Épictète et Platon: essai sur les relations du Stoïcisme et du Platonisme à propos de la morale des entretiens

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Épictète et Platon: essai sur les relations du Stoïcisme et du Platonisme à propos de la morale des entretiens

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Amand JAGU Docteur ès Lettres Professeur aux Facultés Catholiques de l'Ouest

ÉPICTÈTE ET PLATON Essai sur les relations du Stoïcisme et du Platonisme à propos de la Morale des Entretiens

PARIS

LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUE J. VRIN 6, PLACE DB LA SORBONNE, (ve)

ÉPICTÈTE

ET

PLATON

Amand JAGU

DOC:TE'L'"R ÈS LETTRES

ÉPICTÈTE

ET PLATON

Essai sur les relations du Stoïcisme et du Platonisme à propos de la Morale des Entretiens

PARIS

LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUF ]. VRIN 6,

PLACE DE LA SORBOX:\E

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AUGUSTO DIES MAGISTRO A.\HCO D-D

A VA ;:V T-PROPOS

Les cruelles expériences politiques de son pays, la mort de Socrate, ses propres voyages en Sicile ancrèrent dans l' âme de Ptaton la conviction qu' il n'y a de bonheur ni pour la cité ni pour l'individu en dehors de la justice. Ardemment patriote, il e>oulut trava iller au salut de ses concitoyens. Mais, au lieu de se lancer dans l'act ion qui risquait de le corrompre, comme elle ava it corrompu son cous in Critias et son oncle Charmide, il préféra conti­ nuer l'œuvre de Socrate et fonder sur la - s cience et la vérité une politique capable de réformer les hommes, les institutions et les mœurs . La véritable genèse des dialogues platoniciens et·tout particulièrement de la République et des Lois est à chercher dans ce désir de justice. A ussi trouve-t-on à chaque instant chez Platon un rigorisme, une austérité qui font de son œupre comme une préparation de la morale du sustine et abstine. Il nous a paru qu'il Pala it la peine de chercher les germes du Stoïcisme dans Platon et ce que gardent de Platonisme les Entretiens d' Ép ictète : c'es t tout l'objet du prés ent traPail. Nous dirons plus lo in les raisons qui nous ont amené à borner notre étude à Épictète. Qu' il me soit permis de dire ici ma profonde reconnaissance à M. A . Diès, mem bre de·l' Institut, qui, le premier, m' initia à la recherche scrupuleuse et scientifique, m'apprit à connaître et à aimer la philpsophie antique, et continua toujours de mettre à ma disposition sa science si sûre. C'est pour mo i un agréa ble dePo ir auss i de remercier JH. E. Bréhier, membre de l' Institut . .Yon seulement il a approuPé l' idée de cet ou�>rage, mais il m'a aidé à surmonter bien des difficultés et m'a donné de judicieux conseils.

1:\TRODUCTION

Un des traits saillants du Stoïcisme est son opposition aux écoles de philosophie antérieures ou alors existantes. Il serait facile, en parti­ culier, de montrer comment il se sépare profondément du Platonisme. Ses préoccupations politiques d'abord ne sont plus du tout les mêmes. Athénien et de la meilleure noblesse, appelé par sa naissance à jouer un rôle un jour dans le Gouvernement d'Athènes, Platon , toute sa vie, a gardé l'espoir, sinon de participer effectivement aux affaires publiques, du moins de former des jeunes gens capables de réaliser ses ambitions et d'instaurer dans son pays cette justice dont il rêva toujours, malgré d amères désillusions. S'il s'attacha étroitement à Socrate, ce fut, à n'en pas douter, parce qu'il espéra trouver dans l'enseignement essentielle­ ment pratique de ce dernier les remèdes aux désordres qui sévissaient alors à Athènes et qui devaient la mener au désastre. Ses voyages en Sicile, la République, et les Lo is sont encore les preuves irréfutables de son patriotisme, de son désir de défendre l'Héllénisme contre le danger barbare, patriotisme qu'il serait vain de chercher chez les fondateurs du Stoïcisme. Venus de pays où s'exercent bien d'autres influences que les influence:;; hélléniques, ils restent, tout en continuant d'enseigner à Athènes, indifférents à la politique de cette cité et des autres cités grecques. Bien plus, toute leur sympathie s'en va à la politique macédo­ nienne qu'ils favorisent ouvertement. Aussi leur attitude aurait-elle été un profond scandale pour Platon . .\lais il existe entre le Platonisme et le Stoïcisme une différence beau­ coup plus importante : l'orientation même des deux. doctrines est abso­ lument contraire. Alors que le Platonisme est es'sentiellem{mt dynamique, préoccupé de découvrir des vérités nouvelles, le Stoïcisme est statique et se contente de défendre les vérités trouvées. C'est une scolast ique, et son enseignement se fait volontiers dogmatique, autoritàire, contras­ tant ainsi violemment avec l'esprit de libre recherche des dialogues platoniciens. Ses représentants parlent presque toujours comme les prophètes, qui proclament les oracles de Dieu sans les discuter et sans donner de raisons. Le sage platonicien, dont le type parfait reste Socrate, affirme au contraire qu'il ne sait rien. Ce n'est pas de sa part, comme certains exégètes ont voulu le croire et peut-être Platon lui-même, une attitude, c'est l'exacte vérité. Puisqu'il ne sait pas, il cherche, et pour mieux trouver, il s'adjoint un ou plusieurs interlocuteurs. -O

dont ils conçoivent les rapports de Dieu avec les hommes et avec l'univers sont encore très différentes de celles de Platon, très diffé­ rentes même de celles de toute la philosophie grecque antérieure. Pour Aristote, pour la religion populaire, Dieu est un être à part, souve­ rainement heureux dans son isolement, indifférent à la vie des hommes comme à celle de l'univers 1. Point de communication possible entre l'humanité et la divinité. Platon prône sans dout� l'ascensio� vers le Bien et Aristote l'assimilation à Dieu par la contemplation, mais Cf' n'est pas pour répondre à une invitation divine, c'est uniquement pour satisfaire le besoin d'infini qui tourmente l'homme. Celui-ci doit tendre à devenir dieu pour goûter la suprême béatitude, mais cette œuvrf' repose sur ses seules forces. Tout au contraire, le Dieu des Stoïcien� est un Dieu-Providence qui se penche en quelque sorte vers les hommes. qui les aime au point de tout disposer dans l'univers en leur faveur. Le monde ne lui est plus étranger; il en est le démiurge, l'or�linisatéur. Des relations intimes s'établissent entre lui et l'homme. Les événement� sont l'expression de sa YDlonté, et le bonheur pour 1 'homme consiste i1 les accepter. Il y a dans cette conception quelque chose d'essentiellement nouveau, et l'on comprend qu'on ait pensé p�ur l'expliquer à une impor­ tation sémitique. L'idée est séduisante, mais l'état actuel de nos con­ naissances sur la philosophie de l'Orient ne nous permet pas pourtant de l'affirmer avec certitude. Ce qui est certain, c'est qu'elle achève dt> creuser un profond fossé entre le Platonisme et le Stoïcisme 2• Mais le désaccord cesse d'être aussi profond, lorsque nous aLordon!" le terrain de la Morale. Sans doute il serait encore facile de déceler de� divergences considérables. C'est ainsi que les Stoïciens s'opposent il Platon en renonçant, pour fonder leur morale, au dualisme de la nature et de la raison, et en affirmant que la nature est essentiellement ration­ nelle, si bien que l'on a pu dire qu' «ji ne saurait�- avoir, pour les Stoï­ ciens, de rapprochement plus scandaleux que celui de ces expression� 7tOCpoc 'r�V lll' réforme morale, et ils se montrent très sceptiques sur l'efficacité de� institutions sociales ct des lois touchant la moralité, tandis que Platon. nous le savons par la République et les Lo is, mettait son meilleur espoi1· en elles. Il reste néanmoins que l'éthique platonicienne est, pour quel1. Cc n ' es t pas vrai > (op. cit. , p. 221 ) . Or les divergences entre les Stoïciens ne portent que sur la Physique et la Logique . En Morale, l 'accord est unanime , du m oins touchant les idées essentielles . Il y a déjà là un fait qui nous permettait de borner notre étude à É pictète. 1 . Le fait que certains passages du Manuel, que plusieurs citations d ' Aulu-Gelle , de Marc-Aurèle, de Stobée etc . . . ne se retrouvent pas dans les Entretiens prou ve que quolques livres de ceux-ci ont été perdus. Cf. CoLARDEAu, op. cil., p. 20-23. 2. C . MARTHA, Les Moralistes sous l'empire Romain,· Paris, 1 886, p. 1 91 . 3. MARTHA, op. cit., p. 1 5 6, note 1 .

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qu'il a donné un large développement aux principes qu'avaient posés les premiers Stoïciens. Il importe pourtant de dire quelques mots sur les moyens dont nous disposons pour connaître sa doctrine. Comme Socrate en effet, il n'a rien écrit, mais, pa�; une bonne fortune, son enseignement fut recueilli au jour le jour par un de ses disciples enthousiastes, Arrien 1. Celui-ci d'ailleurs ne songeait aucunement à publier ses notes, mais, les ayant prêtées à des amis, ceux-ci les recopièrent, et il y en eut bientôt plusieurs exemplaires en circulation 2• Arrien se décida alors à en donner lui-même une édition qui est parvenue au moins en partie 3, jusqu'à nous sous le titre : 'App�cX.vou TWV 'Emxrf]-rou a�oc-rp�owv O�OÀLot a' que nous tradui­ sons habitwillement en français par : 4 dans ces circons­ tances où une décision prompte s'impose. La simplification y est con­ sidérable, et, :v.o�v �> , "' , , 41. �tVIXL Y la faiblesse de son portrait de Socrate. 3. Entretiens, I, 1 1 ; iHi. t,, Ibid. , 1 , X I X , 6. 5 . Ibid. , I I , X V I , 3 5 . 6. Ibid. , I I I , X X IV , 3 8 . 7 . Ibid. , I V , I X , 6. 8 . Ibid. , III, V I I , 3'· · 9. Ibid. , I I I , X V I , 5 .

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PORTRAIT

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SOCRATE

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Socrate couché près d' Alcibiade ( auyxiX"t'IXxe:[f.le:vov) e t se moquant de la /leur de sa beauté (aLIX7tiX[�oV"t'IX IXÙ"t'oÜ "t'�\1 i:>p!Xv) 1. Ils apprendront ainsi le secret de vaincre. Ailleurs , il loue I'IXÙ"t'apxe:LIX de Socrate, son calme intérieur qui tenait à ce qu'il méditait sans cesse sur ce qui relevait ou non de son libre arbitre, sans se préoccuper de rien d'autre 2 • C'est pourquoi sa vie fut heureuse, bien qu'il eût femme et enfants 3 • S'il fut injustement accusé et condamné, le mal ne fut pas pour lui, mais bien pour ses accu­ sateurs et ses j uges 4• Il y a dans les Entretiens une ré flexion d' Épictète de la plus ha ute importance pour qui veut comprendre ce qu'il a cherché dans la lecture des dialogues de Platon. Quand quelqu'un se destine à un métier quel­ conque, il commence par se faire une idée précise des apt � tudes que réclame ce métier, puis il s 'entraîne à les acquérir. Agir autrement serait se vouer à l'échec. Celui qui a choisi d'être philosophe n'échappe pas à cette loi . Or le but de la philosophie, c'est de guérir les âmes malades, c'est d'enseigner aux hommes l'art de vivre conformément à la nature. Mais la plupart de ceux qui se -disent philosophes recherchent tout autre chose. Ils veulent avant tout faire parade de leur éloquence, de leur érudition et ne pensent qu'à recueillir les applaudissements de leurs auditeurs . Quand ils lisent les ouvrages qui ont trait à Socrate, ils passent l eur temps à discuter telle ou telle version, comme s'ils avaient a ffaire à un discours de Lysias ou d' Isocrate. Ce n'est pas là la manière d'agir du vrai philosophe, conclut Épictète : il doit dédai­ gner toutes ces frivolités et s'employer uniquement à dégager les leçons morales qui se trouvent dans de tels livres 5 • C'est bien dans cet esprit, nous allons le voir maintenant, qu'il a lu lui-même Platon. Concevant la philosophie comme un apostolat, il a voulu entraîner ses disciples à sa suite et n'a pas trouvé de meilleur moyen d'y réussir qu'en mettant sous leurs yeux le Socrate de Platon . Esprit profondément religieux, il propose d'abord à l'imitation de ses disciples la piété de Socrate. Sa conduite prouve qu'il était ardemment convaincu de sa parenté avec les Dieux (lhL Ècr"t't "t'W\1 6e:wv auyye:v�ç) . En effet, il n'a pas souci de sauver son corps , ses biens , sa liberté phy­ sique, mais le seul bien qui lui appartienne en propre et qui , pour 1 . 1 brd. , J I , x v m , 2 2 . C'est l'allusion au célèbre passage du Banq uet où Alcibiade . prononçant l ' éloge de Socrate, en arrive à sa tempérance et ne recule pas, pour en donner une preuve irréfra gable, à citer un épisode de ses relations avec Socrate qui tourna à sa confusion. Voulant être aimé de lui, il s'allongea près de lui et c ' est r vers les dieux (I, I X , 1 -1 7 ) . 3. Entretiens, I, I x , ,22-25 et PLATO :>< , Apol . , 29 c et 2 8 e . '" Entretiens, I I I , x x i v , 9 9 . 5 . Apologie, 2 8 d . (i . Ibid. , 28 �-29 a . 7 . Ibid. , 2 9 c-d. 8. Allusion à Criton, t, 3 d . 9. Allusion à l ' A pologie, 2 8 e . 1.

