D’Aristote a Darwin... Et Retour: Essai Sur Quelques Constantes de La Bio-Philosophie [Paperback ed.] 2711602761, 9782711602766

La raison interpretant l'experience sensible peut-elle conclure qu'il existe de la finalite dans la nature? A

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D’Aristote a Darwin... Et Retour: Essai Sur Quelques Constantes de La Bio-Philosophie [Paperback ed.]
 2711602761, 9782711602766

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ESSAIS D'ART ET DE PHILOSOPHIE

D'ARiiron A. DAR\IDJ EIJE10lJR PAR

Étienne GILSON de l'Académie Française

Essai sur quelques constantes de la biophilosophie

LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUE J. VRIN

ESSAIS D'ART ET DE PHILOSOPHIE

D'ARISTOTE A DARWIN ET RETOUR PAR

Etienne GILSON de l'Académie française

Essai sur quelques constantes de la biophilosophie

PARIS LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUE J. VRIN 6, PLACE DE LA SORBONNE, V• 1971

© Librairie Philosophique J. VRIN, 1971 Printed in France

On retombe toujours, on tourne dans un certain cercle, autour d'un petit nombre de solutions qui se tiennent en présence et en échec depuis le commencement. On a coutume de s'étonner que l'esprit humain soit si infini dans ses combinaisons et ses portées; j'avouerai bien bas que je m'étonne qu'il le soit si peu. SAINTE

BEUVE, Portraits littéraires (Pléiade, II, p. 466).

Mais, que diable ! c'est médiéval, m'exclamai-je, car j'avais encore tout le snobisme chronologique de mon époque et j'employais les noms des époques antérieures comme des termes de déni­ grement. C. S. LEWIS, Surprised by Jay, XIII.

PREFACE La notion de finalité n'a pas de chance. L'une des raisons principales de l'hostilité dont elle est l'objet est sa longue association avec la notion d'un Dieu créateur et providence. Déjà, dans les Mémorables, I, 4, 5-7, Xénophon attribuait à ;. Socrate l'idée que les sens de l'homme ne peuvent être l'œuvre que d'un démiurge intelligent comme celui que, dans le Timée, Platon allait bientôt charger de construire le monde. Depuis lors, la preuve de l'existence de Dieu par la finalité ne .r devait plus sortir de la théologie. Soit par hostilité contre la notion de Dieu, soit par désir de protéger l'explication scien­ tifique contre toute contamination théologique, fût-ce de théologie naturelle, soit enfin par une alliance de ces deux motifs, les représentants de ce que l'on peut nommer le scientisme s'accordent à proscrire aujourd'hui la notion de finalité. Nous n'avons aucune intention de discuter le scientisme. Il est la résolution de n'admettre, en aucun ordre, aucune -r ...... qui ne soit rigoureusement démon­ solution d'aucun problème ..... par l'observation. L'objet du trable par la raison et vérifiable présent essai n'est pas de faire de la finalité une notion scien­ L. tifique, ce qu'elle n'est pas, mais de faire voir qu'elle est une ,. inévitabilité philosophique et, pour cela même, une constante de la biophilosophie, ou philosophie de la vie. Il ne s'agira donc pas de théologie; s'il y a de la finalité dans la nature, le théologien a droit de s'appuyer sur ce fait pour en tirer ,. conséquences qui, à ses yeux, en découlent touchant les l'existence de Dieu, mais l'existence de la finalité dans l'univers sera l'objet d'une réflexion philosophique propre, qui n'aura

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PRÉFACE

aucun autre but que d'en confirmer ou infirmer la réalité. Le présent ouvrage ne parlera pas d'autre chose : la raison interprétant l'expérience sensible conclut-elle ou non qu'il existe de la finalité dans la nature? Il n'est pas certain que toute vérité touchant la nature soit scientifiquement démon­ trable; il ne l'est pas non plus que la raison n'ait rien à dire de valide sur ce que l'expérience suggère sans pouvoir le démontrer. Ainsi entendue, l'existence de la finalité naturelle semble être une de ces constantes philosophiques dont on ne peut que constater, dans l'histoire, l'inépuisable vitalité. Le philosophe qui traite d'un tel problème éprouve le scrupule constant de son incompétence scientifique en une matière où la science est directement intéressée. C'est donc pour lui une grande satisfaction de rencontrer parfois un biologiste conscient de l'existence et de la nature du problème philosophique posé par l'organisation des êtres vivants. Nous nous permettrons donc de citer le témoignage de Lucien Cuénot, de l'Académie des Sciences, sur le point précis qui sera l'objet de notre propre livre : « Plus on pénètre profondément dans les déterminismes, plus les relations se compliquent; et comme cette complexité aboutit à un résultat univoque que le moindre écart peut troubler, alors naît invinciblement l'idée d'une direction finaliste; je concède qu'elle est incompréhensible, indémontrable, que c'est expliquer l'obscur par le plus obscur, mais elle est nécessaire; elle est d'autant plus nécessaire que l'on connaît mieux les déterminismes, parce qu'on ne peut se passer d'un fil conducteur dans la trame des événements. Il n'est pas téméraire de croire que l'œil est fait pour voir. » Par des voies différentes, le présent ouvrage aboutit à la même conclusion. Cette conclusion, dira-t-on, n'est donc pas originale ? Non, elle est seulement vraie, et il peut être utile de la redire en un temps où il est de bon ton philosophique et scientifique de prétendre le contraire. On lit dans le Cahier de Notes de Claude Bernard : « La science est révolution­ naire. » Je suis profondément convaincu que la philosophie ne l'est pas.

CHAPITRE PREMIER

PROLOGUE ARISTOTÉLICIEN

Parmi les ouvrages d'Aristote, l'un des moins fréquentés des philosophes est l'Histoire des animaux. Les savants le considèrent comme scientifiquement démodé1 et les philosophes ne le consi­ dèrent pas comme philosophique au sens moderne du mot. Il est pourtant indiscutablement aristotélicien, ce qui suggère que la manière dont Aristote lui-même concevait science et philosophie n'est plus exactement la nôtre. En fait, bien qu'Aristote lui-même ne se tînt pas pour un savant, au sens où celui-ci est un spécialiste en quelque branche des sciences de la nature, mais seulement pour un homme raisonnablement informé de la science de son temps, il l'est trop bien pour le goût des philosophes d'aujour­ d'hui. Même ceux d'entre eux qui lisent Aristote, ne s'intéressent que peu à sa philosophie de la nature. Ceux de nos contemporains qui savent proportionnellement autant de zoologie et de biologie qu'en savait Aristote, ne sont pas professeurs de philosophie ; ils enseignent plutôt des cours d'introduction à la zoologie et à l'éco­ logie dans quelque Propédeutique universitaire 1. Sa curiosité 1. Au début de son traité sur Les parties des animaux, Aristote distingue la connaissance proprement scientifique d'un objet de la connaissance que peut et doit en avoir un homme simplement cultivé, un philosophe par exemple. Une , bonne formation intellectuelle doit nous permettre d'apprécier correctement la qualité de la méthode suivie par tel ou tel savant en exposant Je contenu de sa propre science. La culture générale est celle d'un homme capable de former correctement des jugements de ce genre dans presque toutes les branches du

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L'HOMOGÈNE ET L'HÉTÉROGÈNE

scientifique semble avoir revécu en Albert le Grand, qui possédait au plus haut degré ce don typique du biologiste né qu'est le goût de l'observation personnelle, mais Thomas d'Aquin, comme beau­ coup d'autres, ne semble pas avoir considéré ce genre d'infor­ mation comme nécessaire ad pietatem, et il l'a négligé. Aujour­ d'hui, zoologistes et philosophes ne se parlent plus. Pour le cher­ cheur et le professeur qualifié dans l'une de ces disciplines, l'autre est un simple ignorant. Quel professeur moderne de philosophie a jamais parlé à ses élèves des dents des chiens, des dents des chevaux, des dents de l'homme et de celles des élé­ phants ? Aristote le faisait. Sa philosophie incluait, avec beaucoup d'autres, cette partie de la science de son temps. Dès le premier chapitre de !'Histoire des animaux, Aristote invoque une des nombreuses notions qu'on peut tenir pour des constantes de la philosophie de la nature, et qui d'ailleurs, comme la plupart des notions de ce genre, est à la fois scientifique et philosophique, celle d'homogénéité. La première phrase de ce traité dit que des parties dont se composent les animaux, certaines sont simples, d'autres sont composées. Celles qui sont simples se divisent elles-mêmes en parties de nature uniforme ; par exemple, la chair est faite de chairs ; les parties composées se divisent en parties qui ne sont pas uniformes entre elles. Ainsi, par exemple, « la main ne se divise pas en mains ni le visage en visages » 2• Si on nomme homogène la première classe de parties et hétérogène la deu­ xième, on disposera d'une distinction dont les conséquences, scientifiques et philosophiques, intéressent encore aujourd'hui le problème de la finalité. Parmi les généralités auxquelles Aristote s'attarde au début des Parties des animaux, et qui relèvent de notre propre enquête, il convient d'en indiquer encore une autre : les anciens auteurs, dit savoir. Toutes les questions concernant l'ordre et la méthode à suivre en expo­ sant une science sont de la compétence d'un homme cultivé au moins autant que du spécialiste de cette science. L'effet de la paidéia aristotélicienne est de conférer, en toute branche du savoir, l'aptitude à former des jugements compétents sur son objet et sur la bonne manière de l'exposer. 2. Aristote, Histoire des animaux, I, 1.

PROLOGUE ARISTOTÉLICIEN

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Aristote, s'intéressaient d'abord au mode de formation de chaque animal 3, ce qu'on nommerait aujourd'hui l'ontogénèse, mais il est peut-être aussi important de considérer les mêmes animaux une fois formés, « car la différence entre les deux points de vue n'est pas mince ». Aristote ne semble pas avoir pensé à nommer ' diachronie ' et ' synchronie ' ces deux méthodes d'approche des êtres vivants, mais c'est bien à cela qu'il pense. Lui-même préfé­ rait décrire d'abord les animaux complètement formés et ne décrire qu'ensuite le processus de leur formation. On va voir le rapport de cette préférence à sa doctrine de la finalité. Une troisième remarque est que, des deux sortes de parties que nous avons distinguées dans les êtres vivants, les homo­ gènes et les hétérogènes, la deuxième veut qu'on prenne en considération un type particulier de causalité. Différents genres de causes sont à l'œuvre dans la nature : la matière, la forme, le moteur et la fin. Tout ce dont la structure est homogène peut être expliqué par la cause motrice, qu'Aristote nomme souvent « le point d'origine du mouvement ». Les parties hétérogènes requièrent, en outre, pour leur explication, un autre genre de cause, celle que nous nommons aujourd'hui la ' cause finale ', et qu'Aristote nomme simplement la fin (télos), le « en vue de quoi » (to ou énéka), le « pourquoi » (dia ti). Jamais il n'use d'expressions abstraites telles que « cause finale », et de « finalité » moins encore. Il parle d'objets réels ou d'éléments de ces objets qui soient réels comme eux. 4 S'il y a dans le réel un principe d'unité, la substance par exemple, il faut que les quatre genres de causes puissent se ramener de manière ou d'autre à ce principe; une cause de genre quelconque n'est que par luis.

3. Aristote, Des parties des animaux, I, 1. Voir l'édition du texte et sa traduc­ tion, livre I, par J. M. Le Blond, Paris, 1945 ; l'ouvrage entier, par P. Louis, Paris, 1945. Texte et traduction anglaise par A. L. Peck, Londres 1961. Une traduction anglaise complète se trouve dans la collection : Great Books of the Western World. t. IX. 4. Des parties des animaux, I, 1. 5. Loc. cit.

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CAUSE DE L'HÉTÉROGÉNÉITÉ

Pourquoi y a-t-il de l'hétérogénéité dans la structure de certains êtres ? Parce qu'ils sont des vivants. Un vivant est un être qui naît, croît, se développe, atteint sa maturité et finalement, par un processus de sens inverse, décroît et périt. Le vivant se reconnaît donc à ceci qu'il change, et comme tout changement est mouvement, l'ordre du vivant est celui du mouvement. Plus précisément, c'est celui de tout ce qui a en soi le principe de son propre changement. En termes abstraits, on dit que le vivant est doué de spontanéité, ne serait-ce que dans ses réactions, à plus forte raison dans ses opérations et ses actions. Que le vivant se meuve soi-même entraîne comme consé­ quence qu'il se compose de parties hétérogènes. En effet, se mouvoir soi-même consiste à avoir en soi la cause de son mouvement. Le vivant est à la fois cause et effet, mais il ne peut être l'un et l'autre sous le même rapport. Aristote a expressément contredit la notion platonicienne qui fait de la vie une source simple de mouvement, comme si une seule et même chose pouvait être motrice et mue à la fois et sous le même rapport. Il suffit de voir un animal se déplacer pour constater que les parties qui meuvent prennent leur point d'appui sur du fixe et de l'immobile. Toutes les opérations vivantes, tout le devenir de la plante ou de l'animal impliquent et requièrent la différenciation de certaines parties capables d'agir les unes sur les autres; l'hétérogénéité des parties est exigée pour la possibilité même de cette causalité sur soi-même qui caractérise le devenir des êtres vivants. Pour la même raison, il faut que les parties hétérogènes du vivant constituent un certain ordre. La notion d'ordre est inséparable de celle de causalité, qui est en soi un ordre de dépendance. Ce qui est cause sous un certain rapport peut être effet sous un autre. L'aptitude du vivant à se mouvoir soi-même, ne serait-ce que pour assimiler et croître, implique donc l'organisation des parties hétérogènes dont il se compose. C'est pourquoi on dit des corps vivants qu'ils sont des orga­ nismes, ou que la matière vivante est organisée. Le finalisme

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d'Aristote est un effort pour rendre raison de l'existence même de cette organisation. . On reproche souvent à Aristote son anthropomorphisme, c'est-à-dire son habitude de considérer la nature du de T i l ' point # vue de l'homme. Si le faire est une erreur, le reproche est r ... · justifié, mais l'attitude d'Aristote à cet égard n'avait rien 1, conscience ainsi que des raisons qu'il de naïf. Il en avait y a de l'adopter. Au moment d'aborder l'étude des parties .,:.. commencer, des animaux, il déclare sans fausse honte : « Pour • ,: nous prendrons en considération les parties du corps humain. Car comme chaque peuple fait ses comptes en termes de la • 1. monnaie qui lui est la plus familière, • nous devons procéder de même dans les autres matières, et, naturellement, l'homme " est de tous les animaux pour nous "le plus familier. » 6 Au premier abord, il y a quelque chose de déconcertant dans cette naïveté; il semble par trop simple d'évaluer les parties des autres animaux en termes de celles du corps . r. les monnaies étrangères en termes humain comme on évalue de francs ou de dollars. A la réflexion, pourtant, il y a quelque chose à dire en faveur de cette proposition, car, en un certain sens, elle est vraie. Non pas nécessairement que l'homme nous soit mieux connu que le reste, mais, d'abord, de quelque objet qu'il s'agisse, la connaissance que nous en avons est une connaissance humaine qui s'exprime en· quelque langage humain, et ensuite, la connaissance que l'homme a de lui-même, si imparfaite soit-elle, est de nature privilégiée. En se connaissant, l'homme connaît la nature d'une manière unique, parce que dans ce cas unique, la nature qu'il connaît, que l'homme a de soi-même, .il l'est. Dans et par la connaissance la nature se connaît directement, elle devient en lui consciente de soi, auto-connaissante si l'on peut dire, et il n'y a stricte­ ment rien d'autre que l'homme puisse espérer connaître de cette manière. Même les autres hommes, avec lesquels il peut communiquer par le langage ou toute autre espèce de ... signes, '
existentiel d'être avait été posé par Thomas d'Aquin comme l'acte des actes et la perfection des perfections, mais Malebranche, et après lui Hume, ont établi que le problème de la « communication des substances » devient insoluble dans un univers privé de toute forme substantielle et inté­ gralement mécanisé. Prenant acte de cet état de fait, Comte devait plus tard conclure que, la notion de cause étant inintel­ ligible, la science devrait désormais se contenter de formuler des lois. Mais si Comte disait vrai, il n'y a de causalité d'aucune sorte dans la nature et, par conséquent, il ne peut se poser aucune question scientifique à ce sujet. Disons qu'il ne devrait s'en poser aucune. Reste pourtant qu'aujourd'hui comme au temps d'Aristote, les vivants continuent d'être composés de parties hétérogènes ordonnées selon des relations déterminées et que l'ordre de ces parties mutuellement adaptées reste aujourd'hui comme alors inexplicable par la seule cause efficiente ou motrice mouvant la matière selon les lois de

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DIFFICULTÉS DU MÉCANISME

la seule mécanique des solides, des liquides ou des gaz. Il existe en fait une harmonie, quelle qu'en soit la nature, entre ces parties hétérogènes de l'organisme, comme il y en a une entre les parties d'une machine. Bref, s'il y a dans la nature une proportion colossale de finalité au moins apparente, de quel droit ne pas en tenir compte dans une description objective de la réalité ? C'est là, rappelons-le, qu'est chez Aristote le cœur de la question. Si le scientiste refuse d'inclure la finalité dans son interprétation de la nature, tout est en ordre; son interpré­ tation de la nature sera incomplète, non fausse. Au contraire, s'il nie qu'il y ait de la finalité dans la nature, il est dans l'arbitraire. Tenir la finalité hors de la science est une chose, la mettre hors la nature en est une toute différente. Au nom de quel principe scientifique peut-on exclure d'une description de la réalité un aspect de la nature aussi évident ? Les expli­ cations finalistes ont été souvent ridicules, mais les explications mécanistes le sont souvent aussi, ce qui ne disqualifie la légitimité d'aucun des deux points de vue. On ne devrait jamais oublier l'impressionnante déclaration d'Aristote au premier chapitre des Parties des animaux : « Si les hommes, les animaux et leurs parties sont des phénomènes naturels, le philosophe de la nature doit prendre en considération non seulement la substance ultime dont ils sont faits (nous dirions aujourd'hui leurs éléments physico-chimiques), mais aussi leur chair, les os, le sang », outre les parties hétérogènes telles que le visage, la main, le pied; il doit rechercher « comment chacune de ces parties en arrive à être ce qu'elle est, et en vertu de quelle force »; en somme, puisque les animaux ont à la fois forme et structure, « leur forme et leur structure doivent être comprises dans la description que nous en donnons ». Aristote va jusqu'à dire que la considération de la cause formelle est plus importante que celle de la matière n, ce qui est discutable car celui qui se perd dans la contem13. Aristote, Partie des animaux, I, 1.

L'OBJECTION MÉCANISTE

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plation de la forme s'expose à laisser maint secret de la nature inexploré. Mais on peut tenir compte de l'un sans exclure l'autre, et c'est tout ce que nous désirions rappeler. Quoi qu'il en soit, la cause efficiente (ou motrice) et la cause matérielle ont évidemment droit à plus d'estime que ne leur en accordait Aristote. Nous vivons à l'âge de Descartes et de Bacon et le succès colossal des sciences appliquées à l'industrie en est la preuve. La date de leur première victoire est inconnue. Robert Lenoble, prêtre de l'Oratoire, a intitulé son étude d'un ami de Descartes : Mersenne ou la naissance du mécanisme 14• Dès les premières pages de son livre, l'auteur observait que pour qui aborde le xvn• siècle en venant, comme il se doit, de la philosophie du XVI' siècle, on voit sourdre, avant Descartes et autour de lui, bien des courants qui vont former la pensée moderne. Tous ont un caractère en commun, le mécanisme. Le premier grand et indiscutable triomphe du mécanisme devait être l'astronomie de Newton. Pourtant, Newton fit preuve de plus de prudence que Bacon et Descartes dans sa philosophie de la nature. Encore en 1704, dans son Optique, alors qu'il se trouvait aux prises avec la physique strictement mécanique des Cartésiens, selon qui tous les phénomènes lumineux devaient être causés et propagés par la pression et le mouvement, et voyant que la théorie de Huyghens ne s'accordait pas avec les faits, lui-même se rabattit sur sa théorie favorite d'un éther servant de milieu pour la propa­ gation des rayons lumineux. Il en donna pour preuve ce qui semble aujourd'hui une curieuse sorte de raisonnement scien­ tifique. Parlant de ceux qui niaient sa théorie d'une force de gravitation, il reprocha à ces philosophes récents « d'exclure de la philosophie naturelle la considération de toute cause autre que la matière pesante, d'imaginer des hypothèses pour expliquer mécaniquement les choses et de renvoyer toutes les autres causes à la métaphysique, alors que la tâche 14. R. Lenoble, Mersenne ou la naissance du Mécanisme, Librairie Philoso­ phique J. Vrin, Paris, 1943. 2• édition, Paris 1971. Pour la citation qui suit, p. 3.

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principale de la philosophie naturelle est de raisonner à partir des phénomènes sans inventer d'hypothèses, et de déduire les causes des effets jusqu'à ce qu'on en vienne à une cause absolument première, qui sûrement n'est pas mécanique » 1s. Suit alors, dans le texte de Newton, une longue série de questions que la science mécaniste laisse sans réponses, ou en vue desquelles, pour leur trouver des réponses, les méca­ nistes inventent des explications grntuites. Pourvu seulement qu'elles soient mécaniques, leurs inventeurs les jugent vraies, mais Newton n'est pas convaincu. Quel extraordinaire renverse­ ment de la situation créée par Bacon ! Ce même Newton qui disait : « Je ne fais pas d'hypothèses » (hypotheses non fingo), rejette ici des hypothèses mécanistes afin de ne pas exclure de la science la prise en considération de questions auxquelles la découverte de réponses mécanistes est impro­ bable. Au nombre de ces questions, il en est plusieurs qu'Aristote aurait eu plaisir à trouver : « Comment se fait-il que la nature ne fasse rien en vain, et d'où viennent cet ordre et cette beauté que nous voyons dans le monde?... Comment les corps des animaux peuvent-ils être conçus avec tant d'art, et à quelles fins leurs différentes parties servent-elles? L'œil a-t-il été inventé sans connaissance de l'optique, et l'oreille sans celle des sons? Comment les mouvements du corps résultent-ils de la volonté, et d'où vient l'instinct des animaux? » 16 Mais puisque notre propre réflexion porte avant tout sur les causes finales en biologie, consultons sur ce point précis un biologiste du XIX" siècle, Claude Bernard. 15. 1. Newton, Optics, III, 1, 28. 16. 1. Newton, lac. cit. La conclusion de Newton déborde les limites de ce que nos contemporains accepteraient de nommer science, ou même philosophie naturelle : « Et ces choses étant correctement réglées, les phénomènes ne montrent-ils pas qu'il y a un Etre incorporel, vivant, intelligent, omniprésent, qui dans l'espace infini (comme dans son sensorium) voit les choses elles-mêmes intimement, les connaît entièrement, et pense ? Dans cette philosophie, chaque pas en avant ne nous donne peut-être pas immédiatement la connaissance de la Première Cause, mais il nous en rapproche et, pour autant, il doit nous être du plus haut prix. • Aristote eût approuvé cette conclusion, et, plus encore, Thomas d'Aquin : Summa contra gentiles, IV, 1.

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Il est permis de le tenir pour représentatif de l'esprit de recherche scientifique dans sa pureté. Ayant remarqué qu'entre les pièces anatomiques laissées sur les tables les mouches préféraient les foies, il en conclut qu'elles y cherchaient le sucre, mais il se demanda aussitôt comment du sucre se trouvait là ? Sa première supposition fut naturellement que le foie emmagasinait le sucre contenu dans les aliments, mais des expériences l'obligèrent à conclure que le foie n'emprunte pas le sucre qu'il contient, il le produit. Par une première généralisation, il inféra que les animaux sont capables d'effectuer eux-mêmes et directement la synthèse organique des éléments vitaux. Par une généralisation plus hardie encore, il inféra qu'on doit attribuer le même pouvoir aux végétaux eux-mêmes : s'il y a du sucre dans certaines plantes, ce doit être elles qui le font. La première étape de cette vaste généralisation est représentée par la thèse de doctorat de Claude Bernard : Recherche sur une nouvelle fonction du foie considéré comme un organe producteur de sucre chez l'homme et chez les animaux, 17 mars 1853; la deuxième étape

est représentée par un cours récemment réédité sous le titre de Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux 11. Ce dernier ouvrage contenait les résultats d'une vie consacrée à une recherche scientifique qui n'excluait pas une réflexion philosophique authentique. Il peut être utile de noter que Bernard n'était pas un vitaliste en biologie. Comme on lui demandait son opinion sur la vie, il répondit qu'il n'en avait pas, ne l'ayant jamais rencontrée. Au contraire, les propriétés vitales de la matière observables dans les plantes et les animaux étaient à ses yeux des faits indéniables. Il les résumait sous cinq titres : organi­ sation, génération, nutrition, croissance et, pour finir, caducité terminée par la maladie et la mort. Il ne faisait appel à aucune Vie pour expliquer ces fonctions. Il ne recourait non 17. Republié par Georges Canguilhem, Librairie Philosophique J. Vrin, Paris, 1966. Sur l'ensemble de ces problèmes, G. Canguilhem, La connaissance de la vie, même éditeur, 2• éd., 1967.

