

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producteurs aussi bien que les gouvernements et l’administration française. D ès 1932, les politiciens du Bloc national (après avoir critiqué pendant des années le monopole) entam ent des discussions autour de sa réintroduction 89 qui, en 1935, sera finalisée par la nomination d ’un nouveau régisseur par le Haut-Com m issariat M ais une fois encore, la création d ’une SA nationale, susceptible de concurrencer efficacem ent la société française ancienne détentrice de la concession, échoue. À D am as90, un groupe de commerçants, qui gravite autour du Bloc national, lutte contre la réinstitution du monopole tout en préparant une société nationale à laquelle le monopole devrait être accordé le cas échéant, m ais les entrepreneurs syriens refusent obstiném ent d ’y participer91. En grande m ajorité partisans convaincus du monopole, ils ne demandent que le droit de participation à la nouvelle société, demande qui sera satisfaite 92. C ’est ainsi qu’au m ilieu d ’une campagne politique des plus virulentes en Syrie et au Liban contre le m onopole, un consortium formé de l’ancienne Régie française et d’entrepreneurs libanosyriens est nommé nouveau régisseur en 1935 93. C et article a cherché à m ontrer comment, dès le début du siècle, les capitalistes syriens, attirés par les profits réalisés par les sociétés étrangères en Europe ou dans l’em pire, ont tenté d ’accéder au secteur de la m odernisation technique par la fondation de SA nationales. Ces sociétés qui, à l’époque ottom ane de même que pendant le M andat, perm ettaient à leurs fondateurs d ’intervenir dans des conflits politiques autour des enjeux du processus de 89. C’est ôam il Mandant, à peine arrivé au pouvoir en tant que ministre des Finances, qui propose de réintroduire le mooopole tant décrié pendant des années par ses compagnons. Voir Al-Qabas, 25 octobre 1932. Mandant, tout comme les frères Huri, est d’ailleurs soupçonné de vénalité dans l’affiure de la réintroduction du monopole. V oir Sûreté générale, Damas, 9 novembre 1932, MAE-Nantes, I, cabinet politique, 862. 90. Il y avait également un groupe alépin, en liaison avec des entrepreneurs de Damas, qui tentait de former une SA nationale. V oir Services spéciaux de Damas et Hainan, Damas, 31 janvier 1935, MAENantes, I, cabinet politique, 718 et Le Commerce du Levant, 12 février 1935. 91. Sûreté générale, information 4010, Beyrouth, 30 novembre 1934, MAE-Nantes, I, cabinet politique, 718; services spéciaux, information 150/S, Damas, 6 décembre 1934, MAE-Nantes, I, cabinet politique, 718 ; Le Commerce du Levant, 12 janvier 1935. 92. Services spéciaux de Damas et Hainan, information 30/S, Damas, 24 janvier 1935, MAE-Nantes, I, cabinet politique, 718 ; sûreté générale, information 471, Beyrouth, 12 février 1935, MAE-Nantes, I, cabinet politique, 718. Une société alépine avait protesté contre la réinstitution du monopole : Salloum .frères à la CMP, « Mémoire sur le mode d’exploitation du tabac », Alep, 31 décembre 1934, SDN, R 4100. 93. Le matériel des usines existantes est racheté par le régisseur et les entrepreneurs locaux auront le droit d’acquérir des actions de la nouvelle société : are. 38/LR du 19 février 1935 etare. 148/LRdu28juin 1935 ; Le Commerce (ht Levant, 1 mars et 16 août 1935.

