Ce que voir veut dire: Essai sur la perception 978-2204094085

Voir, entendre, toucher, ce n’est pas simplement avoir des sensations. La perception nous donne à voir, entendre, touche

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Ce que voir veut dire: Essai sur la perception
 978-2204094085

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CE QUE VOIR VEUT DIRE

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DU MEˆ ME AUTEUR

Le Proble`me de la me´taphysique, Bruxelles, Ousia, 2001. Introduction a` la me´thode phe´nome´nologique, Bruxelles, De BoeckUniversite´, 2001. Objet et signification : Mate´riaux phe´nome´nologiques pour la the´orie du jugement, Paris, Vrin, 2003. The´orie de la connaissance du point de vue phe´nome´nologique, Gene` ve-Lie` ge, Droz-Bibliothe` que de la faculte´ de philosophie et lettres, 2006.

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DENIS SERON

CE QUE VOIR VEUT DIRE Essai sur la perception

Passages ´ DITIONS DU CERF LES E www.editionsducerf.fr PARIS

2012

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Imprime´ en France ’ Les E´ditions du Cerf, 2012 www.editionsducerf.fr (29, boulevard La Tour-Maubourg 75340 Paris Cedex 07)

ISBN 978-2-204-09408-5 ISSN 0298-9972

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INTRODUCTION

Cet ouvrage pre´sente une se´rie de re´flexions dont le the` me ge´ne´ral est l’intentionnalite´ de l’expe´rience. Mon ambition est d’abord la clarification conceptuelle d’un certain nombre de proble` mes qui me paraissent plus fondamentaux. Je n’aborderai qu’accidentellement les proble` mes e´ piste´ mologiques comme la justification empirique, et m’arreˆ terai au seuil de proble` mes plus spe´ciaux comme ceux relatifs aux couleurs, a` la constitution de l’espace tridimensionnel, au jugement d’expe´rience, etc. Je poursuis trois objectifs principaux, auxquels le de´coupage en chapitres se conformera pour l’essentiel. Le premier est de jeter les bases d’une the´orie dualiste de la perception. Le terme doit eˆ tre compris en un sens spe´ cial qui ne se rattache qu’indirectement aux de´bats contemporains sur le naturalisme (voir infra, p. 24 s.). Par opposition au point de vue de´fendu par les gestaltistes de la deuxie` me ge´ne´ration et, plus re´ cemment, dans de nombreux travaux en sciences cognitives, l’enjeu est de maintenir et de clarifier, s’agissant de l’expe´rience perceptuelle, une dualite´ irre´ductible de la passivite´ et de l’activite´. Ce qui m’ame` nera a` faire jouer un roˆ le central au proble` me, tre` s controverse´ a` l’heure actuelle, de l’attention perceptuelle. J’expliquerai les grandes lignes de ce dualisme phe´nome´nal un peu plus loin. Ensuite, le pre´ sent ouvrage se veut aussi une tentative de reformulation du proble` me de l’analyse de l’expe´rience. Il s’agira de re´e´valuer, en tenant compte d’un grand nombre d’objections, en particulier gestaltistes, la le´ gitimite´ d’une approche analytique en philosophie de l’esprit, puis d’envisager la possibilite´ d’une analyse d’un style nouveau. On pre´ suppose, ici, que ce proble` me n’est pas seulement un proble` me de psychologie ge´ ne´ rale ou de philosophie de la

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psychologie, bien qu’il ait peut-eˆ tre e´te´ pose´ en psychologie de fac¸ on plus claire que partout ailleurs. Paralle` lement, j’essayerai de de´ terminer a` quelles conditions il est possible de mettre en œuvre une analyse du contenu intentionnel distincte de l’analyse psychologique, et quelles conse´ quences the´ oriques et me´ thodologiques il convient de tirer de cette ide´e. Enfin, j’esquisserai une solution d’ensemble au proble` me du rapport entre le perceptuel et le conceptuel, qui a fait l’objet d’une litte´ rature abondante au cours des quatre dernie` res de´ cennies. Ce proble` me sera aborde´ dans une optique tre` s ge´ne´rale et seulement comme un cas particulier du proble` me de l’intentionnalite´ perceptuelle. La question est de savoir de quelle nature sont les contenus perceptuels, si l’objectivation perceptuelle est fondamentalement de nature conceptuelle ou s’il y a un sens, au contraire, a` envisager la possibilite´ d’un « voir non conceptuel ». Je pre´senterai quelques arguments plaidant pour une position assez proche de celle de Fred Dretske. Le point de vue phe´nome´nologique. La plupart des recherches qui suivent sont de nature phe´nome´nologique. Je ne tiens pas spe´cialement a` ce terme, qui de´ signe souvent en philosophie quelque chose d’assez ne´buleux, mais je n’en vois pas d’autre aussi ade´quat pour de´crire la taˆ che qui nous attend. Le sens ou` je l’emploie est assez e´ loigne´ de l’usage courant pour ne´ cessiter quelques e´ claircissements pre´alables. On parle aujourd’hui de phe´nome´ nologie principalement en deux sens diffe´ rents, qui me paraissent l’un comme l’autre inacceptables. La premie` re acception est historique, la seconde plus the´orique. Selon le premier sens, le terme « phe´ nome´ nologie » de´ signe un courant de pense´ e regroupant une grande varie´ te´ de conceptions, philosophiques ou autres, dont le point commun est qu’elles se revendiquent de la pense´e d’Edmund Husserl. Sous cet angle, la phe´nome´ nologie est une cate´ gorie historique plus ou moins commode, quoique force´ ment impre´ cise, en vue de classer des auteurs ou des doctrines par opposition a` d’autres courants, en prenant pour discrimen, la plupart du

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temps, le fait qu’un auteur se soit lui-meˆ me rattache´ plus ou moins explicitement, a` un degre´ ou a` un autre, avec une dose variable d’esprit critique et d’intelligence philosophique, a` un suppose´ courant d’origine husserlienne. Dans sa seconde acception, usuelle en philosophie de l’esprit, la phe´ nome´ nologie est la the´ orie de la conscience phe´ nome´ nale. Cette de´ finition est solidaire d’une certaine conception de l’esprit. L’ide´ e est qu’on peut isoler dans l’e´ tat intentionnel d’un coˆ te´ une partie repre´ sentationnelle, intentionnelle, par laquelle je vois l’objet x, et de l’autre une partie phe´ nome´ nale identifiable comme « l’effet que c¸ a fait de voir x ». On suppose alors que les « aspects qualitatifs » qui composent la partie phe´ nome´ nale sont des proprie´ te´ s uniques en leur genre des e´tats de conscience, qui se distinguent – du moins d’apre` s la version forte de la the´ orie des qualia – par le fait qu’ils sont prive´s, intrinse` ques, ineffables, imme´ diatement expe´ rimentables 1. Sur cette base, la principale difficulte´ consiste a` de´cider si une the´ orie de la conscience phe´nome´ nale, une phe´ nome´ nologie, est possible. Car la subjectivite´ des qualia semble exclure la possibilite´ d’une the´ orie, par principe objective. Dire que les aspects qualitatifs sont essentiellement prive´ s, intrinse` ques et ineffables, cela ne revient-il pas a` dire qu’ils se de´ robent a` toute the´orisation ? De nombreux philosophes sont sceptiques sur ce point, estimant que seule la partie repre´ sentationnelle est rigoureusement the´ orisable, dans le cadre d’une the´ orie fonctionnaliste ou physicaliste de l’intentionnalite´ . D’autres, au contraire, estiment qu’une phe´ nome´ nologie est possible a` la condition de rede´ finir la conscience phe´nome´ nale. Les tentatives les plus connues en ce sens sont la « phe´ nome´ nologie objective » projete´ e par Nagel et l’« he´ te´ rophe´ nome´ nologie » de Dennett 2. La premie` re acception du terme « phe´nome´nologie » peut eˆ tre mise de coˆ te´ sans scrupules particuliers. Si notre intention n’est pas, du moins prioritairement, de contribuer a` l’histoire de la philosophie, il faut par ailleurs se rendre a` l’e´vidence 1. Voir D. DENNETT, « Quining Qualia », p. 384-385. Pour ne pas alourdir inutilement les notes de bas de page, je n’y indique que l’auteur et le titre. Le lecteur trouvera les re´ fe´rences comple` tes dans la bibliographie a` la fin de l’ouvrage. Sauf indication contraire, je traduis les citations. 2. Th. NAGEL, « What is it like to be a bat ? », p. 449-450. D. DENNETT, Consciousness Explained.

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qu’associer a` ce concept de phe´ nome´ nologie un re´ el contenu the´ orique est une taˆ che aussi difficile qu’inutile. Car cette cate´ gorie se distingue par le fait qu’elle est vaste et peu contraignante. Comme tout le monde s’accorde sur le fait que la phe´ nome´ nologie ainsi comprise ne s’identifie pas a` une « e´ cole husserlienne » comparable a` l’e´ cole carte´ sienne ou a` l’e´cole thomiste, la filiation husserlienne est ge´ ne´ralement comprise en un sens si large et si inconsistant qu’on peut meˆ me douter de sa re´ alite´ historique. Il semble peu satisfaisant de conside´rer que le fait de se revendiquer d’un courant de´termine´ issu de Husserl suffit pour rattacher un auteur a` un courant de´ termine´ issu de Husserl. Non seulement le legs husserlien a rec¸ u de multiples interpre´ tations diffe´ rentes, souvent mutuellement exclusives, mais il a aussi fait l’objet de critiques profondes chez la plupart de ses le´ gataires qu’on rattache usuellement au courant phe´ nome´ nologique. Si le label « phe´ nome´ nologie » indique la pre´sence d’une filiation husserlienne assume´e et historiquement identifiable, alors on a toutes les raisons de douter qu’il y ait un sens intelligible a` l’appliquer au re´ alisme gestaltiste de Merleau-Ponty, a` l’ontologie existentielle de Sartre ou a` celle, d’inspiration ne´okantienne, de Heidegger. En outre, cette manie` re de voir a l’inconve´ nient d’exclure des auteurs qui, bien que plus proches de la phe´ nome´ nologie husserlienne, ne s’en seraient pas re´clame´ s explicitement. Sans doute, on peut entretenir l’espoir que la cate´ gorisation historique refle` te des convergences et des divergences de nature philosophique. Mais cet espoir est-il justifie´ ? Le ve´ ritable proble` me est peut-eˆ tre que le contenu the´ orique de l’ide´ e de phe´ nome´ nologie fait luimeˆ me de´ faut et que, dans un grand nombre de cas, la recherche d’un de´ nominateur commun de nature the´orique est une taˆ che impossible, voire absurde. Il ne me paraıˆt pas davantage souhaitable de reprendre a` notre compte, du moins telle quelle, la de´ finition usuelle de la phe´nome´ nologie comme the´ orie de la conscience phe´nome´ nale. J’estime qu’elle doit eˆ tre rejete´ e non pas simplement parce qu’une nouvelle de´finition serait pre´ fe´ rable en vue des objectifs poursuivis dans le pre´ sent ouvrage, mais aussi, plus fondamentalement, parce qu’elle repose sur une certaine distinction qui de´ termine en profondeur la conception habituelle des qualia et qui, sous sa forme la plus courante, ne me semble

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pas conforme aux faits descriptifs. Il n’entre pas dans mon intention d’approfondir cette question, qui est au centre d’une abondante litte´rature en philosophie de l’esprit. Je me limiterai a` quelques remarques suffisamment pre´ cises pour faire comprendre ou` je veux en venir. La raison principale pour laquelle la conception usuelle des qualia me paraˆıt errone´e est que la manie` re dont on conc¸ oit usuellement la distinction entre l’intentionnalite´ de l’expe´ rience et ses aspects qualitatifs me paraˆıt errone´e. Le raisonnement a` la base de cette distinction est ge´ ne´ralement le suivant 1. Conside´ rons ces deux actes psychiques : je crois qu’il y a un stylo bleu sur la table, je vois le stylo bleu sur la table. 1. Les deux actes, fait-on remarquer, ont un contenu intentionnel sinon identique, du moins tre` s semblable : ce que je crois, c’est pre´cise´ ment ce que je vois. 2. Or, il semble aller de soi qu’a` coˆ te´ de cet e´le´ment commun, la perception renferme aussi quelque chose qui n’est pas dans la croyance, a` savoir justement des aspects qualitatifs. 3. D’ou` l’on conclut que la perception doit pre´senter un versant intentionnel et un versant qualitatif, dont il reste e´ ventuellement a` de´cider si l’un n’est pas re´ductible a` l’autre. Mais le raisonnement est discutable. En fait, la pre´misse (1) me semble reposer sur un pre´juge´ errone´ et, en conse´ quence, devoir eˆ tre rejete´ e. Ce pre´juge´ est que le contenu intentionnel de la perception est conceptuel, ou du moins quelque chose de style conceptuel, par conse´quent tre` s semblable a` celui de la croyance. Je ne nie pas qu’il y a la plupart du temps quelque chose de conceptuel dans le contenu intentionnel de la perception. Mais je pense que cette composante conceptuelle est moins importante qu’on ne le croit ge´ne´ralement, qu’elle est peuteˆ tre inessentielle et que, dans tous les cas, la pre´ sence de composantes conceptuelles ne justifie en aucun sens l’affirmation que le contenu intentionnel de la croyance est tre` s semblable, voire identique a` celui de la perception. En termes plus clairs, il me paraˆıt plus correct d’inclure les aspects qualitatifs dans le contenu intentionnel de la perception au meˆme titre que ses composantes conceptuelles. Ce qui a pour effet de de´placer et de re´e´valuer a` la baisse la distinction entre inten1. Voir N. MANSON, « Contemporary naturalism and the concept of consciousness », p. 298-299.

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tionnalite´ et conscience phe´nome´nale. La distinction ne se situe plus entre des composantes intentionnelles-conceptuelles et des composantes qualitatives de l’expe´rience, mais entre des composantes conceptuelles et des composantes qualitatives du contenu intentionnel de l’expe´ rience. Un enjeu plus spe´cifique mais central des recherches qui suivent sera d’e´tablir l’appartenance des aspects qualitatifs (hyle´ tiques) de l’expe´rience a` son contenu intentionnel, sans pour autant retomber dans les apories de la the´orie du noe` me perceptuel de Gurwitsch. Ainsi, le point de vue adopte´ ici se pre´sentera comme une via media entre cette dernie` re et le conceptualisme frege´en. Le point de vue des qualia est selon moi errone´ parce qu’il donne une image trompeuse de ce qu’est un e´tat conscient. L’ide´ e ge´ ne´rale qui sous-tend les remarques ci-dessus est qu’il n’y a aucun sens a` parler d’aspects qualitatifs non intentionnels ou pre´intentionnels qui formeraient une partie inde´pendante de la vie psychique. Il n’existe pas d’aspects qualitatifs en dec¸ a` de la dualite´ de l’intentio et de l’intentum, et la distinction entre le sentir et le senti n’est pas une construction analogique consistant a` projeter la structure de l’intentionnalite´ a` un niveau d’ou` elle est en re´ alite´ absente. Je qualifie par commodite´ ce point de vue de dualisme phe´nome´ nologique, pour l’opposer au monisme phe´ nome´nologique des gestaltistes de la deuxie` me ge´ ne´ ration. Il signifie, basiquement, que la vie de la conscience est essentiellement et irre´ductiblement intentionnelle et qu’il n’y a de sens a` parler de qualia qu’a` la condition de voir en eux non pas des re´alite´ s inde´pendantes, mais des abstracta issus d’une analyse qui, en de´finitive, se re´ ve` le eˆ tre une « quasi-analyse » en un sens proche de la quasi-analyse carnapienne. C’est seulement en ce sens tre` s limite´ – et assez e´loigne´ de la conception usuelle des qualia – qu’on peut continuer a` opposer, dans l’e´tat conscient, une partie repre´sentationnelle et une partie phe´nome´nale. Il y a un deuxie` me motif pour lequel les concepts de quale et de conscience phe´ nome´nale dans leur acception courante me paraissent inutilisables. Ces concepts peuvent aussi eˆ tre compris en un sens plus proprement e´ piste´ mologique. Ce qu’on appelle un quale n’est alors rien d’autre que le re´ sidu cense´ subsister de l’expe´ rience, de l’esprit, apre` s qu’on a fait abstraction de tout ce dont on peut faire des the´ ories « objec-

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tives ». Aussi le concept de quale joue-t-il un roˆ le central dans les de´bats sur le naturalisme et sur le proble` me esprit-corps. La conscience phe´ nome´ nale comprise en ce sens est un proble` me pour les philosophes de l’esprit parce que leur question est de savoir si tout dans l’expe´ rience, dans l’esprit, est e´ piste´ mologiquement objectif. Or il n’est pas suˆ r que cette question soit philosophiquement relevante. Assure´ ment, la question de savoir si une the´ orie (e´ piste´ mologiquement objective) de ce qui est (ontologiquement) subjectif est d’une importance cruciale en philosophie, mais je ne crois pas qu’elle doive eˆ tre pose´ e comme une question portant sur ce qui est irre´ ductiblement (ontologiquement) subjectif dans l’expe´ rience, dans l’esprit. En fait, tout est (ontologiquement) subjectif dans l’esprit, bien que nous puissions peut-eˆ tre en avoir des the´ ories (e´ piste´ mologiquement objectives). Ce point de vue paraıˆtra sans doute tre` s de´ cevant a` ceux qui voient dans la conscience phe´ nome´nale comprise au sens cidessus l’un des proble` mes majeurs de la philosophie, mais il est selon moi plus re´ sistant. Essayons de formuler les choses plus pre´cise´ ment. Que veut-on dire au juste quand on juge proble´ matique le caracte` re subjectif de la conscience phe´nome´ nale ? On a en vue, ici, l’objectivite´ au sens e´ piste´ mologique – le fait que les the´ ories scientifiques pre´ tendent a` eˆ tre valides pour tout un chacun, a` affirmer des faits dont tout un chacun peut avoir l’expe´ rience, etc. Seulement, le proble` me est que la caracte´ risation de la conscience phe´ nome´ nale comme subjective ne semble pas se situer sur le meˆ me plan. Ce que nous voulons dire en la caracte´ risant ainsi, c’est que les phe´nome` nes existent sur un mode spe´ cial, qu’ils existent « a` la premie` re personne », qu’ils sont, a` la diffe´rence des objets physiques, de´pendants d’une conscience individuelle qui est seule a` e´ prouver « l’effet que c¸ a fait ». Le mot « subjectif » est compris en un sens plutoˆ t ontologique, dont il n’y a, a priori, aucune raison de supposer qu’il est lie´ conceptuellement a` son sens e´piste´mologique. Au contraire, tout porte a` croire que la subjectivite´ au sens e´ piste´mologique n’implique pas la subjectivite´ au sens ontologique et que la subjectivite´ au sens ontologique n’implique pas la subjectivite´ au sens e´ piste´ mologique. Je peux ainsi parler de la re´alite´ (ontologiquement) objective de manie` re (e´ piste´ mologiquement) subjective, comme quand je dis que l’eau du bain est trop chaude ou

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que la tarte aux pommes est de´licieuse. Pourquoi n’en irait-il pas de meˆ me, de` s lors, en sens inverse ? Pourquoi ne serait-il pas possible de parler des qualia (ontologiquement) subjectifs de manie` re objective ? Le fait que le ve´cu est par principe impartageable ne signifie pas force´ment qu’il est incommunicable ou ineffable. S’il m’est assure´ment impossible de vivre les ve´cus d’autrui, cela n’entraˆıne pas l’impossibilite´ de parler avec ve´rite´ a` autrui de mes ve´cus et des siens propres. C’est a` tort, semble-t-il, qu’on conside` re que tout ce qui est prive´est ne´cessairement en dec¸ a` de toute ve´ritable the´orie. On peut meˆ me franchir un pas de plus et dire que le caracte` re prive´ de la conscience n’implique pas davantage son caracte` re subjectif. Il suffit d’e´voquer la possibilite´ d’une connaissance objective de la conscience phe´nome´nale a` travers ses manifestations physiques. Comme le faisait remarquer Dennett contre le behaviorisme, les trous noirs et les ge` nes font l’objet de the´ories scientifiques sans eˆ tre pour autant observables, et rien n’empeˆ che de penser qu’il en va de meˆ me avec les e´ve´nements mentaux 1. Plus encore, on peut penser qu’une bonne part de la psychologie expe´rimentale – celle dont la pre´tention est phe´nome´nologique, comme dans la Gestalttheorie – e´quivaut a` une connaissance objective de donne´ es subjectives et impartageables. Que signifie demander a` un sujet de rapporter ce qu’il a vu, ressenti, etc., sinon justement lui demander de communiquer ce a` quoi il a seul acce` s ? Wilhelm Wundt, de´ja` , ne voyait pas les choses autrement, quand il assimilait l’expe´rimentation de laboratoire, en psychologie, a` une introspection indirecte 2. Ces remarques rejoignent en partie un argument de John Searle 3. En affirmant que toute science est objective et que l’ide´ e d’une science du subjectif est donc contradictoire, avance cet auteur, on commet en re´ alite´ une confusion entre deux sens diffe´ rents des mots « subjectif » et « objectif », comprenant ceux-ci tantoˆ t au sens ontologique, tantoˆ t au sens 1. Voir D. FISETTE et P. POIRIER, Philosophie de l’esprit. E´tat des lieux, p. 254 et 256 s., et D. DENNETT, Consciousness Explained, p. 71. 2. Voir W. WUNDT, « Selbstbeobachtung und innere Wahrnehmung ». Voir, dans le meˆ me sens, K. LEWIN, « Das Problem der Willensmessung und das Grundgesetz der Assoziation, I », p. 193-194. 3. Voir J. SEARLE, « How to study consciousness scientifically », p. 22-23 et 43-44, et Mind, Language and Society, p. 43-45.

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Introduction

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e´ piste´ mologique. Un phe´ nome` ne est, par de´finition, quelque chose qui existe sur le mode de l’existence subjective, c’est-a` dire quelque chose dont l’existence est de´pendante de celle d’une conscience individuelle. Toutefois, cette subjectivite´ au sens ontologique n’implique pas qu’une science du phe´ nome` ne serait aussi subjective au sens e´ piste´ mologique et donc – puisqu’une science est par de´ finition objective – qu’elle serait quelque chose de contradictoire. Pour le dire simplement, le fait que l’apparence subjective est inconciliable avec la science n’implique pas l’impossibilite´ d’une science de l’apparence subjective. Une science de l’apparence n’est pas ne´ cessairement une science-apparence. En le croyant, on passe errone´ ment d’un sens ontologique a` un sens e´ piste´mologique du mot « apparence ». Par exemple, l’affirmation que la fleur m’apparaıˆt rouge n’est certes pas e´ quivalente a` l’affirmation que la fleur est re´ ellement, objectivement rouge. Ne´anmoins, elle est e´ quivalente a` l’affirmation que la fleur m’apparaıˆ t re´ellement, objectivement comme e´tant rouge. Le caracte` re subjectif, simplement apparaissant du rouge de la fleur n’implique pas le caracte` re subjectif de l’apparaıˆ trerouge de la fleur, dont il reste possible d’avoir des connaissances objectives. Si Louis m’affirme que la fleur lui apparaıˆ t rouge, je dispose par la` d’une justification tre` s faible pour affirmer que la fleur est re´ ellement rouge. En revanche, la meˆ me affirmation sera une justification beaucoup plus forte pour affirmer que la fleur apparaıˆ t re´ ellement a` Louis comme e´ tant rouge. En re´sume´, il me semble qu’on commet une grave confusion quand on oppose le caracte` re subjectif de la conscience phe´nome´ nale – le fait qu’elle n’est pas une re´alite´ du meˆ me type que la re´alite´ objective, physique – au caracte` re objectif des the´ories scientifiques. Cette confusion, qui est omnipre´sente dans les de´ bats re´cents autour de la « phe´nome´nologie naturalise´e », est a` l’origine de nombreux contresens qui n’ont re´ussi qu’a` obscurcir encore ces proble` mes en laissant croire, par exemple, que la question de la possibilite´ d’une the´orie exacte de la conscience, e´piste´mologiquement comparable a` la mathe´matique ou a` la physique galile´enne, e´tait e´quivalente a` la question de la possibilite´ d’une naturalisation de la conscience. La question de la possibilite´ et de la nature d’une the´ orie de la subjectivite´ reste une question cruciale et, dans

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une large mesure, ouverte, mais elle est inde´pendante de la question de la subjectivite´ au sens ontologique, par exemple qualitative. L’attitude la plus saine, sur ce point, me paraˆıt eˆ tre de nier, comme Dennett, que les qualia soient des proprie´te´ s « spe´ciales » de l’esprit et de conside´rer que le vrai proble` me est plutoˆ t e´ piste´ mologique : sur quel type de connaissance pouvons-nous compter s’agissant de la subjectivite´ ? En re´alite´, le contenu intentionnel de l’expe´rience n’est pas moins (ontologiquement) subjectif que ses aspects qualitatifs, bien que la the´orisation doive probablement suivre de part et d’autre des chemins diffe´rents. La phe´ nome´ nologie que j’ai en vue est a` la fois plus modeste et moins one´ reuse the´ oriquement. Par opposition aux deux acceptions ci-dessus, je comprends le terme au sens large – usuel dans la psychologie de la fin du XIXe et du de´ but du XXe sie` cle – d’une discipline philosophique ou psychologique spe´ ciale dont la phe´ nome´ nologie husserlienne repre´ sente un de´veloppement particulier a` coˆ te´ des phe´ nome´ nologies de Mach et de Stumpf, de la psychologie gestaltiste, de certaines recherches psychologiques de Brentano, de Hering et d’autres notamment en the´orie des couleurs. Il convient ainsi d’en exclure, par exemple, maintes conceptions me´ taphysiques qu’on qualifie couramment de phe´ nome´ nologiques en raison d’influences husserliennes directes ou indirectes, ainsi que plusieurs e´ crits de Husserl dans les domaines de la psychologie, de la logique et de l’ontologie formelle. En revanche, de nombreux travaux sur les qualia peuvent eˆ tre rattache´ s a` la phe´ nome´ nologie comprise en notre sens, meˆ me s’ils reposent selon moi sur des bases contestables. La manie` re la plus naturelle de pre´senter la phe´ nome´ nologie en ce sens large est de dire qu’elle re´pond a` un besoin de description purement phe´nome´nale. La phe´nome´nologie de´ crit les phe´ nome` nes « pour eux-meˆ mes », at face value, comme de « simples phe´nome` nes », par opposition au point de vue re´aliste de l’attitude quotidienne. D’un coˆ te´, l’expe´rience quotidienne nous donne le monde comme un ensemble de choses permanentes, identiques sous une multiplicite´ d’apparences ; de l’autre, le point de vue phe´nome´nologique s’inte´resse, en mettant entre parenthe` ses tout le reste, aux apparences phe´nome´nales et a` la manie` re dont elles se

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Introduction

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structurent pour former des unite´s objectives. En ce sens tre` s large, une bonne de´finition pourrait eˆ tre celle du gestaltiste Wolfgang Ko¨ hler lorsqu’il s’appropriait, en 1934, le titre de phe´nome´nologie ainsi que le slogan « aux choses meˆ mes ! » de Husserl : Attendez un moment, semble dire Husserl, avant d’essayer d’expliquer. Regarder attentivement une chose avant de commencer a` la cacher derrie` re un voile d’ide´es routinie` res sur l’apprentissage et l’e´volution. Essayer d’avoir une vue comple` te de ce que vous avez l’intention d’expliquer. Sinon vous pouvez faire entie` rement fausse route. Cependant, comme nous avons tous tendance a` eˆ tre entraıˆ ne´s par des habitudes de pense´e naturalistes et que, de cette manie` re, la base ultime de la me´ ditation philosophique se meˆ le d’hypothe` ses douteuses, regarder les choses meˆ mes est un art difficile, que nous avons a` de´velopper avant toute chose. C’est cet art que Husserl appelle la phe´nome´ nologie 1.

Naturellement, l’ide´e d’une the´orie des « simples phe´nome` nes » ne dit pas grand-chose, aussi longtemps qu’on ne s’accorde pas sur ce qu’est un phe´ nome` ne. Elle soule` ve ainsi de nombreuses questions pre´alables. Par exemple, la description phe´nome´nologique re´clame-t-elle un passage a` l’attitude re´flexive – ou bien les phe´nome` nes se donnent-ils d’emble´e dans l’expe´rience imme´diate ? Le phe´nome` ne est-il ce qui m’apparaıˆ t passivement dans l’attitude quotidienne et a` quoi j’impose secondairement, par une interpre´tation active, un sens objectif ? Ou bien est-il, a` l’inverse, ce qui m’apparaıˆt secondairement dans la re´flexion sur mes ve´cus ? Mais alors les ve´cus, par exemple la perception par opposition au perc¸ u, l’imagination par opposition a` l’imagine´, etc., sont-ils euxmeˆ mes des phe´nome` nes ?, etc. La modestie me´ thodologique et l’orientation empiriste pourraient eˆ tre de bons principes directeurs pour une telle phe´nome´ nologie 2. D’une part, je ne vois pas comment on pourrait entreprendre une description phe´ nome´ nale sans 1. W. KO¨ HLER, The Place of Value in a World of Facts, p. 46. 2. Parmi les tentatives re´ centes en ce sens, voir par exemple la « phe´nome´ nologie minimaliste » de Dominique JANICAUD (La Phe´nome´nologie e´clate´e) et la « phe´nome´ nologie autrichienne » de Robin ROLLINGER (Austrian Phenomenology : Brentano, Husserl, Meinong, and Others on Mind and Object, p. 1-27).

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adhe´ rer a` une forme ou a` une autre d’empirisme, fuˆ t-elle a` comprendre en un sens tre` s large. J’expliquerai plus loin pourquoi la notion suppose´ ment anti-empiriste d’expe´ rience transcendantale, caracte´ ristique de l’ide´alisme transcendantal de Husserl et largement exploite´ e par ses he´ritiers, me paraıˆt a` coˆ te´ de la question. D’autre part, il vaut mieux se limiter, au moins en un premier temps, a` un concept de phe´ nome´nologie qui n’engage qu’un nombre minimal de de´cisions the´ oriques et qui ne pre´ de´ termine pas excessivement les re´ sultats descriptifs. Pour ce motif et pour d’autres que je mentionnerai brie` vement un peu plus loin, j’adopte ici un concept de phe´ nome´ nologie assez proche de celui de Brentano, qui est plus simple et moins exigeant the´ oriquement que celui de Husserl. Je commencerai par en tracer les grandes lignes puis e´nume´rerai quelques points de divergence. Le terme « phe´nome´nologie » figure dans le titre d’un cours de Brentano de 1888-1889 consacre´ a` la me´thode descriptive en psychologie 1. Il importe peu ici que Brentano ait toujours pre´fe´re´ les appellations de « psychologie descriptive » et, apre` s 1890, de « psychognosie ». L’essentiel est que le cours de´finit expresse´ment la psychologie descriptive comme une the´orie des phe´nome`nes ou, plus pre´ cise´ment, comme une « description analytique des phe´nome`nes ». Cette caracte´risation exprime trois prescriptions distinctes. D’abord, la me´thode de la psychologie descriptive doit eˆ tre l’analyse. La taˆ che est de de´composer l’objet psychique en ses parties et de clarifier les relations structurelles unissant ces parties entre elles et au tout auquel elles appartiennent. Ensuite, la psychologie doit eˆ tre descriptive au sens ou` elle doit s’enraciner dans l’expe´rience, c’est-a` -dire se rapporter, dit Brentano, a` « nos faits d’expe´rience imme´diate ou, ce qui revient au meˆ me, aux objets que nous saisissons dans notre perception ». Enfin, les objets de la psychologie descriptive sont les phe´nome` nes, qui se de´finissent par le fait qu’ils sont des objets de perception interne. C’est pourquoi la phe´nome´nologie descriptive et la psychologie descriptive sont une seule et meˆ me discipline, qu’on de´signera par la seconde expression si on veut mettre l’accent sur le fait qu’il s’agit de phe´nome` nes psychiques. 1. F. BRENTANO, Deskriptive Psychologie, p. 129-133.

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La de´ finition de Brentano s’inscrit dans une conception de´termine´ e de la phe´nome´ nalite´, qui n’est pas celle retenue ici 1. Il de´ fend l’ide´ e que les seuls phe´ nome` nes re´ els, existant « en soi », sont les phe´nome` nes psychiques, qui se de´finissent, d’apre` s la Psychologie du point de vue empirique, par leur caracte` re intentionnel. Toute re´alite´ phe´nome´nale « pre´sente une relation intentionnelle, une relation a` un objet immanent ». Ce qui implique que tous les phe´nome` nes sont par de´finition des objets de perception interne. Cependant, Brentano conside` re aussi que les seules perceptions proprement dites sont les perceptions internes. D’ou` il conclut que le qualificatif « interne » est superflu et que les phe´nome` nes se de´finissent plus simplement comme des objets de perception. L’unique re´alite´ phe´nome´nale est celle des phe´nome` nes psychiques, qui n’existent cependant qu’avec leur corre´ lat intentionnel « irre´el ». En de´pit de la the´orie de l’intentionnalite´ qui l’en e´loigne dans une large mesure, la conception de Brentano pre´sente donc certaines similitudes avec la the´orie des qualia. D’un coˆ te´ comme de l’autre, le phe´nome` ne est conc¸ u non pas comme l’objet d’une re´flexion secondaire, mais comme ce qui m’apparaˆıt dans l’expe´rience imme´diate, celle-ci e´tant, fondamentalement, la perception de mes propres phe´nome` nes psychiques avec leur contenu irre´ el. De la` l’ide´ e, parfois de´fendue, que la position de Brentano s’apparente au phe´nome´nalisme et au re´alisme indirect de Kant 2. Le mode` le brentanien de la conscience phe´ nome´ nale repose sur une certaine conception de la perception interne et de l’introspection. En opposition a` l’ide´ e – de´ fendue, par exemple, par Husserl – d’une introspection de nature perceptuelle, Brentano estimait que le travail du psychologue consiste a` se reme´ morer (re´ flexivement) les donne´ es de l’expe´ rience irre´ fle´chie, laquelle est, comme telle, l’unique mate´ riau empirique de la psychologie descriptive. Bref, les objets 1. Pour la suite, voir ibid., p. 130-131. 2. Par exemple, E. PACHERIE, Naturaliser l’intentionnalite´. Essai de philosophie de la psychologie, p. 13, et J. BOUVERESSE, Langage, perception et re´alite´, t. 2, p. 8-9. Naturellement, ces rapprochements ne sont vrais que jusqu’a` un certain point. D’une part, la the´orie de l’intentionnalite´ oblige a` nuancer fortement le rapprochement avec le phe´ nome´ nalisme. D’autre part, la psychologie de Brentano n’est « re´ aliste » qu’en ce qui concerne les phe´nome` nes psychiques, ce qui l’e´loigne beaucoup du re´ alisme au sens usuel.

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de la re´flexion psychologique font un avec ceux de l’expe´rience irre´ fle´chie et ils sont, en ce sens, des phe´ nome` nes psychiques. J’opterai dans la suite pour une position sensiblement diffe´ rente, qui pre´serve la distinction entre expe´rience irre´fle´ chie et expe´rience re´ flexive. Bien que je sois tout a` fait dispose´ a` appeler phe´nome`nes les seules re´alite´ s « internes », je ne crois pas que le qualificatif « interne » soit superflu quand on de´ finit les phe´nome` nes comme des objets de perception interne. L’expe´ rience re´ flexive ne me paraˆıt pas la seule forme d’expe´ rience, comme le pensait Brentano dans une perspective empiriste he´ rite´ e de Locke, mais seulement une certaine espe` ce d’expe´ rience re´sultant d’une modification secondaire de notre regard, qui est primairement tourne´ vers le monde objectif. Cette divergence mise a` part, la de´finition de la phe´nome´nologie comme une « description analytique des phe´nome` nes » peut eˆ tre conserve´ e pour l’essentiel. On retiendra alors que la phe´nome´ nologie est une the´orie de la conscience prise avec son contenu intentionnel, qu’elle est une the´orie empirique, qu’elle tire son mate´riau empirique de l’expe´rience re´ flexive, que sa me´thode est l’analyse. Il est suffisant, pour le moment, que tous ces points soient compris en un sens vague. Par ailleurs, le fait que cette de´finition se re´fe` re a` une discipline plutoˆ t qu’a` une doctrine et qu’elle soit the´ oriquement la moins couˆ teuse possible n’empeˆ che pas, dans mon esprit, qu’elle soit conditionne´e par un certain nombre de pre´suppose´ s de nature the´ orique. On pre´ suppose ainsi que l’expe´rience re´ flexive est possible et qu’on peut en tirer des connaissances. De meˆ me, la caracte´risation de la phe´nome´nologie comme une the´orie de la conscience prise avec son contenu intentionnel est indissociable de prises de position the´ oriques en particulier sur le rapport entre la conscience et l’intentionnalite´ et sur le mode` le intentionnaliste de la conscience. Qu’est-ce qu’un phe´nome` ne ? E´ videmment, la de´finition de la phe´ nome´ nologie comme « description analytique des phe´nome` nes » reste incomple` te aussi longtemps qu’on ne s’accorde pas sur ce qu’est un

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phe´nome` ne. La conception intentionnaliste du phe´ nome` ne retenue ici peut eˆ tre ramene´e aux trois propositions suivantes : 1) les phe´nome` nes sont des objets de l’expe´ rience re´flexive et d’elle seule ; 2) l’intentionnalite´ n’est pas essentiellement conceptuelle, mais elle de´ termine toute conscience ; 3) le contenu intentionnel est une partie de´ pendante de l’acte psychique. L’ide´ e d’une the´ orie empirique des phe´ nome` nes nous confronte a` la question de savoir si les phe´ nome` nes sont homoge` nes aux re´ alite´ s physiques, c’est-a` -dire s’ils forment une re´alite´ ultime unique qui serait suffisante pour constituer des re´ alite´ s physiques complexes. J’ai de´ veloppe´ ailleurs 1 et de´taillerai encore dans la suite cette question, qui est assez caracte´ ristique du courant empiriste de la fin du XIXe et de la premie` re moitie´ du XXe sie` cle. Mon opinion est que le donne´ phe´nome´ nal n’est pas l’affaire d’une « expe´ rience imme´ diate », primaire et naı¨ve, mais qu’il apparaıˆ t seulement dans l’attitude re´ flexive, donc secondairement et a` la faveur d’une modification de type spe´ cial. Cette premie` re proposition, caracte´ ristique de la phe´ nome´ nologie de style husserlien, affirme que l’objectivite´ physique – ou, plus largement, « transcendante » – n’est pas le re´sultat d’ope´rations interpre´tatives a` meˆ me un donne´ phe´nome´nal originellement pre´intentionnel, qui ne serait par soi ni physique ni psychique, ou qui serait indistinctement physique et psychique, mais que l’expe´rience est toujours et d’emble´e intentionnelle. Ce qui implique inversement que le pur phe´nome` ne, la simple apparition inde´ pendamment de tout contenu objectif, de toute existence transcendante, ne peut eˆ tre imme´diatement donne´ dans l’attitude irre´fle´chie, mais qu’il doit re´ sulter d’ope´rations re´flexives secondaires. Partant, l’he´ te´roge´ne´ ite´ du phe´nome` ne et de l’objectivite´ transcendante signifie que l’un et l’autre correspondent a` des orientations intentionnelles oppose´ es : on ne rencontre pas de phe´ nome` nes dans l’attitude naı¨ve, ni de choses physiques dans l’attitude re´flexive phe´ nome´nologique. Voyons de plus pre` s ce que nous entendons par phe´nome`ne. La proposition (1) pose que le phe´ nome` ne, par exemple le rouge et le vert simplement tels qu’ils m’apparaissent, n’est 1. Voir The´orie de la connaissance du point de vue phe´nome´nologique, § 4.

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pas le donne´ de mon « expe´rience imme´diate », mais le corre´lat d’actes de la re´flexion. Cela ne signifie pas, on l’a vu, que le rouge et le vert phe´nome´naux seraient des entite´s psychiques au sens ou` le sont la sensation du rouge et la sensation du vert. Nous exprimons alors cette importante diffe´rence en disant qu’ils appartiennent au contenu intentionnel de l’acte psychique, par opposition a` son contenu re´el ou psycho-re´el que forment ses parties psychiques re´elles e´tudie´ es en psychologie 1. C’est un tel contenu intentionnel, a` savoir l’intentum qui n’appartient ni a` l’acte lui-meˆ me, ni a` son objet, que de´ signe le terme husserlien de noe`me. Ainsi comprise, la the` se – typiquement husserlienne – a e´ te´ formule´ e par Føllesdal dans un article ce´ le` bre de 1969 : « Les noe` mes sont connus par une re´flexion spe´ciale, la re´flexion phe´nome´nologique 2. » Cette proposition n’est pas la simple ne´gation de la proposition suivant laquelle le phe´ nome` ne serait le donne´ de mon expe´ rience imme´ diate, mais le terme « re´ flexion » pre´ sente pour nous une connotation internaliste qui devra eˆ tre de´taille´ e ulte´rieurement : le sens est en quelque sorte du coˆ te´ du psychique, sans eˆ tre pour autant un objet psychique proprement dit. Tous ces e´ le´ments convergent vers l’ide´e d’une irre´ ductibilite´ de la description phe´ nome´ nale aux points de vue psychologique et physicaliste. C’est cette double he´te´roge´ ne´ite´ qu’on exprime en disant que le rouge et le vert phe´ nome´ naux sont intentionnels et internes (ou immanents). Ces deux qualificatifs ont le sens simplement ne´gatif de ce qui n’est pas le ve´cu re´el de la psychologie, d’une part, de ce qui n’existe pas extra mentem, d’autre part. Mais faut-il pour autant voir dans la sphe` re phe´ nome´ nale quelque chose comme un « troisie` me royaume », he´ te´ roge` ne aussi bien au monde objectif qu’au ve´ cu re´el de la psychologie ? Les analyses ulte´rieures tendront a` montrer que cette conception « frege´ enne » des contenus intentionnels n’est correcte que jusqu’a` un certain point, et meˆ me qu’elle occulte un aspect important du proble` me. 1. En vue d’e´viter les confusions, en particulier avec la re´ alite´ physique, je me servirai du ne´ ologisme « psycho-re´ el » pour traduire l’adjectif allemand reell au sens husserlien. 2. D. FØLLESDAL, « Husserl’s Notion of Noema », p. 685, p. 78 de la version remanie´ e de 1982 dans H. DREYFUS (e´ d.), Husserl, Intentionality, and Cognitive Science.

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Les propositions (2) et (3), qu’on pourrait qualifier d’antifrege´ ennes, sont directement lie´ es a` la premie` re. D’abord, nous assumons que tout acte concret complet, c’est-a` -dire toute totalite´ psychique existant par soi, est repre´sentationnel, c’est-a` -dire posse` de un contenu intentionnel. Au sens de Brentano, on appelle usuellement intentionnalite´ cette proprie´te´ suppose´ ment essentielle de tout acte psychique, et the`se de l’intentionnalite´ la proposition suivant laquelle toute conscience est intentionnelle, c’est-a` -dire posse` de un contenu intentionnel 1. La the` se prescrit que tout objet psychique (tout ve´ cu au sens le plus ge´ ne´ral) est soit un acte total pourvu d’un contenu intentionnel, soit une partie inse´parable d’un tel acte. Formule´ e autrement, elle signifie que la plus petite partie concre` te d’un tout psychique pre´ sente encore la dualite´ d’une intentio et de son intentum, ou encore que l’acte n’est se´ parable de son contenu intentionnel qu’au prix d’une abstraction. Une telle prise de position a pour effet de faire co¨ıncider en grande partie les proble` mes de l’intentionnalite´ et de la conscience phe´nome´nale. Elle implique en particulier que l’intentionnalite´, loin de se limiter aux actes psychiques de niveau supe´ rieur comme les croyances, les de´ sirs, etc., s’e´tend aux couches les plus basses de la vie psychique. La repre´ sentation ne s’oppose pas au donne´ phe´nome´ nal comme l’intentionnalite´ a` son mate´ riau pre´intentionnel, mais toute vie psychique est d’emble´e intentionnelle. Ce qui entraˆıne, a` plus forte raison, que toute intentionnalite´n’est pas conceptuelle. Seulement, cette ide´e n’est probablement qu’un aspect de la question. D’apre` s la proposition (3), ce n’est pas seulement que le ve´ cu soit inse´ parable de son contenu intentionnel, mais c’est aussi, inversement, que le contenu intentionnel est inse´parable du ve´ cu. Les deux propositions mises ensemble de´bouchent donc sur l’ide´e d’une inse´parabilite´ bilate´rale du ve´ cu et du contenu intentionnel. Il est suffisant, pour le moment, de caracte´ riser la vise´ e intentionnelle et son contenu intentionnel – la « noe` se » et son « noe` me » – comme des parties inse´parables de l’acte psychique concret. Dans la mesure ou` 1. J’e´vite l’expression « the` se repre´sentationnelle » parce que la the` se de Brentano est plus ge´ ne´rale que la « the` se repre´sentationnelle » de Dretske, dont elle est seulement une partie a` coˆ te´ de la clause fonctionnaliste (voir F. DRETSKE, Naturalizing the Mind, p. 1).

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l’on pose, d’autre part, que tout acte psychique concret posse` de ne´ cessairement une telle vise´ e intentionnelle avec son contenu intentionnel, cela entraˆıne que les deux sont inse´ parables l’un de l’autre a` l’inte´ rieur d’un meˆ me acte psychique concret. Ces caracte´risations joueront un roˆ le important dans les recherches suivantes, dont un enjeu central sera justement de mettre en e´ vidence une irre´ ductible pluralite´ de la description phe´nome´nale elle-meˆ me. Si nous nous demandons a` nouveau ce qu’est un phe´ nome` ne, nous pouvons d’abord nous limiter au contenu intentionnel de l’acte et nous fixer pour taˆ che, sous le titre de description phe´nome´ nale, la description de ce qui apparaıˆ t a` la conscience simplement en tant qu’il apparaıˆt, etc. Mais il ne faut pas perdre de vue que ces contenus ne sont pas des objets existant par soi. Si le contenu intentionnel de la repre´sentation « le Pe` re Noe¨ l » est bien quelque chose, au moins au sens minimal ou` je peux e´noncer a` son sujet des propositions affirmatives vraies comme , c’est seulement pour autant que toute son existence se re´duit a` celle d’un acte psychique existant in concreto. Bien que le Pe` re Noe¨ l n’existe ni en moi ni ailleurs et que ma phantasie ne le fasse exister en aucun sens, pas meˆ me au sens ou` il existerait en moi, il y a bien un sens a` attribuer une existence au contenu intentionnel « le Pe` re Noe¨ l » et a` conside´rer qu’il est quelque chose dont je peux parler avec ve´ rite´ . Cela signifie que ce que de´signe l’expression « du Pe` re Noe¨ l », a` savoir une certaine proprie´te´ commune a` plusieurs actes effectifs ou simplement possibles, se re´alise et existe dans tel ou tel acte, par exemple dans cette phantasie du Pe` re Noe¨ l existant concre` tement. La description phe´nome´nale limite´e aux contenus intentionnels est donc « abstraite » au sens ou` elle ne porte pas sur des objets concrets, mais sur des parties abstraites d’objets concrets. C’est cela qu’on veut dire, en de´finitive, quand on de´clare que le contenu intentionnel est connu par la re´flexion. Formule´e autrement, la proposition (1) dit que si le contenu intentionnel « le Pe` re Noe¨ l » peut eˆ tre de´crit avec ve´rite´, c’est seulement en tant que proprie´te´ « du Pe` re Noe¨ l » d’un acte intentionnel existant in concreto.

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Cette manie` re de voir a une importante conse´quence, qui tend a` corroborer la proposition (2). Si le contenu intentionnel n’inte´resse la description phe´nome´nale qu’a` titre de proprie´ te´ d’un acte, alors on peut se demander ce qu’il advient des autres proprie´te´s de l’acte, a` savoir des proprie´te´s psycho-re´elles affectant l’intentio (intensite´, qualite´, situation dans le temps, etc.). De´ciderons-nous de laisser le contenu psycho-re´el en entier au psychologue, ne conservant que le contenu intentionnel de` s lors seul qualifie´ de phe´nome` ne ? Mais une telle conception nous rame` nerait, semble-t-il, a` des habitudes de pense´ e que les propositions ci-dessus visaient justement a` e´carter d’emble´ e. Nous aurions, d’un coˆ te´, un mate´riau phe´nome´nal pre´objectif e´tudie´ en phe´nome´nologie et, de l’autre, des activite´s objectivantes ou des « fonctions » e´ tudie´es en psychologie. A` l’oppose´, affirmer, comme on l’a fait, le caracte` re abstrait de la description des contenus intentionnels, cela doit aussi nous conduire a` affirmer le caracte` re abstrait de la description psychologique des contenus psycho-re´ els, et donc la ne´ cessite´ d’une science unique de la conscience dont le domaine se composerait de tous les contenus de conscience, c’est-a` -dire des actes concrets avec toutes leurs parties et proprie´ te´ s psycho-re´elles et intentionnelles. Le dualisme phe´nome´ nologique. La question de la perception est depuis toujours une voie royale de la philosophie de la psychologie. Elle nous confronte, plus directement qu’aucune autre, a` de nombreuses questions parmi les plus fondamentales de la philosophie de l’esprit et de la me´ thodologie psychologique. L’une de ces questions est celle du monisme et du dualisme en psychologie, qui oriente en profondeur le devenir de la psychologie et de la philosophie de l’esprit depuis au moins un sie` cle et demi. Sous sa forme classique, elle est de savoir quel type de relation unit les phe´nome` nes psychiques aux re´ alite´ s physiologiques qui les accompagnent, par exemple les sensations aux stimulations nerveuses correspondantes. Les re´ponses sont nombreuses et elles forment un spectre assez complexe pour n’eˆ tre que partiellement explicable au moyen

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des notions de monisme et de dualisme. Les progre` s de la psychologie et de la philosophie, spe´ cialement l’apparition des ordinateurs et l’ave` nement des sciences cognitives, ont en outre modifie´ fondamentalement les termes meˆ mes du proble` me. Ne´ anmoins, il est significatif que la plupart des solutions propose´ es depuis les premie` res discussions autour de la loi de Weber-Fechner sont d’orientation moniste. C’est le cas des re´ centes sciences cognitives comme c’e´tait de´ ja` le cas de la psychologie ne´ okantienne, de la psychologie naturaliste de la deuxie` me moitie´ du XIXe sie` cle, de la the´orie de la connaissance de Russell et du behaviorisme. Naturellement, la pre´ ponde´ rance historique du monisme n’empeˆ che pas que l’alternative soit encore pertinente en psychologie et en philosophie de l’esprit. Je ferai ici quelques propositions en vue d’une the´ orie dualiste de la perception, m’inscrivant a` l’inte´ rieur d’une tradition relativement marginale dans l’histoire de la psychologie et de la philosophie de l’esprit, dont les repre´sentants les plus notables sont Brentano et Husserl. Ma conviction est que le dualisme est jouable a` la condition d’eˆ tre compris en un sens nouveau, comme un dualisme qui n’est plus, rigoureusement parlant, un dualisme du physique et du psychique. Dans cette perspective, nous emboˆıterons le pas a` certains auteurs souvent qualifie´s de monistes, mais dualistes en notre sens, comme Wilhelm Wundt. Une part importante des de´ veloppements qui suivent visera a` modifier l’usage courant des termes de monisme et de dualisme et d’autres termes directement apparente´s. Sche´ matiquement, l’emploi actuel de ces mots en philosophie de l’esprit est le suivant. D’une part, on appelle dualisme psychophysique la position consistant a` assumer deux types d’objets, physique et psychique. D’autre part, le point de vue moniste n’assume qu’un type d’objet. Il est donc soit un mate´ rialisme, soit un ide´ alisme, selon que l’unique objectivite´ assume´ e est physique ou psychique. On distingue souvent, en outre, un « dualisme des proprie´ te´ s » et un « dualisme substantiel », ou carte´ sien, selon que le psychique et le physique sont tenus pour des proprie´ te´ s re´ ellement diffe´ rentes ou pour des substances re´ ellement diffe´ rentes. Le monisme mate´ rialiste est incontestablement la position la plus re´pandue. L’argument le plus fre´quent en sa faveur est qu’il est le seul point de vue garantissant une approche ve´ ritablement scientifique de la

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vie de l’esprit, par contraste avec l’ide´alisme et le dualisme qui rele` veraient de la spe´culation me´taphysique, voire de la croyance religieuse. On peut penser que cette manie` re de voir est dans une certaine mesure inapproprie´e et qu’elle engendre des confusions qui empeˆ chent de saisir le proble` me ade´ quatement. Outre qu’il est facile d’e´ nume´ rer des positions n’entrant pas dans ce sche´ ma, comme le « monisme neutre » qui n’est ni mate´ rialiste, ni ide´aliste, on peut encore douter que la scientificite´ soit jamais un argument probant en faveur de l’approche mate´ rialiste. D’une part, l’argument n’est probant qu’a` la condition de pre´ supposer que la scientificite´ des sciences naturelles est l’unique scientificite´ possible – ce qui est manifestement une pe´ tition de principe. D’autre part, meˆ me a` supposer que la scientificite´ naturaliste soit l’unique scientificite´ possible, ce monisme e´ piste´ mologique n’impliquerait encore aucun monisme ontologique. Dire que la recherche en psychologie ou en philosophie de l’esprit doit viser a` l’objectivite´ , a` e´ tablir des propositions de manie` re « objective » ou « scientifique », et que cette objectivite´ ne peut eˆ tre obtenue que par les me´ thodes des sciences naturelles, ce n’est pas la meˆ me chose qu’affirmer que la seule re´alite´ , pour le scientifique, est la re´ alite´ objective au sens de ce qui existe objectivement dans le monde physique. Si on le croit, on commet une confusion entre deux significations e´ piste´ mologique et ontologique du mot « objectivite´ ». En re´ alite´ , comme on l’a sugge´ re´ plus haut en partant d’une remarque de Searle, on peut tre` s bien continuer a` envisager la possibilite´ d’une description e´ piste´ mologiquement objective de ce qui est ontologiquement subjectif, par exemple d’un ve´ cu de perception ou d’un sentiment de douleur – tout comme d’ailleurs on peut envisager la possibilite´ d’une description subjective de la re´alite´ objective. Une autre insuffisance de cette manie` re de voir est qu’elle dissimule une distinction plus importante sous une distinction moins importante. Par exemple, on peut opposer le dualisme de Brentano au monisme ide´aliste de Berkeley, en disant que le premier pose une dualite´ psychophysique irre´ ductible la` ou` le second n’affirme d’existence que psychique. Mais cette opposition ne semble pas la plus significative. Elle occulte pour une grande part le sens de l’intentionalisme de Brentano

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et de Husserl, qu’en re´ alite´ on peut a` la fois assimiler et opposer au monisme psychologique comme au dualisme psychophysique. S’il y a un sens a` rapprocher cet intentionnalisme du monisme ide´ aliste, pour autant qu’il n’engage d’existence que psychique, il y a aussi un sens a` l’opposer a` tout monisme ide´ aliste dans la mesure ou` la the´orie de l’intentionnalite´ signifie justement qu’on ne peut se limiter, en philosophie et en psychologie, a` l’analyse psycho-re´ elle de la vie psychique, et qu’il faut y ajouter, dans les termes de Brentano, des phe´nome` nes physiques « irre´els ». La repre´sentation n’est pas plus re´ ductible au repre´senter que le monde n’est ma repre´ sentation et qu’il ne se compose de sense-data. La the´ orie de l’intentionnalite´ pre´ conise l’introduction de moments psychiques irre´els, de contenus intentionnels irre´ductibles aux contenus psycho-re´ els du ve´cu. Or, cette prise de position de´bouche sur un dualisme compatible avec l’ide´alisme. Il nous met en pre´sence d’un dualisme qui n’est plus un dualisme du psychique et du physique, mais un dualisme du psycho-re´el et de l’intentionnel a` l’inte´ rieur d’un monisme du psychique. En revanche, si l’on s’en tient a` l’opposition entre le monisme (psychique, physique ou neutre) et le dualisme psychophysique, ou entre le monisme ide´ aliste et le monisme mate´ rialiste, on manque ce qui fait l’inte´ reˆ t et l’originalite´ du dualisme intentionnaliste de Brentano et de Husserl, a` savoir, pre´cise´ment, son opposition au monisme psycho-re´el. Ces remarques nous acheminent vers une compre´ hension nouvelle de la question du dualisme en psychologie et en philosophie de l’esprit. En anticipant quelque peu sur les de´veloppements a` venir, on peut dire qu’une innovation inestimable attache´ e a` l’intentionnalisme brentanien et husserlien est d’avoir surmonte´ l’alternative entre deux positions e´ galement apore´ tiques, le monisme de l’analyse psycho-re´elle et le dualisme traditionnel du psychique et du physique, en reformulant celui-ci en un sens nouveau. La distinction subjectifobjectif est de´ sormais inde´ pendante de la distinction psychique-physique, elle est comprise phe´ nome´ nologiquement comme une distinction entre contenus psycho-re´ els et contenus intentionnels. Ce qui nous rame` ne, par-dela` la question psychophysique stricto sensu, a` une certaine dualite´ psychologique dont les avatars historiques sont nombreux et

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diversifie´ s : dualite´ carte´ sienne du sens et de la volonte´ , dualite´ kantienne de la sensibilite´ et de l’entendement, dualite´ wundtienne de l’association et de l’aperception, dualite´ s husserliennes du psycho-re´ el et de l’intentionnel, de la hyle´ et de la morphe´. Pour bien comprendre ce point, il est ne´ cessaire d’introduire une distinction supple´ mentaire entre dualisme ontologique et dualisme phe´ nome´ nologique. Conside´ rons la phe´nome´ nologie husserlienne. La « re´ duction phe´ nome´ nologique » impose un point de vue ontologiquement moniste. Le phe´nome´nologue n’a besoin d’assumer aucune autre existence que celle des composantes psycho-re´ elles de la conscience, a` savoir des donne´ es hyle´ tiques et des intentions qui les animent. La prise en conside´ ration du sens noe´ matique n’y change rien. Le contenu intentionnel n’est en aucun cas un nouvel objet dont le phe´nome´ nologue aurait a` assumer l’existence a` coˆ te´ de la hyle´ et de la morphe´. Rigoureusement parlant, l’acte intentionnel ne contient absolument rien d’autre que ses composantes psycho-re´ elles avec leurs proprie´ te´ s, et c’est toujours en un sens impropre qu’on parle du contenu intentionnel comme d’un objet. Quand j’imagine Pe´gase, le contenu intentionnel « Pe´ gase » n’est pas un objet qui existerait dans ma conscience, mais un « pur produit de l’esprit » qui n’existe ni en moi, ni ailleurs. Cependant, s’il y a bien, dans l’ide´e meˆ me de phe´nome´nologie, quelque chose comme un monisme du phe´nome` ne, celuici n’implique pour autant aucun phe´ nome´ nalisme 1. L’inte´ reˆ t de la phe´ nome´ nologie husserlienne est justement qu’elle combine ce monisme avec un dualisme du psycho- re´ el et de l’intentionnel. L’intentionalisme husserlien implique aussi un dualisme phe´nome´nologique d’apre` s lequel les phe´nome` nes – tout ce qui apparaˆıt dans la pure imma- nence re´flexive – se re´partissent en deux classes exclusives et irre´ ductibles l’une a` l’autre. Ce second dualisme n’est pas seulement celui de Husserl. Il est aussi, mutatis mutandis, celui de Brentano, chez qui la distinction psychophysique est avant tout, il faut le rappeler, une distinction entre phe´1. Voir, dans le meˆ me sens, les remarques du gestaltiste W. KO¨ HLER sur la diffe´rence entre phe´nome´nologie et phe´nome´nalisme dans The Place of Value in a World of Facts, p. 105 s.

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nome` nes psychiques et phe´ nome` nes physiques. En re´ alite´ , le dualisme phe´ nome´ nologique ainsi compris est identique a` la the´ orie brentanienne et husserlienne de l’intentionnalite´. La question du monisme ou du dualisme en psychologie et eo ipso la question de l’intentionnalite´ surviennent la` ou` on s’interroge sur les composantes psychiques et donc sur le re´ sultat de l’analyse psychologique. La question est de savoir quel est le terme de l’analyse psychologique, quels sont les e´ le´ ments psychiques ultimes pouvant exister de manie` re absolument inde´ pendante. Soit on re´ pond, comme Brentano et Husserl, que les e´ le´ ments concrets ultimes sont des actes intentionnels, c’est-a` -dire des ve´cus pre´ sentant une dualite´ irre´ ductible du psycho-re´ el et de l’intentionnel, dont la de´composition en parties est de` s lors simplement abstractive ou « quasi-analytique » ; soit on re´ pond que ces e´ le´ ments forment un mate´ riau homoge` ne, pre´ intentionnel, qui est soit sensoriel, soit « neutre », etc. Comme je taˆ cherai de le montrer en de´tail, la dualite´ du contenu psycho-re´el et du contenu intentionnel peut eˆ tre conside´re´e comme un de´rive´ de la dualite´ phe´nome´nologique de l’activite´ et de la passivite´. Cette ide´e re´clame d’importantes pre´cisions et elle ne peut encore eˆ tre e´nonce´e qu’approximativement. Je me bornerai, pour le moment, a` une remarque ge´ne´rale concernant la dualite´ psycho-re´ el/intentionnel et la dualite´ hyle´/morphe´. Bien que la seconde dualite´ comple` te la premie` re, les deux ne co¨ıncident nullement, puisque le sche´ma hyle´ morphique se situe strictement au niveau des composantes psycho-re´ elles de l’acte. Mais ce n’est pas tout. On peut encore combiner les deux oppositions de manie` re a` en obtenir une nouvelle qui se re´ve´lera tre` s utile dans les recherches qui suivent. On peut situer l’opposition entre la hyle´et la corre´lation noe´tico-noe´matique, donc entre d’une part des contenus psycho-re´els d’un certain type et, d’autre part, des contenus intentionnels et des contenus psycho-re´els d’un autre type. Cette nouvelle dualite´ n’oppose plus le psycho-re´el a` l’intentionnel, mais, pour le dire simplement, ce qui est intentionnel dans la conscience a` ce qui ne l’est pas. Or, d’apre` s une conception de´fendue notamment par Husserl, cette dernie` re dualite´ est cense´ e nous mettre en pre´sence de la dualite´ activite´-passivite´ dans la the´orie de la perception.

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A` l’oppose´ du dualisme phe´nome´nologique, on trouve un grand nombre de positions philosophiques qui peuvent eˆ tre rassemble´ es sous le titre de monisme phe´nome´nologique ou de « monisme de l’expe´rience ». Cette orientation est caracte´ristique du phe´nome´nalisme du jeune Carnap et des the´ories de la perception de James, de Natorp et des gestaltistes de la deuxie` me ge´ne´ration. Une de´finition assez ade´quate pourrait eˆ tre celle donne´ e par William James au de´but de son fameux article « La conscience existe-t-elle ? » de 1904 : Ma the` se est que si nous partons de la supposition qu’il n’y a qu’un mate´riau primaire dans le monde, un mate´riau dont tout est compose´, et si nous appelons ce mate´riau « expe´rience pure », alors le connaıˆtre peut facilement eˆ tre explique´ comme e´tant un type particulier de relation dans laquelle peuvent se tenir l’une envers l’autre des portions de l’expe´rience pure 1.

La clef de vouˆ te de ces the´ories est l’ide´e que l’analyse de l’expe´ rience est indistinctement l’analyse du monde objectif et que la structuration du monde dans les sciences objectivantes peut eˆ tre ramene´ e a` la structuration des contenus psychore´els de l’expe´ rience. Autrement dit, ce n’est pas seulement qu’il n’y a ultimement qu’un seul ordre de re´alite´ qui est celui des donne´ es phe´ nome´ nales de l’expe´ rience imme´ diate, mais c’est aussi que les donne´ es phe´ nome´ nales sont essentiellement homoge` nes et que la diffe´ rence entre psychique et physique est seulement secondaire. Ce n’est pas autrement que Paul Natorp de´ finissait son « monisme de l’expe´ rience » en 1888 : Les phe´ nome` nes de la conscience sont totalement identiques aux phe´nome` nes qui rapportent la science a` l’unite´ objective de la nature ; il n’y a aucunement deux se´ ries de phe´ nome` nes donne´ es de fac¸ on inde´ pendante qu’il ne faudrait mettre en relation l’une avec l’autre qu’apre` s coup, mais il n’y a qu’un donne´, qui est conside´re´ 1. W. JAMES, « Does ‘‘consciousness’’ exist ? », p. 170. Sans doute, ce monisme jamesien ne doit pas eˆ tre compris en un sens strictement re´ductionniste. Voir les importantes re´serves de J. McDermott dans son introduction a` The Writings of William James, p. XLIV, qui estime que le texte de 1904 preˆ te a` confusion. C’est sur la base d’une interpre´tation tre` s discutable que James conc¸ oit son monisme de l’expe´ rience en opposition a` la conception de Natorp qu’il juge dualiste.

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de deux manie` res diffe´rentes, d’un coˆ te´ comme simplement apparaissant, c’est-a` -dire comme donne´ dans la conscience, et de l’autre en re´fe´ rence a` l’objet y apparaissant 1.

Notre conception intentionnaliste s’accorde jusqu’a` un certain point avec le monisme de l’expe´ rience. Elle confirme que ce a` quoi j’ai affaire dans l’expe´rience imme´ diate, irre´fle´chie, est en quelque sorte ontologiquement homoge` ne, a` savoir uniforme´ ment « objectif » par opposition a` la conscience, aux actes psychiques et a` leurs parties. La divergence re´side plutoˆ t dans le fait que, pour moi, le donne´ irre´ fle´ chi est qualifiable d’« objectif » pre´cise´ ment par contraste avec le donne´ de l’expe´ rience re´ flexive qui, pour sa part, est structurellement dualiste. Ainsi, il me paraıˆ t inexact d’assimiler le donne´ irre´ fle´chi a` des sensations ou a` d’autres entite´ s qui seraient soit psychiques, soit indistinctement psychophysiques, soit neutres. La conse´ quence est que l’expe´ rience irre´ fle´ chie pre´sente une dualite´ irre´ ductible sitoˆ t que nous re´ fle´ chissons sur elle : elle est dualiste pour nous, mais moniste pour elle-meˆ me. C’est de ce fait qu’on veut rendre compte quand on dit que le dualisme phe´nome´ nologique est compatible avec un monisme ontologique. Cette ide´e suppose alors 1) qu’une expe´ rience re´flexive est possible, 2) que ses objets ne sont pas identiques a` ceux de l’expe´ rience irre´ fle´ chie, 3) que la re´ flexion phe´ nome´ nologique est structurellement dualiste. En ce sens, notre position va de pair avec un re´alisme affirmant que, pour l’expe´rience irre´fle´chie, le donne´ ne pre´ sente aucun des caracte` res distinctifs du « phe´nome´ nal », qu’il pre´ sente d’emble´e un monde permanent, identique intersubjectivement, etc., et qu’il est donc inutile de lui chercher un soubassement phe´ nome´ nal dans l’expe´ rience irre´ fle´chie elle-meˆ me. En revanche, ce re´ alisme est critique au sens ou` il re´clame une fondation dans l’expe´rience re´flexive. Ce que voir veut dire. Comme je l’ai annonce´ d’emble´e, le the` me ge´ne´ral de cet ouvrage est l’intentionnalite´perceptuelle. Ce qui nous inte´resse 1. P. NATORP, Einleitung in die Psychologie nach kritischer Methode, p. 73.

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n’est pas tant l’expe´ rience perceptuelle prise pour elle-meˆ me, mais la manie` re dont elle repre´ sente des objets. Un aspect crucial de la question de l’intentionnalite´ perceptuelle est la distinction entre activite´ et passivite´. D’apre` s la conception traditionnelle, he´rite´e de Kant, l’objectivation de l’expe´rience est un processus actif qui ajoute quelque chose, une unite´ objective, voire un concept, a` des donne´ es sensorielles passives. Comme je l’ai de´ ja` indique´, je ne rejetterai pas fondamentalement cette conception. J’e´mettrai cependant quelques objections de principe contre sa variante kantienne et, a` sa suite, contre sa variante frege´enne ou « descriptiviste » qui est largement re´ pandue a` l’heure actuelle et qui est assez caracte´ ristique de la tradition analytique classique 1. L’enjeu, en un mot, est de contester qu’il y ait une connexion essentielle entre objectivation (par exemple perceptuelle) et conceptualisation. Ce qui nous orientera vers une conception en partie nouvelle du rapport entre percept et concept. Il est usuel de conside´ rer que ce qui est en jeu dans le rapport entre percept et concept est tout aussi bien le rapport entre l’expe´rience et le langage, entre l’intuitif et le symbolique, qui est assure´ ment un autre proble` me central de la the´ orie de la perception. La question est de savoir comment le logos, « le logique » au sens le plus large, peut se constituer a` meˆ me l’expe´ rience, mais aussi comment il est possible d’exprimer l’expe´rience et, ainsi, d’imprimer au monde perc¸ u quelque chose comme une structure logique. Une the` se fondamentale a` la base de la phe´nome´nologie husserlienne est qu’il existe une analogie profonde entre l’activite´ d’objectivation perceptuelle et l’activite´ « logique » par laquelle des propositions sont affirme´es, pense´es, e´nonce´es, etc. Cette analogie peut eˆ tre comprise de plusieurs fac¸ ons diffe´rentes. Elle ne signifie pas ne´cessairement que l’intentionnalite´ perceptuelle serait un cas particulier de l’intentionnalite´ logico-linguistique et que l’acte intentionnel en ge´ne´ral devrait sa structure a` l’acte logico-linguistique. Elle peut aussi vouloir dire, a` l’inverse, que la structure des actes logicolinguistiques est un cas particulier d’une structure plus ge´ne´1. Le mot « descriptivisme » est employe´ ici en un sens plus ge´ ne´ral qu’en philosophie du langage. Le lien entre les deux acceptions sera pre´ cise´ au chapitre III.

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rale qui est celle de l’intentionnalite´. C’est dans cette optique que, dans les Ide´es I, Husserl emploie le terme « sens » pour de´signer le contenu intentionnel de tout acte logique ou non logique, en re´ servant le terme « signification » pour le sens intentionnel des actes logiques. De cette manie` re, la phe´ nome´ nologie transcendantale devenait quelque chose comme une se´ mantique intentionnelle re´ sultant d’une ge´ ne´ ralisation de la se´ mantique linguistique, conforme´ ment au principe suivant lequel, pour reprendre une formule fameuse des Ide´es III, « le noe` me en ge´ ne´ral n’est rien de plus que la ge´ ne´ralisation de l’ide´ e de signification au domaine des actes dans son ensemble 1 ». Cette dernie` re position, de´ fendue de` s la VIe Recherche logique, n’est pas proprement husserlienne. Pour ne citer qu’un exemple, elle est aussi tre` s caracte´ ristique, aujourd’hui, de la philosophie de John Searle, spe´cialement dans sa volonte´ d’e´ laborer une philosophie de l’esprit en ge´ ne´ ralisant certains re´sultats obtenus en philosophie du langage. Cette ambition apparaˆıt clairement de` s la premie` re page de son traite´ sur l’intentionnalite´ de 1983 : « Une pre´ supposition fondamentale qui sous-tend mon approche des proble` mes du langage est que la philosophie du langage est une branche de la philosophie de l’esprit 2. » La question du rapport entre analyse logique ou linguistique et analyse intentionnelle pre´sente plusieurs aspects distincts qu’il est important de traiter se´pare´ment. Elle est en re´alite´ une double question. Il s’agit d’abord de savoir si on a raison d’identifier – dans un sens ou dans un autre, et avec les restrictions qu’on voudra – la signification linguistique au contenu intentionnel de l’acte expressif. Il s’agit ensuite de savoir si le mode` le de la signification linguistique doit eˆ tre ge´ne´ralise´ au contenu intentionnel des actes expressifs comme non expressifs. Husserl a re´pondu affirmativement a` ces deux questions. D’une part, l’ide´e meˆ me d’une « fondation phe´ nome´ nologique de la logique » repose sur l’assimilation de la signification au contenu intentionnel des ve´ cus expressifs. D’autre part, un des enjeux de la VIe Recherche logique est d’annexer toute vie intentionnelle 1. E. HUSSERL, Ideen III, Hua 5, p. 89. 2. J. SEARLE, Intentionality. An Essay in the Philosophy of Mind, p. VII.

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a` la sphe` re « logique » de la signification. Partout ou` il y a intentionnalite´, c’est-a` -dire partout ou` il y a des actes psychiques, cette intentionnalite´ est fondamentalement d’abord une intentionnalite´ « signitive ». De meˆ me que l’expression signifie un certain contenu, une certaine Bedeutung, inde´pendamment du fait qu’elle correspond a` un objet, de meˆ me l’acte psychique vise un certain contenu intentionnel inde´pendamment du fait qu’il a un objet. De meˆ me que l’expression « carre´ rond » a un sens alors meˆ me qu’elle ne de´ note aucun objet, qu’elle est un contresens sans pour autant eˆ tre un non-sens, de meˆ me la « simple pense´e » d’un carre´ rond est intentionnelle alors meˆ me qu’elle n’a pas d’objet. La manie` re dont on re´ pond a` ces deux questions ne peut naturellement qu’avoir des effets de´ cisifs sur toute description phe´nome´ nale des processus perceptuels. Par ce double passage qui nous conduit d’abord de la signification de l’expression au contenu intentionnel de l’acte expressif, ensuite du contenu intentionnel de l’acte expressif au contenu intentionnel de l’acte non expressif, on se donne aussi comme principe directeur, pour de´crire les phe´nome` nes perceptuels, au moins une certaine affinite´ entre les structures linguistiques de l’expression et les structures de l’acte psychique. Cette affinite´ rend la the´ orie husserlienne de la perception particulie` rement proble´matique. Sans doute, on peut admettre sans trop de difficulte´ s la reconduction de la signification de l’expression au contenu intentionnel d’un acte expressif correspondant. C’est du fait d’eˆ tre investi par une activite´ intentionnelle d’un certain type (expressive) qu’un objet physique peut se voir confe´ rer une signification et devenir, par la` , une expression. Ce qui est compris – le sens – n’est pas autre chose que ce qui est signifie´ par l’expression qui est comprise, mais justement je comprends cela meˆ me que signifie l’expression. De meˆ me, je peux exprimer ce que j’affirme en l’e´ nonc¸ ant ou en l’e´crivant sur une feuille de papier, de sorte que c’est bien le meˆme sens qui est exprime´ et affirme´ . Ou bien ce qui est affirme´ n’est pas identique a` ce qui est exprime´ , mais alors l’expression est inade´quate et elle est l’expression ade´quate d’un sens auquel se rapporte un autre acte d’affirmation possible. Toutefois, les constatations de ce genre deviennent paradoxales quand on passe aux actes de la perception sen-

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sible. Que veut-on dire quand on dit d’une perception sensible qu’elle « a un sens » ? Une autre question concerne l’opposition de l’intuitif et du symbolique, du remplissant et du signitif, ainsi que sa pertinence s’agissant de l’intentionnalite´ , en particulier perceptuelle. Elle est de savoir dans quelle mesure et a` quelles conditions cette opposition peut guider la phe´ nome´ nologie de la perception. C’est en ce sens que le mode` le de l’acte psychique de la VIe Recherche logique repose sur une ge´ne´ralisation du mode` le linguistique a` toute vie intentionnelle. Husserl propose de distinguer, dans tout acte psychique, d’une part une intention signitive, dirige´ e vers un contenu de signification, et d’autre part une intention remplissante qui me donne « en personne » ce qui est vise´ dans l’intention signitive. S’il m’est possible de « voir » maintenant l’objet, c’est en raison d’une concordance entre deux intentions par laquelle une vise´ e d’abord vide acquiert secondairement un contenu intuitif. Alors, les contenus des intentions signitive et remplissante sont identifie´ s l’un a` l’autre au moyen d’une synthe` se spe´ ciale. Il naˆıt un nouvel acte d’e´ vidence, dont le corre´ lat est l’identite´ des deux contenus. A` cela, Husserl ajoute deux the` ses fondamentales. 1. D’abord, il e´nonce le principe suivant lequel toute intention remplissante est le remplissement d’une intention signitive. Si on est en pre´sence d’une intention remplissante, alors on a ne´cessairement aussi une intention signitive dont elle est l’intention remplissante : « A` toute intention intuitive, affirme Husserl, appartient – au sens d’une possibilite´ ide´ale – une intention signitive qui s’adapte exactement a` elle d’apre` s la matie` re 1. » Ainsi la sphe` re du remplissement, donc des objets, est en quelque sorte pre´ de´ termine´ e par la sphe` re du sens ; l’ontologique est en quelque sorte pre´ de´termine´ logiquement. Pour reprendre une expression de Jocelyn Benoist, la phe´nome´ nologie husserlienne va de pair avec un « ide´ alisme du sens » affirmant une de´ pendance de l’eˆ tre envers le sens 2. 2. La seconde the` se apporte un important comple´ment a` la premie` re, en stipulant que toute intention signitive n’est pas 1. E. HUSSERL, Logische Untersuchungen, VI, B76. 2. Voir J. BENOIST, Les Limites de l’intentionnalite´. Recherches phe´nome´nologiques et analytiques, chap. XIV.

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remplie. S’il ne peut exister d’intention remplissante sans intention signitive correspondante, il existe en revanche des intentions signitives de´pourvues d’intentions remplissantes. Comme l’affirme clairement Husserl dans la VIe Recherche, « le domaine de la signification embrasse beaucoup plus que celui de l’intuition, c’est-a` -dire que le domaine global des remplissements possibles 1 ». Je peux parler de quelque chose sans le voir, par exemple du centre du soleil ou de Pe´gase, et je peux meˆ me parler de quelque chose qu’il est impossible a priori de voir, par exemple d’un cercle carre´ . Bref, je peux penser quelque chose sans l’intuitionner, mais je ne peux pas intuitionner ce qui est impensable (ce a` quoi on ne peut faire correspondre aucun contenu de signification). Ces observations vont tout a` fait dans le sens de ce qui a e´te´ de´veloppe´ plus haut : tout acte intentionnel n’est pas remplissant, intuitif, mais tout acte intentionnel est signitif, c’esta` -dire caracte´risable sur le mode` le des actes de la sphe` re logico-linguistique. Husserl va approfondir cette dernie` re ide´e en particulier au § 124 des Ide´es I, ou` il va tenter, dans une optique d’ailleurs assez diffe´rente, de l’e´tayer phe´nome´nologiquement. Ici encore, il s’agit d’e´ tendre le mode` le logico-linguistique a` l’ensemble de la vie intentionnelle. Comme le remarque un passage fameux du meˆ me paragraphe, il faut maintenant e´tendre la notion de signification pour qu’elle « s’applique d’une certaine manie` re a` toute la sphe` re noe´ tico-noe´ matique : donc a` tous les actes, qu’ils soient ou non combine´s a` des actes expressifs 2 ». Seulement, Husserl va aussi adopter a` cette fin, pour ainsi dire, la strate´gie inverse. Au lieu de partir des actes expressifs pour ensuite ge´ne´raliser leur structure a` tout acte intentionnel, il va maintenant partir des actes non expressifs et affirmer que tout acte non expressif est potentiellement expressif. Partant, tout acte intentionnel est expressif actuellement ou potentiellement. On aboutit ainsi a` un re´sultat comparable, qui ressemble a` une « logicisation » de la vie intentionnelle en totalite´ . Le proble` me qui inte´ resse maintenant Husserl est l’explicitation des actes non expressifs. Il remarque une proprie´ te´ 1. E. HUSSERL, Logische Untersuchungen, VI, B192. Voir Logische Untersuchungen, I, chap. II. 2. E. HUSSERL, Ideen I, p. 256.

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tre` s ge´ ne´rale de tout acte intentionnel, qu’il formule comme une loi : tout acte intentionnel peut eˆtre explicite´, exprime´(ibid., p. 257). Toute perception peut eˆ tre exprime´e dans un e´nonce´ de perception ; toute croyance peut eˆ tre exprime´e dans un e´nonce´ de croyance, etc. C’est la` une caracte´ristique fondamentale de tout acte intentionnel, d’ou` Husserl tire un principe jouant un roˆ le de´ terminant dans les Ide´es I : « La signification logique est une expression » (ibid.). Husserl raisonne ici dans une perspective tre` s diffe´rente de celle des Recherches logiques. Il ne s’agit plus de subordonner le remplissement intuitif a` la vise´e signitive, l’objet perc¸ u au sens, le perceptuel au logique, mais bien, a` l’inverse, de montrer que la signification n’est rien de plus qu’une couche expressive s’ajoutant a` la couche perceptuelle. On se rapproche donc davantage de la « phe´nome´nologie de la perception » que plusieurs commentateurs ont cru de´celer chez Husserl. Quoi qu’il en soit, cette manie` re de voir a au moins deux conse´quences remarquables. La premie` re est que les actes de la sphe` re logique deviennent en quelque sorte des actes subordonne´s a` la sphe` re perceptuelle. Husserl explique tre` s bien ce fait au § 124, en de´clarant que la sphe` re expressive n’est pas « productive » (ibid., p. 258). Ce qui signifie que la couche expressive n’ajoute rien a` la couche non expressive qu’elle exprime et, en particulier, qu’il y a toujours exactement les meˆ mes the` ses d’existence, avec les meˆ mes modalite´s, dans la couche expressive et dans ce qu’elle exprime. La seconde conse´ quence est que tout acte intentionnel, du simple fait d’eˆ tre exprimable au moyen d’actes logiques, devient par la` un acte renfermant une couche expressive qui est soit actuelle, soit simplement potentielle. Comme l’affirme Husserl au § 117 des Ide´es I, tout acte renferme quelque chose de logique 1, et cela justifie de´ja` qu’on envisage un home´omorphisme ou une communaute´ de structure des actes expressifs et non expressifs. On retrouvera ulte´ rieurement tous ces proble` mes, que les recherches qui suivent permettront d’aborder avec des moyens nouveaux. Il s’agira de mettre a` profit la description 1. E. HUSSERL, Ideen I, p. 244 : « Tout acte, ou tout corre´ lat d’acte, renferme en soi quelque chose de ‘‘logique’’ (ein ‘‘Logisches’’), explicitement ou implicitement. »

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phe´nome´ nale sinon pour trancher, du moins pour reformuler plus ade´ quatement des questions philosophiques tre` s ge´ ne´ rales comme celles qu’on vient de passer en revue. Les re´ flexions ci-dessus appellent momentane´ ment quelques remarques, qui nous serviront de fils conducteurs tout au long du chapitre III. D’abord, l’observation que toute expe´rience est « potentiellement » logique – au sens ou` son contenu peut toujours eˆ tre exprime´ , pense´ propositionnellement, etc. – est certes tre` s importante, mais il ne faut pas la surestimer ni lui faire dire ce qu’elle ne dit pas. Par elle-meˆ me, elle peut tout aussi bien signifier que l’expe´ rience n’est pas du tout (actuellement) logique. En re´ alite´ , on pourrait tout autant conside´ rer que la vraie question ne porte pas sur le caracte` re logicisable de l’expe´ rience, mais qu’elle est de savoir comment des contenus propositionnels peuvent se constituer sur la base de donne´ es sensorielles et d’objectivations attentionnelles dont la structuration n’est pas (actuellement) propositionnelle, mais associative ou gestaltiste. Cette seconde formulation – qui est distinctive des the´ ories empiristes de l’abstraction comme d’un certain nombre de travaux d’orientation gestaltiste – est certes tre` s diffe´ rente, mais elle ne change rien, sur le fond, au caracte` re logicisable de l’expe´rience 1. Ensuite, c’est la question du caracte` re « logique » de l’expe´rience elle-meˆ me qui n’est pas claire. Est-elle vraiment e´quivalente, comme on le suppose ge´ ne´ralement dans les de´bats contemporains sur le voir non conceptuel, a` la question de savoir si le contenu intentionnel de l’expe´rience est propositionnel, c’est-a` -dire (inte´gralement ou partiellement) conceptuel ? Il est courant de conside´ rer que l’expe´ rience est exprimable, connaissable, etc., et donc propositionnelle. 1. Voir, dans le meˆ me sens, les remarques de H. DREYFUS, « Overcoming the Myth of the Mental ». Un bon exemple est l’interpre´tation gestaltiste de la ge´ne´ralite´ conceptuelle de Gelb et Goldstein, telle que la commente Gurwitsch a` la lumie` re de la the´ orie husserlienne de l’ide´ation. Voir A. GURWITSCH, « Gelb-Goldstein’s concept of ‘‘concrete’’ and ‘‘categorial’’ attitude and the phenomenology of ideation », et ID., « Sur la pense´e conceptuelle ». Voir l’excellent panorama de G. T. NULL, « Generalizing abstraction and the judgment of subsumption in Aron Gurwitsch’s version of Husserl’s theory of intentionality », qui accentue le lien avec la critique gurwitschienne de Husserl.

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Mais la conse´ quence est-elle force´ e ? S’il est difficile de contester que l’expe´ rience est exprimable ou connaissable, en revanche l’hypothe` se du caracte` re essentiellement conceptuel de l’expe´ rience est particulie` rement paradoxale. Elle semble reposer sur un mode` le apore´ tique et trop restrictif de l’intentionnalite´ perceptuelle, qui en exclut, par exemple, les nourrissons et les animaux. Ne serait-il pas plus naturel, en de´finitive, de dire que la question de l’intentionnalite´ est inde´ pendante de celle de la propositionalite´ ? Une telle conception nous confronterait assure´ ment a` de nouvelles difficulte´ s, mais elle serait aussi, me semble-t-il, descriptivement plus since` re et plus fe´ conde. Un re´sultat tre` s important de cet ouvrage sera de montrer les insuffisances profondes de la position usuelle consistant a` re´duire le contenu intentionnel de l’expe´rience a` un contenu propositionnel, en rejetant tout le reste du coˆ te´ des myste´rieux « qualia » – voire en niant purement et simplement son existence. Comme je l’ai dit, il y a de bonnes raisons de penser que la notion de quale est supporte´ e par une conception excessivement appauvrissante de l’expe´ rience, dont la base descriptive n’est pas aussi solide qu’on pourrait le croire. Le raisonnement s’apparente souvent a` un cercle : on identifie intentionnalite´ et conceptualite´ en alle´ guant le fait que tout ce qui n’est pas conceptuel dans l’expe´ rience se rame` ne a` des stimuli sensoriels de´ pourvus d’intentionnalite´, mais on ne voit pas que cette dernie` re ide´e elle-meˆ me ne se justifie que par le pre´ juge´ suivant lequel toute intentionnalite´ est conceptuelle. A` l’oppose´, on peut penser que l’alternative – de style kantien – du percept non intentionnel et du concept intentionnel est trompeuse, et qu’il y a un tiers terme possible entre nonintentionnel et propositionnel. Pourquoi la phe´nome´ nologie de la perception de Husserl est insuffisante. Je ne vois aucun inconve´nient a` ce que les recherches suivantes soient typologise´es sous le titre de « phe´nome´nologie de style husserlien », a` condition qu’on entende par la` une communaute´ conceptuelle et me´thodologique au sens tre` s large. Sur le proble` me de la perception comme sur beaucoup d’au-

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tres, le patient travail d’analyse de Husserl a donne´ des re´ sultats de valeur inestimable autant sur le plan de la clarification conceptuelle que sur celui de la me´ thodologie. Pour le reste, le pre´ sent ouvrage ne s’inscrit que tre` s mode´ re´ ment dans le sillage de la phe´ nome´ nologie de la perception de Husserl. Bien que celle-ci semble un point de de´part naturel a` coˆ te´ d’autres travaux comme ceux de Gurwitsch et de MerleauPonty, j’ai duˆ en rejeter ou en corriger en profondeur de nombreux e´ le´ments parmi les plus fondamentaux et apparemment les plus inalie´ nables. Dans la mesure ou` la the´orie de la perception joue assure´ment un roˆ le central dans la phe´ nome´ nologie husserlienne prise dans son ensemble, je conside` re donc que cette dernie` re est e´ galement remise en cause dans cet ouvrage de manie` re significative. On a souvent exage´re´ l’originalite´ du mode` le husserlien de la perception sensible. En de´pit de sa conceptualite´ prolifique, de sa puissante originalite´ dans le de´tail de l’analyse et sur certaines questions comme celle de l’intentionnalite´ perceptuelle, la contribution husserlienne a` l’e´tude de la perception apparaıˆtrait sans doute plus conventionnelle a` un regard plus impartial et mieux informe´ de la litte´rature psychologique contemporaine de Husserl. Pour l’essentiel, ce mode` le repose sur la distinction entre synthe` ses passives et synthe` ses actives, que Husserl interpre` te en un sens mode´re´ et synthe´tique, a` mi-chemin entre l’empirisme humien et l’intellectualisme ne´okantien. Sa position, qui ressemble par exemple beaucoup a` celle de Wilhelm Wundt, consiste a` penser les synthe` ses passives – a` l’exception notable des synthe` ses de la conscience interne du temps – sur le mode` le de l’association par similitude et les synthe` ses actives sur le mode` le de l’activite´ attentionnelle. Meˆ me si on se limite au proble` me de la perception en faisant abstraction de questions plus ge´ne´rales, la phe´nome´nologie husserlienne pre´ sente aussi, me semble-t-il, de se´ rieuses de´ ficiences qui suffisent a` la disqualifier sur de nombreux points. Tantoˆ t des concepts fondamentaux sont reste´ s e´ quivoques et insuffisamment clarifie´ s, tantoˆ t la the´orie elle-meˆ me ne re´siste pas a` l’examen a` la lumie` re de de´veloppements plus re´cents, notamment gestaltistes. Bien que de nombreux re´sultats isole´ s doivent certainement eˆ tre pre´serve´s, ces de´ficiences, a` mon sens, obligent a` recons-

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truire l’e´difice de fond en comble. Ce qui passera, avant toute chose, par une reformulation en profondeur du dualisme activite´-passivite´ , qui devra eˆ tre justifie´ sur des bases en grande partie nouvelles. Avant d’e´ nume´ rer quelques points insuffisamment clarifie´ s chez Husserl, commenc¸ ons par les the` ses qui me paraissent fausses. J’estime ne´ cessaire de rejeter les propositions suivantes, qui sont tre` s caracte´ ristiques de la the´ orie de la perception de Husserl : 1. Si l’on excepte les synthe` ses de la conscience interne du temps, le principe ge´ ne´ ral qui gouverne toutes les synthe` ses passives (associations) est la similitude. 2. Il n’y a pas lieu de distinguer, au niveau hyle´ tique, entre le senti et le sentir, car la hyle´n’est pas intentionnelle. 3. L’attention – l’objectivation – est ne´cessairement positionnelle. 4. Les caracte` res figuraux sont des donne´es qui s’ajoutent a` des donne´ es sensorielles demeurant constantes pour des configurations diffe´ rentes. 5. Les aspects qualitatifs (hyle´tiques) sont, dans tous les sens, distincts du contenu intentionnel. 6. L’expe´ rience perceptuelle est inte´ gralement the´ tique. 7. L’expe´rience perceptuelle est the´tique au moins au sens ou` elle supporte une the` se passive, la « proto-doxa », dont le corre´lat est le « monde de la vie ». 8. Il existe une corre´lation entre les modalite´s doxiques et les modalite´ s ontiques, et tous les cas apparemment re´fractaires s’expliquent par la pre´sence de « modifications ». Je reconnais que toutes ces the` ses n’ont pas e´ te´ de´ fendues par Husserl avec la meˆ me nettete´ ni avec la meˆ me constance, et que la discussion sur leur attribution husserlienne reste possible. L’essentiel est qu’aucune ne re´ siste a` un examen attentif des faits descriptifs. La the` se (1), qui remonte au moins a` Hume, est re´ fute´ e directement par la psychologie gestaltiste. La the` se (2) re´sulte selon moi d’une conception hybride et ambigue¨ de la sensation qui, tout en se voulant antiphe´ nome´ naliste, conserve clandestinement un certain pre´ suppose´ errone´ du phe´ nome´ nalisme. Un re´ sultat important des recherches qui suivent sera de montrer en quel sens la notion de hyle´ est incomple` tement de´ veloppe´e chez Husserl. Je ferai quelques propositions en vue d’en e´ laborer un concept

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plus acceptable, sur la base d’une conception plus fine de l’analyse psychologique et de l’analyse phe´nome´ nologique. A` l’encontre de la the` se (3), de´fendue sous une forme un peu diffe´rente par le psychologue meinongien Witasek, je tenterai d’e´tablir que la question de l’intentionnalite´ et celle de la positionalite´ sont deux questions essentiellement inde´pendantes l’une de l’autre. J’e´noncerai en ce sens une hypothe` se, celle de la ge´ne´ralite´de la positionalite´, qui conduira a` les dissocier principiellement. Bien que je sois fortement redevable sur ce point a` la distinction husserlienne entre matie` re intentionnelle et qualite´ d’acte, a` laquelle j’ai consacre´ une part importante d’un pre´ce´dent ouvrage 1, cette hypothe` se va a` l’encontre de la conception de Husserl et elle repre´sente, me semble-t-il, un e´le´ment nouveau qui pourra eˆ tre exploite´ avec profit dans les de´bats contemporains sur le voir non conceptuel. La the` se (4) a e´te´ attaque´ e par Aron Gurwitsch comme e´tant un cas particulier de l’hypothe` se de constance, dont le rejet forme la base de la the´orie de la perception des gestaltistes de deuxie` me ge´ne´ration. Elle est, a` mon sens, fausse sous sa forme husserlienne, qui est en gros celle d’Ehrenfels, mais je tenterai ici d’en donner une version plus acceptable. La the` se (5) est e´troitement connecte´e a` la the` se (2) et le sort qui doit lui eˆ tre re´serve´ de´pend du point de vue a` adopter sur les donne´es hyle´tiques en ge´ne´ral. Comme je l’ai de´ja` sugge´re´, un enjeu central de cet ouvrage sera d’e´tablir que celles-ci peuvent eˆ tre conside´ re´ es, a` certaines conditions, comme appartenant au contenu intentionnel, sans pour autant eˆ tre assimilables a` des noe` mes perceptuels au sens de Gurwitsch. Je tenterai de montrer que la the` se (6) n’est vraie qu’en un sens limite´ et que son interpre´tation husserlienne ne tient pas la route. Tout en distinguant principiellement l’attention perceptuelle de la position perceptuelle, nous avancerons l’ide´e que la seconde est ne´anmoins conditionne´e par la premie` re au sens ou` le positum est toujours l’ensemble forme´ par la portion attentionne´ e du champ sensible et sa pe´riphe´rie non attentionne´e. Ce qui nous conduira a` rede´finir la positionalite´ perceptuelle en des termes nouveaux et a` abandonner les concepts husserliens de proto-doxa et de « monde de la vie » de´finis dans la the` se (7). De meˆ me, la the` se (8), qui stipule 1. Voir Objet et Signification, 2003.

