Deux îles aux confins du monde — Islande et Groenland : Les représentations de l'Islande et du Groenland du Moyen Âge au milieu du XIXᵉ siècle 2760549887, 9782760549883, 9782760549890, 9782760549906

L'Islande et le Groenland sont deux territoires différents, bien qu'ils soient voisins. Le Groenland a été qua

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Deux îles aux confins du monde — Islande et Groenland : Les représentations de l'Islande et du Groenland du Moyen Âge au milieu du XIXᵉ siècle
 2760549887, 9782760549883, 9782760549890, 9782760549906

Table of contents :
Page couverture
Dans la meme collection
Titre
Crédits
Introduction
Chapitre 1 - L’Islande et le Groenland dans les sources médiévales
Chapitre 2 - L’Islande et le Groenland de 1500 à 1750
Chapitre 3 - De 1750 à 1850. Images incertaines
Conclusion
Bibliographie
Table des matières
Quatrième de couverture
Page vierge

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Deux îles aux confins du monde Islande et Groenland Sumarliði R. Ísleifsson

Collection

Droit au Pôle

Cet ouvrage est publié dans le cadre des travaux du Laboratoire international d’étude multidisciplinaire comparée des représentations du Nord de l’Université du Québec à Montréal. COLLECTION « DROIT AU PÔLE » La collection « Droit au pôle », dirigée par Daniel Chartier, vise la publication d’études et d’analyses culturelles et littéraires qui permettent de comprendre et d’interpréter le Nord imaginaire, ainsi que d’essais comparés sur les différentes formes culturelles issues des territoires nordiques, soit du Québec, de la Scandinavie, de la Finlande, du monde inuit, du Canada anglais et du Groenland. AUTRES TITRES PARUS DANS CETTE COLLECTION Amélie Nadeau, Une passerelle entre le réel et l’ imaginaire Adina Ruiu, Les récits de voyage aux pays froids au XVIIe siècle Daniel Chartier, Bibliographie sur l’ imaginaire du Nord Daniel Chartier (dir.), Le(s) Nord(s) imaginaire(s) Sumarliði R. Isleifsson (dir.), Iceland and Images of the North Sharon Rankin, A Bibliography of Canadian Inuit Periodicals Stéphanie Bellemare-Page, Daniel Chartier, Alice Duhan et Maria Walecka-Garbalinska (dir.), Le lieu du Nord Yannick Legault, Hamsun

AUTRES COLLECTIONS En plus de cette collection, les Presses de l’Université du Québec publient en collaboration avec le Laboratoire international d’étude multidisciplinaire comparée des représentations du Nord, de l’Université du Québec à Montréal, les collections « Jardin de givre » et « Imagoborealis ». Elles distribuent aussi la collection « Isberg ». NOTES SUR L’ÉDITION Une première version de cet essai a été publiée en islandais en 2015 par Háskólaútgáfan à Reykjavík, sous le titre Tvær eyjar á jaðrinum. Ímyndir Íslands og Grænlands frá miðöldum til 19. aldar.

Deux îles aux confins du monde Islande et Groenland

Membre de

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Sumarliði R. Ísleifsson

Deux îles aux confins du monde Islande et Groenland

Les représentations de l’Islande et du Groenland du Moyen Âge au milieu du XIXe siècle Traduit de l’islandais par François Émion avec la collaboration de Virginie Adam

Collection DROIT AU PÔLE

2018 Presses de l’Université du Québec

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Sumarliði R. Ísleifsson [Tvær eyjar á jaðrinum. Français] Deux îles aux confins du monde : Islande et Groenland / Sumarliði Ísleifsson ; traduction de l’islandais par François Émion avec la collaboration de Virginie Adam. (Droit au pôle) Traduction de : Tvær eyjar á jaðrinum. Comprend des références bibliographiques. Publié en formats imprimé(s) et électronique(s). ISBN 978-2-7605-4988-3 ISBN 978-2-7605-4989-0 (PDF) ISBN 978-2-7605-4990-6 (EPUB) 1. Islande – Descriptions et voyages. 2. Groenland – Descriptions et voyages. I. Titre. II. Titre : Tvær eyjar á jaðrinum. Français. III. Collection : Collection Droit au pôle DL309.S9514 2018 914.91204’2 C2018-941192-9 C2018-941193-7

Nous remercions le Miðstöð íslenskra bókmennta (le Centre de la littérature islandaise), le Sagnfræðistofnun Háskóla Íslands (l’Institut historique de l’Université d’Islande), le Rannsóknasjóður Háskóla Íslands (le Fonds de recherche de l’Université d’Islande), le Conseil nordique des ministres (« The Nordics »), ainsi que la Chaire de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique de l’Université du Québec à Montréal pour leur soutien à la traduction et à la publication de ce livre. Illustration de la couverture : « Decowerte de la Groenlande », Alain Manesson Mallet, Description de l’Univers, Paris, Denys Thierry, 1683 Illustration de la quatrième de couverture : « Die Insel Island », Alain Manesson Mallet, 1686 Traduction de l’islandais : François Émion avec la collaboration de Virginie Adam Révision : Yannick Legault et Catherine Vaudry Correction d’épreuves : François Roberge Mise en page : Interscript Dépôts légaux : 3e trimestre 2018 › Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2018 › Bibliothèque nationale de France, 2018 › Landsbókasafn Íslands, 2018 © 2018 – Presses de l’Université du Québec Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés. Imprimé au Canada D4988-1 [01]

Introduction En Islande (comme j’ai pu le lire et l’entendre), les esprits prenant l’apparence de votre père ou de votre mère, après la mort de ces derniers, conversent avec vous aussi naturellement que s’ils étaient en vie. D’autres esprits, comme ceux qui errent, sont parmi eux, dépourvus de tout séjour et d’habitations, et, transis de froid, ils se plaignent […] qu’ils se rendent au mont Hekla pour se réchauffer. Ce mont Hekla dont beaucoup concluent qu’il s’agit de l’entrée de l’enfer, car à proximité on y entend des hurlements et des gémissements tels qu’Ixion, Titius, Sisyphe et Tantale, soufflant tous ensemble dans une seule trompe de détresse, ne pourraient jamais en s’unissant les égaler 1. Thomas Nashe, The Terrors of the Night

Ce texte fut composé par le poète anglais Thomas Nashe (15671601), qui le publia dans son ouvrage Terrors of the Night en 1594. L’Islande y est véritablement décrite comme un monde de merveilles où les esprits se montrent aux gens au même titre que n’importe quel autre individu. C’est également en ce lieu que se trouve l’entrée de l’enfer, d’où l’on entend des hurlements et des cris de terreur. Nashe fait référence à des héros légendaires de la Grèce antique pour rendre compréhensible sa vision de l’Islande. Conformément à ces

Traduction libre de « In Iceland (as I have read and heard) spirits in the likeness of one’s father or mother, after they are deceased, do converse with them as naturally as if they were living. Other spirits like rogues they have among them, destitute of all dwelling and habitations, and they chillingly complain […] that they are going unto Mount Hecla to warm them. That Mount Hecla a number conclude to be hell-mouth, for near unto it are heard such yellings and groans as Ixion, Titius, Sisyphus and Tantalus, blowing all in one trumpet of distress, could never conjoined bellow forth » (Thomas Nashe, The Terrors of the Night. Or a Discourse of Apparitions, Londres, John Danter, 1594, 62 p., , consulté le 23 avril 2018). Nashe évoque des figures mythiques de la Grèce antique. Ixion était roi des Lapithes ; il perdit la raison et fut jeté par Zeus au fond de l’abîme infernal pour y subir un châtiment permanent ; Tityos était un géant qui fut lui aussi condamné par Zeus à un supplice éternel aux Enfers. Et le dieu réserva un sort identique à Sisyphe et Tantale, en punition de leurs méfaits. 1

DEUX ÎLES AUX CONFINS DU MONDE. ISLANDE ET GROENLAND

associations, l’Islande est un lieu maléfique, un lieu de folie et de châtiment. Les représentations que Nashe se fait de l’Islande sont ainsi assez claires. Pouvons-nous, à partir de ce texte, déduire des choses plus générales ? Est-il représentatif du discours sur l’Islande tel qu’il existe depuis le début du XVIIe siècle, ou bien en existe-t-il des descriptions d’un autre genre ? On peut encore se demander comment ce discours est apparu, quelles en sont les racines et quel objectif il poursuit. Ces questions nourrissent et orientent cet ouvrage qui s’intéresse aux représentations, vues de l’extérieur, des peuples et des nations, de même qu’à la nature de ces représentations, à la manière dont celles-ci sont apparues et se sont construites. Le titre de ce livre, Deux îles aux confins du monde. Les représentations de l’Islande et du Groenland du Moyen Âge au milieu du XIXe siècle, permet d’en définir et d’en délimiter d’emblée le sujet. Il y sera question des représentations que se font les Occidentaux de ces deux îles les plus septentrionales de l’Europe, et leurs attitudes à leur égard seront comparées2. Les représentations dont il est ici question sont appelées images ou images nationales. La principale problématique de cette recherche est de comprendre comment ces images extérieures à l’Islande et au Groenland se sont formées et quelles en sont les caractéristiques principales. Les images que l’on s’est forgées de ces deux terres sont-elles semblables ou présentent-elles des divergences ? Quels sont les éléments qui les unissent ou qui les distinguent, et pour quelles raisons ? Ces recherches se concentrent avant tout sur l’Islande, le Groenland servant d’élément de comparaison. On aurait pu opter, pour cette fonction, pour d’autres lieux, mais le choix s’est porté sur le Groenland, qui est le territoire le plus proche et qui est lui aussi une île située au nord, mais qui est bien différent sous d’autres aspects. La raison de ce choix tient également au fait qu’au cours des siècles passés, les deux pays ont fait l’objet de récits contemporains, ce qui rend la mise en perspective plus pertinente. Il est incontestable que ces deux territoires sont différents, bien qu’ils soient voisins. Le Groenland a été qualifié de plus grande île du monde et son étendue est vingt fois supérieure à celle de l’Islande. C’est un espace montagneux et, pour l’essentiel, recouvert de glace. Il est très peu peuplé. La chasse et la pêche ont dominé l’activité économique jusqu’au cœur Politiquement et culturellement, le Groenland fait partie de l’Europe mais, sur le plan géographique, il est rattaché à l’Amérique du Nord.

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INTRODUCTION

du XXe siècle et on n’y trouve guère de zones de peuplement urbain, du moins rien qui ne puisse être comparé à la plupart des pays européens3. Pendant près de cinq siècles, de la fin du Xe siècle à la dernière partie du XVe , des Scandinaves vécurent là dans des colonies bien délimitées tandis que sur le reste de l’île vivaient des populations originaires des régions les plus septentrionales du continent américain, essentiellement des Inuits pour la période qui nous intéresse. On considère qu’ils étaient arrivés au Groenland au début du second millénaire4. Les habitants d’origine scandinave étaient chrétiens tandis que les Inuits ne le furent pas avant le XVIIIe siècle. L’Islande est par ailleurs une île volcanique, aussi septentrionale que le Groenland bien que beaucoup plus petite. De grandes portions de son territoire sont inhabitables dans la mesure où celui-ci consiste pour l’essentiel d’espaces montagneux pauvres en végétation, comme c’est le cas pour le Groenland. En comparaison avec d’autres pays, l’Islande a également connu un peuplement modeste, bien que plus important que celui du Groenland, et l’activité économique s’est bâtie sur l’élevage du bétail et la pêche. Au XIXe siècle, les Islandais bâtirent une société qui ressemblait à de nombreux égards aux autres sociétés nordiques, même si l’habitat était bien plus dispersé qu’ailleurs, l’économie moins variée et les structures sociales relativement différentes. Il existe ainsi nombre de différences entre l’Islande et le Groenland, mais également de nombreuses ressemblances. Les deux îles partagent le fait d’être situées aux confins septentrionaux et d’être éloignées du « centre » que représente l’Europe occidentale. Elles furent longtemps soumises à Signalons cependant que l’historien Thorkild Kjærgaard a indiqué qu’un cinquième de la population du Groenland vivait dans des « zones peuplées » au début du XIXe siècle, dans des « colonies » où le nombre d’habitants dépassait à peine la centaine. Il faut garder à l’esprit qu’à cette époque, la population de l’île n’était que d’environ 6 000 habitants. Voir « A Forgotten Urban Revolution. Urban Settlements and Urbanization in Greenland 1721-1814 », Thomas Riis (dir.), Urbanization in the Oldenburg Monarchy, 1500-1800, Kiel, Verlag Ludwig, 2012, p. 152. 4 Finn Gad, Grønlands historie I. Indtil 1700, Copenhague, Nyt Nordisk Forlag Arnold Busck, 1978, p. 37. Voir également Richard Vaughan, The Arctic. A History, Stroud, Alan Sutton, 1994, p. 9 ; Andras Mortensen, Sverrir Jakobsson, Alf Ragnar Nielsen et Claus Andreasen, « Opdagelsen af landene i Vestnorden », Jón Þ. Þór, Daniel Thorleifson, Andras Mortensen et Ole Marquardt (dir.), Naboer i Nordatlenten. Færøerne, Island, Grønland. Hovedlinjer i Vestnordens historie gennem 1000 år, Þórshöfn, Fróðskapur, 2012, p. 49 et suiv. Les Inuits arrivèrent dans le sillage de populations appelées Paléoesquimaux, dont la culture s’est progressivement éteinte et dont on estime qu’ils avaient complètement disparu au XVe siècle. 3

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DEUX ÎLES AUX CONFINS DU MONDE. ISLANDE ET GROENLAND

une autorité étrangère, d’abord celle de la Norvège, puis celle du Danemark. Dans les principaux domaines, l’administration était ainsi entre les mains d’étrangers et la gestion économique relevait pour l’essentiel d’ordres émis par les autorités danoises. Pendant longtemps, les deux îles demeurèrent si éloignées du « centre » européen que c’est à peine si l’on prenait la peine de les mentionner et, dans ces cas, elles n’étaient qu’une étape vers une autre destination, notamment pour ceux à la recherche d’un passage maritime par le nord pour rejoindre l’Extrême-Orient. Pendant longtemps, les relations avec ces pays furent irrégulières, particulièrement dans le cas du Groenland, où elles s’interrompirent aux XVe et XVIe siècles. L’Islande et surtout le Groenland étaient à ce point isolés qu’ils attirèrent les explorateurs, à l’instar de bien d’autres confins et territoires coloniaux du monde. La réputation des pays et des peuples ne se conforme pas uniquement à ce qu’en disent les statistiques, qu’elles concernent la démographie, la position géographique, la taille ou la situation d’un pays. Les informations de ce type entrent bien entendu en ligne de compte dans l’analyse qui est ici proposée, mais cette dernière relève avant tout de l’histoire des idées. Afin de pouvoir expliquer l’origine et l’évolution des images relatives à l’Islande et au Groenland, il conviendra de se demander si (et dans ce cas, comment) des facteurs déterminés ont pu exercer une influence sur les descriptions de ces pays. Ces facteurs sont, par exemple, les représentations associées aux terres de l’extrême Nord, aux îles en général, aux confins (en tant que territoires éloignés du centre où s’exerce l’autorité culturelle et économique), à l’étendue de ces espaces, au degré de pouvoir qui en émane et, enfin, à la race et aux origines des populations qui y vivent. On se demandera également si les représentations associées à ces facteurs ont influencé les descriptions de ces deux pays, et de quelle manière. Se manifestent-elles de façon similaire ou non à propos du Groenland et de l’Islande ? Sont-elles positives ou bien négatives ? Et comment la puissance de ces « savoirs » et de ces traditions a-t-elle orienté la manière dont les étrangers ont vu ces deux îles ? Et pour finir, ces images ont-elles été stables ou ont-elles été au contraire soumises à de régulières évolutions, à moins qu’elles aient été à la fois stables et mouvantes ? La période qui nous intéresse commence avec les premières descriptions de l’Islande et du Groenland à la fin du XIe siècle et va jusqu’en 1850. Il est donc clair qu’il ne s’agit ici que de dégager des tendances générales. Il n’a pas semblé possible de s’aventurer au-delà de cette date, car la [4]

INTRODUCTION

recherche aurait pris trop d’ampleur et, au moins dans le cas de l’Islande, d’importantes ruptures apparurent à partir de ce moment. Au milieu du XIXe siècle, les relations avec ce pays connurent une considérable amélioration du fait de l’augmentation du nombre de voyageurs. Cet afflux touristique entraîna une évolution des idées jusque-là dominantes5. Il est toutefois opportun de signaler que la situation fut sensiblement différente en ce qui concerne le Groenland. Les auteurs qui s’y intéressèrent avaient longtemps nourri l’espoir d’y retrouver les descendants des colons scandinaves, convertis au christianisme, qui s’étaient autrefois installés sur l’île. Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, ces espoirs s’amenuisèrent, puis disparurent lorsqu’il fut bien établi que les seuls habitants de ce pays étaient des Inuits, en dehors bien sûr des quelques ressortissants danois qui y vivaient. Cette ancienne population norroise avait donc totalement disparu. Plusieurs concepts fondamentaux seront utilisés dans cette étude, dont, tout d’abord, la notion d’« image », qui est polysémique. Elle servira ici pour des images ou des représentations que l’on forme sur les autres et également sur soi-même6. Les images dont il sera question sont celles, collectives, portant sur des groupes de populations et de peuples, sur leur extranéité et leur altérité ; on s’intéressera donc à la manière dont on parle de ces derniers en tant qu’ils incarnent l’autre, étant entendu que lorsque l’on utilisera ce concept d’image, il ne s’agira pas uniquement de représentations nationales dans l’acception moderne du terme, mais dans un sens plus large. À cet égard, ce concept servira également à propos de groupes ethniques de toutes les époques, bien avant l’apparition des Étatsnations, et il est susceptible de s’étendre à des ensembles plus vastes, comme aux habitants d’un continent. Dès qu’il est question de représentations et d’extranéité, certains concepts sont essentiels, comme ceux de pouvoir et d’absence de pouvoir, liés à leur tour au couple conceptuel centre-périphérie. L’extranéité – ou l’exotisme – sera également envisagée à la lumière d’autres notions, comme

Sumarliði R. Ísleifsson, « Icelandic National Images in the 19th and 20th Centuries », Sverrir Jakobsson (dir.), Images of the North. Histories — Identities — Ideas, Amsterdam et New York, Rodopi, coll. « Studia Imagologica, 14 », 2009, p. 149-158. 6 Manfred Beller, « Perception, Image, Imagology », Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), Imagology. The Cultural Construction and Literary Representation of National Characters. A Critical Survey, New York et Amsterdam, Rodopi, coll. « Studia Imagologica, 13 », 2007, p. 3-16. 5

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DEUX ÎLES AUX CONFINS DU MONDE. ISLANDE ET GROENLAND

l’opposition Nord-Sud ou encore celle d’insularité. De tout temps, les descriptions d’îles ont été associées à l’exotisme. L’insularité est également intriquée dans la relation utopie-dystopie, à tel point qu’il n’est souvent guère possible de faire la part des choses7. On s’appuiera pour l’essentiel sur des méthodes, traditionnellement mises en œuvre en histoire, consistant à exploiter des sources de différentes origines afin de reconstruire, autant que possible, une forme de réalité. La réalité étudiée ici s’exprime à travers les représentations relatives à deux territoires et aux populations qui y vivent. Il est important de souligner que les sources à partir desquelles on a travaillé sortent généralement de l’horizon des historiens, ce qui a conditionné la nature même de cet ouvrage et l’objectif poursuivi par son auteur : analyser, pour une époque donnée, des représentations et en repérer la manifestation dans des textes et des images de cette époque. Le but n’est donc pas, à quelques exceptions près, de sonder la véracité de leur contenu ni de reconstituer un processus historique déterminé. Notre approche relève avant tout de l’histoire et de l’évolution des idées. Quelques points méthodologiques doivent cependant encore être précisés. Les approches imagologiques qui s’appliquent aux caractéristiques des pays et des peuples, au sens large du terme, telles qu’elles apparaissent dans la littérature, dans l’iconographie et dans d’autres domaines, sont fondamentales. Les recherches traitant du colonialisme ont été également fort sollicitées et leurs méthodes ont été mises à profit pour faire apparaître l’essence des différentes représentations relatives au Groenland et à l’Islande. On reviendra plus loin dans cette introduction sur cette question. Les sources utilisées dans cet ouvrage proviennent principalement d’Europe occidentale, surtout d’Angleterre et d’Allemagne. Un certain nombre de documents issus du monde scandinave ont été pris en compte, notamment lorsque ces sources connurent une audience au-delà des pays nordiques, mais également, dans une moindre mesure, des documents émanant du sud de l’Europe. Il est évidemment impossible d’examiner tous les textes mentionnant les deux îles. En ne considérant que l’Islande,

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Tous ces concepts vont être abordés de manière plus détaillée dans les pages qui suivent.

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INTRODUCTION

les seuls titres de livres et articles qui lui ont été consacrés au cours des derniers siècles rempliraient un livre entier8. On pourrait dire la même chose du Groenland. Nos sources sont assez diverses : manuscrits, relations de voyage, récits, ouvrages historiques et géographiques, textes littéraires et dissertations sur la littérature, l’économie ou la nature. Et on pourrait poursuivre cette énumération. Comme il s’agit ici d’étudier des images, le matériau sélectionné se compose surtout de textes où les représentations et les opinions portées sur les autres apparaissent clairement et ont été diffusées vers un large public. Cette sélection exclut les rapports et comptes rendus détaillés en matière d’économie, de géologie, de linguistique et, en fait, les travaux menés dans bien d’autres domaines en liaison avec ces deux pays. La raison en est évidente : ce type de travaux relevant d’approches scientifiques ou techniques laisse peu de place aux images qui nous intéressent. On a donc privilégié les documents où ces images se donnent à voir, comme c’est le cas dans les récits de voyage et les ouvrages des siècles passés traitant d’histoire et de géographie. Nous intéressent également les documents iconographiques, comme les illustrations ou les cartes géographiques auxquelles peuvent être adjointes différentes informations liées au milieu naturel, à la vie économique ou de nature ethnographique. Cette documentation constitue un corpus considérable. On a opéré une restriction rigoureuse en limitant l’analyse aux ouvrages publiés et qui bénéficièrent d’une certaine diffusion, et en écartant ainsi ceux qui ne le furent pas et qui restèrent plus confidentiels. En outre, ces derniers expriment moins d’images standardisées que les premiers, qui s’appliquent à répondre aux attentes de leurs lecteurs. C’est pour cette raison que l’auteur d’un ouvrage destiné à la publication aura tendance à user de stéréotypes qui susciteront un écho chez son lecteur. Enfin, on doit signaler le fait qu’il aurait été possible d’utiliser comme sources des œuvres de fiction qui ont l’Islande ou le Groenland pour cadre afin d’en analyser les images proposées. Cette documentation n’a toutefois pas été retenue ici, le corpus des sources étant amplement suffisant.

Haraldur Sigurðsson, Ísland í skrifum erlendra manna um þjóðlíf og náttúru landsins. Ritaskrá/ Writings of Foreigners Relating to the Nature and People of Iceland. A Bibliography, Reykjavík, Landsbókasafn Íslands, 1991, 163 p. 8

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DEUX ÎLES AUX CONFINS DU MONDE. ISLANDE ET GROENLAND

Cette recherche se fonde principalement sur deux catégories de sources. La première regroupe des ouvrages généraux traitant des deux pays. Leurs auteurs ont souvent construit leur travail sur des textes provenant d’autres sources, qu’ils ont plus ou moins reformulés. En passant en revue ce type de discours, bien que le corpus ne soit pas exhaustif, on peut espérer obtenir une vision d’ensemble satisfaisante des idées dominantes pour chaque époque et mettre en évidence les modalités de leur évolution et de leur transformation. Ces ouvrages généraux se présentent sous des aspects divers. Ils traitent volontiers de géographie et d’histoire, comme c’est le cas de l’Historia de gentibus septentrionalibus d’Olaus Magnus (1490-1557), qui parut à Rome en 1555. Dans ce genre d’écrits, l’Islande et le Groenland font généralement l’objet d’informations sommaires, égrenées sur quelques lignes ou parfois quelques pages. Il y a pourtant des exceptions dès le début du XVIIe siècle. À partir du milieu du XVIIIe siècle, le discours consacré à l’Islande, au Groenland et à d’autres territoires de l’extrême Nord s’accrut et devint plus varié, et donc plus riche. Se développèrent par exemple à cette époque les livres destinés à un public d’enfants et d’adolescents. De tels récits nous intéressent dans la mesure où ils proposent souvent des images simples et claires9. La seconde catégorie de sources se compose de récits sur l’Islande et le Groenland émanant de témoins oculaires. Il s’agit souvent de relations de voyage ou d’écrits d’explorateurs, mais également de textes composés par des individus qui, pour différentes raisons, séjournèrent sur l’une des deux îles, parfois même longuement. Les récits de voyage existent depuis fort longtemps et ils offrent en général une vision nettement contrastée entre ce qui est connu et familier et ce qui relève de l’extranéité. Rappelons cependant que ces sources sont susceptibles de nous enseigner bien d’autres choses, car elles constituent d’excellents témoignages de l’évolution historique dans de nombreux autres domaines. Avec la découverte de nouveaux horizons, les récits de voyage se multiplièrent, mais c’est au XIXe siècle que ce genre littéraire connut son apogée. Ce dernier ne se laisse d’ailleurs pas facilement définir, car il présente des affinités avec d’autres genres, comme les mémoires. Il est clair que certaines relations de séjour sur l’une des deux îles qui nous intéressent ici appartiennent plutôt Otto Holzapfel, « Das Bild des “Deutschen” in dänischen Kinderbüchern zwischen 1925 und 1973. Westergaard, Jeppesen, Fisker », Helge Gerndt (dir.), Stereotypvorstellungen im Alltagsleben. Beiträge zum Themenkreis Fremdbilder — Selbstbilder — Identität. Festschrift für Georg R. Schroubek zum 65. Geburtstag, Munich, Münchner Vereinigung für Vilkskunde, 1988, p. 175. 9

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INTRODUCTION

à cette catégorie. On peut également les rapprocher des œuvres de fiction – et dans ce cas, il s’agit de romans d’aventures. Citons les fameux Voyages de Gulliver au XVIIIe siècle de l’auteur anglo-irlandais Jonathan Swift (1667-1745) ou le tout aussi célèbre Robinson Crusoé du romancier anglais Daniel Defoe (1660-1731). Ajoutons les affabulations émanant de voyageurs, et il est opportun de remarquer que la frontière entre relation de voyage et fiction littéraire est assez floue. Il faut encore citer les guides de voyage et ceux destinés aux pèlerins, les livres qui sont intermédiaires entre ouvrages encyclopédiques et récits de voyage, et quelques autres encore. Il s’avère donc délicat, et il est important de le noter, de différencier distinctement ces récits de voyage d’autres genres. Pour simplifier, ce terme désignera ici tous les récits émanant de témoins oculaires ou présentés comme tels10. Les récits de voyage ne sont pas nombreux avant 1600, mais ils s’accroissent progressivement, notamment au XIXe siècle. À partir de ce moment, un choix doit être opéré entre de nombreux ouvrages et il nous faut suivre un fil directeur consistant à prendre pour exemples des textes qui, d’une part, donnent à voir les changements qui se produisent et qui, d’autre part, offrent une vision différente de ces îles du Nord. Outre ces deux groupes de sources, cartes et illustrations ont été utilisées dans cette recherche. Les premières illustrations associées à l’Islande et au Groenland insérées dans des livres datent du milieu du XVIe siècle. De tels témoignages iconographiques illustrèrent sporadiquement les textes consacrés à ces deux îles jusqu’à l’aube du XIXe siècle. À partir de 1800, le nombre d’images disponibles augmenta avec le développement des publications liées à ces pays car, à cette époque, différentes sortes de périodiques commencèrent à publier des articles pourvus d’illustrations sur ces sujets. Les revues populaires ouvrirent notamment leurs colonnes à des images de territoires aussi lointains qu’exotiques11. Pour la première période envisagée ici, les cartes géographiques furent également utilisées comme sources. Avec le XVIe siècle s’ouvrit une période de grande production cartographique, dans un contexte d’expéditions d’exploration et de grandes découvertes. Encore faut-il avoir à l’esprit que les cartes d’alors étaient assez différentes de ce qu’elles devinrent ensuite, dans la mesure 10 Benediktsson, Jakob (dir.), Hugtök og heiti í bókmenntafræði, Reykjavík, Mál og Menning, 1983, p. 83-84. Voir aussi Kim Simonsen, « Literature, Imagining and Memory in the Formation of a Nation. Travel Writing, Canonisation and the Formation of a National Self-Image in the Faroe Islands », thèse de doctorat en études culturelles, Université de Roskilde, 2013, f. 53-56 et 125. 11 Signalons par exemple dans ce contexte The Illustrated London News.

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où l’on y représentait des images, mais aussi du texte illustrant différents aspects des territoires cartographiés. Elles offrent ainsi un reflet assez précis des images que l’on se faisait des peuples et donnent parfaitement à voir quels étaient les lieux considérés comme civilisés et ceux qui étaient étrangers. Elles montrent même les endroits où résidaient des créatures monstrueuses et à moitié humaines12. C’est par conséquent sur ces sources que l’on se concentrera dans ce livre : les ouvrages généraux, les livres liés aux voyages, au sens le plus large du terme, et, dans une certaine mesure, les illustrations et les cartes.

Concepts et théories Représentations D’autres, trop charmés par les usages et les modes de leur propre pays, trouvent étrange et risible tout ce qui en diffère. Ainsi, ce que dans un pays l’on qualifie de convenable, est considéré comme indécent dans un autre. Ce qu’un Espagnol appellerait honnêteté et dignité est vu par telle autre nation comme de l’arrogance et de l’affectation. Ce qui en France est désigné comme courtoisie et effronterie est appelé par d’autres inconvenance et inconstance13. Ludvig Holberg, Dannemarks og Norges Beskrivelse

Ces propos critiques exprimés au début du XVIIIe siècle par le professeur et écrivain dano-norvégien Ludvig Holberg (1684-1754) offrent un exemple de l’opinion générale qu’ont les gens sur d’autres groupes ou

Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, Post-Colonial Studies. The Key Concepts, Londres, Routledge, 2000, 275 p. 13 Traduction libre de « Andre, formeget indtagne af deres eget lands skik og moder, finde alt andet selsomt og latterligt, som strider derimod. Saaledes hvad som udi et land kaldes sømmeligt, kaldes udi et andet usømmeligt ; hvad som en spanier kalder ærbarhed og gravitet, kalder en anden Nation hofmod og affectation, hvad som udi Frankrige heder artighed og fripostighed, kalde andre usømmelighed og flygtighed » (Ludvig Holberg, Dannemarks og Norges Beskrivelse, Copenhague, Johan Jørgen Høpffner, Universitets Bogtrykker, 1729, p. 2). 12

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INTRODUCTION

d’autres peuples14. Holberg dit à la fois que les normes auxquelles se réfèrent les peuples peuvent s’avérer fort différentes les unes des autres, et que ceux fort absorbés par leur propre narcissisme considèrent celles des autres comme étranges et ridicules. Holberg relate en réalité la manière dont peuvent se manifester les images nationales. La notion d’image est, comme on l’a vu, l’un des concepts clés de cette recherche15. Elle ne sera pas employée ici pour des images en tant que métaphores, mais plutôt comme la silhouette mentale de l’autre qui apparaît déterminée par des caractéristiques comme la famille, le groupe, la tribu, le peuple ou la race. C’est une telle image qui détermine l’opinion que nous nous faisons des autres et qui contrôle notre comportement à leur égard. Les discontinuités et les différences culturelles (découlant des langues, des mentalités, des usages quotidiens et des religions) déclenchent des jugements et des images positives ou négatives16. C’est ainsi que le chercheur italien Manfred Beller définit en quelques mots le concept d’image, ses fonctions et ce sur quoi il se fonde, à savoir la distinction entre « nous » et « les autres ». Cette distinction est un élément fondamental des images au sens où l’on entend ce mot ici, et elle est inhérente à tous les systèmes culturels, vastes ou modestes. Les peuples et les sociétés s’assignent une position centrale et positionnent « les autres » ailleurs, en en faisant, de façon plus ou moins marquée, des étrangers. Ils les relèguent volontiers dans une sorte d’espace marginal, les considérant

Ludvig Holberg est né à Bergen en Norvège, mais il partit à Copenhague pour y faire ses études à l’université, où il devint ensuite professeur. Il voyagea en divers endroits dans ses années de jeunesse et acquit une grande renommée pour son œuvre théâtrale, tout en étant un auteur prolifique d’ouvrages érudits. Voir Holger Ehrencron-Müller, Forfatterlexicon, omfattende Danmark, Norge, Island indtil 1814. Bind 10 : Holberg, Copenhague, Aschehoug, 1933, p. 1 et suiv. 15 L’imagologie s’est développée à partir des études de littérature comparée et a été définie comme « une approche durable et féconde de spécialités voisines (des études culturelles aux études postcoloniales, de la psychologie sociale et de l’anthropologie à l’histoire de l’art), tout en signalant en même temps le bénéfice que l’imagologie elle-même peut tirer des échanges avec ces spécialités voisines » (Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen, « Foreword », Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. xv). 16 Manfred Beller, « Perception, Image, Imagology », op. cit., p. 4. 14

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éventuellement comme des barbares17. En anglais, on a recours, pour désigner ces idées, aux concepts d’otherness ou d’alterity18. Cette distinction est attestée depuis les débuts de l’histoire, mais c’est à l’époque moderne qu’elle prend une importance particulière, avec la naissance des puissances coloniales européennes. Celles-ci représentaient le centre de pouvoir éduqué et tout ce qui se trouvait en dehors avait statut de périphérie culturelle et économique19. Il faut également mentionner le fait que le concept d’image(s) est souvent qualifié par d’autres vocables, bien qu’ils n’aient pas tout à fait le même sens, tels que cliché(s), stéréotype(s) et préjugé(s). La notion littéraire de « topos/topoi » présente également des affinités20 avec le concept d’image, qui est cependant plus large dans la mesure où il s’applique à des phénomènes collectifs. Les différences sémantiques restent quand même peu évidentes et l’usage de ces concepts s’en trouve un peu brouillé. Par exemple, la notion de « représentation » est souvent interchangeable avec celle d’image21. On notera que dans ce travail, le terme d’« image » est souvent utilisé au pluriel, à rebours de l’usage le plus fréquent, lorsqu’il est question de « l’image » de l’Islande ou d’autres nations. On considère en effet, souvent à tort, qu’il n’existe qu’une représentation prédominante, mais les choses sont globalement plus complexes et on peut par conséquent discerner des représentations de différentes sortes22.

Le concept de « barbare » a été utilisé depuis l’Antiquité pour désigner la plupart du temps ce qui est à l’opposé de la civilisation. À l’origine, ce mot désignait tous ceux qui ne parlaient pas grec, avant que son emploi soit étendu aux peuples considérés comme non civilisés (Manfred Beller, « Barbarian », Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. 266-269). 18 Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, op. cit., p. 11 et suiv. On trouvera un développement plus précis sur ce sujet aux pages 19 à 25. 19 Ibid., p. 36 et suiv. 20 Manfred Beller, « Perception, Image, Imagology », op. cit., p. 8. Voir également, en coécriture avec Joseph Theodor Leerssen, « Stereotype », Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. 431. 21 Il s’agit en fait ici de représentations sociales : « les représentations sociales se rapportent à des processus de constructions collectives de sens résultant de cognitions communes qui produisent les liens sociaux nécessaires à l’unité des sociétés, des organisations et des groupes » [traduction libre] (Birgitta Höijer, « Social Representations Theory. A New Theory for Media Research », Nordicom Review, vol. 32, no 2, 2011, p. 3). 22 À propos de l’utilisation du pluriel pour les concepts dans ce contexte, voir Stuart Hall, « Introduction », Stuart Hall et al. (dir.), Modernity. An Introduction to Modern Societies, Oxford, Blackwell Publishers, 1996, p. 11. 17

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INTRODUCTION

Les chercheurs qui étudient les images nationales les observent en tant qu’éléments intégrés dans les opinions des gens dans la vie quotidienne. Elles sont partout et sont profondément intégrées dans le monde idéologique et relationnel dans lequel nous évoluons, un univers de représentations qui souvent repose sur de longues traditions. Elles pourraient avoir une influence déterminante sur la manière dont nous percevons le monde dans la mesure où, pour l’essentiel, nous ne voyons pas les choses avant d’en donner une définition, mais plutôt l’inverse. Cela signifie que les « préjugés » exercent une forte influence sur la manière dont les gens font l’expérience des situations et des phénomènes23. L’imagologie constitue donc une méthode permettant d’étudier comment les stéréotypes émergent dans ce qu’expriment notre propre culture et celle des autres, d’étudier leur origine, leurs caractéristiques et les formes sous lesquelles ils se manifestent. Les images présentent deux faces qui, indépendamment l’une de l’autre, ne sont pas cohérentes et ne font pas sens, et sont donc liées de manière solidaire, car elles interagissent l’une sur l’autre et sont dialectiques. Lorsque des images de soi (self-images en anglais ; auto-stereotypen en allemand) se forment, il se crée également des images extérieures ou de l’étranger (external images, images of the other en anglais ; hetero-stereotypen en allemand)24. Ce sont donc d’oppositions entre « nous et les autres » qu’il s’agit ici, les autres représentant ce qui est étranger (the other). On suppose généralement que l’autoévaluation et l’image de soi sont positives tandis que les images extérieures sont négatives, dans la mesure où l’on perçoit son propre environnement comme normal et allant de soi tandis que les autres sociétés sont vues comme étrangères et (souvent) négativement perçues puisqu’elles se distinguent de la supposée normalité25. Cette affirmation est empruntée au chercheur américain Walter Lippmann, qui l’a exprimée dans les années 1930. Lippmann fut l’un des premiers chercheurs à réfléchir sur le rôle des stéréotypes. Voir Manfred Beller, « Perception, Image, Imagology », op. cit., p. 4 ; Walter Lippmann, Public Opinion, New York, First Free Press Edition, 1997, p. 81 : « For the most part we do not first see, and then define, we define first and then see. » 24 Jaakko Lehtonen, « Stereotypes and Collective Identification », Diana Petkova et Jaako Lehtonen (dir.), Cultural Identity in an Intercultural Context, Jyväskylä, University of Jyväskylä, 2005, p. 69 et suiv. 25 Edward Said, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2005 [1978], p. 54. Voir également Jan Nederveen Pieterse, « Image and Power », Raymond Corbey et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), Alterity, Identity, Image, Selves and Others in Society and Scholarship, Amsterdam et Atlanta, Rodopi, 1991, p. 201. 23

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Ces attitudes sont souvent égocentriques ou ethnocentriques, mais on trouve de nombreux exemples d’images de soi négatives et d’images des autres positives, notamment les images de soi dans le contexte où les confins sont comparés au « centre ». Dans l’histoire culturelle, on peut observer d’innombrables signes de dichotomies similaires, entre royaumes et peuples (on a l’exemple des Danois et des Allemands), à l’intérieur d’un même royaume (comme entre les Écossais et les Anglais), mais encore entre régions et villes, entre villes et villages. Il faut signaler une distinction entre ce qui nous est familier, où l’ordre règne, et ce qui nous est étranger, dans les territoires périphériques, là où le désordre prédomine. À la Renaissance, ce genre de distinctions fut lié à la colonisation et on peut considérer que l’Europe occidentale devint une sorte de centre, tandis qu’une grande partie, voire l’ensemble, du monde fut alors perçue comme étrangère26. Dans le cadre de cet ouvrage, il est tout à fait pertinent de considérer le fait que les stéréotypes de ce type faisaient partie de la manière dont on percevait le monde et étaient intégrées dans la vision que portaient les populations occidentales sur les autres parties du monde, vision qui se caractérisait par une idéologie de la supériorité. Selon cet angle de vue, les autres furent volontiers regardés comme valeur insignifiante. C’est ce phénomène que le célèbre chercheur jamaïcain Stuart Hall a appelé the West and the Rest lorsqu’il a étudié la genèse des représentations que se faisaient les pays occidentaux des autres parties du monde27. Les images nationales reposent en partie sur des dispositions qui ne changent que difficilement. Les couples conceptuels qui nous occupent principalement sont les suivants : petitesse-grandeur, pouvoir-absence de pouvoir, Nord-Sud, Est-Ouest, noir-blanc, centre-périphérie, îlecontinent, pour n’en citer que quelques-uns. On parle ainsi en termes de

Dans les études postcoloniales, le concept d’extranéité a été utilisé à propos « des autres, les colonisés, marginalisés par le discours impérialiste, identifiés en fonction de leur différence par rapport au centre » [traduction libre] (Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, op. cit., p. 170). Voir également Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe. Postcolonial Thought and Historical Difference, Princeton, Princeton University Press, 2000, p. 7 et 45 ; il évoque dans son contexte une « Europe hyper-réelle ». 27 Stuart Hall, « The West and the Rest. Discourse and Power », Stuart Hall et al., op. cit., notamment p. 206 et suiv. 26

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INTRODUCTION

règles déterminées associées à la production d’images, de « constantes culturelles dans l’imaginaire stéréotypé28 ». Les images ont souvent de profondes racines historiques et se caractérisent par « le mélange, d’une façon en apparence chaotique, de faits historiques, de rhétorique, de légendes et de malentendus, intentionnels ou non29 ». Elles sont par conséquent issues d’une longue histoire et, dans le cas de l’Islande, on peut faire remonter certaines représentations aux premières descriptions de cette île au XIe siècle et les suivre jusqu’à l’époque contemporaine, comme on le verra plus loin. À toute époque, des images nationales, parfois nombreuses, ont été à l’œuvre dans chaque pays, reposant sur différentes traditions. Elles ne constituent en aucun cas des phénomènes simples. Elles peuvent se montrer à la fois changeantes et stables, positives et négatives, homogènes ou composites, manifestes ou peu visibles, d’où la complexité qui leur est inhérente. On considère, comme on a pu le voir, que les images nationales ne sont pas une forme de faits tangibles, mais qu’elles relèvent au contraire des idées30. Les chercheurs qui analysent les images nationales dans cette perspective ne considèrent pas que des nations ou des groupes particuliers présentent des caractéristiques intrinsèques et quasi immuables. Ils estiment au contraire que la culture et les spécificités culturelles sont des phénomènes imprégnés par les circonstances, par l’histoire et par les interactions culturelles31. Le présent travail a précisément comme objet principal d’analyser les récits sur l’Islande et le Groenland en tant que représentations des « autres ». L’objectif n’est donc pas de découvrir si ces récits sont fondés ou non, ce que s’efforça de faire jadis l’érudit islandais Arngrímur Jónsson (1568-1648) dans ses ouvrages, comme de nombreux

Raymond Corbey et Joseph Theodoor Leerssen, « Studying Alterity. Backgrounds and Perspectives », Raymond Corbey et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. xvi. 29 Peter Stadius, « Southern Perspectives on the North. Legends, Stereotypes, Images and Models », Gdansk et Berlin, BaltSeaNet, coll. « Working Paper, 3 », 2001, p. 1. 30 Diana Petkova, « Cultural Identity in a Pluralistic World », Diana Petkova et Jaakko Lehtonen (dir.), op. cit., p. 17 et 44. Voir aussi Ernst van Alphen, « The Other Within », Raymond Corby et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. 15 : « non pas des éléments présents derrière le soi-même ou l’autre, mais le produit du processus continu de la constitution d’une image de soi » [traduction libre]. Voir encore Sverrir Jakobsson, Við og veröldin. Heimsmynd Íslendiga 1100-1400, Reykjavík, Háskólaútgáfan, 2005, p. 39, et 130 et suiv. 31 Stuart Hall, « The Question of Cultural Identity », Stuart Hall et al., op. cit., p. 613 et suiv. 28

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auteurs après lui. Ces positions sont donc à l’opposé des idées qualifiées d’essentialistes qui assignent à des nations ou à des groupes spécifiques telles ou telles qualités naturelles. Ces manières de penser remontent à la nuit des temps et étaient courantes chez les auteurs de l’Antiquité et du Moyen Âge, comme l’indique le chercheur américain James S. Romm32. Bien que l’on suppose ici que les images nationales ne sont que des « images », elles ont cependant fortement influencé la vie quotidienne des peuples en jouant un rôle déterminant sur les plans politique et économique. Leur rôle n’est ainsi pas moindre dans la « réalité » collective que toute autre expérience liée aux différentes valeurs et normes qui affectent l’existence de chaque être humain33. L’un des exemples les plus manifestes de cela est fourni par les images négatives dont pâtissent depuis longtemps les Noirs, les Juifs ou les musulmans dans les sociétés occidentales. Ces images ont eu, et c’est presque un euphémisme de le dire ainsi, une réelle influence sur la vie réelle des populations en question34. Notre tâche principale consiste donc ici à analyser les images nationales et de projeter un éclairage sur leur origine, leurs spécificités, leur contexte de production et leur finalité. Ceux qui se consacrent depuis longtemps à ces questions considèrent qu’ils doivent révéler le rôle négatif que, selon eux, les représentations standardisées à l’égard des autres ont pu jouer35.

James S. Romm, The Edges of the Earth in Ancient Thought. Geography, Exploration and Fiction, Princeton, Princeton University Press, 1994, p. 45 et suiv. Voir également Diana Petkova, « Cultural Identity in a Pluralistic World », op. cit., p. 16 et suiv. ; ainsi que Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, op. cit., p. 77-80. 33 Peter Stadius, « Southern Perspectives on the North. Legends, Stereotypes, Images and Models », op. cit., p. 1. 34 Peter Hoppenbrouwers, « Medieval Peoples Imagined », Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. 54 et suiv. Voir également Veronika Görög-Karady, « Ethnic Stereotypes and Folklore. The Jew in Hungarian Oral Literature », Reimund Kvideland (dir.), Folklore Processed in Honour of Lauri Honko on his 60th Birthday 6th March 1992, Helsinki, Suomalaisen Kirjallisuuden Seura, p. 114-126. 35 Edward Said a indiqué qu’il était nécessaire de mener la lutte contre les conflits qui « rassemblent les populations sous des bannières faussement unificatrices […] et inventent des identités collectives pour des individus qui sont en fait très différents [et qui] ne peuvent pas continuer leurs ravages » (Edward Said, op. cit., p. ix). Voir également Diana Petkova, « Images of the North from a Distance », Sverrir Jakobsson (dir.), Images of the North. Histories — Identities — Ideas, op. cit., p. 161 ; ainsi que Manfred Beller, « Perception, Image, Imagology », op. cit., p. 12 et suiv. ; et Sherrill Grace, Canada and the Idea of North, Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2001, p. 24.

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D’autres points de vue ont toutefois été avancés sur cette question. Certains chercheurs ont ainsi signalé qu’il existe de longues traditions consistant à promouvoir des images positives de ce qui est étranger, cherchant à éviter les simplifications en ce domaine36. La probabilité de stéréotypes négatifs n’est réelle que lorsqu’une sorte de combat pour le pouvoir s’instaure, comme l’histoire de l’Europe en fournit de nombreux exemples. La chercheuse américaine Mary Louise Pratt a par ailleurs indiqué qu’il n’était peut-être pas d’une grande importance que des récits particuliers présentent des signes soit négatifs, soit positifs. Les descriptions positives des colonies et des confins revêtent souvent un air d’innocence ou d’anticonquête, pour reprendre son expression, et malgré ce trait, elles assument en fait les mêmes références présentes dans la plupart des discours liés à ces territoires, à savoir le pouvoir des Européens, puisque le sujet est traité conformément à l’idéologie de celui qui en parle37. Une part importante de cette recherche consiste aussi à explorer de manière plus détaillée le discours porté sur ces questions et le concept d’image. L’un des aspects de cette analyse est précisément de déterminer si les images positives et négatives des autres nations s’inscrivent sur une même ligne de pensée et si elles remplissent une mission identique en dépit de leur apparente différence. Avant d’aller plus loin, il est opportun de se pencher sur le concept d’« extranéité » (the other, otherness). À la source de cette notion se trouve bien entendu l’idée que la chose ou la personne dont on parle est différente, étrangère à soi-même. On n’abordera pas ici l’histoire et l’origine de ce

Raymond Corbey et Joseph Theodoor Leerssen, « Studying Alterity. Backgrounds and Perspectives », op. cit., p. vii. Dans un célèbre ouvrage datant de la première moitié du XXe siècle, Primitivism and Related Ideas in Antiquity (Baltimore, The Johns Hopkins Press, 1935, 482 p.), les anthropologues américains Arthur Lovejoy et George Boas ont apporté de nombreux exemples à ce propos. Voir également Joseph Theodoor Leerssen, « Celticism », Terence Brown (dir.), Celticism, Amsterdam, Rodopi, 1996, p. 13 et suiv. 37 Mary Louise Pratt, Imperial Eyes. Travel Writing and Transculturation, New York, Routledge, 2008 [1992], p. 9. 36

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concept, mais uniquement sa signification et son usage dans le domaine de la recherche au cours des dernières décennies et la manière dont l’extranéité a été rendue intelligible38. Le chercheur britannique John Gillies, ayant à l’esprit l’univers culturel grec antique, affirme que les territoires éloignés ont d’une part été « représentés comme des inversions de la Grèce », mais, d’autre part, comme « des images en miroir se reflétant mutuellement39 ». L’historien français François Hartog a repris ces observations et évoque, dans ce contexte, un « problème de traduction » : « Pour traduire la différence, le voyageur a à sa disposition la figure commode de l’inversion où l’altérité se transcrit en anti-même40. » En d’autres termes, ces chercheurs affirment que les descriptions de régions lointaines sont des reflets projetés par un espace sur un autre, ou bien le reflet d’un phénomène sur un autre, que ce soit dans une optique de comparaison ou d’opposition. Chez les anciens Grecs et chez les Romains, ce point de vue fut progressivement adopté lorsqu’il fallait décrire des phénomènes étrangers, et il devint dominant au cours du Moyen Âge et se perpétua ensuite. Quand l’historien grec Hérodote décrit un peuple habitant des régions éloignées, il dresse des contrastes intelligibles : ces gens mangent des vers ou des serpents, de la viande et du poisson cru, ils ne sont pas sédentaires, ils ont des pratiques sexuelles bestiales, ne croient pas aux dieux et sont même anthropophages41. Dans la dernière partie du XIe siècle, le chroniqueur allemand Adam de Brême évoque d’étranges créatures dont il a entendu

Le concept d’altérité est également utilisé dans ce contexte, notamment dans le cadre des études imagologiques. Ces deux concepts présentent des connotations différentes : l’altérité est davantage associée à une optique comparative qu’à un enjeu de pouvoir. Au contraire, the other ou othering est plutôt lié au colonialisme. L’utilisation de ces concepts demeure pourtant confuse ; ils sont d’aileurs souvent employés comme synonymes. Voir Joseph Theodoor Leerssen, « Identity/Alterity/ Hybridity », Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. 335-341. Voir également Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, op. cit., p. 11 et suiv., et 169-173. 39 John Gillies, Shakespeare and the Geography of Difference, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, p. 8 et suiv. 40 François Hartog, Le miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2001 [1980], p. 332. 41 Jeffrey Jerome Cohen, Of Giants. Sex, Monsters, and the Middle Ages, Minneapolis, University of Minnesota Press, coll. « Medieval Cultures, 17 », 1999, p. 86 et 155. Voir aussi Reinhold Bichler, Von der Insel der Seligen zu Platons Staat. Geschichte der antiken Utopie, Vienne, Böhlau Verlgag, 1995, p. 120 ; Wilfried Nippel, « Ethnic Images in Classical Antiquity », Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. 35-37. 38

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parler, comme les Amazones qui tombent enceintes en buvant de l’eau. Plus à l’est vivent des cynocéphales, les cyclopes et les unipèdes qui sautent sur un seul pied, et il y a là également des anthropophages, nous dit-il42. Adam de Brême ne recourait pas uniquement aux oppositions, mais également aux comparaisons. Lorsqu’il évoque les mœurs des Norvégiens, il raconte qu’ils laissent leur bétail dehors, dans les étendues désertiques, à l’instar des Arabes43. Dans les anciens récits sur l’Islande, il est parfois affirmé que les habitants grognent tels des cochons lorsqu’ils chantent. Cette comparaison induit deux choses : elle associe ces « chants » à des bruits émis par des animaux bien connus de tous, en même temps qu’elle situe le peuple en question sur un degré inférieur de civilisation. Les populations étrangères ont longtemps fait l’objet de comparaisons avec les animaux. Il fut par la suite également fréquent de comparer les Islandais aux peuples africains, compte tenu de leur incapacité à adopter les technologies modernes et de leur propension à la paresse44. On voit donc, avec ces quelques exemples, que les stéréotypes dont il est ici question se manifestent volontiers par leur contraste par rapport à la norme. L’extranéité, l’éloignement sont montrés comme opposés au centre et les confins étrangers s’y reflètent par un jeu de miroir. Par « confins » on entend un espace généralement éloigné géographiquement d’un centre déterminé, mais qui est tout aussi distant du point de vue du pouvoir et de la manière de le considérer. Les confins se présentent donc, à presque tous les égards, comme le contraire du centre 45. Les récits évoquant les confins abondent en éléments antithétiques, tantôt positifs,

Adam de Brême, Histoire des archevêques de Hambourg : avec une description des îles du Nord, Paris, Gallimard, coll. « Aube des peuples », 1998, p. 207-209 et 215. 43 Ibid., p. 220. 44 Karen Oslund, Iceland Imagined. Nature, Culture, and Storytelling in the North Atlantic, Seattle, University of Washington Press, 2011, p. 85 ; cette auteure prend comme exemple la description des Islandais qui est faite par l’explorateur anglais Richard Burton. Voir également David Theo Goldberg, « Racial Knowledge », Les Back et John Solomos (dir.), Theories of Race and Racism. A Reader, Londres et New York, Routledge, 2000, p. 166 et suiv. ; Anne McClintock, « The White Family of Man », Les Back et John Solomos (dir.), op. cit., p. 296. 45 On consultera notamment Joseph Theodoor Leerssen, « Centre/Periphery », Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. 278-281. 42

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tantôt négatifs : paradis ou île démoniaque, noble sauvage ou barbare, bonté ou méchanceté46. Le chercheur indien Homi Bhabha a décrit les caractéristiques de ce discours. Voici ce qu’il dit : Il est vrai que la chaîne de la signification stéréotypique est curieusement mêlée et clivée, polymorphe et perverse, une articulation de croyance multiple. Le noir est à la fois sauvage (le cannibale) et pourtant le plus obéissant et le plus célébré des serviteurs (le porteur de nourriture) ; il est l’incarnation de la sexualité rampante et pourtant innocent comme un enfant ; il est le mystique, le primitif, le simple d’esprit, et pourtant le menteur et le manipulateur des forces sociales le plus accompli du monde. À chaque fois, ce qui est dramatisé est une séparation – entre les races, les cultures et les histoires, au sein des histoires –, une séparation entre un avant et un après qui répète obsessivement le moment mythique de la disjonction47. Ce que Bhabha décrit ici est ce qu’on a appelé le dualisme stéréotypé, qui constitue l’un des traits majeurs apparaissant dans les discours relatifs à l’extranéité48. Parfois, les représentants de ces différents points de vue sont identifiés et nommés, mais des opinions contraires du type ici décrit apparaissent souvent à propos d’un seul et même groupe, voire dans un même texte. Ces récits présentent également une caractéristique importante : les descriptions d’espaces différents se ressemblent, la plupart de leurs caractéristiques, voire toutes, disparaissent. Ainsi, on considère qu’un peuple « primitif » et étranger est toujours doté de traits comparables ou identiques à ceux de ses semblables, sans prendre en compte le lieu où il vit49. Il est encore important de mentionner le fait que les descriptions anciennes des espaces étrangers furent fréquemment « plaquées » ensuite sur les conditions d’existence rencontrées dans des territoires auparavant inconnus. Ce fut notamment le cas pour le « Nouveau Monde » et pour d’autres La notion du « noble » ou du « bon sauvage » remonte pour l’essentiel à la philosophie française du XVIIIe siècle, où elle incarne un contraste avec la société corrompue des pays occidentaux. Ces idées sont cependant plus anciennes dans la mesure où on les rencontre déjà dans l’Antiquité. Voir notamment Stuart Hall, « The West and the Rest. Discourse and Power », op. cit., p. 217-219. 47 Homi K. Bhabha, Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot & Rivages, 2007 [1994], p. 144. 48 « split into two opposing elements » (Stuart Hall, « The West and the Rest », op. cit., p. 215 et suiv.). 49 Ibid., p. 212. 46

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régions récemment découvertes. Il s’agissait, par ce biais, de rendre intelligible ce que l’on découvrait sur ces terres inédites. Dans les descriptions du continent américain aux XVIIe et XVIIIe siècles, ce réflexe transparaît clairement dans des cas où des récits de l’Antiquité sur des êtres merveilleux furent transférés sur les indigènes et où d’anciennes traditions furent adaptées aux conditions locales50. Et l’on sait bien que les Indiens d’Amérique, les habitants des mers du Sud et les peuples vivant aux confins septentrionaux du monde furent décrits d’une manière semblable à celle dont les Grecs se représentaient les populations qui leur étaient étrangères et qu’ils considéraient comme barbares. Ajoutons que l’Islande fut longtemps assimilée à l’antique île de Thulé et que les récits se rapportant à ce lieu lui furent donc appliqués et prospérèrent des siècles durant. On peut citer à titre d’exemple l’information selon laquelle une nuit ininterrompue durait six mois de l’année, tandis que pendant le semestre suivant, c’était la lumière du jour qui régnait. De cette manière, ces anciennes idées reprenaient du service et les récits qui les portaient, et qui concernaient des lieux et des peuples précis, pouvaient migrer d’un lieu à l’autre et d’une époque à l’autre, assurés d’une vie étonnamment longue51. François Hartog et John Gillies soulignent tous les deux que les récits qui abordent l’extranéité se doivent de contenir également des éléments étranges, voire terrifiants52. Certains phénomènes décrits relèvent parfois de l’hybridation, comme ces créatures ni hommes ni bêtes ou parfois résultant de la fusion des deux, donc des êtres impurs appartenant à un monde où Mary B. Campbell, The Witness and the Other World. Exotic European Travel Writing, 400-1600, Ithaca, Cornell University Press, 1991 [1988], p. 10. Voir aussi Anthony Pagden, European Encounters with the New World. From Renaissance to Romanticism, New Haven et Londres, Yale University Press, 1993, p. 54. 51 Wilfried Nippel, « Ethnic images in Classical Antiquity », op. cit., p. 42 et suiv. Voir également Götz Pochat, Das Fremde im Mittelalter. Darstellung in Kunst und Literatur, Wurtzbourg, Echter, 1997, p. 12 et suiv. : « Les représentations de ce qui est éloigné et étranger au Moyen Âge ont toujours été schématiques et constantes […] Les représentations et les concepts qui ont marqué autrefois pouvaient se renforcer au cours des siècles suivants » [traduction libre]. 52 Ce que le grec rend par le mot thôma, c’est-à-dire « chose suscitant l’étonnement ». François Hartog dit en outre à ce propos : « Le récit lui faisant place, le thôma peut donc être compté au nombre des procédures de la rhétorique de l’altérité. Il produit, d’une manière générale, un effet de sérieux ; car le narrateur ne peut pas ne pas faire cette rubrique que le public attend ; s’il venait à l’omettre, il ruinerait son crédit du coup […] très grande beauté, excessive rareté, ce sont les constituants du thomâ. Autrement dit, le thôma se présente comme une traduction de la différence : il est une des transcriptions possibles de la différence entre ici et là-bas » (op. cit., p. 357). Voir aussi John Gillies, op. cit., p. 8., et Alixe Bovey, Monsters and Grotesques in Medieval Manuscripts, Toronto, University of Toronto Press, 2002, p. 6. 50

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l’ordre ne règne pas53. Sont transgressées les limites de ce qui est normal ou autorisé, comme c’est le cas pour la taille des êtres (grands ou petits : géants, nains, Pygmées), pour l’âge (lorsqu’on parle de peuples vivant plusieurs siècles), pour l’apparence (homme et chien formant une même entité, hommes et femmes ayant un aspect identique ou encore, tout simplement, ayant des physiques de « sauvages »), et pour le comportement (cannibalisme ou inceste). Ces phénomènes sont, en d’autres termes, grotesques54. L’extranéité devient donc une justification de la société que l’on est en train de confronter à son opposé : l’étrange, le mal, le démoniaque et l’interdit, le tabou. Ces phénomènes étaient géographiquement repoussés vers les confins, dans les forêts, les espaces inhabités, les îles et les territoires étrangers. Il faut néanmoins signaler que ces phénomènes étranges avaient une autre fonction : celle de distraire, l’horreur et l’interdit ayant également cette valeur, ce qui est toujours le cas. Par exemple, les monstres marins connurent un renouveau grâce à Moby Dick de Hermann Melville (1851), mais aussi, à notre époque, avec les monstres venus de l’espace. Les monstres sont donc de toutes les époques55.

Savoir, discours, pouvoir Au Moyen Âge et longtemps après, tout savoir reposait essentiellement sur les plus anciens textes de la culture occidentale, les ouvrages des auteurs de l’Antiquité grecque et romaine et la Bible. La plupart des hommes qui 53 Mary B. Campbell, op. cit., p. 79 et suiv. ; Alixe Bovey, Monsters and Grotesques in Medieval Manuscripts, op. cit., notamment p. 21 et 36-38. 54 Jeffrey Jerome Cohen, op. cit., p. 10 et 38 ; Alixe Bovey, Monsters and Grotesques in Medieval Manuscripts, op. cit., p. 44 et suiv., et 55-57. Grotesque vient de l’italien grotta (« grotte ») et désignait au XVe siècle les fresques caricaturales, notamment celles s’inspirant des voûtes décorées peintes sous l’empereur Néron. 55 Jeffrey Jerome Cohen, op. cit., p. 144, 166 et suiv., et 177. Hermann Melville, Moby Dick, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2012 [1851], 741 p. Voir également Alixe Bovey, Monsters and Grotesques in Medieval Manuscripts, op. cit., p. 40 et suiv., et 58 et suiv., qui affirme notamment que « peut-être de la même façon que chaque époque a besoin de chevaliers en armures brillantes, elle a aussi besoin de dragons qui crachent du feu. Nous partageons avec nos ancêtres du Moyen Âge bien des peurs : l’obscurité, les étendues désertiques, les étrangers, les créatures dangereuses, les choses qui se cognent dans la nuit. Et nous partageons aussi un même désir de transformer ces peurs en récits sensationnels et terrifiants, appréciant le frisson cathartique du cinéma d’horreur au même titre que le public médiéval appréciait jadis les histoires de cannibales, de reptiles hargneux et de démons fourbes » [traduction libre].

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recevaient une éducation et qui écrivaient des livres avaient connaissance de ces sources. On lisait les auteurs classiques comme Homère, Virgile, Ovide, mais aussi des encyclopédistes tels Pline l’Ancien (32-79) ou Solin (IIIe siècle), un écrivain plus récent surnommé polyhistor, « l’érudit ». Des auteurs du haut Moyen Âge comme l’Espagnol Isidore de Séville (560-636), le Got romanisé Jordanes (VIe siècle) qui écrivit une histoire des Gots, ou l’Anglais Bède le Vénérable, pour n’en citer que quelques-uns, jouissaient d’une grande estime. Une grande partie de ces autorités étaient lues dans la plupart des écoles. Avec la Bible, ces auteurs antiques et médiévaux formaient ainsi le socle sur lequel reposaient les connaissances en matière de géographie, d’histoire et d’ethnologie56. Les élèves des écoles médiévales et les érudits, jusqu’au XIXe siècle et même au-delà, prirent ces textes comme modèles, aussi bien sur le fond que sur la forme57. Lorsqu’ils devenaient auteurs à leur tour, ils appliquaient les règles permettant de construire un texte et de décrire des réalités particulières comme les peuples étrangers ou les îles. Il est fondamental de garder à l’esprit la nature de ce socle culturel lorsque l’on étudie les descriptions qui furent faites de l’Islande et du Groenland au cours de la période considérée ici, car le discours tenu sur ces deux îles repose en grande partie sur lui. On vient d’utiliser le concept de « discours ». Dans son usage quotidien, ce mot désigne un développement oratoire. On se servira ici d’un sens plus limité, car ce concept fait aussi référence à la manière dont on parle de sujets déterminés et au point de vue que l’on adopte. Sa fonction peut être définie de la façon suivante : « Le discours est important […] parce qu’il relie pouvoir et savoir. Ceux qui détiennent le pouvoir détiennent

56 Rudolf Simek, Altnordische Kosmographie, Studien und Quellen su Weltbild und Weltbeschreibung in Norwegen und Island vom 12. Bis zum 14. Jahrhundert, Berlin et New York, Walter de Gruyter, 1990, p. 11 et suiv. Voir en outre John Gillies, op. cit., p. 32. Stuart Hall mentionne quatre principaux facteurs à l’origine des idées – les « archives » – que l’« Occident » a pu solliciter pour définir le « reste », pour reprendre sa terminologie. Il pense alors à la façon dont les auteurs occidentaux de la Renaissance et leurs successeurs utilisèrent les sources anciennes pour décrire les pays « étrangers » contemporains. Ces quatre facteurs sont le savoir et les ouvrages classiques, les sources religieuses et la Bible, les mythes et les récits de voyage (Stuart Hall, « The Rest and the West. Discourse and Power », op. cit., p. 206 et suiv.). 57 Ernst Robert Curtius, La littérature européenne et le Moyen Âge latin, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Agora, 14 », 1991 [1948], notamment p. 101-110.

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aussi le contrôle de ce qui est su et de la manière dont cela est su, et ceux qui ont un tel savoir détiennent un pouvoir sur ceux qui ne l’ont pas. » En fait, ce concept a souvent été utilisé comme synonyme d’idéologie58. Le philosophe français Michel Foucault (1926-1984) est l’initiateur de théories sur le discours en tant que canal du savoir ; mais on n’aura pas directement recours ici à ses recherches59. Ce concept nous servira précisément dans son association avec le colonialisme, au sens de discours colonial 60. Au cours des dernières décennies, les recherches sur les confins et les pays étrangers se sont beaucoup orientées vers les relations entre discours, savoir et pouvoir. Cette distinction est capitale dans la mesure où il nous faudra argumenter plus loin sur le fait que le discours colonial a exercé une influence considérable sur les propos exprimés sur l’Islande et, surtout, sur le Groenland. La colonisation et le lien entre le pouvoir colonial et les colonisés ont fait l’objet de nombreuses discussions dans le sillage du postcolonialisme. Par ce concept, on entend le fait d’aborder le sujet en référence aux conséquences que la colonisation a eues sur une société donnée, ainsi qu’aux réactions à l’égard des autorités coloniales dont on suppose qu’elles ont influencé les valeurs culturelles sur le très long terme et que cette influence se manifeste encore longtemps après que le pouvoir politique et militaire eut pris fin. Ce concept et les méthodes de recherche qui lui sont liées sont cependant assez étendus et ont été mis en œuvre pour appréhender la Voir par exemple Ann Rigney, « Discourse », Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. 313-315. Voir également Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, op. cit., p. 72. Stuart Hall a défini le discours de la manière suivante : « Un discours est un ensemble de propositions permettant, dans une langue, d’exprimer – c’est-à-dire, en un sens, de représenter – une forme particulière de connaissance sur un thème. Lorsque ces propositions particulières sont énoncées dans le cadre d’un discours, celui-ci permet, dans une certaine mesure, de construire le thème. Il limite également les autres modalités par lesquelles le thème peut être construit » [traduction libre] (Stuart Hall, « The West and the Rest. Discourse and Power », op. cit., p. 201). 59 Voir en particulier Michel Foucault, Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2015 [1966], 400 p., ainsi que Power/Knowledge. Selected Interviews & Other Writings 1972-1977, New York, Pantheon Books, 1980, 288 p. 60 Le discours colonial a été défini comme « un système de propositions qui peut être énoncé à l’égard des colonies et de la population coloniale, à l’égard des pouvoirs colonisateurs et des relations entre ces deux entités. Il incarne le système de savoir et de croyances relatif au monde à l’intérieur duquel ont lieu les actes de colonisation. Bien qu’il ait été généré par la société et les cultures des colonisateurs, il devient le discours au sein duquel les colonisés peuvent également finir par se reconnaître eux-mêmes. En fin de compte, il crée un conflit profond dans la conscience des colonisés dans la mesure où il entre en opposition avec d’autres savoirs (et d’autres formes de savoir) sur le monde » [traduction libre] (Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, op. cit., p. 42 ; voir aussi p. 211). 58

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plupart des relations qui reposent sur une disproportion de pouvoir entre deux ou plusieurs sociétés. Ils n’ont pas été exclusivement réservés à l’étude des relations entre colonisateurs et colonisés, mais également à celle des rapports similaires au sein de pays, comme entre l’Angleterre et l’Irlande, l’Écosse et le pays de Galles61. Le discours colonial se caractérise par un déséquilibre, une inégalité de pouvoir entre des mondes culturels62. Les habitants des colonies et des contrées éloignées étaient considérés comme primitifs et enfantins, relevant d’un stade culturel inférieur. Leurs modes de vie étaient stagnants et préhistoriques. Des descriptions « positives » en étaient parfois faites et ces territoires étaient alors évoqués comme des paradis terrestres, une sorte d’âge d’or. Une existence simple et primitive s’y déployait dans le giron de la nature, en une structure sociale sommaire : de belles femmes, de la nudité, une sexualité sans honte. Les indigènes se comportaient à de nombreux égards comme des enfants et ils n’étaient pas gouvernés par la raison mais par leurs émotions63. Cela dit, les descriptions allant dans le sens contraire n’étaient pas moins courantes. Dès la fin du XVIe siècle, les indigènes d’Afrique et d’Amérique furent fréquemment présentés comme païens, voraces et ivrognes, lascifs et voleurs, malpropres, adeptes de la polygamie et même cannibales. On mentionnait volontiers leur apparence, la couleur de leur peau, le fait qu’il était difficile de distinguer entre les sexes, qu’ils pratiquaient la magie ; on évoquait encore leur accoutrement et leurs demeures64. Ibid., p. 186-193. Voir également Michael Herzfeld, « The Absent Presence. Discourses of Crypto-Colonialism », The South Atlantic Quaterly, vol. 101, no 4, 2002, p. 920 ; et János Riesz, « Postcolonialism », Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. 400-403. 62 Mary Louise Pratt, op. cit., p. 7-9. 63 Stuart Hall, « The West and the Rest. Discourse and Power », op. cit., p. 209 et suiv. Voir également Winthrop D. Jordan, « First Impressions », Les Back et John Solomos (dir.), op. cit., p. 44 et suiv ; ainsi que Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, op. cit., p. 40 et suiv. 64 Le sociologue Stuart Hall a traité du vol supposé pratiqué par les « primitifs » sur les nouveaux arrivants dans les contrées étrangères, comme dans le cas des membres de l’expédition de James Cook à Tahiti dans la dernière partie du XVIIIe siècle. Dans cette société, la propriété individuelle n’avait pas de statut juridique, à la différence de la réalité de la société dont provenaient les explorateurs. Les indigènes supposèrent donc, après avoir été comblés de cadeaux par Cook et ses hommes, qu’ils étaient en droit de se servir eux-mêmes. Lorsque l’on s’en rendit compte, ils furent accusés de vol par Cook et son équipage, et de nombreux conflits se produisirent à la suite de cet incident (Stuart Hall, « The West and the Rest. Discourse and Power », op. cit., p. 212). On peut trouver bien des exemples comparables dans les récits consacrés au Groenland et à l’Islande, où l’on mentionne à quel point les indigènes sont voleurs et fourbes. 61

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Aux XVIIe et XVIIIe siècles, des récits comparables sont également bien attestés à propos des régions situées les plus au nord. Dans son livre A New Geographical and Historical Grammar, l’explorateur anglais et auteur d’ouvrages de géographie Thomas Salmon (1679-1767) affirme que l’espèce humaine qui vit sous ces climats froids et stériles semble fort différente des hommes vivant plus au sud : ces gens […] sont mal développés physiquement, avec de larges têtes, une petite taille n’excédant pas une stature de cinq pieds ; et leur intelligence est fort médiocre65. Salmon présente ainsi un peuple stupide ayant la taille de nains et il relie les mœurs, la physionomie et l’intelligence au fait d’habiter tout au nord du monde, au climat et au froid. On doit au chercheur américano-palestinien Edward Said (1935-2003) d’avoir associé le concept de discours aux recherches sur le colonialisme et d’avoir théorisé la manière dont l’Occident avait créé une image de l’Orient conforme à ses intérêts, mais qui ne prenait pas en compte le regard que les intéressés portaient sur eux-mêmes. Son apport théorique porte sur la manière dont le savoir, les connaissances universitaires et les représentations sur les colonies et les autres territoires étrangers sont constitutifs d’une forme particulière de discours qui se manifeste partout, dans les ouvrages scientifiques, dans les récits de voyage et les œuvres littéraires, dans les journaux et les revues, dans les manuels scolaires, sur les cartes géographiques et dans tous les médias visuels66. À ce propos, Said soutient que si l’on n’étudie pas l’orientalisme en tant que discours, on est incapable de comprendre la discipline extrêmement systématique qui a permis à la culture européenne de gérer – et même

Thomas Salmon, A New Geographical and Historical Grammar ; Containing the True Astronomical and Geographical Knowledge of the Terraqueous globe : And also the Modern State of the Several Kingdoms of the World […], Londres, W. Johnston, 1772, p. 256 et suiv. 66 Stuart Hall, « The West and the Rest. Discourse and Power », op. cit., p. 203-205. Voir également Henk van der Liet et Astrid Surmatz, « Indledning : Postkolonialisme og nordisk litteratur. En orientering », Postkoloniale tilgange til nordisk rejselitterature. Tijdschrift voor Skandinavistik, vol. 25, no 2, 2004, p. 5 et suiv. 65

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de produire – l’Orient du point de vue politique, sociologique, militaire, idéologique, scientifique et imaginaire pendant la période qui a suivi le siècle des Lumières67. L’anthropologue Brian Dolan s’est servi de bases identiques pour son analyse d’écrits d’érudits occidentaux sur les régions périphériques du continent européen. Il soutient par exemple que les voyageurs qui se rendaient en Grèce au XIXe siècle étaient essentiellement motivés par l’objectif de découvrir, non pas la Grèce moderne, mais l’antiquité classique dont on estimait alors qu’elle apportait un éclairage sur les valeurs occidentales. Ceux qui étaient nés et qui avaient été élevés dans cette périphérie orientale ne comptaient pas – ils étaient presque transparents – dans les récits de voyageurs68. Les récits qui s’en suivaient ne prenaient donc pas en compte la situation de ce pays et de ses habitants, mais reflétaient plutôt les présupposés de ces voyageurs et « spécialistes » de la Grèce qui vouaient toute leur admiration aux modes de vie, à l’érudition et aux valeurs héroïques de la période antique de ce pays. Leur objectif était en réalité de revendiquer une « supériorité nationale » en soulignant la similarité entre leur propre nation et la Grèce antique, dont l’histoire et la culture n’étaient utilisées que pour construire des images dans lesquelles pouvaient se voir les nations occidentales, tandis que la Grèce contemporaine était rendue invisible69. En d’autres termes, cela signifie que les textes qui offrent des descriptions d’autres nations ne sont généralement pas ce qu’ils donnent à voir. Ils peuvent sembler être objectifs dans leur présentation du pays étranger, de sa population ou des tribus qui y vivent, mais ils relèvent en vérité soit d’un « exotisme idéalisé », soit d’un « dénigrement et d’une infériorisation en bloc », pour reprendre l’expression du chercheur néerlandais

67 Edward Said, op. cit., p. 15. Un grand nombre de chercheurs ont également travaillé à partir de présupposés similaires, comme Mary Louise Pratt, qui a évoqué « un effort d’envergure pour décoloniser le savoir, l’histoire et les relations humaines » dans les dernières décennies du XXe siècle (Mary Louise Pratt, op. cit., p. 3). 68 Brian Dolan, Exploring European Frontiers. British Travellers in the Age of Enlightenment, Londres, MacMillan Press, 2000, p. 126. 69 Ibid., p. 126 et 179.