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MATIÈRE VIVANTE ET IlTRE VIVANT

plus à aucune Ame pour expliquer la présence de ces activités dans les êtres vivants. Il était si inflexible sur ce point qu'il refusait même de tenir l'organisation pour un principe. Elle n'était pas à ses yeux un pouvoir d'organiser, mais un fait. Un autre biologiste, pommé Rostan, avait situé dans l'orga­ nisation le caractère fondamental de la vie, ce qui avait valu à sa doctrine le nom d'organicisme. Rostan non plus n'était pas un vitaliste. Il refusait même de concevoir l'organisation comme une force ajoutée à l'être organisé. Au contraire, il la définissait comme le pouvoir « qui résulte de sa structure », non, par conséquent, une propriété distincte de la machine ou une qualité surajoutée mais, simplement, la machine elle-même une fois assemblée; bref, disait Rostan, « c'est la machine montée » 1 s. Il est remarquable que ce mécanisme apparemment radical n'ait pas donné satisfaction à Claude Bernard. Ce qui le gênait dans l'organicisme de Rostan était ce qui en ferait aujourd'hui le succès auprès des philosophes, son « structuralisme ». Pourquoi la vie résulterait-elle d'une « structure » ? Structure, fait observer Claude Bernard, est une notion vague; « ce n'est pas une propriété à part » 19; ce n'est pas non plus une force capable de causer quoi que ce soit par elle-même, autrement elle aurait besoin d'être elle-même expliquée par une autre cause. Comment Bernard lui-même définira-t-il donc l'organisation ? D'aucune manière. Il renonce à « définir l'indé­ finissable » et se contentera de caractériser les êtres vivants par opposition avec la matière inorganique. L'organisation, dit-il, « résulte du mélange de substances complexes réagissant les unes sur les autres. Pour nous, c'est l'arrangement qui donne naissance aux propriétés immanentes de la matière vivante. Cet arrangement est très spécial et très complexe, mais néanmoins il obéit aux lois chimiques générales du groupement de la matière ». Et voici la conclusion : « Les 18. Cl. Bernard, op. cit.. p. 31. 19. Cl. Bernard, op. cit., p. 31.

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propriétés vitales ne sont en réalité que les propriétés physico­ chimiques de la matière organisée. » 20 Ceci est parfaitement clair et la cause finale ne saurait trouver place dans les êtres vivants tels que les conçoit Claude Bernard, mais il y a une paille dans ce métal. Bernard dit « Les propriétés physico-chimiques de la matière organisée » sans dire d'où vient à la matière cette organi­ sation. Nous l'avons entendu dire que l'organisation résulte du mélange de substances complexes réagissant les unes sur les autres; le problème demeure : comment ce mélange est-il devenu une organisation ? C'était là dans la théorie le talon d'Achille, et Claude Bernard le savait. Tout, dans les organismes vivants, est physico-chimique. Nos laboratoires peuvent reproduire synthé­ tiquement, par exemple, les graisses présentes dans les orga­ nismes, mais, d'abord, les processus de production ne sont pas les mêmes 21 et, de plus, en parcourant la série qui va du protoplasme vivant aux êtres vivants organisés, Bernard fait observer que le protoplasme lui-même n'est pas encore un être vivant; ce peut être une chose vivante, ce n'est pas encore un être. Le protoplasme est de la matière vivante; pour devenir un être vivant, il a besoin d'une forme 22• « La forme de la vie est indépendante de l'agent essentiel de la vie, le protoplasma, puisque celui-ci persiste semblable à travers les changements morphologiques infinis. » 23 La même question se pose donc de nouveau : comment rendre raison de ces formes, figures, structures, de quelque nom qu'on les nomme, qui sont les natures mêmes des animaux et des plantes et président à leur développement ? Deux points sont à noter dans la réponse de Bernard. D'abord, la cause finale n'a pas place dans les sciences, parce que « la cause finale n'intervient point comme loi de nature 20. Cl. Bernard, op. 21. Op. cit., p. 206. 22. Op. cit., p. 292. 23. Op. cit., p. 293.

cit., pp.

32-33.

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actuelle et efficace » 24• Ceci revient à dire que la cause finale n'est pas efficiente, et comme la science s'intéresse uniquement à la cause efficiente, elle n'a pas à prendre en considération la cause finale, mais cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de finalité dans la nature. La position aristotélicienne du problème est donc intacte. Mais si la finalité n'est pas loi de nature 25, qu'est-elle? A un certain moment, Bernard répond que, plutôt qu'une loi de la nature, la finalité est « une loi rationnelle de l'esprit » 26• Il se peut que Kant soit passé par là, mais comment une loi de l'esprit expliquerait-elle l'organisation donnée en fait dans des êtres actuellement existants? Bernard ajoute que le déterminisme est « la seule philosophie scien­ tifique possible » 21. Mais la finalité ne se propose pas d'éliminer le déterminisme, elle veut expliquer l'existence du mécani­ quement déterminé. En fait, le refus d'invoquer la finalité pour expliquer l'organisation dans la nature revient à laisser inexpliquée l'existence même des organismes. Et Claude Bernard le sait « Les agents généraux de la nature physique, capables de faire apparaître les phénomènes vitaux isolément, n'en expliquent pas l'ordonnance, le consensus et enchaî­ nement. » 28 Et pourtant ce consensus existe dans la nature. Bernard décrit la fonction biologique comme « une sene d'actes ou de phénomènes groupés, harmonisés en vue d'un résultat déterminé... Ces activités composantes se continuent les unes par les autres; elles sont harmonisées, concertées, de manière à concourir à un résultat commun » 29. Qu'est-ce donc, demanderons-nous à notre tour, que ce résultat en vue duquel les actes d'une série sont groupés, sinon leur cause finale, leur fin? Ainsi, de même que la beauté reste pour certains savants 24. Op. cit., p. 336. 25. Op. cit., p. 338. 26. Ibid. 27. Op. cit., p. 397. 28. Op. cit., p. 344. 29. Op. cit., p. 370.

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modernes un indice de vérité, le simple fait qu'il existe des corps organisés invite encore certains biologistes modernes à chercher dans la nature un principe qui préside à l'organi­ sation des vivants. Sans un tel principe, on peut expliquer le fonctionnement de tels êtres, non leur existence qui, après tout, est tout autant un fait que l'est leur fonctionnement. Un adversaire du finalisme sous toutes ses formes, notre contemporain Jean Rostand, conclut sur ce point : « Nous devons admettre que l'adaptation organique, dans son ensemble, attend encore pour son explication exhaustive. » 30 Qu'elle attende donc ! Quelques siècles de plus ou de moins ne feront pas grande différence. S'il est vrai, comme nous le pensons, que le scientisme cherche l'explication dans une mauvaise direction, il ne fera que s'éloigner de plus en plus de la réponse. En attendant, abordant le problème en philosophes, nous devons nous sentir libres de demander s'il n'y a pas, dans la nature même des choses, une raison pour qu'une solution scientifique du problème soit essentiellement impossible ? 30. Jean Rostand, Les grands courants de la biologie, Paris, Gallimard, 1951, p. 198. Cf. T. A. Goudge, The Ascent of Life, University of Toronto Press, 1961, p. 131.

CHAPITRE III FINALITE ET EVOLUTION

Les arguments pour ou contre la finalité n'ont guère vane d'Aristote au début du x1x• siècle qui vit l'avènement du transfor­ misme et de la notion d'évolution biologique. Il ne sera pas inutile de jeter d'abord un regard sur la doctrine que l'évolutionnisme allait ébranler. A. - Le fixisme

On nomme aujourd'hui fixisme la vue du monde à laquelle s'est opposé le transformisme. Elle était tenue pour si évidente qu'on ne sentait pas l'utilité de la désigner d'un nom parti­ culier. Pour la même raison, elle-même n'éprouvait pas le besoin de se définir. En ce sens, on pourrait dire que c'est le transformisme qui a créé le fixisme, celui-ci ne se formulant avec quelque précision que lorsque des possibilités, parfois des tentations, de le mettre en doute s'offrent à la pensée de ceux qui en parlent. Il est pourtant certain que l'enseignement traditionnel de la théologie chrétienne invitait à concevoir le monde comme étant actuellement tel qu'il avait été lors de sa création. Conformément à ce que veut la méthode de la théologie, qui va de Dieu aux choses, on déduisait de la nature de Dieu ce que devait être celle des choses. Une cause divine immuable ne pouvait avoir créé que du définitif.

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LE FIXISME

Le problème s'est posé, pour la prem1ere fois semble-t-il avec une parfaite clarté, dans l'esprit de Descartes. Lorsqu'il lui fallut expliquer la structure du monde dans ses Principes de philosophie, le philosophe se trouva en lui aux prises avec le chrétien. Comme philosophe, il devait naturellement suivre dans son exposé l'ordre de la génération des choses, du simple au complexe; comme chrétien, il ne pouvait que s'incliner devant l'autorité de la révélation, ou, ce qui revenait prati­ quement au même, de ce qu'il croyait avoir été révélé par Dieu. Substantiellement, ç'avait été déjà l'attitude de Thomas d'Aquin. Pour des raisons d'ailleurs purement philosophiques, il estimait que les êtres avaient été créés dans leur état parfait naturali ordine perfectunz praecedit imperfectum, sicut actus potentiam 1; d'autre part, et inversement, si on passe de l'ordre de la création à celui de la génération naturelle, celle-ci procède toujours de l'imparfait au parfait : natura procedit ab imperfecto ad perfectum in omnibus generatis 2• Quand donc la révélation enseigne quelque chose au sujet de la création, il faut l'accepter comme vrai, mais il faut suivre la raison pour le reste : Unde, in omnibus asserendis, sequi debemus naturam rerum, praeter ea quae auctoritate divina traduntur, quae sunt supra naturam 3. Thomas d'Aquin pensait que Dieu a créé les vivants à l'âge adulte, puisqu'il les créait en vue de la perpétuité de l'espèce, donc capables de se reproduire (S.T. I, 94, 3). Descartes part de cet autre principe théologique, mais tiré de sa propre théologie du Dieu infini, qu'on ne saurait penser trop hautement de ses œuvres. Partant de la notion qu'on ne doit pas craindre 1. « D'ordre naturel, le parfait précède l'imparfait, comme l'acte la puis­ sance •, Summa theologiae, I, 94, 3, Resp. 2. « La nature procède de l'imparfait au parfait dans tous les engendrés, Thomas d'Aquin, op. cit., I, 101, 2, Sed contra. 3. « En affirmant quoi que ce soit, nous devons donc suivre la nature, sauf pour ce qui s'appuie sur l'autorité divine comme étant au-dessus de la nature. » Op. cit., I, 99, 1, Resp. La phrase s'inspire manifestement des formules connues de saint Augustin : ce que nous savons, nous le devons à la raison; ce que nous croyons, nous le devons à la foi.

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de se tromper en imaginant les ouvrages de Dieu trop beaux, trop grands et trop parfaits, il rejoint la conclusion de Thomas d'Aquin Je ne doute point que le monde n'ait été créé au commen­ cement avec autant de perfection qu'il en a; en sorte que le soleil, la terre, la lune et les étoiles ont été dès lors; et que la terre n'a pas eu seulement en soi les semences des plantes, mais que les plantes même en ont couvert une partie, et qu'Adam et Eve n'ont pas été créés enfants, mais en âge d'hommes parfaits. La religion chrétienne veut que nous le croyions ainsi, et la raison naturelle nous persuade entièrement de cette vérité; car si nous considérons la toute-puissance de Dieu, nous devons juger que tout ce qu'il a fait a eu dès le commencement toute la perfection qu'il devait avoir. Retenons les mots : « et la raison naturelle nous persuade entièrement de cette vérité », car nous les retrouverons bientôt repris dans un contexte purement scientifique. Il se trouve seulement que Descartes a imaginé (ce que Voltaire nommera son roman) une explication possible de l'univers entier, y compris les vivants, à partir d'éléments matériels simples, sans faire appel à aucune forme ni, bien entendu, à aucune finalité, bref une explication purement mécaniste et pourtant génétique de l'univers. Mais néanmoins, comme on connaîtrait beaucoup mieux quelle a été la nature d'Adam et celle des arbres du paradis, si on avait examiné comment les enfants se forment peu à peu au ventre de leurs mères, et comment les plantes sortent de leurs semences, que si on avait seulement considéré quels ils ont été quand Dieu les a créés ; tout de même nous ferons mieux entendre quelle est généralement la nature de toutes les choses qui sont au monde si nous pouvons imaginer quelques principes qui soient fort intelligibles et fort simples, desquels nous fassions voir clairement, que les astres et

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la terre, et enfin tout ce monde visible aurait pu être produit, ainsi que de quelques semences (bien que nous sachions qu'il n'a pas été produit de cette façon), que si nous le décrivions seulement comme il est, ou bien comme nous croyons qu'il a été créé. Et parce que je pense avoir trouvé des principes qui sont tels, je tâcherai ici de les expliquer 4. Descartes se trouve donc dans une situation analogue à celle des averroïstes latins du xnI• siècle : il a deux explica­ tions différentes des mêmes faits, l'une qu'il feint de croire, ou croit parce qu'il est chrétien, l'autre qu'il aime parce que sa raison y trouve satisfaction, et il les maintient l'une et l'autre; seulement, pour qu'on ne puisse pas l'accuser d'ensei­ gner la doctrine, jadis condamnée en théologie, de « la double vérité », il va plus loin qu'aucun averroïste connu n'était jamais allé, il déclare que la solution philosophique qu'il propose n'est ni nécessaire ni vraie. « Et tant s'en faut que je veuille que l'on croie toutes les choses que j'écrirai, que même je prétends en proposer ici quelques-unes que je crois absolument être fausses, à savoir : je ne doute point... », etc... De quelque façon que la doctrine soit parvenue à la connais­ sance de Darwin, par des intermédiaires dont les noms ne nous sont pas connus, c'est la ruine de cette même notion dans son esprit qui déterminera son passage du fixisme au transformisme. Il sera persuadé que la religion chrétienne enseigne la création des êtres tels que nous les connaissons à présent, et lorsque ses propres observations et réflexions lui rendront cette croyance impossible, il perdra sa foi première en la vérité de la religion chrétienne. Entre Descartes et Darwin se place Linné, dont le fixisme ne sert d'excuse à aucun évolutionnisme caché. Son Système de la nature est l'œuvre d'un classificateur qui s'est d'abord proposé de réduire en tableaux les trois règnes de la nature, 4. Descartes, Les principes de la philosophie, III• partie, ch. 1, 45, 46.

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.. minéral, végétal et animal. Aristote, qui eût vu en Descartes un nouvel Empédocle à combattre, n'aurait probablement rien trouvé à blâmer chez Linné. L'œuvre débute par une invocation au Créateur : 0 JEHOVA!

Quam ampla sunt opera tua! Quam ea sapienter fecisti! Quam plena est terra possessione tua!

(Ps. CIV, 24.) Suit le premier tableau intitulé : OBSERVATIONS SUR LES TROIS RÈGNES DE LA NATURE

1. En considérant les œuvres de Dieu, tous voient très mani­ festement que tout être vivant provient d'un œuf, et que tout œuf produit un rejeton très semblable au parent. C'est pourquoi ... il ne se produit plus aujourd'hui d'espèces nouvelles. 2. La génération multiplie les individus. En conséquence (1), le nombre des individus de chaque espèce est à présent plus élevé qu'il n'était primitivement. 3. Si, dans chaque espèce, nous comptons à rebours la série des êtres ainsi multipliés, exactement dans .-- .. • l'ordre où elle s'est multipliée (2), la série s'arrêtera finalement à un parent unique, soit hermaphrodite comme c'est commu­ nément le cas pour les plantes, soit double, Mâle et Femelle, comme chez la plupart des animaux. 4. Puisqu'il n'y a pas d'espèces nouvelles (1); puisque le semblable produit toujours son semblable (2); puisque dans toute espèce une unité préside à l'ordre (3), nous devons nécessairement attribuer cette unité progénératrice à un certain Etre Tout-Puissant et Omniscient, c'est-à-dire à Dieu, dont l'œuvre se nomme la Création. C'est ce que

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confirment le mécanisme, les lois, principes, constitutions et sensations de tout être vivant. 8. Les êtres Naturels... sont plus perceptibles aux sens (5) que tous les autres (6), ils s'offrent partout à nos yeux. Je demande donc pourquoi le Créateur a placé l'homme, doué de ces sens (5) et d'intellect, sur ce globe terraqué, où rien d'autre ne s'offrait à ses sens que ces êtres Naturels (7), qui sont construits avec un mécanisme si admirable et stupéfiant ? Pour quelle autre cause serait-ce, sinon pour que !'Observateur de cette œuvre magnifique fût conduit à admirer l'Artisan et à le louer ? 10. Le premier degré de la sagesse est de connaître les choses elles-mêmes ... 11. Dans notre Science, ceux qui ne savent pas rapporter les Variétés à leurs Espèces propres, les Espèces à leurs Genres Naturels, les Genres aux Familles, et pourtant se flattent d'être Docteurs en cette science, se vantent, trompent et sont trompés. En effet, tous ceux qui ont contribué à fonder cette science naturelle ont dû savoir tout cela. 14. Les corps Naturels se divisent en Trois Règnes de la Nature, savoir : le règne Lapidaire, le règne Végétal et le règne Animal. 15. Les Pierres croissent, les Végétaux croissent et vivent. Les Animaux croissent, vivent et sentent. Telles sont les frontières entre lesquelles ces royaumes sont établis s. La première impression que cause cette lecture est celle d'un sentiment de la nature intensément religieux. Les règles de la classification, l'idée même de la science naturelle ne s'y S. Voir Appendice I, pp. 221-224.

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séparent pas des grands principes de la théologie naturelle léguée par la tradition. La forme du texte n'est pas moins frappante, quasi géométrique, ou spinoziste, avec ses renvois d'une définition à l'autre, enfin, et pour le biologiste surtout, avec l'assertion initiale que, depuis la Création, il ne se produit plus d'espèces nouvelles. Mais le philosophe ne peut pas ne pas remarquer une autre thèse à cheval sur la biologie et sur la philosophie naturelle : toutes les espèces remontent à un premier sujet, ou à un premier couple. Enfin peut-être convient-il de noter de nouveau que loin d'exclure le méca­ nisme, le finalisme de Linné l'exige. Si les vivants ont été voulus pour susciter dans l'esprit du spectateur l'admiration et l'adoration de leur Auteur, rien ne pouvait mieux servir ce projet que la connaissance de leur mécanisme. Une fois de plus, l'étroite alliance du finalisme et du mécanisme est ICI confirmée. Du point de vue de l'histoire moderne de la biologie, la proposition sans doute la plus importante est la troisième : toute série végétale ou animale présente remonte à un premier ancêtre, ou selon les cas à un premier couple, mâle et femelle, dont il descend. On trouve la même thèse réaffirmée, plus énergiquement encore s'il se peut, dans les Fondements

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botaniques.

Le point était de grande importance aux yeux de Linné, car la fixité des espèces depuis la création était à ses yeux une condition de la possibilité même de la science naturelle. L'antique notion grecque, du moins platonicienne et aristoté­ licienne, qu'il n'y a de science que du nécessaire, paraît hanter encore l'esprit de Linné : si les espèces varient, il n'y a plus de classification possible, et la classification des vivants, c'est la biologie même : « Botanica innititur fi.xis generibus. » 6 Ces genres fixes existent si les vivants descendent tous par 6. C. Linnaeus, Fundamenta botanica, in quibus theoria botanices aphoristice traditur, 2• éd. augmentée : Philosophia botanica, aphorisme 132. - Il existe une traduction française de cet ouvrage : Philosophie botanique, Paris et Rouen, 1788; je ne l'ai pas eue entre les mains.

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voie régulière de quelque ancêtre ou couple originel : « La raison invite à penser qu'au commencement des choses, un couple unique a été créé pour toute espèce d'êtres vivants. » 7 Linné est l'un des premiers témoins de cette thèse qui devait exercer dans l'histoire de la zoologie une influence consi­ ·, dérable. Notons bien pourtant que, sous cette forme, la proposition ne se réclame que de la raison ( suadet ratio), nullement de la révélation. Linné ne dit pas que nous soyons tenus de croire, comme une vérité révélée, que Dieu a d'abord créé pour chaque espèce un couple unique, ni d'ailleurs que l'espèce se soit perpétuée, toujours identique à elle-même, depuis le jour de la création. Il en est persuadé, parce qu'autrement la botanique et la zoologie verraient la solidité de leur fondement compromise, mais il n'en fait aucunement une vérité de foi. Il se peut que des théologiens aient fait, avant ou après Linné, ce que lui-même semble n'avoir pas voulu faire. Quoi qu'il en soit, il est curieux de retrouver la même thèse réaffirmée, et cette fois comme une vérité qu'il faut croire, par un naturaliste que rien n'obligeait à se charger d'une telle responsabilité. Dans son célèbre chapitre sur l'âne, après l'avoir comparé au cheval sous tous les aspects possibles, Buffon en vient à conclure qu'à voir tant d'analogies frappantes, on tiendrait volontiers l'âne, non pour une espèce réellement distincte de celle du cheval, mais plutôt pour un cheval dégénéré. Sur quoi, comme se ressaisissant pour chasser cette idée si séduisante, Buffon déclare fermement : Mais non, il est certain, par la révélation, que tous les animaux ont également participé à la grâce de la création; que les deux premiers de chaque espèce, et de toutes les espèces sont sortis tout formés des mains du Créateur; 7. Fundamenta botanica, V. Sexus, aph. 132 : « Initio rerurn, ex omni specie viventium (3), unicum sexus par creatum fuisse suadet ratio. • Cf. Descartes cité plus haut : « et la raison naturelle nous persuade... ». J'avoue quelque embarras à traduire sexus par; cette « paire de sexe • semble être simplement un couple de mâle et femelle.

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et l'on doit croire qu'ils étaient tels alors, à peu près, qu'ils nous sont aujourd'hui représentés par leurs descen­ dants s. Voilà de bien mauvaise théologie, mais sans doute Buffon ne l'a-t-il pas inventée. La création n'est pas une grâce, puisque avant elle il n'y avait pas de nature pour la recevoir. Mais passons ! Savoir l'histoire de la théologie populaire, ou commune, serait en l'occurrence plus utile que connaître l'enseignement authentique des théologiens. On ne pose ici le problème que parce que, vers 1850, Charles Darwin va se trouver à son tour aux prises avec cette même thèse, dont il n'est pas impossible que Buffon, à qui on l'a probablement fait croire, ait à son tour convaincu d'autres. On verra quel rôle décisif elle a joué dans l'histoire de la pensée de Darwin. C'est par d'autres côtés, moins visibles mais réels, que Buffon ouvrait des voies nouvelles. Il détestait les classifications, les classificateurs et, plus que tout autre, Linné. La notion que les êtres naturels forment une hiérarchie continue et statique d'ordre, comme celle d'une armée, était déjà familière à Aristote, mais il n'en avait pas conclu que les plus simples étaient les ancêtres des autres. Sa taxonomie n'était pas une généalogie. Aristote trouvait facile de définir les genres et les sous-genres en logique; il suffisait, pour appliquer la théorie, de choisir quelque exemple favorable; ainsi l'espèce homme se distingue du genre animal par sa « différence », savoir, « raisonnable ». On sait qu'Aristote trouvait de graves difficultés à définir et classer de cette manière les espèces naturelles; la difficulté n'a jamais cessé d'exister, mais Buffon en a assigné la cause. Avec des scrupules et des hésitations, il en est venu

8. Buffon, Œuvres philosophiques, éd. Jean Piveteau, Paris, P.U.F., 1954, p. 355. Buffon conclut « qu'un âne est un âne, et non point un cheval dégénéré, un cheval avec une queue nue >. L'exemple lève tout doute possible sur le sens de « dégénération »; c'est bien une dégénérescence; cf. plus loin, note 15, l'autre exemple curieux allégué par Buffon, et d'ailleurs, dans Buffon même, tout le chapitre De la dégénération des animaux. On se demande si l'ombre du péché originel ne hanterait pas sa zoologie ?