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une relation d’e´ quivalence entre modalite´ s doxiques (supputatif, dubitatif, etc.) et modalite´s ontiques (possible, douteux, etc.), ne sera pas maintenue sous cette forme, principalement parce que la notion de modification est dans certains cas proble´ matique. A` cela s’ajoutent un certain nombre de points qui demeurent ambigus, impre´ cis ou en tout cas peu clairs dans la phe´ nome´ nologie de la perception de Husserl. Les plus significatifs me paraissent eˆ tre les suivants : 1. Autant que je sache, et sous re´serve que la publication de nouveaux manuscrits ne vienne me donner tort, le traitement re´serve´ par Husserl a` la question de l’analyse psychologique est e´tonnamment embryonnaire et peu explicite, en tout cas sans commune mesure avec les riches travaux que lui ont consacre´ s d’autres e´ le` ves de Brentano tels que Meinong, Stumpf ou Marty. Or cette question reveˆ t une importance fondamentale pour la the´orie de la perception, ou` les phe´nome` nes figuraux semblent a` la fois jouer un roˆ le central et faire obstacle a` l’analyse psychologique. 2. On peut aussi penser que Husserl n’a pas suffisamment distingue´ la question du sens intentionnel de la question du « cate´ gorial », du concept. Sa position est une position e´ quivoque, qui se preˆ te a` toutes sortes de me´prises lourdes de conse´ quences, dont un exemple est l’interpre´ tation conceptualiste du noe` me propose´ e par Føllesdal. Je montrerai ici que, s’il existe bien une connexion ne´ cessaire entre les deux proble` mes, elle n’a aucune implication conceptualiste. 3. Il me semble aussi tre` s souhaitable de rejeter l’opinion, de´ fendue par Husserl apre` s 1907, suivant laquelle l’expe´ rience phe´ nome´ nologique s’oppose a` l’expe´ rience naı¨ ve comme le « transcendantal » a` l’« empirique ». Apre` s bien des tentatives aussi vaines que charitables, j’ai duˆ me rendre a` l’e´vidence qu’il n’existe pas d’expe´rience transcendantale au sens des Me´ditations carte´siennes ni en aucun autre sens, et que rien ne pouvait sortir de discussions mene´ es sur cette base. Le qualificatif « transcendantal » est particulie` rement malheureux et il est a` l’origine d’un grand nombre de de´voiements. Oppose´ a` « empirique », il preˆ te a` confusion en sugge´ rant que l’expe´ rience re´ flexive ne serait pas une expe´rience au sens normal du terme et qu’elle ne le serait qu’au prix d’une analogie fallacieuse avec l’expe´ rience du monde objectif.

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L’opposition ouvre ainsi la voie aux de´bordements spe´culatifs de l’anti-empirisme post- et ne´okantien que la Psychologie du point de vue empirique de Brentano comme les Recherches logiques de Husserl avaient pre´cise´ment pour but d’e´ radiquer de la philosophie. Je ne veux pas dire par la` que l’ide´ e d’expe´rience re´ flexive n’est pas sujette a` discussion, mais seulement que la diffe´ rence entre expe´ rience irre´ fle´ chie et expe´ rience re´ flexive a souvent e´ te´ surestime´ e et qu’il est plus sain et plus since` re, en la matie` re, de se prononcer soit contre l’expe´rience re´flexive empirique, soit en faveur de l’expe´ rience re´ flexive empirique. Si le mot « empirique » est employe´ au sens e´troit de l’expe´rience du monde physique, alors l’expe´ rience re´ flexive est trivialement non empirique mais cet emploi est inutilement paradoxal. S’il signifie, comme usuellement en philosophie, « relatif a` l’expe´rience », alors pourquoi l’expe´rience re´ flexive ne serait-elle pas empirique ? Je dois malheureusement avouer n’avoir jamais rencontre´ personne qui fuˆ t capable de m’expliquer intelligiblement en quel sens le transcendantal s’oppose a` l’empirique, ni pourquoi l’expe´rience re´flexive ne pourrait pas eˆ tre empirique. L’ide´ e d’expe´ rience transcendantale – avec ses innombrables avatars que sont l’angoisse, l’« eˆ tre pour la mort authentique », l’« auto-affection », etc. – a souvent e´ te´ un moyen de revendiquer l’autorite´ d’un donne´ sans se plier aux contraintes de la since` re description empirique. D’une part, on soutient que l’acte intentionnel (quel que soit le nom qu’on lui donne) est transcendant a` tout objet, qu’il n’est jamais donne´ ni, a` plus forte raison, descriptible par aucune expe´rience, etc. ; d’autre part, ces de´ ne´gations ne sont compatibles avec le projet phe´nome´ nologique qu’a` la condition de les comprendre au sens ordinaire et de re´ server la possibilite´ d’une auto-expe´ rience qui serait extraordinaire et myste´ rieuse, voire ineffable, propre a` l’artiste, au poe` te, au mystique et incomparable avec l’expe´rience quotidienne comme avec l’expe´rience scientifique. 4. La distinction entre activite´ et passivite´ n’est pas fonde´e phe´nome´nologiquement chez Husserl. Celui-ci a sinon e´lude´, du moins sous-estime´ la question de savoir quel caracte` re phe´nome´nal distingue l’activite´ de la passivite´ et comment des ve´cus peuvent apparaıˆtre comme actifs ou passifs. Or la question de la re´alite´phe´nome´nale de l’activite´ objectivante est

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vitale si on ne souhaite pas qu’elle soit un pre´suppose´ infonde´, voire un dogme me´taphysique dans le style de la causa noumenon de Kant. Je proposerai sur ce point une solution inspire´e de Hume et de Stumpf. Conscience et intentionnalite´. Le rapport entre conscience et intentionnalite´ est une question difficile qui a rec¸ u des re´ ponses diversifie´es. De nombreux auteurs estiment que la conscience est inde´ pendante et conceptuellement distincte (meˆ me si elle ne l’est peut-eˆ tre jamais factuellement) de l’intentionnalite´. D’autres philosophes, comme Searle et plus re´ cemment les partisans de l’« intentionnalite´ phe´ nome´ nale », conside` rent qu’il y a un lien essentiel entre conscience et intentionnalite´ et qu’une the´ orie de l’intentionnalite´ ne peut qu’eˆ tre une the´ orie de l’intentionnalite´ consciente 1. Nous pouvons formuler l’alternative sous une forme plus restreinte, en nous limitant a` la conscience phe´ nome´ nale. La premie` re voie, de loin la plus re´pandue dans la philosophie de l’esprit contemporaine, conduit a` dissocier l’intentionnalite´ et la conscience phe´ nome´nale et a` mettre sur pied une the´ orie non phe´ nome´ nologique de l’intentionnalite´ , par exemple fonctionnaliste ou physicaliste. L’ide´e est de´ja` ancienne. A` la fin du XIXe sie` cle, Carl Stumpf de´finissait sa phe´nome´nologie comme une the´ orie de la conscience phe´ nome´ nale oppose´ e a` la psychologie descriptive de´ finie comme une the´ orie des actes intentionnels. De meˆ me, le ne´ okantien Paul Natorp entendait par « phe´nome` ne » un mate´riau primitif commun a` la psychologie et aux sciences objectives, par conse´quent ante´rieur a` l’intentionnalite´, etc. La seconde voie consiste a` dire que l’intentionnalite´ et la conscience phe´ nome´ nale sont deux proble` mes certes dis1. Il est impossible d’accorder ici l’attention qu’elles me´ ritent aux re´ centes the´ ories de l’intentionnalite´ phe´ nome´ nale, avec lesquelles les vues de´fendues dans cet ouvrage pre´ sentent des convergences de fond. Voir en particulier C. M C GINN , The Problem of Consciousness ; G. STRAWSON, Mental Reality ; C. P. SIEWERT, The Significance of Consciousness ; T. E. HORGAN et J. L. TIENSON, « The Intentionality of Phenomenology and the Phenomenology of Intentionality ».

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tincts, mais essentiellement interde´pendants. Ce qui a pour effet, entre autres choses, que la conception fonctionnaliste de l’intentionnalite´ est ne´cessairement incomple` te. L’analogie entre les repre´sentations conscientes et le symbolisme d’un programme d’ordinateur est superficielle, voire trompeuse, parce que l’intentionnalite´ qui nous inte´resse, l’intentionnalite´ en tant que caracte` re de l’esprit, « intrinse` que », n’a aucun sens en dehors de sa relation a` la conscience. La notion centrale, en philosophie de l’esprit, est la conscience, et il faut lui subordonner la notion d’intentionnalite´. Ce point de vue est exprime´ avec force dans la the` se de Searle : « Seul un eˆ tre qui peut avoir des e´tats intentionnels conscients peut avoir des e´tats intentionnels tout court, et tout e´tat intentionnel inconscient est au moins potentiellement conscient 1. » Une part essentielle du projet philosophique de Searle a e´te´ de montrer d’abord que la the´orie fonctionnaliste de l’intentionnalite´ est incomple` te, ensuite qu’elle n’est pas la seule the´orie scientifique de l’esprit envisageable et qu’une the´orie scientifique de la conscience est possible. La` encore, l’ide´e n’est pas nouvelle. On peut penser qu’elle caracte´rise assez bien l’orientation ge´ ne´ rale de Husserl, dans sa tentative visant a` e´ clairer la nature de la conscience a` la lumie` re de la the´orie brentanienne de l’intentionnalite´ 2. On pourrait e´galement citer Brentano luimeˆ me, pour qui l’intentionnalite´, il faut le rappeler, est avant tout une proprie´te´ de tous les phe´nome`nes psychiques, donc quelque chose qui apparaˆıt seulement dans la cons- cience – qu’il identifie a` la perception interne. Bien qu’il soit crucial en vue de de´ finir le point de vue phe´nome´ nologique lui-meˆ me, ce proble` me exce` de largement les ambitions du pre´sent ouvrage et mon intention n’est pas de l’aborder directement. Je me borne a` mentionner anticipativement quelques re´sultats qui peuvent eˆ tre utiles pour y apporter une solution d’ensemble. Une difficulte´ imme´diate, quand on emprunte la seconde voie, est de rendre compte du fait que notre vie mentale semble en grande partie inconsciente. Au moment meˆ me ou` je suis concentre´ sur le proble` me qui nous occupe, j’entends 1. J. SEARLE, The Rediscovery of the Mind, p. 132. 2. Voir D. FISETTE et P. POIRIER, Philosophie de l’esprit. E´tat des lieux, p. 282. Le pre´sent paragraphe doit beaucoup a` cet ouvrage.

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sans y preˆ ter attention le vent dans les arbres, le bruit des voitures au loin. J’ai, semble-t-il, toutes sortes de croyances qui m’accompagnent alors que j’e´ cris et dont je n’ai pas pleinement conscience : je crois que je serai lu, que mon ouvrage sera acheve´ un jour, que la philosophie est une taˆ che utile, etc. Peut-eˆ tre meˆ me mon travail est-il guide´ par des sentiments inavoue´ s, par une rivalite´ jalouse, une culpabilite´ reste´ es cache´es jusqu’a` moi-meˆ me, etc. Searle remarquait avec raison le caracte` re apparemment paradoxal de sa propre position : comment rendre acceptable l’ide´ e que la notion centrale, quand on e´ tudie l’esprit, est la conscience, sachant que la plupart de nos e´tats mentaux semblent inconscients 1 ? Ce paradoxe est largement exploite´ dans la philosophie d’orientation fonctionnaliste et dans les sciences cognitives, l’ide´ e e´tant que, comme la plupart des e´ tats mentaux sont inconscients, nous n’avons pas besoin de la conscience et pouvons sans scrupules envisager une the´ orie purement objective de l’esprit. Mais Searle pre´ fe` re nier qu’il y ait la` un vrai paradoxe. Sa solution consiste a` affiner la notion d’inconscient et a` arguer que la` ou` l’e´ tat mental est inconscient, il ne l’est qu’au sens d’une conscience potentielle. Il y a assure´ ment des e´ tats mentaux inconscients, mais on peut penser que le mot « inconscient » n’a pas toujours le meˆ me sens et que, parmi les e´ tats inconscients, certains sont mentaux et d’autres non. Par exemple, la mye´linisation des axones dans le cerveau est un e´ ve´ nement neurophysiologique comme la perception inattentive du souffle du vent, mais il est tre` s douteux qu’elle soit e´ galement un e´tat mental. La diffe´ rence, a` en croire Searle, re´ side dans le fait que les e´ tats mentaux inconscients sont par principe accessibles a` la conscience, potentiellement conscients. A` la diffe´rence de la mye´linisation des axones dans le cerveau, la perception du vent dans les arbres est inconsciente mais mentale, pour autant qu’elle peut eˆ tre consciente. C’est pourquoi il faut distinguer entre un « inconscient profond », non mental, et un « inconscient superficiel », mental. La solution de Searle est convaincante et nos analyses ne la contrediront pas sur l’essentiel. Cependant, je proposerai une approche diffe´ rente dans le de´ tail. En nous inte´ ressant plus 1. J. SEARLE, The Rediscovery of the Mind, p. 84-85.

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spe´ cialement au cas des marges perceptuelles, nous serons amene´ s a` de´ limiter plus pre´ cise´ ment le concept de conscience et, par ce biais, a` dissocier certains proble` mes qui restent dans une large mesure indistincts chez Searle. Ce qui aura pour effet d’abord une re´ vision partielle de la classification searlienne des e´ tats mentaux en conscients et inconscients, ensuite la re´introduction d’un certain e´cart entre la question de la conscience et celle de l’intentionnalite´. A` premie` re vue, les cas d’inconscient envisage´s par Searle peuvent eˆ tre re´ partis en trois groupes principaux : a) les e´ tats intentionnels comme les perceptions marginales, les croyances implicites et les e´ tats inconscients au sens freudien, b) les « capacite´ s d’arrie` re-plan », c) les e´ tats inconscients tels que la mye´ linisation des axones dans le cerveau. D’apre` s sa conception, ils se preˆ tent aux constatations suivantes : 1) tous ces e´tats sont inconscients ; 2) l’ontologie de tous ces e´tats est neurophysiologique ; 3) seuls les e´ tats des groupes (a) et (b) sont mentaux, car eux seuls sont potentiellement conscients ; 4) seuls les e´ tats du groupe (a) sont (intrinse` quement) intentionnels. Nous pouvons a` mon sens accorder tous ces points, excepte´ le premier. Le proble` me est e´ vident dans le cas des perceptions marginales. Celles-ci pre´ sentent des degre´ s de conscience tre` s variables. Supposons que je focalise mon regard sur un arbre au milieu de deux autres arbres. Bien que ces derniers m’apparaissent a` la pe´ riphe´ rie, seulement « dans le coin de l’œil », personne ne songerait a` contester que la perception marginale est consciente, bien qu’elle le soit peut-eˆ tre a` un degre´ moindre que la perception focale de l’arbre du milieu. D’autres repre´ sentations ne pre´ sentent pas un tel degre´ de conscience, comme la croyance que l’arbre est un cheˆ ne, qu’il est profonde´ ment enracine´ , que le nom latin du cheˆ ne est quercus, que le vin est conserve´ dans des fuˆ ts de cheˆ ne, etc. La question est de savoir comment concevoir la diffe´ rence entre une repre´sentation marginale manifestement consciente comme la perception des deux arbres « dans le coin de l’œil » et une repre´ sentation comme la croyance que le nom latin du cheˆ ne est quercus. Si on conside` re la seconde comme inconsciente, comme le fait Searle, alors la diffe´ rence est une diffe´ rence de nature et non une diffe´ rence de degre´ : la premie` re repre´ sentation est consciente sur le mode marginal,

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l’autre n’est pas du tout consciente. Or ce point de vue paraˆıt inutilement contre-intuitif. Plus plausiblement, la re´alite´ mentale de la croyance que le nom latin du cheˆ ne est quercus n’est pas essentiellement diffe´rente de celle de la perception pe´riphe´rique des deux arbres de part et d’autre de l’arbre attentionne´ . Les deux sont des repre´sentations de la conscience marginale, elles forment un continuum unique qui va du minimalement conscient au maximalement conscient, de la repre´sentation a` la limite de l’inconscience a` la repre´sentation la plus vigilante. Les repre´ sentations marginales (au sens le plus large) pre´sentent parfois un degre´ de conscience tre` s bas, a` la limite de l’inconscience, mais il n’est peut-eˆ tre pas ne´cessaire pour autant de supposer qu’il existe des repre´ sentations inconscientes. Si Searle assimile les repre´sentations marginales – ou du moins un certain nombre d’entre elles, et tel est bien le proble` me – a` des repre´sentations inconscientes, c’est probablement parce que son concept de conscience (actuelle ou potentielle) est e´quivoque et qu’il tend a` appeler conscience ce qu’on appelle commune´ment l’attention. Or un re´ sultat significatif auquel on aboutira plus bas est que le caracte` re non attentionne´ des marges perceptuelles ne peut pas eˆ tre synonyme d’inconscience, meˆ me au sens de la conscience simplement potentielle de Searle. Si on fait abstraction du proble` me plus spe´cifique des « capacite´s d’arrie` re-plan », qui ne peut eˆ tre discute´ ici, ce re´sultat remet en cause l’ide´e d’un inconscient mental compris au sens de la conscience potentielle. Les deux faits d’ou` il faut partir sont les suivants : un grand nombre d’e´ tats mentaux pre´ sentent des marges, et ces marges apparaissent fre´ quemment avec un degre´ de conscience moindre, voire infime. Mon opinion est que ces deux faits sont essentiellement he´ te´ roge` nes et que, contrairement a` ce que pense Searle, l’alternative figure-fond est dans une large mesure inde´ pendante de l’alternative conscient-inconscient. Le principal argument a` l’appui de cette the` se est que la conscience – comprise par opposition, par exemple, a` la mye´linisation des axones dans le cerveau – pre´sente des degre´s, ce qui ne semble pas le cas de l’attention comprise par opposition a` l’intentionnalite´ marginale. En effet, si on de´ finit, comme on le fera ici en accord avec un usage courant, l’at-

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tention comme une intentionnalite´ « au sens pre´gnant », objectivante, alors l’opposition entre attention et inattention est e´ quivalente a` celle entre objet et non-objet, qui n’admet pas de degre´ s interme´ diaires. D’ou` l’ide´ e que les marges sont ellesmeˆ mes conscientes, quoique souvent a` un degre´ moindre, et que l’attention doit eˆ tre rede´ finie comme un certain caracte`re affectant la conscience. Tous ces points seront de´ veloppe´ s au chapitre III. Voyons maintenant quelle vision d’ensemble ils sugge` rent, s’agissant du rapport entre intentionnalite´ et conscience phe´ nome´ nale. D’abord, nos investigations tendront a` re´ introduire un certain e´ cart entre la question de l’intentionnalite´ et celle de la conscience, au moins au sens ou` l’opposition entre intentionnalite´ objectivante (attentionnelle) et intentionnalite´ marginale n’est pas e´ quivalente a` l’opposition entre conscient et inconscient. On doit ainsi s’interroger non seulement sur la possibilite´ d’une marginalite´ consciente, mais aussi sur celle d’une attention inconsciente. Bien que la caracte´ risation de l’attention comme un certain caracte` re affectant la conscience me paraisse plus plausible, je laisserai ouverte la question de savoir s’il y a un sens a` envisager, comme on l’a parfois fait dans les sciences cognitives, une attention inconsciente. Ensuite, cet e´ cart est seulement partiel et le proble` me ne peut que re´ apparaıˆtre a` un autre niveau. En effet, les vues ci-dessus n’excluent pas a priori une certaine co¨ıncidence de la question de la conscience avec celle de l’intentionnalite´ comprise non pas au sens pre´ gnant de l’intentionnalite´ objectivante, mais au sens large d’une proprie´ te´ des repre´ sentations en ge´ ne´ ral, attentionnelles comme marginales. C’est meˆ me le point de vue vers lequel tendent les conside´ rations pre´ ce´ dentes : car le pas est vite franchi entre l’hypothe` se que l’intentionnalite´ marginale comme attentionnelle est consciente et celle suivant laquelle toute intentionnalite´ est consciente. La question, en de´ finitive, porte sur la the` se de l’intentionnalite´ . Sous sa forme brentanienne, cette the` se prescrit que tout ce qui est psychique est intentionnel et que tout ce qui est intentionnel est psychique. Comme Brentano rejetait a priori l’ide´ e d’un inconscient psychique 1, cette the` se revenait a` 1. Voir F. BRENTANO, Psychologie vom empirischen Standpunkt, p. 169170 et 192-194.

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affirmer que tout ce qui est conscient est intentionnel et que tout ce qui est intentionnel est conscient. Comme on le verra dans la suite, Husserl a de´ fendu une variante le´ ge` rement diffe´ rente de la meˆ me the` se dans la Ve Recherche logique. On pourrait la formuler comme suit : tout ce qui est psychique et se´ parable in concreto, c’est-a` -dire tout acte psychique, est intentionnel, tout acte intentionnel est psychique. Ce qui lui permettait d’inclure parmi les ve´cus les « contenus primaires », qui pouvaient ainsi, en qualite´ de parties inse´ parables de l’acte total, eˆ tre a` la fois psychiques et non intentionnels. Or on peut penser que Searle de´ fend une version adoucie de la the` se de l’intentionnalite´ . Dans cette version, la the` se prescrit que tout ce qui est intentionnel est psychique (mental), c’est-a` -dire conscient actuellement ou potentiellement. A` la diffe´rence de la the` se de Brentano, la version de Searle pre´ serve la possibilite´ d’e´ tats mentaux non intentionnels, comme les « capacite´ s d’arrie` re-plan », et d’e´ tats intentionnels qui ne sont pas (actuellement) conscients, comme les croyances implicites. Pour ma part, je pense que la version forte de la the` se de l’intentionnalite´ est de´ fendable a` certaines conditions. Si on compare les deux versions, on ne pourra donner raison a` Brentano qu’a` la condition de de´ montrer l’impossibilite´ de trois types d’e´ tats mentaux : les e´tats intentionnels qui ne sont conscients que potentiellement, les e´ tats mentaux non intentionnels qui sont actuellement conscients et ceux qui ne le sont que potentiellement. Bien que je ne dispose d’arguments de´cisifs pour aucun des trois types, la version forte continue a` me paraıˆ tre plausible. Avant toute chose, on peut regretter le caracte` re artificiel et peu concluant des arguments en termes de potentialite´ . Comment de´cider si un e´ tat donne´ est « potentiellement conscient » ? Je peux certes constater qu’un e´ tat est actuellement conscient, mais que signifierait constater qu’il est potentiellement conscient ? Meˆ me a` supposer qu’il n’y ait la` aucun proble` me insurmontable, on peut douter que l’argument atteigne son but. On laisse entendre que les e´ tats mentaux, e´ tant potentiellement conscients, seraient conscients sans l’eˆ tre re´ ellement ou pre´senteraient des affinite´ s significatives avec les e´tats conscients, etc. Mais ce qui n’est conscient que potentiellement n’est pas conscient du tout. La conscience potentielle n’est pas un mode spe´cial de la conscience,

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une conscience amoindrie ou comprise en un sens plus faible. Elle n’est tout simplement pas une conscience et il vaudrait mieux, pour ce motif, parler de potentialite´ de conscience. Or Searle a besoin de ce type d’argument pour faire la distinction entre e´ tats inconscients mentaux et e´ tats inconscients non mentaux. Serait-il meilleur, par conse´ quent, de renoncer a` cette distinction ? Peut-eˆ tre, s’il existe vraiment des e´tats mentaux inconscients. Mais comme je viens de le souligner, nos recherches rendront assez douteuse la possibilite´ d’e´ tats intentionnels qui ne seraient pas (actuellement) conscients. Il reste donc a` re´gler le sort des e´ tats mentaux non intentionnels, ce qui demanderait une discussion de´taille´ e de la the´ orie searlienne de l’arrie` re-plan. Il faut toutefois remarquer que, meˆ me a` supposer que celle-ci soit correcte, elle resterait compatible, a` certaines conditions, avec la formulation husserlienne de la the` se de Brentano. Il suffirait, pour cela, que les capacite´ s d’arrie` re-plan soient des parties inse´parables de l’acte total. Je laisserai cette ide´ e a` l’e´tat d’hypothe` se, en me bornant a` faire remarquer que, si elle est juste, alors le lien entre conscience et intentionnalite´ doit se comprendre au sens le plus fort – au sens ou` toute phe´nome´nologie est essentiellement aussi une the´orie de l’intentionnalite´. On pourra certes faire valoir que dire qu’une douleur est consciente, ce n’est pas la meˆ me chose que lui attribuer une intentionnalite´, par exemple dire qu’elle est une douleur a` la teˆte. Apre` s avoir pose´ que tout e´ tat conscient posse` de un contenu, c’est-a` -dire que toute conscience est conscience de..., Searle avanc¸ ait l’ide´e que la pre´position « de », dans la conscience d’une douleur, ne doit pas eˆ tre comprise au sens de la conscience intentionnelle. Cette observation profonde ne doit pas eˆ tre mal comprise. Elle ne concerne pas tant une e´ ventuelle nature non intentionnelle de la douleur, dont Searle reconnaˆıt d’ailleurs avec raison que sa localisation corporelle est intentionnelle 1. L’enjeu est plutoˆ t de distinguer deux sens de la conscience. Elle rappelle ainsi une distinction ancienne, remontant a` la critique husserlienne de la the´orie brentanienne de la perception interne : eˆ tre conscient au sens de vivre un ve´cu, par exemple une douleur ou une perception, 1. J. SEARLE, The Rediscovery of the Mind, p. 84 et la note, p. 251.

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ce n’est pas la meˆ me chose qu’eˆ tre conscient au sens d’intentionner la partie corporelle, le perc¸ u. Je ne pense pas qu’il faille voir dans cette distinction une re´elle objection. Elle contredit assure´ment la conception de Brentano, pour qui eˆ tre conscient de ma douleur signifie autant qu’avoir une perception interne dont l’objet est ma douleur. En revanche, elle s’accorde pleinement avec la conception e´bauche´e plus haut, qui dit en substance ceci : avoir conscience de ma douleur ne signifie pas l’avoir pour objet, mais la vivre et e´ventuellement avoir pour objet ma teˆ te douloureuse ; la douleur ne devient un objet que dans un acte re´flexif qui peut-eˆ tre se combine avec le ve´cu de la douleur, mais qui, en tout cas, s’en distingue et y adjoint une intention nouvelle. On le voit, notre hypothe` se sur le rapport entre intentionnalite´ et conscience reste inalte´re´e. Nous pouvons continuer a` supposer que tout acte psychique est conscient et que tout acte psychique est intentionnel. Simplement, nous veillerons a` distinguer deux acceptions de l’expression « conscience de » : d’un coˆ te´, je suis conscient de ma perception au sens ou` je la vis et, de l’autre, je suis conscient au sens de l’intentionnalite´, au sens ou` ma perception est une conscience du perc¸ u. Partant, la question n’est pas de savoir si ces deux sens de la « conscience de » sont re´ductibles l’un a` l’autre, ni meˆ me si tout ce qui est conscient au premier sens l’est aussi au second (car il existe plausiblement des ve´cus partiels, inse´parables, qui ne sont pas intentionnels). Notre supposition est plutoˆ t que tout ce qui est conscient au premier sens, ve´cu, est essentiellement soit un acte intentionnel, une « conscience de » au second sens, soit une partie inse´parable d’un acte intentionnel. Si cette supposition est exacte, alors nous pouvons conside´ rer que « psychique », « ve´ cu » et « intentionnel » (ou plus pre´ cise´ ment « intentionnel ou appartenant a` un acte intentionnel ») sont des notions e´ quivalentes mais non identiques. Pour conclure sur cette question, on peut se limiter aux points suivants. Appelons phe´nome`ne tout ce dont j’ai (actuellement) conscience au sens ou` je le vis. Les mots « phe´nome` ne » et « ve´cu » sont donc e´ quivalents et la phe´ nome´ nologie est, en un sens e´ quivalent, une the´ orie des ve´ cus ou de la conscience. Si nous croyons que tout ce qui est mental est conscient en ce sens, alors la phe´ nome´ nologie est une philo-

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sophie de l’esprit comple` te. Sinon, il faut y adjoindre une the´ orie des e´ tats mentaux inconscients. Si maintenant notre version de la the` se de l’intentionnalite´ est vraie, c’est-a` -dire si tout ce qui est mental est soit un acte intentionnel, soit une partie d’un acte intentionnel, alors la phe´nome´ nologie est e´ quivalente a` une the´orie des actes intentionnels et de leurs parties. La phe´nome´nologie comme « description analytique des phe´nome` nes » est une analyse de l’acte intentionnel, une the´orie de l’intentionnalite´.

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CHAPITRE PREMIER

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Me´thode et point de de´part. Notre objet est cette varie´te´ d’acte psychique qu’on appelle la perception sensible. Comme je l’ai indique´ dans l’introduction, la taˆ che est de soumettre l’expe´rience perceptuelle a` une « description analytique des phe´nome` nes ». Le proble` me qui nous inte´ resse plus spe´cialement est l’intentionnalite´de la perception. On entend par la` une certaine proprie´ te´ de l’expe´rience perceptuelle qui fait qu’elle repre´sente quelque chose : telle perception est une perception du stylo sur la table, telle autre une perception du livre dans la bibliothe`que. Tous ces points demandent de´ ja` de longues explications, dont une partie seulement a e´te´ fournie dans l’introduction. Qu’est-ce qu’une perception ? Qu’est-ce qu’un acte psychique ? Que veut dire analyser l’expe´ rience en ses « parties » ? En quel sens la perception est-elle intentionnelle ? Au sens ou` je vois le stylo sur la table – ou au sens ou` je vois que le stylo est sur la table ? etc. Comme ces questions forment l’essentiel de ce livre et qu’il faut bien commencer quelque part, on ne pourra gue` re e´viter, au de´ but, d’employer de nombreux concepts en un sens incertain, qui ne pourra eˆ tre pre´cise´ qu’en cours de route. Ce n’est pas la seule raison pour laquelle le choix d’un point de de´ part est particulie` rement de´licat. En introduisant une distinction un peu artificielle mais e´clairante, on peut dire que deux possibilite´ s s’offrent principalement a` nous. La premie` re voie est de partir des actes psychiques qui nous semblent les plus e´labore´s, pour de´ terminer comment ils se rapportent a` l’expe´ rience sensible. Par exemple, nous nous demandons ce que veut dire voir ceci comme un stylo, parler de son expe´ -

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rience, en quel sens un jugement empirique est « justifie´ » par l’expe´rience, etc. Cette voie est, en un certain sens, la plus naturelle, car tout porte a` croire que notre expe´rience la plus ordinaire est tre` s e´labore´e. La seconde voie consiste a` proce´ der, pour ainsi dire, en sens inverse. Nous partons des composantes les plus petites de l’expe´rience perceptuelle, en vue de de´terminer comment elles se combinent pour former l’expe´rience ordinaire, objectivante et conceptualisante. Pour des raisons qui tiennent au sujet meˆ me de cet ouvrage, je choisis la seconde voie. Cette approche – qu’on pourrait qualifier d’analytique ou, d’un terme qui n’est pas sans preˆ ter a` confusion, de constitutive – est beaucoup moins e´vidente parce qu’elle pre´suppose des choix the´oriques qui ne pourront eˆ tre justifie´s que dans la suite, notamment sur la question de l’analyse. De plus, elle exige qu’on parte de composantes qui sont de´ja` , en re´alite´, le re´sultat d’un travail d’analyse acheve´, ce qui peut donner a` l’ensemble une apparence d’arbitraire et de fragilite´ . Ce sont pourtant des difficulte´ s purement didactiques, qui exigent seulement que le lecteur admette provisoirement certaines choses a` titre d’hypothe` ses. La voie choisie imprime un sens de´termine´ a` la question de l’intentionnalite´ de l’expe´rience. Par contraste avec d’autres actes psychiques comme la pense´ e propositionnelle, la perception sensible pre´sente des composantes qui semblent difficilement compatibles avec sa fonction repre´ sentationnelle. Formule´ e abruptement, la question est de savoir comment des stimuli sensoriels peuvent repre´ senter un objet. Il existe de nombreuses re´ponses possibles a` cette question. On peut par exemple supposer, dans une perspective phe´nome´ naliste ou gestaltiste, qu’une combinaison de donne´ es sensorielles suffit pour la constitution d’un objet d’expe´ rience. Ce qu’on appelle un objet n’est alors rien de plus qu’un ensemble structure´ de sense-data ou un syste` me de relations figurales, etc. On peut e´ galement de´ cider de dissocier d’emble´ e la composante qualitative de la fonction repre´ sentationnelle. Dans ce cas, la question de l’intentionnalite´ perceptuelle n’apporte pas grand-chose de nouveau par comparaison avec celle de l’intentionnalite´ conceptuelle ou propositionnelle, dont elle est peut-eˆ tre meˆ me un cas particulier. On dira simplement que l’intentionnalite´ cohabite, dans l’expe´ rience, avec des aspects qualitatifs non intentionnels. Comme je l’ai signale´ plus haut,

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les recherches suivantes s’inscriront en faux contre ces deux re´ponses, en arguant que les aspects qualitatifs sont intentionnels mais qu’ils ne sont pas suffisants pour la constitution d’un objet d’expe´ rience. Partons d’un ensemble de donne´es sensibles, d’un champ sensible (Sinnesfeld) qu’on suppose vierge de toute objectivation et de toute mise en forme conceptuelle. Le champ sensible, de´finit Husserl, est une sphe` re de « pre´donation passive », qui « n’est pas encore un champ d’objectivite´s au sens propre du terme 1 ». Il n’est pas important, dans l’imme´diat, de savoir de quelle nature est le champ sensible et si cette notion a ge´ne´ralement un sens, mais il suffit d’y voir l’intitule´ d’un proble` me. Meˆ me prise au se´rieux, la notion n’engage pas plus que l’existence de l’expe´ rience elle-meˆ me, et nous n’avons pas besoin de voir en elle autre chose qu’une construction the´orique. L’expe´rience ordinaire ne nous montre rien de semblable, mais bien des stylos, des livres, des objets exigeant de complexes processus d’objectivation et conceptualise´s comme « stylo », comme « livre », etc. La difficulte´ est que les niveaux les plus rudimentaires de l’expe´rience re´clament, paradoxalement, un conside´rable effort d’abstraction. C’est meˆ me une ne´cessite´ strate´gique : si on veut par exemple e´lucider la relation entre le perceptuel et le conceptuel, on doit commencer par faire abstraction de tout ce qu’il y a de conceptuel dans l’expe´ rience, pour voir comment des composantes conceptuelles en viennent a` de´ terminer cette expe´rience. Le champ sensible n’est pas un point de de´part au sens ou` nous aurions a` notre disposition des expe´ riences imme´diates et primitives dont il faudrait e´ claircir les structures, mais plutoˆ t un point de de´ part que nous reconstruisons au terme d’un effort abstractif sur notre activite´ intentionnelle de´ ja` objectivante et conceptualisante. Il est inutile d’ajouter qu’une telle abstraction appartient aux niveaux les plus sophistique´ s de la vie intentionnelle, a` l’attitude the´ orique e´ nonciative et rationnelle, et qu’on commet une confusion absurde quand on croit ne pouvoir acce´ der re´ flexivement aux couches les plus rudimentaires de la vie de la conscience qu’a` la condition de se tenir soi-meˆ me, ego re´ fle´chissant, dans 1. E. HUSSERL, Erfahrung und Urteil, p. 75.

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la posture du sentir le plus rudimentaire, quand on croit que la re´ flexion phe´ nome´ nologique doit eˆ tre le vivre e´pure´ de toute objectivation et de toute conceptualisation. On ne peut, sur ce point, que suivre la re´flexion tre` s juste de Husserl au § 16 d’Expe´rience et Jugement : Alors meˆ me qu’un champ sensible, une unite´ articule´e de donne´es sensibles, par exemple de couleurs, n’est pas donne´ imme´ diatement en tant qu’objet de l’expe´rience, dans laquelle les couleurs sont toujours de´ ja` « saisies » comme des couleurs de choses concre` tes, comme des couleurs de surfaces, comme des « taches » sur un objet, etc., il est pourtant toujours possible d’effectuer une orientation abstractive du regard dans laquelle nous faisons de cette sous-couche aperceptive elle-meˆ me un objet. Cela implique que les donne´ es sensibles qu’il faut mettre au jour abstractivement sont elles-meˆ mes de´ ja` des unite´s d’identite´ qui apparaissent dans un comment diversifie´ , et qui peuvent ensuite devenir elles-meˆ mes, en tant qu’unite´s, des objets the´matiques ; le voir-maintenant de la couleur blanche dans tel e´ clairage, etc., n’est pas la couleur blanche elle-meˆ me. [Ibid.]

Ce chapitre servira a` planter le de´ cor. J’y soule` verai quelques proble` mes plus significatifs en vue de tirer au clair, au niveau le plus ge´ ne´ ral, le rapport entre champ sensible et intentionnalite´ . L’ide´ e maıˆ tresse est que la distinction entre passivite´ sensorielle et activite´ intentionnelle est une hypothe` se plus plausible, mais qu’elle n’est de´ fendable qu’a` certaines conditions. A` des fins didactiques, je partirai de la phe´nome´ nologie de la perception de Husserl, dont je retracerai les grandes lignes plus spe´ cialement sur la question des synthe` ses passives et actives. J’en e´ pinglerai ensuite quelques difficulte´ s, a` la lumie` re des objections d’Aron Gurwitsch et, plus ge´ ne´ ralement, de la critique gestaltiste des the´ories de l’attention (Rubin, Koffka). Cela me permettra de de´ terminer pourquoi la distinction doit selon moi eˆ tre maintenue et a` quelles conditions elle peut l’eˆ tre.

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Le mode` le husserlien de la perception. Les synthe`ses de la conscience interne du temps. De´fini par opposition a` l’objectivation et a` la conceptualisation, le champ sensible n’est pas pour autant un chaos indistinct de mate´ riaux « bruts ». Meˆ me abstraction faite de toute objectivation et de toute conceptualisation, les donne´es sensibles semblent de´ ja` organise´ es et structure´ es par des formes rudimentaires. Par exemple, telle note survient avant ou apre` s telle autre, telle surface colore´e contraste avec telle autre, tel point forme avec d’autres une ligne pointille´e, etc. On qualifie parfois ces formes de « synthe` ses passives », pour les opposer aux synthe` ses dites « actives » de l’intentionnalite´ objectivante et conceptualisante. Cette appellation est de´ ja` , en soi, un proble` me. La pertinence du mot « passif » est justement l’enjeu de ce chapitre tout comme celle du mot « synthe` se » sera l’enjeu du chapitre suivant. Ne´anmoins, il me paraıˆ t plus clair de conserver ces appellations au moins provisoirement. Apre` s Husserl, on peut supposer qu’il existe principalement deux types de synthe` ses passives, d’abord les synthe` ses de la conscience interne du temps, ensuite les synthe` ses associatives. D’apre` s sa conception, les synthe` ses de la conscience interne du temps sont les plus primitives que renferme le champ sensible. Sans entrer dans le de´ tail, on peut assez plausiblement rattacher cette notion de Husserl a` un proble` me tre` s e´ tudie´ et controverse´ dans le dernier tiers du XIXe sie` cle, en particulier en psychologie expe ´ rimentale et chez des auteurs comme James ou Bergson 1. Quand j’entends une note joue´ e au piano, le son ne peut pas se re´duire a` un instant ponctuel : sinon je ne l’entendrais tout simplement pas. Pour acce´ der a` la conscience, la sensation doit avoir, inde´ pendamment de toute objectivation, une certaine dure´ e. Elle s’accompagne synthe´ tiquement de re´ tentions – me donnant le son tel qu’il vient tout juste de retentir – et

1. Voir W. JAMES, The Principles of Psychology, vol. 1, p. 608 s. De meˆ me, Bergson, dans Matie`re et Me´moire, de´ crit la dure´e immanente comme un continuum qui, paradoxalement, n’est pas divisible a` l’infini.

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de protentions – qui me font attendre le meˆ me son tel qu’il retentira tout juste apre` s. Les synthe` ses de la conscience interne du temps fournissent de´ja` un argument en faveur de la distinction entre passivite´ et activite´. Le proble` me est que ces synthe` ses, a` la diffe´rence des synthe` ses associatives dont il sera question plus loin, paraissent structurellement he´te´ roge` nes aux synthe` ses actives comme celles qui interviennent dans la pense´e propositionnelle. Sans doute, il est vraisemblable qu’elles sont implicitement a` l’œuvre dans de nombreux cas ou` s’exercent des synthe` ses actives. Par exemple, l’attribution e´nonciative de proprie´ te´ s a` une chose ne´ cessite la constitution d’un poˆ le d’identite´ , permanent sous des proprie´ te´ s changeantes, etc., ce qui n’est possible qu’a` supposer un temps continu. Mais cela ne change rien au fait qu’il existe une he´ te´ roge´ ne´ ite´ essentielle entre les synthe` ses de la conscience interne du temps et celles de la pense´e propositionnelle, entre le continuum de re´ tentions et de protentions et, par exemple, la structuration de l’expe´ rience en substrats et en proprie´te´s. Cette he´te´ roge´ ne´ ite´ interdit par exemple de penser le continuum des re´tentions et des protentions comme « potentiellement » propositionnel, ce qui semble donner au moins partiellement raison a` la the´orie des qualia et a` sa contrepartie fonctionnaliste. Deux constatations plaident en ce sens. D’abord, on voit mal comment on pourrait envisager un homomorphisme entre les synthe` ses de la conscience du temps et les synthe` ses actives, par exemple de la pense´e propositionnelle, si les premie` res se situent a` un niveau infra-intentionnel. Car c’est au contenu intentionnel qu’on attribue une structure propositionnelle. Or il paraıˆ t difficile d’associer un contenu intentionnel a` des synthe` ses temporelles confine´ es au champ sensible, pre´ donne´es passivement, suppose´ es inde´ pendantes de toute activite´ intentionnelle. On verra que cette premie` re constatation n’est que partiellement vraie, ou du moins qu’elle doit eˆ tre formule´e diffe´remment. Mais il y a une autre raison, plus fondamentale, pour laquelle les synthe` ses de la conscience du temps sont he´te´roge` nes aux synthe` ses actives. Cette he´ te´roge´ne´ite´ tient a` une certaine « simplicite´ » des synthe` ses de la conscience du temps. Bien que l’emploi du terme « synthe` se » ne soit pas tout a` fait

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injustifie´, le continuum re´tentionnel et protentionnel n’est pas complexe au sens ou` une proposition est compose´e d’un sujet et d’un pre´dicat, ou` un triangle est compose´ de trois coˆ te´s, etc. Reprenons l’exemple de la sensation auditive. D’apre` s la conception de Husserl, celle-ci pre´ sente une pluralite´ de moments : la « frappe initiale » du maintenant ponctuel, les re´ tentions et les protentions qui forment comme un halo autour du maintenant ponctuel. Tous ces moments sont unifie´s synthe´tiquement dans un flux continu qui me fait apparaˆıtre le son dans la dure´e, comme quelque chose qui vient tout juste d’eˆ tre pre´sent, qui est encore pre´sent et qui sera encore pre´sent juste apre` s. Seulement, les synthe` ses de la conscience du temps ont aussi une singulie` re proprie´te´ suivant laquelle les re´tentions, les protentions et la « frappe initiale » ne sont pas, au sens normal, des parties d’un tout synthe´tique qui serait le son qui dure. Un compose´ ordinaire, en effet, re´sulte de la re´union de ses parties de telle sorte que, si j’en retranche une partie, il disparaˆıt en tant que tout (ou du moins n’est plus le meˆ me tout). De´fini comme une collection de trois unite´s, le nombre 3 disparaˆıt si je retranche une unite´. De meˆ me la suppression d’une partie de l’e´nonce´ entraˆıne celle de l’e´nonce´ lui-meˆ me, etc. Le compose´ est en ce sens ontologiquement de´pendant de ses parties, ou « fonde´ » dans ses parties. Or, tel ne semble pas le cas des synthe` ses de la conscience du temps – ou des « proto-synthe` ses », comme pre´fe` re e´crire Husserl au § 118 des Ide´es I. Celles-ci ont une structure diffe´rente, qui fait que le continuum temporel, par exemple le son qui dure, n’est pas un tout re´sultant de la re´ union d’une pluralite´ de parties. Au contraire, il suffit d’un unique moment sensoriel pour avoir le son en entier. L’apparition ponctuelle du son ne me donne pas une partie du son, mais de´ja` le son en totalite´. A` la diffe´rence de la me´lodie entie` re, qui est un compose´ dont chaque note est une partie, le son qui dure apparaˆıt a` chaque fois en entier. A` ce type tre` s spe´ cial de synthe` se, Husserl a donne´ le nom de synthe`se continue, par opposition aux synthe` ses ordinaires qu’il appelle des synthe`ses articule´es, discre`tes ou encore polythe´tiques 1. Le 1. Sur cette opposition entre synthe` se continue et synthe` se articule´ e, voir E. HUSSERL, Logische Untersuchungen, VI, § 29 (voir aussi § 47), et Ideen I, § 118.

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second type est notamment celui des synthe` ses pre´ dicatives et collectives qui interviennent dans la constitution des propositions et des nombres entiers. On trouve des synthe` ses continues a` d’autres niveaux, en particulier dans la perception par esquisses de l’objet spatial. Par exemple, je ne vois jamais qu’une face de la chaise a` la fois. Mais la chaise n’est pas pour autant compose´ e de faces comme elle est compose´e d’un dossier, de pieds, de vis, etc. Une esquisse de la chaise ne m’en donne pas simplement une partie, mais la chaise est pre´ sente en entier dans chaque esquisse. Quand je vois une face de la chaise, je ne dis pas : voici une face de chaise, mais : voici une chaise ! C’est pourquoi il n’est pas juste d’identifier la chaise a` la totalite´ infinie de ses profils, a` une « raison de la se´rie » ou a` un noume` ne cache´ derrie` re ses apparitions. La synthe` se des esquisses perceptuelles en un unique objet est une synthe` se continue, c’esta` -dire que la suite continue des esquisses est structure´e de telle manie` re que la chaise est pleinement et inte´gralement pre´sente dans chaque apparition ponctuelle. Cette diffe´rence structurelle entre les synthe` ses passives de la conscience du temps et les synthe` ses actives, par exemple propositionnelles, a des conse´ quences fondamentales sur la question de l’intentionnalite´ perceptuelle. En particulier, elle limite fortement l’ide´ e, commente´ e dans l’introduction, d’une « logicisation » de la conscience. La diffe´rence structurelle cidessus ne signifie-t-elle pas, en de´ finitive, que certaines couches de la conscience sont irre´ ductiblement re´ fractaires a` toute logicisation ? Si c’est le cas, il reste pourtant a` s’entendre sur les conse´quences a` en tirer. On peut de´fendre l’ide´ e, par exemple, que l’intentionnalite´ est essentiellement conceptuelle et donc que les synthe` ses continues, n’e´tant pas structure´ es propositionnellement, ne sont pas intentionnelles. Ou bien on peut soutenir que les synthe` ses continues sont intentionnelles et donc que le contenu intentionnel admet d’autres structurations que propositionnelles, par exemple gestaltistes. Les synthe`ses associatives. Passons maintenant a` l’autre grande classe de synthe` ses passives envisage´e par Husserl, celle des synthe` ses associatives. Je commenterai succinctement les vues de Husserl sur

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ce point, en me re´fe´rant essentiellement au § 16 d’Expe´rience et Jugement. Inde´ pendamment de toute objectivation et de toute conceptualisation, le champ sensible posse` de une certaine unite´ ; il est, e´ crit Husserl, un champ « unitaire pour soi ». Les donne´ es du champ sensible ont une certaine homoge´ne´ ite´ qui n’est pas l’unite´ d’un objet, par exemple celle des esquisses d’une meˆ me chose spatiale. Avant tout, on l’a vu, elles posse` dent l’unite´ que leur confe` rent les synthe` ses de la conscience du temps. Celles-ci ordonnent et unifient les donne´es sensibles de deux manie` res, d’abord en produisant une « forme ordonnatrice universelle de succession » qui fait que des donne´ es succe` dent a` d’autres donne´ es, qu’elles perdurent, etc., ensuite en assurant la « coexistence de toutes les donne´ es immanentes » : mes donne´ es sensibles sont homoge` nes au sens ou` toutes m’apparaissent comme pre´ sentes maintenant 1. Mais le champ sensible pre´ sente d’autres formes rudimentaires d’organisation, qui ne sont pas imputables aux synthe` ses de la conscience du temps. Ainsi, ce que je vois n’est pas ce que j’entends, ce que je touche, ce que je gouˆ te. Toutes mes donne´ es visuelles sont homoge` nes par contraste avec mes donne´ es auditives, tactiles, etc. Cette homoge´ ne´ite´ – qui n’unifie pas seulement le champ sensible, mais qui oblige aussi a` reconnaˆıtre a` chaque sens un champ sensible de style diffe´rent – marque la limite ou` commencent des synthe` ses d’un autre type. Elle nous met en pre´ sence de nouvelles synthe` ses, associatives, qui certes sont encore des synthe` ses passives, mais qui sont tre` s diffe´ rentes des synthe` ses de la conscience interne du temps. La diffe´rence est d’abord que les synthe` ses associatives sont des synthe` ses articule´es, ensuite qu’elles obe´issent a` des re` gles fondamentalement diffe´rentes. En des termes classiques qui remontent au moins a` Hume, Husserl soutenait que le principe ge´ ne´ral commandant toutes ces synthe` ses est la similitude (A¨hnlichkeit), qu’il appelait aussi affinite´(Verwandtschaft) ou 1. Ce maintenant n’est pas le maintenant ponctuel, mais le « pre´ sent vivant », c’est-a` -dire le maintenant ponctuel avec ses re´ tentions et protentions. Les donne´ es sensibles, pre´ cise Husserl, sont « unifie´ es dans le pre´ sent vivant d’une conscience » (in der lebendigen Gegenwart eines Bewusstseins vereinigt) (Erfahrung und Urteil, p. 77).

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homoge´ne´ite´: « Toute association imme´ diate est association d’apre` s la similitude 1. » Et naturellement, la` ou` les donne´ es sont ordonne´es d’apre` s la similitude, elles le sont aussi d’apre` s la non-similitude, que Husserl appelle contraste, e´trange`rete´ (Fremdheit) ou he´te´roge´ne´ite´. Toutes ces relations s’inscrivent dans des gradations continues, car la similitude a ceci de particulier qu’elle admet des degre´s : une partie du champ sensible peut eˆ tre plus ou moins semblable a` une autre partie. C’est pourquoi il faut aussi envisager l’existence de degre´s limites, qui sont d’une part l’absence totale de similitude, a` savoir l’he´ te´roge´ ne´ite´ ou le contraste, d’autre part la similitude parfaite, la « meˆ mete´ » (Gleichheit) 2. D’apre` s la conception de Husserl, les synthe` ses associatives sont a` l’origine de tous les phe´nome` nes de saillance perceptuelle ou` une figure se de´tache d’un fond. L’ide´e est que les donne´es sensibles – en fonction de leur qualite´ , de leur intensite´ , etc. – se regroupent associativement autant par similitude que par contraste avec un fond. Par exemple, je vois une ligne pointille´ e dessine´ e a` la craie sur le tableau noir. Des donne´es de qualite´ et d’intensite´ diffe´ rentes forment un champ visuel plus ou moins homoge` ne, qui contraste avec les champs auditifs, tactiles, etc. Par ailleurs, des parties du champ forment associativement des unite´ s plus petites, ici une ligne pointille´ e qui se de´ tache d’un fond. Il se produit alors ce que Husserl, apre` s Stumpf, de´ nomme un phe´ nome` ne de fusion : des donne´ es fusionnent pour former une seule et meˆ me unite´ figurale. L’association s’explique par la pre´sence de similitudes entre des parties du champ, qui induisent aussi des dissimilitudes : certaines parties sont blanches, d’autres noires, etc. Des donne´ es peuvent aussi eˆ tre associe´ es en fonction de leur nettete´ : des parties du champ visuel m’apparaissent plus ou moins nettes en fonction de leur e´loignement et de la mise au point oculaire, en sorte que des objets plus proches sont associe´ s et que d’autres, plus lointains mais semblables par ailleurs, sont rejete´ s dans l’arrie` re-plan. De 1. E. HUSSERL, Erfahrung und Urteil, p. 78. Pour une vue d’ensemble de la proble´ matique des synthe` ses associatives chez Husserl, voir B. BE´ GOUT, La Ge´ne´alogie de la logique. Husserl, l’ante´pre´dicatif et le cate´gorial, 1re partie, chap. II. 2. Sur ces distinctions, voir E. HUSSERL, Erfahrung und Urteil, § 16, et Analysen zur passiven Synthesis (1918-1926), Hua 11, 3e section, § 29.

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meˆ me, le contraste avec un fond d’une autre couleur fait ressortir une tache rouge, une suite de sons semblables, par exemple le rythme d’une batterie, se de´gage sur un fond sonore, etc. Ce mode` le explicatif s’e´tend a` des ensembles moins homoge` nes comme des groupes. Trois points dessine´s l’un a` coˆ te´ de l’autre sont perc¸ us comme formant un unique groupe, par contraste avec d’autres objets comme la surface ou` ils sont dessine´s. Il s’applique aussi aux cas limites ou` la relation de similitude est une relation de « meˆ mete´ ». Par exemple, je vois apparaˆıtre, au meˆ me endroit de mon champ visuel, a` intervalles re´guliers, un point rouge qui est a` chaque fois de meˆ me dimension et de meˆ me couleur. Je ne vois pas plusieurs points semblables formant un groupe, mettons une « suite temporelle » de points, mais un meˆme point qui se re´pe` te. La succession d’apparitions semblables reveˆ t la forme limite d’une re´pe´tition du meˆ me point. On peut aussi formuler les choses autrement, en empruntant a` la terminologie des Recherches logiques qui est aussi reprise, dans le meˆ me contexte, dans Expe´rience et Jugement. On peut dire que les donne´es donnent lieu a` un « recouvrement total » et que, dans les cas de simple similitude, le recouvrement est seulement partiel. Les donne´es ne sont alors semblables que par certains caracte` res, tandis que d’autres caracte` res sont en conflit. Cette the´ orie de l’association sert a` Husserl de base pour de´crire les processus d’objectivation perceptuelle alors meˆ me qu’a` la diffe´ rence d’autres auteurs comme Wundt, il ne conc¸ oit jamais l’objectivation sur le mode` le de l’association. L’ide´ e sous-jacente est que les synthe` ses associatives sont en quelque sorte pre´ suppose´ es dans toute objectivation perceptuelle. Pour que se constitue un objet d’expe´ rience, il est essentiel qu’il puisse demeurer identique sous des caracte` res diffe´ rents, disparaıˆtre puis re´ apparaıˆ tre, etc., ce qui n’est possible que par des synthe` ses de meˆ mete´ . Il reste ne´ anmoins que l’objectivation nous fait pe´ ne´ trer dans une sphe` re d’actes fondamentalement diffe´ rente, qui est celle des synthe` ses actives. Meˆ me les objectivations les moins e´labore´es activement, celles qui semblent les plus proches de la passivite´ sensorielle et associative, nous font en re´alite´ quitter la sphe` re de la passivite´. A` cette couche infe´rieure mais de´ja` objectivante de la conscience active, Husserl a donne´ le nom de « re´ ceptivite´ » (Rezeptivita¨t). En ce sens, la re´ ceptivite´ doit

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eˆ tre distingue´ e de la passivite´ , elle est le niveau le plus bas de l’activite´ 1. L’objectivation perceptuelle. Comme je l’ai de´ja` indique´ , la distinction entre passivite´ et activite´ est un enjeu central du pre´sent ouvrage. Je proposerai ulte´rieurement plusieurs arguments descriptifs en faveur de la conception suivant laquelle cette distinction est irre´ ductible. Mon ide´ e est que le meilleur point de vue pour une description phe´nome´ nologique de l’expe´ rience perceptuelle est un dualisme de la passivite´ et de la re´ ceptivite´ . Il n’est pas facile de montrer l’irre´ ductibilite´ de cette distinction, mais on peut du moins en faire ressentir la ne´ cessite´ . Un bon moyen est de partir du proble` me suivant. Reprenons l’exemple de la ligne pointille´ e au tableau. Alors que la ligne pointille´ e se de´ tache du fond, tout se passe comme si le champ visuel se scindait (pour simplifier) en deux zones, d’un coˆ te´ la zone « ligne pointille´ e blanche », de l’autre la zone « tableau noir ». On a suppose´ plus haut que le de´coupage du champ visuel en deux zones re´sultait d’associations passives, les donne´es sensibles se regroupant par similitude en unite´ s plus larges : ligne blanche, tableau. C’est graˆ ce a` ces synthe` ses, semble-t-il, qu’une figure saillante se de´ tache d’un fond et, inversement, qu’un fond contraste avec une figure ; que la ligne pointille´ e apparaıˆ t avec un caracte` re de saillance tandis que le tableau est rejete´ a` l’arrie` re-plan. Mais la question est maintenant la suivante : comment se fait le partage entre la figure et le fond ? Pourquoi est-ce le tableau, non la ligne, qui fait fonction de fond ? Un exemple plus parlant est le fameux vase de Rubin (figure 1). Il s’agit la` d’une figure « ambigue¨ » au sens ou` , au moment de de´cider si c’est le vase qui est la figure, ou bien les deux visages, le choix est he´sitant. Le regard oscille sans parvenir a` se de´cider, passant continuellement d’une figure a` l’autre. Un autre exemple bien connu de figure ambigue¨ jouant sur le rapport figure-fond est la double croix de Malte de Rubin (figure 2), qui produit une oscillation semblable entre la croix noire et la croix raye´e. 1. Voir E. HUSSERL, Erfahrung und Urteil, p. 83.

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Comment interpre´ter ces faits ? Dans ces exemples, ce sont manifestement les associations passives qui sont ambigue¨ s : elles ne permettent pas de dire ou` est la figure et ou` est le fond. Mais le fait remarquable est que le sujet ne se satisfait pas de cette ambiguı¨ te´. Il oscille au sens ou` il choisit de faire ressortir tantoˆ t la figure « vase », tantoˆ t la figure « deux visages ». Or, loin d’eˆ tre encore le fait de la passivite´ sensorielle et associative, cette oscillation manifeste une succession de de´cisions actives sur des donne´es configure´es passivement (au moyen de synthe` ses temporelles et associatives). Bien que le choix soit motive´ passivement par des figurations ambigue¨ s qui, justement, le rendent he´sitant, on n’a plus seulement affaire a` des synthe` ses lie´es a` la structure du champ sensible et sur lesquelles le sujet n’a aucun controˆ le. S’il est impossible au sujet de de´cider de ce qui est semblable et de ce qui ne l’est pas, en revanche il choisit activement de focaliser le vase et non les deux visages. Cette prise de de´cision est ce que Husserl appelle « l’orientation » (Zuwendung)1. Si la de´marcation figure-fond s’explique par les synthe` ses associatives, c’est en revanche l’orientation – l’ope´ration active consistant a` focaliser son regard vers telle partie du champ visuel plutoˆ t que telle autre – qui permet de de´cider ce qui est la figure et ce qui est le fond. Mais ces caracte´ risations sont encore insuffisantes. Si la situation semble claire pour les figures ambigue¨ s, on peut 1. Voir ibid., § 17.

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facilement objecter que cela tient justement a` leur ambiguı¨te´ et que, dans la plupart des cas, les objets perc¸ us ne sont pas ambigus. La plupart du temps, dira-t-on, la question de savoir ou` est le fond et ou` est la figure est de´ja` tranche´e au niveau des associations passives. Par exemple, la vue du soleil a` travers un verre fume´ ne suscite aucune oscillation. Le soleil-figure se de´tache du ciel-fond sans la moindre he´sitation. Plus encore, la saillance du soleil semble, autant que les similitudes ellesmeˆ mes, impose´ e de force par les associations passives, au point qu’il est quasiment impossible de faire du soleil un fond et du ciel une figure saillante. La saillance s’expliquerait ainsi entie` rement par des caracte` res passifs, comme l’intensite´ lumineuse ou la forme ronde. Ces observations sont difficilement contestables, mais je ne pense pas qu’elles soient de re´elles objections. Il me semble plus juste de dire que le cas des figures ambigue¨ s montre que les conclusions ci-dessus sont correctes, mais que le cas des figures non ambigue¨ s exige maintenant qu’on pre´cise ces conclusions. Plus exactement, il faut rendre compte du fait que les associations passives elles-meˆ mes interviennent, dans un sens ou dans un autre, dans les phe´nome` nes de saillance. Ce proble` me est tre` s pre´cise´ment celui que Husserl a tente´ de re´soudre au § 17 d’Expe´rience et Jugement, au moyen de la notion de « tendance ». Dans ce passage, Husserl commence par observer que le donne´ exerce, de´ja` au niveau associatif, une certaine attirance qui pre´dispose l’ego a` se diriger vers telle partie du champ visuel au de´triment de telle autre, par exemple a` voir le soleil comme une figure saillante. Cette attirance, cet « attrait » (Zug), est lie´e a` la stimulation sensorielle (Reiz). Certaines parties du champ sensible « attirent le regard », « excitent », « stimulent » davantage le regard et, par la` , tendent a` s’imposer ante´rieurement a` toute de´cision active. Cette stimulation est parfois due a` l’intensite´ sonore ou lumineuse : le soleil se de´tache par son e´clat, une me´lodie joue´e plus fort se de´tache sur un fond sonore plus bas, etc. Mais ce n’est pas le seul facteur possible. Un autre facteur important est ce qu’on peut appeler, au sens large, la figuralite´. Par exemple, un soleil bleu fonce´ se de´tacherait tout autant du ciel bleu azur. Sa forme ronde le de´tache du fond auquel ne semble correspondre, a` l’inverse, aucune « bonne forme ». De meˆ me, des notes ont plus de chance de se de´tacher d’un fond

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sonore si elles forment une me´lodie. Un autre facteur est la hauteur sonore : une me´lodie joue´ e dans les aigus se de´tache plus facilement sur un fond joue´ dans les graves, etc. Husserl regroupe tous ces phe´ nome` nes sous le terme, repris aux gestaltistes, d’« insistance » (Eindringen) : certaines donne´ es « insistent » au sens ou` elles s’imposent de force comme saillantes. L’insistance – le fait que le regard est plus ou moins stimule´, que les donne´es forment telle ou telle figure, etc. – est encore strictement passive. Je ne de´ cide d’aucun de ces caracte` res, qui appartiennent a` la passivite´ sensorielle et associative, et cependant ils sont a` l’origine du fait que des portions du champ sensible s’imposent a` moi comme saillantes. Dans Expe´rience et Jugement, Husserl distingue deux aspects du phe´nome` ne d’insistance. Il y a d’abord l’insistance ellemeˆ me, qui est un caracte` re par lequel des donne´es l’emportent sur d’autres. Ensuite, il y a ce qui correspond a` l’insistance du coˆ te´ du sujet, a` savoir la tendance. La tendance est simplement une inclination a` s’en remettre a` l’insistance (Tendenz zur Hingabe) : j’ai tendance a` saisir le soleil comme une figure et le ciel comme un fond. Ici encore, il n’est pas question de prise de position active. Je tends a` faire du soleil une figure saillante, mais je n’en fais ve´ ritablement une figure saillante qu’au moment ou` je ce`de librement a` ma tendance, quand je saisis activement le soleil comme une figure saillante. De` s ce moment, je suis en pre´sence d’une ope´ ration active, d’une amorce d’objectivation qui n’appartient de´ja` plus a` la simple passivite´ sensorielle et associative. C’est pre´cise´ment cette premie` re ope´ration active, cette « effectuation conse´cutive a` la tendance » (Folgeleisten der Tendenz) [ibid., p. 82], que Husserl appelle l’orientation. Les ambiguı¨ te´ s figure-fond peuvent facilement eˆ tre de´ crites sur cette base, comme des cas ou` il n’y a pas de stimulation suffisante pour inciter l’ego a` trancher dans un sens ou dans un autre. En un sens plus large, l’ambiguı¨ te´ vient soit de l’absence de tendances suffisantes, soit de la coexistence de tendances oppose´es de meˆ me « force ». D’un coˆ te´ , l’ego n’est pas incite´ a` choisir, de l’autre il est incite´ a` choisir simultane´ment plusieurs options s’excluant l’une l’autre. Cette observation laisse apparaıˆ tre une caracte´ ristique tre` s remarquable de l’intentionnalite´ perceptuelle. Dans la figure de Rubin, le sujet voit simultane´ ment le vase et les visages, mais il lui est

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impossible d’objectiver simultane´ment le vase et les visages. Cette proprie´ te´ assez myste´ rieuse de l’intentionnalite´ peut eˆ tre exprime´e par la loi suivante : le meˆme ensemble de donne´es sensibles ne peut eˆtre investi en meˆme temps de plusieurs sens objectifs diffe´rents (et non inte´ grables comme parties d’un sens total)1. Ne´anmoins, le fait que la passivite´ sensorielle et associative ne posse` de pas cette proprie´ te´ indique de´ ja` clairement que nous sommes passe´ s a` un type tre` s diffe´rent d’acte psychique. L’attention. La question de la nature de l’attention perceptuelle est appele´ e a` jouer un roˆ le central dans nos investigations. En choisissant comme the` me de recherche la perception, nous n’avions pas simplement en vue la donation sensorielle, mais l’intentionnalite´ et l’objectivation perceptuelles. Or l’attention, en un sens qui reste a` pre´ciser, est classiquement un autre mot pour l’objectivation au sens fort. Porter son attention sur une portion du champ sensoriel au de´ triment d’autres, cela ne revient-il pas a` la constituer en unite´ objective par l’intentionnalite´ objectivante ? Voir le pouce dans la main, la main dans le bras, n’est-ce pas objectiver le pouce, la main par opposition aux autres doigts, au reste du bras laisse´ s en « marge », c’est-a` -dire hors du centre d’attention ? E´ couter la phrase me´lodique en la de´tachant attentionnellement d’un fond sonore, n’est-ce pas pre´cise´ment se´lectionner son objet ? Les limites du centre attentionnel par rapport au reste du champ sensible ne sont-elles pas aussi les limites de ce qui est objective´ au sens pre´gnant ? Meˆ me la` ou` l’on cherche a` e´liminer l’attention, comme dans les critiques gestaltistes dont il sera question plus loin, le phe´nome` ne a` expliquer reste la meˆ me objectivation qu’on caracte´rise classiquement comme attention et qui pourra, le cas e´che´ant, eˆ tre explique´e sans le vocabulaire de l’attention. Pour cette raison, le fil de nos analyses re´clame impe´rativement un certain nombre de distinctions permettant de mieux de´limiter le concept d’atten1. K. KOFFKA, « Perception : an introduction to the Gestalttheorie », p. 559-560, semble admettre des exceptions a` cette re` gle.

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tion, mais aussi d’en e´valuer l’utilite´ et la pertinence pour le proble` me de l’intentionnalite´ perceptuelle. Si le roˆ le central de l’attention peut momentane´ment avoir le sens d’un pre´suppose´ fe´cond, c’est seulement pour autant qu’il nous servira de point de de´part et devra par la suite eˆ tre clarifie´ en profondeur, voire re´vise´ ou e´limine´. Le concept d’attention devra faire l’objet d’analyses de´taille´es dans la suite, dans la mesure ou` un enjeu central de cet ouvrage est justement la distinction entre deux couches passive et active de la conscience perceptuelle. Dans cette optique, nous serons naturellement amene´s a` faire porter nos discussions sur certains gestaltistes dont l’ambition e´tait, pre´cise´ment, d’e´laborer une psychologie de´finitivement affranchie de la the´orie de l’attention, juge´e dangereusement spe´culative. Sans anticiper sur ces discussions, le pre´sent paragraphe se bornera a` des indications tre` s ge´ne´rales sur la nature de l’attention et sur quelques proble` mes qui s’y rattachent directement. La langue quotidienne regroupe sous le terme « attention » un grand nombre de phe´nome` nes tre` s diffe´ rents, dont certains ne doivent peut-eˆ tre pas tomber sous le concept plus rigoureux dont nous avons besoin dans le cadre de l’analyse de la perception. Les proble` mes qui nous occupent plus spe´ cialement concernent la possibilite´ d’une attention comprise au sens d’une « activite´ psychique » de se´lection et de discrimination au sens le plus large, par opposition (re´elle ou seulement apparente) a` la passivite´ sensorielle aussi bien qu’a` l’activite´ physique du corps. Aussi le concept d’attention que nous retiendrons est-il un concept plus e´troit. Il correspond, pour l’essentiel, a` l’« aperception » de Wundt ou a` ce que William James appelait l’attention « active et volontaire » par contraste avec l’attention « passive, re´ flexive, non volontaire, sans effort » 1. (Je laisse en suspens la question de savoir s’il y a un sens, du point de vue phe´nome´ nal, a` e´voquer une attention « instinctive » comme le fait James, et si cette dernie` re ne doit pas plutoˆ t eˆ tre typologise´e soit comme un phe´nome` ne de tendance et non d’attention, soit comme la manifestation d’un degre´ infe´ rieur de l’activite´ attentionnelle.) Ces remarques peuvent eˆ tre aise´ ment rattache´es aux de´ veloppements pre´ ce´ dents ou` nous opposions, apre` s Husserl, les « tendances » 1. W. JAMES, The Principles of Psychology, vol. 1, p. 416.

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de la conscience passive aux prises de position par lesquelles la conscience active, consentant ou re´ sistant aux tendances, « s’oriente » vers telle portion de´termine´e du champ sensoriel au de´triment d’autres portions. Dans Expe´rience et Jugement, Husserl assimile purement et simplement l’orientation (Zuwendung) doxique a` l’attention 1. L’attention est une orientation active vers l’objet, qui doit jouer, comme telle, un roˆ le central dans la constitution des premie` res unite´ s objectives dans la re´ ceptivite´ sensible. A` coˆ te´ du caracte` re d’activite´ , l’unite´objective est une autre particularite´ e´trange et remarquable dont ait a` rendre compte toute the´orie de l’attention ou toute the´orie pre´tendant expliquer les phe´ nome` nes « attentionnels » sans le vocabulaire de l’attention. Nous avons de´ja` rencontre´ ce caracte` re ante´rieurement au sujet des figures ambigue¨ s : l’« ambigu¨ıte´ » du canard-lapin de Jastrow signifie que l’intentum est a` un moment donne´ soit le lapin, soit le canard, mais jamais les deux a` la fois, et qu’il naˆıt de` s lors un phe´nome` ne d’« oscillation » ou` plusieurs orientations attentionnelles de contenus diffe´ rents alternent successivement. Les perceptions non ambigue¨ s suscitent des observations analogues. L’attention porte´e a` une pluralite´ d’e´le´ments sensoriels a ceci de distinctif qu’elle nous fait apparaˆıtre celle-ci comme un tout objectivement unitaire, comme un « objet complexe » dont ces e´le´ments sont les constituants 2. La` ou` le regard de´tache des e´le´ments du tout, l’attention s’est elle-meˆ me de´place´ e et le tout est passe´ dans la marge hors du champ attentionnel. L’expression meˆ me « unite´ objective » appelle une remarque comple´mentaire. Sans doute, comme toutes sortes de repre´sentations peuvent eˆ tre investies d’attention, il est le´gitime de comprendre par la` que l’attention se dirige vers une repre´sentation au sens ou` un certain caracte` re affecte telle ou telle repre´sentation. Mais cette tournure doit eˆ tre employe´e avec prudence si on ne veut pas confondre cette directionalite´ avec celle, plus proprement dite, par laquelle on preˆ te attention a` un objet plutoˆ t qu’a` un autre. Il convient de distinguer pre´cise´ment ce a` quoi on preˆ te attention des contenus psycho1. E. HUSSERL, Erfahrung und Urteil, p. 84. Voir par exemple Logische Untersuchungen, V, B409 (zugewendet). 2. Voir W. JAMES, The Principles of Psychology, vol. 1, p. 405.

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re´ els correspondants, qui sont investis attentionnellement, ou encore l’intentum attentionne´ de la repre´ sentation portant l’indice de l’attention. Cette remarque est essentielle pour avoir un concept univoque de l’attention. Elle nous conduit sinon a` e´carter, du moins a` tenir pour ambigue¨ s et insuffisamment claires un certain nombre de de´ finitions comme celle, kantienne, suivant laquelle l’attention serait une « application a` prendre conscience de ses propres repre´sentations », par opposition a` l’abstraction consistant a` se de´tourner d’un objet 1. Dans la conception de style locke´ en qui e´ tait celle de Kant, une telle formulation signifie que l’attentionne´ est foncie` rement toujours ma repre´ sentation : l’attention se rapporte aux repre´sentations subjectives et elle se tient, a` ce titre, au meˆ me niveau que la pense´e par opposition a` la connaissance et a` l’intuition. Bien que ce point de vue puisse eˆ tre accepte´ dans une certaine mesure, il repose en grande partie sur l’ambigu¨ıte´ de l’expression « porter attention a` », qui peut eˆ tre comprise aussi bien au sens ou` une repre´sentation est plus attentive et ou` on se focalise sur son objet intentionnel. Bien entendu, cela n’exclut nullement la possibilite´ de preˆ ter attention a` un contenu psycho-re´el, mais si cette possibilite´ ne signifie pas simplement qu’un contenu est investi d’une certaine charge attentionnelle, alors elle signifie que le contenu attentionne´ est l’intentum d’un acte re´flexif investi d’une certaine charge attentionnelle 2. Un autre point important est qu’il ne semble y avoir aucune raison de restreindre l’attention a` la sphe` re perceptuelle. On peut citer un grand nombre de cas re´ve´ lant ce que James appelait une « attention intellectuelle », diffe´ rente de l’attention perceptuelle : par exemple, je fais effort pour distinguer une nuance de sens d’autres nuances possibles, ou pour maintenir une pense´e de´termine´ e en re´ sistant a` l’attraction d’autres repre´ sentations plus naturelles ou stimulantes 3, etc. 1. I. KANT, Anthropologie in pragmatischer Hinsicht abgefaßt, 1re partie, § 3, p. 131. 2. Voir E. HUSSERL, Logische Untersuchungen, V, B410, et Logische Untersuchungen, II, B161. 3. W. JAMES, The Principles of Psychology, vol. 1, p. 416 et 420. De meˆ me, dans les Recherches logiques de Husserl, voir D. DWYER, « Husserl’s appropriation of the psychological concepts of apperception and attention », p. 86.

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De meˆ me, il serait suˆ rement inopportun de limiter l’attention au domaine the´orique, par opposition au sentiment et au domaine pratique. Dans le prolongement d’analyses suggestives de Husserl au § 18 d’Expe´rience et Jugement, il reste possible d’e´largir le concept d’attention pour y faire entrer non seulement les actes the´ oriques, mais aussi les sentiments et les volitions des sphe` res esthe´tique et e´thique. On envisagerait ainsi une « attention de sentiment » (Gefu¨hlsaufmerksamkeit) et une « attention volitive » (Willenaufmerksamkeit). Pour plus de clarte´ , nous appellerons concentration l’attention a` l’œuvre dans la sphe` re the´ orique, doxique au sens large. Cette notion correspond, pour la plus grosse part, a` ce que Husserl nomme l’inte´reˆt, mais il subsiste certaines diffe´rences dont il sera question plus loin. Fait important, ces distinctions ne contredisent pas la caracte´ risation de l’attention en termes d’intentionnalite´ objectivante au sens pre´gnant, si on admet, apre` s Brentano et Husserl, que les actes e´valuatifs, bien que par soi non objectivants, sont ne´cessairement objectivants par la pre´sence d’une couche objectivante plus ou moins « implicite ». Toutes ces pre´ cautions n’e´ clairent encore que faiblement la notion d’attention, dont il n’est pas certain, d’ailleurs, qu’elle puisse en ge´ne´ ral eˆ tre de´ finie de manie` re satisfaisante. Momentane´ment, la taˆ che qui s’impose est du moins de se demander ce que l’attention n’est pas. Sans pre´ tendre eˆ tre exhaustif, je passerai en revue diffe´ rents proble` mes assez caracte´ ristiques, qui concernent directement la de´ limitation du concept d’attention. 1. Une premie` re question est celle du rapport entre attention et intensite´ sensorielle. Cette question est une question multiple. On peut se demander d’abord si l’attention est un caracte` re intensif, ensuite si elle est fonction de l’intensite´ au sens ou` celle-ci serait une cause de l’attention, enfin si l’attention a pour effet un accroissement de l’intensite´ sensorielle. Il semble que les deux premie` res questions puissent eˆ tre re´gle´ es sans difficulte´ . Le fait que l’attention peut indistinctement investir toute partie du champ sensoriel montre de´ ja` suffisamment qu’elle n’est pas assimilable a` un degre´ intensif de la sensation. De meˆ me, il est indiscutable que l’intensite´ joue fre´ quemment le roˆ le d’un facteur de´ terminant pour l’orientation intentionnelle, d’une motivation passive qui sus-

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cite ou, au contraire, empeˆ che la de´cision attentionnelle : je tends d’autant plus a` preˆ ter attention a` un son en le de´tachant de son contexte sonore que son intensite´ est e´leve´e, tandis qu’un son tre` s faible attirera a` peine l’attention et demandera un effort d’autant plus grand a` l’encontre des tendances passives. En revanche, la question de savoir si l’attention provoque un accroissement intensif fut une question tre` s de´ battue au XIXe et au XXe sie` cle, dont la re ´ ponse est loin d’aller de soi. Certains psychologues, comme Ernst Du¨ rr dans un important traite´ sur l’attention paru en 1907, y ont re´ pondu nettement par l’affirmative 1. Stumpf, James et Ebbinghaus y re´ pondaient affirmativement mais seulement jusqu’a` un certain point et avec de se´ rieuses re´ serves. Le premier formulait notamment une objection de principe qui reste convaincante sur ce proble` me : si l’attention avait pour effet d’augmenter l’intensite´ jusqu’a` un certain degre´ a, il me serait impossible d’observer qu’une sensation faible a un degre´ intensif infe´ rieur a` a 2. Fechner re´ pondait a` la meˆ me question par la ne´ gative, en assimilant les variations intensives cense´ ment dues a` l’attention a` des variations affectant l’intensite´ ou la force de l’attention elle-meˆ me : « Par exemple, un gris ou un blanc ne nous apparaissent pas plus clairs, un bruit ne nous apparaˆıt pas plus fort quand nous dirigeons vers eux une attention renforce´ e ; ce que nous ressentons, pre´ cise´ ment, c’est seulement notre attention renforce´e 3. » Brentano avait un raisonnement un peu diffe´ rent. L’intensite´ du contenu repre´ sente´ , affirmait-il, est toujours e´gale a` l’intensite´ de la repre´ sentation. Or cela implique, dans le cas de l’expe´ rience sensible, que l’intensite´ de l’attention – conc¸ ue comme une repre´sentation par laquelle je prends conscience de mes repre´ sentations – est toujours e´gale a` l’intensite´ du sentir. Par conse´ quent, l’intensite´ de l’attention, de la prise de conscience, est toujours e´ gale a` l’intensite´ du senti. Ce qui signifie clairement que les variations de la force de l’attention doivent 1. E. DU¨ RR, Die Lehre von der Aufmerksamkeit, p. 97-100. 2. C. STUMPF, Tonpsychologie, vol. 1, p. 71, approuve´ sur ce point dans W. J AMES , The Principles of Psychology, vol. 1, p. 426. Voir aussi H. EBBINGHAUS, Grundzu¨ge der Psychologie, vol. 1, p. 586-588. 3. G. T. FECHNER, In Sachen der Psychophysik, p. 86.

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correspondre a` des variations intensives de l’impression 1. Mu¨ nsterberg conside´ rait, sur la base d’expe´ rimentations mene´ es au laboratoire de psychologie de Harvard au de´ but des anne´ es 1890, qu’au moins dans certaines conditions l’attention ne causait pas un accroissement intensif, mais, contre toute attente, une diminution de l’intensite´ sensorielle 2, etc. Il est important de noter que ce proble` me reveˆ t une importance strate´ gique dans les proble` mes qui nous occupent. L’ide´ e que le passage de la marge au centre attentionnel induit une variation intensive, c’est-a` -dire un changement du mate´riau de la passivite´ sensorielle, semble en effet une bre` che dans l’« hypothe` se de constance » et un argument en faveur de la conception gestaltiste suivant laquelle il n’y a ge´ne´ralement pas lieu de pre´supposer un mate´riau dont certaines proprie´te´s intrinse`ques (qualite´, intensite´, etc.) pourraient eˆ tre constantes. 2. Une deuxie` me question concerne le rapport entre l’attention et la clarte´ ou la « notabilite´ ». Intimement lie´e a` la premie` re, cette question tend meˆ me a` se confondre avec elle si la clarte´ n’est pas distingue´e de l’intensite´ de l’attention, voire si elle est confondue avec l’intensite´ sensorielle elle-meˆ me. C’est pourquoi certaines des positions mentionne´ es ci-dessus doivent probablement entrer sous cette rubrique. Le phe´nome` ne a` expliquer est l’e´ventuelle connexion entre l’attention et le fait que certaines parties du champ sensible apparaissent plus claires, plus nettes ou plus notables (merklich). Ainsi, un son est plus ou moins clair et distinct en fonction de son e´loignement, de son intensite´, de la pre´sence d’autres sons interfe´rant avec lui, etc. Le degre´ de clarte´ signifie alors, selon une expression de Husserl, que le son est « plus ou moins facilement ou difficilement perceptible 3 ». L’attention pourrait-elle se ramener a` la clarte´ comprise en ce sens ? Ou encore, la clarte´ est-elle un phe´nome` ne attentionnel ? Telle e´tait l’opinion de´fendue par les psychologues 1. F. BRENTANO F., Psychologie vom empirischen Standpunkt, p. 169. 2. H. MU¨ NSTERBERG, « The intensifying effect of attention ». Ces expe´riences ont fait l’objet d’aˆ pres discussions, la question e´tant de savoir si Mu¨ nsterberg n’attribuait pas a` l’attention des effets dus a` un jugement secondaire. Voir par exemple la recension de A. BINET dans L’Anne´e psychologique, 1894, p. 387-388. 3. E. HUSSERL, Wahrnehmung und Aufmerksamkeit, Hua 38, p. 93.

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Wilhelm Wirth et Ernst Du¨ rr 1. Non pas simplement la cause ou l’effet, estimait ce dernier, mais l’essence meˆ me de l’attention consiste en un degre´ de´termine´ de clarte´ (ou de conscience) distinct de la qualite´ et de l’intensite´. On trouve des formulations assez semblables chez Titchener, qui de´crivait lui aussi les phe´nome` nes d’attention en termes de degre´s de clarte´ et, corre´lativement, de degre´s de conscience 2. Bien que diffe´rentes, ces vues se rattachent historiquement a` la conception nuance´e de´fendue par Wundt. Comme on le verra dans la suite, celui-ci voyait dans l’attention un processus essentiellement volitif. Cependant, dans la sixie` me e´dition de ses Grundzu¨ge (1908), a` la suite des travaux d’Eckener sur l’oscillation attentionnelle, il adopta lui-meˆ me une conception de l’attention en termes de « degre´ de clarte´ ou de nettete´ de la saisie des contenus psychiques 3 ». Le degre´ de clarte´, qui doit eˆ tre compte´ au nombre des grandeurs psychiques caracte´risant, en un sens proche de Fechner, la saisie des contenus sensoriels, forme comme tel une « troisie` me dimension » a` coˆ te´ du degre´ intensif (son faible – son fort) et du degre´ qualitatif (blanc – gris – noir). Le fait qu’une portion du champ visuel ressort et devient une figure s’explique fondamentalement par un accroissement du degre´ de clarte´ des contenus sensoriels. On a donc des contenus sensoriels qui peuvent eˆ tre plus ou moins clairs selon que la portion du champ visuel est figure ou fond, et qui peuvent eˆ tre identiques par ailleurs, a` savoir qualitativement ou intensivement. Wundt, toutefois, contrairement a` ce que sugge` re la critique de Rubin que je vais commenter ci-dessous, n’a jamais e´te´ tente´ de de´finir l’attention comme un certain degre´ de clarte´, mais se bornait a` voir dans celui-ci un effet de l’attention de´finie comme une activite´ de nature volitive 4. 1. E. DU¨RR, Die Lehre von der Aufmerksamkeit, p. 10 s. ; W. WIRTH, « Zur Theorie des Bewusstseinsumfanges und seiner Messung », p. 493-494, qui identifie l’attention au degre´ de conscience et le degre´ de conscience au degre´ de clarte´. 2. E. B. TITCHENER, A Text-Book of Psychology, p. 276-280. 3. Voir W. WUNDT, Grundzu¨ge der physiologischen Psychologie, 6e e´d., vol. 1, p. 541. Voir e´ galement W. WUNDT, Grundriss der Psychologie, p. 245-246. 4. L’accroissement de clarte´ (comme effet) e´tait de´ja` un aspect essentiel de la de´ finition de l’attentio chez Christian Wolff, comme « facultas efficiendi, ut in perceptione composita partialis una majorem claritatem ceteris habeat » (Psychologia empirica, § 237, p. 168).