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P O R T R A IT

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S O C R AT E

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dans ces événements l 'expression même de Ia volonté divine 1 • C'est parce qu'il mettait encore l'amour de Dieu au-dessus de tout qu'il ne céda pas aux arguments de Criton essayant de faire accepter son projet d'évasion en lui obj ectant que, s'il persistait dans son dessein de rester en prison , il allait « trahir » ses fils , les abandonnant avant que leur éducation ne fût achevée 2 ; c'est pour la même raison qu' « il ne s 'écarta jamais de la conduite qui convenait à un homme de bien, ni dans s a défense, ni dans la fixation de sa peine, ni auparavant quand il était membre du Conseil ou soldat ' ' 3. Mais il semble que la piété de Socrate ait été bien mal récompensée . Accusé par Anytos et Mélétos « de corrompre les j eunes gens , de ne pas croire aux dieux auxquels croit la cité et de leur substituer des divinités nouvelles » 4, il fut condamné à boire la ciguë. Cette sentence devait constituer un vrai s candale pour certaines â mes et les porter à accuser les dieux d'inj ustice . Effectivement, c'est ce qui arriva : « Comment , objectait-on � Épictète , les Athéniens ont-ils pu traiter Socrate ainsi qu'ils l'ont fait ? . . . N 'est-ce pas là chose étonnante, injuste, et comment n'en pas prendre prétexte pour adresser des repr oches à l a divinité 5 ? » Parlons plus correctement, réplique Épictète et il réfute .ces objections en suivant de très près le passage de l'Apologie 6 où Socrate essaie de prouver à ses j uges qu'en le condamnant ils se font davantage t ort à eux-mêmes qu'à lui . Qu'y a-t-il d'étonnant , dit-il, à ce que le corps de Socrate ait été conduit et traîné en prison par ceux qui étaient pl us forts que lui , à ce qu'on ait donné de la ciguë à ce corps de Socrate et qu'ainsi on l'ait fait mourir ? En ce qui concerne le corps , les accus a­ teurs -et les j uges l 'emportaient sur Socrate. Rien donc qui ne soit nor­ mal dans les traitements qu'ils lui in fligèrent, mais ces traitements atteignaient son corps, ils n'atteignaient pas son âme. Lui-même l 'avait fort bien compris quand il déclarait à ses j uges : « An�·tos et Mélétos peuvent me tuer, ils ne peuvent me nuire. » Voilà pourquoi encore, loin de penser à accuser les dieux, il se soumettait avec e mpresse ment à leur volonté clairement indiquée par les événements : « Si tel est le bon plaisir des dieux, qu'il en soit ainsi ! » Épictète continue en donnant l a raison pour laquelle le gain était pour Socrate et le tort pour les j uges , et cette raison se trouve être exactement celle qu'invoqua it Socrate : « C'est en effet la loi de la nature et de Dieu que ce qui vaut 1 . Entretien.�, I V, 1 v , 1 !J-21. 2 . Criton 4 5 c,-d el .� '• a, - b . Entret iens, 1 1 1 , x x 1 v , 60. Sans doute f:pic tète nt· s e réfère pas directement à c e passage du Criton , mais l e contexte semblt- hi qu'il fallait, ayant des amis, des parents , mais plaçant au-dessus d'eux tous la loi et l 'obéissance à la loi 4• Aussi , fallait-il faire campagne , il y partait le premier, et là, affrontait le danger sans s'épargner le moins du monde 5 ; mais , lorsque les tyrans l'envoyèrent chercher Léon, parce qu'il regardait cet acte comme déshonorant, il ne se demanda même pas s'il y irait, bien qu'il lui faudrait mourir un jour, quand le sort l'aurait fixé. Que lui importait la mort ? Ce qu'il voulait sauver, ce n'était point sa carcasse, mais sa loyauté, son sentiment de l 'honneur, biens inattaquables, inaccessibles au pouvoir d'un t�Tan 6. r v , 2 '• et Criton, '• 3 d. c f . Manuel, 5 3 , 3 . 2 . Ibid. , I I , 1 , 1 5 e t Phédon, 77 e, cf. Criton 4 6 e , Gorgias 4 7 3 d . 3. Les àÀÀ6't"pL1X sont la même chose que l e s 'l"tX oùx t> Que lui répondit-il ? Considéra -t-il cette invitation �.:o mme une bonne aubaine ? Co mment l'aurait-il pu ? Il examine ce qui est convenable , et il n'a ni un regard ni une pensée po ur le reste 2 ? C'est qu'il ne voulait pas , comme i l le dit, sauver son misérable corps, mais " ce qui croît et se conserve par la j ustice , ce qui décroît et périt par l' i nj ustice " 3. Socrate ne se sauve pas par des moyens honteux, lui qui avait refus é de donner son vote, quand les Athéniens le lui comman­ daient 4, lui qui avait regardé avec dédain les tyrans, lui qui discourait a;Ï hien sur la vertu et l'honnêteté. Un tel homme ne peut se sauver par des moyens honteux : c'est la mort, non la fuite qui le sauve 5. Le bon acteur se sauve en quittant la scène quand il le faut, plutôt qu'en cont i nuant de jouer quand ce n'est plus de saison. Mais que deviendront " t es enfants ? - " Si je m'en allais en Thessalie, v ous prtmdriez soin d'eux ; si j e pars chez Hadès , n'y aura-t-il personne pour en prendre soin 6 ? " q m• ce soit d ' injuste et d'impie, et que c ' est là mon unique préoccupation. Voilà pourquoi ce pouvoir, si fort qu'il fû t, ni' réussit pas à me faire commettre par c rain t e

u n a c te injuste » . (Apologie, 3 2 c, d ) . 1 . Criton, 1, 5 c , d . . :.!. Entretiens I V, I , 1 6 :� . ' A n.tX TO e:&rzr,�o\1 CJK'J7tEÏ, -:-D,À� /)' oùll' opq:, où/l' hu­ Ào y(�e:-roc t . N' est-ce p a s l ' équivalent de la réponse de Socrate à Criton : « Il nous faut examiner (crxo > l . C ' est surtout dans le Phédon que Socrate plaisante sur sa mort, cf. notamment 1 1 6 c. 2 . C 'est j ustement cette proposition que Socrate commence par faire rejeter p a r

Criton quand il entreprend de discuter son proj et d ' évasion. Il argumente ainsi : Jamais on ne doit agir injustement . . . . On ne doit donc pas non plus, quand o u subit l 'injustice, répo ndre p a r l ' injustice, comme ou le pense généralement, puisq u ' i l ne faut en aucun c a s commettre l 'inj ustice . . . . Pour la même raison on fl(' p e u t fa i l'ienveillance j e m'entremets pour eux, et, grâce à l l ieu, je conj ecture très exactement de quelle fréquentation, ils tireront pro fit. Il l' Il est plusieurs que j ' ai accouplés ainsi à Prodicus, plusieurs à d' autres hommes et sages e t divins >> ( Théétète, 1 51 b , trad. D I Ès ) . Dans l e Protagoras, nous voyons l lippocrate venir trouver Socrate de .bon! matin pour l e presser de se rendre chez Callias e t de le présenter comme disciple à Protagoras qui s'y trouve ( 31 0 a-31 1 a) . 2. Entr. , I I I , X X I I I , 25 et Apol , . 1 7 c. 3 . Entr. I I , I , 3 2 et Criton 4 6 b . Cette manière de faire était même un principe c ht>z lui, comme il le déclare lui-même à Criton : " Je suis ainsi fait - cela ne date pas d' auj ourd' hui mais de touj ours - que j e ne me laisse convaincre par rien d'autre ; , Cynicus, 1 3 . 11 . L u c i E !>; , D e morte Peregrin i. Pérégrinus n e fut pas trompé dans son espoir, c a r les· habitants de Parimn l u i élevèrent des sta tues qui passaient pour rendre des oracles e t. p o u r· fa ire · des prodiges.

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Épictète accorde l u i aussi une place importante à Hercule. Il oppose l 'activité du héros à l'inertie du profane 1• Les travaux d' Hercule ont révélé sa vigueur, sa constance, son ardeur généreuse, ce qui devrait nous inciter à accepter généreusement les coups de l 'existence 2• Parce qu'il ne se laissa prendre à aucune des tentations terrestres 3, parce qu'il se laissa exercer par Dieu, il fut vraiment roi et chef 4• Par là Épictète ne faisait que se conformer à une tradition constante du stoïcisme primitif, qui , dérivant du cynisme 5, en avait hérité son admiration p our Hercule 6• On doit reconnaître pourtant que ce héros occupe dans les Entretiens un :rang tout à fait inférieur à celui de Socrate. Ce dernier est vraiment pour Épictète le modèle . idéal qu'il pro p ose à ses disciples, le patron qu'il choisit pour son école. Il savait bien (JY'un personnage hi:storique entraîne davantage qu'un être mythique, et il faut souligner, une fois de plus , sa profonde connaissance des âmes et de leurs besoins. Puisqu'il donnait à Socrate le rôle joué par Hercule dans l'école cynique, la passion de Socrate devait 'r emplacer la pass ion d' Hercule. Voilà pourquoi, à n'en pas douter, il a tellement insisté sur la mort de Socrate telle qu'elle.est racontée dans les dialogues de Platon. Mais , en les lisant, il n e pouvait pas ne pas être séduit par la philosophie si élevée et si spiritualiste dont ils sont remplis, et il devait être amené à corriger par elle l'étroitesse et le matérialisme du stoïcisme . Il devait être poussé aussi à lire d'autres ouvrages de Platon pour y chercher un moyen de sti muler sa propre pensée. Ce n'est là sans doute qu'une induction psy­ chologique, mais les études que nous allons faire vont la confirmer entiè­ rement. 1 . Entretiens, I I , 1 6 , t,t, _t, 5 . Cf. J. S o n L H É , RePue des Études grecques, L I I ( 1 939) , p. 588. 2 . Ibid . , 1, 6 , 32-36 ; III, 2 2 , 5 7 ; IV, 1 0 , 1 0 . 3. Ibid. , I I I , 24, 1 3-1 6. 4. Ibid. , III, 26, 3 1 - 3 2 . 5 . D w G È 'I E L A Ë.R C E qui, d ' o rdinaire, u e se préoccupe guère d 'établir les rapports entre les diiTérents sectes , a bien vu cette filiation du stoïcism e (VI, 1 Olt ) . 6. S É N È Q U E , De constantia sapientis, I I , 2 : Hos ( Uiixen et Herculem) enim stoici nostri sapientes pronuntiauerunt, inuictos laboribus et contemptores uolup­ ta tis e t uictores omnium lerrorum .

C H A P IT R I> 4• n La place q u ' Épic tète accorde à la raison est déj à carac téris tique de son intellec t ualisme moral. Il insiste longuement sur la nature et Je rôle de la faculté rationnelle (� Mvot(J.tc; � Àoytx.�) 5, parce que des rapports étroits existent entre elle et la moral e . Cette semence (x.otp7t6c;) que Dieu a déposée dans notre intelli gence est capabl e en effet de nous faire appa ­ l'UÎtre la vérité touchant l e bonheur, e t nous devrions l'en re mercie1· sans cesse 6• C 'est l e même motif d' ailleurs qui a mena Épictète , co mme nous l e verrons plus loin , à respecter e t à conserver la Logique. Il constate d' abord chez l ' ho mme une double tendance. La pre mière est liée à la raison : (cpuaLc; ir ctGTYj 7tctv-.6c;, -.o 8Lwxe:LV -.o &.ycc66v, cpe:uye:Lv -.o xccx6v) 2• Ces deux tendances se ramènent en fin de compte à une seule, co mme le montre le passage suivant : « Toute âme · �st née, d'une part, pour aquieseer (èmve:ue:w) à la vérité et refuser (&.vccve:ue:Lv) l 'erreur, pour retenir son j ugeme n t dans l e doute ; d'autre part, pour désirer l e bien e t se porter vers l u i , pour repousser le mal , e t pour n e faire n i l'un ni l 'autre e n présence d e ee qui n'est ni bien ni mal 3• n L'existence de cette double tendance explique toutes les actions des hommes . Ceux-ci sont touj o urs guidés par leur intérêt réel ou apparent : « Le vivant, dit Épictète, se porte fatalement du côté où sont pour lui le moi et le mien 4 • >> Ses opinions, ses croyances sont à l ' origine de toute son attitude 5• Au début du chapitre x v m du livre 1 des Entretiens, Épictète est encore plus explicite : 11 I l n'y �. dit-il, aux affirmations des hommes qu'une cause, le sentiment · que cela est réel ; une seule à leurs négations, le sentiment que cela n'est pas réel ; une seule à leurs doutes , le sentiment que c'est incertain ; une seule à leurs vouloirs, le sentiment que cela est utile ; il leur est impossible de j uger utile une chose et d'en désirer une autre, impossible de vouloir autre chose que ce qu'ils j ugent convenable 6• >> Ce passage montre à nouveau l'identité des deux ten­ dances , et l'identité, dont nous parlerons bientôt, du vrai et du. bien. De ces principes découlent enfin des conséquences pratiques i mportantes que l'on peut grouper sous trois chefs principaux : le vrai bien de l'ho mme et, par suite, son bonheur, réside dans le s avoir ; la science est la condi­ tion indispensable et l'auxiliaire de la vraie moralité ; la faute morale se réduit à une simple erreur. La thèse de l'identité du vrai et du bien est fortement affirmée par Épictète en maintes occasions . A propos d'une discussion sur l 'amour paternel , il insinue nettement que 11 ce qui est conforme à la raison (-.o e:ùMyLa-.ov) ne peut pas ne pas être bon n 7• Remarquant que tout le monde s'accorde à reconnaître que dans l ' ordre spéculatif 11 savoir est un bien ; se tromper, un mal n , il voudrait qu'on en j ugeât de même dans le domaine de la vie, c'est-à-dire dans le domaine moral 8." En tout cas , ; cf. I I I , V I l , 1 5 . 30. 3 . I bid. , I I I , m , 2 . 4 . Ibid . , I I , x x n , 1 9 ; cf. aussi 1 , x i , 30. 5 . Ibid. , 1, X l , 33. · 6 . Entretiens, l , x v 1 1 1 , 1 -2 ; cf. 1, x x v 1 1 1 , 1 - 2 , 5-6, 1 0. Dans sa discussion a vec }>olos, Socrate �ablit déjà toutes ces thèses. C ' est notre hien · que nous cherchon� en tout.; et toutes nos a ctions trouvent là leur explication : " Eve:x' &por. -roG &yoc6oü ébtiXVTIX TCXÜTOI: 7t"OLOÜOW ot 7t"OLOÜVT�;, 468 b ; cf. plus loin la formule : TéÀoc;; e:!VIXI cX7tocawv -rwv 7t ?li�e:c.Jv -ro &.ycx66v ( Gorgias, t1 99 e ) . « Lorsque la chose est utile, nous voulons la fa ire ; si elle est nuisible, nous ne la voulons pas. Car nous voulons notrP hien . . . Mais nous ne voulons l1i [ps c h o se s i n d i fférentes ni [ps choses mauvaise� . >> ( 4 6 8 c , trad. CROIS"E T) . 7. Entretiens, l, x 1 , 1 7 . R . I bid. , I I I , x x . 1 - 'o .