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à conclure qu'à strictement parler, il n'y a pas d'espèces précisément définies. Il y en a, mais avec toutes sortes de passages de l'une à l'autre qui confèrent à cette hiérarchie une sorte de continuité. La nature marche par des gradations inconnues et par conséquent elle ne peut se prêter totalement à ces divi­ sions, puisqu'elle passe d'une espèce à une autre espèce, et souvent d'un genre à un autre genre, par des nuances imperceptibles; de sorte qu'il se trouve un grand nombre d'espèces moyennes et d'objets mi-partis, qu'on ne sait où placer et qui dérangent nécessairement le projet du système général 9, Quand Buffon suit son humeur du moment, il va jusqu'au bout. Il le fait ici. En effet, si on continue dans cette voie, on en vient à dire que « plus on augmentera le nombre des divisions des productions naturelles, plus on approchera du vrai, puisqu'il n'y a réellement dans la Nature que des individus, et que les genres, les ordres et les classes n'existent que dans notre imagination » 10• C'est vite dit, mais notre naturaliste rencontre ici l'une des plus anciennes constantes en philosophie de la nature et dont celle-ci n'est jamais arrivée à éclaircir le sens. Aristote pensait déjà qu'il n'existe que des individus, donc il ne devrait pas y avoir d'espèces, et pourtant il y en a; il y a des espèces qui, en tant que telles, paraissent bien être réelles, mais qui, puisque les substances individuelles 9. Buffon, Histoire naturelle générale et particulière, dans Œuvres philoso­ phiques, éd. J. Piveteau, p. 10 B. Buffon ajoute : « Cette vérité est trop impor­ tante pour que je ne l'appuie pas de tout ce qui peut la rendre claire et évidente. » Exemple, en botanique, « plantes anomales dont l'espèce est moyenne entre deux genres », etc... « Cette prétention qu'ont les botanistes d'établir des systèmes généraux, parfaits et méthodiques, est donc peu fondée », p. 10. La pointe vise principalement Linné, prince des « classificateurs ». - La classifi­ cation des animaux en six classes, par Linné, est très arbitraire et très incom­ plète, p. 18 B; on sait pourtant depuis Aristote que la jument n'a pas de mamelles (sic), p. 19 A. Buffon procède plus loin à une dure critique de Linné. assortie d'un éloge des Anciens, « je ne dis pas en Physique, mais dans !'Histoire Naturelle des Animaux et des Minéraux », p. 20 A. 10. Buffon, op. cit., p. 19 A.

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seules sont réelles, n'existent pas. C'est le célèbre problème de Universaux, et il est de mode de moquer le moyen âge pour y avoir réauit la philosophie, mais le moyen âge a seulement dit que tout le reste de la philosophie dépend de la réponse faite à ce problème, ce qui est vrai. La réponse moderne présuppose la négation de la notion de « forme substantielle », qui devrait logiquement entraîner en effet la négation des espèces, et elle les nie, mais elle les rappelle sans scrupule chaque fois qu'elle en a besoin, et le seul moyen de s'en passer est de nier absolument la légitimité de toute classification. Le sens commun s'en accommode mal, mais pétrographie, minéralogie, botanique et zoologie ne s'en accom­ modent pas mieux. Comment trouverait-on des intermédiaires entre des classes si la notion de classes ne répondait à rien de réel? La science peut s'accorder ainsi des facilités dont le philo­ sophe est surpris. Buffon parle sans cesse de la Nature 11 mais il a quelque peine à préciser ce qu'elle est ; car il en parle tantôt comme d'un ensemble de lois, tantôt comme d'un être, ou comme d'une force analogue à celle qu'Alain de Lille, au XII" siècle, nom­ mait la servante de Dieu. Partant de cette notion mal définie, Buffon procède par Vues de la nature. On ne doit donc pas s'éton­ ner qu'il ne voie pas toujours la même chose, mais il le sait. On a d'ailleurs sans doute remarqué qu'en niant l'existence des ordres, des genres et des classes, comme n'existant « que dans notre imagination », il ne faisait pas mention des espèces. Est-ce intentionnel ? On y pense d'abord, car si les individus seuls existent, en quel sens des espèces pourraient-elles exister ? Mais dans la Seconde Vue de l'Univers, le doute n'est plus permis, non seulement les espèces existent, elles sont seules

11. « La nature est le système des lois établies par le Créateur pour l'existence des choses et pour la création des êtres. • Histoire naturelle, éd. cit., p. 31 A. Elle n'est pas une chose (qui serait tout), ni un être (qui serait Dieu), mais une • puissance vive • qui anime tout et est subordonnée à Dieu; op. cit., Invocation à Dieu, p. 35 AB. 8

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à exister : l'espèce est tout, l'individu n'est rien 12. Nous voilà donc revenus à Linné, et non seulement la classification redevient possible, mais la science ne peut avoir d'autre objet. Ces oscillations n'ont rien de scandaleux, elles sont inscrites dans la nature même du problème des universaux : il est vrai que les espèces n'existent pas, il l'est aussi que nul individu n'existe hors d'une espèce. Buffon parle donc tantôt comme Aristote, tantôt comme Platon, et il prend les deux partis ne sachant lequel choisir. C'est une très vieille histoire Assidet Boetius stupens de hac lite Audiens quid hic et hic asserat perite, Et quid cui faveat non discernit rite, Nec praesumit solvere litem definite 13.

Buffon a pourtant une raison d'épargner l'espèce dans ce massacre des Universaux, et il convient de la noter parce que le problème qu'elle pose est, lui aussi, une constante de la philosophie naturelle. Dès le temps d'Aristote, et encore au temps de Buffon, il y avait une raison d'intercaler une 12. « Un individu, de quelque espèce qu'il soit, n'est rien dans l'Univers; cent individus, mille ne sont encore rien : les espèces sont les seuls êtres de la nature; êtres perpétuels, aussi anciens, aussi permanents qu'elle; que pour mieux juger nous ne considérons plus comme une collection ou une suite d'individus semblables, mais comme un tout indépendant du nombre, indépen­ dant du temps; un tout toujours vivant, toujours le même; un tout qui a été compté pour un dans les ouvrages de la création et qui par conséquent ne fait qu'une unité dans la Nature. » Op cit., p. 35. - Permanence des espèces, p. 38 A; mais tous les individus sont différents, p. 38 AB; fixisme, p. 289 B. 13. « Boèce stupéfait assiste à ce procès, écoutant l'un et l'autre parler avec compétence, mais faute de voir ce qu'il doit accorder à chacun, il ne prétend pas régler définitivement le conflit. • - Il n'est pas encore réglé. Jamais on n'a tant contesté la réalité des espèces que depuis qu'on enseigne qu'elles se transforment. « D'où vient la notion d'espèce ? Evidemment de la nécessité pratique; il a bien fallu que l'Homme désigne par un nom particulier les êtres qu'il reconnaît et qu'il sépare d'autres êtres. • Lucien Cuénot, Encyclopédie française, t. V, 18-1. L'auteur pense ici au chasseur, au pêcheur, au cultivateur, peut-être aussi au naturaliste désireux de classer. Mais la nécessité pratique serait sans objet s'il n'y avait pas des espèces. Le pêcheur à la ligne n'a besoin de distinguer le goujon du gardon et de la perche que parce qu'il y a des poissons appartenant à ces espèces différentes. Il reste d'ailleurs vrai que, selon le mot de Deslongchamps, « plus on a d'individus moins on a d'espèces » (op. cit., V, 18-2).

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sorte de coupure entre les Genres Suprêmes et les individus. En découpant les ordres en familles, en genres et en classes on arrive à des groupes de vivants dont l'accouplement est stérile. Ils ne se reproduisent pas. Ce sont des « mulets », dont le type est l'hybride de l'âne mâle et de la jument, mais dont il existe de nombreux autres cas en zoologie et en botanique. Nous notons ici ce fait bien connu parce que, dans notre propre enquête, nous le rencontrons pour la première un certain fois chez Buffon, qui se voit contraint de professer • fixisme au point où il rencontre un couple incapable de se reproduire selon la loi de l'hérédité 14. Ces vues conduisent Buffon assez loin 1s. Des classifications, qu'il décourage, il n'en récuse aucune aussi fermement que celles des « familles ». En effet, si le mot a un sens précis, c'est celui de lignée, groupe dont les membres sont unis par les liens de descendance à partir d'une souche commune. D'une part, il insiste sur l'idée que, de même que « l'espèce n'est qu'un mot abstrait et général », de même aussi « il ne faut pas oublier que les familles sont notre ouvrage; que nous ne les avons faites que pour le soulagement de notre esprit; que s'il ne peut comprendre la suite réelle de tous les êtres, c'est notre faute, et non pas celle • de la nature, qui ne contient que des individus ». S'il en est ainsi pourtant, comment se fait-il que descendant l'échelle de degrés en degrés, on en vienne à des individus dont le croisement fécond soit impossible ? Et pourquoi, constatant ·- qu'il en est

...

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14. Buffon, Histoire des animaux, ch. I, éd. cit., p. 236 AB. Cette vue remonte à Aristote : « Cependant, s'il n'a •' pas pu définir et surtout no=er l'espèce, Aristote en a bien vu le caractère essentiel, le même que nous employons co=e critérium et qui est tiré de la reproduction... Voilà donc l'espèce définie par l'accouplement et la fécondité, absolument co=e elle l'est de nos jours. • Edm. Perrier, La Philosophie zoologique avant Darwin, Paris, Alcan, 1884, p. 13. - Si la possibilité des croisements féconds définit l'espèce, son existence ne devient certaine qu'à partir du moment où il lui est impossible d'évoluer. 15. Dans le même chapitre sur L'dne : si l'âne et le cheval venaient de la même souche, s'ils étaient de la même famille, on pourrait les rapprocher, refaire des chevaux avec des mulets et • défaire avec le temps ce que le temps aurait fait ». Recueillons cette perle : s'ils ne pouvaient se reproduire ensemble, « le nègre serait à l'ho=e ce que l'âne est au cheval •·

....

...

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ainsi, Buffon se retourne-t-il contre la notion de famille, comme s'il ne venait pas d'en constater la vanité ? C'est qu'il prend le mot au sérieux. Si on admet que les rapports d'espèce à espèce puissent être de type familial, n'importe quelle espèce pourra descendre de n'importe quelle autre, et Buffon s'arrête sur le seuil de ce transformisme universel, hypothétique dans son esprit, mais menaçant : Si l'on admet une fois qu'il y ait des familles dans les plantes et dans les animaux, que l'âne soit de la famille du cheval, et qu'il n'en diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra dire également que le singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dégénéré, que l'homme et le singe ont une origine commune, comme le cheval et l'âne; que chaque famille, tant dans les animaux que dans les végétaux, n'a eu qu'une seule souche; et même que tous les animaux ne sont venus que d'un seul animal, qui, dans la succession des temps, a produit, en se perfectionnant et en dégénérant, toutes les races des autres animaux. Les naturalistes qui établissent si légèrement des familles dans les animaux et dans les végétaux ne paraissent pas avoir senti toute l'étendue de ces conséquences, qui réduisent le produit de la création à un nombre d'individus aussi petit qu'on voudra 16• Ce devant quoi Buffon recule en ce remarquable passage, c'est le futur transformisme de Darwin avec sa conséquence inéluctable, La descente de l'homme. Le pas devant lequel il hésitait alors devait finalement être franchi. 16. Ce passage du chapitre Edm. Perrier, op. cit., p. 61.

de

l'Ane

est

judicieusement

relevé

dans

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B. - Le transformisme

Nous entendrons par transformisme toute doctrine qui affirme que les espèces animales ou végétales ont changé au cours du temps, de quelque manière d'ailleurs que ces chan­ gements s'expliquent. Le transformisme se définit peut-être mieux sous sa forme négative, comme la négation du fixisme, savoir : il n'est pas vrai que les espèces soient aujourd'hui telles qu'elles étaient à l'origine, de quelque manière d'ailleurs que l'on conçoive cette origine.

1. LAMARCK On rattache communément le transformisme à deux noms : Lamarck et Darwin. J.-B. de Monet, chevalier de Lamarck, né en 1744 à Bazentin, mort à Paris en 1829, est un naturaliste dont la personne et la carrière défient l'imagination. Du point de vue qui nous intéresse, son œuvre maîtresse est la Philosophie zoologique 1. Ce titre seul avertit de la nature de l'œuvre. Elle appartient à un temps où un savant ne craignait pas de déconsidérer son œuvre scientifique en la présentant comme une philosophie. Mais il faut reconnaître en même temps que cette œuvre s'offre sous un aspect franchement autre que celui d'un écrit scientifique du XIX' siècle. On ne voit pas Darwin se présentant comme l'auteur d'une philosophie, et rien ne ressemble moins 1. Nous citerons d'après Lamarck, Philosophie zoologique ... , nouvelle édition, par Charles Martins, 2 vol., Paris, F. Savy, 1873.

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à la sobriété de cet ami des faits que les développements de Lamarck toujours prêt à raisonner et argumenter 2. Pourtant Lamarck a franchi un pas décisif, celui même que Buffon n'avait pas voulu franchir. Il avait fort bien connu Buffon, qui s'était intéressé à lui au début d'une carrière extrêmement pauvre et difficile. Quelle que soit la forme de ses démonstrations, la vue de la nature qu'elles proposent n'en diffère pas moins profondément de celle de Buffon. Il y a entre eux plutôt une opposition qu'une différence, et elle est saisissante. On ne peut mieux résumer sa vue de la nature qu'il ne l'a fait lui-même dans la table des matières de la Philosophie zoologique, 2• partie, ch. 6 : « Que tous les corps vivants étant des productions de la nature, elle a nécessairement organisé elle-même les plus simples de ces corps, leur a donné directe­ ment la vie, et avec elle les facultés qui sont généralement propres à ceux qui la possèdent. - Qu'au moyen de ces générations directes formées au commencement de l'échelle, soit animale, soit végétale, la nature est parvenue à donner progressivement l'existence à tous les autres corps vivants. » 3 2. Cf. « Cherchant à persuader par le raisonnement plutôt que par des faits positifs, Lamarck a partagé le travers des philosophes allemands de la nature : Gœthe, Oken, Carus, Stelfens. Aujourd'hui, on raisonne moins et l'on démontre davantage. • Charles Martins, Introduction biographique, éd. cit., t. I, p. vii. Il se peut que le fait s'explique aussi, peut-être surtout, par l'appartenance de Lamarck à la tradition de Diderot et de la génération de !'Encyclopédie. Lui-même est l'auteur de quatre volumes de !'Encyclopédie méthodique. Ces quelques lignes de la conclusion donneront le ton du temps : « La Nature, cet ensemble immense d'êtres et de corps divers, dans toutes les parties duquel subsiste un cycle éternel de mouvements et de changements que des lois régissent, ensemble seul immuable tant qu'il plaira à son Sublime Auteur de le faire exister, doit être considérée comme un tout constitué par ses parties, dans un but que son Auteur seul connaît, et non pour aucune d'elles exclusivement. Chaque partie devant nécessairement changer et cesser d'être pour en constituer une autre, a un intérêt contraire à celui du tout; et si elle raisonne, elle trouve ce tout mal fait. Dans la réalité, cependant, ce tout est parfait et remplit complètement le but pour lequel il est destiné. • Philosophie zoologique, t. II, p. 426. 3. Lamarck, Philosophie zoologique, éd. cit., t. II, p. 248. Cf. : « Or, le véritable ordre de choses qu'il s'agit de considérer dans tout ceci consiste à reconnaître :

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On aura noté au passage la présence de l'échelle des êtres, constante universellement présente depuis Aristote, mais il faut surtout noter celle des « générations spontanées », seule réponse non métaphysico-théologique à la question de l'origine vraiment première des espèces. Pour Lamarck, la question est de savoir comment, à partir de ces organismes primitifs, les organismes végétaux et animaux plus complexes ont pu se former « progressivement ». La possibilité même de la question suppose que l'on abandonne l'antique croyance à la fixité des espèces. On verra combien résolument Lamarck l'a fait en lisant le chapitre 3 de la l" partie : De l'espèce parmi les corps vivants et de l'idée que nous devons attacher à ce mot. On arrive avec Lamarck à une génération consciente de l'identité du problème : avant de dire si et comment les espèces changent, il faut » 1 • Que tout changement un peu considérable et ensuite maintenu dans les circonstances où se trouve chaque race d'animaux opère en elle un changement réel dans leurs besoins; • 2° Que tout changement dans les besoins des animaux nécessite pour eux d'autres actions pour satisfaire aux nombreux besoins et, par suite, d'autres habitudes; • 3° Que tout nouveau besoin nécessitant de nouvelles actions pour y satisfaire exige de l'animal qui l'éprouve, soit l'emploi plus fréquent de telle de ses parties dont auparavant il faisait moins d'usage, ce qui la développe et l'agrandit considérablement, soit l'emploi de nouvelles parties que les besoins font naître insensiblement en lui par des efforts de son sentiment intérieur; ce que je prouverai tout à l'heure par des faits connus. » Lamarck, Philosophie zoologique, 1.-. partie, ch. VII. - « Ce ne sont pas les organes, c'est-à-dire la nature et la forme des parties du corps d'un animal qui ont donné lieu à ses habitudes, c'est sa manière de vivre et les circonstances dans lesquelles se sont rencontrés les individus dont il provient, qui ont, avec le temps, constitué la forme de son corps, le nombre et l'état de ses organes, enfin les facultés dont il jouit. • Ibid. Cette notion de la production progressive de l'échelle des êtres vivants à partir de générations élémentaires simples est la seule vue cohérente que l'on puisse donner du transformisme. Renvoyant à sa propre Esquisse d'une histoire de la biologie, Jean Rostand écrit : « L'idée fondamentale du transfor­ misme, c'est-à-dire l'idée de la formation du complexe à partir du moins complexe, du supérieur à partir de l'inférieur... » ( « Les précurseurs français de Charles Darwin », dans Revue d'histoire des sciences et de leurs applications, 1960, pp. 46-47). Cette idée semble en effet la seule qui soit commune à tous les transformismes; elle ne se rencontre d'ailleurs sous cette forme pure que chez le philosophe Spencer.

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savoir ce que l'on nomme une espèce. Malheureusement, Lamarck ne dépasse guère le point où ses prédécesseurs ont laissé la question : « On a appelé espèce toute collection d'individus semblables qui furent produits par d'autres individus pareils à eux. Cette définition est exacte... » Il poursuit aussitôt : « Mais on ajoute à cette définition la supposition que les individus qui composent une espèce ne varient jamais dans leur caractère spécifique, et que conséquemment l'espèce a une constance absolue dans la nature. C'est uniquement cette supposition que je me propose ici de combattre, parce que des preuves évidentes obtenues par l'observation constatent qu'elle n'est pas fondée. » 4 Cette conclusion en entraîne une autre, qui semble aujourd'hui dépourvue d'intérêt scientifique, mais dont il importe de prendre note parce qu'elle va jouer un rôle décisif dans la réflexion de Darwin : contrairement à ce que soutenait Linné au nom de la raison, et Buffon au nom de la révélation, il n'y a aucune raison de penser que chaque espèce ait été de la part de Dieu l'objet d'une « création particulière » s. Le problème est alors de savoir comment les espèces actuelles se sont constituées. Tout d'abord, Lamarck réaffirme, avec au moins autant de décision que Buffon, que les espèces n'ont pas d'existence réelle dans la nature. Avec l'heureuse insouciance philosophique des esprits authentiquement scientifiques, il déclare qu'il n'existe que des individus qui se succèdent « et qui ressemblent à ceux qui les ont produits » 6, Cette ressemblance conduit à 4. Lamarck, op. cit., I, ch. 3; t. I, p. 2. - « On a supposé que chaque espèce était invariable et aussi ancienne que la nature et qu'elle avait eu sa création particulière de la part de !'Auteur suprême de tout ce qui existe. • Op. cit., I, 3; t. I, p. 74. S. Il n'y a pas lieu de penser que cette notion ait été suggérée à Darwin par Lamarck. Tout naturaliste constatant un élément de variabilité dans les espèces se trouvait, ipso facto, en opposition avec Linné et Buffon sur ce point. Elle a pris d'ailleurs chez Darwin une importance vitale qu'elle n'a jamais eue chez Lamarck. 6. « Mais ces classifications ... ainsi que les divisions et sous-divisions qu'elles présentent, sont des moyens tout à fait artificiels. Rien de tout cela, je le répète, ne se trouve dans la nature, malgré le fondement que paraissent leur donner certaines portions de la série naturelle qui nous sont connues et qui

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former des images collectives de certains groupes d'individus semblables et, par là même, la notion d'espèce, genre ou classe. Dès qu'on se pose le problème de la possibilité de tels groupes, on en revient à celui des Universaux. On y pense d'autant plus irrésistiblement que Lamarck reproche surtout à Linné, Buffon et autres « classificateurs » d'introduire un ordre arti­ ficiel dans la nature. Lui-même veut qu'on étudie « la méthode naturelle », c'est-à-dire qu'on recherche « dans nos distribu­ tions l'ordre même qui est propre à la nature, car cet ordre est le seul qui soit stable, indépendant de tout arbitraire, et digne de l'attention du naturaliste » 1. Un naturaliste persuadé de la réalité des espèces ne dirait pas mieux. Or, précisément, ce sont ces mêmes espèces sur lesquelles se fonde un ordre stable, qui ont témoigné au cours des âges d'une certaine instabilité. Les espèces ont « changé de caractère et de forme par la suite des temps » s. Non seulement cela, mais prises telles qu'elles sont, elles se distinguent imparfai­ tement les unes des autres. Il est difficile de délimiter les espèces et plus encore les genres 9• Nous observons, sous le nom d'espèces, des états provisoirement stationnaires entre deux mutations; cette stabilité tient d'ailleurs à celle de leurs conditions d'existence; tant que celles-ci ne changent pas sensi-

ont l'apparence d'être isolées. Aussi l'on peut assurer que, parmi ses productions, la nature n'a réellement formé ni classes, ni ordres, ni familles, ni genres, ni espèces constantes, mais seulement des individus qui se succèdent les uns aux autres et qui ressemblent à ceux qui les ont produits. Or, ces individus appartiennent à des races infiniment diversifiées, qui se nuancent sous toutes les formes et dans tous les degrés d'organisation et qui chacune se conserve sans mutation, tant qu'aucune cause n'agit sur elles. » Philosophie zoologique, l"' partie, ch. 1, t. I, p. 41. Une sorte de principe d'inertie spécifique prépare heureusement une biologie d'inspiration mécaniste. 7. Op. cit., I, 1; p. 43. 8. Op. cit., I, 3; p. 71. « Les espèces... n'ont qu'une constance relative, et ne sont invariables que temporairement. • Op. cit., ch. III, t. I, p. 90. La gaucherie du style de Lamarck n'est que trop perceptible dans cette invariabilité temporaire de l'espèce, mais on voit ce qu'il veut dire et il ne faut pas en abuser. 9. Op. cit., I, 3; t. I, pp. 75-77.

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, soumise à aucune cause de variation 10; blement, l'espèce n'est ., quand l'environnement change, au contraire, le vivant change pour s'y adapter, comme le font assez voir les changements subis par une même plante, un même arbre selon qu'on les observe à des altitudes différentes. Ceci conduit à une nouvelle r définition de l'espèce; on désignera de ce nom « toute collection d'individus semblables, que la génération perpétue dans le même état, tant que les circonstances de leur situation ne changent pas assez ..., ' pour faire varier leurs habitudes, leur caractère et leur forme » 11. Reste à savoir comment les circonstances agissent sur les organismes vivants. En fait, Lamarck vient de le dire : les variations du milieu causent celles des organismes en modifiant leurs habitudes. Cette notion d'habitude est de grande importance dans la doctrine; c'est elle qui explique la réaction par laquelle le vivant, animal ou plante, va changer de forme pour s'adapter aux situations nouvelles dans lesquelles il se trouve placé. Aucune partie de la doctrine n'a été soumise à des critiques plus sévères, ce qui se comprend puisqu'elle en est la clef. Un même sort attendra la doctrine darwinienne de la Sélection Naturelle, clef de son propre transformisme. En disant que « les circonstances influent sur la forme et l'organisation des animaux », Lamarck n'entend pas que le milieu agit directement sur l'organisme, mais qu'il oblige l'organisme à se modifier de lui-même pour s'y adapter. A parler sommairement, mais non pas inexactement, « de grands changements dans les circonstances amènent pour les animaux de grands change­ ments dans leurs besoins, et de pareils changements dans les ., besoins en amènent nécessairement dans les actions. Or, si les nouveaux besoins deviennent constants et très durables, les animaux prennent alors de nouvelles habitudes, qui sont aussi

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10. C'est parce que la durée de la vie humaine est minime par rapport à , subis par la surface du celle des intervalles entre les grands changements globe, que les espèces nous semblent stables. Op. cit., I, 3; t. I, p. 88. ._ 11. Op. cit., I, 3; t. I, p. 90. Lamarck donne d'ailleurs cette définition comme ayant valeur pratique : • Pour faciliter l'étude et la connaissance de tant de corps différents. •

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durables que les besoins qui les ont fait naître ». Sur quoi Lamarck conclut, apparemment satisfait : « Voilà ce qu'il est facile de démontrer, et même qui n'exige aucune expli­ cation pour être senti. » 12 L'articulation de la doctrine se situe en un point précis, qui est le rapport du besoin à l'habitude : « Tout nouveau besoin nécessitant de nouvelles actions pour y satisfaire, exige de l'animal qui l'éprouve, soit l'emploi plus fréquent de telle de ses parties dont auparavant il faisait moins d'usage, ce qui la développe et l'agrandit considérablement, soit l'emploi de nouvelles parties que les besoins font naître insensiblement en lui par des efforts de son sentiment intérieur; ce que je prouverai tout à l'heure par des faits connus. » Ajoutons à cela que ces modifications acquises se transmettent par héré­ dité : « Ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence des circonstances..., elle le conserve aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes, ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus. » C'est en ce sens fort que Lamarck prend le dicton : les habitudes farment une seconde nature, où ceux qui en usent ne voient pas tout ce que Lamarck y fait tenir 13. Lamarck établit sans peine une moitié de sa proposition : le manque d'exercice prolongé d'un organe entraîne son atrophie; l'évidence de cette proposition lui masque l'inévidence de sa contrepartie positive : le besoin de posséder un organe finit par lui donner naissance. On peut suivre le raisonnement jusqu'au rapport des formes des organes à leurs habitudes 14, 12. Lamarck, Philosophie zoologique, I, 7; op. cit., t. I, p. 224. 13. Op. cit., t. I, pp. 235-238. 14. Lamarck cite à ce propos un passage de ses propres Recherches sur les corps vivants, p. 50, où il a établi la proposition suivante : « Ce ne sont pas les organes, c'est-à-dire la nature et la forme des parties du corps d'un animal qui ont donné lieu à ses habitudes et à ses facultés particulières, mais ce sont au contraire ses habitudes, sa manière de vivre et les circonstances dans lesquelles se sont rencontrés les individus dont il provient, qui ont, avec Je temps, constitué la forme de son corps, Je nombre et l'état de ses organes, enfin, les facultés dont il jouit. » Cité dans Philosophie wologique, I, 7; t. I, pp. 237-238.