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Certains arguments ainsi que les restrictions apporte´ es plus haut au concept d’attention semblent indiquer que l’attention se tient a` un autre niveau que celui de la clarte´ ou de la simple notabilite´ . Le degre´ de clarte´ , qui de´ pend aussi bien de conditions subjectives comme l’e´ loignement, l’intensite´ du contenu sensoriel, etc., que de conditions objectives lie´ es aux proprie´ te´ s empiriques de l’objet, doit tre` s probablement eˆ tre range´ parmi les tendances ou les motivations passives, qui n’occasionnent pas ne´ cessairement un investissement attentionnel. On doit au psychologue danois Edgar Rubin – l’un des pionniers de la deuxie` me Gestalttheorie – un argument fort a` l’encontre de la de´finition de l’attention en termes de clarte´ et de distinction 1. Rubin commenc¸ ait par faire une concession partielle a` Wundt : il est conforme a` l’expe´rience de dire que le fond n’est pas dote´ d’un degre´ de clarte´ e´leve´. Mais il ajoutait aussitoˆ t que le fond n’est pas non plus dote´ d’un degre´ de clarte´ moindre et qu’il n’a, en re´alite´, tout simplement aucun degre´ de clarte´, puisqu’il n’est pas donne´ a` la conscience 2. Ensuite, Rubin adressait a` Wundt une objection de´cisive qui annonce clairement une the` se centrale de la critique gestaltiste de la psychologie traditionnelle : « On ne s’accorde pas avec l’expe´rience quand on affirme que ce qui se passe quand un champ, de fond, se change en figure, pourrait eˆ tre de´crit comme un changement au cours duquel les contenus intuitifs qualitatifs resteraient inchange´ s. » En re´ alite´ , poursuit-il, le fond est totalement change´ en « devenant » figure : « Les deux objets ve´cus, qui correspondent au meˆ me champ ve´cu soit comme figure, soit comme fond, sont deux objets ve´cus totalement diffe´rents [ga¨nzlich verschieden] 3. » Le proble` me, a` en croire Rubin, est que Wundt conside` re le degre´ de clarte´ et 1. E. RUBIN, Visuell wahrgenommene Figuren, p. 98 s. 2. Une remarque semblable avait e´te´ formule´ e quelques anne´es plus toˆ t dans S. WITASEK, Grundlinien der Psychologie, p. 299. Voir de´ja` , en des termes tre` s proches, H. LOTZE, Metaphysik, § 273, p. 539 : « D’anciennes psychologies de´ peignaient comme une lumie` re mobile que l’esprit dirigeait vers les impressions qui lui sont occasionne´es, soit pour les porter a` la conscience, soit pour tirer de leur obscurite´ celles qui se trouvent de´ja` en lui. La premie` re ope´ ration serait impossible, car ce qui n’est pas dans la conscience, cette lumie` re elle-meˆ me ne pourrait l’y trouver. » 3. E. RUBIN, Visuell wahrgenommene Figuren, p. 100.

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donc la relation figure-fond comme inde´ pendants des qualite´s sensorielles. En des termes e´ voquant directement les critiques de l’hypothe` se de constance, Rubin reproche a` Wundt de pre´ supposer une identite´ des mate´ riaux qualitatifs sous les variations figurales, alors que cette pre´ supposition est inutile et meˆ me en de´ saccord avec l’expe´ rience. En re´ alite´ , quand un fond devient figure, on est en pre´ sence d’un objet « entie` rement diffe´ rent », dont il n’y a pas lieu de pre´ supposer l’identite´ sinon en raison d’un pre´ juge´ non fonde´ dans l’expe´ rience 1. Cette objection, qui forme un cas particulier d’une critique de grande ampleur qui sera discute´ e plus loin, suscite momentane´ ment deux re´serves. D’abord, comme je l’ai de´ja` sugge´ re´, elle ne contredit nullement l’ide´ e que, meˆ me en ce qui concerne le rapport figure-fond, l’attention est une affaire de clarte´ au sens ou` le degre´ de clarte´ fait souvent fonction de motivation tendancielle pour l’attention 2. Ensuite, ces remarques ne re` glent nullement la question – analogue a` celle souleve´ e plus haut pour l’intensite´ – de savoir si l’attention n’aurait pas pour effet un accroissement de la clarte´ et de la distinction. Je laisse e´ galement cette question en suspens. Signalons seulement que Fechner, de` s ses E´le´ments de psychophysique de 1860, rejetait cette ide´e aussi fermement pour la clarte´ que pour l’intensite´ sensorielle 3. 3. Nous avons maintenu plus haut la possibilite´ d’une attention spe´cifiquement the´orique, ou « concentration », distincte de l’attention pratique ou de l’attention de sentiment. Mais ce point, e´ galement assez proble´ matique, est sujet a` discussion. N’est-il pas tentant en effet, suivant une certaine conception qu’on pourrait qualifier de pragmatique, de voir dans l’attention quelque chose comme une orientation vers un but ? Outre la notion assez impre´cise d’attention volontaire dans les Principes de psychologie de James, la de´ finition de l’attention en termes de volonte´ est aussi tre` s caracte´ristique de la psychologie de Wundt : « D’apre` s tous les phe´nome` nes 1. Sur la critique de Rubin et ses prolongements chez Koffka, voir infra, chap. I, p. 142 s. 2. Voir les remarques critiques de E. G. WEVER, « Attention and clearness in the perception of figure and ground », p. 54, sur l’objection de Rubin. 3. G. T. FECHNER, Elemente der Psychophysik, vol. 2, p. 452-453. Voir par exemple St. WITASEK, Grundlinien der Psychologie, p. 298.

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auxquels nous confronte l’activite´ d’aperception, celle-ci co¨ıncide purement et simplement avec cette fonction de la conscience que nous caracte´risons, s’agissant des actions externes, comme volonte´1. » L’attention et la volonte´ sont une meˆ me force psychique en tant qu’elle a ici des effets externes, la` des effets internes. Dans sa Tonpsychologie de 1883-1890, Carl Stumpf de´finissait l’attention arbitraire ou volontaire (willku¨rliche Aufmerksamkeit) comme « la volonte´ en tant qu’elle est dirige´e vers un remarquer [Bemerken] ». Ce qui avait pour effet sinon d’annexer l’attention a` la sphe` re pratique, du moins de la rattacher a` une unique activite´ qui, dans la sphe` re pratique, s’appelle la volonte´. Une autre conse´quence e´tait d’annexer l’attention a` la sphe` re des sentiments, dans la mesure ou` Stumpf, apre` s Brentano, pensait la volonte´ elle-meˆ me sur le mode` le du sentiment 2. Stumpf conside´rait que ce mode` le explicatif devait valoir bien au-dela` de la seule attention volontaire et s’e´tendre a` l’inte´ reˆ t en ge´ ne´ ral qui caracte´ rise toute attention : « L’attention est identique a` l’inte´reˆ t, et l’inte´reˆ t est un sentiment 3. » La conception de Stumpf est cependant plus nuance´e qu’il n’y paraˆıt, si on se penche – comme il le fait lui-meˆ me apre` s avoir reconnu que l’attention e´tait en ellemeˆ me inde´ finissable comme le sont la cole` re ou la com- passion – plutoˆ t sur ses causes et ses effets. Fait curieux, il qualifie l’attention de « sentiment the´ orique » : l’attention est, pour ainsi dire, the´orique par ses effets, pour autant qu’elle cause la pense´e ou la perception. En outre, bien qu’il de´finisse l’attention arbitraire en termes de volonte´ , il semble conside´rer ailleurs que la volonte´ est seulement une cause de l’attention au meˆ me titre que le changement phe´ nome´ nal, la 1. W. WUNDT, Grundzu¨ge der physiologischen Psychologie, 2e e´d., vol. 2, p. 210 (ajout de la 2e e´ d.), qui rejette ainsi, de fac¸ on conse´ quente, la distinction entre attention volontaire et attention involontaire (ibid., p. 210-211). Voir aussi W. WUNDT, Grundriss der Psychologie, p. 257. Voir les objections de principe de N. LANGE, « Beitra¨ ge zur Theorie der sinnlichen Aufmerksamkeit und der activen Apperception », p. 392, et celles de A. MARTY, « U¨ ber Sprachreflex, Nativismus und absichtliche Sprachbildung », 4. Artikel. 2. C. STUMPF, Tonpsychologie, vol. 2, p. 283. Sur le lien entre volonte´ et sentiment chez Brentano, voir mon article « Sur l’analogie entre the´orie et pratique chez Brentano ». Cette caracte´risation est d’inspiration humienne, voir infra, chap. I, p. 149 s. 3. C. STUMPF, Tonpsychologie, vol. 1, p. 68.

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force de l’impression sensorielle ou le plaisir qu’elle suscite (ibid., p. 68-69). Witasek a repris partiellement a` son compte cette manie` re de voir, associant lui aussi l’attention volontaire a` un « vouloir remarquer » (Bemerkenwollen) consistant a` anticiper l’objet a` remarquer 1. Cependant, il insistait aussi – apre` s de nombreux autres auteurs au moins depuis Alexander Bain – sur le fait que ce processus e´tait seulement un stade pre´liminaire, qui peut aussi bien faire de´faut dans les cas d’attention involontaire. Il convient en ce sens de distinguer d’abord un stade pre´liminaire de nature volitive (qui peut se manifester par des mouvements musculaires, par exemple oculaires, etc.), ensuite un « noyau » qui est le Bemerken lui-meˆ me et qui est pour Witasek d’ordre judicatif, enfin un stade ulte´rieur forme´ par toutes les repre´sentations influence´ es par l’attention au sens ou` elles combinent des contenus pre´alablement attentionne´ s 2. Contre une conception « pragmatique » d’apre` s laquelle l’attention serait « la meilleure manie` re de se comporter pouvant servir a` atteindre un but de´termine´, ici la saisie de la figure », on peut citer deux arguments inte´ressants d’Edgar Rubin, dans le cadre spe´ cial des rapports entre figure et fond 3. D’abord, e´crivait-il, on peut douter que les inte´reˆ ts pratiques soient relevants, de manie` re ge´ne´rale, pour la psychologie de la perception : « Le but est quelque chose de pre´cieux dans la vie quotidienne, pratique, mais qui est irrelevant et arbitraire du point de vue purement psychologique. » Ensuite, Rubin faisait valoir le fait qu’il n’y a a priori aucune raison de dire que le but pratique doit eˆ tre la saisie de la figure plutoˆ t que celle du fond. Les trois premiers points ci-dessus se preˆ tent cependant a` une conclusion de nature ge´ ne´ rale, dont le second argument de Rubin est seulement un cas particulier. Plus fondamenta1. St. WITASEK, Grundlinien der Psychologie, p. 299 s. 2. Cette notion de pre´paration attentionnelle (ideational preparation, preattention, expectant attention, etc.) a donne´ lieu a` de nombreuses recherches dans la psychologie de la seconde moitie´ du XIXe sie` cle. Voir A. BAIN, The Emotions and the Will, p. 369 s. ; W. JAMES, The Principles of Psychology, vol. 1, p. 434 s. ; H. MU¨ NSTERBERG, Die Willenshandlung, p. 66 s. ; Th. RIBOT, Psychologie de l’attention, p. 106 s., et ses prolongements dans H. BERGSON, Matie`re et Me´moire, p. 110 ; etc. 3. E. RUBIN, Visuell wahrgenommene Figuren, p. 97.

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lement, on peut se demander si la question du rapport de l’attention a` l’intensite´, a` la clarte´ ou a` la volonte´ a encore un sens hors de celle des motivations passives et des effets de l’attention. Inde´ pendamment de la question de savoir dans quelle mesure ces facteurs ou d’autres semblables peuvent faire fonction de conditions ou d’effets de l’attention, il se peut que toute tentative visant a` de´finir l’attention par leur moyen se heurte a` une impossibilite´ de principe, qui tient au caracte` re ge´ne´ral de l’attention. En un sens, l’attention implique le plus souvent une restriction du regard a` une portion de´ termine´ e du champ sensible. Cependant, en un autre sens, elle semble aussi se de´finir par un caracte` re de ge´ne´ralite´qui fait qu’elle couvre tout le champ de la conscience et qu’elle n’est restreinte a` aucune composante de la vie psychique. Meˆ me les parties marginales du champ perceptuel ne peuvent eˆ tre tenues pour telles que dans la mesure ou` elles sont aussi potentiellement attentionne´es, c’est-a` -dire pour autant qu’elles ne sont pas attentionne´es mais, tout aussi bien, peuvent l’eˆ tre par principe. On ne peut, a` cet e´ gard, que rappeler l’observation pe´ ne´trante d’Ernst Du¨ rr, lorsqu’il remarquait que l’attention investit les sensations fortes comme faibles, les perceptions comme les souvenirs et les simples pense´ es, les objets de la sphe` re the´ orique comme ceux de la sphe` re pratique : Ce n’est pas qu’il y ait seulement certains objets que nous pouvons conside´rer avec attention alors que les autres seraient toujours perc¸ us sans attention, mais l’attention peut s’actualiser dans la saisie de tout objet. Or, comme a` l’ensemble des objets correspond la somme des diffe´rences de contenu a` l’inte´rieur de la conscience d’objet, l’attention ne peut pas eˆ tre conside´re´ e comme une proprie´te´ de contenus de conscience de´termine´ s, appartenant a` la face the´orique de la vie psychique. On ne peut donc pas dire que l’attention est quelque chose qui e´choirait aux perceptions par contraste avec les repre´sentations de la me´ moire ou de la phantasie ou avec les pense´es. Encore moins peut-on songer a` tenir l’attention pour une pre´rogative d’un ou plusieurs domaines sensibles et a` la rapporter a` des qualite´s ou a` des degre´s intensifs de´termine´s 1. 1. E. DU¨ RR, Die Lehre von der Aufmerksamkeit, p. 10-11. Voir, dans le meˆ me sens, G. F. STOUT, Analytic Psychology, vol. 1, p. 180.

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4. On peut encore se demander si l’attention est essentiellement synonyme de position d’existence. La position la plus forte sur ce proble` me est sans doute celle de Witasek, qui allait jusqu’a` de´finir le Bemerken attentionnel comme une « saisie de la pre´sence, de l’existence de l’objet remarque´ » qui est « identique a` la fonction de jugement » 1. Une position plus nuance´e est directement induite par l’e´quivalence husserlienne entre attention the´orique (concentration) et inte´reˆ t : l’inte´reˆ t est un cas particulier d’attention, l’attention doxique, qui se de´finit comme un certain caracte` re affectant les actes par lesquels l’ego vise l’objet comme existant. Comme le re´sume tre` s bien Husserl : « Un cas particulier de ve´cu intentionnel attentif [...] est forme´ par les actes doxiques, dirige´s vers l’e´tant (e´ventuellement modalise´ : possiblement e´ tant, probablement e´tant, non e´tant) 2. » Il reste a` savoir, en un mot, si la distinction entre inte´reˆ t et attention non the´orique co¨ıncide avec la distinction entre la « croyance a` l’eˆ tre » et certains e´tats attentionnels manifestement non positionnels comme celui consistant a` vivre tout entier dans le plaisir de contempler une image, ou celui de l’acteur tout entier absorbe´ dans le de´ roulement d’une action 3. Un e´le´ment de re´ponse pourrait eˆ tre que si l’attention the´orique s’identifie a` l’inte´reˆ t, alors l’intentionnalite´ objectivante – et donc aussi, indirectement, l’intentionnalite´ non objectivante, dans la mesure ou` elle serait fonde´e sur l’intentionnalite´ objectivante – est d’emble´e the´tique en un sens e´largi. La vie intentionnelle en ge´ne´ral serait d’emble´e une vie the´tique, sous-tendue par une « proto-doxa », ou` le monde m’apparaˆıtrait originellement comme existant, en sorte que tous les actes non positionnels re´ sulteraient de modifications affectant des actes positionnels. A` l’encontre de ces deux positions, un enjeu important des recherches qui suivent sera de maintenir l’inde´ pendance du point de vue de l’attention – comme intentionnalite´ objectivante au sens pre´ gnant – et de celui de la position d’existence : toute attention n’est pas ne´cessairement positionnelle, toute 1. St. WITASEK, Grundlinien der Psychologie, p. 297-298. 2. E. HUSSERL, Erfahrung und Urteil, p. 86. 3. Ibid., § 18, p. 84. Sur l’e´ quivalence husserlienne entre attention the´orique et inte´reˆ t, voir aussi les remarques de D. DWYER, « Husserl’s appropriation of the psychological concepts of apperception and attention », p. 86, sur la Philosophie de l’arithme´tique.

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position d’existence n’est pas ne´cessairement attentionnelle. A` mon sens, le fait que l’attention perceptuelle s’accompagne toujours de positionalite´s par lesquelles l’objet m’apparaˆıt comme « pre´sent en personne » ne doit pas modifier fondamentalement cette manie` re de voir. D’abord, la possibilite´ d’une attention (the´orique) accompagnant la phantasie, la simple pense´e, voire l’intention phe´nome´nologiquement « neutralise´e » sugge` re que l’argument husserlien des modalisations de la proto-doxa n’est gue` re qu’un hocus-pocus cense´ re´introduire un caracte` re the´tique la` ou` il est absent de facto. Ensuite, les « marges » exte´rieures au centre attentionnel sont manifestement corre´latives a` des prestations the´tiques dans le meˆ me sens ou` l’est le centre attentionnel : le jardin autour de l’arbre que je regarde attentivement m’apparaˆıt « pre´ sent en personne » tout autant que l’arbre lui-meˆ me, sans meˆ me aucune modalisation. Or, bien que cette formulation ne soit pas incorrecte et qu’elle pre´sente meˆ me un grand inte´reˆ t pour un certain nombre de proble` mes, par exemple pour de´terminer la structure intentionnelle du champ sensible, la question qui nous occupe n’est en rien e´ claircie du fait qu’on caracte´ rise les marges perceptuelles comme « potentiellement » attentionnelles : dans les faits, cela revient a` reconnaˆıtre qu’elles ne sont pas attentionnelles. Enfin, meˆ me dans l’hypothe` se ou` l’argument serait probant au sens ou` toute attention s’accompagnerait de facto d’une the` se d’existence en un sens e´largi incluant des modalisations, les deux caracte` res the´tique et attentionnel n’en resteraient pas moins des caracte` res diffe´rents pouvant et devant eˆ tre se´pare´s par l’analyse (ou par la « quasi-analyse »). La position de Husserl s’explique peut-eˆ tre par la pre´sence d’une certaine aporie lie´ e au fait que les marges perceptuelles ne semblent correspondre a` aucune prestation active, contrairement aux positions d’existence actuelles. Comment la marge pourrait-elle se de´finir par un caracte` re de pre´-donation passive et en meˆ me temps, en tant que marge, faire l’objet de positions d’eˆ tre actives ? Mais c’est peut-eˆ tre la` un faux proble` me ou, en tout cas, ce n’est un proble` me qu’a` supposer qu’attention et position d’existence vont essentiellement de pair et donc que le champ the´matique doit avoir la meˆ me e´tendue que le centre attentionnel. Une fois cette supposition e´carte´e, rien n’empeˆ che plus que le champ sensible soit investi d’une the` se d’eˆ tre ge´ne´rale et qu’en meˆ me temps l’attention

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soit restreinte a` une partie du champ sensible, comme cela semble le cas sinon dans toutes, du moins dans la plupart des perceptions. Tous ces points ne pourront cependant eˆ tre e´ claircis de´ finitivement qu’au chapitre III, quand on approfondira la question du rapport entre perception et croyance. A` la lumie` re des remarques critiques qui pre´ ce` dent, il devient possible de caracte´riser plus pre´cise´ment le concept d’attention dont nous avons besoin dans la perspective de nos recherches sur l’intentionnalite´ perceptuelle. Conforme´ment a` l’intention ge´ ne´rale de cet ouvrage, nous pouvons nous limiter a` un effort de de´limitation et de clarification, voire de de´finition, et laisser au psychologue expe´rimental le soin de de´terminer les causes et les effets de l’attention. Ne´gativement, ce que nous avons en vue par le terme « attention » n’est ni un caracte` re intensif de la sensation ni (c’est la` un point qui sera approfondi au chapitre III) une prestation the´tique. En outre, il est peu probable que l’attention puisse eˆ tre de´finie comme un degre´ de clarte´, bien qu’elle ait peut-eˆ tre toujours pour effet un accroissement de la clarte´. Le caracte` re volitif de l’attention nous a e´galement paru proble´matique et valable seulement en un sens e´largi, qui n’entre pas en contradiction avec le caracte` re essentiellement ge´ne´ral de l’attention. Positivement, l’attention a e´te´ de´crite comme un caracte` re appartenant aux composantes actives de la conscience, ce qui cadre assez bien avec l’ide´e qu’elle est ge´ne´rale, c’est-a` -dire potentiellement non restreinte a` telles ou telles repre´sentations du fait de leur type, de leur intensite´ ou de leur clarte´ accrues, etc. Ensuite, elle nous a paru impliquer un certain caracte` re d’unite´ objective d’apre` s lequel plusieurs objets sont attentionne´s comme un unique intentum complexe, etc. Ce qui sugge` re que, si l’attention est effectivement quelque chose de comparable a` une force qui « investit » des ve´cus, elle est ne´anmoins d’abord un caracte` re affectant la vise´e intentionnelle. Enfin, nous avons avance´ l’ide´e que la ge´ne´ralite´ de l’attention – quand meˆ me il serait exclu que j’attentionne actualiter tout ce qui m’apparaˆıt, je peux dans tous les cas attentionner librement tout ce qui m’apparaˆıt – empeˆ chait aussi bien de la restreindre a` la sphe` re de l’expe´rience sensible et meˆ me, plus largement, a` la sphe` re the´orique. Nous avons reconnu au terme « attention » le sens le plus large qui soit, embrassant (du moins au sens d’une potentia-

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lite´) toute vie intentionnelle. Comprise en ce sens, l’attention est simplement l’intentionnalite´ au sens pre´gnant. Ainsi Husserl de´clarait avec raison, au § 23 de la IIe Recherche logique, qu’il n’y a aucune raison de limiter l’attention a` l’intuition et qu’elle doit s’e´ tendre aussi a` la pense´e symbolique : ce qui avait pour conse´ quence explicite de rendre le concept d’attention purement et simplement coextensif a` celui de repre´ sentation et de « conscience de quelque chose » 1. L’intentionnalite´ au sens pre´ gnant signifie pour nous l’intentionnalite´ objectivante. Toutefois, cette signification de l’attention ne contredit pas l’ide´ e qu’elle s’e´tend a` toutes sortes d’intentions qui sont seulement marginales ou qui ne sont pas objectivantes par elles-meˆ mes, mais rec¸ oivent leur objet intentionnel d’une autre intention de type diffe´rent. De meˆ me que les marges perceptuelles ne sont telles que pour autant que je peux tourner vers elles le regard de l’attention, de meˆ me la joie qu’il y ait du soleil, la volonte´ de se rendre a` Amsterdam, etc., si elles ne sont pas objectivantes par elles-meˆ mes – c’est la` une question que je laisse en suspens –, peuvent encore s’accompagner d’attention au sens ou` celle-ci investit la repre´sentation (objectivante) du ciel ensoleille´ ou du se´ jour a` Amsterdam. Ces caracte´ risations induisent une distinction tranche´e entre deux sens des mots « intentionnalite´ » et « conscience ». Une telle distinction – qui rejoint celle de Stumpf et de Husserl entre Bemerken et Aufmerken – est rendue indispensable par les cas de marges perceptuelles, en un sens large incluant les synthe` ses de la conscience interne du temps 2. Les marges, par de´ finition, ne sont pas conscientes « au sens pre´ gnant », c’est-a` -dire qu’elles ne correspondent a` aucune intention objectivante actuelle du type de celles lie´ es au focus attentionnel. Cependant, elles ne sont pas pour autant 1. E. HUSSERL, Logische Untersuchungen, II, B164. 2. Voir D. J. DWYER, « Husserl’s appropriation of the psychological concepts of apperception and attention » (p. 98), qui remarquait avec raison qu’avec les re´tentions et protentions « l’intentionnalite´ n’est plus e´quivalente a` l’attention ». Sur la distinction entre Bemerken et Aufmerken, voir E. HUSSERL, Zur Pha¨nomenologie des inneren Zeitbewusstseins (18931917), Hua 10, p. 146, ainsi que ID., Wahrnehmung und Aufmerksamkeit. Texte aus dem Nachlass (1893-1912), Hua 38, p. 291 et 312. Voir C. STUMPF, Tonpsychologie, vol. 2, p. 285, et A. MARTY, « U¨ ber Sprachreflex, Nativismus und absichtliche Sprachbildung », 4. Artikel, p. 198.

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« inconscientes » comme l’est la se´cre´tion d’insuline dans le pancre´as. Ainsi comprise, la notion d’attention engendre des difficulte´s de principe, auxquelles les analyses qui suivent tenteront d’apporter une solution d’ensemble. Une premie` re difficulte´ se rattache a` la distinction, avance´e plus haut mais encore insuffisamment argumente´e, entre attention et position d’existence, qui fera l’objet d’analyses plus pousse´es au chapitre III. Une autre difficulte´ concerne la caracte´ risation de l’attention comme libre activite´, qui jouera par la suite un roˆ le central dans notre critique de la seconde Gestalttheorie. Cette dernie` re ne rejette l’attention, en effet, que dans la mesure ou` elle est de´finie comme une activite´ venant s’ajouter a` des synthe` ses passives. La difficulte´ peut eˆ tre exprime´e au moyen de l’unique question suivante : quelle est la signification phe´nome´nologique de l’activite´ attentionnelle ? Car il est le´ gitime de se demander, comme les gestaltistes, si la notion d’activite´ attentionnelle est encore justifiable en dehors de tout pre´suppose´ extra-phe´nome´nologique, pour ne pas dire me´taphysique. Derrie` re cette question, l’enjeu n’est rien de moins que la distinction entre passivite´ et activite´. J’en proposerai plus loin (chap. I, p. 147 s.) une solution d’ensemble, qui nous mettra sur la voie d’une conception assez proche de celle de´fendue par Carl Stumpf. Une autre se´ rie de difficulte´ s vient de la recherche re´ cente en psychologie expe´ rimentale. La de´ finition de l’attention comme « intention au sens pre´ gnant » rejoint, a` certaines conditions, une conception relativement courante en psychologie, tendant a` identifier attention et conscience. C’est le cas si on accepte d’entendre par conscience une conscience active et comprise au sens fort – l’awareness plutoˆ t que la consciousness – et si on distingue cette conscience au sens fort de la position d’existence et de l’identification conceptuelle. Or cette conception a fait l’objet de nombreuses controverses et on lui a oppose´, dans les anne´ es 1970-1990, plusieurs contrearguments sur des bases expe´ rimentales 1. Parmi ces arguments, un certain nombre visaient a` mettre en e´ vidence l’existence de processus d’« activation se´ mantique sans iden1. Je suis ici E. STYLES, The Psychology of Attention, p. 209 s., auquel je renvoie le lecteur pour les re´ fe´rences a` la litte´rature existante et pour une discussion critique de´taille´e.

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tification consciente ». Une expe´ rience classique consiste a` montrer au sujet un mot durant un temps trop court pour qu’il l’identifie attentionnellement, puis a` le masquer et a` demander au sujet de deviner de quel mot il s’agit. L’effet obtenu est que le sujet, bien qu’incapable de dire le mot cache´ , commet des erreurs sugge´ rant que son sens a ne´anmoins e´ te´ saisi de manie` re « inconsciente », devinant par exemple blues quand le mot cache´ e´tait jazz. D’autres arguments, issus de la neuropsychologie, s’appuient sur l’hypothe` se que le controˆ le attentionnel est attache´ a` un processus ce´re´bral particulier qui peut eˆ tre de´ connecte´ d’autres processus, comme dans les cas ou` un processus perceptuel est « inconscient » du fait de ne pas acce´der au langage en passant dans l’he´ misphe` re gauche. Ainsi les phe´nome` nes de « vision aveugle » (blindsight) provoque´ s par certaines le´ sions ce´ re´ brales : bien que le sujet soit dans l’incapacite´ de rapporter qu’il voit quelque chose dans telle partie du champ visuel, son comportement – par exemple s’il lui est demande´ de jouer a` un jeu – re´ve` le clairement qu’il en a eu une saisie discriminative, de` s lors « inconsciente ». Comme le remarque tre` s bien Elizabeth Styles, les arguments de ce type soule` vent des proble` mes diffe´rents et de porte´ e variable selon le sens qu’on donne aux qualificatifs « conscient » et « inconscient ». Par exemple, l’expe´ rience du mot masque´ sugge` re que le mot est « conscient » en un sens diffe´ rent selon que sa signification serait saisie subliminalement – c’est-a` -dire de telle manie` re que le sujet soit incapable de la rapporter – ou attentionnellement. Ces arguments sont-ils vraiment pertinents s’agissant de l’identification de la conscience et de l’attention ? En fait, il y va de deux choses l’une. Soit nous qualifions d’attention les processus de discrimination, d’« identification se´ mantique », etc., et de` s lors la preuve expe´ rimentale que de tels processus peuvent eˆ tre inconscients nous interdit d’identifier l’attention a` la conscience. Soit nous re´ servons le terme « attention » a` la conscience sensu stricto et, dans ce cas, nous devons admettre que l’attention ne peut eˆ tre de´ finie au moyen de processus comme la discrimination ou l’« identification se´ mantique », qui n’en sont pas des conditions suffisantes. Or il semble que la seconde option, qui est celle retenue ici, rende l’identification de la conscience et de l’attention compatible avec les

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expe´ rimentations du type de celles mentionne´es plus haut. Sans de´cider si la notion de marge perceptuelle est utilisable dans ce contexte, on peut du moins noter que de tels arguments plaident tout aussi bien pour la conception consistant a` distinguer plusieurs sens du mot « conscience » et a` restreindre l’attention a` la conscience au sens fort. Pour cette raison, ces arguments concernent moins la possibilite´ de l’attention comprise au sens de la conscience objectivante que la possibilite´ d’isoler un caracte` re attentionnel qui serait inde´pendant d’autres caracte` res comme le caracte` re conceptuel ou le caracte` re d’« identification se´ mantique ». Cette question renferme deux aspects distincts, qui seront de´ taille´ s plus loin. Le premier est simplement l’inde´ pendance de l’attention, de l’objectivation, a` l’e´ gard de la conceptualisation – inde´ pendance qui est clairement sugge´ re´e par la pre´ sence d’« identifications se´mantiques » et de discriminations en l’absence de conscience attentionnelle. Le second concerne la ne´ cessite´ de supposer une instance attentionnelle unitaire. Bien qu’elle induise un certain caracte` re « panoramique » de l’attention ainsi que son inde´pendance envers un grand nombre d’autres composantes de la vie psychique, l’hypothe` se de la ge´ ne´ ralite´ de l’attention ne doit pas eˆ tre tenue pour e´quivalente a` celle de l’homunculus attentionnel. On peut au contraire de´fendre la premie` re en se bornant a` voir dans l’attention une certaine proprie´te´ phe´nome´nale affectant le ve´cu (quelle que soit sa nature), c’esta` -dire sur un plan ou` la question de l’instance de controˆ le ne se pose pas. En ce sens, l’approche pre´conise´e ici reste pleinement compatible avec des conceptions rejetant l’ide´ e d’une instance attentionnelle unitaire – par exemple par sa localisation dans le cerveau –, comme la conception « modulaire » de Fodor ou le mode` le du Pandaemonium de Dennett. Premie` res objections contre la the´orie husserlienne de la perception. Avant d’en venir a` la difficile question de l’objectivation perceptuelle, il est temps de dresser un rapide bilan des re´sultats atteints par Husserl dans le domaine des synthe` ses passives. La psychologie, en particulier gestaltiste et cognitive, a

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accompli dans ce domaine des progre` s conside´ rables depuis Husserl. Mon opinion est que, sur ce point, le mode` le descriptif de Husserl est fondamentalement un bon mode` le, mais que ses re´ sultats sont incomplets ou en partie insatisfaisants et qu’ils demandent a` eˆ tre revus a` la lumie` re de travaux poste´ rieurs. Les analyses qui suivent sont guide´ es par la conviction qu’on peut rectifier et enrichir les analyses husserliennes sans en alte´ rer l’essentiel, a` savoir la distinction entre synthe` ses passives et actives et l’ide´ e que l’objectivation est essentiellement un processus actif. Je commencerai par e´ nume´ rer deux difficulte´ s des analyses de Husserl, qui nous inte´ressent plus spe´ cialement pour notre proble` me. La premie` re est selon moi insurmontable sur des bases strictement husserliennes. La seconde est surmontable a` certaines conditions. Un point sur lequel les analyses de Husserl dans Expe´rience et Jugement sont manifestement insuffisantes – mais aussi curieusement en retrait par rapport aux travaux plus anciens ou` il avait tenu compte des travaux de la premie` re Gestalttheorie (voir infra) – est sa conception ge´ne´rale de l’association. Husserl, on l’a vu, de´crit tous les processus associatifs en termes de similitude, voyant dans celle-ci (et dans son envers, le contraste) le principe de toute synthe` se associative. Or il est plus que probable que ce point de vue est errone´, qu’il existe des synthe` ses passives qui n’obe´issent pas au principe de similitude. Il y a certainement d’autres principes associatifs que le principe de similitude, parmi lesquels on doit compter les re` gles gestaltistes.

Figure 3

Figure 4

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Conside´ rons par exemple les alignements de la figure 3. Nous avons deux colonnes contenant ensemble dix signes, ceux-ci e´ tant par ailleurs semblables deux a` deux de telle manie` re qu’il n’y ait jamais deux signes semblables dans une meˆ me colonne. Que se passe-t-il ici ? Je perc¸ ois des range´ es de signes, des « groupes ». En d’autres termes, j’associe tous les signes d’une meˆ me colonne, et je vois de la sorte se de´ gager des touts forme´ s passivement et dote´ s d’une unite´ associative, a` savoir les deux colonnes A et B. Or ces range´ es de signes ne sont forme´ es ni par similitude ni par contraste. En effet, ce n’est pas des signes semblables, par exemple les deux signes +, que j’associe, mais uniquement des signes dissemblables, puisque tous les signes d’une meˆ me colonne sont dissemblables. Dans cet exemple, il faut donc supposer qu’un autre principe – qu’on appelle le principe de proximite´ – entre en concurrence avec le principe de similitude, et finit par l’emporter. Il apparaˆıt donc que toutes les associations ne reposent pas sur des relations de similitude et qu’on doit maintenant envisager d’autres lois de l’association, par exemple la loi de proximite´ . On pourrait citer un grand nombre d’autres exemples. La figure 4 est un cas tout a` fait comparable. Ici, je vois se de´ gager un groupe forme´ de la ligne de carre´ s A et de la ligne de croix B, alors que la ligne B est plus semblable a` la ligne C. Dans cet exemple comme dans le pre´ce´dent, ce n’est pas la similitude qui joue le roˆ le de principe pour les associations, mais il faut envisager l’existence d’un autre principe, que les gestaltistes ont appele´ la « loi de bonne continuite´ » : non seulement des points rapproche´ s tendent a` former un groupe, par exemple une ligne, mais l’appartenance d’un point a` la ligne de´pend du fait que ce point est pour elle le « meilleur prolongement ». Le groupe B tend a` se joindre au groupe A parce qu’une ligne droite forme´ e de A et de B est « meilleure » qu’une ligne brise´ e forme´ e de B et de C. On peut citer d’innombrables exemples simples allant dans le meˆ me sens. Ainsi, comme on le verra plus en de´tail un peu plus loin, Ehrenfels voyait dans la transposition me´lodique la preuve irre´futable que les Gestalten ne sont pas de simples sommes d’e´le´ments re´unis par des relations de similitude : une me´lodie et sa transposition sont tre` s semblables meˆ me si toutes

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les notes ont e´ te´ modifie´es 1. La conclusion est qu’on chercherait en vain a` expliquer les phe´ nome` nes associatifs exclusivement par des rapports de similitude (ou de contraste). Il faut tenir compte e´ galement des synthe` ses figurales qui reposent sur d’autres principes comme la loi de proximite´ ou la loi de la bonne forme. Ce n’est d’ailleurs pas la seule lacune. Il conviendrait aussi d’examiner, parmi les facteurs entrant en conside´ ration dans la description des synthe` ses passives, d’autres processus directement explicables en termes neurophysiologiques, comme les phe´nome` nes de comple´ tion perceptive, les bandes de Mach, etc. On peut penser que sinon toutes, du moins la plupart de ces synthe` ses sont irre´ ductibles a` des synthe` ses de similitude, et que la similitude est seulement un cas particulier de synthe` se associative. C’est ainsi que les gestaltistes admettent l’existence d’une « loi de similitude », qui est seulement une loi figurale parmi d’autres. Il est vrai qu’on peut toujours essayer de ramener les associations des figures 3 et 4 a` des synthe` ses de similitude, en stipulant que la concurrence ne joue pas entre une relation de similitude et une relation d’un autre type, mais entre des relations de similitude diffe´ rentes. Dans la figure 3, par exemple, on peut stipuler que les synthe` ses a` l’inte´ rieur d’une meˆ me colonne reposent sur une relation de similitude entre des coordonne´ es spatiales, puisque, sur le plan euclidien, tous les signes d’une meˆ me colonne ont en commun une coordonne´ e sur deux. Dans la figure 4, la relation de similitude peut porter sur un caracte` re « appartenant a` une meˆ me droite d » commun aux deux segments A et B. Mais on voit sans peine que cette solution est artificielle et circulaire. Autant dire que les signes sont associe´ s dans une meˆ me colonne du fait qu’ils posse` dent un meˆ me caracte` re « appartenir associativement a` une meˆ me colonne », et que les segments A et B sont associe´ s en une meˆ me ligne du fait qu’ils posse` dent un meˆ me caracte` re « appartenir associativement a` une meˆ me ligne ». Une autre objection possible a` l’encontre de la the´orie husserlienne de la perception concerne le rapport entre la saillance perceptuelle et l’objectivation. Au niveau rudimentaire de la Zuwendung, Husserl conc¸ oit toujours l’objec1. Voir Ch.

VON

EHRENFELS, « U¨ ber Gestaltqualita¨ ten », p. 258.

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tivation sur le mode` le du rapport figure-fond : un objet est primairement quelque chose qui se de´ tache sur un fond, quelque chose que je « fais ressortir » par l’attention, par contraste avec un arrie` re-plan qui n’est pas investi activement. Or on peut se demander si ce mode` le vaut vraiment pour toute objectivation au niveau de la Zuwendung perceptuelle. Un bon moyen de poser le proble` me est de s’appuyer sur les expe´ riences consacre´ es aux « champs totaux » (Ganzfelder). Le proble` me ci-dessus n’est pas aborde´ explicitement par les auteurs ayant travaille´ sur le Ganzfeld, qui s’inte´ressent prioritairement a` des sujets plus spe´ciaux comme la perception dans l’espace ou l’accommodation chromatique. Je pense ne´anmoins que leurs expe´riences l’impliquent directement 1. Ce qu’on appelle un Ganzfeld est un champ sensible parfaitement homoge` ne, ou` pre´cise´ment il est impossible de discerner un fond et une figure. Par exemple, un mur uniforme´ment blanc, un e´pais brouillard, une surface multicolore mais dont les couleurs n’ont pas de frontie` res discernables. Dans le domaine auditif, le Ganzfeld correspond a` ce qu’on appelle le « bruit blanc ». Fait important – sur lequel je reviendrai a` la fin de ce paragraphe –, le Ganzfeld n’est pas l’isolement sensoriel. Il pre´sente des stimulations sensorielles dont le sujet a pleinement conscience, mais qui sont par ailleurs parfaitement homoge` nes. L’inte´ reˆ t du Ganzfeld est justement que ses proprie´te´ s se re´ve` lent diffe´rentes de celles de l’isolement sensoriel. On assiste ici a` certains processus qui sont absents dans les situations d’isolement sensoriel et dont on peut se demander s’ils ne sont pas de´ja` des processus d’orientation au sens de Husserl, c’est-a` -dire des objectivations en l’absence de tout phe´nome`ne de saillance. Les gestaltistes berlinois se sont tre` s toˆ t inte´ resse´ s a` la notion de Ganzfeld, pre´cise´ ment parce qu’elle leur permettait de conceptualiser ce qui se produit en l’absence de figure saillante (et de fond corre´latif) 2. Les premie` res expe´ riences expresse´ ment consacre´ es a` cette question furent celles des 1. Voir, dans le meˆ me sens, les remarques suggestives de G. SIMONDON, Cours sur la perception (1964-1965), p. 235. 2. Voir M. WERTHEIMER, « Untersuchungen zur Lehre von der Gestalt. II », p. 348 s.

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gestaltistes Metzger et Engel, en 1930 1. Sommairement, leur dispositif consiste a` asseoir un observateur devant une surface plane la plus e´ tendue possible, e´ claire´ e par un puissant projecteur rhe´ ostatique place´ dans son dos. Le but est que l’e´ cran couvre tout le champ visuel de l’observateur, formant un Ganzfeld. Pour e´viter que l’observateur ne voie les limites de l’e´ cran ou sa propre ombre, l’e´cran doit eˆ tre installe´ le plus pre` s possible de l’observateur (environ 1,25 m) et du projecteur, qui doit diffuser la lumie` re avec un angle le plus large possible. L’expe´ rience elle-meˆ me consiste a` faire varier les conditions de projection, en particulier l’intensite´ de la lumie` re projete´ e. L’essentiel, pour notre propos, est que les variations des conditions de l’expe´ rience re´ ve` lent certaines proprie´ te´ s surprenantes du Ganzfeld, notamment qu’il change de nature, qu’il apparaˆıt plus ou moins lointain et dense, etc., en fonction de l’intensite´ lumineuse. Quand la lumie` re projete´e est forte, le Ganzfeld est ge´ ne´ralement perc¸ u comme une surface plane. A` mesure que la lumie` re devient plus faible, il se transforme graduellement en une surface colore´ e le´ ge` rement concave. L’observateur le perc¸ oit comme une membrane e´lastique tendue tout autour, comme s’il se tenait au centre d’un ballon. Apre` s un moment dans les meˆ mes conditions d’e´ clairage, le Ganzfeld se change en brouillard, devient un grand espace vide translucide. L’observateur est pris d’un de´ sagre´ able sentiment de vertige et d’e´ vanouissement, qui lui fait chercher involontairement un point fixe. N’est-on pas de´ ja` en pre´ sence d’objectivations ? Le sujet ne voit-il pas, plutoˆ t qu’un vide d’objets, un objet occupant la totalite´ de son champ visuel ? Le simple fait que l’observateur a l’impression de regarder une surface plane le sugge` re de´ ja` assez nettement : « Le plus souvent, ce n’est pas de la simple lumie` re 1. W. ENGEL, « Optische Untersuchungen am Ganzfeld : I. Die Ganzfeldordnung » ; W. METZGER, « Optische Untersuchungen am Ganzfeld. II. Zur Pha¨ nomenologie des homogenen Ganzfelds » ; ID., « Optische Untersuchungen am Ganzfeld. III. Die Schwelle fu¨ r plo¨ tzliche Helligkeitsa¨ nderungen ». Ces auteurs renvoient a` des travaux ante´ rieurs de H. Aubert, K. Dunlap et S. Garten. Je fais abstraction des importants de´ bats sur l’adaptation chromatique en situation de Ganzfeld, voir K. KOFFKA, Principles of Gestalt Psychology, p. 120 s., puis J. A. HOCHBERG, W. TRIEBEL et G. SEAMAN, « Color adaptation under conditions of homogeneous visual stimulation (Ganzfeld) ».

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qui est vue, observait Metzger, mais une surface e´claire´e 1. » Plus encore, le Ganzfeld fortement e´ claire´ n’apparaˆıt pas comme une surface paralle` le au front de l’observateur, mais comme un mur ou, en tout cas, comme une surface verticale. Les variations de la distance subjective renforcent encore cette hypothe` se. Quand l’e´clairage est fort, l’observateur appre´cie a` peu pre` s correctement la distance qui le se´pare de l’e´cran. Si on accroˆıt encore l’intensite´ lumineuse, l’e´ cran s’e´ loigne. Comment l’observateur pourrait-il appre´cier la distance qui le se´pare du Ganzfeld sans lui attribuer une position dans l’espace et, du meˆ me coup, l’objectivite´ ? Les expe´ riences de Metzger et Engel ont fait l’objet de critiques justifie´es et ont subi ulte´ rieurement certaines ame´ liorations qui ont conduit a` une re´ vision partielle des re´sultats obtenus en 1930. On leur a souvent reproche´ de ne pas assurer une homoge´ ne´ ite´ suffisante du Ganzfeld. Comme l’avait de´ ja` remarque´ Metzger, le grain de la surface e´ claire´e est un facteur strate´ gique. Le fait que le Ganzfeld fortement e´ claire´ apparaˆıt comme une surface plane s’explique peut-eˆ tre par l’apparition de microtextures, qui semble en contradiction avec le principe meˆ me de l’expe´rience. Augmenter la surface de l’e´cran apporterait une solution simple, mais difficilement re´alisable. D’autres dispositifs expe´ rimentaux ont e´ te´ e´ labore´ s pour reme´ dier a` ce genre d’imperfections. Ce fut d’abord le cas, en 1952, avec les travaux de Gibson et Waddell, qui eurent l’ide´ e de remplacer l’e´ cran par un masque he´ misphe´ rique de verre blanc translucide, puis de couvrir chaque œil d’une demi-balle de ping-pong 2. Le re´ sultat fut qu’aucun des sujets ne de´ clara avoir vu quelque chose comme une surface, ce qui remettait en cause une part du travail de Metzger. Le dispositif de Gibson et Waddell pre´ sentait lui-meˆ me certains de´fauts. Le principal e´tait que des parties du visage du sujet pouvaient encore projeter des ombres sur la surface homoge` ne, et qu’une bonne part des impressions des sujets teste´ s pouvaient s’expliquer par des interfe´ rences de ce type. Le premier a` repe´ rer ce de´ faut et a` tenter d’y reme´dier fut Walter Cohen en 1957, qui proposa un complexe dispositif forme´ 1. W. METZGER, « Optische Untersuchungen am Ganzfeld. II », p. 6. 2. J. J. GIBSON et D. WADDELL, « Homogeneous retinal stimulation and visual perception ».

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de deux sphe` res de 1 m de diame` tre e´ claire´es de l’inte´rieur, ou` le sujet e´tait invite´ a` regarder a` travers un masque adapte´ en vue d’e´viter les ombres faciales 1. Ce qui nous inte´ resse dans ces expe´ riences, c’est le fait qu’elles semblent faire intervenir des objectivations alors meˆ me que le Ganzfeld est par hypothe` se de´ pourvu de tout phe´ nome` ne de saillance figurale. La manie` re dont le sujet de´crit le Ganzfeld doit pour cette raison jouer un roˆ le capital. La question est de savoir si le sujet estime qu’il ne perc¸ oit rien, ou qu’il perc¸ oit quelque chose d’uniforme. Or la me´ taphore gazeuse et l’image d’une « mer de lumie` re » sont ge´ ne´ ralement pre´ ponde´ rantes. Dans les expe´ riences de Metzger (sous certaines conditions) comme dans celles qui leur ont fait suite, le Ganzfeld est de´crit le plus souvent comme un brouillard diffus. Ce n’est pas toujours le cas dans les expe´riences de Gibson et Waddell, mais Cohen a explique´ de fac¸ on convaincante cette disparite´ par les imperfections du dispositif expe´ rimental (ibid., p. 406). Ce fait ne contredit-il pas de´ ja` nos analyses pre´ ce´dentes ? Les phe´ nome` nes de Ganzfeld seraientils de´ ja` des phe´ nome` nes de « tendance », voire d’« orientation » au sens de Husserl ? Sans doute, nous n’avons ici aucune figure saillante, mais seulement un fond, ou bien nous n’avons meˆ me pas un fond, si un fond apparaˆıt toujours par contraste avec une figure saillante. Cependant, nous sommes en pre´ sence de quelque chose qui n’est de´ ja` plus la simple indistinction. Au moins en un certain sens, il semblerait que voir un Ganzfeld ne soit pas ne rien voir. Un brouillard diffus est bien « quelque chose ». Le mode` le de l’objectivation commente´ pre´ ce´ demment serait-il insuffisamment ge´ ne´ ral ? Existerait-il des cas ou` l’objectivation ne va pas de pair avec le de´gagement d’une figure sur un fond ? La position de Husserl, en tout cas, ne serait pas force´ ment disqualifie´ e en totalite´ . Les expe´ riences sur le Ganzfeld montreraient seulement qu’elle n’est pas assez (ou trop) ge´ ne´ rale. Ne´anmoins, il ne me semble pas que l’analyse en termes de figure et de fond soit remise en cause, meˆ me partiellement, par le proble` me du Ganzfeld. Je crois plutoˆ t que tous ces phe´nome` nes montrent le caracte` re abstrait de la couche non figurale de la conscience intentionnelle, et que ces expe´riences 1. W. COHEN, « Spatial and textural characteristics of the Ganzfeld ».

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refle` tent une conception assez na¨ıve suivant laquelle la stimulation visuelle peut eˆ tre isole´e expe´rimentalement des autres processus psychiques 1. Ce que de´montrent ces expe´riences, c’est que cette couche non figurale est fondamentalement une abstraction qu’il est vain de vouloir atteindre in concreto, serait-ce au moyen d’expe´riences limites comme celles sur le Ganzfeld. La re´ponse a` l’objection du Ganzfeld pourrait donc eˆ tre formule´e de la manie` re suivante. D’abord, on peut maintenir conjointement la conception de Husserl suivant laquelle l’objectivation doit eˆ tre conc¸ ue sur le mode` le figure-fond et l’ide´e que le Ganzfeld, en effet, ne renferme aucun phe´nome` ne de saillance. Mais cela ne veut pas dire que le Ganzfeld est ante´rieur a` tout phe´nome` ne de saillance, par conse´quent ante´ rieur a` l’objectivation telle que Husserl la conc¸ oit. En re´alite´, on peut tre` s bien de´fendre l’ide´e que les processus auxquels nous assistons ici sont en un certain sens des processus figuraux, voire des processus sophistique´s qui pre´supposent l’objectivation conc¸ ue sur le mode` le de la distinction figure-fond. Prenons un exemple plus parlant mais e´ quivalent : l’obscurite´ nocturne, qui, si elle est comple` te, forme bien un Ganzfeld. Quand je ferme la lumie` re et me retrouve dans l’obscurite´ totale, je continue a` percevoir mon champ visuel comme un espace tridimensionnel qui peut contenir des objets : ainsi je prends garde de ne pas tre´ bucher, j’avance plus lentement de peur de heurter un objet, etc. De meˆ me, l’obscurite´ totale posse` de un haut et un bas (un sol vers lequel je tombe si je tre´ buche), etc. Mais tout cela ne veut pas dire que le discernement d’une figure n’est pas indispensable a` l’objectivation. Bien plutoˆ t, je « projette » un espace visuel tridimensionnel et un monde d’objets sur la base d’objectivations ante´ rieures. Je vise un horizon objectif sur le mode de l’attente : je m’attends a` heurter des objets dans l’obscurite´ totale, je m’attends, face a` un Ganzfeld, a` heurter un e´ cran si je m’avance, ou a` heurter des objets cache´ s par le « brouillard ». Dans ces conditions, les objectivations sur le mode de l’attente en pre´supposent d’autres plus primitives qui, elles, vont toujours de pair avec des distinctions figure-fond : je m’attends a` heurter une 1. Voir, au sujet des expe´riences de Metzger, les re´flexions analogues de K. KOFFKA, Principles of Gestalt Psychology, p. 121-122.

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chaise dont je sais qu’elle est la` parce que je l’ai vue juste avant de fermer la lumie` re, que j’ai objective´ e un peu auparavant sur le mode de la saillance figurale, ou bien parce que je pense eˆ tre dans une salle de cours et que je sais par expe´ rience que, dans une salle de cours, il y a des chaises, etc. Ces actes sont bien des actes positionnels dans lesquels je vise des objets comme existant, mais sans distinction figure-fond. Seulement, ils re´sultent de modifications d’actes objectivants qui, eux, renferment des phe´ nome` nes de saillance. C’est un fait e´ vident a` partir des exemples que j’ai cite´ s. Heurter une chaise, un e´ cran blanc, c’est la` un phe´ nome` ne de saillance. Quand je heurte un objet, je « fais ressortir » une figure tactile ; s’attendre dans le noir a` heurter un objet, c’est s’attendre a` percevoir une figure saillante. Du point de vue ge´ ne´ tique, on observe des objectivations plus fondamentales sur le mode de la saillance, puis, seulement secondairement, toutes sortes de modifications affectant ces objectivations, par exemple la vise´ e de l’objet sur le mode de l’attente perceptuelle dans le Ganzfeld. On peut concevoir un nombre infini d’autres modifications obe´ issant au meˆ me sche´ ma. Les actes de supputation, par exemple quand je suppute la pre´sence de quelqu’un derrie` re la porte, ne pre´ sentent aucun phe´ nome` ne de saillance actuelle : le visiteur ne m’apparaˆıt pas comme saillant sur un fond, mais il ne m’apparaˆıt pas du tout. Seulement, supputer la pre´ sence d’un objet, c’est aussi viser un objet saillant comme possiblement existant : il se peut qu’il y ait derrie` re la porte quelqu’un que je pourrais percevoir sur le mode de la saillance perceptuelle. Du point de vue ge´ ne´ tique, il s’agit d’une modification d’une objectivation plus fondamentale. Ces conside´rations nous confrontent a` d’autres questions relatives a` l’objectivation et a` son rapport aux donne´es sensorielles : est-il meˆ me possible, absolument parlant, de ne rien voir ? Si oui, que signifierait ne rien voir ? Est-ce ne pas voir 1 ? etc. Le cas de la vue doit sans doute eˆ tre distingue´, ici, de celui des autres sens. Comme on l’a depuis longtemps fait remarquer, meˆ me l’absence de couleur qu’est le noir – ou le « gris neutre » – est encore une proprie´te´ et, en un sens e´largi, une « couleur » qui nous renvoie a` un objet colore´, tandis que le 1. Voir, sur ce point, L. ALLIX, « Voyons-nous directement la re´alite´ exte´rieure ? », p. 48.

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silence, la neutralite´ gustative, l’absence de sensation tactile, etc., ne semblent pas se preˆ ter a` ce genre de constatations 1. Autres objections : la critique gurwitschienne du dualisme hyle´ tico-noe´ tique de Husserl. D’autres objections a` l’encontre de la phe´ nome´ nologie de la perception de Husserl me´ ritent maintenant une attention particulie` re. Celles d’Aron Gurwitsch, e´ galement d’orientation gestaltiste, pre´sentent un grand inte´ reˆ t, ne serait-ce que parce qu’elles sont plus fondamentales que les objections pre´ ce´ dentes. Si celles-ci, en effet, laissaient intact l’essentiel de l’analyse husserlienne des synthe` ses passives, Gurwitsch, tout en se re´ clamant de Husserl et, plus spe´ cialement, en conservant la re´ duction phe´ nome´ nologique, s’en prend au fondement meˆ me de la phe´ nome´ nologie husserlienne, a` savoir a` la the´ orie de l’intentionnalite´. Plus encore, la critique gurwitschienne atteint une clef de vouˆ te de la the´ orie husserlienne de l’intentionnalite´ : l’opposition de la hyle´ et de la morphe´. Un bref de´tour est indispensable pour bien comprendre la critique de Gurwitsch. Celui-ci adresse a` Husserl toute une se´ rie d’arguments que les psychologues de la deuxie` me Gestalttheorie avaient de´ ja` utilise´ s en d’autres circonstances, dans leurs controverses contre la premie` re Gestalttheorie. L’argumentation est essentiellement la meˆ me que celle contre la psychologie traditionnelle qui a donne´ naissance au mouvement gestaltiste berlinois lui-meˆ me. En simplifiant beaucoup les choses, on pourrait en re´ sumer l’argument principal comme suit : la psychologie traditionnelle est profonde´ment dualiste ; or ce dualisme est injustifie´ parce qu’il repose sur une hypothe` se injustifie´ e, l’« hypothe` se de constance » ; il faut donc abandonner l’hypothe` se de constance et, avec elle, le dualisme en psychologie. Or la meˆ me critique e´ tait suppose´e valoir aussi contre la premie` re Gestalttheorie. L’ide´ e e´ tait que les psychologues comme Ehrenfels, Meinong, Stumpf ou 1. Voir en particulier la critique de Hering par F. BRENTANO dans « U¨ ber Individuation, multiple Qualita¨ t und Intensita¨ t sinnlicher Erscheinungen », p. 74, 76 s. et 84.

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Benussi, bien qu’ils aient fortement contribue´ a` la de´ couverte des phe´nome` nes de Gestalt, n’e´ taient pas alle´ s suffisamment loin dans cette voie, qu’ils avaient conserve´ l’hypothe` se de constance et le dualisme psychologique alors meˆ me que cette de´couverte aurait duˆ les amener a` y renoncer de´ finitivement. Pour Gurwitsch, le cas de Husserl n’est pas sensiblement diffe´ rent de celui des premiers gestaltistes. Apre` s avoir fait e´ cho, notamment dans ses Recherches logiques, aux de´ couvertes d’Ehrenfels et de Meinong, Husserl a finalement recule´ , lui aussi, devant la ne´cessite´ de renoncer a` l’hypothe` se de constance. Il en a re´ sulte´ une conception dualiste, dont le principe est le dualisme de la hyle´et de la morphe´. Ce dernier, affirme Gurwitsch, est ve´ ritablement le « pendant phe´ nome´ nologique » de l’hypothe` se de constance 1. Il n’est pas inutile de rappeler brie` vement quelques points de´ veloppe´ s par Christian von Ehrenfels dans son fameux article de 1890 sur les qualite´s figurales, qui est un des textes fondateurs de la psychologie gestaltiste 2. Dans ce texte, Ehrenfels commenc¸ ait par revenir sur certaines observations faites quelques anne´es plus toˆ t par Ernst Mach dans L’Analyse des sensations (1886). Mach avait remarque´ que certains objets, qu’il appelait de´ja` des « figures » (Gestalten), bien que manifestement compose´s, pouvaient eˆ tre donne´s imme´diatement dans des sensations. Ainsi il existe des figures sonores (Tongestalten), comme des me´lodies, qui sont certes compose´ es de notes, mais qui ne paraissent pas pour autant le re´sultat d’une interpre´tation apre` s coup des donne´es sensorielles ou d’une composition a` partir d’e´le´ments sensoriels. Bien plutoˆ t, il semble que nous percevions d’emble´e une me´lodie. De meˆ me, bien que les figures spatiales (Raumgestalten), par exemple les figures de la ge´ome´trie e´le´mentaire, soient compose´es de lignes, de points, etc., elles semblent donne´es imme´diatement de´ja` dans la sensation elle-meˆ me. Ehrenfels va tirer toutes les conse´quences de ces observations de Mach, et surtout il va discerner ce qu’elles ont de proble´matique, voire de re´volutionnaire par rapport a` la conception alors (suppose´ment) dominante en psychologie, atomiste et 1. A. GURWITSCH, « Pha¨ nomenologie der Thematik und des reinen Ich », p. 343. 2. Ch. VON EHRENFELS, « U¨ ber Gestaltqualita¨ ten ».

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analytique. Le principe de l’approche analytique en psychologie e´ tait que toutes nos repre´ sentations sont compose´ es d’e´ le´ ments, qui sont par exemple des sensations, mais qui peuvent eˆ tre aussi d’une autre nature, voire non psychiques. Ce principe atomiste pre´sente ainsi deux aspects distincts. D’une part, les repre´ sentations sont des touts complexes qui se re´ duisent a` des combinaisons d’e´ le´ ments, par exemple de sensations. D’autre part, les repre´ sentations sont toujours re´ductibles a` des e´le´ ments comme des sensations, au sens ou` il est possible de les analyser, de les de´composer en sensations. Or Ehrenfels constate que ce principe n’est plus valable dans les exemples de la me´ lodie et de la figure ge´ome´ trique. Une me´ lodie n’est pas simplement une totalite´ forme´ e apre` s coup par une combinaison de sensations e´ le´ mentaires, a` laquelle elle semble au contraire irre´ ductible. Il le de´ montre par un exemple simple, qui sera plus tard abondamment exploite´ par les gestaltistes, celui de la transposition musicale 1. D’apre` s la conception atomiste, les repre´sentations sont re´ ductibles a` des combinaisons de sensations. Or cela implique qu’une repre´sentation sera d’autant plus semblable a` une autre qu’elle aura d’e´le´ments – mettons, de sensations – en commun avec elle. Seulement, cette manie` re de voir est prise en de´ faut dans le cas de la me´ lodie. Une me´ lodie originale A est tre` s semblable a` une me´lodie transpose´e B (meˆ me si, naturellement, elle n’est pas rigoureusement la meˆme me´ lodie), alors meˆ me que toutes les notes ont e´ te´ modifie´es. On peut donc penser que la me´lodie ne se re´duit pas a` une simple combinaison de notes. Il faut supposer ici quelque chose de plus que la simple combinaison de notes : Il est hors de doute que la repre´ sentation d’une me´lodie pre´suppose un complexe de repre´ sentations, a` savoir une somme de repre´sentations sonores singulie` res avec des de´ terminite´ s temporelles diffe´ rentes [...]. E´ tant pose´ que la suite sonore t1, t2, t3... tn est « saisie comme une figure sonore » [Tongestalt] par une conscience S (de telle manie` re donc que les images me´ morielles de tous les sons soient pre´sents dans cette conscience) [...], alors se pose la question de savoir si la conscience S, en saisissant [auffasst] la me´lodie, porte plus a` la repre´ sentation que les n individus restants pris ensemble. [Ibid., p. 252-253.] 1. Voir ibid., p. 260.

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Ehrenfels re´ pond a` cette question par l’affirmative. En effet, il y a quelque chose de plus dans la me´lodie que dans la somme des sensations auditives t1, t2, etc. Ce « quelque chose de plus », Ehrenfels l’appelle la « qualite´ figurale » (Gestaltqualita¨t). Celle-ci est de´finie dans le meˆ me article de la manie` re suivante : Par qualite´ s figurales, nous entendons ces contenus repre´ sentationnels positifs qui sont lie´ s dans la conscience a` la pre´sence de complexes repre´sentationnels qui, de leur coˆ te´, consistent en e´le´ ments se´ parables les uns des autres. [Ibid., p. 262.]

Ces formulations doivent eˆ tre bien comprises et il faut surtout en e´ valuer correctement la porte´ e. On est encore tre` s loin, ici, de la psychologie gestaltiste des anne´es 1920. Sans doute, en observant qu’il y a dans une me´ lodie certains caracte` res qui font que la me´ lodie n’est pas simplement re´ductible a` une somme de sensations, Ehrenfels remet en cause le mode` le analytique en psychologie. Mais cette remise en cause, en re´alite´ , n’est que partielle. Ehrenfels fait aussi d’importantes concessions a` la psychologie atomiste, et on peut meˆ me dire qu’il en conserve l’essentiel, a` savoir l’ide´e que les repre´ sentations sont compose´ es de sensations e´ le´ mentaires et que les phe´ nome` nes de Gestalt doivent eˆ tre de´ crits comme des combinaisons de sensations e´ le´ mentaires. Les deux citations d’Ehrenfels ci-dessus ne laissent aucun doute a` cet e´gard, puisque la me´ lodie y est dite « pre´ supposer un complexe de repre´sentations, a` savoir une somme de repre´ sentations sonores singulie` res avec des de´ terminite´ s temporelles diffe´ rentes », et que la qualite´ figurale elle-meˆ me est de´finie comme un certain caracte` re accompagnant « des complexes repre´ sentationnels qui consistent en e´ le´ ments se´ parables les uns des autres », c’est-a` -dire analysables. Conside´ rons par exemple le vase de Rubin. Sans doute, je suis en pre´ sence de qualite´ s figurales diffe´ rentes selon que je perc¸ ois un vase ou deux visages. Toutefois, d’apre` s la conception d’Ehrenfels, on doit supposer que le mate´ riau sensoriel reste constant. Alors meˆ me qu’elles re´sident dans les mate´ riaux sensoriels eux-meˆ mes, les synthe` ses figurales sont encore des synthe` ses servant a` combiner des e´ le´ ments sensoriels, lesquels demeurent constants quelles que soient les

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qualite´s figurales. Autrement dit, les qualite´s figurales d’Ehrenfels sont des caracte` res qui, d’une part, s’ajoutent au mate´riau sensoriel sans l’alte´rer et qui, d’autre part, pre´supposent les mate´ riaux sensoriels, c’est-a` -dire n’existent qu’en tant qu’ils affectent des mate´riaux sensoriels. Les qualite´s figurales sont pre´cise´ment des qualite´s, c’est-a` -dire tout autre chose que des touts perceptuels autonomes comme les figures chez les gestaltistes de l’e´ cole de Berlin 1. Or cette manie` re de voir n’est pas diffe´rente de ce que les gestaltistes de Berlin intitulent l’hypothe`se de constance. Il est important de remarquer que cette hypothe` se de constance a souvent e´te´ interpre´te´e au sens d’une corre´lation psychophysique, et que c’est la` un aspect essentiel de l’argumentation gestaltiste. S’il est vrai que la constance des excitations physiques, qui est expe´rimentalement e´vidente, peut eˆ tre un argument en faveur de la constance des sensations correspondantes, en revanche, comme le faisait de´ja` remarquer Meinong, l’infe´rence de l’une a` l’autre est tre` s incertaine 2. Dans l’exemple du vase de Rubin, les stimulations visuelles, en tant qu’e´ve´nements physiques, restent manifestement identiques dans les deux cas ou` je vois un vase et ou` je vois deux visages, comme on peut le montrer expe´rimentalement en mesurant l’intensite´ des rayons lumineux, etc. Faut-il en de´duire que les sensations sont e´galement constantes ? Cette conse´quence va beaucoup moins de soi. L’hypothe` se de constance met en paralle` le la constance de l’excitation avec celle des sensations, donc de certains phe´nome` nes psychiques. Mais ce qui est geˆ nant, ici, c’est que cette nouvelle supposition, a` la diffe´rence de la premie` re, n’est peut-eˆ tre pas de´montrable expe´rimentalement. Ainsi, la principale objection de l’e´cole de Berlin contre la psychologie traditionnelle consiste a` affirmer que l’hypothe` se de constance est une pre´supposition qui n’est pas e´tablie expe´rimentalement, voire 1. Les gestaltistes berlinois ont souvent insiste´ sur cette diffe´rence entre leurs Gestalten et celles des gestaltistes de la premie` re ge´ ne´ ration. Voir par exemple K. KOFFKA, « Perception : an introduction to the GestaltTheorie », p. 536. Pour la critique berlinoise de l’e´cole de Graz, le texte de re´fe´rence est l’article de K. KOFFKA, « Zur Grundlegung der Wahrnehmungspsychologie : Eine Auseinandersetzung mit V. Benussi ». 2. Voir A. MEINONG, « Beitra¨ ge zur Theorie der psychischen Analyse », p. 345.

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un pre´juge´ qui nous empeˆ che de voir les phe´nome` nes simplement comme ils apparaissent dans l’expe´rience. Par la` , on voit bien ce qui, en de´pit des divergences, re´unit la phe´nome´nologie husserlienne et la Gestalttheorie berlinoise. D’un coˆ te´ comme de l’autre, on vise a` re´gresser en dec¸ a` des pre´suppose´s re´alistes des sciences et de l’attitude quotidienne, en dec¸ a` de la pre´supposition d’une re´ alite´ objective « pre´ donne´ e » qui resterait constante « sous » ou « derrie` re » les phe´ nome` nes, pour atteindre les purs phe´nome` nes, simplement tels qu’ils se donnent. Gurwitsch verra les choses exactement de cette manie` re, assimilant l’un a` l’autre l’abandon gestaltiste de l’hypothe` se de constance et la re´duction phe´nome´nologique 1. Par ailleurs, ces quelques remarques montrent aussi toute l’importance strate´ gique acquise par la loi psychophysique de Fechner et par d’autres lois comparables pour la psychologie classique. Car la loi de Fechner est pre´ cise´ ment ce qui procure a` l’hypothe` se de constance une assise expe´ rimentale, en fixant une relation fonctionnelle entre la sensation (psychique) et l’excitation (physique). Jusqu’a` un certain point, ce lien avec la psychophysique permet de mieux comprendre pourquoi cette psychologie gouverne´ e par l’hypothe` se de constance devait aussi eˆ tre atomiste. Car le support physique de l’excitation nerveuse, par exemple la re´tine, se pre´sente lui-meˆ me comme une pluralite´ d’atomes inde´ pendants les uns des autres, par exemple de cellules nerveuses comme des coˆ nes et des baˆ tonnets. Un atomisme physiologique a donc pu conduire a` un atomisme psychologique 2. Sur la question de la figuralite´ perceptuelle, la conception de Husserl se rattache, indiscutablement, a` la premie` re Gestalttheorie 3. Husserl cite d’abord Ehrenfels dans sa Philosophie de l’arithme´tique (1891), mais pour regretter qu’il n’ait lu son article qu’apre` s avoir re´dige´ l’ouvrage, pre´sumant que leur proximite´ vient probablement du fait qu’ils ont tous les deux subi l’influence de Mach 4. Il raisonne en effet 1. A. GURWITSCH, « Critical study of Husserl’s Nachwort », p. 113-114. 2. Voir D. W. HAMLYN, The Psychology of Perception, p. 39. 3. Pour une vue d’ensemble, voir B. SMITH, « Gestalt Theory : an essay in philosophy », p. 18 s. 4. Philosophie der Arithmetik, Hua 12, p. 236.

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exactement dans les meˆ mes termes qu’Ehrenfels au chapitre XI 1. Comme lui, il conside` re que les phe´nome` nes figuraux sont intrinse`ques aux mate´ riaux perceptuels. Les contenus sensoriels sont par eux-meˆ mes pourvus de certains caracte` res, de « moments figuraux » (figurale Momente) qui les font apparaˆıtre sous la forme de pluralite´ s (« en tas », « en ligne », etc.) et qui sont « quasi-qualitatifs » au sens ou` ils sont analogues aux proprie´ te´ s sensibles (« rouge », « aigu », etc.). C’est du premier coup d’œil, « d’un seul regard », que nous voyons une range´ e, un tas, un troupeau, une foule, une constellation, etc. Husserl se re´fe` re ensuite a` Ehrenfels dans ses Recherches logiques, principalement dans le cadre de sa the´orie des touts et des parties. Au § 4 de la IIIe Recherche, il signale en passant l’existence de « moments d’unite´ » (Einheitsmomente), qu’il identifie expresse´ment aux moments figuraux de la Philosophie de l’arithme´tique et aux qualite´ s figurales d’Ehrenfels 2. Les Recherches logiques ne semblent pas avoir modifie´, du moins sur l’essentiel, la conception de la Philosophie de l’arithme´tique. La conception de Husserl est pour l’essentiel celle de la premie` re Gestalttheorie. La description des phe´ nome` nes figuraux passe, la` comme ici, par la mise en e´ vidence de deux niveaux distincts : d’une part, un mate´ riau sensoriel constant, qu’on peut de´ couvrir par l’analyse, et, d’autre part, des « moments figuraux », a` savoir certains caracte` res qui s’ajoutent aux sensations e´le´mentaires et qui les unifient. Des objets de niveau supe´rieur sont ainsi « produits » sur la base des sensations e´ le´mentaires, dont ils restent ontologiquement de´pendants. On a donc affaire, ici, a` un dualisme des sensations e´ le´ mentaires et des moments figuraux, dont on peut penser qu’il est un reflet de l’hypothe` se de constance : le mate´ riau sensoriel reste constant si je fais varier les moments figuraux. Le rapport entre ce dualisme et le dualisme hyle´ morphique des Ide´es I est sans doute moins clair que ne le sugge` re Gurwitsch, probablement pour des raisons internes a` sa conception gestaltiste. Pris a` la lettre, les deux convergent mais ne sont pas identiques : il est question, d’un coˆ te´ , de la relation 1. Voir ibid., surtout p. 227 s. 2. Logische Untersuchungen, III, B234.

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entre les mate´ riaux non configure´ s et les configurations passives et, de l’autre, de la relation entre les mate´riaux configure´s (associe´s) et les objectivations actives. Quoi qu’il en soit, c’est principalement le dualisme sous ces deux formes que Gurwitsch attaque chez Husserl. Il pre´sente ainsi une argumentation en deux temps, jouant simultane´ ment avec et contre Husserl. D’une part, la me´thode de la phe´nome´nologie husserlienne doit eˆ tre conserve´e : il faut « revenir aux choses meˆ mes » par la re´duction phe´nome´nologique telle que Husserl l’a de´finie dans ses Ide´es I. Mais d’autre part, Husserl, insuffisamment conse´quent avec lui-meˆ me, n’a pas su mener la me´thode re´ductive jusqu’au bout. Il est reste´ prisonnier d’un certain pre´juge´ de l’attitude naturelle, qui est pre´cise´ ment l’hypothe` se de constance 1. Selon Gurwitsch, en conse´ quence, ce sont les me´thodes de l’e´cole de Berlin qui doivent nous permettre d’accomplir vraiment la re´duction phe´nome´nologique, par-dela` Husserl. Naturellement, il ne pre´tend pas que celui-ci serait un partisan de l’hypothe` se de constance au sens ou` le sont les psychologues naturalistes. Tout en reconnaissant pleinement que le point de vue antinaturaliste de Husserl « exclut par de´finition » l’hypothe` se de constance, qu’il n’est pas question pour lui de pre´supposer l’existence de stimulations des organes des sens par des choses physiques, il de´ clare que Husserl est reste´ malgre´ cela prisonnier de l’hypothe` se de constance : « Rien n’illustre mieux la prise que l’hypothe` se de la constance a sur la pense´e psychologique et philosophique, de´ clare-t-il en commentant Husserl, que cette apparition de notions qui en de´coulent directement, 1. Sur l’objection suivant laquelle la phe´nome´nologie de Husserl pre´suppose l’hypothe` se de constance, voir K. MULLIGAN, « Perception », p. 186-191. Reprenant la distinction de Holenstein entre une version empiriste de l’hypothe` se de constance, qui pose l’existence d’une corre´ lation constante entre les excitations et les sensations, et une version intellectualiste, qui postule l’existence d’un donne´ sensoriel constant « sous » les disparite´ s figurales affectant les contenus perceptuels, Mulligan rappelle avec raison que la premie` re version e´tait rejete´ e expresse´ ment par Husserl au § 14 de la Ve Recherche logique. Mais il exprime quelques re´ serves e´galement en ce qui concerne la version intellectualiste (p. 191). Mulligan fait aussi remarquer (p. 190 et 230) que, outre Gurwitsch, l’objection a e´galement e´te´ de´veloppe´e par M. SCHELER, par Paul Ferdinand LINKE (Grundfragen der Wahrnehmungslehre, 1929) et par L. LANDGREBE (« Prinzipien der Empfindungslehre », 1954).

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a` l’inte´ rieur d’un contexte the´ orique qui l’exclut par de´finition 1. » En clair, Husserl serait reste´ tributaire de l’hypothe` se de constance au sens large, en conservant une certaine manie` re de voir dualiste qui, sans eˆ tre elle-meˆ me naturaliste, est encore redevable de la psychologie naturaliste et qui, en tout cas, n’est pas justifiable du point de vue purement phe´nome´ nologique. C’est en ce sens que Gurwitsch s’en prend directement au dualisme hyle´tico-noe´ tique de Husserl, remettant plus spe´cialement en cause ce qui, chez Husserl, incarne l’hypothe` se de constance, a` savoir la the´ orie de la hyle´2. On verra plus bas que cette critique appelle de se´rieuses re´serves. D’abord, la position de Husserl sur la question de l’analyse est suˆ rement plus nuance´e et il se peut qu’elle ait fluctue´. Par exemple, dans un texte de travail de 1893 consacre´ a` l’unite´ d’un continuum perceptuel, Husserl de´ clare univoquement que l’« impression totale » (Gesamteindruck) est modifie´ e selon que le Pointieren attentionnel se dirige vers telle ou telle partie de l’objet 3. Ensuite, je sugge´rerai dans la suite un contre-argument plus fondamental qui permettra une compre´ hension renouvele´e de la question de l’analyse psychologique et phe´nome´nologique. Gurwitsch a tente´ sur cette base une re´vision en profondeur de la the´orie de la perception de Husserl. L’enjeu, tre` s clair, est de corriger Husserl a` la lumie` re de la psychologie gestaltiste : La the´orie husserlienne de l’horizon inte´rieur doit eˆ tre re´interpre´te´e en termes de la the´orie de la Forme. La notion d’intentionnalite´, fondamentale pour la phe´nome´nologie, doit, elle aussi, eˆ tre soumise a` une re´ interpre´ tation pour devenir inde´ pendante de la 1. A. GURWITSCH, The´orie du champ de la conscience, p. 220. Il est piquant de remarquer que cette accusation de naturalisme fut aussi celle qu’adressait Husserl aux gestaltistes dans sa postface aux Ide´es directrices, en 1930. Voir Ideen III, Hua 5, p. 156. 2. Gurwitsch se de´ clare proche, sur ce point, de Sartre et de MerleauPonty. Dans sa The´orie du champ de la conscience, il se re´fe` re aussi bien a` la critique du dualisme hyle´ morphique dans la Phe´nome´nologie de la perception (The´orie du champ de la conscience, p. 238, n. 2, citant Phe´nome´nologie de la perception, p. 464) qu’a` la critique sartrienne de la hyle´ dans L’Eˆtre et le Ne´ant (ibid., p. 220, n. 1). 3. E. HUSSERL, Zur Pha¨nomenologie des inneren Zeitbewusstseins (18931917), Hua 10, p. 147.

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conception dualiste de la conscience, avec laquelle elle est en quelque sorte lie´ e chez Husserl 1.

Dans cette optique, la the` se principale de Gurwitsch est la suivante : « L’organisation interne du perc¸ u se re´ve` le eˆ tre une unite´ par cohe´rence de Forme » (ibid., p. 220). C’est cette the` se que je m’efforcerai, dans la suite, de tirer au clair. Le point de de´part moniste de la the´orie de la perception de Gurwitsch ; le noe` me perceptuel. La conception gurwitschienne suppose une reformulation d’ensemble du proble` me de l’objectivation perceptuelle, en particulier tel qu’il a e´te´ pose´ par Husserl. Le dualisme hyle´tico-noe´tique reposait sur l’ide´e que le processus perceptuel complet renferme toujours au moins deux moments distincts : d’une part, je rec¸ ois passivement des mate´ riaux sensoriels et, d’autre part, je pourvois activement ces mate´ riaux d’un contenu intentionnel. Autrement dit, les simples sensations, meˆ me associe´es, sont de´pourvues de sens, c’est-a` -dire insuffisantes pour constituer un objet. L’intentionnalite´ re´clame quelque chose de plus, une prestation active par laquelle je confe` re un sens objectif au mate´ riau sensoriel. Or Gurwitsch remet fondamentalement en cause ce sche´ma explicatif, en rejetant l’ide´e que les mate´riaux sensoriels seraient de´pourvus de sens, non ordonne´ s en unite´s intentionnelles. Il n’est pas vrai, estime-t-il, que l’unite´ du sens intentionnel est surajoute´e du dehors a` des mate´riaux sensoriels non intentionnels. Par la` , on l’a vu, c’est bien le fondement meˆ me de la phe´ nome´nologie husserlienne qu’il s’agit de re´former, a` savoir la the´orie de l’intentionnalite´ elle-meˆ me. Naturellement, cette prise de position de Gurwitsch engendre imme´ diatement d’importantes difficulte´ s. En re´alite´, ces difficulte´s sont celles-la` meˆ mes que le dualisme hyle´tico-noe´tique de Husserl avait pre´cise´ment pour but de re´ soudre. La principale difficulte´ , tre` s ge´ ne´ rale, tient au fait que l’objectivation exce`de manifestement les simples apparences sensorielles. Comme on l’a vu, il y a tout lieu de 1. A. GURWITSCH, The´orie du champ de la conscience, p. 221.

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supposer que l’unite´ objective repre´sente un surplus par rapport a` ses apparitions, la question e´tant de` s lors de savoir en quel sens et jusqu’a` quel point. Objectiver une table, par exemple, ce n’est pas seulement avoir des sensations visuelles qui me donnent a` voir maintenant telle face de la table (et non telle autre face qui se tient « derrie` re »). La vise´ e intentionnelle de la table est la vise´e de l’ensemble de la table, y compris ce qui se tient derrie` re, ce que je ne vois pas a` l’inte´rieur de l’objet, etc. De meˆ me, objectiver une maison en la regardant de l’exte´rieur, c’est aussi objectiver les couloirs et les escaliers qu’elle renferme, etc. Or Gurwitsch admet volontiers que l’objectivation apporte quelque chose de plus que les simples mate´ riaux sensoriels. Il n’en revient pas a` un sensualisme absurde qui consisterait a` re´duire les contenus objectifs a` des mate´riaux sensoriels. E´ videmment, si la hyle´incarne l’hypothe` se de constance, il ne saurait eˆ tre question de ne conserver que la hyle´. Seulement, si Gurwitsch s’accorde avec Husserl sur le fait que l’objectivation apporte quelque chose de plus, toute la question est maintenant de savoir ce qu’est ce plus, et quel rapport il entretient avec la sensation. Il s’agira ainsi, pour Gurwitsch, de construire un mode` le moniste de la conscience qui ne soit ni strictement hyle´tique, ni strictement noe´tique. Si Gurwitsch admet donc que l’objectivation exige des unite´ s objectives irre´ ductibles aux simples donne´es sensorielles, il affirme par ailleurs que ces unite´ s objectives ne doivent pas eˆ tre conc¸ ues de manie` re dualiste. Il n’y a pas, d’un coˆ te´, la hyle´ « de´pourvue de sens » et, de l’autre, venant s’ajouter a` elle, une corre´lation noe´ tico-noe´matique, mais il y a un moment unique qui est l’unite´ des deux, et que Gurwitsch appelle le noe`me perceptuel. Le noe` me perceptuel est la notion centrale de la phe´nome´nologie de Gurwitsch. Ce dernier l’a de´fini dans sa The´orie du champ de la conscience de la manie` re suivante : Suivant Husserl, nous de´signons par noe` me perceptif la chose perc¸ ue telle qu’elle se pre´ sente a` travers un acte de perception donne´, c’est-a` -dire la chose perc¸ ue telle qu’elle apparaıˆt dans une pre´ sentation particulie` re, celle-ci e´tant, comme nous le verrons, ne´ cessairement unilate´ rale. [...] Pour l’instant, nous nous bornons a` de´finir le noe`me perceptif comme la chose perc¸ ue telle – exactement et exclusivement telle – qu’elle se pre´sente a` la conscience a` travers un acte particulier de perception. [Ibid., p. 143-144.]

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Ce que Gurwitsch va tenter de montrer sur cette base, c’est que ce noe` me perceptuel est une unite´ irre´ ductible de donne´ es imme´ diates et de vise´ e intentionnelle. En d’autres termes, les donne´ es imme´diates de la conscience sont seulement une partie inse´ parable du noe` me perceptuel (ibid., p. 225). De´ sormais, la vise´e intentionnelle est mise sur un pied d’e´galite´ avec les donne´es imme´diates pour autant qu’elle est, au meˆme titre, une partie du noe` me perceptuel. En somme, Gurwitsch tente quelque chose comme une homoge´ne´isation des donne´es de la conscience perceptuelle. Comme il s’en explique dans un texte de 1955, « tous ces constituants et composantes – et en ge´ne´ral tout ce qui est re´ve´le´ par la perception – doivent eˆ tre traite´ s sur un pied d’e´galite´ ; ils doivent tous eˆ tre reconnus comme des donne´es et des faits de la simple expe´rience sensible 1 ». La solution de Gurwitsch a` la question de l’unite´ de la chose perc¸ ue. La notion moniste de noe` me perceptuel chez Gurwitsch est naturellement une conse´ quence de son rejet – au nom de la critique de l’hypothe` se de constance – du dualisme hyle´ticonoe´ tique de Husserl. Si on peut de´ sormais se passer de la hyle´, qui est une pre´ supposition phe´ nome´ nologiquement injustifie´ e, alors on doit se passer aussi de la corre´ lation de la noe` se et du noe` me, du moins pour autant que celle-ci est de´finie, par opposition a` la hyle´, comme ce qui donne sens a` un mate´ riau par soi insignifiant. Le re´sultat de cette double e´ viction est que le sens objectif n’est plus surajoute´ du dehors a` un mate´ riau pre´ existant, mais que le sens, la corre´ lation noe´ tico-noe´ matique, est pre´sent d’emble´ e. L’expe´ rience est d’emble´ e organise´ e noe´ matiquement, d’emble´e de l’ordre du « noe` me perceptif », en dec¸ a` duquel on ne doit rien pre´supposer. Seulement, on se heurte alors au proble` me conside´rable mentionne´ ci-dessus. Car le dualisme hyle´tico-noe´tique 1. A. GURWITSCH, « The phenomenological and the psychological approach to consciousness », p. 104. Voir aussi The´orie du champ de la conscience, p. 222.

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avait au moins l’avantage de permettre une distinction claire entre l’objet et ses apparitions, entre les esquisses perceptuelles et l’unite´ objective unifiant ces esquisses comme e´tant des esquisses d’un meˆ me objet. C’est par le dualisme que Husserl pouvait rendre compte du fait que le sens objectif semble toujours exce´der ses apparitions. Dans la mesure ou` ce mode` le dualiste serait de´sormais exclu, il est a` craindre qu’on retrouve le meˆ me proble` me a` un niveau plus fondamental. E´ videmment, on peut toujours re´ pondre que le proble` me est mal pose´. Pour Gurwitsch, en effet, il n’y a plus aucun sens a` parler d’apparitions par soi insignifiantes qui seraient unifie´es dans un sens, ou a` dire que l’unite´ objective « exce` de » ses apparitions. Bien qu’on puisse se demander s’il fait autre chose que de´placer le proble` me, Gurwitsch conc¸ oit les choses de manie` re fondamentalement diffe´rente. D’apre` s sa conception, chaque apparition individuelle de la chose – ou chaque « apparence », comme dit Gurwitsch traduisant Erscheinung – est de´ja` un noe` me perceptuel. Bref, les esquisses perceptuelles de la chose ne sont plus du coˆ te´ de la hyle´, comme chez Husserl, mais du coˆ te´ du noe` me. Tel est le sens meˆ me de la de´ finition du noe` me perceptuel comme « apparence perceptive » dans la The´orie du champ de la conscience : « Nous pouvons de´finir l’apparence d’une chose comme cette chose meˆ me donne´e dans une pre´sentation unilate´rale particulie` re [...]. Dore´ navant nous prendrons l’expression ‘‘apparence perceptive’’ comme un synonyme de ‘‘noe` me perceptif’’ 1. » Ce qui implique, entre autres choses, une de´multiplication des noe` mes perceptuels. Si on conside` re une succession temporelle de perceptions, pre´sentant a` chaque fois une corre´lation noe´tico-noe´matique, alors il est toujours possible de faire correspondre ces multiples perceptions a` de multiples noe` mes perceptuels, qui seront des « pre´sentations particulie` res » de la chose. Le noe` me perceptuel ne doit donc plus eˆ tre conc¸ u comme ce qui unifie plusieurs perceptions diffe´rentes d’un meˆme objet, mais plutoˆ t comme une composante individuelle du ve´ cu perceptuel, qui est donc diffe´ rente pour chaque perception individuelle : tout noe` me perceptuel est le noe` me d’une seule perception, toute perception est la perception d’un seul noe` me perceptuel. 1. A. GURWITSCH, The´orie du champ de la conscience, p. 152.

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Seulement, on n’a fait par la` que de´placer le proble` me. Si la chose demeure irre´ductible a` ses apparitions, alors on retrouvera ne´cessairement ailleurs, sous une autre forme, la distinction entre la chose et ses apparitions. De nouveau, on peut se demander comment il se fait que plusieurs noe` mes perceptuels diffe´ rents, correspondant a` plusieurs perceptions diffe´ rentes, sont des apparitions d’une meˆ me chose. Gurwitsch e´tait pleinement conscient de cette difficulte´ , qui l’a occupe´ prioritairement. Sa strate´ gie pour la surmonter fut de re´interpre´ter en termes gestaltistes la the´orie husserlienne de l’horizon interne, puis de se servir de cette the´orie pour apporter a` la question de l’unite´ de la chose perc¸ ue une re´ponse typiquement gestaltiste et radicalement non husserlienne 1. C’est dans cette tentative que re´ side l’originalite´ profonde de la phe´ nome´ nologie gurwitschienne. Pour de´crire phe´nome´ nologiquement le fait que je vois une maison en me promenant dans la rue, il est manifestement insuffisant d’e´voquer simplement un acte perceptuel avec son noe` me, c’est-a` -dire avec telle apparition individuelle comme la fac¸ ade nord, etc. D’abord, bien que la maison focalise mon attention perceptuelle, je perc¸ ois la maison dans un certain milieu spatial. Meˆ me si celui-ci n’attire pas mon attention, il n’est pas moins « co-donne´ » (mitgegeben) dans ma perception de la maison. Par exemple, la maison est dans une rue, a` coˆ te´ d’un parc, sous de gros nuages, etc. : tout cela forme ce que Husserl appelle l’horizon externe de la chose perc¸ ue. Ensuite, on l’a vu, la maison est perc¸ ue avec certains caracte` res qui, manifestement, exce` dent les simples pre´ sentations individuelles. Elle se donne, par exemple, comme posse´dant un inte´ rieur et (meˆ me si je n’en vois qu’une) d’autres faces, comme n’e´tant pas pleine, comme dote´e d’une certaine architecture, etc. Tous ces caracte` res ajoutent quelque chose a` la simple apparition de la chose : c’est ce que Husserl appelle l’horizon interne de la chose perc¸ ue. Limitons-nous ici aux horizons internes. Comment fonctionnent-ils et en quels termes faut-il les de´ crire phe´nome´nologiquement ? D’apre` s Gurwitsch, l’horizon interne doit eˆ tre re´interpre´te´ en termes de « renvois », ou plus exactement de 1. Voir A. GURWITSCH, The´orie du champ de la conscience, p. 221.

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renvois anticipatifs, de protentions 1. Par exemple, j’ai une perception P1 qui me donne une apparition particulie` re N1. Par ailleurs, cette perception me fait anticiper une autre apparition particulie` re N2, qui correspond a` une perception possible P2. Ainsi, si je tourne autour de la maison, mon anticipation est confirme´ e par une perception actuelle (par opposition aux perceptions simplement possibles) qui, a` son tour, renferme une anticipation de P3, et ainsi de suite. On peut ainsi faire correspondre, respectivement aux niveaux noe´ tique et noe´ matique, une se´ rie de perceptions et une se´ rie de noe` mes perceptuels actuels ou simplement possibles, qui se rapportent les uns aux autres par des relations de renvoi. En un certain sens, c’est parce que la perception sensible s’accompagne d’anticipations, et donc d’horizons internes, qu’elle est une perception par esquisses, inade´ quate 2. Bien entendu, la notion de renvoi anticipatif concerne encore seulement l’analyse noe´tique de la perception. Cependant, ces relations de renvoi doivent aussi avoir une signification noe´ matique. Or c’est pre´ cise´ ment ici qu’on quitte Husserl et qu’on rejoint la Gestalttheorie. L’ide´ e de Gurwitsch est que les relations d’anticipation perceptuelle de´crites par Husserl du point de vue noe´tique correspondent, du point de vue noe´matique, a` des « relations d’interde´ pendance fonctionnelle », c’est-a` -dire a` des relations de type gestaltiste. C’est par ce biais qu’il tente d’expliquer le fait que plusieurs noe` mes apparaissent comme des noe` mes d’une meˆ me chose. Il va de´velopper sur cette base une conception purement relationnelle, structurelle, de l’objectivite´, qui d’ailleurs n’est pas sans rappeler celle des ne´okantiens. Nous allons maintenant focaliser notre attention sur l’aspect noe´ matique des analyses de Gurwitsch. La question est de savoir comment on va distinguer entre le noe` me perceptuel individuel et la chose perc¸ ue qui s’esquisse dans plusieurs noe` mes perceptuels. Le proble` me se pose avec d’autant plus d’acuite´ que la the´ orie gurwitschienne de la perception, on l’a vu, est foncie` rement moniste. Cela signifie, selon Gur1. Pour ce qui suit, voir A. GURWITSCH, « Contribution to the phenomenological theory of perception », p. 332 s., et The´orie du champ de la conscience, p. 222 s. 2. A. GURWITSCH, The´orie du champ de la conscience, p. 226.