1 . Ibid. , I l l , I I I , "

2 . Ibid. , IV,

v,

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c'est ainsi qu'il en jugeait lui-même, comme le prouve l'anecdote sui­ vante. Un jour, un préfet vint le trouver et lui annoncer qu'il se rendait à Rome pour y soutenir un procès concernant sa charge. Comme il lui demandait son avis à ce suj et, Épictète se contenta de lui répliquer : « Me demandes-tu ce que. tu feras à Rome, si tu dois y réussir ou échouer ? Je n'en sais rien. Mais si tu me demandes comment tu t'y conduiras, j e puis te dire ceci : si tes j ugements sont droits , tu te conduiras bien ; s i tes j ugements sont mauvais , tu te conduiras mal ; la cause de nos actes est touj ours en effet notre manière de j uger des choses 1 • >> C 'est que « l'essence du bien (oùcr(IX -rou &.yi6ou) , explique-t-il ailleurs , consiste dans un certain état de notre 7tpo1X(pe:mç et celle du mal , dans un certain autre. Notre 7tpo1X(pe:crtç parviendra au bien et sera droite, s i nous portons des jugements droits sur les choses extérieures ; elle sera dépravée au contraire, si nos j ugements sont erronés et tout de travers n 2• Il revient encore sur cette thèse dans une leçon sur la propreté de l 'homme où son enseignement manifeste une singulière continuité àvec la plus pure tradition grecque 3. Après avoir affirmé que la première pureté, la plus noble, est celle de l'âme, et que, réciproquement, la seule véri­ table i mpureté est celle de l'âme, il définit nettement cette pureté et cette impureté de l'âme . L'impureté de l'âme est à chercher dans ce qui encrasse pour ainsi dire et gêne son a �tivité. Or, l'activité de l'âme consiste dans le fait de vouloir, de repousser, de désirer, de fuir, de se préparer, d'entreprendre, de ·d onner son adhésion. Qu'est-ce donc qui l'encrasse et la salit dans 1 'accomplissement de ces fonctions ? Rien d'autre que ses méchants jugements. Des opinions défectueuses, voilà donc en quoi consiste l'impureté de l'âme ; et le moyen de la puri fier, c'est de la faire redresser ses opinions . L'âme pure, c'est celle qui possède des opinions droites ; c'est la seule qui ne soit pas souillée ni gênée dans son activité 4• Mais le bonheur de l'homme ne peut être cherché ailleurs que là où se trouve son bien, et Épictète le place aussi dans la posses ­ sion du savoir. Celui-ci entraîne d'abord toutes les compétences , et les célèbres para­ doxes stoïciens qu'il reprend à son compte n'ont pas d'autre origine. Pour prouver par exemple que le sage est seul capable de l a véritable amit i é, il argumente ainsi : « On aime apparemment ce à quoi on s'attache. Or les hommes s'attachent-ils à ce qui est mauvais ? Jamais . S'attachent­ ils à ce qui leur est indifférent ? Jamais non plus . Il reste donc qu'ils s' attachent à ce qui est bien, et que, s'ils s 'y attachent , ils n'aiment.. que· cela . Celui-là donc qui possède la science du bien, celui-là s 'entend à ai mer ; mais celui-là qui ne sait pas distinguer le bien du mal, et tous 1.

I b id. , I I I ,

Ix,

1 -2

;

cf.

IV,

vni,

3 . Dans le Protagoras, 357 c-e, nos fautes de

conduite ne sont que le résul tat d'une ignorance. S É N È Q U E professe la même doctrine

( Ep. , 1 3 , '• ; 78, 1 2 ) . 2 . Entretïens, 1, x x i x , 1 -3 . 3 . Comme le montre b i e n A . B o N H ii F F E R dans Epictet und die Stoa, p. 3 9-40, et dans Die Eth,ik des stoikers Epictet, p. 60-61 . 4 . Entretiens, · IV, x i , 1 - 8. Épictète e t Platon.

3

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éPICTèTE ET PLATO N

les deux de ce qui est indifférent, comment s'entendrait-il à mmer ? Aimer n'appartient donc qu'au sage 1 ? >> Inversement, le malheur de l ' homme provient de l'absence du savoir. Quand je vois quelqu'un trembler, je puis dire en toute certitude, confie Épictète, « qu'il ne sait pas qu'il veut ce qu'il ne lui est point donné d'avoir, et qu'il se refuse à ce qu'il ne peut éviter ; qu'il ignore ce qui est en son pouvoir et ce qui ne l ' est pas ; s'il le savait, il n'y aurait j amais pour lui ni embarras , ni contrainte, n i inquiétude. » Et Épictète continue en montrant la tranquillité de Zénon en présence d'Antigone, tranquillité du « maître ès arts » (-re:zvl-r1Jc;; ) en présence de l'ignorant. Si nous vou­ lons donc goûter la tranquillité, acquérons le savoir, car « tout savoir assure la force et la confiance dans ce qui est de son ressort » . Il ne faut pas chercher ailleurs le secret de l'assurance d'un Socrate ou d'un Dio­ gène 2 • D'une manière générale, conclut Épictète, < < la cause de tous les malheurs des hommes tient à ce qu'ils ne savent pas appliquer leurs notions premières aux cas particuliers » 3• Ainsi la dispute d'Agamemnon et d'Achille s' explique uniquement par 1 'ignorance de ce qui leur était véri­ tablement utile et nuisible, et il en est de même pour toutes les fautes , pour tous les malheurs qui ont frappé l'humanité depuis le début du monde 4 • La conséquence la plus funeste de cette ignorance, c'est d'anéantir pour ainsi dire dans un individu sa condition d'homme, comme le prouve excellemment le passage qui précède celui auquel nous venons de faire allusion. En effet, « celui qui ignore sa nature, le pourquoi de son existence , ce qu'est le monde où il vit, ce que sont ses compagnons, qui ne sait ce qui est bon, mauvais, beau ou laid, qui est incapable de suivre un raisonnement ou une démonstration, de comprendre ce qu'est la vérité ou l 'erreur, de les distinguer, celui-là ne se conformera à la nature ni dans ses désirs , ni dans ses aversions, n i dans ses vouloirs , n i dans s e s entreprises , n i dans s e s doutes . En somme, sourd e t aveugl e , i l errera de droite e t de gauche ; on l e prendra pour un homme, mais en réalité il ne sera personne » 5• Cette thèse de l'identité du vrai et du bien est exposée dans tous les dialogues socratiques . Aux yeux de Socrate, l'action n'a de valeur que · si elle dérive de la connaissance vraie, et la perfection de la s cience entraîne inévitablement la perfection de la conduite 6• L'examen auquel il soumit les plus illustres de ses contemporains lui révéla qu'ils ne pos­ sédaient qu'une prétendue vertu, parce qu'une s cience vraie n'inspirait pas leurs actes 7• C'est que toute vertu est une science 8• Le. j uste est à 1 . Ibid. , I l , x x i i , 1 -4 . Noter la ressemblance frappante du début avec Gorgias, 468 c. 2 . Entretiens, I l , x n i , en entier. II n'appartient pas au premier venu, dit le Gorgià.s ( 500 a ) , mais à l ' homme compétent ('t'e:zvtK6ç;) de distinguer ce qui est bien ou mal. 3. Ibid. , IV, I , 42. C ' est aussi dans la rectitude du jugement que SÉNÈQUE place le secret de la vie heureuse (De Vit. b . , V , 3 ; VI, 2 ) . 4 . Ibid. , I l , x x i v , 20-23 5. Entretiens, Il, x x i v , 1 9. C omparer Il, x x i i , 27-28. 6 . Prota{1(Jras, 358 c. 7. Apologie. 8. Lachès, 1 94 d ; Eu�hydème, 278 e et sq.

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la fois bon et sage, et l'injuste à la fois ignorant et méchant 1 ; la j ustice est sagesse et vertu ; l'inj ustice, ignorance 2• Science et vertu procurent à leur tour la totalité du bonheur 3• Puisque notre valeur morale dépend de la rectitude de nos jugements , puisque « des j ugements droits sur les choses nous font une volonté droite,let des jugements erronés et tout de travers une volonté dépravée n4, puisque nos fautes morales tiennent uniquement à l'insuffisance de notre culture intellectuelle, nous devons donc acquérir le s avoir qui nous délivrera de nos erreurs, et, du même coup, de notre mal moral. Ce devoir est urgent d'ailleurs·, car Épictète est convaincu, comme Socrate, dont il rapporte le mot, que l 'essentiel n'est pas de vivre, mais de bien vivre 5• Si l'ignorance en matière scientifique peut paraître ne pas avoir touj ours des conséquences redoutables, il n'en va pas de même en matière morale, où l'ignorance entraîne touj ours un i mmense dommage quand elle porte sur la question de savoir ce qui est bien ou mal pour l'homme, ce qui est conforme ou non à la n.ature 6• Nôus devrions donc tout faire pour éviter pareille ignorance, mais le malheur veut que nous en prenions difficilement conscience. Alors que nous n' hésitons pas à avouer notre incompétence en matière s cientifique, nous nous hâtons de formuler des j ugements moraux, nous avons sans cesse à la b()'uche des mots de bien et de mal, de beau et d 'honneur, de convenable et de non convenable, de bonheur et de malheur, de permis et de défendu, et nous apprécions à toute occasion la conduite d'autrui, sans attendre le temps où nous aurons appris à le faire avec compétence. Il y a d'ailleurs une explication à cette attitude en apparence absurde. C'est qu'en venant au monde nous •tenons de la nature une véritable instruction à ce sujet . Nous avons tous -en effet les notions premières (�wotoc �f.L(j)U't'OÇ ou 7tpOÀ1J�Lç) du bien ou du mal. Mais, fait remarquer Épictète, nous les appliquons mal, et la meilleur"' preuve en est la diversité et la contradiction de nos appréciations morales . Ce fait, à lui seul , devait donc nous prouver la nécessité d'une science morale 7 • Justement 1� premier pas dàns cette science consiste « à prendre une conscience vive de ces contradictions qui existent entre les hommes, à ; en chercher la cause, à condamner la simple apparence, à nous en défier, à chercher avec soin si elle est fondée, à découvrir un critère analogue à 1 . Rep . , 1, 350 c. 2 . Rép . , 1 , 351 a . 3 . Gorgias, 470 e. 4 . Entretiens, 1 , x x i x , 3 . 5 . Ibid. , 1 , I v , 31 , et Criton, 4 8 b . La même idée e s t reprise p a r Gorgias, 51 2 e. 6 . Entretiens, 1 , XI, 1 1 . Comparer Alcibiade 1 1 8 ab : il n'y a rien de plus important que le j uste, le beau, le bien et l ' utile, et l 'ignorance sur ce point est la pire des igno­ rances. Cf. aussi Gorgias, 458 b , 472 c, 500 c, 5 1 3 a . 7. Entretiens, I l , Xl , 1 -1 2 . Socrate l ' avait bien comp ris . O n le voit dans l e s premiers dialogues platoniciens s ' eiUployer à troubler dans leur certitude sans fondement ceux qu'il interroge, à faire naître chez eux cette perplexité ( cbroplcx) qui les force à faire appel à la ré flexion et à remplacer par des dé finitions stables et distinctes leurs jugements spontanés et irré fléchi�. Cf. Jose ph MoREAu, La construction de l ' 1déalisme platonicien, § § 61 , 246, 259.

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la découverte de la balance pcmr les poids, du fil à plomb pour les lignes droites ou courbes 1 • » Ce critère doit exister : �Àov él·n 8 [LÈV 6ÉJ.e:� où 1to�e:� ) 5 • Pour ne laisser aucun doute sur sa pensée, Épictète a recours à des exemples concrets , empruntés, comme Socrate aime à le faire chez Pla­ ton, aux tragiques ou à Homère . Un des plus caractéristiques est assu­ rément celui de Médée, pour qui Épictète éprouve: une véritable sympa­ thie, parce que son geste manifeste une force d'âme extraordinaire. Pour punir Jason qui l'a délaissée, elle tue ses propres enfants et peut j ouir ainsi de la douleur de leur père. Certes , c'était là la chute d'une âme qui avait de la vigueur, c'était pourtant ignorer où résidait le secret de faire ce que l'on veut, ajoute Épictète 6 • Il explique ainsi le désaccord e ntre Ac,h ille et Agamemnon au suj et de Chryséis : l'un des deux, dit-il, 1 . Entretiens, I I , x v i , en entier. 2. Ibid. , I I , xv, en entier 3 . Entretiens, I V, I , 1 -5 . 4. Ibid. , 1, x v i i , 1 4 ; 1, x x v i , 6 ; 1, x x v i i i , 4 ; I I , x x i i , 36 ; I I , x x v i , 1 . La faute, pour SÉNÈQUE aussi, est un égarement ( De Ira, II, x , 1 ) . 5 . Ibid. , I I , x x v i , 1 . C ' est l a doctrine e t l a formule même d u Gorgias, 466 b-468 e , où Socrate prouve à Polos que les orateurs et les tyr2.ns sont l es moins puissants des hommes , attendu qu'ils ne font rien, pour ainsi dire, de ce qu'ils veulent, tout en faisant ce qui leur paraît le meilleur . . . . 6. Ibid. , . I I , x v i i , 1 9-22. Autre allusion à c c fait dans 1 , x x v r r r , 7 , e t citatiOn d e l a Médée d ' E uRIPIDE.

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ÉPICTÈTE . ET PLATON

se trompa en appliquant la notion innée du devoir à ce fait particulier 1 • De même la mésentente des Athé niens avec les Macédémoniens, des Thébains avec ces deux peuples, du Grand Roi avec la GTèce, des Macé­ don iens avec tous les deux, celle des Romains et des Gètes, la guerre de Tro i e , tiennent uniquement à une erreur sur la nature du vrai bien 2• En conformité avec cette conviction que le péché est le fruit de l'igno­ rance , Épictète prêche la pitié à l'égard de ceux qui font le mal . C'est même un des traits qui font le plus honneur à une doctrine qui , par beau­ coup de côtés, peut paraître trop austère. Ne nous e mportons pas trop vite , dit Épictète, contre les méchants en les taxant de voleurs, de p i l ­ l ards , d'adultères. Ce ne sont que des malheureux qui se trompent et met t ent le bien et le mal où ils ne sont pas. Ils devraient nous inspirer de la pitié bien plus que de l 'indignation, car ils sont véritablement à plaindre. Si nous remarquons qu'il's s'égarent et se tro mpent sur les questions qui i mportent le plus , que ce sont de vrais aveugles « non dans ces yeux du corps qui distinguent le blanc du noir, mais dans ces yeux de l 'esprit qui distinguent le bien du mal », nous sentirons tout de suite combien notre dureté à leur égard serait inhumaine. Le plus grand des dommages n'est-il pas d'être privé d'une volonté droite ? Laissons donc l es mots de haine à la multitude . D'ai lleurs , sommes-nous , pour notre part, devenus sages en un j our 3 ? I mitons plutôt Socrate qui traita avec tant d'indulgence le gardien , quand celui-ci vint lui annoncer en pleur·ant qu'il fallait boire le poison . Il n'essaya pas de le raisonner et de lui montrer l 'absurdité de ses pleurs, réservant ses remontrances à ses d isciples qui pouvaient l e comprendre 4• A gir autrement serait manquer de sagesse. Les inj ures et les moqueries sont le fait de l'ignorant ; le sage, lui, ressemble au bon guide qui remet dans le droit chemin le voyageur égaré 5• ll .sait qu'il suflit d'éclairer les méchants , de leur montrer leur erreur pour qu'ils renoncent aussitôt à 1 . Entretiens, I, x x i i , 5-8. 2 . I bid. , II, x x i i , 22-23. Quand, dans le Timée ( 8 6 b-8i b) , après avoir étudié les

maladif'> du corps, PLATON en vient à celles de l ' âm e , il en distingue deux, principales : la folie (To [ÛV [LOtVLotv) et l 'ignorance (To 13è: litJ.ot6LO(v) . Les vices ne sont que des maladies provoquées par un certain état du corps ; et les méchants ne doivent pas en être tenus pour responsables. SÉNÈQUE voit lui aussi dans les vices de véritables ma ladies de l ' âme (animi . . . morbis, De Ira, II, x , 3 ) . 3 . Entretiens, I , xvm, 1 -1 0. Cf. I , xxVIII, 9 ; I , XXIX, 64-.66 ; I I , x x i i , 3 6 . Cette doctrine concorde tout à fait avec un passage des Lois (V, 731 cd) ot! Platon demande la même compassion à l ' égard des pécheurs, et ne fait d' exception que pour les incu­ rables. Il commence par rappeler le principe socratique que " quiconque fait le ma l le fait contre son gré » (n:iic;; o &13tXoç oùz ÈXW'I àii3Lxoc;; ) . On ne trouverait per­ S O > l i H' e n effet dans aucun lieu du monde qui consentirait à souffrir les plus grands mau x et à y demeurer toute sa vie, surtout quand il s 'agit de s on hien le plus estimable , c ' es t-à-dire de son âme. C ' est donc de la pitié et de la douceur qu'il faut témoigner à celui qui fait le mal ou à celui qui est la proie du mal ( &n.oc È).e:e:�voç [L�v mivTw:; il ye: èi.I3Lxoç xott o Toc xxxiX !!zwv . . . ) sans se laiss·er aller, comme une femm e en colère, à des accès de rage. t.. Entretiens, I, xxix , 65-66 et Phédon , 1 1 6 cd. Nous trouvons chez SÉNÈQUE ( De Ira , I , XIV, 3 ) exactement la même comparaison : " Qu-anto humanius mitem et patrium animum praestare peccantibus et illos non persequi sed reiiocare ! E rrantem per agros ignorantia uiro melius est ad affectatum iter admouere quam expellere. >> 5 . I bid. l i , X I I , 1 -!, .