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mais on perd pied quand on cherche à comprendre le rapport de l'existence des organes à celle des besoins qu'ils satisfont. . Par une conséquence inévitable, et que pourtant on n'atten­ dait pas, le transformisme de Lamarck se termine sur une débauche de finalisme. A moins de substantifier les Besoins pour en faire des causes efficientes, ce que Lamarck se refuse expressément à faire, il reste que les organes naissent, croissent et se forment d'eux-mêmes afin de satisfaire aux besoins de l'organisme. Qu'un organe se fortifie par l'exercice, on le comprend et, en tout cas, on le voit, mais qu'un organe naisse simplement parce que le corps vivant a besoin de l'avoir, c'est tl..• une opération quasi magique. C'est pourtant par des « obser­ vations » de cet ordre que Lamarck prétend « démontrer » que l'emploi continu d'un organe, et les efforts faits pour l'employer dans des circonstances nouvelles, non seulement renforce et agrandit cet organe, mais même « en crée de nouveaux pour exercer des fonctions devenues nécessaires » 15• Comment concevoir la naissance d'un organe nouveau sous l'effet de son exercice, puisque ce qui n'existe pas ne s'exerce pas? Lamarck a courageusement défié la difficulté, et nous devons à son intrépidité spéculative deux pages que l'on a souvent reproché à Cuvier d'avoir citées dans son Eloge académique de Lamarck, mais qu'on ne peut honnêtement l'accuser d'avoir inventées : les efforts " qu'ils font pour nager ont étendu les membranes qui sont entre les doigts des canards, des oies, des grenouilles, des castors, de la loutre, etc... Au contraire, l'habitude prise par certains oiseaux de percher sur les arbres a allongé les doigts et les ongles de leurs pieds pour leur permettre de le mieux faire. Le plus étonnant est l'oiseau « de rivage » qui, « n'aimant point à nager » et pourtant ayant besoin d'approcher l'eau pour pêcher, acquiert des pattes d'échassier; ainsi haut perché, et « voulant pêcher sans mouiller son corps », il ne cesse de tendre son cou jusqu'à

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15. Philosophie zoologique, 1, 7; t. I, pp. 248-249.

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en avoir un qui soit de longueur suffisante. Cuvier n'a pas inventé 16• On ne peut même pas dire que la critique de Cuvier porte à faux, mais elle ne rend peut-être pas justice à l'intuition qui faisait le fond des théories de Lamarck celle de la possibilité d'un transformisme universel, hypothèse devant laquelle on a vu Buffon hésiter, puis battre en retraite. Cuvier prend pour accordé que c'est une erreur : « On comprend que ces principes une fois admis, il ne faut plus que du temps et des circonstances pour que la monade ou le polype finissent par se transformer graduellement et indifféremment en grenouille, en cigogne, en éléphant. » Non, pas « indifférem­ ment », mais passons ! Cuvier a raison d'ajouter : « Mais l'on comprend aussi, et M. de Lamarck ne manque pas d'ajouter, qu'il n'y a pas d'espèces dans la nature. » 11 Il a seulement tort d'en faire grief à Lamarck, car la vérité même de cette proposition était l'objet principal de son enquête : s'il n'y a pas eu d'espèces créées au commencement par l'Auteur de la Nature, comment se fait-il qu'il semble y en avoir aujourd'hui ? En relisant Cuvier, on discerne la présence de deux pro­ blèmes : l'explication, en effet imaginaire, inventée par Lamarck 16. Eloge de M. de Lamarck, par M. Cuvier, dans Mémoires de l'Académie royale des Sciences de l'Institut de France, t. XIII, Paris, 1835. « Ce ne sont pas les organes, c'est-à-dire la nature et la forme des parties, qui donnent lieu aux habitudes et aux facultés; ce sont les habitudes, la manière de vivre, qui, avec le temps, font naître les organes; c'est à force de vouloir nager, qu'il vient des membranes aux pieds des oiseaux d'eau; à force d'aller à l'eau, à force de vouloir ne pas se mouiller, que les jambes s'allongent à ceux de rivage; à force de vouloir voler, que les bras de tous se produisent en ailes, et que les poils et les écailles s'y développent en plumes : et que l'on ne croie pas que nous ajoutions ou retranchions rien, nous employons les propres termes de l'auteur. » Op. cit., pp. XIX-XX. Oui, le ton narquois seul est de Cuvier. Reconnaissons d'ailleurs que cet éloge ne mérite pas la mauvaise réputation qu'on lui a faite. Il était difficile de cacher les nombreuses mésaventures scientifiques de Lamarck en maint domaine; mais Cuvier n'a pas manqué de situer la grandeur de Lamarck où elle est : son invention de la classe des « animaux sans vertèbres »; et il a honoré comme il se devait la grandeur héroïque de l'homme, son courage indomptable, sa passion pour le travail, et tout cela dans une médiocrité de fortune qui confina souvent à la misère. 17. Cuvier, Eloge de M. de Lamarck, p. XX.

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pour rendre raison de la formation des espèces, si provisoires soient-elles, et le fait même que, si on écarte comme non scientifique l'hypothèse d'une création divine des espèces, leur existence requiert une explication proprement scientifique, ce que celle de Lamarck n'était pas 1s. Au point de vue théologique, Lamarck occupait une position irréprochable. Si Dieu a créé le monde, il l'a créé tel que ce monde est. C'est à la science de dire ce qu'est le monde et, quel qu'il soit, le monde de la science est celui que Dieu a créé 19. Au point de vue scientifique, Lamarck proposait une explication pour le moins discutable de l'origine des variations organiques qui sont l'origine des espèces. Mais peut-être le problème est-il métascientifique ? En fait, ces organismes doués du pouvoir de secréter les modifications d'organes dont ils ont besoin, quand ce ne sont pas les organes mêmes, ressemblent étrangement à ceux d'Aristote qui, travaillés du dedans par leur forme substantielle, modèlent progressivement leur matière selon le type de l'être achevé qu'ils tendent à devenir. Comment expliquer « cette œuvre admirable de la nature »? .' Quand il en vient aux questions prem1eres, Lamarck se contente de parler le langage de tout le monde, qui est celui de la finalité. 20 La nature a voulu, la nature a été obligée, la nature a eu besoin, ces expressions et d'autres semblables ne 18. Cuvier, op. cit., pp. XX-XXI : « Chacun peut s'apercevoir qu'indépen­ damment de bien des paralogismes de détail (l'explication) repose aussi sur deux explications arbitraires : l'une que c'est la vapeur séminale qui organise l'embryon; l'autre que des désirs, des efforts, peuvent engendrer des organes. Un système appuyé sur de pareilles bases peut amuser l'imagination d'un poète; un métaphysicien peut en dériver toute une autre génération de systèmes; mais il ne peut soutenir un moment l'examen de quiconque a disséqué une main, un viscère, ou seulement une plume. » 19. Lamarck, Philosophie zaologique, I, 3; t. I, pp. 74-75. 20. « En effet, pour pouvoir produire les corps vivants, soit végétaux, soit animaux, la nature fut obligée de créer d'abord l'organisation la plus simple... Elle eut bientôt besoin de donner à ce corps la faculté de se multiplier, sans quoi il lui eût fallu faire partout des créations, ce qui n'est nullement en son pouvoir... Or..., elle parvint ... Tel est le moyen que la nature sut employer pour multiplier ceux des végétaux... », etc... Philosophie zoologique, II, 8; t. II, p. 138.

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sont pas rares sous sa plume. Encore faut-il que la nature dispose d'organismes pour se sentir tenue de prévoir les organes dont ils auront besoin. Il y en a, grâce aux explosions primitives de matière vivante dont la réalité ne fait aux yeux de Lamarck aucun doute. Il faut admettre que la nature elle-même donne lieu à des générations directes, dites spontanées, en créant l'organisation et la vie dans des corps qui ne les possédaient pas; qu'elle a nécessai­ rement cette faculté à l'égard des animaux et des végétaux les plus imparfaits qui commencent, soit l'échelle animale soit l'échelle végétale, soit peut-être encore certaines de leurs ramifications, et qu'elle n'exécute ces admirables phénomènes que sur de petites masses de matière; géla­ tineuses pour la nature animale, mucilagineuses pour la nature végétale, transformant ces masses en tissu cellu­ laire, les remplissant de fluides visibles qui s'y composent, et y établissant des mouvements, des dissipations, des réparations et divers changements à l'aide de la cause excitatrice que les milieux environnants fournissent 21. C'est là le joint difficile. Comment cette cause excitatrice du milieu agit-elle ? Sur quoi agit-elle ? L'existence d'une matière vivante ne serait pas celle d'êtres vivants. Même la merveille de la génération spontanée n'explique pas que ce qu'elle produit soit organisé, ni que l'action du milieu trouve dans la matière organique un désir latent à satisfaire. On voit d'ailleurs que l'honnête Lamarck ne prétend pas l'expliquer. C'est à partir de là qu'il explique. D'où l'admirable jardin zoologique où il nous introduit et dont il détaille avec complaisance les merveilles; c'est le pays de la finalité à l'envers, mais de la finalité tout de même. Les oiseaux ne volent pas parce qu'ils ont des ailes, ils ont des ailes afin de pouvoir voler comme ils désirent le faire. Le grand principe du finalisme est ici intact : « Les formes des parties des animaux, comparées aux 21. Op. cit., II, 8; t. II, p. 151.

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usages de ces parties, sont toujours parfaitement en rapport », et rien n'est plus compréhensible, puisque ce sont les besoins et les usages qui ont développé ces parties 22. C'est alors que la peau qui unit les doigts de pieds des oiseaux d'eau « contracte l'habitude de s'étendre », que les jambes des échassiers et leurs cous s'allongent, à moins que, comme le cygne dont les pattes ne s'allongent pas, ils ne prennent l'habitude, « en se promenant sur l'eau, de plonger leur tête dedans aussi profondément qu'ils peuvent, pour y prendre des larves aquatiques et différents animalcules ». Les cygnes ne font donc aucun des efforts que font les échassiers pour allonger leurs pattes. C'est dans ce même monde à transformations que le fourmillier, « pour satisfaire à ses besoins », allonge si souvent sa langue que celle-ci acquiert une longueur considérable, et même, si l'animal « a besoin de saisir quelque chose avec ce même organe, elle deviendra fourchue ». On admirera peut-être surtout que les mêmes causes puissent produire des effets opposés s'il le faut pour obtenir des résultats différents. « Rien de plus remarquable que le produit des habitudes dans les mammifères herbivores. » Ceux qui ont beaucoup d'herbe à brouter et en consomment tous les jours de gros volumes deviennent « les éléphants, rhinocéros, bœufs, buffles, chevaux, etc. ». Ceux des herbivores qui habitent des pays désertiques sont « sans cesse exposés à être la proie des animaux carnassiers »; « la nécessité les a donc forcés de s'exercer à des courses rapides, et de l'habitude qu'ils en ont prise, leur corps est devenu plus svelte et leurs jambes beaucoup plus fines : on en voit des exemples dans les antilopes, les gazelles, etc. » 23. Heureux ruminants que l'abondance de l'herbe dont ils disposent met à l'abri des carnassiers ! 22. Op. cit., I, 7; t. I, p. 230. 23. Op. cit., I, 7; t. I, pp. 254-255. Cf. même chapitre, pp. 256, les effets produits sur le corps du kangourou parce qu'il porte ses petits dans la poche qu'il a sous l'abdomen. - Sur la transmission héréditaire des caractères ainsi acquis, pp. 258-259.

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Peut-être le philosophe peut-il apprendre quelque chose de Lamarck. C'est que toute adaptation peut être lue comme une finalité, et même une finalité double selon que l'on considère ce qui s'adapte ou ce à quoi il s'adapte. Le parce que est peut-être l'envers d'un pourquoi, et inversement 24. Mais pourquoi intervenir entre Lamarck et son Lecteur ? Il a fait un effort méritoire pour dire où lui-même situait la nouveauté de sa position : avant lui, on admettait que la nature, ou son Auteur, eût donné à tous les animaux des organisations qui leur permissent de vivre dans toutes les circonstances diverses où ils étaient appelés à se trouver; avec lui, la nature a produit successivement les animaux, des plus simples aux plus complexes, et à mesure qu'elle les répandait à la surface du globe, « chaque espèce a reçu, de ,. l'influence des circonstances dans lesquelles elle s'est rencon­ trée, les habitudes que nous lui connaissons et les modifica­ tions dans ses parties que l'observation nous montre en elle » 25• Ne lui contestons pas la paternité de cette doctrine dont il est si fier; constatons simplement qu'elle fait descendre la finalité de la pensée de Dieu dans l'intérieur de la nature, .:. où d'ailleurs, même si on la situait d'abord dans l'esprit de Dieu, il faudrait bien finir par la retrouver. 24. « Si l'adaptation à un milieu réside, pour un être, dans Je fait qu'il y acquiert des caractères avantageux, n'est-ce point là une solution finaliste - comme celle de la sélection naturelle - capable d'accentuer cette particularité avantageuse? • Paul Lemoine, Encyclopédie française, Les êtres vivants, Paris, 1937, t. V, 08-2. Et un peu plus loin, même page : « Certes, Je mot ' adaptation', dont on a usé trop facilement, couvre une ' effrayante question'. Mais Je phénomène, dégagé .• T de l'aspect simpliste que lui donnait Lamarck, n'est pas niable et les cas où il apparaît d'une manière probante sont nombreux. » Le mot est effrayant parce qu'il n'est qu'une autre manière de dire 'finalité ', Adaptation est un terme encore décent scientifiquement parlant; c'est une manière de ne pas se faire accuser de finalisme. 25. Lamarck, Philosophie zoologique, éd. cit., I, 7; t. I, p. 263. - Pour les sévères jugements de Darwin sur Lamarck, voir Jean Rostand, • Les précurseurs français de Charles Darwin », dans Revue d'histoire des sciences et de leurs applications, P.U.F., 1960, p. 54. Le remarquable texte de Cournot (1851), cité par M. Jean Rostand (p. 57), eût au contraire, probablement, trouvé grâce aux yeux de Darwin.

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Deux noms symbolisent pour le grand public cultivé le problème de l'évolution : Lamarck et Darwin. Il sait que ces noms représentent deux manières d'expliquer l'évolution, mais aussi leur accord de fond sur la réalité du fait. Pourtant, on peut lire Lamarck sans rencontrer le mot 'évolution '. Quant à Darwin, il n'a écrit aucun livre dont le titre annonce une étude de l'évolution I; cela ne prouve rien, mais c'est un peu comme si le mot ' critique ' ne figurait dans le titre d'aucune des œuvres de Kant; c'est curieux. Le mot ' évolution ' ne figure pas davantage dans le titre d'aucun des quinze chapitres de !'Origine des espèces ni des vingt et un chapitres de La descente de l'homme 2. Darwin 1. Darwin sera cité d'après Ch. Darwin, The Origin of Species et The Descent of Man, vol. 49 de la collection The Great Books of the Western World, éd. par R. M. Hutchins et M. J. Adler, Encyclopedia Britannica, The University of Chicago, 1952. Un travail utile pour suivre les changements introduits par Darwin dans son premier grand livre est The Origin of Species, by Charles Darwin. A variorum text edited by Morse Peckham, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1959. - Dans l'Origin, le « Glossaire des principaux termes scientifiques •, établi par W. S. Dallas à la demande de Darwin (pp. 761-771), ne contient pas le mot évolution; la « Liste alphabétique des sous-titres des chapitres • (pp. 797-799), et !'Index général basé sur la sixième édition (pp. 801-816) ne le contiennent pas non plus; enfin, et peut-être surtout, la récapitulation finale, si importante comme témoin de la terminologie scientifique de Darwin lui-même (pp. 747-759) ne contient le mot évolution dans aucune de ses nombreuses variantes; la théorie de la Sélection Naturelle (art. 183.1:b) domine ces pages (p. 748), non pour exclure d'autres vues, mais pour définir celle de Darwin. 2. Je m'excuse de traduire ainsi le titre anglais de l'ouvrage de Darwin : The Descent of Man. Je ne prétends pas réformer l'usage, ni même le contester, mais il me semble si ambigu que je me permets de ne pas m'y soumettre. En anglais, descent signifie d'abord l'acte ou le fait de descendre, ensuite l'extraction, l'origine, enfin la lignée. En français, descendance signifie d'abord le rapport de filiation, la postérité : une nombreuse descendance. En ce sens, la descen­ dance de l'homme serait le Surhomme de Nietzsche ou !'Unanime de Jules Romains. On peut, bien entendu, user de tout mot dans le sens qu'on voudra, pourvu qu'on le définisse. On peut donc nommer « descendance de l'homme » l'acte par lequel l'homme est descendu de...; comme si on disait la descendance d'un escalier, au lieu de la descente d'un escalier. Mais nous n'avons aucune intention de réformer l'usage. Pour l'auteur de !'Origine des espèces, dont le

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a rédigé de brefs résumés de chacun de ces chapitres pour être imprimés immédiatement après leurs titres : dans aucun sommaire de ces trente-six chapitres il n'est parlé d'évolution. Si le curieux d'histoire entreprend alors la lecture de !'Origine des espèces pour y chercher ce que Darwin y dit de l'évolu­ tion, il constate avec surprise que le mot ne s'y rencontre nulle part, ni dans la première édition (1859), ni dans aucune des suivantes jusqu'à la sixième, parue dix ans après la première (1869), où le mot apparaît enfin sous la plume de Darwin, dans des conditions particulières qui, parce qu'elles posent des problèmes d'intention, ne peuvent peut-être pas être complètement élucidées 3. Nous tenterons d'en dire quelque chose, mais le fait reste que Darwin lui-même n'a pas eu pour dessein premier et principal de promouvoir une doctrine de l'évolution ; il a pu exposer complètement sa pensée sans employer le mot, dont il connaissait pourtant l'existence; bref, s'il existe un inventeur de la théorie de l'évolution, ce ne peut être lui. il est permis d'objecter que ce que lui-même enseignait était la même chose que ce qu'on nomme aujourd'hui évolution, mais il reste alors à expliquer pourquoi, connaissant le mot, il en a si tardivement et chichement fait usage. On peut parler là-dessus indéfiniment, mais la réponse première à faire, et qui explique au moins en partie la difficulté, est qu'au temps où Darwin élaborait sa propre doctrine de l'origine des espèces, le mot ' évolution ' était déjà en usage pour signifier quelque

problème de l'origine de l'homme n'est qu'un cas particulier, il s'agit bien de la suite d'événements biologiques conduisant d'une certaine espèce de primates à l'espèce homme. C'est donc bien de la descente de l'homme, et non de sa descendance, que Darwin entend parler. Mais nous n'accusons personne; nous

nous excusons.

3. « Now things are wholly changed, and almost every naturalist admits the great principle of evolution. » - On trouvera le texte entier traduit plus loin, p. 97. - Nous parlerons surtout dans ce chapitre de Darwin comme biologiste et en tant que ses vues transformistes intéressent le problème de la finalité. Il n'y sera qu'incidemment parlé du problème théologique dont l'impor­ tance fut pourtant, pendant un certain temps, dominante dans son esprit. Voir sur ce point pp. 91·93. L'homme est alors en cause plus que le savant.

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chose de tout différent de ce que lui-même avait dans l'esprit. ,.• . qui se sent encore en anglais et Selon son origine latine, en français, évolution, du verbe evolvere, serait le mouvement inverse d'une in-volution, elle serait le dé-roulement de l'en-roulé, le dé-veloppement de l'en-veloppé. Sous cette forme, la seule qui justifie l'emploi du mot, c'est une vieille notion philoso­ phique, celle des logoi spermatikoi stoïciens, devenus les rationes seminales de saint Augustin, de saint Bonaventure et de Malebranche, ... bref la notion adoptée par tous ceux qui veulent rendre absolument sûr que, l'acte divin de création une fois accompli, rien de nouveau ne s'est ajouté ,. à la nature créée. Saint Augustin aimait à citer le texte de !'Ecclésiastique (18:11) : Creavit Deus omnia simul. Les exégètes modernes assurent que c'est un contresens, mais Augustin, qui en a généreusement exploité plusieurs, pensait que même les contresens commis en traduisant !'Ecriture pouvaient parfois être inspirés. En tout cas, au lieu de comprendre que Dieu avait tout créé « sans exception », Augustin et son école entendaient que tout ce qui a jamais été, est ou sera, a été créé sous une forme latente, invisible, dès le temps de la création qui fut le moment d'un clin d'œil. Puisque tout s'est développé à partir de là, c'est une vraie doctrine de l'é-volution entendue en son sens naturel de déroulement d'un déjà donné. C'est pour exclure l'apparition possible de quelque chose de •, nouveau, qui accéderait à l'être sans avoir été créé, que cette doctrine des raisons séminales a été conçue. Il s'agit d'une évolution conservatrice ; en tout cas, la notion d'une « évolution créatrice » est rendue par là contradictoire et impossible. Le plus représentatif de ceux de ses témoins que Darwin a connus est Charles Bonnet, de Genève (1720-1793), auteur, entre autres écrits, d'une Palingénésie philosophique fondée sur la notion de la préformation des êtres vivants dans leurs germes. Quand il intitule un de ses chapitres, Préformation et évolution, Bonnet dit l'essentiel de sa doctrine; il y a é-volution du pré-formé, qui est du déjà là. Bonnet s'opposait à une doctrine plus ancienne encore, puisqu'elle était celle

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d'Aristote, reprise au xvn• siècle par l'admirable Harvey, sous le nom d'épigénèse. Ni Aristote, ni Harvey, ni Bonnet ne posent le problème de l'origine des espèces ou de leur transformation possible. Il s'agit pour Bonnet de ce que l'on nomme aujourd'hui l'ontogénèse, développement de l'individu par opposition à la phylogénèse, ou développement de l'espèce. On choisira donc entre l'épigénèse, doctrine selon laquelle le vivant croît à partir du germe par acquisition et formation successive de parties nouvelles (position aujourd'hui univer­ sellement acceptée) et l'évolution, ou préformation originelle des êtres à venir dans des semences dont il n'ont plus qu'à se développer. Bonnet explique lui-même comme suit le titre de son chapitre : « Si tout a été préformé dès le commen­ cement, si rien n'est engendré, si ce que nous nommons improprement une génération n'est que le principe d'un développement qui rendra visible et palpable ce qui était auparavant invisible et impalpable, il faut de deux choses l'une, ou que les germes aient été originairement emboîtés les uns dans les autres ou qu'ils aient été originairement disséminés dans toutes les parties de la nature. » Entre la doctrine de l'emboîtement des germes et l'espèce de panspermie à laquelle il pense aussi, Bonnet ne choisit pas fermement, mais il incline vers la première réponse. Selon lui, « les touts organiques ont été originairement préformés, et ceux d'une même espèce ont été renfermés les uns dans les autres... L'arbre ou l'animal tout entier, le Tout organique général est représenté en petit dans une graine ou dans un œuf. Une graine ou un œuf n'est à proprement parler que l'arbre ou l'animal concentré et replié sous certaines enveloppes » 4• Cet 4. Charles Bonnet (de Genève, 1720-1793), Œuvres complètes, t. VII Neuchâtel, 1783. Voir Tableau des considérations sur les êtres organisés, spécia­ lement ch. XIII-XVII, pp. 61-72, et Palingénésie philosophique ou Idées sw l'état passé et l'état futur des êtres vivants, pp. 113-160 (particulièrement III• partie, ch. IV, Préformation et évolution des êtres vivants, pp. 151-155). Pour les textes que nous citons, pp. 263-265. - Sur Bonnet, Mémoires auto­ biographiques de Ch. Bonnet, de Genève, par R. Savioz, Paris, Librairie Philo­ sophique J. Vrin, 1948. R. Savioz, La philosophie de Charles Bonnet, de Genève, même éditeur, 1948. H. Daudin, De Linné à Jussieu..., Paris, F. Alcan, s. d., pp. 101-105 et 161-163.

