Florence au temps de Laurent la magnifique

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Florence au temps de Laurent la magnifique

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FLORENCE AU TEMPS DE LAURENT LE MAGNIFIQUE

Hachette

collection Ages dOr et Réalités

LA VILLE par JEAN LUCAS-DU BRETON LE PRINCE par ROLAND MOUSNIER

Professeur à /a Sorbonne LA BANQUE par YVES RENOUARD

Professeur à la Sorbonne A L’OMBRE DU LAURIER par ANDRÉ ROCHON

Professeur à la Sorbonne VENUS HUMANITAS par ANDRÉ CHASTEL

Membre de l'Institut et par ROBERT KLEIN

LA CHUTE par ROLAND MOUSNIER YVES RENOUARD ANDRÉ ROCHON ROLAND MOUSNIER

Collection dirigée par JACQUES GOIMARD

cl Société d’Pn 'P65 Librairie Hachette Etudes et de Publications économmues. d'ndapta^.^0'1^ ^ ,ri,duction. de reproduction ç c P^tton réservé, pour tous pays y compris PU-R^-

1266

Charles d’Anjou, frère de Saint Louis, conquiert le royaume de Naples.

1293

Les gentilshommes du Contado sont privés de leurs droits politiques et de l’accès à la magistrature.

1343

Faillite des Bardi.

1378

Révolte des Ciompi.

1397

Débuts de la Compagnie des Médicis.

1406

Conquête de Pise et de Livourne.

1432

Naissance d’Antonio del Pollaiuolo et de Luigi Pulci.

1433

Cosme est emprisonné puis banni de Florence. Naissance de Marsile Ficin.

1434

Après le bannissement de son rival politique, Rinaldo degli Albizzi, Cosme est rappelé à Florence.

1435

Naissance de Verrocchio et d’Andrea della Robbia.

1439

Concile de Florence.

1443

Naissance de Piero del Pollaiuolo.

1444

Naissance de Botticelli.

1445

Naissance de Jean Lascaris, de Luca Signorelli et du Pérugin.

1446

Mort de Brunelleschi.

1449

Naissance de Laurent le Magnifique et de Ghirlandaio.

1451

Création de la filiale de Milan.

1452

Naissance de Savonarole et de Léonard de Vinci.

1453

Prise de Constantinople par les Turcs.

1454

Paix de Lodi. Naissance d’Ange Politien.

1455

Mort de Ghiberti et de Fra Angelico.

1457

Naissance de Filippino Lippi.

1458

L'importation des draps étrangers est interdite à Florence.

1459

Création du Conseil des Cent. Francesco Sassetti est nommé directeur général de la Banque Médicis.

1461

Accession d’Edouard IV au trône d’Angleterre.

1462

Débuts de l’Académie platonicienne de Marsile Ficin.

1463

Reprise de la guerre entre les Turcs et Venise. Naissance de Pic de la Mirandole.

1464

Pierre le Goutteux succède à Cosme. Avènement de Paul IL

1466

Complot manqué contre les Médicis. Ruine des Pitti. Contrat de monopole pour l’exploitation des gisements d’alun de Tolfa entre le pape et la Compagnie de Rome. Mort de François Sforza, duc de Milan.

1467

Laurent envoyé en mission auprès de Paul II à Rome. Guerre contre Venise. Le Colleone ravage la Toscane. La Compagnie lance deux grandes galères, la San Matteo et la San Giorgio. Filippo Lippi peint « le Couronnement de la Vierge ».

1468

Ordonnance du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, concédant aux Médicis l’exclusivité de l'importation d’alun aux Pays-Bas.

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1 minmi ¿P1»’*0 ^»'ice Orsini et succède à son père Pierre qui mcuil I” * décembre, Mort de Fillppo Llppf. Ntdswnw do Machiavel.

U’I

Nomination d’une BaUa chargée d’élire un nouveau Conseil des Cent Us quatorze « Arts Mineurs » sont réduits à cinq. La Compagnie de Rome passe un accord avec le roi de Naples pour ¡’exploitation de l’alun d’Ischlu. Découverte d’un gisement d’alun près de Volterra. Avènement de Sixte IV délia Rovere. Politien devient le protégé de Laurent

1472

Prise do Volterra. La Compagnie de Londres est supprimée. Création de l’université de Pise. Mort de Michelozzo et de Leon-Battista Alberti. Verrocchio : Tombeau de Pierre et Jean de Médicis. Laurent : la Nencia de Barberirto. Naissance de Fra Bartolomeo.

1473

Charles le Téméraire retire aux Médicis le monopole de ¡’importation de l’alun aux Pays-Bas. La galère San Matteo est capturée par un pirate.

1474

Chute des prix de l’alun en Europe. Sixte IV retire aux Médicis la charge de dépositaire général de la Chambre apostolique pour la confier aux Pazzi. La galère San Giorgio se perd corps et biens.

1475

1479

Mort de Paolo Uccello. Naissance de Michel-Ange. Politien devient précepteur de Pierre, fils de Laurent. Savonarole entre au couvent Saint-Dominique de Bologne. Verrocchio sculpte le « David » de Bargello. A l’occasion de grandes joutes données à Florence, Politien com­ mence les « Stances pour la joute ». Mort de Galeas-Marie Sforza, duc de Milan. Sixte IV confie aux Pazzi l’exploitation de l’alun de Tolfa. La Compagnie de Rome cesse de faire des bénéfices. La Compagnie d’Avignon est en difficultés. Mort d’Argyropoulos. Battu par le duc de Lorraine devant Nancy, Charles le Téméraire meurt, laissant une dette de 60 000 ducats envers la Compagnie de Bruges. Conjuration des Pazzi. Mort de Julien de Médicis. Sixte IV excom­ munie Laurent et frappe Florence d’interdit. Guerre contre le pape. Ferdinand de Naples et son fils Alphonse. Botticelli : « La Primavera ». Ambassade de Laurent à Naples. Politien entre au service de Fran­

1480

cesco Gonzaga à Mantoue. Février : Paix avec le roi de Naples et le pape. Août : absolution de

1481

Laurent qui rentre à Florence. Institution du Conseil des Soixante. X’ crmcture des Compagnies de Venise, d’Avignon et de Bruges. ¿rrCS n°rcntins cessent d’aller en Angleterre. • C° rCntrC à Florcncc ct rcÇ°it “ne chaire à l’université,

1476

1477

¡478

majesté^ °ffenSe à Laurent sera considérée comme crime de lèsc-

pour^n Sl8nore,li' Cosimo Rosselli et Ghirlandaio part*»1 la Sixime^ °U lk f°nl partie dc ^uipe d’artistes qui décore

1482

Mort de la mère de Laurent. Savonarole est nommé lecteur au cou­ vent de Saint-Marc. Premiers sermons au monastère bénédictin des Múrate. Arrivée à Florence du retable Portinari («l'Adoration des bergers » par Hugo van der Goes). Botticelli : fresque à 1a villa Lemmi. Mort de Luca della Robbia.

1483

1484

1485

1486

1487 1488

1489

1490

1491

Mort de Louis XI; la Compagnie de Lyon périclite. Luigi Pulci : première édition complète du « Morgante ». Léonard de Vinci part pour Milan. Fresque â la villa de Spedaletto par Botticelli, Ghirlandaio, le Pérugin et Filippino Lippi. Naissance de Guichardin et de Raphaël. Naissance de Martin Luther. Renouvellement des pouvoirs du Conseil des Soixante-Dix Avè­ nement de Innocent VIII : la Compagnie de Rome redevient dépo­ sitaire général de la Chambre apostolique. Savonarole prêche à San Lorenzo. Filippino Lippi complète la fresque de Masaccio à la chapelle Brancacci. Mort de Mino da Fiesole et de Luigi Pulci. Savonarole prêche le Carême à San Gimignano. Ghirlandaio : retable de la chapelle Sassetti à Santa Trinita. Les frères Pollaiolo partent pour Rome, Verrocchio pour Venise. Barthélemy Diaz double le Cap de Bonne-Espérance. Le palais de la Compagnie de Milan est vendu. Savonarole est nommé maître des études au Studium generale de Bologne. Pic de la Mirándole : publication des « Conclusions». Ghirlandaio : fresques de Santa Maria Novella. Maximilien d’Autriche est élu roi des Romains. Naissance d'Andrea del Sarto. Mort de la femme de Laurent. Innocent VIII condamne les « Conclusions » de Pic de la Mirándole. Ludovic le More conquiert Gênes. Savonarole au couvent SainteMarie-dcs-Angcs de Ferrare. Assassinat de Girolamo Riario. Pic de la Mirándole inquiété se réfugie auprès de Laurent. Botticelli : « Pallas et le Centaure ». Mort de Verrocchio. Renouvellement des pouvoirs du Conseil des Soixante-Dix. Laurent s’associe à Giovanni Cambi pour organiser le monopole de l'exploi­ tation des gisements de fer de l’ile d’Elbe. Lejeune Jean de Médicis, fils de Laurent, est nommé cardinal. Ludovic le More se fait concéder Gênes en fief par Charles VIII. Savonarole prêche à Brescia. Laurent : « Rappresentazione di San Giovanni e Paolo ». Filippino Lippi part pour Rome. Mort de Sassetti remplacé au poste de directeur général de la Com­ pagnie Médicis par Giovambattista Bracci. Faillites à Florence et Venise. Savonarole prêche à Gênes puis à Florence (sermon sur l’Apocalypse à Saint-Marc). Signorelli : « Le Triomphe de Pan ». Réformes financières par une commission de dix-sept membres. Savonarole est élu prieur de Saint-Marc. Avril : « Terrífica Praedicatio ». Mai : duel oratoire entre Savonarole et Mariano da Gennazzano d’où Savonarole sort vainqueur. 9

1492

H avril : mort de Laurent. Ludovic le More renouvelle l’alliance de Milan avec la France. Traité d'Étaples. Prise de Grenade par les

Rois Catholiques. Christophe Colomb découvre l’Amérique. Alexandre VI Borgia devient pape. 1493 1494

1495

1497

Traité de Scnlis. Savonarole remet en vigueur la règle du fondateur de l’ordre. Charles VIII envahit l’Italie. 21 septembre : Savonarole annonce un nouveau déluge d’hommes d’armes. Michel-Ange s’enfuit de Flo­ rence. 30 octobre : Pierre II capitule. 8 novembre : Révolte à Florence, Pierre II s’enfuit. 17 novembre : les Français entrent dans Florence. Charles VIII reçoit le titre de « protecteur des libertés florentines », les Médicis sont officiellement exilés. Mort de Pic de la Mirándole, de Politien et de Ghirlandaio. 20 février : Charles VIII entre à Naples. 31 mars : Ligue de Venise contre Charles VIII. Juin : Savonarole est nommé vicaire général de la congrégation de Saint-Marc. 15-20 juin : ambassade de Savo­ narole auprès de Charles VIII. 6 juillet : victoire française à Fornoue. Charles VIII évacue l’Italie. Août : accords de Turin. Diète de Worms. Janvier-février : l’autorité de Savonarole est à son apogée. 12 mai : excommunication de Savonarole. Mort de Benozzo Gozzoli.

1498

Avril : Savonarole est arrêté. Mai : procès et condamnation de Savonarole. 23 mai : exécution de Savonarole. Mort d’Antonio del Pollaiolo.

1499

Louis XII envahit l’Italie. Mort de Marsile Ficin.

1500

Louis XII dépouille Ludovic le More du Milanais.

1502

Soderini, gonfalonier de justice à vie. Louis XII rentre à Naples.

1503

Mort d'Alexandre VI.

1504

Les Français sont expulsés du royaume de Naples qui devient viceroyauté espagnole. Érection du « David » de Michel-Ange place de la Seigneurie à Florence. Mort de Filippino Lippi et de Cristoforo Landino. Ligue de Cambrai (Louis XII, Maximilien, le pape, Ferdinand le Catholique) contre Venise.

1508

1509

1510

Défaite de Venise. Le pape Jules 11, chef de la Ligue, se retourne contre les Français. Florence reconquiert Pise. Naissance de Calvin. Mort de Botticelli.

1511

Louis XII réunit un concile à Pise pour tenter d’intimider le paP6-

1512

Victoire française à Ravenne. Mort de Gaston de Foix. Les Français vacuent l’Italie. Démission de Soderini. Retour à Florence des fils de Laurent : Julien de Médicis et le car­ dinal Jean.

1513

ri de Jules II. Jean de Médicis devient pape sous le nom de Léon X

1515

franna"16^ dC Franço's ,or dui reprend la guerre en Italie. Victoire ta« 4 Marignan. Conquête du Milanais.

1516

Concordat de Bologne entre Lion X et François Ier.

1517

31 octobre : Publication des 95 thèses de Luther contre les Indul­ gences. Mort de Fra Bartolomeo.

1519

Élection de Charles Quint à l'Empire. Mort de Léonard de Vinci.

1521

Mort de Léon X et de Piero di Cosimo.

1523

Jules de Médicis devient pape sous le nom de Clément VIL Mort de Luca Signorelli et du Pérugin.

1525 1526

François Ier est fait prisonnier. Défaite française à Pavie. Traité de Madrid.

1527

Reprise de la guerre. Défaite de la seconde Sainte Ligue (François Ier, le pape, Florence, Venise et Milan). Sac de Rome par les impériaux.

1528

Mort d'Andrea délia Robbia.

1529

Paix de Cambrai. François Ier abandonne ses prétentions sur l’Italie. Révolution à Florence. La République est rétablie. Clément VII, abandonnant l’alliance française, s’allie à Charles Quint.

1530

Une armée impériale assiège Florence. Capitulation de la République.

1531

Alexandre de Médicis rentre à Florence comme chef de l’État florentin et annonce son mariage avec Marguerite d’Autriche, fille naturelle de Charles Quint. Mort d’Andrea del Sarto.

1532 1534

Alexandre de Médicis devient duc de la République florentine. Mort de Clément VII et de Jean Lascaris.

1537

Alexandre est assassiné par son cousin Lorenzaccio. Cosme Ier lui succède. Mort de Lorenzo di Credi.

1569

Le pape Pie V accorde à Cosme Ier le titre de grand-duc de Toscane.

Il

LA VILLE SURVOL DE FLORENCE UNE VILLE-MUSÉE ÉCHAPPÉE SUR LA TOSCANE UN PEUPLE D'ARTISANS IMAGES DE LA VIE QUOTIDIENNE

AU-DELA ET AILLEURS

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Le rome Vecch.0 vu dB ofBces

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NH AU BORD

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floRence

« Cette ville est placée sur l’Arno comme Paris sur la Seine » a écrit Stendhal. Des quatre ponts qui l’enjambent, seul le Ponte Vecchio est demeuré à peu près tel qu’il était lors de sa construction en 1345, bordé de boutiques. Mais le couloir couvert de tuiles, qui par-dessus les maisons du pont relie les Offices au Palais Pitti, date du xvie siècle. Par le Ponte Vecchio, on accédait au cœur popu­ laire de la ville, l’ancien forum devenu le Marché Vieux. Toute la journée la foule se presse devant les tables des changeurs, les éventaires des maraîchers et des poissonniers, autour des échoppes des fripiers, de l’étal à découvert des bouchers, à la porte des tavernes et des apothicaires, dans un vacarme ponctué par les cloches des églises qui s’élèvent à chaque angle. 15

u patois du Bargello ou du Podesut

Départ d'un condamné

Florence continue d’offrir, au xve siècle, l aspect d’une cité médiévale; le style de ses édifices présente toujours l’austérité des constructions moyenâgeuses, rappelant le temps où la ville, soumise à la suzeraineté impériale, était dominée par l’aristocratie des vieilles familles. Mais au crépuscule de la société féodale s’était ouverte une période de troubles où les gibelins, nobles favorables au pouvoir impérial, se heurtaient aux guelfes, partisans du pape et des libertés commu­ nales; ceux-ci l’emportèrent et délivrèrent Florence du despotisme impérial. Dans son palais crénelé, élevé à partir de 1234, sévère comme une forteresse avec ses murs de pierre grise et ses fenêtres munies de barreaux, le Podestat, symbolise la main-mise populaire sur le gouvernementde la cité.

... RESTE PLEINE DES SOUVENIRS DU MOYEN AGE

Le Palais de la Seigneurie

6

Tel un donjon dominant un château, s’élève au centre de la ville le Palais de la Seigneurie. Énorme carré de pierre, percé de fenêtres en trèfle, couronné d’un grand rebord de créneaux en surplomb et flanqué d’une haute tour d’où les guetteurs surveillaient la campagne, il abritait les institutions politiques éta­ blies après que bourgeois et artisans fussent devenus, en 1298, les détenteurs du pouvoir dans la cité au lis rouge, emblème de la ville.

1 ^I REPUBLIQUE D'ARTISANS ET DE MARCHANDS.

19

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Vue de Florence

111 E COMPTE PARMI .

1 S O EUROPE.

Les nouveaux maîtres de Florence ont pour unique souci d’assurer sa prépondérance économique, fondée sur le drap, la laine et la soie. Les ateliers et les fabriques travaillent à plein rendement tandis que marchands et banquiers florentins élargissent sans cesse leur champ d’activité. Débordant l’enceinte de ses remparts hérissés de tours, la ville s’étend main­ tenant au-delà de l’Arno, jusqu’aux collines d’oliviers et de cyprès. Florence est la première ville industrielle et la première place financière de l’Europe.

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La chapelle du Palais Médicis décorée de fresques de Goxzoli.

Pour les palais qu’ils font bâtir, les banquiers flo­ rentins, sensibles à tous les raffinements du luxe, font appel aux plus grands artistes. Sur les murs de la chapelle du Palais élevé par Cosme, Benozzo Gozzoh a peint les Rois Mages chevauchant vers Bethléem tandis que des chœurs d’anges chantent la Nativité. Cette fresque, remarquable par la richesse et la gaieté du coloris, célèbre la magnificence des Médicis. On y reconnaît, sous les traits du plus jeune des Rois Mages, Laurent escorté des siens et de cette cour de savants,d’artistes que Cosme réunissait autour de lui.

UNE ARISTOCRATIE D'AFFAIRES Y AFFIRMI

Scene devant le Palais Médicis

Mais à l'extérieur

le ^es .louait l’asp««

tous ceux des grande

.architecture florentine_

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tiplient les ouvertures. Un fine achèvent de donner rÆe£^^ demeure somptueuse. SON LUXE ET SA PUISSANCE-

L église Santa Mana Novell»

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L'église San Lorenzo

On doit à Léon-Baptista Alberti la façade de Santa Maria Novella, caractéristique de l’évolution qui se manifeste en architecture : la façade inférieure pure­ ment romano-gothique est surmontée d’un couronne­ ment renaissant; et les volutes latérales apparaissent pour la première fois, qui seront si courantes dans le style baroque. A San Lorenzo, Brunelleschi construit un plafond à caissons soutenu des colonnes corin­ thiennes. Si le décor de la foi a perdu son austérité médiévale, la foi tient toujours une grande place dans la vie quotidienne et Ghirlandaio peint sur les murs de Santa Trinita des religieux au visage éclairé par un mysticisme ardent.