LES SOCIÉTÉS ANONYMES ET L'INDUSTRIALISATION EN SYRIE. 1908-1946

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m odernisation, ne constitueront pas des succès. Après l’échec de ces entreprises, l'industrialisation s’est orientée principalem ent vers la m écanisation partielle de petites entreprises individuelles. Ce n 'est que durant le M andat que la situation évolue, grâce en prem ier lieu à la protection douanière que leur accorde l'adm inistration française. Est alors fondé un plus grand nom bre de sociétés industrielles, dont quelques-unes de taille importante. L'industrialisation en Syrie ne résulte pas seulem ent de la tentative des industriels de s’affirm er face à la concurrence étrangère, m ais elle naît aussi de leur volonté de saisir les opportunités qui s’offrent à eux progressivem ent au cours de la réform e du tarif des douanes. C ’est grâce à la politique douanière que le rêve des « bonnes affaires » devient finalem ent réalité. Bien entendu, ces affaires ne se réalisent que dans des lim ites étroites, en fonction de la protection douanière et, dans des s e c te u rs , aux e x ig en c e s te c h n iq u e s ré d u ite s. L a c o n c e n tra tio n des investissem ents qui en découle conduit rapidem ent, dans certains secteurs, à un développem ent qui dépasse les capacités d ’absorption d 'u n m arché local fort d ’à peine 3 000 000 de consomm ateurs. Le rôle des SA nationales dans ce développem ent dem eure toujours modeste. Certes ces sociétés élargissent leur pouvoir d ’attraction, déjà apparent à l’époque ottomane, à des investisseurs comme les notables, mais leur nombre total reste limité. Les quelques fondations de SA ne réussissent pas à provoquer une plus grande concentration des unités de production en Syrie. Elles ne contribuent pas non plus de manière significative à la diversification des industries. C eci ne changera pas après l’éclatem ent de la guerre. M ais à la suite de l'interruption des importations et de la hausse de la demande intérieure, le nombre de SA s ’accroît de m anière considérable durant la guerre ; toutefois, ce développement n'aboutira pas à une diversification significative des industries qui se concentrent toujours dans le textile, l’alimentation et le bâtim ent94. Que les sociétés anonymes, à elles seules, ne sauraient accomplir l’extension du secteur industriel est aussi admis par les Chambres d’industrie en Syrie. À peine fondées en 1935, les SA sollicitent la participation de l’État dans la création de certaines industries tout en revendiquant le renforcem ent des autres facilités accordées aux industries locales 95.

94. V oir Rizkallah H ilan, Culture et développement en Syrie et dans les pays retardés, Anthropos, Paris, 1969, p. 167. Steven H eydeman, Authoritarianism in Syria . Institutions and social conflict, 1946-1970, Cornell University Press, Ithaca, 1999, p. 37-42. 95. Le Commerce du Levant, 27 août 1935.

LES IN TÉR ÊTS CO M M U N S SY R O -LIBA N A IS (1920 - 1950) E dm ond CH ID IA C U niversité Saint-Joseph - Beyrouth/INALC O - P aris

Le Liban et la Syrie ont conclu en 1997 une convention prévoyant la libéralisation progressive des échanges com m erciaux bilatéraux pour les produits locaux. Ce rapprochem ent fait suite à l'accord de coopération et de fraternité conclu entre les deux pays, ratifié en 1991. C ette o u v e rtu re d o u a n ière u n it d eu x p ay s a y a n t un e éco n o m ie structurellem ent différente. La m ise en place d ’un C onseil supérieur libanosyrien nous rappelle le régim e d ’union économ ique que ces deux pays ont connu entre 1920 et 1950, un régim e dont la pierre angulaire était un organism e syro-libanais connu sous le nom des « Intérêts communs », placé sous l’autorité directe du H aut-Com m issaire. En étudiant les raisons qui aboutirent en 1950 à la rapture économ ique entre ces deux pays, nous pouvons m ieux percevoir les enjeux qui découlent de cette convention et les dangers susceptibles de m enacer son avenir. C ette étude porte donc sur l’historique des Intérêts communs syro-libanais et sur les raisons qui am enèrent les deux États à abolir cette union économ ique en 1950*. 1. a) Sources d ’archives exploités : - M inistère des Affaires étrangères (France), Situation de ia Syrie et du Liban - Rapport annuel à la SDN, Paris, Référence S Y -04,1923-1938. - Archives du m inistère des A ffaires étrangères : Dépôt de N antes - Fonds Beyrouth. Carton Intitulé Série Cabinet politique 752 Question des IC 7 Négociation sur IC 7 Cabinet politique 1252 Intérêts communs 7 Cabinet politique 1259 Douanes 1925-1933 8 Cabinet politique 857 8 Cabinet politique 858 Douanes 1934

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APERÇU HISTORIQUE.