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ÉVOLUTIONNISME DE BONNET

évolutionnisme de l'individu, sans aucun rapport avec le darwinisme, était celui que l'on discutait encore, en 1860, à l'Académie des Sciences de l'Institut de France. Son adversaire, M. Serres, tenait Bonnet pour une sorte de fixiste, précisément parce qu'il enseignait un évolutionnisme garant de l'immobilité de l'individu, déjà tout entier présent dès le point de départ de son évolution. Dans une image amusante, Serres assimile la doctrine de l'évolution selon Bonnet à l'Ancien Testament de la biologie et celle de l'épigénèse au Nouveau Testament de la biologie s. Ici, c'est l'anti-évolutionnisme qui est le parti du changement. Dans des circonstances que nous tenterons d'élucider, le mot ' évolution ' avait complètement changé de sens entre Bonnet et Darwin. Il · avait du moins perdu son sens premier, le seul à vrai dire qui lui réponde correctement, inaugurant ainsi une ère de confusion verbale dont le langage scientifique n'est pas encore sorti. Ce que certains contemporains de Darwin nommaient l'évolution était en fait son contraire, une sorte d'épigénèse, et comme lui-même en enseignait une, on S. M. Serres, Principes d'Embryogénie, de Zoogénie et de Tératogénie, Mémoires de l'Académie des Sciences..., t. XXV, Paris, 1860; 940 pages avec planches. Serres cite Bonnet dès son chapitre II, pp. 20-21, et tout le livre est dirigé contre lui : « Il n'y a pas de vraies métamorphoses dans la nature, concluait le système des préexistences (Bonnet, Corps organisés, p. 44); tout est métamorphose dans les êtres organisés, répond l'épigénèse. Entre deux assertions si contradictoires, de quel côté se trouve la vérité ? D'une part est la fixité absolue, l'immuabilité, la mort; de l'autre le mouvement, le changement, la vie. Repos d'une part, mouvement de l'autre, tel est le contraste de l'ancien et du nouveau testament des sciences naturelles au point de vue de la science des développements. » Op. cit., ch. VII, pp. 75-76. - La théorie de l'Epigenesis remonte à W. Harvey, Exercitationes de generatione animalium, Exerc. 51, où Harvey se déclare d'accord avec Aristote sur ce point : « Per epigenesim sive partium super exorientium additamentum pullum fabricari certum est. Cf. Thomas H. Huxley, art. Evolution (en biologie), Encyclopaedia Britannica, neuvième édition, N. Y. 1882, vol. VIII, p. 744. Comme adversaires de l'épigénèse, T. Huxley cite, à bon droit, les partisans de la transformation ou, comme dit Bonnet, de l'évolution : Malpighi, qui entraîna à sa suite Leibniz et Malebranche. En somme, les doctrines d'abord désignées par les mots évolution et déve­ loppement ont été abandonnées, mais les mots ont survécu et s'appliquent à « toute série de changements génétiques observables dans des êtres vivants • (p. 746).

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conçoit qu'il n'ait pas spontanément pensé à formuler sa théorie de l'origine des espèces en termes d'évolution. Rien ne ressemble moins que la doctrine de Darwin à l'idée que les espèces nouvelles seraient déjà présentes dans les anciennes, d'où elles n'auraient plus qu'à é-voluer au cours du temps. Or, si le mot évolution ne signifie pas le contraire, ou le mouvement inverse, de celui d'une in-volution, il ne signifie rien d'intelligible. Il n'est pas certain que l'état chao­ tique présent de l'évolutionnisme scientifique ne soit pas un effet différé de cette faute originelle. Darwin l'a d'abord évitée; en un sens, il ne s'en est jamais personnellement rendu respon­ sable. La vérité capitale qu'il entendait mettre en évidence était double : d'abord, que les espèces ont changé au cours du temps, ensuite, qu'elles se sont ainsi modifiées en vertu d'un phénomène général qu'il nommait la Sélection Naturelle. C'étaient là ses doctrines propres, et ce fut aussi son langage tant qu'il n'eût pas à tenir compte de celui des autres. Il entreprit dès le début de démontrer qu'il y avait eu « transmu­ tation des espèces » 6, un terme, notons-le, beaucoup mieux approprié à sa pensée que celui d'évolution. Il usera plus tard librement du mot « transformation », au sens de changement de forme, ce qui justifierait jusqu'à un certain point l'épithète de ' transformiste ' attachée à sa doctrine, mais sa propre manière de parler est différente. Au lieu de parler de ' transfor­ misme ', il désigne son point de vue comme celui de « la théorie de la modification (de l'espèce) par sélection naturelle » 7• 6. Dans son carnet, en date de juillet 1837, Darwin écrivait : • In July opened first notebook on Transmutation of Species•, cité par Gertrude Himmelfarb, Darwin and the Darwinian Evolution, a Doubleday Anchor Book, New York, 1959, p. 146. 7. « The theory of modification through natural selection », The Origin of Species, ch. VI, éd. cit., p. 86. Cf. dans le seul chapitre final de l'ouvrage (ch. XV) : • the theory of descent with subsequent modification• (p. 233); • the theory of natural selection• (p. 234); « the principle of natural selection• (p. 237); • their (the species) long course of descent and modification » (p. 237); • the mutation of species »(p. 240); le dernier paragraphe du livre (p. 243) ne parle pas d'évolution, mais le dernier mot est « evolved ». C'est le plus près qu'il soit allé du mot, parlant sa propre langue en son propre nom. Le mot terminait déjà !'Esquisse de 1842 (éd. Gavin de Beer, p. 87) et !'Essai de 1844 (éd. cit., p. 254). Il a toujours été là.

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On citera de lui en ce sens autant de textes que l'on voudra. Ce sont là sa pensée et son langage spontanés, aussi réfléchis qu'ils pouvaient l'être chez un observateur passionné des faits et qu'intéressait moins le choix des mots. Mais enfin il avait son propre langage. Dès qu'il commence à ajouter à Sélection Naturelle, les mots : ou la Survivance du plus apte, on ne lit déjà plus la première édition de !'Origine; Spencer, nous le verrons, est passé par là, mais c'est encore sa pensée personnelle qui s'exprime, pure de toute altération. Rien, dans ses propres écrits, n'annonce donc la fusion de sens à présent complète entre ' darwinisme ' et ' évolution­ nisme'. Aujourd'hui, c'est tout un s. Un historien de Darwin, pourtant très perspicace, a noté, sans songer à s'en étonner, combien le fondateur de l'évolutionnisme a peu parlé de l'évolution 9. On peut assurément supprimer la question en 8. Nouveau petit Larousse illustré, Paris, 1952, art. Evolution : • Darwin a soutenu la doctrine de l'évolution. » - The Great Books, Syntopicon, ch. EVOLUTION, Introduction : « This chapter belongs to Darwin », vol. II, p. 451. - L'auteur de cet article a bien vu que Darwin n'use pas ordinairement du mot, mais cela ne l'empêche pas de conclure que c'est à lui qu'il appartient en propre. Même remarque à propos de John Ramsbottom, • Lamarck et Darwin », dans Précurseurs et fondateurs de l'évolutionnisme : Buffon - Lamarck Darwin, Muséum d'Histoire naturelle, Paris, 1963, p. 25 : « II convient pourtant de noter que Darwin n'a pas parlé d'évolution, mais de descendance avec modification. • On en verra plus loin certaines raisons. - Loren Eiseley, Darwin's Century. Evolution and the Men who Discovered it, Doubleday Anchor Books, New York, 1958 : ce siècle, qui est celui de Darwin parce qu'il est un des découvreurs de l'évolution, semble en avoir entendu fort peu parler; l'index de ce livre ne mentionne le mot évolution qu'une seule fois : évolution humaine. En effet, on peut écrire sur Darwin tout un livre en le suivant de près sans avoir l'occasion d'employer ce mot. Lui-même n'en avait pas besoin. - Benjamin Farrington, What Darwin really said, Schocken Books, New York, 1966 : ne mentionne pas le fait que Darwin n'a pas dit évolution; au contraire, voir p. 117. 9. « Les mots évoluer et évolution n'apparaissent pas, en fait, dans les premiers écrits de Darwin, y compris les cinq premières éditions de !'Origine. Bien que Lyell eut employé évolution en son sens actuel dans ses Principes de géologie, et Spencer de manière plus accusée dans son essai sur !'Hypothèse du développement en 1852, le mot n'était pas alors d'usage commun, il n'entra que plus tard dans le vocabulaire populaire et scientifique. Changement, variation, transformation, transmutation et mutabilité étaient les expressions acceptées de la doctrine, avec chaîne de l'être, arbre de la vie, et organisation de la vie pour connoter la hiérarchie évolutionnaire. Evoluer et évolution n'apparaissent dans la discussion que lorsqu'ils signifient la même chose que ce que pense Darwin. • Gertrude Himmelfarb, op. cit., notes au ch. 7, note 1, p. 442.

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admettant qu'il n'y a pas de différence notable entre le sens du mot évolution et celui des expressions employées par Darwin. Il n'est pas nécessaire d'entrer dans une telle discussion lexicographique, car, nous l'avons dit, Darwin connaissait fort bien le mot, et il faut de toute manière expliquer que, le connaissant, il ne l'ait pas adopté. Rappelons brièvement des faits connus. L'Origine des espèces est l'abrégé d'un livre immense, peut-être impossible à écrire, que Darwin a longtemps espéré mener à bien. Il commença de réunir ses premières notes sur le sujet en juillet 1837, après son retour de la croisière sur le Beagle, en 1836. A partir de ce moment, Darwin ne cessa de travailler en silence au grand œuvre. Il suivait des idées si personnelles, si neuves et à ses propres yeux si incroyables qu'il ne lui fût jamais venu à l'esprit qu'un autre pût avoir les mêmes. C'est cependant ce qui arriva. Alors que Darwin, bourré de scrupules scientifiques, amassait des montagnes d'observations en faveur de sa propre conclusion, un esprit imaginatif, doué d'ailleurs d'une sérieuse compétence scientifique, arrivait de son côté et sans tant d'efforts à des conclusions très voisines de celles du naturaliste du Beagle. Darwin fut bouleversé. En 1876 (?), !'Autobiographie dira encore : « Cet essai contenait exactement la même théorie que le mien. » Son originalité, disait-il encore, risquait d'être « anéantie ». Il parla même de renoncer à publier son propre livre. Le l" mai 1857, alors qu'il venait de recevoir le mémoire où A. R. Wallace le rejoignait sur ses propres conclusions, il écrivit à ce dernier : « Il y aura cet été vingt ans ( ! ) que j'ai ouvert mon premier carnet de notes sur la question de savoir comment et de quelle manière les espèces et les variétés diffèrent entre elles. Je suis en train de préparer mon travail pour sa publication, mais je trouve le sujet si vaste que bien que j'en aie écrit beaucoup de chapitres, je n'envisage pas de le mettre sous presse d'ici deux ans. » Comme toujours, Darwin hésite dans l'expression de ses sentiments. Dans cette même lettre à Wallace, il écrit : « Je peux voir clairement que nous avons pensé largement de la

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même façon et, dans une certaine mesure, nous sommes arrivés à des conclusions semblables. » Parlant de l'article publié en 1855 par Wallace, dans les Annals of Natural History, « Sur la loi qui a dirigé l'introduction de nouvelles espèces », Darwin disait souscrire à la vérité de presque chaque mot contenu dans cet essai. On sait dans quelles circonstances, bien conseillé par ses amis Lyell et Hooker, il décida finalement de publier, conjointement avec Wallace, deux mémoires présentés simulta­ nément à la Linnean Society sous le titre commun : De la tendance des espèces à former des variétés, et De la perpé­ tuation des variétés et des espèces par le moyen naturel de la sélection. Notons en passant que le mot ' évolution ' ne figure dans aucun des deux titres. En tout cas, Darwin avait été profon­ dément troublé. Il avait craint d'abord de faire une chose déshonorante en prétendant, comme il était vrai, qu'il avait précédé Wallace au lieu d'être précédé par lui. Le 29 juin 1858, il écrivait à Hooker : « Je pense q_ue tout cela vient trop tard et je ne m'en soucie pour ainsi dire plus... Je vous envoie mon esquisse de 1844 seulement pour que vous puissiez constater, par votre propre écriture qu'elle porte, que vous l'avez vraiment lue. N'y perdez pas votre temps. Il est bien petit de ma part de me soucier si peu que ce soit de priorité. » Il s'en souciait bien légitimement pourtant, mais on désire savoir exactement pourquoi. Le mémoire de Wallace était un écrit récent que, sans qu'on sache exactement pourquoi, il avait adressé à Darwin; celui de Darwin était l'esquisse de 1844 et un extrait d'une lettre du 5 septembre 1857 dans laquelle, heureusement, il avait expliqué sa propre théorie à Asa Gray. Le titre commun, difficile à trouver, avait au moins le mérite de laisser paraître, avec ce que les deux points de vue avaient de commun, ce qui les distinguait : la tendance naturelle des espèces à former des variétés était le bier1 commun des deux auteurs, mais la perpétuation des espèces par la sélection naturelle était le bien propre de Darwin. Sur quel point exactement Darwin redoutait-il de perdre son droit de priorité?

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On répond communément : la doctrine de l'évolution. Mais c'est impossible puisque ni lui ni Wallace n'ont écrit ce mot dans les mémoires ou lettres publiés conjointement sous leurs noms. On pourrait vouloir préciser et dire : la Sélection Natu­ relle. Mais c'est également impossible, car la sélection naturelle figure dans le titre de la contribution personnelle de Darwin, elle en fait même vraiment l'objet, alors que le mémoire de Wallace n'en parle pas 10. Il faut donc chercher ailleurs. Une considération d'un tout autre ordre doit entrer en ligne de compte; la réaction de Darwin est en grande partie celle d'un clergyman manqué. Probablement pour des raisons de santé, de toute manière en fait, il entrait dans le tempérament de Darwin une certaine mesure d'indolence dès qu'il n'était plus question d'observer plantes et animaux ainsi que leur habitat naturel. Pour lui trouver une occupation honorable, son père avait pensé faire de lui un médecin; son manque évident de vocation médicale avait ensuite été interprété par son père comme l'équivalent d'une vocation cléricale. Le jeune Darwin aimait chasser, pêcher, herboriser et faire de longues marches dans la campagne en recueillant des plantes et des insectes, ou même en observant la structure géologique du pays; rien de tout cela ne lui semblait incompatible avec la vie d'un pasteur de village, il voulait pourtant s'assurer, avant de s'engager dans les Ordres, qu'il pouvait en conscience faire profession de foi en tous les articles du Credo de l'Eglise anglicane. S'en étant assuré, il accepta l'idée en principe, d'autant plus volontiers que, comme il l'a dit dans son Auto­ biographie, « j'aimais l'idée de devenir un clergyman de campagne. Je lus donc avec grande attention le livre de Pearson

10. Sur le problème délicat que pose la comparaison des deux rapports, voir les pages très attentives de Georges Canguilhem, Etudes d'histoire et de philo­ sophie des sciences, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 1968, pp. 105-110. M. G. Canguilhem résume ainsi sa pensée sur la question : « Que conclure de cette confrontation ? Ceci, que si Darwin a retrouvé dans l'écrit de Wallace l'essentiel de ses propres idées, en dépit de l'absence des termes de sélection naturelle, c'est que ces termes ne désignaient déjà dans sa pensée rien d'autre que la totalisation de certains éléments conceptuels. » (P. 107.)

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Sur le Credo, et quelques autres livres de théologie, et comme je ne doutais alors aucunement de la stricte et littérale vérité de chacun des mots de la Bible, je me convainquis bientôt que notre Credo devait être pleinement accepté. » Notons, car ce n'est pas sans importance, qu'il lut alors attentivement Paley, dont les Evidences of Christianity et la Natural Theology lui donnèrent, par leur logique, « autant de plaisir qu'Eu­ clide » 11. Longtemps encore, sur le Beagle, il amusait ses compagnons de bord en citant la Bible pour établir certaines de ses croyances morales, mais ce furent pourtant ses observa­ tions de naturaliste au cours de sa longue croisière qui, le mettant précisément en opposition avec ce qu'il tenait pour la vérité littérale de la Bible, mirent en déroute sa foi en la véracité de l'Ancien Testament et par suite en toute révé­ lation 12. La Genèse prétendait que Dieu avait créé les espèces 11. Le livre de Paley était déjà dirigé contre des doctrines antifixistes, telles que celle du grand-père de Charles Darwin, Erasmus Darwin et de Lamarck : On voudrait nous faire croire que l'œil, l'animal auquel il appartient, chaque autre animal, chaque plante, en fait chacun des corps organisés que nous voyons, ne sont qu'autant de variétés et de combinaisons possibles de l'être, que l'écoulement d'âges infinis a fait exister; que le monde présent est ce qui reste de cette diversité, des millions d'autres formes corporelles et d'autres espèces ayant péri soit par la faute d'une constitution incapable de survivre, soit par une rupture de continuité dans leur génération. Mais cette conjecture ne trouve aucun fondement dans rien de ce que nous observons dans les œuvres de la nature; il ne se passe pas à présent d'expériences de ce genre; on ne voit à l'œuvre aucune énergie telle que celle que l'on suppose ici et qui pousserait continuellement à l'existence de nouvelles variétés d'être. William Paley, Natural Theology ... , 18• éd., 1818, cité par Benjamin Farrington, What Darwin Really Said, Shocken Books, New York, 1966, pp. 39-40. Voir, pp. 41-42, une critique du créationnisme impliqué dans le finalisme de Paley et qui peut en effet avoir joué un rôle déterminant dans la pensée de Darwin : la finalité de Paley était conçue comme nécessairement créée. 12. La Genèse dit à plusieurs reprises (I:12, 20, 24) que Dieu créa les plantes et les animaux (déjà portant graines et capables de reproduction) : « selon leurs espèces ». Même le littéraliste que fut d'abord Darwin ne pouvait lire là que Dieu eût créé chaque espèce par un acte distinct ni, moins encore, qu'il eût créé les espèces fixes et telles alors qu'elles sont encore aujourd'hui. Aussi controversiste que Darwin l'était peu, et beaucoup plus retors (on l'a vu se renseigner dans Suarez pour triompher d'un théologien imprudent), Thomas H. Huxley semble avoir perçu la faiblesse de la position. II l'a donc subrepticement déplacée du terrain de la Création sur celui du

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par des actes de création distincts et telles qu'elles sont encore aujourd'hui; puisque c'était faux, la Bible n'était pas digne de foi et il n'y avait plus de raison de croire quoi que ce fût pour la seule raison qu'elle l'avait dit. A partir de ce moment, les croyances religieuses de Darwin s'effacèrent progressivement. Il n'en vint jamais à un athéisme déclaré - les positions absolues n'étaient pas dans sa nature - mais il aboutit à un agnosticisme qu'il devait garder jusqu'à la fin, Westminster compris. On ne peut exagérer l'importance de ce point. Les historiens tendent à le négliger parce qu'après tout, ce que Darwin pensait de la Bible n'offre aucun intérêt scientifique, mais à moins d'en tenir compte on s'explique difficilement son attitude à l'égard des tenants de la doctrine de l'évolution. Même s'ils n'entendaient pas l'évolution de la même manière, même si, comme Darwin et Wallace, ils n'estimaient pas nécessaire l'usage du mot, ils étaient du moins unis par une conviction commune qui faisait d'eux une sorte de parti doctrinal et des conjurés contre un ennemi commun. A certains, comme Thomas H. Huxley, il plaisait de le penser, à d'autres, comme Darwin lui-même, beaucoup moins; en fait, qu'ils le voulussent ou non, ils étaient tous des alliés au service de la cause de la Science contre la Religion, de la raison contre la foi en la révélation de !'Ecriture. Darwin du moins le pensait; ce fut pour lui l'occasion d'une crise personnelle qui fut profonde, bien qu'il ne fût pas de sa nature d'en tirer des effets roman­ tiques. Il se croyait un isolé dans sa lutte spirituelle, à la fois inquiet et fier de parvenir le premier à une conclusion d'autant plus importante que, grâce à lui, elle serait désormais Déluge. Dans son très remarquable article de l'Encyclopaedia Britannica (9' édit., New York, 1878, t. VIII, p. 751), argumentant à partir de la distribution géographique des espèces (l'Ornithorinque limité à l'Australie et les divers Paresseux à l'Amérique du Sud), Huxley conclut que lorsque ces faits furent connus, « toute sérieuse croyance au peuplement du monde à partir du Mont Ararat prit fin ». Thomas Huxley feint de se confondre avec le « peuple inculte • à qui s'adressait le message de Moyse. C'est trop de modestie. Il eût mieux fait de scruter le mystère de ce que le déluge peut avoir fait aux poissons.

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scientifiquement démontrée. Sa longue hésitation à publier ses conclusions a peut-être tenu pour une part à l'importance de la vérité religieuse qu'elles mettaient en jeu. Quand Wallace proposa le mémoire où, par des raisons autres que celle de Darwin, mais scientifiques elles aussi, il établissait la varia­ bilité naturelle des espèces, Darwin sentit son droit de priorité menacé sur le point qui, tout en l'inquiétant, lui tenait le plus à cœur et il dut se décider à intervenir. Ceux qui le liront avec attention et selon sa perspective propre verront qu'il ne s'agit pas ici d'une interprétation histo­ rique arbitraire. On avait reproché à Darwin, d'ailleurs bien injustement, d'avoir fait silence sur ses prédécesseurs dans la première édition de !'Origine des espèces. Le reproche ne le touchait pas, car sur la partie strictement scientifique de son œuvre, la théorie de la Sélection Naturelle, il ne se recon­ naissait pas de prédécesseurs, ou presque, mais dans !'Esquisse historique préfixée par lui à la troisième édition de son livre (1861), c'est précisément sur ce problème d'exégèse scriptu­ raire qu'il est heureux de se trouver quelques prédécesseurs. Jusqu'à tout récemment, la grande majorité des natura­ listes ont cru que les espèces étaient des produits immuables et qu'elles avaient été créées séparément. Cette vue a été habilement défendue par de nombreux auteurs. D'autre part, un petit nombre de naturalistes ont cru que les espèces subissent des modifications et que les formes de la vie actuellement existantes descendent par voie de génération régulière de formes préexistantes 13, 13. An Historical Sketch of the Progress of Opinion on the Origin of Species previously to the Publication of the First Edition of this Book, éd. cit., p. 1. L'Esquisse de 1842 et !'Essai de 1844 ne permettent pas de douter que Darwin ait visé l'idée que chaque organisme individuel doit exiger l'acte d'un créateur («must require the fiat of a creator•), Evolution by Natural Selection, ed. Gavin de Beer, p. 87. Darwin semble penser ici au texte de Genèse, 2:19 : c And out of the ground the Lord God formed every beast of the field and every fowl of the air, and brought them unto Adam to see what he would cal! them. » Darwin dit encore : « C'est déroger au Créateur d'innombrables Univers, de croire qu'il ait fait par des actes individuels de Sa volonté, les

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Il faut ici prendre garde que les mots « par voie de géné­ ration régulière » signifient sans intervention divine, qui serait un miracle incompatible avec l'esprit scientifique. Ceux qui appartiennent à la deuxième catégorie sont les alliés naturels de Darwin. Par exemple Lamarck, pour la théorie de qui il a parfois eu des paroles très dures, presque injurieuses, mais à qui il consent ici un éloge qui mérite d'être pesé : Dans ses œuvres (Philosophie zoologique, 1809; et Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, 1815), Lamarck sou­ tient que toutes les espèces, y compris l'homme, sont descendues d'autres espèces. Il rendit d'abord l'éminent service d'attirer l'attention sur la probabilité que tout myriades de parasites rampants et de vers qui, depuis la toute première aurore de la vie, ont pullulé sur les terres et dans les profondeurs de !'Océan. • Op. cit., p. 253. Mais il peut aussi ne parler que d'une création des espèces; il paraît alors se souvenir de l'aphorisme de Linné : « Je répète, devrons-nous alors dire qu'une paire, ou qu'une femelle pleine, de chacune de ces trois espèces de rhinocéros, ont été créées séparément avec les apparences trompeuses d'une vraie parenté ?... », pp. 250-251. Il ne semble pas avoir pris la peine de définir en détail son adversaire; ce qui lui importe est de maintenir que « les formes spécifiques ne sont pas des créations immuables •. Op. cit., p. 252. La naïveté théologique de Darwin nous rappelle que sa vocation cléricale provisoire était surtout faite de son manque de vocation médicale. Quant aux philosophes, lui-même a dit, dans son Autobiographie, qu'il n'en savait pas grand-chose. Il aurait pu apprendre de Malebranche que « Dieu n'agit jamais par des volontés particulières », mais ce gentleman n'était un professionnel en rien, pas même en Sciences Naturelles. Hormis ses propres recherches et ses propres idées, le reste ne l'intéressait pas. On conçoit aisément que Darwin ait été profondément troublé par le mémoire de Wallace qui, sur le fondement d'une information très mince en comparaison de la sienne, et dans un style indulgent aux généralités, affirmait : 1 ° que la vie des animaux sauvages est une lutte pour l'existence; 2° que de nouvelles espèces se forment en raison de la survivance des individus présentant des variations qui favorisent leur survie. En revanche, au lieu d'argumenter comme Darwin de la domestication à la sélection naturelle, Wallace opposait les deux modes de propagation des espèces, les espèces domestiquées ayant tendance à revenir au type de l'espèce naturelle si on les abandonne à elles-mêmes, les espèces sauvages ayant au contraire tendance à former sans cesse de nouvelles variétés (Evolution and Natural Selection, éd. Gavin de Beer, pp. 274-277). Pour le fond, Wallace se prononce, comme Darwin, contre « l'invariabilité permanente des espèces »; il a l'idée, sans la formule, de la sélection naturelle; on ne voit chez !ui pas trace de préoccupations théologiques et tout se passe, dans son mémmre Sur la tendance des variétés à s'éloigner indéfiniment du type originel, comme si la Genèse n'existait pas.

