Essais sur les fondements de l'ontologie du procès 9783110322347, 9783110322118

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Essais sur les fondements de l'ontologie du procès
 9783110322347, 9783110322118

Table of contents :
Sommaire
PréfaceMichel Weber
Première partieProlégomènes
1. Contexte historiquei
2. La révolte contre le procèsi
3. Idées fondamentalesi
4. Procès et particuliersi
Deuxième partieMétaphysique du procès
1. Procès et personnesi
2. Philosophie processuellede la naturei
3. Les sciences naturellescomme procèsi
4. La réalité multifactuellei
Troisième partieÉpistémologie du procès
1. Procès cognitifset progrès scientifiquesi
2. Dynamique inquisitivei
3. Procès cognitif et réalismemétaphysiquei
4. Le procès en philosophiei
Bibliographie des oeuvres traduites
Table des matières des oeuvresdont les textes traduits sontextraits

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Nicholas Rescher

Essais sur les fondements de l'ontologie du procès Traduction de l'anglais et introduction par Michel Weber Traduction relue par l'auteur

ontos verlag Frankfurt I Paris I Ebikon I Lancaster I New Brunswick

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2006 ontos verlag P.O. Box 15 41, D-63133 Heusenstamm www.ontosverlag.com ISBN 3-938793-16-3 2006 No part of this book may be reproduced, stored in retrieval systems or transmitted in any form or by any means, electronic, mechanical, photocopying, microfilming, recording or otherwise without written permission from the Publisher, with the exception of any material supplied specifically for the purpose of being entered and executed on a computer system, for exclusive use of the purchaser of the work Printed on acid-free paper ISO-Norm 970-6 FSC-certified (Forest Stewardship Council) This hardcover binding meets the International Library standard Printed in Germany by buch bücher dd ag

Voici maintenant plus de cinquante ans que la philosophie du procès me préoccupe et qu’elle nourrit mes réflexions en philosophie et en science. J’ai tenté à plusieurs reprises de rendre ses idées principales plus claires et plus convaincantes, mais je n’avais jamais encore publié à ce propos en langue française. C’est donc avec joie que je salue la parution de la traduction de ces Essais, qui est le fruit de la compétence et du talent de Michel Weber. Ses traductions reproduisent le sens de mes idées non seulement fidèlement mais de la manière la plus claire.

Nicholas Rescher Pittsburgh, Pennsylvania, États-Unis Avril 2006

Sommaire Sources et abréviations ...................................................................... vii Préface — Michel Weber.................................................................... ix

Première partie — Prolégomènes ............................................... 1 1. Contexte historique .......................................................................... 3 2. La révolte contre le procès..............................................................27 3. Idées fondamentales ........................................................................43 4. Procès et particuliers.......................................................................65

Deuxième partie — Métaphysique du procès ........................... 83 1. Procès et personnes .........................................................................85 2. Philosophie processuelle de la nature...........................................103 3. Les sciences naturelles comme procès..........................................127 4. La réalité multifactuelle ................................................................159

Troisième partie — Épistémologie du procès ......................... 183 1. Procès cognitifs et progrès scientifiques.......................................184 2. Dynamique inquisitive ..................................................................213 3. Procès cognitif et réalisme métaphysique ....................................223 4. Le procès en philosophie ...............................................................239 Annexes..............................................................................................249

Sources et abréviations PM : Process Metaphysics (Albany, SUNY Press, 1996).

PP : Process Philosophy (Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2000).

NU : Nature and Understanding (Oxford, Clarendon Press, 2000).

ID : Inquiry Dynamics (New Brunswick, Transaction Publishers, 2000).

Préface Michel Weber Les présents essais constituent un texte essentiel pour comprendre les enjeux de la philosophie du procès (parfois également appelée philosophie du processus). Nicholas Rescher (1928–), qui enseigne à l’Université de Pittsburgh (Etats-Unis) depuis bientôt cinquante ans, s'y attache non seulement à préciser la profondeur historique (grecque et moderne), spéculative (essentiellement anti-substantialiste) et conceptuelle (les fondements catégoriels) de la pensée du procès, il en développe aussi les conséquences aux niveaux épistémologique, anthropologique et métaphysique avant d'interroger — toujours à l'aune du procès — la cohérence du projet philosophique lui-même. On le lira, au cœur de l'ontologie du procès (« ontologie » est ici pris au sens large de « discours sur ce qui existe » — en se gardant bien d’utiliser le concept d’ « être »), on trouve une synergie entre deux principaux courants de pensée : d'une part, celui qui traverse le débat sur les tenants et les aboutissants de la faillite du substantialisme et, d'autre part, celui qui exploite les vertus d'un dialogue renouvelé avec les disciplines scientifiques dans leur ensemble. Il faut se rappeler en effet que la science contemporaine (exception faite toutefois de la psychologie cognitive !) promeut elle-même, et c’est tout à fait remarquable, une interprétation radicalement processuelle de la nature et de la connaissance que nous en avons. On le sait, Nicholas Rescher est un auteur considérable : plus de quatrevingt-dix livres couvrant des domaines aussi variés que la philosophie de la logique (et son histoire), la théorie de la connaissance, la philosophie de la technoscience, l'anthropologie, la philosophie sociale et politique, la métaphysique et la philosophie de la religion. Par ailleurs, l'auteur acclamé de The Coherence Theory of Truth (1973/1982), Conceptual Idealism (1973/1982), The Primacy of Practice (1973), Methodological Pragmatism (1977), A System of Pragmatic Idealism (1992, 1993, 1994), Realistic Pragmatism (1999) et de Cognitive Pragmatism (2001), a récemment rendu compte explicitement de son intérêt (qui date de 1949) pour la philosophie du procès, celle-là même qui est actuellement (re)découverte dans le monde francophone sous sa guise whiteheadienne. Il le fait, et c'est là tout l'intérêt de son œuvre, indépendamment des catégories whiteheadiennes, qui sont pourtant souvent reconnues (pour le meilleur et pour le pire) comme étant

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Fondements de l’ontologie du procès

les plus pointues dans le domaine. Ce paradoxe n’est qu’apparent, nous allons le voir. Du point de vue de l'histoire des idées, son « idéalisme conceptuel » se pose en héritier non seulement de Leibniz et du néokantisme, mais aussi du pragmatisme (Peirce, James, Dewey). Ce faisant, il se donne les moyens de rendre compte de la subjectivité et de la faillibilité de l'expérience sans pour autant renoncer à l'explicitation des contraintes objectives qui y président manifestement. Son concept d’ « opacité cognitive des choses réelles » est, à cet égard, tout à fait significatif. Pour le dire sans embages : Rescher peut être considéré à bon droit comme un de ces rares grands « passeurs », pour reprendre la belle expression de Deleuze, qui jalonnent l’histoire de la pensée (de la pensée occidentale, bien sûr, puisqu’elle seule semble-t-il se caractérise par l’abus de ses bifurcations et de ses localisations fallacieuses du concret). Ils ne se contentent jamais de décloisonner des champs cognitifs contigus ou de proposer de vastes synthèses à la douteuse applicabilité : ils opèrent des synergies transversales qui redéfinissent la donne en philosophie et en sciences (la théologie naturelle et la phénoménologie de la religion étant au surplus rarement ignorés). Plus précisément, du point de vue de l’histoire de la philosophie du procès, l’œuvre de Rescher est lourde de potentialités encore largement inexploitées (c’est que nous avions tenté de montrer dans un ouvrage collectif édité en langue anglaise — After Whitehead: Rescher on Process Metaphysics, 2004 — et auquel nous pensons donner dès que possible une suite en langue française). On notera d’abord que son idéalisme pragmatique possède la rare vertu de rendre possible — voire de nécessiter — à la fois l’apport de l’analyse logique (strictement apriori), de la connaissance scientifique (quantitative) et de l’élaboration philosophique (qualitative) de toute expérience, qu’elle soit mondaine, frontalière, ou divine. Par voie de conséquence : L’articulation satisfaisante de n’importe quelle sorte de philosophie du procès demande le type d’appréciation évaluative et de contextualisation historique qui caractérise la philosophie continentale. Mais elle demande également le type de clarification conceptuelle et de systématisation explicative qui caractérise la philosophie analytique. En conclusion, la philosophie du procès recouvre un éventail trop large pour appartenir à un côté ou l’autre de la dichotomie continentale de la philosophie du XXe siècle : sa portée et son domaine d’application sont trop grandes pour être détenues comme une

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possession exclusive par quelque approche ou tendance philosophique que ce soit. (PP46, traduit infra p. 38) Ce que l’idéalisme conceptuel et le réalisme pragmatique — appliqués de concert à la philosophie du procès sous l’égide de la vision rescherienne — opèrent n’est rien de moins que le remembrement de la philosophie « analytique » et de la philosophie « continentale ». On notera aussi sa volonté de définir les modalités selon lesquelles les différentes guises historiques de la pensée du procès peuvent être fédérées grâce à une grille heuristique trans-historique et donc interculturelle. Selon lui, puisqu’il convient impérativement de distinguer entre une doctrine ou une position philosophique et une approche ou une tendance philosophique, on peut saisir l’unité de la philosophie du procès comme n’étant pas doctrinale mais thématique : L’une est une position spécifique et indépendante, l’autre une tendance doctrinale générique et potentiellement diffuse. Et c’est bien sûr une erreur que de rechercher une unicité doctrinale au sein d’une tendance philosophique large. […] Il existe des ressemblances de famille entre thèmes et emphases qui mettent les enseignements des théoriciens du procès sous un éclairage commun. (PP44-45 traduit infra p. 37) Parmi les catégories transhistoriques évoquées (cf. essentiellement la section « Modes du procès », pp. 55sq.), on épinglera : primauté processuelle et priorité processuelle (PM 2-3, 27-34, 42-46, 90, 115) ; procès productifs et procès transformatifs (PM 41; cf. 31-40) ; procès propre et procès impropre (PM 42-46, 49, 63) ; procès et dispositions (PM 46-49, 107, 110) ; processisme causal et processisme conceptuel (PM 5760; cf. 48, 115). Les raisons avancées et les pistes conceptuelles proposées sont certes séduisantes (le lecteur jugera de leur cohérence et de leur applicabilité), mais il n’est pas sûr que ce soit très précisément en ces termes que se joue l’avenir du mode de pensée processuel. Deux orientations fondamentales semblent en effet se dessiner en recherche processuelle : d’une part, une orientation épistémophénoménologique (« horizontale » ou « horizonale » : on pose par hypothèse, que point ne sera besoin — ni possible — de dépasser le phénoménal), d’autre part une orientation onto-théologique (« verticale » : on pratique la quête du principe, c’est-à-dire la mise en profondeur de l’horizon de la perception en faisant appel à des concepts d’ordre plus élevé sur l’échelle abstractive —« ontologie » est ici pris au sens étroit de « discours sur ce qui existe ultimement »). La première traite essentiellement de la question du flux perçu ; la seconde met le flux en perspective à partir du concept de créativité.

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Or, si l’on admet sans difficulté que le flux, le « panta rei », est pensable continûment, sur le mode du fleuve qui s’écoule, la conceptualisation de la créativité est bien plus controversiale. Tout d’abord, si l’on entend inscrire une telle créativité, une telle irruption de l’inouï, dans un système conceptuel, ne court-on pas le risque de priver ledit système de toute signification ? Comment le pré-conceptuel pourrait-il en effet s’ancrer dans le conceptuel ? Comment, en d’autres termes encore, cerner conceptuellement, et donc en quelque manière anticiper, l’imprévisible ? Le penseur qui s’aventure en cette terra incognita ne sera-t-il pas ipso facto de plain-pied avec le mystère ontologique, avec cette opacité cognitive que nous avons déjà évoquée ? Est-ce à dire qu’il y aurait une transparence de l’opacité ? Enfin, quelle jeu catégoriel pouvons-nous spécifiquement évoquer afin d’inscrire au cœur d’un système une telle opacité transrationnelle ? De deux choses l’une : ou bien la raison dompte la créativité et l’éviscère en conséquence de ce qui la définit en tant que créativité (l’irruption de l’inouï, de ce qui n’a jamais été le cas et de ce qui ne le sera plus jamais) ; ou bien elle ne l’atteint pas dans son essence, et ses prétentions s’en trouvent sérieusement ébranlées. Existe-t-il un tertium quid ? Le whiteheadien averti sait que le philosophe britanique a lui-même hésité entre les deux pôles : ou bien la nature primordiale de Dieu est responsable de la créativité mondaine, et cette dernière ne veut plus rien dire ; ou bien la créativité sourd de la structure du monde elle-même, pardelà le domaine judicatoire de la raison, et celle-ci est congédiée au moment où elle croit pouvoir dire l’Ultime (c’est la question très controversée de l’abrogation de la catégorie de la « réversion conceptuelle » dans Procès et réalité)1. L’histoire des idées de liberté et de création, telle que Rescher lui-même la parcourt (et on pense ici tout particulièrement à l’exemplaire troisième conflit des idées transcendantales), conduit à l’évidence de la nécessité de poser un moment disrupteur là où l’approche « horizontale » ne voit que du continu. Telle quelle, la métaphore de la source ou celle de la fontaine ne s’avère pas tenable, n’en déplaise à Plotin, lorsqu’il s’agit de penser l’émergence du neuf. Les rares penseurs qui ont pressenti la solution « verticale » au procès ont en effet prôné une forme de discontinuité (le développement conceptuel whiteheadien constituant à cet égard un « point d’Archimède » tout à fait significatif). La métaphore du fleuve est remplacée alors par celle de la flamme, dont la forme est re-créée à chaque instant par l’oxydation des chaînes carbonnées de la stéarine. Conceptuellement parlant : l’eau fluctue continûment tandis que le feu existe discontinûment. Il y a là comme la pulsation métronomique de l'existence que Whitehead décrit avec l’alternance rythmée de l’Un et du

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Multiple, de la concrescence et de la transition, de la rupture et de la continuité, de la différence et de la répétition. Cela étant spécifié, il reste à mettre en lumière le fait que la gageure conceptuelle discontinuiste se double nécessairement du problème de la reconstruction du concept de flux et de celui de la reconstruction subsidiaire du concept de substance (cette dernière difficulté étant également partagée avec la pensée du flux). Le discontinuisme principiel ne peut en effet pas faire l’économie de l’évidence continuiste et celle-ci ne peut pour sa part oblitérer le concept de permanence tel qu’il s’atteste dans la quotidienneté et se reflète dans la pensée de la substance. Dans Procès et réalité, l’affaire est instruite magistralement : la théorie épochale de l’existence n’est opérationnelle que dans le contexte tissulaire instauré par la relation de connection extensive, ce qui revient à dire qu’il y a création de la continuité à partir de « pavés » ou de « gouttes » existentiels. Le discontinu produisant ses effets dans un cadre continu, on parlera à bon droit de contiguïsme. Chez des auteurs connexes, tels James et Bergson, il faut pratiquer une lecture attentive pour voire poindre cette double exigence constitutive : discontinuiste et continuiste. Si l'on s'installe d'emblée avec Bergson, par un effort d'intuition, dans l'écoulement concret de la durée, temps événementiel par excellence, il se présentera comme un tout indivisé susceptible d’être accompagné d’un double sentiment : la plénitude non physiquement temporelle, le moment qui s’arrête presque tant il est beau ; et le pur flux, emportant avec lui la totalité indivise de la nature. La durée se présente donc d’une manière ambivalente qu’a bien ressenti Bergson, même s’il n’a pas opéré explicitement le remembrement conceptuel qui s’imposait. Observons, pour conclure notre digression, que si Whitehead a éprouvé (tardivement) le besoin de mettre en profondeur le flux par la créativité, aucune nécessité ne nous impose de le faire à notre tour. Le critère dirimant est purement pragmatique : à quelle question désirons-nous répondre et, pour ce faire, à quelle aventure conceptuelle sommes-nous prêts ? Si nos activités scientifiques se satisfont d’une pensée du flux, le raffraîchissement catégoriel opéré par Rescher s’impose par sa cohérence et son applicabilité aux paysage contemporain. Si nous entendons oser l’ontologique, il faut savoir alors que le passage à un autre paradigme s’imposera sans doute. Pour toutes ces raisons, la traduction en français d'une partie de l’œuvre de Rescher nous a semblé urgente et nous nous sommes donc entendu avec l’auteur sur l'intérêt particulier de certains textes complémentaires récents pour présenter au public francophone sa philosophie du procès : Process

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Metaphysics (1996), Process Philosophy (2000), Understanding (2000) et Inquiry Dynamics (2000).

Nature

and

Le traducteur a cherché à être le plus fidèle possible au développement de l'argument et à son expression linguistique. La traduction conserve (tant que faire se peut) toute la palette des distinctions que manipule l'auteur et la plupart des répétitions qui, comme chez Kant, émaillent sa judicieuse progression conceptuelle. On épinglera par exemple qu’il convient de distinguer chez Rescher la nouveauté [novelty] qui inclut tout ce qui est neuf et peut avoir pour théâtre la nature inerte ; l’innovation [innovation] qui est toujours introduite par un dispositif (conceptuel ou technique) humain ; et la créativité [creativity] qui nomme les efforts originateurs (innovateurs, inventifs) d’individus particuliers. Si le style de Rescher est le plus souvent limpide, on remarque cependant çà et là des difficultés liées à l’évidente virtuosité avec laquelle l'auteur traite (il ne les survole jamais) les questions philosophiques et donc rédige ses innombrables enquêtes (la solution — sténographique — husserlienne aux exigences de l’écriture n'était pas ici une option). Certains légers aménagements ont en conséquence été nécessaires afin d'éviter des répétitions trop lourdes, et les coquilles ont été corrigées, toujours avec l'assentiment de l'auteur. Il a fallu parfois contourner des difficultés linguistiques apparemment insurmontables ; en pareil cas, la locution litigieuse est mentionnée entre crochets ou en note ou encore dans le lexique. En conclusion, la traduction serre l'original au plus près, quitte à paraître à l'occasion un peu brusque aux francophiles. Ici aussi, le lecteur jugera. Dans La science et le monde moderne (1925), Whitehead écrit : en ce qui concerne ce qui sera dit dans ces conférences, votre perspective ultime peut être réaliste ou idéaliste. Le point sur lequel j'insiste est qu'une phase prolongée de réalisme provisoire est nécessaire, dans laquelle le schème scientifique soit refondu et fondé sur le concept ultime d'organisme2. Ceci est également vrai des essais que l’on va lire. On peut admirer la puissance analytique de l'auteur ou déplorer certaines difficultés historiques de sa méthodologie pragmatiste, il n’en demeure pas moins que les textes ici rassemblés constituent une contribution de la plus haute importance au domaine de la métaphysique et de la philosophie des sciences. On peut accepter ou non l’interprétation que Nicholas Rescher donne de la philosophie du procès (concédons-le, son évaluation de Whitehead est parfois un peu hâtive), sa vertu cardinale demeure cependant : elle donne à penser ; mieux, elle reconstruit les problèmes traditionnels de la métaphysique occidentale à partir de prémisses qui ont été jusqu'ici quasi-

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ignorées par la tradition philosophique dominante, qui demeure substantialiste. Lire Rescher, c’est se confronter à toutes les questions brûlantes de la philosophie contemporaine — et découvrir de nouvelles réponses.

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Notes 1

Cf. Michel Weber, « Créativité et réversion conceptuelle » in Michel Weber (sous la direction de) et Diane d'Eprémesnil (avec la collaboration de), Chromatikon. Annuaire de la philosophie en procès — Yearbook of Philosophy in Process, Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, 2005, pp. 159-174.

2

Alfred North Whitehead, La science et le monde moderne [Science and the Modern World. The Lowell Lectures, 1925], Traduction intégrale par Henri Vaillant, relue et introduite par Jean-Marie Breuvart, Frankfurt / Paris / Lancaster, ontos verlag, Chromatiques whiteheadiennes IV, 2006, p. 69 (in Free Press, 1967, p. 64).

Première partie Prolégomènes

1. Contexte historiquei 1. Introduction La philosophie du procès est une aventure métaphysique, elle est une théorie générale de la réalité. Elle traite de ce qui existe dans le monde et des termes de référence nécessaires à la compréhension et à l’explication de cette réalité. L’idée maîtresse [guiding idea] de cette approche est que l’existence naturelle est processuelle et qu’elle est mieux comprise en terme de procès qu’en terme de choses, en terme de modes de changement qu’en terme de stabilités pures. Pour les penseurs du procès, le changement — qu’il soit physique, organique, ou psychologique — est le trait omniprésent et prédominant de la réalité. La philosophie du procès s’oppose diamétralement à l'interprétation — aussi vieille que Parménide, Zénon et les atomistes présocratiques — qui refuse de penser les procès, ou les dégrade ontologiquement ou épistémologiquement en les subordonnant aux choses substantielles. Au contraire, la philosophie du procès s’adosse à la thèse selon laquelle la nature processuelle de l’existence est un fait fondamental qui doit être rencontré par toute métaphysique adéquate. La tâche de la métaphysique est, après tout, de fournir — au niveau le plus large, le plus synoptique et le plus complet — un compte rendu convaincant et plausible de la nature de la réalité. Elle cherche à nous aider à comprendre la nature des choses, à caractériser et à expliquer les réalités que nous rencontrons dans le monde alentour, et à rendre intelligible le monde tel que notre expérience nous le rend présent. Et c’est bien cette mission que prétend accomplir la philosophie du procès : nous rendre à même de caractériser, de décrire, de clarifier et d’expliquer les traits les plus généraux du réel. Ces dernières années, la « philosophie du procès » est virtuellement devenue le nom de code des doctrines élaborées par Alfred North Whitehead et ses héritiers. Mais, bien sûr, cette mise en équivalence ne

i Source : PM, Chap. 1.

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peut vraiment faire justice à ce qu’est la philosophie du procès. Si une telle « philosophie » du procès existe, elle ne peut pas s’articuler autour d’un penseur, mais bien d’une théorie. Ce qui importe, en fin de compte, doit être une position philosophique qui possède une dynamique interne englobante, indépendamment de toute interprétation et de tout interprétateur1. Ce qui définit le philosopher processuel en tant que secteur distinctif de la tradition philosophique n’est pas simplement la reconnaissance, très commune, du procès naturel en tant qu’instigateur actif de ce qui existe dans la nature, mais plutôt une insistance sur le procès en tant qu’aspect essentiel de tout ce qui existe : un engagement pour la nature fondamentalement processuelle du réel. Car le philosophe du procès est, biensûr par définition, celui qui prétend que ce qui existe dans la nature ne trouve pas simplement son origine et son support dans des procès mais est en fait continûment et inexorablement caractérisé par eux. De ce point de vue, le procès est à la fois profondément imprégné dans la nature et fondamental pour sa compréhension. Bien sûr, la philosophie du procès en tant que telle est quelque chose de plutôt schématique. Il existe des approches distinctes pour mettre en œuvre son idée-pivot — l’imprégnation profonde et le caractère fondateur du procès — depuis un matérialisme des procès physiques (comme chez Boscovitch), jusqu’à l’idéalisme spéculatif des procès psychiques (comme dans certaines versions de la philosophie indienne). Plus exactement, il y a, selon le type de procès que l’on entend traiter, différentes manières d’être un philosophe du procès. D’un point de vue historique, la philosophie du procès a suivi une trajectoire quelque peu sinueuse qui débuta, avec la philosophie elle-même, aux temps présocratiques. La discussion qui suit propose une visite rapide [« rapid Cook's Tour » : allusion à un célèbre guide de voyage] des moments principaux de ce développement historique.

2. Héraclite (6ième siècle avant J.C.) Comme beaucoup d’autres choses dans la discipline, la philosophie du procès fit ses débuts chez les Grecs. Le théoricien Héraclite d’Éphèse (né vers 540 B.C.) — surnommé l’ « obscur », déjà durant l’antiquité — est universellement reconnu en tant que fondateur de l’approche processuelle. Son ouvrage « Sur la nature » décrivait le monde en tant que « variétés » (ou « multiplicités » [manifold]) de forces opposées, jointes dans

Contexte historique

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l’antagonisme mutuel, entrelacées dans la lutte et le conflit constants. Le feu, force élémentaire la plus changeante et la plus éphémère de toutes, est fondamental : « Ce monde-ci, le même monde pour tous […] était toujours est et sera feu éternel s'allumant en mesure et s'éteignant en mesure2 ». L’ « étoffe » fondamentale du monde n’est pas ici une quelconque substance matérielle mais un procès naturel, à savoir le « feu », et toutes choses sont son œuvre (puros tropai). Les variations des différents états et conditions du feu — l’élément le plus processuel des quatre éléments grecs traditionnels — engendrent tout changement naturel. Car le feu est le destructeur et le transformateur des choses, et « toutes choses naissent et meurent selon discorde et nécessité3 ». Cette ductilité [changeability] est tellement imprégnée dans le monde que l’ « on ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve4 ». Dans la tradition intellectuelle occidentale, Héraclite peut donc se voir attribuer la paternité de la philosophie du procès, tandis que le système statique de Parménide fournit le contraste le plus tranché et l’opposition la plus radicale. Mais le paradigme de la philosophie substantialiste de l’antiquité classique était en fait l’atomisme de Leucippe, de Démocrite et d’Épicure, qui se représentait la nature comme étant composée d’atomes matériels immuables et inertes dont la seule dimension processuelle était le changement de leur position spatiale et temporelle. Ici les propriétés des substances ne sont jamais touchées par le changement, qui n’affecte que leurs relations. Selon Héraclite, la réalité n’est en rien fondamentalement une constellation de choses, mais une constellation de procès. Nous devons à tout prix éviter le sophisme qui consiste à substantialiser la nature en choses perdurantes (substances), car ce ne sont pas des choses stables mais bien des forces fondamentales, et les différentes activités fluctuantes qu’elles produisent ourdissent notre monde. Le procès est fondamental : le fleuve n’est pas un objet, mais un flux en constant changement ; le soleil n’est pas une chose, mais un feu enflammé. Tout dans la nature est affaire de procès, d’activité, de changement. Héraclite enseigna que panta rhei (« tout fluctue ») et ce principe exerça une influence profonde sur l’antiquité classique. Même Platon, qui n’aima pas beaucoup ce principe (pareil à des « cruches en terre qui coulent5 »), en vint à localiser son exception — les idées endurantes et immuables — dans un royaume totalement retiré du domaine de la réalité matérielle.

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3. Platon (429–347) et Aristote (384–322) Le fait que Platon accepta beaucoup de doctrines héraclitéennes fait de lui une sorte de philosophe du procès6. Dans différents dialogues (spécialement le Théétète et le Timée), il adopta l’idée selon laquelle le monde perçu est tout à fait héraclitéen et processuel, incapable de fournir la base stable et ordonnée, qui est requise par l’appréhension, la description, et l’explication rationnelles. Si nous devons aboutir à un savoir théorique adéquat, alors il doit exister des formes (« idées ») non perceptibles, immuables et détachées de la matière qui permettent cette prise rationnelle. En conséquence, raisonna Platon : • Le monde sensoriel de notre expérience quotidienne est totalement [through-and-through] processuel7. • La raison demande la stabilité : quoi qu’elle appréhende, ce sera du constant, de l’immuable, de l’atemporellement vrai. Dès lors, si la raison doit accomplir son travail, il doit exister un autre royaume, séparé du monde sensoriel, un royaume idéal qui satisfait aux demandes de la raison. Bien qu’Aristote ait placé la substance au centre de sa métaphysique, il reste chez lui aussi un vestige d’engagement processuel. Lui aussi intègre à sa manière les doctrines héraclitéennes : le cosmos aristotélicien est pétri de changement ; seules ses limites extérieures (la sphère des étoiles fixes) sont rationnelles [contained consistency]. Mais pour Aristote ce changement suit des motifs entièrement naturels — plus précisément biologiques — de telle sorte que les « formes » transcendantes platoniciennes ne sont plus requises. Bien que la métaphysique aristotélicienne des substances et des types naturels fut un substantialisme énergique, elle n’en déploya pas moins un ensemble impressionnant d’éléments processuels. En effet, insiste Aristote, l’ « être » de la substance naturelle est toujours en transition, impliqué dans le dynamisme du changement. Dynamis (puissance), Energeia (acte), Kinesis (mouvement) et Metabolê (changement) sont des catégories fondamentales de la métaphysique aristotélicienne qui permettent de concevoir génétiquement les particuliers : un gland est moins une chose stable qu’un organisme en évolution constante — si tout se passe bien — et prédestiné à sa condition finale de chêne. La directionalité programmée des

Contexte historique

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particuliers processuels qui les guide à travers une tendance développementale vers un telos (état final) — et même par-delà, vers la destruction et la mort — est un trait caractéristique de la métaphysique aristotélicienne. Le monde naturel, tel qu’Aristote le voit, fait montre d’un dynamisme collectif qui opère la transition de ce qui n’est que simplement potentiel pour un secteur naturel, vers la réalisation de sa potentialité totale, qui est sa perfection (entelecheia). La vision aristotélicienne est authentiquement processuelle. En conséquence, l’ontologie d’Aristote est moins substantialiste pure et dure que substantialiste-en-procès ; sa position peut être dite à mi-chemin entre Parménide et Héraclite. Contre Zénon et la tradition parménidienne (tellement marquante chez Platon), qui soutenaient l’irréalité ultime du changement, Aristote soutint l’importance du procès. La doctrine des causes, le rôle de l’activité et de la passivité dans les catégories, et l’emphase sur le changement dans la Physique font d’Aristote une figure clef de l’histoire de la philosophie du procès. Et en effet, bien des concepts les plus pivotaux et utiles furent introduits par Aristote dans l’orbite de la discussion philosophique. La conception du procès joue un rôle tel dans sa philosophie que lui aussi se doit de figurer dans cette tradition8. Donc, dans le cas de la philosophie du procès comme dans celui de tellement d’autres thèmes philosophiques, les spéculations des penseurs de la Grèce ancienne pavèrent le chemin.

4. Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1717) Le titulaire principal « standard » de la théorie du procès en philosophie moderne fut Leibniz, qui soutint que toutes les « choses » qui figurent dans notre expérience, exception faite des organismes, sont de simples phénomènes, non des substances unifiées. Le monde est constitué d’agrégats de procès minuscules, virtuellement ponctuels qu’il appela « monades » (unités), qui sont les « centres de force » — en fait, des faisceaux d’activité [bundles of activity]. Ces monades, en s’agrégeant forment et constituent le monde des choses tel que nous l’expériençons. Mais chaque monade individuelle est une unité en elle-même, un tout intégré de changement programmé qui fonctionne en tant que procès de long terme, unique et unifié.

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Bien que Leibniz soit souvent erronément classifié en tant que « pluraliste » — c’est-à-dire en tant que soutenant une ontologie plurisubstantialiste — il demeure qu’il n’argumenta que pour un seul type de « substance » naturelle, la monade, qui n’est rien d’autre que pur procès. Chacune de ces monades est dotée d’un dynamisme interne, une « appétition » qui la déstabilise continuellement et la conduit à un cheminement processuel sans fin. Le monde entier est un vaste complexe fait de telles unités processuelles actives. Elles sont des agents programmés, des « automates immatériels » se développant — séparément mais à l’unisson — en tant que centre d’activité individuelle opérant à différent niveaux de sophistication au sein d’un Tout cosmique unifié et omni-englobant. De la même manière qu’une équation différentielle génère une courbe qui court sur une surface mathématique, le dynamisme interne programmé de la monade la conduit à déployer naturellement dans le temps sa trajectoire personnelle, depuis son commencement jusqu’à sa fin. Leibniz voyait donc le monde comme une collection infinie d’agents (les monades) reliés entre eux dans une harmonie profondément imprégnée de chaque agent, comme les membres d’un orchestre qui, en jouant leur partition, engendrent la symphonie mondaine. Leibniz développa sur cette base une théorie complexe de la nature en tant qu’assemblage intégré de procès harmonieusement coordonnés. Les procès, plutôt que les objets matériels, fournissent donc bien les matériaux de base de son ontologie9.

5. Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770–1831) Hegel est une figure marquante de la philosophie du procès car le développement historique — celui de la nature comme celui de la pensée — se trouve au centre de sa philosophie. Selon lui, tout ce qui existe dans le monde réel ou dans le monde des idées n’est jamais un objet stable, mais un procès en transit, qui ne peut être correctement compris du point de vue de ses propriétés stables ou comme succession d’états stables (du type : maintenant ceci, puis cela). C’est un procès, un élément constamment refaçonné par un développement continu, qui procède dialectiquement, en fusionnant les opposés en conflit en un tout unitaire mais intrinsèquement instable. Le changement historique est omniprésent. Selon Hegel, le réel dans toutes ses dimensions ne peut être compris et justifié qu’en termes processuels10.

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L’idée du « concept » (Begriff) est centrale chez Hegel, mais ces concepts ou universaux ne sont pas de simples abstractions existant dans un royaume supramondain platonicien statique de formes immatérielles pures. Ils sont intrinsèquement actifs et luttent pour leur réalisation concrète dans la singularité (Einzelheit), afin d’exister en tant que particuliers dans et pour la pensée. Cette doctrine se reflète dans la fameuse théorie de l’autoexternalisation (Entäusserung) de l’Idée absolue de monde : les concepts doivent parvenir à s’incarner dans le mode naturel, et leur histoire est décrite par la dynamique de développement dialectique qui constitue la doctrine principale de la Logique de Hegel. Selon Platon, le royaume matériel participe en quelque manière à ces Idées statiques qu’une dialectique épistémique dévoile ; selon Hegel le monde matériel est luimême en quelque manière piloté par une dynamique idéale interne. Ce qui est maintenant central n’est plus un ordre idéalisé, mais le procès ou, plutôt, cette (quelque peu mystérieuse) variété de procès à travers laquelle l’ordre idéalisé se concrétise dans la nature.

6. Charles Sanders Peirce (1839–1914) Une grande partie de la philosophie traditionnelle depuis les anciens stoïciens a insisté sur les stabilités et les fixités qui caractérisent l’ordre législateur de la structure mondaine. Comme Hegel, Peirce rejeta totalement cette doctrine. Selon lui, l’univers, son ordre législateur inclus, est en constant changement et développement. Il ne s’agit pas d’une stabilité de types [stability of kinds] mais d'un procès évolutif cosmique total caractérisant la réalité à laquelle nous sommes confrontés par nos efforts de compréhension. Les idées métaphysiques principales de la philosophie de la nature de Peirce (hasar, spontanéité, synéchisme) sont toutes fondamentalement processuelles et la totalité de sa position métaphysique est dynamique : développementale, évolutive et téléologique11. Les conceptions de base du pragmatisme peircéen — une ressource cognitive « prouvant son utilité » en pratique — dotent sa théorie de la vérité et de la réalité d’un aspect processuel/dynamique qui est caractéristique de la pensée du procès. Même les universaux doivent être construits en termes dynamiques12. Comme beaucoup de penseurs de son époque, Peirce a été très profondément impressionné par le développement de la théorie de l’évolution, et il vit cette dynamique sélective à l’œuvre partout — pas seulement dans le

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monde biologique, mais aussi dans le cosmos physique, dans son ordre législateur, et dans le développement de notre connaissance de celui-ci. Selon Peirce, la clef pour comprendre quoi que ce soit de central en philosophie — nature, valeur, vérité — est fournie par l’idée de développement sous l’égide du procès évolutif13.

7. William James (1842–1910) Les congénères de Peirce dans la tradition du pragmatisme américain ont continué sa juxtaposition du pragmatisme et du processisme. Aussi bien William James que John Dewey, par exemple, développèrent une version du pragmatisme dans laquelle l’idée processuelle de base était, d’une manière ou d’une autre, proéminente. Selon William James, le temps et les procès qui se déploient sous son égide sont les problèmes centraux de la métaphysique. La psyché humaine est un procès complexe organisé, et nos expériences affectives et cognitives sont caractéristiques de la nature processuelle des choses. La réalité, telle que nous, humains, l’expériençons et devons l’expériencer, n’est rien d’autre qu’une variété structurée de procès14. James voit le monde comme une mer de flux consistant en une variété de changements qu'il n’entend pas comme un remplacement tranché [clear-cut] d’un état bien défini [hard-edged] par un autre, mais comme la fonte et la fusion de procès sans frontières qui conduisent de l’un à l’autre. La confusion florissante et bourdonnante des procès physiques et du courant de l’expérience ordinaire qui supporte la conscience structurée fournit la clef pour la compréhension philosophique du cours des choses mondaines. James insista sur la centralité ontologique du procès en termes du « monde de la relationalité dynamique et causale, de l’activité et de l’histoire15 ». Il vit la nature comme engagée dans une lutte constante — et constamment inefficace — pour apporter de l’ordre dans le chaos et pour appliquer une unité cohérente à une diversité et une pluralité récalcitrantes et, de fait inéliminables. Une telle variété d’activité est une loi pour ellemême. Même les lois logiques classiques que sont le tiers exclu et la noncontradiction ne la contraignent pas : l’activité concrète manifeste partout la potentialité d'éclater en des caractérisations les plus contradictoires 16. En exprimant son accord avec Peirce, William James remarque que pour « un observateur extérieur à sa cause génératrice, la nouveauté peut n’apparaître que comme de la "chance", alors que pour celui qui lui est intérieur, elle est l’expression d’une "activité créatrice libre". […] L’objection commune qui

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est faite à l’admission de nouveautés est qu’en sautant abruptement, ex nihilo, elles brisent la continuité rationnelle du monde17 ». Mais, continue James, la nouveauté « ne se produit pas par sauts et par secousses, elle transpire insensiblement, car les [événements] adjacents dans l’expérience sont toujours interpénétrés, le plus petit donné réel étant à la fois un arrivant et un partant18 ». James se servait péjorativement de l’expression « univers-bloc » [block universe] car il méprisait et avait en horreur l’idée d’un monde clos dans lequel il n’y a pas de place pour la nouveauté et l’aventure. Comme Bergson, son parent spirituel, James crut que les arguments du type des paradoxes classiques de Zénon démontraient l’incapacité de concepts stables de caractériser les fluidités d’une réalité en perpétuel changement. Mais tandis que Bergson tentait d’échapper aux rigidités conceptuelles grâce à la sphère biologique, James explorait la sphère psychologique. Selon lui, c’est, surtout, la nature de l’expérience humaine qui empêche l’imposition de fixités conceptuelles de fournir un compte rendu adéquat de la réalité. Par conséquent, James insista fortement sur la nature processuelle de l’expérience : Dans son immense majorité notre connaissance […] ne se trouve jamais achevée ou fixée une fois pour toutes [… mais] chaque expérience se jette dans la suivante par une transition cognitive […]. Nous vivons, pour ainsi dire, sur la crête d'une déferlante, et notre sentiment d'une direction déterminée dans notre chute vers l'avant est tout ce que nous devinons de notre trajectoire future19. La vision du monde de James, faite de flux, de spontanéité et de nouveauté créatrice [creative novelty] propose une philosophie substantielle sans substance. Selon James, les innovations continues inaugurées par la vie intelligente caractérisent la tendance d’une réalité continûment processuelle à briser les règles, devenues trop étroitement restrictives, dans une tentative de forger un ajustement nouveau et plus effectif à un monde en perpétuel changement. L’action intelligente est auto-dévelopement : « le problème pour l’homme consiste moins à décider quel acte poser que quel être se résoudre à devenir20. » James insista sur ce mode caractéristique par lequel nous humains participons aux procès naturels : par le choix ; en choisissant — dans l’action libre — nous nous formons nous-même et nous transformons le monde. Même la vérité et le savoir sont pris dans le dynamisme jameséen : ils ne sont pas des choses que nous trouvons, mais des choses que nous faisons21.

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8. Henri Bergson (1859–1941) Henri Bergson lui aussi regarda le procès et la temporalité comme les traits pivotaux du monde et, en particulier, comme centraux pour notre existence humaine où la vie et la conscience sont toujours en changement. Selon lui, le temps fournit à la fois la matrice de l’expérience et la mise en scène pour la réalité naturelle. Mais bien que le temps soit fondamental, il est aussi insaisissable : nous expériençons des événements dans le temps, mais pas le passage du temps lui-même. Nous voyons les choses matérielles, mais nous éludons l’énergie qui les crée et qui les fait disparaître. Et la pensée conceptuelle humaine n’est pas adéquate pour l’appréhension du temps : toutes nos sciences « exactes » — en procédant à l’aide de formalismes mathématiques qui sont atemporels [time-disjoint] et, en eux-mêmes, inertes — ne sont qu’une approximation qui appréhende la statique de la réalité mieux que sa dynamique. La pensée conceptuelle est inadéquate à la vibration de l’expérience humaine. La réalité consiste en procès, mais la pensée s’occupe de « choses » stables. Là est le problème. Car nos capacités cognitives naturelles nous imposent l'idée que l'immobilité est aussi réelle que le mouvement. Nous ne résoudront les problèmes philosophiques qu'en renversant nos habitudes mentales: Avec de l'immobilité, même indéfiniment juxtaposée à ellemême, nous ne ferons jamais du mouvement. […] Tel est l'artifice du cinématographe. Et tel est aussi celui de notre connaissance. Au lieu de nous attacher au devenir intérieur des choses, nous nous plaçons en dehors d'elles pour recomposer leur devenir artificiellement. Nous prenons des vues quasi instantanées sur la réalité qui passe, et, comme elles sont caractéristiques de cette réalité, il nous suffit de les enfiler le long d'un devenir abstrait, uniforme, invisible, situé au fond de l'appareil de la connaissance, pour imiter ce qu'il y a de caractéristique dans ce devenir lui-même. Perception, intellection, langage procèdent en général ainsi. Qu'il s'agisse de penser le devenir, ou de l'exprimer, ou même de le percevoir, nous ne faisons guère autre chose qu'actionner une espèce de cinématographe intérieur. On résumerait donc tout ce qui précède en disant que le mécanisme de notre connaissance usuelle est de nature cinématographique22. L’intuition directe de notre expérience vivante est plus honnête avec la réalité que la pensée conceptualisante (et par là stabilisatrice). Bergson a contrasté la durée psychologique avec le temps physique. Le temps physique est un concept spatial mathématisé qui est fondé sur l’analogie de

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la ligne du temps ; tandis que la durée psychologique est une créature de l’expérience qui fonctionne dans la vie de notre pensée là où nous rencontrons la succession sans la distinction : On peut donc concevoir la succession sans la distinction, et comme une pénétration mutuelle, une solidarité, une organisation intime d’éléments, dont chacun, représentatif du tout, ne s’en distingue et ne s’en isole que pour une pensée capable d’abstraire23. Mais le procès créatif qui appartient en propre à la durée imprègne la nature et fonde le rôle central du changement sur la scène de l’existence naturelle. Tout dans le monde est pris dans quelque changement, de telle manière qu’il est juste plutôt que paradoxal de dire que ce qui change, c’est le changement lui-même. La nature est imprégnée d’un nisus ou d’un effort, d’une poussée, [striving] qui tend à susciter la réalisation de quelque chose de plus, de quelque chose qui dépasse le tissu des choses existantes, et qui se manifeste avec une force et une vivacité spéciale dans le domaine organique où les forces de développement évolutif de la créature sont profondément à l’œuvre. Il n’y a pas, dans le procès d’une chose, deux étapes ou deux expériences distinctes qui soient exactement les mêmes. Le changement, l’innovation, la créativité, sont l’essence et la vie organique de la nature dans sa plus puissante expression. Évolution et élan vital — la force directrice de la vitalité créatrice de la vie organique — sont partout au travail. Et cette créativité et cette innovation ne sont pas pour nous mystérieuses : nous les expériençons dans nos propres activités — et par dessus tout dans notre libre arbitre agissant24. Bergson accepta en grande partie l’approche platonicienne du procès. Lui aussi aborde le problème à l’aide de la nébuleuse aporétique faite d’affirmations individuellement plausibles mais collectivement inconsistantes : (1) Seul le flux est expérientiellement réel : la réalité physique, telle que nous l’expériençons, est toujours instable. (2) Une conceptualisation conceptuellement adéquate de la réalité physique telle que nous l’expériençons est possible. (3) Les concepts sont toujours quelque chose de fixe et de stable. (4) Les concepts stables ne peuvent pas caractériser adéquatement un objet instable. Platon comme Bergson résolvent l’inconsistance qui résulte en rejetant (2) et en niant que nos concepts puissent capturer la réalité physique. Mais

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ils interprètent le sens de cette thèse différemment. Platon dit en effet : Tant pis pour la réalité physique perçue. Puisque la réalité concrète [real reality] doit être intelligible, le domaine physique perçu doit être relégué au statut de simple illusion. » Au contraire, Bergson dit : Tant pis pour la simple intelligibilité conceptuelle. Elle révèle sa propre inadéquation en étant incapable d'avoir prise sur la réalité physique perçue. Pour Bergson, le monde transcende les limites de la raison car la réalité étant fondamentalement processuelle, fluctuante, changeante, elle ne peut être adéquatement circonscrite par aucun ensemble déterminé de catégories descriptives25.

9. John Dewey (1859–1952) La combinaison du pragmatisme avec le processisme, propre à C. S. Peirce et William James, est aussi présente dans la pensée de John Dewey. Elle est particulièrement frappante dans ses conférences de 1920 sur James et Bergson. Comme eux, Dewey insiste sur l’auto-création de l’expérience ; il aime à se référer à l’exemple bergsonien de « l’artiste qui, debout devant une toile vierge, saisit sa brosse sans que personne — à commencer par luimême — ne puisse savoir à l’avance quel sera le résultat26 ». Dewey comprit donc la « connexion intrinsèque du temps et de l’individualité » comme liée au fait que le « développement individuel ne peut se produire lorsque le pouvoir et la capacité d’un individu ne sont pas actualisés à un moment donné » — les potentialités à l’œuvre n'étant pas aristotéliciennes (« liées à des fins fixées, déterminées ») mais plutôt ouvertes et admettant la nouveauté : La carrière qui constitue son individualité unique est faite d’une série d’interactions lors desquelles il fut créé/destiné à être ce qu’il était en répondant aux occasions qui se présentèrent à lui. On ne peut omettre aucune condition en tant qu’opportunités, pas plus qu’on ne peut omettre les réponses personnelles qui furent faites. Une occasion n’est une opportunité que lorsqu’elle constitue l’évocation d’un événement spécifique tandis qu'une réponse n’est pas nécessitée par une cause, mais est une manière d'utiliser une occasion en la rendant constitutive d'une histoire continue unique. L'individualité concue comme développement temporel implique l'incertitude, l'indétermination, ou la contingence. L'individualité est la source de tout ce qui est imprévisible dans le monde27.

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Comme bien des philosophes du procès, Dewey interpréta l’individualité et la nouveauté d’une manière qui comprend le développement humain comme le mode caractéristique du procès novateur. Dewey vit bien que le temps et le changement sont intrinsèquement mystérieux — c’est le mystère du pourquoi et du comment « le monde est tel qu’il est », mystère qui inclut « le sens du développement créateur aussi bien que destructeur »28. Ce mystère gît au cœur de la condition humaine dans toutes ses dimensions, sociales aussi bien qu’intellectuelles : « le fondement des idées et des pratiques démocratiques se trouve dans les potentialités des individus, dans leur aptitude au développement positif (si cette aptitude est adéquatement développée) […]. L’individualité libre qui est la source de l’art est également la source dernière du développement créateur dans le temps29. » Chez Dewey, comme chez James, on trouve une relation étroite entre processisme et pragmatisme. C’est précisément parce qu’il vit l’existence humaine du point de vue de sa position au sein d’un environnement en flux instable que Dewey a rejeté la possibilité de gouverner la vie à l’aide de règles et de principes stables, et qu’il vit la nécessité d’une approche flexible liée pragmatiquement aux exigences de situations changeantes30.

10. A. N. Whitehead (1861–1947) Nous l’avons dit, Whitehead a été la figure dominante dans la récente philosophie du procès31. Whitehead s’est concentré sur le « procès » en tant que catégorie principale de sa philosophie car lui aussi — comme James et Bergson avant lui — comprend le temps, le changement et la créativité comme les facteurs métaphysiques ultimes [salient]. Les matériaux de construction [building blocks] de la réalité tels que son classique Process and Reality les présentent ne sont pas du tout des substances mais des « occasions actuelles » qui sont des unités processuelles, non des « choses » quelconques, l’expérience humaine en fournissant la meilleure analogie. De la même manière que, dans l’expérience consciente, les humains appréhendent ce qui se passe alentour, ces activités actuelles « préhendent » leur environnement d’une manière qui inclut une émotion, une conscience et un but sommaires. Les « occasions actuelles » de Whitehead sont pour ainsi dire des unités vivantes d’expérience élémentaire. Whitehead pose deux types principaux de procès à l’œuvre dans la nature : ceux, internes, qui forment les nouveaux existants particuliers

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concrets (la « concrescence »), et ceux, externes, qui permettent aux existants de susciter la réalisation de nouveaux successeurs (la « transition »). Cela étant, les « existants » dont il parle ne sont pas bien sûr des substances, au sens de l’ancienne métaphysique, mais des particuliers processuels (« occasions actuelles ») qui viennent d’être mentionnés. Il est clair que Whitehead était d’abord et avant tout un géomètre et que, comme Einstein, il se focalisa autant sur l’espace que sur le temps. Il n’en n’est pas moins vrai que, invoquant Bergson, Whitehead adopta la devise « la nature est un procès » comme principe directeur et compta temporalité, historicité, changement, passage et nouveauté parmi les faits les plus fondamentaux qui doivent être reconnus au sein de notre compréhension du monde32. Une unité de réalité est « la créature ultime dérivée du procès créateur33 ». Cette doctrine était étayée par l’influence sur Whitehead du concept leibnizien d’appétition — la tendance par laquelle toutes choses tentent de susciter la réalisation de nouveaux traits34. Comme Leibniz, Whitehead ne vit pas le temps comme indépendant de son contenu existentiel. Selon lui, temporalité et changements sont fondamentaux — un « périr perpétuel » [perpetual perishing] auquel correspond une émergence perpétuelle avec la « concrescence » de nouvelles réalités. Derrière ceci se profile la doctrine héraclitéenne selon laquelle « tout s’écoule », et le rejet du système parménidien/atomiste et de ses relations réciproques changeantes entre unités d’existence stables, immuables35. Chez Whitehead, comme chez Leibniz, microcosme et macrocosme sont coordonnés, reliés l’un à l’autre dans une toile processuelle parfaitement intégrée [seamless]. Les entités whiteheadiennes, comme les monades leibniziennes, sont infiniment complexes et, en un sens, illimitées [boundless]. Chacune représente une perspective sur le monde qui se prolonge à l’infini et contient pour ainsi dire tout. Chez Whitehead, comme chez Leibniz, une tension dialectique est à l’œuvre entre l’individu et le monde. Chaque élément de l’existence dans la nature touche les autres et ne serait pas ce qu’il est sans eux. Avec Leibniz, Whitehead imagine une « philosophie de l’organisme » selon laquelle tout ce qui existe ne fait pas seulement partie de l’organisation organique de la nature-en-tant-que-tout mais constitue aussi si l’on peut dire un organisme — un tout intégré avec une constitution organique propre. Mais c’est l’omni-présence du cycle croissance/déclin, opérationnel dans toute la nature, qui signale cette métaphysique comme étant aussi métaphysique du procès. La conception d’un tout expérientiellement intégré — une unité qui est une totalité systémique organique — représente un mode de pensée qui est très proche de Leibniz et de Bergson.

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Les catégories métaphysiques de Whitehead — expérience, sentir, préhension, puissance et potentialité, activité organique et développement — représentent toutes des traits pivotaux de la philosophie du procès. Selon lui, nouveauté et innovation sont toujours à l’ordre du jour ; le mode naturel est une mer de procès. Il rejette avec emphase l’idée d’une séparation claire dans la nature : il n’y a simplement pas d’objets aux contours bien déterminés [hard-edged] avec des localisations spatiales bien tranchées. Il insiste sur le fait que l’idée traditionnelle de « localisation simple » doit être rejetée. La nature est une variété de procès diffus qui s’étendent sur les régions spatiales à la manière d’un champ. (Clerk Maxwell et la théorie physique du champ ont exercé une influence profonde sur Whitehead et lui fournirent un des principaux paradigmes de sa pensée.) De plus, chez Whitehead, comme chez beaucoup de ses contemporains, l’idée d’évolution joua un rôle clef. Il vit l’évolution des organismes vivants sur terre comme une manifestation particulière du procès créateur (le plus) fondamental à l’œuvre dans l’univers en général. Elle n’est pas dirigée par des lois supramondaines mais par des lois générées par de larges populations d’entités cherchant chacune leur propre réalisation et contribuant, après d’innombrables générations, au grand cycle de succession générationnelle qui permet l’avancée du tout. L’évolution n’est bien sûr pas une chose, de quelqu’ordre que ce soit, mais le nom que nous donnons à un procès consistant en une succession continue d’éléments dynamiques, chacun faisant mûrir sa contribution transitoire au développement de l’existence. Et le temps, comme l’évolution, n’est non plus pas une chose, mais le nom que nous donnons à la série totale de naissances [risings] et de périrs de moments concrets de satisfaction et de sacrifice. Le temps est en conséquence fondamentalement le sous-produit de l’enjoiement [enjoyment] (comme Whitehead l’appelle, étirant le terme jusqu’à ses limites sémantiques). Fortement opposé aux divisions tranchées et aux dichotomies de toutes sortes, Whitehead condamne la bifurcation de la nature. Selon lui, le monde est un tout organique qui présente une étoffe dans laquelle tous les fils sont entrelacés. Il adopte une vue prismatique sur la réalité : toute existence est diversement multidimensionnelle ; et l’existence, à tous ses niveaux, du subatomique au cosmique, présente des caractéristiques physiques, organiques, intellectuelles (traitement d’informations), et axiologiques (normatives/évaluatives). En théorie, on peut avoir une philosophie du procès qui est orientée ou bien phénoménologiquement (considérant le procès comme fondamental dans l’expérience humaine et dans l’ordre cognitif), ou bien

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biologiquement (considérant le procès comme fondamental dans la vie et l’ordre organique), ou bien physiquement (considérant le procès comme fondamental dans la nature et dans l’ordre physique). Mais chez Whitehead, le penseur du procès le plus minutieux et le plus extrême que l'on ait récemment connu [the most thoroughgoing processist of recent times], les trois approches sont fusionnées dans un tout parfaitement intégré36. Il vit le réel comme un prisme — comme combinant toutes ces différentes facettes. L’amplitude de la pensée de Whitehead est démontrée par les innombrables liens qui peuvent être établis entre ses spéculations et les tendances actuelles de la philosophie continentale et conjointement celles de la philosophie analytique37. L’influence de Whitehead sur le développement et la diffusion de la philosophie du procès fut immense et, en effet, décisive. Ses écrits stimulants, ses nombreuses années passées à enseigner à Harvard, et la puissance exemplaire de sa vie, une vie de philosophe parfaitement instruit de la science de son temps, expliquent l’accueil cordial que reçurent ses idées. Un historien récent peut dire que « pour beaucoup de philosophes professionnels, ce n’était donc pas étrange qu’il devint une figure de culte, et pas seulement un penseur majeur avec lequel un dialogue est possible38 ».

11. Wilmon H. Sheldon (1875–1981) W. H. Sheldon, qui étudia à Harvard et enseigna pendant longtemps à Yale et dont les travaux se développèrent quasi-indépendamment de ceux de Whitehead, est une figure marquante de la première philosophie du procès en Amérique39. Lui aussi dénonça, indépendamment, ce que Whitehead appela la « bifurcation de la nature » et rejeta les différents dualismes, si prégnants dans l’histoire de la philosophie. Le réel, selon Sheldon, présente dans tous ses aspects une interaction constamment fluctuante entre différents pôles opposés (être/non-être, stabilité/changement, activité/passivité, etc.). Selon lui, une telle fluctuation ambivalente opère à travers la totalité de la nature, prévenant à jamais la fixité stable. Aucun conflit destructeur ne résulte de ces tensions, mais une avancée productrice. Car le procès, dans son rôle de moteur du changement de A à B, relie et unit par là même A à B en une totalité connectée et intégrée. « Le rôle du principe du procès est d’empêcher la contraction et le conflit entre pôles opposés […]. Le procès intervient afin de promouvoir la polarité et par là également de se promouvoir lui-même40. » Sheldon résume cette idée en un principe qu’il appelle principe de « dualité

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productive », qui exprime le fait que la réalité — comme la flèche de Zénon — contient et unit à l’aide d’une identité dans la différence à la fois la fixité d’une position définie et la transience d’un changement continu41. En particulier, Sheldon vit le conflit des systèmes philosophiques — matérialisme versus idéalisme, intellectualisme versus volontarisme, déterminisme versus indéterminisme, etc. — comme le produit de l’échec, à cause de l’hégémonie d’un des deux pôles opposés mais interconnectés, de la prise de conscience des tensions polaires productives. Pour lui, la situation de l’électromagnétisme est paradigmatique : les phénomènes réels auxquels nous sommes confrontés sont tous les produits d’une opposition créatrice entre opposés polaires42. Ces opposés ne s’annulent pas les uns les autres, mais créent une tension ou une déstabilisation qui donne naissance au procès de développement. Le résultat de l’opposition n’est donc pas la neutralisation, mais une tension qui engendre un changement processuel. À la différence de Bergson ou de James, Sheldon interpréta les énigmes de Zénon moins comme des paradoxes que comme des indications de la nécessité de se diriger vers une solution de la dualité productive en signalant comment la réalité transcende les limites d’une analyse statique. A travers sa nature instable, productive et créative, la réalité s’oppose à la fixité dont nous, humains, la dotons grâce à une surenchère linguistique [language-inherent-over emphasis] portant sur certains de ses aspects. La nature processuelle de la réalité la rend à même de transcender le conflit fallacieux et les incompatibilités créées par la myopie humaine qui est inhérente à notre dépendance de classifications conceptuelles fixes et stables. D'une manière qui rappelle l’Œuf de Colomb, Sheldon révoque les ratiocinations des logiciens avec une maxime splendide : « la réalité résout ses propres problèmes dans l’acte d’exister lui-même43. »

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12. Rétrospective Les enseignements de ces différents penseurs du procès illustrent la variété fertile des idées et des doctrines que cette approche a produite. Quoi qu’il en soit des divergences de ces approches — et elles sont énormes — elles s’accordent toutes à voir le temps, le procès, le changement et l’historicité parmi les catégories les plus fondamentales pour comprendre le réel. Elles se focalisent sur le point suivant, dûment souligné par Whitehead luimême : la philosophie du procès reflète une tendance majeure de l’histoire de la philosophie (elle remonte aux présocratiques), elle ne se confond pas avec la doctrine d’un penseur particulier. Pas plus qu’elle ne trouva son point d’arrêt dans les travaux de cet éminent représentant qu’est Whitehead ; elle continue non seulement à travers son école (qui inclut, parmi d’autres, Charles Hartshorne et Paul Weiss), mais aussi à travers d’autres philosophes de différentes tendances44. Après tout, aucune position philosophique en tant que telle n’est définie par ses interprètes historiques ; au mieux, elle est exemplifiée par eux. En fait, l’approche processuelle en métaphysique est historiquement trop profonde et systématiquement trop significative pour être restreinte dans ses aspects à un philosophe particulier et à ses adhérents. Nul ne doute qu’une tâche importante pour les partisans du procès est, à ce moment de l’histoire de la philosophie, d’empêcher la marginalisation de l’idée de la philosophie du procès en évitant de la limiter aux travaux d’un seul philosophe — fût-il éminent — ou d’une école définie étroitement. Le procès historique du développement de la philosophie du procès constitue une instance du message de la philosophie du procès, et l’illustre d’une manière saisissante : nous vivons dans un monde où rien n’est immobile et dans lequel le changement est l’essence même de la réalité. L’approche processuelle a constitué un développement particulièrement important dans et pour la philosophie américaine, spécialement à cause de son lien de plus en plus serré avec le pragmatisme de penseurs tels que Peirce, James, et Dewey. Durant les dernières décennies, la grande majorité de ses principaux interprètes a travaillé aux Etats-Unis, et c’est là que l’intérêt pour cette approche est demeuré le plus intensif et le plus extensif, jusqu’à constituer un sous-secteur appréciable de la philosophie américaine au sens large. Bien sûr, la philosophie en Amérique du Nord est trop complexe et diversifiée pour être capturée ou même dominée par une seule école ; elle constitue une multiplicité hautement diversifiée qui comprend des tendances représentant une variété très large de sources. Nul doute,

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cependant, que la philosophie du procès constitue à l’heure actuelle un (encore qu’un seul) secteur très proéminent de la scène philosophique active aux Etats-Unis. Il y a bien sûr la prolifération de livres et d’articles sur ce sujet45, mais aussi la formation de sociétés savantes, telle la Society for Process Studies ; ou encore la proéminence de la philosophie du procès dans les débats tenus sous l’égide de la Society for American Philosophy et l’American Metaphysical Society. Ou encore la revue Process Studies, publiée par le Center for Process Studies (Claremont, Californie), et fondée en 1971 par Lewis S. Ford et John B. Cobb, Jr. Les représentants de la philosophie du procès occupent des postes influents dans les départements de philosophie et d’études religieuses de beaucoup d’universités et d’institutions d’enseignement supérieur, et une demi-douzaine de dissertations doctorales sont écrites annuellement dans ce secteur. Malheureusement, il n’est pas rare que les auteurs d’études globales ou d’histoire de la philosophie ne donnent pas son dû à la philosophie du procès. Par exemple, l’étude sinon excellente de la philosophie américaine par ce philosophe compétent qu’est le français Gérard Deledalle ne mentionne pas une fois la philosophie du procès elle-même et ne mentionne négligemment Whitehead que dans un Appendice46. Adopter pareille politique n’équivaut sans doute pas à introduire Hamlet sans le fantôme, mais cela équivaut au moins à omettre Horatio. Depuis l’époque antique des sceptiques pyrrhoniens, toute l’histoire de la philosophie nous a répété que la systématisation spéculative est inopportune, que le seul savoir auquel nous humains pouvons prétendre est de l’ordre de la vie quotidienne et/ou de sa spécification par la science. Répétée dans tous les domaines, cette restriction est aussi rejetée par beaucoup dans chacun des domaines visés. La volonté [impetus] d’arriver à une compréhension globale, à une vision cohérente et panoramique en laquelle s’agence les pièces bigarrées, représente une exigence irréprimable de l’intellect humain tel qu’il appartient à « l’animal rationnel ». La philosophie du procès offre une des options les plus prometteuses et les plus sérieuses pour rencontrer cette demande.

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Fondements de l’ontologie du procès

Notes 1

Beaucoup de philosophes whiteheadiens influents sont d’accord pour dire que les œuvres du maître doivent être interprétées dans un contexte plus large, et que la philosophie du procès est quelque chose de plus large que les études whiteheadiennes. Dans cette catégorie on trouve, entre autres, William Christian, Jr., George L. Kline, George R. Lucas, et Donald W. Sherburne. (Pour leurs œuvres, voyez notre bibliographie.)

2

Fragment B30 cité d'après l'édition établie par Jean-Paul Dumont avec la collaboration de Daniel Delattre et de Jean-Louis Poirier : Les écoles présocratiques (Paris, Gallimard, Pléiade 1988 et Folio essais 1991). Rescher utilise l'édition de G. S. Kirk, J. E. Raven et M. Schofield : The Presocratic Philosophers (Cambridge, Cambridge University Press, 1983, ici Fr. 217). Ce livre offre un compte rendu informatif de la philosophie de Héraclite. Voir aussi Dennis Sweet, Heraclitus: Translation and Analysis (Lanham MD, University Press of America, 1995).

3

Fragment B80 : (Kirk-Raven-Schofield Fr. 211, ibid).

4

Fragment A6 : (Kirk-Raven-Schofield Fr. 215, ibid).

5

[like leaky pots] ; Platon, Cratylus 440 C. (Platon, Œuvres complètes. Traduction nouvelle et notes par Léon Robin avec la collaboration de M.-J. Moreau, 2 vol., Paris, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1950.)

6

A. E. Taylor, Plato: The Man and His Work (London, Macmillian, 1926 ; 3rd ed., revised and enlarged, 1929) constitue une bonne introduction générale à la philosophie de Platon.

7

Veuillez également noter que les thèses épistémologiques attribuées à Protagoras dans le Théétète de Platon (tout spécialement en 166B) sont complètement processualistes.

8

W. D. Ross, Aristotle (London, Methuen, 1923, 5th ed., revised 1949) constitue une bonne introduction générale à la philosophie d’Aristote.

9

Pour une introduction générale à la philosophie de Leibniz, voyez Nicholas Rescher Leibniz: An Introduction to His Philosophy (Oxford, Blackwell 1979 ; seconde édition : Ipswich, Gregg Renewals, 1993).

Contexte historique

10

23

J. N. Findlay, Hegel: A Reexamination (Oxford, Oxford University Press, 1958) et Charles Taylor, Hegel (Cambridge, Cambridge University Press, 1975) constituent deux bonnes introductions générales à la philosophie de Hegel.

11 Voyez Carl R. Hausman, Charles S. Peirce's Evolutionary Philosophy (Cambridge, Cambridge University Press, 1993). 12

« Non seulement les termes généraux peuvent être réels, mais ils peuvent être physiquement efficaces […] au sens où l’entend le sens commun, selon lequel les intentions sont physiquement efficaces » [Not only may generals be real but they may be physically efficient… in the common-sense acceptation in which human purposes are physically efficient.] (C. S. Peirce Collected Papers, édités par Charles Hartshorne and Paul Weiss, Vol. V, Cambridge, MA, Harvard University Press, 1934, sect. 5.431).

13

Pour une présentation de la philosophie de Peirce, voyez : Thomas A. Goudge, The Thought of Charles Sanders Peirce (Toronto, University of Toronto Press, 1950) et Murray G. Murphey, The Development of Peirce's Philosophy (Cambridge MA, Harvard University Press, 1961).

14

[structured manifold of processes]. Voyez William James, The Principles of Psychology, New York, Henry Holt, 1890.

15

William James, A Pluralistic Universe, New York and London, Longmans Green, 1909, p. 340.

16

Ibid, p. 263. Rescher paraphrase ce que dit James : « Lorsque les choses sont faites, elles sont mortes, et un nombre infini de décompositions conceptuelles alternatives peut être utilisé pour les définir ».

17

Ibid, p. 398.

18

Ibid, p. 399.

19

William James, « A World of Pure Experience » in Essays in Radical Empiricism (New York and London, Longmans Green & Co., 1912), pp. 68-69. Traduction (légèrement modifiée) : Essais d'empirisme radical. Traduction et préface de Guillaume Garreta et Mathias Girel, Marseille, Éditions Agone, 2005, pp. 73-74.

20

« The problem with the man is less what act he shall now choose to do, than what being he shall now resolve to become. » (William James, Principles of Psychology, (op. cit.), Vol. I, p. 228.

21

Elizabeth Flower et Murray G. Murphey, dans A History of Philosophy in America, Vol. II (New York, G. P. Putnam's Sons, 1977, pp. 635-792) proposent un exposé succint de la philosophie de James. Gerald E. Myers, dans William

24

Fondements de l’ontologie du procès

James: His Life and Thoughts (New Haven, Yale University Press, 1986), offre une présentation plus complète. 22

Cf. Henri Bergson, « Le devenir et la forme », dans l'Évolution créatrice, chapitre IV : Le mécanisme cinématographique de la pensée et l'illusion mécanistique (p. 305, in Œuvres. Textes annotés par André Robinet. Introduction par Henri Gouhier, Paris, Presses Universitaires de France, Édition du Centenaire, 1959, p. 753).

23

Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 75 (in Œuvres, p. 69 ; cf. pp. 1379-1380).

24

[own acts of free will]. Voyez l'Évolution créatrice. Notons par ailleurs que des philosophes évolutionnistes comme C. Lloyd Morgan, tout en adoptant un point de vue proche de la philosophie du procès (spécialement sur la question de l'émergence de la nouveauté), représentent néanmoins un courant de pensée différent. On n'est pas métaphysicien du procès simplement en interprétant le changement et la nouveauté à l'œuvre dans les domaines cosmiques ou biologiques. Le point de vue processuel doit être adopté non seulement dans le macrocosme mais aussi dans le microcosme.

25

Pour une introduction à la philosophie de Bergson voyez H. W. Carr, Henri Bergson: The Philosophy of Change (London and Edinburgh, T. C. and E. C. Jack, 1911) et J. M. Stewart, A Critical Exposition of Bergson's Philosophy (London, Macmillan, 1911).

26

[« an artist standing before a blank canvas [who] puts up his brush, [and] no one—not even he, himself—can know ahead of time what the result will be. »] J. A. Boydston and B.A. Walsh (eds.), The Middle Works of John Dewey, Vol. 12 (Carbondale and Edwardsville, Southern Illinois University Press, 1988), p. 223. [NdT : Dewey paraphrase les premières pages de l’essai « Le Possible et le reel », in Bergson, Œuvres, pp. 1331-1334.]

27

[The career which is his unique individuality is the series of interactions in which he was created to be what he was by the ways in which he responded to the occasions with which he was presented. One cannot leave out either conditions as opportunities nor yet unique ways of responding to them. An occasion is an opportunity only when it is an evocation of a specific event, while a response is not a necessary effect of a cause but is a way of using an occasion to render it a constituent of an ongoing unique history. Individuality conceived as a temporal development involves uncertainty, indeterminacy, or contingency. Individuality is the source of whatever is unpredictable in the world.] John

Contexte historique

25

Dewey, Time and Its Mysteries (New York, New York University Press, 1940), p. 155. 28

Ibid, p. 157.

29

[« The ground of democratic ideas and practices is found in the potentialities of individuals, in the capacity for positive developments if properly developed […]. The free individuality which is the source of art is also the final source of creative development in time. »] Ibid.

30

Sur la philosophie de Dewey, voyez George R. Geiger, John Dewey in Perspective (Oxford, Oxford University Press, 1958). Voyez également P. A. Schilpp (ed.), The Philosophy of John Dewey (La Salle IL, Open Court, 1939).

31

La revue Process Studies déclare elle-même que « l'appellation philosophie du procès qualifie principalement, mais pas exclusivement, la philosophie de Alfred North Whitehead et de ses congénères intellectuels ».

32

A. N. Whitehead, The Concept of Nature (Cambridge, Cambridge University Press, 1920), Chap. III.

33

[« the ultimate creature derivative from the creative process. »] A. N. Whitehead, Science and the Modern World (New York, Macmillan, 1925), p. 106.

34

A. N. Whitehead, Process and Reality, p. 80. L'édition originale chez Macmillan à London date de 1929. Une édition corrigée fut réalisée par David Ray Griffin et Donald W. Sherburne pour The Free Press (New York) en 1978). Nous nous référons à l'édition corrigée, qui mentionne la pagination de l'édition originale.

35

Ibid., p. 318.

36

[seamless whole]. On trouvera une présentation succincte mais informative de la pensée de Whitehead chez Bruce Kuklick, The Rise of American Philosophy (New Haven and London, Yale University Press, 1977).

37

Le premier lien est tout particulièrement mis en lumière dans les œuvres de George R. Lucas Jr. (voyez la bibliographie) et le deuxième s'illustre dans PM.

38

Bruce Kuklick, The Rise of American Philosophy, op. cit., p. 532. Bien sûr, l’accueil qui fut réservé à la philosophie de Whitehead par la tradition analytique anglo-américaine fut froid. Voyez George R. Lucas, Jr., « Whitehead and Wittgenstein » in J. Hintikka and K. Puhl (eds.), Ludwig Wittgenstein and the 20th Century British Tradition in Philosophy (Proceedings of the 17th International Wittgenstein Congress, Vienna, 1994, Vienna, Verlag HölderPickler-Tempsky, 1995). Pour une bonne estimation de la position de Whitehead dans l'histoire de la pensée moderne et de la pertinence de son travail pour la

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Fondements de l’ontologie du procès

philosophie contemporaine, voyez George R. Lucas, Jr., The Rehabilitation of Whitehead (Albany NY, SUNY Press, 1989). 39

Voyez en particulier, Wilmon Sheldon, The Strife of Systems and Productive Duality: An Essay in Philosophy (Cambridge MA, Harvard University Press, 1918) and Process and Polarity (New York, Columbia University Press, 1944).

40

[The role of the principle of process is to remove the clash and conflict between [such] polar opposites […]. Process intervenes so as to promote polarity and thereby also promotes itself.] Process and Polarity (op.cit.), p. 118.

41

The Strife of Systems and Productive Duality (op. cit., pp. 478-79.)

42

Ici Sheldon revient à la thèse capitale de Héraclite, le créateur de la philosophie du procès, qui comprit le réel comme « une harmonie contre tendue, comme pour l'arc et la lyre » (B51 ; Kirk-Raven-Schofield, frag. 209.)

43

[Reality solves its own problems in the very act of existing.] Op cit., p. 513.

44

Parmi les autres exemples : Andrew Paul Ushenko, Power and Events (Princeton, Princeton University Press, 1946) et Wilfred Sellars, « Foundations of a Metaphysics of Pure Process », The Monist, vol. 64 (1987), pp. 3-90.

45

Pour les détails, voyez la bibliographie.

46

Gérard Deledalle, La Philosophie américaine (Lausanne, L'Age d'Homme, 1983); voyez pp. 265-6.