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DANS CE SIÈCLE LA RICHESSE SERT AUSSI A LA GLOIRE DE DIEU...

24

Ghirlandaio

Le « Döme »

Coupe du « Dôme »

Filippo Brunelleschi

A l’architecte Arnolfo di Cambio auquel elle avait confié la construction de l’église Santa Maria del Fiore, la municipalité florentine avait prescrit de bâtir « la plus altière, la plus riche et la plus splen­ dide église que le génie humain pût concevoir et que les forces humaines pussent édifier ». Pour fermer l’immense ouverture du transept, Brunelleschi s’ins­ pire du Panthéon, mais imagine une double coupole surmontée d’un tambour avec une voûte extérieure et une voûte intérieure entre lesquelles on pourrait monter. Michel-Ange plus tard s’en souviendra pour Saint-Pierre. Le Dôme, un des chefs-d’œuvre de la renaissance architecturale, symbolise donc l’avène­ ment de ces temps nouveaux si glorieux pour le génie de l’homme, où l’exemple de Florence jouera un rôle capital. Le Quattrocento est le plus grand siècle de l’histoire de Florence; et un marchand vénitien remercie Dieu de l’avoir fait vivre « à l’époque présente, que les gens bien informés tiennent pour la plus grande et la plus glorieuse qu’ait connue Florence depuis sa fondation ».

... ET LE DÔME EXALTE L’UNITÉ HARMONIEUSE D'UNE CAPITALE

4> ABBAYE DÉ LA RADIA U ARNO U COUVENT SAINT MARC ’ COUVENT DE SANTA VERD1ANA

IB ÉGLISE BAN LORENZO

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PONTE VECCHIO

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A »dru tu] re^ mentors peintres à décorer sa maison employa11,1“ • x qU’il faisait construire, Paolo O“1“ drea de^ FiliPP° Lippi, Benozzo Uc“"r c’est Cosme qui établit au couvent de SamtGo“0"' .As Fra Beato Angélico, l’interprete en U

banque ou les gêner terriblement. Il avait obte de Nicolas V le titre de dépositaire de l’Église pU 1450, il avait déjà dans ses caisses 10.000 ducats pontificaux, qu’il faisait valoir. Chargé de recouvrer dans toute l’Europe les deniers pontificaux, il pou. vait influer aussi sur les nominations ecclésiastiques en transmettant plus ou moins vite à la Chancellerie pontificale les droits à acquitter par les candidats. S’il faisait passer plus vite les deniers envoyés par un des candidats, celui-ci avait le plus de chance d’obtenir le bénéfice ecclésiastique convoité. Pour les Florentins, Cosme était « le grand marchand » le type de l’homme que chaque Florentin souhaitait devenir. A tous, petites gens et grands bourgeois, il plaisait par sa piété, en un temps de grande ferveur catho­ lique. Il priait, il lisait l’Écriture Sainte. Il aimait aller faire retraite au couvent de Saint-Marc, où il avait sa cellule. 11 multipliait les largesses en faveur des établissements religieux. Il fit construire à Florence les couvents de Saint-Marc et de Santa Verdiana, l’église de San Lorenzo, des autels, des chapelles, au noviciat de Santa Croce, au couvent des Anges, à l’église de San Miniato a Monte. Mais, vivant à l’époque de la Renaissance, il fai­ sait comme tous les grands chefs de famille florentins. C’était un mécène. Sur le conseil de Donatello, il rassemblait des chefs-d’œuvre de l’Antiquité, ruines de monuments, pierres gravées, médaillons, monnaies, vases, joyaux, et il admettait de jeunes artistes à copier ces modèles dans ses jardins qui devenaient une sorte d’école des beaux-arts. Il acquérait et faisait copier à grands frais des manus­ crits grecs, latins, orientaux. Ses facteurs devaient traquer et acheter pour lui les manuscrits rares, tout en s’occupant de la banque et du négoce. Il accueillait les savants grecs chassés par les Turcs. II créait des bibliothèques. 11 les ouvrait libéralement aux huma­ nistes, aux poètes, aux historiens, aux philosophes. 11 écoutait les leçons du philosophe platonicien Gémisthe Pléthon. Sur son conseil, il restaurait l’Académie platonicienne, l’établissait dans ses jardins de Careggi. Puis, comme Gémisthe Pléthon était retourné dans son Péloponnèse, il lui chercha un successeur, remarqua en 1451 le fils de son médecin, Marsile Ficin, un jeune homme de dix-huit ans, Ie consacra au grec et à Platon, et, pour le dégager de tout souci matériel, lui donna une maison à Florence et un petit bien près de sa villa de Careggi. Cosme favorisait les lettrés, en faisait des orateurs d’ambas­ sade, en un temps épris de discours latins, et des

^f’.^de la doctrine thomiste. , reci est inséparable de sa réputation et de son 2 en ce temps et chez ce peuple épris de 1 an’ Sensible à la beauté. Florence se reconnut en lui. “C son influence vient aussi, bien entendu, de son politique. En son temps, les grandes puissances ° Italie, la République de Venise le duche de Milan, l’État pontifical, le royaume de Naples, se disputaient la prépondérance dans la péninsule. Ce fut le grand mérite de Cosme de comprendre que Florence, dépourvue d’esprit militaire et d’armée, ne pouvait avoir de prétentions en ce domaine; que tout ce qu’il était permis d’espérer, c’était le maintien de l’indépendance florentine et quelques agrandissements limités de territoire : de comprendre aussi que celui qui saurait assurer aux Florentins la paix dans l’in­ dépendance et l’honneur serait le maître à Florence. Cosme se chargea particulièrement de la politique étrangère. Ce fut lui qui inaugura en Italie la politique de l’équilibre, de la balance des forces entre cinq états à peu près égaux, et le procédé consistant à intervenir dans des conflits où Florence n’était pas directement menacée, mais qui pouvaient, dans avenir, modifier l’équilibre des forces dans la pénin­ sule de façon défavorable pour Florence. Traditionnelle était l’alliance de Venise avec Flo^nce. Mais Venise, en pleine expansion vers la Terredev^’' VC»S' Ie Milanais, les Marches, la Romagne, était0?11 État le plus dangereux. Menaçant aussi ne cachr^yaUme de Naples, où Alphonse d’Aragon sur Si?ait PaS SeS am^^ons sur l’État pontifical et Cosme im6’ aU* portes mêmes de l’État florentin, alliances ^7° a SeS comPatr‘otes un renversement des avec le ° u a Sa P°liticlue étrangère sur l’entente et contre ^ °e Milan et avec le pape, contre Venise Milan de Naples. Mais le seigneur de tint contre 1 , lPPe~Marie Visconti. Cosme soufournit à SfU1 æ fond°ttiere Francesco Sforza. Il retour, Sfor7°rZa 1 ar8ent qui lui manquait et, en Sait défaut- à r?SUra a Florence l’armée qui lui faiSforza n’aura t °rence’ ma*s aussi à Cosme, sans qui c°ntre les en/ pas eu cet argent et cette alliance, P°litiques dan^Hp? de Cosme, contre ses adversaires orence, contre les exilés politiques

76 77

Cosme de Médicis

I I. PR INC I-

COSME ET LE POUVOIR PERSONNEL

Luca Pinj

qui complotaient à l’extérieur. Sans que Florence ait à soutenir beaucoup de guerres ni des guerres bien rudes, Cosme l’emporta. Son triomphe, ce fut la paix de Lodi, le 9 avril 1454, signée entre Venise et Fran­ cesco Sforza, mais ouverte à toute l’Italie, et à laquelle adhérèrent Florence, puis Alphonse d’Aragon, Ie 26 janvier 1455, et qui consacra en Italie le principe de l’équilibre. Les Florentins furent fous de joie. Cosme légua cette politique à Laurent. Il lui légua aussi sa méfiance contre les exilés poli­ tiques, surtout contre les Albizzi et leurs alliés, qu’il n’autorisa jamais à rentrer. Il lui légua l’art de se servir des impôts comme d’un poignard, selon le dire de Guichardin. En principe, Florence devait se suffire avec les impôts indirects. Mais, en cas de nécessité, l’État contractait des emprunts forcés, portant intérêt, et inscrits à la dette publique ou Monte. Ces emprunts forcés pouvaient être levés de trois façons : selon une sorte d’évaluation des biens ou Catasto, qui évitait l’arbitraire; selon une Scala, c’est-à-dire selon le principe de l’impôt progressif; ou selon une taxation arbitraire. C’est ce dernier mode que Cosme fit employer en fait. Des répartiteurs à sa dévotion déchargeaient d’impôts ses amis et alliés, et écrasaient ses ennemis. Les Pazzi ne durent leur salut qu’au mariage d’une des leurs avec un Médicis. Dès lors, ils furent détaxés et respirèrent. Mais l’humaniste Gianozzo Manetti, qui eut le malheur d’exprimer un avis différent de celui de Cosme sur la politique extérieure, fut ruiné sans miséricorde et dut fuir auprès du pape Nicolas V, puis auprès d’Alphonse d’Aragon. Cosme légua à Laurent l’art de se servir des balias et de toutes sortes de commissions, par l’interme­ diaire d’hommes de son cercle, qui le représentaient. Quand Cosme désira qu’un certain Donato Acciaiuoli fût rendu capable de l’office de gonfalonier, il le dit à un des accopiatori qui, à la réunion suivante de la commission, déclara : « Cosme désire que Donato Acciaiuoli soit mis dans la bourse des gonfaloniers », et, aussitôt, ce fut fait. Lorsqu’il s’agissait d’obtenir le vote d’un Conseil, les hommes de Cosme s’enten­ daient à l’avance, s’assuraient l’appui de quelques modérés, et, le jour du vote, étant les seuls à présenter une proposition nette et à avoir préparé des arguments, ils entraînaient généralement la majorité. Le chef-d’œuvre, ce fut la Balia de 1458, décisive pour le transfert du pouvoir à Pierre, puis à Laurent. Le 1er juillet 1458, Luca Pitti, l’énergique homme de main de Cosme, devint pour la troisième fois go nia*

lonier de justice. Prétextant les dangers qui devaient suivre la mort du pape Calixte III, il demanda que les bourses fussent brûlées et reconstituées, et que l’on abandonnât le tirage au sort pour le choix des officiers. Geronimo Machiavelli, un docteur ès lois, nia qu’il y eût danger et fit repousser la proposition par les Collèges et par la Seigneurie. Alors, un complot fut mis au point par l’entourage de Cosme, dans la chambre de celui-ci, annoncé dans tous ses détails le 8 août 1458 à Francesco Sforza et exécuté point par point le 11. Tout d’abord, Cosme se débarrassa de Geronimo Machiavelli. 11 le fit accu­ ser de complot. Torturé, Geronimo avoua tout ce qu’on voulut. Il devait mourir en prison en juillet 1460. Puis, après ce salutaire exemple, le matin du 11, le seigneur de Faenza occupa un côté de la place de la Seigneurie avec 150 chevaux et 1.000 fantassins, Simonetto un autre avec 150 cavaliers et 5.000 fan­ tassins venus des campagnes et de la montagne de Bologne où Cosme, grand propriétaire et bon patron, était fort aimé. Au débouché des rues, étaient postés environ 2.000 citoyens dévoués et bien armés. Sur la place était massé le peuple, sans armes. L’assemblée répondit tout d’une voix : « Si, si, fiat, fiat » à la proposition suivante : pleine balia serait donnée jus­ qu’à la fin de janvier 1459 à la Seigneurie et à deux cent cinquante autres citoyens de réformer l’État, de présider à l’élection des officiers publics, à des juge­ ments non judiciaires, à la fixation et à la répartition des impôts, à la reconstitution pour cinq ans de la bourse de la Seigneurie. La Balia exécuta ce pro­ gramme avec conscience. Les suspects furent exilés : onze familles furent frappées. De nouveaux accopiatori furent nommés. De nouveaux noms mis dans les bourses. Mais surtout la Balia opéra une réforme qui devait permettre aux Médicis de se passer de ces balias, qui, tous les cinq ans, suspendaient le jeu « normal » de la Constitution, non sans irriter beau­ coup de citoyens. La Balia créa, en 1459, un nouveau Conseil, le Conseil des Cent. Composé de ceux qui avaient été Seigneurs depuis 1434, c’est-à-dire de membres du cercle des Médicis, il avait charge de nommer les commissions d'accopiatori, dont Cosme avait besoin. Comme les autres Conseils, il devait être consulté sur toutes les affaires de l’État. Cosme pouvait ainsi faire créer toutes les commis­ sions extraordinaires de dévoués qui lui sembleraient nécessaires pour gérer les affaires de l’État. Un tribunal Politique des « Huit de Balia » fut chargé des affaires criminelles et de la police. Pour exécuter ses sentences.

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LA JEUNESSE DE LAURENT

furent institues un notaire et 40 fanti. Donc, un pouvoir dictatorial se superposait à toutes les insti­ tutions régulières de l’État. Par compensation, Cosme fit combler d’honneurs la Seigneurie. Depuis 1453, les Prieurs ne sortaient plus qu’entourés de douze Massiers avec des masses d’argent. Depuis 1454, de l’ar­ genterie, des tapisseries, donnaient plus d’éclat à leur table et à leur résidence. En janvier 1459, leur vieux titre de « Prieur des Arts » fut remplacé par celui de « Prieur de la Liberté », cette liberté dont on ne parle jamais tant que lorsqu’elle est paralysée. Lorsque Cosme mourut, le 1er août 1464, dans sa villa de Careggi, tué par la goutte à l’âge de soixantequinze ans, il avait été trente ans au pouvoir et il était le maître de Florence. La Seigneurie fit écrire, en mars 1465, sur son tombeau, au pied du grand autel de San Lorenzo, le titre de « père de la Patrie ». Avec plus de raisons que Guillaume II, Laurent aurait pu parler de son « inoubliable grand-père ». LA JEUNESSE DE LAURENT 5

I

La carrière publique de Laurent commence à la mort de son aïeul. Cosme avait donné un tel prestige aux Médicis et une telle force à leur cercle qu’une manière d’hérédité s’établit dans la famille. Son fils, Pierre, bien qu’il n’eût pas les qualités de son père, fut reconnu sans difficulté comme le premier à Florence. Pierre sut continuer l’œuvre de Cosme, empêcher l’éclatement du cercle des Médicis, repousser les attaques des exilés et maintenir la politique d’équi­ libre. Mais, goutteux, souvent immobilisé chez lui par la souffrance, dépourvu de la volonté, de l’ambition, du charme de son père, il ne pouvait déjà se passer, pour gouverner, de son fils Laurent. Et son principal mérite est d’avoir achevé la formation politique de celui-ci, puis d’avoir su disparaître à temps, enlevé par la goutte, en décembre 1469. A la mort de Cosme, Laurent, né le 1er janvier 1449, avait quinze ans. Il avait vécu jusqu’alors dans la maison de son grand-père. Son éducation avait été très soignée. Le meilleur, sans doute, en vient des exemples et des enseignements de Cosme. Mais sa mère, Lucrezia Tornabuoni, d’une famille étroitement associée aux Médicis, pieuse, lettrée, femme d’affaires et bonne politique, exerça la plus grande influence sur Laurent et fut jusqu’à sa mort, en 1482, «Ie conseiller qui a soulagé mes épaules de bien des far­ deaux ». Lorsque Cosme fut mort, Pierre écrivit à ses deux fils, Laurent et Julien, et leur dit que le temps était venu « de prendre votre part du fardeau comme

Dieu l’a ordonné et, après avoir été enfants, de décider ¿’être hommes ». Pierre envoya aussitôt Laurent en mission. Une première fois à Pise, pour rencontrer Federico, le second fils du roi de Naples Ferdinand avec qui Laurent noua amitié pour la vie. Une seconde à Milan, où Laurent représenta son père au mariage d’ippolita Sforza avec Alphonse de Naples, le fils aîné de Ferdinand. Laurent visita Bologne, Venise, Ferrare, s’intéressant à la vie économique, sociale, politique de ces états et au fonctionnement de la Banque Médicis. « Ce voyage est la pierre de touche de vos capacités, lui écrivait son père; montrez du bon sens, de l’habileté et un esprit d’entreprise viril, pour que vous puissiez être employé dans de plus impor­ tantes affaires ». Laurent sut plaire aux Este, qui pos­ sédaient Ferrare, enthousiasmer les Sforza, et nouer avec Ippolita Sforza, une virtuose du latin classique, une amitié littéraire qui ne cessa plus et qui fut un lien de plus avec le royaume de Naples. Pierre, satis­ fait, envoya en 1466 son fils à Rome, pour négocier avec le pape Paul II un contrat concernant les mines d alun de Tolfa, récemment découvertes. L’alun était indispensable à l’industrie textile florentine comme mordant pour la teinture. Laurent obtint du pape la concession des mines pontificales pour les Médicis. De là, Laurent alla passer deux mois à Naples et produisit la plus favorable impression sur le roi Ferdinand. Depuis ce moment, Pierre le garda près de lui à Florence pour recevoir ses conseils, d’abord contre un complot mené par Luca Pitti et par d’autres membres influents du cercle des Médicis qui crurent le moment venu de remplacer les Médicis, mais furent écrasés en septembre 1466; ensuite dans une tentative menée par les exilés florentins pour rentrer de force à Florence avec les bandes du condottiere Bartolomeo Colleone, au service de Venise, mais laissé libre par son employeur qui n’aurait pas été fâché de voir les Médicis chassés de Florence et la politique de l’équi­ libre ruinée. La campagne de 1467 fut indécise. En 1468, la paix fut conclue avec Venise. Les exilés flo­ rentins restèrent impuissants. Pierre put même acheter aux Génois, Sarzana et la forteresse de Sarzanella, sur la route du Piémont et de la Lombardie à Florence. , ” j'u>n *469, Laurent fut marié, par raison d État, a Clarice Orsini, qui appartenait à une des principales amilles de la noblesse romaine. C’était la première 01s qu’un Médicis était marié en dehors de Florence hors de la bourgeoisie. Mais déjà, les Médicis paient assez hauts pour que prendre femme dans une amille florentine eût suscité la jalousie de beau-

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II N«INí !