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Paul Voestermann70. La spécialiste danoise de littérature Kirsten Thisted est justement arrivée à des conclusions similaires concernant le rôle qu’avait occupé le Groenland dans les discussions au Danemark. Elle explique que ce pays a « symboliquement et effectivement tenu le rôle de réserve sauvage personnelle pour les Danois, servant de scène à toutes sortes d’idées fantasques qui ne pouvaient pas être réalisées au Danemark ». L’image qui a été faite du Groenland reposait donc entièrement sur les préjugés de ceux qui écrivaient à son propos depuis le Danemark71. Avant d’en terminer avec ce sujet, il est opportun de signaler que ces idées ont été maintes fois critiquées. On s’est notamment demandé si les présentations autochtones, les images de soi, n’étaient pas en définitive plus pertinentes ou plus véridiques que les points de vue exprimés de l’extérieur et si, à l’arrière-plan de ces représentations de soi, il n’y avait pas également des intérêts et des conflits72. La réponse à la question n’est peut-être pas de savoir si le point de vue est plus pertinent, mais plutôt de s’interroger sur le droit d’exposer des points de vue et sur le fait que cette prérogative ne doit pas être réservée uniquement à ceux qui détiennent le pouvoir de communiquer. Certains chercheurs n’ont pas voulu non plus trop insister sur l’influence du pouvoir et de la domination sur le discours. Ils considèrent qu’il est tout à fait naturel d’interpréter l’inconnu à la lumière du connu. C’est de cette manière que l’on produit du savoir sur les espaces inconnus. L’historien britannique Robert Irwin reprend à son compte cette opinion pour critiquer sévèrement Edward Said, notamment sa position qui consiste à considérer que le pouvoir colore globalement toutes les représentations sur l’Orient73. Une autre chercheuse, l’Américaine Maya Janasoff, professeure à Harvard, rejoint Irwin concernant de nombreuses inexactitudes qui émailleraient le livre de Said, comme cela a souvent été signalé, sans toutefois remettre en cause l’importance de sa contribution.

Paul Voestermans, « Alterity/Identity : a Deficient Image of Culture », Raymond Corbey et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. 221 et suiv. 71 Kirsten Thisted, « The Power to Represent. Intertextuality and Discourse in Smilla’s Sense of Snow », Michael Bravo et Sverker Sörlin (dir.), Narrating the Arctic. A Cultural History of Nordic Scientific Practices, Canton, Science History Publications, 2002, p. 335. 72 Ibid., p. 328 et suiv. 73 Robert Irwin, For Lust of Knowing. The Orientalists and Their Enemies, Londres, Penguin Books, 2007, p. 4, 282, 289 et suiv., 299, 304 et 309. 70

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On peut se rallier à cette opinion et se garder de prendre trop à la lettre les théories de Said dans la mesure où cela peut entraîner une interprétation trop partiale des sources. Par ailleurs, il n’en est pas moins manifeste que les points de vue du « centre » et du « pouvoir » sont largement dominants dans les ouvrages des érudits et des voyageurs occidentaux lorsqu’ils évoquent les contrées éloignées et les terres en cours de colonisation. Les populations de ces régions n’avaient pas les mêmes possibilités – et généralement n’en avaient aucune – de faire valoir leur propre point de vue et d’interpréter les phénomènes d’après leur propre expérience74. Le concept d’« orientalisme » défini par Edward Said a ensuite été transféré, souvent modifié, à d’autres aires, dans la mesure où le discours s’avère assez identique, qu’il soit lié au Grand Nord, à l’Extrême-Orient, au Far West ou au Sud75. L’un des sujets constitutifs de cette étude est précisément de déterminer s’il existe, dans le discours relatif aux régions les plus septentrionales d’Europe, des caractéristiques communes, une sorte de boréalisme qui présenterait les mêmes marques et le même contenu que l’orientalisme ; et dans ce cas, de définir comment l’analyser. Quelle sorte de rapport de forces ? Le recours aux travaux universitaires sur la colonisation ne doit pas nous détourner d’une question qu’il est opportun de poser : l’Islande et le Groenland ont-ils été des colonies ? Du côté islandais, on décèle une

János Riesz, op. cit., p. 304 et suiv. Parmi ces concepts, on peut nommer la tropicalité, utilisée lorsque des gens d’origine occidentale ont décrit les espaces tropicaux. De la même façon, l’anthropologue Gísli Pálsson a proposé le terme d’« arcticité » (arcticality) pour désigner le discours portant sur les régions polaires. On utilise communément le concept de boréalisme à propos des représentations stéréotypées sur le Grand Nord et des modalités de leur manifestation. Voir Michael Bravo et Sverker Sörlin, « Narrative and Practice — an Introduction », Michael Bravo et Sverker Sörkin (dir.), op. cit., p. 14. ; Gísli Pálsson, « Arcticality : Gender, Race, and Geography », Michael Bravo et Sverker Sörkin (dir.), op. cit., p. 276 et suiv. ; Kristinn Schram, « Banking on Borealism. Eating, Smelling and Performing the North », Sumarliði Ísleifsson et Daniel Chartier (dir.), Iceland and Images of the North, Montréal et Reykjavík, Presses de l’Université du Québec et ReykjavíkurAkademían, 2011, p. 310 et suiv. Voir également Peter Stadius, Resan til norr. Spanska Nordenbilder kring sekelskiftet 1900, Helsinki, Finska VetenskapsSocieten, 2005, p. 10 ; et Juha Ridanpää, « Conceptualizing the North », Arctic and Antarctic. International Journal of Circumpolar Sociocultural Issues, vol. 1, no 1, 2007, p. 16. 74 75

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tendance à rejeter le débat sur un quelconque lien avec le phénomène colonial au cours de l’histoire de l’île ; et c’est aussi le cas de la plupart des pays qui présentent une situation similaire76. Examinons tout d’abord ce que sont les colonies. Elles sont la conséquence de la politique impérialiste menée par les puissances européennes depuis quatre ou cinq siècles. Il ne fait aucun doute que de nombreux pays du monde, en réalité la plupart, ont été des colonies. C’est le cas de tous les pays américains, de la plupart des États africains, de beaucoup de pays asiatiques et de l’Océanie. Ces lieux furent investis par un pouvoir arrivé de l’étranger qui fit venir ses propres ressortissants et accapara l’autorité sur les questions économiques, culturelles et politiques. Dans certains cas, les modes de vie préexistants furent éradiqués ou bien les indigènes furent réduits au statut de bêtes de somme, tandis que la culture et la langue des opprimés étaient déclassées. Dans quelle mesure cela correspond-il à la situation de l’Islande et du Groenland ? La réponse ne saurait être univoque. Les deux îles ont longtemps fait partie du Danemark, et c’est encore le cas pour le Groenland. Leur situation était cependant différente. Du côté islandais, les Danois ne s’étaient pas installés sur place en grand nombre, pas plus qu’ils n’y ont constitué une classe dominante qui contrôlait tout. Il n’existe pas non plus de différence culturelle radicale avec les pays scandinaves continentaux, pas de distance significative sur les plans linguistiques, religieux ou ethniques comme celle qui caractérise les relations entre de nombreuses métropoles et leurs colonies africaines, asiatiques ou américaines77. Le cas du Groenland est différent78. Les différences culturelles, linguistiques et religieuses étaient considérables entre les autochtones et le pouvoir colonial, En Islande, il s’avère délicat de qualifier l’île d’ancienne colonie danoise, comme le dit le spécialiste de littérature Jón Yngvi Jóhannsson dans son article « Af reiðum Íslendingum ». Il est important, pour certains Islandais, que l’on ne porte pas sur leur pays un tel regard, à la différence du Groenland et des îles que possédèrent les Danois dans les Indes orientales (Jón Yngvi Jóhannsson, « Af reiðum Íslendingum. Deilur um Nýlendusýninguna 2005 », Þjóðerni í 1000 ár ?, Reykjavík, Háskólaútgáfan, 2003, p. 135-151). 77 On parle de « colonies par immigration » (settler colonies) lorsque ce sont les immigrants qui bâtissent pour l’essentiel le pays et de « colonies d’occupation » quand la majorité des habitants sont autochtones, mais que les affaires publiques sont gérées par des autorités étrangères. Voir Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, op. cit., p. 211. 78 Erland Viberg Joensen, Ole Marquardt et Jón Þ. Þór, « Erhvers- og næringsliv i tiden ca. 1550-1850 », Jón Þ. Þór, Daniel Thorleifson, Andras Mortensen et Ole Marquardt (dir.), op. cit., p. 168 et suiv. 76

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et c’étaient les Danois qui contrôlaient la plupart des secteurs de la société. Les différences d’origine et d’apparence physique qui séparaient les Inuits des Danois exercèrent également une forte influence. Et de fait, il s’établit là une relation étroite entre racisme et colonisation. De nombreux éléments présents dans les relations entre l’Islande et le monde extérieur rappelaient cependant les rapports coloniaux. L’île était soumise à un pouvoir étranger qui contrôlait tous les leviers de l’administration du pays et du commerce. À l’instar du monde colonial, l’Islande faisait l’objet d’une attitude dévalorisante et présentait une extranéité lointaine qui apparaissait dans les textes d’auteurs occidentaux dès qu’il était question de cette île. Sa situation était néanmoins floue, elle se trouvait dans une sorte d’entre-deux, comme on peut le voir dans de nombreuses descriptions consacrées à ce pays et à ses habitants aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles79. Cela est cependant loin d’être un exemple isolé. Il arrive souvent ainsi que la réalité ne coïncide pas avec la théorie. L’anthropologue américain Michael Herzfeld a justement traité des changements intervenus dans le débat et il estime que les chercheurs refusent de plus en plus cette division simpliste entre colonies et puissances coloniales. Selon lui, les rapports de pouvoir entre les États et les peuples sont trop complexes pour être réduites à cette répartition simpliste, tout au moins dans un certain nombre de cas80. Le chercheur australien Peter A. Jackson s’est intéressé à la position de ces pays qui présentent des affinités avec les colonies. Il a indiqué que Voir notamment Patrick Gordon, Geography Anatomiz’d ; or, the Geographical Grammar. Being a Short and Exact Analysis of the Whole Body of Modern Geography, After a New and Curious Method […], Londres, J. and P. Knapton, 1704, p. 230. 80 Michael Herzfeld, op. cit., p. 922. La Thaïlande est citée comme exemple de cette situation : officiellement indépendante économiquement et culturellement sur une longue période, à la différence de ses pays voisins, qui sont devenus des colonies. À de nombreux égards, la Thaïlande a suivi une voie semblable à celle des autres pays du Sud-Est asiatique, et ce pays entretenait des relations identiques avec les grandes puissances et les États coloniaux à celles des colonies, si bien qu’elle était dépendante des puissances étrangères. On peut également penser ici à l’Irlande : un pays qui était si proche du centre du pouvoir européen peut-il être considéré comme une colonie ? Voir notamment Dipesh Chakrabarty, « Foreword. The Names and Repetitions of Postcolonial History », Provincializing Europe. Postcolonial Thought and Historical Difference, op. cit., p. vii-ix ; Peter A. Jackson, « The Ambiguities of Semicolonial Power in Thailand », Rachel V. Harrison et Peter A. Jackson (dir.), The Ambiguous Allure of the West. Traces of the Colonial in Thailand, Hong Kong, Hong Kong University Press, 2010, notamment p. 38 ; ainsi qu’Ann-Sofie Nielsen Gremaud, « Kryptokoloniale landskaber. Tid, sted og rum i billeder af islandsk landskab 1874-2011 », thèse de doctorat en art et culture, Université de Copenhague, 2012, 313 f. ; et Joseph Theodoor Leerssen, « Celticism », op. cit., p. 10. 79

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l’on peut résoudre ce genre de difficulté en ayant recours au préfixe latin semi-, qui permet de reconnaître que les liens entre les théories et la problématique sont incertains et incomplets dans des situations de proximité avec les colonies (colony-like relations) sans qu’il s’agisse pour autant de colonies au sens propre du mot. L’objectif d’une telle distinction est alors de susciter la discussion sur le statut des pays en question : en quoi consiste cette similitude et de quelle manière ces pays sont-ils liés aux États et aux puissances mondiales81 ? Le concept de « colonialisme interne » a aussi été employé à propos des relations de ressemblance coloniale dans les rapports centre/périphérie à l’intérieur d’un même État où se manifestent différentes formes de déséquilibres dans les échanges aussi bien commerciaux que culturels ainsi que dans le regard porté sur les populations vivant dans cette périphérie. Un exemple est fourni par la situation de la Sardaigne à l’égard de l’Italie82. On a donc proposé différents concepts permettant d’éclairer les relations de pays et de territoires qui s’apparentent à des colonies avec des centres de pouvoir, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’État. Ces considérations amènent à conclure que le Groenland peut sans aucun doute possible être défini comme une colonie, tandis que l’Islande était plutôt une lointaine périphérie du royaume danois, que l’on pourrait comparer aux régions sâmes dans le nord de la Norvège. Par ailleurs, les relations qu’entretenait l’Islande avec le monde extérieur ressemblaient fortement à celles qui existaient entre colonies et métropoles et, dans la dernière partie du XVIIIe siècle, ce qui était écrit sur cette île dans de nombreux ouvrages étrangers le confirme. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire d’évoquer dans cette perspective les relations entre l’Islande et le Groenland et le monde extérieur. Signalons qu’il existe une longue tradition pour cette approche qui prend en considération les relations de pouvoir et le déséquilibre des pouvoirs entre les pays. Mary Louise Pratt mentionne par exemple que les situations de pouvoir dont elle parle dans son livre Imperial Eyes sont susceptibles d’apparaître sous une forme similaire, que ce soit en Afrique ou en Europe. C’est précisément ce qui s’est produit lorsque l’Europe du Nord (Pratt entend par cette désignation la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les pays voisins) est devenue un centre 81 Peter A. Jackson, op. cit., p. 39-43 et 49. Il mentionne entre autres un « impérialisme culturel » (cultural imperialism) et également un « colonialisme interne » (internal colonialism). 82 Karen Oslund, op. cit., p. 19 et suiv. Cette affirmation est également fondée sur des entretiens menés avec des habitants de la ville de San Vito en Sardaigne en mars et en avril 2004.

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de pouvoir sur ce continent : les auteurs de ces pays firent des descriptions de territoires comme l’Italie ou la Grèce – qui dès lors étaient considérés comme périphériques – présentant de fortes affinités avec les discours qui étaient tenus à l’égard des pays éloignés et des colonies, comme ceux d’Amérique du Sud83. Force est donc de reconnaître que l’on peut utiliser ici le débat universitaire sur le colonialisme, bien que l’Islande n’ait pas, comme on l’a vu, constitué officiellement une colonie, mais un territoire périphérique au sein d’un royaume plus étendu.

Le Nord, les utopies et les îles Il est opportun de s’intéresser de plus près à trois concepts ou trois facteurs relevant de l’histoire des idées, ainsi qu’au discours qui leur est lié en raison de l’influence que ce dernier a exercée sur la formation des images de l’Islande et du Groenland et de l’extranéité de ces deux lieux. Ces concepts sont le Nord, les utopies et les îles. Le Nord L’adjectif nord et le substantif le Nord ne paraissent pas à première vue présenter de difficultés, puisqu’ils désignent simplement l’un des quatre points cardinaux, celui qui est opposé au Sud. Toutefois, l’une des caractéristiques du Nord est qu’il n’est jamais ce qu’il semble être84. Comme c’est presque toujours le cas du Sud, il y a généralement toujours un autre lieu qui se trouve encore plus au Nord. Le poète Alexander Pope (1688-1744) avait formulé cette idée dans la première partie du XVIIIe siècle : « Demandez où est le Nord ? À York, c’est le Tweed ; / En Écosse, ce sont les Orcades ; et de là, / C’est le Groenland, Zemble, ou quelque autre pays85. »

Mary Louise Pratt, op. cit., p. 12. Juha Ridanpää, op. cit., p. 11 et suiv. Alexander Pope, Essai sur l’homme, Lausanne et Genève, Marc-Michel Bousquet et Compagnie, 1745 [1734], p. 47. York se trouve au nord de l’Angleterre, la rivière Tweed coule en Écosse, au nord de laquelle sont situées les îles Orcades ; quant à la Zemble, il s’agit de la Nouvelle-Zemble, le grand archipel au nord de la Russie, dans l’océan Arctique.

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Depuis toujours, le Nord a donc eu un sens plus profond qu’on ne le pensait communément, et bien d’autres connotations lui ont été étroitement associées, comme les idées de bien et de mal. En fait, le mal dominait : tout ce qui était mauvais venait du Nord, quoiqu’on y rencontrait également des richesses. On y trouvait encore des fantômes et des esprits, et quant au Grand Nord, il était censé être peuplé de Pygmées86. Le Nord était véritablement un ailleurs, à la fois étranger, désirable et repoussant, voire démoniaque. Ces attitudes ont-elles été constantes ? Il est impératif d’analyser cette notion dans la mesure où l’Islande et le Groenland ont incontestablement été assimilés au Nord le plus lointain. Dans le monde méditerranéen antique, tant chez les Grecs que chez les Romains, puis plus tard, avec le christianisme, le Nord fut considéré négativement. On pensait que s’y trouvait l’origine de la barbarie et de l’ignorance, le berceau de la civilisation étant situé dans les régions méridionales. Le poète latin Ovide évoquait ainsi le Nord : « Il est aux bords extrêmes de la Scythie un lieu glacé, sol désolé, terre stérile, sans moisson, sans arbre ; c’est le séjour du Froid engourdissant, de la Pâleur, du Frisson, de la faim jamais rassasiée87. » Dans les plus anciens écrits chrétiens, et des siècles durant, apparaissaient des idées similaires sur le Nord, souvent décrit comme un espace terrible et effroyable dont les habitants passaient même pour des êtres monstrueux. Ils étaient en effet les représentants du mal dans le monde. Voici ce qu’en dit la Bible : « Je vois une marmite qui bouillonne : son contenu penche à partir du Nord. Alors Yahvé me dit : C’est au Nord que bouillonne le malheur contre tous les habitants de ce pays88. » C’était justement au Nord que résidaient Gog et Magog, les ennemis jurés de Dieu

86 Claus Cristoffersen Lyschander, C.C. Lyschanders Digtning 1579–1623. Volume 1 : Tekst, Copenhague, Reitzel, 1989, p. 143 et suiv. 87 Ovide, Les Métamorphoses, Paris, GF Flammarion, 1999, p. 226 (VIII, 788). Voir également François Hartog, op. cit., p. 69 et suiv. 88 Jérémie, I, 13-15. Voir aussi Götz Pochat, op. cit., p. 43 ; et Waldemar Zacharasiewicz, « The Theory of Climate and the North in Anglophone Literatures », Sverrir Jakobsson (dir.), Images of the North. Histories — Identities — Ideas, op. cit., p. 33 et suiv. ; ainsi que Johan Schimanski, Cathrine Theodorsen et Henning Howlid Wærp, « Arktis som litterært prosjekt », Johan Schimanski, Cathrine Theodorsen et Henning Howlid Wærp (dir.), Reiser og ekspedisjoner i det litterære Arktis, Trondheim, Tapir Akademisk Forlag, 2011, p. 10.

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et de la chrétienté. Il avait été prophétisé que lors de la fin des temps, ils viendraient dévaster le monde et en feraient un désert. Plus tard, des érudits chrétiens du Moyen Âge affirmèrent que certains peuples du Nord, tels les Scythes ou les Mongols, étaient leurs descendants. Lorsque ces derniers firent irruption dans l’ouest au XIIIe siècle, beaucoup furent persuadés que l’arrivée de ces barbares annonçait la fin du monde. Ils étaient présentés comme des monstres assoiffés de sang mettant en pièces tout ce qui vivait89. Les habitants des régions septentrionales étaient ainsi dépeints davantage comme des bêtes sauvages que comme des êtres humains90. Le regard porté sur le Nord par les hommes de l’Antiquité et du Moyen Âge, et il perdurera longtemps après, était étroitement lié aux théories antiques relatives au climat. Le monde était alors divisé en zones climatiques : chaude, froide et tempérée. On voyait une corrélation directe entre, d’une part, la situation des régions du monde selon ces zones climatiques et, d’autre part, les particularités des sociétés et la nature des peuples. Cela valait aussi bien pour la physionomie de ces derniers que pour leur tempérament. C’était dans les zones tempérées que les conditions étaient les plus favorables. C’était en ces lieux, estimait-on, que devait prospérer la vie idéale et que se trouvaient les gens les plus intelligents, tandis que la situation inverse régnait dans les terres les plus septentrionales ou les plus méridionales. Ces théories climatiques étaient par conséquent particulièrement ethnocentriques et furent notamment invoquées pour justifier les politiques de domination et la vente des esclaves91. Ce que l’on entend par le concept de « Nord géographique » fut sujet à des variations en fonction des lieux et des espaces. Dans les pays méditerranéens, on considéra pendant longtemps que tout ce qui s’étendait au nord des Alpes appartenait au Nord, tandis que le Sud se trouvait en Afrique. John Kirtland Wright, The Geographical Lore of the Time of the Crusades. A Study in the History of Medieval Science and Tradition in Western Europe, New York, Dover Publications, 1965, p. 72 et suiv., et 266 et suiv. Voir également Anna-Dorothee von den Brincken, Fines Terrae. Die Enden der Erde und der vierte Kontinent auf mittelalterlichen Weltkarten, Hanovre, Hansche Buchhandlung, coll. « Monumenta Germaniae Historica Schriften, 36 », 1992, p. 167 et suiv. ; et Götz Pochat, op. cit., p. 84. 90 Des idées semblables sont exprimées également dans des textes arabes de la fin du Moyen Âge (Harris Birkeland, Nordens historie i middelalderen etter arabiske kilder. Oversettelse til norsk av de arabiske kilder med innledning, fofatterbiografer, bibliografi og merknader, Oslo, Det norske videnskapsakademi i Oslo, 1954, p. 111 et suiv., ainsi que p. 61 et 106). 91 Mary B. Campbell, op. cit., p. 65 et suiv. On trouve un excellent aperçu des théories climatiques dans Manfred Beller, « Climate », Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. 298-304. 89

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Mais progressivement les frontières septentrionales furent déplacées plus au nord, avec les évolutions qui affectèrent l’équilibre des forces en Europe, l’importance des pays du Nord l’emportant peu à peu sur celle des régions méditerranéennes. On peut affirmer que de la fin du Moyen Âge jusqu’à l’aube du XIXe siècle, l’opinion selon laquelle la Scandinavie ainsi que la Russie et une partie de l’Europe orientale appartenaient au Nord était dominante. Au XIXe siècle, l’idée d’un Nord scandinave et germanique gagna toutefois en importance et, dans le même temps, l’idée d’une Europe orientale en tant qu’espace particulier doté de traits bien caractéristiques vit également le jour92. Bien que le Nord ait été le plus souvent perçu de manière négative, il existait également des idées différentes à son propos. Les Grecs anciens relataient par exemple des histoires relatives à une sorte de paradis nordique, le pays des Hyperboréens censés vivre dans la prospérité aux confins septentrionaux du monde, au-delà de Borée, le vent du Nord. Ces Hyperboréens étaient connus comme un peuple presque sacré, ils vivaient extrêmement vieux et différentes merveilles les avaient rendus célèbres. Leur peuple jouissait d’une existence préservée du mal et de la corruption du monde, et il vivait en harmonie avec la nature, selon une utopie de l’abondance. Un climat favorable était associé à leur bien-être et peu de choses leur étaient nécessaires pour combler leurs besoins vitaux. Leur existence n’était que jouissance93. Il est intéressant de noter, dans le cadre de cet ouvrage, que selon cette représentation des Hyperboréens, ces derniers s’étaient vu assigner un territoire aux confins du monde connu, mais n’en bénéficiaient pas moins des Hendriette Kliemann-Geisinger, « Mapping the North. Spatial Dimensions and Geographical Concepts of Northern Europe », Karen Klitgaard Povlsen (dir.), Northbound. Travels, Encounters, and Constructions 1700–1830, Aarhus, Aarhus University Press, 2007, p. 70. 93 Peter Davidson, The Idea of North, Londres, Reaktion Books, 2005, p. 23-25. Voir aussi James S. Romm, op. cit., p. 60-65 ; ainsi que Ernst Dassmann et al. (dir.), Reallexikon für Antike und Christentum. Volume 16, Stuttgart, Anton Hiersemann, 1994, p. 967 et suiv. Pour les sources anciennes, voir Pline l’Ancien, Histoire naturelle, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1999 [77], p. 63-64. Voici la façon dont Pline décrit le pays des Hyperboréens : « La contrée est bien exposée, d’une température heureuse, et exempte de tout souffle nuisible. Les habitants ont pour demeure les forêts et les bois sacrés ; le culte des dieux est célébré et par les individus et par le peuple ; la discorde y est ignorée, ainsi que toute maladie. On n’y meurt que par satiété de la vie : après un repas, après d’ultimes plaisirs donnés à la vieillesse […] Les auteurs qui ne les admettent que là où le jour est de six mois, disent qu’ils sèment le matin, moissonnent à midi, récoltent au coucher du soleil les produits des arbres, et pendant la nuit se cachent dans des cavernes. » 92

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avantages du « centre », étant même considérés comme supérieurs aux Grecs94. Bien plus tard, des érudits de l’Europe du Nord spéculèrent sur la localisation du pays des Hyperboréens et, en particulier, les Suédois au XVIIe siècle, qui soutenaient que la Suède était l’Hyperborée95. Il faut citer le savant suédois Olof Rudbeck (1630-1702), qui voulut auréoler de gloire sa nation en y situant la cité ou l’île disparue de l’Atlantide et qui associa ses idées utopiques aux histoires du pays des Hyperboréens et aux récits bibliques96. On peut toutefois clairement voir des ressemblances entre différentes présentations de l’Islande et du Groenland et les antiques récits liés aux Hyperboréens qui refirent surface au XVe et au XVIe siècle. Des représentations utopiques relatives au Nord sont donc connues depuis longtemps. Les idées selon lesquelles on trouverait dans le Nord d’abondantes richesses rejoignent les visions paradisiaques. On a cependant soutenu que les hommes ou les êtres qui vivaient dans ces régions étaient incapables de tirer profit de cette source de richesses97. On peut prendre comme exemple ce qu’Adam de Brême raconta à propos d’une île des mers septentrionales où l’on pouvait trouver abondance d’or et de richesses, mais dont les habitants, qui s’avéraient être de gigantesques cyclopes, semblaient avoir une perception très limitée de leur valeur98. Il y avait là quantité de poissons, de phoques, de baleines et même des métaux précieux, et jusqu’à la fin de cette période circulèrent un grand nombre d’histoires sur les richesses que des marins originaires de différents pays d’Europe avaient tirées de cette mer située tout au Nord99. Ainsi, l’espoir de richesses ne

James S. Romm, op. cit., p. 66 et suiv. Peter Stadius, Resan til norr, op. cit., p. 36. David Kirby, « Imperial Sweden, Image and Self-image », History Today, 1990, vol. 40, no 11, p. 34-36. Voir également Peter Stadius, Resan til norr, op. cit., p. 36 ; et Anna Walette, Sagans svenskar. Synen på vikingatiden och de islänska sagorna under 300 år, Malmö, Sekel, 2004, p. 127 et suiv. 97 Voir par exemple Tacite, « La Germanie », Les œuvres de Tacite, Paris, Ivrea, 2003, p. 605. 98 Adam de Brême, Histoire des archevêques de Hambourg, op. cit., p. 230. 99 Melissantes [Johann Gottfried Gregorii], Cosmographia Novissima, oder allerneueste und accurate Beschreibung der ganzen wunderbaren Welt […], Francfort et Leipzig, Stössels, 1715, p. 966. Voir aussi George Best et Richard Collinson (dir.), The Three Voyages of Martin Frobisher in Search of a Passage to Cathaia and India by the North-West. Reprinted from the First Edition of Hakluyt’s Voyages, with Selections from Manuscript Documents in the Brithish Museum and State Paper Office by Rear-Admiral Richard Collison, Londres, The Hakluyt Society, 1867, p. 68. 94 95 96

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fut jamais bien loin. Lors des premiers voyages au Groenland, aux XVIe et XVIIe siècles, ce fut notamment la soif de l’or qui constitua une forte motivation, comme on le verra plus loin100. L’évolution du regard porté sur le Nord Les parties septentrionales du monde ont toujours été considérées comme Officina Gentium & velut Vagina Nationum [une fabrique de races aussi bien qu’une matrice de peuples], une boutique de la nature et un entrepôt d’hommes, mieux pourvues qu’aucune autre partie de la terre101. Thomas Edge, « A Briefe Discoverie of the Northerne Discoveries of Seas, Coasts, and Countries […] »

Le centre de gravité de l’Europe connaissait, à la fin du Moyen Âge, un déplacement vers le Nord qui s’est poursuivi par la suite. Le discours sur le Nord commença à évoluer. Des érudits eurent leur part dans ce changement, comme l’évêque suédois Olaus Magnus (1490-1557) ou, plus tard, le philosophe français Charles Louis de Secondat de Montesquieu (1689-1755). Le premier publia en 1555 un livre consacré aux peuples nordiques, Historia de gentibus septentrionalibus ; le second écrivit De l’esprit des lois en 1748. Avec de nombreux autres auteurs, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, ils contribuèrent à une révision progressive de ce discours sur le Nord et les pays du Nord.

David Cranz, The History of Greenland. Containing a Description of the Country, and its Inhabitants : and Particularly, a Relation of the Mission, Carried on for Above These Thirty Years by the Unitas Fratrum, at New Herrnhuth and Lichtenfels, in that Country. Volume 1-2, Londres, The Brethren’s Society for the Furtherance of the Gospel among the Heathen, 1767 [1765], p. 274 et suiv., et 278. Voir encore Hans Egede, Description et histoire naturelle du Groenland, Copenhague et Genève, Frères C. & A. Philibert, 1763, p. 19. 101 Traduction libre de « The Northerne parts of the World have ever beene held to be Officina Gentium & velut Vagina Nationum, Natures Shop and Store-house of Men, better furnished then any other part of the Earth » (Thomas Edge, « A Briefe Discoverie of the Northerne Discoveries of Seas, Coasts, and Countries […] », Samuel Purchas (dir.), Hakluytus Posthumus or Purchas his Pilgrimes […] Volume 13, Glasgow, James MacLehose and Sons, 1906, p. 4). L’auteur cite, sans le nommer, l’ouvrage de Jordanes, De origine actibusque Getarum [De l’origine et des actions des Gots], qui date du milieu du VIe siècle (I, iv, 25). 100

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Dans son ouvrage, Olaus Magnus réagissait aux représentations selon lesquelles les territoires nordiques auraient été peuplés uniquement de barbares en essayant de montrer que le Nord et le Sud présentaient malgré tout de nombreux points communs. Il s’agissait par conséquent d’apporter des réponses contre les idées sur le Nord qui circulaient largement dans le sud de l’Europe de cette époque : le Nord abritait également des nations de culture, même si on y vivait à certains égards de manière différente, ces nations présentant certes un certain degré de barbarie et des mœurs adaptées au climat froid et humide. Aussi, il y avait des domaines où les habitants du Nord l’emportaient sur les autres habitants de la terre ; par exemple, les Scandinaves étaient loués pour les diverses qualités dont ils étaient dotés, comme leur sens de l’hospitalité102. Le statut conféré au Nord se renforça encore au cours du XVIIIe siècle avec la diffusion des idées des Lumières. L’Occident considérait alors de plus en plus souvent les pays nordiques comme aguerris et enclins à la démocratie, à l’inverse des pays méridionaux qui, malgré leur splendeur et leur charme, présentaient un certain manque de tempérament, étaient conservateurs, enclins à l’autoritarisme, corrompus et inconstants. Cette situation bénéficia du fait que l’héritage culturel nordique se vit volontiers attribuer une place d’honneur qui avait longtemps été réservée au monde gréco-romain103. Les racines de telles opinions apparaissent clairement chez Montesquieu et chez bien d’autres érudits de la même mouvance. Montesquieu affirmait par exemple que la liberté venait du Nord : Le Goth Jornandés a appelé le nord de l’Europe la fabrique du genre humain. Je l’appellerai plutôt la fabrique des instruments qui brisent les fers forgés au midi. C’est là que se forment ces nations vaillantes, qui sortent de leurs pays pour détruire les tyrans et les esclaves, et apprendre aux hommes que, la nature les ayant faits égaux, la raison n’a pu les rendre dépendants que pour leur bonheur104.

Olaus Magnus, Histoire et description des peuples du Nord, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Les Classiques du Nord », 2004 [1555], p. 322. Sur ce sujet, on renverra également à Ethel Seaton, Literary Relations of England and Scandinavia in the Seventeenth Century, Oxford, Clarendon Press, 1935, p. 14. 103 Astrid Arndt, « North/South », Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. 388. 104 Charles Louis de Secondat de Montesquieu, De l’esprit des lois. Tome 1, Paris, Garnier Frères, coll. « Classiques Garnier », 1961 [1748], p. 291.

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Cette vision reposait sur des références classiques, comme les écrits d’Aristote, et médiévales, mais Montesquieu avait aussi un objectif politique. Ses propos visaient notamment à une critique de la monarchie absolue française et à l’éloge du système de gouvernement anglais105. Cette vision du Nord renouvelée ne concernait pas uniquement la sphère politique, elle s’appliquait également aux humanités et à la science, comme on peut le voir avec Ludvig Holberg un peu après 1700. Selon lui, il apparaissait que [l]es sciences et les arts littéraires se déplaçaient d’un lieu à l’autre, et toujours plus en direction du Nord. Dans les temps immémoriaux, ils ont fleuri en Égypte, en Chaldée et en Judée, puis ils se tournèrent vers la Grèce, puis de la Grèce en Italie […] en revanche, ils ont de nos jours leur siège en France et en Angleterre, et de là, s’étendent en direction des parties les plus septentrionales de l’Europe106. Ce n’était donc pas seulement l’énergie créatrice qui, comme l’expriment ces idées, avait sa source dans le Nord, mais également les sciences et les lettres qui recherchaient ces contrées. En réalité, Holberg reprenait ici des représentations médiévales sur la translatio studii, le transfert de la culture et du savoir d’un lieu à un autre, d’Athènes et de Rome jusqu’à Paris107. Holberg prévoyait ainsi qu’ensuite, la connaissance et les arts se déplaceraient en direction du nord. Les nations nordiques s’efforçaient à

105 Peter Stadius, Resan til norr, op. cit., p. 41-43. Voir aussi Karen Oslund, op. cit., p. 128. Ces représentations du Nord comme source de la liberté tandis que le Sud serait l’entrave de cette dernière trouvèrent par la suite un écho dans de nombreux ouvrages évoquant les populations nordiques ; c’est par exemple le cas chez l’érudit suisse Paul-Henri Mallet (1730-1807) qui, dans son histoire du Danemark, cita intégralement le chapitre que Montesquieu avait consacré à ce sujet (Paul-Henri Mallet, Northern Antiquities : Or a Description of the Manners, Customs, Religion and Laws of the Ancient Danes […] Volume 1, Édimbourg, C. Stewart, 1809, p. xxxviii). Voir en outre Kenneth Olwig, « Den europeiska nationens nordiska natur », Svenolof Karlsson (dir.), Frihetens källa. Nordens betydelse för Europa, Stockholm, Nordiska rådet, 1992, p. 161. 106 Traduction libre de « videnskaber og boglige konster velte sig fra et land til et andet, og stedse meere mod Norden. Udi ældgamle tider florerede de udi Ægypten, Chaldæa og Jødeland, siden væltede de sig derfra til Grækenland og fra Grækenland til Italien […] og derimod nu omstunder have ligesom sæde udi Frankrig og Engeland, og derfra sprede sig ud til de nordligste parter af Europa » (Ludvig Holberg, op. cit., p. 30). 107 Ernst Robert Curtius, op. cit., p. 71.

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cette époque de renforcer leur image de membres à part entière (et non inférieurs) de la société des royaumes et des nations, alors même qu’étaient élaborées des images de ce genre108. Dans les ouvrages généraux et les récits de voyage des XVIIe et XVIIIe siècles, il fut de plus en plus fréquent de voir affirmer que les habitants du Nord étaient doués et avaient belle apparence109. L’explorateur et écrivain français Pierre-Martin de La Martinière (1634-1690) fit par exemple l’éloge des petits fermiers norvégiens – sans oublier leurs épouses – dans le récit qu’il composa dans la dernière partie du XVIIe siècle. Ils étaient selon lui simples & bons hospitaliers […] Les Femmes Norweguiennes sont fort belles, quoy que rousses ; aiment les Estrangers, & sont bonnes menageres ; elles filent, & font de la toille pour leur ménage, & gouvernent le bétail, lequel y est en quantité de toutes sortes d’especes110. La description de la Norvège que fit La Martinière témoigne ainsi des évolutions de l’opinion, plus positive qu’auparavant. Sans doute ces gens présentaient-ils encore des mœurs rudes et peu raffinées, peut-être étaientils même primitifs, mais le principal était qu’ils ressemblaient aux populations des autres nations civilisées sur le plan de la religion, de la langue et de l’instruction111. Uno von Troil (1746-1803), le futur archevêque suédois qui effectua un voyage en Islande, exprima prudemment ce changement d’opinion dans son livre Lettres sur l’Islande, qui date de 1780 : « Les annales du Nord prouvent que nos ancêtres ne méprisèrent pas les sciences et les beaux-arts, quoiqu’ils se soient signalés principalement par leur courage et leur bravoure dans les expéditions militaires112. » Les nations nordiques s’étaient donc progressivement rapprochées de la « civilisation » et, au XVIIIe siècle, elles étaient comptées au nombre des

Johan Schimanski, Cathrine Theodorsen et Henning Howlid Wærp, op. cit., p. 11. Alain Manesson Mallet, Description de l’Univers. Tome 4, Paris, Denys Thierry, 1683, p. 18. Pierre-Martin de La Martinière, Voyage des païs septentrionaux, Paris, Louis Vendosme, 1671, p. 7-8. 111 Thomas Salmon, op. cit., p. 255. On rencontre les mêmes idées chez William Guthrie, A New System of Modern Geography : or, a Geographical, Historical, and Commercial Grammar ; and Present State of the Several Kingdoms of the World […], Londres, C. Dilly [etc.], 1782, p. 59 et suiv. 112 Uno von Troil, Lettres sur l’Islande, Paris, Imprimerie de Monsieur, 1781 [1780], p. 148. 108 109 110

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pays civilisés, en tout cas pour les parties les plus méridionales de la Scandinavie. Cela dit, les réminiscences du peuple « sauvage » du Nord n’allaient pas pour autant disparaître. Le Nord extrême Dès l’Antiquité, on avait distingué les Germains d’autres peuples comme les Finnois qui habitaient plus au nord113. Au XIe siècle, Adam de Brême établit lui aussi une nette distinction entre d’une part les Danois et les Suédois et, d’autre part, les peuples vivant tout au nord de la Scandinavie et de la Finlande. À propos du Sjælland et de ses habitants, il affirma par exemple que cette île danoise était connue pour sa fertilité et abritait des hommes courageux114. Il en alla tout autrement lorsqu’il s’agit d’évoquer ces peuples habitant les confins septentrionaux comme les Scrithefennes. Il rapporta que ces derniers pratiquaient la magie, s’habillaient avec les peaux de bêtes sauvages dont ils consommaient également la chair, et avaient la faculté de courir plus vite que ces animaux. Quant à leurs femmes, elles avaient de la barbe. Ils ne parlaient pas un langage humain mais semblaient grincer des dents. Leur « langue » les rapprochait plutôt des bêtes. Le Nord décrit par Adam était véritablement un lieu autre115. Adam considérait par conséquent qu’il existait un Nord à demi civilisé, celui des royaumes scandinaves, et un Nord barbare peuplé d’êtres étranges, semblables à ceux qu’avaient décrits les auteurs grecs et latins lorsqu’ils parlaient des contrées étrangères. Des points de vue comparables seront perceptibles jusqu’au XIXe siècle. Les pays scandinaves, dans leurs territoires méridionaux, intégrèrent progressivement le Nord « civilisé », comme on l’a vu. Il en allait tout autrement de ceux qui habitaient non plus dans les villes du sud de la Scandinavie, mais dans l’extrême Nord, comme les Sâmes, les Finnois, les Islandais et les Groenlandais. La Martinière affirmait que les Sâmes ne se laissent pas d’adhérer au Diable, estaient presque tous Sorciers, & si supersticieux, que s’ils rencontrent un animal qui leur soit suspect, ils s’en retournent, & ne sortent de leur

113 114 115

Tacite, op. cit., p. 621 et suiv. Adam de Brême, Histoire des archevêques de Hambourg, op. cit., p. 199. Ibid., p. 221-222.

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logis de toute la journée […] Tant les Hommes que les Femmes, sont de petite taille, mais renforcez et adroits, ont le visage large, plat, bazané & camus […] ils ont les yeux semblables aux cochons, les paupières fort retirées vers les tempes : ils sont stupides, sans civilité, & fort lascifs116. De pareilles opinions étaient très répandues à la fin de la période couverte par cette étude. On ne portait donc pas le même regard sur l’extrême Nord et sur celui, plus méridional, des royaumes scandinaves, que l’on estimait être plus ou moins civilisé. Le premier n’était guère vivable en raison de la rudesse de la nature et, dans bien des textes, ses habitants étaient à peine considérés comme des êtres humains. Débauche sexuelle, sorcellerie, apparence bestiale (renforcée par le vêtement) et confusion des sexes (dans la mesure où on ne pouvait les différencier par l’apparence physique), taille réduite, puanteur et langue, ou plutôt absence de langue, car on avait tendance à penser que ces peuples ne s’exprimaient que par des bruits, comme les animaux : c’était là, avec quelques autres critères, la liste des traits que l’on attribuait le plus volontiers à ces indigènes du Nord lointain 117. Parallèlement aux descriptions de ce genre, d’autres représentations sur l’extrême Nord prospérèrent également. Certaines étaient associées, comme on a pu le voir, aux Hyperboréens mais, par la suite, on transféra volontiers sous ces latitudes les représentations du noble ou du bon sauvage118. Ce Nord n’était donc pas uniquement perçu de manière négative.

Pierre-Martin de La Martinière, op. cit., p. 39. John Barrow Jr., A Visit to Iceland, by Way of Tronyem, in the « Flower of Yarrow » Yacht, in the Summer of 1834, Londres, John Murray, 1835, p. 46. Dans son récit de voyage composé en 1834, l’auteur évoque notamment une femme sâme qu’il a rencontrée : « Elle était sans nul doute la créature d’apparence humaine la plus laide qu’il m’ait été donné de voir. » La spécialiste de littérature Anne McClintock a indiqué que les critères énumérés ici sont proches de ceux que l’on utilise traditionnellement à propos de l’Afrique ; voir Imperial Leather. Race, Gender and Sexuality in the Colonial Context, New York et Londres, Routledge, 1995, p. 22 et suiv. 118 Waldemar Zacharasiewicz, op. cit., p. 39-41. Voir également Johann Rauwen Meimbressensem, Cosmographia, Das ist : Ein schöne, richtige und vollkomliche Beschreibung deß Göttlichen Beschöpffs, Himmels und der Erden […], Francfort, Durch Nicolaum Bassæum, 1597, p. 615 ; et Isaac Taylor, Scenes in Europe, for the Amusement and Instruction of Little-Tarry-Travellers, Londres, Harris and Son, 1821, p. 14 et suiv. 116 117

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Le Nord à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle Dès la fin du XVIIIe siècle, les idées romantiques sur le mode d’existence nordique améliorèrent considérablement le statut de ces contrées, les associant aux idées de grandiose, de pureté et de liberté. Le Nord, en particulier en sa partie la plus lointaine, devint ainsi sublime. Les phénomènes naturels démesurés, voire terrifiants, comme les immenses cascades, les glaciers menaçants, les vastes étendues désertiques, les forêts obscures, les montagnes escarpées ou les sombres et brumeuses ténèbres, firent désormais l’objet de préoccupations esthétiques : on ne les craignait plus et on pouvait même les admirer. De tels sentiments ont souvent été mis en lien avec les idées et les théories de l’homme politique et érudit irlandais Edmund Burke (1729-1797), qu’il exprima dans un livre paru en 1756, A Philosophical Inquiry into the Origin of Our Ideas of Sublime and Beautiful 119. La quête de pureté, de vérité et d’authenticité constituait un élément majeur dans ces idées. Elle était liée aux sentiments, à l’expression de la liberté et à la création. Parallèlement, elle se voulait en opposition avec ce qui avait été fabriqué par l’homme et qui était donc inauthentique, et aussi avec ce qui relevait de la tradition, qui imposait des règles et des conventions. Ces visions romantiques du Nord, y compris de l’Islande, furent courantes tout au long du XIXe siècle et le demeurent aujourd’hui, même si bien d’autres images sont venues s’y ajouter depuis120. Fort de ces représentations, on se prit à penser que l’énergie créatrice, le désir de liberté, l’individualisme ainsi que la chaleur humaine résidaient tout au Nord. C’était encore en ces lieux que se trouvait le foyer de l’héroïsme, de la virilité et de la poésie121. Cela dit, les pays nordiques ne se réduisaient pas uniquement à ces idéaux romantiques et, au cours du XIXe siècle, la vision d’un espace où la culture, l’éducation et la technologie étaient développées s’imposa elle aussi. Il fut dès lors habituel de mettre de l’avant le degré d’éducation

Peter Stadius, Resan til norr, op. cit., p. 53 et suiv., et 56. Ibid., p. 40-60. William Morris, « The Early Poems of William Morris », , consulté le 23 avril 2018. 119 120 121

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de ces populations, l’ouverture aux idées libérales dont les pouvoirs politiques faisaient preuve, les impressionnants progrès technologiques qui y étaient intervenus, ou encore le bon niveau de vie dont tous jouissaient. On était également d’avis qu’il y avait là plus d’égalité et de démocratie que partout ailleurs122. L’héritage culturel islandais et norrois revêtit une grande importance dans ce contexte et, dès la fin du XVIIIe siècle, la réputation des Islandais en la matière commença à se propager hors du cercle étroit des érudits scandinaves, comme on le verra plus loin123. Enfin, signalons que l’idée de la supériorité des peuples septentrionaux fut de plus en plus prégnante aux XVIIIe et XIXe siècles, prenant une dimension raciste au fur et à mesure de la montée des nationalismes. Le racisme n’était pas une véritable nouveauté en Europe, où il sévissait depuis longtemps, par exemple à l’égard des Juifs. Il en sera question plus précisément dans la dernière partie de cet ouvrage124. Ce récapitulatif des idées exprimées sur le Nord, qu’il reste à examiner de plus près dans le cadre de notre approche des images relatives à l’Islande et au Groenland, a pour fonction de montrer que sur toute la période ici considérée, un discours spécifique au Nord a existé, mais qu’en même temps, et c’est important de le montrer, ce discours a évolué en permanence. On peut même soutenir qu’il est possible de parler de plusieurs Nords ou de différentes sortes de Nords, plutôt que d’un Nord uniforme : « Le Nord est multiple, changeant et élastique ; il est un processus et non un objectif ou une condition fixe et éternelle125. » C’est de cette manière que la chercheuse canadienne Sherill Grace décrit les idées sur le Nord dans le cadre de ses recherches sur le Nord du Canada.

Peter Stadius, Resan til norr, op. cit., p. 171-187. Ibid., p. 100-106 et 157-160. Ibid., p. 160-163. Traduction libre de Sherrill Grace, op. cit., p. 16. Voir également Marie-Theres Federhofer, « De to kulturer. Det litterære og det videnskabelige blikk på nordområderne hos Adalbert von Chamisso (1781–1838). Bilder af det nordlige i tysk romantikk », Johan Schimanski, Cathrine Theodorsen et Henning Howlid Wærp (dir.), op. cit., p. 137 et suiv. 122 123 124 125

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Les utopies Le mot utopie est formé à partir du grec et signifie littéralement « non lieu ». Il est utilisé pour qualifier une société modèle imaginaire. Michel Foucault a donné des utopies la définition suivante : Ce sont des emplacements sans lieux réels. Ce sont des emplacements qui entretiennent avec l’espace réel de la société un rapport général d’analogie directe ou inversée. C’est la société elle-même perfectionnée ou c’est l’envers de la société, mais, de toute façon, ces utopies sont des espaces qui sont fondamentalement irréels126. Ce concept fut à l’origine développé par le philosophe anglais Thomas More (1478-1535) dans son livre L’utopie. Il y décrivait une société imaginaire sur l’île d’Utopia où tous les usages sociaux étaient exemplaires. Par la suite, de nombreux récits sur des sociétés utopiques de différentes sortes ont paru. Cependant, longtemps avant que Thomas More ait fait connaître ses idées sur Utopia, bien d’autres sociétés de ce type avaient été imaginées et il est probable que de telles constructions aient été pensées de tout temps. Les récits décrivant le paradis entrent dans cette catégorie, ainsi que ceux sur le pays des Hyperboréens que l’on a déjà évoqués et ceux sur le mythe de l’Atlantide raconté par Platon, cette île ou cité qui finit par sombrer dans la mer. On peut supposer que More s’est dans une certaine mesure inspiré de ces idées127. On a recours au concept de « dystopie » pour qualifier des sociétés imaginaires où le futur est décrit comme un monde redoutable ou pour des sociétés relevant d’un monde terrifiant. La dystopie est par conséquent l’inverse de l’utopie128. Ce type de récit est bien connu grâce au roman de George Orwell (1903-1950) 1984, où l’auteur anglais donne à voir sa

Michel Foucault, « Des espaces autres », Dits et écrits : 1954-1988. Tome IV (1980-1988), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1994 [1984], p. 755. 127 Voir Mishtooni Bose, « Introduction », Thomas More, Utopia, Londres, Wordsworth, 1997, p. xiii. 128 Voir la définition anglaise de ce mot : « An imagined place or state in which everything is unpleasant or bad, typically a totalitarian or environmentally degraded one. The opposite of utopia » (Oxford Living Dictionnaries, « Dystopia », , consulté le 23 avril 2018). 126

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version du totalitarisme129. Bien que les théories sur la dystopie soient relativement récentes, on peut les utiliser dans l’analyse de textes anciens, littéraires ou descriptifs. C’est en tout cas ce qui sera fait dans cet ouvrage, faute de concepts plus adéquats. Certains chercheurs comme l’historien britannique James Colin Davis ont employé, parallèlement au concept d’utopie, celui de société idéale (ideal society) en lui donnant une définition plus large ; on se limitera toutefois ici au concept général d’utopie afin de ne pas compliquer le propos130. Parmi les représentations liées à ce type de constructions, citons la société d’abondance (Le pays de Cocagne), qui s’apparente au paradis et à l’Arcadie. Après que l’on a commencé à traduire les textes grecs aux XVe et XVIe siècles, les idées qui associaient l’âge d’or et les cités grecques à des cités idéales furent prises comme modèles dans la description de nombreuses sociétés utopiques131. Qu’il s’agisse de la Cocagne ou de l’Arcadie, les habitants de ces deux pays avaient en commun de vivre des bienfaits de la nature. Dans le premier cas, ils étaient illimités et l’existence se caractérisait par l’abondance et l’absence de restrictions, tandis que dans le second cas, les bienfaits apparaissaient plus modestes132. Ainsi, les besoins des habitants d’Arcadie 129 Fredric Jameson, Archaeologies of the Future. The Desire Called Utopia and Other Science Fictions, Londres et New York, Verso, 2007, p. 292. 130 James Colin Davis, Utopia and the Ideal Society. A Study of English Utopian Writing 1516-1700, Cambridge, Cambridge University Press, 1981, p. 7 et suiv. Davis donne un sens restreint au concept d’utopie, qu’il veut ainsi différencier d’autres formes de « sociétés idéales ». 131 Krishan Kumar, Utopia and Anti-Utopia in Modern Times, Oxford, Basil Blackwell, 1987, p. 19. Voir aussi James Colin Davis, « Science and Utopia. The History of a Dilemma », Everett Mendelsohn et Helga Nowotny (dir.), Nineteen Eighty-Four. Science between Utopia and Dystopia, Dordrecht, D. Reidel Publishing Company, 1984, p. 27 et suiv. ; et James Colin Davis,Utopia and the Ideal Society. A Study of English Utopian Writing 1516-1700, op. cit., p. 12-40. Voir encore « Cockaigne », Collins English Dictionary. Complete and Unabridged, 12th Edition, New York, HarperCollins Publishers, 2014, , consulté le 23 avril 2018 : la définition donnée pour cocagne est la suivante : « Medieval legend, an imaginary land of luxury and idleness (from Old French cocaigne, from Middle Low German ko¯kenje small cake (of which the houses in the imaginary land are built) ; related to Spanish cucaña, Italian cuccagna). » 132 On disait que le paradis se trouvait à l’est et, parfois, qu’il s’agissait d’une île. Des textes islandais du Moyen Âge qui s’inspirent de sources encyclopédiques continentales décrivaient ainsi le paradis : « C’est un séjour si doux qu’on y trouve des fleurs, des arbres et toutes les herbes, le tout d’une grande beauté. Il n’y règne ni chaleur excessive ni froid. On trouve là tous les avantages de ce monde, mais aucun de ses défauts » [traduction libre] (« Heimslýsing », Bergljót S. Kristjánsdóttir, Bragi Halldórsson, Jón Torfason et Örnólfur Thorsson (dir.), Heimskringla. Lykilbók, Reykjavík, Mál og menning, 1991, p. 71). Sverrir Tómasson a analysé le concept de paradis dans « Ferðir þessa heims og annars », Gripla, 2001, p. 23-40.

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se caractérisaient par la tempérance, eux qui ne désiraient rien d’autre que ce qui leur était nécessaire133. À cet égard, citons encore les représentations liées à la communauté monacale où la simplicité et la modération jouaient un rôle capital. Ces sociétés étaient exemplaires, particulièrement en raison de l’exemple spirituel qu’incarnaient leurs habitants. Il y était surtout question de bonté, de vie simple, de piété, d’hospitalité, etc.134. On peut alors les associer à celle du royaume millénaire (ou Millenium), qui symbolisait le retour sur terre de la « Ville sainte », pour reprendre la formule de l’Apocalypse135. Si l’on parle ici d’utopies et de dystopies, c’est parce qu’on avait (et qu’on a encore) volontiers recours à de telles idées pour décrire ce qui est étranger. Elles constituaient un élément capital du discours traditionnel relatif à l’Islande et au Groenland. Elles prenaient des formes multiples, comme lorsqu’il était question de profusion, de modération, de miséricorde et de piété, d’espérance de vie longue et de beauté des femmes ; mais les valeurs opposées étaient également fréquentes : le manque, la barbarie, la cruauté, la laideur, les monstres et la débauche. Les idées d’utopie et de dystopie sont ainsi liées à de nombreuses descriptions de ces deux îles. Le concept d’« hétérotopie » apparaît chez Michel Foucault dans les années 1970, mais il n’entrera vraiment dans l’usage qu’au cours de la décennie suivante. On peut y recourir pour associer une utopie à un lieu défini. L’hétérotopie, terme formé sur les mots grecs heteros et topos, désigne simplement un « espace autre ». Les hétérotopies sont donc des espaces réels, mais toujours « hors de tous les lieux » puisqu’ils sont « absolument autres que tous les emplacements qu’ils reflètent136 ». Ils sont pour ainsi dire des utopies sans l’être et des lieux déterminés sans l’être non plus. Cela convient par exemple à de nombreuses destinations touristiques promues James Colin Davis, Utopia and the Ideal Society, op. cit., p. 24-26. Le chercheur britannique Krishan Kumar a indiqué que les principales caractéristiques de ces sociétés est « l’harmonie entre l’homme et la nature, fondée sur des besoins modérés, “naturels”, non compliqués ni corrompus par la “civilisation” » (Krishan Kumar, op. cit., p. 4). 134 Sur ce sujet, voir notamment Krishan Kumar, op. cit., p. 18 et suiv. Voir aussi George Boas, Essays on Primitivism and Related Ideas in the Middle Ages, Baltimore, The Johns Hopkins Press, 1948, p. 107 et suiv. 135 Le Royaume Millénaire symbolise, selon la Bible, le retour de la « Ville sainte » sur terre après que toute vie eut été détruite (Bible.info.com « Millenium », , consulté le 23 avril 2018). Voir également L’Apocalypse de Jean, 21, 1-3. 136 Michel Foucault, « Des espaces autres », op. cit., p. 755.

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comme autant des terres d’aventures grandioses où l’on peut obtenir la plupart de ce à quoi aspire notre esprit137. L’hétérotopie est donc le lieu de ce qui est autre, qui se trouve à la fois dans et à l’extérieur de sa propre société, et qui est « une constante de tout groupe humain138 ». Le concept est ainsi étroitement lié au discours relatif aux images déjà évoqué. Foucault parle des lois qui caractérisent l’hétérotopie. Il dit que cette dernière peut avoir différentes fonctions selon la « synchronie de la culture » à laquelle elle est associée. Il indique également que l’hétérotopie peut contenir « plusieurs espaces, plusieurs emplacements eux-mêmes incompatibles ». Il affirme encore que les hétérotopies peuvent être des phénomènes « du temps qui s’accumule à l’infini » et cela peut tout à fait s’appliquer à l’extranéité de l’Islande et du Groenland, dont les images reposent sur de longues traditions, sur des « accumulations » d’affirmations de différentes origines et remontant parfois aux époques les plus reculées139. Foucault ne recourt pas précisément à ses théories sur l’hétérotopie pour analyser l’extranéité d’autres nations, mais plutôt pour analyser des phénomènes « étrangers » à l’intérieur de chaque société, comme les institutions psychiatriques. Rien ne s’oppose cependant à reprendre ses idées dans le cadre de notre domaine, lié lui aussi aux images et à l’extranéité. Les îles Cela fait longtemps que les récits relatifs aux îles présentent une apparence différente de ceux consacrés aux autres territoires. Elles ont une propension à être « autres ». Le géographe américain John Kirtland Wright (1891-1969) a affirmé que « les îles formaient des unités topographiques commodes auxquelles la mentalité médiévale attribuait volontiers des qualités fabuleuses et surnaturelles140 ». Wright pensait

137 Les descriptions proposées pour différentes îles d’Extrême-Orient comme Bali sont souvent de ce type ; voir par exemple Visit Bali, , consulté le 23 avril 2018. 138 Michel Foucault, « Des espaces autres », op. cit., p. 757. 139 Ibid., p. 757-760. 140 Traduction libre de John Kirtland Wright, op. cit., p. 229 et suiv. Voir également John R. Gillis, Islands of the Mind. How the Human Imagination Created the Atlantic World, New York, Palgrave Macmillan, 2004, p. 4.

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avant tout au Moyen Âge, mais d’autres chercheurs, confirmant cette opinion, ont soutenu que l’on avait souvent parlé des îles comme de lieux fondamentalement différents du continent141. La chercheuse anglaise Melanie A. Murray reprend ces observations et affirme que les nations insulaires sont « typiquement représentées dans la littérature coloniale et précoloniale comme des lieux paradisiaques et pastoraux, des images qui se prolongent dans le discours colonial142 ». Ces représentations de l’île en tant qu’autre lieu ont été qualifiées par Urs Bitterli d’insularität, que l’on traduit sans problème en français par « insularité ». Bitterli indique à juste titre que ce concept recèle des éléments contraires qui ont imprégné les récits de l’insularité au cours des siècles passés. Selon sa théorie, l’île est dotée de deux « natures ». Elle est d’une part volontiers décrite comme un endroit bienheureux mais, d’autre part, comme le foyer du mal. Elle est éloignée, mais l’existence qui y est menée relève d’une certaine proximité. Elle est visible et en même temps se dérobe si l’on s’en approche de trop près143. Elle symbolise un affranchissement des tourments et des difficultés, une délivrance et une nouvelle vie, et même une renaissance et une purification, mais elle est également le symbole de la mort et de la fin, des épreuves et des peines144. Les îles sont aussi un espace de liberté. Montesquieu écrit par exemple que les insulaires ont un plus grand désir de liberté que ceux qui vivent sur le continent, car la tyrannie n’atteint généralement pas ceux que protège la mer145. L’île peut aussi être l’incarnation de l’immoralité et de

141 Wolfgang Pülhorn et Peter Laub (dir.), Focus Behaim Globus. Teil 1 : Aufsätze, Nuremberg, Verlag des Germanischen Nationalmuseums, 1993, p. 227. 142 Melanie A. Murray, Island Paradise : The Myth. An Examination of Contemporary Caribbean and Sri Lankan Writing, Amsterdam et New York, Rodopi, 2009, p. ix. 143 Urs Bitterli, « Die exotische Insel », Der europäische Beobachter aussereuropäischer Kulturen. Zur Problematik der Wirklichheitswahrnehmung. Zeitschrift für Historische Forschung, no 9, 1989, p. 68-70. Voir également Rebecca Erinn Jackson, « Islands on the Edge. Exploring Islandness and Development in Four Case Studies », thèse de doctorat, University of Tasmania, 2008, notamment f. 47 et suiv. ; Reinhold Bichler, op. cit., p. 21 et suiv. ; John R. Gillis, op. cit., p. 2 et suiv. ; et Giraldus Cambrensis, The Historical Works of Giraldus Cambrensis. Containing the Topography of Ireland, and the History of the Conquest of Ireland, Londres, H.G. Bohn, 1863, p. 73. 144 Melanie A. Murray, op. cit., p. xvi. Voir en outre John R. Gillis, op. cit., p. 40. 145 Charles Louis de Secondat de Montesquieu, op. cit., p. 288.

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nombreux exemples montrent qu’il est plus probable de trouver toutes sortes de dépravations parmi les insulaires que chez tout autre peuple. Il y a chez eux une tendance marquée à mener une vie impure146. Melanie A. Murray, comme plusieurs autres chercheurs, a mis en évidence le fait que le concept de « paradis », étroitement associé à celui d’île, présente lui aussi une nature double. Il s’agit à la fois du paradis au sens propre, religieux du terme, mais aussi du « paradis » vu comme source de richesses et du bien-être ici-bas, comme une sorte d’île au trésor. Elle indique également que ces récits paradisiaques recèlent leurs envers, dans la mesure où il est souvent arrivé que ce qui pour les uns constituait une source facilement acquise de luxe et de pouvoir soit pour les autres son contraire, c’est-à-dire cause d’un manque de pouvoir, de servitude, de misère et d’annihilation. Le paradis de l’un peut donc être l’enfer de l’autre. C’est bien ce qui s’est produit lorsque la richesse de l’un entraînait la servitude des autres, ce dont il existe de nombreux exemples147. On possède depuis longtemps des récits d’îles où apparaissent leurs différentes caractéristiques. Un exemple évident est fourni par L’Odyssée d’Homère, qui relate, entre autres choses, le voyage de retour d’Ulysse après la guerre de Troie. Au cours de ce périple, Ulysse trouve sur sa route de nombreuses îles, des bonnes et des mauvaises, comme l’île d’Ogygie où résidait la nymphe Calypso qui voulait le retenir captif, ou comme Schérie, l’île des Phéaciens où il est comblé de trésors. Urs Bitterli prend comme exemple un récit des Mille et une nuits : les marins abordent une île après une longue et pénible traversée. Ils sont soulagés de pouvoir enfin mettre un pied sur la terre ferme, amarrent leur bateau et allument un feu pour se faire à manger. Mais cette île n’en est pas une, c’est une énorme baleine. Elle se met soudain en mouvement, se retourne et entraîne le bateau et son équipage dans les profondeurs de la mer. L’« île » n’est ici pas salvatrice, elle anéantit plutôt tout ce qui se trouve à sa surface148. Les îles bienheureuses ou îles fortunées (Insule fortunate) sont souvent mentionnées dans les sources médiévales tardives. Les images dont elles 146 Sebastian Münster, Cosmographia, Das ist : Beschreibung der gantzen Welt […], Bâle, Bey den Henrichpetrinischen, 1628, p. 64. Dans le texte original : « ist ein … unkeusch Volck wie dann alle so in Insuln wohnen » [« [c’]est un […] peuple impur, comme tous ceux qui habitent les îles »]. 147 Melanie A. Murray, op. cit., p. xv et suiv., et 20. 148 Urs Bitterli, « Die exotische Insel », op. cit., p. 70. Voir aussi Olaus Magnus, Histoire et description des peuples du Nord, op. cit., p. 357-358.

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relèvent plongent leurs racines dans les récits de l’Antiquité. Ces îles seront souvent représentées par la suite sur les cartes géographiques des XVIe et XVIIe siècles, où elles sont généralement placées dans l’océan, au large de l’Afrique du Nord149. L’histoire du périple en mer du moine irlandais Brendan (né à la fin du Ve siècle) est bien connue. Elle connut une grande popularité à la fin du Moyen Âge et devint une sorte de best-seller, pour reprendre l’expression du chercheur américain Carl Selmer. Elle existe dans de nombreuses éditions et présente différentes variantes150. L’objectif de Brendan était de trouver l’île fortunée. Son périple le mena en de nombreux lieux dangereux, comme cette île qui crachait du feu et de la vapeur et dont les voyageurs ne s’échappèrent que de justesse. Une autre île, rocheuse et où s’amoncelait du bois flotté, s’avéra, après examen attentif, être un poisson géant. Une autre abondait en poissons et en moutons ; sur une autre, encore, il arriva même que lorsque l’on chanta la messe, les poissons sortirent de la mer. L’une des îles était extrêmement herbeuse et fleurie. 149 Dans le manuscrit du Polychronicon de Ranulph Higden, qui date du XVe siècle, ces îles sont décrites ainsi : « Les Îles Fortunate sont tempérées et se situent dans l’océan occidental. Nombreux sont ceux qui estiment qu’elles sont un paradis en raison de la clémence du climat, de l’abondance et de la fertilité du sol. Sur ces îles, les collines, par la chance de la fortune, sont recouvertes d’herbes et d’autres richesses, ce qui fait que les hommes les appellent îles fortunes ou bienheureuses » [traduction libre de « The Yles Fortunate be temperate, putte in the weste occean, supposede of mony men to be paradise for the temperaunce of the aier and fecundite or plentuosenes of the soyle ; the hilles of those yles be clothede as by fortunable enchaunce with herbes and other commodoties, for whiche cause men inhabitenge theyme calle theym the yles fortunate or happy »] (Ranulph Higden, Polychronicon Ranulphi Higden Monachi Cestrensis […] Volume I, Londres, Longman, Green, Longman, Roberts and Green, 1865, p. 321). Voir également John R. Gillis, op. cit., p. 40, et 51 et suiv. 150 Carl Selmer, « Foreword », Navigatio Sancti Brendani Abbatis, Notre Dame, University of Notre Dame Press, 1959, p. vii. Il existe un grand nombre de manuscrits de la Navigation de saint Brendan, la plupart étant en latin, mais le texte a été traduit en plusieurs langues. On a beaucoup spéculé sur l’endroit exact qu’avait atteint Brendan. Était-il allé jusqu’en Islande ou aux îles Féroé ? On ne répondra pas ici à ces questions dans la mesure où il est absolument impossible d’aboutir à la moindre conclusion et que, de toute façon, elles ne sont pas pertinentes dans le contexte qui nous occupe. Mais Selmer dit, en résumé, que la Navigatio est « un récit d’un personnage chrétien visionnaire, combiné à des récits d’aventures émanant de marins de l’ancienne Irlande, embellis par des récits folkloriques, le tout pimenté de réminiscences classiques » [traduction libre]. On pourrait même affirmer que la Navigation de saint Brendan a été conçue comme une version chrétienne de L’Énéide de Virgile ou même de L’Odyssée, dont la scène aurait été transférée des îles grecques aux îles situées à proximité de l’Irlande. (Carl Selmer, « Introduction », Navigatio Sancti Brendani Abbatis, Notre Dame, University of Notre Dame Press, 1959, p. xxi-xxv et xxix et suiv. Voir encore William R. J. Barron et Glyn S. Burgess (dir.), The Voyage of Saint Brendan. Representative Versions of the Legend in English Translation, Exeter, University of Exeter Press, coll. « Exeter Medieval Texts and Studies », 2002, 377 p. ; et Árni Hjartarson, « Hekla og heilagur Brendan », Saga, vol. 41, no 1, 2007, p. 161-171.)