2. La révolte contre le procèsi 1. Les protagonistes Un compte rendu contemporain de la parution de l’ouvrage de W. V. O. Quine, Word and Object1, datant de 1960, offre l’observation suivante : De la même manière que la recherche kantienne des arcanes de l’esprit résulta dans les catégories aristotéliciennes, l’analyse quinéenne des arcanes linguistiques résulte dans la structure objet/sujet lié, par une copule atemporelle, à l’attribut/prédicat. Quine, comme Aristote, propose un système atemporel orienté vers l’objectivité, système qui ignore donc les notions temporelles, les verbes et les adverbes pour leur préférer les choses, les attributs et les relations atemporelles2. Les années qui suivirent rendirent de plus en plus clair le fait que la doctrine désapprouvée par ce compte rendu n’avait rien d’exceptionnel mais représentait virtuellement la position standard parmi les récents auteurs en ontologie. Notre présente discussion est largement motivée par l’espoir (indubitablement trop optimiste) que cette tendance de la pensée, dont la rationalité est extrêmement douteuse, peut être neutralisée, en tout cas dans une certaine mesure, par un simple examen minutieux. (Ceci est peut-être quelque peu irréaliste car les vues de Quine sont ici purement orthodoxes et les orthodoxies — problématiques ou non — ne sont pas facilement délogeables.) La doctrine ontologique à laquelle on accorde trop facilement crédit s’appuie sur plusieurs principes interconnectés, le premier étant fondamental et les autres dérivés : 1. Le paradigme de toute discussion ontologique digne de ce nom est une « chose » (ou plus précisément un « objet physique ») qui présente des « qualités » (plus précisément des qualités indépendantes du temps, soit atemporelles, soit temporellement déterminées).

i Source : PP, Chap. 3.

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Fondements de l’ontologie du procès

2. Même les personnes et les agents (i.e., les « choses » capables d’agir) sont secondaires et ontologiquement postérieurs aux choses authentiques (i.e., inertes ou considérées telles). 3. Le changement, le procès, et peut-être même le temps lui-même sont en conséquence ontologiquement dégradés à un point tel que leur insignifiance en devient si criante que cette subordination ne demande guère d’argumentation explicite. Ils peuvent, sans difficultés aucunes, être expédiés sans ménagement ou même être omis des discussions ontologiques. Cette combinaison de doctrines, qui orbite autour du paradigme « chose/qualité » et relègue le concept de procès dans quelque coin lointain et obscur du magasin ontologique, mérite d’être appelée « la révolte contre le procès ».

2. Manifestations de la révolte Il est facile de montrer qu’une telle révolte est toujours à l’œuvre dans la philosophie contemporaine. Nous l’avons dit, Word and Object de Quine adopta une position qui accepta pleinement les principes susmentionnés. Dès le tout premier chapitre, intitulé « Commencer avec les choses ordinaires », et consacré à la thèse selon laquelle il y a une orientation de base du langage vers les choses physiques, les objets matériels quotidiens, la position de Quine est très explicite : Linguistiquement, et donc conceptuellement, les choses qui sont le plus mises en évidence [things in sharpest focus] sont les choses qui sont assez publiques pour qu’on puisse en parler publiquement, assez communes et manifestes pour qu’on puisse en parler souvent, et assez proches de nos sens pour qu’on puisse les identifier rapidement et les reconnaître par leurs noms ; c’est sur ces choses que les mots s’appliquent d’abord et principalement3. L’index du livre de Quine ne mentionne pas « procès » ou « changement » ; mais le procès est en fait traité dans un paragraphe court (p. 171) qui le choséifie complètement. La position adoptée par Quine est que les « objets physiques, conçus quadridimensionellement dans l’espacetemps, ne doivent pas être distingués des événements ou, dans le sens concret du terme, des procès. » Cette thèse peut bien sûr être interprétée de deux façons. Si les X ne doivent pas être distingués des Y, alors ils sont tous deux d’intérêt et d’importance égaux. Quine n’utilise cependant pas

La révolte contre le procès

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cette identification comme base pour niveler le statut des procès et celui des choses, mais bien pour rejeter la nécessité de tout examen particulier des procès. L’action et l’activité sont ignorées lorsque Quine souscrit à « l’idée de paraphraser les phrases temporelles en termes de relations éternelles portant sur des choses et des temps4 ». Le temps est de fait quelque peu discuté (particulièrement dans le §36, mais aussi dans le §40) ; mais cette discussion se fonde sur la thèse relativiste einsteinienne selon laquelle « il n’y a plus d’alternative raisonnable à la spatialisation du temps5 ». En conclusion, il est difficile d’imaginer un avocat plus franc de la subordination des procès aux choses. Le fait que dans notre monde les choses résultent inévitablement de procès ne l’impressionne guère. Un second ouvrage qui dégrade significativement le statut du procès est la Structure of Appearance de Nelson Goodman6. (J’aurais exclu ce travail intéressant du domaine métaphysique si j’avais été plus convaincu que je ne le suis que son auteur entend l’étude de l’apparence comme largement étrangère à celle de la réalité.) Le paradigme chose/qualité est crucial pour la discussion de Goodman : « Je vais rester autant que possible confiné dans un langage qui n’implique pas qu’il y ait d’autre entités que des individus [i.e., des choses —ajoute Rescher] » (p. 26). Les notions de chose et de propriété constituent les éléments fondamentaux de la construction de Goodman (cf. les pages 93 et suivantes). En dépit de certaines craintes (p. 302), Goodman exploite (et insiste sur) l’analogie de l’espace et du temps (pp. 298-302). Bien que le changement soit discuté (pp. 93-99, 300-301), le procès en tant que tel est notablement absent de l’ontologie de l’apparence telle que Goodman la conçoit. Mais il conçoit le changement comme la simple substitution d’une qualité statique par une autre — le changement de couleur est son paradigme (p. 93). En conséquence, la discussion du changement, plutôt que de conduire dans la direction d’une interprétation du procès, renforce le penchant initial pour la doctrine de la chose/qualité. Il n’y a rien dans l’approche de Goodman qui ne rende témoignage de cette « révolte contre le procès » que nous dénonçons. Les études publiées dans des revues fournissent également de nombreuses illustrations de cette tendance. Michael Dummet a écrit une ingénieuse « Defense of McTaggart's Proof of the Unreality of Time7 ». L’existence d’une analogie stricte entre l’espace (ou une de ses dimensions) et le temps est utilisée intelligemment dans un papier passionné de Donald Williams — « The Myth of Passage8 » — et sa thèse a reçu un soutien enthousiaste dans l’article de Richard Taylor sur « Spatial and Temporal Analogies and the Concept of Identity9 ». Le caractère ontologiquement fondamental des choses, à commencer par les objets physiques, est considéré comme une

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Fondements de l’ontologie du procès

évidence par un nombre tel d’auteurs qu’il serait vain de vouloir en établir la liste (bien que les bases précises sur lesquelles ils se fondent soient très rarement examinées à fond)10. La même tendance générale est à l’œuvre dans la monographie de D. S. Schwayder sur les Modes of Referring and the Problem of Universals: An Essay in Metaphysics11. La perspective ontologique de Schwayder est complètement chosale [thing-oriented], en partie en conséquence et en partie à cause de son acceptation de la théorie de la référence (i.e., de la référence chosale [thing reference]) dans la tradition de Russell. Les désignants [designators] les plus généraux que l’on trouve dans la discussion de Schwayder sont « objet » et « existant », tous deux étant construits comme se référant à des choses, non à des procès. Le paradigme « chose » est, comme d’habitude, un objet matériel, c’est-à-dire une chose inerte ; les agents ne sont pas construits en tant qu’agents, mais compris comme des objets matériels. L’approche mathématiquement inspirée de cet « essai métaphysique » est telle que le changement, le temps, et le procès font irruption de la manière la plus accidentelle (e.g., pp. 17-18, 22, 32-33, et 86-89, où le temps, bien sûr spatialisé, est évoqué lors de la recherche d’un « critère d’identité », bien sûr pour des « objets »). Le temps, selon Schwayder, est essentiellement une sorte de « localisation » (d’une manière technique, cela va sans dire). L’un dans l’autre, la tendance à dégrader les procès, c’est-à-dire à les subordonner à la substance voire à les révoquer totalement, a imprégné la totalité de la philosophie anglo-américaine récente.

3. La position de Strawson Aucun ouvrage récent dans cette tendance ne reçoit autant de soutien que dans Individuals: An Essay in Descriptive Metaphysics de P. F. Strawson12. Un résumé bref ne saurait faire justice à la subtilité de son analyse, et je renonce donc à prétendre à un compte rendu parfait de son argument. Il me semble cependant qu’on peut affirmer en toute sécurité que Strawson s’appuie sur les thèses suivantes, chacune trouvant clairement sa place dans le cadre de la « révolte contre le procès » 1. Les corps matériels doivent être adoptés comme le paradigme de base des « objets » dans toute discussion ontologique. 2. Le concept de personne ajoute, de la façon la plus significative, au concept de chose (ou de corps matériel) la capacité de pensée (ou de conscience) tandis que la capacité d’amorcer une action est en grande partie

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hors de propos, ou peut-être simplement sans importance (hormis le fait que la capacité d’agir est requise par la capacité intentionnelle). 3. Le temps ne joue, en lui-même, aucun rôle métaphysique significatif ; il peut quasiment toujours être mentionné en conjonction avec l’espace [space-hyphenated], comme lorsque l’on parle de « réseau spatiotemporel » ou de « particuliers spatio-temporels ». 4. Le rôle métaphysique principal du temps est donc de permettre l’identification et la ré-identification des « particuliers » (c’est-à-dire des choses, à commencer par les corps matériels) grâce à son association à l’espace dans un « réseau spatio-temporel ». 5. Les procès sont ontologiquement subordonnés aux choses. Le livre de Strawson possède le mérite exceptionnel de s’attaquer de front aux prétentions du concept de procès en métaphysique. Dans la septième section du premier chapitre (qui est la plus longue du livre), Strawson œuvre vaillamment afin de montrer que les choses sont ontologiquement antérieures aux procès. Je ne vais pas pénétrer dans l’argument extrêmement intéressant de Strawson. Il suffira de montrer que la totalité de son approche des questions ontologiques se fonde sur une prémisse inacceptable. Et que la prémisse la plus vulnérable est sa thèse fondamentale selon laquelle le critère approprié pour décider de la priorité ontologique est l’identifiabilité [identifiability-dependence]13. La totalité de l’analyse de Strawson repose sur la supposition suivante : la recherche de la priorité ontologique ne sera couronnée de succès que lorsque on aura décidé « s’il existe une raison de croire que l’identification de particuliers appartenants à une catégorie donnée dépend en fait de l’identification de particuliers appartenant à une autre catégorie — et s’il existe une catégorie de particuliers qui est fondamentale de ce point de vue14. » Donc, les particuliers de la « catégorie 1 » sont ontologiquement plus fondamentaux que ceux de la « catégorie 2 » lorsque, afin d’identifier une chose (particulière) appartenant à la « catégorie 2 » afin de faire une « référence identificatrice », se suffisant linguistiquement à elle-même (i.e., non-ostensive), à un particulier de la catégorie 2, on doit d’abord établir une référence identificatrice à un particulier de la catégorie 1. Cette approche de la détermination de ce qui est ontologiquement fondamental (ou élémentaire) uniquement sur base d’une pratique linguistique prête le flanc à de sérieuses objections. Tout d’abord, elle minimise l’importance de l’ontologie en demeurant entièrement du côté d’une rationes cognoscendi épistémique adressant uniquement la question de savoir comment nous pouvons identifier des choses sans nous préoccuper d’autres relations de dépendance (e.g., non

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Fondements de l’ontologie du procès

conceptuelles) entre choses. (Il est possible que cette approche épistémologique constitue la seule manière adéquate de « faire » de l’ontologie, mais il faudrait bien sûr bâtir un argument plutôt que d’assumer simplement la véracité de cette proposition.) Ensuite, c’est une stratégie très douteuse, même superficiellement parlant, de lier la question de l’ « ontologiquement fondamental » à une procédure d’identification de particuliers. Si (comme, dans certains contextes, nous le faisons incontestablement en pratique) nous identifions généralement les personnes par le biais de nombres sériels — de telle manière que, pour faire une référence identificatrice à quelqu’un, nous devrions d’abord faire une référence identificatrice à un nombre (à savoir le sien ou la sienne) — cette dépendance identificatoire [identifiability-dependence] ne nous conduirait pas pour autant à regarder les personnes comme ontologiquement subordonnées aux nombres15. Étant donné, par exemple, le fait communément admis que nous identifions les étoiles qui ne rayonnent pas dans le spectre visible grâce à leur localisation par rapport aux étoiles visibles, une telle dépendance identificatoire établit-elle les étoiles visibles en tant qu’ontologiquement premières par rapport aux non visibles ? La troisième et sans doute la plus sérieuse objection peut être simplement formulée par une question : « pourquoi devrions-nous utiliser la référence identificatrice comme critère pour la priorité ontologique ? ». Considérons quelques alternatives. Nous pourrions, avec la même plausible légitimité, dire que les choses de la Catégorie 1 sont « ontologiquement plus fondamentales » que celles de la Catégorie 2 si : 1. afin de décrire un membre de la Catégorie, 2 nous devons mentionner (ou invoquer) un membre de la Catégorie 1. 2. afin de rendre compte (expliquer l’occurrence ou l’existence de) un membre de la Catégorie 2, nous devons mentionner (ou invoquer) un membre de la Catégorie 1. 3. afin de prédire l’émergence d’un membre de la Catégorie 2, nous devons mentionner (ou invoquer) un membre de la Catégorie 1. 4. afin de produire (faire, construire, synthétiser, etc.) un membre de la Catégorie 2, nous devons mentionner (ou invoquer) un membre de la Catégorie 1. On pourrait bien sûr prolonger cette liste, mais elle permet déjà de montrer la pertinence de notre question. Pourquoi la référence identificatrice devrait-elle être choisie comme pierre de touche de la priorité ontologique, plutôt que la référence descriptive [descriptiondependence] ou la référence explicative [explanation-dependence] ou la référence prédictive [prediction-dependence] ou la référence productive

La révolte contre le procès

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[production dependence], etc. ? On ne peut pas prétendre que l’identification soit logiquement antécédente à ces autres ressources car elles la présupposent. Après tout, nous pouvons, par exemple, expliquer certains phénomènes sans identifier quoi que soit — c’est-à-dire, sur base d’une classification (ou d’une description) plutôt que d’une identification. Deuxièmement, l’identification (particulière) n’est manifestement pas requise pour la prédiction ou la production : si je vous montre comment cuire une carotte, la question de son identification antécédente ne se pose pas, pas plus qu’il ne soit nécessaire d’identifier quoi que ce soit lorsque l’on prédit une chute sur le marché des changes. La démonstration du paragraphe précédent ne serait inoffensive pour l’argument de Strawson que si tous les critères alternatifs mentionnés, sans exception, donnaient la victoire aux choses sur les procès. Mais force est de constater que c’est précisément ce qu’ils ne font pas. On pourrait par exemple argumenter avec quelque plausibilité que, au sens du critère 2, les procès sont ontologiquement premiers car on ne peut rendre compte de l’existence d’un objet matériel donné qu’en terme de procès qui conduisent à sa réalisation (avec la possible exception d’une création ex nihilo, comme dans le cas des atomes d’hydrogène dans certaines cosmologies). Ces considérations (parmi d’autres) jettent un doute substantiel sur l’adéquation [fitness] de la référence identificatrice [identifiabilitydependence], dans le sens que lui donne Strawson, pour décider lequel de deux groupes de particuliers est ontologiquement fondamental. Et l’effondrement de ce critère fondamental entraînerait avec lui la totalité de l’édifice argumentatif que Strawson construit afin de justifier la prééminence des choses (objets matériels) sur les procès16. Qui plus est, même si on devait concéder la validité à cette approche épistémologique de l’ontologie, il se pourrait bien que les choses ne l’emportent pas sur les procès. Après tout, notre contact avec les choses est établi à travers une observation sensorielle directe et des données vicariantes dérivées de discours entendus (et lus). Mais il est clair que ces modes d’acquisition de l’information sur les choses impliquent que même notre « schème conceptuel ordinaire » se représente processuellement : voir, toucher, etc. Notre compréhension quotidienne des choses est manifestement telle que notre commerce avec les choses ne transpire qu’à travers la médiation de procès interactifs — et non seulement physiquement, mais aussi épistémologiquement. Même l’identification est un procès (cognitif), et généralement nous identifions les choses existantes grâce à des instructions portant sur la manière dont on peut établir un contact avec elles : « l’étoile polaire est la source lumineuse que l’on voit lorsque… » ; « lorsque vous suivrez la direction que je vous indique

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maintenant, après dix minutes d’une marche rapide, vous verrez un grand immeuble gris qui… ».

4. Procès ou mythopoièse substantialiste ? Tandis que la plus grande partie de la philosophie analytique nous confronte avec une « révolte contre le procès », des métaphysiciens récents, tels que C. S. Peirce, ou William James ou A. N. Whitehead promeuvent le procès dans leur synthèse ontologique17. Bien sûr, quelqu’un versant dans la mythopoièse psychanalytique pourrait se rire d’une telle propension en philosophie. Il pourrait se faire un plaisir de découvrir que la préférence pour les « choses-avec-des-qualités-atemporelles » n’est qu’une variante récente de la vérité éternelle de l’ancienne sagesse et n’aurait aucun mal à discerner dans cette révolte contre le procès un désir ardent pour un havre éternel dans un monde changeant. Mais une telle mythopoièsis est trop aisée pour être fructueuse et trop ad hominem pour être persuasive. Du point de vue de la dialectique courante de l’histoire intellectuelle, la dégradation du procès n’est qu’un développement naturel. Il n’est pas surprenant, toujours de ce point de vue, que le procès souffre d’un tel traitement administré par les théoriciens contemporains de l’ontologie. Car cela semble constituer une réaction prévisible contre les métaphysiciens de la génération antérieure, dont les plus influents (comme Bergson, James, et Dewey) ont eu tendance à donner au procès une place, peut-être exagérée, très précisément au centre même de la discipline ontologique. Bien sûr, la possibilité demeure que cette récente tendance soit justifiée, que, d’une manière ou d’une autre, en fin de compte le paradigme chose/qualité soit en effet ontologiquement fondamental et que le procès soit non seulement secondaire, subordonné, mais peut-être même sans importance. Mais ceci est loin d’être auto-évident, mieux : c’est à première vue implausible. Il est curieux et même affligeant que, à l’exception notable des arguments problématiques de Strawson dans Individuals, on ne trouve nulle part dans la littérature en révolte contre le procès une attaque substantielle (sans jeux de mots), explicite, franche du concept de procès qui serait destinée à établir l’adéquation de la subordination du procès au paradigme chose/qualité. Les thèses douteuses portant sur des problèmes fondamentaux ne devraient bien sûr pas être autorisées à être victorieuses par défaut. Si la « révolte contre le procès » doit remporter une victoire

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philosophique sensée, les révolutionnaires devront livrer une bataille rangée. Quelle que soit la variabilité et la fluctuation des procès, le procès est trop imprégné et persistant pour qu’il puisse s’évanouir simplement à force d’être ignoré ou même dénigré par l’ontologie de la chose-etqualité18.

5. Situation de la philosophe du procès Comment la philosophie du procès entre-t-elle dans le panorama philosophique contemporain ? A la fin du siècle passé, il est devenu clair que les historiens ont tendance à représenter la condition de la philosophie comme dichotomique. D’un côté, il y a la soi-disant philosophie « analytique » — la tradition issue de penseurs tels que Frege, Moore, Russell, et C. D. Broad. D’un autre côté, il y a la « philosophie continentale » — tradition issue de penseurs tels que Heidegger, Cassirer, et Gadamer en Allemagne et Croce ou Sartre ailleurs. L’une cherche la précision et la clarté en s’inspirant des sciences formelles ou empiriques ; l’autre cherche la profondeur historique et la généralité herméneutique à l’aide d’une approche humaniste axée sur les valeurs. De ce point de vue, la tendance générale parmi les étudiants et les historiens de la philosophie a été de situer fermement la philosophie du procès dans la philosophie continentale. Des figures telles que Leibniz et Hegel sont vues comme les précurseurs classiques du processisme tandis que ses interprètes américains récents sont des penseurs influencés par le continent — tels C. S. Peirce, A. N. Whitehead, et Charles Hartshorne. D’autre part, les anti-processistes se recrutent principalement du côté analytique, comme Ramsey, Quine, et Strawson, qui sont des théoriciens inspirés par la logique et qui travaillent dès lors sous l’influence d’une représentation essentiellement statique du monde. Une telle vue n’est pas sans justification. Il faut bien sûr reconnaître que la philosophie du procès pose des problèmes d’évaluation — de définition de ce qui est prioritaire et doctrinalement essentiel — qui impliquent des affinités doctrinaires et historiques intimes avec la pensée continentale. Les processistes se préoccupent de questions de priorité et de signification, d’action et d’interaction interpersonnelles, et d’un souci humain plus profond — traits qui sont, et à bon droit, vus comme centraux pour la tradition philosophique continentale.

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Cependant, il faut dire que l’affaire est bien plus complexe. Croire que la pensée du procès peut simplement être intégrée à la philosophie continentale est une erreur. Une erreur d’omission plutôt qu’une erreur de commission. En fait, il n’y a rien d’unilatéral en philosophie du procès. Au contraire, c’est un projet très large qui a des affinités et des implications dans tout le spectre philosophique. En particulier, comme notre discussion a déjà commencé à le montrer, la philosophie du procès inclut toute une liste de problèmes analytiques fondamentaux, tels que : • Comment le concept de procès fonctionne-t-il ? • Quelle est la nature d’un procès ? • Comment le concept de procès est-il lié à celui de temps ? • Comment doit-on comprendre l’aspect temporel des procès ? • Qu’est-ce que l’existence de procès implique ? Comment devons-nous comprendre la thèse selon laquelle un certain procès existe en actualité ? • Quels genres de procès existe-t-il ? Comment doit-on classer les procès et qu’elle est leur typologie ? Il est clair que de telles questions sont quintessentiellement analytiques. Et il est tout aussi clair qu’une philosophie du procès qui pourra vraiment prétendre à l’adéquation devra rencontrer ces questions. Les négliger nous laisserait, du point de vue des attentes très raisonnables du systématisme philosophique, le bec dans l’eau. Sur cette base, il devient clair que la philosophie du procès possède une dimension intrinsèquement analytique qui fonctionne de manière à bloquer l’adéquation de tout compte rendu partial qui voudrait la faire figurer du côté continental de la bifurcation évoquée. N'importe quelle vue honnête et consciencieuse sur la question doit reconnaître que la philosophie du procès est un projet complexe et aux multiples facettes prismatiques [prismatically many-sided project], un projet qui résiste à tout essai de clôture dans un programme net et étriqué, tels ces typologies programmatiques décidant à priori de la niche de chaque variété philosophique. La complexité de la philosophie du procès est telle que ses tentacules atteignent tous les recoins intéressant la discipline philosophique. Et ceci nous amène à une question parallèle. Dans un papier classique de 1908, Arthur O. Lovejoy de la Johns Hopkins University, qui était alors un philosophe bien en vue et influent donna libre cours à son agacement, qui est loin d’être anecdotique, pour le pragmatisme19 : « que veulent donc — demande-t-il — ces empoisonnants pragmatistes ? » En cherchant une

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réponse, Lovejoy propose une discussion, à laquelle il donne le titre provoquant de « Les treize pragmatismes », qui énumère tellement de différents thèmes et théories pragmatistes que chacune de ces différentes versions en vient, à un moment ou un autre, à être en contradiction avec ses concurrentes. En analysant cette scène complexe et sans unité, Lovejoy conclut que le pragmatisme n’est simplement pas une doctrine philosophique cohérente, qu’elle s’auto-détruit par fission. Mais l’objection de Lovejoy, pour plausible qu’elle puisse paraître, commet une série d’erreurs, chacune d’une portée considérable : elle ne reconnaît pas la différence fondamentale dans l’enseignement philosophique entre une doctrine ou une position philosophique et une approche ou une tendance philosophique. L’une est une position spécifique et indépendante, l’autre une tendance doctrinale générique et potentiellement diffuse. Et c’est bien sûr une erreur que de rechercher une unicité doctrinale au sein d’une tendance philosophique large. Le fait est que toute tendance philosophique substantielle — réalisme, idéalisme, matérialisme, etc. — est fondamentalement un complexe prismatique. Chacune est une large tendance programmatique qui peut être entraînée dans différentes directions. Dans chaque instance, tenter de spécifier une seule position doctrinale centrale, monolithique et bien définie reviendrait à s’adonner à un essentialisme douteux. Chacune de ces tendances est intrinsèquement plurifaciale (multilatériale) et multiplexe [many-sided and multiplex]. Ceci bien sûr n’est pas vrai seulement pour le pragmatisme, mais également pour la philosophie du procès. Elle n’est pas une tendance doctrinale monolithique énoncée dans une thèse ou une théorie particulière, mais une approche générale et programmatique. La voir comme une doctrine unifiée serait aussi erroné que de l’identifier avec l’enseignement et les idées d’un seul penseur. Comme n’importe quel mouvement philosophique de grande envergure, la philosophie du procès possède des divisions et des variations internes. Une différence importante pour notre discussion trouve sa racine dans la question de savoir quel type de procès est paradigmatique. Certains interprètes (spécialement Henri Bergson) voient les procès organiques comme centraux, et les autres types de procès comme modelés ou greffés sur eux. D’autres (spécialement William James) fondent leurs idées processuelles sur un modèle psychologique et voient la pensée humaine comme idéalement paradigmatique. Ou alors, d’un point de vue méthodologique, on peut remarquer que certains processistes (comme Whitehead) articulent leur position en des termes qui trouvent leurs sources en physique, tandis que d’autres (spécialement Bergson), se reposent plus

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sur des considérations biologiques. Il existe également des processistes socio-culturels, comme John Dewey. Sans oublier ces différences, il existe des ressemblances de famille entre thèmes et emphases qui mettent les enseignements des théoriciens du procès sous un éclairage commun. Finalement il est, ou devrait être clair, que l’unité de la philosophie du procès n’est pas doctrinale mais thématique ; il ne s’agit pas d’un consensus ou d’une thèse mais plutôt d’une simple affaire diffuse de type et d’approche. Lovejoy et ses disciples ne se donnent pas les moyens de faire justice à tout ceci. L’articulation satisfaisante de n’importe quelle sorte de philosophie du procès demande le type d’appréciation évaluative et de contextualisation historique qui caractérise la philosophie continentale. Mais elle demande également le type de clarification conceptuelle et de systématisation explicative qui caractérise la philosophie analytique. En conclusion, la philosophie du procès recouvre un éventail trop large pour appartenir à un côté ou l’autre de la dichotomie continentale de la philosophie du XXe siècle : sa portée et son domaine d’application sont trop grandes pour être détenues comme une possession exclusive par quelque approche ou tendance philosophique que ce soit. Il y a de bonnes raisons pour accepter cette situation comme adéquate et indiquée [fitting and proper]. Car de ce point de vue, la philosophie du procès est simplement cohérente avec ellemême. La pensée du procès, après tout, tend à envisager la réalité comme une variété complexe de procès différents mais intimement corrélés. Et ceci est précisément vrai, non seulement de toute apparence, mais de la philosophie du procès elle-même.

6. Philosophie du procès et pragmatisme La philosophie du procès et le pragmatisme représentent deux domaines philosophiques dans lesquels l’Amérique s’est le plus distingué. Il est bon de noter leur inhérente corrélation conceptuelle. L’idée centrale du pragmatisme pose que la manière naturelle et appropriée d’estimer l’adéquation de n’importe quelle pratique pilotée téléologiquement consiste à évaluer son effectivité et son efficacité [effectiveness and efficiency] dans la réalisation des objectifs en question. L’idée centrale de la philosophie du procès est un dynamisme qui rend les procès prioritaire sur les choses — une ontologie qui ne focalise pas sur les choses mais sur les procès

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gouvernés par des lois opérationnelles qui elles-mêmes ne sont pas nécessairement stables mais plutôt potentiellement changeantes et évolutives. Considérons à présent ces positions dans leur corrélation, en commençant avec les limites que le procès impose au pragmatisme. De notre point de vue, un être intelligent est l'être le plus significatif. Par définition, les procès xyz sont ceux qui sont dirigés par des agents animés par la réalisation de quelque objectif. Il est clair que le pragmatisme doit incontestablement régner sur ce domaine, car la manière naturelle et évidente d’évaluer un tel mode opératif piloté par un but téléologique est de répondre à la question de l’efficacité et de l’efficience avec lesquelles il rend possible la réalisation du but en question. Les limites que le pragmatisme impose au procès sont de plus en plus claires. Le pragmatisme s’occupe de l’agence [agency] téléologiquement efficace ; et l’agence intentionnelle [purposive agency] est toujours une affaire de procédure et de procès. Dans sa préoccupation pour l’agence, le pragmatisme examine inévitablement les procès procéduriers [procedural processes]. De plus, ces procès eux-mêmes sont pris dans une toile procédurière [procedural web]. Eux aussi — notre mode d’opération — sont eux-mêmes toujours en évolution dans la direction d’une plus grande efficacité, et sont donc engrenés à une cause de développement processuel. En conclusion, pragmatisme et philosophie du procès sont corrélés par un instrument commun dans leur souci de l’efficacité opérationnelle au cours du développement processuel. En conséquence, pragmatistes et processistes rendent similairement prioritaire le souci d’effectivité et de l’efficacité dans le contexte du procès téléologique. En dernière analyse, chacune de ces deux écoles entend en découdre avec les questions et les idées qui s’avèrent pivotales pour la thèse de l’autre. Il ne fait pas de doutes que ces deux positions doctrinales vivent en symbiose fructueuse.

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Notes 1

Cambridge, Technology Press of the Massachusetts Institute of Technology, 1960.

2

De la même manière que la recherche kantienne de « la manière dont l'esprit fonctionne » aboutit aux catégories aristotéliciennes, l'analyse de Quine de « la manière dont le langage fonctionne » aboutit aux objet/sujet et attribut/prédicat reliés par une copule atemporelle. L'interprétation de Quine, comme celle d'Aristote, est orientée atemporellement vers l'objet [atemporally objectoriented] et il ignore les procès, les notions, verbes et adverbes temporels au profit des choses, des attributs et des relations atemporelles (Nicholas Rescher, Compte rendu de Word and Object, American Scientist, vol. 48, 1960, pp. 375A377A.)

3

[Linguistically, and hence conceptually, the things in sharpest focus are the things that are public enough to be talked of publicly, common and conspicuous enough to be talked of often, and near enough to sense to be quickly identified and learned by name; it is to these that words apply first and foremost.] (Quine, op. cit., p. 1.)

4

[« the idea of paraphrasing tensed sentences into terms of eternal relations of things to times. »] (Quine, op. cit., p. 172)

5

[« leaves no reasonable alternative to treating time as spacelike. »] (Quine, op. cit., p. 172)

6

Cambridge MA, Harvard University Press, 1951.

7

The Philosophical Review, vol. 69 (1960), pp. 497-504. La discussion de Dummet (et de McTaggart) peut être interprétée comme hostile à la « révolte contre le procès » car leur argument en faveur de l'irréalité du temps peut être compris comme un argument pour son caractère sui generis et une protestation contre sa spatialisation.

8

The Journal of Philosophy, vol. 48, 1951, pp. 457-472.

9

The Journal of Philosophy, vol. 52, 1955, pp. 599-612.

10

Une des rares discussions pertinentes peut être trouvée dans l'article de Margaret Macdonald sur « Things and Processes », publié dans Analysis, vol. 6 (1938), et puis dans Philosophy and Analysis (ed. by M. Macdonald, New York, 1950).

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Mais cet article est spéculativement timide et se contente de poser la thèse extrémiste : « il n'existe pas de choses, seulement des procès ». Après tout, même les processistes les plus consciencieux peuvent faire de la place pour quelque chose d'aussi pertinent que les constellations de procès [constellation of processes]. 11

Berkeley and Los Angeles, University of California Publications in Philosophy, Vol. 35, 1961.

12

London, Methuen, 1959.

13

J'utilise ici le terme « priorité ontologique » dans son sens présystématique et générique plutôt que dans le sens technique de Strawson (p. 59), qui rend la thèse selon laquelle les objets matériels sont ontologiquement antérieurs à « notre schème conceptuel » tautologique.

14

« whether there is reason to suppose that identification of particulars belonging to some categories is in fact dependent on identification of particulars belonging to others, and whether there is any category of particulars which is basic in this respect » (op. cit., pp. 40-41).

15

Le fait que les nombres pourraient ne pas relever des « particuliers » dans la conception de quelqu'un n'est pas pertinent dans le cadre de ce contre-exemple. L'identification par le biais d'une icône physique jointe ferait tout aussi bien l'affaire.

16

Puisque le « schème conceptuel » de notre usage ordinaire du langage met les choses/noms et les procès/verbes pratiquement sur le même pied d'égalité, il est difficile de comprendre comment quelqu'un qui prétend être un métaphysicien descriptif peut soutenir, ultimement sur base de considérations linguistiques, la subordination des procès aux choses.

17

L'article important de Wilfrid Sellars sur « Time and the World Order » (in Minnesota Studies in the Philosophy of Science, vol. III, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1962) Peut également être mentionné à ce propos.

18

Nos réflexions sont jusqu'à présent issues d'un article publié sous le titre « The Revolt Against Process », in The Journal of Philosophy, vol. 59 (1962), pp. 410417. Les sections suivantes s'inspirent de notre article « On Situating Process Philosophy » in Process Studies, vol. 28 (1999), pp. 37-42.

19

Arthur O. Lovejoy, « The Thirteen Pragmatisms », The Journal of Philosophy, Psychology, and Scientific Methods, vol. 5 (1908), pp. 5-12 et 29-39.

3. Idées fondamentalesi 1. L’approche processuelle et ses alternatives La philosophie du procès possède deux secteurs étroitement corrélés, un secteur conceptuel ou épistémique, et un secteur métaphysique ou ontologique. L’aspect conceptuel se base sur l’idée que le procès et ses ramifications fournit les instruments conceptuels les plus appropriés et les plus effectifs pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. L’aspect ontologique est inhérent à l’idée que cet état des lieux conceptuels vient du fait que le procès est le trait de la réalité le plus profond, le plus caractéristique. Cette dualité de perspectives doctrinales conduit à deux versions distinctes (quoi que compatibles) de la philosophie du procès. Dans sa version la plus forte, la philosophie du procès est un réductionnisme ontologique qui envisage toutes les choses physiques comme réductibles à des procès physiques. Dans sa version la plus faible, la philosophie du procès est un réductionnisme conceptuel qui envisage l’explication de l’idée d’une « chose » en tant qu’elle implique nécessairement le recours à des idées processuelles. La philosophie du procès possède donc à la fois un versant ontologique et un versant conceptuel ; et les philosophes du procès se différencient selon qu’ils font porter l’emphase sur l’un ou sur l’autre de ces versants. La prédominance et la permanence des « choses » dans la nature, telles qu’elles sont comprises par les philosophes du procès, sont au mieux une fiction utile et au pire une illusion égarante. Les « objets matériels » consistent ultimement en des flux et des mouvements continûment variables. Tout ce qui est sensé demeurer constant, continûment identique en dépit des vicissitudes du temps et du changement est en fait à peine différent de lieux de stabilité relative (et transitive) au sein de la variété de changements continuels, pris dans un transit inexorable conduisant, à travers le mûrissement, de la naissance au déclin et à la destruction. En

i Source : PM, Chap. 2.

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termes généraux, la philosophie du procès est affirmée sur une double base : • Dans un monde dynamique, les choses nécessitent les procès. Puisque les choses substantielles changent, leur nature doit comprendre quelque impulsion [impetus] au développement interne. • Dans un monde dynamique, les procès sont plus fondamentaux que les choses. Attendu que les choses émergent dans et du monde changeant, les procès sont prioritaires sur les choses. Le devenir et le changement — l’origination, la prospérité et le passage du vieux et l’émergence innovative des existences toujours nouvelles — constituent les thèmes centraux de la philosophie du procès. Le point de vue de la philosophie du procès va a contre-courant de la quasi-totalité de la métaphysique occidentale, qui a généralement montré un penchant bien marqué pour les « choses ». L’insistance d'Aristote sur la primauté de la substance et ses ramifications (voir Métaphysique, IV, 2, 1003b6-11) — avec sa focalisation sur des objets physiques de taille moyenne, tels un rocher, un arbre, un chat, un être humain — s’est avérée décisive pour la philosophie occidentale dans son ensemble. Pour sa part, la philosophie du procès a délibérément choisi de renverser cette vision. Elle veut penser le procès comme fondamental dans l’ordre de l’être, ou du moins dans l’ordre de la compréhension. Nous ne pouvons pas décrire adéquatement (et encore moins expliquer) les procès en terme de quelque chose de non processuel — pas plus que nous ne pouvons décrire (ou expliquer) la relation spatiale avec des termes de référence non spatiaux. L’ordre du procès est, en ce sens, conceptuellement fermé1. Un des arguments principaux en faveur de cette réversion conceptuelle se trouve dans le fait inéluctable que le procès imprègne et la nature et les affaires humaines. L’histoire naturelle et l’histoire humaine sont communément comprises comme une collection d’événement considérables — disons la séparation de la lune de la terre ou l’extinction des dinosaures, ou l’assassinat de Abraham Lincoln. Mais, bien sûr, lorsque l’un de ces « événement » est examiné en détail, il devient rapidement obvie que, en en fait, un procès long et compliqué y est impliqué, une séquence d’activités et de transitions qui constitue dans chaque cas une histoire élaborée faite d’événements interconnectés. À y regarder de plus près, l’idée d’ « événements » discrets se dissout dans une variété de procès qui eux-mêmes se dissolvent en d’autres procès. Et ce qui est valable pour des événements discrets est aussi valable pour des choses discrètes. Car tandis que la métaphysique occidentale favorisait généralement les choses au dépens des procès, un autre courant de pensée

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(qui remonte aux origines de la philosophie grecque, nous l’avons vu) progressait parallèlement. Après tout, la concentration sur les choses physiques persistantes en tant qu’existantes dans la nature obère les thèses tout aussi valables d’une autre catégorie ontologique, c’est-à-dire, procès, activités, événements, occurrences — tous mieux représentés par des verbes que des noms. Tempêtes et vagues de chaleur sont manifestement tout aussi réelles que les chiens et les organes. Même en apparence, les entités verbales [verb-entities] peuvent tout aussi bien prétendre à la réalité que les noms-entités [noun-entities]. Pour les théoriciens du procès, le devenir n’est pas moins important que l’être — au contraire. « Comment » ce qui est réalisé se produit n’est pas moins significatif que « quelle » sorte de choses sont impliquées dans le procès. Les processistes font ressortir la phénoménologie du changement précisément car la différence entre un musée statique et l’activité vibrante du monde réel est emblématique de notre compréhension de la réalité. En conséquence, les philosophes du procès rejettent la posture d’une théorie temporelle exagérément idéaliste, qui comprend le temps et son œuvre comme appartenant totalement au regard du spectateur. (En effet, ils prennent le dynamisme même du spectacle changeant comme signe du rôle indispensable du temps, et donc de l’impossibilité de l’exclure de toute explication, quelle qu’elle soit.) Les procès peuvent en fait accomplir le travail généralement demandé par les philosophes à la substance. Et chacune des caractérisations des substances dans la tradition ontologique va, en fait, pouvoir être prédiquée de procès particuliers : Spinoza : Par substance, j’entends ce qui est en soi et est conçu par soi ; c’est-à-dire ce dont le concept n’a pas besoin du concept d’une autre chose pour être formé2. Wolff : Un sujet qui perdure et qui peut être modifié est appelé substance3. Kant : Le schème de la substance est la permanence du réel dans le temps, c’est-à-dire la représentation de ce réel comme un substrat de la détermination empirique de temps en général, substrat qui demeure donc pendant que tout le reste change4. Hegel : La substance est ce qui se conserve comme Unité dans l’interaction des actualités5. Il est clair que beaucoup de ces caractérisations de la substance, et bien d’autres que l’on trouve dans la littérature classique, vont ultimement être vraies, tout autant pour les procès que pour les objets matériels qui sont généralement considérés comme les choses ou les substances paradigmatiques.

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La plupart des controverses et des désaccords métaphysiques présentent un caractère fondamentalement évaluatif au sens où elles portent moins sur ce qui pourrait être appelé les faits discernables que sur l’évaluation de leur importance. Les questions clefs sont celles de signification et de portée, de centralité, de priorité et d’emphase. Et de ce point de vue, la position de la philosophie du procès est que, afin d’arriver à bien comprendre les réalités mondaines, il convient de rendre prioritaire • l’activité sur la substance • le procès sur le produit • le changement sur la persistance • la nouveauté sur la continuité De ce point de vue, la philosophie du procès ne nie pas — ou ne doit pas nier — la réalité et la validité des deuxièmes membres de ces paires, mais prétend plutôt que, dans l’ordre de la signification ils doivent être subordonnés aux premiers. C’est la question de la priorité comparative ou de l’importance par rapport à l’être — à tout le moins il s’agit de la pomme de discorde. En conséquence, la « philosophie du procès » est la mieux comprise en tant que doctrine dévouée à, ou en tous cas tendant à certains enseignements de base ou assertions : • que le temps et le changement comptent parmi les principales catégories de compréhension métaphysique • que le procès est une catégorie principale de description ontologique • que les procès — et la force, l’énergie, et la puissance qu’ils rendent manifeste — sont les plus fondamentaux, ou en tous cas pas moins fondamentaux que les choses dans le cadre d’une théorisation ontologique • que plusieurs si pas tous les éléments majeurs du répertoire ontologique (Dieu, la nature-en-tant-que-tout, personnes, substances matérielles) sont mieux comprises en termes de procès • que contingence, émergence, nouveauté et créativité sont parmi les catégories fondamentales de la compréhension métaphysique. Un philosophe du procès, dès lors, est quelqu’un pour qui de tels procès sont métaphysiquement fondamentaux, quelqu’un pour qui la temporalité, l’activité, et le changement — qu’ils soient altération, entêtement, passage, ou nouveauté/émergence — sont, ontologiquement ou au moins herméneutiquement, la dimension la plus saillante du réel. Ultimement, c’est une question de primauté ; il s’agit de voir les aspects du réel liés au temps comme constituant ses traits les plus caractéristiques et les plus

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significatifs. Pour le philosophe du procès, le procès est prioritaire sur le produit dans l’ordre de l’être ou au moins dans l’ordre de la compréhension. La philosophie du procès nous invite à accepter les dispositions mondaines dans leur pleine complexité. Cette reconnaissance de types de procès fondamentalement différents prédispose la philosophie du procès au matérialisme. Car s’il existe en effet des modes processuels différents et distincts, pourquoi devrions-nous nous sentir obligé de réduire certains à d’autres — disons le mental au physique comme dans le matérialisme traditionnel, ou le symbolique au matériel comme dans le nominalisme traditionnel ? Cependant, la philosophie du procès n’est pas tant, en dernière analyse, une doctrine qu’une tendance, une manière d’approcher les questions philosophiques. Elle peut être développée dans des directions très différentes, variant avec la question de savoir quelle sorte de procès on pose comme paradigmatique ou fondamental. Si c’est un procès mécanique ou physique, un type de doctrine en résulte (quelque matérialisme) ; tandis que si c’est un procès mental ou psychique, une doctrine très différente en résulte (quelque idéalisme). Si un seul procès est fondamental, nous avons un monisme ; tandis que si un pluralisme de procès fondamentaux est envisagé, un pluralisme métaphysique émergera. La métaphysique du procès en tant que telle est plus une tendance doctrinale qu’une position concrète. Et elle peut même aboutir à une doctrine substantiellement naturaliste si au niveau métaphysique on considère le monde comme un amas de procès naturels hautement diversifiés mais interconnectés, et qu’on laisse aux sciences positives (naturelles) le soin de traiter les détails. (Rien en principe n’empêche la métaphysique du procès de devenir principalement empiriste et naturaliste.) En conséquence, la meilleure manière de voir la philosophie du procès est de se la représenter comme un vaste mouvement qui promeut une approche particulière aux problèmes métaphysiques — une stratégie générale pour la description et l’explication du réel. Cependant, tandis que la philosophie du procès consiste en une approche généralisée plutôt qu’une doctrine unifiée, elle implique néanmoins une certaine tendance ou une inclination doctrinale, à savoir, la subordination des choses substantielles aux procès, et ce à la fois ontologiquement (dans l’ordre de l’être) et conceptuellement (dans l’ordre de la compréhension). Mario Bunge a dit que l’on devrait révoquer « la version pittoresque de la philosophie du procès qui nous dispense du concept de chose, car elle est logiquement intenable ; en effet, définir une chose comme une collection d’événements dont elle serait le siège est circulaire » attendu que le « elle »

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doit se référer à la chose débattue6. Mais cette observation, pertinente dans une certaine mesure, nous invite à deux commentaires. Premièrement, le métaphysicien du procès ne souhaite pas (et ne doit pas) se dispenser du concept de chose — il lui serait en effet difficile d’articuler sa position sans utiliser ce concept. Après tout, la métaphysique n’est pas une bataille qui porte sur des concepts en tant que tels, mais sur leur portée. Deuxièmement, la métaphysique du procès entend défendre la thèse selon laquelle les éléments que nous catégorialisons en tant que « choses » (entendues communément) sont compris plus instructivement et plus adéquatement en tant qu’instanciations de certains types de procès ou de complexes processuels. Bien sûr, les philosophes du procès ne promeuvent pas une réforme ou une transformation du langage ordinaire. Personne ne propose de parler du « procès floral là-bas » à la place de « la fleur là-bas » ou encore de « cette instance du procès styloesque » à la place de « ce stylo ». Il ne s’agit pas plus de cela que, pour un chimiste, d’insister pour commander à un serveur un verre de H2O ou, pour un propriétaire d’animal domestique inquiet de s’enquérir de la santé de son Felix domesticus. Celui qui souhaite atteindre une grande précision théorique ne porte pas le flambeau (ou ne doit pas le porter) de la réforme linguistique. Les coperniciens n’ont pas refusé de parler du lever du soleil. La philosophie du procès s’occupe de modes de compréhension, pas de modes de discours. Les philosophes du procès n’éprouvent aucun scrupule à retenir des termes et des concepts substantiels, et ne proposent pas de s’en dispenser en faveur d’un vocabulaire exclusivement processuel. Ils insistent plutôt sur la réductibilité en principe de tels termes en langage processuel (version forte) ou en tous cas sur le fait qu’ils représentent un mode de compréhension plus fondamental (version faible). La thèse débattue par la philosophie du procès — c’est souvent le cas en philosophie — est mieux comprise sous la forme de la thèse opposée. Et ceci nous renvoie, comme bien d’autres questions, à la Grèce ancienne. Une école de philosophes qui promouvait fermement la primauté des substances fut l'atomisme grec de l’époque présocratique. Selon eux, les atomes étaient des unités d’existence intangible, définies simplement par la possession de certains facteurs intangibles (qualités), à savoir leur forme (configuration) et taille. Le seul changement que de tels atomes admet est le changement relatif (l’un par rapport aux autres) de lieu — de telle manière que chaque sorte de procès naturel est, en dernière analyse, réductible aux activités (c’est-à-dire aux mouvements) de substances (d’atomes). Le seul type de procès mondain est donc le mouvement atomique, le changement de position relative des atomes. Tous les autres

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changements sont réductibles à cette réorganisation positionnelle, au sein de la vaste matrice spatiale qui les accueille tous (le « vide »), d’atomes sinon intangibles. Puisque le réarrangement atomique est la seule réalité, l’état global du monde demeure fondamentalement le même. Progrès, avancée, développement — en bref, la téléologie sous toutes ses formes — n’ont pas leur place dans la schématique des choses naturelles. Aucune doctrine ontologique ne pourrait être plus insistante sur la primauté ontologique des substances stables que l’atomisme grec qui, pour cette raison, est la quintessence de tout ce à quoi la philosophie du procès s’oppose.

2. Concepts-clefs et catégories L’idée du procès représente ce qu’on pourrait appeler un concept catégorial — un concept qui fournit un instrument de pensée pour organiser la connaissance qui nous vient de notre expérience du cours des événements mondains7. Pour la métaphysique du procès, la catégorie neutre la plus fondamentale d’article existant [existent item] ou d’entité [entity] ou d’individu [individual] étend son emprise [branches out] sur deux réalités [realizations] : choses (substances) et procès (activités). Fondamentalement donc, la métaphysique du procès est moins une théorie qu’un point de vue selon lequel les procès sont prioritaires sur les choses, et les activités sur les substances. Par conséquent, et à la différence du substantialisme, une métaphysique du procès pose une emphase caractéristique sur les concepts suivants : philosophie de la substance

philosophie du procès

individualité discrète

relationalité interactive

condition (nature fixe)

Activité (auto-développement)

nature uniforme

innovation / nouveauté

unité d’être (spécificité individualisée)

unité de loi (typologie fonctionnelle)

fixité descriptive

énergie, nisus [drive] productif

stabilité classifiante

fluidité et évanescence

passivité (subir une action)

activité (agence)

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La philosophie du procès rend donc prioritaire le changement et le développement, sous tous ses aspects, par rapport à la fixité et à la persistance. Le point crucial de la controverse entre procès et substance se trouve dans la distinction que l’on doit opérer entre occurrences et choses. Les métaphysiciens à la mode, supposant, sur base de la possession de certains traits ou caractéristiques essentiels ou de certaines propriétés qui demeurent inchangées, que les choses demeurent identiques à elles-mêmes, confèrent en général aux choses la permanence de substances perdurant dans le temps. En conséquence, le problème de l’ontologie de la substance a toujours été que, quoi qu’on fasse, il est au mieux difficile et au pire impossible de spécifier quelque propriété descriptive ou trait non classificatoire qui caractérise stablement l’essence des choses. La philosophie du procès se libère de cette difficulté en contournant simplement le problème. L’approche théorique qui est caractéristique de la philosophie du procès est indiquée clairement dans le contraste entre son jeu de catégories ontologiques et celui du schématisme aristotélicien classique. Un théoricien observe que « les philosophes du procès ne s’entendent pas sur la catégorie qui doit être mise en avant. Dewey et Randall font porter l’emphase sur la situation, Hartshorne sur la socialité, Bergson sur le temps et Ushenko sur la puissance8 ». Mais ces différences d’emphase ne militent pas contre le consensus de base qui existe sur les problèmes fondamentaux. Tableau 1 Catégories aristotéliciennes

Catégories du procès

Substance

Procès

Quantité

Traits quantitatifs

Qualité

Topicalité (nature thématique)

Relation

Relationalité (interconnexions)

Lieu/espace et temps

Localisation spatio-temporelle

État

Condition/structure (interne), ordre, situation

Action et affection

Force, énergie, changement, pouvoir ; antécédence et conséquence causales

Possession

Accompagnement (« ordre social »)

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Note : Exactement le même éventail de questions est traité de part et d’autre (quoi ?, sur quelle échelle ?, de quelle sorte ?, etc.), mais dans chaque cas relativement à un cadre de référence typique. Cela étant, n’est-ce pas être infidèle à l’esprit de la philosophie du procès que de promouvoir un ensemble catégoriel, quel qu’il soit9 ? Une philosophie qui comprend tout sur le mode du procès ne devrait-elle pas rejeter l’idée d’un schème catégorial ? Comme le montre notre tableau, la résolution de ce problème tient dans le fait que les catégories expriment des questions, non des réponses : elles évoquent le quoi, le où, le quand, le comment, etc. De part leur nature intrinsèque, les catégories sont problématisantes [problem-oriented]. Et la philosophie du procès n’est pas mise à mal par l’existence de certaines questions permanentes. Au niveau de généralité le plus abstrait, et seulement à ce niveau-là, nos questions demeurent les mêmes (quoi ? sur quelle échelle ? de quelle sorte ?, où-et-quand ?, etc.). Mais, bien sûr, les détails sont en continuel changement dans le cours du procès cognitif — et les réponses aussi. Donc, l’uniformité catégorielle (au niveau des questions les plus abstraites) n’est pas remise en question par la variabilité processuelle (au niveau des détails substantiels). Qui plus est, le procès est une catégorie à laquelle les humains ont naturellement recours car ils comprennent le changement grâce à l’expérience du changement en eux : nous agissons ou faisons des choses, et des choses nous arrivent. L’agence humaine telle que nous l’expériençons constitue à bon droit le paradigme du procès car — comme les instructions pour nager ou pour le saut en longueur — ce qui est impliqué est une séquence programmatique d’actions ou d’activités. Les penseurs du procès soutiennent donc l’idée de macro-procès qui organisent les micro-procès en touts systémiques. L’idée de système a toujours été proéminente dans leur pensée organisée autour du paradigme du système organique et biologique. Profondément ancrée dans la philosophie d’Aristote, cette idée a figuré bien en vue dans toute l’histoire de la philosophie du procès, de Leibniz à Bergson et Whitehead. Leibniz peut illustrer la totalité de cette tradition : Or cette Liaison ou cet accommodement de toutes choses créées à chacune et de chacune à toutes les autres, fait que chaque substance simple a des rapports qui expriment toutes les autres, et qu’elle est par conséquent un miroir vivant perpétuel de l’univers. […] Car comme tout est plein, ce qui rend toute la matiere liée et comme dans le plein tout mouvement fait quelque effect sur les corps distans à mesure de la distance, de sorte que chaque corps est affecté non seulement par ceux qui le touchent, et se ressent

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en quelque façon de tout ce qui leur arrive, mais aussi par leur moyen se ressent de ceux qui touchent les premiers dont il est touché immediatement : il s’ensuit, que cette communication va à quelque distance que ce soit. Et par consequent tout corps se ressent de tout ce qui se fait dans l’univers […]10. Depuis l’époque d’Aristote, la pensée du procès a été très proche des conceptions biologiques. Un animal — ou un être humain d'ailleurs — peut être conçu ou bien comme un assemblage de composants physiques (pieds, bras, tête, etc.) ou bien comme une multiplicité unifiée de systèmes fonctionnels en relation mutuelle (système digestif, système circulatoire, système sensoriel, système nerveux, etc.) : on peut le penser en termes de parties ou en termes de procès. Et il est plutôt clair, même après un examen superficiel, que cette dernière approche fonctionnelle fournit une compréhension plus efficace de la créature en question. De ce point de vue, la philosophie du procès a généralement adopté une approche organique [organismic approach], encline à voir les constituants mondains, à la lumière d’analogies biologiques, en tant que systèmes organiquement intégrés de procès coordonnés. En conséquence, Leibniz, Bergson et Whitehead (pour ne citer que trois exemples éminents) sont tous des métaphysiciens dont le processisme est très proche de l’approche organiciste.

3. Qu’est-ce qu’un procès ? Il est fructueux d’examiner de plus près ce qu’est exactement un procès. Un procès est un ensemble coordonné de changements dans l’aspect du réel [complexion of reality], une famille organisée d’occurrences qui sont liées systématiquement les unes aux autres, causalement ou fonctionnellement. Insistons sur le fait qu’un procès ne constitue pas nécessairement un changement d’une chose individuelle ou dans une chose individuelle, mais peut simplement être lié à un aspect quelconque de la condition générale des choses. Un procès consiste en une série intégrée de développements connectés se déployant conjointement selon un programme défini. Les procès sont corrélés avec des occurrences ou des événements : les procès impliquent toujours différents événements, et seuls les événements existent dans et à travers les procès. Les procès se développent dans le temps. De la même manière qu’il ne peut y avoir de hurlement [wail] ou de sécheresse [drought] instantanée, il n’existe pas de procès instantané. Les procès impliquent toujours une

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variété de procès et d’événements subordonnés, de la même manière que le procès de la création d’un livre implique son écriture, sa production et sa distribution. Et les procès impliquent presque inévitablement non seulement l’endurance et la continuité mais aussi le changement dans le temps. Même l’attention varie dans le temps, comme William James l’a remarqué quand il compara la conscience à la vie d’un oiseau, qui est faite de l’alternance de vols et de repos11. Qui plus est, de la même manière que la complexité statique d’un ensemble de photographies [film-strip like] d’une flèche en vol ne capture pas son mouvement dynamique, la complexité conjonctive de la description d’un procès ne capture pas adéquatement sa dynamique transtemporelle. En raison de la nature programmatique de ce qui est impliqué, il est de l’essence intrinsèque d’un procès en acte de combiner l’existence présente avec des tentacules qui le relient au passé et au futur. Un procès naturel ne constitue pas une simple collection de présents séquentiels mais présente fondamentalement une structure spatiotemporelle continue12. Un procès naturel, par sa nature intrinsèque, transmet au futur la construction élaborée avec des matériaux passés. Les étapes successives d’un procès naturel ne sont pas de simples juxtapositions de facteurs arbitraires et déconnectés (comme les passagers qui, par pur hasard, voyagent ensemble à bord d’un bateau ou d’un avion). Elles sont unies causalement ou fonctionnellement par un agent systémique sous l’égide d’une régularité normée [lawful regularity]. Même dans le cas d’un langage, l’utilisation des lettres dans un mot ou des mots dans une phrase est limité par des principes ordonnateurs qui transforment ces séquences en unités sémantiques sensées. L’unité d’un procès est l’unité d’un ordre normatif [lawful order] qui ne doit pas être complètement déterminant mais au moins délimitant. Mais comment un procès préserve-t-il son identité propre face au changement ? Comment peut-il être un particulier et pourtant changer ? La réponse est à trouver dans un seul facteur : la complexité interne. Un procès ne change pas en tant que tel — en tant que procès général débattu — mais tout procès de ce type peut incorporer le changement grâce à une unification amalgamante d’étapes ou de phases (qui peuvent être ellesmêmes des procès). De la même manière qu’une histoire peut contenir des idioties sans être elle-même idiote, un procès peut inclure un changement sans changer pour autant lui-même. Tous les procès ont un aspect développemental ; tous sont orientés vers leur futur. Tous envisagent un certain secteur du futur et le canalisent en une région de possibilité plus réduite que celle qui serait possible en théorie. La futurition inhérente au procès est une exfoliation du réel par

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actualisations successives de possibilités qui sont abandonnées comme autant d’enveloppes [husks] inutiles lorsque le procès progresse. Depuis Whitehead, en fait depuis Boscovitch, le concept de champ physique (gravitationnel ou électromagnétique) est devenu un paradigme important pour la philosophie du procès. Le philosophe du procès, conduit à penser par les paradoxes de Zénon que si on laisse la réalité se fragmenter en entités discrètes disjointes rien ni personne ne pourra lui redonner sa cohérence13, a remplacé l’horror vacui par une horror separationis. (Le caractère flou [fuzzy] du réel est un thème-clef chez Bergson et James.) La contribution de l’idée du procès est de nous aider à garder ensemble des choses que la pensée inclinerait à séparer en idées. Comment les instanciations d’un procès généralement identique peuventelles être réidentifiées ? Qu’est-ce qui fait de « cette première dactylographie de ET » et de « cette seconde dactylographie de ET » deux instances du même procès ? Ce n’est manifestement pas la similitude du produit — les ET indistincts indépendamment du procès de leur production peuvent en principe être produits de manières très différentes par des procès très différents. C’est plutôt l’identité de structure qui constitue le cœur du problème : les deux procès concrets impliqués sont simplement deux instances spatio-temporelles de la même procédure générique de production — c’est-à-dire que la même recette générale est suivie dans les deux cas. Un procès particulier est (par hypothèse) une sorte fixe de séquence productive [eventuation-sequence]. Mais ceci n’empêche bien sûr pas l’innovation. D’une part, il y a l’émergence de nouveaux procès qui n’ont pas encore été instanciés. D’autre part, il y a la nouvelle concaténation d’anciens micro-procès en nouveaux macro-procès — la recombinaison d’anciens procès en nouvelles structures processuelles. Les procès identifiables ont généralement une trajectoire ordinaire de développement programmatique, mais cet état de chose n’est pas inexorable et leur déploiement peut être bloqué par des développements contraires. Le procès peut dérailler et le déploiement normal peut avorter à la suite de l’intrusion de développements externes, par exemple lorsque la germination et la croissance d’un gland en chêne est interrompue par son ingestion par un cochon de passage, ou lorsque quelque chose d’essentiel au développement normal du procès vient à manquer (dans le cas de la germination, l’absence d’eau ou de lumière est fatale). Un procès est transposé en quelque chose — non, comme dans le cas de la substance classiquement conçue, par ses propriétés stables (« essentielles ») — mais par son histoire, par la structure temporelle de son déploiement descriptif dans le temps. L’identité d’un procès est

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constituée par le motif séquentiel de l’action : sa fin est sa fin car elle est associée avec ses antécédents (qui font partie de son programme occurrentiel caractéristique). Bien sûr, la programmation d’un procès ne doit pas être totalement déterministe — elle peut autoriser un certain degré de liberté, de variation et de possibilités alternatives. (Le passage d’une jeune fille, par la puberté et l’adolescence, de l’enfance à l’âge adulte est un procès défini qui ne se réalise pas exactement de la même façon chez tous les individus.) L’idée de base du procès implique le déploiement, à travers des étapes déterminées, d’un programme caractéristique. Le concept de développement programmatique (régulé) est décisif pour l’idée de procès : l’unité/identité d’un procès est l’unité/identité de son programme. Si la « connexion » en question dans cette « séquence de développements connectés » est une connexion de causalité actuelle, alors nous avons affaire à un procès physique ; s’il s’agit d’une opération mentale ou mathématique, alors nous avons un procès de type différent. Cela étant, dans le cadre de notre discussion, nous nous focaliserons sur les procès physiques qui constituent le monde naturel alentours.

4. Modes du procès L’importante distinction entre procès productifs [product-productive processes] et procès transformatifs [state-transformative processes] peut être introduite de la manière suivante : • les procès productifs produisent des produits qui peuvent être caractérisés de choses ou de substances (par exemple, les procès manufacturiers qui produisent des crayons ou des automobiles, les germinations qui produisent des plantes) • les procès transformatifs qui transforment simplement un état de fait, préparant la voie à de futurs procès sans produire eux-mêmes quelque chose ou quelque état (par exemple, les tornades ou les tremblements de terre). Cette distinction est importante pour notre discussion car la philosophie du procès est caractérisée par son insistance sur la primauté des procès transformatifs et sur leur détachement potentiel des choses substantielles. La distinction entre procès propre [owned process] et procès impropre [unowned process] joue également un rôle important en philosophie du procès. Les procès propres sont ceux qui représentent l’activité des agents : le gazouillis des oiseaux, la floraison d’un buisson, le pourrissement d’un chablis. De tels procès peuvent être attribués à un terme « substantiel ». Les

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procès impropres, au contraire, sont pour ainsi dire en suspension [freefloating] et ne représentent pas l’activité d’un agent concret (c’est-à-dire d’un agent plus que nominal) : la baisse de la température, le changement du climat, le flash de l’éclair, la fluctuation d’un champ magnétique. Du point de vue du philosophe du procès, l’existence de procès impropres est particulièrement importante car elle montre que le domaine du procès est complémentaire et séparable du domaine des choses substantielles. Une des manières les plus importantes de qualifier les procès est en terme de la nature thématique de l’opération transformatrice en cause. Sur cette base, nous pourrions, par exemple, discriminer les procès suivants : • causalité physique (en relation aux changements physiques) • délibéré/téléologique (en relation à la poursuite d’un objectif délibéré) • cognitif/épistémique (en relation à la résolution de problèmes intellectuels, e.g., l’auto-programmation visant la résolution d’un problème donné) • communicatif (en relation à la transmission d’informations) Bien qu’elles n’épuisent pas le sujet, ces distinctions processuelles sont parmi les plus importantes dans le domaine. La taxonomie processuelle est une entreprise complexe et diversifiée, et ces quelques indications — organisées autour de la distinction cruciale entre procès physiques et procès mentaux — ne constituent que des premiers linéaments.

5. La priorité du procès (contre la thèse de la réductibilité du procès) Selon le dernier Whitehead — comme pour le Schopenhauer du Monde comme volonté et comme représentation (Wille und Vorstellung) et le Leibniz de la théorie de la perception avant lui —, l’expérience humaine constitue le modèle ou le type idéal des procès qui caractérisent la réalité naturelle en général. Whitehead comprend en effet le cœur du réel comme étant parfaitement instancié [typified] dans l’expérience vivante d’une « occasion actuelle » revêtue de sa pleine immédiateté subjective. Mais peut-être que son processisme, tout entier construit autour de cette expérience paradigme, va un peu trop loin. Peut-être que plutôt que de comprendre les procès naturels en tant qu’expérience affaiblie, nous

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devrions — inversement — voir l’expérience humaine comme un type de procès particulièrement vif, comme la quintessence des procès naturels. La différence peut sembler, de prime abord, une simple différence d’emphase, mais en fait elle est fondamentale, car elle rend manifeste qu’un processisme plausible ne doit pas nécessairement être aussi anthropomorphique que la majorité des philosophies du procès l’ont été jusqu’ici. Il y a — ou certainement peut y avoir — des types de procès naturels entièrement par-delà le domaine de l’expérience humaine. (En fait, même si l’on accepte l’expérience humaine comme le paradigme du modèle explicatif analogique du concept de procès — comme les processistes de Leibniz à Whitehead l’ont généralement accepté — on n’est pas contraint pour autant d’endosser une assimilation de type ontologique, l’analogie conceptuelle est une chose et la parenté ontologique une autre.) Du point de vue de la philosophie du procès, cette question du rôle paradigmatique de l’expérience a une importance qui transcende le simple coupage de cheveux explicatifs. Car toute expérience est propre : toute expérience est l’expérience de quelqu’un. Mais les procès, comme nous l’avons vu, ne sont pas nécessairement propres : en dernière analyse, il est faux que tous les procès doivent être compris comme consistant en les activités d’une ou de plusieurs choses. Donc si l’expérience devait vraiment faire valoir ses droits ici, elle compromettrait d’une certaine façon la dimension fondamentale des procès en soutenant la prétention des procès propres (d’un certain type) à la primauté. Explorons cette questions plus avant. Les médiévaux, suivant en cela Aristote, épousèrent le principe Operari sequitur esse. Selon eux, l’opération (le procès) est subordonné à l’être des choses. Concrètement, tout fait est le produit de l’activité de choses substantielles, et tout procès est donc propre. La philosophie du procès rejette bien sûr cette position. Elle renverse en effet efficacement cet ordre de priorité. Sa devise est Esse sequitur operari : les choses sont constituées par le flux processuel ; la substance est subordonnée à l’activité. Les choses sont simplement ce qu’elles font. Les procès, tels qu’ils sont compris par les processistes, sont fondamentaux et les choses sont dérivées — ne fût-ce que parce qu’un procès mental (de séparation et d’individuation) est nécessaire pour extraire des « choses » de la confusion florissante et bourdonnante des procès physiques du monde. Tandis que la métaphysique de la substance comprend les procès comme manifestant des dispositions qui sont ellesmêmes produites par les traits catégoriels (non dispositionnels) des choses, la métaphysique du procès implique une inversion de cette perspective. Elle prétend que les propriétés catégorielles des choses sont simplement des agglomérats stables de dispositions engendrant des procès.

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Considérons donc la thèse suivante de réduction du procès [Processreducibility Thesis] : Les seules sortes de procès qui existent sont des procès propres, i.e., des procès qui représentent les agissements [doings] de substances. Il n’y a pas de procès en dehors de ceux qui constituent l’activité d’agents identifiables. Tous les procès se ramènent (sont réductibles) aux actions (aux « agirs ») de choses (non processuelles). Le processisme substantialiste concède que la nature est en effet pleine d’activités diverses et variées, mais il insiste sur la réduction de ces procès aux simples activités d’agents substantiels. Chaque verbe doit avoir un sujet et chaque événement ou occurrence est une affaire d’agence de chose. Niant l’autonomie ontologique des procès, cette doctrine réductionniste insiste sur la thèse selon laquelle seules les choses et leurs propriétés et actions existent dans le monde. La métaphysique traditionnelle avait tendance à comprendre les procès (tels une règle se brisant sous la tension lorsque celle-ci devient trop forte) comme la manifestation de dispositions (telle la fragilité) qui sont elles-mêmes ancrées dans les propriétés stables des choses. Ce substantialisme constitue une position éminemment implausible. En effet, tandis que certains procès consistent bien dans les activités de choses (le tic-tac de l’horloge), beaucoup d’autres procès ne sont manifestement pas de cette sorte. Avec tous ces procès impropres et, pour ainsi dire, autonomes, nous avons clairement des procès qui n’impliquent pas les propriétés ou les actions de choses, mais plutôt reflètent des changements dans des puissances, des champs, des agences, des conditions et des circonstances non substantiels. Ce serait très trompeur de penser que seuls les procès coordonnés aux substances existent. Il faut souligner que les procès n’impliquent pas nécessairement les agissements [doings] de choses substantielles. La chaleur du feu cause le bouillir de l’eau. Mais il ne s’agit clairement pas d’une chose. Bien sûr, certains événements et procès sont liés aux agissements ou subissements [doings or undergoings] de choses (l’affaissement d’un pont) ou de personnes (Dupont tombant endormi). Et d’autres événements et procès sont liés aux agissements coordonnés de choses (une éclipse solaire) ou de personnes (un bouchon routier). Mais beaucoup d’événements et procès sont clairement sans sujet, en ce qu’ils ne consistent pas en l’agissement d’un ou plusieurs agents personnels ou impersonnels. (Une gelée, par exemple, ou la propagation d’une rumeur ou d’une vibration dans un champ magnétique.) Ce ne sont pas des « agents » qui sont à l’œuvre dans ces procès auto-subsistants ou asubjectifs [selfsubsistent or subjectless] mais des « forces ». Et celles-ci peuvent être multiplement localisées [diffusely located] (la Renaissance), ou encore ne

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posséder aucune localisation physique spécifique (la croissance dans le temps de l’entropie mondaine). Le fait est que nous sommes entourés de toutes parts par toutes sortes de phénomènes qui sont plus aisément conçus en tant que procès qu’en tant que choses substantielles — pas seulement des éléments comme un champ magnétique ou une aurore boréale, mais également des artefacts comme les mots ou les lettres de l’alphabet, sans parler des chansons, des pièces de théâtre ou des poèmes. Un domaine nomique (ou régulé/gouverné par une loi) est un domaine dans lequel les événements sont produits normativement par la réalisation de certaines conditions ou états de faits. Les procès de ces domaines ou mondes impliquent certes la réalisation de dispositions, mais pas nécessairement de dispositions de choses. Car en principe les états de faits — qui pourraient être simplement des procès complexes — peuvent également fournir le support ontologique des dispositions. Les substances concrètes ne doivent simplement pas être considérées. Après tout, le monde est plein de procès qui ne représentent pas l’action de choses (à moins que l’on n’adopte un modèle naturaliste primitif et obsolète tel le matérialisme atomiste). L’idée que les procès peuvent être [constitués par] les agissements de choses représente sans équivoque possible une vérité. Mais l’idée que les procès doivent être [constitués par] les agissements de choses n’est qu’un préjugé inutile. Les fluctuations d’un champ magnétique ou l’érosion d’une rive sont des instances d’un procès qui ne sont pas vraiment les machinations de « choses » identifiables. De tels procès peuvent laisser un impact sur les choses (des aiguilles magnétiques, par exemple). Mais aucun effort imaginatif ne peut transformer ces procès en agissements/activités de choses/substances. Il n’existe manifestement pas une chose qui serait « un champ magnétique » ou « un champ gravitationnel » et qui ferait quelque chose ou qui exécuterait certaines actions. (Où est la chose qui est active quand la pression barométrique chute ?) Cela ne veut pas dire que la métaphysique du procès soit ex officio obligée de rejeter les choses « substantielles » ! Elle dispose plutôt de l’option commode de pouvoir les concevoir elles-mêmes en tant que procès. Pour le métaphysicien processiste typique, substance (chose) et propriété (attribut) sont intrinsèquement relationnels et processuels. Être une substance (chose-unité) c’est fonctionner en tant que chose-unité dans différentes situations. Et posséder une propriété, c’est présenter cette propriété dans différents contextes. (Les seules substances à être complètement indépendantes sont celles qui se prennent elles-mêmes consciemment pour des unités.)

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Du point de vue de la philosophie du procès, les choses peuvent être conceptualisées comme des agglomérats de procès actuels et potentiels. Avec Kant, le philosophe du procès veut identifier ce qu’une chose est avec ce qu’elle fait (ou en tous cas avec ce qu’elle peut faire). Après tout, même en se fondant sur une ontologie de la substance et de la propriété, les procès demeurent épistémologiquement fondamentaux. Sans eux, une chose est inerte, indétectable, disconnectée du commerce causal mondain, et intrinsèquement inconnaissable. Notre seul accès épistémique aux propriétés absolues des choses tient dans la triangulation par inférence à partir de leur modus operandi — à partir des procès à travers lesquels ils se manifestent eux-mêmes. En conclusion, les procès sans entités substantielles sont parfaitement pensables dans l’ordre conceptuel, mais les substances sans procès sont de fait inconcevables.