D ès le début du M andat, les É tats du L evant furent gérés en entités politiques distinctes. A insi, entre 1920 et 1924, furent créés les États du Liban, de D am as, d ’A lep, des A laouites et du D jebel D ruze. Les États de D am as et d ’A lep form èrent dès 1923 la Fédération syrienne, à laquelle on rattacha égalem ent le sandjak autonom e d ’A lexandrette. Ce découpage subsista jusqu’en 1936, où l’ensem ble des États syriens furent unifiés pour form er l’É tat de Syrie. C ependant, les États syriens et le Liban furent gérés à partir de 1920 com m e une seule e t m êm e entité économ ique ayant pour capitale B eyrouth. C haque É tat fut doté d ’un budget autonom e et d ’une adm inistration propre, financés p ar les recettes fiscales internes : im pôts fonciers, tim bres... P ar contre, les services considérés com m e concernant l’ensem ble des É tats sous m andat français furent gérés de m anière com m une par le H aut-C om m issariat. A insi, dès 1918, les autorités françaises prirent le contrôle des recettes douanières, im portante source de revenus. Le H aut-C om m issariat orienta sa politique économ ique vers un regroupem ent des services d ’intérêt général, principalem ent les douanes et la m onnaie, gérés conjointem ent par les autorités françaises pour le com pte des États autonom es. Jusqu’à la fin du M andat, ceuxci ne conserveront que la gestion des secteurs économ iques internes et des ressources fiscales locales. M ais ces Intérêts com m uns ne survivront que peu de tem ps au M andat. À la veille de leur indépendance, le Liban et la Syrie auront du m al à élaborer Intitulé Carton Série Douanes 1933-1936 Cabinet politique 859 8 Douanes 1937-1941 Cabinet politique 860 8 A ffaires économiques 1924-1928 Cabinet politique 861 8 A ffaires économiques 1930-1933 Cabinet politique 862 8 A ffaires économiques 1934-1935 8 Cabinet politique 863 A ffaires économiques 1936-1937 Cabinet politique 864 8 b) O utre les références citées en note, nous avons consulté les ouvrages suivants : - D élégation générale de la France com battante au Levant, Éléments statistiques des États du Levant, Paris, Référence : Levant 115.182,1942. - Centre libanais de docum entation et de recherche, al- ‘Alâqât al-Lubnâniyya al-Süriyya, Beit al-M ustaqbal, A ntélias (Liban), volum es 1 et 2,1986. - Eleuthére E lefteriades , Le Chemin de fe r en Syrie et au Liban, Im prim erie catholique, Beyrouth, 1944. - Saïd H imadeh , Economie Organization o f Syria, American U niversity o f Beirut, Beyrouth, 1936. -G a b rie l M enassa, Plan de reconstruction de l'économie libanaise et de réforme de l'État, SLEP, Beyrouth, 1948. - Jacques de M onicault , Le Port de Beyrouth et l'économie des pays du Levant, Paris, 1936.

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une entente équitable et durable à leur sujet. Les Intérêts com m uns seront abolis en 1948 et la rupture économ ique libano-syrienne prononcée définitivem ent en 1950. Q uels sont donc les enjeux et les différences qui ont conduit les deux pays voisins à se séparer ? Pourquoi l’union économ ique, qui fut pourtant bénéfique au début des années vingt, devint une source de conflits à la fin des années quarante ? LIBRE-ÉCHANGE OU UNION ?