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witsch, que l’unite´ qui rassemble les noe` mes perceptuels en une chose perc¸ ue unique ne peut pas eˆ tre quelque chose d’he´te´roge` ne ou de « surajoute´ » aux noe` mes perceptuels comme le sont le noe` me husserlien ou la chose existant extra mentem. La solution pre´conise´e par Gurwitsch consiste a` de´fendre l’ide´e suivante : la chose perc¸ ue n’ajoute rien aux noe` mes perceptuels, au sens ou` elle n’est rien d’autre que le syste`me des noe` mes perceptuels. Les noe` mes perceptuels sont organise´ s de manie` re a` former des syste` mes, et ces syste` mes sont les choses perc¸ ues elles-meˆ mes. Plus pre´cise´ment, le « groupe syste´matique cohe´rent » des noe` mes perceptuels est « l’e´quivalent en termes de conscience de la chose re´elle perc¸ ue » (ibid., p. 230). En d’autres termes, la chose qui unifie une se´rie d’apparitions n’est pas une substance he´te´roge` ne qui se situerait « derrie` re » ses apparitions, mais il n’y a rien d’autre, dans la chose, que des apparitions. Ainsi, corre´lativement, l’apparition elle-meˆ me, le noe` me perceptuel, n’est pas une sorte d’interme´diaire entre moi et la re´alite´, mais elle est de´ja` pleinement la re´alite´. Chaque perception P est associe´ e a` un noe` me N, et chaque perception P1 renvoie anticipativement a` d’autres perceptions P2, P3, etc., qui sont encore seulement des perceptions possibles. Ces dernie` res sont des perceptions possibles, pour autant qu’elles peuvent eˆ tre actualise´ es, c’est-a` -dire confirme´es, ou de´c¸ ues. Par exemple, quand je regarde la fac¸ ade d’un e´ difice, je m’attends a` ce qu’il y ait d’autres murs derrie` re, etc. Je tourne autour de l’objet et mes attentes sont satisfaites, ou bien je m’aperc¸ ois que c’est un de´ cor de the´ aˆ tre. Ce processus doit aussi avoir une signification noe´ matique : chaque noe` me N1 renvoie a` d’autres noe` mes N2, N3, etc., qui sont d’autres « aspects possibles » d’une meˆ me chose, par exemple d’autres murs possibles d’un meˆ me e´ difice. Or Gurwitsch de´ fend l’ide´ e, justement, que la chose perc¸ ue n’est rien d’autre que la totalite´ forme´ e par tous ses aspects possibles. Comme il l’explique clairement, au sujet du noe` me perceptuel : La diffe´rence entre l’apparence et la chose meˆ me n’est pas une diffe´rence entre ce qui est en fait donne´ dans la perception et une re´alite´ qui se cache derrie` re, mais plutoˆ t celle qui existe entre une pre´sentation particulie` re de cette chose, et la totalite´ de ses aspects possibles. [...] La chose elle-meˆ me se re´ve` le eˆ tre le groupe syste´ matique total de ses apparences. [Ibid., p. 152.]

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Que signifie ici « groupe syste´ matique » ? Pour le comprendre, il convient d’abord d’expliquer quel type de relation unit les noe` mes perceptuels les uns aux autres. En termes noe´tiques, cela revient a` demander ce qui me fait passer d’un noe` me perceptuel a` l’autre, ou ce qui fait qu’un noe` me « renvoie » a` un autre noe` me possible. Manifestement, ces relations pre´sentent certaines re´gularite´s. On peut mettre au jour des « tendances » plus ou moins constantes et, corollairement, des re` gles plus ou moins exactes. En un certain sens, c’est d’ailleurs en raison de ces re´gularite´s qu’il peut y avoir des anticipations perceptuelles. Si les apparitions se succe´daient de fac¸ on parfaitement inorganise´e, il me serait impossible d’anticiper des apparitions encore simplement possibles. Quelles sont les lois qui de´terminent ces relations entre noe` mes perceptuels – sachant que ce qui nous inte´resse n’est pas la chose re´elle, mais les noe` mes perceptuels et leurs structurations ? Comme on l’aura devine´, c’est a` ce niveau qu’interviennent les lois d’organisation des gestaltistes comme la loi de proximite´, la loi de la bonne continuite´, etc. Apre` s Mach et quelques autres comme Koffka ou Cassirer, Gurwitsch parle d’« interde´ pendance fonctionnelle » entre noe` mes perceptuels 1. Ceux-ci forment des « syste` mes a` structure fonctionnaliste » (ibid., p. 178), qui se de´finissent comme des touts dont les constituants ont une « signification fonctionnelle ». Dans la The´orie du champ de la conscience, Gurwitsch de´ finit la « signification fonctionnelle » dans les termes suivants : L’inte´gration d’un constituant dans une totalite´ qui posse` de le caracte` re d’une Forme, entraıˆ ne l’absorption du constituant dans la structure de l’organisation de cette totalite´. [...] Chaque constituant d’une Forme a une certaine fonction a` l’inte´rieur de la structure ; il est, par exemple, le membre droit d’une paire, ou le point terminal droit d’un intervalle. Cette fonction, cette signification fonctionnelle, lui est assigne´e par la structure spe´cifique et la nature particulie` re de la Forme dont il s’agit. [Ibid., p. 101.]

Comme de juste, cette signification fonctionnelle est de nouveau quelque chose d’homoge` ne aux apparitions sensi1. Voir ibid., p. 177.

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bles, quelque chose qui ne leur est pas « surajoute´ » exte´rieurement (ibid.). Il faut probablement comprendre ces caracte´ risations en deux sens diffe´ rents. D’une part, comme il le sugge` re a` l’occasion, les noe` mes perceptuels sont eux-meˆ mes des touts fonctionnels dont les constituants posse` dent une signification fonctionnelle 1. Mais d’autre part, les noe` mes perceptuels s’inte` grent dans des touts fonctionnels, dont les constituants posse` dent une signification fonctionnelle. C’est-a` -dire que ces noe` mes ont eux-meˆ mes une signification fonctionnelle a` l’inte´ rieur de « syste` mes a` structure fonctionnaliste ». On verra que, pour une raison bien pre´ cise dont il sera question un peu plus loin, ces deux aspects, en re´ alite´ , ne font qu’un. Premie` res difficulte´ s de la conception de Gurwitsch. On se heurte ici a` d’importantes difficulte´s. Pour rappel, Gurwitsch conc¸ oit l’unite´ de la chose identique sous ses multiples apparitions comme une unite´ de type gestaltiste : Pour qu’un groupe de noe` mes perceptifs soit ve´cu comme un groupe d’apparences diverses d’une chose identique, le groupe doit eˆ tre organise´ selon le principe de « bonne continuation ». Il doit former un syste` me dont le principe d’organisation est la cohe´rence de Forme. [Ibid., p. 177.]

On peut peut-eˆ tre s’accorder sans trop de difficulte´ s avec Gurwitsch sur le fait que la pre´ sence d’une « unite´ par cohe´rence de Forme » est une condition ne´cessaire de l’objectivation perceptuelle. Par exemple, un objet se pre´ sente ge´ ne´ ralement comme une figure se de´tachant sur un fond, ce qui implique que l’objectivation obe´ it aux lois gestaltistes qui de´terminent le rapport figure-fond. Toutefois, il semble douteux que la pre´ sence d’une unite´ figurale soit une condition suffisante de l’objectivation perceptuelle. Toute la difficulte´ de la the´orie gurwitschienne de la perception re´ side dans cette seconde the` se, suivant laquelle « la confirmation mutuelle effective des perceptions qui se succe` dent au cours du processus per1. Voir A. GURWITSCH, The´orie du champ de la conscience, p. 224.

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ceptif, est la condition transcendantale suffisante de l’existence des choses re´elles » (ibid., p. 231). Il existe des exemples, en effet, ou` cette the` se devient particulie` rement proble´ matique. C’est spe´cialement le cas des figures ambigue¨ s. Par exemple, le vase de Rubin nous met en pre´sence de deux « groupes syste´matiques », et pourtant un seul de ces groupes donne lieu a` une objectivation. Soit c’est le vase qui est objective´ alors que le reste de l’image est assimile´ au « fond », soit ce sont les deux visages. En conse´quence, la pre´sence d’un groupe syste´matique donne´ ne peut pas eˆ tre une condition suffisante pour l’objectivation. En l’occurrence, il y a ici un groupe syste´matique qui ne donne pas lieu a` une objectivation, a` savoir le groupe qui forme le fond et qui est soit le vase, soit les deux visages. Cette manie` re de voir nous confronte a` d’autres difficulte´ s encore. A` la question de savoir ce qui demeure identique quand je passe d’une apparition a` une autre apparition du meˆ me objet, la re´ponse moniste de Gurwitsch est que ce n’est pas une substance permanente existant « sous » ou « derrie` re » une multiplicite´ d’apparitions, mais une certaine organisation figurale regroupant des noe` mes perceptuels : la chose – l’unite´ qui rassemble une multiplicite´ de noe` mes perceptuels en tant qu’apparitions d’un meˆ me objet – n’est rien d’autre que le « groupe syste´matique » des noe` mes perceptuels. Seulement, on voit aussitoˆ t surgir de nouvelles difficulte´ s. L’une d’elles, fondamentale, vient du fait que, manifestement, les syste` mes figuraux ne sont pas des totalite´ s relationnelles ordinaires. Conside´ rons par exemple un triangle ge´ ome´ trique. A` premie` re vue, on a affaire ici a` quelque chose de tout a` fait semblable. Un triangle est une certaine totalite´ qui a des parties, a` savoir des angles et des segments de droite, et dont les parties se rapportent les unes aux autres au moyen de certaines relations bien de´ finies. Les segments de droite sont oriente´ s de telle ou telle manie` re sur le plan euclidien, mais cette orientation est relative aux orientations des autres segments de droite, c’est-a` -dire qu’elle exprime seulement des relations entre les trois segments de droite. Ainsi, certaines transformations ge´ ome´ triques pre´ servent le triangle alors meˆ me que les parties ont change´ entie` rement. Par exemple on soumet un triangle a` une translation qui en modifie toutes les parties, de telle sorte que la figure obtenue

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reste, du moins en un certain sens, le meˆme triangle. Cet exemple est semblable a` celui, si souvent exploite´ par les gestaltistes pour illustrer le concept de figure, de la transposition musicale. Seulement, il subsiste des diffe´ rences fondamentales entre le triangle ge´ ome´ trique et les « groupes syste´ matiques » de noe` mes perceptuels selon Gurwitsch. Il y a en particulier le fait que, contrairement au triangle, la chose perc¸ ue n’est pas de´pendante de ses parties. Si j’oˆ te un segment de droite, le triangle disparaˆıt, mais si j’oˆ te une apparition perceptuelle, la chose perc¸ ue reste assure´ ment pre´ sente. Ensuite, dans le cas des syste` mes de noe` mes perceptuels, chaque noe` me individuel est d’une certaine manie` re la totalite´ . C’est la` une proprie´ te´ fondamentale des flux de conscience dans la perception : par opposition aux parties du triangle, qui ne sont pas chacune le triangle lui-meˆ me, les noe` mes perceptuels formant syste` me sont chacun la chose perc¸ ue en entier, donc, selon Gurwitsch, ce syste` me luimeˆ me en totalite´ . Par exemple, telle apparition de la table me montre perceptuellement toute la table. Quand je vois la table, ce n’est pas que je voie seulement une face ou une partie de la table, mais c’est la table en entier que je vois. Cette e´ trange proprie´te´ des esquisses perceptuelles e´ tait de´ ja` bien de´crite par Brentano et par Husserl, a` travers le concept de « synthe` se continue ». Par ailleurs, Gurwitsch e´ tait lui-meˆ me pleinement conscient de cette proprie´ te´ , a` laquelle il a consacre´ d’importantes analyses dans la The´orie du champ de la conscience 1. Pourquoi y a-t-il ici une difficulte´ ? Simplement parce que la diffe´ rence entre le noe` me perceptuel individuel et la chose perc¸ ue (c’est-a` -dire le « groupe syste´matique » des noe` mes perceptuels) est une clef de vouˆ te de la the´ orie de la perception de Gurwitsch, comme il l’affirme d’ailleurs clairement et a` de nombreuses reprises 2. Par conse´quent, il est pour le moins ennuyeux de devoir conce´ der, maintenant, que le noe` me perceptuel s’identifie a` la chose perc¸ ue. Les explications de Gurwitsch sont finalement peu satisfaisantes. Voici ce qu’il e´crit sur ce sujet dans sa The´orie du champ de la conscience : 1. Voir A. GURWITSCH, The´orie du champ de la conscience, p. 178 et 230. 2. Par exemple ibid., p. 145.

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Chaque perception individuelle est une prise de conscience, d’un point de vue particulier, de la chose perc¸ ue elle-meˆ me et dans son entier. Pour l’exprimer en termes phe´nome´ nologiques : l’expe´rience de chaque apparence est une appre´hension du syste` me noe´matique tout entier a` partir de l’un de ses membres. C’est en vertu de ses renvois a` d’autres noe` mes que l’apparence actuelle est ce qu’elle est, a` savoir apparence de la chose perc¸ ue elle-meˆ me. [Ibid., p. 178.]

En d’autres termes, le syste` me entier est « appre´ hende´ » dans chaque noe` me individuel, et Gurwitsch pre´ sente ce fait comme une conse´quence de l’existence de renvois anticipatifs : c’est parce que les noe` mes sont relie´s entre eux par des relations de renvoi qu’ils pre´ sentent chacun la chose perc¸ ue en entier. Chaque noe` me d’un syste` me est relie´ a` tous les autres par des relations « fonctionnelles », ou en termes noe´ tiques par des renvois anticipatifs, de manie` re a` contenir, en quelque sorte, tous les autres noe` mes a` titre de potentialite´ s. Mais ces explications ne sont pas tre` s convaincantes. D’abord, elles semblent nous rapprocher dangereusement des formulations substantialistes contre lesquelles, justement, Gurwitsch entendait nous mettre en garde : chaque noe` me, en somme, serait un point de vue sur la chose perc¸ ue. Ensuite, ces explications ne nous disent pas pourquoi chaque noe` me s’identifie purement et simplement a` la chose elle-meˆ me en entier. La difficulte´ , tre` s ge´ ne´ rale, tient au fait que la relation de renvoi anticipatif est trop faible, semble-t-il, pour de´crire les processus d’objectivation perceptuelle. Par exemple, quand je vois un gros nuage sombre, je m’attends a` voir une autre face du nuage, mais je peux aussi m’attendre a` ce qu’il y ait de la pluie. La perception visuelle du nuage me fait anticiper une autre perception encore seulement potentielle, celle de la pluie. Et pourtant, l’apparition du nuage et celle de la pluie ne sont pas deux apparitions d’un meˆ me objet. Il y a donc des cas ou` les relations de renvoi anticipatif ne constituent pas des unite´s objectives, ou` elles s’accompagnent au contraire de diffe´ rences objectives, par exemple de la diffe´ rence entre le nuage et la pluie. En de´ finitive, nous sommes en pre´ sence d’une sorte de pe´ tition de principe. Pour savoir quelle chose se manifeste par le noe` me N, il faut savoir a` quel syste` me de renvois

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appartient N. Mais comment savoir a` quel syste` me de renvois appartient N ? Comme on vient de le voir, les noe` mes sont intrique´s dans toutes sortes de relations de renvoi qui ne refle` tent pas toujours des unite´s objectives. Il semble donc qu’on doive avant toute chose faire la diffe´ rence entre les renvois qui sont constitutifs d’unite´s objectives et ceux qui ne le sont pas. Or manifestement, pour faire cette diffe´rence, il faut d’abord savoir si les noe` mes perceptuels sont des apparitions d’une meˆ me chose. Par exemple, pour savoir si la relation de renvoi unissant l’apparition du nuage a` celle de la pluie est constitutive de l’unite´ d’un objet identique apparaissant dans les deux noe` mes, je dois d’abord savoir s’il y a effectivement un objet identique apparaissant dans les deux noe` mes. Autant dire que, pour savoir a` quel syste` me de renvois appartient N, il faut d’abord savoir quelle chose se manifeste par le noe` me N. Comme Gurwitsch de´ clare que l’appartenance d’une apparition a` une chose identique est de´termine´ e par l’appartenance a` un syste` me de renvois, il semble que le raisonnement soit finalement circulaire. Autres difficulte´ s. La the´orie de la perception de Gurwitsch est e´troitement apparente´e a` celle de Merleau-Ponty. L’une et l’autre sont anime´es par une meˆ me volonte´ d’opposer aux dualismes traditionnels un monisme directement inspire´ de la Gestalttheorie. C’est le cas, en particulier, de la question de la hyle´, mais aussi de nombreuses autres questions comme celle de l’ide´ation, que ces deux auteurs abordent sur la base de postulats monistes communs et dans une commune opposition a` Husserl 1. Plus ge´ne´ralement, l’un et l’autre partagent un meˆ me point de vue initial suivant lequel ce monisme doit eˆ tre un monisme de l’expe´rience, et suivant lequel le fin mot de l’histoire appartient en re´alite´ a` la the´orie de la perception sensible. 1. En comparaison avec Gurwitsch, voir la critique moniste, non « intellectualiste » et non « eide´ tique » de la the´orie husserlienne de l’ide´ation dans M. MERLEAU-PONTY, « Notes de lecture et commentaires sur The´orie du champ de la conscience d’Aron Gurwitsch », ainsi que le commentaire de T. TOADVINE, « Phenomenological method in Merleau-Ponty’s critique of Gurwitsch », p. 195-205.

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Mais il y a aussi d’importantes divergences. Gurwitsch a e´ mis plusieurs objections de fond contre Merleau-Ponty, notamment sur le roˆ le que celui-ci faisait jouer au corps propre dans sa phe´ nome´nologie de la perception 1. Son objection principale, d’ailleurs analogue a` celle qu’il adresse a` Husserl, concerne directement le proble` me du monisme phe´nome´ nologique. Il s’agit a` nouveau de mettre au jour un pre´suppose´ infonde´ , qui est un avatar de l’hypothe` se de constance, sauf que ce n’est pas la pre´supposition de la hyle´ que Gurwitsch reproche a` Merleau-Ponty, mais celle du monde de l’expe´ rience lui-meˆ me. En renonc¸ ant a` re´ gresser en dec¸ a` du monde de l’expe´ rience imme´ diate, en conside´ rant qu’il y a un monde pre´ donne´ inde´ passable, Merleau-Ponty n’aurait pas accompli la re´ duction phe´ nome´ nologique jusqu’au bout, il serait reste´ tributaire de la the` se du monde transcendant caracte´ ristique de l’attitude naturelle 2. Fondamentalement, la divergence vient du fait que MerleauPonty rejette la conception gestaltiste et gurwit- schienne suivant laquelle la chose perc¸ ue se re´ duirait a` un « groupe syste´matique » de noe` mes perceptuels. D’apre` s lui, cette manie` re de voir est le reflet d’une conception absurde, suivant laquelle nous aurions primairement affaire, dans l’expe´rience, a` des apparences, a` des « profils » de la chose et non a` la chose elle-meˆ me. En re´alite´, objecte-t-il, dans l’expe´rience imme´diate (directe), nous ne voyons pas des apparences, mais d’emble´e les choses elles-meˆ mes 3. Sur ce point, il est plus proche de Husserl que ne l’est Gurwitsch, rejoignant une intuition antiphe´ nome´ naliste qui est au fondement meˆ me de la phe´ nome´ nologie husserlienne : je n’acce` de pas aux objets du monde par l’interme´diaire de mes repre´sentations, comme si je voyais d’abord des repre´sentations qui me renverraient secondairement au monde, mais j’acce` de d’emble´e aux objets du monde de telle manie` re que c’est l’objectivation 1. A. GURWITSCH, The´orie du champ de la conscience, p. 244-245. 2. Sur ces questions, voir l’e´tude de L. EMBREE, « Gurwitsch’s Critique of Merleau-Ponty ». Cette objection a souvent e´te´ adresse´ e a` MerleauPonty a` la suite de Gurwitsch ; voir notamment M. C. DILLON, MerleauPonty’s Ontology, ainsi que la de´fense de S. HEINA¨ MAA, « From Decisions to Passions : Merleau-Ponty’s Interpretation of Husserl’s Reduction », p. 128. 3. M. MERLEAU-PONTY, Phe´nome´nologie de la perception, p. 374-375.

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des repre´sentations qui, a` l’inverse, est seulement secondaire, re´sultant d’une modification re´flexive. L’argument de Merleau-Ponty dans la Phe´nome´nologie de la perception – qui est assez sommaire, mais que je m’efforcerai de comple´ter et d’approfondir – est tre` s proche de l’argument de la pe´tition de principe de´veloppe´ plus haut 1. Reprenons son propre exemple, celui d’une table dans ma chambre. Gurwitsch, on l’a vu, expliquerait ici que la perception me donne d’emble´e de multiples apparences de la table. Chaque nouveau point d’observation me donne une nouvelle apparition de la table, en sorte que mon de´placement autour de la table produit, du point de vue noe´matique, une succession d’apparitions. Les relations entre ces apparitions, re´gle´es par les lois gestaltistes, forment un syste` me d’apparitions qui est la table elle-meˆ me. Ce sont donc les relations figurales qui, a` proprement parler, constituent la chose table.

Figure 5 1. Voir MERLEAU-PONTY, Phe´nome´nologie de la perception, p. 348.

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Conside´ rons maintenant deux apparitions successives de la table, mettons A1 et A2, ainsi que trois points de l’apparition A1, que nous de´signons par les lettres grecques indexe´ es a 1, b 1 et g 1, et auxquels correspondent, dans l’apparition A2, les trois points a2, b2 et g2 (voir figure 5). Je passe maintenant de la premie` re apparition perceptuelle A1 a` une deuxie` me apparition A2. Ce qui explique, selon Gurwitsch, le passage de A1 a` A2, et donc aussi de a1 a` a2, de b1 a` b2, etc., n’est pas la permanence d’une chose qui re´siderait « sous » les apparitions A1 et A2, mais certaines relations figurales unissant ces meˆ mes apparitions et leurs parties. Ce que nous appelons une chose n’est en re´alite´ qu’un ensemble d’apparences synthe´ tise´ es au moyen de relations figurales. Or Merleau-Ponty est en total de´saccord avec ces affirmations de Gurwitsch. Le motif central de la divergence est que, selon lui, celui-ci pre´suppose ce qu’il cherche a` e´liminer. D’apre` s Gurwitsch, en effet, le passage du segment a1g1 au segment a2g2 est cense´ s’expliquer par les lois gestaltistes. Mais comment sait-on qu’on est passe´ du segment a1g1 au segment a2g2 ? Gurwitsch veut expliquer les changements phe´nome´naux par les principes des gestaltistes, mais ces principes sont des lois de transformation : on pre´suppose, ici, qu’il y a quelque chose qui se transforme. Par exemple, pour e´ noncer une loi expliquant le passage du segment a1g1 au segment a2g2, il faut d’abord pre´supposer que c’est le meˆme segment qui se retrouve en A2 sous la nouvelle forme a2g2. C’est pourquoi le mode` le gurwitschien de la perception devient proble´matique quand il s’agit de de´crire des apparitions ambigue¨ s. On peut par exemple imaginer une troisie` me apparition A3, qu’on suppose – la table e´ tant carre´ e – strictement semblable a` A2. La transformation du segment a1g1 en a3g3 n’est pas la meˆ me transformation qui nous a fait passer de a1g1 a` a2g2. Il s’agit d’une relation fonctionnelle diffe´rente, qui s’explique e´ ventuellement par des lois diffe´ rentes. Seulement, si A2 est strictement semblable a` A3, comment de´ cidera-t-on alors si le bord gauche de la table apparaissant est le segment a1g1 transforme´, ou bien un autre segment dont a est une extre´ mite´ , comme dans l’apparition A3 ? Une fois encore, on ne peut que constater l’insuffisance des « relations fonctionnelles » de Gurwitsch pour de´finir l’identite´ d’un objet a` travers ses multiples apparitions. Les relations fonctionnelles ne

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permettent pas de rendre compte de l’identite´ du segment a1g1 a` travers ses transformations a2g2 et a3g3. Il semble que c’est l’inverse qui est vrai : pour mettre au jour des relations fonctionnelles, pour e´ noncer des lois gestaltistes, il est d’abord besoin de poser l’identite´ de la chose sous ses apparitions. C’est l’identite´ de la chose qui nous permet de penser les transformations, non l’inverse : Quand je regarde devant moi les meubles de ma chambre, la table avec sa forme et sa grandeur n’est pas pour moi une loi ou une re` gle du de´ roulement des phe´ nome` nes, une relation invariable : c’est parce que je perc¸ ois la table avec sa grandeur et sa forme de´finie que je pre´ sume, pour tout changement de la distance ou de l’orientation, un changement corre´latif de la grandeur et de la forme, – et non pas l’inverse 1.

En conse´ quence, il est faux de dire que la chose est seulement le syste` me de ses apparitions. Il faut re´ introduire la distinction entre chose et apparition que Gurwitsch a tente´ d’e´ liminer. On l’a vu, Gurwitsch reproche a` Merleau-Ponty de maintenir une diffe´ rence de nature entre la chose perc¸ ue et ses apparitions perceptuelles. Selon lui, cette erreur est due au fait que Merleau-Ponty n’a pas suffisamment approfondi ses analyses du coˆ te´ noe´ matique 2. S’il les avait mene´es jusqu’au bout, il aurait compris qu’il est possible de de´crire tous les phe´nome` nes perceptuels exclusivement au moyen des apparitions perceptuelles et de leurs agencements. Seulement, l’indistinction de la chose et de ses apparitions conduit parfois Gurwitsch a` des formulations ambigue¨ s, a` la limite d’un ide´alisme outrancier de style berkeleyen. Certaines formulations ne paraissent soulever aucun proble` me particulier, par exemple : Dans une orientation strictement phe´ nome´ nologique, il n’y a aucun titre pour distinguer la chose elle-meˆ me d’avec un groupe syste´ matique enchaıˆ ne´ de noe` mes perceptifs qui renvoient tous intrinse` quement les uns aux autres, et qui, en vertu de ces renvois mutuels, se qualifient les uns les autres. [Ibid.] 1. M. MERLEAU-PONTY, Phe´nome´nologie de la perception, p. 348, cite´ dans A. GURWITSCH, The´orie du champ de la conscience, p. 240. 2. Voir A. GURWITSCH, ibid., p. 241.

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De fac¸ on conse´ quente, Gurwitsch pre´cise ici qu’il adopte une « orientation strictement phe´nome´ nologique », puis constate que, dans cette orientation, il convient de se limiter aux apparitions et de ne pas poser de chose transcendante. Mais Gurwitsch oublie fre´ quemment de pre´ciser que son raisonnement concerne strictement le registre phe´nome´ nologique. Ainsi ces deux citations, tire´es de la The´orie du champ de la conscience, ou` on aurait sans doute attendu « expe´rience » au lieu d’« existence » : La confirmation mutuelle effective des perceptions qui se succe` dent au cours du processus perceptif est la condition transcendantale suffisante de l’existence des choses re´elles. [Ibid., p. 231.] Nous allons voir que l’existence effective d’une chose mate´rielle e´quivaut a` l’actualisation progressive [...] d’un syste` me cohe´rent de noe` mes perceptifs bien de´termine´s. [Ibid., p. 177-178.]

De telles ambiguı¨te´s re´ve` lent une difficulte´ inhe´rente a` la the´orie de la perception de Gurwitsch. Le proble` me est qu’en renonc¸ ant a` la notion husserlienne de noe` me, Gurwitsch est amene´ a` confondre le proble` me de la chose perc¸ ue et le proble` me de l’unite´ objective des apparitions (c’est-a` -dire du noe` me au sens de Husserl). Il combat l’ide´e d’une hyle´ insignifiante, ante´ rieure a` la corre´lation noe´tico-noe´matique, en sorte que les apparitions perceptuelles deviennent du meˆ me coup noe`mes. Mais par la` , justement, on perd tout ce qui faisait l’inte´ reˆ t et la raison d’eˆ tre phe´ nome´ nologique de la notion husserlienne de noe` me, a` savoir justement l’ide´alite´ du noe` me, le fait que le noe` me peut unifier des composantes psycho-re´ elles de la conscience, leur procurer une « unite´ objective », sans eˆ tre lui-meˆ me une composante psycho-re´elle de la conscience 1. En re´ alite´, il serait plus juste de dire qu’il n’y a tout simplement plus de noe` me chez Gurwitsch et qu’il se heurte donc ne´cessairement aux meˆ mes difficulte´s auxquelles Husserl a tente´ de reme´dier par la notion de noe` me. 1. Ces conclusions s’accordent pleinement avec le diagnostic de « phe´nome´nalisme empiriste » de R. BERNET, La Vie du sujet, p. 136, qui de´plore dans le meˆ me sens l’impuissance de la phe´nome´nologie gurwitschienne a` rendre compte de la constitution de la chose identique sous ses apparitions perceptives.

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Tout se passe comme si Gurwitsch e´ tait sous l’emprise d’une double contrainte. D’une part, il renonce a` ce qui fait la force de la phe´nome´ nologie husserlienne, a` savoir au noe` me et du meˆ me coup a` l’intentionnalite´ . Mais d’autre part, il projette une the´orie phe´nome´nologique de la perception, de´limite´e par la re´duction phe´nome´nologique. Ce qui lui interdit – c’est la` l’essentiel de sa critique de Merleau-Ponty – de ramener l’unite´ objective des apparitions a` la chose perc¸ ue elle-meˆ me. Ainsi, pour rendre compte de l’unite´ de plusieurs apparitions d’un meˆ me objet, Gurwitsch ne peut s’en remettre ni a` la chose perc¸ ue, ni au noe` me husserlien. Il ne reste donc plus qu’un choix possible, il faut que l’unite´ objective des apparitions re´ side dans ces apparitions elles-meˆ mes. Or la confusion mentionne´ e plus haut est un effet de cette double contrainte. Gurwitsch dit en substance ceci : cette unite´ objective qu’on expliquait autrefois en invoquant la chose perc¸ ue, ou le noe` me au sens de Husserl, etc., il est de´ sormais possible d’en rendre compte exclusivement au moyen des apparitions perceptuelles. Mais cette manie` re de voir rabat la proble´ matique du noe` me husserlien sur celle de la chose perc¸ ue. Ce n’est pas seulement l’unite´ des apparitions d’un meˆ me objet qui s’explique de´sormais par la pre´ sence d’un « groupe syste´matique » d’apparitions, mais c’est encore l’existence de la chose perc¸ ue elle-meˆ me. Ce qui est geˆ nant, ici, c’est que l’existence de la chose perc¸ ue et l’unite´ noe´ matique des apparitions d’un meˆ me objet sont deux proble´matiques he´ te´ roge` nes. La premie` re concerne strictement l’attitude irre´fle´chie. Quand je regarde une table, c’est simplement la table re´ elle qui unifie pour moi ses diffe´ rentes apparitions. La seconde proble´ matique, en revanche, concerne strictement l’attitude re´flexive. Quand j’objective re´ flexivement mon propre ve´cu perceptuel, ce n’est assure´ment plus la table re´elle qui unifie pour moi ses apparitions, car elle a e´ te´ mise entre parenthe` ses par l’e´pokhe´. Ce point est crucial pour comprendre la position de Gurwitsch, notamment dans son opposition a` Husserl. Ce dont nous parle Gurwitsch quand il affirme que la chose est le syste` me de ses apparitions, ce n’est pas le ve´cu objective´ re´ flexivement (Husserl), mais les apparitions que je vois dans l’attitude irre´fle´chie. C’est meˆ me la` , on s’en souvient, le fond de l’objection de Merleau-Ponty : Gurwitsch estime a`

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tort que voir une table, c’est d’abord voir des profils de la table. Sur ce point, Merleau-Ponty est certainement plus plausible que Gurwitsch : c’est la table que je vois, non des profils de la table, qui sont plutoˆ t des composantes du ve´ cu tel qu’il apparaıˆt dans la re´ flexion. Contre Gurwitsch, on peut ainsi e´ nume´ rer trois proble` mes distincts : 1) d’abord les apparitions, 2) ensuite l’unite´ objective des apparitions dans l’attitude re´flexive, 3) enfin l’unite´ objective des apparitions dans l’attitude irre´fle´ chie. Ces trois proble` mes correspondent respectivement au noe` me gurwitschien, au noe` me husserlien et a` la chose perc¸ ue. Or les deux proble` mes (2) et (3) sont inde´pendants l’un de l’autre, pour la simple raison qu’on ne les rencontre jamais ensemble. D’un coˆ te´ , le phe´ nome´ nologue ne s’inte´ resse pas a` la chose perc¸ ue et, de l’autre, l’ego irre´ fle´chi ne voit pas des noe` mes, qui sont des caracte` res du ve´ cu de´couverts par des objectivations re´ flexives. Le dualisme et l’hypothe` se de constance. Je proce´derai, dans la suite, en deux temps. D’abord, je tenterai de re´e´valuer la critique gurwitschienne de Husserl et, en particulier, son objection principale suivant laquelle le dualisme phe´nome´nologique de Husserl est une variante de l’hypothe` se de constance de la psychologie naturaliste, donc un pre´suppose´ non justifiable sur une base simplement phe´nome´nale. Cette objection, selon moi, n’est pas fonde´e et je sugge´rerai ici une interpre´tation diffe´rente. D’autre part, je pense aussi que cela ne neutralise pas pour autant toutes les objections de Gurwitsch. Je suis d’accord avec Gurwitsch quand il de´clare que la the´orie husserlienne de la perception reste tributaire de certains pre´suppose´s de la psychologie analytique, et que ces pre´suppose´s sont ille´gitimes. Il en est ainsi de la tendance a` conside´rer que les synthe` ses associatives lient ensemble des e´le´ments qui sont les ultimes donne´es concre` tes de l’expe´rience et qu’on peut retrouver par l’analyse des touts associatifs. Il nous faut maintenant sinon abandonner, du moins re´former en profondeur la me´ thode analytique qui caracte´rise la phe´nome´nologie husserlienne – ou plus exactement ce que Husserl appelle, d’une expression consacre´e, l’analyse re´elle (ou psycho-re´elle). Dans cette perspective, je

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tracerai quelques lignes directrices pour l’e´ laboration d’une nouvelle me´ thode, utilisable en phe´nome´nologie a` la place de l’analyse psycho-re´ elle husserlienne. Je montrerai ensuite qu’il existe de´ ja` , en philosophie, une me´thode d’analyse psychore´elle qui puisse servir a` de´crire phe´ nome´ nologiquement la perception sans pour autant susciter les meˆ mes objections que l’analyse psycho-re´elle husserlienne. Une bonne candidate, en effet, serait la me´ thode de « quasi-analyse » du jeune Carnap. Ou du moins, on peut envisager une me´ thode fortement inspire´ e de la me´thode de quasi-analyse de Carnap. Enfin, il me faudra aussi pre´ ciser, pour eˆ tre complet, que cette me´ thode de quasi-analyse e´ tait de´ ja` , dans une large mesure, pre´ figure´ e par Husserl dans les Ide´es I, et qu’elle est peut-eˆ tre moins une nouvelle me´ thode qu’une nouvelle manie` re de de´ finir la me´ thode husserlienne de l’analyse psycho-re´ elle. Si, comme on l’a fait pre´ce´demment, on tient compte non seulement de la the´ orie husserlienne de la perception et de ses difficulte´ s mises au jour par Gurwitsch, mais aussi des difficulte´ s de la conception de Gurwitsch elle-meˆ me, nous sommes alors confronte´ s a` deux exigences apparemment contradictoires. La premie` re exigence est de tenir compte des de´couvertes des gestaltistes et de renoncer a` l’hypothe` se de constance. Par exemple, bien qu’il soit a` premie` re vue le´ gitime de dire que quelque chose d’identique existe « sous » le vase et les deux visages dans le dessin de Rubin, cette identite´ ne semble plus explicable par la pre´sence d’un mate´ riau sensoriel constant. Toute la question est alors de de´terminer ce qui est identique et ce qui change quand on passe du vase aux deux visages, sachant que l’identite´ ne peut pas eˆ tre celle d’un donne´ impressionnel. Nous donnerons par la suite a` cette identite´ un sens fondamentalement diffe´rent de celui qu’elle avait dans le contexte de l’hypothe` se de constance. La seconde exigence vient du fait que la position assez radicale de Gurwitsch est difficilement tenable. Parce que les faiblesses du monisme de l’expe´ rience semblent nous ramener a` la position dualiste, la question est maintenant de savoir si et comment il est possible de tenir compte des de´ couvertes des gestaltistes sans renoncer au dualisme. L’alternative semble une antinomie insurmontable. En tout cas, Gurwitsch ne pourrait qu’y voir une pure et simple impossibilite´, puisque c’est justement le dualisme qui, selon lui, re´ introduit l’hypo-

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the` se de constance. Seulement, cette interpre´ tation de Gurwitsch est selon moi errone´ e et l’antinomie, seulement apparente. En re´ alite´ , contrairement a` ce que pense Gurwitsch, il est plus plausible que le dualisme brentanien et husserlien joue contre l’hypothe` se de constance et trace une voie pour une the´ orie de la perception affranchie de l’hypothe` se de constance. Une comparaison peut eˆ tre utile pour e´ claircir ce point. On peut tenter de faire contraster, sur la question de la perception, le dualisme husserlien avec la psychologie de Wundt, qu’on a souvent pre´ sente´ e comme assez emble´ matique de l’hypothe` se de constance. De cette manie` re, il apparaıˆ tra peut-eˆ tre que la diffe´ rence entre les deux conceptions re´ side justement dans le fait que l’une admet l’hypothe` se de constance, l’autre non. Suivant une interpre´ tation usuelle – que je serai amene´ a` nuancer fortement dans la suite, mais dont on peut se contenter pour le moment –, la psychologie de Wundt est de´termine´ e par l’hypothe` se de constance et, du meˆ me coup, atomiste. Le point de de´part de sa the´ orie de la perception, telle qu’elle est expose´ e dans la troisie` me section de ses E´le´ments de psychologie physiologique de 1874, est ce qu’on pourrait appeler une conception indirecte et causaliste des repre´ sentations. D’une part, nous nous rapportons aux objets au moyen de repre´ sentations, que Wundt de´ finit comme e´ tant des « images des objets produites dans notre conscience 1 ». Cette ide´e doit eˆ tre comprise au sens fort. Elle signifie que seules les repre´ sentations peuvent nous mettre en relation avec des objets et que toute repre´ sentation s’accompagne d’objectivation. D’autre part, les repre´ sentations ont pour « fondement » (Grund) des excitations des organes sensoriels, c’est-a` -dire, en premie` re approximation, ce qu’on appelle des sensations. Suivant une conception classique, qui e´tait de´ja` a` la base de la psychologie associationniste, Wundt comprend ici que les sensations sont des e´le´ments psychiques simples qui, au moyen de processus qu’on nomme, tre` s ge´ne´ralement, des associations, sont lie´s synthe´tiquement pour former des repre´sentations. 1. W. WUNDT, Grundzu¨ge der physiologischen Psychologie, p. 466.

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Si l’objectivation implique la repre´sentation et que la repre´sentation implique l’association de donne´es sensorielles, alors l’objectivation implique l’association de donne´es sensorielles. C’est en ce sens que Wundt de´ gage deux moments dans le processus perceptuel et s’engage, par la` , dans la voie de l’hypothe` se de constance. En premier lieu, la conscience se rapporte de manie` re imme´ diate, « originaire », a` des sensations. La sensation, de´finit Wundt, est le « contenu le plus originaire de la conscience ». En deuxie` me lieu vient la repre´sentation, qui est toujours un contenu secondaire. Or la repre´sentation, on l’a vu, est la repre´sentation de l’objet. Ce qui change quand on passe du premier moment au second, c’est qu’on assiste a` la naissance d’une relation repre´ sentative a` l’objet, et donc, pour ainsi dire, a` la naissance d’un dualisme de la repre´sentation sur la base du monisme de la sensation. Cette conception de la repre´ sentation perceptuelle est antithe´ tique de celle de Husserl et de Brentano. La the´ orie de l’intentionnalite´ de´ fendue par ceux-ci affirme que tout ve´ cu est intentionnel, c’est-a` -dire repre´ sentationnel au sens de Wundt. Ce qui signifie (c’est la de´ finition meˆ me de l’intentionnalite´ chez Husserl comme chez Brentano) que tout ve´ cu posse` de un contenu intentionnel. Cette the` se, e´videmment, est de´ ja` une attaque contre des conceptions comme celle de Wundt. Il n’existe pas de ve´ cu concret – « concre` tement complet » (konkret vollsta¨ndig), comme dit plus pre´cise´ ment Husserl – qui serait non intentionnel, ni non plus, a` plus forte raison, de ve´ cu concret qui pre´ ce´ derait l’intentionnalite´ . Ainsi, ce que Brentano et Husserl remettent en cause est justement le premier moment cite´ par Wundt : tout ve´cu est d’emble´ e intentionnel, il n’y a donc aucun sens a` postuler l’existence de ve´ cus sensoriels pre´ intentionnels. Or une telle remise en cause est tout a` fait comparable au rejet de l’hypothe` se de constance chez les gestaltistes. D’un coˆ te´ comme de l’autre, il s’agit de contester (quoiqu’en un certain sens seulement, comme on le verra un peu plus loin) l’hypothe` se suivant laquelle il existerait une « expe´ rience imme´ diate », ou des e´ le´ ments impressionnels demeurant constants pour des associations diffe´ rentes – et donc aussi pour des vise´es intentionnelles diffe´ rentes. Ici, a` l’inverse de ce que dit Gurwitsch, c’est justement le dualisme qui joue contre l’hypothe` se de constance. Ce qui n’implique pas, bien

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entendu, que tout monisme plaiderait dans le sens de l’hypothe` se de constance, mais seulement que tout dualisme ne plaide pas pour l’hypothe` se de constance. L’argument pre´ ce´ dent n’est donc pas un argument contre la the´ orie de la perception de Gurwitsch, mais seulement contre l’interpre´ tation gurwitschienne de Husserl 1. Cette prise de position dualiste – qu’on pourrait qualifier de rejet dualiste du sensualisme – a d’importantes conse´ quences non seulement sur la manie` re dont on concevra la structure de la conscience, mais aussi sur la me´ thodologie a` adopter pour la the´orie de la perception. Plusieurs conse´ quences me´ thodologiques, d’ailleurs, seront elles-meˆ mes des effets de changements dans la manie` re de concevoir la structure de la conscience. Les the´ ories de la perception de Brentano et de Husserl sont en gros semblables sur ces proble` mes. Toutes les deux sont des conceptions dualistes au sens retenu ici, fonde´es sur la the` se de l’intentionnalite´ de toute vie psychique. Cependant, elles pre´ sentent d’importantes divergences sur le de´ tail. On sait que c’est dans un but pre´ cis que Brentano a e´ labore´ sa the´ orie de l’intentionnalite´ dans sa Psychologie de 1874. Avant toute chose, cette the´ orie e´ tait cense´ e lui servir a` de´limiter le domaine d’objets de la psychologie, c’est-a` -dire a` e´ noncer un crite` re permettant de faire la diffe´ rence entre les objets psychiques, e´ tudie´ s en psychologie, et les objets non psychiques, physiques. Ce crite` re est l’intentionnalite´ ellemeˆ me : tout ce qui est intentionnel (c’est-a` -dire pourvu d’un contenu intentionnel) est psychique, tout ce qui n’est pas intentionnel est physique et tombe hors du champ d’investigation de la psychologie. Or, pre´ cise´ ment, les donne´ es sensorielles « brutes » des psychologues analytiques sont suppose´ es pre´ intentionnelles au sens ou` l’objectivation re´ clame, chez Wundt par exemple, une combinaison associative secondaire. C’est pourquoi Brentano conside` re de manie` re conse´ 1. Ces remarques rejoignent celles de D. Fisette qui, dans son introduction au recueil C. STUMPF, Renaissance de la philosophie : Quatre articles, p. 99 s., de´plorait le caracte` re e´trique´ et re´ducteur de la critique gurwitschienne de Husserl et, plus ge´ne´ralement, de l’interpre´tation gestaltiste consistant a` « jauger le de´veloppement de la psychologie a` partir de l’hypothe` se de constance ». Je montrerai plus loin que cela vaut aussi pour l’interpre´tation gestaltiste de Wundt.

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quente – du moins selon une interpre´tation courante due a` Husserl – que les donne´es sensorielles ne sont pas psychiques, qu’elles ne rele` vent pas de la psychologie et qu’elles doivent eˆ tre e´tudie´es en physiologie (sachant que, dans la perspective dualiste de Brentano, il existe justement une diffe´rence fondamentale entre psychologie et physiologie). On assiste ici a` un glissement singulier, qui de´termine en profondeur le dualisme brentanien. La dualite´ sensoriel-intentionnel, qu’on trouve aussi chez Wundt et chez les psychologues analytiques, est maintenant re´ interpre´ te´ e d’un point de vue dualiste. Puisque l’intentionnalite´ est de´sormais originaire et essentielle a` toute vie psychique, et que le sensoriel « brut », e´tant non intentionnel, n’appartient plus a` la vie psychique, la dualite´ sensoriel-intentionnel en vient a` co¨ıncider avec le dualite´ physique-psychique. Comme on sait, la Ve Recherche logique de Husserl opposera un refus de principe a` cette interpre´tation de la dualite´ sensoriel-intentionnel, tout en adhe´rant pleinement aux pre´ misses dualistes et intentionnalistes de Brentano 1. Tout en s’accordant avec Brentano sur le fait que tout acte psychique est essentiellement intentionnel, Husserl refuse de conside´ rer que l’intentionnalite´ de´finit le psychique en ge´ ne´ ral. Brentano a certes raison de dire que tout acte psychique est intentionnel, mais cela ne veut pas dire pour autant, estime Husserl, que tout ce qui est psychique est intentionnel. Ou encore Brentano a raison quand il affirme que l’intentionnalite´ est essentielle a` tout acte psychique, mais il a tort quand il en de´duit qu’elle est essentielle a` tout phe´ nome` ne psychique. En clair : tout acte psychique est intentionnel, mais tout objet psychique n’est pas un acte psychique. Parce qu’il existe des objets psychiques qui ne sont pas des actes psychiques, le fait que tout objet psychique est intentionnel n’empeˆ che pas qu’il existe des objets psychiques qui ne sont pas intentionnels. Et pre´ cise´ ment, pour Husserl, les sensations, les donne´ es « hyle´tiques », sont de tels objets psychiques non intentionnels. Comment Husserl peutil de´ fendre une telle conception, tout en adhe´ rant aussi a` la the´ orie de l’intentionnalite´ de Brentano et a` ses conse´ quences 1. Voir E. HUSSERL, Logische Untersuchungen, V, § 9-10. Pour un commentaire de´taille´, voir mon article « Qu’est-ce qu’un phe´nome` ne ? ».

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dualistes ? En outre, cette conception ne re´introduit-elle pas en psychologie l’hypothe` se de constance, que la conception de Brentano avait justement pour effet d’e´liminer en refusant de faire de la hyle´ un objet psychologique sensu stricto ? La re´introduction de la hyle´ ne signifie-t-elle pas un retour a` la psychologie analytique en dec¸ a` de Brentano ? Je pense que la re´ponse a` ces questions doit eˆ tre ne´gative, et que la` re´side, justement, une des innovations les plus inte´ressantes de Husserl dans le domaine de la psychologie. La phe´nome´nologie hyle´ tique de Husserl est bien une psychologie et non une physiologie, mais elle pointe aussi, contre le naturalisme et l’associationnisme psychologiques, en direction d’une psychologie non analytique. C’est la` un aspect original de la phe´ nome´ nologie de style husserlien, meˆ me s’il reste tre` s embryonnaire chez Husserl lui-meˆ me. On aurait tort de penser que le dualisme husserlien du psycho-re´el et de l’intentionnel nous pre´serve de toute pre´ occupation analytique. En un sens, la the´orie de l’intentionnalite´ est une re´ponse a` la grande question de la psychologie analytique : quels sont les e´ le´ ments psychiques ultimes, les unite´ s inanalysables en dec¸ a` desquelles l’analyse psychologique ne peut plus nous faire re´ gresser ? La the` se brentanienne de l’intentionnalite´ de tout phe´ nome` ne psychique signifie qu’aussi loin qu’on analyse la vie psychique, on obtient toujours des ve´ cus pourvus d’un contenu intentionnel. Cette the` se dualiste est assure´ ment partage´ e par Husserl. Cependant, celui-ci lui impose aussi certaines modifications, qui le conduisent a` de´fendre un point de vue sensiblement diffe´rent. Il commence par distinguer entre les actes psychiques euxmeˆ mes et les parties ide´ ales d’actes psychiques. Cette distinction – dont on verra au chapitre suivant qu’elle n’est pas entie` rement une nouveaute´ par rapport a` Brentano (chap. II, p. 163 s.) – change comple` tement les donne´ es du proble` me. Les objets psychiques au sens le plus strict, a` savoir les plus petites unite´ s psychiques auxquelles on parvienne par l’analyse, sont des actes psychiques. Quand on soumet la vie psychique a` l’analyse, les e´ le´ments auxquels on parvient ultimement ne sont pas des donne´es sensorielles non intentionnelles, ante´rieures a` toute objectivation, mais des actes intentionnels. Cette ide´e peut eˆ tre comprise en termes ontologiques ou me´re´ ologiques. L’ide´e sous-jacente de la the´orie

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de l’intentionnalite´ est qu’au-dela` des actes psychiques on n’a plus affaire a` des objets « concrets », a` des objets re´ els qui peuvent exister de fac¸ on inde´ pendante. Les actes psychiques, c’est-a` -dire intentionnels, sont les ultimes objets re´els dont se compose la vie psychique. Seulement, on peut pousser plus loin le raisonnement. Assure´ment, l’irre´ ductibilite´ de l’intentionnalite´ proclame´ e par Brentano signifie l’impossibilite´ de de´ composer l’acte psychique en parties concre` tes non intentionnelles. Mais il reste possible d’envisager l’existence de parties abstraites de l’acte psychique. Or justement, selon Husserl, la hyle´ est une telle partie abstraite de l’acte psychique. La strate´ gie de Husserl peut donc eˆ tre re´sume´ e de la manie` re suivante. On a raison de dire que tout acte psychique est intentionnel, mais on a tort d’en de´ duire l’intentionnalite´ de toute vie psychique. En re´ alite´ , il faut poser l’existence, a` l’inte´rieur de l’acte psychique, de composantes non intentionnelles qui sont donc, ne´cessairement, des moments inse´parables de l’acte psychique. Les donne´ es hyle´tiques doivent eˆ tre compte´ es parmi ces composantes non intentionnelles. Pour Husserl comme pour Brentano, elles sont tout autre chose que des e´ le´ ments ultimes de la vie psychique. Mais elles n’en sont pas moins des moments de l’acte psychique. Ce changement de perspective ne peut que modifier fondamentalement la me´thodologie analytique de la psychologie de la fin du XIXe sie` cle, ainsi que la manie` re dont on explique la « constance » des donne´es sensorielles sous des figures diffe´rentes. Remarques critiques ; le dualisme phe´nome´nologique. Les remarques qui pre´ ce` dent doivent nous conduire a` nuancer fortement la critique gestaltiste de la psychologie traditionnelle. C’est le cas, exemplairement, de ce qui a e´ te´ dit plus haut au sujet de la psychologie de Wundt. En un certain sens, il n’est pas inexact de voir dans l’œuvre de Wundt un monument de cette psychologie « analytique » qui fut pour une grande part re´fute´ e et de´passe´e par la psychologie gestaltiste. Wundt conc¸ oit effectivement les processus psychiques, les « contenus expe´ rienciels psychiques », comme des totalite´s compose´es ultimement d’e´le´ments psy-

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chiques indivisibles, absolument simples, auxquels le psychologue doit remonter par l’analyse, en partant de la vie psychique concre` te. Ainsi, la taˆ che du psychologue consiste d’une part a` caracte´riser les e´le´ments psychiques – a` savoir les sensations, qui composent les contenus expe´ rienciels « objectifs », et les sentiments, qui composent les contenus « subjectifs » – en particulier par leur qualite´ et leur intensite´, et d’autre part a` e´tudier la manie` re dont ces e´le´ments s’associent pour former des contenus d’expe´rience. Cependant, il subsiste un certain nombre d’aspects par lesquels la psychologie wundtienne se distingue tre` s significativement de l’image simpliste qu’en a donne´ e la critique gestaltiste de la psychologie « analytique ». Un premier aspect est qu’il est douteux que Wundt ait jamais e´te´ « atomiste ». Dans son Grundriss de 1896, il insiste spe´cialement sur le fait que les e´le´ments psychiques ultimes ne sont jamais donne´ s in concreto, qu’ils sont les produits d’une analyse psychologique qui est finalement aussi, au sens pre´gnant, un travail d’abstraction : Comme tous les contenus expe´ rienciels psychiques sont de nature compose´e, les e´le´ ments psychiques au sens de composantes absolument simples et inde´composables du processus psychique ne sont pas seulement les produits d’une analyse, mais aussi d’une abstraction, qui n’est possible que par le fait que, dans les faits, les e´le´ ments sont lie´s les uns avec les autres de manie` re variable. Si un e´le´ment a se trouve dans un premier cas ensemble avec d’autres e´le´ ments b, c, d..., dans un deuxie` me cas avec b’, c’, d’..., etc., il peut eˆ tre abstrait de tous ces e´ le´ ments justement pour cette raison qu’aucun des e´le´ ments b, b’, c, c’..., n’est lie´ de fac¸ on constante a` a [constant an a gebunden ist] 1.

Cette conception, re´ currente chez Wundt, suivant laquelle l’analyse est une ope´ ration d’abstraction est assez proche de celle de Carnap dans l’Aufbau, qui sera commente´ e un peu plus loin, ainsi que de la conception finalement retenue ici. L’ide´ e est qu’il ne suffit pas d’e´ tudier les e´ le´ ments psychiques, mais que l’essentiel re´ side, en de´ finitive, dans les liaisons 1. W. WUNDT, Grundriss der Psychologie, p. 33. Voir aussi ID., Grundzu¨ge der physiologischen Psychologie, p. 273 et 711 (die reine Empfindung ist eine Abstraktion, welche in unserm Bewusstsein nie vorkommt).

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unissant ces e´le´ments au sein de totalite´s psychiques. Autrement dit, lesdits e´le´ments psychiques sont des moments restant constants dans plusieurs touts psychiques. Par exemple, l’e´le´ment a est un invariant saisissable abstractivement dans des touts psychiques abcd et ab’c’d’. Dans le Grundriss, Wundt compare les e´le´ments psychiques aux e´le´ments chimiques : de meˆ me que les proprie´te´s chimiques d’un corps sont irre´ductibles aux proprie´te´s des e´le´ments chimiques qui le composent, de meˆ me les proprie´te´s d’un processus psychique sont irre´ductibles aux proprie´te´s des e´le´ments psychiques qui le composent. La cible est la psychologie associationniste, et spe´ cialement ce qu’on appelait alors le sensualisme. Pour Wundt, la the` se suivant laquelle les ve´ cus se constituent associativement a` partir de sensations primitives ne peut pas vouloir dire qu’il existerait in concreto des sensations e´le´mentaires, dont on ferait l’expe´rience et qui s’additionneraient pour former des expe´riences complexes. Il n’existe pas de telles sensations e´le´mentaires, mais les e´le´ments psychiques de´couverts par l’analyse sont seulement des points limites qui re´sultent d’abstractions et de reconstructions 1. Un deuxie` me aspect par lequel Wundt se distingue re´ solument de la psychologie analytique au sens retenu par les gestaltistes est sa the´ orie de l’aperception, qui est dirige´ e directement contre l’associationnisme. Comme on sait, une innovation remarquable de Wundt fut de restreindre la notion d’association aux couches infe´ rieures de la vie psychique et de lui substituer, s’agissant des couches supe´rieures, la notion leibnizienne et kantienne d’aperception. Cette ide´e est centrale dans sa psychologie, qui est fondamentalement une psychologie de l’activite´ spontane´ e et de la volonte´ plutoˆ t qu’une psychologie de la re´ceptivite´ comme la psychologie associationniste classique : a` coˆ te´ des synthe` ses passives, qui sont d’origine physiologique, il faut aussi envisager l’existence de synthe` ses actives assume´es par l’aperception. Sur ce point, Wundt de´ fend une sorte de dualisme psychologique qui, comme la conception abstractive de l’analyse mentionne´ e 1. Ce premier point a e´te´ souligne´ de` s 1930 par Paul Squires, dans un article s’en prenant violemment a` la critique gestaltiste de la psychologie classique et en particulier wundtienne. Voir P. C. SQUIRES, « A Criticism of the Configurationist’s Interpretation of ‘‘Structuralism’’ », p. 138-140.

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plus haut, est proche de celui de´ fendu dans le pre´ sent ouvrage. Qu’en est-il maintenant de la phe´ nome´ nologie husserlienne ? Les de´ veloppements qui pre´ce` dent nous obligent a` e´ mettre d’importantes re´serves aussi bien a` l’e´gard des critiques de Gurwitsch qu’envers ses tentatives de rapprochement. Manifestement, si on fait abstraction du fait que la Gestalttheorie berlinoise et la phe´ nome´ nologie husserlienne sont anime´es par une meˆ me pre´occupation phe´nome´nologique, par un meˆ me souci de faire retour aux phe´nome` nes « simplement tels qu’ils apparaissent », au donne´ ante´ rieurement a` toute the´ orisation mondaine, les deux projets restent fondamentalement diffe´rents et occupent meˆ me des positions antagoniques du point de vue de l’histoire de la psychologie et de la philosophie. Les arguments avance´s par Gurwitsch et Merleau-Ponty pour les rapprocher l’un de l’autre sont ge´ ne´ralement aussi douteux et inessentiels que les arguments en sens contraire sont nombreux et convaincants. Gurwitsch estime que la conse´quence ne´cessaire de la re´ duction phe´nome´ nologique est le monisme phe´ nome´ nologique, d’apre` s lequel le sens objectif est d’une manie` re ou d’une autre re´ductible aux apparitions perceptuelles qu’il unifie en tant qu’apparitions d’un meˆ me objet. Mais cette vue est certainement inexacte. Le dualisme phe´nome´ nologique pourrait certes eˆ tre incorrect, mais il n’est pas exclu par la re´duction. Gurwitsch, en re´alite´, confond la « transcendance dans l’immanence » du noe` me husserlien avec la transcendance de la chose existant hors de moi. Ainsi, a` partir du fait que la re´duction exclut la seconde, il croit pouvoir infe´rer qu’elle exclut la premie` re et me` ne donc directement au monisme phe´nome´nologique. A` l’inverse, il paraˆıt absolument indispensable de maintenir fermement la distinction entre la question phe´nome´nologique du sens et celle de l’existence, ou encore, comme je l’ai souligne´ ailleurs dans un autre contexte, en partant de la Ve Recherche logique de Husserl, la distinction entre la matie` re et la qualite´ de l’acte intentionnel. Pour reprendre une opposition qui a e´te´ de´veloppe´e en de´tail plus haut, l’erreur de Gurwitsch a e´te´ de confondre le monisme ontologique avec le monisme phe´ nome´ nologique. Il est vrai que l’attitude phe´nome´nologique telle que Husserl l’a de´finie, c’est-a` -dire the´ matiquement restreinte par la re´ duction, est ontologi-

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quement une attitude moniste, du moins au sens ou` elle n’engage que l’existence de composantes psycho-re´ elles de la conscience. Seulement, ce monisme ontologique va de pair, chez Husserl, avec un dualisme phe´ nome´ nologique qui exclut principiellement le monisme phe´ nome´ nologique de Gurwitsch. D’une part, il est ne´ cessaire d’envisager, a` coˆ te´ des composantes psycho-re´ elles de la conscience, des composantes irre´ elles irre´ ductibles aux composantes psychore´elles ; d’autre part, celles-ci ne re´clament aucun engagement ontologique supple´ mentaire. Husserl a e´nonce´ en termes tre` s clairs le principe de ce dualisme phe´nome´ nologique dans ses confe´ rences d’Amsterdam de 1928 1. Si on qualifie de phe´nome`ne toute donne´e psychique, c’est-a` -dire tout ce qui se donne a` voir dans la pure re´flexion sur mes propres ve´cus, alors, de´clarait-il, la phe´nome´nalite´ pre´sente inse´parablement et irre´ductiblement deux faces distinctes. D’une part, les phe´nome` nes sont les contenus psycho-re´els de la conscience, a` savoir les mate´riaux sensoriels et les intentions qui les animent : telle perception simplement comme telle, tel souvenir, telle joie, etc. D’autre part, ces contenus psycho-re´ els sont ne´cessairement l’apparaˆıtre de quelque chose. Le phe´nome` ne est aussi le contenu intentionnel, qui est donc un phe´nome` ne en un autre sens, au sens de l’apparaissant dans la conscience. La phe´nome´nalite´ est donc foncie` rement ambigue¨ , pour autant que le ve´cu est ne´cessairement phe´nome` ne au double sens de l’apparaˆıtre psycho-re´ el et de l’apparaissant intentionnel. La the` se de l’intentionnalite´ de tout ve´cu ne signifie pas autre chose. Elle pose simplement qu’aussi loin que s’e´tende la pure observation phe´nome´nologique, les donne´es immanentes qu’elle nous montre sont toujours – du moins pour autant qu’il est question d’objets inde´pendants, existant in concreto en tant que touts – des ve´cus pourvus d’un sens intentionnel. La the´ orie de l’intentionnalite´ elle-meˆ me exprime ainsi une opposition principielle au monisme phe´ nome´ nologique. De´fendre l’ide´e d’une « appre´ hension » qui investit les mate´riaux sensoriels d’une intentio, c’est-a` -dire d’un « sens d’appre´ hension », cela revient a` affirmer l’irre´ ductibilite´ du 1. E. HUSSERL, Pha¨nomenologische Psychologie (1925-1928), Hua 9, p. 307-308.

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contenu noe´ matique et de la donation de sens (attention, appre´hension) aux moments hyle´tiques de la vie psychique. C’est exactement en ces termes que le combat contre le monisme phe´nome´nologique e´tait de´ja` mene´ par Husserl a` la fin de la Ve Recherche logique 1. Et tel e´tait aussi le fond de la critique du phe´nome´nalisme au § 7 (retranche´ de la deuxie` me e´dition) de la meˆ me Ve Recherche, ou` Husserl ramenait le phe´nome´ nalisme de Berkeley et de Hume a` des de´cisions me´taphysiques sur des questions qui, en re´alite´, ne sont de´cidables que phe´nome´nologiquement. Or ce qu’enseigne sur ce point la description purement phe´ nome´ nale, c’est qu’avoir une repre´sentation au sens de vivre cette repre´sentation, ce n’est pas la meˆ me chose qu’avoir un repre´sente´ au sens de se repre´senter quelque chose. D’un coˆ te´, la repre´sentation que j’ai est un contenu psycho-re´el, de l’autre le repre´sente´ est un contenu intentionnel. Ce que Husserl oppose a` la the` se de l’indistinction phe´nome´nologique de la repre´sentation et du repre´sente´ dans l’expe´rience imme´diate n’est rien d’autre que la dualite´ du contenu psycho-re´el et du contenu intentionnel. Comme on le verra plus en de´tail un peu plus loin, l’enjeu n’est rien de moins que la question de l’intentionnalite´, puisque celle-ci est par ailleurs de´finie par Brentano et par Husserl comme le fait d’eˆ tre pourvu d’un contenu intentionnel distinct du contenu psycho-re´el. Le dualisme phe´nome´nologique est donc au monisme phe´nome´ nologique ce que la distinction entre contenu psycho-re´el et contenu intentionnel est a` la confusion des deux. Ce qui corrobore notre premie` re the` se e´nonce´e dans l’introduction, par laquelle nous prenions position contre l’ide´e que la sensation s’opposerait a` son objet comme l’expe´rience imme´diate a` l’expe´rience me´diate : il est faux de dire que la conscience se rapporte primairement a` des sense-data psychiques ou indistinctement psychophysiques, a` partir desquels elle construirait ou infe´rerait des existences objectives. Tout indique au contraire que les qualia primaires de l’expe´ rience imme´ diate sont toujours de´ ja` des qualite´ s « objectives », que le rouge est d’emble´e le rouge d’une fleur et que les proprie´te´s des sensations sont re´ ve´le´es par des re´ flexions secondaires. L’attribution de qualia primaires aux sensations 1. Logische Untersuchungen, V, B507.

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rele` ve ainsi de la meˆ me confusion entre contenu intentionnel et contenu psycho-re´el 1. Un autre point me´rite une attention toute spe´ciale. Il est tentant de penser que la dualite´ ci-dessus ainsi que la dualite´ activite´-passivite´, qui est e´galement en jeu dans l’ide´e d’un dualisme phe´nome´nal, se refle` tent dans la dualite´ des objets fondateurs et des objets fonde´s, qui a e´te´ critique´e se´ve` rement chez les gestaltistes de Graz par les gestaltistes de Berlin justement au nom du monisme phe´nome´nologique 2. J’apporterai cependant au chapitre III une restriction sur ce point, en tentant de montrer que les deux proble` mes de l’objectivation (ou plus largement de l’intentionnalite´) et de l’in-formation conceptuelle doivent eˆ tre distingue´ s et, dans une large mesure, e´tudie´s se´pare´ment. Le fait que les analyses husserliennes sont souvent ambigue¨ s sur ce point ne doit pas nous faire oublier que la question de la cate´gorialite´ est indistinctement la question de l’objectivite´cate´goriale et qu’elle se pose d’abord, comme telle, d’un point de vue ontique qui n’est pas celui de la description purement phe´nome´nale du contenu intentionnel. En re´alite´, la question du contenu intentionnel est plutoˆ t un cas particulier de la question de la cate´gorialite´ au sens ou` , d’apre` s notre conception, le contenu intentionnel est ontologiquement re´ ductible a` un moment ide´ al (a` une proprie´te´) du ve´cu, c’est-a` -dire pour autant qu’on s’interroge ontiquement sur l’existence du contenu intentionnel. C’est ainsi que les actes constitutifs d’ide´alite´ s comme des proprie´te´s, des nombres, des propositions, des ensembles, etc., apparaissent eux-meˆ mes comme des actes the´tiques pourvus d’un contenu intentionnel distinct de leur objet ide´al. Ces actes peuvent donc eˆ tre de´ crits phe´ nome´ nologiquement quant a` leurs contenus intentionnels, ou re´ alistiquement quant a` leurs objets ide´aux, de telle manie` re que la constitution de ceux-ci soule` ve des proble` mes phe´nome´nologiques d’une autre nature, moins ge´ ne´ raux que ceux relatifs au contenu intentionnel en ge´ne´ ral. Le contenu intentionnel comme proble` me ontologique est un cas particulier du pro1. Voir E. HUSSERL, Transzendentaler Idealismus. Texte aus dem Nachlass (1908-1921), Hua 36, p. 3 s., et de´ja` Logische Untersuchungen, II, B161. 2. Voir F. TOCCAFONDI, « Aufnahme, Lesarten und Deutungen der Gestaltpsychologie », p. 148 s.

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ble` me de la cate´gorialite´ , qui est cependant, comme proble` me phe´ nome´ nologique, un cas particulier du proble` me du contenu intentionnel. Deux difficulte´s. Les re´sultats des analyses pre´ce´dentes sont de deux types. D’abord, les e´le´ments rassemble´s jusqu’ici conduisent a` une compre´hension renouvele´e de la the`se de l’intentionnalite´. Que tout ve´cu psychique soit intentionnel, cela signifie qu’aussi loin que nous me` ne l’analyse psychologique, les composantes « concre` tement comple` tes » du ve´cu sont toujours intentionnelles, c’est-a` -dire dote´es d’un contenu intentionnel. Tout ce qui est psychique est intentionnel et il n’existe donc pas de contenus sensoriels pre´intentionnels, sinon pre´cise´ ment en tant que parties abstraites de l’acte intentionnel. A` l’oppose´ de conceptions comme celle de Wundt, qui opposent l’objectivation repre´ sentationnelle a` l’expe´ rience imme´ diate purement sensorielle, il s’agit maintenant d’affirmer que le primaire est l’intentionnel, et que le non-intentionnel est toujours le re´ sultat d’abstractions secondaires a` meˆ me une expe´ rience imme´diate qui est d’emble´e intentionnelle, pourvue de sens 1. Un second re´ sultat significatif de nos investigations est qu’elles semblent induire un retour au moins partiel a` certaines notions de´ laisse´ es par Gurwitsch et les gestaltistes de la deuxie` me ge´ ne´ ration, mais centrales dans la phe´ nome´nologie husserlienne comme dans la psychologie classique, comme celles d’attention et d’aperception. Dans le cas des figures ambigue¨ s, qu’est-ce qui me fait choisir une figure plutoˆ t qu’une autre ? Le dessin total est ambigu, pre´ cise´ ment au sens ou` les tendances figurales ne sont pas des conditions suffisantes pour le choix entre le vase et les deux visages. Or la the´ orie de l’attention ne re´ sout-elle pas ce type de proble` me de fac¸ on simple ? Assez paradoxalement, les exemples d’ambigu¨ıte´ figurale re´ ve` lent en tout cas, on l’a vu, une faiblesse interne de la the´ orie gestaltiste de la perception, dont un enjeu central est justement de rendre compte des processus percep1. Voir la remarque perspicace de R. MCINTYRE et D. W. SMITH, « Theory of Intentionality », p. 166.

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tuels sans recourir a` la notion d’attention, juge´ e hypothe´tique et de´pourvue de re´elle valeur explicative. Ce qui doit nous amener, dans la controverse sur l’hypothe` se de constance en phe´nome´ nologie, a` choisir Husserl plutoˆ t que Gurwitsch, car la conception husserlienne pre´ serve l’opposition de la passivite´ sensorielle et de l’activite´ attentionnelle et reconnaˆıt comme illusoire la tentative visant a` faire de la tendance figurale une condition suffisante de l’objectivation 1. Toutefois, le roˆ le pre´ponde´ rant accorde´ ici a` l’attention ne peut qu’engendrer des difficulte´ s conside´ rables, ou plutoˆ t faire re´ apparaıˆ tre ces meˆ mes difficulte´ s qui e´ taient de´ ja` a` l’origine du mouvement gestaltiste, et dont on peut penser que la plupart n’ont pas rec¸ u de solution satisfaisante. La critique du concept d’attention est un enjeu central de la the´ orie gestaltiste de la perception dans sa version berlinoise. L’argument est ge´ ne´ ralement l’objection usuelle contre l’hypothe` se de constance, suivant laquelle le concept d’attention est un pre´ suppose´ qui n’est pas justifiable sur la base de l’observation. En fait, la the´ orie de l’attention est ramene´e a` un cas particulier de l’hypothe` se de constance. Les deux moments les plus emble´ matiques de cette prise de position contre les the´ ories de l’attention sont sans doute la critique d’Edgar Rubin dans son texte sur les figures visuelles de 1915 et celle de Kurt Koffka dans son article classique sur la perception de 1922. A` ces deux critiques se rattache une premie` re difficulte´ inhe´rente aux the´ories de l’attention. La critique de Rubin a de´ ja` e´ te´ commente´ e plus haut au sujet de la de´finition wundtienne de l’attention en termes de degre´ de clarte´ (chap. I, p. 78-79). Pour l’essentiel, Rubin reprochait a` Wundt un pre´ juge´ empiriquement injustifiable. Dire que le passage du fond a` la figure signifie un accroissement de clarte´ , c’est pre´supposer qu’il y a de part et d’autre un mate´ riau sensoriel constant dont le degre´ de clarte´ varie ou qui peut eˆ tre saisi de manie` re plus ou moins claire : or le fond n’apparaıˆ t tout simplement pas et il n’a donc pas meˆ me un degre´ de clarte´ moindre. La cible de Koffka e´ tait la the´ orie de l’attention de Titchener, qu’il tenait pour une illustration particulie` rement 1. Voir les conclusions de l’article de B. BE´ GOUT, « Husserl and the phenomenology of attention », p. 31-32.

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claire et typique de la conception de´fendue dans l’ancienne psychologie 1. Son objection centrale concerne la manie` re dont Titchener entend rendre compte des ambiguı¨ te´ s figurefond, ou plus spe´ cialement le fait que, pour celui-ci, ces ambiguı¨te´s sont le reflet de changements aspectuels qui n’affectent pas l’existence des phe´ nome` nes eux-meˆ mes. Reprenons, par commodite´ , l’exemple du vase de Rubin. Suivant la conception de Titchener, qui est proche sur ce point, on l’a vu, de celle de Wundt, nous sommes ici en pre´ sence d’une multiplicite´ constante de phe´ nome` nes qui correspondent a` diffe´rents « niveaux de conscience », c’est-a` dire, d’apre` s lui, de clarte´ . Le passage du vase aux deux visages s’explique ainsi par le fait qu’un premier ensemble phe´nome´ nal, le vase, quitte le niveau de conscience supe´rieur, qui est maintenant occupe´ par les deux visages. Or cette description pre´sente, selon Koffka, un se´rieux de´faut, c’est qu’elle s’appuie sur un certain pre´suppose´ qu’on ne peut justifier par aucune observation, a` savoir sur l’ide´ e que le passage du vase aux deux visages est un changement de niveau de conscience qui n’affecte en aucun cas l’existence des phe´ nome` nes eux-meˆ mes. Son argument, en de´ finitive, n’est pas tre` s diffe´rent de celui de Rubin, dont il se re´clame d’ailleurs dans le meˆ me passage : l’expe´rience ne permet pas d’affirmer qu’il existe un vase devenu moins clair, ou passe´ a` l’arrie` re-plan, mais en re´alite´, quand ce sont les deux visages qui se de´tachent, le vase n’existe plus du tout. Comment un phe´ nome` ne, une apparition sensorielle, pourrait-il encore exister apre` s avoir disparu ? La the´ orie de l’attention, estime Koffka, est suppose´ e permettre un de´ passement de cette contradiction suivant laquelle « quelque chose qui, puisqu’un stimulus correspondant existe, doit eˆ tre la` phe´nome´nalement, n’est pas observable ». Seule1. K. KOFFKA, « Perception : an introduction to the Gestalt-Theorie », p. 560-562. Voir e´galement l’ouvrage de 1912 de K. KOFFKA, Zur Analyse der Vorstellungen und ihrer Gesetze : eine experimentelle Untersuchung, p. 11 s., d’inspiration ne´ okantienne. Voir E. B. TITCHENER, A Text-Book of Psychology, p. 265 s. et supra. On trouvera un re´sume´ documente´ de la conception de l’attention de Titchener dans G. HATFIELD, « Attention in early scientific psychology ». L’argument de Koffka est en fait une variante d’un argument de Stout (Analytic Psychology, vol. 1, p. 52 s.) que je commenterai au de´but du chapitre suivant.

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ment, elle n’y re´ussit qu’au prix d’une extrapolation hypothe´tique qui nous e´ loigne dangereusement des donne´ es de l’expe´rience et qui se confond, en de´finitive, avec l’hypothe` se de constance. C’est pourquoi Koffka juge possible et ne´cessaire de substituer a` la notion d’attention celles de « centre de l’inte´ reˆ t » et de « de´pendance fonctionnelle » 1. Une seconde difficulte´ concerne la structure meˆ me de l’attention. Celle-ci, en effet, posse` de apparemment une certaine proprie´te´, particulie` rement remarquable et fondamentale, qui semble ne pas s’accorder avec les de´veloppements qui pre´ce` dent : elle pre´sente des degre´s. Le sommeil sans reˆ ves et l’extreˆ me concentration ne sont pas des termes contradictoires, mais ils admettent manifestement des degre´s interme´diaires tels que le reˆ ve, la simple inattention, l’attention plus ou moins « flottante », etc. Or une opposition tranche´ e entre attention active et mate´riau passif de l’attention semble difficilement conciliable avec l’existence de tels degre´s dans l’attention. Le dualisme de l’activite´ et de la passivite´ n’est-il pas un obstacle a` la description correcte des processus d’attention ? Comment serait-il possible de maintenir la dualite´ phe´nome´ nologique de l’activite´ et de la passivite´ , tout en ente´rinant l’e´vidence suivant laquelle il existe une gradation continue entre l’attention et l’absence d’attention, ou entre des cas limites que seraient la conscience parfaite et l’inconscience du sommeil ? Si l’attention est synonyme d’objectivation, alors il ne semble pas davantage possible d’envisager l’existence d’une gradation continue entre attention et inattention qu’entre objet et non-objet 2. Comment pourrait-il y avoir un tertium quid entre la passivite´ et l’activite´ ? Ne faut-il pas plutoˆ t opposer ces deux aspects comme deux points de vue s’excluant l’un l’autre, un point de vue « dualiste » et un 1. Voir K. KOFFKA, « Perception : an introduction to the GestaltTheorie », p. 560. Sur les notions de centre de l’inte´ reˆ t et de de´ pendance fonctionnelle, voir ibid., p. 561-562, ainsi que K. KOFFKA, Zur Analyse der Vorstellungen und ihrer Gesetze : Eine experimentelle Untersuchung, p. 10 s. 2. Cette difficulte´ est criante par exemple chez Stout qui, dans sa Psychologie analytique de 1896, commence son chapitre sur l’attention en la de´finissant comme une activite´ par laquelle le contenu de conscience se re´fe` re a` un objet, mais reconnaˆıt par ailleurs qu’« il ne faut pas supposer qu’il y a une ligne de de´marcation absolue entre attention et inattention » (Analytic Psychology, vol. 1, p. 180).

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point de vue « continuiste », entre lesquels il conviendrait de choisir au seuil de la the´ orie de la perception 1 ? L’existence d’une gradation continue tendrait alors a` nous de´ tourner de´finitivement du dualisme phe´ nome´ nologique au sens pre´ cise´ plus haut. Ces deux difficulte´ s sont selon moi seulement apparentes. Elles me paraissent pouvoir eˆ tre surmonte´es au moyen des conside´ rations suivantes. 1. S’agissant de la premie` re difficulte´ , on peut d’abord se demander ce qu’on veut dire exactement quand on reproche aux the´ ories de l’attention d’outrepasser le donne´ de l’expe´ rience, ou plus spe´ cialement si l’exigence empiriste sousjacente a` la critique gestaltiste des the´ ories de l’attention n’est pas trop forte. Barry Smith a sans doute raison de situer la deuxie` me ge´ ne´ ration gestaltiste dans le prolongement du positivisme de Mach et du cercle de Vienne 2, qui repre´ sente une version particulie` rement forte et contestable de fondationalisme. En fait, ce n’est pas seulement qu’on peut avoir des doutes sur le fait qu’une telle exigence soit scientifiquement re´ alisable ou sur le fait qu’elle soit ge´ ne´ ralement une exigence raisonnable. La question est aussi de savoir si elle n’est pas trop forte pour la Gestalttheorie elle-meˆ me et si finalement la notion de Gestalt elle-meˆ me n’est pas, elle aussi, excessivement e´ loigne´ e des simples donne´ es d’expe´ rience. C’est ainsi qu’on a pu mettre dos a` dos la critique de Koffka et ses de´ tracteurs, en ravalant la notion de Gestalt comme celle d’attention au rang de concepts hypothe´ tiques et obscurs 3. En fait, faut-il s’indigner du caracte` re hypothe´ tique de la notion d’attention ? Ne doit-on pas plutoˆ t y voir, comme de´ ja` Natorp en son temps, le signe que l’attention est un proble` me qui reste a` re´soudre 4 ? C’est possible. En attendant, la critique gestaltiste a au moins l’avan1. Voir B. WALDENFELS, Pha¨nomenologie der Aufmerksamkeit, p. 20 s., qui oppose en ce sens Descartes a` Leibniz et a` Locke. 2. Voir B. SMITH, Austrian Philosophy, chap. I. 3. Les objections suscite´ es par la conception antigestaltiste de Bruno Petermann sont assez emble´ matiques de ce genre de critique. Voir par exemple la recension par P. H. EWERT de B. PETERMANN, The Gestalt Theory and the Problem of Configuration, dans The American Journal of Psychology, 46/ 2 (1934), p. 375, qui estime que la notion d’« appre´hension attentionnelle », que Petermann cherche a` re´habiliter contre les gestaltistes, « ne renferme pas plus de valeur analytique que le terme magique de Gestalt et ses accessoires ». 4. P. NATORP, Allgemeine Psychologie nach kritischer Methode, p. 17.

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tage de nous mettre en garde contre des conceptions qui font de l’attention (ou de l’aperception, etc.) un proble` me me´ taphysique par principe insoluble empiriquement. Mais pre´cise´ ment, la possibilite´ d’une the´ orie de l’attention e´ chappant a` ce reproche reste plausible. C’est en ce sens que Bruno Petermann, par exemple, s’en prenait a` la critique gestaltiste, arguant qu’on pouvait tre` s bien en conce´ der l’essentiel sans pour autant renoncer a` la notion d’attention, et que de telles objections plaidaient tout aussi bien en faveur d’une the´orie empirique de l’attention 1. Un autre reproche encouru par la critique gestaltiste de l’attention est d’eˆ tre circulaire. Ce que Koffka veut dire quand il reproche aux the´ories de l’attention d’eˆ tre hypothe´tiques ou insuffisamment empiriques, n’est-ce pas simplement qu’elles vont au-dela` du donne´ de l’expe´ rience compris au sens des pures donne´ es sensorielles ? Mais il suppose alors que l’expe´ rience est l’expe´ rience « imme´ diate », c’est-a` -dire l’expe´ rience inde´ pendamment de toute objectivation active, etc. Ainsi, reprocher aux the´ories de l’attention d’ajouter quelque chose a` l’expe´ rience comprise au sens de l’expe´rience prive´ e de toutes ses prestations attentionnelles, c’est la` , manifestement, une pe´tition de principe. A` cela se rattache une difficulte´ plus spe´ciale, particulie` rement remarquable dans la description de la relation figure-fond. La clef de vouˆ te de la critique de l’hypothe` se de constance est l’ide´e que l’existence de donne´es sensorielles correspondant au fond est une hypothe` se empiriquement injustifiable. Or la limitation de l’expe´rience a` la figure est e´trange et difficilement compre´hensible. Quand je vois le vase, n’ai-je pas aussi l’expe´rience du fond, quoique d’une autre manie` re, sans « observation » proprement dite ? Sans doute, la vue du vase exclut celle du fond en tant que figure (deux visages), mais il est e´trange de conside´rer qu’elle exclurait aussi la vue du fond en tant que fond. De meˆ me, les marges perceptuelles appartiennent de plein droit au champ forme´ par tout ce qui est perc¸ u alors meˆ me qu’elles ne supportent aucune objectivation au sens pre´gnant, etc. Ce point sera de´veloppe´ par la suite.

1. Voir B. PETERMANN, The Gestalt Theory and the Problem of Configuration, p. 168.

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On pourrait formuler autrement le proble` me en partant de la question suivante : quelle expe´rience prend-on en de´faut quand on de´clare, comme Rubin et Koffka, que les the´ories de l’attention sont empiriquement injustifiables ? On n’a assure´ ment pas en vue une quelconque perception interne du psychologue, puisque le de´faut d’expe´rience signifie ici que les hypothe´tiques mate´riaux sensoriels du fond n’apparaissent pas. L’apparaˆıtre dont il est question ne peut eˆ tre que l’apparaˆıtre a` la conscience non re´flexive qui voit la figure au de´triment du fond, en sorte que l’interdiction de pre´supposer ce qui n’est pas donne´ empiriquement signifie simplement l’interdiction de pre´supposer ce que je ne vois pas alors que je vois la figure. Or cette manie` re de voir engendre une difficulte´ de principe. En effet, l’absence d’une expe´rience non re´flexive de ce qui n’est pas attentionne´ dans l’attitude non re´flexive, par exemple d’un invariant sensoriel, n’implique pas plus l’impossibilite´ d’en avoir une expe´rience re´flexive que l’impossibilite´ d’avoir une expe´rience re´flexive de l’attention ellemeˆ me. Pour le dire simplement, le caracte` re non empirique de ma pre´supposition dans l’attitude non re´flexive n’empeˆ che nullement la re´flexion psychologique ou phe´nome´nologique d’eˆ tre empirique la` ou` elle objective ce qui n’est pas objective´ dans l’expe´rience irre´fle´chie. Les perceptions, les ve´cus de joie et de cole` re, les souvenirs, les jugements, etc., tout cela est objectivable empiriquement en psychologie ou en phe´nome´nologie sans pour autant apparaˆıtre a` l’« expe´rience imme´diate » du sujet irre´fle´chi. Partant, l’argumentation de Rubin et de Koffka ne reste valable qu’a` pre´supposer, une fois encore, un certain concept d’expe´rience forge´ tout expre` s a` des fins argumentatives, c’est-a` -dire a` pre´supposer que l’unique expe´rience possible est l’expe´rience imme´diate du sujet irre´fle´chi. Pourtant, ces remarques critiques laissent intacte la difficulte´ fondamentale e´pingle´e par les gestaltistes, qui tient au fait que l’activite´ attentionnelle ne semble pas suffisamment attestable par l’expe´rience. Car on n’a pas encore de´montre´ la relevance phe´nome´nologique de la notion d’activite´ attentionnelle du simple fait qu’on a montre´ que l’argumentation gestaltiste e´chouait a` de´montrer son irrelevance phe´nome´nologique. Il convient ainsi de revenir a` cette question souleve´e plus haut mais alors laisse´e sans re´ponse : quelle est la signification phe´nome´nale de l’activite´ attentionnelle ? Ne risque-

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t-on pas, en de´ fendant l’ide´ e d’une activite´ de libre se´ lection a` la base de l’intentionnalite´ objectivante, de re´introduire d’hypothe´ tiques entite´ s extra-phe´ nome´ nales, extra-empiriques, voire me´ taphysiques ? Le proble` me renferme plusieurs aspects assez diffe´ rents. D’abord, on peut se demander si la notion d’activite´ attentionnelle est utile ou superflue pour de´ crire de manie` re satisfaisante les faits perceptuels, mais aussi si elle est empiriquement le´ gitime ou ille´ gitime. Ensuite, cette notion a e´te´ remise en cause sur la base d’un concept d’expe´rience lui-meˆ me historiquement variable : « expe´ rience imme´ diate », expe´ rience introspective, expe´ rience de laboratoire, etc. Enfin, il faut encore distinguer le proble` me de l’activite´ attentionnelle de celui de l’ego qui ope` re librement l’activite´ attentionnelle. En des termes qui ne sont pas sans rappeler la critique de l’ego pur de Natorp dans la Ve Recherche logique de Husserl, Sven Arvidson faisait re´cemment remarquer qu’il e´ tait pre´ fe´ rable et en tout cas possible de se limiter a` parler d’une activite´ attentionnelle sans en conclure pour autant, d’un geste carte´ sien, a` l’existence d’un sujet de cette activite´ 1. Si nous souhaitons mettre sur pied une the´orie phe´nome´nologique des actes intentionnels « actifs » comme les jugements, la libre phantasie ou l’attention perceptuelle, nous avons d’abord besoin d’une attestation phe´nome´nale de l’activite´ comme telle. Quel sens pourraient au juste avoir les mots « activite´ », « liberte´ », etc., d’un point de vue purement phe´ nome´ nologique ? L’activite´ est un caracte` re qui doit apparaˆıtre dans la re´ flexion sur l’acte psychique et qui, pour suˆ r, est une affaire de causalite´. Un acte psychique est dit « libre » s’il ne re´sulte pas de causes naturelles ou motivationnelles comme le sont les de´terminations physiologiques, sociales ou psychologiques. Phe´nome´nologiquement parlant, un acte serait ainsi ve´cu comme « libre » si et seulement s’il m’apparaˆıt comme un acte que je ne peux imputer a` une cause (consciente) autre que ma propre subjectivite´ libre. Cependant, outre que cette caracte´risation est manifestement circulaire, on peut encore se demander s’il 1. P. S. ARVIDSON, « A lexicon of attention : From cognitive science to phenomenology », p. 124. Voir mon article « La critique de la psychologie de Natorp dans la Ve Recherche logique de Husserl ».

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est ge´ne´ralement possible de maintenir la distinction entre passivite´ et activite´ sans s’en remettre a` une certaine pre´supposition phe´nome´ nologiquement injustifie´e, voire me´taphysique d’apre` s laquelle je suis un agent absolument libre au sens de la causa noumenon de Kant. Or cela ne suffit-il pas pour e´tablir qu’une the´orie phe´nome´nologique de l’activite´ comme telle est une pure impossibilite´ ? Je ne le pense pas. Il subsiste en re´ alite´ un argument phe´nome´nologique pour l’opinion oppose´ e, qui re´ side dans la simple constatation que certaines actions sont ve´cues comme libres, s’accompagnent d’un sentiment de liberte´, et d’autres non. Avons-nous besoin de quelque chose de plus pour de´crire phe´ nome´nologiquement l’activite´ intentionnelle comme telle ? Mon sentiment de juger librement, d’imaginer librement, de focaliser librement mon intention sur telle partie du champ visuel et non sur telle autre, etc., est un phe´nome` ne derrie` re lequel il n’y a rien a` supposer du point de vue simplement phe´nome´nal. La question de savoir si mon acte psychique n’a re´ellement aucune autre cause que mon propre « ego », si mon sentiment est « correct », etc., n’a pas la moindre pertinence dans le cadre d’une approche simplement phe´nome´nale des ve´ cus. Il semble donc que les phe´ nome` nes d’attention ne nous contraignent nullement a` assumer, a` coˆ te´ de l’acte psychique, l’existence d’un « homunculus » jouant le roˆ le d’un « agent libre ». Nous pouvons nous limiter a` dire que certains actes posse` dent une proprie´te´ tre` s particulie` re consistant a` eˆ tre ve´cus comme libres, et d’autres non, ou encore que le caracte` re de libre activite´ est une proprie´ te´ affectant les ve´ cus donne´s dans l’expe´rience interne et non un sujet. Quelque insatisfaisante que cette vue paraisse d’un point de vue plus ge´ne´ral, elle est plausiblement la seule utilisable en vue d’une description purement phe´nome´ nale. Notre analyse s’accorde, sur deux points essentiels au moins, avec la manie` re dont Hume concevait la volonte´ et avec la the´ orie de l’attention de Carl Stumpf commente´e plus haut, qui lui ressemble beaucoup. D’abord, elle repose sur l’ide´e que l’activite´ libre (ou son cas particulier qu’est l’attention perceptuelle) n’est phe´ nome´ nologiquement relevante qu’a` la condition d’eˆ tre phe´nome´ nalement re´duite a` un certain sentiment accompagnant des actes de certains types. Ensuite, cela implique vraisemblablement que l’activite´ libre

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doit plutoˆ t eˆ tre tenue pour une composante inde´finissable de la vie de la conscience comme le sont d’autres sentiments, par exemple l’amour et la haine. Reprenant Hume presque a` la lettre, Stumpf de´clarait ainsi : La recherche de caracte` re ge´ne´ral sur l’attention [...] s’interroge sur son essence, ses causes et ses effets. La premie` re ne fait d’emble´e quasiment aucun doute : l’attention est identique a` l’inte´reˆ t et l’inte´reˆ t est un sentiment. Par la` , tout est dit. De´finir la qualite´ particulie` re de ce sentiment est aussi peu possible que de´finir celle d’un autre sentiment, comme la cole` re ou la compassion. On peut le de´crire au moyen de caracte` res qui l’accompagnent de manie` re constante, en particulier par des causes et des effets [...]. Mais tout cela ne livre aucune de´finition de sa qualite´ si particulie` re, qu’on ne peut au contraire qu’e´prouver inte´rieurement, comme on ne peut que voir ou ressentir la qualite´ rouge ou la qualite´ bruˆlant 1.