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INTRODUCTION

Une autre n’était habitée que par des moines et il y avait là des sources chaudes. Ils parvinrent également sur une île où se trouvait l’entrée de l’enfer. Il y faisait chaud comme dans un four et elle était en éruption permanente, en particulier quand se présentaient des âmes à brûler. La mer bouillonnait et des hurlements ininterrompus s’échappaient de ce lieu où une foule de démons s’attroupait. De la fumée s’échappait d’une île sur laquelle les voyageurs rencontrèrent Judas, assis sur un rocher battu par les flots. Il avait obtenu du Seigneur de pouvoir être là le dimanche, y trouvant un refuge intermittent aux flammes de l’enfer où il se consumait jour et nuit151. Aux termes de nombreuses épreuves, Brendan parvint à atteindre Bonna Terra, le pays bienheureux, où les bêtes venimeuses ne causaient pas de mal ni ne prospéraient, où l’on trouvait toute chose en abondance, céréales et vin, où les oiseaux et les poissons approchaient l’homme sans problème, où l’air lui-même exhalait une douce fragrance. Il s’avéra aussi qu’on trouvait là abondance de pierres et de métaux précieux, que le lait coulait dans les rivières et que la rosée était semblable au miel, que les oiseaux chantaient des psaumes et que chaque arbre était couvert de fruits152. Le récit de Brendan exerça une grande influence pendant des siècles et certaines îles évoquées par le moine apparurent par la suite sur des cartes et des globes terrestres153. Ces descriptions d’îles furent largement prises comme modèles et, à la Renaissance, différentes îles du monde occidental furent décrites dans cet esprit154. Certaines ont pu influencer les récits relatifs à l’Islande, mais on ne se préoccupera pas de savoir ici dans quelle mesure les éruptions évoquées dans la Navigation ont un lien avec le volcanisme islandais. Beaucoup se sont déjà intéressés à cette question155. Urs Bitterli affirme que le tourisme aujourd’hui exploite à fond les représentations des îles. Il prend Hawaii comme exemple. Bien que cette île, comme bien d’autres, soit une société moderne et technologiquement avancée, elle est souvent donnée à voir sous le prisme des images dont on vient de parler où l’île est vue comme un lieu primitif de bonheur et de repos. Là, des indigènes bienveillants accueillent les touristes et leur offrent l’occasion de connaître une existence où règnent paix et tranquillité en 151 152 153 154 155

William R. J. Barron et Glyn S. Burgess (dir.), op. cit., p. 33-43, 52 et 54-58. Ibid., p. 138 et suiv., et 146 et suiv. Voir aussi John Kirtland Wright, op. cit., p. 230 et suiv. Pülhorn, Wolfgang et Peter Laub (dir.), op. cit., p. 227. Götz Pochat, op. cit., p. 28. Árni Hjartarson, op. cit., p. 165-167.

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lieu et place des activités incessantes et du stress156. Mary Louise Pratt rejoint cette opinion en soutenant qu’après les débuts du tourisme de masse dans les années 1970 et 1980, on s’est mis à « accommoder » différentes destinations touristiques à la sauce utopique dans la promotion desquelles les « visions de plénitude et de paradis » ont sans cesse été dominantes157. D’autres aspects du tourisme et les conséquences qu’il peut entraîner sont ainsi soigneusement occultés, qu’il s’agisse de ceux qui travaillent dans ce secteur, des questions environnementales ou de l’influence que ces activités sont susceptibles d’exercer sur les sociétés locales.

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Urs Bitterli, « Die exotisch Insel », op. cit., p. 80 et suiv. Marie Louise Pratt, op. cit., p. 217.

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Chapitre 1 L’Islande et le Groenland dans les sources médiévales Nous allons à présent entrer dans le vif du sujet et aborder les représentations spécifiques liées à l’Islande et au Groenland. Chaque époque définie fera l’objet d’un chapitre. Le premier couvre la période qui va du début du XIIe siècle aux environs de 1500. Il y sera discuté des premiers récits connus ayant mentionné ces deux pays, avec une introduction consacrée aux passages sur l’île de Thulé. Les sources de cette époque n’existent que sous forme de manuscrits. Certains textes, comme l’ouvrage d’Adam de Brême, sont bien connus et ont fait l’objet d’éditions imprimées, tandis que d’autres eurent une moindre notoriété. La période allant des environs de 1500 jusqu’au milieu du XVIIIe siècle sera traitée dans un second chapitre. L’expansion des royaumes occidentaux débute avec le premier voyage de Christophe Colomb en 1492, et au cours du XVIe siècle commence une quête d’une route maritime septentrionale permettant d’atteindre la Chine et l’Extrême-Orient. On a placé la limite au milieu du XVIIIe siècle parce que se produisent alors, dans le sillage des Lumières, des changements significatifs dans la manière dont on parle de ces deux îles, et notamment de l’Islande. Pour cette période, on dispose, par rapport à la précédente, de sources plus nombreuses et bien plus variées, dans la mesure où la production de livres est grandement facilitée par la diffusion progressive de l’imprimerie après le milieu du XVe siècle. La multiplication des entreprises maritimes et un meilleur accès aux informations contribuent à faire croître l’intérêt pour les régions du Nord, ce dont témoignent bien les livres imprimés. C’est également de ce moment que datent de nombreux ouvrages géographiques et autres écrits plus généraux évoquant les peuples et les pays étrangers. Parmi eux, beaucoup s’intéressent aux territoires du Nord le plus lointain, avec, et c’est une nouveauté, des récits de voyage qui, cependant, restent minoritaires, et, dans le cas de l’Islande et du Groenland, sont inexistants avant 1500. Le débat, à cette époque, se déroule ainsi dans une atmosphère différente et renouvelée : les discussions sont plus approfondies et plus variées.

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C’est également à ce moment qu’apparaissent les illustrations : les premières liées à l’Islande et au Groenland datent des environs de 1550 ; quant à la cartographie, elle se développe au cours du XVIe siècle. Pour la dernière période considérée ici, qui est aussi la plus courte puisqu’elle s’étend de 1750 à 1850, il existe bien entendu un grand nombre d’ouvrages traitant de la géographie et de l’histoire de l’Islande et du Groenland ainsi que des conditions de vie de leurs populations. On assiste à une véritable multiplication des récits de voyage, notamment au XIXe siècle, et les représentations picturales de ces pays se font de plus en plus fréquentes. Les deux îles sont, bien plus qu’auparavant, reliées au monde qui les entoure, bien qu’elles soient encore largement isolées. L’Islande demeure alors « lointaine et désolée », selon l’expression du médecin anglais Henry Holland (1788-1873) qui s’y rendit en 1810, et une telle description vaut a fortiori pour le Groenland1. Cette époque marque bien un changement dans les représentations des deux pays. Les récits sur l’Islande n’étaient pas nombreux avant 1500 et ceux qui concernaient le Groenland étaient encore plus rares. Les hommes qui connaissaient le mieux ces régions étaient ceux qui y entretenaient des relations commerciales et qui avaient l’occasion de naviguer dans leurs eaux, ainsi que quelques érudits. Nous savons peu de chose, sinon rien, du point de vue des premiers puisqu’ils ne laissèrent pas d’écrits. Quant aux seconds, dont nous connaissons un peu mieux le point de vue, ils considéraient, lorsqu’ils en parlaient, qu’il y avait peu à dire à propos de ces contrées septentrionales. C’est par exemple l’avis qu’exprima le chroniqueur et moine bénédictin anglais Orderic Vital (1075-vers 1140) quand il évoqua l’Islande. Et trois siècles plus tard, après 1430, l’île était présentée ainsi : « Il est de peu d’utilité de parler de l’Islande, à l’exception du stockfish. » La citation est extraite du poème « Of the comodius stokfysshe of Yselond », inclus dans l’ouvrage Libel of English Policy 2. Il apparaît cependant que les pêcheurs anglais s’y rendaient fréquemment. Signalons encore le fait que, dans sa chronique écrite au XVIe siècle, Albert Krantz affirmait 1 Henry Holland, « Preliminary Dissertation on the History and Literature of Iceland », George Steuart Mackenzie, Travels in the Island of Iceland during the Summer of the Year MDCCCX, Édimbourg, Archibald Constable and Company, 1812, p. 4. Holland faisait partie de l’expédition en Islande de George Steuart Mackenzie en 1810. 2 Thomas Wright, Political Poems and Songs. Relating to English History, Composed During the Period from the Accession of Edw. III to that of Ric. III. Volume 2, Londres, Longman, Green, Longman, Roberts and Green, 1861, p. 191, également p. xlix. Voir aussi Ethel Seaton, op. cit., p. 25.

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que les navigateurs anglais connaissaient à peine ce pays3. Les visiteurs anglais y étaient pourtant si fréquents et leur influence au XVe siècle fut si importante que les Islandais ont qualifié bien plus tard cette époque de « siècle anglais4 ». Si nous avons si peu de récits, ce n’est donc pas faute de connaissances accessibles sur ces pays, dans la mesure où marchands et voyageurs, pèlerins et émissaires de l’Église faisaient le voyage entre l’Europe continentale et les deux îles. Certains d’entre eux ont dû relater ce dont ils avaient été témoins5, mais il existait une tradition contraignante qui imposait la manière de décrire les espaces éloignés. Selon celle-ci, les pays du Nord étaient en règle générale considérés comme froids, étranges et souvent effrayants, bien qu’il y ait eu des exceptions. Cela explique que les récits relatifs à ces pays aient présenté des caractéristiques qui évoluèrent modestement et lentement. On peut rejoindre le médiéviste britannique Richard Vaughan lorsqu’il affirme que les auteurs du Moyen Âge tardif et du début de la Renaissance qui écrivaient sur la géographie et l’histoire ignoraient presque tout de l’Islande, et encore plus du Groenland et des environs de ces deux terres6. Il y avait néanmoins matière à raconter et, à la fin du Moyen Âge, les pays situés les plus au nord de l’Europe étaient surtout évoqués dans différentes descriptions du monde et dans des ouvrages de nature historique.

Albert Krantz, Chronica und Beschreibung der dreier Königreich, Dennmarch, Schweden und Norwegen, [s. l.], [s. é.], 1558, p. v. (la partie de l’ouvrage consacrée à la Norvège a une pagination indépendante). Dans l’édition de 1558, le texte affirme que « Die ynsel Yßland ist weit von anderen gesünderet, also das sye die schyffleüt kaum erkennen mögen » [traduction libre : « L’île d’Islande est très à l’écart des autres, si bien que les navigateurs ont peine à la reconnaître »]. Voir également AnnaDorothee von den Brincken, op. cit., p. 71, qui écrit notamment : « Der Norden war […] eine weitgehend unbekannte Randzone, die sich zur Plazierung von Negativkräften eignete » [traduction libre : « Le Nord était […] une zone périphérique très largement inconnue, qui se prêtait à ce que l’on y plaçât des forces négatives »]. 4 Björn Þorsteinsson, Enska öldin í sögu Íslendinga, Reykjavík, Mál og menning, 1970, 322 p. 5 Haraldur Sigurðsson, Kortasaga Íslands frá öndverðu til loka 16. aldar, Reykjavík, Bókaútgáfa Menningarsjóðs og Þjóðvinafélagsins, 1971, p. 55. Voir aussi Björn Þorsteinsson, Íslensk miðaldasaga, Reykjavik, Sögufélag, 1978, p. 341-347. 6 Richard Vaughan, « The Arctic in the Middle Ages », Journal of Medieval History, no 8, 1982, p. 313 et 333. 3

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Thulé et l’Islande Thulé Il est impossible de parler des représentations de l’Islande au Moyen Âge sans évoquer le nom de Thulé (également appelé Thilos, Tile ou Tyle), île que le navigateur grec Pythéas de Marseille (vers 380-310 av. J.-C.) fut le premier auteur de l’Antiquité à décrire dans son ouvrage De l’Océan. Les informations qu’il en donne eurent une influence capitale sur la manière dont l’Islande fut évoquée par la suite et elles devinrent en quelque sorte la source ultime sur laquelle se fondèrent les auteurs du Moyen Âge. On estime que Pythéas effectua son voyage au début du IVe siècle avant notre ère7. Il ne reste rien de son ouvrage, mais certains auteurs antiques l’utilisèrent, comme le géographe grec Strabon (64/63 av. J.-C.-24), qui mentionne Pythéas dans son livre Geographica. Il n’en fait pas grand cas et le traite de menteur, doutant de l’existence même de Thulé et de la possibilité d’une présence humaine dans des régions aussi froides et donc inhabitables8. Par la suite, différents auteurs romains parlèrent de Thulé, notamment Pline l’Ancien (23-79), et ils fondaient principalement leurs récits sur celui de Pythéas9. Cette île trouva progressivement sa place dans les ouvrages géographiques et encyclopédiques du Moyen Âge et elle fut tantôt assimilée à l’Islande, tantôt à une autre île ou à une autre région10. Dans son récit, qui est sans aucun doute basé sur celui de Pythéas, Pline affirmait qu’il fallait six jours de navigation, à partir des côtes de Bretagne, pour atteindre cette île dont on estimait qu’elle était située à l’extrémité du monde11. Au-delà s’étendaient les glaces éternelles et, en quittant l’île vers le nord, il ne fallait qu’une journée de navigation pour rejoindre la mer de glace, la Mare Cronium. Il y faisait nuit six mois d’affilée et le jour y régnait les six mois suivants, comme c’était le cas en Scythie, au-delà des monts Riphées12. Certains auteurs comme Solin estimèrent que Thulé était habitée. Selon ce dernier, les habitants menaient là une existence

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Barry Cunliffe, The Extraordinary Voyage of Pytheas the Greek, Londres, The Penguin Press, 2001, p. vii. Strabon, Géographie de Strabon. Tome 1, Paris, L. Hachette, 1867, p. 106-108, 187, 259 et 333-334. Barry Cunliffe, op. cit., p. 116 notamment. Adam de Brême, Histoire des archevêques de Hambourg, op. cit., p. 225-227. Barry Cunliffe, op. cit., p. 126 et suiv. Pline l’Ancien, op. cit., p. 65-66. Voir aussi Barry Cunliffe, op. cit., p. 126 et suiv.

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insouciante, se nourrissant de plantes, de lait et de fruits, et les femmes appartenaient sans distinction à tous les hommes. C’est donc l’image d’une île fortunée que Solin donnait de Thulé, où la population jouissait d’une vie qui ressemblait à celle des Hyperboréens13. On peut ajouter que dans certaines sources médiévales, Thulé était confondue avec l’île de Thile ou Tilos/Tile située dans l’océan Indien, où les arbres gardaient leurs feuilles toute l’année14. Thulé n’apparaissait pas seulement comme une île fortunée ; elle pouvait prendre différents aspects, comme le montrent certaines sources arabes et persanes du Moyen Âge, par exemple l’érudit persan Al-Bîrûni (973-1048). Celui-ci affirmait que Thulé se trouvait aux confins du monde habité et que ceux qui y vivaient ressemblaient davantage à des bêtes sauvages qu’à des hommes15. Les lieux étaient donc inhabitables, l’été à cause du soleil qui brillait constamment, et l’hiver, en raison du froid16. Certains exemples montrent que Thulé était considérée comme l’île des morts et l’on racontait que ceux qui sentaient leur fin approcher souhaitaient se faire transporter jusque-là afin d’y mourir en paix. Les récits relatifs à Thulé étaient, comme on peut le voir, fort confus. Il est néanmoins possible d’en distinguer quelques traits communs : l’île se trouvait tout à l’ouest et elle était tellement septentrionale que le soleil y brillait tout un semestre, en alternance avec une obscurité d’égale longueur ; elle était également le lieu le plus éloigné de l’« Ancien » monde, pour reprendre l’expression en usage au milieu du XVIIe siècle17. Elle n’était guère propice au développement de la vie, mais si des êtres parvenaient à

Solinus, Caius Julius, The Excellent and Pleasant Worke. Collectanea Rerum Memorabilium, Translated from the Latin (1587) by Arthur Golding. A Facsimile Reproduction with an Introduction by George Kish, Gainsville, Scholars’ Facsimiles & Reprints, Inc., 1955, p. 34. Voici le texte dans sa traduction anglaise : « But Thule is plentiful in store of fruits that will last. Those that dwell there do in the beginning of the spring time live on hearbs among the cattell, and afterward by milke, and againste Winter they lay uppe the fruits of their trees. They use their women in common, and no manne hath any wife. » 14 Giraldus Cambrensis, op. cit., p. 77-78. Voir également Rudolf Simek, Erde und Kosmos im Mittelalter. Das Weltbild vor Kolumbus, Munich, Verlag C.H. Beck, 1992, p. 88 ; et Anna-Dorothee von den Brincken, op. cit., p. 71. 15 Harris Birkeland, op. cit., p. 61, 106, 111 et 114. 16 Des descriptions de ce genre sont représentées sur des cartes du XVe siècle afin de suggérer que nul ne peut vivre à Thulé en raison de la grande chaleur estivale et du froid hivernal. Voir Niels Erik Nørlund, Islands kortlægning. En historisk fremstilling, Copenhague, Ejnar Munksgaard, 1944, p. 11. 17 Peter Heylyn, Mikrokosmos. A Little Description of the Great World, Oxford, William Turner, 1939 [1639], p. 516 : « called old Thule […] indeed the remotest part of the old world ». 13

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s’en accommoder, il était impensable qu’il puisse s’y développer une existence humaine. Thulé était parfois aussi décrite d’une manière qui rappelait les récits antiques sur les Hyperboréens ou les îles fortunées. Selon ces représentations, Thulé était une île exotique, une hétérotopie, à la frontière du monde des hommes, à la fois bonne et maléfique. Elle devint le symbole de ce qu’il était difficile, voire impossible, à atteindre, aux confins de l’Ouest et du Nord, tout en offrant la promesse d’une occasion nouvelle ou d’un recommencement18. Des siècles durant on débattit sur la localisation de Thulé et la véracité du récit de Pythéas. Dès l’Antiquité, comme on l’a vu, Strabon s’était efforcé de mettre en doute le géographe. Des recherches récentes indiquent cependant que, dans les grandes lignes, le récit de Pythéas est fiable, et l’archéologue Barry Cunliffe estime probable que le navigateur soit parvenu jusqu’à Thulé, qui selon lui n’est autre que l’Islande. Aucune preuve ne vient toutefois soutenir cette hypothèse et on doit garder à l’esprit que ce n’est qu’à partir d’autres écrits qui l’ont cité que l’on peut se faire une idée du contenu de l’ouvrage de Pythéas19. Les chercheurs ont longtemps spéculé sur la question de la localisation de cette île de Thulé : elle devait se trouver quelque part très loin vers l’ouest et le nord. Au Moyen Âge tardif et longtemps après, l’opinion générale admettait que l’antique Thulé était l’Islande et c’est également ce que pensaient les auteurs islandais de l’époque20. Il régnait tout de même une grande confusion sur ce point et beaucoup avaient une opinion différente sur la question. Parfois, l’Islande et Thulé étaient présentées comme deux îles différentes et cette dernière était alors située juste au nord des îles Britanniques. Signalons encore que Thulé a été identifiée également à la Norvège, à la Finlande,

James S. Romm, op. cit., p. 157. C’est en fait au philosophe romain Sénèque (4 av. J.-C.-65) qu’il est fait ici référence. 19 Barry Cunliffe, op. cit., p. 98, 107, 116-133, et 166 et suiv. Abraham Ortelius, au début du XVIe siècle, rejeta l’hypothèse selon laquelle l’Islande était bien Thulé ; il n’avait d’ailleurs pas beaucoup de considération pour Pythéas, qu’il qualifiait « d’historiographe éhonté et menteur qui avait pour habitude […] de contrefaire et d’inventer des fables avec tant d’ingéniosité que celles-ci passaient généralement pour des histoires véridiques » (Abraham Ortelius, The Theater of the Whole World. Set forth by that Excellent Geographer Abraham Ortelius, Londres, John Norton, 1606, p. 103). 20 Voir Sturla Þórðarson, Livre de la colonisation de l’Islande, Turnhout, Brepols, coll. « Miroir du Moyen Âge », 2000 [1260], p. 29. 18

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aux pays baltes et à quelques autres pays21. Dans la première partie du XXe siècle, Thulé, identifiée à l’Islande, fut investie d’une fonction particulière en devenant l’île sacrée des nationalistes allemands, et elle joua un rôle considérable dans l’idéologie de ce mouvement22. Concernant sa localisation, Thulé termina finalement sa route tout au nord du Groenland, à l’endroit où fut installée une base militaire américaine de ce nom des décennies durant. On n’entrera cependant pas davantage dans ce sujet dans la mesure où ce travail s’applique avant tout à analyser les discours et non pas à vérifier la véracité de ce qui a pu être affirmé.

L’Islande dans les écrits médiévaux Les sources étrangères au Moyen Âge à propos de l’Islande sont assez peu nombreuses, comme on l’a déjà signalé. Les principales sont les ouvrages d’Adam de Brême, de Saxo Grammaticus, de Ranulph Higden, ainsi que Le miroir royal norvégien (Konungsskuggsjá) et quelques autres textes dont on parlera le moment venu. Les passages relatifs à l’Islande ont en commun d’être brefs. Nombreux sont ceux qui ont admis que Bède le Vénérable et le moine irlandais Dicuil (dont on ignore les dates de naissance et de décès), qui a écrit son Liber de mensura orbis terrae vers 825, ont mentionné l’Islande dans leurs ouvrages. On peut toutefois objecter à cela que le récit de Bède reprend pour l’essentiel un discours traditionnel sur Thulé et qu’il n’y a guère d’indices permettant d’affirmer qu’il parle bien de ce pays. Les propos de Dicuil pourraient se rapporter à l’Islande23, mais on ne cherchera pas ici à déterminer si c’est le cas. C’est une possibilité, quoiqu’il pourrait également s’agir d’autres régions nordiques. En fait, aucun de ces deux récits ne présente une valeur considérable dans le contexte qui nous occupe et ils ne seront donc pas discutés dans le cadre de cette étude. Il est pourtant impossible de ne pas les mentionner en raison de leur notoriété et dans la mesure où ils ont souvent été désignés comme les premiers récits relatifs à l’Islande écrits par des auteurs étrangers. 21 Allan A. Lund, « Indledning », Adam af Bremens krønike, Copenhague, Wormianum, 2000, p. 36 et suiv. Niels Erik Nørlund, op. cit., p. 9. Voir aussi Barry Cunliffe, op. cit., p. 130 et suiv. ; également Kirsten Hastrup, « Images of Thule. Maps and Metaphors in Polar Exploration », Sverrir Jakobsson (dir.), Images of the North. Histories — Identities — Ideas, op. cit., p. 105 et suiv. 22 Reginald H. Phelps, « “Before Hitler Came”. Thule Society and Germanen Orden », The Journal of Modern History, no 35, 1963, p. 245-261. 23 Dicuil, Liber de mensura orbis terrae. Dublin, The Dublin Institute for Advanced Studies, coll. « Scriptores latini hiberniae, 6 », 1967, p. 75.

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On attribue à Adam de Brême (vers 1040-vers 1081) l’écriture de la première présentation connue faite sur l’Islande et ses habitants dans son Histoire des archevêques de Hambourg (Historia Hammaburgensis Ecclesiae). On sait peu de choses de cet auteur. Sa famille était vraisemblablement originaire du sud de l’Allemagne, mais il s’était établi à Brême vers 1066, lorsque Adalbert (vers 1000-1072) y occupait le siège épiscopal. Ce dernier avait, une décennie auparavant, consacré le premier évêque islandais, Ísleifr Gissurarson (1006-1080). L’ouvrage d’Adam de Brême, dont l’orientation est, comme le laisse penser son titre, historique, se consacre surtout aux pays scandinaves, à l’espace baltique ainsi qu’aux régions du nord de l’Allemagne, de même qu’à la manière dont ces territoires ont été christianisés, peu de temps auparavant. L’ouvrage fut imprimé pour la première fois en 1579, mais il en existait de nombreux manuscrits24. Adam se fonde à la fois sur des sources orales et écrites. Des informations lui auraient été transmises oralement par le roi danois Svend Estridsen (1047-1074), avec qui il était lié. Il est plausible qu’il y ait eu, dans l’entourage du roi, des informateurs ayant estimé être en mesure de rapporter des informations au sujet des terres et des îles éloignées du Nord. Adam s’appuya sur de nombreuses sources écrites, comme les œuvres de Pline l’Ancien, de Tacite (56-117) et de Solin. Il était donc versé dans ces savoirs antiques et fonda en partie son récit sur leur connaissance ainsi que sur les représentations et les opinions qui avaient été longtemps dominantes à propos de ces territoires et de ces peuples lointains25. Dans son exposé, Adam consacre une place relativement importante à l’Islande et à ses habitants, bien qu’il qualifie ce pays de terre la plus éloignée aux confins du monde26. Il affirme que l’Islande et Thulé sont une seule et même île dont le nom actuel serait Islande, nom qui tire son origine des glaces qui recouvrent la mer. On voit donc qu’il a été influencé par les récits antiques de Thulé. Il prétend que la glace devient si noire et sèche que l’on pourrait y mettre le feu. À l’époque, les descriptions de lieux exotiques devaient être assorties d’éléments merveilleux pour être crédibles27. Adam indique également que l’île est très étendue et que beaucoup de monde peut y habiter. Les habitants vivent de leur bétail et Adam de Brême, Adam af Bremens krønike, op. cit., p. 231. Voir aussi Allan A. Lund, op. cit., p. 9-40. 25 Allan A. Lund, op. cit., p. 10-16. 26 Adam de Brême, Histoire des archevêques de Hambourg, op. cit., p. 225-226. 27 Ibid., p. 226.

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sont vêtus de peaux de bêtes, puisqu’il ne pousse pas de céréales et qu’il n’y a guère de forêts. Ils logent donc dans des demeures creusées sous la terre, partageant leur toit avec leurs animaux domestiques, près desquels ils dorment. L’existence des Islandais révèle selon Adam une sainte simplicité. Ils n’exigent pas grand-chose de la vie, se contentant du minimum. Ils peuvent reprendre, avec joie, dit-il, les paroles de l’Apôtre : « Lors donc que nous avons nourriture et vêtements, sachons être satisfaits. » Il insiste sur la nature chaleureuse de ce peuple, soulignant qu’ils mettent tout en commun, que ce soit entre eux ou avec les visiteurs. Ils considèrent leur évêque comme un roi et tous obéissent à sa volonté, sa parole ayant pour eux valeur de loi. Plus important pour Adam : bien qu’ils aient adopté la foi chrétienne, auparavant, du fait de leurs mœurs exemplaires, leur existence se conformait déjà aux exigences du christianisme28. En d’autres termes, vivre comme des chrétiens était dans leur nature. Dans l’ouvrage du chroniqueur allemand se dessine l’image d’une Islande où l’on mène une existence exotique, où les mœurs des gens sont fort différentes de celles auxquelles les habitants des contrées habitées et des villes d’Europe sont accoutumés29. Adam souligne les caractéristiques de la population islandaise : ils vivent dans des grottes avec leur bétail, ils mettent ce qu’ils ont en commun et ils savent se contenter de ce que la nature met à leur disposition. À certains égards, la description qu’il fait des indigènes rappelle la manière dont Tacite parlait des Germains lorsqu’il évoquait la simplicité de leurs mœurs, ou Solin quand il parlait des habitants de Thulé30. Adam va cependant plus loin dans sa description dans la mesure où il présente un type bien défini de société modèle, l’Arcadie du Nord. Il défend l’idée selon laquelle il existerait encore des sociétés « intactes », demeurées à l’état originel dans lequel Dieu les a créées. Elles auraient ainsi été préservées, inchangées pour l’essentiel et non souillées par les péchés des hommes.

Ibid. Les villes européennes du haut Moyen Âge étaient bien entendu différentes de ce qu’elles sont devenues par la suite ; pour donner un ordre de grandeur de ce que pouvait être une ville du sud de l’Europe, Florence comptait environ 100 000 habitants vers 1300. Voir John Munro, « Medieval Population Dynamics to 1500 », , 2013, consulté le 23 avril 2018. 30 Tacite, op. cit., p. 607-610. 28 29

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On peut se demander pourquoi Adam présenta un tel miroir à ses contemporains et donna des Islandais une image bien plus positive que des autres peuples lointains, tels ceux vivant au nord de la Scandinavie, comme on l’a déjà mentionné. Plusieurs points sont ici à prendre en compte. À cette époque étaient répandues les idées selon lesquelles il existait des îles fortunées à l’ouest du monde et c’est bien ce qu’évoquent certains récits relatifs à Thulé, qui, c’est tout à fait possible, ont pu influencer Adam. On peut également mentionner la Navigation de saint Brendan qu’il a pu connaître, même s’il ne fait pas explicitement référence à ce texte. Brendan recherchait, comme on l’a vu, une île bienheureuse qu’il trouva à l’ouest. Quant à la question de l’éloignement, elle était importante : plus la distance par rapport au « centre » était grande, plus le regard porté était positif, dans la mesure où l’auteur souscrivait à l’idée qu’une vie primitive était un objet de désir31. Au début du XXe siècle, le célèbre philosophe américain George Boas (1891-1980) a réfléchi à ces questions et est arrivé à une conclusion semblable, établissant une corrélation entre l’éloignement d’une population et sa noblesse : « [A]insi, écrit-il, les Islandais ont, de toutes les tribus insulaires, la palme de la vertu. » Et Boas poursuit en indiquant précisément ce qu’Adam de Brême admirait chez eux : Les païens avaient recherché, des siècles avant le sien, une vie simple, communautaire et « naturelle », etc. Son admiration pour les hommes du Nord s’explique probablement par une raison purement littéraire. Car il les assimilait aux Hyperboréens dont il avait entendu parler chez Martinus Capella ; et puisque Martinus Capella en célébrait les nombreux mérites (multis laudibus), l’intérêt que leur porta Adam s’accrut32. Boas mentionne ici un point d’une grande importance : la tradition et l’influence des sources de l’Antiquité, tant à propos de Thulé que des mythiques Hyperboréens, qu’Adam de Brême connaissait bien33. Le primitivisme est le phénomène qui est peut-être le plus associé aux aspirations romantiques qui faisaient l’éloge d’une existence primitive au sein de la nature. On peut aussi ajouter qu’il s’agit de l’une des formes que reprennent les représentations exotiques. Comme on le verra plus loin, ces idées s’enracinent profondément dans la pensée antique. Voir notamment Joseph Theodoor Leerssen, « Primitivism », Manfred Beller et Joseph Theodoor Leerssen (dir.), op. cit., p. 406-408. 32 George Boas, op. cit., p. 151 et suiv. 33 Adam de Brême, Histoire des archevêques de Hambourg, op. cit., p. 211-212. Voir George Boas, op. cit., p. 151. Boas décrit Adam comme « une étrange combinaison d’un chrétien et d’un primitiviste » [traduction libre de « a curious combination of Christian and Primitivist »]. 31

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Des liens peuvent également être décelés avec plusieurs écrits médiévaux, comme Le Roman d’Alexandre. Il existait depuis fort longtemps des récits consacrés à l’expédition d’Alexandre le Grand et aux connaissances qu’avait ce dernier de peuples lointains. L’un de ces récits, à propos d’une population d’Inde, ressemble beaucoup à la description que fait Adam des Islandais, mais il s’agit là d’une histoire bien répandue à la fin du Moyen Âge. On la trouve par exemple chez Konrad de Megenberg (1309-1374), dont le Das Buch des Natur, qui fut écrit en langue allemande au milieu du XIVe siècle et qui connut de nombreuses éditions dès le début du siècle suivant, est considéré comme le premier véritable ouvrage de sciences naturelles. Dans ce texte est décrit un peuple pauvre et humble habitant sous terre avec son bétail et ne connaissant pas les armes34. L’image que donna Adam de Brême de l’Islande et de ses habitants avait un objectif bien précis : montrer un pays où vivaient des gens primitifs et modestes selon les préceptes chrétiens. Il choisit l’Islande parce que cette île était éloignée des autres pays. Elle pouvait apparaître comme une sorte d’île fortunée, présentée à l’instar d’autres îles dont on avait déjà fait la description, ou comme la terre des Hyperboréens située aux confins septentrionaux du monde. De surcroît, elle était devenue chrétienne, comme Adam le savait bien. Si ce dernier choisit de présenter ainsi l’Islande, c’était notamment dans l’idée d’inciter ses contemporains à opter pour une vie simple et à renoncer aux plaisirs et aux excès. On s’étonne de ne voir nulle part mentionnée dans le texte d’Adam l’activité volcanique, ce qui laisse supposer que ses liens avec l’Islande ou des sources bien informées étaient faibles. On aurait en effet pu s’attendre à ce que les éruptions volcaniques caractéristiques d’une île isolée au nord de l’océan soient considérées comme un trait remarquable. À d’autres égards, son récit trahit également son ignorance sur ce sujet. Cela ne l’a pas empêché de devenir la principale autorité sur l’Islande et la plus grande source de connaissances relatives à cette île des siècles durant. Quant au

Franz Pfeiffer, « Einleitung », Konrad von Megenberg, Das Buch der Natur, Stuttgart, Verlag von Karl Aue, 1861, p. viii-ix. On trouve dans ce livre un chapitre sur les « êtres merveilleux » (Wundermenschen) qui évoque le genre de vie que menait le peuple des oxidrates ou gymnosophistes ; or ce passage ressemble assez à la description que fait Adam des Islandais. Konrad von Megenberg, Das Buch der Natur, op. cit., p. 491. Et son récit est aussi proche de celui de la campagne d’Alexandre le Grand. Voir également Götz Pochat, op. cit., p. 37-39.

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discours tenu par Adam à propos de cette île et de ses habitants, il était certainement très éloigné des représentations que se faisaient les intéressés d’eux-mêmes et de leur pays à cette époque. Mais c’est là une autre histoire. Les manuscrits de l’ouvrage d’Adam de Brême semblent, comme on l’a déjà signalé, avoir connu une grande diffusion et on peut déceler des connexions, directes ou indirectes, avec certains textes qui proposent une image assez proche de l’Islande. On peut citer le poème médiéval allemand Merigarto, préservé par un fragment de manuscrit qui date, semble-t-il, des environs de 1100 et qui faisait partie d’une description du monde. Il se fondait sur l’œuvre encyclopédique d’Isidore de Séville, selon un usage alors répandu, ainsi que sur différentes sources de connaissances. Le texte parle du clerc Reginpreht qui avait séjourné un moment en Islande. Sur place, il n’avait manqué ni de farine ni de vin, mais le bois était un matériau précieux. La glace, et c’était un élément favorable, pouvait être utilisée comme combustible pour la cuisine ou le chauffage, car elle était dure comme le cristal. L’image esquissée ici n’est pas très éloignée de celle que fait Adam : celle d’une île fortunée lointaine et septentrionale où les prodiges sont courants. Rappelons que l’un des préalables à la vraisemblance d’un récit sur des contrées éloignées était la description de phénomènes merveilleux. Ce texte est donc en partie visiblement inspiré par Adam, dont il ne reprend toutefois pas le message moral35. Un récit apparenté figure également dans un texte attribué à l’auteur antique Solin, mais le manuscrit qui le transmet date du début du XIIIe siècle. Dans ce genre de manuscrits, il était habituel que les scribes enrichissent à leur gré leur matériau de nouveaux éléments empruntés à d’autres œuvres. Dans le passage qui concerne l’Islande, on rapporte qu’il

35 Björn Þorsteinsson, « Ísland erlendis. Heimildabrot og skýringar þeirra », Saga, no 3, 1960-1963, p. 92-94. Voir également [Inconnu], Merigarto. Bruchstück eines bisher unbekannten deutschen Gedichtes aus dem xi. Jarhundert, Prague, Hoffmann von Hallersleben, 1834, p. 12 ; Gustav Ehrismann, Geschichte der Deutschen Literatur bis zum Ausgang des Mittelalters, zweiter teil, die Mittelhochdeutsche Literatur. Tome 1 : Frümittelhochdeutsche Zeit, Munich, C.H. Beck’sche Verlagsbuchhandlung, 1912, p. 231 et suiv. ; et Þorvaldur Thoroddsen, Landfræðissaga Íslands. Hugmyndir manna um Ísland, náttúruskoðun og rannsóknir fyrr og siðar. Volume I, Copenhague, Hið íslenska bókmenntafélag, 1892, p. 58 et suiv.

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est possible d’y brûler la glace comme du bois ; quant aux indigènes, ils sont qualifiés de bons chrétiens36. Ces textes font à l’évidence écho aux images de l’île merveilleuse du Nord proposées par Adam de Brême. Signalons encore l’historien gallois Giraud de Barri, qui mentionna l’Islande dans son ouvrage consacré à l’Irlande composé aux alentours de 1200. Cette île se trouve selon lui à trois jours de navigation au nord des côtes de l’Irlande. Là réside un peuple taciturne et tellement épris de vérité qu’il ne peut rien dire qui ne soit vrai et ne méprise rien plus que le mensonge. Leur évêque est leur roi. Giraud écrit aussi qu’une fois par an ou tous les deux ans surgit une coulée de feu qui brûle tout sur son passage. Giraud dit ne pas savoir d’où vient cette coulée, si elle arrive du ciel ou de la terre. Il rapporte encore que des faucons sont élevés là avant d’être exportés37. Son récit repose manifestement sur celui d’Adam de Brême et évoque une société modèle qui ressemble à celle décrite par le chroniqueur allemand. Cela montre par conséquent que ce dernier est devenu très vite une autorité sur l’Islande. Giraud savait par ailleurs qu’il s’agissait d’une île volcanique, mais il ne l’associe pas clairement avec le monde souterrain ni à la présence de l’enfer dans ce pays, association que l’on rencontre dans d’autres ouvrages de cette période, comme on aura l’occasion de le voir. Saxo Grammaticus (vers 1150-1220) composa sa Geste des Danois (Gesta Danorum) autour de 1200, mais l’ouvrage ne fut publié qu’en 1514 à Paris. Il était issu d’une famille d’hommes proches de la cour royale. Il reçut une éducation et devint dans sa jeunesse le secrétaire de l’évêque Absalon (11281201) à Lund, qui à l’époque faisait partie du royaume danois. Il reçut là la mission d’écrire une histoire du Danemark, car l’archevêque était très lié à la couronne38.

G.H. Pertz (dir.), Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche Geschichtskunde zur Beförderung einer Gesammtausgabe der Quellen schriften deutscher Geschichten des Mittelalters VI, Hanovre, In der Hahnschen Hofbuchhandlung, 1838, p. 888. Il y a des remarques intéressantes dans le passage sur le froid en Islande, où l’on apprend qu’en hiver, les habitants ne se risquaient pas à sortir de leurs cavités souterraines (un détail tiré de l’ouvrage d’Adam). S’ils le faisaient et qu’ils se mouchaient, ils pouvaient perdre leur nez. 37 Giraldus Cambrensis, op. cit., p. 74-75. 38 Karsten Friis-Jensen, « Om Saxo og hans værk », Saxo Grammaticus, Saxos Danmarks historie, Copenhague, Det danske Sprog- og Litteraturselskab & Gads Forlag, 2000, p. 873-877. 36

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Dans son prologue, qui doit retenir notre attention, cet auteur détaille les sources qu’il a utilisées. Il relate que différents hauts faits ancestraux ont été gravés dans la pierre et qu’il a notamment fait usage de ces informations pour écrire son ouvrage. Il fait sans aucun doute allusion aux inscriptions runiques. Il parle également de l’Islande et affirme ne pas pouvoir laisser dans l’ombre l’apport des Islandais, ces passeurs assidus des anciennes traditions. Il revendique avoir puisé une grande quantité d’informations dans les récits qu’ils ont laissés et qu’une part considérable de son travail leur est redevable39. Saxo connaissait l’ouvrage d’Adam de Brême, mais sa description de l’Islande est pourtant sensiblement différente de celle de ce dernier40. D’après lui, les Islandais consacrent leur vie au savoir et travaillent à rassembler des informations sur les hauts faits des autres peuples. Il affirme que leur passion consiste à connaître et à rapporter les récits relatifs aux hauts faits des autres peuples et à les transmettre aux générations à venir. Ils dédient leur temps libre à cette activité, considérant qu’il n’est pas moins glorieux de rendre compte des exploits des autres que de célébrer les leurs41. Signalons qu’à la fin du XIIe siècle, un moine norvégien du nom de Theodoricus monachus avait évoqué les Islandais et leur île d’une manière assez proche de celle de Saxo, bien qu’avec quelques différences. Dans son livre De antiquitate regum Norwagiensum, Theodoricus affirmait qu’ils étaient « de grands experts quant à la mémoire historique » et qu’ils étaient « les meilleurs connaisseurs et les plus avisés » en toute chose touchant à l’histoire du Nord, ce qui indique que leur réputation d’érudition littéraire et historique était déjà à l’œuvre à ce moment42. Saxo s’efforce d’expliquer pour quelle raison un peuple entier est captivé par une telle aspiration à l’étude des connaissances anciennes. Selon lui, c’est parce que leur nation ne permet pas le moindre excès du fait de la stérilité du pays43. Ses habitants auraient ainsi toujours vécu dans la modération, Saxo Grammaticus, La Geste des Danois, Paris, Gallimard, coll. « L’aube des peuples », 1995 [vers 1200], p. 24 et suiv. 40 Kurt Johannesson, « Adam och hednatemplet i Uppsala », Adam de Brême, Historien om Hamburstiftet og dess biskopar, Stockholm, Proprius förlag, 1984, p. 380. 41 Saxo Grammaticus, op. cit., p. 26. 42 Björn Sigfússon, « Ísland í erlendum miðaldaheimildum fyrir 1200 og hafsvæði þess. Safn þýddra texta ; brot », Saga, vol. 2, no 4, 1954-1958, p. 485 et suiv., et 488 ; on trouve dans ce travail une traduction de passages du livre de Theodoricus, qui aurait été composé vers 1180. 43 Saxo Grammaticus, op. cit., p. 25 et suiv. 39

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sans ostentation, se consacrant à des tâches intellectuelles et se contentant de leur pauvreté. Auparavant, dans son prologue, Saxo avait stigmatisé ceux qui vivent dans l’immoralité et qui recherchent les plaisirs de l’existence, louant parallèlement les mérites d’une vie simple et modeste44. Il ne s’intéresse pas uniquement aux mœurs sociales islandaises, mais parle également de la nature. Il décrit l’île comme un pays plutôt triste n’offrant guère de satisfactions matérielles, mais qui est remarquable par ses phénomènes merveilleux. Il évoque notamment les sources chaudes d’où jaillissent de puissantes colonnes d’eau qui disparaissent ensuite dans les entrailles de la Terre. Il parle également de la fumée émise par une source qui a la propriété de changer en pierre tout ce qui passe à travers, de même que de cette source empoisonnée dont on dit que quiconque en boit trouve la mort sur-le-champ. D’autres sources ont le goût de la bière. Enfin, Saxo mentionne une sorte de feu qui ne peut brûler le bois45. Il signale également un volcan en éruption permanente, comme l’Etna en Sicile. Il trouve étrange que dans un pays si froid, il y ait autant de chaleur et qu’il y ait sans cesse assez de feu pour maintenir un tel brasier. Il cite encore le fait qu’à certains moments précis, d’énormes quantités de glace arrivent sur les côtes. Lorsqu’elles heurtent le rivage rocheux, elles produisent un grand vacarme. Les gens croient que ce bruit émane des âmes qui ont été jugées et qui expient leur faute dans un châtiment glacé. Et lorsqu’il aborde la question des glaciers, il affirme qu’il est dans la nature de ces derniers de se retourner à intervalles réguliers46. C’est donc une île parfois étrange que décrit Saxo Grammaticus, à la fois bonne et maléfique. On peut retrouver quelques-uns des phénomènes qu’il évoque dans des descriptions d’autres lieux lointains. C’est par exemple le cas de certaines sources merveilleuses qu’il cite. Il semble toutefois avoir eu un accès direct ou indirect à des informateurs islandais, comme il le prétend lui-même, bien qu’il ne nous soit pas possible d’en déterminer précisément la nature. Il mentionne de manière pertinente un certain nombre de phénomènes naturels que l’on rencontre effectivement en Islande : les volcans, les sources chaudes, les sources d’eau minérale, les glaciers et les icebergs. Rappelons que Saxo est le premier auteur à faire le 44 45 46

Ibid., p. 25. Ibid., p. 29 et suiv. Ibid.

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lien entre l’île et l’idée qu’il y aurait là un lieu de pénitence pour ceux qui ont péché, même si, pour lui, la pénitence est davantage associée à la glace qu’au feu. Il était à son époque très fréquent de rapprocher l’activité volcanique, en particulier celle de l’Etna (que cite par ailleurs Saxo), à l’existence de l’enfer. Cette association était donc évidente. Le chroniqueur danois reprit ainsi certains éléments du récit d’Adam de Brême. Il évoque une sorte d’existence monacale où frères et sœurs se consacreraient à la vie spirituelle et renonceraient aux biens de ce monde. Sa description laisse apparaître un primitivisme radical (hard primitivism), au sens où la population mènerait une existence aussi modeste que primitive, à l’instar de celle à laquelle les moines et les nonnes étaient astreints. Il était bien entendu familier de cette aspiration de certains religieux à aller s’installer en des lieux isolés, bien souvent des îles, pour y vivre dans la plus grande simplicité47. Il est intéressant que Saxo ait choisi de présenter l’Islande, une île de l’extrême Nord, comme une société certes particulière, mais néanmoins civilisée. Il est également remarquable qu’il ait situé une telle société sur une île où se manifestaient en même temps des phénomènes diaboliques, mais peut-être considérait-il ces derniers comme un avertissement incitant les hommes à mener une bonne existence. Lorsque l’on y regarde de plus près, associer de pareilles utopies à une île située tout au nord et d’où provenaient peu d’informations présentait des avantages. Les intentions de Saxo étaient vraisemblablement proches de celles d’Adam de Brême : présenter à ses contemporains un miroir, un exemple édifiant. Ces représentations ont ensuite fusionné avec celles, contemporaines, faisant des Islandais des porte-parole de l’érudition. Rien ne s’oppose à la possibilité que Saxo ait fréquenté des Islandais ayant un haut niveau d’éducation au Danemark, et que ces derniers lui aient, ainsi qu’il le prétend, transmis des connaissances. La description qu’il donne de ce peuple fut particulièrement influente, peut-être pas dans les siècles qui suivirent sa rédaction, mais après sa publication au début du XVIe siècle, où elle constitua alors, des générations durant, une source considérable d’informations sur l’île ; mais on reviendra sur ce point. Pour une définition du primitivisme, voir notamment Margaret Omberg, Scandinavian Themes in English Poetry, 1760-1800, Uppsala, Almqvist & Wiksell International, coll. « Acta Universitatis Upsaliensis. Studia anglistica Upsaliensia, 29 », 1976, p. 108. 47

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On vient d’analyser des récits où dominaient des utopies liées aux îles fortunées ou aux îles saintes, ce qui n’empêchait toutefois pas la présence d’éléments négatifs dans ces îles. D’autres traits ou objets d’intérêt apparaissent également à la lecture de certains ouvrages médiévaux. L’image de l’Islande proposée dans Le miroir royal norvégien est sensiblement différente de celle que l’on a rencontrée jusqu’ici. Cet ouvrage fut composé au milieu du XIIIe siècle par un auteur norvégien resté anonyme. Ce dernier évoque les conditions naturelles et les ressources de l’Islande et du Groenland, affirmant que « chacun de ces deux pays est tellement mauvais et rude, qu’il est presque inhabitable48 ». Il parle également des nombreuses baleines présentes dans les parages et des « terrifiants tremblements de terre » qui s’y produisent ainsi que des éruptions volcaniques, sans oublier bien sûr les sources merveilleuses. Le « père » (ce récit est construit autour d’un dialogue entre un fils qui pose des questions et un père qui lui donne les réponses) raconte qu’il est bien plus vraisemblable que les lieux du châtiment se trouvent en Islande qu’en Sicile, dont saint Grégoire avait parlé : la différence est que dans l’île italique, le feu consume « des choses vivantes », tandis qu’ici, il brûle « les pierres et les roches dures » qu’il fait fondre comme s’il s’agissait de cire. Ce feu-là est donc « mort » et il est par conséquent le « feu de l’enfer49 ». Les histoires relatives aux éruptions siciliennes associées aux flammes de l’enfer sont fort anciennes. On en trouve un exemple dans les Dialogues du pape Grégoire premier, dit « le Grand » au VIe siècle, où il est question d’un chef romain qui fut précipité dans le cratère d’une montagne « d’où le feu jaillissait » en raison de son existence pécheresse50. L’auteur du Miroir royal rapporte également que les châtiments ne sont pas limités aux flammes, qu’ils se trouveraient « partout où de telles terreurs se déchaînent », ce qui est courant en Islande, « car dans ce pays la violence des glaciers et du gel n’est pas moins grande que celle du feu. Là, il y a aussi les sources et les eaux bouillonnantes51 ». L’île est ici avant tout représentée comme un lieu étrange, jouet de forces [Inconnu], Le miroir royal, Lausanne, Esprit ouvert, 1997, p. 58. Ibid., p. 59. « Þar er eldr cømr up or fjalli », phrase tirée de la traduction norroise des Dialogues de Grégoire (« Benedictus Saga. Appendix, Fragmenter af Gregors Dialoger », Carl R. Unger (dir.), Heilagra manna sögur. Fortællinger om hællige mænd og kvinder efter gamle haandskrifter. Volume 1, Oslo, B. M. Bentzen, 1877, p. 25). On trouve également des récits similaires dans des textes islandais, comme les Annales ; voir les Annales de Flatey (années 1341-1343) dans Dr. Gustav Storm (dir.), Islandske Annaler indtil 1578, Oslo, Grøndahl & søns bogtrykkeri, 1888, p. 400 et suiv. 51 [Inconnu], Le miroir royal, op. cit., p. 55.

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naturelles maléfiques, à l’opposé de l’Irlande que l’auteur a tendance à présenter comme une sorte de paradis. L’Irlande était située, considéraiton, sous le meilleur des climats, tandis que l’Islande appartenait au Nord mauvais, elle était en fait un lieu démoniaque. Les habitants de l’île ne sont pas évoqués dans ce texte dépourvu de toutes considérations sur l’existence que l’on peut y mener. Cette description est par conséquent très différente de celles des prédécesseurs de l’auteur du Miroir royal, comme Adam de Brême et Saxo, en ce qui concerne son approche. L’Islande y est, pour résumer, présentée comme une dystopie où la vie humaine ne peut guère prospérer, à l’instar de ce que laissaient penser certaines représentations liées à Thulé. On peut supposer que, du fait des nombreux échanges entre les deux pays, les conditions de vie qui régnaient en Islande étaient bien connues des Norvégiens. L’île fut en effet intégrée à la couronne norvégienne dans les années 1260. Les raisons pour lesquelles l’Islande fut affligée d’une image si négative ne seront pas complètement élucidées ici. Une explication pourrait être liée à l’habitude de donner une image négative d’un « voisin » éloigné, à l’extrême périphérie du Royaume de Norvège, attitude dont l’imagologie nous montre la fréquence. Il s’agissait en effet d’un territoire lointain et pourtant assez proche pour être connu, une position qui permettait aux Norvégiens de mettre en évidence les contrastes entre ce territoire et leur propre pays. Certains ouvrages médiévaux, dont certains sont antérieurs au Miroir royal, mettent de l’avant l’activité volcanique de l’île et relient ce phénomène au monde souterrain. Les événements volcaniques sont notamment associés à l’Islande dans l’ouvrage de Herbert de Clairvaux, le Liber miraculorum, qui date des environs de 1180. Il y est, entre autres choses, affirmé que comparé à l’effroyable volcan que l’on peut voir en Islande, « le fameux chaudron de feu de Sicile que l’on nomme la cheminée de l’enfer n’est qu’un modeste four52 ». On rencontre le même genre d’idées dans l’ouvrage du moine cistercien Aubri de Trois-Fontaines, auteur d’une chronique universelle écrite vers 1240 (Chronicon Alberici Monachi, Trium fontium) où il cite, parmi 52 Traduction libre de Sigurður Þórarinsson, « Herbert múnkur og Heklufell », Náttúrufræðingurinn, no 22, 1952, p. 52.

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d’autres, l’ouvrage de Herbert de Clairvaux. Dans le récit que fait Aubri, il est assuré, sur les dires d’un abbé cistercien suédois, que des bergers islandais ont aperçu les âmes de notables voler sous la forme de corbeaux et que ces derniers ont été attaqués par des oiseaux monstrueux avant que tous ne sombrent dans les entrailles de l’île. Aubri ajoute qu’il y a dans le pays un volcan qui crache du feu en permanence et sa description présente d’ailleurs des ressemblances avec le Liber miraculorum53. Ce genre d’écrits typiques du XIVe siècle se trouve également dans la Chronique de Lanercost et l’on peut en déduire qu’ils bénéficiaient d’une large circulation au cours du Moyen Âge tardif 54. On peut ainsi supposer, à partir de ces sources, qu’au Moyen Âge, l’une des représentations courantes liées à l’Islande était celle des volcans en éruption incessante. L’île était en outre associée à la demeure du Diable. Longtemps, il fut fréquent de rapprocher l’activité volcanique du monde souterrain et d’évoquer, comme on l’a vu, la Sicile dans ce contexte. L’Islande incarnait néanmoins un enfer puissant, si l’on peut dire, une sorte d’île satanique située tout au nord où le froid et le feu allaient de pair, où fusionnaient le Nord maléfique et les flammes de l’enfer dans une dystopie dont il n’existait guère d’équivalent. Dans sa chronique où, au milieu du XIIe siècle, il mentionna l’Islande, Richard de Poitiers (Ricardus Pictaviensis), un moine de l’abbaye de Cluny, fait jouer à la population de l’île, constituée selon lui d’étranges créatures, un rôle important, à la différence de ce qu’on lit dans le Miroir royal. Il qualifie les indigènes d’unipèdes et de Pygmées qui ne savent communiquer autrement que par des signes et dont on ne peut déterminer s’ils sont des Albericus, « Chronica Albrici monachi Trium Fontium, a monacho Novi Monasterii Hoiensis interpolata », Paulus Scheffer-Boichorst (dir.), Monumenta Germaniae historica. Volume 23, Hanovre, Hahn, 1874, p. 829 et suiv. L’historien français Jacques Le Goff s’est intéressé aux représentations de l’enfer, du feu purificateur et de sa « localisation » possible dans ses livres La naissance du purgatoire (Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 1981, 509 p.) et L’imaginaire médiéval (Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 1985, 352 p.). 54 Herbert Maxwell Baronet (dir.), The Chronicle of Lanercost 1272-1346, Cribyn, Llanerch Press, 2001 [1913], p. 10. Voici une traduction libre des propos attribués à Vilhjálmr, évêque des Orcades : « Il dit qu’en certains lieux d’Islande, la mer brûle sur une distance d’un mille, laissant derrière elle des cendres sales et noires. Ailleurs, le feu jaillit périodiquement de la terre – tous les cinq ou sept ans – et sans avertir, incendie les villes et tout ce qui s’y trouve, sans que quiconque soit en mesure de l’éteindre ou de le repousser, à l’exception de l’eau bénite par la main d’un prêtre. Et, chose plus merveilleuse encore, il dit que l’on pouvait entendre distinctement dans le brasier les cris des âmes qui y étaient tourmentées. » 53

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hommes ou des monstres. Il affirme également que l’on trouve maintes richesses sur l’île, de l’or en particulier55. Rappelons qu’Adam de Brême mentionnait justement une île située tout au nord et qui recelait de grandes quantités d’or gardées par des cyclopes. Ce récit pourrait ainsi faire écho à la chronique d’Adam ou, plus généralement, à des représentations relatives aux richesses dont regorgerait le Grand Nord56. Cela dit, il y affleure aussi un « savoir » traditionnel, antique et médiéval au sujet de peuples étranges vivant dans les lointains confins du monde, et de telles représentations apparaissent notamment dans les récits sur Thulé. Il existe quelques ouvrages qui mentionnent l’Islande aux XIV e et XVe siècles. On connaît par exemple ce que dit à ce sujet le chroniqueur anglais Ranulph Higden (vers 1280-1363) dans son Polychronicon57. Cet auteur était un moine bénédictin du monastère de Saint Weburg à Chester et son œuvre jouit d’une certaine notoriété dans l’Angleterre de la fin du Moyen Âge. Sur la carte qui illustre son ouvrage, l’Islande est indiquée comme Tyle insula, Yslandia, avec la légende suivante : Gens veridica rex est sacerdos (« le peuple dit la vérité et son prêtre est un roi58 »). Dans le Polychronicon, l’Islande est présentée comme une île en bordure de la mer gelée du Nord. Ses habitants sont réputés taciturnes, ils s’habillent de peaux de bêtes sauvages et pratiquent la pêche. Les céréales ne poussent pas en ce lieu, à l’exception de l’avoine, et les Islandais mangent donc peu de pain. Les prêtres sont leurs rois. L’auteur nous informe encore que des ours blancs y aménagent des trous dans la glace pour pêcher le poisson dont ils se nourrissent59. Il affirme en outre que le soleil ne se couche pas durant des jours entiers pendant l’été et qu’on ne le voit

55 Ricardus Pictaviensis, « Ex Richardi Pictaviensis Chronica », Paulus Scheffer-Boichorst (dir.), Monumenta Germaniae historica […] Volume 26, Hanovre, Hahn, 1882, p. 84. 56 Adam de Brême, Histoire des archevêques de Hambourg, op. cit., p. 230. 57 Il est également appelé Ranulph Higdon. 58 Niels Erik Nørlund, op. cit., p. 9. Voir aussi Churchill Babington, « Introduction », Ranulph Higden, Polychronicon Ranulphi Higden Monachi Cestrensis […] Volume I, Londres, Longman, Green, Longman, Roberts, and Green, 1865, p. xii et suiv. 59 Ce sont les propos de Ranulph Higden dans son Polychronicon, op. cit., p. 323-325 ; il dit aussi (p. 327) : « Islandia is an yle, hauenge on the sowthe to hit Norweye, on the northe the see congelede ; hauenge also peple of schorte langage, couerede with the skynnes of wilde bestes, giffenge theire labour to fischenge, hauenge to theire kynge whom thei have to theire priste. There be grete fawkunnes and gentylle gossehawkes, white beres brekenge the water congelede to drawe owte fysches. That londe noryschethe [nourishes] not schepe for habundance of colde, neither cornes, otes excepte. »

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pas l’hiver. Les gens doivent donc travailler à la lumière des bougies. Il ajoute qu’il y a là une source qui pétrifie le bois ou la laine qui sont plongés dedans. Les Islandais sont, pour cet auteur, des marins et des pirates60. Ce récit est à de nombreux égards plus « réaliste » que ceux évoqués précédemment, lorsqu’il parle par exemple des pratiques de pêche, de l’absence de pain, des sources ou de la course du soleil. Il est probable que la mauvaise réputation des Vikings explique que les Islandais y soient qualifiés de pirates. Hidgen puisa également un grand nombre d’informations chez des auteurs anciens qu’il mit ainsi à profit, comme Adam de Brême ou Giraud de Barri, même si le propos s’est quelque peu brouillé depuis Adam. On peut également voir des liens avec le récit de Saxo lorsque l’exotisme se manifeste sous la forme des sources merveilleuses. Toutefois, ce sont surtout la nordicité et l’existence des gens dans ce milieu qui sont ici privilégiés. L’activité volcanique et les images infernales sont absentes et c’est avant tout le Nord glacé, sauvage et même maléfique que l’auteur met de l’avant, bien qu’il retienne également quelques traits positifs de ce territoire. Il existe quelques autres récits, dès avant 1500, où les images négatives sont dominantes. L’un d’eux provient d’un manuscrit anonyme que l’on estime dater du XIVe siècle et qui a été découvert à Berne, en Suisse. Il évoque les montagnes prises en glace, les ours polaires, d’une taille et d’une force exceptionnelles, qui creusent la banquise de leurs griffes pour capturer le poisson dans la mer. Quant aux habitants de l’île, ce texte dit qu’ils pratiquent la pêche, car la végétation a du mal à y pousser et que le bétail n’y prospère guère. Les insulaires sont vêtus de fourrures. L’auteur les décrit comme robustes et trapus, avec une peau d’un blanc luisant. Sur certaines cartes marines de l’époque, le pays est représenté comme une terre glacée peuplée de gens grands et pâles61. Une description assez identique apparaît dans l’un des premiers ouvrages de géographie à avoir été imprimé, Rudimentum novitiorum, qui parut à Lübeck en 1475.

Ibid., p. 327-329. [Inconnu], « Geographie des Mittelalters », Moriz Haupt (dir.), Zeitschrift für Deutsches Altherthum. Volume 4, Leipzig, Weidmannsche Buchhandlung, 1844, p. 495. Voir encore Niels Erik Nørlund, op. cit., p. 10. 60 61

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Ce récit sera repris dans les grandes lignes par Sebastian Franck (14991543) dans son ouvrage Weltbuch Spiegel, qui parut en 1534 et dont on reparlera au chapitre suivant62. Il est clair que dans les textes composés au XIVe et au XVe siècle, les images esquissées sont sensiblement différentes de celles des récits antérieurs. Certains de ces textes témoignent d’un lien avec les représentations que se faisait Adam de Brême des Islandais, mais ce sont surtout les descriptions traditionnelles du Nord extrême qui l’emportent : le froid, l’absence de végétation, la présence de bêtes sauvages dangereuses, la taille gigantesque des autochtones et leur teint pâle, comme contaminé par la neige et la glace, à l’instar des autres créatures vivant dans ces régions. Dans ces ouvrages, l’extranéité se manifeste sous les traits d’une île mauvaise située tout au nord dont les habitants vivent quasiment comme des bêtes sauvages, dans la mesure où on estimait que ce territoire ne se trouvait pas dans une zone climatique habitable.

Le Groenland Avant d’aborder la question des images relatives au Groenland dans le Moyen Âge tardif, il est opportun de rappeler brièvement la situation qui prévalait alors dans cette île. On y rencontrait des populations d’origines différentes : d’une part les Inuits et, de l’autre, les colons venus d’Islande qui s’y étaient installés au Xe siècle. Ces derniers ont été évoqués pour la dernière fois au début du XVe siècle, à l’occasion d’un mariage célébré en 1408. Le dernier évêque groenlandais avait dû mourir entre 1376 et 137863. Après cet événement, on n’entendit plus jamais parler de cette population et il ne semble pas que ces deux populations s’étaient mélangées. Les Groenlandais

62 Sebastian Franck, Weltbuch : Spiegel und Bildtnis des gantzen Erdtbodens […], Tübingen, Morhart, 1534, p. lx. 63 Guðmundur J. Guðmundsson, Á hjara veraldar. Saga norrænna manna á Grælandi, Rekjavík, Sögufélag, 2005, p. 102. Voir également Kirsten A. Seaver, « Norse Greenland on the Eve of Renaissance Exploration in the North Atlantic », Anna Agnarsdóttir (dir.), Voyages and Exploration in the North Atlantic from the Middle Ages to the XVIIth Century, Reykjavík, Háskólaútgáfan, 2001, p. 34 et suiv. ; ainsi que Björn Þorsteinsson et Guðrún Ása Grímsdóttir, « Enska öldin », Sigurður Líndal (dir.), Saga Íslands. Volume 5, Reykjavík, Hið íslenska bókmenntafélag, Sögufélag, 1990, p. 186-199.

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d’origine scandinave étaient chrétiens, les Inuits, non. Les relations qu’entretenaient les premiers avec le monde extérieur à l’île étaient nombreuses du fait de l’Église et des échanges commerciaux, mais on ne développera pas ici ce sujet, qui sort du cadre de cet ouvrage. Au contraire, les relations entre Inuits et Européens furent extrêmement ténues, bien qu’il y en ait eu un peu avec les colons scandinaves et leurs descendants. Les sources médiévales sur le Groenland et ses habitants ne sont pas très riches, car la connaissance de ce pays en Europe occidentale était moindre que celle de l’Islande. Il faut cependant exclure pour l’essentiel les récits émanant des Islandais, car les opinions réciproques de ces derniers et des Groenlandais ne sont pas l’objet de notre analyse. Le chercheur anglais Jonathan Grove s’est intéressé à ces questions et a mis en évidence les attitudes qui se manifestent dans les sagas islandaises, comme celle des Groenlandais et celle d’Erik le Rouge, où le Groenland est vu comme un territoire périphérique caractérisé par une existence difficile, les maladies, le bannissement, les phénomènes merveilleux, les trolls et les monstres, les fantômes et les sorcières – mais les récits de ce type étaient répandus au Moyen Âge. On trouvait aussi sur place des produits de grande valeur, certains étant même bien plus précieux que ceux qu’offrait l’Islande64. Il s’agissait ainsi d’un territoire à la fois lointain, exotique, mauvais et difficile, mais en même temps source de richesses considérables. Les auteurs islandais mettaient donc de l’avant une vision qu’ils opposaient probablement à l’image qu’ils se faisaient d’eux-mêmes. Peut-être peut-on faire un parallèle avec l’image donnée de l’Islande et de l’exotisme de ce pays dans le Miroir royal, donc vu de Norvège. Adam de Brême traita succinctement du Groenland et de ses habitants. Ces derniers ont, selon lui, la peau verte comme la mer, caractéristique qui a donné son nom au pays. Il est difficile de comprendre la raison de l’attribution d’une telle carnation aux indigènes, mais signalons qu’Adam

Jonathan Grove, « The Place of Greenland in Medieval Icelandic Saga Narrative », Jette Arneborg, Georg Nyegaard et Orri Vésteinsson (dir.), Norse Greenland. Selected Papers from the Hvalsey Conference 2008. Journal of the North Atlantic. Special Volume 2, Steuben, Eagle Hill Foundation, 2009, p. 34-55. Voir encore Alixe Bovey, Monsters and Grotesques in Medieval Manuscripts, op. cit., p. 5. 64

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impute la même couleur de peau à d’autres populations insulaires habitant des îles au sud de la mer Baltique65. Probablement justifiait-il ce phénomène par un lien si proche avec la mer qu’il finissait par se produire un transfert de couleur. Selon lui, les Groenlandais ont un mode de vie assez proche de celui des Islandais, mais ils s’en écartent par leur pratique de la piraterie et par leur cruauté. Et lorsqu’il affirme qu’ils ont récemment accepté la foi chrétienne, il fait à l’évidence allusion à la communauté norroise66. Il est en fait impossible de préciser d’où Adam tire ces informations sur la cruauté des Groenlandais, sinon qu’il assimile vraisemblablement l’existence humaine dans ce Nord lointain au manque de moralité et à la cruauté des Vikings. Il a cependant raison lorsqu’il dit que les Groenlandais d’origine norroise étaient chrétiens de fraîche date. Le chroniqueur allemand n’avait pas beaucoup à dire sur le Groenland et ce qu’il en dit est non seulement d’une grande brièveté mais assez différent de ses propos sur l’Islande. Son récit s’apparente aux représentations contemporaines traditionnelles sur le Nord étranger et maléfique où les hommes sont à peine humains et ressemblent plutôt à des créatures étranges, à l’instar de ce que certains auteurs avaient décrit pour Thulé. Ces gens étaient néanmoins chrétiens, ce qui entre en contradiction avec ce qu’il affirme par ailleurs. Adam de Brême connaissait également le Vinland. Là encore, il a peu d’informations sur ce pays, sinon que la vigne sauvage y pousse et que les céréales s’y ensemencent d’elles-mêmes, comme dans une sorte de paradis aux confins de l’Ouest et du Nord. Il prétend tenir ces renseignements de sources danoises, mais celles-ci devaient plutôt être d’origine islandaise ou norvégienne. Ces espaces si éloignés recelaient ainsi toutes sortes de merveilles, à la fois bénéfiques et maléfiques67. Dans l’Historia Norwegiae, sans doute composée à la fin du XIIe siècle, il est affirmé que le Groenland est chrétien et qu’il a été découvert par des Islandais qui auraient colonisé le pays et se seraient convertis de leur propre initiative. Voici ce qui est ensuite rapporté : Au-delà des zones habitées, en direction du nord, les chasseurs ont découvert un peuple de petite taille que l’on appelle Skrælingjar. Si une arme les atteint alors qu’ils sont en vie, leur 65 66 67

Adam de Brême, Histoire des archevêques de Hambourg, op. cit., p. 209. Ibid., p. 227. Adam de Brême, Adam af Bremens krønike, op. cit., p. 208 et 226.

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blessure blanchit et ne saigne pas ; mais une fois morts, le sang ne cessera de couler. Ils manquent de fer et utilisent des projectiles faits avec des dents de baleines et ils se servent d’éclats de pierre tranchants comme des couteaux68. L’auteur mentionne également les dangers que représentent les grandes baleines et les monstres marins qui vivent à proximité des côtes, sans oublier les glaciers terrifiants. Dans cet ouvrage est donnée l’image de deux populations habitant le Groenland, l’une civilisée (les chrétiens) et l’autre, dont les individus sont de petite taille et possèdent une nature tout à fait opposée à la première et qui sont donc à peine humains : les civilisés ne saignent en effet que lorsqu’ils sont vivants et non une fois morts. L’auteur a visiblement disposé de quelques sources sur le mode de vie des Inuits et sur les matériaux qu’ils utilisaient pour fabriquer leurs outils et leurs armes. Il est également question du Groenland dans Le miroir royal et son auteur s’est demandé si ce pays était une île ou non. Il est parvenu à la conclusion qu’il devait être rattaché au continent, comme bien d’autres l’ont pensé longtemps ensuite. Il sait qu’il y a là d’énormes quantités de glace, à la fois sous forme de glaciers et de banquise. On peut également y trouver des monstres, ce qui ne surprend guère dans la mesure où depuis fort longtemps, déjà dans la Grèce antique, on pensait que les monstres peuplaient les territoires les plus lointains du monde connu. Leur rôle pourrait d’ailleurs être de constituer une sorte de frontière, une limite entre la civilisation et la sauvagerie, entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, entre le péché et l’innocence69. D’après l’auteur du Miroir royal, c’est surtout en mer que l’on peut voir ces monstres. Certains d’entre eux ressemblent beaucoup à des hommes : ils ont « des épaules, un cou, une tête avec des yeux et une bouche, un nez et un menton, de forme humaine ».