coup d'nuirc» pour un médiocre accroissement d cercle. L’nlliuncc des Orsini, lignage de soldats, grandU propriétaire» au nord de Rome et dans le territoire napolitain, procurait des forces militaires qui man­ quaient à Florence et resserrait les liens avec |e royaume de Naples et avec l’État pontifical, l’oncle de Clurice Orsini, le cardinal Latino, étant influent dans la Curie. Ainsi, tout en complétant sa formation d’homme d’État, Laurent, à l’instigation de Pierre avait continué la politique de Cosme : trouver hors de Florence, par la diplomatie et la banque, les forces nécessaires pour dominer Florence et pour maintenir la paix et l’équilibre en Italie. Lorsque Pierre mourut, Laurent n’avait pas encore vingt et un ans, son frère Julien, à peine seize. Mais la tendance à l’hérédité allait s’accentuant. Le soir de la mort de Pierre, le cercle des Médicis se serra les coudes. Tommaso Soderini et cinq à six cents amis des Médicis se réunirent à l’église de Sant Antonio. Tommaso rappela les bienfaits de la maison de Cosme « qui, pour ce motif, avait tenu le principat dans cette terre ». Il exhorta les amis des Médicis à rester unis sous l’autorité des descendants de Cosme. Deux ou trois autres ajoutèrent « qu’il fallait reconnaître un « seigneur supérieur » qui traitât toutes les affaires concernant l’état de cette haute seigneurie ». Deux jours après, le cercle Médicis vint inviter le « chef de l’État », comme on commençait à dire, à en prendre la charge après son père et son aïeul. Laurent accepta. LAURENT LE MAGNIFIQUE

Cosme était un banquier ou, plutôt, un « marchand ». Laurent est un poète. C’est un rimeur professionnel, mais aussi un être d’une profonde sensibilité, vibrante à la moindre impression, aussitôt à l’unisson des sentiments d’autrui, mouvante aussi à l’excès, et capable d’une succession infinie d’enthousiasmes, d’amitiés, de chaleurs, contradictoires mais toujours sincères et impressionnantes. Cette capacité lui permit de pousser à son extrême un trait fondamental de Cosme : Laurent incarna Florence. Il en fut l’image, 1 idéal, l’archétype, et ce fut une source essentielle de son autorité. Moins répugnant de visage que Cosme, il était sans doute aussi laid : noir, une bouche énorme, un nez plat. Bien des organes chez lui étaient défec­ tueux : 1 odorat presque nul — ce qui, disait-il, lui procurait l’avantage de ne pas sentir Florence —, la voix rauque, la vue faible. Bien que grand de taille et large d épaules, il était sans élégance. L’exubérance des gestes le rendait commun. Mais, infiniment plus 82

LAURENT LE MAGNIFIQUE

e Cosme, Laurent, lorsqu’il le voulait, était un charmeur. Peu d’hommes échappèrent à son attrait. La plupart subirent son ascendant et firent, sponta­ nément, ses volontés. Lors de la conspiration des pazzi, en 1478, un condottiere. Gian Battista de Montesecco, devait tuer Laurent. Mais Laurent le reçut avec tant d’amitié, lui montra une affection si fraternelle, si paternelle— dit successivement le soldat qui ne sait plus quelle comparaison employer — que celui-ci en fut tout ému, et que, lorsque vint le moment de frapper, à l’église, il prétexta pour se dérober, l’im­ possibilité d’un si horrible sacrilège dans un lieu saint. Tout Laurent est dans cet art de retourner un assassin en créant entre eux deux un lien personnel, sentimen­ tal. Laurent concentra en sa personne toute la puis­ sance de l’État en rattachant à cette personne par un lien affectueux toutes sortes d’hommes subjugués et ravis. L’autorité est un mystère. Le commandement est un fait. La vocation de Laurent était celle d’homme de lettres et d’amateur d’art. Il est probablement sincère lorsqu’il explique, dans son journal personnel, qu’il s’est résigné au pouvoir parce que c’était maintenant pour sa famille une condition d’existence : « Pierre, notre père, fut très pleuré par toute la ville, car il était homme d’honneur et de la plus parfaite bonté. Des princes d’Italie et particulièrement de ceux de plus grande importance, nous reçûmes des lettres et des ambassades de condoléances à sa mort, et ils offrirent toute leur influence politique pour notre soutien. Le second jour après sa mort, bien que moi, Laurent, je fusse très jeune, en fait seulement dans ma vingt et unième année, les dirigeants de la Cité et du parti au gouvernement vinrent chez nous pour exprimer leur chagrin de notre malheur et pour me persuader de prendre sur moi la charge du gouver­ nement de la Cité, comme mon grand-père et mon père avaient déjà fait. Cette proposition étant contraire aux instincts de mon âge et nécessitant beaucoup e labeur et de danger, j’acceptai contre ma volonté, rt seulement pour avoir le moyen de protéger mes et notre Propre fortune, car, à Florence, on peut tellement vivre en possession de richesses si 1 on ne dispose de l’État. » Qu il n’aimât pas le pouvoir, le « mystère » qu il écrivit et fit jouer en 1489 par la compagnie de Saintean 1 Évangéliste, la Rappresentazione di San Gioanni e Paolo, semble bien en témoigner. Le lecteur y ouve un écho amplifié des expressions du « Joura » de Laurent sur le « labeur » et le « danger », qui 83

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sont la part du prince. Dans la pièce de Laurent l’empereur Constantin déclare que la douceur du pouvoir n’est qu’apparence. L’inquiétude et la fatigue du corps et de l’esprit sont le lot de l’homme d’État Pour maintenir son autorité, celui-ci ne doit pas considérer son avantage personnel, mais le bien géné­ ral. H doit surveiller sans cesse davantage l’opinion publique. Il doit fuir le luxe aussi bien que l’avarice être aimable et gracieux. Il doit donner le bon exem­ ple, car tous les yeux sont fixés sur lui. Le chef, en somme, doit être le serviteur des serviteurs. Julien l’Apostat insiste : la richesse de l’Empire appartient au peuple. L’empereur est responsable du pain de chacun. Sa seule récompense, c’est l’honneur. Laurent a l’air de trouver la récompense légère pour une si lourde responsabilité. Mais, ayant reconnu que « la maison va avec l’État», Laurent, chef de lignage, chef de cercle dirigeant, s’inclina devant la nécessité. 11 remplit sérieusement ses devoirs d’homme d’État. De même, ayant reconnu dans la Banque Médicis un fondement essentiel de la domination politique Médicis, il s’occupa, sans doute de plus près qu’on ne l’a dit parfois, des affaires. Mais l’intérêt de la vie pour lui n’est pas là. 11 consacra beaucoup plus de temps et d’attention à la politique qu’à la banque, et son cœur était poésie, non politique. C’est en poète qu’il contemple la vie, la philosophie, et l’art. Mais la poésie fut un des ressorts de son influence politique. Elle le mit en communion profonde de sentiments avec la plupart des peuples de Toscane et lui donna une qualité particulière de mécène au milieu de la douzaine de familles florentines qui déco­ raient de fresques leurs maisons et les églises de leurs paroisses, bâtissaient des palais, des villas, les rem­ plissaient de peintures, de sculptures : c’est-à-dire qu’elle lui conféra un prestige singulier. Laurent avait reçu l’éducation humaniste. Dès l’âge de cinq ans, il étudiait le latin avec Gentile Becchi, plus tard évêque d’Arezzo. Ensuite, il fut élève de Cristoforo Landino, un des plus grands latinistes du temps. Il suivit, après 1456, les leçons de grec de cet Argyropoulos, qui avait réussi, dit-on, à faire parler couramment le grec ancien à la jeunesse cultivée de Florence. Puis il devint un des disciples du platoniste Marsile Ficin, qui l’initia à l’œuvre philosophique de Platon. Ficin interprétait le poème platonicien à l’aide du poème de l’Alexandrin Plotin. Mais Lan­ dino et Ficin, tous deux, adoraient Dante. Landino professait qu un homme doit être un latiniste pour 84

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écrire en bon italien. Tous deux encouragèrent le goût de Laurent pour la poésie en italien. D’autres en traiteront du point de vue littéraire. Qu'il nous suffise, pour notre propos, de remarquer que Laurent a écrit assez de poèmes pour remplir de nos jours deux gros volumes ; qu’il s’est essayé dans toutes les formes connues de poèmes italiens; qu’il a pratiqué des genres divers; la poésie amoureuse consa­ crée à une amante idéalisée, pour la jeunesse dorée et pour les âmes tendres ; les hymnes et les cantiques spirituels pour les confréries religieuses; le dialogue philosophique, en vers, pour l’Académie platoni­ cienne, et, enfin, la poésie populaire. Laurent, encore plus toscan que florentin, adorait la campagne. Chaque fois qu’il le pouvait, il courait à Poggio a Caiano, à Caffagiolo, à Careggi ou vers des villas plus éloignées encore. Il aimait les paysans, leurs manières, leurs chansons, leurs plaisirs. Il se mêlait à leurs fêtes du Mai, à leurs danses, à leurs divertissements campagnards. En ville, il participait aux fêtes des « arts », mireligieuses, mi-grotesques, au Carnaval, dont il orga­ nisait lui-même les Saturnales. Il s’inspirait des chan­ sons et des poésies populaires. Au Carnaval, chaque corporation, chaque « classe d’âge » aussi, élaborait des représentations de scènes bibliques ou classiques, tous chantant leurs propres chansons. Le mois de mai, avec les semaines précédant la fête de Saint-JeanBaptiste, était la saison des chants et des danses sur les places et dans les rues. Laurent ne manquait pas d’apporter sa contribution aux Canti Carnascialeschi et aux Canzoni a Ballo. Il s’identifiait à la poésie popu­ laire, son âme devenait peuple. 11 écrivait pour les savetiers, les pâtissiers, les boulangers, les camelots d’huile et de parfums, les muletiers, les paysannes vendeuses de pastèques et de concombres. Au milieu de la foule bruyante et excitée, oubliant la pauvreté et le labeur, ses vers retentissaient, invitant à jouir, vite, de la jeunesse fugitive. Les cœurs du prince de Florence, du bras-nus floren­ tin, du cul-terreux toscan, battaient au même rythme. Tout plaisir, toute peine, toute colère, toute tendresse des peuples résonnait au cœur du chef. Toute parole du chef trouvait son écho dans le cœur du peuple. Nous tenons sans doute ici la qualité particulière de 1 autorité de Laurent, le caractère distinctif des condi­ tions de son pouvoir. Laurent s’est servi, par la force des choses, des mêmes moyens que Cosme, seulement d les a augmentés en masse et il en a accru l’intensite, Par cette puissance de sympathie. 85

LE PRINCE

VN PRINCE DE LA RENAISSANCE

Laurent le Magnifique

Nous retrouvons, en effet, avec Laurent, les condi tions du pouvoir et les procédés de Cosme. Tout d’abord, le respect de l’égalité apparente Laurent ne se concevait, au fond, que comme le Prince et même comme le Héros, demi-dieu au-dessus des lois. Son idéal de l’homme d’État, exprimé dans une lettre à Federico de Naples, est celui d’un chef « vraiment divin et né pour le bien de l’humanité ». Des historiens l’ont comparé à Périclès. Pourtant, son idéal n’était pas Périclès, c’était Pisistrate, tyran d’Athènes, et ceci en un temps où les humanistes chantaient les louanges d’Harmodius et d’Aristogiton, exécuteurs de Pisistrate et libérateurs d’Athènes. Mais Laurent eut la sagesse de sauver les apparences et de continuer à vivre en simple citoyen. Sa maison de la via Larga demeura celle d’un riche bourgeois. H y vécut en bonne intelligence avec sa femme Clarice Orsini, de peu d’esprit et de littérature mais pieuse, aimante, bonne femme d’intérieur et bonne mère. Lorsque Clarice mourut, en 1487, Laurent, encore jeune, ne se remaria pas. Clarice lui donna dix enfants. En pantoufles et en robe de chambre, Laurent improvisait des jeux pour les distraire. Quand il était absent, les enfants ne cessaient de demander : « Quand Laurent viendra-t-il ? » Quand il était à Florence, il prenait le repas de midi chez lui, avec ses fils, sa maisonnée et tous ceux qui voulaient venir. Les premiers arrivants s’asseyaient auprès du maître de la maison, quel que fût leur âge ou leur rang. Pour ce séducteur, c’était un bon moyen d’en­ tretenir les amitiés ou de gagner des cœurs. Dans la rue, il cédait le pas aux personnes plus âgées. Mais il savait être simple avec simplicité. Des chapitres sont consacrés dans ce livre à la banque, aux arts, aux lettres, à la pensée. Qu’il nous suffise donc de rappeler d’un mot les conditions essen­ tielles, à Florence, du pouvoir de Laurent. La Banque Médicis permet de faire des avances à l’État florentin et de le soutenir. Elle sert au chef de la maison à se créer des obligés à Florence et ailleurs. Le dévelop­ pement des branches de Milan, de Lyon, fut un des moyens employés pour resserrer l’alliance avec les Sforza, l’entente avec Louis XI, et celui-ci permit aux Médicis de mettre les fleurs de lys de France dans leurs armes, les Pâlie ou balles. Avant 1476, et depuis 1483, Laurent fut le banquier des papes, intermédiaire entre les collecteurs des taxes pontificales et la papauté, chargé des bulles pontificales nommant les nouveaux évêques et ne les délivrant que si le bénéficiaire avait acquitté les droits, parfois prêtant le montant des 86

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droits au candidat de son choix. Et surtout, Laurent put rester, aux yeux de l’oligarchie florentine, ce qu’avait été Cosme, le « grand marchand ». Son patronage des arts et des lettres lui procurait prestige et influence. Dans ses jardins de Careggi, ¡1 continua de réunir l’Académie platonicienne. Huma­ nistes, artistes, marchands, hommes politiques, ambas­ sadeurs, juristes, médecins y venaient, cercle d’amis de Laurent, autour de Ficin. Laurent mettait dans ces réunions une nuance dont Cosme n’était pas capable : Laurent n’était pas seulement marchand et politique, il était homme de lettres, un confrère des humanistes et des artistes, un des leurs, « frère Lau­ rent ». Il continua d’ouvrir ses bibliothèques aux lettrés et aux savants et, sur le registre de prêt des livres, Ange Politien, traducteur d’Homère, Jean Lascaris, le savant grec collecteur de manuscrits, et Marsile Ficin, le grand-prêtre du néo-platonisme, ont signé. Laurent procura au jeune Michel-Ange le vivre et le couvert. Il aida Léonard de Vinci, mal à l’aise à Florence, à trouver un nouveau patron à Milan, Ludovic le More. Il favorisa de ses commandes Botticelli, Ghirlandaio, Andrea del Verrocchio. II employa l’humaniste Politien, eut parmi ses intimes le poète Luigi Pulci, donna asile au philosophe, comte Pic de La Mirandole, censuré par l’Église. Il entretint toute sa vie le grand néo-platonicien Marsile Ficin. Mais il n’oubliait pas les fêtes et les spectacles, si importants pour le peuple. Humanistes et artistes apportaient leur science et leur art à la décoration d’arcs de triomphe, de chars, et à l’ordonnancement de cortèges inspirés de l’Antique. L’athlétique Lau­ rent, grand amateur de fauconnerie et de chasse, ne négligeait pas le prestige de la force et de l’adresse. Il n’hésitait même pas, à l’occasion de son mariage, à paraître, le 7 février 1469, dans un splendide tournoi. Il entra en lice précédé de trompettes, de tambours et de fifres, monté sur un cheval, cadeau du roi de Naples. Son béret de velours était brodé de perles. Sur son bouclier, brillait un gros diamant, sous le nom d’« Il Libro », et, en or, les fleurs de lis de France. Ses armoiries de tournoi étaient brodées de roses épanouies et de la devise « Le temps revient », en perles. Pour le combat, il se coiffa d’un casque surmonté de trois plumes bleues et son destrier était un don de Borso d’Este. Le prix fut accordé à son luxe, à sa bonne grâce et à son récent mariage, plus qu’à la force et à la précision de ses coups, car le

peuple aimait en lui un champion. 87

LE PRINCE

de prendre toujours conseil. Il professait qu’écoute beaucoup d’avis et en tenir compte, c’était avoir J sus de sa cervelle, la cervelle d’autrui. Il est vrai que de plus en plus, il prit les conseils de gens de peu et de créatures, rite symbolique qui ne l’engageait pas Connaissant l’importance des lignages à Florence il surveilla de près les unions matrimoniales. Les mariages de ses sœurs amenèrent les Rossi, les Pazzi, et de vieux adversaires, les Ruccellai, dans le cercle des Médicis. Inversement, il ne laissait pas un mariage se faire à Florence sans être assuré qu’il ne risquait pas d’accroître la force d’un autre cercle. Il allait même jusqu’à intervenir dans des mariages d’artisans. Laurent contrôlait toutes les magistratures floren­ tines grâce à la grande création de Cosme, le Conseil des Cent. Celui-ci nommait, sur présentation de Laurent, des accopiatori parmi les membres du cercle dirigeant. Les accopiatori choisissaient les magistrats. Mais le Conseil des Cent se mit à manifester de l’indépendance envers le jeune nouveau chef. Laurent ne tarda pas à riposter. En 1471, la Seigneurie et les accopiatori, où le cercle Médicis avait encore la majorité, nommèrent une Balia de 240 membres dociles. La Balia mit de nouveaux noms dans les bourses, choisit les magistrats pour cinq ans, et reconstitua le Conseil des Cent, avec des fidèles. La Balia put donc accroître les fonctions du Conseil des Cent : celui-ci reçut pouvoir d’approuver les lois affectant les intérêts publics sans l’avis des autres Conseils. Les vieux Conseils florentins subsistèrent donc, mais avec une compétence de fait fort réduite. Un Parlamento approuva la réforme. En 1476, ces décisions furent renouvelées pour cinq ans. Tous les pouvoirs se trouvaient donc aux mains de membres du cercle Médicis ou de sympathisants. Les « Huit de Balia » virent s’accroître leurs pou­ voirs de juridiction criminelle. Un officier de police, le Bargello del Contado, fut créé pour maintenir l’ordre, au moyen d’une police montée, dans tous les territoires soumis à Florence. Enfin, le 20 septembre 1471, les quatorze « Arts Mineurs » furent réduits à cinq. Les biens des « arts » supprimés furent confisqués. Aucun des « Arts Majeurs » ne fut touché. L’importance des bouti­ quiers et des artisans se trouva donc encore diminuée au profit de l’oligarchie. Les « Arts Mineurs » furent plus faciles à contrôler et à influencer. 88