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leurs fautes 1 . La raison en est que l'âme a une aversion naturelle pour l'inconséquence et pour l 'erreur. Tant qu'elle n'est pas éclairée, s a conduite reste déraisonnable, mais sitôt que la lumière se fait sm· son inconséquence et son erreur, elle y renonce et agit en conformité avec'le bien 2• Le socratisme des thèses précédemment développées est évident. Épictète, d'ailleurs , se réclame ouvertement de Socrate, mais nous voudrions souligner ici l'importance des emprunts faits aux dialogues de Platon. Déj à , nous avons souligné en note l 'analogie frappante qui existe entre les deux doctrines , et Ctl fait, à lui seul, tend à insinuer l 'in fluence de Platon sur Épictète. Mais il est possible de faire davantage et de prou­ ver avec certitude que certains dialogues ont été spécialement utilisés . Un premier argument se tire de ce fait que, par deux fois, Épictète se réfère explicitement à Platon pour énoncer la thèse capitale de la philosophie socratique, s avoir : que personne ne pèche volontairement 3• Or ces deux chapitres contiennent des thèses familières à Platon. Ainsi, dans le chapitre x x v m du livre 1 , Épictète affirme qu'on ne peut croire qu'une chose est bonne sans immédiat�ment i a choisir 4, idée qui est largement développée dans tout le Gorgias et, avec une insistance particulière , dans la discussion entre Socrate et Polos 5• Plus loin, faisant allusion au crime de �Iédée, il prêche l'indulgence à son égard, car sa faute s 'explique, dit-il, par une erreur. Dépassant son cas, il nous invite à étendre aux méchants la pitié que nous éprouvons spontanément pour .des aveugles et des boiteux, car eux aussi ne sont que des aveugles et des boiteux dans l 'ordre moral 6 • Platon, dans les Lois, nous l'avons vu encore 7 , ne pense pas autrement. Dès lors, comment ne pas a dmettre que nous sommes en présence ici de véritables réminiscences du Gqrgias et des Lois ? Notre conviction sera bien proche de la certitude, si nous nous souvenons que le célèbre principe socratique auquel Épictète sc réfère explicitement est donné formellement dans le Gorgias (509 c ) et dans' les Lo is (V, 731 e) 8• L'analyse du chapitre x x n du Livre II n'c�t pas moins suggestive. C'est une leçon sur la vraie et la fausse amitié o ù Épictète démontre que le 'sage est seul capable d'aimer, parce que seul il sait où se trouve son véritable bien. A ce propos, il rappelle que les hommes poursuivent toujours ce qu'ils croient leur intérêt propre, que les méchants s�nt des ignorants qui s'égarent dans les questions les 1 . Ibid. I , X V I I I , 4 ; cf. I I X V I I I , 8 ; I I , X X V I , 5. 2 . Entretiens, II, x x v i , 3 ; cf. Protagoras, 351 b-357 e et notamment 352 c, o ù il est dit que l a science est une belle chose « capable de commander à l ' homme, de telle sorte que celui qÙi connaît le bien et le mal se refuse immédiatement à faire quoi que ce soit contre les prescriptions de la science . . . ». C ' est pour la même raison que S É N È Q U E voit da ns la science l e bien, et dans l 'ignorance le mal ( Ep. , 31 , 6 ) . 3 . Entretiens, 1 , X X V I I I , 4 e t I I , x x 1 1 , 3 6 . 4 . Ibid. , 1 , 28, 6. 5 . Cf. notamment 4. 6 8 b, 4. 6 8 c , 4.99 e. 6 . Entretiens, 1 , X X V I I I , 7 - 9 . 7. Cf. p. 7 0 , n . 3 . 8 . Formules équival entes : Gorgias, 4. 68 c, Lois V , 7 3 4. b ; I X , 8 6 1 b jd.

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plus importa_ntes et qu'en conséquence ils méritent d'être traités avec pati ence, douceur, bonté, indulgence, et il le fait en des termes qui semblent également être un écho de ceux du Gorgias et des Lois. En tout cas, il n'est pas douteux qu' Épi ctète ait utilisé directement le Gorgias, puisque, par deux fois, il en cite assez fidèlement un passage. C'est celui où Socrate, après avoir rejeté le procédé de discussion de Polos, expose le sien à son tour : « Pour moi , dit-il, je ne sais produire en faveur de mes opinions qu'un seul témoin , mon interlocuteur lui-même, et j'e donne congé aux autres ; je sais faire voter un témoin unique, mais s'ils sont en nombre, je ne leur adresse même pas la parole 1 • n Cette citation est précédée, dans les deux endroits , d'allusions très nettes au Gorgia�. Au chapitre xu du Livre I I , Épictète propose à ses disciples d'i miter dans leurs discussions Socrate, qui « forçait son interlocuteur à lui donner l'appui de son témoignage et n'avait besoin d'aucun autre témoin n 2• Or c'est tout le long du Gorgias que nous voyons Gorgias, Polos et même l e fougueux Calliclès se rendre à l'argumentation de So crate et en reconnaître la force probante 3• L'utilisation du Gorgias est encore plus évidente au chapitre xxvi du même livre. Tout ce qui précède la citation est en effet un rappel de l a célèbre distinction qu'établit Socrate entre l a volonté et le bon plaisir, entre < < ce qu'on veut n et < < ce qui pla�t n . Mais, comme nous avons eu déj à l'occasion d'étudier ce texte, nous nous contentons d'y renvoyer 4• Il a été établi précédemment aussi que l'Apologie et le Criton ont été largement utilisés par Épictète. Or ces dialogues contiennent déj à l 'essentiel des thèses d e l ' identité d u bonheur e t du bien, de l a nécessité de la science pour une conduite honnête. Il est donc légiti � e de conclure qu'Épictète est allé puiser là son intellectualisme moral . Cependant la source principale semble rester le Gorgias et l ' étude du rigorisme moral d'Épictète va affermir cette conviction. 1. Gorp,ias, 47t, a , et Entntiens, I I , X I I , 5 ; I I , xxvi, 6. Voici le texte grec de ces trois passages : -- a) Gorgias. 474 a : ' Ey6> y!X p wv &v ÀÉyw iivcx fi.ÈV rr:xpcxcrzécr6:xt fl.tX�-ru piX èrr[­ cr-.CX[LCXL, CXÙ't"èV n: pè:; ÔV rJ.v !10L 0 ).6yoc:; r., TOUe:; ;)g 1tOÀÀOÙc:; ÈW . j(CX[pEW, Xtxl ZVCX èmlj.r,cp[�ztv èrr[cr-.cx[LCXL, -.ore:; ilè ITOÀÀo;:c:; oùilè il�û.éyofi.CXL. - b) Entretiens, II, x i i , 5 : -. o ù c:; [L E V & À À o u ç èw z ex[ p E L V , &d ilè: -.éi) &vTL­ H yovTL & p xo Ü fi.CX L fi. ti p -. u p L ; xcxl -.oùç fi.È:V &noue:; oùx È m cp 1J cp [ � w , -.èv SI: n: pocr8t:x Àq6(l.EVo v f1.6vov. - c) En tretiens, I I , xxvi, 6 : È y w rl À ). o v :.L S:v o ù il é v cx d w 6 cx n: cx p é X E L V fi. & p -. u p cx w v À é y > , & pxoÜ fi. CX L 3' &d -.éi) ir pocrSL:xÀqofi.ÉV

( 'Y) 'I'UX'YJ elle que chacun de nous doit connaître 4• La même doctrine sert à Epictète pour railler ceux qu'épouvante la perspective d'être tués et j etés sans sépulture par un tyran : > 7• Épictète aime insister ·sur cette idée qui prouve -la libéralité de Dieu à notre égard : « Dieu, dit-il, ne nous a pas seule­ ment donné ces facultés (il s'agit de la nporxLpEcrtç) qui nous rendent capables de supporter tous les évènements sans nous laisser abattre n i briser par e u x ; mais encore, ce qui était d'un b o n r o i e t d'un père véri­ table, il nous les a données libres de tout empêchement, de toute con­ trainte, de toute entrave extérieure ; i l les a mises à notre entière disposition, sans se réserver à lui-même la puissance de les entraver •



1 . Entretiens, I I I , I en entier et particulièrement I I I , I, 4.0. Cf. aussi IV, v , 11 : " Tu n'es pas tes meubles, mais ta rrpo!Y.[êEO"tç » ; IV, X I , 33 : il faut travailler à embellir ce qui nous cons titue , c ' est-à dire notre ).6yo::;. 2. I bid. , I I I , I, 1, 2 . . 3 . Il est intéressant de noter qu' É PICTÈTE fait allusion à ce même précepte del­ phique : III, I , 1 8 . 4 . Alcibiade, 1 2 9 h-1 30 c . 5 . Entretiens, IV, VII, 31-32. S É N È QU E voit lui aussi dans l ' âme la seule chose qui nous appartienne en propre et qu'il faille cultiver. Cf. notamment Ep. , 41 , 8 : Lauda in illo, quod nec eripi potest nec dari, quod proprium hominis est. Quaeris quid sit .� Animus et ratio in anima perfecta. Rationale enim animal est homo : consummatur itaque bonum eius, si quid impleuit, cui nascitur. 6. Ibid., 1, I, 7 ; I, XVI I, 21-26 ; I, XXII , 1 0 ; I, xxv, 3 ; I I , x v, 1 ; IV, I, 68, 70-75, 1 00. 7 . Ibid. , I, 1 , 23 ; cf. I I I , m , 1 O.

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LE SPIRITUALISME D ' EPICTETE

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ou de l eur faire obstacle 1. » Dieu ne pouvait agir autrement d'ailleurs, car « s i cette 7tpoot(pe:O"tç qui nous est personnelle et qu'il nous a donnée après l 'avoir détachée de lui-même pouvait être contrainte ou entravée par lui ou par d'autres, il ne serait plus Dieu et il n'aurait pas de nous le soin qui convient 2• » A plus forte raison, les tyrans ne peuvent rien contre elle : « Pour notre 7tpooc(pe:O"tÇ, affirme Epictète, il n'y a ni voleur ni tyran 3• » Celui-ci peut bien emprison n er notre corps, nous trancher l a tête, mais l'âme lui échappe absolument 4• Rien d'autre ne peut agir sur elle qu'elle-même 5• Rien1ne lui est supérieur et sa domination s'étend sur toutes les autres faculté.s . 6 Comme chez Platon, son rôle essentiel est de commander. Les autres facultés ne sont que des servantes et des esclaves , �L&.xovot xoct �oÜÀott, placées sous ses ordres . La vue, l'ouïe, la vie elle-même sont des biens précieux sans doute, mais c'est à l 'âme qu'il appartient d'en user, c'est à elle qu'il appartient d'en j uger l'importance et l a valeur. C'est l'âme en effet qui ouvre et ferme nos yeux, qui les détourne de ce qu'ils ne doivent point voir pour les diriger vers d'autres objets, qui nous dit par exemple s'if faut regarder la femme d'un autre et comment on doit la regarder. C'est elle qui ouvre et ferme nos oreilles. C'est elle encore qui nous dit s'il faut ajouter ou non créance à ce qu'on nous débite, et s 'il faut nous en émouvoir ou non. Notre art de la parole peut arranger et disposer les mots , mais vaut-il mieux parler ou se taire, seule l ' âme peut nous le dire. Son pouvoir s'étend à l a vie même, et elle peut, à son gré, nous en faire sortir. Bien plus, c'est d'elle que dépend notre valeur morale . Comment dès lors ne pas admettre son absolue primauté 7 ? C'est bien là une doctrine constante chez Platon et affirmée avec une force particulière dans le Phédon. Le rôle de l'âme est de résister aux désirs corporels, quand ils lui paraissent déraisonnables . Elle prend alors à leur égard l 'attitude d'un maître intransigeant (�e:0"7t6�oucrot) 8 • Diriger, commander, délibérer et autres opérations semblables, voilà sa fonction propre 9• Déj à . dans l'Alcibiade, qu' Épictète, nous l'avons vu, connaissait fort bien, l'âme était définie comme ce qui se sert du corps 10 • Plus tard, dans le Théétète, Platon établira la prééminence de l'âme dans la sensation 11 , dans la perception 12, en montrant que les sens ne sont que 1 . Ibid . , 1, VI, 40. 2 . Ibid. , X V I I , 27. 3 . Ibid. , III, xxii, 1 0 5 . 4. Ibid. , 1, I, 21 -24 ; 1, I X , 21 ; J, X V I I I , 1 7 ; J, X I X , 8-1 0. 5 . Ibid. , 1 , X X I X , 12 ; I I I , X I X , 2 . 6. Ibid. , I l , x , 1 . 7 . Entretiens I l , x x iii, 5-1 9. M ême conception du rôle de l'âme chez SÉNÈQUE, Ep . , ' 9 2 , 1 . 8 . Phédon, 94 h fd. 9. Rép . , 1 , 353 d. 1 0 . 1 30 a . 1 1 . 1 84 h et s q . 1 2 . 1 8t, d et s q . Sur la doctrine de l'âme chez Platon, cf. LAcHIÈzE-REY, Les idées mor ales, sociales et politiques de Platon, Paris, p . 5 9 - 8 6 . ,