6. Procès et dispositions Les procès sont coordonnés par les dispositions (qui ne sont pas nécessairement substantiellement attribuées). D’une part, les procès sont des modes de développement structurés dispositionnellement : une fois qu’un procès a débuté, il implique pour sa continuation et son développement un complexe de dispositions caractéristiques. D’autre part, les dispositions sont processuelles, c’est-à-dire qu’elles sont généralement des dispositions à l’activation ou à la continuation de certains procès. Le paradoxe de la métaphysique du procès naît de l’impossibilité de spécifier non processuellement ce qu’une substance est exactement. Il est impossible de caractériser une substance sans se référer au procès. Traditionnellement, les substances sont individuées par leurs propriétés, et on suppose qu’il y a deux sortes de propriétés ; • propriétés primaires, qui décrivent la substance telle qu’elle est en ellemême et par elle-même • propriétés secondaires, qui sous-tendent l’impact des substances entre elles (et donc la réponse évoquée) Cela étant, puisque tout ce que l’on peut en pratique déterminer d’une substance dépend des réactions qu’elle évoque, il est difficile de déterminer les propriétés primaires d’une substance — propriétés qui sont, après tout cruciales pour son existence.

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Les choses traditionnellement conçues ne peuvent pas plus se passer de dispositions qu’elles ne peuvent se passer de propriétés. En conséquence, un métaphysicien substantialiste ne peut pas s’en tirer sans procès. Si ses choses sont totalement inertes — si elles ne font rien — elle sont inutiles [pointless]. Sans procès, on n’a pas accès aux dispositions, et sans les propriétés dispositionnelles les substances demeurent hors d’atteinte cognitive. On peut uniquement observer, à travers leurs effets discernables, ce que les choses font ; ce qu’elles sont, en surplus à ces effets, est toujours quelque chose qui implique une imputation relevant de la conjecture. Ici l’ontologie du procès opère en tranchant le nœud gordien. De son point de vue, les choses sont simplement ce qu’elles font — ou plutôt, ce qu’elles peuvent faire dispositionnellement et ce qu’elles devraient faire normalement. Le fait est que tout ce que nous pouvons détecter sur les « choses » est lié à comment elles agissent et interagissent les unes sur les autres — une substance n’a pas de perceptibilité [has no discernible], et donc pas de propriétés qui lui soient attribuables à bon droit, si ce n’est celles qui représentent des réponses suscitées par son interaction avec d’autres substances. Par conséquent, une métaphysique substantielle de type traditionnel s’oblige à traiter les substances comme de simples particuliers (sans propriétés) car elles ne disposent pas de moyen non spéculatif pour dire quelles propriétés concrètes une substance possède en et par ellemême. Mais une métaphysique processuelle s’épargne cet embarras en posant que les procès sont, par leur nature même, interconnectés et interactifs. Un procès — à la différence d’une substance — peut simplement être ce qu’il fait. Et l’idée de procès entre dans notre expérience directement et en tant que telle. Ce qui rend l’idée de procès tellement accessible pour nous est la nature processuelle de notre propre expérience. Et cela est vrai (nonobstant David Hume) également, et en fait tout particulièrement, de l’idée de procès causal. Comme l’observa A. N. Whitehead : Notre expérience corporelle est à l’origine une expérience de ce que l’immédiateté présentationnelle dépend de l’efficacité causale. La doctrine de Hume inverse cette relation en faisant dépendre l’efficacité causale de l’immédiateté présentationnelle. […] Il ne semble pas que les êtres vivants inférieurs manquent du sentir de l’efficacité causale [the sense of causal awareness], mais plutôt de diversité dans la présentation sensorielle et d’acuité [vivid distinctness] dans l’immédiateté présentationnelle. […] Tout indique un sentir vague de la relation causale au monde extérieur14.

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Les philosophes du procès tranchent donc le nœud gordien de la critique humienne de la causalité en insistant sur le fait que nous faisons en effet l’expérience de la causalité, de la puissance palpable [apprehensible power] des choses de produire les résultats observés. Nonobstant Hume, l’efficacité causale des procès est (souvent) l’affaire du caractère sensitif de notre propre expérience, et non l’affaire d’une inférence médiatrice mystérieuse opérant à partir d’une conjonction constante. Les procès peuvent en théorie se passer des choses. (Comme l’exemple « il commence à faire plus froid » le montre, il y a des procès impropres, sans sujets qui — à la différence de l’éternuement ou de la dissolution — ne consistent pas dans l’activité de choses.) Mais aucune ontologie substantielle exploitable ne peut éviter de dépendre lourdement de procès, puisqu’une chose détachée de tout procès est aussi inutile qu’une cinquième roue. Les substances ne peuvent apparaître sur la scène ontologique que par la médiation de procès. Une ontologie du procès simplifie donc grandement les choses. À la place d’une réalité à deux étages qui combine les choses avec leurs inévitables procès coordonnés, elle promeut une ontologie à un seul étage — en tous cas au niveau le plus élémentaire. Car elle considère les choses non comme les simples produits de procès (comme on ne peut éviter de le faire) mais aussi comme les manifestations de procès — comme des faisceaux complexes de procès coordonnés. Elle remplace le très embarrassant dualisme ontologique de la chose et de l’activité par un monisme d’activités de types différents et différemment organisés. Si Occam avait raison et que la simplicité est un avantage crucial en ontologie, alors la métaphysique du procès a beaucoup à offrir.

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Notes 1

Et le temps lui-même doit être compris en termes de changement plutôt que l'inverse. Comparez à ce propos la Physique (IV, 11) d'Aristote et le Tractatus (6.3611) de Ludwig Wittgenstein.

2

Baruch Spinoza, Œuvres complètes. Texte nouvellement traduit ou revu, présenté et annoté par Roland Caillois, Madeleine Francès et Robert Misrahi, Paris, N. R. F. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1954, Éthique, Livre I, Définition 3.

3

Wolff, Philosophia Prima sive Ontologia, § 768.

4

Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, B183 ; in traduction de A. Treymesagues et B. Pacaud (Paris, Presses Universitaires de France, 1944), p. 154.

5

G. W. F. Hegel, Enzyklopädie der philosophischen Wissenschaften im Grundtisse, éditée par F. Nicolin et O. Pöggeler (Hamburg, 1959), p. 97.

6

Voyez Mario Bunge, Treatise on Basic Philosophy, Vol. I (Dordrecht, Reidel, 1977), pp. 274-75.

7

Pour un développement de ce thème, voyez Donald Hawks, « Process as a Categorical Concept », in R.C. Whittemore (ed.), Studies in Process Philosophy II (New Orleans, « Tulane University Studies in Philosophy », Vol. XXIV, 1975).

8

Robert C. Whittemore, Studies in Process Philosophy II (op. cit.), pp. 89-90. Il aurait pu ajouter Whitehead sur l'individualité.

9

Cette question est soulevée dans l'article intéressant de Andrew J. Reck : « Process Philosophy: A Categorical Analysis », in R. C. Whittemore (ed.), Studies in Process Philosophy II (op. cit) pp. 58-91.

10

Gottfried Wilhelm Freiherr von Leibniz, Monadologie, sections 56 et 61 (in : Discours de métaphysique suivi de La monadologie. Préface, présentations et notes de Laurence Bouquiaux, Paris, Éditions Gallimard, Tel262, 1995, p. 106 et 107).

11

William James, The Principles of Psychology, op. cit., Vol. I, p. 243.

12

Ceci est particulièrement souligné dans les Carus lectures de George Herbert Mead portant sur The Philosophy of the Present (Chicago, University of Chicago Press, 1972 ; publication posthume éditée par A. E. Murphy).

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13

L’auteur utilise ici une contine bien connue pour rendre manifeste l'éclatement de la réalité impliquée par le substantialisme matérialiste : « being impelled by the paradoxes of Zeno into the conviction that once reality falls apart into disjointed discreteness, not all the king's horses and all the king's men can get it together again » (PM40). [NdT]

14

A. N. Whitehead, Process and Reality p. 176 ; traduction modifiée, p. 294. L'aspect expérientiel et sensitif [experienced-feeling aspect] de l'efficacité causale est particulièrement souligné par A. N. Ushenko dans Power and Events (Princeton, Princeton University Press, 1966 ; réédité par University of Chicago Press en 1986). Les « principes d'engrènement actif » [active geared principles] de la puissance causale constituent également le point crucial de la « Harvard Experiment » de C. S. Peirce's (Collected Papers, 5.93-5.101).

4. Procès et particuliersi 1. Particuliers La tradition philosophique dominante en occident est caractérisée par l’hégémonie de l’ontologie substantialiste pour laquelle les particuliers mondains sont — typiquement et paradigmatiquement — des objets matériels de l’ordre d’atomes, de molécules, d’arbres ou de planètes. Mais, bien sûr, le fait demeure que les procès physiques qualifient tout autant comme particuliers concrets que les objets physiques. Ceci est rendu clairement manifeste par des éléments tels que tempêtes, vagues de chaleur, famines, coups de tonnerre, rumeurs et concerts symphoniques. Le monde est manifestement plein d’éléments [items] — de « choses » [things] comme on dit généralement — qui ne peuvent être comptés comme substances, littéralement comme choses substantielles : par exemple, discussions, chansons, phénomènes atmosphériques, maux de tête. Les métaphysiciens du procès vont cependant plus loin : en prétendant que l’existence de choses individuelles particulières doit, en fin de compte, s’enraciner dans une unité de procès — que ces « choses », telle qu’elles sont, devraient toujours être comprises en termes processuels et peut-être même devraient être réduites de quelque façon à des procès. La question de savoir comment les substances (les choses avec leurs propriétés coordonnées et leurs relations) peuvent agir — peuvent déstabiliser leur monde afin de créer de nouvelles situations — a tourmenté la philosophie de la substance depuis ses débuts. Elle a engendré les paradoxes de Zénon. Elle a sous-tendu les critiques de Socrate, de Platon, d’Aristote et des présocratiques. Elle troubla Descartes, Spinoza et Leibniz et déconcerta Locke, Berkeley et Hume. Elle poussa Kant à chercher plus loin que le monde empiriquement accessible un monde de choses en soi. Elle figure parmi les grandes questions de la métaphysique traditionnelle : le problème de la causation, celui de la cause finale [teleological purposiveness], de l’interaction entre l’âme et le corps. En tranchant le nœud gordien de ce problème, en acceptant dès l’abord les procès en tant

i Source : PM, Chap. 3.

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que tels — plutôt qu’essayer de les surimposer à des substances rebelles qui ne leur proposent aucune prise naturelle — la métaphysique du procès parvient à prévenir toute une série de difficultés philosophiques contingentes. Les philosophes du procès ne nient pas, en effet, la réalité des substances ; ils la reconceptualisent en multiplicité de procès. Ils sont parfaitement préparés à reconnaître les choses substantielles, mais les voient plutôt en termes d’activités processuelles et de stabilités processuelles. Ils soutiennent que même là où les objets physiques sont concernés, l’élément est marqué comme la chose particulière qu’il n’est pas non, par une continuité de ses composants matériels ou par sa forme physique, mais par une unité processuelle ou fonctionnelle. (Un remplacement séquentiel article-par-article [item-by-item] de parties ne doit pas nécessairement transformer une chose en une autre.) Héraclite n’avait qu’à moitié raison : on ne se baigne en effet jamais deux fois dans les mêmes eaux, mais on peut certainement se baigner deux fois dans la même rivière. L’unité d’un particulier qui définit ce qu’il est consiste en ce qu’il fait. La métaphysique du procès insiste en conséquence sur la nécessité de considérer les choses physiques — les objets matériels — comme n’étant pas plus que des ondes de stabilité dans une mer processuelle. La philosophie du procès doit tellement à la critique des substances de John Locke. Le bon empiriste qu’il était insista sur le fait que nous n’avons aucun contact expérientiel avec les substances elles-mêmes ; nous n’expériençons que leurs effets (putatifs). Les substances elles-mêmes sont quelque chose ; nous ne savons pas quoi ; nous ne pouvons jamais mettre la main que sur leur force d’impulsion causale. En conséquence, il soutint que c’est dans leur puissance — dans l’effet qu’elles produisent en nous et l’une sur l’autre — que l’être et la nature des soi-disant substances résident : Les puissances sont une grande partie de nos idées complexes des Substances. Quiconque réfléchira, par exemple, sur l’idée complexe qu’il a de l’Or, trouvera que la plupart des idées dont elle est composée ne sont que des puissances ; ainsi la puissance d’être fondu dans le Feu, mais sans rien perdre de sa propre matière, et celle d’être dissous dans l’Eau Régale, font des idées qui composent aussi nécessairement l’idée complexe que nous avons de l’Or, que sa couleur et sa pesanteur, qui, à le bien prendre, ne sont aussi que différentes puissances1. Ici la philosophie proprement dite intervient et assume l’étape logique suivante. Plutôt que de regarder les choses (substances) comme les

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détenteurs/vecteurs [bearers] de puissances, elle les voit comme des faisceaux de puissances. En conséquence, la philosophie du procès voit les « choses » en tant que complexes processuels possesseurs d’une unité fonctionnelle plutôt qu’en tant que substances individuées par une nature qualitative déterminée. De ce point de vue, les particuliers physiques deviennent des instanciations concrètes de structures processuelles. La processualité peut refléter l’ouverture des continuités physiques et psychiques du monde. L’identité des choses est discrète (digitale) ; l’identité des procès est contenue (analogique). Les choses sont ce qu’elles sont, chacune se tenant, dans son identité individuelle, séparée discrètement des autres. Seuls les procès possèdent une identité qui est ouverte et fluente, avec un élément capable de glisser dans un autre. Un mérite important de la philosophie du procès est sa capacité d’éviter les difficultés qui affligent le substantialisme. Considérons un seul exemple. Attendu que les choses futures n’existent pas (encore), les métaphysiciens substantialistes ont des difficultés avec le futur et ne peuvent l’accommoder avec assurance dans leur ontologie. La métaphysique du procès évite cette difficulté dès l’abord. Car la nature processuelle du réel implique que la constitution présente des choses se projette toujours par delà elle-même dans un futur non encore réalisé. On ne peut pas prétendre que la flèche se meut maintenant sans impliquer qu’elle occupe une position différente dans le futur. Le futur possède une place dans le présent processuel car le présent est gros du futur (pour utiliser la métaphore leibnizienne).

2. Complexification Les procès sont un Janus biface : ils regardent dans deux directions à la fois, vers l’intérieur et vers l’extérieur. Ils font partie de structures extérieures plus larges, mais ont eux-mêmes une structure interne caractéristique. Un procès consiste en effet généralement en procès (est constitué de procès) : des micro-procès qui se combinent en macro-procès. Les théoriciens du procès utilisent souvent des analogies organiques pour rendre manifeste cette idée de différents niveaux d’unité : les micro-procès, subordonnés/subalternes ou subsidiaires, s’unifient en macro-procès, superordinés/supérieurs ou supersidiaires/dominants2, comme les cellules se combinent en organes qui constituent des organismes. Pour certains processistes, ceci constitue une simple analogie explicative ; pour d’autres,

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c’est un modèle paradigmatique révélateur de la nature profonde des choses. Dans les deux cas, l’idée d’un assemblage hiérarchique de microunités en macro-unités est un aspect convaincant et caractéristique de la philosophie du procès. Après tout, les procès sont de toutes tailles, depuis l’infra microscopique jusqu’au cosmique. Et lorsque des procès de taille inférieure se combinent pour former des procès de taille supérieure, la relation instaurée n’est pas simplement une relation de partie au tout, mais de contributeur productif au résultat agrégé. Les notes ne sont pas simplement des parties constitutives de la chanson, elles sont les éléments actifs de sa production. Le fait que l’unité du procès est elle-même processuelle est très commode car elle implique qu’aucune procédure intégrative séparée — mis à part les procès — n’est requise pour informer les procès. Les particuliers processuels sont eux-mêmes des agglomérats de procès. Comme un organisme, qui est un agglomérat de procès intégrés (pour l’alimentation, la reproduction, etc.), les particuliers processuels sont des touts systémiques comprenant des procès subordonnés (à la façon de processistes tels que Leibniz et Boscovich : « jusqu'en bas » [all the way down]). C’est pour une bonne raison que Whitehead caractérise sa métaphysique processuelle de philosophie de l’organisme. Pour les processistes, les organismes sont, si pas les seuls particuliers naturels, au moins les instances paradigmatiques. Comme Hegel l’a déjà remarqué, « l’organisme animal est le microcosme, le centre devenu pour soi de la nature, dans lequel la nature inorganique tout entière s’est recueillie et se trouve idéalisée3. » Non seulement les procès se produisent en interconnexion, mais leurs aspects font de même. De la même manière que, dans l’expérience quotidienne, un individu se focalise immédiatement sur seulement certains aspects d’un tout bien plus complexe, en science nous nous focalisons seulement sur certains traits et nous ignorons les autres par un acte abstractif. Les procès naturels sont interconnectés en tant que touts intégrés — c’est nous qui, par commodité, les séparons en aspects physique, chimique, biologique et psychologique. Whitehead fait grand usage d’une catégorie qu’il nomme nexus et qui est destinée à rendre compte de la combinaison et de l’intégration de ses unités processuelles atomiques. Un nexus représente un « fait particulier d’êtreensemble parmi les entités actuelles4 » et reflète le fait que de telles entités forment des groupes organisés ou des sociétés. Mais ceci est en quelque sorte une complication inutile, qui s’est imposée à Whitehead à cause de son atomisme processuel, c’est-à-dire de son acceptation d’unités processuelles ultimement indissolubles. Dès que cette doctrine atomiste est

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abandonnée, l’affaire devient la simplicité même. Rien n’est plus naturel que le rassemblement de micro-procès et leur combinaison en macroprocès ; et la métaphysique du procès qui n’accepte pas l’atomisme whiteheadien n’a plus besoin de machinerie spéciale pour rendre compte de ce fait, car elle voit la réalité comme processuelle « jusqu'en bas ». Une approche plus satisfaisante est celle reflétée dans la doctrine du « synéchisme », introduite sous ce nom par C. S. Peirce, qui la définit comme « cette tendance de la pensée philosophique qui insiste sur l’idée de la continuité comme étant de première importance en philosophie5 » et insiste particulièrement sur l’idée qu’un « continuum vrai est quelque chose dont les possibilités de détermination ne peuvent être épuisées par aucune multitude d’individus6 ». En fin de compte, l’individualité doit être conçue en terme d’unité de procès qui elle-même présente une complexité interne infiniment intensifiable.

3. L’identité continue comme réidentifiabilité continue : une perspective idéaliste Pour ce qui est des procès eux-mêmes, leur identification possède deux aspects : elle combine un caractère abstrait répondant à une description processuelle (« une vague de chaleur »), avec une localisation concrète dans un champ relationnel reliant les instances processuelles les unes avec les autres (le plus aisément par le biais de positionnement spatio-temporel tel que « la vague de chaleur qui a sévit à Atlanta en août dernier »). L’identification du procès implique donc deux composantes : typologique et spatio-temporelle. En conséquence, la philosophie du procès soutient que, notre positionnement au sein d’un tel réseau étant connu, l’individuation implique toujours quelque élément confrontationnel, c’est-à-dire d’interaction causale actuelle. L’identité repose sur l’identifiabilité, et l’identification est quelque chose d’interactionnel, c’est-à-dire qu’elle implique la possibilité d’être identifiable en tant qu’unité isolée par un agent interactif. Et une telle identification est toujours et inévitablement processuelle. Ceci apporte de l’eau au moulin des processistes, car cela ne montre bien sûr pas que l’existence des choses en tant que telle implique ontologiquement un procès, mais plutôt que l’identité des choses implique des procès conceptuels7.

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Que, dans l’ordre conceptuel de la compréhension, les procès soient plus fondamentaux que les choses, provient de la question : quelles sont au juste ces « propriétés » des choses qui sont supposées les identifier et les individuer. Il est clair qu’elles ne sont rien d’autre que les effets produits par ces choses putatives sur nous-même et/ou les unes sur les autres. Mais si c’est le cas — si l’être même et l’identité des choses comme les particuliers qu'elles sont consistent en leur statut dans une matrice interactionnelle — alors la nature concrète de ces facteurs générateurs d’identité (cause et effet, activité et passivité, action et interaction) rendent manifeste la nature fondamentalement processuelle des « choses » débattues. Mais peut-on vraiment identifier des instances processuelles particulières sans mentionner les substances ? Des procès tels que « la mort de Nelson » ou « le pillage de Constantinople » ne sont-ils pas manifestement liés à des choses (substances) en vertu des noms propres impliqués ? Bien sûr que oui ! Mais pas au sens où on l’entend habituellement. Car on peut adopter [cash] une telle mention substantielle ou bien ostensiblement en parlant de « cette mort » ou de « ce pillage », ou en termes de positifs coordonnés, éliminant la mention substantielle progressivement, et parlant de « l’occurrence de la mort (ou du pillage) en coordination avec telles autres occurrences ». En conséquence, les procès peuvent être identifiés sans mentionner les choses substantielles. Bien sûr, de nombreux processistes vont plus loin que cette thèse identificatoire en prétendant que les choses sont des procès (ou « sont réductibles aux procès »). Le produit de leur activité est maintenant important à considérer. Avec Leibniz, ils voient les substances en tant que centres de forces ou centres d’activité, et ils considèrent que ce qu’est une substance réside dans ce que la substance fait. Une métaphysique substantielle adéquate ne peut se passer de procès. Et à ce point de la discussion, on est bien en passe de rejoindre le philosophe du procès en reconnaissant que l’intégrité des choses consiste en une unité de procès — que les choses sont intégrées et consolidées en tant que telles par leur unité d’action réciproque. L’unité est ce que l’unité fait [Unity is as unity does] : l’unité des choses est une unité de procès. Les procès sont autosuffisants et cheminent à leur guise. Mais les substances ne sont pas ; être une substance, c’est agir comme une substance. Il semble donc plausible de voir l’existence en terme de coordination processuelle en comprenant l’exister comme mode d’activité. De ce point de vue, l’exister est un actus essendi, une affaire « d’introduction d’une apparence », de quelque chose se projetant dans le réel grâce à une prise de position sur la scène

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mondaine. Il est possible de séparer les procès des substances, mais l’inverse est réellement impossible. Comme ces délibérations l’indiquent, l’ontologie du procès se présente sous deux formes ou versions, l’une forte et causale (ontologique), l’autre faible et explicative (conceptuelle) : • processisme causal [causal processism] : par rapport aux choses, les procès sont causalement/existentiellement fondamentaux ; les substances sont de simples apparences, des corrélats des procès par lesquels « on est pris pour une chose ». • processisme conceptuel [conceptual processism] : par rapport aux choses, les procès sont conceptuellement fondamentaux en ce que (i) les caractérisations explicatives de ce qu’une chose est toujours implique le recours à un compte rendu processuel de ce que la chose fait ; et (ii) l’identification de toute chose particulière implique la référence à différents procès, une chose étant constituée en tant que telle par des procès identificatoires. En conséquence, différentes doctrines sont en question ici, certaines étant distinctivement plus radicales que d’autres. Les philosophes du procès ne sont pas en général — et ne doivent certainement pas être — des immatérialistes convaincus de type berkeleyen. Mais ils sont en général, d’une manière ou d’une autre, des idéalistes car si l’esprit n’est probablement pas essentiel à l’existence de substances matérielles en tant que telles, il est certainement essentiel à leur identification, à leur explication, à leur classification, etc. — procès qui sont tous mentaux. Si en effet il n’y a pas d’entité sans identité, si être une chose particulière c’est être identifié en tant que tel, alors même les particuliers matériels sont conceptuellement (bien que non causalement) dépendant de l’opération, actuelle ou potentielle, de procès mentaux. La thèse d’importance qui se dégage est que les philosophes du procès tendent à être réalistes pour les procès mais idéalistes pour les substances. Ils comprennent vraiment les procès comme ayant une unité, une identité et une structure qui leur est propre, qui est indépendante de nous. Et au moins certains de ces procès sont appréhendables directement par notre expérience immédiate. (Et même si ceci est pris comme paradigme, nous sommes en présence tout au plus d’un idéalisme conceptuel.) Mais la substance, telle que les philosophes du procès la voient, est un pur construit théorique. Les substances en tant que telles ne se présentent pas dans l’expérience : elle ne se manifestent que par leurs impacts processuels. Puisque la substance est ce qu’elle fait et ce qu’elle peut faire, l’élément de généralisation théorique est toujours impliqué. En conséquence, les

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philosophes du procès tendent à une compréhension idéaliste des choses substantielles. Le réalisme alternatif [realism of trees] de la philosophie du procès interprète la formulation « il existe concrètement des arbres dans le monde réel » comme une simplification excessive (ou une abréviation) d’une formule plus correcte qui serait la suivante : Il se produit (et donc il « existe ») des procès dans « le monde réel ». Ces procès eux-mêmes ne dépendent en aucune façon de l’existence d’esprits. Nous les humains pouvons obtenir de ces procès une vue approximative et imparfaite (quoi que bien plus adéquate) par le biais de la science naturelle. Et dans des circonstances propices ces procès engendrent de manière non illusoire la réponse « voici un arbre » dans les esprits dûment préparés. On fait allusion ici à deux sortes de réponses « voici un arbre » : (i) celles qui sont illusoires (mauvaise impression, illusions d’optique, réponses post hypnotiques à un poteau télégraphique, etc.) ; (ii) celles qui sont véridiques — qui surviennent lorsque nous sommes « vraiment confrontés à un arbre », un arbre que l’on voit, touche, coupe, etc. Et toutes deux sont — manifestement — déterminées par un procès déterminé. Certains philosophes du procès vont même plus loin dans cette direction idéaliste. Ils soutiennent, avec Whitehead (et Hartshorne après lui), que les choses concrètes ne sont pas simplement expériençables [experientiable] mais aussi en quelque façon expériençantes [experiencing]. (Whitehead rejette le matérialisme qu’il comprend à l’aide du concept d’existence vide8). Le principe subjectiviste réformé de Whitehead, créé en opposition au dualisme de Descartes, rend expériençable/expériençante et subjectif/objectif indicateurs de différentes phases ou aspects de tout ce qui existe plutôt que classificateur de groupes d’entités ontologiquement distincts. Après tout, les choses peuvent être introduites dans le cadre de l’expérience non seulement en tant qu’expériençantes mais aussi en tant qu’expériençées [experienced] ; elle peuvent être non seulement des sujets d’expérience pour elles-mêmes, mais aussi objets d’expérience pour d’autres. Et ainsi les unités d’existence réalisent généralement leur identité et individualité grâce au modus operandi de leurs interactions processuelles avec d’autres, leur unité ne résidant pas tellement dans l’esprit que dans l’expérience de leur agent interactif [beholders (i.e. interragents)]. Leur identité processuelle peut, en fin de compte, être du type « pour un autre ». Cependant, rejoindre le métaphysicien du procès qui comprend les choses particulières et leurs propriétés en terme de la relation « pour un autre » — c’est-à-dire en terme des réponses évoquées en quelque chose ou en

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quelqu’un — n’équivaut pas à soutenir que cette évocation est consciente. La rafale de vent qui envoie la feuille en l’air ou la pierre qui brise le carreau de la fenêtre sont — en tant qu’interagents relatifs à cette feuille ou à ce carreau — des choses (substances) d’un certain type. Mais bien sûr elles ne sont pas consciemment perçues en tant que telles. Leibniz — et Charles Hartshorne après lui — voient l’individualité et la conscience comme essentiels pour la personnalité ; c’est seulement ce qui est pris comme unité par un être pensant qui qualifie l’étant en tant que tel. Cette approche n’est cependant pas sans difficulté. Cela semble beaucoup trop restrictif. Il serait sûrement plus plausible de soutenir que tout ce qui fonctionne comme unité en interaction avec d’autres — que la réponse soit consciente ou non — qualifie comme particulier. L’aspect potentialiste est crucial. Ce qui ne veut pas dire (comme avec Berkeley) qu’être c’est être perçu (être un arbre, c’est être perçu en tant que tel), mais plutôt que être un arbre, c’est être percevable comme tel. Mais bien sûr la perception est un procès qui implique un esprit et donc conceptuellement (des points de vue herméneutique et explicatif) nous avons ici une référence à la fois aux esprits (idéalisme) et à leurs performances (processisme). (Insistons sur le fait que le processisme conceptuel est plus plausible et plus directement motivé que le processisme ontologique.)

4. Contre la critique de P. F. Strawson du processisme Dans son important livre de métaphysique, P. F. Strawson9 soutient que le processisme est, sous toutes ses formes, voué à l’échec car les objets physiques — et, en particulier, les corps matériels — sont quasiindispensablement requis par l’idée de particulier identifiable, laquelle définit la viabilité de tout système métaphysique. Strawson prétend que l’identification de particuliers dans la communication entre orateurs et auditeurs (qu’il nomme « identification référentielle » [referential identification]) requiert nécessairement une référence aux choses possédées par les corps matériels, de telle manière que l’ « on trouve que les corps matériels jouent un rôle unique dans l’identification des particuliers10 ». Selon lui, les procès ne peuvent fournir une base à l’identification des particuliers car « si l’on devait donner les dimensions spatiales d’un tel procès — disons un décès ou une bataille —, on ne pourrait proposer que l’esquisse du moribond ou qu’indiquer l’étendue du champ de bataille11 ». En conséquence, Strawson soutient que les corps matériels constituent une

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pré condition nécessaire à toute configuration dans laquelle un savoir objectif portant des particulier est possible. En bref, son argument se présente comme suit : 1. Pour que des particuliers objectifs et identifiables soient connaissables, certains éléments doivent être (i) discernables d’autres éléments coexistants, et (ii) réidentifiables dans le futur. 2. Ces conditions (de discernement et de réidentification) ne peuvent être rencontrées que par des objets matériels (i.e., des particuliers avec un corps matériel). Si ce raisonnement est correct, le processisme est intenable en métaphysique. Car il est parfaitement clair que toute métaphysique viable doit rendre compte des particuliers identifiables et, si ceux-ci ne peuvent être obtenu que sur base d’un substantialisme de l’objet matériel, alors la métaphysique du procès est une cause perdue. Cette argumentation est cependant problématique. Pour commencer, Strawson aurait bien fait d’ajouter un troisième élément : les individus ne doivent pas seulement être discernables et réidentifiables par un sujet connaissant particulier, mais interpersonnellement et intersubjectivement au sein d’une communauté de sujets connaissants. Cela étant, même avec un tel renforcement de la première prémisse, la seconde prémisse ne tient toujours pas la route. Strawson prétend que : Les seuls objets qui peuvent constituer le cadre spatio-temporel essentiel à la communication interpersonnelle sont ceux qui lui confèrent leurs propres caractéristiques fondamentales. Ce qui veut dire qu’il doit s’agir d’objets tridimensionnels endurants [existant dans le temps]. […] Ils doivent posséder collectivement assez de diversité, de richesse, de stabilité, et d’endurance pour rendre possible cette seule conception du cadre spatio-temporel unitaire que nous possédons12. Le philosophe du procès ne remettra rien de tout ceci en question. Cependant, Strawson poursuit et tire directement une conclusion profondément problématique : Parmi les catégories d’objet que nous reconnaissons, seuls les corps matériels — pris au sens large — satisfont ces exigences. D’où, attendu un certain trait général du schème conceptuel spatio-temporel que nous possédons, et attendu le caractère des principales catégories disponibles, les choses qui sont, ou

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possèdent, des corps matériels doivent être épistémologiquement des particuliers de base13. L’argument de Strawson élude ici simplement le problème — ce qui a des conséquences décisives pour notre discussion. Tous les traits que son analyse requiert (stabilité spatio-temporelle et endurance, diversité, richesse, responsabilité interpersonnelle et autres traits du même genre) sont possédés tout aussi bien par les procès physiques que par les choses qui « sont ou possèdent des corps matériels ». Il n’y a pas que les substances matérielles (choses) qui peuvent être distinguées et réidentifiées au sein du cadre spatio-temporel de la nature : les occurrences-contextes [occurence-contexes] (procès) le peuvent aussi. Les procès sont réalisés physiquement sans être littéralement concrétisés [embodied]. Et l’un n’est pas moins à l’aise et moins capable d’indication ostensive que l’autre (« ce lion » ; « cette tornade »). Strawson comprend les substances comme conceptuellement premières par rapport aux procès car il pose les procès comme paradigmes reflétant les actes [doings] des substances (comme les naissances d’animaux ou la floraison des fleurs. Les types de procès physiques qui — comme les vagues de froid ou les éclairs — ne sont aucunement liés à des particuliers physiques identifiés ne figurent pas dans son système. Même dans le cadre très restreint de sa propre analyse, ce n’est que par un décret très problématique que Strawson est capable d’avantager les corps matériels et de les rendre prioritaires par rapport aux procès physiques. Même son insistance sur le fait que les particuliers épistémiquement basiques doivent être identifiés par ostension ne qualifie pas moins les instances de procès physiques que les corps matériels particuliers. (De fait, nous le verrons, il est théoriquement possible de reconceptualiser les corps matériels comme complexes de procès physiques, alors que l’inverse — la reconceptualisation générale des procès physiques comme complexes d’objets matériels — n’est simplement pas faisable.) Le raisonnement de Strawson part de l’observation tout à fait appropriée de Kant : la discrimination objective et la réidentifiabilité requiert la mise en œuvre d’une matrice spatio-temporelle. L’objectification de l’expérience demande un cadre coordinateur général, omni-englobant, c’est-à-dire le cadre sphère-temps. Puis, Strawson s’égare : pour lui, un cadre spatiotemporel exige des relations d’ordre parmi les objets matériels, et il ne peut être déterminé seulement en leurs termes. Mais il existe de fait d’autres éléments physiquement « concrets », distincts des corps matériels et qui peuvent tout aussi bien remplir cette fonction — à savoir, les procès. Car pour peu que les procès aient à la fois une position et une durée — pour peu que comme une flamme (plutôt qu’un son), ou comme une cérémonie

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de mariage (plutôt que quelque chose de plus éthique comme un divorce — il y a des éléments qui possèdent une place suffisamment définie et une durée de vie suffisamment longue pour être utilisables comme jalons de coordination. En conclusion, les procès eux aussi peuvent permettre de définir les objets et de constituer le cadre spatio-temporel requis. La position de Strawson n’est plausible que parce qu’il accepte telle quelle la thèse de la réductibilité du procès, thèse qui exige que tout procès soit considéré en terme de l’activité de choses (substances). De ce point de vue, tous les procès sont propres [owned] et il nous faut les considérer sous l’angle spécifiquement génitif : la mort de César, ou la grande conflagration des armées de Napoléon et du Tsar Alexandre I à Borodino. Mais ce corrélat objectal indiqué par « de » [of-indicated objectcorrelativity] (de cette personne, de ces deux armées) constitue une vue bien trop étriquée. Il reflète uniquement les modalités de procès particulières (i.e., propres), non leur processualité même. Là où les procès sont plus directement concernés, leur corrélat objectal peut se faire évanescent. Ce qui importe c’est que, alors que nous pouvons génétiquement identifier par indication [indication-identify] différents procès concrets — comme dans « cette naissance » = « la naissance de Jules César » — en procédant en terme de type de procès plus possession substantielle corrélée, nous pouvons tout aussi facilement, sur le mode dualiste, les identifier positionnellement en termes de type de procès plus localisation : « cette naissance » = « la naissance à telle localisation. Et bien sûr les jalons référentiels [referential markers] qui nous orientent dans l’espace-temps ne doivent pas être substantiels (« le centre de la ville de Greenwich ») mais peuvent être processuels (« le pôle » = « le lieu vers lequel l’aiguille du compas s’oriente de façon égale »). En conséquence, l’argumentation de Strawson rate son but. Il n’est simplement pas vrai que les objets matériels constituent la base indispensable pour un cadre de particuliers connaissables. Les procès physiques appropriés peuvent tout aussi bien accomplir cette tâche essentielle.

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5. Difficultés du substantialisme Cela étant, il faut savoir que l’ontologie substantielle présente de sérieuses difficultés qui lui sont propres. Un problème majeur de l’ontologie traditionnelle de substances et de propriétés lui vient de son traitement des procès indicateurs de changement [change-indicative processes] et des activités. On peut, sans difficultés, concilier les conjonctions : « en 1900, Jean est né, et en 1920 Jean était un jeune homme ». Mais l’idée d’un procès — d’un développement et d’une maturation inhérente à l’idée de Jean en tant que jeune homme en 1920 car il est né en 1900 et a grandi comme tout le monde — ne peut être représentée simplement en termes conjonctifs. Certains philosophes du procès adoptent cependant un point de vue encore plus négatif sur la métaphysique substantielle. Par exemple, Johanna Seibt a soutenu que l’idée d’objet substantiel telle qu’elle est conçue communément dans la littérature philosophique est logiquement incohérente14. Une version quelque peu simplifiée de son argument se présente de la manière suivante : les substances sont ordinairement comprises comme des objets qui persistent dans le temps, et demeurent identiques à elles-mêmes malgré les changements de propriétés qu’elles subissent avec le temps. Sur cette base, les philosophies substantielles ont généralement adopté trois principes : I. Le principe de l’identité transtemporelle. Une substance (individu, objet) est un persistant qui continue à être identique à lui-même durant toute sa carrière : (∀ u) (∀v) (∀ x) ([u = x-at-t & v = x-at-t'] —> u = v) II. La loi de Leibniz. Les substances sont numériquement identiques si elles sont qualitativement identiques, c’est-à-dire si elles ont toutes leurs propriétés en commun : (∀x) (∀ y) (x = y (∀ F) [F x F y]) III. Le principe de changement temporel. Les substances ne peuvent pas manquer de changer certaines de leurs propriétés dans le temps : (∀ x) ([t ≠ t'] —> ( ∃ F) [Tt (Fx) & ~ Tt'(F x)]) Le raisonnement suivant établit l’incohérence (l’incompatibilité collective) de ces trois principes : 1. t ≠ t' par hypothèse

systémique

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2. Pour tout individu x il existera une propriété F telle que : Tt (Fx) & ~ Tt' (Fx) — de 1, III 3. Tt (Fx) & Tt' ([non-F]x) — de 2 4. F(x-at-t) & non-F(x-at-t') — de 3 5. x-at-t ≠ x-at-t' — de 4, II 6. x-at-t = x-at-t' — de I 7. les thèses 5 et 6 sont mutuellement inconsistantes En conséquence, l’acceptation conjointe de I-III conduit ad absurdum. Les principes gouvernant la conceptualisation des substances, qui ont été standard parmi les métaphysiciens substantialistes, sont incohérents. Bien sûr, il y a différentes manières de s’attaquer à cette aporie. Un conflit entre propositions peut toujours être résolu de différentes manières en remplaçant certaines d’entre elles par l’introduction des distinctions qui s’imposent15. Mais quelle que soit l’essai de solution adopté, le fait demeure que l’approche substantielle standard et orthodoxe ne peut être soutenue en tant que telle : elle doit être soumise à des complexifications et des sophistications qui sapent son pouvoir séducteur en tant qu’approche « naturelle et franche » qu’elle prétend être.

6. L’origination des particuliers Comment les particuliers commencent-ils et finissent-ils dans le temps ? Une philosophie du procès incapable de parvenir à une expression satisfaisante de cette question serait ipso facto en sérieuse difficulté. Dans ce contexte, cependant, une catégorie de procès requiert une attention particulière : celle qui, comme démarrer/s’arrêter et naissance/mort et commencer/terminer sont orientés par la non-existence antérieure ou postérieure de l’élément considéré. Bien sûr, subsumer ces événements [eventuations] par la caractérisation d’un procès demande de recourir à des transitions tellement non orthodoxes, telles celles entre existence et non existence (ou l’inverse), et donc implique que nous devons franchir le pas quelque peu non orthodoxe de traiter la non-existence comme une sorte de situation. Le métaphysique substantialiste classique considère l’origination substantielle comme instantanée : c’est le « moment de la conception », l’instant originant, avant lequel la substance n’existait pas et après lequel la substance en tant que telle existera toujours jusqu’à ce que sa durée de vie

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soit atteinte. Cela étant, il est clair qu’une telle origination instantanée ne constitue pas la seule possibilité théorique disponible. Une alternative serait un intervalle de concrescence : une genèse non instantanée, une arrivée — plutôt qu’une irruption — dans l’exister, semblable à la construction d’une maison ou d’un bateau. (A quel moment précis ou instant le Queen Mary est-il devenu existant ?) Ce modèle alternatif comprend l’origination ellemême en tant que procès, et conceptualise une période de gestation entre la non-existence et l’existence : un intervalle pendant lequel la chose débattue vient à être, c’est-à-dire littéralement émerge dans l’exister. Une telle vision contrastante considérant l’origination en terme de processualité transiente [transitional processuality] caractérise la position de la plupart des philosophes du procès. Les métaphysiciens processistes — à commencer par A. N. Whitehead — soutiennent que les particuliers concrets (physiques) surviennent toujours à travers des procès, et leur doivent inévitablement leur existence même. En effet, l’intrication [involvement and enmeshment] du particulier dans une matrice de procès est inhérente au concept même de particulier Et si la venue à l’être doit elle-même être un procès, alors il doit y avoir une période ou un intervalle de transition — de réification ou de concrescence — durant laquelle on ne peut vraiment prédiquer ni que la chose débattue soit en fait existante, ni qu’elle n’existe pas du tout16. Trois faits d’importance doivent être notés à propos de ces intervalles d’origination substantiels [substance-origination] : 1. C’est un intervalle « flou » qui ne possède aucun commencement ou fin temporel défini, clairement spécifiable. 2. Pendant cet intervalle, nous ne pouvons dire ni que la chose existe (déjà), ni qu’elle n’existe pas (encore) ; pendant cette période de gestation, l’existence de la substance est en fait indéterminée. 3. Si le monde avait été annihilé durant cet intervalle, alors il ne serait correct de dire ni que la chose a (jamais) existé dans le monde, ni qu’elle n’a (jamais) existé. Les thèses selon lesquelles la chose a existé (à un moment ou à un autre) devraient aussi être classées comme indéterminées. (Du point de vue ontologique, on pourrait dire métaphoriquement que le monde « n’a pas pu se décider » à propos de l’existence de la chose. Le monde lui-même est, de ce point de vue, indéterminé.) Comme l’indiquent ces observations, une mise en œuvre conceptuellement rigoureuse de l’idée de réification comme procès — de l’idée de la venue à l’existence d’une chose sur un intervalle temporel — va requérir le déploiement de deux éléments de machinerie conceptuelle historiquement non orthodoxes :

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i. une « logique floue » — ou en tous cas une « mathématique floue » — qui rende opérationnelle le concept d’intervalles et de régions indéfinies (sans bornes précises)17 ; ii. une sémantique de valeurs de vérités lacunaires [truth-value gaps] afin d’exprimer les propositions qui ne sont ni vraies ni (définitivement) fausses mais indéterminées en ce qu’elles ne possèdent pas de valeur de vérité classique18. Aucune de ces pistes non orthodoxes ne sont, en quelque manière que ce soit, absurdes et toutes deux représentent des ressources théoriques qui sont aujourd’hui bien connues et utilisées largement en logique et en théorie de gestion de l’information. (En effet, la deuxième idée nous vient directement d’Aristote lui-même et de sa discussion des futurs contingents dans le chapitre 9 du De interpretatione (exemple de la bataille navale)19.

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Notes 1

Voyez Locke, Essay Concerning Human Understanding, Livre II, sect. xxiii, §10 : Essai philosophique concernant l’entendement humain. Traduit par Coste. Édité par Émilienne Naert, Paris, Vrin, 1972, p. 235.

2

[« smaller subordinate (or subsidiary) processes unite to form larger superordinate (or supersidiary) process-units. »]

3

Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques. II. Philosophie de la nature. Texte intégral présenté, traduit et annoté par Bernard Bourgeois, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 2004, sect. 352, Addendum (p. 642 de la traduction).

4

Process and Reality, p. 20 ; traduction modifiée p. 71. « Les vraies choses actuelles qui perdurent sont des sociétés. Elles [les choses endurantes] ne sont pas des occasions actuelles [qui sont toujours momentanées] » (Adventures of Ideas [New York, Macmillan, 1933, p. 262). Pour Whitehead, les choses physiques (arbres, tables, chats) comme les particules subatomiques sont des « sociétés corpusculaires ». Pour un processiste plus convaincu [a more thoroughgoing processist], ils peuvent tous être interprétés comme de simples constellations de procès.

5

Collected Papers, Vol. 6, ed. by C. Hartshorne and P. Weiss (Cambridge, Mass, Harvard University Press, 1934), sect. 6.169.

6

Ibid, sect. 170.

7

Sur les enjeux de cette question, voyez la monographie de l'auteur : Conceptual Idealism (Oxford, Blackwell, 1973).

8

[vacuous existence]. Process and Reality, p. 309.

9

P. F. Strawson, Individuals: An Essay in Descriptive Metaphysics (London, Methuen, 1959).

10

« we find that material bodies play a unique and fundamental role in particular identification » Ibid., p. 56.

11

« If one had to give the spatial dimensions of such a process, say, [as] a death or a battle, one could only have the outline of the dying man or indicate the extent of the ground the battle was fought over » Ibid., p. 57.

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« The only objects which can constitute [the space-time framework essential to interpersonal communication] are those which confer upon it their own fundamental characteristics. That is to say they must be three dimensional objects with some endurance through time… They must collectively have enough diversity, richness, stability, and endurance to make possible just that conception of a single unitary [space-time] framework which we possess. » Ibid, p. 30.

13

« Of the categories of object which we recognize, only those satisfy these requirements which are, or possess, material bodies —in the broad sense of the expression. Hence given a certain general feature of the [space-time committed] conceptual scheme which we possess, and given the character of available major categories, things which are, or possess, material bodies must be [epistemologically] basic particulars. » Ibid.

14

L'argument que nous présentons ici constitue en quelque sorte une version abrégée de celui défendu par Johanna Seibt dans sa dissertation doctorale intitulée Towards Process Ontology (unpublished University of Pittsburgh doctoral dissertation, 1990, pp. 303 sq.). (Voyz également de Seibt son « Existence in Time: From Substance to Process », in J. Faye, U. Scheffler, M. Urs (eds.), Perspectives on Time, Dordrecht, Kluwer, Boston Studies in Philosophy of Science, 1997, pp. 143-182.)

15

Sur la méthodologie pertinente, voyez la monographie de l'auteur : The Strife of Systems (Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 1985).

16

Pour une discussion plus poussée de ces questions, voyez l'essai de l'auteur intitulé « Exits from Paradox » dans son Satisfying Reason and Other Essays on the Philosophy of Knowledge (Dordrecht, D. Reidel, 1995).

17

Pour un bon compte rendu vulgarisateur, voyez Dan McNeill, Fuzzy Logic (New York, Simon & Schuster, 1993).

18

Une littérature substantielle existe sur ce sujet et elle est en grande partie revue dans l'Introduction to Many-Valued Logic (New York, McGraw-Hill, 1969; reissued in 1993 by Gregg Revivals; Aldershot, UK) de l'auteur.

19

Pour plus de détails, voyez mon essai « Truth Value Gaps and Aristotelian Metaphysics » in Satisfying Reason (op. cit.).

Deuxième partie Métaphysique du procès

1. Procès et personnesi 1. Difficultés du moi et approche processuelle des personnes L’utilité de l’approche du procès en psychologie philosophique doit également être reconnue. Le moi, ou ego, a toujours constitué la pierre d’achoppement de la philosophie occidentale car la personnalité [personhood] refuse de se laisser appréhender par l’ontologie substantialiste qu’elle a pourtant promu. Il s’avère être entre difficile et infaisable de comprendre l’idée que « le moi » est une chose (substance) et que tout ce qui se passe dans « mon esprit » et dans « mes pensées » est l’affaire de l’activité d’un élément substantiel d’un certain type (qu’il s’agisse d’un cerveau physique ou d’un esprit substantiel). Si l’on entend concevoir une personne dans le cadre de la métaphysique substantielle classique, on se trouve inexorablement poussé à adopter la vision matérialiste selon laquelle la facette la plus importante d’une personne est son corps et les actes de celui-ci. Car de tout ce qui nous appartient, de tout ce qui se rapporte à nous, c’est clairement notre corps qui est le plus aisément assimilé au paradigme de la substance. On ne peut s’empêcher de rappeler le voyage de David Hume vers l’autoappréhension dans ce contexte : De quelle impression pourrait dériver cette idée ? A cette question, il est impossible de répondre sans contradiction ni absurdité manifestes ; pourtant c’est une question à laquelle il faut nécessairement répondre, si nous voulons que l’idée du moi passe pour claire et intelligible. […] Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun

i Source : PM, Chap. 6.

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moment sans une perception et je ne peux rien observer que la perception1. Ici Hume a tout à fait raison. Toute quête de ce genre voulant établir une confrontation observationnelle avec une substance personnelle nucléaire [personal core substance], un moi [self] ou ego qui constitue la personne particulière que l’on est, doit nécessairement être un échec. Les seules « choses » qui sont nôtres et que nous pouvons confronter observationnellement est le corps, ses activités et ses sensations. Cependant, il semble inopportun et malaisé de conceptualiser les gens (les personnes) comme choses (des substances) — soi-même par-dessus tout — car nous résistons instinctivement à l’identification complète [flat-out] de notre moi doté d’une personnalité avec notre corps matériel. Aristote témoigne de cette difficulté d’adapter le moi ou âme au substantialisme métaphysique. C’est, nous dit-il, la « forme substantielle », l’entéléchie du corps. Cela étant, cette stratégie adaptative particulière a conduit Aristote à des difficultés, car le moi ou âme est profondément différent des autres types d’entéléchies qui illustrent ses spéculations. Qui plus est, la seule manière qu’il trouva pour rendre l’idée opérationnelle fut en référence aux fonctions processuelles de l’âme. L’approche substantielle est intrinsèquement hostile à la personnalité. Chacun refuse instinctivement d’être décrit en termes chosifiants. Comme J.-P. Sartre l’a bien vu, le malfaiteur peut accepter de confesser « J’ai fait ceci ou cela », mais refusera de dire « Je suis un voleur », « Je suis un meurtrier2 ». De telles attributions indiquent une constitution fixe qui nous semble naturellement inapte à nous décrire. Chacun tend généralement à se voir soi-même (et ses actes) en termes processuels, en tant que source d’activités téléologiques, d’activités intentionnelles [agency-purposive] destinées à la satisfaction de besoins et de désirs tels qu’ils surgissent dans les circonstances du moment. Quoi qu’il en soit, il nous répugne naturellement de nous appliquer à nous-même une perspective statique, chosale, dont l’impassible substantialité ne correspond simplement pas à notre expérience. Du point de vue d’une métaphysique du procès, la situation se présente d’une manière totalement différente. Car tandis que nous pouvons avoir des difficultés à appréhender dans l’expérience ce que nous sommes, nous n’avons de toute évidence aucune difficulté comparable à expériencer ce que nous faisons. En vertu de notre disposition à l’expérience consciente, nos activités corporelles et mentales sont ouvertes à l’appréhension expérientielle. Nos agirs et nos épreuves (que ce soit individuellement ou groupés en talents, habiletés, capacités, traits, dispositions, habitudes, inclinations et tendances à l’action et à l’inaction) sont, après tout, ce qui

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nous constitue typiquement en tant qu’individus, et nous ne souffrons d’aucune difficulté d’accès expérientiel à ces procès et à ces modèles de procès. Ce qui rend mon expérience mienne n’est pas quelque caractère qualitatif curieux qu’elle présente, mais simplement le fait qu’elle fait partie des macro-procès en cours qui définissent, constituent, et caractérisent ma vie dans ces dimensions qui sont, en principe, accessibles cognitivement à moi et aux autres. C’est ainsi que dès que l’on conceptualise le « moi » nucléaire [core « self »] d’une personne en tant que variété unifiée [unified manifold] de procès actuels et potentiels — d’actions et de capacités, de tendances et de dispositions à l’action (à la fois physique et psychique) — on obtient un concept de personnalité qui rend le moi ou ego accessible dans l’expérience car l’expérience consiste simplement en de tels procès. Pour la philosophie du procès, l’unité d’une personne ne réside ni dans le corps physique en tant que tel, ni dans l’unité psychique de l’habitude et de la mémoire, mais dans une unité synoptique du procès. Le soi ou ego — l’individu particulier que l’on est — est simplement un mégaprocès, un système structuré de procès, un centre d’activité cohérent et (relativement) stable [center of activity agency]. Notre sens du soi constitue le miroitement de l’intuition [glimmering insight] du tout par la partie qui se saisit comme partie de ce tout. L’unité de la personne est une unité d’expérience — la coalescence de toutes nos différentes micro-expériences comme macro-procès unifié. (C’est le même type d’unité procesuelle qui relie chaque micro-niveaux en un seul voyage global.) Le point crucial de cette approche est le glissement d’orientation de la substance au procès — de l’unité substantielle du hardware, ou de la machinerie physique, à l’unité processuelle du software, ou du programme, du mode de fonctionnement. Un corps ou un cerveau est, après tout, quelque chose que nous avons, tandis que la vie est quelque chose que nous vivons et que la personnalité est quelque chose que nous exposons. Ici le procès passe à l’avant-plan. Les gens se constituent en individus par leurs actions, par leur histoire : on est l’individu que l’on est par la nature du macroprocès qui intègre les microprocès qui constituent sa vie et sa carrière. L’unité du procès est une unité de narration qui n’intègre pas des choses fixes, mais plutôt des matériaux qui, comme les artefacts dans une collection de souvenirs ou dans un musée, demandent avec insistance d’être « ramenés à la vie » par des récits qui proposent une histoire cohérente. Dans l’expérience subjective des individus, le caractère clairement processuel du « flux de conscience » de William James est un trait de notre expérience quotidienne phénoménologiquement remarquable. Dewey

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également insista sur l’importance de la compréhension des individus en termes temporels et processuels : Prenez l’individu Abraham Lincoln âgé de un an, de cinq ans, de dix ans et de trente ans ; et, quelle que soit la minutie avec laquelle sa vie est enregistrée, imaginez toute son histoire future effacée. Il n’est pas nécessaire de dire que nous ne disposons pas de sa biographie, mais seulement d’un fragment tandis que la portée de ce fragment est cachée. Car il n’exista pas à une époque qui l’environnait, mais l’époque était au cœur de son existence. La sérialité temporelle est donc l’essence même de l’individu humain. Il est impossible pour un biographe d’écrire, disons l’histoire des trente premières années de la vie de Lincoln, sans se soucier de sa carrière à venir. Lincoln, en tant qu’individu, est une histoire ; tout événement particulier détaché de cette histoire cesse de faire partie de sa vie en tant qu’individu. L’individualité est le caractère unique de l’histoire, de la carrière, pas quelque chose de donné au commencement, une fois pour toutes, et qui depuis lors se déploie, comme une pelote de laine peut se dérouler. Lincoln a fait l’histoire. Mais il est tout aussi vrai qu’il s’est individualisé dans l’histoire qu’il faisait3. Une telle approche rejette complètement le point de vue des métaphysiciens de la chose [thing-ontologists], qui voient la personne comme entité existant indépendamment de ses actions, de ses activités et de ses expériences. L’avantage marquant d’une telle vue processuelle du moi en tant que procès intérieurement complexe de « mener une vie (d’un certain type) » — avec ses divisions naturelles en une multiplicité variée de constituants sous-processuels — est la disparition de la nécessité, pour constituer un soi à partir de la variété de ses expériences, d’un objet substantiel unifiant, mais mystérieux et expérientiellement inaccessible (à la manière de l'ego transcendental kantien). L’unité du soi devient une unité de procès, plus précisément, d’un grand mégaprocès qui est le produit de nombreux microprocès. Nous en arrivons à une vue de l’esprit qui nous débarrasse du « fantôme dans la machine » cartésien et qui comprend l’unité de l’esprit comme une unité de fonctionnement, une unité d’opérations plutôt qu’une unité d’opérateurs. Les gens sont définis en tant que les individus qu’ils sont dans leur carrière active. Et cette approche processuelle s’applique bien sûr tout aussi bien aux esprits qu’aux personnes. L’ « esprit » n’est plus interprété comme étant une substance d’un type plutôt particulier. Il est au lieu de cela compris comme un unifiant processuel de la variété des procès mentaux qui

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constituent une vie mentale particulière — un macroprocès qui comprend et intègre une foule de microprocès mentaux. En conséquence, la métaphysique du procès comprend l’esprit humain aussi comme une matrice de procès, de toutes ces activités mentales qui sont les nôtres. Penser et sentir, dans toutes leurs dimensions variées, constituent la marchandise en magasin de l’esprit. Et l’esprit d’une personne particulière est constitué en tant que tel par un complexe au sein duquel tous ces procès mentaux de plus petite échelle sont recueillis et intégrés. Ces procès psychiques ne sont pas nécessairement conscients : notre vie consciente est, après tout, interrompue par des périodes de sommeil et d’inconscience. Mais, comme le vit bien Leibniz, l’auto-identité continue de l’esprit consiste en une continuité de procès psychiques — même si elle se tient en dessous du seuil de conscience. Arrivés à ce point de notre argument, la perspective constituée par la philosophie du procès est sollicitée par un tournant existentialiste. Elle affiche une affinité avec l’idée de Sartre selon laquelle la vie humaine est une affaire auto-définitionnelle : il s’agit d’utiliser son libre-arbitre pour conférer des buts/desseins [purposes] à sa vie (concevoir un projet) et conséquemment de les vivre afin d’imposer ce mode d’être au concret [projecting it into being]. Être un être humain est donc, d’après ce récit, une affaire de procès, une affaire de se faire soi-même (et donc de devenir soi-même) : « l'existence précède l'essence ». Cela étant, l’existentialisme néglige la dimension sociale. Pour les processistes, cette unité processuelle de la personne possède distinctement un aspect social. L’activité autodéfinitionnelle des personnes se produit dans un contexte interactionnel avec les autres personnes. Les dispositions processuelles qui définissent le caractère dominant d’une personne en tant qu’individu incluent ces dispositions qui caractérisent la personne en tant que partie d’un ordre social fait de relations communicationnelles réciproques. Comme G. H. Mead l’a montré4, le rôle formateur de la communauté des communications entre organismes est tel qu’il est effectivement impossible de les étudier de manière sensée en isolation, en les abstrayant du contexte social qui forme virtuellement le spectre total de leurs activités. Miguel de Unamuno dit quelque part que Descartes a tout compris à l’envers : on n’est pas un être pensant car on pense, mais on pense car on est un être pensant. Plutôt que cogito, ergo sum res cogitans il faudrait écrire sum res cogitans, ergo cogito5. Mais ce n’est pas le cas. L’inversion par Descartes de la perspective essentiellement substantielle de la scholastique, basée sur l’idée cohérente que l’activité est première (« Im Anfang war die Tat ») est parfaitement appropriée. Ce que nous faisons définit ce que nous sommes. Le caractère fondamental du procès psychique

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pour la constitution d’un moi fut mis à l’ordre du jour philosophique par Descartes. Malheureusement, il adopta lui aussi une vision substantialiste de la personne — comme son usage de « res » démontre. Leibniz alla même plus loin en généralisant la thèse que l’agence définit l’agent. Travaillant avec des prémisses cartésiennes, il vit l’unité du moi comme une unité de procès, dont l’individualité consiste en un mode d’agir (de perception du monde) caractéristique unifié. Lui aussi coordonna substances et personnes. Leibniz renversa habilement cependant la perspective de Descartes. Plutôt que d’interpréter la personne comme une chose (substance), il proposa de concevoir les substances en analogie avec les personnes. En conséquence, le moi était, pour Leibniz, paradigmatique de la substance en général. De fait, la monadologie leibnizienne adopta l’approche processuelle cartésienne du moi personnel et l’universalisa afin de comprendre la substance en général. Comme le vit Leibniz, une substance, comme un moi, n’est pas vraiment une « chose » particulière, mais un centre d’action. De ce point de vue, comme de beaucoup d’autres, l’intuition de Leibniz était bien en avance sur son temps. Donc, pour la philosophie du procès, l’expérience consciente et inconsciente qui constitue la vie humaine n’est pas seulement une forme de procès, mais elle est emblématique du procès ; elle fournit une illustration paradigmatique — particulièrement vive — de ce qu’est le procès6. Et ce mode de penser processuel nous projette dans un futur toujours en devenir. La futurition n’est pas seulement quelque chose dont nous sommes le témoin dans la nature (comme lorsqu’une locomotive trépidante [throbbing] s’élance vers le futur en s’élançant sur les rails), c’est quelque chose que nous constatons en nous-mêmes chaque fois que nous réalisons et reconnaissons qu’avec chaque action délibérée nous engendrons des possibilités au prix de l’élimination d’autres possibilités. Notre confrontation constante avec l’inconnu — avec un futur qui est toujours dans une certaine mesure incertain et imprédictible — est un trait fondamental de la réalité expérientielle humaine même si la réalité ellemême (quoi qu’elle puisse être !) est un totum simul. Sur cette base, la plainte humienne — « on expérience le sentir de ceci et le faire cela, mais on ne s’expérience jamais soi-même » — ressemble fort à la plainte de celui qui dit « je le vois prendre cette brique, mélanger ce mortier, et ajuster les deux avec sa truelle, mais je ne le vois jamais en train de construire un mur ». De la même façon que « construire le mur » constitue précisément le procès complexe qui est composé de ces différentes activités, le soi constitue précisément le procès complexe qui est composé de ces différentes expériences et actions physiques et psychiques dans leur interconnexion systématique.

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En promouvant l’existence de micro-constituants ultimes (les « occasions actuelles »), l’atomisme processuel de Whitehead crée des difficultés métaphysiques qui pourraient être évitées7. La philosophie du procès est mieux représentée par une théorie des niveaux de procès qui traite les procès comme prenant place dans un ordre interpénétré de niveaux d’échelle (similaire aux vagues dans la mer). En particulier, l’identité personnelle est confrontée à de graves problèmes lorsqu’elle est comprise comme la construction d’éléments discrets. Vue comme procès superordiné embrassant différents procès d’échelle inférieure subordonnés, la plupart des problèmes s’évanouissent. De plus, l’approche processuelle détient l’avantage lorsqu’il s’agit de traiter les personnes non naturelles. Une association, une corporation, un gouvernement ne se prêtent pas aisément à la conceptualisation substantialiste au sein d’une approche substantialiste. Mais du point de vue processiste, elles peuvent être interprétées très naturellement comme complexes processuels dont les opérations à leur tour ont des conséquences importantes sur l’occurrence d’autres procès. L’approche processuelle en psychologie philosophique possède sans aucun doute ses difficultés propres. Mais elles s’évanouissent face à celles de l’approche substantive traditionnelle.

2. L’esprit et la matière d’un point de vue processuel Whitehead tend à considérer tout sentir [feeling] comme mode relationnel de la conscience8. Mais si certains sentirs sont sans objets (vertiges, nausées), le fait est que d’autres sentirs sont orientés propositionnellement, ce sont des sentirs-de-cela [that-feelings] (que quelque chose n’est pas à sa place sur le bureau, que quelque chose de désagréable est sur le point de se produire). De tels sentirs cognitifs relationnels sont des procès psychiques qui lient les sentiments [sentiment] subjectifs à un état mondain (putativement), objectif d’une manière qui introduit dans la description une objectivité au moins supposée. Et, sous la pression évolutive, ces procès psychiques sont coordonnés au concret, conférant même à notre vie émotive une dimension cognitive. Les procès naturels en tant que tels fournissent l’instrumentalisation de la coordination pensée/monde qui rendent nos craintes à propos du problème de l'âme et du corps discutables.

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Charles Hartshorne a prétendu que les philosophes du procès doivent être des idéalistes car « ils ne trouvent aucune explication raisonnable à la matière indépendamment de son existence en tant que manifestation de l’esprit9 ». Ceci est exagéré. Ce n’est qu’à la condition de manipuler très étrangement l’idée d’ « esprit » que l’on peut arriver à conclure que « la matière est une manifestation de l’esprit ». Mais il demeure aisé de soutenir que tout ce qui est saisi ou expliqué ou compris est en effet une manifestation pour l’esprit. Que l’esprit soit ou non ontologiquement essentiel à l’existence de la matière, il demeure essentiel à son identification, à son explication, à sa compréhension, etc. — et tous sont des procès mentaux. De toute évidence, notre seul accès cognitif à la matière se fait par l’entremise de l’esprit et est donc processuel. Mais tous ces procès mentaux ne sont-ils pas réductibles à des procès physiques ? Le domaine de l’esprit ne se réduit-il pas à celui du cerveau de telle manière que les procès physiques (physiologiques) soient les seuls à exister ? Y a t'il deux sortes de procès en cause ici (le physique et le mental), ou fondamentalement un seul ? Des questions importantes et irritantes sont en jeu ici. Dans le cadre de notre discussion, une chose relativement évidente doit être remarquée : l’occurrence, chez les êtres possédant un esprit, de l’interprétation de l’impact environnemental que constitue notre expérience sensorielle, ne constitue qu’un type parmi d’autres de procès naturel. Lorsque l’on regarde une lettre imprimée — par exemple ce « W » — il n’y a pas deux choses différentes qui se présentent : le signe (physique) tracé à l’encre et le symbole (interprété) qu’il engendre en commerce avec des esprits. Il n’y a qu’une seule chose : la lettre, c’est-à-dire le signe encré, opérant en tant que symbole ; mais elle fonctionne dans deux contextes : le contexte matériel et le contexte spirituel [mind-coordinated]. D’une manière analogue, lorsque nous nous préoccupons des procès de pensée [thought processes] d’un individu humain, il n’y a pas deux objets distincts, le cerveau et l’esprit ; il n’y a qu’un seul élément : le complexe de procès constituant le cerveau qui possède à la fois une dimension physique (la physiologie du cerveau) et une dimension mentale (liée au sens). Les procès mentaux et physiques ne sont pas réductibles les uns aux autres, ils sont coordonnés comme peuvent l’être différents aspects d’un tout unifié. Le cerveau et celles de ses opérations cognitives qui constituent le fonctionnement de ce que nous désignons par « esprit » est un composant intégral du flux diversifié des procès naturels — simplement une autre partie des machinations processuelles de la nature (dire « simplement » n’est toutefois pas totalement approprié à la position centrale de l’esprit de notre point de vue humain). Dès lors, le problème épistémologique

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traditionnel — comment la pensée peut-elle comprendre le concret ? ; comment l’esprit peut-il arriver à une appréhension intellectuelle de la nature matérielle ? — est résolu par ce repositionnement des procès physiques et mentaux comme partie intégrante du commerce processuel naturel. De ce point de vue, le dualisme cartésien de l’esprit et de la matière est profondément erroné. Sa transmutation d’une distinction de modes processuels (en modus operandi) en une différence autonome entre deux types différents de substance (le mental et le matériel) est illicite. Les opérations mentales et matérielles peuvent donc être vues comme deux modes d’un procès naturel global, représentant une différence d’espèce [sort], et non de genre [kind]. La priorité causale et conceptuelle reflète des questions différentes et non conflictuelles. Même si l’on souscrit à l’idée que « l’esprit et ses fonctions [works] sont le produit causal des opérations de la matière » (et il existe de bonnes raison pour cela), il ne suit pas que « l’esprit et ses fonctions ne sont que la matière et ses opérations ». Car — insistons encore — la production causale est une chose et la compréhension conceptuelle en est une autre. Et du point de vue conceptuel (en tant que distinct du point de vue causal), l’esprit est autonome. Ses opérations peuvent être expliquées causalement, mais elles ne peuvent être comprises que conceptuellement. Du point de vue de l’explication herméneutique (intelligibilité), les opérations de l’esprit doivent être comprises avec leurs propres termes expérientiels. (Les vibrations électromagnétiques sont une chose, les couleurs expériencées phénoménologiquement en sont une autre.) Lorsque l’on s’occupe des opérations mentales en tant que telles, ce sont les produits expériencés constitués au cours de l’interaction entre l’esprit et la matière, et non les mécanismes de causalité de leur production (supposée), qui importent. Il est important de garder à l’esprit la distinction — claire et d’une portée considérable — entre l’implication ou l’invocation conceptuelle et l’implication ou l’invocation causale. Les matériaux bruts (farine, sucre, etc.) constituent le prérequis causal du gâteau : ils doivent être disponibles avant que les procès physiques de la production du gâteau puissent commencer. Mais il n’y a rien dans le concept du gâteau qui exige qu’il doive être fait de cette façon : il est possible, au moins en théorie, que le gâteau soit fait différemment. Et ces ingrédients ne sont pas nécessités par l’ordre conceptuel : le concept de gâteau n’est pas essentiellement lié à la farine comme le concept de raisin sec l’est à celui de raisin (puisque les premiers sont le produit du dessèchement des seconds). Une chose peut être liée causalement à virtuellement n’importe quoi (chenilles et papillons,

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tabagie et cancer). Insistons : l’explication causale est une chose, et l’explication sémantique en est une autre. Et donc, même si les opérations mentales devaient s’avérer n’être « que » le produit causal d’opérations physiques — un problème qui est très controversé — le fait demeure que les procès naturels sont fondamentalement différents, dans leur nature expériencée et dans leur caractère herméneutique, des procès physiques dans lesquels (comme nous le supposons ici) ils trouvent leur origine causale. Même si les procès du cerveau ont la primauté sur les procès mentaux dans l’ordre causal, la situation est inversée dans l’ordre herméneutique. Car les procès mentaux sont pivotaux ici, pas seulement car nous les comprenons, mais aussi car nous les expériençons. Cela étant, cette priorité des procès mentaux sur les procès physiques dans l’ordre épistémique/herméneutique n’empêche aucunement la possibilité d’une priorité inverse dans l’ordre ontologique, avec les opérations de l’esprit enracinées causalement dans celles de la matière. De la même manière que les personnes sont plus que des machinations corporelles, les esprits sont plus que des machinations de cerveaux. Des catégories conceptuelles différentes sont impliquées dans les deux sphères de discours. Lorsque les procès mentaux sont considérés comme fondamentaux, c’est la question analytique de savoir ce que nous pensons du monde, pas la question de l’explication des affaires causales, qui rend compte du comment, qui constitue la préoccupation centrale.

3. La vie humaine en tant que procès : l’idée générale d’un cycle vital Une personne se distingue en tant qu’être animé par un esprit [mindactivated] de deux manières : pour soi-même et pour les autres. Pour soimême, cette justification procède de sa conscience de soi réfléchie, et de sa mémoire qui intègre l’immédiateté subjective de l’expérience, formant à la fois un secteur cognitif de l’information et un secteur affectif de l’enjoiement intégré, de la satisfaction et de la souffrance. Pour les autres, cette distinction procède d’interactions qui possèdent également un secteur cognitif et un secteur affectif (sympathie, empathie, etc.). En conséquence, le « moi », la personne humaine, ne doit pas être vu comme une substance ou un être (quelque « chose »), mais comme un procès vivant intégrateur d’expériences sur le mode humain, la réalisation concrète d’une séquence

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développementale qui inclut enfance, jeunesse, maturité et finalement vieillesse. Bien sûr, cette route développementale décisive peut, comme c’est le cas dans de nombreux procès, être raccourcie (par privation aristotélicienne ou par un hasard antagoniste). Mais si tout se passe bien, il se déploie dans une séquence programmée coordonnée par une unité développementale (processuelle) d’occurrences successives. Pour les processistes, non seulement une personne possède une carrière développementale, mais elle est individuée par cette carrière comme l’individu particulier qu’elle est. (Leibniz comprit cela comme une question d’individuation personnelle grâce à un « concept d’individu complet ».) Lorsque l’on individue des personnes dans nos rencontres avec d’autres gens, une des perspectives les plus fondamentales consiste en ceci : voir un individu en terme de sa carrière. L’existence humaine dans cette sphère mortelle se présente toujours à nous dans un contexte changeant. Et la « perspective » de chaque tranche d’âge successive semble très différente. Des horizons de planification altérés entrent en jeu. Les enfants « ont la vie entière devant eux » et tendent à penser qu’ils sont éternels. Le jeune vit dans un monde de pensée fait de possibilités non entravées, comme l’exemplifie le « rêve-éveillé » des adolescents. Les adultes vivent dans un monde d’action et d’activité (ils font « leur chemin dans le monde »), et sont attirés par le carpe diem caractéristique de la crise de la quarantaine. Les personnes âgées se rapprochent de la limite de leurs potentialités. Pour eux, exercer le pouvoir et jouir de ses fruits est, lorsque cela est possible, un bien cardinal. Les très âgés tendent à contempler leur vie passée et à concevoir le futur du point de vue de leur postérité. La transition temporelle qu’est le voyage d’une vie est associé avec des vues constamment changeantes sur les perspectives et les possibilités. Nous pensons à une vie [lifetime] non seulement comme à une étendue de durée temporelle, mais aussi comme à une succession d’étapes définies. Nous n’envisageons pas la vie simplement en termes de durée de vie [span] mais en terme de cycle vital. Depuis l’antiquité la plus reculée, la tradition littéraire voit ceci en termes analogiques avec les saisons de l’année : l’enfance est au printemps ce que la jeunesse est à l’été, la maturité à l’automne et la vieillesse à l’hiver. Les médiévaux, plus habitués au rituel diurne de la journée ecclésiale qu’au cycle agraire de l’année, préféraient une autre analogie : l’enfance et la jeunesse sont au matin ce que la maturité est à la mi-journée, et la vieillesse à la soirée et l’apparition de la nuit éternelle dans laquelle personne ne peut travailler. (Thème que le livre d’Heures a traité avec d’infinies variations.) Le classement des âges de l’existence procède en termes d’une série d’étapes développementales, qui se démarquent par des « transitions de

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phase » qui représentent des « bornes » dans le développement humain : accès au langage (vers 1 à 2 ans), capacité reproductive ou maturation biologique (vers 10-13 ans), autonomisation ou maturation sociale (vers 18-21 ans), début du déclin physique (vers 55 ans). Ces « bornes » successives représentent des transitions de phase qui constituent des passages de frontières entre les principales étapes successives de la vie. Il existe pour ainsi dire des « rites de passage » qui nous mènent d’une phase vitale à une autre. Dès lors, du point de vue humain, peu de procès sont plus significatifs que ce cycle vital qui est le théâtre de la maturation personnelle et du vieillissement. Rien, si ce n’est notre identité, n’est stable et fixé en et pour nous : depuis l’instant de notre naissance nous sommes pris dans le procès de ce cycle vital. C’est un fait remarqué en anthropologie philosophique que l’unité d’une personne est une unité de procès, et que tandis qu’un nom ou un nombre peut nous individuer dans le sens où il nous distingue des autres humains, ce qui en fait nous identifie, nous ou l’individu que nous sommes, est notre carrière, c’est-à-dire la matrice générale de procès dans laquelle nous sommes pris. Pour le meilleur et pour le pire, le fait inéluctable est que nos vies sont vécues avec du temps emprunté et, comme tout procès, ont un début et une fin. Mais la vue processuelle des personnes ne cause-t-elle pas des ravages dans le domaine de la responsabilité morale ? Si nous ne pouvons recourir à des personnes substantielles et à leur présumée identité transtemporelle, mais les remplaçons par quelque chose d’aussi impermanent que des procès transients, alors comment peut-on raisonnablement soutenir que la personne d’aujourd’hui est responsable pour les transgressions d’hier ? Les questions de cette nature reposent sur un point de vue erroné. Il n’est aucunement nécessaire que les procès en tant que tels soient brefs, fugitifs et éphémères. Les procès existent sous toutes formes et tailles. Il y a des procès substantifs qui constituent l’être d’une particule dont la demi-vie peut être de l’ordre de la nano-seconde. Il y a des procès cosmiques de l’ordre de l’éon qui constituent l’être des étoiles et des galaxies. Entre eux existent les procès temporellement trop étriqués qui constituent la carrière des animaux, agents rationnels et moraux inclus. La nature processuelle de la vie d’une personne particulière, sa carrière, n’empêche pas du tout l’intégrité et l’identité endurante de l’individualité. L’identité transtemporelle de l’agence est donc suffisante pour fournir une base à la responsabilité personnelle.