Cette reconduction du controˆ le attentionnel a` son phe´ nome` ne affectif pre´ sente des convergences significatives avec certaines approches plus re´ centes comme celle de Daniel Wegner, qui met lui aussi au fondement de sa description le sentiment de libre volonte´ compris au sens de Hume, qu’il appelle « volonte´ phe´ nome´ nale » 2. Naturellement, elle nous renvoie aussi a` d’autres proble` mes qui, abondamment discute´ s en psychologie de l’attention, en philosophie de l’action et dans la phe´nome´ nologie de la volonte´ , outrepassent largement les limites du pre´ sent ouvrage. Le point important, pour nous, est qu’elle apporte une re´ponse de´ termine´ e aux trois sous-proble` mes souleve´ s plus haut. La conception de Hume et de Stumpf permet d’assurer a` l’attention sa relevance phe´nome´ nologique, comprise au sens de l’expe´ rience 1. C. STUMPF, Tonpsychologie, vol. 1, p. 68. Voir D. HUME, A Treatise of Human Nature, livre II, III, sect. 1, p. 447. Sur le caracte` re inde´finissable de l’attention, voir C. STUMPF, Tonpsychologie, vol. 2, p. 284-285. 2. Voir D. WEGNER, The Illusion of Conscious Will, p. 3 s. ; D. WEGNER et M. ANSFIELD, « The feeling of doing ». En revanche, sa conception suivant laquelle l’expe´rience de l’activite´ consiste a` « interpre´ter sa propre pense´ e comme e´tant la cause de son action » (ibid., p. 63 s., d’abord expose´ e dans D. WEGNER et T. WHEATLEY, « Apparent mental causation : sources of the experience of will », p. 480 s.) est visiblement trop restrictive pour eˆ tre applicable dans le pre´ sent contexte. Voir e´galement A. MICHOTTE, La Perception de la causalite´, p. 8 s.

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interne. Ce qui ne peut se faire, semble-t-il, qu’a` la condition de dissocier la notion de libre controˆ le attentionnel de la notion de causalite´ 1. L’ide´ e est e´galement trop vaste et trop discute´ e pour eˆ tre de´ taille´ e ici. On peut se borner a` conclure, ne´ gativement, qu’elle neutralise la question de savoir si le ve´ cu de la sphe` re active est ressenti comme tel en raison de l’absence de motivations conscientes de´ termine´ es autre que la motivation « libre », ou s’il est re´ellement libre ou correctement ressenti comme libre et donc si le libre controˆ le – comme le pensait Hume et comme l’affirme encore Wegner – est une « illusion », etc. D’autre part, il va sans dire qu’une telle approche impose, comme telle, une attitude de stricte neutralite´ envers des questions comme celle de l’homunculus attentionnel, qui forme un aspect central des de´bats sur l’attention perceptuelle dans la psychologie cognitive re´cente. Ces conside´ rations nous conduisent a` un concept de´termine´ de l’attention objectivante, qui ressemble beaucoup a` celui de Stumpf. Cependant, je laisse ici en suspens plusieurs questions de premie` re importance qui sont tranche´ es de manie` re claire chez Stumpf, comme celle de la nature volitive de l’attention. Naturellement, la description de l’attention sur le mode` le de l’action volontaire ne peut que tendre vers une interpre´ tation pragmatiste de la the´orie phe´ nome´nologique de l’intentionnalite´ 2. J’ai avance´ ailleurs, dans le sillage de Husserl, quelques arguments plaidant en faveur d’une distinction essentielle et irre´ ductible entre les actes pratiques et the´oriques 3 – auxquels s’ajoutent l’argument de Rubin contre l’interpre´ tation pragmatiste de l’attention et ceux avance´ s par Du¨ rr a` l’appui de la the` se de la ge´ ne´ ralite´ de l’attention (voir supra, p. 81-82). Mais la question peut eˆ tre mise de coˆ te´ pour le moment. Il n’est pas ne´ cessaire, pour notre 1. Voir, dans le meˆ me sens, H. MU¨ NSTERBERG, Die Willenshandlung. Ein Beitrag zur physiologischen Psychologie, p. 61. 2. Pour une tentative en ce sens, voir Th. ROLF, « Bewusstsein, Handeln, Aufmerksamkeit. Zum Verha¨ ltnis von pha¨ nomenologischer Psychologie und Pragmatismus im Anschluss an William James », surtout p. 8 s. Voir aussi, a` partir de la Krisis de Husserl, les remarques profondes de B. LECLERCQ, « Phe´nome´nologie et pragmatisme : y a-t-il rupture ou continuite´ entre attitudes the´ oriques et attitudes pratiques ? », p. 109 s. 3. Voir ma The´orie de la connaissance du point de vue phe´nome´nologique, § 1.

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propos, d’aller au-dela` de l’opinion de Wundt commente´e plus haut, suivant laquelle l’attention et la volonte´ peuvent eˆ tre deux espe` ces distinctes d’un meˆ me genre. 2. J’en viens a` la seconde difficulte´ e´pingle´e plus haut. Pour rappel, le proble` me re´side dans le fait que l’attention pre´sente des degre´s. Il est possible d’envisager une multitude de degre´s interme´diaires entre le sommeil et la concentration la plus tendue, par exemple la somnolence, l’attention flottante, etc. Or ce fait rend difficile a` maintenir la distinction de nature entre la passivite´ sensorielle et l’attention active, que nous avons mise au principe de notre dualisme. De´finir l’activite´ attentionnelle comme une activite´ d’objectivation et en meˆ me temps admettre qu’elle pre´sente des degre´s, cela semble avoir aussi peu de sens que d’introduire des degre´s interme´diaires entre objet et non-objet. La question, de` s lors, est de savoir si l’existence de degre´s d’attention ne disqualifie pas de´finitivement le point de vue dualiste propose´ plus haut, auquel il faudrait substituer en conse´quence, pour reprendre la dichotomie de Waldenfels, une conception « continuiste » absolument incompatible avec elle. A` dire vrai, la notion de degre´ d’attention est peut-eˆ tre inapproprie´ e et il pourrait eˆ tre souhaitable de lui substituer la notion de degre´ de conscience (ou celle de degre´ de la conscience attentive). Il faudrait ainsi parler d’une gradation de la conscience au sens large qui ne correspondrait pas a` une gradation de l’attention, mais qui de´terminerait aussi la conscience attentive. Je ne vois pas encore suffisamment clair dans ces proble` mes pour eˆ tre en mesure d’y apporter une solution de´taille´e. Bien que la notion de degre´ d’attention me paraisse inade´ quate, j’ignore encore comment le montrer et laisserai momentane´ment la question ouverte. Ce qui me paraıˆt suˆ r a` ce stade, c’est que, dans tous les cas, l’objection ci-dessus n’est pas une objection pertinente. L’hypothe` se qu’il existe un continuum de degre´s d’attention ne contredit pas la caracte´risation de l’attention comme intentionnalite´ objectivante. L’opposition entre lourd et le´ ger, par exemple, est une opposition continue. Cela se traduit par certains faits caracte´ ristiques. D’abord, il existe un nombre infini de degre´ s possibles – perceptibles ou non comme distincts, c’est une autre histoire – entre tel poids de´termine´ et tel autre. Ensuite, il existe tout aussi suˆ rement un seuil, un point ze´ro ou` le poids

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n’est ni lourd ni le´ ger. Enfin, s’il est vrai que la gradation continue tend, a` l’une de ses extre´ mite´ s, vers un poids nul, elle ne l’atteint cependant pas, car un objet en e´ tat d’apesanteur n’est ordinairement pas qualifie´ de le´ ger : il n’a simplement aucun poids ni, a` plus forte raison, aucun poids lourd ou le´ ger. Le proble` me est que si la diffe´ rence entre attention et inattention est continue, comme le sugge` re l’existence de degre´ s d’attention, alors l’attention semble difficilement de´ finissable en termes d’activite´ objectivante. Un examen a` peine plus pousse´ montre cependant que ce proble` me est un faux proble` me, et qu’on peut tre` s bien admettre des degre´s d’attention tout en continuant a` dire que l’opposition entre attention et inattention n’est pas du meˆ me type que celle du le´ ger et du lourd. En re´ alite´ , comme l’indique de´ja` le fait que nous n’avons nullement besoin d’envisager des degre´s d’inattention analogues aux degre´ s d’attention, l’attention ne s’oppose pas a` l’inattention comme le lourd au le´ ger, mais comme le pesant au non-pesant : or cette dernie` re opposition est discontinue. Rien n’empeˆ che, de` s lors, d’attribuer des degre´ s a` l’attention tout en l’opposant a` l’inattention de manie` re discontinue, tout comme on attribue des degre´s au pesant (le´ ger, lourd) tout en l’opposant au non-pesant de manie` re discontinue. Comme le remarquait avec profondeur John Searle : « La conscience est un interrupteur on-off : un syste` me est soit conscient, soit non conscient. Mais une fois qu’il est conscient, le syste` me est un rhe´ostat : il y a diffe´ rents degre´ s de conscience 1. » Ce re´ sultat a naturellement pour conse´ quence que l’attention et l’inattention ne peuvent pas s’opposer l’une a` l’autre comme le font deux degre´ s de conscience. Admettons qu’il vaut aussi, comme le sugge` re la citation de Searle, pour l’opposition entre conscient et inconscient. A` coˆ te´ des oppositions discontinues conscient-inconscient et attentif-inattentif, on obtient ainsi deux gradations distinctes, a` savoir le continuum du moins au plus conscient et le continuum du moins au plus attentif. Par ailleurs, comme la conscience en notre sens est un concept plus large que l’attention, on doit s’attendre d’une part a` ce que le terme « conscience » qualifie aussi bien des ve´ cus attentifs que des ve´ cus inattentifs, d’autre part a` ce que le terme « inattention » qualifie aussi bien des e´ ve´ nements 1. J. SEARLE, The Rediscovery of the Mind, p. 83.

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conscients que des e´ ve´nements inconscients, par exemple une perception marginale, la se´cre´ tion d’insuline dans le pancre´ as. Partant, il devient tentant de re´ duire l’attention et l’inattention a` des degre´ s de conscience, c’est-a` -dire de mettre en paralle` le l’opposition attention-inattention avec l’opposition entre tel degre´ de conscience et tel autre. Mais cette vue est errone´ e, car l’opposition attention-inattention, on l’a vu, n’est pas continue comme l’est celle entre deux degre´s de conscience. Le caracte` re attentif ou inattentif, objectivant ou non objectivant, ne semble pas de´ pendre directement du degre´ de conscience. Le passage de l’inattention a` l’attention ne correspond pas au franchissement d’un seuil dans le degre´ de conscience. Or ce point nous ame` ne a` nous demander quelle utilite´ peut encore receler la notion de degre´ d’attention. Ne serait-il pas meilleur de dire, d’un coˆ te´ , que la conscience est attentive ou inattentive et, de l’autre, qu’elle pre´ sente des degre´ s – et que les pre´ tendus degre´ s d’attention sont en re´ alite´ des degre´ s de la conscience attentive ? Ne paraˆıt-il pas plus naturel, d’ailleurs, de ne faire aucune diffe´ rence entre les « degre´s d’attention » et les degre´s de la conscience attentive ? Tel « degre´ d’attention » s’opposerait alors a` tel autre de fac¸ on analogue a` celle dont tel degre´ de cuisson au four s’oppose a` tel degre´ de cuisson sans four, par exemple a` la vapeur : l’existence d’une opposition continue entre les deux degre´s de cuisson n’empeˆ che nullement l’opposition entre « au four » et « sans four » d’eˆ tre discontinue 1. Cette conception, qui est plus simple et s’accorde mieux avec le fait que l’opposition entre attention et inattention est discontinue, permettrait peut-eˆ tre de re´ gler la difficulte´ ci-dessus de manie` re plus convaincante. En attendant, elle appelle trois remarques importantes. D’abord, elle ne contredit pas directement l’opinion, parfois de´fendue, que les degre´ s de conscience concernent la richesse et le de´ tail de la perception et qu’ils sont donc mieux compris en termes de degre´ s d’attention 2, mais elle 1. Un avantage secondaire de cette approche est qu’elle permet de simplifier de nombreux cas d’« expe´rience inattentive » assez proble´ matiques en raison de l’absence de toute activite´ attentionnelle en les re´interpre´tant comme des cas d’expe´rience attentive dote´e d’un degre´ de conscience moindre. 2. Voir P. CARRUTHERS, Phenomenal Consciousness. A Naturalistic Theory, p. 21.

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stipule seulement que la gradation de l’attention doit former une unique gradation avec la gradation de la conscience non attentionnelle et que (bien qu’il y ait assure´ment, en un certain sens, une connexion conceptuelle entre la conscience et l’attention) il n’y a pas de connexion conceptuelle entre les degre´ s de conscience et les caracte` res « attentif » et « inattentif ». Ensuite, l’hypothe` se n’implique pas que, dans certains cas, l’attention objectivante peut correspondre a` un degre´ de conscience tre` s bas et l’inattention a` un degre´ de conscience tre` s e´ leve´ – meˆ me si, naturellement, une telle observation serait un argument de poids en sa faveur. On peut tre` s bien concevoir que l’objectivation soit facilite´ e par un degre´ de conscience supe´rieur et geˆ ne´e, voire empeˆ che´ e par un degre´ de conscience infe´rieur, mais cela n’impliquerait pour autant aucune connexion conceptuelle entre degre´ de conscience et attention. Enfin, l’existence d’un sentiment d’attention ne plaiderait pas force´ment contre cette conception. Il est vrai que sinon tous, du moins la plupart des sentiments pre´sentent des gradations continues : on aime plus ou moins, on ressent plus ou moins de plaisir, etc. Mais rien n’empeˆ cherait de rapporter les degre´s du sentiment d’attention a` des degre´ s de la conscience attentive, tout en maintenant l’ide´ e que le sentiment de libre activite´ attentionnelle constitue l’unique re´ alite´ phe´ nome´ nale de l’attention. Quelle que soit la position d’ensemble qu’on adoptera finalement sur ces proble` mes, ces conside´ rations ne peuvent que consolider et pre´ ciser notre pre´ ce´dente caracte´ risation de l’attention en termes d’intentio au sens pre´ gnant ainsi que notre distinction entre la conscience sensu lato et la conscience attentionnelle et objectivante. Sans doute, la distinction entre attention et inattention est dans une certaine mesure conditionne´ e par la distinction entre conscient et inconscient, pour autant que l’attention est suppose´ e toujours consciente ou qu’elle est un certain caracte` re affectant la conscience ou un certain type de ve´cu conscient (quel sens y a-t-il a` parler d’une attention inconsciente ?). Cependant, il est apparu non seulement que les deux distinctions n’e´ taient pas e´quivalentes, mais aussi qu’elles ne se recoupaient meˆ me pas au sens ou` l’attention et l’inattention correspondraient a` deux degre´s de conscience distincts. Loin d’eˆ tre synonyme de conscience, l’attention est plutoˆ t un certain type de conscience qui ne

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semble pas de´ finissable en termes de degre´s de conscience. Il reste donc possible de de´ fendre simultane´ment une conception continuiste de la conscience et une conception dualiste de l’attention en termes d’objectivation. Une conse´ quence triviale de cette manie` re de voir est qu’il faut distinguer entre ce qui est conscient mais inattentif et ce qui est simplement inconscient. L’opposition figure-fond n’est pas e´ quivalente a` l’opposition conscient-inconscient. Les parties marginales du champ visuel, bien que non attentionne´ es, ne sont pas pour autant inconscientes comme l’est la se´ cre´ tion d’insuline dans le pancre´ as. Je « vois » effectivement le mur a` coˆ te´ de l’arbre attentionne´, bien que je ne le « voie » pas au sens du voir attentionnel, objectivant. Or ce re´sultat est crucial pour savoir comment on peut e´ difier une phe´ nome´ nologie de la perception sans tomber dans une hypothe` se de constance empiriquement injustifiable. S’il est faux de tenir les parties marginales pour simplement inconscientes comme la se´ cre´ tion d’insuline dans le pancre´as, si elles sont plutoˆ t – quoique en un sens spe´cial – perceptuellement conscientes, alors il devient a` nouveau possible de les re´ introduire dans le donne´ perceptuel et, en conse´ quence, dans le contenu intentionnel de la perception visuelle. (Ce qui suppose, il est vrai, qu’on aura pre´ alablement adopte´ un concept plus large de l’intentionnalite´ , s’e´ tendant aux ve´ cus inattentifs.) Dans la mesure ou` , comme on le verra au chapitre suivant, le statut phe´ nome´ nal des marges de conscience conditionne fondamentalement le sens qu’on donnera au travail d’analyse en psychologie et en phe´ nome´ nologie, un tel re´ sultat ne peut qu’avoir des effets de´ cisifs sur l’ensemble des pre´ sentes recherches. Comme je l’ai de´ja` indique´ dans l’introduction, ces vues ont aussi d’importantes conse´ quences sur la question controverse´ e du rapport entre conscience et intentionnalite´ . L’annexion des repre´sentations marginales a` la sphe` re de la conscience contribue a` renforcer la the` se de l’intentionnalite´ dans sa version forte de´fendue par Brentano et Husserl, en affaiblissant l’argumentation de Searle suivant laquelle il existe des e´ tats mentaux inconscients mais potentiellement conscients. C’est la diffe´ rence entre conscience et attention qui doit jouer un roˆ le central sur ce point. Qu’une repre´sentation soit marginale, ou qu’elle ne soit pas attentionne´e,

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ce fait ne signifie pas qu’elle est inconsciente. L’existence de repre´ sentations marginales, meˆ me tre` s lointaines, n’est pas un argument pour affirmer l’existence d’e´ tats mentaux inconscients, ou du moins il faut commencer par se demander si elles ne sont pas plutoˆ t conscientes a` un degre´ moindre, voire infime.

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CHAPITRE II

L’ANALYSE DE LA PERCEPTION

Le proble` me de l’analyse. La critique gestaltiste de l’hypothe` se de constance fait peser de se´ rieux doutes sur la pertinence et la validite´ de la me´thode d’analyse en psychologie et en phe´ nome´ nologie. Le proble` me est qu’il ne semble plus possible de dire que rien ne se perd ni ne se cre´e quand on passe de l’acte inanalyse´ a` l’acte analyse´. Les repre´ sentations partielles mises au jour par l’analyse ne sont pas, sans plus, des repre´sentations de´ja` pre´sentes dans la repre´ sentation a` analyser, qui resteraient constantes de l’inanalyse´ a` l’analyse´ comme si le tout e´tait la simple somme de ses parties. Il semble au contraire que l’analyse psychologique produise de nouveaux contenus, ce qui la rend singulie` rement proble´ matique dans ses pre´tentions comme dans sa possibilite´ meˆ me. Comment peut-on encore pre´tendre analyser l’acte psychique, si l’analyse produit de nouveaux contenus et si le re´ sultat de l’analyse n’est donc plus identique a` l’analysandum ? Ce proble` me tre` s ge´ne´ral est usuellement intitule´ proble`me de l’analyse. Dans sa version psychologique et phe´nome´nologique, il fut tre` s discute´ a` la fin du XIXe et dans la premie` re moitie´ du XXe sie` cle, en particulier dans la premie` re et la deuxie` me Gestalttheorie 1. Il a cependant connu diffe´rentes formes qui sont au cœur d’une litte´rature abondante. En un sens, le paradoxe qui ouvre « Sens et de´notation » de Frege en est lui-meˆ me une variante re´sultant de son application a` 1. Pour une vue d’ensemble des de´ bats complexes suscite´s par ce proble` me dans l’e´cole brentanienne, voir l’excellent re´sume´ de D. FISETTE et G. FRE´ CHETTE, « Le legs de Brentano », p. 102 s.

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l’analyse conceptuelle, tout comme ce qu’on a baptise´ ulte´rieurement le « paradoxe de l’analyse », ou « paradoxe de Langford-Moore » 1. Le paradoxe apparaˆıt quand on se demande ce que signifie le signe d’identite´ entre l’analysandum et ses parties de´ gage´ es par l’analyse. Quand on de´ compose un concept C en ses traits de´ finitoires abg..., l’analyse ne semble avoir un sens qu’a` supposer l’identite´ C = abg... Sinon C ne serait pas ce qui est analyse´ . Mais il y va, alors, de deux choses l’une : soit les parties n’apportent rien de plus que le tout, soit elles y ajoutent quelque chose. Dans le premier cas, l’analyse est simplement tautologique et l’identite´ C = abg... ne nous apprend rien de plus que l’identite´ C = C. Dans le second cas, c’est le signe d’identite´ qui devient tre` s proble´ matique. S’il y a plus a` droite qu’a` gauche du signe d’identite´ , comment peut-on encore parler d’identite´ ? Une bonne formulation de la variante psychologique du proble` me de l’analyse est celle de George Frederick Stout au livre I de sa Psychologie analytique de 1896. Quand nous disons qu’une repre´sentation peut eˆ tre analyse´e, observait-il, nous voulons dire qu’il est possible de distinguer des repre´sentations partielles entrant dans la composition d’une repre´sentation totale. Mais on rencontre par la` une « se´ rieuse difficulte´ », qui vient du fait que « si le travail de l’analyse est valide, il doit eˆ tre un travail de de´couverte, non de cre´ation » 2. L’ide´e meˆ me d’analyse ne semble tenable qu’a` supposer que des repre´sentations partielles existent de´ja` dans la repre´sentation totale inanalyse´e, et que l’analyse ne fait que les mettre au jour de la meˆ me manie` re que le chimiste de´couvre dans l’eau l’hydroge` ne et l’oxyge` ne. Seulement, tout le proble` me est justement que, sur ce point, les compose´s chimiques et psychiques se comportent tre` s diffe´ remment. Les repre´ sentations, remarque Stout, ont ceci de particulier qu’elles n’ont pas d’autre re´alite´ que celle d’apparaˆıtre a` la conscience, qu’en elles, en somme, « l’apparence est la re´alite´ et la re´alite´ 1. J’ai de´veloppe´ en de´tail cette question dans « Identification et tautologie : l’identite´ chez Husserl et Wittgenstein » et dans « Me´ taphysique phe´nome´nologique », p. 40 s. 2. G. F. STOUT, Analytic Psychology, vol. 1, p. 52. Je commenterai plus loin (chap. II, p. 188) une autre formulation du meˆ me proble` me, due a` Meinong.

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est l’apparence ». Comment de` s lors reconnaˆıtre l’existence de repre´ sentations partielles dans la repre´sentation a` analyser, si elles n’y apparaissent tout simplement pas a` la conscience ? On peut certes dire que l’attention met en relief des parties en les faisant apparaˆıtre plus claires et distinctes, mais comment admettre que ces parties existaient de´ja` dans la repre´sentation totale ou` elles n’e´taient pas claires et distinctes ? N’est-ce pas la` , conclut Stout, une « absurdite´ logique » ? Les faiblesses de la me´thode analytique en psychologie nous confrontent a` de pressantes questions me´ thodologiques. La question est de savoir si une approche non analytique pre´sente encore un inte´reˆ t psychologique ou phe´nome´nologique et si elle est meˆ me ge´ne´ralement possible. Pleinement conscients de l’absurdite´ d’un rejet indistinct de toute de´marche analytique en psychologie, les gestaltistes berlinois ont souvent insiste´ sur le fait que leurs critiques n’excluaient pas toute analyse psychologique, mais seulement l’analyse de´finie comme une de´composition de processus psychiques en e´ le´ ments isolables dont le rassemblement associatif permettrait de retrouver le processus psychique total. A` coˆ te´ de cette me´ thode analytique infructueuse, la psychologie gestaltiste laisse intactes certaines me´ thodes d’investigation qui peuvent eˆ tre qualifie´ es, au sens large, d’analytiques 1. Cette constatation ne doit pas eˆ tre perdue de vue, si nous souhaitons exploiter et poursuivre l’interrogation des gestaltistes sur la me´ thode analytique en psychologie. Par ailleurs, il semble que le choix d’une conception de l’analyse psychologique plutoˆ t qu’une autre soit e´troitement de´pendant d’options the´oriques plus fondamentales. Outre le proble` me de l’association, la question de l’analyse en psychologie se rattache encore directement a` celle, e´galement tre` s discute´ e au XIXe sie` cle, de l’unite´ de l’acte psychique. Se demander si une analyse au sens strict est possible en psychologie, a` quel type d’e´ le´ ments doit aboutir l’analyse psychologique, si ces e´le´ments sont se´parables ou inse´parables, si l’analyse doit eˆ tre conc¸ ue comme e´tant l’ope´ration inverse de l’association, etc., c’est aussi se demander quel 1. Voir en particulier W. METZGER, « Certain implications in the concept of ‘‘Gestalt’’ », p. 164-165.

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type de relation unit l’acte psychique complexe a` ses parties, c’est-a` -dire quel type d’unite´ pre´ sente l’acte psychique et comment cette unite´ se constitue. Plus ge´ ne´ ral que celui de l’association, ce proble` me de l’unite´ de la conscience se pose a` plusieurs niveaux tre` s diffe´ rents. D’abord, le proble` me est celui de l’unite´ des composantes psycho-re´ elles de l’acte psychique, c’est-a` dire l’unite´ du contenu sensoriel avec l’intention qui l’anime (en quel sens les deux forment-ils un unique acte psychique ?), l’unite´ des contenus sensoriels entre eux (comment des donne´ es sensorielles s’unifient-elles dans un meˆ me flux de conscience ?), l’unite´ d’intentions partielles dans une intention totale (par exemple, comment la vise´e d’un objet s’unit-elle a` une autre pour former la vise´ e complexe d’une paire d’objets ?), etc. On trouve aussi, sous la meˆ me rubrique, l’importante question de l’unite´ des ve´ cus pre´ sents avec les ve´cus passe´ s d’une « meˆ me » conscience, ainsi qu’un vaste champ de proble` mes relatifs a` la constitution de l’ego et a` son e´ventuelle « transcendance » par rapport au ve´ cu. Ensuite, le proble` me se pose aussi au sujet des contenus intentionnels. Inde´ pendamment de toute question me´ taphysique concernant l’unite´ objective au sens re´ aliste, le pur apparaıˆtre re´ ve` le de´ ja` une unite´ de plusieurs qualite´ s dans un meˆ me « substrat », l’unite´ de plusieurs apparitions d’une meˆ me chose ou au sein de « groupes » phe´ nome´naux, voire l’unite´ du sujet et du pre´ dicat dans la proposition, celle de plusieurs unite´s arithme´ tiques dans le nombre, etc. Enfin, l’unite´ de la conscience soule` ve encore toute une se´ rie de proble` mes ge´ ne´ raux relatifs au rapport entre les diffe´ rentes unite´ s affectant des contenus psycho-re´ els et celles affectant des contenus intentionnels : l’unite´ d’une intention complexe est-elle parfaitement e´ quivalente a` l’unite´ de son intentum complexe ? etc. Bien que ces proble` mes soient, pour la plupart, plus ge´ ne´ raux que celui de l’unite´ de la conscience et outrepassent largement les limites de la pre´ sente investigation, ils doivent manifestement faire fonction de questions pre´ alables pour toute recherche portant sur la me´ thode analytique en psychologie ou en phe´nome´ nologie. Ils forment, ensemble, un aspect essentiel du proble` me de l’analyse en psychologie, qui a fait l’objet de re´ flexions et de controverses soutenues, en connexion e´ troite avec la ques-

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tion des moments figuraux, chez des auteurs comme Brentano, Cornelius et Meinong. Une e´tape historiquement de´cisive de ce proble` me est la prise de position de Brentano au chapitre IV du livre II de la Psychologie du point de vue empirique, qui est a` l’origine d’une part importante des de´ bats ulte´ rieurs sur la notion d’analyse. La ligne directrice de son argumentation e´ tait, en substance, la suivante 1. D’abord, nous avons l’e´ vidence descriptive d’une certaine complexite´ de la conscience. Non seulement ma vie psychique se pre´sente sous la forme d’une pluralite´ d’e´tats psychiques appartenant a` une meˆ me conscience, mais chaque e´tat psychique est a` son tour compose´ d’une pluralite´ de phe´nome` nes psychiques. La question est de savoir ce que signifie, ici, l’unite´ d’un meˆ me e´tat psychique ou d’une meˆ me conscience. Brentano commenc¸ ait par ramener cette question a` une alternative. Soit l’e´tat psychique complexe est une multiplicite´ de choses, a` savoir un « collectif » analogue a` une ville compose´e de maisons individuelles, a` une arme´ e compose´e de soldats individuels, etc., soit il est lui-meˆ me une chose (Ding) individuelle. Nous reviendrons un peu plus loin sur ce que signifie une chose dans ce contexte. Il suffit pour le moment de remarquer que, d’apre` s Brentano, les deux options sont exclusives, pour autant qu’un collectif n’est jamais lui-meˆ me une chose. Or Brentano opte re´solument pour la seconde option, affirmant, en particulier contre Hume, que la conscience ne saurait eˆ tre une collection de phe´nome` nes psychiques : l’e´tat psychique est une chose et non un collectif, il pre´sente une « unite´ de re » ou « re´elle » (sachliche, reale Einheit) qui est plus que l’unite´ d’un collectif. Mais comment expliquer, alors, qu’il pre´sente une pluralite´ ? C’est que pre´cise´ment, poursuit Brentano se re´clamant d’Aristote, l’unite´re´elle – le fait de former une meˆ me re´alite´ – n’est pas synonyme de simplicite´. L’erreur fatale de maints philosophes, Kant et Herbart en teˆ te, a e´ te´ de confondre les deux : « Unite´ et simplicite´ [...] sont des concepts qu’il ne faut pas confondre. Si une chose effective ne peut renfermer une pluralite´ de choses effectives, elle peut ne´anmoins renfermer une plura1. Pour la suite, voir F. BRENTANO, Psychologie vom empirischen Standpunkt, p. 221-251.

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lite´ de parties 1. » Qu’une seule et meˆ me chose posse` de une multiplicite´ de parties, cela ne signifie pas qu’elle est ellemeˆ me une multiplicite´ de choses, mais sa multiplicite´ va alors de pair avec une unite´ re´elle, par opposition a` la multiplicite´ re´ elle des collectifs. Comme le terme « partie » est employe´ aussi bien pour ´ designer de telles parties d’une chose unique que les membres d’un collectif, Brentano appelle les premie` res, dans la Psychologie de 1874, des « divisifs » (Divisive) 2. La conscience est ainsi une chose, comme telle dote´e d’une unite´ re´elle, qui posse` de une multiplicite´ de parties en tant que « divisifs ». Toutefois, une importante difficulte´, souleve´e par Brentano de` s la Psychologie, vient du fait que ces caracte´risations appellent certaines restrictions. Ce n’est pas seulement, en effet, que le caracte` re non collectif de la conscience n’implique pas sa simplicite´. Outre cela, on ne peut manifestement pas non plus en conclure que la conscience serait exclusivement compose´e de parties inse´parables 3. Alors meˆ me que la conscience n’est pas simplement un collectif, c’est-a` -dire un agre´gat de parties qui seraient elles-meˆ mes des choses se´parables, il reste e´vident qu’elle renferme, au moins en un certain sens, des parties inde´pendantes les unes des autres. Quand je vois et entends simultane´ment un meˆ me objet, les deux repre´sentations sont assure´ment se´ parables l’une de l’autre : la disparition de la repre´sentation visuelle n’entraˆıne pas celle de la repre´ sentation auditive, et vice versa. Quand une me´lodie me donne du plaisir, la repre´sentation auditive est inde´pendante du plaisir que j’y prends, alors meˆ me que celuici, a` l’inverse, disparaˆıt quand la repre´sentation auditive disparaˆıt. Or les observations de ce genre semblent contredire l’ide´e que la conscience n’est pas un collectif, si un collectif se de´finit pre´cise´ment par le fait que ses parties sont des choses se´parables. Malgre´ ces difficulte´ s, Brentano s’inclinait devant la double e´ vidence suivant laquelle la conscience renferme effective1. Ibid., p. 223. Voir ibid., p. 233-234. Cette confusion entre unite´ et simplicite´ est encore e´pingle´ e par Meinong dans son e´tude de 1894 sur l’analyse, qui insiste sur l’inade´quation du langage ordinaire (« Beitra¨ ge zur Theorie der psychischen Analyse », p. 348.) 2. Psychologie vom empirischen Standpunkt, p. 223. 3. Voir ibid., p. 224 s., et Deskriptive Psychologie, p. 11 s.

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ment des parties (uni- ou bilate´ralement) se´ parables sans eˆ tre pour autant un collectif. Il doit donc pouvoir exister des divisifs se´ parables, et toute partie se´ parable n’est pas pour autant une chose pourvue d’une unite´ re´elle ou un collectif de choses. Cette ide´e conduira par la suite Brentano, dans ses lec¸ ons sur la psychognosie de 1890-1891, a` distinguer dans la conscience deux types de parties, d’abord les parties re´ellement se´ parables (ablo¨sbare, abtrennbare Teile), ensuite les parties non se´parables qu’il appelle des « parties distinctionnelles » (distinktionelle Teile) – ce par quoi il faut entendre des parties obtenues par des distinctions et non par de re´elles se´ parations 1. Or les conse´ quences de cette nouvelle distinction sont fondamentales pour notre proble` me. Deux points doivent eˆ tre souligne´s d’emble´e. D’abord, comme je l’ai de´ja` sugge´re´, Brentano conc¸ oit univoquement la taˆ che de la psychologie descriptive comme une taˆ che analytique. Le psychologue a pour taˆ che de distinguer les « e´le´ ments de la conscience », c’est-a` -dire les ultimes parties se´parables dont se composent les e´tats psychiques, ou encore leurs plus petites parties ne pouvant a` leur tour eˆ tre de´compose´es en parties se´parables 2. Cependant, insiste Brentano, le travail analytique ne s’arreˆ te pas la` . En dec¸ a` de ces e´ le´ ments ultimes s’ouvre un vaste domaine de parties inse´ parables, « distinctionnelles », qui doit pareillement eˆ tre soumis a` l’investigation psychologique. La simplicite´ des e´le´ments de la conscience – leur caracte` re e´le´mentaire – exclut certes la possibilite´ de les de´composer en parties se´parables, mais non celle de leur attribuer des parties distinctionnelles. Brentano donnait un exemple qui se re´ ve` le particulie` rement e´ clairant pour comprendre la signification profonde et les conse´quences de cette manie` re de voir 3. Supposons un partisan de l’atomisme me´taphysique. Il croit que la re´ alite´ physique se compose d’e´ le´ ments ultimes qui ne sont plus de´ composables en corps plus petits. Tous les corps sont ainsi des touts compose´ s d’e´ le´ments inde´composables. Mais pour autant, rien n’empeˆ che de parler de quarts et de moitie´s 1. Deskriptive Psychologie, p. 13-14. 2. Voir ibid., p. 1, 10, 12 et 79. 3. Ibid., p. 13.

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d’atomes. On obtient alors, assez paradoxalement, des parties d’e´ le´ ments ultimes, des « parties ou e´ le´ ments d’e´ le´ ments », comme dit Brentano. Ces parties ne sont certes plus des parties au sens ou` le sont les atomes, puisqu’on suppose que les atomes sont des parties ultimes, mais elles doivent eˆ tre des parties non se´ parables. En d’autres termes, elles restent distinguables alors meˆ me que, par principe, elles ne peuvent pas eˆ tre des parties se´parables dont l’atome serait compose´ . Paradoxalement, l’analyse psychologique de la conscience doit se poursuivre en dec¸ a` de ses e´ le´ ments ultimes, devenant ainsi ce qu’on appellera dans la suite, d’apre` s Carnap, une « quasi-analyse ». Cette nouvelle forme d’analyse, distinctionnelle, forme certainement l’essentiel de la psychologie brentanienne. Le cours de 1890-1891 sugge` re, en effet, que le travail de classification des phe´nome` nes psychiques par lequel Brentano de´finit sa psychologie descriptive est lui-meˆ me, du moins pour sa plus grande part, un travail d’analyse distinctionnelle : de´terminer plusieurs types de phe´nome` nes psychiques, par exemple le jugement et le sentiment, cela revient a` distinguer spe´ cifiquement plusieurs parties inse´ parables de l’e´tat psychique. Or cette dernie` re constatation concerne jusqu’a` la the` se de l’intentionnalite´ , qui peut et doit eˆ tre comprise comme une the` se portant sur des parties distinctionnelles des e´ le´ments de la conscience. L’irre´ductibilite´ de l’intentionnel selon Brentano signifie, fondamentalement, que la dualite´ de l’acte et du contenu intentionnel, de l’intentionnant et de l’intentionne´ , oppose deux parties distinctionnelles et non deux parties se´ parables de la conscience 1. Traduite dans le langage de la me´thodologie de la psychologie, la the` se de l’intentionnalite´ signifie donc que le terminus ad quem de l’analyse psychologique est encore intentionnel, ou que la plus petite partie se´ parable obtenue au terme de l’analyse sensu stricto pre´sente encore une dualite´ du contenu psycho-re´el et du contenu intentionnel, lesquels ne peuvent eˆ tre distingue´s qu’a` titre de parties inse´parables. La question du monisme ou du dualisme en psychologie et eo ipso la question de l’intentionnalite´ surviennent la` ou` on s’interroge sur les composants psychiques et donc sur les 1. Voir ibid., p. 21-22.

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re´sultats de l’analyse psychologique. La question est celle-ci : quel est le terme de l’analyse psychologique, si on entend par la` les e´le´ments concrets ultimes, c’est-a` -dire les e´le´ments les plus petits qui puissent exister de manie` re absolument inde´ pendante ? Nous pouvons re´ pondre, comme Brentano et Husserl, que les e´le´ments concrets ultimes sont des actes intentionnels, c’est-a` -dire des ve´cus qui pre´sentent une dualite´ irre´ ductible du psycho-re´el et de l’intentionnel, et dont la de´composition en parties est de` s lors simplement abstractive (« quasianalytique »). Ou bien nous pouvons dire que ces e´le´ments forment un mate´riau homoge` ne, pre´intentionnel, qui est soit sensoriel, soit « neutre », etc. C’est en ce sens que la the` se de l’intentionnalite´ est une the` se dualiste, a` savoir non pas au sens d’un dualisme ontologique d’apre` s lequel le contenu psycho-re´el et le contenu intentionnel seraient deux choses se´parables, voire deux parties se´ parables d’une chose unique, unies par une relation proprement dite, mais au sens d’un dualisme phe´nome´nologique affirmant que l’un et l’autre sont des phe´nome` nes inse´ parables obtenus par la quasi-analyse d’un acte intentionnel qui, ontologiquement parlant, doit eˆ tre irre´ ductiblement unitaire. Vers une the´orie « quasi-analytique » de la perception. On a vu au paragraphe pre´ ce´ dent que la the´ orie de l’intentionnalite´ pouvait aussi eˆ tre comprise dans les termes de la psychologie analytique, comme une re´ponse a` la question de savoir de quelle nature sont les e´ le´ ments ultimes de l’analyse psychologique. Classiquement, cette dernie` re question a principalement deux re´ponses possibles. D’abord, la re´ponse moniste affirme que les e´le´ ments ultimes sont uniforme´ ment des sensations, ou uniforme´ ment des donne´ es « neutres », etc., et que les objets sont construits secondairement a` partir des sensations (Mach, Russell, James, etc.). Ensuite, la re´ponse dualiste de Brentano et de Husserl consiste a` dire que les e´ le´ ments ultimes sont des actes intentionnels, qui pre´ sentent d’emble´ e une dualite´ du sujet et de l’objet, a` savoir, plus justement, une dualite´ du psychique et du physique (Brentano) ou du psycho-re´ el et de l’intentionnel (Husserl). Ce qu’affirme la the´ orie de l’intentionnalite´ est donc que l’acte

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intentionnel, c’est-a` -dire l’acte psychique avec son contenu intentionnel, est une unite´ inanalysable en parties plus petites, et que, si on lui de´couvre des parties, alors ces parties doivent eˆ tre des abstracta. Ce dernier pas fut franchi par Brentano en 1874 par sa the´orie des « parties distinctionnelles » et, peuteˆ tre moins clairement, par Husserl. A` l’oppose´ de la psychologie analytique stricto sensu, qui vise a` de´composer le ve´ cu en e´le´ ments sensoriels se´ parables, la me´ thode que nous avons en vue est ne´ anmoins analytique en un certain sens, mettons en un sens impropre. La taˆ che est d’analyser l’acte intentionnel de telle manie` re que les parties mises au jour soient des parties de´ pendantes, des moments ide´aux de l’acte intentionnel. Par ce biais, elle n’est pas sans rappeler une certaine proble´ matique rencontre´ e par Carnap dans l’Aufbau. Le projet de Carnap dans l’Aufbau est un projet fondationaliste supporte´ par une the´orie de la constitution directement inspire´e des monismes de Mach et de Russell. L’enjeu est d’expliquer comment on peut constituer des objectivite´ s scientifiques, par exemple des atomes, des e´ nergies, des socie´te´s, etc., sur la base des donne´es de l’expe´rience imme´diate. Par ailleurs, cette constitution est comprise par Carnap dans les termes de la psychologie analytique, comme une composition de touts complexes a` partir d’e´le´ments simples. La me´thode de la the´orie de la constitution commande d’analyser les objectivite´s scientifiques en leurs e´le´ments ultimes, dont tous les objets scientifiques doivent eˆ tre compose´s et qui sont ne´ cessairement, pour Carnap, des e´ le´ ments psychiques. Seulement, il subsiste des diffe´rences essentielles entre l’Aufbau et l’atomisme psychologique du XIXe sie` cle, qui viennent notamment du fait que Carnap a lu Ko¨ hler et Wertheimer. En un mot, il ne lui est plus possible de mettre les sensations simples a` la base de son syste` me de constitution, mais il doit maintenant choisir des e´le´ments fondamentaux plus gros, dont les sensations (au sens de Mach) seront seulement des parties. Mais alors, toute la question est de savoir quel statut auront, de ce point de vue, les sensations atomiques de Mach. Or la solution de Carnap est finalement tre` s proche de celle retenue ici. Au § 67 de l’Aufbau, il va conside´rer que la taˆ che de la the´orie de la constitution ne peut pas s’arreˆ ter aux « ve´cus e´le´mentaires », mais que le travail d’ana-

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lyse doit eˆ tre poursuivi alors meˆ me que ces ve´ cus e´le´mentaires sont des e´ le´ ments ultimes, c’est-a` -dire inanalysables stricto sensu. En clair, l’objectif est maintenant de de´ composer le ve´cu en ses parties abstraites. Ce que Carnap appelle la « quasi-analyse » n’est pas autre chose qu’une telle me´thode pour de´ composer en parties abstraites des objets qui, par de´ finition, ne sont pas de´ composables en parties concre` tes plus petites. Et naturellement, les sensations de Mach sont de telles parties abstraites. Elles ne sont pas des e´ le´ ments ultimes au sens propre, mais des composantes qu’on peut mettre au jour en analysant les e´ le´ ments ultimes que sont les ve´ cus e´ le´ mentaires, c’est-a` -dire, paradoxalement, des composantes d’objets simples 1. Le point de vue de´ fendu ici par Carnap est donc exactement inverse de celui de Mach. Tenant compte de la critique gestaltiste de l’hypothe` se de constance, il affirme que les sensations ne sont pas originaires, mais « secondaires », c’est-a` -dire qu’elles re´ sultent de processus d’abstraction effectue´s a` meˆ me des ve´ cus e´ le´ mentaires qui, eux, sont originaires 2. Si on interpre` te la phe´ nome´ nologie des Ide´es I au sens de la « quasi-analyse » carnapienne, alors elle ne peut qu’apparaˆıtre aux antipodes de l’hypothe` se de constance. On ne pre´suppose plus l’existence de sensations simples, atomiques, mais la hyle´ est de´sormais une abstraction. La hyle´ n’est plus ce a` quoi on a affaire originairement dans l’expe´rience imme´diate. Il ne s’agit plus de dire que la` ou` , dans l’attitude naturelle, je pense avoir affaire a` un monde d’objets physiques, je me rapporte en re´alite´, ultimement, a` des sensations. De´sormais, la hyle´ n’est plus qu’une certaine proprie´te´ du ve´cu, qui est de´gage´e abstractivement par le phe´nome´nologue dans l’attitude re´ flexive phe´ nome´ nologique. Elle n’est plus un donne´ de´ja` pre´sent dans l’attitude naturelle, mais le re´sultat d’une ide´alisation des ve´cus dans l’attitude re´flexive. Or ce changement de perspective a d’importantes conse´quences en ce qui concerne l’hypothe` se de constance. Ce n’est pas seulement qu’on ne pre´suppose plus un mate´riau sensoriel constant, mais c’est aussi que ce nouveau point 1. Voir R. CARNAP, Der logische Aufbau der Welt, § 67, p. 91. 2. Sur cette convergence avec la deuxie` me Gestalttheorie, voir B. SMITH, Austrian Philosophy, p. 23.

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de vue permet une nouvelle interpre´ tation de la constance des donne´ es sensorielles. Dans le vase de Rubin, par exemple, nous pouvons a` nouveau poser qu’il y a quelque chose de « constant » quand on passe des deux visages au vase, et inversement. Mais nous n’avons plus besoin d’expliquer cette constance par la pre´sence de donne´es sensorielles constantes. Cette constance signifie de´ sormais seulement que la perception du vase et celle des deux visages ont en commun une certaine partie abstraite, qu’un certain caracte` re demeure identique quand on passe de l’un a` l’autre, ou encore que le phe´ nome´ nologue, re´ fle´ chissant sur ses propres ve´ cus, peut de´ gager un invariant, une proprie´ te´ qui se re´ pe` te dans plusieurs individualite´ s. La constance des donne´es hyle´ tiques n’est plus la constance d’impressions s’exerc¸ ant continuˆ ment, mais l’identite´ d’un moment ide´ al pour plusieurs individus. L’inte´reˆ t de cette nouvelle approche est de conserver la hyle´, tout en renonc¸ ant au sensualisme atomiste et a` l’hypothe` se de constance. On ne dira plus que les figures sont des complexions de sensations atomiques, car le me´rite principal des gestaltistes berlinois est d’avoir montre´ l’insuffisance principielle de l’approche atomiste pour la description des processus figuraux. Mais on pourra de´sormais affirmer la simplicite´ et le caracte` re « ultime » des figures perceptuelles, tout en leur attribuant des moments hyle´tiques par quasianalyse. Par ailleurs, si la hyle´ n’est plus conc¸ ue dans les termes, atomistes, de l’hypothe` se de constance, et s’il est donc possible de conserver la hyle´ sans renoncer aux acquis de la Gestalttheorie, alors il semble e´galement possible de conserver l’opposition entre activite´ et passivite´ abandonne´e par Gurwitsch – car c’est justement l’abandon de la hyle´, on l’a vu, qui a conduit celui-ci a` renoncer au dualisme husserlien de la passivite´ et de l’activite´. En re´introduisant ainsi la dualite´ passivite´-activite´ de Husserl, on pourra du meˆ me coup e´viter les insurmontables difficulte´s cause´es par son abandon chez Gurwitsch.

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Les aspects hyle´ tiques appartiennent au contenu intentionnel. La notion de « contenu primaire » des Recherches logiques de Husserl et celle de hyle´des Ide´es I sont d’une grande utilite´ en vue d’un mode` le ge´ne´ral de l’acte perceptuel, si du moins on veille a` les comprendre au sens prescrit pre´ce´demment et non au sens de donne´es sensorielles concre` tes 1. La hyle´ne doit pas eˆ tre comprise au sens ou` elle repre´senterait ce qui n’est pas conceptuel dans l’acte perceptuel, ni encore moins comme un ensemble de sensations constantes corre´latives a` des stimulations constantes. Telle conjoncture hyle´ tique de´ termine´ e (qualitativement, intensivement, figuralement, etc.) est plutoˆ t un caracte` re de´termine´ commun a` plusieurs actes dont les caracte` res noe´tico-noe´matiques sont diffe´rents. Cette formulation nous pre´ serve de difficulte´s importantes de´ nonce´ es par la critique gestaltiste de l’hypothe` se de constance. Nous n’avons plus a` pre´supposer que des donne´es sensorielles restent constantes avec leurs caracte` res qualitatifs, intensifs, etc., quand on passe du vase aux deux visages. Plus modestement, nous n’affirmons ni n’excluons la possibilite´ qu’il y ait, entre la perception du vase et celle des deux visages, quelque chose de commun, que nous appellerons, le cas e´che´ant, la hyle´. Il faut encore introduire une distinction cruciale, que les formulations husserliennes tendent, dans une large mesure, a` occulter. Applique´e au cas de la perception, la conception propose´ e plus haut sous le titre de dualisme phe´nome´ nologique signifie que les « phe´nome` nes » ne sont pas des donne´es homoge` nes qui ne se de´ partageraient que secondairement en phe´ nome` nes « subjectifs » et « objectifs ». Le phe´ nome` ne de la perception est originellement intentionnel, pour autant que l’acte se donne d’emble´e comme pourvu d’un contenu intentionnel qui, en un certain sens, « apparaıˆt » tout autant que les caracte` res sensoriels eux-meˆ mes. En de´ finitive, ce re´sultat peut eˆ tre interpre´te´ comme une version plus accep1. Je pre´fe` re parler de hyle´ et non de qualia ou d’aspects qualitatifs a` cause du risque de confusion avec ce que la tradition psychologique appelle la qualite´ de la sensation, par opposition a` d’autres caracte` res comme son intensite´ , sa clarte´ ou sa « modalite´ » (Helmholtz). Les deux notions sont distinctes, meˆ me s’il est envisageable que les qualia se re´duisent, en de´finitive, a` des proprie´te´s qualitatives.

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table de la critique gestaltiste de l’hypothe` se de constance. Par la` , on exclut l’ide´e que le donne´ de l’expe´rience imme´diate formerait in concreto un niveau pre´intentionnel qui soit serait de´ja` , en tant que tel, porteur d’unite´s objectives, soit servirait de support a` des vise´es intentionnelles toujours secondaires – et auquel le phe´nome´ nologue aurait pour taˆ che de revenir. Ce point de vue est partiellement de´ fendable, au sens minimal ou` les phe´ nome` nes renferment des composantes qui ne sont pas par elles-meˆ mes intentionnelles. Mais il repose sur l’hypothe` se selon moi errone´ e suivant laquelle les donne´ es sensorielles constitueraient un champ de conscience (configure´ ou non) ontologiquement inde´pendant. Aussi opposonsnous aux conceptions de ce type celle d’apre` s laquelle ce qui est ontologiquement inde´ pendant, c’est soit (du point de vue na¨ıf) la chose extra mentem, soit (du point de vue re´flexif) l’acte intentionnel complet, avec son contenu intentionnel. Or ces re´sultats doivent aussi valoir pour les composantes hyle´tiques. A` celles-ci se rattachent d’une part des caracte` res appartenant au sentir, c’est-a` -dire au contenu psycho-re´ el de l’acte, d’autre part des caracte` res appartenant au senti, c’est-a` -dire au contenu intentionnel de l’acte. Les notions husserliennes de hyle´ et de contenu primaire restent ambigue¨ s sur ce point. Rappelons, par exemple, les fameuses formulations des lec¸ ons sur le temps de 1904-1905 ou` Husserl nous demande de « prendre le son comme une pure donne´e hyle´tique », puis d’observer qu’il commence et qu’il finit, qu’il posse` de une certaine dure´ e unitaire 1, etc. Qu’est-ce qui commence, finit, dure ? Si ce n’est assure´ ment pas le son existant extra mentem, serait-ce le son senti, phe´nome´nal, le son purement tel qu’il m’apparaˆıt – ou au contraire la sensation du son ? Il ne semble pas souhaitable de confondre les deux. Sans doute, on peut admettre une e´troite corre´ lation entre le senti et le sentir. Par exemple, un son phe´nome´ nal fort correspond ge´ ne´ ralement a` une sensation d’intensite´ e´ leve´ e ; deux couleurs phe´ nome´ nales diffe´ rentes peuvent correspondre a` deux sensations qualitativement diffe´rentes. On peut meˆ me, comme Brentano, e´mettre l’hypothe` se plus ou moins vraisemblable que l’intensite´ du sentir est toujours 1. E. HUSSERL, Zur Pha¨nomenologie des inneren Zeitbewusstseins (18931917), Hua 10, p. 24.

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e´ gale a` l’intensite´ du senti ou, en d’autres termes, que l’intensite´ de la sensation est toujours e´ gale a` l’intensite´ de son contenu 1. Ne´ anmoins, l’existence de telles corre´ lations ne remet pas en cause la diffe´rence conceptuelle entre le senti et le sentir, qui subsiste quoi qu’il en soit de la possibilite´ d’e´tablir de telles corre´lations, voire de re´duire les proprie´te´s du senti a` des proprie´te´ s du sentir ou inversement : dire que le son senti posse` de la proprie´te´ « fort », ce n’est pas la meˆ me chose que dire que la sensation correspondante posse` de la proprie´te´ « d’intensite´ e´leve´ e ». D’un coˆ te´ , nous avons affaire a` un e´tat de choses psychologique, qui concerne le contenu psycho-re´el de l’acte, de l’autre a` un e´tat de choses phe´nome´ nologico-intentionnel qui concerne le contenu intentionnel de l’acte. La pre´sence de telles ambiguı¨ te´s chez Husserl s’explique diversement. Sans qu’on puisse exclure des influences externes (celle de Stumpf, par exemple), il n’est pas impossible qu’elle re´ve` le un certain embarras envers le caracte` re non intentionnel de la hyle´. Car celui-ci rend particulie` rement de´licate la distinction entre sentir et senti. Reconnaˆıtre l’existence de composantes non intentionnelles dans l’acte perceptuel, n’est-ce pas du meˆ me coup reconnaˆıtre que ces composantes se situent en dec¸ a` de la corre´lation noe´ticonoe´matique, c’est-a` -dire qu’elles ne sont ni noe´tiques, ni noe´matiques, ou indistinctement les deux a` la fois ? Au § 58 de la VIe Recherche logique, Husserl situe ainsi les contenus primaires en dec¸ a` de l’opposition « me´taphysique » du dedans et du dehors, sugge´rant par la` que celle-ci n’apparaˆıt qu’aux niveaux supe´rieurs, intentionnels. Autant dire que Husserl, en de´pit d’un rejet inconditionnel du phe´nome´nalisme, en conserve l’ide´e essentielle que les donne´es sensorielles formeraient un mate´riau primaire pre´intentionnel, supportant des objectivations secondaires. Qu’elle soit ou non attribuable a` Husserl, cette vue se rattache en tout cas aux meˆ mes sche´mas explicatifs qui ont e´te´ fortement remis en cause plus haut. En re´alite´, les donne´es hyle´tiques ne sont « pre´intentionnelles », « ante´ rieures » a` l’acte intentionnel complet, qu’en un sens 1. Voir F. BRENTANO, Psychologie vom empirischen Standpunkt, p. 169, et « U¨ ber Individuation, multiple Qualita¨ t und Intensita¨ t sinnlicher Erscheinungen », p. 77.

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impropre et me´ taphorique ou` , du point de vue ge´ ne´ tique, nous attribuons a` un meˆ me « mate´riau » des appre´hensions intentionnelles diffe´ rentes. Au sens propre, ante´rieurement a` l’acte intentionnel, il n’y a rien, c’est-a` -dire rien qui puisse exister in concreto. Le caracte` re non intentionnel des donne´es hyle´tiques doit ´ desormais eˆ tre compris en un sens nouveau, qui laisse intacte la distinction du senti et du sentir. De meˆ me que nous attribuons a` l’acte intentionnel certains caracte` res hyle´ tiques comme l’intensite´, la qualite´ sensorielle, etc., de meˆ me nous attribuons a` l’intentum de l’acte certains caracte` res comme « fort », « rouge », etc. Les premiers sont non intentionnels au sens ou` ils sont des abstracta quasi-analytiques, c’est-a` -dire des caracte` res qui, tout en e´ tant conceptuellement distincts de l’intention, ne peuvent exister in concreto inde´ pendamment de celle-ci. Les seconds sont non intentionnels au sens ou` ils sont des caracte` res abstraits qui, tout en e´tant conceptuellement distincts de l’intentum complet, ne sont jamais inde´pendants de celui-ci in concreto. D’un coˆ te´ , la sensation de rouge est toujours une partie d’un acte intentionnel complet, c’est-a` -dire d’un acte pourvu d’un contenu intentionnel ; de l’autre, le rouge senti apparaˆıt toujours comme le rouge de quelque chose. Cette distinction entraˆıne que le rouge de la fleur, par exemple, peut reveˆ tir au moins trois significations diffe´rentes. Le rouge est d’abord la proprie´te´ existant extra mentem, c’est-a` -dire la couleur qui est un moment du concretum fleur rouge et que le physicien explique comme une certaine proprie´ te´ ondulatoire d’un corps stimulant le syste` me nerveux, etc. Ensuite, nous avons conside´re´ ci-dessus le rouge senti, phe´nome´nal, qui est une partie du contenu intentionnel « la fleur rouge ». Enfin, il y a la sensation de rouge, qui est un moment de la perception de la fleur rouge. Le sentir est une partie abstraite de l’acte intentionnel a` laquelle on peut faire correspondre une partie de l’intentum ; le senti est une partie de l’intentum a` laquelle on peut faire correspondre une partie abstraite de l’acte intentionnel 1. 1. Ces vues me semblent pre´ senter d’inte´ ressantes convergences avec la manie` re dont F. Dretske subordonne la conscience phe´nome´nale a` l’intentionnalite´ , conside´rant que les aspects qualitatifs de l’expe´rience sont « constituted by the properties things are represented as having » (F. DRETSKE,

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Ce re´sultat a des conse´quences de´cisives dans le cadre des pre´sentes recherches. Il signifie qu’un aspect hyle´tique – un quale – comme le rouge phe´nome´nal n’est pas une partie non intentionnelle ou pre´intentionnelle de l’expe´rience, s’opposant a` une partie intentionnelle, mais qu’il est au contraire une partie du contenu intentionnel a` coˆ te´ d’autres parties de type diffe´rent, en particulier conceptuelles. Trois conse´quences importantes doivent eˆ tre signale´es. D’abord, comme je l’ai de´ja` explique´ plus haut (introduction, p. 8 s.), cette manie` re de voir disqualifie la conception courante des qualia, qui repose pre´cise´ment, pour sa plus grande part, sur l’opposition entre conscience phe´nome´nale et intentionnalite´. Ensuite, l’ide´e que le contenu intentionnel de l’expe´rience renferme des composantes hyle´tiques entraˆıne trivialement qu’il n’est pas inte´gralement conceptuel. Ce point fera l’objet au chapitre suivant de de´ veloppements approfondis, qui nous conduiront a` une hypothe` se plus forte : bien qu’elle pre´sente la plupart du temps des composantes conceptuelles, la perception n’a meˆ me pas toujours besoin d’eˆ tre partiellement conceptuelle, ou encore l’in-formation conceptuelle lui est inessentielle. Enfin, tout cela nous oriente vers une position a` mi-chemin entre le conceptualisme frege´en et la the´orie du noe` me perceptuel de Gurwitsch. Le premier est exclu par la double hypothe` se que le contenu intentionnel de l’expe´rience n’est pas inte´gralement conceptuel et qu’il peut meˆ me eˆ tre inte´gralement non conceptuel ; la seconde est exclue par les implications dualistes de l’hypothe` se du caracte` re abstrait des aspects hyle´tiques. Complexions et quasi-complexions intentionnelles. L’expe´rience sensible offre quotidiennement des cas ou` des intentions de types diffe´rents coope` rent en vue d’un acte intentionnellement unitaire. Je peux e´mettre un jugement sur ce que je vois, eˆ tre attriste´ a` la me´ moire d’un parent Naturalizing the Mind, p. 1). Voir le tre` s e´ clairant expose´ critique de R. MCINTYRE, « Naturalizing phenomenology ? Dretske on qualia ». Sur ces proble` mes, voir aussi les pe´ ne´trantes re´ flexions de R. BARBARAS, La Perception. Essai sur le sensible, p. 20 s.

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disparu, e´couter les paroles d’un interlocuteur et en meˆ me temps comprendre ce qu’il dit, imaginer ce dont il parle, etc. L’expe´ rience purement perceptuelle elle-meˆ me offre la plupart du temps des exemples de complexions intentionnelles : je regarde plusieurs fleurs comme formant un bouquet, je vois une fleur et en meˆ me temps je la sens et la touche, etc. De tels faits re´ve` lent une proprie´ te´ e´trange et fondamentale de l’intentionnalite´ en ge´ ne´ ral, qui est la possibilite´ de complexification – la possibilite´ qu’ont les intentions de se joindre ensemble pour former des intentions complexes. Ce qui a e´te´ mis au jour plus haut au sujet de l’attention en tant qu’« intentionnalite´ au sens pre´gnant », objectivante, laisse entrevoir un caracte` re essentiel des complexions intentionnelles : l’unite´du sens intentionnel. Comme on l’a de´ja` note´ en suivant une observation suggestive de James, l’attention a ceci de particulier qu’elle convertit toute pluralite´ en unite´ simple ou complexe. Cela peut se faire de plusieurs manie` res diffe´rentes. Un premier cas est celui ou` une pluralite´ est vise´e comme une unite´ complexe. Mais la pluralite´ peut aussi eˆ tre activement re´sorbe´e du fait que seule une partie est conserve´e, comme cela se produit dans l’exemple du vase de Rubin. Les synthe` ses passives nous pre´sentent deux donne´es sensorielles A et B correspondant respectivement a` la figure « vase » et a` la figure « deux visages ». Cette pre´ sentation est « conjonctive » au sens ou` on peut la symboliser par une conjonction « A et B ». En revanche, le focus attentionnel vise le meˆ me ensemble de donne´ es avec un caracte` re d’unite´ qu’on peut exprimer par une disjonction exclusive : ce qui est intentionne´ (au sens pre´gnant) est soit A, soit B, mais jamais les deux simultane´ment. A` y regarder de plus pre` s, cette unite´ est donc un caracte` re ge´ ne´ ral dont la possibilite´ de complexification est un cas particulier. La pluralite´ expe´ rimente´ e passivement ce` de la place a` l’unite´ active soit du fait que seule une partie est vise´e focalement, soit du fait que la pluralite´ est vise´ e focalement comme une unite´ complexe. De manie` re ge´ ne´ rale, il semble possible de poser l’existence d’une relation fonctionnelle entre l’unite´ noe´ tique et l’unite´ noe´ matique. La nature de cette relation est cependant moins claire qu’il n’y paraıˆt. On peut d’abord e´mettre l’hypothe` se que l’unite´ de l’acte intentionnel implique l’unite´ de son sens intentionnel ou de son noe` me. Emble´ matiquement, c’est la

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the` se 7 de Føllesdal dans son article « La notion husserlienne de noe` me » : « Tout acte a un et un seul noe` me 1. » Mais cette formulation est trop limite´e, car elle ne permet pas de faire la diffe´rence entre l’unite´ noe´ matique des complexions d’intentions et celle de chacune des intentions partielles qui les composent. C’est pourquoi nous lui pre´ fe´ rerons la re` gle plus ge´ ne´rale suivante : l’unite´ de l’intention implique l’unite´ de son sens intentionnel. Toute intention se caracte´rise par le fait qu’elle posse` de un et un seul sens intentionnel. Ce qui entraˆıne qu’a` une pluralite´ d’intentions i1...in correspond toujours une pluralite´ de sens intentionnels s1...sn. Comme la meˆ me re` gle vaut naturellement aussi pour l’acte intentionnel compose´ de plusieurs intentions i1...in, celui-ci posse` de luimeˆ me un sens intentionnel unitaire, donc compose´ des sens intentionnels s1...sn, qui doivent donc eˆ tre de´crits comme des sens partiels ou, plus justement, comme des parties de sens. Il est important de noter que la relation fonctionnelle ainsi de´finie n’est pas une relation d’e´ quivalence mais plutoˆ t, pour parler comme les mathe´ maticiens, une « application ». L’unite´ du sens intentionnel est une condition ne´cessaire mais non suffisante de l’unite´ de l’intention. Toute intention unitaire doit ne´ cessairement avoir un sens intentionnel unique, mais tout sens intentionnel ne correspond pas ne´ cessairement a` une unique intention. S’agissant des intentions partielles, c’est la` une conse´ quence triviale de l’observation pre´ce´dente suivant laquelle plusieurs intentions partielles ne peuvent composer un acte total que dans la mesure ou` elles partagent un meˆ me contenu intentionnel. S’agissant des actes totaux eux-meˆ mes, rien n’empeˆ che de concevoir deux actes intentionnels qui, bien que pourvus d’un sens intentionnel identique, sont diffe´ rents du fait d’eˆ tre tre` s e´ loigne´ s l’un de l’autre dans le temps. Ces remarques reveˆ tent une importance cruciale pour la question de l’analyse psychologique ou intentionnelle. S’il existe ne´cessairement une relation d’« application » entre les unite´ s d’intention et les unite´ s de sens, alors a` chaque diffe´rence entre deux sens intentionnels devra correspondre une diffe´ rence entre plusieurs intentions – quoique l’inverse soit fausse. Plus ge´ ne´ ralement, on peut en tirer la conse´ quence 1. D. FØLLESDAL, « Husserl’s notion of noema », p. 683.

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que toute relation entre sens intentionnels diffe´rents doit correspondre a` une relation analogue du coˆ te´ des intentions, bien que, par ailleurs, toute relation entre intentions diffe´rentes ne corresponde pas ne´ cessairement a` une relation analogue du coˆ te´ des sens intentionnels. Naturellement, l’introduction d’actes complexes ne modifie nullement la situation. Mais elle re´ ve` le aussi que la re` gle cidessus est en re´ alite´ un outil inadapte´ en vue de l’analyse de l’acte intentionnel. Supposons que nous cherchions a` analyser une intention complexe I, compose´ e de deux intentions partielles i1 et i2. Conforme´ ment a` la re` gle, I doit avoir un unique sens intentionnel, dont la diffe´rence avec un autre sens corre´latif a` une intention simple ou complexe J entraˆıne la diffe´rence entre I et J. Cependant, il reste impossible de diffe´ rencier de cette manie` re les deux intentions partielles, puisqu’elles partagent un meˆ me sens intentionnel. La re` gle ci-dessus fournit donc une bonne base pour l’analyse du sens intentionnel, au moins en stipulant que toute diffe´ rence se´ mantique implique une diffe´ rence entre intentions. Mais elle n’est d’aucun secours pour analyser la complexion intentionnelle en intentions partielles : la diffe´ rence entre les deux sens intentionnels ne permet pas d’affirmer la diffe´ rence entre i1 et i2. Pourtant, il existe un moyen de rendre la re` gle ci-dessus utilisable pour l’analyse des intentions complexes en intentions partielles. Cela peut se faire a` deux conditions. D’abord, il faut admettre, comme on l’a fait plus haut, l’existence de sens partiels, mettons s1 et s2, auxquels on pourra faire correspondre des intentions partielles i1 et i2. Mais cette hypothe` se est insuffisante, car rien n’empeˆ che, on l’a vu, qu’une troisie` me intention partielle i3 partage son sens intentionnel, mettons, avec i1 – auquel cas il n’y a pas de paralle´lisme, et la re` gle ne permet pas de distinguer i1 et i3 sur la base de diffe´rences se´mantiques. Seulement, il reste possible d’introduire un paralle´lisme strict si nous revenons a` notre observation pre´ce´ dente concernant les relations : a` toute relation entre n sens intentionnels (partiels ou totaux) doit correspondre une relation analogue entre des intentions (en nombre e´gal ou supe´rieur a` n). Nous pouvons maintenant avancer l’ide´e suivante : il y a un paralle´lisme strict entre l’intentio et l’intentum, si nous comptons l’identite´ au nombre des relations.

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Dans ce cas, la re` gle peut eˆ tre reformule´e comme une e´quivalence : l’unite´ de l’intention implique l’unite´ de son sens intentionnel, l’unite´ du sens intentionnel implique l’unite´ de l’intention correspondante. Dans l’exemple cite´ , les deux intentions partielles i2 et i3 pourront eˆ tre rapporte´es a` deux sens intentionnels s2 et s2’ unis par une relation d’identite´. A` supposer qu’elle soit valable, une telle conception – qui livre selon moi le sens profond des formulations de Husserl en termes de « synthe` se d’identification » – conduit a` poser un homomorphisme entre analyse psychologique et analyse intentionnelle, dont les effets sur la recherche descriptive sont de premie` re importance. Si toute unite´ de l’intention (totale ou partielle) correspond a` une unite´ du sens intentionnel (total ou partiel), alors les complexions intentionnelles pourront eˆ tre analyse´es en intentions unitaires de manie` re paralle` le a` celle dont leurs sens intentionnels complexes pourront eˆ tre analyse´ s en parties de sens unitaires. L’analyse du sens intentionnel pourra ainsi servir de guide suˆ r et infaillible pour analyser l’intention elle-meˆ me, et inversement. Ce qui ne veut pas dire, naturellement, que les unite´s d’intention deviendraient identiques aux unite´s de sens, ni que les relations entre intentions partielles seraient re´ductibles aux relations entre parties de sens, ou inversement. L’hypothe` se propose´ e est seulement que l’analyse de l’acte intentionnel pre´ sente ne´ cessairement les meˆ mes embranchements et le meˆ me nombre d’e´tapes que celle du sens intentionnel, ou encore que la structure formelle de l’acte et du sens intentionnel est identique. Il est vraisemblable que les re´sultats obtenus valent aussi en dehors de la sphe` re de l’intentionnalite´ objectivante sensu stricto. Non seulement ils sont manifestement ge´ne´ralisables aux intentions marginales, qui peuvent eˆ tre de´crites comme des intentions objectivantes potentielles et donc comme si elles e´taient actuellement objectivantes, mais ils le sont aussi aux ve´cus affectifs. Ceux-ci, en effet, peuvent eˆ tre caracte´rise´s de trois manie` res oppose´es : soit ils sont par soi intentionnels, soit ils ne sont tout simplement pas intentionnels ni, a` plus forte raison, objectivants, soit ils ne sont pas objectivants par euxmeˆ mes, mais ils le sont par d’autres actes qui sont objectivants par eux-meˆ mes. La premie` re option ne soule` ve aucun proble` me particulier. L’hypothe` se que le ve´cu affectif n’est pas

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intentionnel est de´fendable si on la restreint a` certains cas limites, par opposition aux cas les plus courants qui sont manifestement intentionnels, comme la tristesse a` la me´moire d’un parent disparu ou le plaisir de gouˆ ter un bon vin. Or la possibilite´ d’un tel ve´ cu absolument non intentionnel ne remettrait nullement en cause les re´sultats pre´ce´dents, puisqu’il n’y serait tout simplement pas question d’intention ni, a` plus forte raison, d’analyse intentionnelle. Elle serait meˆ me compatible avec l’ide´e que l’unite´ du sens intentionnel est une condition ne´cessaire de l’unite´ de l’intention, a` ceci pre` s que l’analyse psychologique ne pourrait plus s’appuyer sur l’analyse se´mantique. L’hypothe` se – brentanienne et husserlienne – d’une fondation de l’intentionnalite´ affective dans l’intentionnalite´ objectivante n’est pas plus menac¸ ante. Ce qu’elle signifie, c’est que le ve´cu affectif a pour contenu intentionnel le contenu intentionnel d’un autre acte qui est objectivant per se, par exemple d’un souvenir. Or cela ne contredit-il pas l’ide´ e que l’unite´ du sens intentionnel est une condition ne´ cessaire de l’unite´ de l’intention ? Ce serait le cas si le ve´cu affectif renfermait deux intentions partielles dont l’une serait objectivante et l’autre non : dans ce cas, en effet, nous serions dans l’obligation de rendre compte d’une intention partielle unitaire sans pouvoir lui faire correspondre un sens intentionnel unitaire. Mais cette vue est visiblement errone´e. L’hypothe` se doit plutoˆ t eˆ tre comprise dans les deux sens suivants : soit il existe une intention affective dont le sens intentionnel est aussi celui d’une intention objectivante, les deux formant un acte complexe, soit il n’existe pas d’intention affective, sinon au sens ou` une intention objectivante est marque´ e d’un indice affectif qui ne correspond a` aucune intention partielle. Nous pouvons laisser tous ces points a` l’e´ tat d’hypothe` ses de travail et ne pas en tirer toutes les conse´ quences. Il semble cependant que le proble` me est plus difficile et re´clame une formulation plus pre´ cise. Dans les formulations pre´ ce´dentes, en effet, il n’e´ tait encore question que d’identite´ totale. Or les donne´es descriptives nous mettent plus fre´ quemment en pre´ sence d’identite´ s partielles. Supposons que, voyant le ciel par la feneˆ tre, je juge qu’il pleut. Dans cet exemple, ce qui est juge´ n’est pas tout a` fait la meˆ me chose que ce que je vois. Sans doute mon jugement est bien un jugement au sujet de ce que

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je vois, mais je ne fais pas porter mon jugement sur la totalite´ de ce que je vois. Le fait qu’il y a des tourterelles, que le soleil fuse a` travers un nuage, qu’il diffuse une paˆ le lueur blanche, etc., tout cela est exte´ rieur a` mon jugement. S’il est donc ine´ vitable que les deux intentions partielles aient quelque chose en commun, cela ne paraˆıt compre´ hensible que si leurs contenus intentionnels pre´sentent par ailleurs des diffe´ rences et ne sont identiques que partiellement. Les exemples de ce type nous confrontent a` une grande varie´ te´ de relations me´ re´ ologiques unissant des sens totaux et partiels. De manie` re ge´ ne´ rale, rien n’empeˆ che de concevoir des complexions intentionnelles dont certains sens intentionnels sont totalement identiques et d’autres partiellement identiques tantoˆ t au sens d’une inclusion totale, tantoˆ t au sens d’une inclusion partielle. Il peut arriver, comme dans l’exemple pre´ ce´ dent, qu’un contenu soit totalement inclus dans un autre plus large. Mais on peut aussi concevoir des cas ou` deux contenus se recouvrent partiellement sans inclusion totale. Supposons que je voie, pendu au mur du salon, un tableau que je me souviens avoir vu ailleurs, mettons au mur de la chambre a` coucher. Nous sommes en pre´sence d’une premie` re perception, par laquelle je vois le tableau dans le salon, et d’une seconde, modifie´e en souvenir, par laquelle je me souviens avoir vu le tableau dans la chambre a` coucher. Le ve´cu de « re´cognition » consiste alors a` identifier partiellement le contenu de l’une avec le contenu de l’autre : c’est le meˆme tableau que j’ai vu dans la chambre et que je vois maintenant dans le salon. L’identification est seulement partielle, puisque le contenu de chacune des deux intentions exce` de le contenu qui leur est commun et que les deux contenus ont un certain nombre de parties non communes comme le papier peint du salon, le miroir a` gauche du tableau dans le salon, l’e´clairage jaune de la chambre, etc. De telles caracte´ risations en termes de touts et de parties ont pour conse´quence que les sens partiels eux-meˆ mes peuvent avoir des parties, dont certaines sont communes a` d’autres sens partiels, etc. Nous sommes ainsi conduits a` interroger la possibilite´ de parties absolument simples, d’atomes se´mantiques auxquels aboutirait ultimement l’analyse intentionnelle et qui correspondraient, dans la sphe` re du langage, a` des termes inde´ finissables. Dans l’exemple du juge-

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ment d’observation « il pleut », le contenu de la perception visuelle posse` de apparemment une partie commune avec celui de l’intention judicative, sans que les deux contenus s’identifient l’un a` l’autre et de telle manie` re que le contenu de l’une des deux intentions est apparemment totalement inclus dans celui de l’autre. Si on de´crit l’acte en ces termes (qui sont encore impre´cis et devront eˆ tre ame´liore´s dans la suite), l’exemple nous ame` ne a` supposer au minimum deux unite´s de sens dont une est commune aux deux intentions, et dont il reste a` voir si elles peuvent a` leur tour eˆ tre analyse´es en unite´ s de sens plus petites par comparaison avec d’autres intentions, etc. Il en va de meˆ me dans l’exemple du tableau au mur du salon, ou` il faut au moins supposer trois unite´s de sens, etc. L’essentiel, pour le moment, est que l’introduction d’identite´ s et d’inclusions partielles entre contenus intentionnels doit contribuer efficacement a` l’e´laboration d’une me´thode pour l’analyse de l’intentio comme de son intentum. Dans cet exemple comme ailleurs, la mise au jour d’identite´s et d’inclusions partielles permet en effet d’analyser les contenus intentionnels en unite´s plus petites en de´gageant des noyaux se´mantiques invariants. Par exemple, un sens S compose´ de trois parties s1, s2, et s3 non totalement identiques peut eˆ tre structure´ de telle manie` re que celles-ci soient toutes partiellement identiques l’une a` l’autre et qu’elles entretiennent les relations suivantes : s2 est totalement inclus dans s1 et inclus seulement en partie dans s3, s1 et s3 sont inclus seulement en partie l’un dans l’autre. Comme l’inclusion partielle signifie autant que la pre´sence d’au moins une partie commune, on peut infe´rer que s1 et s3 ont une partie en commun et qu’il en va de meˆ me de s2 et s3. Mais comme s2 est par ailleurs inclus en totalite´ dans s1, il est e´vident que la partie commune de s2 et s3 doit eˆ tre totalement incluse dans la partie commune de s1 et s3. L’analyse permet ainsi de de´gager un noyau commun aux trois sens partiels s1, s2, et s3, qui est en fait identique a` la partie commune de s2 et s3. La question cruciale est maintenant de savoir quel est au juste l’intentum de l’intention complexe. Sans doute, nous avons e´ mis l’hypothe` se qu’a` la complexite´ de l’intention devait correspondre une complexite´ du contenu intentionnel et que celle-ci pouvait eˆ tre de´crite comme un ensemble de

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parties de sens, entretenant des relations d’identite´ et d’inclusion totale ou partielle. Mais cette manie` re de voir est-elle la bonne ? Pour reprendre l’exemple du ciel pluvieux, il semble justifie´ de distinguer plusieurs intentions dont les contenus sont diffe´ rents : ce que je vois n’est pas, sans plus, identique a` ce que j’affirme, etc. Cependant, on peut encore se demander ce que signifie distinguer des contenus intentionnels partiels et en quel sens une complexion intentionnelle renferme effectivement de telles diffe´rences, sachant qu’elle se caracte´ rise, on l’a vu, par l’unite´ de son contenu intentionnel. Quel est, ici, le contenu intentionnel ? Est-ce l’ensemble forme´ par les deux contenus intentionnels correspondant aux deux intentions partielles de type perceptuel et de type judicatif, ou bien le « noyau » qui leur est commun ? Dans le jugement d’observation, en un sens, je continue a` voir le ciel en entier avec ses parties non juge´ es. Mais en un autre sens, ce qui est intentionne´ dans l’acte complexe par lequel j’affirme (en le voyant) qu’il pleut n’est pas le ciel vu en entier, mais seulement le fait qu’il pleut inde´pendamment du fait qu’il y a des tourterelles, que le soleil diffuse une paˆ le lueur blanche, etc. C’est le fait qu’il pleut qui est vu et juge´, qui fait l’objet d’un jugement d’observation en tant qu’acte unitaire. Je pense que la seule manie` re pleinement satisfaisante de surmonter cette difficulte´ est de le faire a` l’aide de notre distinction pre´ ce´ dente entre intention au sens pre´ gnant (objectivation attentionnelle) et intention pe´ riphe´ rique. A` supposer une intention complexe I correspondant a` deux sens partiels s1 et s2, le contenu intentionnel unitaire de I prise comme une intention au sens pre´ gnant est cette unite´ de sens s3 qui fait fonction de partie commune a` s1 et a` s2 et qui peut eˆ tre, comme dans le jugement qu’il pleut, totalement identique a` l’un ou a` l’autre contenu partiel. En revanche, les parties non partage´es de s1 et de s2, que nous pouvons noter s1–s2 et s2–s1, appartiennent a` la marge de l’intention complexe 1. L’exemple du ciel pluvieux peut ainsi eˆ tre de´crit de la manie` re suivante. Deux intentions coope` rent pour former une intention totale, de telle sorte que l’indice attentionnel affecte une seule des deux intentions, celle dont le contenu est la 1. Ces notations sont comprises au sens de P. SIMONS, Parts. A Study in Ontology, 1re partie.

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proposition . Cette dernie` re est ainsi une partie (abstraite) du contenu intentionnel de la perception visuelle, dont les autres parties sont rejete´es dans la marge. Le jugement d’observation qu’il pleut se distingue alors par le fait qu’a` coˆ te´ de ses composantes focales – le fait qu’il pleut – il renferme aussi des composantes visuelles marginales qui coope` rent avec lui pour former une complexion intentionnelle. Il est difficile, pour le moment, de voir jusqu’a` quel point cette vue est correcte et si elle est valable dans tous les cas, mais elle permet au moins de rendre compte plus clairement d’un grand nombre d’exemples ou` des contenus de types diffe´rents s’assemblent pour former des contenus complexes. On peut en particulier signaler le cas des configurations perceptuelles comme les me´ lodies, les lignes pointille´es, etc., qui peuvent eˆ tre de´crites comme des cas spe´ciaux des structures mentionne´es ci-dessus. A` l’e´coute attentive d’une phrase me´lodique peut eˆ tre attribue´e une intention totale dont le contenu est compose´ de parties plus petites. Seulement, l’intention totale ne vise manifestement pas chaque note se´pare´e comme elle vise la phrase me´lodique entie` re. Comme le montre la transposition, celle-ci apparaıˆ t plutoˆ t comme une figure « toute d’une pie` ce » avec ses caracte` res uniques en leur genre, irre´ductibles aux caracte` res des notes isole´es. Phe´nome´nologiquement parlant, les notes ne sont en re´ alite´ des parties de la phrase me´ lodique qu’au sens spe´ cial ou` elles sont rejete´es dans cette marge perceptuelle qu’on appelle, depuis Husserl, l’horizon interne du phe´nome` ne. Chaque note occupe l’horizon interne dans l’attente d’une focalisation attentionnelle nouvelle qui l’objectivera actuellement. Je peux ainsi de´composer la phrase me´lodique et preˆ ter attention a` la note isole´e, a` son timbre, a` sa hauteur, etc. Le cas des complexions « cate´ goriales » est plus difficile et il n’est pas exclu qu’il re´clame certains ame´nagements. Admettons que la pense´e que Louis est enrhume´ a pour contenu une proposition dont l’analyse conceptuelle re´ ve` le qu’elle est compose´ e de la signification nominale « Louis » et du concept « enrhume´ ». Peut-on en conclure que ceux-ci sont des composantes marginales du contenu de pense´ e comme les notes sont des composantes marginales du contenu auditif ? L’analogie entre les composantes de la proposition et les notes de la me´lodie est convaincante au moins jusqu’a` un certain point : d’un coˆ te´ comme de

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l’autre, le contenu total posse` de ses propres caracte` res uniques en leur genre (par exemple, pour la proposition, la ve´ rite´ ou la faussete´ ) qui ne se retrouvent pas dans les parties de´ celables par analyse, etc. Mais elle nous conduirait aussi a` e´tendre la notion de marge loin au-dela` de la the´ orie de la perception et, ainsi, a` conside´ rer l’analyse conceptuelle et l’analyse de la perception comme deux applications d’une me´ thode plus ge´ne´rale 1. Ces vues ont de toute fac¸ on de notables conse´ quences sur le sens qu’on donnera au travail d’analyse. Car si les parties s1–s2 et s2–s1 sont seulement marginales par opposition au noyau commun s1.s2, alors elles ont seulement le sens de potentialite´ s attentionnelles dont l’actualisation, pour ainsi dire, est accomplie par l’analyse elle-meˆ me. Le mur du salon en entier n’est pas objective´ actuellement dans l’acte complexe au sens ou` l’est le tableau identique que je me souviens avoir vu dans la chambre, mais il y est pre´sent potentiellement de telle manie` re que l’analyse re´flexive peut le faire ressortir « dans » l’acte complexe. D’ou` il est tentant de conclure que ce que « de´couvre » l’analyse n’est pas simplement donne´, mais qu’une part importante en est produite par l’analyse elle-meˆ me. C’est ce point qui doit maintenant eˆ tre examine´ plus en de´ tail. Conse´quences sur la me´thode d’analyse. On assigne au travail d’analyse la taˆ che de distinguer plusieurs intentions partielles ainsi que plusieurs contenus partiels correspondant – en un sens ou dans un autre selon qu’on prend l’identite´ totale comme une relation – aux intentions partielles. Le re´ sultat escompte´ , selon toute apparence, est la de´ composition de l’intention totale en intentions partielles i1...in et du contenu total en contenus partiels s1...sn avec leurs relations d’inclusion ou d’identite´ . Mais les choses se passent-elles re´ ellement ainsi ? On peut en douter. Comme le sugge` rent les de´ veloppements pre´ ce´ dents, il est peu convaincant de pre´senter le contenu complexe, sans plus, comme un 1. Avec sa notion d’« arrie` re-plan », J. Searle a ainsi tente´ une ge´ ne´ralisation du sche´ ma figure-fond a` l’ensemble de la conscience. Voir The Rediscovery of the Mind, p. 133.