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ÉPI CTÈTE ET PLATON

les intermédiaires par lesquels s'exerce l a faculté de sentir, que les sen­ sations et la perception sont l' œuvre propre de l'âme. De cette maîtrise de l'âme, Épictète tire encorè l a même conséquence que Platon : l'âme est infiniment plus précieuse que le corps 1 . Nous avons en effet d'un côté la dépendance, de l'autre l'indépendance 2, si bien qu'il faudrait être fou pour admettre un bien au-dessus d'elle 3• L'âme fonde encore notre supériorité sur les animaux. Par son corps, l 'homme est en tout semblable aux animau ;. 4. Mais l' analogie cesse aussitôt que l'on considère son âme. Parce qu'il a conscience de ce qu'il fait, parce qu'il est capable de sociabilité, de loyauté, de réserve morale, de prudence , d'intelligence, toutes qualités qui n'appartiennent qu'à l'âme, parce qu'enfin il possède la raison, l'homme se distingue foncièrement de l'animal et l'emporte infinimept sur lui 5• Bien plus, grâce à notre âme, nous ne sommes pas inférieurs aux dieux mêmes 6• C'est qu'elle est une partie détachée de l a divinité, et Épictète fait dire à Zeus : < < Si j 'avais été capable de le faire, j 'aurais fait libres et indépendants ton petit corps et ton petit bien ; mais, ne l 'oublie pas, rien de tout cela ne te constitue, ce n'est que de la boue artistement arrangée. Puisqu'il n'était pas en mon pouvoir de t'affranchir complète­ ment, je t'ai donné une partie de moi-même, la faculté de te porter vers les choses et de les repousser, de les désirer et de les éviter, en un mot la faculté de savoir user des représentations 7• » Grâce à ce fra gment détaché de la divinité 8, nous entrons dans la communauté des dieux, nous faisons partie de leur famille 9• Il est donc permis d'affirmer qu' Épictète s'oriente vers un spiritua­ lisme tout à fait analogue à celui de Platon. Les textes analysés ci-dessus montrent que le matérialisme stoïcien occupe chez lui une place très res­ treinte. Il creuse un abîme si profond entre le corps et l'âme qu'on pour­ rait presque parler de dualisme. Si les limites de la stricte orthodoxie stoïcienne ne sont pas nettement dépassées , il faut bien reconnaître contre Bonhôffer. qu' Épictète a subi l'influence de Platon et notamment du Phédon. C'est encore à cette influence qu'il faut songer pour comprendre l 'attitude qu' Épictète prêche vis-à-vis du corps et de l'âme. 1. Entretiens I , I I I , 6 ; I I , x u , 1 8-23 ; I I I, V I I , 4 ; cf. Protagoras, 31 3 a ; A lcibiade 1 30 d ; Gorgias, 51 2 a . 2 . Entretiens, I , X I I , 33-35. 3 . Ibid. , Il, X X I I I , 20-22. 4. Ibid. , I, X X V I I I , 1 8. 5 . Ibid. , I, X X V I I I , 1 9-20 ; I I , I X , 2 ; I I , x, 2 . 6 . Ibid. , I, x n , 2 6 ; c f . Lois, V , 7 2 6 a : cc De tous l e s biens q u i s o n t notre propriété persoimelle, il n'y en a pas qui, étant celui de tous qui est le plus à nous, soit en nous plus divin que notre âme >> ( trad . RoB IN) . Cf. SÉNÈQUE, Ep . , 76, 6 : la raison est le meilleur dés biens ; elle met l ' homme au-dessus des animaux et immédiatement au­ dessous des dieux : Ratio : hac antecedit animalia. Deos sequitur. 7. E n tret iens, I, 1 , 1 0-1 2 . La raison « nihil aliud est, quam in corpus humanum pars diuini spiritus mersa ( S ÉNÈQUE, ep. 6 6 , 1 1 ) . 8 . Ibid. , I , X V I I , 2 7 . 9. Ibid. , I , III, 3 ; cf. I, I x , 4-5. Sur la parenté des hommes avec les dieux grâce à la raison, cf. S É NÈQUE. Ep. ,, 31 , 1 1 ; 41 , 1 - 2 ; Q. Nat . , I. Pr . 1 2 .

C HAPITRE . V L 'ascétisme d 'Épictète

On sait avec quelle ardeur le Socrate du Phédon essaye de convaincre ses disciples et amis du devoir qu'ils ont de s'affranchir de la dépendance à l'égard du corps et de purifier entièrement leur âme de la misère des passions (66 b-67 b, 68 ab, 83 be.) ; on sait aussi comment la vertu con­ siste essentiellement pour lui à réduire cette dépendance, à renoncer à tous les plaisirs corporels , aux richesses, aux soins et à la recherche de la toilette pour ne s'occuper que de l'âme, pour ne vivre que de la pensée pure (64 c-e, 68 b-69 d, 81 ac, 82 c-84 b). Nous retrouvons chez Épictèt e quelques traits d e cet ascétisme. Puisque le corps rentre dans la cat t'· ­ gorie des cc choses indifférentes n et des cc choses étrangères n, nous devrion :< éviter de nous en préoccuper ainsi que de tout ce qui le touche . Puisqtw l'âme nous constitue essentiellement, elle devrait seule retenir notre attention. Son ascétisme a ainsi un double aspect, comme cèlui de Platon d'ailleurs : un aspect négatif, le renoncement au corps et à tout ce q u i touche le corps, e t u n aspect positif, le s o i n de notre â m e . Ce doublr ascétisme relève d'une science unique, la science de la vie (� �7tLO''t'� [J.Y, -roü �Loüv) 1 dont nous allons essayer de préciser l jobj et. Pour Socrate, le vrai philosophe n'a aucun zèle pour les prétendus plaisirs du manger, du boire, de l'amour, aucune estime pour les soins du corps. II ne se met pas en peine de posséder un costume, une chaussure de choix ou tout autre enjolivement destiné au corps . C 'est de tout le corps , en un mot, qu'il se détache 2• Épictète conseille au sage le même ascétisme. II doit c c renoncer à son corps, à ses membres et à ses forces physiques , renoncer à la fortune, à la réputation , aux dignités, aux honneurs, renoncer à ses enfants, à ses frères , à ses amis, regarder tout cela comme des biens étrangers 3• n La raison en est que nos malheurs viennent tous de notre attachement au corps et aux biens qui dépendent du corps ; ils sont l ' œuvre de notre désir. Cette doctrine est si constanh· ehez Épictète qu'il est inutile d'insister 4• Nous voudrions seulement souligner ici l'analogie qu'elle présente avec l'enseignement du Phédon . S i l e philosophe se tient à l ' écart des désirs corporels , s 'il est affranchi des craintes qui troublent les profanes et les ignorants , c'est qu'il a co mpris , affirme Socrate, que ces désirs et ces craintes constituent les véritables chaînes qui lient l'âme au corps , que les passions sont la véritable prison 1. Entretiens, IV,

2 . Phédon, 6!• d-e.

'•

63.

3 . Entretiens, IV, 1, 87 ; cf. IV, 1 1 1 , 1 0 ; IV, 1 , 1 1 1 -1 1 2 ; I V, I v , :.! 3 . Enfants, épouse, patrimoine, autant de biens qui peuvent nous être enlevés, dit S É NÈQUE, Ep . , 9 8 , 5 , t, , Ibid. , I, I v , 1 9 ; I , x x v , 23-2!, ; II, 1 1 , 1 0-1 4 et 25-26 ; III, x x i v, 7 2 l't 75 ; IV, t, , 1 , . 23 , 33, et 38 ; IV, v u , 1 0 : IV, x i u , 2 1 ; . cf. Jllanuel, 1 , 3 ; 1 4 , 2 . �pitècte et Platon .

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où s'enferme l 'homme lui-même ; et que, pour en sortir, il faut tuer en soi le désir 1 . Cette désaffection, ce détachement doit être total . Il faut être prêt à abandonner sa toge , son manteau, son corps 2• Aucune exception n'est admise : « Ne dois-j e donc point désirer la santé ? Non, pas plus que tout ee qui ne nous appartient pas . Car tout ce qu'il n 'est pas en ton pouvoir de te procurer ou de conserver lorsque tu le veux, tout cela n'est pas \Taiment tien . Évite d'y porter non seulement tes mains, mais bien plus encore tes désirs ; sinon , tu te mets toi-même dans les fers, tu présentes ta t è t e au j oug, quand tu désires quoi que ce soit de dépendant et de péris­ ,;able. Ma main n 'est-elle donc pas à moi ? C 'est bien une partie de ton eorps mais, boue de sa nature, elle peut être entravée , contrainte , devenir l'esclave de quiconque est plus fort qu'elle. Mais pourquoi te parler de t a main ? Ton corps tout entier doit n 'être à tes yeux qu'un ânon qui porte des fardeaux aussi longtemps qu'il lui est possible de le faire, aussi longtemps qu'il lui est donné de le faire. Survient-il un service de réqui­ sition , un soldat met-il la main sur lui, laisse faire, ne résiste pas, ne murmure pas . Sinon, tu recevras des coups et tu perdras quand même ton ânon. Si c'est là la conduite que tu dois avoir vis-à-vis de ton corps , vois celle que tu dois avoir vis-à-vis de tout ce qu'on n'obtient qu'à cause du corps . Si le corps est un ânon , tout le reste n'est que brides, bâts , fers pour les pieds , orge et foin à l'usage de l'ânon. Laisse donc tout cela et défais-t-en plus vite et plus volontiers que de ton ânon 3 » . Po ur que ce détachement ne soit pas simplement théorique, pour qu'il n e n ous trouble pas quand il nous sera i mposé du dehors (par la mort, par l 'exil , par l'emprisonnement, etc.), il faut se plier à une ascèse qui peut paraître inhumaine. Il s'agit en effet de tuer le désir pour que le 1·egret ne s'implante j a mais dans notre âme : « Le moyen le meilleur, le moyen souverain, dit Épictète, celui qui est la clef de tout, pour ainsi dire, c'est de ne s'attacher à personne comme à un être qui ne peut nous t\ t re enlevé, mais comme à un être qui est de la même nature qu'un vase d ' argile, qu'une coupe de verre . Si ces obj ets se brisent, nous rappelant ce qu'ils étaient, nous ne nous troublons pas. De même ici , quand tu e mbrasses ton enfant, ton frère, ton ami, ne te livre j a mais tout entier à ton impression, ne laisse j a mais la joie de ton âme s 'épandre aussi loin qu'elle le voudrait, mais tire-la en arrière, modère-la, i mite ceux qui marchent en arrière des triomphateurs et les font souvenir qu'ils sont des hommes . Toi aussi, rappelle-toi que tu aimes quelqu'un de mortel, que tu aimes un être qui ne t'appartient pas , qui t'a été donné pour aujourd'hui, mais non pour ne t'être j a mais enlevé n i pour touj ours, mais bien comme des figues, comme des r�isins , qui te sont donnés à une époque fixée de l'année ; si tu en désirais pen'dant l'hiver, tu serais fou. De même, si tu désirais ton fils ou ton ami quand il ne t'est pas donné 1. Phédon, 82 c-84 b . 2 . Entretiens, I , x x iv , 1 1 -1 3 3 . Ibid. , IV, I, 7 6-80.

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III

1

xxiv,

71 .

L ' ASCÉTIS M E D'É P ICTÈTE

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de les avoir, ce s�rait , sache-le bien, désirer des figues en hiver. Ce qu'est l'hiver en effet pour les figues , les événements de l'univers le sont pour ce qu'ils nous enlèvent. Maintenant donc, quand tu jouiras de quelqu'un, i magine-toi les représentations contraires . Quel mal y aurait-il à te dire au moment où tu embrasses ton petit enfant : tu mourras demain ? quel mal à dire à ton ami : tu partiras demain , .ou bien ce sera moi , et nous ne nous verrons plus 1 ? " La mort d'ailleurs n'a rien de redoutable : élie n'est pas autre chose que la s éparation de l'âme et du corps 2• Socrate avait bien raison d t · l 'appeler un « épouvantail pour enfants > > ( fl.OpfloÀuxdov) , car en s a présence , nous nous conduisons trop souvent comme les enfants qui , par ignorance de sa vraie nature, prennent crainte et fra yeur devant un masque. Si nous étions persuadés que la mort n'est pas autre chose que l a séparation de l'âme d'avec l e corps, séparation nécessaire pour que s 'accomplis·se la révolution du monde, jamais nous ne nous irriterion� contre elle 3. II convient donc· de l ' a ccueillir'àvec calme, co mme quel qu'un qui se dispose à rendre un bien qui ne lui appartient pas 4• Bien plu s . si nous avions tant s o i t p e u de b o n sens, nous devrions la désirer. � i nous avions conscience en effet de la parent é q u e nous 'avons avec l e s dieux d e p a r notre âme, e t des lieqi- don! nous sommes chargés e t qui nous vi:en nent du corps, de ce qui lui appart ient et des soins que ré­ clament son entretien et sa subsistance durant cette vie , nous voudrions nous en débarrasser co mme d'un fardeau pesant, importun et inutile. Nous devrions répouver les senti ments qu' Épictète désirerait rencon­ trer chez ses disciples et dire avec eux : .< c Nous n'en pouvons plus de vi vre enchaînés à ce misérable corps, de lui donner à manger et à boire, de lui procurer du sommeil, de le tenir propre, et , à cause de lui, de faire des bassesses à tel ou tel . N'est-il pas vrai qu'il n'y a là que des choses indifférentes , et sans rapport avec nous ? N'est-il pas vrai que l a mort n'est pas un mal ? Ne sommes-nous pas de la fa mille de Dieu et n'est-ce pas de lui que nous venons ? Laisse-nous donc nous en retourner dans no tre patrie, laisse-nous briser ces l iens qui nous attachent et I}OUS chargent . Ici sont des pirates , des voleurs , des j uges , des hommes avec le nom de tyrans , qui semblent avoir sur nous quelque pouvoir, à cause de ce misé-rable corps et des choses qu'il possède ; laisse-nous leur montrer qu' ils n'ont sur nous aucun pouvoir 5. >> 1 . Ibid. , I I I , x x , v , 8'•·88, cf. Enclt . , 3 . S ü ; È Q U E , Ep . , 6 3 , 1 2- 1 3 , demande aussi dP penser que nos amis sont mortels pour n ' être pas surpris et troublés par leur mort d 'une manière contraire à la sagesse . ' Il importe pourtant de noter qu'il trouve un motif d e consolation à la perte des êtres chers dans l ' espérance de l 'immortalité, CP qui est totalement étranger à É pictète : Et fortasse (si modo sapientium u.era fama est, rccipitque nos locus aliquis) quem· putamus perisse, praemissus est. 2. Ibid. , I I I , X X I I , 33 : f:.L-7) n &no ·n f:.LÉÀÀ&t y(ve:a6o:t 1\ TO O"C.lf:.Là.TtOV xwpl�&a6o:t Ko:l ij honorable, ou qu'il y ait été placé par un chef a pour devoir . . . d'y demeurer ferme, quel qu'en soit le risque,- sans tenir compt e ni de la mort possible , ni d'aucun danger, plutôt que de sacri ­ fi er l ' honneur . JJ Appliquant ce principe à son cas , il aj oute : « En agissant a u trement, Athéniens , j 'aurais donc été très coupable. Comment ! lorsque les chefs élus par vous m'assignaient un poste , à Potidée, à Amphipolis, à Délion , j e restais aussi ferme que pas un à l'endroit désigné, en risquant l a mort, et quand un Dieu m'avait assigné pour tâche, comme j e le croyais, 1 . I b id. , I , I X , 1 6 ; I, x x v , 7 e t 1 4 ; I, x x i x , 2 9 ; III, x m , 1 '• ; I I I , x x i v , 99-1 0 2 . I I I , X X V I , 2 9 ; I V , Y I I , 30. 2 . Cf. supra, p . 89-90. :J . Entretiens, T , I X , 1 6 ; 1, 29, 2 8 ; l i T , x m , tt. ; III, x x i v , 99- 1 02 ; I I I , x x v i , 2 9 '· · I b id. , T i l , X X I V , 31 -3 7.