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4. Le procès historique Passons maintenant des individus aux collectivités. Après tout, l’histoire humaine est elle aussi une affaire de procès. Un secteur du procès particulièrement important est représenté par ceux qui soutiennent une théorie généralisée de la structure de l’histoire. Pour les sociétés pas moins que pour les individus, nos attentes par rapport au futur sont fondées inévitablement sur nos vues sur le passé, car passé et futur doivent être regardés comme de simples parties d’un seul procès historique continu. (Quoi qu’il en soit, nous ne détenons aucune information pour juger le futur indépendamment du passé et du présent.) Pour ce qui est des tendances structurelles inhérentes [trends and tendencies] de l’histoire, on dénombre cinq perspectives majeures : •progressive : nous nous dirigeons vers un nouvel — totalement différent et meilleur — ordre des choses. (les Lumières, Kant, Hegel, Comte, Marx, les Utopistes, G. B. Shaw, Edward Ballamy) •régressive : nous retournons à un ancien — et inférieur — ordre des choses. (Max Nordau, théoriciens Fin de siècle) •déclinante : nous subissons un procès de dégénérescence continu. (Xénophane et autres penseurs anciens) •stable : fondamentalement, les choses demeurent les mêmes. (Penseurs anciens et médiévaux qui considéraient les êtres humains comme possédant une essence fixe et voyaient en cela le fondement de l’histoire des sociétés ; également Fontenelle et Schopenhauer) •cyclique : le changement est continu, pas dans une direction donnée mais sur le mode de la répétition de motifs, tel le flux et le reflux. (Ibn Khaldun, Vico, Nietzsche, Spengler, Toynbee) •stochastique : fluctuations au hasard, sans aucun motif [pattern], simplement : maintenant ceci, maintenant cela. (Carlyle) La première de ces perspectives, la théorie du progrès, est depuis longtemps la plus populaire et la plus influente — et ce tout particulièrement depuis les débuts de la science moderne au seizième siècle. Mais elle était déjà prédominante dans l’antiquité classique : elle remonte au moins à Lucrèce10 et trouve en Sénèque son avocat le plus clair et le plus vigoureux. (Ce qui ne veut pas dire que cette perspective était acceptée par tous — même dans l’antiquité. Marc Aurèle, par exemple, imagina un monde fondamentalement stable dans lequel rien n’est jamais nouveau pour un quadragénaire bien expérimenté11.)

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Il est intéressant de noter que toutes — sauf la dernière — des macrothéories mentionnées considèrent que le modèle/motif [pattern] général peut être découvert à l’avance. Après tout, si l’histoire possède une forme définie ou une structure globale quelconque, alors ipso facto le futur devient prévisible — au moins dans ses grandes lignes. La plupart des théoriciens de l’histoire, et la plupart des philosophes politiques, depuis Vico jusqu’à et après Marx, ont en conséquence imaginé au moins les grands traits de l’histoire humaine. Ce n’est qu’au vingtième siècle que les théories du chaos se sont imposées comme interlocuteur valable. Dans le cadre de notre présente discussion, le fait crucial est que chacune de ces positions rivales comprend le déploiement de l’histoire humaine en tant que procès qui possède une structure discernable définie. (Même le chaos, après tout, est une forme d’ordre.) Et les théories du procès historique ont été en conséquence un des secteurs les plus dynamiques et les plus influents de la philosophie du procès récente, étendant l’idée de développement processuel du darwinisme biologique dans le domaine biologique au darwinisme social dans la sphère humaine. Toute approche réaliste de l’histoire humaine demande une perspective processuelle. Les sociétés humaines sont ce qu’elles sont de part leur histoire : constituées objectivement, et subjectivement perçues. Aussi longtemps que l’histoire est l’histoire telle que nous la connaissons, la perspective processuelle sera tellement naturelle qu’elle en demeurera tout à fait indispensable dans ce domaine.

5. Transience et valeur « Ici aujourd’hui et demain ailleurs » [Here today and gone tomorrow]. Il est dans la nature des choses que la vie humaine et tout ce qui l’accompagne soit transitoire. Le temps a été comparé au grand dévoreur. Shakespeare — se faisant l’écho du poète lyrique grec Simonides de Keos (décédé en 468 avant J.-C.), qui parlait déjà du « temps aux dents acérées » — parle de la « dent du temps12 ». Une métaphysique du procès ne doit pas nécessairement regarder le concret avec un parfait optimisme. Il ne lui est pas nécessaire de nier que la nature possède son versant ombreux [dark side], et elle inclut la négativité aussi bien que la positivité, le mal aussi bien que le bien. Pour commencer, l’impulsion destructrice de toutes choses du temps — de la temporalité et de la transience — jette son ombre sur la totalité du domaine du procès, et donc atteint et inclut les personnes et leurs œuvres. Après tout, les procès en général sont par nature éphémères ; tout ce qui a un commencement a aussi une fin. Dans le

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domaine du procès, rien ne reste permanent si ce n’est le domaine luimême — le maxiprocès collectif qui embrasse tout le reste. Et la transience finalement implique la perte, car le passage de tout ce qui est positif peut être vu comme négatif. Il convient cependant de souligner que l’insistance de la philosophie du procès sur la transience, le changement et la nouveauté ne réduit — ne doit pas réduire — nos inquiétudes humaines à l’insignifiance. Il est simplement inapproprié de prédiquer de tout, toujours et partout, que « d’ici cent ans cela n’aura plus aucune importance ». Car il ne faut pas confondre la valeur avec la permanence, l’importance avec l’endurance. L’importance signale la validation de quelque chose qui fait la différence du point de vue du bien global : il s’agit d’une différence qui se produit à cause des conditions en vigueur à ce moment là et à cet endroit là, pas d’une différence qui se produirait tout le temps et holistiquement. Les platoniciens rencontrent le problème en interprétant la vérité et la valeur comme étant elles-mêmes atemporelles. La beauté de quelque chose demeure même après que la chose belle a disparu. Les philosophes du procès, sans nécessairement nier ceci, empruntent toutefois une piste différente. Le mécanisme grâce auquel la philosophie du procès a traditionnellement réconcilié la tension dialectique entre transience et valeur est offert par l’idée-pivot de l’évolution comme procès. Les pères fondateurs de la philosophie du procès moderne — Peirce, James, Bergson, Whitehead, et les autres — furent tous profondément influencés par l’émergence de la théorie darwinienne. Bien sûr, l’évolution dans toutes ses dimensions — cosmique, organique, cognitive — n’est pas simplement l’affaire d’un changement mais d’un progrès, de l’émergence continue d’une complexité et d’une sophistication croissantes. Le point de vue de la philosophie du procès est plutôt optimiste : la transience est le prix que paye le monde pour l’actualisation continue de valeurs de haut niveau. L’interprétation processuelle de la vie reconnaît son aspect transient et accorde la proéminence à des obiter dicta tels que Carpe diem, On ne vit qu’une fois, La vie doit être vécue dans le présent. Mais elle reconnaît également que le présent n’est pas tout, que pour les êtres humains l’immédiateté du moment est toujours conditionnée par des visions du futur. Et ici le fait d’importance n’est pas le « Ici aujourd’hui et demain ailleurs » mais le fait que nous avons toujours des intérêts [stake] dans un lendemain que nous ne vivrons pas. Dans ce sens, une créature intelligente est amphibie, avec à la fois un pied [stake] dans le présent transitoire et un autre dans le futur toujours approchant. Nous grandissons nos mois transitoires et enrichissons la qualité de nos appréciations en élargissant

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l’horizon de nos préoccupations et de nos intérêts. Dans le Banquet, Platon dit C'est de cette façon, sache-le, qu'est sauvegardé tout ce qui est mortel ; non point, comme ce qui est divin, par l'identité absolue d'une existence éternelle, mais par le fait que ce qui s'en va, miné par son ancienneté, laisse après lui autre chose, du nouveau qui est pareil à ce qu'il était13. Dans le même ordre d’idées, les processistes insistent sur le fait que malgré que les humains vivent sur du « temps emprunté » [borrowed time], ils ont prise [foothold] sur l’éternité. Car tandis que les individus sont transitoires, les valeurs et l’excellence qu’ils prisent et parfois actualisent ne doivent pas l’être. Dans un monde processuel, pas un seul élément n’est préservé en tant que tel, mais nous pouvons néanmoins avoir prise sur les valeurs et les idéaux endurants (bien qu’évoluant également). Il est vrai que dans un monde de procès, tout sauf le Tout lui-même est transitoire. Mais la transience du procès ne détruit pas la valeur : la beauté d’un concert symphonique n’est pas détruite par le fait qu’il se termine. (Précisément : il n’aurait pas cette beauté si il ne se terminait pas.)

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Notes 1

David Hume, A Treatise of Human Nature, Bk. II, Pt. IV, sect. 6, §2 « Of Personal Identity » : Hume, David, Traité de la nature humaine. Essai pour introduire la méthode expérimentale dans les sujets moraux. Traduction, préface et note d'André Leroy, Paris, Aubier. Éditions Montaigne, 1968, p. 343-4. Dans l'Appendice (tome II, p. 759), Hume élabore son argument : « Quand je tourne ma réflexion sur moi, je ne peux jamais percevoir ce moi sans quelque perception, une ou d’avantage, et je ne peux jamais rien percevoir que les perceptions. C’est donc leur combinaison qui forme le moi ».

2

« Mauvaise foi » dans L'Être et le néant. Essai d'ontologie phénoménologique, Paris, NRF Éditions Gallimard, Bibliothèque des Idées, 1943.

3

« Take the individual Abraham Lincoln at one year, at five years, at ten years, at thirty years of age, and imagine everything later wiped out, no matter how minutely his life is recorded up to the date set. It is plain beyond the need of words that we then have not his biography but only a fragment of it, while the significance of that fragment is undisclosed. For he did not just exist in a time which externally surrounded him, but time was the heart of his existence. Temporal seriality is the very essence, then, of the human individual. It is impossible for a biographer in writing, say the story of the first thirty years of the life of Lincoln, not to bear in mind his later career. Lincoln as an individual is a history; any particular event cut off from that history ceases to be part of his life as an individual. As Lincoln is a particular development in time, so is every other human individual. Individuality is the uniqueness of the history, of the career, not something given once for all at the beginning which then proceeds to unroll as a ball of yarn may be unwound. Lincoln made history. But it is just as true that he made himself as an individual in the history he made. » (John Dewey, « Time and Individuality » in Harlow Shapley (ed.), Time and Its Mysteries (New York, Collier Books, 1952), pp 141-59 (voyez p. 146).

4

Voyez George Herbert Mead, The Philosophy of the Present (Chicago, University of Chicago Press, 1932) et Mind, Self, and Society From the Standpoint of a Social Behaviorist (Chicago, University of Chicago Press, 1934). Sur la pensée de Mead, voyez Anselm Strauss, The Social Psychology of George Herbert Mead (Chicago, University of Chicago Press, 1956).

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5

Miguel de Unamuno, Del sentimiento trágico de la vida ed. by P. Felix Garcia (Madrid, 1982), p. 52.

6

Comparez avec John B. Cobb et David R. Griffin, Process Theology: An Introductory Exposition (Philadelphia, Westminster Press, 1976).

7

Pour ces questions, voyez George R. Lucas The Rehabilitation of Whitehead (Albany NY, SUNY Press, 1989), pp. 144-149.

8

A.N. Whitehead, Adventures of Ideas (New York, Macmillan, 1933), pp. 297-98.

9

[They find no reasonable explanation of 'matter' except as a form of the manifestation of 'mind'.] Charles Hartshorne, « The Development of Process Philosophy » in Ewert H. Cousins (ed.), Process Theology: Basic Writings (New York, Newman Press, 1971).

10

« Navigation, culture des champs, murailles et lois, armes, routes, vêtements et autres biens de ce genre, tous les réconforts, tous les délices de la vie, poèmes et peintures, status d’un art achevé, l’usage mais aussi l’effort et l’invention de l’esprit l’enseignèrent aux hommes suivant leurs lents progrès. » (De la nature, V, 1448-55 ; trad., introd. et notes de José Kany-Turpin, Paris: Aubier , 1993).

11

La recension classique est celle de J. B. Bury dans The Idea of Progress (London, Macmillan, 1932). The Idea of Progress in Classical Antiquity (Baltimore MD, Johns Hopkins University Press, 1967) de Ludwig Edelstein constitue une étude spécialisée instructive. Voyez également E. R. Dodds, The Ancient Concept of Progress and Other Essays (Oxford, Clarendon Press, 1973).

12

W. Shakespeare, « Measure for Measure », V,1. [« tooth of time »]

13

Platon, Banquet, 208A-B in Œuvres, op. cit., vol. I, p. 743.

2. Philosophie processuelle de la naturei 1. Idées de base Examinons à présent les caractéristiques principales de la philosophie processuelle de la nature1. L’idée de base est d’interpréter le monde en tant que macroprocès unifié constitué d’une myriade de microprocès subordonnés dûment coordonnés. Une interprétation clairement contrastante est fournie par l’atomisme classique, tel qu’il reflète la conception démocritéenne des atomes et du vide. Tandis que les relations réciproques entre ces éléments — les atomes et le vide — sont sensées rendre compte du mouvement (et donc du procès), ces ressources fondamentales sont elles-mêmes des éléments non processuels qui se tiennent totalement en dehors de l’ordre du procès (classiquement conçues, elles sont elles-mêmes totalement imperméables au changement). Au contraire, une physique basée exclusivement sur des champs et des forces qui opèrent d’eux-mêmes, sans aucun fixation/enchâssement [embedding] dans quelque chose substantielle que ce soit, constitue la quintessence de la philosophie processuelle de la nature. Ces éléments — champs et distributions de force — permettent au changement processuel de se produire en quelque sorte « jusqu’au bout » [all the way through]. Mais quels sont les avantages qu’offre une telle interprétation ? La réponse se trouve en fin de compte dans la mesure dans laquelle elle nous permet de synthétiser et de comprendre les phénomènes cognitifs auxquels nous sommes confrontés dans l’étude du monde naturel dans lequel nous habitons. En principe, il y a une grande variété de sortes de procès — mental, symbolique, ritualiste, mathématique, etc. C’est la place occupée dans l’ordre coordinateur de l’espace, du temps et de la causalité qui distingue les procès physiques traités par les sciences de la nature des autres formes de procès. Bien sûr, chaque sorte de procès possède ses lois propres,

i Source : PM, Chap. 5.

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chaque sorte est « normale » d’une manière ou d’une autre. Mais les procès physiques sont caractérisés en tant que tels par le fait que leur modus operandi est localisable dans le cadre spatio-temporel fourni par les lois de la nature. A chaque niveau d’échelle, depuis le microcosme subatomique jusqu’au macrocosme cosmique, nous trouvons un bouillonnement processuel qui est à la fois caractéristique et constitutif de la variété physique considérée. Bien sûr, les procès, qui ne sont pas à proprement parler eux-mêmes physiques, peuvent néanmoins recevoir une représentation physique ou une concrétisation. Les procès symboliques à l’œuvre dans une composition musicale sont concrétisés dans un concert particulier ; les procès arithmétiques reçoivent une représentation physique dans un ordinateur ; les procès intellectuels de l’esprit reçoivent une concrétisation physique dans les opérations du cerveau. Mais bien sûr la possibilité de réaliser ou de concrétiser de tels procès ne les recatégorise pas comme procès physiques. Les procès physiques possèdent toujours quelque élément auto-propulsif : sinon d’auto-propagation active alors au moins d’inertie auto-perpétuante. Ils sont certes rarement (jamais) entièrement autonomes et indépendants, imperméables à toutes les influences et interférences externes. Mais ils font toujours quelque substantielle auto-contribution [self-engendered] à leur propre réalisation continue. Quelque élément d’auto-orientation réflexive (auto-réalisation, auto-formation, auto-perpétuation, etc.) est inhérent dans virtuellement tous les procès physiques, car partout dans la nature on ne trouve que des procès d’auto-réalisation, de constitution de soi suivant ce que dicte son impulsion (l’impetus) propre. Le dynamisme de base [basic drive or nisus] n’est pas tellement (comme chez Spinoza) une affaire d’auto-préservation (conatus se preservandi), mais plutôt d’autoréalisation, de se donner à soi-même son actualisation la plus complète (conatus se realizandi). L’auto-détermination créatrice gouverne : partout il y a des procès qui travaillent à la réalisation d’êtres et de modes d’êtres jusqu’ici non existants. Les procès amènent des changements. Ils créent une différence dans le monde en actualisant un futur jusque là ouvert, indéterminé, en le distinguant du passé déterminé. Mais les procès établissent également des connexions. Le nourrisson et le septuagénaire, la graine de pommier et l’arbre adulte en fleurs au printemps sont connectés, unifiés et individualisés en une seule unité avec son identité continue, à travers les opérations d’une multiplicité complexe de procès subordonnés qui, ensemble, constituent le macroprocès qui est l’histoire de la personne ou de l’arbre. En particulier, les procès physiques sont interconnectés les uns avec les autres. Ils se rejoignent dans l’espace et dans le temps afin de

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former une variété d’interconnexion [manifold of interconnectedness] avec des procès subordonnés, les rassemblant toujours afin de former des procès superordinés. Les procès naturels s’organisent donc l’un l’autre en larges agglomérats interconnectés, des organismes processuels en quelque sorte. En conséquence, les métaphysiciens du procès entendent conceptualiser la nature en général — et la nature physique en particulier — en termes organiques, en raison de la tendance, à l’œuvre partout dans la nature, qu’ont les procès de s’agglomérer en tout systémiques auto-perpétuants. Les procès mondains sont donc interconnectés. Ils sont les mailles dans la grande tapisserie d’un système cohérent. Les microprocès se combinent en une fusion omni-englobante. Et ils se reproduisent continuellement d’un côté à l’autre du paysage cosmique dans une connectivité évolutive. En cosmologie du procès, tous les atomes de carbone apprennent à se comporter comme des atomes de carbone, un peu comme en biologie tous les chameaux apprennent à se comporter en chameaux : dans chaque cas, c’est une question de se reproduire en conformité avec un type2.

2. Procès et existence L’approche processuelle fournit un moyen naturel pour expliquer l’existence des composants mondains et permet une instrumentalisation efficace de la compréhension scientifique du réel. Examinons la discussion suivante de C. G. Hempel : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? […] Quel genre de réponse pourrait être appropriée ? Ce qui semble recherché est un compte rendu explicatif qui ne présuppose pas l’existence de ceci ou de cela. Mais je crois qu’un tel compte rendu est une impossibilité logique. Car en général la question « Pourquoi A est-il vrai/avéré ? » est répondu par « Car B est vrai » […] Une réponse à notre énigme qui n’exploiterait pas de présuppositions à propos de l’existence de quoi que ce soit ne peut fournir de fondement adéquat. […] L’énigme a été construite de manière à empêcher toute réponse logique3. Pour l’ontologie du procès, qui inaugure une nouvelle approche de l’explication scientifique, cette argumentation apparemment plausible possède de lourds défauts. Il est important de distinguer convenablement l’existence des choses et l’obtention de faits4 — et additionnellement de distinguer entre des faits spécifiquement substantifs se rapportant à des choses existantes et des faits non substantivés se rapportant à des

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circonstances qui ne dépendent pas de l’opération de choses préexistantes. Nous sommes ici confrontés à un principe d’hypostasiation prédiqué à partir de l’idée logique selon laquelle la raison de quoi que ce soit doit en fin de compte toujours se trouver dans les opérations de choses. La position qui est implicite dans l’argument de Hempel est tout à fait explicite dans la tradition philosophique occidentale. David Hume, par exemple, a lourdement insisté sur le fait qu’il est impossible de produire une conclusion existentielle à partir de prémisses non existentielles5. Le principe a été aussi soutenu par des philosophes de différents acabits de l’autre côté de la Manche, à commencer par Leibniz lui-même, qui écrit explicitement que Il faut que la Raison Suffisante, qui n’ait plus besoin d’une autre Raison, soit hors de cette suite de choses contingentes, et se trouve dans une substance, qui en soit la cause, et qui soit un Etre nécessaire, portant la Raison de son existence avec soi6. Une telle interprétation équivaut à soutenir la thèse de l’homogénéité génétique qui (en analogie avec l’ancienne et maintenant intenable idée que « la vie doit venir de la vie ») veut que « les choses doivent venir des choses » ou que l’étoffe [stuff] doit venir de l’étoffe » ou que « la substance doit venir de la substance. » Nous avons ici un préjugé très profondément ancré — l’idée que les choses ne peuvent s’originer que des choses, que rien ne peut venir du rien (ex nihilo nihil fit) au sens où aucune chose ne peut émerger d’une condition a-chosale7. Ce principe quelque peu ambigu est non problématique s'il est interprété comme demandant que si l’existence de quelque chose de réel possède une explication correcte, alors cette explication doit s’articuler autour de quelque chose qui est vraiment. Car on ne peut expliquer un fait sans, se faisant, impliquer d’autres faits. Cela étant, le principe devient hautement problématique lorsqu’il est interprété à la manière du précepte « les choses doivent venir de choses », les substances doivent inévitablement être invoquées afin d’expliquer l’existence de substances. Car nous soutenons maintenant la thèse selon laquelle tout dans la nature possède en quelque autre chose naturelle une cause efficiente qui est sa source causale, sa raison d’être. Ce principe d’exigence substantielle [substance-requiring principle] est donc éminemment douteux. En dépit de son charme superficiel, l’idée apparemment plausible selon laquelle seules les causes substantielles peuvent avoir des effets substantiels est grevée de problèmes majeurs. Elle présuppose l’existence d’une homogénéité typique entre cause et effet, telle que le promouvait le principe « le semblable provient du semblable ». Cette idée hautement problématique d’une homogénéité génétique a été

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fortement ébranlée par la science moderne, qui enseigne que la matière peut provenir de l’énergie et les organismes vivant de complexes de molécules inorganiques. Si un tel principe ne s’applique pas à la matière et à la vie, doit-il tenir pour la substance en tant que telle ? Le prétendre demanderait un argument très convainquant. Il est toujours attendu. Est-il vrai que seules les choses peuvent engendrer les choses ? Pourquoi le fondement du changement doit-il toujours être inhérent à une chose plutôt qu’à une « condition des choses-en-général » non substantive ? La substance doit-elle inévitablement provenir de la substance — plutôt que, disons, d’une loi ou de quelque principe de « simple abstraction8 ». Rien qu’établir une telle exigence met en question son fondement. Pourquoi les explications de faits doivent-elles reposer sur les opérations de choses ? Bien sûr, les explications factuelles doivent avoir des antécédents [inputs] (comme toute explication). Les faits doivent s’enraciner dans les faits. Mais pourquoi dans des existences chosales ? Un morceau de métaphysique hautement problématique est impliqué ici. Mis à part les dogmes sur l’homogénéité explicative, il n’y a aucune raison discernable empêchant qu’un fait existentiel soit fondé dans des faits non existentiels, et l’existence de choses substantielles expliquée sur base de quelque circonstance ou principe non substantiel. Dès que l’on renonce au principe d’homogénéité génétique et que l’on abandonne l’idée que les choses existantes doivent s’originer dans des choses existantes, toute l’entreprise explicative prend un tour différent. L’explication peut maintenant procéder, au moins en théorie, en termes de procès enracinés dans l’opération de champs ou de forces qui sont profondément imprégnés dans la nature dans son ensemble et à leur tour engendrent les puissances et les potentialités des choses identifiables9. La physique moderne est, de bien des façons, profondément sympathique à l’approche processuelle. En particulier, la théorie quantique soutient qu’au niveau du très petit il n’y a pas du tout de choses naturelles « matérielles » (substances, objets) — pas de particuliers possédant une identité descriptive continue — seulement des motifs de procès qui s’avèrent stables. (Le saut orbital d’un « électron » n’est pas du tout un transit mystérieux d’un objet physique bien défini.) Seules ces ondes de stabilité de procès continus garantissent tous les types de continuité existentielles ; le développement de « choses » stables commence au niveau sous-sous-microscopique avec une prolifération bourdonnante d’ « événements » qui n’ont en eux-mêmes que peu de caractéristiques fixes (s’ils en ont), mais n’existent qu’en interaction réciproque les uns avec les autres. De tels « objets » ne possèdent en eux-mêmes et d’euxmêmes aucune nature stable ; ils présentent seulement des aspects spatio-

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temporellement stables au niveau des agrégats statistiques. L’approche processuelle simplifie donc beaucoup le problème du verrouillage d’une interprétation cohérente de la nature. De ce point de vue, cependant, l’approche whiteheadienne en philosophie du procès est défectueuse. Car Whitehead insiste sur l’existence d’unités de procès irréductiblement atomiques — les « occasions actuelles » — qui seraient indécomposables et servent d’unité de base ou de blocs de construction à partir desquels les procès plus vastes sont alors constitués. Cet atomisme processuel constitue certainement une possibilité théorique. Mais il est aussi une proposition douteuse — en fait, une proposition qui est plutôt en désaccord avec l’esprit de la philosophie du procès. Pourquoi, après tout, le procès devrait-il être interprété à partir d’unités discrètes ? La théorie whiteheadienne, en tant qu’elle s’enracine dans l’agrégation d’ « occasions actuelles » atomistes, constitue une concession malheureuse à une perspective totalement étrangère à la philosophie du procès. Pourquoi la succession de procès subordonnés devrait-elle inévitablement trouver un terme ? Il est bien plus indiqué d’envisager une succession de procès sur le modèle des poupées gigognes [Chinese box-like] : les procès les plus vastes étendant/majorant les procès de moindre étendue. Après tout, si la nature est en effet processuelle, pourquoi ne devrait-elle pas l’être « jusqu’au bout » ? Pourquoi devrait-il y avoir des particules processuelles ultimes qui ne sont aucunement analysables en sous-constituants ? Du point de vue processuel, il ne semble que naturel d’interpréter la nature comme une variété de procès emboîtés, variété qui admet — en principe — sa décomposition en unités processuelles aussi limitées qu’on le souhaite : une variété structurée de micro- et de macro-procès profondément imprégnée [pervasively structured manifold] et dont la complexité est sans limites. De ce point de vue (et de bien d’autres) Teilhard de Chardin s’avère être un philosophe du procès typique. Selon lui, « Pour nos yeux dessillés l'Univers, désormais, n'est plus un Ordre, mais un Processus. Le Cosmos s'est mué en Cosmogénèse10 ». La nature partout s’efforce de produire du nouveau ; elle n’est pas quelque chose de figé et de donné une fois pour toutes, c’est « un Monde qui naît au lieu d'un Monde qui est11 ». Changement, développement et émergence évolutionniste sont les seules caractéristiques mondaines qui soient partout et toujours présentes. Nous vivons dans un monde centré sur un présent spécieux qui est toujours en transit d’un passé réalisé vers un futur ouvert : « chaque parcelle du Réel, au lieu de former approximativement un point, s'étirait de proche en proche en fibre insécable, se prolongeant en arrière indéfiniment12 ». Et les procès naturels ne se contentent pas de produire des « choses », ils mettent au monde de nouveaux types (espèces) et de nouveaux modèles d’ordre (lois).

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L’origination évolutionniste de nouveaux genres n’est pas en action seulement dans le domaine biologique, mais à travers la nature toute entière, à chaque niveau de détail et d’échelle (aussi bien au niveau micro qu’au niveau macro). En conséquence, la métaphysique du procès, qui insiste tellement sur l’aspect développemental du réel, rend plus aisé l’accueil des données concrètes qui nous viennent des sciences naturelles. La primauté appartient bien à la nature active (productive) (natura naturans), à la frontière créatrice du présent innovateur qui dépasse le domaine fermé du fait accompli (natura naturata). L’aspect temporel d’un présent toujours renouvelé, qui donne corps à une variété de possibilités promotrice de nouveautés par la concrétisation d’actualités réalisées, se trouve au premier plan de la conception processuelle du monde naturel. Ce point de vue insiste sur l’interprétation de la nature en tant que variété (de variétés) de procès, qui incluent tout aussi bien le secteur du déterminisme causal rigide que celui de l’imprédictibilité, car seul un monde où figurent le hasard et le libre arbitre peut assurer les coudées franches [elbow room] à ce que William James a compris comme étant le cadre indispensable à une compréhension satisfaisante de l’existence humaine.

3. Procès et lois de la nature L’idée-principe de la philosophie du procès est que le monde consiste en événements [changes] plutôt qu’en stabilités fixes. En conséquence, c’est en ces termes qu’il doit être compris. Mais depuis l’époque de Pythagore, différents philosophes ont enseigné que, quand bien même les phénomènes mondains seraient en perpétuel changement, les lois qui les gouvernent n’en sont pas moins stables et fixées une fois pour toutes. La métaphysique du procès, à la suite de l’œuvre pionnière de C. S. Peirce, rejette fermement cette thèse. Le procès envahit la structure normée du monde ; les lois de la nature sont elles aussi des stabilités transitoires qui n’émergent à un moment de l’histoire cosmique que pour retomber dans le néant et laisser la place à des modes d’opération différents dans la plénitude du temps. C’est ainsi que nous seulement les phénomènes mondains changent, mais les lois naturelles qui gouvernent leur modus operandi également. De ce point de vue, la seule vraie permanence est le changement lui-même. Même les soidisant lois de la nature ne sont pas plus que des îles de stabilité relative dans une mer de procès.

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Une telle interprétation processuelle des lois naturelles détient des avantages importants. Car une ontologie substantielle s’engage à interpréter le monde physique (la nature) comme collection de choses ou d’objets substantiels. Sur cette base, elle est directement confrontée au problème vexatoire supplémentaire de devoir rendre compte des lois qui coordonnent le comportement de ses choses. (Comment tous les atomes d’hydrogène qui existent, répandus qu’ils sont dans l’énormité de l’espace, peuvent-ils apprendre à se comporter comme atomes d’hydrogène ?) Selon le substantialisme, la substance émerge sous l’égide de lois (et donc a une explication naturelle), mais les lois sont fixées pour toujours et « données » d’une manière qui exclut toute compréhension génétique, et ne permet que l’explication évasive : « C’est simplement dans l’ordre des choses ». Aucune explication naturelle de la législation physique n’est possible ; c’est seulement en s’en remettant à quelque acteur extra- ou supra-naturel que, traditionnellement, on comprend l’imposition de cette loi. Comprendre le monde comme une matrice de procès (qui sont souvent en effet des procès auto-impliquants) permet de rendre directement possible une conceptualisation cohérente de la nature qui élude de telles difficultés. Car l’idée d’un ordre normatif, d’un développement programmé, est inhérent au concept même de procès. Qui plus est, les procès s’engrènent et se propagent : la diffusion des procès est elle-même un procès. L’ontologie de la normativité se trouve donc fondée ipso facto, et une base est conférée également à l’épistémologie. Car on s’attend tout naturellement à ce que des créatures intelligentes soient dans une certaine mesure capables de comprendre les procès mondains puisqu’elles en sont les purs produits et qu’elles participent à ce titre aux opérations naturelles. Il faut bien reconnaître que ni la logique de l’objet et du prédicat, ni la grammaire du sujet et du verbe ne sont prévalentes dans le langage de la nature. C’est bien plutôt le langage mathématique des équations différentielles qui le représente le mieux. De ce point de vue aussi, les intuitions de Leibniz étaient très en avance sur leur temps. Aussi important que soit le langage verbalisé (et il souligna sa grande importance), c’est néanmoins le langage mathématique du procès — celui des fonctions de transformation et des équations différentielles — qui est essentiel pour représenter les réalités physiques du monde. Ceci est un fait que les philosophes du procès n’ont pas exploité autant qu’ils l’auraient pu — à l’exception de Whitehead qui, mathématicien de premier rang, en fut parfaitement conscient. C. S. Peirce comprit les lois de la nature comme des habitudes établies mais acquises : comme des modes opératifs stables que l’univers a acquis dans le temps et que, une fois développés, il garda pour de bon. Mais si

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l’on considère la proéminence du hasard et du chaos en science contemporaine, il semble plus plausible d’interpréter les lois de la nature comme constituant elles-mêmes des procès qui se font sentir partout, comme des modèles de régularité transitoires (et donc mortels) qui sont valides pour de larges pans de l’espace-temps, et qui finissent par laisser la place, graduellement ou de manière cataclysmique, à de nouveaux modèles de procès. Comment l’ordre peut-il vaincre le désordre ? En théorie, trois possibilité existent : •par imposition à travers une forme d’agence causale agissant ab extra •par une forme de persuasion externe (comme dans le Timée) •par une forme de développement interne, par quelque mode d’émergence, généré intrinsèquement, analogue au procès évolutif. La métaphysique du procès rejette les deux premières alternatives (amorcées de l’extérieur). Les économies de l’immanentisme conduisent à abandonner de tels facteurs et forces superflus. Pour commencer, recourir à un procès de développement interne est en soi une ressource naturelle autopotentialisante de la philosophie du procès. De plus, dans le cadre d’une philosophie naturelle, le supra-naturalisme doit toujours être frappé d’un préjugé négatif. En conséquence, la métaphysique du procès promeut une compréhension interne au monde — et totalement processuelle — de l’origination de l’ordre. Après tout, l’ordre en tant que tel possède une tendance inhérente à l’auto-perpétuation et à l’auto-propagation. Dès que l’ordre est advenu (même d’une manière inopinée et fortuite), il tend à être auto-potentialisant13. Bien sûr des forces déstabilisatrices sont également à l’œuvre. L’indéterminisme, l’impréditibilité et l’émergence de la nouveauté sont tous cruciaux pour le métaphysicien du procès. Ce qu’ils font entrevoir comme étant central n’est pas tant l’organisation de nouvelles choses ou de nouvelles sortes de choses, mais l’émergence continue de nouveaux modes de comportement, de nouveaux types de procès. En conséquence, la métaphysique du procès tend à accepter l’idée que l’évolution cosmique elle-même présente l’émergence de formes d’ordre de plus en plus complexes et élaborées, comme dans le développement séquentiel des matériaux étudiés dans les sciences suivantes : la physique des plasmas, la physique des particules, la chimie, la biologie, la sociologie, etc. Le développement cosmique est constitué par le déploiement d’enchaînements processuels de plus en plus complexes. Et le point crucial de la philosophie processuelle de la nature est la conception de la réalité physique elle-même comme un vaste, omni-englobant, méga-

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procès consistant en une concentration virtuellement sans fin de sousprocès subordonnés : un emboîtement de boîtes dans une boîte, si je puis dire. Depuis Leibniz, les processistes rejettent l'interprétation d’un monde départementalisé, c’est-à-dire qui aurait un compartiment séparé pour les secteurs physique, biologique et psychologique de la nature. Ils conçoivent toute existence comme un prisme aux multiples facettes. Pour eux, en général, la réalité, à tous ses niveaux — du subatomique au cosmique — présente des procès de tous les ordres naturels (bien que certains procès puissent être localement plus proéminent que d’autres). Même les atomes possèdent un aspect « mental » (traitement de l’information), et même le cosmos en tant que tout possède son aspect « organique » en tant que système auto-engendré et autonome. Les philosophes du procès ont tendance à mélanger et à brouiller de telles différences catégoriales en les regardant comme des différences de degré plutôt que comme des différences de genre. Ils pensent que les différentes catégories de la compréhension naturelle « se confrontent/causent des ennuis » dans tous les secteurs de la nature.

4. L’espace-temps Les métaphysiciens du procès considèrent le monde naturel comme une variété étendue de procès interconnectés. Mais lorsqu’un procès débute, il détermine un impact formateur à la fois sur son propre développement futur et sur le développement d’autres procès. Bien sûr, un procès peut généralement être avorté par des événements « extérieurs » (e.g., la germination d’une plante peut être interrompue par son ingestion par un cerf de passage). Mais si tout se passe bien — et c’est le cas normalement ou fréquemment — le procès s’aligne sur son propre impetus interne. Dans ce sens, un monde tramé de procès [process-laden] fournit un vaste champ [scope] pour l’auto-détermination. Les procès mondains font montre d’un degré substantiel de spontanéité d’auto-potentialisation [self-potentiation], présentant généralement une capacité de développement de leur propre structure sur base d’une production à la carte [produce-as-you-go basis]. Les procès s’entrelacent et se corrèlent les uns aux autres ; ils se rencontrent dans une variété cohérente d’occurrences. Et la spatiotemporalité de la nature n’est rien d’autre qu’un trait caractéristique de cette variété ; elle forme le contexte de la rencontre des procès. Elle fait partie intégrante de la structure essentielle du procès omni-englobant qu’est

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le méga-procès représenté par l’origination, le développement et le déclin (putatif) de l’univers entier. La philosophie du procès interprète tout procès naturel comme possédant une connexion spatio-temporelle inhérente, et soutient que les ramifications de l’espace et du temps incluent la totalité de la nature. Mais il y a deux façons de concevoir l’espace-temps : (i) en tant que conteneur dans lequel (ou une scène sur laquelle) les procès naturels se produisent ; ou (ii) en tant que vrai complexe processuel lui-même — une sorte de variété de procès qui est lui-même constitué par la structure en entrelacs des procès individuels. La première perspective interprète l’espace-temps comme indépendant des procès qui y ont lieu ; la seconde comme un aspect du procès naturel, comme la résultante de la corrélation de ces procès. La philosophie du procès adopte cette seconde perspective. Ses promoteurs abandonnent l’hypostasiation newtonienne de l’espace et du temps, selon laquelle l’espace et le temps sont les conteneurs fixes et stables des choses naturelles (une interprétation qui remonte aux atomistes grecs et fait le jeu de la philosophie de la substance). Ils adoptent plutôt, avec Whitehead, la conception relativiste leibnizienne, qui interprète l’espace-temps comme une variété définie par la structure du procès naturel lui-même (coordonné avec la diffusion des signaux processuels électromagnétiques de la nature). Elle représente une approche qui est faite sur mesure pour la philosophie du procès, qui n’interprète pas l’espace-temps comme une matrice d’ordre imposée de l’extérieur, par une structure nonprocessuelle, aux procès naturels. L’espace-temps n’est pas une scène sur laquelle les procès naturels doivent venir jouer, il fait lui-même partie de la structure normative générale que les procès naturels internalisent. Le temps est caractéristique du flux extérieur d’une figure ondulatoire, l’espace par la stabilité d’une configuration d’ondes stationnaires. L’espace et le temps ne sont, en dernière analyse, pas plus — mais aussi pas moins — que les aspects inhérents des corrélats caractéristiques des procès physiques. Pour les processistes, donc, l’espace-temps lui-même est simplement une facette ou un trait structurel du modus operandi cosmique. Les procès de la nature sont corrélés et rendu interdépendants [interrelated and interlinked] par des modèles de connexion causale, tandis que l’espace-temps en luimême est une variété de tels modèles, une particularité des exclusions et des interférences de ces procès. (On ne peut mettre deux choses à la même place, pas plus que la même chose ne peut présenter des caractéristiques différentes exactement au même moment. Ces exclusions et improbabilités permettent de définir l’espace-temps.) En conséquence, l’espace et le temps ne sont pas des conteneurs statiques qui définissent la scène pour les procès naturels, mais ils sont eux-mêmes processuels dans leur constitution : ils

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constituent des aspects ou des traits du rôle structurel des procès naturels. Leur statut métaphysique ultime n’est pas procès-indépendant mais procèsconstitué, leur structure étant déterminée par les procès de mesure qui manifestent leur fondement processuel inhérent. Cette perspective oppose les processistes au concept de temps de la physique classique, c’est-à-dire newtonienne. C’est ainsi que James et Bergson insistent sur le fait que le temps linéaire newtonien ne fait pas partie de la nature mais constitue une abstraction. Tout temps réel présente une épaisseur et une durée ; il se manifeste en intervalles. De plus, les philosophes du procès tendent à étendre cette interprétation biologique et psychologique (« vécu, expériencé ») au temps de la physique. Tout procès prend du temps (même court) ; il n’existe pas de procès ponctuels, instantanés. Enfin, les processistes voient cette thèse cruciale comme la leçon la plus remarquable des paradoxes de Zénon. En conséquence, la métaphysique du procès insiste sur le statut actuel de la temporalité en tant qu’il rend manifeste le dynamisme d’un présent perpétuellement novateur. George Herbert Mead a caractérisé l’emphase des processistes sur le présent comme représentant la frontière émergente de l’existence dans le procès du développement mondain. Il souligna que « la réalité existe dans un présent14 ». Chaque présent est le lieu d’émergence qui produit la nouveauté dans son être actuel. Citant l’exemple du flash produit par la rentrée incandescente dans l’atmosphère terrestre, Mead dit « ce qui marque un présent est son devenir et sa disparition15 ». Il interpréta la structure du temps comme basée sur le modus operandi d’un présent toujours transitoire. Le passé est dans une large mesure une reconstruction à partir du présent ; le futur est une anticipation du présent. Mead rejette explicitement la thèse de Bergson selon laquelle le présent accumule en quelque manière le passé : « le présent ne porte pas un tel fardeau avec lui16 ». A la place d’une accumulation totale, le passé constitue simplement une condition du présent. « Le vrai passage de la réalité se trouve dans le passage d’un présent à un autre, là où seule la réalité se trouve ; et un présent qui a fusionné avec un autre n’est pas un passé. Sa réalité est toujours celle d’un présent17. » Dans la philosophie naturelle du procès, l’idée de temps est corrélée à celle de présent transient fait d’une créativité toujours changeante. Le temps est central en philosophie du procès car la temporalité est le trait caractéristique définitif de la nature processuelle du réel. Être réel, c’est occuper une place dans l’ordre du temps. L’origine et la nature de notre monde processuel sont-elles explicables ? Les processistes se séparent sur cette question. Certains impliquent la volonté divine (Leibniz). D’autres interprètent le devenir par un impetus

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interne qui est plus une nécessité ontologique que logique (Hegel). D’autres encore reconnaissent l’activité d’un hasard pur (Laplace). Et certains s’en remettent au mystère, tel John Dewey qui écrivit : « Nous pouvons rendre compte du changement en le rattachant à d’autres changements, mais nous devons accepter les existences simplement pour ce qu’elles sont. […] Le mystère est que le monde est tel qu’il est18. » Mais les processistes sophistiqués se rallient à C. S. Peirce. Puisque l’intelligence humaine est une ressource développée dans le temps par des créatures qui constituent elles-mêmes une partie évoluée de cette nature, notre capacité de compréhension du monde ne devrait pas du tout nous surprendre19. Ici comme ailleurs, la philosophe du procès peut faire le meilleur usage d’un recours au procès évolutif. C’est précisément ce qu’elle fait.

5. L’aspect quantique Comme la réaction de Whitehead lui-même le montre20, la naissance de la théorie quantique apporte de l’eau au moulin processuel. La conception classique d’un atome était basée sur le principe que « par définition, les atomes ne peuvent être découpés ou cassés en plus petites parties », de telle manière que le « cassage d’atomes » [atom-splitting] était, du point de vue traditionnel, une simple contradiction. Ici, la destitution de l’atomisme classique instiguée par la dématérialisation de la matière physique dans le sillage de la théorie quantique apporta beaucoup d’aide et de réconfort à la métaphysique du procès. Car la matière à l’échelle quantique n’est pas un système planétaire rutherfordien d’objets semblables à des particules, mais une collection de procès fluctuants organisés en structures stables (pour peu que l’on puisse parler de stabilité) par des régularités statistiques, c’est-àdire par des régularités comportementales au niveau des phénomènes agrégés. L’interprétation quantique de la réalité a en conséquence conduit à la déconstruction de l’atomisme classique qui a été, depuis le début, paradigmatique pour la métaphysique de la substance. Car la théorie quantique enseigne que, au niveau microscopique qui est le sien, ce qui était généralement considéré comme une chose physique, un objet perdurant stable, n’est pas plus qu’une figure statistique, une onde de stabilité dans une mer houleuse de procès. Ces soi-disant « choses » endurantes se produisent à travers l’émergence de stabilités en fluctuations statistiques.

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La physique du vingtième siècle a donc bouleversé le statut de l’atomisme classique. À la place de choses très petites (les atomes) se combinant pour produire les procès standards (les tempêtes, etc.), la physique moderne considère de très petits procès (les phénomènes quantiques) se combinant dans leur modus operandi pour produire les choses standards (les macroobjets ordinaires). L’interprétation quantique du monde est intrinsèquement probabiliste ; elle éprouve même des difficultés à traiter la définité concrète (c’est le problème du « collapse de la fonction d’onde »). Et ceci est également sympathique aux processistes, qui rejettent aussi le déterminisme profondément imprégné de la loi compulsive. Ils voient les lois de la nature comme imposées par la base plutôt que par le sommet, comme les domestiques plutôt que les maîtres des êtres mondains. La métaphysique du procès considère nécessaire une limite au déterminisme afin de permettre la spontanéité créatrice et la nouveauté dans le monde (que ce soit par mutations aléatoires pour les processistes naturalistes ou par innovation intentionnelle pour les adeptes d’une position théologico-téléologique). Qui plus est, les philosophes du procès ont des raisons pour préférer la mécanique quantique à la physique relativiste. Car la relativité interprète l’espace-temps comme un bloc qui englobe tous les événements réels simultanément, laissant aux ressources subjectives des observateurs le soin de fournir la différentiation temporelle de l’avant/après sur base de leur propre mode d’emplacement dans la vaste peinture universelle. La relativité restreinte, avec sa focalisation sur les relations invariantes temporellement, supprime de fait le temps comme un facteur dans la réalité physique et le relègue au statut obscur d’un phénomène subjectif. Ceci explique pourquoi Whitehead chercha à apporter une nouvelle base théorique à la relativité et à reconstruire l’espace-temps et avec lui la conception des autres objets physiques : ce sont des constructions élaborées à partir d’ « expériences individuelles fragmentaires21 ». Les procès ne sont pas les machinations de choses stables ; les choses sont les figures stables de procès variables. Toutes ces perspectives de la physique moderne au niveau du fondement se raccordent aisément à l’approche processuelle.

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6. La philosophie du procès et l’optimisme évolutionniste L’évolution est donc un procès emblématique et paradigmatique pour la philosophie du procès. Car elle n’est pas seulement un procès qui rend les philosophes et la philosophie possible, elle fournit un modèle clair pour l’émergence de la nouveauté et l’innovation processuelles dans une nature auto-engendrante et auto-perpétuante. L’évolution, qu’il s’agisse d’un organisme ou d’un esprit, de la matière subatomique ou du cosmos en tant que tout, réfléchit le rôle profond du procès que les philosophes de cette école interprètent comme central à la fois pour la nature de notre monde et pour les termes en lequel il doit être compris. Le changement imprègne la nature. Les procès déstabilisent à la fois le monde et constituent la fine pointe de l’avancée novatrice [advance to novelty]. Et l’évolution de chaque niveau — physique, biologique et cosmique — se charge de tout le travail. Mais travaille-t-elle aveuglément ? Sur la question du dessein de la nature, les philosophes du procès se divisent en deux camps principaux. D’une part, le camp naturaliste (et généralement séculariste) interprète la processualité de la nature comme une poussée interne ou nisus vers le nouveau et le différent. D’autre part, le camp téléologique (et souvent théologique) interprète la processualité de la nature comme dirigée intentionnellement vers une destination positive. Tous deux s’entendent sur le rôle central que jouent la nouveauté et l’innovation dans la nature. Mais le camp naturaliste voit l’affaire en termes de procès aléatoires poussés par le hasard loin des formulations stables d’un passé établi tandis que l’autre parle d’un dessein orienté vers un but préétabli par quelque force directrice valuante22. En conséquence, la philosophie du procès possède une relation complexe, biface/duelle avec la théorie de l’évolution. Selon les processistes séculiers (athéologiques), l’évolution est caractéristique du travail créatif d’une nature auto-subsistante qui se passe des services de Dieu. Pour les processistes théologiques comme Teilhard de Chardin, l’évolution présente l’écriture de Dieu dans le livre de la nature23. Mais tous voient l’évolution non seulement comme un instrument crucial pour comprendre le rôle de l’intelligence dans le monde, mais aussi comme un aspect clef du développement naturel du monde. Plus généralement, le procès évolutif a offert à la philosophie du procès un de ses modèles principaux pour comprendre comment des procès collectifs de grande échelle (de l’ordre du

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développement organique dans son ensemble) peut être inhérent à — et résulter de — l’opération de nombreux procès individuels de petite échelle (de l’ordre de la vie individuelle), rendant en conséquence compte de l’innovation et de la créativité également à un niveau macro. Mais il y a une complication supplémentaire. Du point de vue de l’intelligence humaine, l’évolution biologique est indubitablement darwinienne, avec une sélection naturelle téléologiquement aveugle opérant sur des mutations aléatoires téléologiquement aveugles. L’évolution culturelle, d’autre part, est généralement teilhardienne : gouvernée par une sélection rationnelle portant sur des mutations suscitées à dessein24. D’un point de vue global, l’évolution cognitive implique les deux composantes, surimposant la sélection rationnelle à la sélection biologique. Nos capacités et facultés cognitives font partie de la dotation naturelle que nous devons à l’évolution biologique. Mais nos méthodes, procédures, standards et techniques cognitives sont des ressources développées socioculturellement, qui évoluent par sélection rationnelle dans un procès de transmission culturelle à travers les générations successives. Notre hardware cognitif (mécanisme et capacités) se développe par sélection naturelle darwinienne, tandis que notre software cognitif (les méthodes et procédures par lesquelles nous réglons nos affaires cognitives) se développe par sélection rationnelle teilhardienne, c’est-à-dire en exploitant des variations et des sélections pilotées téléologiquement. La biologie produit en quelque sorte l’instrument et la culture écrit la musique. Il est du reste clair que le premier contraint énormément le second. (Vous ne pouvez pas jouer du tambour sur un piano.) Les anciens grecs ont débattu de la question : existe-t-il quelque chose d’immuable, d’éternel, d’exempt des ravages apparemment sans limites du temps ? Rejetant l’idée d’atomes matériels éternels, Platon opta pour des universaux immuables et éternels (les « formes » ou « idées »), et les stoïciens pour des lois éternelles, immuables. Mais la peinture du monde qu’établit la science moderne a apparemment bloqué ces solutions : d’après elle, les espèces (genres naturels) sont également les enfants du temps ; elles ne sont pas immuablement présentes mais continûment émergentes [ever-changingly emergent] sous l’égide des principes évolutifs. Le cours de l’évolution cosmique entraîne les lois naturelles dans l’orbite du procès, conférant à ces lois une dimension développementale (après tout, où était la génétique une microseconde après le big bang ?). Selon la philosophie du procès, rien n’est éternel et à l’abri des changements provoqués par le temps et sa loi implacable qui veut que tout ce qui vient à être doit périr, tant et si bien que la mort est omniprésente, étendant son emprise sur les choses comme sur les lois.

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Cela étant, la philosophie du procès n’interprète pas cette vérité lugubre comme étant le dernier mot de l’histoire. Car le processisme s’en est toujours remis à la théorie de l’évolution pour tirer l’épingle du progrès collectif du jeu de la mortalité distributive. A l’échelle micro (élément par élément), les procès naturels s’annulent les uns les autres : ce qui a lieu dans le temps périt dans le temps. Mais néanmoins le procès global de changement tend à produire sur la scène mondaine des conditions chosales de plus en plus riches, complexes et sophistiquées. Car il y a procès et procès : procès de croissance et de décroissance, d’expansion et de contraction, de vie et de mort. En reconnaissant cela, la philosophie du procès a toujours insisté sur le positif, et adopté une contenance optimiste. Car elle considère les microprocès naturels comme des composants de macroprocès globaux dont le cours est, en quelque sorte, ascendant plutôt que descendant. Accrochant sa voiture à l’étoile de l’évolutionnisme créateur, la philosophie du procès interprète la nature comme innovation créatrice, dynamisme producteur et développement émergent de formes d’existence naturelle plus riches, plus complexes et plus sophistiquées. Bien sûr, il existe en théorie à la fois des procès producteurs et des procès destructeurs ; la dégénération et la décroissance ne sont pas moins proéminentes dans la nature que la croissance et le développement. Historiquement, cependant, la plupart des philosophes du procès ont adopté résolument une ligne de conduite optimiste et ont exploité une relation étroite entre procès et progrès. Cette relation se manifeste, selon eux, dans les macro-procès que nous interprétons comme évolutifs. A chaque niveau de l’histoire du monde — le cosmique, le biologique, le social, l’intellectuel — les philosophes du procès ont exploité une dynamique développementale dans laquelle plus tard est mieux [later is better], c’està-dire supérieur en quelque manière car plus différencié et plus sophistiqué. Sous l’influence de l’évolutionnisme darwinien, la plupart des processistes ont systématisé un développement temporel au cours duquel la valeur — qui est posée comme facilitant la survie (de telle manière que les arrangements qui parviennent à s’instituer et à se perpétuer y parviendront en général car ils représentent une amélioration de fait) — croît. (Une teneur résolument optimiste a prévalu dans toute l’histoire de la philosophie du procès25.) Après tout, la différenciation est sophistication ; le détail est enrichissant. La personne qui ne voit qu’un oiseau ne voit pas autant que celui qui voit un pinson, et à son tour elle ne voit pas autant que celle qui voit un pinson de Darwin [Darwin finch]. La réalisation et la mise en valeur d’un détail ne confère pas simplement à un argument la complexification, mais aussi la sophistication. Pour la philosophie du procès, la processualité du monde

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implique non seulement le changement mais l’amélioration — la réalisation évolutive — globalement de ce qui est non seulement différent mais est aussi en quelque manière meilleur. En conséquence, la nouveauté et la fécondité compensent la transience et la mortalité. La philosophie du procès est centrée sur l’idée d’une dialectique processuelle naturelle qui porte — tous azimuts — dans l’être l’innovation et la nouveauté. Mais sa capacité de décrire le cours de ce développement comme étant plus une affaire de supériorité de complexité et de sophistication que de changement dépend entièrement de l’usage que les processistes font des ressources explicatives de la théorie de l’évolution26.

7. Validation Comment valider le recours confiant à l’approche processuelle dans la philosophie de la nature ? Quels sont les faits validants ? La réponse se trouve dans une négociation complexe entre la philosophie du procès et la science naturelle. Ce n’est pas que la métaphysique du procès constitue une partie ou une conséquence de la science naturelle en tant que telle : la métaphysique est toujours complémentaire à la science naturelle, elle n’en n’est jamais un extrait. Ce qui fait plutôt question ici est affaire d’interprétation et d’harmonisation : il s’agit de déterminer laquelle des alternatives métaphysiques s’accorde le plus aisément, le plus naturellement et efficacement avec l'interprétation mondaine que la science naturelle met à notre disposition27. Lorsque l’on passe en revue les principaux matériaux de construction d’une philosophie processuelle de la nature — processualité profonde, relation causale réciproque et développement normatif, structure et organisation processuelles, structuration spatio-temporelle, auto-développement par organisation « organique », innovation par émergence évolutive, etc. — on a le sentiment très vif que les perspectives caractéristiques du processualisme sont cohérentes entre elles et harmonieuses avec la compréhension des procès physiques que la science contemporaine nous offre. Bien sûr, à un niveau abstractif plutôt élevé, une philosophie processuelle de la nature et une philosophie substantielle traditionnelle du type de l’atomisme classique présentent certaines similarités. Par exemple, toutes deux interprètent le monde en tant que variété de choses identifiables qui sont autant de particuliers identifiables limités dans l’espace-temps et interagissant sous l’égide de lois causales. Mais le fait crucial est que absolument chacune des conceptions impliquées dans ces théories est

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interprétée différemment dans les deux camps. La « variété de choses », les « particuliers identifiables », la « localisation spatio-temporelle » et l’ « interaction causale » sont interprétées totalement différemment. Pour la philosophie du procès, l’important est que ses propres interprétations soient plus en harmonie avec l’esprit et la lettre de la science naturelle contemporaine que celles de sa rivale substantialiste. La philosophie du procès voit dans ce facteur un atout tellement pivotal qu’elle le juge digne de lui faire porter le poids de la totalité de sa prétention à l’acceptabilité28.

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Notes 1

On trouvera quelques jugements classiques sur la portée du concept de procès pour la philosophie de la nature dans les œuvres suivantes : William James, A Pluralistic Universe (New York, 1910), et Some Problems of Philosophy (New York, 1911) ; Henri Bergson, Œuvres complètes (op. cit.) ; A.N. Whitehead, The Concept of Nature (Cambridge, 1920), « Time », in Proceedings of the Sixth International Congress of Philosophy (1927), et Process and Reality (op. cit.) ; C. D. Broad, Scientific Thought (London, 1923), esp. Ch. 2 ; F.C.S. Schiller, « Novelty » in Proceedings of the Aristotelian Society, Vol. 22 (1922-1923) ; Charles Hartshorne, « Contingency and the New Era in Metaphysics » in The Journal of Philosophy, vol. 29 (1932), 421-431 et 457-469 ; Paul Weiss, Reality (Princeton, N.J., 1938). La première incursion de l'auteur dans ce domaine a été publiée sous le titre « The Revolt Against Process » dans The Journal of Philosophy, vol. 59 (1962), pp. 410-17.

2

[a matter of breeding true to type]. Whitehead était un organiciste tellement profond que le principe selon lequel l'ontogenèse implique la phylogenèse est transposé au niveau cosmique : « une entité actuelle ne peut pas être membre d'un « monde commun », sauf si le « monde commun » est un élément constituant de sa propre constitution. Il s'ensuit que tout élément de l'univers, y compris toutes les autres entités actuelles est un élément constituant dans la constitution de n'importe quelle entité actuelle. (Process and Reality, p. 148 ; tr. p. 253). Ceci est une thèse leibnizienne orthodoxe (chaque monade miroite dans sa composition, « de son point de vue » le monde entier. Cette interprétation implique l'idée extrême d'une connexion — peut-être exagérée — des procès mondains.

3

Carl G. Hempel, « Science Unlimited », The Annals of the Japan Association for Philosophy of Science, vol. 14 (1973), pp. 187-202 ; voyez p. 200 ; les italiques sont nôtres.

4

Notez également que la question de l'existence des faits est totalement différente de la question de l'existence des choses. Il est indubitablement possible qu'il n'existe pas de choses ; mais il n'est pas possible qu'il n'existe pas de faits (si c'était le cas, cela constituerait déjà un fait).

5

David Hume, Dialogues Concerning Natural Religion, ed. N.K. Smith (London, Macmillan, 1922), p. 189.

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6

G.W. Leibniz, Principes de la Nature et de la Grâce, sec. 8, édition Robinet, p. 47 (Principes de la Nature et de la Grâce fondés en Raison. Principes de la Philosophie ou Monadologie. Publiés intégralement d'après les manuscrits de Hanovre, Vienne et Paris et présentés d'après les Lettres inédites par André Robinet, Paris, Presses Universitaires de France, 1954). Voyez Saint Thomas, Summa Theologica, Ia, q. 2, art. 3. L'idée selon laquelle seules les substances peuvent produire des changements remonte au maître de Thomas, Aristote. Chez Platon et les présocratiques, l'efficacité causale des principes est reconnue (Empédocle parle par exemple de l'amour et de la haine).

7

[thing-devoid condition]. Aristote enseignait que chaque changement doit émaner d'un « moteur », c'est-à-dire d'une substance dont les machinations fournissent la cause du changement. Cet engagement causal réaliste [commitment to causal reification] est à l’œuvre dans la plus grande partie de l’histoire de la pensée occidentale. L’intéressante étude de William Lane — The Cosmological Argument from Plato to Leibniz (London, Macmillan, 1980) — montre que cette force d’impulsion [impetus] est manifeste virtuellement à chaque étape historique.

8

Une des très rares voix qui s’opposèrent à l’idée selon laquelle seules les causes existantes peuvent avoir des effets existants est celle de Speusippe, le neveu de Platon (à qui il succéda à la tête de l’Académie), qui est parfois interprété comme ayant enseigné que le monde des choses existantes dépend d’un principe — l’Un — qui n’est pas lui-même une chose existante. Voyez R.M. Dancy, « Ancient Non-Beings: Speusippus and Others », Ancient Philosophy, vol. 9 (1989), pp. 207-43.

9

Sur ces questions, voyez notre The Riddle of Existence (Lanham MD, University Press of America, 1984).

10

Pierre Teilhard de Chardin, L'Avenir de l'homme, Paris, Éditions du Seuil, 1959, p. 341.

11

Pierre Teilhard de Chardin, L'Avenir de l'homme, op. cit., p. 116.

12

Pierre Teilhard de Chardin, L'Avenir de l'homme, op. cit., p. 112.

13

[self-potentiating]. L’œuvre de I. Prigogine en thermodynamique des systèmes soumis à des conditions de non-équilibre est ici particulièrement suggestive. Elle montre empiriquement que des procès naturels aléatoires complexes tendent à évoluer vers l’état entropique le plus bas possible, de telle manière que l’autoorganisation s’avère totalement compatible avec la seconde loi de la thermodynamique. Ceci conduit à des conséquences d’une portée considérable dans le domaine de l’évolution de formes d’ordre naturel « plus hautes » et plus

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complexes et renforce la pertinence de l’interprétation du systémique et de l’organique telle qu’elle est promue par la philosophie du procès. 14

[exists in a present]. George Herbert Mead, The Philosophy of the Present (La Salle IL, Open Court Publishing Company, 1932), p. 1.

15

[That which marks a present is its becoming and its disappearing]. Loc. cit.

16

[does not carry any such burden with it]. George Herbert Mead, « The Nature of the Past », in Selected Writings, ed. by Andrew J. Reck (Indianapolis, BobbsMerrill, 1964), p. 349.

17

[The actual passage of reality is in the passage of one present into another, where alone is reality, and a present which has merged in another is not a past. Its reality is always that of a present.] Ibid., p. 345.

18

« We can account for a change by relating it to other changes, but existences we have to accept for just what they are […]. The mystery is that the world is as it is. » (John Dewey « Time and Individuality » in Harlow Shapley (ed.), Time and its Mysteries, New York, Collier Books, 1962, pp. 141-159, voyez spécialement la p. 157).

19

Sur ces questions, comparez avec notre A Useful Inheritance (Savage MD, Rowman & Littlefield, 1990).

20

Voyez Process and Reality, pp. 94-95 et 238-39.

21

Voyez particulièrement son The Concept of Nature (1920) et son The Principle of Relativity (1922).

22

[value-geared directive force]. Sur ces questions, voyez Edward Pols, Whitehead's Metaphysics (Carbondale and Edwardsville, IL, Southern Illinois University Press, 1967).

23

Voyez H. James Birx, Pierre Teilhard de Chardin's Philosophy of Evolution (Springfield IL, Charles C. Thomas, 1972).

24

Différents aspects de l’évolution culturelle sont traités de manière intéressante Culture and the Evolutionary Process de Robert Byrd et Peter J. Richardson (Chicago and London, University of Chicago Press, 1985). Leurs réflexions montrent que l’évolution culturelle n’est pas simplement un analogue de l’évolution biologique et que toutes deux constituent des variations d’un procès structurellement uniforme.

25

Ceci distingue les philosophes du procès des autres penseurs évolutionnistes [evolution-inspired] dont l’interprétation est pessimiste et non progressiste

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[nonprogressivistic] — comme par exemple la théorie de l’éternel retour chez Nietzsche. 26

Sur ces questions, voyez George R. Lucas, Jr., « Evolutionist Theories and Whitehead's Philosophy », Process Studies vol. 14 (1985), pp. 287-300 et également son chapitre « Evolution and the Emergence of Process Metaphysics » dans The Rehabilitation of Whitehead (Albany, SUNY Press, 1989). Lucas met en évidence le rôle des idées principales de la cosmologie évolutionniste pour la métaphysique de Whitehead.

27

La méthodologie en cause ici est exposée avec plus de détails dans notre Methodological Pragmatism (Oxford, Basil Blackwell, 1972).

28

Selon A. N. Whitehead le lien entre philosophie et science est tellement intime que c’est la cosmologie qui détient le rôle traditionnel de la philosophie, celui de reine des sciences : « Puisque la cosmologie est le résultat de la plus haute généralité spéculative, elle est la critique de toutes les spéculations d’un niveau de généralité moindre ». [« Cosmology, since it is the outcome of the highest generality of speculation, is the critic of all speculation inferior to itself in generality. »] (The Function of Reason Boston, Beacon Press, 1929, p. 86.)

3. Les sciences naturelles comme procèsi 1. La loi de la complexité naturelle Il y aurait beaucoup à dire sur le dicton « la vérité est plus étrange que la fiction ». Et la raison en est simple : la nature est bien plus complexe que le cerveau humain, ne fut-ce que parce que nous ne sommes qu’un constituant mineur de la nature elle-même. De plus, la capacité de l’intellect humain à la gestion complexe est limitée, et les circonstances que nos esprits peuvent contempler sont bien moins nombreuses et bien plus simples que ce que la nature peut présenter. Si on en croit notre expérience, la complexité dynamique de la nature est sans limite. Les atomes impénétrables et immuables des anciens grecs sont devenus de plus en plus immatériels et éthérés, composés de procès de plus en plus petits. Tandis que nous augmentons la puissance de nos accélérateurs de particules, notre compréhension de la structure du domaine subatomique non seulement change radicalement, mais devient de plus en plus étrange. L’histoire de la science est en fait la petite histoire de la complexification constante de notre explication des choses. (Le volume des informations que nous détenons sur la mouche vulgaire est supérieur à celui que détenait Aristote sur la totalité du royaume animal.) Et nous ne pouvons même pas commencer à concevoir les faits et les phénomènes qui figureront à l’ordre du jour des sciences du futur. Cette complexité est l’un des traits les plus frappants et les plus caractéristiques de la réalité en général… et de tout ce qui existe en particulier. G. W. Leibniz le souligna déjà au 17e siècle : l’existence réelle est toujours impliquée dans une élaboration sans fins de détails1. Tout ce qui existe dans ce monde présente une profondeur descriptive infinie, une profondeur qu’aucune analyse ne peut épuiser. Aucune ne pourra jamais parvenir à nous dire tout ce qu’il y a à connaître de quelque chose de réel ;

i Source : NU, Chap. 2.

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aucune ne peut dire tout ce qu’il y a à dire. Les détails de la nature sont inépuisables. Il est important pour le fonctionnement du monde — et pour sa compréhension — que les détails ne soient pas importants pour la question débattue, c’est-à-dire que les différences microscopiques [fine-grained] ne produisent pas de grandes conséquences. Ce que vous décidez de faire en tant qu’individu — acheter ou non un parapluie — ne fait aucune différence pour l’économie américaine : son stock monétaire, son taux d’inflation, sa balance des payements, etc., demeureront non affectés. Mais tous les systèmes ne sont pas comme cela. Les systèmes naturels peuvent être classifiés en deux types : linéaire et non-linéaire2. Les systèmes linéaires permettent des approximations : leur simplification ne les altère pas essentiellement ; les résultats obtenus à partir du modèle simplifié approximeront la condition de leurs contreparties complexes appartenant au monde réel. Des micro variations éloignant le système du concret sont sans conséquences notables. Les systèmes non-linéaires se comportent, pour leur part, différemment. Ici des micro variations — fussent-elles indétectées — peuvent engendrer de grandes différences. En conséquence, la simplification — sans parler de la simplification excessive — peut être fatale. Différencier le noyau essentiel et la périphérie qui peut être ignorée ne doit pas être tenté ici. Chaque détail compte, aucun n’est « hors de propos » [irrelevant] ou « négligeable. » Les modèles simplifiés ne seront en conséquence d’aucune utilité : avec la non-linéarité, c’est tout ou rien. La question la plus fondamentale qui peut être posée à n’importe quel système naturel est donc : est-il linéaire ou nonlinéaire ? Tout tourne autour de cette question car seuls les systèmes nonlinéaires doivent être étudiés holistiquement et complètement. Et un système dont les sous-systèmes formateurs sont d’une manière significative nonlinéaires devient ipso facto immensément complexe. C’est très précisément ici que se trouve la raison pour laquelle les systèmes complexement compliqués tels que l’évolution biologique ou l’histoire humaine ou la politique électorale — des procès lors desquels des événements apparemment fortuits et « externes » peuvent continuellement affecter les résultats — sont tellement complexes que les questions qu’ils nous posent défient tout calcul et hypothèquent la possibilité d’une solution computationnelle. Les machinations d’un assassin fou peuvent faire une différence énorme pour la totalité de la nation dont le chef en est la victime. Les systèmes non linéaires sont toujours infiniment moins résolubles, que ce soit opérationnellement ou cognitivement. Et pour des raisons profondément enracinées dans son modus operandi, la nature est nonlinéaire dans une plus grande mesure que nous aimons à le croire.

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Nous faisons bien, d’un point de vue méthodologique, de lutter contre une telle complexité en aimant à croire que les systèmes que nous investiguons sont résolubles cognitivement, que nous pouvons les simplifier (voire excessivement simplifier) et « nous en tirer » [get away with it]. Le simplificationisme méthodologique, c’est-à-dire la présomption de simplicité, est un outil de recherche qui est important, fréquent et légitime. Mais il doit être reconnu comme tel — comme une simple présomption. Et nous reconnaissons parfaitement bien que les réalités d’un monde difficile vont, de ce point de vue, souvent nous faire faux pas. Souvent, bien que heureusement pas principalement ou même toujours. Car l’intelligence ne pourrait pas émerger et se frayer un chemin évolutif dans un monde où elle n’aurait pas prise et où ses efforts avorteraient toujours. C. S. Peirce ne se lassait pas de souligner la tendance inhérente de la nature à la prolifération complexe. Il écrivit : Évolution ne veut rien dire si ce n’est croissance [growth] dans le sens le plus large du mot. La reproduction n’est bien sûr qu’une péripétie de la croissance. Et qu’est-ce que la croissance ? Pas simplement l’accroissement [increase]. Spencer soutient qu’elle est le passage de l’homogène à l’hétérogène — ou si on préfère l'anglais au spencérien — à la diversification. Ceci est certainement un de ses importants facteurs. Spencer ajoute que c’est un passage de l’inorganisé à l’organisé, mais cette partie de la définition est tellement obscure que je la laisse de côté pour l’instant. Mais pensez à cette idée stupéfiante qu’est la diversification ! Existe-t-il une telle chose que l’accroissement de la variété dans la nature ? Si les choses étaient-elles plus simples, la variété était-elle moindre dans la nébuleuse originelle à partir de laquelle le système solaire est supposé avoir cru qu’elle ne l’est maintenant que la terre et la mer grouille de formes animales et végétales avec leurs anatomies complexes et leur économie encore plus merveilleuses ? Il semblerait en effet qu’il y a eu un accroissement de la variété, ne croyez-vous pas3 ? La teneur de ces observations est correcte. Le fait est que la complexité est auto-potentialisante. Les systèmes complexes créent une impulsion qui produit des complexités encore plus grandes. Les organismes complexes créent une impulsion vers les sociétés complexes, les machines complexes vers les industries complexes, les armements complexes vers les armées complexes. Et la complexité du monde signifie qu’il y a, maintenant et toujours, plus dans la réalité que la science — ou même dans nos spéculations et notre philosophie — est capable de rêver.