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changement dans le monde organique aussi bien qu'inor­ ganique, est le résultat d'une loi et non d'une intervention miraculeuse 14• Eliminer toute intervention « miraculeuse », ici, c'est éliminer la création que, dans sa terminologie théologique imprécise, il a toujours tenue pour un miracle, comme s'il pouvait y avoir quelque chose de miraculeux dans un acte qui, parce qu'il cause la nature, la précède. Mais peu importe ici; voyons plutôt ce que Darwin dit de Spencer à ce propos : M. Herbert Spencer, dans un essai publié d'abord dans le Leader, mars 1852, et republié dans ses Essais en 1958, a critiqué les théories de la Création et du développement . ' avec une habileté et une force des êtres orgamses 1s remarquables... Ni là, ni dans la suite de la notice, Darwin ne fait allusion à la notion d'évolution, sur laquelle il ne tient pas Spencer pour son prédécesseur, non que Spencer n'en ait pas parlé (il n'a guère parlé que de cela), mais lui-même, Darwin, n'en fait pas usage. En revanche, Spencer a critiqué la doctrine de la création des espèces par Dieu, Darwin le tient donc pour un prédécesseur et un allié, ainsi d'ailleurs que tous les autres anticréationnistes. Plus tard, surpris lui-même de la rapide disparition autour de lui de la théorie créationniste, 14. An Historical Sketch ..., dans Origin of Species, éd. cit., p. 1. - Darwin a fait une place à Lamarck dès la première rédaction de l'Origin, ch. I : « Something may be attributed to the direct action of the conditions of life. » Dans la cinquième édition, 1869, Darwin corrige : « to the definite action of the conditions of life, but how much we do not know. » Il aime mieux « définie » que « directe »; c'est moins défini. Deuxième retouche, dans la 6° édition (1872) : « Something, but how much we do not know... » etc. (A Variorum text, p. 118.) La phrase qui suit ( « Something must be attributed to use and disuse ») est également l'objet d'une retouche dans la sixième édition, 1872 : « Sorne, perhaps a great, effect may be attributed to the increased use or disuse of parts. » Ce deuxième élément du Lamarckisme lui semble donc mériter un peu plus d'attention que le premier, mais il ne s'y est jamais beaucoup intéressé, ce qui ne l'empêchait pas de retomber souvent dans des arguments lamarckiens au cours de ses propres explications. 15. An Historical Sketch ..., éd. cit., p. 4.

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il éprouvera le besoin de se convaincre lui-même qu'elle avait jadis été aussi répandue qu'il se l'était imaginé. Il ne doutera du moins jamais d'avoir lui-même partagé cette illusion. Il la rendra même responsable d'erreurs qu'il se reprochera d'avoir commises en biologie alors qu'il était déjà en pleine possession de ses principes. Deux textes en ce sens méritent d'être cités, l'un de !'Origine, l'autre de la Descente de l'homme : Comme témoins d'un état de choses antérieur, j'ai conservé, dans les paragraphes précédents, plusieurs phrases qui impliquent que les naturalistes croient à la création distincte de chacune des espèces, et j'ai été blâmé pour m'être exprimé en ce sens. Mais il ne fait pas de doute que telle était la croyance générale lors de la première édition du présent ouvrage (1859). Aupa­ ravant, j'avais parlé de la question de l'évolution avec un très grand nombre de naturalistes sans jamais en rencontrer un seul qui fût d'accord avec moi. Quelques-uns probablement croyaient alors à l'évolution, mais ils se taisaient ou s'exprimaient de façon si ambiguë qu'il n'était pas facile de comprendre ce qu'ils voulaient dire. A présent, les choses ont entièrement changé, et presque tous les naturalistes admettent le grand principe de l'évolution. Il en reste pourtant quelques-uns qui pensent encore que les espèces ont soudainement donné naissance, de manières tout à fait inexplicables, à des formes nou­ velles totalement différentes d'elles. Comme je me suis efforcé de le montrer, des preuves de poids interdisent d'admettre de grandes et soudaines modifications. Du point de vue de la science, et comme ouverture à de nouvelles recherches, croire que des formes neuves se sont soudainement développées, de manière inexplicable, à partir de formes antérieures entièrement différentes, n'offre aucun avantage sur l'ancienne croyance à la création des espèces à partir de la poussière du sol 16• 16. Darwin, The Origin. of Species, ch. XV : Récapitulation et conclusion, éd. cit., pp. 240-241. 4

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Le changement de ton est perceptible. Nous sommes ici treize ans et cinq éditions revues après la première publication de !'Origine; la Descente de l'homme a été publiée dans l'intervalle et Darwin parle cette fois librement de l'évolution. Il en parle comme d'un « grand principe », bien qu'il aît été capable d'écrire !'Origine sans le mentionner. Il en est même tellement convaincu à présent qu'il croit en avoir parlé vingt ans plus tôt avec quantité de naturalistes, bien que le mot n'appa­ raisse pas une seule fois (à notre connaissance) dans les écrits de lui qui datent de cette époque. Je suis moi-même le plus opposé du monde à la méthode critique qui consiste à se croire mieux renseigné qu'eux-mêmes sur la pensée véritable des auteurs, mais il faut avouer qu'ici la tentation est forte. Si, avant 1859, Darwin avait parlé, si souvent de l'évolution avec un si grand nombre de naturalistes, comment se fait-il que le mot ne figure pas une seule fois dans les éditions de !'Origine antérieures à la dernière, la seule qui contienne ce passage ? Il semble qu'à cette époque Darwin ait admis l'existence d'une sorte de grand parti de l'évolution, rassem­ blant tous ceux qui rejetaient la croyance religieuse en une création primitive d'espèces immuables, c'est-à-dire fixes. S'il admettait l'existence d'un tel parti, Darwin pouvait aisément considérer comme lui ayant déjà appartenu, même s'ils n'usaient pas encore du mot, tous ceux qui rejetaient le créationnisme comme origine des espèces naturelles. A partir de ce moment, il pouvait aussi se représenter à lui-même et aux autres comme ayant déjà discuté de l'évolution, fût-ce sans la nommer, chaque fois qu'il s'entretenait avec d'autres de la mutabilité des espèces. Mais on admet franchement qu'il s'agit ici d'une interprétation que la lettre seule du texte ne justifie pas. On se rallie d'avance à toute solution meilleure du problème, sous la seule réserve que cette solution ne consiste pas à dire que le problème n'existe pas. Le texte emprunté à la Descente de l'homme est, à la fois, un parfait résumé de la pensée de Darwin et une déclaration de principe qui en engage l'interprétation.

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On me permettra de dire, à titre d'excuse, que (lors de la publication de !'Origine) j'avais en vue deux objets distincts : premièrement, montrer que les espèces n'avaient pas été créées séparément, et deuxièmement, que la sélec­ tion naturelle avait été l'agent principal de leur chan­ gement, bien qu'elle ait été très aidée par les effets de l'habitude transmis par l'hérédité, et un peu par l'action directe des conditions environnantes. Je n'ai pourtant pas réussi à neutraliser l'influence de ma croyance première, en ce temps-là presque universelle, que chaque espèce avait été créée dans une intention particulière, et cette croyance m'a conduit à assumer tacitement que chaque détail de structure, sauf les rudimentaires, rendait quelque service spécial. Avec une telle idée en tête, n'importe qui étendrait naturellement trop loin les effets de la sélection naturelle dans le passé comme dans le présent. Certains de ceux qui admettent le principe de l'évolution, mais rejettent la sélection naturelle, semblent oublier en criti­ quant mon livre que j'y avais en vue ces deux objets. Si donc je me suis trompé en attribuant une grande efficacité à la Sélection Naturelle, ce que je suis bien loin d'admettre, ou en exagérant son pouvoir, ce qui est en soi probable, j'espère du moins avoir rendu un bon service en contribuant à renverser le dogme des créations séparées 11. Un tel texte est inépuisable. Retenons-en au moins la fierté qu'éprouve l'ancien apprenti clergyman, d'avoir contribué, en publiant !'Origine, à ruiner la croyance au créationnisme en biologie et à purifier ainsi la science de cet élément étranger à son essence. C'est parce qu'il eut d'abord à renverser cet obstacle en lui-même qu'il a toujours attribué une importance considérable à la décision scientifique qu'il avait dû prendre. Il y a donc eu dans sa pensée primat du problème du transformisme sur celui de la Sélection Naturelle qui servait 17. Darwin, The Descent of Man, l"' partie, ch. II; éd. cit., p. 285.

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seulement à rendre raison du mécanisme de la transformation. La seule alternative qu'il connût à la mutabilité des espèces, vérité scientifique à ses yeux, était la doctrine théologique de la création. Une lettre de 1863 à Asa Gray ne permet aucun doute à cet égard: Vous parlez de Lyell comme d'un juge, alors que ce dont je me plains est qu'il refuse d'en être un... J'ai quelquefois souhaité que Lyell se déclarât contre moi. Quand je dis moi, je veux dire seulement le changement des espèces par descente. C'est cela qui me semble le pivot. Person­ nellement, bien sûr, j'attache la plus grande importance à la Sélection Naturelle: mais cela me paraît entièrement dénué d'importance en comparaison de la question Création ou Modification 1s. La Bible ou la Transformation des espèces, telle était donc pour Darwin l'option première à laquelle il avait dû procéder. Cette lettre à Asa Gray est la seule justification imaginable que je connaisse du propos de Francis Darwin, dans son édition de !'Autobiographie, qu'avec le temps son père en était venu à attacher plus d'importance à la reconnaissance de l'évolution qu'à celle de la sélection naturelle. Il faut y consentir si on identifie la notion de mutabilité des espèces avec celle d'évolution, ce à quoi bien des natura­ listes réputés n'ont jamais consenti. Charles Lyell, par exemple, à qui Darwin s'est toujours dit redevable et reconnaissant, n'a jamais accepté l'idée qu'il fallait choisir entre fixisme et transformation des espèces; Cuvier ne l'admettait pas non plus, mais le plus remarquable est que dans cette lettre même à Asa Gray, Charles Darwin ne parle pas d'évolution. C'est Francis Darwin qui traduit ainsi les mots écrits par son père, dans sa plus pure langue darwinienne : change of species by descent. Il écrivait d'ailleurs ces mots en 1863, quatre ans après la publication de !'Origine et non en conclusion d'une longue 18. The Autobiography of Charles Darwin, éd. cit., p. 260.

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réflexion. Il évitait le mot, dont le sens devait lui paraître assez vague; il était seulement d'accord avec l'anticréationnisme de ceux qui l'employaient. Mais ce texte pose au moins un autre problème. Qui sont ces partisans de l'évolution qui rejettent à la fois la création des espèces et la Sélection Naturelle ? Plusieurs noms convien­ draient peut-être, celui d'Asa Gray par exemple, qui écrivait, dans sa recension critique du livre de Darwin, en 1860, que la doctrine en serait « largement acceptée longtemps avant de pouvoir être prouvée ». C'était faire montre de grande perspi­ cacité. D'autres noms encore seraient possibles, mais le plus sûr, pour nous, sera de nous tourner vers Herbert Spencer.

3. L'ÉVOLUTION SANS DARWIN Dans une longue citation de !'Origine des espèces, nous avons laissé passer sans commentaire une expression insolite sous la plume de Darwin : the great principle of evolution. Darwin ne procède pas par principes, sauf peut-être pour la Sélection Naturelle, et il est certain que ces mots, qui se rencontrent dans la dernière édition tardive et revue de son dernier chapitre, ne lui seraient pas venus à l'esprit lors de la première. Le passage en question 1 est d'aill�urs tourné vers le passé (1859), alors que presque personne ne croyait à l'évolution, pour lui opposer le présent, oü « les choses ont entièrement changé, et presque tous les naturalistes admettent le grand principe de l'évolution ». Pourquoi cette nouveauté de vocabulaire, et d'où vient à Darwin ce principe ? On trouve à la Bibliothèque de l'Institut de France, sous le nom de Spencer, une plaquette intitulée : Le principe de l'évolu­ tion, réponse à Lord Salisbury, par Herbert Spencer. Extrait du Journal des Economistes, numéro du 15 décembre 1895. 1. L'Origine ... , ch. XV, Conclusion; voir plus haut, p. 97.

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Paris, Librairie Guillaumin et C'•, 1895. Le titre suggère irré­ sistiblement un rapprochement avec the great principle of evolution tardivement entré dans la langue de Darwin. Mais il se trouve que ce n'est pas le titre anglais de l'essai de Spencer, et d'ailleurs, à cette date, Darwin avait déjà disparu de la scène. Depuis sa mort en 1882, il était entré dans la gloire. En août 1894, l'Association britannique pour l'avancement des sciences avait tenu l'une de ses assemblées régulières. Le président, Lord Salisbury, avait profité de l'occasion pour attaquer la doctrine moderne de l'évolution, particulièrement sous la forme qu'elle avait prise dans la philosophie de Spencer. Celui-ci, aussi belliqueux que Darwin l'était peu, rédigea une réponse qu'il fit traduire en français et en allemand, et répandit en France et en Allemagne comme en Angleterre « puisque là comme chez nous, il faut faire tête aux idées réaction­ naires » 2• On perçoit ce que le ton a de nouveau pour nous; nous sommes décidément sortis de Lamarck et de Darwin. Il va pourtant s'agir de Darwin, car si étrange que ce soit, la réponse de Spencer est sinon une attaque contre Darwin, mort depuis douze ans, du moins un effort pour se désolidariser de sa doctrine. Darwin n'était donc pour rien dans cette affaire ; comme Spencer, il était simplement victime de l'attaque de Lord Salisbury, mais celui-ci avait mêlé les deux causes et Spencer ne

2. H. Spencer, Le principe de l'évolution ... , éd. cit., p. 4. Je n'ai pas vu la traduction allemande. La traduction française diffère de l'original anglais par une variante assez importante. Elle sera signalée en son lieu. La brochure française est un tiré à part du Journal des Economistes, 15 décembre 1895, pp. 740-757. La version française est précédée d'une introduction; Spencer y explique pourquoi il répond. C'est que des membres de l'Académie française des Sciences ont approuvé la présentation faite à cette assemblée d'une traduction française du discours de Lord Salisbury (Journal des Economistes, art. cit., p. 320). Cet incident, rapporté par des journaux anglais, avec commentaires favorables, avait convaincu Spencer de l'opportunité de réagir pour que l'opinion publique ne fût pas égarée sur la question. - L'original anglais se trouve sous le titre : Herbert Spencer, • Lord Salisbury on Evolution, Inaugural address to the British Association, 1894 •, dans The Nineteenth Century, novembre 1895.

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pouvait les démêler qu'en en soulignant ce qui les distinguait. Ce n'est donc pas le savant qui a voulu distinguer sa cause de celle de Spencer, c'est le philosophe de l'évolution qui a tenu à distinguer la sienne de celle, toute scientifique, de la Sélection Naturelle. Savoir si la réponse de Darwin au problème biolo­ gique de l'origine des espèces était vraie ou non est une question dont la réponse nous échappe; il est en tout cas certain que Darwin s'était posé un problème scientifique, qu'il l'avait étudié longuement par des méthodes scientifiques et que, dans son esprit, la solution qu'il en proposait n'avait de valeur que dans la mesure où elle était scientifique, c'est-à-dire justifiée par le raisonnement à partir de l'observation des faits. Darwin fut l'incarnation même de l'esprit scientifique, aussi avide de l'observation des faits que scrupuleux dans leur inter­ prétation. De tempérament hésitant, et au besoin louvoyeur, il a fui la publicité et détesté la controverse; quelle que fût sa pensée secrète à propos de Spencer, et nous la connaîtrons bientôt, il eût été le dernier homme à le mettre publiquement en cause, fût-ce pour se séparer de lui. Spencer, tout à l'inverse, mais on verra qu'il avait des excuses, complètement étrangères d'ailleurs à la personne de Darwin. L'un de ses principaux griefs contre Lord Salisbury est d'avoir confondu deux causes distinctes, celle de Darwin et la sienne propre. A la date de l'incident : 1895, c'est-à-dire environ trente-cinq ans après la première publication des idées de Darwin, il existe déjà un darwinisme. Cette puissance insaisissable, mais invincible, qu'on nomme l'opinion publique, a déjà fait de Darwin et du darwinisme un événement d'impor­ tance planétaire, au moins dans les limites de l'opinion moyenne éclairée. On va voir Spencer lui-même, pourtant agacé par l'in­ cident, parler de « l'avènement de Darwin » comme on parle de celui d'un de ces hommes dont la venue marque l'ouverture d'un âge nouveau, d'une ère nouvelle. Spencer se résigne au fait, mais non sans apporter quelques réserves. D'abord, il s'étonne qu'on ait attaché tant d'importance

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à la théorie mise en avant par Darwin. « Des partisans enthou­ siastes du principe de la sélection naturelle l'ont mis en parallèle avec celui de la gravitation. » Les deux cas sont entièrement différents, et pour le faire voir Spencer va droit au cœur du problème : la différence de nature, entre sa propre théorie, absolument universelle, de l'évolution, et la théorie particulière, biologique et limitée à un problème particulier en biologie même, qu'est celle de Darwin. La plupart des gens admettent sans hésiter que la doctrine de Darwin, l'hypothèse de la sélection naturelle, et celle de l'évolution organique sont une seule et même chose. Il y a pourtant entre elles une différence analogue à celle qui sépare la théorie de la gravitation de celle du système solaire; et de même que celle-ci, admise au temps de Newton, aurait pu rester debout, même si la loi de Newton eût été rejetée, de même la réfutation de la sélection naturelle laisserait intacte l'hypothèse de l'évolution organique. L'erreur première de Lord Salisbury, celle du moins qui motive la réaction du philosophe, c'est donc d'avoir confondu deux doctrines de nature et de portée différentes. Il a confondu Newton avec Copernic. Le plus remarquable est qu'en formu­ lant ce reproche, Darwin reconnaît qu'au temps où il écrit, c'est déjà ce que tout le monde fait : Lord Salisbury « prend à son compte l'idée vulgaire qui fait de darwinisme et d'évolu­ tion des termes synonymes ». Il raisonne finalement comme si les deux notions étaient inséparables : « Il admet que la sélection naturelle et l'évolution sont si étroitement unies qu'on ne peut les séparer, et que si l'une est ruinée, l'autre périt aussi; que dès lors les faits demeurent sans explication naturelle et qu'il faut absolument les regarder comme surnaturels... » 3 Sans y prendre garde, Spencer se trouve ici révéler l'accord profond qui subsiste entre les deux doctrines dans sa décision 3. Spencer, Le principe de l'évolution... , p. 5.

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même de les séparer, et c'est bien ce qui avait conduit Darwin à faire place au terme d'évolution, non pour désigner sa propre doctrine, mais pour signifier son accord avec ceux qui, sur quelque fondement que ce fût, refusaient de laisser s'introduire dans la science la notion religieuse, surnaturelle, de création. Spencer entend bien maintenir ses droits sur cette doctrine de l'évolution que le « vulgaire » attribue à tort à Darwin. Elle est de Spencer, et pour établir son droit de propriété, il republie de larges extraits d'un essai écrit par lui « avant l'avènement de Darwin », alors que « l'hypothèse du dévelop­ pement », comme on nommait alors l'évolution, était tournée en ridicule par tout le monde. On remarquera, en passant, que le problème religieux, ou du moins théologique, n'est pas moins présent à son esprit qu'à celui de Darwin : Dans une discussion sur l'hypothèse du développement qu'un ami me rapportait, écrivais-je, l'un des adversaires prétendait que du moment que notre expérience ne nous offre aucun exemple de la transformation des espèces, il est antiphilosophique d'admettre qu'il y en ait jamais eu. Si j'avais été présent, je crois que, sans relever cette prétention fort critiquable, j'aurais répondu que, puisque le cours de notre expérience ne nous a jamais fait observer la création d'une espèce, l'argumentateur était, en vertu de son propre raisonnement, obligé de déclarer antiphilosophique l'hypothèse de la création d'une espèce quelconque à une époque quelconque. Spencer était si charmé de cette plaisanterie rentrée qu'il la citait pour se consoler d'avoir manqué l'occasion de la faire. Elle revenait d'ailleurs à dire : si nous n'avons pas de preuve de l'évolution, vous n'en avez pas non plus de la création des espèces. « Ceux qui rejettent cavalièrement la théorie de l'évolution, continuait-il, parce qu'elle ne repose pas sur des faits, semblent oublier que leur théorie à eux ne repose non plus sur aucun fait. » C'était vrai, mais Buffon du moins n'avait pas donné la création de l'âne pour une théorie scien-

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tifique 4• Ce que Spencer entend souligner, c'est que, déjà à cette date, lui-même rejetait la position des « partisans des créations spéciales » s, théorie si complètement oubliée aujour­ d'hui que l'historien risque de ne pas lui reconnaître un rôle aussi important que celui qu'elle a joué. Quoi qu'il en soit de ce point, on doit admettre que Spencer établit sans conteste l'antériorité de sa propre théorie, sinon déjà de l'évolution, du moins du développement, à celle de la sélection naturelle. Darwin ne s'étant jamais posé en champion de l'évolution, Spencer n'avait aucune. protestation à craindre de ce côté. Une fois de plus, il constatait que si, dans les deux doctrines, toute création particulière des espèces est pareillement impossible, elles n'en sont pas moins distinctes": Il n'était pas question dans ce passage de la théorie de l'origine des espèces par sélection naturelle, qui à cette époque (1852) n'avait pas encore vu le jour; on avait en vue la théorie de l'évolution organique, considérée indépendamment de toute cause déterminée, ou plutôt, comme due à une cause générale l'adaptation aux conditions. Mais le raisonnement garde toute sa force, 4. Pour les textes cités, Le principe de l'évolution..., pp. 5-6. - Pour la réplique au créationnisme, qu'il juge invincible, voir, par exemple : • Personne n'a vu une espèce évoluer, et personne n'a vu créer une espèce •, p. 8. C'est vrai, mais c'est pourquoi on ne devrait pas présenter l'évolution comme une vérité scientifique, au lieu qu'il est loisible de croire sans preuve scientifique le créationnisme comme une vérité métaphysique ou religieuse. Les deux cas ne sont pas du même ordre. S. Spencer, Le principe de l'évolution, p. 7. - II est hors de doute que Spencer soit à l'origine du mouvement qui a fait de la notion d'évolution le mot clef de la pensée des années 1850-1910. La fusion du darwinisme et du spencérisme a été quasi instantanée, comme on l'a vu, en dépit du mauvais vouloir de leurs auteurs. Nous n'observons ici que le fait, et encore sur le terrain biologique, où le problème de la finalité se pose. Je n'oserais dire si l'aspect psychologique et éthique de la pensée de Darwin, a contribué ou non à cette fusion en rejoignant les spéculations morales et sociales de Spencer pour constituer Je • darwinisme social » si vivace aux Etats-Unis. La chose semble hautement probable, mais il faudrait en écrire l'histoire. Nous nous contentons d'observer que du temps même de Darwin et de Spencer la chose était déjà faite et, semble-t-il, sur le seul terrain proprement biologique. Je n'ai moi-même pas rencontré le darwinisme social dans les recherches qui précèdent, mais elles sont limitées et je n'oserais rien affirmer au-delà.