Il existe plusieurs form ules possibles de rapprochem ent économ ique entre É tats : 1- le libre-échange : il perm et à deux É tats de favoriser le com m erce bilatéral portant sur certains types de produits en dim inuant, voire en supprim ant les barrières douanières et les quotas d ’im portation sur ces produits ; 2- l’union douanière : dans ce cas, les États concernés ouvrent totalem ent leurs frontières à la libre circulation des m archandises, sans aucune entrave douanière, ni tarifaire ni quantitative ; tous produits, fussentils locaux ou im portés, peuvent donc circuler librem ent à l’intérieur des frontières de cet ensem ble ; 3- l’union économ ique : dépassant l’union douanière qui ne porte que sur les m archandises physiques, elle perm et de surcroît la libre circulation des capitaux, des personnes et de l’ensem ble des biens et services. D urant la période m andataire, les échanges com m erciaux entre le Liban et les É tats syriens répondaient bien à la troisièm e définition portant sur une union économ ique totale. L ’accord de 1997, par contre, est plus re stric tif puisqu’il n ’englobe que les produits locaux et entre donc dans le cadre d ’un accord de libre-échange. LA NAISSANCE DES INTÉRÊTS COMMUNS.

L ’infrastructure économ ique de la Syrie et plus encore celle du Liban furent ravagées par la prem ière guerre m ondiale : ports dévastés, transports ferroviaires dém antelés, installations générales obsolètes, m oyens de production inexistants ou, au m ieux, dépassés, adm inistration inefficace, tout était à refaire. L ’autorité m andataire se fixa donc le double objectif de m oderniser l’adm inistration et l’infrastructure générale et de relancer le développem ent économ ique. O r,

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l’instauration de barrières douanières à l’intérieur des territoires placés so u s m andat français aurait considérablem ent freiné les échanges com m erciaux e t, par conséquent, ralenti la croissance économ ique. P ar a ille u rs, le regroupem ent des secteurs économ iques com m uns perm ettait aux autorités m andataires de prendre le contrôle de leurs recettes financières. C elles-ci leur perm ettaient de financer les dépenses civiles e t m ilitaires du M andat, de payer les parts de la D ette publique ottom ane échéant à ces États et enfin, d ’avoir un im portant m oyen de pression financier sur les gouvernem ents autonom es. Telles sont donc les raisons qui portèrent les autorités françaises à gérer conjointem ent les services communs et à les placer sous leur autorité directe. La prem ière tentative de gestion des Intérêts communs rem onte à 1921 : chacun des États créés fut doté d ’un budget autonom e, de même que le sandjak autonome d ’Alexandrette, rattaché pourtant à la fédération de Syrie. Les budgets de ces États étaient alim entés par les im pôts locaux (taxes foncières, tim bres fiscaux, etc.). Ces budgets perm ettaient aux États autonom es de payer leurs fonctionnaires et de financer les travaux d ’infrastructure locale. Parallèlem ent aux budgets locaux, alim entés par les im pôts locaux, un « budget général de Syrie et du Liban » est créé en 1921, géré directem ent par le H aut-Com m issaire. La structure de ce budget connut quelques changem ents entre 1921 et 1928, m ais le principe du budget com m un et de la gestion commune de certains services concernant les deux pays ne fut à aucun m om ent rem ise en question. Les principaux services concernés par cette gestion commune sont les suivants : les douanes, les postes e t télégraphes, les chem ins de fer, les capitaineries des ports, ainsi que la Banque de Syrie et du Liban. Il existait égalem ent d ’autres secteurs gérés de m anière conjointe, m ais ayant une faible incidence économique, tels les services quarantenaires, les services antirabiques, les services séricicoles, les services de protection de la liberté intellectuelle et artistique... Parm i les secteu rs cités ci-d essu s, certain s m ériten t une a tten tio n particulière. Le plus im portant sur le plan économ ique est sans aucun doute celui des douanes, puisqu’il assurait 90% des recettes communes 2. Cependant, afin de com pléter la politique d ’encouragem ent des échanges com m erciaux, il é ta it in d isp en sab le de d év elo p p er les m oyens de tra n sp o rt de faço n com plém entaire. A insi, le réseau de chem in de fer ainsi que les ports de 2. Raymond O ’Zoux, Les États du Levant sous Mandatfrançais, Beyrouth, 1931, p. 157.