UN PRINCE DE LA RENAISSANCE

Le gouvernement se concentra dans des réunions crêtes de dix accopiatori, nommés par le Conseil des Cent dans le cercle des Médicis. Laurent y participait. Laurent se rendait compte de la nécessité de trans­ former l’État florentin en un État toscan. Il échoua avec Volterra. Vaincue par Florence, cette cité lui était alliée. Elle recevait un Podestat florentin et ver­ sait un tribut annuel de 1.000 florins, mais elle restait autonome. Pierre avait obtenu du pape Sixte IV la concession des mines d’alun de Tolfa. Laurent aurait voulu la concession des mines d’alun de Castel Nuovo, sur le territoire de Volterra, pour constituer un mono­ pole Mais Volterra afferma ses mines à un Siennois, de la vieille cité ennemie de Florence. Ce Siennois prit des associés florentins et entra en conflit avec eux Laurent fut choisi comme arbitre. Il rattacha les mines au fisc florentin en invoquant une raison grave : Florence était le seigneur du territoire de Volterra, puisque Volterra était sous sa protection C était annuler le traité passé entre Florence et Volterra, transformer le protectorat en annexion. Volterra se révolta. Ses amis conseillaient à Laurent la patience. Mais l’impressionnable Laurent ne put se contenir et = fit marcher les mercenaires. Volterra capitula le 18 juin 1472. Contre la volonté de Laurent, la solda­ tesque mit la ville à sac. Volterra devint vi le sujette, mais il fallut édifier une forteresse pour la garder. Laurent, ici, s’était aliéné tous les cœurs. Il fut plus heureux là où il chercha a créer un lien personnel entre les vaincus et lui. C’était son interet mais c’était aussi le seul moyen Q^ a florentine et l’esprit des Florentins lui læs aæ ° unifier quelque peu la Toscane, puisque Laurent ne pouvait espérer faire attribuer les droits P^tiqu aux vaincus. Pise, autrefois une des gra"^ P bliques maritimes de l’Italie, ressentait am défaite et sa sujétion. Laurent jugea qu il fallait tourner les pensées des Pisans vers un prospérité, en communion avec une °^ univertine En 1472, il établit à Pise la pnnc-pal * site du territoire florentin, se fit nomme P . directeurs, s’occupa de trouver des Pr0 ses gués et, en temps voulu, envoya son fils y études. Il développa de son mieux le p 11 acheta de grandes terres dans le VO1SI? JL ’0J la ville même, une maison avec un J ’ t séjournait souvent avec sa famille. ins ’ |’affection nouer des relations personnelles e* $a|n e non du peuple. Pise était traitée en ville florentine, non plus seulement en sujette de Florence. 89

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Vue de Pise

LE PRINCE

Dans la vallée du Casentino, récemment conquis Laurent s’attachait la principale famille de Bibbien ’ les Dovizi. Au lieu de prendre ses collaborateurs à Florence exclusivement, Laurent en prenait parmi le Dovizi. Piero da Bibbiena fut le secrétaire privé de Laurent ; Bernardo dei Dovizi, le tuteur de son fils Jean, le futur pape Léon X; Antonio dei Dovizi fut fréquemment employé par Laurent dans des missions diplomatiques. Ils restèrent fidèles aux Médicis jusque dans le malheur. Laurent conserva, accrut en étendue, augmenta en nombre, les villas des Médicis, à Poggio a Caiano sur la route de Pistoia, à Spedaletto, près de Volterra’ Lorsque son fils Jean eut l’âge, il lui fit attribuer des bénéfices ecclésiastiques dans la campagne. Ce n’était pas seulement par goût personnel pour la vie des champs, ni seulement pour consolider sa fortune par des placements sûrs, ni seulement pour se parer de propriétés considérées comme plus dignes que la marchandise et donnant plus de prestige, mais aussi pour renforcer son influence politique. Les paysans du Mugello considéraient les Médicis comme les seigneurs locaux, les padrorü, dont la présence à la moisson ou aux vendanges apportaient la prospérité et dont ils suivaient les actes avec intérêt et orgueil. Dans tous les territoires soumis à Florence, les Médicis finirent par être considérés comme les suze­ rains personnels. Les villes préféraient leur pouvoir à celui d’une cité rivale. Les campagnes les connais­ saient et souvent les aimaient. Laurent incarnait l’État et, se rattachant personnellement la Toscane, préparait la formation d’un État toscan.

LA DIPLOMATIE DE LAURENT

De 1469 à 1478, Laurent poursuivit la politique extérieure de Cosme pour la paix et l’équilibre en Italie. C’était la considération que les puissances étrangères montraient à Laurent qui assurait son prestige auprès des Florentins, et c’étaient les troupes qu’elles pouvaient, à l’occasion, lui fournir, qui garan­ tissaient son autorité. Laurent maintint l’alliance avec Milan et avec Naples comme base de sa politique d’équilibre. Il vit que les attaques contre l’indépendance des petits états, surtout ceux de Romagne, rompraient l’équilibre italien et mèneraient à la guerre générale, et il se constitua leur champion et leur gardien. Louis XI entretint avec lui des rela­ tions amicales. Mais, pendant les fêtes de Noël 1476, le duc de Milan, Galeas-Marie Sforza, fut assassiné. Il laissait un fils de sept ans, qui fut proclamé duc 90

LA DIPLOMATIE DE LAURENT

sous la régence de sa mère. Milan se trouva affaiblie par la lutte entre la duchesse et les oncles du duc. Laurent perdit son principal appui militaire. Il n’avait pas de forces armées propres. Les autres puissances ne le considérèrent plus. La paix de l’Italie était morte. Cet affaiblissement de Laurent provoqua la conju­ ration des Pazzi. A Rome, le riche marchand Fran­ cesco de’ Pazzi fut contrarié par Laurent dans ses opérations de banque. Or, il était lié avec le fils favori du pape Sixte IV, Girolamo Riario, qui ambitionnait de se tailler une seigneurie en Romagne. Laurent s’y opposait. Girolamo voulut changer le gouvernement de Florence et Francesco de’ Pazzi servit d’intermédiaire entre lui, de nombreux Florentins exilés à Rome et la famille Pazzi à Florence. Les Pazzi étaient d’anciens nobles, devenus de riches marchands. En 1434, lorsque Cosme, revenu, cher­ chait des appuis parmi les nobles, les Pazzi acceptèrent de lui d’être « faits du peuple ». Inscrits parmi les Popolani, ils exercèrent des magistratures et Guglielmo de’ Pazzi ayant épousé Bianca de Médicis, petitefille de Cosme, les Pazzi furent considérés comme membres du cercle des Médicis. En 1477, Francesco et Girolamo gagnèrent à leurs projets le chef de la famille Pazzi, Jacopo de’ Pazzi. Les conjurés devaient assassiner Laurent et son frère cadet Julien, pour s’emparer du Palais de la Seigneu­ rie. Ensuite, l’attaque contre Florence serait donnée par une armée napolitaine concentrée à Sienne, une armée pontificale rassemblée par le pape à Pérouse, et une armée pontificale de Romagne conduite par un condottiere du pape, Gianfrancesco de Tolentino. La liberté serait rétablie à Florence. Après avoir examiné plusieurs plans, les conjurés décidèrent de frapper les deux frères à la cathédrale, le dimanche 26 avril 1478, au cours de la grand-messe, quand de nombreuses personnes circuleraient, et que l’attention serait détournée de Laurent et de Julien. A un moment qu’il est difficile de préciser, Bernardo Baroncelli frappa Julien à la poitrine. Le jeune homme tomba. Francesco de’ Pazzi se rua sur lui et

l’acheva avec fureur. Deux prêtres devaient expédier Laurent, Antonio Maffei, citoyen de Volterra, Stefano de Bognone, curé de Montemurlo, secrétaire de Jacopo de’ Pazzi. Mais, pour mieux assurer son coup de poignard, Maffei mit la main sur l’épaule de Laurent qui se détourna. Le poignard le blessa légèrement au cou. Laurent se dégagea, enveloppa son bras gauche de son manteau et se défendit, soutenu par Antonio et 91

Julien de Médicis

LE PRINCE

Lorenzo Cavalcanti. Les deux prêtres lâchèrent pied Francesco et Bernardo accouraient. Laurent se réfuri dans la sacristie, dont Politien et d’autres amis pous* sèrent à temps la porte de bronze. Antonio Ridolfi suça la blessure qui pouvait être empoisonnée. Les Médicistes passèrent un mauvais moment dans la sacristie, ne sachant qui les attendait au-dehors, amis ou ennemis. Au bout d’une heure, il s’avéra que les amis de Laurent restaient maîtres du terrain. Laurent fut délivré et conduit chez lui. Au son des cloches annonçant la fin de la messe un des conjurés, Francesco Salviati, archevêque de Pise, et Giacomo Bracciolini, fils de l’historien Poggio, que les Médicis avaient fait nommer Secrétaire de la République, se portèrent vers le Palais de la Sei­ gneurie avec une trentaine de parents et d’amis. La vigilance et l’énergie du gonfalonier de justice Cesare Pétrucci déjouèrent ces projets. Armé d’une lardoire, Pétrucci couvrit la retraite de la Seigneurie, qui se réfugia dans une tour. Le tocsin sonna, le gonfalon de justice se déploya. Jacopo de’ Pazzi arrivait avec une centaine d’hommes, mais à leurs cris de « Popolo e liberta », la foule répondait « Pâlie, pâlie », qui étaient les armes des Médicis. Les amis des Médicis envahirent la place de la Seigneurie. Jacopo dut fuir. Les hommes de Salviati furent pris un à un, assommés ou jetés par les fenêtres. Pétrucci fit pendre aux fenêtres du Palais l’archevêque Salviati, son frère, son cousin et Giacomo Bracciolini. Des groupes de gens du peuple mirent en pièces les amis des conjurés, traî­ nèrent dans les rues leurs cadavres, portèrent les têtes au bout des piques. Jacopo, arrêté par les paysans dans l’Opessucio, fut livré à Florence. Le 27 avril 1478, il fut pendu. Enseveli d’abord dans le tombeau de famille, puis exhumé, enterré au pied des murs le 16 mai, il fut déterré par les enfants le 17, tout puant, traîné par les rues, jeté dans l’Arno, et la foule se pressait pour voir le cadavre pourrissant dériver au fil de l’eau. Le nom des Pazzi fut effacé. Les conséquences de la conjuration furent graves. Au cours de ces événements, l’envoyé du pape, le cardinal Raffaello Sansoni, neveu de Girolamo Riario, avait été arrêté, quoiqu’il n’y eût pas de preuves contre lui. Un archevêque avait été pendu sans juge­ ment. Le pape Sixte IV en prit prétexte pour excom­ munier Laurent, « ce fils d’iniquité et enfant de perdition », ainsi que le gonfalonier et les prieurs. H frappa Florence d’interdit, le 1cr juin 1478. Une guerre sainte commença contre la cité maudite, le 7 juil­ let 1478. Ferdinand de Naples et son fils Alphonse se 92

LA DIPLOMATIE DE LAURENT

joignirent au pape dans cette guerre, dans l’espérance d’imposer leur pouvoir à la Toscane. Laurent ne reçut que de faibles secours de Milan et de Venise. Louis XI intervint seulement par la diplomatie. Les Orsini fournirent des condottieri à Florence. Le territoire florentin fut envahi. Florence fut menacée. A l’au­ tomne de 1479, il était clair que la Cité ne pouvait pas supporter une autre campagne. Le pape avait déclaré que, pour obtenir des condi­ tions honorables, Florence n’avait qu’à chasser Lau­ rent. Celui-ci résolut de risquer sa vie pour arracher la paix au roi Ferdinand. Il quitta Florenceet, le 7 décembre 1479, il adressait à la Seigneurie une lettre : «... J’ai choisi de m’exposer à quelque danger plutôt que de permettre que la Cité souffre plus longtemps de ses présentes tribulations. C’est pour­ quoi, avec votre permission, je propose d’aller direc­ tement à Naples. Comme je suis la personne contre qui l’attaque de nos ennemis est principalement diri­ gée, je pense, en me livrant entre leurs mains, être le moyen de redonner la paix à mes concitoyens... Je suis heureux d’être ce moyen, d’abord parce L< qu’étant le principal objet de haine je puis plus aisé­ ment découvrir si nos ennemis cherchent seulement à me ruiner. Ensuite, comme j’ai eu plus d’honneur et de responsabilité parmi vous que mes mérites n’en pouvaient réclamer, probablement plus qu’aucun citoyen privé n’en a eu de nos jours, je suis obligé plus qu’aucune autre personne de servir mon pays, même au risque de ma vie... Mon désir est que, par ma vie ou par ma mort, mes malheurs ou ma prospé­ rité, je puisse contribuer au bien de notre cité... Si nos adversaires ne visent que moi, ils m’auront en leur pouvoir... » Laurent resta à Naples jusqu’en février 1480. Ce furent de longs mois d’angoisse. Enfin, Laurent put gagner Ferdinand, qui arracha la paix à son fils Alphonse et au pape. Ce dernier refusait encore de lever l’interdit. Une opportune attaque des Turcs sur Otrante, peut-être provoquée par Laurent, en août 1480, obligea le souverain pon­ tife à donner l’absolution, en échange de quinze galères de guerre. Florence avait perdu Sarzana, conquise par les Génois mais, en échange de son aide financière contre les Turcs, Laurent recouvra toutes les autres places fortes enlevées par les armées napo­ litaines et siennoises pendant la guerre. Sa réputation et son prestige à Florence atteignirent leur apogée. Cette vague de popularité lui permit d’importants changements constitutionnels. Il n’eut même plus besoin de recourir à la démagogique assemblée à

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Louis XI

LE PRINCE

parlement. Le 1er avril 1480, il convoqua une réunio d’amis. Ceux-ci firent adopter le même jour par 1° Conseil des Cent, le 9 avril par le Conseil du Peuple et le 10 par le Conseil de la Commune, que les Sei­ gneurs désigneraient trente citoyens. Ceux-ci, avec les Seigneurs et les Collèges, éliraient 210 personnes âgées de moins de trente ans qui, avec les Trente et la Seigneurie, constitueraient une Balia de 277 membres avec pleins pouvoirs pour réformer les institutions’ Cette Balia institua un Conseil des Soixante-Dix composés des Trente, qui choisissaient eux-mêmes quarante autres membres. Dans l’avenir, les vacances devaient être remplies par coôptation. Le Conseil des Soixante-Dix devait nommer à tous les emplois, déci­ der quelles mesures législatives seraient proposées aux Conseils et Collèges, élire parmi ses membres trois commissions : les « Huit de Pratique », chargés de tout ce qui concernait les affaires étrangères et la guerre; les « Huit de Balia », pour la justice; les « Douze Procurateurs », responsables des finances et du commerce, chargés de fixer le montant des impôts, de diriger le Monte — ou dette publique —, de sur­ veiller la Mercanzia et les Consuls de mer. Les pou­ voirs des Soixante-Dix, fixés à cinq ans, furent renou­ velés en 1484 et en 1489. Laurent était membre des Soixante-Dix, membre des principales commissions, notamment l’un des « Huit de Pratique », et l’un des Directeurs du Monte. Ainsi, tout le pouvoir se trouva concentré dans le cercle Médicis qui disposa du gouvernement et des fonctions lucratives. Auprès de chaque magistrat, Laurent avait un homme de confiance, en rapport perpétuel avec le chancelier du maître, Piero da Bibbiena. Toutes les affaires abou­ tissaient ainsi au maître et étaient réglées par lui. Laurent avait organisé tout un réseau de sociétés secrètes, qui s’ignoraient réciproquement, et qui lui permettaient de surveiller toute la ville. Depuis 1481, la loi ordonnait que quiconque offenserait Laurent serait coupable du crime de lèse-majesté. En fait, il était le Prince. L’on a cru longtemps que, vers la fin de sa vie, Laurent chercha à concentrer encore davantage le pouvoir, en le faisant conférer à une Balia, composée de lui-même et de seize autres citoyens. C’est le célèbre Guichardin qui suggère cette interprétation. Mais les documents officiels ne font connaître qu’une com­ mission de dix-sept membres, chargée seulement de réformes financières, en 1491. Il y eut aussi des rumeurs : Laurent aurait attendu sa quarante-cinquième année, l’âge où il serait devenu 94

LA DIPLOMATIE DE LAURENT

• h1e comme gonfalonier de justice, pour se faire é■ on plus pour deux mois, mais cette fois à vie. élln mi qu’il en soit, Laurent, comme son grand-père , était torturé par la goutte. 11 en mourut, f nuamote’trois ans, le dimanche 8 avril 1492. Respectant les apparences de la légalité républicaine, ¿ait en fait exercé un pouvoir personnel, chansLtinue Guichardin avouait qu’avec lui, Florence St pas libre, mais ajoutait qu’elle n’aurait pu trouver ni meilleur ni plus aimable despote. Laurent ¿ait en tout cas assez bien gardé les apparences pour aue les Conseils laissent à son fils Pierre toutes les fonctions qu’avait exercées son père comme « un émoignage public de gratitude » a la mémoire du Xd h™™ «^ avait subordonne ses interets personnels au bien de la communauté » Lauren avait en tout cas, garanti la paix de 1 Italie. L apo thicaire Landucci écrit dans son Journal : « Tous disent qu’il guidait l’Italie, car, en vérité sa tête était sage et tous ses plans réussissaient. » Et Ferdinand d Naples : « Cet homme a vécu assez longtemps pour sa propre gloire immortelle, mais pas assez pour l’Italie. Dieu veuille que, maintenant qu il est , des hommes ne se permettent pas de tenter ce qu ils n’osaient pas pendant qu’il vivait. »

ROLAND MOUSNIER

Chapitre 3

LA BANQUE LES GRANDES COMPAGNIES FLORENTINES LA COMPAGNIE DES MÉDICIS AU TEMPS DE SA SPLENDEUR

PIERRE LE GOUTTEUX ET LES PREMIERS EMBARRAS

UN HOMME D’ÉTAT

PEU ATTIRÉ PAR LA BANQUE LA MONTÉE DES PÉRILS LAURENT FACE A LA CRISE

Un marchand

Le palais de l'Ane della Lana

Riches bourgeois dans les rues de Florence

C’est sur le commerce de la draperie que s’est assise, au xive siècle, la fortune des Médicis. Mar­ chands, ils servaient d’intermédiaires entre les innom­ brables artisans qui cardaient, filaient, tissaient ou teignaient la laine. Florence avait d'abord fondé sa réputation sur l’Arte di Calimala qui pratiquait le finissage des draps bruts importés de Flandre. Mais les Flamands apprennent à leur tour les techniques florentines et Calimala abandonne la première place à l’Artedélia Lana, auquel ont appartenu les Médicis. Florence lance les modes, d’ailleurs soumises aux fluctuations du commerce des colorants.

ABORD NEGOl IANI DANS I INDUSTRIE I AINIÈRI

Ville de l'intérieur, Florence n'a jamais pu rivaliser avec des cites maritimes comme Gênes et Venise L annexion du port de Pise en 1406 et la fondation de comptoirs en Orient ouvrent au grand commerce florentin une ere de prospérité. De leurs expéditions vers les Echelles du Levant, les navires rapportent les epices (le coton, le sucre, l’alun, étaient des énices comme le poivre) et les métaux précieux. 100

puis grands

COMMERÇANTS .