Traduction libre de Björn Sigfússon, op. cit., p. 490 et suiv. Voir également Anne Holtsmark, « Historia Norvegiæ », Johannes Brøndsted (dir.), Kulturhistorisk leksikon for nordisk middelalder fra vikingetid til reformationstid. Volume 6, Copenhague, Rosenkilde og Bagger, 1961, p. 585 et suiv. Le nom de skrælingjar provient de sources médiévales islandaises. Kirsten A. Seaver avance l’idée qu’il s’agirait d’une traduction du mot pygmaei (Kirsten A. Seaver, « “Pygmies” of the Far North », Journal of World History, vol. 19, no 1, 2008, p. 72). 69 Alixe Bovey, « Medieval Monsters », , consulté le 23 avril 2018. 68

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D’autres monstres présentent une apparence de femmes, portant « sur leur poitrine de gros mamelons, ayant de longs bras et une ample chevelure, avec une tête et un cou formés en toute chose comme les êtres humains70 ». Il y a ainsi dans les eaux groenlandaises des sirènes qui peuvent perdre les navigateurs. Elles incarnent les dangers qui attendent ceux qui voyagent dans ces contrées, séduisant les voyageurs par leur chant et leur beauté71. Un tel récit témoigne aussi d’une distinction que l’on ne saurait établir clairement dans ces régions entre le monde humain et celui des animaux, comme c’était également le cas dans d’autres confins éloignés. L’auteur du Miroir royal apporte un exemple d’une telle « confusion ». Cela dit, il présente également l’image d’un territoire où l’on mène presque la même existence qu’en d’autres lieux connus de lui, malgré le froid et l’éloignement. On s’y livre à des échanges, on importe les denrées nécessaires au quotidien et on exporte des articles produits sur place72. Différentes ressources y sont disponibles, comme le marbre et d’excellents faucons. Les habitants sont chrétiens et jouissent de « beaucoup d’herbages avec de grandes et bonnes fermes ». Ils disposent de moutons et de bovins en quantité suffisante et produisent « beaucoup de beurre et de fromage ». Il est certain que la glace y est très présente, mais il y fait aussi « beau temps comme dans d’autres contrées […] et l’on trouvait en général que le pays avait un climat agréable ». En revanche, il n’est pas possible d’y faire pousser des céréales et très peu de gens ont déjà vu du pain73. La description que fait du Groenland le Miroir royal est émaillée de contrastes. D’un côté, c’est une nature rude et hostile qui est décrite mais, de l’autre, le pays est réputé pour ses exploitations, bonnes, voire excellentes, de sorte que l’on peut y mener une existence heureuse. Il est même décrit comme une sorte d’île fortunée septentrionale, un Nord pourvu de richesses. La différence avec les autres pays réside dans l’impossibilité d’y faire pousser des céréales, or celles-ci étaient étroitement associées à la notion de civilisation et, au moins à cet égard, les conditions étaient là moins favorables qu’en de nombreux autres endroits.

70 71 72 73

[Inconnu], Le miroir royal, op. cit., p. 67-68. Alixe Bovey, Monsters and Grotesques in Medieval Manuscripts, op. cit., p. 25. [Inconnu], Le miroir royal, op. cit., p. 70 et suiv. Ibid., p. 71 et suiv.

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Il est intéressant de noter que dans cet ouvrage, le Groenland bénéficie d’une image bien plus positive que l’Islande. Il est bien sûr présenté comme une terre septentrionale et froide, mais il apparaît comme un lieu bénéfique et désirable, et non – c’est le cas de l’Islande – comme une dystopie. On n’apportera pas ici d’explication, mais seulement des hypothèses. L’une des raisons de cette situation pourrait résider dans la présence de volcans en Islande, souvent liés, comme on a pu le voir, à l’enfer et au mal. Or les textes manifestaient peut-être le besoin de mettre en valeur des oppositions entre le bien et le mal. Dans cette perspective, l’Irlande et le Groenland apparurent comme des lieux désirables, mais ce ne fut pas le cas de l’Islande. En outre, le Groenland était tout simplement plus lointain encore que l’Islande et il y avait bien moins d’informations disponibles à son sujet, ce qui en faisait par conséquent un terreau plus favorable pour les présentations utopiques. On considère que la description du Groenland écrite par Ívar Báðarson date de la fin du XIVe siècle ; elle est donc postérieure d’un bon siècle au Miroir royal. D’après le texte lui-même, cet auteur aurait résidé quelques années sur l’île au milieu du XIVe siècle en tant que représentant de l’évêque74. L’ouvrage fut ensuite traduit en hollandais et en anglais et parut en 1625 dans un recueil intitulé Hakluytus Posthumus or Purchas His Pilgrimes 75. Dans ce récit sont mentionnées les conditions locales. À certains égards, on y trouve des points communs avec Le miroir royal, lorsqu’il est question des grands profits qu’offre ce pays, de l’abondance de poissons, de baleines, d’oiseaux et de bien d’autres animaux recherchés. En certains endroits, le bétail se promène en liberté. Et d’autres profits y sont à portée de main, comme le raconte Ívar : Au Groenland on trouve en abondance du spath d’Islande, des ours blancs avec des taches rouges sur la tête, des faucons blancs, des dents de baleine, des défenses de morse et toute sorte de poissons, bien davantage que dans quelque autre pays. Il y a des

Ólafur Halldórsson (dir.), Grænland í miðaldaritum, Reykjavík, Sögufélag, 1978, p. 407. Iver Boty [Ívar Bárðarson], « A Treatise of Greenland », Samuel Purchas, Hakluytys Posthumus or Purchas His Pilgrimes. Contayning a History of the World in Sea Voyages and Lande Travells by Englishmen and Others. Volume 13, Glasgow, James MacLehose and Sons, 1906, p. 163 et suiv.

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marbres de toutes les couleurs et de la stéatite que le feu n’endommage pas. À partir de ces matériaux, les Groenlandais sculptent des pots, des cuves et des tonneaux si gros que l’on pourrait y mettre dix ou douze de nos barriques. Il y a également de nombreux rennes. Jamais de grosses tempêtes ne s’abattent sur ce pays mais la neige y tombe en quantité. Il n’y fait pas aussi froid qu’en Islande ou en Norvège. Sur les hautes montagnes et à leur pied poussent des fruits qui sont de la taille de pommes et qui sont comestibles. Et c’est dans ce pays que pousse le meilleur froment que l’on puisse trouver76. Ce texte raconte également qu’à proximité d’un monastère se trouve une grande quantité d’eau chaude qui a la propriété d’être d’une chaleur intolérable en hiver, mais que l’on peut supporter en été ; et ceux qui s’y baignent se trouvent guéris de divers maux dont ils souffraient77. Ívar dépeint ainsi le Groenland presque comme une utopie d’abondance, un pays offrant suffisamment de ressources pour subvenir à ses besoins, bénéficiant d’un climat relativement clément et propice à l’exploitation agricole. En somme, une île fortunée, une Hyperborée de l’extrême Nord. Le lecteur finit toutefois par se demander s’il ne cherchait pas à attirer les gens au Groenland, quand bien même ce pays offrait réellement des produits de valeur, notamment les défenses de narvals, comme l’a indiqué le linguiste islandais Helgi Guðmundsson dans son livre Um haf innan78. Les fruits mentionnés par Ívar sont probablement des airelles qui auraient pris en volume dans sa mémoire, mais il faut signaler que les pommes norvégiennes étaient bien plus petites que les fruits auxquels nous sommes aujourd’hui habitués. Pour terminer, il faut mentionner que le géographe et cartographe danois Claudius Clavus Swart (né en 1388) a affirmé connaître des Groenlandais d’origine inuite. Son texte à ce sujet accompagne sa carte des pays du Nord parue dans les années 1430. Il évoque des Pygmées dont la taille ne dépasse pas une aune, c’est-à-dire environ 60 centimètres, qu’il

Traduction libre de Ólafur Halldórsson, op. cit., p. 137. Ibid., p. 135. Helgi Guðmundsson, Um haf innan. Vestrænir menn og íslensk menning á miðöldum, Reykjavík, Háskólaútgáfan, 1997, voir notamment p. 56-62, 66, 80-83, et 333 et suiv. 76 77 78

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avait pu voir, assure-t-il, après qu’ils eurent été capturés, en même temps qu’on s’était emparé d’un bateau fait de cuir et d’un second, plus grand et lui aussi en cuir. Claudius Clavus évoque sans aucun doute des Inuits et leurs embarcations, le kayak et l’umiak. Le kayak en question a longtemps été exposé dans la cathédrale de Nidaros (aujourd’hui Trondheim, en Norvège). On ignore s’il a vraiment pu voir les Inuits de ses propres yeux, mais son récit ne le laisse pas penser. Ces derniers sont décrits de la même manière que dans les autres textes de cette époque et présentés comme des nains, ce qui pourrait indiquer un lien avec le récit que fait de ce peuple l’auteur de l’Historia Norwegiae 79. Les propos du géographe danois sont donc à prendre avec prudence, mais ils témoignent peut-être de l’existence de certaines relations entre les Inuits et les Européens à cette époque. Lorsque l’on dispose de si peu de témoignages, comme c’est le cas au sujet du Groenland au Moyen Âge, il est difficile de tirer des conclusions. Cette île est, pour une part, décrite comme une terre froide et inhospitalière, comme un Nord maléfique dans lequel vivent des monstres marins et où la limite entre d’un côté la mer et ses créatures et de l’autre les hommes n’est pas claire. Cependant, l’idée apparaît également qu’il ferait bon vivre sur cette terre qui recèlerait même des richesses exceptionnelles. Sa population était chrétienne, ce qui faisait du Groenland un pays civilisé. Il était aussi considéré comme une île fortunée. Dans l’Historia Norwegiae, l’auteur insiste sur la cohabitation d’un peuple civilisé et chrétien et de « sauvages » appelés Skrælingjar, c’est-à-dire des créatures primitives et de petite taille, complètement différentes des premiers quant à leur nature. Des idées semblables apparaissent également chez Claudius Clavus Swart concernant notamment l’apparence des Inuits.

Résumé L’image que l’on se faisait de ces îles septentrionales que sont l’Islande et le Groenland étaient en cours d’élaboration à la fin du Moyen Âge. Elles ne faisaient pas l’objet d’abondants commentaires, particulièrement en ce qui concerne le second. Les sources majeures sont les ouvrages d’Adam de Brême et de Saxo Grammaticus, ainsi que Le miroir royal norvégien et quelques autres textes généralement brefs. 79

Finn Gad, op. cit., p. 212 et suiv.

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L’Islande était en partie présentée comme une sorte d’utopie où la population se satisfaisait d’une existence simple, un peu à l’image des Hyperboréens de l’Antiquité, mais également comme le lieu où les érudits vivaient dans une certaine modération. Elle incarnait l’image d’une île fortunée située tout à l’ouest, conforme à certains récits relatifs à Thulé et à celui de la Navigation de saint Brendan. Dans les textes les plus anciens, l’île était perçue comme un endroit maléfique à l’extrême Nord où toute existence était à peine possible. Quelques sources mettaient de l’avant le lien entre ce pays et le monde souterrain : il était l’un des rares lieux où se trouvait une entrée de l’enfer. Au fur et à mesure que l’on avance dans la période, il apparaît que ce sont les représentations liées au Nord maléfique qui sont devenues dominantes et qui ont contaminé les récits plus tardifs, avec des motifs comme le froid, la barbarie ou la ressemblance entre les humains et les animaux, même s’il arrive que l’Islande ait également fait l’objet d’un récit utopique. Le savoir dont on disposait alors sur cette île s’orientait donc dans deux directions opposées. Dans la première partie de la période médiévale, les descriptions utopiques étaient les plus fréquentes, faisant référence soit aux îles fortunées, soit à l’image idéale de la vie monastique. Apparaît parallèlement dans ces sources l’idée du Nord mauvais qui va, avec le temps, devenir dominante. Les représentations relatives au Groenland étaient bien moins nombreuses et moins précises, dans la mesure où l’on a relativement peu écrit sur ce pays. Comme pour l’Islande, il était d’usage de mentionner le milieu naturel, septentrional et rude, et de rappeler que les indigènes pouvaient être sauvages et cruels dans leurs mœurs. Certains auteurs estimaient que vivaient là des peuples de différentes origines, les uns représentants de la barbarie, les autres, civilisés, c’est-à-dire chrétiens. Les idées portant sur une forme d’indifférenciation entre hommes et bêtes et sur les monstres apparurent elles aussi et étaient dues à la manière dont on percevait alors l’extrême Nord et, plus généralement, les territoires exotiques. Cela dit, on relève également des visions plus positives du Groenland – en fait bien plus positives que pour l’Islande. Il était même vu comme une île fortunée pleine de richesses où il faisait bon vivre. De surcroît, il n’était pas associé au monde infernal.

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À la fin du Moyen Âge, les bases des images de l’Islande, à la fois du pays et de la population, se mirent en place et, à certains égards, elles se prolongèrent jusqu’à l’époque présente. La matrice de ces représentations, les savoirs qui se fondent sur elles, remonte pour l’essentiel à l’Antiquité : des récits traditionnels sur les espaces éloignés, sur les îles et sur le Nord. Viennent alors se greffer les visions chrétiennes de l’enfer associé aux activités volcaniques. Ce savoir et ces représentations furent transférés à l’Islande et au Groenland, et un tel transfert est justement l’une des caractéristiques de la formation des images liées aux pays singuliers et à leur population, comme on l’a vu dans la première partie de cet ouvrage.

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Chapitre 2 L’Islande et le Groenland de 1500 à 1750 Qu’il est plaisant et profitable de s’essayer à de nouvelles découvertes, qu’il s’agisse de spectacles et de formes variés de bêtes et poissons étranges, des merveilleuses œuvres de la nature, des différentes manières et façons des diverses nations, des formes variées de gouvernements, du spectacle d’arbres, de fruits, de foules et de bêtes étranges, de l’infini trésor de perles, d’or et d’argent1. Martin Frobisher, The Three Voyages of Martin Frobisher in Search of a Passage to Cathaia and India by the North-West

Ces mots d’introduction au récit des expéditions entreprises dans la seconde partie du XVIe siècle par l’explorateur anglais Martin Frobisher (1535 ?-1594) dans sa quête de la route vers l’Asie orientale constituent un témoignage des idées que l’on se faisait volontiers à cette époque de ce qu’attendaient les Européens qui se rendaient dans des contrées inconnues et lointaines : abondance de phénomènes merveilleux et espoir de richesses. L’Islande et davantage encore le Groenland appartenaient à ce monde étranger. Dans ce chapitre seront évoquées les images extérieures de l’Islande et du Groenland sur une période d’une durée de 250 ans, commençant avec les découvertes de nouvelles terres et s’achevant avec les changements qui s’opérèrent, au milieu du XVIIIe siècle et dans le sillage des Lumières, dans les discussions et les positions à l’égard de ces deux îles. La validité des informations relatives à ces pays qui avaient longtemps été dominantes s’amoindrit au profit de nouveaux écrits dont la valeur de sources pour la connaissance de ces deux îles s’imposa désormais. La principale nouveauté de cette période, ce sont les récits de voyage, réels et fabuleux, les ouvrages de géographie et d’autres écrits érudits. Traduction libre des mots d’introduction du récit, en 1518, de l’expédition de Martin Frobisher (Georges Best et Richard Collinson (dir.), op. cit., p. 16). 1

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Au début du XVIe siècle, les auteurs qui mentionnaient l’Islande dans leurs ouvrages étaient encore peu nombreux, et cela valait également pour le Groenland. Cependant, ces voix augmentèrent considérablement après le milieu de ce siècle, en raison de l’intérêt croissant des Européens pour les contrées étrangères. Il y avait à cela plusieurs raisons. La principale était liée à la recherche de routes vers l’Orient, les régions d’où provenaient l’or, les épices et la soie. Cette quête entraîna des hommes vers le sud, le long des rivages de l’Afrique, puis vers l’est, mais également vers l’ouest, jusqu’en Amérique. Cet immense continent fut « découvert » à la fin du XVe siècle lors de la première expédition de Christophe Colomb, en 1492. Le Vénitien Jean Cabot (Giovanni Caboto, vers 1450-vers 1499) atteignit ensuite Terre-Neuve en 1497. Dans cette recherche de nouvelles terres de la part des Occidentaux, une étape décisive fut franchie avec les navigations faisant le tour du globe, comme celle qu’accomplit Fernand de Magellan (1480-1521) dans le premier tiers du XVIe siècle (1519-1522). Les Européens ne tardèrent pas à réaliser qu’il y avait d’énormes richesses à trouver dans de nombreuses contrées demeurées inconnues jusque-là. En même temps, érudits et explorateurs réalisèrent progressivement que dans toutes les parties du monde vivaient d’autres hommes, y compris en des lieux qui jusqu’ici avaient été considérés comme inhabités, en raison de la chaleur ou du froid qui y régnait2. Dans la dernière partie du XVIe siècle se fit jour l’idée de se tourner vers le nord pour rechercher des voies de navigation praticables vers la Chine (que l’on appelait alors également Cathaia, Cathay ou Cataya)3. La route qui contournait l’Afrique par le sud était très longue et l’on pensait pouvoir abréger les voyages vers l’Orient par le nord, en passant par le continent eurasiatique. Il s’agissait à la fois de ce qu’on a appelé le passage du Nord-Ouest, qui passait à l’ouest du Groenland, et du passage du Nord-Est, qui passait à l’est du Groenland pour se diriger ensuite le long des côtes sibériennes. La recherche d’une route septentrionale permettant d’atteindre l’Extrême-Orient se poursuivit des environs de 1500 jusque vers 1620. Cet intérêt diminua alors pour un moment, d’abord en raison des difficultés rencontrées, puis à cause des changements dans les rapports de forces qui intervinrent sur les mers du fait de l’offensive des Anglais et des Hollandais et de l’essor de leurs forces navales. La nécessité Richard Vaughan, The Arctic. A History, op. cit., p. 54 et suiv. Voir également George Best et Richard Collinson (dir.), op. cit., p. 43. 3 George Best et Richard Collinson (dir.), op. cit., p. 19.

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de naviguer dans ces mers ne fut alors plus aussi urgente qu’auparavant et il fallut attendre les alentours de 1800 pour assister au renouvellement de l’intérêt pour la navigation dans les eaux arctiques4. Au cours du XVIe siècle, et encore davantage au XVIIe, l’intérêt pour les contrées septentrionales progressa, de sorte que celles-ci attisèrent les désirs5. Lorsque Martin Frobisher fit des tentatives pour découvrir une route vers l’Asie dans les années 1576-1578, il pensait avoir découvert de l’or (ce qui était un malentendu). L’appétit des Occidentaux pour l’or fut un moteur majeur dans la découverte de nouvelles terres et éclipsa la plupart des autres objectifs des explorateurs et des marins de cette époque6. La chasse et la pêche suscitaient également des espoirs de richesse : les animaux terrestres fournissaient de précieuses fourrures, et quant aux lieux de pêche situés au nord, ils étaient incomparables. Phoques et baleines offraient aussi des produits très recherchés et on peut même parler d’une véritable « fièvre de l’huile de baleine » qui débuta vers 1600 et se poursuivit trois siècles durant. Cette huile, le pétrole de l’époque, était utilisée comme combustible d’éclairage dans les villes d’Europe. Certaines espèces de baleines frôlèrent alors l’extinction. En 1685, 85 bateaux quittèrent Hambourg pour la seule pêche à la baleine, ce qui permet de prendre la mesure de l’ampleur du phénomène : innombrables étaient les autres navires allemands, mais aussi anglais, hollandais, espagnols et danois7. On s’attendait même à trouver dans les contrées nordiques des cornes de licornes de mer – il s’agissait bien entendu de narvals. Il faut encore évoquer le Svalbard, qui fut découvert vers 1600, mais où s’était rendu Willem Barenstz en 1596. La région allait devenir l’une des principales zones de pêche pour les baleiniers dès le début du

4 Richard Vaughan, The Arctic. A History, op. cit., p. 9, et 54 et suiv. ; Thor B. Arlov, « Svalbard and the Early Exploration of the Arctic », Anna Agnarsdóttir (dir.), op. cit., p. 112-114. Voir également Felipe Fernándes-Armesto, Pathfinders. A Global History of Exploration, Oxford, Oxford University Press, 2006, p. 219 et suiv. 5 Thor B. Arlov, « Svalbard and the Early Exploration of the Arctic », op. cit., p. 113 et 119-121. Voir également Ethel Seaton, op. cit., p. 29 et 36-38. 6 Felipe Fernándes-Armesto, op. cit., notamment p. 164. Voir également Urs Bitterli, Cultures in Conflict. Encounters Between European and Non-European Cultures, 1492-1800, Stanford, Stanford University Press, 1989, p. 75. 7 Richard Vaughan, The Arctic. A History, op. cit., p. 77 et suiv., 93 et 116 ; Jonathan Hart, Empires and Colonies, Cambridge, Polity Press, 2008, p. 87 et suiv.

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XVIIe siècle8. L’Islande et ses eaux poissonneuses constituèrent également une zone de pêche majeure pour les marins étrangers à partir du début du XVe siècle9. Dans ce chapitre, on s’est beaucoup appuyé sur des ouvrages généraux, notamment des écrits géographiques et historiques, dont l’édition bénéficiait à cette époque d’un grand engouement. Dans les ouvrages géographiques et cosmographiques, il n’était pas uniquement question de géographie, mais également d’histoire, de coutumes populaires, de nature, d’administration et de vie économique. On analysera également quelques récits de voyage et d’expéditions, et des narrations attribuables à des hommes ayant résidé dans ces contrées pendant un certain temps. Les textes de ce genre ne sont cependant pas très nombreux pour la période qui nous intéresse.

Les représentations de l’Islande entre 1500 et 1750 Les ouvrages généraux sur l’Islande Au cours de la période de 250 ans qui est ici étudiée, l’Islande apparaît souvent dans les ouvrages généraux consacrés à la géographie et à l’histoire. Il convient de mentionner quelques-uns de ces textes qui ont eu une influence majeure à long terme. L’un des plus anciens a pour titre Schondia et fut publié en 1532. Son auteur, Jakob Ziegler, y traite de la Scandinavie et évoque également l’Islande et le Groenland. Ziegler était un théologien et cartographe originaire du sud de l’Allemagne qui eut l’occasion de voyager. Il enseigna un temps, notamment, à l’Université de Vienne. Lorsqu’il aborde l’Islande, il s’appuie entre autres sur le témoignage de Saxo Grammaticus, qu’il interprète néanmoins assez librement. Il obtint également des informations auprès d’ecclésiastiques nordiques qu’il rencontra à Rome, comme l’archevêque norvégien de Trondheim10. Le 8 Thor B. Arlov, « Svalbard and the Early Exploration of the Arctic », op. cit., p. 4-19 ; Finn Gad, op. cit., p. 275. 9 Björn Þorsteinsson, Tíu þorskastríð 1415-1976, Reykjavík, Sögufélag, 1980, notamment p. 16 ; Helgi Þorláksson, Sjórán og siglingar, Ensk-íslensk samskipti 1580–1630, Reykjavík, Mál og menning, 1999, p. 239 et suiv. 10 Ziegler doit également avoir été un familier des frères Olaus et Johannes Magnus, dont il avait fait la connaissance à Rome (Jacob Ziegler, « Schondia. Ett geografiskt arbete öfver Skandinavien från år 1532 », Svenska sällskapet för antropologi och geografi. Geografiska sektionens tidskift, vol. 1, no 2, 1878, p. 3). Voir également Haraldur Sigurðsson, Kortasaga Íslands frá öndverðu til loka 16. aldar, op. cit., p. 169 ; et Ethel Seaton, op. cit., p. 12.

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Weltbuch Spiegel de Sebastian Franck parut en 1534. Ce dernier était théologien, éditeur et un auteur très productif. Il était originaire de Bavière et vécut dans des conditions incertaines, car il lui arrivait de sortir des sentiers battus. Son ouvrage est principalement consacré à la géographie de l’Europe et comporte une trame historique. L’image de l’Islande qui y est esquissée s’écarte sensiblement de ce que Ziegler décrit, dans la mesure où elle est presque entièrement négative. La première édition de la Cosmographia du géographe et professeur d’hébreu Sebastian Münster (1488-1552) parut en latin à Bâle en 1544. Elle fut ensuite publiée dans de nombreuses langues, notamment en allemand, en italien, en français, en anglais, en polonais et en tchèque, avec une multitude d’éditions – on en estime le nombre à près de cinquante dans la première décennie du XVIIe siècle. Münster était originaire d’Ingelheim, dans la province de Hesse ; il était instruit et exerça comme professeur, notamment à Bâle. Ce qu’il dit de l’Islande varie constamment d’une édition à l’autre dans la mesure où les éditeurs y ajoutaient librement des éléments. Dans les éditions plus récentes, on trouve généralement quelques illustrations liées à l’Islande11. Il convient de mentionner l’Historia de gentibus septentrionalibus d’Olaus Magnus, qui parut à Rome en 1555, ainsi que le commentaire (Ain kvrze avslegung) de sa Carta Marina, une carte des pays du Nord parue 16 ans auparavant, en 153912. Olaus Magnus était un évêque suédois, investi un moment du titre d’archevêque, mais jamais il n’eut l’occasion d’occuper cette fonction en Suède. Il avait reçu une bonne éducation, aussi bien dans son pays que dans des universités allemandes. Il vécut en exil à Rome jusqu’à sa mort, ayant été éloigné du royaume suédois après la Réforme13. En réalité, son livre ressemble davantage à un ouvrage encyclopédique consacré aux pays nordiques qu’à une véritable histoire, et on y trouve abordé en détail des informations relevant de la nature, de la géographie, des occupations des gens, de l’histoire et des mœurs des contrées scandinaves. Olaus lui-même a voyagé en de nombreux endroits, il a eu l’occasion de se rendre dans le nord de la Suède et a ajouté Sebastian Münster, op. cit. Voir également Haraldur Sigurðsson, Kortasaga Íslands frá öndverðu til loka 16. aldar, op. cit., p. 114. 12 Voir également l’édition italienne (Olaus Magnus, Opera breve […], Venise, Giouan Thomaso, 1539, 8 p.). 13 Peter G. Foote, « Introduction », Olaus Magnus, A Description of the Northern Peoples 1555. Volume 1, Londres, The Hakluyt Society, 1996, p. xxvi et suiv. 11

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différentes informations recueillies auprès d’informateurs locaux. L’un de ces informateurs était Olav Engelbrektsson, l’évêque de Nidaros (Trondheim), qu’il rencontra à Rome. Il cite également son propre frère, Johannes Magnus (1488-1544), d’Uppsala, ainsi que Peter de Vesterås (mort en 1527). Olaus Magnus avait l’avantage d’être scandinave, ce qui lui a permis d’avoir un accès plus facile à toutes sortes de témoignages, ce qui n’était pas le cas de nombre d’auteurs contemporains comme Münster ou Ziegler. Dans son ouvrage, il se réfère aussi beaucoup aux auteurs antiques, notamment Pline l’Ancien. Son Historia constitua longtemps un ouvrage de référence sur les pays du Nord, y compris sur l’Islande et le Groenland14. Dans son livre Chronica und Beschreibung der dreier Königreich, Denmark, Schweden und Norwegen, Albert Krantz, théologien et géographe de Hambourg, évoque l’Islande. Outre son activité d’érudition et d’enseignement, il travailla un moment comme ambassadeur au Danemark. Son livre ne parut qu’en 1558, à titre posthume, mais il en avait achevé le manuscrit des décennies auparavant et ce dernier avait été accessible à différents érudits. La particularité de Krantz réside surtout dans le fait qu’il utilise beaucoup l’ouvrage d’Adam de Brême, dont il avait pu disposer du manuscrit à Hambourg15. Comme on l’a déjà signalé, l’histoire ecclésiastique d’Adam fut imprimée en 1579 et l’histoire des Danois de Saxo, dès 1514. Les deux ouvrages eurent une influence considérable sur le regard porté sur l’Islande et cette influence s’accrut fortement après leur publication. Dans l’analyse qui suit, qui repose comme on l’a dit sur des ouvrages généraux, on a choisi une approche thématique à l’égard des représentations de l’Islande, préférant classer et faire ressortir quelques thèmes plutôt que d’analyser la manière dont, dans chaque ouvrage, les idées apparaissent. Par ce moyen, on parvient à mettre clairement en évidence les distinctions parmi les principales idées qui se font jour à propos du pays et de sa population.

Ibid., voir notamment p. xxxvii, l-liiii ; Haraldur Sigurðsson, « Olaus Magnus segir frá Íslandi », Eldur er í norðri. Afmælisrit helgað Sígurði Þórarinssyni sjötugum 8. Január 1982, Reyjavík, Sögufélag, 1982, p. 109-118. 15 Karsten Friis-Jensen, op. cit., p. 876-877. 14

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Lorsque Sebastian Franck parla de l’Islande au début du XVIe siècle, il laissa entendre que le pays était inhabitable. Selon son récit, le gel et la neige y règnent en permanence et on y trouve des montagnes entièrement constituées de glace. L’île serait ainsi une terre déserte et stérile où le bétail ne survit guère en raison du froid, bien que l’herbe puisse y pousser. Les montagnes sont de glace et des plaques de glace flottent le long des côtes, si bien que des ours blancs, gros et cruels, creusent des trous dans cette banquise afin de capturer des poissons16. Selon ce qu’écrit Franck, l’Islande est manifestement un territoire où la vie humaine ne peut guère prospérer. La manière dont il aborde le sujet le rapproche des descriptions écrites aux XIVe et XVe siècles que l’on trouve notamment dans l’ouvrage de Ranulph Higden et dans d’autres textes de la fin du Moyen Âge, où l’Islande apparaît comme une île dystopique du Nord. À certains égards, Olaus Magnus se fit l’écho de ces discours au milieu du XVIe siècle lorsqu’il affirma, par exemple, que le vent du nord souffle avec une telle force en Islande qu’il ferait tomber sans difficulté un cavalier tout en armure. De gigantesques blocs de glace atteignent les rivages de l’île et ne sont pas sans exercer une influence17. De nombreux auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles affirmèrent qu’un froid ininterrompu règne dans le pays pendant huit mois de l’année, et même que les alentours de l’île ne sont libres de glaces qu’un seul mois. Dans son livre Geography Anatomiz’d, en 1704, le général écossais (au service de l’armée russe) Patrick Gordon (1635-1699) écrit par exemple que : Iceland ; being so named from the Abundance of Ice wherewith it is surrounded for the greatest Part of the Year. […] By reason of the frozen Ozean surrounding this Island, and the great Quantity of Snow wherewith it is mostly covered, the Air must of Necessity be very sharp and piercing 18.

16 Sebastian Franck, op. cit., p. lx. Voir aussi Sebastian Münster, Cosmographia, Das ist : Beschreibung der gantzen Welt […], op. cit., p. 1368. 17 Olaus Magnus, Beskrivning till Carta Marina, Stockholm, Generalstabens litografiska anstalt, 1960 [1539], p. 10. 18 Patrick Gordon, op. cit., p. 223 [traduction libre : « L’Islande. Nommée ainsi en raison de l’abondance de glace qui l’entoure la plus grande partie de l’année… À cause de l’océan gelé qui environne cette Islande, et de la grande quantité de neige dont elle est pour l’essentiel recouverte, l’air doit nécessairement être perçant et pénétrant »].

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Le pays est en outre « encombré de déserts, de montagnes arides et de rochers redoutables19 ». À cette époque, l’île et ses environs étaient souvent considérés comme trop extrêmes pour être habitables, en raison du froid et de l’absence de végétation, comparativement à d’autres territoires situés dans les confins septentrionaux de l’Europe. Olaus Magnus et bien d’autres auteurs mentionnèrent le fait que dans l’océan qui borde l’Islande se trouvent de grandes baleines ou des monstres marins. On y trouverait ainsi des vaches marines, des chevaux de mer, des chiens de mer, des crabes géants, des rhinocéros marins et des serpents de mer ; en d’autres termes, une multitude d’espèces correspondant à des animaux terrestres bien qu’elles séjournent dans l’océan. On pensait que toutes ces créatures résidaient dans la mer d’Islande et que les marins se perdaient souvent parmi elles et les îles avant de s’abîmer dans les eaux dès que ces créatures se mettaient à bouger20. La carte de l’Islande faite par Ortelius d’après un modèle attribuable à l’évêque Guðbrandur Þorláksson (1541-1627) venait fortement renforcer l’image de l’île vue comme un territoire merveilleux, et les monstres et toutes sortes de merveilles étaient dessinés avec beaucoup d’adresse21. Le fait que la nature de l’île ait semblé inhospitalière pour les hommes pour toutes les raisons évoquées précédemment ne semblait toutefois pas suffisant : il était également d’usage d’affirmer qu’il s’y trouvait l’une des entrées de l’enfer, comme on l’a déjà vu en étudiant les sources médiévales. Jakob Ziegler évoque cette question dans son ouvrage de 1532, mentionnant qu’une pointe rocheuse brûle d’un feu éternel, à l’instar de l’Etna, et qu’il s’agit d’une prison pour les âmes impures22. Il indique également que les esprits des défunts sont souvent aperçus dans le pays et qu’ils se comportent comme s’ils étaient vivants. Sebastian Münster reprit cette idée en y ajoutant l’information selon laquelle depuis la glace, on peut entendre les lamentations des âmes qui purgent leur châtiment, appuyant son récit sur celui de Saxo, dont l’ouvrage lui était accessible.

Traduction libre de « incumbered with Deserts, barren Mountains, or formidable Rocks » (ibid., p. 224). Olaus Magnus, Beskrivning till Carta Marina, op. cit., p. 9. Et Eberhard Schultesius, Synopsis Geographiæ. Vor diesem in tabulis ediret, Tübingen, Philibert Brunnen, 1650, p. 488. 21 Abraham Ortelius, op. cit., p. 103-106. 22 Jacob Ziegler, op. cit., p. 9. Dans Beskrivning till Carta Marina [Opera breve], commentaires d’Olaus Magnus à la Carta Marina de 1539, Olaus Magnus nomme ce lieu : le mont Hekla (op. cit., p. 7 et suiv.).

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Olaus Magnus soutint que tout cela n’avait rien d’inédit, dans la mesure où Virgile avait déjà rendu compte de phénomènes comparables en d’autres lieux23. Force est ici de constater l’importance de la tradition et la référence à des auteurs célèbres de l’Antiquité comme autorités ; les informations transmises par les auteurs du Moyen Âge constituent clairement la base sur laquelle est construit le récit. Vers 1600, le cartographe Abraham Ortelius évoque un thème apparenté dans son ouvrage The Theatre of the World et affirme tenir cela d’une lettre privée venant de Georgius Bruno, « a laborious student 24 ». Ce dernier lui avait dit qu’un volcan islandais appelé Helgefel avait connu une éruption d’une extrême violence en 158025 : At this hill there is a huge gulfe, where spirits of men lately departed, do offer themselves so plainely to be seene and discerned of those that sometime knew them in their life time, that they are often taken for living men of such as are not aware that they are dead : neither do they perceive that they were deceived, untill the Ghosts be gone 26. Au Moyen Âge, de tels récits étaient connus à propos de plusieurs îles volcaniques, en particulier de la Sicile et des îles voisines, comme on l’a déjà indiqué mais, à partir du début du XVIe siècle, ils devinrent un élément important dans les représentations de l’Islande.

Sebastian Münster, Cosmographia. Beschreibung aller Lender […], Bâle, Durch Henricum petri, 1544, p. dxxi. Olaus Magnus, Histoire des peuples nordiques, op. cit., p. 58. Un contemporain d’Olaus Magnus, l’archevêque de Nidaros (Trondheim), affirmait dans une lettre qu’il rédigea en 1520 que le Purgatoire se trouvait au Nord, dans le Finnmark et que l’on pouvait y entendre les plaintes qui s’échappaient des grottes et des anfractuosités (Orvar Löfgren, « Rejseveje », Kirsten Hastrup (dir.), Den nordisk verden. Volume 1, Copenhague, Gyldendalske Boghandel, Nordisk Forlag, 1992, p. 115). Des récits de ce genre peuvent en effet remonter fort loin dans le temps ; Pline évoque ainsi des phénomènes comparables en Afrique, où « les fantômes des hommes rencontrent subitement les voyageurs et disparaissent aussitôt » [traduction libre de « ghosts of men suddenly meet the traveller and vanish in a moment »] (Pliny, Natural History. Volume 2, Londres, William Heinemann Ltd, 1938 [77], p. 527). 24 Probablement un professeur allemand ; voir Thésaurus du CERL, « Bruno, Georg (1588-1602) », , consulté le 23 avril 2018. 25 C’est en réalité le Katla qui entra en éruption cette année 1580 (Ari Trausti Guðmundsson, Íslandseldar. Eldvirkni á íslandi í 10.000 ár, Reykjavík, Vaka-Helgafell, 1986, p. 112 ; de source sûre selon cet auteur). 26 Abraham Ortelius, op. cit., p. 104. 23

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Il était aussi commun d’affirmer que les Islandais entretenaient différentes formes de liens avec les défunts et d’évoquer leur pratique de la magie, comme le fait qu’ils vendaient le vent et entretenaient des esprits tutélaires27. L’érudit français Isaac de La Peyrère (1596-1676), après le milieu du XVIIe siècle, affirme également cela, précisant que la fureur magique pouvait gagner les Islandais et qu’ils représentaient alors un grand danger28. La Peyrère tenait cette information d’Ole Worm (1588-1655), le célèbre professeur danois de Copenhague dont il avait fait la connaissance en même temps que des étudiants islandais qui se trouvaient là29. Worm était médecin, professeur à l’Université de Copenhague et il était également un grand amateur d’histoire naturelle et antique. Comme on l’a vu, il était courant de lier la magie aux peuples qui habitaient tout au nord de l’Europe, par exemple aux Sâmes et aux Groenlandais, mais également aux Islandais. De tels événements sont évoqués dans de nombreux récits relatifs à l’Islande jusqu’au XVIIIe siècle et il est incontestable qu’ils ont joué un rôle prépondérant dans les représentations de l’extrême Nord, au moins jusqu’à une date avancée de ce siècle et même au-delà. Lorsqu’il est question, dans les ouvrages généraux, des traits caractéristiques des Islandais et de leur manière de vivre, dans l’esprit de cette tradition, ce sont la rudesse et le caractère primitif de cette existence qui sont mis de l’avant. Sebastian Franck affirme que les gens y ont l’apparence de bêtes, étant vêtus de peaux d’animaux sauvages, notamment d’ours. Les Islandais sont néanmoins blancs et forts30. La couleur blanche a ici une connotation intéressante. Elle n’est pas considérée comme un témoignage du fait que cette population appartient au monde civilisé des hommes blancs, par opposition par exemple aux hommes qui ont la peau noire, comme cela devint la règle par la suite ; les Islandais sont qualifiés de blancs à l’instar de tous les animaux vivant dans le Grand Nord, ainsi qu’on le croyait, de même qu’étaient également blancs les ours, les corbeaux, les renards, les lièvres et bien d’autres encore. Dans ce cas, la blancheur est le signe que l’on vit tout au nord, là où tout être vivant est blanc comme la neige31. D’autres auteurs, tel le cartographe et ingénieur Eberhard Schultesius, op. cit., p. 485. Isaac de La Peyrère, Relation de l’Islande, Paris, Louis Bilaine, 1663 [1647], p. 28-29. Ibid., p. 3 et suiv. Sebastian Franck, op. cit., p. lx. Olaus Magnus affirme par exemple qu’on trouve en Islande des corbeaux blancs et que la plupart des animaux dans le Nord sont également blancs (Olaus Magnus, Histoire et description des peuples du Nord, op. cit., p. 169). Voir également Pierre-Martin de La Martinière, op. cit., p. 74. 27 28 29 30 31

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français Alain Manesson Mallet (1630-1706), soutiennent que les Islandais sont de très petite taille, presque des nains, les plus grands ne dépassant pas cinq pieds de haut ; des allégations comparables sont également fréquentes à propos des Groenlandais. À partir du milieu du XVIIe siècle, il devint de plus en plus commun de lier les Islandais et les Groenlandais et d’affirmer que ces populations, leur existence et leurs conditions de vie étaient comparables dans les grandes lignes32. Le logement, le régime alimentaire, l’habillement et les modalités de cohabitation des gens constituaient autant d’exemples du genre de vie que l’on mène dans le pays. Le médecin et écrivain anglais Andrew Borde (ou Boorde, vers 1490-1549) s’intéressa à ce sujet avant le milieu du XVIe siècle. Borde fut en outre émissaire officiel, ce qui l’amena à voyager en de nombreux endroits, mais il termina sa vie comme vagabond. Il dit que les Islandais sont « des créatures bestiales, dépourvues de manières et d’éducation. Ils n’ont pas de maisons mais couchent tous ensemble dans des grottes comme des porcs… Ils portent des peaux de bêtes sauvages ». Il ajoute qu’ils mangent des bougies de suif avec appétit, qu’ils offrent leurs enfants, mais par ailleurs vendent leurs chiens. Il affirme en outre qu’ils « sont semblables aux gens de la nouvelle terre appelée Calyco33 ». Il est opportun de s’arrêter un moment sur ce point. La localisation de ce lieu n’est pas claire ; il se trouve probablement en Amérique, puisqu’il s’agit d’une « nouvelle terre ». La comparaison qui est faite est intéressante : les Islandais sont ici comparés aux peuples des terres nouvellement découvertes, comme si c’était là une évidence. L’histoire de la consommation de chandelles par les Islandais a souvent été reprise dans d’autres ouvrages, de même que la vente de leurs chiens. Dans un texte du même genre, il est dit que le chien islandais peut causer de mauvaises morsures et qu’en outre il est friand de bougies de suif « comme c’est le cas des hommes et des femmes de son pays34 ». Il est Alain Manesson Mallet, Description de l’Univers. Tome 1, Paris, Denys Thierry, 1683, p. 296. Traduction libre de « beastly creatures unmanered and untaughte. They haue no houses but yet doth lye in caves altogether like swine […] They do were wylde beastes skinnes […] They be lyke the people of the newe found land named Calyco » (Andrew Borde, The Boke of the Introduction of Knowledge, Londres, R. and A. Taylor, [s. p.], chapitre VI). Voir également Alain Manesson Mallet, Description de l’Univers. Tome 1, op. cit., p. 300 ; et Ethel Seaton, op. cit., p. 13 et suiv. 34 Ethel Seaton, op. cit., p. 14, et 33 et suiv. La citation, librement traduite, est tirée de l’ouvrage de Seaton (p. 33) et provient du livre Description of England par William Harrisson (« as doo the men and women of their countrie »). 32 33

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inutile de s’étendre sur les raisons de l’apparition de cette comparaison. Il était également habituel de dire des Islandais qu’ils considèrent la viande de loup, de renard et d’ours comme des mets de choix, ou même qu’ils consomment de préférence de la viande pourrie ou infestée de vers. De tels discours se prolongeront jusqu’à la fin du XVIIIe siècle35. Ludvig Holberg, dans sa Description du Danemark et de la Norvège, affirme même qu’il a entendu des marchands dire qu’on a vu des Islandais « prendre leurs chaussures comme nourriture, qu’ils les avaient mangées comme s’il s’agissait d’une paire de galettes36 ». Il apparaît clairement que ces quelques traits de la vie quotidienne des Islandais sont présentés comme preuves de leur sauvagerie. Ils n’habitent pas des maisons, mais vivent dans des cavernes et partagent la même couche pour dormir comme des animaux. Ils ont d’ailleurs l’apparence d’animaux en raison de leur manière de se vêtir et ne sont pas non plus constitués comme les autres peuples, tantôt trop grands, tantôt trop petits, car ils sont contrefaits. Leur nourriture est faite de viande crue ou pourrie, lorsqu’il ne s’agit pas de bougies ou de chaussures. Une forte consommation de poisson est même considérée comme une marque de sauvagerie, dans la mesure où les peuples civilisés consomment avant tout des produits céréaliers, de la viande d’animaux d’élevage, des fruits et des produits laitiers, et non des aliments issus de la chasse et de la pêche. Toutes ces descriptions collent parfaitement avec les discours relatifs aux modes de vie des « hommes sauvages » vivant dans les contrées lointaines, à « Calyco », et elles correspondent peut-être encore mieux aux descriptions des mœurs des peuples du Grand Nord, notamment les Groenlandais tels qu’ils apparaissent dans les sources du XVIIe siècle. Nous devons toutefois aussi avoir à l’esprit que ces histoires ne relevaient pas systématiquement d’un discours totalement sérieux. Elles pouvaient avoir pour objectif de distraire. Il était d’ailleurs d’usage d’adopter un ton humoristique pour évoquer ce qui était considéré comme étrange, curieux, drôle, inconvenant, voire choquant, quand bien même 35 Voir aussi Alain Manesson Mallet, Description de l’Univers. Tome 1, op. cit., p. 300 ; et François Pétis de la Croix et Hieronymus Dicelius, Geographia Universalis, Das ist : Allgemeine WeltBeschreibung nach neuer Art und Weise, wie diese Wissenschafft leicht zu begreiffen, und erlernet werden kan […], Leipzig, Johann Ludwig Gleditsch, 1697, p. 375. 36 Traduction libre de « tage sine skoe af føderne, og at æde denne op, som det kunde have været et par pandekager » (Ludvig Holberg, op. cit., p. 32).

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une telle attitude agissait généralement au détriment de ce dont on parlait. Il arrivait que le chien islandais s’invite dans la discussion, comme on l’a vu précédemment ; il endossait alors le rôle de représentant de la population tout entière, d’une entité étrangère qui constituait alors un objet d’étonnement et de rire : « […] une misérable bête sortie des confins barbares, des plus lointaines contrées du Nord, &c, que nous dévisageons, que nous contemplons, qui nous surprend et nous émerveille… comme l’homme sur la Lune37 ».

L’Islande, l’île fortunée Comme on vient de le voir, les images négatives de l’Islande étaient répandues au cours de la période qui va de 1500 à 1750, mais parallèlement fleurissaient en grand nombre d’autres types d’images sur elle. Certaines reposaient sur des conceptions selon lesquelles les pays et les sociétés primitives et étrangères étaient envisagés avec un regard positif, et ceux qui mettaient de l’avant ces images les utilisaient afin de promouvoir un message bien défini. De ce fait, les images pouvaient à la fois impliquer le fait que la population ait été considérée comme exemplaire et que le pays ait été unique quant à sa qualité ; tantôt les deux, tantôt seulement l’un des deux. Adam de Brême a utilisé, comme on a pu le voir, de telles images lorsqu’il parlait de l’Islande. L’un des auteurs qui empruntèrent ce thème à Adam de Brême fut Albert Krantz. Dans la première partie du XVIe siècle, il décrit les Islandais comme aspirant à vivre le plus modestement possible et ne recherchant pas spécialement les plaisirs de l’existence. Ils se contentent de ce que la nature a à leur offrir, déclarant avec joie : tant que nous avons à manger, nous sommes satisfaits. Ce peuple est bienheureux dans sa pauvreté, si bien que nul ne veut de mal à quiconque, et son bonheur est d’autant plus grand que ses membres ont adopté la foi chrétienne. L’auteur mentionne cependant que des marchands étrangers l’ont informé de différents vices présents dans ce pays (« unsere later in die Ynsel bracht haben »), dans la Traduction libre de « A beggerly beast brought out of barbarous borders, fro¯ the vttermost countryes Northward, &c., we stare at, we gase at, we muse, we maruaile at … like the man in the Moone » (John Caius, « Of Englishe Dogges, the Diuersities, the Names, the Natures, and Properties […] », The Works of John Caius, M.D. Second Founder of Gonville and Caius College and Master of the College 1559-1573. With a Memoir of his Life by John Venn […], E.S. Roberts (dir.), Cambridge, The University Press, 1912, p. 35). Voir aussi Ethel Seaton, op. cit., p. 32-33. 37

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mesure où ses habitants ont arrêté de boire exclusivement de l’eau et consomment à présent également de la bière, de même qu’ils convoitent l’or et l’argent, à l’instar des Allemands38. Comme on peut le voir, Albert Krantz se fonda sur les informations transmises par Adam de Brême qui, quelques siècles auparavant, décrivait une société peu différente ; Krantz utilisa même assez fidèlement comme source le manuscrit d’Adam39. Bien d’autres auteurs reprirent dans une plus ou moins grande proportion les opinions de Krantz, comme Olaus Magnus, qui dit des Islandais qu’ils mènent une existence simple dans des habitations modestes. Il décrit les maisons islandaises comme étant très particulières, ressemblant à ce que Pline et Strabon ont évoqué dans le pays des Ichtyophages, près de l’Inde, mais dans ces contrées il était d’usage d’utiliser les os des grands poissons pour la fabrication des maisons. Ces descriptions exercent un effet de miroir permettant de révéler l’extranéité de l’Islande. Ainsi, beaucoup d’Islandais vivent sous terre à cause du froid, de même que les habitants de l’Afrique qui agissent ainsi afin de se protéger de la chaleur40. Olaus Magnus fut particulièrement ingénieux pour établir l’existence de différents phénomènes inhabituels en Islande à l’aide d’un grand nombre de comparaisons, soit de nature historique, en faisant référence aux autorités classiques, soit en mettant en perspective les faits qu’il relatait avec d’autres horizons. Et il pouvait, comme on le voit, aller rechercher des éléments de comparaison dans des contrées lointaines, comme l’Inde ou l’Afrique, ce qui indique le degré d’exotisme que l’on prêtait à l’Islande. Le fait est qu’on a fréquemment utilisé en Islande des os de baleines dans la construction des maisons, mais la chose n’était guère si répandue. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, différents ouvrages généraux rendent compte de l’existence menée par les Islandais conformément à cette tradition. Selon les sources utilisées par Abraham Ortelius aux alentours de 1600, les Islandais habitent dans des cavernes qu’ils creusent dans la montagne : « […] en outre, ils n’ont guère de connaissance des choses Albert Krantz, op. cit., p. v. Kurt Johannesson, op. cit., p. 392. Olaus Magnus, Beskrivning till Carta Marina, op. cit., p. 10 ; Olaus Magnus, Historia om de nordiska folken. Volume 4, Stockholm, Gidlunds, 1976, p. 235-236 ; Gideon Pierreville, The Present State of Denmark, and Reflections upon the Ancient State thereof […] Volume 26, Hanovre, Hahn, William Benbridge, p. 142-143.

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délicates et des plaisirs de l’étranger41 ». Il était difficilement possible de se représenter une existence plus modeste, ce qui témoignait d’une forme de sauvagerie. Mais dans l’esprit d’Ortelius et de ses pairs qui considéraient exemplaire la vie primitive, ce mode d’existence était avant tout la marque d’une vie simple et non d’une quelconque barbarie. Regardons de plus près ce que relate au milieu du XVIIe siècle l’écrivain et professeur anglais Peter Heylyn (1599-1662) afin de mieux interpréter la nature des idées dont il était question. Il reprend les allégations d’Ortelius sur le fait que les Islandais résident dans des grottes et il poursuit : Ces gens sont pour la plupart d’une nature simple et sans détours, vivant (comme à l’âge d’or) de ce que leur offre la nature, sans avoir recours à quelque artifice ; autrement qu’en faisant du fromage et du beurre : les montagnes leur font office de villes, les rivières de breuvage, et ils logent tous sous un même toit avec chevaux et bœufs. Ils ne recourent point à la médecine et aux médecins, mais vivent pourtant si âgés (et probablement d’autant plus âgés) qu’un grand nombre d’entre eux atteint l’âge de 150 ans ou davantage. Les femmes sont excessivement belles mais ignorent comment se vêtir ; et il n’y a point de différence entre les sexes concernant l’habillement, en sorte qu’il n’est pas aisé de distinguer l’un de l’autre. Seul un petit nombre d’entre eux ont un Esprit familier qui leur rend service ; et nonobstant l’effort de leurs ministres pour les laver de cette impiété, ils en sont si imprégnés qu’ils ne peuvent y renoncer42. 41 Traduction libre de Abraham Ortelius, op. cit., p. 103. Voir également Sebastian Münster, Cosmographia, Das ist : Beschreibung der gantzen Welt […], op. cit., p. 1365. La même chose est évoquée par Peter Heylyn, Cosmographie in Four Bookes, Containing the Chronographie and Historie of the Whole World, and All the Principal Kingdoms, Provinces, Seas, and Isles Thereof, Londres, Henry Seile, 1652, p. 134. 42 Traduction libre de « The people for the most part are of plain and simple nature, living (as in the Golden Age) on that which nature gives them without help of Art ; more than that of making cheese and butter : the mountaines serving them for Townes, and the Rivers for drink, and lodging all under one roof with their horses and oxen. They use neither Physick nor Physitians, yet live so long (and probably the longer for it) that many of them attain to the age of 150 years or more. The women are exceeding faire, but they do not know how to attire themselves ; nor is there any difference in apparell betwixt the Sexes, so that it is not easie to know one from another. Few of them but have some familiar Spirit to doe them service : and notwithstanding the endavour of their Ministers to purge them from this impietie, yet it is so grassed in them that they cannot leave it » (Peter Heylyn, Cosmographie in Four Bookes […], op. cit., 1652, p. 133). Voir également François Pétis de la Croix et Hieronymus Dicelius, op. cit., p. 375.

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Ce texte met de l’avant le mérite de la vie primitive et de la simplicité. De tels modes d’existence ont pour conséquence que la population est en bonne santé et atteint un âge très avancé. Elle est ainsi récompensée pour s’être accommodée d’un quotidien modeste. De nombreux auteurs réitérèrent ensuite ces thèses, à l’instar, par exemple du cartographe français Sanson d’Abbeville (1600-1667), qui prétendait que les Islandais pouvaient même vivre jusqu’à l’âge de 200 ans43. Certaines descriptions rappellent bel et bien les récits bibliques évoquant l’âge des ancêtres des Juifs, tel Noé qui aurait vécu jusqu’à 950 ans44. Heylyn indique également que les femmes sont particulièrement belles, même si elles ne savent pas s’apprêter correctement ; cet argument est emprunté à Dithmar Blefken, et on y reviendra plus loin45. Il faut noter qu’ici se rejoignent deux sortes de traditions. D’une part se trouve celle qui repose sur Adam de Brême et ses successeurs, que l’on a déjà évoquée et dont les racines remontent loin dans le temps. D’autre part, ce récit est influencé par le débat contemporain relatif à la vie des peuples primitifs dans les régions éloignées du monde, notamment en Amérique, et nous avons de nombreux exemples de ces attitudes à cette époque. Il était parfois exprimé que les Islandais jouissaient d’une existence bienheureuse, différents auteurs décrivant ainsi ce pays comme un lieu où les conditions de vie sont extrêmement favorables. Jakob Ziegler mentionne par exemple le fait qu’en de nombreux endroits de l’île pousse une herbe si abondante et si bonne qu’il est nécessaire d’en chasser le bétail afin qu’il ne crève pas d’obésité46. Ce récit est également connu à propos de l’Irlande et Ranulph Higden relatait, dans la première partie du XIVe siècle, que c’étaient justement les conditions qui régnaient dans ce pays47. La manière dont ce récit a été transféré à l’Islande n’est pas tout à fait claire ; peut-être s’agit-il d’une mauvaise lecture, Islande à la place d’Irlande, et il est opportun d’indiquer que ce type de transfert était courant et que la représentation de l’île comme un lieu bienheureux a probablement eu sa part dans le processus.

Nicolas Sanson d’Abbeville, Die gantze Erd-Kugel, bestehend in den vier bekannten Theilen der Welt, als Europa, Asia, Africa und America […], Francfort, Johann David Zunners, 1679, p. 77. 44 Olaus Magnus, Histoire et description des peuples du Nord, op. cit., p. 360. Olaus Magnus ne lui attribue cependant que 100 ans et trouve ce chiffre déjà élevé. 45 Dithmar Blefken, « Dithmar Blefken his Voyages, and Historie of Island and Groenland », Samuel Purchas, Hakluytus Posthumus or Purchas His Pilgrimes […] Volume 13, Glasgow, James MacLehose and Sons, 1903, p. 497. 46 Jacob Ziegler, op. cit., p. 9. 47 Ranulph Higden, op. cit., p. 333. 43

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Sebastian Münster reprit ces récits en affirmant qu’en Islande, il y a une grande abondance de beurre et tellement de poisson que ce dernier est empilé en plein air sur des tas hauts comme des maisons48. Olaus Magnus propose des informations de ce type lorsqu’il relate que de très grandes quantités de beurre y sont produites et que ce dernier doit être stocké dans de grandes caisses mesurant 30 à 40 pieds de longueur et quatre à cinq pieds de profondeur. Une telle profusion de beurre pouvait être entre autres observée dans le monastère de Helgafell, ainsi que dans les deux sièges épiscopaux de l’île et ailleurs encore. Dans ces mêmes lieux se trouvaient aussi de grandes quantités de poisson séché, comme le montrent les vignettes qui illustrent son livre et sa carte marine49. Olaus Magnus ajoute que les Islandais peuvent même attirer le poisson par magie en jouant de la flûte, à l’instar d’Orphée dans la Grèce antique avec sa lyre. Il est également question de choses semblables dans la Navigation de saint Brendan. Ce thème apparaît à de nombreux endroits dans les descriptions de lieux paradisiaques et relie l’Islande à de tels récits. Des discussions de ce type furent courantes pendant longtemps ensuite et aussi bien Olaus Magnus que Sebastian Münster restèrent des auteurs de référence dont il fallait suivre l’exemple50. Abraham Ortelius publie des descriptions de ce genre dans son livre The Theatre of the World. Il affirme qu’il fait bon habiter cette île, bien qu’elle soit bordée d’une mer gelée. Il dit également que le soufre, qui était un matériau précieux, s’y trouve en si grande quantité que l’on peut faire la comparaison avec le sable du rivage. Le bétail et les bancs de poissons à proximité des côtes sont illimités. Cette profusion profite à la population, dont la santé et la vaillance s’améliorent51. Nombreux furent également les auteurs qui mentionnaient les sources ou les puits singuliers et intrigants qui jaillissaient en Islande. Sebastian Münster mentionne l’une d’elles qui change le bois en pierre. Olaus Magnus évoque lui aussi un étrange phénomène à ce sujet : une source

Sebastian Münster, Cosmographia. Beschreibung aller Lender, op. cit., p. dxxi. Olaus Magnus, Histoire et description des peuples du Nord, op. cit., p. 359. Nicolas Sanson d’Abbeville, op. cit., p. 77. Abraham Ortelius, op. cit., p. 104. L’auteur publia également en latin le texte original qui parut d’abord dans le livre De re Nautica d’Erasmus Michaelis. 48 49 50 51

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produit une eau très chaude, une seconde, une eau très froide, une troisième, de l’eau tiède, et quant à la quatrième, elle est empoisonnée 52. D’autres auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles renchérirent : une source transforme la laine blanche en laine noire et une autre, inversement, la laine noire en laine blanche, une anecdote que l’on retrouve à propos de l’Irlande et d’autres endroits également. Certains parviennent même à dénombrer sept sources merveilleuses aux différentes propriétés53. Divers autres phénomènes merveilleux étaient encore liés à l’Islande, comme l’existence de pierres magiques qui avaient des propriétés médicinales et dont un certain nombre circulaient parmi les habitants de l’île54. L’une des représentations de l’Islande pour cette période a été une image de richesse, de beauté et de longévité. Sa population avait de quoi vivre, le plus grand danger que courait le bétail était d’exploser à force de suralimentation et l’île recelait des quantités exceptionnelles de beurre et de poisson. La conséquence était que la population vivait dans la prospérité, avait belle allure et vivait plus longtemps que les autres, qui plus est, en bonne santé. On y trouvait aussi des sources guérisseuses et d’autres types de sources aux propriétés recherchées. Cette abondance de sources merveilleuses remonte à la nuit des temps, notamment aux écrits de Pline55. Les raisons pour lesquelles l’Islande a été traitée de cette façon peuvent être multiples. Mentionnons les sources médiévales dont les racines remontent plus loin dans le temps et le transfert d’idées d’un lieu à l’autre, comme le montre l’imagologie. C’est ainsi que sont apparus les discours sur la qualité exceptionnelle des herbages en Islande et sur les différentes sortes de sources. Certains auteurs avaient à cœur d’éveiller l’intérêt de leur public sur la richesse du Nord, de montrer qu’il y avait maintes choses à y trouver comparativement aux contrées « récemment découvertes ». Un auteur comme Olaus Magnus a pu également avoir en tête qu’il lui fallait Olaus Magnus, Beskrivning till Carta Marina, op. cit., p. 7 et suiv. Johann Heinrich Zedler (dir.), Grosses vollständiges Universal Lexicon aller Wissenschaften und Künste, welche bißhero durch menschlichen Verstand und Wiß erfunden und verbessert worden […] Volume 14, Leipzig et Halle, Johann Heinrich Zedler, 1735, p. 1371 et suiv. 54 Ethel Seaton, op. cit., p. 38-39. 55 Pliny, Natural History. Volume 1, op. cit., p. 355-359. On peut également trouver un compte rendu détaillé des sources merveilleuses dans l’ouvrage de Konrad von Megenberg, Das Buch der Natur, qui fut composé au milieu du XIVe siècle, voir op. cit., p. 482-486. Voir également Francesco Chiovaro (dir.), L´ymagine del mondo, Naples, Loffredo, 1977, p. 150-152 ; et John Kirtland Wright, op. cit., p. 203-205. 52 53

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réhabiliter le Nord contre le Sud et, pour cela, il conféra à ces régions des qualités exagérées. On doit enfin signaler qu’il était assez populaire d’utiliser le motif des sources pour exprimer l’extranéité, chose qui se pratiquait depuis longtemps à propos de bien d’autres lieux, qu’il s’agisse de sources guérisseuses, colorantes ou autres.

L’île civilisée, l’île modèle et les réactions des Islandais Au cours de la période allant de 1500 à 1750, il y eut aussi des idées exprimées à propos de l’Islande qui associaient celle-ci à une société exceptionnellement instruite, une utopie dans la lignée de Saxo Grammaticus, qui rappelait l’existence exemplaire menée dans les monastères ou les cités grecques de l’Antiquité. Au cours du XVIIe siècle, les histoires sur les aptitudes intellectuelles des Islandais augmentèrent, de même que s’accrut l’intérêt pour la culture norroise dans les universités scandinaves, tant en Suède qu’au Danemark. On commença alors à entreprendre d’écrire l’histoire des peuples et des royaumes à une plus grande échelle qu’auparavant et, concernant le Danemark, on veilla à encourager la démonstration du fait que les Danois avaient une histoire qui n’était pas moins remarquable que celle des autres peuples. Il apparut dans ce contexte que les écrits qui avaient été produits en Islande avaient une importance considérable. Les informations qu’ils recelaient n’étaient accessibles nulle part ailleurs et il y eut une demande croissante pour ce type de savoir. Cette évolution aboutit notamment à une traduction en danois de la Heimskringla, la grande histoire de Norvège composée dans le premier tiers du XIIIe siècle par l’Islandais Snorri Sturluson. Cette traduction parut en 1633. Son auteur était le pasteur norvégien Peder Claussøn Friis (1541-1614) et ce fut Ole Worm, qui témoignait pour ces sujets un vif intérêt, qui édita l’ouvrage56. Plusieurs érudits danois s’occupèrent de ces questions, comme Peder Hansen Resen et le théologien et médecin Thomas Bartholin (1616-1680). Signalons encore que l’Edda de Snorri ainsi que deux poèmes de l’Edda poétique, la « Völuspá » (la « prédiction de la Voyante ») et les « Hávamál » (les « Dits du Très-Haut ») furent imprimés pour la première fois en 1665. Ces œuvres éveillèrent l’attention mais, à ce moment, cela concernait

Harald Ilsøe, « Danskerne og deres fædreland. Holdninger og oppfattelser ca. 1550-1700 », Ole Feldbæk (dir.), Dansk identitetshistorie. Volume 1 : Fædreland og modersmål 1536-1789, Copenhague, C.A. Reitzels Forlag, 1991, p. 57 et suiv. 56

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presque exclusivement les érudits57. C’est donc à cette époque que furent posées les bases de l’engouement pour l’histoire, la culture et la philologie norroises, dont l’influence fut considérable sur les représentations de l’Islande aux XIXe et XXe siècles. Mais intéressons-nous à présent au débat sur les Islandais cultivés dans les ouvrages d’ensemble de cette époque. Lorsque Jacob Ziegler évoqua l’Islande et ses habitants dans la première partie du XVIe siècle, il s’appuya dans une large mesure sur l’œuvre de Saxo Grammaticus, mais il dut également avoir accès à différents informateurs nordiques quand il était à Rome, où il rédigea son ouvrage. Ziegler affirme que les Islandais sont des chrétiens et qu’ils écrivent dans leur propre langue. Ils forment donc un peuple civilisé qui compose des poèmes sur l’histoire de ses ancêtres et sur les événements contemporains. Ils gravent en outre tout cela dans le roc afin que les générations suivantes puissent conserver la mémoire de ces événements. Jamais cependant Saxo n’avait affirmé une pareille chose : il avait seulement évoqué le fait que ces pratiques étaient bien attestées dans le monde scandinave, et il faisait bien sûr allusion aux pierres runiques, sans pour autant faire ici particulièrement référence à l’Islande58. C’est un motif qu’Olaus Magnus empruntera à Ziegler un peu plus tard et qu’il incorporera dans son histoire des pays nordiques. Il ira néanmoins plus loin que Ziegler en faisant représenter la chose par des illustrations en guise de confirmation. Ces dernières apparaissent à la fois sur sa Carta Marina et dans son Historia59. Ces éléments furent par la suite récurrents dans de nombreux récits consacrés aux Islandais : ces derniers sont alors représentés comme composant inlassablement des poèmes sur l’histoire ou le présent et gravant même leurs chants sur des parois rocheuses ou des rochers. Les descriptions de ce type sont assez inhabituelles à propos des peuples insulaires éloignés, loin du « centre » européen. Les affirmations allant dans ce sens se multiplièrent par la suite dans les récits portant sur l’Islande et dans un grand nombre de contextes.

Margaret Omberg, op. cit., p. 18 et suiv. Anna Walette aborde ce sujet dans son livre Sagans svenskar, op. cit. ; concernant l’intérêt suscité en Suède par la littérature islandaise médiévale et l’édition d’ouvrages dans ce pays, voir notamment p. 85 et suiv. 58 Jacob Ziegler, op. cit., p. 9. Voir également Haraldur Sigurðsson, Kortasaga Íslands frá öndverðu til loka 16. aldar, op. cit., p. 169 ; et Saxo Grammaticus, op. cit., p. 14-15. 59 Olaus Magnus, Histoire et description des peuples du Nord, op. cit., p. 57-58.

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Force est de constater que les érudits et les auteurs d’ouvrages des XVIIe et XVIIIe siècles signalèrent de plus en plus fréquemment le fait que la contribution des Islandais à l’histoire nordique était importante. Ils affirmaient qu’autrefois, les gens les plus savants dans les pays nordiques avaient été les Islandais et qu’ils avaient mis en poèmes et dans leur langue l’histoire ancienne, comme l’affirme le pasteur anglais Paschoud dans son livre Historico-Political Geography 60. Isaac de La Peyrère reprit cette observation dans son ouvrage sur l’Islande61. Au milieu du XVIIIe siècle, l’Islande ne s’était pas encore vue décerner le titre d’« île bienheureuse » et, parmi les images bien connues publiées dans de nombreux ouvrages généraux de cette époque étaient exprimées les idées relatives à la prééminence des Islandais en matière de savoirs anciens et de poésie, au niveau d’éducation de cette population, supérieur même à celui des autres peuples. On n’abordera pas ici dans les détails la question des représentations liées à la supériorité des Islandais dans le domaine littéraire, sur leur île aux confins du monde septentrional, là où, selon une opinion largement partagée, aucune civilisation n’aurait dû pouvoir prospérer. L’héritage de Saxo est à cet égard particulièrement important lorsque ce dernier évoquait une sorte de société monacale excentrée au nord, car la validité de telles idées fut acceptée dans les siècles qui suivirent. Le fait qu’Olaus Magnus ait repris à son compte ces représentations utopiques fut également déterminant, car cela leur offrit une large diffusion, l’ouvrage d’Olaus ayant constitué, comme on l’a vu, une source majeure à laquelle vinrent puiser d’autres auteurs lorsqu’ils évoquèrent les pays les plus au nord de l’Europe. Ultérieurement, la contribution de l’érudit islandais Arngrímur Jónsson et de quelques autres savants scandinaves fut importante dans ce domaine, comme on va le voir. En Europe septentrionale, on dispose de nombreux exemples montrant que l’on savait réagir lorsque l’on estimait avoir été victime de propos injustes ; cela valait d’ailleurs également pour des pays qui étaient plus proches du « centre » que l’Islande. C’est notamment un semblable malentendu qui poussa Olaus Magnus à composer son œuvre sur les pays du Révérend Mr. Paschoud, Historico-Political Geography : Or, a Particular Description of the Several Countries in the World […] Volume 1, Londres, F. Clay [etc.], 1726, p. 190. Il vécut entre la dernière partie du XVIIe siècle et la première partie du siècle suivant, mais on ignore les dates exactes de sa naissance et de sa mort. 61 Isaac de La Peyrère, op. cit., p. 42-43. 60

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Nord. Il considérait qu’il était de son devoir de corriger différentes confusions qui étaient faites à propos des régions nordiques et de déplacer en même temps la ligne de démarcation entre le centre et les confins telle que de nombreux auteurs du sud de l’Europe estimaient devoir la situer. Les Islandais instruits rattachés aux principales institutions de l’île, les écoles et les sièges épiscopaux, percevaient les inconvénients que représentaient les idées communément exprimées de l’étranger à propos de leur pays, des idées qui dépréciaient à la fois ce dernier et sa population ou qui, selon eux, en déformaient l’image par un éclairage négatif ou faisant ressortir leur étrangeté. Ils entendaient bien se défendre. En 1540, à l’occasion d’un séjour à Copenhague, l’évêque de Skálholt Gissur Einarsson (15121548) s’entretint avec le roi et il lui parut que ce dernier le questionnait à propos de « maintes choses superflues, notamment le mont Hekla62 ». Le volcan n’avait pas eu d’activité depuis des décennies et il a semblé à Gissur qu’il y avait des choses plus intéressantes à aborder. Au début du XVIe siècle et au siècle suivant, deux érudits islandais en particulier suivirent les traces d’Olaus Magnus et publièrent des ouvrages qui entendaient répondre aux propos émis par des étrangers sur l’Islande. On ne s’étendra pas sur ces ouvrages, car ils sortent pour l’essentiel du cadre de cette étude, mais le contexte nous oblige à en parler. Il s’agit d’une part d’Arngrímur Jónsson, l’érudit qui réalisa son livre à l’instigation de l’évêque Guðbrandur Jónsson de Hólar, et d’autre part de l’évêque Þórður Þorláksson (1637-1697), qui publia lui aussi un livre consacré à l’Islande : Dissertation chorographico-historica de Islandia (1666) et dont on ne parlera pas ici dans la mesure où il ne sortit point de l’Islande. En revanche, les écrits d’Arngrímur sont importants, et en particulier deux d’entre eux, en raison de la diffusion dont ils firent l’objet. Ce fut le cas de son Brevis commentarius (écrit en 1593 en latin), qui fut rapidement traduit en anglais et qui parut dans la compilation de Richard Hakluyt (1552-1616) en 1598. Richard Hakluyt était un auteur et ambassadeur anglais essentiellement connu pour avoir publié des récits de voyage et des ouvrages sur l’exploration et la progression des Anglais en Amérique du Nord63. Le Brevis commentarius était principalement dirigé contre le livre Van Ysslandt Safn til sögu Íslands og íslenzkra bókmenta að fornu og nýjus. Volume 1, Copenhague et Reykjavík, Hinu Íslenzka Bókmentafèlagi, 1856, p. 676. 63 En 1846 fut fondée la Hakluyt Society, dont le nom même rendait hommage à sa mémoire et qui se consacrait essentiellement à la publication de récits de voyage.