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B eyrouth et de T ripoli, tous deux vétustes e t ravagés par la G rande G uerre, furent réhabilités et m odernisés. L ’objectif était d ’assurer 1’approvisionnem ent du Liban et du sud de la Syrie (D am as) à p artir du port de B eyrouth, d ’où l’utilité des lignes de chem in de fer Beyrouth-D am as et Tripoli-H om s. La région de H om s e t H am a devant être ainsi approvisionnée à p artir du port de T ripoli e t le nord de la Syrie à p artir du port de Lattaquié et de celui d*A lexandrette. N otons que les reliquats éventuels des budgets com m uns était répartis sur les États à raison de 47 % pour le Liban, 36 % pour la Fédération syrienne, 8 % pour l’É tat alaouite, 7 % pour le sandjak autonom e d ’A lexandrette et 2% pour le D jebel D ru z e 3. INSTITUTION DES INTÉRÊTS COMMUNS.

C e n ’est que le 12 m ars 1928 que le H aut-C om m issaire H enri Ponsot institua un budget unique intitulé « C om pte de gestion des recettes et des dépenses des Services d 'in té rêt com m un » 4 .5C elui-ci com prenait l’ensem ble des services com m uns e t certains autres services d 'in té rêt général affectés aux budgets des É tats, com m e le Service archéologique, la Sûreté générale, les services fonciers, etc. Ce budget prévoyait égalem ent dans chaque exercice annuel une contribution forfaitaire aux dépenses civiles et m ilitaires du M andat d ’un m ontant de 11 582 820 F F s . Le 14 m ai 1930, un arrêté 6 annonçant la création d 'u n e C onférence des Intérêts com m uns « pendant la durée du M andat et ju sq u ’à ce qu’il en soit disposé autrem ent » est prom ulgué. C onstituée de délégations nom m ées par les gouvernem ents intéressés, cette C onférence était présidée par le H autC om m issaire ou par son délégué et était assistée d ’un secrétaire chargé de ten ir à jo u r la docum entation nécessaire à ses travaux. Le com pte de gestion des Intérêts com m uns devait être soum is chaque année à la C onférence, à titre consultatif. Ponsot égalem ent quitta son poste sans réellem ent voir son projet à l’œ uvre, notam m ent en raison de l’opposition locale. En effet, si à B eyrouth, les m ilieux économ iques étaient assez favorables à cette form e d ’union, les autorités 3 .Ibid. 4. Arrêté n° 1945 du 12 mai 1928, Bulletin officiel, Haut-Commissariat fiançais en Syrie et au Liban, 1928. 5. Haut-Commissariat fiançais en Syrie et au Liban, Rapport annuel à la S.D.N. 1928. 6. Arrêté n° 3115 du 15 juin 1930, Bulletin officiel du 15 juin 1930, Haut-Commissariat fiançais en Syrie et au Liban, 1930.

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politiques et le patriarche m aronite craignaient une atteinte à l’indépendance du Liban. A près Ponsot, D am ien de M artel fut pressé d ’aboutir. En 1937, un an après la conclusion des traités d ’indépendance et avant m êm e leur entrée en vigueur, les autorités syriennes et libanaises avaient entam é des négociations visant à assurer le transfert des Intérêts com m uns. La question était de savoir si cette infrastructure allait être transférée aux É tats ou si elle a llait être m aintenue dans le cadre d ’un organism e com m un. Les traités d ’indépendance de 1936 ne prévoyaient aucun règlem ent spécifique à cette question, sinon que le Liban et la Syrie ne prendraient pas de m esure discrim inatoire l'u n contre l'au tre, et que les deux États devraient entam er des négociations sur le transfert des Intérêts com m uns. DES NÉGOCIATIONS CRUCIALES.