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quelle que soit la doctrine qu'on oppose à celle de création spéciale, celle de l'évolution ou celle de sélection naturelle, à ceux qui demandent des faits l'appui de la sélection naturelle, on peut opposer demande de faits à l'appui de la doctrine adverse 6•

la la à la

Tout est donné à la fois dans les textes, comme dans la vie. En défendant la spécificité de sa propre position philo­ sophique, Spencer révèle en passant sa propre position scien­ tifique en matière d'évolutionnisme proprement dit. Non seulement Darwin n'a pas enseigné l'évolution, mais Spencer ne croit pas à la sélection naturelle. En revendiquant la paternité de la doctrine de l'évolution en général, et de l'évolu­ tion organique en particulier, Spencer lui assigne pour cause générale « l'adaptation aux conditions ». Bref, même sur le point précis de la cause et du comment de l'évolution, Spencer n'est pas darwinien, il serait plutôt lamarckien. C'était se séparer très effectivement de Darwin, car on sait ce que celui-ci pensait alors du lamarckisme : une absurdité 1. Le principe 6. Op. cit., p. 7. - Spencer était naturellement bien loin de tenir les deux théories pour rationnellement équivalentes. Supposant qu'il y ait, ou qu'il y ait eu, dix millions d'espèces, « quelle est la théorie la plus rationnelle à leur sujet? Est-il plus vraisemblable qu'il y ait eu dix millions de créations spéciales (chacune impliquant un dessein conscient et des actes en conséquence) ? Ou est-il plus vraisemblable que, par des modifications continues dues à des changements de circonstances, dix millions de variétés (c'est-à-dire, de sortes) ont été produites? ». Comment ces créations ont-elles eu lieu? S'ils ont formé une conception définie du processus, qu'ils nous disent comment une espèce nouvelle est construite, et comment elle fait son apparition? Tombe-t-elle des nuages? Ou devons-nous admettre l'idée qu'un effort la fait surgir du sol? Ses membres et ses viscères accourent-ils pour s'assembler de tous les points de l'horizon? Ou devons-nous admettre la vieille idée juive, que Dieu prend de l'argile et modèle une créature nouvelle? Op. cit., p. 7 (de l'essai de 1852). Pour lui, en dernière analyse, Spencer conclut sur la foi de l'évidence indirecte, que • l'idée d'une création spéciale, quand on l'examine sous la forme distincce des cas allégués, est trop absurde pour qu'on s'y arrête ». Ibid. 7. « Les naturalistes invoquent continuellement des conditions extérieures telles que climat, nourriture, etc., comme la seule cause possible de variation. En un sens limité, comme on verra plus loin, cela peut être vrai; mais il est absurde (preposterous) d'attribuer à des conditions purement extérieures la structure, par exemple, du pic, avec ses pieds, sa queue et sa langue, si admirablement adaptés pour attraper des insectes sous l'écorce des arbres.

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authentiquement darwinien n'est pas celui de l'évolution, c'est the principle of selection s. La philosophie de Spencer a aujourd'hui perdu la plus grande partie de son crédit; ses réclamations apprêtent à sourire quand on pense que celui contre qui il revendique son bien est devenu ce héros éponyme du XIX" siècle, qu'on a nommé « le siècle de Darwin ». Mais il faut se placer à son point de vue pour le comprendre. Dès ce temps-là l'opinion publique était pratiquement unanime à parler de la doctrine de l'évolution comme de celle de Darwin. Spencer avait parfai­ tement raison de protester et de réclamer pour lui-même la paternité de la doctrine, mais l'imbroglio existait, et il était déjà inextricable, car dans une large mesure la grande décou­ verte que l'on attribuait à Darwin n'était pas l'évolutionnisme de Spencer, c'était sa propre doctrine de la Sélection Naturelle sous le nom spencérien d'évolution. Spencer n'en avait pas moins droit à son propre point de vue, et il l'a défini dans son mémoire sur Le principe de l'évolution en termes d'une précision qui ne laisse rien à désirer : On voit à présent combien l'idée que le vulgaire se fait de l'évolution diffère de la vraie. La croyance régnante est doublement erronée, elle contient deux erreurs emboîtées. C'est à tort que l'on admet que la théorie de la sélection naturelle ne fait qu'un avec celle de l'évolution organique; c'est à tort encore que l'on suppose Dans le cas du gui, qui tire sa nourriture de certains arbres, dont les graines doivent être transportées par certains oiseaux, qui a des fleurs de sexes séparés exigeant l'intervention de certains insectes pour transporter le pollen d'une fleur à l'autre, il est également absurde de rendre raison de la structure de ce parasite, avec ses relations à plusieurs êtres organiques distincts, en y voyant les effets des conditions extérieures, ou de l'habitude, ou de la vocation de la plante elle·même. » Ch. Darwin, The Origin of Species, Introduction. Le dernier trait marque un état déjà avancé de la critique de Lamarck. On lui reprochait d'admettre, chez les êtres vivants, une volonté de s'adapter; Darwin ne semble pas avoir perçu que cette critique était le pendant exact de celle qu'on lui adressait à lui-même, quand on reprochait à la Sélection Naturelle d'attribuer à la nature une faculté d'exercer un ' choix '. 8. Darwin, The Origin of Species, ch. IV; éd. cit., p. 40.

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que la théorie de l'évolution organique est identique à celle de l'évolution en général. On croit que la transforma­ tion tout entière est renfermée dans une de ses parties, et que cette partie est renfermée dans un de ses facteurs 9• En d'autres termes, on croit que !'Evolution se réduit à l'évolution organique et qu'à son tour l'évolution organique se réduit à la Sélection Naturelle qui, tout au plus, n'est que l'un de ses facteurs possibles. Il ne sera donc pas inutile de revisiter les parages aujourd'hui peu fréquentés de l'évolution spencérienne, et cette fois, on n'en peut douter, il s'agit bien d'une doctrine de l'évolution, mais d'une philosophie de l'évolution plutôt que d'une science de l'évolution soit géologique, comme chez Lyell, soit biologique, comme chez les néo-darwiniens. Spencer est un philosophe, d'abord en ce qu'il se propose comme but d'obtenir une connaissance totalement unifiée 10, ensuite en ce qu'il procède par constructions conceptuelles beaucoup plus que par observation et description des faits. Armé de l'idée d'évolution, Spencer procède à l'explication de la réalité inorganique, organique, animale et humaine sous tous ses aspects. Il ne passera pas des mois à observer et décrire un lot d'orchidées ou une colonie de bernicles, comme l'a fait Darwin. Il n'a pas besoin d'aller aux îles Galapagos. Ce n'est pas son métier. En vrai philosophe, Spencer part de l'universel pour expliquer le particulier. Il suffit d'ouvrir Les Premiers Principes pour s'en convaincre. Partant de l'évolution pour ainsi dire en soi, il passe à l'évolu­ tion organique, qui en est un mode plus particulier, et c'est de là qu'il descendra aux faits proprement humains, y compris la philosophie, la science et l'art. Darwin et Spencer sont comme chien et chat; une sorte de désaccord primitif les sépare. Darwin ne peut comprendre cette manière abstraite et verbale de spéculer à propos de la nature, mais on ne peut 9. Spencer, Le prznczpe d'évolution... , p. 27. 10. H. Spencer, Les premiers principes, § 185.

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L'ÉVOLUTIONNISME DE SPENCER

du moins douter que la doctrine de Spencer ne soit centrée sur l'évolution. Dans la notice de l'Esquisse historique que nous avons déjà citée, après avoir loué Spencer pour sa critique vigoureuse du créationnisme, Darwin trouve moyen de louer l'évolutionnisme biologique de Spencer sans prononcer une seule fois le mot d'évolution. Avec une adresse où l'on ne peut s'empêcher de soupçonner quelque malice, Darwin loue Spencer d'avoir soutenu sur ce point des idées que l'on pouvait alors rencontrer, sinon partout, du moins en maint endroit : « Il argumente à partir de l'analogie des productions domestiques, des changements subis par l'embryon dans mainte espèce, de la difficulté de distinguer entre espèces et variétés, et du principe de la gradation universelle, pour en conclure que les espèces se sont graduellement modifiées. » Après la brève allusion au Lamarckisme que nous avons relevée plus haut, Darwin signale le traité de Psychologie de Spencer (1855), fondé sur le principe que « chaque faculté mentale et capacité de l'esprit doit nécessairement être acquise par degrés ». Tout se passe comme si Spencer n'avait jamais dit un mot de l'évolution, mais ceux qui se sont familiarisés avec la tournure d'esprit de Darwin savent la raison de ce silence. L'Esquisse historique a pour objet précis de rendre hommage aux prédécesseurs de Darwin sur les points les plus importants de sa propre doctrine, et, en effet, il n'est pas un seul des points sur lesquels il loue Spencer que Darwin lui-même n'ait soutenu à son tour, mais il ne le loue pas de l'avoir précédé sur le point de l'évolution, précisément parce que lui-même, Charles Darwin, n'en avait pas parlé. C'est la doctrine de Spencer, non la sienne, il n'a donc à lui reconnaître aucune priorité sur ce point. L'obstination légitime de Darwin à s'en tenir aux termes stricts d'une sorte de contrat passé avec lui-même est un peu comique. Son affaire est la Sélection Naturelle, il n'a donc pas à parler du reste. Ayant à parler de Spencer, pourtant, Darwin ne s'en trouve pas moins dans une situation paradoxale, puisqu'il lui faut parler d'un Spencer sans l'évolution, alors

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que l'évolution est le cœur même, et la tête, de la philosophie de Spencer. Il est aujourd'hui si peu lu qu'on rappellera peut-être utilement les titres de quelques chapitres de ses Premiers principes : Evolution et dissolution, Evolution simple et composée, La Loi de l'Evolution, La Loi de l'Evolution (suite), La Loi de l'Evolution (2° suite), La Loi de l'Evolution (fin), et enfin L'interprétation de l'Evolution 11• On admettra difficilement

que Darwin ait omis de mentionner l'évolutionnisme de Spencer par simple inadvertance; le plus probable de beaucoup est qu'il ait voulu se tenir à l'écart de cette affaire. Darwin ne mentionne pas Spencer comme son prédécesseur sur le terrain de l'évolution parce que lui-même ne s'y est pas encore engagé. Il suffit de se reporter à ce que Spencer en avait dit pour voir que les deux pensées sont sans commune mesure. Si nous rejoignons Spencer au point où, après avoir défini l'évolu­ tion en général, distingué l'évolution simple et l'évolution composée, il en vient à l'évolution organique, objet de la biologie et de la zoologie, nous rencontrons une définition qui ne souffre d'aucune ambiguïté, du moins quant à son intention : « Sous quelque aspect qu'on la considère, il faut voir essen­ tiellement dans l'évolution une intégration de matière et une dissipation de mouvement, qui peuvent s'accompagner et qui d'ordinaire s'accompagnent d'autres transformations accessoires de matière et de mouvement. » 12 On se représente Darwin lisant ces lignes, hochant la tête et se demandant : Comment cela m'aidera-t-il à expliquer les variations de forme que j'observe dans mes bernicles? Les passages de ce genre étaient fréquents, par exemple celui-ci, au chapitre XIV : La Loi d'Evolution : « L'évolution organique est, dans son principe, la formation d'un agrégat par l'incorporation continuelle de matière auparavant répandue sur un plus grand espace. » Bref, c'est une « concentration ». Sous une forme plus complète, mais de même style : « L'évolution est toujours une intégration 11. Op. cit., ch. XII-XVIII. 12. Spencer, Les premiers Baillière, 1871, p. 326.

principes.,

trad.

E.

Cazelles,

Paris,

Germer­

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DARWIN ET SPENCER

de matière et une dissipation de mouvement; dans la plupart des cas, elle est encore autre chose. » Et plus loin : « Sous quelque aspect qu'on la considère, il faut voir essentiellement dans l'évolution une intégration de matière et une dissipation de mouvement. » 13 Pour le biologiste qu'était Darwin, des propos de ce genre étaient sans objet. Nous n'en sommes heureusement plus réduits à spéculer sur les sentiments personnels de Darwin à l'égard de Spencer, depuis que Mm• Nora Barlow nous a rendu un passage de l'Autobiographie de Charles Darwin, dont son fils Francis Darwin avait expurgé l'original sans prévenir le lecteur. Il est vrai qu'au temps où Francis a publié l'autobiographie de son père, la situation avait bien changé. L'opinion publique avait pris le pli de glorifier en Darwin l'illustre auteur de la doctrine de l'Evolution; Francis a peut-être senti l'inconvenance de ,:mblier un jugement sans fard du bénéficiaire de l'erreur, sur l'auteur véritable de la doctrine qu'on lui faisait gloire d'avoir inventée La conversation d'Herbert Spencer me semblait très intéressante, mais je ne l'aimais pas particulièrement lui-même et je n'avais pas l'impression qu'il m'eût été facile de devenir son intime. Je pense qu'il était inten­ sément personnel (egotistical). Après avoir lu un de ses livres, je sentais en général une admiration enthousiaste pour son talent transcendant, et je me suis souvent demandé si, dans un avenir lointain, il prendra rang entre les grands hommes tels que Descartes, Leibniz et autres, dont je savais d'ailleurs bien peu de chose. De toute façon, je n'ai pas le sentiment d'avoir tiré profit des écrits de Spencer dans mes propres ouvrages. Sa manière déductive de traiter tous les sujets est tota­ lement opposée à ma propre tournure d'esprit. Ses conclusions ne m'ont jamais convaincu, et je n'ai jamais 13. Spencer, op. cit., ch. XIV, § 110, p. 332; § 105, pp. 325 et 326.

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manqué de me redire, après avoir lu une de ses descriptions : « Que voilà un beau sujet pour une demi­ douzaine d'années de travail ! » Ses généralisations fonda­ mentales, dont certains ont comparé l'importance à celle des lois de Newton ( ! ) et dont je veux bien admettre qu'elles soient de grande valeur au point de vue philo­ sophique, sont de telle nature qu'elles ne me semblent d'aucune utilité scientifique. Elles tiennent plus de la nature des définitions que de celle des lois. Elles ne m'aident à prédire ce qui va se passer en aucun cas particulier. De toute façon, elles ne m'ont été d'aucune utilité 14, Ce témoignage personnel et direct est irrécusable, mais on conçoit que Francis Darwin l'ait supprimé de !'Autobiographie si on se souvient qu'à cette date, et depuis déjà longtemps, la gloire internationale naissante de Darwin était d'avoir inventé la doctrine spencérienne de l'évolution ou, du moins, d'avoir inventé une doctrine biologique, sur laquelle on n'avait pas toujours d'idées très précises mais qui, quelle qu'elle fût, portait le titre spencérien de doctrine de !'Evolution. Darwin ne se souciait pas particulièrement de ce quiproquo; c'était un modeste que rien n'intéressait en cet ordre que ses recherches, ses problèmes et les solutions, toujours nuancées, qu'il pensait pouvoir en proposer. Spencer, tout au contraire 15. ressentait assez vivement la situation. Sa doctrine de l'évolution triomphait sous le nom de Darwin, qui ne l'avait pas enseignée, avec cette conséquence paradoxale que c'était la Sélection Naturelle, dont Spencer ne voulait pas, qui usurpait le titre, et la gloire de !'Evolution.

14. The Autobiography of Ch. Darwin, 1809-1882, with original omissions restored, by Nora Barlow, London, Collins, 1958, pp. 108-109. 15. On trouvera dans l'ouvrage de G. Himmelfarb un portrait de Spenc7r, vivement brossé, sans excès d'indulgence, mais en somme vrai; op. c,t., pp. 213-214.

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LA PROPHÉTIE DE SPENCER

Même s'il ne s'agissait ici que d'une interprétation des textes, elle serait sûre, mais le témoignage direct de Spencer la confirme, et ce témoignage est d'autant plus convaincant que Spencer lui-même, en le portant, a prophétisé qu'il ne servirait de rien, et qu'il a dit vrai. La préface ajoutée par Spencer à la quatrième édition des Premiers Principes n'est qu'une protestation découragée contre le détournement dont il était victime. Revenant une fois de plus sur ses essais de 1852, il se reproche de n'avoir pas dit assez clairement depuis lors qu'ils contenaient déjà, sous une forme abrégée, la théorie de l'évolution. « Comme aucune indication claire en sens contraire ne s'y opposait, on a géné­ ralement pensé et dit, que le présent ouvrage, et ceux qui l'ont suivi, ont vu le jour après la doctrine particulière contenue dans !'Origine des espèces de Mr Darwin et en ont résulté. » Spencer donne alors les dates et titres de ses premiers essais, qui devaient être incorporés plus tard aux Premiers principes et qui, publiés avant l'Origine, ne pouvaient rien devoir à Darwin : Le progrès, sa loi et sa cause, publié d'abord dans la Westminster Review d'avril 1857, et correspondant aux chapitres XV, XVI, XVII et XXX de la zc partie des Premiers Principes; ensuite Les lois ultimes de la physiologie, dans National Review, octobre 1857, sans parler de passages signi­ ficatifs des Principes de Psychologie (juillet 1855). Bref, « puisque la première édition de !'Origine des Espèces n'a pas paru avant octobre 1859, il est manifeste que l'origine de la doctrine proposée dans les Premiers Principes et mes écrits suivants, est indépendante des ouvrages qui passent commu­ nément pour l'avoir inspirée, alors qu'elle leur est antérieure » 16. 16. H. Spencer, Préface à la quatrième édition des First Principles, datée mai 1880. Darwin est cité quatre fois dans First Principles : § 133, § 159 (impor­ tant), § 166 (sur la divergence des caractères). - Dans l'article de la Westminster Review, avril, 1, 1857, après avoir formulé ce qu'il nomme alors « la loi du progrès organique •, comme si progrès et évolution étaient des termes équivalents, Spencer annonçait déjà son intention d'étendre sa loi à l'histoire de la terre, de la vie, de la société, du gouvernement, du commerce, du langage, de la littérature, de l'art, en bref, de tout. - Si l'on prend la notion d'évolution

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Visiblement, Spencer n'a pas le moindre sentiment de la différence générique qui sépare sa philosophie et la science de Darwin, mais il voit du moins que la science de Darwin triomphe partout sous le titre de sa propre philosophie, et on comprend qu'il n'en éprouve aucun plaisir. De toute façon, il est trop tard, et cela Spencer le voit. « Je ne donne pas cette explication dans l'espoir que le malentendu qui prévaut actuellement soit bientôt dissipé; je sais fort bien qu'une fois entrées en circulation les fausses opinions de ce genre durent longtemps, quelles que soient les réfutations qu'on leur oppose. Je défère simplement à la suggestion qui m'a été faite, que si je ne dis pas les choses telles qu'elles sont, je contribuerai à perpétuer le malentendu et ne saurais espérer qu'il prenne fin. » Cett·e prophétie s'est vérifiée. On continue de se demander qui, de Lamarck ou de Darwin, est le premier inventeur de la doctrine de l'évolution, bien que ni l'un ni l'autre n'ait revendiqué la paternité de cette découverte, tandis que nul ne songe à l'attribuer à Spencer, qui la revendique à bon droit. Ce nouvel hircocervus, l'evolutionismus darwinianus, fait preuve d'une vitalité remarquable. Il la doit sans doute à sa nature particulière comme hybride d'une doctrine philoso­ phique et d'une loi scientifique; ayant la généralité de l'une et la certitude démonstrative de l'autre, il est pratiquement indestructible. Qu'en pensait Darwin lui-même ? Cela est difficile à dire, car, à la différence de Spencer, cet ennemi de toute controverse

à ce degré d'universalité, où elle rejoint l'héraclitéisme, elle se retrouve partout avant Spencer. Quand on lit le livre, éminemment lisible, de Loren Eiseley (Darwin's Century, Evolution and the Men who Discovered it), il semble que beaucoup de gens l'aient découverte, même Linné, ce patriarche du fixisme; quasi tout le monde, sauf Spencer, qui n'obtient que deux lignes et une note (pp. 215-216 et p. 313, n.) : « Herbert Spencer, un des évolutionnistes anglais pré-darwiniens... •. On est tenté de penser que cet historien parle de Spencer sans savoir au juste qui il est. On trouverait difficilement meilleure preuve de la complète élimination du théoricien de l'évolution par Darwin, qui ne s'y est guère intéressé. A en juger par le critérium de l'évolution, le XIX• siècle devrait plutôt se nommer c le siècle de Spencer •. Personne n'y pense.

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RÔLE DE FRANCIS OARWIN

n'était pas homme à se poser en s'opposant 11. Tous les partisans de la Sélection Naturelle étaient des partisans de l'évolution au sens où celle-ci était un anticréationnisme; pris ensemble, ils formaient donc un de ces partis de pensée qui s'unissent sur ce qu'ils nient sans nécessairement s'accorder sur ce qu'ils affirment. C'est le cas de beaucoup d'oppositions. Darwin se trouvait naturellement en être, pour autant qu'en effet l'une de ses premières positions doctrinales, la première peut-être, avait été la négation de la création séparée d'espèces distinctes. Comme la question devenait brûlante à propos de l'origine de l'homme, on comprend que le mot évolution paraisse plus souvent, disons, moins rarement, dans la Descente de l'homme que dans !'Origine des espèces; c'est alors l'anticréationnisme de Darwin qui s'exprime, une position dont lui-même dit qu'il la partageait en commun avec d'autres ; dont il n'a jamais revendiqué la paternité, mais dont, parce qu'il s'agissait d'un cas particulier du problème général de l'origine des espèces, on admit qu'il avait fourni la démonstration scientifique. S'il l'avait fait ou non, est un problème pour la science, non pour son histoire. Francis Darwin n'a pas eu les mêmes scrupules en écrivant la biographie de son père. Charles Darwin étant alors en voie de devenir le Newton du xrx• siècle pour avoir découvert « la grande loi de l'évolution », le moment eût été mal choisi pour souligner les droits de priorité de Spencer en la matière, et même de quelque chose de plus que la simple priorité, l'inven­ tion de la loi même et de son nom. L'honneur de la famille était en cause. Nul n'a fait plus que Francis Darwin pour consolider la légende d'un Charles 17. Sur un point important, Spencer a obtenu de Darwin un changement de vocabulaire. Il a fait observer à Darwin que l'expression « sélection naturelle • était équivoque; elle invite à personnaliser la Nature et à l'imaginer comme choisissant à la manière d'un éleveur qui procède à des choix conscients. Spencer proposait à la place : survivance du plus apte. Darwin a largement déféré à la suggestion, tout en observant d'ailleurs que l'expression de sélection naturelle était une métaphore sur le sens de laquelle on ne pouvait guère se tromper. Voir L. Eiseley, op. cit., p. 748.

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Darwin apôtre de l'évolution. « On fera voir, disait-il dans Autobiographie et lettres de son père, qu'après la publication de !'Origine, quand il eut pesé ses vues à la balance de l'opinion scientifique, ce fut à accepter l'évolution, non la sélection naturelle, qu'il attacha de l'importance. » 1s Cette idée d'un Darwin se convertissant tardivement de sa propre doctrine de la Sélection Naturelle et de la Sélection sexuelle à la doctrine de !'Evolution, semble extrêmement fragile. D'abord, sauf un passage mal interprété dont nous avons parlé, on ne trouve nulle part, dans le livre de Francis Darwin, les témoi­ gnages annoncés touchant ce changement important de position de la part de son père; ensuite et surtout, la notion en est dépourvue de sens. Personne, pas même Charles Darwin, ne pouvait échanger une vue strictement scientifique telle que la Sélection Naturelle, pour une vue scientifiquement inutilisable telle que celle de !'Evolution 19. On conçoit qu'en publiant l'autobiographie de son père, Francis Darwin ait fait disparaître le témoignage candide du peu d'estime où Charles Darwin tenait le véritable inventeur de !'Evolution. Il est paradoxal que de deux hommes si différents à tous égards, le modeste, le toujours absent des réunions scienti­ fiques consacrées à la discussion de son œuvre, ait récolté la gloire pour avoir enseigné une doctrine dont lui-même, qui savait bien qu'elle n'était pas la sienne, hésitait à partager la responsabilité. C'est Darwin, non Spencer, qui eut les honneurs 18. Francis Darwin, dans The Autobiography of Charles Darwin and Letters, Dover Publications Inc., New York, sans date, ch. IX, p. 175. 19. Nous regardons ici Spencer du dehors, comme un philosophe; lui-même était convaincu que sa théorie de l'évolution reposait sur des bases scientifiques solides, qu'il ne prétendait d'ailleurs pas avoir découvertes. Dans sa réponse à Lord Salisbury, il cite quatre grands groupes de faits comme disant la même histoire : les fossiles, la vérité des classifications, la distribution des espèces dans l'espace et l'embryologie (Lord Salisbury on Evolution, éd. cit., p. 745). La version française porte, au lieu de « these four great groups of facts • : « Or, à ces cinq ordres de faits », et ajoute un paragraphe qui développe les brèves indications du texte anglais sur les organes rudimentaires qui, pleins de sens dans l'hypothèse de l'évolution, en sont dépourvus dans la supposition contraire (Le principe de l'évolution, p. 329. L'addition française va de « Aux faits tirés de l'embryogénie... • à « •.. de maladies parfois mortelles •).