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2. Profondeurs cachées La quête de la connaissance nous entraîne dans un voyage infini. À partir d’un nombre fini d’axiomes, la raison peut générer potentiellement une infinité de théorèmes ; à partir d’un nombre fini de mots, la pensée peut produire potentiellement une infinité de phrases ; à partir d’un nombre fini de données, la réflexion peut extraire potentiellement une infinité d’éléments informatifs. Même d’un monde fait d’un nombre fini d’objets, le procès de la réflexion sur ces objets peut, en principe, se poursuivre infiniment. On peut enquêter à propos de leurs traits, des traits de ces traits, et ainsi de suite. Ou encore, on peut considérer leurs relations, les relations entre ces relations, et ainsi de suite. La pensée — abstraction, réflexion, analyse — constitue un procès d'accroissement intrinsèque cumulatif. Comme dans le cas de la réflexion physique lorsque les images réfléchies peuvent se réfléchir les unes les autres à l’infini, la réflexion mentale peut se poursuivre sans fin. Si on lui donne un point de départ, même modeste, la pensée peut avancer indéfiniment dans de nouveaux domaines conceptuels. Les circonstances finies de son point de départ n’impliquent pas qu’elle doive jamais se trouver à court d’impetus (comme l’exemple des études shakespeariennes semble l’illustrer. Le nombre de remarques descriptives vraies qui peuvent être faites à propos d’une chose réelle — à propos de n’importe quel élément concret appartenant aux étants mondains — est théoriquement inépuisable. Prenez par exemple une pierre. Considérez ses traits physiques : sa forme, la texture de sa surface, sa chimie, etc. Et puis considérez son contexte causal : sa genèse ultérieure et son histoire. Puis considérez ses aspects fonctionnels comme étant pertinents pour son usage par un maçon, ou un architecte, ou un architecte de jardin, etc. Il n’existe pas, en principe, de limite théorique aux différentes possibilités de considérations disponibles pour produire des vérités descriptives à propos d’une chose. La totalité des faits potentiellement disponibles à propos d’une chose — à propos de quoi que ce soit de réel — est en principe inépuisable. En particulier, la complexité descriptive du monde est littéralement illimitée. Depuis le 17e, c’est-à-dire l’époque de Locke et de Leibniz, les théoriciens ont adopté la thèse selon laquelle de nouvelles idées peuvent toujours être développées par recombinaison des anciennes. Et lorsque ce type de procès est lancé, il n’existe en principe aucune raison qu’il s’arrête jamais. Dans son évolution, la science peut toujours inscrire les choses dans de nouveaux modes d’ordre normatif.

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La réalité/existence n’est pas homogène. Elle recouvre des domaines distincts. Il y a le monde de l’existence matérielle du physicien, le domaine symbolique du langage et des mathématiques, le domaine conceptuel des idées et des propositions, le domaine fabriqué de la littérature, du drame, de la musique, et ainsi de suite. Et chacun de ces domaines est susceptible d’être subdivisé, à la manière du domaine matériel des objets substantiels qui peut être partionné diversement, selon le point de vue adopté : physique, biologique, social, etc. Le « principe de variété limitée » [Principle of Limited Variety] de John Maynard Keynes est simplement faux : il n’existe pas de limite inhérente au nombre de genres distincts ou de catégories auxquelles les choses de ce monde peuvent appartenir. Dans l’étude des phénomènes naturels, des distinctions supplémentaires sont toujours possibles et nos distinctions admettront toujours en principe une sophistication additionnelle. Le mieux que nous puissions dire est que la réalité naturelle possède une profondeur descriptive infinie. Elle nous met en présence d’une « loi de la complexité naturelle » : Il n’y a pas de limite au nombre de genres naturels auxquels un particulier concret quelconque appartient. Et même là où ces domaines se recouvrent dans leur contenu (comme la musique peut être représentée en partition, les drames sur scène, les formes géométriques en formules et figures imprimées, etc. — toutes étant des représentations physiques de choses très différentes), ils demeurent conceptuellement séparés. Comme le montre même une étude superficielle des écritures typographiques, aucune forme physique particulière ne pourra jamais capturer entièrement une lettre de l’alphabet. Chaque domaine de l’être possède se propre famille distinctive de catégories conceptuelles, et aucune de celles-ci ne peut être réduite (ou traduite) aux autres. Nous pouvons établir des correspondances entre les états d’un domaine et ceux des autres (on peut digitaliser la musique ou représenter les nombres sur un boulier). Mais de telles correspondances ne parviennent jamais à transposer le sens d’un domaine à un autre. Prendre les délibérations d’un domaine pour des répétitions littérales d’un autre équivaut toujours à commettre une erreur de catégorie [category mistake] — un amalgame [conflation] ou une confusion entre des espèces intrinsèquement différentes de choses. Il est à présent utile d’introduire une distinction. Selon la conception standard, une « vérité » est quelque chose qui doit être compris en termes linguistiques : la représentation d’un fait par sa formulation dans un langage concret. Toute formulation correcte dans un langage concret énonce une vérité. (Et la converse est vraie également : une vérité doit être capturée dans une représentation, et ne peut pas exister sans

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concrétisation.) D’autre part, un « fait » n’est pas du tout une entité linguistique, mais une circonstance concrète, une condition de choses existant dans le monde. Tout ce qui est correctement caractérisable dans quelque langage possible constitue un fait4. Toute vérité doit exprimer un fait. Il est cependant possible — en fait on l’espère — qu’il y aura des faits qui ne pourront pas être exprimés en quelque langage disponible que ce soit. De tels faits seraient donc rebelles à toute véridiction (prédication véridique). Les faits fournissent des vérités potentielles dont l’actualisation en tant que telle — la formulation — dépend de la disponibilité de la machinerie linguistique appropriée. Les vérités impliquent un éventail/registre de probabilité qui ne compte qu’un seul paramètre : elles incluent tout ce qui peut être correctement exprimé dans un langage (concret). Mais les faits impliquent un registre de probabilité a deux paramètres qui inclut tout ce qui peut être exprimé dans un langage possible. Les vérités sont actuellement [actualistically] corrélées au langage, tandis que les faits sont possiblement [possibilistically] corrélés au langage, exprimables en principe, quoi que possiblement pas en fait5. En conséquence, il faut supposer qu’il y a des faits que nous ne pouvons pas réussir à formuler en tant que vérité, bien qu’il soit manifestement impossible de donner des exemples concrets de ce phénomène (pas plus que l’on ne peut mettre en œuvre l’idée de l’incomplétude de notre connaissance en citant l’exemple d’une vérité que l’on n’accepte pas en tant que telle6). Après tout, dans la vraie vie, les langages ne sont jamais complètement formés et une base conceptuelle n’est jamais « fixée et donnée ». N’importe quelle théorie adéquate de la recherche doit reconnaître que le procès d’acquisition d’informations scientifiques est un procès d’innovation conceptuelle, qui laisse toujours certains faits complètement en dehors du registre cognitif des chercheurs, quelle que soit leur époque. Même dans un cas aussi familier que les oiseaux, les arbres et les nuages, nous sommes impliqués dans une reconceptualisation constante au cours du progrès de la génétique, de la théorie de l’évolution et de l’hydrodynamique. Toute vision du monde adéquate doit reconnaître que le progrès continu de la recherche scientifique est un progrès d’innovation conceptuelle qui exclut toujours de nombreux faits complètement en dehors du registre cognitif des chercheurs, quelle que soit leur époque. Il y aura toujours plus de faits à propos de toute choses de ce monde que nous ne pourrons jamais réussir à capturer grâce aux vérités que nous pouvons formuler à leur propos. Une raison à cela tient dans la nature fondamentalement progressive de la connaissance. Une autre raison, plus profonde, tient aux circonstances de la découverte : tout n faits, donnent lieu à n ! combinaisons factuelles, qui

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elles-mêmes représentent d’autres faits. Le domaine factuel transcende inévitablement les limites de notre capacité à les exprimer et, a fortiori, les limites de notre capacité à les examiner dans tous leurs détails. Il y aura toujours plus de faits que nous ne sommes capables de capturer dans notre terminologie linguistique. Il y a toujours plus à dire que ce que les propositions d’un quelconque ensemble particulier nous permettent de signifier7. À ce point de notre discussion, l’objection suivante pourrait bien être soulevée : Une seule vérité générale adéquate peut capturer des faits descriptifs infiniment divers, même en quantité plus que dénombrable. Par exemple, en disant d’un ressort particulier qu’il obéit à la loi de Hooke (à l’intérieur de sa limite d’élasticité) — en lui assignant la capacité infiniment riche de déplacer proportionnellement les poids qu’on lui impose — je lui ai implicitement fourni, par le biais des paramètres continus en cause, une quantité plus que dénombrable de conséquences descriptives. En conséquence, bien qu’il soit vrai que les déductions concrètes auxquelles on peut procéder à partir d’une base axiomatique soient dénombrables, elles peuvent clairement parvenir à « couvrir », implicitement à un certain niveau, une quantité plus que dénombrable de faits descriptifs. Mais bien sûr le procès envisagé ici autorise seulement un type très limité d’infinitisme : la position d’une valeur particulière au sein d’un seul et même échantillon infinitiste de détermination, la définition d’un cas spécial au sein d’un spectre prédéterminé. L’objection est donc transcendée lorsque l’on se souvient que, selon la Loi de la complexité naturelle, il n’y a pas en principe de limite théorique aux manières (de tenir compte) possibles de fournir des perspectives descriptives sur une chose. L'éventail des possibilités descriptives peut toujours, en principe, être étendu. La complexité descriptive sans limite des choses concrètes mondaines établit le besoin de reconnaître un contraste clair entre la variété des propriétés discernées des choses telles que nous les avons établies jusqu’ici (toujours une collection finie) et leurs propriétés concrètes (qui sont potentiellement illimitées). Bien sûr, le caractère illimité de la complexité descriptive mondaine n’implique pas que nous ne puissions dire par « approximation raisonnable » comment les choses sont. Nous pouvons toujours simplifier outrancièrement, par exemple en spécifiant comment les choses se comportent normalement et usuellement du point de vue de la variété limitée de nos observations. Et ceci est souvent amplement suffisant pour

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nos buts pratiques et même cognitifs. Mais, bien sûr, le fait que le cours concret des événements ne se conforme pas toujours et partout à la norme demeure un fait inéluctable : dans le monde réel, les choses se produisent trop souvent d’une manière qui diverge de ce que nous croyons être le cours normal. Ces simplifications outrancières ne sont utiles qu’à vue de nez. C’est précisément parce que la réalité est trop compliquée pour être capturée par nos généralisations superficielles — elle est trop pleine de caprices et de bizarreries — que nous devons constamment nous en remettre à des locutions qualifiantes telles que « généralement », « normalement » et autres8. Si nous souhaitions « dire les choses exactement comme elles sont », nous ne pourrions aller de A à B. Quoi qu’il en soit de l’adéquation de leur fonctionnement au niveau local de leur application caractéristique, nos « modèles de la réalité », vus globalement, ne sont rien d’autre que des approximations grossières9.

3. Incomplétude descriptive Nous ne pouvons pas plus (sans mentir, et correctement) caractériser la nature exactement que nous ne pouvons y parvenir complètement. Nous sommes obligés de procéder par approximations processuelles. Et ceci veut dire que l’étude d’un monde complexe nécessite différentes disciplines. Toute épistémologie est locale (comme toute politique est sensée l’être) : notre propre modus operandi dans les affaires de recherche doit toujours être harmonisé avec les conditions locales qui prévalent dans le domaine public particulier étudié. Il n’existe pas de seule et unique manière d’organiser nos intérêts ici (questions sur la nature et particuliers naturels). Les physiciens, les chimistes, les biologistes, les économistes — aucun n’a de monopole sur l’étude du concret. La possibilité de disciplines proliférantes est inhérente dans la possibilité de la multiplication des perspectives de considération que nous utilisons pour la domestication cognitive de la nature10. Notre description de quoi que ce soit dans la nature n’est jamais exhaustive : elle admet toujours de nouveaux détails spécifiants. Sa structure interne et ses relations externes peuvent toujours être caractérisées plus pleinement. Il y a toujours plus à dire. Tout dans le monde — peut importe sa taille — possède des implications et des ramifications à propos desquelles il reste des spécifications à établir. Bien sûr, nous pouvons nous désintéresser de l’entreprise après un moment. Notre intérêt est toujours gouverné par quelque aspect de nos

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propres préoccupations et principes. Et en temps voulu, les informations supplémentaires deviennent sans pertinence de ce point de vue. (Lorsque nous savons que quelqu’un en liberté dans la pièce est un tueur maniaque, la question de son taux de cholestérol n’est plus pour nous pertinente.) Mais cette question de rendements négatifs est directement liée à nos propres desseins et préoccupations, elle ne falsifie pas la thèse selon laquelle la vérité est toujours ouverte à des élaborations futures. Quel que soit le sujet débattu, la connaissance que nous en avons ne sera jamais complète. Le réel possède une complexité interne qui est humainement inépuisable ; l’étendue des faits dépasse inévitablement celle de la vérité articulable. Le résultat est clair. Toutes les descriptions que nous pouvons fournir seront toujours incomplètes. Le détail du réel va forcément dépasser nos prouesses descriptives : le domaine du fait caractérisant transcende inévitablement les limites de notre capacité à l’exprimer et, a fortiori, celles de nos capacités à l’examiner à fond. Nous avons toutes les raisons de croire que la réalité est cognitivement inépuisable. Dans la description des particuliers concrets, nous sommes pris dans un détail inépuisable. Il y aura toujours plus de faits descriptifs à propos des choses que nous ne sommes capables de capturer explicitement à l’aide de notre machinerie linguistique. L'acceptation préalable de l'existence de traits transcendant toute description — peu importe la profondeur de la description réelle — est essentielle à notre conception de ce que c’est que d’être un objet réel, concret.

4. Incomplétude cognitive Cette opacité cognitive des choses réelles implique que nous ne sommes pas — et ne serons jamais — en position d’éviter le contraste entre « les choses telles que nous pensons qu’elles sont » et « les choses telles qu’elles sont véritablement et en fait ». La possibilité de préciser les détails — et de changer d’avis sur ceux ci — fait partie intégrante de notre conception de ce qu’est une « chose réelle ». Et la situation est similaire lorsque nous ne nous préoccupons pas des choses physiques mais des types de ces choses. Dire que quelque chose est du cuivre ou est magnétique revient à dire beaucoup plus que prétendre qu’il a les propriétés que nous pensons que le cuivre ou les objets magnétiques possèdent, cela revient à dire plus que prétendre qu’il rencontre nos conditions expérimentales pour être du cuivre (ou être magnétique). C’est dire que cette chose est du cuivre ou est

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magnétique. Et ceci est une question sur laquelle nous somme prêts au moins à envisager la possibilité que nous nous sommes trompés. Il importe d’examiner de plus près les considérations qui indiquent l’incomplétude inhérente de notre connaissance des choses11. Pour commencer, il est clair que, comme nous le pensons communément au sein du cadre conceptuel de notre pensée et de notre discours orientés vers les faits, n’importe quel objet physique réel possède plus de facettes que l’expérience ne rendra jamais manifeste. Car chaque propriété objective d’une chose réelle possède des conséquences de caractère dispositionnel et celles-ci ne peuvent jamais être étudiées in toto car les dispositions que les choses concrètes particulières possèdent inévitablement les dotent d’un aspect infinitiste qui ne peut pas être embrassé par l’expérience12. Ce bureau, par exemple, possède une variété illimitée de traits phénoménaux du type : « posséder une certaine apparence d’un point de vue particulier ». Il est parfaitement clair que la plupart de celles-ci ne seront jamais actualisées dans l’expérience. Qui plus est, une chose est ce qu’elle fait : entitativité et normalité [entity and lawfulness] sont des corrélats (c'est une importante thèse kantienne). Et ce fait qui veut que les choses exigent un comportement normé veut dire que la finitude de l’expérience exclut toute perspective de manifestation exhaustive des facettes descriptives de la chose réelle13. De plus, les choses physiques n’ont pas seulement plus de propriétés qu’elles n’en manifesteront jamais ouvertement, mais elles possèdent plus de propriétés qu’elles ne peuvent manifester. Ceci parce que les propriétés dispositionnelles des choses impliquent toujours ce qui pourrait être caractérisé en tant que conditions de réalisation mutuellement anticipantes. Ce cube de sucre, par exemple, possède la propriété dispositionnelle de réagir d’une manière particulière lorsqu’il est soumis à une température de 10 000°C, et de réagir d’une autre manière lorsqu’il est placé durant cent heures dans une solution aqueuse en agitation. Mais si l’une de ces conditions devait se réaliser, elle détruirait le cube de sucre en tant que cube de sucre, et en conséquence empêcherait qu’il ne manifeste la seconde propriété. La réalisation parfaitement possible de différentes dispositions peut ne pas être mutuellement compossible, empêchant donc les propriétés dispositionelles d’une chose de jamais se manifester complètement — pas seulement en pratique, mais aussi en principe. Nos prétentions objectives à propos des choses réelles nous engagent toujours à plus que nous ne pouvons jamais accomplir (déterminer à leur propos). L’existence de ce secteur latent constitue un trait fondamental de notre conception d’une chose réelle. Nous ne pouvons nous en départir, ni en fait ni en pensée. Dire de la pomme que ses seuls traits sont ceux qu’elle

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manifeste en fait revient à détruire notre conception de la pomme. Nier — ou même simplement refuser de s’engager à prétendre que — elle manifesterait des traits particuliers si certaines conditions étaient réalisées (par exemple, qu’elle aurait tel-et-tel goût si on la mangeait) revient à être obligé de soustraire la thèse selon laquelle il s’agit d’une pomme. Le procès de corroboration des contenus implicites de nos thèses factuelles à propos de quelque chose est potentiellement illimité, et de tels jugements sont donc non-terminants [non-terminating] au sens de C. I. Lewis14. Cette profondeur cognitive de nos thèses factuelles objectives (profondeur inhérente au fait que le contenu de ces thèses dépassera toujours l’évidence sur laquelle elles se fondent) signifie que souscrire à une quelconque de ces thèses impliquera toujours un élément conjecturel dépassant le donné. Les concepts débattus (c’est-à-dire « expérience » et « manifestation ») expriment le fait que nous ne pouvons expériencer que les traits qu’une chose réelle manifeste en fait. Mais les considérations qui précèdent montrent que les choses réelles possèdent toujours plus de propriétés expérienciellement manifestables qu’elles n’en manifestent jamais en fait dans l’expérience. La portion expériencée est similaire à la partie émergée d’un iceberg. Toutes les choses réelles sont nécessairement conçues comme possédant des profondeurs cachées qui s’étendent par-delà les limites de l’expérience, en fait par-delà les limites de l’expérienciabilité. Dire d’une chose qu’elle est une pomme, une pierre ou un arbre équivaut à accepter à son propos des thèses qui dépassent les données que nous détenons, et même celles que jamais nous ne pourrons détenir. Le « sens » inhérent à l’engagement assertorique de nos affirmations factuelles n’est jamais épuisé par sa vérification. Les choses réelles sont cognitivement opaques : nous ne pouvons pas en voir le fond. Notre connaissance de telles choses peut donc devenir plus étendue sans pour autant devenir plus complète : la complétude [definite completeness] est une idée irréaliste dans un contexte où de nouvelles dimensions sémantiques peuvent apparaître. De ce point de vue, les choses réelles diffèrent cependant d’une manière intéressante et importante de leurs cousines fictives. Afin de rendre cette différence obvie, il est utile de distinguer entre deux types d’informations à propos d’une chose : ce qui est générique et ce qui ne l’est pas. L’information générique est liée à ces traits qu’une chose a en commun avec toutes les choses de son genre ou type [kind or type]. Par exemple, un flocon de neige particulier aura en partage avec tous les autres certains traits structurels, sa forme hexagonale, sa composition chimique, son point de fusion, etc. D’autre part, il aura également différentes propriétés qu’il ne partage pas avec les autres membres de sa propre « espèce la plus basse »

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dans l’ordre classificatoire : sa forme particulière, par exemple, ou le moment angulaire de sa chute. Il s’agit de traits non génériques. Une clef des particuliers fictifs est qu’ils ne possèdent qu’une profondeur cognitive finie. En parlant de leurs traits non-génériques, nous finirons toujours par être conceptuellement « à bout de souffle » [run out of steam]. Il arrivera toujours un moment où on ne pourra rien dire de plus qui soit vraiment nouveau à leur propos, où l’on ne pourra plus proposer une information non-générique qui ne soit pas inférentiellement implicite à ce qui a déjà été dit15. Une nouvelle information générique peut, bien sûr toujours s'annoncer à travers le progrès de la science. Lorsque nous améliorons notre savoir théorique sur le charbon, nous nous rendons à même de mieux comprendre l'âtre de Sherlock Holmes. Mais la finitude de la profondeur cognitive des particuliers fictifs veut dire que la présentation de nouvelles informations non-génériques doit nécessairement aboutir à un terme. Avec les choses réelles, d’autre part, il n’y a aucune raison de principe pour laquelle la provision d'informations idiosyncrasiques non-génériques s'épuise jamais. Au contraire, nous avons toutes les raisons de croire en leur inexhaustibilité cognitive. L'acceptation préalable de l'existence de traits descriptivement transcendants — qu'elle que soit le niveau de la description qui est pratiqué — est essentielle à notre conception d'une chose réelle. Quelque chose dont le caractère était exhaustible par caractérisation linguistique devrait en conséquence être dit fictif plutôt que réel16.

5. L’aspect dynamique de l’inexhaustibilité descriptive : L’instabilité du savoir Ceci ne constitue pas pour autant la fin de l’histoire. Les considérations qui précèdent sur la complexité descriptive sont liées aux limites du savoir qui peut être rationalisé avec une base conceptuelle fixe et donnée (avec un langage complètement formé et développé). Mais dans la vie concrète, les langages ne sont jamais complètement formés et les bases conceptuelles ne sont jamais « fixes et données ». La perspective du changement ne peut jamais être éliminée de ce domaine cognitif car les propriétés de tout ce qui est réel sont littéralement ouvertes [open-ended] de telle manière que nous pouvons toujours en découvrir plus. Même si nous devions (assurément par erreur) comprendre la nature descriptive du monde de manière

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intrinsèquement finitiste — en adoptant le principe keynésien fallacieux de la « variété limitée » rendant la nature descriptible à l'aide de schémas taxonomiques finis — nous ne pourrions jamais être sûr que le progrès de la science ne conduira pas à une série indéfinie de changements d'idée [changes of mind] sur ce registre fini de matériaux descriptifs. Que les objets considérés soient des ormes, des volcans ou des quarks, nous nous attendons définitivement à ce que dans le futur le progrès scientifique nous amènera à voir leurs origines et leurs propriétés différemment que nous ne les voyons actuellement. Car le fait est que, lorsque les choses concrètes sont en cause, non seulement nous nous attendons à apprendre plus à leur propos avec le développement de la science, mais nous nous attendons à changer d'idée sur leur nature et leurs modes comportementaux. Et lorsque les conceptions débattues diffèrent, les thèses qu'elles conduisent à soutenir diffèrent également. Toute théorie adéquate de la recherche doit reconnaître que le procès continu d'amélioration de l'information scientifique disponible est un procès d'innovation conceptuelle qui laisse toujours, quelle que soit l'époque, certains faits complètement en dehors du registre cognitif des chercheurs. César ne savait pas — et ne pouvait pas savoir — que son épée contenait du tungstène et du carbone. Il y aura toujours des faits se rapportant à une chose que nous ne connaissons pas car nous ne pouvons même pas les concevoir au sein de l'ordre conceptuel qui est le nôtre. Réaliser cela demanderait d'adopter une perspective qui n'est simplement pas encore disponible, car l'état de notre savoir (ou de notre savoir possible) n'a pas et en effet ne peut pas atteindre un tel point où une telle perspective serait disponible. Le langage de l'émergence pourrait peut-être être utile pour notre argumentation. Mais il ne s'agit pas ici d'une émergence chosale ou factuelle, mais d'une émergence informationnelle. Le sang circulait dans le corps humain bien avant Harvey ; les substances contenant de l'uranium étaient radioactives avant Becquerel. L'émergence débattue est liée à nos mécanismes cognitifs de conceptualisation, pas aux objets que nous considérons en et pour eux-mêmes. Les objets réels doivent être conçus d'une façon réaliste, comme des antécédents à toute rencontre cognitive, comme étant présents — « prédonnés » comme le disait Edmund Husserl. Ces changements cognitifs ou innovations doivent être conceptualisés en tant que quelque chose qui se produit de notre côté de la transaction cognitive, plutôt que du côté es objets avec lesquels on traite. Être une chose réelle, c'est être quelque chose relativement à quoi on peut toujours, en principe, acquérir de nouvelles informations — des informations qui ne vont pas seulement compléter mais aussi corriger celles

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que nous détenons déjà. Cette interprétation s'impose plutôt qu'elle ne s'efface lorsque nous abandonnons la compréhension cumulativiste/préservationiste naïve de l'acquisition du savoir pour la compréhension selon laquelle les nouvelles découvertes ne doivent pas augmenter mais déplacer les anciennes. En enquêtant plus avant, nous pourrions en arriver à reconnaître nos erreurs passées. Nous nous rendons compte que certains vont en arriver à concevoir les choses différemment de nous — même lorsque ce sont des choses parfaitement familières qui sont en cause — en reconnaissant que le progrès scientifique implique généralement des changements d'idées fondamentaux à propos de la manière dont le monde fonctionne. Et cette reconnaissance de l'incomplétude informationnelle est inhérente à la nature même de notre conception d'une « chose réelle ». C'est une facette cruciale de notre posture [stance] épistémique face au monde réel que de reconnaître qu'absolument chacune de ses parties [part and parcel] possède des traits qui se situent en dehors de notre portée cognitive actuelle — quel que soit d'ailleurs le « présent » considéré. Il est, bien sûr, imaginable que la science naturelle s'arrête un jour, pas dans le sens trivial de la cessation de toute vie intelligente, mais dans le sens plus intéressant proposé par Charles Sanders Peirce, selon qui on pourrait se trouver un jour dans une situation où même les efforts inquisitifs continus ne produiraient plus — et en fait ne pourraient plus produire — aucun changement significatif. Une telle situation est, en théorie, possible. Mais nous ne pourrons jamais savoir — que ce soit en pratique ou en principe — si cette situation est atteinte. Nous ne pouvons jamais établir le fait que la science a atteint une telle condition « oméga » d'achèvement final : la possibilité de l'imminence de nouveaux changements ne peut jamais être écartée une fois pour toutes. Nous n'avons donc pas d'autre alternative que de présumer que notre science est toujours imparfaite et incomplète et que, quelle que soit le degré de sophistication et l'amplitude de nos recherches, des terra incognita existent toujours. Ce qui veut dire que, pour être réaliste, nous devons prendre position en faveur de la thèse suivante : notre conception des choses réelles, quelle que soit son degré d'élaboration, sera toujours provisoire et amendable. La réalité possède des réserves cachées ; elle est plus profonde que notre connaissance. Comme le montre amplement l'histoire des sciences, l'impact du savoir le plus récent et le plus complet montre presque toujours que les faits sont plus complexes qu'on ne le croyait.

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6. La complexification de la science Comme l'indiquent ces considérations, la tendance développementale de la science naturelle va généralement dans le sens de l'accroissement de la complication et de la sophistication. Herbert Spencer a prétendu il y a longtemps déjà que l'évolution se caractérise par une loi développementale de von Baer, « de l'homogène vers l'hétérogène », et qu'elle produit de la sorte une augmentation constante de la définition des détails et de la complexité de l'articulation17. Selon Spencer, les espèces organiques, au cours de leur développement, doivent abattre une série d'obstacles environnementaux à leur survie, obstacles qui constituent autant d'opportunités d'amélioration sélective transformant l'organisme en unité de plus en plus hautement spécialisée dans son projet biologique [bio-design], et en conséquence plus harmonisée avec les traits particuliers de son contexte écologique18. Cette interprétation du procès développemental peut être correcte ou non pour l'évolution biologique, mais il ne fait pas de doute qu'elle le soit pour l'évolution cognitive. L'évolution, qu'elle soit naturelle ou rationnelle — et qu'elle porte sur une espèce animale ou sur un genre littéraire — nous confronte continûment avec des produits d'une complexité croissante19. En conséquence, nos efforts cognitifs manifestent une lutte de type manichéen entre complexité et simplicité, entre la volonté [impetus] de complétude et la volonté [impetus] systématique (principe d'économie). Nous voulons des théories aussi approfondies et inclusives que possible tout en étant élégantes et économiques. Le premier desideratum tire dans une direction, le second dans l'autre. Et l'équilibre atteint n'est jamais stable. Tandis que notre expérience s'étend dans sa quête d'une meilleure adéquation et extension, la vieille structure théorique s’en trouve déstabilisée : les vieilles théories ne sont plus adéquates à l'éventail complet des faits disponibles. Et le théoricien retourne une fois encore au tableau noir pour y découvrir quelque chose de plus élaboré, de plus complexe que ce qui était capable de traiter le problème incriminé avant que de nouvelles complications ne surgissent (bien que nous puissions parfois, bien sûr, réaliser des simplifications locales au sein d'une complexification globale). Cela vaut la peine d'examiner d'un peu plus près les ramifications de complexité dans le domaine cognitif en se concentrant à présent sur la science. Le progrès en science naturelle est un procès de dialogue ou de débat interactif entre théoriciens et expérimentalistes. Les expérimentalistes sondent la nature afin de discerner ses réactions, de rechercher des

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nouveaux phénomènes. Et les théoriciens exploitent ces données en les rassemblant à l'aide d'un tissu d'hypothèses qui permet de proposer des réponses à nos questions. En cherchant à créer un cadre rationnel, ils construisent leur modèle explicatif rendant compte des données expérimentales. Par la suite, lorsque les théoriciens se sont prononcés, la balle retourne dans le camp des expérimentalistes. En employant de nouveaux moyens, plus puissants, pour sonder la nature, ils mettent en évidence de nouveaux phénomènes, de nouvelles données nécessitant traitement. Précisément parce que ces données sont nouvelles et intrinsèquement imprévisibles sur base du savoir établi, elle ne peuvent généralement pas être traitées par les théories jusque là établies. L'extrapolation théorique à partir des anciennes données ne peut les embrasser ; elles ne peuvent être accueillies dans le cadre théorique existant. Un déséquilibre se produit donc entre les théories disponibles et les nouvelles données et, à ce moment là, la balle retourne dans le camp des théoriciens. De nouvelles théories doivent être créées afin d'accueillir les nouvelles données non conformes. En conséquence, les théoriciens tentent de restaurer l'équilibre entre structure théorique et données expérimentales. Lorsqu'ils y parviennent, la balle retourne dans le camp des expérimentalistes et le procès recommence. La formation de la théorie scientifique se résume, en général, à déceler une régularité locale dans un espace paramétrique, et puis à la projeter tous azimuts, c'est-à-dire à lui conférer des prétentions globales. Mais les prétentions théoriques de la science ne sont elles-mêmes jamais à petite échelle et locales : elles ne sont ni spatiotemporellement ni paramétriquement localisées. Elles stipulent, de la plus ambitieuse manière, comment les choses sont toujours et partout. Mais avec l'amélioration de la technologie d'investigation, la « fenêtre » à travers laquelle nous pouvons examiner l'espace paramétrique naturel s'agrandit constamment. En développant la science naturelle nous utilisons cette fenêtre capacitante [window of capability] afin de scruter l'espace paramétrique et d'augmenter continuellement notre base de données et de généraliser sur ce que nous constatons. Nous ne sommes pas confrontés à un paysage lunaire tel que l'examen d'un secteur permet de comprendre univoquement le tout, et où les théories projectives opérant à partir de moindres données demeurent généralement en place tandis que de nouvelles données nous parviennent. Une connaissance sophistiquée de l'histoire des sciences n'est pas requise afin de se rendre compte que nos plus grandes peurs se matérialisent souvent et que nos théories ne survivent que rarement intactes (si jamais elles survivent) dans le sillage d'extensions substantielles de notre accès cognitif à des nouveaux secteurs de l'espace paramétrique naturel. L'histoire de la science est une séquence d'épisodes malheureux lors

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desquels on a embrassé de fausses conclusions à cause de nouvelles découvertes expérimentales indiquant que l'affaire n'est pas aussi simple qu’on pouvait le croire jusque là. Comme l'indique une vaste expérience, nos idées sur la nature sont sujettes à une pression constante et souvent radicalement demandeuses de changement, tandis que nous « explorons » plus avant l'espace paramétrique. La pénétration technologiquement assistée de nouvelles régions de l'espace paramétrique déstabilise constamment l'équilibre (toujours provisoire) entre données et théorie. La nature physique présente invariablement un aspect très différent lorsqu'on la considère du point de vue avantageux constitué par les différents niveaux de sophistication de la technologie investigatrice de la nature20. La possibilité du changement est constante. La déstabilisation continue des théories scientifiques est le prix que nous payons pour mettre en œuvre une méthodologie cognitive simpliste [simplicity-geared] dans un monde de fait complexe. Considérons les livres et les documents de référence qui garnissent nos bibliothèques. Au premier niveau de synthèse, il y a les textes d'actualité, les nouvelles littéraires, les traités mathématiques ou biographiques. Le niveau suivant abrite les résumés d'histoires collectives, les études critiques comparatistes, les monographies synthétiques, et les biographies collectives. Le niveau suivant abrite les bibliographies, les encyclopédies, les dictionnaires spécialisés, les ouvrages de citations et autres textes similaires. Enfin, il y a les catalogues de plus haut niveau, les index et autres. Une telle hiérarchie structurante dénote notre inévitable lutte pour l'unité cognitive, mais aussi le fait qu'elle ne peut être gagnée. Le raffinement continu dans la division du travail cognitif, qui est nécessité par l'explosion de l'information à traiter, conduit à une véritable désintégration du savoir. Le « progrès du savoir » est marqué par une prolifération perpétuelle de spécialités toujours plus restructurées et toujours plus marquées par l'inévitable fait circonstanciel qui veut que chaque cellule spécialisée ne peut en fait connaître précisément ce qui se passe dans la cellule d'à côté — et encore moins dans une cellule plus retirée. Notre compréhension de ce qui se situe en dehors de notre jurisprudence immédiate ne peut être que superficielle. Sur son territoire on connaît les détails, dans les territoires adjacents on possède une compréhension générale, mais pour les territoires plus éloignés, on n'est jamais qu'un amateur plus ou moins renseigné. La désintégration du savoir se révèle également très vivement dans le fait que nos taxinomies cognitives sont pleines à craquer. Prenons l'exemple de la structure taxinomique de la physique. Dans la onzième édition de l'Encyclopedia Britannica (1911), la physique est décrite comme la

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discipline composée de neuf branches constitutives (comme "Acoustique" ou "Electricité et Magnétisme") qui étaient elles-mêmes partitionnées en vingt sous spécialités (comme « thermo-électricité » ou « mécanique céleste »). La quinzième édition (1974) de la Britannica divise la physique en douze branches constitutives dont les sous spécialités sont — apparemment — trop nombreuses pour être nommées. (La quatorzième édition, datant de 1960, contenait un article intitulé « Physics, Articles on » qui mentionnait plus de 130 sous spécialités.) En 1954, lorsque la National Science Foundation lança, avec le National Register of Scientific and Technical Personnel, son inventaire des spécialités physiques, elle divisa la physique en 12 domaines et 90 sous spécialités. En 1970, elle mentionnait 16 domaines et 210 sous spécialités21. Et ce processus se poursuit sans discontinuer, au point que plus personne ne désire vraiment s'embarquer dans un tel projet classificatoire. La même histoire se répète en gros pour toutes les sciences. L'émergence de nouvelles disciplines, de nouveaux domaines et de nouvelles sous spécialités se produit partout. Parallèlement, une contre tendance unifiante se manifeste : l'émergence de synthèses interdisciplinaires, comme la chimie physique, l'astrophysique, la biochimie etc. Mais ces tentatives unifiantes produisent elles-mêmes de nouveaux fragments ! En effet, la phénoménologie de ce domaine est de nos jours tellement complexe que certains auteurs demandent avec insistance que l'idée d'une « taxonomie naturelle de la science » soit purement et simplement abandonnée22. En fait, le développement récent de la littérature scientifique est tel que la science naturelle s'est désintégrée devant nos yeux. Un nombre de plus en plus grand de spécialités de plus en plus pointues a rendu les experts de moins en moins à même d'arriver à maîtriser un champ connexe au leur. Il demeure bien sûr possible que le développement de la physique aboutisse finalement à une unification théorique telle que tout ce que nous classifions parmi les « lois de la nature » appartienne à une théorie de grande unification : une seule systématisation omni-inclusive qui serait même plus intégrée que les Principia Mathematica de Newton23. Mais les couvertures de ce « livre de la nature » élégamment conçu devront inclure une variété et une diversité bien plus élaborées. Comme une série mathématique épineuse, il devra générer toujours plus de constituants différents qui, malgré leurs liens abstraits, seront concrètement aussi différents que possible. Et quelle que soit l'unification convergente qu'il puisse y avoir au sommet de la pyramide des principes explicatifs, plus bas, il y aura une variation infiniment grandissante et inclusive des composants les plus variés. L' « unité de la science » à laquelle de nombreux théoriciens aspirent pourrait bien sûr se réaliser au niveau des concepts et des théories

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qui sont partagés par les différentes sciences, c'est-à-dire au niveau des chevauchements idéels. Mais ceci constitue toujours une unité très abstraite combinant un méli-mélo concret d'une variété et d'une diversité incroyables puisque pour chaque élément conceptuel commun il existera nombre de différenciations. La complexité croissante de notre monde est un phénomène saisissant du développement de la science moderne, qui signifie qu'elle constitue un souhait plus qu'un fait accompli. Elle représente un but vers lequel nous pouvons être à même de progresser mais que nous ne serons jamais à même d'atteindre24. Pourtant la complexité n'est pas entièrement négative. Elle constitue un concomitant inévitable du progrès. Nous ne pourrions pas étendre notre cognition ou notre emprise pratique sur le monde sans prendre en compte sa complexification. Dans tout le domaine de l'artifice humain — qui inclut les artifices cognitifs — la croissance de la complexité fait intégralement partie de la course en avant du progrès. La lutte avec la complexité que nous rencontrons dans tous nos efforts cognitifs constitue un aspect inhérent et inévitable de l'impulsion que la condition humaine donne à la recherche progressive du plus et du meilleur.

7. Complexité nomique ou opérationnelle La discussion précédente s'est concentrée sur la complexité compositionnelle et descriptive du monde, à la fois dans sa dimension synchronique et dans sa dimension temporelle. Nous allons maintenant nous tourner vers la question de la complexité nomique et opérationnelle et nous passerons donc des questions de structure à des questions de procès. Dans une hiérarchie de loi, toute loi particulière est potentiellement membre d'une famille plus large qui présente elle-même différentes caractéristiques nomiques, et qui est donc sujette à une synthèse sous des lois plus « hautes ». Nous passons donc de lois du premier ordre, portant sur des phénomènes, à des lois du second ordre, portant sur des lois, et ainsi de suite, parcourant de nouveaux niveaux de sophistication et de complexité comparées. Quelle que soit la loi débattue, de nouvelles questions surgissent à son propos, requérant une réponse en termes d'une nouvelle législation. Dans ce contexte, le fait que des modèles de plus haut niveau ne soient pas nécessairement dérivables de modèles de bas niveau devient crucial. La fréquence statistique avec laquelle les lettres

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individuelles A et T surviennent dans un texte ne peut déterminer la fréquence de l'occurrence d'une combinaison telle que AT. (Notez que les groupes ATATATAT et TTTTAAAA ont tous deux une fréquence de 50 pourcents de A et de T et pourtant les paires AT surviennent quatre fois dans le premier groupe et jamais dans le second.) D'autre part, les figures de bas niveau peuvent également se perdre dans les figures de haut niveau. Soit, par exemple, une séquence de 0 et de 1 réalisée à partir de la règle suivante : xi = 1 si une situation physique donnée se produit (ou est exemplifiée) dans la circonstance i [on occasion number i], et xi = 0 dans le cas contraire. Chaque fois que deux traits différents génèrent des séquences telles que 0100110100… 1001011010… nous pouvons introduire la séquence correspondante suivante [corresponding matching sequence] — à savoir 0010010001… — telle que sa i-ème position est 1 si les deux séquences de base correspondent à leur ième position respective, et 0 si ce n'est pas le cas. De telles séquences correspondantes auront une vie propre. Et même si les deux séquences de base sont totalement aléatoires, leur séquence correspondante ne le sera pas nécessairement, comme par exemple lorsque les séquences aléatoires de base sont faites de 0 et de 1. (Même les phénomènes aléatoires peuvent être reliés par des lois de coordination.) De plus, on peut toujours considérer les séquences correspondantes ellesmêmes comme des séquences de base, de manière à produire pour ainsi dire des phénomènes du « second ordre ». On peut alors procéder à l'examen des relations entre elles, ou entre elles et les autres séquences de base. Ce procès donne lieu à une hiérarchie potentielle de « lois de coordination » : au niveau i + 1 nous trouvons les lois de coordination entre les séquences du niveau i. Une telle perspective illustre comment de simples phénomènes de base peuvent se ramifier pour apporter de l'eau au moulin de l'étude et de l'analyse. Des mécanismes de coordination conceptuelle de plus en plus sophistiqués peuvent nous conduire à regarder le même phénomène à la lumière de différents niveaux de complexité. Ces considérations indiquent que des régularités et des lois passablement différentes peuvent émerger à différents niveaux. Supposons, par exemple, qu'un système naturel est tel que, pour des raisons essentiellement techniques, un certain paramètre p ne peut pas être évalué au temps t, mais seulement en moyenne sur un intervalle autour de t. En pareil cas, le système peut être très simple en effet — il ne doit pas contenir de complexité hors celles qui sont introduites dans les hypothèses de base —

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et pourtant la perspective d'un progrès cognitif sans fin est bien réelle. Car, tandis que notre capacité de réaliser des p-déterminations à des intervalles de temps de plus en plus courts s'accroît, nous pouvons arriver à une vision de plus en plus complète du modus operandi du système, et donc obtenir une information plus complète à son sujet que celle qui aurait pu être prédéterminée par une connaissance antérieure. Puisque les moyennes à des niveaux d'échelle plus grands ne déterminent pas les moyennes à des niveaux plus petits, des modes de comportement passablement différents — et donc des lois — peuvent se manifester avec les nouveaux phénomènes qui surgissent à des niveaux différents25. Prenons une illustration différente. Supposons une séquence totalement aléatoire de 2 et de 3, du genre de 2 3 2 2 3… Supposons de plus une transformation qui substituerait 2 par la paire 10 et 3 par 11, de manière à obtenir : 10 11 10 10 11… Supposons cette série donnée. Nous pouvons alors établir des « lois » telles que : (1) La séquence de positions paires [sequence of even-numbered positions] 01001… sera une combinaison aléatoire de 0 et de 1 (qui reflètent simplement la séquence aléatoire initiale de 2 et de 3). (2) Toutes les positions impaires [odd-numbered positions] sont remplies par des 1. Nous sommes ici mis en présence d'un mélange particulier d'aléatoire et de régularité. Mais bien sûr, c'est seulement en étudiant les paires de cette séquence zéro-un que nous pouvons discerner son code. C'est seulement en mettant en œuvre de manière appropriée les concepts coordonants que l'on peut discerner les lois sous-jacentes. Et peut importe jusqu'où nous souhaitons poursuivre notre recherche de configurations plus élaborées, la perspective de la découverte de lois structurelles supplémentaires ne peut jamais être éliminée, ou même minimisée en prétendant que de telles lois sont intrinsèquement moins significatives que le reste. Et il n'existent aucunes raisons pour lesquelles ce type de nouveauté nomique ne puisse continuer à se représenter ad infinitum. Car un système particulier peut toujours, dans son déploiement temporel, présenter de nouvelles figures d'ordre phénoménal et, en conséquence, il y aura toujours plus à découvrir à son propos. Il n'y a pas de limite aux nouveaux niveaux de complexité fonctionnelle qui peuvent être investigués dans un tel système. Les phénomènes de coordination ont une vie propre. En principe, il sera toujours possible de discerner davantage de niveaux de relations structurées par une loi26. Lorsque nous étendons la portée de notre horizon

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conceptuel, il existe toujours en principe plus à découvrir, plus de nouveautés qui ne pourraient pas avoir été prédites à partir de l'information disponible jusque là. Ceci veut dire — et c'est remarquable — que dès lors que le monde est assez complexe dans son mode opérationnel pour imposer des limites à notre interaction cognitive avec lui, il ne doit pas nécessairement être infiniment complexe dans son mode compositionnel pour fournir la perspective d'un progrès scientifique indéfini. Dieu a pu mettre un terme à son labeur après le sixième jour et contempler son œuvre avec satisfaction. La science ne pourra jamais se permettre ce luxe.

8. L'imperfectibilité du savoir dans un monde complexe Avec une telle exfoliation de niveaux nomiques, notre connaissance de l'ordre nomique du monde devient auto-potentialisante, et de nouvelles combinaisons peuvent toujours surgir pour exploiter les interrelations existant entre les anciennes disciplines. Étant données la chimie et la biologie, nous pouvons développer la biochimie ; les mathématiques et l'astronomie ouvrent la voie aux mathématiques des relations astronomiques. Chaque fois qu'il existe des interfaces entre de telles disciplines, il faut s'attendre à de nouveaux aperçus [insights] de ces procès nomiques [lawful]. Et il est clair qu'une telle prolifération illimitée de lois compromet également toute perspective d'achever la science. Il n'est en conséquence pas nécessaire de supposer que la complexité physique de la nature doive être illimitée pour que la nature ait une profondeur cognitive illimitée : la complexité nomique continue des lois naturelles suffit à garantir la possibilité de découvertes sans fin27. Nous devons donc rencontrer le fait que nous ne pouvons raisonnablement espérer que notre science soit jamais — quel que soit le stade de son développement — en mesure de nous proposer plus qu'une représentation partiale et très incomplète d'une nature très complexe. Après tout, puisque notre connaissance des procès de la nature demande inévitablement une interaction avec elle, parvenir à un contrôle cognitif sur la nature demande non seulement une instrumentation intellectuelle (concepts, idées, théories, savoir) mais aussi, et c'est tout aussi important, le déploiement de ressources physiques (technologie et « puissance »). Et les ressources physiques dont nous disposons sont restreintes et finies. De ceci il suit que notre capacité de contrôle ne peut que demeurer imparfaite et incomplète, avec la majorité du faisable condamnée à demeurer non

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réalisée. Nous ne serons jamais à même d'aller aussi loin que nous le voudrions. L'historien des sciences danois A. G. Drachmann conclut son beau livre The Mechanical Technology of Greek and Roman Antiquity avec la remarque suivante : « Je devrais préférer ne pas chercher la cause de l'échec de l'invention dans les conditions sociales jusqu'à ce que je sois sûr qu'elle ne peut être découverte dans les possibilités techniques de l'époque28. » L'histoire de la science, comme celle de la technologie, est conditionnée crucialement par la nature limitée des « possibilités techniques de l'époque ». Et ceci est aussi vrai pour nous que cela ne l'était pour les Anciens. Dans l'enquête scientifique portant sur la nature, la dépendance technologique détermine des limites technologiques, d'abord par rapport aux acquisitions de données, ensuite par rapport à la projection théorique. Chaque niveau successif de capacité technique en terme d'observation et d'expérimentation possède des limites dont le dépassement ouvre à un autre niveau opérationnel du « dernier cri » technologique. Il restera toujours plus à faire. Les pressions et les températures accessibles en théorie peuvent toujours être accrues, les expériences sur les basses températures peuvent être rapprochées du zéro absolu, les particules accélérées à une vitesse plus proche de la vitesse de la lumière, et ainsi de suite. Mais lorsque nous sommes à mi-chemin du but que l'on s'est attribué, le restant du chemin à faire devient bien plus difficile à parcourir. Le progrès est toujours possible, mais il est de plus en plus exigeant. Et l'expérience nous enseigne que toute amélioration de notre maîtrise pratique met à jour de nouveaux phénomènes, et par là fournit une capacité technique améliorée pour tester de nouvelles hypothèses et discriminer des théories alternatives qui mènent à l'approfondissement de notre connaissance de la nature29. Les limitations de capacité physique et d'aptitude déterminent également des limites cognitives pour la science empirique. Là où il y a des phénomènes inaccessibles, il doit exister également une inadéquation cognitive. Dans cette mesure, de toute façon, les empiristes avaient sûrement raison. Seuls les rationalistes les plus fanatiques peuvent s'accrocher aux capacités intellectuelles pour compenser l'absence de données. L'existence de phénomènes non observés veut dire que nos systématisations théoriques pourraient bien être (et sont probablement) incomplètes. Dans la mesure où certains phénomènes ne sont pas simplement indétectés mais sont, par leur nature intrinsèque, inaccessibles (ne fût-ce que pour les raisons purement économiques suggérées plus haut), notre savoir théorique de la nature doit être présumé imparfait. Les traits fondamentaux inhérents à la structure de l'enquête interactive humaine sur

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les habitudes mondaines [the ways of the world] conspirent donc tous à rendre notre savoir incomplet et, qui plus est, cela est vrai quelle que soit l'étape du jeu technologique/cognitif. Ici les limites technologiques entraînent les limites cognitives dans leurs sillages. Il y aura toujours des interactions encore non réalisées avec la nature, et ce à une échelle (d'énergie, de pression, de température, de vitesse) telle, que leur réalisation requérrait des ressources plus grandes que celles que nous pouvons nous permettre. Là où il existe des interactions auxquelles nous n'avons pas accès, on peut présumer l'existence de phénomènes que l'on ne peut discerner. Il serait très déraisonnable d'attendre de la nature un confinement de la distribution de phénomènes cognitivement significatifs aux échelles qui se trouvent être accessibles. Tandis que nous nous acheminons vers les régions les plus éloignées de l'espace paramétrique (et qu'il reste toujours plus à découvrir), le processus de la découverte devient de plus en plus difficile. Et puisque nos ressources matérielles sont limitées, ces limites circonscrivent inexorablement notre accès cognitif au monde réel. Nous pouvons estimer plausiblement les réserves d'or ou de pétrole qui restent à découvrir car nous connaissons les dimensions de la Terre et nous pouvons donc établir un rapport entre ce que nous avons et n'avons pas exploré. Mais nous ne pouvons pas estimer de même le savoir qu'il nous reste à découvrir car nous n'avons et ne pouvons avoir aucun moyen de savoir ce que nous ne savons pas. Au mieux, nous pouvons considérer la proportion des questions actuelles que nous pouvons de fait résoudre — et ceci ne constitue pas une procédure satisfaisante. Car l'idée même de limite cognitive a un air paradoxal. Elle suggère que nous prétendons connaître quelque chose de ce qui se tient en dehors de la connaissance. Mais (pour en revenir à Hegel), par rapport au domaine de la connaissance naturelle, nous ne sommes pas à même de discriminer ce qui lui appartient et ce qui ne lui appartient pas — puisque, ex hypothesi, nous ne possédons aucun accès cognitif à ce qui ne lui appartient pas. On ne peut pas étudier l'étendue relative de notre connaissance ou de notre ignorance sans nous baser sur une vision globale ou sur un modèle qui est déjà rendu disponible par la science dominante. Mais ceci constitue clairement une procédure inadéquate. Ce processus de jugement de l'adéquation de notre science à ses propres affirmations est peut-être le meilleur a notre disposition, mais il demeure essentiellement circulaire et par là inévitablement peu convainquant. En résumé : il n'y a pas de base cognitivement satisfaisante pour soutenir rationnellement la thèse de la complétude de la science. Car tandis que nous pouvons être confiants dans l'amélioration continue de notre technologie scientifique (grâce à son financement soutenu), nous ne

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pouvons pas croire que jamais elle atteindra la perfection. Il n'y a aucune raison de penser que nous atteindrons jamais — ou que nous ne puissions jamais atteindre — le terminus cognitif. Nous vivons dans un monde sans garanties catégoriales. De différents points de vue fondamentaux, notre monde apparaît aléatoire et désordonné. Mais d'un point de vue cognitif, ce n'est pas le pire. Car un ordre aléatoire constitue toujours, si l’on peut dire, un type d'ordre. Mais l'anarchie — l'absence totale de lois — est quelque chose de très différent. Considérons une série telle que 12112ABCBDFKxyxzzxx… qui consiste dans un groupe aléatoire de symboles arbitrairement différenciés. Ici nous ne pouvons même pas spécifier le type d'entité qui est en jeu. Non seulement il n'y a pas de figure qui puisse être spécifiée, mais il n'existe aucun ordre phénoménologique. En pareil cas, non seulement nous ne pouvons pas prédire l'ordre d'occurrence des termes futurs, mais nous ne pouvons même pas prédire quelle type de terme va se présenter. Il nous faut reconnaître que plus nous nous éloignons des éléments fondamentaux pour traiter les phénomènes en jeu dans la série évolutive des sciences — physique, chimie, biologie, anthropologie, psychologie, économie, politique —plus nous nous rapprochons de l'anarchie. Et la loi fondamentale de la nature implique que la complexité cause l'instabilité — ce qui nous entraîne encore plus loin dans la direction d'une condition anarchique des choses. Et l'anarchie constitue par nature un empêchement majeur au développement de la compréhension scientifique du monde. Pour autant que nous puissions le savoir, il n'y a pas de limites au principe théorique — et encore moins à la pratique cognitive — de la complexité cognitive du réel. Les choses qui peuplent le monde réel sont toujours — à la fois individuellement et collectivement — d'une complexité intrinsèque insondable. Il y a toujours plus à faire et à dire à leur propos. La complexité est une caractéristique définitive et inévitable du réel, et en tant que telle elle possède des conséquences cognitives profondes et nous incite à la modestie. Notre meilleure description et explication du réel ne peut jamais en fait l'épuiser : la description ou l'explication adéquate du monde est une affaire de visée (d'ambition), jamais d'accomplissement réalisable. Et la finitude du savoir réel en face de la profondeur cognitive illimitée imposée par la complexité naturelle signifie non seulement que notre science est toujours incomplète, mais aussi que son exactitude est toujours douteuse. Car des nouveaux phénomènes déstabilisent toujours invariablement les anciens et imposent un réajustement de nos théories préexistantes. C'est au mieux

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irréaliste et au pire insensé de croire que nous pouvons réussir à arriver à un compte rendu complètement définitif de la structure nomique du monde. Le projet cognitif comme le projet moral demande que l'on fasse du mieux que nous pouvons face à l'évidence désenivrante de l'inadéquation ultime. En science comme en vie morale, on peut fonctionner parfaitement en sachant que la perfection est hors d'atteinte. Bien sûr, ici et là, un scientifique pourra caresser l'espoir secret d'atteindre quelque résultat déterminé et final qui traversera les âges, intouchable et inchangeable ; mais de telles aspirations irréalistes ne sont en aucune façon essentielles à l'entreprise scientifique en tant que telle. Ici, comme ailleurs, dans le domaine des tentatives humaines, on ne peut que faire le meilleur usage possible des outils dont nous disposons. Le fait que la perfection soit inatteignable n'empêche pas le fait que l'amélioration — que le progrès — soit possible. La perspective indéniable du progrès réalisable, du dépassement des défauts et des déficiences attestés, telles qu'ils se trouvent chez nos prédécesseurs, offre une impulsion considérable à l'innovation scientifique. Le progrès scientifique n'est pas seulement motivé a fronte par la traction d'un idéal inatteignable ; il est aussi stimulé a tergo par la poussée engendrée par l'insatisfaction dans laquelle nous met la déficience de nos acquis. Le labeur scientifique est sans aucun doute parfois motivé par le mirage de l'inatteignable perfection, mais il n'est souvent pas moins le produit de la volonté de faire mieux que les prédécesseurs (ce qui est parfaitement réalisable). Il y a deux manières de considérer le progrès : en tant que mouvement d'éloignement du point de départ, ou en tant que mouvement vers le but. D'une part, il y a l'avancée-progrès [advancement-progress], définie en termes de la distance grandissante par rapport au point de départ. D'autre part, il y a la destination-progrès [destination-progress], définie en termes de la distance décroissante par rapport au but (la « destination »). Dans le cas de tout but à l'éloignement fini, ces deux critères sont équivalents, comme dans le cas d'une course à pied par exemple. Mais lorsque le but se perd à l'infini, l'affaire se présente différemment. Soit la Fig. 2.1. Dans ce cas-ci, nous augmentons manifestement la distance de S dans la même proportion que nous diminuons la distance nous séparant de la destination D : chaque pas nous éloignant de S nous rapproche d'autant de D. Mais si la destination n'est pas atteignable — si nous avons entrepris un voyage qui est, pour autant que nous le sachions, littéralement interminable, un voyage sans destination assignable, ou alors seulement une destination « infiniment distante » — alors nous ne pouvons simplement pas arriver à nous rapprocher d'elle. Nous pouvons nous éloigner de S, mais cela ne nous rapproche pas de la destination

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inatteignable. Lorsqu'on ne peut arriver à une destination définie, tout ce que nous pouvons faire est de l'ordre de l'avancée-progrès : réaliser de nouvelles améliorations de la position atteinte. L'idée d'approcher un but ultime devient ici impossible30.

Fig. 2.1. Structure d'un voyage [NU49] Le résultat de telles délibérations est direct. L'idée d'améliorer continûment notre science peut être mise en œuvre sans difficulté, puisque nous pouvons clairement améliorer notre performance pour ce qui est des buts que sont prédiction, contrôle et compréhension explicative. Mais l'idée d'achever notre science ne peut être mise en œuvre dans un monde à l'insondable complexité. Nous ne pouvons pas et ne serons jamais autorisés à concevoir la position atteinte par la science (telle qu'elle existe ici et maintenant) comme définitive31.

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Notes 1

G. W. Leibniz, Monadologie, sect. 37.

2

La « linéarité » en cause ici est celle de la physique, qui caractérise de cette manière un système dont le fonctionnement peut être décrit par les courbes lisses [smooth] des équations partout différentiables. Le comportement de tels systèmes est donc facilement calculable et prédictible.

3

« Evolution means nothing but growth in the widest sense of that word. Reproduction, of course, is merely one of the incidents of growth. And what is growth? Not mere increase. Spencer says it is the passage from the homogeneous to the heterogeneous—or, if we prefer English to Spencerese—diversification. That is certainly an important factor of it. Spencer further says that it is a passage from the unorganized to the organized; but that part of the definition is so obscure that I will leave it aside for present. But think what an astonishing idea this of diversification is! Is there such thing in nature as increase of variety? Were things simpler, was variety less in the original nebula from which the solar system is supposed to have grown than it is now when the land and the sea swarms with animal and vegetable forms with their intricate anatomies and still more wonderful economies? It would voyezm as if there were an increase in variety, would it not? » Charles S. Peirce, Collected Papers, Vol. I (Cambridge MA, Harvard University Press, 1931), sect. 1.174.

4

Notre position peut rencontrer le précepte de P. F. Strawson selon lequel « les faits sont ce que les propositions vraies affirment » [facts are what statements (when true) state]. (« Truth », Proceedings of the Aristotelian Society, Supplementary Volume 24 (1950), pp. 129-156 ; voyez p. 136.) L’affaire se compliquerait cependant si on insérait « seulement » [only] dans ce précepte.

5

Mais peut-on attribuer un sens à l’idée de langages simplement possibles [merely possible] (c’est-à-dire possibles mais pas actuels) ? Bien sûr que oui ! Lorsque nous possédons une conception (ou une définition) généralisée d’un certain genre de chose — qu’il s’agisse d’un langage ou d’une chenille — nous sommes inévitablement à même d’imaginer la possibilité de choses rencontrant des conditions d’existence plus sévères. (Lorsque l’on possède le concept d’une chose réelle, comme un éléphant, on peut envisager la possibilité que le monde contienne plus d’éléphants qu’en réalité.) La possibilité de soulever certaines

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« simples » possibilités ne peut être niée. Après tout, c’est très précisément ce que sont les possibilités. 6

Notez, cependant, que si un argument davidsonien du type « si on peut le dire, alors on peut le dire dans notre langage » était tenable — ce qu’il n’est pas — alors l’affaire se présenterait totalement différemment. En pareil cas, tout langage possible ne pourrait pas affirmer plus que ce qui peut l’être dans notre langage (actuel). Et alors le domaine des faits (c’est-à-dire ce qui est affirmable (correctement) dans quelque langage possible), et celui des vérités (c’est-à-dire ce qui est affirmable (correctement) dans quelque langage actuel) coïncideraient nécessairement. En conséquence, notre thèse selon laquelle l’étendue des faits est plus vaste que celle des vérités dépend crucialement de l’échec d’un tel argument. Et, bien sûr, l’argument échoue de fait. (Voyez Donald Davidson, « The Very Idea of a Conceptual Scheme », Proceedings and Addresses of the American Philosophical Association, Vol. 47, 1973-1974, pp. 5-20, et aussi la critique de sa thèse dans notre Empirical Inquiry (Totowa NJ, Rowman & Littlefield, 1982, Chapitre II).

7

Voyez Patrick Grim, The Incomplete Universe: Totality, Knowledge, and Truth (Cambridge Mass, MIT Press, 1991).

8

Comparez avec notre Philosophical Standardism (Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 1994).

9

Sur cette question, voyez Nancy Cartwright, How the Laws of Physics Lie (Oxford, Clarendon Press, 1983).

10

Sur ce thème, voyez John Dupré, The Disorder of Things (Cambridge MA, Harvard University Press, 1993).

11

Sur ce thème, voyez aussi Vincent Julian Fecher, Error, Deception, and Incomplete Truth, (Rome, Officium Libri Catholici, 1975).

12

Bien sûr, les choses abstraites, telles les couleurs et les nombres, ne posséderont pas de propriétés dispositionnelles. Être divisible par quatre n’est pas une disposition de seize. Platon l’a bien vu dans le livre VII de la République. Dans le royaume des abstractions, comme celui des mathématiques, il n’existe pas de procès véritables et le procès est requis par les dispositions. Il pourrait certes y avoir des vérités dispositionnelles dans lesquelles les nombres (ou les couleurs…) figurent et qui n’aboutissent pas à quelque propriété dispositionnelle de ces nombres (ou de ces couleurs…) eux-mêmes : une vérité, par exemple, comme ma prédilection pour les nombres impairs. (Même quelque chose qui ne possède en lui-même aucune propriété dispositionnelle — comme la lettre A — peut figurer dans les dispositions d’autres choses — comme ma tendance à éviter

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l’usage des « A ».) Mais si une vérité (ou une vérité supposée) ne fait pas plus que communiquer comment quelqu’un pense à propos d’une chose, alors elle n’indique aucune propriété de la chose elle-même. Quoi qu’il en soit, la discussion qui suit se concentrera sur les realia plutôt que sur les fictionalia et sur les concreta plutôt que sur les abstracta. (Les choses fictives peuvent néanmoins avoir des dispositions : par exemple, Sherlock Holmes était dépendant de la cocaïne. Leur différence d’avec les realia est analysée plus bas.) 13

Cet aspect de l’objectivité a été très bien souligné dans la « Seconde analogie » de la Critique de la raison pure de Kant (une discussion qui repose sur des idées déjà envisagées par Leibniz dans ses Philosophische Schriften : cf., dans l’édition de C. I. Gerhardt, Berlin, Wiedmann, 1890, Vol. VII, pp. 319 sq.).

14

Voyez C. I. Lewis, An Analysis of Knowledge and Valuation (La Salle, Open Court, 1962), pp. 180-181.

15

Nier le titre de nouveauté à l’information inférentiellement implicite [inferentially implicit information] ne revient bien sûr pas à nier qu’elle ne peut pas nous surprendre à moins d’accepter de nier les limitations de nos propres puissances déductives. (Les conséquences logiques de faits bien connus et non surprenants peuvent cependant elles-mêmes être surprenantes.)

16

Ceci explique également pourquoi les discussions portant sur le réalisme mathématique (le platonisme) n’ont que peu de rapport avec la question du réalisme physique. Les entités mathématiques sont proches des entités fictives en ceci que nous ne pouvons en dire que ce que nous pouvons extraire par déduction de ce que nous avons explicitement mis dans leur caractérisation définitoire [defining characterization]. Puisque ces entités abstraites constituent en elles-mêmes une « espèce la plus basse » [lowest species], elles ne possèdent pas de propriétés non génériques.

17

Herbert Spencer, First Principles, 7th ed. (London, Methuen, 1889) ; voyez les sections 14-17 de la Partie II, « The Law of Evolution ».

18

Sur le procès en général, voyez John H. Holland, Hidden Order: How Adaptation Builds Complexity (Reading MA, Addison Wesley, 1995). Sur l’aspect spécifiquement évolutioniste du procès, voyez Robert N. Brandon, Adaptation and Environment (Princeton, Princeton University Press, 1990.)

19

Sur les questions soulevées dans ce paragraphe, comparez avec Stuart Kaufmann, At Home in the Universe: The Search for the Laws of SelfOrganization and Complexity (New York and Oxford, Oxford University Press, 1995).

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20

[technology of nature-investigator interaction]. Sur ce procès, voyez les sections 2 et 3 du Chapitre 3 de NU.

21

American Science Manpower: 1954-1956 (Washington, 1961; National Science Foundation Publications) et « Specialties List for Use with 1970 National Register of Scientific and Technical Personnel » (Washington DC, National Science Foundation Publication, 1970).

22

Voyez John Dupré, The Disorder of Things: Meraphysical Foundations of the Disunity of Science (Cambridge MA, Harvard University Press, 1993).

23

Voyez Steven Weinberg, Dreams of a Final Theory (New York, Pantheon, 1992). Voyez aussi Edoardo Amaldi, « The Unity of Physics », Physics Today, vol. 261 (September, 1973), pp. 23-29. Comparez également avec C. F. von Weizsäcker, « The Unity of Physics » in Ted Bastin (ed.) Quantum Theory and Beyond (Cambridge, Cambridge University Press, 1971).

24

Pour des variations sur ce thème, voyez notre The Limits of Science (Berkeley and Los Angeles, CA, University of California Press, 1984).

25

Les variations des modes de comportement à différents niveaux signalent que les taxinomies descriptives différeront également, et pourraient même être conceptuellement disjointes les unes des autres. Pour des variations sur ce thème, voyez John Dupré, The Disorder of Things (Cambridge MA, Harvard University Press, 1993).

26

[levels of lawfully structured relationship]. Sur les questions de la complexité en science, voyez l’œuvre de Mario Bunge, et spécialement son Myth of Simplicity (Englewood Cliffs, NJ, Prentice Hall, 1963) et son Scientific Research (New York, Springer, 1967; 2 vol.).

27

Pour une analyse intéressante et suggestive de « l’architecture de la complexité », voyez Herbert A. Simon, The Sciences of the Artificial (Cambridge, MA, MIT Press, 1969).

28

[I should prefer not to seek the cause of the failure to make an invention in the social conditions till I was quite sure that it was not to be found in the technical possibilities of the time.] (Madison and Copenhagen, University of Wisconsin Press, 1963.)

29

Sur l’implausibilité de l’interprétation de la physique comme système mathématique unifié et fermé, voyez Edoardo Amaldi, « The Unity of Physics », Physics Today, vol. 261 (Sept., 1973), pp. 23-29.

30

Cette considération apaise les craintes de Kuhn à propos de la science en tant qu’elle poursuit la vérité. Car le progrès dans le domaine de la vérité diffère

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complètement du progrès vers la vérité. [For progress with respect to truth is something quite different from progress towards THE TRUTH .] (Voyez Thomas Kuhn, The Structure of Scientific Revolutions, Chicago, University of Chicago Press, 1962). 31

Pour les autres aspects de l’argument de ce chapitre, voyez notre Scientific Progress (Oxford, Blackwell, 1976) et notre Limits of Science (Berkeley and Los Angeles, University of California Press, 1985).

4. La réalité multifactuellei 1. La troisième loi de Newton en tant que principe épistémologique dans l'enquête physique Il existe de bonnes raisons de croire que la manière dont procède la recherche en science physique elle-même canalise et limite l'interprétation qui peut être raisonnablement donnée de ses découvertes sur la nature du monde physique. En particulier, nous soutenons qu'il existe des limites manifestes au réalisme scientifique, si cette doctrine est interprétée comme requérant que le monde soit en fait tel que la science naturelle le dépeint. Car si l’on souhaite être réaliste (dans l'autre sens du terme), il faut reconnaître que la nature même de l'enquête physique telle que nous la poursuivons — une pratique humaine — rend cette thèse très douteuse. Tout d'abord un préliminaire méthodologique. Ce fut le grand mérite de Hegel de mettre l'histoire au premier rang de la critique philosophique, obligeant les philosophes à reconnaître que la connaissance humaine en général, et notre connaissance du monde naturel en particulier, doivent être interprétés en tant que système dynamique qui change et se développe dans le temps à travers les efforts d'individus historiques. Les épistémologues contemporains ont en conséquence eu beaucoup à faire avec la question de savoir ce que l'historicité de la connaissance, en tant qu'artéfact continuellement changeant, nous enseigne sur la nature de la connaissance. Notre discussion empruntera une piste apparentée mais toutefois quelque peu différente. Il s'agira de donner à la question une tournure particulière en demandant : qu'est-ce que le fait que la connaissance humaine se soit développée comme elle l'a fait nous enseigne sur la nature de la réalité physique ?

i Source : NU, Chap. 3. Le cœur de ce chapitre provient de la première conférence « Christian Wolff » donnée à l'Université de Marbourg en juillet1999.

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La science naturelle n'est pas un objet figé, un produit d'enquêtes fini, mais un procès continu. En développant la science naturelle, les humains commencèrent par explorer le monde dans leur entourage direct, pas simplement notre environnement spatial mais, ce qui est d'une portée plus considérable, notre environnement paramétrique dans l' « espace » des variables physiques, défini par des variables telles que la température, la pression et la charge électrique. Aux environs de la « base de départ » [home base] de l'état des choses dans notre environnement naturel habituel, nous pouvons — grâce à l'harmonisation par l'évolution de nos appareils sensoriels et cognitifs — scruter la nature avec nos sens « naturels » (non assistés) avec une aisance et une liberté relative. Mais à la longue, nous accomplissons tout ce qui peut l'être par ces moyens directs. Pour faire plus, nous devons « explorer » plus avant, nous devons projeter nos sondes plus profondément, déployer des techniques de plus en plus sophistiquées, afin de parvenir à des niveaux de plus en plus exigeants en terme de capacité interactive (en nous déplaçant donc de plus en plus loin de notre base de départ). Du point de vue égocentrique de notre région locale de l'espace paramétrique — d'où nous devons nécessairement partir — nous voyageons toujours plus loin afin d'explorer les différentes dimensions paramétriques de la nature1. La troisième loi de Newton opère également comme un principe épistémologique, et ici également l'action égale la réaction (actio = reactio). Faire le siège de la nature avec une technologie observationnelle et expérimentale de plus en plus puissante la force à révéler de nouveaux phénomènes. Tout dépend simplement de comment — et avec quelle force, avec quelle insistance — nous pouvons indaguer la nature lors de nos interactions d'observation et de détection. Et nous ne pouvons pas parvenir à l'ultime que constitueraient des lois définies car la nature possède toujours des réserves de puissance cachées susceptibles de nous surprendre. La science, l'exploration cognitive des habitudes mondaines [the ways of the world], est l'affaire de l'interaction de l'esprit humain avec la nature, c'est-à-dire de l'exploitation cognitive par l'esprit des données auxquelles il a accès afin de pénétrer les « secrets de la nature ». Le fait crucial est que le progrès scientifique ne dépend pas seulement de la structure de la nature elle-même, mais aussi du caractère du procès informationnel par lequel nous l'investiguons. En cultivant la recherche scientifique, nous scrutons la nature à la recherche de phénomènes intéressants et nous en extrayons toutes les régularités utiles qu'il suggèrent. En tant que procès fondamentalement inductif, la théorisation scientifique demande la création de la structure théorique la moins complexe capable d'accommoder les données

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disponibles. A chaque étape nous essayons d'enchâsser le phénomène et ses régularités au sein de la structure explicative la plus simple (et cognitivement la plus efficace) qui nous permette de guider nos interactions avec le monde. Mais la dialectique naturelle du procès nous impose encore de plus grandes exigences, à la fois du point de vue de l'étendue des données et de la sophistication des théories. Afin d'étendre notre recherche de phénomènes cognitivement signifiants, nous devons accroître le « pouvoir grossissant » (dans le sens très général du terme) dont nous disposons grâce à notre technologie observationnelle et expérimentale. Mais étape après étape, nous sommes conduits à rencontrer de plus en plus d'exigences, ce qui ne peut se faire qu'en recourant à une technologie exploratoire et managériale encore plus puissante. Et tandis que la puissance des télescopes, l'énergie des accélérateurs de particules, l'efficacité des dispositifs cryogéniques, la puissance des équipements pressurisateurs et des techniques de maîtrise du vide, et enfin tandis que la précision des appareils de mesure s'améliorent, notre capacité de scruter de plus en plus profondément l'espace paramétrique de l'espace physique s'améliore. Et continûment plus de puissance à tous ces niveaux se traduit par un regard plus acéré porté sur le modus operandi naturel. Un tel accès élargi porte de nouveaux phénomènes à la lumière, et l'examen et l'accommodation de ces phénomènes constitue la base de la croissance de notre compréhension scientifique de la nature. La clef du progrès considérable de la physique contemporaine réside en conséquence dans les énormes enjambées rendues possibles par une technologie de plus en plus sophistiquée, élargissant la base observationnelle et expérimentale de notre savoir théorique. Le précepte classique de Francis Bacon en découle : « connaissance humaine et pouvoir sont coextensifs » (Scientia et potentia humana in idem coincidunt)2. L'idée est qu’accroître la sophistication de l'interaction anthropo-naturelle nous permet d'accroître notre « pouvoir grossissant cognitif », afin de voir la nature pour ainsi dire à des niveaux de détail de plus en plus précis. Et la nouveauté phénoménologique semble inexhaustible : nous ne pouvons jamais croire que nous avons atteint le fond. La nature détient toujours des réserves phénoménales fraîches. Mais l'innovation scientifique devient de plus en plus difficile — et onéreuse — lorsque l'on s'aventure de plus en plus loin de notre base de départ telle que l'évolution nous l'a assigné. Sans une technologie perpétuellement en développement, le progrès scientifique s'arrêterait progressivement. Les découvertes d'aujourd'hui ne peuvent être faites avec l'équipement et les techniques d'hier. Afin de conduire de nouvelles expériences, de garantir de nouvelles observations et de détecter de nouveaux phénomènes, une technologie investigatrice

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toujours plus puissante est requise. Le progrès scientifique dépend crucialement et inévitablement de notre capacité technologique de pénétrer dans des recoins du monde physique de plus en plus difficiles d’accès. Cette image ne se réfère bien sûr pas à une exploration géographique mais plutôt à une exploration physique — et à une systématisation théorique conséquente — de phénomènes distribués sur l'espace paramétrique des quantités physiques dispersés partout dans la nature. Cette approche en terme d'exploration fournit la conception suivante de la recherche scientifique : une quête prospective (de prospection) des nouveaux phénomènes requis par les nouvelles découvertes scientifiques de grande portée. La clef des progrès considérables de la physique contemporaine est à chercher dans les pas de géant faits par l'avancée technologique3. C'est l'essence même de l'entreprise que le progrès en science naturelle demande la pénétration des recoins les plus obscurs de l'espace paramétrique. Le progrès de la science naturelle, telle que nous la connaissons, nous embarque donc dans une tentative infinie d'amélioration de la portée de l'intervention expérimentale effective, car c'est seulement en opérant sous des conditions observationnelles (ou des conditions de systématisation expérimentale) nouvelles et jusqu'ici inaccessibles — atteindre des températures, des pressions, des vélocités ou des puissances de champ — que nous mettons en œuvre des situations qui nous rendent à même de tester des hypothèses et des théories ouvrant la porte à de nouvelles expansions du savoir. La puissance énorme, la sensibilité et la complexité déployées par la science expérimentale contemporaine n'ont pas été recherchées pour elles-mêmes, mais pour rencontrer le déplacement de la frontière de la recherche dans une zone où cette sophistication est requise par le progrès. En science, comme dans le domaine militaire, les batailles du présent ne peuvent être menées efficacement avec les armes du passé.