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de Gories Peerse, mais encore contre les travaux de Saxo, de Sebastian Münster et d’Olaus Magnus64. L’œuvre majeure d’Arngrímur fut cependant Crymogæa (en grec : « terre gelée », traduction d’une appellation poétique de l’Islande : Ísafold ). Cet ouvrage parut en latin en 1609 et sa traduction anglaise fut publiée en 162565. Dans ses livres, Arngrímur s’efforça de dresser l’image d’une société qui ressemblait à celles avec lesquelles les Islandais entretenaient des relations en Europe occidentale. Différents aspects étaient concernés. Les Islandais ont une origine commune avec les peuples de ces pays, et même ils sont issus de migrants de haute naissance qui avaient colonisé l’île pour fuir la tyrannie du roi de Norvège à la fin du IXe siècle66. Arngrímur fait également ressortir, afin d’être plus convaincant, le fait que les Islandais sont chrétiens et en aucun cas des païens et des barbares sans foi ni loi. Son combat consiste en partie à démontrer que la manière de vivre de ses compatriotes n’est en rien différente de celle des peuples des autres pays en ce qui concerne, par exemple, les mœurs alimentaires, l’habitat, la moralité, les lois et les règles de vie. Il évoque notamment les demeures de l’ancien temps, les banquets qui étaient célébrés et les jeux afin de soutenir son propos. Il passe encore en revue la littérature médiévale ainsi que l’ancienne mythologie, produisant même quelques extraits de textes à l’appui67. Il aborde encore la question de la nature, tempérant les récits selon lesquels un feu incessant jaillissait ou que l’on pouvait voir se produire différents phénomènes merveilleux dont de nombreux auteurs s’étaient fait l’écho68. Armgrímur dirige contre ces derniers ses attaques et ses railleries, notamment contre ceux qui avaient affirmé que les Islandais vivaient dans une telle proximité avec leurs animaux domestiques qu’il était malaisé de distinguer les uns des autres69. 64 Einar Sigmarsson, « Inngangur », Arngrímur Jónsson, Brevis Commetarius de Islandia. Stutt greinargerð um Ísland, Reykjavík, Sögufélag, 2008, p. 13-42. 65 Arngrímur Jónsson, « Extracts of Arngrim Jonas an Islander, his Chrymogaea or Historie of Island. Published Anno Dom. 1609 », Samuel Purchas, Hakluytus Posthumus or Purchas His Pilgrimes […] Volume 13, Glasgow, James MacLehose and Sons, 1906, p. 519-558. 66 Ibid., p. 525. 67 Ibid., p. 543-545 et suiv. Voir également Arngrímur Jónsson, Brevis Commetarius de Islandia. Stutt greinargerð um Ísland, op. cit., p. 189 et suiv. 68 Ibid., notamment p. 97-98. 69 Arngrímur Jónsson, « A briefe Commentarie of Island », Richard Hakluyt, The Principal Navigations, Voyages, Traffiques and Discoueries of the English Nation, Made by Sea or ouer Land, to the Remote and Farthest Distant Quarters of the Earth, at Any Time within the Compasse of These 1600 Yeeres […], Londres, George Bishop and Ralph Newberie, 1598, p. 579.

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Les propos d’Armgrímur furent remarqués et différents éléments de son discours furent repris dans des ouvrages historiques et géographiques qui connurent une certaine diffusion. Abraham Ortelius fit partie des auteurs qui eurent à disposition ses écrits ; il eut un exemplaire du Brevis commentarius en 1593, dont l’influence est clairement décelable dans son ouvrage70. Parmi les informations qui furent volontiers reprises d’Armgrímur figurent l’histoire de la découverte de l’Islande et les récits de la colonisation, différents aspects de la géographie de l’île et des développements relatifs aux modes de vie des habitants et à leurs pratiques religieuses. À ce propos, Ortelius rapporte que les Islandais sont sans aucun doute chrétiens et qu’ils sont originaires de Norvège. On trouve chez eux, écrit-il, des évêchés et des écoles où l’on enseigne le latin ; et en vérité, on peut également voir des églises et des maisons construites en bois de belle apparence. D’autres auteurs, comme Sebastian Münster (dans son édition de 1628), mentionnent que les Islandais importent de la farine, de la bière, du vin, de l’eau-de-vie, du fer, du bois de construction, des vêtements et du lin, et même du vin d’Espagne, tandis qu’ils exportent du vaðmál, une étoffe de laine qu’ils produisaient en grande quantité, du poisson séché, du beurre et différentes autres denrées. En d’autres termes, ils consomment à peu près les mêmes aliments que les autres peuples et se livrent au commerce de ces produits71. Isaac de La Peyrère fut l’un de ceux qui utilisèrent les écrits d’Armgrímur comme source, mais sa Relation sur l’Islande ne parut qu’en 1647. Il signale que ceux-ci sont difficiles à se procurer. Il fait un usage récurrent du Crymogæa dans son ouvrage. On y retrouve notamment les passages relatifs à l’héritage culturel des Islandais. Outre les trois éditions françaises, son texte parut aussi en traductions anglaise et danoise. Isaac de La Peyrère fut un érudit reconnu en son temps et ses écrits eurent une influence considérable72. Ce rapide exposé permet de prendre la mesure de l’influence exercée par ce plaidoyer en faveur des Islandais et d’affirmer que la différence entre le « centre » et les « confins » n’était pas aussi grande que le prétendaient les

Haraldur Sigurðsson, Kortasaga Íslands frá lokum 16. aldar til 1848, Reykjavík, Bókaútgáfa Menningarsjóðs og Þjóðvinafélagsins, 1978, p. 10. Voir également Abraham Ortelius, op. cit., p. 103. 71 Sebastian Münster, Cosmographia, Das ist : Beschreibung der gantzen Welt […], op. cit., p. 1365. 72 Isaac de La Peyrère, op. cit., p. 106-107.

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auteurs de l’époque. Il s’agissait de se défendre, de répondre par l’écriture : « to write back 73 ». Les réponses émises depuis l’Islande jouèrent un rôle dans le fait que certains auteurs évoquèrent celle-ci comme une société qui n’était pas différente des pays du nord-ouest de l’Europe, malgré son éloignement du « centre », mais ces voix n’étaient encore que minoritaires. Des auteurs avaient donc connaissance de l’existence de points communs entre l’île et la façon de vivre de ses habitants et les conditions rencontrées dans les autres pays – et ils rapportaient simplement ce qu’ils estimaient savoir.

Les récits de voyage relatifs à l’Islande avant 1750 Comme on l’a déjà signalé, les récits de voyage relatifs à l’Islande n’étaient pas nombreux avant 1750. Au mieux, on peut en dénombrer cinq, auxquels on va s’intéresser dans les pages qui suivent, en nous limitant dans la plupart des cas à une discussion rapide. Il convient de citer en premier lieu le récit fait par le marchand allemand Gories Peerse, Van Ysslandt, que l’on peut considérer comme le premier dans cette catégorie et dont la première édition remonte probablement à 156174. Signalons également l’ouvrage de Dithmar Blefken (qui vécut entre la dernière partie du XVIe siècle et le début du suivant), Islandia, publié d’abord en latin en 1607 et, par la suite, dans des traductions néerlandaise, allemande et anglaise. Son ouvrage fut connu par ceux dont il va être question et exerça donc une forte influence sur eux. Le prêtre et éditeur tchèque Daniel Vetter (1592-1669) publia un livre intitulé aussi Islandia et qui parut pour la première fois en polonais en 1638. Le voyageur français Pierre-Martin de La Martinière écrivit son Voyage des païs septentrionaux, qui parut d’abord en français en 1671 mais fut régulièrement réédité non seulement en français, mais également dans des traductions néerlandaise, allemande, anglaise et danoise. Il n’y a cependant qu’une petite partie de l’ouvrage consacré à la visite en Islande. Enfin, Cornelis Gijsbertsz Zorgdrager (né vers 1660), pêcheur hollandais de baleine et organisateur d’expéditions, publia d’abord en néerlandais puis en allemand son livre C.G. Zorgdragers alte und neue

Initialement, c’est Salman Rushdie qui a exprimé de cette manière ce lien entre la colonie et les colonisateurs. Voir Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, The Empire Writes Back, Londres, Routledge, 2002 [1989], p. 32. 74 Þorvaldur Thoroddsen, op. cit., p. 173. 73

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Grönländische Fischerei und Wallfischfang. Cet ouvrage est caractéristique des narrations émanant d’explorateurs et de chasseurs de baleines, mais seule une modeste partie est consacrée à l’Islande. Gories Peerse était un marchand allemand de Hambourg qui entretenait des relations commerciales avec l’Islande et qui avait sur place un lieu de résidence à Hafnarfjörður. On peut donc supposer qu’il avait une bonne connaissance du pays et de sa population. Son récit, Van Yslandt, a en fait la forme d’un long poème75. Peerse y évoque la nature de l’île et en fait une présentation terrifiante en raison des phénomènes extrêmes qui s’y manifestent. Il mentionne les volcans et les tremblements de terre, ainsi que le mont Hekla76 et le Snæfellsjökull. Il se serait notamment produit une grosse éruption une douzaine d’années auparavant dont il fait une description effrayante77. Peerse a raison dans la mesure où il se produisit une éruption dans le voisinage de l’Hekla quelques années avant la première édition de son livre (1554). Peerse dit néanmoins de l’île qu’elle est apte aux activités agricoles, que les ressources liées à la pêche sont satisfaisantes et qu’une quantité suffisante de bon bétail peut prospérer sur des pâturages de qualité. On y trouve en outre une grande quantité de soufre78. Peerse s’intéresse également aux conditions de vie de la population. Il écrit que les chiens à poil long sont vendus à haut prix tandis que l’on peut acquérir des enfants sans rien débourser. La piété et la conformité à une existence chrétienne ne sont pas non plus exemplaires. L’adultère et la prostitution règnent partout, les gens sont arrogants, le commun des mortels se fait remarquer, les hommes se vantent de leur force et c’est une activité courante que d’escroquer les marchands79. Peerse n’apprécie guère le régime des Islandais ni leur manière de cuisiner les aliments : du poisson pourri et sans sel et du beurre couvert de poils de leurs chiens. Ils mangent même la chair du bétail crevé. Ils se procurent de la bière qu’ils boivent Gories Peerse, Van Ysslandt, Wat vor Egenschop, wunder vnd ardt des Volckes, der Deertte Vögel vnd Vische, darsülest gefunden werden […], Hambourg, Steinbach, 1594, 8 p. La seule édition aujourd’hui connue est celle de 1594, mais de plus anciennes ont dû exister, au moins dès 1560. Voir Einar Sigmarsson, op. cit., p. 37-38. 76 Il peut être fait ici allusion au Helgafell, mais il pourrait également s’agir de l’Hekla, en raison de la proximité de l’orthographe des deux noms. 77 Gories Peerse, « Um Ísland », Glöggt er gests augað. Úrval ferðasagna um Ísland, Reykjavík, Menningar-og fræðslusamband alþýðu, 1946, p. 21-22. 78 Ibid., p. 22-24. 79 Ibid., p. 25. 75

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jusqu’à la dernière goutte. Il ajoute que tant qu’ils sont à table, aucun ne se lève, même pour aller uriner. C’est une femme qui leur apporte un seau d’aisance et le dirige vers eux et le reprend dès qu’ils ont satisfait leur besoin. Puis ils dorment ensemble, nombreux, sur une même couche80. Il ne fait aucun doute que Peerse est réellement allé en Islande81. De nombreux éléments soutiennent cette opinion. À certains égards, son récit constitue un discours réaliste sur les conditions de vie sur l’île, comme sur les pratiques économiques ou sur la faune. Il parle de ce pays de manière positive et donne des arguments défendant le fait que l’existence y est bonne. Cependant, il décrit les habitants comme des barbares qui, bien que chrétiens, n’en sont pas moins à demi sauvages. Son discours est en fait dans la continuité des descriptions négatives des Islandais que l’on a déjà évoquées. De nombreuses raisons peuvent être invoquées pour expliquer cette position. Il peut avoir eu des relations conflictuelles dans le cadre de ses opérations commerciales, ce à quoi il fait d’ailleurs allusion. Les stéréotypes négatifs prospèrent précisément à la faveur de telles situations. Cela dit, il dépeint également la population dans la continuité des savoirs conventionnels exprimés à propos des habitants des confins septentrionaux ou des régions éloignées du monde. Son attitude est globalement comparable à celle qu’Andrew Borde avait adoptée quelque temps auparavant, lorsqu’il comparait les Islandais aux indigènes de la terre nouvelle appelée « Calyco82 » ; c’est bien le même discours qui est dominant chez Gorie Peerse. Le récit de voyage en Islande qui exerça la plus grande influence fut celui de Dithmar Blefken, Islandia. Il est opportun de signaler qu’on ne sait rien de l’auteur, de même que son nom est certainement un pseudonyme et que son origine est donc inconnue. Il n’existe pas d’informations le concernant et il n’a, à notre connaissance, laissé aucun autre écrit. Son ouvrage parut, en latin, en 1607 à Leyde mais connut par la suite un grand nombre d’éditions83. Certains affirment que Dithmar Blefken s’est rendu en Islande, comme il le prétend lui-même, tandis que d’autres contestent Ibid., p. 27-28. Björn Þorsteinsson, « Gories Peerse », Saga, no 3, 1960-1963, p. 107-113. Andrew Borde, op. cit., [s. p.], chapitre VI. Dithmar Blefken, Islandia, sive Populorum & mirabilium quæ in ea Insula reperiuntur accvratior descriptio : Cui de Gronlandia sub finem quædam adjecta, Leyde, Ex typographeio Henrici ab Haestens, 1607, 71 p. 80 81 82 83

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cette opinion. On s’en tiendra ici à la conclusion que peu d’éléments valident la première hypothèse, et l’on considérera donc qu’il s’agit d’une construction, d’un récit de voyage fictif 84. Le texte de Blefken bénéficia d’un lectorat bien plus étendu que celui de Peerse et constitua en réalité une source majeure de représentations relatives à l’Islande jusqu’à une date avancée du XVIIIe siècle. Dans cette étude, c’est l’édition anglaise de 1625 qui a été utilisée, celle-là même qui demeurera pendant longtemps la principale source sur l’Islande utilisée par les auteurs anglophones85. Blefken met notamment à profit l’Historia d’Olaus Magnus, à laquelle il fait de nombreuses références, l’ouvrage d’Adam de Brême et surtout celui de Gorie Peerse. De plus, il agrémente les choses avec des récits grandioses sur les phénomènes de la nature islandaise et avec sa relation d’excursion au mont Hekla, dont il serait revenu avec difficulté parce que les flammes vertes causées par le soufre et l’horrible puanteur qui se dégageait lui auraient fait frôler la mort. Il aurait ensuite été cloué au lit deux mois durant chez des indigènes. L’auteur dresse ainsi l’image traditionnelle d’une île du Nord mauvaise où les conditions de vie sont hostiles, ou même impossibles à supporter du fait du froid, de la glace et du feu. Dithmar Blefken revient également de manière détaillée sur les conditions de vie dans le pays. Il associe les habitants à la magie et au prince des ténèbres lui-même, comme cela était fréquent à cette époque dès qu’il s’agissait des peuples des régions nordiques86. Il exagère également la barbarie des mœurs des Islandais, assurant que tous dorment ensemble sur une même couche, qu’ils se lavent avec leur urine, qu’ils mangent des charognes et que la fornication était si répandue parmi eux que nul ne s’en offusquait, la considérant même comme un honneur. Blefken mentionne aussi que les hommes et les femmes portent le même type de vêtements et qu’il est par conséquent difficile de déterminer le sexe des gens87. On a ainsi des allusions à une ambiguïté des Islandais : ils sont des deux sexes

Sigurður Grímsson, « Formáli », Glöggt er gests augað. Úrval ferðasagna um Ísland, op. cit., p. vi-vii. Voir également Jakob Benediktsson, « Introduction », Two Treaties on Iceland from the 17th Century Þorlákur Skúlason : Responsio Subitanea. Brynjólfur Sveinsson : Historica de Rebus Islandicis Relatio. Bibliotheca Arnamagnæana. Volume 3, Copenhague, Ejnar Munksgaard, 1943, p. xvi-xvii. 85 Dithmar Blefken, « Dithmar Blefken his Voyages, and Historie of Island and Groenland », op. cit., p. 492-519. 86 Ibid., p. 498 et 504-505. 87 Ibid., p. 497-501. 84

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ou ni de l’un ni de l’autre. Son récit recèle un autre type d’ambiguïté lorsqu’il affirme que les hommes, à certaines occasions, émettent des grognements semblables à ceux des porcs. La comparaison avec des animaux était courante, comme on l’a déjà signalé, dès qu’il était question des habitants des régions étrangères, de sorte qu’on leur assignait un espace intermédiaire entre le monde humain et celui des bêtes88. Certaines des affirmations exprimées par Blefken ont été empruntées à Gorie Peerse et, aux XVIIe et XVIIIe siècles, un grand nombre d’auteurs les adoptèrent et les insérèrent dans leurs ouvrages89. Les descriptions que fait Blefken des Islandais sont le plus souvent négatives, ce qui ne l’empêche pas de mettre de l’avant différents points positifs. Malgré tout ce qu’il a dit des habitants, les conditions de vie en Islande sont assez bonnes et le bétail y devient très gras. On y trouve également une surabondance de beurre ; quant aux rivières, elles sont toutes poissonneuses90. Blefken évoque en outre le fait que les Islandais jouissent d’une bonne santé et atteignent un âge avancé. Il affirme avoir rencontré un vieil homme qui aurait 200 ans ; Olaus Magnus avait quant à lui donné des exemples d’individus ayant atteint l’âge de 300 ans91. Il aborde encore la question de la beauté des femmes islandaises : « Ici, la gente féminine est très belle, mais les ornements leur manquent92 », écrit-il. Ce dernier point était volontiers mentionné dans les récits consacrés aux régions éloignées, comme l’a montré le sociologue Stuart Hall93. Blefken est toutefois le premier à parler des femmes islandaises de cette façon et c’est là un élément qui apparaît souvent dans les ouvrages généraux, comme on l’a vu.

Ibid., p. 500 et 507. Voir également Melanie A. Murray, op. cit., p. 38-39. Gories Peerse, « Um Ísland », op. cit., p. 21-28. On peut citer, comme exemple de successeur de Blefken, Eberhard Schultesius, op. cit., p. 485. Il est notamment dit : « Ingleichen ist diß ein böser Gebrauch daß sie ihre Töchter an das Ufer deß Meers bringen, und den Deütschen anschiffenden Kauffleüten verleyhen, damit sie von Deutschem Geblüht Kinder zeügen ; welche schwangere Töchter auch darumb desto mehr Freyer haben. » 90 Dithmar Blefken, « Dithmar Blefken his Voyages, and Historie of Island and Groenland », op. cit., p. 507-508. 91 Ibid., p. 498-499. Ici, Blefken n’a pas rectifié sur la base d’Olaus Magnus (Historia om de nordiska folken. Volume 4, op. cit., p. 215). 92 Dithmar Blefken, « Dithmar Blefken his Voyages, and Historie of Island and Groenland », op. cit., p. 497. 93 Stuart Hall, « The West and the Rest », op. cit., p. 210.

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Blefken met donc de l’avant deux types de traditions dans ses écrits sur l’Islande. D’un côté, cette dernière est l’île mauvaise, le mauvais Nord où règne la dystopie, et c’est cet aspect qui domine dans son ouvrage. De l’autre, on a le thème de l’île bienheureuse, et l’auteur parvient sans difficulté à combiner cette dualité. Nombreux étaient ceux qui adoptaient la même démarche, car il était usuel de souligner les multiples contrastes qui étaient à l’œuvre dans les pays étrangers. Daniel Vetter était un voyageur atypique et l’un des rares à s’être rendu sur place au début du XVIIe siècle sans avoir été investi d’une activité précise. Il était en fait un genre de touriste, pour utiliser un concept qui n’apparaîtra qu’aux alentours de 1800. Il était originaire de Moravie en Tchéquie et était âgé d’une vingtaine d’années lorsqu’il arriva en Islande avec son compagnon, Jan Salmon, sans doute en 1613. On a pu mettre en doute le fait que Vetter soit réellement allé en Islande, mais ce n’est pas le cas de l’auteur de ces lignes. Son ouvrage, Islandia, ne parut qu’un quart de siècle après son voyage. Il fut publié en polonais (1638) et en allemand (1640) et il est probable qu’il parut également en tchèque à la même époque94. Vetter raconte à quel point le voyage en Islande est dangereux, de même que les déplacements sur l’île en raison des tempêtes, des pirates, de la lave, des sources bouillonnantes, des hautes montagnes, des landes encaissées, de l’absence de routes et de ponts. Le pays ne ressemble à rien de ce qu’il connaît ; il tombe parfois tant de neige que c’est à peine si les gens parviennent à sortir de chez eux et il peut même neiger en été, par exemple à la Saint-Jean, dit Vetter – et il est logique de penser qu’il raconte ici sa propre expérience95. Il reprend les récits relatifs aux montagnes vomissant du feu, aux hurlements et aux gémissements que l’on peut entendre en provenance de celles-ci, et il est le premier à relater cette histoire des trois Anglais qui tentèrent l’ascension du Snæfellsjökull en 1607, mais n’en revinrent jamais : seul leur chien rentra, couvert de brûlures et sans un seul poil96. Il reprend également les récits évoquant les personnes disparues qui 94 Le livre est paru en islandais en 1983 sous le titre Ísland. Ferðasaga frá 17. öld, Reykjavík, Sögufélag, coll. « Safn sögufélags », 1983, 150 p. Voir, entre autres, l’introduction d’Helena Kadecˇková, « Inngangur », Daniel Vetter, op. cit., p. 15-32. 95 Daniel Vetter, Ísland. Ferðasaga frá 17. öld, op. cit., p. 61-62, 66, 68-69, 75, 81-82 et 107. 96 Ibid., p. 94-95. Cette histoire eut une longue vie et on la retrouve par exemple dans le récit de l’expédition de John Stanley un peu moins de deux siècles plus tard, en 1789 ; Íslandsleiðangur Stanleys 1789, Reykjavík, Bókaútgáfan Örn og Örlygur, 1979, p. 107.

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se manifestent à proximité du mont Hekla et raconte la terreur dont sont frappés ceux qui approchent la montagne97. Il mentionne aussi les puits ou les sources merveilleuses. Il affirme qu’il n’existe sur l’île aucune infâme bête venimeuse, se conformant à une tradition bien avérée dans les descriptions d’îles98. L’auteur brosse l’image d’un pays pour l’essentiel étrange et repoussant, même si l’on voit apparaître des caractéristiques liées aux îles saintes (absence de serpents) et aux îles bienheureuses (qualité des pâturages et abondance du beurre). Dans ces parties de son récit, Vetter utilisa principalement des sources écrites du XVIe siècle et ne se fonda pas sur son expérience ; il emprunta beaucoup à Dithmar Blefken, ainsi qu’aux écrits de Sebastian Münster, d’Olaus Magnus et d’Abraham Ortelius99. On peut donc encore voir un exemple de l’importance des ouvrages généraux en tant que sources pour les récits de voyage ; ils en constituent même la base. Vetter eut volontiers recours à ces ouvrages synoptiques pour ses descriptions de l’Islande dans la mesure où il n’alla pas au-delà des régions du sud-ouest et du sud. Il en va de même quand il relate l’existence des habitants, bien que dans ce domaine, il eût plus de choses à dire grâce à son expérience personnelle. Il est clair à ses yeux que les habitants sont chrétiens, mais cette caractéristique valait aussi bien pour toutes sortes de civilisations. Les cérémonies religieuses sont néanmoins particulières selon lui et la population vit dans des habitations creusées dans le sol100. Lorsqu’il est question de l’alimentation et de la nourriture, Vetter relate quelques éléments inédits, et c’est principalement dans ce domaine que réside son apport personnel. Les aliments ne sont généralement pas salés et les voyageurs doivent principalement se contenter de poisson séché. Ce n’est cependant pas la seule chose que l’auteur fait valoir comme preuve de barbarie. Il mentionne aussi que pour remplacer le poisson, le beurre et l’huile de foie de poisson, les habitants de l’île se procurent toutes sortes de denrées, comme du pain et du vin, et qu’ils importent également du fer et du bois, du lin et des étoffes, des chapeaux et des chaussures, et un

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Daniel Vetter, op. cit., p. 96-100. Ibid., p. 102 et 109-112. Helgi Þorláksson, « Hvenær kom Daníel Vetter til Íslands », Daniel Vetter, op. cit., p. 28. Daniel Vetter, op. cit., notamment p. 86-87, 92-93 et 114.

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grand nombre d’autres choses101. Ils font donc usage d’une multitude de marchandises familières à Vetter, de sorte que les Islandais ne sont pas des étrangers à tous les égards. Vetter et Salmon se rendirent vers l’est jusqu’à Skálholt, l’un des deux sièges épiscopaux de l’île, où on leur fit bon accueil, leur offrant de la viande et du poisson, mais non salés. Lorsque, au cinquième jour de leur visite, ils se préparèrent à repartir, on leur apporta toutes sortes de boissons : du vin, de la bière, de l’hydromel, de l’eau-de-vie et du lait. Leurs hôtes versèrent tout ensemble dans un seul pichet et burent ce breuvage selon Vetter, mais lorsqu’ils virent que cela ne plaisait pas à leurs invités, ils leur servirent à part la bière et le vin102. Il est impossible de dire si Vetter restitue la scène telle qu’elle s’est passée ou non. Il a peut-être fabriqué ce récit juste dans l’intention de distraire ses lecteurs et pour se faire l’écho de l’étrangeté des mœurs islandaises. Les gens étaient friands de ce genre d’histoires. En publiant son ouvrage, son objectif était sans aucun doute d’en tirer profit et il était important qu’il réponde aux attentes de ses lecteurs avec un récit exotique et haut en couleur. Cela dit, il est tout aussi envisageable qu’il ait raconté la vérité. Dans ce cas, nous aurions un exemple d’échange culturel tout à fait remarquable. Si nous prenons ce que dit Vetter au pied de la lettre, son récit nous montre des circonstances où les habitants de l’évêché ignorent la manière de procéder avec des boissons qui lui sont à lui tout à fait familières et dont il connaît les usages (et il n’est pas nécessaire qu’il s’en explique à ses lecteurs). Dans le lieu le plus respectable d’Islande, il rencontre des gens qui assurément connaissent et font usage des boissons en question, mais qui ignorent complètement comment les consommer puisqu’ils mélangent ce qui ne doit pas l’être. Ils cherchent à imiter ce qu’ils pensent être approprié en d’autres lieux, mais ils en sont incapables ou s’y prennent de telle manière que la scène devient grotesque. Un pareil comportement émanant d’une population éloignée constituait un thème répandu dans les récits de voyage de cette époque et, à vrai dire, on le retrouve encore aujourd’hui. On peut ici appliquer le concept de « mimétisme », fort utilisé dans les

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Ibid., p. 113. Ibid., p. 73-74.

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études postcoloniales, dans la mesure où les habitants des colonies s’efforçaient de s’approcher des us et coutumes et de la culture des colonisateurs. En même temps, il est rappelé que le mimétisme n’est qu’approximatif et ne devient jamais identique à la version originale ; la prudence succède toujours au mimétisme, et dans ce processus peuvent survenir des doutes sur le pouvoir et son statut. Il peut également receler en lui une ironie cachée pour rendre quelque chose risible103. On a donc pu affirmer que les hôtes islandais avaient été enclins à se moquer de leurs invités de la manière qui est ici décrite104. Différentes boissons alcoolisées auraient ainsi été mélangées afin de susciter des doutes chez ces étrangers quant à la nature des gens qu’ils avaient été amenés à côtoyer et quant au lieu où ils se trouvaient alors. Il pourrait bien s’agir alors d’une forme de test qui n’est pas sans rappeler une ironie similaire qui se produit de nos jours lorsque les Islandais s’amusent à proposer aux étrangers qu’ils reçoivent des aliments dont ils savent parfaitement l’étrangeté qu’ils représentent à leurs yeux, tout en affirmant qu’il s’agit là de mets de choix, comme de la tête de mouton grillée, du requin ou toute autre nourriture produisant le même effet. Le récit de voyage de Vetter n’est pas particulièrement original. Il repose en grande partie sur des clichés relatifs au pays et à la population remontant à des sources antérieures qui traitaient de l’Islande. Vetter fit donc la même chose que bien d’autres auteurs : il conforma sa propre expérience aux savoirs dominants de l’époque sur l’Islande. Sa présentation est pour l’essentiel négative, mais elle est loin de l’être autant que les récits de Peerse et de Blefken à propos des habitants de l’île. On a plutôt l’impression que l’auteur s’attache à décrire un peuple vivant dans une partie éloignée du pays plutôt que des « sauvages » habitant d’autres régions du monde. On a dit que le récit de Vetter était assez caractéristique des relations de voyage de cette époque. Dans son ouvrage consacré à cette forme de littérature, Percy G. Adams parle d’un « axe » sur lequel on peut placer ces narrations selon leur degré de fiction ou de réalité : on a donc à une Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, Post-Colonial Studies. The Key Concepts, op. cit., p. 139-141. Voir également Homi Bhabha, Les lieux de la culture, op. cit., p. 148-149 ; « sujet d’une différence qui est presque le même, mais pas tout à fait », dit Homi Bhabha. 104 Oddur Einarsson, Íslandslýsing. Qualiscunque descriptio Islandiae, Reykjavík, Bókaútgáfa Menningarsjóðs, 1971, p. 132. 103

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extrémité (celle de droite) de pures fictions ou des fables de voyage et, à l’autre (celle de gauche), d’authentiques relations de voyage reposant sur une expérience personnelle105. Il ressort clairement de cette analyse que l’Islandia de Blefken est située loin à droite ou le plus à droite sur cette échelle tandis que le récit de Daniel Vetter se trouve peut-être quelque part au centre de l’axe. Il convient d’insister sur le fait que l’ouvrage de Vetter, à la différence de celui de Blefken, ne connut pas une très grande diffusion et n’exerça donc pas une grande influence au cours des époques suivantes. La Martinière écrivit sur l’Islande après avoir voyagé dans les régions nordiques peu après le milieu du XVIIe siècle. C’était un médecin français qui partit en 1653 en expédition dans les eaux septentrionales pour le compte du gouvernement danois afin de mieux explorer les possessions royales de la région et éventuellement d’autres terres inconnues tout au nord. Le but était d’acquérir des compléments d’information sur ces espaces et d’examiner la possibilité d’y mener des entreprises commerciales106. Dans son ouvrage, il évoque les connaissances qu’il a de la Norvège, particulièrement des terres où vivent les Sâmes, des régions les plus septentrionales de la Russie, et aussi de l’Islande. Son récit connut une grande popularité en raison de son caractère fantastique et fit l’objet d’un grand nombre d’éditions (la première date de 1671). La Martinière raconte que lorsqu’il s’approcha des côtes, on pouvait voir l’éruption de l’Hekla tandis que l’on entendait un grand vacarme107. Il décida de s’y rendre, mais les guides indigènes s’avérèrent si lâches qu’ils n’osèrent pas l’accompagner jusqu’à la montagne et ce fut l’un des marchands danois qui se résolut à le faire. Il était courant de signaler la couardise des populations locales dans les récits de voyage de cette époque. La Martinière relate ensuite l’expédition. La terre se mit aussitôt à trembler, des flammes bleues s’élevèrent, surplombées par un nuage de fumée noire. Des hommes ne tardèrent pas à rebrousser chemin. Une fois redescendus, les membres de l’équipée étaient épuisés et ne se remirent que lorsque leurs compagnons vinrent leur porter assistance, les réanimant en leur donnant 105 Percy Guy Adams, Travelers and Travel Liars 1660–1800, New York, Dover Publications, 1980, p. 2 et suiv. 106 Pierre-Martin de La Martinière, op. cit., p. 2-3. Il existe plusieurs ouvrages de cet auteur, notamment dans le domaine de la médecine. 107 Ibid., p. 163. Ce volcan n’a connu aucune éruption à cette époque (Ari Trausti Guðmundsson, op. cit., p. 92).

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à boire du vin108. L’auteur évoque lui aussi l’existence de sources particulières, comme l’une qui changeait ce qui y était plongé aussitôt en fer. De retour sur le rivage, ils entendirent un bruit horrible, ce que les guides stupides interprétèrent comme les hurlements des âmes que le Diable faisait griller dans le feu de l’Hekla et qu’il refroidissait ensuite sur le rivage. L’auteur affirme toutefois avoir réalisé aussitôt qu’il y avait une explication naturelle : c’était le battement de la glace et de l’eau contre les falaises qui provoquait ce bruit109. De ce qui précède, on peut déduire qu’il s’agit d’une pure fabrication, car aucune éruption n’est attestée à ce moment ; l’auteur a simplement construit son récit sur ce que dit Blefken de son expédition au mont Hekla et il parvient à utiliser le pays comme toile de fond d’une anecdote à sensation tout en démontrant sa supériorité sur les indigènes, qui sont lâches, stupides et superstitieux. Ceux-ci vivent dans des cavernes ou des huttes, à l’instar des Lapons, dorment tous ensemble sur une même couche, comme des animaux, et sont tellement disgracieux. Ils sont en outre indolents, entretiennent des relations avec les esprits et ne sont chrétiens qu’en nom, car ils adorent des idoles de bois110. Les habitants de l’Islande apparaissent ainsi comme à l’exact opposé de ce que connaissent les gens civilisés, mais ils ressemblent fortement à ceux que l’on peut rencontrer aux confins du monde européen ou dans d’autres régions de la Terre, tous partageant le fait d’être laids, amoraux, païens et sombres de peau. La couleur sombre a ici une signification évidente : pouvoir les distinguer des hommes blancs. Le récit de Cornelis Gijsbertsz Zorgdrager sur les contrées septentrionales fut publié dans son ouvrage C.G. Zorgdragers alte und neue Grönländisches Fischerei und Wallfischfang. Zorgdrager était un Hollandais qui s’intéressa à la pêche à la baleine dans les mers nordiques, car c’était le but de sa présence dans cette région. Son livre parut d’abord en néerlandais en 1720 puis en traduction allemande (la première édition en 1723). Soulignons que le titre de l’ouvrage fait à la fois référence au Groenland et au Svalbard, mais cet archipel était à l’époque appelé « Nouveau Groenland » (Neu Grönland ), tandis que le Groenland était alors désigné sous le nom d’« Ancien Groenland » (Alt Grönland ). C’est 108 109 110

Pierre-Martin de La Martinière, op. cit., p. 164-165. Ibid., p. 171. Ibid., p. 439 et suiv.

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avant tout le Nouveau Groenland (Svalbard) qui capta l’attention de l’auteur, avec la pêche à la baleine et la recherche des meilleures zones de capture. Les informations relatives à l’Islande et au Groenland ne sont par ailleurs guère détaillées. On peut, à partir de ce qu’écrit Zorgdrager, conclure que sa connaissance de l’Islande était limitée, même s’il ne fait pas de doute qu’il se soit rendu sur place. Ce qu’il exprime à propos du pays repose pour l’essentiel sur les ouvrages de ses prédécesseurs111. Il n’a pas grand-chose à dire de nouveau sur la question et il reprend les anciens clichés relatifs aux modes de vie et à l’histoire des habitants, ce qui rend inutile qu’on s’y arrête ici112. Zorgdrager y ajoute des récits montrant l’étrangeté de l’île113. Ce savoir provient pour l’essentiel de Dithmar Blefken ainsi que d’autres auteurs, mais tout cela était alors devenu des « vieux clichés ». Zorgdrager n’a-t-il vraiment peu, voire rien à dire d’original et de personnel ? Il alla à Húsavík (Goeswyk) et visita la région, où il put observer la zone des sources chaudes. Il put faire cette expérience singulière qui consiste à attacher un gigot à une corde et à le faire bouillir dans une source. Zorgdrager rend compte de manière assez détaillée du déroulement de cet épisode, dont il produit une image : la source bouillonne tandis que la viande cuit. Cette illustration n’est peut-être pas une représentation particulièrement réaliste de la scène, mais elle constitue le premier instantané lié à l’Islande, la première œuvre picturale qui rend compte d’un événement qui s’est réellement passé sur l’île, en un lieu et un moment déterminés114. Les illustrations antérieures avaient pour rôle de transcrire des idées relatives aux conditions de vie du pays comme l’habitat, les moyens de production, les phénomènes naturels et le lien que la population entretenait avec les phénomènes surnaturels. Dans le cas de cette illustration, nous avons quasiment affaire à une image de presse où l’attention est dirigée vers un phénomène original dans un pays lointain.

Haraldur Sigurðsson, Kortasaga Íslands frá lokum 16. aldar til 1848, op. cit., p. 50. Cornelis Gijsbertsz Zorgdrager, C.G. Zorgdragers alte und neue Grönländische Fischerei und Wallfischfang, mit einer kurzen historischen Beschreibun von Grönland, Island, Spitßbergen, Nova Zembla, Jan Mayen Eiland, der Strasse Davis u.a. […], Leipzig, Peter Conrad Monath, 1723, p. 68-70, et 90 et suiv. 113 Ibid., p. 74 et suiv. ; voir également p. 86 et suiv. 114 Ibid., p. 70-74.

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Ce passage en revue des écrits de voyage liés à l’Islande entre 1500 et 1750 permet de conclure que leurs auteurs n’avaient pas beaucoup d’éléments fondés sur leur propre expérience à apporter. Gories Peerse représente une exception. Deux des textes étudiés sont de pures constructions, deux autres fondent leur récit sur des sources antérieures. On peut donc considérer que ces ouvrages ont pour la plupart davantage de points communs avec les ouvrages généraux qu’avec des récits de voyage, où le trait principal de la narration repose sur l’expérience personnelle. Quant au récit de Gories Peerse et aux passages qui, chez Vetter et Zorgdrager, proviennent de leurs propres observations, ils possèdent, chacun à leur manière, une certaine valeur. Les informations apportées par Peerse ont eu une grande influence et le récit que donne Vetter de l’accueil qu’il a reçu au siège épiscopal de Skálholt permet d’avoir une vision de la façon dont pouvaient se produire les relations entre cultures ; il permet de comprendre comment le « centre » dépeint la « périphérie » et comment la « périphérie » peut se défendre. Le récit que fait Zorgdrager de la cuisson de viande dans la source chaude constitue par ailleurs un exemple de choix effectué par le voyageur. Zorgdrager ne dit rien sur son expédition dans les zones où se trouvent les sources ni sur la manière dont lui et ses hommes ont été reçus à Húsavík ou sur la physionomie de la population. Il choisit de parler de ce qu’il y a de plus singulier et incroyable, mais qui a incontestablement un pied dans la réalité. Le récit de cet épisode et l’illustration qui l’accompagne viennent encore renforcer l’idée que l’Islande est « un autre lieu » et non un prolongement de ce qui est habituel et normal.

Le Groenland du XVIe au XVIIIe siècle Les sources relatives au Groenland n’étaient guère prolixes au début du XVIe siècle dans la mesure où cette île était alors quasiment inconnue en Europe occidentale. Mais le siècle avançant, les récits se multiplièrent. Les explorateurs entreprirent de plus en plus de voyages pour visiter de nouvelles terres. Les Inuits furent pour la première fois en contact avec les Européens, si l’on excepte les relations irrégulières qu’ils avaient eues avec les Scandinaves dans la dernière partie du Moyen Âge. Les premières relations ne promettaient cependant rien de bon pour les Inuits, car les visiteurs finirent par se livrer au pillage et par enlever des individus pour les [ 123 ]

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exhiber ensuite115. La plupart de ces prises mouraient après un court séjour en captivité116. Dans le sillage des explorateurs arrivèrent, comme cela se produisit en d’autres lieux, des chasseurs et des missionnaires et le nombre de récits sur ce pays continua d’augmenter. De la même manière que pour l’Islande, deux groupes de sources ont pour l’essentiel été utilisés dans notre étude pour aborder le cas du Groenland. Il s’agit des récits de voyage au sens large et des ouvrages généraux. Le terme de « récit de voyage » utilisé ici appelle des éclaircissements. En premier lieu sont discutés deux récits fictifs de voyage. Le premier, qu’il vaudrait mieux qualifier de « contrefaçon », est le récit de l’expédition menée par deux frères vénitiens, Antonio et Nicolò Zeno, à la fin du XIVe siècle, et se présente sous la forme d’une correspondance. Ces lettres et la carte qui les accompagne furent publiées vers le milieu du XVIe siècle et eurent une influence majeure dans l’histoire de l’image du Groenland117. Le second récit est la présentation du Groenland écrite par Dithmar Blefken vers 1600. Ces deux textes étaient, en leur temps, considérés comme des témoignages crédibles. En second lieu seront examinés les récits d’explorateurs qui se rendirent au Groenland aux XVIe et XVIIe siècles. En troisième lieu, on se penchera sur le récit du missionnaire norvégien Hans Egede, qui évoque le séjour de plusieurs années qu’il fit au Groenland dans la première partie du XVIIIe siècle. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’un récit de voyage, puisque son auteur résidait sur place, mais il présente des points communs avec ces récits dans la mesure où il est basé, au moins en partie, sur une expérience personnelle.

Finn Gad, op. cit., notamment p. 289 et suiv. Voir également Helen Wallis, « England’s Search for the Northern Passages in the Sixteenth and Early Seventeenth Centuries », Arctic, vol. 37, no 4, 1984, p. 461. 116 Michael Harbsmeier, « Bodies and Voices from Ultima Thule. Inuit Explorations of the Kablunat from Christian IV to Knud Rasmussen », Michael Bravo et Sverker Sörlin (dir.), op. cit., p. 37-50. 117 Haraldur Sigurðsson, Kortasaga Íslands frá öndverðu til loka 16. aldar, op. cit., p. 225-228. 115

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Les récits de voyage et d’expéditions au Groenland Les relations fictives sur le Groenland En 1558 parut à Venise l’ouvrage Dello scoprimento dell’ isole Frislanda, Eslanda, Engrouelanda, Estotilanda e Icaria fatto sotto il Polo artico da’ due fratelli Zeni, M. Nicolò il K. e M. Antonio118. Les deux frères, nobles vénitiens, étaient morts depuis longtemps (ils sont décédés vers 1400), et c’est le descendant de l’un des deux, qui s’appelait également Nicolò Zeno, qui mit en œuvre sa réalisation. Cette édition, assortie d’une carte, fit sensation. Il n’est pas possible de vraiment bien concevoir de quelle manière le texte que l’on connaît a vu le jour. D’après ce que dit ce Nicolò Zeno, celui-ci aurait réuni tout le matériau de mémoire, car il avait laissé se perdre les lettres, les écrits et tous les autres documents laissés pas ses ancêtres dans sa jeunesse, n’en ayant saisi la valeur que plus tard. D’autres individus pourraient aussi être impliqués dans l’histoire. La carte servit longtemps de modèle pour de nombreux cartographes des mers septentrionales et exerça même une influence sur les attentes que l’on avait de découvrir un passage maritime à l’est du Groenland pour atteindre l’Extrême-Orient119. Le récit lui-même fut influent : il arriva que des explorateurs, comme Martin Frobisher à la fin du XVIe siècle, estimèrent être en Frise ou à proximité, la Frise étant l’une des îles mentionnées par Zeno120. Les îles qui apparaissent sur la carte des frères Zeno étaient tout de même enveloppées d’un voile de mystère et elles étaient difficiles à trouver quoi que l’on fasse pour les rechercher. Il n’y a aucun doute sur le fait que le récit des frères Zeno était une pure construction ayant pour objectif de démontrer que les Vénitiens avaient été les premiers Occidentaux à parvenir en Amérique121.

Traduction libre : « De la découverte des îles Frisland, Esland, Engroueland, Estotiland et Icarie, à proximité du pôle Nord, par les frères Zeno, Nicolò et Antonio. » 119 Haraldur Sigurðsson, Kortasaga Íslands frá öndverðu til loka 16. aldar, op. cit., p. 225 et suiv. Voir également Oleson, T.J., « ZENO, NICOLÒ et ANTONIO », Dictionary of Canadian Biography. Volume 1, 1966, , consulté le 23 avril 2018. 120 George Best et Richard Collinson, The Three Voyages of Martin Frobisher, op. cit., p. 124 et suiv., et 217. La Frise occupait une place solide dans les écrits géographiques bien après le XVIIe siècle et on considérait que cette île était située au sud-ouest de l’Islande. Dans ces écrits, le mode de vie des habitants était volontiers décrit d’après l’étymologie que l’on se faisait du nom Frísland, laquelle exprimait le froid qui y régnait. Voir par exemple Peter Heylyn, Cosmographie in Four Bookes, Containing the Chronographie and Historie of the Whole World and All the Principal Kingdoms, Provinces, Seas and Isles Thereof, Londres, Anne Seile, 1666, p. 496. 121 Haraldur Sigurðsson, Kortasaga Íslands frá öndverðu til loka 16. aldar, op. cit., p. 225. 118

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Si l’on s’en tient à ce qu’ils disent, les deux frères et les hommes qui faisaient partie de leur expédition naviguèrent sur les mers septentrionales et parvinrent jusqu’à de nombreuses îles, parmi lesquelles la Frise (Friesland ), le Groenland (appelé ici Engroneland ou Engroueland ) et l’Islande, qui cependant n’est que brièvement mentionnée. Il est question d’événements fantastiques, des dangers courus par les hommes de l’expédition et de leur rencontre avec Zichmui (ou Zichmi), le roi de Frise, qui s’adressait à eux en latin. Certaines de ces îles ou de ces terres sont décrites en détail, telle l’Estoliland. Cette terre serait située loin vers l’ouest et serait particulièrement riche en or122 ; il est probable qu’il s’agit là de l’Amérique. Sur d’autres îles des mêmes régions vivent par ailleurs des cannibales. Les descriptions des îles que font les deux frères rappellent fortement les anciens récits relatifs aux terres insulaires où l’on naviguait entre de bonnes et de mauvaises îles, mais elles portent également la marque des descriptions de l’Amérique, où l’or et de rudes sauvages sont de la partie123. Les frères Zeno assurent qu’il fait froid au Groenland et que l’hiver y dure de huit à neuf mois. Et pourtant, dans la ville d’Alba, au nord de la côte orientale, prospère une importante vie humaine. La dénomination de ce lieu est tout à fait appropriée, rappelant la blancheur de ces contrées nordiques124. On apprend qu’il y a un monastère et une église nommée d’après saint Thomas. Le monastère se trouve à proximité d’un volcan. Il y a aussi des sources chaudes utilisées pour cuire la nourriture, faire du pain et chauffer les maisons ; l’architecture des bâtiments et la manière dont ils sont chauffés font l’objet d’une description détaillée. À l’intérieur des murs, les moines cultivent des jardins qui restent verts toute l’année. Le poisson recherche la chaleur, là où les eaux chaudes s’écoulent vers la mer. Les auteurs du texte décrivent les bateaux des Groenlandais, très semblables aux kayaks, et il est possible qu’ils aient emprunté cette information à Olaus Magnus. Il y a abondance permanente de nourriture que, selon leur récit, la population apporte aux deux frères, qui en font grand

Nicolò et Antonio Zeno, « The Discoveries of M.M. Nicolò and Antonio Zeni, Gathered out of Their Letters by Francisco Marcolino », Samuel Purchas, Hakluytus Posthumus or Purchas His Pilgrimes […] Volume 13, Glasgow, James MacLehose and Sons, 1906, p. 413 et suiv. 123 Ibid. 124 Albus signifie en effet « blanc » en latin. 122

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cas : de la viande et d’autres sortes d’aliments125. Ce récit eut une grande influence et se propagea sur une longue période dans la plupart des ouvrages qui parlaient du Groenland, bien qu’à des degrés plus ou moins importants. La ville d’Alba et la vie qui s’y déployait devinrent des éléments incontournables dans un grand nombre d’écrits de cette époque et longtemps après, même jusqu’au XIXe siècle126. Le récit distrayant des frères Zeno, qui décrit le Groenland, ou une partie de ce dernier, comme une île paradisiaque, est l’un des meilleurs exemples de l’utopie de l’abondance qui aient été exprimés concernant les terres les plus éloignées au nord. On peut le rattacher aux légendes des Hyperboréens, eux aussi habitants du Grand Nord, ainsi qu’à différentes narrations liées aux îles, comme la Navigation de saint Brendan, qui évoquait des îles bienheureuses qu’il avait connues lors de ses périples. On y parlait notamment d’une île habitée seulement par des moines, où se trouvaient des sources chaudes, où il ne faisait ni trop froid ni trop chaud et où l’on apportait régulièrement du pain aux moines. Sur d’autres îles encore, il y avait en abondance de quoi satisfaire l’appétit, aussi bien en nourriture qu’en boisson127. Les matériaux utilisés dans le texte des frères Zeno afin d’évoquer ce monde singulier reposent donc en grande partie sur des sources antiques et médiévales128. Les raisons pour lesquelles ces histoires étaient liées au Groenland ne seront pas ici complètement élucidées. Il est possible que le nom même de ce pays ait suscité la chose. Cela dit, la cause principale est que le Groenland était pratiquement inconnu à cette époque et qu’il n’y avait guère d’informations le concernant, sinon que son étendue était gigantesque. Dans ces conditions, une terre semblable pouvait receler une infinité de choses et constituait, pour le récit des frères Zeno, une scène Nicolò et Antonio Zeno, op. cit., p. 414. Abraham Ortelius reprend ces histoires dans sa description du Groenland. Il décrit ainsi les serres locales : « All the monastery is built of a kind of hollow light stone […] and thus they make a sure worke against the iniury of all weathers, Their orchyeards also and gardens watered with this water are alwaies green and do flourish almost all the yeare long, with all maner of flowres, kinds of corne and fruits » (Abraham Ortelius, op. cit., p. 102). Voir également Peter Heylyn, Cosmographie in Four Bookes […], op. cit., 1666, p. 497. 126 Par exemple Rudolff Capel, Norden, oder zu Wasser und Lande im Eise und Snee, mit Verlust Blutes und Gutes zu Wege gebrachte und fleissig beschriebene Erfahrung und Vorstellung des Norden […], Hambourg, Johann Nanmann, 1678, p. 177 et suiv. Voir également Peter Heylyn, Cosmographie, in Four Bookes […], op. cit., 1666, p. 496-497. 127 W.R.J. Barron et Glyn S. Burgess (dir.), op. cit., p. 40 et suiv., et 146 et suiv. 128 Voir notamment Ólafur Halldórsson, op. cit., p. 135.

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appropriée pour les événements fabuleux et les merveilles. Leur description apparaît donc comme une véritable hétérotopie, un lieu réel tout en étant « hors de tous les lieux ». Dithmar Blefken évoqua lui aussi le Groenland dans son livre Islandia. Il affirma avoir obtenu des informations sur ce pays alors qu’il séjournait en Islande, où il avait rencontré un moine originaire de là, sombre de peau et trapu, ce qui lui permit de donner quelques éléments sur la manière de vivre au Groenland. Le moine affirmait avoir appartenu au monastère de saint Thomas. Blefken a donc eu connaissance du récit des frères Zeno sur cet établissement. Selon ce moine, le pays est extrêmement froid, mais la mer est pleine de poissons et il y a des ours, des renards blancs et des licornes. Blefken se fait donc l’écho des discours sur l’existence bienheureuse des moines du monastère de saint Thomas, et affirme en outre que d’après son informateur, les autres habitants sont des Pygmées. D’après ce qu’il en dit, ces Pygmées ressemblent plus à des singes qu’à des humains, ils sont velus et de petite taille. Il n’était donc guère possible de les inclure dans le monde humain puisqu’ils ressemblaient plutôt à des bêtes, n’ayant pas de langage ni guère de raison. Il est encore dit à leur propos qu’ils mènent un combat incessant contre les grues129. Par ailleurs, Blefken dit peu de choses sur le Groenland. Son texte, comme on le voit bien, est une récupération d’autres récits, avant tout celui des frères Zeno. Dans sa description des « Pygmées » du Groenland, Blefken se conforma à la manière dont à son époque étaient volontiers dépeints les habitants de l’Afrique. Il utilisa également des éléments provenant d’Olaus Magnus, qui avait évoqué le combat des Pygmées du Groenland avec les grues. Il s’agit en fait d’une légende aux racines anciennes, comme on le verra par la suite. Ce sont ainsi à la fois des traditions antiques et contemporaines qui apparaissent ici. Les explorateurs au Groenland aux XVIe et XVIIe siècles Le récit des frères Zeno dont il vient d’être question fait clairement ressortir l’indigence des connaissances liées au Groenland dans l’Europe occidentale du milieu du XVIe siècle. Avant cette date, très peu d’expéditions s’étaient Dithmar Blefken, « Dithmar Blefken his Voyages, and Historie of Island and Groenland », op. cit., p. 513-516.

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rendues dans cette région du monde. On peut citer néanmoins celle des frères portugais Caspar et Miguel Corte-Real vers 1500130. Cependant, à ces occasions, il n’y eut pas, ou très peu, de contacts avec les indigènes. Martin Frobisher fut le premier explorateur à se rendre au Groenland, dans la dernière partie du XVIe siècle, et à avoir des relations avec les Inuits. Il fit un premier voyage en 1576 et s’intéressa surtout à la Terre de Baffin, qui appartient actuellement au Canada 131. Frobisher se rendit au Groenland lors de sa troisième expédition en 1578 sans que cela donne lieu à de grands récits132. La première exploration d’une certaine ampleur à avoir été menée au Groenland fut celle de l’Anglais John Davis, qui était l’un des principaux explorateurs britanniques de la dernière partie du XVIe siècle. Il se rendit notamment dans les Indes orientales et il est crédité de la découverte de l’archipel des Falkland en 1592. Dans les régions nordiques, il poursuivait les mêmes objectifs que Frobisher : la recherche du passage du Nord-Ouest. Il s’y rendit à trois reprises entre 1585 et 1587, et les récits de ses voyages furent publiés dès 1589133. Dans son sillage furent organisées d’autres expéditions, dans le même but ou bien pour se livrer à la pêche et à la chasse. Comme il n’est pas possible de faire ici une présentation exhaustive de ces textes, on se limitera à trois récits. L’ouvrage de John Davis sera d’abord étudié. En second lieu seront envisagés les récits émanant de voyages effectués au Groenland pour le compte de la couronne danoise au début du XVIIe siècle. James Hall (mort en 1612) en fut l’un des porte-voix. Il se rendit sur place à trois reprises entre 1605 et 1607, et en 1612. Les récits de ses voyages furent édités dans la grande compilation de Richard Hakluyt et dans celle de Samuel Purchas (vers 1577-1626) ; ce dernier était un éditeur anglais très productif

Finn Gad, op. cit., p. 216 et suiv. Richard Vaughan, The Arctic. A History, op. cit., p. 67 et suiv. Voir également George Best et Richard Collinson (dir.), The Three Voyages of Martin Frobisher, op. cit., p. 131, 142-143 et 284. Les hommes de ces expéditions nordiques étaient prompts à qualifier les habitants de ces régions de cannibales, souvent sans raisons apparentes (John Knight, « The Voyage af Master John Knight (Which Had Beene at Groenland Once Before 1605. Captaine of a Pinnasse of the King of Denmarke) for the Discovery of the North-West Passage […] », Samuel Purchas, Hakluytus Posthumus or Purchas His Pilgrimes […] Volume 14, Glasgow, James MacLehose and Sons, 1906, p. 362). 132 Finn Gad, op. cit., p. 233 et suiv. 133 Jeannette Mirsky, To the Arctic ! The Story of Northern Exploration from Earliest Times to the Present, Chicago, The University of Chicago Press, 1970, p. 31-34. Voir également Finn Gad, op. cit., p. 245. 130 131

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qui publia de nombreux récits de voyage et d’exploration concernant la plupart des régions du monde. Les écrits de John Hall connurent une large diffusion et influencèrent les textes ultérieurs. Enfin, il sera encore question d’une brève description du Groenland faite par le géographe et mathématicien allemand Adam Olearius (1599-1671) et qui date du milieu du XVIIe siècle. Concernant John Davis, il arriva sur la côte occidentale du Groenland, non loin de l’endroit où se trouve actuellement la ville de Nuuk, et il fut le premier à entrer en contact avec les habitants du pays. Il voulut faire de son mieux pour montrer que ses affaires étaient pacifiques, de sorte que des musiciens qui faisaient partie de l’expédition jouèrent pour faire danser tout un chacun134. Cette méthode porta ses fruits, car elle lui permit d’entrer en relation avec les indigènes, qui ne semblaient pourtant pas très aimables dans la mesure où ils avaient poussé des hurlements de loups et parce qu’ils étaient des adorateurs païens du soleil, selon le récit. Les opinions à l’égard de ce peuple ne sont donc pas du tout positives, en tout cas pas au départ135. Les visiteurs et les indigènes font du commerce, s’amusent même ensemble, pratiquent la lutte et font la course, ce qui amène les indigènes à penser qu’ils sont les plus forts et les plus agiles. Les visiteurs observent certaines choses assez proches de ce qu’ils connaissent, comme les traîneaux136. La description de ce peuple indigène n’est pas non plus hostile : les individus sont bien bâtis et se défendent bien, même s’ils ont de grandes bouches aux lèvres épaisses137. Il s’agissait manifestement ici de décrire ce peuple sensiblement différent de celui auquel les hommes de l’expédition étaient accoutumés, mais néanmoins sans en exagérer l’étrangeté. Ils ont semble-t-il suffisamment de quoi vivre, en tout cas à certains endroits du pays où l’on trouve oiseaux et poissons à profusion138.

Phillip F. Alexander, The North-West and North-East Passages, 1576–1611, Cambridge, Cambridge University Press, 2011, p. 53. Le récit du premier voyage de John Davis est publié dans cet ouvrage, écrit par « Maître John Jane, marchand, parfois au service du puissant Maître Wiliam Sanderson ». 135 Ibid., p. 55. 136 Ibid., p. 59, 65 et 82. 137 Ibid., p. 65. 138 Ibid., p. 75.

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Cela dit, tant les relations que les récits liés aux habitants ne vont pas tous dans ce sens. Les nouveaux arrivants pensent que ces derniers pratiquent la magie et ils en ont peur. Cette population est considérée comme extrêmement voleuse, en particulier pour du fer139. Les individus consomment toujours la viande crue, principalement du poisson, et leurs autres comportements sont à l’avenant, puisqu’ils boivent de l’eau de mer et mangent de la glace et de l’herbe140. Ces gens sont en partie décrits comme des animaux. Il arriva que l’on fasse usage de la force ; les Européens firent des prisonniers qu’ils emmenèrent et il y eut des pertes humaines dans les deux camps141. La nature des relations entre John Davis et ses hommes et les indigènes groenlandais est intéressante, car apparaît ici ce dualisme (stereotypical dualism) dont parle Stuart Hall dans les connexions liées aux représentations de l’extranéité et de la vision coloniale. La population est à la fois bonne et mauvaise, innocente et voleuse, bestiale et vertueuse ; quant à la société, elle relève en même temps de l’utopie et de la dystopie. C’est là qu’apparaît également une caractéristique importante des relations entre cultures différentes (cultural encounter) traitée par Urs Bitterli142. Lorsque les relations ne se conforment plus aux présupposés des visiteurs, les conflits éclatent. Apparaît à nouveau le déséquilibre qui est habituel lorsque les conquérants ou leurs représentants décrivent un peuple étranger qui n’a personne pour prendre sa défense. Et il est également évident que le récit est adapté au « savoir » dominant, aux représentations dominantes du peuple primitif vivant dans les régions exotiques, que l’on considérait partout comme identique, ou tout au moins assez comparable. Le navigateur anglais James Hall mena, avec plusieurs autres, comme l’Écossais John Cunningham (appelé en danois Hans Køning, 1575-1651) et le Danois Godske Lindenov (mort en 1612), quelques expéditions au Groenland pour le compte du pouvoir danois au début du XVIIe siècle, Ibid., p. 66 et suiv. Le chercheur danois Finn Gad a montré que les Groenlandais et les nouveaux arrivants avaient des idées différentes de la propriété et de son usage, les premiers estimant avoir un droit d’accès aux objets, ce que les seconds considéraient comme du vol selon leur propre conception du droit de propriété (Finn Gad, op. cit., p. 112). 140 Phillip F. Alexander, op. cit., p. 67. 141 Ibid., p. 70, 71, 77 et 80. Sur le voyage de Davis et de Frobisher, voir également Finn Gad, op. cit., p. 242 et suiv. 142 Urs Bitterli, Cultures in Conflict, Encounters Between European and Non-European Cultures, op. cit., p. 20-51. 139

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le roi Christian IV ayant à cœur d’obtenir plus d’informations sur cette terre qui appartenait à la couronne. Il y eut trois expéditions menées entre 1605 et 1607, en plus de celle dirigée par John Hall en 1612. L’un des objectifs, notamment en 1607, était de voir si l’on retrouverait des descendants des colons scandinaves installés au Moyen Âge, qu’on croyait qu’ils pouvaient se dissimuler dans l’est du pays143. Dans les récits liés à ces expéditions, les conditions économiques du Groenland sont abordées de manière positive : le pays semble fertile, et on y trouve suffisamment de poissons, de nombreuses espèces d’oiseaux et quantité de baleines et de phoques. Quant aux hommes, ils sont d’habiles navigateurs qui peuvent se déplacer si rapidement sur leurs bateaux que la chose est à peine concevable. Mais ils paraissent entêtés, ressemblent beaucoup aux populations des Indes orientales et occidentales, avec lesquelles ils partagent la couleur de la peau. L’explorateur William Baffin (mort en 1622), qui faisait partie de la dernière expédition de Hall, affirme que les indigènes ne sont pas cannibales, comme le croyaient certains, mais qu’ils mangent tous leurs aliments crus144. Il y avait donc quelques relations avec les Inuits, parfois amicales, mais les plus nombreuses étaient de nature commerciale. Il éclatait également des conflits entre Européens et indigènes145. Par exemple, les premiers avaient volé les seconds en 1605, leur prenant leurs équipements, ce qui entraîna plus tard la mort de Hall146. En effet, lorsque celui-ci revint en 1612, il fut tué par un Inuit se vengeant du précédent pillage147.

Finn Gad, op. cit., p. 265 et suiv. James Hall, « James Hall his Voyage forth of Denmarke for the Discovery of Greeneland, in the Yeare 1605 », Samuel Purchas, Hakluytus Posthumus or Purchas His Pilgrimes […] Volume 14, op. cit., p. 333 et suiv. Voir aussi William Baffin, « The Fourth Voyage of James Hall to Groenland, Wherein He Was Set Forth by English Adventurers, Anno 1612 and Slaine by a Greenelander », Samuel Purchas, Hakluytus Posthumus or Purchas His Pilgrimes […] Volume 14, op. cit., p. 376-378. 145 James Hall, « James Hall his Voyage forth of Denmarke for the Discovery of Greeneland, in the Yeare 1605 », op. cit., p. 330 et suiv. 146 James Hall, « The Second Voyage of Master Hall, forth of Denmarke into Groenland, in the Yeere 1606 », Samuel Purchas, Hakluytus Posthumus or Purchas His Pilgrimes […] Volume 14, op. cit., p. 346-348 et 368. Voir également Finn Gad, op. cit., p. 267. 147 James Hall, « James Hall his Voyage forth of Denmarke for the Discovery of Greeneland, in the Yeare 1605 », op. cit., p. 318-352. 143 144

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Adam Olearius, originaire de Magdebourg en Allemagne, était un haut fonctionnaire au service du duc de Holstein, pour le compte duquel il effectua une mission en Perse. Ce voyage lui permit de visiter de nombreux endroits à travers la Russie. De retour chez lui, il entreprit de relater son expédition dans un livre, Beschreibung der muscowitischen und persischen Reise, qui parut d’abord en allemand en 1647, puis fut réédité en allemand et en d’autres langues (anglais, français, néerlandais et italien). En fait, Olearius ne se rendit jamais au Groenland, mais quelques raisons justifient de parler de lui et de son ouvrage dans ces pages. Aux termes d’une pause de quelques années dans les navigations à destination du Groenland, un fonctionnaire de haut rang responsable des affaires douanières du royaume danois, Henrik Müller (1609-1692), sollicita le privilège de pouvoir aller au Groenland et de bénéficier des profits qu’il en tirerait pour une durée de 30 ans. Il obtint ce privilège et engagea pour l’expédition un capitaine hollandais, David Urbanus Dannel (1605-1661). Dannel et son équipage firent un premier trajet en 1652. Par la suite, il retourna sur place à deux reprises, mais cessa ensuite cette activité. Lors du dernier voyage, en 1654, quatre Groenlandais furent enlevés et ramenés au Danemark, après une escale à Bergen, où ils firent l’objet d’un tableau. En cours de route, le seul homme du groupe mourut, mais les trois femmes qui restaient furent amenées à Gottorp, dans le Holstein, où elles furent confiées aux bons soins du chirurgien Reinhold Horn. Ce dernier avait fait partie de l’expédition au Groenland. C’est là qu’Olearius rencontra les trois femmes inuites et qu’il discuta avec Reinhold Horn, et c’est sur la base de ces échanges et en utilisant différents ouvrages anciens qu’il construisit son récit148. Dans son ouvrage, Olearius justifie la digression qu’il fait à ce propos : alors qu’il est en train d’évoquer les Samoyèdes, il voit là une occasion de parler des Groenlandais, car ces deux peuples se ressemblent149. Il mentionne alors les échanges commerciaux entre les hommes de l’expédition et les indigènes, et relate dans ce contexte que les femmes se

Finn Gad, op. cit., p. 283-286, et 294 et suiv. Les Samoyèdes sont une peuplade vivant tout au nord de la Russie et sont aujourd’hui appelés Nenets. 148 149

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vendaient assez volontiers et avec le consentement de leurs hommes. Pour confirmer cette attitude, il raconte la manière dont une des femmes inuites avait proposé des relations sexuelles à l’un des membres de l’équipage du bateau, et même au vu et au su de tous, mais qu’on lui avait fait comprendre qu’une telle chose n’était pas appropriée. À la suite de cet événement, le groupe de Groenlandais avait été entraîné dans la cale du bateau et retenu captif. L’auteur ne donne pas d’autres exemples et ne relate pas que les femmes enfermées dans la cale se seraient par ailleurs comportées de manière immorale150. Olearius décrit encore l’apparence des Groenlandais. Ils sont bien proportionnés, bien que, selon lui, trop trapus et dotés de petits yeux. La couleur de leur peau est sombre, plus sombre encore que le teint de leur visage151. L’une des femmes est cependant plus claire de peau que les deux autres et cela pourrait, selon lui, témoigner de relations avec les anciens habitants chrétiens du pays ; les récits concernant ces derniers étaient bien connus au milieu du XVIIe siècle. Olearius s’interroge beaucoup sur la carnation des Groenlandais. Pline avait écrit que le soleil avait une grande importance et que c’est lui qui causait la couleur sombre de la peau ainsi que le fait que les cheveux frisaient. Cependant, l’auteur démontre, exemples à l’appui, que cette théorie n’est pas valable partout, comme l’indique l’exemple des Groenlandais. Il évoque alors la théorie selon laquelle les hommes à la peau sombre seraient les descendants maudits de Cham, le fils de Noé. Il est intéressant de constater à nouveau que les savoirs antiques demeurent un élément fondamental du récit : bien qu’il convoque le témoignage de Pline, Olearius considère plus opportun de donner l’avantage au point de vue chrétien de la malédiction de Cham. Le racisme constituait, on le voit, l’un des corollaires de la colonisation. La couleur de la peau avait une grande importance, et les justifications chrétiennes prenaient dans ce contexte une dimension fondamentale152.

Adam Olearius, The Voyages and Travels of the Ambassadors from the Duke of Holstein, to the Great Duke of Moscovy and the King of Persia […], Londres, Thomas Dring [etc.], 1662, p. 69 et suiv. 151 Ibid., p. 70 et suiv. 152 Ibid., p. 74 150

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Olearius s’intéresse à l’habileté des indigènes à la chasse et à la pêche, notamment des baleines. Il parle aussi de leur alimentation, précisant qu’elle ne ressemble pas du tout à celle des Occidentaux. Les Groenlandais préfèrent par-dessus tout le lard de baleine et ils boivent de l’eau mais pas de vin. Ils mangent parfois du poisson cru, mais ce dernier trait ne choque pas l’auteur, car cette pratique est répandue en Allemagne et il ne trouve ici rien à redire. Cet exemple permet encore de réaliser l’importance des propres normes de celui qui écrit. Par ailleurs, ils n’ont aucun attrait pour l’or, mais exclusivement pour les outils en fer. Le mode d’existence des Inuits est certes différent de celui des visiteurs, mais pas sur tous les plans. Transparaît ainsi également une certaine admiration envers les Inuits pour leur adresse à la chasse, leur capacité à faire face à des conditions difficiles et le fait qu’ils aient été dotés d’une certaine intelligence. Les descriptions que l’on vient d’évoquer montrent que les indigènes du Groenland pâtissent d’images plutôt négatives. Ils sont agressifs, leurs femmes acceptent de se vendre, ils pratiquent même le cannibalisme et vivent comme des bêtes. Ce sont là des points de vue qui correspondent parfaitement aux représentations que l’on se faisait de manière globale des populations exotiques. Dans ces écrits apparaît clairement l’importance du transfert d’idées d’une région à l’autre et le fait que tout peuple primitif est identique à n’importe quel autre. Malgré l’absolue certitude de leur propre supériorité, les auteurs de ces textes sont forcés de reconnaître que les indigènes l’emportent sur eux dans quelques domaines. Les rapports de forces exprimés sont pourtant évidents et ils le sont encore davantage lorsque l’on voit que les visiteurs se croient autorisés à voler la population et à enlever des individus comme s’il s’agissait d’animaux ou de plantes, dans le but de les exhiber. Ce qu’on dit du pays même est plutôt positif et il se dégage l’image d’un territoire offrant de grandes possibilités. Hans Egede au Groenland Les explorateurs qui se rendirent au Groenland aux XVIe et XVIIe siècles ainsi que les autorités danoises qui avaient la souveraineté sur ce territoire n’avaient pas le moindre doute sur le fait que les indigènes étaient des sauvages païens. Au XVIIIe siècle, ils se convainquirent que l’on pouvait remédier à cette situation. Le premier missionnaire à aller sur place fut le [ 135 ]

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pasteur norvégien Hans Egede (1686-1758) ; il arriva en 1721. Les Frères moraves, alors en Tchéquie, commencèrent à se déployer au Groenland une décennie plus tard, mais ils ne furent autorisés à y mener leur activité qu’en 1733153. Hand Egede était originaire du nord de la Norvège ; il fit ses études à Copenhague, mais devint pasteur dans les îles Lofoten, bien au-delà du cercle polaire. Il était donc habitué aux régions arctiques avant même d’être envoyé comme missionnaire au Groenland. Il était également, bien sûr, l’envoyé du roi, qui prenait en charge cette mission et qui était impliqué dans les affaires commerciales de ce pays154. L’arrivée de Hans Egede au Groenland en 1721 est une date décisive dans l’histoire de cette île. Elle marque le point de départ de la colonisation, bien qu’il fallut encore un certain temps avant que des étrangers viennent s’installer sur place. Toutefois, les représentants de la couronne danoise trouvèrent progressivement leur place et les liaisons par bateau avec l’Europe occidentale devinrent vite régulières. La colonisation s’étendit peu à peu au rythme de l’essor des comptoirs commerciaux et de l’installation des missionnaires155. Egede écrivit ensuite sur ses activités au Groenland et publia son ouvrage Omstændelig og udførlig relation, angaaende den grønlandske missions begyndelse og fortsættelse, samt hvad ellers mere der ved landets recognoscering, dets beskaffenhed, og indbyggernes væsen og leve-maade vedkommende, er befunden (Description et histoire naturelle du Groenland, en français). Il parut en trois volumes entre 1734 et 1743 et fut alors aussitôt édité et traduit dans les principales langues européennes. Pour ce travail, Egede utilisa bien entendu sa propre expérience sur le terrain, mais il fit également usage des sources relatives au Groenland qui étaient accessibles156. Son livre exercera une forte influence sur la manière dont sera abordé le Groenland durant tout le XVIIIe et jusqu’au XIXe siècle ; il est donc opportun d’en étudier les principaux aspects. Voir notamment Søren Thuesen, Gunnar Kristjánsson et Jóan Pauli Joensen, « Religiøs og åndelig kultur », Jón Þ. Þór, Daniel Thorleifson, Andreas Mortensen et Ole Marquardt (dir.), op. cit., p. 260. En allemand, les Frères moraves sont appelés Herrnhuter Brüdergemeine, mais ce mouvement religieux réformiste plonge ses racines dans les doctrines du prêtre et leader religieux tchèque Jan Hus (1369-1415). 154 Richard Vaughan, The Arctic. A History, op. cit., p. 278-279. 155 On trouvera plus de détails sur cette question dans Finn Gad, op. cit. Voir également Richard Vaughan, The Arctic. A History, op. cit., p. 132 et suiv. 156 Finn Gad, op. cit., p. 28. 153

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Egede affirme que les terres groenlandaises sont fertiles. Le pays n’est pratiquement plus mis en valeur et exploité mais, selon les anciens récits, il n’en a pas été toujours ainsi. Jadis, il y avait beaucoup de bétail et l’on y produisait de grandes quantités de beurre et de fromage. Une partie de ces denrées étaient même exportées vers la Norvège, où elles contribuaient à l’approvisionnement du roi. On y cultivait également beaucoup de froment. Il y avait aussi de grandes étendues forestières et du gibier à profusion. En outre, les rivières et la mer qui bordait les côtes ne manquaient pas de poissons ni d’autres animaux marins157. Le Groenland, selon Egede, pouvait accueillir encore plus de monde. Des récits racontaient que l’on y avait trouvé de l’or qui avait été emporté par cargaisons entières, mais Egede affirme cependant qu’on n’y a découvert ni or ni argent. En revanche, poursuit-il, on y trouve du marbre de différents coloris utilisé par les natifs de nombreuses manières158. Dans ses écrits, Egede évoque l’ancien âge d’or du Groenland et nourrit l’espoir de pouvoir ressusciter cette prospérité d’autrefois159. Il argumente en évoquant le climat, qui n’est pas du tout mauvais mais plutôt sain, le fait que les maladies sont rares et que les richesses offertes par le pays sont presque illimitées. L’île a aussi la chance de ne pas connaître d’animaux venimeux ou nuisibles comme les serpents, les grenouilles, les blattes, les souris et les rats. Egede était en outre convaincu que le commerce local pouvait être profitable, pourvu qu’il se trouve des gens pour venir entreprendre de telles affaires160. Il brosse ainsi l’image d’une véritable terre de possibilités qui n’attendrait que des individus entrepreneurs pour retrouver la prospérité d’antan. L’un des objectifs de l’auteur était de parvenir à savoir ce qu’il était advenu de la population scandinave médiévale, et en particulier de celle de la colonie de l’est (Eystribyggð), qui avait vécu là dans de bonnes conditions. Dans la région où il était installé, il ne semblait pas y avoir de traces de leur présence. Par contre, il comptait bien, ainsi que les autorités danoises, les retrouver et venir en aide à ses coreligionnaires. La réelle attention que les autorités danoises accordèrent au Groenland dès le début du XVIIe siècle était liée aux espoirs de retrouver les descendants de ces 157 158 159 160

Hans Egede, op. cit., p. 29 et suiv. Ibid., p. 33-35. Ibid., p. iii. Ibid., p. 135 et suiv., et 164 et suiv.