Selon le système de la consignation alors en vigueur, le client ne commande rien; il n’achète que ce qu’il voit. Le marchand doit donc avoir, sur chaque place d’Europe, des correspondants capables d’écouler ces produits coûteux au meilleur prix. Souvent les mar­ chandises dorment dans les entrepôts; l’argent circule avec lenteur. Les Médicis, néanmoins, ont gagné par cette activité des revenus fabuleux. 101

Éclipsés par les Vénitiens et les Génois sur le plan du commerce maritime, les hommes d’affaires floren­ tins sont devenus dans toute l’Europe les grands spécialistes du commerce de l’argent. A la « Tavola » des Médicis, on trouve toutes les monnaies euro­ péennes de l’époque. Mais le marchand qui part pour l’étranger préfère généralement acheter une lettre de change, payable en monnaie locale chez le correspondant des Médicis à son lieu de destination. Le commerce des lettres de change finit par prendre une importance extraordinaire, parce qu’il se révèle un moyen de tourner l’interdiction du prêt à intérêt, que l’Eglise, d’alors fait respecter avec beaucoup de rigueur. Le procédé est complexe : le banquier achète à son client une lettre de change payable à Londres par exemple; l’agent de Londres refuse de payer la lettre qu’il retourne à son destinataire. Le client rembourse alors au banquier la lettre non honorée mais le cours des changes, pendant le circuit, a aug­ menté la somme initiale d’un pourcentage appréciable qui représente l’intérêt du prêt. Tout cela évidemment ne va pas sans frais de protêt et taxes diverses, mais par la suite, le système s’assouplit et une entente préalable supprime l’intervention des notaires. Les banquiers bien informés, qui savent choisir le lieu de paiement fictif des lettres, en retirent d’importants bénéfices. Les Médicis n’y manqueront pas.



Un bureau de change

Une lettre de change ¿r/^rr^ ^r^* /Uj ^rym^ ^^A^«

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LES MÉDICIS

TIRENT DES ACTIVITÉS BANCAIRES

L'ESSENTIEL DE LEUR FORTUNE

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VENUS HUMAN1TAS

de vue artistique et non plus seulement à travers les propos et les évocations des humanistes. L’Antiquité devenait répertoire de formes. Bertoldo di Giovanni, le sculpteur familier de Lau­ rent, mort en 1491 dans la villa médicéenne de Poegio a Caiano, est ici le principal témoin. 11 avait été l’élève et le collaborateur de Donatello. Spécialisé dans les petits bronzes, médailles et plaquettes, il exécuta des mythologies et des allégories fort curieuses, traductions plastiques littérales d’idées ou de sentences huma­ nistes; mais la forme antique l’intéressait au moins autant pour elle-même, et son grand relief de « Ba­ taille », au Bargello, adopte le parti des sarcophages romains à rangées de figures. Obsédé du nu, maladroit dans les draperies, Bertoldo a développé un style de contra-poslo qui a influencé son élève Michel-Ange. Laurent avait fait du vieux sculpteur une sorte de « conservateur des antiquités », ce qui fut à l’origine de la légende selon laquelle il aurait enseigné l’art en se servant de la collection des Médicis comme matériel, dans une prétendue « école du jardin de Saint-Marc », où il y eut seulement quelques familiers de Laurent, en particulier le jeune Michel-Ange. Dans la peinture aussi, les éléments empruntés à l’Antiquité se multiplient; fonds d’architecture, arcs de triomphe, mais aussi détails « parlants », comme le sarcophage « de l’augure Fulvius » qui sert sym­ boliquement de crèche à l’enfant Jésus dans « l’Ado­ ration des bergers » de Ghirlandaio (1485). Par une sorte de confiance naïve, les artistes florentins s’obs­ tinent à donner ainsi aux formes antiques une charge de signification; la mythologie est immédiatement prolongée en philosophie, de préférence néo-platoni­ cienne, comme cela a pu être prouvé dans la plupart des cas chez Botticelli et dans « le Triomphe de Pan » de Signorelli : Piero di Cosimo se singularise par le fait que ses interprétations des mythes sont plus proches d’une autre vision du monde, celle qui appa­ raît chez Lucrèce et dont on trouve les linéaments chez certains mythographes jadis compilés par Boccace. L’image que nous avons de l’art romain, après des siècles de néo-classicismes divers, d’archéologie e d’académisme, ne correspond pas à l’impression fraîche qu’en recevaient, par exemple, les Florentins appelés à Rome — l’équipe des fresquistes de a Chapelle Sixtine, avec Botticelli, Domenico Ghirlan daio et Cosimo Rosselli en 1481-1482, ou FilipP'n0 Lippi entre 1489 et 1493. Rien de plus singulier d ailleurs que la manière dont celui-ci réagit a a « découverte de l’antique ». 224

L ART-SCIENCE ET L FS ATELIERS CUI TIVES

I e fils de Fra Filippo était un génie instable et éclectique. Apprenti chez Botticelli, il assimila si bien la manière de son maître qu’un groupe de ses œuvres de jeunesse a été attribué Quelque temps a un ano­ nyme «amico di Sandro ». Appelé en 1484-1485 a compléter les fresques de Masaccio dans la chapelle Brancacci — insigne honneur pour un si jeune artiste —, il dépouilla son style de petit maître florentin dans un effort de pastiche, imparfait sans doute mais assez étonnant; à une gravité, une symétrie et une solidité pas trop éloignées de Masaccio, il ajouta, de manière un peu empirique, quelques traits du style noble humaniste. Sa « Vision de saint Bernard » fut un hommage mêlé aux Flamands et à Léonard; dans toute la production de Filippino, c’est l’œuvre la plus soignée, avec son puissant contrepoint des figures et du paysage. A Rome, où il décora la chapelle Caraffa à Santa Maria sopra Minerva (1489-93), son art un peu fiévreux et agité s’adapte non sans effort aux partis monumentaux. Le reste de sa vie, à Florence, où il survécut de dix ans à la chute des Médicis, Filippino fut surtout occupé par son travail à la chapelle Strozzi à Santa Maria Novella. Les autres œuvres de sa dernière époque, curieuses, sensibles et souvent fascinantes, attestent des influences om­ briennes et flamandes et surtout celle de Léonard — toutes greffées sur le fond d’un inaltérable botticellisme —, mais le grand cycle de la chapelle Strozzi montre dans des architectures étranges l’exaltation de ses souvenirs ou de ses rêveries « antiques ». Ce style hypertendu, presque délirant, est propre à rappeler qu’aux yeux des néo-platoniciens toute la religion païenne était une immense cryptographie des vérités fondamentales sur l’homme et sur l’au-delà. L’artiste archéologue développait une imitation de l’histoire, parallèle à l’imitation — ou à la possession — de la nature qui préoccupait l’artiste technicien, de mentalité scientifique; mais une transformation remarquable attendait celui-ci dans l’atmosphère médicéenne de la Venus humanitas, Il ne pouvait pas ne pas évoluer vers le souci des exigences autonomes de la beauté. Les anciennes études « objectives » furent infléchies dans un sens esthétique, et c’est justement le grand artiste-ingénieur de l’époque, Andrea del Verrocchio, qui en fut le principal res­ ponsable. Orfèvre de formation, comme Pollaiuolo, comme Botticelli et tant d’autres grands Florentins depuis Ljniberti, Verrocchio avait un intérêt à vif pour les aspects techniques de l’art; la terre cuite vernissée de

« La Vierge apparaissant à saint Bernard »

VENUS HUMAN1TAS

grand format, le grand bronze, le travail et la combi­ naison de toutes sortes de matériaux l’attiraient. De l’orfèvre, il avait l’amour du détail fini et bien net qu’il a transmis à ses élèves florentins, Lorenzo di Credi et Léonard. Mais plus encore que l’exactitude des formes, ce qui retient chez lui est la clarté des intentions, la tension de la volonté lucide même dans le charme trouble, le fantastique, la puissance « ter­ rible » d’un masque de guerrier ou l’indulgence aimante, presque ironique, du Christ apparaissant à Thomas. Très tôt le public, intrigué par cette netteté implacable, parla de sécheresse; c’est pourtant chez Verrocchio que Léonard a pu avoir la révélation du lien entre beauté et connaissance, qui fut le sujet de ses préoccupations centrales. La grande terre cuite de « la Résurrection », qui passe pour la première œuvre importante de Verroc­ chio (elle serait de 1465) donne déjà une idée de son registre expressif, si proche de celui de Léonard : un soldat terrorisé, en fuite, préfigure les guerriers de la « Bataille d’Anghiari », et le regard lucide et com­ préhensif du Christ, au-delà de la souffrance, fait penser à « la Cène ». A la jeunesse de Verrocchio appartiennent les travaux de la Vieille Sacristie de San Lorenzo : le lavabo en marbre blanc, avec ses chimères fascinantes, d’une joliesse un peu maigre, et le tombeau des Médicis, d’une conception nouvelle et hardie, d’autant plus impressionnante qu’elle éli­ mine toute image au profit de l’ornement : un grand réseau de bronze, de formidables empattements d’acanthes dotées de griffes. Verrocchio semble traverser une période « pré­ cieuse », avec le frêle et un peu mystérieux « David » en bronze — où la tête de Goliath à ses pieds, d un type titanesque aux lèvres bestiales, semble comme réconciliée dans la mort — et des reliefs un peu trop élégants pour atteindre au pathétique comme « a Décollation de saint Jean». Le charme prébaroque e Verrocchio apparaît dans « l’Enfant au dauphin » u Palazzo Vecchio, et les « Anges » du cénotaphe For teguerri (dont la maquette subsiste au Louvre). P°^ Mathias Corvin, ami des humanistes et des dirigean médicéens, Verrocchio compose le double relief e « Capitaines affrontés », sorte d’allégorie histonqu opposant le héros juvénile et le vieux guerrier• Scipion-Hannibal, Alexandre-Darius. Les derniere sculptures, le buste de la « Femme aux belles mal”? le grand groupe en bronze de « l’Incrédulité de 1 ° mas », enfin le « Colleone », viennent étonnamme près de ce que Léonard a fait dans ses chefs-d œuvre, 226

lart-science et les ateliers cultives

• près qu'on a voulu attribuer la « Femme aux belles P ? à l’auteur de « la Joconde ». “précision et lucidité, ces traits invariables dans Pœuvre volontairement si variée de Verrocchto son ceux d'un artiste intellectuel. Son atelier °u furent formés, dit un contemporain. « tous ceux dont le nom vô™aujourd'hui à travers l’Italie ». était une ecole féconde. Il était orfèvre, bronzier, marbrier, modeleur, peintre, graveur aussi, selon Vasan; il s occupait, dit-on, de géométrie et de perspective; il était musi­ cien, et on l’était dans son entourage. Moins anato­ miste que Pollaiuolo, il était plus attentif à l’expres­ sion, domaine où Léonard a tout appris de lui, meme ce qu’on croirait inenseignable. Son élève Lorenzo di Credi, qui continua l’atelier, avait hérité de cette incroyable application à ne rien oublier : l’agrément des lignes, la solidité des volumes, la disposition harmonieuse, la finesse, la mesure, et surtout le fini de l’exécution. Ses dessins sur caria tinto possèdent une qualité fascinante; leur netteté froide a cet accent d’hermétisme qu’engendre fatale­ ment la conviction — due ici à l’autorité de Verrocchio — qu’en art il y a toujours réponse à tout. L’art-science ne pouvait être mis au service d’un esthétisme sans une équivoque, et cette difficulté allait peu à peu en se révélant compromettre la grandiose tentation de Léonard. L’épuisement des questions théoriques qui comportaient des réponses techniques précises laissait un malaise. Prenons un exemple simple, celui de la perspective : les difficultés élémen­ taires de construction étant résolues, ceux que la théorie continuait à intéresser n’avaient plus que deux possibilités : simplifier le procédé géométrique et résoudre é.légamment des problèmes de plus en plus compliqués — ce qui occupa encore longtemps les esprits, mais sans enrichissement sérieux — ou bien soumettre les bases du procédé à une critique plus serrée, éliminant les à-peu-près du raisonnement. C est ce que fit Léonard, qui en tira deux nouveautés étonnantes, la perspective curviligne et l’anamorphose. Mais elles étaient pratiquement inutilisables, sauf pour quelques jeux d’optique amusante, et Léonard fut le premier à en déconseiller l’usage. Il en allait ainsi de ?" S/ff°rçait de dé^cr du Pythagorisme une beaU >>; °n eludlait dcs canons de provXX^l“^ b“™1"? parfait en y recherchant goût de h raPP°rtS de la gammc "^icale. Le démiet q,ue eta,t commun au cercle de l’Aca^ en LT atehers " “* » : Ficin jouait de a y e en fin de reunton. Leonard avait inventé un nou-

VENUS H UM ANITAS

veau type de cet instrument, en le dotant d’une curieuse caisse à tête de cheval. La théorie musicale introduisait à la science des nombres. Tout le monde le répétait, mais aucun artiste figuratif ne pouvait directement travailler d’après les recettes du « pytha­ gorisme »; c'était plutôt une revendication théorique Et l’on ne devait pas y croire beaucoup à Florence puisque les études de mathématique appliquée au beau et à la représentation des corps eurent leur centre ailleurs, à Urbin, dans le sillage de Piero délia Francesca et dans le milieu lombard-vénitien. Le problème de la lumière se prêtait mieux, en apparence, à une étude objective par les peintres. Léonard fit une foule d’observations précises et sou­ vent irréfutables, mais on se heurtait, là aussi, à l’im­ possibilité de trouver une application de ce savoir; la différence entre le phénomène optique pur, tel qu’il apparaît sur le papier, et le phénomène perçu dans des conditions chaque fois différentes, constituait déjà un obstacle, auquel s’ajoutait la perception, déformante au deuxième degré, du tableau lui-même qui reproduit la perception de l’objet peint. Il fallait tenir compte en outre des préjugés intellectuels qui jouaient dans la perception. La quasi-impossibilité de tirer de l’optique et de la psychologie de la vision les préceptes du peintre a été un de ses tourments intel­ lectuels. Il était, bien entendu, plus heureux dans les sciences descriptives, sans grand appareil de notions abstraites, où l’œil et le dessin sont les grands atouts : anatomie, sciences naturelles, cartographie. Dans ces domaines, le savant a besoin de l’artiste, notamment du graveur qui fixera ses découvertes et c’est là que l’art-science s’est longtemps prolongé et que s est maintenu une sorte de primat florentin. Il restait surtout l’étude de l’expression et du mouvement, ou les observations sont souvent à l’extrême limite du formulable; l’objectivité scientifique et l’intérêt artis­ tique vont ici enfin de pair. La situation est unique et a fondé la gloire de Léonard. Les œuvres peintes avant son départ pour Milan (1483), à la fois incisives et exquises, attestent a concentration de Léonard sur certains problèmes et sa tendance à conduire la peinture en opération inte lectuelle. Le fameux ange placé par l’apprenti dans « le Baptême du Christ » de son maître Verrocchio (vers 1473) énonce déjà la question épineuse de 1 ®c 31 rage d’une figure en plein air. On ne distingue pu toujours avec certitude la main de Léonard de ce de Lorenzo di Credi et d’autres condisciples dans un_ série de petites « Madones »; la grande « Annoncia 228

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L ART-POÉSIE ET

Lé PLATONISME

a offices semble trahir la collaboration de tion» des O Ginevra Benci » est a la

Offices, inachevée, s’appuie, en la dépassant, sur la conception flamande du sujet. Les grandes leçons de cette peinture, la composition, la mise en scene, le gestes expressifs, l’utilisation des accidents du paysage, la valeur symbolique de la lumière — une lumière d’épiphanie du Christ —, tout cela fait partie d un dialogue du peintre avec les peintres. En déployant, sans pouvoir jamais conclure, l’in­ croyable ambition d’un savoir « total » appliqué à l’art, Léonard a fait apparaître l’impossibilité de traiter celui-ci comme une science naturelle doublée d’une technique. Après Verrocchio, il avait introduit ou exalté lui-même dans la peinture trop d’éléments qui interdisaient de la traiter désormais rationnel­ lement comme une discipline sans mystère. Autant que la démarche méthodique, les analyses et les for­ mules incomplètes de Léonard, c’est la fascination de sa démarche et le caractère merveilleux de son art qui ont été retenus. Avec un point de départ aussi différent que possible de celui des sectateurs de Venus Humanitas, Léonard finit en trouvant place parmi les figures types de la nouvelle culture : Hermes pictor. Auprès de la peinture naturaliste ou scientifique, avait toujours subsisté, à Florence, une peinture poétique sans prétention intellectuelle, souvent iraiche et agréable à voir, mais conservatrice et géné­ ralement destinée aux « indoctes ». Elle prolongeait avec le minimum d’effets empruntés au goût du jour’ les jolies formules du « gothique » sous sa forme suave et populaire, celle de Sienne, ou dans la veX

fART-POESIE ET LE PLATONISME

VENUS HUMANITAS

prêtait, illustre en même temps un trait vaguement philosophique, cher à la famille des maîtres de Flo­ rence : les trois Mages étaient cités comme preuve du christianisme latent chez les sages païens, et semblaient justifier aussi la science astrologique à laquelle Marsile Ficin était indubitablement attaché. Or les Médicis étaient, peut-être pour ces raisons parmi d’autres membres et protecteurs de la Confrérie des Rois Mages de leur ville; leurs portraits figurent dans de nombreuses Épiphanies peintes à Florence — par Botticelli surtout —, et Laurent dans la fresque de Gozzoli. Paolo Uccello, dans les dernières années de sa vie — il mourut en 1475 —, semblait remonter vers le style du début du siècle, avec « la Chasse » d’Oxford, par exemple. Mais il avait eu son heure, et Cosme avait fait placer dans la grande salle du rez-de-chaussée de son palais les trois « Batailles » qu’on retrouve mentionnées dans un inventaire de 1492. Uccello n’était pas seulement le maniaque de la perspective que nous a présenté Vasari; il avait toujours été un peintre fantastique d’envergure. Il pratiquait les tech­ niques des « Arts Mineurs » et tendait à un langage plutôt populaire. On reconnaît aujourd’hui que même sa fameuse perspective n’est pas fondée sur le système théoriquement clair et rigoureux de l’humaniste Alberti, mais sur un ensemble de méthodes plus libres et empiriques, qui font une place aux traditions d’atelier. Le vrai refuge de l’archaïsme étaient les « Arts Mineurs », sauf la marqueterie, art intellectuel, et les petits genres. Les peintures de cassoni — coffres des­ tinés aux trousseaux de mariage — étaient générale­ ment plus « gothiques » que les tableaux de chevalet des contemporains, l’art décoratif et sans prétentions étant par définition retardataire. La gravure sur bois pouvait également faire passer des maladresses excu­ sées par la destination de l’œuvre et la qualité du public. Quant à la gravure sur métal, que Vasari fa*1 commencer avec l’orfèvre Maso Finiguerra vers le milieu du siècle, elle a un caractère de surcharge décorative et de préciosité bizarre, qui indique^ un retour naïf au style courtois. C’est un peu de la même manière que les romans chevaleresques fabuleux déri­ vés du Moyen Age, et devenus un genre de littérature de colportage et d’amusement, furent repris et « ^1 tés », non sans ironie, par les littérateurs médiceens. Dans la sculpture, le « gothique » florentin u Quattrocento, « gothique » modernisé, a un n^m précis; c’est la tradition de Ghiberti. L’atelier 230