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2. Un paysage changeant : les choses apparaissent différemment à différents niveaux de détail Les étapes successive dans l'amélioration de la puissance et de la sophistication de la technologie d'investigation scientifique nous conduisent à des interprétations toujours différentes de la réalité physique et de ses lois. Comme le vit Bacon, la nature ne nous dira jamais plus que ce que nous pouvons en extraire par la force. Et aux différents niveaux interactionnels — qui sont pour ainsi dire des niveaux de sophistication technique — nous pouvons soumettre la nature à un sondage de plus en plus profond. Toutes les expériences historiquement à notre disposition indiquent que le déploiement de ce procès changera progressivement l'aspect de la nature. A chaque étape de perfectionnement de nos capacités technologiques, nous rencontrons un ordre différent ou un aspect différent des choses. Et la raison de ces aspects changeants avec le niveau sur lequel porte l'enquête n'est pas la stratification de la nature, qui aurait différents niveaux d'être ou d'opération, mais plutôt la technologie observationnelle que nous lui appliquons. Car les phénomènes que nous sommes à même de détecter ne dépendent pas uniquement de la nature elle-même, mais de la puissance des instruments physiques et conceptuels que nous utilisons. Sur une carte des Etats-Unis, Chicago ne représente qu'un point. Sur une carte de l'état d'Illinois, la ville devient remarquable et sur une carte du Cook County, elle représente une partie substantielle et caractéristique du paysage. L'histoire ne s'arrête bien sûr pas ici : nous pourrions, en théorie, continuer notre quête du détail et en dresser la carte quartier par quartier, maison par maison, pièce par pièce, assiette par assiette [dish by pitcher]. Et avec l'accroissement des détails, des caractéristiques nouvelles continueront d'émerger. Telle est la science. Où le processus s'arrête-t-il ? Pas avec les atomes : les atomes impénétrables et immuables des anciens Grecs sont devenus de plus en plus immatériels et éthérés. Lorsque nous augmentons la puissance de nos accélérateurs de particule, notre interprétation de la composition du domaine subatomique non seulement change constamment mais devient de plus en plus étrange. Et la possibilité de ce changement est, pour tous nos projets et desseins pratiques, illimitée4.

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Tandis que nous poursuivons notre voyage sur la route de la sophistication accrue et de l'examen de plus en plus poussé des phénomènes accessibles à l'observation, passant au peigne fin des régions de l'espace paramétrique naturel, le paysage change continûment. En aucune façon nous ne voyons les mêmes choses — pas plus que nous ne continuons à voir les anciens faits de la même manière. Des régularités et des lois différentes peuvent émerger à des niveaux de sophistication différents ; et, en principe, la perspective de discerner des niveaux de relations structurées par une loi, demeure intacte5. Nous en arrivons donc à la thèse suivante : Thèse 1 : La nature peut présenter une « face » différente (des lois, des catégories, des modes d'ordre différents) lorsqu'elle est considérée à des niveaux de détail différents. Afin d'éclairer cette thèse, il sera utile de considérer une analogie. Supposons que nous investiguons un domaine phénoménal donné et que la représentation à laquelle nous parvenons présente une certaine régularité (Figure 3.1.). [Cf. NU57 sq. et PP 80 sq.]

Nous nous exclamons : « Ah ah, ce secteur des procès mondains se présente comme une chaîne montagneuse. » Mais au niveau suivant, nous scrutons ces zigzags de plus près et distinguons une forme clairement plus complexe (Figure 3.2.).

Nous devons avouer : « Bon, nous nous sommes légèrement trompés la première fois. Ce secteur mondain se présente en fait comme un crénelage fluctuant. » Puis, au niveau suivant, nous scrutons ces crénelages et constatons un nouveau changement de figure (Figure 3.3.).

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Il nous faut alors concéder : « Ah ah, ce secteur est en fait constitué de zigzags configurés régulièrement ». Et ce type de révisionnisme piloté par l'observation se poursuit à chacune des étapes successives de la sophistication technologique de nos interactions expérimentales et observationnelles avec la nature. A chaque niveau de détail, le modus operandi apparent de la nature se présente de manière très différente, et ses « régularités directrices » prennent un aspect visiblement différent de leurs prédécesseurs et crucialement disparate d'eux. Notons, cependant, qu'à chaque étape, nous pouvons avec facilité comprendre et expliquer vraisemblablement la situation des étapes précédentes. Nous pouvons toujours dire « oui, bien sûr, étant donné que les choses se présentent de cette manière, il est tout à fait compréhensible que, précédemment, lorsque nous procédions de telle et telle manière rudimentaire, nous arrivions au type de découverte qui furent les nôtres — aussi incorrectes et inexactes qu'elles soient ». Mais cette sagesse est clairement rétrospective [hindsight]. A aucun point nous ne pouvons espérer pouvoir utiliser la prospective [foresight] afin de prédire ce qui nous attend. L'impossibilité de prévoir les nouveaux phénomènes qui nous attendent signifie que jamais nous ne pouvons préjuger de ce qui se prépare sur notre route explicative. Nous n'avons aucun moyen de discerner l'état futur des lois de la nature. Passons maintenant de la question des comportements normés des phénomènes mondains à celle de la constitution de ses êtres [things]. Une analogie sera encore une fois utile. Supposons que nous investiguions d'abord des objets d'un certain type X. Au premier niveau de sophistication, nous interprétons ces objets comme étant constitués de parties dont la structure est ponctuelle [dot-like]. Enquêter plus avant (au premier niveau de la sophistication technique) nous conduit à réaliser que ces « parties constituantes » ne sont en fait pas du tout des unités ponctuelles, mais des agglomérats de petits grains [clusters of small specks]. Poursuivant sur notre lancée, nous réalisons que ces agglomérats sont eux-mêmes des « nuages » d'unités plus petites de forme rectangulaire. Et ainsi de suite. Comme cette analogie le montre, la nature physique peut posséder des aspects très différents selon qu'elle est interprétée du point de vue avantageux de l'un ou de l'autre niveau de sophistication de la technologie investigatrice des interactions naturelles — et ceci est très précisément confirmé par l'histoire des sciences. Le fait est que des résultats très différents sont produits selon le niveau auquel on se place, à la fois du point de vue des régularités observables de la nature, et du point de vue des constituants discernables de la nature. Lorsque nous l'étudions à différents niveaux de détail en accroissant notre pouvoir grossissant, la nature se

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présente à nous comme un paysage phénoménal et nomique constamment changeant, comme nos précédentes analogies le suggèrent. Il n'existe pas, selon notre savoir le plus pointu, de limite à la complexité toujours croissante du monde6. L'histoire de la physique se permet une série d'épisodes malheureux (tels des sauts conclusifs erronés) car les nouvelles découvertes observationnelles reflètent toujours le fait que le réel n'est pas aussi simple qu'on l'avait d'abord cru. De nombreuses expériences indiquent que nos idées à propos du modus operandi de la nature sont sujettes à des changements forcés tandis que notre exploration de l'espace paramétrique progresse. La pénétration de nouvelles régions de l'espace paramétrique que médiatise la technologie déstabilise constamment l'équilibre précédemment atteint entre données et théories, en mettant de nouveaux phénomènes à la lumière. Au cours de son progrès technique, la science nous propose une représentation de la nature dont les détails sont perpétuellement changeants.

3. Déstabilisation Comme le montre l'argument que nous avons exposé, le progrès technologique élargit constamment la fenêtre à travers laquelle nous regardons l'espace paramétrique de la nature. En développant la science de la nature, nous élargissons continuellement notre appréhension de cet espace pour ensuite généraliser ce que nous voyons. Mais la pénétration technologiquement assistée de nouvelles régions remet toujours en question ce qui semblait établi. Une connaissance sophistiquée de l'histoire des sciences n'est pas nécessaire pour se rendre compte que nos théories survivent rarement aux extensions substantielles de notre accès cognitif aux phénomènes. En procédant à une telle exfoliation sans fin de niveaux de « grossissement », notre connaissance de l'ordre du monde n'est jamais définitive. En particulier : Thèse 2 : Les lois naturelles que nous cherchons à découvrir en considérant la nature à un niveau donné de détail peuvent être — et sont généralement — falsifiées (abolies, déconstruites) à un niveau de détail supérieur. Tandis que notre explication de l'espace paramétrique de la nature s'améliore grâce à la médiation technologique, les choses conservent leur apparence. Ce que nous avons ici n'est pas un paysage lunaire homogène

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dans lequel la contemplation d'un secteur vaut pour l’ensemble, et dans lequel les projections théoriques à partir d'un échantillon limité conservent leur applicabilité sur un plus grand échantillon. Bien sûr, on pourrait concevoir en théorie que les mêmes figures relationnelles se reproduisent très précisément de niveau en niveau : que les figures phénoménales rencontrées au niveau i + 1 ne font que reproduire celles déjà rencontrées au niveau i. (Ceci constitue l'équivalent fonctionnel au niveau nomique de la récurrence des figures physiques à des niveaux d'échelle différents caractérisant les structures « fractales » révélées par B. Mandelbrot.) Ceci est toutefois un cas très spécial qui ne doit pas se présenter et qui ne se présentera en général pas. La science, telle que nous la pratiquons dans toutes ses branches, nous conduit à croire qu'il n'y a pas de bonnes raisons pour que notre monde soit fractal dans sa structure, ce qui impliquerait que rien de neuf n'émerge jamais alors que nous contemplons des structures de plus en fines. Rien ne justifie l'hypothèse selon laquelle il existerait une limite à une telle série de niveaux de complexité intégrative de l'ordre phénoménal. Chaque niveau successif de complexité opérationnelle ou fonctionnelle peut présenter en principe un ordre propre caractéristique. Le phénomène que nous rejoignons au n-ième niveau peut être doté de particularités dont l'investigation nous entraîne au niveau n + 1. De nouveaux phénomènes et de nouvelles lois peuvent en théorie surgir à tout les niveaux de l'ordre intégratif. Les différentes facettes de la nature peuvent générer conceptuellement de nouvelles strates d'opération productive pour donner une séquence de niveaux potentiellement infinie, chacune donnant naissance à ses propres principes organisationnels caractéristiques, euxmêmes assez prédictibles du point de vue des autres niveaux. C'est une interprétation technologique de la science physique qui est proposée ici. Elle prétend que les avancées principales de la technologie observationnelle et expérimentale, dans n'importe quel domaine de la science physique, conduisent invariablement à quelque chose comme la détection de phénomènes qui imposent des révisions théoriques substantielles. Le point crucial est que l'équilibre entre la théorie et les données, tel qu'il se définit en tout point de l'avancée technologique, est toujours instable et se corrompt à l'occasion de l'augmentation de la puissance et de la capacité de la technologie pertinente.

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4. Déconstruction et reconstruction L'amélioration de la base de données qui intervient à l'aube de l'utilisation d'un équipement plus puissant conduit généralement à des changements conceptuels qui se ramifient dans le domaine théorique.

Figure 1. Une illustration de la sophistication conceptuelle [NU61] Examinons les relations représentées dans la figure 1. La situation initiale est donnée à gauche et nous propose une information générale très précise : tous les A sont des B. (Les lettres indiquent les types ou les catégories qui sont en jeu.) Supposons que nous accroissions le pouvoir de pénétration de la théorie. Dans la partie droite de la figure, nous abandonnons les A et B rudimentaires (sensés être la cause de tous nos problèmes) en les dissolvant dans une nouvelle pluralité conceptuelle. Il nous faut maintenant travailler avec un quadruplet plus sophistiqué C, D, E, F. Aucune généralisation normative des connecteurs catégoriaux ne sera possible à ce stade-ci. Sans tenir compte de la manière dont nous essayons d'arranger [fit] ces quatre catégories dans le schéma « tous les X sont des Y », aucune thèse positive acceptable ne sera possible. (Nous pourrions en effet poser que « tous les C + D sont E + F », mais alors ni C + D ni E + F ne seront/ne pourront être un genre naturel [natural kind], puisque tous deux peuvent être impliqués dans des mélanges hybrides. Ceci ne constitue pas une manière adéquate de présenter les choses. Au niveau des divisions les plus sophistiquées, aucune relation normative positive ne sera produite. (Seules des relations négatives telles « aucun C est D » tiendront.) Les limites et les lois impliquées sont « incommunicables ». La situation est telle que ce n'est qu'en étant « brutal » [crude] et en ignorant les différences (possiblement très importantes) entre, respectivement, C-D et E-F, que l'on sera à même de proposer une généralisation affirmative tenable sur ces groupes. Du point de vue de la perspective de la plus grande sophistication nous sommes

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capables de voir que la première loi « tous les A sont des B » — toute adéquate qu'elle soit à sa manière — ne peut s'imposer qu'en faisant converger les C et les D d'une part et les E et les F de l'autre. Il peut exister des faits qui ne viennent à l'existence qu'en négligeant les différences factuelles dont l'existence même dépend de l'indifférence ou de la négligence de certains autre faits plus détaillés et plus sophistiqués. Lorsque cette négligence est dépassée par l'accès à de nouvelles informations, le « fait » en question s'éclaircit. Il s'avère que la description du phénomène à un niveau de détail et de sophistication est souvent — peut être même généralement — conceptuellement discontinue avec celle qui opère à un autre niveau. Le problème n'est pas d'interpréter « les mêmes choses » différemment car des choses entièrement différentes sont en jeu à des niveaux différents. À des niveaux différents, nous avons affaire à des perspectives conceptuelles entièrement différentes : avec des genres de choses et des taxonomies différentes et aussi avec des termes de référence différents et des lois naturelles différentes. Les différents niveaux peuvent être connectés par le biais d'une explication causale (il peut exister des corrélations causales), mais non par le biais d'explications herméneutiques (il n'existe pas de connexion conceptuelle). Répétons que les différents niveaux de compréhension peuvent s'avérer conceptuellement incohérents ou discontinus — les phénomènes en jeu dans l'un ne peuvent en général pas être caractérisés au moyen (ou dans les termes) du vocabulaire approprié à l'autre, ce qui implique que, à un plus grand niveau de sophistication, nous devons abandonner tout engagement sérieux envers les concepts et les lois opérant au niveau inférieur/moindre [lesser]. À l'instar du « lever du soleil » et des « tempéraments colériques », ils ne sont plus qu'une façon de parler. La phénoménologie descriptive de ces différents niveaux peut être liée au langage de la causalité (il peut y avoir des corrélations causales), mais pas par le biais d'explications herméneutiques — il n'existe pas de connexions conceptuelles permettant au discours d'un niveau donné d'être traduit à un autre niveau. Différents niveaux de compréhension sont conceptuellement incommensurables : les phénomènes en jeu à un niveau ne peuvent pas ne pas être caractérisés descriptivement au moyen (ou dans les termes) du vocabulaire approprié à l'autre. A la fine pointe de l'avancée de la science, les choses apparaissent toujours différemment. Cet état de choses a des implications intéressantes.

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5. De l'estompement à l'ordre (à propos de l'oblitération des détails7) La dimension complémentaire de la discussion qui précède est la suivante : même si l'introduction de plus de détails peut dissoudre l'ordre, négliger des détails peut le générer. Il nous faut donc débattre de la thèse suivante : Thèse 3 : L'ordre peut émerger du désordre par « estompement », c'est-àdire par oblitération des détails. Accroître la précision et la sophistication des distinctions peut facilement éclaircir significativement les relations. Accroître la précision ne produit pas nécessairement une avancée cognitive mais peut au contraire conduire à une perte cognitive en déconstruisant les catégorialisations descriptives et les régularités normées. La connaissance du détail peut nous rendre muet. C'est seulement en ignorant certaines différences modales et d'accents — potentiellement très importantes — que nous pouvons prétendre que différents locuteurs ont prononcé la même phrase. Ce n'est qu'en ignorant résolument une grande variété de différences que l'on peut utiliser des généralités telles que « matériel », « arbres » ou « éléments ». Considérons la série éminemment régulière : PQPQPQPQ... Cette série est décrite très simplement comme une succession de PQ. Mais supposons qu'on puisse distinguer des LM et des MO dans les P et des ML et des LO dans les Q. Supposons de plus que la distinction discriminatrice se produise plus ou moins aléatoirement. La série devient alors quelque chose comme : MOMLLMLOLMML... c'est-à-dire qu'elle devient une série quasi-aléatoire de L, M et O. L'ordre nomique élégant de la série initiale a été détruit par l'introduction de cette sophistication conceptuelle. Ce n'est qu'en négligeant la différence potentiellement importante entre LM et MO d'une part et entre ML et LO d'autre part que l'ordre initial put être dégagé. La leçon est claire. L'oblitération des détails peut facilement mettre à la lumière des régularités nomiques qui sont rendues indisponibles dans la complexité créée par une sophistication plus grande. En bien des cas, l'ordre nomique peut être produit par l'oblitération et la négligence des détails. Ces lois peuvent émerger uniquement à certains niveaux

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d'agrégation sur base de l'oblitération des différences. Le tableau de l'opticien est peut-être une succession aléatoire de lettres, mais si votre vision est brouillée et qu'ils sont tous à vos yeux des Z, une merveilleuse régularité en résultera. Aux yeux du spectateur, les motifs d'ordre peuvent émerger du désordre de la même manière que des nuages ressemblant à des troupeaux de moutons pelucheux émergent de la confluence chaotique de particules d'eau minuscules. Nous sommes donc confrontés à la perspective importante que, même dans le cas du désordre (voire de l'anarchie totale), au niveau du micro-détail, une régularité peut toutefois émerger comme phénomène de confluence et de myopie abstrayant les détails [detailabstractive myopia]. L'ordre empiriquement découvrable peut s'avérer incapable de correspondre aux détails : un simple artéfact d'indifférence ou d'ignorance. Et tandis qu'une telle oblitération peut bien sûr résider uniquement « dans les yeux du spectateur », cela n'est pas nécessairement le cas. Un esprit ne doit pas nécessairement être responsable du différentiel de réponse : virtuellement n'importe quel mécanisme de réponse peut être invoqué. Lorsqu'une machine à pièce ne discrimine pas les anciennes pièces américaines et les pièces canadiennes, un grand nombre de distinctions économiques et légales est effectivement ignorée. Les sujets qui sont indifférents aux différences (qui les ignorent simplement) transforment un environnement désordonné en un environnement harmonieux sur lequel ils ont prise. Comme le suggère cet exemple, l'ordre produit par un processeur d'information peut très bien trouver sa source dans son propre modus operandi plutôt que dans la nature des matériaux avec lesquels il travaille. Supposons, par exemple, que nous disposions d'un scanner « lisant » une série aléatoire de 0 et de 1. Mais il s'agit en quelque sorte d'un artéfact mou et endormi qui ne prend en compte que les chiffres qui sont « nouveaux et différents » par rapport à ce qui s'est passé auparavant. Il transformera dès lors la série aléatoire 0010110011101001… en 0101010101… La série aléatoire initiale a été transmutée en une série ordonnée de 0 et de 1 alternés. L'ordre élégant qui a été créé n'est cependant que le produit de l'inattention. Il existe deux manières bien connues de faire surgir un macro-ordre d'un micro-niveau d'où il est absent. La première consiste en l'agrégation statistique de micro-fluctuations aléatoires (telles les particules en mouvement stochastique donnant naissance à un ordre agrégé obéissant à la

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loi des gaz). La seconde procède à partir de la macro-évolution d'un microchaos : le chaos produit, à un niveau supérieur, un comportement ordonné (comme les tourbillons de la fumée de cigarette). Nous venons de le voir, il en existe une troisième : par incapacité ou indifférence. L'ordre n'est plus alors une affaire d'agrégation statistique mais d'oblitération de détails par suppression de différences. Lorsque nous reconnaissons que l'acquisition d'information est une affaire d'interaction entre les procès naturels et la technologie d'observation, il faut bien se rendre compte qu'il serait tout à fait possible à un observateur suffisamment myope (c'est-à-dire incapable de voir le chaos du détail), de percevoir un environnement chaotique comme bien plus ordonné et normé qu'il ne l'est en fait. Ce qui est en jeu ici peut être illustré par un exemple très simple. Prenons une photographie dans un journal, produite à l'aide de la vieille technologie d'assemblage de points. Supposons que les points eux-mêmes ne sont plus des taches indivises, mais un agglomérat constitué de plus petits points. Bien sûr, à ce second niveau « plus profond » tous les détails perdent leur pertinence (ou, au mieux, ils sont pertinent statistiquement) pour les phénomènes du niveau de base. La même photographie sera produite quels que soient les détails du micro-niveau. Comprenons « survenance par intégration » (en bref : survenance) [supervenience] de la manière usuelle : les B surviennent à l'occasion des A au sens où si les A étaient différents, les B le seraient aussi. Alors, ce que nous observons ici est de l'ordre de la survenance relâchée basée sur un couplage très faible. De tels cas de figure n'impliquent pas une indifférence totale mais une indifférence substantielle (invariance) : ce n'est que si les A étaient extrêmement différents que les B seraient différents. Le type d'ordre qui prévaut au niveau le plus détaillé peut être pertinent pour l'ordre qui émerge au niveau phénoménal. C'est ce type de situation qui nous met en présence des cas qui nous importent : les faits qui se produisent à un niveau de considération ne sont que très lâchement corrélés aux faits qui se produisent à un niveau plus détaillé (ou plus « fondamental »). Bien sûr, notre argument doit passer des niveaux d'échelle aux niveaux de considération, c'est-à-dire à des points de vue conceptuels correspondant à différents degrés de sophistication cognitive. Nous nous rendons compte qu'en passant à des détails plus petits nous pouvons très bien perdre l'information qui était, à sa manière, plutôt adéquate. Nous avons vu en effet que l'information au niveau le plus grossier (molaire) peut très bien se perdre lorsque nous passons au niveau plus sophistiqué des détails au grain plus fin. L' « avancée » réalisée dans le sillage du savoir « supérieur » ne peut l’être — et c'est souvent le cas — qu'au prix d'une perte cognitive substantielle. Si nous nous adoptons l'idée qu'un groupe social n’a pas plus

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de réalité que les individus qui le constituent, et si nous insistons sur l'apport de la théorie microéconomique en matière comportementale, nous perdons du coup virtuellement tout ce que pourrait nous apporter la macroéconomie8. Du point de vue du traitement de l'information, il nous faut reconnaître que : Thèse 4 : Tenir compte des détails complique en général les choses. Ce qui apparaît comme un phénomène unique à un niveau de considération donné peut à un niveau plus profond (i.e., plus sophistiqué) — et c'est fréquemment le cas — se dissoudre en une variété de différents procès (comme c'est le cas en médecine avec la migraine ou le rhume, ou en chimie avec les isotopes du même élément). Il est vrai que parfois l'ajout de sophistications conduit à la consolidation et à l'unification. En y regardant de plus près, le charbon et le diamant ne sont que des versions différentes d'un seul matériau de base : le carbone. Mais en fait, un ajout de sophistications conduit généralement à une complication. Il est rare que les détails ajoutés permettent l'unification plutôt que la différenciation, car un examen approfondi porte de nouveaux détails à la lumière. Au plus près on se tient des choses et au plus détaillée est l'enquête, au plus nous sommes conduits à établir des distinctions. En d'innombrables cas, l'examen accidentel ou désinvolte négligera les différences qu'un examen rapproché et plus sophistiqué révélera des différences tellement cruciales que par rapport à elles, incomplet veut dire incorrect.

6. Une perspective décourageante Il est à première vue tentant d'accepter l'idée que nous obtenons plus d'informations — et en fait des informations plus utiles et plus dignes de confiance — en examinant le réel avec plus de précision et de détails. C'est souvent le cas. Mais en réalité, ce n'est en aucune façon nécessairement le cas. Il est parfaitement possible que le type d'information dont nous avons besoin (ou que nous désirons obtenir) soit disponible à notre niveau d'opération « naturel », mais se dissolve à l'occasion d'une plus grande sophistication inquisitrice. Considérons simplement une analogie plutôt grossière. C'est uniquement au prix de l'ignorance ou de l'indifférence — c'est-à-dire en négligeant les possibilités innombrables de construction et d'usage des fauteuils — que l'on peut établir des fragments cognitifs tels que « les fauteuils sont des sièges ». Si nous comprenons tous cette

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affirmation dans le cadre de la « communication populaire » [folk communication] se produisant avec le langage ordinaire, et portant sur des objets physiques, il est néanmoins difficile — si pas impossible — de la reformuler dans le langage « plus profond » de la physique. Ce genre de situation peut conduire au résultat paradoxal suivant : le savoir, et son intérêt pour le discernement de l'ordre, peut, en diverses circonstances s'enraciner dans l'ignorance — à savoir la négligence de détails qui seule permet de mettre au jour un ordre discernable. Au niveaux successifs de grossissement nous percevons la réalité avec un « grain » de plus en plus fin… jusqu'à un certain point. Car nous rencontrons toujours des limites et devons travailler avec des unités observationnelles difficilement percevables. Ces dernières ne sont pas nécessairement naturelles, comme dans le cas de la séquence : organe, cellule, molécule, atome, particule sub-atomique. En effet, elles ne doivent pas être du tout des unités de la réalité physique. Lorsque nous établissons plus précisément nos mesures, en passant des bornes kilométriques aux mètres étalons puis aux micro-mètres, nous sommes en effet conduits à traiter des « objets » entièrement différents dont l'unité peut simplement être de l'ordre de la commodité conceptuelle. Les « objets » que nous rencontrons et les « lois » qui les gouvernent peuvent être en fait de simples artéfacts de nos propres modus operandi — comme les degrés de latitude et de longitude. De ce point de vue, nous rencontrons le fait représenté par la thèse suivante : Thèse 5 : Il est parfaitement possible que, quel que soit la régularité qui s'atteste au niveau du plus petit détail auquel nous opérons ici et maintenant, ces lois naturelles (selon notre meilleure estimation) soient toujours oblitérées par le progrès investigateur qui nous entraîne à un niveau de résolution plus fin. Ces lois, telles qu'elles existent, doivent généralement être changées, c'est-à-dire remplacées par une meilleure alternative. Introduisons donc, par le biais d'une hypothèse plutôt radicale, l'idée d'un univers hiérarchisé et nomologiquement instable, c'est-à-dire d'un univers qui illustre des lois différentes à des niveaux différents de sophistication investigatrice. Un tel monde n'est pas une anarchie entièrement privée de loi ; bien au contraire, il est (si tant est que cela soit possible) gouverné par trop de lois : une par niveau de réalité considéré (bien qu'il s'agisse de différentes lois à différents niveaux). C'est un monde qui peut être considéré à différents niveaux de détail et de sophistication, mais dans lequel les lois que l'on obtient à un niveau de détail quelconque tombent toujours et sans exceptions à l'eau au niveau suivant, qui les considère

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comme le fruit de simplifications excessives et de malentendus. Dans un tel monde, il n'existe pas de type naturel stable : tout type naturel rencontré au niveau i n'est plus défendable au niveau i +1. L'ordre détectable à tout niveau de détail est déconstruit au niveau suivant et remplacé par quelque chose d'entièrement différent et de conceptuellement incommensurable. Il existe toujours des lois, mais ce sont des lois qui doivent être conceptualisées d'une manière totalement différente : en tant que corrélées au niveau auquel elles s'appliquent, non en tant que réflexion de lois plus profondes. Il suffira de considérer une seule illustration possible de cette thèse : la psychologie behavioriste en tant qu'elle s'applique à des individus humains. On pourrait prétendre qu'il est tout à fait possible que les procès sousjacents — qu'ils soient proto-psychologiques cérébraux ou mentaux — sont trop complexes et diversifiés que pour permettre le discernement de régularités normées existant aux niveaux les plus profonds. Le modus operandi des individus est tellement convoluté qu'aucun micro-procès psychologiquement pertinent n'est partagé universellement par tous les individus semblables. Pourtant, au macro-niveau le plus brut de l'action et de l'interaction molaires humaines — le niveau de la « psychologie populaire —, des régularités normées peuvent très bien devenir discernables et cognitivement exploitables9. La position en question ici diffère significativement de celle qui est soutenue par le livre stimulant de Nancy Cartwright : How the Laws of Physics Lie10. La partie pertinente de l'argument de Cartwright peut être résumée comme suit : la réalité est trop complexe pour être capturée par nos lois physiques. Ces lois ne font que contraindre et canaliser les phénomènes observables, sans toutefois les déterminer totalement (même pas statistiquement). Nos lois simplifient toujours à outrance ; elles ne produisent jamais plus qu'une approximation de la réalité. La nature est trop désordonnée — trop complexe et bigarrée — pour être déterminée (« gouvernée ») par les lois que nous réussissons à formuler à l'aide des ressources symboliques à notre disposition11. La conséquence immédiate d'une telle thèse serait la suivante : lorsque nous contemplons la nature de plus près et avec plus d'attention, et que l'éventail des détails phénoménologiques disponibles augmente, nous devons d'autant plus réajuster — réharmoniser et réorganiser [to fine tune and revamp] — nos « lois de la nature » afin qu'elles s'adaptent à la [nouvelle] réalité (afin de « sauver les phénomènes ») ou plutôt afin de les adapter pleinement et adéquatement à l'éventail de phénomènes disponibles cognitivement.

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Mais cette situation peut également être considérée d'un point de vue plutôt différent de celui de Cartwright. On peut conclure en effet, non que ces lois de la nature mentent car elles diffèrent de la réalité, mais qu'elles sont à leur manière assez correctes, fidèles et adéquates à la réalité interprétée à un niveau particulier de sophistication observationnelle et techno-expérimentale, et à l'ensemble conceptuel qui lui est associé.Bien sûr, ceci ne veut pas dire qu'elles constituent des vérités pures et simples, seulement qu'elles sont indistinctes de la réalité concrète quand elle est interprétée d'une certaine perspective observationnelle, c'est-à-dire qu'elles rencontrent toutes les conditions qualifiantes que nous pouvons raisonnablement imposer à la reconnaissance d'une vérité à un certain niveau de compétence technique. Et comme si une telle instabilité nomique n'était déjà pas assez lourde de conséquences, une perspective plus grave se dessine. Thèse 6 : En théorie, toute la normativité mondaine — quel que soit le niveau observationnel considéré — est le produit d'un effet de flou ; toutes les lois que nous croyons pouvoir exploiter se révèlent finalement instables. De ce point de vue, la normativité mondaine est, aussi scandaleux que cela puisse paraître, un simple artéfact de la recherche. Car elle offre la perspective décourageante que toute vérité générale sur le monde, que toutes les soi-disant lois de la nature, se révèlent être un artéfact du mode de considération lié à un certain niveau de réponse, à un niveau de détail, qui est corrélé à la créature opérant à un niveau particulier de technologie investigatrice et à ses ressources observationnelles et théoriques propres. Bien sûr, on pourra objecter : « qu'en est-il alors de l'énorme précision de la structure mathématique de la loi naturelle ? ; ceci ne montre-t-il pas que l'ordre que nous considérons doit exister en tant que tel dans la nature ? ». Oui et non. Cela prouve en effet qu'il doit bien exister un ordre local dans les procès naturels, mais cela ne permet pas de conclure qu'il s'agit d'un ordre a priori plutôt qu'a posteriori. La machine à faire des saucisses, dont le produit consiste en des saisisses de précision, ne doit pas opérer sur un matériau anticipant les propriétés du produit usiné. Cela ne veut pas dire qu'un tel monde normativement instable (c'est-à-dire cognitivement instable, opaque) soit lui-même anarchique, dépourvu de toutes lois. Le problème n'est pas un manque de lois, mais le fait qu'il en existe de trop, certaines pouvant être discordantes lorsque l'on passe d'un niveau investigateur à un autre. Comme l'indique amplement l'expérience historique, la frontière scientifique nous offre un territoire constamment mouvant.

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7. Une réalité stratifiée L'interprétation stratifiée de la réalité [a many-leveled reality] que nous exposons promeut des conséquences cognitives importantes. Quel que soit le caractère déterminable d'une série phénoménale, nous ne pouvons jamais exclure la possibilité de l'existence de figures relationnelles supplémentaires. Car il existera des figures phénoménales, et des figures de figures, et des figures de figures de telles figures, et ainsi de suite. Nous pouvons étudier des séquences de lettres en tant que telles, ou passer au niveau des mots, puis à celui des phrases, des paragraphes, des chapitres, des livres, des catégories de livres, des systèmes de livres (e.g., littérature française versus littérature chinoise), et ainsi de suite. Chaque nouveau niveau fournira des phénomènes propres qui permettront eux-mêmes de nouvelles études et analyses. L'accès à l'information s'améliorant continuellement, la recherche pourra se nourrir de phénomènes de plus en plus sophistiqués et se poursuivra donc indéfiniment. Après tout, même un système à la complexité limitée, à la fois dans sa constitution physique et dans sa structure nomique de base, pourrait être infiniment complexe dans ses opérations productives telles qu'elles déploient leurs effets dans le temps. Un producteur limité pourrait bien engendrer des produits illimités. (Il n'existe effectivement pas de limite au nombre de parties de jeux d'échecs que l'on peut jouer avec les mêmes pièces et les mêmes règles.) Même si le nombre de constituants de la nature était petit, les possibilités de combinaison permettant l'existence de produits spatio-temporels pourrait être infiniment varié. Pensez à l'exemple suivant : lettres, syllabes, mots, phrases, paragraphes, livres, genres (nouvelles, livres de référence, etc.), bibliothèques, systèmes de bibliothèque. Même une nature par ailleurs finie peut, comme le clavier fini d'une machine à écrire, produire dans le temps un nombre infini de textes. Il peut produire un flux stable de nouveaux macro-phénomènes — « nouveaux » pas nécessairement en genre [kind], mais en interrelations fonctionnelles et, par là, en implications théoriques (de telle manière que notre connaissance des opérations naturelles peut être continuellement améliorée et approfondie)12. Même un monde qui est relativement simple du point de vue de ses opérations de base peut très bien présenter une profondeur cognitive effective lorsque l'on élargit sa notion de phénomène naturel afin d'inclure non seulement les procès eux-mêmes et leurs produits, mais aussi leur relations. Et rien ne garantit qu'une telle séquence de niveaux de complexité intégrative de l'ordre phénoménal prendra fin. Chaque niveau successif de complexité opérationnelle ou fonctionnelle peut en principe présenter un ordre qui lui est propre. Les phénomènes que nous atteignons à chaque

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niveau de sophistication peuvent détenir des caractéristiques dont l'investigation nous conduit au niveau suivant. Des phénomènes nouveaux et des lois nouvelles peuvent se manifester à chaque niveau d'ordre intégratif. Les différentes facettes de la nature peuvent générer conceptuellement des nouvelles strates d'opérations productrices, conduisant à une séquence de niveaux potentiellement interminable et imprévisible. La question « de quoi la nature physique est-elle vraiment faite ? » n'admet peut-être pas de réponse spécifique mais requiert une réponse nuancée : « la nature se présente de telle manière à tel niveau (potentiellement improuvable) de sophistication investigatrice ». Le réalisme métaphysique soutient a priori [investigation-antecedently] qu'il existe un état physique de la réalité naturelle ; le réalisme scientifique soutient a posteriori [investigation-consequently] que la science nous montre de quel état il s'agit. Mais ce que les délibérations présentes suggèrent est donc que « ce dont la réalité est faite » [what reality is like] n'est pas définitif et catégorique mais contextuel et limité à un niveau particulier de sophistication du dernier cri de la technologie scientifique. Cela étant, l'élément de variabilité qui entre ici en jeu n'est manifestement pas quelque chose qui autorise un relativisme indifférentiste. Dans le contexte d'un niveau d'investigation donné, les choses sont très précisément et objectivement telles que notre recherche les dévoilent. Les penseurs qui souhaitent ériger des limites au relativisme cognitif ont l'habitude d'employer la distinction entre où nous regardons et ce que nous trouvons lorsque nous regardons là. Nous sommes en effet entièrement libres de poser notre regard sur telle région plutôt que sur telle autre, mais ce que nous y trouvons est déterminé en dehors de l'observation. Cependant, un autre paramètre entre également en jeu : comment nous regardons, c'est-àdire la technologie observationnelle et expérimentale mise en œuvre. Ici aussi, nous la déterminons entièrement tandis que les données qu'elle produit sont déterminées par la nature des choses. Nous proposons mais la réalité dispose. Nous pouvons déterminer le procès mais le résultat est une multiplicité physique indépendante de nous. La conséquence de notre approche n'est donc pas le relativisme mais un réalisme contextuel, c'est-àdire un réalisme qui interprète « la vérité à propos de la réalité » comme étant accessible d'une manière variable. Le fait est simplement que cette question de la « vérité à propos de la réalité » se trouve être une affaire complexe caractérisée par différentes vérités opérant à différents niveau de sophistication investigatrice. La réalité existe bel et bien et possède une nature, mais la nature de cette nature a toujours l'air différente en son tranchant / à sa fine pointe.

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En conclusion, la principale leçon qui émerge de ces considérations ne constitue clairement pas un relativisme indifférentiste qui soutient qu'il n'existe pas de faits concrets, et que l'on peut donc créer sa propre explication comme on l'entend. Il s'agit plutôt d'un contextualisme réaliste dont la ligne directrice est la suivante : l'éventail coordonné de phénomènes naturels auquel nous avons accès dépend de l'état de notre technologie observationnelle et expérimentale. Les données produites engendrent le problème de leur accommodation, que l'on souhaite la plus lisse [smooth] possible, par le biais d'une systématisation théorique. Et ceci pose à son tour le problème de l'optimisation de l'accommodation de la théorie aux données. Un tel problème ne possède généralement au mieux que très peu de solutions effectivement optimales. Et ceci constitue clairement un fait que l'on ne peut travestir. Identifier ces solutions aux problèmes d'optimisation est — il faut le souligner — une question objective qui laisse peu de place aux préférences personnelles et autres idiosyncrasies. Nos efforts pour comprendre la nature nous conduisent à rencontrer une réalité qui est, selon toute apparence, une réalité clairement multiplexe. Plutôt que génériquement complexe, la réalité présente différents aspects selon les différents niveaux de considération auxquels elle est soumise. Les concepts descriptifs de la physique et les interrelations nomiques (réglées) [lawful] qui les gouvernent peuvent et, selon toute apparence visible, doivent être interprétées comme des artéfacts de l'interaction entre la myopie et le niveau du détail. La question du savoir devient celle de la perspective ou de la considération13.

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Notes 1

Cf. plus bas, pp. 142-143 et 150. [NdT]

2

Francis Bacon, Novum organum, Livre I, sect. iii.

3

Une analogie sans prétention que l’on doit à Sir Arthur Eddington est ici utile. Il compara les physiciens expérimentaux [experimentalists] aux pêcheurs qui pêchent la nature au chalut, son filet tenant lieu d’équipement détecteur et observationnel. Supposons, dit Eddington, que le pêcheur utilise un filet avec une maille de cinq centimètres ; tout poisson de taille inférieur ne sera pas pris et ceux qui analysent la prise auront en conséquence une interprétation incomplète et tronquée de la réalité sous-marine. La situation dans laquelle se trouve la science est la même : ce n’est qu’en améliorant nos moyens observationnels que nous pourrons atténuer de telles imperfections. (Voyez A. S. Eddington, The Nature of the Physical World [Cambridge, Cambridge University Press, 1928].)

4

Sur les questions soulevées par cette section voyez notre Scientific Progress (Oxford, Blackwell, 1978) et notre Scientific Realism (Dordrecht, D. Reidel, 1987). Un traitement fascinant des questions connexes peut être trouvé chez Michael Redhead : From Physics to Metaphysics (Cambridge, Cambridge University Press, 1995), spécialement dans le dernier chapitre.

5

Sur les questions de la complexité en science, voyez l’œuvre de Mario Bunge (cf. supra notre note 164), Thinking in Complexity de Klaus Mainzer, (Berlin, Springer, 1997) et notre Complexity (New Brunswick, NJ, Transaction Publishers, 1998).

6

Bien sûr, les récentes recherches en théorie quantique nous conduisent à penser que la structure physique ne se prolonge pas infiniment dans sa complexité, sa structure finissant par s’estomper (au niveau de la longueur de Planck — 10 exp -33 cm — si pas avant). Voyez V. L. Ginzberg, Key Problems of Physics and Astrophysics tr. O. Glebov (Moscow, MIR Publishing House, 1978), pp. 66-69. La « structure » en cause ici est cependant une structure spatiale. La finitude de la structure nomique du comportement réglé de la matière n’en constitue pas une conséquence.

7

Nous traduisons « Order from blurring — From obliviousness of detail ». [NdT]

8

L’auteur précise ce passage de NU6 de la manière suivante : Se concentrer exclusivement sur des éléments individuels conduit à perdre de vue les résultats

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systémiques et holistiques. Par exemple, l’exposition de peintures rétrospective peut éclairer le développement stylistique et thématique de l’artiste. Ou encore, l’analyse microéconomique, quelle que soit son élaboration, ne peut pas remplacer l’analyse macroéconomique. 9

[cruder macrolevel of molar human action and interaction]. Sur la thèse selon laquelle la « psychologie populaire » [folk] devient plus claire au « niveau plus profond qu’est la connaissance scientifique » grâce à une interprétation neurophysiologique ou computationnelle des « procès neurononaux » [neural processes], voyez l’article de Paul Churchland « Eliminative Materialism and Propositional Attitudes » (The Journal of Philosophy, vol. 78, 1983), le livre de Stephen Stich (From Folk Psychology to Cognitive Science: The Case Against Belief, Cambridge MA: MIT Press, 1983) et celui de Patricia Churchland (Neurophilosophy: Towards a Unified Theory of the Mind-Brain, Cambridge MA, MIT Press, 1986).

10

Oxford, Clarendon Press, 1983.

11

Nancy Cartwright, op. cit., pp. 49, 128-9 et 159-60.

12

Bacon invoqua l’analogie de l’Alphabet de la Nature pour soutenir que la science théorique pourrait être achevée en quelques années. Il est, de nos jours, difficile de s’en convaincre.

13

Sur d’autres ramifications du réalisme, voyez R. Almeder, Blind Realism (Lanham, MD, Rowman & Littlefield, 1992) et notre Scientific Realism (Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 1987).

Troisième partie Épistémologie du procès

1. Procès cognitifs et progrès scientifiquesi 1. Exfoliation de la question Le savoir humain devrait être compris en termes de procès plutôt que simplement en terme de produit. Il n'est manifestement pas stable. La continuité de l'enquête conduisant à des trouvailles et à des découvertes nouvelles et souvent discordantes, le savoir émerge par phases et étapes, engendrant un état perpétuellement changeant. La coordination entre questions et corps de connaissance implique que dans le cours du procès cognitif l'état du questionnement ne change pas moins drastiquement que l'état du savoir. Le changement cognitif au niveau des réponses entraîne inévitablement un changement érotétique au niveau des questions. Car les altérations de la composition de notre corpus cognitif vont conduire à de nouvelles présuppositions, suscitant de nouvelles questions. Le cours de l'érotétique en relation au changement de questions n'est pas moins dramatique que celui du changement cognitif en relation au savoir. Car un changement d'avis [change of mind] à propos de certaines questions va éclaircir la totalité des questions présupposées par l'ancienne réponse. Car si nous changeons d'avis à propos de la réponse correcte à un maillon d'une chaîne de questions, alors la totalité du questionnement conséquent peut très bien s'effondrer. Si nous abandonnons l'éther luminifère en tant que véhicule de la radiation électromagnétique, nous perdons d'un seul coup toute une série de questions concernant sa composition, sa structure, son mode opérationnel, son origine etc. Le changement épistémique dans le temps est donc lié non seulement à ce qui est connu mais aussi à ce qui est demandé. L'accession à un « nouveau savoir » ouvre de nouvelles questions. Et lorsque le statut épistémique d'une présupposition passe de l'acceptation à l'abandon ou au rejet, nous assistons à la disparition par dissolution d'anciennes questions. Les questions relatives au modus operandi du phlogiston, le comportement du i Source : PP, Chap. 5. [Voir aussi la « dynamique inquisitive » de ID, Chap. 4 & 5 — NdT.]

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fluide calorifère, et les caractéristiques des transmissions supraluminiques sont toutes des questions abandonnées par la science moderne car elles impliquent des présuppositions qui ont été abandonnées. La question résolue à un moment donné n'aurait peut-être pas pu être formulée à un autre. Le philosophe britannique des sciences W. Stanley Jevons a bien exprimé ceci il y a déjà plus d'un siècle : Depuis l'époque de Newton et de Leibniz, énormément de problèmes, qui précédemment pouvaient difficilement être envisagés comme problèmes, ont été résolus. […] Puissions nous ne pas répéter les paroles de Sénèque Veniet tempus, quo posteri nostri tam aperta nos nescisse mirentur. [« Le temps viendra où notre postérité s'émerveillera que de telles évidences nous aient été inconnues1. »] Les questions se rassemblent en groupes qui constituent une ligne de recherche. Elles se tiennent par familles dûment organisées et séquentielles, la réponse à une question donnée entraînant des présuppositions pour encore d'autres questions qui, sinon, n'auraient pas pu être formulées. (Pensez au jeu des vingt questions : ce n'est qu'après que nous ayons établi qu'une espèce de chien est en cause qu'il devient approprié de demander si un petit ou un grand chien est impliqué.) La recherche est un procès dialectique, un échange étape par étape entre question et réponse qui produit une séquence au sein de laquelle les réponses aux questions généralement occasionnent encore plus de questions. Ceci conduit à un procès cyclique structuré de la façon suivante : [Presupposition]

[Question]

[Answer]

[Implication Thereof]

Figure 1. Un tel cycle « érotétique » détermine un train d'enquête [course of inquiry] qui est mis en branle par une question initiale, déterminante, en conjonction avec les questions ancillaires auxquelles elle donne naissance, et dont les solutions sont interprétées comme facilitant sa résolution. Une question n'émerge d'une autre dans ce train que lorsque nous avons répondu à celle qui la conditionne. Il y a donc une stratification naturelle du développement des questions. Une question ne peut émerger avant que son heure ne soit venue : certaines questions ne peuvent même pas être posées avant que d'autres n'aient été déjà résolues, car la résolution de ces autres questions est présupposée par leurs articulations. Le développement

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de telles séries fournit une direction de fouille [search] — de recherche [research] — dans l'enquête. Il donne à la besogne du savoir une empreinte développementale, en faisant se déplacer le problème d'une situation statique à une situation dynamique. L'idée d'un train d'enquête a des ramifications importantes. D'une part, elle indique graphiquement comment, tandis que nos efforts cognitifs progressent, nos questions en viennent souvent à reposer sur une base de plus en plus branlante, avec l'accumulation de présuppositions de plus en plus détaillées et chargées de contenu. Qui plus est, elle permet de clarifier comment un changement d'avis à propos de la réponse appropriée à quelque question ancienne peut occasionner l'effondrement de toute la problématique conséquente. L'aspect processuel est crucial, et le cours du changement érotétique n'est pas moins dramatique que celui du changement cognitif portant sur le savoir accepté. Le progrès cognitif est communément interprété en terme de découverte de nouveaux faits, de nouvelles informations à propos des choses. Mais la situation est en fait plus complexe, car ce n'est pas seulement le savoir, mais aussi les questions qui doivent être envisagées. Les progrès au niveau des questions constituent également un progrès cognitif corrélé avec — et tout aussi important que — le progrès au niveau de l'information. Les questions qui se révèlent sont tout aussi caractéristiques d'un « état du savoir » que les thèses qui le rendent palpable.

2. Le principe de Kant La connaissance nouvelle qui émerge du progrès gnoséologique peut se présenter de diverses manières. Plus précisément, nous pouvons découvrir : 1. de nouvelles (c'est-à-dire de différentes) réponses à des vieilles questions ; 2. des nouvelles questions ; 3. l'inadéquation ou l'illégitimité de nos vieilles questions. Dans le premier cas, nous apprenons que des mauvaises réponses ont été données à des anciennes questions et par là nous découvrons une erreur de commandement dans nos efforts passés. Dans le second cas, nous découvrons que des questions n'ont jamais été posées jusqu'ici et nous découvrons par là une erreur d'omission dans nos efforts passés. Dans le troisième cas, nous réalisons avoir simplement posé jusqu'ici les mauvaises questions et nous découvrons par là une erreur d'omission dans nos efforts

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passés, qui sont maintenant interprétés comme reposant sur des présuppositions incorrectes (et sont donc généralement lés à des découvertes du premier type). Trois types de progrès plutôt différents sont donc impliqués ici : différents les uns des autres et différents de la compréhension traditionnelle du progrès cognitif en terme d'une simple « accrétion d'un savoir supplémentaire ». La venue à l'existence et la disparition des questions est un phénomène qui peut être discuté sur cette base. Une question naît au temps t si elle peut alors être posée sensément, car tous ses présupposés sont acceptés comme étant vrais. Une question disparaît au temps t si l'un ou l'autre de ses présupposés n'est plus accepté. Tout état de la science donné retirera certaines questions de son ordre du jour et les congédiera comme étant inappropriées. La dynamique newtonienne congédia la question « quelle est la cause qui conserve l'état de mouvement d'un corps (en ligne droite et avec une vitesse uniforme) une fois que celui-ci a été mis en mouvement ? ». La théorie quantique moderne ne nous autorise plus à demander « quelle est la cause de la désintégration de cet atome de californium après 32, 53 jours plutôt qu'un jour ou deux plus tard ? ». Les questions scientifiques devraient donc être comprises comme existant dans un contexte historique. Elles se produisent dans une conjoncture donnée ; elles peuvent alors naître pour mourir plus tard. Ceci nous conduit à la question du faillibilisme. Un corpus cognitif ou ensemble de connaissance peut répondre à une question, mais uniquement à titre conditionnel, d'une manière tellement provisoire ou indécise qu'aucune information n'est donnée sur ce qui est requis pour établir la réponse d'une manière satisfaisante. Mais même s'il soutient fermement une certaine résolution, on ne peut jamais considérer ce soutien comme absolument définitif. Ce qui est interprété comme la réponse correcte à une certaine étape de l'effort cognitif pourra, bien sûr, ne plus l'être à une étape suivante2. Etant donné la réponse qu'un état particulier de la science S estime approprié à une question Q, nous ne pouvons jamais écarter la possibilité qu'un successeur supérieur à S émergera, et qu'il deviendra alors clair qu'une réponse différente est nécessaire — une réponse qui contredit en fait la précédente. Le deuxième des trois modes de la découverte érotétique est particulièrement significatif. Le phénomène de la « naissance » continue de nouvelles questions fut d'abord mis à la lumière par Emmanuel Kant, qui comprit le développement de la science naturelle en terme d'un cycle perpétuel de questions et de réponses, dans lequel « chaque réponse donnée sur les principes de l'expérience engendre une nouvelle question qui elle aussi demande sa réponse et, ce faisant, indique clairement l'incapacité de

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tous les modes scientifiques d'explication à satisfaire la raison3 ». Cette thèse suggère l'énonciation d'un Principe de la propagation questionnante [Principle of Question Propagation], que nous nommerons le principe de Kant : la réponse à nos questions factuelles (scientifiques) ouvre toujours la voie à de nouvelles questions encore sans réponses. Notons cependant que le principe de Kant peut être interprété de deux manières différentes : 1. Universellement : toute question spécifique (particulière) Q qui peut être soulevée à partir d'un état de la connaissance E engendre une chaîne de questions (Q-corrélées) qui conduisent en fin de compte à une question Q' dont la réponse est à chercher en dehors de E (une question qui finit par conduire au dépassement de E). 2. Particulièrement : mode qui s'actualise lorsque « toute » est remplacé par « quelque » dans la formule ci-dessus. Selon la première interprétation, la science est essentiellement un procès divergent lors duquel les questions conduisent à de nouvelles questions tant et si bien que l'ordre du jour (programme) érotétique grossit toujours en taille et en étendue. Ainsi écrivait W. Stanley Jevons, « il me semble que l'apport de nouveaux faits inexpliqués occasionne une inflation, au sens où plus nous expliquons, plus encore il nous reste à expliquer4. Toutefois, la seconde interprétation constitue une proposition bien plus modeste : la science s'auto-perpétuerait grâce à quelques nouvelles questions surgissant à chaque étape de sa progression, ouvrant des fenêtres d'opportunité pour l'investigation de nouvelles questions. La formalisation suivante peut être proposée [cf. ID47] : (∀t)(∃Q)[Q ∈ Kt & (Q is new at t) & ~Kt@Q] avec : Q est nouveau à t si et seulement si Q ∈ Kt & ~(∃t' < t)Q ∈ Kt'. (où « p @ Q » signifie : « La proposition p répond à la question Q ») De ce point de vue, l'ordre du jour des questions scientifiques n'est pas nécessairement en croissance : des questions peuvent très bien mourir par dissolution à un rythme plus ou moins égal à celui de la création des nouvelles questions. Kant lui-même conçut le principe dans le premier sens (universel), mais il semblerait plus plausible et réaliste de l'adopter dans le second sens (particulier, plus modeste). Il produit une thèse amplement soutenue par l'expérience historique : chaque état du questionnement scientifique finit par conduire, à un moment ou à un autre, à un type de question qui engendre la transition. Les états de la science sont instables : le cours

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naturel de son enquête fournit une impulsion qui finit par conduire à l'oblitération de l'état devenu obsolète par le « dernier cri » sur la question. Comment ce principe peut-il être établi ? Il ne s'agit bien sûr pas simplement d'établir la thèse logico-conceptuelle selon laquelle chaque fois que nous introduisons une nouvelle affirmation p dans la famille des propositions acceptées nous pouvons ouvrir une enquête sur les raisons pour lesquelles p s'atteste et sur les relations qui lient p aux autres faits que nous acceptons. La question tourne plutôt autour du fait plus intéressant suivant : généralement les nouvelles réponses changent les présuppositions disponibles pour les nouvelles questions. Tandis que nous approfondissons notre compréhension du monde, de nouveaux domaines de questions et de nouvelles problématiques surgissent nécessairement. Par exemple, une fois que fut découvert la non-atomicité des atomes (i.e., leur composition interne et leur structure complexe), les questions à propos de ce domaine « sub-atomique » furent ouvertes à l'investigation. Au fond, le principe de Kant repose sur l'intuition que, quelle que soit la réponse disponible, nous pouvons creuser plus avant dans le comment des choses en soulevant toujours plus de questions à propos de ce qu'impliquent ces réponses ellesmêmes. Lorsque les physiciens postulent un nouveau phénomène, ils veulent naturellement connaître son caractère et son modus operandi. Lorsque les chimistes synthétisent une nouvelle substance, ils désirent tout aussi naturellement savoir comment elle interagit avec celles déjà connues.

Figure 2. La dynamique érotétique de l'enquête [PP65]

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En conséquence, la force qui motive l'enquête scientifique est l'existence de questions qui peuvent être posées relativement au corpus cognitif du jour, mais ne peuvent trouver de réponse en son sein. L'enquête met en branle un procès cyclique du type présenté dans la figure 2. L'état du corpus cognitif S et son corrélat, l'état des questions scientifiques Q(S), subit une altération continuelle. Ce procès donne naissance aux états successifs de la connaissance (t allant croissant) et à leurs états associés Q(St). Nous sommes donc conduits à passer d'un corpus cognitif statique K ou S à un corpus temporalisé Kt or St, indicatif de la nature intrinsèquement dynamique de l'enquête.

3. Evaluer le progrès Différentes explications ont été proposées afin de caractériser le progrès scientifique en terme de tendances historiques animant l'interaction entre questions et réponses. La théorie la plus rudimentaire est probablement l'interprétation expansionniste traditionnelle qui soutient que les derniers stades de la science sont aussi les plus avancés, car ils répondent à des questions supplémentaires, des questions situées « au dessus » de celles élucidées par les étapes précédentes : t1 < t2 ⊃ [Q*(S t1) ⊂ Q*(S t2)] Ici Q*(St) est l'ensemble de toutes les questions auxquelles St répond, y compris toutes les questions St posables pour lesquelles St fournit une réponse. Cette théorie expansionniste prétend que la dernière science répond à toutes les questions qui trouvaient précédemment une réponse, plus quelques autres questions jusqu'ici non élucidées. Le progrès, selon cette théorie, est une affaire d'accumulation du savoir : tandis que la science progresse, l'ensemble des questions élucidées est en constante croissance. Dans la même veine, Popper a suggéré que si le « contenu » d'une théorie T est interprété comme l'ensemble de toutes les questions auxquelles elle peut fournir une réponse, alors une théorie scientifique pourrait être comparée défavorablement avec ses successeurs (indépendamment de leur incompatibilité intrinsèque), à cause de l'inclusion stricte de son mode érotétique5. De ce point de vue, même si T1 est assertoriquement incompatible avec T2, nous pouvons toujours être en mesure de comparer les ensembles de question Q*(T1) et Q*(T2) et, en particulier, nous pouvons obtenir la relation d'inclusion suivante Q*(T1) ⊂ Q*(T2).

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Mais ceci n'a pas de sens. Soit p une proposition qui rend manifeste cette incompatibilité, de telle manière que T1 pose p et T2 pose non-p. Alors la question « pourquoi p s'atteste-t-il ? » est une question que la théorie T1 permet mais aussi qu'elle résout. Donc cette question appartient à Q*(T1). Mais elle ne peut pas appartenir à Q*(T2) car T2 (ex hypothesi) viole la présupposition évidente de la question qui est que p est attesté6. Si un des ensembles de propositions inclut la thèse p parmi ses membres tandis qu'un autre l'exclut, alors nous pouvons toujours (comme précédemment) poser la question de la justification — « pourquoi est-ce que p est attesté ? » — dans le cas du premier (où la présupposition est rencontrée), mais pas dans le cas du second (où elle ne l'est pas). Des corpus discordants de savoir (putatif) engendrent des corpus de questions distincts et mutuellement divergents, car ils fournissent le matériau pour des ensembles distincts de présuppositions de second plan. La médecine moderne ne se préoccupe plus des humeurs de Galien ; la physique contemporaine ne s'occupe plus de la structure de l'éther luminifère. La physique du futur pourrait très bien abandonner les quarks. Lorsque la science abandonne certaines entités théoriques, elle est heureuse de se priver également de la possibilité de soulever des questions à leur propos. Dans le déroulement factuel du progrès scientifique, nous n'assistons pas seulement à des gains au niveau des questions résolues mais aussi à des pertes. La théorie d'Aristote du lieu naturel fournissait une explication de l' « attraction gravitationnelle » terrestre perdue par Newton. La théorie cartésienne des vortex pourrait répondre à la question de savoir pourquoi toutes les planètes tournent autour du soleil dans la même direction — une question pour laquelle la mécanique céleste newtonienne n'a pas de réponse. L'ancienne chimie des affinités pouvait expliquer pourquoi certaines interactions chimiques ont lieu et pas d'autres, un phénomène pour lequel la théorie quantitative de Dalton ne propose aucune explication. La théorie du progrès qui prétend que l'ensemble des questions résolues est en croissance continue est clairement intenable. Une deuxième théorie du progrès adopte une approche différente en associant le progrès scientifique avec l'expansion de notre horizon inquisitif [question horizon]. Elle soutient que la dernière version (supérieure) de la science nous permettra toujours de poser des questions supplémentaires : t1 < t2 ⊃ [Q (St1) ⊂ Q (S t2)] Le progrès scientifique est maintenant compris comme un procès d'extension de l'ordre du jour des questions par la découverte de nouvelles questions. La clef réside dans le « plus de questions » plutôt que dans le

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« plus de réponses ». Le progrès est l'affaire d'une accumulation de questions, avec la science la plus avancée rendant la stipulation de questions jusque là impossibles. Cette seconde approche du progrès est cependant elle aussi intenable. Car de la même manière que le progrès implique parfois l'abandon d'anciennes réponses, il implique également le rejet d'anciennes questions. Paul Feyerabend a montré ceci de manière irréfutable7. Il soutient que les nouvelles théories ne subsument en général pas les questions propres des anciennes théories mais s'en vont dans une direction totalement différente. Dans un premier temps, l'ancienne théorie, ayant plus de temps pour se développer, peut même être la plus détaillée. Ce n'est que petit à petit que la situation change. Mais à ce moment là, « l'appareil conceptuel de la [nouvelle] théorie, émergent lentement, a commencé à définir ses problèmes propres, et les anciens problèmes, faits et observations sont ou bien oubliés ou rejetés comme étant non pertinents ». Ce phénomène de perte de problème invalide la théorie du progrès scientifique en tant qu'accumulation de questions. Une troisième théorie comprend le progrès scientifique comme un accroissement du volume des questions résolues. C'est ainsi que Larry Laudan a prétendu contre Popper que le progrès scientifique ne peut pas être compris comme émergent car les dernières théories (supérieures) qui remplacent les précédentes répondent à toutes les questions déjà répondues par leurs rivales équivalentes (ou prédécesseur) plus quelques autres, mais simplement car les théories remplaçantes répondent à plus de questions (bien que pas nécessairement toutes les mêmes questions)8. Du point de vue d'une telle théorie, le progrès se trouve équivaloir à l'accroissement numérique de la quantité manifeste [sheer] des questions trouvant réponse, ce qui revient à dire qu'il s'agit simplement de répondre à plus de questions : t1 < t2 ⊃ [#Q*(S t1) < #Q*(S t2)] (Ici l'opération # sur un ensemble représente une estimation de son extension [membership].) Mais cette thèse rencontre également de graves difficultés. Comment allons-nous tenir la comptabilité ? Comment pouvons-nous individualiser les questions afin de pouvoir les dénombrer ? Pour combien de questions compte « qu'est-ce qui occasionne le cancer ? » ? Comment pouvons-nous éviter l'ambiguïté inhérente dans le fait que dès qu'une réponse est donnée, nous pouvons toujours soulever plus de questions à propos des détails intrinsèques et des relations extrinsèques. Qui plus est, cette posture n'est que peu prometteuse aussi longtemps que l'adéquation des réponses n'est pas prise en compte. Par exemple,

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lorsqu'elle était animiste, la science possédait une réponse à toutes les questions. Pourquoi le vent souffle-t-il ? A cause de l'esprit du vent. Pourquoi la marée monte-telle et descend-t-elle ? Car l'esprit de la mer s'en occupe. Et ainsi de suite. Ou prenez encore l'astrologie. Pourquoi X a-t-il remporté la loterie et pourquoi Y fut-il tué dans un accident ? La conjonction des étoiles fournit toutes les réponses. Quelques unes des avancées scientifiques les plus remarquables se produisent lorsque nous réouvrons des questions, lorsque nos réponses se débloquent en masse [en français dans le texte] avec la découverte que nous faisions mauvaise route, que nous ne comprenons en fait pas quelque chose que nous croyions comprendre parfaitement, et que nous avons besoin de nouvelles réponses à des anciennes questions. Une quatrième théorie comprend le progrès scientifique en terme de décroissance du nombre manifeste de questions non élucidées, ce qui revient à dire qu'il s'agit simplement de répondre à moins de questions : [PP69 et ID60]

Cette approche comprend le progrès comme une diminution de l'ordre du jour. La progressivité conduit à une diminution dans le registre des questions sans réponses. Mais le même type d'objection que celle qui a été soulevée contre son prédécesseur peut également être invoqué contre cette conception du progrès. Les nouvelles découvertes peuvent également très facilement soulever plus de questions que précédemment.Bien sûr, la taille de l'écart entre Q et Q* est significatif : une mesure de la taille du second ordre du jour d'un état donné de l'art cognitif. La lutte qui s'engage afin de réduire cet écart en réduisant l'ordre du jour constitue un motif premier de l'enquête scientifique. Mais elle ne constitue manifestement pas un index du progrès. Une augmentation du volume des questions sans réponses est compatible avec une augmentation plus que proportionnelle du volume des questions qui trouvent une réponse. Une cinquième théorie apparentée utilise le rapport du nombre de questions avec et sans réponses en tant que pierre de touche, et voit en conséquence la progressivité en terme de décroissance de la proportion relative des questions avec réponse (cf. PP70 & ID61) :

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Mais pourquoi au juste devrait-on penser que cette relation est essentielle au progrès ? Il est en théorie parfaitement possible que le progrès scientifique soit divergent, qu'un accroissement particulier de la capacité de résoudre des questions soit plus que compensé par l'expansion de l'horizon des problèmes. (Dix pour cent de 107 questions est toujours substantiellement plus que vingt pour cent de 106 questions.) En pareil cas, nous pourrions accomplir des « progrès » remarquables en terme d'accroissement substantiel de notre capacité de résoudre des questions, tout en ne résolvant néanmoins qu'une proportion plus faible de questions. Ici aussi, toutes les questions ne se valent pas. Il est clair qu'une question peut en inclure une autre, de la même manière que « qu'est-ce qui cause l'éclair ? » inclut « qu'est-ce qui cause l'éclair en boule ? ». Donner une réponse à une question entraîne ipso facto une réponse à une autre. Dans certains cas (mais pas toujours), de telles relations d'inclusion et de dominance fournissent une base pour comparer la « profondeur » [scope] de ces questions. Elles ne nous permettent pas de comparer la profondeur de « qu'est-ce qui cause l'éclair ? » avec « qu'est-ce qui cause les marées ? ». (Et même si nous pouvions — per impossible — mesurer et comparer la « taille » des questions au sens de leur contenu, cela ne nous offrirait pas pour autant de guide sûr pour comparer leurs importances relatives.) D'autres approches sont également possibles. Certains théoriciens ont ainsi favorisé une sixième théorie considérant le progrès scientifique comme étendant notre ignorance [ignorance-enlarging]. Ils considèrent le progrès scientifique comme étendant la proportion relative de questions demeurant sans réponses, revisitant donc simplement l'inégalité de la forme qui précède. Dans le même ordre d'idées, W. Stanley Jevons écrit : « Quelle que soit la direction dans laquelle nous étendons nos recherches et parvenons à harmoniser les faits, il n'en résulte jamais que la mise au jour de toute une série de faits inexpliqués. Un seul scientifique peut-il se hasarder à prétendre que de nouvelles découvertes sont moins susceptibles d'être accueillies maintenant qu'il y a trois siècles ? Plutôt ne nous suffit-il pas d'ouvrir un livre scientifique et d'en lire une page ou deux pour découvrir quelque phénomène pour lequel il n'existe pas encore d'explication ? En chacun de ces faits existe une ouverture possible pour de

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nouvelles découvertes9 ». Cette théorie considère le progrès scientifique en tant que procès cognitivement divergent, un procès sujet à la condition que « plus » nous connaissons, « plus » nous réalisons notre relative ignorance. Mais cette position possède également un sérieux défaut. Car elle ne parvient absolument pas à faire justice à ces étapes de l'histoire des sciences — qui sont loin d'être rares — lors desquelles le progrès avance à la manière d'une figure classique faite d'un accroissement à la fois du volume et de la proportion des questions résolues. Il existe encore d'autres variantes théoriques, exploitant des traits analogues et interprétant le progrès comme se produisant au niveau de l'accroissement de la proportion des questions résolues ou au niveau du décroissement de la proportion des questions irrésolues (i.e., réduction de l'ignorance). Pour des raisons liées à celles déjà envisagées, ces théories sont également frappées de vices incapacitants. En conclusion, aucunes de ces approches du progrès à travers des comparaisons des questions à l'ordre du jour n'offre de sérieux espoir. Le procès de l'enquête scientifique est tel que son progrès devra être caractérisé en des termes de référence totalement différents. En rapprochant les ensembles de questions Q (St) et/ou Q*(St) à différents moments, à la manière des théories du progrès que nous avons passées en revue, on opère simplement dans le domaine des apparences : jusqu'où la science (putative) du jour peut aller dans sa résolution des problèmes évident du jour. Cette approche est trop accidentelle et liée aux circonstances pour porter sur quelque chose d'aussi fondamental que le progrès authentique. L'adéquation apparente par rapport au corpus cognitif existant (qui, après tout, ne représente que notre meilleure compréhension) est un guide très myope. La conclusion de ces réflexions est simplement que l'adéquation perçue de la science, telle qu'elle se réfléchit dans la relation de l'ensemble des questions, s'apparente aux montages russes et ne permet que peu d'intuition utile dans la mécanique du progrès scientifique.

4. La qualité pose problème Il est temps de faire un pas en arrière et de mettre entre parenthèses la prolifération de thèses traitant le progrès scientifique à l'aide de comparaisons de taille parmi l'ordre du jour des questions. Même si le cours historique de l'enquête scientifique s'était de fait conformé à une des dialectiques envisagées, les circonstances auraient été purement

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accidentelles. Aucun principe fondamental inhérent à la nature même de l'entreprise ne s'y révélerait. Car l'erreur commune à toutes les approches du progrès est de traiter (en premier lieu, indépendamment des développements) simplement les questions en tant que telles, sans se préoccuper de leur portée. Afin que ces théories deviennent sensées, ce facteur devrait être pris en compte. La théorie devrait être interprétée de façon à ce qu'elle ne s'applique pas aux questions en tant que telles, mais aux questions importantes, aux questions qui se situent au moins à un niveau de sens convenable. Cela étant, l' « importance » de la question factuelle Q est, en fin de compte, estimable par la profondeur de la révision du corpus cognitif S qui est entraînée par leur usage (leur prise à bras le corps), c'est-à-dire la mesure dans laquelle y répondre produit des frémissements géologiques dans le paysage cognitif. Mais deux espèces très différentes de choses peuvent être en jeu ici : ou bien une simple expansion de S par addition ; ou, plus sérieusement, une révision de S qui implique le remplacement de certains de ces membres et le réajustement des autres afin de rétablir la cohérence totale [overall consistency]. Ce deuxième type de changement dans le corpus cognitif, sa révision plutôt que son augmentation, est en général le plus significatif. Une question dont la résolution impose des révisions possédera probablement une plus grande portée qu'une question qui occupe simplement une partie de la terra incognita du savoir. Cependant — et ceci est crucial — le fait important demeure que la magnitude de la transformation d'un corpus S1 en son successeur S2 ne peut être estimée que rétrospectivement, c'est-à-dire lorsque nous avons de fait atteint S2. Le fait crucial tient dans le fait que la progressivité, l'insignifiance, l'importance et l'intérêt (liste non exhaustive) sont tous des critères relatifs dépendant de l'état de la science. Afin de les appliquer, nous devons déjà posséder un point de vue particulier qui nous est fourni par un corpus cognitif particulier. Il n'existe pas de base neutre permettant de décider si S1 constitue un progrès par rapport à S2 ou si c'est l'inverse. Si le test d'une théorie se situe au niveau de sa capacité résolutoire [problem-solving capacity] — sa capacité à fournir des réponses viables à des questions intéressantes et importantes10 — alors des considérations simplement quantitatives oublieuses du qualitatif ne seront pas discriminantes. La question de la qualité constitue le point de friction. Car l'importance ou l'intérêt d'une question qui se pose dans un état donné de la science est quelque chose qui ne peut être découvert que rétrospectivement. En science, des problèmes apparemment insignifiants (la couleur bleue du ciel, l'excès anormal du rayonnement fossile) peuvent devenir très importants

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lorsque l'état du corpus permet de les interpréter comme instances de nouveaux effets, qui exemplifient ou indiquent eux-mêmes des innovations théoriques importantes. N'ayons pas peur de répéter que l'importance des question ne peut être estimée que rétrospectivement. En conséquence, afin de garantir un standard adéquat de progressivité, il nous faut regarder dans une direction totalement différente que celle précédemment suggérée et retourner au point de départ en commençant avec les fondements.