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co mme j e l ' avais admis , de vivre en philosophant, en scrutant et moi­ même et les autres, moi , par peur de la mort, ou par une crainte quel­ conque, j 'aurais déserté (ÀbtOLf.l.L -r�v -roc/;LV) ! » Aussi bien , si les j uges voulaient l'acquitter à cette seule condition qu'il renonce à sa mission, i l leur répondrait : « Athéniens , je vous sais gré et j e vous aime, mais j 'obéirai au dieu plutôt qu'à vous 1 . . . . >> Ces passages indiquent clairement que Socrate voit dans sa mission un poste de co mbat qui lui a été assigné par Dieu l ui-même (le verbe -roccrcreLV revient cinq fois, et l 'expression Àt7tOLf.l.L -r�v -roci;Lv est encore plus carac téristique ) . Or, Épictète fait appel par deux fois à cette réponse de Socrate à ses j uges et précisément Jans les chapitres où il demande au sage d'attendre, pour mourir, le s i gnal de la ret raite que ne manquera pas de lui donner Dieu comme il le fit pour Socrate 2• De grosses différences subsistent cependant entre l 'ascétisme corporel d' Épictète et celui de Platon. Socrate, dans le Phédon, demande au phi­ losophe de se purifier, c'est-à-dire > 4• Pourtant Épictète se contente ordinairement de rej eter i mplicitement ces mythes . II cite bien des passages de 1' A pologie, .du Criton et du Phédon où Socrate parle de sa fin prochaine, mais il ne retient que ceux qui met ­ t ent en valeur sa sérénité devant la mort , son endurance, son mépris de là souffrance. Il ne h1i arri.v e j a mais de faire la moindre allusion à l'espé­ rance qu'avai t Socrate de rencontrer des dieux bons pour l 'accueillir après sa mort . Un texte des Entretiens, que nous avons déjà longuement analysé dans le chapitre précédent, semble faire exception. Des disciples vraiment conscients de leur parenté avec les dieux, dit Épictèt e , vou­ draient se débarrasser de leur corps et lui demanderaient la permission de « s'en retourner .a uprès de leurs parents >> (oc7te:À8eî:v rtpoc; ToÙc; cruy­ yeveî:ç . . . &rpec; � !Liic; OC7te:À8e:î:v é$8e:v ÈÀ1JÀ68oc!Lev) 5. Mais il ne faut pas se faire illusion , l'expression >. 7. Ibi d. , 1, X I I , 2 6 . 8 . I bid. , IJ, xvi, 1 ; Il, xxm, 1 9 ; III, X X I I , lt2 - 4 lt . Comparer Protagoras, 31 3 a : n o u s sommes heureux ou malheureux selon que notre âme est vertueuse ou perverse. !1. En tretien.�, 1, 1 , 1 2 ; Il, I I , 3 ; IV, 1 , 81 - 8ft ,

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ÉPICTÈTE

ET

P L A T O'l'i

tance n'est alors capable de nous abattre : nous sommes vrai ment invin­ cibles 1 . E n un mot , le sage stoïcien j ouit dès ici-bas de la béatitude que l e philosophe du Phédon ne goûte qu'après la mort , pour avoir mené sur la terre la vie philosophi que, c'est-à-dire pour s ' être détaché de son corps et s'être uniquement occupé de son âme 2• Cette transposition opérée par Épictète s 'explique touj ours par ce fait qu'il ne croit pas à une immor; talité personnelle. De même qu'il faut chercher l e bien véritable dans l'âme, de même il faut y chercher la beauté v êritable . Celle du corps ne doit pas nous préoc ­ cuper, car le corps n'est que boue par nature , e t le temps , à défa ut d'autre chose , se chargera bien de nous apprendre qu'il n'est rien . 1\otre raison, nos jugements , nos actions , voilà seulement ce que nous devons travailler à embellir 3. Épict ète a consacré tout le chapitre 1er du livre I I 1 il cette question 4• Voulant prouver à un j eune homme dont les cheve u x l't les vêtements sont arrangés avec u n s o i n excessif qu'il se trompe sur l a beauté véritable, il lui fait admettre q u e celle-ci consiste pour l'ho mme dans la réalisation de son essence, de sa perfection essentielle (&pt::-r �) 5. Or cette dern i ère est atteinte par la possession de la j ustice , de la tempé­ rance 6 . de la maî trise de soi. Il doit donc acquérir toutes ces vertus , s ' i l ne veut p a s se cont enter d'une apparence d e beauté. Comme Socrate l e faisait pour Alcibi ade 7, Épictète l'invite à s'examiner pour se connaître : cc Jeune homme, lui dit -il, que veux-tu embellir ? Sache d'abord qui tu es e t tu pourras alors t'embellir toi -même. Tu es un homme, c'est - à ­ dire u n être vivan t , morte l , capable de faire un usage raisonnable de s e s représen tations . �fais agir raisonnablement, qu'est-ce donc ? C'est a gir conformément il l a nature et à sa fin. Que possèdes-tu donc d'essentiel ? Ce n ' e s t n i l 'a n i m a l , n i l ' être mortel , ni l 'usage desreprésentations , mai� l a raison . Voi l à donc ce qu'il te faut orner et e mbellir 8• n Pour réal iser cette beauté de l'âme, il faut la soumettre à une puri fica­ tion (xocf.locpcrtç) qui l a fasse ressembler aux dieux, lesquels sont , par nature , purs et sans tache . Son i mpureté tient à la mauvaise qualit é de ses j uge ments et de ses opinions . Le travail de purification consist e donc à redresser ces jugements et ces opinions . Nous devons y mett re toute notre applicatio n , car la pre mi ère p uret é, la plus i mportant e , e s t XV!ll, 2 1 . 2 . Cf . Phédo n , 81 a : l a récompense de l a vie p h i l o s o p h i q u f' c o n siste en e ffC' L p o u r l ' âm e q u i ra m è: o;.to(wo-Lu·n�l,., Le souvenir du Théétète �st pa1·tout dans c e chapitre : I I , X I V, 1 9 et 1 7 4 h : I l . X I V , 29 et 1 7 !. a sq. 1 . Entretiens, I I , x i v , 1:� . �i est directement inspiré de Musonius : O . l i E x s E . f r . X V I I , p . 9 0 , 4 sqq. - :\ ous devons en particulier imiter dans notre manière d < · viH .l lhnora bles, r ,

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Ibid. , I , X I Y , 1 0 . I bid. , I , X I V . 1 1 . 5 . Ibid . , I l , \' I I I , 1 - :! . 6 . . / b id. , I I , V I I I , 1 0- 1 1 . 7 . Ibid. , 1, I l l , J : 1 , X l i , 2 ti . 8 . Cette doctrine e s t forme l l e m e u l e usPignée dans IV, X I , 3 . 9 . Ibid. , I V , X I , '• · 1 0 . Nous ne pouvons fa i re mit• u x i c i que de suivre J'exre l l f> n l e a n a l �·se d'Ad. B o N­ H Ô F F E R , Die Eth il.-, p. 80-81 .

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ÉPIC T È T E ET PLA T O :"i

e t revrés e n t e n t le do maine de l a matière en opposition avec celui de l'esprit . Dieu se distingue du Monde et du Tout , comme l'ouvrier se distingue de son œuvre et le créateur de sa création 1. La séparation qu'opère Épictète entre les choses qui ne dépendent pas de nous ('reX oùx zq/ �[.L�V) et les choses qui dépendent de nOUS ('reX ècp' �[.L�V) 2 apporte e n core u n argument en faveur de la distinction entre Dieu et l'univers ma t éri e l . Comme le note en efl'et M. René Le Senne 3, « ce qui ne- dépend p a s de n o us s ' étale devant nous comme l 'espace et le _temps » , es t en relation directe avec le domaine de la matière , tandis que ce qui dépend de n o u s apparti en t a u j ugement, c'est-à-dire au domaine de l 'espri t . _\lais l 'esprit , q u e no.us partageons avec Dieu, n ' a p a s de commune mesure avec l 'espace 4 • C 'es t dire équivalemment que la relation d'espaee n e s'appli que à fortiori aucunement à l 'être de Dieu . Tout en constatant qu' Épictète s'est approché incontestableme n t plus près du théisme qu'aucun autre philos_ophe païen , A d . Bonhofl'er �e refuse pourtan t à concl ure qu'il ait dépassé le Stoïcisme. Selon lui , il sera i t déj à pQssible de découvrir dans l 'ancien S toïcisme, des expressions qui témoi gnent d'un véritable dualisme : les premiers stoïciens dis­ t i nguent en efl'et Dieu et la matière , le principe actif et le principe passif. De plus , le fa i t qu' Épictète ait admis l a doctrine de l'èxm>pwaLc; prouve qu'il es t lui a ussi pour une conception émanatiste et panthéiste de l ' ori­ gine du monde. En fin de compte, Épictète difl'érerait simplement de l 'ancien Stoïcisme en ce que l'expression théiste prendrait chez lui un relief beaucoup plus accusé, mais l 'explication en serait à chercher uni­ que ment dans ses préoccupations pratiques d 'une part , et , d'autre part , dans la pénurie de documents relatifs à la . théologie de l' ancien Stoï­ c i s me. Sans con tredire à la j ustesse de ces remarques , nous croyons •·etrouver ici des traces de ce dualisme pl atonicien si apparent dans la do ctrine d' Épictète sur le corps e t l 'âme. Ceci est d'autant plus vraisem­ b l a ble que les attributs divins étudiés j usqu'ici sont ceux-là mêmes que P l aton reconnaissait à son Dieu . Platon s 'est fait d' abord l'avocat de l a bonté divine avec autant de . force qu'Épictète . Dieu est essentiellement bon , affirme -t-il aù ne livre de l a Rép u blique, et ne peut être , en a ucun cas , la cause du mal 5• Dans l e Timée, et dans les Lois, i l revient avec une insistance croissante sur ee t attribut divin 6• Il accorde évi de mment à Dieu les attributs tradi­ t i onnels d'omniprésence , d'omniscience e t d'omnipotence 7• Quant à la s p i ritualité divine , elle découle nécessairement de ce qu'il affirme con1. 1D ; :! . :J .

Entre t i e ns , I l l ,

lill,

x x vi ,

Ench . ,

I.

28 ;

xv,

1 '• ; IV, v i i , 6 ; 1 , XII, 1 00 . ( f . Em·/1 . , 31 , 1 .

IV, I ,

7 ;

Il,

x,

5 ;

II,

xn,

33 ; I l l ,

xxiv,

Tra ité d e 2Horale Général�, Paris , 1 9'. 2 , p . 1 67 . 't . Entretiens, 1 , x n , 2 6 . 5 . 3 7 9 h - 3 8 0 c. Rép . , X , 61 7 , n o u s o fTre un bel exem p le d e l a v o l o n t é de Plilton d ' innocenter l a Divinité de tout mal . ti . Ti mée, 29 "'• v. c jd , 4 .5 c - !' , 68 c, 69a- e, 87 ad ; Lois, 889 d-900 e, 901 e-902 , b, !102 d , 90ft a-905 c. 7 . Loi Y , X , 90 1 d.

LA

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.

II E L I G J O :-; D ' E I' I C T E T E

1 23

t inuellement l'identité de l'être intelligible et du divin. Enfin, son Dien est tout à fait distinct du demi-être ou du non-être du monde sensibl e , e t sa transcendance est même , e n u n sens , absolue. C e q u i n'empêche pas qu'on retrouve chez lui, comme plus tard chez Épictète, ce qu'on pourrait appeler des concessions au polythéisme et au pant héisme de son temps . Dans tous les dialogues , il e mploie indifféremmen t o 8e:6c; et 8e:o(, et ne songe auc unement à réduire à l ' unité cette pluralité de d i e u x . D e plus , « tout est dieu o u divin chez c e trop divin Platon : les Idées o u Formes intelli gibles , - l ' Idée d u Bien -, l ' Idée du Beau, - l' Intel lect , 1 ' A me , - le Monde , - les astres , - notre intellect et notre âme à nous , ­ sans parler de ces dieux de la mythologie , que le Timée mentionne sitôt après les astres , avec une ironie non déguisée n 1 . Pour co mprendre c e mélange décevant pour nos intelligences modernes, il faut se souven ir d'mw part qu'un Grec n'y voyait point de contradiction et, d'a utre part. q u P l a t héol ogie platonicienne •• hériti ère d'un long passé d e syncrét isme re l i :,{i e u x et de deux siècles d e vi goureux effort philosophi que . . . , réussi t à n e rie n sacri fier, à tout s'assi miler dans une t ransposit ion p u issante et s o u ple n 2 • Mais Épictète est allé plus l o i n que Plat on dans la concept ion d'un Die u t ranscendant et personnel . Non seulement Dieu se dét a che du monde qu'il gouverne et organise ; non seulement il domine les homme� et tous les êtres vivants qu'il a créé!; , mais il possède des perfe e t ions qu i ne peuvent appartenir qu'à un être personnel . Il a une volont é propr•· s ur laquelle l ' ho mme doit régler la si enne 3• Il suit en t o ut l a rai�o n , ct . par là encore, il est notre modèle 4 • Il édicte des commandemcntç q u i sont tout puiss a n ts , très j ustes 5 e t les meilleurs qui soient 6• Nous verro u � bie ntôt qu' Épictète demande d e recourir à Dieu , d e l e prier, d e l e remer­ cier, ce qui ne se comprend bien que dans l'hypothèse d'un Dieu person­ nel . Surtout il a une man ière toute nouvelle de concevoir les rapport s de Di e u et de l 'homme, co mme nous allons le voir en étudiant les consé­ quences moral es qu'il n 1 irées de quel ques-uns des dogmes q u ' i l adme t . i( C O N S É Q U E N C E S l\I O II A L E S D E S C H O Y A N C E S H E L I G I E U S E S

n ' É P J C TI\ T L .

L e Dieu d' Épictète n'est pas si mple ment proche d e nous par sa�bon 1 (· ct par sa Providence , il vit en chacun de n ous . l'\ous so mmes vraime n l d e s a ra ce, d e s a fa mille 7 . Il est pour nous un véritable père 8 , e t nou,; 1 . A . D 1 È s , A uto u r d e Platon , t. I I , p . 5 5 5 . Il f a u t l i re l es deux remarqua b l • · s i· LudPs que c e ma î t re a c o ns a c rées au D i l' U e t à l a Re l igio n de P l a t o n , p. 52:l-60:l, . ' Ex o-oü ydi:p yévoç èo-!J.év, voN AR NI M , 1, 53 7 . 6 . C: f . ce qui a é t é dit précédemment d a n s notre chapitre sur l e· « Spiritualisme d · É pictète ». 7. Op. cit . , p. 80. 8. Entretiens, 1, IX, 1 1 -1 !. . 9 . Ibid. , 1 , XII, 2 6 . 1 0. Ibid. , 1 , m , 2 . 1 1 . Ibid. , 1, m , 1 . 1 2 . Ibid. , I l , VIII, 1 1 . 1 3 . A l 'entrée des temples e t des lieux consacrés à l a divinité, des lois rituelles (· l aient gravées pour rappeler aux fidèles le précepte de pureté.