Du 6 au 9 août 1937, une conférence se réunit à Sofar, au Liban, regroupant des délégués libanais et sy riens, pour n égocier du tran sfert des Intérêts com m uns. Les pourparlers reprirent le 28 août et se poursuivirent ju sq u ’en septem bre. La principale pierre d ’achoppem ent était la douane. Les Syriens étaient favorables à une union douanière, tandis que le Liban réclam ait la liberté de fixer son ta rif douanier. Ce prem ier cycle de négociations perm it de dégager les principaux points de litig e 7 : 1- Le ta rif douanier : à la fin des années trente, le Liban avait une économ ie basée sur le tran sit de m archandises, les activ ités portuaires et le com m erce de produits im portés. Son industrie était relativem ent faible ainsi que son agriculture. Par conséquent, une politique protectionniste risquait d ’étouffer sa croissance économ ique. La Syrie, par contre, disposait d ’un secteur agricole prédom inant et d ’une petite industrie naissante. Elle avait donc intérêt à protéger sa production par le biais d ’un protection douanière renforcée. Le m aintien de l’unification du ta rif douanier était donc obligatoirem ent préjudiciable à l’un des deux pays, suivant qu’il soit élevé ou non. Par contre, sa suppression encourageait les com m erçants syriens à im porter les m archandises étrangères à partir des ports libanais afin de bénéficier d ’un ta rif douanier plus avantageux. 7. Archives diplomatiques de Nantes, Fonds Beyrouth, Série CP, carton 496.

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2- La répartition des recettes douanières : ju sq u 'alo rs, les recettes des Intérêts communs perm ettaient de payer les dépenses du M andat et la part des États dans la D ette publique ottom ane, liquidée en 1934. À présent, il convenait de définir la répartition future de l'ensem ble des recettes entre les deux États concernés. 3- Le problèm e du blé : le Liban achetait son blé à la Syrie. C ette denrée bénéficiait d 'u n e protection douanière élevée, rendant son im portation o n éreu se. P ar c o n séq u en t, le L iban se tro u v a it à la m erci du gouvernem ent syrien en ce qui concerne la fourniture du blé et son prix. Les enjeux de ces négociations étaient donc très im portants puisqu’ils rem ettaien t en q u estion l ’o rien tatio n économ ique des deux pays, d éjà divergente. En effet, pour la Syrie, les recettes douanières constituaient une rentrée fiscale prim ordiale, alors que le Liban bénéficiait des transferts de fonds de sa diaspora et privilégiait l’ouverture com m erciale. D evant la réticence des Libanais, les négociations traînèrent sans résultat. U n autre cycle de négociations fut mené en 1938 sans résultat. Les pouvoirs politiques libanais dem euraient hostiles à toute form e poussée d ’union, m ais ne voulaient pas heurter les m ilieux nationalistes musulm ans ni les m ilieux économ iques beyrouthins, tous deux favorables à une union douanière. Les négociations perdront leur caractère d ’actualité du fait de l’entrée en guerre de la France, en 1939. Elles ne reviendront à l’ordre du jo u r qu’après la déclaration d ’indépendance proclam ée par le général Catroux le 27 septem bre et le 26 novem bre 19418. Les Libanais et les Syriens entam èrent alors de nouvelles négociations. Les négociateurs Fayez el-K houry et Ham id Frangié aboutirent le 29 m ai 1942 à la signature d ’un protocole qui distinguait deux catégories de services dits d ’intérêt commun : - la prem ière dont l’adm inistration commune pouvait être maintenue pendant une durée illim itée (douane, protection de la propriété com m erciale et industrielle, postes, chem ins de fer, etc.) ou pendant une durée lim itée (contrôle des sociétés concessionnaires, adm inistration du m onopole des tabacs...) ; - la deuxièm e dont l’adm inistration serait prise en charge par les deux gouvernem ents, chacun sur son propre territoire (travaux publics, Service des poudres, Sûreté générale, services archéologiques, etc.). 8. Archives diplomatiques de Nantes, Fonds Beyrouth, Série CP, carton 1252.