5. Le modèle exploratoire et ses implications Nous l'avons vu, la science naturelle n'est pas un objet figé, mais un procès en cours. Nous ne parlions alors non d'une exploration géographique, mais d'une exploration physique rendue possible par l'avancée technologique. Il ne fait pas de doute que la nature soit en elle-même uniforme du point de vue de la distribution de ses différents procès sur toute l'étendue de l'espace paramétrique. Elle ne nous favorise pas en rassemblant les procès dans la région paramétrique qui nous est naturellement proche. Cependant, les phénomènes cognitivement porteurs deviennent de plus en plus clairsemés parce que l'esprit scientifique a la capacité de réaliser beaucoup, si bien et si tôt. Notre pouvoir de triangulation théorique est tellement grand que nous pouvons faire un usage disproportionnellement efficace des phénomènes localisés dans notre environnement paramétrique direct. En conséquence, l'innovation scientifique devient de plus en plus difficile — et de plus en plus onéreuse — à mesure que nous nous éloignons de notre « base de départ », telle que l'évolution l'a définie. Après que les découvertes principales, accessibles à un niveau technologique donné, aient été faites de nouvelles découvertes importantes ne sont possibles que si l'on passe à un niveau de sophistication supérieur. Nous sommes confrontés à une escalade technologique. Le besoin de nouvelles données nous oblige à enquêter de plus en plus loin de notre « base de départ », dans l'espace paramétrique naturel. Donc, tandis qu'un progrès scientifique significatif est toujours en principe possible — il n'existe pas de limite absolue ou intrinsèque à l'occurrence de faits significativement nouveaux — la réalisation de cette perspective requiert une amélioration continue de la meilleure technologie d'extraction et d'exploitation de données.

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Cette exploration de plus en plus hardie [far-reaching] du spectre paramétrique associé avec différentes conditions naturelles requiert un accroissement continu de la puissance physique mise en jeu. Afin que notre appareillage expérimental soit à même de mettre en œuvre de plus grandes vitesses, des fréquences plus hautes, des températures plus hautes ou plus basses, des plus grandes pressions, des états d'excitation énergétique plus grands, des conditions plus stables, une puissance de résolution plus élevée, etc., nous avons besoin d'un équipement de plus en plus puissant et capable de performances sans cesse améliorées. Le genre de « puissance » impliqué variera bien sûr avec la nature de la dimension paramétrique étudiée (vélocité, fréquence, température, etc.), mais le principe général demeure identique. Le progrès scientifique dépend crucialement et inévitablement de notre capacité technique à pénétrer les régions de plus en plus distantes et de moins en moins facilement accessibles du spectre puissance/complexité des paramètres physiques, afin d'explorer et d'expliquer les phénomènes qui s'y produisent. Ce n'est qu'en opérant sous de nouvelles conditions d'interactions observationnelles ou expérimentales, jusqu'ici inaccessibles, en atteignant des températures, des pressions, des vitesses, des champs etc. de plus en plus extrêmes, que nous pouvons donner un nouvelle impulsion au progrès scientifique. Cette idée de l'exploration de l'espace paramétrique fournit un modèle de base pour comprendre le mécanisme de l'innovation scientifique dans les sciences naturelles mûres. La technologie nouvelle accroît l'éventail de l'accès à l'espace paramétrique des procès physiques. Une telle amélioration porte à la lumière de nouveaux phénomènes, et l'examen et l'adaptation théorique de ces phénomènes constitue le fondement de la croissance de notre compréhension scientifique de la nature. De la même manière qu'une armée marche sur son estomac (son support logistique), la science dépend de ses « yeux ». Elle est crucialement dépendante des instruments technologiques qui constituent les sources de ses données. La science naturelle est fondamentalement empirique, et son avancée ne dépend pas critiquement uniquement de l'ingéniosité humaine, mais du contrôle des observations auxquelles nous n'avons accès qu'en interagissant avec la nature. Cela fait longtemps que les données scientifiquement utiles ne peuvent plus être rassemblées par une observation sensorielle directe du déroulement ordinaire des événements naturels. Le stratagème est devenu indispensable pour acquérir et traiter les données scientifiquement utiles : le genre de données sur lesquelles la découverte scientifique repose ne peut être généré que par des moyens technologiques. Nous en arrivons donc à une situation d'escalade technologique. Le besoin de nouvelles données nous oblige à explorer de plus en plus loin

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dans l'espace paramétrique. En effet, si le progrès scientifique est en principe toujours possible — il n'existe pas de limite absolue ou intrinsèque à la découverte scientifique — la réalisation de cette perspective requiert une amélioration technologique continue. En science, comme dans la course aux armements, on ne doit jamais continuer à faire ce que l'on faisait avant. On est toujours forcé de continuer l'ascension de la montagne et de passer à des niveaux toujours plus élevés de performance technologique et de dépense. Sans un procès d'avancée technologique en développement continu, le progrès scientifique finirait par s'essouffler et par s'arrêter. Les découvertes d'aujourd'hui ne peuvent pas être mises en œuvre avec les instruments et les techniques d'hier. Afin de garantir de nouvelles observations, de tester de nouvelles hypothèses, et de détecter de nouveaux phénomènes, une technologie de plus en plus puissante est requise. Dans toutes les sciences naturelles, le progrès technologique est un réquisit crucial du progrès cognitif. Nous sommes embarqués dans un effort sans fin d'amélioration de l'étendue de nos interventions observationnelles et expérimentales efficaces. Ce n'est qu'en opérant sous des conditions nouvelles et précédemment inaccessibles que nous pouvons tester nos hypothèses et nos théories. Un observateur perspicace a remarqué à bon droit que « la plupart des expériences critiques qui sont prévues de nos jours [en physique], si elles devaient être confinées par les limites technologiques d'il n'y a que dix ans, seraient sérieusement compromises11 ». La caractéristique saillante du modèle exploratoire est l'escalade technologique. Chaque niveau data-technologique [data-technology level] est sujet à la saturation heuristique [discovery saturation], mais l'épuisement des perspectives à un niveau donné ne conduit bien sûr pas à l'arrêt du progrès. Lorsque le potentiel d'un niveau donné a été exploité, rien ne peut conduire nos frontières technologiques à reprendre leurs positions anciennes. Des découvertes supplémentaires ne deviennent possibles que par l'amélioration de la sophistication de la technologie de traitement de données. Alors que la science poursuit ses efforts de « maîtrise de la nature », elle devient prisonnière d'une course technologique aux armements contre la nature, avec toutes les conséquences pratiques et économiques caractéristiques d'un tel procès.

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6. La théorisation comme projection inductive La théorisation en science naturelle est une affaire de triangulation à partir d'observations : il s'agit de faire des sauts de généralisations inductives à partir des données. L'induction, en tant que procès inquisitif rationnel, construit — et c'est tout à fait raisonnable — la structure cognitive la plus simple, la plus économique pour accueillir confortablement ces données. Elle demande qu'on recherche la régularité la plus simple qui puisse rendre compte des données à propos du problème débattu, pour ensuite les projeter globalement à travers la totalité du spectre des possibles afin de répondre à nos questions générales. En conséquence, la théorisation scientifique, en tant que procès fondamentalement inductif, implique la recherche et la construction de la structure théorique la moins complexe capable de rendre compte de l'ensemble des données disponibles. Elle procède sous égide des principes établis de la systématisation inductive : uniformité, simplicité, harmonie et autres principes qui mettent en pratique l'idée générale d'économie cognitive. Les considérations de preuves directes mises à part, la garantie des affirmations soutenues par induction s'articule très précisément sur la question de savoir dans quelle mesure elles coordonnent efficacement et effectivement les données : sur la consilience et l'interconnexion mutuelle et systématique [consilience, mutual interconnection, and systemic enmeshment]. L'induction est l'affaire de la construction de la structure théorique la plus simple, qui soit capable de « faire le travail » de la systématisation explicative. Le principeclef est celui de la simplicité, et l'injonction directrice celui de l'économie cognitive. Les complications ne peuvent être exclues, mais elles doivent toujours être payantes en terme d'adéquation systémique accrue. Simplicité et généralité sont les pierres de touche de la systématisation inductive. A ce propos, une chose très importante doit être soulignée. L'idée de base de l'induction scientifique — une systématisation coordinatrice de conjectures résolutoires avec les données de l'expérience — peut sembler très conservatrice. Mais cette impression serait tout à fait fausse. Le besoin de systématisation incarne l'exigence d'élargissement de l'étendue de notre expérience : d'étendre et d'élargir autant que possible la base de données sur laquelle notre triangulation repose. Lors de la conception de systèmes cognitifs, l'implicite/l'harmonie et la complétude/inclusivité

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[implicity/harmony and comprehensiveness/inclusiveness] sont les deux faces d'un tout unifié. Et l'impulsion vers une toujours plus grande complétude indique pourquoi l'exploration toujours plus large des paramètres naturels est une partie indispensable du procès. Avec l'amélioration de la technologie scientifique, la taille et la complexité de l'ensemble des données croît inévitablement, s'étendant en quantité et se diversifiant en genre. Le progrès technologique élargit la fenêtre à travers laquelle nous regardons l'espace paramétrique naturel. En développant la science naturelle, nous élargissons continuellement notre panorama [view] de cet espace pour ensuite généraliser à partir de celui-ci. Mais, nous l'avons dit, il ne s'agit pas d'un paysage lunaire homogène dans lequel la contemplation d'un secteur vaut pour celle de tout secteur, et dans lequel les projections théoriques à partir d'un échantillon limité conservent leur applicabilité sur un plus grand échantillon. Notre exploration de l'espace paramétrique physique est inévitablement lacunaire. Nous ne pouvons jamais épuiser le registre complet des températures, des pressions, etc. Et en conséquence, nous sommes inévitablement confrontés à la possibilité (très réelle) que la structure de régularité des cas encore inaccessibles ne se conformera pas aux figures de régularité (généralement plus simples) qui prévalent dans les cas qui sont déjà accessibles. Généralement parlant, les données futures ne sont pas traitables par les théories présentes. Les calculs newtoniens marchaient merveilleusement bien pour prédire la phénoménologie du système solaire (éclipses, conjonctions planétaires, etc.) mais ceci ne veut pas dire que la physique classique ne nécessite pas une révision fondamentale. L'expérience historique montre que nous avons toutes les raisons de nous attendre à ce que nos idées à propos de la nature soient sujettes à un changement radical constant tandis que nous explorons l'espace paramétrique plus extensivement. La pénétration technologique de nouvelles régions de l'espace paramétrique déstabilise constamment l'équilibre atteint entre les données et la théorie. Les affirmations théoriques de la science ne sont pas localisées spatiotemporellement et elles ne sont pas paramétriquement localisées non plus. Elles stipulent, d'une manière assez ambitieuse, comment les choses sont toujours et partout. Et une connaissance sophistiquée de l'histoire de la science n'est pas requise pour réaliser que nos pires craintes se réalisent généralement, ou que c'est rarement (sinon jamais) le cas que nos théories survivent intactes aux extensions substantielles de notre accès à l'espace paramétrique. L'histoire de la science est l'histoire des épisodes lors desquels on sauta aux mauvaises conclusions.

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A chaque étape de la recherche en science physique nous essayons d'inscrire les phénomènes et leurs régularités dans le tissu explicatif le plus simple (et cognitivement le plus efficace) afin de répondre à nos questions concernant le monde et de guider nos interactions en son sein. La largeur de la couverture des données et l'économie des moyens théoriques sont nos guides. [Cf. les figures PP80/NU57 reprises supra.] De la question du comportement normé [lawful comportment] des phénomènes mondains, passons maintenant à la question de la constitution de ses choses (de ses composants). Une analogie pourra être utile. Supposons que nous investiguions d'abord des objets d'un certain type. En travaillant au premier niveau de sophistication, nous les comprenons comme constitués de parties dont la structure est de forme O. Cependant, une investigation plus avancée (i.e., au niveau de sophistication suivant) conduit à poser que ces « parties composantes » ne sont pas en fait des unités, mais de simples constellations, des nuages de petits grains [specks] du type . Une investigation encore plus poussée révèle que ces grains constitutifs possèdent eux-mêmes une forme rectangulaire . Supposons de plus qu'au niveau suivant ces « composants » rectangulaires se révèlent être eux-mêmes des constellations composées de formes triangulaires Δ, et ainsi de suite… Comme l'indique cette analogie, la nature physique peut présenter un aspect très différent lorsqu'elle est envisagée du point de vue des différents niveaux de sophistication de la technologie interactive dont dispose le chercheur. Donc, pour ce qui est et des régularités naturelles observables et des constituants naturels discernables, des résultats très différents qui invitent à des interprétations très différentes peuvent émerger (et quasiinvariablement émergent) aux niveaux successifs du dernier cri en matière observationnelle. Alors que nous progressons d'étape en étape, nous avons quasiment toujours affaire à un ordre ou un aspect différent. Et la raison pour laquelle la nature présente des aspects différents à différents niveaux n'est pas que la nature soit elle-même en quelque sorte stratifiée dans sa composition [make-up], mais que, d'une part, les caractéristiques des interactions investigatrices disponibles sont variables et diffèrent avec le niveau de sophistication de l'enquête et, d'autre part, que les caractéristiques des « découvertes » dépendent des caractéristiques de ces interactions investigatrices. Ce que nous détectons ou « trouvons » dans la nature dépend toujours des mécanismes mis en œuvre. Les phénomènes détectés ne dépendront pas uniquement des seules opérations naturelles, mais également des outils physiques et conceptuels que nous déployons dans notre activité investigatrice. Comme le vit Bacon, la nature ne nous dira pas plus que ce que nous pouvons en extraire par la force à l'aide des

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moyens interactifs dont nous disposons. Ce que nous pouvons arriver à extraire par des coups de sonde de plus en plus profonds aura nécessairement un aspect progressivement changeant. Nous l'avons déjà noté, la troisième loi de Newton (action / réaction) devient un principe épistémologique fondamental car nous ne pouvons étudier la nature qu'en interagissant avec elle. Tout dépend de comment et avec quelle force/insistance nous pouvons indaguer la nature lors de nos interactions d'observation et de détection. Nous ne pouvons pas « atteindre le fond » quand il s'agit de la nature. La nature dispose toujours de réserves de puissance cachées. Les étapes successives de la recherche technoscientifique nous conduisent donc à des interprétations différentes de la nature des choses et du caractère de leurs lois. Mais la séquence des outils de plus en plus puissants et sophistiqués dont disposent les chercheurs ne doit pas correspondre à une succession de strates constitutives de la réalité physique. Les « strates » que nous rencontrons reflètent principalement nos protocoles expérimentaux. En conséquence, poser une séquence de strates naturelles correspondant systématiquement, de façon fort opportune, à nos niveaux de recherche et constituant une configuration « en échelle » très élégante est une supposition totalement non fondée. La nature poursuit son petit bonhomme de chemin par elle-même ; elle n'est pas stratifiée en niveaux différenciés12. Les seuls niveaux physiques sont des niveaux relatifs aux procès, c'est-àdire dépendant des caractéristiques de nos modes observationnels et manipulatoires.

7. Les révolutions scientifiques en tant que potentiellement infinies Certains théoriciens considèrent la science comme un projet essentiellement clos qui finira par trouver un terme. Ils l'interprètent comme une entreprise intrinsèquement limitée, sujette au fait que, puisque la nature est gouvernée par un ensemble fini de lois fondamentales, la recherche scientifique, comme l'exploration géographique de la planète, se terminera nécessairement13. Cette position est cependant éminemment problématique. Car nous avons de bonnes raisons de penser la nature comme cognitivement inépuisable : en étendant le rayon d'action de nos interactions, nous pouvons toujours, en théorie, apprendre d’avantage à son

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propos et découvrir des horizons toujours renouvelés (le neuf n'étant ni moins intéressant ni moins significatif que l'ancien). Cette perspective sur les procès qui sous-tendent le développement de la science conduit à des conséquences importantes. La science ne peut être un système complet, une structure cognitive finie ; elle est et demeurera toujours un procès, une activité inquisitive dont le but ultime pourrait être l'achèvement d'un système fini et parfait, mais qui procède en sachant parfaitement que ce but est en fin de compte hors d'atteinte. Ni les questions théoriques de principe (général), ni les faits historiques ne suggèrent que le progrès scientifique puisse jamais s'arrêter14. Bien sûr, il est possible que, pour des raisons d'épuisement, de pénurie ou de découragement, l'humanité cesse de faire reculer les frontières de la connaissance scientifique. Si jamais nous abandonnons le voyage, ce sera pour des raisons telles celles que nous venons de mentionner, et non pas parce que nous avons atteint le bout du chemin. Mais comment des découvertes scientifiques illimitées peuvent-elles être possibles ? Afin de garantir la perspective d'un progrès illimité des sciences naturelles, certains théoriciens considèrent nécessaire de stipuler une infinitude intrinsèque de la constitution de la nature elle-même15. Par exemple, le physicien David Bohm, écrit : « la science suppose, au moins à titre d'hypothèse de travail, que la nature est infinie ; et cette supposition correspond bien mieux aux faits que n'importe quelle autre point de vue que nous puissions envisager16 ». Bohm et ses collègues postulent donc une étendue naturelle quantitativement infinie, ou une diversité naturelle qualitativement infinie, supposant soit un principe de complexité illimité de la structure naturelle soit un principe d'ordres infinis d'emboîtements spatio-temporels. Mais on peut se demander après tout si ceci est requis. La perspective d'un progrès scientifique potentiellement illimité requiert-elle vraiment l'infinitude structurelle dans la composition physique de la nature ? La réponse est très certainement négative. La tâche première de la science est de découvrir les lois de la nature et, de ce point de vue, le point crucial est la complexité nomique17. Même les activités d'un système structurellement fini, voire simple, peuvent présenter une complexité opérationnelle ou fonctionnelle infinie, et ce par le biais de ses activités, non par celui de sa spatio-temporalité ou de sa composition. Tandis que le nombre des constituants de la nature peut être petit, leurs combinaisons peuvent être infinies. Pensons aux lettres, syllabes, mots, phrases, paragraphes, types de livres, bibliothèques, systèmes de bibliothèques… Il n'est pas nécessaire de supposer un « plafond » à une telle séquence de niveaux de complexité intégrative. A chaque étape on peut s'attendre à l'émergence de nouvelles concaténations conceptuelles et

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de nouvelles lois. Chaque niveau présente son ordre propre. Les lois que nous découvrons au niveau n peuvent posséder des caractéristiques dont l'investigation nous élèvera au niveau (n + l). Des nouveaux phénomènes et de nouvelles lois peuvent se manifester à chaque nouveau niveau de l'ordre intégratif. Connaître la fréquence avec laquelle les lettres individuelles telles que A et T surviennent dans un texte ne nous dira rien de le fréquence de l'occurrence de la combinaison AT. Lorsque nous modifions les limites [purview] de nos horizons conceptuels, il y a toujours, en principe, plus à découvrir. Les différentes facettes de la nature peuvent générer de nouvelles strates de lois qui entraînent une séquence potentiellement infinie de niveaux, chacun donnant naissance à ses propres principes organisationnels caractéristiques, eux-mêmes tout à fait imprévisibles du point de vue des autres niveaux. En plaçant le fardeau de la responsabilité de l'infinité du progrès scientifique uniquement sur les épaules de la nature, le recours usuel au principe de l'infinité naturelle est strictement unilatéral [one-sided]. De ce point de vue, l'infinité [endlessness] potentielle du progrès scientifique, requiert une infinitude [limitlessness] objective, de telle manière que l'infinitude [infinitude] de la nature doit être posée ou bien au niveau structurel ou bien au niveau fonctionnel. Mais ceci est une erreur. La science, l'exploration cognitive des voies du monde, est une affaire d'interaction de l'esprit avec la nature telle qu'elle se dévoile aux esprits scientifiques en quête des « secrets de la nature ». Le fait crucial est que le progrès scientifique ne dépend pas uniquement de la structure naturelle mais aussi de la structure des procès d'acquisition informationnelle par lesquels nous l'investiguons. On ne doit donc pas rendre compte de la continuité des innovations cognitives en posant (par exemple comme « hypothèse de travail ») que le système faisant l'objet de notre enquête est infiniment complexe dans sa structure physique ou fonctionnelle. Il suffit de faire l'hypothèse de l'espoir illimité [endlessly ongoing prospect] de garantir une information plus complète à son propos. Le point saillant est le suivant : c'est la complexité cognitive plutôt que la complexité structurelle ou opérationnelle qui constitue la clef. Après tout, même dans le cas d'une scène finiment complexe, une interprétation de plus en plus large sera fournie avec l'accroissement de la puissance de nos instruments conceptuels et observationnels. La responsabilité de l'ouverture [open-endedness] de la science ne doit donc pas reposer du tout sur la nature, mais peut reposer uniquement sur nous, ses explorateurs. Lorsque nous effectuons des mesures avec une erreur de A, le monde peut nous apparaître à la manière X1 [X1-wise] ; lorsque l'erreur n'est plus que de (l/2)A, il peut apparaître à

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la manière X2 ; lorsqu'elle n'est plus que de (1/2n)A, il apparaît sous Xn. A chaque étape successive de l'accroissement de la précision de nos investigations, le monde peut prendre une apparence nomique très différente, non parce qu'il change, mais simplement parce qu'il se présente différemment à nous. En conclusion, puisque la nature de nos procédures expérimentales, telles qu'elles sont canalisées par nos perspectives théoriques, joue un rôle crucial, la question de la progressivité continue de la science ne devrait pas être confinée à la seule question de la Nature18. Les innovations en provenance de l'expérience peuvent générer de nouvelles théories, et les nouvelles théories peuvent transformer le sens même des anciennes données. Ce procès dialectique fait de rétroactions successives ne possède aucunes limites inhérentes et peut à lui seul garantir la possibilité d'une innovation continue. Même une nature finie peut, comme une machine à écrire avec son clavier limité, produire une variété infinie de textes. Elle peut produire un flux constant de nouvelles données — pas nécessairement « nouvelles » en genre [kind] mais dans leurs interrelations fonctionnelles et donc leurs implications théoriques — sur base desquelles notre connaissance des lois naturelles sera [appelée à être] continuellement améliorée et approfondie. Ces différentes considérations concourent toutes à indiquer qu'une hypothèse scellant l'infinité quantitative de l'extension physique de l'univers ou l'infinité qualitative de sa complexité structurelle n'est simplement pas requise afin de garantir la possibilité d'un progrès scientifique continu. La continuité des découvertes est tout autant l'affaire de la manière dont les scientifiques procèdent à leurs recherches que celle de la nature de l'objet de leur enquête. Ceci nous oblige à reconnaître que même une nature finement complexe peut fournir le domaine d'une course virtuellement illimitée aux découvertes significatives. Il n'existe pas de bonnes raisons de penser que la science naturelle dans un monde fini est un effort fermé et clôturable, et aucune base adéquate pour l'interprétation selon laquelle la recherche de plus grandes « profondeurs » dans notre compréhension doit finalement trouver son terme logique19. Tous les indices, qu'ils soient historiques ou théoriques, suggèrent la perpétuation des « révolutions scientifiques ». L'enquête scientifique est bien, en conclusion, un procès potentiellement illimité.

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8. Plus tard veut-il dire moins ? Cependant, certains théoriciens trouvent tentant de suivre la thèse de C. S. Peirce selon laquelle le procès continu du changement scientifique tend à une production fixe et stable par le biais d'une approximation convergente20. Ceci demande d'envisager une situation où, avec le passage du temps, les résultats [results] obtenus sont de plus en plus concordants et les conséquences [outcomes] de moins en moins différenciées. Face à un tel train de changements successifs de moins en moins significatifs, la réalité du changement continu devient non pertinente car, avec le temps, les changements importent de moins en moins. Nous parvenons à approximer de mieux en mieux une interprétation essentiellement stable. Cette perspective est certainement théoriquement possible, mais ni l'expérience historique ni les considérations de principe général ne fournissent de raison de penser qu'elle soit de fait possible, au contraire ! Toute théorie de la convergence en science, même si elle est formulée avec beaucoup de soins, sera anéantie par l'impact de l'innovation conceptuelle, qui s'impose à la suite de la découverte de nouveaux phénomènes, eux-mêmes consécutifs à l'escalade technologique. Une telle innovation porte continuellement à la lumière des concepts scientifiques entièrement nouveaux et différents, entraînant une révision systématique continue des « faits établis ». Les concepts nouveaux et différents ne sont rien d'autre que nouveaux et différents : il n'y a pas de gradation dans ce cas-ci. Le progrès scientifique continu n'est pas simplement l'affaire d'augmenter la précision en ajoutant quelques décimales aux chiffres en jeu tandis que la description de la nature demeure stable. Le progrès scientifique significatif est véritablement révolutionnaire en impliquant un changement d'idées fondamental à propos de la manière dont les choses se produisent dans le monde. Le progrès de ce calibre n'est généralement pas le produit de la simple addition de quelques faits, un peu comme lorsque l'on complète une grille de mots croisés. Il s'agit, plus exactement, de changer la grille elle-même. Et ce fait bloque la théorie de la convergence. Dans tout procès convergent, plus tard veut dire moins [later is lesser]. Mais puisque le progrès scientifique sur les questions sensibles est généralement produit par le remplacement plutôt que par la simple augmentation, il n'y a pas de bonnes raisons d'interpréter les dernières découvertes scientifiques comme étant moins significatives au sein de

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l'entreprise cognitive que les découvertes précédentes, c'est-à-dire de penser que la nature sera coopérante en livrant toujours ses secrets les plus importants au début, et en ne réservant rien d'autre que le peu significatif pour plus tard. (Il n'est du reste pas plausible de comprendre la nature comme nous attirant perversement.) Un très léger effet d'échelle au niveau des phénomènes — même un effet qui se produit très loin du « spectre d'exploration » en terme de température, de pression, de vitesse, etc. — peut imposer une révolution d'une grande portée et avoir un impact profond par le biais de révisions théoriques importantes. (Pensez à la relativité restreinte dans le contexte de l'expérience sur le vent d'éther, ou à la relativité générale dans le contexte du périhélie de mercure.) Il ne sembla pas réaliste aux physiciens de la fin du XIXe siècle qui investiguaient les propriétés de l'éther luminifère qu'un tel médium à la transmission de la lumière et de l'électromagnétisme puisse ne pas exister. Comme la science naturelle progresse principalement par substitutions et remplacements qui impliquent des réformes globales détaillées de notre compréhension des procès en jeu, il semble raisonnable de dire que les passages d'une « révolution » scientifique à une autre conservent le même niveau de signification général lorsqu'il sont pris en totalité. Au niveau cognitif, une innovation scientifique est simplement l'affaire d'un changement. Le progrès scientifique n'est ni un procès convergent ni un procès divergent21. C'est une question de changement continu qui nous confronte avec une situation dans laquelle chaque étape successive principale livre des innovations, et ces innovations sont, généralement, d'un intérêt et d'une importance globales à peu près égaux. En conséquence, il n'existe que peu d'alternatives à la répudiation de la thèse convergentiste posant des réajustements de plus en plus fins. C'est une thèse qui n'est soutenue ni par des considérations principielles d'ordre général, ni par notre expérience concrète de l'histoire des sciences. Si le convergentisme substantif ne fait pas justice à l'étendue des procès à l'œuvre dans le progrès scientifique, où devons-nous alors chercher ?

Procès cognitif et réalisme métaphyique

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9. L'efficacité d'application en tant que clef au progrès L'arbitrage de la praxis applicative — pas le mérite théorique mais la capacité pratique — est le meilleur critère pour juger le progrès scientifique. Il est clair en effet que la perspective la plus prometteuse est celle qui approche la question sous l'angle pragmatique plutôt que sous celui des critères strictement cognitifs. Du point de vue d'une telle approche, la science progressivement supérieure ne se manifeste pas ellemême en tant que telle à travers la sophistication de ses théories (après tout, même des théories absurdes peuvent être rendues très complexes), mais à travers la supériorité de ses applications, telles qu'on peut l'estimer à l'aide du vieux critère de Bacon-Hobbes (scientia propter potentiam), c'està-dire à partir de sa puissance de prédiction et de contrôle. Cela veut dire qu'en fin de compte la praxis est l'arbitre de la théorie. Afin de comprendre le progrès scientifique et ses limites, nous ne devons pas regarder du côté de la dialectique cognitive des questions et des réponses, mais du côté de l'étendue et des limites de la puissance humaine qui produit ses effets dans nos interactions avec la nature. En conclusion, pour progresser nous ne devons pas considérer ce que nous pouvons dire mais ce que nous pouvons faire. La dimension pragmatique est la plus importante. Une leçon très instructive se dégage de ces réflexions. D'une part, notre connaissance de nous-mêmes et du monde qui nous entoure est toujours un travail en progrès, car notre capacité de répondre aux questions est limitée. Qui plus est, la portée de cette dialectique question/réponse est limitée. Même un succès substantiel à ce niveau n'est pas nécessairement le signe d'un progrès réel de notre compréhension du comment des choses mondaines. Le progrès se manifeste à travers une plus grande puissance — à travers, si on veut, une technologie améliorée. Le point crucial est l'amélioration de l'étendue de notre pratique. L'application couronnée de succès est la clef : la science supérieure se signale par ce qu'elle fait ; elle établit sa supériorité à l'aide d'une plus grande efficacité opérationnelle. Le développement du savoir est un procès qui est alimenté, et qui se manifeste à travers nos capacités technologiquement médiatisées d'interagir avec la nature.

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Fondements de l’ontologie du procès

Notes 1

W. S Jevons, The Principles of Science (deuxième édition, London, Macmillan, 1877), p. 759.

2

Le progrès de la science offre de très nombreuses illustrations de ce phénomène, comme par exemple le procès de la maturation individuelle, tel qu’il a été analysé par Jean Piaget (par exemple dans son ouvrage écrit avec Bärbel Inhelder : La Psychologie de l'enfant (PUF, 1966, QSJ369).

3

Emmanuel Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science [1783]. Traduit de l'allemand par J. Gibelin. Neuvième édition, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 1984, sect. 57 ; Akad., p. 352.

4

W. S. Jevons, Principles of Science (op. cit.), p. 753.

5

K. R. Popper, Conjectures and Refutations (London: Routledge, 1962), p. 84.

6

Comparez avec la discussion de Grünbaum in « Can a Theory Answer More Questions than One of Its Rivals ? », British Journal for the Philosophy of Science, 27, 1976, pp. 1-22.

7

Voyez Paul K. Feyerabend, Against Method (London, Humanities Press, 1975), p. 176.

8

Larry Laudan, « Two Dogmas of Methodology », Philosophy of Science, vol. 43 (1976), pp. 585-597. Voyez aussi son Progress and Its Problems (Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press, 1978).

9

W. Stanley Jevons, The Principles of Science, op. cit., p. 754.

10

Comparez avec Larry Laudan : Progress and Its Problems (Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press, 1978).

11

D A. Bromley et. al., Physics in Perspective: Student Edition, NRC/NAS Publications, Washington D.C., 1973; p. 16.

12

Souvenons-nous de la critique de Goethe : « Natur hat weder Kern noch Schale, Alles ist sie mit einem Male ».

13

L’analogie de l’exploration géographique est une vieille ficelle : « La science ne peut pas se poursuivre comme si nous allions toujours découvrir plus de lois. […] C’est comme la découverte de l’Amérique : on ne la découvre qu’une seule fois. L’époque dans laquelle nous vivons est l’époque à laquelle nous

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211

découvrons les lois fondamentales de la nature, et ce moment ne reviendra jamais. » (Richard Feynman, The Character of Physical Law, Cambridge, MA, MIT Press, 1965, p. 172. Voyez également Gunter Stent (The Coming of the Golden Age, Garden City, NY, Natural History Press, 1969) et S. W. Hawkins (« Is the End in Sight for Theoretical Physics? », Physics Bulletin, vol. 32, 1981, pp. 15-17.) 14

De ce point de vue, E. P. Wigner semble entièrement fondé à nous rappeler que « afin de comprendre un nombre croissant de phénomènes, il sera nécessaire d’introduire en physique des concepts de plus en plus profonds et que ce développement ne s’arrêtera pas avec la découverte de concepts finaux et parfaits. Je crois que c’est vrai : nous n’avons pas le droit d’escompter que notre intellect puisse formuler des concepts parfaits permettant la compréhension totale des phénomènes naturels inanimés. » (Wigner, « The Limits of Science », Proceedings of the American Philosophical Society, vol. 94, 1950, p. 424.)

15

Les théoriciens marxistes prennent cette interprétation au pied de la lettre, comme lorsque Lénine promeut l’idée de l’ « inexhaustibilité » de la matière dans Matérialisme et empirico-criticisme. Prétendant hériter de Spinoza la thèse de l’infinité de la nature, ils l’interprètent comme voulant dire que toute cosmologie qui nie l’extension spatiale infinie de l’univers doit être fausse.

16

« Remarks by David Bohm », in Observation and Interpretation, ed. by Stephan Koerner (New York and London, 1957), p. 56. Pour un développement plus complet de la compréhension bohmienne de l’ « infinité qualitative de la nature », voyez son Causality and Chance in Modern Physics (London and New York, Routledge and Paul, 1957).

17

[law-complexity]. « Si par la "complexité infinie de la nature" on veut dire seulement la multiplicité infinie des phénomènes qu’elle contient, il n’y a pas d’obstacle [bar] au succès final du travail théorique, puisque les théories ne s’occupent pas des particuliers en tant que tels. De même, si on veut dire seulement la variété infinie des phénomènes naturels… qui eux aussi pourraient être compris dans une théorie unifiée. » Voyez Bohm, « Scientific Revolutions for Ever? », British Journal for the Philosophy of Science, vol. 19, 1967, p. 41. Pour une analyse suggestive analysis de l’ « architecture de la complexité », voyez Herbert A. Simon, The Sciences of the Artificial, Cambridge, Mass., 1969.

18

L’idée selon laquelle notre connaissance du monde reflète un procès interactif, auquel à la fois l’objet du savoir (le monde) et le sujet connaissant (l’esprit investigateur) contribuent essentiellement et, ultimement, d’une manière inséparable, est élaborée dans notre Conceptual Idealism, (Oxford, Blackwell, 1973).

212

Fondements de l’ontologie du procès

19

Comparez avec la remarque de D. A. Bromley : « Même si les physiciens pouvaient être certains d’avoir identifié tous les particuliers qui peuvent exister, certaines questions manifestement fondamentales demeureraient. Par exemple : pourquoi une certaine proportion universelle en physique atomique possède-telle la valeur 137.036 et pas une autre ? Ceci est un résultat expérimental : la précision de l’expérience permet actuellement ces six chiffres. Entre autres, ce nombre relie la taille de l’électron à la taille de l’atome et ce rapport à la longueur d’onde de la lumière émise. L’observation astronomique montre également que ce rapport fondamental est le même dans le cas d’atomes situés à des millions d’années-lumière. Il n’existe aucunes raisons de douter que les autres proportions fondamentales, comme le rapport de la masse du proton et de la masse de l’électron, sont aussi constantes dans l’univers que le nombre géométrique pi (3.14159). Se pourrait-il que de tels rapports physiques sont vraiment, comme pi, les aspects mathématiques de quelque structure logique sous-jacente ? Si oui, les physiciens ne sont pas plus avancés que les gens qui sont obligés de déterminer la valeur de pi en ceignant un cylindre d’une corde ! Car jusqu’ici la physique théorique ne jette aucune lumière sur cette question. » (D. A. Bromley et al., op. cit., p. 28.)

20

Voyez notre Peirce's Philosophy of Science, (Notre Dame and London, University of Notre Dame Press, 1978).

21

Cette critique du convergentisme est donc très différente de celle de W. V. O. Quine, qui prétend, lui, que l’idée de « convergence vers une limite » est définie pour des nombres mais pas pour des théories : parler d’un changement scientifique comme aboutissant à une « convergence vers une limite » constitue une métaphore égarante. « Parler d’une limite des théories constitue un usage fautif d’une analogie mathématique car la notion de limite dépend d’un « plus proche que » [nearer than] qui est défini pour les nombres et pas pour les théories » (Word and Object, Cambridge, MA, Technology Press of the Massachusetts Institute of Technology, 1960, p. 23.) La métaphore de la différence substantielle et insignifiante entre théories est tout à fait tenable, mais l’idée que le cours de l’innovation théorique scientifique doit finalement se jouer au niveau de bagatelles ne l’est certainement pas.

2. Dynamique inquisitivei La dynamique des questions mérite d'être maintenant reprise à la lumière de ce qui a été exposé plus haut.

1. Exfoliation de la question Le savoir humain n'est pas stable, nous l'avons vu. Il est affaire de phases et d'étapes, qui scandent un état fluctuant de la question, fruit d'une recherche qui conduit à des découvertes souvent discordantes.Nous l'avons dit (cf. le chapitre III.1 « Procès cognitifs et progrès scientifiques »), les questions se rassemblent en groupes qui constituent une ligne de recherche. R. G. Collingwood a proposé l'exemple suivant1 : afin d'investiguer avec profit la question « Smith a-t-il arrêté de battre sa femme », il nous faut démêler les questions subsidiaires suivantes : •Smith est-il marié ? •Si oui, s'est-il jamais mis à la battre ? •Si oui, a-t-il maintenant cessé ? Ces séquences de si/alors sont telles que, lorsqu'on les met en branle, chaque question présuppose une réponse affirmative à la précédente (dans le cas contraire la question ne se pose simplement pas : il est possible de battre un cheval mort, pas une épouse inexistante). Il existe une stratification naturelle des questions qui produit une série régressive qu'illustre un échange comme celui-ci : Question

Réponse

Est-il le cas que p ?

Oui-p

Pourquoi p ?

Parce que q et r

Est-il le cas que q ?

Oui-q

Pourquoi q ?

Parce que s et t

Bien qu'un tel registre semble linéaire et séquentiel (comme le requiert la structure temporelle de la pensée humaine), l'exfoliation des questions nous

i Source : ID, Chap 4 & 5.

214

Fondements de l’ontologie du procès

entraîne dans une structure en arbre, avec des composantes diverses se structurant de la manière suivante : Figure 1. Une régression conceptuelle s q

q t

p r

r

La mise en branle d'une telle « trajectoire inquisitive » séquentielle implique toujours l'introduction d'une structure complexe en arbre ou en réseau [treelike or weblike] de ce type. (Sa transformation en une forme linéaire par l'exposition orale ou écrite est une étape qui, bien que commode, obscurcit les complexités sous-jacentes à la situation.) Tandis que la ligne de recherche se déploie, elle procède d'une manière telle que les dernières questions sont liées aux précédentes par une relation de moyens/fins subordonnés et se poursuivent jusqu'à ce que les dernières questions permettent une solution plus satisfaisante aux précédentes. Structurer notre information en l'interprétant en terme de réponses à des questions qui se déploient logiquement est le mode le plus simple, et sans nul doute le plus important, de construction de systèmes cognitifs. Systématiser le savoir revient, en général, à l'exposer d'une manière telle qu'il se présente comme la solution rationnelle d'une famille de questions rationnellement connectées et séquentiellement exfoliée2. Il va sans dire que parfois la direction de ce séquençage moyens/fins s'inverse : afin de résoudre Q1 nous devons d'abord résoudre Q2, qui demande une réponse à Q3, etc. La tactique opérationnelle de l'enquête demande donc souvent de « travailler à rebours » d'une question donnée à ses prérequis érotétiques. Bien sûr, toutes les question de cette ligne de recherche Q1, Q2, Q3, etc. doivent appartenir à Q(Ki), où Ki représente le corpus cognitif courant. En posant nos questions (à partir de leurs présuppositions), nous ne pouvons pas utiliser des informations que nous ne possédons pas encore. De ce point de vue, « travailler à rebours » [backwards] est un procès plus contraignant que « travailler en avant »

Dynamique inquisitive

215

[forwards], qui généralement nous entraîne dans un nouveau territoire informatif. Le déploiement des lignes de recherche définit le programme de l'enquête qui découle de la dialectique inquisitive questions/réponses, et qui produit un procès séquentiel de questions-et-réponses dans lequel tout Ai est une réponse à Qi. Une fois en route, nous disposons à chaque étape d'un corpus de connaissances disponibles qui fournit les présuppositions aux questions suivantes en suivant toujours la règle Qi ∈ Q(Ki). En conséquence, le fait que nos réponses aux questions ouvrent la voie à de nouvelles questions conduit non seulement à une régression, mais aussi au progrès dans le développement de l'enquête. Comme l'expérience le montre, la réponse à une question prépare généralement le terrain à d'autres questions en fournissant de nouvelles bases au questionnement. Ceci se traduit par un procès cyclique maintenant bien connu (cf. Figure 1, p. 186). Il faut cependant remarquer que les échanges dialectiques de questions et de réponses peuvent mal tourner à la suite de différents problèmes techniques, tels la circularité, la régression à l'infini, la pétition de principe, etc. La circularité, par exemple, est illustrée par la blague sur l'humaniste excentrique : l'humaniste demande « pourquoi l'anthropos devrait-il commencer par un gamma ? » ; son interlocuteur naïf lui répond : « mais l'anthropos ne commence pas par un gamma » ; « fort bien, mais alors pourquoi l'anthropos ne commence-t-il pas par un gamma ? » ; « mais, au nom du ciel, pourquoi donc l'anthropos devrait-il commencer par un gamma ? » ; « ah : c'est exactement ce que je désirais savoir — pourquoi l'anthropos devrait-il commencer par un gamma ? ». La structure formelle de cet échange est clairement circulaire et permet d'illustrer le fait qu'une ligne de recherche raisonnable devrait toujours nous entraîner sur un nouveau territoire cognitif. Qui plus est, nous l'avons vu, le cours de l'érotétique en relation au changement de questions n'est pas moins dramatique que celui du changement cognitif en relation au savoir.

2. Le principe de Kant Le changement épistémique dans le temps est donc lié non seulement à ce qui est « connu » mais à ce qui peut être « demandé ». L'accès au « nouveau savoir » ouvre de nouvelles questions, et lorsque que le statut épistémique d'une présupposition passe de l'acceptation à l'abandon ou au rejet, nous constatons la disparition de différentes anciennes questions.

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Ceci nous renvoie directement au principe de Kant, tel qu'il a été discuté supra.

3. Questions illégitimes Il est expédient d'adopter les conventions suivantes : un corpus cognitif S est dit résoudre une question lorsque S ou bien répond ou bien rejette cette question. Pour tout cadre scientifique systématisant notre connaissance factuelle, il est tout à fait pertinent d'établir l'impropriété de certains types de questions (les questions qui « ne se posent simplement pas du tout »). Donc, lorsqu'une certaine forme de mouvement (comme le mouvement circulaire aristotélicien ou le mouvement linéaire galiléen) est caractérisée comme étant « naturelle » dans une théorie physique, nous nous trouvons dans l'impossibilité de demander pourquoi, en l'absence de forces extérieures, les objets se déplacent de cette manière. Ou encore, lorsque, à la lumière de la théorie quantique moderne, on considère que la demi-vie de certains isotopes du californium est de 235 heures, on ne peut pas demander pourquoi certains atomes particuliers de cette substance se décomposent radioactivement après seulement 100 heures. Les présupposés de telles questions vont à l'encontre des engagements du corpus cognitif considéré. La qualité de membre de Q(St) demande que la question débattue soit traitable par St, mais pas nécessairement qu'elle soit investiguée par les autres praticiens de la discipline. Les questions qui sont de fait posées peuvent être contingentes et peuvent même souvent s’avérer être des réflexions accidentelles liées aux problèmes à la mode. La science n'assigne en effet souvent que peu d'importance à une question jusqu'à ce qu'elle ait reçu une réponse. Ce n'est qu'après que Rayleigh ait terminé sa théorie de la dispersion atmosphérique que la question de la couleur bleue du ciel acquit une portée considérable en théorie optique. Ce n'est qu'après la théorie darwinienne de la sélection sexuelle que le caractère imprécis du comportement sexuel animal acquit une importance. En science comme dans la vie, il y a beaucoup à dire sur la sagesse rétrospective. Lorsqu'une question Q possède une présupposition p qui n'est pas disponible pour une des raisons qui suivent, elle tombe en dehors de Q(S) : (1) p est fausse relativement à S (not-p ∈ S) ; (2) p est indécidable relativement à S (comme les affirmations sur les montagnes de la face cachée de la lune au XIXe siècle) ;

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217

ou (3) p est indisponible dans S car il est inexprimable à l'aide des ressources conceptuelles de ce corpus cognitif (comme les affirmations sur le fonctionnement des humeurs galéniques en biochimie moderne). D'où les trois modes de rejet correspondants : 1. Impropriété, qui se produit lorsque une question possède une présupposition fausse par rapport à S. (En pareil cas, on peut dire que le corpus cognitif en question dans S bloque la question débattue.) 2. Problématicité, qui se produit lorsque une question est indéterminée par rapport à S et donc « suppose de trop » en impliquant une présupposition indéterminée, une présupposition qui n'est simplement pas disponible sur base des informations fournies par S. 3. Ineffabilité, qui se produit lorsque une question possède une présupposition qui est conceptuellement indisponible dans S, une présupposition que les concepts S échouent à prendre en compte. Une question qui est rejetée (par n'importe laquelle de ces voies) par un corpus cognitif donné peut être dite illégitime par rapport à lui. Prenons quelques exemples. La physique contemporaine écarte comme impropres les questions portant sur l'obtention de vitesses supraluminiques ou sur l'existence d'un perpetuum mobile. En effet, chaque prétendue loi de la nature exclut certaines choses comme étant impossibles. L'acceptation de n'importe quelle généralisation en tant que loi de la nature bloquera les questions qui sont basées sur des présupposés incohérents [conflicting]. La problématicité est encore autre chose. Etant donné l'état présent de notre connaissance, les questions portant sur les procédures communicationnelles d'extraterrestres habitant notre galaxie seront problématiques : elles sont prématurées et « supposent de trop ». Non seulement leur réponses mais leur possibilité même est controversée. Elles ne sont cependant pas impropres : elles sont parfaitement en accord avec tout ce que nous connaissons. Mais de telles questions ne peuvent être posées que sur le mode hypothétique, non sur le mode catégorique. (« S'il y a des extraterrestres, comment pourraient-ils communiquer ?) Les questions ineffables ne sont pas simplement sans réponse : on ne peut en fait les poser car elles ne peuvent pas être exprimées dans le cadre de l'état dominant du savoir. Nous ne sommes même pas en mesure de formuler une telle question ; elle gît totalement en dehors de portée de l'état présent de la science. De telles questions ne peuvent être instanciées que par des exemples historiques. Newton ne pouvait pas s'être demandé si le plutonium était radioactif. Le problème n'est pas qu'il ne connaissait pas la réponse correcte ; la question elle-même non seulement ne lui est pas venue à l'esprit, mais elle ne pouvait pas lui venir à l'esprit, car le cadre

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cognitif du savoir de l'époque ne fournissait pas les instruments conceptuels qui seuls permettent à cette question d'être posée. L'innovation conceptuelle implique la formulation de questions qui ne pouvaient même pas être considérées auparavant par le corpus cognitif, et peut imposer l'abandon de conceptions opératives rendues obsolètes (comme l'éther luminifère). L'histoire de la science regorge de cas semblables. Globalement, les problèmes scientifiques du jour n'auraient même pas pu être considérés il y a une ou deux générations : leurs présuppositions étaient cognitivement indisponibles. Chaque corpus cognitif possède un arsenal caractéristique de concepts qui définissent des limites corrélatives empêchant certaines question de se poser et les rendant simplement indiscutables. (La chimie moderne n'a que faire des « affinités » et la physique moderne de la vis viva.) Nous avons noté ailleurs3 qu'un état de la science peut être identifié par l'ordre du jour de ses questions : S = S ' si et seulement si Q(S) = Q(S ') Il est facile de voir qu'une telle interprétation peut être étendue aux variétés de questions ; nous obtenons alors : S = S ' si et seulement si Q*(S) = Q*(S ') Ici Q*(S t) est l'ensemble de les questions S t-posables (membres de Q(S t) pour lesquelles S t fournit également une réponse, de telle manière que [cf. ID52] : Q*(K) = {Q: (∃p)(p ∈ K & p @ Q} S'il y a différentes réponses, différentes présuppositions seront disponibles et il y aura bien sûr différentes questions. Le fait que l'ordre du jour des questions et que l'ensemble des réponses suffise chacun à identifier un état général de la connaissance veut bien sûr dire qu'ils devraient être coordonnés entre eux. En d'autres termes : les états de la connaissance qui admettent les mêmes questions doivent également admettre les mêmes réponses. A première vue, cela semble pourtant contre intuitif. On pourrait dire : « différentes réponses peuvent sûrement être données au même ensemble de questions, créant par là différents corpus cognitifs ; les questions sous-déterminent certainement les réponses ». Cela semble plausible. Mais cela n'est vrai que des ensembles de questions incomplets. Un ensemble [manifold] détaillé de questions correspondra à un corpus cognitif similaire. Si K diffère de K', même dans sa réponse à une seule question (par exemple, si K répond à la question Q par p tandis que K' y répond par p'), alors K admet la question « pourquoi p est-il la

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219

réponse à Q », question dont les présuppositions ne sont pas (par hypothèse) disponibles dans K'. Et donc deux corpus cognitifs différeront dans leurs engagements assertifs pour la simple raison qu'il existe une question à laquelle ils répondent différemment. Soit la thèse de la conservation des questions suivante : Pour peu qu'elle soit posable, une question demeure posable. Une question qui peut être soulevée pertinemment dans l'état contemporain de la science demeurera toujours à l'ordre du jour de la science4. Cette thèse selon laquelle si Q ∈ Q(St) alors pour tout t' > t nous aurons aussi Q ∈ Q(St'), est manifestement fausse. Une présupposition de Q qui est disponible au temps t et qui est relative à l'état de la science à ce moment là, St, pourrait ne plus être disponible en t' et à son corrélat St'. Des questions peuvent « se perdre » en étant oubliées, mais elles peuvent également se dissoudre au cours de l'évolution scientifique, lorsque la communauté scientifique abandonne ses présuppositions. Bien sûr une telle évidence ne veut pas dire qu'il ne peut exister de questions scientifiques permanentes, des questions qui, une fois formulées, demeurent à l'ordre du jour de la science : perm(Q) si et seulement si (∃t)(∀t' > t)(Q ∈ Q(St)) Dès l'abord, il convient cependant de souligner que, si les questions scientifiques peuvent être permanentes, elles ne doivent certainement pas l'être nécessairement. La science change très souvent d'idée sur ses présuppositions. (La théorie de l'éther électromagnétique de l'époque de Maxwell n'est plus utilisée ; l'idée de la définition précise de l' « intelligence » à partir de la mesure d'un « quotient intellectuel » univoque semble vaciller sur son trône.) Cela étant, on peut également prétendre qu'au plus une question est abstraite (c'est-à-dire au moins elle implique des détails opérationnels), au plus ses chances de perdurer sont grandes. « Pourquoi l'eau s'évapore-t-elle ? » est à l'ordre du jour de la science depuis l'antiquité grecque et y restera probablement. Mais la question « pourquoi tous les échantillons d'eau (pure) possèdent-ils tous le même poids spécifique » a disparu depuis la découverte de l'eau lourde. En conséquence, la capacité d'un corpus cognitif à répondre à des questions doit être estimée, non à partir de l'ensemble de toutes les questions imaginables, mais à partir de l'ensemble de toutes les questions appropriées ou légitimes, ensemble dans lequel le cadre cognitif débattu est lui-même à même de déterminer cette légitimité. Lorsque de fait un corpus cognitif rejette certaines questions, nous ne pouvons regarder

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automatiquement cet échec comme impliquant son discrédit. A la lumière de ces considérations, nous ne pouvons pas soutenir que la science peut tout expliquer : au mieux, nous pouvons soutenir que « la science peut expliquer tout ce qui est explicable » ; elle peut répondre à toutes les questions explicatives légitimes » (la science jugeant elle-même de cette légitimité). La possibilité d'une illégitimité relative prouve que le corpus cognitif du jour délimite non seulement les thèses que nous pouvons soutenir, mais aussi l'éventail des questions que nous pouvons soulever avec pertinence. La thèse centrale de la Critique de la raison pure de Kant est que certaines questions (c'est-à-dire celles de la métaphysique traditionnelle) ne peuvent pas du tout être posées, étant absolument illégitimes car elles transgressent les limites de l'expérience POSSIBLE5. Notre discussion conduit à la possibilité plus terre-à-terre mais néanmoins intéressante que certaines questions sont illégitimes circonstantiellement car elles transcendent les limites de l'expérience ACTUELLE, en ce que certaines de leurs présuppositions entrent en conflit avec le corpus cognitif disponible. Dans le cadre de la recherche scientifique, comme dans toute affaire humaine, nous devons partir de notre point de vue actuel [to proceed from where we are]. Notre confiance dans les réponses futures relativement à Sm — avec St où t = m pour maintenant, l'état de l'art cognitif qui est couramment disponible — ne devrait jamais être mise en doute par de simples questions de « principe général6 ». La qualité de membre de Sm ne représenterait pas notre meilleur effort si nous ne nous considérions pas comme étant engagés dans ce procès : elle ne représenterait pas notre vérité si nous ne la considérions pas comme notre meilleur effort pour arriver à la vérité. En conséquence, si Sm donne lui-même des indications suffisamment significatives [powerful] sur p — tellement significatives qu'elles indiquent que nous aurions tort de dépenser plus de ressources (en temps et en énergie) à essayer de résoudre la question — alors nous sommes fondés à laisser la question en repos. En même temps, il faut reconnaître que ceci constitue essentiellement une thèse plus pratique que théorique. L'aspect économique passe ici au premier plan : lorsque la perspective d'une erreur est suffisamment éloignée, on peut supposer qu'il n'y a aucune raison pratique à dépenser des ressources pour tenter de rencontrer des soucis purement hypothétiques7. Le fait qu'un jour pourrait venir où nous serons capables de faire mieux ne devrait jamais nous empêcher de faire de notre mieux aujourd'hui. Au contraire, cela devrait nous stimuler. Du reste, ces questions « dynamiques » demandent à réinvestiguer les thèmes abordés plus haut : à commencer par la question du progrès, celle de la qualité et celle de

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221

l'efficacité d'application en tant que clef au progrès. Puisqu'elles le furent déjà extensivement, nous nous permettons de renvoyer aux sections respectivement pertinentes (cf. III 1 3, 4 et 9).

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Notes 1

Voyez R. G. Collingwood, An Essay on Metaphysics (Oxford, Clarendon Press, 1962), pp. 38-40.

2

Pour un traitement plus complet des questions pertinentes, voyez notre Cognitive Systematization (Oxford, Basil Blackwell, 1979).

3

ID chapitre 2.

4

Symboliquement : (∀Q)(∀t > t')[Q ∈ Q (St) ⊃ Q ∈ Q (St')]

5

Kant fut sans doute le premier philosophe à développer une théorie des questions scientifiques sérieuse et à l’exploiter comme instrument méthodologique en épistémologie. Voyez notre papier sur « Kant and the Epistemology of Question », in Jochim Kopper, et. al., eds. 200 Jahre Kritik der reinen Vernunft (Mainz, 1981). L’initiative de Kant s’avéra cependant stérile et ce sujet tomba en désuétude jusqu’à ce que R. G. Collingwood ne le remette à l’ordre du jour. Voyez son Essay on Metaphysics (Oxford, 1940).

6

Comparez les chapitres VI-VII de notre Scepticism (Oxford, Basil Blackwell, 1980).

7

Sur cet aspect économique de la découverte, voyez également notre Peirce's Philosophy of Science (Notre Dame, University of Notre Dame Press, 1978), et en particulier le dernier chapitre « Peirce and the Economy of Research ».

3. Procès cognitif et réalisme métaphysiquei 1. Profondeurs cachées : l'impulsion réaliste Le fait que notre connaissance factuelle des dispositions mondaines soit un procès d'interaction continu avec la nature entraîne des conséquences d'une portée considérable. Car cela veut dire que, en ce qui nous — les sujets connaissants finis — concerne, les choses réelles possèdent des profondeurs cachées. Elles nous seront, dans une certaine mesure, toujours cognitivement opaques car on pourra toujours en apprendre plus à leur propos. Toute chose particulière — la lune par exemple — est telle que deux points de vue, liés mais critiquement différents, peuvent être envisagés : (i) la lune, la lune réelle telle qu'elle est « réellement » ; et (ii) la lune telle que quelqu'un (moi, vous, ou les Babyloniens) la conçoivent. Le fait crucial est ici que la chose à propos de laquelle nous entendons communiquer ou que nous essayons de concevoir (auto-communication), est virtuellement toujours la chose telle qu'elle est, pas la chose telle qu'elle est conçue par quelqu'un. De plus, nous ne pouvons que reconnaître la valeur de l'idée kantienne selon laquelle le « je pense » (je prétends, je soutiens, etc.) accompagne toujours implicitement toutes nos propositions et affirmations. Le facteur attributif accompagne toutes nos affirmations et rend inévitablement possible l'erreur. Cependant, cette visée objective [objectivity-intent] fondamentale — notre détermination à débattre de « la lune en elle-même » (de la vraie lune), indépendamment du caractère possiblement insoutenable de nos idées à son propos — est une condition sine qua non de la possibilité même de toute communication. Il est essentiel à l'entreprise communicationnelle d'éviter la position épistémologique égocentrique (copernicienne) qui rejette toute prétention à un statut privilégié pour nos conceptions propres

i Source : PP, Chap. 6.

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des choses. Une telle conviction s'enracine dans le fait que nous sommes prêt à « ne pas tenir compte de toute méprise » (les nôtres incluses) à propos des choses, et ce dans un registre très large : nous acceptons l'idée que les désaccords factuels sur les caractéristiques des choses sont non pertinents du point de vue de la communication au sein de limites extraordinairement larges. Nous sommes capables de dire quelque chose à propos du Sphinx (réel) parce que nous acceptons une convention communicationnelle fondamentale ou « contrat social », dont la teneur est que nous avons l'intention de parler de lui — de la chose elle-même telle qu'elle est « réellement » — en dépit de notre conception privée (nous « voulons dire »). Nous aboutissons à la règle commune qui s'impose à tout discours communicationnel : le facteur décisif est constitué par « le langage que nous utilisons » plutôt que par les buts informatifs particuliers (quel qu'il soient) que nous « avons en tête » à un moment précis. Lorsque je parle du Sphinx — bien que je me base sur mes propres conceptions de ce que cela implique —, chacun comprendra en vertu de l'intention conventionnelle portant sur les termes de référence, que je suis néanmoins en train de parler du « vrai Sphinx ». La communication requiert non seulement des concepts communs, mais aussi des sujets de discussion communs, un monde commun d'objets « an sich », d'autosubsistants concrets partagés. Le facteur de l'objectivité reflète notre engagement fondamental envers un monde partagé en tant que propriété commune aux communicateurs. Un tel engagement implique plus qu'un accord intersubjectif existant de facto. Car un tel accord est en fait une découverte a posteriori, tandis que notre interprétation de la nature des choses met « le monde réel » sur un socle nécessaire et a priori. Cette position s'enracine dans la convention fondamentale qu'est l'insistance, partagée socialement, sur la communication : l'engagement envers un monde objectif, un mode de choses réelles fournissant la cruciale focale commune sans laquelle la communication serait impossible. Dans le contexte communicationnel, toute prétention hégémonique de nos conceptions personnelles sur le réel — sans parler de prétentions quand à leur exactitude — doit être laissée de côté. L'intention fondamentale de prendre l'ordre objectif de ce « monde concret » à bras-le-corps est cruciale. Si nos engagements assertoriques ne transcendaient pas l'information dont nous disposons, nous ne serions jamais à même d' « entrer en contact » les uns avec les autres à propos d'un monde objectif partagé. On ne revendique rien au niveau de la primauté, de la correction, ou même de la congruence de nos conceptions avec celles des autres. L'intention fondamentale — discuter « la chose en elle-même » —

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prédomine et dépasse le simple traitement de la chose de notre simple point de vue personnel. Si nous devions établir notre propre conception comme quelque chose de définitif et de décisif, nous érigerions immédiatement un obstacle grave à la communication interpersonnelle réussie. La communication ne pourrait alors se produire qu'avec du recul, grâce à la sagesse rétrospective [the wisdom of the hindsight]. Elle ne se produirait que dans le cas peu probable d'un échange extensif indiquant une identité de conceptions tout au long de celui-ci. Nous ne pourrions alors apprendre que par expérience — à la fin d'un long échange totalement expérimental et provisoire. Et nous serions toujours sur des bases très instables. Car, quel que soit l'insistance avec laquelle nous essayons de déterminer l'identité de nos vues, la possibilité d'une divergence nous attendant au tournant ne peut jamais être écartée. La question de l'identité de la focale expérientielle ne pourrait jamais dépasser le stade de la supposition plus ou moins bien établie. Aucune de ces soidisant communications ne représente plus un échange d'informations mais constitue un tissu de conjectures fragiles. L'entreprise communicationnelle deviendrait un immense projet inductif, un exercice complexe de construction théorique, conduisant provisoirement à quelque chose qui, de fait, nous est donné dès l'abord par les présupposés de la base de travail attributive de notre langage1. Bien sûr, on pourrait objecter : « mais tout de même, on peut s'en sortir avec les seules conceptions personnelles, sans avoir à invoquer la notion d' « une chose en soi ». Ma conception d'une chose peut vous être communiquée, si je dispose d'assez de temps. La communication ne peutelle procéder en corrélant et en faisant correspondre les conceptions personnelles, sans s'en remettre à la médiation de « la chose en soi » ? Mais pensons concrètement : qu'est-ce que « disposer d'assez de temps » ? ; quand est-ce que la correspondance sera jugée « suffisante » pour garantir la bonne identification ? La valeur en argent comptant [cash value] de notre engagement envers la chose en soi est qu'il nous permet cette identification immédiate par imputation, par décret [fiat], sur base d'indicateurs modestes, plutôt que sur base d'un recours au poids inductif d'un ensemble d'évidences qui seront toujours problématiques. La communication est quelque chose que nous cherchons à faire délibérément, pas quelque chose dont nous comprenons l’accomplissement avec une sagesse finalement rétrospective2. Ces objections constituent néanmoins une contribution utile. Elles conduisent à reconnaître que « la chose en soi » opérant dans cette discussion n'est pas une sorte particulière de chose — une nouvelle catégorie ontologique — mais plutôt une formule sténographique qui

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résume une certaine règle de présomption ou d'imputation communicationnelle, c'est-à-dire celle d'un engagement a priori envers l'idée commune d'un focus objectif qui doit être posé, à moins que et jusqu'à ce que les circonstances le rendent intenable. L'imputation objectifiante ici débattue se trouve à la base même de notre position cognitive selon laquelle nous vivons et opérons dans un monde de choses réelles et objectives. Cet engagement envers l'idée d'un monde commun partagé est crucial pour la communication. Son statut est a priori : son existence n'est pas quelque chose que nous apprenons par l'expérience. Comme le vit clairement Kant, l'expérience objective n'est possible que si l'existence d'un tel monde réel, objectif, est présupposée dès l'abord — plutôt qu'interprétée comme découverte ex post facto à propos de la nature des choses. L'information — qu'elle soit réelle ou présomptive — que nous pouvons détenir à propos d'une chose n'est jamais que cela, c'est-à-dire l'information que nous prétendons détenir. Nous ne pouvons que reconnaître qu'elle est relative au sujet, et en général variable d'un sujet à l'autre. Nos essais communicatifs et inquisitifs sont donc garantis par une position informationnellement transcendante — la position selon laquelle nous habitons collectivement un monde partagé de choses existant objectivement, un monde de « choses réelles », parmi lesquelles nous vivons et enquêtons, mais à propos duquel nous ne possédons (et savons que nous ne posséderons jamais) qu'une information imparfaite, quelle que soit l'étape de notre entreprise cognitive. Ceci est quelque chose que nous devons apprendre. Les « faits de l'expérience » ne peuvent jamais nous le révéler. C'est quelque chose que nous postulons ou que nous présupposons. Son statut épistémique n'est pas celui d'une découverte empirique mais celui d'une présupposition qui est le produit d'un argument transcendantal portant sur la possibilité même de la communication ou de la recherche telles que nous les concevons couramment. Et donc, ce qui est débattu ici n'est pas une affaire de découverte mais bien d'imputation. L'élément de communauté, d'identité de focale, n'est pas le produit ex post facto de l'expérience, mais d'une prédétermination a priori inhérente à notre usage pratique du langage. Nous n'inférons pas la réalité et l'objectivité des choses à partir des données phénoménales, mais nous établissons l'authenticité de nos perceptions d'objets réels à travers le fait que ces objets sont donnés — ou plutôt pris — comme des choses existant concrètement et objectivement dès l'abord3. L'objectivité n'est pas déduite mais imputée. Il est crucial que les mécanismes de la communication humaine reposent dans le domaine de la puissance humaine. Si ce n'était pas le cas, ils ne

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pourraient pas être ce qu'ils sont. Cela étant, cette condition est remplie du point de vue du sens des mots, car c'est quelque chose que nous déterminons nous-même par coutume ou par décret. Mais la correction des conceptions, n'est pas simplement une affaire de discrétion humaine (de discernement) ; c'est quelque chose qui se trouve en dehors de la sphère de notre contrôle effectif. Car une « conception correcte » s'apparente à l'idée vraie de Spinoza, selon laquelle l’idée vraie doit « s'accorder avec l'objet qu'elle représente4 » dans des circonstances où cette question de l'accord pourrait bien nous échapper. (Les humains proposent mais ne disposent pas dans le cas de la coordination idée/concret.) Nous prétendons bien sûr que nos conceptions sont correctes, mais nous ne pouvons en être sûrs avant que tous les résultats soient disponibles [all the returns are in] — c'est-àdire, jamais. Ce fait rend critiquement important que (et rend compréhensible pourquoi) les conceptions sont communicationnellement non pertinentes). Notre discours reflète nos conceptions et peut-être les charrie [conveys], mais il n'est pas autonome par rapport à elles. Nous atteignons ainsi une conjonction idéelle importante. L'indépendance ontologique des choses — leur objectivité et leur autonomie par rapport aux machinations de l'esprit — est un aspect crucial du réalisme. Le fait qu'au cœur même de notre conception des choses concrètes on trouve l'idée que de tels éléments se projettent hors de la portée cognitive de l'esprit, signale un schème conceptuel fondamentalement objectif. La seule ontologie plausible est celle qui envisage un domaine de réalité qui dépasse les limites de la connaissance (et même du langage), adoptant la position selon laquelle le caractère dépasse les limites de la caractérisation. C'est un aspect remarquable du statut indépendant de l'esprit du réel objectif que les caractéristiques de quelque chose de réel transcendent toujours ce que nous en savons. En effet, de nouveaux faits ou des faits différents concernant des choses réelles peuvent toujours se présenter, et tout ce que nous dirons jamais à ce propos ne saura épuiser tout ce qui pourrait et devrait être dit à ce propos. De ce point de vue, l'objectivité est cruciale au réalisme et l'inexhaustibilité cognitive des choses est une garantie sûre de leur objectivité.

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2. La fondation pragmatique du réalisme en tant que base pour la communication et le discours A part la nécessité brute, qu'est-ce qui valide nos présuppositions et nos postulats cognitifs ? Le premier facteur à l'œuvre ici est simplement notre dévotion à l'utilité. Puisque l'existence d'un domaine objectif d'existence réelle n'est pas un produit mais une précondition de l'enquête empirique, son acceptation doit être validée de manière appropriée pour tous les postulats et les préjugements, c'est-à-dire en terme d'utilité ultime. Gardons cette perspective pragmatique à l'esprit et demandons-nous plus précisément : qu'est-ce que ce postulat d'une réalité indépendante de l'esprit nous apporte ? La réponse est immédiate. Ce postulat est essentiel à la totalité de notre schéma conceptuel normal reliant enquête et communication. Sans lui, la conduite factuelle et la légitimation rationnelle de notre pratique communicative et investigatrice seraient détruites. Si nous ne souscrivions pas au réalisme, rien de ce que nous faisons dans ce domaine cognitif ne ferait plus sens. Premièrement, nous avons absolument besoin de la notion de la réalité afin d'opérer avec le concept classique de vérité en tant que « correspondance avec la réalité » (adaequatio ad rem). Dès que nous abandonnons le concept de réalité, l'idée selon laquelle, en acceptant une proposition factuelle comme vraie, nous nous engageons ontologiquement (« comment le concret est réellement ») serait également perdue. La sémantique même de notre discours impose le réalisme ; nous n'avons pas d'autres alternatives que d'accepter comme réelles les circonstances que revendiquent les affirmations que nous sommes prêts à accepter. Dès que nous avançons sérieusement une affirmation, nous devons interpréter comme réelles les circonstances qu'elle promeut, et nous devons interpréter ses conséquences comme des faits. Nous avons besoin de la notion de la réalité pour travailler avec la conception [classique] de la vérité. Une affirmation factuelle du type « il existe des mésons pi » est vraie si et seulement si le monde est tel que des mésons pi existent en son sein. En vertu de leur essence même en tant que vérité, les affirmations vraies doivent établir des faits : elles formulent ce qui existe réellement, c'est-àdire, elles « caractérisent la réalité ». La conception de la vérité et la

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conception de la réalité se juxtaposent [come together] dans la notion d'adaequatio ad rem — c'est le principe vénérable selon lequel parler vrai équivaut à dire comment les choses se tiennent dans la réalité, qu'elles sont comme nous l'avons prétendu. Deuxièmement, le rejet nihiliste de la réalité détruirait une fois pour toutes la division cruciale établie par Parménide entre l'apparence et la réalité. Et ceci exigerait de nous un prix effrayant : nous serions réduits à ne plus parler que de ce que nous (moi, vous, un grand nombre d'entre nous) pensons être réel. La notion contrastante cruciale de la vérité réelle ne serait plus disponible : nous ne serions plus capable de contraster nos vérités putatives avec celles des autres, mais ne pourrions plus travailler avec la distinction classique entre le putatif et l'actuel, entre ce que les gens pensent simplement être réel et ce qui, de fait est réel. Nous ne pourrions plus soutenir, à la manière du commentateur d'Aristote, Thémistius « que l’être ne s’accomode pas aux opinions, mais que les opinions vraies s’accomodent à l’être5 ». Troisièmement, se pose la question de la coordination cognitive. La communication et la recherche, telles que nous les menons de fait, sont fondées sur l'idée fondamentale d'un monde réel fait de choses objectives, existant et fonctionnant « en elles-mêmes », sans dépendance spécifique par rapport à nous et en conséquence accessible semblablement à tous. La communication intersubjectivement valide peut uniquement se fonder sur un accès commun à un ordre objectif de choses. La totalité du projet communicatif est fondé sur l'acceptation de l'idée qu'il existe un domaine d'objets partagés à propos duquel nous, en tant que communauté, partageons des questions et des croyances, et à propos duquel nous, en tant qu'individus, ne détenons vraisemblablement que des informations imparfaites qui peuvent être critiquées et complétées par les efforts d'autrui. Quatrièmement, nous avons l'importante conséquence suivante : ce n'est qu'à travers la référence à un monde réel, compris comme objet commun et comme foyer partagé de nos diverses luttes, que nous pouvons établir un contact communicationnel les uns avec les autres. La recherche comme la communication sont engrenées à la conception d'un monde objectif : un domaine, partagé collectivement, de choses qui existent strictement « par elles mêmes », consistant en un domaine persistant et indépendant au sein duquel et (ceci est plus important) en référence auquel l'enquête se déroule. Nous ne pourrions pas procéder sur base de la notion selon laquelle l'enquête évalue le caractère du réel si nous n'étions pas prêt à supposer ou à postuler une réalité pour ces évaluations. Il serait clairement vain de

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machiner nos caractérisations de la réalité si nous n'étions pas prêts à accepter l'affirmation qu'il y a une réalité à caractériser. Cinquièmement, recourir à une réalité indépendante de l'esprit rend possible une interprétation « réaliste » de notre savoir en tant que potentiellement imparfait. Le rejet de cet engagement envers la réalité an sich (ou envers la vérité réelle [actual truth] à son propos) exige un prix inacceptable. Car, en abandonnant cet engagement, nous perdons également ces contrastes régulateurs qui canalisent et conditionnent notre interprétation de la nature de la recherche (et donnent en effet forme à notre conception de ce procès tel qu'il existe au sein de notre cadre conceptuel). Nous ne pourrions plus affirmer : « ce que nous avons ici est satisfaisant, mais ce n'est probablement pas "la vérité réelle totale" [the whole real truth] sur la question ». Notre conception même de la recherche devrait être abandonnée si les conceptions corrélées d'une « vraie réalité » et d'une « vraie vérité » ["actual reality" and "the real truth"] n'étaient plus disponibles. Sans le concept d'une réalité, nous ne pourrions plus comprendre notre connaissance sur le mode faillibiliste que nous mettons en œuvre en pratique (la connaissance possède des caractéristiques provisoires, approximatives, improuvables qui constituent une partie importante du schème conceptuel au sein duquel fonctionne notre concept d'enquête). La réalité (au sens métaphysique traditionnel) est une condition des choses qui correspond à « la vraie vérité » ; elle est le domaine de ce qui est vraiment en tant que tel [what really is as it really is]. Elle constitue le contraste pivotal entre la « simple apparence » et la « réalité en tant que telle », entre « notre représentation de la réalité » et « la réalité ellemême », entre ce qui est vraiment et ce que nous ne faisons que penser (croire, supposer, etc.) que c'est. Notre allégeance au concept de la réalité et à ce contraste pivotal s'enracine dans la reconnaissance faillibiliste, qu'au niveau des détails spécifiques de la théorie scientifique, rien de ce que nous tenons pour vrai ne peut être falsifié et, en effet, le sera sûrement [falsifié] si on peut en croire notre expérience passée. Notre engagement envers la réalité, indépendante de l'esprit, du « monde réel » est lié à notre reconnaissance du fait que, en principe, chacune de nos idées scientifiques actuelles [present] sur la manière dont le monde opère, pourrait bien devenir, à tout moment, intenable. C'est parce que nous avons le sentiment des imperfections de notre description scientifique du monde que nous sommes convaincus qu'une réalité s'étend par delà la connaissance imparfaite que nous en avons (dans tous les sens de « s'étendre »). En abandonnant notre engagement envers une réalité indépendant de l'esprit, nous perdrions l'impulsion de la recherche.