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fondeur des portes du Baptistère avait joué un rôle capital jusque vers le milieu du siècle; assez curieu sement, les vrais « ghibertiens » du temps de Laurent seront cependant des marbriers. Personne, même parmi eux, n’est sans dette envers Donatello • ni Desiderio da Settignano, limpide et aigu, ni Bernardo Rosseilino, plus fidèle à l’idéal ancien de grandeur dans le naturalisme. Tous les deux moururent en 1464 et les sculpteurs plus jeunes. Antonio Rosseilino, le frère de Bernardo, Mino da Fiesole, Benedetto da Majano, auxquels il faut ajouter le Lucquois Matteo Civitali, représentent une orientation à laquelle l’ap­ pellation de ghibertienne peut convenir par l’impor­ tance donnée à la beauté formelle, par le travail inlassable de raffinement et perfectionnement d’un type dont le charme est parfois, surtout chez Antonio Rosseilino, très prenant. La conception artistique est, dans l’ensemble, artisanale; il n’y a pas de problèmes de principe ni de solutions nouvelles. On doit mettre à part l’atelier de Giovanni et Andrea délia Robbia. bien que ces artistes se réclament évidemment moins de Ghiberti que de Luca, l’inventeur de la sculpture en terre cuite vernissée; elle connut un succès général et populaire qu’attestent d’innombrables madones lustrées, bleues et jaunes, tabernacles et tympans. Verrocchio, qui voulait être à la fois le Donatello et le Ghiberti de son temps, étudia chez les marbriers les formules de la suavité discrètement spiritualisée, et sut plaire en adoptant leur fini impeccable et délicat. Le maître qui, en peinture, fit sortir de l’ornière la grâce archaïsante et la délicatesse florentine, l'in­ terprète priviligié du sentiment graphique et de la précision à la mode au temps de Laurent, fut, bien entendu, Sandro Botticelli. Il rattacha, en somme, au fond gothique toujours vivant dans l’artisanat, les nouveautés de la culture médicéenne, le néo-plato­ nisme et la poétique du sentiment : raccord presque prévisible et qui s’avéra extrêmement solide. En effet l’ambiance médicéenne avait toujours été favorable, dans tous les domaines culturels, à la tradition locale et populaire; on lisait et imitait, outre Dante et Pétrarque, les poètes florentins Dolce stil nuovo, les romans chevaleresques ont trouvé leur continuateur un peu sarcastique en Pulci; on organisait des tournois à la manière bourguignonne ou médiévale, comme celui de 1475 que Politien célébra en vers. Les têtes des Médicis sont toujours intéressantes par leur usion habile et réussie des éléments traditionnels et pop laires avec les motifs antiques et I ® blêmes néo-platoniciens. Le déploiement e c 231

VENUS HUMAN H AS

singuliers à la manière de ceux que montre la « Chro nique » de Maso Finiguerra, agrémentait des tableaux vivants historiques ou mythologiques où percent des thèmes chers à Marsile Ficin; l’ensemble, accompagné des chansons qu’il arrivait à Laurent de composer lui-même, était aussi loin que possible de toute idée de « vulgarisation »; on associait naturellement la population florentine au plaisir et au faste des sei­ gneurs. C’est au siècle suivant que l’étiquette et la hiérarchie « à l’espagnole » feront paraître curieuses et lointaines ces mœurs du « bon vieux temps ». Botticelli, qui avait peint une Pallas sur l’étendard de Julien de Médicis pour le tournoi de 1475, était à l’aise dans ce mélange d’archaïsme médiéval, de tradition florentine, de faste courtois et d’antiquité philosophiquement travestie. Artistiquement, tout le rattachait aux conservateurs. Apprenti chez un orfèvre, il a dû connaître les « Arts Mineurs », et il a cultivé le petit genre des cassoni. La gravure, celle du milieu de Finiguerra justement, fournit l’antécédent le plus clair de son style linéaire, avec les vêtements flottants aux courbes si caractéristiques. L’inspiration et l’at­ mosphère des nouvelles « romantiques » et des récits chevaleresques régnent dans ses peintures de cassoni. Des influences extérieures capables de modifier ce fond, Botticelli n’en connut guère. Il fut de bonne heure à Rome, mais ne fit qu’y approfondir son propre style; les Flamands ne l’intéressaient pas, et il négligea délibérément le paysage. S’il connaît la perspective, comme il était naturel, il en fait un usage extrêmement incisif par l’encadrement des silhouettes dans les lignes de fuite — ainsi dans « l’Annoncia­ tion », par malheur passablement ruinée, de San Martino alla Scala — mais la perspective ne l’entraîne jamais aux raccourcis violents, aux vues difficiles d en bas ou de près. Et, d’une manière générale, après 1480-1485, réduisant la profondeur, Sandro traite des espaces simples, orientés parallèlement au plan du tableau, scandés par des rangs d’arcades ou par des niches... Quand tout le monde s’inclinait devant Léo­ nard et passait au luminisme, seul Botticelli accusa plutôt son système linéaire, son faible modelé, sa lumière uniforme. Si l’on cherche des antécédents théoriques à ce style, ou des textes où paraît un goût artistique analogue au sien, ce n’est pas Ficin qu’il faut ouvrir, mais Alberti; dans le petit manue De pictura de 1435 on trouve définis l’importance du contour aigu et continu qui stylise le mouvement, Ie rôle de l’expression pathétique et du geste vif, dans une composition où tous les éléments doivent être actifs. 232

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Botticelli avait été, dès ses débuts, dès sa première commande peut-être, un protégé des Médicis et chargé de travaux pour Julien, pour Laurent, pour la Confrérie des Rois Mages, pour Lorenzo di Pier­ francesco. On lui demanda chaque fois de figurer des idées et des symboles mythologiques chers au groupe néo-platonicien. Il reçut aussi, et exécuta au moins une commande plus directement politique : peindre les cadavres des conjurés pendus après l’échec du coup des Pazzi. Cet art n est pas monotone. Du maniérisme ornemental et pollaiuolesque de ses débuts — « Allé­ gorie de la Force »; « Judith » —, Sandro passa vite au lyrisme large et à la délicate sensualité de « la Primavera » (1478). Le « Saint Augustin » d’Ognissanti (vers 1480), image idéale du penseur tendu et inspiré, est le chef-d’œuvre de sa « manière virile ». Car c’est ainsi que, par opposition à la manière « douce » de Pérugin, est qualifié l’art de Sandro, dans un rapport adressé en 1482-1483 à Ludovic le More, après les fresques de la Chapelle Sixtine (14811482). Les grandes compositions religieuses, comme la madone du « Magnificat » et les grandes mytholo­ gies pour Lorenzo di Pierfrancesco (1485-1486), ne le démentiront pas. Mais l’élément nerveux et sensible, propre à cet art, donnera lieu, après la crise de Savonarole, à une série de peintures d’un irréalisme saisissant — « Nativité » de Londres, « Crucifixion » de Cambridge, Mass., « Pietà » de Milan et de Munich. Les illustrations de Dante, sur lesquelles Sandro passa les dernières années de sa vie, sont l'aboutissement mystique de sa carrière; ces grands dessins, d’une charge émotive inégalée, révèlent de façon inattendue l’affinité entre les deux Florentins violents et suaves, tour à tour concis et « ornés » avec préciosité, cou­ tumiers de la dissonance, et surtout épris tous les deux de cette netteté linéaire et de cette purete lumi­ neuse qui est pour beaucoup le meilleur de I esprit de Florence. . f ■. Le cas frappant de Botticelli pourrait trop facilement faire croire à un lien naturel et inevitable entre la culture médicéenne et une certaine dispos t on élégante. « idéaliste » et conservatrice. En fait. Lau­ rent était on l'a vu, très ouvert au «naturalisme» e à la modernité plus ou moins humaniste; H donnait la préférence parmi les sculpteurs, a I érudit Bertoldo à Pollaiuolo et à Verrocchio; le solide S.gnorelh lui dé^a te « Triomphe de Pan ». D'autre part, Botucelh n'est pas un =*""

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« Judith »

VENUS HUMAN1TAS

grâce est un lieu commun tiré de Pline — ¡1 se sen*-t stimulé à refaire deux chefs-d’œuvre perdus de son symétrique grec : « la Naissance de Vénus » et « |a Calomnie ». L’esprit humaniste du milieu de Caregà ne pouvait qu’apprécier sa manière de donner à « la Primavera » et aux autres mythologies symboliques un air d’images de dévotion. C’est Sandro, on l’a rappelé plus haut, qui eut à illustrer l’idée centrale de Venus humanitas. On peut insister enfin sur la mélancolie de Botticelli, qui n’est pas un trait de la tradition gothique florentine, mais appartient bien à l’atmosphère néo-platonicienne : tous les penseurs, tous les poètes sont, selon la croyance de Ficin et de ses amis, des « saturniens » mélancoliques. Le saturnisme du génie deviendra bientôt un lieu com­ mun qui durera des siècles, sans, d’ailleurs, que la nuance proprement botticellienne de beauté triste et d’inquiétude intime subsiste toujours; elle était par­ faitement accordée à son temps, à la poésie médicéenne comme, plus tard, aux déchirements violents de la crise de Savonarole et des années qui suivirent. C’est sur une crise, en effet, que se termine l’art médicéen. Un simple épuisement d’hommes et d’idées, d’abord : Laurent avait été trop prodigue de ses artistes, et Florence perdit les meilleurs. Pollaiuolo finit ses jours à Rome, Verrocchio à Venise; Léonard tout jeune partit pour Milan. Ceux qui restaient florentins circulaient beaucoup et produisaient de grandes œuvres ailleurs; Rome attirait l’équipe de la Sixtine et Filippino, Antonio Rossellino fut à Naples; quant aux architectes, avec Sangallo en tête, il allait de soi que toute l’Italie, et bientôt l’étranger, devaient en profiter. Des raisons internes de crise, la plus importante était l’incompatibilité entre l’art-science cher aux Flo­ rentins et l’esthétisme du cercle des Médicis. La recherche des normes supérieures détournant l’atten­ tion de 1'« imitation de la nature », le naturalisme trouva un appui contestable dans l’imitation des Flamands, ou, pour les marbriers, dans celle des portraits romains. La qualité du style reste, maigre les commentateurs de Platon, mal saisie, mal définie par les analyses philosophiques; et, faute d’un appui théorique suffisant, il fallait se contenter alors de réactualiser les formules charmantes de la tradition ou de développer l’élégance ghibertienne : tâches peu en accord avec la dignité humaniste à laquelle on aspirait, et touiours guettées par le danger de a préciosité. Après Pollaiuolo et Verrocchio, qui réussis saient tout juste la synthèse et qui nous paraissent si 234

L'ARTISTE

attachants par cet effort même, seul Léonard remit tout en cause, avec une ambition plus haute, avec le résultat que l’on sait. Les contradictions entre platonisme, piété chrétienne eJ art n iaient pas moins funestes. Les philosophes s efforçaient de sauver les religions païennes en mon­ trant leur noyau chrétien, et de sauver l’amour et la beauté en les traitant de préparations à la vraie reli­ gion de l’esprit. Ils poursuivaient une sorte de vision béatifique sur terre et transformaient le christianisme en un hédonisme sublime. Il fut assez facile à Savonarole, avec son bon sens de prédicateur populaire qui prend ses textes à la lettre, d’attaquer et de pul­ vériser cet optimisme; mais les artistes qui avaient voulu vivre la religion néo-platonicienne, surtout Botticelli et le jeune Michel-Ange, purent discerner en eux-mêmes les failles que le Frère avait beau jeu de dénoncer en chaire. D’où les crises du jeune Michel-Ange et la solitude de Botticelli. Le seul botticellien important qui restait à Florence, Filippino Lippi, versait dans l’éclectisme et exaspérait l’agitation de son style. Un autre éclectique, Piero di Cosimo, amalgamait en vain Botticelli et Léonard, les Flamands et les Ombriens : il n’arrivait pas à trouver la formule d’intégration à la nature qui semble avoir été à la fois son rêve et sa terreur, et il finit maniaque, misan­ thrope, obsédé..., selon le récit attachant et curieux de Vasari. La place était libre pour l’art sans pro­ blèmes de Pérugin qui faisait croire à une sorte d’har­ monie préétablie entre esthétique et religion et pour la version délicate qu’en donnait Fra Bartolomeo, à la nouvelle école de Saint Marc. Dire que « l’idée moderne de l’artiste » fut élaborée au temps de Laurent à Florence est une simplification. Beaucoup d’aspects de cette « idée moderne », qui est si loin d’être unitaire, restaient encore inconce­ vables pour un Italien de 1500. Mais certains pas importants venaient indiscutablement d etre accom­ plis On avait connu, et les intellectuels avaient adopté de bonne heure l’image de l’artiste « niercunen ; habile homme, inventif, étonnant par tout ce qu il savait faire, et d’ailleurs doublé, par sa cond » sociale, d’un artisan plus ou moins ohde g de confiance. Sur ce fonds, 1 époque de Brf dii

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L'ARTISTE

VENUS HUMANITAS

surtout antique. La dignité intellectuelle des artistes s’établit d’abord comme postulat, puis de plus en plus comme réalité. Il semble utile qu’un artiste sache comprendre le « programme » qu’on lui soumet, qu’il sache en rendre compte, qu’il évite les inexactitudes archéologiques ou les fautes contre le goût, le decoro la bienséance. L’art commence à devenir une science exacte, une technique et une sorte de littérature ou de rhétorique. Il en résultait une certaine émancipa­ tion sociale de l’artiste. S’il n’y eut pas encore d’aca­ démie pour institutionnaliser ce rapport, et pas même l’enseignement de type académique dont on a parlé à propos des activités de Bertoldo à Florence et de Squarcione à Padoue, il y eut déjà une communauté d’intérêt entre artistes et hommes de lettres ou éru­ dits : les collections privées d’antiques, les médailles et leur interprétation, les problèmes posés par les ruines romaines — et bientôt par le livre de Vitruve sur l’architecture —, la restauration de statues et, plus encore, la connaissance des fables. Mais il fallait attendre le néo-platonisme pour que l’artiste fût pris en considération comme type parti­ culier d’humanité. Le thème de l’inspiré, de l’en­ thousiasme génial allait entrer, grâce à lui, dans les lieux communs. Signorelli représentera, pour la pre­ mière fois, à Orvieto en 1500, le raptas du poète pro­ phétique comme un « affect » humain, ayant sa forme propre d’expression mimique; Michel-Ange allait éle­ ver la formule à un degré supérieur, avec les Prophètes et Sibylles de la Sixtine. La mélancolie, à l’origine maladie des savants ou philosophes dévoreurs de livres, devint un caractère distinctif des artistes et des poètes supérieurs. On accepta peu à peu cette forme plus radicale d’émancipation; vingt anecdotes de Vasari montrent tantôt le patron compréhensif, qui sait qu’on ne fait pas une œuvre d’art comme un habit, qui n’insiste pas sur les termes de livraison et ne s’irrite pas des lubies des grands hommes qu il paie; tantôt le patron ignorant qui se fait remettre a sa place ou se rend ridicule parce qu’il se mêle lour­ dement des choses de l’art. L’analogie avec la poésie servit à fonder idéologi­ quement le nouveau statut des maîtres. Mais el e n’explique pas tout. Il faut se rendre à l’évidence assez surprenante que Léonard, à lui seul, a non seu­ lement accéléré le processus, mais lui a donné une orientation nouvelle. Léonard était plus qu’un virtuose capricieux; il était mage, « Pythagore ou Hermès», un personnage vénérable et séduisant, en possessio de secrets de toute sorte. Avec sa longue barbe, so 236

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faste vestimentaire, son écriture secrète, il attirait la curiosité et l’entretenait par de petites démonstrations et des tours amusants; un de ses gestes célèbres, d’acheter des oiseaux au marché public pour leur donner la liberté, est calqué sur une anecdote de Plutarque à propos de Pythagore. Meme le reproche qui l’a toujours poursuivi, de ne pas finir ses entre­ prises, tournait à l’avantage de sa légende : Léonard avait des idées si hautes et si parfaites sur ce qu'il voulait faire, qu’aucune réalisation ne le satisfaisait. C’est là une des sources de l’esthétique du « non-fini », à laquelle les artistes devaient lentement habituer leurs clients, et dont on discutera tout au long du xvi° siècle. La dernière nouveauté et la plus lourde de consé­ quences, dépassant de loin le parallèle trop facile entre poetes et artistes, est peut-être tout simplement l’idée que le grand public et même le spectateur érudit doivent écouter l’artiste pour savoir de lui ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. On ne pouvait s’éloigner davantage de la vieille habitude de traiter l’artiste en fournisseur que l’on oriente et commande. Pierre de Médicis s est à jamais ridiculisé en s’adressant ainsi à Michel-Ange. On arrive au moment où les grands vont rechercher les œuvres des maîtres, et non leur indiquer leurs désirs. Le connaisseur d’art va être celui qui règle, au moins en partie, son plaisir sur le jugement du « producteur » et sur les intentions que celui-ci déclare. C’était là une situation nouvelle, paradoxale, qui s’ébauchait dans la Florence médicéenne. Elle déconcertait le public, habitué à voir dans l’art un service public, et même la foule des artistes fidèle à la définition artisanale de la profession. Toutes ces indications, toutes ces acquisitions intellectuelles, ébauchées ou atteintes au temps de Laurent, purent paraître effacées dans le tourbillon et la confusion de la fin du xve siècle. Mais dans le cours de la génération suivante et dans l’épanouissement précoce de ce qu’on appelle le « maniérisme », on les vit reparaître comme une composante inéluctable de la sociologie de 1 art. Et l’âge académique, contraint de réagir à ces nou­ veautés, consacra la position nouvelle de 1 artiste en accordant à des figures comme Léonard à I exclu­ sion des autres représentants de la seconde moitié du Quattrocento —, comme Michel-Ange et Raphaël, les formes d’héroïsation réservées jusque-là aux philo­ sophes et aux poètes. C’était la première consécration de la culture née sous le signe de Venus Humanités. ANDRÉ CH ASTEL et ROBERT KLEIN

Léonard de Vinci

LA CHUTE NUAGES SUR L’ITALIE L’INVASION FAILLITE DE LA BANQUE L'ÉPÉE DE DIEU CHUTE DE SAVONAROLE MORT ET TRANSFIGURATION

ENVOI

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Bataille devant une ville fortifiée Ludovic le More

Pierre II de Médicis Entrée de Charles VIH à Florence

ES MI D|( |S PRÉCIPITÉE PAR L'INVASION FRANÇAISE-'

Charles VIII

Beau garçon, sportif, orgueilleux, Pierre II, le fils de Laurent, est un Orsini plus qu’un Médicis. Les erreurs qu’il accumule compromettent gravement son pouvoir. En 1494. le roi de France, Charles VIII, revendi­ quant la couronne de Naples, envahit la péninsule. Ludovic le More, régent de Milan, fait alliance avec lui. Florence, alliée traditionnelle de Milan, pourrait suivre son exemple, mais Pierre II préfère, au nom de l’indépendance italienne, soutenir le roi de Naples. Il n’a pas d’armée. Quand les Français entrent en Toscane, il doit capituler. Le peuple se soulève, chasse les Médicis, restaure la République.