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ensemble de parties qui seraient simplement observe´ es re´ flexivement. Reprenons l’exemple de la me´ lodie. Si j’e´coute attentivement la phrase me´lodique, l’unique contenu attentionne´ , intentionne´ au sens pre´ gnant, est la phrase en entier, tandis que les notes forment des parties rejete´ es dans la marge interne de la perception auditive. En ce sens, l’intention totale n’est complexe que dans la mesure ou` elle pre´sente diffe´ rentes potentialite´ s attentionnelles, donc des contenus qui ne sont pas attentionne´ s actuellement. Comme le travail d’analyse est cense´ de´ gager de tels contenus partiels, il est donc tentant de dire qu’il consiste aussi a` actualiser ces contenus. Ce qui signifie qu’un nouvel acte, re´ flexif, attentionnerait les contenus partiels qui n’e´ taient pas attentionne´ s (actuellement) dans l’acte non re´ flexif original. Cependant, cette « actualisation » n’a manifestement pas le sens d’un acte par lequel j’entendrais re´ellement la note isole´e de la phrase me´lodique, le point isole´ de la ligne pointille´e, etc. Ce que nous entendons par analyse intentionnelle n’est pas une perception nouvelle qui nous ferait entendre la note isole´e, le point isole´, c’est-a` -dire par laquelle des parties de la premie` re perception m’apparaˆıtraient comme de nouveaux objets, mais une prestation re´flexive par laquelle le contenu intentionnel de la perception est de´compose´ et structure´ en parties. Ainsi comprise, l’analyse intentionnelle – distincte en cela de l’« attitude analytique » des gestaltistes – n’actualise pas des perceptions ou de quelconques autres actes de la sphe` re irre´fle´chie au sens ou` je de´tourne l’attention de la phrase me´lodique ou de la ligne pointille´e pour me focaliser sur la note, sur le point isole´s. Le proble` me, a` ce stade, peut eˆ tre formule´ de la manie` re suivante : si les parties marginales, par exemple les notes composant la me´lodie, ne sont pas donne´es dans le contenu de la perception actuelle, d’ou` l’analyse tire-t-elle la partition du contenu complexe en parties focales et marginales ? De quel mate´riau phe´nome´nal le phe´ nome´nologue peut-il se pre´valoir pour l’analyse de l’« horizon interne » du contenu perceptuel ? Ou encore, s’il n’est pas permis de s’en remettre aux objets partiels que sont les notes physiques existant extra mentem (ou les stimulations nerveuses correspondantes, etc.), quelles donne´ es d’expe´rience justifieront l’affirmation que la phrase me´lodique perc¸ ue se compose de contenus partiels correspondant aux notes isole´es ? Clairement, le proble` me est semblable a`

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celui souleve´ par la critique gestaltiste de la psychologie analytique. Il est de savoir quelle est la re´alite´ phe´nome´nologique et expe´riencielle de la partition des figures perceptuelles, sachant que les parties ne sont justement pas donne´es comme telles dans la perception de la figure et que celle-ci ne peut donc pas eˆ tre ramene´e, sans plus, a` un ensemble de perceptions actuelles correspondant a` un ensemble de contenus partiels. Supposons que je voie cinq points aligne´s et qu’ils soient suffisamment rapproche´s pour que je les perc¸ oive « en une fois » comme une ligne pointille´e. La ligne pointille´e se pre´sente de´ja` au niveau des synthe` ses passives comme une figure unitaire, qui peut par ailleurs faire l’objet d’une focalisation attentionnelle active. A` l’intention « au sens pre´ gnant » on peut alors faire correspondre un contenu intentionnel lui aussi parfaitement unitaire, pourvu de proprie´ te´ s « obliques », par exemple « droit » et « pointille´ », qui ne sont pas des proprie´te´s des points isole´ s. Demandons-nous maintenant quels jugements sur le contenu intentionnel sont justifiables sur une base auto-empirique. Il ne semble pas possible d’aller au-dela` de l’affirmation que ma perception a pour contenu intentionnel « la ligne pointille´e » avec tels ou tels caracte` res phe´nome´naux comme « droit » ou « pointille´ ». Tout porte a` croire, en effet, qu’aussi longtemps que je ne de´tourne pas mon regard de la ligne entie` re pour me focaliser sur chaque point isole´, les points isole´s ne sont pas objective´s. Comment pourrais-je attribuer a` ma perception – en qualite´ de contenus intentionnels – des parties qui ne sont pas intentionne´ es perceptuellement ? Comment les points isole´ s pourraient-ils apparaıˆ tre intentionnellement dans l’expe´ rience re´ flexive sans apparaıˆtre d’abord dans l’expe´rience irre´ fle´chie ? Le contenu intentionnel de mon voir n’est-il pas, pre´cise´ment, ce que je vois ? Manifestement, la mise au jour analytique d’intenta « points isole´ s » n’est possible qu’a` effectuer une certaine ope´ ration secondaire a` meˆ me un mate´riau phe´nome´nal d’ou` il semble absent. Selon toute apparence, la seule re´alite´ phe´nome´nale du point isole´ est la suivante : le point isole´ est ce que je verrais si je de´tournais mon regard de la ligne entie` re pour focaliser mon regard sur une de ses parties ponctuelles ; « le point » serait le contenu intentionnel de ma perception si je de´ tournais mon regard de la ligne entie` re pour focaliser mon regard sur une de ses parties ponctuelles. Cependant, cette ope´ ration secondaire n’est pas arbitraire. Le point est bien

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« dans » la ligne, et c’est la meˆme ligne qui est perc¸ ue comme une figure totale et analyse´e en parties. Comment expliquer alors que ce qui est mis au jour dans l’analyse semble a` la fois surajoute´ au mate´riau phe´nome´nal et, en un autre sens, de´ja` pre´sent en lui ? Ce proble` me n’est autre que le proble`me de l’analyse souleve´ plus haut. Meinong a tre` s bien re´ sume´ la situation dans une e´ tude sur l’analyse psychologique parue en 1894 1. Un acte, e´ crivait-il, est soit simple, soit complexe. S’il est complexe, c’est-a` -dire analysable en unite´ s plus petites, alors il y va a` nouveau de deux choses l’une : soit son contenu C est modifie´ par l’analyse, mettons lorsqu’on l’analyse en a, b et c, soit il n’est pas modifie´ et l’analyse ajoute quelque chose de nouveau a` C. Or, observait Meinong, le second terme de l’alternative aboutit a` une absurdite´, car alors il n’y a plus aucun sens a` dire que c’est C qui est analyse´. Pour que C soit ce qui est analyse´, il est ne´cessaire qu’il soit, en un sens ou dans un autre, identique aux parties mises au jour par l’analyse. Ainsi la solution de Meinong consistait a` choisir la premie` re option et a` affirmer que l’analyse n’ajoute aucun contenu a` l’analysandum, qui doit donc de´ja` contenir les parties a, b et c. Mais si l’analyse n’ajoute pas a, b et c, alors en quoi consiste la modification analytique du contenu C ? Cette modification qui n’ajoute rien, concluait Meinong, consiste seulement a` « modifier les composantes de telle manie` re qu’elles entrent dans la sphe` re du connaissable, au cas ou` elles n’y e´taient pas de´ja` auparavant ». En d’autres termes, les meˆ mes parties sont pre´ sentes de part et d’autre, dans le contenu non encore analyse´ et dans le contenu analyse´, mais elles sont la` inconnues, ici connues. La seule modification induite par le travail de l’analyse est de mettre au jour des parties de´ja` pre´ sentes dans le contenu initial, « constantes » sous des configurations diffe´ rentes, en les faisant apparaˆıtre avec un indice nouveau, celui de l’attention cognitive 2. 1. A. MEINONG, « Beitra¨ ge zur Theorie der psychischen Analyse », p. 348 s. 2. Ainsi la conception oppose´ e consiste a` localiser la diffe´rence inattentionne´-attentionne´ dans le contenu psychique lui-meˆ me, comme le faisait par exemple G. F. STOUT, Analytic Psychology, vol. 1, p. 55 : « Le meˆ me contenu de repre´sentation ne peut avoir diffe´rents degre´s de distinction. La diffe´ rence quant a` la distinction est une diffe´rence dans le contenu luimeˆ me, non pas simplement dans notre connaissance de ce contenu. »

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Bien que la position du proble` me soit riche d’enseignements, la solution de Meinong suscite des objections de principe, dont la principale – en fait, une application de la critique gestaltiste de l’hypothe` se de constance – est qu’elle ne fait que de´ placer le proble` me. A` nouveau, nous pouvons nous demander quelle peut eˆ tre au juste la re´alite´ phe´nome´nale de composantes (de l’analysandum) qui ne sont pas encore « connues ». La formulation husserlienne en termes de potentialite´ s attentionnelles tombe d’ailleurs sous le meˆ me reproche : que peuvent bien eˆ tre des phe´nome` nes qui peuvent seulement apparaˆıtre, c’est-a` -dire des phe´nome` nes qui, rigoureusement, n’apparaissent pas encore ? Le fond du proble` me, me semble-t-il, est la question de la phe´nome´nalite´marginale. Des parties non attentionne´es comme parties sont-elles, comme le pensaient les gestaltistes de la deuxie` me ge´ ne´ ration, phe´ nome´ nalement inexistantes, ou bien appartiennent-elles de´ja` au mate´riau phe´nome´nal de la perception comme le pensait Meinong ? Bien qu’elle paraisse correcte, la caracte´ risation des parties marginales comme potentiellement attentionne´es est manifestement insuffisante, car elle revient a` les caracte´riser ne´gativement comme quelque chose qui n’est pas attentionne´ quoique pouvant l’eˆ tre. C’est pourquoi la solution du proble` me de l’analyse du contenu perceptuel doit selon moi passer par une conception nouvelle de la phe´nome´nalite´ marginale, a` savoir par la reconnaissance d’une ve´ritable phe´nome´nalite´ actuelle des parties marginales de´ja` dans la perception du tout inanalyse´. Or une part importante de ce travail a de´ ja` e´ te´ accomplie plus haut. Nous avons en effet introduit une distinction essentielle entre attention et conscience, en caracte´ risant la premie` re en termes d’intentionnalite´ au sens pre´ gnant, objectivante, par opposition a` l’intentionnalite´ et a` la conscience au sens large. L’enjeu e´ tait simplement la possibilite´ d’une conscience non attentionnelle, qui caracte´ rise les parties pe´ riphe´ riques du champ perceptuel. Bien qu’elles ne soient pas attentionne´ es, celles-ci ne sont pas pour autant inconscientes comme l’est la se´cre´tion d’insuline dans le pancre´as. Les points isole´ s qui composent l’horizon interne de la ligne pointille´e apparaissent visuellement au meˆ me titre que la ligne pointille´e ; ils appartiennent pleinement – quoique sur un mode caracte´ristique qui n’est pas celui de l’attention objectivante – a` ce que

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je vois. Ce qui a pour conse´quence que les points appartiennent e´galement au contenu intentionnel de la perception de la ligne entie` re et qu’en les mettant au jour en tant que points isole´s, l’analyse intentionnelle n’ajoute rien qui ne soit de´ja` pre´sent dans le contenu intentionnel de la perception de la ligne entie` re, tel qu’il est donne´ dans l’expe´rience re´flexive. Bref, l’analyse ainsi conc¸ ue ne tombe pas sous le coup de l’objection de l’hypothe` se de constance, car la de´composition en points isole´s est de´sormais empiriquement justifiable. Si ces vues permettent de re´habiliter la me´thode analytique pardela` les objections gestaltistes, elles vont cependant de pair avec certains pre´suppose´s qui demanderaient un examen plus pousse´. Elles supposent ainsi un concept e´largi de l’intentionnalite´ actuelle et du contenu intentionnel, qui s’e´tend audela` de la seule attention objectivante : dire que les parties marginales du champ perceptuel – a` la diffe´rence de la se´cre´tion d’insuline dans le pancre´ as – sont intentionne´es et conscientes, cela revient a` dire qu’elles appartiennent, en tant que telles, au contenu intentionnel de la perception. Mais les meˆ mes vues ont aussi d’importantes conse´quences sur l’opposition activite´-passivite´. S’il est correct de caracte´riser les parties marginales, comme on l’a fait plus haut, comme passives par opposition au focus actif de l’attention, alors il n’existe plus de connexion ne´ cessaire entre la notion de contenu intentionnel et celle d’activite´ intentionnelle. Il devient ne´cessaire de dissocier, au moins jusqu’a` un certain point, la question de l’intentionnalite´ de celle de l’activite´ objectivante. Toutefois, les analyses pre´ce´dentes ont clairement montre´ en quel sens cette dissociation pouvait eˆ tre tenue pour seulement partielle. Nous pouvons de´gager des parties passives dans le contenu intentionnel tout en maintenant l’ide´ e que l’acte total donne´ in concreto est une prestation active, c’est-a` -dire en voyant dans les parties passives des abstracta de´gage´s du contenu intentionnel total par « quasianalyse ». La perception de la ligne pointille´e donne´ e concre` tement ne vise assure´ ment pas le point isole´ en tant que tel, mais elle vise justement la ligne pointille´ e totale de telle manie` re que je peux en analyser abstractivement, par la quasi-analyse, le contenu intentionnel en points isole´ s. La` re´ side, selon moi, la signification profonde de la critique gestaltiste de l’hypothe` se de constance : la ligne pointille´e

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n’est pas une complexion proprement dite, mais une quasicomplexion, c’est-a` -dire une figure dont les parties sont des moments abstraits. L’analyse pre´conise´e pourra ainsi eˆ tre comprise au sens d’une quasi-analyse dans tous les cas ou` l’on peut craindre un retour a` l’hypothe` se de constance. Je laisse ici en suspens la question, tre` s importante, de savoir ou` s’arreˆ te l’analyse proprement dite et ou` commence la quasi-analyse. Cette question est particulie` rement difficile, parce que toutes les parties ne semblent pas qualifiables de parties abstraites. Sans doute, comme on le verra plus en de´ tail au chapitre suivant, le contenu intentionnel et donc toutes ses parties sont des parties ontologiquement de´pendantes de l’acte intentionnel (conception-dependent). Mais cela n’implique pas que l’analyse intentionnelle du contenu intentionnel met exclusivement au jour des parties de´ pendantes du contenu total. Les significations partielles qui composent une proposition, par exemple, sont tantoˆ t de´pendantes (syncate´ gore´matiques), tantoˆ t inde´ pendantes de la proposition totale. Il semble ainsi que l’analyse de la proposition soit une analyse proprement dite de la proposition conside´ re´e en soi, mais une quasi-analyse de la proposition conside´ re´ e comme le contenu intentionnel d’un acte qui la pense, l’affirme, etc. Ces proble` mes peuvent ne´anmoins eˆ tre laisse´s de coˆ te´ . Pour le moment, le point significatif est que les parties du senti comme celles du sentir sont toujours des parties abstraites de l’acte perceptuel, et qu’au moins certaines parties du senti – les parties phe´nome´ nales composant la Gestalt – sont des parties abstraites du contenu perceptuel. En conclusion, la critique gestaltiste de l’hypothe` se de constance est certes justifie´e dans son principe, mais elle ne semble pas probante pour le proble` me de l’analyse. Applique´e a` l’analyse psychologique et phe´ nome´ nologique, elle me paraıˆ t reposer sur une erreur consistant a` tenir les parties marginales et, a` plus forte raison, les parties de´ gage´es dans l’analyse comme phe´ nome´ nalement nulles, c’est-a` -dire a` confondre ce qui est inconscient avec ce qui est marginalement conscient 1. En re´ alite´ , les points de la ligne pointille´ e et les notes de la phrase me´ lodique ont bien une re´ alite´ phe´ no1. Cette erreur a e´te´ de´nonce´ e en termes tre` s justes dans J. SEARLE, The Rediscovery of the Mind, p. 137 s.

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me´nologique qui les distingue de la se´ cre´tion d’insuline dans le pancre´as. Ils sont « vus » quoique seulement « du coin de l’œil » et, comme tels, ils figurent dans le contenu intentionnel a` analyser. Ces e´le´ments convergent vers une conception assez proche de celle de Meinong : le contenu intentionnel n’est pas fondamentalement modifie´ par l’analyse, au sens ou` les parties de´gage´es sont de´ja` phe´nome´nalement pre´sentes dans l’analysandum encore inanalyse´. Pourtant, cette constance des parties de l’analysandum doit eˆ tre comprise correctement. Elle ne signifie assure´ment pas que l’acte irre´fle´chi a le meˆ me contenu intentionnel que l’acte qui l’analyse re´flexivement. Quand j’analyse telle perception d’un objet physique, le contenu intentionnel C de l’acte analyse´ n’est pas le contenu intentionnel de l’acte analysant, mais son objet. L’acte analysant, en revanche, posse` de un nouveau contenu qui peut a` son tour eˆ tre objective´ et analyse´ dans un troisie` me acte, et ainsi de suite 1. Il se produit donc bien, en ce sens, un changement du contenu ainsi que la production d’un nouveau contenu. De plus, l’acte analysant a ge´ne´ralement pour objet une partie du contenu C et non C en entier, en sorte qu’il est meˆ me inexact de dire que l’objet de l’acte analysant est sans plus le contenu de l’acte a` analyser. La` encore, le contenu est modifie´ 2. La constance dont il est question, en re´alite´, signifie seulement ceci : le contenu C de l’acte a` analyser est le meˆme contenu qui est objective´ et analyse´ dans l’acte re´flexif, au sens minimal ou` l’analyse n’ajoute rien a` C et ou` les parties objective´es re´flexivement sont de´ja` phe´nome´nalement pre´sentes dans C inanalyse´. Ainsi il y a bien une « actualisation » des parties dans la mesure ou` l’attention analysante se focalise sur une partie qui e´tait initialement marginale, mais cela ne veut pas dire que ce qui e´ tait objective´ marginalement l’est maintenant focalement. Ce qui se produit alors, c’est plutoˆ t ceci : le contenu partiel marginal de l’acte a` analyser devient l’objet focal de 1. Il est malheureusement impossible ici d’e´tablir plus solidement cette manie` re de voir, qui est pour l’essentiel celle de Frege et de Husserl et qui a parfois e´te´ conteste´e, notamment par Searle. 2. C’est en ce sens, donc en un sens qui, selon moi, n’est pas force´ ment en conflit avec les remarques de Meinong cite´ es plus haut, que Husserl attribue a` l’analyse psychologique un changement de contenu dans Zur Pha¨nomenologie des inneren Zeitbewusstseins (1893-1917), Hua 10, p. 146 s.

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l’acte analysant. C’est pourquoi, comme je l’ai de´ ja` sugge´ re´ plus haut, il est tre` s important de faire la diffe´ rence entre l’analyse intentionnelle d’un contenu intentionnel – par exemple d’une proposition conjonctive en propositions atomiques, d’un noe` me perceptuel en esquisses, etc. – et l’analyse d’un objet externe – par exemple d’une me´ lodie en notes conside´ re´es comme des objets physiques (par opposition aux « notes phe´nome´ nales »). Le contenu partiel qui devient l’objet de l’acte analysant n’est re´ ductible ni a` un objet partiel de l’acte a` analyser, ni a` un contenu partiel de l’acte analysant.

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CHAPITRE III

LE CONTENU PERCEPTUEL

L’intentionnalite´ perceptuelle. La manie` re la plus naturelle de concevoir l’expe´rience est de voir en elle un certain type de rapport au monde. D’apre` s cette conception, qu’on peut appeler approche re´aliste de la perception, l’intentionnalite´ n’a de sens qu’assimile´ e a` une relation re´elle (c’est-a` -dire a` une re´elle relation) unissant un objet percevant a` un objet perc¸ u. De meˆ me que saluer me met en relation avec le voisin sous ma feneˆ tre, que la lecture me met en relation avec le livre, de meˆ me percevoir me met en relation avec le voisin, le livre que je perc¸ ois. La` ou` une telle relation semble faire de´faut, il faudra en conse´ quence soit exclure toute intentionnalite´ perceptuelle, soit re´tablir une relation en un autre sens. L’hallucination d’un objet A pourra soit eˆ tre tenue pour une fausse perception, qui ne nous met en relation avec aucun objet, soit pour une ve´ritable perception de B – a` savoir d’un sense-datum, d’un objet inexistant, etc. Par contraste avec cette conception, le point de vue adopte´ dans le pre´sent ouvrage peut eˆ tre appele´ approche intentionnaliste de la perception. Il tient tout entier dans l’hypothe` se que la perception posse` de un caracte` re d’intentionnalite´ et que son intentionnalite´ n’est pas une relation re´elle, mais un caracte` re intrinse`que. Ce qui signifie, entre autres choses, que l’hallucination d’un objet A, en de´pit de l’inexistence de A, est une vraie perception de A, le caracte` re « de A » e´ tant en ce sens inde´ pendant de l’existence d’un objet externe A. La conse´quence imme´diate est l’indiscernabilite´ phe´nome´nologique de la perception ve´race et de la perception trompeuse. L’hallucination n’a aucun objet, ni en moi ni ailleurs. Si elle est bien l’hallucination de quelque chose, ce n’est nullement au sens ou`

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elle nous mettrait en relation avec un objet, mais au sens ou` elle posse` de un certain caracte` re « de A » qui n’est pas, a` proprement parler, ce qu’intentionne la perception, mais seulement un certain caracte` re qui m’apparaˆıt dans la re´flexion sur la perception. Or on peut penser que ce caracte` re est justement quelque chose de commun a` l’hallucination de A et a` la perception ve´ race de A. Souvent intitule´e « the´orie conjonctive de la perception », l’ide´e est que l’intentionnalite´ – la pre´sence d’un caracte` re « de A » diffe´rent du caracte` re « de B », etc. – ne permet pas et ne peut a priori pas permettre de discerner le ve´ race du trompeur. Ce qui n’exclut pas, naturellement, qu’ils soient diffe´rents absolument parlant et discernables par d’autres biais : l’indiscernabilite´ phe´ nome´nologique signifie seulement que l’acte trompeur est intentionnel et que la distinction entre le ve´race et le trompeur re´ clame une de´ cision re´ aliste qui ne s’accorde pas avec le point de vue purement phe´nome´nal. Si on ajoute ici l’ide´e, de´ ja` de´veloppe´e, d’une de´pendance ontologique du contenu intentionnel relativement a` l’acte, on obtient alors une base solide pour de´ crire l’intentionnalite´ en ge´ ne´ral. Cette base a e´ te´ tre` s justement e´tablie par Ronald McIntyre et David W. Smith en termes de « de´ pendance envers la conception » (conception-dependence) et d’« inde´pendance existentielle » (existence-independence). D’une part, le contenu intentionnel est un moment qui n’est rien en dehors du ve´ cu. D’autre part, l’existence d’un caracte` re d’intentionnalite´ est inde´pendante de l’existence de l’objet vise´ et donc aussi de l’existence d’une relation a` un objet vise´ : L’inde´pendance existentielle de l’intentionnalite´ signifie, pense Husserl, que l’intentionnalite´ est une proprie´te´ phe´ nome´nologique des e´tats mentaux ou ve´ cus, c’est-a` -dire une proprie´te´ qu’ils ont en vertu de leur propre nature « interne » en tant que ve´cus, inde´ pendamment de la manie` re dont ils sont relie´s de fac¸ on « externe » au monde extra-mental 1.

Ces quelques remarques nous de´ tournent, au moins en un premier temps, de la tentation d’interpre´ ter l’intentionnalite´ ontologiquement, y compris dans le cas de la perception. Si 1. R. MCINTYRE et D. W. SMITH, « Theory of Intentionality », p. 150.

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on pense, comme c’est mon cas, que l’intentionnalite´ est intrinse`que a` l’acte, alors l’intentionnalite´ ne semble pas un proble` me ontologique 1. Si la question de l’intentionnalite´ se pose strictement sur le plan des contenus intentionnels « internes », alors il n’y est pas plus question d’objet intentionne´ ou intentionnant que d’une relation entre un objet intentionne´ et un objet intentionnant. Il paraˆıt en tout cas indispensable, pour reprendre une distinction de Searle, d’introduire une diffe´rence essentielle entre les affirmations phe´nome´nologiques concernant le contenu intentionnel de l’acte psychique et les affirmations ontologiques qui concernent la re´alisation des actes intentionnels 2 – distinction qui co¨ıncide partiellement avec celle, brentanienne, entre analyser l’acte in modo recto et l’analyser in modo obliquo. A` y regarder de plus pre` s, la situation est plus complexe et elle nous oblige a` introduire deux distinctions qui ne doivent pas eˆ tre confondues. D’un coˆ te´, nous parlons soit de l’acte mental, du ve´cu « interne », soit des objets « externes » de l’acte. De l’autre, nous parlons de l’acte ou de son objet in modo recto, c’est-a` -dire de telle manie` re que l’existence de ce dont on parle est engage´e, ou in modo obliquo quand le contenu intentionnel est de´crit du point de vue neutre (c’est-a` -dire opaque) de l’apparaissant simplement comme tel. Ainsi, la distinction interne-externe n’est pas identique a` la distinction modus rectus-modus obliquus. Or cela suffit pour e´carter l’ide´e d’une de´ sontologisation ge´ne´ralise´e de l’acte mental. L’irrelevance ontologique de l’analyse in obliquo de l’acte n’exclut nullement la possibilite´ d’une ontologie in recto de l’acte, mais seulement la possibilite´ d’une ontologie in obliquo de l’acte qui serait une ontologie absolument parlant. Il y a bien, a` mon sens, une ve´ ritable ontologie possible de l’intentionnalite´, du contenu intentionnel, mais seulement a` certaines conditions qui de´coulent directement de ce qui pre´ce` de. Le principe d’une telle ontologie devrait eˆ tre, on l’a vu, une interpre´ tation non relationnelle de l’intentionnalite´ 3. Il y a 1. Voir, dans le meˆ me sens, J. SEARLE, « What is an intentional state ? », p. 80-81, et Intentionality, p. 14-15. 2. Voir J. SEARLE, « What is an intentional state ? », p. 91, et Intentionality, p. 15. 3. Voir E. HUSSERL, Die Idee der Pha¨nomenologie, Hua 2, p. 46 : « Le serapporter-a` -quelque-chose-de-transcendant, le fait de le viser sur tel ou tel

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trois sens ou` l’on pourrait eˆ tre tente´ de parler d’une relation au sujet de l’intentionnalite´. D’abord, on peut avoir en vue certaines relations entre le monde objectif et l’acte psychique « re´ el ». Le paradigme de telles relations est la perception sensible, qui semble nous mettre en pre´ sence d’une relation causale par laquelle l’objet perc¸ u – et aucun autre, donc a` l’exclusion de tout appareil stimulant e´ lectriquement un cerveau dans un bocal, etc. – exerce un impact sensoriel sur l’esprit. Ensuite, on peut se demander si l’acte ne se tient pas dans une certaine relation a` l’intentum inde´ pendamment de l’existence de celui-ci et si par exemple il n’y a pas lieu d’e´ voquer une relation unissant l’hallucination a` ce qui est perc¸ u hallucinatoirement. Enfin, on peut encore envisager une relation unissant le contenu intentionnel a` l’objet intentionne´ . Dans le premier cas, les termes de la relation sont deux objets de´crits in modo recto, dont on assume l’existence du fait meˆ me qu’on assume l’existence de la relation. Or c’est la` un motif suffisant pour que cette possibilite´ soit e´carte´e si nous maintenons que les hallucinations sont intentionnelles. Il est e´ galement douteux que l’intentionnalite´ soit concevable comme une relation au deuxie` me sens. Certes ce dernier pre´serve la possibilite´ que l’hallucination soit intentionnelle, mais seulement en un certain sens qui rend l’usage du terme meˆ me de relation singulie` rement proble´matique. Si l’intentum est conside´re´ in modo obliquo, alors la question de son existence est par la` meˆ me mise hors circuit tout comme, a` plus forte raison, celle d’une relation entre l’acte et son intentum. Si l’intentum est conside´re´ in modo recto, alors la seule affirmation ontologique le´ gitime est ici l’affirmation qu’un acte donne´ existe avec un certain caracte` re « de A », qu’il peut partager mode, est un caracte`re interne du phe´nome` ne. » De meˆ me de´ja` , Logische Untersuchungen, V, B368 (« Die intentionale Beziehung, rein deskriptiv verstanden als innere Eigentu¨ mlichkeit gewisser Erlebnisse ») et aussi la p. 372, que Dorion Cairns commentait ainsi : « Assure´ment, pour les raisons indique´es dans ce passage, nous devrions au moins essayer d’e´viter de qualifier l’intentionnalite´ de relation. Et l’autre terme de l’alternative est manifestement de la qualifier de qualite´ inhe´ rente des processus mentaux. » (D. CAIRNS, « Theory of Intentionality », p. 186.) Voir aussi les re´fe´rences indique´es au § 6 de ma The´orie de la connaissance, ainsi que J. SEARLE, Intentionality, p. 4, et « What is an intentional state ? », p. 74.

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avec d’autres actes. Or ce caracte` re – qui doit eˆ tre distingue´ aussi bien du A existant que du contenu intentionnel « A » conside´re´ in obliquo – n’engage une relation qu’en un sens de´rive´ ou` une proprie´ te´ est en relation avec son substrat. Plutoˆ t que comme une relation unissant l’acte a` son contenu intentionnel, exprimable par un pre´dicat a` deux places dont l’ego et son intentum seraient les arguments, l’intentionnalite´ semble ontologiquement une proprie´te´ de l’acte, exprimable par un pre´ dicat a` une place « de-A ». Plusieurs arguments s’opposent enfin a` la caracte´ risation de l’intentionnalite´ comme une relation entre contenu intentionnel et objet (troisie` me sens). Un premier argument est celui de l’indiscernabilite´, qui nous a de´ja` servi pour le premier sens. Un autre, qui sera discute´ plus loin au sujet de McDowell, est l’argument de Davidson suivant lequel l’ide´e meˆ me d’une relation de justification entre sens intentionnel et objet (physique) re´sulte d’une erreur de cate´gorie. En re´ sume´ , je pense que le meilleur moyen de surmonter les nombreuses difficulte´ s inhe´ rentes a` toute approche ontologique de l’intentionnalite´ pourrait eˆ tre de maintenir a` chaque pas la distinction entre mode direct et mode oblique, qui implique, selon moi, une analyse non relationnelle de l’intentionnalite´ . Si un traitement ontologique de l’intentionnalite´ est possible, c’est seulement a` la condition que le contenu intentionnel soit conside´ re´ in recto comme une proprie´ te´ de l’acte. Tel est, me semble-t-il, l’unique sens acceptable de l’expression brentanienne d’« in-existence intentionnelle ». A` supposer que je perc¸ oive hallucinatoirement A et qu’en ce sens la proposition soit vraie, alors il semble souhaitable de faire correspondre a` cette proposition un fait existant. Or cela paraˆıt sinon impossible, du moins tre` s proble´matique dans le cadre d’une the´orie relationnelle de l’intentionnalite´. Il est certainement plus simple et plus rentable d’assumer, dans ce cas et dans tous les cas analogues, une « inexistence » comprise au sens de l’existence assume´e in recto d’une proprie´te´ « de-A » dans un substrat, la subjectivite´ , dont l’existence est assume´e in recto 1. 1. Voir mon article « Intentionnalite´, ide´ alite´, ide´alisme ». Ma position ge´ ne´rale sur ce proble` me me paraıˆ t rejoindre significativement la critique de l’objectivation (notamment gurwitschienne) du noe` me entreprise dans

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Perception et croyance. De manie` re ge´ ne´rale, nous pouvons retenir comme caracte` re de´finitoire de la perception le fait que le perc¸ u apparaıˆ t comme « pre´sent ». Ce que je perc¸ ois est la` « en personne », « en chair et en os », par opposition a` ce qui est simplement repre´sente´, signifie´, reme´ more´ comme passe´ ou attendu comme a` venir, etc. Les remarques ci-dessus nous obligent a` comprendre cette pre´ sence au sens purement phe´ nome´ nal, et non ontiquement au sens ou` elle engagerait la pre´ sence de l’objet absolument parlant. L’apparition (pros heˆmaˆs) du perc¸ u comme pre´sent absolument parlant n’implique pas sa pre´sence absolument parlant ni meˆ me – c’est la` le sens meˆ me de l’opacite´ repre´sentationnelle – pour celui qui re´fle´chit sur la perception. « A m’est (perceptuellement) pre´ sent » est ainsi une formulation ambigue¨ pour dire que je perc¸ ois et que ma perception a la proprie´ te´ « de A ». Contrairement aux apparences, cela n’induit pourtant aucun « re´alisme indirect ». Sans doute, on sugge` re par la` que ce qui est assume´ directement, dans un e´nonce´ comme « A m’est (perceptuellement) pre´sent », est de l’ordre de la repre´sentation, mais cela n’est vrai que pour l’attitude re´flexive. En re´alite´ , la situation est plutoˆ t la suivante : d’une part, l’attitude irre´fle´ chie – ou` l’on ne trouve pas des jugements de la forme « A m’apparaˆıt », mais des jugements comme « A est rectangulaire » ou « A est consonant » – re´clame un re´alisme direct ; d’autre part, l’attitude re´flexive n’exige pas meˆ me un re´alisme indirect, mais plutoˆ t une varie´ te´ e´largie de phe´ nome´ nalisme retenant exclusivement les repre´sentations avec leurs contenus intentionnels – en somme quelque chose comme un phe´ nome´ nalisme des contenus psycho-re´ els et intentionnels 1. La caracte´risation de l’expe´rience perceptuelle par la pre´sence nous confronte a` la question, tre` s de´battue, de savoir si ce caracte` re doit eˆ tre de´crit en termes de croyance et si la perception est elle-meˆ me une croyance d’un certain type. R. BRISART, « Perception, sens et ve´rite´ : la phe´nome´nologie a` l’e´preuve de l’opacite´ re´fe´rentielle ». 1. Cette ide´ e nous e´loigne sensiblement de la conception (reposant couramment sur R. CHISHOLM, Perceiving : A Philosophical Study, p. 115 s.) qui assimile au re´ alisme indirect la the` se suivant laquelle « A m’apparaˆıt » engage l’existence de sense-data.

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Percevoir, n’est-ce pas toujours, en un sens ou dans un autre, poser ou constater une existence re´ elle, y croire ? Cela ne nous oblige pas a` identifier la perception a` un certain type de croyance, mais, au moins, a` voir dans la croyance un certain caracte` re affectant la perception, en nous re´ servant le droit d’y ajouter d’autres caracte` res. La question est d’abord de savoir si la perception est par soi ontologiquement engage´ e, comme le pensait Husserl, ou si elle est au contraire un mate´ riau ontologiquement neutre pour des the` ses d’existence qui ne sont pas de nature perceptuelle. Elle est ensuite de savoir dans quelle mesure le caracte` re de croyance implique le caracte` re conceptuel. Plusieurs objections pertinentes ont e´ te´ e´ mises contre la caracte´risation de la perception comme croyance. Je me bornerai, en un premier temps, a` en discuter trois qui me paraissent plus significatives a` ce stade de nos re´ flexions. 1. Une premie` re objection affirme que toute perception n’est pas « doxique », pourvue d’un caracte` re de croyance, en arguant du fait indiscutable que certaines perceptions s’accompagnent au contraire de de´ fiance ou de refus de croyance. Par exemple, en pre´sence de l’illusion de Mu¨ llerLyer, je refuse de croire ce que je vois, a` savoir que les deux droites sont de longueur diffe´ rente. A` premie` re vue, cette objection est facilement surmontable. Il suffit de conside´ rer que le refus de croire que les deux droites sont de longueur diffe´rente est seulement une modification d’une croyance perceptuelle que les deux droites sont de longueur diffe´rente. Cette manie` re de voir est meˆ me, en un sens, descriptivement plus e´vidente : le refus de croire n’advient que secondairement parce que la perception m’induisait primairement a` croire, et il ne peut eˆ tre dit proprement perceptuel que dans la mesure ou` il advient sur la base d’une e´vidence perceptuelle suivant laquelle les deux droites sont de longueur diffe´rente. 2. Cependant, il reste alors l’objection d’apre` s laquelle ce qui est primaire, la perception, n’est pas encore une croyance proprement dite, mais seulement une inclination ou une tendance a` croire. Dans ce cas, le refus de croire n’est plus en conflit avec une croyance ante´ rieure, mais avec une inclination a` croire. On peut envisager plusieurs re´ponses tre` s diffe´rentes a` cette objection, qui pourra eˆ tre juge´ e valide ou non valide selon qu’on de´ finira la croyance de telle ou telle manie` re. En particulier, la re´ solution de proble` mes de ce

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type re´ clame pre´ alablement qu’on de´cide si toute croyance est conceptuelle ou si le mot « croyance » doit s’entendre en un sens plus large qui engloberait des croyances pre´ conceptuelles. La seconde option est celle de´ fendue ici, qui sera de´taille´e plus loin. Elle consistera d’abord a` distinguer deux concepts de croyance, ensuite a` qualifier la perception de croyance en un sens e´ largi et impropre, mais non au sens e´ troit, restreint a` la conceptualisation actuelle. Ce qui nous conduira, en outre, a` distinguer la croyance sensu lato de la conceptualisation, mais aussi de l’objectivation attentionnelle. 3. Une troisie` me objection possible contre la caracte´ risation de la perception comme croyance a e´ te´ e´ nonce´ e en 1969 par Fred Dretske, dans son livre Voir et Connaıˆtre 1. Cet auteur entendait montrer qu’il n’y a pas de connexion essentielle entre la perception et la croyance, et qu’une perception de´pourvue de tout caracte` re de croyance est possible. Une telle perception serait de` s lors un voir plus primitif que nous partagerions avec les organismes de´ pourvus de langage – un voir que Dretske qualifie de « non e´ piste´ mique ». Cette prise de position doit eˆ tre comprise dans le contexte d’un combat plus large pour la reconnaissance de contenus non conceptuels. Suivi sur ce point par de nombreux auteurs, Dretske est d’avis que la richesse de l’expe´ rience perceptuelle exce` de tre` s largement la seule conscience e´ piste´ mique et que les informations qu’elle nous transmet ne sont pas re´ ductibles aux croyances ou aux contenus conceptuels enracine´s en elle. En cherchant a` re´ duire l’expe´ rience perceptuelle aux croyances et aux attitudes propositionnelles correspondantes, on se prive de la possibilite´ de rendre compte ade´ quatement de la perception d’organismes qui ne conceptualisent pas, mais aussi de notre propre expe´ rience perceptuelle, qui n’est que tre` s partiellement explicable sur cette base. L’exemple classique fourni par Dretske est celui d’un homme cherchant un bouton de manchette dans un tiroir 2. On suppose que l’homme « voit » le contenu du tiroir et donc aussi le bouton de manchette pre´ sent sous ses yeux, mais qu’il ne repe` re pas celui-ci et que la perception du bouton de 1. F. DRETSKE, Seeing and Knowing. Voir, ante´rieurement, G. J. WAR« Seeing ». 2. F. DRETSKE, Seeing and Knowing, p. 18.

NOCK,

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manchette ne s’accompagne, par conse´ quent, d’aucune croyance ad hoc. Dans ce cas, estime Dretske, le fait que l’homme ne « remarque » pas le bouton de manchette signifie qu’il lui apparaˆıt visuellement sans pour autant lui apparaˆıtre comme ceci ou cela et sans qu’il saisisse son existence dans une croyance. Nous voyons ici se dessiner trois proble` mes plus importants. D’abord, on ne peut que s’accorder sur le fait que si la croyance implique le fait de remarquer, d’objectiver au sens d’une prestation attentionnelle, alors la perception ne peut eˆ tre assimile´ e a` une croyance que dans certains cas et de fac¸ on tre` s partielle. S’il est exact que toute perception est attentionnelle, il apparaıˆ t aussitoˆ t, d’une part, que le caracte` re d’attention ne concerne qu’une partie du champ sensible de la perception, par opposition a` d’autres parties rejete´ es dans l’arrie` re-plan, qui forment un « halo » ou une « frange » autour du centre d’inte´reˆ t perceptuel 1, et, d’autre part, qu’il existe d’innombrables actes de nature non perceptuelle qui sont ne´anmoins accompagne´s d’attention. Ensuite, c’est encore le rapport entre attention perceptuelle et position d’existence qui fait proble` me. Comme je l’ai de´veloppe´ en de´tail ailleurs, il est plausible que le caracte` re d’engagement ontologique ou de position d’existence par lequel je « crois » a` la pre´sence de l’objet perc¸ u, qui appartient a` la « qualite´ d’acte » ou au « mode psychologique », doive eˆ tre distingue´ principiellement de l’orientation de la vise´ e intentionnelle, qui appartient a` la « matie` re intentionnelle » de l’acte. Si tel est le cas, mettre les deux sur le meˆ me pied revient a` confondre la croyance avec ce a` quoi je crois. Cela reste vrai, naturellement, alors meˆ me que l’attention peut s’accompagner d’une the` se d’existence, ici sous la forme d’une proto-doxa posant l’existence re´elle du perc¸ u (auquel cas, on parlera d’une the´matisation de l’intentum). Si on observe les choses sans pre´juge´ s, on voit alors que, comme je l’ai de´ja` sugge´re´ , le caracte` re de pre´sence perceptuelle s’e´tend au champ perceptuel en entier. Quand je perc¸ ois une boule de billard, le fait qu’une face se de´robe a` mon regard attentif et n’est encore qu’anticipe´ e dans 1. C’est la` un aspect central de la critique de l’argument de Dretske par A. D. SMITH dans « Perception and Belief », dont les conclusions sont d’ailleurs assez proches des miennes.

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l’« horizon interne » de ma perception n’empeˆ che pas qu’elle est pose´e comme pre´sente et re´ellement existante au meˆ me titre que sa face visible, et qu’elle n’est perc¸ ue, pre´cise´ment, qu’a` cette condition. De meˆ me, le jardin entier apparaˆıt comme pre´sent quand je regarde individuellement la fleur, etc. On aura pourtant l’occasion de voir que la situation est plus complexe et exige d’autres distinctions essentielles. Enfin, l’objection de Dretske engendre un troisie` me proble` me de premie` re importance : a` supposer que la perception implique un certain type de croyance, cela entraˆıne-t-il qu’elle est ne´cessairement conceptuelle, propositionnelle ? La propositionalite´ est-elle l’unique manie` re d’eˆ tre intentionnel ? Ou bien, si la perception nous confronte a` des contenus non conceptuels, s’agit-il alors vraiment d’intentionnalite´ ? Et cela exclut-il a priori toute croyance ? Jusqu’a` quel point fautil distinguer la perception des processus « e´ piste´miques » qui en sont issus, comme les croyances perceptuelles stricto sensu ou les jugements de perception ? Ces proble` mes seront aborde´s aux paragraphes suivants. Trois distinctions fondamentales. Le proble` me, dans notre contexte, peut eˆ tre formule´ de la manie` re suivante. D’une part, il ne nous a pas semble´ que la de´finition de la perception re´clamait un concept de croyance plus restrictif que simplement le concept de position d’une existence re´elle. On peut fort bien supposer que la perception d’une fleur rouge n’implique encore aucune croyance comme celles que la fleur est rouge, qu’elle a huit pe´tales, qu’elle pousse dans le jardin, etc., mais il reste alors que la perception me donne la fleur comme re´ellement pre´sente. D’autre part, toute la question est de savoir si ce concept de croyance implique encore quelque chose comme une conceptualisation, et donc si la perception comprise comme un acte doxique est eo ipso aussi un acte conceptuel ou si, au contraire, elle peut eˆ tre doxique sans eˆ tre conceptuelle. C’est en ce sens par exemple que, selon moi tre` s pertinemment, A. D. Smith s’accordait avec Dretske pour dire que tout voir n’est pas conceptuel mais, contre Dretske, refusait d’en conclure que la perception en ge´ne´ral ne peut eˆ tre de´finie en termes de

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croyance : bien plutoˆ t, le fait que par exemple un moineau objective perceptuellement prouve que toute croyance n’est pas conceptuelle et que la perception non conceptuelle peut encore eˆ tre une croyance 1. Cette proble´ matique se joint souvent a` une autre plus ge´ ne´rale, qui concerne l’attention, l’objectivation sensu stricto et la donation de sens. Ici encore, il faut se demander si la simple vise´e intentionnelle par laquelle on « donne du sens » a` des mate´ riaux sensoriels est elle-meˆ me une prestation conceptuelle. Attribuer un sens a` un mate´riau sensoriel, par exemple percevoir le canard-lapin de Jastrow comme canard, cela ne revient-il pas a` lui associer un concept ? Objectiver, focaliser son attention sur quelque chose, qu’est-ce d’autre que le de´ signer comme tel ou tel ? Un exemple comme le canardlapin de Jastrow nous invite au moins a` associer tre` s e´ troitement l’objectivation et la conceptualisation. Le passage d’une configuration a` une autre signifie, ici, qu’on passe du canardlapin comme lapin au canard-lapin comme canard, ou inversement. Or le mot « comme » indique manifestement que le canard-lapin est mis tantoˆ t sous un concept, tantoˆ t sous un autre. La constitution du sens « lapin » et celle du sens « canard » semblent donc difficilement dissociables de l’attribution des concepts « lapin » et « canard » au canard-lapin. Qu’est-ce qu’objectiver le canard, sinon viser le canardlapin comme canard, c’est-a` -dire lui attribuer un contenu conceptuel ? Il est tentant de conside´rer que ces caracte´risations valent dans tous les cas, et que l’objectivation n’est pas diffe´rente en nature de la conceptualisation. La conception de Dretske comme celle de ses de´ tracteurs illustrent bien une certaine tendance, assez caracte´ ristique de la tradition analytique en philosophie, a` ramener l’un a` l’autre les proble` mes de la croyance, de l’attention et de la re´ cognition conceptuelle. Le « simple voir » de Dretske est « non e´ piste´ mique » pour autant qu’il est tout a` la fois doxiquement neutre, non attentionnant et non conceptuel (ou non propositionnel). On pourrait tenter d’expliquer historiquement cette double indistinction entre conceptualisation et croyance d’une part, et entre conceptualisation et objectivation d’autre part, par la pre´ sence de deux pre´ suppositions qui remontent 1. A. D. SMITH, « Perception and belief », p. 307-308.

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aux de´ buts frege´ens et russelliens de la philosophie analytique. D’abord, il y a l’ide´e que tout engagement existentiel est indissociablement lie´ a` un concept, ou qu’attribuer l’existence a` quelque chose, c’est toujours quantifier un concept. Ensuite, les the´ ories russellienne et surtout quinienne des descriptions ne sont probablement pas e´ trange` res a` cette conception. Le pas est vite franchi entre l’ide´ e d’une re´ ductibilite´ des noms propres a` des descriptions de´ finies, c’est-a` dire a` des concepts, et celle suivant laquelle toute objectivation est finalement conceptuelle (voir infra, p. 217 s.). Limitons-nous momentane´ment aux conse´quences de cette manie` re de voir sur la caracte´risation de la perception comme croyance. Si on accepte l’ide´ e d’une connexion essentielle entre le caracte` re de croyance et le caracte` re conceptuel, on est alors confronte´ a` l’alternative suivante : soit toute perception est doxique et donc conceptuelle, soit il existe, comme le pense Dretske, des perceptions non conceptuelles et donc non doxiques. Mais mon opinion est que cette antinomie est seulement apparente. Je propose ici une troisie` me voie, qui consiste a` rejeter l’ide´ e d’une connexion essentielle entre croyance et concept et a` affirmer la possibilite´ que la perception soit a` la fois doxique et non conceptuelle. Si cette fac¸ on de voir est correcte, alors le proble` me des contenus non conceptuels n’est pas pertinent pour celui de la perception comme croyance, et il doit eˆ tre aborde´ se´pare´ment. Cette prise de position repose donc sur une triple distinction qui n’est pre´sente que tre` s partiellement chez les auteurs commente´ s plus haut. D’abord, nous distinguons la croyance au sens large (les « positions d’existence ») de la conceptualisation. Ensuite nous distinguons, contre Føllesdal et d’autres, le noe` me du contenu conceptuel et posons, comme Gurwitsch mais dans un sens diffe´ rent, la possibilite´ de noe` mes non conceptuels, ce qui a pour effet de dissocier les proble` mes de l’intentionnalite´ perceptuelle et de la perception non conceptuelle. Enfin, nous distinguons la question de l’intentionnalite´ de celle des engagements existentiels. Comme je l’ai de´ja` sugge´ re´, la premie` re distinction se justifie par la distinction plus ge´ ne´ rale, introduite par Brentano et Husserl et admise ici, entre la qualite´ d’acte et la matie` re intentionnelle. A` la diffe´rence du caracte` re de croyance au sens large, le caracte` re conceptuel d’une repre´ sentation – le fait qu’un

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objet est vise´ comme e´tant une fleur, comme rouge, etc. – est une particularite´ de la matie` re intentionnelle, qui est plausiblement inde´pendante de la qualite´ de l’acte. Plus simplement, il se rattache a` ce qui est repre´sente´, et non a` la manie`re dont c’est repre´sente´, aux modalite´s the´tiques. Or ces deux aspects sont inde´pendants l’un de l’autre : le meˆ me contenu conceptuel, par exemple ceci comme fleur rouge, peut eˆ tre vise´ sur le mode du souvenir ou de la simple pense´e aussi bien que sur celui de la croyance perceptuelle. La conception oppose´e est par exemple celle de Dretske, quand il de´clare que le voir e´piste´mique (c’est-a` -dire, pour cet auteur, conceptuel et doxique) est un voir que..., un voir qui se rapporte a` des faits, tandis que le voir non e´piste´mique se rapporte a` des choses comme la fleur rouge, le merle 1, etc. A` quoi se rattache cette distinction, sinon a` des diffe´rences affectant ce qui est vise´ ? Quel sens donner, alors, au proble` me du « voir non conceptuel » souleve´ par Dretske ? L’essentiel, selon moi, est que les trois questions doivent eˆ tre pose´es se´ pare´ment. Alors que la the` se brentanienne et husserlienne de l’intentionnalite´ est en soi de´ ja` une re´ ponse a` la question de savoir si toute perception est pourvue d’un contenu intentionnel, elle ne donne encore aucune indication sur la possibilite´ ou l’impossibilite´ d’une perception de´pourvue de tout contenu conceptuel. La meˆ me constatation est valable pour la de´ finition de la perception en termes de pre´sence re´ elle, qui implique certes l’existence d’une connexion essentielle entre croyance (position d’existence) et perception, mais qui n’autorise encore aucune prise de position sur le caracte` re conceptuel de la perception. Le « voir simple » et le « voir que... ». Une distinction plus tranche´ e entre les trois proble` mes de l’intentionnalite´ , de la conceptualisation et de l’engagement existentiel doit permettre d’aborder la question du voir non conceptuel de fac¸ on plus pre´ cise et plus comple` te. Par exemple, si nous de´ finissons la perception en disant qu’elle s’accompagne ne´cessairement d’une croyance a` l’existence 1. Voir F. DRETSKE, « Simple seeing », p. 98.

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re´ elle du perc¸ u, nous e´ viterons de meˆ ler avec ce concept purement « qualitatif » ou « modal » de croyance – qui re´pond a` la question « comment est-ce vise´ ? » – des conside´rations sur le caracte` re conceptuel ou non conceptuel de la perception – qui re´pondent a` la question « qu’est-ce qui est vise´ ? ». C’est sur cette base qu’il convient maintenant de revenir aux interrogations de Dretske : la perception est-elle en soi conceptuelle ? Une perception non conceptuelle est-elle ide´alement possible ? En quel sens et jusqu’a` quel point doit-on opposer l’expe´rience aux processus « e´piste´ miques » (jugements, infe´rences, etc.) qui en sont issus, ou pour reprendre une distinction quelquefois utilise´ e dans le meˆ me contexte, les perceptions aux « percepts » 1 ? Meˆ me de´ barrasse´ e de toute confusion avec la croyance au sens modal, la notion de « concept » appelle d’importants e´ claircissements. Que de´ signe ce terme ? Est-ce une entite´ ide´ ale, une expression, une repre´ sentation ? Un voir est-il « conceptuel » au sens ou` il serait « in-forme´ cate´gorialement », ou bien au sens ou` il serait pourvu d’une signification comme le sont les expressions (e´nonce´s, noms ge´ne´raux, etc.) ? Ces deux caracte` res ne paraissent pas e´quivalents. Et plus ge´ne´ralement, dire que je vois le moment « canard » dans le canardlapin, ce n’est assure´ment pas la meˆ me chose que dire que ma perception posse` de un sens intentionnel qui est le sens « canard ». Le sens intentionnel n’est pas l’objet de ma perception, n’est pas ce qui est perc¸ u : je ne vois pas le sens « canard » – mais je vois un canard. De meˆ me, je ne vois pas un sens « fleur rouge » dans le jardin, mais je vois la fleur rouge qui existe dans le jardin de telle manie` re que ma perception posse` de le contenu intentionnel « fleur rouge », celui-ci e´tant, au plus, un objet de la perception re´flexive dont l’objet est ma perception de la fleur rouge. Revenons a` la distinction entre le simple voir (je vois une fleur) et le voir que... (je vois que la fleur est rouge), qui est usuellement associe´ e, comme on l’a vu plus haut chez Dretske, a` la diffe´rence entre le voir non conceptuel et le voir conceptuel. Dans une perspective husserlienne, on pour1. Voir par exemple J. A. FODOR et Z. W. PYLYSHYN, « How direct is visual perception ? Some reflections on Gibson’s ‘‘Ecological Approach’’ », p. 224.

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rait eˆ tre tente´ de la faire co¨ıncider avec la distinction entre le sens intentionnel pre´logique et la signification logico-linguistique. Mais cette approche serait a` mon avis errone´ e. Un autre point de vue sur ce proble` me – selon moi, celui de Husserl – serait que la perception « simple » peut eˆ tre exprime´e par un nom propre, auquel on peut faire correspondre une signification nominale propre. De meˆ me, la perception que la fleur est rouge est pourvue d’un contenu intentionnel complexe qui est potentiellement la signification d’un e´nonce´ « la fleur est rouge ». En d’autres termes, les deux distinctions – voir simple/voir que..., pre´ logique/logique – semblent inde´ pendantes l’une de l’autre : les deux perceptions inexprime´es sont, a` parts e´ gales, exprimables, c’est-a` -dire pourvues d’un contenu intentionnel qui peut eˆ tre converti en signification logico-linguistique. En conse´ quence, si le conceptuel est en ge´ ne´ral la signification logico-linguistique, alors la diffe´rence entre voir non conceptuel et voir conceptuel co¨ıncide avec la diffe´rence entre le voir inexprime´ (et simplement exprimable) et le voir exprime´, pre´sentant une « couche expressive », mais non avec la diffe´rence entre voir simple et voir que... C’est donc a` raison que plusieurs auteurs ont re´ cemment oppose´ l’analyse du voir que... dans les Recherches logiques de Husserl – comme perception d’un e´tat de choses – a` toute lecture « herme´neutique » selon laquelle percevoir serait interpre´ter 1. Ce voir que... est un voir a` part entie` re, une intuition cate´ goriale qui ne livre pas du sens a` comprendre, mais qui donne a` voir des objets. Serait-il meilleur de rapporter cette diffe´rence entre voir simple et voir que... a` la diffe´rence entre individualite´ et ide´alite´ ? L’opposition se situerait alors entre le concretum individuel perc¸ u sensiblement, encore « inarticule´ », et l’e´ tat de choses articule´ syntaxiquement (je vois que S est P), qui est, a` en croire la VIe Recherche logique, une objectivite´ ide´ale. Mais cette voie ne semble gue` re plus convaincante. D’abord, il reste, dans cette perspective husserlienne, a` envisager la 1. J. BENOIST, « Intuition cate´ goriale et voir comme », p. 597, et ses inte´ ressants prolongements dans R. GE´ LY, Les Usages de la perception, p. 4 s. Voir aussi les conclusions de B. LECLERCQ, « ‘‘Voir comme’’, noe` se, jeux de langage et monde de la vie », et R. BERNET, La Vie du sujet, p. 139-161, qui de´veloppe l’ide´e heideggerienne d’une « perception herme´neutique » en opposition a` Husserl.

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possibilite´ d’un voir simple ide´alisant, comme l’intuition cate´goriale correspondant aux noms de nombres. Ensuite, comme l’a bien souligne´ Kevin Mulligan commentant les meˆ mes Recherches, la perception sensible n’est pas ne´ cessairement simple. Le voir sensible ne nous montre pas seulement des choses, mais aussi des moments individuels comme des couleurs et des figures, des « tropes », qui nous mettent bien en pre´ sence d’une certaine complexite´ de l’expe´ rience directe. Ce qui a pour re´ sultat que « la complexite´ perc¸ ue de ce que nous voyons directement doit eˆ tre permise sans qu’on doive pour autant invoquer la perception que 1... ». La distinction entre voir simple et voir que... ne semble une clef ade´quate pour la question du voir non conceptuel ni au sens ou` le qualificatif « conceptuel » signifierait autant que « logico-linguistique », ni au sens ou` il signifierait « cate´ gorial » ou « ide´al ». Le maximum qu’on puisse affirmer, c’est qu’elle se rapporte a` la manie` re dont sont structure´s l’objet ou la matie` re intentionnelle de la perception, et donc aussi son contenu intentionnel ou la signification logico-linguistique correspondante. Comme on le verra au paragraphe suivant, il subsiste un sens ou` cette distinction est directement relevante pour la question du voir non conceptuel. En effet, si nous appelons – en premie` re approximation – concept la signification correspondant a` la partie pre´ dicative d’un e´ nonce´ propositionnel, et si nous admettons par ailleurs un certain paralle´ lisme structurel entre l’expression, la signification de l’expression et le contenu intentionnel de l’acte correspondant par lequel l’expression est profe´ re´e, comprise, etc., alors nous pouvons tre` s bien nous demander si la perception est conceptuelle au sens ou` elle serait par essence pourvue d’un contenu intentionnel de forme propositionnelle. Dans ce cas, il resterait faux de dire que les termes « conceptuel » (donc au sens de « structure´ propositionnellement ») et « logico-linguistique » sont e´ quivalents. Cependant, « conceptuel » impliquerait « logico-linguistique » pour autant que la structuration propositionnelle est un monopole des actes de la sphe` re logicolinguistique comme les croyances au sens strict. S’il est discutable que toute signification logique soit conceptuelle, ou propositionnelle, on peut du moins s’accorder sur le fait que 1. K. MULLIGAN, « Perception », p. 180.

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tout contenu de forme propositionnelle, inversement, est « conceptuel » et, en ce sens, « logique ». La perception est-elle ne´cessairement conceptuelle ? La question du rapport entre perception et croyance apparaıˆt maintenant directement lie´e a` la question de savoir si la perception sensible est ou non essentiellement conceptuelle. Comprise en un certain sens, restreint, la croyance implique la conceptualisation : je crois que la voiture est jaune, que ceci est un stylo, etc. Qu’entend-on alors par conceptualisation ? Cette notion concerne avant tout ce qu’on croit ou ce qu’on perc¸ oit, c’est-a` -dire ce que nous appelons le contenu intentionnel de l’acte de croyance ou de perception. Le caracte` re conceptuel de la croyance est ainsi le caracte` re (totalement ou partiellement) conceptuel de son contenu intentionnel. Comme le soulignait tre` s clairement John Heil dans le meˆ me contexte, « avoir une croyance sur quelque chose (que ceci est un X ou que ce X est P), quoi que ce soit d’autre par ailleurs, c’est prendre quelque chose comme tombant sous un concept (que ceci est une instance de X ou que ce X exemplifie P) 1 ». Ce qu’on pourrait formuler encore autrement en disant que la croyance est conceptuelle pour autant que son contenu intentionnel est un contenu exprimable par un e´nonce´ propositionnel complet, c’est-a` -dire une proposition. S’interroger sur le caracte` re de croyance de la perception, c’est se demander si le contenu perceptuel est essentiellement conceptuel, ou encore s’il est ne´cessairement structure´ propositionnellement comme celui des croyances. En de´pit des re´serves e´nonce´es au paragraphe pre´ce´dent, il reste ine´vitable que, si le contenu perceptuel est par essence un « contenu descriptif » structure´ propositionnellement, alors la perception est par essence (totalement ou partiellement) conceptuelle. Le proble` me n’est pas nouveau. Dans un ouvrage re´cent, Maurizio Ferraris a tre` s justement rattache´ ses formulations contemporaines a` la Critique de la raison pure et, plus spe´cialement, a` la fameuse the` se kantienne suivant laquelle « des intuitions sans concepts sont aveugles », qu’il intitule la 1. J. HEIL, « Seeing is believing », p. 238.

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« the` se des sche` mes conceptuels ». A` coˆ te´ des re´fe´rences frege´enne et russellienne, auxquelles il a de´ja` e´te´ fait allusion plus haut, il semble que la re´solution de ce proble` me induise une attitude de´termine´e envers Kant et le kantisme 1. Il y a de nombreuses re´ ponses possibles a` la question : les contenus perceptuels sont-ils de nature conceptuelle ? Par commodite´ , je les re´ partirai dans la suite en trois groupes plus importants. D’abord, on peut conside´ rer, comme Dretske, que la perception n’est pas essentiellement conceptuelle. Ce qui n’exclut pas, il faut le noter, qu’elle puisse l’eˆ tre toujours in facto, mais revient seulement a` affirmer que la conceptualisation n’est pas une composante essentielle de la perception et que l’intentionnalite´ perceptuelle peut donc eˆ tre e´ tudie´ e inde´ pendamment de la question de savoir si la perception est ou non entremeˆ le´e de conceptualisations. A` l’oppose´ de cette conception, je propose d’appeler descriptivisme au sens large, ou encore conception e´piste´mique de la perception, celle d’apre` s laquelle le contenu perceptuel est essentiellement de nature conceptuelle ou, plus pre´cise´ment, d’apre` s laquelle il est ne´cessairement un « contenu descriptif » exprimable par un e´nonce´ propositionnel complet. Cette position peut eˆ tre de deux types. Suivant une conception que je qualifie ici de conceptualiste ou de descriptiviste au sens e´troit, on peut estimer que le contenu intentionnel de la perception est inte´gralement conceptuel 2. Ou bien on peut affirmer, comme Searle par exemple, qu’il n’est conceptuel qu’en partie et admettre ainsi l’existence de composantes non conceptuelles du contenu perceptuel, par exemple ostensives. Sous sa forme large, le principe du descriptivisme a e´ te´ e´ nonce´ par John Searle dans les termes suivants, d’allure franchement kantienne : « Les traits caracte´ ristiques des objets sont les conditions de satisfaction de mes expe´ riences cons1. I. KANT, Kritik der reinen Vernunft, A51/B75. M. FERRARIS, Goodbye Kant ! Ce qu’il reste aujourd’hui de la « Critique de la raison pure », p. 42-43 et 87 s. Une autre source possible pourrait eˆ tre Stout, qui pose une connexion essentielle entre attention perceptuelle et re´ cognition conceptuelle ; voir Analytic Psychology, vol. 1, p. 182. 2. Mon emploi du mot « conceptualisme » se distingue de celui introduit, sur les meˆ mes proble` mes, dans Joseph RUNZO, « The radical conceptualization of perceptual experience », p. 205, qui correspond a` ce que j’appelle « descriptivisme au sens large ».

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cientes de ces objets 1. » Je m’efforcerai de montrer, dans les de´veloppements qui suivent, que ce principe est un pre´juge´ errone´ . La raison principale est qu’il implique une conception trop e´ troite de l’intentionnalite´ , qui ne s’accorde pas avec les re´sultats obtenus jusqu’ici. Pour le montrer, il faudra d’abord se demander ou` se situe la charge de la preuve et si les arguments propose´ s sont ge´ne´ ralement satisfaisants la` ou` la preuve est requise. Ma conviction n’est pas seulement que le descriptivisme est injustifiable sur des bases descriptives, mais aussi que les arguments en faveur d’une doctrine si paradoxale doivent eˆ tre particulie` rement forts et indiscutables – ce qui est loin d’eˆ tre le cas de ceux avance´ s usuellement. Pour le moment, on peut de´ ja` observer que la conception e´ piste´ mique de la perception engendre d’importantes difficulte´ s. Comme on l’a vu plus haut, un argument assez courant – et de´fendu par Dretske – contre l’ide´e d’une conceptualite´ essentielle de la perception consiste a` dire que l’expe´rience sensible est informativement plus riche que les contenus conceptuels correspondants 2. Un autre type de difficulte´ se rattache aux contre-arguments expe´rimentaux cite´s plus haut (voir chap. I, p. 87-88) qui tendent a` de´montrer l’existence de discriminations et d’« identifications se´ mantiques » en l’absence de conscience attentionnelle. Une troisie` me difficulte´ couramment e´ pingle´ e concerne les perceptions animales. Dans certains cas, on peut tenter de ramener la perception a` une conceptualite´ plus primitive, ou supposer que certains animaux ne perc¸ oivent pas et que leurs apparentes perceptions se re´duisent a` des affections sensorielles, non objectivantes a` proprement parler. Mais il restera un grand nombre de cas difficilement e´liminables, ou` on est manifestement en pre´sence de perceptions chez des eˆ tres manifestement non conceptuels. Cet argument a d’ailleurs e´te´ retourne´ contre Dretske lui-meˆ me par A. D. Smith, qui jugeait particulie` re1. J. SEARLE, The Rediscovery of the Mind, p. 131. 2. . Voir A. D. SMITH, « Perception and belief », p. 298, commentant Dretske. Voir encore re´cemment M. G. F. MARTIN, « Perception, concepts, and memory ». De meˆ me, D. DENNETT, « Seeing is believing or is it ? », p. 485, voit dans cette ide´e l’origine meˆ me de l’antinomie entre, d’une part, la conception suivant laquelle la croyance perceptuelle est un e´tat perceptuel et donc non infe´ rentiel (conceptuel) et, d’autre part, celle suivant laquelle elle est un e´tat infe´rentiel et donc non perceptuel.

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ment inefficace, d’un point de vue argumentatif, la manie` re dont il annexait toute ope´ration attentionnelle ou discriminative a` la sphe` re e´piste´ mique, se trouvant par la` dans l’obligation ardue, pour de´fendre sa conception non e´ piste´ mique de la perception, de trouver des exemples de perception non attentionnelle. N’est-il pas absurde de penser que le moineau, du fait de son incapacite´ a` conceptualiser, serait incapable de discrimination attentionnelle et donc qu’il ne « remarquerait » absolument rien de ce qui l’entoure 1 ? De manie` re ge´ ne´rale, la conceptualisation de l’objectivation perceptuelle soule` ve un proble` me de me´thode. Car il faut d’abord s’entendre sur la question de savoir ou` se situe la charge de la preuve. Doit-on, comme le fait Dretske, s’employer a` re´futer la conception conceptuelle de l’intentionnalite´ au moyen d’arguments descriptifs, ou a` l’inverse commencer par la description psychologique et laisser aux partisans de la conception conceptuelle le soin d’e´liminer ou de simplifier, si ne´cessaire, les distinctions obtenues par la description psychologique ? Avant meˆ me de chercher la faille dans la conception e´ piste´mique, on devrait sans doute commencer par se demander quels arguments plaident en sa faveur, et si elle jouit en ge´ ne´ral d’une base descriptive suffisamment solide. Bien que les arguments descriptifs doivent eˆ tre manie´ s avec prudence et que le recours a` l’« e´ vidence descriptive » ait parfois e´te´ le meilleur moyen de justifier les the` ses les plus contestables, l’ide´al descriptif doit du moins nous amener, pour ainsi dire ne´gativement, a` remettre en question certains pre´juge´ s et certaines distinctions qui, issus du contexte philosophique et insuffisamment justifiables par ailleurs, exerceraient une influence contraignante sur les re´sultats the´ oriques. Avant meˆ me toute discussion de´ taille´e, on peut du moins remarquer que la tentative visant a` conceptualiser l’intentionnalite´ per1. A. D. SMITH, « Perception and belief », p. 307-308. Cette objection n’est probablement plus valable pour les travaux plus re´cents de Dretske, qui mettent en avant, pre´cise´ ment en vue de rendre compte d’e´tats attentionnels chez les animaux, une « attention sensorielle » (sensory awareness) distincte de l’« attention conceptuelle » ou encore une « attention a` un stimulus » distincte de l’attention a` des faits au sujet du stimulus (voir F. DRETSKE, Naturalizing the Mind, p. 9-10, et « Perception without awareness »). Pour d’autres arguments en faveur de la perception non e´piste´mique, voir le re´ capitulatif de J. DOKIC, Qu’est-ce que la perception ? p. 55 s.

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ceptuelle – l’hypothe` se suivant laquelle au moins une partie du contenu intentionnel de l’expe´ rience perceptuelle est ne´cessairement conceptuelle – va a` l’encontre de l’interpre´tation la plus « naturelle ». Ne sommes-nous pas convaincus, a` premie` re vue, de pouvoir donner a` un meˆ me dessin deux « sens » diffe´rents et incompatibles, ou de pouvoir distinguer alternativement deux figures d’un fond et les objectiver, sans encore leur associer aucun concept ? La figure 6, par exemple, se preˆ te difficilement a` une interpre´tation selon laquelle la diffe´rence entre les figures A et B encheveˆ tre´es serait une diffe´rence de nature conceptuelle, ou suivant laquelle le de´tachement objectivant d’une figure ou de l’autre correspondrait a` un concept ou a` un autre :

Figure 6

De meˆ me, il semble facile d’opposer ici des exemples ou` la discrimination n’est pas conceptuelle. Ainsi il arrive meˆ me a` l’artiste de distinguer deux nuances subtiles de jaune sans disposer pour autant des concepts correspondants. John McDowell a tente´ de contrer cette objection en invoquant des de´finitions ostensives 1. Incontestablement, observait-il, l’expe´rience nous met fre´quemment en pre´ sence de couleurs pour lesquelles nous ne disposons pas de concept de´termine´ du type de « rouge », « vert » ou « terre de Sienne », et qui semblent, en ce sens, « transcender nos capacite´ s conceptuelles ». Mais, ajoutait-il, cela n’implique pas que l’expe´rience de ces couleurs n’est pas conceptuelle. En re´alite´, il suffit de de´signer 1. Voir J. MCDOWELL, Mind and World, p. 56-58. Voir D. BARBER, « Holism and horizon : Husserl and McDowell on non-conceptual content », p. 85-86.

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les couleurs de ce genre par une expression de la forme « cette nuance », qui, au moins en partie, est e´galement conceptuelle. Sans anticiper sur les de´ veloppements ulte´ rieurs, ou` cette conception sera discute´ e en de´ tail, on peut du moins noter que le contre-argument de McDowell n’est que partiellement relevant pour notre proble` me. Si l’impossibilite´ de conceptualiser une couleur donne´ e implique que toute couleur donne´ e n’est pas conceptualise´ e, en revanche la possibilite´ de conceptualiser toute couleur donne´ e n’implique pas que toute couleur donne´ e est conceptualise´ e. Bref, prouver que toute couleur est conceptualisable au moins au moyen d’une de´ finition ostensive n’est pas prouver que toute couleur – du fait meˆ me d’eˆ tre objective´ e – est conceptualise´ e au moins au moyen d’une de´ finition ostensive. Sans contester qu’une de´ finition ostensive de tel jaune donne´ est toujours possible, je sugge´ rerai plus loin une autre interpre´ tation tendant d’abord a` rapprocher les indexicaux « purs » (ceci, etc.) des noms propres et ensuite a` reconnaıˆ tre aux seconds un caracte` re irre´ ductiblement non conceptuel. Ce qui nous mettra sur la voie d’une conception « non descriptiviste » d’apre` s laquelle l’intentionnalite´ et la conceptualisation sont deux questions mutuellement inde´pendantes. La question est de savoir s’il n’est pas souhaitable, sur ces proble` mes, d’opposer au dogme de l’objectivation par concept – a` ce que Dreyfus appelle le « Mythe du mental » – les analyses plus fines du psychologue empiriste et de distinguer attention et conceptualisation dans le meˆ me sens ou` le faisait Husserl qui, au § 20 de la deuxie` me e´ dition de la Ve Recherche logique, observait que la matie` re intentionnelle ne de´ termine pas seulement l’Als-was, ce comme quoi quelque chose apparaˆıt, mais aussi le Was, ce qui apparaˆıt 1.

1. E. HUSSERL, Logische Untersuchungen, V, B415. Voir D. J. DWYER, « Husserl’s appropriation of the psychological concepts of apperception and attention », qui de´veloppe ce point par un autre biais, en mettant en avant chez Husserl un « surplus aperceptif » qui n’est pas le surplus des formes cate´goriales.

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Du proble` me des contenus non conceptuels a` celui du nom propre. La question du nom propre est appele´e a` jouer un roˆ le strate´gique pour le proble` me des contenus non conceptuels. D’abord, le nom propre est apparemment un bon moyen pour articuler l’un a` l’autre le linguistique et le non-linguistique. Sans doute, le nom propre est quelque chose de linguistique, quelque chose que je prononce ou e´cris au tableau au meˆ me titre que les termes ge´ne´raux, qui apparaıˆt dans des structures linguistiques comme des e´nonce´s pre´dicatifs, etc. Cependant, les noms propres peuvent aussi eˆ tre de´ crits, pour le dire de fac¸ on image´e, comme ce qui ouvre le langage vers ce qui est en dehors du langage, le logique vers l’extra-logique. Selon une conception traditionnelle du moins, les noms propres sont cense´s eˆ tre ce qui donne au langage ses objets (extra-logiques). En effet, si la formation d’e´ nonce´ s pre´ dicatifs simples (S est P) et complexes (S est P ou T est Q) et meˆ me la constitution de termes ge´ne´ raux semblent, en quelque sorte, des processus internes au langage, auquel on peut faire correspondre des actes logiques comme affirmer, nier, interroger, etc., on peut penser que cette constatation ne vaut plus dans le cas des noms propres. Quand je dis « Joseph est assis », l’acte correspondant a` « Joseph » n’est pas un acte logique, mais un acte d’un autre ordre, qui donne des objets, a` savoir ce qu’on appelle traditionnellement une intuition, par opposition au symbolique et a` la « simple pense´e ». Ce qui invite, comme le disait avec profondeur Husserl dans sa VIe Recherche logique, a` « mettre sur le meˆ me pied » l’acte nominal et l’intuition sensible 1. Pour le dire abruptement, tout est symbolique dans le langage, sauf les noms propres, qui sont ne´ cessaires pour que le langage se re´fe` re au monde extra-logique – au moyen d’actes extra-logiques. Une telle conception se trouve par exemple au cœur de la the´ orie de la connaissance de Russell, dont la clef de vouˆ te n’est pas simplement la distinction entre connaissance par description et connaissance par accointance, mais aussi l’ide´e que cette distinction e´piste´molo1. Voir E. HUSSERL, Logische Untersuchungen, VI, B158.

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gique doit eˆ tre rabattue sur la distinction logique entre concepts et « noms propres logiques ». Le fait que la question du nom propre semble une voie royale pour la question de la re´ fe´ rence du langage au monde extralinguistique sugge` re qu’elle l’est aussi pour la question de l’objectivation (de l’intentionnalite´ objectivante) et de l’intentionnalite´ en ge´ ne´ ral. Du meˆ me coup, cette question semble permettre le passage de la sphe` re du langage, du symbolique, a` celle des actes non linguistiques ou en tout cas non symboliques, a` la sphe` re des intuitions et de l’expe´rience au sens le plus large, par laquelle nous nous rapportons au monde. Ces deux aspects de la question du nom propre sont e´ troitement relie´ s a` la question de savoir si le contenu intentionnel est toujours de nature conceptuelle. Pour annoncer tre` s sommairement une distinction qui sera de´taille´e dans la suite, on peut opposer deux attitudes possibles sur cette double question du nom propre et du caracte` re conceptuel de l’intentionnalite´. D’abord, on peut adopter une attitude « descriptiviste » sensu stricto et assimiler la signification du nom propre a` un « contenu descriptif » exprimable par une description conceptuelle. Cette premie` re attitude – dont la version la plus radicale est certainement la tentative de Quine visant a` e´liminer du langage canonique tous les noms propres au profit des variables lie´es –, plaide naturellement en faveur de l’opinion suivant laquelle l’objectivation est en dernier ressort toujours conceptuelle, ou suivant laquelle le contenu intentionnel est dans tous les cas de nature conceptuelle. A` l’oppose´ de cette conception, on trouve des « the´ ories de la re´ fe´ rence directe » reposant sur l’ide´ e que sinon tous, du moins certains noms propres ont une signification irre´ ductible a` un contenu descriptif, ce qui sugge` re qu’il existe des objectivations et des contenus intentionnels non conceptuels. Bien qu’il faille encore laisser momentane´ ment en suspens la question de sa compatibilite´ avec un descriptivisme au sens large, comme celui de´ fendu par Searle, la position assume´e dans les pages qui suivent est que le descriptivisme au sens strict est errone´. L’un des motifs initiaux de cette prise de position est le pressentiment que la question du nom propre a partie lie´ e avec la question de l’intuition, et que l’e´limination du nom propre risque d’engendrer un ide´alisme linguistique inde´ fendable. Ainsi, plus significativement que les the´ories de

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la re´fe´rence directe, c’est l’attitude empiriste que nous opposerons a` l’attitude strictement descriptiviste. Discussion de la conception conceptualiste du nom propre. Suivant une opinion assez re´pandue que j’ai qualifie´e cidessus de conceptualiste (j’e´vite ici le terme « descriptivisme » pour distinguer cette position de celle de Searle, qui est diffe´rente et qui sera discute´e plus loin), le contenu intentionnel serait toujours un contenu de nature conceptuelle. Il y aurait ainsi une connexion intime et ne´cessaire entre l’intentionnalite´ – et, a` plus forte raison, l’objectivation – et la conceptualisation. Cette opinion s’enracine dans une certaine conception remontant plausiblement a` Frege et assez caracte´ristique, entre autres, des lectures frege´ennes de Husserl 1, qui tend a` faire coı¨ ncider l’opposition entre sens et de´notation avec l’opposition frege´enne entre concept (ou fonction propositionnelle) et objet. Si on accepte une telle conception, en effet, l’assimilation du contenu intentionnel – du Sinn au sens de Husserl – au Sinn frege´en semble devoir impliquer que le contenu intentionnel est fondamentalement un « contenu descriptif » de nature conceptuelle. Le soubassement explicatif est ici une certaine manie` re de concevoir la conscience ainsi que le langage et sa re´alisation psychique, qui peut eˆ tre restitue´ e sche´ matiquement de la manie` re suivante. D’abord, on suppose que le sens d’une expression donne´ e est le contenu intentionnel d’un acte logique correspondant qui pourra eˆ tre effectif ou simplement possible, et donc que cette expression exprime le contenu intentionnel d’un acte logique, par exemple d’un acte d’assertion, de compre´hension, d’interrogation, etc. Ensuite, on postule – c’est la` une the` se centrale de Husserl, e´nonce´e au 1. Le noe` me de Føllesdal, re´sumait avec raison R. Sokolowski (« Intentional analysis and the noema », p. 127), est « something like a concept or a sense ». Il m’est impossible, faute d’espace, de commenter les lectures frege´ennes de Husserl, ou` les questions souleve´ es ici jouent pourtant un roˆ le central. Je renvoie le lecteur aux analyses critiques que je leur ai consacre´es dans ma The´orie de la connaissance du point de vue phe´nome´nologique, p. 147-188.

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§ 124 des Ide´es I – qu’a` tout acte non logique (percevoir, se souvenir, etc.) on peut faire correspondre un acte logique qui lui correspond ade´ quatement, c’est-a` -dire de contenu intentionnel identique. Si maintenant on admet, trivialement, que tout acte logique a un sens et que tout sens est exprimable, il en re´ sulte alors que le contenu intentionnel de tout acte, logique ou non, est exprimable. Adjointe a` la the` se de l’intentionnalite´ suivant laquelle tout acte psychique est pourvu d’un contenu intentionnel, ce re´sultat signifie que tout acte psychique est exprimable. Sur ces bases, il devient e´ videmment tentant d’affirmer l’existence d’un paralle´lisme entre la structure de l’intentionnalite´ en ge´ ne´ ral (logique ou non logique) et celle, logique, de la signification ou de l’expression. Si la diffe´ rence entre expressions singulie` res et ge´ ne´ rales est superficielle, si les noms propres sont toujours des descriptions de´ guise´ es et s’il est toujours possible de leur substituer des expressions ge´ ne´rales, alors il devient plausible que tout contenu intentionnel est de nature conceptuelle. Bref, la the` se que le langage est ultimement et fondamentalement conceptuel semble alors un argument convaincant pour affirmer que la vie psychique dans son ensemble est conceptuelle. Pourtant, les conceptions de ce genre se re´ ve` lent particulie` rement proble´ matiques. De manie` re ge´ ne´ rale, elles me paraissent renfermer trois groupes plus importants de difficulte´ s. Naturellement, un premier groupe de difficulte´s est lie´ au fait que, du moins prima facie, il existe des expressions non ge´ne´rales. Si nous admettons l’ide´e que, au moins dans certains cas, le contenu intentionnel d’un acte est exprimable et qu’il est alors identique a` la signification de l’expression correspondante, il est tentant d’en infe´rer ceci : le nom propre est une expression singulie` re (non conceptuelle) qui a, comme telle, une signification singulie` re qui peut servir de contenu intentionnel a` des actes d’un certain type, non conceptuels, que la tradition appelle des intuitions. Ce qui aurait pour conse´ quence que l’intentionnalite´ ne serait pas toujours conceptuelle. Pour ce motif, il semble qu’une condition pour que la conception de´crite soit de´ fendable soit sinon l’e´limination, du moins la re´ interpre´tation de nombreuses expressions comme les noms propres et les indexicaux. C’est pourquoi cette conception va souvent de pair avec l’opinion d’apre` s laquelle les expressions entie` rement ou par-

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tiellement singulie` res, comme les noms propres et les indexicaux, seraient analysables entie` rement, sans reste en termes ge´ne´raux. Une deuxie` me difficulte´ , souvent releve´ e, est que la notion de capacite´ conceptuelle semble exage´ re´ ment restrictive pour rendre compte de l’intentionnalite´ et de l’objectivation en ge´ ne´ ral. Il semble de´ raisonnable de priver indistinctement d’intentionnalite´ tous les eˆ tres de´ pourvus de capacite´ s conceptuelles et donc, vraisemblablement, la plupart des animaux. De plus, comme on l’a vu, la question du voir non conceptuel chez l’humain ne semble pas re´gle´ e de´ finitivement. La troisie` me se´ rie de difficulte´s concerne le sens meˆ me de la conception conceptualiste du nom propre. En affirmant la possibilite´ d’e´ liminer les noms propres en leur substituant des descriptions, on peut d’abord vouloir dire que le nom propre et la description sont e´ quivalents ou qu’ils ont la meˆ me de´notation. Mais par la` on ne dit encore rien sur un e´ ventuel sens du nom propre, diffe´ rent de sa de´ notation. Or, quand on s’inte´ resse au contenu intentionnel, par exemple d’un acte d’affirmation, on s’inte´resse a` ce qui est affirme´ et sera ensuite compris, rapporte´, etc., c’est-a` -dire justement au sens de l’affirmation. Il semble donc difficile d’e´tablir la the` se « tout contenu intentionnel est conceptuel », ou meˆ me plus restrictivement « tout contenu intentionnel d’un acte logique est conceptuel », en partant de la relation d’e´ quivalence logique (ou de diffe´rence objective) entre un nom propre et sa description de´finie. Ce dont nous aurions besoin, c’est de la contrainte plus forte d’une relation de synonymie (ou de diffe´rence intentionnelle) entre les deux expressions. Essayons de formuler les choses plus clairement. Que veuton dire au juste quand, pour reprendre l’exemple ce´le` bre de Frege, on de´clare que le sens du nom propre « Kepler » est « le de´couvreur de la forme elliptique des orbites plane´taires » ? On ne peut visiblement pas se borner a` re´pondre que la description, ici, est e´ quivalente (c’est-a` -dire substituable salva veritate) au nom propre. Ce qu’on veut dire par la` , c’est plutoˆ t que le sens exprime´ par le nom propre est exprimable e´ galement par la description, ou encore que les deux expressions sont synonymes et que l’une peut donc eˆ tre substitue´ e a` l’autre non seulement salva veritate, mais salvo sensu. C’est naturellement a` cette seule condition qu’on pourra dire que la

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description « le de´couvreur de la forme elliptique des orbites plane´ taires » est une meilleure expression du sens du nom propre « Kepler », qui doit donc lui eˆ tre substitue´e, etc. Toutefois, il faut aussi envisager la possibilite´ que plusieurs descriptions – qui peuvent se rapporter les unes aux autres d’apre` s des relations de tout a` partie – correspondent au meˆ me nom propre, comme dans le cas ou` « le de´ couvreur de la forme elliptique des orbites plane´ taires » et « l’auteur d’un ouvrage intitule´ Astronomia nova et publie´ en 1609 » correspondent au meˆ me nom propre « Kepler ». Seulement, le proble` me est ici que les deux descriptions ne signifient pas la meˆme chose – sinon l’e´nonce´ « Kepler a de´couvert la forme elliptique des orbites plane´taires et a e´crit un ouvrage intitule´ Astronomia nova et publie´ en 1609 » ne nous apprendrait rien de plus que « Kepler a de´couvert la forme elliptique des orbites plane´ taires ». Or, la relation de synonymie e´ tant transitive, on voit mal comment deux expressions de sens diffe´rents pourraient eˆ tre synonymes d’une meˆ me troisie` me expression. A` supposer un nom propre de sens S1 ainsi que deux descriptions diffe´ rentes exprimant deux sens S2 et S3 de telle manie` re que S2 = S3, il est certain qu’on peut d’emble´e exclure la possibilite´ que S2 = S1 = S3. Il existe au moins deux moyens d’e´carter cette difficulte´ . D’abord, on peut conside´rer que les descriptions n’expriment qu’une partie du sens du nom propre, qui doit eˆ tre de´fini comme un contenu descriptif compose´ de plusieurs faisceaux de concepts. Ensuite, le nom propre peut eˆ tre de´fini comme une expression e´quivoque. Si deux descriptions sont de « meilleures » expressions que le nom propre correspondant, c’est pre´cise´ment aussi parce que celui-ci est une expression e´quivoque qui peut certes se re´fe´rer au meˆ me objet de´note´ par les deux descriptions, mais a` laquelle nous associons ne´anmoins deux sens diffe´rents. C’e´tait la` , plausiblement, le point de vue de Frege lorsqu’il parlait du sens comme d’un « mode de donation » (Art des Gegebenseins) de l’objet : un nom propre identique peut exprimer des sens diffe´rents pour autant qu’il est profe´re´, compris, etc., dans des actes diffe´rents, pourvus de contenus intentionnels diffe´rents mais se rapportant a` un objet identique. Ces deux solutions sont-elles satisfaisantes ? La premie` re est certes plausible d’un point de vue ontologique ou me´ ta-

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physique, ou` on peut bien tenter de caracte´ riser l’objet comme un faisceau de proprie´ te´s ou de tropes. Mais sa transposition sur le plan des contenus intentionnels est peu convaincante. Supposons que deux individus se comprennent ade´quatement en usant d’un meˆ me nom propre avec deux contenus intentionnels diffe´rents S1 et S2, exprimables par deux descriptions diffe´rentes D1 et D2 : l’e´nonce´ meˆ me de ce cas stipule que le contenu intentionnel, dans les faits, n’est pas un compose´ de S1 et de S2. Si on de´cide d’identifier le contenu intentionnel au sens d’une des deux descriptions correspondantes, alors il n’est pas seulement e´ trange, mais il est tout simplement faux de dire que le contenu intentionnel de chacun des deux sujets est un faisceau dont S1 et S2 seraient des parties. La seconde solution ne paraıˆ t pas plus satisfaisante. Il est vrai que l’e´ quivalence de plusieurs expressions s’accompagne, dans un grand nombre de cas, de diffe´rences se´mantiques, et qu’on peut parler, en ce sens, d’une identite´ de l’objet pour des significations diffe´ rentes. Mais cette constatation est-elle ge´ ne´ralement valable pour les noms propres ? Supposons le cas ou` deux sujets s’entretiennent d’un meˆ me personnage fictif, mettons Herme` s, en lui rattachant deux descriptions de´ finies diffe´ rentes « la divinite´ grecque associe´ e au commerce » et « la divinite´ grecque qui prote` ge les voyageurs ». Ces deux descriptions ne sont visiblement pas synonymes. Mais alors, ou` re´ side l’identite´ du nom propre, qui fait que les deux sujets parlent du meˆme Herme` s ? Elle ne re´side assure´ment ni dans l’objet – puisque la repre´sentation « Herme` s » est tout simplement de´pourvue d’objet –, ni dans le sens des deux descriptions – puisqu’elles ont pre´cise´ment un sens diffe´ rent. Cette identite´ d’Herme` s ne peut re´ sider nulle part ailleurs que dans le contenu intentionnel des deux repre´sentations en tant qu’il est, pre´cise´ment, distinct du sens des deux descriptions correspondantes. Le cas des noms propres de´signant des objets fictifs tend a` faire apparaˆıtre une univocite´ du nom propre qui n’est pas explicable a` partir de la pluralite´ des descriptions correspondantes, et ainsi a` nous de´tourner de l’interpre´ tation du contenu intentionnel en termes de « contenu descriptif ».

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Ces trois se´ ries de difficulte´ s ne´ cessitent sans doute des ame´ nagements conside´rables de la the´orie, auxquels les partisans du descriptivisme sensu stricto ont de´ja` consacre´ d’importants efforts. Mais notre strate´ gie est diffe´ rente. Avant meˆ me de chercher un moyen de re´soudre ces difficulte´ s, il convient de se demander ce qui justifie une conception si proble´ matique ainsi que les efforts en vue de la rendre moins proble´ matique. Ma conviction est que l’enjeu n’en vaut pas la peine, que les difficulte´s cite´ es sont peut-eˆ tre insurmontables et que, si elles sont surmontables, il existe ne´anmoins d’autres mode` les qui sont descriptivement meilleurs et moins proble´matiques, donc pre´fe´rables. On pourrait, a` mon avis, citer au moins trois se´ ries d’arguments en faveur de la conception conceptualiste du nom propre et de l’intentionnalite´ en ge´ ne´ ral. 1. Il semble d’abord possible d’e´tayer la the` se du caracte` re conceptuel de l’intentionnalite´ au moyen d’arguments de nature logique. L’ide´ e d’une re´ ductibilite´ des noms propres a` des descriptions – sous sa forme ge´ ne´ralise´e chez Quine : tout e´nonce´ de la forme « ... a... » peut eˆ tre remplace´ par un e´nonce´ canonique de la forme « il existe au moins un x tel que ... x... et que x est identique a` a », ou` « est identique a` a » est interpre´te´ comme un terme ge´ ne´ral – ne signifie-t-elle pas que les noms propres sont superflus et que, telle qu’elle est exprime´e linguistiquement, la re´fe´rence en ge´ ne´ral ne ne´ cessite rien d’autre que des variables lie´es ? 2. Un deuxie` me argument possible est que certaines conceptions qu’on oppose usuellement a` la conception frege´enne pre´sentent d’importantes faiblesses, auxquelles il ne semble pas possible de reme´dier de manie` re satisfaisante. Suivant ces conceptions – qu’on peut regrouper sous l’intitule´ de monisme phe´nome´nologique et auxquelles se rattachent, de pre` s ou de loin, des positions comme le monisme psychophysique de Mach, le monisme des gestaltistes de la seconde ge´ne´ration et la phe´nome´nologie de Gurwitsch –, l’introduction d’un contenu intentionnel distinct du contenu psycho-re´el est une adjonction superflue qui n’est pas justifiable sur la base des seules donne´ es phe´ nome´ nales. La notion meˆ me de contenu intentionnel et du meˆ me coup la dualite´ du psycho-re´el et de l’intentionnel devraient ainsi eˆ tre e´ limine´ es au profit de la seule re´ alite´ phe´ nome´ nale

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avec ses configurations, tout le reste reposant – pour parler comme les gestaltistes – sur une « hypothe` se de constance » non scientifique. Mais cette manie` re de concevoir l’expe´rience, on l’a vu, re´ve` le rapidement ses limites et semble devoir aboutir a` un constat d’e´chec. C’est pourquoi j’ai pre´fe´re´ de´fendre, au chapitre I, un dualisme phe´nome´nologique pre´servant inte´gralement la distinction du psycho-re´el et de l’intentionnel. L’argument en question est cependant plus restrictif. Il consiste a` infe´rer, de l’impossibilite´ ave´re´e de re´duire l’intentionnalite´ expe´riencielle au percept, la ne´cessite´ de maintenir une couche non perceptuelle et donc conceptuelle de l’expe´rience. 3. Le troisie` me groupe d’arguments, qui est d’ordre e´piste´ mologique et qu’on doit a` Davidson, concerne la justification des jugements empiriques. Pour l’essentiel, il repose sur l’ide´e d’une diffe´ rence irre´ductible entre, d’une part, la relation d’expe´ rience entre le monde et l’esprit, qui est causale, et, d’autre part, la relation logique unissant une proposition a` une autre proposition. En croyant que des jugements empiriques peuvent eˆ tre fonde´s directement dans le donne´ expe´ rienciel, dans des percepts, les partisans du « Mythe du donne´ » se rendraient coupables d’une confusion entre ces deux types de relation. En re´ alite´, une proposition ne peut eˆ tre fonde´ e que dans une autre proposition ; le conceptuel, l’« e´ piste´ mique » n’est susceptible d’aucune autre fondation que conceptuelle ou e´ piste´ mique. En conse´quence, il est errone´ de croire que nos the´ ories renfermeraient des expressions pourvues d’un contenu perceptuel, et toutes nos croyances sont au contraire exclusivement et inte´ gralement conceptuelles. Mon opinion est qu’aucun de ces arguments n’est de´cisif sur la question des contenus non conceptuels. Le premier type d’argument est sans doute le moins convaincant. On peut d’abord penser que, conside´ re´ e en soi, la preuve que tout nom propre peut eˆ tre remplace´ par une description ne nous ferait gue` re progresser dans la re´ solution de notre proble` me, dans la mesure ou` l’intersubstituabilite´ de deux expressions A et B ne nous dit pas encore si A doit eˆ tre substitue´ a` B ou, inversement, si B doit eˆ tre substitue´ a` A. Ensuite, les arguments de ce type font apparaıˆ tre a` nouveau la deuxie` me difficulte´ e´ nume´ re´ e plus haut, qui concernait la relation d’e´ quivalence.