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Sixièmement et dernièrement, nous avons besoin d'un concept de réalité afin de travailler avec le modèle causal de recherche. Notre représentation standard de la place de l'humanité dans le monde dépend de l'idée fondamentale qu'il existe un monde réel (quelles que soient les imperfections de notre caractérisation de ce monde) dont les opérations causales produisent inter alia des impacts sur nous, fournissant par là la base de notre représentation mondaine. La réalité est interprétée comme la source causale et la base des apparences, l'initiateur [originator] et le déterminateur [determiner] des phénomènes de notre expérience cognitive pertinente. « Le monde réel » est interprété comme opérant causalement, à la fois en étant le modeleur de la pensée et l'arbitre ultime de l'adéquation de nos théorisations. (Que l'on pense encore à l' « expérience de Harvard » de C. S. Peirce.) En résumé, nous avons donc besoin du postulat d'un ordre objectif portant sur une réalité indépendante de l'esprit pour six raisons importantes : (1) afin de garantir la distinction entre le vrai et le faux relativement aux questions factuelles, et afin de rendre opératoire l'idée de la vérité correspondance (2) afin de garantir la distinction entre apparence et réalité, entre notre représentation de la réalité et la réalité elle-même (3) afin de fonder la communication intersubjective (4) afin de fonder la recherche commune (comme projet de la communauté) (5) afin de rendre compte de l'interprétation faillibiliste de la connaissance humaine (6) afin de supporter le mode causal de l'apprentissage et de la recherche, et afin de servir de base à l'objectivité de l'expérience. En conséquence, le concept d'une réalité indépendante de l'esprit joue un rôle central et indispensable dans notre pensée en ce qui concerne les questions de langage et de connaissance. Aussi bien dans la communication que dans la recherche, nous cherchons à offrir des réponses à nos questions sur la nature du « domaine objectif ». Il est interprété comme l'objet épistémologique de la connaissance véridique, dans le contexte du contraste entre « le réel » et ses apparences « simplement phénoménales ». N'ayons pas peur de répéter qu'il est compris comme la cible du telos du procès d'estimation de la vérité, comme fournissant un foyer commun à la communication et à la recherche commune. (Le « monde réel » constitue donc l' « objet » de nos efforts cognitifs dans les deux sens du terme : l'objectif vers lequel ils sont dirigés et la raison pour laquelle ils sont mis en branle.) Qui plus est, la réalité est interprétée

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comme la source ontologique de nos efforts cognitifs, fournissant la matrice existentielle dans laquelle nous nous mouvons et existons, et dont l'impact fournit le premier moteur de nos efforts cognitifs. Toutes ces facettes du concept de réalité sont intégrées et unifiées dans la doctrine classique de la vérité-correspondance (adaequatio ad rem), une doctrine qui ne fait sens que dans le cadre d'un engagement envers une réalité indépendante de l'esprit. En conséquence, la justification de cette présupposition fondamentale de l'objectivité n'est pas du tout de l'ordre de la preuve ; elle est plutôt fonctionnelle. Nous avons besoin de ce postulat afin de rendre notre schème conceptuel opérant. La justification se trouve dans son utilité. Nous ne pourrions pas formuler nos conceptions existantes de la vérité, du fait, de l'enquête et de la communication, sans présupposer la réalité indépendante d'un monde externe. Nous ne pourrions simplement pas concevoir l'expérience et l'enquête comme nous le faisons. (Ceci constitue en quelque sorte un « argument transcendantal », qui procède du caractère de notre schème conceptuel à l'acceptabilité de ses présuppositions intrinsèques.) La validation première de cette cruciale objectivité se trouve dans son utilité fonctionnelle de base dans la mise en œuvre de nos buts cognitifs. Il est important d'explorer plus avant les implications de cette justification fonctionnelle. Notre engagement envers une réalité objective, qui se trouve derrière les données dont les observateurs s'assurent, est absolument indispensable à toute progression dans le domaine des objets publiquement accessibles (un domaine essentiel à l'enquête commune sur un monde partagé et à la communication interpersonnelle). Nous adoptons — et nous devons le faire — une règle standard, qui prévaut sur tous les discours communicationnels, selon laquelle le langage que nous utilisons est le facteur décisif dans notre discours cognitif (plutôt que le but informationnel ponctuel que nous poursuivons circonstantiellement). Car si nous devions établir nos propres conceptions des choses d'une manière définitive et décisive, nous érigerions immédiatement une barrière non seulement contre toute enquête future, mais aussi, et cela n'est pas moins important, contre la possibilité d'une communication interpersonnelle réussie. La communication ne requiert pas seulement des concepts communs mais aussi des thèmes communs, des éléments de discussion partagés interpersonnellement, un monde commun constitué par les objets réels auto-subsistants essentiels au partage de l'expérience. Le facteur de l'objectivité reflète notre engagement fondamental envers un monde collectivement disponible, en tant que la propriété commune aux sujets communicants. Un tel engagement implique plus qu'un simple accord

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intersubjectif factuel [de facto]. Un tel accord est l'affaire d'une découverte a posteriori, tandis que notre interprétation de la nature pose « le monde réel » de manière nécessaire et a priori. Cette position s'enracine dans la convention fondamentale d'une instance communicationnelle partagée socialement. Ce qui lie mon discours avec celui de mon interlocuteur est le fait que nous souscrivons tous deux à la supposition (qui est tout à fait défendable) que nous parlons tous deux de la même chose partagée, indépendamment de nos propres erreurs possibles. Ce qui veut dire que, peu importe le nombre et l'étendue de nos changements d'opinion à propos de la nature d'une chose ou d'un type de choses, nous parlons toujours exactement de la même chose ou du même type de choses. Cette supposition garantit la réidentification d'une théorie ou d'un système de croyance à l'autre. Une leçon importante émerge en conséquence. Le raisonnement qui nous mène à cet engagement envers l'objectivité ontologique est, en fin de compte, piloté cognitivement. Sans un engagement présuppositionnel envers l'objectivité (et son acceptation d'un monde réel, indépendant de nous, que nous partageons avec autrui), la communication interpersonnelle deviendrait impraticable. L'objectivité fait partie intégrante de la base présuppositionnelle sine qua non au projet de communication sensée. Répétons-le : si notre propre conception subjective des choses devait être déterminante, la communication informative sur le monde commun d'objets et de procès partagés deviendrait impossible. Notre concept d'une chose réelle est tel qu'il fournit un point fixe, un centre stable autour duquel la communication tourne, un foyer invariant de conceptions potentiellement diverses. Ce qui doit être déterminant, décisif, définitif, etc. dans mon discours n'est ni ma conception, ni la vôtre, ni encore celle de qui que ce soit. L'intention conventionnelle que nous avons discutée implique que la coordination des conceptions ne décide pas de la possibilité de la communication. Même si ma conception diffère totalement de la vôtre, vos affirmations à propos d'une chose peuvent très bien m'apporter quelque chose. Afin de communiquer nous ne devons pas présupposer que nos interprétations sont identiques, seulement que nous avons un même monde en partage. Cet engagement envers une réalité objective qui sous-tend les données disponibles est indispensable à chacun des pas que nous faisons dans le territoire des objets publiquement accessibles. Nous ne pourrions pas établir un contact communicatif à propos d'un élément de discussion objectif commun si notre discours n'avait prise que sur nos propres idées et conceptions idiosyncrasiques.

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3. L'aspect idéaliste du réalisme métaphysique Le réalisme est donc une position à laquelle nous sommes contraints non par la poussée des faits [push of evidence] mais par la traction de l'intention [pull of purpose]. Quoi qu'il en soit, à l'origine, un engagement réaliste constitue l'input de notre investigation de la nature plutôt que son output. Au fond, il ne représente pas un fait découvert, mais une présupposition méthodologique de la pratique inquisitive [praxis of inquiry] ; son statut n'est pas constitutif (descriptif de faits [factdescriptive]), mais régulateur (facilitateur de pratiques [praxisfacilitating]). Le réalisme n'est pas une découverte factuelle, mais un postulat pratique justifié par son utilité ou sa commodité dans le contexte de nos buts et intentions — étant donné que si nous n'acceptions pas notre expérience comme fournissant une indication factuelle à propos d'un ordre objectif, nous serions incapables de valider une affirmation, quelle qu’elle soit. (Bien sûr, nous pouvons ultimement découvrir, et nous découvrons, qu'en adoptant cette position réaliste nous sommes capables de développer une pratique inquisitive et communicationnelle qui prouve son efficacité dans la conduite de nos affaires.) La thèse ontologique selon laquelle il existe une réalité physique indépendante de l'esprit, réalité qui est rencontrée plus ou moins adéquatement — mais toujours imparfaitement —, est l'affirmation clef du réalisme ; elle est soutenue par l'argument exposé ci-dessus. Mais selon ce que nous apprend notre analyse contextualisante, cette thèse de base possède le statut épistémique d'un postulat présuppositionnel, qui est validé initialement par son utilité pragmatique, et qui est rétrovalidé ultimement par les résultats satisfaisants de sa mise en œuvre (à la fois d'un point de vue pratique et théorique). Notre engagement réaliste n'est pas, de ce point de vue, le produit de nos enquêtes sur le monde, mais le reflet de comment nous concevons le monde. Le type de réalisme que nous envisageons ici est en conséquence un réalisme qui pivote autour du fait que nous pensons le réel d'une certaine manière, et qu'en fait notre conception même du réel est quelque chose que nous utilisons car elle rencontre nos buts et nos intentions. Dans la mesure où le réalisme repose ultimement sur cette base pragmatique, il n'est pas basé sur des considérations de preuves indépendantes portant sur la manière dont les choses existent dans le monde, mais plutôt sur un raisonnement pratique sur la manière dont nous pensons (et devons penser) le monde dans le contexte des projets que nous

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poursuivons. De cette manière, l'engagement réaliste joue un rôle essentiellement utilitariste en fournissant un pré-requis fonctionnel à nos ressources intellectuelles (tout particulièrement pour nos schèmes conceptuels en relation avec la communication et la recherche). Le réalisme revient donc à l'affirmation saillante de l'idéalisme classique, selon laquelle les valeurs et les intentions jouent un rôle pivotal dans notre compréhension de la nature des choses. Et nous faisons retour également au thème caractéristique de l'idéalisme, selon lequel le sujet connaissant joue un rôle actif non seulement dans la constitution mais dans l'institution de ce qui est connu. Bien sûr, ce type d'idéalisme n'est pas ontologique mais méthodologique. Il ne rejette pas les objets réels qui existent indépendamment de l'esprit et qui sont, en tant que tels, causalement responsables de notre expérience objective ; tout au contraire, il est destiné à faciliter leur acceptation. Mais il insiste sur le fait que l'argument justificateur pour cette acceptation se trouve dans un cadre intentionnel qui s'origine dans l'esprit. Car notre engagement réaliste n'est pas interprété comme s'originant dans l'expérience mais pour elle : afin de nous permettre d'exploiter l'expérience de manière à valider l'enquête et la communication portant sur le réel objectif. La « réalité elle-même » est sans aucun doute indépendante de nos croyances et de nos désirs, mais la seule chose qui peut nous préoccuper est la réalité telle que nous l'interprétons. La seule interprétation de la réalité qui nous soit disponible est celle qui est conçue par nous sous l'égide de principes d'acceptabilité auxquels nous souscrivons car ils font notre affaire. Une telle position fonctionne tout à fait comme un réalisme. Cependant, à la lumière du fait qu'elle pivote sur le caractère de nos concepts et sur leur modus operandi, il apparaît que son fond de commerce est en fait hypothéqué au profit de l'idéalisme. Le fait que l'objectivité soit le fruit de l'intentionnalité de la communication permet à l'idéalisme de s'infiltrer dans le domaine réaliste. L'idéalisme en question est en fait encore plus profond. Il n'y a pas de doutes que nous soyons fermement et irrévocablement dévoués à l'idée qu'il existe un domaine physique que tous les chercheurs scientifiques habitent et examinent. Nous affirmons une réalité physique unique, uniforme, et nous insistons sur le fait que toutes nos recherches existent en son sein et portent sur elle : ce réalisme unique partagé, cette variété unique d'objets physiques et de lois. Mais cette idée même d'un domaine unique et uniforme d'objets physiques et de lois représente très précisément une de nos idées. Et cette idée est elle-même le produit de la manière la plus commode et efficace que nous ayons trouvé de parler des choses : elle n'est

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ni plus ni moins que la projection d'une théorie créée pour rencontrer les besoins et les commodités de notre situation intellectuelle. Cette approche avalise un réalisme objectif [object-level realism] qui repose, au niveau légitimateur inférieur, sur un idéalisme présuppositionnel. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous en arrivons à un réalisme qui est fondé, au moins initialement, sur une base fondamentalement idéaliste — un réalisme dont la base légitimatrice ultime est idéale. Le réalisme authentique ne peut exister que dans un état de tension.La seule réalité qui vaut la peine d'être posée est une réalité qui est, dans une certaine mesure, connaissable. Mais c'est la limitation même de notre savoir — la reconnaissance que la réalité dépasse ce que nous pouvons en faire, en savoir ou en conjecturer — qui promeut le fait que le réel est indépendant de l'esprit. Contre le sceptique, il est important de souligner que l'esprit humain est suffisamment accordé avec la réalité pour que quelque connaissance soit possible. Mais il est tout aussi important de souligner, avec les réalistes, que la réalité possède une profondeur et une complexité structurelles qui dépassent les capacités de l'esprit. Cette leçon s'impose clairement à nous lorsque nous considérons l'inévitabilité des aspects processuels et développementaux de notre connaissance factuelle.

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Notes 1

[imputational groundwork]. La justification de telles imputations est traitée plus en profondeur dans le chapitre IX de notre Induction (Oxford, Basil Blackwell, 1980). Voir également ID pp. 15-18.

2

[wisdom of eventual hindsight].

3

L’argument est d’orientation kantienne. Kant prétend que nous ne pouvons pas apprendre expérientiellement l’objectivité des choses extérieures, parce que nous ne pouvons reconnaître nos perceptions en tant que perceptions (c’est-àdire en tant que représentations de choses extérieures) que si les choses extérieures sont d’abord données en tant que telles (plutôt que d’être apprises ou inférées). Comme le résume Kant dans sa « Réfutation de l’idéalisme » : « L’idéalisme admettait que la seule expérience immédiate est l’expérience intérieure et qu’on ne fait que conclure de là à l’existence des choses extérieures, mais seulement de manière incertaine […]. Or, il est démontré ici que l’expérience extérieure est proprement immédiate […]. (Critique de la raison pure, B276, traduction citée, p. 206.)

4

Spinoza, Ethique, Livre 1, axiome 6, édition citée, p 311.

5

Maïmonide, Le Guide des Égarés, I, 71, 96a (traduction française par Salomon Munk, Paris, 1856 et Verdier, 1979, p. 177).

4. Le procès en philosophie i 1. La philosophie en procès La confiance dans l'intérêt et l'utilité de l'entreprise métaphysique, dans sa configuration plus ou moins traditionnelle, constitue un aspect saillant de la perspective optimiste promue par la philosophie du procès. La plupart des mouvements philosophiques majeurs du XXe siècle ont insisté (à partir d'une variété de perspectives très diverses) sur le caractère inapproprié de la métaphysique. Que l'on pense au scientisme du positivisme logique, à l'empirisme rigide de l'analyse linguistique, à la négativité de l'herméneutique heideggerienne, au nihilisme du post-modernisme néonietzschéen, à l'anti-cognitivisme du néo-pragmatisme, ou au prosaïsme agnostique [the know-nothing prosaicism] du dernier Wittgenstein. Les uns après les autres, les mouvements d'avant garde [en français dans le texte] philosophiques du XXe siècle ont abandonné les problèmes de la métaphysique traditionnelle en arguant qu'ils reflètent les soucis et les conceptions démodés d'une ère dépassée. La philosophie du procès, cependant, tient fermement tête face à tout ce négativisme. Elle n'apprécie pas moins qu'une autre philosophie les fruits des études scientifiques et culturelles. Mais elle ne les interprète pas comme le substitut du philosopher traditionnel, mais plutôt comme une source qui apporte de l'eau à son moulin. Contre le courant à la mode, la philosophie du procès n'interprète pas la science, ou la logique, ou la théorie du langage, ou l'intelligence artificielle comme fournissant des solutions de remplacement à la philosophie traditionnelle, mais considère ces entreprises comme enrichissant l'ordre du jour de la philosophie, et comme fournissant des matières à penser. Ce serait bien sûr une erreur que de considérer la métaphysique du procès comme une position doctrinale complète et définitivement établie. Elle est bien plutôt une « approche » (comme nous l'avons caractérisée spécialement dans le chapitre 3 de la partie I : « Idées fondamentales »). Car cette philosophie du procès est aussi une philosophie en procès. Elle n'est pas un cadre doctrinal à la stabilité conceptuelle figée, mais une

i Source : PM, Chap. 10.

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approche changeante et évolutive dont la nature elle-même doit être comprise à l'aide de termes processuels. Mais cette manière de penser estelle de fait cohérente ? Une théorie logiquement consistante peut-elle à la fois élaborer ses affirmations et concéder leurs limitations ?

2. La philosophie du procès est-elle cohérente ? Les philosophes du procès sont parfois accusés d'inconsistance. On leur offre l'épreuve suivante : « comment pouvez-vous prétendre que tout change et que le monde ne possède pas de caractéristiques permanentes alors que cette instabilité et cette impermanence caractéristiques sont ellesmêmes (selon votre propre théorie) une caractéristique permanente de la réalité ? » Le fait est que l'emphase de la philosophie du procès sur l'ubiquité du changement doit être comprise avec subtilité. Nous ne pouvons pas simplement dire sans plus « tout change ». Le changement est, en tout premier lieu, la frontière mouvante qui sépare le passé et le futur, et caractérise par là le présent créateur [productive]. Le passé en tant que tel ne change pas, il ne change qu'au travers de ses relations à ce qui le suit. La lettre S demeure la même lettre, mais elle est différenciée en effet opérateur lorsqu'elle est suivie de I et de ALE. Ce type de changement peut constituer un changement du « second ordre » (un « changement de Cambridge », comme certains philosophes l'ont appelé), mais en même temps, il s'agit d'un changement. Une certaine sophistication est ici requise. En particulier, on doit reconnaître qu'un changement en philosophie du procès ne constitue pas nécessairement un changement de philosophie du procès. Néanmoins, étant donné la stabilité relative des affirmations linguistiques, comment pouvons-nous capturer un domaine de procès à l'aide des éléments stables [fixities] du langage et de la logique ? C'est une vieille rengaine. Avec un œil sur les paradoxes de Zénon, Aristote a déjà affirmé qu'une doctrine qui soutient que tout change — que tout, partout et toujours, est et n'est pas à la fois — viole le principe de non-contradiction et est en conséquence incohérente. Et en effet l'affirmation selon laquelle tout change semble bien s'auto-exempter opportunément. Mais les apparences sont ici trompeuses. L'affaire n'est pas si grave. Il convient de tenir compte de la distinction qui existe entre le domaine des faits avec et sur lesquels une théorie opère, et le domaine des faits auxquels

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une théorie appartient. La botanique traite des plantes, mais un principe botanique n'est pas lui-même une plante. La météorologie traite du temps, mais n'est pas elle-même un phénomène météorologique. De même, une position métaphysique en tant que telle ne fait pas elle-même partie des phénomènes naturels, et en conséquence ne doit pas tomber sous le coup des mêmes contraintes. En disant que tout au sein de la nature change, nous ne sommes pas contraints de nier que certains faits à propos de la nature (tels que « tout dans la nature change ») peuvent eux-mêmes être permanents. Bien sûr, les interprétations et les affirmations des gens sur les questions portant sur la philosophie du procès constituent un phénomène naturel. Et si la philosophie du procès est correcte, alors ces croyances changeront et se développeront dans le temps, comme le feront l'interprétation et la compréhension de ces thèses apparemment beaucoup trop stable par lesquelles nous les formulons. Mais, c'est un fait bien connu (plutôt qu'un paradoxe) que le cours historique des choses occasionne des changements dans les interprétations que font les gens de n'importe quelle théorie, qu'il s'agisse de la théorie atomique de la matière ou de la théorie du progrès naturel dans son ensemble. Dans une certaine mesure, la plainte est toutefois méritoire/recevable. La philosophie du procès est aussi une philosophie en procès. Jusqu'à présent, nous ne disposons pas d'une philosophie du procès complètement développée et adéquatement articulée. Malgré tout ce qui a été dit et fait par ses promoteurs à toutes les époques, la philosophie du procès demeure de diverses manières incomplète et imparfaite. Mais bien sûr, la même plainte peut être adressée à absolument toutes les approches métaphysiques. De ce point de vue, la philosophie du procès possède au moins la vertu de l'auto-justification. Comme un commentateur avisé l'a remarqué : « la qualité du flux (processuel) d'être inachevé et à jamais incomplet a séduit, parmi les constructeurs de théorie systématique, plusieurs adhérents à la métaphysique du procès1 ». Restant cohérente avec l'esprit de sa propre approche, la philosophie du procès n'est pas un produit fini mais un projet inquisitif continu [ouvert]. Pour autant que la philosophie du procès soit cohérente par rapport à ellemême, elle devra travailler avec ses propres termes de référence. Pour qu'un processiste soutienne qu'il est arrivé à un ensemble complètement déterminé de catégories ou à un tableau définitif de principes explicatifs, il lui faudrait trahir l'esprit de l'entreprise. La complexité et la volatilité de l'expérience écarte l'irrévocabilité. Un cadre de pensée qui doit être adéquat à l'expérience doit renoncer à prétendre à la complétude. Car l'idée même d'exactitude définitive — l'idée d'atteindre immédiatement la généralité et la précision qui est désirée — est rendue implausible par l'inévitable

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dépendance dans laquelle se trouve le philosophe vis à vis de l'instrument imparfait qu'est le langage humain. Tout labeur philosophique est l'affaire d'une appropriation imparfaite. En conséquence, aucune discussion particulière de la philosophie du procès ne devrait être interprétée comme proposant une présentation complète et définitivement articulée de la doctrine. Toute discussion de ce type, la nôtre incluse, cela va sans dire, devrait se comprendre et se présenter elle-même d'une manière foncièrement processuelle, comme n'étant pas finale mais en progrès ; comme Whitehead l'a écrit : « Ce qui importe n'est pas de terminer, mais d'aller de l'avant2. » En fait, il serait peut-être préférable de parler du philosopher du procès plutôt que de philosophie du procès, c'est-à-dire d'utiliser le langage de l'activité plutôt que le langage des choses.

3. L'état de la philosophie du procès Nous l'avons vu, l'approche du procès a joué un rôle significatif dans la pensée anglo-américaine, en particulier en relation à la philosophie pragmatique et à la théologie naturelle3. Qu'en est-il de sa critique ? En toute justice, on devrait escompter un ensemble substantiel d'évaluations critiques, voire de réfutations, de la philosophie du procès. Mais cette attente sera déçue. Il est assez intéressant de remarquer que l'étudiant cherchant des évaluations minutieuses et des critiques détaillées de la philosophie du procès peut s’attendre à une grosse déception. Alors que l'ontologie du procès elle-même est une position critique qui argumente pied à pied contre l'approche substantialiste, elle n'a elle même pas fait l'objet de beaucoup d'examens critiques. Ceux qui sont peu portés à écouter ses doléances ont simplement poursuivi leur propre chemin et élaboré du mieux qu'ils le pouvaient leurs propres positions substantialistes, sans se préoccuper des alternatives processistes. La principale exception à cette règle est celle que nous avons examinée de près dans notre chapitre I.2.3. : à savoir la réfutation putative du processisme par P. F. Strawson dans son ouvrage influent Individuals4, qui en effet soumet la philosophie du procès à une attaque frontale. Mais une hirondelle ne fait pas le printemps, et cette seule exception à la règle du criticisme par omission ne bouleverse pas la situation globale dans laquelle se trouve la philosophie du procès sur la scène actuelle. Le fait demeure

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que ceux qui rejettent la philosophie du procès l'ont, pour la plupart, simplement ignorée et se sont consacrés à l'élaboration de positions alternatives. Pourquoi cet état de choses ? La nature de la philosophie du procès rend elle-même compte en partie de ce phénomène. Comme nous l'avons vu, elle constitue plus une approche générale qu'une thèse ou théorie. Et cette nature flexible ou diffuse de son approche la rend peu propice à une attaque critique. Les thèses et les théories sont bien déterminées et elles peuvent donc être épinglées et découpées critiquement. Mais les approches sont trop plastiques, trop changeantes pour admettre facilement une évaluation critique. D'autre part, il y a la nature processuelle de la philosophie. La philosophie en tant que tout, interprétée comme entreprise commune (plutôt que comme une vue personnelle), est une exploration continue, et consiste en un développement continu de différentes approches. En conséquence, la critique philosophique d'une théorie est souvent indirecte, procédant par le truchement de l'élaboration de la position rivale, qui est interprétée comme détenant plus d'avantages et d'attraits. On s'en remet à sa marotte philosophique en espérant que ces rivaux empoisonnants s'en iront d'eux-mêmes. Mais bien sûr ils n'en font rien et obligent la position de leur rival à s'étendre, à s'améliorer, et à devenir plus sophistiquée. Jamais on n'arrive à un arrêt. En matière de débat philosophique, il n'y a pas de clôture. Quoi qu'il en soit, le fait demeure que la philosophie du procès n'a pas encore reçu l'attention — et la résistance — qu'elle mérite.

4. Procès et métaphilosophie Dans ce livre, nous avons cherché à discuter, preuves à l'appui, et à illustrer l'utilité et la faisabilité de l'approche processuelle en philosophie. Mais il convient de noter et d'insister sur le fait crucial que la métaphilosophie (l'étude théorique de la philosophie et du philosopher) constitue une dimension cruciale de l'entreprise philosophique. Et donc, pour autant que le processisme soit utile et approprié en philosophie « générale », une approche processuelle devrait sembler opportune en métaphilosophie. Cette attente est en fait confirmée par les circonstances qui prévalent : la philosophie est un procès continu de conjectures qui exploite les données de l'expérience afin de résoudre les « grandes questions » qui constituent le foyer principal de son entreprise. Car l'expérience est un paysage continuellement changeant, tout particulièrement dans le contexte présent

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de l'expérience philosophique, où les discussions passées font toujours partie de l'expérience que le philosopher doit rencontrer. Une vue processuelle du labeur philosophique est en conséquence tout à fait expédiente. Lorsqu'un philosophe vient à mourir, son œuvre se termine et devient quelque chose d'inerte, de mort et de cataloguable : le genre de chose que l'on retrouve dans les expositions historiques et les collections des bibliothèques. Nous devons cependant distinguer entre un texte et les idées qui y sont à l'œuvre, entre les formulations particulières de philosophes particuliers et les idées, problèmes, doctrines, controverses (etc.) philosophiques opérant dans leurs œuvres. En philosophie, nous faisons bien de séparer le procès et le produit, de discriminer entre, d'une part, le philosopher en tant qu'entreprise continue et, d'autre part, un produit philosophique fini (livre, article, conférence). Car en tant qu'entreprise continue, la philosophie se comprend mieux en termes processuels, en termes de la dialectique harmonisant réflexion, discussion et exposition dans le procès vivant qui crée ces produits (comparativement) stables. Bien sûr, nous devons utiliser ces textes (ces productions linguistiques) afin d'atteindre les procès idéationnels [ideational processes] en question. Mais en même temps, la nature de la philosophie se dévoile mieux en terme de procès, c'est-à-dire de labeur philosophique actif, portant sur ces disputes et ces discussions qui représentent les activités premières de la communauté des philosophes actifs. La philosophie est une entreprise inquisitive au sein de laquelle les idées directrices des œuvres (ces textes apparemment inertes) sont transmutées en l'étoffe de la pensée vivante, étoffe au travers de laquelle les idées débattues sont développées, raffinées, reliées, et ainsi de suite. La philosophie doit donc être comprise comme une entreprise d'adaptation cognitive à l'expérience vivante et comme une activité inquisitive intrinsèquement dynamique, comme une lutte pour toujours réajuster nos réponses aux « questions éternelles » à la lumière du changement perpétuel de l'ensemble des informations et des réflexions disponibles. En bref, la philosophie en tant que telle est moins un objet qu'un procès ; son cœur n'est pas une formulation stable d'intentions mais le développement actif, vivant, d'idées et de leurs interactions. Qui plus est, la philosophie est un procès téléologique ; elle est conçue avec un objectif en vue. En effet, nous l'avons souligné dans toutes nos discussions, la philosophie est une entreprise intentionnelle qui a pour but la résolution de problèmes, la définition de réponses aux questions concernant la nature générale du monde et notre place en son sein. Puisque la vie humaine, individuelle ou collective, est elle-même un procès (ou une situation) en perpétuel changement, ceci doit être également le cas de

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l'articulation d'une perspective philosophique reflétant la tentative d'aligner théorie et expérience. En conséquence, toute position philosophique générale, ou doctrine, est en elle-même quelque chose d'indéterminé, d'incomplet et d'obsolescent. Tous les enseignements philosophiques sont condamnés à être supplantés par des versions étendues et améliorées qui, grâce à l'exploitation d'interprétations plus larges et d'expériences plus complètes, permettent de concrétiser une intuition plus sophistiquée de la ligne argumentative particulière qui est en jeu. Quel que soit le stade, l'époque ou le lieu philosophique, la fin du chemin n'est jamais en vue — le voyage se poursuivra toujours —, ce qui ne veut pas dire que notre chemin présent soit sans rapport avec notre chemin passé. Cet aspect développemental et processif de la philosophie du procès elle-même est essentiel à sa viabilité en tant qu'entreprise intellectuelle productive. Car toute philosophie qui n'autorise pas le développement, l'extension et la croissance — qui sont les traits fondamentaux d'une tradition continue — est destinée a devenir un simple fossile, une pièce de musée plutôt qu'une force vivante.

5. L'essentiel Le conflit entre les approches métaphysiques substantialistes et processuelles ne peut manifestement pas être résolu par une argumentation théorique décisive. En fin de compte, la question sera de l'ordre de l'analyse coûts/bénéfices, c'est-à-dire de la comparaison du solde net de l'actif et du passif des deux approches. Et ici, le processisme supporte favorablement la comparaison avec la philosophie substantialiste ; pas seulement en fournissant un compte rendu naturel et plausible de la « nature des choses », mais en rencontrant de manière plus réaliste les questions d'identité, d'individuation et d'unification, ainsi que celle de la venue à l'existence et du périr. Les mécanismes conceptuels qui sont naturels et intrinsèques à la philosophie du procès nous rendent à même de résoudre les problèmes qui doivent l'être par toute métaphysique adéquate, et ils le font d'une manière qui est, on peut le soutenir, moins forcée et moins pesante que sa rivale substantialiste. L'insistance de la théorie du procès sur la nature processuelle des particuliers concrets peut sembler non-orthodoxe du point de vue du substantialisme dominant de la tradition philosophique occidentale. Mais cela ne l'empêche pas d'être hautement recommandable.

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Qu'en est-il de l'essentiel ? Pourquoi l'approche de la philosophie du procès devrait-elle être accueillie d'une manière sérieuse et bienveillante ? Comme dans le cas de la plupart des disputes philosophiques, la possibilité d'établir la question par un argument absolument décisif [decisive, knock-down, drag-out argumentation] se situe entre l'infinitésimal et l'inexistant. Le mieux que l'on puisse faire est de réaliser une comparaison globale afin de montrer que le solde net des avantages théoriques favorise une approche. On peut résumer les étapes du raisonnement que nous avons parcourues lors de notre discussion de la manière suivante : • La substance, dans la mesure où nous pouvons en développer une justification théorique convaincante, ne peut pas être affranchie d'un recours au concept de procès (ni du point de vue de sa nature intrinsèque, ni du point de vue de notre connaissance de celle-ci). • Une métaphysique substantielle rigoureusement élaborée ne peut, en tant que telle, expliquer l'agence et le changement, tandis que les procès sont par nature auto-potentialisants et conduisent à de nouveaux procès (i.e., changements). • De plus, une approche processuelle de la nature et de l'existence des substances peut être mise en œuvre avec succès. • L'identité et l'identification de la substance sont inextricablement liées aux occurrences de procès. • L'approche processuelle écarte ou minimise les difficultés inhérentes au problème traditionnel des universaux. • La perspective du procès est finement et substantiellement accordée avec l'interprétation de la nature (physique, biologique et sociale) qui est articulée par la science moderne. • L'approche processuelle propose une explication plus naturelle des personnes et de la personnalité que l'approche substantielle. • L'approche processuelle permet une explication de l'acquisition, du développement et du contrôle de l'information d'une manière avantageant clairement l'épistémologie processuelle. • L'approche processuelle fournit un cadre efficace pour une meilleure compréhension de la conduite et des produits de l'enquête rationnelle. • La théologie du procès permet d'éviter certaines perplexités et anomalies théoriques propres à l'approche substantialiste de Dieu. • La nature de la philosophie et du labeur de philosopher est mieux comprise comme la base d'une perspective processuelle.

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Notre discussion a tenté de le montrer, l'approche processuelle fournit une ressource de grande utilité dans tout le domaine philosophique. Même si cette approche ne faisait rien de plus que de fournir un contraste permettant de mettre en lumière les différentes difficultés conceptuelles et philosophiques auxquelles le substantialisme est confronté, elle rendrait encore un service important. Mais la philosophie du procès fait bien plus que cela : non seulement elle jette un éclairage sur ces problèmes et difficultés, mais elle fournit un instrument pour les affronter et concevoir des résolutions défendables. La valeur suprême de la métaphysique du procès tient cependant dans le fait qu'elle ne se contente pas de fournir un moyen d'éviter diverses difficultés philosophiques : elle propose une fenêtre sur le monde qui est originale et très éclairante. Cette approche présente un aspect important de correspondance au réel [true-to-reality aspect]. Elle nous invite à ne pas regarder le monde alentour sur le mode de l'agrégation de choses endurantes, mais comme une variété vibrante d'activité productive. Elle ne représente pas le monde comme un musée où les objets sont exposés, mais comme un spectacle où les choses ont lieu, un théâtre qui serait en quelque sorte en pleine agitation créatrice [in full productive stir]. De cette manière, elle offre une alternative instructive et productive à l'approche substantialiste qui a profondément et problématiquement imprégné la tradition philosophique dominante. Selon Leibniz, la perfection d'un monde possible consiste dans la mesure avec laquelle il peut combiner variété et ordre, détail et généralité. Quoi qu'il en soit des mondes possibles, cette affirmation demeure vraie du point de vue des systèmes philosophiques possibles, dont l'adéquation consiste précisément dans la mesure dans laquelle ils permettent une compréhension des détails au sein d'un cadre général inclusif. C'est très précisément ici que se trouve le mérite revendiqué par les philosophes du procès5. Il appartient au lecteur de décider si cette affirmation est pertinente. Il est évident qu'on ne peut laisser les processistes juger leur propre cause. Quoi qu'il en soit, c'est à l'aune de ce critère qu'il faut estimer la cohérence et l'applicabilité de la métaphysique du procès, comme de toute autre métaphysique.

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Notes 1

Andrew J. Reck, « Process Philosophy: A Categorical Analysis » in R. C. Whattemore (ed.), Studies in Process Philosophy II (New Orleans, 1975; Tulane Studies in Philosophy, Vol. 24), pp. 58-91 (voyez p. 59).

2

[« The proper test is not that of finality, but of progress. »] A. N. Whitehead, Process and Reality p. 14, traduction p. 62. Les affirmations métaphysiques ne sont rien de plus que des « formulations provisoires des généralités ultimes » [tentative formulations of ultimate generalities] (ibid, p. 8 ; tr. modifiée, p. 53).

3

Cf. PM chapitre 9, non traduit [NdT].

4

P. F. Strawson, Individuals: An Essay in Descriptive Metaphysics (London, Methuen & Co., 1959). L’argument de Strawson a été traité supra pp. 30 sq.

5

« Je crois qu’aucune autre philosophie ne marie autant de valeurs théoriques et spirituelles avec autant de cohérence et de clarté. » [« In no other philosophy, I believe, have so many theoretical and spiritual values been united with so much appearance of consistency and clarity. »] Charles Hartshorne, « Introduction » to Douglas Browning (ed.), Philosophers of Process (New York, Random House, 1965).

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Annexes

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Wolf-Gazo, Ernst. Whitehead: Einfiihrung in seine Kosmologie.Munich: Verlag Karl Alber, 1980. Zemach, Edward, “Four Ontologies.” Journal of Philosophy 63 (1970): 231-47. Zipf, George K., Human Behavior and the Principle of Least Effort (Cambridge, Mass: Addison-Wesley Press, 1949).

Table des matières des œuvres dont les textes traduits sont extraits Process Metaphysics (SUNY Press, 1996) [PM] Preface Introduction One. Historical Background 1. Introduction 2. Heraclitus (6th C. B.C.) 3. Plato and Aristotle 4. Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1717) 5. George Wilhelm Frederich Hegel (1770–1831) 6. Charles Sanders Peirce (1839–1914) 7. William James (1842–1910) 8. Henri Bergson (1859–1941) 9. John Dewey (1859–1952) 10. A.N. Whitehead (1861–1947) 11. Wilmon H. Sheldon (1875–1981) 12. Retrospect

Two. Basic Ideas 1. The Process Approach and its Alternatives 2. Key Concepts and Categories 3. What is a Process?

262

Fondements de l’ontologie du procès

4. Modes of Process 5. The Priority of Process: Against the Process Reducibility Thesis 6. Processes and Dispositions

Three. Process and Particulars 1. Particulars 2. Complexification 3. Ongoing Identity as a Matter of Ongoing Reidentifiability: An Idealistic Perspective 4. Against Strawson's Critique of Processism 5. Difficulties of Substantialism 6. The Origination of Particulars

Four. Process and Universals 1. Process and « The Problem of Universals » 2. Novelty, Innovation, Creativity 3. Evolutionary Optimism

Five. Process Philosophy of Nature 1. Basic Ideas of a Process Philosophy of Nature 2. Process and Existence 3. Process and the Laws of Nature 4. Space-Time 5. The Quantum Aspect 6. Validation

Six. Process and Persons 1. Difficulties of the Self and the Process Approach to Persons 2. Mind and Matter in Processual Perspective 3. Human Life as a Process: The General Idea of a Life Cycle 4. Historical Process 5. Transiency and Value

Seven. Evolutionary Process 1. Evolution and Intelligence 2. Varieties of Evolutionary Process

Eight. Process Logic and Epistemology

Annexes

263

1. Truth and Knowledge 2. Aristotle and Truth-Value Indeterminacy 3. The Processual Nature of Knowledge and the Congnitive Inexhaustibility of things 4. Process and Experience 5. Process and Communication

Nine. A Processual View of Scientific Inquiry 1. Inquiry as a Productive Process: The Example of Science 2. Difficulties in Predicting Future Science: In Natural Science, the Present Cannot Speak for the Future 3. Scientific Progress is Driven by Technological Escalation

Ten. Process Theology 1. God: Substance or Process? 2. The Process View of God 3. God in Time and Eternity: The Problem of Free Will 4. God in and for Nature

Eleven. Process in Philosophy 1. Philosophy in Process 2. Is Process Philosophy Coherent? 3. The State of Process Philosophy 4. Process and Metaphilosophy 5. The Bottom Line

Appendix: Process Semantics

Process Philosophy (University of Pittsburgh Press, 2000) [PP] Preface One. The Promise of Process Philosophy 1. Historical Background 2. Process Ontology 3. Process and "The Problem of Universals" 4. Process Philosophy of Nature

264

Fondements de l’ontologie du procès

5. Process Psychology: Difficulties of the Self 6. Process Theology 7. The Agenda for Process Philosophy

Two. The Idea of Process 1. What is a Process? 2. Modes of Process 3. The Complexity of Process

Three. The Revolt Against Process 1. Introduction 2. Manifestations of the Revolt 3. Strawson's Position 4. Retrospect 5. On Situating Process Philosophy 6. Process Philosophy and Pragmatism

Four. Human Agency as Process 1. The Problem of Act Description 2. Some Fundamental Contrasts 3. Descriptive Aspects of Action 4 The Problem of Infinite Divisibility 5. The Problem of Infinite Polyadicity

Five. Cognitive Processes and Scientific Progress 1. Question Exfoliation 2. Kant's Principle 3. The Problem of Progress 4. Quality Poses Problems 5. The Exploration Model and Its Implications 6. Theorizing as Inductive Projection 7. Scientific Revolutions as Potentially Unending 8. Is Later Lesser? 9 Applicative Efficacy as the Key to Progress

Six. The Cognitive Process and Metaphysical Realism

Annexes

265

1. Hidden Depths: The Impetus to Realism 2. The Pragmatic Foundation of Realism as a Bases for Communication and Discourse 3. The Idealistic Aspect of Metaphysical Realism

Seven. Process-Philosophy and Historicist Relativism 1. Stagesetting: Historicity 2. Cognitive Relativism 3. The Perspective of Process 4. Transcending Origins: Escaping Historicity via Information 5. Against a Monistic Nominalism of Concreta 6. Causality and Comprehension 7. Communicative Processes

Eight. Process Philosophy and Monadological Metaphysics 1. Monads and the Identity of Indiscernibles 2. Identification by Ostension and Space-Time Positioning 3. An Impetus to Monadology 4. Describing Individuals 5. The Turn to Process 6. Coda

Nature and Understanding (Clarendon Press, 2000) [NU] Preface Introduction: Metaphysical Principles in Erotetic Perspective One. The Systematicity of Nature 1. Cognitive and Ontological Systematicity 2. The Principle of Least Effort and the Methodological Status of Simplicity-Preference in Science 3. Rationality and Economy 4. The Regulative/Methodological Character of Cognitive Systematicity

266

Fondements de l’ontologie du procès

5. Cognitive Systematicity as an Indicator of Ontological Systematicity

Two. The Complexity of Nature and the Cognitive Inexhaustibility of Things 1. The Law of Natural Complexity 2. Hidden Depths 3. Descriptive Incompleteness 4. Cognitive Incompleteness 5. The Dynamic Aspect of Descriptive Inexhaustibility: The Instability of Knowledge 6. The Complexification of Science 7. Nomic or Operational Complexity 8. The Imperfectability of Knowledge in a Complex World

Three. Order in Nature, Multifaceted Reality, and Contextualistic Realism 1. Newton's Third Law as an Epistemological Principle In Physical Inquiry 2. A Changing Landscape: Things Look Different at Different Levels of Detail 3. Destabilization 4. Deconstruction and Reconstruction 5. Order from Blurring—From Obliviousness of Detail 6. A Daunting Prospect 7. A Many-Leveled Reality

Four. The Price of an Ultimate Theory 1. The Principle of Sufficient Reason 2. The Idea of an Ultimate Theory 3. An Aporetic Situation 4. A Way Out of the Impasse 5. Implications

Five. Ramifications of Realism 1. Problems of Scientific Realism 2. The Basis of Metaphysical Realism 3. Ramifications of Metaphysical Realism

Annexes

267

4. Realism in Pragmatic Perspective.

Six. Intimations of Idealism 1. Combining Metaphysical Realism with Conceptual Idealism 2. The Dialectic of Realism and Idealism 3. Who is the Arbiter of Reality? Is Man the Measure?

Seven. The Intelligibility of Nature 1. The Cognitive Accessibility of Nature 2. A Closer Look at the Problem 3. « Our » Side 4. The Evolutionary Aspect 5. Nature's Side 6. Synthesis 7. Implications

Eight. Optmalism and Axiological Metaphysics 1. The Riddle of Existence 2. Optimalism and Evaluative Metaphysics 3. Axiological Explanation: How Optimalism Works 4. The Problems of How Value Can Have Explanatory Efficacy: Overlooking Some Objections 5. The Value Efficacy Objection and the Theological Aspect 6. Value Naturalism 7. Sidestepping Theology

Inquiry Dynamics (Transaction Publishers, 2000) [ID] Preface 1. Introduction 1. Preliminaries 2. Questions and Knowledge 3. Questions and Answers 4. Issues of Taxonomy

268

Fondements de l’ontologie du procès

2. Rudiments of Question Epistemology 1. Presuppositions 2. Formalism 3. Issues Regarding the Legitimacy of Questions: Question Resolution 4. Hypothetical Questions 5. The Knowledge-Relativity of Questions 6. Depths of Ignorance

3. Fallibilism and the Pursuit of Truth 1. Scepticism and Risk 2. Fallibilism and its Implications 3. The Pursuit of Truth

4. Question Dynamics 1. Question Exfoliation 2. Kant's Principle 3. Illegitimate Questions

5. Questions and Scientific Progress 1. The Problem of Progress 2. Quality Poses Problems 3. Applicative Efficacy as the Key to Progress

6. On Learned Ignorance 1. Introduction 2. The Vagaries of Vagueness 3. Cognitive Risk 4. Fuller Information Does not Assure Safety 5. Ignorance can have its Compensations 6. The Cognitive Life Offers no Guarantees: It is a Matter of Calculated Risk 7. The Rationale of Rationality

7. Against Cognitive Relativism 1. What's Wrong with Relativism 2. What's Right with Objectivism 3. Objectivity and the Circumstantial University of Reason

Annexes

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4. Objectivity and the Complexity of the First Person Plural 5. Other Cultures 6. Abandoning Objectivity is Pragmatically Self-Defeating 7. The Charge of Circularity

8. Conclusion

Bibliographies complémentaires Œuvres de N. Rescher Al-Farabi: An Annotated Bibliography. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1962. Al-Farabi's Short Commentary on Aristotle's "Prior Analytics." Translated from the Arabic, with Introduction and Notes. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1963. Studies in the History of Arabic Logic. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1963. Al-Kindi: An Annotated Bibliography. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1964. The Development of Arabic Logic. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1964. Hypothetical Reasoning. Amsterdam (North-Holland Publishing Co., "Studies in Logic" series edited by L.E.J. Brouwer, E.W. Beth and A. Heyting.), 1964. An Introduction to Logic. New York (St. Martin's Press), 1964. Distributive Justice. New York (Bobbs Merrill Company), 1966. Reissued in 1982 by the University Press of America (Washington, D.C.). Galen and the Syllogism: An Examination of the Claim that Galen Originated the Fourt Figure of the Syllogism. Pittsburgh University of Pittsburgh Press), 1966. The Logic of Commands. London (Routledge & Kegan Paul), 1966. Temporal Modalities in Arabic Logic. Dordrecht (Reidel), 1966; Supplementary Series of Foundations of Language. The Philosophy of Leibniz. Englewood Cliffs (Prentice Hall), 1967. Studies in Arabic Philosophy. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1968. Topics in Philosophical Logic. Dordrecht (Reidel), 1968; Synthese Library.

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Fondements de l’ontologie du procès

Essays in Philosophical Analysis: Historical and Systematic. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1969. Reissued in 1982 by the University Press of America (Washington, D.C.) Introduction to Value Theory. Englewood Cliffs (Prentice Hall), 1969. Reissued in 1982 by the University Press of America (Washington, D.C.). Many-Valued Logic. New York (McGraw-Hill), 1969. Reprinted: Aldershot (Gregg Revivals), 1993. The Refutation by Alexander of Aphrodisias of Galen's Treatise on The First Mover. Karachi (Publications of the Central Institute of Islamic Research), 1970. Coauthored with Michael E. Marmura. Scientific Explanation. New York (The Free Press), 1970. Temporal Logic. New York and Vienna (Springer-Verlag), 1971. Co-authored with Alastair Urquhart. Welfare: The Social Issues in Philosophical Perspective. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1972. The Coherence Theory of Truth. Oxford (The Clarendon Press/Oxford University Press), 1973. Reissued in 1982 by the University Press of America (Washington, D.C.). Conceptual Idealism. Oxford (Basil Blackwell), 1973. Reissued in 1982 by the University Press of America (Washington, D.C.). The Primacy of Practice. Oxford (Basil Blackwell), 1973. Translated into Spanish as La Primacia de la práctica, Madrid (Editorial Tecnos), 1980. Studies in Modality. Oxford (Basil Blackwell), 1974. (American Philosophical Quarterly, Monograph Series.) A Theory of Possibility. Oxford (Basil Blackwell), 1975. Co-published in the USA by the University of Pittsburgh Press. Unselfishness: The Role of the Vicarious Affects in Moral Philosophy and Social Theory. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1975. Plausible Reasoning. Amsterdam (Van Gorcum), 1976. Dialectics: A Controversy-Oriented Approach to the Theory of Knowledge. Albany (State University of New York Press), 1977. Translated into Japanese as Taiwa No Roni. Tokyo: Kinokuniya Press, 1981. Methodological Pragmatism. Oxford (Basil Blackwell), 1977. Co-published in the USA by the New York University Press. Peirce's Philosophy of Science. Notre Dame (University of Notre Dame Press), 1978. Scientific Progress: A Philosophical Essay on the Economics of Research in Natural Science. Oxford (Basil Blackwell), 1978. Co-published in the USA by the University of Pittsburgh Press. Translated into German as Wissenschaftlicher

Annexes

271

Fortschritt (Berlin: De Gruyter Verlag, 1982). Translated into French as Le Progrès Scientifique (Paris: Presses Universitaries de France, 1993). Cognitive Systematization. Oxford (Basil Blackwell), 1979. Co-published in the USA by Rowman & Littlefield. Translated into Spanish as Sistematización cognoscitiva (Mexico City: Siglo Veintiuno Editores, 1981). Leibniz: An Introduction to His Philosophy. Oxford (Basil Blackwell), 1979; APQ Library of Philosophy. Co-published in the USA by Rowman & Littlefield. Reprinted in 1986 by the University Press of America (Lanham, MD). Reprinted in 1993 by Gregg Revivals (Aldershot, UK). The Logic of Inconsistency: A Study in Nonstandard Possible-World Semantics and Ontology. Oxford (Basil Blackwell), 1979; APQ Library of Philosophy. Coauthored with Robert Brandom. Published in the USA by Rowman & Littlefield (Totowa, NJ; 1979). Induction. Oxford (Basil Blackwell), 1980. Co-published in the USA by the University of Pittsburgh Press. Translated into German as Induktion (Munich: Philosophia Verlag, 1986). Skepticism. Oxford (Basil Blackwell), 1980. Co-published in the USA by Rowman & Littlefield. Unpopular Essays on Technological Progress. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1980. Leibniz's Metaphysics of Nature: A Group of Essays. Dordrecht and Boston (Reidel), 1981. Empirical Inquiry. Totowa, N.J. (Rowan & Littlefield), 1982. Co-published in Great Britain by Athlone Press (London, 1982). Kant's Theory of Knowledge and Reality: A Group of Essays. Washington, D.C. (University Press of America), 1983. Mid-Journey: An Unfinished Autobiography. Lanham MD (University Press of America) 1983. Risk: A Philosophical Introduction to the Theory of Risk Evaluation and Management. Washington, D.C. (University Press of America), 1983. The Limits of Science. Berkeley and Los Angeles (University of California Press), 1984. Translated into German as Grenzen der Wissenschaft. Dietzingen: Reclam Verlag, 1985. Translated into Spanish as Las Limites de la Sciencia (Madrid: Editorial Tecnos, 1994). Translated into Italian as I Limita della Sciencia (Rome: Armando Editore, 1990). Second (revised and enlarged) edition (Pittsburgh: Unviersity of Pittsburgh Press, 1999). The Riddle of Existence: An Essay in Idealistic Metaphysics. Washington, D.C. (University Press of America), 1984.

272

Fondements de l’ontologie du procès

Pascal's Wager: An Essay on Practical Reasoning in Philosophical Theology. Notre Dame (University of Notre Dame Press), 1985. The Strife of Systems: An Essay on the Grounds and Implications of Philosophical Diversity. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1985. Translated into Italian as La Lotti dei Sistemi (Genoa: Marietti, 1993); into German as Der Streit der Systeme (Würzburg: Königshausen und Neumann, 1997); into Spanish (in progress). Ongoing Journey: An Autobiographical Essay. Lanham MD (University Press of America) 1986. Ethical Idealism: A Study of the Import of Ideals. Berkeley, Los Angeles and London (University of California Press), 1987. Forbidden Knowledge and Other Essays on the Philosophy of Cognition. Dordrecht (Reidel Publishing Co.), 1987. (Episteme Series, No.13). Scientific Realism: A Critical Reappraisal. Dordrecht (Reidel Publishing Co.), 1987. Rationality. Oxford (Clarendon Press), 1988. Translated into German as Rationalität (Wuerzburg: Koenigshausen & Neumann, 1993); into Spanish as La Racionalidad (Madrid: Editorial Tecnos, 1993); into Italian as Razionalità (Rome: Armando Editore, 1999). Cognitive Economy: Economic Perspectives in the Theory of Knowledge. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1989. Moral Absolutes: An Essay on the Nature and the Rationale of Morality. New York (Peter Lang Publishing Co.), l989. A Useful Inheritance: Evolutionary Epistemology in Philosophical Perspective. Savage, MD (Rowman and Littlefield), 1989. Translated into German as Warum sind wir nicht klüger (Stuttgart: Hirzel Verlag, 1994). Human Interests: Reflections on Philosophical Anthropology. Stanford (Stanford University Press), 1990. Baffling Phenomena and Other Studies in the Philosophy of Knowledge and Valuation. Savage, MD (Rowman and Littlefield), 1991. Frank Plumpton Ramsey: On Truth, ed. by Nicholas Rescher and Ulrich Majer (Dordrecht: Kluwer, 1991). Human Knowledge in Idealistic Perspective. Princeton (Princeton University Press), 1991. Leibniz's Monadology: An Edition for Students. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1991. Co-published in the United Kingdom by Routledge (London). The Validity of Values: Human Values in Pragmatic Perspective. Princeton (Princeton University Press), 1992. Pluralism: Against the Demand for Consensus. Oxford (Clarendon Press), 1993.

Annexes

273

Standardism: An Empirical Approach to Philosophical Methodology. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 1993. Reissued in paperback, 2000. American Philosophy Today, and Other Philosophical Studies. Savage, MD (Rowman & Littlefield), 1994. Animal Conversations: A Collection of Fables. Verona PA (NAP Publications), 1994. Metaphilosophical Inquiries. Princeton (Princeton University Press), 1994. Essays in the History of Philosophy. Aldershot, UK (Avebury), 1995. Luck. New York (Farrar, Straus & Giroux), 1995. Translated into German as Glück (Berlin: Berlin Verlag, 1996); into Spanish by Carlos Gardini as Suerte, azard destino: Aventuras y desaventuras de la vida cotidiana (Santiago de Chile: Editorial Andrés Bello, 1997). Also translated into Japanese and Korean. Process Metaphysics. Albany (State University of New York Press), 1995. Satisfying Reason: Studies in the Theory of Knowledge. Dordrecht (Kluwer), 1995. Instructive Journey: An Autobiographical Essay. Lanham MD (University Press of America), 1996. Priceless Knowledge? An Essay to Economic Limits to Scientific Progress. Savage, MD (Rowman and Littlefield), 1996. Public Concerns: Philosophical Studies of Social Issues. Lanham, MD (Rowman & Littlefield), 1996. Studien zur naturwissenschaftlichen Erkenntnislehre. Würzburg (Königshausen & Neumann), 1996. Objectivity: The Obligations of Impersonal Reason. Notre Dame (University of Notre Dame Press), 1997. Predicting the Future. Albany NY (State University of New York Press), 1997. Profitable Speculations: Essays on Current Philosophical Themes. Lanham MD (Rowman & Littlefield), 1997. Communicative Pragmatism: And Other Philosophical Essays on Language. Lanham MD (Rowman & Littlefield), 1998. Complexity: A Philosophical Overview. New Brunswick NJ. (Transaction Publishers), 1998. Kant and the Reach of Reason. Cambridge (Cambridge University Press), 1999. Razón y valores en la era cientifico-tecnológica. Barcelona (Editorial Paidos), 1999. Realistic Pragmatism: An Introduction to Pragmatic Philosophy. Albany (State University of New York Press), 1999. Inquiry Dynamics. New Brunswick, NJ (Transaction), 2000. Nature and Understanding: A Study of the Metaphysics of Science. Oxford (Clarendon Press), 2000. Cognitive Pragmatism. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 2001.

274

Fondements de l’ontologie du procès

Minding Matter and Other Essays in Philosophical Inquiry. Lanham, MD (Rowman & Littlefield), 2001. Paradoxes. Chicago, Ill. (Open Court Publishing Co.), 2001. Philosophical Reasoning. Oxford (Blackwell), 2001. Process Philosophy: A Survey of Basic Issues. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 2001. Enlightenting Journey: An Autobiographical Essay. Lanham MD (Lexington Books, 2002). Fairness. New Brunswick, NJ (Transaction Publishers), 2002. Rationalität, Wissenschaft, und Praxis. Würzburg (Konigshausen & Neumann), 2002. Cognitive Idealization: On the Nature and Utility of Cognitive Ideals. Uxbridge, UK: (Cambridge Scholars Press) 2003. Niagara-on-the-Lake as a Confederate Refuge. Niagara-on-the-Lake, Ontario, Canada (Niagara Historical Society Museum), 2003. On Leibniz. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press) 2003. Sensible Decisions On the Ways and Means of Rational Decision. Totowa, N.J. (Rowman & Littlefield) 2003. Rationality in Pragmatic Perspective. Lewiston, N.Y. (Mellen Press) 2003. Epistemology: On the Scope and Limits of Knowledge. Albany NY (SUNY Press) 2003. Imagining Irreality : A Study of Unrealized Possibility. Chicago, Ill. (Open Court Publishing Co.) 2003. Value Matters : Studies in Axiology. Frankfurt (Ontos Verlag), 2004. Cognitive Harmony. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 2005. Common Sense [Thomas Aquinas Lecture]. Milwaukee, WI (Marquette University Press) 2005. Cosmos and Logos : Studies in Greek Philosophy. Frankfurt (Ontos Verlag), 2005). Epistemic Logic. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press) 2005. Realism and Pragmatic Epistemology. Pittsburgh (University of Pittsburgh Press), 2005. Reason and Reality : Realism and Idealism in Pragmatic Perspective. Lanham, MD. (Rowman & Littlefield), 2005. Scholastic Meditations. Washington, DC (Catholic University of America Press), 2005. What If ? Thought Experimentations in Philosophy. New Brunswick, NJ. (Transaction Books), 2005. Metaphysics. Amherst, N.Y. (Prometheus Books), 2005. Presumption. Cambridge (Cambridge University Press), 2006.

Annexes

275

Philosophical Dialectics : An Essay in Metaphilosophy. Albany, NY. (SUNY Press), 2006. Epistemetrics. Cambridge (Cambridge University Press), 2006. Nicholas Rescher Collected Papers (Frankfurt / Paris, ontos verlag) : Volume 1, Studies in 20th Century Philosophy, 2005 ; Volume 2, Studies in Pragmatism, 2005 ; Volume 3, Studies in Idealism, 2005 ; Volume 4, Studies in Philosophical Inquiry, 2005 ; Volume 5, Studies in Cognitive Finitude, 2006 ; Volume 6, Studies in Social Philosophy, 2006 ; Volume 7, Studies in Philosophical Anthropology, 2006 ; Volume 8, Studies in Value Theory, 2006 ; Volume 9, Studies in Metaphilosophy, 2006.

Œuvres sur N. Rescher Ernest Sosa (ed.), The Philosophy of Nicholas Rescher (Dordrecht,1979). Heinrich Coomann, Die Kohaerenztheorie der Wahrheit: Eine kritische Darstellung der Theorie Reschers von Ihrem historischen Hintergrund (Frankfurt am Main: Peter Lang Verlag, 1983). Andrea Bottani, Verità e Coerenza: Suggio su'll epistemologia coerentista di Nicholas Rescher, (Milano: Franco Angeli Liberi, 1989). Robert Almeder (ed.), Praxis and Reason: Studies in the Philosophy of Nicholas Rescher (Washington, D.C.: University Press of America, 1982.) Michele Marsonet, The Primacy of Practical Reason: An Essay on Nicholas Rescher's Philosophy (Lanham MD: University Press of America, 1995). A. Wüstehube and M. Quante (ed's.), Pragmatic Idealism: Critical Essays on Nicholas Rescher's System of Pragmatic Idealism (Amsterdam: Rodopi, 1998). Laurence Bonjour, "Rescher's Idealistic Pragmatism," The Review of Metaphysics, vol. 29 (1976), pp. 702-726. Martin Carrier et. al (eds.), Science at the Century's End: Philosophical Questions on the Progress and Limits of Science (Pittsburgh and Konstanz: University of Pittsburgh Press and University of Konstanz Press, 2000). Lotfallah Nabavi, Avicennan Logic Based on Nicholas Rescher’s Point of View [in Persian]. Teheran: Scientific and Cultural Publication Co. 2003. Michel Weber (ed.), After Whitehead: Rescher on Process Metaphysics, Frankfurt / Lancaster, ontos verlag, Process Thought I, 2004.

276

Fondements de l’ontologie du procès

Lexique Actual : concret. Agencies : agences. Agenda: ordre du jour. All the way down : jusqu'en bas. All-encompassing : omni-inclusif, omni-englobant. Body of knowledge : corpus cognitif. Enduring : persistant. Enjoyment : enjoiement. Fit : convenance, adaptation. Fitness : adéquation adaptative ; Inclusive fitness : adéquation adaptative globale. Focus : focale (plutôt que « foyer »). Fuzzy : flou. Impetus : force d'impulsion, élan. Inherent : intrinsèque. Inquiry : enquête ou recherche, selon le contexte. Inquiry dynamics : dynamique inquisitive. Interrelation : corrélation, relation mutuelle / réciproque. Kind : types ; genre. Lawful order : ordre normatif. Lawful regularity : régularité normée. Lawfulness : légalité, normativité, régularité. Manifold of processes : variété de procès. Manifold : variété ; multiplicité. Match : correspondance, accord. Mind-body problem : problème de l'âme et du corps. Ongoing : continu. Ontologist : métaphysicien. Pattern : motif, type, modèle, figure. Pervasive : imprégné, inflitré, omniprésent (qui se fait sentir partout). Pervasiveness : omni-présence. Praxis of inquiry : pratique inquisitive. Process (philosophy) : procès (philosophie du) — parfois traduit, pour des raisons euphonique, « processus » ou « processuel ». Real : réel, concret.

Annexes

Rule-conforming : régulé. Seamless whole : tout parfaitement intégré. State of affairs : situation, circonstances, états de faits. State of the art : ce qui se fait de mieux ; dernier cri. Supervenience : survenance par intégration, recouvrir et remplacer, couronner. To experience : expériencer.

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Annexes

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Table des matières Sommaire...............................................................................................v Sources et abréviations ...................................................................... vii Préface — Michel Weber.................................................................... ix Notes ................................................................................................................xvi

Première partie — Prolégomènes ............................................... 1 1. Contexte historique ...........................................................................3 1. Introduction .....................................................................................................3 2. Héraclite (6ième siècle avant J.C.)......................................................................4 3. Platon (429–347) et Aristote (384–322) ...........................................................6 4. Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1717) ..........................................................7 5. Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770–1831) ..................................................8 6. Charles Sanders Peirce (1839–1914)................................................................9 7. William James (1842–1910) ..........................................................................10 8. Henri Bergson (1859–1941)...........................................................................12 9. John Dewey (1859–1952) ..............................................................................14 10. A. N. Whitehead (1861–1947) .....................................................................15 11. Wilmon H. Sheldon (1875–1981).................................................................18 12. Rétrospective ...............................................................................................20 Notes .................................................................................................................22

2. La révolte contre le procès..............................................................27 1. Les protagonistes ...........................................................................................27 2. Manifestations de la révolte ...........................................................................28 3. La position de Strawson.................................................................................30 4. Procès ou mythopoièse substantialiste ? .........................................................34 5. Situation de la philosophe du procès ..............................................................35 6. Philosophie du procès et pragmatisme............................................................38 Notes .................................................................................................................40

3. Idées fondamentales ........................................................................43 1. L’approche processuelle et ses alternatives ....................................................43

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Fondements de l’ontologie du procès

2. Concepts-clefs et catégories ...........................................................................49 3. Qu’est-ce qu’un procès ?................................................................................52 4. Modes du procès ............................................................................................55 5. La priorité du procès (contre la thèse de la réductibilité du procès).................56 6. Procès et dispositions .....................................................................................60 Notes .................................................................................................................63

4. Procès et particuliers.......................................................................65 1. Particuliers.....................................................................................................65 2. Complexification ...........................................................................................67 3. L’identité continue comme réidentifiabilité continue : une perspective idéaliste ..........................................................................................................................69 4. Contre la critique de P. F. Strawson du processisme.......................................73 5. Difficultés du substantialisme ........................................................................77 6. L’origination des particuliers .........................................................................78 Notes .................................................................................................................81

Deuxième partie — Métaphysique du procès............................ 83 1. Procès et personnes .........................................................................85 1. Difficultés du moi et approche processuelle des personnes ............................85 2. L’esprit et la matière d’un point de vue processuel ........................................91 3. La vie humaine en tant que procès : l’idée générale d’un cycle vital...............94 4. Le procès historique.......................................................................................97 5. Transience et valeur .......................................................................................98 Notes ...............................................................................................................101

2. Philosophie processuelle de la nature...........................................103 1. Idées de base................................................................................................103 2. Procès et existence .......................................................................................105 3. Procès et lois de la nature.............................................................................109 4. L’espace-temps ............................................................................................112 5. L’aspect quantique.......................................................................................115 6. La philosophie du procès et l’optimisme évolutionniste................................117 7. Validation ....................................................................................................120 Notes ...............................................................................................................122

3. Les sciences naturelles comme procès..........................................127 1. La loi de la complexité naturelle ..................................................................127

Annexes

281

2. Profondeurs cachées .................................................................................... 130 3. Incomplétude descriptive ............................................................................. 134 4. Incomplétude cognitive................................................................................ 135 5. L’aspect dynamique de l’inexhaustibilité descriptive : L’instabilité du savoir ........................................................................................................................ 138 6. La complexification de la science ................................................................ 141 7. Complexité nomique ou opérationnelle ........................................................ 145 8. L'imperfectibilité du savoir dans un monde complexe .................................. 148 Notes ............................................................................................................... 154

4. La réalité multifactuelle................................................................159 1. La troisième loi de Newton en tant que principe épistémologique dans l'enquête physique .......................................................................................................... 159 2. Un paysage changeant : les choses apparaissent différemment à différents niveaux de détail.............................................................................................. 163 3. Déstabilisation ............................................................................................. 166 4. Déconstruction et reconstruction.................................................................. 168 5. De l'estompement à l'ordre — A propos de l'oblitération des détails............. 170 6. Une perspective décourageante .................................................................... 173 7. Une réalité stratifiée..................................................................................... 177 Notes ............................................................................................................... 180

Troisième partie — Épistémologie du procès.......................... 183 1. Procès cognitifs et progrès scientifiques.......................................184 1. Exfoliation de la question............................................................................. 184 2. Le principe de Kant...................................................................................... 186 3. Evaluer le progrès........................................................................................ 190 4. La qualité pose problème ............................................................................. 195 5. Le modèle exploratoire et ses implications................................................... 197 6. La théorisation comme projection inductive................................................. 200 7. Les révolutions scientifiques en tant que potentiellement infinies................. 203 8. Plus tard veut-il dire moins ?........................................................................ 207 9. L'efficacité d'application en tant que clef au progrès..................................... 209 Notes ............................................................................................................... 210

2. Dynamique inquisitive ..................................................................213 1. Exfoliation de la question............................................................................. 213 2. Le principe de Kant...................................................................................... 215

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Fondements de l’ontologie du procès

3. Questions illégitimes....................................................................................216 Notes ...............................................................................................................222

3. Procès cognitif et réalisme métaphysique ....................................223 1. Profondeurs cachées : l'impulsion réaliste ....................................................223 2. La fondation pragmatique du réalisme en tant que base pour la communication et le discours....................................................................................................228 3. L'aspect idéaliste du réalisme métaphysique.................................................234 Notes ...............................................................................................................237

4. Le procès en philosophie...............................................................239 1. La philosophie en procès..............................................................................239 2. La philosophie du procès est-elle cohérente ?...............................................240 3. L'état de la philosophie du procès.................................................................242 4. Procès et métaphilosophie............................................................................243 5. L'essentiel ....................................................................................................245 Notes ...............................................................................................................248

Annexes..............................................................................................249 Bibliographie des œuvres traduites...................................................................249 Table des matières des œuvres dont les textes traduits sont extraits ..................261 Process Metaphysics (SUNY Press, 1996) [PM] .......................................261 Process Philosophy (University of Pittsburgh Press, 2000) [PP]................263 Nature and Understanding (Clarendon Press, 2000) [NU] .........................265 Inquiry Dynamics (Transaction Publishers, 2000) [ID] .............................267 Bibliographies complémentaires ......................................................................269 Œuvres de N. Rescher...............................................................................269 Œuvres sur N. Rescher..............................................................................275 Lexique............................................................................................................276 Table des matières ...........................................................................................279

Annexes

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« Chromatiques whiteheadiennes » Le réseau « Chromatiques whiteheadiennes » a pour objectif premier de fédérer les recherches sur les différents aspects, nuances et implications de la pensée du philosophe et algébriste britannique Alfred North Whitehead (1861–1947). La collection « Chromatiques whiteheadiennes » est, à titre principal, l’organe des différentes activités promues par le réseau éponyme et publie les monographies et ouvrages collectifs qui se veulent être le vecteur de la pensée du procès en francophonie, et ce tout spécialement lorsqu’ils promeuvent un dialogue interdisciplinaire. CW1 : Michel Weber, La dialectique de l’intuition chez A. N. Whitehead : sensation pure, pancréativité et contiguïsme [Introduction à la lecture de Process and Reality (1929)]. Préface de Jean Ladrière, 2005. (391 p. ; ISBN 3-937202-55-2 ; 75 €) CW2 : François Beets, Michel Dupuis et Michel Weber (éditeurs), Alfred North Whitehead. De l’algèbre universelle à la théologie naturelle, 2004. (377 p. ; ISBN 3-937202-64-1 ; 79 €) CW3 : Jean-Marie Breuvart (éd.), Les rythmes éducatifs dans la philosophie de Whitehead, 2005. (255 p. ; ISBN 3-937202-85-4 ; 96 €) CW4 : Alfred North Whitehead, La science et le monde moderne. Traduction intégrale par Henri Vaillant, relue et introduite par Jean-Marie Breuvart, 2006. (247 p. ; ISBN 3-938793-10-4 ; 85 €) CW5 : François Beets, Michel Dupuis et Michel Weber (éditeurs), La science et le monde moderne d’Alfred North Whitehead — Alfred North Whitehead’s Science and the Modern World, 2006. (445 p. ; ISBN 3938793-07-4 ; 98 €) CW6 : Alfred North Whitehead, Les principes de la connaissance naturelle & Le principe de relativité et ses applications en physique. Traductions de Henri Vaillant, Introduction de Michel Weber, 2006. [en préparation] CW7 : Guillaume Durand, Des événements aux objets. La méthode de l’abstraction intensive d’Alfred North Whitehead. Préface de Michel Malherbe, 2006. [en préparation] CW8 : Guillaume Durand et Michel Weber (éditeurs), Les principes de la connaissance naturelle d’Alfred North Whitehead — Alfred North Whitehead’s Principles of Natural Knowledge, 2006. [en préparation]