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Jérôme Savonar0|c

Cloître du couvent de Saint-Marc

I

Dans le cloître du couvent de Saint Marc, un petit moine chétif prépare pour Florence une révo­ lution mystique. L’ardeur spirituelle de Jérôme Savonarole, sa profonde connaissance de la Bible et des textes sacrés l’avaient signalé à Pic de la Mirandole qui le recommanda à Laurent le Magnifique.

Visage émacié, profil d’aigle, regard de feu, ce visionnaire se croit l’élu de Dieu, envoyé à Florence pour y réformer les mœurs et restituer à l’Église sa pureté originelle. Dans le silence de sa cellule, Savonarole médite les prédications enflammées qui vont asseoir sa popularité.

LIVRE FLORENCE A L'INFLUENCE DU MOINE SAVONARO*1 243

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Une taverne

Le luxe des Florcnti

Savonarole en chaire

L’âge d’or que Florence a connu avec le Magni­ fique favorise le luxe et le relâchement des mœurs. Les tripots abondent, les palais rivalisent de magni­ ficence et de raffinement, l’indécence des parures féminines soulève le scandale. Un esprit de mollesse a pénétré jusque dans les monastères où le goût des arts et des lettres anciens tient une trop grande place. Les troubles de la fin du siècle créent une atmosphère de malaise où la voix de Savonarole retentit comme l’explosion de la colère divine.

QUI PRÊCHE LE RENONCEMENT

ET LA PURETÉ. 244

« Le jugement de Dieu approche, une épée est suspendue sur vos têtes. » Lorsque Savonarole prêche à Santa Maria del Fiore, treize à quatorze mille personnes se pressent dans la cathédrale, ayant attendu, parfois la nuit durant, l’ouverture des portes. La tiédeur spirituelle des Florentins est ébranlée par cette voix menaçante qui annonce la fin prochaine et sème dans les âmes une terreur sacrée. Avec une ardeur toute médiévale, Florence s’abîme dans le repentir et l’austérité.

Le pape Alexandre VI

L’immoralité du pape Alexandre VI Borgia, l’indi­ gnité du clergé et de la Curie romaine sont impitoya­ blement dénoncées par Savonarole. La violence de ses propos lui vaut à deux reprises l’interdiction de monter en chaire pendant plusieurs mois. Le pro­ phète ne se laisse pas intimider. 11 multiplie ses invectives contre le pape, continue à prêcher la réforme morale et prédit la rénovation du monde par Jésus-Christ qu’il fait proclamer roi de Florence. Alexandre VI hésite entre les tentatives de corruption et l’épreuve de force.

• MAIS DES ENNEMIS PUISSANTS TRAVAILLENT A SA PERT

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Jérôme Savonaroie

Vision de Savonaroie

Savonne a -X^'^“ et de l’invasion ¿“ P°le voit en lui son constitution nouvelle. pe P^ prédicateur. ^ sauveur. Cependant. Et lorsqu’il refuse de intrigues co",n“:n“ L ,a L|gue des états italiens faire entrer a vide dans '^“„communie. puis contre Charles ’ diPsur Florence. Contraint menace de Jeter . perd son ascendant sur ses au “X f^m avl fait de lui pendant quelque compatriotes, q temps le maître de la vine.

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Le supplice de Savonarole

Plient parmt ses disciples' eFPaI,nodæs se multiprésenter comme une incarnation"'^ pi Jp’U'à 'e e 1 Antéchrist.

Si la condamnation prononcée par Rome a permis aux factions de l’abattre, le réformateur vaincu, le martyr font rapidement oublier dans les mémoires le prédicateur frénétique. L’adversaire d’Alexandre VI fut réhabilité par Jules II et continua à exercer une influence profonde sur la pensée de la Renaissance.

Le Pape Leon )

Entrée du cardinal Jean de Medicis à Florence

La nnnv d^06^. * la théocratie de Savonarole. un eRePublNue, qui s’est donné en Soderini d’exerepr ?nier Justice élu à vie, se révèle incapable tisane i 6 pouvoir- Les Médicis retrouvent des parfavorkp il v,ci°lre du pape sur les troupes françaises de Médiri/^5 d un COUP de main et en 1512 Julien e e cardinal Jean rentrent à Florence.

Le pape Clément VII

Le principal est rétabli et la position des Médicis se renforce en 1513, lorsque Jean devient pape sous le nom de Léon X. Sa puissance temporelle et spi­ rituelle apporte au gouvernement florentin un appui solide. L’alliance pontificale survit à sa mort : après le bref pontificat d’Adrien VI, les Médicis remontent sur le trône papal en la personne de Clément VII.

I E RE FOUR DES MÉDICIS SONNE 1 F Ol AS DF 1 A RÉPUBl IQUE

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Catherine de MédICls

Alexandre de Médicis et Marguerite d'Autriche

Les riches banquiers d’autrefois ont disparu pour toujours. Désormais les Médicis sont des princes régnants, vivant dans le faste des cours et briguant les p'us prestigieuses alliances. Le nouveau maître de Florence, le duc Alexandre de Médicis, épouse une fille naturelle de l’empereur, Marguerite d’Autriche. Le mariage de Catherine de Médicis, fille de Laurent duc d’Urbin, avec le fils de François 1er, le futur Henri II, confirme définitivement leur ascension.

i l I \ (.RANDEL R DE F LORENCE SE TERMINE DANS l ORDRE MONARCHIC^ 1

'*n' «u' »a;™ Cosme Irr envoyant des secours à « Saravella

L^VRrhT tL|E MAGNIFIQUE avait main­ tenu 1 equilibre et la paix en Italie, la domination des Médicis a Florence. En réalité, équilibre italien et pouvoir des Medicis étaient extrêmement précaires. Deux ans après la mort de Laurent, l’invasion étran­ gère ruinait l’équilibre italien et les Médicis étaient chassés du pouvoir. Une période de guerres et de bouleversements s’ouvrait. Rien ne dit que le Magni­ fique aurait « magnifiquement » réussi dans ces nou­ velles circonstances. Les appétits des plus forts états italiens étaient contenus, mais ils subsistaient. Venise, qui venait d’acquérir l’île de Chypre en 1489, était absorbée par la guerre contre les Turcs, mais elle convoitait toujours les riches terres à blé du Milanais, des Marches et de la Romagne. A Milan, Ludovic le More qui exerçait le pouvoir à la place du duc légitime, son neveu, Jean-GaleasMarie Sforza, voulait s’étendre vers l’est aux dépens de Venise et, vers le sud, s’assurer le port de Gênes, débouché naturel des produits de l’industrie et de l’agriculture milanaises. Ludovic, en 1488, avait pro­ fité des troubles intérieurs de Gênes pour conquérir la ville et en confier le gouvernement à un de ses hommes. Il s’était insinué aussi dans l’État pontifical. Le 14 avril 1488, Girolamo Riario, le neveu du pape Sixte IV, qui était devenu seigneur d’Imola et de Forli, était assassiné. La veuve, Catherine Sforza, était sœur de Ludovic le More. Celui-ci envoya des troupes et fit proclamer seigneur d’Imola et de Forli son neveu, Ottaviano Riario. Laurent avait profité des troubles de Gênes pour recouvrer Sarzana, perdue dans la guerre de 14781480. Mais il s’inquiétait des progrès de Ludovic le More. Seulement, les Médicis aussi devenaient une menace pour les autres puissances. En 1497, Laurent avait soutenu le pape Innocent VIII contre un baron rebelle. Innocent VIII, par reconnaissance, fit épouser par son fils, Franceschetto Cibo, Madeleine, la troi­ sième fille de Laurent et de Clance Orsini. Lauren obtint aussi la nomination de son second fils, Jean, alors âgé de quatorze ans, comme cardina, e 10 mars 1489. Le mariage et le cardinalat donnaient aux Meme des droits au trône pontifical. C’était un dan8er P les autres puissances et pour les financiers 8 qui entouraient le pape. Laurent, d ailleurs, , insinué dans les Etats de l'Église, devenue un lieu de refuge et de complots pour exilés florentins. Laurent profita de as 255

NUAGES SUR L'ITALIE

Pierre II de Médicis

seigneur de Faenza, Galeotto Manfredi, pour soutenir le fils du défunt, Astorre Manfredi, et étendre sa pro­ tection sur Faenza. Les progrès de Laurent inquié­ taient Venise, Milan et même le pape. Ils inquiétaient aussi le roi de Naples. Laurent n’avait pas renoncé à la conquête de Lucques et de Sienne, pour unifier la Toscane, mais Ferdinand de Naples convoitait Sienne et même toute la Toscane. A Milan, il soutenait contre Ludovic le More les droits de Jean-Galeas-Marie Sforza, époux d’Isabelle, fille du duc Alphonse de Calabre, sa petite-fille. Ainsi l’équilibre italien était incertain, précaire, menacé. L’équilibre florentin n’était pas plus assuré. Au moment de la mort de Laurent, les Florentins étaient très mécontents de sa politique financière. Depuis 1490, les monnaies n’étaient plus reçues dans les caisses publiques que pour les 4/5 de leur valeur nominale, alors que l’État, lui, les donnait pour cette valeur nominale. Il en résultait un renchérissement de toutes les denrées, qui engendrait la colère du peuple. Les intérêts de la dette publique, du Monte, avaient été réduits de 3 à 1,5 pour cent. Enfin, l’argent placé par les pères de famille au Monte Delle Dote, en vue de constituer des dots pour les filles, était égale­ ment utilisé pour les besoins de l’État, qui prenait les trois quarts des intérêts, ne donnait plus qu’une faible somme au moment du mariage et constituait en rente le reste de la dot pendant vingt ans, de sorte que les mariages devenaient rares à Florence. Or, Pierre II, le fils de Laurent, accumula les erreurs. . Il avait succédé à son père sans difficulté. Mais ce grand gaillard solide, large d’épaules, vigoureux, capable de manger un chapon au déjeuner, gourman aussi de filles fraîches et de beaux adolescents, etai un Orsini plus qu’un Médicis. Cultivé, sachant le latin, le grec, composant des poèmes, de conversation agréable et de figure avenante, il lui manquait cepen­ dant la clairvoyance, le charme, l’intuition, la puis­ sance de sympathie qui avaient fait le succès de Cosm et de Laurent. Orgueilleux, hautain, maladroit, * brutalisait, choquait, humiliait même les membres cercle dirigeant des Médicis. Pour dresser le bilan de sa fortune, il commenç par réclamer les créances des Médicis. La fortune beaucoup se trouva compromise. Il y eut même Qu ques faillites. Ensuite, Pierre rétablit le plus s0UV -s les fortunes qu’il avait ébranlées, mais le effet était produit. Demander l’argent prêté, un N cis ne faisait pas cela. 256

Ensuite, Pierre II aurait mécontenté beaucoup des membres du cercle des Médicis en les écartant des fonctions publiques. Selon les calculs du professeur Weinstein, il aurait écarté des emplois la moitié des hommes de son père. Il est possible d’ailleurs qu’il ait continué une politique commencée par Laurent. II est possible aussi que la courte durée du principal de Pierre II et le Divieto — la règle de ne pas reprendre un emploi public pendant quatre ans après être sorti d’office — donnent l’impression d’un changement de personnel qui n’a pas existé. Enfin, Pierre II, rompant avec la prudence de son père et de son arrière-grand-père, ne dissimula pas son intention de se faire proclamer prince. Ç’aurait été reconnaître simplement ce qui existait, mais cette atteinte aux apparences provoqua un scandale. En chaire, le moine Savonarole tonnait contre l’oubli de la loi divine à Florence, qui, selon lui, allait amener fatalement un châtiment rapide de Dieu : d’au-delà des monts, il allait venir un nouveau Cyrus qui allait saccager Florence, si Florence ne se repentait pas et si le dictateur ne lui rendait pas la liberté. « Repenstoi, Florence, et épargne-nous, Seigneur! » Le 21 sep­ tembre 1494, Savonarole annonçait un nouveau Déluge, un Déluge d’hommes d’armes, qui allait s’abattre sur la Toscane et sur Florence. Michel-Ange, pris de terreur, s’enfuyait de la ville à toutes jambes. C’est dans ces circonstances que se produisit 1 inter­ vention étrangère, la « descente » du roi de France Charles VIII en Italie. L’intervention étrangère, les Italiens en avaient une longue habitude. En 1266, le frère de Saint Louis, Charles d’Anjou, avait conquis le royaume de Naples et depuis ce moment, les Anjou n’avaient cessé de disputer Naples à des familles aragonaises, avec des

alternances de succès et de revers. En 1398, Louis d’Orléans, frère de Charles VI, avait épousé Valentine Visconti et acquis, de ce fait, des droits sur le Milanais, auxquels les Orléans ne renonçaient pas, malgré l’usurpation des Sforza. Orléans d’ailleurs étaient comtes d’Asti. Les rois de France, Charles Vil, Louis XI, avaient exercé un véritable protectorat sur la Savoie, de l’importance des cols des Alpes. Pour mai la Savoie dans leur dépendance, ils protegeaien elle les marquisats de Saluces et de Montfenat^ Du côté de la péninsule Ibérique, le r0* . Ferdinand le Catholique, possédait la Sar g 257

L'INVASION

LA CHUTE

Sicile. A Naples, c’était un membre de la famiii d’Aragon, Ferdinand, qui était roi. Un peu partout en Italie, des Espagnols étaient évêques ou feudataires pontificaux. La Confédération suisse, état de cols, visait depuis un siècle les voies d’accès à ces cols, au sud de la chaîne des Alpes, particulièrement le val Levantina et les basses vallées qui descendent sur Milan et sur la plaine lombarde. Enfin, les Habsbourg étaient depuis 1349 comtes de Tyrol, sur le Haut-Adige. Depuis 1382, ils protégeaient Trieste. En 1466, ils avaient pris Fiume sur l’Adria­ tique, et étaient devenus une menace pour Venise. En 1490, le duc Sigismond d’Autriche avait renoncé au Tyrol et à la ville de Trente en faveur de Maximilien d’Autriche. Celui-ci reprit toutes les ambitions des Habsbourg sur les voies d’accès à la plaine du Pô et à l’Adriatique. En même temps, roi des Romains — c’est-à-dire empereur désigné — depuis 1486, il reprend le grand rêve impérial de la descente en Italie, pour se faire couronner et pour rétablir sa domination d’empereur. Les Italiens ne s’inquiétaient pas de toutes ces ambitions. Ils pensaient pouvoir toujours manœuvrer ces « Barbares ». Ludovic le More s’était fait concéder en 1489 Gênes par Charles VIII, en fief. Il avait ainsi reconnu les droits de la Couronne de France sur la République. La même année, Innocent VIII, en désac­ cord avec Ferdinand et se préparant à la guerre, parlait d’accorder à Charles VIII l’investiture du royaume de Naples, de se réfugier en France, de revenir avec les armées françaises. Tous les mécontents, barons napo­ litains exilés, seigneurs milanais ennemis du More, Florentins adversaires de Laurent et de Pierre II, tous appelaient les Français. Il échappait seulement à ces fins politiques un chan­ gement profond : les états voisins étaient devenus de grands états nationaux, relativement unifiés, capables maintenant d’agir en dehors avec suite et de mobiliser infiniment plus de forces que les états-provinces ou les états-cités de l’Italie. L’Italie allait devenir la proie des grands états modernes. Louis XI, maintenant comte de Provence, avait recueilli de René d’Anjou les droits des Angevins a la Couronne de Naples. Ces droits, Charles VIII veut les faire valoir, pousser jusqu’à Constantinople, y ceindre la couronne de l’empire grec et aller en croi­ sade à Jérusalem. Il part en 1494 avec une énorme armée, franchit les Alpes et entre en Italie sans coup férir. Les Italiens n’ont rien fait pour barrer les PaS 258

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sages des Alpes, parce qu’ils ne croyaient pas vraiment à l’arrivée des Français. Charles VIII, en effet, dis­ putait à Maximilien d’Autriche l’héritage de Marie de Bourgogne, aux Aragonais les conquêtes de Louis XI et pouvait craindre un retour offensif des Anglais’ Mais, par un coup de folie, Charles VIII abandonna l’Artois à Maximilien au traité de Senlis, en 1493. 11 rétrocéda la Cerdagne et le Roussillon à la Maison d’Aragon par le traité de Barcelone, la même année. Il acheta la neutralité du roi d’Angleterre, Henri VII au traité d’Étaples, en 1492. Il était provisoirement libre. Du côté des Alpes, le roi de France avait annihilé la ligne de défense italienne par la voie diplomatique, en profitant des dissensions des états italiens. Protec­ teur de la Savoie, Charles VIII peut atteindre la passe du Mont-Genèvre et la haute vallée de la DoireRipaire, dont il était seigneur, jusqu’à Suse : en 1487, il avait pris la défense du marquisat de Saluces contre la Savoie; le marquis de Saluces lui avait fait hom­ mage de son marquisat et était devenu son vassal. Le 25 janvier 1492, Ludovic le More, menacé par Naples, avait renouvelé avec Charles VIII l’alliance de son père, François Sforza, avec Louis XL Charles VIII y avait fait comprendre le marquisat de Montferrat et le libre passage à travers tous les territoires du Milanais. L’Italie du Nord était ouverte. Les Italiens auraient pu arrêter les Français sur l’Apennin ligure, l’Apennin toscan et l’Apennin romagnole. Une contre-attaque par Gênes dans la plaine du Pô, sur les arrières des Français, les aurait obligés à une retraite rapide. Mais le traité du 25 janvier 1492 incluait comme possessions milanaises la vallée du Taro et la ville de Pontremoli, qui ouvraient une voie à travers l’Apennin. De leur côté, les Napolitains ont bien essayé de débarquer à Gênes et à Rapallo. Mais ils échouèrent devant l’artillerie française, la meilleure du monde, et devant l’infanterie milanaise, alliee des Français. Quant à l’armée pontificale et napolitaine de 1 Apen nin romagnole, elle fut paralysée par une Rome, celle des Colonna, traditionnellement allies des Français : le pape fut obligé de rappeler s^ ’ Au centre, le 28 octobre 1494, Charles VII devant Sarzana, forteresse florentine de premier or • Florence n’était plus une alliée de la France. ie avait compris qu’il lui fallait l’appui d’une arra p imposer aux Florentins le renoncement aux aPP ■ de la vieille constitution républicaine et ms officielle du principat. Mais, Ludovic le M 259