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Le deuxie` me argument suscite deux objections ge´ ne´ rales. D’abord, il renferme quelque chose comme une pe´ tition de principe. On suppose que la re´ futation du monisme phe´ nome´ nologique implique la conception conceptualiste de l’intentionnalite´ , ou encore que, si aucun contenu intentionnel n’est un percept, alors tout contenu intentionnel est conceptuel. Or c’est pre´cise´ ment cette opposition exclusive du percept et du concept qui est sujette a` caution et que je remets en question contre la conception conceptualiste. On verra plus loin en quel sens la meˆ me remise en question est e´galement tre` s caracte´ ristique de la the´ orie de l’intentionnalite´ de Searle, a` qui je suis redevable sur ce point. Ensuite, le meˆ me argument semble reposer sur une certaine confusion entre « contenu perceptuel » et « percept ». Ces deux contre-arguments se rame` nent aux conside´ rations suivantes. En premier lieu, il est plausible que le caracte` re conceptuel ou ge´ ne´ral n’est pas ne´cessairement coextensif a` l’ide´ alite´ , ou encore que rien n’empeˆ che le contenu intentionnel d’eˆ tre a` la fois singulier et ide´al (voir supra, p. 209210). Ensuite, il faut encore distinguer entre, d’une part, le fait qu’un contenu intentionnel soit singulier au sens ou` ce qui apparaıˆt est singulier et, d’autre part, le fait que le contenu intentionnel serait individuel au sens ou` la partie « intentionnelle » de l’acte concret, de l’apparaıˆtre, serait re´ductible a` un percept composant l’apparaˆıtre lui-meˆ me. L’hypothe` se que certains contenus intentionnels sont singuliers signifie que ce qui apparaˆıt apparaˆıt avec un caracte` re de singularite´ , voire avec l’indice « perc¸ u » : mais elle n’implique pas que ces contenus doivent eˆ tre de´ crits in modo recto comme des percepts. Quand nous disons que le contenu intentionnel est ide´al, nous voulons dire, par exemple, qu’il est ite´rable ad infinitum dans une pluralite´ d’actes concrets possibles, qu’il se rapporte a` ceux-ci comme une partie abstraite a` son concretum, etc. Cette caracte´ risation est donc directe (in modo recto) et re´ flexive ; elle a trait, sur le mode du « discours direct », a` l’acte concret et a` ses proprie´ te´ s, y compris ses proprie´te´s appartenant a` la « matie` re intentionnelle » comme les proprie´te´s « de Louis » ou « d’une fleur ». En revanche, bien qu’elle soit, elle aussi, une caracte´ risation re´ flexive concernant le contenu intentionnel de l’acte, la caracte´ risation d’un contenu comme singulier ou comme conceptuel est une

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caracte´ risation in modo obliquo, qui concerne la structuration intrinse` que du contenu intentionnel, c’est-a` -dire la manie` re dont ce qui apparaˆıt, le « repre´ sente´ en tant que tel », est ordonne´ en parties. Ces deux caracte` res ne se situent donc pas sur le meˆ me plan. Meˆ me a` supposer que « ne pas eˆ tre perceptuel » impliquerait toujours « eˆ tre conceptuel » et inversement – ce qui me semble incorrect –, la re´futation de la the` se du caracte` re irre´ductiblement perceptuel du contenu intentionnel (au sens des gestaltistes) ne serait pas un argument en faveur de la the` se du caracte` re conceptuel du contenu intentionnel. Meˆ me dans cette hypothe` se, le fait de ne pas eˆ tre un percept, une « apparition » individuelle, n’impliquerait pas que le contenu est conceptuel, et l’on ne pourrait exclure la possibilite´ qu’il existe des contenus perceptuels (in obliquo) qui soient ide´ aux, c’est-a` -dire de nature non perceptuelle (in recto). Le troisie` me type d’argument sera discute´ un peu plus loin, quand nous discuterons les positions de John McDowell. Dans l’imme´diat, on peut se limiter aux remarques suivantes. De manie` re ge´ne´rale, j’estime que l’argument n’est pas du tout concluant et meˆ me qu’il pre´suppose ce qui demande a` eˆ tre de´montre´. D’abord, je conce` de sans re´ serve que la relation de justification est une relation « logique », au moins au sens ou` elle est intrinse`que au sens intentionnel et ou` elle ne peut donc pas eˆ tre ramene´e a` une relation causale entre le monde physique et la conscience connaissante. Seulement, cette concession n’implique le caracte` re conceptuel du contenu justifiant que si on pre´suppose que tout sens intentionnel est conceptuel. En effet, si un contenu intentionnel peut au contraire eˆ tre « perceptuel » au sens sugge´ re´ plus haut – a` savoir au sens ou` il est, a` plus forte raison, un contenu irre´ductiblement singulier exprimable par un nom propre qu’il n’y a pas lieu de re´duire a` un terme ge´ne´ral –, alors rien n’empeˆ che que ce contenu soit tout a` la fois justifiant et relie´ aux contenus justifie´s au moyen de relations « logiques », non causales. Telle est, pre´cise´ment, la conception de´fendue ici : le nom propre exprime un contenu qui, pour eˆ tre irre´ductiblement singulier, non conceptuel, n’en est pas moins intrinse`que a` la sphe` re du sens. Ces contre-arguments montrent clairement que la conception conceptualiste repose, dans une mesure pre´ ponde´ rante, sur une conception discutable de l’opposition du perceptuel

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et du conceptuel, qui tend soit a` confondre percept et contenu perceptuel, soit a` exclure pe´remptoirement tout moyen terme entre percept et contenu conceptuel. Il n’est pas surprenant que McDowell, s’interrogeant sur ces proble` mes et optant pour le conceptualisme au sens fixe´ plus haut, ait ressenti une proximite´ avec Kant. Bien que la conception kantienne soit peut-eˆ tre plus riche dans la mesure ou` elle fait jouer un roˆ le important aux repre´sentations intuitives, dans lesquelles on peut voir quelque chose d’analogue aux noms propres, il y a au moins deux pre´suppose´s typiquement kantiens dans les conceptions qui tendent a` conceptualiser l’objectivation. Un premier pre´suppose´ est l’opposition exclusive du perceptuel et du conceptuel : si ce n’est pas perceptuel, alors c’est conceptuel, et inversement. On peut du moins relever le fait que Kant fait coı¨ ncider l’opposition traditionnelle du sensible et de l’intelligible avec l’opposition de la repre´sentation sensible et du concept, ce qui disqualifierait d’emble´ e l’ide´ e d’une signification ide´ale du nom propre qui soit non conceptuelle. Ensuite, l’ide´e que la constitution de l’objet passe par le concept est elle-meˆ me caracte´ristique de l’approche de Kant. Ce dernier commenc¸ ait par caracte´riser le jugement comme un rapport entre des repre´sentations, a` savoir comme un rapport entre un concept sujet et un concept pre´dicat (jugement cate´gorique), entre des concepts re´sultant de la division d’un meˆ me concept (jugement disjonctif), etc. Mais ce premier pas, « logico-formel », lui semblait insuffisant dans sa queˆ te d’une logique transcendantale, c’est-a` -dire d’une the´ orie du jugement capable de rendre compte de la validite´objective du jugement. Un second pas e´tait ne´cessaire pour rapporter le jugement a` son contenu objectif. Or ce qui est remarquable, chez Kant, c’est que la relation de de´termination unissant un jugement a` son contenu objectif semble pense´e sur le mode` le de la relation pre´dicative unissant le concept pre´dicat au concept sujet, a` savoir comme la subsomption d’une repre´ sentation intuitive sous le concept sujet, le concept pre´dicat se rapportant de` s lors au contenu objectif par l’interme´diaire du concept sujet. Ce fait explique en partie pourquoi Kant voyait dans le concept une condition ne´cessaire de l’objectivation, et pourquoi il qualifiait de position aussi bien la de´termination objective d’un concept (x est

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une fleur) que la relation pre´ dicative entre deux concepts (la fleur est rouge) : la premie` re est la position « absolue » d’un objet sous le concept, la seconde est la position « relative » par laquelle un concept pre´ dicat est mis en relation avec un concept sujet. Inde´pendance de la question de l’intentionnalite´ envers la question de la conceptualite´. L’interpre´ tation conceptualiste du nom propre est selon moi un cas particulier d’une confusion plus ge´ne´rale entre la proble´matique du sens intentionnel et celle de la conceptualite´. Sans doute, les deux proble´matiques sont a` premie` re vue assez semblables. Dans l’exemple du canard-lapin de Jastrow, la Sinngebung intentionnelle signifie que le dessin est saisi comme lapin et non comme canard, ou comme le dessin d’un lapin et non comme le dessin d’un canard. Le « comme » n’indique-t-il pas en meˆ me temps la pre´sence d’un sens intentionnel et celle d’une proprie´te´ (eˆ tre un lapin, eˆ tre le dessin d’un lapin) exprimable par un terme ge´ ne´ ral ? De meˆ me qu’un concretum sensible est perc¸ u comme fleur, c’est-a` -dire avec le sens intentionnel « fleur », de meˆ me une fleur est perc¸ ue comme rouge, c’est-a` -dire avec la proprie´ te´ d’eˆ tre rouge, etc. Mais ces frappantes similitudes ne doivent pas nous induire en erreur. Bien que de telles observations puissent indiquer l’existence d’une re´ elle parente´ entre le fait de viser intentionnellement quelque chose et le fait de lui associer un concept – ou, ontologiquement, une proprie´te´ –, il semble difficile d’en tirer argument pour de´fendre le conceptualisme sans commettre une pe´tition de principe. Plus encore, il est franchement douteux que le « comme » ait le meˆ me sens quand on dit qu’un concretum est vise´ comme Ve´nus et que Ve´nus apparaˆıt comme se levant la premie` re. C’est une chose de dire que Ve´nus posse` de la proprie´te´ de se lever la premie` re et la proprie´te´ de se coucher la dernie` re, et c’en est une autre de dire que le sens du nom propre Ve´nus est ce que signifient les expressions « e´ toile du matin » et « e´ toile du soir ». Mes affirmations concernant le sens du nom « Ve´nus » engagent l’existence d’un acte psychique, voire celle d’un sens existant en soi dans un monde logique platonicien, etc. Mais mes

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affirmations concernant les proprie´ te´ s de Ve´ nus engagent l’existence d’objets dans le monde physique ou` existe la plane` te Ve´ nus. Ainsi, le sens intentionnel du nom propre « Ve´ nus » n’existe pas dans l’objet Ve´nus comme y existe la proprie´te´ de se lever la premie` re. S’il doit eˆ tre quelque chose comme une proprie´te´, alors ce n’est assure´ment pas au sens ou` « se lever la premie` re » est une proprie´te´ de Ve´nus, mais au plus, et jusqu’a` un certain point, au sens d’une proprie´te´ de l’acte psychique correspondant. C’est pourquoi l’affirmation que je vois Ve´nus peut eˆ tre comprise en un sens pleinement compatible avec l’hypothe` se de l’inexistence de Ve´nus, ce qui n’est pas le cas de l’affirmation que Ve´nus se le` ve la premie` re. La distinction peut eˆ tre rendue plus sensible et plus claire de la manie` re suivante. Supposons que je porte un regard entie` rement irre´ fle´chi sur un objet physique devant moi (A) avec une certaine proprie´te´ B : par exemple je vois la fleur comme rouge. Ce voir est conceptuel, au sens ou` « comme rouge » est exprimable par un terme ge´ ne´ral dans un e´ nonce´ comme « la fleur est rouge ». Ensuite, dans l’optique conceptualiste, on suppose qu’il en va de meˆ me, par exemple, pour la constitution intentionnelle de A : j’appre´ hende intentionnellement un donne´ d quelconque, par exemple visuel, comme A, de telle manie` re que l’intention objectivante soit exprimable par l’e´nonce´ « d est A », ou` le sens intentionnel « A » est conceptuel comme l’e´tait le concept « rouge ». Mais le paralle´lisme estil pleinement le´gitime ? Dans les deux cas, le « comme » indique la pre´ sence d’un concept, mais cela suffit-il pour conceptualiser le contenu intentionnel ? L’e´ nonce´ « je vois que A est B » – ou « je vois A comme B » – signifie que je vois une proprie´ te´ B « dans » le substrat A, par exemple le rouge dans la fleur, ce qui m’habilite, par exemple, a` e´mettre le jugement que A est B, exprimable dans un e´nonce´ ou` « B » est un terme ge´ne´ral. Seulement, il n’en va pas de meˆ me dans l’e´nonce´ « je vois d comme A » compris au sens indique´ plus haut. Ici, « comme A » indique certes encore la pre´sence d’un concept, mais que signifie ce concept ? L’e´nonce´ veut dire, en re´alite´, que j’appre´hende d de telle manie` re que le contenu intentionnel de mon voir soit « de A ». Mais le voir en question n’est pas plus un voir de d qu’un voir du contenu intentionnel « de A » : il est un voir dont le contenu intentionnel est « de A », c’est-a` -dire un voir qui peut eˆ tre vu re´flexivement comme un voir

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pourvu d’une certaine proprie´te´ « de A ». Or le fait que le voir re´flexif du voir de A soit conceptuel, a` savoir me le fasse voir comme un voir de A, ce fait n’implique pas que le voir de A est lui-meˆ me conceptuel. En re´ sume´ , la conception conceptualiste semble reposer sur une confusion entre deux registres essentiellement diffe´ rents : le registre de l’acte irre´fle´chi et de son expression, et celui de la re´flexion sur l’acte irre´ fle´ chi (avec son contenu intentionnel) et de son expression. Dans le premier cas, le voir de A comme B est conceptuel. Dans le second, le voir de d comme A est non conceptuel mais peut eˆ tre objective´ dans un nouvel acte, re´flexif, qui est conceptuel. Le voir de A comme B voit B « dans » A, mais le voir de d comme A ne voit pas A du tout : celui-ci n’est pas l’objet du voir, mais une certaine proprie´te´ « de A » du voir, qui ne peut eˆ tre vue que dans un autre acte, re´flexif, qui objective le voir de d comme A. En re´alite´, la situation est ne´ anmoins un peu plus complexe. Si ce qui pre´ce` de est exact, une importante source de confusions sur ces questions est l’ambiguı¨te´ du « comme ». Il semble que ce dernier terme, pour se limiter a` ce qui touche directement notre proble` me, puisse recevoir au moins trois significations distinctes. D’abord, il y a les cas ou` « comme » a un sens purement non re´ flexif. Par exemple : c’est le´ ger comme une plume. Ensuite, on l’a vu, le « comme » peut signifier la pre´sence d’un contenu intentionnel quelconque, conceptuel ou non conceptuel. Dans le cas ou` l’acte est un voir conceptuel, qui correspond a` une proprie´te´ ou a` un e´tat de choses, le voir est conceptuellement « articule´ » de telle manie` re que le contenu intentionnel m’apparaıˆt dans la pure re´flexion comme conceptuel, sans que soit pose´e la question de savoir si cette structuration conceptuelle correspond a` une structuration conceptuelle dans l’objet. Enfin, le « comme » posse` de souvent un sens hybride, a` la fois re´flexif et irre´ fle´chi, dans des formulations comme « ceci apparaıˆt, se donne, est vu comme A », « ce A apparaıˆt comme B » (ou « ceci apparaıˆt comme A et comme B »), qui peuvent eˆ tre explicite´ es de la manie` re suivante : d’une part, ceci est A, posse` de la proprie´ te´ A, qui est vue (ou visible) ; d’autre part, ceci est A et B, posse` de les proprie´te´ s A et B, qui sont vues (ou visibles). Ici, la proprie´te´ comme son inhe´rence a` l’objet sont

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vues de manie` re irre´fle´chie, mais la caracte´ risation de la proprie´ te´ comme vue ou visible est re´flexive, re´clamant de` s lors un acte nouveau. Dans ces cas, le « comme » pre´ sente une ambiguı¨ te´ ontologico-intentionnelle, car la de´ terminite´ conceptuelle qualifie en meˆ me temps l’objet vu (ceci est A, ceci est A et B) et le contenu intentionnel du voir (« A » m’apparaˆıt « dans » ceci, c’est-a` -dire : « de A » est une partie du contenu intentionnel de l’acte, ou : tel ou tel acte posse` de la proprie´te´ « de A », etc.). L’ambigu¨ıte´ apparaˆıt clairement dans la notation complexe et plus pre´cise suivante, qui meˆ le des e´ le´ments de re a` des e´le´ments de dicto : ceci a la proprie´te´ d’eˆ tre A (donc il existe un objet qui a la proprie´te´ d’eˆ tre A) (de re), et il (est possible qu’il) existe un acte psychique d’un certain type, un voir, dont le contenu intentionnel est « de A » ou la proposition , etc. (de dicto). Comme on voit, « A » n’a pas le meˆ me sens d’un coˆ te´ et de l’autre. C’est en raison d’ambigu¨ıte´ s de ce type que de telles formulations engendrent des paradoxes, par exemple dans le cas de perceptions trompeuses : de la proposition , je ne peux pas toujours infe´rer qu’il existe un objet qui m’apparaˆıt comme A. De manie` re ge´ne´rale, je pense qu’on pose inade´quatement le proble` me lorsqu’on estime que la charge de la preuve incombe au partisan des contenus irre´ ductiblement non conceptuels, qui serait dans l’obligation de produire des exemples de voir non conceptuel, etc. La nature meˆ me du proble` me re´clame selon moi qu’on proce` de en sens inverse. L’expe´rience atteste l’existence de contenus non conceptuels, dont il revient au conceptualiste d’e´tablir la re´ductibilite´ a` des contenus conceptuels. La` ou` les arguments viennent a` manquer, c’est-a` -dire la` ou` l’on n’a pas e´tabli que l’expe´rience e´tait trompeuse ou insuffisante, nous en resterons, par de´faut, a` l’attestation par l’expe´rience. Ne´anmoins, deux arguments plus significatifs plaident en faveur de la conception que je viens d’exposer. Le premier est que les formulations avec « comme » n’engagent pas les meˆ mes existences d’un coˆ te´ et de l’autre. Comprise au sens du contenu intentionnel, la proposition « je vois d comme A » signifie que mon voir a « de A » pour contenu intentionnel, et son assertion engage seulement l’existence de cet acte.

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C’est pourquoi elle est compatible avec l’assertion qu’il n’existe aucun objet qui est A : par exemple, je peux voir un spectre hallucinatoirement, etc. En revanche, l’assertion de A comme B, du moins si on la comprend in modo recto, engage l’existence de A et est incompatible avec l’assertion de son inexistence. Le second argument, qu’on pourrait qualifier d’antiphe´nome´naliste, est que la relation entre un donne´ expe´rienciel d abstrait de son contenu intentionnel et ce contenu intentionnel n’est certainement pas re´ductible a` celle unissant un concept a` son argument ou a` un autre concept, ni encore moins a` celle unissant l’objet de l’acte auquel appartient d aux proprie´te´s affectant cet objet. Bien qu’il puisse par ailleurs devenir secondairement l’objet d’un nouvel acte, re´flexif, le donne´ d de´termine´ par le contenu intentionnel « de A » n’est pas du tout un objet de l’acte irre´fle´chi, mais bien quelque chose d’immanent a` cet acte. Dire qu’un mate´riau sensoriel est de´termine´ intentionnellement, dote´ d’un contenu intentionnel « de A » qui l’« oriente » intentionnellement, ce n’est pas du tout dire que ce mate´riau sensoriel serait A ou qu’il posse´ derait la proprie´te´ A. Ce ne sont pas les sensations ni les ve´cus – a` savoir des parties d’actes psychiques – qui sont fleur, rouge ou fleur rouge, mais c’est un objet dans le monde. L’argumentation qui pre´ ce` de touche le cœur meˆ me du proble` me des contenus non conceptuels. Cependant, sa porte´e re´elle ne doit pas eˆ tre surestime´e. Sans doute, il est important de noter que les conclusions qu’elle induit sont plus ge´ne´rales que les seuls proble` mes engendre´s par le nom propre et son interpre´tation conceptualiste. De manie` re suggestive, nous avons par la` dissocie´ l’intentionnalite´ de l’in-formation conceptuelle, le contenu intentionnel du contenu conceptuel, en sorte que nous pouvons maintenant conside´rer ces proble` mes comme inde´pendants l’un de l’autre. Mais pre´cise´ment, nous n’avons pas plus e´tabli la possibilite´ d’un voir non conceptuel que son impossibilite´. Ce que nous avons tente´ d’e´tablir, au contraire, c’est que la question de la nature du contenu intentionnel est inde´ pendante de celle de savoir si tout acte est conceptuel, in-forme´ conceptuellement. L’ide´e sous-jacente est qu’on peut tre` s bien de´fendre l’ide´e que toute perception (ou toute perception humaine) est de´ termine´ e conceptuellement, mais que cela ne nous e´clairera en rien sur la nature du contenu intentionnel en ge´ne´ral. Autrement

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dit, le caracte` re d’intentionnalite´ est essentiellement inde´pendant du caracte` re conceptuel, et cela resterait vrai meˆ me si on apportait la preuve que tout acte intentionnel est conceptuel. Si tous les actes intentionnels devaient eˆ tre conceptuels, ce serait pour d’autres raisons qu’en raison de leur caracte` re intentionnel, car la pre´ sence d’un « comme » indiquant qu’il y a un contenu intentionnel n’implique pas – et, a` plus forte raison, n’est pas identique a` – la pre´sence d’un « comme » indiquant qu’il y a un contenu conceptuel. On pourrait formuler les choses autrement en disant que la structuration conceptuelle est au mieux – c’est-a` -dire : si on ne voit pas en elle une structuration objective – un certain caracte` re affectant le contenu intentionnel, mais que la structure de l’intentionnalite´ – ce que signifie eˆ tre dote´ d’un contenu intentionnel – est un caracte` re affectant l’acte psychique dans son ensemble, et qui repre´sente donc une e´tape ante´rieure et plus e´ leve´e du questionnement. Ainsi, au lieu d’affirmer que toute intentionnalite´ est conceptuelle, puis d’en infe´rer qu’un voir (suppose´ intentionnel) non conceptuel est impossible et que le « voir » animal n’est pas un ve´ritable voir, il est meilleur de partir de l’intentionnalite´ en ge´ne´ral, du voir intentionnel en ge´ne´ral, puis de soulever se´pare´ ment la question de savoir si tout voir est conceptuel. Cette marche a` suivre est descriptivement plus fe´ conde et plus since` re. De cette manie` re, en effet, l’attestation par l’expe´rience de l’existence d’un voir non conceptuel ne nous oblige ni a` le disqualifier, ni a` chercher a` l’embrigader de force a` titre de voir conceptuel en un sens modifie´, mais simplement a` conside´rer la possibilite´ d’un voir intentionnel et non conceptuel. Traits sui-re´ fe´ rentiels (Searle). Les analyses qui pre´ ce` dent, en dissociant la question de l’intentionnalite´ de celle de la conceptualite´ , nous orientent re´solument vers une the´ orie non descriptiviste de l’intentionnalite´ . Mais encore faut-il comprendre pre´cise´ ment ce qu’on entend par descriptivisme. J’ai distingue´ plus haut un concept e´ troit de descriptivisme, que j’ai intitule´ conceptualisme, en re´servant la possibilite´ qu’une the´ orie du nom propre ou de l’intentionnalite´ soit descriptiviste (au sens large) mais non

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conceptualiste. A` premie` re vue, rien n’empeˆ che que les noms propres soient de´ clare´ s re´ ductibles a` des descriptions qui elles-meˆ mes ne seraient pas inte´ gralement conceptuelles, mais pre´ senteraient par exemple des composantes ostensives irre´ ductibles. Cette position est celle de´ fendue par John Searle. Bien qu’il se prononce sans ambiguı¨ te´ pour le descriptivisme, ce serait une erreur d’annexer sa the´ orie de l’intentionnalite´ a` ce que j’ai appele´ plus haut le conceptualisme. En re´alite´ , Searle reconnaıˆt pleinement la possibilite´ de contenus non conceptuels, particuliers. Par exemple, un e´ nonce´ de perception comme « la fleur est odorante » exprime un contenu qu’on peut repre´ senter au moyen de la notation descriptive suivante : exp vis (la fleur est odorante, le fait que la fleur est odorante cause ma perception), ou` la seconde partie de la parenthe` se correspond a` un e´ le´ment non conceptuel. De manie` re en somme assez curieuse, Searle associe e´troitement la non-conceptualite´ et la sui-re´ fe´ rentialite´. Il regroupe ainsi les e´le´ments non conceptuels de l’expe´ rience en deux classes : il y a d’abord des e´ le´ments sui-re´fe´rentiels de type causal, ensuite des e´le´ments sui-re´fe´rentiels de type indexical. Dans les deux cas, nous sommes en pre´sence de composantes du contenu qui font directement intervenir les conditions de re´ alisation de l’acte. Dans le cas des traits sui-re´ fe´ rentiels causaux, la sui-re´fe´rence porte sur l’expe´ rience elle-meˆ me : par exemple, la perception que la fleur est odorante n’est une perception qu’a` la condition que le contenu intentionnel lui-meˆme renferme une clause spe´cifiant que ma perception est cause´ e par le fait que la fleur est odorante. Dans le cas des indexicaux, la sui-re´ fe´rence porte sur les conditions d’e´nonciation : par exemple « je » correspond a` celui qui parle, « maintenant » au moment ou` il parle, etc. Cette manie` re de voir est intimement relie´e a` la question des noms propres. Searle estime que celle-ci doit eˆ tre re´solue exclusivement en termes descriptivistes, mais que cela n’implique aucun conceptualisme au sens adopte´ ici. C’est pourquoi il insiste avec force, au chapitre IX de son ouvrage Intentionnalite´ de 1983, sur le fait qu’en exigeant que toute description soit inte´gralement conceptuelle, c’est-a` -dire comple` tement analysable en termes ge´ne´ raux, on commet un contresens qui compromet la position correcte du proble` me

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du descriptivisme 1. En re´alite´, pense-t-il, on peut tre` s bien donner raison a` Frege et ramener tous les contenus correspondant a` des noms propres a` des contenus descriptifs, sans que tous ces contenus descriptifs soient pour autant inte´gralement conceptuels. En d’autres termes, les contenus intentionnels peuvent renfermer des e´le´ments non conceptuels, particuliers, que sont pre´cise´ment les traits sui-re´fe´rentiels. Sans de´tailler ce point, dont il sera a` nouveau question plus loin, il faut encore noter que le descriptivisme de Searle est indissociable de prises de position internalistes ou, comme il dit aussi, intentionalistes. Affirmer la possibilite´ de rendre compte des noms propres de manie` re inte´gralement descriptiviste, cela revient a` affirmer que le contenu intentionnel ne doit pas eˆ tre recherche´ dans le monde objectif, mais dans des « conditions de satisfaction » internes. C’est la` un point de convergence important avec la the´ orie de l’intentionnalite´ de´fendue ici, qui peut e´galement eˆ tre qualifie´e d’internaliste : a` Putnam de´ clarant que « les significations ne sont pas dans la teˆ te », Searle re´pond que « les significations sont pre´cise´ment dans la teˆ te », parce qu’« il n’y a aucun autre endroit ou` elles pourraient eˆ tre » 2. C’est sur cette base que Searle entend re´futer la the´orie causale du nom propre expose´ e par Kripke dans Naming and Necessity. Son argument le plus inte´ressant pour notre propos est que la the´ orie causale ne contredit pas force´ment sa the´orie descriptiviste. Sans doute, l’ide´e meˆ me de « chaˆınes causales externes de communication » va a` l’encontre de l’opinion suivant laquelle la nomination est un processus interne, qui mobilise des « conditions de satisfaction » internes. Mais l’essentiel n’est pas la` . Il reste, de´clare-t-il, que le « bapteˆ me initial » – le dubbing – est inte´ gralement descriptiviste. La 1. J. SEARLE, Intentionality, p. 232 : « La question n’est absolument pas de savoir si les noms propres doivent eˆ tre analyse´ s exhaustivement en termes comple` tement ge´ne´raux. » A` cela s’ajoute un autre contresens qui exigerait que toute description soit analysable en mots, « verbale », alors qu’en re´alite´ , « dans certains cas, la seule ‘‘description identifiante’’ que le locuteur puisse avoir qu’il associe a` un nom est simplement la capacite´ de reconnaˆıtre l’objet » (ibid., p. 233). 2. J. SEARLE, Intentionality, p. 200. Voir H. PUTNAM, « The meaning of meaning », p. 227 : « Cut the pie any way you like, ‘‘meanings’’ just ain’t in the head ! »

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relation causale (externe) ne concerne pas le bapteˆ me initial, mais les chaˆınes de communication qui suivent le bapteˆ me initial. Or c’est pre´cise´ment au niveau du bapteˆ me initial, et non au niveau des chaˆınes causales de communication, que se joue la question de l’essence du nom propre. Searle e´ pingle un passage ou` Kripke lui-meˆ me tend a` reconnaıˆ tre ce fait : On pourrait formuler sommairement une the´orie dans les termes suivants. Un « bapteˆ me » initial a lieu. Ici l’objet peut eˆ tre nomme´ par ostension, ou encore la re´fe´ rence du nom peut eˆ tre fixe´e par une description. Quand le nom est « passe´ de maillon en maillon », il faut, je pense, que le re´ cepteur du nom, quand il l’entend, ait l’intention de l’employer avec la meˆ me re´fe´ rence que l’homme de qui il l’a entendu 1.

Selon l’analyse de Searle, cette explication de l’introduction du nom dans le bapteˆ me initial est « entie` rement descriptiviste 2 ». A` premie` re vue, le diagnostic est surprenant. Comme Searle le reconnaıˆ t lui-meˆ me, Kripke e´voque deux modes possibles de nomination au moyen d’un nom propre : d’une part, la nomination par une description de´finie (par exemple celle de « Neptune » avant son observation) et, d’autre part, la nomination par ostension. Or la nomination par ostension n’est pas strictement descriptiviste, du fait qu’elle mobilise non seulement des e´le´ments conceptuels, mais e´ galement des perceptions. C’est pre´ cise´ ment a` ce stade que Searle va eˆ tre amene´ a` choisir la voie descriptiviste sans opter pour autant pour le descriptivisme e´ troit. La taˆ che qu’il se propose n’est pas de re´duire, dans une optique conceptualiste en notre sens, la nomination par ostension a` la nomination par description, mais elle est de montrer qu’en re´alite´ les deux modes de nomination sont descriptivistes en un sens plus large ou` « par description » n’implique plus « inte´gralement conceptuel », c’est-a` -dire au sens ou` les descriptions peuvent contenir des e´ le´ ments non conceptuels, particuliers.

1. S. KRIPKE, Naming and Necessity, p. 96. 2. J. SEARLE, Intentionality, p. 234.

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Ces prises de position de Searle te´moignent d’une attitude foncie` rement originale envers le proble` me des contenus non conceptuels, ne serait-ce que parce qu’elle contredit l’ide´e – qui a pu paraıˆ tre aller de soi – que le descriptivisme vise a` re´duire les noms propres a` des termes ge´ne´raux. La question qui est a` la base de la the´orie descriptiviste du nom propre de Searle n’est pas la question de savoir si les noms propres sont re´ductibles a` des termes ge´ne´raux. J’ai sugge´re´ un peu plus haut que la conception de l’intentionnalite´ de´fendue ici e´tait proche de celle de Searle par son caracte` re internaliste. Partant, on peut se demander si cette orientation internaliste ainsi que les re´sultats obtenus jusqu’ici nous ame` nent dans la voie du descriptivisme non conceptualiste de Searle, mais aussi, par exemple, si descriptivisme et internalisme sont re´ellement indissociables. La voie qui sera assume´e dans les pages qui suivent n’est descriptiviste ni au sens e´troit, ni au sens large. D’abord, bien que la conception de Searle offre de conside´rables avantages par comparaison avec les inconfortables positions conceptualistes, je pense qu’elle pre´sente aussi d’importantes faiblesses, spe´cialement sur la question des sui-re´fe´rentiels. Ensuite, pour des raisons qui seront expose´es au paragraphe suivant, c’est le principe meˆ me du descriptivisme, conceptualiste ou non, qui me paraıˆ t errone´. Un enjeu important des analyses qui suivent sera donc de montrer qu’internalisme et descriptivisme ne sont pas essentiellement indissociables, au moins au sens ou` la position internaliste peut eˆ tre de´fendue sans le descriptivisme. L’analyse de Searle pre´sente certaines difficulte´s. On peut spe´cialement s’interroger sur l’opportunite´ d’introduire, dans l’analyse de la perception, des e´le´ments sui-re´fe´ rentiels, et se demander si ce n’est pas ajouter aux donne´es quelque chose qui ne s’y trouve pas. Je pense en particulier au caracte` re re´flexif que semble induire, dans un sens ou dans un autre, la notion de sui-re´fe´rentialite´. Soit les traits sui-re´fe´rentiels sont des traits re´ flexifs, soit ils ne le sont pas. S’ils sont re´flexifs, il me semble difficile de voir ce qui justifierait cette introduction, dans la perception externe, d’une part de re´flexivite´ . Pourquoi faudrait-il supposer, quand je perc¸ ois visuellement un stylo, qu’une part du contenu perceptuel est de nature re´flexive ? Cette ide´e ne me semble pas seule-

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ment superflue, mais aussi contraire aux donne´es descriptives comme l’e´taient de´ja` les « perceptions secondaires » de Brentano ou les « cogito pre´re´flexifs » de Sartre. N’est-il pas plus juste de dire que, quand je regarde le stylo devant moi et vois qu’il est noir, pose´ sur la table, etc., je regarde le stylo et rien d’autre ? Ne doit-on pas plutoˆ t dire que seul un nouvel acte est susceptible d’introduire dans le contenu des e´le´ments faisant re´fe´rence a` mon expe´rience visuelle qu’il y a un stylo, qu’il est noir, etc. ? Ma perception n’est alors pas plus une perception de moi-meˆme qu’une perception de la relation causale m’unissant au stylo. Dire que le contenu de ma perception aurait quelque chose a` voir avec la relation causale entre le stylo et ma perception, c’est confondre le contenu de la perception visuelle avec le contenu de la re´ flexion sur la perception visuelle. Jocelyn Benoist a tre` s bien vu qu’on ne peut en meˆ me temps de´finir la sui-re´ fe´rentialite´ en termes de re´flexivite´ et y voir un trait de´ finitoire de la perception en ge´ne´ral : s’il est exact d’interpre´ ter la notion husserlienne de « pre´ sence en personne » dans le sens des traits sui-re´fe´rentiels de Searle, alors il faut renoncer a` l’ide´e que les traits sui-re´fe´ rentiels sont des traits re´flexifs 1. Toutefois, cette constatation engendre de nouvelles difficulte´ s. Pour ma part, j’avoue eˆ tre incapable d’associer un sens intelligible a` cette sui-re´fe´ rentialite´ qui ne serait pas synonyme de re´ flexivite´ : que serait la re´ flexivite´ sinon, pre´cise´ment, la re´ fe´rence a` soi-meˆ me ? Il est vrai que Searle voit les choses de fac¸ on plus nuance´e et qu’il approuverait dans une certaine mesure ces remarques. Il insiste expresse´ment sur le fait que l’appartenance d’e´le´ments suire´ fe´ rentiels au contenu intentionnel de l’expe´ rience visuelle ne doit pas eˆ tre comprise au sens d’une re´flexivite´ rigoureusement parlant. Il e´carte ainsi deux me´prises possibles 2. D’abord, le caracte` re sui-re´ fe´ rentiel de l’expe´ rience visuelle ne signifie pas que l’expe´rience visuelle renfermerait une « repre´ sentation d’elle-meˆ me ». Cela vaut pour les repre´sentations verbales comme non verbales. Non seulement la repre´ sentation verbale de la forme « exp vis (p et la cause de cette perception est le fait que p) » est un acte de langage qui 1. J. BENOIST, Sens et Sensibilite´, p. 32-33. 2. Voir J. SEARLE, Intentionality, p. 49.

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naturellement, comme tel, est exte´rieur a` l’expe´rience visuelle (non langagie` re), mais on doit encore exclure de l’expe´rience visuelle toute espe` ce de repre´ sentation de cette expe´rience visuelle elle-meˆ me. Ensuite, la sui-re´fe´rence causale de l’expe´rience visuelle ne signifie pas non plus que je vois l’expe´rience visuelle ou sa relation causale a` l’e´tat de choses vu. Ce qui est vu, c’est exclusivement le fait que le stylo est pose´ sur la table, ou qu’il est noir, etc. En re´alite´, la sui-re´fe´rence signifie simplement que la relation causale est une condition de satisfaction de l’expe´ rience visuelle, spe´ cifie´ e dans son contenu intentionnel et exprimable dans une repre´ sentation verbale de la forme « exp vis (p et la cause de cette perception est le fait que p) ». Pourtant, une fois admises ces rectifications, on ne peut que se heurter a` la question de savoir, d’une part, ce qu’il reste ici de sui-re´fe´rence et, d’autre part, ce qui justifie encore l’inclusion de traits sui-re´fe´rentiels de type causal dans le contenu intentionnel de l’expe´rience visuelle. Pourquoi une « condition de satisfaction » de la forme « la cause de cette perception est le fait que p » appartiendrait-elle au contenu de l’expe´rience visuelle, si celle-ci n’est en aucun sens repre´sentation de la relation causale ou d’elle-meˆ me ? D’ailleurs Searle ne dit-il pas lui-meˆ me, en contradiction apparente avec le passage commente´ ci-dessus, que « tout e´tat intentionnel dote´ d’une direction d’ajustement est une repre´sentation de ses conditions de satisfaction 1 » ? Et si on accorde que la relation causale figure dans le contenu intentionnel sans y eˆ tre repre´sente´e, alors pourquoi la qualifier encore d’e´le´ment sui-re´fe´rentiel ? Dans les faits, la relation causale semble plutoˆ t ne pas appartenir au contenu intentionnel de l’expe´rience visuelle, et n’eˆ tre sui-re´fe´rentielle que par son appartenance au contenu d’un autre acte de nature re´flexive. Reprenons l’exemple d’expe´rience visuelle cite´ plus haut, dont le contenu intentionnel est exprimable au moins partiellement par un e´ nonce´ tel que « le stylo est pose´ sur la table ». Quelles raisons peut-on invoquer pour affirmer que cet 1. J. SEARLE, Intentionality, p. 13, voir p. 11, etc. En sens contraire, voir ibid., p. 49 : « Que le contenu intentionnel visuel soit sui-re´fe´rentiel, cela ne signifie pas qu’il contient une repre´ sentation, verbale ou autre, de luimeˆ me. »

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e´nonce´ n’e´puise pas le contenu intentionnel et doit eˆ tre comple´te´ au moyen d’une clause causale ? Le nervus demonstrandi est la double constatation que l’expe´rience visuelle peut eˆ tre ve´race ou trompeuse, et que ses conditions de re´ussite sont inde´pendantes du contexte externe, donc internes, incluses dans le contenu intentionnel. Alors meˆ me que mon expe´rience du stylo sur la table serait cause´e par des stimulations e´lectriques ope´re´es sur un cerveau dans un bocal, elle n’en continuerait pas moins a` prescrire ce qui doit eˆ tre le cas pour qu’elle soit re´ussie, a` savoir : la perception doit eˆ tre cause´e par le fait que le stylo soit sur la table. Nous pouvons approuver cette analyse au sens minimal ou` la perception – l’expe´rience visuelle de Searle – fait apparaıˆtre le perc¸ u avec l’indice « pre´sent en personne ». Comme cela vaut aussi bien pour l’hallucination, qui me fait e´galement voir le perc¸ u comme re´ellement la`, Searle a raison de dire que la clause est inde´ pendante de la re´ ussite de l’expe´ rience visuelle et qu’elle appartient tout entie` re au contenu intentionnel inte´gralement descriptible en termes internalistes. Seulement, cette pre´sence en personne n’est selon moi une « condition de satisfaction » sui-re´ fe´rentielle et causale qu’en un sens lointain et de´rive´. L’unique sens acceptable qui puisse rendre ici la notion de condition de satisfaction de Searle phe´nome´nologiquement intelligible me paraˆıt eˆ tre le suivant : dans l’expe´rience visuelle, ce qui est vu se donne avec un caracte` re d’existence qui est inde´ pendant de l’existence ve´ritable de l’objet et inclus dans le contenu intentionnel. Mais ce caracte` re « the´tique » n’implique ni la causalite´ ni la sui-re´fe´ rentialite´ . D’abord, il ne semble pas possible de mettre sur le meˆ me pied le caracte` re the´tique de l’expe´rience visuelle – mettons la clause « il en est re´ellement ainsi que le stylo est pose´ sur la table » – et la causation exprime´ e par la clause « le fait que le stylo est pose´ sur la table cause cette perception ». Dans la seconde clause, en effet, on pre´suppose qu’il en est re´ellement ainsi que le stylo est pose´ sur la table, car c’est seulement a` cette condition que l’e´tat de choses peut causer la perception. Aussi la notation de Searle « exp vis (le stylo est pose´ sur la table et le fait que le stylo est pose´ sur la table est cause de cette perception » est-elle ambigue¨ , car « le stylo est pose´ sur la table » n’a pas le meˆ me sens dans la premie` re moitie´ et dans la seconde moitie´ de la parenthe` se. D’un coˆ te´, l’expression de´signe l’intentum abstrac-

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tion faite de ses caracte` res the´tiques, a` savoir ce que Husserl de´nomme le sens intentionnel. De l’autre, le fait que le stylo est pose´ sur la table ne cause la perception que dans la mesure ou` il existe extra mentem, en sorte que l’expression indique plutoˆ t l’intentum vise´ comme existant ou encore l’intentum avec ses caracte`res the´tiques : ce que Husserl appelle le « noe` me complet ». (C’est pourquoi d’ailleurs, dans la clause causale, Searle emploie avec raison le terme de perception et non l’expression « expe´rience visuelle ».) Ensuite, le fait que l’indice de la pre´sence en personne soit partie inte´grante du contenu intentionnel et qu’il soit donc possible d’en rendre compte de manie` re entie` rement internaliste, a` y regarder de plus pre` s, n’est pas du tout un argument en faveur de son caracte` re sui-re´fe´rentiel. Ce qu’indique ce fait, c’est, au plus, qu’une analyse re´flexive du contenu intentionnel peut mettre en lumie` re un indice de pre´ sence en personne. Or, cette objection remet e´galement en cause l’ide´e que le contenu intentionnel stipulerait des relations causales ou de satisfaction. Comme un des termes de ces relations est ne´ cessairement l’expe´ rience visuelle elle-meˆ me, l’introduction de telles relations contraint aussi a` introduire des e´le´ments sui-re´ fe´rentiels. Ce qui a pour conse´quence qu’e´voquer dans ce cas une relation causale ou une relation de satisfaction, c’est une fois encore introduire en sous-main dans le repre´ sente´ quelque chose qui ne s’y trouve pas. L’analyse de Searle s’expose ainsi a` une objection comparable a` celles adresse´es plus haut au conceptualisme : elle semble reposer sur une confusion entre le re´gime irre´fle´chi et le re´gime re´ flexif ou sur une immixtion ille´ gitime d’e´ le´ ments re´ flexifs dans la sphe` re irre´fle´chie. Venons-en maintenant aux contenus non conceptuels que Searle de´nomme des e´le´ ments sui-re´fe´rentiels de type indexical. Le fait qui nous inte´resse est que l’expression linguistique des contenus perceptuels pre´sente ge´ ne´ralement des composantes sui-re´fe´ rentielles, voire sui-re´fe´rentielles et re´flexives. On trouve dans les e´nonce´s de perception des expressions comme « je », « sous mes yeux », « maintenant », « ici », etc., qui se re´fe` rent tantoˆ t a` l’e´nonciation elle-meˆ me ou aux conditions – internes ou externes, c’est une autre question – ou` elle s’ope` re, tantoˆ t a` l’expe´rience elle-meˆ me ou a` ses conditions. Mais que signifie au

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juste cette sui-re´fe´rentialite´ ? Supposons que, voyant la pluie audehors, je dise a` quelqu’un : « Il pleut maintenant. » Cet e´nonce´ renferme un indexical, « maintenant », qui indique clairement une condition dans laquelle l’e´nonciation a lieu : « maintenant », cela veut dire autant que « au moment ou` je parle ». Il semble difficilement contestable que l’indexical est un e´le´ ment suire´ fe´ rentiel de l’e´ nonce´ , qui suppose une re´fe´ rence re´ flexive aux conditions du discours. Par ailleurs, j’ai signale´ plus haut les re´ ticences le´ gitimes que peut susciter la the` se suivant laquelle le contenu perceptuel exprime´ par l’e´nonce´ « il pleut maintenant » serait re´ flexif. Faut-il renoncer a` affirmer la possibilite´ d’une perception inte´ gralement irre´ fle´ chie, ou au contraire a` la the` se de la sui-re´fe´rentialite´ des indexicaux ? Ou bien, s’il faut maintenir les deux the` ses ensemble, comment les rendre compatibles ? Il est selon moi possible d’e´carter cette difficulte´ en de´crivant l’exemple cite´ de la manie` re suivante, qui me paraıˆ t plus correcte. En prononc¸ ant l’e´nonce´ « il pleut maintenant », j’associe au mot « maintenant » un certain contenu intentionnel singulier, exactement de la meˆ me manie` re qu’a` un nom propre. Cependant, le proble` me est que, contrairement aux noms propres (du moins s’ils remplissent normalement leur fonction de nomination), le mot « maintenant » est une expression ambigue¨, dont la signification varie selon qu’il est prononce´ a` tel moment ou a` tel autre. Cela veut-il dire que je lui associe plusieurs significations ou plusieurs contenus singuliers ? Assure´ment non ! Quand je dis « il pleut maintenant », je vise par le mot « maintenant » un unique moment entie` rement de´termine´ – et aucun autre. Si le cas des indexicaux est ne´ anmoins proble´matique, c’est parce que deux actes (temporellement distincts) peuvent eˆ tre exprime´ s par des e´nonce´s ou` le mot « maintenant » aura un sens diffe´rent. Par exemple, je vois a` un moment t0 qu’il pleut et dis « il pleut maintenant », puis je vois a` un moment poste´rieur t1 qu’il ne pleut pas et dis « maintenant il ne pleut pas ». Comme les deux e´ nonce´s sont compatibles du fait que « maintenant » a un sens diffe´ rent d’un coˆ te´ et de l’autre, il serait ide´alement pre´fe´ rable d’exprimer les deux actes au moyen d’e´nonce´s ou` « maintenant » est remplace´ par des noms propres univoques tels que « t0 » ou « t1 ». L’essentiel, ici, est que le caracte` re e´ quivoque de l’indexical, c’est-a` -dire de l’expression

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indexicale, n’induit aucune variabilite´ ni aucune pluralite´ de la signification ou du contenu intentionnel. C’est ce que montre clairement le cas ou` j’e´cris l’e´nonce´ « il pleut maintenant » sur une feuille de papier et y reviens plus tard, a` un moment t1. Dans ce cas, ma compre´hension correcte de l’e´nonce´ associera de nouveau le meˆ me sens singulier et inte´ gralement de´termine´ qui lui e´tait associe´ au moment de l’e´nonciation, a` savoir un e´le´ment de sens qu’on peut aussi exprimer par un nom propre « t0 ». Il faut remarquer que cette interpre´tation des indexicaux e´radique toute sui-re´fe´rence indexicale hors du sens intentionnel – ce qui n’exclut pas, comme on le verra plus loin, que la question de la sui-re´ fe´ rence indexicale se pose sur un autre plan. Quand je dis « il pleut maintenant », je ne vise pas, par le mot « maintenant », une condition de mon e´nonciation, mais simplement un moment de´termine´ qu’on peut aussi de´signer par un nom propre (manifestement non sui-re´ fe´rentiel) « t0 ». Mais d’ou` vient alors l’impression que, dans l’e´ nonce´ « il pleut maintenant », il est ne´anmoins fait re´fe´rence aux conditions de l’e´nonciation ? Comme le mot « maintenant » est e´quivoque, un individu B qui entend l’e´ nonce´ prononce´ par A « il pleut maintenant » cherchera a` en de´ terminer le sens. Ce faisant, il pourra se servir de la re` gle linguistique suivante : quand un individu quelconque prononce le mot « maintenant », celui-ci indique le moment de´ termine´ ou` cet individu le prononce. Et il en conclura, avec raison, que « maintenant », dans l’e´nonce´ donne´ , signifie tel moment de´ termine´ t0 ou` A prononce l’e´nonce´ . Mais cela n’implique nullement que « maintenant » est sui-re´fe´ rentiel. La conse´ quence, ici, est simplement que nous disposons de re`gles linguistico-pragmatiques pour de´terminer quel sens ou quel contenu intentionnel le locuteur associe aux indexicaux. En d’autres termes, la sui-re´ fe´rentialite´ n’est pas un caracte` re affectant le sens lui-meˆ me – qui peut dans tous les cas eˆ tre exprime´ par un nom propre clairement non suire´ fe´ rentiel –, mais un caracte` re qui concerne, au plus, les conditions de l’usage de l’expression ou de la compre´ hension du sens. Le cas des indexicaux ne semble pas essentiellement diffe´rent de celui de noms propres d’usage ambigu, par exemple du nom « Aristote » prononce´ par Jackie Kennedy ou par un professeur de philosophie. Cette ambiguı¨te´ signifie seulement

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qu’une meˆ me expression est investie d’un sens diffe´rent, qu’il faudra fixer en de´ terminant des conditions d’e´ nonciation comme « prononce´ par Jackie Kennedy » ou « prononce´ par un professeur de philosophie ». Mais elle ne change rien au fait qu’on peut introduire des noms propres d’usage univoque, par exemple « Aristote Onassis ». Dans l’exemple « il pleut maintenant », nous avons ainsi deux actes intentionnels (par exemple d’affirmation et de compre´hension) de contenu diffe´rent, dont l’expression ne requiert pas essentiellement un indexical. La notation de Searle permet de sche´ matiser ces contenus de la manie` re suivante : d’une part (il pleut a` l’instant t0), exprimable par l’e´nonce´ e´quivoque « il pleut maintenant » mais aussi par un e´ nonce´ univoque de la forme « il pleut a` l’instant t0 », d’autre part (A prononce l’e´nonce´ « il pleut » a` l’instant t0). A` cela s’ajoute une re` gle linguistico-pragmatique qu’on pourrait formuler comme suit : dans tout e´ nonce´ de la forme « ... maintenant... » profe´re´ par un locuteur quelconque a` un moment de´ termine´ x, les expressions « maintenant » et « x » sont synonymes. Il faut d’ailleurs remarquer qu’une telle re` gle peut subir des modifications suivant le contexte d’usage – par exemple si la phrase « il pleut maintenant » est profe´re´e par un acteur lisant a` haute voix un journal intime, etc. Quoi qu’il en soit, le point important est que la notation des contenus intentionnels ci-dessus est de´ barrasse´ e de toute clause sui-re´ fe´ rentielle sans que le sens de l’indexical soit pour autant alte´re´ : tout au contraire, l’e´vident gain pragmatique que repre´sente l’emploi d’indexicaux ne change rien au fait que la notation au moyen de constantes univoques restitue plus ade´quatement la structuration du contenu intentionnel. En un certain sens, Searle approuve cette e´radication des indexicaux hors du contenu intentionnel, lorsqu’il reconnaˆıt, avec raison, que son analyse « n’implique pas que ‘‘je’’ est synonyme de ‘‘la personne qui fait l’e´ nonciation’’, ni que ‘‘maintenant’’ est synonyme de ‘‘le moment de l’e´ nonciation’’ » (ibid., p. 223). Que veut-il dire par la` , sinon que le sens de « je » et celui de « maintenant », pre´ cise´ment, n’ont rien a` voir avec les conditions de l’e´nonciation ?

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Autres remarques critiques sur la conception de Searle. La re´interpre´tation des indexicaux et des e´le´ments perceptuels en des termes non sui-re´fe´rentiels ne contredit pas le principe meˆ me du descriptivisme non conceptualiste de Searle. On peut fort bien concevoir une attitude descriptiviste consistant a` ramener les noms propres a` des descriptions (inte´ gralement ou seulement partiellement conceptuelles) ou` les e´le´ments non conceptuels ne seraient pas ne´cessairement sui-re´ fe´rentiels. Cette attitude, en de´finitive, semblerait meˆ me plus naturelle et conforme a` nos habitudes de pense´ e, du moins dans la mesure ou` la caracte´risation d’expressions comme « cette fleur » ou « les gens d’ici » comme sui-re´ fe´ rentielles demande un certain effort. Cependant, on peut encore se demander ce qui pousse Searle a` conserver le descriptivisme alors meˆ me qu’il a reconnu la possibilite´ de contenus non (inte´ gralement) conceptuels. Le caracte` re conceptuel du contenu intentionnel n’est-il pas, en de´ finitive, le meilleur argument en faveur du descriptivisme en ge´ne´ral ? Pourquoi Searle persiste-t-il a` de´finir les contenus intentionnels non conceptuels en termes descriptivistes ? A` mon avis, deux motivations principales peuvent expliquer ce choix. D’abord, un motif de´terminant est a` chercher dans son internalisme et dans ses conse´quences pole´miques re´elles ou suppose´es. Searle, on l’a vu, reconnaıˆ t la possibilite´ que les contenus intentionnels ne soient pas inte´gralement conceptuels et renferment des e´ le´ ments non conceptuels de type causal ou indexical. Mais peut-on reconnaıˆtre l’existence de contenus non conceptuels sans renoncer a` l’internalisme ? Et si oui, a` quelles conditions ? D’une certaine manie` re, cette question s’impose d’emble´ e et se re´ ve` le incontournable, tant il est vrai que la controverse internalisme-externalisme est sous-tendue par un certain mode` le implicite d’apre` s lequel, pour dire les choses abruptement, « conceptuel » est e´ quivalent a` « interne » et « perceptuel » a` « externe ». L’existence de contenus perceptuels, de fait, semble plaider contre l’internalisme et en faveur de l’externalisme. Mais pre´cise´ment, Searle part en guerre contre ce mode` le implicite, essayant de montrer que « non conceptuel » n’implique pas « externe » et qu’une interpre´tation internaliste (descriptiviste) des contenus non conceptuels est possible.

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Un moment emble´matique de cette remise en question est la pole´mique avec Tyler Burge au chapitre VIII d’Intentionnalite´, dont l’arrie` re-plan, que je n’e´voquerai que tre` s sommairement, est forme´ par les controverses autour de la distinction quinienne entre croyances de dicto et croyances de re. Dans un article fameux de 1977, Burge avait de´fini la croyance de re par l’existence d’une relation non conceptuelle et donc contextuelle entre le sujet croyant et le monde – dont l’arche´type est fourni par la perception 1. L’ide´e e´ tait que, dans certains cas, « l’individuation de l’objet concerne´ ne de´ pend pas seulement des informations que le sujet pensant posse` de a` son sujet, mais des relations non conceptuelles, contextuelles que le sujet pensant entretient avec lui » (ibid., p. 358). Cette conception faisait jouer un roˆ le central aux indexicaux, dont la pre´sence dans l’e´ nonce´ e´ tait tenue par Burge pour une condition suffisante de la croyance de re. La clef de vouˆ te de l’argumentation de Burge e´tait la supposition qu’il existe des croyances contenant des e´ le´ ments non conceptuels et donc, selon lui, contextuels et externes, et que ces e´le´ments contextuels sont comme tels re´fractaires a` toute explication internaliste tout comme le sont les croyances de re, qui se distinguent par le fait qu’elles contiennent de tels e´ le´ments contextuels. En re´ ponse a` cette objection, Searle conce` de qu’il existe des contenus non conceptuels, mais refuse d’en conclure l’existence de croyances de re : toutes les croyances, affirme-t-il, sont de dicto. Son argumentation consistait d’abord a` e´ pingler chez Burge une « opposition implicite » (implicit contrast) entre le conceptuel-interne et le contextuel-externe. Autrement dit, Burge croit a` tort que « non conceptuel » implique « contextuel », c’est-a` -dire « externe », ou encore que toutes les croyances non inte´gralement conceptuelles sont contextuelles au sens ou` elles sont externes 2. C’est cette implication qui, selon Searle, est errone´e. Il subsiste en re´alite´ une troisie`me possibilite´, qui est que les e´le´ments non conceptuels ne soient pas externes, mais internes. S’il existe des e´ le´ ments contextuels, alors, e´ crit Searle, ils sont « comple` tement internalise´s » (ibid., p. 212). Ce qui explique, entre autres choses, pourquoi la de´finition 1. Voir T. BURGE, « Belief de re », p. 346 et 361. 2. J. SEARLE, Intentionality, p. 211 s.

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par ostension peut appartenir au genre de la description (voir supra, chap. III, p. 237). Pour de´fendre cette ide´e, Searle observe avec raison que, s’il est vrai que beaucoup d’e´tats intentionnels contiennent des e´le´ments non conceptuels, ceux-ci sont inde´pendants de l’existence d’entite´s correspondantes extra mentem. Il s’en explique comme suit, apre` s avoir cite´ comme exemple une croyance perceptuelle dont le contenu intentionnel est (Il y a la` un homme qui cause cette expe´rience visuelle et cet homme porte une casquette rouge), et qu’il annexe aux croyances de dicto : Remarquons que cette croyance de dicto est suffisante pour individuer n’importe lequel de ses pre´tendus e´ quivalents de re, mais qu’elle est en meˆ me temps cohe´ rente avec l’hypothe` se que la` il n’y a pas d’homme du tout. Une croyance comme celle-la` pourrait eˆ tre celle d’un cerveau dans un bocal. [Ibid.]

La motivation internaliste est-elle suffisante pour expliquer pourquoi Searle est demeure´ descriptiviste en de´ pit de son anticonceptualisme ? Rien n’est moins suˆ r. On peut en effet envisager – et nous le ferons dans la suite en de´ tail – un internalisme qui admettrait l’existence de contenus inte´ gralement non conceptuels, c’est-a` -dire de contenus qui n’auraient plus rien de « descriptif ». Ou bien on devrait supposer que de tels contenus sont impossibles du fait qu’« interne » implique toujours « conceptuel », mais cette implication est pre´ cise´ ment remise en cause par le descriptivisme de Searle. Il existe selon moi une deuxie` me motivation plus profonde, c’est le fait que Searle emprunte au mode` le logico-linguistique certaines proprie´te´s de´cisives de l’intentionnalite´ en ge´ne´ral. Pour bien comprendre ce point, il faut se rappeler que la notion la plus fondamentale et inalie´nable du descriptivisme de Searle est la notion de condition de satisfaction. Si Searle de´fend une the´orie descriptiviste du nom propre, c’est parce que, selon lui, la re´fe´rence a` un objet veut dire que le contenu intentionnel stipule des conditions auxquelles l’acte peut eˆ tre satisfait, par exemple auxquelles l’expe´rience visuelle peut eˆ tre « re´ussie ». Comme il l’explique tre` s bien dans Intentionnalite´, « le descriptiviste est attache´ a` l’ide´e que, pour rendre compte de la manie` re dont un nom propre re´fe` re a` un objet, nous avons besoin de montrer comment l’objet satisfait ou

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s’ajuste au contenu intentionnel ‘‘descriptif’’ qui est associe´ au nom dans l’esprit des locuteurs » (ibid., p. 233). La notion meˆ me de condition de satisfaction dans ce contexte refle` te une tendance, en partie implicite mais caracte´ristique chez Searle, a` mettre en paralle` le la structure du contenu intentionnel the´tique avec la structure de la proposition, ou encore des actes the´tiques non logiques, par exemple les expe´ riences visuelles, avec des actes logiques comme les croyances. Le fait que pour Searle une expe´rience visuelle est « satisfaite » sous certaines conditions, a` savoir a` condition que p et que le fait que p cause cette perception, ce fait doit manifestement se comprendre en un sens analogue a` celui ou` la proposition exprime´e par l’e´nonce´ « p » est vraie si et seulement s’il en est re´ellement ainsi que p. Les conditions de satisfaction de l’expe´rience visuelle repre´sentent en ce sens un analogon des conditions de la ve´rite´ de la proposition. Sans doute, l’existence d’un paralle´lisme structurel entre les actes logiques et les actes non logiques semble difficilement contestable sur des bases descriptives. Qu’il existe une relation d’e´ troite analogie entre l’alternative de la perception ve´race et de la perception trompeuse et celle, logique, du vrai et du faux, cela est de´ja` suffisamment e´tabli lorsqu’on observe que l’expression d’une perception ve´race est l’e´nonce´ d’une proposition vraie, et que l’expression d’une perception trompeuse est l’e´nonce´ d’une proposition fausse. La ve´ritable question n’est pas de savoir s’il existe un tel paralle´lisme, mais quelle signification lui donner et jusqu’ou` il s’e´tend validement. Or la re´solution de ce genre de questions exige d’abord qu’on ne proce` de pas a` l’envers. Il faut spe´cialement veiller a` ne pas tirer argument d’un tel paralle´lisme pour en de´duire des proprie´te´s structurelles de l’intentionnalite´ non logique, mais plutoˆ t, le cas e´che´ant, a` e´tablir l’existence d’un tel paralle´lisme apre`s avoir clarifie´, sur des bases descriptives, la structure de l’intentionnalite´ en ge´ne´ral, logique ou non logique. Mon point de vue est que le descriptivisme de Searle re´sulte pre´cise´ment d’une erreur lourde de conse´quences qui consiste a` proce´der a` l’envers sur la question des similitudes structurelles entre actes logiques et non logiques. Plutoˆ t que de de´crire ces types d’actes en vue de de´gager des similitudes structurelles, Searle de´ duit implicitement des proprie´ te´ s structurelles a` partir de la the` se d’un paralle´lisme structurel.

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Searle attribue une signification ge´ne´rale a` la relation entre l’intentionnalite´ logique et l’intentionnalite´ non logique. D’abord, l’intentionnalite´ logique au sens large, propositionnelle, est un cas particulier d’intentionnalite´ . Comme l’intentionnalite´ des actes de langage est elle-meˆ me un cas particulier d’intentionnalite´ logique au sens large, a` savoir cette intentionnalite´ en tant qu’elle est linguistiquement re´alise´e, cela implique que la philosophie du langage est une partie de la philosophie de l’esprit comprise au sens d’une the´ orie de l’intentionnalite´ . Ensuite, Searle de´ crit ces relations dans les termes de son naturalisme e´ volutionniste. L’intentionnalite´ non logique, par exemple d’une expe´rience visuelle, s’oppose a` l’intentionnalite´ logico-linguistique comme une forme « plus primitive » a` une forme plus e´ volue´e d’intentionnalite´. Partant, un enjeu central de la the´ orie de l’intentionnalite´ de Searle est de ge´ne´raliser sa philosophie du langage, c’est-a` -dire de de´finir des phe´nome` nes logico-linguistiques en termes plus ge´ ne´ raux, comme des phe´ nome` nes d’intentionnalite´ en un sens plus ge´ne´ ral (ibid., p. 160). Searle a-t-il effectivement accompli cette taˆ che ? Je pense d’abord que celle-ci est marque´ e d’une ambigu¨ıte´ qui met en pe´ ril une part du projet philosophique de Searle. Car ge´ne´raliser la philosophie du langage peut signifier au moins deux choses tre` s diffe´rentes : soit on tente de se hisser a` un point de vue plus ge´ ne´ral, celui de l’intentionnalite´ en ge´ne´ral, en vue de traiter l’intentionnalite´ logico-linguistique comme un cas particulier dont certaines proprie´te´s structurelles peuvent eˆ tre de´ duites de celles de l’intentionnalite´ en ge´ ne´ral ; soit on cherche – comme le fait ge´ne´ralement Searle d’apre` s mon interpre´tation – a` appliquer en philosophie de l’esprit les re´ sultats obtenus en philosophie du langage, auquel cas on prend le risque d’aller trop loin et de calquer induˆ ment le ge´ ne´ral sur le particulier (meˆ me si on ne peut exclure a priori la possibilite´ d’une application valide de structures plus particulie` res dans un cadre plus ge´ ne´ral, ni la possibilite´ que les structures logiques donnent de bonnes indications sur celles gouvernant l’intentionnalite´ en ge´ ne´ral). Une illustration lourde de signification de cette tendance ge´ne´rale est le fait que l’arche´type meˆ me du non-conceptuel, l’expe´rience visuelle, est pense´ par Searle sur le mode` le propositionnel. Par opposition a` l’amour et a` la haine, par

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exemple, Searle classe l’expe´rience visuelle parmi les attitudes propositionnelles, c’est-a` -dire parmi les e´tats intentionnels dont le contenu intentionnel correspond a` une proposition comple` te. Tout voir est un voir que..., ou encore, comme on lit au chapitre II d’Intentionnalite´, « l’expe´rience visuelle n’est jamais simplement l’expe´ rience d’un objet, mais elle doit plutoˆ t toujours eˆ tre une expe´rience que ceci ou cela est le cas » (ibid., p. 40). Cette propositionalite´ de l’expe´rience n’induit-elle pas quelque chose comme une « logicisation » du contenu perceptuel comparable a` celle de´crite pre´ ce´ demment ? En tout cas, on a vu qu’elle n’e´quivaut pas a` conceptualiser (du moins inte´gralement) les contenus perceptuels. De plus, il faut se garder de faire co¨ıncider la distinction entre attitudes propositionnelles et e´tats non propositionnels avec la distinction entre actes de langage et e´tats intentionnels non langagiers. D’abord, tous les actes de langage ne sont pas des attitudes propositionnelles, comme l’atteste de´ ja` suffisamment le fait que, selon Searle lui-meˆ me, il existe des actes de langage sans contenu intentionnel 1, etc. Ensuite, toutes les attitudes propositionnelles ne sont pas des actes de langage, mais il faut encore, pour avoir un acte de langage, que l’e´tat intentionnel soit « linguistiquement re´alise´ ». Ce qui a pour conse´quence que toute description n’est pas un acte de langage et que le genre de la description, comme indique´ plus haut, inclut aussi bien des de´finitions ostensives non verbales. Searle re´ sume sa position sur ce point de la manie` re suivante : Quand je dis que le contenu de l’expe´rience visuelle est e´quivalent a` une proposition comple` te, je ne veux pas dire qu’il est linguistique, mais plutoˆ t que le contenu, s’il doit eˆ tre satisfait, re´clame l’existence d’un e´tat de choses complet. Il ne se borne pas a` faire re´fe´rence a` un objet. Le corollaire linguistique de ce fait est que la spe´cification verbale des conditions de satisfaction de l’expe´rience visuelle prend la forme de l’expression verbale d’une proposition comple` te et non pas simplement d’une expression nominale ; mais cela n’implique pas que l’expe´rience visuelle est elle-meˆ me verbale 2. 1. Ibid., p. 7. Voir J. SEARLE, « What is a speech act ? », p. 133 et 140. 2. J. SEARLE, Intentionality, p. 40.

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La caracte´risation de l’expe´rience visuelle comme attitude propositionnelle est un argument clef en faveur du descriptivisme. Searle conside` re, il est vrai, qu’elle est une conse´quence de l’ide´e que l’expe´rience visuelle posse` de des conditions de satisfaction (ibid., p. 41). En effet, une condition de satisfaction est par principe toujours un trait de la forme « il en est ainsi que... », c’est-a` -dire un trait exprimable par un e´nonce´ propositionnel. C’est pourquoi, comme l’observait avec raison Dretske, re´futer l’ide´e que l’expe´rience visuelle a des conditions de satisfaction revient a` nier que l’expe´rience visuelle soit une attitude propositionnelle 1. Cela e´tant admis, la situation n’est pourtant clarifie´e qu’en partie. En re´alite´, on peut aussi bien conside´rer, a` l’inverse, que Searle dote l’expe´rience visuelle de conditions de satisfaction parce qu’il la conc¸ oit comme propositionnelle. Cette interpre´tation serait en de´finitive plus fide` le au moins pour la raison suivante : si Searle attribue a` l’expe´rience visuelle des conditions de satisfaction, c’est parce qu’il estime que l’expe´rience visuelle peut eˆ tre « satisfaite » ou « non satisfaite » dans le meˆ me sens (ou en tout cas dans un sens tre` s proche de celui) ou` une proposition est dite eˆ tre vraie ou fausse. Sans l’hypothe` se d’un tel paralle´lisme, il n’y aurait pas lieu de voir dans la possession de conditions de satisfaction un argument pour dire que l’expe´rience visuelle est propositionnelle. Pour le dire abruptement, c’est parce que les conditions de satisfaction sont de´ja` propositionnelles que l’expe´rience visuelle a besoin d’eˆ tre propositionnelle pour avoir des conditions de satisfaction. Ce qui implique qu’en re´alite´ l’implication de Searle – la possession de conditions de satisfaction implique la propositionalite´ de l’expe´ rience visuelle – est circulaire et qu’elle ne peut servir d’argument pour dire que l’expe´rience visuelle est propositionnelle. Je de´ velopperai plus loin une autre objection, convergente quoique assez diffe´ rente, contre le descriptivisme de Searle (infra, p. 285-286). Mais il est sans doute de´ ja` possible de franchir un pas de plus. D’une part, la possibilite´ pour une expe´ rience visuelle d’eˆ tre ve´ race ou trompeuse est le principal argument avance´ par Searle pour affirmer que le contenu intentionnel de l’expe´ rience visuelle renferme des conditions de satisfaction. D’autre part, la possession de conditions de 1. F. DRETSKE, « The intentionality of perception », p. 163.

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satisfaction est son principal argument pour affirmer que l’expe´ rience visuelle est propositionnelle. En conse´ quence, si l’hypothe` se d’un paralle´ lisme structurel entre actes logiques et non logiques, comprise au sens ou` Searle la comprend, est infonde´ e, alors c’est la the` se de la propositionalite´ de l’expe´rience visuelle elle-meˆ me qui est infonde´ e. Or rien ne nous empeˆ che d’aller plus loin que la simple affirmation que la possession de conditions de satisfaction n’est pas un argument valide pour la propositionalite´ de l’expe´ rience visuelle. Il se peut aussi, apre` s tout, que Searle ne dispose pas d’arguments valides pre´cise´ment parce que l’expe´rience visuelle n’est pas propositionnelle. La conse´quence de cela serait une the´orie non descriptiviste de l’intentionnalite´. Les grandes lignes d’une the´ orie de ce type – qui repre´ sente selon moi la meilleure option – feront l’objet d’un expose´ programmatique a` la fin de ce chapitre. L’essentiel, pour le moment, est que les objections souleve´ es plus haut ne remettent pas en cause l’internalisme lui-meˆ me, mais seulement sa variante descriptiviste et, avec elle, la the` se suivant laquelle tout internalisme est ne´ cessairement descriptiviste. Elles pre´ servent inte´ gralement l’opinion de Searle suivant laquelle, pour rendre compte de l’intentionnalite´ en ge´ ne´ ral, par exemple perceptuelle, nous n’avons besoin de rien d’autre que des contenus intentionnels en tant qu’ils sont purement immanents a` l’acte psychique, strictement intrinse`ques. Les de´ veloppements qui suivent seront pleinement internalistes en ce sens. La nouveaute´ par comparaison avec Searle, en revanche, sera que nous n’aurons plus besoin de conside´ rer que le contenu intentionnel de l’expe´ rience visuelle stipule des conditions de satisfaction. Plus ge´ ne´ ralement, nous pouvons purement et simplement abandonner l’ide´ e que le sens intentionnel de l’expe´ rience visuelle – ou, a` plus forte raison, le sens intentionnel en ge´ne´ral – serait assimilable a` un « contenu descriptif ». Ce qui rend possible la re´inte´gration d’un grand nombre d’e´le´ments difficilement explicables du point de vue descriptiviste, en particulier des de´terminations figurales de´crites au chapitre I. C’est tout un nouveau champ the´matique qui se de´ voile en vue de recherches ine´dites, dont la taˆ che sera l’analyse descriptive des structurations non propositionnelles (au sens le plus ge´ ne´ral) du contenu intentionnel de l’expe´rience. Naturellement, la question de la structuration

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propositionnelle des contenus logiques ne sera pas pour autant e´vacue´e. Une taˆ che importante est de clarifier ce que signifie voir qu’il en est ainsi et, par exemple, de de´cider si les actes logiques, a` la diffe´rence des perceptions, doivent eˆ tre de´crits en termes descriptivistes. Pour eˆ tre complet, je dois ajouter que Searle pre´sente dans Intentionnalite´ un autre argument a` l’appui de sa the` se de la propositionalite´ de l’expe´rience visuelle, mais qui ne fait, a` mon sens, que re´pe´ter autrement – et non sans commettre quelque chose qui s’apparente a` une pe´tition de principe – l’argument des conditions de satisfaction. L’argument est que les e´nonce´s de perception sont intensionnels par rapport a` la substituabilite´ 1. Le raisonnement est le suivant. 1. L’e´nonce´ de perception est manifestement intensionnel par rapport a` la substituabilite´ . Par exemple, la conjonction de l’e´nonce´ « Jones vit que le pre´ sident de la banque se tenait devant la banque » et de l’identite´ « le pre´ sident de la banque est l’homme le plus grand de la ville » n’implique pas l’e´ nonce´ « Jones vit que l’homme le plus grand de la ville se tenait devant la banque ». 2. Or, l’intensionalite´ avec s implique que le contenu est propositionnel : a` la diffe´rence de l’e´nonce´ « Jones vit que le pre´sident de la banque se tenait devant la banque », « Jones vit le pre´ sident de la banque » semble un e´ nonce´ extensionnel, auquel on peut substituer « Jones vit le plus grand homme de la ville ». 3. Le contenu intentionnel de l’expe´rience visuelle est donc propositionnel. Si ce raisonnement me paraˆıt fallacieux, c’est parce qu’il tire avantage d’une ambigu¨ıte´ entre les e´nonce´s de la forme « A voit que p » et « A voit B », en laissant croire que ce qui est a` droite de l’expression « A voit » serait de meˆ me nature. Mais si les e´nonce´s de la seconde forme sont extensionnels, c’est pre´cise´ment parce que « B » de´ signe l’objet de l’expe´ rience visuelle et non son contenu intentionnel. Pour le dire en des termes diffe´ rents, mais e´ quivalents, le premier e´ nonce´ appartient au re´ gime re´ flexif, au « discours indirect », ce qui n’est pas le cas du second. Or il est assure´ment possible d’employer une forme « A voit B » pour parler du contenu intentionnel. Mais alors, justement, l’e´nonce´ n’est plus extensionnel dans tous les cas. 1. J. SEARLE, Intentionality, p. 41-42. Un troisie` me argument fait intervenir la notion de sui-re´fe´rentiel, qui a e´te´ fortement remise en cause plus haut.

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Par exemple, supposons que Jones soit daltonien protanope et qu’on lui pre´sente un carton – dans le style des tests d’Ishihara – ou` des taches rouges dessinent une figure insignifiante sur un fond forme´ de taches grises, de telle manie` re que la figure ne puisse eˆ tre discerne´e par le seul degre´ de clarte´. Assure´ment, si « figure rouge » de´signe l’objet physique forme´ par un ensemble de taches rouges, ou d’ondes lumineuses de telle longueur, etc., alors Jones voit effectivement la figure rouge. Mais nous pouvons e´galement dire que Jones voit un ensemble de taches sans voir la figure rouge, en sorte que l’expression de´signe non pas l’objet, mais une composante du contenu intentionnel. Or, compris en ce sens, l’e´nonce´ « Jones ne voit pas la figure F » est intensionnel pour la substituabilite´, car l’identite´ « la figure F est l’ensemble de taches abgde » n’implique pas l’e´ nonce´ « Jones ne voit pas l’ensemble de taches abgde ». Comme dans l’argument des conditions de satisfaction, Searle veut montrer que le contenu intentionnel de l’expe´rience visuelle posse` de des proprie´ te´ s qu’on ne trouve que dans le domaine propositionnel. De meˆ me qu’il semble conside´rer que la possibilite´ de voir errone´ ment implique la dualite´ vrai-faux et donc la propositionalite´ , de meˆ me il conside` re que l’intensionalite´ implique la propositionalite´ . Mais on peut aussi penser que ces implications sont elles-meˆ mes le re´sultat d’une propositionalisation implicite de l’expe´rience et que le raisonnement est donc circulaire. Si Searle estime que « A voit B » n’est pas intensionnel pour la substituabilite´ , c’est pre´cise´ment parce qu’il pre´suppose que « B », dans cet e´nonce´, ne peut pas de´signer un contenu intentionnel et qu’il de´signe donc l’objet de l’expe´rience visuelle. Autrement dit, il pre´sume que le contenu intentionnel doit eˆ tre propositionnel, ce qui e´tait justement la the` se a` de´montrer. Discussion de la conception de McDowell. Une approche nuance´e des proble` mes qui nous occupent a e´te´ propose´e par John McDowell dans son riche ouvrage L’Esprit et le Monde. Son point de de´part e´tait alors la critique davidsonienne de l’empirisme et du dualisme du contenu et du sche` me conceptuel, qu’il reformulait en termes kantiens comme un dualisme de l’expe´rience et du concept. La posi-

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tion de Davidson, commente McDowell, consiste a` faire co¨ıncider le second poˆ le, l’« espace des concepts », avec le domaine de tout ce qui peut servir a` justifier une croyance – qu’il appelle, apre` s Sellars, l’« espace logique des raisons ». Le tort de l’empiriste est de penser que l’expe´rience puisse jamais justifier une croyance, alors qu’en re´ alite´ « rien ne peut valoir comme une raison pour de´ fendre une croyance, sinon une autre croyance ». L’erreur repose, selon Davidson, sur une confusion entre deux choses fondamentalement he´ te´ roge` nes. D’une part, il y a les relations de justification, qui sont des relations logiques, c’est-a` -dire des relations d’infe´rence unissant des propositions entre elles : une croyance peut eˆ tre une raison pour avoir une autre croyance, par exemple au sens ou` deux pre´ misses justifient une conclusion. D’autre part, la relation unissant la croyance a` l’expe´rience n’est absolument pas une relation logique comme une relation d’infe´rence, mais une relation causale, interpre´table en termes de stimulations sensorielles 1. Le re´sultat de cette confusion est le « Mythe du donne´ » qu’on peut de´ finir par l’e´quation : espace des raisons = espace des concepts + donne´. A` l’oppose´, la solution davidsonienne consiste a` opter pour le cohe´rentisme et a` cesser de croire que l’expe´ rience peut justifier nos croyances. Ce qui ne veut pas dire, naturellement, qu’il n’y a plus de donne´ , mais seulement que ce donne´ ne peut faire fonction de justification pour la validite´ d’une croyance. C’est pourquoi Davidson pouvait se prononcer simultane´ ment en faveur du re´ alisme et de la the´ orie de la ve´ rite´ correspondance. McDowell ne retient ni le Mythe du donne´, ni la solution de Davidson. Il de´cide d’une part, comme Davidson, de faire coı¨ ncider l’espace des concepts et l’espace des raisons. Mais il affirme d’autre part, cette fois contre Davidson, que le donne´ est ne´anmoins inclus dans l’espace des raisons – ce qui fait de lui un empiriste, mais non un empiriste au sens du Mythe du donne´. L’enjeu est d’affirmer que l’espace des raisons est identique a` l’espace des concepts, y compris le donne´, et ainsi de montrer que l’expe´rience ne se situe pas en dehors de l’espace des concepts, qu’elle est de´ja` de l’ordre de la spontane´ite´ et de la rationalite´ conceptuelle. En un sens, de telles prises de position sont particulie` rement inconfortables. McDowell 1. D. DAVIDSON, « A coherence theory of truth and knowledge », p. 143.

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doit affirmer d’un coˆ te´ , en empiriste, que l’expe´ rience justifie la croyance, et de l’autre, avec Davidson, que l’expe´ rience au sens des empiristes classiques ne justifie pas la croyance. C’est-a` -dire que l’expe´ rience ne peut justifier la croyance qu’a` la condition d’eˆ tre quelque chose de tre` s diffe´rent de l’expe´ rience au sens de l’empirisme classique, en l’occurrence quelque chose d’assez semblable, finalement, a` une croyance. En clair : une croyance peut eˆ tre justifie´ e par une autre croyance, mais aussi par un donne´ expe´ rientiel, pour peu qu’il ait une forme conceptuelle. Selon McDowell, ces re´flexions doivent nous conduire a` envisager une « coope´ration entre re´ ceptivite´ et spontane´ ite´ » et une spontane´ ite´ conceptuelle de l’expe´rience qui e´ taient de´ ja` caracte´ ristiques de la philosophie de Kant. Dans un petit texte de 2003, McDowell reproche ainsi a` Davidson de re´duire l’expe´rience aux donne´ es sensorielles conc¸ ues en un sens purement causal, c’est-a` -dire de se limiter a` ce que Kant appelait des « intuitions sans concept 1 ». A` l’inverse, poursuit-il, il faut maintenant recommencer a` penser l’intuition conceptuellement in-forme´e dont il est question dans la de´ duction transcendantale de Kant, c’est-a` -dire envisager de nouveau la possibilite´ que le contenu donne´ dans l’expe´ rience soit un contenu de meˆme nature que le contenu de la croyance. C’est ce qui permet, on l’a vu, de contrer la critique davidsonienne du Mythe du donne´ : « Le contenu des intuitions, e´ crivait McDowell en 2005, est de la meˆ me espe` ce ge´ ne´rale que le contenu des jugements 2. » Ce qui signifie que les capacite´ s conceptuelles doivent s’exercer dans la re´ceptivite´ et non sur la re´ ceptivite´. On ne doit pas croire que les contenus expe´rienciels, du fait d’eˆ tre conceptuels, se situeraient a` une certaine distance de l’« impact de la re´ alite´ exte´ rieure », mais ils sont en re´ alite´ pre´ sents de` s l’impact expe´ rienciel le plus imme´ diat. C’est sur ce point pre´ cis que McDowell s’oppose au Mythe du donne´ 3. 1. J. MCDOWELL, « Subjective, intersubjective, objective », p. 680. 2. J. MCDOWELL, « Conceptual capacities in perception », p. 1. Voir ID., Mind and World, p. 34 : « Les impressions sur nos sens sont de´ja` pourvues d’un contenu conceptuel. » 3. J. MCDOWELL, Mind and World, p. 67. Sur ce point, voir ibid., p. 9-10 et 67.

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Pour montrer que l’expe´rience est d’emble´e, originellement rationnelle, McDowell a introduit, poste´rieurement a` L’Esprit et le Monde, la fe´ conde notion d’« habilitation » (entitlement) 1. E´ piste´mologiquement parlant, l’expe´rience n’est rien d’autre qu’une habilitation rationnelle a` croire ceci ou cela, inde´pendamment du fait que la croyance habilite´ e est ou non actualise´ e. Dans le cas des croyances non actualise´es, on parlera alors de l’« actualisation des capacite´ s conceptuelles qui seraient exerce´es par quelqu’un qui adopterait explicitement une croyance avec ce contenu » (ibid.). Avoir l’expe´ rience visuelle que p, c’est mettre en œuvre des capacite´s conceptuelles qui servent ou pourraient servir a` justifier la croyance que p. L’habilitation est assure´ ment une notion clef pour comprendre l’e´ piste´ mologie de McDowell. Un point tre` s important est qu’elle ne se confond pas avec une relation d’infe´ rence. De nouveau, McDowell occupe une de´ licate position interme´ diaire entre Davidson et l’empirisme classique : certes Davidson a raison de dire que la relation de justification ne peut pas eˆ tre une relation causale, mais il a tort d’y voir dans tous les cas une relation d’infe´rence. En re´alite´, si l’e´piste´mologie de McDowell ne retombe pas dans le cohe´rentisme, c’est pre´cise´ment parce que la relation d’habilitation est rationnelle, conceptuelle, alors meˆ me qu’elle n’est pas une relation d’infe´ rence 2. J’en viens maintenant aux enjeux et e´ ventuelles difficulte´ s de ces positions du point de vue de la the´ orie de la perception. Les proble` mes que j’ai e´voque´ s jusqu’ici restent tre` s ge´ ne´ raux chez McDowell lui-meˆ me, ne serait-ce que parce que son empirisme minimal est plutoˆ t un programme ou un proble` me qu’une ve´ ritable the´ orie. En fait, beaucoup de notions clefs sont a` peine de´ finies chez McDowell, et cela vaut en particulier pour l’entitlement lui-meˆ me. Un point important pour nos proble` mes est qu’on doit se garder de situer Le Monde et l’Esprit a` l’exact oppose´ de la position de Dretske. Premie` rement, McDowell n’affirme pas, rigoureusement parlant, que toute expe´ rience est conceptuelle, mais seulement que toute expe´rience rece` le des « capacite´ s conceptuelles » qui peuvent aussi subsister a` l’e´tat de 1. Voir J. MCDOWELL, « Conceptual capacities in perception », p. 4. 2. Voir ibid.

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pures potentialite´ s. C’est pourquoi Je´ roˆ me Dokic pre´ sente avec raison cette conception comme interme´diaire entre celle de Dennett et celle de Dretske 1. La relation entre l’expe´ rience et le concept doit ainsi se comprendre au sens ou` l’expe´rience actualise des capacite´s conceptuelles, les « met en ope´ration ». Seule une part de toutes mes pense´es possibles, de tous les contenus conceptuels possibles, est actualise´e par l’expe´rience, qui est comme une instance de se´lection actualisant certaines croyances en leur accordant l’habilitation rationnelle. Si c’est le cas, on voit alors naˆıtre un contenu conceptuel de l’expe´rience qui se distingue des autres contenus, dit McDowell, par le fait qu’il est « a` propos du monde » 2. Mais quand l’expe´rience cesse d’eˆ tre pre´sente, les contenus conceptuels rejoignent l’arrie` re-plan ou` ils seront disponibles pour eˆ tre de nouveau actualise´s par l’expe´rience, etc. Deuxie` mement, la conceptualisation de l’expe´ rience chez McDowell ne consiste pas a` assimiler, sans plus, l’expe´rience a` une croyance pourvue d’un contenu conceptuel, mais a` poser dans l’expe´ rience elle-meˆ me une dualite´ de passivite´ non conceptuelle et d’activite´ conceptuelle. Jusqu’a` un certain point, elle rejoint donc le dualisme phe´ nome´ nologique de´ fendu dans le pre´ sent ouvrage. Ne´ anmoins, il subsiste d’importants proble` mes qui induisent autant de ne´cessaires divergences. Un proble` me central porte sur le sens de la the` se suivant laquelle l’expe´ rience pre´ sente une dualite´ de passivite´ et d’activite´ in-formante et sur les conse´ quences qu’il convient d’en tirer pour la de´finition de la perception. En effet, nous avons de´ fendu une the` se assez semblable, mais sans en infe´ rer que l’expe´ rience e´ tait ne´ cessairement conceptuelle. Existe-t-il une connexion essentielle entre la donation de sens active et la conceptualisation ? En un sens qui, d’ailleurs, n’est pas sans affinite´s avec la propre interpre´tation de McDowell, on pourrait aussi bien se risquer a` ramener l’ide´ e d’une telle connexion a` un certain pre´suppose´ kantien dont il y a de bonnes raisons de penser, comme je l’ai de´ ja` indique´, qu’il a e´ te´ de´ finitivement de´ passe´ au XIXe et au XXe sie` cle, notamment par la the´orie 1. J. DOKIC, Qu’est-ce que la perception ?, p. 59, qui de´ crit cependant cette position sans l’attribuer expresse´ ment a` McDowell. 2. J. MCDOWELL, Mind and World, p. 39.