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Le protocole affirmait le principe de l’union douanière, dont l'adm inistration devait être gérée par une com m ission m ixte com prenant six délégués, trois d e chaque État. Le conseil d ’adm inistration de ce conseil siégerait six m ois à B eyrouth et six m ois à Damas et aurait le pouvoir de définir la réglem entation douanière. Le produit net des services com m uns serait réparti entre les d eux États à raison de 40 % pour chaque État. Les 20 % restants seraient répartis su r décision du conseil, ou à défaut, par un arbitrage qui restait à déterm iner. Les services d ’intérêt commun furent transférés par les autorités françaises aux États du Levant le 1erjanvier 1944. Seuls restèrent sous l’autorité de l’arm ée gaulliste, ju sq u ’à la fin de la guerre, les secteurs ayant une utilité m ilitaire (ports, chem ins de fer, contrôle des changes). LA RUPTURE

En 1946, le Liban, inquiet de la détérioration de sa balance com m erciale avec la Syrie, réclam a une politique com m erciale bilatérale équilibrée. La Syrie lui opposa un refus net, considérant que les deux pays constituaient une m êm e entité géographique et économ ique. En 1947, le Liban obtint gain de cause et les deux pays organisèrent leurs échanges sur la base d ’accords bilatéraux et s’accordèrent m utuellem ent des tarifs préférentiels. Le com m erce bilatéral du blé et des céréales fut libéralisé sous la surveillance du C onseil supérieur des IC. Les deux pays furent adm is à la B.I.R.D - qui deviendra ultérieurem ent le principal organe de la Banque m ondiale - et au Fonds m onétaire international. La même année, la Syrie releva exagérém ent le prix du blé et en exigea le paiem ent en devises étrangères. Suite aux protestations libanaises, elle interdit la vente de blé au Liban, qui dut im porter cette denrée essentielle. Cette escalade confirm ait les craintes libanaises liées à la dépendance du Liban vis-à-vis de la Syrie, pour ce qui concerne 1’approvisionnem ent en blé. L ’année suivante, en 1948, le Liban signa avec la France un accord visant à le m aintenir dans la zone franc. Le rejet de cette convention par la Syrie consacra la séparation m onétaire. La Syrie décida d ’une m anière unilatérale de ferm er ses frontières avec le Liban et abolit le C onseil supérieur des Intérêts communs. Le Liban réagit alors en interdisant le transfert de devises et d ’or à destination de la Syrie et obligea ses banques à refuser la m onnaie syrienne comme m oyen de paiem ent.

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N otons que dès 1939, la Banque de Syrie et du Liban avait été autorisée à ém ettre des billets de banque estam pillés « Liban » 9 et à leur assurer une couverture distincte. C ependant, les deux devises libanaise et syrienne avaient toujours un pouvoir libératoire dans les deux pays. La décision libanaise de refuser la m onnaie syrienne comme m oyen de paiem ent consacrait donc la séparation m onétaire. De toute m anière, celle-ci devenait inéluctable en raison de l’accroissem ent de la circulation m onétaire a u Liban, lui-m êm e dû à une concentration de l’activité économ ique dans le pays. En effet, le niveau de vie s ’y am éliorait sensiblem ent en com paraison avec la Syrie. Des tractations furent menées entre le Liban et la Syrie en 1949 et aboutirent à un accord qui, en fait ne satisfaisait aucune des deux parties. U n autre fut proposé par Damas en 19S0, prévoyant un niveau élevé d ’union douanière, com m erciale ainsi qu’une coordination m onétaire. D evant le refus du Liban, la Syrie proclam a le 15 m ars 1950 la séparation économ ique pure et sim ple entre le Liban et la Syrie. CONCLUSION