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colons nordiques161. On pouvait envisager que ces derniers s’étaient écartés du christianisme, et il était donc impératif de remettre dans le droit chemin ceux qui s’étaient égarés162. Il est vraisemblable que les récits des frères Zeno, qui étaient connus de tous, aient encouragé ces efforts pour retrouver ce peuple « civilisé » du Groenland qui avait peut-être maintenu ses mœurs d’antan, menant une existence aisée, comme cela apparaissait dans les anciennes sources et sous la plume des frères Zeno. Ce projet de raviver ce christianisme déchu et d’étudier les mœurs de ces Scandinaves n’aboutit toutefois pas, car Egede ne les retrouva pas, pas davantage que ses successeurs. L’espoir de restaurer l’âge d’or du Groenland ne disparut cependant pas avec Egede et il se poursuivit pendant longtemps. De son côté, Hans Egede se concentra sur la christianisation des Inuits. Ce dernier, à bien des égards, tenait un discours bienveillant sur les indigènes. Selon ses écrits, ils sont bien bâtis, leur visage est en fait large, leurs lèvres épaisses et leur nez aplati. Celui-ci ainsi que leurs oreilles sont de couleur sombre et de ce qu’il dit, on peut en inférer qu’une pareille apparence a quelque chose d’exotique et de plutôt disgracieux. Ils tombent rarement malades, hommes et femmes sont industrieux, et en outre, ils se montrent amicaux et aimables. La jalousie, la haine, la malice et les querelles sont inconnues parmi eux. Dans leur idiome, il n’existe d’ailleurs pas le moindre mot ou concept permettant d’exprimer des sentiments ou des relations de ce type. Ils mettent en commun la plupart des choses et pourvoient aux besoins de ceux qui ne peuvent pas travailler. Selon Egede, d’autres peuples auraient eu différentes choses à apprendre de ces Groenlandais qui se montrent également d’humeur joyeuse et ne se prennent pas trop au sérieux, sans que cela soit aux dépens d’autrui. Jamais ils n’ont offensé ni causé de dommages à Egede ou à ses compatriotes, à moins que ce ne soit en réaction à une provocation163. Les Groenlandais se montrent également tendres envers leurs enfants et ne crient jamais contre eux, les laissant pour l’essentiel faire ce qu’ils veulent. Egede affirme qu’à maints égards, eux-mêmes sont comme des enfants et qu’il faut les instruire comme on le fait avec les enfants, en répétant fréquemment les choses et en procédant par comparaisons simples et claires164. Cette disposition enfantine se Ibid., p. ii. Voir également Finn Gad, op. cit., p. 24 et suiv., et 268. Hans Egede, op. cit., p. ii. Ibid., p. 94 et suiv. Ce n’est pourtant pas tout à fait véridique ; voir Finn Gad, op. cit., p. 169 et suiv. 164 Hans Egede, op. cit., p. 161 et suiv.

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manifeste de diverses autres manières, comme dans leur innocence naturelle ou leur simplicité, leur sobriété et leur liberté. La seule chose qui manque à ce peuple pour qu’il atteigne la parfaite félicité, c’est qu’il se convertisse à la foi chrétienne, affirme Egede165. Ce discours tient compte des récits relatifs aux peuples primitifs des autres régions, en Amérique et en Afrique, avec leurs comportements infantiles et primitifs. Selon Egede, les Inuits ressemblent fort à de tels peuples en ce qui concerne leurs attitudes. Egede se dit contraint à une forme d’admiration vis-à-vis du comportement des Groenlandais, qui sont spontanés et aimables. Il ne s’attendait pas à une telle chose de la part de gens aussi dépourvus d’éducation et de bons usages. Leur langue est variée, riche en nuances et d’une rare puissance. Il décrit même leurs jeux, notamment un jeu de balle qui est assez populaire166. Ils ressemblent aux populations qui lui sont familières, s’adonnant à des jeux comparables. Il pense même trouver un grand nombre de similitudes entre les coutumes des Groenlandais et des Juifs, ce qui l’amène à se demander si les Inuits ne seraient pas les descendants de l’une des 10 tribus d’Israël, peut-être chassés par la guerre et qui se seraient ensuite dispersés à travers le monde167. Il s’efforce ainsi, comme bien d’autres l’ont fait avant lui dans d’autres contextes, de relier un peuple à une origine « reconnue », faisant des Groenlandais des membres de la grande famille à partir de laquelle a émergé le christianisme. Ses efforts consisteraient donc à les extirper d’une sorte de captivité, c’est-à-dire de les faire passer de la barbarie et du paganisme au christianisme, à la civilisation, en les dotant d’une origine bien connue. Les Groenlandais apparaissent dans cette présentation comme de nobles sauvages, mais ils ne sont pourtant pas totalement exempts de défauts, selon Egede, qui les décrit également comme indolents et sales, car ils ne se lavent que rarement. Il évoque aussi le fait que certains d’entre eux, depuis qu’ils ont appris à boire de l’alcool, apprécient cette pratique et ne refusent jamais ce genre de boisson. Il trouve que leur libertinage est un défaut dont pâtit leur raison, et il arrive qu’ils volent les étrangers. Cet aspect négatif de la manière de vivre des Inuits reste pour Egede modique comparé aux qualités dont ils font preuve168. 165 166 167 168

Ibid., p. 160. Ibid., p. 123 et suiv. Ibid., p. 148. Ibid., notamment p. 97-99, 106 et 108.

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Le texte d’Egede sur le Groenland est remarquable à plusieurs égards. On peut dire qu’il met de l’avant deux points principaux : d’une part, les possibilités que présente le pays et, d’autre part, la population et ce qui la caractérise. Sa description de la fertilité des terres ressemble à certains égards à celles des îles bienheureuses, en dépit des inconvénients locaux. En même temps, elle est une invitation lancée à la couronne à entreprendre la colonisation et l’édification, ou la réédification, d’une colonie, ainsi qu’il présente la chose ! On ne doit pas considérer qu’Egede ait pris en compte un quelconque droit des Inuits sur la terre qu’ils habitaient et sur les ressources de celle-ci. Il était le représentant des colonisateurs et n’avait pas de doute sur la légitimité du droit de ces derniers. La présentation que fait Egede des habitants du Groenland est tout à fait sur la même ligne que les descriptions contemporaines relatives aux nobles sauvages qui peuplent les régions éloignées du monde, comme on l’a vu. La bonté de ces derniers était quasiment illimitée. Ils présentaient en outre parfois un physique avenant et, pour certains, pouvaient même ressembler aux humains civilisés. Pour Egede, les Groenlandais vivaient à de nombreux égards comme de vrais chrétiens. Il restait cependant à franchir un pas : leur faire connaître le christianisme et la civilisation afin de venir à bout des défauts qu’il considérait être les leurs. L’ouvrage d’Egede posa les bases d’un changement dans les représentations que l’on se faisait du Groenland. Celles-ci avaient souvent été négatives, et reposaient surtout sur les récits d’expéditions écrits à partir des environs de 1600, qui présentaient les Inuits comme des barbares rustres et agressifs. Grâce à Egede, ces représentations devinrent bien plus positives et, dans leur sillage, on accorda beaucoup plus d’intérêt à leur image de nobles sauvages, les préoccupations du missionnaire étant justement de faire apparaître son action auprès des Groenlandais comme une entreprise prometteuse et non pas incontrôlable.

Les ouvrages généraux sur le Groenland Les ouvrages généraux écrits entre 1500 et 1740 proposent sur le Groenland des récits assez différents quant à leur teneur comparativement à ceux dévolus à l’Islande, et leurs auteurs sont pour la plupart les mêmes que ceux qui ont déjà été mentionnés à propos de l’Islande. Dans un premier temps vont être examinés quelques-uns de ces ouvrages généraux du XVIe siècle, [ 140 ]

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car ils ont été la source de nombre de descriptions ultérieures. Dans un second temps seront évoqués quelques ouvrages érudits du XVIIe siècle qui parlent précisément du Groenland. Et dans un troisième temps, il s’agira d’examiner des ouvrages généraux composés entre la fin du XVIIe et le milieu du XVIIIe siècle dans lesquels le Groenland est traité. De cette manière, on obtiendra une vision d’ensemble satisfaisante des représentations que l’on se faisait de ce pays dans les ouvrages de cette époque. Le Groenland selon Jakob Ziegler et Olaus Magnus Lorsque, en 1532, Jakob Ziegler évoqua le Groenland dans son ouvrage Schondia, il le fit d’une manière détaillée comparativement à ce qu’il fit pour les autres pays du Nord. Il dit que ce pays tire son nom de sa grande couverture herbeuse et évoque la production en grande quantité de fromage et de beurre. Il signale aussi qu’il y a là deux églises cathédrales, car ce territoire appartient au monde chrétien. La religion chrétienne s’y trouve toutefois dans une mauvaise situation, la sorcellerie y étant courante, comme c’est aussi le cas en Laponie, ce qui semble logique dans la mesure où, pensait-on, les deux territoires étaient vraisemblablement reliés entre eux. Ainsi, les Groenlandais ont l’habitude de mettre en danger les bateaux étrangers avec leur magie dans l’objectif de venir ensuite les piller. Il mentionne également les bateaux de peau, mais sans les mettre en lien avec les Inuits, qu’il qualifie de nains, de pygmei, lesquels mènent dans le sud des expéditions de pillage169. Le texte de Ziegler repose manifestement sur différentes sources. La description du Groenland d’Ívar Bárðarson semble avoir été bien connue à ce moment et avoir fourni un matériau abondant. Cet ouvrage avait été publié en néerlandais, mais il peut néanmoins avoir été accessible auparavant, comme on l’a déjà signalé170. Il est également possible que Ziegler ait pu avoir accès au Miroir royal norvégien ainsi qu’aux brèves informations données par Adam de Brême. Selon lui, le Groenland présente des affinités avec les îles bienheureuses en raison des perspectives d’exploitation agricole qu’il offre. Il est chrétien et donc, à certains égards, civilisé, bien que l’on y pratique la sorcellerie et le pillage. Il semble assez évident que Jacob Ziegler, op. cit., p. 5-7. Voir également ce qu’écrit Sebastian Münster, Cosmographei oder Beschreibung aller Länder […], Bâle, H. Petri, 1550, p. dcccclxxxvii. 170 Iver Boty [Ívar Bárðarson], op. cit., p. 163.

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Ziegler fait ici référence à l’ancienne population norroise. Il y vit cependant également un peuple qui n’a pas la même origine. Il est à la limite de l’humanité, car les individus sont contrefaits et sont nains. La description qu’il fait des Pygmées du Groenland est sans doute empruntée à Claudius Clavus dans de la première partie du XVe siècle. Il est par conséquent assuré que Ziegler ait appuyé son travail exclusivement sur des sources médiévales, les seules qu’il ait eues à sa disposition. Son influence allait toutefois être importante au cours des siècles suivants. Lorsque Olaus Magnus évoque le Groenland dans son Historia de gentibus septentrionalibus, il entremêle lui aussi différents récits. Il reprend l’accusation faite aux indigènes d’être des pirates, ajoutant qu’ils attaquent tous les navires en perçant un trou dans leur coque. Il mentionne en outre leurs bateaux particuliers faits de peau et affirme avoir eu l’occasion d’en voir deux spécimens, qui avaient été ramenés à Oslo171. Il relate encore le fait que les Groenlandais habitent des maisons qui ont vraiment l’apparence de bateaux retournés et qu’ils utilisent parfois des côtes de baleines comme poutres. Le récit du combat de ces habitants de petite taille contre les grues qui vivent là en grand nombre paraît aussi étrange qu’incroyable, mais Olaus Magnus considère les Groenlandais comme des Pygmées172 et affirme qu’il n’aurait jamais ajouté foi à cette histoire de combat avec des oiseaux si Homère et Solinus n’avaient pas justement rapporté de tels phénomènes173. Olaus Magnus emprunta donc cette information à Ziegler, et, au-delà, aux auteurs de l’Antiquité. Il redirige sur le Groenland des récits relatifs à des peuples merveilleux et lointains, comme les chercheurs John Gillies et François Hartog l’ont montré dans leurs analyses sur la manière dont ce qui est exotique est rendu intelligible. Ce que nous disent Olaus Magnus et Ziegler présente quelques différences. Le second semble considérer qu’il existe deux sortes de peuples au Groenland, ce qui n’est pas le cas du premier, selon lequel il n’y a que des Pygmées. D’autres auteurs reprirent

Olaus Magnus, Histoire et description des peuples du Nord, op. cit., p. 65. Voir également Finn Gad, op. cit., p. 213. 172 Finn Gad, op. cit., p. 212. 173 Olaus Magnus, Historia om de nordiska folken. Volume 1, op. cit., p. 92-96. Cette légende plonge ses racines dans l’ouvrage de Pline, qui évoque l’existence en Inde de gens de petite taille, des Pygmées, dont la taille ne dépassait pas trois empans (soit moins d’une soixantaine de centimètres) et qui livraient un combat perpétuel contre les grues (Pliny, Natural History. Volume 2, op. cit., p. 523-524). Voir également Kirsten A. Seaver, « “Pygmies” of the Far North », op. cit., p. 74-76.

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ces motifs au cours du XVIIe siècle en y ajoutant quelques éléments supplémentaires. Les récits des frères Zeno s’étaient, comme on l’a vu, popularisés et demeurèrent longtemps une source majeure au sujet du Groenland174. Quelques ouvrages érudits sur le Groenland aux XVIIe et XVIIIe siècles Le Groenland fit l’objet d’un intérêt croissant au XVIIe siècle. La chose était liée, comme on a déjà eu l’occasion de le dire, à la recherche de voies maritimes vers l’Extrême-Orient, à la forte augmentation de la pêche aux mammifères marins ainsi qu’à l’espoir d’y découvrir des ressources en métaux précieux, espoir que l’on retrouve à l’égard des autres « nouveaux mondes ». L’intérêt pour le Groenland fut même bien plus grand que celui suscité par l’Islande à cette époque, car les gens brûlaient d’en savoir davantage à propos de cette grande terre. Quelques auteurs se mobilisèrent donc à cet effet au XVIIe siècle et apportèrent leur contribution par des rapports détaillés sur le Groenland qui s’appuyaient sur les sources alors disponibles. On a évoqué dans l’introduction de ce chapitre le texte d’Ívar Bárðarson, alias Iver Boty. Son Traité sur le Groenland parut en anglais en 1625 et fut de ce fait largement accessible et souvent cité, notamment en raison des richesses censées se trouver dans ce pays : l’abondance de poissons et de baleines, la multitude d’animaux domestiques qui, par endroits, broutent l’herbe sans qu’il soit besoin de les surveiller. Le climat est en outre si favorable que le blé peut y pousser, et même les noix, et on trouve en plus de l’argent et du marbre175. Ce récit permet d’expliquer la raison pour laquelle on regardait volontiers le Groenland à cette époque, et encore au XVIIIe siècle, sous un jour utopique, et aussi la raison pour laquelle beaucoup portaient un regard intéressé sur ce pays. La lecture de cet ouvrage indique clairement à quelle source Hans Egede est allé puiser lorsqu’il parle de l’opulence de l’île176.

174 175 176

Sebastian Münster, Cosmographia, Das ist : Beschreibung der gantzen Welt, op. cit., p. 1368. Iver Boty [Ívar Bárðarson], op. cit., p. 163-171. Ibid., notamment p. 168-169. Voir aussi Finn Gad, op. cit., p. 7.

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L’éditeur et cartographe anglais Richard Blome (1635-1705) est l’un de ceux qui évoquèrent le Groenland de cette manière à la fin du XVIIe siècle : On raconte que, dans plusieurs régions du Groenland, certaines terres donnent un froment d’aussi bonne qualité que n’importe où dans le monde ; et les châtaignes sont si grosses qu’elles ont la taille de pommes ; les montagnes offrent du marbre de toute sorte de couleurs ; l’herbe des pâturages est bonne et permet de nourrir petit et grand bétail ; on y trouve des chevaux, des cerfs, des loups, des renards, blancs et noirs, des ours, des castors, des martres, etc. On dit que la mer est pleine de grands poissons, comme les loups de mer, les chiens de mer et les veaux marins, mais elle est avant tout riche en baleines […] que le poisson appelé Marhval avait une défense ou une corne si robuste et si longue […] et on assure que cette corne a la même taille, la même forme, est de la même matière et présente les mêmes propriétés que celles attribuées aux licornes177. Cet extrait exprime de manière claire l’idée d’une surabondance et de ressources infinies au Groenland. Le pays est en outre enveloppé de mystère par l’évocation de la parenté d’une espèce de baleine avec les licornes. Ce lien est en fait opportun. Le Groenland a longtemps été vu comme un pays mystérieux. Ce sont là des représentations liées à la population et au pays bien mises de l’avant au cours du XVIIIe siècle. On voit donc que Blome utilise principalement la présentation faite par Ívar Bárðarson ou bien d’autres sources l’ayant mis à profit. Cela dit, ce texte correspond également à différents récits relatifs à la richesse infinie des nouveaux mondes.

Traduction libre de « They say that in several parts of Groenlandt there are Lands which bear as good Wheat as any ground in the World ; and Chestnuts so large, that their kernels are as big as Apples ; that the Mountains yield Marble of all sorts of colours ; that the Grass for Pastures is good, and feeds quantities of great and small Cattel, that there are Horses, Stags, Wolves, Foxes, Black and White, Bears, Beavers, Martles, &c. That the Sea is full of great Fishes, as Sea-Wolves, Dogs, and Calves, but above all of Whales […] that their Fish Marhval carrieth a Tooth or Horn so strong and long […] and they assure us that the Horn is of the same greatness, form and matter and hath the same properties as those which we here esteem on the Unicorne » (Richard Blome, A Geographical Description of the Four Parts of the World Taken from the Notes & Workes of the Famous Monsieur Sanson, Geographer of the French King, and Other Eminent Travellers and Authors […], Londres, T.N. for R. Blome, 1670, p. 5). 177

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Parallèlement à l’évocation de l’opulence, il était également fréquent de parler de la ville d’Alba mentionnée par les frères Zeno et dont on affirmait qu’elle se trouvait sur la côte est de l’île. Selon ces récits, on y trouvait un modèle de société semblable à la vie monacale ; l’existence de cette ville fut longtemps tenue pour réelle. Certains auteurs affirmaient que les habitants de ce pays étaient d’ailleurs grands, forts et de carnation blanche, mais que le christianisme y était en mauvaise situation. Peut-être pensaient-ils aux descendants de la population norroise médiévale. En plus de cette catégorie d’habitants, il y avait un autre peuple, des Inuits, dont on pensait qu’ils avaient la taille de nains et ressemblaient davantage à des singes qu’à des humains, comme l’exprimera l’historien et professeur de grec Rudolf Capel (1635-1684) dans la seconde partie du XVIIe siècle178. Au milieu du XVIIIe siècle, ces visions des choses furent moins courantes et il était fréquent de discuter de l’existence d’un âge d’or, ancien et disparu depuis longtemps. Ce fut le cas du géographe allemand M. Anton Friderich Büsching (1724-1793) dans son livre Neue Erdbeschreibung (1754). L’idée qui prévalait alors était qu’il avait existé un âge d’or du temps d’Erik le Rouge et de sa postérité. À leur arrivée, les terres étaient fertiles et le climat, clément179. Les choses, pensait-on, avaient évolué de la manière suivante : c’étaient les descendants d’Erik qui avaient fondé la ville d’Alba ainsi que le monastère de saint Thomas180 mais, à présent, tout cela était révolu et c’était une autre sorte d’existence qu’offrait le Groenland. Au cours du XVIIIe siècle, on prit également l’habitude d’évoquer les habitants du Groenland comme de nobles sauvages. Ils furent alors décrits à la manière de Hans Egede, en mettant de l’avant leur goût pour la musique, le fait qu’ils étaient conciliants les uns envers les autres et qu’ils chérissaient leurs herbages. On mentionnait volontiers leur aptitude à vivre dans un pays où la vie était difficile, leur habileté à la chasse,

Rudolff Capel, op. cit., p. 175. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’idée dominante était en effet que les colons norrois avaient autrefois trouvé une situation d’abondance au Groenland, mais que le pays s’était par la suite dégradé. Voir notamment Anton Friedrich Büsching, Neue Erdbeschreibung, p. 266 ; ainsi que Melissantes [Johann Gottfried Gregorii], op. cit., p. 963. 180 Anton Friedrich Büsching, Neue Erdbeschreibung, erster Theil, welcher Dänemark, Norwegen, Schweden, das ganze rußische Kaisertum, Preussen, Polen, Hungarn, und de europäische Türken, mit denen dazu gehörigen und einverleibten Ländern, enthält, Hambourg, Johann Carl Bohn, 1754, p. 278. 178 179

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leur maîtrise dans la construction de bateaux qu’ils savaient parfaitement utiliser. On évoquait leur façon de travailler les peaux et de se confectionner des vêtements181. En même temps, les Groenlandais étaient décrits comme des sauvages sans foi ni loi ; ils étaient voleurs, fourbes, rancuniers et prompts à tuer leur prochain, ils étaient enclins à la sorcellerie et ils adoraient le Diable182. Ils étaient en outre nains, sentaient mauvais, éprouvaient du dégoût pour les aliments que consommaient les Européens, leur préférant la viande crue des bêtes sauvages, et ils buvaient même de l’eau de mer sans en ressentir le moindre désagrément183. Ils étaient encore méfiants comme des animaux, peu intelligents et possédaient leurs femmes en commun. La plupart vivaient dans des cavernes et étaient encore plus disposés que les Islandais à la compagnie des fantômes, dans la mesure où ils avaient une moindre connaissance de la parole de Dieu184. Cette image, en partie construite à partir des récits du début du XVIIe siècle laissés par des explorateurs à propos des indigènes, fut également très influente et définit les Inuits comme une humanité sauvage, fruste et primitive restée bloquée à un stade infantile. Il s’agissait donc d’un peuple sans histoire qui avait plus d’affinités avec les animaux qu’avec les hommes185. Ce discours concorde parfaitement avec les descriptions relatives aux peuples primitifs des autres régions du monde, en Afrique et en Amérique. Il ressemble également beaucoup aux présentations dystopiques qui étaient faites des Islandais à la même époque. Ce sont donc des représentations assez claires qui se manifestent dans les ouvrages généraux. Des images d’un pays où se trouvent de grandes richesses, à l’instar des nouveaux mondes, d’une ancienne civilisation et,

181 Sir John Narborough et al., An Account of Several Late Voyages & Discoveries to the South and North. Towards the Straights of Magellan, the South Seas, the Vast Tracts of Land beyond Hollandia Nova, &c. Also towards Nova Zembla, Greenland or Spitsberg, Groynland or Engrondland, &c […], Londres, Sam. Smith, Benj. Walford, 1694, p. 199, et 204 et suiv. 182 Ibid., p. 201 et suiv. 183 François Pétis de la Croix et Hieronymus Dicelius, op. cit., p. 375 et suiv. ; Alain Manesson Mallet, Description de l’univers. Tome 1, op. cit., p. 300. Voir également Melissantes [Johann Gottfried Gregorii], op. cit., p. 965. 184 François Pétis de la Croix et Hieronymus Dicelius, op. cit., p. 375 et suiv. 185 Voir notamment Patrick Brantlinger, Dark Vanishings. Discourse on the Extinction of Primitive Races, 1800-1930, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 2003, p. 40 et suiv.

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peut-être, d’une société exemplaire ; et aussi des images d’hommes sauvages, nobles et de nature enfantine, et finalement de barbares frustes et sans foi ni loi qui ressemblaient avant tout à des animaux.

Résumé de la période allant de 1500 à 1750 Lorsque l’on observe les visions portées sur l’Islande et le Groenland qui se firent jour au cours de cette période, il apparaît que les sources antiques et médiévales demeurèrent prépondérantes, certaines ayant d’ailleurs été publiées au XVIe siècle. Mais progressivement sont arrivés de nouveaux ouvrages qui occupèrent une place dominante dans les discours relatifs à ces deux îles, comme ceux d’Olaus Magnus, de Sebastian Münster, d’Abraham Ortelius, puis de Dithmar Blefken. Pour le Groenland, le récit d’Ívar Bárðarson et celui des frères Zeno furent particulièrement importants. Plus tard, les récits des explorateurs des XVIe et XVIIIe siècles ainsi que l’ouvrage du missionnaire Hans Egede au XVIIIe siècle exercèrent une grande influence sur les représentations du Groenland et des Groenlandais. John Gillies soutient que, globalement, au XVIIe siècle, des changements dans la façon de considérer les territoires exotiques sont intervenus par rapport au siècle précédent. Jusqu’alors, ces représentations étaient surtout fondées sur les attitudes exprimées par les auteurs de l’Antiquité, ce que Gillies appelle ancient poetic geography. Toutefois, à partir du XVIIe siècle, ces idées ont connu des modifications « in terms of post-Renaissance forme of the discourses of race, slavery, the “noble savage”, “ l’exotisme” 186 ». Ces changements dont parle Gillies sont évidents lorsque l’on considère les descriptions émanant de ces pays, qu’il s’agisse de l’Islande ou du Groenland, pour la période précédant 1750. On peut néanmoins affirmer que les représentations médiévales, avec leurs racines antiques, se sont dans de nombreux cas coulées dans les récits ultérieurs et en sont devenues une composante. Concernant le Groenland, le discours colonisateur est progressivement devenu dominant au XVIIe siècle. Il reposait largement sur les relations des explorateurs écrites vers 1600. Les points de vue qui y étaient exprimés étaient souvent négatifs, décrivant les indigènes comme de frustes sauvages ayant plus d’affinités avec les animaux, des sortes de nains sans 186

John Gillies, op. cit., p. 28.

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véritable langage. Cette image du Groenland a été fréquente jusqu’à la fin de la période envisagée ici. Elle faisait partie d’un discours colonisateur, mais concordait également avec les représentations communes que l’on se faisait à propos de l’extrême Nord. Le pays lui-même était souvent montré comme une île dystopique en raison du froid qui y régnait, de la glace et du manque de végétation. Au cours du XVIIIe siècle s’est développée la vision que l’on peut qualifier de noble sauvage. Cette attitude que l’on voit par exemple clairement à l’œuvre chez le missionnaire Hans Egede a été largement adoptée et apparaît donc par la suite dans de nombreux autres ouvrages. Egede décrivait en outre le Groenland comme une sorte d’île paradisiaque. Ses idées reposaient sur des sources médiévales, mais elles étaient également liées à un discours imprégné d’esprit colonial sur la richesse et l’abondance des pays récemment découverts. Ce discours utopique était aussi en relation avec les idées relatives à l’histoire du peuplement scandinave médiéval et à cet âge d’or passé. Ces opinions eurent la vie longue : le rôle des Européens au Groenland était de restaurer cet ancien mode de vie, cet âge d’or d’autrefois et qui existait peut-être encore dans la ville d’Alba, quelque part sur la côte est de l’île. Lorsque l’on considère les présentations données de l’Islande pour cette période, différentes choses apparaissent. Ce pays était volontiers dépeint comme une mauvaise île, située dans le Nord lointain. Le point de départ de ce type d’information remonte aux sources médiévales où l’Islande avait été décrite comme une terre de feu et de glace sur laquelle toute vie humaine s’avérait difficile. Ces récits se sont mêlés à un nouveau matériau apparu aux XVIe et XVIIe siècles. Le récit de voyage de Gories Peerse sans oublier les traductions de Blefken eurent une importance considérable sur ce matériau. Dans ces ouvrages, c’est un territoire ultime aux marges de l’Europe qui était décrit. On y évoquait la barbarie effrénée de ses habitants, mais cette discussion, que l’on retrouvait dans d’autres récits comparables de cette époque, avait également partie liée avec le discours sur les peuples et les contextes que l’on rencontrait dans les régions éloignées du monde : un discours colonial qui est si évident lorsqu’il s’agit du Groenland. Cette sorte de discours à propos de l’Islande était répandue et même dominante à la fin de notre période.

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Cela dit, l’Islande était aussi une bonne île où habitait un peuple primitif dans le Nord le plus lointain et qui vivait de ce que la nature avait à lui offrir et qui pouvait même devenir pluricentenaire. Ces descriptions reposaient en premier lieu sur l’ouvrage d’Adam de Brême, mais se sont par la suite mélangées aux discours relatifs au noble sauvage. Ce type de discours sur le caractère enfantin et l’innocence des Islandais eut cours pendant toute la période. Il était également lié à celui relatif à l’île bienheureuse où le beurre dégouttait de chaque brin d’herbe et où le peuple vivait dans la prospérité. De telles idées reposaient sur un socle ancien, notamment sur les récits relatifs aux îles bienheureuses situées à l’ouest, mais elles furent aussi liées par la suite au discours sur la richesse des nouveaux mondes, comme c’était le cas pour le Groenland. Enfin, on ne doit pas oublier que l’Islande était également présentée à cette époque comme un pays civilisé. Cette opinion devait beaucoup à Saxo Grammaticus, dont les idées étaient bien connues à cette époque. Elle s’est renforcée dans le sillage des écrits de protestation émanant des Islandais et en raison d’un regain d’intérêt pour la philologie nordique aux XVIIe et XVIIIe siècles. Parallèlement, il existait aussi des récits où l’Islande était mentionnée comme un pays comparable aux pays scandinaves continentaux et où l’existence des gens apparaissait comme normale. Force est donc de constater un discours multiple et complexe sur le Groenland et l’Islande, ou plutôt de nombreux types de ce discours, sur la période qui va du milieu du XVIe au milieu du XVIIIe siècle.

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Chapitre 3 De 1750 à 1850. Images incertaines L’histoire politique et littéraire de l’Islande nous offre des perspectives encore plus hautes, apportant la démonstration qu’il n’est d’endroit, de conditions matérielles, où les hommes ne sauraient être que des barbares ; que les pays les plus rudes et les plus incultes, les régions les plus désolées et les plus inhospitalières, peuvent devenir le séjour de nations participant aux qualités les plus élevées de notre nature commune ; que les vents glacés et les rochers recouverts de neige du Nord ne sauraient éteindre les flammes de l’imagination du poète ni enrayer ce sentiment de piété qui amène l’homme, en tout lieu, à reconnaître la présence et la puissance de son Créateur1. James Nicol, An Historical and Descriptive Account of Iceland, Greenland, and the Faroe Islands

C’est ainsi que le géologue écossais James Nicol (1810-1879) évoque l’Islande dans son ouvrage intitulé An Historical and Descriptive Account of Iceland, Greenland, and the Faroe Islands, qui parut en 1840. On y trouve exposé le fait que l’Islande, grâce à son histoire, montre qu’un environnement et des conditions difficiles n’empêchent pas la culture et l’énergie créatrice de prospérer et d’atteindre l’excellence. Nicol reprend ici une image répandue, et même dominante, de l’Islande au milieu du XIXe siècle. Il est donc fondamental, lorsque l’on se penche sur la période qui va de 1750 à 1850, de se demander de quelle manière s’est opéré ce changement de perspective et quelles en sont les principales causes.

Traduction libre de James Nicol, An Historical and Descriptive Account of Iceland, Greenland, and the Faroe Islands ; with Illustrations of Their Natural History, Édimbourg et Londres, Oliver & Boyd [etc.], 1840, p. 18 et suiv. 1

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Vers le milieu du XVIIIe siècle, les anciens écrits relatifs à l’Islande et au Groenland n’exerçaient plus la même influence qu’auparavant. Comme l’écrivait Uno von Troil, ils étaient vivement rejetés en raison de leur manque de fiabilité et parce qu’ils étaient empreints d’ignorance et de partialité2. Ce qu’exprime Uno von Troil était en accord avec l’esprit du moment : rejeter les anciennes superstitions et se fonder sur de nouvelles recherches et observations. Ses observations se placent ainsi dans la lignée des idées des Lumières, où l’on privilégiait l’acquisition de connaissances, les méthodes et les déductions scientifiques, les classifications et les définitions, ainsi que les explications rationnelles. À l’inverse, les superstitions, les vieilles croyances et autres attitudes conservatrices étaient remises en question, toujours au profit de recherches où dominaient la neutralité de l’observation et la quête de règles universelles dans tous les domaines, non seulement dans le cadre des sciences de la nature, mais également dans celui des sociétés humaines3. Les Lumières, qui sont à leur apogée au milieu du XVIIIe siècle, ne sont évidemment pas apparues en tant que telles du jour au lendemain, mais constituent l’aboutissement d’une évolution séculaire, de renaissances, de révolutions scientifiques et de découverte de nouveaux horizons4. Conformément aux idées de l’époque, c’était surtout l’environnement humain, humainement transformé, qui mobilisait l’intérêt, car on pouvait espérer créer les conditions les meilleures pour une bonne existence. Si la nature sauvage était admirable, c’était parce qu’y apparaissait une cohérence comparable aux actions des hommes ; la nature vierge n’apparaissait donc pas, en général, comme désirable, mais bien plutôt comme suspecte et dangereuse, contraire aux intérêts de l’homme. On peut dire que les expéditions scientifiques, dans la foulée des courants d’idées dominants, constituent l’une des caractéristiques de la seconde partie du XVIIIe siècle. Les autorités, un peu partout dans l’Europe de cette époque et encore au siècle suivant, eurent fort à cœur d’organiser des expéditions avec l’objectif d’explorer les contrées peu connues ou même inconnues jusqu’alors. Les îles jouissaient, dans ce contexte, d’une faveur considérable, dans la mesure où on les voyait souvent, en raison de leur Uno von Troil, op. cit., p. xix. Voir notamment Peter Hamilton, « The Enlightenment and the Birth of Social Science », Stuart Hall et al. (dir.), op. cit., p. 23-24. 4 John P. MacKay, Bennett D. Hill et John Buckler, A History of Western Society. From Absolutism to the Present. Volume 2, Boston et New York, Houghton Mifflin Company, 2006, p. 595-623. 2 3

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isolement, comme des sortes de conservatoires d’une nature et d’une humanité autrement disparues depuis longtemps5. Les ouvrages relatant les expéditions de ce genre, y compris les romans, connurent une grande popularité auprès d’un public avide de ces récits de voyage, qui jouèrent un rôle certain pour de nombreux Européens dans la constitution de leur propre image, car les descriptions des confins et d’autres parties du monde leur renvoyaient une image d’eux-mêmes, comme par effet de miroir6. Une grande énergie fut déployée pour explorer des terres hors de l’Europe, mais on s’appliqua également à mieux connaître différents lieux situés aux marges de ce continent. On procéda de plus en plus à de véritables reconnaissances, au sens propre du terme, de ces lieux en les explorant dans le détail, et non plus, comme on l’avait fait par le passé, en se contentant de visiter les régions côtières. Ces explorations contribuèrent au développement de collections, de classements et de recherches, à l’instar des travaux du botaniste suédois Carl von Linné (1707-1778). La perspective d’intérêts commerciaux et de profits n’était cependant jamais loin, l’objectif étant de trouver des produits exploitables et rares et de les ramener afin d’en tirer profit7. La philosophe et historienne Alexandra Cook a utilisé à ce propos l’expression de « mariage entre la botanique et l’empire8 ». Les expéditions d’exploration mirent également de plus en plus souvent le cap vers le nord, et on doit ainsi mentionner le fait qu’autour de 1800, on repartit à la recherche de meilleures voies navigables pour atteindre l’Extrême-Orient, notamment en passant par la côte occidentale du Groenland, en empruntant le passage entre les îles situées au nord de la côte canadienne et continuant au-delà. Ces entreprises, en suspens depuis le XVIIe siècle, furent alors remises au goût du jour. Certains explorateurs montrèrent justement, sur la base de leur propre expérience, que la navigation le long de la côte ouest du Groenland était plus praticable qu’auparavant. Cela incita les navigateurs à se lancer dans ces parages pour se rendre aussi loin qu’ils le pouvaient vers le nord9. Outre le désir de découvrir une John R. Gillis, op. cit., p. 4. Mary Louise Pratt, op. cit., p. 23. Ibid., p. 23 et suiv., et 34. Alexandra Cook, « Politics of Nature and Voyages of Exploration. Some Purposes and Results », Anna Agnarsdóttir (dir.), op. cit., p. 132 et suiv. 9 Bernard O’Reilly, Greenland, the Adjacent Seas, and the North-West Passage to the Pacific Ocean, Illustrated in a Voyage to Davis’s Strait, During the Summer of 1817, Londres, Baldwin, Cradock and Joy, 1818, p. 150. 5 6 7 8

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route praticable pour atteindre la Chine, les navigateurs étaient également attirés vers les régions septentrionales, comme autrefois, par la perspective de la chasse à la baleine et aux autres mammifères marins, par le commerce et peut-être par la recherche de métaux précieux10. Parallèlement à la progression des idées des Lumières dans la dernière partie du XVIIIe siècle, et au-delà sans doute, apparurent des réactions à l’encontre de ces manières de voir et des influences classiques. Le romantisme et le nationalisme étaient en train de prendre racine, modifiant les idées et les attitudes envers la nature, la société et le rôle de l’individu. Avec les réflexions de Jean-Jacques Rousseau, une vision romantique se répandit peu à peu dès le milieu du XVIIIe siècle. Celle-ci s’avéra particulièrement influente dans les milieux intellectuels allemands. Le romantisme venait bouleverser la façon dont on envisageait l’environnement, dans la mesure où la force créatrice, ce qui était libre et sans contrainte, était à présent préférée à ce qui était discipliné et coulé dans un moule avec, de manière parallèle, un rejet du matérialisme. Le peuple en tant que nation fut bientôt au cœur des débats de société. De telles orientations transformèrent le regard sur les régions septentrionales, et en particulier sur les territoires les plus au nord, où dominait une nature aussi sauvage qu’incommensurable. Après avoir été volontiers considérés comme effrayants et méprisés, l’environnement offert par ces contrées ainsi que les populations qui y vivaient devinrent dignes d’intérêt et d’admiration11. Voici quelques exemples de ces changements relatifs à la vision de l’environnement et de la nature. À la fin du XVIIIe siècle, on considérait que la beauté et l’harmonie étaient particulièrement perceptibles dans ce qui avait été créé par l’homme. La cour du roi Louis XIV à Versailles, dans la dernière partie du XVIIe siècle, représentait alors le summum de ce que l’élite éduquée de l’Europe admirait et s’efforçait d’imiter à travers tout le continent12. Toutefois, les opinions étaient en train d’évoluer. La création du Tout-Puissant qui se manifestait dans la nature était comparée à

Voir notamment Erland Viberg Joensen, Ole Marquart et Jón Þ. Þór, « Erhvervs- og næringsliv i tiden ca. 1550-1850 », op. cit., p. 162-164. 11 John P. MacKay, Bennett D. Hill et John Buckler, op. cit., p. 766 et suiv. Voir également MarieTheres Federhofe, op. cit., p. 140-142. 12 Christopher Thacker, The Wildness Pleases. The Origins of Romanticism, Londres et Canberra, Croom Helm, 1983, p. 4-6. 10

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l’action créatrice de l’homme. De l’avis général, c’était la nature qui l’emportait, comme on pouvait le voir au travers certains ouvrages de géographie de la fin du XVIIIe siècle : Les fontaines ornementales de Saint-Cloud, que l’on considère comme les plus imposants jeux d’eau français, envoient une fine colonne atteignant 80 pieds de hauteur ; tandis que de certaines sources, en Islande, les colonnes d’eau larges de plusieurs pieds s’élèvent à des hauteurs de nombreuses brasses, et même de plusieurs centaines de pieds selon certains13. Dans cette comparaison, les plus belles fontaines françaises étaient ainsi confrontées aux sources naturelles d’Islande et paraissaient peu de chose contre ces dernières. De pareilles considérations étaient fréquentes dans les écrits de cette époque. Ce changement de position apparaît également avec clarté dans les œuvres d’art, par exemple dans la peinture de l’Allemand Caspar David Friedrich (1774-1840) et du Norvégien Johan Christian Dahl (17881857), qui comptaient parmi les principaux peintres paysagistes de l’Europe occidentale du moment. Dans leurs œuvres, c’est une nature indomptée et d’une beauté inquiétante qu’ils restituent et donnent à voir14. Une telle évolution du point de vue exerça une influence déterminante sur le regard que l’on portait sur la nature islandaise et groenlandaise. On cessa alors de considérer celle-ci comme un milieu quasi exclusivement terrifiant et dangereux, et on la représenta, sur les tableaux et les images, comme une entité d’une beauté inquiétante et attirante, ou même tout simplement belle, et comme une impressionnante révélation du Créateur15. Il nous faut ici considérer plusieurs éléments. Dans les royaumes européens, l’évolution des idées relatives à l’identité et à la culture nationales eut également une grande influence sur la façon dont on se représenta, dans la période allant de 1750 à 1850, l’Islande notamment, mais aussi le William Guthrie, op. cit., p. 61. Kenneth Olwig, op. cit., p. 162-167. Johan Schimanski et Ulrike Spring, « Oppdagelsesreise blir til litteratur », Johan Schimanski, Cathrine Theodorsen et Henning Howlid Wærp (dir.), op. cit., p. 75 et suiv. Voir également Karen Oslund, op. cit., p. 39. 13 14 15

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Groenland. Au cours du XIXe siècle, le nationalisme était une idéologie largement dominante à travers l’Europe. La nation était au cœur du débat sur les questions politiques et culturelles. C’est là un facteur qu’il faut garder à l’esprit lorsque l’on étudie les raisons pour lesquelles les élites occidentales commencèrent à élargir leur champ de vision aux confins du continent européen, et notamment à l’Islande. L’anthropologue Brian Dolan a montré que l’accroissement de l’intérêt suscité par ces sujets avait eu pour conséquence que l’on s’était mis à collecter des informations sur le climat, l’histoire naturelle, les modes alimentaires, les vêtements, la langue et la physionomie […] dans une tentative d’explorer les éventualités d’une possible ascendance culturelle partagée parmi les populations en différentes zones situées aux frontières de l’Europe16. L’objectif était, comme l’explique Dolan, d’essayer de déterminer des « degrés d’européanité », ce qui était lié au fait de comparer d’un côté les modes et conditions de vie des habitants des « confins » de l’Europe et de l’autre, l’existence menée en Occident, de telle sorte que l’on soit en mesure d’établir une classification des peuples et d’en discerner les cultures17. Dans le même temps apparut cette idée selon laquelle c’étaient justement ces confins qui recelaient différentes choses précieuses, dans la mesure où en ces lieux avaient pu se conserver d’importantes informations sur l’origine et les traits caractéristiques des populations d’Europe. On pourrait y retrouver d’anciens récits, une riche poésie, un esprit de liberté et même, un mode de vie qui montrerait comment les choses s’étaient passées dans l’enfance de ces nations. D’un bout à l’autre du continent, des érudits entreprirent de rechercher les « racines » de leur propre nation, s’efforçant d’en mettre de l’avant la singularité. Une pareille quête amena différents chercheurs et explorateurs de l’Europe du Nord et de l’Est jusqu’en Islande, où l’on pouvait peut-être espérer retrouver les vestiges d’un ancien âge d’or. Ce genre de recherche était cependant loin d’être cantonné à l’Islande à cette époque. Le Groenland, bien que dans une moindre mesure, faisait l’objet d’une démarche identique, ainsi que l’Afrique, où l’on aspirait à retrouver les vestiges de la culture antique et de la sagesse des Égyptiens et 16 17

Traduction libre de Brian Dolan, op. cit., p. 70. Ibid., p. 180.

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des Carthaginois18. De même, en Europe du Nord, on avait en vue les traditions et l’héritage culturel dont on pouvait remonter l’origine vers le sud, à savoir l’héritage classique19. Il pourrait sembler que cet intérêt pour la culture du Nord apparut soudainement, mais ce ne fut pas le cas. Depuis l’époque de Saxo Grammaticus, aux alentours de 1200, la contribution des Islandais en ce domaine avait fait l’objet de débats, comme on a pu le voir plus tôt20. Cet héritage ne tint sans doute pas une place majeure dans les discussions qui occupaient les grandes nations européennes avant la dernière partie du XVIIIe siècle et le début du suivant, mais elle capta cependant l’attention d’un groupe d’érudits qui s’intéressèrent à la littérature norroise. L’un d’entre eux était le professeur suisse Paul-Henri Mallet. Il composa une œuvre de plusieurs volumes sur la culture et la littérature nordiques médiévales qui fut publiée en français en 1755 et en 1756 sous le titre Introduction à l’Histoire de Dannemarc, où l’on traite de la Religion, des Loix, des Mœurs & des Usages des anciens Danois, et Monuments de la Mythologie et de la Poésie des Celtes, et particulièrement des Anciens Scandinaves. Mallet composa ces ouvrages alors qu’il travaillait comme professeur à l’Université de Copenhague21. Une partie de son travail fut par la suite traduite en anglais par l’évêque britannique Thomas Percy (1729-1811) et publiée en 1770 sous le titre Northern Antiquities. Quelques années auparavant, en 1763, ce dernier avait également fait paraître ses propres traductions de textes islandais médiévaux, Five Pieces of Runic Poetry, Translated from Icelandic Language. Certains d’entre eux furent alors publiés à nouveau dans ses Northern Antiquities. Ces deux ouvrages reçurent un accueil favorable et les Northern Antiquities connurent par la suite de nombreuses rééditions, devenant sur le long terme une référence majeure en ce domaine22. Dans le sillage de ces ouvrages, le nombre de traductions Mary Louise Pratt, op. cit., p. 69. Edward J. Cowan, « Icelandic Studies in Eighteen and Nineteenth Century Scotland », Steingrímur J. Þorsteinsson (dir.), Studia Islandica, Rekjavík, Menningarsjóður, coll. « Íslensk fræði », 1972, p. 112. Voir également Margaret Omberg, op. cit., p. 86 et suiv. 20 Saxo Grammaticus, op. cit., p. 15. 21 Margaret Clunies Ross, « Percy and Mallet. The Genesis of Northern Antiquities », Gísli Sigurðsson, Jónas Kristjanssón (dir.), Sagnaþing helgað Jónasi Kristjánssyni sjötugum 10. apríl 1994. Fyrri hluti, Reykjavík, Hið íslenska bókmenntafélag, 1994, p. 107. 22 Voir plus précisément ibid., p. 107 et suiv. Également Andrew Wawn, The Vikings and the Victorians. Inventing the Old North in Nineteenth-Century Britain, Cambridge, D.S. Brewer, 2000, p. 25-26. 18 19

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d’œuvres littéraires de l’Islande médiévale augmenta, d’abord en latin, puis dans les principales langues nationales d’Europe, en français, en allemand et en anglais23. La participation d’autres auteurs de l’époque à ce débat ainsi que la comparaison avec des littératures émanant d’autres pays se firent sur la base des travaux de Mallet et de Percy ou de leurs successeurs24. Les opinions sur la question étaient toutefois assez réservées au départ, comme on le voit sous la plume de l’homme d’Église suédois Uno von Troil lorsqu’il évoque l’ancienne littérature islandaise dans son livre Lettres sur l’Islande. Selon l’avis de von Troil, cette littérature était certes digne d’intérêt, mais ne présentait pourtant aucun caractère grandiose25. L’hésitation à reconnaître la valeur de la littérature norroise que l’on rencontre chez von Troil disparaîtra cependant rapidement. L’intérêt et l’admiration à l’égard des œuvres laissées par la Norvège et l’Islande médiévales ne tardèrent pas à prendre le dessus, menant même à la constitution d’un corpus que l’on mettait volontiers à profit et qui devint l’élément central de nouvelles approches liant recherches historiques et origine des nations occidentales26. Progressivement, cet héritage culturel fut « sacralisé », tout comme l’Islande elle-même, comme le montre le poème « Islande » composé dès 1805 par le poète danois Adam Oehlenschläger27. Le politicien danois Orla Lehmann, dans les années 1840, aborda la question lorsqu’il qualifia l’Islande de conservatoire de l’ancienne culture nordique, affirmant qu’en ce lieu elle avait été préservée pure et inaltérée. C’est la raison pour laquelle tous les Scandinaves allaient se prendre d’un véritable amour pour l’île et ses habitants : c’était bien là qu’il restait à 23 On citera par exemple Die Isländische Edda, publié à Stettin en 1777 (Jacob Schimmelmann (dir.), Die Isländische Edda. Das ist : Die geheime Gottes-Lehre der ältesten Hyperboräer, der Norder, der Veneten, Gethen, Gothen, Vandaler, […] von Sämund Froden, Stettin, Johann Franz Struck, 1777, 456 p.). Sur cette édition et sur le travail éditorial des premiers temps, on renverra notamment à l’ouvrage d’Andrew Wawn, The Vikings and the Victorians, op. cit., p. 17-19 et p. 44-45. Voir aussi Ethel Seaton, op. cit., p. 246-250 et 258-261. 24 Ejnar Fors Bergström, « Inledning », Uno von Troil, Brev om Island, Stockholm, Lars Hökerbergs Förlag, 1933, p. 36-38. 25 Uno von Troil, op. cit., p. 162. L’auteur y évoque le poème Bjarkamál qu’il nomme, de manière erronée, d’après le célèbre héros Ragnar Loðbrók, ainsi que le Höfuðlausn du scalde Egill Skallagrímsson et les Hákonarmál d’Eyvindr skáldaspillir, deux poèmes scaldiques du Xe siècle. 26 Andrew Wawn, The Vikings and the Vicotrians, op. cit., p. 27-29. 27 Adam Oehlenschläger, « Island », Poetiske Skrifter. Volume 1, Copenhague, Schubothe, 1805, p. 233-236.

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découvrir des indices de l’antique culture des habitants du Nord, dont les traces avaient été recherchées sans grand succès dans les vieilles ruines et les annales poussiéreuses de leurs pays28. En Allemagne, l’accueil réservé à cet héritage culturel norrois fut tel que l’on peut affirmer qu’il fut récupéré comme « germanique commun », devenant progressivement un héritage « germanique » au cours du XIXe siècle et pendant une bonne partie du suivant29. Ce phénomène influença certainement le statut de l’Islande, ce lieu où, pensait-on, ce précieux héritage avait été sauvegardé. Il est impossible d’aborder la question des représentations de l’Islande et du Groenland aux XVIIIe et XIXe siècles sans prendre en considération la notion de racisme30. Ces idées commencèrent réellement à s’imposer à cette époque. Bien que le racisme atteignit son apogée au cours des deux derniers siècles, de telles attitudes sont attestées au moins dès le haut Moyen Âge31. Le racisme prospéra avec la politique coloniale, dont elle fournit une justification, en particulier dans les représentations relatives à l’Afrique. Le racisme bénéficia de l’essor de la pensée scientifique et de sa vision classificatoire au XVIIIe siècle, ainsi que de la pensée de Linné, pour qui tout ce qui se trouvait dans la nature pouvait se voir attribuer un classement. Dans ce contexte apparurent des théories expliquant de quelle manière il était possible de ranger les êtres humains en sous-catégories en fonction de différents critères liés à leurs traits distinctifs32. Le racisme ne se constitua cependant en véritable idéologie qu’au cours du XIXe siècle, comme corollaire du nationalisme et de l’impérialisme. Se diffusèrent alors Orla Lehmann, « Om de danske Provincialstænder med specielt hensyn paa Island, af B. Einarson », Mannedskrift for Litteratur, no 7, 1832, p. 524. 29 Bernd Henningsen, « Johann Gottfried Herder and the North. Elements of a Process of Construction », Karen Klitgaard Povlsen (dir.), op. cit., p. 102 et suiv. Voir également Julia Zernack, « Old Norse-Icelandic Literature and German Culture », Sumarliði Ísleifsson et Daniel Chartier (dir.), op. cit., notamment p. 174 et suiv. 30 Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, Post-Colonial Studies. The Key Concepts, op. cit., p. 199-203. Voir également Winthrop D. Jordan, op. cit., p. 42-44 ; et Bell Hooks, « Racism and Feminism », Les Back et John Solomos (dir.), op. cit., p. 375. 31 Peter Hoppenbrouwers, op. cit., p. 59-60. 32 Mary Louise Pratt, op. cit., p. 32 ; Michael Banton, « The Idiom of Race », Les Back et John Solomos (dir.), op. cit., p. 54-55 ; Anne McClintock, Imperial Leather. Gender and Sexuality in the Colonial Context, op. cit., p. 42. 28

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des idées selon lesquelles les dispositions liées à certaines races n’étaient, par nature, pas souhaitables pour la société humaine et ressemblaient même à un cancer susceptible de contaminer l’ensemble du corps social. Cela valait par exemple pour un peuple comme celui des Juifs. Il fallait donc faire en sorte qu’ils ne se mélangent pas aux sociétés dans lesquelles ils s’étaient installés. Progressivement, la couleur de la peau devint le critère le plus pertinent du racisme33. Il est opportun de préciser ici quelques idées fondamentales du racisme telles qu’elles se manifestèrent aux XVIIIe et XIXe siècles, et peut-être aussi antérieurement, et les raisons expliquant pourquoi l’humanité se présentait de manière aussi hétérogène. L’opinion reçue était que cette dernière descendait des mêmes ancêtres, ce que l’on nomme le monogénisme. La diversité et les différences raciales étaient dues au fait que l’humanité s’était ramifiée après l’épisode du Déluge et de l’arche de Noé. La cause de cette bifurcation raciale était liée notamment à la malédiction ou condamnation faite par Noé à l’adresse de son fils Cham, lequel avait conçu un fils à la peau sombre, Cush. Les discours mettaient souvent de l’avant le fait que cette malédiction visait un peuple noir de peau et la question était volontiers abordée sous cet angle. L’autre théorie, le polygénisme, conformément à une vision préadamite, était elle aussi bien connue, particulièrement dans les milieux érudits américains, après qu’eut émergée l’idée, au XIXe siècle, que l’humanité avait plusieurs ancêtres, ce qui permettait d’expliquer les grandes différences que l’on constatait en son sein34. Toutefois, les théories affirmant que les hommes avaient évolué de manière divergente en raison de circonstances extérieures ne tardèrent pas à l’emporter. Ces circonstances, en fonction des différentes zones, pouvaient expliquer d’importantes différences de capacités et d’intelligence 35. C’étaient donc des facteurs externes, comme le climat, qui conditionnaient l’apparition des caractéristiques intrinsèques d’un peuple. La chaleur aurait Zygmunt Baumann, « Modernity, Racism, Extermination », Les Back et John Solomos (dir.), op. cit., p. 215 et suiv. 34 Anne McClintock, Imperial Leather. Race, Gender and Sexuality in the Colonial Context, op. cit., p. 5 ; Patrick Brantlinger, Dark Vanishings. Discourse on the Extinction of Primitive Races, 1800-1930, op. cit., p. 19 ; George Best et Richard Collinson, The Three Voyages of Martin Frobisher, op. cit., p. 56. 35 Anne McClintock, Imperial Leather. Race, Gender and Sexuality in the Colonial Context, op. cit., p. 49 et suiv. ; Stephen Jay Gould, The Mismeasure of Man, New York et Londres, W.W. Norton & Company, 1996, p. 71, 74, 83, 85 et suiv., et 105 ; Patrick Brantlinger, Dark Vanishings. Discourse on the Extinction of Primitive Races, 1800-1930, op. cit., p. 164-165 et 168. 33

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eu par exemple un effet sur les organes des sens des Africains : leurs lèvres, leurs bouches, leurs nez et leurs yeux seraient ainsi de grande taille, tandis que leur cerveau serait petit, ce qui entraînait le fait qu’il soit difficile de les civiliser. C’est ce que prétendait par exemple le médecin et voyageur qui s’était rendu au Groenland Bernard O’Reilly dans la première partie du XIXe siècle36. Un enjeu important consistait à établir « scientifiquement » que les hommes vivant en dehors du monde occidental étaient inférieurs et n’étaient pas dotés des mêmes capacités, au moyen de mesures effectuées sur les individus et les squelettes, les cerveaux et les boîtes crâniennes. De telles mesures connurent une grande vogue au XIXe siècle, et de respectables hommes de science produisirent des rapports de recherche ayant vocation de montrer de façon indiscutable que le cerveau des hommes qui n’étaient pas originaires d’Europe occidentale était plus petit que celui des Européens. Ces observations furent également étendues aux couches sociales « inférieures » dans l’objectif de démontrer qu’elles étaient dotées d’un cerveau plus petit que celui des membres des classes plus évoluées, la chose se vérifiant, par exemple, à l’examen du cerveau des criminels. Des raisons prédéterminées permettaient ainsi d’estimer que les aptitudes des Noirs ne dépasseraient jamais le niveau de maturité d’un enfant blanc ; quant aux populations mongoloïdes, elles ne dépasseraient pas celui d’un adolescent blanc. De telles idées étaient certainement utiles pour justifier un rapport de domination37. Les théories racistes et les idées relatives à la race permirent aussi d’aller bien plus loin, ne se contentant pas d’établir une classification liée par exemple à la couleur de la peau, et elles furent utilisées en vue de différenciations plus poussées. La « race » blanche fut à son tour divisée en différents groupes en fonction de leurs traits distinctifs et de leurs mérites respectifs. Selon les théoriciens les plus éminents du racisme du XIXe siècle et de la première partie du XXe siècle, la population qui peuplait une grande partie de la Scandinavie, de l’Allemagne, de l’Angleterre ainsi que

Bernard O’Reilly, op. cit., p. 57. Stephen Jay Gould, The Mismeasure of Man, op. cit., p. 23, 26, 63, 72, 92, 100, 118-119 et 154. Il n’est guère nécessaire de souligner le fait que les réévaluations faites ultérieurement de ces recherches ont démontré que leurs conclusions étaient fallacieuses et qu’elles reposaient sur des prémisses à ce point erronées qu’elles manquaient totalement de pertinence.

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de plusieurs régions d’Europe formait l’élite de la race caucasienne38. Cette élite était la composante nordique. Cette dénomination visait globalement les populations d’origine germanique, celles que, plus tard, les nazis allemands appelleraient les Aryens. Les deux autres sous-catégories de la race blanche étaient la composante méditerranéenne et la composante alpine. Quelques autres branches venaient s’ajouter à ce schéma tripartite, mais il n’est pas utile pour notre propos d’entrer dans les détails. Il existait par ailleurs en Europe des populations racialement différentes, notamment celles d’origines mongoloïdes en provenance d’Asie, comme les « Lapons », mais aussi des tribus vivant en Russie et en d’autres endroits du continent. Ceux qui, en Europe du Nord et de l’Est, souscrivaient à cette vision racialiste considéraient que les populations nordiques, avec leur teint clair et leur stature élevée, présentaient un degré de culture plus élevé et étaient physiquement mieux développées que tout autre peuple européen et, a fortiori, que les autres races humaines peuplant le reste du monde : les Africains, les Asiatiques et les indigènes amérindiens39. Ces théories permirent donc d’établir des distinctions claires parmi les populations habitant dans l’extrême Nord, les Sâmes et les Groenlandais d’une part, et les autres habitants des pays nordiques d’autre part, qui faisaient quant à eux partie de cette branche nordique-germanique-aryenne et qui, du fait même de leur origine, étaient supérieurs aux premiers. Ce genre d’idées enthousiasmèrent la vie intellectuelle et les débats dans le monde occidental au XIXe siècle et bien au-delà40. Elles devaient en outre fortement influencer le regard porté au cours de cette période sur l’Islande et le Groenland.

D’après les théories exprimées par le médecin allemand Johann Friedrich Blumenbach (17521840), les peuples du monde se répartissaient en cinq races : la caucasienne (blanche), la mongoloïde (jaune), la malaisienne (brune), l’éthiopienne (noire) et enfin l’américaine (rouge). Au départ, Blumenbach n’avait envisagé que quatre races, mais il ajouta par la suite la « brune ». Cette quadripartition originelle reposait sur les théories de Carl von Linné, pour lequel Blumenbach concevait une grande admiration. La dénomination de race caucasienne vient du fait que Blumenbach considérait que les habitants des montagnes du Caucase étaient physiquement les plus représentatifs de la race blanche (Bruce Baum, The Rise and Fall of the Caucasian Race. A Political History of Racial Identity, New York, New York University Press, 2006, notamment p. 76 et suiv. ; Stephen Jay Gould, The Mismeasure of Man, op. cit., p. 402, 405, et 410 et suiv.). 39 Friedrich Hertz, Race and Civilization, Londres, Keegan Paul, Trench, Trubner & Co, Ltd, 1928, p. 10, et 102 et suiv. Voir aussi Bruce Baum, The Rise and Fall of the Caucasian Race. A Political History of Racial Identity, op. cit., notamment p. 6-7, 141-142, 151 et 156 ; et Anne McClintock, Imperial Leather. Race, Gender and Sexuality in the Colonial Context, op. cit., p. 52. 40 Peter Stadius, Resan til norr, op. cit., p. 93-97. Voir également Sherrill Grace, op. cit., p. 96 et suiv. 38

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Dans ce chapitre, on se basera sur des sources équivalentes à celles utilisées dans le précédent, à savoir des ouvrages généraux et des récits de voyage, ainsi que sur des documents iconographiques. Ce qui changea au cours de la période qui nous occupe ici, c’est que la publication et la lecture de livres, y compris de récits de voyage, augmentèrent considérablement à partir du milieu du XVIIIe siècle. On a même parlé, pour qualifier ce phénomène, de révolution de la lecture41. Les récits de voyage, avec le temps, devinrent un genre littéraire à part entière. Il s’agit, pour l’essentiel, d’un phénomène ayant pris place au XIXe siècle. Ce genre est la conséquence d’un voyage qui se déroulait sur une courte durée ; le voyageur était soit seul, soit en petit groupe. Les récits de voyage plus anciens étaient souvent liés à des expéditions, à des explorations, ou il s’agissait du compte rendu d’un séjour prolongé dans un endroit inconnu, comme on l’a vu précédemment. En ce qui concerne l’Islande, la publication de récits de voyage ne commença guère à se développer avant la seconde moitié du XIXe siècle, c’est-à-dire hors des limites chronologiques de cet ouvrage. Il existe néanmoins plusieurs récits d’exploration en Islande datant de la première moitié de ce siècle. On peut dire la même chose du Groenland, mais les voyages vers cette destination étaient des entreprises encore plus nombreuses que celles en direction de l’Islande. Les récits qui seront ici utilisés comme sources concernant le Groenland sont donc généralement le résultat de voyages d’exploration. Pour ce qui est des ouvrages généraux, il faut signaler que pour cette période, les écrits encyclopédiques destinés aux enfants devinrent un secteur éditorial en vogue. Ainsi, de tels ouvrages seront mis ici à profit, particulièrement parce qu’ils proposent des descriptions des pays et des peuples esquissées avec netteté, des stéréotypes sur des pays singuliers, et les traits caractéristiques de la population apparaissent donc clairement dans ce genre de livres, comme on l’a déjà signalé auparavant42.

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John P. MacKay, Bennett D. Hill et John Buckler, op. cit., p. 607, et 612 et suiv. Otto Holzapfel, op. cit., p. 175-188.

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L’Islande de 1750 à 1850 Les récits de voyage sur l’Islande Au cours de la première partie de cette période, les visiteurs étaient encore rares en Islande, à l’exception des marchands et des fonctionnaires danois et aussi des marins étrangers, qui étaient nombreux dans le pays au XVIIIe siècle43. Se rendre en Islande était alors une entreprise difficile et coûteuse et, à vrai dire, accessible seulement aux gens aisés, ou bien grâce à des initiatives privées faites pour le compte des autorités qui finançaient les expéditions. Il y eut quelques voyages d’exploration, émanant notamment du Danemark, de la France et de l’Angleterre, car l’intérêt pour la culture norroise et pour la nature de l’île s’accrut fortement après le milieu du XVIIIe siècle44. Jusqu’au milieu du siècle suivant, les voyageurs qui se rendaient en Islande n’avaient d’autre possibilité que de naviguer à leurs propres frais ou d’obtenir de se faire embarquer par un capitaine se rendant sur place pour son travail. Il fallut attendre la seconde partie du XIXe siècle pour que soient mises en place des liaisons régulières entre le continent et l’Islande. Le pays et l’environnement dans les relations de voyage entre 1750 et 1850 Tilforladelige efterretninger om Island (Informations véridiques sur l’Islande), écrit par Niels Horrebow, fut d’abord publié en 1752 ; il parut en 1758 dans une traduction anglaise sous le titre The Natural History of Iceland, puis en français en 1764, Novelle description physique-historique, civile et politique de l’Islande. Il est cependant difficile de qualifier ce livre de relation de voyage dans la mesure où son auteur, à partir de 1749, séjourna sur place durant deux ans. Mieux vaudrait parler d’un récit de séjour sur l’île. Le livre est conçu de telle sorte que chaque chapitre porte sur une question précise, à l’instar des ouvrages encyclopédiques.

Gísli Gunnarsson, Upp er boðið Ísaland. Einokunarverslun og íslenskt samfélag 1602-1787, Reykjavík, Bókaútgáfan Örn og Örlygur, 1987, p. 71 et suiv., et 85 ; Anna Agnarsdóttir, « Iceland in the Eighteenth Century. An Island Outpost of Europe ? », Sjuttonhundratal. Nordic Yearbook for the Eighteenth-Century Studies, 2013, p. 11-38. 44 Andrew Wawn, The Vikings and the Victorians, op. cit., p. 36-41 et suiv. 43

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Niels Horrebow envisageait son récit comme une sorte de plaidoyer pour cette île qui, selon lui, méritait d’être débarrassée des propos désobligeants dont elle avait fait l’objet, des propos notamment propagés par l’auteur allemand Johann Anderson45. Horrebow se situe donc clairement à l’intersection de deux époques et il se considère comme un défenseur des Islandais réalisant une mise au point et assumant le rôle d’informateur, contre les idées fausses et les opinions erronées. Son récit fut fortement imprégné par sa position assurée que l’île n’était pas si différente des autres pays, mais que l’on y trouvait les mêmes lois qu’ailleurs dans le monde46. Horrebow utilisa une méthode bien connue pour soutenir la cause de l’Islande en en dressant une image très positive qui ressemblait aux descriptions de l’île bienheureuse. Il ne va certes pas aussi loin que certains anciens récits. Il évoque la qualité des pâturages de l’île, à tel point que le bétail y est souvent bien gras. L’eau y est aussi d’une grande qualité et le poisson y est abondant. L’eau de source possède de telles qualités que les vaches qui en sont abreuvées donnent un bien meilleur lait47. Le pays présente encore d’autres avantages, comme la présence de soufre. Dans son effort pour prouver que l’endroit n’a rien d’insolite mais que l’on peut envisager d’y habiter puisqu’il ressemble à cet égard aux autres nations d’Europe, il explique qu’il est possible d’y cultiver toutes les plantes. Et de fait, nulle part il n’a vu un aussi beau jardin potager qu’à Bessastaðir. Et il n’y a pas le moindre doute selon lui quant au fait que l’on pourrait y faire pousser des arbres fruitiers et des baies48. Horrebow tente ainsi de démontrer que cette île est tout à fait comparable aux autres pays nordiques et nécessiterait initiatives et aides de l’étranger afin que les choses prennent une autre tournure. On ne trouve nulle part exprimées d’opinions relatives à la beauté de la nature ou à l’idée que cette dernière présente un autre attrait que son exploitation. En 1772 arriva en Islande une expédition dirigée par l’explorateur anglais Joseph Banks, qui fut aussi président de la Royal Society. Le Suédois Uno von Troil fut enrôlé dans cette expédition peu de temps avant qu’elle Niels Horrebow, The Natural History of Iceland : Containing a Particular and Accurate Account of the Different Soils, Burning Mountains, Minerals, Vegetables, Metals, Stones, Beasts, Birds, and Fishes ; Together with the Disposition, Customs, and Manners of Living of the Inhabitants […], Londres, A. Linde, 1758, p. vii. 46 Ibid., p. 16 et 20. 47 Ibid., notamment p. 18, 22 et 34. 48 Ibid., p. 37. 45

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ne se mette en route, alors qu’il venait juste d’arriver en Angleterre après avoir séjourné sur le continent. Le livre de von Troil, Bref om Island (qui parut également en français en 1781 sous le titre Lettres sur l’Islande) fut la seule publication parue à la suite de ce voyage, Banks lui-même n’ayant rien publié à ce propos. La manière dont est conçu l’ouvrage est conforme à l’esprit des récits de voyage de l’époque, où l’on s’efforçait de fournir un grand nombre d’informations. Il serait cependant excessif de qualifier le travail de von Troil de récit de voyage dans la mesure où il délivre peu de renseignements sur l’expédition elle-même, mais s’attache à rendre compte de sujets singuliers sous forme de lettres, et d’une manière qui ne s’éloigne pas tant de ce qu’avait fait Horrebow dans son ouvrage49. Cela dit, Uno von Troil se différencie de ce dernier dans la mesure où il ne cherche guère à corriger les propos négatifs exprimés sur l’Islande. Le spectacle que lui offre ce pays lui apparaît d’emblée effrayant et très différent de celui proposé par l’agréable littoral anglais et écossais50. Les descriptions qu’il fait du paysage et de la nature islandaise sont assez proches des anciens récits présentant l’île comme un lieu terrifiant. Les objectifs de von Troil sont toutefois différents de ceux de ses prédécesseurs, et les objets d’effroi exercent à présent une influence différente d’autrefois, comme l’exprime l’auteur lorsqu’il considère les caractéristiques de cette nature grandiose : « C’est le propre du beau de récréer l’âme et les yeux ; mais la nature, dans sa hideuse nudité, fait sur l’âme une impression plus profonde51. » Dans ses descriptions de la nature islandaise, von Troil fait ressortir les contrastes exacerbés et donne à voir un milieu écrasant. Le regard qu’il porte sur l’Islande est donc fort différent du point de vue de Horrebow, qui s’efforçait avant tout de démontrer que l’île était habitable et rentable. Le but de von Troil était plutôt de prouver que la nature islandaise est « sublime » et tout à la fois terrifiante et belle, quand bien même elle n’était pas particulièrement accommodante. Elle peut éveiller le talent artistique et exerce une influence sur ceux qui en parlent. Les images de cette nature islandaise que publie von Troil vont à l’encontre

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Uno von Troil, op. cit., p. x ; également p. 37. Ibid., p. 9-10. Ibid., p. 298.