Profil de guerner

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paraissant pas solidement installé sur le trône, il av ‘ opté pour l’ennemi du More, Ferdinand de’Naple* Ainsi, il renonçait à l’alliance traditionnelle avec là France et même, dans ces circonstances, la France étant l’alliée du More, il devenait l’ennemi de la France, dont il portait les fleurs de lis dans ses armoi­ ries. Seulement, lorsque les Français arrivèrent devant Sarzana, l’athlétique Pierre perdit la tête et, le 30octo­ bre 1494, il capitula, livrant aux Français Sarzana et toutes les forteresses florentines. A Florence, lorsque le peuple apprit le renversement des alliances et l’entente avec l’ennemi napolitain, ce fut une indignation. Après la capitulation de Pierre II, ce fut une vague de dégoût. Le 8 novembre, le peuple de Florence se souleva. Pierre II perdit à nouveau la tête et s’enfuit. Les Français entrèrent à Florence, où ils séjour­ nèrent du 17 au 28 novembre. Le 25 novembre 1494, le roi de France s’allia avec les Florentins, reçut le titre de « Protecteur des libertés florentines » et les Médicis furent officiellement exilés. Les Italiens auraient pu résister encore en s’ap­ puyant sur la ligne du Tibre, sur la forteresse de Viterbe et sur les châteaux des Orsini, alliés tradition­ nels du roi de Naples. Mais, avant même que Char­ les VIII eût quitté Florence, les Colonna, deux mille Siennois ralliés aux Français et trois mille exilés napo­ litains hostiles à la Maison d’Aragon, s’emparaient du port d’Ostie, et la ligne de défense était tournée. Les Français entrèrent à Rome presque sans combats. Dernière ligne de défense : les confins napolitains. Les Français devaient s’avancer avec les Abruzzes a leur gauche, exposés à une attaque de flanc. Mais les montagnards des Abruzzes s’insurgèrent et l’armee napolitaine dut se retirer. Tous les barons napolitains abandonnèrent Ferdinand. Quelques châteaux essayè­ rent de résister. Ceux mêmes que les Italiens tenaient pour imprenables furent ruinés en deux ou trois heures par la terrible artillerie française. Charles VIII entra à Naples, le 20 février 1495. Les rivalités des états italiens et l’inachèvement de ces états avaient livre e royaume de Naples aux Français. . Charles VIII était entré à Naples portant sur main le globe impérial, prenant les titres de « rot Sicile et de Jérusalem », et se qualifiant « empereur^ Il s’agissait de l’empire de Constantinople. Mais hommes d’État européens crurent ou feignirent croire qu’il était question du Saint Empire romai germanique. De là, les fameux accords du 31 mars ’ la Ligue de Venise entre Venise, l’empereur Max’ 260

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lien, le roi d’Espagne, le duc de Milan et le nan? pour protéger les états italiens contre toute tentative d’agression. La Ligue était en réalité dirigée contre Charles VIII et étendait en fait pour la première fois à toute l’Europe le système d’équilibre des états italiens mis au point par Cosme et par Laurent avec ses conséquences : la diplomatie internationale per­ manente. l’idée d’un système de rapports permanents entre les états — rapports réglés par un droit inter­ national —, le droit d’intervenir dans les affaires d’un autre, au nom d’un principe religieux ou pour défendre la liberté, en fait pour affaiblir l’autre et maintenir l’équilibre des forces. La langue diplomatique de l’Europe se chargea de termes empruntés à l’Italie : « balance des pouvoirs », « contrepoids des forces », « balance égale des pouvoirs ». L’Europe n’était plus le corpus christianus, la respublica christiana, mais un système de rapports de forces, dans lequel les intérêts d’un état sont fonction des intérêts des autres états, de telle façon que rien de ce qui arrive à l’un d’entre eux ne peut laisser les autres indifférents, si éloignés soient-ils. La Ligue concentra une armée dans la plaine du Pô. Charles VIII, tête du « corps mystique » que formait le royaume de France, était obligé de revenir se mettre à la tête de ses sujets. A Fornoue, le 6 juillet 1495, la grosse cavalerie française des Compagnies d’Ordon­ nance, composée de gentilshommes, enfonça une armée italienne plus de deux fois supérieure en nombre. Pourquoi les Italiens ont-ils affronté la Furia francese en plaine, au lieu de barrer l’Apennin? Parce qu’ils voulaient rester à proximité de Parme, où se faisait jour une menace d’insurrection contre Ludovic le More. L’inachèvement de l’État de Milan est une première raison de la défaite. Les troupes françaises laissées à Naples duren affronter les Espagnols qui arrivaient pour protéger la Sicile. Les Français écrasèrent d’abord leurs a ver saires. Mais le « Grand Capitaine », Gonzalve ae Cordoue, les usa peu à peu par la guérilla, Pa retournement des barons et de toute la popu a contre ceux qui étaient maintenant les mai e , p la maîtrise de la mer qui permit à la flotte esP*8. -, de priver les Français de ravitaillement. ■ let 1495, le duc de Montpensier signait la capit de ce qui restait de Français. retrouver Pendant ce temps, Florence n’arrivait pas son équilibre. C’était l’anarchie et la miser . ROLAND MOUSNIER

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LA CHUTE

FAILLITE DE LA BANQUE

A la mort de Laurent le Magnifique, en 1492 fils aîné, Pierre II, avait recueilli automatiquement T succession à la tête de ses affaires en même teinn qu’il devenait chef de l’État florentin. Ce qui avait été la plus puissante entreprise bancaire du monde occidental quarante ans plus tôt n’était plus qu’un ensemble économique et financier de moyenne gran­ deur : la Compagnie — ou la Banque — des Médicis ne comprenait plus que trois sociétés industrielles à Florence, une société pour l’exploitation du minerai de fer de l’île d’Elbe à Pise et trois compagnies com­ merciales et bancaires situées, il est vrai, sur les places les plus importantes de l’Occident : Florence, Rome et Lyon. Mais les affaires des Compagnies de Rome et de Lyon étaient difficiles parce que les nécessités politiques et familiales contraignaient les Médicis à consentir des prêts trop considérables à des princes, des prélats et des grands seigneurs qui ne se souciaient pas de les rembourser à temps. Pierre II, fils de Laurent, qu’on appelle du fait de ses malheurs ultérieurs Pierre le Malchanceux, avait vingt ans et ignorait tout des affaires. Laurent l’avait davantage préparé à la politique, pensant sans doute que son troisième fils, Julien, pourrait s’occuper de la Banque. En fait, Pierre n’était qu’un sportif. Il ne conservera pas Giovambattista Bracci comme direc­ teur général. Sans doute Giovanni Tornabuoni, qui résidait de plus en plus à Florence, demandait-il ins­ tamment à assumer cette charge en fin de carrière. Le jeune homme ne sut pas résister à son grand-oncle à qui ses longs services et l’absolue fidélité témoignée à son grand-père et à son père constituaient des titres exceptionnels. Mais, en confiant la direction de ses affaires à un homme d’un autre temps et d’un autre âge, il compromettait tout redressement éventuel. En fait, aucun effort de renouvellement n’apparai dans les affaires de l’entreprise ainsi modifiée. La Compagnie de Rome doit faire face à des demandes de crédit de plus en plus importantes de la part du jeune cardinal Jean de Médicis, dont la vie fastueuse et le mécénat coûtaient cher, et qui recourt à la banque familiale malgré la multiplicité des bénéfices eccl siastiques qui lui ont été conférés. Il est signifie3 qu’il ait demandé aussi des avances à la société cons tituée pour exploiter le fer de l’île d’Elbe, qui aura1 donné des profits et risquait, du fait de ces demandes, d’aller à la ruine. Dans de telles conditions, affaires des Médicis ne pouvaient que périclite* L’expédition de Charles VIII en Italie ne leur lais pas le temps d’aller naturellement jusqu’à l’inélucta 262

FAILLITE DE LA BANQUE

faillite- Les hésitations politiques de Pierre le Mal­ chanceux furent doublement néfastes à ses affaires' Lorsqu’il commença par refuser à l’armée française l’autorisation de traverser le territoire dominé par Florence, Charles VIII fit expulser de Lyon tout le personnel de la compagnie locale qui se trouva ruinée du coup. Lorsque, ensuite, devant la menace de l’armée française parvenue aux limites de la Toscane, il s’allia à Charles VIII sans consulter la Seigneurie ni les Conseils, la révolution qu’il suscita à Florence le chassa, lui et tous les siens, de la ville, et tous les biens des Médicis furent saisis. Giovanni Tornabuoni et son fils maintinrent à Rome et rassemblèrent à Florence et à Lyon les éléments de compagnies nou­ velles dont ils prirent la direction; mais celles-ci, chargées de dettes, ne purent que végéter et disparaître. L’invasion française avait, somme toute, permis aux Médicis de faire sur le plan de la Banque une noble fin et d’éviter la retentissante et ignominieuse faillite qui paraissait toute proche. La chute de la Banque des Médicis était à l’image de son déclin. Ce ne fut pas une catastrophe écono­ mique et financière violente et spectaculaire entraînant une révolution politique. Ce fut, au contraire, à la suite de mauvaises décisions politiques et diploma­ tiques, une fermeture imposée par des raisons de force majeure étrangères à l’économie et à la finance. Depuis quarante ans qu’avait commencé ce déclin le poids des nécessités politiques l’avait sans cesse accéléré en empêchant tout véritable redressement. La prudence de Pierre le Goutteux, sa clairvoyance et celle de Laurent le Magnifique, qui s’étaient manifes­ tées dans des efforts intéressants et intelligents pour créer des entreprises nouvelles adaptées au nouvel état du monde, n’avaient réussi qu’à le freiner un temps, parce qu’elles s’accompagnaient toujours de mesures ou d’attitudes contradictoires que les tuteurs de Florence ne pouvaient pas ne pas prendre. L’histoire de la Banque des Médicis sous Laurent e Magnifique est celle d’une constante reculade, es compagnies qui composent l’entreprise ferment une après l’autre. Elles étaient huit en 1469, elles ne plus que trois en 1492. Leur capital social diminue sans cesse. La fortune des Médicis et celle de fondent progressivement : des 54.000 flonns 9 Médicis avaient investis dans leurs affaires en ’ il ne leur en reste que 18.000 dont ils P^f^L n|jaucr disposer aux mêmes fins en 1483. Cela suffi et que, contrairement à Cosme, I-*lureDS chantiers homme de goût, n’ait pas ouvert de gra 263

Un bureau de change

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à Florence et qu’il ait laissé les artistes de génie travailler pour autrui ou émigrer à Rome. On peut simplement admirer que ce déclin ait duré si longtemps. A cette durée se mesurent et la fortune et le prestige des Médicis. La fortune assurait les participations majoritaires au capital social des diverses compagnies qu’ils dirigeaient; elle avait été accumulée par Giovanni de’ Bicci et par Cosme. Le prestige attirait les dépôts des prélats et des seigneurs de l’Occident; il résultait de la puissance de Cosme, mais il avait encore été accru par les grands succès politiques de Laurent qui passait dans tout l’Occident pour le vrai chef d’un État; il est frappant de cons­ tater qu’à Rome ou à Lyon plus encore qu’à Florence, les compagnies Médicis, au lendemain des pires coups qui ont frappé leurs chefs ou leurs sœurs, retrouvent toujours des déposants originaires de tous les pays de l’Occident. Le colosse économique, soutenu par la publicité du prestige politique de son chef, continuait à inspirer confiance, alors même qu’il vacillait sur des bases trop faibles et que cette grandeur politique contribuait en même temps à le miner. Tout comme les Bardi, les Peruzzi, les Acciaiuoli et les Buonaccorsi au milieu du xive siècle, les Médicis ont fait faillite à la fin du xve siècle. Mais parce qu’ils étaient les maîtres politiques de Florence, et que des progrès techniques avaient amélioré la struc­ ture de leur entreprise, cette faillite a été fragmentée et lente. Laurent, puisqu’il était le chef de la Compa­ gnie au moment de son déclin, porte assurément une grande part de responsabilité dans sa déconfiture. Mais le sort semblable des grandes compagnies anté­ rieures suffit à prouver que certaines causes perma­ nentes ont joué pour entraîner la chute d’une des plus grandes entreprises économiques et financières qui se soient développées jusque-là en Occident. Assurément, les circonstances générales ont eu leur rôle. Le dernier tiers du xve siècle a été marqué paf une récession croissante à crises parfois aiguës dont deux des causes étaient l’avance des Turcs dans le bassin oriental de la Méditerranée et, en Occident, le déséquilibre croissant des échanges entre les pays du nord et les pays du midi. Gênes et Venise, également affectées par l’avance turque, ont traversé comme Florence de grandes difficultés. Les hommes d’affaires florentins n’ont manifestement pas su s’adapter au déséquilibre des échanges occidentaux qui leur nuisai continuellement : c’est lui qui entretenait l’absence d’harmonie entre les diverses compagnies MédicisAssurément aussi, les hommes sont pour beaucoup 264

FAILLITE DE LA BANQUE

dans l’affaiblissement de celles-ci. A l’exceptionnelle équipe constituée par Cosme et par Giovanni de’ Benci, qui ne pouvait se retrouver à aucune période ont succédé des chefs qui n’avaient été préparés qu’à la politique : Pierre le Goutteux, Laurent le Magni­ fique, Pierre le Malchanceux, et des hommes d’affaires de moyenne envergure, comme Francesco Sassetti et Giovanni Tornabuoni. Le principal tort de ces direc­ teurs est de n’avoir pas su ou pas voulu éliminer les hommes médiocres, peu honnêtes ou dangereux de leur entourage. Si, objectivement, Laurent a eu tort de conserver Sassetti comme directeur général, cette attitude était cependant, on l’a vu, la plus logique et la plus sage. Mais elle n’excuse pas Sassetti, trop indolent, trop tourné vers les joies de l’humanisme où le poussait l’énorme fortune faite pendant les vingt premières années de sa carrière au service des Médicis, d’avoir placé et maintenu aux postes de directeurs locaux Accerrito et Tommaso Portinari, Gherardo Canigiani et Lionetto de’ Rossi qui ont ruiné respectivement les compagnies de Milan, de Bruges, de Londres et de Lyon. Elle ne l’excuse pas davantage de n’avoir pas su coordonner l’activité des diverses compagnies, de n’avoir pas imposé une autorité centrale ferme, de n’être pas revenu à la formule centralisatrice de la Compagnie mère, de n’avoir pas entrepris de nombreux voyages d’inspec­ tion aux sièges des diverses compagnies. Si l’insuffisance de la structure a accru les difficultés de compagnies trop souvent discordantes, la faute en revient, en effet, aux hommes, et spécialement à Sassetti, puisque l’expérience même du passé médicéen suggérait la supériorité de l’organisationen«holding» et que les projets de réforme présentés par Giovambattista Bracci en proposèrent le rétablissement. Par contre, l’inspection itinérante n’avait jamais été pra­ tiquée : elle ne le fut qu’à partir des Fugger, au

xviMais e siècle. l’absence de réactions efficaces dans une conjoncture difficile, le choix de collaborateurs médiocres, le maintien d’une structure inadéquate sont en définitive imputables à Laurent puisqu il était e chef, l’associé principal de toutes les compagnies, e possesseur de la marque commerciale. Or, la I^Ial1'^ pour organiser un monopole de la vente de 1 a un e Occident, seul grand effort de renouveau de la peno , est le fait de son père, Pierre le Goutteux, non k sien : ¡1 s’est borné là aussi à continuer ce Su • ce commencé ses prédécesseurs. Il n’a pas dise qu’il y avait de jeune, de dynamique et as 265

François Sasseti

LA CHUTE

sieur Armando Sapori, des colosses aux pieds d’argile Un peu plus tôt, un peu plus tard, quels que fussent le degré du progrès technique, la conjoncture et la valeur des hommes, elles finissaient nécessairement par s’effondrer. Pour l’honneur de Florence et de Laurent le Magnifique, les choses n’ont guère changé depuis le xve siècle : aucune des grandes banques françaises actuelles ne subsisterait si, au cours des cent brèves années de leur existence, elles n’avaient été, à un moment ou à un autre, soutenues ou ren­ flouées par l’État. Mais, dans le cas des Médicis, la valeur des fondateurs, en assurant à leur entreprise un succès sans précédent de plus de soixante ans a permis à la famille de durer, aux Florentins de s’habi­ tuer à sa tutelle. Leurs descendants ruinés ne seraient pas revenus au pouvoir au xvie siècle et n’auraient pas fondé une dynastie princière sans le siècle de grandeur initiale des banquiers du Quattrocento. Le plus grand succès diplomatique de Laurent le Magni­ fique — l’obtention du chapeau de cardinal pour son fils Jean — n’aurait pas, sans qu’il s’en doutât, préservé l’avenir des Médicis si la géniale direction économique et politique de Cosme l’Ancien ne les avait établis pendant deux tiers de siècle à la tête de Florence. YVES RENOUARD

L'ÉPÉE DE DIEU

C’est en avril 1475 que Jérôme Savonarole, né le 21 septembre 1452 à Ferrare, entra au couvent SaintDominique de Bologne, bouleversé par l’appel qu’il avait entendu dans une église l’année précédente : « Quitte ta maison, quitte tes parents. » Quand il eut terminé ses études théologiques à Bologne, il fut transféré à Ferrare (1479), d’où il partit en mai 1482 pour aller exercer les fonctions de lecteur au couvent de Saint-Marc, à Florence. Son enseignement, c’està-dire l’exposition de l’Écriture, y fut fort apprécié, car il alliait à une profonde connaissance des textes sacrés, en particulier de la Bible, une ardeur spirituelle qui faisait l’admiration de ses disciples; mais ses premiers sermons, prononcés au monastère bénédictin des Murate (1482-1483) et à San Lorenzo (1484), obtinrent peu de succès, tant ses propos étaient rudes et son élocution défectueuse. Après avoir prêché le CarêmeàSanGimignanoen 1485 et en 1486, il se rendit à Bologne où il fut, pendant un an, Maître des études au Studiurn generale de l’ordre, ce qui montre en quelle estime ses supérieurs le tenaient. En 1488, il fut envoyé au couvent de Sainte-Marie-des-Anges de 268

l épée de dieu

il s’éloignait fréquemment pour aller ferrare. d°n |¡e du Nord, à Brescia (1489) ou a