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R E L I G I 0 :-1

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D EPICTETE

125

voit tout e t entend tout ! C e serait vraiment méconnaître notre nature et encourir la colère divine 1 • Si nous étions une belle statue de Phidias� soit Athéna, soit Zeus , et que nous en ayons conscience, nous voudtions faire honneur à l'artiste qui nous aurai� créés . Et pourtant n'ous ne serions rien d'autre qu'une statue de pierre, d'airain, d'or ou d'ivo.ire et nous serions cond�mnés à garder pour l'éternité une pose invariable. Or nous s ommes bien davantage : Dieu nous a donné le mouvement , la vie , l'usage des représentations , la faculté de j uger, Accepterions -nous de dés honorer l' œuvre d'un tel démiurge 2 ? Diel,l a fait plus encore que de nous créer , il nous a con fiés à nous-mêmes avec charge de nous garder dans la pureté de notre nature première : pudiques , fidèles , magnanimes , calmes , inac­ cessibles à la douleur et au trouble. Oserions-nous faillir à ce mandat divin 3 ? Notre filiation divine ne doit pas seulement avoir des répercussions sur notre vie morale individuelle, mais sur nos relations avec tous nos semblables . En effet , elle ne nous rattache pas seulement à Dieu, mais bien à tous les hommes qui forment entre eux et avec Dieu une cité idéale 4. L'i dée n'est pas nouvelle : elle remonte au fondateur même du Stoïcisme , à Zénon de Cittium 5, mais Épictète lui donne un carac.tère religieux inconnu 'jusqu'alors . Il faut voir dans les autres hommes nos frères , et à ce titre , les respecter, même s 'ils et trouvent occuper un rang inférieur au nôtre . A quelqu'un qui s'emporte contre la négligence de son esclave , Épictète réplique : (( Ne vas-tu pas supporter ton propre frère, qui a Zeus pour aïeul , qui est son fils au même titre que toi, puisqu'il est né de la même semence, puisqu'il a la même origine céleste ? Si tu occupes une place plus élevée , vas-tu te hâter pour cela de t 'instituer tyran ? Ne vas-tu pas plutôt te rappeler qui tu es , à qui tu commandes ? N 'est-ce pas à des parents , à des frères selon la nature, à des descendants de Zeus 6 ? » De l'omniscience divine découle, comme précédemment de la parenté divine, le .devoir de vivre sous le regard de dieu. (( Quand vous avez fermé votre porte, dit Épictète , et que vous avez éteint , n'allez jamais dire que vous êtes seul chez vous . Vous ne l'êtes pas en effet , mais vous êtes en compagnie de Dieu et de votre démon, et qu'ont-ils besoin de lumi ère 1 . Entretiens, Il,

viii, 1 2- 1 4 . , 2. -rou't'ou -roü 8l]fLLOupyoü xot-rotcrx&uotcrfLot &v Xot'rottcrx.uv�r.ç otu-ro. Il faut noter ici l 'emploi du terme 8l]fLtoupy6.; pour désigner Dieu. Cf. Jlfémorables, I, I v, 4 . 3 . Entretiens, I I , viii, 1 8-23. t, . Ibid. , I, I x , 4 : 'l'à aUaTlJfLIX -rà &� . &v 6 pwr:wv xot! 6&oü. 5 . P LUTAR Q U E , de A lex. IJirt. , 1, 6. Par contre, à l ' époque de Zénon ·de C ittium, cette idée était profondément nouvelle. Elle s 'opposait à la conception traditionnelle de la cité dont étaient rigoureusement exclus tous les étrangers , à l a conception tra­ ditionnelle aussi du droit et de la justice qui étaient fondés sur l 'égalité des citoyens , et non plus comme chez Platon (Rép. , IV, . 43'• b je) sur l eurs inégalités. Pour la première fois apparaissait l'idée de personne morale , dont les conséquences devaient être considérables , notamment en ce qui concernait l 'esclavage. 6. Entretiens, 1 , xm, 3-4 . Il serait opportun de no ter que l ' attitude d ' É pictète s 'explique peut-être parce qu'il a connu lui-mêl!le l 'esclavage . On comprend mieux alors son ardeur à réclamer de traiter en hommes les esclaves. .

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1 26

É P I C T È T E ET P L A T O :-.

pour voir c e que vous faites 1 ? >l èomment ne p a s constater qu'ici encore Dieu tend à se distinguer netteffié'D.t dé l 'âme dont il.conteinple les actions ? Ert résumé, ce sentiment de la présence divine, ce besoin de la res pec ­ t er, ce s crupule de la souiÏiet, pàr des pensées ou des actions i:itipures , ce désir de plaire en toutes choses à Dieu sont aut'ànt d'indices qu' Épi c­ tète était entraîné incdnsciemineilt vers l a èonception d'un Dieu per­ sonnel , et l'on peut regretter que ce magni fique élan ait été arrèt é par son adhésion à une doctrine qui ne pouvait légiti mer d ' a u c u n e mani ère d'aussi hautes aspirations . 4. L E s D E Y O I R S D E L ' H o M M E E N V E R S D I E L: .

Nous avons dé.i à indiqué les conséquences morales qu' Épictète a tirées de la Provi dence , de la patern ité et de l'o mniscience divines , et quelques -uns des devoirs qui tiennent à notre condition d'enfants de Dieu. Mais cette liste demande à être complétée et précisée . Ce n'est pas assez de croire en Dieu e t e n sa providence, ni d e vi ne en sa présence, il faut encore avoir la continuelle préoccupation de l ui plaire en conformant notre volonté à l a sienne . La sagesse suprême con­ siste en effet à soumettre son esprit au maître de l ' univers , comme les bons citoyens soumettent le leur aux lois de leur cité 2, à vouloir ce que Dieu veut 3, à le prendre co mme guide et à régler nos désirs et nos aver­ sions sur ses désirs et sur ses aversions 4. C'est dans cet éta t d'esprit notammen t qu'il faut envisager la vi·e et la mort . Dieu ici-bas a confié à chacun de nous un poste déterminé 5 • Que ce soit celui de soldat ou de général , de gouvernant ou de simple citoyen , de sénateur ou de plébéien , de précepteur ou de maître de mai ­ son ; que ce poste soit à Rome , à Athènes , à Thèbes, ou à Gyaros, peu i mporte ! Notre seul devoir est d\ rester, sans en chercher un autre plus conforme à nos désirs , et de ne le quitter que· lor!)que Dieu nous 1 . Ibzd. , 1; X I v , 1 3- 1 ft . Le démon dont il s ' agit ici n'est pas cet être i ntermédiairt· entre les dieux et les hommes, objet de la foi populaire, con:c ept.i'o n qu'admettai l d'aill eurs É pictète .( I I I , x m , · 1 5) , mais bien l 'âme, l a raison, partie essentielle de l ' homme , que Dieu nou� a d onné e , comme véritable gé n i e tutélaire ( èrr(Tporroc;, J . X I v, 1 2) . Ce t exte nous fait penser au Timée d e P I. AT O !\' : " Pour ce q u i e s t de l ' > Depuis l'hymne de Cléanthe au soleil qui ressemble > et lui rendre ce témoi gnage : « Les ressources que tu m'avais octroyées p our comprendre ton administration et pour y conformer ma conduite, j e . ne les ai point négligées ; pour ma part, j e n e t'ai point déshonoré ; voici l'usage que j 'ai fait d e mes sensations ; voici celui que j 'ai fait de mes anticipations (-rotî:ç 7tpoÀ�tjle:cnv) ; t'ai-je j a mais adressé un reproche ? Ai-j e j amais manifesté du mécontente­ ment contre un événement ·quelconque ? Ai-j e j a mais transgress é mes devoirs sociaux ? Merci de m'avoir fait naître ; merci pour tes bienfaits ; le temps que j 'ai eu pour les utiliser me suffit ; tu peux les reprendre et les répartir où tu veux ; ils étaient tous à toi , c'est toi qui me les avais octroyés 2• >> C'est le cœur plein de reconnaissance pour Dieu qu'•l veut accueillir l a maladie et la mort, et sa vive piét é lui inspire encore cette admirable prière d'abandon à la volonté divine : « Tu veux que je quitte auj ourd'hu i cette grande fête du monde, je m'en vais (&7te:�(.L�) , en te remerciant sans réserve de m'avoir admis à l a célébrer avec toi, de m'avoir donné d'y contempler tes œuvres et d'y comprendre ton admi­ nistration 3. » ( Ad lVIarc., 23, 3 ; De Vita beata, 21 , 2 ; 22, 5 ; 24, 5 ; 25, 1 ; Ep. , 85, 4 0 . 8. Ep. , 6 3 , 1 ; 7 4 , 30-31 .

LA RELIGION

.

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D' EPICTETE

133

trouver chez Épictète ces fluctuations : spn orthodoxie stoïcienne est entière. Il est indéniable enfin que Sénèque admet parfois comme Épictète un Dieu unique , qui gouverne le monde et veille sur le genre humain. L-e plus souvent, son Dieu n 'est qu'une abstraction, la loi souveraine du Cosmos . Il lui arrive - mais rarement - de parler de Dieu comme d'un être personnel 1 • Ce qui est l'exception chez lui devient la règle chez Épictète, et l 'ardente piété de celui-ci :çeste peut-être sa plus grande originalité. 1 . Ep. , 1 0 , 4 , contient quelques inclications précieuses s�r les prières que Sénèque conseille d'adresser à la divinité.

LI VRE TROISI ÈME

L ' UTILI SATION D E PLATON PAR

ÉPI CT:ETE

L'ét ude qui a été faite j usqu'ici de l'influence de Platon s ur la morale d' Épictète a porté sur quelques points de doctrine déterminés . Elle a déj à établi que certains dialogues ont été largement utilisés . Elle a noté aussi d'intéressants rapprochements entre les Entretiens et d'autres dia­ logues, auxquels Épictète ne fait que des allusions plus ou moins d irectes et dont parfois il semble transposer la doctrine dans le sens stoïcien . Mais notre t âche ne doit pas s'arrêter là. Il importe de synthétiser mainte­ nant les analyses précédentes et de répondre à des questions plus géné­ rales qu'elles posent inévitablement . D'abord quels dialogues ont été certainement lus ? Quels autres l'ont été probablement ? Quels sont ceux qui ont été dédai gnés ? Peut-on expl iquer les préférences d' Épictète ? En second lieu, il s'agit de savoir si l'utilisation de Platon a a mené Épictèt e à abandonner la stricte doctrine stoïcienne, ou si du moins se trouvent chez lui des préoccupations qui ne peuvent bien s 'expliquer que par la lect ure des dialo gues . De plus, Épictète, fervent disciple de Musonius Rufus 1, partageait son admiration pour les philosophes cyniques . Diogène, Cratès représentent l e type parfait du sage au même titre que Socrate 2• Sans parler des nom­ breuses allusions à la doct-rine cynique, un chapi tre entier des Entretiens est consacré à l 'exposé de l'idéal cynique 3• L�i-même tâta de leur méthode d'ensei gnement et n'y renonça que devant le fâcheux accueil reçu 4• Mais il devait garder de sa connaissance des procédés de l ' école une verdeur de langage, des comparaisons diatribiques , une préférence pour certains exemples familiers qui retentiraient j usque dans sa manière de citer les dialo gues socratiques. 1 . Il fai t allusion à d e s paroles recueillies pendant les cours de Musonius Rufus I, 2 6 - 2 7 ) ; ( I I J , VI, 10 ; I I I , x v, 11. ; I I J , xxm, 2 9) dont quelques-unes s ' adres ­ saient directement à lui ( 1 , vn, 32 ; 1, I X , 2 9 ) . 2 . Cf. notamment I I I , x x i v , 4 0 : �1JÀCil�OC .T�c; &À'I)Od:x� xod 2:cùX pthouc; xcxl �wyÉ:­

(1,

vouç .

3. J I I , 22 : rr�pl KuvtcrfLOÜ. 4. I l , x n , 1 7-25. Il serait hien imprudent, con fie-t-il, d'interroger auj ourd' hui à la manière cynique, surtout à Rome . De telles interrogations en e!Yet ne doi vent pas se faire à l 'angle d'une rue, mais en plein air. Il s 'agit d'aborder ouvertemen t un per­ sonnage consul aire ou opulent et de lui poser des questions indiscrètes qui finiront par l e mettre hors de lui . Il y a même chance qu'il finisse par renvoyer l ' i mportun à coups de poing ; ( SLcxpOCfJ.EVOÇ xovou).ouc; O'OL 8 > 4 ? De plus, la science de Dieu, de l ' homme, du j uste et de l'injuste, du bon­ heur et du malheur humain constituent pour le sage de Platon et d' Épic­ t ète l'uni que science qui mérite la peine de s 'y appliquer 5• Aj outons enfin que chez Épi ctète co mme chez Platon l a foule se rit du sage et le regarde comme un sot 6, et nous ne pourrons guère douter que le Théétète ait été lu par Épictèt e . Trois dialogues de Platon retiendront encore notre attention, le Pro­ tagoras, les Lois, et la Répu blique. A plusieurs reprises 7, Épictète fait allusion en effet à l'humilité de Socrate qui ne faisait jamais profession de savoir ni d'enseigner, mais se contenait de mener à Prota goras et à Hippias les élèves désireux d'apprendre les subtilités de la logique . Or c'est dans le Protagoras notamment que nous voyons Socrate conduire le fougueux Hippocrate à Protagoras 8, et cela pose la question de savoir 1 . En�retiens, 1 , x x n , 1 7 : 'l'l oùv 7t0�1)crwfL�V ; - A\l't"l) tcr't'L �-fJ't'1JmÇ 't'OU cp�Àocro­

-:c:> ilv'l'� xcxt w ll l v o v 't' O Ç Théétète, 1 51 a : walvoum yiJov f, ­ aew:; . .� . Thééiète, 1 7!• b, 1 7 5 c, et Entretwns, I I , x r v , 1 9-20, 2 5 . 6 . E11tretiens, I I , X I V, 2 9 : Y.CX't'cxye:ÀwVTCXL {mà 't'WV rtoÀÀwv, et Théétète, 1 7'• a-1 7 5 b . Cf. en particulier 1 75 b : ur.o 't'WV 7tOÀÀWV KCXTCXyû.OCTOI:L. 7. Entretiens, I I I , v, 1 7 ; I I I , xxnr, 22 ; IV, v m , 22-23. 8 . 3 1 0 a-31 1 a . Protagora5 n'est pas seul d'ailleurs. Hippias d' Élis , Prodicos de Céos, et beaucoup d'autres savants (xa:l :li).).oL r;o),).ol xcxl crocpot ) sont réunis aussi daus la maison de Callias ( 3 1 '. b-31 6 a) . cp oÜ v't'oc;