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des opinions qui avaient jusque-là été dominantes. Il est un représentant des idées préromantiques et pose, avec les textes et les illustrations qu’il propose dans son ouvrage, les bases d’un changement d’attitude52. Von Troil est à l’évidence à son aise avec ce courant idéologique dominant auquel il se réfère lorsqu’il décrit la nature islandaise car, arrivant tout droit de France, il a eu l’occasion d’entendre les deux plus brillantes personnalités de l’époque, les philosophes Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et Denis Diderot (1713-1784)53. Le récit de voyage de John Barrow, A Visit to Iceland, relatant la visite qu’il fit sur l’île en 1835, parut cette même année. L’ouvrage est à de nombreux égards très différent de celui de von Troil, mais il a été écrit plus d’un demi-siècle après. Il est donc opportun de l’évoquer dans une approche comparative. Lorsque Barrow arriva en Islande, peu de choses lui donnèrent à penser qu’il avait débarqué dans un pays civilisé. Il faut dire que Reykjavík, la capitale, ne comptait alors que quelques habitations, qui, pour la plupart, n’étaient que de misérables cabanes. Nulle végétation, mais des tourbières à perte de vue, et ce n’était pas mieux quand on s’éloignait de la ville : tout n’était que désolation dépourvue de vie54. D’une certaine manière, Barrow considère l’île comme un lieu sur lequel plane une malédiction, un lieu hostile à toute forme de vie. Il n’est cependant pas complètement négatif dans sa manière de voir l’environnement local. Des lieux exceptionnels, comme Þingvellir, le site de l’assemblée médiévale, ont « une grandeur romantique […] bien qu’ils manquent de beauté55 ». Lorsqu’il va à Geysir, il se livre à toutes sortes d’observations, mais c’est également pour lui l’occasion de louer la beauté et la splendeur de cette source : En contemplant cette imposante manifestation de la nature, mon esprit, comme par un élan involontaire, sembla me transpor ter à l’époque, il n’y a pas plus de 60 ans, où feu On peut percevoir ce changement d’attitude notamment dans le livre de John Thomas Stanley, An Account of the Hot Springs in Iceland ; with an Analysis of their Waters. Transactions of the Royal Society of Edinburgh 1794, Édimbourg, [s. é.], 1794, p. 3 et suiv., et 44. Lorsque John Stanley arriva en Islande en 1789, il fut fort impressionné en voyant Geysir : « Nature no where offers objects bearing a resemblance to them : and art, even in constructing the water-works of Versailles, has produced nothing that can at all illustrate the magnificent appearances of the Geyzer. » 53 Anna Agnarsdóttir, « This Wonderful Volcano of Water », Sir Joseph Banks Explorer and Protector of Iceland 1772–1820. The Hakluyt Society Annual Lecture 2003, Londres, The Athenaeum Press, 2004, p. 7. 54 John Barrow, op. cit., p. 98 et suiv., et 137. 55 Ibid., p. 147. 52

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Sir John Banks se tenait peut-être à l’endroit même où je me trouvais à présent, émerveillé et empli d’admiration pour ce phénomène grandiose ; et par une transition naturelle, il me revint à la mémoire les splendides gravures et dessins que Sir John Stanley avait eu l’amabilité de me montrer à Londres avant mon départ56. Il est intéressant de constater, lors de cette visite sur le site de Geysir, l’importance que revêt la référence aux prédécesseurs, en l’occurrence Joseph Banks et les hommes de son expédition (en 1772) et John Stanley et ses compagnons (en 1789), et également de voir l’influence des descriptions faites à travers les textes et les images de ces prédécesseurs sur ceux qui viendront ensuite : « Pour l’essentiel nous ne voyons pas avant de définir, nous définissons d’abord puis nous voyons57 », a écrit bien plus tard Walter Lippmann à propos des stéréotypes, comme cela a déjà été indiqué. L’illustration de Geysir que Stanley fit exécuter après son voyage en Islande revient ainsi à la mémoire de Barrow et ce dernier désire capter des instants comparables. Cela s’avère cependant difficile pour lui, car les images qu’il publiera ne sont pas des représentations réalistes et relèvent plutôt d’un sentiment romantique. John Barrow était un partisan de l’utilitarisme et n’exprime guère une attitude romantique, sauf lorsqu’il fait référence à ces prédecesseurs. Le fait d’aller en Islande ne l’a pas beaucoup touché dans la mesure où il en a retenu surtout les étendues désertes et l’absence de mise en valeur. Il est néanmoins impressionné par un certain phénomène naturel ou, en tout cas, c’est dans cet esprit qu’il rédige certains passages de son livre, mais ces manières d’évoquer les choses faisaient alors partie des descriptions traditionnelles de l’Islande. Barrow s’inscrivait ainsi dans cette tradition, comme en témoigne sa présentation de Geysir.

Traduction libre de « While contemplating this grand exhibition of nature, my mind, as if by an involuntary impulse, seemed to carry me back to the period, now more than sixty years ago, when the late Sir Joseph Banks was standing perhaps on the very spot on which I now stood, in wonder and admiration of this grand phenomenon ; and from him, by a natural transition, I had in full recollection the splendid print and drawings which Sir John Stanley had the kindness to show me in London previous to my departure » (ibid., p. 195 et suiv.). 57 Traduction libre de la citation de la note 23 de l’introduction, de Walter Lippmann, op. cit., p. 81. 56

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John Barrow exprime à de nombreuses reprises à quel point les excursions qu’il a faites sur l’île ont été pénibles et l’ont éprouvé. Et il prend également du plaisir à montrer comme son équipement de voyage était moderne (par exemple ses bottes, « des bottes imperméables Wellington »). La délicate expérience que représentait la descente à cheval du ravin d’Almannagjá constitua pour lui un sujet de discussion et les autochtones avaient eu matière à s’étonner de son audace58. D’autres auteurs, presque exclusivement des hommes, ont esquissé un tableau analogue. Ils se sont brûlés dans des bourbiers bouillonnants d’où s’échappaient des vapeurs de soufre ; ils ont été meurtris à cause des trajets effectués en l’absence de routes, par exemple pour se rendre à Hafnafjörður, ou alors, ils se sont perdus dans les étendues désertiques. Barrow, comme bien d’autres, parle de l’Islande comme d’une lointaine terre d’aventures. L’historienne américaine Karen Oslund, lorsqu’elle évoque les voyageurs qui visitèrent l’île à cette époque, mentionne le fait que ces derniers estimaient se trouver à la limite du connu et de l’inconnu, à la frontière, n’étant pas certains de savoir à quel endroit ils avaient échoué et recherchant ardemment une échelle qui leur permettrait d’y arriver59. La frontière est le lieu où la valeur des règles et des lois s’estompe ou disparaît, où les hommes peuvent éprouver leur propre force et obtenir de nouveaux pouvoirs. Les femmes ont en général une tout autre approche de cette expérience, insistant sur les tracas quotidiens et sur les difficultés qu’elles ont éprouvées pour lutter contre de pareilles conditions60. En esquissant une image où il se met en scène dans cet environnement, le voyageur se glorifie en décrivant avec quel courage il est parvenu à surmonter les difficultés. L’Islande est ainsi le lieu où l’on se surpasse, où l’on rassemble ses propres forces, où l’on survit61. Les voyages en Islande,

John Barrow, op. cit., p. 132 et suiv., 135, 137 et 139. Mary Louise Pratt a nommé les représentations de ce type survival literature, à savoir le fait de vivre des conditions horribles et pénibles ; celles-ci sont récurrentes dans les récits de voyage en Islande au XIXe siècle ; voir Imperial Eyes, op. cit., p. 86. 59 Karen Oslund, op. cit., notamment p. 169 et suiv. 60 Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, Post-Colonial Studies. The Key Concepts, op. cit., p. 109. 61 Voir notamment un exemple de cela dans Frances Thurtle, Popular Voyages and Travels Throughout the Continent & Islands of Europe in which the Geography, Character, Customs and Manners of Nations Are Described […], Londres, G. & W.B. Whittaker and N. Hailes, 1820, p. 133 et suiv. 58

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si l’on en croit le récit de Barrow, n’étaient accessibles qu’aux individus les plus audacieux, ceux qui se sentaient capables de mépriser tous les dangers dans un environnement où tout pouvait arriver. L’une des représentations répandues à cette époque est donc celle d’un pays vu comme un théâtre d’action consenti pour développer ses qualités viriles. Une terre qui inviterait à l’aventure, aux épreuves et aux défis, et qui serait le lieu par excellence où ceux qui le souhaitent peuvent montrer ce qu’ils ont en eux. La voyageuse autrichienne Ida Pfeiffer, en 1845, fut la première femme étrangère à se rendre en Islande de sa propre initiative, et elle en tira un livre incluant le voyage qu’elle fit l’année suivante en Scandinavie et qui parut d’abord en allemand puis en anglais. Auparavant, Pfeiffer était allée en Palestine (en 1842), et l’année qui suivit son voyage en Scandinavie, elle partit pour un tour du monde dont elle revint deux ans plus tard. Elle passa le reste de son existence à voyager et elle est considérée comme la principale initiatrice des voyages féminins au XIXe siècle62. Pour son voyage en Islande, Ida Pfeiffer ressentait de l’enthousiasme et, par ailleurs, les idées romantiques relatives aux pays et aux peuples lui étaient familières. Elle déclara avoir, depuis l’enfance, nourri au plus profond d’elle-même l’espoir de se rendre sur cette île si particulière qui n’avait probablement nulle part son pareil63. Et elle renchérit : « Je me sens si complètement heureuse, si proche de mon Créateur, lorsque je contemple ces sublimes phénomènes naturels qu’à mes yeux, il n’est pas de pénibilité ou de difficulté trop chère payée pour se procurer un plaisir aussi parfait64. » Elle était visiblement disposée à voir et à établir un lien avec la nature grandiose du pays, qui, selon son récit, en était devenue l’image dominante. Elle avait attendu avec la plus grande impatience le moment d’accoster aussitôt que, depuis le bateau qui l’amenait, elle avait aperçu les côtes. Beaucoup d’eau avait ainsi coulé depuis Johann Anderson un siècle plus tôt, lorsqu’il décrivait l’Islande comme un lieu terrifiant.

62 Mary Somers Heidhues, « Woman on the Road. Ida Pfeiffer in the Indies », Archipel, vol. 64, no 68, 2004, p. 289. 63 Ida Pfeiffer, Visit to Iceland and the Scandinavian North… to which are Added an Essay in Icelandic Poetry from the French of M. Bergmann ; a Translation of the Icelandic Poem the Voluspa and a Brief Sketch of Icelandic History, Londres, Ingram, Cooke and Co., 1853, p. 17. 64 Traduction libre de « I feel so completely happy, so brought into communion with my Maker, when I contemplate sublime natural phenomena, that in my eyes no degree of toil or difficulty is too great a price at which to purchase such perfect enjoyment » (ibid., p. ix et 62).

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Cette auteure ne cache pas que les déplacements dans ce pays sont difficiles. De nombreux endroits peuvent receler des dangers, comme les marécages profonds. Le vent mordant peut être éprouvant, de même que la pluie et le froid. Les conditions climatiques s’avèrent même pour elle bien plus pénibles que « la chaleur orientale » qu’elle avait connue au Moyen-Orient, mais Ida s’applique à renvoyer de l’Islande l’image d’une contrée étrangère différente. Son excursion sur le mont Hekla est particulièrement pénible à endurer, à travers la lave accidentée et tranchante65. Dans son livre sont esquissées différentes images du paysage et de la nature islandaise. Les couleurs et leurs nuances peuvent être somptueuses, mais le pays est également désolé, complètement mort et glacial66. Depuis le sommet de l’Hekla, elle a la vision d’une sublime beauté et remercie son Créateur pour cela, mais aussi, néanmoins, pour lui avoir donné l’occasion de passer sa vie dans un lieu plus avenant et plus joyeux, sa ville natale de Vienne. Geysir lui offre cependant l’occasion d’exprimer des idées plus positives que sa visite au mont Hekla : « Il ne peut être donné qu’une seule fois dans sa vie d’admirer une vue aussi magnifique et imposante67. » La voyageuse fut confrontée à toutes sortes de difficultés qui certainement l’éprouvèrent. Cela dit, elle eut la sensation que ses prédécesseurs avaient fortement exagéré les dangers que présentait le pays68. Ida Pfeiffer est parfaitement représentative de la vision romantique portée sur l’Islande. Elle fit l’expérience de cette nature belle et grandiose qu’elle admirait, mais aussi de la crainte, des souffrances et des difficultés. Ces sentiments sont bien dans le ton des récits de voyage romantiques contemporains. Elle réagit cependant aux idées faisant de l’Islande un lieu dangereux où seuls les hommes courageux seraient en mesure de se rendre. Elle combattit ces idées et tourna en dérision les récits qui les exprimaient. Selon elle, l’Islande était également une destination possible pour les femmes, mais très peu de ses contemporains, et notamment ceux qui avaient fait le voyage, partageaient cette opinion, comme on le verra plus loin.

Ibid., p. 82, 92 et 162. Ibid., p. 120 et 162. Ibid., p. 150 et 166. Ibid., p. 72. Ida fait peut-être ici référence au récit qu’avait donné John Barrow de son trajet entre Reykjavík et Hafnafjörður (John Barrow, op. cit., p. 222-226). 65 66 67 68

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Pliny Miles, un Américain auteur d’une relation de voyage, alla en Islande en 1852. Il était connu de ses contemporains pour ses lettres de voyage, mais aussi pour ses ouvrages sur l’entraînement de la mémoire et pour ses idées sur l’amélioration de l’organisation des postes aux ÉtatsUnis69. Comme Niels Horrebow un siècle auparavant, il vit des raisons de faire référence aux anciennes représentations sur ce pays, volontiers décrit comme « une région froide et morne habitée par une population peu nombreuse, de très petite taille et ignorante, et qui a peu de connaissance du monde et à propos duquel peu de choses sont connues70 ». Ces vieilles représentations étaient donc encore répandues mais, par ailleurs, Miles les discuta assez peu. L’influence qu’elles pouvaient exercer était sur le déclin. Miles consacrera donc plus d’espace à « dialoguer » avec les voyageurs qui s’étaient rendus sur place des décennies avant lui. Miles attira l’attention, à l’instar de John Barrow, sur l’aspect aventureux et viril du voyage en Islande en mettant de l’avant tous les dangers qui lui étaient inhérents, par exemple lorsqu’il faut traverser à cheval des rivières tumultueuses au risque de sa vie71, sans parler des ravins terribles et des jaillissements de soufre, comparables aux Enfers, lorsqu’on arrive au mont Hekla72. Même le chien qui accompagne Miles pousse de pitoyables gémissements attribuables à l’effroi. La vie des voyageurs est ainsi véritablement en danger : « Cela fait bouillir mon sang comme les sources de l’Hekla », écrivit Miles en évoquant sa hardiesse et les menaces auxquelles il avait été confronté, faisant référence aux mots de Lord Byron dans son Don Juan73. Pareille expérience valait bien cela en vérité selon Miles, car il s’avérait plus aventureux de parcourir l’Islande que tous les autres pays où il avait cheminé, lui qui avait énormément voyagé, d’abord à travers les États-Unis, puis en Europe, visitant la Norvège, l’Écosse et l’Italie74. [Inconnu], « Obituary. DEATH OF PLINY MILE. THE AMERICAN ADVOCATE OF CHEAP POSTAGE. Inquest at Fort Hamilton », New York Times, 4 mai 1865, , consulté le 23 avril 2018. 70 Traduction libre de « a cold, dreary, and uninteresting region inhabited by a few dwarfish and ignorant people who have little knowledge of the world and of whom little is known » (Pliny Miles, Norðurfari : Or Rambles in Iceland, New York, Charles B. Norton, 1854, p. 33). 71 Ibid., p. 97. 72 Ibid., p. 138 et suiv. 73 Ibid., p. 100. Voir également Georges Gordon Byron, The Work’s of Lord Byron, Londres, John Murray, 1837, p. 750. 74 Pliny Miles, op. cit., p. 146 ; Ballou’s Pictorial Drawing-Room Companion, no 6, 1855, p. 284. 69

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Le récit qu’il fait de son excursion au mont Hekla lui donne l’occasion de critiquer son prédécesseur, le Britannique John Barrow, pour avoir renoncé, à cause de difficultés mineures, à aller jusqu’au bout de cette entreprise. Toutefois, c’est clairement ici le fait qu’il ait été anglais qui serait en cause : Barrow et ses hommes sont passés à côté de cette expérience magnifique parce que rien ne devait venir perturber leurs habitudes du quotidien75. Le récit est ainsi l’occasion de mettre de l’avant des stéréotypes sur l’audace des Américains, comparée au caractère guindé, conservateur et précautionneux des Anglais. Miles a encore plus de reproches à faire lorsqu’il critique Ida Pfeiffer, qualifiée de « that old Madam Pfeiffer », et en particulier le récit qu’elle avait fait de son périple au mont Hekla. Miles l’accuse d’avoir fait une description fausse de la montagne et de s’être complètement égarée dans la plupart de ses assertions relatives à l’Islande : elle avait tout simplement exprimé des contrevérités76. Ida Pfeiffer avait pénétré un lieu interdit, une femme était entrée sur le terrain de jeu des hommes, et en punition, sa crédibilité était mise en doute. Elle fut donc disqualifiée et l’on déclara qu’elle n’avait jamais été là où elle le prétendait, notamment au mont Hekla77. Miles compare la nature et les paysages islandais à ceux que l’on trouve tout au sud de l’Europe, affirmant qu’en Islande, tout est bien plus grandiose. Le pays est en fait un volcan unique et il n’est pas aussi froid et enneigé qu’on le dit ; quant aux étés, ils bénéficient souvent d’un temps doux. Et malgré l’activité volcanique et la quasi-absence de forêts, le pays ne manque selon lui pas d’attraits : l’air est limpide, les étendues herbeuses d’un beau vert et les montagnes revêtues d’une teinte bleutée. Miles dépeint un pays où tout est esquissé avec des traits contrastés, les couleurs sont nettes, la vue panoramique et les montagnes telle une « parfaite peinture grecque ». Il signale également le fait que depuis l’Hekla, la vue est encore plus belle et plus variée que depuis les volcans italiens Etna et Vésuve78. Il mentionne encore le fait que dans les autres pays, on doit payer pour profiter d’un bain chaud tandis qu’en Islande, il est possible de se baigner dans les sources chaudes, selon le degré de chaleur souhaitable, ou bien de plonger dans l’eau froide d’un lac et de gagner à la nage les sources chaudes 75 76 77 78

Pliny Miles, op. cit., p. 207. Ida Pfeiffer, op. cit., p. 161 et suiv. ; Pliny Miles, op. cit., p. 161. Pliny Miles, op. cit., p. 123. Ibid., p. 49 et suiv., 70 et 142.

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qui y jaillissent. Dans le Haukadalur, les sources sont encore comparées aux jets des bassins de Versailles, mais ces clichés sont déjà éculés à cette époque. Les jeux d’eau de Versailles sont décrits comme étant plutôt misérables comparés à Geysir. Selon Miles, aucun paysage au monde ne peut donc soutenir la comparaison avec ceux qu’offre la nature islandaise. L’île est également une terre d’aventures, et son peuple s’y est acclimaté grâce à son mode de vie79. En outre, aux yeux de Miles, l’île présente des similitudes avec les pays nordiques continentaux dans la mesure où il est possible d’y faire pousser la plupart des plantes comestibles cultivées en Europe du Nord. Des arbres de belle allure semblent également pouvoir y croître et les pâturages pour le bétail y sont particulièrement bons, meilleurs même que dans la plupart des contrées80. Les descriptions que fait Pliny Miles de l’Islande rappellent à certains égards celles qui évoquaient, aux XVIe et XVIIe siècles, les périls que présentait l’île. Le récit de son excursion au mont Hekla évoque par exemple ce qu’en avait exprimé Blefken deux siècles et demi auparavant. Le pays, selon l’image qu’il en donne, est une œuvre particulièrement belle du Créateur, idée assez comparable à ce qu’on rencontre chez von Troil et Pfeiffer et conforme à la plupart des récits romantiques de l’époque. La principale différence est qu’il va beaucoup plus loin que ces deux derniers dans cette direction. Parallèlement, il parle de l’Islande comme d’un véritable jardin d’Eden, une île utopique où domine la beauté, une île d’aventures où il est possible de se baigner dans n’importe laquelle des innombrables sources chaudes dès que le cœur nous en dit. Le lieu dont parle Miles est donc une hétérotopie, un emplacement sans lieu réel. À l’instar de John Barrow, Miles voit toutefois le pays comme une épreuve. Les « conversations » avec ses prédécesseurs en Islande sont très importantes dans son récit. Il y dresse une série de stéréotypes relatifs aux Européens rigides, hautains, apathiques et étroits d’esprit, tandis que lui incarne l’audace et l’absence de préjugés caractéristiques de l’Américain.

79 80

Ibid., notamment p. 51 et 106. Ibid., notamment p. 62, 179 et 213.

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Le peuple et la culture Ils ne sont pas si robustes et endurcis que rien ne puisse les atteindre ; car ce sont des êtres humains qui font l’expérience de sensations communes à l’humanité 81. Nils Horrebow, The Natural History of Iceland

C’est de cette manière que Niels Horrebow définit les Islandais au milieu du XVIIIe siècle, estimant la précision nécessaire afin d’écarter tout doute sur le fait qu’ils sont des êtres humains et non des animaux ! Horrebow avait entrepris, comme on l’a vu, de révéler que l’Islande présentait des conditions qui ressemblaient davantage à celles qui régnaient dans les pays de l’Atlantique Nord que ne le supposaient la plupart des gens, et que l’existence qui y était menée, quoique originale, relevait de la civilisation. C’est là l’essence même des images qu’il a esquissées de l’existence menée par la population de l’île. Les hommes y sont décrits comme robustes, habitués qu’ils sont à travailler dur dès l’adolescence. Certes, ils ne vivent pas très vieux, mais il faut dire qu’ils ne se soucient guère de leur santé. On peut dire la même chose des femmes, dont beaucoup, cependant, meurent en couches. Globalement, Horrebow s’efforçait donc de démontrer que la vie du commun des mortels islandais ne différait pas tant des conditions de vie dans les pays du nord et du nord-ouest de l’Europe. Certes, la population connaissait davantage de difficultés qu’ailleurs et elle souffrait de pauvreté, mais cette situation n’était peut-être pas très différente de celle en de nombreux endroits du Danemark82. Horrebow affirme également que les Islandais sont un peuple de gens lettrés et que, chaque année, de jeunes gens sont envoyés à Copenhague afin d’y poursuivre leurs études, où ils peuvent montrer ce dont ils sont capables, et réussissent comme étudiants, puis comme hommes éduqués. La plupart d’entre eux ont un bon niveau de connaissances, mais ils sont superstitieux. Ils ne se sentent nulle part ailleurs mieux que dans leur foyer et ce sentiment, de l’avis de l’auteur, est plus répandu dans le Nord

Traduction libre de « They are not so robust and hardy that nothing can hurt them ; for they are human beings, and experience the sensations common to mankind » (Niels Horrebow, op. cit., p. 105). 82 Ibid., notamment p. 103 et suiv., 106, 112 et 117. 81

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qu’ailleurs83. Conformément à ce qu’il exprime, Horrebow rejette, à rebours des idées répandues, tout soupçon de barbarie chez ce peuple. À cet égard, il indique que leur consommation d’alcool reste modeste et rejette les allégations relatives à leur débauche et à leur alcoolisme ainsi que l’idée que les Islandais sont totalement dépourvus de moralité84. Le message exprimé par Horrebow est centré sur la ressemblance que présentent les Islandais avec les autres peuples nordiques. Ils ont généralement un meilleur niveau d’éducation et, même s’ils ont des manières un peu datées, ils se présentent avant tout comme des gens plutôt ordinaires. Il convenait donc de faire disparaître les fables colportées à leur sujet. Dans la dernière partie du XVIIIe siècle, les successeurs de Horrebow, comme le Français Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec (1734-1797), décriront les Islandais de manière assez semblable85. Uno von Troil esquissa, comme l’avait fait Horrebow, l’image d’un peuple pauvre. Il décrit les conditions de vie des Islandais, leur alimentation, leurs vêtements, leurs habitats et leurs modes de production. Ils ne sont pas de constitution très vigoureuse, et les hommes comme les femmes sont plutôt laids ; quant à leur alimentation, elle est médiocre. Leurs demeures sont si petites et confinées que c’est à peine si on les remarque. Von Troil montre à quel point le combat pour l’existence a laissé son empreinte sur ce peuple si sérieux et mélancolique qu’il ne se rappelle pas avoir jamais vu rire un Islandais. Von Troil trouvait en fait incroyable qu’un être humain puisse vivre dans ce pays86. Il focalisait son intérêt sur la vie d’un peuple démuni, telle qu’elle apparaissait aux yeux d’un citadin européen issu de la classe supérieure de la société, sans l’exalter d’aucune manière, et sans doute sans la discréditer non plus. Une telle existence lui semblait simplement étrangère et il se contentait de décrire ce qu’il voyait. Lorsqu’il arriva à la description des mœurs des Islandais, von Troil adopta une autre attitude. Il signale que le vol est rare, et que l’hospitalité est grande. Cette dernière n’est certainement pas aussi magnanime que dans l’ancien temps, mais les habitants de l’île ne s’évertuent pas moins à s’occuper correctement de leurs hôtes. Il mentionne encore la loyauté Ibid., p. 24 et 119. Ibid., p. 112, et 137 et suiv. Yves Joseph de Kerguelen Trémarec, Relation d’un voyage dans la mer du Nord, Paris, Prault, 1771, p. 30-61. 86 Uno von Troil, op. cit., p. 11-13, 71 et 84-87. 83 84 85

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des Islandais et leur dévotion pour leur sol natal, comme l’avait fait Horrebow87. Lorsque von Troil aborde la question des mœurs des Islandais, il est dans le ton de son époque. Il évoque surtout des caractéristiques liées au mode de vie des Islandais, celles du bon sauvage. Cela dit, von Troil n’envisageait pas exclusivement la société contemporaine. Il s’intéressa également à l’histoire de l’île, à sa colonisation, à l’établissement de l’Assemblée générale (Alþingi, vers 930) ainsi qu’aux circonstances dans lesquelles les Islandais avaient perdu leur indépendance à la suite de conflits intestins (1263-1265). Il évoqua encore la littérature et l’activité historiographique de la période médiévale et le fait que les Islandais avaient été renommés pour leur culture en matière de lois, de sciences naturelles, de philosophie et d’astronomie. Il mentionne ainsi « le célèbre Snorre Sturleson », envers lequel même les Suédois sont redevables en raison de la contribution qu’il a apportée à la connaissance de l’histoire de leur nation. De l’avis de von Troil, les Islandais occupent une place unique parmi les peuples d’Europe et ils méritent de partager la même gloire que les historiens célèbres de la Rome antique, comme TiteLive (59 av. J.-C.-17 apr. J.-C.) ou Tacite88. Il affirme également que les Islandais de son époque sont toutefois bien inférieurs à leurs aïeux et qu’ils ne font pas grand-chose de cette gloire passée, sinon lire et transmettre les anciennes sagas, ce qui constitue leur principal passe-temps. Ils sont cependant assez versés dans la culture, ce qui préserve le pays de sombrer dans l’abêtissement et l’inculture89. Von Troil avait manifestement une bonne connaissance des ouvrages qui traitaient de l’histoire et de la littérature des Islandais. Il s’agit là d’un élément qu’il mit bien de l’avant dans son ouvrage, ce qui fait de lui le premier auteur à s’être intéressé à ce sujet et à lui consacrer une place importante dans un récit de voyage lié à l’Islande. Lorsque l’on y regarde de plus près, il apparaît que dans son ouvrage, von Troil présente les Islandais comme un peuple « ordinaire » qui n’a rien de véritablement étranger. Il propose en même temps un certain nombre de caractéristiques du bon sauvage : l’innocence, l’amour du sol natal, la frugalité et le savoir-vivre. Il décrit les manières de ce peuple qui est satisfait de son sort quand bien même il est pauvre et qui sait trouver sa subsistance dans ce que lui offre la nature sans rien désirer des richesses des autres pays. 87 88 89

Ibid., p. 73-74. Ibid., p. 161. Ibid., p. 75-76, et 148 et suiv.

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Les habitants utilisent leurs loisirs à se cultiver et à s’intéresser à la tradition érudite de leur patrie. Les images qui sont proposées ici sont ainsi variées, tout comme l’étaient les connaissances qu’il avait acquises lorsqu’il composa son livre. Le lecteur conçoit donc quelques incertitudes sur la vraie nature du peuple dont il vient de lire la description. Quand von Troil évoque la culture islandaise, il estime qu’elle est plutôt inférieure à la culture classique, ce qui ne l’empêche pas de faire l’éloge du génie de la première et de soutenir que les œuvres des Islandais du Moyen Âge soutiennent la comparaison avec celles des auteurs gréco-romains. Il est l’initiateur de cette idée selon laquelle les Islandais ont assumé un rôle exceptionnel à l’égard des autres peuples nordiques, comme l’avaient fait, en leur temps, les Grecs et les Romains envers les populations du pourtour méditerranéen. Il est intéressant que la société médiévale soit avant tout louée pour sa contribution à la culture et à l’érudition, et que ne soit pas développée l’image de chefs belliqueux qui bravaient les dangers et agissaient avec héroïsme et gloire. L’image que proposa von Troil est donc pour l’essentiel identique au regard qu’avait porté sur les Islandais, six siècles auparavant, Saxo Grammaticus. Les deux représentations ne diffèrent que par des nuances. Dans la présentation de von Troil, la société islandaise médiévale apparaît plus impressionnante. Uno von Troil a le mérite d’avoir posé les bases de nouvelles représentations à l’égard de l’Islande à partir d’un terreau ancien. Il resta, comme on l’a dit précédemment, une source majeure pour ce pays et son peuple pendant des décennies. Lorsque John Barrow arriva en Islande au milieu des années 1840, il observa de nombreuses choses avec d’autres lunettes que ses plus proches prédécesseurs, par exemple le missionnaire écossais Ebenezer Henderson (1784-1858), qui voyait pour l’essentiel dans les Islandais un modèle de vie sobre, de piété, d’altruisme et de culture90. Barrow s’intéressa à nombre d’éléments dans le mode de vie des habitants de l’île. Il trouve que les habitations des gens de Reykjavík ressemblent beaucoup aux chaumières des Irlandais. Ces derniers auraient été les premiers à arriver en Islande et, à présent, rien d’autre ne viendrait rappeler ce fait que ces misérables

90 Ebenezer Henderson, Iceland ; or the Journal of a Residence in that Island during the Years 1814 and 1815 : Containing Observations on the Natural Phenomena, History, Literature, and Antiquities of the Island ; and the Religion, Character, Manners, and Customs of its Inhabitants. Volume 1-2, Édimbourg, Oliphant, Waugh and Innes, 1819.

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cabanes enfumées où règnent le désordre et des odeurs nauséabondes ! Mais Barrow saisit surtout l’occasion pour exposer son avis sur les Irlandais, dont il n’avait pas une haute opinion91. Barrow plaçait de manière récurrente les Islandais dans un contexte déterminé. Ils sont extrêmement lents et mettent un temps infini à se mettre en route. Pourtant, la préparation de ses bagages n’était, d’après lui, ni difficile ni compliquée. Il était fréquent de présenter les peuples étrangers de cette façon, comme ce fut par exemple le cas pour les « Hottentots » en Afrique, décrits comme à la fois lents et paresseux92. Barrow stigmatise ainsi les Islandais en les représentant en contraste avec ce qu’il est lui-même et en disant qu’ils ressemblent aux Irlandais. Lui est téméraire, ils sont craintifs ; il est vif, mais eux sont lents. La manière de chanter de ce peuple, rude et désagréable à l’oreille, est, pour Barrow, fort révélatrice de son état de culture93. La manière dont il traite les sujets de ce genre est assez proche des assertions de Dithmar Blefken longtemps auparavant. Et selon lui, l’alcool n’arrangeait rien. En fait, Barrow n’était pas surpris qu’une population vivant dans de telles conditions ait une propension à consommer des boissons alcoolisées ; il lui suffisait de songer aux froides et longues nuits d’hiver où l’existence n’invitait pas à un quelconque réconfort94. Barrow vit une raison de témoigner à l’égard de Lorentz A. Krieger, le gouverneur danois de l’île et le représentant de la civilisation, son empathie, lui qui devait résider en un tel lieu et se plaignait amèrement d’être contraint de séjourner dans ce pays durant les mois d’hiver dans une sorte de somnolence et dans l’isolement. Un séjour continu sur l’île ne pouvait mener qu’au désespoir95. À l’égard des Danois présents en Islande, Barrow adopta une position diamétralement opposée à celle qu’il avait envers les autochtones. Les Danois sont des gens admirables et de bonne humeur,

John Barrow, op. cit., p. 114 et suiv., et 133. Voir notamment Mary Louise Pratt, op. cit., p. 44. John Barrow, op. cit., p. 218. Ibid., p. 150 et suiv. Ibid., p. 110 et 129. Lorentz Angel Krieger fut le gouverneur représentant la couronne danoise en Islande de 1829 à 1836. 91 92 93 94 95

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leurs maisons sont bien apprêtées et leur nourriture, excellente. Barrow rencontra donc la civilisation en Islande, mais elle était confinée dans les foyers des fonctionnaires et des marchands danois, et non chez les natifs de l’île. Il dresse cependant des images variées de ce pays, lui qui n’était pas complètement insensible aux représentations du bon sauvage. Il montre de quelle façon ce trait primitif qu’est le mal du pays se manifeste chez les Islandais, qui ne sauraient se trouver ailleurs que chez eux. Il fait également l’éloge de leur bonne entente, de leur moralité, de leur religiosité et de leur innocence. Les crimes sont si rares que les tribunaux n’ont que peu ou pas d’activité96. Il ne cite pourtant aucun exemple précis de ces qualités dont sont dotés les Islandais, se contentant de clichés tirés d’ouvrages plus anciens, comme celui d’Ebenezer Henderson97. À bien d’autres égards, la description qu’il fit des Islandais ne se référait guère à l’image du noble sauvage, d’autant plus qu’il ne partageait pas la vision romantique du primitif, mais qu’il était un partisan moderne de l’utilitarisme, qu’il considérait comme supérieur à cette lenteur de la société islandaise. À ses yeux, le mode de vie des autochtones témoignait surtout de leur caractère primitif et de leur absence de bonnes manières. Barrow ne partageit pas l’opinion selon laquelle il y aurait des raisons d’admirer une existence simple et primitive, quand bien même il lui arrivait d’adopter ce genre de discours. John Barrow était manifestement au courant du débat relatif à l’héritage culturel nordique et il fait référence dans ce contexte à des auteurs comme Mallet ou von Troil98. Il connaissait aussi le compendium de Henry Holland, « Preliminary Dissertation on the History and Literature of Iceland », qui parut en 1811 dans le livre de George Mackenzie, Travels in the Island of Iceland. Holland faisait partie de l’équipe de Mackenzie ; il avait fait des études de médecine et sera par la suite l’un des médecins de la reine Victoria. Il était encore plus porté sur les voyages que la plupart

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Ibid., p. 240 et suiv., et 305 et suiv. Ebenezer Henderson, op. cit., notamment p. 20 et suiv. John Barrow, op. cit., p. 232-234.

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de ses contemporains99. Sa dissertation préliminaire resta longtemps une importante source de connaissances sur l’Islande et sa culture pour les voyageurs – et les amateurs – étrangers et, outre l’influence qu’elle exerça, elle présentait de réelles qualités poétiques. On y trouve un éloge de la culture médiévale des Islandais, de leur courage, de leur érudition et de leur puissance créatrice100. Les informations de cette nature eurent un certain effet, et ce fut sans doute également le cas chez John Barrow. Lorsqu’il écrivit son livre, ces idées sur l’île septentrionale s’étaient largement répandues. Barrow reprit ainsi cette idée, véhiculée à l’occasion de précédents voyages et par des marchands danois, qu’il n’était pas rare, à l’époque médiévale, de rencontrer de simples fermiers qui, tout en travaillant, parlaient un latin irréprochable, voire empreint d’une certaine élégance101. Les explications données par Barrow à ces pratiques inhabituelles ressemblent à celles avancées jadis par Saxo Grammaticus : nul luxe ne venait les égarer. L’auteur mentionne également le désir de liberté des anciens Islandais102. Il évoque encore le fort désir d’égalité qu’il pense observer dans le pays : on peut y voir un évêque, un magistrat, une sage-femme et une laveuse discuter ensemble. Il donne différents exemples du fait que les Islandais n’établissent pas de différences sociales entre eux. Lorsque le prince danois invita le pasteur de Þingvellir à boire un sherry, ce dernier refusa en déclarant ne boire que du brandy103 ! L’égalité des droits est donc selon Barrow l’une des principales caractéristiques de la société islandaise. La manière dont Barrow dépeint la vie sur l’île est intéressante à de nombreux égards. Lorsqu’il présentait sa propre expérience de ce peuple, il était généralement négatif. Il évoquait des conditions de vie loin d’être désirables ; elles étaient plutôt pitoyables, rebutantes et en opposition évidente avec les opinions de l’époque, qu’il estimait devoir prévaloir. La

99 Andrew Wawn, The Vikings and the Victorians, op. cit., p. 34. Du même auteur, voir « Introduction », Andrew Wawn (dir.), The Icelandic Journal of Henry Holland, Londres, The Hakluyt Society, 1987, p. 1-67. 100 Henry Holland, op. cit., p. 237 et suiv. 101 John Barrow, op. cit., p. 237 et suiv. 102 Ibid., p. 225. 103 Ibid., p. 122 et 150.

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lumière qui perçait dans ces ténèbres venait des marchands et des fonctionnaires danois que, cependant, on ne pouvait que plaindre, contraints qu’ils étaient de vivre en un tel lieu. Par ailleurs, il ne pouvait pas ne pas souscrire au discours dominant qui était apparu chez bon nombre de ses prédécesseurs104. Conformément à ce dernier, il dressait aussi l’image d’un âge d’or héroïque au Moyen Âge, et d’une société alors érudite où était mis à l’honneur un mode de vie simple et égalitaire. Lorsque Ida Pfeiffer vint en Islande en 1845, elle s’était penchée, comme l’avaient fait les autres voyageurs, sur les anciens ouvrages relatifs à cette île et à ses habitants. Ce fut à partir de cette documentation qu’elle raconta l’histoire du pays et évoqua sa vie culturelle et économique autrefois florissante, son âge d’or, mais qui avait rapidement reculé après que les Islandais eurent perdu leur indépendance ; pareille vision était tout à fait en accord avec les idées dominantes sur les peuples à cette époque. Pfeiffer connaissait bien la littérature médiévale et raconta que, en arrivant à Reykholt, elle cueillit des fleurs sur la tombe de Snorri Sturluson, le célèbre auteur du XIIIe siècle, et qu’elle les conserva pour les offrir à ses amies105. La lecture des récits de voyage en Islande est l’un des éléments qui permirent à Ida Pfeiffer d’avoir une haute opinion de ce pays et de ses habitants avant même qu’elle se rende sur place, pensant que ces derniers formaient un peuple singulier, « le meilleur et le plus civilisé d’Europe ». Ces ouvrages assuraient que leur culture était unique, que presque tous savaient lire et écrire, et que les gens y avaient des mœurs empreintes de simplicité et qu’ils étaient charitables. Les conditions locales n’invitaient pas non plus à la débauche. Ida Pfeiffer affirma qu’elle s’attendait à trouver l’Arcadie en Islande, parce qu’il n’y avait aucun étranger qui ait pu corrompre ses habitants106. Aussitôt arrivée sur l’île, la voyageuse fut toutefois surprise par un grand nombre de choses. Certaines étaient bel et bien conformes à ce qu’elle avait lu, comme les habitations des marchands et des fonctionnaires, ou même les gens qui étaient vêtus à la mode française. La situation était cependant toute différente s’agissant du commun des mortels, dont les maisons étaient généralement « sales et sordides ». La plupart des hommes 104 105 106

Ibid., p. 225. Ida Pfeiffer, op. cit., p. 63-65 et 130. Ibid., p. 174 et suiv.

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étaient plutôt disgracieux, même si les femmes avaient meilleure apparence. La lutte pour l’existence était âpre107, et il apparaissait clairement que la vie de la population islandaise ressemblait de ce point de vue à celle que l’on rencontrait un peu partout ailleurs. Ce qu’Ida Pfeiffer trouva le plus positif est que les gens sont honnêtes, que presque tous savent lire et écrire – on trouve d’ailleurs des livres quasiment partout – et qu’ils ont généralement une bonne intelligence et la compréhension rapide des choses108. Le livre d’Ida Pfeiffer donnait par conséquent à voir des éléments positifs à propos des Islandais. Elle affirma qu’elle avait pris pour habitude de ne rendre compte que des faits, refusant de reprendre les informations déjà mentionnées dans d’autres récits de voyage. Elle se devait de relater honnêtement la manière de vivre des Islandais et, selon elle, de nombreuses critiques étaient nécessaires. Ainsi, leurs habitations sont si pitoyables que seuls les taudis des Groenlandais et des Lapons pouvaient soutenir la comparaison109. La saleté des Islandais est telle qu’elle aurait pu consacrer à ce sujet deux volumes entiers. À cet égard, ils sont bien inférieurs aux Bédouins et aux Arabes, et même aux Groenlandais, dont elle estimait qu’ils se trouvaient au plus bas échelon de la barbarie, bien qu’elle-même ne soit jamais allée au Groenland. La façon dont les gens se saluent lui déplaît également et elle trouve dégoûtant de les voir tous s’embrasser, sales et disgracieux qu’ils sont, les jeunes comme les adultes. Elle raconte que l’appétit lui a fait défaut devant les aliments qui lui étaient proposés, en raison du manque de propreté. Elle se plaignit même de la nourriture chez la femme du boulanger, à Reykjavík, car elle avait été préparée à la manière danoise et était différente de ce à quoi elle était habituée. Le café est cependant excellent. À la campagne, elle a souvent préféré sauter un repas plutôt que d’avaler les aliments qui lui étaient servis110. On le voit bien, les idées que s’était forgées Ida Pfeiffer sur les Islandais ne résistèrent pas à l’observation. Ida Pfeiffer trouve les Islandais cupides, pouvant dire d’eux la même chose qu’à propos des Suisses : « No money, no Swiss. » La consommation d’alcool est générale et il est « terrible de voir à quel point ce vice est profondément enraciné ». Leur manque de ponctualité est à la limite du 107 108 109 110

Ibid., p. 68 et suiv., 78 et suiv., et 90. Ibid., p. 176 et suiv. Ibid., p. 93, 124 et 175. Ibid., p. 86, 136, 140, 153 et 159.

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supportable, même comparé à ce qu’elle a vécu en Syrie ! Et on peut dire la même chose de la paresse et de l’apathie des guides, qui lui paraissaient pouvoir s’appliquer à l’ensemble de la société111. Elle compara alors la situation de l’île avec la société urbaine disciplinée qu’elle connaissait, une société où il existait des règles claires définissant les relations entre les gens des différentes classes sociales. Il n’est donc vraiment pas surprenant que cette égalité qui semblait régner parmi la population, où tous, quel que soit leur statut, se fréquentaient sans problème lui paraisse inconvenante. À travers son texte, on peut lire qu’on a fait peu de cas de ce gros problème que constituait pour elle l’immoralité qui régnait parmi ces gens. Avec un peu plus de connaissances, Ida Pfeiffer ne fut plus en mesure de décrire les Islandais comme les modèles qu’elle avait espéré rencontrer, tout au moins dans les régions rurales du pays112. Ida Pfeiffer se plaignit de l’accueil réservé par les Islandais et de leur froideur. Cette caractéristique semblait selon elle augmenter au fur et à mesure que l’on gagnait le Nord de l’Europe, pour atteindre son apogée en Islande113. Ces manières qu’elle décrit étaient sans doute provoquées par sa position particulière, qui différait de celle des autres voyageurs venus avant le milieu du XIXe siècle. Pfeiffer se trouvait dans une situation qu’elle n’avait pas l’habitude d’endosser : celui de la femme dans le rôle d’un homme. Cette situation influençait ceux avec qui elle était en relation. Elle se plaignait précisément du fait que les indigènes considéraient qu’elle était dans la position d’un homme et que la plupart d’entre eux estimaient qu’elle maîtrisait des sujets pour lesquels généralement seuls les hommes étaient compétents. Cette position de femme, elle lui tient cependant à cœur et elle décrit à un moment sa guide avec admiration. Elle est habillée de vêtements masculins et se montre supérieure aux hommes à plusieurs égards : elle est plus rapide et plus précise, dotée de force et sobre114. Les Islandais avaient également l’habitude de voir arriver quasi exclusivement des hommes riches, ou bien il s’agissait d’expéditions publiques qui ne

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Ibid., p. 75, 96, 109, 121, 153, 175 et 179. Ibid., p. 90, 159 et 176. Ibid., p. 73 et 75. Ibid., p. 226 et suiv.

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manquaient pas de moyens. Ce n’était pas le cas d’Ida Pfeiffer. Elle disposait d’une somme d’argent limitée et se vit donc témoigner moins d’égards que bon nombre de visiteurs qui l’avaient précédée115. Le récit que fit Ida Pfeiffer de son voyage en Islande est un bon exemple du choc qui se produisait lorsque les images étaient confrontées à la réalité. Elle s’était imaginé faire voile vers un monde rêvé où l’histoire ancienne, l’âge d’or, continuait à prospérer. Au lieu du peuple de l’Arcadie, elle n’avait rencontré bien évidemment que des individus ordinaires. Certains, les mieux lotis, étaient proches des gens qui vivaient dans son pays d’origine, tandis que d’autres habitaient dans les sordides taudis qu’elle avait pu observer. Sa déception la conduisit à décrire ses hôtes sans vraiment prendre de gants, les présentant grossièrement comme des sauvages et non pas comme ce peuple empreint de noblesse qu’elle s’apprêtait à visiter. Dans ce récit se heurtent nombre de thèmes bien connus, et le manque d’initiative des indigènes est chez elle un sujet récurrent, de même que le dédain envers la religion, l’alcool et l’absence d’hygiène. Ce sont là des éléments courants dès qu’il s’agissait de parler de la barbarie des sociétés étrangères. Afin d’expliquer ce à quoi elle était confrontée, elle compara les Islandais aux populations vivant hors du monde occidental et dont on estimait qu’elles étaient sur l’échelon le plus bas de la civilisation : les Arabes et les Syriens, ainsi que les Groenlandais. Et pour Ida Pfeiffer, les Islandais, pour la plupart d’entre eux, faisaient bien partie de cette catégorie. En même temps que l’auteure considérait un grand nombre de choses avec un regard plus réaliste que ses prédécesseurs et qu’elle refusait d’adopter sans esprit critique le discours dominant, on voit également qu’elle était pleine de préjugés. Elle se montre incapable de faire évoluer ses habitudes et de s’adapter aux circonstances, et elle considère la plupart des choses, sinon toutes, qui, étant différentes de ce à quoi elle était accoutumée, comme mauvaises, inappropriées ou barbares. Son attitude témoigne d’un esprit identique à celui qui prévalait aux observations de Barrow. Leurs récits présentent de nombreuses analogies, oscillant entre deux extrêmes : d’un côté, ils flirtent avec les idées liées à l’existence bienheureuse

Annegret Pelz, Reisen durch die eigene Fremde. Reiseliteratur von Frauen als autogeographische Schriften, Cologne, Böhlau, 1993, notamment p. 226 et suiv. 115

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des peuples primitifs mais, de l’autre, ils sont convaincus de leur mérite et de leur supériorité en tant qu’individus modernes envers ces Islandais aussi sales que placides. Lorsque Pliny Miles vint en Islande en 1852, l’image de l’Islande comme île d’histoire s’était répandue et, dans les livres de voyageurs du milieu du XIXe siècle, évoquer les traits principaux de la culture et des mœurs sociales de la période de l’indépendance, donc précédant 1262, était devenu une préoccupation incontournable. Il ne faisait aucun doute que l’héritage culturel des Islandais était, dans une grande mesure, comparable à ce que l’on pouvait trouver de mieux en la matière. Outre cette culture florissante, la découverte de l’Amérique par des navigateurs islandais bien avant Christophe Colomb mettait également en lumière le degré de splendeur de la société médiévale116. Après que ce passé eut été reconnu, les érudits, qui jusque-là n’avaient témoigné que peu d’intérêt pour l’Islande, changèrent d’opinion et entreprirent d’étudier « toute l’histoire de cette race énergique et intellectuelle » qui parlait encore son antique idiome, presque inchangé depuis le Moyen Âge et apparenté, semblait-il, à de nombreux égards à la langue anglaise117. Miles évoqua également l’Islande contemporaine et décrivit ses habitants comme un peuple enclin à la culture, bien éduqué, pieux et amoureux de la liberté. Ainsi, le grand sculpteur Bertel Thorvaldsen n’était-il pas un enfant de ce peuple qui comptait encore bien des poètes et des savants ? Les plus grands auteurs de langue anglaise avaient alors été traduits en islandais et, chaque année, une quantité incroyable de livres étaient édités sur l’île118. Miles relia cette situation culturelle au fait qu’on avait toujours travaillé à éduquer les gens dans les foyers islandais, en lisant des ouvrages historiques ou même la Bible, parallèlement aux travaux manuels ; ainsi, tous savaient lire et écrire, et généralement fort bien. Cela découlait d’une longue tradition remontant à l’origine de la colonisation de l’île mais, à présent, les temps avaient changé et l’on ne trouvait plus du tout l’atmosphère héroïque et l’instabilité sociale des temps anciens, car les Islandais étaient devenus « un simple peuple pastoral119 ».

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Pliny Miles, op. cit., p. 42, 50, 52, 81, 292 et 296. Ibid., p. 270, 272 et 275. Ibid., p. 52 et suiv., et 294-296. Ibid., p. 58 et suiv., et 293.

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Cet auteur n’a pas de doute sur la manière dont il convient de classer les Islandais. Ils sont souvent de haute stature et généralement clairs de cheveux, certains « équivalant aux meilleurs spécimens de la race caucasienne que l’on peut rencontrer dans toute région du monde ». Il y a des jeunes filles qui sont particulièrement belles et qui, du point de vue de leurs qualités, soutiennent la comparaison ou dépassent même les filles de son propre pays120. Il ne cache pas le fait que les Islandais ont une existence frugale ni qu’ils doivent importer la plupart des biens de consommation courante qui étaient également consommés dans les autres pays du Nord. La manière de vivre à Reykjavík de même que l’apparence de la ville lui paraissent attirantes et présentent à ses yeux quelque chose de bien plus familier qu’il ne s’y était attendu. Quant à l’église, elle est imposante ; plusieurs autres endroits bénéficient d’une évocation comparable121. C’est de cette manière que Miles démontra clairement que les Islandais menaient une existence civilisée et moderne. Miles convoqua donc différentes sortes d’images et il lui sembla aussi discerner de nombreux signes évidents des qualités du bon sauvage chez le peuple de l’île. Les crimes y sont rares et les Islandais font preuve d’une plus grande hospitalité que d’autres peuples. Il donne comme exemple de leur sincérité la manière dont ils se rencontrent : ils commencent par se saluer par une poignée de main, puis ils s’étreignent et s’embrassent sur la bouche. Miles lui-même affirme avoir adopté ce rituel de salut, en particulier avec les jolies filles122. Dans son ouvrage, Miles s’inquiéta de voir que les marchands danois corrompaient la population, notamment à Reykjavík. Ils étaient la cause d’une moindre fréquentation des offices religieux dans la ville et ils ne faisaient rien d’autre que de boire, traîner et jouer. Un comportement pareil, affirme Pliny Miles, ne pouvait que corrompre ce peuple innocent123. Dans ce contexte, Miles mentionne que le brandy est très populaire, mais il affirme ne jamais avoir vu un homme saoul, même si ces pauvres gens

Ibid., p. 59, 271, 292, 311 et 317. Ibid., p. 56, 61 et suiv., 64 et 178. Ibid., p. 156 et suiv. Ibid., p. 306-307 ; Ebenezer Henderson partageait les inquiétudes de Pliny à ce sujet (voir Ebenezer Henderson, op. cit., p. 290). 120 121 122 123

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consomment trop de boissons fortes ; la chose était cependant compréhensible si l’on prenait en compte les conditions difficiles que devait endurer cette population124. L’auteur trouva donc un motif pour critiquer quelques aspects du caractère des Islandais, mais c’est à ceux qui les avaient décrits de manière négative qu’il adresse avant tout ses reproches, et en particulier à Ida Pfeiffer. Il l’accuse d’avoir été si hautaine avec ses hôtes que ces gens simples n’auraient pas pu nouer le moindre lien avec elle. De manière générale, elle aurait utilisé des propos mensongers concernant ces gens aimables et chaleureux125. Comme il l’a déjà fait, il met de l’avant sa propre image d’Américain à l’esprit ouvert et tolérant, bien différent des arrogants voyageurs européens. La construction d’images sur l’Islande par Pliny Miles présente de nombreuses facettes. Il dépeint l’ancienne société cultivée des Vikings comme une sorte de Grèce du Nord, même s’il n’emploie pas expressément ce concept126. À cette époque-là, on pouvait par ailleurs voir ces gens vivre, dans une sorte d’Arcadie, une existence primitive, bien qu’ils jouissaient d’un bon niveau d’éducation : en fait, ils étaient un genre de sauvages nobles et cultivés ! Il craint que l’influence de la civilisation ne vienne gâter ce peuple bon et au cœur pur, ce qui ne l’empêche pas de les considérer comme modernes. Miles parle beaucoup de hiérarchisation raciale et connaît bien la manière dont le peuple « blanc » a été réparti en races. Il ne doute pas, à cet égard, de la catégorie dans laquelle doivent être rangés les Islandais : au nombre des meilleurs et des mieux constitués. Miles s’implique également dans le débat relatif aux voyages en Islande et il cite abondamment les ouvrages qu’il a utilisés comme sources. Il condamne fermement les opinions qui mettent en doute que l’Islande soit une sorte d’île bienheureuse dont les habitants sont à la fois primitifs et cultivés, et qu’ils soient considérés comme les descendants de ce peuple d’élite, la race germanique.

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Pliny Miles, op. cit., p. 180 et suiv. Ibid., p. 123. Pour plus de précisions sur ce sujet, voir Sumarliði R. Ísleifsson, op. cit., p. 149-158.

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L’Islande dans les ouvrages généraux Quelle apparence les récits sur l’Islande prirent-ils dans les ouvrages généraux parus entre 1750 et 1850 ? Les anciens clichés continuèrent-ils à prospérer ou bien d’autres points de vue les supplantèrent-ils ? C’est à un examen plus approfondi des représentations relatives à l’Islande au cours de cette époque, de leur nature et de la façon dont elles furent élaborées qu’on va procéder. Le peuple et sa culture Les représentations exprimées à propos de l’Islande et de ses habitants furent en fait assez variées dans les ouvrages généraux de cette période. Lorsque John Williams traita de l’Islande dans son livre The Rise, Progress, and Present State of the Northern Governments, en 1777, il signala l’aversion de ces Norvégiens du IXe siècle à l’égard de l’oppression politique du roi Harald à la Belle Chevelure, qui les menaçait. Et plutôt que de se laisser soumettre, ils préférèrent abandonner leur terre natale pour aller s’installer dans cette nouvelle terre qu’était l’Islande. Du fait de leur isolement, ils ne pouvaient compter que sur leurs capacités, leurs désirs et leur aspiration à la liberté, et c’est sur cette base qu’ils élaborèrent leur propre système politique. Williams formula ainsi le mythe de la naissance de la société islandaise, qui était, selon lui, une conséquence directe de l’origine de ses membres, de leur caractère et des circonstances de leur histoire. Cette présentation était conforme aux idées sur le Nord qui rencontraient de plus en plus d’adhésion à cette époque127. Nombreux furent les auteurs qui évoquèrent les Islandais de cette manière et, dès le milieu du XIXe siècle, ces opinions étaient encore plus claires et mieux structurées. Lorsque les Islandais de l’époque médiévale sont décrits comme un peuple supérieur et de haute origine qui aurait conservé un esprit d’aventure et un goût prononcé pour le combat, et qui aurait un riche talent poétique, seuls quelques exemples sont cependant donnés128.

John Williams, The Rise, Progress, and Present State of the Northern Governments viz. the United Provinces, Denmark, Sweden, Russia, and Poland […], Londres, T. Becket [etc.], 1777, p. 175. 128 Henry Wheaton, Histoire des peuples du Nord : ou des Danois et des Normands […], Paris, E. MarcAurel, 1844 [1831], p. 65 et suiv. 127

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La société médiévale islandaise recelait cependant des choses plus intéressantes que l’amour de la liberté des Islandais, leurs capacités physiques ou la mise en place de leur société. Il s’agissait avant tout de leurs activités liées à la culture et à l’érudition, comme l’indiqua l’historien William Coxe (1748-1828) dans son livre Travels into Poland, Russia, Sweden, and Denmark, qui parut en 1784. Il y exprime sa surprise quand il réalisa qu’au moment même où régnait dans la plupart des royaumes européens une situation chaotique, l’Islande était devenue un refuge pour la littérature et avait maintenu un ordre social qui, à de nombreux égards, aurait pu être pris en modèle129. Coxe ne cache pas le changement d’attitude qui s’est opéré en lui à propos de l’Islande : une île au bout du monde que l’on considérait comme à peine habitable, sinon par des êtres à demi humains, s’est métamorphosée pour devenir l’île des gens instruits, le lieu où la population cultivait le savoir et la science130. Bien d’autres auteurs mirent de l’avant les compétences des Islandais en ce domaine et n’hésitèrent pas à comparer les textes médiévaux à ce qui était considéré à l’époque comme les fleurons de la littérature, les œuvres des auteurs grecs et romains, ce qu’avait déjà fait Uno von Troil131. L’évolution de ce discours au cours du XIXe siècle peut être illustrée par l’ouvrage du célèbre juriste et diplomate américain (qui fut notamment ambassadeur à Copenhague) Henry Wheaton (1785-1848). Cet auteur éclaire bien ces attitudes dans son ouvrage History of the Northmen, paru en 1831. Selon Wheaton, les Islandais ont conservé quelque chose d’originel et sont doués de force créative, tandis que les autres peuples qui vivent plus au sud du continent n’ont pas développé de tels dons et, en matière de littérature, n’ont d’autres préoccupations que d’imiter les 129 William Coxe, Voyage en Pologne, Russie, Suède et Danemark. Tome 4, Genève, Barde, Manget & Comp., 1786 [1784], p. 258 et suiv. 130 Voir également Anton Friedrich Büsching, op. cit., p. 249 et suiv. 131 Uno von Troil, op. cit., p. 161. Voir aussi John Trusler, The Habitable World Described or the Present State of the People in All Parts of the Globe, from North to South ; Shewing the Situation, Extent, Climate […], Londres, The Literary-Press, 1788, p. 142 ; et Karl Hammerdörfer et Christian T. Kosche, Europa, ein geographisch-historisches Lesebuch, zum Nutzen der Jugend und ihrer Erzieher. Erster band, West- und Sud-Europa, Leipzig, Bey Weidmanns Erben und Reich, 1784, p. 598-600 ; également Philipp Christian Wernher, Handbuch der neuesten Erd- und Völkerkunde aus den vorzüglichsten und neuesten Quellen […], Mayence, P.A. Winkopp und Kompagnie, 1788, p. 449 : « In den mittlern Zeiten legten sich die Isländer so stark auf die Wissenschaften, daß man seit dem J. 1130 viele berühmte Geschichtschreiber, und feurige Dichter unter ihnen zählet. »

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auteurs de la Grèce et de la Rome antiques. L’importance de cette culture islandaise est donnée à voir par la comparaison avec la culture grecque et en montrant au lecteur les nombreuses ressemblances entre les deux domaines, comme l’Alþingi, l’ancienne assemblée générale, et les Jeux olympiques. Par ailleurs, l’accent est également mis sur la supériorité de ces Islandais au nord sur les Grecs au sud, notamment en matière de hardiesse, d’aspiration à la liberté et de puissance créatrice132. La question de la langue tenait une place déterminante dans ces débats. Selon l’idéologie nationaliste, celle-ci était indissociablement liée au peuple et à son génie. C’est à travers elle que se manifestaient son esprit et son âme : la langue était au fondement même de l’essence de chaque peuple, comme l’affirmait Johann Gottfried Herder133. Ceux qui discutaient de ces questions, comme l’auteur anonyme du European Delineator (1815), affirmaient que l’islandais était la langue la plus éminente d’Europe du Nord, dans la mesure où les autres idiomes nordiques et germaniques en étaient issus. Ce peuple, numériquement si modeste mais qui parlait cette langue islandaise, était donc dans une situation fort enviable, celle de conservateur d’un trésor inestimable134. L’anthropologue Brian Dolan a indiqué, dans une étude déjà mentionnée, que les auteurs qui traitaient de la Grèce au XIXe siècle avaient analysé tout ce qui concernait ce pays selon une grille de lecture préconçue, avec l’effet que la Grèce contemporaine en devenait presque invisible, l’objectif étant avant tout la promotion de leur propre culture en affirmant l’importance de la similarité entre leur propre nation et la civilisation hellénique antique135. Comment cette attitude fut-elle défendue dans les ouvrages généraux qui évoquaient l’Islande et ses habitants ? Les Islandais contemporains étaient certes souvent associés à la question des hauts faits de leur passé, mais on avait aussi coutume de signaler le déclin qui s’en était suivi136. Leur soif de connaissance serait cependant restée intacte. Lorsque William Guthrie parla des Islandais dans son livre Henry Wheaton, op. cit., p. 72 et suiv. Bernd Henningsen, op. cit., p. 98-100. [Inconnu], The European Delineator Containing Brief, but Interesting Descriptions of Russia, Sweden, Denmark, Norway […], Leeds, B. Dewhirst, 1815, p. 137. 135 Brian Dolan, op. cit., p. 126 et 179. 136 Alfred Elwes, The Richmonds’ Tour in Europe, Londres, Addey and Co., 1855, [s. p.]. 132 133 134

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publié en 1792, A New System of Modern Geography, il déclara que ceux familiers de ce peuple avaient conscience que ce dernier était doté d’un savoir bien plus élevé que ce n’était le cas en bien d’autres endroits137. Au cours du XIXe siècle, on racontait que le soir venu, la famille se regroupait et qu’on faisait la lecture de passages des sagas138. On trouvait des livres dans pratiquement chaque foyer, même les plus pauvres. Et là où il n’y en avait pas, on faisait venir un conteur qui les connaissait par cœur139. À partir de tels récits s’esquissait une image où les Islandais étaient représentés comme un peuple épris de lecture et dont les pratiques culturelles étaient intégrées dans leur vie quotidienne, quel que soit leur niveau social. Une telle situation était perçue comme hors du commun dans la mesure où la culture littéraire était généralement associée aux usages de l’élite et non du peuple. Pour revenir à l’affirmation de Dolan que l’on vient de citer, il doit être clair que les Islandais contemporains étaient bel et bien présents dans les ouvrages généraux. Mais cette présence était souvent – le plus souvent – mise en perspective avec le passé : les traits caractéristiques et physiques de la population autrefois et maintenant. On s’efforçait continuellement de trouver des parallèles entre les mœurs de l’époque et celles, supposées, de la période médiévale. La discussion sur l’Islande et la Grèce semble avoir été assez proche également en ce qui concerne leurs objectifs, à savoir « une revendication nationale de supériorité » par le signalement de la proximité entre son propre pays et la Grèce – ou l’Islande – du temps passé140. Les idées faisant des Islandais de bons sauvages s’étaient également diffusées dans les ouvrages généraux depuis la dernière partie du XVIIIe siècle. John Trusler souscrivait notamment à ce point de vue. Il signale d’abord qu’ils se montrent primitifs dans leurs manières lorsqu’ils sont invités chez des marchands et qu’ils dansent comme le font les enfants. Puis, ils se mettent à chanter après avoir bu de l’alcool, mais leur chant ressemble surtout à un braillement ou à un grognement141. On a donc, selon Trusler, affaire à un peuple de sauvages, mais qui a le cœur pur et n’est pas corrompu142.

137 138 139 140 141 142

William Guthrie, op. cit., p. 60. Ibid. Frances Thurtle, op. cit., p. 103. Brian Dolan, op. cit., p. 179. John Trusler, op. cit., p. 136 et suiv. Ibid., p. 125.

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Selon ces représentations qui étaient données à voir tant ici que dans d’autres présentations, les Islandais avaient la même origine que les autres Européens de l’Ouest, mais ne constituaient cependant pas une partie tout à fait authentique du monde civilisé. Comparés aux autres peuples étrangers des terres nouvellement découvertes, ils présentaient « l’avantage » de ressembler aux Européens et d’être chrétiens. Ils avaient en outre préservé de nombreuses qualités que les civilisés avaient perdues. Ils étaient, d’une certaine manière, primitifs et un peu rudes, voire enfantins, et avaient donc du mal à se préserver des dangers de la civilisation. Certains habitants de Reykjavík avaient ainsi été corrompus par la fréquentation des marchands danois. Les Islandais ressemblaient en fait aux populations d’Europe telles qu’elles avaient été dans un passé éloigné. On estimait par conséquent pouvoir trouver chez eux différentes valeurs précieuses que les Européens contemporains avaient laissé perdre. L’image du bon sauvage apparut également, et même de manière plus évidente encore, dans les livres destinés aux enfants et aux adolescents. C’est de cette façon qu’au début du XIXe siècle, l’auteur inconnu du European Delineator (1815) évoque les Islandais dans son ouvrage destiné à un grand public et particulièrement aux jeunes. Il affirme qu’ils vivent loin du vacarme, des richesses et des excès du monde. Ils sont charitables et l’emportent sur tous en matière d’hospitalité, quand bien même ils ne peuvent pas offrir à leurs hôtes avec la même générosité que leurs prestigieux ancêtres. Et ils sont tellement sérieux que l’on ne peut guère les voir rire. L’auteur les compare aux « Lapons » et aux Samoyèdes. Il mentionne leur attachement particulier à leur sol natal, ce qui faisait que les Islandais s’installaient très rarement à Copenhague, mais préféraient rentrer chez eux dès que l’occasion s’en présentait143. Il est aisé de lier ces descriptions aux représentations plus anciennes des Islandais depuis l’époque d’Adam de Brême. L’un des aspects les plus remarquables de ces représentations est que les Islandais s’y retrouvaient intimement associés à différents peuples vivant aux confins du continent européen, comme les Sâmes, sans que l’on essaye d’établir le lien avec les sociétés germaniques « civilisées » du monde scandinave. Les Islandais étaient donc perçus comme un groupe situé en dehors de la « civilisation », tout en possédant néanmoins différentes qualités positives. 143

The European Delineator, op. cit., p. 126.

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Dans certains ouvrages de cette époque, il importait de montrer l’Islande et ses habitants sous un jour « familier », tout au moins à certains égards, même si l’on pouvait trouver chez ces derniers un grand nombre de particularités. Leur existence était difficile et ils n’avaient pas une grande espérance de vie144. C’est sous cet angle qu’Anton Friedrich Büsching évoqua les Islandais au milieu du XVIIIe siècle, en se fondant certainement sur le récit qu’en avait fait Horrebow. Il décrivit une société pauvre et pacifique comme d’autres que l’on pouvait rencontrer pratiquement partout en Europe, à l’exception des villes. L’historien anglais Thomas Salmon, dont il a déjà été question, partageait l’opinion de Büsching, mais il va encore plus loin que ce dernier. À ses yeux, les Islandais sont chrétiens, honnêtes, travailleurs et énergiques, et ils ressemblent aux Norvégiens et aux Danois145. Il est intéressant de noter la façon dont l’auteur dépeint ces Norvégiens auxquels il compare les Islandais : ils sont qualifiés de forts, énergiques, charmants, leurs femmes sont belles et par leurs manières, ils ne sont pas très différents des Anglais146. De bien meilleures qualités sont ainsi attribuées aux Norvégiens, dont les hommes sont vigoureux et les femmes, jolies, mais dont la principale spécificité est donc qu’ils « ressemblent » aux Anglais. Et, selon Salmon, cela s’applique aussi aux Islandais par l’intermédiaire des Norvégiens. Le mode comparatif permettait de mettre de l’avant le fait que l’on avait affaire à un peuple « normal ». C’est ce message qui commence à apparaître dans de nombreux ouvrages généraux à la fin du XVIIIe siècle. Cet effort pour montrer à quel point les Islandais présentaient des points communs avec les autres habitants de l’Europe occidentale, que leur manière de vivre et leur environnement n’en différaient pas totalement, commença à se fixer au fur et à mesure qu’avançait le XIXe siècle. Dans les écrits de cette époque, l’accent était mis sur le degré d’éducation des Islandais ; on débattait de leur énergie et de leurs activités. Il arrivait même que leurs habitations soient évoquées comme de confortables maisons, aux fenêtres vitrées – ce qui était un signe de modernité –, où chaque membre de la famille disposait d’une chambre individuelle. 144 Anton Friedrich Büsching, op. cit., p. 246 et suiv. Voir également Johann Daniel Friedrich Rumpf, Neue Bilder Gallerie für junge Söhne und Töchter […] Volume 6, Berlin, Wilhelm, Oehmigcke den Jüngern, 1799, p. 221 ; et Philipp Christian Wernher, op. cit., p. 450. 145 Thomas Salmon, op. cit., p. 255. 146 Ibid., p. 259.

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Les campagnes étaient fertiles et l’on y voyait des troupeaux de vaches et de moutons en train de brouter l’herbe tandis que les moissonneurs vaquaient à leurs occupations au pied de versants couverts d’arbustes147. Cette vision d’un peuple ordinaire, rural, ayant une vie simple mais en même temps moderne à certains égards, était donc bien répandue dès la fin du XVIIIe siècle. La nature et l’environnement La présentation faite dans les ouvrages généraux au début de cette période de la nature islandaise n’était pas particulièrement engageante. Le pays y était montré comme une terre quasiment inhabitable avec ses étendues désertiques dépourvues de forêts148. Une vision depuis longtemps dominante était donc ainsi portée sur l’Islande : un pays froid et mauvais qui n’offrait guère de conditions favorables pour qu’y prospèrent la vie humaine et, a fortiori, la culture. Parallèlement à ces textes, une vision issue des Lumières était aussi à l’œuvre, où l’île était envisagée comme un terrain de choix pour les recherches, offrant même un environnement très étrange aux yeux de la plupart des observateurs. De telles opinions seront assez influentes jusqu’à la fin de la période149. Progressivement, ce furent toutefois les idées romantiques qui prirent le dessus150. Maints auteurs assumèrent l’idée que le pays était désolé et infertile, et que le regard ne pouvait y admirer ce qui le délectait dans d’autres contrées, comme des champs et des forêts. On y

Frances Thurtle, op. cit., p. 123 et suiv. John Trusler, op. cit., p. 104. Voir notamment Karl Hammerdörfer et Christian T. Kosche, op. cit., p. 586. The European Delineator, op. cit., p. 114 et 118. Voir aussi [Inconnu], Domestic Scenes in Greenland and Iceland, Londres, John Van Voorst, 1844, p. 84 et 86 ; l’argumentation développée dans cet ouvrage n’est pas très différente de celle proposée par l’auteur de l’European Delineator : la nature est certes terrifiante, mais les éruptions volcaniques offrent parfois un spectacle grandiose (« It is a very grand sight to see this »), dit l’auteur. Cela vaut également pour différents autres phénomènes naturels observables sur l’île : les cavernes de glace sont comme « des pierres précieuses – des diamants, des émeraudes, des rubis, des topazes et des améthystes. On n’est pas près de se lasser de les admirer » [traduction libre], déclare-t-il encore (p. 118). 147 148 149 150

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trouvait cependant une beauté que l’on n’aurait su trouver ailleurs, une beauté sublime et terrifiante où l’on pouvait percevoir distinctement des traces de la création et un avant-goût de la destruction finale151. Ce septentrion islandais n’était assurément pas à même de concurrencer la félicité des terres méridionales, mais il avait à proposer de grandioses prodiges de la nature qui remplaçaient avantageusement les plaisirs que proposait le Sud. C’était là la position dominante concernant la nature islandaise à la jonction des XVIIIe et XIXe siècles. En réalité, la nature islandaise commençait à être perçue comme une sorte de décor pour une œuvre dramatique sur l’Hellade du Nord. La nature et ses paysages à la beauté terrifiante constituaient un arrière-plan approprié à la prodigieuse vie et à la formidable culture qui avaient existé autrefois. Ce n’était pas uniquement l’existence des contemporains qui continuait d’être observée en perspective de la période médiévale, mais également la nature et l’environnement du pays.