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husserlienne de l’intentionnalite´. Si cette vue est correcte, alors la conception de McDowell nous confronte a` deux proble` mes distincts, qu’il confond errone´ment : d’abord celui des in-formations conceptuelles pre´sentes potentiellement dans l’expe´rience, ensuite celui des donations de sens actives attache´es a` l’intentionnalite´ perceptuelle au sens le plus ge´ne´ral. Il semble qu’a` la condition de distinguer ces deux proble` mes, les analyses de McDowell puissent eˆ tre conserve´es sans changement notable pour de´crire la relation entre expe´rience et jugement. Nous approuverons alors l’ide´ e que les meˆ mes contenus conceptuels mis en œuvre dans la sphe` re e´ piste´mique sont pre´sents potentiellement dans l’expe´ rience pre´ -e´ piste´mique, mais cette the` se ne contredit pas notre conception d’apre` s laquelle l’expe´rience peut eˆtre a` la fois (comme le pensaient Dretske et Davidson) actuellement non conceptuelle et (comme le pense McDowell) actuellement et inextricablement active et passive. Nous donnons ainsi raison a` McDowell dans sa tentative visant a` de´ crire les relations de justification empirique directe en termes d’actualisation de potentialite´s conceptuelles plutoˆ t qu’en termes d’infe´rence, mais nous conside´rons cette proble´ matique comme inde´pendante de celle du dualisme phe´nome´nologique expose´e plus haut. Il faut veiller a` ne pas surestimer les prises de position de McDowell et a` en comprendre les limites, qui viennent du fait qu’elles sont, pour l’essentiel, de nature e´piste´ mologique. A` supposer qu’elle soit probante, son argumentation e´tablit que, pour m’habiliter a` avoir une croyance, l’expe´rience doit eˆ tre conceptuelle. Cela ne signifie pas seulement, on l’a vu, que toute expe´rience justifiant une croyance doit eˆ tre conceptuelle, mais aussi que toute expe´rience pouvant justifier une croyance doit eˆ tre conceptuelle alors meˆ me que je ne me fie pas a` elle et que je n’ai pas actuellement cette croyance. Or ce re´sultat ne peut eˆ tre valide pour l’expe´rience en ge´ne´ral qu’a` supposer que l’expe´rience est essentiellement ce qui habilite a` une croyance, ce qui demanderait a` eˆ tre e´tabli. On pourrait aussi bien penser, selon moi a` raison, que la question e´piste´mologique de la justification est pour une grande part inde´pendante de la question psychologique ou phe´nome´nologique des contenus non conceptuels. Il semble cependant possible d’opposer a` McDowell un argument plus de´cisif, qu’on pourrait formuler de la manie` re

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suivante. D’abord on peut s’accorder pleinement avec Davidson et McDowell pour dire que la relation de justification n’est pas une relation causale, mais une relation d’un certain type que nous appellerons une relation intentionnelle. Cela signifie que la justification ne relie pas une chose physique a` une proposition ou a` une croyance, mais un ou plusieurs contenus intentionnels a` un autre contenu intentionnel, par exemple les propositions et a` la proposition . Il me semble que Davidson et McDowell peuvent s’accorder sans peine avec cette premie` re formulation. Seulement, la question est maintenant de savoir si toute relation intentionnelle est une relation conceptuelle. Or cette question n’est pas pose´e, du moins directement, par les deux auteurs. Si on se demande pourquoi, l’unique re´ponse plausible me paraˆıt eˆ tre qu’ils pre´supposent, l’un et l’autre, que tout contenu intentionnel est de nature conceptuelle. En conse´quence, il ne paraˆıt pas possible de s’appuyer sur les analyses de McDowell pour re´ soudre la question des contenus non conceptuels sans commettre de pe´tition de principe, ou encore ces analyses ne sont d’aucun secours pour savoir si l’intentionnalite´ est ou non essentiellement conceptuelle. Partant, l’essentiel de la conception de McDowell peut a` mon sens eˆ tre conserve´ a` condition d’eˆ tre reformule´ en des termes plus ge´ne´raux, a` savoir de telle manie` re que la question de la justification au moyen de contenus non conceptuels soit a` nouveau une question ouverte, en de´pit de l’argument de Davidson. La possibilite´ de contenus intentionnels non conceptuels doit meˆ me nous conduire a` pousser plus loin l’interrogation et a` nous demander si la question initiale de McDowell n’est pas, en de´finitive, une fausse question. Nous sommes directement encourage´s dans cette voie par l’hypothe` se, amplement de´veloppe´e plus haut, suivant laquelle l’expe´ rience n’est pas simplement une affaire de qualia pre´ intentionnels, mais elle-meˆ me un acte pourvu d’un contenu intentionnel. Supposons qu’une certaine croyance pourvue d’un contenu intentionnel de´termine´, a` savoir, mettons, une certaine proposition C1, soit justifie´e au moyen d’un autre acte A pourvu d’un contenu intentionnel C2. La question est de savoir comment la croyance peut eˆ tre justifie´ e empiriquement sachant que la relation entre C1 et C2 ne peut

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pas eˆ tre une relation causale au sens normal du terme. En formulant les choses un peu diffe´remment, on pourrait dire ceci : si la justification est une relation non causale, intentionnelle en notre sens, c’est-a` -dire si elle doit eˆ tre strictement une relation entre des contenus intentionnels, alors ne´cessairement l’« expe´ rience » qui justifie doit eˆ tre pourvue d’un contenu intentionnel, c’est-a` -dire eˆ tre intentionnelle. Ce qui exclut qu’elle soit un ensemble de qualia pre´intentionnels. Cette objection donne raison a` McDowell lorsqu’il reproche a` Davidson une approche exage´re´ment re´ductrice de l’expe´rience en termes de donne´es sensorielles, a` ceci pre` s que celles-ci ne seraient pas proble´matiques du fait d’eˆ tre des « intuitions sans concept », mais du fait d’eˆ tre des intuitions sans contenu intentionnel. Toutefois, on pourrait encore objecter que cette pre´sentation ne fait que de´placer le proble` me, et qu’une perception ne peut justement valoir comme perception justifiante (c’esta` -dire ve´race) que dans la mesure ou` elle se rapporte a` l’objet exerc¸ ant un effet sur la sensibilite´ – ce qui re´ introduit la relation causale a` un niveau infe´rieur. Mais en re´alite´, cette objection n’est valable que si on suppose que la perception justifiante est elle-meˆ me une sorte de croyance, dont on voudrait a` tort qu’elle soit justifie´e au moyen de stimulations sensorielles. Or rien ne nous oblige a` adopter cette position si, pre´cise´ment, nous croyons a` la possibilite´ d’actes pourvus de contenus intentionnels de nature non conceptuelle, parmi lesquels on comptera naturellement les perceptions. Rien n’empeˆ cherait de dire que la perception est cause´e (en un sens ou dans un autre) par les stimulations sensorielles sans eˆ tre justifie´ e par elles, ce qui conduirait a` introduire, en accord avec l’argumentation de Davidson, une distinction de nature entre, d’une part, la relation de justification unissant la croyance a` sa perception justifiante et, d’autre part, la relation causale unissant la perception justifiante au monde physique. La conse´quence imme´diate de cette manie` re de voir serait la possibilite´ d’une approche purement intentionnaliste (c’est-a` -dire purement en termes de contenus intentionnels) des relations de justification, qui pre´ serverait ne´ anmoins l’ide´e de justification par l’expe´rience. Ainsi, comme dans le Mythe du donne´, l’expe´rience justifiante se situerait hors de l’espace du concept et dans l’espace des raisons, mais cela

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n’impliquerait aucune confusion entre justification et causalite´: en re´alite´, ce n’est pas la repre´sentation perceptuelle qu’il faut exclure de l’espace des raisons, mais (au moins contre une certaine version du Mythe du donne´ ) la stimulation sensorielle. Ce point de vue permettrait peut-eˆ tre une approche plus e´ quitable de l’antagonisme entre empirisme et cohe´ rentisme. Elle nous autorise a` maintenir l’empirisme sans ses apories releve´es par Davidson, donc dans une perspective proche de l’empirisme minimal de McDowell, mais sans en conserver l’aspect le plus proble´matique : la conceptualisation ge´ne´ ralise´ e du monde physique. Par ailleurs, il est important de noter que ce re´ sultat est inde´pendant de la question de savoir si notre expe´rience humaine est de facto toujours in-forme´e conceptuellement, qui reste donc ouverte. Ce qu’il tend a` montrer n’est pas que l’expe´rience justifiante est parfois ou toujours non conceptuelle, mais seulement qu’une justification non conceptuelle est a priori possible ou du moins que les arguments e´ nume´re´s plus haut ne permettent pas d’en exclure la possibilite´ a priori. Une autre question est de savoir en quel sens le donne´ peut eˆ tre conceptuel, ou en quel sens le conceptuel peut eˆ tre qualifie´ d’objectif. Sans doute, il y a un sens du conceptuel ou` les affirmations de McDowell s’accordent pleinement avec la conception expose´e ici – a` savoir si on veut dire que les concreta sensibles posse` dent des proprie´te´s, des moments qui peuvent eˆ tre exprime´s conceptuellement. En ce sens, le caracte` re conceptuel du donne´ imme´diat signifie qu’il est potentiellement conceptuel, mais qu’il ne l’est pas actuellement. Ne´anmoins, le gain par rapport au cohe´rentisme peut aussi paraˆıtre insuffisant. On pourrait dire, avec un e´ gal degre´ de vraisemblance, que l’interpre´tation de la justification empirique en termes de contrainte et de normativite´ rationnelles est une version au moins aussi exemplaire du « Mythe du Subjectif » que celle que de´nonce McDowell 1. Bien qu’elle nous de´tourne du constructivisme de´bride´, elle ne fonctionne vraiment qu’a` la condition de pre´supposer que les formes conceptuelles seraient des constructions spontane´es, qui ne deviendraient des formes « au sujet du » monde qu’une fois 1. Voir J. MCDOWELL, « Knowledge and the internal » ; ID., « Knowledge and the internal revisited » ; ID., « Experiencing the World ».

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soumises a` une contrainte elle-meˆ me rationnelle et d’ailleurs difficilement identifiable. Il est significatif que la meˆ me interpre´tation, dans le ne´okantisme, e´ tait un moyen de se passer de la pre´supposition « ontologiste » d’un monde objectif. Que le monde exerce une contrainte sur les croyances, c’est la` une e´ vidence qui soule` ve au contraire la question de savoir ce qui contraint et comment s’exerce cette contrainte. La` ou` cette question est e´ lude´ e, on peut penser que la notion de contrainte normative n’est gue` re plus qu’un hocus-pocus, voire une tautologie : il me faut penser ainsi parce que l’expe´rience m’oblige a` penser ainsi. Re´capitulatif. Bien qu’elle en repre´ sente un de´ veloppement nouveau, notre tentative de re´futation du descriptivisme non « conceptualiste » de Searle e´tait partie inte´ grante de nos discussions sur le caracte` re conceptuel du contenu intentionnel perceptuel et du contenu intentionnel en ge´ne´ral. Si la question du descriptivisme sensu lato, comme je l’ai sugge´re´ plus haut, est intimement lie´e a` celle de la propositionalite´, elle est a` plus forte raison indissociable de la question de la conceptualite´. Sachant que l’attitude propositionnelle se de´finit comme un e´tat intentionnel « dont le contenu doit toujours eˆ tre exprimable par une proposition comple` te 1 », la caracte´ risation descriptiviste de l’expe´rience visuelle comme attitude propositionnelle implique que l’expression du contenu intentionnel de l’expe´ rience visuelle renferme toujours au moins un terme ge´ne´ral. Autrement dit, le contenu intentionnel de l’expe´rience visuelle renferme toujours au moins une composante exprimable par un terme ge´ ne´ral, c’est-a` -dire un concept : il est toujours conceptuel au moins pour partie ou, plus ge´ne´ralement, tout contenu intentionnel est conceptuel au moins pour partie. Le sens de notre critique du descriptivisme de Searle e´tait donc le suivant : non seulement il est faux de dire, dans une optique « conceptualiste », que tout contenu intentionnel est entie` rement conceptuel, mais il est e´galement faux de dire, comme Searle, que tout contenu intentionnel est partiellement conceptuel. 1. J. SEARLE, Intentionality, p. 6.

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La conclusion vers laquelle nous acheminent les remarques critiques pre´ce´ dentes peut eˆ tre formule´e succinctement de la fac¸ on suivante. De manie` re suggestive, nous avons de´veloppe´ l’ide´e que la question de l’intentionnalite´ et celle de la conceptualisation devaient eˆ tre traite´ es de fac¸ on inde´ pendante. Le contenu intentionnel n’est essentiellement conceptuel ni entie` rement ni en partie, ou encore la structuration propositionnelle est seulement un cas particulier de structuration du contenu intentionnel. En d’autres termes, nos de´ veloppements ante´ rieurs tendent a` confirmer l’ide´ e que l’analyse intentionnelle n’est pas identique a` l’analyse conceptuelle, et a` laisser une place, en conse´ quence, a` des analyses intentionnelles d’autres types, par exemple de type gestaltiste, dont il est de´sormais permis de supposer qu’elles seraient irre´ductibles a` l’analyse conceptuelle. Ce re´sultat rejoint une remarque importante du chapitre I, suivant laquelle certaines structurations du contenu intentionnel perceptuel, e´tant « continues », sont he´te´roge` nes et irre´ductibles a` la structuration « articule´e » du contenu conceptuel (propositionnel). L’objection la plus forte contre ces vues consiste a` dire que, quand je montre ceci, « ceci » reste totalement inde´termine´ aussi longtemps que je n’ai pas a` ma disposition un concept pour le de´ terminer 1. Qu’est ceci que je montre ? Est-ce le doigt, la main, le bras, la totalite´ de ce que je vois ? Inversement, que signifierait encore une intention non conceptuelle si elle laisse inde´termine´ le quid de l’intention ? Mais cet argument n’est pas concluant. Il le serait, c’est vrai, si le champ sensible e´tait un tout indistinct, un magma de qualia « bruts » ou` seul le concept serait apte a` mettre de l’ordre. Mais les analyses du chapitre I ont rendu cette vue peu plausible. Le champ sensible pre´sente des figures de´limite´es passivement qui circonscrivent cette part du champ qui sera objective´e attentionnellement. Sans doute, communiquer quel objet j’ai en vue ne´cessite le plus souvent un concept : mon stylo est sur la table, cet arbre est en fleur, etc. Mais cela n’implique pas que l’objectivation perceptuelle serait essentiellement conceptuelle. J’objective des portions du champ qui sont de´ja` bien 1. Bien que nos positions soient diffe´rentes sur ce point, je dois a` mes discussions avec Bruno Leclercq de m’avoir mieux fait comprendre la porte´ e et la profondeur de cet argument.

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de´limite´es passivement du fait d’eˆ tre structure´es par des relations figurales. Or ces structurations sont inde´ pendantes de toute re´cognition conceptuelle comme elles le sont de toutes les structurations de la conscience active. La re´ cognition de ceci comme triangle ne´cessite certes l’apparition de telle figure aux contours bien de´limite´s, mais celle-ci peut eˆ tre vue et meˆ me aperc¸ ue sans eˆ tre reconnue conceptuellement comme triangle ou comme une figure d’un quelconque autre type. D’un coˆ te´ , la the` se « descriptiviste » du caracte` re essentiellement conceptuel de l’intentionnalite´ perceptuelle tend vers une subordination de l’analyse intentionnelle en ge´ ne´ ral a` l’analyse logique. De l’autre, le rejet de la the` se descriptiviste tend vers une subordination de l’analyse logique a` l’analyse intentionnelle en ge´ ne´ral : les affinite´s structurelles entre actes logiques et non logiques refle` tent le fait que la structure des actes logiques est un cas particulier d’une structure plus ge´ ne´rale, celle de l’intentionnalite´, qui n’est pas en soi de nature logico-conceptuelle. Dans le second cas, c’est a` la phe´nome´nologie – comme the´orie de la conscience intentionnelle – qu’il revient de de´ crire les actes logiques. Ceux-ci feront ainsi l’objet d’une discipline phe´ nome´ nologique spe´ ciale que Husserl, dans Logique formelle et logique transcendantale, appelle la « logique transcendantale », par opposition a` une « esthe´ tique transcendantale » a` laquelle incombe l’analyse intentionnelle des actes non logiques. Les recherches qui pre´ce` dent nous ont tre` s nettement conduits a` de´fendre la seconde position et a` introduire une distinction de principe entre analyse intentionnelle et analyse conceptuelle. Ce qui a pour effet de rendre possible une re´inte´gration, dans l’analyse intentionnelle des actes perceptuels, de structurations non propositionnelles, en particulier gestaltistes. Un tel point de vue doit nous amener a` re´ e´ valuer sur de nouvelles bases la contribution de Gurwitsch et son antagonisme avec le conceptualisme frege´en. En tout cas, il ne semble plus suffisant d’opposer le noe` me-percept de Gurwitsch au noe` me-concept frege´ en, et l’hypothe` se non descriptiviste retenue ici pointe plutoˆ t vers une solution interme´ diaire. D’une part, le contenu intentionnel est ide´al, il n’est pas un percept ; d’autre part, son ide´ alite´ n’implique pas qu’il est conceptuel. Fondamentalement, notre hypothe` se est celle d’une telle ide´alite´ non conceptuelle, singulie` re, qui est carac-

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te´ ristique des ve´ cus intuitifs et qui correspond, du coˆ te´ de l’expression linguistique, aux noms propres. Ces remarques re´ve` lent une faiblesse intrinse` que de la conception de Gurwitsch, qui la rend en grande partie inutilisable pour la question du voir non conceptuel. Cette faiblesse tient a` l’ambiguı¨te´ de sa notion de noe` me perceptuel. Car « perceptuel » est un qualificatif ambigu. D’un coˆ te´, un noe` me peut eˆ tre perceptuel au sens ou` il est le noe` me d’une perception ; de l’autre, il peut eˆ tre perceptuel au sens ou` il serait perc¸ u ou perceptible. Or Gurwitsch ne semble pas distinguer clairement ces deux significations. C’est pourquoi il confond induˆ ment deux the` ses en re´alite´ tre` s diffe´rentes. D’abord il y a la the` se, parfaitement de´fendable, suivant laquelle le noe` me de la perception n’est pas structure´ propositionnellement, mais structure´ par des relations figurales. Ensuite, il y a la the` se suivant laquelle le noe` me de la perception est un percept. C’est a` tort que Gurwitsch croit que ces deux the` ses s’impliquent re´ciproquement. En re´alite´ , rien n’empeˆ che a priori qu’un noe` me soit structure´ figuralement et non conceptuellement et qu’il soit en meˆ me temps une « entite´ abstraite » au sens de la the` se 8 de Føllesdal, donc quelque chose de tre` s diffe´rent d’un percept. Il est important de remarquer que la notion d’ide´alite´ singulie` re, non conceptuelle, ne nous oblige pas le moins du monde a` abandonner la de´ finition usuelle de l’ide´ alite´ en termes d’instanciation d’un type identique dans de multiples tokens individuels. Le contenu intentionnel A d’un acte donne´ est ide´al, ge´ne´ral, au sens ou` on peut affirmer in modo recto que la proprie´ te´ se´ mantique « de A » s’instancie identiquement dans diffe´ rents actes individuels (telle perception de A ou telle autre, tel souvenir de A, etc.). Mais cela n’exclut nullement la possibilite´ que ce contenu soit singulier in modo obliquo, c’est-a` -dire exprimable par un nom propre irre´ductible a` une description conceptuelle. De´ fendre le contraire serait commettre le meˆ me contresens que celui consistant a` affirmer, par exemple, que le contenu intentionnel « objet inde´ pendant de tout acte psychique » doit eˆ tre inde´ pendant de tout acte psychique, etc. De manie` re ge´ ne´ rale, nos pre´ce´ dentes remarques sur la charge de la preuve s’agissant du voir non conceptuel signifient simplement qu’il faut avoir des motifs solides pour de´ fendre une the´orie aussi paradoxale que le descriptivisme. Dans l’at-

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tente de tels motifs, une attitude plus saine est sans doute de partir du non-conceptuel sans chercher a` en nier l’existence ni a` l’assimiler de force au conceptuel. La question, alors, n’est plus de savoir comment conceptualiser l’expe´ rience, mais elle est de savoir comment le conceptuel se constitue sur un sol perceptuel qui ne semble pas intrinse` quement conceptuel, mais associatif ou gestaltiste. Ce questionnement, de style plus empiriste, ne serait pas force´ ment incompatible avec celui des descriptivistes. Il pourrait aussi bien nous faire envisager une comple´ mentarite´ possible de l’analyse phe´ nome´ nologico-intentionnelle et de l’analyse conceptuelle de style « analytique ». C’e´ tait la` la conclusion d’un texte pole´mique de 2005 ou` Hubert Dreyfus s’en prenait avec virulence a` McDowell. Apre` s avoir pre´ sente´ le savoir-faire irre´fle´chi – la phronesis d’Aristote, l’absorbed coping de Merleau-Ponty – comme un contre-exemple au conceptualisme « analytique », il affirmait ainsi : Je pense que les philosophes analytiques peuvent en tirer profit s’ils poussent plus loin la question de savoir comment ces capacite´ s non conceptuelles sont converties en capacite´s conceptuelles [...], au lieu de nier l’existence du non-conceptuel. A` l’inverse, la phe´nome´ nologie a besoin de l’aide des analytiques. Les phe´ nome´nologues manquent d’une explication de´ taille´ e et rigoureuse de la manie` re dont le langage et la rationalite´ se de´ veloppent a` partir du coping non conceptuel et non linguistique que nous partageons avec les tout jeunes enfants et les animaux. [...] Le temps est venu de se de´faire de l’opposition de´ mode´e entre philosophie analytique et philosophie continentale, et d’entamer le stimulant travail de collaboration consistant a` montrer comment nos capacite´ s conceptuelles se de´veloppent a` partir de nos capacite´ s non conceptuelles 1.

1. H. DREYFUS, « Overcoming the Myth of the Mental », p. 48-49. Ce texte a suscite´ un important de´ bat avec McDowell dans la revue Inquiry (dans l’ordre : J. MCDOWELL, « What Myth ? » ; H. DREYFUS, « The return of the Myth of the Mental » ; J. MCDOWELL, « Response to Dreyfus » ; H. DREYFUS, « Response to McDowell »), qui est en partie une transposition d’un de´bat plus ancien entre Dreyfus et Searle (voir H. DREYFUS, « Heidegger’s critique of the Husserl/Searle account of intentionality » ; ID., « The primacy of phenomenology over logical analysis » ; J. SEARLE, « The limits of phenomenology » ; ID., « Neither phenomenological description nor rational reconstruction : reply to Dreyfus »).

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On peut se demander si le descriptivisme n’est pas un parti pris insuffisamment justifie´ descriptivement dont la finalite´ est principalement pole´ mique, et s’il ne refle` te pas, comme le croit Dreyfus, un mythe analogue au « mythe du donne´ ». Mais les remarques ci-dessus n’e´vacuent pas pour autant la question de la conceptualite´ de l’expe´ rience. Elle lui confe` re au contraire un sens nouveau, qui prescrit seulement de partir « d’en bas » sans exclure a priori le conceptualisme. Attention et position. Les de´ veloppements pre´ ce´ dents avaient pour but de montrer que la perception n’est essentiellement conceptuelle ni entie` rement ni partiellement, et qu’elle n’est donc pas, en ce sens, de l’ordre d’une croyance. Apre` s avoir montre´ cela, nous pouvons conserver inte´ gralement l’ide´e que la perception est essentiellement une croyance en un sens vague et, a` dire vrai, impropre, a` savoir pour autant qu’elle renferme ne´cessairement une position d’existence. Une premie` re question a` soulever concerne le lien, de´ja` e´voque´ plus haut, entre position et attention. Une fois e´tabli le fait que la perception peut eˆ tre une croyance en un sens e´largi qui est inde´pendant de son caracte` re conceptuel ou non conceptuel, il reste a` voir si ce fait peut eˆ tre interpre´te´ en termes d’attention ou si les deux caracte` res sont au contraire inde´pendants. Il s’agit en particulier d’e´tablir si l’intentionnalite´ en ge´ne´ral, par son caracte` re de « donation de sens », implique une activite´ meˆ me dans le cas de l’expe´rience perceptuelle prise inde´pendamment de toute conceptualisation au sens strict. Or, cette question a de´ja` e´te´ re´solue dans une large mesure au chapitre I, dont un enjeu central e´tait pre´cise´ment l’ide´e d’une activite´ attentionnelle essentielle a` l’objectivation perceptuelle. De plus, deux points ont e´te´ e´tablis avec un certain degre´ de certitude. D’abord, toute attention n’est pas positionnelle – ou encore l’attention positionnelle, l’inte´reˆt, est un cas particulier de prestation attentionnelle 1. Ensuite, les phe´nome` nes de « halo » ou de « marge », qui semblent accompagner ge´ne´ralement l’expe´rience perceptuelle, 1. Voir chap. I, p. 83 s., et chap.

III,

p. 273 s.

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de´montrent suffisamment que toute position n’est pas attentionnelle. L’hypothe` se e´ mise au chapitre I, spe´ cialement a` partir d’une critique des conceptions de Witasek et de Husserl, e´ tait celle d’une inde´ pendance mutuelle essentielle de l’attention et de la position : toute attention, toute intentio au sens pre´ gnant (objectivante), n’est pas positionnelle, toute position d’existence n’est pas attentionnelle, intentionnelle au sens pre´ gnant. La premie` re proposition est de´ ja` e´ vidente du simple fait que l’attention s’e´ tend plausiblement a` un grand nombre d’actes non positionnels comme des phantasies, des actes de la simple pense´ e ou de l’attitude phe´ nome´ nologiquement « neutralise´ e ». La seconde est corrobore´ e par l’observation suivant laquelle les portions marginales du champ perceptuel, bien que perc¸ ues de fac¸ on inattentive, sont manifestement vise´ es the´ tiquement au meˆ me titre que le centre attentionnel. Quand je concentre mon attention sur une phrase me´lodique joue´ e dans l’aigu, le fond sonore joue´ dans le grave ne m’est pas moins « pre´ sent en personne » que la phrase attentionne´e elle-meˆ me. Ce qui sugge` re que la the` se d’existence, dans la perception, est essentiellement une ope´ ration ge´ne´rale qui couvre la totalite´ du perc¸ u, par opposition a` l’attention qui est restreinte a` un centre attentionnel de´ termine´ comme une phrase me´ lodique. Cela implique, entre autres choses, que le fond perceptuel peut tre` s bien correspondre a` des ve´cus de la conscience passive tout en e´tant soumis a` une positionalite´ ge´ ne´ rale qui appartient aux couches actives de la conscience. Bref, attention et position perceptuelles sont inde´ pendantes au moins au sens ou` le centre attentionnel et le champ the´ matique n’ont pas ne´ cessairement la meˆ me e´tendue. Ce point de vue n’est nullement contredit par le fait que l’intention perceptuelle est ne´cessairement positionnelle. Que l’intention perceptuelle soit ne´cessairement positionnelle, cela signifie que la perception, en tant qu’elle est intentionnelle, est ne´cessairement positionnelle – ce qui ne change rien au fait que l’intentionnalite´ au sens pre´gnant est inde´pendante de la positionalite´. Mais le lien entre intentionnalite´ et positionalite´ n’est-il pas renoue´, si on comprend l’intentionnalite´ en un sens e´largi, qui serait plus ge´ne´ral que l’attention et inclurait les marges elles-meˆ mes ? Le champ the´matique n’est-il pas, dans ce cas, coextensif au champ forme´ par tous les intenta

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du champ perceptuel ? Cet argument peut eˆ tre conce´de´ sans risque. Si on associe un certain champ sensible a` un certain acte intentionnel de nature perceptuelle, il va de soi que plusieurs caracte` res essentiels du second seront eo ipso associe´s au premier et que, parmi ces caracte` res, certains pourront se rapporter a` la totalite´ du champ sensible. E´ videmment, le fait d’eˆ tre intentionne´ s’e´tendra a` la totalite´ du champ sensible et sera de` s lors coextensif au caracte` re « apparaˆıtre pre´sent en personne », si eˆ tre intentionne´ signifie autant qu’eˆ tre le corre´lat central ou marginal d’une perception donne´e. Cependant, ce fait n’a alors pas d’autre signification que celle-ci : dans l’expe´rience perceptuelle, tout ce qui est intentionne´ l’est the´tiquement – ce que nous n’avons jamais conteste´. Le caracte` re « ge´ne´ral » de la position d’existence signifie que celle-ci est inde´pendante du quid de la vise´e qui est de´termine´ par l’attention. La position d’existence est un certain caracte` re qui concerne le comment de la vise´e, le fait que l’acte soit une perception plutoˆ t qu’une phantasie ou qu’une simple pense´e, etc., et non l’intentum lui-meˆ me qui peut aussi eˆ tre vise´ de manie` re non positionnelle. Ce qui re´ve` le une inde´pendance essentielle du « mode psychologique » par rapport au contenu intentionnel, de la « qualite´ d’acte » par rapport a` la « matie` re intentionnelle ». Il faut par ailleurs remarquer que l’attention elle-meˆ me posse` de un certain caracte` re de ge´ne´ralite´, dans la mesure ou` il semble ne´cessaire que toutes les parties marginales du champ perceptuel puissent eˆ tre attentionne´es. Le jardin autour de l’arbre attentionne´ n’apparaˆıt marginalement a` ma conscience que pour autant que je peux de´placer mon regard vers telle fleur de´termine´e, vers tel muret de´termine´ qui entreraient par la` dans le centre attentionnel. Toutefois, comme je l’ai de´ja` fait remarquer, cette ge´ne´ralite´ potentielle de l’attention signifie tout autant que l’attention n’est pas ge´ne´rale actuellement, c’est-a` -dire qu’elle ne l’est pas absolument parlant. Ces re´ sultats semblent pourtant preˆ ter le flanc a` une objection de nature descriptive. Certains cas plus e´pineux ame` nent en effet a` se demander si le caracte` re de ge´ne´ralite´ de l’ope´ration the´tique s’e´tend re´ellement a` toute la sphe` re des actes positionnels, et donc si la the` se de l’inde´pendance de la positionalite´ est plus qu’une particularite´ concernant la seule positionalite´ perceptuelle. Par exemple, je peux ima-

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giner fictivement un personnage inexistant, mettons le Pe` re Noe¨ l, dans une chambre dont je me souviens et que je reconnais comme existant re´ ellement. Dans ce cas, la position d’eˆ tre semble seulement partielle, car le corps imagine´ fictivement du Pe` re Noe¨ l n’est pas pose´ comme existant. Les exemples de ce type obligeraient a` admettre que, dans certains cas, la position d’eˆ tre peut eˆ tre restreinte intentionnellement comme l’est l’attention perceptuelle. Mais comment rendre cette positionalite´ partielle compatible avec l’hypothe` se de l’inde´pendance de la positionalite´ envers les diffe´ rences affectant la matie` re intentionnelle, telles qu’elles sont introduites activement par l’attention ? En re´alite´ , la position affectant l’intentum « cette chambre » est moins claire qu’il n’y paraˆıt, car la chambre est a` la fois reconnue comme existant re´ellement et ne´anmoins, en un sens, comme fictive. Il y a la chambre qui existe pre´sentement et ou` le Pe` re Noe¨ l ne se trouve pas et celle ou` le Pe` re Noe¨ l se trouve fictivement. Ce qui est remarquable dans cet exemple, c’est que les deux chambres supportent une « synthe` se d’identification » par laquelle la chambre fictive est reconnue comme la meˆme chambre que celle, re´elle, ou` le Pe` re Noe¨ l ne se trouve pas. Naturellement, les deux chambres ne peuvent pas eˆ tre inte´gralement identiques et l’identification doit eˆ tre seulement partielle, sinon la meˆme chambre reme´ more´ e et imagine´ e fictivement posse´ derait simultane´ ment les deux caracte` res « contenant le Pe` re Noe¨ l » et « ne contenant pas le Pe` re Noe¨ l », qui s’excluent contradictoirement. Sur cette base, c’est-a` -dire a` la condition d’envisager ici l’existence d’une intention complexe, il devient possible de de´crire l’exemple de manie` re a` pre´server, en un sens, la ge´ne´ralite´ de l’ope´ration the´tique. L’acte est ici une complexion de plusieurs intentions dont l’une est totalement positionnelle au sens de l’existence re´elle et l’autre totalement non positionnelle. D’un coˆ te´ , je me souviens – donc the´ tiquement – de la chambre (comme) re´elle ; de l’autre, je l’imagine fictivement avec, en elle, le corps fictif du Pe` re Noe¨ l, de telle manie` re que cette chambre-ci est secondairement identifie´ e a` celle-la` .

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La position perceptuelle n’est pas passive. Une deuxie` me difficulte´ a trait au caracte` re suppose´ ment « libre » ou « actif » des positions d’existence. N’est-il pas e´vident que je ne choisis jamais, dans l’expe´ rience perceptuelle, de poser ou de ne pas poser l’existence de ce que je vois ? Comment rendre cette observation compatible avec celle suivant laquelle la « pre´ sence en personne » est essentielle a` la perception ? Si la « pre´ sence en personne » doit eˆ tre comprise au sens d’une position d’eˆ tre, alors la seconde observation ne signifie-t-elle pas que le percevoir lui-meˆ me me contraint inflexiblement a` poser l’existence du perc¸ u ? Cela ne revient-il pas a` dire que la liberte´ the´ tique n’intervient que secondairement, non dans la perception elle-meˆ me, mais quand je porte sur elle un regard critique ? En raison d’une connexion conceptuelle ne´ cessaire, le caracte` re essentiellement positionnel de la perception ne signifie-t-il pas l’impossibilite´ a priori d’une perception non positionnelle ? Il semble que cette difficulte´ nous confronte a` trois possibilite´ s e´galement apore´ tiques : ou bien nous renonc¸ ons a` de´ finir la perception par la pre´ sence en personne, ou bien nous continuons a` la de´ finir par la pre´ sence en personne mais renonc¸ ons a` voir dans la pre´ sence en personne une position d’eˆ tre, ou encore nous continuons a` la de´ finir par la pre´ sence en personne mais renonc¸ ons a` de´ finir les positions d’existence en termes d’activite´ s libres. Or ce trilemme est encore e´troitement relie´ a` la question du rapport entre perception et concept, car associer positionalite´ perceptuelle et libre activite´, c’est en un certain sens concevoir la premie` re sur le mode` le des croyances. C’est en vain qu’on opposerait ici les hallucinations et les illusions perceptuelles, dans l’espoir de mettre au jour des cas ou` la perception ne pose pas l’existence du perc¸ u. Il est indiscutable qu’une perception peut s’accompagner de de´fiance au sens ou` « je ne crois pas ce que je vois ». Rien n’empeˆ che meˆ me de concevoir le cas limite ou` , me reconnaissant victime d’une hallucination, je rejetterais comme inexistante la totalite´ du perc¸ u. Cependant, une fois encore, il est douteux que de tels cas puissent eˆ tre de´crits correctement sans re´fe´rence a` une complexion d’actes partiels. Plausiblement, ils nous mettent en pre´sence d’une intention complexe

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et conflictuelle ou` le meˆ me intentum est a` la fois ce qui se pre´sente comme existant re´ellement et ce que, re´sistant a` ma propre expe´rience, je refuse de tenir pour tel. La solution la plus naturelle ne serait-elle pas de conce´der que toutes les the` ses d’existence ne sont pas actives et, comme tardivement Husserl, de voir dans l’expe´rience perceptuelle quelque chose comme une « croyance passive 1 » ? La distinction passerait alors entre une « proto-doxa » perceptuelle et des positionalite´ s actives pouvant eˆ tre motive´es par l’expe´rience avec tel ou tel degre´ de certitude. Ainsi les the` ses actives sont souvent secondaires, au sens ou` elles valident, nient, modalisent, etc., secondairement la croyance initiale a` telle existence perc¸ ue. Le caracte` re d’activite´ e´tant de´sormais inessentiel a` la positionalite´, l’usage d’un vocabulaire commun se justifierait par le seul fait que, de part et d’autre, l’intentum apparaˆıt comme existant. Mais cette solution ne me paraˆıt pas convaincante. Elle pre´suppose selon moi une conception de la pre´sence perceptuelle qui rend compte inade´quatement de la fonction remplie par les the` ses d’existence dans l’expe´rience sensible. D’apre` s cette conception, la perception supporterait une proto-the` se dont le corre´lat serait un champ the´matique analogue au champ sensible, un « monde de la vie » parcouru par le regard attentionnel comme l’est le champ sensible. Or je pense que la difficulte´ ci-dessus disparaˆıt aussitoˆ t qu’on renonce a` cette conception, et que l’abandon de l’interpre´tation husserlienne du monde de la vie permet une compre´hension plus juste et plus profonde de ce que signifie percevoir quelque chose comme existant. Le principal fait descriptif a` opposer a` cette conception peut eˆ tre explicite´ de la manie` re suivante. Supposons que je sois assis dans un train et regarde distraitement par la feneˆ tre, sans preˆ ter attention a` ce que je vois ni a` ce qui m’entoure. Certes j’expe´rimente consciemment mon environnement, qui n’est pas inconscient comme l’est la se´cre´tion d’insuline dans mon pancre´as (je vois de´filer les poteaux, les nuages, entends une conversation derrie` re moi, etc., dont je pourrai tout a` l’heure avoir des souvenirs vagues), mais je n’y preˆ te aucune attention. La question est de savoir si l’expe´rience peut encore eˆ tre qualifie´e, dans ce cas et dans les autres semblables, de the´1. E. HUSSERL, Erfahrung und Urteil, p. 24.

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tique. Les nuages qui de´ filent m’apparaissent-ils pre´sents en personne comme ils le font si j’observe attentivement leur forme ou leur couleur ? Je ne vois pour ma part aucun motif de le penser. Le nuage ne m’apparaıˆ t pas plus pre´ sent en personne que, par exemple, la pluie a` venir qu’une pense´ e fugace me fait imaginer distraitement. Sans doute, il semble ne´cessaire que les nuages puissent eˆ tre investis de positions d’existence, mais cela n’implique aucune position actuelle ni, a` plus forte raison, aucune « croyance passive » actuelle. L’expe´ rience inattentive ne me donne tout simplement rien comme existant, ou du moins rien n’empeˆ che de concevoir une expe´ rience a` ce point inattentive qu’elle ne me donnerait plus rien comme existant et qu’elle ne serait donc plus, a` proprement parler, une perception. Pourtant, n’a-t-on pas e´tabli plus haut que l’attention perceptuelle ne pouvait eˆ tre e´quivalente a` la position perceptuelle ? Ce qui m’apparaıˆt perceptuellement comme pre´sent en personne n’est pas seulement telle portion du champ visuel objective´e attentionnellement, mais aussi les portions marginales non attentionne´es. Seulement, ce fait ne contredit absolument pas l’observation pre´ce´dente. Nous pouvons tre` s bien affirmer que la position perceptuelle affecte l’intentum attentionne´ et sa marge non attentionne´e tout en niant qu’elle soit possible en l’absence de toute objectivation attentionnelle. L’ide´e, alors, est que l’activite´ attentionnelle, qui est restreinte au centre focal, s’accompagne ne´cessairement, dans la perception, d’une activite´ the´tique qui est ge´ne´rale, c’est-a` -dire qui s’e´tend aux parties marginales. Ces constatations sugge` rent une conception nouvelle de la positionalite´ perceptuelle. Si l’expe´ rience inattentive n’est jamais positionnelle, alors il est plausible de supposer une connexion essentielle entre attention perceptuelle et position perceptuelle. On refusera ainsi l’ide´ e d’une positionalite´ perceptuelle ante´ rieure a` l’attention perceptuelle, d’une protodoxa passive qui me ferait apparaıˆ tre de´ ja` dans la simple expe´ rience passive, de´ ja` inde´ pendamment de toute objectivation attentionnelle, un champ the´ matique ou` il m’est ensuite possible d’ope´rer des se´lections attentionnelles. A` l’oppose´ d’une telle conception, l’attention pourra eˆ tre caracte´ rise´ e comme une condition ne´cessaire de la positionalite´ perceptuelle. Cette caracte´risation est compatible avec le fait que

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toute attention n’est pas positionnelle et que toute position n’est pas attentionnelle : d’une part, l’attention est une condition ne´ cessaire mais non suffisante de la position perceptuelle, d’autre part la position perceptuelle s’e´tend aux marges perceptuelles. La meilleure manie` re de pre´senter les choses, me semble- til, est de de´finir la position perceptuelle comme un certain caracte`re affectant l’activite´d’objectivation attentionnelle. L’attention peut eˆ tre the´tique et, dans le cas de la perception, elle l’est toujours. La conse´ quence est que nous n’avons plus besoin de supposer, comme Husserl, une positionalite´ passive. Au contraire, la position perceptuelle est une certaine proprie´te´ affectant toute activite´ objectivante de nature perceptuelle, a` savoir une proprie´te´ qui fait que l’intentum objective´ et sa pe´riphe´rie sont pose´s comme existants. Son corre´lat ne doit donc plus eˆ tre conc¸ u comme un champ the´matique ante´rieur a` l’objectivation, potentiellement objective´, etc., mais il est l’ensemble forme´ par l’intentum attentionne´ et par ses horizons interne et externe qui ne sont pas attentionne´s. La diffe´rence est plus qu’une nuance. Cela veut dire que l’expe´ rience passive est insuffisante pour constituer un monde proprement dit, qu’il n’y a pas de monde en dec¸ a` de l’inte´reˆt actif et que, meˆ me au niveau de l’expe´rience perceptuelle la moins e´labore´e, le domaine the´matique est essentiellement un produit d’activite´ s objectivantes. En d’autres termes, toute existence est de´cide´e activement. Je conce` de volontiers que l’objection ne remet que partiellement en cause les notions husserliennes de proto-doxa et de monde de la vie. Le proble` me relatif a` un « sol » proto-doxique de certitudes ontologiques reste entier, tout comme l’opinion tre` s plausible suivant laquelle les modalite´ s « possible », « ne´cessaire », « probable », etc., ne´cessitent logiquement une proto-modalite´ , la pre´ sence effective, dont elles sont des modalisations 1. Ce qui paraıˆ t contestable, en revanche, c’est l’ide´e que le monde serait l’objet d’une croyance passive dans le style du belief humien, qu’il serait donc pre´donne´ comme existant de´ja` au niveau des configurations passives. C’est l’ide´e, en un mot, que le monde de la vie forme un « sol de croyance ontologique passive universelle », que « le monde 1. E. HUSSERL, Ideen I, § 104.

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comme existant est la pre´donne´ e passive universelle de toute activite´ judicative, de tout inte´ reˆ t the´ orique se mettant en œuvre » 1. A` l’oppose´, les remarques pre´ ce´ dentes sugge` rent qu’il n’y a pas d’« ontologie du monde de la vie » possible en ce sens et qu’une telle ontologie doit plutoˆ t eˆ tre une ontologie de l’inte´reˆt perceptuel. Enfin, le proble` me de la positionalite´ perceptuelle ne doit pas eˆ tre confondu avec celui de la constance qualitative, qui e´ tait au centre de nos recherches pre´ ce´dentes. Sans doute, il y a une similitude entre ces proble` mes. D’un coˆ te´ , nous avons remis en cause l’opinion qu’il existe des mate´ riaux sensoriels pre´ intentionnels existant inde´pendamment et soumis secondairement a` l’activite´ objectivante. De l’autre, nous avons remis en cause l’opinion qu’il existe une « croyance passive » dont le corre´ lat serait un « monde de la vie » inde´ pendant de toute positionalite´ active et ressemblant beaucoup, chez Husserl, a` un champ sensible. Cependant, la proposition que toute positionalite´ est active n’e´ quivaut pas a` la proposition que toute intentionnalite´ est active. Au contraire, nous avons de´fendu la premie` re tout en e´ tendant les notions d’intentionnalite´ et de contenu intentionnel aux parties passives de l’expe´ rience. Ce qui est ne´ cessairement actif dans l’expe´ rience n’est pas, d’apre` s notre conception, l’intentionnalite´ , mais l’objectivation, dont on a vu par ailleurs qu’elle n’e´tait pas ne´cessairement positionnelle. L’existence du perc¸ u. Une troisie` me se´ rie de questions concerne la notion de contenu intentionnel et son lien avec la position d’existence. On peut se demander dans quelle mesure la question de l’intentionnalite´ perceptuelle peut eˆ tre traite´ e inde´ pendamment de la question de la positionalite´ comme elle l’a e´ te´ plus haut inde´ pendamment de la question de l’in-formation conceptuelle. Cette nouvelle taˆ che est plus facile et pourra, a` certaines conditions, eˆ tre accomplie en un petit nombre d’e´ tapes. Elle est fortement facilite´ e du fait qu’une partie du travail a de´ ja` e´ te´ re´ alise´ e. Car nos analyses ante´ rieures ne 1. E. HUSSERL, Erfahrung und Urteil, p. 24 et 26.

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laissent aucun doute sur le fait meˆ me que la perception est essentiellement positionnelle. Or, en mettant en avant a` la fois le caracte` re essentiellement positionnel de la perception et le caracte` re intrinse` quement non conceptuel de son contenu intentionnel, nous avons du meˆ me coup dissocie´ le proble` me de la positionalite´ de la perception de celui de sa conceptualite´ – ce qui e´ tait une des taˆ ches que nous nous sommes fixe´es initialement en partant de la question du voir non conceptuel chez Dretske. La the` se de l’indiscernabilite´ de la perception ve´race et de la perception trompeuse nous a paru pre´ ce´demment devoir servir de principe directeur pour l’analyse phe´nome´ nale de la perception. Elle signifie que l’intention perceptuelle – par exemple le fait que cette perception soit une perception du stylo et non de la feuille de papier – peut eˆ tre de´crite sans perte d’un point de vue purement phe´nome´nal ou « interne », ce qui implique, de´cisivement, qu’elle peut l’eˆ tre inde´pendamment de l’existence ou de l’inexistence absolument parlant d’un objet perc¸ u correspondant. Mais la question souleve´ e cidessus exige un pas supple´mentaire. La question est maintenant de savoir dans quelle mesure l’intention perceptuelle peut eˆ tre de´crite phe´nome´ nologiquement inde´pendamment de l’indice positionnel de l’existence affectant le perc¸ u, c’esta` -dire dans quelle mesure il y a bien, en un certain sens, une indiscernabilite´ de la perception (ve´ race ou trompeuse) et par exemple de la phantasie correspondante, qui n’est pas positionnelle. Le proble` me est de savoir si deux actes comme une perception de A et une phantasie de A peuvent partager un meˆ me contenu intentionnel de A, ou si l’expression « de A » est ne´cessairement ici une expression e´quivoque. Or, a` premie` re vue, ce proble` me semble de´ ja` re´ solu pour l’essentiel. Puisque la perception trompeuse et la perception ve´ race posse` dent indiscernablement le meˆ me indice de pre´sence en personne, que donc l’existence perceptuelle est un caracte` re purement phe´nome´ nal, intrinse`que a` l’intention ellemeˆ me, n’est-il pas certain que la positionalite´ – ou corre´ lativement le caracte` re « pre´sent en personne » – ne peut re´sider nulle part ailleurs que dans le contenu intentionnel ? Ce qui entraˆınerait, sans difficulte´ s particulie` res, qu’un acte positionnel et un acte non positionnel ne peuvent avoir un contenu intentionnel identique.

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Ce re´sultat de´coule des de´veloppements pre´ce´dents et peut eˆ tre accorde´ pour l’essentiel. Il est e´vident que la perception est positionnelle au sens ou` le perc¸ u m’apparaıˆt perceptuellement comme pre´sent en personne, c’est-a` -dire de telle manie` re que c’est l’intentum qui est affecte´ d’un indice de pre´sence en personne. Cependant, le meˆ me re´sultat entre rapidement en contradiction avec les donne´es descriptives. D’une perception du stylo et d’une phantasie du stylo, n’est-il pas naturel de dire que les deux actes visent « la meˆ me chose », meˆ me dans le cas ou` la perception est hallucinatoire ? Ne serait-il pas absurde de nier qu’il y a, dans la perception hallucinatoire du Pe` re Noe¨ l et dans sa repre´sentation sur le mode de la phantasie, quelque chose d’identique ? Ou` pourrait alors re´sider cet identique, sinon dans le contenu intentionnel ? Pour plus de simplicite´ , quittons un moment la sphe` re perceptuelle et prenons pour exemples deux actes d’imagination. J’appelle ici imaginations les repre´ sentations intuitives non perceptuelles au sens le plus ge´ ne´ral, les « pre´sentifications » au sens de Husserl, et phantasies les imaginations qui ne posent pas l’existence de leur intentum, par opposition aux actes d’imagination positionnelle, dont le souvenir est un cas particulier. Les types d’acte « phantasie » et « imagination positionnelle » sont des cas particuliers du type d’acte « imagination » ou « pre´sentification », la diffe´rence spe´ cifique e´tant le caracte` re de position d’existence. Par exemple, si j’imagine Platon, la repre´ sentation est positionnelle (j’estime que je peux me tromper, avoir de A une repre´sentation inexacte, etc.) sans eˆ tre pour autant une perception, et elle doit eˆ tre qualifie´ e d’imagination au meˆ me titre que le souvenir de Platon qu’avait Aristote. De meˆ me, je peux m’imaginer fictivement dans une pie` ce dont je reconnais l’existence, auquel cas mon imagination est en partie positionnelle et en partie non positionnelle, etc. Supposons maintenant (comme la croyance a` l’existence de Pythagore est variable selon les individus, c’est la` une situation concevable sans effort) deux imaginations dote´ es d’un meˆ me contenu « Pythagore », dont l’une est positionnelle et l’autre non positionnelle, c’est-a` -dire une phantasie. En comparant les deux repre´ sentations, on observe d’une part une diffe´ rence affectant l’apparaˆıtre – une imagination est positionnelle, l’autre non – et d’autre part une diffe´ rence affectant l’apparaissant – la` Pythagore

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apparaˆıt avec un indice d’existence, ici non. En outre, certains caracte` res sont identiques : les deux actes sont des imaginations, ils sont des imaginations de Pythagore. Une premie` re fac¸ on de de´crire la situation pourrait eˆ tre de dire que nous sommes en pre´sence de deux actes diffe´rents de meˆ me contenu intentionnel. La diffe´rence entre les deux actes re´siderait alors dans la « qualite´ » positionnelle ou non positionnelle, et leur identite´ dans la « matie` re intentionnelle ». Partant, l’intentionnalite´ serait inde´pendante de la positionalite´ au sens ou` celle-ci ne concernerait pas le contenu intentionnel, mais seulement la manie` re dont il est vise´. Mais tout le proble` me, on l’a vu, est que la diffe´rence se retrouve e´galement dans l’intentum lui-meˆ me et qu’imaginer Pythagore existant et imaginer Pythagore non comme existant (ou bien comme inexistant, etc.), en un sens, ce n’est pas imaginer la meˆme chose. Le fait que les deux actes aient en commun d’eˆ tre des imaginations de Pythagore n’empeˆ che pas que c’est bien Pythagore qui existe, que c’est l’intentum « Pythagore » qui rec¸ oit le caracte` re « existant » ou ne le rec¸ oit pas. La question est maintenant de savoir si, comme le pensait Husserl a` travers l’ide´ e d’une corre´ lation entre modalite´ s doxiques et modalite´ s d’eˆ tre 1, les deux caracte` res « positionnel » (en un sens non modifie´) et « existant » – ainsi que leurs modalisations « supputatif » et « possible », « dubitatif » et « douteux », etc. – sont strictement e´quivalents. Car certains cas semblent contredire cette hypothe` se. Je peux imaginer fictivement, et meˆ me en un certain sens j’imagine presque toujours fictivement l’objet comme existant, pour autant que c’est son existence que j’imagine. Quand j’imagine fictivement Pythagore, ce que j’imagine est un objet qui existe au meˆ me sens d’« exister » ou` je pourrais affirmer qu’il existe re´ ellement. Mais en meˆ me temps, ce n’est manifestement pas dans le meˆ me sens que Pythagore est imagine´ fictivement comme existant et qu’il est imagine´ the´tiquement comme existant. La` je ne « crois » pas a` son existence, ici j’y « crois ». Dans le premier cas, le caracte` re d’existence est inte´gre´ au contenu intentionnel de l’acte total sans que rien n’y corresponde dans la qualite´ d’acte ; dans le second, en revanche, l’inte´ gration intentionnelle de l’existence – le fait que Pytha1. E. HUSSERL, Ideen I, § 103.

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gore m’apparaˆıt comme existant – a son corre´ lat dans la qualite´ d’acte : je reconnais Pythagore comme existant. Cela veut-il dire que les modalite´ s d’eˆ tre et les modalite´s doxiques ne sont pas toujours strictement corre´latives et que, par exemple, une vise´ e non positionnelle de quelque chose comme existant est possible ? On pourrait re´ pondre, comme Husserl, que ce cas illustre le simple fait que la phantasie est un acte modificatif qui renferme, en qualite´ de couche « originaire », une intention the´tique au sens de la « proto-doxa ». Comme dans l’exemple, de´crit plus haut, du Pe` re Noe¨ l dans la chambre, la difficulte´ semble aise´ment surmonte´e a` la condition de reconnaıˆ tre la pre´sence d’une complexion intentionnelle, a` savoir, ici, d’un e´ tagement des intentions d’apre` s lequel l’intentum de la phantasie est l’objet existant, auquel il est a priori possible de faire correspondre une the` se d’existence appartenant a` un acte fictif. Plusieurs faits plaident en faveur de cette interpre´tation, par exemple le fait que dans un grand nombre de cas, outre le fictum lui-meˆ me, c’est aussi moi-meˆ me en train de percevoir le fictum que je m’imagine fictivement. Au point qu’on pourrait meˆ me se demander si toute fiction n’est pas en meˆ me temps – pour autant que le fictum est fictivement vu, entendu, etc. – imagination fictive d’une expe´ rience perceptuelle ou, du moins, d’un acte posant une existence re´elle. Naturellement, cette dernie` re formulation n’en resterait pas moins inade´quate. La phantasie de Pythagore n’est en aucun cas identique a` l’acte par lequel j’imagine re´flexivement une perception avec son contenu intentionnel « Pythagore », pose´e perceptuellement comme existante. Pythagore n’est pas repre´sente´ dans l’acte de fiction en tant que contenu intentionnel d’un autre acte, positionnel, mais en tant qu’objet existant. Ce qui se passe, semble-t-il, c’est plutoˆ t que deux intentions partielles, dont une est the´tique, partagent un meˆ me contenu intentionnel. La situation est de´sormais la suivante. D’un coˆ te´, l’intentum « Pythagore » apparaˆıt comme existant dans une imagination qui le pose comme existant et, de l’autre, il apparaˆıt comme existant dans une imagination qui ne le pose pas comme existant. Il faut donc faire la diffe´ rence entre un caracte` re « apparaˆıtre comme existant » qui concerne le contenu intentionnel et un caracte` re « eˆ tre pose´ comme existant » qui concerne la manie` re dont il est intentionne´ . D’apre` s la

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conception husserlienne, il faut donc distinguer le contenu intentionnel avec ses caracte` res the´tiques, le « noe` me complet », du contenu intentionnel abstraction faite de ses caracte` res the´ tiques, ou « sens intentionnel ». Par exemple, l’affirmation que Pythagore existe et la supputation qu’il existe ont le meˆ me sens intentionnel mais non le meˆ me noe` me complet, car Pythagore est pense´ tantoˆ t comme existant re´ellement, tantoˆ t comme possiblement existant. Comment de´crire ade´quatement cette situation ? Le proble` me est que le caracte` re d’existence semble devoir eˆ tre interpre´ te´ en plusieurs sens he´ te´ roge` nes. L’existence de Pythagore est tantoˆ t une modalite´ ontique corre´lative a` une certaine modalite´ positionnelle, tantoˆ t un caracte` re de l’intentum qu’on ne peut rapporter a` une modalite´ positionnelle corre´lative. Cette he´te´roge´ne´ite´ est proble´matique parce que l’existence a visiblement la meˆ me signification dans les expressions « j’imagine fictivement Pythagore comme existant » et « je tiens Pythagore pour existant ». Une solution inte´ ressante consiste, dans une perspective husserlienne, a` interpre´ter les faits ge´ne´tiquement. D’abord, la pre´sence du caracte` re d’existence dans le contenu intentionnel refle` te l’inte´ gration d’un caracte` re doxique dans le contenu intentionnel. Ensuite, on l’a vu, cela a pour effet de rompre en partie l’e´quivalence entre modalite´s doxiques et modalite´ s d’eˆ tre. Par exemple, la supputation que Pythagore existe peut eˆ tre modifie´ e en affirmation qu’il peut exister, qui n’a pas le meˆ me sens intentionnel que l’affirmation que Pythagore existe, etc. De la meˆ me manie` re, la phantasie de Pythagore (comme existant) serait le re´sultat d’une modification ayant pour effet de neutraliser l’imagination positionnelle de Pythagore (comme existant), donc d’une modification qui toucherait seulement la modalite´ positionnelle de l’acte, sans en affecter le contenu intentionnel. Le caracte` re d’existence serait d’abord inte´gre´ dans le contenu intentionnel de l’imagination positionnelle suppose´e ante´rieure, ensuite conserve´ dans le contenu intentionnel lors de la neutralisation fictionnante de l’imagination positionnelle. J’imagine fictivement Pythagore (comme existant), mais je ne crois pas a` son existence. En re´sume´, il faudrait supposer d’abord une inte´gration de la modalite´ doxique dans le contenu intentionnel, ensuite une modification de la modalite´ doxique n’affectant pas le

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contenu intentionnel ni, par conse´quent, le caracte` re d’existence inte´ gre´ dans le contenu intentionnel. Cependant, cette solution ne fait que de´placer le proble` me. Car sinon toujours, du moins dans de nombreux cas, la modification elle-meˆ me semble introduire une nouvelle modalite´ ontique. Peut-eˆ tre la phantasie ne se limite-t-elle pas a` neutraliser la croyance a` l’eˆ tre. Imaginer fictivement Pythagore, cela ne revient-il pas a` se le repre´senter comme fictif, comme inexistant ? Mais alors, comment le caracte` re « fictif » peut-il cohabiter, dans le contenu intentionnel, avec le caracte` re « existant re´ ellement » ? Comment peut-on imaginer fictivement Pythagore comme existant re´ ellement ? Autre exemple : je me souviens d’un e´ difice de´moli il y a quelques anne´ es : donc sur le mode de l’existence re´ elle passe´ e, de telle sorte qu’il m’apparaıˆ t comme ayant re´ellement existe´. Ne´anmoins, quand j’imagine l’e´difice sur le mode du souvenir, ce n’est pas un e´difice passe´ que je « vois ». Ce dont je me souviens, c’est de l’existence pre´sente de l’e´difice. Je me souviens qu’il existait dans le passe´ , a` tel endroit, un e´difice qui, a` l’e´poque, existait dans le pre´sent. Comment les deux caracte` res « existant re´ ellement maintenant » et « ayant existe´ mais n’existant plus maintenant » peuvent-ils cohabiter a` l’inte´ rieur d’un meˆ me contenu intentionnel ? Je ne suis pas suˆ r que l’approche ge´ne´tique de style husserlien permette de surmonter ce genre de difficulte´s de manie` re vraiment satisfaisante. Il est probable qu’on peut aboutir a` des re´sultats de meˆ me valeur descriptive, voire meilleurs, sans utiliser le proble´matique vocabulaire de la gene` se. Bien que le point de vue ge´ne´tique soit fe´cond sur de tre` s nombreux proble` mes, il est parfois hasardeux de ge´ne´raliser l’usage de termes temporels a` des cas ou` il n’y a pas de re´elle succession temporelle. A` l’exception du souvenir d’un e´difice de´moli, aucun des exemples ci-dessus ne pre´ sente une succession temporelle. C’est me´ taphoriquement qu’on parle d’un acte « ante´rieur » qui est « ensuite » affecte´ d’une modification, etc. Il en va de meˆ me pour la me´taphore stratigraphique e´ galement utilise´e par Husserl, qui sugge` re que les modalisations s’ordonnent temporellement a` la manie` re de de´poˆ ts ge´ ologiques successifs. Il y a pourtant quelque chose de profonde´ment juste dans l’approche ge´ ne´tique, c’est que certaines modalite´ s ontiques en pre´supposent d’autres et semblent s’y

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ajouter secondairement. Par exemple, l’existence passe´e de l’e´difice de´moli signifie qu’il e´tait le cas, dans le passe´, qu’il existait maintenant. L’existence fictive de quelque chose signifie que je l’imagine fictivement comme existant re´ ellement (non fictivement), etc. Tout se passe comme si l’existence s’enrichissait a` chaque modalisation d’un indice nouveau qui en augmente la signification. Ce qui suppose qu’il y a bien un ordre des modalisations, que telle modalite´ donne´e en affecte une autre et non pas inversement. Cette intuition est encore renforce´e par le fait que les modalisations peuvent s’emboˆıter les unes dans les autres dans des se´ries plus complexes, comme quand j’imagine fictivement que Pythagore a re´ellement existe´ – c’est-a` -dire qu’il e´tait autrefois le cas qu’il existait maintenant. Pour tous ces motifs, d’autres me´taphores comme celles de l’emboˆıtement ou des filtres optiques, etc., se re´ve´leraient sans doute plus e´clairantes et moins sujettes a` caution que la me´ taphore temporelle. L’image du filtre photographique repre´ sente l’ordre des modalisations sans l’ide´e d’une succession temporelle, mais aussi en sugge´rant que l’intentio peut eˆ tre affecte´e de multiples modalisations the´tiques comme le regard traverse plusieurs lentilles. L’objectif photographique de l’acte complet renferme une pluralite´ de lentilles correspondant a` des modalisations diffe´rentes de l’existence. De meˆ me qu’il existe une lentille la plus proche du capteur photoe´lectrique, de meˆ me il existe une modalisation la plus proche du sens intentionnel nu, celle de l’« exister re´ellement maintenant ». Naturellement, tous ces points sont facilement transposables a` la perception, dont la position d’existence est suppose´ e eˆ tre le « premier » niveau the´tique ou le plus proche du sens intentionnel. Comme je l’ai de´ja` indique´, il est plausible d’associer a` la perception une proto-modalite´ doxique que pre´ supposent toutes les autres modalite´ s : je me rappelle comme passe´ ce qui a existe´ re´ellement maintenant et que j’ai perc¸ u, j’imagine fictivement quelque chose comme existant re´ellement maintenant, donc comme quelque chose qu’il est possible de percevoir, etc. Comme la diffe´ rence spe´cifique de la perception ne peut eˆ tre identifie´ e ni a` l’attention, qui s’e´tend a` l’ensemble de la conscience intentionnelle, ni en toute certitude a` des particularite´ s du contenu comme la pre´sentation en esquisses, qui fait peut-eˆ tre de´faut dans la

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perception interne, c’est peut-eˆ tre ce caracte` re de protomodalite´ qui de´ finit le plus ade´ quatement la perception. La perception est l’acte de la modalite´ ontique la plus fondamentale. Je conclus ce long de´ veloppement par une remarque critique. Les faits de´crits ci-dessus me paraissent fournir, en effet, l’objection la plus forte a` opposer au descriptivisme de Searle. Ce dernier, on l’a vu, repose sur l’ide´e que le contenu intentionnel stipule des conditions de satisfaction. Le raisonnement de Searle est le suivant. Par exemple, l’expe´ rience visuelle que p requiert, pour eˆ tre « re´ussie », que p et que le fait que p cause cette perception. Comme ces conditions sont purement intrinse`ques, « dans la teˆ te », c’est-a` -dire indiscernablement communes a` l’expe´ rience visuelle re´ussie et a` l’expe´rience visuelle trompeuse, elles re´ sident force´ ment dans le contenu intentionnel de l’expe´rience visuelle. Comme l’e´crit Searle de manie` re conse´ quente, « je sais [know] ce qui doit eˆ tre le cas pour que mon expe´ rience ne soit pas une hallucination », pour qu’elle soit re´ ussie 1. Nous pouvons faire abstraction, ici, de l’e´pineuse question de savoir ce que peut bien vouloir dire « savoir » dans ce contexte, question qui a de´ja` e´te´ largement aborde´e ante´rieurement. L’essentiel est selon moi que l’implication menant de l’interne au contenu intentionnel est discutable. En re´alite´, Searle lui-meˆ me fournit des arguments contre l’ide´ e qu’on puisse infe´ rer, du caracte` re intrinse` que de quelque chose, qu’il re´ side dans le contenu intentionnel. Le contenu intentionnel, observe-t-il, n’est pas tout l’e´tat intentionnel. Celui-ci renferme une autre composante, qu’il baptise « mode psychologique » et qui, dans sa notation, figure en dehors de la parenthe` se symbolisant le contenu intentionnel. Or, quoi qu’il en soit des caracte` res the´tiques inte´gre´s dans le contenu intentionnel de la perception, il est certain que la perception elle-meˆ me se distingue par un caracte` re the´tique parfaitement inde´pendant du contenu intentionnel. Quand nous disons que la perception vise essentiellement son intentum sur le mode de la « pre´sence en personne », cela veut dire que ce mode est un caracte` re essentiel du percevoir, du « mode psychologique » et non du contenu intentionnel. Naturellement, cela n’empeˆ che pas que c’est 1. J. SEARLE, Intentionality, p. 39.

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le perc¸ u, non le percevoir qui m’apparaˆıt comme existant au sens de la pre´sence en personne. Ne´ anmoins, c’est a` tort que Searle conside` re que la positionalite´ – les conditions de satisfaction – concerne exclusivement le contenu intentionnel. La diffe´ rence avec la phantasie le prouve : le contenu intentionnel « le Pe` re Noe¨ l existe » peut-eˆ tre imagine´ fictivement, c’est-a` dire sans eˆ tre pose´ comme existant. Le contenu intentionnel peut certes prescrire des « conditions de satisfaction » au sens ou` le Pe` re Noe¨ l est prescrit comme existant, mais je ne « crois » pas a` son existence. Cette objection rejoint et dote d’un sens plus large et plus profond notre pre´ce´dente objection suivant laquelle la relation causale, n’e´tant pas repre´sente´e, ne peut figurer dans le contenu intentionnel de l’expe´rience comme le pense Searle. Conclusions : nouvelles perspectives sur le contenu perceptuel. Notre critique du descriptivisme ne peut qu’avoir des conse´ quences de´ cisives sur notre conception de ce qu’est l’expe´ rience perceptuelle. La conse´ quence la plus imme´ diate est qu’elle nous met sur la voie d’un nouveau mode` le descriptif admettant la pre´sence, dans le contenu intentionnel de l’expe´ rience, de composantes non conceptuelles. Il est important de rappeler que cette conception est compatible avec l’ide´e que le contenu intentionnel de la perception humaine adulte renferme la plupart du temps des composantes conceptuelles. Ce qu’elle exclut, c’est la the` se d’une connexion essentielle entre perception et conceptualisation. En re´alite´, rien n’exclut a priori la possibilite´ d’une objectivation perceptuelle inte´ gralement non conceptuelle, comme il en existe vraisemblablement chez les nourrissons et chez certains animaux. Ce point de vue nous a conduits a` mettre au second plan la question, aˆ prement discute´e depuis l’ouvrage de 1969 de Dretske jusqu’a` l’absorbed coping merleau-pontyen invoque´ par Dreyfus, de savoir si l’adulte humain est capable d’avoir in concreto des expe´riences non conceptualise´es et a` quoi ressembleraient de telles expe´riences. L’eˆ tre humain adulte perc¸ oit-il souvent, parfois ou exceptionnellement sans re´ cognition concep-

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tuelle ? L’ide´e de´fendue ici est que cette question est secondaire. Quelle que soit la manie` re dont on y re´pond, il est justifie´ d’exiger un concept univoque d’objectivation perceptuelle qui ne s’applique pas seulement aux humains adultes, mais aussi aux jeunes enfants et aux animaux supe´rieurs. Or il est aussi difficile et paradoxal de refuser a` ceux-ci la capacite´ d’objectiver perceptuellement que de leur preˆ ter des capacite´s conceptuelles. La question de savoir de quelle nature sont les composantes non conceptuelles du contenu intentionnel de l’expe´ rience reste dans une large mesure ouverte. L’hypothe` se que le contenu intentionnel de l’expe´ rience n’est, au plus, que partiellement structure´ propositionnellement a pour corollaire l’hypothe` se qu’il obe´ it a` d’autres re` gles structurelles, en particulier gestaltistes. Cette seconde hypothe` se doit pourtant eˆ tre comprise correctement. Robert Sokolowski a raison de dire que l’analyse du contenu intentionnel de la perception n’est assimilable ni a` l’analyse propositionnelle, ni a` l’analyse psychologique, ou encore que le contenu intentionnel de la perception n’est ni une entite´ logique comme le sont les propositions, ni une entite´ psychique comme l’est la perception elle-meˆ me 1. Nous avons de meˆ me maintenu a` chaque e´ tape de notre enqueˆ te la distinction entre l’acte intentionnel et son contenu intentionnel, tout en refusant d’assimiler le contenu intentionnel au sens conceptuel. Il en a re´sulte´ un point de vue interme´ diaire entre le monisme gestaltiste, qui n’admet pas cette distinction, et le conceptualisme frege´ en, qui la rabat sur la distinction entre repre´ sentation et sens conceptuel. En de´pit d’e´ videntes divergences (en particulier sur ses suppose´ es implications externalistes), ce point de vue est apparu assez proche de celui de Dretske sur deux points au moins : 1) l’expe´rience n’est pas essentiellement conceptuelle ; 2) les aspects qualitatifs de l’expe´rience appartiennent au repre´sente´, a` l’expe´rimente´ et non a` l’expe´rimenter. Une deuxie` me conse´ quence a e´ te´ de dissocier le proble` me de l’objectivation perceptuelle et celui de l’identification au moyen de concepts (re´cognition). On peut fort bien admettre qu’une description conceptuelle est absolument indispensable 1. R. SOKOLOWSKI, « Intentional analysis and the noema », et « Husserl and Frege ».

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pour savoir ce que je vois. Ce que je vois, c’est le stylo sur la table, non le livre dans la bibliothe` que ni le capuchon du stylo sur la table. Mais on commet une confusion si on pense que le caracte` re (trivialement) conceptuel de la re´ cognition perceptuelle implique le caracte` re (paradoxalement) conceptuel de l’objectivation perceptuelle. Une source d’erreur est que l’emploi de l’expression « ce que je vois » et d’autres expressions analogues pour qualifier le contenu intentionnel est singulie` rement ambigu. Demander ce que je vois, c’est en un sens demander quelle sorte d’objet je vois, si c’est par exemple un stylo ou un livre, et c’est en un autre sens demander quel est l’objet que je vois – et qui est par ailleurs de telle ou telle sorte, qui a par exemple la proprie´te´ d’eˆ tre un stylo ou d’eˆ tre un livre. Au second sens, nous n’avons nullement besoin d’introduire des concepts pour de´terminer le contenu intentionnel : ce que je vois, ce que j’objective attentionnellement, c’est telle figure perceptuelle. J’espe` re avoir apporte´ plus haut assez d’arguments en ce sens pour que ce point paraisse de´sormais assure´. Une troisie` me conse´ quence importante, directement lie´e a` la pre´ce´ dente, concerne l’ide´ alite´ du contenu intentionnel. Les analyses qui pre´ ce` dent (chap. III, p. 199, 226-227 et 267) ont sugge´ re´ une conception modeste de l’ide´ alite´ du sens, apparente´ e a` ce que les me´taphysiciens appellent le « re´alisme mode´re´ » ou « aristote´licien », par opposition au « platonisme ». Cette conception se borne a` voir dans l’ide´alite´ du sens l’identite´ d’une proprie´te´ pour plusieurs substrats diffe´rents. Pour reprendre le vocabulaire de Searle, on pourra assigner a` telle proprie´te´ se´mantique – le fait de signifier ceci ou cela – un substrat « intrinse` que », a` savoir l’acte psychique, ou un substrat en un sens « de´rive´ », a` savoir l’expression. Une signification donne´ e S est ide´ale au sens ou` la proprie´te´ d’avoir la signification S est identique intrinse` quement pour plusieurs actes expressifs et, en un sens de´rive´ , pour plusieurs expressions. C’est pourquoi, s’agissant des expressions, l’ide´alite´ de la signification n’engage pas plus, ontologiquement, que l’existence de relations de synonymie et de proprie´ te´ s se´ mantiques, c’est-a` -dire de « vise´ es intentionnelles ». En de´pit des apparences, cette conception est proche de celle de Quine, lorsqu’il affirmait qu’au lieu d’un monde logique de significations, il e´ tait meilleur de n’assumer que ces deux choses : la proprie´te´

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d’une expression qui fait qu’elle signifie – sa « signifiance » – et la relation de synonymie entre des expressions diffe´rentes 1. La` encore, quoique en un sens un peu diffe´rent, la position propose´ e ici se situe a` mi-chemin entre le monisme gestaltiste et le conceptualisme frege´ en. Car le refus d’identifier, a` la manie` re de Frege, l’ide´ alite´ a` la conceptualite´ permet de pre´ server la the` se de l’ide´ alite´ du contenu intentionnel de l’expe´ rience contre le monisme gestaltiste de Gurwitsch. On a raison de reconnaıˆtre au contenu intentionnel de l’expe´ rience des composantes non conceptuelles, mais on aurait tort d’en conclure que ces composantes sont, au sens de Gurwitsch, des percepts, c’est-a` -dire des donne´ es sensorielles individuelles. A` la lumie` re de ce qui pre´ce` de, plus rien ne justifie qu’on refuse a` ces composantes le caracte` re d’ide´alite´, qui est en fait le caracte` re d’ide´alite´ du contenu intentionnel en totalite´ en tant que proprie´te´ de l’acte concret. Les composantes en question ne sont ni des concepts ni des percepts, mais la voie me´diane que je propose consiste plutoˆ t a` leur reconnaıˆ tre une ide´alite´ singulie`re, non conceptuelle, celle-la` meˆ me qui correspond, dans l’ordre du langage, au nom propre. Naturellement, ce point de vue n’est de´ fendable que si on commence par admettre que la singularite´ et l’ide´ alite´ ne s’excluent pas re´ ciproquement, ce qui ne va pas de soi. On a parfois soutenu que la singularite´ des expressions indexicales entrait en contradiction avec l’ide´alite´ de la signification. Jean-Philippe Narboux, dans une excellente e´ tude consacre´ e a` l’analyse husserlienne des indexicaux dans la Ire Recherche logique, e´ voquait ainsi « la menace que font peser les expressions indexicales sur l’ide´alite´ de la signification et, en un mot, sur le platonisme de Husserl en matie` re de significations 2 ». Les expressions indexicales, en effet, se distinguent par le fait que leur signification est fluctuante en fonction du contexte. Si l’ide´ alite´ , au sens de´ fini plus haut, veut dire l’identite´ d’un sens pour plusieurs expressions individuelles, alors les indexicaux semblent un contre-exemple a` la the` se de l’ide´ alite´ de la signification. 1. W. V. O. QUINE, « On what there is », p. 11-12. 2. J.-P. NARBOUX, « L’indexicalite´, pierre d’achoppement de l’intentionnalisme husserlien ? », p. 164.

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Il est pourtant vraisemblable que cette difficulte´ n’est qu’apparente. Conside´ rons l’indexical « lui » et supposons que, dans deux contextes diffe´rents, il de´signe tantoˆ t Louis et tantoˆ t Joseph. Si on croit que les noms propres ont une signification, alors il semble naturel d’attribuer a` l’indexical deux significations d’un type tre` s particulier, « Louis » ou « Joseph », dont le descriptiviste soutiendra qu’elles peuvent eˆ tre exprime´es par des descriptions de´finies. Il y a bien, dans la situation de´ crite, quelque chose qui « fluctue » et qui a rapport avec la signification. Mais qu’est-ce qui « fluctue » ? Certainement pas les significations « Louis » et « Joseph » ellesmeˆ mes. La signification change en un certain sens, a` savoir au sens ou` l’indexical change de signification, mais cela ne contredit nullement son identite´ . Ce qui change, ce n’est pas la signification « Louis » ni la signification « Joseph », mais l’expression, qui a tantoˆ t la proprie´ te´ de signifier « Louis », tantoˆ t la proprie´ te´ de signifier « Joseph ». En revanche, les significations peuvent rester ide´alement identiques pour une pluralite´ d’autres expressions indexicales « toi », « celui-la` », etc. Or ce fait n’a rien de proble´matique. Il n’est pas un obstacle a` la the` se de l’ide´ alite´ de la signification, mais a` la the` se absurde que toutes les expressions du langage ordinaire seraient univoques. C’est pourquoi j’ai fait plus haut quelques suggestions en vue d’interpre´ter – au moins jusqu’a` un certain point – les expressions indexicales sur le mode` le des noms propres e´quivoques (chap. III, supra, p. 243 s.). Ces remarques sont tre` s loin de re´ gler le sort des indexicaux, qui soule` vent de nombreux autres proble` mes e´galement aborde´ s par Narboux. Elles renforcent ne´ anmoins notre ide´ e que la signification n’est ontologiquement rien de plus qu’une proprie´ te´ se´ mantique exprimable par un pre´ dicat unaire, et que celle-ci est identique a` l’intentionnalite´ . L’expression indexicale peut ainsi apparaıˆtre comme un cas particulier de contenu non conceptuel. Si on accepte d’identifier la signification de l’expression au contenu intentionnel de l’acte expressif, alors le fait qu’une expression signifie quelque chose et le fait que je comprends quelque chose en l’entendant profe´rer te´ moignent d’une seule et meˆ me re´alite´. C’est parce que je l’investis intentionnellement d’un sens que l’expression signifie. Aussi peut-on conside´ rer, comme Searle, que l’expression est intentionnelle comme l’acte psychique,

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quoiqu’elle le soit en un sens de´ rive´ (« a », « p » signifient a, p) et non en un sens intrinse` que comme l’est l’acte psychique (je vois a, je pense que p) 1. Les e´le´ ments que je viens d’e´ nume´ rer suffisent de´ ja` pour tracer les grandes lignes d’une conception nouvelle du contenu intentionnel de l’expe´ rience. Supposons que je voie un stylo bleu sur la table. Nous admettons que, la plupart du temps, l’expe´ rience ordinaire est partiellement conceptuelle. Ce qui signifie que son contenu intentionnel est propositionnel et qu’il renferme des composantes qu’on peut exprimer, par exemple, par les pre´ dicats « stylo » ou « bleu ». Je vois le stylo comme un stylo, comme bleu. En outre, notre hypothe` se e´tait que le contenu intentionnel de l’expe´rience renferme aussi, dans tous les cas, des composantes non conceptuelles, c’est-a` -dire des sens qu’on peut exprimer par des noms propres ou par d’autres expressions assimilables a` des noms propres (peut-eˆ tre les indexicaux). Cela permet d’envisager, a` l’inte´rieur des contenus propositionnels, des parties singulie` res, par exemple ostensives, qui ne sont pas re´ductibles a` des descriptions conceptuelles : je vois ceci comme un stylo, comme un stylo bleu. Nous avons e´galement soutenu, a` la suite de Dretske, que les parties singulie` res sont essentielles a` la perception et que les parties conceptuelles lui sont inessentielles. Il est possible de percevoir – au sens fort de l’objectivation perceptuelle – sans concepts, comme le font vraisemblablement les nourrissons et certains animaux. Que le contenu intentionnel de la perception ne soit pas ne´cessairement propositionnel, cela signifie que tout voir n’est pas ne´cessairement un voir que... et qu’il y a des cas ou` son contenu intentionnel doit eˆ tre exprime´ par un nom propre ou par une expression assimilable a` un nom propre. Je propose d’appeler sche`me l’e´le´ment de sens exprimable par un nom propre irre´ductible a` une description conceptuelle, et sche`me perceptuel le sche` me pre´sent dans le contenu intentionnel de la perception. Quand le sche` me est exprime´, il est une signification propre. La prise en compte de nos conclusions pre´ ce´ dentes sur l’inde´ pendance the´ tique de l’attention permet de´ ja` de tirer des conse´ quences inte´ ressantes de ces propositions. Elles 1. J. SEARLE, The Rediscovery of the Mind, p. 78 s.

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semblent ainsi autoriser des noms propres sans engagement existentiel, en violation de la « re` gle de ge´ ne´ ralisation existentielle ». S’il est pe´ riphe´ rique pour notre propos, puisque la perception est essentiellement positionnelle, ce re´ sultat, comme je l’ai montre´ ailleurs, est de´ cisif a` un niveau plus ge´ ne´ ral 1. L’ide´ e sous-jacente est que les noms propres peuvent eˆ tre positionnels ou non positionnels, et que l’expression d’un sche` me perceptuel est ne´ cessairement un nom propre positionnel. Au terme de notre enqueˆ te, les sche` mes perceptuels se preˆ tent aux observations suivantes. 1. D’abord, bien que le cas de la perception montre que ce n’est pas toujours le cas, le sche` me peut entrer dans la composition de contenus propositionnels de manie` re analogue a` celle dont le nom propre peut entrer dans la composition d’e´ nonce´ s propositionnels. 2. Si nous reprenons la distinction introduite plus haut entre le « noe` me complet » et le « sens intentionnel », de´fini comme le « noyau » forme´ par le contenu intentionnel de´ barrasse´ de ses caracte` res the´ tiques, alors le sche` me est un sens intentionnel qui peut par ailleurs recevoir des caracte` res the´ tiques. Fait important, la possibilite´ qu’il appartienne a` un contenu propositionnel implique cependant qu’il n’est pas ne´cessairement un sens total comme l’est le sens intentionnel de Husserl. 3. J’ai aussi tente´ de montrer que le sche` me est analysable, mais que son analyse n’est pas l’analyse conceptuelle comme le pensent les descriptivistes. La quasi-analyse gestaltiste de la figure perceptuelle nous a paru eˆ tre le meilleur paradigme pour l’analyse du sche` me perceptuel. Comme je l’ai de´ veloppe´ pre´ce´demment, une telle analyse e´ quivaut a` objectiver re´flexivement des parties abstraites – des aspects hyle´ tiques avec leurs proprie´ te´ s qualitatives, intensives, figurales, etc. – pre´ sentes actuellement dans l’« horizon interne » de la figure objective´ e dans l’attitude irre´fle´ chie. Ce qui limite conside´ rablement la porte´ e et la signification de la the` se gestaltiste suivant laquelle les parties sont produites par l’analyse. 4. Ainsi comprise au sens d’une quasi-analyse, l’ide´e que le sche` me est analysable est compatible avec la the` se de la simplicite´ du sche` me, que nous avons de´fendue dans le sillage de la IVe Recherche logique de Husserl. 1. Voir mon e´tude « Me´taphysique phe´nome´nologique, suite ».

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Ce mode` le descriptif me paraıˆ t meilleur parce qu’il rend possible une vision moins restrictive de l’intentionnalite´ perceptuelle. En nous e´ loignant de l’opinion e´ trique´ e suivant laquelle, en somme, on ne pourrait voir comme... que conceptuellement, il permet une re´ inte´ gration dans le vu de ce qui n’aurait jamais duˆ en sortir – des aspects phe´ nome´ naux. De´sormais, nous pouvons sans scrupules nous rendre a` l’e´vidence que nous voyons dans le stylo telle nuance de bleu, sans avoir pour autant a` l’identifier conceptuellement, que le stylo bleu dessine une figure qui, si elle ne constitue pas un objet a` elle seule, n’est pas pour autant ante´ rieure a` la diffe´rence du voir et du vu, une figure donc qui est une figure vue comme l’est le stylo lui-meˆ me. Car il y a un voir sans concept, un voir non logique, non propositionnel, essentiellement inde´ pendant de ses explicitations dans des actes expressifs, qui pourtant objective et discrimine.

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Bibliographie

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Ce que voir veut dire

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INDEX DES NOMS

A ALLIX L. : 98 ANSFIELD M. : 150 ARISTOTE : 163, 268, 288 ARVIDSON P. S. : 148 AUBERT H. : 94

B BAIN A. : 81 BARBARAS R. : 175 BARBER M. D. : 215 BE´ GOUT B. : 64, 142 BENOIST J. : 34, 209, 239 BENUSSI V. : 100 BERGSON H. : 59, 81 BERKELEY G. : 25, 124, 139 BERNET R. : 125, 209 BINET A. : 76 BOUVERESSE J. : 17 BRENTANO F. : 14-17, 21, 24-27, 4243, 45, 49-52, 74-76, 80, 99, 118, 129-134, 139, 156, 159, 163-167, 172-173, 180, 197, 199, 206-207, 239 BRISART B. : 200 BURGE T. : 247

C CAIRNS D. : 198 CARNAP R. : 29, 128, 135, 166, 168169 CARRUTHERS P. : 154 CASSIRER E. : 115 CHISHOLM R. : 200 COHEN W. : 95-96 CORNELIUS H. : 163

D DAVIDSON D. : 199, 225, 256-258, 260-263 DENNETT D. : 7, 12, 14, 89, 213, 259 DESCARTES R. : 8, 24, 27, 42, 145, 148 DILLON M. : 121 DOKIC J. : 214, 259 DRETSKE F. : 6, 21, 174, 202-208, 212-214, 252, 258, 260, 278, 286-287, 291 DREYFUS H. : 20, 37, 216, 268-269, 286 DUNLAP K. : 94 DU¨ RR E. : 75, 77, 82, 151 DWYER D. : 73, 83, 86, 216

E EBBINGHAUS H. : 75 ECKENER H. : 77 EHRENFELS C. VON : 41, 91-92, 99100, 102, 105 EMBREE L. : 121 ENGEL W. : 94-95 EWERT P.H. : 145

F FECHNER G. T. : 24, 75, 77, 79, 104 FERRARIS M. : 211-212 FISETTE D. : 12, 45, 131, 159 FODOR J. : 89, 208 FØLLESDAL D. : 20, 42, 177, 206, 219, 267 FRE´CHETTE G. : 159 FREGE G. : 10, 20-21, 31, 159, 175, 192, 206, 212, 219, 221-222, 224, 236, 266, 287, 289

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Ce que voir veut dire

308 G

GARTEN S. : 94 GE´ LY R. : 209 GIBSON J. J. : 95-96, 208 GURWITSCH A. : 10, 37, 39, 41, 58, 99-100, 104-128, 130-131, 137, 141, 170, 175, 199, 206, 224, 266, 289

H HAMLYN D. W. : 104 HATFIELD G. : 143 HEIDEGGER M. : 8, 209, 268 HEIL J. : 211 HEINA¨MAA S. : 121 HELMHOLTZ H. von : 171 HERBART J. F. : 163 HERING E. : 14, 99 HOCHBERG J. A. : 94 HOLENSTEIN E. : 106 HORGAN T. E. : 44 HUME D. : 39-40, 44, 63, 80, 139, 149-150, 163, 276 HUSSERL E. : 6, 8, 14-17, 19-20, 24, 26-28, 31-40, 42-43, 45, 50-51, 57-59, 61-69, 71-74, 76, 83-84, 86, 89-90, 92-93, 96-97, 99, 104113, 118, 120-121, 125-134, 137142, 148, 151, 156, 160, 167, 170173, 177, 179-180, 184, 189, 192, 196-197, 201, 206-209, 215-217, 219, 239, 242, 260, 266, 268, 270, 274, 276-277, 279-283, 287, 289, 292

J JAMES W. : 29, 59, 71-73, 75, 79, 81, 151, 167, 176 JANICAUD D. : 15 JASTROW J. : 72, 205, 229

K KANT I. : 17, 27, 31, 38, 44, 73, 136, 149, 163, 211-212, 228, 255, 257, 259 KOFFKA K. : 58, 70, 79, 94, 97, 103, 115, 142-147 KO¨ HLER W. : 15, 27, 168 KRIPKE S. : 236-237

L LANDGREBE L. : 106 LANGE N. : 80 LANGFORD C. H. : 160 LECLERCQ B. : 151, 209, 265 LEIBNIZ G. W. : 136, 145 LEWIN K. : 12 LINKE P. F. : 106 LOCKE J. : 18, 73, 145 LOTZE H. : 78

M MACH E. : 14, 92, 100, 104, 115, 145, 167-169, 224 MANSON N. : 9 MARTIN M. G. F. : 213 MARTY A. : 42, 80, 86 MCDERMOTT J. : 29 MCDOWELL J. : 199, 215, 227-228, 255-261, 263, 268 MCGINN C. : 44 MCINTYRE R. : 141, 175, 196 MEINONG A. : 15, 41-42, 99-100, 103, 160, 163-164, 188-189, 192 M ERLEAU -P ONTY M. : 8, 39, 107, 120-124, 126, 137, 268, 286 METZGER A. : 94-97, 161 MICHOTTE A. : 150 MOORE G. E. : 160 MULLIGAN K. : 106, 210 MU¨ NSTERBERG H. : 76, 81, 151

N NAGEL T. : 7 NARBOUX J.-P. : 289-290 NATORP P. : 29-30, 44, 145, 148 NULL G. : 37

P PACHERIE E. : 17 PETERMANN B. : 145-146 PLATON : 229, 288-289 POIRIER P. : 12, 45 PUTNAM H. : 236 PYLYSHYN Z. W. : 208

Q QUINE W. V. O. : 206, 218, 224, 247, 288-289

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Index des noms R RIBOT T. : 81 ROLF T. : 151 ROLLINGER R. : 15 RUBIN E. : 58, 66, 69, 77-79, 81, 102103, 117, 128, 142-143, 147, 151, 170, 176 RUNZO J. : 212 RUSSELL B. : 24, 167-168, 206, 212, 217

S SARTRE J.-P. : 8, 107, 239 SCHELER M. : 106 SEAMAN G. : 94 SEARLE J. : 12, 25, 32, 44-48, 50-51, 153, 156, 185, 191-192, 197-198, 212-213, 218-219, 226, 235-242, 245-255, 264, 268, 285, 288, 290291 SELLARS W. : 256 SIEWERT C. P. : 44 SIMONDON G. : 93 SIMONS P. : 183 SMITH A. D. : 203-205, 213-214 SMITH B. : 104, 145, 169 SMITH D. W. : 141, 196 SOKOLOWSKI R. : 219, 287 SQUIRES P. C. : 136

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STOUT G. F. : 82, 143-144, 160, 188, 212 STRAWSON G. : 44 STUMPF C. : 14, 42, 44, 64, 75, 80, 86-87, 99, 131, 149-151, 173 STYLES E. : 87-88

T TIENSON J. L. : 44 TITCHENER E. B. : 77, 142-143 TOADVINE T. : 120 TOCCAFONDI F. : 140 TRIEBEL W. : 94

W WADDELL D. : 95-96 WALDENFELS B. : 145, 152 WARNOCK G. J. : 202 WEBER E. H. : 24 WEGNER D. M. : 150 WERTHEIMER M. : 93, 136, 168 WEVER E. G. : 79 WHEATLEY T. : 150 WIRTH W. : 77 WITASEK S. : 41, 78-79, 81, 83, 270 WITTGENSTEIN L. : 160 WOLFF C. : 77 WUNDT W. : 12, 24, 39, 65, 71, 7780, 129-131, 134-136, 141-143, 152

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TABLE DES MATIE` RES

Introduction..................................................................... Le point de vue phe´nome´nologique.................................................. 6 Qu’est-ce qu’un phe´nome` ne ? ....................................................... 18 Le dualisme phe´nome´nologique .................................................... 23 Ce que voir veut dire ................................................................. 30 Pourquoi la phe´ nome´ nologie de la perception de Husserl est insuffisante ...................................................................... 38 Conscience et intentionnalite´..................................................... 44 Chapitre premier. – L’intentionnalite´ perceptuelle ...................................................55 Me´thode et point de de´ part ........................................................ 55 Le mode` le husserlien de la perception ......................................................... 59 L’attention ................................................................................ 70 Premie` res objections contre la the´ orie husserlienne de la perception ............................................................................. 89 Autres objections : la critique gurwitschienne du dualisme hyle´tico-noe´tique de Husserl ..................................................... 99 Le point de de´part moniste de la the´orie de la perception de Gurwitsch ; le noe` me perceptuel ....................................... 108 La solution de Gurwitsch a` la question de l’unite´ de la chose perc¸ ue ............................................................... 110 Premie` res difficulte´s de la conception de Gurwitsch................................................................ 116 Autres difficulte´ s .................................................................... 120 Le dualisme et l’hypothe` se de constance ................................................................. 127 Remarques critiques ; le dualisme phe´nome´nologique ............................................................. 134 Deux difficulte´s ...................................................................... 141 Chapitre II. – L’analyse de la perception ................................................... 159 Le proble` me de l’analyse ............................................................. 159 Vers une the´orie « quasi-analytique » de la perception .............................................................. 167

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Ce que voir veut dire

Les aspects hyle´ tiques appartiennent au contenu intentionnel ................................................................................ 171 Complexions et quasi-complexions intentionnelles ................................................................. 175 Conse´quences sur la me´thode d’analyse ........................................................... 185 Chapitre III. – Le contenu perceptuel ........................................................ 195 L’intentionnalite´ perceptuelle ............................................................. 195 Perception et croyance ............................................................ 200 Trois distinctions fondamentales .............................................................. 204 Le « voir simple » et le « voir que... » ........................................................... 207 La perception est-elle ne´cessairement conceptuelle ? ............................................................... 211 Du proble` me des contenus non conceptuels a` celui du nom propre ..................................................................................... 217 Discussion de la conception conceptualiste du nom propre 219 Inde´ pendance de la question de l’intentionnalite´ envers la question de la conceptualite´ ............................................................ 229 Traits sui-re´fe´rentiels (Searle) ............................................................ 234 Autres remarques critiques sur la conception de Searle. . . 246 Discussion de la conception de McDowell ............................ 255 Re´capitulatif ........................................................................... 264 Attention et position ................................................................ 269 La position perceptuelle n’est pas passive ................................................................ 273 L’existence du perc¸ u ............................................................... 277 Conclusions : nouvelles perspectives sur le contenu perceptuel ................................................................................ 286 Bibliographie ........................................................................................ 295 Index des noms .................................................................................................. 307

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Composition : Le vent se le` ve... 16210 Rioux-Martin

No d’e´diteur : 15182 No d’imprimeur : Acheve´ d’imprimer : avril 2012 De´poˆ t le´gal : avril 2012