L ’historique des Intérêts communs syro-libanais nous perm et de dégager les conclusions suivantes : 1- D urant la période m andataire, le Liban et la Syrie bénéficièrent tous deux du régim e d ’union économ ique. La croissance économ ique aurait certainem ent été com prom ise par des barrières douanières intérieures. 2- D urant la période m andataire, les deux pays suivirent chacun une o rien tatio n économ ique d ifféren te. Le L iban, de p ar sa positio n géographique, privilégia les activités tertiaires, qui nécessitent une ouverture sur l’extérieur. La Syrie, par contre, se souciait davantage de stim uler ses productions des secteurs prim aire et secondaire par une politique protectionniste. Sur le plan purem ent économ ique, cette divergence suffit seule à saboter tout projet d ’union douanière. 3- La croissance économ ique du Liban dépassait celle de la Syrie au début des années 40, ce qui engendra un clivage sur le plan m onétaire. L ’ensem ble de ces facteurs nous perm et de com prendre de m anière succincte les raisons qui ont présidé à la création des Intérêts communs et celles qui ont abouti à leur abolition. 9. Joseph Oughourlian, Une mámate, un État - Histoire de la monnaie libanaise, Erès, Toulouse, 1982, p. 134.

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Toutefois, outre les facteurs purem ent économ iques, Jacques B esançon10 im pute égalem ent l’échec des Intérêts com m uns à des facteurs politiques. L e plus im portant serait le nationalism e syrien, qui aurait provoqué une réactio n de m éfiance de la part des Libanais. La croissance économ ique fulgurante q u e connut le Liban à p artir des années cinquante perm et de confirm er l’am p leu r de ces divergences, qu’elles soient politiques ou économ iques. A ujourd’hui, les relations économ iques libano-syriennes sont en co re am biguës. Les deux gouvernem ents affirm ent vouloir développer les échanges com m erciaux et, à cet effet, ont sim plifié les form alités adm inistratives au x frontières, sans pour autant libéraliser le com m erce bilatéral. A ucun réseau d e transport m oderne et cohérent entre les deux pays n ’existe pour encourager ces échanges. Les investissem ents bilatéraux sont encore tim ides, les législations des deux pays étant très divergentes. Enfin, le C onseil supérieur libano-syrien, bien qu’il concrétise une volonté de rapprochem ent économ ique, n ’est p as doté d ’une infrastructure susceptible de le rendre efficient. C ontrairem ent aux Intérêts com m uns, qui avaient en charge la gestion de secteurs vitaux liés aux deux pays, l’activité de ce C onseil se borne à préparer la contusion d 'acco rd s bilatéraux ponctuels. A vec le nouveau m illénaire, la m ondialisation et la libéralisation des échanges se développent de m anière irréversible. Le Liban et la Syrie envisagent chacun d ’adhérer à l’O rganisation m ondiale du com m erce, ce qui signifierait à term e la disparition de toute barrière douanière, tant pour les produits locaux que pour les m archandises im portées. D ans ce cas, l’accord douanier de 1997 ne serait qu’un prem ier pas dans cette direction. C ependant l’expérience des Intérêts com m uns nous m ontre que sans une harm onisation profonde e t intelligente, une libéralisation des échanges com m erciaux pourrait provoquer de graves déséquilibres.

10. Jacques B esançon, « Sur la géographie humaine et économique du Liban », Revue de géographie de Lyon. vol. XXXVI, n° 3,1961, p. 274.

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ÉVOLUTION DES RECETTES DES IC ET DES RECETTES FISCALES DES ÉTATS SOUS

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