Le Groenland de 1750 à 1850 Si le Groenland, en comparaison avec l’Islande, occupa une place plus discrète dans la publication d’ouvrages traitant des deux pays jusqu’au XVIIIe siècle, cette différence fut de toute évidence bien moindre au cours de la période allant de 1750 au milieu du XIXe siècle car, dès lors, l’intérêt suscité par le Groenland et les publications qui s’ensuivirent furent considérables. Celles-ci peuvent être réparties en plusieurs catégories. Considérons d’abord les récits de voyage et les relations de séjour dans le pays. Ceux attribuables à des missionnaires et à des explorateurs présentent un intérêt de premier plan. History of Greeland, du missionnaire allemand David Cranz (1723-1777), qui parut en langue anglaise en 1767 après avoir été édité en allemand, compte parmi les ouvrages les plus notables écrits sur cette île au cours de la période152. Cranz était en outre professeur 151 Johann Daniel Friedrich Rumpf, op. cit., p. 210. Il est notamment dit dans cet ouvrage que « [l]e premier regard porté sur ce pays n’offre rien de la belle nature qui sourit aux voyageurs dans des contrées plus clémentes […] mais il la montre dans une sublimité effroyable. Traces de dévastation gigantesque, vestiges ou créations d’un feu qui sévit depuis peut-être des millénaires » [traduction libre de « Der erste Anblick dieses Landes zeigt nichts von der schönen Natur, die den Reisenden in mildern Gegenden anlächelt … aber er zeigt die Natur in einer furchtbaren Erhabenheit. Spuren gewaltiger Verwüstung, Ueberbleibsel oder Schöpfungen eines vielleicht seit Jahrtausenden tobenden Feuers »]. 152 David Cranz, op. cit.

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et auteur de livres et avait rejoint, dès son jeune âge, le mouvement religieux des Frères moraves, une branche du protestantisme qui prenait racine en Moravie, mais dont le bastion se trouvait depuis la première partie du XVIIIe siècle en Saxe, notamment dans la ville de Herrnhut. En 1759, Cranz s’était vu confier la tâche d’écrire sur la mission de l’ordre au Groenland153. Cranz fonda son travail d’une part sur sa propre expérience liée au séjour qu’il fit sur l’île en 1761-1762 et, d’autre part, sur d’autres écrits, notamment celui de Hans Egede, mais également sur différents ouvrages généraux, comme l’exposé qu’avait fait Johann Anderson du Groenland. Plusieurs éditions de ce texte parurent par la suite dans des traductions en suédois, en français, en hollandais et en hongrois. L’ouvrage est avant tout consacré à cette mission de l’ordre des Frères moraves, mais les mœurs des habitants y sont également traitées en détail. Outre le livre de Cranz, on va s’intéresser à des comptes rendus relatifs à des expéditions au Groenland et au pôle Nord. À la fin du XVIIIe siècle et au cours du siècle suivant revint une certaine aspiration pour découvrir un passage maritime, soit au nord-ouest, soit au nord-est, pour gagner l’Extrême-Orient. En règle générale, ce fut plutôt la route du Nord-Ouest qui fit l’objet de tentatives, et les Britanniques furent les premiers à se lancer dans des expéditions vers l’ouest, tandis que les Russes opéraient à l’est. Signalons qu’entre 1818 et 1837, le gouvernement anglais mit sur pied pas moins de 12 expéditions en direction des régions polaires154. Il faut mentionner d’emblée le livre de Bernard O’Reilly, Greenland, The Adjacent Seas, and the North-West Passage to the Pacific Ocean, Illustrated in a Voyage to Davis’s Strait, during the Summer of 1817. On ne sait pas grand-chose sur l’auteur, sinon qu’il était irlandais, probablement médecin, car c’est dans cette fonction qu’il s’embarqua à bord d’un baleinier qui l’emporta dans les régions septentrionales. Ces dernières éveillèrent chez lui un grand intérêt et l’envie d’y mener de plus amples investigations. O’Reilly fut par la suite accusé de falsification, mais ces accusations n’étaient pas fondées, comme le montra une réévaluation ultérieure de son travail155. Mark Nuttall (dir.), Encyclopedia of the Arctic. Volume 1, New York, Routledge, 2005, p. 451. Richard Vaughan, The Arctic. A History, op. cit., p. 142 et suiv., et 147 et suiv. James P. O’Connor, « Bernard O’Reilly — Genius or Rogue ? », Irish Naturalist’s Journal, vol. 21, no 9, 1985, p. 379-384.

153 154 155

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Les écrits que l’explorateur britannique John Ross (1777-1856) consacra au Groenland touchèrent un vaste lectorat et exercèrent une forte influence sur la vision que les gens avaient de cette île. Il était né en Écosse et s’engagea de bonne heure dans la marine de guerre. En 1817, il fut chargé de diriger une expédition qui devait faire voile sur l’ouest du Groenland à la recherche du passage du Nord-Ouest. Entre 1829 et 1833 eut lieu une seconde expédition, organisée dans le même objectif que la précédente. Elle dura bien plus longtemps que prévu, car le bateau demeura un moment emprisonné par la banquise. Cela parut un exploit que la plupart parviennent à s’en tirer. Pour finir, Ross partit encore vers le nord, en 1851, à la recherche de l’expédition menée par le célèbre explorateur anglais Sir John Franklin (1786-1847), qui avait disparu. Pour sa dernière expédition, John Franklin avait fait route le long de la côte nord-est du Canada, toujours à la recherche du fameux passage. Les bateaux furent pris dans les glaces, et tous les hommes périrent. L’expédition fit l’objet d’une intense activité de recherches avant que l’on réalise progressivement ce qu’il lui était advenu156. C’est du livre de John Ross consacré à ce long périple de quatre années pour la retrouver, Narrative of a Second Voyage in a Search of a North-West Passage, and of a Residence in the Arctic Regions, et qui fut publié en 1835, dont il sera ici question. Un autre membre de l’expédition, William Light, rendit compte également de cette entreprise, en collaboration avec l’écrivain Robert Huish (1777-1850), dans un livre intitulé The Last Voyage of Capt. Sir John Ross. Cet ouvrage où sont exprimés des points de vue différents de ceux de Ross sera également utilisé ici comme source157. On examinera enfin un livre écrit à la fin de notre période par l’explorateur américain Issac I. Hayes (1832-1881), An Arctic Boat Journey in the Autumn of 1854. Hayes avait une formation de médecin et c’est comme tel qu’il servit dans l’expédition d’Elisha Kent Kane, qui mit le cap au nord, le long de la côte occidentale du Groenland, à la recherche de John Franklin et de ses hommes au cours des années 1853-1855. Par la suite, Kane dirigea une autre expédition dans les mêmes régions en 1860-1861.

Voir par exemple Clive Holland, « FRANKLIN, Sir JOHN », Dictionnary of Canadian Biography. Volume 7, , consulté le 23 avril 2018 ; ainsi que Ernest S. Dodge, « ROSS, Sir JOHN », Dictionary of Canadian Biography. Volume 8, , consulté le 23 avril 2018. 157 On ignore les dates de naissance et de mort de William Light. 156

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Missions et exploration au Groenland entre 1750 et 1850 David Cranz, en véritable homme des Lumières qu’il était, s’intéressa de près, dans son ouvrage composé dans les années 1770, à la nature groenlandaise. Il passa en revue le climat, la banquise, la végétation, les faunes terrestre et maritime. Le livre est quasiment conçu comme une encyclopédie. À cette époque, on ne savait pas si le Groenland était une île ou non, car les régions les plus septentrionales demeuraient inexplorées158. La question de l’intensité du froid est régulièrement évoquée par Cranz159. La rigueur de ce climat glacé était d’ailleurs un sentiment partagé par la plupart de ceux qui séjournaient un long moment au Groenland. John Ross adhéra à ces observations sur le pays un demi-siècle plus tard. L’hiver, il n’y a rien d’autre qu’une étendue blanche, rien qui ne réjouit le regard, ne suscite l’intérêt ou n’inspire l’artiste, comme Ross l’exprime, cependant avec un certain lyrisme poétique : pas de végétation, aucun arbre, tout est étouffé par l’étreinte infernale de la glace, rien ne sépare les eaux des terres ; rien que le gel160. Ross était toutefois en phase avec son époque et il a su décrire de manière romantique la façon dont la glace pouvait prendre différentes formes, à la fois sublimes et terrifiantes. Cette glace suscitait en même temps effarement et admiration, haine et sentiment de beauté selon la description même de l’auteur161. Cela dit, la nature groenlandaise pouvait révéler d’autres aspects, comme l’exprime Ross. Il s’étonne par exemple de constater, lorsqu’il visite le sud de l’île, la présence d’une végétation : tout y est en fleurs et on n’est donc pas uniquement confronté à de rudes parois rocheuses et à de la neige glacée, comme s’y attendaient ces explorateurs. Ross affirme même ne plus s’étonner que l’île ait reçu ce nom de « Pays vert » (Groenland ), mais cette appellation aurait justement été donnée par dérision avant l’arrivée des explorateurs. Le climat aussi pouvait être agréable162. À certains égards, le

David Cranz, op. cit., p. 1. Ibid., p. 42. John Ross, Narrative of a Second Voyage in a Search of a North-West Passage, and of a Residence in the Arctic Regions, During the Years 1829, 1830, 1831, 1832, 1833 […] Including the Reports of Commander, now Captain, James Clark Ross […] and the Discovery of the Northern Magnetic Pole, Bruxelles, Ad. Wahlen, 1835, p. 168 et 426-428. 161 Ibid., p. 429 et suiv. 162 Ibid., p. 43 et 58. 158 159 160

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Groenland ne semble pas offrir des conditions très différentes de celles auxquelles les visiteurs étaient habitués. Ross est sensible aux possibilités que peut offrir ce pays. Lors des voyages qu’ils effectuèrent au Groenland, les explorateurs laissèrent leur empreinte sur le pays en rebaptisant des lieux qui bien entendu étaient déjà dotés d’un nom, ce qui leur permettait ainsi de se les approprier. Différents sites reçurent ainsi des noms, au moins provisoires, comme celui de Francis Beaufort, amiral et explorateur britannique (17741857), ou celui de l’explorateur polaire William Parry (1790-1855), ou le nom de tout autre explorateur163. Selon les auteurs de cette époque, on rencontrait deux groupes bien distincts de population au Groenland. Les premiers étaient les habitants autochtones, de souche inuite et considérés comme des sauvages, tandis que les seconds étaient les « civilisés ». Ces derniers étaient de différentes origines : il y avait les explorateurs eux-mêmes, les habitants danois du Groenland et les colons norrois de l’époque médiévale, qui n’ont cependant pas été très présents dans ces ouvrages, en dehors du fait que la Saga des Groenlandais était souvent évoquée et qu’au cours du XIXe siècle, on conservait l’espoir de découvrir leurs descendants sur l’île, notamment dans sa partie orientale, ou tout au moins des traces évidentes de leur existence. L’explorateur polaire anglais William Scoresby (1789-1857) alla visiter cette région au début du XIXe siècle, estimant pouvoir retrouver des vestiges de présence humaine liée à cette population scandinave. Il se demandait s’il pourrait encore rencontrer ses descendants ou bien s’ils s’étaient mélangés aux Inuits164. En 1828 fut organisée une expédition sous le patronage des autorités danoises qui était précisément destinée à établir une bonne fois pour toutes la vérité sur la question. Elle était dirigée par un officier de marine danois du nom de Wilhelm August Graah (17931863). Graah parcourut le Groenland oriental dans cette intention, mais

163 Ibid., p. 289 et suiv. Voir également John Leslie, Robert Jameson et Hugh Murray, Narrative of Discovery and Adventure in the Polar Seas and Regions : With Illustrations of Their Climate, Geology and Natural History, New York, Harper & Brothers, 1844 [1833], p. 275 ; et Anne McClintock, Imperial Leather. Race, Gender and Sexuality in the Colonial Context, op. cit., p. 29. 164 William Scoresby, Journal of a Voyage to the Northern Whale Fishery ; Including Researches and Discoveries on the Eastern Coast of West Greenland, Made in the Summer of 1822, in the Ship Baffin of Liverpool, Édimbourg, Archibald Constable and Co, 1823, p. 337 et suiv.

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ne trouva nulle part la trace de cette population d’origine norroise165. À certains égards, cependant, la question fut relativement peu discutée, car l’espoir de retrouver une société civilisée quelque part tout au nord semblait s’être brisé. La chercheuse américaine Karen Oslund a étudié l’influence qu’avait pu exercer cette quête dans l’attitude que l’on pouvait adopter à l’égard de ce pays. Elle estime qu’une telle conscience a pu amener l’idée d’une restauration du Groenland, d’une restauration de la culture chrétienne et des modes d’existence qui lui étaient liés. Cette vision s’est cependant altérée au cours du XIXe siècle lorsque l’emporta la conviction qu’une telle population ayant conservé les usages anciens n’existait pas au Groenland, et qu’il n’y avait là que les seuls Inuits166. La manière dont les explorateurs considéraient les Danois du Groenland était généralement positive. Ces derniers étaient vus comme des gens à la fois « éduqués et intelligents » et leur action missionnaire avait donné de bons résultats dans des conditions difficiles. Ils étaient sans nul doute possible les représentants de la civilisation sur l’île167. Lorsque David Cranz aborde la question des Groenlandais, il écrit que leur manière de vivre est probablement assez proche de celle qui était répandue parmi les hommes avant le Déluge. Ils sont exempts de tout ce qui a pu souiller l’existence des hommes dans les pays civilisés, ils sont « extra civitatem ». Cranz déclare être d’accord avec Johann Anderson sur le fait que les mœurs et les attitudes morales des indigènes trouvent leur racine dans leurs instincts, comme chez les animaux, bien plus que dans la raison et l’observation de principes fondamentaux168. Ils sont ainsi demeurés, selon lui, à un stade initial de l’existence humaine, entre les animaux et les hommes. Ils ont conservé dans leurs mœurs ce trait à la fois enfantin et innocent et peuvent donc constituer ce modèle originel que la civilisation a altéré. Cranz voulait préserver cet aspect enfantin dans le caractère des Groenlandais tout en les civilisant et en repoussant ce qu’ils avaient de sauvage et de barbare. Selon lui, l’entreprise était tout à fait possible dans la mesure où il ne doutait pas qu’ils fussent des êtres humains.

Wilhelm August Graah, Narrative of an Expedition to the East Coast of Greenland, Sent by Order of the King of Denmark, in Search of the Lost Colonies […], Londres, John W. Parker, 1837, p. x et suiv., xiv-xvi et suiv., et 115 et suiv. 166 Karen Oslund, op. cit., p. 90, 98 et suiv., 103 et 108. 167 John Ross, op. cit., p. 43 et suiv., et 46-49. 168 David Cranz, op. cit., p. 183 et suiv., et 187. 165

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Bien d’autres auteurs reprirent ensuite à leur compte ces considérations et méditèrent sur le statut et la valeur de l’existence des Groenlandais. Ils se demandèrent si ces derniers ne menaient pas une vie plus heureuse que la leur. Pour certains, on pouvait affirmer que les Inuits avaient même quelque chose de plus que les « civilisés », et selon Robert Huish, il n’y avait pas besoin d’un Jean-Jacques Rousseau pour démontrer la supériorité des premiers sur les seconds169. Bernard O’Reilly considérait même que les Groenlandais avaient une place à part parmi les sauvages en raison des qualités dont ils étaient dotés, à l’opposé par exemple des Africains, qui étaient rancuniers et voleurs. Conformément à cette vision, on assure que les Inuits sont honnêtes, hospitaliers, pacifiques et doux de caractère170. Ils témoignent à l’égard de leur prochain une certaine bienveillance et s’occupent bien de leurs enfants171. Ils se querellent très rarement et, si c’est le cas, ils dénouent leurs conflits par des chants. Ils vivent donc en paix et en confiance, dans « une parfaite harmonie », sans disputes ni invectives et, à ce titre, ils pouvaient être donnés en exemple172. Les mœurs primitives des Groenlandais constituaient une question fort débattue, mais on se demandait également s’ils pouvaient faire l’objet d’un processus de civilisation, et comment il était possible de les amener à la modernité, conformément aux idées des Lumières. David Cranz déclare par exemple qu’ils ne sont pas stupides du tout et, d’ailleurs, ces sauvages étaient généralement considérés comme éveillés et intelligents173. Cranz rappelle qu’ils sont parfaitement capables d’apprendre à maîtriser différentes activités, comme servir de barbiers aux Européens174. Il décrit aussi l’équipement et les outils des Inuits, certes modestes, mais ces derniers s’acquittent néanmoins brillamment des tâches qu’ils ont à faire, comme la construction de leurs bateaux. Ils sont en outre des navigateurs hors pair et, sur le plan physique, ils sont en règle générale bien proportionnés175. Dans ces conditions, il importait de savoir comment les Groenlandais Robert Huish, The Last Voyage of Capt. Sir John Ross, R.N. KNT to the Arctic Regions for the Discovery of a North-West Passage ; Performed in the Years 1829–30–31–32 and 33 […], Londres, John Saunders, 1835, p. 286. 170 Bernard O’Reilly, op. cit., p. 57. Voir aussi John Ross, op. cit., notamment p. 49, 300 et suiv., et 389 ; et Robert Huish, op. cit., p. 240. 171 David Cranz, op. cit., p. 162 et suiv. 172 John Ross, op. cit., p. 309 et 411. 173 David Cranz, op. cit., p. 135. 174 Ibid. 175 Ibid., p. 150 et suiv. Voir également John Ross, op. cit., p. 170 et suiv. 169

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parviendraient à adopter la culture des Européens. On louait également leur sens de l’orientation et la manière dont ils réagissaient aux circonstances176. David Cranz envisage qu’il devait être possible d’apprendre aux enfants à lire et à écrire177. John Ross parvient à des conclusions similaires. Il affirme par exemple avoir été étonné de voir à quel point les Groenlandais chantent bien et avec quelle facilité ils apprennent à chanter des cantiques en allemand. Or, à première vue, il avait d’abord pensé que ce peuple n’avait aucune aptitude pour la musique178. Il y eut aussi, de la part des hommes qui entreprirent ces expéditions, des « confessions » sur le fait qu’ils n’auraient certainement pas pu survivre sans l’aide des indigènes. Ces témoignages révèlent une reconnaissance de la supériorité des indigènes sur leurs visiteurs dans leur capacité à s’en sortir, ce qui n’enlevait rien à la supériorité technologique que savaient déployer ces derniers dans certains domaines179. Les relations pouvaient ainsi se caractériser par un respect réciproque ; indigènes et Européens parvenaient parfois à connaître les pratiques, les usages et les manières de consommer de chacun sans être aveuglés par des préjugés180. Certains explorateurs et auteurs considéraient visiblement que les Groenlandais étaient des élèves prometteurs dans cette perspective de les élever moralement, de les rapprocher des Européens « modernes ». La vision romantique de la mentalité primitive était cependant également répandue, consistant à regarder celle-ci avec une sorte d’émerveillement. Cela dit, on adoptait également volontiers un ton négatif181. On considérait alors que les indigènes étaient de très petite taille, d’à peine cinq pieds de hauteur, et qu’ils n’étaient donc pas bien aboutis, sinon peut-être ceux issus d’unions mixtes avec des Danois. Ils avaient un teint olivâtre et faisaient ainsi contraste avec les « Blancs ». Ils étaient si peu doués qu’il était généralement impossible de leur apprendre à compter jusqu’à cinq et aucun d’eux ne parvenait à le faire au-delà de dix. Même ceux dont

David Cranz, op. cit., p. 182 ; Robert Huish, op. cit., p. 208. David Cranz, op. cit., p. 135. John Ross, op. cit., p. 52. Isaac Israel Hayes, An Arctic Boat-Journey in the Autumn of 1854, Londres, Richard Bentley, 1860, p. 170. 180 Ibid., notamment p. 121. 181 Robert Huish, op. cit., p. 186.

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l’apparence était la plus présentable étaient en fait repoussants182. Et lorsqu’ils parlaient entre eux, ils s’exprimaient en émettant des bruits qui ressemblaient surtout à des cris d’oiseaux. Parfois, les enfants faisaient l’objet de descriptions où leur ressemblance avec des singes était affirmée sans détour183. Que ce soit par leur intelligence ou par leur apparence, ils étaient donc bien plus assimilés à des animaux qu’à des humains. La saleté des Groenlandais ainsi que leur régime alimentaire constituaient un thème populaire. John Ross évoque leur nourriture répugnante et leur puanteur184. Quant à Isaac I. Hayes, il décrit les conditions de vie des autochtones de manière semblable, mentionnant leur manque de propreté, l’odeur infecte qui règne dans leurs habitations et leurs vêtements en loques. Et surtout, ils consommaient de la viande de phoque à demi gelée ou à demi avariée aussi naturellement que les autres peuples mangeaient des saucisses, et c’était à leurs yeux un véritable délice. Certains dévoraient même avec une telle gloutonnerie qu’ils en vomissaient, mais ils ne pouvaient s’empêcher de continuer à manger185. Seules les hyènes semblaient pouvoir se gaver plus que ces Groenlandais. Ils consommaient même leurs propres poux ou les offraient à leurs hôtes comme un mets de choix, méprisant ce que les Européens avaient à leur proposer, qu’il s’agisse de pudding ou de brandy, selon John Ross, qui affirmait cependant que ces attitudes n’étaient pas propres aux Inuits, puisque de semblables informations étaient connues à propos des Boschimans du sud de l’Afrique186. On voit donc que les traits « caractéristiques » des Inuits étaient ici expliqués en les comparant à des hyènes, à des Boschimans ou encore à des perroquets et à des singes, des créatures originaires de l’Afrique, qui incarnait l’espace de la sauvagerie par excellence. Certaines descriptions stigmatisaient la méchanceté et la férocité des autochtones, illustrées par leur absence de commisération envers les personnes âgées et les démunis, sur leur cruauté à l’égard des étrangers, Ibid., p. 247. Voir également Isaac Israel Hayes, op. cit., p. 104, où l’auteur décrit ainsi un indigène : « En dépit de son visage graisseux, de ses cheveux emmêlés, de ses guenilles et de sa propension écœurante à boire de l’huile, il était l’indigène le plus présentable qu’il m’ait été donné de voir » [traduction libre de « Notwithstanding his greasy face, matted hair, ragged dress, and disgusting propensity to drink oil, he was the most decent-looking native I had yet seen »]. 183 Ibid., p. 44 ; Robert Huish, op. cit., p. 524. 184 John Ross, op. cit., p. 172. 185 Isaac Israel Hayes, op. cit., p. 44, et 128 et suiv. ; Robert Huis, op. cit., p. 505. 186 John Ross, op. cit., p. 179, 249 et suiv., et 313 et suiv. ; Robert Huis, op. cit., p. 249.

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sur les larcins aux dépens des étrangers. Les récits de vols étaient répandus, même si l’on signalait que dans d’autres parties du monde, comme les îles du Pacifique, les primitifs étaient encore davantage portés sur ce vice187. On racontait encore, de manière significative, que les femmes groenlandaises essayaient de séduire les Européens ou de se vendre pour peu de chose, mais le plus souvent avec le consentement de leur époux188. Les machinations et les trahisons de la part des habitants du pays étaient signalées. Isaac I. Hayes relate par exemple qu’un groupe d’Inuits avait voulu attenter à leur vie. C’est seulement grâce à leur vigilance que les indigènes ne purent mettre à exécution leur plan. Leur objectif était de s’approprier leur équipement sans rien avoir à donner en échange189. Les « Esquimaux » étaient placés presque au plus bas du point de vue de la civilisation. S’ils se trouvaient loin derrière les primitifs amérindiens, ils étaient néanmoins plus avancés que les Africains190. On peut voir que le traitement réservé aux Inuits était comparable à celui fréquemment adopté par les représentants du pouvoir colonial dès qu’il s’agissait de qualifier les peuples indigènes : prostitution, vol, cruauté, stupidité et traîtrise. Il est opportun d’illustrer l’attitude adoptée par les visiteurs à l’égard des indigènes et le pouvoir dont ils se sentaient investis au travers d’un événement qui se produisit lors du second voyage de John Ross. Un Inuit âgé, appelé Illictu et qui avait été chef d’un clan, mourut. Les membres du clan auquel avait appartenu Illictu abandonnèrent simplement son cadavre dans l’habitation qu’ils avaient occupée. Des membres de l’expédition de Ross voulurent emporter la tête du cadavre en vue de recherches comparatives, et le médecin de l’équipage se rendit sur place en compagnie du menuisier. La tête fut ainsi séparée du corps et le menuisier prit les bottes du défunt, car les siennes n’étaient pas aussi bonnes. En examinant minutieusement la tête, John Ross estima pouvoir affirmer que l’intéressé avait dû être particulièrement stupide. L’examen terminé, il fut décidé de jeter la tête à la mer, en même temps qu’une tête d’ours polaire qu’avaient mangée les hommes de l’équipage, laissant ce qui restait de chair sur les David Cranz, op. cit., p. 188-195. Voir également Robert Huis, op. cit., p. 238. Ibid., p. 192, 244 et 524. Isaac Israel Hayes, op. cit., p. 167 ; voir en outre p. 169 et 231. Hayes affirme que les Inuits avaient cherché à le tuer en lâchant sur lui leurs chiens, mais que sa présence d’esprit l’avait sauvé. 190 Robert Huish, op. cit., p. 246. 187 188 189

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têtes aux crevettes. Cette curieuse façon de faire eut notamment comme conséquence que l’équipage de Ross perdit toute envie de consommer des crevettes191. Ross était visiblement au fait des « recherches » toutes récentes liées aux observations faites sur le crâne et le cerveau des individus en vue d’en déterminer l’origine. Une telle démarche était intimement liée aux idées racistes des XIXe et XXe siècles. Comme on l’a déjà signalé, certains savants du XIXe siècle assuraient que le cerveau des hommes blancs était significativement plus volumineux que celui des autres « races ». Ross estima ainsi avoir la confirmation de ces observations192. Les Inuits réalisèrent bien entendu que les membres de l’expédition avaient enlevé la tête du cadavre, et ils se débarrassèrent de ce qui en restait, ce qui surprit Ross et ses hommes193. On peut facilement imaginer la manière dont aurait réagi John Ross si des indigènes s’étaient approprié le corps de l’un de ses hommes et en avait prélevé une partie. Cet acte aurait été décrit avec indignation comme une profanation de cadavre et peut-être interprété comme une preuve de leur anthropophagie. Cet épisode illustre parfaitement le caractère relatif du jugement réciproque entre ces deux groupes. Les visiteurs étaient manifestement convaincus que tout ou presque leur était autorisé en raison de l’infériorité des Inuits, ce qui allait conduire à des situations conflictuelles entre eux. Parallèlement à ces récits, une part non négligeable de ces ouvrages était consacrée à rendre compte de la vaillance et de la persévérance des explorateurs dans des contrées aussi hostiles, et en particulier de leur capacité à surmonter les difficultés presque inhumaines auxquelles ils étaient confrontés en s’adaptant à des conditions contrariantes, comme lorsque l’on devait, alors qu’il n’y avait rien d’autre à manger, avaler du renard ou du corbeau à moitié cuit194. Ce genre d’histoires ont souvent été intégrées dans les récits des aventures des explorateurs, comme on l’a vu à propos des récits de voyage liés à l’Islande. Ibid., p. 272, 276 et 278. Le médecin et érudit américain Samuel George Morton (1799-1851) était renommé pour ses observations en ce domaine et possédait une importante collection de crânes. Il présenta notamment le résultat de ses observations en 1839 dans son ouvrage Crania Americana, où il associa ce qu’il estimait constituer des traits de caractères avec le volume du cerveau de gens de différentes races. Dans cet ouvrage, il évoque justement le cas des Inuits. À ce sujet, voir Stephen Jay Gould, op. cit., notamment p. 88 et suiv. 193 Robert Huish, op. cit., p. 281. 194 Isaac Israel Hayes, op. cit., notamment p. 36, 103, 158 et suiv., et 284. 191 192

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Le Groenland dans les ouvrages généraux Lorsqu’il était question du Groenland dans les ouvrages généraux écrits au début de la période étudiée, c’était le caractère glacé et inhospitalier de ce pays qui était mis de l’avant. Le temps passant, les thèmes abordés commencèrent à évoluer, et c’est la beauté remarquable des lieux qui s’imposa. On évoquait également les grands dangers inhérents à l’exploration de ces régions. De pareils exploits étaient avant tout le fait d’intrépides héros, et l’on pouvait rappeler les nombreuses aventures de ces navigateurs, des Britanniques pour beaucoup, qui avaient apporté leur contribution en ce domaine. C’est l’image que John Leslie et ses compagnons esquissèrent du Groenland dans la première partie du XIXe siècle, dans un ouvrage paru en 1833, Narrative of Discovery and Adventure in the Polar Seas and Regions : With Illustrations of Their Climate, Geology and Natural History195. Lorsque l’on considère les regards portés sur la nature et les paysages groenlandais dans ces ouvrages, en tout cas au cours du XIXe siècle, et qu’on les compare aux écrits des explorateurs, il apparaît que les premiers privilégiaient une vision romantique du pays, tandis que les seconds mettaient l’accent sur le combat quotidien pour survivre, sur les dangers menaçant leur existence, qui constituaient des thèmes dominants du récit, même si de tels motifs n’étaient pas absents non plus des présentations empreintes de romantisme. Dans ces ouvrages généraux, il était volontiers fait usage des anciens écrits sur le pays et son exploration. C’est ainsi que l’on utilisait encore la carte et les textes composés par les frères Zeno, dont on estimait qu’ils étaient des sources dignes de confiance, notamment en référence à la vie bienheureuse de la population groenlandaise qui y était évoquée196. L’une des choses qui différencient les ouvrages généraux des récits d’exploration contemporains est donc que l’on y prenait en considération le passé et que les anciens mythes semblent y avoir prospéré bien plus longtemps que dans ces derniers. Dans les ouvrages généraux, au contraire de ce que l’on retrouvait dans les relations écrites par des explorateurs, on s’efforçait davantage de montrer les Groenlandais de manière positive, comme des bons sauvages, ainsi qu’il

John Leslie, Robert Jameson et Hugh Murray, op. cit., p. 5. Il n’a pas été possible d’obtenir des informations plus précises concernant John Leslie. 196 Ibid., p. 88 et suiv.

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apparaît clairement dans le récit qu’a laissé John Trusler. Celui-ci évoque la bonté des indigènes, une qualité que, selon lui, on rencontre bien plus souvent chez eux que parmi les chrétiens. Trusler, qui s’appuie beaucoup sur le texte de David Cranz, donne à voir les Groenlandais comme les prototypes mêmes du bon sauvage, barbare et enfantin à la fois, et auprès duquel il y aurait bien des choses à apprendre197. À côté de ces récits, on en trouve d’autres qui montraient que les Groenlandais menaient une vie proche de celle des gens « normaux », c’està-dire des Européens, et de leurs normes. Jehoshaphat Aspin, dans son livre Cosmorama : the Manners, Customs, and Costumes of All Nations of the World, Described, propose une telle image des Inuits198. Aspin répète que les Groenlandais sont un peuple primitif aux mœurs simples. Par exemple, leurs demeures sont très modestes, mais si chaudes que les habitants s’y déplacent presque nus. Ils considèrent que leur pays est le meilleur qui fut, eux-mêmes étant les plus heureux et, lorsqu’ils se trouvent dans un autre pays, ils ne souhaitent rien d’autre que de rentrer chez eux. On voit donc qu’il existe une grande proximité avec certains récits évoquant les façons d’être des Islandais. Malgré leur mode de vie primitif, les Inuits contournent brillamment les difficultés attribuables aux conditions naturelles et ils sont, selon Aspin, travailleurs, pleins d’aptitudes, forts et robustes. Les pères doivent entraîner leurs garçons à la chasse dès leur jeune âge. Ils reçoivent alors un arc, des flèches et un couteau ; à 10 ans, ils ont leur propre kayak et à 15, ils doivent partir chasser seuls. Ils tirent remarquablement profit des animaux qu’ils capturent, et qu’ils utilisent aussi bien pour s’alimenter que pour fabriquer leurs vêtements et leurs habitations. Ils sont globalement décrits comme des êtres réfléchis, prêts à aider les autres, propres, soucieux de voir prospérer leurs affaires, mais sachant se réjouir une fois le travail achevé.

John Trusler, op. cit., p. 52 et suiv., 60 et suiv., 67-69, et 70 et suiv. On ne possède pas d’informations concernant Aspin, dont l’activité se situe dans la première partie du XIXe siècle. Ce nom est probablement un pseudonyme. Peut-être s’agissait-il d’une femme ayant pris un autre nom afin de pouvoir s’imposer dans un monde d’hommes. 197 198

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On leur a prêché le christianisme, longtemps avec un succès mitigé, mais ils croient à l’immortalité de l’âme et pensent que les morts vont au pays des esprits, où ils continuent à chasser199. On voit bien que, dans ce contexte, la simplicité faisait l’objet de louanges, mais que les autres qualités n’étaient pas pour autant oubliées, comme la capacité des gens de ce pays à travailler, leur énergie, leur gentillesse et leur spiritualité, même s’il ne s’agissait pas de christianisme. Les Groenlandais évoqués par Aspin avaient gravi un échelon comparé à de nombreuses autres descriptions faites à leur propos. Ils étaient certes primitifs, mais néanmoins civilisés. Le zèle et la prévoyance n’étaient pas des qualités prêtées au bon sauvage. L’aspect aventureux de l’existence dans un tel environnement était bien mis en valeur, et le Groenland devint ainsi le terrain d’action de ces garçons, auxquels avait été enseigné depuis leur plus jeune âge l’art de la chasse, car les femmes étaient peu présentes dans ce contexte. Ce changement dans la focalisation de l’intérêt était dû en partie à une évolution des idées exprimées sur le Nord, selon lesquelles des éléments tels que l’énergie, la liberté et l’esprit d’entreprise étaient caractéristiques de l’existence sous ces latitudes. Quant aux livres écrits par les explorateurs et aux images liées aux aventures dans ces contrées nordiques, ils eurent un rôle déterminant sur ce type de discours portés sur le Groenland. Plusieurs auteurs firent ressortir les mêmes traits qu’Aspin : tout en mentionnant à quel point les Groenlandais étaient primitifs et réticents à l’éducation, ils louaient chez ces derniers leur courage et reconnaissaient qu’ils étaient sincères, joyeux, d’une grande hospitalité, et qu’ils faisaient preuve d’une grande cordialité dans leur vie familiale. Certains récits allaient même encore plus loin en présentant les Groenlandais comme un peuple européen « normal200 ».

Jehoshaphat Aspin, Cosmorama : The Manners, Customs, and Costumes of All Nations of the World, Described, Londres, John Harris, 1834, p. 195-199. Voir également [Inconnu], Domestic Scenes in Greenland and Iceland, op. cit., p. 5-7, 18-20, et 28 et suiv. L’auteur de Domestic Scenes dit notamment que la population s’en tire plutôt bien en dépit du fait que son existence est primitive et que les gens manquent d’hygiène. Mais ils montrent beaucoup d’adresse à se protéger contre les conditions difficiles, et la plupart de leurs besoins sont assurés par le gibier qu’ils chassent. Une atmosphère de félicité plane sur cette présentation : les individus sont satisfaits, les enfants, joyeux et libres. Les Groenlandais sont énergiques et savent coopérer. 200 John Leslie, Robert Jameson et Hugh Murray, op. cit., p. 246 et suiv.

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Il ne fait aucun doute que, dans les ouvrages généraux au cours de cette période allant de 1750 à 1850, les images positives l’ont emporté sur les images négatives lorsqu’il s’agissait du Groenland. On y constate donc la même évolution que pour l’Islande. On y trouvait également des éléments négatifs, mais ils allaient dans le même sens que ce qui était écrit à propos d’autres lieux. L’apparence physique, la question de la propreté et quelques autres conditions liées à l’environnement immédiat de cette population constituaient les thèmes les plus récurrents évoqués dans ce contexte. On signalait volontiers que les Groenlandais étaient physiquement effrayants. Ils avaient généralement le teint foncé, et les enfants ressemblaient fort à des bêtes sauvages201. Les récits de ce type étaient intimement liés aux idées racistes devenant sans cesse plus présentes. Celles-ci permettaient d’appréhender les Groenlandais de deux manières : soit ils avaient stagné au cours de l’évolution, soit ils étaient dans un processus de dégénération et, dans ce cas, pour beaucoup, un tel peuple devait progressivement disparaître. Pour cette raison, il était tout simplement impossible d’améliorer leur niveau de moralité, et ces indigènes devaient avoir le dessous contre des populations qui étaient allées plus loin qu’eux dans le cours de l’évolution ; ils devaient par conséquent disparaître202. Bien que de pareilles images aient pu prospérer, les habitants du Groenland étaient considérés de manière généralement plus positive dans les ouvrages généraux que dans les écrits d’explorateurs. On doit garder à l’esprit les différences qui distinguent ces deux genres. Dans les seconds, l’attention est concentrée sur les relations du quotidien, les différentes sortes d’échanges, les moyens mis en œuvre afin d’assurer les besoins vitaux, les divergences et la compétition entre individus. On peut ainsi s’attendre à ce que les stéréotypes négatifs y soient plus répandus que dans les ouvrages généraux, précisément parce que ces stéréotypes négatifs ont la

Ibid., p. 224 et suiv. ; Carl Heinrich Hertwig, Reise nach dem Nordpol, aus dem Tagebuch eines Grönlandfahrers, herausgeben und mit Anmerkungen vermehrt von J.E.S, Leipzig, Jacob Deinzer, Buchhändler, 1791, p. 39. 202 Patrick Brantlinger, op. cit., notamment p. 3-5.

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caractéristique d’apparaître dans de telles conditions. Quant aux auteurs d’ouvrages généraux, ils pouvaient s’autoriser à dépasser tous ces aspects pour se focaliser plutôt sur l’existence pleine d’aventures de ce peuple qui vivait aux confins septentrionaux de la Terre et sur sa capacité à s’en sortir dans de telles conditions. C’est donc ainsi qu’au cours de cette période se présentait un « savoir » sur le Groenland et ses habitants qui faisait l’objet d’un consensus dans le monde occidental. Il n’y avait pas de doute sur le fait que les indigènes paraissaient très étrangers et assez comparables aux peuples qui vivaient dans d’autres régions éloignées du globe. Ils se situaient sur un autre échelon que ceux qui les décrivaient et apparaissent bien plus attardés, soit qu’ils aient été sauvages et rudes, soit qu’ils soient restés au stade d’enfants. On peut relever aussi la même dualité que l’on voyait à l’œuvre dans de nombreux ouvrages qui traitaient des régions étrangères : le bon et le mauvais, le sauvage et le domestiqué, l’immoral et le pur, le beau et le laid, pour ne citer que quelques-uns de ces concepts.

Résumé de la période allant de 1750 à 1850 Les images de l’Islande et du Groenland ont été affectées par d’importants changements lors de la dernière période abordée dans cette étude (1750-1850), et en particulier celles concernant l’Islande. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, les deux pays présentaient, quant à leurs représentations, une situation assez comparable, mais les choses évoluèrent à partir de ce moment. Différentes sortes d’images relatives à ces deux îles étaient alors bien perceptibles. Considérons tout d’abord le cas de l’Islande. L’idée du noble et bon sauvage était encore bien répandue : les Islandais étaient primitifs, leur cœur était pur et ils souffraient du mal du pays dès qu’ils allaient à l’étranger. Ils ressemblaient avant tout à un autre peuple vivant aux confins de l’Europe, les Sâmes. Cette discussion allait dans le même sens que l’idée selon laquelle les Islandais n’étaient pas au même stade que les Européens contemporains et qu’ils témoignaient donc de la manière dont ces derniers avaient vécu autrefois. L’Islande est ainsi devenue un refuge de traditions aux yeux de ceux effrayés par les conséquences de la modernisation du XIXe siècle et qui estimaient que ce pays avait préservé différentes valeurs que l’Europe contemporaine, dans sa frénésie d’industrialisation, avait [ 211 ]

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perdues203. Parallèlement à ce point de vue, on s’accordait néanmoins également à évoquer les Islandais comme des barbares grossiers vivant dans des conditions ne permettant guère à une existence civilisée de prospérer, d’une manière assez semblable à ce qui avait longtemps été exprimé à propos des Irlandais. S’il y avait civilisation, c’était chez les Danois qui résidaient sur l’île qu’on pouvait la trouver. Ces opinions commençaient toutefois à marquer le pas ; elles avaient connu leur apogée au milieu du XVIIIe siècle. À partir de ce moment, les Islandais ont été de plus en plus décrits comme un peuple civilisé, du moins à demi civilisé, qui partageait de nombreux traits avec les autres Européens, et certains ouvrages, écrits dans l’esprit des Lumières, ont joué un rôle dans ce changement de position vis-à-vis de ce pays. Dans ces ouvrages, l’île et ses habitants étaient le plus souvent représentés d’une manière qui les rapprochait des conditions rencontrées en Scandinavie continentale. Niels Horrebow posa les bases du renouvellement des opinions en cherchant à démontrer que les Islandais ressemblaient aux habitants des nations de l’Europe du Nord, ne s’en différenciant ni par leur apparence physique ni par leur culture. À la fin du XVIIIe siècle et dans les décennies qui ont suivi, le débat sur la société islandaise médiévale, sur cette communauté qui n’avait jamais eu son pareil, occupait une place centrale. Cette perspective était rendue plus explicite par le recours à la comparaison avec la Grèce antique, l’Islande médiévale devenant dans cette optique une sorte d’Hellade du Nord qui n’avait pas d’équivalent en ce qui concernait la vie culturelle qui s’y était déployée : cette érudition avait atteint une sorte de summum dans l’Europe de cette époque204. D’ailleurs, les Islandais continuaient à pratiquer une forme d’érudition littéraire lorsque leur travail leur en laissait le temps, et le commun du peuple avait une meilleure éducation que presque partout ailleurs. Les causes de la splendeur médiévale étaient surtout liées, disaiton, à l’esprit d’initiative et à la soif de liberté, que l’on faisait remonter à nouveau aux origines aristocratiques des colons arrivés de Norvège. C’était donc dans ce pays que l’on devait retrouver l’essence de la culture Karen Oslund, op. cit., p. 98. Julia Zernack a étudié la manière dont cette représentation de l’Islande comme l’Hellade du Nord a vu le jour en Allemagne au XIXe siècle (Julia Zernack, Geschichten aux Thule : Íslendingasögur in Übersetzungen deutscher Germanisten, Berlin, Freie Universität Berlin, 1994, coll. « Berliner Beiträge zur Skandinavistisk, 3 », p. 1 et dans d’autres passages du livre). 203 204

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germanique, dont il aurait été, en quelque sorte, le berceau. On pouvait même y trouver les racines culturelles de nombreux pays d’Europe du Nord. La perspective romantique et le nationalisme qui étaient les courants dominants dans l’Europe du XIXe siècle ont donc entrepris une glorification de l’Islande. Ces idéologies allaient devenir plus prégnantes encore à la fin de ce siècle et au cours du suivant. Cette évolution sort toutefois du cadre de cette étude. Dans le même temps, il est devenu fréquent de décrire les prouesses physiques uniques des Islandais de la période médiévale, qui étaient ainsi supérieurs à tout autre peuple, sur le plan tant physique qu’intellectuel. Au fur et à mesure que l’on avançait dans le XIXe siècle, l’idéologie raciste a commencé à orienter les récits sur l’Islande de façon croissante, et ce phénomène s’est encore accentué par la suite. La position à l’égard de l’île a aussi évolué aussi sensiblement. Comme cela a souvent été mentionné, les idées négatives sur l’Islande avaient été dominantes avant 1750, quand bien même une certaine ambivalence à l’égard de ce pays était perceptible dès le Moyen Âge. La situation changea au XVIIIe siècle, les hommes des Lumières mettant de l’avant le fait que l’île n’était pas foncièrement différente des autres pays, comme on l’avait longtemps soutenu. Et avec les idées romantiques qui se sont développées dès la fin de ce siècle, l’île a acquis une certaine notoriété. Les magnifiques paysages de l’Islande et la nature qui s’y déployait ont été interprétés comme l’empreinte de la puissance divine, de la toute-puissance de la création. La beauté saisissante ne se montrait nulle part aussi manifestement que dans ce pays où l’on trouvait geysers, cascades, glaciers, étendues désertiques, aurores boréales et montagnes s’élevant jusqu’aux cieux. De manière opportune ont émergé à cette époque des idées sur le fait que l’Islande était le meilleur terrain possible permettant d’explorer et d’étudier ces forces naturelles qui façonnaient l’apparence de la Terre. L’île est ainsi devenue le lieu privilégié de ceux qui voulaient étudier ce qu’avait pu être la Terre à ses débuts et qui cherchaient quelque chose d’originel. Une telle démarche concernait aussi bien le pays que sa culture, puisque l’on pensait alors que l’Islande était liée, également dans ce domaine, aux origines. L’île était en même temps décrite comme une terre d’aventures à la limite de la civilisation et du désert, cette frontière qui constituait un champ d’action idéal au courage viril et à l’endurance. Parallèlement à ces intérêts, on peut également discerner des opinions comparables à celles exprimées [ 213 ]

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antérieurement et liées à une approche utilitariste, voyant uniquement dans l’Islande une terre infertile, dépourvue de forêts et de cultures, inhabitable pour une population civilisée. Le regard porté sur le Groenland a moins évolué que celui qui s’appliquait à l’Islande. Comme auparavant, les Groenlandais ont été représentés à la fois comme de terribles sauvages et de bons sauvages. Dans ce dernier cas, ils apparaissaient sous les traits d’êtres enfantins, presque d’animaux domestiques, et ils étaient surtout dominés par leurs émotions. En tant que barbares sans foi ni loi, ils étaient assimilés à des bêtes sauvages et ressemblaient aux Africains, avec leur teint foncé et leur taille de Pygmées ; ils sentaient mauvais, étaient crasseux, voleurs, stupides et immoraux dans leur sexualité. Un certain mélange de ces deux approches était également fréquent, si ce n’est quasi général. On lit cependant des récits où les Inuits se voyaient accorder reconnaissance et estime pour leur savoir-faire en matière de déplacements et de chasse. Il existait même des textes où les Groenlandais devenaient les représentants du caractère indépendant, de la puissance et de la pureté du Nord, bien qu’ils aient été aussi considérés comme primitifs. On peut affirmer que, globalement, les présentations dystopiques se sont progressivement raréfiées, tandis que les approches utopiques d’un modèle « arcadien » se sont multipliées, si du moins on considère ce que livrent les ouvrages généraux sur ce pays. Toutefois, ces deux traditions cohabitaient au cours de la période. Les récits utopiques relatifs à l’abondance et à la prospérité du Groenland, liés à la présence supposée des descendants des colons norrois et aux idées que les frères Zeno avaient mises au goût du jour en leur temps, sont donc disparus pour l’essentiel, mais pas intégralement, au cours de ces deux siècles. Elles avaient été dominantes dans les premiers textes, et au XIXe siècle encore, on continua à rechercher la trace de cette ancienne société nordique que l’on supposait exister quelque part dans le lointain nord-est de l’île. Le débat sur la nature et l’environnement groenlandais évolua de manière assez parallèle à ce que l’on a vu pour l’Islande. Parallèlement aux descriptions de la rude nature de ce pays, on commençait à décrire ce dernier comme grandiose et d’une beauté époustouflante et, par conséquent, désirable.

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Conclusion Dans cet ouvrage, on a traité des images extérieures de l’Islande et du Groenland, entre le début du XIIe siècle et le milieu du XIXe. Comme on l’a déjà dit, la science des images (imagologie) s’intéresse particulièrement à la manière dont se créent les images que l’on se fait des pays et de leur peuple. Elle se demande quelles ont été les plus agissantes et efficaces au cours de leur évolution et aussi comment s’est manifestée l’extranéité, quelle influence des éléments comme le pouvoir, le centre et la périphérie, les îles, les utopies et le Nord ont pu exercer sur le développement et les modalités d’apparition de ces images. En d’autres termes, cette science s’intéresse aux modalités de formation des discours. Les sources qu’on a sollicitées sont, d’une part, des récits de voyage, d’autre part, des ouvrages généraux dont la perspective est principalement historique et géographique. Lorsque l’on étudie le rôle de ces deux types de sources dans cette recherche, il apparaît que leur apport est sensiblement différent pour chacun des deux pays. Concernant l’Islande, les récits de voyage n’ont pas joué un très grand rôle dans la mesure où de tels ouvrages sont rares avant la fin du XVIIIe siècle. On peut affirmer que, jusqu’à ce moment, c’est principalement dans les ouvrages généraux sur l’Islande que l’on voit se former des images relatives à ce pays. La situation change à la fin de ce siècle et au cours du suivant, car ce sont les récits de voyage qui prennent alors une importance bien plus grande qu’auparavant en ce qui concerne l’élaboration des images liées à l’Islande ; ils vont d’ailleurs être volontiers mis à contribution par les auteurs d’ouvrages généraux. On assiste donc à une évolution car, à la fin de la période, ce sont ces récits de voyage qui deviennent les principales sources d’information sur ce pays. Les choses s’avèrent différentes pour le Groenland, où les récits de voyage de divers types attribuables à des explorateurs, des navigateurs et des missionnaires gagnent rapidement en importance. Les auteurs d’ouvrages généraux exploitèrent ces écrits et les utilisèrent afin de façonner les images qu’ils entendaient donner de ce pays. Lorsque l’on considère l’ensemble de la période, les récits de voyage, au sens large du terme, eurent donc plus à dire sur la formation des images du Groenland que ce ne fut le cas pour l’Islande.

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Les contrées dont il a été ici question ont souvent été présentées comme des lieux singuliers, des îles étonnantes. Là, la glace pouvait être brûlée et, comme on le rappelait souvent, on pouvait y voir des éruptions volcaniques, des glaciers, des sources aux propriétés étranges, ou encore des monstres marins, des sociétés et des populations particulières. On y côtoyait des gens aux mœurs sauvages, de la magie, des revenants et l’absence de moralité. On trouvait même des géants ou des nains. Quant à la distinction entre hommes et bêtes et celle entre les sexes, elles étaient souvent confuses. Cela dit, on voyait s’y dérouler une existence exemplaire, simple et primitive, où les femmes étaient d’une beauté idéale et où les gens vivaient plusieurs siècles. Les prodiges constituaient une caractéristique fondamentale de l’exotisme, mais on partait souvent du principe que ces récits, lorsqu’ils s’appliquaient aux territoires lointains, étaient crédibles. Dans l’Antiquité et au Moyen Âge, les prodiges constituaient un élément fort répandu dans le discours tenu sur les lieux étrangers, et cette tradition se poursuivit dans les temps modernes. Ce discours, on peut donc le qualifier d’exotique. Il est important de noter que ce dernier est loin d’être réservé à l’Islande et au Groenland. Il était, comme on l’a souligné, constitutif des savoirs exprimés sur les confins exotiques et les parties éloignées du globe, souvent les terres nouvellement colonisées, et il s’opposait à la « normalité » qui caractérisait les sociétés civilisées d’Europe occidentale. Depuis quelques décennies, les Islandais ont pris l’habitude que l’on exprime sur eux et leur pays un discours positif mettant de l’avant la beauté des lieux et la valeur de ses habitants. Mais pour les époques dont il est ici question, il s’en fallait de beaucoup que ce soit le cas, qu’il s’agisse de l’Islande ou du Groenland. Ces contrées étaient généralement évoquées comme des terres qui n’étaient guère habitables et où vivaient de rustres sauvages. Les Islandais et les Groenlandais étaient fréquemment décrits comme des peuples très différents des gens « normaux », susceptibles d’être extrêmement petits ou bien au contraire d’une taille gigantesque. Ils paraissaient même être un mélange d’animalité et d’humanité. Leur ressemblance avec les animaux était due à la manière dont ils étaient vêtus, c’est-à-dire avec des fourrures, comme on le racontait. La couleur de leur peau était prise comme un signe de leur différence ; ils étaient alternativement noirs,

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CONCLUSION

jaunes ou blancs comme la neige. Les descriptions de ce genre concernent aussi bien les discours tenus sur l’Islande que sur le Groenland à toutes les époques, mais elles ont tendance à disparaître avec le temps. Il est souvent question des épisodes les plus simples de la vie quotidienne lorsque l’on évoque les manières barbares des hommes vivant sur ces îles étrangères, comme l’alimentation ou l’habitat. Ils mangeaient la viande souvent crue, comme les bêtes, et pouvaient même être charognards. Certains récits, au tout début de la période étudiée, assuraient même que les habitants de ces régions buvaient l’eau de la mer. Un autre signe de leur sauvagerie qui apparut ultérieurement fut leur penchant immodéré pour les boissons alcoolisées. Selon ces présentations, on était confronté à une absence presque totale de culture : s’ils chantaient, on aurait dit qu’ils aboyaient, s’ils parlaient, c’étaient des grognements bestiaux, et lorsqu’ils dansaient, ils s’agitaient comme des animaux. Leurs habitats étaient de véritables tanières aménagées dans des grottes ou creusées dans le sol, quand il ne s’agissait pas de taudis construits avec des ossements. Il faut rappeler à nouveau que d’après certains récits, les hommes et les femmes ne présentaient guère de différence quant à leur apparence à cause de leurs vêtements qui étaient assez semblables. Et cette relative indifférenciation entre les sexes était bien évidemment à l’opposé de ce qui était considéré comme normal et conforme à la culture chrétienne. On rencontrait donc dans ces régions un mélange des genres sur différents plans. En lien avec ces récits, nombreux furent les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles qui stigmatisèrent de façon récurrente l’existence débauchée que menaient ces peuples étrangers. Les femmes se donnaient au premier venu et la polygamie était répandue. En outre, ils se rendaient souvent coupables de mensonges et d’intrigues, de trahisons et d’escroquerie, de froideur et d’absence de commisération. Les histoires relatives aux pratiques magiques des indigènes étaient appréciées, ainsi que celles qui s’intéressaient aux relations avec les morts : les revenants allaient parmi eux à la lumière des flammes du foyer et interagissaient avec eux ; mais ils pouvaient encore passer un pacte avec les forces des ténèbres et avoir ainsi diables et démons à leur service. Sous ces latitudes, les populations avaient donc à la fois une apparence et des usages grotesques.

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Signalons encore que les Islandais et les Groenlandais étaient régulièrement dépeints comme des êtres un peu stupides et lents. Non seulement ils étaient indolents, mais ils étaient incapables d’apprendre et d’entreprendre les choses les plus simples. On affirmait également qu’ils n’avaient pas d’histoire et qu’ils n’avaient jamais évolué, à l’instar de tous les « primitifs » du monde. D’ailleurs, ces derniers partageaient tous les mêmes mœurs, quelle que soit leur origine : l’Amérique, l’Afrique et donc même la périphérie septentrionale de l’Europe. Et ces mœurs, elles avaient peu ou pas changé depuis la nuit des temps. Ces considérations s’appliquaient néanmoins davantage aux Groenlandais qu’aux Islandais, bien qu’elles aient pu parfois s’appliquer à ces derniers. Ces propos sur l’Islande, le Groenland et leurs habitants, qui ont été courants à partir du milieu du XVIIIe siècle, s’apparentent fort au discours dominant que le monde culturel européen portait sur l’ensemble des régions étrangères, tant à celles situées aux « confins » de ce continent, comme l’Irlande ou le pays des Sâmes tout au nord, qu’aux autres parties du globe. Ce discours était connu depuis longtemps, mais il devint par la suite une partie intégrante du langage colonisateur. Il entrait également dans sa composition une idéologie raciste dont l’influence ne fit que croître au cours de la période envisagée, en particulier à l’égard du Groenland. Il est intéressant dans ce contexte de se pencher sur les comparaisons les plus communes auxquelles on recourait pour évoquer les Islandais et les Groenlandais. La comparaison est en effet la méthode la plus courante et la plus efficace pour rendre les phénomènes intelligibles, pour les traduire en quelque sorte. Signalons d’emblée qu’il n’était pas rare de comparer entre eux les Islandais et les Groenlandais. Ils étaient également volontiers rapprochés des autres peuples des régions les plus septentrionales, comme les Sâmes, dans une optique généralement négative. Les Islandais étaient encore mis en parallèle avec les Irlandais et toujours de façon aussi peu positive. On a pu voir qu’ils faisaient aussi l’objet de comparaisons avec les Africains. On trouve des narrations similaires à propos du Groenland et des Inuits, que l’on assimilait volontiers à d’autres peuples primitifs du monde. À partir des XVIe et XVIIe siècles, les propos tenus sur les deux îles ont tendance à se confondre avec les discours portés sur les colonies des puissances européennes. Cette attitude prévalait dans le cas du Groenland, mais elle n’était pas non plus rare pour l’Islande, même si, en l’occurrence, le discours s’avère avoir été plus nuancé. [ 218 ]

CONCLUSION

Ce qu’on exprime à propos de ces deux îles est fortement dépendant des idées que l’on se faisait du Nord. Pour la période qui nous concerne, l’attitude dominante fut de considérer que ce dernier représentait un espace mauvais et dangereux, ainsi qu’on a pu le démontrer dans cette étude. En raison du froid, de la glace, de l’obscurité et du manque de végétation, la vie avait du mal à s’y développer. C’étaient la privation et la misère qui régnaient ; l’existence était aussi rebutante qu’on pouvait l’imaginer, en comparaison de celle dans les pays situés plus au sud. Les gens avaient des mœurs s’approchant de celles des animaux. La glace et le feu recelaient des liens avec les forces des ténèbres où les âmes pécheresses étaient tourmentées. On considérait que la porte de l’enfer se trouvait en Islande. Ces représentations étaient en fait liées à l’image d’un Nord maléfique. Bien que l’attitude envers le septentrion et les espaces situés dans son extrême aient connu une évolution considérable, notamment à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe, des opinions très négatives sur ces territoires vont persister jusqu’à la fin de la période étudiée. Les idées dominantes sur le Nord exercèrent par conséquent une influence déterminante sur la manière dont furent élaborées les façons dont on décrivit l’Islande, le Groenland et leurs habitants. L’un des éléments constitutifs dans la formation des images relatives à ces deux îles est ce qu’on peut appeler l’utopie primitive. On y louait l’existence modeste d’un peuple resté pur dans une région éloignée. Ses membres possédaient tout en commun, s’entraidaient et se comportaient même mieux que les chrétiens, les civilisés, avant même qu’ils ne soient convertis. Cette simplicité témoignait d’un mode de vie dont les représentants de l’opulence et de la civilisation auraient pu s’inspirer. Ce thème de l’utopie primitive continua à être utilisé pendant des siècles et, en ce qui concerne l’Islande, on peut le discerner jusqu’à la fin de la période qui nous intéresse. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, il est lié aux idées sur le bon sauvage, constitutives du discours colonisateur. On mettait l’accent sur le sens de l’hospitalité de ces gens, sur leur honnêteté, leur bienveillance, leur chasteté, leur amour de la vérité et leur probité. Une existence plus simple n’existait guère ailleurs. On pouvait l’observer dans les habitations des indigènes, souvent des grottes ou des cavités aménagées dans la terre, dans leur alimentation qui n’aurait guère pu être plus frugale, eux qui ne buvaient que de l’eau. On souligna que la simplicité de leur vie

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leur assurait une bonne santé et une longévité pouvant se compter en siècles. La beauté des femmes islandaises fut également un motif récurrent dans les écrits sur l’Islande à partir du début du XVIIe siècle. On peut ici distinguer une différence entre les deux îles. Ce type de discours est notamment discernable pour le Groenland dès la première partie du XVIIIe siècle. C’est à ce moment que « fleurit » l’image de l’île septentrionale bonne et primitive. On y voit clairement l’influence des missionnaires et du mythe du bon sauvage : les Groenlandais sont présentés comme des gens modérés et charitables, des innocents au cœur pur. Ces idées resteront très influentes jusqu’à la fin de notre période. Tant les Islandais que les Groenlandais vont alors incarner une sorte d’opposé de l’immoralité et de l’excès dont les peuples civilisés pourraient s’inspirer. L’attitude consistant à faire l’éloge de la vie primitive et à opposer cette dernière à une civilisation corrompue n’avait rien d’une nouveauté à cette époque. Elle s’enracinait dans des savoirs auxquels elle participait et qui remontaient à l’érudition antique et à la littérature médiévale. De ce qui précède, on voit que le dualisme constitue une caractéristique majeure des récits sur l’Islande et le Groenland, mais il est également un marqueur significatif dans l’étude des représentations et des discours sur l’exotisme. Dès le début de la période étudiée ont été à l’œuvre des idées qui permettaient de décrire les deux pays comme des îles bienheureuses, notamment aux XVIe et XVIIe siècles. Ces dernières étaient alors présentées comme des îles d’abondance, regorgeant de beurre, de poisson, même de réserves de grains, de métaux précieux et de pierres rares, de soufre et de si bons pâturages que l’on devait en éloigner le bétail afin qu’il ne crève pas de suralimentation. L’air y était sain, et sourdaient puits et sources qui amélioraient la santé de la population, chauffaient les habitations et possédaient des vertus médicinales. Des attentes de ce genre ont également été présentes lors de la découverte et la colonisation de territoires pour lesquels la soif de l’or et l’appât du gain constituaient de puissantes motivations. On était aussi certain qu’il y avait beaucoup de richesses dans le Nord et que ces pays pouvaient apporter leur lot de précieuses denrées. Ceux qui s’y livraient au commerce le savaient bien : ils y trouvaient des cornes de licornes, des dents de morses, de splendides faucons, du poisson et des mammifères marins. Les Européens en furent conscients dès le XVIIe siècle.

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CONCLUSION

L’idée de l’île riche et heureuse fut donc l’une des représentations caractéristiques de l’Islande et du Groenland, et ce, particulièrement aux XVIe et XVIIe siècles. Au cours des deux siècles suivants, les îles septentrionales furent l’objet d’un regain d’intérêt en raison du changement de regard qui fut porté sur le Nord et aux idées romantiques liées à ces espaces. La vision même que l’on avait de la nature et du paysage évolua. Ce qui avait été autrefois considéré comme mauvais et diabolique devenait à présent attrayant. Les idées relatives au Nord sublime et d’une beauté saisissante qui serait supérieur à tout ce qui a été fabriqué et contrôlé par l’homme exercèrent une grande influence sur la manière dont on parlait de ces pays et sur l’évolution des discours au XIXe siècle. La plupart des descriptions de l’Islande et du Groenland ont estimé que ces deux îles étaient des confins où il y avait peu de place pour l’éducation et la culture. Cette vision connut cependant d’importantes exceptions, notamment concernant l’Islande, que l’on discerne dès le XIIIe siècle. À la faveur d’un anticlassicisme et d’un nationalisme croissants aux XVIIIe et XIXe siècles, ces opinions gagnèrent du terrain, et l’île devint une sorte de berceau de la culture germanique et nordique ; c’est là, pensait-on, que l’on pouvait y retrouver ces racines culturelles. L’Islande devint une île de sagas. Elle conservait des récits d’un peuple magnifique qui avait créé et jouit d’une culture, avait accompli de hauts faits héroïques et parcouru les territoires nordiques. Ces thèmes intégrèrent le discours ultranationaliste et raciste, et les Islandais appartenaient ainsi, conformément à cette idéologie, à la race supérieure des Germains. L’un des éléments de ce discours était donc de placer les Islandais au centre de la civilisation, de présenter l’île comme une utopie de la supériorité, celle-ci pouvant être intellectuelle comme physique. Il se produisit alors que le nationalisme qui montait en Europe du Nord gagna l’Islande et façonna ces représentations utopiques. Dans le même temps, l’idéologie raciste exerça une forte influence sur la genèse de ces représentations. Le Groenland fut bien moins touché par des idées de ce type, même si l’on peut en trouver quelques exemples. Il faut encore signaler que, sur l’ensemble de la période étudiée, les conceptions faisant de ces peuples insulaires des gens « normaux » furent assez répandues, ces derniers étant en fin de compte plutôt semblables aux populations dont étaient originaires les auteurs qui décrivaient ces deux [ 221 ]

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îles. Après qu’au XVIIIe siècle eut été définitivement établie l’origine norvégienne des Islandais, on prit l’habitude de comparer ces derniers aux populations de la Scandinavie. On relève également des récits similaires à propos des Inuits, vus comme un peuple intelligent, exceptionnel et de grand talent qui savait admirablement bien résoudre les difficultés auxquelles il était confronté dans son environnement. La tradition relative à la manière dont on devait présenter l’Islande et le Groenland fut pleine d’inconséquences ; elle était tellement contradictoire que nos textes, dans de nombreux cas, prennent des allures de bouillie composite, de mélange de dystopie et d’utopie. Ces deux îles et leurs habitants semblaient être tout à la fois : primitifs et sans foi ni loi, enfantins, exotiques, sauvages, cruels, bienveillants et ainsi de suite. C’est ce qui caractérise une majorité des descriptions consacrées à ces deux pays. Une fois que l’on a résolu cette difficulté, il est cependant possible de dégager des lignes claires, comme on a tenté de le faire dans ce qui précède. Ces analyses ont montré que l’on peut repérer des éléments similaires dans les descriptions de deux îles sur l’ensemble de la période. On peut qualifier l’exotisme de ces dernières de boréalisme, en référence à l’orientalisme, mais avec les caractéristiques du Grand Nord. L’Islande et le Groenland ont ainsi eu, comme bien d’autres pays « exotiques », une fonction de miroir à l’égard de la civilisation. Cela dit, les descriptions consacrées à ces deux îles ont pourtant pris progressivement des directions différentes au cours du temps, notamment dans la dernière partie du XVIIIe siècle et la première moitié du suivant. Il importe de distinguer la représentation de l’Islande éduquée de celle de la Grèce du Nord. Plus tard, au cours des deux derniers siècles, les images de ces deux territoires devaient se séparer encore davantage. Les Islandais et leur île devinrent un sujet central dans le débat culturel en Europe ; l’essor du nationalisme et du racisme fournit la principale explication à ce phénomène qui ne concerna pas le Groenland, qui continuait à être situé dans une lointaine périphérie. Quelques mots encore sur le discours relatif aux îles et au Nord. Les représentations liées à ces concepts furent déterminantes dans le processus d’élaboration des images liées à ces deux pays. Comme on a eu l’occasion de le voir, les îles ont volontiers bénéficié de représentations positives tandis que celles véhiculées sur le Nord étaient négatives. On pourrait même voir [ 222 ]

CONCLUSION

ces représentations liées au Nord et à l’île selon le principe de l’aimant, avec l’une des faces représentant le premier et l’autre, la seconde, et qui seraient ainsi traversées de forces agissant dans des sens contraires, négatifs et positifs. Cette situation a notamment entraîné un doute sur la nature même de ces territoires : étaient-ils bons ou mauvais ? Les réponses ne furent pas immuables. Le discours négatif demeura longtemps le plus répandu, mais le temps passant, à la fin de la période étudiée, au milieu du XIXe siècle, les représentations positives étaient devenues courantes.

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TABLE DES MATIÈRES

Introduction

1

Concepts et théories Représentations Savoir, discours, pouvoir Quelle sorte de rapport de forces ? Le Nord, les utopies et les îles Le Nord L’évolution du regard porté sur le Nord Le Nord extrême Le Nord à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle Les utopies Les îles

10 10 22 29 33 33 38 42 44 46 49

Chapitre 1 L’Islande et le Groenland dans les sources médiévales

55

Thulé et l’Islande Thulé L’Islande dans les écrits médiévaux

58 58 61

Le Groenland

76

Résumé

83

Chapitre 2 L’Islande et le Groenland de 1500 à 1750

87

Les représentations de l’Islande entre 1500 et 1750 Les ouvrages généraux sur l’Islande L’Islande, l’île fortunée L’île civilisée, l’île modèle et les réactions des Islandais Les récits de voyage relatifs à l’Islande avant 1750

90 90 99 105 111

DEUX ÎLES AUX CONFINS DU MONDE. ISLANDE ET GROENLAND

Le Groenland du XVIe au XVIIIe siècle Les récits de voyage et d’expéditions au Groenland Les relations fictives sur le Groenland Les explorateurs au Groenland aux XVIe et XVIIe siècles Hans Egede au Groenland Les ouvrages généraux sur le Groenland Le Groenland selon Jakob Ziegler et Olaus Magnus Quelques ouvrages érudits sur le Groenland aux XVIIe et XVIIIe siècles

123 125 125 128 135 140 141

Résumé de la période allant de 1500 à 1750

147

Chapitre 3 De 1750 à 1850. Images incertaines

151

143

L’Islande de 1750 à 1850 Les récits de voyage sur l’Islande Le pays et l’environnement dans les relations de voyage entre 1750 et 1850 Le peuple et la culture L’Islande dans les ouvrages généraux Le peuple et sa culture La nature et l’environnement

164 175 189 189 195

Le Groenland de 1750 à 1850 Missions et exploration au Groenland entre 1750 et 1850 Le Groenland dans les ouvrages généraux

196 199 207

Résumé de la période allant de 1750 à 1850

211

Conclusion

215

Bibliographie

225

[ 244 ]

164 164

Deux îles aux confins du monde Islande et Groenland Les représentations de l’Islande et du Groenland du Moyen Âge au milieu du XIXe siècle

Sumarliði R. Ísleifsson Traduit de l’islandais par François Émion avec la collaboration de Virginie Adam Il est incontestable que l’Islande et le Groenland sont deux territoires différents, bien qu’ils soient voisins. Le Groenland a été qualifié de plus grande île du monde. Pendant près de cinq siècles, des Scandinaves vécurent là dans des colonies bien délimitées tandis que sur le reste de l’île, vivaient des Inuits. L’Islande a connu un peuplement modeste. Les Islandais construisirent une société qui ressemblait aux autres sociétés nordiques, même si l’habitat était bien plus dispersé qu’ailleurs, l’économie moins variée et les structures sociales dissemblables. Il existe nombre de différences entre l’Islande et le Groenland, mais également de nombreuses ressemblances. Les deux îles partagent le fait d’être situées aux confins septentrionaux. Elles furent longtemps soumises à une autorité étrangère. Pendant longtemps, elles demeurèrent si éloignées du « centre » européen que c’est à peine si on les mentionnait. L’Islande et surtout le Groenland attirèrent les explorateurs, à l’instar de bien d’autres territoires au Nord du monde. C’est la fascinante histoire de la constitution de l’image de ces deux îles aux confins du monde que l’historien Sumarliði R. Ísleifsson nous raconte dans cet essai remarquable, contribuant ainsi à l’histoire de l’imaginaire du Nord et de l’Arctique, des lieux peu étudiés, et encore souvent représentés par des lieux communs, accumulés par des siècles de discours. Sumarliði R. Ísleifsson a publié de nombreux essais sur son pays, notamment sur l’histoire des syndicats islandais (2013) et sur l’histoire sociale de l’alcool (2015). Il a codirigé avec Daniel Chartier, dans cette même collection, un essai collectif intitulé Iceland and Images of the North (2011).

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