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140

ÉPICTÈTE ET PLATO N

si ce dialogue a été utilisé par Épictète. Plusieurs passages des Entretiens semblent l'insinuer. D'abord l'intellectualisme moral d' Épi�tète présente avec celui du Protagoras des ressemblances frappantes qui ont été signa­ lées en leur temps 1• Épictète et Platon dans le Protagoras s ' accordent aussi pour mettre le bien dans l'âme seule 2• Surtout Épictête , pour prê­ cher le soin que nous devons avoir de notre âme, emploie des t�rmes qui semblent être _ un écho direct des paroles de Socrate à Hippocrate 3• Schenkl signale enfin des correspondances de vocabulaire assez signi fi­ catives 4• Il est donc au moins vraisemblable que nous soyons ici encore en présence d'une 'véritable utilisation d'un dialogue platonicien par Épictète . Des Lois nous avons dans les Entretiens une citation extrêmement remarquable dont nous avons déj à parlé en étudiant l'ascétisme moral. d' Épictète 5• En effet, alors que d'ordinaire celui-ci en use très librement avec le texte de Platon, il le reproduit ici mot pour mot. Cette citation prend place dans une leçon . où il enseigne la façon dont nous devons lutter contre les mauvaises pensées en général et contre la tentation impure en particulier. « Quand une pensée de ce genre fond sur toi, dit­ il, il faut, comme le conseille Platon, recourir aux sacri fices expiatoires , s'en aller, comme un suppliant, vers les temples des dieux qui détournent les maléfices ; il suffit même de te retirer dans la société de quelque sage, qu'il soit vivant ou mort, et de te comparer à lui 6• » Nous n' avons pour­ tant qu'une citation isolée, insuffisante à eUe seule pour permettre de conclure qu' Épictète a lu des Lois 7 • Mais nous avons vu qu'il se sert pour prêcher la pitié à l'égard des pécheurs de termes qui semblent être des réminiscences des Lois 8 et surtout que sa t héologie et sa religion s ont bien proches parfo.is de celles de Platon dans le même dialogue . Épictète connaît donc les Lois, soit pour les avoir l ues lui-même, soit 1 . III, I X , 1 -2 ; IV, v m , 3 , et Protagoras, 357 c-e ; II, xxiv, 19 ; II; x x i i , 2 7-28 , et Protagoras, 358 c ; I I, X I , 1 3 , et Protagoras, 356 b-357 b ; I I , xx vi , 3 , et Prota goras, 351 b-357 e . 2 . I I , x v i , 1 ; I I , x x m , 1 9 ; I I I , x , 1 8 ; I I I , xx i i , 4 2-44, e t Protagoras, 3 1 3 a . 3 . I I I , v i i , t, , 24-28, et Protagoras, 3 1 3 a ; I I , x x i i , 22 : « Peux-tu m e dire alors quel soin tu prends de ton âme ? Il n 'est pas vraisemblable en effet qu'avec ta sagesse et la considération dont tu j ouis dans la ville, tu ailles, sans ré flexion et au hasard , négliger ce que tu possèdes de meilleur et le laisser dépérir » et Prota­ goras, 31 2 be, 31 3 ac où Socrate gourmande Hippocrate de vouloir confier son âme à Protagoras sans s ' être préalablement renseigné sur sa valeur morale. 4 . I I I , v , 1 4 , et 31 8 a ; I , x v i i , 14, et 345 d. 5. Cf. supra, p. 1 1 0 , n. 2 . 6. Entretiens, I I , x V I I I , 20-21 : e:! 6' OTotV 7tpOcr7> d'un être, et met le bien de cet être dans la possession de cette ocpE't'� 5• To �pyov a , co mme chez Platon, le sens de « fonction propre » 6• Certaines oppositions enfin rappellent celles des dialogues : awcp pwv-ocx6Àot!1't'OÇ 7, È:mO''t'� (l'Y) , a6Çot, OC7tif't'Yj s. :\lais des différences profondes subsistent entre Platon et Épictète. Le ton général des Entretiens est très éloigné de celui des dialogues. Re marquons d'abord que l a méthode socratique a ét� détournée de son but, qui était la recherche du vrai , pour devenir un instrument de prédi­ cation morale , et · qu'elle a, de ce fait, subi des transformations impor­ tantes . Le dialogue philosophique se mue en dialogue moralisant et prend de plus en plus une allure cynique. Les personnages sont fictifs , et ce serait même pour Oltr.amare « le plus évident de tous les caractères formels de la diatribe » 9• Au l ieu des personnages si vivants, si variés, si dramatiques des dialogues pl�toniciens , nous n'avons plus que des inter­ lo cuteurs vaguement désignés par le pronom 't'LÇ ou, plus vaguement encore, par le s uj et sous-entendu du verbe Cjl 'Y).O"L Tous les procédés de la rhétorique sont utilisés pour assurer le succés de la prédication sur les. 1 . Cf. notamment, loc. cit . , 1 1 -26. 2 . Loc. c i t . , 1 9 et 30. :1 . l o c , cit. , 6 . ft . Voir p ar exemple : I , v i i , 6-8 ; I , x i x , 3 ; I I I , I , 2 3· 24 ; I I , x x u , 1 - 3 ; I I , 1 - 1 0 ; I I I , n i ; IV, I p a ssim. :;_ Comparer Rép. , II, 352 d, 353 d. tî . Entretiens, I , I v , 6 ; I I , x i v , 9 ; I I , x v i i , 1 et Rép . , I I , 3 5 2 d - 3 5 3 d . 7 . Entretiens, I I I , I , 8 , et Gorgias, 507 c . 8 . Entretiens, II, V I , 1 . � - Les Origines de la Diatribe romaine, p . 1 1 .

x x i v,

L ' UTILISATI O N D E PLATON PAR ÉPICT È T E

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masses populaires : vivacité et concision des i dées , virulence s ouven t grossière ou obscène du vocabulaire, images outrées , emploi des dimi ­ nutifs , proverbes, comparaisons variées et inattendues , chries, anecdotes , oppositions verbales, appel à des personnages mythologiques . ou à des héros de l'antiquité. Pour faire passer la leçon morale qui risquerait de rebuter par son austérité, les diatribistes utilisent toutes les ressources de l a comédie et de la satire 1 • II en est bien ainsi chez Épictète, et nous l'avons déj à indiqué briève­ ment au début de ce chapitre. Si nous n'avons pas insisté davantage, c'est que cette étude a été parfaitement faite par Colardeau 2• Nous vou­ dri ons si mplement noter ici, comme conclusion à notre chapitre, l'oppo­ sition entre l ' aristocrate Platon et Épictète, prédicateur populaire , et chercher à l'expliquer. Platon est un poète, le poète de la philosophie, un artiste et un mer­ veilleux écrivain . Le Phédon a une grandeur tragique . Le Protagoras, le Charmide contiennent de pétits tableaux bien observés , et l a bouffon­ nerie n'est pas absente de l ' Euthydème. Les parodies du Banquet sont de l a plus haute comédie . Le lyrisme ardent , l'éloquence passionnée, la fantaisie aussi se rencontrent tour à tour dans l e Phédon, le Banquet, le Gorgias, l a Répu blique, l e Phèdre. Que dire des mythes du Phèdre, de la Répu blique, du Politique, du Timée et de bien d'autres dialogues ? Ils nous mettent en présence d'une imagination si brillante et si puissante que nous sommes prêts à accepter le légende, rapportée par Olympio­ dore , selon laquelle les abeilles de l ' Hymette auraient déposé leur miel sur la bouche d e Platon pendant qu'il dormait. Son style est à la fois familier et sublime, tout' entier au service de l ' i dée . C'est celui d'une âme qui veut élever une autre âme j usqu'aux régions éthérées du Vrai, du Beau et 'du Bien . La raison y j oue le rôle i mportant , mais l 'imagination vient souvent lui donner des ailes . Quant à son vocab�laire, il est puisé dans le plus pU:r attique, tout en emprun­ tant a ussi au langage poétique. Ce n'est pas en vain qu'il a l u Homère, Pindare, Sophocle et Aristophane, mais t ouj ours les citations s 'enchaέ nent naturellement dans le discours , pour lui donner de l a couleur. Nous so mmes bien en présence de la fleur de l 'atticisme, comme le dit Croiset dans son Histoire de la Littérature grecque 3• Tout autre est l ' art d' É pictète. Il a bien sa grandeur, mais celle-ci tient avant tout à la passion de l ' apôtre qui veut convertir. Son style est vigoureux, rude ; c'est celui qui convi�nt _à une morale militante. Sa langue révèle une origine plébéienne, alors que celle de Platon laisse deviner l'aristocrate et l 'honnête homme. Épictète n'hésite pas devant les. expressions vulgaires et emploie facilement quelque mot trivial, voire même obscène. Parce qu'il veut faire entrer ses principes dans la tête 1 . Pour t ou t c_eci, voir ÛLTR A :>� A n E , op. c it. , p . 1 1 -1 7. 2 . Étu.dr sru· Epictète, p. 2 8 3 - 3 3 7 . 3 . Son H u d-e reste l a ml'ill eure q u i a i l t' t é fai t e sur l ' art de Pla ton, op. cit . , p. 3 0 7- 3 3 6 , Paris 1 90 0 , 2e édition.

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IV.

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ÉPICTÈTE ET PLATON

de ses auditeurs , il ne recule pas devant les répétitions , il ne craint pas de forcer ses i mages , et il lui arrive même d'être emporté par son ardeur et d'user d'expressions incorrectes . Lui-même s'en rendait compte d'ailleurs, et il j ouissait de la déception de ceux qui venaient l'entendre et qui s 'en retournaient en murmurant : >. Nous sommes . loin du pur attique, en effet. La langue des Entretiens est celle de la xotv� populaire . Les diminutifs abondent, les mots composés aussi ; il y a des néologismes , des adverbes inusités chez les Attiques , des latinismes . Les prépositions , les conjonctions, les négations ne suivent plus de règles précises 2 • Il ne faut pas s 'en étpnner. Platon, qui- était athénien et appartenait .à la meilleure noblesse, reçut l'éducation qui convenait à un j eune homme riche . Aj outons qu'il eut la faveur dë naître à une époque où le's lettres fleurissaient en Grèce . Épictète, lui, fut bien moins favorisé. Esclave, peut-être même fils d'esclave, il fut emmené à Rome au ser­ vi ce d'un affranchi de Néron, Épaphro dite , et là, il fut initié par Muso­ nius Rufus au Stoïcisme romain, qui empruntait au Cynisme sa forme âpre et rude. Son style, son vocabulaire devaient nécessairement porter la trace de cette origine plébéienne et de cette éducation si différentes de celles de Platon. C'est là qu'il faut chercher l'explication de l' oppo­ sition que nous venons de noter . entre deux ho mmes qui se ressemblent pf!.r la grandeur d'âme. 1 . Entretiens, I I I , I X , ,1 4 . 2 . C f . P. M E L C H E R , De sermone Epzcteteo quibus rebus ab Attica regula discedat,. Diss, Phil . Halenses , vol . XVI I , 1 907.

CONCLU SION L'influence des dialogues de Platon sur les Entretiens est donc indé­ niable. Mais tout ce que nous avons dit plus haut prouve qu' Épictète les a utilisés à une firi purement pratique. Il est même évident qu'il les a lus d'abord pour les souvenirs qu'ils contenaient sur Socrate� Voulant agir i mmédi ateme,nt sur ses disciples , voulant les entraîner à sa suite dans une adhésion ai mante et totale à Dieu, à l'ordre de la raison et à celui de la n a ture, qui ne font qu'un d'ailleurs , il a vu dans le Socrate de Platon le modèle capable de séduire et d'incarner au mieux l'idéal du Stoïcisme. C'est ce qui explique que la plupart des cit a tions directes rapportent des paroles attribuées à Socrate ; c'est ce qui explique aussi la préférence marquée d' Épictète pour les dialogu�s dits so cratiques et le peu de place accordée aux dialogues proprements ' platoniciens . Aussi deyrait-on parler du socratisme d' Épictète plutôt que de son platonisme. Mais une remarque s'impose : il rie faut pas oublier en effet que, si Platon a écrit ses dialogues dominé par le souvenir de Socrate, il n'a pas cherché à faire de son œuvre une exposition scrupuleuse et érudite du socratisme. Ce qui est certain, c'est que Socrate est à l'origine de la vocation philosophique de Platon . . La mort du maître, voilà ce qui a précipité le disciple dans cette recherche passionnée de la j ustice idéale qui fait le charmé et la grandeur tles dialogues 1• Mais Socrate a beau être « le centre d'intérêt et de vie >> des dialogues , tous les person­ nages ont beau se grouper et se mouvoir autour de sa figure, sa pensée a beau être le « foyer réel n ou le « foyer virtuel >> des doctrines qui foi­ sonnent dans les dialogues 2, Platon suit sa voie propre, et il est assez vain, à notre avis, de chercher à faire le tri entre ce qui appartient p,ro­ prement à Socrate et ce qui appartient à Platon. Pareille tentative se heurte à des difficultés insurmontables, comme le prouvent assez les échecs des plus grands critiques . Il est plus simple, somme toute, d 'admi­ rer cette fusion de deux vies et de deux doctrines en une synthèse har­ monieuse. En cherchant dans les dialogues l'image de Socrate po�r dessiner le portrait idéal du sage, Épictète devait donc fatalement prendre con­ naissance de la pensée de Platon. C'est ce qui est arrivé en fait, et l'étude qui s'achève prouve, nous osons l'espérer, que les Entretiens ·doivent quelque chose de leur intérêt et de leur élévation à l'influence platoni­ Cienne. 1 . Nous partageons pleinement sur ce point l ' opinion de J. BunNET, Plato's Phaedo, Oxford, 1 91 1 , p. 29, et du P. FEsTUGIÈRE, Contemplation, p . 61 -63. 2 . Comme l e montre excellemment M . DIÈs, dans A utour de Platon, 1, p. 1 63-1 6'4 , Paris , 1 927.

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ÉPICTÈTE ET PL_•\TO:�

Faut-il aller pourtant j usqu'à parler du platonisme d'Épictète ? Nous ne l e croyons pas, car cette expression suggérerait qu' Épictète s'est écarté du Stoïcisme primitif. Pareille déviation ne se trouve pas chez lui. La thèse de Bonhôffer, dans son livre, Epiktet und die Stoa , r�stc vraie : Épictète a professé constamment la doctrine stoïcienne, et m êm e dans sa forme l a plus ancienne, la plus sévère e t l a plus pure . O n peut encore dire avec le même critique qu'il reste la source l a plus sûre que nous ayons du système stoïcien, du moins pour ce qui concerne la psy­ . chologie et l'éthique . Il y a bien , comme nous l'avons vu, sa man ière de concevoir l 'opposition de l'âme et du corps , la haute idée qu'il se fait de la transcendance divine, mais cela ne permet assurément pas d'en faire un platonisant du type Panétius ou Posidonius 1 . Sans doute, dans son ardeur d'apôtre qui ambitionne de détourner ses disciples du corps et de tous les oùx t