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LE MYTHE DARWINIEN

de funérailles nationales à Westminster. Le darwinisme de !'Evolution n'appartient pas à l'histoire réelle, mais à celle des mythes. C'est le fruit d'une représentation collective désormais incorporée à la presse, aux partis intellectuels et politiques et vivant des intérêts de toute sorte dont ils l'ont chargé. On perdrait aujourd'hui son temps à vouloir redresser la situation. Nul ne réussira où Spencer lui-même a échoué. Il est même probable qu'on échouera à faire admettre la réalité du problème. C'est dira-t-on, une affaire de mots. C'était l'évo­ lution que Darwin nommait descent. Mais, précisément, ce n'est pas vrai. Darwin n'a jamais donné à sa notion de « descente » le nom d'évolution. Un excellent historien de Darwin écrit que, dans l'Origine, les deux théories « reposaient sur une structure unique de faits et de raisons, une structure si complexe qu'on ne pouvait y séparer l'évolution de la sélection naturelle » 20• En fait, ce que l'on ne peut séparer, ni dans l'Origine ni ailleurs chez Darwin, c'est descent et natural selection. La sélection naturelle est la cause de la descente d'une espèce à partir d'une autre. Il est donc vrai que, selon Darwin lui-même, la théorie de l'origine des espèces soit inintelligible sans celle de la sélection naturelle, et puisque l'origine est le premier moment de la descente des espèces, c'est bien la sélection naturelle qui est la cheville ouvrière de tout le processus. Darwin a complété sa doctrine avec le temps. Il a ajouté la sélection sexuelle en expliquant la descente de l'homme; il a même admis que, pour une part modeste, mais réelle, l'adaptation au milieu et l'habitude contribuaient aussi à expliquer la descente des espèces; mais il n'a jamais substitué l'évolution à la modification par sélection naturelle; c'eût été pour lui renoncer à une explication scien­ tifique et la remplacer par un mot. Une dernière considération aidera peut-être à percevoir la distance qui sépare les deux doctrines. Quand on demande à 20. G. Himmelfarb, op. cit., ch. XV, pp. 297-298.

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Spencer ce qu'il nomme évolution, on obtient la réponse •, verbale que nous avons dite : le passage de l'homogène à .1 • l'hétérogène avec dissipation de mouvement. Elle ne signifiait rien pour le biologiste Darwin. Si on lui demande, en outre, la cause des quatre ou cinq classes de faits sur lesquelles se fonde sa croyance à l'évolution (fossiles, classification scalaire, distribution dans l'espace, embryologie, organes rudimentaires), Spencer répond que cette cause est facile à trouver. Nous n'avons qu'à regarder autour de nous pour voir partout à l'œuvre une cause générale qui, si on suppose qu'elle a été à l'œuvre de tous les temps, fournit l'explication. Prenez n'importe quelle plante ou n'importe quel animal, exposez-les à un ensemble de conditions nouvelles - pas tellement diffé­ rentes des précédentes pourtant que le changement soit fatal et : 1° la plante ou l'animal va commencer à changer; 2° ce changement sera tel qu'il adaptera finalement la plante ou l'animal en question à leurs nouvelles conditions 21. On ne peut rien voir de plus simple que ce lamarckisme élémentaire. Entre la « descente », ou la « transformation » dont le mécanisme est la Sélection Naturelle et l'explication verbale que Spencer nomme évolution, il y a toute une vie d'observations, de comparaisons et de classements de faits reliés par des hypothèses, sinon toujours heureuses, du moins toujours raisonnables et prudentes. Darwinisme et Spencé­ risme ne communiquent pas, ce sont deux mondes différents. La fusion des deux doctrines sous le titre qui l'a rendue illustre est un événement social bien fait pour tenter la perspicacité des historiens, mais il n'est pas certain qu'on puisse jamais en démêler tous les fils. La chose est faite dès 1878, dans le remarquable article Evolution, de l'Encyclopaedia Britannica, 9c édition, New York, 1878, vol. VIII, pp. 744-751. Je n'oserais dire, mais j'incline à croire, que cet article est en partie responsable du phénomène qu'il décrit, et peut-être même qu'il explique pour une part que !'Evolutionnisme soit

..

21. H. Spencer, Lord Salisbury on Evolution, pp. 745·746.

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LE MYTHE DARWINIEN

un mythe scientifico-philosophique particulièrement vivace aux Etats-Unis d'Amérique. Cette synthèse divise en effet l'évolution­ nisme en deux parties : Evolution en Biologie, dont l'auteur est Thomas Henry Huxley, et Evolution en Philosophie, confiée à James Sully. Nous devons, à notre regret, nous borner à la contribution de Thomas Huxley, biologiste, témoin passionné mais compétent et perspicace de l'événement qu'il relate. Les commentaires de son texte iraient à l'infini et lasseraient le lecteur. Nous en reproduirons le passage principal en nous permettant seulement de souligner les mots où se fait jour la grande habileté manœuvrière de ce biologiste quand il se mêle d'histoire. Il s'agit pour lui, rappelons-le, de faire tenir Darwin dans une histoire de l'évolution, dont il a si peu parlé. Après avoir rappelé la préhistoire de la notion, Huxley continue : Néanmoins, le travail avait été fait. La conception de l'évolution était désormais irrépressible, et elle reparaît sans cesse, sous une forme ou une autre (voir !'Esquisse historique préfixée à !'Origine des Espèces) jusqu'à l'année 1858 où Mr Darwin et Mr Wallace publièrent leur Théorie de la Sélection naturelle [dont Wallace ne dit mot]. L'Origine des espèces apparut en 1859, et tous ceux

dont les souvenirs remontent à ce temps-là savent que désormais la doctrine de l'évolution [dont l'Origine ne parlait pas] a occupé une position et pris une importance qu'elle n'avait jamais eues [en son nouveau sens, nul biologiste n'en avait encore parlé]. Dans !'Origine des espèces et ses nombreuses et importantes autres contri­ butions à la solution du problème de l'évolution biolo­ gique, Mr Darwin se borne à discuter les causes qui ont conduit, qui ont amené la condition présente de la matière vivante, en admettant que cette matière est déjà venue à l'existence. D'autre part, Mr Spencer et le professeur Haeckel ont traité du problème entier de l'évolution.

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Il faut bien introduire un philosophe entre les savants pour trouver enfin un théoricien de l'évolution ! Par une ingéniosité suprême, Huxley compare ensuite Spencer à Descartes pour nous faire oublier que Spencer n'avait pas inventé la géométrie analytique et donner à son évolutionnisme philosophique une vague teinture scientifique. Nous avons ici sous les yeux l'imbroglio remarquable d'où est sorti le mythe de !'Evolution­ nisme darwinien. Il n'est pas né dans l'esprit de Thomas Huxley seul; il semble avoir surgi un peu partout comme par une génération spontanée, mais l'article de la Bristish Encyclo­ paedia pourrait lui servir de certificat de naissance. Il va sans dire qu'à son tour James Sully, auteur de la section sur l'évo­ lution en philosophie, fait place à Darwin entre les philosophes. Plein de bonne volonté, il dit que sa théorie, en somme, « est un coup dur porté à la méthode téléologique » ( ce que nous verrons nié par Darwin lui-même), mais il lui faut bien en arriver, lui aussi, à « Herbert Spencer, le penseur qui a fait plus qu'aucun autre pour élaborer une philosophie consistante de l'évolution sur une base scientifique ». Et cette fois aucune correction ni restriction n'est de mise. Spencer est réellement chez lui entre les philosophes; l'évolutionnisme est vraiment une doctrine philosophique parée des plumes de la science, mais c'est authentiquement une philosophie, et Spencer, non Darwin, en est l'auteur.

4. DARWIN ET MALTHUS

Il n'y a pas à découvrir les rapports qui se nouèrent de bonne heure entre la pensée de Darwin et celle de Malthus. Lui-même en a informé le public 1, mais on s'interrogera encore longtemps sur le sens et la portée de l'événement. 1. • En octobre 1838, c'est-à-dire environ quinze mois après avoir commencé mon enquête systématique, je tombai, en lisant pour me distraire, sur Malthus, De la population, et comme j'étais bien préparé, par l'observation prolongée

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RENCONTRE DE MALTHUS

Plus on vit avec Darwin, plus on se persuade qu'à partir du jour où il conçut l'idée de la transformation des espèces, il se sentit chargé de la mission scientifique de révéler aux hommes une vérité à ses yeux indubitable, mais cette vérité scientifique était en même temps l'envers d'une certitude des habitudes des animaux et des plantes, à apprécier la lutte pour l'existence qui se poursuit partout, Je fus aussitôt frappé de l'idée que, dans ces circonstances, les variations favorables tendraient à être préservées et les défavorables à être détruites. Le résultat devait être la formation d'espèces nouvelles. J'avais là au moins une hypothèse de travail (a theory by which to work), mais j'avais un tel désir d'éviter tout préjugé, que je résolus pour quelque temps de ne pas écrire même l'esquisse la plus brève de cette théorie. En janvier 1842, je m'accordai pour la première fois la satisfaction de crayonner un bref extrait de ma doctrine en 35 pages; cet extrait fut augmenté pendant l'hiver de 1844 jusqu'à 230 pages que j'avais recopiées au net et que je possède encore. » The Autobiography of Charles Darwin and Selected Letters, publiées par Francis Darwin, Dover Publications Inc., New York, s. d., pp. 42-43. Pour qui connaît la candeur parfaite de Darwin, ce témoignage est littéra­ lement vrai. II n'y dit d'ailleurs pas qu'il doit à Malthus la notion de sélection naturelle. Au contraire, ce passage en suit un autre où il dit expressément : « Je vis bientôt que la sélection était la clef de voûte du succès de l'homme dans la production de races animales et végétales utiles. Mais comment la sélection pouvait s'appliquer à des organismes vivant à l'état de nature, cela resta quelque temps pour moi un mystère. » (Op. cit., p. 42.) Ajoutons que bien qu'il ait pu trouver dans Malthus des applications directes de la Loi de Population aux espèces végétales et animales, Darwin ne semble pas avoir eu conscience de rien lui devoir sur ce point. C'est son expérience de naturaliste, incomparablement plus riche que celle de Malthus, qui fut éclairée par le livre de Malthus. II y trouva la raison de la sélection naturelle, savoir, la disproportion permanente, nécessaire, entre l'accroissement des ressources alimentaires et celui de la population. On consultera avec fruit la discussion critique de ce point par Camille Limoges, La Sélection Naturelle, Paris, P.U.F., 1970, pp. 28-31, 77-81. Il est difficile d'affaiblir le témoignage décisif de Darwin lui-même dans l'introduction à !'Origine : « Je passerai de là à la variabilité des espèces à l'état de nature. Nous chercherons quelles circonstances sont les plus favorables à la variation. La lutte pour l'existence entre tous les êtres organisés du monde, qui résulte inévitablement de la haute raison géométrique de leur croissance, sera prise en considération. C'est la doctrine de Malthus appliquée à la totalité des règnes animal et végétal. » This is the doctrine of Malthus, qui seule explique comment les plus aptes peuvent avoir une meilleure chance de survie, « and thus be naturally selected •. Malthus a donc mis Darwin sur la voie de la solution d'un problème que lui-même n'avait pas posé. La place exacte du principe de Malthus est de nouveau marquée avec exactitude dans la dernière phrase de !'Origine : « Un Taux d'Accroissement assez élevé pour conduire à une Lutte pour la Vie et, par voie de conséquence, à la Sélection Naturelle, elle-même entraînant la Divergence de Caractère et !'Extinction des formes moins améliorées. • Les italiques sont nôtres.

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religieuse que lui-même avait perdue. L'antireligieux participe toujours un peu du religieux. Strictement parlant, une négation scientifique du religieux n'a pas de sens, parce que les deux ordres sont étrangers l'un à l'autre, et qu'il n'y a pas de sens du mot vérité commun aux deux ordres sur lequel ils puissent se rencontrer. Cette distinction abstraite est pourtant démentie par la psychologie du croyant. Il y a chez Darwin savant un propa­ gandiste chargé par sa propre conscience de délivrer les hommes d'une erreur nuisible. N'ayant jamais douté de la vérité littérale du récit de la Genèse, il fut effrayé de se trouver lui-même en présence de sa nouvelle idée. Un monde s'effon­ drait, dans son esprit, sous la poussée de son esprit. Beaucoup de ceux qui jugent aujourd'hui que son inquiétude était sans objet, auraient sans doute alors partagé sa crainte. Ils sont comme ceux qui s'étonnent, au XX' siècle, qu'on ait pu, au XVII' siècle, juger dangereuses pour la foi les thèses de Richard Simon 2. Du moins Darwin eut-il le courage d'accepter sa propre idée avec toutes ses conséquences. Dans une lettre à son ami Joseph Hooker datée du 11 janvier 1844, c'est-à-dire environ quinze ans avant la publication de !'Origine des espèces, Darwin disait : « Quelques lueurs sont enfin venues, et je suis presque convaincu, contrairement à l'opinion dont je suis parti, que les espèces ne sont pas (c'est comme avouer un meurtre) immuables. » 3 2. Il ne s'agit là que d'une analogie de situations. Nous avons noté l'impor­ tance qu'eut aux yeux de Darwin le problème vérité scientifique/vérité révélée. Une note de C. Limoges (La sélection naturelle, ..., Paris, P.U.F., 1970, p. 152) nous apprend que le fait a été déjà souligné : « En somme, W. F. Cannon (The bases of Darwin achievement : a revaluation, in Victorian Studies, 1961-1962, 5, pp. 109-134) aurait raison d'insister sur l'importance de la théologie naturelle pour la naissance du darwinisme. Mais ce que cette théologie fournit, ce ne serait pas la charpente de la nouvelle théorie, mais bien le terrain de la rupture. • Si W. P. Cannon a réellement parlé de conflit avec la « théologie naturelle anglaise •, il conviendra de rectifier en disant simplement « avec la théologie •, car la crise dont Darwin lui-même a parlé à plusieurs reprises s'est produite sur le terrain de la foi au récit de la Genèse, que, comme la plupart de ses contemporains (mais non pas tous) il jugeait inconciliable avec la transformation des espèces. 3. « At last gleams of light have corne, and I am almost convinced (quite contrary to the opinion I started with) that species have not (it is like confessing

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Si les espèces ne sont pas fixes, quelle est la cause de leurs variations ? Darwin pouvait d'autant moins négliger la question qu'elle avait été posée avant lui par Lamarck dont il connaissait assez bien la doctrine pour se sentir autorisé à la rejeter comme absurde. Sa propre découverte de 1844 n'était pour lui celle de la variabilité des espèces que parce qu'elle lui découvrait en même temps la cause de leurs variations. Partir de Lamarck eût été partir d'un Buffon un peu plus hardi et techniquement perfectionné; Darwin lui-même n'a vraiment cru à la transformation des espèces que lorsqu'il a pu entrevoir la cause de leurs transformations, la Sélection Naturelle, à laquelle Lamarck n'avait pas pensé. La théorie fut virtuellement complète dans son esprit lorsqu'il eut discerné les données essentielles du problème : la lutte pour la vie, les variations spontanées au sein des espèces avec la tendance à la divergence qu'elles entraînent, la transmission héréditaire des variations favorables à la perpétuation de l'espèce, enfin l'analogie entre les effets de la sélection naturelle et ceux de la domestication. Ce dernier trait est déconcertant, car argumenter de la domestication à la Sélection Naturelle est comparer un cas de transformation intentionnelle et dirigée à ceux où la cause de l'opération est inconnue. Que les éleveurs mettent à profit certaines variations spontanées et les favorisent pour obtenir une nouvelle variété, c'est un fait et c'est même un fait a murder) immutable. Heaven forfend me from Lamarck's nonsense of a ' tendency to progression ', ' adaptations to the slow willing of animal ', etc... But the conclusions I am led to are not widely different from his; though the means of change are wholly so. I think I have found out (here is presumption !) the simple way by which species become exquisitely adapted to various ends. • Lettre à Hooker, 1844, in Autobiography ..., éd. cit., ch. X, p. 184. - Ce texte est inépuisable : 1 ° pas de « tendance au progrès », ce qui distingue Darwin de la lignée progressiste Lamarck, Spencer, Bergson, etc.; 2° même contresens de Darwin sur ' volonté ' chez Lamarck que Darwin repro­ chera justement à d'autres d'avoir commis sur ' sélection ' dans sa propre doctrine; 3° la nouveauté de sa doctrine n'est pas dans la mutabilité des espèces mais dans l'explication du comment de leurs mutations; 4° le raffinement de l'adaptation des espèces et de leurs variations à leurs fins.

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intelligible. Dans l'élevage, il y a un sélectionneur conscient opérant un choix intentionnel dont l'obtention d'une nouvelle variété est la fin, the end. C'est le triomphe de la finalité. Au contraire, la Sélection Naturelle ne comporte pas de sélectionneur. On a assez reproché l'expression à Darwin, sans vraie justification pensait-il, mais il n'y a jamais complètement renoncé, parce qu'elle répondait à un besoin de son esprit 4• On a voulu définir une position scientifique pure du problème en montrant que l'analogie des deux sélections, la naturelle et l'artificielle, n'en est pas une donnée essentielle. Pour raisonner ainsi, l'historien doit substituer un problème scien­ tifique idéal à celui que se posait réellement Darwin, et comment être sûr de ne pas laisser soi-même de côté une de ses données nécessaires ? Pour expliquer complètement la formation d'espèces nouvelles à partir de variations spon­ tanées devenues héréditaires, il fallait encore expliquer l'ortho­ genese, c'est-à-dire montrer pourquoi, ou comment, certaines de ces variations s'ordonnent selon une série linéaire, pour aboutir finalement à des organes nouveaux. Darwin n'a voulu ni se contenter du hasard ni invoquer la seule finalité pour expliquer ce phénomène remarquable, qui est au centre du problème. Il ne disposait pour en parler que d'un seul cas analogue, celui de la domestication par les horticulteurs et 4. Dire que l'analogie entre sélection naturelle et sélection artificielle, ou domestication, n'occupe dans le darwinisme qu'une place secondaire, serait aller contre les déclarations réitérées de Darwin lui-même. II a toujours tenu cette idée pour l'une des plus fécondes qu'il ait eues et attribué pour cause aux erreurs des autres le fait qu'ils ne l'aient pas eue : « A propos de livres sur ce sujet (la mutabilité des espèces) je n'en connais pas de systématiques, sauf celui de Lamarck qui est de la véritable camelote (rubbish), mais on en a beaucoup écrit du point de vue de l'immutabilité des espèces, tels que ceux de Lyell, Pritchard, etc... Agassiz a donné l'argumentation la plus forte en faveur de l'immutabilité. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a écrit quelques bons essais qui penchent en faveur de la mutabilité dans les Suites à Buffon intitulées Zoologie générale... Je crois que toutes ces vues absurdes viennent de ce qu'à ma connaissance, on n'a pas abordé le sujet par la variation en régime de domestication, et faute d'avoir étudié tout ce que l'on sait au sujet de la domestication. • Lettre à J. Hooker, cf. dans Autobiography, éd. cit., p. 184. Pour les remarques qui suivent, voir Appendice II, sur la sélection artificielle quasi « inconsciente ».

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éleveurs. Or, ceux-ci choisissent avec intelligence, parfois avec une sorte de génie, ils sélectionnent, et parler de Sélection Naturelle est ne rien dire si ce n'est pas suggérer que tout se passe dans la nature comme si on y voyait à l'œuvre un sélectionneur dont on sait pourtant qu'il n'existe pas. La notion n'est extra-scientifique que si on néglige le fait auquel elle répond. Nous avons vu Darwin assurer qu'il avait lu Malthus pour se distraire (for amusement), mais que cette lecture l'avait trouvé bien préparé à apprécier la doctrine de la lutte pour l'existence. Déjà persuadé de la mutabilité des espèces, il vit aussitôt dans la lutte pour survivre un moyen d'expliquer qu'une autosélection fût possible sans sélectionneur pour y procéder. Dans sa Descente de l'homme 5, Darwin renvoie le lecteur au mémorable essai Sur le principe de la population en tant qu'il intéresse l'amélioration future de la société, par le Rév. T. Malthus. Qu'y a-t-il trouvé d'intéressant ? 5. T. Malthus, On the Principle of Population, as it Affects the Future Improvement of Society, London, 1836, vol. I, pp. 6 et 517. Darwin citait alors Malthus d'après la sixième édition de l'ouvrage, elle-même une réimpression de la cinquième édition, revue, publiée en 1817. - La référence de la Descente de l'homme à Malthus se trouve, 1, 2, éd. cit., p. 275. - Sur le problème de la relation Darwin/Malthus, voir C. Limoges, op. cit., pp. 77-81. Malthus a rendu vivante, saisissante pour lui, l'image de la lutte pour la vie; il lui a donné un choc intellectuel; le cahier de notes de Darwin parle même d'une phrase de Malthus comme de sa cause : • Le peuplement est croissance en raison géométrique en un temps BEAUCOUP PLUS COURT que 25 ans; pourtant, jusqu'à une phrase de Malthus, personne n'a clairement perçu le grand obstacle qui le retarde chez les hommes. • C. Limoges, op. cit., p. 78, note 3. A quoi il ajoute : • Ce passage de Malthus a été identifié par Sir Gavin de Beer dans la sixième édition de !'Essay, I, p. 6 : • It may safely be pronounced, therefore, that the population, when unchecked, goes on doubling itself every twenty live years, or increase in a geometrical ratio. » - Darwin avait déjà rencontré chez de Candolle une notion semblable ( « ...toutes les plantes d'un pays, toutes celles d'un lieu donné sont dans un état de guerre les unes relativement aux autres... •, etc., texte dans C. Limoges, op. cit., p. 65), mais, pour quelque raison que ce soit, Darwin dit que c'est celui de Malthus qui l'a frappé. Peut-être son esprit n'était-il pas encore mûr pour le message de de Candolle quand il le lut, ou peut-être simplement ce message l'atteignait-il plus directement en anglais qu'en français, avec lequel, comme avec l'allemand, il ne fut jamais à son aise. A vrai dire, on ne sait pas.

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La prem1ere édition de l'essai date de 1798. Son auteur, le Révérend Malthus, appartenait donc au clergé et se présentait comme tel. Lui-même un excellent homme, sans doute même un honnête chrétien, il n'aimait pas les pauvres. Ce n'est pas lui qui eût écrit le célèbre sermon de Bossuet Sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Eglise. Certains de ses contempo­ rains s'étonnaient de ses sentiments : « Curé, lui dit un jour William Cobbett, j'ai détesté bien des gens dans ma vie, mais jamais personne autant que vous. » 6 Ce n'était pas un homme détestable, c'était simplement un homme avec une théorie, savoir, que les pauvres ne devraient pas exister et, s'ils existent, qu'ils n'ont pas droit à ce qu'on les assiste. Peut-être avait-il le tort de s'exprimer comme si les pauvres eux-mêmes y pouvaient quelque chose; sa consolation était qu'en les confiant dès leur naissance aux crèches paroissiales, on résolvait en partie le problème, puisqu'il en mourait 99 % au cours de la première année. Malthus ne le niait pas, mais cette manière de supprimer les futurs pauvres lui semblait coûteuse. La cause immédiate du mal était la Loi sur les pauvres (Poor Law). Le détail de cette loi ne nous concerne pas, il suffira de savoir que les taxes imposées aux non-pauvres pour venir en aide aux pauvres avaient atteint un niveau tel que les contribuables en étaient exaspérés. Les asiles paroissiaux exigés par la loi étaient natu­ rellement à la charge du clergé et l'on ne se tromperait peut-être pas beaucoup en pensant que la réaction personnelle de Malthus contre l'existence des pauvres et la nécessité de les secourir ne lui est pas venue à l'esprit bien qu'il fût membre du clergé, mais plutôt parce qu'il l'était. Si l'existence des pauvres est préjudiciable au futur bien-être de la société, ce qu'on fait pour leur venir en aide, bien que 6. Le texte anglais dit : parson; on eût dit, au XVIII• siècle : curé. « Parson •, William Cobbett addressed him contemptuously, « I have, during my life, detested many men, but never any one as much as you •. Cité par G. Himmelfarb, Introduction à son édition de T. Malthus, On Population, Random House, The Modern Library, New York, 1960, p. XXVI.

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sans doute humainement inévitable, finit par nuire à la commu­ nauté. Malthus ne dit pas qu'il ne faille pas nourrir les pauvres, il maintient seulement qu'ils n'ont pas droit à être nourris et, vraie ou non, sa proposition ne rend pas le même son que le message de l'Evangile. La démonstration en est extrêmement simple. Elle repose sur deux postulats et un fait. Les postulats sont que : 1 ° La nourriture est nécessaire à l'existence de l'homme; 2° La passion entre les sexes est nécessaire et va rester à peu près dans sa présente condition. Le fait est que « le pouvoir qu'a l'homme de peupler la terre est indéfiniment plus grand que celui qu'a la terre de produire la subsistance de l'homme ». En méditant sur ce fait, Malthus alla jusqu'à en proposer une formule mathématique : « La population, si rien ne vient la limiter, croît en proportion géométrique, et les moyens de subsister, pour l'homme, en raison arithmétique. » 1 Il est difficile de dire si Malthus prenait sa formule mathé­ matique tout à fait au sérieux, du moins était-elle dans son esprit une manière frappante d'exprimer cette vérité incon­ testable que, laissées au jeu naturel des forces en présence, les populations croissent plus vite que leurs moyens de subsistance. De toute manière, il en inférait que la loi sur les pauvres devrait être abolie, parce que toute loi de ce genre ne fait que perpétuer et multiplier les maux auxquels elle veut porter remède. Les mesures prises au titre de ces lois travaillent contre la nature, dont la loi est simplement que des gens pour lesquels il n'y a pas de nourriture n'ont pas droit d'exister. De là sa conclusion, logiquement correcte mais inattendue de la part d'un homme